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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:43:00 -0700 |
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This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +George Sand. + +[Illustration: ] + + +JACQUES + + + +NOTICE + +Que Jacques soit l'expression et le resultat de pensees tristes et +de sentiments amers, il n'est pas besoin de le dire. C'est un livre +douloureux et un denoument desespere. Les gens heureux, qui sont parfois +fort intolerants, m'en ont blame. A-t-on le droit d'etre desespere? +disaient-ils. A-t-on le droit d'etre malade? + +Jacques n'est cependant pas l'apologie du suicide; c'est l'histoire +d'une passion, de la derniere et intolerable passion, d'une ame +passionnee; je ne pretends pas nier cette consequence du roman, que +certains coeurs devoues se voient reduits a ceder la place aux autres et +que la societe ne leur laisse guere d'autre choix, puisqu'elle raille et +s'indigne devant la resignation ou la misericorde d'un epoux trahi. +En ceci, la societe ne se montre pas fort chretienne. Aussi Jacques +finit-il peu chretiennement sa vie en s'arrogeant le droit d'en +disposer. Mais a qui la faute? Jacques ne proteste pas tant qu'on croit +contre cette societe irreligieuse. Il lui cede, au contraire, beaucoup +trop, puisqu'il tue et se tue. Il est donc l'homme de son temps, et +apparemment que son temps n'est pas bon pour les gens maries, puisque +certains d'entre eux sont places sans transaction possible entre l'etat +de meurtriers et celui de saints. + +Tachons d'etre saints, et si nous en venons a bout, nous saurons +d'autant plus combien cela est difficile, et quelle indulgence on doit a +ceux qui ne le sont pas encore. Alors nous reconnaitrons peut-etre qu'il +y a quelque chose a modifier ou dans la loi, ou dans l'opinion, car le +but de la societe devrait etre de rendre la perfection accessible a +tous, et l'homme est bien faible quand il lutte seul contre le torrent +des moeurs et des idees. + +J'ai ecrit ce livre a Venise en 1834, ainsi que _Leone Leoni et Andre_. + +GEORGE SAND. Paris, mars 1853. + + + +PREMIERE PARTIE. + + + +I. + +Tilly, pres Tours; le... + +Tu veux, mon amie, que je te dise la verite; tu me reproches d'etre +trop _mademoiselle_ avec toi, comme nous disions au couvent. Il faut +absolument, dis-tu, que je t'ouvre mon coeur et que je te dise si j'aime +M. Jacques. Eh bien, oui, ma chere, je l'aime, et beaucoup. Pourquoi +n'en conviendrais-je pas a present? Notre contrat de mariage sera signe +demain, et avant un mois nous serons unis. Rassure-toi donc, et ne +t'effraie plus de voir les choses aller si vite. Je crois, je suis +persuadee que le bonheur m'attend dans cette union. Tu es folle avec tes +craintes. Non, ma mere ne me sacrifie point a l'ambition d'une riche +alliance. Il est vrai qu'elle est un peu trop sensible a cet avantage, +et qu'au contraire la disproportion de nos fortunes me rendrait +humiliante et penible l'idee de tout devoir a mon mari, si Jacques +n'etait pas l'homme le plus noble de la terre. Mais tel que je le +connais, j'ai sujet de me rejouir de sa richesse. Sans cela, ma mere ne +lui aurait jamais pardonne d'etre roturier. Tu dis que tu n'aimes pas ma +mere et qu'elle t'a toujours fait l'effet d'une mechante femme; tu fais +mal, je pense, de me parler ainsi de celle a qui je dois respect et +veneration. Je suis bien coupable, a ce que je vois; car c'est moi qui +t'ai portee a ce jugement par la faiblesse que j'ai eue souvent de te +raconter les petits chagrins et les frivoles mortifications de notre +intimite. Ne m'expose plus a ce remords, chere amie, en me disant du mal +de ma mere. + +Ce qu'il y a de plaisant dans ta lettre, ce n'est pas cela certainement; +mais c'est l'espece de penetration soupconneuse avec laquelle tu devines +a moitie les choses. Par exemple, tu pretends que Jacques doit etre un +homme vieux, froid, sec et sentant la pipe; il y a un peu de vrai dans +ce jugement. Jacques n'est pas de la premiere jeunesse, il a l'exterieur +calme et grave, et il fume. Vois combien il est heureux pour moi que +Jacques soit riche! Encore une fois, ma mere aurait-elle tolere sans +cela la vue et l'odeur d'une pipe! + +La premiere fois que je l'ai vu, il fumait, et a cause de cela j'aime +toujours a le voir dans cette occupation et dans l'attitude qu'il avait +alors. C'etait chez les Borel. Tu sais que M. Borel etait colonel de +lanciers _du temps de l'autre_, comme disent nos paysans. Sa femme n'a +jamais voulu le contrarier en rien, et, quoiqu'elle detestat l'odeur du +tabac, elle a dissimule sa repugnance, et peu a peu s'est habituee a la +supporter. C'est un exemple dont je n'aurai pas besoin de m'encourager +pour etre complaisante envers mon mari. Je n'ai aucun deplaisir a sentir +cette odeur de pipe. Eugenie autorise donc M. Borel et tous ses amis +a fumer au jardin, au salon, partout ou bon leur semble; elle a bien +raison. Les femmes ont le talent de se rendre incommodes et deplaisantes +aux hommes qui les aiment le plus, faute d'un tres-leger effort sur +elles-memes pour se ranger a leurs gouts et a leurs habitudes. Elles +leur imposent au contraire mille petits sacrifices qui sont autant +de coups d'epingle dans le bonheur domestique, et qui leur rendent +insupportable peu a peu la vie de famille... Oh! mais je te vois d'ici +rire aux eclats et admirer mes sentences et mes bonnes dispositions. Que +veux-tu? je me sens en humeur d'approuver tout ce qui plaira a Jacques, +et si l'avenir justifie tes mechantes predictions, si un jour je dois +cesser d'aimer en lui tout ce qui me plait aujourd'hui, du moins j'aurai +goute la lune de miel. + +Cette maniere d'etre des Borel scandalise horriblement toutes les +begueules du canton. Eugenie s'en moque avec d'autant plus de raison +qu'elle est heureuse, aimee de son mari, entouree d'amis devoues, et +riche par-dessus le marche, ce qui lui attire encore de temps en temps +la visite des plus tiers legitimistes. Ma mere elle-meme a sacrifie a +cette consideration" comme elle y sacrifie aujourd'hui a l'egard de +Jacques, et c'est chez madame Borel qu'elle a ete flairer et chercher la +piste d'un mari pour sa pauvre fille sans dot. + +Allons! voila que, malgre moi, je me mets encore a tourner ma mere en +ridicule. Ah! je suis encore trop pensionnaire. Il faudra que Jacques +me corrige de cela, lui qui ne rit pas tous les jours. En attendant, tu +devrais me gronder, au lieu de me seconder comme tu fais, vilaine! + +Je te disais donc que j'avais vu Jacques la pour la premiere fois. Il y +avait quinze jours qu'on ne parlait pas d'autre chose, chez les Borel, +que de la prochaine arrivee du capitaine Jacques, un officier retire du +service, heritier d'un million. Ma mere ouvrait des yeux grands comme +des fenetres et des oreilles grandes comme des portes, pour aspirer le +son et la vue de ce beau million. Pour moi, cela m'aurait donne une +forte prevention contre Jacques, sans les choses extraordinaires que +disaient Eugenie et son mari. Il n'etait question que de sa bravoure, +de sa generosite, de sa bonte. Il est vrai qu'on lui attribue aussi +quelques singularites. Je n'ai jamais pu obtenir d'explication +satisfaisante a cet egard, et je cherche en vain dans son caractere et +dans ses manieres ce qui peut avoir donne lieu a cette opinion. Un soir +de cet ete, nous entrons chez Eugenie; je crois bien que ma mere avait +saisi dans l'air quelque nouvelle de l'arrivee du _parti_. Eugenie et +son mari etaient venus a notre rencontre du cote de la cour. On +nous fait asseoir dans le salon; j'etais pres de la fenetre au +rez-de-chaussee, et il y avait devant moi un rideau entr'ouvert. "Et +votre ami, est-il arrive enfin? dit ma mere au bout de trois minutes. +--Ce matin, dit M. Borel d'un air joyeux.--Ah! je vous en felicite, et +j'en suis charmee pour vous, reprend ma mere. Est-ce que nous ne le +verrons pas?--Il s'est sauve avec sa pipe en vous entendant venir, +repond Eugenie; mais il reviendra certainement.--Oh! peut-etre que non, +lui dit son mari; il est sauvage comme l'_habitant de l'Orenoque_ (tu +sauras que c'est une des faceties favorites de M. Borel), et je n'ai pas +eu encore le temps de lui dire que je voulais le presenter a deux belles +dames. Il faudrait voir s'il ne s'en va pas promener trop loin, Eugenie, +et le faire avertir." Pendant ce temps-la je ne disais rien, mais je +voyais tres-bien M. Jacques par la fente du rideau. Il etait assis a dix +pas de la maison, sur des gradins de pierre ou Eugenie fait ranger au +printemps les beaux vases de fleur" de sa serre chaude. Il me parut, au +premier coup d'oeil, avoir vingt-cinq ans tout au plus, quoiqu'il en ait +au moins trente. Il n'est pas de figure plus belle, plus reguliere et +plus noble que celle de Jacques. Il est plutot petit que grand, et +semble tres-delicat, quoiqu'il assure etre d'une forte sante; il +est constamment pale, et ses cheveux d'un noir d'ebene, qu'il porte +tres-longs, le font paraitre plus pale et plus maigre encore. Il me +semble qu'il a le sourire triste, le regard melancolique, le front +serein et l'attitude fiere; en tout, l'expression d'une ame orgueilleuse +et sensible, d'une destinee rude, mais vaincue. Ne me dis pas que je +fais des phrases de roman; si tu voyais Jacques, je suis sure que tu +trouverais tout cela en lui, et bien d'autres choses sans doute que je +ne saisis pas, car j'ai encore avec lui une timidite extraordinaire, et +il me semble que son caractere renferme mille particularites qu'il me +faudra bien du temps pour connaitre et peut-etre pour comprendre. Je te +les raconterai jour par jour, afin que tu m'aides a en bien juger; car +tu as bien plus de penetration et d'experience que moi. En attendant, je +veux t'en dire quelques-unes. + +Il a certaines aversions et certaines affections qui lui viennent +subitement et d'une maniere tantot brutale, tantot romanesque, a la +premiere vue. Je sais bien que tout le monde est ainsi, mais personne +ne s'abandonne a ses impressions avec l'aveuglement ou l'obstination de +Jacques. Quand il a recu de la premiere vue une impression assez forte +pour porter un jugement, il pretend qu'il ne le retracte jamais. Je +crains que ce ne soit la une idee fausse et la source de bien des +erreurs et peut-etre de quelques injustices. Je te dirai meme que je +crains qu'il n'ait porte un jugement de ce genre sur ma mere. Il est +certain qu'il ne l'aime pas et qu'elle lui a deplu des le premier jour; +il ne me l'a pas dit, mais je l'ai vu. Lorsque M. Borel le tira de sa +meditation et de son nuage de tabac pour nous le presenter, il vint +comme malgre lui, et nous salua avec une froideur glaciale. Ma mere, qui +a les manieres hautes et froides, comme tu sais, fut extraordinairement +aimable avec lui. "Permettez-moi de vous prendre la main, lui dit-elle; +j'ai beaucoup connu monsieur votre pere, et vous quand vous etiez +enfant.--Je le sais, Madame," repondit Jacques sechement et sans avancer +sa main vers celle de ma mere. Je crois qu'elle dut s'en apercevoir, car +cela etait tres-visible; mais elle est trop prudente et trop habile pour +avoir jamais une attitude gauche. Elle feignit de prendre la repugnance +de M. Jacques pour de la timidite, et elle insista en lui disant: +"Donnez-moi donc la main; je suis pour vous une ancienne amie.--Je m'en +souviens bien, Madame," repondit-il d'un ton encore plus etrange; et il +serra la main de ma mere d'une maniere presque convulsive. Cette maniere +fut si singuliere que les Borel se regarderent d'un air etonne, et que +ma mere, qui n'est pourtant pas facile a deconcerter, retomba sur sa +chaise plutot qu'elle ne se rassit, et devint pale comme la mort. Un +instant apres, Jacques retourna dans le jardin, et ma mere me fit +chanter une romance dont parlait Eugenie. Jacques m'a dit depuis +qu'il m'avait ecoutee sous la fenetre, et que ma voix lui avait ete +sur-le-champ tellement sympathique qu'il etait rentre pour me regarder; +jusque-la il ne m'avait pas vue. De ce moment il m'a aimee, du moins il +le dit; mais je te parle d'autre chose que de ce que j'ai dessein de te +dire. + +Nous en etions aux singularites de Jacques; je veux t'en raconter une +autre. L'autre jour il vint nous voir au moment ou je sortais de la +maison avec une soupe dans une ecuelle de terre et un tablier d'indienne +bleue autour de moi; j'avais pris la petite porte de derriere pour +ne rencontrer personne dans ce bel equipage. Le hasard voulut que M. +Jacques, par un caprice digne de lui, se fut engage dans cette ruelle +avec son beau cheval. "Ou allez-vous ainsi?" me dit-il en sautant a +terre et en me barrant le passage. J'aurais bien voulu l'eviter, mais +il n'y avait pas moyen. "Laissez-moi passer, lui dis-je, et allez +m'attendre a la maison; je vais porter a manger a mes poules.--Et ou +sont-elles donc vos poules? Parbleu! je veux les voir manger." Il mit +la bride sur le cou de son cheval en lui disant: "Fingal, allez a +l'ecurie;" et son cheval, qui entend sa parole comme s'il connaissait la +langue des hommes, obeit sur-le-champ. Alors Jacques m'ota l'ecuelle des +mains, enleva sans facon le couvercle, et, voyant une soupe de bonne +mine: "Diable! dit-il, vous nourrissez bien vos poules! Allons, je vois +que nous allons chez quelque pauvre. Il ne faut pas me faire un secret +de cela, a moi; c'est une chose toute simple et que j'aime a vous +voir faire par vous-meme. J'irai avec vous, Fernande, si vous me le +permettez." Je mis mon bras sous le sien, et nous marchames vers la +maison de la vieille Marguerite, dont je t'ai parle souvent. M. Jacques +portait toujours la soupe avec ses gants de chamois jaune paille, et +d'un air si aise qu'il semblait n'avoir pas fait autre chose de sa vie. +"Un autre que moi, me dit-il chemin faisant, trouverait certainement ici +l'occasion de vous faire de magnifiques compliments, louerait en prose +et en vers votre charite, votre sensibilite, votre modestie; moi, je ne +vous dis rien de cela, Fernande, parce que je ne suis pas etonne de +vous voir pratiquer les vertus que vous avez. Manquer de douceur et de +misericorde serait horrible en vous; alors votre beaute, votre air +de candeur, seraient des mensonges detestables de la nature. En vous +voyant, je vous ai jugee sincere, juste et sainte; je n'avais pas besoin +de vous rencontrer sur le chemin d'une chaumiere pour savoir que je ne +m'etais pas trompe. Je ne vous dirai donc pas que vous etes un ange a +cause de cela, mais je vous dis que vous faites ces choses-la parce que +vous etes un ange." + +Je te demande pardon de te rapporter cette conversation; tu penseras +peut-etre qu'il y a un peu de vanite a te redire les douceurs que me +conte M. Jacques. Et au fait, ma bonne Clemence, je crois bien qu'il y +en a en effet. Je suis toute glorieuse de son amour; moque-toi de moi, +cela n'y changera rien. + +Mais n'ai-je pas raison de te rapporter tous ces details, puisque +tu veux connaitre toutes les particularites de mon amour et tout le +caractere de mon fiance? Tu ne me gronderas pas cette fois pour avoir +ete trop laconique. Je continue. + +Nous arrivons donc chez la mere Marguerite. La bonne femme fut tout +etonnee de se voir apporter la soupe par un beau monsieur en gants +jaunes. La voila qui me fait ses bavardages accoutumes, qui me demande +au nez de Jacques si c'est la mon mari, qui fait toute sorte de voeux +pour moi, qui me raconte ses maux, qui me parle surtout de son loyer +qu'elle est forcee de payer, et qui me regarde d'un air piteux, comme +pour me dire que je devrais bien lui apporter quelque chose de mieux que +la soupe. Moi, je n'ai pas d'argent; ma mere n'en a guere et ne m'en +donne pas du tout. J'etais triste comme je le suis souvent de ne pouvoir +soulager que la centieme partie des maux que je vois. Jacques avait +l'air de ne pas entendre un mot de tout cela. Il avait trouve sur une +planche une vieille bible mangee des rats, et il semblait la lire avec +attention; tout a coup, pendant que Marguerite parlait encore, je sens +tomber doucement dans la poche de mon tablier quelque chose de lourd; +j'y porte la main, j'y trouve une bourse; je ne fis semblant de rien, et +je donnai a la vieille la petite somme dont elle avait besoin. + +Tout allait bien: Jacques avait l'air doux et tranquille; mais voila +qu'en sortant j'eus la mauvaise idee de dire tout bas a Marguerite que +le present venait de Jacques. Alors elle se mit a lui adresser ses +remerciements et ces benedictions du pauvre qui sont vraiment un peu +prolixes, un peu niaises, mais qu'il faut, ce me semble, accepter, +puisque c'est la seule maniere dont le pauvre puisse s'acquitter. Eh +bien, sais-tu ce que fit Jacques? Il fronca deux ou trois fois le +sourcil d'un air d'impatience, et finit par interrompre la litanie de la +vieille en lui disant d'un ton dur et imperieux: "C'est bon; en voila +assez!" La pauvre femme resta interdite et humiliee. Moi, je me sentis +un peu d'humeur contre Jacques. Quand nous fumes a quelques pas de la +maisonnette, je lui en fis des reproches. Il sourit, et, au lieu de se +justifier, il me dit en me prenant par la main: "Fernande, vous etes une +bonne enfant, et moi je suis un vieux homme; vous avez raison d'aimer +les epanchements de la reconnaissance que vous inspirez, c'est un +plaisir innocent qui vous engage a perseverer. Pour moi, je ne puis plus +m'amuser de ces choses-la, et elles me causent au contraire un ennui +intolerable.--Je suis disposee, lui dis-je, a croire que vous avez +raison en tout ce que vous faites, et je croirai volontiers que c'est +moi qui ai tort; mais expliquez-vous: faites que je vous connaisse bien, +Jacques, et que je n'aie jamais l'idee de vous blamer, quelque chose qui +arrive." Il sourit encore, mais d'un air triste, et, loin de m'accorder +l'explication que je lui demandais, il se borna a me repeter: "Je vous +ai dit, ma chere enfant, que vous aviez raison, et que je vous aimais +ainsi." Ce fut tout. Il me parla d'autre chose, et, malgre moi, je +restai triste et inquiete tout ce jour-la. + +Voila comme il est souvent; il y a en lui des choses qui m'effraient, +parce que je ne peux pas m'en rendre compte, et il a tort, je pense, de +ne pas vouloir se donner la peine de me les faire comprendre. Mais que +d'autres choses en lui qui sont dignes d'admiration et d'enthousiasme! +J'ai tort de m'occuper tant des petits nuages, quand j'ai un si beau +ciel a contempler! C'est egal, dis-moi ton avis sur ces miseres; j'ai +une grande confiance en ton bon sens, et je suis habituee a voir un peu +par tes yeux. Ce n'est pas ce qui plait le plus a maman. Enfin, j'aurai +bientot la liberte de t'ecrire sans me cacher. Adieu, chere Clemence. +Je n'attendrai pas ta reponse pour t'ecrire une seconde lettre. Je +t'embrasse mille fois. + +Ton amie, FERNANDE DE THEURSAN + + + +II. + +Geneve, le... + +Vraiment, Jacques, vous allez vous marier? Elle sera bien heureuse, +votre femme! Mais vous, mon ami, le serez-vous? Il me parait que vous +agissez bien vite, et j'en suis effrayee. Je ne sais pourquoi cette idee +de vous voir marie ne peut entrer dans ma pauvre tete; je n'y comprends +rien; je suis triste a la mort; il me semble impossible qu'un changement +quelconque ameliore votre destinee, et je crois que votre coeur se +briserait au choc de douleurs nouvelles. O mon cher Jacques! il faut +bien de la prudence quand on est comme nous deux! + +As-tu songe a tout, Jacques? as-tu fait un bon choix? Tu es observateur +et penetrant; mais on se trompe quelquefois; quelquefois la verite ment! +Ah! comme tu t'es souvent trompe sur toi-meme! combien de fois je t'ai +vu decourage! combien de fois je t'ai entendu dire: Ceci est le dernier +essai! Pourquoi suis-je assiegee de noirs pressentiments? Que peut-il +t'arriver? Tu es un homme, et tu as de la force. + +Mais toi, songer au mariage! cela me parait si extraordinaire! Vous etes +si peu fait pour la societe! vous detestez si cordialement ses droits, +ses usages et ses prejuges! Les eternelles lois de l'ordre et de la +civilisation, vous les revoquez encore en doute, et vous n'y cedez que +parce que vous n'etes pas absolument sur que vous deviez les mepriser; +et avec ces idees, avec votre caractere insaisissable et votre esprit +indompte, vous allez faire acte de soumission a la societe, et +contracter avec elle un engagement indissoluble; vous allez jurer d'etre +fidele eternellement a une femme, vous! vous allez lier votre horreur et +votre conscience au role de protecteur et de pere de famille! Oh! vous +direz ce que vous voudrez, Jacques, mais cela ne vous convient pas; +vous etes au-dessus ou au-dessous de ce role; quel que vous soyez, vous +n'etes pas fait pour vivre avec les hommes tels qu'ils sont. + +Vous renoncerez donc a tout ce que vous avez ete jusqu'ici et a tout ce +que vous auriez ete encore! car votre vie est un grand abime ou sont +tombes pele-mele tous les biens et tous les maux qu'il est permis a +l'homme de ressentir. Vous avez vecu quinze ou vingt vies ordinaires +dans une seule annee; vous deviez encore user et absorber bien des +existences avant de savoir seulement si vous aviez commence la votre. +Est-ce que vous regarderiez encore ceci comme un etat de transition, +comme un lien qui doit finir et faire place a un autre? Je ne suis pas +plus que vous un adepte de la foi sociale, je suis nee pour la detester, +mais quels sont les etres qui peuvent lutter contre elle, ou meme vivre +sans elle? La femme que vous epousez est-elle donc comme vous? est-elle +une des cinq ou six creatures humaines qui naissent, dans tout un +siecle, pour aimer la verite, et pour mourir sans avoir pu la faire +aimer des autres? est-elle de ceux que nous appelions les _sauvages_ +dans les jours de notre triste gaiete? Jacques, prends garde; au nom +du ciel, souviens-toi combien de fois nous avons cru l'un et l'autre +trouver notre semblable, et combien de fois nous nous sommes retrouves +seuls vis-a-vis l'un de l'autre! Adieu; prends au moins le temps de +reflechir. Pense a ton passe; pense a celui de SYLVIA. + + + +III. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Tilly, le... + +Ma chere, j'ai fait aujourd'hui une decouverte qui m'a laisse une +impression singuliere. En ecoutant lire la redaction de notre contrat de +mariage, j'ai appris que Jacques avait trente-cinq ans. Certainement ce +n'est pas la un age avance; et d'ailleurs on n'a jamais que l'age qu'on +parait avoir, et a la premiere vue je lui avais imagine dix annees +de moins. Cependant je ne sais pas pourquoi le son de ces syllabes, +trente-cinq ans! m'a epouvantee; j'ai regarde Jacques d'un air etonne et +peut-etre meme fache, comme s'il m'eut fait jusque-la un mensonge. Il +est certain pourtant qu'il ne m'a jamais parle de son age, et que je +n'ai jamais songe a le lui demander. Je suis sure qu'il me l'aurait dit +sur-le-champ, car il parait tres indifferent a ces choses-la, et il +ne s'est pas seulement apercu de l'effet que faisait sur moi et sur +plusieurs des personnes presentes la decouverte de ses trente-cinq ans. + +Moi qui le trouvais deja un peu vieux pour moi en lui en attribuant +trente! J'ai beau faire, Clemence, je t'avoue que je suis contrariee de +cette difference d'age entre nous; il me semble a present que Jacques +est beaucoup moins mon camarade et mon ami que je ne l'imaginais; il se +rapproche plutot de l'age d'un pere; et, au fait, il pourrait etre le +mien, il a dix-huit ans de plus que moi! Cela me fait un peu de peur, et +modifie peut-etre l'affection que j'avais pour lui. Autant que je puis +exprimer ce qui se passe en moi, je crois que ma confiance et mon estime +augmentent, tandis que mon enthousiasme et mon orgueil diminuent; enfin, +je suis beaucoup moins joyeuse ce soir que je ne l'etais ce matin, voila +ce que je ne saurais me dissimuler. Ta lettre me revient toujours a +l'esprit, et je pense a cet homme _vieux_ et _froid_ que tu as cru voir +en lui. Cependant, Clemence, si tu voyais comme Jacques est beau, comme +il a une tournure elegante et jeune, comme il a les manieres douces et +franches, le regard affectueux, la voix harmonieuse et fraiche! tu en +serais, je parie, amoureuse aussi. J'ai ete frappee et seduite par +toutes ces choses-la des le premier moment, et chaque jour j'ai ete plus +touchee de ces manieres, de ce regard et du son de cette voix; mais il +est bien vrai que je n'ai pas encore eu la hardiesse et le sang-froid +de l'examiner. Quand il arrive, je le regarde avec joie en lui disant +bonjour, et, dans ce moment-la, il a dix-sept ans comme moi; mais +ensuite je n'ose plus guere fixer les yeux sur lui, car les siens sont +toujours sur moi. A tout ce qui pourrait faire naitre sur ses traits une +expression nouvelle, je m'apercois que c'est moi qui suis observee, +et il ne m'est pas possible d'observer a mon tour. A quoi bon +l'observerais-je, d'ailleurs? que verrais-je en lui qui ne me plut pas? +et qu'aurais-je l'habilete de deviner s'il se donnait la moindre peine +pour se rendre impenetrable? Je suis si jeune! et lui... il doit avoir +tant d'experience!... Quand il m'a observee ainsi, et que je leve sur +lui un regard timide, comme pour recevoir mon arret, je trouve sur sa +figure tant d'affection, de contentement, une sorte d'approbation muette +si delicate et si douce, que je me rassure et me sens heureuse. Je vois +que tout ce que je fais, tout ce que je dis, tout ce que je pense, +plait a Jacques, et qu'au lieu d'un censeur severe j'ai en lui un etre +sympathique, un ami indulgent, peut-etre un amant aveugle! + +Ah! tiens, j'ai tort de gater mon bonheur et d'affaiblir mon amour par +ces petites recherches. Que m'importent quelques annees de plus ou de +moins? Jacques est beau, excellent, vertueux, estime et admire de tous +ceux qui le connaissent, et il m'aime, je suis sure de cela; que puis-je +demander de plus? + + + +IV. + +DE CLEMENCE A FERNANDE. + +De l'Abbaye-aux-Bois. Paris, le... + +Je recois tes deux lettres a la fois: deux plaisirs en meme temps! Ce +serait presque trop, ma chere Fernande, si ces plaisirs n'etaient un +peu inquietes et troubles par toutes les incertitudes que me cause ta +situation. Tu me demandes des conseils sur l'affaire la plus importante +et la plus delicate de la vie; tu me demandes des eclaircissements sur +des choses que je ne sais pas, sur des personnes que je ne connais pas, +sur des faits que je n ai pas vus; comment veux-tu que je reponde? Je +ne puis que tirer, des indices que tu me donnes, quelque jugement +incertain, expectatif, que tu feras tres-bien d'examiner longtemps, et +de soumettre a de nouvelles recherches avant de l'adopter. + +Je ne connais pas M. Jacques; je ne puis donc savoir a quel point lu +peux passer par-dessus les immenses inconvenients de cette difference +d'age; mais je puis et je dois te les signaler d'une maniere generale. +C'est a toi de les rejeter si tu es sure qu'il n'y ait pas lieu a en +faire l'application. + +On pretend que les hommes commencent la vie sociale plus tard que les +femmes, et qu'ils sont plus jeunes de raisonnement et d'experience a +trente ans que les femmes a vingt; je crois que cela est faux. Un homme +est oblige de se faire un etat ou de se chercher une position sociale au +sortir du college; une jeune personne, au sortir du couvent, trouve +sa position toute faite, soit qu'on la marie, soit que ses parents +la tiennent pour quelques annees encore aupres d'eux. Travailler a +l'aiguille, s'occuper des petits soins de l'interieur, cultiver la +superficie de quelques talents, devenir epouse et mere, s'habituer a +allaiter et a laver des enfants, voila ce qu'on appelle etre une femme +faite. Moi, je pense qu'en depit de tout cela une femme de vingt-cinq +ans, si elle n'a pas vu le monde depuis son mariage, est encore un +enfant. Je pense que le monde qu'elle a vu etant demoiselle, dansant +au bal sous l'oeil de ses parents, ne lui a rien appris du tout, si ce +n'est la maniere de s'habiller, de marcher, de s'asseoir et de faire la +reverence. Il y a autre chose a apprendre dans la vie, et les femmes +l'apprennent tard et a leurs depens. Il ne suffit pas d'avoir de la +grace, de la decence, une sorte d'esprit; il ne suffit pas d'avoir +allaite proprement ses enfants et tenu sa maison en ordre pendant +quelques annees pour etre a l'abri de tous les dangers qui peuvent +porter de mortelles atteintes au bonheur. Que de choses apprend un +homme, au contraire, dans l'exercice de cette liberte illimitee qui +lui est accordee a peine au sortir de l'adolescence! que d'experiences +rudes, que de severes lecons, que de deceptions murissantes il peut +mettre a profit seulement dans le cours de la premiere annee! que +d'hommes et de femmes il a pu etudier a l'age ou la femme n'a encore +connu que son pere et sa mere! + +Il est donc faux qu'un homme de vingt-cinq ans soit du meme age qu'une +fille de quinze, et que, pour faire une union raisonnablement assortie, +il faille etablir dix ans de difference entre le mari et la femme. Il +est bien vrai que le mari doit etre le protecteur et le guide; puisqu'il +doit etre le maitre, il est a desirer qu'il soit un maitre prudent et +eclaire. Mais, a age presque egal, il a bien assez de cette espece de +superiorite sur sa femme; s'il en a beaucoup plus, il en abuse, il +devient grondeur, pedant ou despote. + +Supposons que M. Jacques soit incapable d'etre jamais rien d'approchant; +accordons-lui toutes les belles qualites. Je ne te parle pas d'amour, +moi: je te fais la part bien grande en te disant que je ne le crois +pas absolument necessaire dans le mariage, et je doute que tu en aies +reellement pour ton fiance; a ton age ou prend pour de l'amour la +premiere affection qu'on eprouve. Je te parle d'amitie seulement, et +je te dis que le bonheur d'une femme est perdu quand elle ne peut pas +considerer son mari comme son meilleur ami. Es-tu bien sure de pouvoir +etre maintenant la meilleure amie d'un homme de trente-cinq ans? Sais-tu +ce que c'est que l'amitie? Sais-tu ce qu'il faut de sympathie pour la +faire naitre? quels apports de gouts, de caracteres et d'opinions sont +necessaires pour la maintenir? Quelles sympathies peuvent donc exister +entre deux etres qui, par la difference de leur age, recoivent des memes +objets des sensations tout opposees? quand ce qui attire l'un repousse +l'autre, quand ce qui parait estimable au plus age est ennuyeux au plus +jeune, quand ce qui semble agreable et touchant a la femme est dangereux +ou ridicule aux yeux du mari? As-tu pense a tout cela, pauvre Fernande? +N'es-tu pas aveuglee par ce besoin d'aimer qui tourmente miserablement +les jeunes filles? N'est-tu pas abusee aussi par une certaine vanite +secrete dont tu ne te ronds pas compte? Tu es pauvre, et un nomme riche +te recherche et t'epouse. Il a des chateaux, des terres; il a une belle +figure, de beaux chevaux, des habits bien faits; il te semble charmant, +parce que tout le monde le dit. Ta mere, qui est la femme la plus +interessee, la plus fausse et la plus adroite du monde, arrange les +choses de maniere a ce que vous ne puissiez pas vous eviter. Elle te +fait peut-etre croire qu'il est amoureux de toi, apres lui avoir fait +croire que tu etais amoureuse de lui, tandis que vous ne vous +aimez peut-etre ni l'un ni l'autre. Toi, tu es comme ces petites +pensionnaires, qui ont par hasard un cousin, et qui en sont +inevitablement amoureuses, parce que c'est le seul homme qu'elles +connaissent. Tu es noble de coeur, je le sais, et tu ne t'occupes pas +plus des richesses de M. Jacques que si elles n'existaient pas; mais tu +es femme, et tu n'es pas insensible a la gloire d'avoir fait, par ta +beaute et ta douceur, un de ces miracles que la societe voit avec +surprise, parce qu'ils sont rares en effet: un homme riche epousant une +fille pauvre. + +Mais je te mets en colere, je parie; je t'en prie, ma chere enfant, ne +prends pas tout cela trop au serieux. Ce sont des choses que je t'engage +a te dire courageusement a toi-meme et sur lesquelles il faut que tu +t'interroges severement; il est tres-possible que tu n'aies rien de +commun avec elles. Alors ce sera quelques feuilles de papier que j'aurai +barbouillees d'encre pour te rendre service, et qui ne seront bonnes +a rien. Je veux te dire une autre chose qui, chez moi, n'est pas le +resultat d'un raisonnement, mais d'une repugnance instinctive; je +t'engage donc a t'en preoccuper assez legerement. Je n'aime pas que le +visage montre un age different de celui qu'on a. Cela me fait venir +toutes sortes d'idees superstitieuses, et, quelque folles et injustes +qu'elles pussent etre, il me serait impossible d'accorder ma confiance +a une personne sur l'age de laquelle je me serais trompee de dix ans +au premier coup d'oeil. Dans le cas ou elle m'aurait semble plus jeune +qu'elle ne l'est en effet, je penserais que l'egoisme, la secheresse du +coeur, ou une froide nonchalance, l'ont empechee de sentir l'atteinte +des douleurs humaines, ou l'ont rendue habile a eviter les fatigues +morales qui vieillissent tous les hommes. Dans le cas contraire, je +penserais que les vices, la debauche, ou au moins une certaine sorte +de fausse exaltation, l'ont precipitee dans des desordres et dans des +fatigues qui l'ont vieillie plus que de raison; en un mot, je ne verrais +pas sans stupeur et sans effroi une infraction evidente aux lois de la +nature: il y a toujours la quelque chose de mysterieux qu'il faudrait +examiner. Mais que peu ton examinera ton age, et quand l'empressement de +changer d'etat et de position _avant un mois_ nous ferme les yeux sur +tous les dangers? + +Tu dis que M. Jacques est aime et estime de tous ceux qui le +connaissent; il me semble que ceux qui le connaissent et qui ont pu t'en +parler sont en petit nombre. Si je repasse les chapitres de tes lettres +precedentes ou il en est question, je trouve que ce nombre se reduit a +deux amis, M. Borel et sa femme. Ta mere l'a connu lorsqu'il etait age +de dix ans, et comme elle etait liee avec son pere, elle peut avoir eu +des renseignements tres precis sur son heritage. Je crois qu'elle ne +s'est pas souciee d'autre chose, pas meme de te signaler le notable +inconvenient d'avoir dix-huit ans de moins que ton mari. Elle savait +tres-bien l'age de M. Jacques; mais je comprends qu'elle ait evite d'en +parler a qui que ce soit. Les femmes qui ne sont plus jeunes parlent +rarement du passe sans en effacer toutes les dates. + +Tu me reproches de ne pas aimer ta mere: je n'y saurais que faire, ma +chere Fernande; mais je suis charmee que tu ne lui ressembles en rien; +et si quelque chose peut me consoler de la precipitation avec laquelle +se conclut ton mariage, c'est qu'il te separera bientot d'elle: tu +ne peut pas tomber en de plus mauvaises mains que celles dont tu vas +sortir; sois sure de ce que je te dis. Il m'importe peu que cela soit +conforme aux saintes lois du prejuge; il me parait conforme a celles de +la raison de t'eclairer sur le caractere d'une personne qui a tant de +part dans ta vie; et la raison est le seul guide que je consulte, le +seul dieu que je serve. + +Je croirais volontiers que la penetration de M. Jacques n'est pas une +chimere. Je suis persuadee de la rectitude des premiers jugements, +quand la personne qui les porte s'est habituee a rassembler toutes les +facultes de l'observation pour les exercer a la fois sur la premiere +impression recue. Il a bien juge de toi et de ta mere; cependant, a +l'egard de celle-ci, il peut se faire que quelque souvenir d'enfance +aide beaucoup a l'aversion qu'il a sentie en la retrouvant. + +L'histoire de la vieille Marguerite ne me semble pas, comme a toi, un +grand sujet de trouble et de consternation. M. Jacques s'est comporte en +homme d'esprit en t'aidant dans tes petites charites; mais je comprends +fort bien qu'il y ait ete ennuye des litanies de la mendiante, En ceci +je trouve l'occasion de te faire observer que vous etes destines, M. +Jacques et toi, a differer toujours de sentiments et de conduite, quand +meme vous aurez tous deux raison. Je souhaite qu'il sache toujours +tolerer cette difference, et qu'il te permette d'eprouver les emotions +auxquelles son coeur sera ferme. + +Adieu, ma bonne Fernande; tu vois que je n'ai aucune prevention contre +la personne de ton fiance. D'ailleurs le jour ou tu ne voudras plus +entendre la verite, il faudra cesser de me la demander. + +Je vis toujours tranquille et heureuse au fond de mon abbaye. Les +religieuses ont renonce envers moi a toute espece de tracasserie. Je +recois les visites que je veux, et je vais quelquefois dans le monde +depuis que j'ai quitte le grand deuil de veuve. La famille de mon mari +a d'assez bons procedes envers moi, et pourtant ce n'est pas une +tres-aimable famille. J'ai agi avec prudence envers elle. La raison, ma +chere Fernande! la raison! avec cela on fait sa vie soi-meme, et on la +fait libre et calme, sinon brillante. + +Ton amie, CLEMENCE DE LUXEUIL. + + + +V. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +L'amitie est bien bonne, mais la raison est bien triste ma chere +Clemence; ta lettre m'a donne un veritable acces de spleen. Je l'ai +relue plusieurs fois et toujours avec une nouvelle melancolie. Elle m'a +mise en mefiance contre ma mere, contre Jacques, contre moi, contre +toi-meme. Oui, j'avoue que je t'en ai un peu voulu de me desenchanter si +durement de mon bonheur. Tu as raison pourtant, et je sens bien que tu +es ma veritable amie c'est a toi que je demande les conseils et l'appui +que je n'ose reclamer de ma mere. Je persiste a croire que tu penses +trop mal d'elle, mais je suis forcee de voir que son coeur est +tres-froid pour moi, et qu'elle ne cherche dans mon mariage que les +avantages de la fortune. + +Apres tout, ce mariage ne l'enrichira pas; elle a projet de vivre au +Tilly, et de me laisser partir pour le Dauphine avec mon mari; ainsi +elle n'a aucun interet personnel dans cette affaire. Elle croit que +l'argent est le premier des biens, et tous ses efforts tendent, non +a l'acquerir, mais a me le procurer. Puis-je lui faire un crime de +s'occuper de mon bonheur a sa maniere et selon ses idees? + +Quant a moi, je me suis examinee severement, et je t'assure que la +vanite ne m'influence en rien. J'avais tellement peur de m'aveugler a +cet egard, que, ce matin, apres avoir relu ta lettre, j'ai eu envie de +quereller un peu Jacques, afin d'eprouver mon amour et le sien. J'ai +attendu que ma mere nous eut laisses seuls au piano comme elle fait +toujours apres le dejeuner. Alors j'ai cesse de chanter pour lui +dire brusquement: "Savez-vous, Jacques, que je suis bien jeune pour +vous?--J'y ai pense, m'a-t-il dit avec la figure tranquille qu'il +a toujours Est-ce que vous n'y aviez pas pense encore?--C'eut ete +difficile, lui ai-je repondu, je ne savais pas votre age---En verite!" +s'est-il ecrie, et il est devenu plus pale que de coutume. J'ai senti +que je lui faisais de la peine, et je me suis repentie tout de suite. Il +a ajoute: "J'aurais du prevoir que votre mere ne vous le dirait pas; et +pourtant je l'avais chargee de vous faire songer a la difference de nos +ages. Elle m'a dit l'avoir fait; elle m'a dit que vous etiez bien aise +de trouver en moi un pere en meme temps qu'un amant.--Un pere! ai-je +repondu; non, Jacques, je n'ai pas dit cela." Jacques a souri, et, me +baisant au front, il s'est ecrie: "Tu es franche comme une sauvage; je +t'aime a la folie, tu seras ma fille cherie; mais si tu crains qu'en +devenant ton pere, je ne devienne ton maitre, je ne t'appellerai ma +fille que dans le secret de mon coeur. Cependant, a-t-il dit un instant +apres en se levant, il est possible que je sois trop vieux pour toi. Si +tu le trouves, je le suis en effet.--Non, Jacques! non! ai-je repondu +vivement en me levant aussi.--Ne t'abuse pas, a-t-il repris, j'ai +trente-cinq ans, dix-huit belles annees de plus que toi. Est-ce que vous +ne vous ne vous en etiez jamais apercue? Est-ce que cela ne se lit pas +sur mon visage?--Non; la premiere fois que je vous ai vu, j'ai cru que +vous aviez vingt-cinq ans, et depuis, je vous en ai toujours donne +trente.--Vous ne n'avez donc jamais regarde, Fernande? Regardez-moi +bien, je le veux; je detournerai les yeux pour ne pas vous intimider." +Il m'a attiree vers lui et a detourne les yeux en effet. Alors je l'ai +examine avec attention, et j'ai decouvert qu'il y avait au-dessous des +paupieres et au coin de la bouche quelques rides imperceptibles, et sur +ses tempes quelques cheveux blancs meles a une foret de cheveux noirs; +c'est la tout. "Voila toute la difference d'un homme de trente-cinq ans +a un homme de trente!" me suis-je dit; et je me suis mise a rire de +cette idee qu'il avait de se faire regarder. "Je vais vous dire la +verite, lui ai-je dit: votre figure, telle qu'elle est, me plait +beaucoup mieux que la mienne; mais je crains que cette difference d'age +ne se fasse sentir dans votre caractere." Alors j'ai tache de lui +exposer tous les doutes que renferme ta lettre, comme s'ils venaient du +moi. Il m'a ecoutee avec beaucoup d'attention et avec une serenite de +visage qui m'avait deja rassuree avant qu'il me parlat. Quand j'ai eu +tout dit, il m'a repondu: "Fernande, deux caracteres semblables ne se +rencontrent jamais; l'age n'y fait rien; a quinze ans j'etais beaucoup +plus vieux que vous sous de certains rapports, et sous d'autres, je suis +encore aujourd'hui plus jeune que vous. Nous differons sur beaucoup de +points, je n'en doute pas; mais vous aurez moins a souffrir de cela +avec moi qu'avec tout autre. Est-ce que vous ne le croyez pas?" Que +voulais-tu que je repondisse? Du moment qu'il me le dit, je le crois +en effet: il a l'air si sur de son fait! Ah! Clemence, il est possible +qu'il me trompe ou qu'il se trompe lui-meme, mais il est impossible que +je me trompe aussi sur l'amour que j'ai pour lui; non, ce n'est pas le +besoin d'aimer d'une petite pensionnaire. J'ai vu d'autres hommes +avant lui, et nul ne m'a inspire de sympathie. La maison d'Eugenie est +toujours pleine d'hommes plus jeunes, plus gais, plus brillants et plus +beaux peut-etre que Jacques; je n'ai jamais desire d'etre la femme +d'aucun de ceux-la. Je ne me jette pas en aveugle dans les seductions +d'une position nouvelle. Tes lettres me font beaucoup d'effet; je les +commente, je les apprends par coeur, j'en applique a chaque instant un +passage aux entrainements de mon amour, et je vois que la prudence est +inutile, que la raison est impuissante. J'apercois les dangers ou cet +amour peut me precipiter, et la crainte d'etre malheureuse avec Jacques +ne m'ote pas le desir de passer ma vie pres de lui. + +Tu dis que deux amis seulement m'ont dit du bien de Jacques. Je vais te +raconter la conversation qui eut lieu a Cenay, chez les Borel, il y +a quelques jours. Il y avait la cinq ou six compagnons d'armes de M. +Borel; Jacques avait l'air un peu plus serieux que de coutume, mais sa +figure et ses manieres exprimaient toujours la meme tranquillite d'ame. +Il prit une tasse de cafe, et fit quelques tours de promenade dans +l'appartement, sans rien dire. "Eh bien, Jacques, comment vous +trouvez-vous? lui demanda Eugenie.--Mieux, repondit-il d'un air +doux.--Il a donc ete malade?" demandai-je etourdiment. Je vis tous les +regards de ces messieurs se tourner vers moi, et un certain sourire +de bienveillance, un peu moqueuse peut-etre, sur tous les visages. Je +sentis que je devenais rouge, mais cela m'etait egal; j'etais inquiete +de Jacques, je reiterai ma question. "J'ai eu quelques douleurs de tete, +repondit-il en me remerciant par un regard affectueux, mais ce n'est +rien du tout, et ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe." On parla +d'autre chose, et il sortit. "Je crains que Jacques ne soit reellement +malade, dit Eugenie on le regardant s'eloigner.--Mais il faudrait +savoir s'il n'a pas besoin de soins, dit ma mere en affectant beaucoup +d'interet.--Oh! il faut surtout le laisser tranquille, dit M. Borel +brusquement; il ne peut pas supporter qu'on s'occupe de lui quand il +souffre.--Parbleu! il a de quoi souffrir, dit un de ces messieurs; il +a sur la poitrine deux ou trois belles blessures qui auraient tue tout +autre que lui.--Il en souffre rarement, dit Eugenie; mais je crains +qu'aujourd'hui il n'ait beaucoup souffert.--Qui est-ce qui peut jamais +savoir si Jacques souffre? reprit M. Borel. Est-ce que Jacques est fait +de chair humaine?--Je crois bien que oui, dit un vieux capitaine de +dragons; mais je crois que c'est l'ame d'un diable qui est dans ce +corps-la.--C'est l'ame d'un ange plutot, dit Eugenie.--Ah! voila madame +Borel qui parle comme les autres, reprit le vieux capitaine; je ne sais +pas ce que Jacques chante a l'oreille des femmes, mais elles ne parlent +jamais de lui que comme d'un cherubin; et nous, pauvres pecheurs, on +publie nos vertus _civiles et militaires_. ( Ceci est une plaisanterie +favorite du capitaine.)--Oh! pour moi, dit Eugenie, je professe une +espece de religion pour notre Jacques, et mon mari l'ordonne ainsi a +tous ceux qui sont ici." On m'adressa indirectement quelques epigrammes +affectueuses, qui avaient la meilleure volonte du monde de me faire +plaisir, mais qui m'embarrasserent un peu. Je pris le bras de +mademoiselle Regnault, et je sortis comme pour faire un tour de jardin; +mais je lui confessai que je mourais d'envie d'entendre le reste de la +conversation sur Jacques, et elle me conduisit pres d'une fenetre d'ou +l'on entend tout ce qui se dit dans le salon. J'entendis la voix de M. +Borel, et je compris qu'il parlait a un de ces messieurs qui ne connait +Jacques que tres-peu. "Vous voyez bien la figure pale et l'air distrait +de Jacques, disait-il, Je ne sais pas si vous avez fait attention a ce +petit _chantonnement_ qu'il fait dans sa barbe quand il charge sa pipe, +ou quand il taille son crayon pour dessiner? Eh bien! quand il souffre +beaucoup, tous ses temoignages de douleur et d'impatience se reduisent a +cette petite chanson. Je la lui ai entendu faire en plusieurs occasions +ou je n'avais pas envie de chanter. A Smolensk, quand on m'a ampute +deux doigts du pied, et quand on lui a retire deux balles qui s'etaient +proprement logees entre deux de ses cotes, moi je jurais comme un damne, +M. Jacques chantonnait." Ici M. Borel se mit a imiter parfaitement le +petit _Lila Burello_ de Jacques. Ces messieurs se mirent a rire. Quant a +moi, l'image que ce recit m'avait fait passer devant les yeux, Jacques +sanglant, chantant sous le fer du chirurgien, m'avait donne une sueur +froide, et je vis bien encore, a cette impression-la, que j'aime +Jacques; car j'etais bien indifferente aux douleurs de M. Borel, et +tandis qu'Eugenie sans doute fremissait en y pensant, il m'etait +absolument egal qu'il eut deux ou trois doigts de plus ou de moins au +pied. + +"Vous souvenez-vous, dit une autre voix, de l'arrivee de Jacques au +regiment, la veille de***?---Ah! brave Jacques! il avait seize ans, dit +un autre interlocuteur; il avait l'air d'une jolie petite demoiselle. +Ils etaient la cinq ou six enfants de famille, debarques depuis une +heure, enveloppes de surtouts fourres par leurs mamans, gentils, bien +peignes, roses, et pas trop contents de coucher a l'auberge en plein +champ. Jacques etait la aussi avec sa petite mine, pale deja, un petit +commencement de moustache et sa petite chanson entre les dents. L'un +disait; Celui-la est le plus ridicule de tous; il veut faire le luron, +et il est deja blanc comme un linge. Un autre disait: M. Jacques est le +Cesar de la societe; au premier coup de canon, il chantera sur un autre +ton.--Lorrain... Qui est-ce qui se souvient du lieutenant Lorrain, avec +son grand diable de nez, ses mauvaises plaisanteries, et son album +de caricatures qui ne le quittait pas plus que son sabre? Un habile +dessinateur, ma foi! et le meilleur tireur du regiment. Voila que mon +animal, a la lueur du feu du bivouac, s'amuse avec un bout de charbon a +vous crayonner la charge de Jacques et de ses petits compagnons, avec +des eventails et des ombrelles; il avait ecrit au-dessous: _Gens riches +allant a la bataille_. Jacques passe derriere lui, se penche sur son +epaule, et dit avec l'air doux et gentil qu'il a toujours +conserve: "C'est tres-joli, cela!--Vous en etes content? dit +Lorrain.--Tres-content, repond Jacques.--Et moi aussi," reprend Lorrain. +Tout le monde de rire. Jacques s'assied sans se deconcerter le moins du +monde, et me prie de lui preter ma pipe. J'avais envie de la lui casser +sur la figure. "Est-ce que vous n'en avez pas une?--Non, repondit-il; +je n'ai jamais fume de ma vie; j'ai envie d'essayer: comment s'y +prend-on?--On allume de ce cote-la et on la met dans sa bouche, et puis +on tire de toutes ses forces jusqu'a ce que la fumee sorte par le cote +oppose." Jacques secoue la tete d'un air de simplicite et prend la pipe. +Nous esperions le voir tousser ou s'enivrer; chacun charge la sienne +et la lui presente l'une apres l'autre, en lui versant des rasades +d'eau-de-vie a griser un boeuf. Je ne sais pas s'il les escamotait; mais +sa figure ne fit pas un pli, son gosier n'eut pas une convulsion; il but +et fuma la moitie de la nuit sans sortir de son sang-froid et sans se +laisser entamer par la moindre taquinerie; on eut dit que sa nourrice +l'avait eleve avec de l'eau-de-vie et de la fumee de pipe. Le capitaine +Jean, que voila, et qui se souvient bien de ce que je raconte, vint me +taper sur l'epaule et me dire: "Vous voyez bien cet oiseau-mouche? Eh +bien! je vous dis, Borel, que ce sera une de nos meilleures moustaches. +Je connais cela; c'est une petite race de vieux buis bien sec, et c'est +plus solide qu'une grande massue de fer. Son pere est un brigand, mais +un sabreur; celui-ci aura plus de sang-froid, et si un boulet ne le raie +pas demain de mes tablettes, il fera vingt campagnes sans se plaindre de +cors aux pieds. Le lendemain, chacun sait comme Jacques fit ses preuves +et fut decore sur le champ de bataille.--Vous croyez qu'il etait +glorieux apres cela, dit le capitaine de dragons; qu'il sautait comme +font les enfants a qui ces fortunes-la arrivent, ou bien qu'il s'en +allait dans les petits coins, comme nous faisions, nous autres, pour +regarder sa croix et la baiser? Il avait l'air aussi indifferent a cela +qu'il l'avait ete a la caricature de Lorrain, au premier feu et a sa +premiere blessure. Il recut toutes les poignees de main d'un air franc +et amical, mais sans montrer ni etonnement ni joie. Je ne sais pas ce +qui peut faire rire ou pleurer Jacques, et, quant a moi, je me suis +souvent demande si ce n'etait pas un de ces spectres auxquels croient +les Allemands.--Vous n'avez donc pas vu Jacques amoureux? dit M. Borel. +Alors vous l'auriez vu fondre comme la neige au soleil; il n'y a que les +femmes qui aient du pouvoir sur cette tete-la; aussi y ont-elles fait de +fiers ravages! En Italie..." M. Borel s'interrompit, et je compris que +quelqu'un, Eugenie sans doute, lui avait fait signe de se taire. Cela me +donna une impatience, une curiosite et une inquietude epouvantables. + +"Je voudrais savoir, dit Eugenie apres un instant de silence, ou il +a trouve le temps d'apprendre tout ce qu'il sait en litterature, en +poesie, en musique, en peinture!--Qui diable le sait? repondit le +capitaine; moi, je crois qu'il est venu au monde comme ca; ce qu'il y +a de sur, c'est que ce n'est pas moi qui le lui ai appris.--Sous ce +rapport, dit ma mere, je crois pouvoir presumer que son education etait +faite avant qu'il entrat au service. Je l'ai connu a l'age de dix ans, +et il etait extraordinairement instruit pour son age. Il avait l'aplomb +et l'assurance d'un homme; il a du se developper remarquablement +vite.--Le capitaine Jean a bien un peu raison, observa M. Borel, quand +il dit que Jacques n'appartient pas tout a fait a l'espece humaine; il +y a dans son corps et dans son esprit une trempe d'acier dont le secret +est perdu sans doute. A insu, jusqu'a l'age de vingt-cinq ans, il a paru +plus age qu'il ne l'etait en effet, et depuis ce temps-la il parait plus +jeune qu'il ne l'est reellement. + +[Illustration: Le hasard voulut que M. Jacques...] + +Je n'oublierai jamais, reprit une autre personne, la maniere dont il +s'est comporte a son premier duel.--Parbleu! c'etait precisement avec +Lorrain, dit le capitaine Jean; c'est moi qui l'ai force de se battre; +je l'aimais de tout mon coeur, cet enfant-la!--.Comment! vous l'avez +_force_? dit la personne qui ne connaissait pas Jacques, et a qui +s'adressaient presque tous ces recits.--Je vais vous dire comment, +reprit le capitaine. Jacques s'etait certainement bien montre a la +bataille de***; mais autre chose est de se faire respecter du canon et +de se faire estimer de ses camarades. Ce n'est pas que dans ce moment-la +on fut tres-duelliste dans l'armee: on etait assez occupe avec l'ennemi. +Neanmoins; le lieutenant Lorrain ne passait pas un jour sans se faire +une affaire petite ou grande avec quelque nouveau venu. Il n'etait pas, +a beaucoup pres, aussi solide sur le champ de bataille; mais dans une +affaire particuliere, il avait si beau jeu qu'on ne lui reprochait rien +impunement. Je n'aimais pas ce gaillard-la, et j'aurais donne mon cheval +pour qu'on me debarrassat de sa vue. Je l'avais manque deux fois, et +j'en avais ete pour mes frais, une fois ce poignet-ci, et l'autre fois +cette joue-la. Il ne pouvait pas souffrir notre petit Jacques, et il +etait furieux de la maniere dont il avait mis les rieurs de son cote +a***. Il n'avait rien merite, rien gagne, lui, pas meme une egratignure! +Il se consolait en faisant des caricatures au moyen desquelles il +tournait Jacques en ridicule; car ses diables de charges etaient si bien +faites, qu'en les regardant il fallait rire malgre qu'on en eut. Cela +m'impatientait. Un soir, il avait dessine le dolman de Jacques sur le +dos d'un petit chien. C'etait trop fort; je vais trouver Jacques, +qui dormait sur l'herbe; je lui dis: "Jacques, il faut que tu te +battes.--Avec qui? dit-il en baillant et etendant-les bras.--Avec +Lorrain.--Pourquoi?--Parce qu'il t'insulte.--Comment?--Est-ce que ses +caricatures ne t'offensent pas?--Pas du tout.--Mais il se moque de toi. +--Qu'est-ce que cela me fait?--Ah ca, Jacques, est-ce que tu n'es brave +qu'a la melee?--Je n'en sais rien." La-dessus je dis un mot que je ne +repeterai pas devant ces dames. "Parle plus bas, Jacques, et prends +garde de ne jamais repeter devant personne ce que tu viens de me dire +la.--Pourquoi donc, Jean? me dit-il en baillant comme un desespere.--Tu +dors, camarade! lui dis-je en le secouant de toute ma force.--Quand tu +m'auras casse les os, me dit-il avec son sang-froid ordinaire, crois-tu +que je serai plus persuade? Comment veux-tu que je te dise si je suis +brave en duel? je ne me suis jamais battu. Si tu m'avais demande, la +veille de la bataille, comment je me conduirais, je t'aurais dit la meme +chose. J'ai fait le premier essai de mon caractere militaire ce jour-la; +a present, s'il faut en faire un second, je ne demande pas mieux; mais +je ne sais pas mieux que toi comment je m'en tirerai." C'etait un +drole de corps que ce petit Jacques, avec ses petits raisonnements de +philosophe. J'etais sur de lui comme de moi, malgre tout ce qu'il disait +pour m'en faire douter. "Je t'estime, lui dis-je, parce que tu n'es pas +un fanfaron et que tu as du coeur. L'amitie que j'ai pour toi me force +a te dire qu'il faut te battre.--Je le veux bien; mais trouve-moi une +raison pour le faire sans etre un sot. Je t'avoue que vouloir tuer un +homme parce qu'il s'amuse a dessiner ma pauvre personne d'une maniere +bouffonne et plaisante, cela ne me parait pas possible. Moi, je ne suis +pas en colere contre ce Lorrain; il m'amuse beaucoup, au contraire, +et je serais au desespoir de tuer un homme qui fait de si droles +de calembours.--Il faut tacher de le toucher au bras droit, et de +l'empecher de faire jamais la caricature de personne." Jacques haussa +les epaules et se rendormit. Je n'etais pas content de cela; j'attendis +le lendemain matin, et je dis a Lorrain: "Sais-tu que Jacques ne prend +plus si bien la plaisanterie? Il a dit qu'a la premiere caricature il +se battrait avec toi.--Bien, dit Lorrain, je ne demande pas mieux." +Il prend alors un bout de charbon, et, sur un grand mur blanc qui se +trouvait la, il vous fait un Jacques gigantesque, avec le nom et la +decoration; rien n'y manquait. Je rassemble les amis, et je leur dis: +"Que feriez-vous a la place de Jacques?--Cela n'est pas douteux," +repondent-ils. Je vais chercher Jacques. "Jacques, les anciens ont +decide qu'il faut te battre.--Je veux bien, dit Jacques en regardant son +portrait; ca n'en vaut, ma foi! pas la peine. Vous pensez donc, +vous autres, que je suis insulte?--_Insultissimus_! repond un +facetieux.--Allons, dit Jacques, qui est-ce qui veut me servir de +temoin?---Moi, dis-je, et Borel." Lorrain arrive pour dejeuner, Jacques +va droit a lui, et, comme s'il lui eut offert une prise de tabac, +lui dit: "Lorrain, on dit que vous m'avez insulte; si c'a ete votre +intention en effet, je vous en demande raison.--C'a ete mon intention, +repond Lorrain, et je vous en rendrai raison dans une heure. Je vous +laisse le choix des armes.--A quelles armes faut-il que je me batte? dit +Jacques en revenant allumer sa pipe a la mienne.--A celle que tu connais +le mieux.--Je n'en connais aucune, dit Jacques; je suis une recrue, moi, +Dieu ne m'a pas fait naitre soldat.--Comment, malheureux, lui dis-je, +tu ne connais aucune arme, et tu t'engages avec un malin comme +Lorrain?--Vous m'avez dit de le faire, je l'ai fait, dit Jacques.--Eh +bien! tu sais sabrer, bats-toi au sabre.--Comment s'y prend-on?--Comme +on peut, quand on ne sait pas.--A la bonne heure! dit Jacques; quand +Lorrain sera pret, vous m'appellerez." El il se met a dormir sur une +table. A l'heure dite, mon Lorrain se presente sur le terrain d'un air +persifleur. Il faisait toutes sortes de moqueries, et affectait de +laisser a Jacques tous les avantages. Voila Jacques qui prend un +sabre plus long que lui, qui, avec ses petits bras, le fait voltiger +par-dessus sa tete, et vient sur son homme, tapant a droite, a gauche, +en avant, au hasard, mais tapant dru, battant en grange, ne s'inquietant +pas de parer, mais d'avancer. Quand Lorrain vit cette maniere d'agir, +il recula, et demanda ce que cela voulait dire. "Cela veut dire, lui +repondis-je, que Jacques ne sait pas tirer le sabre, et qu'il fait comme +il peut." Lorrain reprit courage et avanca; mais il recut aussitot sur +l'epaule droite une si bonne entamure, qu'il s'en trouva satisfait et +n'en demanda pas davantage. De cette affaire-la, il resta plus de six +mois sans se battre et sans dessiner." + +[Illustration: Il prend alors ou tout de charbon.] + +On parla encore longtemps de Jacques, et si je ne craignais de te +fatiguer avec mes recits, je te raconterais de quelle maniere vraiment +heroique Jacques supporta ses horribles souffrances de la campagne de +Russie. Ce sera pour une autre fois, si tu veux; aujourd'hui, ce besoin +de te parler de lui m'a conduite assez loin; il est temps que je te +delivre de mon griffonnage et que j'aille me coucher. Adieu, mon amie. + + + +VI. + +Cerlay, pres Tours. + +Quand ma souffrance s'endort, pourquoi la reveilles-tu, imprudente +Sylvia! Je sais bien que je n'en guerirai pas: crains-tu que je ne +l'oublie? Mais de quoi donc as-tu peur? et quelle page de ma vie peut +te paraitre bizarre quand elle est signee de Jacques? Est-ce de me voir +amoureux que tu t'etonnes? est-ce mon amour, est-ce mon mariage qui +t'effraie? + +Moi, si je pouvais m'epouvanter de quelque chose, ce serait de me sentir +si heureux; mais je l'ai ete plus d'une fois, et plus d'une fois j'ai +su y renoncer. Quand le temps sera venu de me vaincre, je me vaincrai. +J'aime du plus profond de mon coeur une vierge, une enfant belle comme +la verite, vraie comme la beaute, simple, confiante, faible peut-etre, +mais sincere et droite comme toi. Pourtant Fernande n'est pas ton egale; +nulle ne l'est en ce monde, Sylvia; c'est pourquoi je ne la cherche pas. +Je ne demanderai pas a cette jeune fille la force et l'orgueil qui te +font si grande, mais je trouverai en elle les douces affections, les +tendres prevenances dont mon coeur sent le besoin. J'ai soif de repos, +Sylyia; il y a longtemps que je marche seul dans un chemin penible; il +faut que je m'appuie sur un coeur paisible et pur; le tien ne peut pas +m'appartenir exclusivement; il faut que je m'empare de celui-ci, qui n'a +encore connu que moi. + +Oui, Fernande est _une sauvage_. Si tu voyais ses longs cheveux blonds +se detacher et tomber en desordre sur ses epaules au moindre mouvement +de sa jeune petulance; si tu voyais ses grands yeux noirs, toujours +etonnes, toujours questionneurs, et si ingenus quand l'amour en adoucit +la vivacite; si tu entendais le son un peu brusque de cette voix nette +et accentuee, tu reconnaitrais, a des indices indubitables, la franchise +et l'honnetete. Fernande a dix-sept ans; elle est petite, blanche, un +peu grasse, mais elegante et legere cependant. Ses yeux et ses sourcils +noirs au-dessous d'une foret de cheveux blonds, donnent un caractere +particulier a sa beaute. Son front n'est pas tres eleve, mais il +est purement dessine, et annonce une intelligence plutot docile que +saisissante, plutot capable de memoire que d'observation. En effet, elle +arrange et emploie convenablement ce qu'elle sait, et ne decouvre rien +par elle-meme. Je ne te dirai pas, comme font tous les amants, que son +caractere et son esprit sont faits expres pour assurer le bonheur de ma +vie. Ce serait une phrase de clerc de notaire, et l'approche du mariage +ne m'a pas encore rendu imbecile a ce point. Le caractere de Fernande +est ce qu'il est; je l'etudie, je le possede, et je traiterai avec lui +en consequence. Quand j'etais jeune, je croyais a un etre cree pour +moi. Je le cherchais dans les natures les plus opposees, et quand je +desesperais de le trouver dans l'une, je me hatais de l'esperer dans une +autre. C'est ainsi que j'ai aggrave mes maux et que j'ai souvent connu +le decouragement, Amour romanesque! tourment et chimere des annees +fecondes de la vie! + +Ne vous trompez pas sur moi, cependant, Sylvia; je ne suis pas un homme +blase qui se retire des passions pour vivre bourgeoisement avec une +femme simple, gentille et rangee: je suis un homme encore bien jeune de +coeur, qui aime fortement une jeune fille, et qui l'epouse pour deux +raisons: la premiere, parce que c'est l'unique moyen da la posseder; la +seconde, parce que c'est l'unique moyen de l'arracher des mains d'une +mechante mere, et de lui procurer une vie honorable et independante. +Vous voyez que c'est un mariage d'amour; je ne m'en defends pas. Si +cette determination entrainait tous les maux que vous craignez, ce qu'il +y a de vieux en moi, l'esprit et la volonte, aurait pris le dessus, +et j'aurais fui avant de m'abandonner a mon coeur; mais ces maux sont +imaginaires, Sylvia, et je vais te le prouver. + +Je n'ai pas change d'avis, je ne me suis pas reconcilie avec la +societe, et le mariage est toujours, selon moi, une des plus barbares +institutions qu'elle ait ebauchees. Je ne doute pas qu'il ne soit aboli, +si l'espece humaine fait quelque progres vers la justice et la raison; +un lien plus humain et non moins sacre remplacera celui-la, et saura +assurer l'existence des enfants qui naitront d'un homme et d'une femme, +sans enchainer a jamais la liberte de l'un et de l'autre. Mais les +hommes sont trop grossiers et les femmes trop laches pour demander +une loi plus noble que la loi de fer qui les regit: a des etres sans +conscience et sans vertu, il faut de lourdes chaine. Les ameliorations +que revent quelques esprits genereux sont impossibles a realiser dans ce +siecle-ci; ces esprits-la oublient qu'ils sont de cent ans en avant +de leurs contemporains, et qu'avant de changer la loi il faut changer +l'homme. + +Quand on est de ceux-la, quand on se sent moins brute et moins feroce +que la societe ou l'on est condamne a vivre et a mourir, il faut ou +lutter corps a corps avec elle, ou s'en retirer tout a fait. J'ai fait +l'un, je veux faire l'autre. J'ai vecu seul, meprisant l'activite +d'autrui, et me lavant les mains devant Dieu des impuretes de la race +humaine; a present je veux vivre deux, et donner a un etre semblable a +moi le repos et la liberte qui m'ont ete refuses de tous. Ce que j'ai +amasse de force et d'independance durant toute une vie de solitude et +de haine, je veux en faire profiter l'objet de mon affection, un etre +faible, opprime, pauvre, et qui me devra tout; je veux lui donner un +bonheur inconnu ici-bas; je veux, au nom de la societe que je meprise, +lui assurer les biens que la societe refuse aux femmes. Je veux que la +mienne soit un etre noble, fier et sincere; telle que la nature l'a +faite, je veux la conserver; je veux qu'elle n'ait jamais ni besoin ni +envie de mentir. J'ai embrasse cette idee-la comme un but a ma triste et +sterile existence, et je me persuade que, si je reussis, ma vie ne sera +pas absolument perdue. + +Ne souris pas, Sylvia; ce ne sera pas une petite chose, cela sera +peut-etre plus grand devant Dieu que les conquetes d'Alexandre. J'y +emploierai tout mon courage, toute ma force; j'y sacrifierai tout, s'il +le faut: ma fortune, mon amour, et ce que les hommes appellent leur +honneur; car je ne me dissimule pas les difficultes de mon entreprise et +ce que la societe y apportera d'obstacles. Je sais combien ses prejuges, +sa jalousie, ses menaces, sa haine, entraveront mes pas et glaceront de +terreur celle que j'ai prise par la main pour la faire marcher avec moi +dans ce chemin desert; mais je surmonterai tout, je le sens, je le sais. +Si mon courage faiblissait, ne serais-tu pas la pour me dire: "Jacques, +souviens-toi de ce que tu a promis a Dieu?" + + + +VII. + +DE FERNANDE A CLEMENCE + +Tilly, le... + +Tu es une moqueuse; tu dis que j'imite le jargon des grognards, comme si +j'avais compose dix vaudevilles; cependant tu dis que j'ai bien fait de +te raconter tout cela; et moi aussi, je le pense, car te voila a demi +reconciliee avec Jacques; ce caractere froidement brave te plait, et a +moi donc! + +J'ai suivi ton conseil, et je ne sais trop quelle conclusion je +dois tirer de la conversation que j'ai eue avec les Borel. Je te la +transmets, au risque d'etre encore traitee de petite perruche: tu me +diras ce que tu en penses. + +L'occasion s'est offerte a moi on ne peut meilleure. Maman avait ete +faire une visite a notre voisine, madame de Bailleul, quand Eugenie +et son mari sont arrives. Jacques avait ete appele a Tours pour une +affaire. "Je suis enchantee de me trouver seule avec vous, leur ai-je +dit; j'ai beaucoup de questions a vous faire a tous deux. D'abord +etes-vous bien mes amis? suis-je indiscrete de compter sur vous comme +sur moi-meme?" Eugenie m'a embrassee, et son mari m'a tendu la main +d'une grosse facon militaire que ma mere eut trouvee de bien mauvais +ton, mais qui m'a inspire plus de confiance que tous les compliments du +monde. "Il faut que vous me parliez de Jacques, leur ai-je dit; vous ne +m'en avez jamais dit que du bien; il est impossible que vous n'ayez pas +un peu de mal a m'en dire.--Qu'est-ce que cela signifie? s'est ecriee +Eugenie.--Ma bonne amie, lui ai-je repondu, je vais m'engager sans +retour et bien precipitamment avec un homme que je connais tres-peu; ce +serait une grande folie, si vous n'etiez garants du noble caractere de +cet homme-la. Maintenant je ne songe pas a m'en dedire, car il sait et +vous savez tous que je l'aime; mais, malgre cela, et meme a cause de +cela, je voudrais le connaitre mieux et pouvoir me tenir en garde contre +les defauts grands ou petits qu'il peut avoir. Vous m'avez dit, dans un +temps ou aucun de nous ne songeait qu'il pouvait devenir mon mari, qu'il +avait beaucoup de singularites, maintenant il m'interesse extremement +de savoir quelles sont ces singularites, afin de n'en pas blesser +quelqu'une involontairement et d'eviter tout ce qui peut les eveiller. +Je n'en ai encore apercu que l'ombre, et je me demande souvent s'il est +possible qu'un homme soit aussi parfait que Jacques me semble l'etre. Je +veux me defendre de l'aveuglement et de l'enthousiasme; je vous en prie, +mes amis, parlez-moi, eclairez-moi. + +--Cela est embarrassant en diable, a repondu M. Borel, et je ne sais que +vous dire. Vous etes si franche et si bonne enfant, Mademoiselle, que, +si vous etiez ma propre soeur, je ne pourrais pas avoir plus d'estime et +d'amitie pour vous que je n'en ai. D'un autre cote, Jacques est mon plus +ancien, mon meilleur ami: il m'a porte sur ses epaules en Russie pendant +plus de trois lieues. Oui, Mademoiselle, le petit Jacques a porte le +gros animal que voila, qui sans lui serait creve de froid a cote de son +cheval; et il a manque de mourir lui-meme par suite de ce leger fardeau. +Je vous ai raconte cela, peut-etre; je pourrais vous raconter tant +d'autres choses! des dettes payees, des duels accommodes, des coups +pares tant a la bataille qu'au cabaret, des services a n'en pas finir; +et moi, qu'est-ce que j'ai fait pour lui? rien du tout. Ai-je le droit +a present de parler de lui comme je le ferais d'un autre?--A tout autre +qu'a moi, non certainement, ai-je repondu; mais a moi, je crois que vous +le devez.--Je ne sais pas! je ne sais pas! Je vous aime bien, ma chere +mademoiselle Fernande; mais, voyez-vous, j'aime Jacques encore plus que +vous,--Je le crois bien, mais ce n'est pas dans mon interet seulement, +mais dans celui de Jacques, que je vous interroge.--Fernande a raison, +a dit Eugenie; il faut qu'elle connaisse son mari pour lui epargner de +petits chagrins, et peut-etre de grandes contrarietes. Elle dit qu'elle +aime Jacques, et que ce ne seront pas de petites raisons qui pourront la +degouter de lui: il faut croire ce que dit Fernande; elle ne ment pas: +moi, je tiens sa parole pour sacree. Comme, d'un autre cote, je sais +qu'il est impossible de trouver un reproche un peu grave a faire a +Jacques, je ne vois pas le moindre inconvenient a lui dire tout ce que +tu sais. Pour moi, j'ai souvent entendu raconter les originalites de +Jacques; mais je declare que je n'en ai vu aucune, et que, depuis trois +mois qu'il demeure chez nous, je n'ai jamais eu sujet de m'etonner de +rien, si ce n'est de sa douceur, de son egalite de caractere et du calme +de son esprit.--Voila que tu fais ce que je ne voudrais pas faire, +interrompit son mari; tu parles contre la verite. Il est vrai que tu +mens sans le savoir. Toutes les femmes voient Jacques avec prevention, +jusqu'a la mienne, qui certainement est une femme sensee.--Eh bien! moi, +je veux l'etre encore plus, ai-je dit; je veux le voir tel qu'il est. +Parlez, mon cher colonel; Jacques est-il d'un caractere fantasque? +a-t-il des caprices, des emportements?--Des emportements? non; ou, s'il +en a, je ne les ai jamais apercus: il est doux comme un agneau.--Mais +des caprices?--Je vous repondrai a une condition: c'est que vous me +permettrez de raconter a Jacques notre conversation mot pour mot, et des +ce soir." Cette demande m'a un peu embarrassee. "Comment! me suis-je +dit, Jacques saura que je l'ai soupconne de n'etre pas toujours dans +son bon sens? que j'ai demande a ses amis les petits secrets de son +caractere, au lieu de l'interroger franchement et de m'en rapporter a +lui?--Vous ne vous en souciez pas, a dit le colonel: eh bien! laissons +la ce sujet; dispensez-moi de vous repondre: je vous promets sur +l'honneur de ne pas dire a Jacques que vous m'avez interroge.---J'ai +peut-etre eu tort de le faire, ai-je repondu; mais, puisque je l'ai +fait, j'en veux subir toutes les consequences; il me paraitrait plus +deloyal de m'en cacher que de persister. Parlez donc, j'accepte les +conditions." Il s'est enfin decide, et il m'a parle de Jacques a peu +pres dans ces termes: + +"Je ne sais pas comment Jacques est avec les femmes; ainsi je ne vois +pas trop a quoi vous servira ce que je vais vous dire. Toutes les femmes +que j'ai vues raffolent de lui, et je ne sache pas qu'aucune de celles +qui l'ont aime ait eu un seul reproche a lui faire. Mais moi, qui l'aime +de tout mon coeur, je lui en veux souvent; pourquoi? je n'en sais trop +rien. Je le trouve sec, fier, mefiant; je suis en colere de ce qu'il +sait si bien se faire aimer en de certains moments. Il y en a d'autres +ou il semble qu'il ne vous connait plus. "Mais qu'as-tu donc, +Jacques?--Rien.--Souffres-tu?--Non.--As-tu quelque chose qui te +contrarie?--Bah!--Mais enfin tu n'es pas dans ton humeur ordinaire?--Si +fait.--Tu veux que je te laisse tranquille?--Oui.--A la bonne heure." +Cela n'est rien, nous avons tous de mauvais moments; mais quand nous +sommes surs d'un ami, nous lui demandons tous les services dont nous +avons besoin. Il n'y a pas de danger que Jacques en demande jamais un +seul, fut-ce un verre d'eau _in articulo mortis_, et cela non pas tant +peut etre par orgueil que par mefiance. Il ne dit jamais la raison de +son silence, mais on s'en apercoit tout de suite a la maniere dont il +vous conseille en pareille occasion. "Ne faites pas cela, dit-il, mettez +l'amitie a l'epreuve le moins que vous pourrez." Vous m'avouerez que +pour un homme dont l'amitie est capable de tous les sacrifices, il y a +une espece de folie superbe a nier l'amitie des autres. C'est injuste, +et cet orgueil-la m'a souvent mis en colere contre lui. Cette +singularite en entraine d'autres. Quand il a rendu un service, il ne +peut pas souffrir qu'on l'en remercie, et il est capable de fuir et +d'eviter longtemps, de quitter meme tout a fait celui qu'il a oblige; il +semble qu'il prenne en aversion la figure des gens qui ont recu de +lui quelque chose. Il y a la-dedans exces de delicatesse, mais il y a +quelque chose de plus encore: il y a la conviction cruelle que tous ceux +a qui il fait du bien doivent devenir ses ennemis. Il a d'autres manies +inexplicables: il n'aime pas qu'on le regarde en de certains moments, +et l'on ne sait jamais pourquoi. Il ne veut pas qu'on le questionne ni +qu'on le soigne dans ses souffrances. Ce qu'il y a de plus deplaisant, +c'est qu'il ne peut pas souffrir qu'on parle de guerre et qu'on raconte +les campagnes qu'on a faites; il s'en va quand on commence a bavarder au +dessert. Il ne s'enivre jamais, eut-il avale de l'eau-forte. Il ne sort +jamais de son sang-froid; cela le met dans une sorte de desaccord avec +nous autres, et fait qu'il a toujours ete estime plutot qu'aime au +regiment. Sans les services qu'il a rendus d'une maniere toujours +magnifique, on l'aurait deteste comme un mauvais camarade; car les +militaires n'aiment pas ceux qui se taisent a table et qui ont l'air +d'en penser plus long qu'eux. + +--D'apres cela, dis-je a M. Borel, je crois voir qu'il a le fond du +coeur chagrin et l'esprit melancolique.--Le fond du coeur de Jacques +n'est pas facile a voir, reprit-il, mais son caractere n'est pas plus +melancolique qu'un autre. Il a, comme nous tous, ses bons et ses mauvais +jours; il s'egaie volontiers, mais il ne s'abandonne jamais. Il a une +petite joie tranquille qui fait mourir de rire quand on a encore un +demi-sens pour aimer la gaiete douce; mais quand on casse les pots, +Jacques n'en est plus; il disparait comme la fumee des pipes et +s'eclipse tout doucement, sans qu'on sache s'il est sorti par la +porte ou par la fenetre.--Cela ne me semble pas un grand defaut, +repris-je.--Ni a moi non plus, dit Eugenie.--Ni a moi non plus +maintenant, dit Borel; je me suis range, et le tapage ne me parait plus +necessaire. Mais j'ai ete un grand mauvais sujet autrefois, et j'avoue +que dans ce temps-la je faisais un crime a Jacques de l'etre moins que +moi. Il y en avait parmi nous qui ne lui pardonnaient pas de conserver +toujours sa raison, et qui disaient qu'il faut se mefier de l'homme a +qui le vin ne desserre jamais les dents. Voila le reproche le plus +grave qu'on ait eu a lui faire; c'est a vous de juger si vous devez +le corriger de cela.---Non pas! repondis-je en riant. Est-ce la +tout?--Tout, ma parole d'honneur! A present que je vois avec quelle +philosophie vous prenez ces choses-la, je suis enchante de vous les +avoir dites; car je parie que vous vous imaginiez des choses bien plus +terribles.--Je ne sais pas, repondis-je en riant, s'il est un plus +terrible defaut que celui de boire avec prudence et moderation. Eugenie +est bien heureuse de n'avoir pas cela a vous reprocher.--Vous etes une +mechante, dit-il en me piquant la main avec ses grosses moustaches. A +present vous ne me questionnerez plus?" + +La maniere dont il s'etait plaint de Jacques m'avait paru si singuliere +que je ne songeai qu'a en rire avec eux; mais quand ils furent partis, +je me mis a penser a certaines parties de ce discours qui ne m'avaient +pas assez frappee d'abord, a ces paroles surtout: "Il semble qu'il +prenne en aversion la figure des gens qui ont recu de lui quelque +chose." Je ne sais pourquoi je me sentis tellement effrayee a cette idee +que j'eus presque envie d'ecrire a Jacques pour rompre avec lui; car +enfin je suis pauvre, et je vais recevoir la fortune de Jacques. Il ne +m'epouse peut-etre que pour me la donner; et quand je serai son obligee +a ce point, le plus leger tort de ma part lui semblera une ingratitude; +il s'imaginera peut-etre que je lui dois plus qu'une autre femme ne doit +a son mari, et il aura peut-etre raison. Pour la premiere fois je me +sens alarmee serieusement de ma position; mon orgueil souffre, et mon +amour encore davantage. + + + +VIII. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Peut-etre que tu te trompes, Jacques; peut-etre que l'amour seul +t'aveugle et t'entraine, ou que la volonte de faire de cet amour une +chose belle et grande dans ta vie est un reve concu dans le moment meme +ou tu m'as repondu. Je te connais, enthousiaste! autant qu'on peut te +connaitre, car ton ame est un abime au fond duquel tu n'es peut-etre +jamais descendu toi-meme. Peut-etre sous le masque de la force vas-tu +commettre la plus insigne faiblesse. Je sais bien que tu t'en tireras de +quelque maniere etrangement heroique; mais a quoi bon te faire souffrir? +N'as-tu pas assez vecu? + +Helas! voici que je te dis le contraire de ce que je t'ai dit d'abord. +Je craignais que tu ne vinsses a enterrer l'eclat de ta vie, et +maintenant il me semble que tu vas chercher ce qu'il y a de plus +difficile et de plus douloureux, pour le plaisir d'exercer tes forces et +de sortir vainqueur d'une lutte plus terrible que les autres. Je ne +peux pas me laisser persuader que ce soit la une chose dont je doive me +rejouir; les plus funestes pressentiments s'attachent a cette nouvelle +phase de ta vie. Pourquoi ta figure pale vient-elle s'asseoir les nuits +a cote de mon lit et reste-t-elle immobile et silencieuse a me regarder +jusqu'au jour? Pourquoi ton spectre erre-t-il avec moi dans les bois +au lever de la lune? Mon ame est habituee a vivre seule, Dieu le veut +ainsi; que vient faire la tienne dans ma solitude? Viens-tu m'avertir de +quelque danger, ou m'annoncer quelque malheur plus epouvantable que tous +ceux auxquels a suffi mon courage? L'autre soir, j'etais assise au pied +de la montagne; le ciel etait voile, et le vent gemissait dans les +arbres; j'ai entendu distinctement, au milieu de ces sons d'une triste +harmonie, le son de ta voix. Elle a jete trois ou quatre notes dans +l'espace, faibles, mais si pures et si saisissables que j'ai ete voir +les buissons d'ou elle etait partie pour m'assurer que tu n'y etais pas. +Ces choses-la m'ont rarement trompee; Jacques, il faut qu'il y ait un +orage sur nos tetes. + +Je vois bien que l'amour te precipite dans un piege nouveau; la seule +parole vraie de ta lettre est celle-ci: "J'epouse cette jeune fille +parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de la posseder." Et quand tu ne +l'aimeras plus, Jacques, qu'en feras-tu? + +Car il viendra un jour ou tu seras aussi fatigue de l'avoir aimee que tu +es avide maintenant de t'abandonner a ta passion. Pourquoi cet amour-la +differerait-il des autres? As-tu tellement change depuis un an que tu +sois devenu capable de ce qu'il y a de plus antipathique a ton ame, +l'obstination? Car de quel autre nom peut-on appeler l'amour qui resiste +a l'intimite? Tu es capable de comprendre, d'eprouver et d'executer, en +beaucoup de choses, ce que les hommes regardent comme impossible; mais, +en revanche, ce qui est facile a plusieurs, et possible a beaucoup +d'entre eux, Dieu, pour compenser sa magnificence envers toi par quelque +grave infirmite, t'en a rendu absolument incapable. Ne pouvoir tolerer +les faiblesses d'autrui, voila ta faiblesse, voila le cote miserable el +sacrifie de ton grand caractere; voila en quoi Dieu te chatie de n'etre +pas soumis aux miseres communes. + +Et tu as raison, Jacques; je te l'ai toujours dit, tu as bien raison de +ne rien pardonner a cette boue humaine; tu as raison de retirer tout ton +coeur aussitot que tu vois une tache sur l'objet de ton amour! L'etre +qui pardonne s'avilit! Je sais bien, moi pauvre femme, combien l'ame +perd de sa grandeur et de sa saintete quand elle accepte une idole +souillee. Il faut toujours qu'elle en vienne plus tard a briser l'autel +ou elle s'est prosternee devant un faux dieu; au lieu de la resignation +froide qui devrait accompagner cet acte de justice, la haine et le +desespoir font trembler la main qui tient la balance. La vengeance se +mele de juger... Oh! alors il vaudrait mieux etre ne sans coeur que +d'avoir aime. + +Toi, homme fort, tu couvres mysterieusement les fautes d'autrui du +manteau de ton silence; ta main genereuse releve celui qui est tombe, +essuie la fange de son vetement, et efface la trace que sa chute a +laissee sur ton chemin; mais tu n'aimes plus alors' Le jour ou tu +commences a pardonner, tu cesses d'aimer! Et je t'ai vu dans ces +jours-la, oh! combien tu soufres! Vas-tu t'exposer encore a ce que tu +appelais _le mal de la misericorde_? + +Elle a beau etre aimable, elle aura beau etre sincere et bonne; elle est +femme, elle a ete elevee par une femme, elle sera lache et menteuse, un +peu seulement peut-etre; cela suffira pour te degouter. Tu auras besoin +de la fuir alors, et elle t'aimera encore; car elle ne comprendra pas +qu'elle est indigne de toi et qu'elle n'a du ton amour qu'au besoin +d'aimer qui devore ton ame, et au voile que ce besoin aura etendu sur +tes yeux jusqu'au jour de sa premiere faute. Infortunee! je la plains et +je l'envie. Elle aura de beaux moments; elle en aura un terrible! Tu as +prevu cela, je le vois bien; tu as pense au temps ou, lui retirant ton +affection, tu lui laisserais l'independance; qu'en fera-t-elle si elle +t'aime? Oh! Jacques, j'ai toujours fremi quand je t'ai vu devenir +amoureux; j'ai toujours prevu ce qui est arrive depuis; j'ai toujours +su d'avance que tu romprais brusquement ton lien, et que l'objet de ton +amour t'accuserait de froideur et d'inconstance le jour ou l'ardeur et +la force de cet amour te feraient le plus souffrir. Mais a present, quel +effroi ne dois-je pas avoir quand le mariage va sceller ce lien a ta +conscience et a celle d'une femme; quand les lois, la croyance et +l'usage vous defendront a tous les deux de vous consoler par un autre +amour! les lois, la croyance et l'usage sont des mots pour toi; ce +seront des chaines de fer pour cette femme, quel que soit son caractere; +pour les secouer, il faudra qu'elle subisse tout ce que la societe peut +faire de mal a un de ses enfants rebelles. Comment sortira-t-elle de +cette lutte? Desolee comme moi, robuste comme toi, ou ecrasee comme +un roseau! Pauvre femme! elle t'aime sans doute avec confiance, avec +espoir; elle ne sait pas ou elle va, l'aveugle enfant! elle ne sait pas +quel rocher elle veut porter sur sa faible tete, et a quel colosse de +vertu farouche s'attaque sa tranquille et fragile innocence. Oh! quel +serment etrange est celui que vous allez prononcer! Dieu n'ecoutera ni +l'un ni l'autre, il n'enregistrera pas cette monstruosite sur le livre +du destin! A quoi me sert de t'avertir? J'empoisonne ta joie, et je ne +deracine pas ce terrible espoir de bonheur qui te devore. Je sais ce que +c'est, et je ne m'offense pas de ta resistance: j'ai aime, j'ai desire, +j'ai espere comme toi, et j'ai ete desabusee comme tu l'as ete tant de +fois, comme tu le seras encore! + + + +IX. + +DE CLEMENCE A FERNANDE. + +Une autre que moi perdrait son temps et sa peine a te dire que tu vis +dans un monde ou l'on a singulierement mauvais ton, et ou tout se passe +de la facon la plus inconvenante. Je ne puis que te plaindre, car je +suis sure que la bonne compagnie est la classe la plus raisonnable et la +plus eclairee de toutes, et que ses usages et ses delicatesses sont les +meilleurs guides possibles vers le bon et l'utile. Ta mere le sait de +reste, et, parmi tous ses defauts, je lui reconnais au moins un extreme +bon sens et une excellente maniere d'etre; cela n'empeche pas que, +sacrifiant tout au desir de te voir epouser un homme riche, elle ne +t'ait jetee dans la mauvaise compagnie. Eugenie a toujours ete une +espece de bourgeoise tres-commune, et le couvent, ou l'on prend en +general une meilleure tenue, ne l'a corrigee de rien. Qu'elle aime a la +folie les lazzi soldatesques des amis de son mari, que son chateau soit +devenu une tabagie, cela ne me surprend nullement; mais que ta mere +t'ait abandonnee a ces amities-la, cela me revolte un peu. + +N'importe! il faut bien que je m'y fasse, car M. Jacques est en plein +dans la societe dite _du Champ d'Asile_, du moins je le presume. Je +n'ai pas de prejuges; je vois toutes sortes de gens, je me pique d'etre +impartiale en politique, et je m'accoutume a supporter les differences +dont la societe abonde, sans m'etonner de rien; je te parlerai donc +comme je dois parler a une personne qui est dans ta position; et je +m'ecarterai de tout systeme et de toute habitude pour me mettre au meme +point de vue que toi. + +Ainsi, je te dirai que, dans son bon sens grossier, M. Borel n'a +peut-etre pas tort, et qu'il faut beaucoup reflechir a cette parole: "Il +ne s'abandonne jamais, et le vin ne lui desserre jamais les dents." Si +l'on me disait cela de M. de Vence ou du marquis de Noisy, je rirais +comme tu as fait a propos de M. Jacques; mais moi, a propos de M. +Jacques, je n'en rirais pas. M. Jacques a vecu parmi les gens qui +boivent, qui s'enivrent et qui bavardent; quelle qu'ait ete sa premiere +education, des l'age de seize ans il a ete soldat de Bonaparte; cela +l'oblige a etre un homme comme M. Borel ou a lui etre infiniment +superieur; prends garde a cela, Fernande. Je suis tres-portee a le +croire tel, d'apres tout ce que tu m'en dis; mais si nous nous trompions +l'une et l'autre? s'il etait inferieur a tous ces braves butors que tu +aimes tant, et qui ont du moins pour eux la franchise et la loyaute? si +toute cette reserve, que tu prends peut-etre pour de la noblesse dans +les manieres, etait seulement la prudence d'un homme qui cache quelque +vice? Je te dirai naturellement ce que je crains; je m'imagine que +M. Jacques est un de ces hommes d'un certain age qui ont beaucoup de +depravation et beaucoup d'orgueil. Ces gens-la sont tout mystere; mais +on fait bien de ne pas chercher a lever le voile dont ils se couvrent. +Je ne puis me resoudre a t'en dire davantage, d'autant plus qui je me +trompe peut-etre absolument. + + + +X. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Eh bien! oui, c'est de l'amour, c'est de la folie, c'est ce que tu +voudras, un crime peut-etre! Peut-etre que je m'en repentirai et qu'il +sera trop tard; peut-etre aurai-je fait deux malheureux au lieu d'un; +mais il n'est deja plus temps: le pente m'entraine et me precipite; +j'aime, je suis aime. Je suis incapable de penser et de sentir autre +chose. + +Tu ne sais pas ce que c'est qu'aimer pour moi! Non, je ne te l'ai jamais +dit, parce que dans ces moments-la j'eprouve un besoin egoiste de me +replier sur moi-meme et de cacher mon bonheur comme un secret. Tu es le +seul etre au monde avec lequel il m'ait ete possible de m'epancher, +et encore cela ne m'a ete possible qu'en de rares instants. Il en est +d'autres ou Dieu seul a pu etre le confident de ma douleur ou de ma +joie. Aujourd'hui j'essaierai de te montrer mon ame tout entiere et de +te faire descendre au fond de cet abime que tu dis inconnu a moi-meme. +Peut-etre verras-tu que je ne suis pas ce lutteur terrible que tu crois; +peut-etre m'aimeras-tu moins, fiere Sylvia, en voyant que je suis plus +homme que tu ne penses. + +Mais pourquoi serait-ce une faiblesse que de s'abandonner a son propre +coeur? Oh! la faiblesse, c'est l'epuisement! C'est quand on ne peut plus +aimer qu'on doit pleurer sur moi-meme et rougir d'avoir laisse eteindre +le feu sacre; moi, je le sens avec orgueil qui se ravive de jour en +jour. Ce matin je respirais avec volupte les premieres brises du +printemps, je voyais s'entr'ouvrir les premieres fleurs. Le soleil de +midi etait deja chaud, il y avait de vagues parfums de violettes et +de mousses fraiches repandus dans les allees du parc de Cerisy. Les +mesanges gazouillaient autour des premiers bourgeons et semblaient les +inviter a s'entr'ouvrir. Tout me parlait d'amour et d'esperance; j'eus +un si vif sentiment de ces bienfaits du ciel, que j'avais envie de +me prosterner sur les herbes naissantes et de remercier Dieu dans +l'effusion de mon coeur. Je te jure que mon premier amour n'a pas connu +ces joies pures et ces divins ravissements; c'etait un desir plus apre +que la fievre. Aujourd'hui il me semble etre jeune et ressentir l'amour +dans une ame vierge de passions. Et pendant ce temps tu vois mon spectre +epouvante errer autour de toi, reveuse! Oh! jamais je n'ai ete si +heureux! jamais je n'ai tant aime! Ne me rappelle pas que j'en ai dit +autant chaque fois que je me suis senti amoureux. Qu'importe? on sent +reellement ce qu'on s'imagine sentir. Et d'ailleurs je croirais assez a +une gradation de force dans les affections successives d'une ame qui +se livre ingenument comme la mienne, je n'ai jamais travaille mon +imagination pour allumer ou ranimer en moi le sentiment qui n'y etait +pas encore ou celui qui n'y etait plus; je ne me suis jamais impose +l'amour comme un devoir, la constance comme un role. Quand j'ai senti +l'amour s'eteindre, je l'ai dit sans honte et sans remords, et j'ai obei +a te Providence qui m'attirait ailleurs. L'experience m'a bien vieilli; +j'ai vecu deux ou trois siecles, mais du moins elle m'a muri sans me +dessecher. Je sais l'avenir, mais pour rien au monde je n'aurais la +froide lachete de lui sacrifier le present. Qui, moi! moi qui suis +si bien habitue a la souffrance, je reculerais devant elle, je ne +disputerais pas a cette avare destinee les biens que je peux lui +arracher encore! Ai-je donc ete si heureux? n'ai-je plus rien a +connaitre, rien a posseder de nouveau sous le soleil de ce monde-ci? Je +sens bien que je n'ai pas fini, que je ne suis pas rassasie; je sens +qu'il y a encore des joies pour mon coeur, puisque mon coeur a encore +des desirs et des besoins. Je veux conquerir ces joies et les savourer, +dusse-je les payer plus cherement que toutes celles que Dieu m'a fait +expier deja. Si la destinee de l'homme, ou si la mienne du moins, est +d'etre heureux pour souffrir ensuite, et de tout posseder pour tout +perdre, soit! Si ma vie est un combat, une revolte continuelle de +l'esperance contre l'impossible, j'accepte! Je me sens encore la force +de combattre et d'etre heureux un jour au prix de tout le reste de mes +jours futurs. Je defie le sort de m'epouvanter avant le combat; qu'il me +brise s'il est le plus fort. + +Ne me dis pas que j'expose le bonheur d'un autre avec le mien. D'abord +cet etre, la ou je le prends, ne serait qu'infortune en d'autres mains +que les miennes; et puis ce qu'il est destine a souffrir avec moi est +peu de chose au prix de ce que je suis resigne a souffrir avec lui. Les +tourments qui m'attendent, je les connais, et je sais ce que sont les +douleurs des autres au prix des miennes. Comment veux-tu que j'aie de la +compassion pour quelqu'un? Songerais-tu a etablir une comparaison entre +moi et le reste des hommes? En fait de souffrance, ne suis-je pas une +exception? Tout autre que toi rirait de cette pretention et la prendrait +pour un imbecile orgueil; mais tu sais bien que je ne m'en vante pas, +et que je m'en plains dans l'amertume de mon coeur. Tu sais que j'ai +souvent maudit le ciel pour m'avoir refuse la faculte qu'il accorde si +genereusement a tous les hommes, l'oubli! De quoi ne se consolent-ils +pas et de quoi me suis-je jamais console? La douleur les effleure; je ne +sais quel vent souffle sur leurs plaies et les seche aussitot. Pourquoi +les miennes saignent-elles eternellement? Pourquoi la premiere douleur +de ma vie, au lieu de s'en aller dans la nuit de l'oubli, est-elle +toujours devant mes yeux, terrible et vivante comme le sang prolifique +de l'hydre? Pour tous les humains, le malheur est une hymne funebre qui +passe, et dont les notes se perdent peu a peu dans l'eloignement; quand +la derniere s'envole, l'oreille n'en conserve pas le son. Pourquoi +mugissent-elles toutes autour de moi? Pourquoi cet eternel chant de +mort qui s'eleve a toute heure dans mon ame et qui me force a pleurer +continuellement mes pertes? Pourquoi mon front est-il ceint d'epines qui +le dechirent a chaque souffle du vent dans les fleurs dont les autres se +couronnent? + +Oh! je vois bien que les autres ne souffrent pas la centieme partie de +mon mal. Ils se desolent cent fois plus haut, parce qu'ils ne savent +vraiment pas ce que c'est que la douleur. Insolents sybarites, ils se +plaignent du pli d'une rose; je vois comme ils se guerissent, comme ils +se consolent, comme ils sont aveuglement dupes d'une illusion nouvelle. +Race stupide et lache! ils n'affronteraient pas ces illusions s'ils +savaient comme moi ce qu'elles valent! quand ils sont terrasses par +le destin, ils avouent qu'ils se sont trompes. "Ah! si j'avais su, +disent-ils, que cela devait finir ainsi!" Et moi je sais comment tout +finit, et je commence un amour nouveau! Tu vois bien que je suis cent +fois plus courageux, cent fois plus infortune que les autres. + +Fernande souffrira donc avec moi, tu veux que je trace d'avance l'arret +de mort de mon bonheur. Eh bien! sois satisfaite, ame stoique, vigueur +impitoyable! l'un de nous cessera d'aimer, elle ou moi, qu'importe? +celui qui se detachera le dernier ne sera pas le plus malheureux! +Fernande se consolera; elle est sincere et bonne; mais elle est faible, +la pauvre enfant; faible sera sa douleur. + +Au milieu de mon amour et de ma joie, il y a une chose qui me dechire et +qui m'indigne contre moi, et contre toi aussi, Sylvia: contre moi, parce +que je n'ai pas songe dans ma derniere lettre a te questionner; contre +toi, parce que tu gardes un dedaigneux silence, comme si tu me croyais +devenu indifferent a ton sort. Si tu avais cette idee-la, Sylvia, je +serais capable de partir a l'heure meme et d'aller te redemander a +genoux ta confiance et ton estime. Oh! dis-moi comment va ton coeur, +infortunee! parle-moi de toi! Comment! depuis trois semaines il n'est +question que de moi, et nous n'avons pas dit un mot de ta nouvelle +situation! La derniere fois que tu m'en as parle, tu semblais assez +satisfaite; mais je ne puis me tranquilliser absolument sur la solitude +ou je t'ai laissee. Cela est bien rude a ton age, Sylvia, et avec ta +force! plus on a d'energie pour resister a la douleur, plus on en a pour +la ressentir. Dis-moi, dis-moi si tu as pris le dessus. Il ne me semble +pas, a la maniere dont tu envisages ma position, que tu aies trouve le +repos de l'esprit. Parle-moi de ce coeur qui me juge et me disseque si +severement, et qui a toutes mes folies, toute mon audace. N'oublie +pas du moins, Sylvia, qu'il y a entre nous un sentiment plus fort que +l'amour, et que tu n'as qu'un mot a dire pour m'envoyer d'un bout du +monde a l'autre. + + + +XI. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Ma chere, ta lettre me fait horriblement mal. D'abord je n'y comprends +rien; qu'est-ce que tu entends par la depravation? Est-ce l'inconstance, +est-ce le besoin de changer d'amour? En ce cas, j'ai une peur affreuse. +Voici la conversation que je viens d'avoir avec le gros capitaine Jean, +dont je t'ai parle; tu jugeras ce qui se passe en moi. Nous avons fait +ce matin une promenade dans le bois de Tilly; nous etions cinq hommes et +cinq femmes, tous en tilbury. Comme il fallait que dans chacune de ces +petites voitures il se trouvat un homme avec une femme pour diriger le +cheval; comme ma mere n'a pas juge convenable que je fisse deux lieues +dans le tilbury de Jacques en presence de huit personnes (quoiqu'elle me +laisse tous les jours quatre ou cinq heures seule avec lui dans notre +jardin); comme M. Jacques ne voulait pas, je suis bien sure, etre le +cavalier de ma mere, et que M. Borel s'est devoue a sa place; comme +enfin je ne pouvais aller convenablement qu'avec un homme marie, et +que le capitaine Jean est pere de quatre grands enfants, on a decide +unanimement que je devais avoir ce joli page. Du moment que je n'etais +pas avec Jacques, j'aimais autant celui-la qu'un autre; il me semblait +obligeant et bon homme. Mais c'est le butor le plus bavard et le plus +niais que je connaisse a present, et il m'a mis l'esprit dans une telle +perplexite que je suis au desespoir d'avoir fait route avec lui. + +Il est vrai que c'est bien ma faute. Quand je me suis trouvee tete a +tete en conversation avec un homme qui connait Jacques depuis vingt ans +et qui ne demandait pas mieux que de causer, je n'ai pu y tenir, et je +l'ai mis sur la voie. D'abord d'un ton moitie amical, moitie goguenard, +il s'est hasarde a me parler de son caractere, et peu a peu, presse par +mes questions et encourage par l'air de plaisanterie que j'affectais, il +m'a raconte des aventures de sa vie. Je ne sais quelle impression cela +m'a faite dans le moment; a present je suis en proie a une agitation +affreuse; il me semble que je dois conclure de cette conversation que +Jacques est un enthousiaste et un inconstant, du moins le capitaine +me l'a dit plus de vingt fois. "Vous devez etre fiere, me disait-il, +d'avoir enchaine le faucon; il a joliment chasse de petites perdrix +comme vous! mais le voila dompte et chaperonne sur le poing de +sa chatelaine; coupez-lui les ailes, si vous voulez qu'il y +reste.--Qu'est-ce que cela veut dire? lui ai-je demande. Est-ce donc si +difficile de garder le coeur de M. Jacques?--Ah! il y en a plus d'une +qui s'est vantee d'en venir a bout, a-t-il repris. Mais elle comptait +sans son hote, la pauvrette! Brrr...t! quand on croyait avoir bien ferme +la cage, l'oiseau etait parti a travers les barreaux. Mais je vois que +cela ne vous inquiete pas, et que vous faites votre affaire de le guerir +de cette envie de changer.--Certainement, repondis-je en tachant de +cacher mon effroi sous un rire force. Mais vous, capitaine, qui etes +un modele de fidelite, a ce que dit M. Borel, comment n'avez-vous pas +morigene un peu M. Jacques?--Ah! que diable voulez-vous! repondit-il en +prenant un air capable, un enthousiaste, un fou! L'engouement pour les +jupons est une vraie maladie chez lui. Autant il est froid et reserve +avec les hommes, autant il est tendre et empresse aupres des belles; et +a qui est-ce que je le dis? Vous le savez mieux que moi, mademoiselle +Fernande!" Et il se mit a rire d'un gros rire insupportable. "Il a donc +fait bien des folies dans sa vie? demandai-je. Des folies, repondit-il, +des folies dignes des Petites-Maisons; et pour quelles pecores! les plus +altieres _carognes_ (je te repete son expression, parce que cela me +parait necessaire pour te donner une idee juste de la maniere dont il +traite les amours de Jacques), les plus insolentes _chipies_ que j'aie +jamais rencontrees; de ces femmes belles comme des anges et mechantes +comme des demons, avides, ambitieuses, intrigantes, despotiques; de +ces femmes comme il y en tant, et auxquelles vous ressemblez si peu, +mademoiselle Fernande!--Comment M. Jacques a-t-il pu s'attacher a de +pareilles femmes?--Il etait leur dupe, il les prenait pour de petits +anges, et il voulait couper la gorge a tous ceux qui n'etaient pas de +son avis. Ah! si vous saviez ce que c'est que Jacques amoureux! Mais +qu'est-ce que je dis? Qui le sait mieux que vous? Il est vrai qu'a cause +de vous il ne rencontre de contradictions nulle part. Quand il annonce +son mariage, tout le monde lui dit qu'il epouse un petit ange; et +la premiere fois que j'en ai entendu parler, je me suis ecrie: "Ah! +parbleu! Jacques, il est bien temps que tu aimes une femme digne de +toi!" Il m'a serre la main, et en meme temps il m'a regarde de travers; +car, s'il est content de vous entendre louer, il n'en est pas moins +furieux quand on parle mal des diablesses qu'il a aimees. Savez-vous que +j'ai failli me battre avec lui plus de dix fois parce que je voulais +l'empecher de se ruiner, de se retirer du service et de se marier avec +la plus grande devergondee de la terre? J'aime Jacques comme mon enfant; +j'ai recu de lui des services que je n'oublierai jamais; mais si je me +suis un peu acquitte envers lui, c'est en l'empechant de faire +cette belle equipee.--Comment l'en avez-vous empeche? Contez-moi +cela.--C'etait la marquise Orseolo. Parbleu! c'est une histoire connue +dans tout Milan! La plus belle femme de l'Italie, et de l'esprit comme +un demon. Jacques ne se trompe pas, du moins sur ces choses-la, et il y +a bien un peu de vanite dans tous ses choix. Il y en avait surtout dans +ce temps-la. Toute l'armee d'Italie etait, ma foi! aux pieds de madame +Orseolo, qui se donnait des airs de patriotisme, chose bien rare parmi +les Italiennes, et qui affichait pour les pauvres Francais le plus +profond mepris. Cela tente mon fou de Jacques, et le voila, avec sa mine +pale et ses grands yeux tristes, qui se promene autour de la belle, +et la suit comme son ombre, jusqu'a ce qu'il ait enfin vaincu ce fier +courage et soumis cette farouche vertu. Tout allait bien; Jacques allait +jeter le froc aux orties et emmener cette charmante conquete en France, +non sans l'epouser, comme elle le desirait, et completer la plus grande +folie qu'il eut jamais faite, lorsque, par bonheur, j'acquis des preuves +flagrantes de l'intimite un peu trop tendre qui existait entre la dame +et son confesseur, et je me hatai, comme vous pensez bien, de les +fournir a Jacques, qui ne me dit pas seulement grand merci, mais qui du +moins quitta Milan un quart d'heure apres et disparut pendant six mois. +Nous le retrouvames a Naples, aux pieds d'une chanteuse celebre, qui +ne le subjugua pas moins et qui le trompa de meme. Pour celle-la, il +a failli perdre la raison. Je n'en finirais pas si je vous racontais +toutes les aventures de Jacques. C'est le garcon le plus romanesque, +avec cette mine tranquille que vous lui voyez; mais si bon avec toutes +ses extravagances, si genereux, si brave! Vous serez heureuse avec lui, +mademoiselle Fernande. Si vous ne l'etes pas, prenez-moi pour le plus +mechant hableur de la terre, et venez me tirer les oreilles." + +Tu dois voir ce que c'est que Jacques maintenant; dis-le-moi, ma chere +Clemence; car, pour moi, je le sais un peu moins qu'auparavant. Mais je +suis triste a mourir. Ce Jacques, qui dit m'aimer tant, et qui a deja +use son coeur pour des etres si meprisables; ces enthousiasmes aveugles +auxquels il est sujet, et qui le poussent a sacrifier tout a l'objet de +son fol amour, et a lui faire des serments eternels qu'il doit bientot +apres rompre et detester!... Et s'il me traitait ainsi! si la veille +de mon mariage il se degoutait de moi; le lendemain, ce serait encore +pis!... Oh! Clemence, Clemence, dans quel abime suis-je pres de tomber! +Dis-moi ce qu'il faut faire. Depuis quelques jours je vois Jacques a +peine. Il est occupe de preparer tout pour ce mariage, et il va a Tours +et a Amboise deux ou trois fois par semaine. D'ailleurs, l'effroi +qu'il m'inspire commence a devenir si grand que je crains d'avoir une +explication avec lui et de me laisser rassurer. Cela lui est si facile, +et j'ai tant besoin de croire en lui! Je me sens si malheureuse quand je +doute! + + + +XII. + +De SYLVIA A JACQUES. + +Va donc ou t'emporte ta destinee! J'aime mieux cette lettre-ci que +l'autre: elle est franche, du moins. Ce que je crains le plus, c'est de +te voir retomber dans les illusions de ta jeunesse. Mais si tu abordes +hardiment le peril, si tu vois clair a les pieds, tu franchiras +peut-etre l'abime. Qui sait ce qui peut vaincre le courage d'un homme? +Tu es las de disputer lentement la partie, et tu joues tout ton avenir +sur un dernier coup de des. Si tu perds, souviens-toi qu'il te reste un +coeur ami pour t'aider a supporter le reste de ta vie, ou pour te tenir +compagnie, si tu veux t'en debarrasser. + +Tu me dis de te parler de moi, et tu me reproches de garder un +dedaigneux silence. Sais-tu pourquoi, Jacques, j'envisage si severement +la nouvelle phase d'amour ou entre ta destinee? Sais-tu pourquoi j'ai +peur, pourquoi je t'ai averti du danger, pourquoi je te vois d'un oeil +sombre marcher a sa rencontre? Tu ne l'as pas devine? C'est que moi +aussi je suis perdue sur cette mer orageuse; moi aussi je m'abandonne +au destin, et je place tout ce qui me reste de force et d'espoir sur le +hasard d'un chiffre. Octave est ici; je l'ai vu, je lui ai pardonne. + +J'ai fait une grande faute en ne prevoyant pas qu'il viendrait. J'ai +arrange toute ma situation pour oublier son absence, et non pour +combattre son retour. Il est venu, j'ai ete surprise; la joie a ete plus +forte que la raison. + +Je parle de joie! et toi aussi tu en parles. Quelle joie que la notre! +Sombre comme la flamme de l'incendie, sinistre comme les derniers rayons +du soleil qui perce les nues avant la tempete! Nous joyeux! quelle +derision! Oh! quels etres sommes-nous, et pourquoi voulons-nous toujours +vivre la meme vie que les autres? + +Je sais que l'amour seul est quelque chose, je sais qu'il n'y a rien +outre sur la terre. Je sais que ce serait une lachete que de le fuir par +crainte des douleurs qui l'expient; mais vraiment, quand on voit si bien +sa marche et ses resultats, peut-on gouter des joies bien pures? Pour +moi, cela m'est impossible. Il y a des moments ou je m'echappe des +bras d'Octave avec haine et avec terreur, parce que je vois dans le +rayonnement de son front l'arret de mon futur desespoir. Je sais que son +caractere n'a aucun rapport avec le mien; je sais qu'il est trop jeune +pour moi, je sais qu'il est bon sans etre vertueux, affectueux, mais +incapable de passion; je sais qu'il ressent l'amour assez fortement pour +commettre toutes les fautes, mais pas assez pour faire quelque chose de +grand. Enfin je ne l'_estime_ pas, dans l'acception particuliere que toi +et moi donnons a ce mot. + +[Illustration: J'etais assise au pied de la montagne.] + +Quand j'ai commence a l'aimer, j'ai cheri en lui cette faiblesse qui +me fait souffrir maintenant. Je n'ai pas prevu qu'elle me revolterait +bientot. En verite, j'ai fait ce que tu fais sans doute a present. J'ai +trop compte sur la generosite de mon amour. Je me suis imagine que, plus +il avait besoin d'appui et de conseil, plus il me deviendrait cher en +recevant tout de moi; que le plus heureux, le plus noble amour d'une +femme pour un homme devait ressembler a la tendresse d'une mere pour son +enfant. Helas! j'avais tant cherche la force, et mes tentatives avaient +ete si deplorables! En croyant m'appuyer sur des etres plus grands que +moi, je m'etais sentie si durement repoussee par un froid de glace! Je +me disais: La force chez les hommes, c'est l'insensibilite; la grandeur; +c'est l'orgueil; le calme, c'est l'indifference. J'avais pris le +stoicisme en aversion apres lui avoir voue un culte insense. Je me +disais que l'amour et l'energie ne peuvent habiter ensemble que dans des +coeurs froisses et desoles comme le mien, que la tendresse et la douceur +etaient le baume dont j'avais besoin pour me guerir, et que je les +trouverais dans l'affection de cette ame ingenue. Qu'importe, pensai-je, +qu'il sache ou non supporter la douleur? Avec moi, il n'aura pas a la +connaitre. Je prendrai sur moi tout le poids de la vie. Son unique +affaire sera de me benir et de m'aimer. + +C'etait la un reve comme les autres; je n'ai pas tarde a souffrir de +cette erreur, et a reconnaitre que si, dans l'amour, un caractere devait +etre plus fort que l'autre, ce ne devait pas etre celui de la femme. Il +faudrait du moins qu'il y eut quelque compensation; ici il n'y en a pas. +C'est moi qui suis l'homme; ce role me fatigue le coeur, au point que je +deviens faible moi-meme par degout de la force. + +[Illustration: Tu gardais les chevres sur le versant des Alpes +maritimes.] + +Et pourtant il y a de bien belles choses dans le coeur de cet enfant! +Quels tresors de sensibilite, quelle purete de moeurs, quelle foi naive +dans le coeur d'autrui et dans le sien propre! Je l'aime parce que je ne +connais pas d'homme meilleur. Celui qui est a part de tous les autres ne +m'inspire et ne ressent pour moi que de l'amitie.--L'amitie, c'est une +sorte d'amour aussi, immense et sublime en de certains moments, mais +insuffisante, parce qu'elle ne s'occupe que des malheurs serieux et +n'agit que dans les grandes et rares occasions. La vie de tous les +jours, cette chose si odieuse et si pesante dans la solitude, cette +succession continuelle de petites douleurs fastidieuses que l'amour seul +peut changer en plaisirs, l'amitie dedaigne de s'en occuper. Vous etes +capable, comme vous le dites fort bien, de tout quitter pour venir me +tirer d'une situation malheureuse et de courir d'un bout du monde a +l'autre pour me rendre un service; mais vous n'etes pas capable de +passer huit jours tranquilles avec moi, sans penser a Fernande, qui vous +aime et vous attend. Et cela doit etre ainsi, car pour moi c'est la meme +chose. Je sacrifierais tout mon amour pour vous sauver d'un malheur, je +n'en detacherais pas une parcelle pour vous preserver d'une contrariete. +Il semble donc que la vie doive etre divisee en deux parts: l'intimite +avec l'amour, le devouement avec l'amitie. Mais j'ai beau faire pour me +persuader que je suis contente de cet arrangement, j'ai beau me repeter +que Dieu m'a servie avec prodigalite en me donnant un amant comme Octave +et un ami comme vous; je trouve l'amour bien pueril et l'amitie bien +austere. Je voudrais avoir pour Octave la veneration que j'ai pour vous, +sans perdre la douce tendresse et la vive sollicitude que j'ai pour +lui. Reve insense! Il faut accepter la vie comme Dieu l'a faite. C'est +difficile, Jacques, bien difficile! + + + +XIII. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Ne m'ecris pas, ne me reponds pas. Ne me parle plus de prudence, et ne +cherche plus a me mettre en garde contre le danger. C'est fini; je m'y +jette les yeux bandes. J'aime: est-ce que je suis capable de voir clair +a quelque chose! Il en sera ce que Dieu voudra. Qu'importe, apres tout, +que je sois heureuse ou non? Suis-je donc un etre si precieux, pour que +nous nous en occupions tant? Et a quoi menent toutes les previsions? +Elles n'empechent pas qu'on se risque, et elles font qu'on se risque +lachement. Ne me decourage donc plus, ne me parle plus de Jacques, mais +laisse-moi t'en parler toujours. + +Hier il est venu me surprendre dans le parc. J'etais assise sur un banc; +j'avais la tete dans mes deux mains, et je pleurais. Il a voulu savoir +la cause de mon chagrin, et il s'est mis en colere parce que je refusais +de parler. Mais quelle colere! Il me prenait dans ses bras et me serrait +avec tant de force qu'il me faisait mal, et pourtant je n'avais ni peur +ni ressentiment de le voir me brutaliser ainsi. Il me secouait la main +d'un air d'autorite, en me disant: "Parle donc, je veux que tu +parles, reponds-moi tout de suite; qu'as-tu?" Et moi, qui deteste le +commandement, j'ai eu du plaisir a entendre le sien. Le coeur m'a bondi +de joie, comme lorsqu'il m'a tutoyee pour la premiere fois, en me +faisant traverser un ruisseau et me disant: "Saute donc, peureuse!" Oh! +bien plus cette fois! Ce que j'ai ressenti, Clemence, est inexplicable. +Tout mon coeur a ete au-devant du sien, comme un esclave qui se +jetterait aux pieds de son maitre, ou comme un enfant dans le sein de sa +mere. Ces choses-la ne peuvent pas tromper; je sens que je l'aime, +parce que je dois l'aimer, parce qu'il le merite, parce que Dieu ne +permettrait pas que j'eprouvasse cette confiance et cet entrainement +pour un mechant homme. Pressee par ses questions, je lui ai parle de ma +conversation avec le capitaine Jean, et de l'effroi insurmontable qu'il +m'avait laisse. "Ah! en effet, m'a-t-il dit, je voulais te parler des +craintes auxquelles tu t'abandonnes et des questions que tu as faites a +Borel et a sa femme. Cela m'embarrassait un peu; que puis-je te dire? +que les reproches de Borel ne sont pas fondes, que les histoires du +capitaine sont fausses? Il m'est impossible de mentir. Il est vrai que +j'ai des defauts tres-graves, et que j'ai fait beaucoup de folies. Mais +qu'est-ce que cela a donc de commun avec toi et avec l'avenir qui nous +attend? Je ne puis rien le jurer, sinon que je suis un honnete homme, et +que je n'aurai jamais avec toi un mauvais procede. Prends acte de ces +paroles-la, s'il te faut des paroles pour te rassurer, et quitte-moi la +premiere fois que j'y manquerai. Mais si tu as cru que tu ne souffrirais +jamais de mon caractere et que tu n'aurais jamais rien a lui reprocher, +tu as compte faire en ce monde le voyage d'Eldorado, et tu as reve une +destinee qui n'es permise a personne sur la terre." Puis il s'est tu +tout a coup, et il est reste triste et silencieux; moi aussi. Enfin, +il a fait un effort sur lui-meme, et il m'a dit: "Vous voyez bien, ma +pauvre enfant, que vous souffrez deja. Ce n'est pas la premiere fois, +et ce ne sera pas malheureusement la derniere. N'avez-vous donc jamais +entendu dire que la vie est un tissu de douleurs, une vallee de larmes?" +Le ton triste et amer dont il a dit ces paroles m'a tellement brise le +coeur, que mes pleurs ont recommence a couler malgre moi. Il m'a serree +dans ses bras, et il s'est mis a pleurer aussi. Oui, Clemence, il a +pleure, cet homme ci grave et si accoutume sans doute a voir couler les +larmes des femmes. Les miennes l'ont gagne. Oh! comme son coeur est +sensible et genereux! C'est en ce moment que je l'ai bien senti: il +importe peu que Jacques ait trente-cinq ans. A-t-il pu etre meilleur et +plus digne d'amour a vingt-cinq? + +Quand je l'ai vu ainsi, j'ai jete mes bras autour de son cou. "Ne pleure +pas, Jacques, lui ai-je dit; je ne merite pas ces nobles larmes. Je +suis un etre lache et sans grandeur; je ne m'en suis pas aveuglement +rapportee a toi, comme je devais le faire. Je t'ai soupconne, j'ai voulu +fouiller dans les secrets de ta vie passee! Pardonne-moi; ton chagrin +est une punition trop severe.--Laisse-moi pleurer, m'a-t-il dit, et sois +benie pour m'avoir donne cette heure d'attendrissement et d'effusion; il +y a bien longtemps que cela ne m'etait arrive. Ne sens-tu pas, Fernande, +que ce qu'il y a de plus doux au monde, c'est la tristesse qu'on +partage, et que les larmes qui se melent a d'autres larmes sont un baume +pour la douleur? Puisse-je pleurer souvent avec toi, et puisses-tu ne +jamais pleurer seule!" + +Oh! c'est fini, qu'on me dise de Jacques tout ce qu'on voudra, je +n'ecoute plus que lui. Ne me blame pas, mon amie, ne me fais pas +souffrir inutilement. Je m'abandonne a mon destin; qu'il soit ce +qu'il plaira a Dieu! pourvu que Jacques m'aime, je suis sure de tout +supporter. + + + +XIV. + +DE JACQUES A FERNANDE. + +Je voulais vous dire bien des choses l'autre soir, et je n'ai pu parler; +nos larmes se sont melees, nos coeurs se sont entendus. Cela suffit pour +deux amants, mais pour deux epoux ce n'est peut-etre pas assez. Votre +esprit a peut-etre besoin d'etre rassure et convaincu. Je demande a +votre affection une preuve de confiance bien grande, o mon enfant! en +vous priant d'accepter mon nom et de partager mon sort; et je m'etonne +de l'abandon avec lequel, me connaissant aussi peu, vous vous en etes +jusqu'ici rapportee a moi. Il faut que votre ame soit bien noble et bien +genereuse, ou que vous ayez devine que vous n'aviez rien a craindre du +vieux Jacques. Je crois a l'un et a l'autre, a votre confiance et a +votre penetration. Mais je sens bien que jusqu'ici votre coeur a fait +tous les frais de cette securite, et que j'ai ete muet et nonchalant; +enfin qu'il est temps que je vous aide a m'estimer un peu. + +Je ne vous parlerai pas d'amour. Il me serait impossible de vous prouver +que le mien doit vous rendre eternellement heureuse; je n'en sais rien, +et je puis dire seulement qu'il est sincere et profond. C'est du mariage +que je veux vous parler dans cette lettre, et l'amour est une chose a +part, un sentiment qui entre nous sera tout a fait independant de la loi +du serment. Ce que je vous ai demande, ce que vous m'avez promis, c'est +de vivre avec moi, c'est de me prendre pour votre appui, pour votre +defenseur, pour votre meilleur ami. L'amitie seule est necessaire a +ceux qui associent leur destinee par une promesse mutuelle. Quand cette +promesse est un serment dont l'un peut abuser pour faire souffrir +l'autre, il faut que l'estime soit bien grande des deux cotes, et +surtout du cote de celui que les lois humaines et les croyances sociales +placent dans la dependance de l'autre. C'est de cela, Fernande, que +je veux m'expliquer formellement avec vous, afin que si vous livrez +aveuglement votre coeur a l'amour, vous sachiez du moins a qui vous +confiez le soin de votre independance et de votre dignite. + +Vous devez avoir pour moi cette estime et cette amitie, Fernande; je les +merite, je le dis sans orgueil et sans forfanterie; je suis assez vieux +pour me connaitre, et pour savoir de quoi je suis capable. Il est +impossible que j'aie jamais envers vous un tort assez grave pour les +perdre, ou meme pour les compromettre. Je vous parle ainsi parce que je +vous estime et que je crois en vous. Je sais que vous etes juste, que +vous avez l'ame pure et le jugement sain. Avec cela il est egalement +impossible que vous m'accusiez sans motif, ou que du moins vous +n'acceptiez pas ma justification quand elle sera eclatante de verite. + +Il faut cependant tout prevoir: l'amour peut s'eteindre, l'amitie peut +devenir pesante et chagrine, l'intimite peut etre le tourment de l'un +de nous, peut-etre de tous les deux. C'est dans ce cas que votre estime +m'est necessaire! Pour avoir le courage de m'abandonner votre liberte, +il faut que vous sachiez que je ne m'en emparerai jamais. Etes-vous +bien sure de cela? Pauvre enfant! vous n'y avez peut-etre pas seulement +songe. Eh bien! pour repondre aux terreurs qui pourraient naitre en +vous, pour vous aider a les chasser, j'ai a vous faire un serment; je +vous prie de l'enregistrer, et de relire cette lettre toutes les fois +que les propos du monde ou les apparences de ma conduite vous feront +craindre quelque tyrannie de ma part. La societe va vous dicter une +formule de serment. Vous allez jurer de m'etre fidele et de m'etre +soumise, c'est-a-dire de n'aimer jamais que moi et de m'obeir en tout. +L'un de ces serments est une absurdite, l'autre une bassesse. Vous ne +pouvez pas repondre de votre coeur, meme quand je serais le plus grand +et le plus parfait des hommes; vous ne devez pas me promettre de +m'obeir, parce que ce serait nous avilir l'un et l'autre. Ainsi, mon +enfant, prononcez avec confiance les mots consacres sans lesquels votre +mere et le monde vous defendraient de m'appartenir; moi aussi je dirai +les paroles que le pretre et le magistrat me dicteront, puisqu'a ce prix +seulement il m'est permis de vous consacrer ma vie. Mais a ce serment de +vous proteger que la loi ma prescrit, et que je tiendrai religieusement, +j'en veux joindre un autre que les hommes n'ont pas juge necessaire a +la saintete du mariage, et sans lequel tu ne dois pas m'accepter pour +epoux. Ce serment, c'est de la respecter, et c'est a tes pieds que je +veux le faire, en presence de Dieu, le jour ou tu m'auras accepte pour +amant. + +Mais des aujourd'hui je le prononce, et tu peux le regarder comme +irrevocable. Oui, Fernande, je te respecterai parce que tu es faible, +parce que tu es pure et sainte, parce que tu as droit au bonheur, ou du +moins au repos et a la liberte. Si je ne suis pas digne de remplir a +jamais ton ame, je suis capable au moins de n'en etre jamais le bourreau +ni le geolier. Si je ne puis t'inspirer un eternel amour, je saurai +t'inspirer une affection qui survivra dans ton coeur a tout le reste, et +qui t'empechera d'avoir jamais un ami plus sur et plus precieux que moi. +Souviens-toi, Fernande, que quand tu me trouveras le coeur trop vieux +pour etre ton amant, tu pourras invoquer mes cheveux blancs, et reclamer +de moi la tendresse d'un pere. Si tu crains l'autorite d'un vieillard, +je tacherai de me rajeunir, de me reporter a ton age, pour te comprendre +et pour t'inspirer la confiance et l'abandon que tu aurais pour un +frere. Si je ne reussis a remplir aucun de ces roles; si, malgre mes +soins et mon devouement, je te suis a charge, je m'eloignerai, je te +laisserai maitresse de tes actions, et tu n'entendras jamais une plainte +sortir de ma bouche. + +Voila ce que je puis te promettre; le reste ne depend pas de moi. Adieu, +mon ange, reponds-moi; ta mere te laisse toute la liberte possible. Mon +domestique ira chercher ta lettre demain matin. Je serai force de passer +la journee a Tours. + +Ton ami, JACQUES. + + + +XV. + +DE FERNANDE A JACQUES + +Oui, j'ai confiance en vous, je crois a votre honneur. Je n'avais pas +besoin de vos serments pour savoir que je ne serai jamais ni avilie ni +opprimee par vous. Je suis une enfant, et l'on ne s'est guere donne la +peine de former mon esprit; mais j'ai le coeur fier, et ma simple +raison a suffi pour m'eclairer sur certaines choses. J'ai horreur de la +tyrannie, et si, des les premiers regards que j'ai jetes sur vous, je +ne vous avais pas devine tel que vous etes, je ne vous aurais jamais +estime, jamais aime. Ma mere m'a toujours dit qu'un mari etait un +maitre, et que la vertu des femmes est d'obeir. Aussi j'etais bien +resolue a ne pas me marier, a moins de rencontrer un prodige. Cela +n'etait guere probable, et il m'etait beaucoup plus facile de croire que +j'arriverais tranquillement a l'espece d'independance assuree aux vieux +jours des filles sans dot. Cependant je me figurais quelquefois que Dieu +ferait un miracle en ma faveur, et qu'il m'enverrait un de ses anges +sous les traits d'un homme, pour me proteger en cette vie. C'etait +un reve romanesque, dont je ne me vantais pas a ma mere, mais que je +n'avais pas la force de repousser. Quand j'etais assise a mon metier +aupres de la fenetre, et que je voyais le ciel si bleu, les arbres si +verts, toute la nature si belle et moi si jeune! oh! alors, il m'etait +impossible de croire que j'etais destinee a la captivite ou a la +solitude. Que voulez-vous? J'ai dix-sept ans; a mon age on n'a pas toute +la raison possible, et voila que la Providence se met en tete de me +traiter en enfant gate. Vous arrivez un beau matin, Jacques, avant que +j'aie encore souffert de l'ennui, avant que les larmes du decouragement +aient gate ma fraicheur de pensionnaire, tout au beau milieu de mes +reves et de mes folles esperances. Voila que vous venez tout realiser +sans que j'aie eu le temps de douter et de craindre! Vraiment, il n'y a +pas longtemps que je lisais encore des contes de fees; c'etait toujours +la meme chose, mais c'etait bien beau! C'etait toujours une pauvre fille +maltraitee, abandonnee, ou captive, qui, par les fentes de sa prison, ou +du haut d'un des arbres du desert, voyait passer, comme dans un reve, la +plus beau prince du monde, escorte de toutes les richesses et de toutes +les joies de la terre. Alors la fee entassait prodiges sur prodiges pour +delivrer sa protegee; et, un beau jour, Cendrillon voyait l'amour et le +monde a ses pieds. Il me semble que c'est la mon histoire. J'ai dormi +dans ma cage, et j'ai fait des songes dores que vous etes venu changer +en certitudes, si vite, que je ne sais pas encore bien si je dors ou si +je veille. + +Aussi j'ai eu un peu peur. Le bonheur m'est venu si promptement et +si magnifiquement, que je n'ose y croire. Je crois pourtant que vous +m'aimez et que vous etes le meilleur des hommes; je sais que votre +conduite sera telle que vous me l'annoncez; je sais, de mon cote, que je +n'en serai pas indigne, et ces serments que vous me faites de ne point +m'asservir, je vous les fais aussi: je m'engage a ne point exercer sur +vous la tyrannie des prieres, des reproches et des convulsions, dont +les femmes savent si bien tirer parti. Quoique je n'aie pas votre +experience, je crois pouvoir repondre de ma fierte. + +Ce n'est donc pas l'austerite du mariage qui m'effraie. Vous m'aimez et +vous m'offrez tout ce que vous possedez; j'accepte, parce que je vous +aime. Si un jour nous cessions de nous estimer, je ne suis pas inquiete +de mon sort: je sais assez travailler pour gagner ma vie, et je ne vois +en ce genre aucun malheur capable de m'epouvanter assez pour m'empecher +d'accepter le bonheur que vous m'offrez aujourd'hui; ce n'est pas +la misere, ce ne sont pas les malheurs vulgaires de la societe qui +m'inquietent, c'est l'amour que vous avez pour moi, c'est surtout celui +que je ressens pour vous. Vous ne voulez pas m'en parler, Jacques, et +c'est la seule chose qui m'occupe et qui m'interesse. + +Peu t'etre que j'agis contre la pudeur en vous parlant de cela, +maintenant que vous affectez de m'entretenir de tout autre sentiment; +mais vous m'avez habituee a vous dire sans detour tout ce qui me vient a +l'esprit. Vous m'avez dit souvent qu'il n'y avait rien au monde de plus +hypocrite et de moins pur que certaines habitudes de reserve que les +femmes s'imposent dans leur conduite et dans leurs discours. Je me livre +donc sans crainte et sans honte, avec vous, a toutes les impulsions de +mon coeur. + +Si je vous epousais pour les raisons qui decident au mariage les trois +quarts des jeunes personnes avec lesquelles j'ai ete elevee, je me +contenterais de ce que vous me promettez; et, pourvu que je fusse +assuree d'etre riche et independante, je ferais bon marche de votre +amour et du mien. Mais il n'en est pas ainsi, Jacques. Comment avez-vous +pu croire qua j'eusse peur d'autre chose que de perdre cet amour que +vous avez pour moi maintenant? Je sais bien que vous resterez mon ami, +mais pensez-vous que cela me suffise et me console? Ah! tenez, ne +parlons pas de notre mariage, parlons comme si nous etions seulement +destines a etre amants. Il y a quelque chose de bien plus solennel que +la loi et le serment, comme vous dites, il y a ce qui se passe en moi, +l'attachement que j'ai pour vous, la force que cet attachement prend de +jour en jour, le besoin da m'isoler de tout le reste, de n'aimer et de +ne plus voir que vous sur la terre. C'est la ce qui me fait fremir, +car je sens que mon amour sera eternel, et vous, vous ne savez rien du +votre. Cette incertitude est affreuse, apres ce qui m'a ete dit de votre +caractere enthousiaste, et de la facilite avec laquelle vous savez +passer d'une passion a une autre. Oh! Jacques, il vous en coutait si +peu de me dire deux mots qui m'auraient rassuree plus que toute votre +lettre, et que j'aurais crus aveuglement: _Je t'aimerai toujours!_ +Pourquoi, au moment de les dire, vous arretez-vous comme frappe de la +crainte de commettre un sacrilege? Vous pouvez repondre d'une eternelle +amitie, vous pouvez promettre un devouement sublime, un desinteressement +heroique, une generosite au-dessus de tous les prejuges, capable de tous +les sacrifices, de toutes les douleurs, mais quant _au reste, il ne +depend pas de vous_! Ces paroles sont affreuses, Jacques, effacez-les; +je vous renvoie votre lettre. Je ne veux pas de ces autres serments, je +n'en ai pas besoin; ils ont l'air d'un traite, d'une capitulation entre +nous. Quand vous me pressez sur votre coeur en me disant: "O mon enfant, +que je t'aime!" je suis bien plus sure de mon bonheur. + + + +XVI. + +DE JACQUES A FERNANDE. + +De Tours, le... + +Ange de ma vie, dernier rayon du soleil qui luira sur mon front chauve! +ne me rends pas fou, epargne ton vieux Jacques, il a besoin de sa raison +et de sa force... Tu ne sais pas, tu ne sais pas, pauvre enfant, ce que +tu promets et ce que tu demandes. Tu ne songes pas que tu as dix-sept +ans et moi le double; que tu seras encore une enfant quand je serai +vieux; que l'avenir est plein d'effroi pour moi, si je m'abandonne a de +trop riants desirs, a de trop folles ambitions. Et tu crois que c'est la +crainte de changer d'amour qui m'empeche de te promettre le meme amour +que tu me jures? Sais-tu que je n'ai jamais change le premier, et +que, des les jours les plus ardents de ma jeunesse, apres ma premiere +deception, je suis reste cinq ans entiers sans aimer et sans regarder +une seule femme? Est-ce la passer aisement d'une passion a une autre? +Va, ceux qui pretendent m'avoir etudie et qui essaient de te raconter ma +vie ne connaissent guere ni l'un ni l'autre. T'ont-ils dit qu'avant de +renoncer a une affection j'y avais ete contraint par le mepris? Savent +ils ce qu'eut ete pour moi une passion fondee sur une estime reelle? +Savent-ils seulement ce qu'il m'en a coute pour ne pas pardonner, et +combien j'ai ete pres de m'avilir a ce point? Mais qui est-ce qui me +connait? qui est-ce qui m'a jamais compris? Je n'ai jamais rien raconte +de mes souffrances ni de mes joies a ces hommes qui se melent de me +juger, et qui n'ont de commun avec moi que le sang-froid au champ de +bataille et le stoicisme du soldat en campagne. Il faut t'en rapporter a +moi, Fernande, a moi seul, qui me connais bien et qui n'ai jamais rien +promis en vain. Oui, je t'aimerai toujours, si tu le veux, si tu peux le +desirer toujours. Peut-etre sera-ce possible entre nous, qui sait? Tu es +sure de toi, cher ange? Oh! qu'il est triste, le sourire qui me vient +sur les levres quand je lis les serments! qu'il est difficile de +resister a l'esperance que tu me donnes et de ne pas m'y abandonner +follement! Vieillesse de l'esprit, que tu es difficile a concilier avec +la jeunesse du coeur! + +Tu le vois, pour vouloir nous tourmenter de l'avenir, nous arrivons a +douter l'un de l'autre et a nous le dire, ce qu'il y a de plus cruel et +de plus triste au monde. Pourquoi chercher a soulever les voiles sacres +du destin? Les coeurs les plus fermes ne resistent pas toujours a son +choc inevitable. Quelles promesses, quels serments peuvent lier l'amour? +Sa plus sure garantie, c'est la foi et l'espoir; ah! gardons-nous +d'interroger trop souvent le livre mysterieux ou la duree de notre +bonheur est ecrite de la main de Dieu; acceptons le present avec +reconnaissance, et sachons en jouir sans le laisser empoisonner par +la crainte du lendemain. Quand il ne devrait durer qu'un an, qu'une +semaine; quand je devrais payer un seul jour de ta tendresse par toute +une vie de solitude et de regrets, je ne me plaindrais pas, et mon coeur +conserverait envers Dieu et envers toi une eternelle reconnaissance. +Lance-toi donc avec courage sur cette mer incertaine de ta vie, ou les +previsions ne servent de rien, ou la force elle-meme n'est bonne qu'a +perir vaillamment. Il n'y a pas de conquete pour ceux qui ne veulent pas +combattre; il n'y a pas de jouissance pour ceux que la peur inquiete. +Viens dans mes bras sans crainte et sans fausse honte; sois toujours +naive comme l'enfance, o ma vierge! o ma sainte, ne rougis pas de me +dire ton amour. La chastete est nue comme Eve avant sa faute. L'homme +qui a vecu vingt ans soldat au milieu des nations avilies, des moeurs +meprisees, des coutumes foulees aux pieds; qui a traverse l'Europe +bouleversee au milieu d'une societe de vainqueurs grossiers et vains, +sans contracter un vice, sans recevoir une souillure, celui-la peut-etre +est digne de toi, au moins pour quelques annees. Si plus tard la +vieillesse desseche son coeur, si l'egoisme et la triste jalousie +remplacent en lui l'amour et le devouement, cesse de l'aimer, tu en +auras le droit; car ce ne sera plus le Jacques que tu auras connu et a +qui tu auras promis de l'aimer toujours. + +Si tout cela ne te rassure pas, si tu exiges de moi d'autres serments, +il m'est impossible de te rien dire de plus. Je suis honnete, mais je ne +suis pas parfait; je suis un homme et non pas un ange. Je ne puis pas +te jurer que mou amour suffira toujours aux besoins de ton ame; il me +semble que oui, parce que je le sens ardent et vrai; mais ni toi ni +moi ne connaissons ce qu'a de force et de duree en toi la faculte de +l'enthousiasme, qui seule fait differer l'amour moral de l'amitie. Je +ne puis te dire que chez moi cet enthousiasme survivrait a de grandes +deceptions; mais la tendresse paternelle ne mourrait pas dans mon coeur +avec lui. La pitie, la sollicitude, le devouement, je puis jurer ces +choses-la, c'est le fait de l'homme; l'amour est une flamme plus subtile +et plus sainte, c'est Dieu qui le donne et qui le reprend. Adieu; ne +dedaigne pas l'amitie de ton vieux Jacques. + + + +XVII. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Maintenant que vous etes a la veille de vous marier, maintenant que nous +entrons dans une phase nouvelle de ce sentiment sans nom que nous avons +l'un pour l'autre, il faut que vous me disiez la verite sur un des +points les plus importants de ma destinee. Jusqu'ici j'ai du et j'ai pu +respecter votre silence; a present je ne le puis plus. Vous etiez mon +seul appui sur la terre, je vais peut-etre vous perdre; dois-je accepter +encore votre protection et vos dons? Quand vous etiez independant, il +m'importait peu de savoir si vous etiez mon tuteur ou mon bienfaiteur; +a present, vous allez avoir une famille etrangere a moi, vos biens lui +appartiendront legitimement; je n'en veux pas prendre la plus legere +partie si je n'ai des droits sacres a votre sollicitude. D'ailleurs, +cette incertitude m'est penible, et l'obscurite repandue a mes propres +yeux sur nos relations jette dans ma vie des doutes effrayants et +bizarres. Octave lui-meme n'est pas tranquille; il n'a pas assez de +grandeur d'ame pour se fier aveuglement a ma parole, et pas assez +d'energie dans la volonte pour m'accuser franchement. Les commentaires +insolents des curieux de cette ville se reduisent a ceci, que vous avez +ete mon amant, et que vous me faites _un sort_ par delicatesse. Je +meprise ces inconvenients inevitables de mon isolement et de ma +naissance. Habituee de bonne heure a n'avoir pas de famille et a faire +peniblement ma route au milieu d'un monde froid et meprisant, qui +me disait a chaque pas: "Qui etes vous? d'ou venez-vous? a qui +appartenez-vous?" je n'ai jamais compte sur ce qu'on appelle la +_consideration_. J'aurais pu l'acquerir peut-etre en me faisant +connaitre, en me cherchant des amis; mais je n'en sentais pas le besoin: +votre affection me suffisait et remplissait ma vie quand l'amour ne +l'occupait pas. + +A present, vous allez peut-etre me manquer; vos nouvelles affections +vont nous separer; il faut que j'essaie de me rattacher plus intimement +a Octave; il faut que je lui pardonne d'avoir doute de moi, ce que je +n'aurais pardonne en aucune autre circonstance de ma vie, et que je +descende a lu rassurer en lui donnant une preuve de mon innocence. Cette +preuve, je suis presque sure qu'un mot de vous peut la fournir; en vain +vous me l'avez refuse, j'ai devine depuis longtemps ce que nous sommes +l'un a l'autre. Tracez-la donc, celle parole, afin qu'elle mette entre +nous une ligne sacree que le soupcon n'ose pas franchir, afin qu'elle +m'autorise a dormir tranquille sous le toit d'une maison qui vous +appartient. Avouez que je ne suis pas la fille d'un de vos amis; avouez +que vous etes mon frere. Vous avez fait un serment au lit de mort de +celui qui m'a donne le jour; vous devez le rompre, il y va de tout le +repos de ma vie. Qu'importe que je sache le nom de mon pere? je ne l'ai +pas connu, je ne peux pas l'aimer; mais je lui pardonne de m'avoir +abandonnee. Quel qu'il soit, je ne le maudirai jamais; je le benirai +peut-etre, s'il est ton pere. + + + +XVIII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +J'ai beaucoup reflechi a ta demande. Lorsque j'ai fait un serment au lit +de mort de ton pere, je me suis reserve le droit de le rompre un jour, +si certaines circonstances le rendaient necessaire a ton repos et a ton +honneur. Je crois, en effet, que ce moment est venu; mais vraiment ce +que j'ai a te dire est si peu satisfaisant, si incertain, que je ferais +peut-etre mieux de me taire et de rester ton frere adoptif. Pourtant, si +tu refuses mon appui, il faut parler, il faut rassurer ta fierte, et +te dire que tu ne dois pas mon devouement a la compassion, mais a un +sentiment de devoir, a un lien du sang que mon coeur a accepte et +legitime du jour ou il t'a connue. J'ai la conviction intime que tu es +ma soeur: je n'en ai pas la certitude, je n'en pourrai jamais fournir la +preuve; mais tu peux dire a l'univers entier que je n'ai jamais eu pour +toi que les sentiments d'un frere. + +Cette petite image de saint Jean Nepomucene, dont tu as une moitie et +moi l'autre, c'est la toute la preuve sociale de notre fraternite. Mais +elle est auguste et sainte a mes yeux, et mon ame s'y rattache avec +transport. Quand mon pere mourut, j'avais vingt ans; j'etais son ami +plutot que son fils. C'etait un homme bon et faible; j'avais un autre +caractere. Il craignait mon jugement; mais il avait confiance dans +ma tendresse. Depuis plusieurs heures il etait en proie aux lentes +convulsions de l'agonie; de temps en temps il se ranimait, faisait un +effort pour parler, regardait avec inquietude autour de lui, m'adressait +un serrement de main convulsif, et retombait sans force. Au dernier +moment, il reussit a prendre un papier sous son chevet et a me le mettre +dans la main, en disant: "Tu feras ce que tu voudras, ce que tu jugeras +devoir faire; je m'en rapporte a toi. Jure-moi le secret.--Je vous le +jure, repondis-je apres avoir jete les yeux sur le papier, jusqu'au +jour ou mon silence compromettrait la destinee de l'etre que ce secret +concerne. Croyez que j'aurai soin de l'honneur de mon pere." Il fit un +signe affirmatif et repeta: "Je m'en rapporte a toi." Ce furent ses +dernieres paroles. + +Voici ce que contenait le papier: trois parcelles detachees; sur l'une +etait ecrit: _Le 15 mai 17.. fut depose a l'hospice des Orphelins, +a Genes, un enfant du sexe feminin, avec le signe de saint Jean +Nepomucene_. Sur la seconde: "J'ai commis ce crime, et voici mon excuse. +Madame de*** avait un autre amant en meme temps que moi. L'incertitude, +la compassion, me deciderent a l'assister dans ses souffrances. Elle +etait seule. L'autre l'avait abandonnee; mais je ne pus pas me resoudre +a emporter son enfant. D'un commun accord, nous l'avons mis a l'hospice. +Cela acheva de me faire hair et mepriser cette femme. J'ai garde le +signe, afin que si, quelque jour, il m'etait prouve que l'enfant +m'appartint... Mais c'est impossible; je ne le saurai jamais." Le nom de +cette femme est ecrit en toutes lettres de la main de mon pere, et je la +connais. Elle vit, elle passe pour vertueuse; elle en a la pretention du +moins! Je ne le la nommerai jamais, Sylvia, cela ne servirait a rien, et +l'honneur me le defend. Le troisieme papier etait le coupon de l'image +du saint, dont l'autre moitie avait ete attachee a ton cou. + +J'etais presque aussi incertain que mon pere avait pu l'etre. Il m'avait +souvent parle de cette madame de ***. Elle avait desole sa vie; je +l'avais vue dans mon enfance; je la detestais. Aller au secours de sa +fille, du fruit d'un double amour, infame et menteur, c'etait une +audace de generosite pour laquelle je me sentis d'abord une invincible +repugnance. Mon pere m'avait dit de faire ce que je jugerais convenable. +J'essayai d'ensevelir ce secret dans l'oubli et de t'abandonner au +destin, pauvre infortunee! Mais il y a une voix du ciel qui parle sur +la terre aux _hommes de bonne volonte_, comme dit naivement le saint +cantique. Du moment ou j'eus resolu de te delaisser, il me sembla que +Dieu me criait a toute heure d'aller a ton secours. Je fis plusieurs +songes ou j'entendais distinctement la voix de mon pere mourant qui me +disait: "C'est ta soeur! c'est ta soeur!" Une fois, je me souviens que +je vis passer un groupe d'anges dans mon sommeil. Au milieu d'eux, il +y avait un bel enfant sans ailes, qui etait pale et qui pleurait. Sa +beaute, sa douleur, me firent une impression si vive que je m'eveillai +au moment ou je m'elancais pour l'embrasser. Je me persuadai que ton +ame m'etait apparue en s'envolant vers les cieux. "Elle est morte, me +disais-je: mais avant de retourner a Dieu, elle a voulu venir me dire: +J'etais ta soeur, et je pleure, parce que tu m'as abandonnee." Je pris +un jour l'image du saint; cette mauvaise petite gravure, prise au hasard +et a la hate sans doute dans quelque livre de prieres, au moment ou +l'on t'abandonna, me fit une impression etrange. C'etait la tout ton +heritage, tous les titres que tu possedais a la tendresse et aux soins +d'une famille; toute une destinee humaine, tout l'avenir d'un pauvre +enfant etait la! Voila le don que tes parents t'avaient fait en te +mettant au monde; voila a quoi s'etaient bornees la protection et la +generosite d'une mere! Elle t'avait mis sur la poitrine ce present +magnifique, et elle t'avait dit: "Vis et prospere." + +Je me sentis penetre d'une compassion si vive, que les larmes me vinrent +aux yeux et que je me mis a sangloter, comme si tu avais ete mon +enfant, et qu'on t'eut enlevee a moi pour te jeter parmi les orphelins. +L'emotion que me causa cette gravure est telle que je ne puis la voir +encore sans etre pret a pleurer. Nous l'avons souvent regardee ensemble, +et quand tu etais encore enfant tu la baisais avec transport chaque fois +que je te la confiais pour la rapprocher de la moitie suspendue a +ton cou. Que ces baisers, pauvre fille, me semblaient un eloquent et +angelique reproche a ton odieuse mere! On t'avait dit dans tes premieres +annees que ce saint etait ton protecteur, ton meilleur ami; qu'il +t'aiderait a retrouver tes parents, et quand je suis venu a toi, tu l'as +remercie, tu as redouble de confiance et d'amour pour lui; et je me suis +mis a l'aimer moi-meme. Si ce n'est le saint, c'est au moins l'image +qui m'est chere. A force de la regarder avec les yeux du coeur, j'ai +decouvert sur cette figure une expression qu'elle n'a peut-etre pas. +J'en ai les trois quarts sur mon coupon; c'est une tete de jeune homme +avec des cheveux courts et des traits communs; mais elle est penchee +dans une attitude douce et melancolique sur une Bible que la main +soutient. Dans ce livre, me disais-je avant de t'avoir vue, et lorsque +je m'imaginais que tu etais morte, le triste patron semble lire la +courte et miserable destinee de l'enfant confiee a sa protection. Il la +contemple avec tendresse et compassion; car nul autre que lui n'a eu +pitie de l'orphelin sur la terre." + +Entraine vers toi par un sentiment indefinissable, je dirais presque par +une attraction surnaturelle, je quittai Paris six mois apres la mort de +mon pere et je me rendis a Genes. Je pris des informations a l'hospice. +Cette recherche etait loin d'etre certaine, j'avais la date du jour ou +l'on t'avait deposee, mais non pas l'heure. Plusieurs enfants avaient +ete deposes le meme jour. D'apres le temoignage des registres, on me +donna trois indications differentes. Le signe de saint Jean Nepomucene +etait le seul renseignement que je pusse donner, et tu pouvais l'avoir +perdu depuis longtemps. Mes premieres tentatives furent vaines; l'enfant +qu'on me designa avait un autre signe: il etait contrefait, hideux; +j'avais tremble que ce ne fut la ma soeur. Je partis ensuite pour un +petit village situe dans les montagnes de la cote, ou l'on m'indiqua une +famille de paysans qui avait encore un des enfants abandonnes dans la +journee du 18 mai 17... Quelles ameres reflexions je fis sur ton sort +durant le chemin! Combien tu pouvais etre avilie, maltraitee, miserable +entre les mains de ces hommes rudes et grossiers, qui font une +speculation de leur charite a l'egard des orphelins, et qui ne se +chargent de les elever qu'afin d'avoir en eux plus tard des serviteurs +non salaries! J'arrivai a Saint..., ce romantique hameau ou tu as vecu +tes dix premieres annees, et dont tu as garde un si cher souvenir, et je +te trouvai au sein de cette honnete famille qui te cherissait a l'egal +de ses propres membres, et dont tu gardais les chevres sur le versant +des Alpes maritimes. Cette journee ne sortira jamais de notre memoire, +n'est-ce pas, chere Sylvia? Combien de fois nous nous sommes raconte +l'impression que nous causa la premiere vue l'un de l'autre! Mais je +ne t'ai pas dit avec quelle emotion je fis mes premieres recherches. +J'etais bien incertain encore. Tes parents adoptifs m'avaient assure que +tu avais une image de saint, mais ils ne savaient pas lire; et comme le +coupon ne portait que les dernieres lettres du nom de Nepomucene, ils ne +se rappelaient pas quel saint le cure du village avait nomme plusieurs +fois en examinant le signe. La femme, qui t'avait nourrie, faisait son +possible pour me persuader que tu n'etais pas l'enfant que je cherchais. +L'espoir d'une recompense n'adoucissait pas pour elle l'idee de te +perdre. Tu etais si aimee! tu avais deja su exercer une telle puissance +d'affection sur tous ceux qui t'entouraient! La maniere presque +superstitieuse dont cette famille parlait de toi me semblait un +temoignage de la protection mysterieuse et sublime que Dieu accorde +a l'orphelin, en le douant presque toujours de quelque attrait ou de +quelque vertu qui remplace la protection naturelle de ses parents, et +qui lui attire forcement le devouement de ceux que le hasard lui donne +pour appui. D'apres les commentaires de ces honnetes montagnards, tu +devais appartenir a la plus illustre famille, car tu avais autant de +fierte dans le caractere que si un sang royal eut coule dans tes veines. +Ton intelligence et ta sensibilite faisaient l'admiration du cure et du +maitre d'ecole du village. Tu avais appris a lire et a ecrire en moins +de temps que les autres n'en mettaient pour epeler. Je me souviendrai +toujours des paroles de ta nourrice. "Orgueilleuse comme la mer, +disait-elle en parlant de toi, et mechante comme la bourrasque, il faut +que tout le monde lui cede. Ses freres de lait lui obeissent comme des +imbeciles; ils sont si simples, mes pauvres enfants, et celle-la +si fiere! Avec cela, caressante et bonne comme un ange quand elle +s'apercoit qu'elle a fait de la peine. Elle a ete trois jours au lit +avec la fievre, pour le chagrin qu'elle a eu d'avoir fait mal au petit +Nani une fois qu'elle etait en colere. Elle l'a pousse, l'enfant est +tombe et a saigne on peu. Quand j'ai vu cela, la colere m'est venue a +moi-meme; j'ai couru d'abord relever le petit, et puis j'ai cherche le +demon de petite fille pour l'assommer; mais je n'ai pas eu le courage de +la toucher quand je l'ai vue venir a moi toute pale et se jeter au cou +du petit Nani, en criant: "Je l'ai tue! je l'ai tue!" L'enfant n'avait +pas grand'chose, et la Sylvia a ete plus malade que lui." Le cure, a son +tour, arriva, et m'assura que ton saint etait bien Jean Nepomucene. Le +coeur me bondit de joie, car je t'aimais passionnement depuis une +heure. Ce qu'on me racontait de ton caractere ressemblait tellement aux +souvenirs de mon enfance que je me sentais ton frere de plus en plus a +chaque instant. Pendant ce temps, on te cherchait; tu avais conduit tes +chevres aux paturages; mais la montagne etait haute, et je t'attendais +impatiemment a la porte de la maison. Le cure me proposa de me conduire +a ta rencontre, et j'acceptai avec joie. Que de questions je lui +adressai en chemin! que de traits de ton caractere je lui fis raconter! +Je n'osais pas lui demander si tu etais belle; cela me semblait une +question puerile, et cependant je mourais d'envie de le savoir. J'etais +encore un peu enfant moi-meme, et l'interet que je sentais pour toi +etait, comme mon age, romanesque. Ton nom, etrangement recherche pour +une gardeuse de chevres, resonnait agreablement a mon oreille. Le cure +m'apprit que tu t'appelais Giovanna; mais qu'une vieille marquise +francaise, retiree dans les environs depuis l'emigration, t'avait prise +en amitie des tes premiers ans, et t'avait donne ce nom de fantaisie, +qui avait, malgre l'avis el les remontrances du bonhomme, remplace celui +de ton saint patron. Il n'aimait pas beaucoup la marquise, le brave +cure; il pretendait qu'elle te gatait le jugement et t'exaltait +l'imagination en te faisant lire les contes de Perrault et de madame +d'Aulnoy, qu'il qualifiait de livres dangereux. "Il est heureux, +disait-il, que la petite fortune de cette dame ne lui ait pas permis de +donner aux parents adoptifs de l'enfant une somme assez forte pour les +engager a la lui confier entierement. Ils ont mieux aime en faire une +bergere, et, dans l'incertitude de l'avenir de cette pauvre petite, ils +avaient raison, autant pour elle que pour eux. Maintenant la Providence +lui envoie une autre destinee; ce doit etre pour le mieux, car elle est +mere de l'orphelin, et se charge de celui que les hommes abandonnent. +Mais je vous en supplie, Monsieur, me disait-il, surveillez cette +education-la. Vous etes bien jeune pour vous en occuper vous-meme; +mais faites que cette bonne terre recoive le bon grain d'une main bien +entendue. Il y a la le germe d'une vertu peu commune, si on sait le +developper. Qui sait si la negligence ou des lecons imprudentes n'y +feraient pas eclore le vice? Elle sera belle, quoiqu'un peu brulee par +notre soleil, et la beaute est un don funeste aux femmes que la +religion ne protege pas...--Elle est belle, dites-vous? lui +demandai-je.--Parbleu! la voila, me dit le cure en me montrant une +enfant endormie sur l'herbe. Nous l'aurions attendue longtemps au train +dont elle vient a nous." + +Oh! que tu etais belle en effet dans ton sommeil, ma Sylvia, ma soeur +cherie! quelle enfant robuste, courageuse et fiere tu me semblas, +etendue ainsi sur la bruyere entre le ciel et la cime des Alpes, exposee +aux rayons ardents du jour et au vent de la mer qui par instants passait +par bouffees et sechait la sueur sur ton large front ombrage de cheveux +humides! Que tes grands cils jetaient une ombre pure sur les joues +halees, plus douces que le velours de la peche! Il y avait de +l'insouciance et de la melancolie en meme temps dans le demi-sourire de +ta bouche entr'ouverte; de la sensibilite et de l'orgueil, pensais-je, +le caractere que cette montagnarde m'a naivement depeint!... J'arretai +le bras du cure, qui voulait te reveiller. Je voulus te contempler +longtemps, chercher scrupuleusement, dans la forme de ta tete et dans +les lignes de ton visage, une ressemblance vague avec mon pere ou avec +moi. Je ne sais si elle existe reellement ou si je l'imaginai, je crus +reconnaitre notre fraternite dans ce grand front, dans ce teint brun, +dans la profusion de ces cheveux noirs qui tombaient en deux longues +tresses jusqu'a ton jarret, peut-etre encore dans certaines courbes +des traits; mais rien de tout cela n'est assez prononce pour faire foi +devant les hommes. Cette fraternite existe dans notre ame et dans les +ressemblances de notre caractere d'une maniere bien plus frappante. + +Le cure t'appela; tu entr'ouvris les yeux sans le voir; puis tu fis un +mouvement dedaigneux de l'epaule et du coude, et tu te rendormis. Il +detacha alors le scapulaire suspendu a ton cou, l'ouvrit, et rapprocha +le coupon d'image qu'il contenait de celui que je lui avais presente. +Nous les reconnumes aussitot. Tu t'eveillas en cet instant; ton premier +regard fut sauvage comme celui d'un chamois. Tu cherchas le scapulaire a +ton cou, et, ne l'y trouvant pas, tu le vis entre nos mains et tu fis un +brusque elan pour nous l'arracher. Mais le cure te mit devant les yeux +les deux moities reunies de l'image, et tu compris aussitot ce qui se +passait. Tu bondis sur moi comme un chevreau, et, m'etreignant le cou +avec la vigueur d'une montagnarde, tu t'ecrias: "Voila mon pere, mon +pere est retrouve!" + +On eut beaucoup de peine a te persuader que je n'etais pas ton pere; tu +pretendais que je ne voulais pas en convenir. Le cure tacha de te faire +comprendre que c'etait impossible, que j'avais dix ans seulement de plus +que toi. Alors tu me demandas impetueusement ou etaient ton pere et ta +mere, et tu me commandas presque de te mener vers eux. Je te repondis +qu'ils etaient morts l'un et l'autre, et tu frappas la terre de ton +pied nu, en disant: "J'en etais sure; a present, il faut que je reste +ici.--Non, te dis-je, c'est moi qui remplace ton pere. Il etait mon +meilleur ami, il m'a cede ses droits sur toi; veux-tu me suivre?--Oui, +oui, repondis-tu avec avidite en m'embrassant.--Voila les enfants! dit +le cure avec tristesse; on les aime, on les eleve, on ne vit que +pour eux, et quand on croit jouir de leur reconnaissance et de leur +affection, ils vous abandonnent avec joie pour suivre le premier inconnu +qui passe, et sans demander seulement ou il les mene." + +Tu compris fort bien ce reproche, car tu repondis au cure: "Est-ce que +vous croyez que je vous abandonne? Est-ce que je ne reviendrai pas vous +voir et garder les chevres de ma mere Elisabeth? Mais, voyez-vous, il +faut que je voyage et que je voie tous les pays du monde; un jour je +reviendrai sur un vaisseau, avec beaucoup d'argent que je donnerai a mes +freres de lait, et nous acheterons un grand troupeau de chevres, et +nous batirons une bergerie sur la montagne des Coquilles." Tu parlais +toujours ainsi une sorte de langage a la fois feerique et biblique, que +tu avais appris dans tes lectures. Je passai plusieurs jours dans ton +village. J'eus presque envie de t'y laisser, tant cette vie me semblait +heureuse, tant les avantages de la societe ou j'allais te jeter me +parurent miserables et derisoires, aupres de cette existence laborieuse, +saine et tranquille. Mais en t'observant, en faisant de longues +promenades avec toi dans la montagne, et criblant de questions ton +esprit ardent et naif, en commentant scrupuleusement tes reponses +bizarres, parfois eclatantes de bon sens et de raison, souvent folles +comme les idees fantastiques de l'enfance, je m'assurai que tu n'etais +pas faite pour cette vie pastorale, et que rien ne pourrait t'y +attacher. Depuis, dans des douleurs de la vie, tu m'as doucement +reproche de t'avoir tiree de cet engourdissement ou tu aurais vecu +tranquille, pour te lancer dans un monde de souffrances et de +deceptions. Helas! ma pauvre enfant, le mal etait fait avant que je +vinsse, et je ne crois pas qu'il faille meme en accuser les contes de +fees que te pretait la marquise. Ton intelligence avide et penetrante +etait seule coupable, et le germe du desespoir etait cache en toi, dans +le bouton a peine entr'ouvert de l'esperance. Tu n'avais pas la tete +courte et pesante de tes soeurs de lait, et tu n'aurais jamais su, aussi +bien qu'elles, faire le fromage et filer la laine. Je me fis raconter, +par toi et par ta nourrice, les premieres sensations de ta vie. Je sais +comme tu te tourmentais pour deviner de qui tu pouvais etre fille, quand +tu appris qu'Elisabeth n'etait pas ta mere. Tu te tenais alors tout le +jour sur le bord du sentier qui mene a la mer, et lorsque tu voyais +paraitre une voile, tu disais: "Voila maman qui vient me voir avec +une robe blanche." La lecture des feeries joignit a cette continuelle +reverie de ta famille des idees de voyages, de richesse et de +generosite. Tu ne songeais qu'a devenir reine, afin de combler de +largesses tes parents adoptifs. Ces songes dores n'auraient jamais +pu habiter impunement ton cerveau. Ils ne se seraient pas evanouis +tranquillement au jour de la raison, pour faire place aux occupations +d'une vie toute materielle. Le sentiment d'une destinee differente de +celles qui t'entouraient les avait fait naitre; ton coeur les aurait +regrettes avec amertume, ou tu te serais perdue en cherchant a les +realiser. Tu etais une adorable enfant avec ton caractere franc, hardi +et entreprenant, avec ta candeur affectueuse et tes bizarres volontes. +Mais il etait temps que des occupations plus elevees et des idees plus +justes vinssent regler l'elan impetueux de cette jeune tete; l'education +te devenait indispensable, non pour etre heureuse, ton organisation +superieure ne le permettait guere, mais du moins pour ne pas descendre +de l'echelon eleve ou Dieu avait place ton intelligence. Tu quittas +Elisabeth, tes freres de lait, le cure, ta vieille marquise, tous tes +amis et jusqu'a tes chevres, avec une sorte de desespoir passionne. +Tu les embrassais alternativement en versant des torrents de larmes. +Cependant, quand on te proposait de rester, tu t'ecriais: "C'est +impossible! c'est impossible! il faut que je voyage." Tu le sentais, +Sylvia, cette vie n'etait pas faite pour toi. Du fond des abimes de +l'inconnu, une voix mysterieuse s'elevait incessamment vers toi et te +reclamait dans cette region des orages que tu devais traverser. Tu es +devenue ce que tu es sans rien perdre de ta grace sauvage et de ta rude +franchise. Tu as vu notre civilisation, et tu es restee l'enfant de la +montagne. Faut-il s'etonner que tu aies si peu de sympathie avec ce +monde imbecile et faux, quand tu rapportes du desert l'apre droiture et +le severe amour de la justice que Dieu revele aux coeurs purs et aux +esprits robustes, quand tout ton etre, et jusqu'a ta vigueur physique, +differe des etres qui sont autour de toi? Ils ne te viennent pas a la +cheville, pauvre Sylvia, et tu te fatigues a regarder a terre sans +trouver un coeur qui soit digne d'etre ramasse. Je le crois bien, Octave +n'est pas fait pour toi! et pourtant, s'il est au monde un jeune homme +sincere, doux et affectueux, c'est bien lui; mais le meilleur possible +entre tous n'est pas ton egal, et tu dois souffrir. Que veux-tu que je +te dise? aime-le aussi longtemps que tu le pourras. + +Quant au secret de ta naissance, je te conjure de ne lui donner aucun +detail; reponds a ses soupcons que je suis ton frere. Les personnes qui +ont l'esprit bien fait devraient l'imaginer sans demander d'explication. +Les inquietudes d'Octave m'offensent pour toi. J'ai tort sans doute; il +ne te connait pas comme moi, il souffre comme souffriraient a sa place +les dix-neuf vingtiemes des hommes; il est jaloux parce qu'il est epris. +Je me dis tout cela; mes je ne puis chasser l'espece d'indignation qui +souleve mon sang a l'idee d'un doute injurieux sur Sylvia. Nous sommes +ainsi l'un pour l'autre. Ah! ma soeur, nous sommes trop orgueilleux! +notre vie sera un combat eternel. Mais que faire? Je vivrais cent ans +que je ne pourrais consentir a m'avouer coupable des lachetes dont le +monde accuse ses enfants. Je sens mon coeur qui se revolte a la seule +idee des turpitudes qu'il trouve presumables et naturelles; et quand je +vois le sourire sur les levres de celui qui refuse de me croire pur; +quand, apres m'avoir accuse d'une sceleratesse, il s'en va en me +secouant la main et en me disant: "N'importe! qu'il en soit ce qu'il +voudra, tout a vous;" il me prend des envies de l'insulter, pour mettre +entre nous une franche haine au lieu de cette indigne et salissante +amitie. + +Et toi, juste et sainte creature, qui seule au monde comprends le vieux +Jacques et compatis aux souffrances de son orgueil, sois ce que tu +voudras pour lui, mais laisse-le se croire, se sentir eternellement ton +frere. + + + + +DEUXIEME PARTIE + + + +XIX. + + + +DE FERNANDE A CLEMENCE + +Saint-Leon en Dauphine, le.... + +Pardonne-moi, mon amie, d'avoir passe un mois sans t'ecrire. C'est bien +mal de ma part, et tu as raison de me gronder. Oui, il est bien vrai que +je t'ai accablee de mes lettres quand j'etais tourmentee, quand j'avais +besoin de tes conseils et de tes consolations! Et maintenant que je suis +heureuse, je te delaisse. L'amour est egoiste, dis-tu, il n'appelle +l'amitie a son secours que lorsqu'il souffre; j'ai agi du moins comme +si cela etait inevitable, j'en suis toute honteuse, et je t'en demande +Pardon. + +[Illustration: J'arretai le bras du cure...] + +Pour reparer ma faute; ce que je puis faire de mieux, c'est de repondre +a toutes tes questions, et de te prouver ainsi que je ne t'ai rien +retire de ma confiance; mais si je reviens a toi, n'en conclus pas, +malicieuse, que ma lune de miel est finie; tu vas voir que non. + +Si j'aime toujours mon mari autant que le premier jour? Oh! +certainement, Clemence, et meme je puis dire que je l'aime bien plus. +Comment pourrait-il en etre autrement? Chaque jour me revele une +nouvelle qualite, une nouvelle perfection de Jacques. Sa bonte pour moi +est inepuisable, sa tendresse, delicate comme celle d'une bonne mere +pour son enfant. Aussi chaque jour me force a l'aimer plus que la +veille. A cette felicite du coeur, a ces joies de l'amour heureux et +satisfait, se joignent pour moi mille petites jouissances qu'il y a +peut-etre de la puerilite a mentionner, mais qui sont tres-vives, parce +qu'elles m'etaient absolument inconnues. Je veux parler du bien-etre de +la richesse, qui succede pour moi a une vie d'economie et de privations. +Je ne souffrais pas de cette mediocrite, j'y etais habituee; je ne +desirais pas devenir riche, je ne songeais pas plus a la fortune de +Jacques, en l'epousant, que si elle n'eut pas existe; pourtant je ne +crois pas qu'il y ait de la bassesse a m'apercevoir des avantages +qu'elle procure et a savoir en jouir. Ces plaisirs journaliers, ce luxe, +ces mille petites profusions dont je suis entouree, me seraient aussi +amers qu'ils me sont precieux, si je les devais a un contrat avilissant, +ou si je les recevais d'une main orgueilleuse et detestee; mais recevoir +tout cela de Jacques, c'est en jouir deux fois! Il y a tant de grace, je +pourrais meme dire de gentillesse dans ses dons et dans ses prevenances! +Il semble que cet homme soit ne pour s'occuper du bonheur d'autrui, et +qu'il n'ait pas d'autre affaire dans la vie que de m'aimer. + +Tu me demandes si cette vie de chateau me plait, si je ne m'en +degouterai pas, si la solitude ne m'effraie point. La solitude! quand +Jacques est avec moi! Ah! Clemence, je le vois bien, tu n'as jamais +aime. Pauvre amie, que je te plains! tu n'as pas connu ce qu'il y a +de plus beau dans la vie d'une femme. Si tu avais aime, tu ne me +demanderais pas si je me trouve isolee, si j'ai besoin des plaisirs et +des distractions de mon age; mon age est fait pour aimer, Clemence, et +il me serait impossible de me plaire a quelque chose qui fut etranger a +mon amour. Quant aux amusements que je partage avec Jacques, je les aime +et je les ai a discretion; j'en ai meme plus que je ne voudrais, +et souvent j'aimerais mieux rester seule avec lui a parcourir +tranquillement les allees de notre beau jardin, que de monter a cheval +et de courir les bois a la tete d'une armee de piqueurs et de chiens. +Mais Jacques a tellement peur de ne pas me divertir assez! Brave +Jacques, quel amant! quel ami! + +[Illustration: Quand je suis arrivee ici...] + +Tu veux des details sur mon habitation, sur le pays, sur l'emploi de mes +journees; je ne demande pas mieux que de te raconter tout cela, ce sera +te parler de tous les bonheurs que je dois a mon mari. + +Quand je suis arrivee ici, il etait onze heures du soir; j'etais +tres-fatiguee du voyage, le plus long que j'aie fait de ma vie. Jacques +fut presque force de me porter de la voiture sur le perron. Il faisait +un temps sombre et beaucoup de vent; je ne vis rien que quatre ou cinq +grands chiens qui avaient fait un vacarme epouvantable autour des roues +de la voiture pendant que nous entrions dans la cour, et qui vinrent se +jeter sur Jacques en poussant des hurlements de joie, des qu'il eut mis +pied a terre. J'etais tout epouvantee de voir ces grandes betes danser +ainsi autour de moi. "N'en aie pas peur, me dit Jacques, et sois bonne +pour mes pauvres chiens. Quel est l'homme qui donnerait de semblables +temoignages de joie a son meilleur ami, en le retrouvant apres une +absence de quelques mois?" Je vis ensuite arriver une procession de +domestiques de tout age qui entourerent Jacques d'un air a la fois +affectueux et inquiet. Je compris que mon arrivee causait beaucoup +d'anxiete a ces braves gens, et que la crainte des changements que je +pourrais apporter au regime de la maison balancait un peu le plaisir +qu'ils pouvaient eprouver a voir leur bon maitre. Jacques me conduisit a +ma chambre, qui est meublee a l'ancienne mode avec un grand luxe. Avant +de me coucher, je voulus jeter un regard sur les jardins, et j'ouvris +ma fenetre; mais l'obscurite m'empecha de distinguer autre chose que +d'epaisses masses d'arbres autour de la maison et une vallee immense +au dela. Un parfum de fleurs monta vers moi. Tu sais comme j'aime les +fleurs, et tout ce qui me passe par la tete quand je respire une rose; +ce vent tout charge de senteurs delicieuses me fit eprouver je ne sais +quel tressaillement de joie; il me sembla qu'une voix me disait: "Tu +seras heureuse ici." J'entendis Jacques qui parlait derriere moi; je me +retournai, et je vis une grande jeune fille de seize ou dix-huit ans, +belle comme un ange et vetue a la maniere des paysannes du Dauphine, +mais avec beaucoup d'elegance, "Tiens, me dit Jacques, voila ta +soubrette; c'est une bonne enfant qui fera son possible pour te bien +servir. C'est ma filleule, elle s'appelle Rosette." Cette Rosette, qui a +une figure si intelligente et si bonne, et qui me baisait la main d'un +petit air caressant et respectueux, fut pour moi une autre circonstance +de bon augure. Jacques nous laissa ensemble et alla s'occuper de payer +les postillons. Quand il revint, j'etais couchee. Il me demanda la +permission de se faire apporter le cafe dans ma chambre; pendant que +Rosette le lui versait, je m'endormis doucement. Je vivrais cent ans que +je ne pourrais oublier cette soiree, ou pourtant il ne s'est rien passe +que de tres-ordinaire et de tres-naturel. Mais quelles idees riantes, +quel sentiment de bien-etre ont berce ce premier sommeil sous le toit de +Jacques! Je puis bien dire que je me suis endormie dans la confiance de +mon destin. La fatigue meme du voyage avait quelque chose de delicieux; +je me sentais accablee, et je n'avais la force de penser a rien; mes +yeux etaient encore ouverts et ne cherchaient plus a se rendre compte de +ce qu'ils voyaient, mais n'etaient frappes que d'images agreables. Ils +erraient des rideaux de soie a franges d'argent de mon lit a la figure +toujours si belle et si sereine de mon Jacques, et de la tasse de +porcelaine du Japon, ou il prenait un cafe embaume, a la grande taille +elegante de Rosette, dont l'ombre se dessinait sur une boiserie d'un +travail merveilleux. La clarte rose de la lampe, le bruit du vent au +dehors, la douce chaleur de l'appartement, la mollesse de mon lit, +tout cela ressemblait a un conte de fee, a un reve d'enfant. Je +m'assoupissais et me reveillais de temps en temps pour me sentir bercee +par le bonheur; Jacques me disait avec sa voix douce et affectueuse: +"Dors, mon enfant, dors bien." Je m'endormis en effet, et ne me +reveillai que le lendemain a huit heures. Jacques etait deja leve depuis +longtemps; assis aupres de mon lit, comme la veille, il me regardait +dormir, et vraiment je ne sus pas d'abord s'il s'etait passe une nuit ou +un quart d'heure depuis le dernier baiser qu'il m'avait donne. "Ah! mon +Dieu! quel bon lit! m'ecriai-je; je veux me lever bien vite, et voir +ce beau chateau ou l'on dort si bien. Quel temps fait-il, Jacques? Tes +fleurs sentent-elles aussi bon ce matin qu'hier soir?" Il m'enveloppa +dans mon couvre-pied de satin blanc et rose et me porta aupres de la +fenetre. Je jetai un cri de joie et d'admiration a la vue du sublime +aspect deploye sous mes yeux. "Aimes-tu ce pays? me dit Jacques. Si tu +le trouves trop sauvage, j'y ferai batir des maisons; mais, quant a +moi, j'aime tant les lieux deserts, que j'ai achete cinq ou six petites +proprietes eparses ca et la, afin d'enlever de ce point de vue les +habitations qui, pour moi, le deparaient. Si tu n'es pas du meme gout, +rien ne sera plus facile que de semer cette vallee de maisonnettes et de +jardins; je ne manquerai pas, pour la peupler, de familles pauvres, qui +y feront prosperer leurs affaires et les notres.--Non, non, lui dis-je, +tu es assez riche pour secourir toutes les familles que tu voudras sans +contrarier tes gouts et les miens. Cet aspect sauvage et romantique me +plait a la folie; ces grands bois sombres semblent n'avoir jamais plie +leur libre vegetation a la culture; ces prairies immenses doivent +ressembler a des savanes; cette petite riviere, avec son cours +desordonne, vaut mieux qu'un beau fleuve. Ah! ne changeons rien aux +lieux que tu aimes. Comment aurais-je d'autres gouts que les tiens? +Crois-tu donc que j'aie des yeux a moi?" Il me pressa sur son coeur +en s'ecriant: "Oh! premier temps de l'amour! oh! delices du ciel! +puissiez-vous ne finir jamais!" + +Il m'a fallu plus de huit jours pour voir toutes les beautes de cette +maison et des alentours. Cette terre a appartenu a la mere de Jacques; +c'est la qu'il a passe ses premieres annees, et c'est son sejour de +predilection. Il a un pieux respect pour les souvenirs que ce lieu lui +retrace, et il me remercie tendrement de partager ce respect, et de ne +desirer aucun changement ni dans les choses ni dans les gens dont il est +entoure. Bon Jacques! quel monstre stupide il faudrait etre pour lui +demander de pareils sacrifices! + +Des le lendemain de notre arrivee, il m'a presente les vieux serviteurs +de sa mere et ceux plus jeunes qui lui sont attaches depuis plusieurs +annees. Il m'a dit les infirmites des uns et les defauts des autres, en +me priant d'avoir quelque patience avec eux, et d'etre aussi indulgente +qu'il me serait possible de l'etre, sans m'imposer de reelles +contrarietes. "Sois sure, m'a-t-il dit, que je ne mettrai jamais en +balance le bien-etre de ta vie domestique et le plaisir de conserver +autour de moi ces visages auxquels le temps et l'habitude m'ont +attache. Il me sera toujours facile de les eloigner de ta vue s'ils +t'importunent, sans les abandonner a la misere et sans qu'ils aient le +droit de te maudire; mais si ton repos peut ne pas souffrir de leur +presence, si je puis accorder ta satisfaction et la leur, je serai plus +heureux. Desires-tu mon bonheur, Fernande?" a-t-il ajoute avec un doux +sourire. Je me suis jetee dans ses bras, je lui ai jure d'aimer tout ce +qu'il aime, de proteger tout ce qu'il protege; je l'ai supplie de me +dire tout ce que j'avais a faire pour ne lui causer jamais l'ombre d'un +chagrin. + +Si tu veux savoir comment se passent nos journees, je te dirai que je +le sais a peine quant a ce qui me concerne, mais que Jacques a +continuellement quelque chose d'utile a faire. La conduite de ses biens +l'occupe Sans l'absorber. Il a su s'entourer d'honnetes gens, et il les +surveille sans les tourmenter. Il a pour systeme une stricte equite; +l'incurie d'une generosite romanesque ne l'eblouit pas; il dit que celui +qui se laisse depouiller ne peut plus avoir ni merite ni plaisir a +donner, et que celui qui a trouve l'occasion de voler, et qui en a +profite, est plus a plaindre que s'il s'etait ruine. Jacques est grand +et liberal, son coeur est plein de justice, et il regarde comme un +devoir de soulager la misere d'autrui; mais sa fierte se refuse a etre +dupe des impostures dont les pauvres se servent comme de gagne-pain, +et il est dur et implacable envers ceux qui veulent speculer sur sa +sensibilite. Je suis bien loin d'avoir le meme discernement que lui, et +souvent je me laisse tromper. Jacques ne s'occupe pas de cela, ou, +s'il s'en apercoit, il entre apparemment dans ses idees de ne pas me +reprimander et meme de ne pas m'avertir. Quelquefois j'en suis un peu +mortifiee, et j'ai presque des remords d'avoir mal employe l'or precieux +qui peut soulager tant de reelles infortunes. + +Je m'occupe de ces choses-la aux heures ou Jacques est occupe ailleurs. +Quand nous nous retrouvons, nous faisons de la musique ou nous sortons +ensemble; Jacques fume ou dessine chaque fois que nous nous asseyons; +pour moi, je le regarde, et je puis dire que cette espece d'extase est +la principale occupation de ma journee. Je m'abandonne avec delices a +cette heureuse indolence, et je crains presque les plaisirs qui peuvent +m'en arracher. Il est si bon d'aimer et de se sentir aime! La duree +des jours est trop bornee pour epuiser ce qu'il y a dans le coeur +d'enthousiasme et de joie. Que m'importe de cultiver le peu de talents +que j'ai ou d'en acquerir de nouveaux? Jacques en a pour nous deux, et +j'en jouis comme s'ils m'appartenaient. Quand un beau site me frappe, il +m'est bien plus doux de le trouver dans mon album, retrace par la main +de Jacques, que par la mienne. Je ne desire pas non plus former et orner +mon esprit: Jacques se plait a ma simplicite; et lui, qui sait tout, +m'en apprendra certainement plus en causant avec moi que tous les livres +du monde. Enfin je suis contente de l'arrangement de ma vie; tant de +bonheurs m'environnent, qu'il m'est impossible de souhaiter quelque +chose de mieux ordonne. Jacques est un ange; et ne t'avise plus de +dire, Clemence, que je me trompe ou qu'il changera, car a present je le +connais et je le defendrai. + +Adieu, ma bonne amie; tu dois etre heureuse de mon bonheur, tu as eu +tant d'inquietude pour moi! A present sois tranquille et felicite-moi. +Donne-moi souvent de tes nouvelles, et sois sure que je ne le negligerai +plus. Il faut pardonner quelque chose a l'enivrement des premiers jours. + +_P. S._ J'ai recu une lettre de ma mere; elle est encore au Tilly, et ne +retournera a Paris qu'a l'entree de l'hiver. Elle me demande si je +suis contente de Jacques, et s'effraie aussi de la solitude ou il m'a +emmenee. Je ne lui ai pas repondu, comme a toi, que l'amour remplissait +cette solitude et me la faisait cherir; elle aurait trouve cela fort +inconvenant. Je lui ai parle des avantages qu'elle estime, des beaux +chevaux que Jacques me donne et des grandes chasses qu'il organise pour +moi, des vastes jardins ou je me promene, des fleurs rares et precieuses +dont regorge la serre chaude, et des presents dont mon mari me comble +tous les jours. Avec tout cela, elle ne pourra plus supposer que je ne +sois pas heureuse. + + + +XX. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Je m'abandonne comme un enfant aux delices de ces premiers transports +de la possession, et ne veux pas prevoir le temps ou j'en sentirai les +inconvenients et les souffrances; quand il viendra, n'aurai-je pas la +force de l'accepter? Est-il necessaire de passer les heures de repos que +le ciel nous envoie a se preparer pour la fatigue a venir? Quiconque a +aime une fois sait tout ce qu'il y a dans la vie de douleur et de joie, +n'est-ce pas, Sylvia? + +Ce que tu demandes est bien antipathique a mon caractere et a l'habitude +de toute ma vie. Raconter une a une toutes les emotions de ma vie +presente, jeter tous les jours un regard d'examen sur l'etat de mon +coeur, me plaindre du mal que j'endure et me vanter du bien qui +m'arrive, me surveiller, me cherir, me reveler ainsi, c'est ce que je +n'ai jamais songe a faire. Jusqu'ici, mes amours ont ete cachees, mes +joies silencieuses; je ne t'ai raconte mes plaisirs que quand je les +avais perdus, et mes chagrins que lorsque j'en etais gueri; encore j'ai +cru faire en cela un grand acte de confiance et d'epanchement; car, avec +toute autre creature humaine, je m'en sentais absolument incapable, et +nul n'a obtenu de ma bouche l'aveu des evenements les plus evidents de +ma vie morale. Cette vie etait si agitee, si terrible, que j'aurais +craint de perdre mes rares bonheurs en les racontant, ou d'attirer sur +moi l'oeil du destin, auquel j'esperais derober furtivement quelques +beaux jours. + +Cependant je ne sens plus la meme repugnance, aujourd'hui, a briser le +sceau de ce nouveau livre ou mon dernier amour doit etre inscrit. Il me +semble meme, comme a toi, que cette connaissance exacte et detaillee de +tout ce qui se passera en moi me sera salutaire et me preservera de ces +inexplicables degouts dont l'amour est rempli. Peut-etre qu'etudiant le +mal dans sa cause, j'en previendrai le developpement; peut-etre qu'en +observant avec attention les secretes alterations de nos ames, je saurai +forcer les petites choses a ne point acquerir une valeur exageree, comme +il arrive toujours dans l'intimite. J'essaierai de conjurer la destinee; +si cela est impossible, j'accepterai du moins mes defaites avec le +stoicisme d'un homme qui a passe sa vie a chercher la verite et a +cultiver l'amour de la justice au fond de son coeur. + +Mais, avant de commencer ce journal, il convient que je te dise d'ou +je pars, quel est l'etat de mon ame et comment j'ai arrange ma vie +presente. Tu sais que j'ai entraine Fernande au fond du Dauphine pour +l'eloigner bien vite de sa mere, femme mechante et dangereuse qui me +hait particulierement, qui m'a lachement adule tant qu'elle a desire +me voir assurer la fortune de sa fille, et qui a commence a me braver +aussitot qu'elle n'a plus rien redoute a cet egard. Pauvre femme! si +elle savait comme d'un mot je pourrais la faire palir! Mais je ne +descendrai jamais jusqu'a combattre avec les mechants. Je savais qu'elle +ne manquerait pas d'une certaine habilete pour gater le jugement de sa +fille sur mon compte et pour empoisonner notre bonheur par mille petites +tracasseries d'une terrible importance. J'ai donc enleve ma compagne le +jour meme de mon mariage; par la je me suis soustrait a tout ce que la +publicite imbecile d'une noce a d'insolent et d'odieux. Je suis venu +ici jouir mysterieusement de mon bonheur, loin du regard curieux des +importuns; j'ai trouve inutile, du moins, de mettre la pudeur de ma +femme aux prises avec l'effronterie des autres femmes et le sourire +insultant des hommes. Nous n'avons eu que Dieu pour temoin et pour juge +de ce que l'amour a de plus saint, de ce que la societe a su rendre +hideux ou ridicule. + +Depuis un mois rien encore n'a altere notre bonheur; il n'est pas tombe +le plus petit grain de sable dans le sein de ce lac uni et limpide; +penche sur son onde transparente, je contemple avec extase le ciel qui +s'y reflechit; attentif a la plus legere perturbation qui pourrait le +menacer, je suis sur mes gardes pour que le grain de sable n'entraine +pas une avalanche. Et pourtant je ne saurais beaucoup me tourmenter; que +peut la prudence humaine contre la main toute-puissante du destin? Tout +ce que je puis tenter et esperer, c'est de ne pas perdre par ma faute le +tresor que Dieu me confie; s'il doit m'etre retire, cette certitude du +moins me consolera, que je n'ai pas merite de le perdre. + +Et puis a present, toutes les previsions, toutes les craintes de ce +monde me font un peu sourire. Qu'est-ce qui peut arriver de pis a un +honnete homme? d'etre force de mourir? Qu'est-ce que cela, je te le +demande? Je ne vois pas que la certitude de mourir un jour empeche +personne de jouir de la vie. Pourquoi la crainte du malheur futur +nuirait-elle a mon bonheur present? + +Ce n'est pas que l'occasion de souffrir ne se soit deja presentee a moi, +et certainement j'en aurais profite dans ma jeunesse, alors qu'avide +d'une felicite impossible, j'avais l'ambitieuse folie de demander des +cieux sans nuages et des amours sans deplaisirs; ce besoin inconcevable +qui entraine l'homme a exercer sa sensibilite quand elle est toute neuve +et surabondante, n'existe plus chez moi. J'ai appris a me contenter de +ce que je dedaignais, a me soumettre aux contrarietes contre lesquelles +je me serais revolte autrefois. Il m'est impossible de ne pas sentir la +piqure des chagrins journaliers; mon coeur n'est pas encore petrifie, +et je crois au contraire qu'il n'a jamais ete plus veritablement emu. +Heureusement la raison m'a appris a etouffer la legere convulsion +que produit la blessure, a ne pas mettre au jour par un mot, par une +plainte, par un geste, cet embryon de souffrance qui eclot et meurt si +aisement, mais qui se developpe si vite et qui grossit d'une maniere si +effrayante quand on le laisse essayer ses forces et briser sa prison. +Puisse mon ame servir de cercueil a tous ces songes penibles qui la +tourmentent encore! Puisse-je ne pas me trahir par un signe exterieur de +souffrance! Entre amants la douleur est sympathique, et le premier qui +l'eprouve et ne sait pas la receler la communique a l'autre, meme sans +la lui expliquer. + +Adieu pour aujourd'hui, ma soeur cherie. A present, nous sommes presque +voisins; j'irai te voir certainement; et, quoi que tu en dises, je +n'abandonne pas le projet de te faire connaitre Fernande et de t'attirer +aupres de nous. + + + +XXI. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Je ne sais pas ce que Jacques a depuis deux jours, il me semble qu'il +est triste, et cela me rend si triste moi-meme, que je viens causer avec +toi pour me distraire et me consoler. Qu'est-ce que peut avoir Jacques? +quels chagrins peuvent l'atteindre aupres de moi? Il me serait +impossible, pour ma part, de me rejouir ou de m'attrister d'une chose +qui n'aurait pas rapport a lui; il est vrai que, hors de lui, ma vie +se reduit a si peu! Je n'existe reellement que depuis trois mois, et +Jacques a du horriblement souffrir avant d'arriver a l'age qu'il a. +Peut-etre aussi a-t-il ete plus heureux qu'il ne l'est avec moi; +peut-etre quelquefois, dans mes bras, regrette-t-il le temps passe. Oh! +cette idee est affreuse; je veux l'eloigner bien vite! + +Mais qui peut l'attrister ainsi? et pourquoi ne me le dit-il pas? je +n'ai pas de secrets, moi! et lui, il en a certainement. Il a du se +passer tant de choses extraordinaires dans sa vie! Sais-tu, Clemence, +que cette idee me fait souvent frissonner? Une femme ne connait pas son +mari en l'epousant, et c'est une folie de penser qu'elle le connaitra +en vivant avec lui. Il y a derriere eux un grand abime ou elle ne peut +descendre, le passe, qui ne s'efface jamais et qui peut empoisonner tout +l'avenir! Quand je songe qu'il y a trois mois, je ne savais pas encore +ce que c'etait qu'aimer, et que, depuis vingt ans peut-etre, Jacques n'a +pas fait autre chose! Tout ce qu'il me dit de tendre et d'affectueux, +il l'a peut-etre dit a d'autres femmes; ces caresses passionnees... Ah! +quelles horribles images me passent devant les yeux! je me sens un peu +folle aujourd'hui, en verite... + +Je viens de me mettre a la fenetre pour me distraire de ces agitations, +j'ai vu Jacques traverser une allee et s'enfoncer dans le parc: il avait +les bras croises sur la poitrine et la tete penchee en avant, comme s'il +eut ete absorbe par une meditation profonde. Mon Dieu! je ne l'ai jamais +vu ainsi. Il est bien vrai que son humeur est grave, que la douceur de +son caractere tourne un peu a la melancolie, que son maintien est plutot +reveur que semillant; mais il a aujourd'hui sur le visage quelque chose +d'inaccoutume, je ne saurais dire quoi; peut-etre un peu plus de paleur. +Il aura eu quelque mauvais reve, et comme il me sait superstitieuse, il +n'aura pas voulu m'en parler; si ce n'est que cela, il aurait mieux +fait de me le raconter que de m'exposer aux inquietudes que j'eprouve. +Peut-etre est-il malade! Oh! je parie que oui! On m'a dit qu'il n'aimait +pas a etre observe dans ces moments-la; cependant je l'ai deja vu malade +une fois, je m'en suis apercue a cette petite chanson dont je t'ai +parle; je l'ai interroge et il m'a repondu qu'il etait un peu souffrant, +et qu'il me priait de ne pas m'en occuper. S'il a souffert peu ou +beaucoup ce jour-la, c'est ce que je ne puis savoir; je craignais tant +de le contrarier que je n'ai pas ose le regarder. Le fait est qu'il n'y +a guere paru a son humeur, et que maintenant le malaise, soit physique, +soit moral, qu'il eprouve, est tout a fait visible. Hier soir il m'a +semble qu'il m'embrassait un peu froidement; j'ai mal dormi, et, m'etant +eveillee au milieu de la nuit, j'ai vu de la lumiere dans sa chambre. +J'ai tremble qu'il ne fut indispose; mais, craignant encore plus de lui +etre importune, je me suis levee sans bruit et j'ai ete sur la pointe +du pied regarder par la fente de sa porte; il lisait en fumant. Je +suis venue me recoucher, un peu rassuree, mais triste de voir qu'il +ne dormait pas. Je suis si nonchalante et si enfant que, malgre ma +tristesse, je me suis rendormie tout de suite. Pauvre Jacques! il a des +insomnies, il souffre peut-etre beaucoup, il s'ennuie sans doute durant +ces longues nuits si tristes! Pourquoi ne m'appelle-t-il pas? Je +surmonterais certainement mon sommeil avec joie, je causerais avec lui, +ou je lui ferais la lecture pour le distraire. Je devrais peut-etre +le prier de me laisser veiller avec lui; je n'ose pas. C'est +extraordinaire; j'ai decouvert ce matin que je crains Jacques presque +autant que je l'aime; je n'ai jamais eu le courage de lui demander ce +qu'il avait. Ce que les Borel m'ont dit de ses singulieres fiertes +n'est pas sorti de mon esprit, malgre tout ce qui aurait du me le faire +oublier, ou me persuader, du moins, que Jacques ne les aurait pas avec +moi. Je devrais peut-etre vaincre celle timidite, et le conjurer de me +confier sa souffrance; car je ne suis pas de ceux qu'elle peut ennuyer, +et je ne vois pas qu'il ait besoin de se fatiguer a faire du stoicisme +avec moi. Mon silence lui fait peut-etre croire que je ne m'apercois de +rien. Ah! alors quelle idee doit-il avoir de ma grossiere insouciance! +Je ne puis la lui laisser. Il faut que j'aille le trouver tout de suite, +n'est-ce pas, Clemence? Oh! mon Dieu, que n'es-tu ici! toi qui as tant +de prudence et un jugement si delie, tu me conseillerais. A defaut de la +voix de la raison et de l'amitie, j'ecoute celle de mon coeur et je m'y +abandonne; je vais rejoindre Jacques dans le parc, et le conjurer a +genoux, s'il le faut, de m'ouvrir son coeur. Je reviendrai te dire ce +qu'il a et fermer ma lettre....... + +Eh bien, mon amie, j'etais folle et j'avais fait moi-meme un mauvais +reve; pardonne-moi de t'avoir importunee de cette terreur puerile. J'ai +ete trouver Jacques; il etait couche sur l'herbe et il sommeillait. Je +me suis approchee de lui si doucement qu'il ne s'en est pas apercu, et +je suis restee quelques instants, penchee sur lui, a le contempler. +J'avais sans doute une expression d'anxiete sur la figure, car a peine +eveille, il a tressailli et s'est ecrie en jetant ses bras autour +de moi: "Qu'as-tu donc?" Alors je lui ai avoue naivement toutes mes +inquietudes et tout mon chagrin. Il m'a embrassee en riant et m'a assure +que je m'etais absolument trompee. "Il est bien vrai, m'a-t-il dit, que +je n'ai pas dormi beaucoup cette nuit; j'etais un peu souffrant et je +me suis mis a lire.--Et pourquoi ne m'as-tu pas eveillee? lui ai-je +dit.--Est-ce qu'on s'eveille a ton age? a-t-il repondu.--Savez-vous, +Jacques, que vous me traitez en petite fille?--Oh! grace a Dieu, je te +traite comme tu le merites, s'est-il ecrie en me pressant contre son +coeur, et c'est parce que tu es une enfant que je t'adore." La-dessus +il m'a dit tant de choses delicieusement bonnes, que je me suis mise a +pleurer de joie. Tu vois si j'avais sujet de me tourmenter! mais je ne +regrette pas d'avoir un peu souffert; je n'en sens que plus vivement le +bonheur que j'avais laisse s'alterer et que je ressaisis dans toute sa +fraicheur. Oh! Jacques avait bien raison: il n'est rien de plus precieux +et de plus sublime que les larmes de l'amour. + +Adieu, ma chere Clemence; rejouis-toi encore avec moi; je suis plus +heureuse aujourd'hui que je ne l'ai jamais ete. + + + +XXII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Depuis quelques jours nous sommes tristes sans savoir pourquoi; tantot +c'est elle, tantot c'est moi, tantot tous deux ensemble. Je ne me +fatigue pas a en chercher la raison; ce serait pire. Nous nous aimons et +nous n'avons pas le plus leger tort l'un envers l'autre. Nous ne nous +sommes blesses par aucune action, par aucune parole. Avoir l'humeur +melancolique un jour plus qu'un autre est une chose si simple! Un ciel +pluvieux, un degre de froid de plus dans l'atmosphere, suffisent pour +rembrunir les idees. Mon vieux corps crible de blessures est plus +dispose qu'un autre a la souffrance; la jeune tete active et inquiete de +Fernande est prompte a se tourmenter de la moindre alteration dans mes +manieres. Quelquefois cette vive sollicitude me chagrine un peu; elle +me poursuit, elle m'oppresse, elle me tient en arret et me force a +m'observer et a me contraindre. Comment pourrais-je m'en offenser? +Cette espece de fatigue qu'elle m'impose est douce en comparaison de +l'horrible isolement ou je vivais quand j'ai connu Fernande, et ou j'ai +souvent consume les plus belles annees de ma vie dans un stoicisme +insense. Si elle devait souffrir reellement de mes souffrances, je +regretterais le temps ou elles ne retombaient que sur moi; mais j'espere +que je saurai l'accoutumer a me voir un peu triste et preoccupe sans se +tourmenter. + +Fernande a toute l'adorable puerilite de son age. Qu'elle est belle et +touchante quand elle vient avec ses cheveux blonds en desordre, et ses +grands yeux noirs tout pleins de grosses larmes, se jeter dans mes bras +et me dire qu'elle est bien malheureuse, parce que je lui ai donne un +baiser de moins que la veille! Elle ne sait pas ce que c'est que la +douleur, elle s'en effraie a l'exces; et vraiment Fernande m'effraie +quelquefois moi-meme. Je crains qu'elle n'ait pas la force de supporter +la vie. Je suis un peu incertain de ce que je dois lui dire pour +l'habituer au courage. Il me semble que c'est un crime ou du moins un +acte de raison cruelle, que de repandre les premieres gouttes de fiel +dans ce coeur si plein d'illusions; et pourtant il viendra un moment ou +il faudra lui reveler ce que c'est que la destinee de l'homme. Comment +resistera-t-elle au premier eclair? Puisse-je lui cacher longtemps cette +funeste lumiere! + +Je viens de recevoir une nouvelle qui me fait beaucoup de mal; cet ami +dont je t'ai parle est de nouveau en fuite. Les sacrifices que j'ai +faits pour lui, loin de le sauver, l'ont replonge dans le desordre. A +present, son deshonneur ne peut plus etre masque, son nom est souille, +sa vie perdue; la, comme partout ou j'ai passe, j'ai travaille en vain. +Voila donc a quoi sert l'amitie, et ce que peut le devouement! Non, les +hommes ne peuvent rien les uns pour les autres; un seul guide, un seul +appui leur est accorde, et il est en eux-memes. Les uns l'appellent +conscience, les autres vertu; je l'appelle orgueil. Cet infortune en +a manque; il ne lui reste que le suicide. La calomnie n'atteint et ne +deshonore personne, le temps ou le hasard en fait justice; mais une +bassesse ne s'efface pas. Avoir donne sur soi a un autre homme le droit +du mepris, c'est un arret de mort en cette vie; il faut avoir le courage +de passer dans une autre en se recommandant a Dieu. + +Mais il n'aura pas meme cet orgueil-la, je le connais, c'est un esprit +corrompu et avili par l'amour du plaisir. Sa vanite seule le fera +souffrir; mais la vanite ne donne de courage a personne; c'est un fard +que le moindre souffle fait tomber, et qui ne resiste pas a l'air de la +solitude. + +Cette destinee, qu'un instant je m'etais flatte d'avoir rehabilitee +par mes reproches et par mes services, est donc tombee plus bas +qu'auparavant! Encore un homme dont la vie est manquee, et que personne, +excepte moi peut-etre, ne plaindra. Quand je me rappelle les temps +heureux que j'ai passes avec lui, lorsqu'il etait jeune, et que ni lui +ni personne ne pensait que ce beau visage riant et ce caractere vif et +joyeux pussent servir d'enveloppe a l'ame d'un lache! Il avait une mere +qui le cherissait, des amis qui se fiaient a lui; et a present!... Si +je n'etais pas marie, je courrais apres lui, j'essaierais encore de le +relever; mais cela ne servirait a rien, et Fernande souffrirait trop de +mon absence. Pauvre homme! je suis triste a la mort; je veux pourtant +cacher cette tristesse, qui se communiquerait bien vite a ma pauvre +enfant. Non, je ne veux pas voir ce beau front se rembrunir encore; je +ne veux pas couvrir de larmes ces joues si fraiches et si veloutees. +Qu'elle aime, qu'elle rie, qu'elle dorme, qu'elle soit toujours +tranquille, toujours heureuse! Moi je suis fait pour souffrir; c'est mon +metier, et j'ai l'ecorce dure. + + + +XXIII. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Je suis encore triste, mon amie, et je commence a croire que tout n'est +pas joie dans l'amour; il y a aussi bien des larmes, et je ne les +repands pas toutes dans le sein de Jacques, car je vois que j'augmente +sa tristesse en lui montrant la mienne. Depuis un mois nous avons eu +plusieurs acces de melancolie sympathique sans cause reelle, mais qui +n'en ont pas moins des effets douloureux. Il est vrai que, quand ils +sont passes, nous sommes plus heureux qu'auparavant, et nous nous +cherissons avec plus d'enthousiasme; mais je me dis toujours que c'est +la derniere fois que je tourmente Jacques de mes enfantillages, et je +ne sais comment il arrive que je recommence toujours. Je ne peux pas le +voir triste sans le devenir aussitot; il me semble que c'est une preuve +d'amour et qu'il ne doit pas s'en facher; aussi ne s'en fache-t-il +pas. Il me traite toujours avec tant de douceur et de bonte! comment +ferait-il pour me dire une parole dure, ou meme froide? Mais il prend +du chagrin et me fait de doux reproches; alors je pleure de remords, +d'attendrissement et de reconnaissance, et je me couche fatiguee, +brisee, me promettant bien de ne plus recommencer; car, au bout du +compte, cela fait du mal, et ce sont autant de jours que je retranche +de mon bonheur. J'ai certainement des idees folles, mais je ne sais pas +s'il es possible d'aimer sans les avoir. Par exemple, je me tourmente +continuellement de la crainte de n'etre pas assez aimee, et je n'ose pas +dire a Jacques que c'est a la cause de toutes mes agitations. Je crois +bien qu'il a des jours de souffrance physique; mais il est certain que +son esprit n'est pas toujours paisible. Certaines lectures l'agitent; +certaines circonstances, indifferentes en apparence, semblent lui +retracer des souvenirs penibles. Je m'en inquieterais moins s'il me les +confiait; mais il est silencieux comme la tombe et me traite comme une +personne tout a fait a part de lui. L'autre jour je me mis a chanter une +vieille romance qui me tomba, je ne sais comment, sous la main; Jacques +etait etendu sur le grand canape du salon, et il fumait dans une grande +pipe turque a laquelle il tient beaucoup. Des que j'eus chante les +premieres mesures, il frappa le parquet avec cette pipe, comme saisi +d'une emotion convulsive, et la brisa. "Ah! mon Dieu, qu'as-tu fait? +m'ecriai-je; tu as casse ta chere pipe d'Alexandrie.--C'est possible, +dit-il, je ne m'en suis pas apercu. Remets-toi a chanter.--Mais je +n'ose pas trop, repris-je; il faut que j'aie fait quelque fausse note +epouvantable tout a l'heure; car tu as bondi comme un desespere.--Non +pas que je sache, repondit-il; continue, je t'en prie." Je ne sais +comment il se fait que je suis toujours a l'affut des impressions que +Jacques cherche a me dissimuler; il y a un secret instinct qui m'abuse +ou qui m'eclaire, je ne sais lequel des deux, mais qui me force a +reporter tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit vers une cause funeste +a mon bonheur. Je m'imaginai qu'il avait entendu chanter cette romance +par quelque maitresse dont le souvenir lui etait encore cher, et je +ressentis tout a coup une jalousie absurde; je la jetai de cote, et me +mis a en chanter une autre. Jacques l'ecouta sans l'interrompre, puis il +me redemanda la premiere, en disant qu'il la connaissait et qu'elle lui +plaisait beaucoup. Ces paroles, qui semblerent confirmer mes doutes, +m'enfoncerent un poignard dans le coeur; je trouvai Jacques insense et +barbare de chercher a ressaisir dans notre amour le souvenir des autres +amours de sa vie, et je chantai la romance, tandis que de grosses larmes +me tombaient sur les doigts. Jacques me tournait le dos, et s'imaginait, +parce que son corps avait une attitude immobile, que je ne m'apercevais +pas de son emotion; mais je faisais, malgre ma douleur, une severe +attention a lui, et je surpris deux ou trois soupirs qui semblaient +partir d'une ame oppressee et briser tout son corps. Quand j'eus fini, +il y eut entre nous un long silence: je pleurais, et je laissai echapper +malgre moi un sanglot. Jacques etait tellement absorbe qu'il ne s'en +apercut pas, et sortit en fredonnant, d'un ton melancolique, le refrain +de la romance. + +J'allai dans le bois pour me desoler en liberte; mais, au detour d'une +allee, je me trouvai face a face avec lui. Il m'interrogea sur ma +tristesse avec sa douceur accoutumee, mais beaucoup plus froidement que +les autres fois. Cet air severe m'imposa tellement que je ne voulus +jamais lui avouer pourquoi j'avais les yeux rouges; je lui dis que +c'etait le vent, la migraine; je lui fis mille contes dont il feignit +de se contenter, car il insista fort peu, et chercha a me distraire. Il +n'eut pas grand peine: je suis si folle que je m'amuse de tout. Il me +mena voir des chevres de Cachemire qui venaient de lui arriver, avec un +berger dont la betise me fit mourir de rire. Mais vois comme je suis! +des que je me retrouvai seule, mon chagrin me revint, et je me remis a +pleurer en pensant a cette histoire de la matinee. Ce qui me faisait +surtout de la peine, c'etait d'avoir ete importune a Jacques. +L'indifference qu'il avait montree me prouvait de reste qu'il n'etait +plus dispose a ecouter mes pueriles confessions et a s'affliger avec +moi de mes souffrances. Peut etre avait-il cette idee; peut-etre +eprouvait-il un peu de remords de m'avoir fait chanter cette romance; +peut-etre nous sommes-nous parfaitement compris tous les deux sans nous +expliquer. Le fait est que le soir il prit un air tout a fait insouciant +en me demandant si je savais par coeur la romance que j'avais chantee +le matin. "Tu aimes bien cette romance? lui dis-je avec un peu +d'amertume.--Beaucoup, repondit-il, surtout dans ta bouche; tu l'as +chantee ce matin avec une expression qui m'a emu jusqu'au fond du +coeur." Poussee par je ne sais quel besoin de me faire souffrir pour +me devouer a sa fantaisie, je lui offris de la chanter de nouveau; et +j'allais allumer une bougie pour la lire, lorsqu'il m'arreta en me +disant que ce serait pour une autre fois, et qu'il aimait mieux se +promener avec moi au clair de la lune. Le lendemain matin, je cherchai +la romance et ne la trouvai plus sur mon piano. Je la cherchai tous les +jours suivants sans succes. Pressee par la curiosite, je me hasardai +a demander a Jacques s'il ne l'avait pas vue. "Je l'ai dechiree par +distraction, me repondit-il; il n'y faut plus penser." Il me sembla +qu'il disait cette parole, _il n'y faut plus penser_, d'une maniere +particuliere, et que cela exprimait beaucoup de choses. Je me trompe +peut-etre, mais jamais je ne croirai qu'il ait dechire cette romance par +distraction. Il a voulu savoir d'abord si je pourrais la chanter par +coeur, et quand il a ete sur que non, il l'a aneantie. Elle lui causait +donc une emotion bien veritable; elle lui rappelait donc un amour bien +violent! + +Si Jacques devine tout cela, si en lui-meme il traite d'enfantillages +meprisables ce qui se passe en moi, il a tort. S'il etait a ma place, +il souffrirait peut-etre plus que moi; car il n'a pas de rivaux dans +le passe; rien de ce que je fais, rien de ce que je pense ne peut +l'affliger: il peut sans frayeur regarder dans ma vie, l'embrasser tout +entiere d'un coup d'oeil, et se dire qu'il est mon seul amour. Mais sa +vie est pour moi un abime impenetrable; ce que j'en sais ressemble a ces +meteores sinistres qui eblouissent et qui egarent. La premiere fois que +j'ai recueilli ces lambeaux de renseignements incertains, j'ai craint +que Jacques ne fut inconstant ou menteur; j'ai craint que son amour +n'eut pas tout le prix que j'y attachais; ma veneration fut comme +ebranlee. Aujourd'hui je sais ce que c'est que Jacques et ce que vaut +son amour; le prix en est si grand que je sacrifierais toute une vie de +repos ou je ne l'aurais pas connu, aux deux mois que je viens de passer +avec lui. Je le sais incapable de m'abuser et de promettre son coeur +en vain. Je ne songe presque plus a l'avenir, mais je me tourmente +horriblement du passe; j'en suis jalouse. Oh! que serait le present si +je n'etais pas sure de lui comme de Dieu! Mais je ne pourrais pas douter +de la parole de Jacques, et je ne serais pas jalouse sans raison. +L'espece de jalousie que j'ai maintenant n'est pas vile et soupconneuse; +elle est triste et resignee; oh! mais elle me fait bien mal! + + + +XXIV. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Je ne sais auquel des deux le pied a manque, mais le grain de sable est +tombe. J'ai fait bonne garde, je me suis devoue de tout mon pouvoir a +prevenir cet accident; mais la surface du lac est troublee. D'ou est +venu le mal? On ne le sait jamais; on s'en apercoit quand il existe. +Je le contemple avec tristesse et sans decouragement. Il n'y a pas de +remede a ce qui est arrive; mais on peut mettre une digue a l'avalanche +et l'arreter en chemin. + +Cette digue, ce sera ma patience. Il faut qu'elle s'oppose avec douceur +aux exces de sensibilite d'une ame trop jeune. J'ai su mettre ce rempart +entre moi et les caracteres les plus fougueux; ce ne sera pas une tache +bien difficile que d'apaiser une enfant si simple et si bonne. Elle a +une vertu qui nous sauvera l'un et l'autre, la loyaute. Son ame est +jalouse; mais son caractere est noble, et le soupcon ne saurait le +fletrir. Elle est ingenieuse a se tourmenter de ce qu'elle ne sait +pas, mais elle croit aveuglement a ce que je lui dis. Me preserve Dieu +d'abuser de cette sainte confiance et de demeriter par le plus leger +mensonge! Quand je ne puis pas lui donner l'explication satisfaisante, +j'aime mieux ne lui en donner aucune; c'est la faire souffrir un peu +plus longtemps, mais que faire? Un autre descendrait peut-etre a ces +faciles artifices qui raccommodent tant bien que mal les querelles +d'amour; cela me parait lache, et je n'y consentirai jamais. L'autre +jour, il s'est passe entre elle et moi une petite tracasserie assez +douloureuse, et tres-delicate pour tous deux. Elle se mit a chanter une +romance que j'ai entendu chanter pour la premiere fois a la premiere +femme que j'ai aimee. C'etait un amour bien romanesque, bien ideal, +une espece de reve qui ne s'est jamais realise, grace peut-etre a ma +timidite et au respect enthousiaste que je professais pour une femme +tres-semblable aux autres, a ce qu'il m'a semble depuis. Certes, ni +cette femme, ni l'amour que j'eus pour elle, ne sont de nature a causer +raisonnablement de l'ombrage a Fernande; ce fut pourtant la cause +d'un nuage qui a passe sur notre bonheur. J'eus un plaisir tres-vif a +entendre ce chant melodieux et simple qui me rappelait les illusions et +les songes riants de ma premiere jeunesse. Il me retracait toute une +fantasmagorie de souvenirs: je crus revoir le pays ou j'avais aime pour +la premiere fois, les bois ou j'avais reve si follement, les jardins +ou je me promenais en faisant de mauvaises poesies que je trouvais si +belles, et mon coeur palpita encore de plaisir et d'emotion. Certes, ce +n'etait pas de regret pour cet amour qui n'a jamais existe que dans les +reves d'une imagination de seize ans, mais il y a dans les lointains +souvenirs une inexplicable magie. On aime ses premieres impressions +d'un amour paternel, on se cherit dans le passe, peut-etre parce qu'on +s'ennuie de soi-meme dans le present. Quoi qu'il en soit, je me sentis +un instant transporte dans un autre monde, pour lequel je ne changerais +pas celui ou je suis maintenant, mais ou j'avais cru ne retourner +jamais, et ou je fis avec joie quelques pas. Il me sembla que Fernande +devinait le plaisir qu'elle me causait, car elle chanta comme un ange, +et je restai enivre et muet de beatitude apres qu'elle eut cesse. Tout a +coup je m'apercus qu'elle pleurait, et, comme nous avons eu deja quelque +chose de pareil, je devinai ce qui se passait en elle, et j'en concus un +peu d'humeur. La premiere impression est au-dessus des forces de l'homme +le plus ferme. Dans ces moments-la, il n'est donne qu'aux scelerats de +savoir feindre. Tout ce qu'un homme sincere peut faire, c'est de se +taire ou de se cacher. Je sortis donc, et quelques tours de promenade +dissiperent cette legere irritation. Mais je compris qu'il m'etait +impossible de consoler Fernande par une explication. Il eut fallu ou lui +faire accroire quelle se trompait dans ses soupcons, en lui faisant un +mensonge, ou tenter de lui expliquer la difference qu'il y a entre aimer +un souvenir romanesque et regretter un amour oublie. Voila ce qu'elle +n'eut jamais voulu comprendre et ce qui est reellement au-dessus de +son age, et peut-etre de son caractere. Cet aveu d'un sentiment bien +innocent lui eut fait plus de mal que mon silence. J'ai tout repare en +lui prouvant que j'etais pret a faire a sa susceptibilite le sacrifice +de mon petit plaisir; j'ai refuse d'entendre de nouveau la romance que, +par une petite malice boudeuse de femme, elle m'offrait de me chanter +une seconde fois, et je l'ai brulee sans ostentation. + +Il faudra qu'en toute occasion, quand je ne pourrai pas mieux faire, +j'aie le courage de ne pas montrer d'humeur. Il est vrai que cela me +fait souffrir un peu. J'ai ete victime pendant si longtemps de la +jalousie atroce de certaines femmes, que tout ce qui me la rappelle, +meme de tres-loin, me fait frissonner d'aversion. Je m'y habituerai. +Fernande a les defauts ou plutot les inconvenients de son age, et j'ai +aussi ceux du mien. A quoi m'aurait servi l'experience, si elle ne +m'avait endurci a la souffrance? C'est a moi de m'observer et de me +vaincre. Je m'etudie sans cesse, et je me confesse devant Dieu dans la +solitude de mon coeur, pour me preserver de l'orgueil intolerant. En +m'examinant ainsi, j'ai trouve bien des taches en moi, bien des motifs d +excuse pour les frequentes agitations de Fernande. Par exemple, j'ai la +triste habitude de rapporter toutes mes peines presentes a mes peines +passees. C'est un noir cortege d'ombres en deuil qui se tiennent par +la main; la derniere qui s'agite eveille toutes les autres qui +s'endormaient. Quand ma pauvre Fernande m'afflige, ce n'est pas elle qui +me fait tout le mal que je ressens, ce sont les autres amours de ma vie +qui se remettent a saigner comme de vieilles plaies. Ah! c'est qu'on ne +guerit pas du passe! + +Devrait-elle se plaindre de moi, pourtant? Quel homme sait mieux jouir +du present? quel homme respecte plus saintement les biens que Dieu lui +accorde? Combien je prise ce diamant que je possede, et autour duquel je +souffle sans cesse pour en ecarter le moindre grain de poussiere! Oh! +qui le garderait plus soigneusement que moi? Mais les enfants savent-ils +quelque chose? Moi, du moins, je puis comparer le passe au present, et +si quelquefois je souffre doublement pour avoir deja beaucoup souffert, +plus souvent encore j'apprends par cette comparaison a savourer le +bonheur present. Fernande croit que tous les hommes savent aimer comme +moi; moi, je sens que les autres femmes ne savent pas aimer comme elle. +C'est moi qui suis le plus juste et le plus reconnaissant. Mais, encore +une fois, il en doit etre ainsi. Helas! le temps du bonheur serait-il +deja passe? celui du courage serait-il venu? Oh! non, non, pas encore; +ce serait trop vite. Que l'un preserve l'autre, et que le bonheur +recompense le courage! + + + +XXV. + +DE CLEMENCE A FERNANDE. + +Je suis plus affligee que surprise de ce qui t'arrive; tes chagrins me +paraissent la consequence inevitable d'une union mal assortie. D'abord +ton mari est trop age pour toi, ensuite tu as pris ta position tout de +travers. Il eut ete possible a une femme dont le caractere serait calme +et un peu froid de s'habituer aux inconvenients que je t'avais signales, +et qui ne se sont que trop realises; mais, pour une petite tete exaltee +comme la tienne, un homme aussi experimente que M. Jacques est le pire +mari que tu pouvais rencontrer. Ce n'est pas que je rejette sur lui la +faute de tout ce qui s'est passe entre vous; il me semble que c'est lui +qui a constamment raison, et voila pourquoi je te plains: ce qu'il y a +de plus triste au monde, c'est d'etre condamne, par sa position et par +la force des choses, a avoir constamment tort. Cet amour enthousiaste +que tu t'es evertuee a ressentir pour lui est un sentiment hors nature, +et destine a s'eteindre tout a coup comme un feu de paille; mais avant +d'en venir la il te fera cruellement souffrir, et, quelque patient que +soit ton mari, il te rendra insupportable a ses yeux. Il me semble, a +moi, que la passion, est tout a fait contraire a la dignite et a la +saintete du mariage. Tu t'es imagine que tu inspirais cette passion +a ton mari; j'en doute fort: je crois que tu auras pris pour +l'enthousiasme les caresses vehementes qu'un mari prodigue des les +premiers jours a sa femme, quand elle est, comme toi, toute jeune et +remarquablement jolie. Mais sois sure que toutes les extases de ton +cerveau, toutes les illusions de ton ame, ne sont plus du gout d'un +homme de trente-cinq ans, et que, du jour ou, au lieu de contribuer +a ses plaisirs, elles lui causeront du trouble et de l'ennui, il te +dessillera les yeux, peut-etre un peu brusquement. Tu seras au desespoir +alors, pauvre Fernande, et il n'aura fait qu'une chose tres-simple +et tres-legitime; car de quel droit viens-tu, avec tes folies et tes +caprices, empoisonner la vie d'un homme qui etait libre et tranquille, +et qui t'a recherchee en mariage pour te faire participer a son +bien-etre, et non pour t'eriger en souveraine jalouse et imperieuse? +Je vois deja que tu as le talent de le rendre assez malheureux; cette +maniere de l'epier, de scruter toutes ses pensees, d'interpreter toutes +ses paroles, doit faire de ton amour un fleau. Et pourtant, Fernande, +personne n'etait plus douce et plus facile a vivre que toi; nul +caractere n'est plus eloigne du soupcon et de la tyrannie; nul coeur +peut-etre n'est plus genereux et plus juste, mais tu aimes, et voila +l'effet de l'amour sur les femmes quand elles ne savent pas se +vaincre. Prends garde a toi, ma chere; je te parle bien durement, bien +cruellement, mais tu cherches l'appui de ma raison, et je te l'offre +d'une main ferme. Je t'ai deja dit que, le jour ou la verite te serait +trop rude a supporter, tu n'avais qu'a cesser de m'ecrire, et que je +comprendrais ton silence. Je ne chercherai jamais a te guerir malgre +toi, je ne suis pas une marchande de conseils. Adieu, ma petite amie; +tache de te guerir de l'exageration, ou tu es perdue. + + + +XXVI. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Tu as raison, Jacques, de ne pas t'effrayer beaucoup de ces legers +nuages. Je ne sais pas si tu dois aimer eternellement Fernande; je ne +sais pas si l'amour est, de sa nature, un sentiment eternel; mais ce +qu'il y a de certain, c'est qu'avec des caracteres aussi nobles que les +votres il doit avoir un cours aussi long que possible, et ne pas se +fletrir des les premiers mois. Je vois que dea caracteres plus mal +assortis, et moins dignes l'un de l'autre, se tiennent embrasses durant +des annees et ont une peine extreme a se detacher. Toi-meme tu l'as +eprouve; tu as aime des femmes beaucoup moins parfaites que Fernande, +et tu les as aimees longtemps avant de commencer a souffrir et a te +degouter. Il me semble donc impossible que la chute du premier grain +de sable ait deja trouble ton amour, et que ton lac ne redevienne pas +tranquille et pur. Peut-etre que deux grands coeurs ont plus de peine a +s'entendre que lorsqu'un des deux fait a lui seul tous les frais de +la sympathie. Peut-etre qu'avant de se livrer entierement, et de +s'abandonner l'un a l'autre, ils ont besoin de s'essayer, de briser +quelques asperites qui les repoussent encore. Un grand bonheur, une +longue passion, doivent etre achetes au prix de quelques souffrances. +Quand on plante un arbre vigoureux, il souffre et se fletrit pendant +quelques jours avant de s'accoutumer au terrain et de montrer la +force qu'il doit acquerir. Les petites douleurs de ton amie prouvent +l'excessive delicatesse de son amour. Je voudrais etre aimee comme tu +l'es. Garde-toi donc de te plaindre; surmonte un peu ta fierte, s'il le +faut, et consens, non a mentir, mais a t'expliquer. Tu fais injure a +Fernande en croyant qu'elle ne comprendrait pas; elle serait flattee de +te voir condescendre aux faiblesses de son sexe et aux ignorances de son +age; elle s'efforcerait de marcher plus vite vers toi et d'arriver a ton +point de vue. Que ne peut pas une ame comme la tienne et une parole si +eloquente quand tu daignes parler! Oh! ne t'enferme pas dans le silence! +tu n'as pas besoin de ta force avec cet etre angelique qui est a genoux +deja pour t'ecouter. Rappelle-toi ce que j'etais quand je t'ai connu, et +ce que tu as fait de cette ame qui dormait informe dans le chaos. Que +serais-je si tu n'etais descendu jusqu'a moi, si tu ne m'avais revele ce +que tu sais de Dieu, des hommes et de la vie? Ne t'ai-je pas compris? +n'ai-je pas acquis quelque grandeur, moi qui n'etais qu'une enfant +sauvage, incapable de bien et de mal par moi-meme au milieu des tenebres +de mon ignorance? Souviens-toi des longues promenades que nous faisions +ensemble sur les Alpes, au temps des vacances. Avec quelle avidite je +t'ecoutais! comme je rentrais dans mon couvent eclairee et sanctifiee! +O mon brave Jacques! quel etre sublime ne pourras-tu pas faire de celle +qui est ta femme et qui possede ton amour! Je te predis une grande +destinee avec elle! Essuie ses belles larmes, ouvre-lui tous les tresors +de ton ame: je vivrai de votre bonheur. + + + +XXVII. + +D'OCTAVE A SYLVIA + +Pourquoi donc avez-vous tant tarde a m'ecrire cette lettre qui nous eut +epargne tant de maux, et pourquoi, si Jacques est votre frere, avez-vous +tant hesite a me l'avouer? Quel etre incomprehensible etes-vous, Sylvia, +et quel plaisir trouvez-vous a nous faire souffrir vous et moi? C'est en +vain que je vous contemple et que je vous etudie; il y a des jours ou je +ne sais pas encore si vous etes la premiere ou la derniere des femmes; +je me demande si votre fierte signifie la vertu la plus sublime ou +l'effronterie du vice hypocrite. Ah! ne m'accablez pas de vos froides +et meprisantes railleries. Ne me dites pas que personne ne m'impose +l'obligation de vous aimer, et que je suis libre de renoncer a vous. Je +suis bien assez malheureux; ne faites pas tant de gloire de vos dedains +et de votre indifference: vous ne seriez que plus digne d'amour si vous +etiez moins forte et moins cruelle. + +[Illustration: Fernande.] + +Et vous, n'avez-vous jamais eu des instants de faiblesse et +d'incertitude avec moi? ne m'avez-vous pas accuse de bien des torts que +vous m'avez pardonnes? Pourquoi railler si durement l'impiete de mon +ame? pourquoi me dire que je ne vous aime pas du moment que je doute de +vous? Savez-vous bien ce que c'est que l'amour, pour parler de la sorte? +Mais vous m'avez aime, puisque vous m'avez rappele souvent apres m'avoir +repousse; mais vous m'aimez encore, puisque, apres trois mois d'un +silence obstine, vous m'ecrivez pour vous laver de mes soupcons. Elle +est bien laconique et bien hautaine, votre justification! Je n'oserais +confier a personne combien vous me dominez, tant je me trouve rapetisse +et humilie par votre amour. O Dieu! et vous seriez un ange si vous +vouliez; c'est l'orgueil qui fait de vous un demon! Quand vous vous +abandonnez a votre sensibilite, vous etes si belle, si adorable! j'ai eu +de si beaux jours avec vous! sont-ils donc perdus pour jamais? Non; +je ne saurais y renoncer; que ce soit force ou faiblesse, lachete ou +courage, je retournerai a toi! Je te presserai encore dans mes bras, je +te forcerai encore a croire en moi et a m'aimer, dusse-je n'avoir qu'un +jour de ce bonheur, et rester avili a mes propres yeux pour toute ma +vie! Je sais que je serai encore malheureux avec toi; je sais qu'apres +m'avoir rendu fou, tu me chasseras avec un abominable sang-froid. Tu ne +comprendras pas ou tu ne voudras pas comprendre que, pour retourner a +tes pieds, avec l'ame toute saignante encore de doute et de soupcons, il +faut que je t'aime d'une passion effrenee. Tu me diras que je ne +sais pas ce que c'est qu'aimer; tu croiras etre bien sublime et bien +genereuse envers moi, parce que tu me pardonneras d'avoir soupconne ce +que tous les hommes auraient suppose a ma place. Tu es une ame d'airain; +tu brises tout ce qui t'approche, et ne consens a plier devant aucune +des realites de la vie. Comment veux-tu que je te suive toujours +aveuglement dans ce monde imaginaire ou je n'avais jamais mis le pied +avant de te connaitre? Ah! sans doute, si tu es ce tu parais a mon +enthousiasme, tu es bien grande, et je devrais passer ma vie enchaine a +tes pieds; si tu es ce que ma raison croit deviner parfois, cache-moi +bien la verite, trompe-moi habilement, car malheur a toi si tu te +demasques! Adieu; recois-moi comme tu voudras, dans trois jours je serai +a tes genoux. + +[Illustration: Il fume cinq heures sur six.] + + + +XXVIII. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Tu m'humilies, tu me brises; si c'est la verite que tu m'enseignes, elle +est bien apre, ma pauvre Clemence. Tu vois cependant que je l'accepte, +toute cruelle qu'elle est, et que je reviens toujours a toi, sauf a etre +plus malheureuse qu'auparavant, quand tu m'as repondu. J'ai donc tort? +Mon Dieu, je croyais qu'avec un malheur comme le mien on ne pouvait pas +etre coupable. Les mechants sont ceux qui rient des peines d'autrui; moi +je pleure celles de Jacques encore plus que les miennes; je sais bien +que je l'afflige, mais ai-je la force de cacher mon chagrin? Peut-on +tarir ses larmes, peut-on s'imposer la loi d'etre insensible a ce qui +dechire le coeur? + +Si quelqu'un est jamais arrive a cette vertu, il a du bien souffrir +avant de l'atteindre; son coeur a du saigner cruellement! Je suis trop +jeune pour savoir deguiser mon visage et cacher mon emotion; et puis, ce +n'est pas Jacques qu'il me serait possible de tromper. Cette lutte avec +moi-meme ne servirait donc qu'a augmenter mon mal; ce qu'il faudrait +etouffer, c'est ma sensibilite, c'est mon amour! O ciel, tu me parles +de le vaincre! Cette seule idee lui donne plus d'intensite; que +deviendrais-je a present que j'ai connu l'amour, si je me trouvais le +coeur vide? Je mourrais d'ennui. J'aime mieux mourir de chagrin, la mort +sera moins lente. + +Tu prends le parti de Jacques, tu as bien raison! c'est lui qui est un +ange, c'est lui qui devrait etre aime d'une ame aussi forte, aussi calme +que la tienne. Mais suis-je donc indigne de lui? ne suis-je pas sincere +et devouee autant qu'il est possible de l'etre? Non! ce ne sont pas des +lueurs d'enthousiasme que j'ai pour lui, c'est une veneration constante, +eternelle. Il m'aime vraiment, je le sais, je le sens; il ne faut pas +me dire qu'il n'aime de moi que ma jeunesse et ma fraicheur; si je le +croyais!... non, cette idee est trop cruelle! Tu es inexorable dans ton +mepris pour l'amour; ton esprit observateur juge tout sans pitie; mais +de quel droit parles-tu d'un sentiment que tu n'as pas eprouve? Si tu +savais combien un pareil doute me ferait souffrir, une fois entre dans +mon coeur, tu n'aurais pas la cruaute de m'y pousser. + +Eh bien, s'il en etait ainsi, si Jacques m'aimait comme un passe-temps, +moi qui lui ai devoue toute ma vie, moi qui l'aime de toutes les forces +de mon ame, j'essaierais de ne plus l'aimer; mais cela me serait +impossible, je mourrais. + +Ma pauvre tete est malade. Aussi quelle lettre tu m'ecris! je n'ai pu +cacher l'impression qu'elle me faisait, et Jacques m'a demande si je +venais d'apprendre quelque mauvaise nouvelle. J'ai repondu que non. +"Alors, m'a-il dit, c'est une lettre de ta mere." Je mourais de peur +qu'il ne me demandat a la voir, et, tout interdite, j'ai baisse la tete +sans repondre. Jacques a frappe la table avec une violence que je ne lui +ai jamais vue. "Que cette femme n'essaie point d'empoisonner ton coeur, +s'est-il ecrie, car je jure sur l'honneur de mon pere qu'elle me +paierait cher la moindre tentative contre la saintete de notre amour!" +Je me suis levee tout epouvantee, et je suis retombee sur ma chaise. "Eh +bien, qu'as-tu? m'a-t-il dit.---Vous-meme, qu'avez-vous contre ma mere? +que vous a-t-elle fait pour vous mettre ainsi en colere?--J'ai des +raisons que tu ne sais pas, Fernande, et qui sont grosses comme des +montagnes; puisses-tu ne les savoir jamais! mais, pour l'amour de notre +repos, cache-moi les lettres de ta mere, et surtout l'effet qu'elles +produisent sur toi.--Je te jure que tu te trompes, Jacques, me suis-je +ecriee; cette lettre n'est pas de ma mere, elle est de...--Je n'ai pas +besoin de le savoir, a-t-il dit vivement; ne me fais pas l'injure de +repondre a des questions que je ne t'adresserai jamais." Et il est +sorti; je ne l'ai pas revu de la journee. O Dieu! nous en sommes presque +a nous quereller! et pourquoi? parce que j'ai cru le voir triste et que +j'ai pris de l'inquietude? Oh! s'il n'y avait pas au fond de tout cela +quelque chose de vrai, nous n'en serions pas ou nous en sommes. Jacques +a eu des peines qu'il m'a cachees, a bonne intention peut-etre, mais il +a eu tort; s'il m'avait revele la premiere, je ne l'aurais pas interroge +sur les autres, tandis qu'a present je m'imagine toujours qu'il couve +quelque mystere, et je ne trouve pas cela juste, car mon ame lui est +ouverte, et il peut y lire a chaque instant. Je vois bien qu'il est +preoccupe, quelque chose le distrait de l'amour qu'il avait pour moi; +quelquefois il a un froncement de sourcil qui me fait trembler de la +tete aux pieds. Il est vrai que si je prends le courage de lui adresser +la parole, cela se dissipe aussitot, et je retrouve son regard bon et +tendre comme auparavant. Mais autrefois je ne lui deplaisais jamais, je +lui disais avec confiance tout ce qui me passait par l'esprit; quand +j'etais absurde, il se contentait de sourire, et il prenait la peine de +redresser mon jugement avec affection. A present, je vois que certaines +paroles, dites presque au hasard, lui font un mauvais effet; il change +de visage, ou il se met a fredonner cette petite chanson qu'il chantait +a Smolensk, quand on lui retira une balle de la poitrine. Une parole de +moi lui fait le meme mal apparemment. + +Il est six heures du soir; Jacques, qui est d'ordinaire si exact, et qui +se faisait un scrupule de me causer la plus legere inquietude ou la plus +frivole impatience, n'est pas encore rentre pour diner. Est-ce qu'il me +boude? est-ce qu'il aura eu un chagrin assez vif pour rester absorbe +ainsi depuis midi? Je suis tourmentee; s'il lui etait arrive quelque +accident! s'il ne m'aimait plus! Peut-etre que je lui ai tellement deplu +aujourd'hui qu'il eprouve de la repugnance a me voir. Oh! ciel! ma vue +lui deviendrait odieuse! Tout cela me fait un mal horrible, je suis +enceinte et je souffre beaucoup. Les anxietes auxquelles je m'abandonne +me rendent encore plus malade. Il faut que j'en finisse; il faut que je +me jette aux pieds de Jacques, et que je le conjure de me pardonner mes +folies. Cela ne peut pas m'humilier: ce n'est pas a mon mari, c'est a +mon amant que s'adresseront mes prieres. J'ai offense se delicatesse, +j'ai afflige son coeur; il faut qu'une fois pour toutes il me pardonne, +et que tout soit oublie. Il y a bien des jours que nous ne nous +expliquons plus; cela me tue. J'ai l'ame pleine de sanglots qui +m'etouffent; il faut que je les repande dans son sein, qu'il me rende +toute sa tendresse, et que je recouvre ce bonheur pur et enivrant que +j'ai deja goute. + + +Dimanche matin. + +O mon amie, que je suis malheureuse! rien ne me reussit, et la fatalite +fait tourner a mal tout ce que je tente pour me sauver. Hier, Jacques +est rentre a six heures et demie; il avait l'air parfaitement calme, et +m'a embrassee comme s'il eut oublie nos petites altercations. Je connais +Jacques a present; je sais quels efforts il fait sur lui-meme pour +vaincre son deplaisir; je sais que la douleur concentree est un fer +rouge qui devore les entrailles. Je me suis fait violence pour diner +tranquillement; mais, aussitot que nous avons ete seuls, je me suis +jetee a ses genoux en fondant en larmes. Sais-tu ce qu'il a fait? Au +lieu de me tendre les bras et d'essuyer mes pleurs, il s'est degage de +mes caresses et s'est leve d'un air furieux; j'ai cache mon visage +dans mes mains pour ne pas le voir dans cet etat; j'ai entendu sa voix +tremblante de colere qui me disait: "Levez-vous, et ne vous mettez +jamais ainsi devant moi." J'ai senti alors le courage du desespoir. "Je +resterai ainsi, me suis-je ecriee, jusqu'a ce que vous m'ayez dit ce que +j'ai fait pour perdre votre amour.--Tu es folle, a-t-il repondu en se +radoucissant, et tu ne sais qu'imaginer pour troubler notre paix et +gater notre bonheur. Expliquons-nous, parlons, pleurons, puisqu'il te +faut toutes ces emotions pour alimenter ton amour; mais, au nom du ciel, +releve-toi, et que je ne te voie plus ainsi." J'ai trouve cette reponse +bien dure et bien froide, et je suis retombee sur moi-meme a demi brisee +d'abattement et de douleur. "Faut-il que je te releve malgre toi? a-t-il +dit en me prenant dans ses bras et en me portant sur le sofa; quelle +rage ont donc toutes les femmes de jeter ainsi leur ame en dehors comme +si elles etaient sur un theatre! Souffre-t-on moins, aime-t-on plus +froidement, pour rester debout et pour ne pas se briser la poitrine en +sanglots? Que ferez-vous, pauvres enfants, quand la foudre vous tombera +sur la tete?--Tout ce que vous dites la est horrible, lui ai-je repondu; +est-ce par le dedain que vous voulez vous delivrer de mon amour? vous +importune-t-il deja?" Il s'est assis aupres de moi, et il est reste +silencieux, la tete baissee, l'air resigne, mais profondement triste. Il +m'a laissee pleurer longtemps, puis il a fait un effort pour me prendre +les mains; mais j'ai vu que cette marque d'affection lui coutait; et +j'ai retire mes mains precipitamment. "Helas! helas!" a-t-il dit, et +il est sorti. Je l'ai rappele, mais en vain, et je me suis presque +evanouie. Rosette, en apportant des lumieres dans le salon, m'a trouvee +sans mouvement; elle m'a portee a mon lit, elle m'a deshabillee pendant +qu'on avertissait mon mari; il est venu, et m'a temoigne beaucoup +d'interet. J'avais une extreme impatience d'etre seule avec lui, +esperant qu'il me dirait quelque chose qui me consolerait tout a fait; +je voyais tant d'emotion sur sa figure! Je ne pouvais cacher l'ennui que +me causaient les interminables prevenances de Rosette; j'ai fini par lui +parler un peu durement, et Jacques a dit quelques mots en sa faveur. +J'avais les nerfs reellement malades; je ne sais comment la maniere dont +Jacques a semble s'interposer entre moi et ma femme de chambre m'a +cause un mouvement de colere invincible. Plusieurs fois deja, ces jours +derniers, je m'etais impatientee contre cette fille, et Jacques m'en +avait blamee. "Je sais bien qu'en toute occasion, lui ai-je dit, vous +donnez de preference raison a Rosette et a moi tout le tort.--Vous etes +reellement malade, ma pauvre Fernande, a-t-il repondu. Rosette, tu fais +trop de bruit autour de ce lit, va-t en; je te sonnerai si madame a +besoin de toi." Aussitot j'ai senti combien j'etais injuste et folle. +"Oui, je suis malade," ai-je repondu des que j'ai ete seule avec lui, et +je me suis cache la tete dans son sein en pleurant; il m'a consolee en +me prodiguant les plus tendres caresses et en me donnant les plus doux +noms. Je n'avais plus la force de demander une autre explication, tant +j'avais la tete brisee; je me suis endormie sur l'epaule de Jacques. +Mais ce matin, quand j'ai sonne ma femme de chambre, j'ai vu une autre +figure, assez laide et insignifiante. "Qui etes-vous, ai-je dit, et ou +est Rosette?--Rosette est partie, m'a dit Jacques aussitot en sortant de +sa chambre pour repondre a ma question. J'avais besoin d'une menagere +diligente et honnete a ma ferme de Blosse, et j'y ai envoye Rosette pour +le reste de la saison. En attendant que tu la remplaces a ton gre, j'ai +fait venir sa soeur pour te servir." J'ai garde le silence, mais j'ai +trouve cette lecon bien dure et bien froide. Oh! j'avais bien compris +l'histoire de la romance. Que faire maintenant? Je vois que mon bonheur +s'en va jour par jour, et je ne sais comment l'arreter. Evidemment, +Jacques se degoute de moi, et c'est ma faute; je ne vois pas qu'il +ait envers moi le moindre tort; je ne vois pas non plus que je sois +reellement coupable envers lui. Nous nous faisons du mal mutuellement, +comme par une sorte de fatalite; peut-etre s'y prend-il mal avec moi. Il +est trop grave, trop sentencieux dans ses avis. Les resolutions qu'il +prend, la promptitude avec laquelle il tranche les sujets de trouble +entre nous, montrent, ce me semble, une espece de hauteur meprisante a +mon egard. Un mot de doux reproche, quelques larmes versees ensemble, et +les caresses du raccommodement, vaudraient bien mieux. Jacques est trop +accompli, cela m'effraie; il n'a pas de defauts, pas de faiblesses; il +est toujours le meme, calme, egal, reflechi, equitable. Il semble qu'il +soit inaccessible aux travers de la nature humaine, et qu'il ne puisse +les tolerer dans les autres qu'a l'aide d'une generosite muette et +courageuse; il ne veut point entrer en pourparler avec eux. C'est trop +d'orgueil. Moi je suis une enfant, j'ai besoin qu'on me guide et qu'on +me releve quand je tombe. Oui, tu avais raison, Clemence; je commence a +croire que le caractere de Jacques n'est pas assez jeune pour moi. C'est +de la que viendra mon malheur; car, a cause de sa perfection, je l'aime +plus que je n'aimerais un jeune homme, et sa raison empechera peut-etre +que je m'entende jamais avec lui. + + + +XXIX. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Je n'ai pas faibli dans ma resolution, je ne me suis pas une seule fois +abandonne a l'impatience, je n'ai pas commis d'injustice, je n'ai pas +agi en mari; pourtant le mal fait, ce me semble, des progres rapides, et +si quelque circonstance etrangere ne vient pas le distraire, si quelque +revolution ne s'opere dans les idees de Fernande, nous aurons bientot +cesse d'etre amants. Je souffre, je l'avoue; il n'est qu'un bonheur au +monde, c'est l'amour; tout le reste n'est rien, et il faut l'accepter +par vertu. J'accepterai tout, je me contenterai de l'amitie, je ne me +plaindrai de rien; mais laisse-moi verser dans ton sein quelques larmes +ameres que le monde ne verra pas, et que Fernande, surtout, n'aura pas +la douleur d'ajouter aux siennes. Six mois d'amour, c'est bien peu! +encore combien de jours, parmi les derniers, ont ete empoisonnes! Si +c'est la volonte du ciel, soit. Je suis pret a la fatigue et a la +douleur; mais, encore une fois, c'est perdre bien vite une felicite au +sein de laquelle je me flattais de rester enivre plus longtemps. + +Mais de quoi ai-je a me plaindre? je savais bien que Fernande etait +une enfant, que son age et son caractere devaient lui inspirer des +sentiments et des pensees que je n'ai plus; je savais que je n'aurais ni +le droit ni la volonte de lui en faire un crime. J'etais prepare a tout +ce qui m'arrive; je ne me suis trompe que sur un point: la duree de +notre illusion. Les premiers transports de l'amour sont si violents et +si sublimes, que tout se range a leur puissance; toutes les difficultes +s'aplanissent, tous les germes de dissension se paralysent, tout marche +au gre de ce sentiment, qu'on appelle avec raison l'ame du monde, et +dont on aurait du faire le dieu de l'univers; mais quand il s'eteint, +toute la nudite de la vie reelle reparait, les ornieres se creusent +comme des ravins, les asperites grandissent comme des montagnes. +Voyageur courageux, il faut marcher sur un chemin aride et perilleux +jusqu'au jour de la mort; heureux celui qui peut esperer de ressentir un +nouvel amour! Dieu m'a longtemps beni, longtemps il m'a donne la faculte +de guerir et de renouveler mon coeur a celle flamme divine, mais j'ai +fait mon temps, je suis arrive a mon dernier tour de roue: je ne dois +plus, je ne puis plus aimer. Je croyais du moins que ce dernier amour +rechaufferait les dernieres annees de la jeunesse de mon coeur et les +prolongerait davantage. Je n'ai pas cesse d'aimer encore; je serais +encore pret, si Fernande pouvait calmer ses agitations et reparer +d'elle-meme le mal qu'elle nous a fait; a oublier ces orages et a +retourner a l'enivrement des premiers jours; mais je ne me flatte pas +que ce miracle puisse s'operer en elle: elle a deja trop souffert. Avant +peu elle detestera son amour; elle en a fait un tourment, un cilice, +qu'elle porte encore par enthousiasme et par devouement. Ces choses-la +sont des reves de jeune femme: le devouement tue l'amour et le change +en amitie. Eh bien, l'amitie nous restera; j'accepterai la sienne, et +laisserai longtemps encore a la mienne le nom d'amour, afin qu'elle ne +la meprise pas. Mon amour, mon pauvre dernier amour! je l'embaumerai +en silence, et mon coeur lui servira eternellement de sepulcre; il ne +s'ouvrira plus pour recevoir un amour vivant. Je sens la lassitude des +vieillards et le froid de la resignation qui envahissent toutes ses +fibres; Fernande seule peut le ranimer encore une fois, parce qu'il est +encore chaud de son etreinte. Mais Fernande laisse eteindre le feu sacre +et s'endort en pleurant; le foyer se refroidit, bientot la flamme se +sera envolee. + +Tu me donnes un conseil bien impossible a suivre; tu mets le doigt sur +la plaie en disant que nous ne nous comprenons pas; mais tu m'engages a +me faire comprendre, et tu ne songes pas que l'amour ne se demontre pas +comme les autres sentiments. L'amitie repose sur des faits et se +prouve par des services; l'estime peut se soumettre a des calculs +mathematiques; l'amour vient de Dieu; il y retourne et il en redescend +au gre d'une puissance qui n'est pas dans les mains de l'homme. Pourquoi +ne te fais-tu pas comprendre d'Octave? par les memes raisons qui font +que Fernande ne me comprend plus? Octave n'a pu atteindre a ce degre +d'enthousiasme qui fait l'amour grand et sublime; Fernande l'a +deja perdu. Le soupcon a empeche l'amour d'Octave de prendre son +developpement; un peu d'egoisme a paralyse celui de Fernande. Comment +veux-tu que je lui prouve qu'elle doit me preferer a elle-meme et me +cacher ses souffrances comme je lui cache les miennes? J'ai la force +de renfermer ma douleur et d'etouffer mes legers ressentiments; chaque +jour, apres quelques instants de lutte solitaire, je reviens a elle sans +rancune, pret a oublier tout et a ne lui adresser jamais une plainte; +mais je retrouve ses yeux humides, son coeur oppresse et le reproche +sur ses levres; non ce reproche evident et grossier qui ressemble a +l'injure, et qui me guerirait sur-le-champ et de l'amour et de l'amitie, +mais le reproche delicat, timide, qui fait une blessure imperceptible +et profonde. Ce reproche-la, je le comprends, je le recueille; il entre +jusqu'au fond de mon coeur. Oh! quelle souffrance pour l'homme qui +voudrait au prix de sa vie ne l'avoir jamais fait naitre, et qui sent +dans les plus secrets replis de son ame qu'il ne l'a jamais merite! Elle +souffre, la malheureuse enfant, parce qu'elle est faible, parce qu'elle +s'abandonne a ces miserables chagrins que j'etouffe, parce qu'elle +sent qu'elle a tort de s'y abandonner et qu'elle perd a mes yeux de sa +dignite. Son orgueil souffre alors, et mes efforts pour le relever et le +guerir sont vains; elle les attribue a la generosite, A la compassion, +et n'en est que plus triste et plus humiliee. Mon amour devient trop +severe pour elle; elle se croit obligee de l'implorer, elle ne le +comprend plus. + +Il y a quelque temps, elle se jeta a mes pieds pour me le redemander. Un +mari eut ete touche peut-etre de cet acte de soumission; pour moi, j'en +fus revolte. Il me rappela les scenes orageuses que plusieurs fois j'ai +eu a supporter quand, apres avoir perdu mon estime, les femmes que j'ai +aimees ont voulu en vain ressaisir mon amour. Voir Fernande dans cette +situation! elle si sainte et si vierge de souillure! cela me fit +horreur. Oh! ce n'est pas ainsi que je veux etre aime; inspirer a ma +femme le sentiment qu'un esclave a pour son maitre! Il me sembla qu'elle +se mettait dans cette altitude pour faire abjuration de notre amour et +me promettre quelque autre sentiment. Elle ne comprit pas le mal qu'elle +me faisait, et elle me fit peut-etre dans son coeur un crime de n'avoir +pas ete reconnaissant de ce qu'elle tentait pour me guerir. Pauvre +Fernande! + +Tu me recommandes d'etre avec elle ce que j'ai ete avec toi! Tu crois +donc, Sylvia, que c'est moi qui t'ai faite ce que tu es? Tu crois qu'une +creature humaine peut donner a une autre la force et la grandeur? +Souviens-toi de la fable de Promethee, que les dieux punirent, non pour +avoir fait un homme, mais pour s'etre flatte de lui donner une ame. La +tienne etait deja vaste et brulante quand j'y versai la faible lumiere +de ma reflexion et de mon experience; mais, loin de l'exalter, je ne +m'occupai qu'a l'eclairer; je lachai de diriger vers un but digne d'elle +la vigueur de son elan et l'ardeur de ses affections. Je ne fis que lui +ouvrir une route; c'est Dieu qui lui avait donne des ailes pour s'y +elancer. Tu avais ete elevee au desert; ton intelligence etait si verte +et si fraiche, qu'elle s'ouvrait a toutes les idees; mais cela n'eut +pas suffi, si ton coeur n'eut pas ete prepare aux sentiments dont je +te parlais: tu aurais tout compris sans rien sentir. En un mot, je ne +songeai point a t'inspirer, je cherchai a t'instruire. Si je ne l'eusse +pas fait, peut-etre n'aurais-tu pas appris l'usage des dons de Dieu; +mais certainement ils ne se seraient point perdus sans t'enseigner une +conduite noble et ferme dans toutes les occasions serieuses de ta vie. + +Fernande, avec une organisation moins puissante, a eu a combattre les +funestes influences des prejuges au milieu desquels elle a grandi; +meilleure peut-etre que tout ce qui appartient a la societe, elle ne +pourra jamais se defaire impunement des idees que la societe revere. On +ne lui a pas fait, comme a toi, un corps et une ame de fer; on lui a +parle de prudence, de raison, de certains calculs pour eviter certaines +douleurs, et de certaines reflexions pour arriver a un certain bien-etre +que la societe permet aux femmes a de certaines conditions. On ne lui a +pas dit comme a toi: "Le soleil est apre et le vent es rude; l'homme est +fait pour braver la tempete sur mer, la femme pour garder les troupeaux +sur la montagne brulante. L'hiver, viennent la neige et la glace, tu +iras dans les memes lieux, et tu tacheras de te rechauffer a un feu que +tu allumeras avec les branches seches de la foret; si tu ne veux pas +le faire, tu supporteras le froid comme tu pourras. Voici la montagne, +voici la mer, voici le soleil; le soleil brule, la mer engloutit, la +montagne fatigue. Quelquefois les betes sauvages emportent les troupeaux +et l'enfant qui les garde: tu vivras au milieu de tout cela comme tu +pourras; si tu es sage et brave, on te donnera des souliers pour te +parer le dimanche." Quelles lecons pour une femme qui devait un jour +vivre dans la societe et profiter des raffinements de la civilisation! +Au lieu de cela, on apprenait a Fernande comment on fuit le soleil, le +vent et la fatigue. Quant aux dangers que tu affrontais tranquillement, +elle savait a peine s'ils pouvaient exister dans la contree ou elle +vivait; elle en lisait avec effroi la relation dans quelque voyage +au Nouveau Monde. Son education morale fut la consequence de cette +education physique. Nul n'eut la sagesse de lui dire: "La vie est aride +et terrible, le repos est une chimere, la prudence est inutile; la +raison seule ne sert qu'a dessecher le coeur; il n'y a qu'une vertu, +l'eternel sacrifice de soi-meme." C'est avec cette rudesse que je te +traitai quand tu m'adressas les premieres questions; c'etait te rejeter +bien loin des contes de fee dont tu t'etais nourrie; mais cet amour du +merveilleux n'avait rien gate en toi. Quand je te retrouvai au couvent, +tu ne croyais deja plus aux prodiges, mais tu les aimais encore, parce +que ton imagination y trouvait la personnification allegorique de +toutes les idees d'equite chevaleresque et de courage entreprenant qui +ressortaient de ton caractere. Je te parlai de vivre et de souffrir, +d'accepter tous les maux et de ne faire plier a aucune des lois de ce +monde l'amour de la justice. Je ne trouvai pas necessaire de t'en dire +davantage: tu avais dans le caractere des particularites que le monde +eut appelees defauts, et que je respectai comme les consequences d'un +temperament hardi et genereux. J'ai horreur de ce temperament de +convention que la societe fait aux femmes, et qui est le meme pour +toutes. Le bon coeur sincere et ingenu de Fernande se revolta contre +ce joug, et je l'ai aimee a cause de sa haine pour la pedanterie et la +faussete de son sexe. Mais cette forte education que je n'avais pas +craint de te donner, je n'aurais jamais ose l'essayer avec Fernande; +elle s'etait fait a elle-meme un monde d'illusions tel que se le font +les femmes dont l'ame aimante veut resister au bandeau fletrissant +du prejuge; elle avait ce caractere adorable, mais funeste, que l'on +appelle romanesque, et qui consiste a ne voir les choses ni comme elles +sont dans la societe, ni comme elles sont dans la nature; elle croyait +a un amour eternel, a un repos que rien ne devait troubler. Un instant +j'eus envie d'essayer son courage et de lui dire qu'elle se trompait; +mais ce courage me manqua a moi-meme. Comment aurais-je pu, lorsqu'elle +m'appelait son Messie, lorsqu'elle aussi, a dix-sept ans, me traitait en +genie de conte feerique, comme toi a dix ans, me resoudre a lui dire: +"Le repos n'existe pas, l'amour n'est qu'un reve de quelques annees au +plus; l'existence que je t'offre de partager avec moi sera penible et +douloureuse, comme toutes les existences de ce monde!" J'essayai bien de +le lui faire comprendre lorsqu'elle me demanda, enfant qu'elle est! le +serment d'un amour eternel. Elle feignit d'accepter tous les dangers de +l'avenir, elle se persuada du moins qu'elle les acceptait; mais je vis +bien qu'elle n'y croyait pas. Son decouragement et sa consternation me +prouvent assez maintenant qu'elle n'avait pas prevu les plus simples +contrarietes de la vie ordinaire. Eh! que ferai-je aujourd'hui? Irai-je +lui parler en pedagogue de souffrance, de resignation et de silence? +Irai-je tout a coup la reveiller au milieu de son reve et lui dire: "Tu +es trop jeune, viens a moi qui suis vieux, afin que je te vieillisse? +Voila que ton amour s'en va; il en devait etre ainsi, et il en sera de +meme de tous les bonheurs de ta vie!" Non. Si je n'ai pas su lui donner +le present, je veux lui laisser du moins l'avenir. Je ne puis pas causer +avec elle, tu le vois! Il m'arriverait de me faire detester, et un matin +elle lirait mes trente-cinq ans sur mon visage. Il faut que je la traite +en enfant le plus longtemps possible; au fait, je pourrais etre son +pere, pourquoi derogerais-je a ce role? Je ne la consolerai, je ne +prolongerai son amour, s'il est possible, que par de douces paroles et +de douces caresses; et quand elle ne m'aimera plus que comme un pere, je +la delivrerai de mes caresses et je l'entourerai de mes soins. Je ne me +sens ni offense ni blesse de sa conduite; j'accepte sans colere et sans +desespoir la perte de mon illusion; ce n'est ni sa faute ni la mienne. + +Mais je suis triste a la mort. O solitude! solitude du coeur! + + + +XXX. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Jacques m'a fait aujourd'hui un tres-grand plaisir: il m'a donne une +preuve de confiance. "Mou amie, m'a-t-il dit, je desire appeler aupres +de nous une personne que j'aime beaucoup, et que, j'en suis sur, vous +aimerez aussi. Il faudra que vous m'aidiez a l'arracher a la solitude +ou elle vit, et a l'attacher, au moins pour quelque temps, aupres de +nous.--Je ferai ce que vous voudrez, et j'aimerai qui tu voudras, +ai-je repondu, a moitie triste et a moitie gaie, comme je suis souvent +maintenant.--Je ne t'ai jamais parle, a-t-il repris, d'une amie qui +m'est bien chere, et que j'ai, pour ainsi dire, elevee: c'est la fille +naturelle de mon meilleur ami, qui me l'a recommandee a son lit de mort. +Ne me fais jamais de question a cet egard; j'ai fait serment de ne +jamais dire le nom des parents de cette jeune fille qu'en de certaines +circonstances dont moi seul puis etre juge. C'est moi qui l'ai mise au +couvent, et qui l'en ai retiree pour l'etablir dans les divers pays ou +elle a desire vivre, d'abord en Italie, puis en Allemagne, maintenant en +Suisse; elle vit loin de la societe, dans une independance que le monde +trouverait bizarre, mais qui n'a rien que de raisonnable et de legitime +chez celui qui ne demande rien au monde et qui ne s'ennuie pas de +l'isolement. + +--Est-elle jeune? ai-je demande.--Vingt-cinq ans.--Et jolie? ai-je +ajoute avec precipitation.--Tres-jolie," a repondu Jacques sans paraitre +s'apercevoir de la rougeur qui me montait au visage. J'ai fait beaucoup +d'autres questions sur son caractere, auxquelles Jacques a repondu de +maniere a me faire aimer cette inconnue; mais neanmoins j'ai fait un +grand effort pour lui dire que j'aurais beaucoup de plaisir a l'avoir +pres de moi, et quand je me suis trouvee seule, j'ai senti que +j'eprouvais tous les tourments de la jalousie. Je ne croyais certes pas +que Jacques fut amoureux de cette femme et qu'il voulut l'amener dans +notre maison pour en faire de nouveau sa maitresse. Jacques est trop +noble, trop delicat pour cela; mais je craignais que cette amitie si +vive entre lui et cette jeune femme n'eut commence par quelque autre +sentiment. Il ne s'y sera pas abandonne, pensais-je; la raison et +l'honneur auront vaincu cette tendresse trop vive pour sa protegee; mais +il aura souvent ete emu pres d'elle; il n'aura pas vu impunement tant de +beaute, d'esprit et de talents; il aura peut-etre songe plus d'une +fois a en faire sa femme, et il lui sera reste au moins pour elle cet +indefinissable sentiment qu'on doit avoir pour l'objet d'un ancien +amour. Jacques est si etrange quelquefois! Peut-etre qu'il veut la +placer entre nous comme conciliatrice au milieu de nos chagrins; +peut-etre qu'il me la proposera pour modele, ou qu'au moins, comme elle +sera beaucoup plus parfaite que moi, il fera malgre lui, quand j'aurai +quelque tort, des comparaisons entre elle et moi qui ne seront point a +mon avantage. Cette idee me remplissait de douleur et de colere; je ne +sais pourquoi j'eprouvais un besoin invincible de questionner encore +Jacques, mais je ne l'osais pas, et je craignais qu'il ne devinat mes +soupcons. Enfin, vers le soir, comme nous causions assez gaiement de +choses generales qui pouvaient avoir un rapport eloigne avec notre +position, je pris courage, et, feignant de plaisanter, je lui demandai +presque clairement ce que je desirais savoir. Il resta quelques instants +silencieux; j'observai son visage, et il me fut impossible d'en +interpreter l'expression. Jacques est souvent ainsi, et je defie qui +que ce soit de savoir s'il est calme ou mecontent dans ces moments-la. +Enfin, il me tendit la main, en me disant d'un air grave: "Est-ce que tu +me croirais capable d'une lachete?--Non, m'ecriai-je vivement en portant +sa main a mes levres.--Mais d'une trahison? ajouta-t-il.--Non, non, +jamais.--Mais de quoi donc alors? car tu m'as soupconne de quelque +chose, ajouta-t-il en me regardant avec cet air de penetration auquel je +ne saurais resister.--Eh bien, oui, repondis-je avec embarras, je t'ai +accuse d'imprudence.--Explique-toi, dit-il.--Non, repondis-je; fais-moi +un serment, et je serai a jamais tranquille.--Un serment entre +nous! dit-il d'un ton de reproche.--Ah! tu sais que je suis faible, +repondis-je, et qu'il faut me traiter avec condescendance; que ton +orgueil ne se revolte pas, et qu'il s'humanise un peu avec moi; jure-moi +que tu n'as jamais eu d'amour pour cette jeune personne et que tu es sur +de n'en avoir jamais." Jacques sourit et me demanda de lui dicter la +formule du serment. Je lui dis de jurer par son honneur et par notre +amour. Il y consentit avec douceur et me demanda si j'etais contente. +Alors, voyant que j'avais ete folle, je me sentis tres-honteuse et +craignis de l'avoir offense; mais il me rassura par des paroles et des +manieres affectueuses. Je pense donc a present que j'ai bien fait +d'etre franche et de lui avouer mes inquietudes sans fausse honte. Avec +quelques mots d'explication, il m'a tranquillisee pour toujours, et je +n'ai plus la moindre repugnance a bien accueillir son amie. Peut-etre +que si je lui avais toujours dit naturellement ce qui se passait dans ma +pauvre tete, nous n'aurions jamais souffert. Depuis cette explication, +je me sens heureuse et tranquille plus que je ne l'ai ete depuis +longtemps. Je suis reconnaissante de la complaisance que Jacques a +eue de me rassurer par une formule qui me semble a moi-meme a present +reellement puerile, mais sans laquelle je serais peut-etre au desespoir +aujourd'hui. En general, Jacques me traite ou trop en enfant, ou trop en +grande personne; il s'imagine que je dois l'entendre a demi-mot, et ne +jamais donner une interpretation deraisonnable a ce qu'il dit. S'il +s'apercoit qu'il n'en est point ainsi, il desespere de redresser mon +jugement, et il m'abandonne a mon erreur avec une sorte de dedain qui +m'offense, au lieu de m'accorder quelques paroles qui me gueriraient +completement. Jacques est trop parfait pour moi, voila ce qu'il y a +de sur; il ne sait pas assez me dissimuler mon inferiorite; il sait +consoler mon coeur, il ne sait pas menager mon amour-propre. Je sens ce +qu'il faudrait etre pour etre son egale, et je sens que cela me manque. +Oh! combien mon sort est different de ce que j'avais reve! Ni mon +espoir, ni mes craintes ne se sont realises; Jacques est mille fois +au-dessus de ce que j'avais espere; je n'avais pas l'idee d'un caractere +aussi genereux, aussi calme, aussi impassible; mais je comptais sur des +joies que je ne trouve pas avec lui, sur plus d'abandon, d'epanchement +et de _camaraderie_. Je me croyais son egale, et je ne le suis pas. + + + +XXXI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Il semble que Fernande caresse maintenant ses puerilites, elle en +rougissait d'abord, elle les cachait; je feignais, pour menager son +orgueil, de ne pas m'en apercevoir, je pouvais alors esperer qu'elle les +vaincrait; a present elle les montre ingenument, elle en rit, elle s'en +vante presque; j'en suis venu a m'y plier entierement, et a la traiter +comme un enfant de dix ans. Oh! si j'avais moi-meme dix ans de moins, +j'essaierais de lui montrer qu'au lieu d'avancer dans la vie morale elle +recule, et perd, a ecarter les moindres epines de son chemin, le temps +qu'elle pourrait employer a s'ouvrir une nouvelle route, plus belle et +plus spacieuse, mais je crains trop le role de pedant et je suis trop +vieux pour le risquer. Il y a quelques jours, je lui parlai de toi et +du desir que j'avais de t'attirer pour quelque temps pres de nous; les +questions qu'elle me fit sur ton age et sur ta figure me montrerent +assez ses perplexites, et elle finit par me demander un serment solennel +qui lui assurat que je n'avais pour toi que les sentiments d'un frere. +Elle ne trouva pas dans son coeur, dans son estime pour moi, une +garantie assez forte contre ces miserables soupcons; elle me crut +capable de l'avilir et de la desesperer pour mon plaisir! elle +s'abandonna a ces craintes tout un jour, et quand j'eus fait le serment +qu'elle exigeait, elle se trouva parfaitement contente. Helas! toutes +les femmes, excepte toi, Sylvia, se ressemblent donc! J'ai fait avec +douceur ce que demandait Fernande, mais j'ai cru relire un des eternels +chapitres de ma vie. + +Oh! qu'elle est insipide et monotone cette vie en apparence si agitee, +si diverse et si romanesque! Les faits different entre eux par quelques +circonstances seulement, les hommes par quelques varietes de caractere; +mais me voici, a trente-cinq ans, aussi triste, aussi seul au milieu +d'eux que lorsque j'y fis mes premiers pas; j'ai vecu en vain. Je n'ai +jamais trouve d'accord et de similitude entre moi et tout ce qui existe; +est-ce ma faute? est-ce celle d'autrui? Suis-je un homme sec et depourvu +de sensibilite? ne sais-je point aimer? ai-je trop d'orgueil? Il me +semble que personne n'aime avec plus de devouement et de passion; il me +semble que mon orgueil se plie a tout, et que mon affection resiste aux +plus terribles epreuves. Si je regarde dans ma vie passee, je n'y vois +qu'abnegation et sacrifice; pourquoi donc tant d'autels renverses, tant +de ruines et un si epouvantable silence de mort? Qu'ai-je fait pour +rester ainsi seul et debout au milieu des debris de tout ce que j'ai cru +posseder? Mon souffle fait-il tomber en poussiere tout ce oui rapproche? +Je n'ai pourtant rien brise, rien profane; j'ai passe en silence devant +les oracles imposteurs, j'ai abandonne le culte qui m'avait abuse sans +ecrire ma malediction sur les murs du temple; personne ne s'est retire +d'un piege avec plus de resignation et de calme. Mais la verite que je +suivais secouait son miroir etincelant, et devant elle le mensonge et +l'illusion tombaient, rompus et brises comme l'idole de Dagon devant la +face du vrai Dieu; et j'ai passe en jetant derriere moi un triste regard +et en disant: "N'y a-t-il rien de vrai, rien de solide dans la vie, que +cette divinite qui marche devant moi en detruisant tout sur son passage +et en ne s'arretant nulle part?" + +Pardonne-moi ces tristes pensees, et ne crois pas que j'abandonne ma +tache; plus que jamais je suis determine a accepter la vie. Dans deux +mois je serai pere; je n'accueille point cette esperance avec les +transports d'un jeune homme, mais je recois cet austere bienfait de +Dieu avec le recueillement d'un homme qui comprend le devoir. Je +ne m'appartiens plus, je ne donnerai plus a mes tristes pensees la +direction qu'elles eurent souvent; je ne saurais m'abandonner a ces +joies pueriles de la paternite, a ces reves ambitieux dont je vois les +autres occupes pour leur posterite; je sais que j'aurai donne la vie +a un infortune de plus sur la terre, voila tout. Ce que j'ai a faire, +c'est de lui enseigner comment on souffre sans se laisser avilir par le +malheur. + +J'espere que cet evenement distraira Fernande et dirigera toutes ses +sollicitudes vers un but plus utile que de tourmenter et d'interroger +sans cesse un coeur qui lui appartient et qui ne s'est rien reserve en +s'abandonnant a elle; si elle n'est pas guerie de cette maladie morale +lorsqu'elle aura son enfant dans les bras, il faudra que tu viennes +t'asseoir entre nous, Sylvia, pour rendre notre vie plus douce, et +prolonger autant que possible ce demi-amour, ce demi-bonheur qui nous +reste. J'espere de ta presence un grand changement: ton caractere fort +et resolu etonnera Fernande d'abord, et puis lui fera, je n'en doute +pas, une impression salutaire; tu protegeras mon pauvre amour contre les +conseils de sa pusillanimite, et peut-etre contre ceux de sa mere. Elle +recoit des lettres qui l'attristent beaucoup; je ne veux rien apprendre +a cet egard, mais, je le vois clairement, quelque dangereuse amitie ou +quelque malice cruelle envenime ses douleurs. Oh! que ne peut-elle les +verser dans un coeur digne de les adoucir! Mais les epanchements de +l'amitie sont funestes pour un caractere comme le sien, quand ils ne +sont pas recus dans une ame d'elite. Je n'ai rien a faire pour remedier +a ce mal: jamais je n'agirai en maitre, dut-on egorger mon bonheur dans +mes bras. + + + +XXXII. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Nos jours s'ecoulent lentement et avec melancolie. Tu as raison, il me +faudrait quelque distraction; avec l'espece de spleen que j'ai, on meurt +vite a mon age si l'on est abandonne a la mauvaise influence; on guerit +vite aussi et facilement si l'on est arrache a ces preoccupations +funestes; car la nature a d'immenses ressources; mais le moyen dans ce +moment-ci! Je touche au dernier terme de ma grossesse, et je suis si +souffrante et si fatiguee que je suis forcee de rester tout le jour sur +une chaise longue; je n'ai pas la force de m'occuper par moi-meme. Je +surveille les travaux de ma layette, que je fais executer par Rosette; +j'ai obtenu de Jacques qu'il la rappelat; elle travaille fort bien, elle +est fort douce e quelquefois assez drole. Quand Jacques n'est pas aupres +de moi, je la fais asseoir pres de mon sofa pour me distraire; mais au +bout d'un instant elle m'ennuie. Jacques est devenu, ce me semble, d'une +gravite effrayante, il fume cinq heures sur six. Autrefois, j'avais un +plaisir extreme a le voir etendu sur un tapis et fumant des parfums; il +est vraiment tres-beau dans cette attitude nonchalante et avec une robe +de chambre de soie a fleurs, qui lui donne l'air tout a fait sultan. +Mais c'est un coup d'oeil dont je commence a me lasser a force d'en +jouir; je ne comprends pas qu'on puisse rester si longtemps dans ce +morne silence et dans cette immobilite, sans devenir soi-meme tapis, +carreau ou fumee de tabac. Jacques semble noye dans la beatitude. A +quoi peut-il penser si longtemps? Comment un esprit aussi actif peut-il +subsister dans un corps si indolent? Je me permets quelquefois de croire +que son imagination se paralyse, que son ame s'endort, et qu'un jour +on nous trouvera changes tous deux en statues. Cette pipe commence a +m'ennuyer serieusement; je serais tres-soulagee si je pouvais le dire +un peu; mais aussitot Jacques casserait toutes ses pipes d'un air +tranquille et se priverait a jamais du plus grand plaisir qu'il ait +peut-etre dans la vie. Les hommes sont bien heureux de s'amuser de si +peu de chose! Ils pretendent que nous sommes des etres puerils; pour +moi, il me serait impossible de passer les trois quarts de la journee +a chasser de ma bouche des spirales de fumee plus ou moins epaisses. +Jacques y trouve de telles delices que jamais femme ne me fera plus de +tort dans son coeur que sa pipe de bois de cedre incrustee de nacre. +Pour lui plaire, je serai forcee do me faire envelopper d'une ecorce +semblable, et de me coiffer d'un turban d'ambre surmonte d'une pointe. + +Voila la premiere fois, depuis bien des jours, que je me sens la force +de rire de mon ennui; ce qui m'inspire ce courage, c'est l'espoir d'etre +bientot mere d'un beau petit enfant qui me consolera de tous les dedains +de M. Jacques. Oh! comme je l'aime deja! comme je le reve joli et +couleur de rose! Sans les chateaux en Espagne que je fais sur son compte +du matin au soir, je perirais de melancolie; mais je sens que mon enfant +me tiendra lieu de tout, qu'il m'occupera exclusivement, qu'il dissipera +tous les nuages qui ont obscurci mon bonheur. Je suis tres-occupee a lui +chercher un nom, et je feuillette tous les livres de la bibliotheque +sans en trouver un qui me semble digne de ma tille ou de mon fils. +J'aimerais mieux avoir une fille, Jacques dit qu'il le desire a cause de +moi; je le trouve un peu trop indifferent a cet egard. Si je lui donne +un fils, il prendra cela comme une grace du hasard et ne m'en saura +aucun gre. Je me souviens des transports de joie et d'orgueil de M. +Borel, lorsque Eugenie est accouchee d'un garcon. Le pauvre homme ne +savait comment lui prouver sa reconnaissance; il a ete a Paris en +poste lui acheter un ecrin magnifique. C'est bien enfant pour un vieux +militaire, et pourtant cela etait touchant comme toutes les choses +simples et spontanees. Jacques est trop philosophe pour s'abandonner a +de semblables folies: il se moque des longues discussions que j'ai +avec Rosette pour la forme d'un bonnet et le dessin d'une chemisette. +Cependant il s'est occupe du berceau avec beaucoup d'attention; il l'a +fait refaire deux ou trois fois, parce qu'il ne le trouvait pas assez +aere, assez commode, assez assure contre les accidents qui pouvaient y +atteindre son heritier. Certainement il sera bon pere; il est si +doux, si attentif, si devoue a tout ce qu'il aime, ce pauvre Jacques! +vraiment, il meriterait une femme plus raisonnable que moi. Je gage +qu'avec toi, Clemence, il eut ete le plus heureux des hommes. Mais il +faudra qu'il se contente de sa pauvre folle de Fernande, car je ne suis +pas disposee a l'abandonner aux consolations d'une autre, pas meme aux +tiennes. Je te vois d'ici pincer les levres d'un petit air dedaigneux et +dire que j'ai bien mauvais ton; que veux-tu? quand on s'ennuie! + +Ma mere m'ecrit lettres sur lettres, elle est reellement tres-bonne +pour moi; Jacques et toi, vous avez tort de lui en vouloir. Elle a des +defauts et des prejuges qui, dans l'intimite, la rendent quelquefois un +peu desagreable; mais elle a un bon coeur, et elle m'aime veritablement. +Elle s'inquiete de mon etat plus que de raison, et parle de venir +m'assister dans mes couches; je le desirerais pour moi, mais je crains +pour Jacques, qui ne peut pas la souffrir. Je suis malheureuse en tout; +pourquoi cette antipathie pour une personne qu'il connait assez peu +et qui n'a jamais eu que de bons procedes envers lui? cela me semble +injuste, et je ne reconnais pas la la calme et froide equite de Jacques. +Il faut donc que chacun ait son caprice, meme lui qui est si parfait et +a qui cela sied si peu! + + + +XXXIII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Ma femme est mere de deux jumeaux, un fils et une fille, tous deux forts +et bien constitues; j'espere qu'ils vivront l'un et l'autre. Fernande +les nourrit alternativement avec une nourrice, afin, dit-elle, de ne pas +faire de jaloux; elle est tellement occupee d'eux que desormais j'espere +qu'elle aura peu de temps pour s'affliger de tout ce qui leur sera +etranger. Maintenant elle reporte sur eux toute sa sollicitude, et je +suis oblige d'interposer mon autorite pour qu'elle ne les fasse pas +mourir par l'exces de sa tendresse: elles les reveille quand ils sont +endormis pour les allaiter, et les sevre quand ils ont faim; elle joue +avec eux comme un enfant avec un nid d'oiseaux; elle est vraiment bien +jeune pour etre mere! Je passe mes journees aupres de ce berceau; je +vois que deja, moi homme, je suis necessaire a ces creatures a peine +ecloses. La nourrice, comme toutes les femmes de sa classe, est remplie +d'imbeciles prejuges auxquels Fernande ajoute foi plus volontiers qu'aux +simples conseils du bon sens; heureusement elle est si bonne et si +douce, qu'elle accorde a une priere affectueuse ce que ne lui inspire +pas son jugement. + +J'eprouve, depuis que j'ai ces deux pauvres enfants, une melancolie plus +douce; penche sur eux durant des heures entieres, je contemple leur +sommeil si calme et ces faibles contractions des traits qui trahissent, +a ce que je m'imagine, l'existence de la pensee chez eux. Il y a, j'en +suis sur, de vagues reves des mondes inconnus dans ces ames encore +engourdies; peut-etre qu'ils se souviennent confusement d'une autre +existence et d'un etrange voyage a travers les nuees de l'oubli. Pauvres +etres, condamnes a vivre dans ce monde-ci, d'ou viennent-ils? seront-ils +mieux ou plus mal dans la vie qu'ils recommencent? Puisse-je leur en +alleger le poids pendant quelque temps! mais je suis vieux, et ils +seront encore jeunes quand je mourrai... + +J'ai eu une legere contestation avec Fernande pour leurs noms; je la +laissais absolument libre de leur donner ceux qui lui plairaient, a +condition que ni l'un ni l'autre ne recevraient celui de sa mere, +et precisement elle desirait que sa fille s'appelat Robertine; elle +m'objectait l'usage, le devoir. J'ai ete presque oblige de lui dire que +son devoir etait de m'obeir; j'ai horreur de ces mots et de cette idee; +mais je hairais ma fille si elle portait le nom d'une pareille femme. +Fernande a beaucoup pleure en disant que je voulais la brouiller avec sa +mere, et elle s'est rendue malade pour cette contrariete. En verite, je +suis malheureux. Tu devrais venir pres de nous, mon amie; tu devrais +essayer de combattre l'influence que l'on exerce sur elle a mon +prejudice. Je ne sais pas si ma priere est indiscrete; tu ne m'as +rien dit d'Octave depuis bien longtemps, et comme il me semble que tu +affectes de ne m'en point parler, je n'ose pas t'interroger. S'il est +aupres de toi, si tu es heureuse, ne me sacrifie pas un seul des beaux +jours de ta vie; ces jours-la sont si rares! Si tu es seule, si tu n'as +pas de repugnance a venir, consulte-toi. + + + +XXXIV. + +DE SYLVIA A OCTAVE. + +Des circonstances etrangeres a vous et a moi, et sur lesquelles il m'est +impossible de vous donner le moindre renseignement, me forcent a +partir, je ne saurais vous dire pour combien de temps. Je tacherais +de m'expliquer davantage et d'adoucir par des promesses ce que cette +nouvelle peut avoir pour vous de desagreable, si je croyais que votre +amour put supporter cette epreuve; mais, si legere qu'elle soit, elle +sera encore au-dessus de vos forces, et je ne prendrai point une peine +inutile, dont vous ririez vous-meme au bout de quelques jours. Vous +etes donc absolument libre de chercher les distractions qui vous +conviendront, je ne puis rien pour votre bonheur, et vous encore moins +pour le mien. Nous nous aimons reellement, mais sans passion. Je me suis +imagine quelquefois, et vous bien souvent, que cet amour etait beaucoup +plus fort qu'il ne l'est en effet; mais, a voir les choses comme elles +sont, je suis votre ami, voire frere, bien plus que votre compagne et +votre maitresse; tous nos gouts, toutes nos opinions different; il n'est +point de caracteres plus opposes que les notres. La solitude, le besoin +d'aimer, et des circonstances romanesques, nous ont attaches l'un a +l'autre; nous nous sommes aimes loyalement, sinon noblement. Votre amour +inquiet et soupconneux me faisait continuellement rougir, et ma fierte +vous a souvent blesse et humilie. Pardonnez-moi les chagrins que je vous +ai causes, comme je vous pardonne ceux qui me sont venus de vous; apres +tout, nous n'avons rien a nous reprocher mutuellement. On ne refait pas +son ame tout entiere, et il eut fallu que ce miracle s'operat en vous ou +en moi, pour faire de notre amour un lien assorti et durable. Nous ne +nous sommes jamais trompes, jamais trahis; que ce souvenir nous console +des maux que nous avons soufferts, et qu'il efface celui de nos +querelles. J'emporte de vous l'idee d'un caractere faible, mais honnete, +d'une ame non sublime, mais pure; vous avez bien assez de qualites pour +faire le bonheur d'une femme moins exigeante et moins reveuse que moi. +Je ne conserve aucune amertume contre vous. Si mon amitie a pour vous +quelque prix, soyez assure qu'elle ne vous manquera jamais; mais ce que +j'ai encore d'amour pour vous dans le coeur ne peut servir qu'a nous +faire souffrir l'un et l'autre. Je travaillerai a l'etouffer; et, +quoi qu'il en arrive, vous pouvez disposer de vous-meme comme vous +l'entendrez; jamais vestige de cet amour n'entravera les voies de votre +avenir. + + + +XXXV. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +L'inconnue est arrivee. Ce matin, Rosette est venue appeler Jacques +d'un air tout mysterieux, et, peu d'instants apres, Jacques est rentre, +tenant par la main une grande jeune personne en habit de voyage, et la +poussant dans mes bras, il m'a dit: "Voila mon amie, Fernande; si tu +veux me rendre bien heureux, sois aussi la sienne." Elle est si belle, +cette amie, que, malgre moi, j'ai fait un pas en arriere, et j'ai un peu +hesite a l'embrasser; mais elle m'a jete ses bras autour du cou en me +tutoyant, et en me caressant avec tant de franchise et d'amitie, que les +larmes me sont venues aux yeux, et que je me suis mise a pleurer, moitie +de plaisir, moitie de tristesse, et vraiment sans trop savoir pourquoi, +comme il m'arrive souvent. Alors Jacques, nous entourant chacune d'un de +ses bras, et deposant un baiser sur le front de l'etrangere et un baiser +sur mes levres, nous a pressees toutes deux sur son coeur, en disant: +"Vivons ensemble, aimons-nous, aimons-nous; Fernande, je te donne une +bonne, une veritable amie; et toi, Sylvia, je te confie ce que j'ai de +plus cher au monde. Aide-moi a la rendre heureuse, et quand je ferai +quelque sottise, gronde-moi; car, pour elle, c'est un enfant qui ne sait +pas exprimer sa volonte. O mes deux filles! aimez-vous, pour l'amour +du vieux Jacques qui vous benit." Et il s'est mis a pleurer comme un +enfant. Nous avons passe tout le jour ensemble; noua avons promene +Sylvia dans tous les jardins. Elle a montre une tendresse extreme pour +mes jumeaux, et veut remplacer Rosette dans tous les soins dont ils +auront besoin. Elle est vraiment charmante, cette Sylvia, avec son ton +brusque et bon, ses grands yeux noirs si affectueux et ses manieres +franches. Elle est Italienne, autant que j'en puis juger par son accent +et par une espece de dialecte qu'elle parle avec Jacques. Ce dernier +point me contrarie bien un peu; ils peuvent se dire tout ce qu'ils +veulent, et je comprends a peine quelques mots de leur entretien. Mais +que je sois jalouse ou non, il m'est impossible de ne pas aimer une +personne qui semble si devouee a m'aimer. Elle s'est retiree de bonne +heure, et Jacques m'a remerciee du bon accueil que je lui avais fait, +avec une chaleur de reconnaissance qui m'a fait a la fois de la peine et +du plaisir. Je suis bien contente de trouver une occasion de prouver a +Jacques que je lui suis soumise aveuglement, et que je puis sacrifier +les faiblesses de mon caractere au desir de le rendre heureux. Mais +enfin, sais-tu, Clemence, que tout cela est bien extraordinaire, et +qu'il y a bien peu de femmes qui pussent voir, sans souffrir, une amitie +si vive entre leur mari et une autre femme jeune et belle? Quand j'ai +consenti a la recevoir, je ne savais pas, je ne pouvais pas imaginer +qu'il l'embrasserait, qu'il la tutoierait ainsi. Je sais bien que cela +ne prouve rien. Il m'a jure qu'il n'avait jamais eu et qu'il n'aurait +jamais d'amour pour elle. Ainsi je ne puis pas m'inquieter de leur +intimite. Il la regarde et il la traite comme sa fille. Neanmoins, cela +me fait un singulier effet d'entendre Jacques tutoyer une autre femme +que moi. Il devrait bien menager ces petites susceptibilites; qui ne les +aurait a ma place? Dis-moi ce que tu penses de tout cela, et si tu crois +que je puis me fier a cette Sylvie. Je le voudrais bien, car elle me +plait extremement, et il m'est impossible de resister a des manieres si +naturelles et si affectueuses. + +[Illustration: De temps en temps elle frappait un accord melancolique +sur le piano.] + + + +XXXVI. + +DE CLEMENCE A FERNANDE. + +Je pense, mon amie, qu'il serait absurde, vil et injuste de soupconner +M. Jacques d'avoir amene sa maitresse dans la maison. Ainsi je ne vois +pas de quoi tu te tourmentes, car tu ne peux pas mepriser ton mari au +point d'avoir contre lui un pareil soupcon. Que t'importe la beaute de +cette jeune personne? Cela pourrait etre d'un grand danger si ton mari +avait dix-huit ans; mais je pense qu'il est d'age a savoir resister a de +pareilles seductions, et que, s'il eut du etre sensible a celle-la, il +n'aurait pas attendu, pour s'y livrer, qu'il fut marie avec yoi. Sois +donc sure que tu es tres-folle, et je dirais presque tres-coupable de ne +pas accueillir cette amie avec une confiance entiere. Si cette confiance +est au-dessus de tes forces, pourquoi as-tu demande la parole de ton +mari, et comment ressens-tu de la bienveillance et de l'amitie pour +elle, si tu la crois assez infame et assez effrontee pour venir te +supplanter jusque chez toi? + +[Illustration: Alors un homme est sorti aussitot des buissons.] + +La pensee de ce danger ne m'est jamais venue; mais, du moment que tu +m'as raconte l'entretien que tu as eu a son egard avec M. Jacques, j'ai +prevu de tres-graves inconvenients a cette triple amitie. Je ne sais si +je dois te les signaler maintenant; tu n'aurais pas assez de caractere +pour les eviter, et tu t'en apercevras bien assez tot. Le moindre de +tous sera le jugement que le monde portera sur cette trinite romanesque. +J'ai observe assez de choses qui sortaient de l'ordre accoutume, pour +savoir que les apparences ne prouvent pas toujours. Ainsi tu vois que, +de tout mon coeur, je crois a l'honnetete de votre intimite; mais le +monde, qui ne tient aucun compte des exceptions, vous couvrira d'infamie +et de ridicule si vous n'y prenez garde. Ce tutoiement entre vous, +qui, par lui-meme, est une chose innocente et naturelle, suffira pour +noircir, dans l'esprit de tous, l'affection de M. Jacques pour madame +ou mademoiselle Sylvia. Et toi-meme, pauvre Fernande, tu ne seras pas +epargnee. Il serait bon de donner tout de suite a votre etrangere, aux +yeux du monde, un autre titre a votre intimite que celui d'amie et de +fille adoptive de M. Jacques. Il faudrait qu'il la fit passer pour ta +demoiselle de compagnie, et qu'elle ne montrat pas devant les etrangers +combien elle est familiere avec vous. Puisque ton mari ne veut reveler +sa naissance a personne, il pourrait faire un honnete mensonge, et dire +a l'oreille de plusieurs, en feignant de confier une espece de secret, +que Sylvia est sa soeur naturelle. Le secret passerait tout bas de +bouche en bouche et arreterait sur-le-champ les insolents commentaires. +Je te conseille d'en parler a ton mari, et de lui presenter mes craintes +comme venant de toi, et d'obtenir qu'il mette en ceci la prudence qui +convient. Je m'etonne qu'il ne l'ait pas eue de lui-meme. Peut-etre +qu'en effet Sylvia est sa soeur, et que c'est la precisement ce qu'il +veut cacher; mais comment a-t-il manque de confiance envers toi au point +de ne pas te le dire en secret? + + + +XXXVII. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Ce que tu m'as conseille ne m'a pas reussi. Je n'ai expose a Jacques +qu'une bien petite partie des inconvenients que tu me signales, et il +m'a regardee d'un air stupefait en me disant: "Ou as-tu pris toute cette +prudence? Depuis quand t'inquietes-tu du monde a ce point?" Il a ajoute +d'un air triste: "Il est vrai que tu es destinee a y vivre. Je me suis +abuse en m'imaginant que tu t'ensevelirais avec moi dans cette solitude. +Tu sens deja le desir de te lancer dans la societe, et tu t'inquietes de +ce qui pourrait y gener ton entree. C'est tout simple.--Oh! ne crois +pas cela, Jacques, lui ai-je repondu; je ne serai heureuse que la ou tu +seras, et ou tu seras joyeux d'etre. Je ne pense jamais au monde, je +sais a peine ce que c'est; mais je parle dans l'interet de Sylvia et +dans le tien. Votre reputation a tous deux m'est plus chere que la +mienne." Jacques est reste quelque temps sans repondre, et j'ai remarque +cette legere contraction du sourcil qui chez lui exprime un depit +concentre. En meme temps, il y avait sur ses levres un sourire d'ironie, +et j'ai compris que ce que je disais lui semblait tres-ridicule dans ma +bouche. Cependant il a etouffe l'envie qu'il avait de me railler, et +il m'a repondu d'un air serieux et calme: "Il y a longtemps, ma chere +enfant, que j'ai rompu avec le monde. Il dependra de toi que je vive +encore au milieu de ses plaisirs et de son oisive turbulence. Si cela te +tente, nous irons; mais sache qu'il n'y aura jamais la moindre sympathie +entre lui et moi, et que, comme je ne cede qu'aux conseils de mon coeur +ou de ma conscience, jamais, pour obtenir son appui et son approbation, +je ne lui ferai le plus leger sacrifice. Je dirai plus, mon orgueil ne +se pliera jamais a la moindre concession. Le monde en pensera ce qu'il +voudra; j'ai trente ans d'honneur derriere moi; si cela ne suffit pas +pour me mettre a l'abri des plus infames soupcons, tant pis pour le +monde. Je crois pouvoir dire que cette profession de foi est a peu pres +celle de Sylvia; et, en outre, Sylvia n'aura jamais de relations avec la +societe. Elle n'aura donc jamais a combattre les inconvenients de son +independance. Quant a toi, ma chere enfant, tu es ici au fond d'un +desert, ou personne ne viendra epier nos paroles, nos pensees ou nos +regards; la mechancete ne t'atteindra pas jusque-la. Quand tu voudras +sortir de cette solitude, sois sure que Sylvia ne te suivra pas a Paris, +et que la societe de ta mere n'aura pas lieu de te faire sur son compte +des questions embarrassantes." + +Il m'a semble que Jacques avait raison et que j'avais fait une sottise. +J'ai essaye de la reparer, mais sans succes. "Je ne m'inquiete pas du +monde, je n'y veux pas aller, ai-je repondu; mais nos domestiques, +que diront-ils, que penseront-ils de votre intimite?--Je ne suis pas +habitue, a repondu Jacques avec beaucoup de hauteur, a m'occuper de ce +que mes domestiques disent et pensent de moi. J'agis de maniere a ne +leur donner jamais d'exemple scandaleux, et je crois qu'il n'y a pas de +meilleurs juges de l'innocence de notre conduite que ces temoins dont +nous sommes entoures, et qui, a toute heure, savent les moindres details +de notre vie. Je ne sais pas s'ils trouveront la presence de Sylvia et +sa familiarite avec nous conforme aux lois du decorum; mais, a coup sur, +ils ne la trouveront jamais contraire a celles de l'honnetete." Jacques +s'est tu, et s'est promene dans la chambre d'un air sombre. Je lui ai +adresse plusieurs fois la parole sans qu'il m'entendit. Enfin il allait +sortir de l'appartement quand je me suis elancee vers lui. J'ai vu que +je lui avais horriblement deplu, et j'ai cru deviner qu'il prenait +en lui-meme quelque resolution dans le genre de celles qui ont fait +disparaitre l'annee derniere la maudite romance et la pauvre Rosette. +Je l'ai arrete. "Ecoute, Jacques, lui ai-je dit, tout effrayee, j'ai eu +tort, sans doute, et j'ai dit mille absurdites. Pour l'amour du ciel, +n'en parle pas a Sylvia, ne me retire pas son amitie; c'est bien assez +de me retirer ton amour." Je suis tombee sur une chaise; j'etais pres de +me trouver mal. Jacques m'a embrassee avec la tendresse et la ferveur +des premiers jours. "Je te promets d'oublier absolument cette +conversation, m'a-t-il dit, et de n'en jamais parler a Sylvia. Il est +trop evident que ce n'est pas toi, mais une autre, qui a parle par ta +bouche. Tu es bonne, ma pauvre Fernande; aie donc la force de n'ecouter +d'autres conseils que ceux de ton coeur." + +Jacques est toujours preoccupe de l'idee que ma mere m'excite contre +lui. Il est bien vrai qu'elle ne l'aime pas beaucoup; mais il se trompe +s'il croit que je lui raconte ce qui se passe dans notre interieur. +Ce n'est qu'avec toi que je puis avoir cette confiance. Maudit soit +l'eloignement qui me rend souvent tes conseils plus nuisibles qu'utiles! +Tantot je t'explique ma situation trop mal pour que tu puisses la bien +juger; d'autres fois j'emploie maladroitement les moyens que tu me +donnes de l'ameliorer. Aussi il faut convenir que je suis bien etourdie +ou bien bornee de ne savoir pas suppleer a ce que tu ne peux prevoir! +J'etais bien tranquille et bien heureuse quand l'idee m'est venue +de faire cette belle ouverture qui a trouble et affecte Jacques +serieusement. Notre vie etait devenue beaucoup plus agreable. Dieu +veuille qu'elle ne redevienne pas malheureuse par ma faute! + +La presence de Sylvia nous a fait vraiment beaucoup de bien. Il est +impossible d'etre meilleure et plus aimable. C'est un caractere original +et comme je n'en ai jamais rencontre. Elle est active, fiere et decidee. +Rien ne l'embarrasse, rien ne l'etonne; elle a plus d'esprit et de +savoir dans son petit doigt que moi dans toute ma personne, et sa +conversation est plus instructive pour moi que tous les livres que j'ai +lus. Moins silencieuse et plus expansive que Jacques, elle devine mieux +que lui tout ce que je ne puis comprendre, et elle va au-devant de mes +questions. Quoiqu'elle ait le caractere enjoue et un peu moqueur, elle +me semble avoir l'esprit rempli d'idees fort tristes, et cela m'etonne. +A son age, et avec tous les avantages qu'elle tient de la nature, +il faut qu'elle ait eu quelque passion malheureuse. Je la crois +enthousiaste. A la maniere dont elle temoigne son amitie, on voit que +son coeur est plein de feu et de devouement; peut-etre, etant plus +jeune, a-t-elle mal place ses affections. Elle semble avoir conserve une +sorte de depit contre l'amour, car elle en parle comme d'un reve sans +lequel la vie est prosaique, mais douce et facile. Elle me demande +souvent si je ne pense pas qu'on puisse s'en passer. Moi je pretends +que, quand on l'a connu, on ne peut y renoncer sans mourir d'ennui et de +tristesse. Jacques nous ecoute d'un air melancolique, et a tout ce que +nous disons, repond la meme sentence; "C'est selon." Avec cela il ne se +compromettra pas. Nous faisons de grandes promenades; Sylvia m'apprend +la botanique et l'entomologie. Le soir, nous chantons des trios qui +vraiment vont tres-bien. Sylvia a un contralto admirable, et chante +d'une maniere tellement superieure, qu'elle pourrait certainement faire +une grande fortune comme cantatrice. "Avec le mepris que tu as pour les +prejuges les plus enracines de ce monde, lui disais-je hier soir, +je m'etonne qu'une destinee si libre et si brillante ne t'ait pas +tentee.--Je l'aurais essayee bien certainement, m'a-t-elle repondu, si +je n'avais pas eu d'autre moyen d'existence; mais le petit heritage que +Jacques m'a transmis de la part de mes parents a toujours suffi a mes +besoins. J'ai ete libre de suivre mes gouts, qui me portaient vers +une vie obscure et solitaire. Ce qui me serait odieux, ce serait la +dependance. Si je me sentais condamnee a vivre d'une telle maniere et +dans un tel lieu, je prendrais ce lieu et cette vie en horreur, quelque +conformes qu'ils fussent d'ailleurs a mes penchants. Avec l'idee que je +puis demain aller ou bon me semble, je suis capable de rester vingt ans +dans un ermitage.--Toute seule? ai-je dit.--Si j'y pouvais vivre avec un +coeur qui comprit bien le mien, j'y vivrais heureuse; sinon mieux vaut +la solitude, et toute seule je puis vivre calme. N'est-ce pas deja +beaucoup?--Eh quoi! lui ai-je dit, la solitude ne t'a jamais effrayee +pour l'avenir? tu n'as jamais desire te marier pour avoir un appui, un +ami de toute la vie; pour etre mere, Sylvia, ce qu'il y a de plus +doux au monde?--Je n'ai peur ni de l'avenir ni du present, m'a-t-elle +repondu; j'aurai la force de vieillir sans desespoir. Je ne sens pas le +besoin d'un appui; j'ai assez de courage pour suffire a tous les maux de +la vie. Quant a trouver un ami qui ne me manque jamais, c'est un bonheur +accorde a une femme sur mille. Tu es bien enfant, Fernande. si tu crois +qu'il entre dans la destinee de toutes de rencontrer un mari comme le +tien; et, quant au bonheur de la maternite, je le comprends, je saurais +l'apprecier; mais je n'ai pas encore rencontre l'homme que j'eusse ete +joyeuse d'associer a ce role sacre. Je ne me flatte pas de le rencontrer +jamais. Si cela m'arrive, j'en profiterai; mais je ne suis pas assez +romanesque pour esperer ce qui est invraisemblable, ni assez faible pour +souffrir d'un desir que je ne puis realiser.--Tu as l'ame bien forte, +lui dis-je. Quant a moi, si je perdais mon mari et mes enfants, je +n'espererais pas remplacer Jacques; je ne desirerais pas associer, comme +tu dis, un autre homme au role sacre de la paternite; je me laisserais +mourir.--Tu le pourrais peut-etre, a-t-elle dit. Pour moi, je suis douee +d'une telle vigueur, que je ne pourrais me debarrasser de la vie que +d'une maniere violente." Elle parlait avec sa voix de basse dans le +grand salon, ou l'obscurite nous avait peu a peu gagnees; de temps on +temps elle frappait un accord melancolique sur le piano; en ce moment +elle fit une modulation si bizarre et si triste, qu'il me passa un +frisson dans tous les nerfs. "Oh! mon Dieu, m'ecriai-je, tu me fais +peur ce soir; je ne sais pas de quoi nous nous avisons de parler!" J'ai +traverse le salon pour tirer la sonnette et demander des bougies, et je +me suis figure que quelqu'un se levait de dessus le sofa en meme temps +que moi. J'ai fait un grand cri et me suis elancee vers Sylvia a demi +morte de frayeur. "Oh! que tu es enfant et pusillanime pour etre la +femme de Jacques!" m'a-t-elle dit d'un ton ou il entrait un peu de +reproche. Elle s'est levee pour aller tirer la sonnette. "Ne me quitte +pas! me suis-je ecriee; il y a quelqu'un dans la chambre, j'en suis +sure, la, du cote du canape.--Si cela est, je ne vois pas de quoi tu +as pour, car ce ne peut etre que Jacques.--Est-ce, toi, Jacques?" me +suis-je ecriee d'une voix tremblante. Jacques s'est approche de nous, +nous a entourees de ses bras, et nous a embrassees toutes deux. "Va +donc chercher de la lumiere, mechant!" lui ai-je dit. Il est sorti sans +repondre et n'est rentre qu'une demi-heure apres. Nous etions installees +deja, moi a mon metier, Sylvia a copier de la musique. "Tu as une femme +bien brave," lui a dit Sylvia avec son ton de gaiete qui est toujours un +peu brusque. Il a fait semblant de n'y rien comprendre, sans doute pour +me mystifier, et il a pretendu qu'il etait dans le parc depuis plus +d'une heure, et qu'il n'en etait pas sorti un instant. + +Mes enfants se portent a merveille et grossissent a vue d'oeil comme des +poussins. Jacques me contrarie bien un peu quelquefois a leur egard. Il +s'en occupe plus qu'il ne convient a un homme, et pretend que je n'y +entends rien. Sylvia se met entre nous; elle emporte le berceau et dit: +"Cela ne vous regarde ni l'un ni l'autre; ces enfants-la sont a moi." + + + +XXXVIII + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Lundi. + +Decidement, ma chere, il y a un revenant dans la maison; Jacques et +Sylvia en rient; pour moi, je ne suis pas rassuree du tout. Ou c'est un +monsieur tres-effronte qui vient faire un petit roman sous nos fenetres, +ou c'est un voleur bien eleve, qui s'y prend de cette maniere pour +s'introduire dans la maison. Le jardinier a vu se promener une ombre +autour de la piece d'eau, a deux heures du matin, et il a eu une telle +peur qu'il en est malade. Pauvre homme! il n'y a que moi qui le plaigne. +Les chiens ont fait des hurlements epouvantables toute la soiree. J'ai +conjure Jacques d'y faire attention, et il n'en a tenu compte; il est +sorti avec Sylvia pour voir rentrer les foins dans une metairie voisine, +et ils n'ont pas voulu me laisser aller avec eux, parce qu'il tomba +beaucoup d'humidite dans notre vallee a cette heure-ci, et que je suis +tres-enrhumee. Je commencais a rire moi-meme de mes frayeurs, et je +m'appretais a t'ecrire tranquillement, quand j'ai entendu sous ma +fenetre le son d'un hautbois. Je n'ai d'abord songe qu'au plaisir de +l'ecouter, persuadee que c'etait un de ces mille talents que Jacques +possede et que je decouvre en lui tous les jours. Je me suis mise a la +fenetre, et, apres qu'il a eu fini, je lui ai dit en me penchant sur le +balcon: "Comme un ange! Voila mon gage, beau menestrel." Alors j'ai +jete sur la terrasse sablee, qu'eclairait la lune, un bracelet d'or que +j'avais au bras. Un homme est sorti aussitot des buissons, l'a ramasse +et l'a emporte en courant; mais au meme instant j'ai entendu derriere +moi la voix de Jacques, et je suis restee stupefaite. J'ai raconte ce +qui venait de m'arriver, et pourtant je n'ai pas ose parler du bracelet. +J'ai trouve ma mystification si complete et si ridicule, que j'ai craint +les railleries de Sylvia et peut-etre les reproches de Jacques; car +c'est lui qui m'avait donne ce bracelet; son chiffre y est grave avec le +mien, et je suis desesperee de le savoir dans les mains d'un etranger. +Plaise a Dieu que ce soit un voleur! J'aurai fait la niaiserie la plus +parfaite qu'on puisse faire en lui jetant mes bijoux a la tete; mais le +present de Jacques ira chez le fondeur, et ne servira pas de trophee a +quelque impertinent. J'ai seulement raconte que j'avais entendu jouer +du hautbois, que j'avais appele, croyant m'adresser a Jacques, et que +j'avais vu fuir un homme qui m'avait semble a peu pres de sa taille et +vetu comme lui. Alors nous nous sommes rappele l'aventure de ma frayeur +dans le grand salon d'ete; Jacques a persiste a nier qu'il y fut entre +et qu'il se fut diverti a nous ecouter. Dans le doute, je n'ai jamais +ose parler du baiser que nous avions recu, Sylvia et moi; pour elle, +elle est si distraite et si peu susceptible de s'etonner ou de +s'epouvanter de quelque chose, que je gagerais qu'elle ne s'en souvient +plus; le fait est qu'elle n'en a rien dit ni a Jacques ni a moi, et que +je ne sais que penser de cette singuliere et facheuse aventure. Pour le +bracelet, ce n'est certainement pas Jacques qui l'a ramasse; pour le +baiser, j'en doute, car il assure tres-serieusement n'etre pas sorti du +parc dans ce moment-la. Il est vrai qu'il plaisante quelquefois avec un +sang-froid imperturbable, et qu'il s'amuse peut-etre en lui-meme de ma +honte et de mon incertitude. + +En attendant que nous sachions ce que signifient ces mauvaises +plaisanteries de notre follet, je veux te parler de l'eternelle affaire +de la naissance de Sylvia. Est-ce que tu penses qu'elle serait la soeur +de Jacques? Je le pense aussi parfois, mais cette idee m'attriste. +Pourquoi alors Jacques m'en fait-il un mystere? Me juge-t-il incapable +de garder un secret? Si elle est sa soeur, j'en suis plus jalouse que si +elle ne l'etait pas; car je gage alors qu'il l'aime plus que moi. Tu +te trompes bien, Clemence, si tu crois que je suis capable de cette +grossiere jalousie qui consisterait a craindre de la part de mon +mari une infidelite des sens; ce que je surveille avec envie, ce que +j'interroge avec angoisse, c'est son coeur, son noble coeur, ce tresor +si precieux, que l'univers devrait me le disputer, et que je n'ose me +flatter d'etre digne de le posseder a moi seule tout entier. Sylvia est +bien plus raisonnable, bien plus courageuse, bien plus instruite que +moi; son age, son education et son caractere la rapprochent de Jacques, +et doivent etablir entre eux une confiance bien mieux fondee. Moi je +suis une enfant qui ne sait rien et qui ne comprend guere. Pour les arts +et les petites sciences que Sylvia me demontre, il me semble que je ne +manque pas d'intelligence; mais quand il est question de la science du +coeur, je n'y comprends plus rien, et je ne concois meme pas qu'il y en +ait une; je n'entends rien a leur courage, a leurs principes d'heroisme +et de stoicisme. Que cela soit fait pour eux, c'est possible; mais +que Dieu m'impose la force, a moi, pourquoi faire? J'ai toujours ete +habituee a l'idee d'obeir par necessite, et quand j'ai agite en moi-meme +l'aride pensee de l'avenir, je n'ai jamais souhaite d'autre bonheur que +d'etre protegee, aidee et consolee par l'affection d'un autre. Il me +semblait, dans les premiers jours, que mon mariage avec Jacques etait +la plus parfaite realisation de ce reve. D'ou vient donc qu'il parait +quelquefois regretter de ne pas trouver en moi son egale? D'ou vient que +sa protection et sa bonte me font si souvent souffrir? + +Jeudi. + +Je ne sais que penser de ce qui se passe; je croirais volontiers que +Sylvia, avec son nom fantastique, son caractere etrange et son regard +inspire, est une espece de fee qui attire sous diverses formes le diable +autour de nous. Hier, on vint nous dire qu'un sanglier etait sorti des +grands bois et s'etait retire dans un des taillis de notre vallee. Cette +chasse me fit bien un peu peur, non pour moi, qui suis toujours entouree +et gardee comme une princesse, mais pour Jacques, qui s'expose a tous +les dangers. Sa prudence, son adresse et son sang-froid ne me rassurent +pas tout a fait; aussi j'essayai de le detourner de la pensee de lui +donner l'assaut; mais Sylvia sautait de joie a l'idee de frapper la bete +et de donner cours a son humeur energique et un peu feroce, a ce que +nous pretendons. En une demi-heure nous fumes habillees pour la chasse; +nos chevaux furent prets; les piqueurs, les chiens et les cors etaient +deja en avant. Sylvia montait un petit cheval arabe tres-fringant que je +n'ai jamais ose monter, et aussitot que je vis comme elle s'en faisait +obeir, elle quia beaucoup moins de principes d'equitation que moi, j'en +fus toute jalouse et toute boudeuse. Elle s'amusait a me depasser, a +caracoler dans des chemins etroits et dangereux, ou les excellentes +jambes de sa monture faisaient miracle. J'ai une tres-belle et bonne +jument anglaise; mais je suis si poltronne, et j'exige d'un cheval tant +de soumission et de tranquillite, que j'etais loin de briller comme +Sylvia, et qu'elle m'eclipsait aux yeux de Jacques. "Je parie, me +dit-elle comme nous entrions dans le taillis, que tu meurs d'envie a +present d'etre a ma place?" Elle ne pouvait pas deviner plus juste. "Eh +bien, me dit-elle, changeons vite de cheval, et que Jacques te voie sur +son cher Chouiman au moment ou il s'y attend le moins." Nous etions +seules avec deux domestiques; Sylvia avait deja saute a terre et +tenait Chouiman par la bride, avant qu'un des deux butors qui nous +accompagnaient eut songe a quitter l'etrier. Au meme instant, le +sanglier, debusque par les chiens, vint droit a nous et passa a trois +pas de moi sans songer a attaquer personne; mais le cheval arabe eu +peur, se cabra et faillit renverser Sylvia, qui s'obstinai a ne pas lui +lacher la bride. Alors un homme qui me semblait etre un de nos piqueurs, +car il etait vetu a peu pres comme eux, sortit de je ne sais ou, et +retint le cheval pret a s'echapper. Je n'avais plus aucune envie de +l'essayer. Cet homme aida Sylvia a remonter; mais aussitot qu'elle fui +en selle, et comme il lui presentait sa bride, elle lui cingla les +doigts de sa cravache, en disant: _Ah! ah!_ d'une maniere qui semblait +exprimer la surprise et la moquerie. L'inconnu disparut comme il etait +venu au milieu des branches, et je demandai a Sylvia, avec une avide +curiosite, ce que cela signifiait. "Oh! rien repondit-elle, un piqueur +maladroit qui m'a ecorche la main avec ses bons offices.--Et tu +cravaches un homme pour cela? lui dis-je.--Pourquoi non?" dit-elle. +Puis elle repartit au galop, et je fus forcee de la suivre, assez peu +satisfaite de cette explication, et au moins tres-etonnee des manieres +de Sylvia avec les piqueurs de mon mari. Je demandai aux domestiques le +nom de cet homme; ils me dirent qu'ils ne l'avaient jamais vu. + +La chasse nous occupa pendant plusieurs heures, et Sylvia semblait ne +pas avoir autre chose dans l'esprit. Je l'observais, car je soupconnais +un peu ce revenant d'etre quelque amant au desespoir. Ce qui se passa au +retour de la chasse me rejette dans de nouvelles incertitudes. + +Nous revenions par la traverse aux premieres clartes le la lune; c'etait +une des plus belles soirees que nous ayons eues cette annee. Il faisait +un peu frais; mais le paysage etait si bien eclaire, l'air etait si +parfume des plantes aromatiques qui croissent dans les ruisseaux, le +rossignol chantait si bien, que j'etais vraiment disposee aux idees +romanesques. Jacques proposa de prendre un chemin encore plus court que +celui que nous suivions. "Il est assez difficile pour les chevaux, me +dit-il, et je n'ai pas encore ose t'y conduire; mais puisque tu as +eu aujourd'hui un si grand acces de courage que de vouloir essayer +Chouiman, tu auras bien celui de descendre au pas un sentier un peu +raide.--Certainement, lui dis-je, puisque tu crois qu'il n'y a pas de +danger." Et nous nous mimes en route dans un ordre tres-pittoresque. Un +groupe de chasseurs, escorte des limiers et des cors, marchait en tete, +portant le sanglier, qui etait enorme; les cavaliers venaient ensuite, +nous au centre; nous entourions le flanc de la colline d'une ligne noire +d'ou partait de temps en temps un eclair quand le sabot d'un cheval +heurtait le roc. Derriere nous, un autre corps de piqueurs et de chiens +suivait lentement, et les fanfares s'appelaient et se repondaient des +deux extremites de la caravane. Quand nous fumes au plus rapide du +sentier, Jacques dit a un des piqueurs de prendre la bride de mon +cheval, et de le soutenir pour descendre; puis il proposa a Sylvia de +faire une folie. "Une folie? dit-elle; lancer nos chevaux d'ici a la +plaine?--Oui, dit Jacques; je te reponds des jambes de Chouiman si tu ne +le contraries pas.--Allons!" repondit la mauvaise tete; et, sans ecouter +mes reproches et mes cris, ils partirent comme la fondre par une pente +lisse, mais rapide, qui formait le flanc de la colline. Il me passa une +sueur froide par tous les membres, et mon coeur ne reprit le mouvement +que quand je les vis arriver sans accident au bas de la pente. Alors je +m'apercus que les cavaliers qui etaient devant etaient alles plus vite +que mon cheval guide par un pieton, et que ceux qui etaient derriere, +stupefaits sans doute de l'audace de Jacques et de Sylvia, s'etaient +arretes pour les regarder, de maniere que je me trouvais seule sur le +sentier avec l'homme qui tenait ma bride a une assez grande distance des +uns et des autres. + +Toutes les histoires de voleurs et de revenants qui m'ont trotte par la +cervelle depuis cinq ou six jours me revinrent a l'esprit, et cet homme +qui marchait aupres de moi commenca a me faire une peur epouvantable. +Je le regardais avec attention et ne reconnaissais en lui aucun des +piqueurs de mon mari. Il me semblait au contraire reconnaitre l'homme +mysterieux que Sylvia avait gratifie le matin d'un si joli coup de +cravache sur les doigts. Cependant je n'avais pas eu le temps de faire +grande attention a son vetement, et de son visage enfonce sous un grand +chapeau de paille je n'avais vu qu'une barbe noire, qui m'avait paru +sentir le brigand d'une lieue. En ce moment, quoiqu'il fut bien pres de +moi, je le voyais encore moins, parce qu'il etait plus bas que moi et +que son chapeau me le cachait entierement; cependant, comme il etait +paisible et silencieux, je me rassurai peu a peu. Je ne connais pas tous +les gardes forestiers et paysans amateurs de la chasse qui viennent, +avec la permission de Jacques, s'adjoindre a nous quand ils entendent le +son du cor dans la vallee, et que souvent, au retour, mon mari invite +a venir se rafraichir avec ses piqueurs. Presque tous sont vetus d'une +blouse et coiffes d'un chapeau de paille. Le fait est que je commencais +a ne plus rien craindre, et a croire Sylvia tres-capable de frapper un +piqueur ni plus ni moins qu'un negre. J'eus donc la hardiesse d'adresser +la parole a mon guide, et de lui demander si le chemin ne me permettait +pas d'aller seule." Oh! pas encore!" me repondit-il. Le son de sa voix +et l'expression presque suppliante de sa reponse etaient si peu d'un +piqueur, que la peur me prit de nouveau. Si j'avais le courage de +Sylvia, pensais-je, je donnerais un grand coup de cravache a ce brigand, +et pendant qu'il se frotterait les doigts d'un air consterne, j'irais +en un temps de galop rejoindre les autres chasseurs. Mais outre que je +n'oserais jamais, si c'est un vrai domestique, j'aurais fait la chose +du monde la plus insolente et la plus singuliere. Au milieu de ces +reflexions, je vis pourtant que nous approchions sans accident des +cavaliers, et au moment ou j'allais presser mon cheval avec le talon +pour le degager des mains de l'homme mysterieux, celui-ci se retourna a +demi vers moi, et, elevant le bras, il retroussa la manche de sa blouse. +Je vis alors briller quelque chose que je reconnus pour mon bracelet. Je +n'eus pas la force de crier, et l'inconnu, lachant ma bride, resta +sur le bord du chemin, en me disant a demi-voix ces etranges paroles: +"J'espere en vous." Puis il s'enfonca dans un massif d'arbres, et je +m'enfuis au galop plus morte que vive. + +Ce qui me tourmente et m'afflige le plus dans tout cela, c'est l'espece +de mystere que la finalite a etabli entre moi et cet homme. A present, +je vois tous les inconvenients qui resultent du bracelet, et j'ose moins +que jamais en parler a Jacques. S'il allait le chercher et le provoquer +en duel! S'il allait m'accuser d'imprudence et de legerete! Je suis bien +malheureuse, car j'ai cru certainement jeter mon bracelet a Jacques +lui-meme; et celui qui l'a recu croit que je suis une petite personne +romanesque, facile a conquerir avec un baiser dans l'obscurite et un air +de hautbois. Je suis fachee a present de ne lui avoir pas parle pour +lui expliquer ma meprise et lui redemander mon bracelet. Peut-etre me +l'eut-il rendu. Mais j'ai perdu la tete, comme je fais toujours dans les +occasions ou un peu de sang-froid me serait necessaire. J'ai essaye de +savoir ce que Sylvia pense de cet homme. Elle pretend que je suis folle, +et qu'il n'y a point d'autre _homme_ dans la vallee que Jacques. Celui +que le jardinier a vu est, selon elle, un voleur de fruits; celui qui a +joue du hautbois, un comedien ambulant, ou bien un commis voyageur qui +aura couche a l'auberge du village, et se sera amuse a sauter le fosse +du jardin, afin de se vanter dans quelque estaminet d'avoir eu une +aventure romanesque dans son voyage. Quant a l'homme au coup de +cravache, elle persiste a dire que c'est un paysan; et je n'ose parler +de l'homme au bracelet, car l'idee qu'un commis voyageur ou un musicien +ambulant croit avoir recu ce gage de ma bienveillance, me cause une +mortification extreme. + +Au fait, quant a cela, l'explication de Sylvia me parait assez +admissible; si je ne craignais de causer quelque malheur, je confierais +tout a Jacques, et il irait chatier cet impertinent comme il le merite. +Mais cet homme peut etre brave et habile duelliste. L'idee d'engager +Jacques dans une affaire de ce genre me fait dresser les cheveux sur la +tete. Je me tairai. + + + +XXXIX. + +D'OCTAVE A M. ***. + +De la vallee de Saint-Leon. + +Tu m'as souvent dit que j'etais fou, mon cher Herbert, et je commence a +le croire. Ce qu'il y a de certain, c'est que je suis fort content de +l'etre, car sans cela je serais fort malheureux. + +Si tu veux savoir ou je suis et de quoi je suis occupe, j'aurai quelque +embarras a le repondre. Je suis dans un pays ou je n'ai jamais mis +le pied, que je ne connais pas, ou je n'ose marcher que sous un +deguisement. Quant a mes occupations, elles consistent a errer autour +d'un vieux chateau, a jouer du hautbois au clair de la lune, et a +recevoir de temps en temps un coup de cravache sur les doigts. + +Tu as du etre peu surpris de mon brusque depart, quand tu auras su que +Sylvia avait quitte Geneve un mois auparavant. Tu auras suppose que +j'etais alle la rejoindre, et tu ne te seras pas trompe. Mais ce que tu +ne supposes certainement pas, c'est que, sans invitation et meme sans +permission, je me sois mis a courir sur ses traces. Elle a quitte +son ermitage du Leman avec la bizarrerie qu'elle met dans toutes ses +resolutions, et par suite d'une de ces idees spontanees qui lui viennent +au moment ou l'on se croit le plus tranquille et le plus heureux des +hommes a ses pieds. Etrange creature, trop passionnee ou trop froide +pour l'amour, je ne sais, mais, a coup sur, trop belle et trop +superieure a son sexe pour passer devant les yeux d'un homme sans le +rendre un peu fou. Je savais que M. Jacques etait marie, et je pensais +bien qu'elle etait allee s'installer aupres de lui; car, depuis +plusieurs mois, elle m'annoncait ce projet chaque fois qu'elle etait de +mauvaise humeur et qu'elle voulait me desesperer. Mais je ne savais pas +si M. Jacques etait maintenant en Touraine ou en Dauphine; car dans +l'orgueilleux billet que Sylvia avait laisse pour moi a l'ermitage, +elle n'avait pas daigne me dire ou elle portait ses pas; c'est donc +absolument au hasard que je suis venu ici. Je me suis installe dans la +cabane d'un vieux garde-chasse avare et sournois, que j'ai choisi +pour hote sur sa mauvaise mine, et qui pour de l'argent m'aiderait a +assassiner tous les hommes et a enlever toutes les femmes du pays. C'est +donc au milieu des bois que peuvent me chercher tes conjectures, dans la +plus romantique vallee du monde, protege par un deguisement de chasseur +braconnier plutot que vetu en honnete homme, braconnant en effet sous la +protection de mon hote, et preparant avec lui, tous les soirs, le souper +que nous avons conquis les armes a la main; dormant sur un grabat, +lisant quelques chapitres de roman a l'ombre des grands chenes de la +foret, hasardant des excursions sentimentales et mysterieuses autour de +la demeure de mon inhumaine, ni plus ni moins que le comte Almaviva, et +t'ecrivant sur un genou, a la lueur d'une torche de resine. Ce qu'il y a +de plus ridicule dans tout cela, c'est que je le fais serieusement, et +que je suis vraiment triste et amoureux comme un ramier. Cette Sylvia +fait le desespoir de ma vie, et je donnerais un de mes bras pour ne +l'avoir jamais rencontree. Tu la connais assez pour concevoir ce qu'un +homme aussi peu charlatan que moi doit avoir a souffrir de ses caprices +romanesques et du dedain superbe qu'elle a pour tout ce qui sort du +monde ideal ou elle s'enferme. Il y a bien un peu de ma faute dans mon +malheur. Je l'ai trompee, ou plutot je me suis trompe moi-meme en lui +faisant croire que j'etais un transfuge de ce monde-la, et que je me +sentais capable d'y retourner. Oui, je l'ai cru en effet, et, dans les +premiers jours, j'ai ete tout a fait l'homme qu'elle devait ou qu'elle +pouvait aimer. Mais peu a peu l'indolence et la legerete de mon +caractere ont repris le dessus. La raison m'a fait de nouveau entendre +sa voix, et Sylvia m'a semble ce qu'elle est en effet, enthousiaste, +exageree, un peu folle. + +Mais cette decouverte ne suffisait pas pour m'empecher de l'aimer a la +passion. L'exageration, qui rend les filles de province si ridicules, +rendait Sylvia si belle, si frappante, si inspiree, que c'est la +peut-etre son plus grand charme et sa plus puissante seduction. Mais +elle l'a recu de Dieu pour son malheur et pour celui de ses amants, car +elle peut se faire admirer, et ne peut persuader. Orgueilleuse jusqu'a +la folie, elle veut agir comme si nous etions encore au temps de l'age +d'or, et pretend que tous ceux qui osent la soupconner sont des laches +et des pervers. Du moment que j'ai vu avec inquietude la singularite de +sa conduite, et que j'ai pris de la jalousie a cause de la liberte de +ses demarches, j'ai donc ete perdu dans son esprit; et precipite de +cette region celeste ou elle m'avait fait asseoir avec elle, je suis +tombe dans le monde fangeux des humains, ou cette belle sylphide n'a +jamais daigne poser son pied d'ivoire. De ce moment, notre amour a ete +une suite de ruptures et de raccommodements. Je me souviens que tu m'as +dit, un jour que je te racontais tristement une de ces querelles +apres la reconciliation: "De quoi te plains-tu?" Ah! mon ami, tu peux +connaitre les femmes; mais tu ne connais pas Sylvia. Avec elle, le +moindre tort est de la plus terrible importance, et chaque nouvelle +faute creuse une tombe ou s'ensevelit une partie de son amour. Elle +pardonne, il est vrai; mais ce pardon est pire que sa colere. La colere +est violente est pleine d'emotion; le pardon de Sylvia est froid +et inexorable comme la mort. En proie a mille soupcons, tourmente, +incertain, tantot craignant d'etre dupe de la plus insigne coquette, +tantot craignant d'avoir outrage la plus pure des femmes, j'ai vecu +malheureux aupres d'elle, mais je n'ai jamais eu la force de m'en +detacher. Vingt fois elle m'a chasse, et vingt fois j'ai ete lui +demander ma grace apres avoir vainement essaye de vivre sans elle. Dans +les premiers jours de mon bannissement, j'esperais m'applaudir d'avoir +recouvre ma liberte et mon repos. Je me laissais aller delicieusement +au bien-etre de l'indifference et de l'oubli. Mais bientot l'ennui +me faisait regretter les agitations et les nobles souffrances de la +passion. Je jetais mes regards autour de moi pour chercher un autre +amour; mais l'indolence de mon esprit et l'activite de mon caractere +m'eloignaient egalement des autres femmes. Mon caractere me portait a +leur preferer la chasse, la peche, tous ces plaisirs energiques de la +campagne que Sylvia partageait avec moi. Mon esprit s'effrayait de +recommencer un apprentissage et de tenter une nouvelle conquete. Et puis +quelle femme peut etre comparee a Sylvia pour la beaute, l'intelligence, +la sensibilite et la noblesse du coeur? Oui, quand je l'ai perdue, je +lui rends justice, je m'etonne et m'indigne d'avoir pu soupconner une +femme si grande, et dont la conduite hautaine me prouve a quel point +elle etait incapable de descendre au mensonge. Mais quand je la +retrouve, je souffre de son caractere raide et inflexible, de son humeur +violente, de son mysticisme intolerant et de ses exigences bizarres. +Elle ne se plie a aucune de mes imperfections; elle ne pardonne a aucun +de mes defauts; elle tire argument de tout pour me demontrer a quel +point son ame est superieure a la mienne, et rien n'est plus funeste a +l'amour que cet examen mutuel de deux coeurs jaloux et orgueilleux de se +surpasser. Le mien se lassait bien vite de cette lutte; j'aurais mieux +aime un amour moins difficile et moins sublime. Sylvia m'accablait de +son dedain, et quelquefois me prouvait la pauvrete de mon coeur avec +tant de chaleur et d'eloquence, que je me persuadais n'etre pas ne pour +l'amour et que je n'oserais me persuader encore que je suis digne de le +connaitre. Mais, s'il en est ainsi, pourquoi suis-je ne, et a quoi +Dieu me destine-t-il en ce monde? Je ne vois pas vers quoi ma vocation +m'attire. Je n'ai aucune passion violente, je ne suis ni joueur, ni +libertin, ni poete; j'aime les arts, et je m'y entends assez pour y +trouver un delassement et une distraction; mais je n'en saurais faire +une occupation predominante. Le monde m'ennuie en peu de temps; je sens +le besoin d'y avoir un but, et nul autre but ne m'y semble desirable que +d'aimer et d'etre aime. Peut-etre serais-je plus heureux et plus sage si +j'avais une profession; mais ma modeste fortune, qu'aucun desordre n'a +entamee, m'a laisse la liberte de m'abandonner a cette vie oisive et +facile a laquelle je me suis habitue. M'astreindre aujourd'hui a un +travail quelconque me serait odieux. J'aime la vie des champs, mais non +pas sans une compagne qui me fasse gouter les plaisirs de l'esprit et +du coeur, au sein de cette vie materielle ou l'effroi de la solitude +me gagnerait bientot. Peut-etre suis-je propre au mariage; j'aime les +enfants, je suis doux et range, je crois que je ferais un tres-honnete +bourgeois dans quelque ville du second ordre de notre paisible Helvetie. +Je pourrais me faire estimer comme cultivateur et pere de famille; +mais je voudrais que ma femme fut un peu plus lettree que celles qui +tricotent un bas bleu du matin au soir. Et moi-meme je craindrais de +m'abrutir en lisant mon journal et en fumant au milieu de mes dignes +concitoyens et des pots de biere; presque aussi simples et inoffensifs +les uns que les autres. + +Enfin, il me faudrait trouver une femme inferieure a Sylvia, et +superieure a toutes celles que je pourrais obtenir, a ma connaissance. +Mais, avant tout, il faudrait guerir de l'amour que j'ai pour Sylvia, et +c'est une maladie dont mon ame est encore loin d'etre delivree. + +Ne sachant que faire, je suis venu ici essayer encore mon destin. +D'abord j'avais l'intention de me jeter a ses pieds, comme a +l'ordinaire, et puis le caprice m'a pris de l'epier un peu, de consulter +l'opinion de ce qui l'entoure, de la connaitre, et de la voir enfin sans +qu'elle s'en doutat, afin de m'oter de l'esprit, une fois pour toutes, +les soupcons qui m'ont tourmente si souvent, et qui me tourmenteront +peut-etre encore; car Sylvia a un talent extraordinaire pour les faire +naitre, un mepris profond pour les explications les plus faciles, et moi +une pauvre tete qui se cree promptement des tourments cruels. Je n'ai pu +obtenir aucune des lumieres que je cherchais, car mon imperatrice Sylvia +n'est ici que depuis trois semaines, et on n'avait jamais entendu parler +d'elle dans le pays. Si elle savait que ces idees m'ont passe par la +tete, elle ne me pardonnerait jamais; mais elle le saura d'autant moins +que le cours de mes observations est a peu pres termine. Hier, elle +m'a reconnu sous mon deguisement et m'a accueilli d'une maniere fort +impertinente. Je serai donc oblige de me montrer. Jacques me connait et +me decouvrirait bientot. Ils riraient peut-etre ensemble a mes depens, +si je ne prenais le parti d'aller en rire moi-meme avec eux. + +Ce Jacques est certes un galant homme, dont le caractere froid et +l'exterieur reserve ne m'ont jamais permis beaucoup de familiarite, et +contre lequel jusqu'ici je me suis senti d'ailleurs des mouvements de +jalousie epouvantables. A present, j'ai des raisons pour savoir que j'ai +ete injuste et grossier dans mes soupcons. Mais je lui en veux un peu +d'avoir ete de moitie dans la fierte superbe avec laquelle Sylvia a +refuse longtemps de me rassurer en m'expliquant leur parente et leurs +relations. Je lui en veux aussi d'etre pour Sylvia le type de tout ce +qu'il y a de plus grand et de plus beau dans le monde, la seule ame +digne de voler sur la meme ligne que la sienne dans les champs de +l'empyree, en un mot l'objet d'un amour platonique et d'un culte +romanesque dont je ne suis plus jaloux, mais qui me cause assez de +mortification. Je n'en serai pas moins l'ami et le serviteur de M. +Jacques en toute occasion; mais si, avant de lui donner une poignee +de main, je pouvais le taquiner un peu et me venger de Sylvia en me +montrant epris d'une autre, cela me divertirait. + +Pour t'expliquer cette nouvelle folie, il faut que tu saches que M. +Jacques a le plus joli joyau de petite femme couleur de rose qu'on +puisse imaginer. Moins belle que Sylvia, elle est certainement plus +gentille, et, a coup sur, son ame romanesque a sa maniere est moins +altiere et moins cruelle. J'en ai pour gage un bracelet qui m'a ete jete +par une fenetre avec de tres-douces paroles, un soir que je croyais +adresser a ma tigresse les accents passionnes de mon hautbois. Je suis +loin d'etre assez fat pour en tirer grande vanite, car je ne sache pas +qu'elle ait encore pu voir ma figure, et ce soir-la elle n'avait pas +meme entrevu mon spectre; c'est donc au son du hautbois, a l'enivrement +d'un soir de printemps et a quelque reve de pensionnaire en vacances +qu'elle aura accorde ce gage de protection. Je suis un trop honnete +homme et un heros de roman trop maladroit pour abuser serieusement de +cette petite coquetterie; mais il m'est bien permis de faire durer +encore le roman pendant quelques jours. J'ai debute par un baiser, qui +peut-etre a laisse quelque emotion dans le coeur de la blonde Fernande, +quand elle a su qu'elle avait ete embrassee avec Sylvia, dans +l'obscurite, par un autre que son mari. Ne me trouves-tu pas devenu +bien scelerat par depit, moi qui le suis si peu par nature? Ce soir-la, +vraiment, j'etais tout occupe de Sylvia; j'etais entre par une des +portes de glace du salon qui donne sur les bosquets du jardin, avec +l'intention d aller ouvertement demander pardon a Sylvia des torts que +j'ai et de ceux que je n'ai pas. Elles jouaient du piano; il faisait +sombre; elles ne s'apercurent pas de la presence d'un tiers. Je m'assis +sur le sofa. Une d'elles vint s'asseoir aupres de moi sans me voir. +J'allais la saisir dans mes bras, quand je reconnus au piano la voix de +Sylvia. J'ecoutai une petite conversation sentimentale qu'elles eurent +ensemble, et, au moment ou elles me decouvrirent, j'embrassai Sylvia, +et j'allais parler, lorsque Fernande, me prenant pour son mari et +m'entendant embrasser sa compagne, approcha son visage du mien, avec +une petite maniere d'enfant jaloux a laquelle je t'aurais bien defie de +resister. Je ne sais comment, dans l'obscurite, mes levres rencontrerent +les siennes. Ma foi! je fus si trouble de cette aventure que je m'enfuis +sans leur faire savoir que je n'etais pas Jacques. Depuis ce temps, je +sais par mon vieux hote, qui est l'oncle de Rosette, soubrette de ces +dames, que la belle Fernande a des terreurs paniques, et n'entend pas +remuer une feuille dans le parc ou trotter une souris dans le chateau, +sans se trouver mal. Rien n'est plus propre a l'audace d'un lutin que +les frayeurs et les evanouissements de sa chatelaine; heureusement pour +Fernande, je ne suis ni audacieux ni amoureux a ce point. + +Mais ces aventures m'amusent et m'occupent; j'ai vingt-quatre ans, cela +m'est bien permis. Le beau temps, le clair de lune, cette vallee sauvage +et pittoresque, ces grands bois pleins d'ombre et de mystere; ce chateau +a mine venerable, qui est assis gravement sur le doux penchant d'une +colline; ces chasseurs qui arpentent la vallee et la font retentir des +hurlements des chiens et des sons du cor; ces deux chasseresses, plus +belles que toutes les nymphes de Diane, l'une brune, grande, fiere et +audacieuse, l'autre blanche, timide et sentimentale, montees toutes deux +sur des chevaux superbes et galopant sans bruit sur la mousse des bois: +tout cela ressemble a un reve, et je voudrais ne pas m'eveiller. + + + +XL. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Mardi. + +Cette histoire se complique et commence a me causer beaucoup de trouble +et de chagrin: J'ai eu grand tort de cacher tout cela a Jacques; mais +a present, chaque jour de silence agrandit ma faute, et je crains +reellement ses reproches el sa colere. La colere de Jacques! je ne sais +ce que c'est, je ne puis croire qu'il me la fasse jamais connaitre; et +pourtant, comment un mari peut-il apprendre tranquillement que sa femme +a recu d'un autre une declaration d'amour? + +Oui, Clemence, voila ou m'a conduite cette fatale meprise du bracelet. +Hier soir, j'etais dans ma chambre avec mes enfants et Rosette; ma +fille semblait souffrante et ne pouvait s'endormir. Je dis a Rosette +d'emporter la lumiere, qui peut-etre l'incommodait. J'etais depuis +quelque temps dans l'obscurite avec ma petite sur mes genoux, et je +tachais de l'apaiser en chantant; mais elle ne criait que plus fort, et +cela commencait a m'inquieter, lorsque le son du hautbois s'eleva, de +l'autre extremite de l'appartement, comme une voix plaintive et douce. +L'enfant se tut aussitot et resta comme ravi a l'ecouter; pour moi, je +retenais ma respiration; la surprise et la peur me rendaient incapable +de mouvement. L'inconnu etait dans ma chambre, seul avec moi! Je n'osais +appeler, je n'osais fuir. Rosette entra comme le hautbois venait de se +taire, et s'emerveilla de voir la petite silencieuse et calmee. "Va +chercher de la lumiere, bien vite, bien vite, lui dis-je, j'ai une peur +epouvantable; pourquoi m'as-tu laissee seule?--Il va falloir que madame +reste encore seule, repondit-elle, pendant que j'irai chercher la +lumiere en bas.--Ah! mon Dieu! pourquoi n'en as-tu pas dans ta chambre? +lui repondis-je. Non! n'y va pas, ne me laisse pas ainsi. N'as-tu rien +entendu, Rosette? Es-tu sure qu'il n'y ait personne avec nous dans la +chambre?--Je ne vois personne que madame, les enfants et moi, et je n'ai +entendu que la flute.--Qui est-ce qui jouait de la flute?--Je ne +sais pas; monsieur, apparemment; quel autre dans la maison saurait en +jouer!--Est-ce toi qui es la, Jacques? m'ecriai-je; si c'est toi, ne +t'amuse pas a m'effrayer, car je mourrais de peur." Je savais bien +que ce n'etait pas Jacques, mais je parlais ainsi pour forcer notre +persecuteur a s'expliquer ou a se retirer. Personne ne repondit. Rosette +ouvrit les rideaux, et, au clair de la lune, examina tous les recoins de +l'appartement sans y decouvrir personne. Elle trouvait, sans doute, mes +frayeurs bien ridicules, et j'en eus honte moi-meme; je lui dis d'aller +chercher de la lumiere, et quand elle fut sortie, j'allai tirer le +verrou derriere elle. Mais c'etait bien inutile, car l'inconnu entra +par la fenetre. Je ne sais comment il s'y prit, et si de la galerie +superieure il a eu l'audace de se risquer sur ma persienne, ou si, a +l'aide d'une echelle, il sera venu d'en bas; le fait est qu'il entra +aussi tranquillement que dans la rue. La colere me donna des forces, et +je m'elancai devant le berceau de mes enfants, en criant au secours; +mais il s'agenouilla au milieu de la chambre, en me disant d'une voix +douce: "Comment est-il possible que vous ayez peur d'un homme qui +voudrait pouvoir vous prouver son devouement en mourant pour vous?--Je +ne sais qui vous etes, Monsieur, lui repondis-je d'une voix tremblante; +mais, a coup sur, vous etes bien insolent d'entrer ainsi dans ma +chambre; partez, partez! que je ne vous revoie jamais, ou j'avertirai +mon mari de votre conduite.--Non, dit-il en se rapprochant, vous ne +le ferez pas; vous aurez pitie d'un homme au desespoir." Je vis en ce +moment le bracelet, et l'idee me vint de le redemander. Je le fis d'un +ton d'autorite et en jurant que j'avais cru le jeter a mon mari. "Je +suis pret a vous obeir en tout, dit-il d'un air resigne; reprenez-le, +mais sachez que vous me reprenez le seul honneur et le seul espoir de ma +vie." Alors il s'agenouilla de nouveau tout pres de moi et me tendit son +bras. Je n'osais reprendre moi-meme le bracelet; il eut fallu toucher sa +main ou seulement son vetement, et je ne trouvais pas cela convenable. +Alors il crut que j'hesitais, car il me dit: "Vous avez compassion de +moi, vous consentez a me le laisser, n'est-ce pas, o ma chere Fernande!" +Et il saisit ma main, qu'il baisa plusieurs fois tres-insolemment. Je +me mis a crier, et des pas se firent entendre aussitot dans la galerie +voisine; mais avant que l'on eut le temps d'entrer, l'inconnu avait +disparu, comme un chat, par la fenetre. + +Jacques et Sylvia frapperent alors a la porte, que j'avais fermee au +verrou et que je ne songeais plus a ouvrir, tout en leur criant d'entrer +au nom du ciel. Cette circonstance du verrou, qui se trouvait fatalement +liee a l'entree d'un homme dans ma chambre, m'empecha de raconter ce +qui s'etait passe; je dis que j'avais entendu le hautbois, que j'avais +envoye Rosette chercher de la lumiere, qu'elle m'avait enfermee par +megarde; que j'avais cru entendre du bruit dans ma chambre et que +j'avais perdu la tete. Comme on me tient pour folle de peur, on ne m'en +demanda pas davantage. Rosette assura bien avoir entendu le hautbois en +traversant la galerie, on fit quelques recherches dans la maison et dans +le jardin. On ne trouva personne, et on decreta, en riant, qu'on ferait +venir un piquet de gendarmerie pour me garder. Sylvia alla chercher +le dolman et le shako de Jacques, et s'en affubla avec de fausses +moustaches; elle se planta ainsi derriere moi le sabre en main, +affectant de suivre tous mes pas par la chambre pour me servir +d'escorte. Elle etait jolie comme un ange avec ce costume. Nous avons ri +jusqu'a minuit, et le reste de la nuit s'est passe fort tranquillement. +Mais mon esprit est bien agite! Je sens que je suis engagee dans une +aventure folle et imprudente, qui peut-etre aura des suites fatales. +Fasse te ciel qu'elles retombent toutes sur moi seule! + +Jeudi. + +Je viens de recevoir le billet suivant, qui a ete remis a Rosette par +son oncle le garde-chasse: "Belle et douce Fernande, ne soyez pas +irritee contre moi, et ne vous meprenez pas sur les motifs de ma +conduite. Vous pouvez me sauver du malheur eternel et me rendre le plus +heureux des amis et des amants; j'aime Sylvia, et j'en ai ete aime. Je +ne sais par quel crime irreparable j'ai perdu sa confiance et merite sa +colere. Je ne renoncerai a elle qu'avec la vie; et _j'espere en vous_, +en vous seule. Vous avez une ame aimante et genereuse, je le sais; je +vous connais plus que vous ne pensez. Le bracelet que vous avez cru +jeter a voire mari et que je vous rendrai, si vous ne l'accordez a la +sainte amitie d'un frere, est a mes yeux un gage de confiance et de +salut. Pardonnez-moi de vous avoir effrayee; j'esperais pouvoir vous +parler en secret; je vois que cela sera impossible si vous ne m'accordez +vous-meme cette grace; et vous me l'accorderez, n'est-ce pas, bel ange +aux cheveux blonds? Votre mission sur la terre est de consoler les +infortunes. J'irai vous attendre ce soir sous le grand ormeau des quatre +sentiers, a l'entree du Val-Brun; faites-vous accompagner, si vous +voulez, d'une personne sure, mais que ce ne soit pas votre mari. Il me +connait, et je me flatte de posseder son estime et son amitie; mais +en ce moment-ci il m'est contraire, et si vous ne travaillez a me +justifier, je n'ai aucun espoir de rentrer en grace. Si vous ne venez +pas, je deposerai votre bracelet sous la pierre du grand ormeau; vous +l'y ferez prendre; mais il sera teint du sang "D'OCTAVE." + +[Illustration: Avec l'homme qui tenait ma bride.] + +Qu'en penses-tu? que dois-je faire? Mais a quoi sert de te le demander? +Tu ne me repondras que dans huit jours, et il faut qu'avant ce soir +j'aie pris un parti. Accorder un rendez-vous a ce jeune homme, surtout +quand je sais que Jacques n'est pas dans ses interets, pour le +reconcilier avec Sylvia, c'est une grande imprudence peut-etre selon le +monde; selon ma conscience je n'y vois pourtant aucun mal. S'il y a +des inconvenients, il n'y en a que pour moi, qui risque de deplaire a +Jacques et d'encourir ses reproches, tandis que je puis rendre, si je +reussis, un service a Sylvia et a Octave, peut-etre assurer le bonheur +de leur vie entiere; car il n'est pas de bonheur sans l'amour. Sylvia +cache en vain son chagrin; je vois maintenant pourquoi ses pensees sont +si noires et son avenir si sombre a ses yeux. Si elle a pu aimer ce +jeune homme, il doit etre au-dessus du commun et avoir une belle ame; +car Sylvia est bien exigeante dans ses affections, et trop fiere pour +avoir jamais pu s'attacher a un etre qui n'en eut pas ete digne. Je vois +bien maintenant qu'elle a reconnu son amant dans le chasseur qu'elle a +si bien corrige de l'envie d'etre prevenant avec elle, et je vois aussi, +dans ce coup de cravache, accompagne d'un silence si complet sur sa +decouverte, plus de moquerie malicieuse que de veritable colere. Je +parie qu'elle meurt d'envie qu'on amene son ami a ses genoux; il est +impossible qu'il en soit autrement; cet Octave l'aime a la folie, +puisqu'il fait des choses si extraordinaires pour la retrouver. Il a une +figure charmante, du moins a ce qu'il m'a semble quand je l'ai entrevu +dans ma chambre au clair de la lune. Jacques est severe et inexorable, +il traite trop Sylvia comme un homme; il ne devine pas les faiblesses +du coeur d'une femme, et ne comprend pas, comme moi, ce que son courage +doit cacher d'ennui et de souffrance. Si je refuse d'aider cette +reconciliation, c'en est peut-etre fait de son bonheur; peut-etre se +condamnera-t-elle a une eternelle solitude; et ce jeune homme, s'il +allait se tuer en effet! Je l'en croirais assez capable; il semble +veritablement epris. Que faire? Je n'ose me decider a rien; heureusement +j'aurai le temps d'y penser d'ici a ce soir. + +[Illustration: Dans la cabane d'un vieux garde-chasse.] + + + +XLI. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Mon ami, je me suis hate de remettre les choses sur le pied ou elles +doivent etre; car mes affaires commencaient a s'embrouiller. Fernande +prenait mes plaisanteries au serieux, et il etait temps de la desabuser; +autrement je courais le risque ou d'etre decouvert et recommande par +elle a son mari, ou d'etre force de lui faire la cour tout de bon. Je +ne voulais ni l'un ni l'autre. Peut-etre, avec ce caractere de femme +craintif, nerveux, et toujours dans le paroxysme d'une emotion +quelconque, m'eut-il ete facile, aide par le romanesque des +circonstances, de tourner les choses a mon profit et de faire beaucoup +de progres en peu de temps. Les femmes comme Sylvia se donnent par +amour; mais, ou je me trompe bien, ou celles qui ressemblent a Fernande +se laissent prendre sans savoir pourquoi, sauf a en etre au desespoir +le lendemain. Je ne pense pas; que Lovelace, a ma place, eut agi aussi +vertueusement que moi; mais je n'ai pas l'honneur d'etre M. Lovelace, et +j'agis selon ma maniere, qui n'a rien de scelerat. Surprendre les sens +d'une jeune femme pour laquelle je n'ai point d'amour, et la livrer a la +honte et a la colere, en m'adressant le lendemain sous ses yeux a une +autre, ce ne serait pas seulement le fait d'un lache, mais celui d'un +sot. Car, assurement, apres avoir possede ces deux femmes, je serais +chasse et deteste de toutes deux; et je ne crois pas que le souvenir +d'avoir presse Fernande une heure dans mes bras valut le bonheur de +m'asseoir pendant un an seulement a cote de Sylvia. + +J'ai donc coupe court a cette intrigue, qui prenait une tournure trop +folle; mais trop fou moi-meme pour me resoudre a detruire tout a fait +mon roman en un jour, j'ai pris Fernande pour confidente et pour +protectrice. Je lui ai ecrit un billet bien sentimental, ou, avec un +peu de flatterie, un peu d'exageration et un peu de mensonge, je l'ai +engagee a m'accorder une entrevue pour traiter de la grande affaire de +ma reconciliation avec Sylvia. J'ai arrange mon plan de maniere a faire +durer le plus longtemps possible le mysterieux mais innocent commerce +que j'ai etabli avec mon bel avocat. J'aurai donc pour quelques jours +encore le clair de lune, les appels du hautbois, les promenades sur la +mousse, les robes blanches a travers les arbres, les billets sous la +pierre du grand ormeau, en un mot ce qu'il y a de plus charmant dans une +passion, les accessoires. Je suis bien enfant, n'est-ce pas? Oh bien, +oui! et je n'en ai pas honte. Il y a si longtemps que je suis triste et +ennuye! + + + +XLII. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Eh bien! je me suis decidee a aller consoler cet amant infortune. Tu +diras ce que tu voudras, mais il me semble que j'ai bien fait, car je me +sens le coeur heureux et attendri. J'ai emmene Rosette, apres lui avoir +bien recommande le secret (elle etait deja dans la confidence), et nous +avons ete ensemble au grand ormeau. Le pauvre desole est venu a moi avec +des transports de joie et de reconnaissance. C'est un bien bon jeune +homme que cet Octave, et je suis sure a present qu'il est digne de +Sylvia. Il m'a raconte toutes ses peines, et m'a depeint le caractere de +Sylvia et le sien de maniere a me faire comprendre par quels endroits +ils s'etaient souvent offenses sans raison apparente. Sais-tu que ce +recit m'a fait une singuliere impression, et qu'il m'a semble lire +l'histoire de mon coeur depuis un an? Pauvre Octave! je le plains plus +qu'il ne peut l'imaginer; je comprends le malheur dont il souffre; et je +ne sais trop si je ne devrais pas lui conseiller d'oublier a jamais son +amour et de chercher quelque ame plus semblable a la sienne. Oui, c'est +la meme souffrance, c'est la meme destinee que moi! Une tete jeune, +confiante et sans experience comme la mienne, aux prises avec un +caractere fier, obstine et grave comme celui de Jacques. Maintenant +qu'il m'a fait connaitre Sylvia, je vois bien qu'elle est la soeur de +mon mari; si elle n'est que son eleve, il est certain qu'il lui a bien +enseigne et fidelement transmis sa maniere d'aimer. Que ne sont-ils +epoux! ils seraient a la hauteur l'un de l'autre. + +Ce ne sera pas une chose aisee, je ne sais pas meme si ce sera une chose +possible, que cette reconciliation. Nous n'avons rien conclu, Octave et +moi, dans cette premiere entrevue; je ne pouvais rester qu'une heure, +et elle a ete toute employee a me mettre au fait de leur position +respective. Il m'a promis que le lendemain il me dirait ce qu'il faut +faire; j'y retournerai donc ce soir. Il m'est tres-facile de m'absenter +une heure sans qu'on s'en apercoive au chateau. Jacques et Sylvia +ne sont pas faches de se trouver seuls pour faire ensemble de la +philosophie aussi sombre que possible; ils ne tiennent donc pas +grand'note de ce que je fais pendant ce temps-la. Dieu sait, d'ailleurs, +si Jacques m'aimerait assez a present pour etre jaloux! + +Ah! que les temps sont changes, ma pauvre amie! Il est vrai que nous +sommes heureux maintenant, si le bonheur est dans la tranquillite et +dans l'absence de reproches; mais quelle difference avec les premiers +temps de notre amour! Il y avait alors en nous une joie toujours vive, +un transport continuel, et notre ame, pour etre remplie de passion, n'en +etait pas moins calme et sereine. Qui a detruit ce repos? qui a emporte +ce bonheur? Je ne puis croire que ce soit moi seule. Il y a eu de ma +faute, il est vrai; mais avec un etre plus imparfait et plus indulgent +que Jacques, au lieu de relacher nos liens, ces premieres souffrances +les auraient peut-etre resserres. D'ou vient qu'Octave, malgre toutes +les duretes et les bizarreries de Sylvia, l'aime davantage chaque jour, +en proportion des maux qu'il souffre pour elle? D'ou vient que Jacques +ne peut se faire enfant avec moi, comme Octave se fait esclave et +victime patiente avec Sylvia? A present Jacques semble content, parce +que mes enfants me distraient de lui, et que Sylvia le distrait de moi; +il n'est pas jaloux de mes enfants, et moi je suis jalouse de sa soeur. +Il n'y a plus en apparence entre nous que de l'amitie; il n'en souffre +pas, et je passe les nuits a pleurer notre amour. + +Cette Sylvia, avec son ame de bronze, est-ce la une femme? Jacques ne +devrait-il pas preferer celle qui mourrait en le perdant a celle qui est +toujours preparee a tous les malheurs, et toujours sure de se consoler +de tout? Mais on n'aime que son pareil en ce monde. D'ou vient donc, +alors, que j'aime toujours Jacques? Toute sa force, toute sa grandeur, +ne servent pas a rendre son amour aussi solide et aussi genereux que le +mien. + +Sylvia ne s'occupe pas plus d'Octave que s'il n'avait jamais existe; +elle sait pourtant qu'il est ici et qu'il n'y est venu que pour elle. +Elle dort, elle chante, elle lit, elle cause avec Jacques des etoiles +et de la lune, et ne daigne pas jeter sur la terre un regard a l'amant +devoue qui pleure a ses pieds. Octave est pourtant digne d'un meilleur +sort et d'un plus tendre amour. Il a une si douce eloquence, un coeur si +pur, une figure si interessante! Je le connais a peine, et je me sens +pour lui de l'amitie, tant il a su m'interesser a son sort et me +montrer ingenument le fond de son ame! Combien je voudrais pouvoir le +reconcilier avec Sylvia et le voir fixe pres de nous! Quel aimable ami +ce serait pour moi! Quelle douce vie nous menerions a nous quatre! Je +mettrai tous mes soins a ce que ce beau reve se realise; ce sera une +bonne action, et Dieu peut-etre benira mon amour, pour avoir rallume +celui d'Octave et de Sylvia. + + + +XLIII. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Vous m'avez laisse, ce soir, si console, si heureux, o ma belle amie! o +mon cher ange tutelaire! que j'ai besoin, en rentrant sous mon toit de +fougeres, de vous remercier et de vous dire tout ce que j'ai dans le +coeur d'espoir et de reconnaissance. Oui, vous reussirez! vous le voulez +fortement, avez-vous dit; vous vous mettrez a genoux pres de moi, s'il +le faut, pour implorer la fiere Sylvia, et vous vaincrez son orgueil. +Que Dieu vous entende! Comme j'ai bien fait de m'adresser a vous et +d'esperer en votre bonte! Votre exterieur ne m'avait pas trompe; vous +etes bien cet etre angelique qu'annoncent vos grands yeux et votre doux +sourire, et cette taille mignonne, gracieusement courbee comme une fleur +delicate, et ces cheveux teints du plus beau rayon du soleil. Quand je +vous vis pour la premiere fois, j'etais cache dans le parc, et vous +passates pres de moi en lisant. Au premier aspect d'une femme, j'avais +cru que vous etiez celle que je cherchais. Ah! vous etiez reellement +celle dont j'avais besoin alors, et que Dieu m'envoyait dans sa +misericorde. Je me cachai dans le feuillage, et je restai a vous +regarder pendant que vous passiez lentement. Vous teniez bien le livre, +mais de temps en temps vous leviez vers l'horizon un regard melancolique +et distrait, vous aussi vous sembliez n'etre pas heureuse, et s'il faut +que je vous dise tout, Fernande, il me semble encore que vous ne l'etes +pas autant que vous le meritez. Quand je vous raconte mes souffrances, +elles semblent trouver un echo dans votre coeur, et quand je vous dis +que l'amour est les premier des maux, plus souvent que le premier +des biens, vous me repondez: Oh! oui, avec un accent de douleur +inexprimable. Oh! ma bonne Fernande, si vous avez besoin d'un ami, d'un +frere, si je puis etre assez heureux pour vous rendre ce service, ou au +moins pour alleger vos peines en pleurant avec vous, initiez-moi a ces +saintes larmes, et que Dieu m'aide a vous rendre le bien que vous m'avez +fait. + +De ce premier jour ou je vous ai vue, j'ai retrouve le courage de vivre +desespere; je venais tenter un dernier effort, resolu a mourir s'il +echouait. Le soir j'entrai dans le salon, et j'entendis votre entretien +avec Sylvia. La je connus toute votre ame, elle se revela a moi en peu +de mots; vous parliez d'amour malheureux; vous parliez de mourir. Vous +ne conceviez pas l'avenir solitaire que votre amie envisageait sans +frayeur. Oh! celle-ci est ma soeur, me disais-je en vous ecoutant; elle +pense comme moi qu'il faut etre aime ou mourir; son coeur est un refuge +que je veux implorer; la, du moins, je trouverai de la compassion, et si +elle ne peut me secourir, elle me plaindra, sa pitie descendra du ciel +comme la manne, et je la recevrai a genoux. Si je suis chasse d'ici, si +je dois renoncer a Sylvia, j'emporterai dans mon coeur le souvenir sacre +de cette amitie sainte, et je l'invoquerai dans mes souffrances. O +Fernande! pourquoi Sylvia est-elle si differente de vous? Ne pouvez-vous +pas adoucir son ame indomptable? ne pouvez-vous lui communiquer cette +douceur et cette misericorde qui sont en vous? Dites-lui comment on +aime, apprenez-lui comment on pardonne; apprenez-lui surtout que l'oubli +des torts est plus sublime que l'absence des torts eux-memes, et +que, pour m'etre veritablement superieure, il faudrait qu'elle m'eut +pardonne. Son ressentiment la rend plus criminelle devant Dieu que +toutes mes fautes. La perfection qu'elle cherche et qu'elle reve +n'existe que dans les cieux; mais c'est la recompense de ceux qui ont +pratique la misericorde sur la terre. + +Je serai ce soir autour de la maison. La lune ne se leve qu'a dix +heures; si vous avez obtenu quelque succes, mettez-vous a la fenetre et +chantez quelques paroles en italien; si vous chantez en francais, je +comprendrai que vous n'avez rien de favorable a m'apprendre. Mais alors +je n'en ai que plus besoin de vous voir, Fernande; venez au rendez-vous +a onze heures. Ayez pitie de votre ami, de votre frere. + +OCTAVE. + + + +XLIV. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Je vous ai dit, hier soir, combien j'avais peu de succes: j'ai encore +moins d'esperance aujourd'hui. Ne nous decourageons pourtant pas, mon +pauvre Octave, et soyez sur que je ne vous abandonnerai pas. Le temps +affreux qu'il fait aujourd'hui m'ote l'espoir de vous voir dans la +soiree; je prends donc le parti de vous ecrire aussi, et de confier ma +lettre a Rosette, qui la mettra sous la pierre du grand ormeau. + +J'ai essaye de parler de vous a Sylvia, mais j'ai rencontre des +difficultes sur lesquelles je n'avais pas assez compte; son caractere +raide et reserve a resiste a toutes les investigations de mon amitie. En +vain je l'ai assaillie de questions aussi adroites et aussi discretes en +meme temps qu'il m'a ete possible de les imaginer, je n'ai meme pas pu +obtenir l'aveu qu'elle eut jamais aime. Voyez-vous, Octave, on me traite +ici en enfant de quatre ans; mon mari et Sylvia s'imaginent que je +ne suis pas en etat de comprendre leurs sentiments et leurs pensees. +Refugies tous deux dans un monde qu'ils croient accessible a eux seuls, +ils m'en ferment impitoyablement l'entree, et je vis seule entre deux +etres qui me cherissent, et qui ne savent pas me le temoigner. Je vous +l'ai avoue hier soir, je ne suis pas heureuse; j'ai eu tort peut-etre de +vous faire cette confidence; mais vous m'avez pressee de questions si +affectueuses et de reproches si doux, que j'aurais cru faire injure a +votre amitie en vous refusant la confiance que vous m'accordez. Vous +m'avez raconte toutes vos souffrances; l'etais si emue hier que je vous +ai a peine fait comprendre les miennes. Mais il vous est bien facile de +les imaginer, Octave; car ce sont absolument les memes que les votres, +et quiconque a souffert votre vie depuis trois ans a souffert aussi +celle que je mene depuis un an. Vous avez donc raison de m'appeler votre +soeur. Nous sommes freres d'infortune, et nos destinees ont ete melees +dans la meme coupe de fiel et de larmes; nous sommes tous deux froisses +et meconnus. Jacques est le frere de Sylvia, n'en doutez pas; il a tout +son caractere, toute sa fierte, tout son silence inexorable. Moi, +j'ai bien d'autres defauts que ceux dont vous vous accusez; nous nous +heurtons, nous nous dechirons donc souvent sans cause apparente; un mot, +une question, un regard suffisent pour nous attrister tout un jour; +et pourtant Jacques est un ange, et d'apres ce que vous m'avez dit de +Sylvia, je vois qu'elle est loin de posseder sa douceur et sa bonte dans +le pardon. Mais si le caractere de Jacques l'emporte, le fond de leur +coeur est le meme; la difference de nos sexes et de nos situations fait +que nous sommes traites differemment. Jacques ne peut me maltraiter et +me bannir comme Sylvia fait de vous, mais dans son ame il s'isole de moi +chaque jour davantage, et il se dit tout bas ce que Sylvia vous dit tout +haut: "Nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre." + +Affreuse parole, arret inexorable peut-etre! Eh! qu'avons-nous fait pour +le meriter? Je ne puis concevoir qu'on n'aime pas l'etre dont on est +n'aime, par cette seule raison qu'il aime. N'est-ce pas la meilleure +de toutes? n'est-ce pas le merite qui doit lui faire tout pardonner? +L'expiation tout entiere n'est-elle pas dans, cette seule parole: +Je t'aime! Jacques me l'a dit souvent, et avec quel transport je +l'accueille! Quand je me suis imagine pendant des jours entiers qu'il +est bien cruel et bien coupable envers moi, s'il revient avec cette +douce et sainte parole, je ne lui demande pas d'autre justification; +elle efface a mes yeux tous les torts et tous les maux; pourquoi +n'a-t-elle pas pour lui la meme valeur dans ma bouche? Ah! Octave, ils +croient qu'ils savent aimer, eux deux! + +Eh bien! ayons courage, aimons-les tristement et patiemment; +peut-etre deviendront-ils justes en nous voyant resignes, peut-etre +deviendront-ils genereux en nous voyant souffrir; donnons-nous la main, +et marchons ensemble dans la vallee de larmes. Si mon amitie vous aide +et vous console, soyez sur aussi que la votre m'est douce; que ne +puis-je vous donner le bonheur! Mais reussirai-je? donne-t-on ce qu'on +n'a pas? + +Il faudrait se decider a parler a Jacques; mais plus je vais et moins je +me flatte que ce message soit bien accueilli en passant par ma bouche. +Depuis deux ou trois jours, il est avec moi d'une distraction et d'une +froideur inconcevables. Sylvia me comble de prevenances, de soins et de +caresses; mais quand je veux causer avec elle de toute autre chose que +de botanique et de partitions, je ne trouve plus que d'habiles +defaites pour eloigner ma sollicitude. Elle est, comme Jacques, bonne, +affectueuse el devouee; comme lui, mefiante et incomprehensible. Tachez +de vous decider a ecrire, soit a elle, soit a mon mari; je remettrai la +lettre; je dirai que je vous ai vu; je serai alors en droit de parler +de vous et de prendre votre defense. Mais si vous ne me permettez pas +encore de dire que vous etes ici, que voulez-vous que j'obtienne de gens +qui affectent de ne pas savoir seulement votre nom? Il faudra, si nous +prenons le parti que je vous conseille, cacher un peu de notre amitie +mutuelle a Jacques, et dire que vous m'avez rencontree et abordee dans +le parc le jour meme ou je parlerai de vous. Ce sera le premier mensonge +que j'aurai fait de ma vie, mais il me semble necessaire. Si nous +avons l'air de nous trop bien entendre pour vaincre leur orgueil, ils +s'entendront pour se tenir en garde, ils parleront de nous ensemble, et +s'il leur arrive de faire un parallele entre nous, un jour de leur plus +sombre philosophie, nous serons perdus. Celui de nous qui n'est pas tout +a fait precipite tombera dans l'abime avec l'autre. Adieu, Octave; je +suis triste comme le temps aujourd'hui, et je me sens une sorte d'effroi +inexplicable; je crains que vous ne me portiez malheur, ou d'achever de +vous perdre en voulant vous sauver. + +Pardonnez-moi de n'avoir pas plus de courage, quand vous avez tant +besoin d'espoir et de consolation; peut-etre demain sera-t-il un +meilleur jour pour tous deux. + +Songez donc, mon ami, a me rapporter mon bracelet la premiere fois que +nous nous reverrons. Je vais prier pour que la pluie cesse; je mettrai +un fanal a ma fenetre ce soir, si je ne puis sortir. + + + +XLV. + +DE CLEMENCE A FERNANDE. + +Fernande! Fernande! tu te perds, et en verite c'est trop tot; tu me fais +de la peine. Je savais bien que cela devait t'arriver un jour; avec ton +caractere faible et l'absence de sympathie qui existe entre ton mari +et toi, cela m'a toujours semble inevitable; mais j'esperais que tu +resisterais plus longtemps a ton destin, et que tu soutiendrais contre +lui une lutte plus noble et plus courageuse. C'est se laisser vaincre +trop vite. Ma pauvre Fernande, tu es dans l'age ou l'on ne sait pas +encore tirer parti de son mauvais sort, et conduire au moins prudemment +une affaire de coeur. Tu vas te compromettre, te laisser decouvrir par +ton mari; lui demander pardon, l'obtenir; le tromper encore, et peu a +peu devenir son ennemie ou son esclave. Fernande, est-il possible que tu +n'aies pu attendre deux ou trois ans! + +Je sais que tu es pure encore, et qu'avant de commettre ta premiere +faute tu verseras bien des larmes inutiles, et que tu adresseras a tous +les anges protecteurs bien des prieres perdues; mais le mal est deja +fait et le peche commis dans ton coeur. Tu aimes, il n'y a pas a dire, +mon amie, tu aimes un autre homme que ton mari. + +Tu ne le savais pas encore en m'ecrivant; sans quoi tu ne m'aurais +peut-etre pas ecrit ce qui se passe; mais cela est aussi clair pour moi +que l'avenir et le passe de ma pauvre Fernande. Cet Octave est jeune, tu +as remarque qu'il a une figure charmante; il entre par tes fenetres, il +joue du hautbois et endort tes enfants d'une maniere magique; il joue au +roman autour de toi, et te voila troublee, confuse, emue, c'est-a-dire +eprise. Tu pouvais tres-bien raconter des le commencement a ton mari les +impertinences de M. Octave, et y couper court sans meriter le plus leger +reproche de la part de M. Jacques. Mais ce serait finir trop vite une +aventure qui t'amuse et te charme bien plus qu'elle ne te fait peur; +car tu es prete a te trouver mal de frayeur chaque fois que le lutin +apparait, et pourtant tu t'arranges toujours de maniere a l'evoquer +dans l'obscurite. Enfin l'ennemi change ses batteries, et, pour +t'apprivoiser, te parle d'un amour qu'il n'a peut-etre jamais eu pour +Sylvia, et qui bien certainement n'est qu'un pretexte pour arriver a +toi. Tu accueilles ce pretexte avec empressement, et sans concevoir le +plus leger soupcon sur sa sincerite, tu cours au rendez-vous, et +te voila engagee dans une intrigue d'amour qui aura les resultats +accoutumes, quelques plaisirs et beaucoup de larmes. + +Il est bien vrai que, pour te disculper a tes propres yeux du nouvel +amour que tu sens fermenter en toi, tu recapitules les torts de ton +mari, et tu t'efforces de le prouver qu'il t'a fallu bien du courage et +du devouement pour l'aimer jusqu'ici. Mais toute cette theorie d'amour +et d'infidelite est fondee sur des principes faux. D'abord, tu n'as +jamais eu d'amour veritable pour M. Jacques; ensuite, rien dans sa +conduite n'autorise les fautes que tu vas commettre. D'apres tout ce que +tu m'as raconte de lui, je vois qu'il est le meilleur homme du monde, et +qu'il n'a d'autre tort dans tout ceci que d'avoir le double de ton age. +Pourquoi lui en chercher de plus graves? Pourquoi accuser son caractere +et son coeur? Fernande, cela est injuste et ingrat. Il suffit de tromper +ton mari, il ne faut pas le calomnier. Avoue que tu es jeune, etourdie, +que tes principes ont peu de solidite et ton caractere aucune energie; +que tu sens le besoin d'aimer et que tu t'y abandonnes. Ce sont la des +malheurs et non pas des crimes; mais aie au moins la noblesse de +rendre justice a ton mari, et de ne l'accuser de rien, sinon d'avoir +trente-cinq ans et de t'avoir epousee. + +Je gage qu'a l'heure qu'il est tu as verse dans le sein de M. Octave le +secret de tes chagrins domestiques, car il t'a raconte ce qu'il avait eu +a souffrir de Sylvia ou de quelque autre, et ce recit a eveille en toi +tant de sympathie que tu as decide en une heure d'en faire ton ami +et ton frere. Des lors tu agis en consequence, les billets et les +rendez-vous vont leur train. Quel billet que ce premier billet de M. +Octave! quelle passion, quels eloges, quelles prieres, quelles tendres +expressions! et tout cela pour toi, Fernande! Aussi, tu ne l'as pas fait +attendre, et tu etais au rendez-vous avant lui, je parie. A present, il +doit t'avoir dit clairement que c'est toi et non Sylvia qu'il aime, ou +du moins que, s'il a jamais connu et aime celle-ci, tu la lui as fait +parfaitement oublier. Cela aura pu t'empecher pendant deux jours d'aller +au grand ormeau, mais le troisieme tu n'auras pu y tenir, et vous en +etes maintenant au delire charmant de l'amour platonique. Il est convenu +qu'on respectera l'honneur de M. Jacques, jusqu'a ce que les sens +l'emportent par surprise, quelque beau soir, sur la volonte. Moyennant +quelques louis, sortis de la poche de M. Octave, Rosette n'a-t-elle pas +deja quelque entorse, une ecorchure au pied qui l'empeche de marcher +jusqu'a l'entree du vallon? Ai-je devine juste, ou ne s'est-il rien +passe de pareil a tout ce que je suppose? + +Il peut se presenter un hasard qui change la marche des choses; c'est +que M. Jacques, etonne de te voir devenue si brave, toi qui n'osais +traverser le salon dans l'obscurite il y a quelques jours, et qui +maintenant traverses le parc et la campagne a neuf heures du soir, +s'avise de te suivre et de t'observer; le moins qu'il puisse faire, en +mari sage et prudent, c'est de t'adresser un sermon laconique, mais un +peu grave, et de prendre des moyens pour eloigner ton amant. Alors le +desespoir allumera la passion, et vous deviendrez plus ingenieux et plus +habiles dans vos rapports secrets; le malheur de M. Jacques n'en sera +que plus sur et plus prompt. Si M. Octave ne t'aime pas assez pour +risquer d'etre tue en escaladant ta fenetre, tu t'en consoleras et tu +te mettras a detester ton mari, parce que, dans sa mauvaise humeur, +une femme s'en prend surtout a son mari de tous les chagrins qui lui +adviennent. Dans ce cas-la, tu ne seras pas longtemps a trouver un autre +amant, car ton coeur appellera imperieusement quelque affection nouvelle +pour chasser la douleur et l'ennui dont tu seras consumee. Comme tu +n'es pas fort patiente pour observer et pour connaitre les caracteres +auxquels tu te fies, il pourra bien t'arriver de faire encore un mauvais +choix, et alors malheur a toi! Tu marcheras d'erreur en faute et +d'etourderie en coups de tete. Une des plus belles fleurs d'innocence +que la societe ait vues eclore sera fletrie et empoisonnee par son +mauvais destin et sa faible nature. + +Quoi qu'il t'arrive, Fernande, je ne t'abandonnerai pas; pour te +secourir et te consoler, je vaincrai les prejuges, trop bien fondes +et malheureusement trop necessaires, qui soutiennent l'edifice de la +societe. Mais mon amitie ne pourra pas te servir a grand'chose, et je +vois avec douleur l'abime ou tu te precipites les yeux bandes. Pardonne +a la durete de ma lettre; si elle te blesse, je me consolerai de t'avoir +fait de la peine en espetant t'avoir inspire un peu de prudence, et +retarde peut-etre, ne fut-ce que de quelques jours, le deplorable sort +vers lequel tu t'achemines. + + + +XLVI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +De la ferme de Blosse. + +Les affaires qui m'ont attire ici ne sont qu'un pretexte. J'ai ete +frappe d'un malheur inattendu; il m'a ete impossible d'en parler, meme +a toi. Je suis parti sans rien faire paraitre de ma douleur; j'ai voulu +mettre entre moi et _elle_ une quinzaine de lieues, pour me forcer +d'agir avec reflexion. Lorsque les communications qu'on peut avoir +ensemble exigent un intervalle de quelques heures, la violence ne +l'emporte pas sur la volonte aussi aisement. Voici ce que j'ai a +t'apprendre. + +Samedi soir, tu te rappelles que je te laissai a la maison de Remi, pour +aller parler aux gardes forestiers de la cote Saint-Jean. Nous devions, +toi marchant plus lentement que moi, et m'attendant, si tu arrivais la +premiere, nous rejoindre au carrefour du grand ormeau; mais, par une +singuliere combinaison du hasard, tu te trompas de sentier et arrivas +tout droit au chateau, tandis que je me hatais de t'aller retrouver au +lieu convenu. Il faisait fort sombre, tu t'en souviens, et un peu +de pluie avait rendu l'herbe humide; le bruit des pas s'y trouvait +entierement amorti. J'arrivai donc sans etre remarque de ceux qui +etaient la. Ils etaient deux, Fernande et un homme. Ils se donnerent un +baiser, et ils se separerent en disant _demain_; ils avaient echange +quelques paroles a voix basse ou j'avais saisi un seul mot: _bracelet_. +L'homme disparut apres avoir saute par-dessus la haie du taillis, +Fernande appela a plusieurs reprises Rosette, qui etait apparemment +assez loin, car elle se fit attendre, puis elles partirent ensemble, et +je les suivis en me tenant a une certaine distance. Fernande avait l'air +parfaitement calme en rentrant au salon, et quand je lui demandai ou +elle avait ete, elle me repondit qu'elle n'etait pas sortie du parc, +avec une assurance etonnante. Je l'accompagnai jusqu'a sa chambre, et +j'attendis qu'elle eut ote ses bracelets; tandis qu'elle passait dans +son cabinet de toilette, je les examinai: l'un des deux avait ete +evidemment change; quoiqu'il fut exactement pareil a l'autre, quoiqu'il +portat mon chiffre, il n'avait pas une petite marque que le bijoutier +de Geneve a qui je les ai commandes avait mise a l'un et a l'autre. Je +souhaitai le bonsoir a Fernande avec calme et sans rien temoigner de +mon emotion: elle me jeta les bras autour du cou avec sa tendresse +accoutumee, et me reprocha, comme elle fait tous les jours, de ne pas +l'aimer assez. Le matin, elle entra dans ma chambre et m'accabla de +caresses auxquelles je me derobai en inventant un pretexte pour sortir +precipitamment. Alors je sentis qu'il etait au-dessus de mes forces +de dissimuler l'horreur que me causait cette femme. Je partis dans la +journee. + +Il y a plusieurs jours que j'avais remarque quelque chose +d'extraordinaire dans la conduite de Fernande. Cette histoire de voleur +ou de revenant, dont la maison etait remplie, me paraissait expliquer, +jusqu'a un certain point, son emotion au moindre bruit. Je voyais son +trouble; son agitation, et a Dieu ne plaise que j'accueillisse l'ombre +d'un soupcon! Lorsque, attires par ses cris, nous la trouvames enfermee +dans sa chambre, l'idee ne me vint pas qu'un homme put avoir ete assez +hardi pour tenter de la seduire sans qu'elle m'eut averti, des le +premier jour, de ses tentatives. Je la vis ensuite errer dans le parc, +ecrire plus souvent que de coutume, avoir de frequents conciliabules +avec Rosette, deployer tout a coup plus d'activite et de gaiete que je +ne lui en avais vu depuis longtemps, et surtout passer d'un exces de +pusillanimite a une sorte de hardiesse. Que le ciel m'ecrase si l'idee +me vint de l'observer pour trouver une explication a ces bizarreries! +Elle que j'ai connue si naive, si chaste, si vraie! elle qui s'accusait +de torts qu'elle n'avait pas et de fautes qu'elle n'avait pas commises! +Infortunee! qui a pu la corrompre et la fletrir si vite? + +Il faut qu'elle ait dans le coeur quelque odieux germe d'impudence et de +perfidie; il faut que sa mere, en la parant de toutes les graces de la +candeur, lui ait verse dans l'ame une goutte de ce poison que distillent +ses veines; ou il faut que l'homme qui a reussi a la dominer en si peu +de jours ait dans le souffle quelque chose d'infernal, et qu'il soit +impossible a une femme de toucher ses levres sans etre avilie et +endurcie au mal au meme instant. Il y a, je le sais, des libertins si +pervers, qu'ils semblent doues d'un pouvoir surnaturel, et qu'entre +leurs mains l'innocence se change en infamie, comme par miracle. Il y a +aussi des femmes qui naissent avec l'instinct de l'effronterie. Dans les +annees de leur premiere inexperience, cette impudeur se voile sous +les graces de la jeunesse et ressemble a la confiante sincerite de +l'enfance; mais, des leur premier pas dans le vice, tout leur devient +mensonge et bassesse. J'ai vu tout cela, et pourtant je n'aurais jamais +pu soupconner Fernande; et me voici aussi surpris, aussi atterre de +stupeur, que s'il s'etait opere quelque revolution dans le cours des +astres. + +A present il s'agit de savoir ce que j'ai a faire. Pour moi, je ne suis +pas embarrasse de ce que je deviendrai: le mepris est l'appui le plus +fort sur lequel puisse se reposer une ame desolee; je partirai, et ne la +reverrai que lorsque mes enfants seront en age de recevoir l'impression +funeste de son exemple et de ses lecons; alors je les lui retirerai et +je lui assurerai une existence riche et independante. O Dieu! o Dieu! +etait-ce ainsi que j'avais reve son avenir et le mien? Mais elle a menti +sans palir, elle m'a embrasse sans honte et sans confusion, elle m'a +reproche de ne pas l'aimer assez, le jour ou elle me trompait! Qui +pouvait prevoir que c'etait la un coeur vil, avec lequel il n'y aurait +pas d'autre parti a prendre que l'oubli? + +Je n'attends de toi qu'un service: c'est que tu ne fasses paraitre +aucune emotion et que tu l'observes attentivement pendant plusieurs +jours. Je crois qu'elle aime ses enfants; il m'a semble qu'elle +redoublait pour eux de soins et de te adresse, depuis qu'elle a trouve +dans une autre affection que la mienne le bonheur dont elle etait avide. +Pourtant je veux savoir si je ne me trompe pas, et si ce nouvel amour ne +lui fera pas oublier et mepriser les lois sacrees de la nature. Helas! +j'en suis maintenant a la croire capable de tous les crimes! Observe-la, +entends-tu? et si mes enfants doivent souffrir de sa passion, +condamne-la sans pitie; je veux alors les reprendre sur-le-champ, et +partir avec eux sans aucune explication. + +Mais non, ce serait trop cruel. Elle peut les negliger pendant quelques +jours sans cesser de les aimer; lui arracher ses enfants au berceau! ses +enfants, qu'elle allaite encore! Pauvre femme! ce serait un trop rude +chatiment. C'est une mauvaise et ignoble nature de femme; mais elle a au +moins pour eux l'amour que les animaux ont pour leur famille. Je les lui +laisserai, et tu resteras aupres d'eux; tu veilleras sur eux, n'est-ce +pas? Adieu. J'attends ta reponse par le courrier que je t'envoie. Dis +a Fernande que mes affaires me retiennent encore ici, et que je fais +demander des nouvelles de mon fils que j'ai laisse souffrant. Mes +pauvres enfants! + + + +XLVII. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Tu te trompes, sur l'ame de notre pere! je jure que tu te trompes: +Fernande n'est pas coupable; l'homme que tu as vu n'est pas son amant, +c'est le mien, c'est Octave. Je l'ai vu, je sais qu'il est ici, et que +c'est lui qui rode autour de la maison. Je le croyais parti; mais si tu +as vu un homme parler a Fernande, ce ne peut etre que lui. Il se sera +adresse a elle pour qu'elle le reconcilie avec moi. Le baiser que tu +as entendu aura ete depose sur sa main. Octave n'est pas un grand +caractere, et il me reste peu d'amour pour lui; mais c'est au moins un +honnete homme, et je le sais incapable de chercher a seduire ta femme. +Quant a elle, il est impossible qu'elle se laisse seduire ainsi et +qu'elle sache mentir avec cet aplomb. Je ne sais rien encore; ce qui +se passe me semble bizarre, et je ne me chargerai pas de t'en donner +l'explication a present. Je ne sais comment ils peuvent etre deja amis, +mais ils ne sont point amants, j'en reponds. Je connais, non leur +conduite actuelle, mais leur ame. Ne juge donc pas, tiens-toi +tranquille, attends; demain tu sauras tout, j'espere. Je suis fachee de +ne pouvoir te donner une explication plus satisfaisante aujourd'hui, +mais je ne veux point questionner Fernande; je ne veux pas qu'elle se +doute de tes soupcons. Tout ce que je puis oser te dire, c'est qu'elle +ne les merite pas. Adieu, Jacques; tache de dormir cette nuit. Quoi +qu'il arrive, je ferai ce que tu voudras; ma vie t'appartient. + + + +XLVIII. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Courage! mon ami, courage! j'ai parle enfin a Sylvia, et j'espere; j'ai +trouve une occasion favorable. Vous m'aviez tellement recommande de ne +rien precipiter, que je tremblais d'agir trop vite; mais, d'un autre +cote, je craignais de ne jamais retrouver un moment aussi propice. +Jamais je n'avais vu Sylvia aussi prevenante, aussi bonne, aussi +expansive avec moi; elle semblait desirer de m'entendre. Elle est venue +dans ma chambre hier soir, et m'a demande pourquoi j'etais triste. Je le +lui ai dit: Jacques lui avait ecrit de Blosse pour avoir des nouvelles +des enfants, et il ne m'avait pas adresse une ligne. Je ne peux pas +m'offenser de cette preference si marquee pour Sylvia, mais je puis +m'affliger du tort qu'elle me fait. Je le lui ai dit ingenument. Elle +m'a embrassee avec effusion en me disant: "Est-il possible, ma pauvre +enfant, que je sois un sujet de chagrin pour toi, moi qui esperais +contribuer a ton bonheur, et l'entretenir, sinon l'augmenter, par ma +tendresse? Eh quoi! Fernande, crois-tu donc que je sois une femme aux +yeux de Jacques?--Non, lui ai-je repondu; je sais, ou du moins je crois +savoir que tu es sa soeur, mais je n'en suis que plus sure de mon +malheur: il t'aime mieux que moi.--Non, Fernande! non, s'est-elle +ecriee. S'il en etait ainsi, j'estimerais et j'aimerais moins Jacques. +Tu es ce qu'il a de plus cher au monde, tu es son amante, la mere de ses +enfants. Et tu l'aimes par-dessus tout, n'est-il pas vrai?--Par-dessus +tout, ai-je repondu.--Et tu n'as jamais eu un tort grave envers +lui?--Jamais, ai-je dit avec assurance, j'en prends Dieu a temoin.--En +ce cas, tu n'as rien a craindre, a-t-elle repris; il est vrai que +Jacques est severe et inexorable dans de certaines occasions, mais il +est doux et tolerant pour les petites fautes. Sois sure, Fernande, que +ton sort est bien beau, et que, si tu en es mecontente, tu es ingrate. +Helas! que ne donnerais-je pas pour changer avec toi? Tu peux aimer de +toutes les forces de ton ame, tu peux venerer l'objet de ton amour, tu +peux t'abandonner tout entiere; c'est un bonheur que je n'ai jamais +goute.--Est-il bien vrai, me suis-je ecriee en passant un bras autour +de son cou; n'as-tu jamais aime?--J'ai aime un etre que je n'ai point +possede et que je ne possederai jamais, a-t-elle dit, parce qu'il +n'existe pas. Tous les hommes que j'ai essaye d'aimer lui ressemblaient +de loin, mais, vus de pres, ils redevenaient eux-memes, et je ne les +aimais plus du moment ou je les connaissais.--Oh! mon Dieu, lui ai-je +dit, tu as donc essaye bien des fois?--Oui, bien des fois, m'a-t-elle +repondu en riant, et presque toujours mon amour etait fini la veille du +jour que j'avais fixe pour en faire l'aveu; deux fois seulement il a +ete plus loin; la seconde meme, il a supporte quelques epreuves assez +graves, et, apres s'etre presque eteint, il s'est parfois presque +rallume, mais pas assez pour employer tout ce que mon ame se sent de +force pour aimer.--Ce n'est donc pas par froideur et par impuissance de +coeur que tu veux te vouer a la solitude?--Non, c'est tout le contraire, +c'est par exces de richesse et d'energie. Je me sens dans l'ame une soif +ardente d'adorer a genoux quelque etre sublime et je ne rencontre que +des etres ordinaires; je voudrais faire un dieu de mon amant, et je n'ai +affaire qu'a des hommes." + +Alors, la voyant si bien en train de causer, je l'ai interrogee plus +particulierement sur son dernier amour, et lui ai fait beaucoup de +questions sur votre caractere. Elle m'a dit que vous etiez le premier +des hommes qu'elle ait connus, et le dernier des amants qu'elle ait +reves. "Mais, m'a-t-elle dit tout a coup, est-ce que Jacques ne t'en +a jamais parle?--Jamais.--Est-ce qu'il ne t'a pas lu quelquefois mes +lettres depuis ton mariage?--Jamais.--Il a eu tort, a-t-elle repris; +mais toi, ne penses-tu rien de son caractere et de sa figure? Ne l'as-tu +jamais vu roder dans le parc? Ne trouves-tu pas qu'il joue du hautbois +avec beaucoup d'expression?--Ah! mechante Sylvia! me suis-je ecriee; tu +savais donc bien qu'il est ici?--Et que t'a-t-il dit? a-t-elle repris +en riant, car il t'a ecrit." Alors je me suis jetee dans ses bras et +presque a ses pieds, et je lui ai parle avec tout le devouement et toute +l'ardeur de l'amitie que je vous ai vouee. En m'ecoutant, son visage +avait une etrange expression de plaisir et d'interet. Oh! je l'espere, +Octave, elle vous aime plus qu'elle ne le dit, plus qu'elle ne le pense. +Elle m'interrompit pour me demander quel jour je vous avais vu pour la +premiere fois et comment vous m'aviez abordee. Cela m'embarrassa un peu; +cependant je lui racontai a peu pres tout, et je lui demandai a mon tour +comment elle savait nos relations. "Parce que j'ai vu par hasard un +billet a ton adresse dans les mains de Rosette, et que j'ai reconnu +le caractere de la suscription... Ne pourrais-tu me montrer un de ces +billets? a-t-elle ajoute; je serais curieuse de voir de quelle facon +il parle de moi." J'ai couru chercher l'avant-dernier[1], ou il est +exclusivement question d'elle. Elle l'a lu tres-vite, et me l'a rendu en +souriant; elle s'est promenee dans l'appartement avec quelque agitation, +comme fait Jacques quand il hesite a prendre un parti, puis elle m'a dit +en prenant son bougeoir: "Adieu, Fernande; donne-moi deux ou trois +jours pour te repondre touchant ce que je compte faire d'Octave; +pour aujourd'hui, je souhaite qu'il dorme aussi bien que moi." Mais +quoiqu'elle affectat un ton moqueur, il y avait sur son visage un +rayonnement inaccoutume. Elle m'embrassa si affectueusement, et me dit +des choses si bonnes et si tendres pour mon compte, que je la crois +enchantee de ma conduite; elle ne demandait qu'a ecouter votre avocat +pour vous absoudre. Esperez, Octave, esperez; a present qu'elle sait nos +manoeuvres, il est inutile que nous nous voyions a son insu. Attendons +un peu; si je vois que sa misericorde fasse d'heureux progres, je vous +ferai venir ici, et vous vous jetterez a ses pieds. Mais je crois +qu'elle veut consulter Jacques auparavant; laissez-la faire, puisque +cela est inevitable. O mon ami! que je serais fiere et heureuse si je +reussissais a vous rendre le bonheur! Est-il encore possible pour moi? +La conduite froide de Jacques a mon egard me desespere et me decourage +presque d'aimer. Je tacherai de vivre d'amitie; votre joie remplira mon +ame et me tiendra lieu de celle que je ne goute plus. + +[Note 1: Le lecteur ne doit pas oublier que beaucoup de lettres ont +ete supprimees de cette collection. Les seules que l'editeur ait cru +devoir publier sont celles qui etablissent certains faits et certains +sentiments necessaires a la suite et a la clarte des biographies; celles +qui ne servaient qu'a confirmer ces faits, ou qui les developpaient +avec la prolixite des relations familieres, ont ete retranchees avec +discernement. (_Note de l'editeur_.)] + + + +XLIX. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Je te l'ai dit, Jacques, tu t'es trompe; Fernande est pure comme le +cristal; le coeur de cette enfant est un tresor de candeur et de +naivete. Pourquoi t'es-tu fait tant souffrir? Ne sais-tu pas qu'en de +certaines occasions il faut refuser le temoignage meme des yeux et des +oreilles? Pour moi, il y a encore des circonstances inexplicables dans +cette aventure, celle du bracelet, par exemple. Je n'ai pu trouver un +moyen d'interroger Fernande a cet egard; il eut fallu laisser percer +tes remarques et tes soupcons, et il ne faut pas que Fernande se doute +jamais que tu l'as condamnee sans l'entendre. + +Mais comme son innocence dans tout le reste est aussi evidente pour moi +que le soleil, aussi prouvee que l'existence du monde, je crois pouvoir +assurer que tu t'es trompe en croyant entendre le mot de bracelet, et +que la marque du bijoutier n'a jamais existe que sur l'un des deux. S'il +y a quelque mystere a cet egard entre eux, sois sur qu'il est aussi +puerilement innocent que le reste. Reviens, je te raconterai tout, je te +donnerai sur tout les explications les plus satisfaisantes. Je sais ce +qu'ils s'ecrivaient, j'ai vu les lettres; je sais ce qu'ils se disaient, +Fernande m'a tout dit avec candeur: ce sont deux enfants. Fernande eut +agi d'une maniere imprudente avec un autre homme qu'Octave; mais Octave +a l'ingenuite et toute la loyaute d'un Suisse. Reviens, nous parlerons +de tout cela. Ne me demande pas pourquoi je ne t'ai pas dit qu'Octave +etait ici; je le savais, je l'avais reconnu sous un deguisement a la +derniere chasse au sanglier que nous avons faite. Il eut fallu, pour +te faire comprendre sa conduite etrange et romanesque, t'avouer que je +t'avais fait un petit mensonge en te disant qu'Octave avait renonce a +moi, et que nos liens etaient rompus d'un mutuel accord. Il est bien +vrai que j'avais rompu les miens, mais sans le consulter, et sans savoir +a quel point il souffrirait de ce parti. Tu me mandais que ma presence +te devenait necessaire. J'aimais encore Octave, mais sans enthousiasme +et sans passion. Ce que j'aime le mieux au monde, c'est toi, Jacques, +tu le sais; ma vie t'appartient; je te dois tout, je n ai pas d'autre +devoir, pas d'autre bonheur en ce monde que de le servir. J'ai donc +quitte Geneve sans hesiter, et, pour prevenir des explications inutiles +et penibles, je suis partie sans voir Octave et sans lui faire d'adieux. +Je savais que cette nouvelle separation lui ferait beaucoup de mal; je +savais que mon affection ne pouvait jamais lui faire de bien, et qu'il +souffrirait moins, s'il parvenait a y renoncer, que s'il continuait +cette lutte entre l'espoir et le decouragement, a laquelle il est livre +depuis plus d'un an. Je croyais que cette rupture serait d'autant plus +facile que je ne lui disais point ou j'allais, et que le temps qu'il +perdrait a me chercher serait autant de gagne pour se consoler. Je t'ai +dit qu'il m'avait laissee partir sans regret, parce que tu te serais +imagine que je venais de te faire un sacrifice, et cette idee aurait +gate le bonheur que tu eprouvais a me voir. Non, ce n'etait pas un +sacrifice bien grand, mon ami; je n'ai reellement plus d'amour pour +Octave. Il est vrai qu'il m'est cher encore comme un ami, comme un +enfant adoptif, et que, dans le secret de mon coeur, j'ai pleure sa +douleur, et demande a Dieu de l'alleger en me la donnant; mais combien +je suis dedommagee aujourd'hui de ces peines secretes, en voyant que je +te suis utile et que j'ai fait quelque bien a Fernande. + +D'ailleurs, tout est repare: Octave a decouvert ma retraite; il est venu +chanter et soupirer sous mon balcon, comme un amant de Seville ou +de Grenade; il a conte ses chagrins a Fernande, et l'a conjuree +d'interceder pour lui. Que pourrais-je refuser a Fernande? Reviens; +et, pour que les choses se passent convenablement, charge-toi de nous +presenter l'un a l'autre et de l'inviter a demeurer quelque temps avec +nous. Je prends sur moi de le faire partir sans cris et sans reproches; +car je ne prevois pas que l'envie me vienne de vous quitter pour le +suivre. + + + +L. + +DE SYLVIA A OCTAVE. + +Vous etes un fou, et vous avez failli nous faire bien du mal. Ne vous +voyant plus reparaitre, j'avais espere que vous etiez parti, tandis que +vous vous amusiez a jouer avec le repos et l'honneur d'une famille. +Etes-vous si etranger aux choses de ce monde? Vous qui me reprochez sans +cesse de mepriser trop le cote reel de la vie, ne savez-vous pas que +la plus pure des relations entre un homme et une femme peut etre +mal interpretee, meme par les personnes les plus douces et les plus +honnetes? Vous qui m'avez blamee avec tant d'amertume quand j'exposais +ma reputation aux doutes des indifferents par une conduite trop +independante, comment etes-vous assez irreflechi ou assez egoiste pour +exposer aujourd'hui Fernande aux soupcons de son mari? Heureusement il +n'en a point ete ainsi, et Jacques ne s'est apercu de rien; mais j'ai +decouvert les enfantillages de votre conduite. Tout autre que moi aurait +juge sur les apparences; heureusement je vous sais honnete homme, et je +connais la saintete du coeur de Fernande. Mais que doivent penser les +domestiques et les paysans que vous mettez dans la confidence de vos +rendez-vous puerils? L'homme chez qui vous demeurez et la femme de +chambre qui accompagne Fernande aux Quatre-Sentiers, croyez-vous qu'ils +jugent vos entretiens innocents et qu'ils gardent bien scrupuleusement +le secret? Tous ces mysteres sont d'ailleurs inutiles: que ne +m'ecriviez-vous directement? ou, si vous pensiez avoir besoin d'un +avocat, que ne vous adressiez-vous a Jacques, qui a pour vous de +l'amitie, et qui a sur mon esprit bien plus d'influence que Fernande? Je +ne concois pas cette niaiserie de n'oser pas vous presenter vous-meme; +il faut promptement terminer et reparer vos imprudences. Habillez-vous +comme tout le monde demain, et venez diner avec nous. Jacques vous +invitera a passer quelque temps au chateau; vous devez accepter. Mais, +ecoutez, Octave. + +Je n'ai point d'amour pour vous; j'ai cru en avoir autrefois, peut-etre +meme en ai-je eu. Depuis longtemps je ne sens plus que de l'amitie dans +mon coeur; n'en soyez pas blesse, et croyez que ce que je vous ai dit +est tres-reel et tres-sincere. Je n'ai d'amour pour aucun autre et je +ne crois pas en avoir jamais. Cessez d'attribuer a un caprice ou a une +tristesse passagere la resolution que j'ai prise de ne plus etre votre +maitresse. Les embrassements de l'amour ne sont beaux qu'entre deux +etres qui le ressentent; c'est profaner l'amitie que de les lui imposer. +Quels plaisirs purs pourriez-vous gouter dans mes bras desormais, +sachant que je ne vous y recois que par devouement? Cessez donc d'y +songer, et soyons freres. Je ne vous retire qu'un plaisir devenu +sterile; ce n'est pas moi, c'est vous qui avez detruit ce que vous +m'inspiriez d'enthousiasme et de passion. Mais ne revenons pas sur +d'inutiles reproches; ce n'est pas votre faute si je me suis trompee. +Je puis vous dire que l'amitie et l'estime ont survecu dans mon ame a +l'amour, et que rarement une femme peut rendre ce temoignage a l'homme +qu'elle connait aussi intimement que je vous connais. Si vous dedaignez +mon amitie et si vous la refusez, il est inutile de rester longtemps +ici; quelques jours suffiront pour reparer vos etourderies; si vous +l'acceptez, au contraire, nous serons tous heureux de vous garder +parmi nous le plus que nous pourrons, et la tendresse de mon affection +fraternelle s'efforcera de vous faire oublier la durete de ma franchise. + + + +LI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Je serai demain aupres de toi; aujourd'hui je suis malade. Je me suis +senti comme foudroye par la fievre en lisant ta lettre; jusque-la +j'etais si agite que je ne sentais pas mon mal; aussitot que mon etre +moral a ete gueri, mon etre physique s'est apercu du choc terrible qu'il +avait recu, et il a semble vouloir se dissoudre. Pendant quelques heures +j'ai cru que j'allais mourir, et je songeais a te faire appeler, quand +une saignee, que le medecin du village voisin m'a faite a propos, est +venue me soulager; je serai tout a fait bien demain. Ne prends point +d'inquietude et ne dis rien a Fernande. + +Je l'ai accusee injustement, j'ai ete coupable envers elle; je ne lui en +demanderai point pardon, ces sortes d'aveux aggravent le mal; mais je +reparerai ma faute. Je sens que mon affection pour elle n'a rien perdu +de sa ferveur, et que la souffrance n'a point affaibli les facultes +aimantes de mon coeur. J'ignore si je puis encore appeler amour le +sentiment que Fernande a pour moi; j'en doute, car elle a bien souffert +de cet amour, et je ne crois pas qu'elle puisse, comme moi, souffrir +sans se degouter. Pour moi, il me semble que je suis le meme qu'au jour +ou je l'ai pressee dans mes bras pour la premiere fois; la meme chaleur +sainte et bienfaisante entretient la jeunesse de mon coeur; je suis +aussi devoue, aussi sur de moi, aussi calme pour supporter les douleurs +journalieres qu'engendre l'intimite. Je ne sens pas la moindre amertume +contre le passe, pas le moindre ennui du present, pas le moindre +decouragement devant l'avenir; oui, je l'aime encore comme je l'aimais; +seulement je suis un peu moins heureux. + +[Illustration: Mais il s'agenouilla au milieu de la chambre.] + +Octave me parait fort extravagant en tout ceci; mais c'est peut-etre son +caractere, et alors il n'y a pas de reproche a lui faire. Tu as raison +de penser qu'il faut couper court promptement a ce manege pueril, et +reparer, aux yeux de nos gens, le mauvais effet qu'il a du produire. Il +n'y a pas d'explication possible a leur donner; il y en aurait qu'il ne +faudrait pas en prendre la peine. Mais une prompte _bonne intelligence_ +entre nous quatre, et Octave assis a notre table pendant une ou +plusieurs semaines, repondront victorieusement a tous les mauvais +commentaires. + +Tu t'excuses de m'avoir cache ton sacrifice; car c'en etait un, Sylvia. +Je connais ton coeur; je sais ce que ton noble orgueil et ta paisible +fermete cachent de tendresse et de compassion; je sais que tu as du +pleurer les larmes d'Octave, et que tu ne l'as pas afflige sans dechirer +ton ame. Tu dis que ce que tu as de plus cher au monde, c'est moi. +Bonne Sylvia! ce que tu as de plus cher au monde, tu ne l'as pas encore +rencontre. Le rencontreras-tu jamais, et, si cela arrive, sera-ce pour +ton bonheur ou pour ton malheur? + +Quant a Octave, je te supplie d'avoir beaucoup de douceur et de bonte +avec lui; il est bien assez a plaindre de ne pouvoir etre aime de toi; +epargne-lui les reproches. Pour moi, quelque etrange qu'ait ete son +procede en s'adressant a ma femme plutot qu'a moi, je lui temoignerai +l'amitie et l'estime qu'il merite. A demain donc! tu m'as sauve, Sylvia; +sans toi je partais, j'abandonnais Fernande; j'etais a jamais criminel +et malheureux. Pauvre Fernande! brave Sylvia! oh! je vais etre encore +bien heureux, je le sens. Et mes enfants que je croyais ne plus revoir +que dans cinq ou six ans, mes chers enfants que je vais couvrir de +douces larmes! + +[Illustration: Elle etait jolie comme un ange avec ce costume.] + + + +LII. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Pour le coup, mon amie, je ne puis ni me facher, ni m'affliger de ta +lettre; elle est burlesque, voila tout. Je suis tentee de croire que tu +es gravement malade, et que tu m'as ecrit dans l'acces de la fievre. +S'il en etait ainsi, je serais bien triste; et je souhaite me tromper, +d'autant plus que je ne voudrais pas perdre une si bonne occasion de +rire. L'immuable raison et l'auguste bon sens ont donc aussi leurs jours +de sommeil et de divagation! Chere Clemence, ton etat m'inquiete, et je +te conjure de presenter ton pouls au medecin. + +Malgre tous tes beaux pronostics et tes obligeantes condamnations, rien +de ce que tu as prevu n'est arrive. Je ne suis pas plus amoureuse de M. +Octave que M. Octave n'est amoureux de moi. Nous nous aimons beaucoup et +tres-sincerement, il est vrai; mais je n'ai d'amour que pour Jacques, +et Octave n'a d'amour que pour Sylvia. Il la connaissait si bien, et il +m'avait si peu trompee, que Sylvia m'a confirme mot pour mot tout ce +qu'il m'avait dit de leurs amours et de leurs querelles. J'ai obtenu +qu'elle lui rendit au moins son amitie, et ce matin Jacques m'a aide a +les reconcilier. J'etais un peu inquiete de Jacques, qui a passe quatre +jours a la ferme de Blosse, et qui ne m'a pas ecrit pendant tout ce +temps, bien qu'il envoyat tous les jours un courrier a Sylvia; enfin, +ils m'ont avoue ce matin que Jacques avait ete tres-malade et presque +mourant pendant plusieurs heures. Il est encore d'une paleur mortelle; +jamais je ne l'ai vu si beau qu'avec cet air abattu et melancolique. Il +y a dans ses manieres une langueur et dans ses regards une tendresse qui +me rendraient folle de lui si je ne l'etais deja. Mais je te demande +pardon; cela est en contradiction ouverte avec ce que ta sagesse et +ta penetration ont decrete. Heureusement Jacques n'a pas appose sa +signature a ces majestueux arrets, et jamais je ne l'ai vu si expansif +et si tendre avec moi. En verite, les beaux jours de notre passion sont +revenus, ne t'en deplaise, ma chere Clemence. + +Pour continuer ce recit, je te dirai donc que j'avais donne rendez-vous +a Octave, et que pendant le dejeuner, le son du hautbois s'est fait +entendre sous la fenetre. Il fallait voir la figure des domestiques! +"Le revenant, le revenant en plein jour! disaient-ils d'un air +stupefait.--Allons, Fernande, m'a dit Jacques en souriant, va chercher +ton protege;" et, comme Octave achevait son chant, Sylvia et mon mari +ont battu des mains en riant. J'ai quitte la table et j'ai mis ma +serviette sur la tete d'Octave pour en faire un revenant. Il est entre +ainsi d'un air mysterieux, et je l'ai conduit aux pieds de Sylvia, qui +lui a decouvert la figure, et lui a donne un soufflet sur une joue et +un baiser sur l'autre. Jacques l'a embrasse et l'a invite a rester +avec nous tant qu'il voudrait, en lui promettant de rendre Sylvia +plus humaine pour lui. Octave etait emu et timide comme un enfant; il +s'efforcait d'etre gai, mais il regardait Sylvia avec une expression de +crainte et de joie. Moi, qui ai bonne esperance de tout cela, et qui ai +retrouve aujourd'hui Jacques si aimable pour moi, j'etais transportee au +point de pleurer comme une niaise a chaque mot qu'on disait de part et +d'autre. Enfin, nous avons fait dejeuner Octave, qui n'avait pas mange +de la journee et qui s'est mis a devorer. Il etait assis entre Sylvia et +moi; Jacques fumait pres de la fenetre, et nous ne nous parlions plus +qu'avec les yeux; mais que de joie et de bien-etre nous avions tous dans +le coeur! Sylvia plaisantait un peu Octave sur ce grand appetit, qui +n'avait rien, disait-elle, du heros de roman. Il s'en vengeait en lui +baisant les mains, et de temps en temps il pressait la mienne; il me l'a +baisee aussi en se levant de table, et Jacques, s'approchant de nous, +lui a dit en m'embrassant: "Je vous remercie d'avoir de l'amitie pour +elle, Octave; c'est un ange, et vous l'avez devine." Le reste de la +journee s'est passe a courir et a faire de la musique. Le berceau de mes +enfants est toujours aupres de nous, que nous nous mettions au piano ou +que nous soyons assis dans le jardin. Octave a comble mes jumeaux de +caresses et de petits soins; il aime les enfants a la folie, et trouve +les miens charmants; il les endort au son du hautbois d'une maniere +magique, comme tu dis, et Jacques se plait beaucoup a voir operer le +magicien. Enfin, nous avons eu un jour bien beau et bien pur. Nous +allons avoir, j'espere, une vie un peu differente de celle que, dans +ta riante imagination, tu m'avais preparee. Je suis vraiment desolee +d'avoir a te contrarier, ma bonne Clemence, en te declarant que cette +fois ton grand savoir est en defaut, et que je ne suis pas encore +perdue. Je te remercie de l'arret irrevocable par lequel tu me condamnes +a l'etre avant peu; la prediction me parait charitable et l'expression +fort belle; mais je te demanderai la permission d'attendre encore +quelques jours avant de me laisser choir dans le precipice. Et toi, +Clemence, quand te maries-tu? Est-ce que tu ne t'ennuies pas un peu du +celibat? Es-tu toujours bien contente d'etre au couvent a vingt-cinq +ans? N'est-ce pas une bien belle chose d'etre veuve, independante et +sans amour? J'envie ton sort! Tu ne te _perdras_ pas; tu t'es mise +derriere la grille et sous les verrous pour etre plus sure de ton +bonheur et de ta vertu; tu sais qu'ainsi gardes ils ne s'echapperont +pas. Permets-moi d'aimer encore mon mari quelques annees avant d'entrer +dans cette auguste permanence. Adieu, ma belle; bien du plaisir! Je vais +tacher de prendre gout a ton sort, et de me detacher des affections +humaines, pour entrer dans l'impassibilite du neant intellectuel. + + + +LIII. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Je ne sais pas trop ce qui se passe dans ma tete; je ne dors pas, j'ai +la fievre, je suis comme un homme qui commence a s'enamourer; mais de +qui serais-je amoureux, si ce n'est de Syivia? Pourtant je n'en sais +rien; je vis aupres de deux femmes charmantes, et il me semble etre +egalement epris de toutes deux. Je suis emu, content, actif; je m'amuse +de tout: j'ai des envies de rire comme un enfant et des envies de +gambader comme un jeune chien. Peut-etre que j'ai enfin trouve la +maniere de vivre qui me convient. Ne rien faire d'obligatoire; m'occuper +doucement de dessin et de musique, habiter un beau et tranquille pays +avec d'aimables amis, aller a la chasse, a la peche, voir autour de moi +des etres heureux du meme bonheur et remplis des memes gouts; oui, cela +est une douce et sainte vie. + +Je t'avouerai que je commencais a devenir serieusement amoureux de +Fernande lorsque heureusement Sylvia a decouvert le roman et l'a termine +avec quelques reproches et une poignee de main. Elle a bien fait: ce +roman me montait trop au cerveau; ces rendez-vous, ces forets, ces nuits +d'ete, ces billets, ces douces confidences, Fernande affligee de la +froideur de son mari, et repandant ses belles larmes dans mon sein, tout +cela devenait trop enivrant pour ma pauvre tete. Je ne pensais pas +plus a Sylvia que si elle n'eut jamais existe, et je fuyais toutes les +occasions de reussir dans ma pretendue entreprise. Je ne saurais avoir +beaucoup de remords de toutes les folies qui m'ont passe par l'esprit +durant ces jours de bonheur et d'imprudence. Quel autre a ma place n'eut +fait pis? Mais je suis un scelerat fort ingenu, et je trouve mon bonheur +dans la pensee et dans l'espoir du crime plutot que dans le crime +lui-meme. J'ai horreur des plaisirs qu'il faut acheter par des perfidies +et payer par des remords. Attirer Fernande a un rendez-vous et baiser +doucement ses mains, en m'entendant appeler son ami et son frere, me +semblait beaucoup plus agreable que de recevoir les embrassements de la +passion et du desespoir.... Je n'ai jamais seduit personne, et je ne +crois pas que les reproches et les terreurs d'une femme rendent bien +heureux; et puis il y a un etrange plaisir a proteger et a respecter une +pudeur qui se confie et s'abandonne a vous! L'idee que j'etais le maitre +de bouleverser cette ame naive et de ravir ce tresor suffisait a mon +orgueil; je goutais un raffinement de vanite a la voir se livrer, et a +ne pas vouloir abuser de sa confiance. + +Cependant je commencais a etre trop emu; je ne savais plus ce que je +disais, et si Fernande n'a pas devine ce qui se passait en moi, il faut +qu'elle soit aussi pure qu'une vierge. Je crois en effet qu'elle est +ainsi, et cela augmente mon respect, mon enthousiasme, dirai-je mon +amour? Eh bien, oui, pense de moi ce que tu voudras, je suis amoureux +d'elle au moins autant que de Sylvia. Qu'est-ce que cela fait? Je ne +serai plus l'amant de Sylvia, et je ne chercherai jamais a etre celui de +Fernande. Sylvia m'a declare formellement, clairement et obstinement, +que nous serions desormais amis, et rien de plus. Je ne sais si c'est un +parti pris ou une epreuve a laquelle elle veut me soumettre; pour moi, +je suis un peu las de ses caprices, et je sens que le depit m'aidera +puissamment a m'en consoler. Ce qu'il y a de certain, c'est que Sylvia +se trompe si elle me croit d'humeur a accepter son pardon plus tard; je +renonce a son amour, et le mien achevera de s'eteindre avant qu'elle ait +pris soin de le rallumer. + +Malgre cette passion etrange et les rapports un peu problematiques que +nous avons ensemble, il est impossible d'avoir une existence plus +douce que la notre. Jacques, Sylvia et Fernande sont des amis d'elite +certainement, des intelligences pures et degagees de tous les prejuges, +de toutes les considerations etroites et vulgaires. Sylvia va trop loin +dans cette independance pour rendre un amant heureux; mais, a ne la +contempler qu'a la lumiere de l'amitie, c'est un etre d'une originalite +sublime. Jacques a beaucoup de ses idees et de ses sentiments; mais il +est moins absolu, et son caractere est plus aimable et plus doux. Je +ne le connaissais pas, je l'avais mal juge; la maniere dont il m'a +accueilli, la confiance qu'il me temoigne, la loyaute avec laquelle il +accepte ma pretendue amitie pour sa femme, ont quelque chose de si +noble et de si grand que je me mepriserais du jour ou je songerais a le +trouver ridicule. Trahir cette confiance, c'est une idee qui me fait +horreur, une tentation que je n'ai pas besoin de combattre. L'amour que +Fernande a pour lui, et que j'admire comme un des cotes les plus divins +de son ame, suffit pour la preserver a jamais. Je ne sais pas comment +je ferai pour me separer d'elle, pour renoncer a passer mes jours a +ses cotes, mais il est certain que je m'en separerai sans lui laisser +d'amertume et sans emporter de remords. + +Je voudrais trouver un moyen de m'etablir dans leurs environs et de +les voir tous les jours sans demeurer chez eux, et sans dependre d'un +caprice de Sylvia, qui peut m'eloigner demain du toit qu'elle habite +sans que j'aie rien a dire, puisque je suis cense n'y etre que pour elle +et d'apres sa permission. Il y a une jolie petite maison qui a servi +autrefois de presbytere, et qui est dans une situation delicieuse, a +une demi-lieue dans la montagne; si je pouvais faire deguerpir le vieux +militaire qui l'occupe en lui payant le double de son loyer, je serais +le plus heureux et le mieux loge des hommes. Envoie-moi une petite +somme que mon regisseur te portera, et toute la musique qui est dans ma +chambre. Si je m'etablis dons mon presbytere, je veux que tu viennes +passer le reste de la belle saison avec moi. Tu es un peu amoureux de +Sylvia, quoique tu ne t'en sois jamais vante. Nous vivrons tous deux de +chasse, de peche, de musique et d'amour contemplatif. + + + +LIV. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Non, mon amie, non, je ne suis pas en colere; il est possible que j'aie +eu un moment d'aigreur et d'ironie en te repondant: ta lettre etait si +dure et si cruelle! mais je le jure que la mienne a suffi pour epancher +tout mon depit, et qu'apres l'avoir ecrite je n'ai pas plus pense a +notre querelle que s'il ne se fut rien passe. Si j'ai ete trop loin dans +ma reponse, pardonne-moi, et, une autre fois, menage-moi un peu plus. +Vraiment, je n'avais pas merite des lecons si dures; je m'etais conduite +un peu follement, il est vrai; mais mon coeur etait reste si etranger +aux sentiments que tu me supposes, que, cette fois, je ne pouvais +accepter ton arret comme une verite utile. Il me semblait voir dans ta +maniere de me traiter une sorte de mepris que je ne pouvais pas et que +je ne devais pas supporter. Pour l'amour de Dieu, n'en parlons plus +jamais! Tu m'as boudee bien longtemps, et tu as attendu trois lettres de +moi pour me dire enfin que tu etais fachee. J'espere que tu verras dans +ma perseverance a t'ecrire une amitie a l'epreuve des mortifications de +l'amour-propre: il en doit etre ainsi. Oublie donc toute rancune, et +reviens a moi comme je reviens a toi, sincerement et avec joie. + +Tu me montres tant d'indifference et tu te declares si etrangere +desormais a ce qui me concerne, que je n'ose presque plus t'en parler. +Cependant je veux te forcer a reprendre notre correspondance telle +qu'elle etait. Il m'etait si agreable de te raconter toute ma vie, +semaine par semaine! Il me semblait avoir allege mes chagrins de moitie +quand je te les avais confies; il est vrai qu'a present je n'ai plus de +chagrins. Jamais je n'ai ete plus heureuse et plus tranquille. Toutes +les petites blessures que nous nous faisions, Jacques et moi, sont a +jamais cicatrisees; rien ne nous fait plus souffrir: nous nous entendons +sur tout, nous nous devinons. J'etais bien coupable envers lui, et je ne +concois plus, comment j'ai pu l'accuser si souvent, lui qui n'a qu'une +pensee et qu'un voeu dans l'ame, mon bonheur. Tout cela me semble un +reve aujourd'hui, et je ne peux m'expliquer ce que j'etais alors; +peut-etre que nous etions trop seuls vis-a-vis l'un de l'autre et trop +inoccupes. Un peu de societe et de distraction est necessaire a mon age +et meme a celui de Jacques; car il est aussi plus heureux depuis que +nous vivons en famille. Je t'ai dit qu'Octave s'etait installe a une +demi-lieue d'ici, dans une petite habitation charmante ou nous allons +tous lui demander a dejeuner une ou deux fois par semaine. Pour lui, il +vient tous les jours nous trouver. Il a eu cet ete, pendant deux mois, +un de ses amis, M. Herbert, un brave Suisse plein de franchise et de +douceur. Nous ne faisions que chasser, manger, rire, aller en bateau, +chanter; et quelles bonnes nuits de sommeil apres toute cette fatigue et +cette gaiete! Sylvia est l'ame de nos plaisirs. Je ne sais dans quels +termes elle est avec Octave; il ne se plaint pas d'elle, et, quoiqu'ils +se pretendent amis seulement, je crois fort qu'ils sont plus amants que +jamais. Sylvia devient tous les jours plus belle et plus aimable; elle +est si forte, si active, qu'elle nous entraine dans son activite comme +dans un tourbillon. Elle est toujours eveillee la premiere, et c'est +elle qui arrange la journee et decrete nos amusements; elle en prend si +bien sa part qu'elle nous force a nous amuser autant qu'elle. Jacques, +avec son sang-froid, est le plus comique et le plus amusant de nous +tous; il fait toutes sortes de droleries et d'espiegleries avec une +gravite imperturbable, et sa maniere d'etre fou est si douce, si +gentille et si peu bruyante, qu'on ne s'en lasse jamais. Octave est plus +turbulent, il est si jeune! il saute, il court, il joue dans nos pres +comme un poulain echappe. Son ami Herbert, quand il etait ici, etait +charge de la lecture pendant que nous dessinions ou que nous brodions +les jours de pluie ou de trop grande chaleur. Au milieu de ce bonheur, +mes enfants poussent comme de petits champignons; c'est a qui les aimera +le plus. Jamais je n'ai vu d'enfants si gates et si caresses; Octave est +celui de tous que ma fille prefere; il se couche par terre sur le tapis +ou elle se roule au soleil, et pendant des heures entieres elle s'amuse +a passer ses petites mains dans les longs cheveux blonds de son ami. +Sylvia est la favorite de mon fils; elle le tient sur ses genoux en +jouant du piano avec une main, et il l'ecoute comme s'il comprenait le +langage des notes; de temps en temps il se tourne vers elle avec un +sourire d'admiration et cherche a parler; mais il ne fait entendre +que des sons inarticules, qui, au dire de Sylvia, sont des reponses +tres-precises et tres-logiques au langage du piano. Il faut voir ses +interpretations et la traduction qu'elle fait de ses moindres gestes, et +le serieux, le recueillement avec lequel Jacques ecoute tout cela. Ah! +nous sommes bien enfants tous, et bien heureux! + +Depuis qu'Herbert est parti et que le froid commence a se faire sentir, +nous sommes un peu plus sedentaires. Nous avons encore pourtant de +belles journees d'automne, et nos soirees ont pris une tournure de +melancolie delicieuse. Sylvia improvise au piano, et, pendant ce temps, +nous sommes assis tout pensifs autour de l'atre ou petille le sarment. +Sylvia ne s'approche jamais du feu; elle est d'un temperament sanguin, +et craint toujours que le sang ne lui monte a la tete. Mon vieux fumeur +de Jacques va et vient par la chambre, et de temps en temps donne un +baiser a sa soeur et a moi; puis il tape sur l'epaule d'Octave en lui +disant: "Est-ce que tu es triste?" Octave releve la tete, et nous nous +apercevons quelquefois que son visage est couvert de larmes. C'est +l'effet des improvisations etranges et tour a tour tristes et folles de +Sylvia. Alors Jacques et Octave se racontent les divers reves poetiques +qu'ils ont faits pendant le chant et les modulations de piano. Il +est etrange de voir comme les memes notes et les memes sons agissent +differemment sur les nerfs de chacun d'eux; quelquefois Jacques est +a cheval sur la bete de l'Apocalypse quand Octave est endormi sur la +paille d'une prison; d'autres fois c'est Jacques qui est atterre de +tristesse dans quelque desert epouvantable, tandis qu'Octave vole avec +les sylphes autour du calice des fleurs au clair de la lune. Bien +n'est plus amusant que d'entendre les fantaisies qui leur passent +par l'esprit. Sylvia s'en mele rarement: c'est la fee qui evoque les +apparitions et qui les contemple sans emotion et en silence, comme des +choses qu'elle est habituee a gouverner. Ce qui l'amuse le plus, c'est +de voir l'effet de la musique sur le chien de chasse d'Octave, et +d'interpreter les singuliers gemissements qui lui echappent a de +certaines phrases d'harmonie; elle pretend qu'elle a trouve l'accord et +la combinaison des sons qui agissent sur la fibre de ce vaporeux animal, +et que ses sensations sont beaucoup plus vives et plus poetiques que +celles de ces messieurs. Tu ne saurais t'imaginer combien ces folies +nous occupent et nous divertissent. Quand on est plusieurs a s'aimer +comme nous faisons, toutes les idees, tous les gouts deviennent communs +a tous, et il s'etablit une sympathie si vive et si complete, qu'une +seule ame semble animer plusieurs corps. + +Adieu, mon amie, ecris-moi donc; et, comme tu as pris autrefois part a +mes chagrins, prends part a ma joie. + + + + +TROISIEME PARTIE. + + + +LV. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Fernande, je n'en puis plus, j'etouffe, cette vertu est au-dessus de +mes forces, il faut que je parle et que je fuie, ou que je meure a vos +pieds; je vous aime, il est impossible que vous ne le sachiez pas. +Jacques et Sylvia sont des etres sublimes, mais ce sont des fous, et moi +aussi je suis un insense, et vous aussi, Fernande. Comment ont-ils pu, +comment avons-nous pu croire que je vivrais entre Sylvia et vous, sans +aimer passionnement l'une des deux? Longtemps je me suis flatte que je +n'aimerais que Sylvia; mais Sylvia ne l'a pas voulu. Elle m'a repousse +avec une obstination qui m'a rebute, et mon coeur peu a peu lui a obei; +il s'est range sans colere et sans effort a l'amitie, et il est certain +que ce sentiment, entre elle et moi, m'a rendu bien plus heureux que +l'amour. C'est ainsi que j'aurais du l'aimer toujours, et c'est ainsi +que je l'aimerai toute ma vie, avec calme, avec force, avec veneration. +Mais vous, Fernande, je vous aime mille fois plus que je ne l'ai jamais +aimee, je vous aime avec emportement, avec desespoir, et il faut que je +parte! oh! Dieu! oh! Dieu! pourquoi vous ai-je connue? + +Vous me demandez tous les jours pourquoi je suis triste, vous vous +inquietez de ma sante; vous ne comprenez donc pas que je ne suis pas +votre frere et que je ne peux pas l'etre? Vous ne voyez pas que je bois +le poison par tous les pores, et que votre amitie me tue? Que vous +ai-je fait pour que vous m'aimiez avec cette tendresse et cette douceur +impitoyables? Chassez-moi, maltraitez-moi, ou parlez-moi comme a un +etranger. Je vous ecris dans l'espoir de vous irriter; quelque chose que +vous fassiez, quelque malheur qui m'arrive, ce sera un changement; le +calme etouffant ou nous vivons m'oppresse et me rendra fou. J'ai ete +longtemps heureux aupres de vous. Votre amitie, qui m'irrite et me fait +souffrir aujourd'hui, etait, dans les premiers mois, un baume divin +repandu sur les blessures d'un coeur dechire. J'etais incertain, agite, +plein d'un espoir inconnu, transporte de desirs que je ne savais pas +expliquer, et dont le but me semblait etre l'eternite avec vous. J'etais +si fatigue des choses de la terre, Sylvia m'avait rendu l'amour si +facheux et si rude dans les derniers temps, et ce que j'avais souffert +pour la perdre, la retrouver et la perdre encore, m'avait tellement +brise, que je n'esperais presque plus rien en ce monde, et que je me +sentais dans une disposition a me nourrir de reves et de chimeres. Il +faut que je vous dise toute ma folie; des que je vous vis, je vous +aimai, non d'une amitie paisible et fraternelle, comme je m'en vantais, +mais d'an amour romanesque et enivrant. Je m'abandonnais a ce sentiment +a la fois vif et pur; si j'avais ete repousse et contrarie, peut-etre +serait-il devenu des lors une passion violente; mais vous m'accueillites +avec tant de confiance et d'ingenuite! Jacques ensuite m'appela si +loyalement a partager le bonheur de vous voir tous les jours, que je +m'habituai a vous contempler sans oser vous desirer. Je pensais alors +que cela me suffirait toujours, ou je me disais du moins que le jour ou +ce sentiment me ferait trop souffrir, j'aurais toujours la force de m'en +aller; a present, je me sens plus volontiers la force de mourir. + +Ou est-il ce temps ou un baiser sur votre main me rendait si heureux? ou +un regard de vous me restait dans les yeux et dans l'ame pour toute +une nuit? Je me confesse a vous, Fernande, je vous possedais dans mon +sommeil, et cela me suffisait. L'amour encore mal eteint que j'avais eu +pour Sylvia se rallumait de temps en temps, et je donnais le change a +mon coeur, selon les circonstances qui me rapprochaient d'elle ou de +vous plus intimement. Combien de fois j'ai presse dans mes bras un +fantome qui avait vos traits et les siens, et dont la longue chevelure +d'ebene, melee a des flocons de soie doree, reposait eparse sur mon +coeur et sur mes epaules! Dans le delire de ces nuits heureuses, je vous +appelais tour a tour, j'invoquais l'affection de l'une de vous, et il me +semblait vous voir toutes deux descendre du ciel et me donner un baiser +au front; mais insensiblement les traits de Sylvia s'effacerent, et +le fantome ne m'apparut que sous les votres. Quelquefois encore, par +habitude, par effroi, par remords peut-etre, j'appelais l'image de votre +compagne, mais elle ne me repondait plus; et vous passiez sans cesse +devant mes yeux, comme une revelation de mon destin, comme une prophetie +obeissant a l'ordre de Dieu. Alors je m'abandonnai a ma passion, et je +commencai a souffrir; mais je vous offrais ma douleur en sacrifice. Je +vous voyais eprise de Jacques avec raison; j'estime et je venere cet +homme: pouvais-je desirer lui arracher le bien le plus precieux qu'il +ait au monde? J'aimerais mieux l'assassiner. Longtemps cette idee de +vertu et de devouement a soutenu mon courage; je me disais bien qu'il +serait plus prudent et plus facile de vous fuir que de me taire +eternellement; mais il etait trop tard, je ne le pouvais plus: tout me +semblait supportable plutot que de cesser de vous voir. Il y a huit mois +que je me tais; j'ai supporte heroiquement ce terrible hiver passe a vos +cotes, sans distraction et presque tete a tete, car vous ne pouvez pas +disconvenir que nous faisons deux a nous quatre: Jacques et Sylvia font +un, vous et moi faisons un autre; ils se comprennent en tout, et nous +nous comprenons de meme. Quand nous sommes tous ensemble, nous sommes +comme deux amis qui s'entretiennent de leurs plaisirs et de leurs +peines, et qui se revelent mutuellement ce qu'ils eprouvent et ce qu'ils +sont. Vous et moi nous ne nous racontons rien, nous n'avons qu'une ame, +et nous n'avons pas besoin de nous exprimer ce que nous sentons en +commun. Cette imperieuse et enivrante sympathie dont je m'abreuve en +silence, j'ai pourtant besoin de l'epancher. Ce n'est pas par des mots +que nous pouvons nous comprendre; ils sont inutiles; nos regards et le +battement de nos coeurs se repondent. Mais il faut des embrassements et +des etreintes ardentes a ce feu qui s'allume et s'avive chaque jour de +plus en plus; car tu m'aimes, peut-etre!... Ah! pardonnez-moi, Fernande, +je deviens fou. Adieu, adieu! je partirai demain. Ne me meprisez pas; +j'ai fait ce que j'ai pu, mes forces ne vont pas au dela. + + + +LVI. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Octave, Octave, que fais-tu? ou t'egares-tu? Tu es fou, mon ami! Tu es +mon frere; tu l'as jure devant Dieu et devant moi; tu ne peux pas te +parjurer, tu ne peux pas te souiller a ce point, toi que je connais si +noble et si pur. Est-ce que je pourrais t'aimer autrement qu'une soeur +aime son frere? Quelles pensees affreuses harcellent ta pauvre tete? +Tu es malade. O mon cher Octave! tu souffres, je le vois; des fantomes +evoques par la fievre troublent ton sommeil; la raison, la memoire et le +jugement t'abandonnent. Tu crois avoir de l'amour pour moi; et, si j'y +repondais, tu aurais horreur de cet amour comme d'un forfait. Non, mon +ami, tu ne m'aimes pas comme tu le crois; tu as besoin d'aimer, et tu te +meprends. C'est Sylvia que tu aimes; et si ce n'est plus elle, c'est un +etre que tu desires, et qui existe pour toi dans quelque autre lieu ou +il faut aller le chercher. Oui, tu as raison, pars, voyage; il faut +distraire ta folie. Helas! tu n'as pu vivre ici, et je croyais que nous +pouvions vieillir ensemble, et j'etais si heureuse de cette idee! Mais +tu gueriras, et tu reviendras, Octave; tu reviendras avec une compagne +digne de toi, et notre bonheur a tous sera plus pur et plus paisible. Tu +dis que je dois avoir devine ton amour; j'aurais vecu mille ans ainsi, +pres de toi, dans cette confiance sacree en ta parole, sans jamais +songer qu'il te fut possible de te parjurer, meme dans le secret de ton +coeur. Et aujourd'hui encore, je suis sure que tu t'abuses; je contemple +ta douleur avec la stupeur et la sollicitude que j'aurais si je te +voyais atteint d'un mal subit, d'une attaque de folie ou de terribles +convulsions. Que pourrais-je penser alors? Rien, sinon que ton mal me +ferait autant souffrir que toi-meme. Comment pourrais-je m'en irriter ou +m'en croire coupable? Je te soignerais avec tendresse, j'essaierais de +te calmer par de douces paroles, par de saintes caresses, et cela te +ferait du bien. Mon ami bien-aime, reviens a toi, reviens a nous; oublie +cette funeste secousse. Brulons ces deux lettres, et qu'il n'en soit +jamais question. Tout cela est un reve; il ne s'est rien passe. Personne +n'a entendu les paroles que tu as proferees dans le delire; elles sont +ensevelies dans mon coeur, et n'en ont point altere le calme et la +tendresse. Une amitie comme la notre peut-elle etre brisee par un +instant d'erreur et de souffrance? Pars, mon ami; mais reviens sans +crainte et sans honte aussitot que tu seras gueri. Cet eclair n'aura pas +laisse de trace sinistre dans notre beau ciel, et tu nous retrouveras +tels que tu nous laisses. + + + +LVII. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Tu as raison, ma soeur bien-aimee, je suis fou; mon cerveau et mon coeur +sont malades; il faut que j'aie du courage et que je parte. Tu es un +ange, Fernande; quel billet tu m'ecris! Ah! tu ne sauras jamais le bien +et le mal qu'il me fait. Persuade-toi que c'est une maladie, et tache de +me persuader que j'en guerirai et que je pourrai revenir, car l'idee de +te quitter pour toujours est au-dessus de mes forces. Invoque ma parole +et la saintete de nos liens; invoque le nom respecte et cheri de +Jacques; dis-moi tout ce qu'il faut me dire pour me donner la force dont +j'ai besoin. Oh! je l'aurai, Fernande; ta douceur et ta compassion nous +sauvent tous les deux. Je ne m'etais pas attendu a cette tendresse +misericordieuse avec laquelle tu me plains en me repoussant; j'esperais +que tu me repousserais durement, et que je pourrais t'aimer et t'estimer +moins. Alors, malheur a toi, je serais reste, et j'aurais peut-etre +reussi a te perdre. Mais que puis-je faire devant une vertu si calme et +si compatissante? Le dernier des laches tomberait a genoux devant toi, +et tu sais que je suis un honnete homme; j'aurai du coeur. Adieu, +Fernande; adieu, ma soeur cherie; adieu, mon seul et dernier amour; je +deviendrai ce qu'il plaira a Dieu; je guerirai ou je mourrai. Il ne +s'agit pas de cela; l'important, c'est que tu restes heureuse et pure; +je partirai avec cette idee, et elle me soutiendra. + +Il faut que vous me pardonniez un vol que je vous ai fait: le bracelet +que vous m'avez jete par la fenetre, un soir que vous me prites pour +Jacques, ne m'a jamais quitte. Celui que vous avez est une copie exacte +que j'ai fait faire a Lyon, et que je vous ai rendue pour ne pas vous +offenser par ma resistance. Je n'ai pas eu le courage de me separer de +ce premier gage d'une affection qui m'est devenue si necessaire et +si funeste; aujourd'hui que je sens mon coeur criminel, je n'oserais +emporter ce bracelet sans votre permission. Vous ne pouvez pas me le +refuser, quand je pars, peut-etre pour toujours. J'accomplis le +plus terrible des sacrifices; serez-vous sans pitie? Je paierai mon +devouement de ma vie peut-etre, et votre generosite ne vous coutera +rien, car personne ne pourra deviner la supercherie. J'ai fait effacer +de l'ecusson de mon bracelet le chiffre de Jacques, qui etait enlace au +votre, et je l'ai fait remplacer par le mien. Si, a ce moment affreux +et solennel ou je vous quitte, vous m'accordez ce gage d'amitie et de +pardon, il me deviendra plus cher que jamais. + +Je dirai ce soir que je pars demain; je trouverai un pretexte; je +promettrai de revenir. Soyez tranquille, je ne me trahirai pas. Mais +partirai-je sans te dire adieu, sans couvrir tes mains de mes larmes? +N'evite pas de te trouver seule avec moi, comme tu fais depuis hier, +Fernande; que crains-tu donc? n'es-tu pas sure de toi? Et si j'avais un +instant de faiblesse et de desespoir, ne sais-tu pas qu'avec un mot +tu me verrais a tes genoux, le plus silencieux et le plus resigne des +hommes? Ah! ne me fuis pas, ne me fais pas souffrir pendant ce dernier +jour que je vais passer pres de toi. Si mes larmes te font du mal, si +mes plaintes te fatiguent, aie du courage aussi; il m'en faut bien +davantage pour te quitter. Songe que ta tache sera finie demain, et que +la mienne va commencer, affreuse, eternelle! Songe que je suis sur les +marches de l'echafaud, et que Dieu te tiendra compte d'une parole de +misericorde que tu m'auras accordee en m'envoyant au martyre. + + + +LVIII. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +O mon ange, o ma bien-aimee, nous sommes sauves! que Dieu te couvre de +ses benedictions, o la plus pure et la plus sainte de ses creatures! +Oui, tu as raison, on a la force qu'on veut avoir, el le ciel +n'abandonne point au danger ceux qui se recommandent a lui dans la +sincerite de leur coeur. Que serais-je devenu loin de toi? Mon ame +se serait souillee de regrets, de fureurs, de projets, et peut-etre +d'entreprises insensees pour te retrouver et te ressaisir, au lieu que +tu m'aideras a etre vertueux et tranquille comme toi. Le continuel +spectacle de ta serenite angelique fera passer le meme calme dans +mon coeur et dans mes sens. J'etais perdu si tu me retirais ta main +secourable; laisse-moi la coller a mes levres, et qu'elle me conduise ou +elle voudra. Je suis resigne a tous les sacrifices; je me tairai et je +guerirai. Eh! ne suis-je pas deja gueri? n'ai-je pas fait l'essai de mes +forces durant ces heures de la nuit que tu m'as laisse passer dans ta +chambre? J'etais fou quand je me suis leve pour t'aller dire adieu. Et +ce Jacques que le hasard fait partir precisement hier soir, au milieu +du plus terrible acces de ma fievre et de mon egarement! An! c'etait la +volonte de la Providence. Si tu avais refuse de me voir, j'enfoncais ta +porte; je ne savais plus ce que je faisais; mais tu m'as ouvert, et tu +as bien fait. Est-ce qu'il y a au monde un emportement, un delire, qui +puisse resister a la sainte confiance d'un etre aussi chaste, aussi +divin que toi? Tu ne dormais pas non plus, o mon enfant cheri! tu +n'etais pas meme deshabillee, et tu priais pour moi! ange du ciel, Dieu +t'a exaucee! Quand je t'ai vue si belle, si candide avec ta robe blanche +et les cheveux blonds epars sur tes epaules, avec ton sourire affectueux +sur les levres, et tes grands yeux encore humides des larmes que tu +avais versees pour moi, il m'a semble voir une vierge de l'Elysee, et je +suis tombe a tes pieds comme devant un autel. Oh! comme tu as ecoute ma +douleur, comme tu as essuye mes larmes avec une ineffable tendresse! et +tu m'embrassais en pleurant toi-meme, o sublime imprudente! Mais quel +etre immateriel es-tu donc? et quelle puissance divine as-tu recue +d'en haut pour calmer les fureurs du desespoir avec les caresses qui +devraient les allumer? Tes levres etaient si fraiches sur mon front! Il +me semblait qu'un baume ineffable passait dans toutes mes arteres, et +que mon sang devenait aussi pur, aussi paisible que celui de tes enfants +endormis aupres de nous. Oh! qu'ils sont beaux, tes enfants, et combien +je les aime! Il y a deja sur le visage de ta fille un reflet de ton ame +virginale! Je te l'aurais enlevee, si tu m'avais chasse; je n'aurais pu +abandonner ce berceau ou je l'ai endormie si souvent; car mon ame se +brisait a l'idee de vivre seul et abandonne, moi qui, depuis huit mois, +vis d'affections ineffables. Avec toi, mon plus precieux tresor, que +de biens j'allais perdre: l'amitie de Sylvia, qui est si grande, si +eclairee, si belle! et celle de Jacques, que je paierais de mon sang! +Ou aurais-je retrouve des coeurs semblables? Qui m'aurait fait une vie +supportable loin de vous tous? + +Benie sois-tu, ma Fernande! tu n'as pas voulu mon desespoir, et quand je +t'ai demande si tu croyais qu'il nous fut possible de vivre l'un pres de +l'autre sans danger, c'est Dieu qui a dicte ta reponse. Ah! ce _oui_! +comme tu l'as dit avec enthousiasme et avec confiance! il m'a frappe +d'une commotion electrique; je m'attendais si peu a cette parole +d'encouragement et de pardon! Un instant, un mot a suffi pour faire de +moi un autre homme. Puisque tu es sure de moi, je le suis aussi; c'etait +une lachete de fuir quand je pouvais me vaincre; et d'ailleurs est-ce +donc si difficile? Je ne concois plus pourquoi j'ai ete en proie a ces +agitations frenetiques; c'est que le danger est toujours plus terrible +de loin que de pres; c'est que, d'ailleurs, quand je croyais pouvoir +succomber et t'entrainer avec moi, je ne te connaissais pas; je te +prenais pour une femme comme les autres, et tu es une divinite qu'aucune +souillure humaine ne peut atteindre. Je ne pouvais m'imaginer qu'au lieu +de la crainte ou de la colere, quand je t'aurais avoue mes tourments, je +trouverais sur ton front cette impassible confiance, et sur tes levres +ce misericordieux sourire. Je croyais que tu t'arracherais de mes bras +avec effroi, et quand j'approcherais mes levres de ton visage pour +te donner, comme les autres jours, un fraternel baiser, que tu te +detournerais avec indignation. Mais ton innocence brave tous les perils +vulgaires et les surmonte tranquillement. Ah! je saurai m'elever jusqu'a +toi, et planer du meme vol au-dessus des orages des passions terrestres, +dans un ciel toujours radieux, toujours pur. Laisse-moi t'aimer, et +laisse-moi donner encore le nom d'amour a ce sentiment etrange et +sublime que j'eprouve; _amitie_ est un mot trop froid et trop vulgaire +pour une si ardente affection; la langue humaine n'a pas de nom pour la +baptiser. Mais n'appelle-t-on pas amour aussi l'amitie des meres +pour leurs enfants et l'enthousiasme de la foi religieuse? Ce que tu +m'inspires participe de tout cela, mais c'est quelque chose de plus +encore. Ah! sache qu'il faut bien t'aimer, Fernande, pour eprouver +ce calme qui est descendu en moi depuis six heures. Chose etrange et +delicieuse! en rentrant dans ma chambre, purifie par mes resolutions, +apaise par ton chaste embrassement, je me suis endormi du plus profond +et du plus bienfaisant sommeil que j'aie goute depuis trois mois, et je +viens de m'eveiller plus calme et plus joyeux que je ne l'ai ete de ma +vie. Oh! quel bien m'ont fait tes paroles! Ecris-moi, repete-moi tout +ce que tu m'as dit, afin que je le relise a genoux si quelque nuage de +melancolie vient encore a passer dans mon beau ciel, et que je retrouve +la pure lumiere, o etoile radieuse qui me conduis! Il me semble que je +vois le soleil pour la premiere fois, tant la nature m'apparait belle +et jeune ce matin! Je viens d'entendre le premier coup de la cloche qui +t'appelle au dejeuner, et j'ai tressailli comme a la voix d'un ami. +Quelle belle vie! comme nous sommes heureux! Comme je demeure pres de +toi, Fernande! le vent d'ouest m'apporte les bruits de ta maison et les +parfums de ton jardin. J'ai le temps de m'habiller et d'aller m'asseoir +a la meme table que toi, avant que Sylvia ait fini d'arranger +methodiquement ses livres et ses crayons dans le grand salon. Comment! +je vais revoir tout cela! tout cela que j'ai cru quitter pour toujours, +hier soir. Je vais encore rire et causer a cette table ou il est permis +de mettre les deux coudes, et d'ou l'on peut se lever autant de fois +qu'on veut pendant le repas? Je vais chanter encore avec toi le duo que +nous aimons? Oh! quel jour de fete! Si tu savais comme la lune etait +belle a son coucher ce matin, quand j'ai traverse le vallon pour revenir +chez moi! Comme l'herbe humide etait semee de pales diamants, et comme +les premieres fleurs des amandiers exhalaient une odeur fraiche et +suave! Mais tu as joui de tout cela aussi, car tu etais a ta fenetre, et +je t'ai vue aussi longtemps que me l'a permis la distance. Tu me suivais +des yeux, o ma belle amie! tu m'accompagnais de tes voeux, tu demandais +a Dieu de conserver pure en moi l'oeuvre de tes pieux efforts, cette +nouvelle ame que tu m'as donnee, cette nouvelle vertu que tu m'as +revelee! Allons, allons, je plie ma lettre et je pars; je viens de +regarder dans la lunette d'approche qui est fixee sur ma fenetre et +braquee sur ta demeure; j'ai vu Sylvia avec sa robe bleue dans le +jardin. Tu dors encore, mon petit ange, ou tu habilles tes enfants; je +vais t'aider, et jouer du hautbois pour empecher ta fille de crier quand +tu lui mettras ses bas. Et notre Jacques! il revient ce soir, n'est-ce +pas? je vais l'embrasser comme si je l'avais perdu pendant dix ans! Toi, +je ne t'embrasserai plus, mais tu me laisseras baiser tes pieds et le +bas de ta robe tant que je voudrai. + + + +LIX. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Ce qu'il y avait d'affreux et d'impossible, c'etait de nous quitter. +Je savais bien que vous auriez la force d'etouffer une pensee funeste +plutot que celle de m'abandonner. Je comptais sur votre amitie quand +je vous ai dit: "Oui, tu le peux, reste Octave; renonce a des reves +coupables, fais un noble effort sur toi-meme; ouvre les yeux, regarde +comme tu es saintement aime, comme tu peux etre heureux entre ces +trois amis qui te cherissent a l'envi l'un de l'autre, et comme tu vas +souffrir dans la solitude avec le remords d'avoir desole un de ces +coeurs sinceres, et le regret d'avoir afflige les deux autres par ton +depart. Examine ton ame, et vois combien elle est belle, jeune et forte; +ne peut-elle, entre deux sacrifices, choisir le plus noble et le plus +genereux? n'es-tu pas sur qu'elle gouvernera toujours tes passions? +veux-tu que je croie que les sens chez toi commanderont au coeur? ne +serai-je donc pas toujours la pour relever ton courage s'il venait a +faiblir? seras-tu sourd a ma voix quand elle t'implorera? et ces douces +larmes que tu verses maintenant, seront-elles taries quand les miennes +couleront?" O cher Octave! en te parlant ainsi, je sentais Dieu +m'inspirer; une confiance, une foi miraculeuse, descendaient en moi; +j'avais comme une revelation de ce qui allait s'operer entre nous, et +ce fut un prodige en effet que ma resolution et ton enthousiasme en ce +moment. Tu ne sais pas comme tu devins beau en tombant a genoux et en +levant les bras vers le ciel pour le prendre a temoin de tes serments; +comme ton visage pale devint vermeil et anime; comme les yeux fatigues +et presque eteints s'illuminerent d'une flamme sublime. Ce rayon du +ciel a laisse son reflet sur ta figure, et depuis hier tu as une autre +expression, une autre beaute que je ne te connaissais pas. Ta voix +aussi a change; elle a quelque chose qui me penetre comme une musique +delicieuse, et quand tu lis tout haut, je n'ecoute pas les mots, je ne +comprends pas le sens des choses que tu dis; la seule harmonie de ta +voix m'emeut et me donne envie de pleurer. Moi-meme je me sens toute +changee; j'ai des facultes nouvelles, je comprends mille choses que je +ne comprenais pas hier; mon coeur est plus chaud et plus riche; j'aime +mon mari, ma soeur Sylvia et mes enfants plus que jamais; et pour toi, +Octave, je ressens une affection a laquelle je ne chercherai point de +nom, mais que Dieu m'inspire et que Dieu benit. Ah! que tu es grand et +pur, mon ami! que tu es different des autres hommes, et combien peu +d'entre eux sont capables de te comprendre! + +Que serais-je devenue si tu nous avais quittes? La seule pensee de te +perdre me fait encore tressaillir douloureusement. Sais-tu, mon ami, +combien tu nous es necessaire, et a moi surtout? Ce que tu m'ecrivais +l'autre jour est bien vrai: nous ne faisons qu'un. Jamais deux +caracteres ne se sont convenus, jamais deux coeurs ne se sont compris +comme les notres. Jacques et Sylvia se ressemblent et ne nous +ressemblent pas, et c'est pour cela que nous les aimons tant; voila +pourquoi nous avons pu avoir de l'amour pour eux, mais nous ne pouvons +en avoir l'un pour l'autre. Pour alimenter l'amour, Il faut, je crois, +des differences de gouts et d'opinions, de petites souffrances, des +pardons, des larmes, tout ce qui peut exciter la sensibilite et +reveiller la sollicitude journaliere. L'amitie, l'amour fraternel, si +tu veux, est plus heureux et plus egalement pur; c'est un refuge contre +tous les maux de la vie, c'est une consolation supreme aux douleurs que +cause l'amour. Avant de te connaitre, j'avais une amie dans le sein de +laquelle je versais toutes mes douleurs, et quoiqu'elle fut bien acre et +bien severe dans ses reponses, la seule habitude de lui ecrire tous les +petits evenements de ma vie me soulageait d'un grand poids. Tu as lu ses +lettres, et tu as conclu en me conjurant de destituer cette confidente +et de t'accorder ses fonctions. Je ne sais pas si elle etait, comme +tu le pretends, une fausse et mauvaise amie, mais elle etait bien +certainement au-dessous de toi, mon cher et bon Octave. Oh! qu'elle +etait loin, cette Clemence, d'avoir ta douceur et ta sensibilite! Elle +m'effrayait, et tu me persuades; elle me menacait de maux inevitables, +et tu m'apprends a m'en preserver; car tu as au moins autant de raison +et de jugement qu'elle, et, de plus, tu sais comment il faut me parler +et me convaincre. Depuis que tu es ici, et que je me suis habituee a +t'ouvrir mon coeur a chaque instant, je me suis guerie des petites +maladies morales et corrigee des nombreux defauts qui compromettaient et +troublaient mon bonheur. Tu m'as appris a accepter les souffrances de la +vie journaliere, a tolerer les imperfections de l'amour, a ne demander +que ce qui est possible au coeur humain; tu m'as enseigne la justice, +et tu m'as appris a aimer Jacques comme il faut l'aimer pour le rendre +heureux. Mon bonheur et le sien sont donc ton ouvrage, o mon cher ami! +et je suis si accoutumee a avoir recours a toi en tout, que ma felicite +serait ruinee du jour ou je le perdrais; je retomberais peut-etre dans +mes anciens torts, et je perdrais le fruit de tes conseils. Reste donc, +et ne parle jamais de t'eloigner. Notre vie sera plus belle encore +qu'elle ne l'a ete jusqu'ici. Mes enfants grandiront sous tes yeux, et +nous les eleverons; nous prendrons de leur intelligence le meme soin que +nous prenons aujourd'hui de leurs petites personnes. Apres eux et apres +Jacques, tu seras ce que j'aurai de plus cher au monde; car je t'aime +encore mieux que Sylvia, et pourtant je regarde et je cheris Sylvia +comme ma soeur. Mais ton caractere a bien plus de rapport avec le mien, +et je me sens bien plus de confiance et d'entrainement vers toi; a +present surtout, il me semble que nous avons recu un nouveau bapteme, et +que Dieu nous abandonnerait si nous l'invoquions separement. + +Garde mon bracelet, a une condition: c'est que tu y feras remettre +le chiffre de Jacques, sans effacer le tien; qu'ils soient tous deux +enlaces au mien, et que ton coeur ne me separe jamais ni de lui ni de +toi. + + + +LX. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +De la ferme de Blosse. + + +Tu me demandais hier pourquoi je viens si souvent a Blosse, et tu me +reprochais de chercher la solitude depuis quelque temps. Il est vrai que +jamais je n'ai senti si vivement le besoin d'etre seul et de reflechir. +Ce lieu desert et plein d'aspects sauvages me plait et me fait du bien. +Je sens comme une main inexorable, mais paternelle encore dans sa +rigueur, qui m'attire au fond de ces bois silencieux pour m'y enseigner +la resignation. Je viens m'asseoir au pied de ces chenes seculaires que +ronge la mousse, et j'y resume ma vie. Cela me calme. + +Est-ce que tu ne sais pas ce que j'ai? Est-ce que tu ne t'es pas apercue +qu'Octave aime ma femme? Cet amour a ete romanesque et innocent pendant +bien longtemps; mais il prend de la violence, et si Fernande ne le voit +pas encore, elle ne peut tarder a le voir. Nous avons ete imprudents; +les laisser ainsi ensemble! ils sont si jeunes! Mais que pouvions-nous +faire? Tu ne pouvais pas feindre de revendiquer un amour que tu avais +repousse. Ta fierte se refusait a tout ce qui aurait eu l'apparence +d'une ignoble jalousie et d'une vanite blessee. Pour moi, c'etait bien +pis; j'avais d'abord accuse injustement ces pauvres jeunes fous; je +sentais que j'avais beaucoup a reparer envers eux, et la crainte de me +tromper encore me forcait a fermer les yeux. Je t'avoue que, malgre +l'evidence, j'hesite encore a croire qu'Octave soit amoureux d'elle. Il +semblait si sur de lui dans les commencements, et toute l'annee derniere +il a ete si heureux aupres de nous! Mais depuis l'hiver il a ete de +plus en plus agite et distrait; a present il est reellement malade de +chagrin. C'est un honnete homme, il est devenu froid et sec avec moi. +Il ne sait pas me dissimuler la gene et le trouble que je lui cause; +pourtant il m'aime sincerement. Hier soir, quand je suis monte a cheval, +il est venu avec moi, et il m'a parle d'un voyage qu'il compte faire +bientot a Geneve. J'ai compris qu'il voulait s'eloigner de Fernande; +j'ai presse sa main sans rien dire, et il s'est jete dans mes bras en +s'ecriant: "Ah! mon brave Jacques!..." puis il s'est arrete brusquement +et m'a parle de mon cheval. Pauvre Octave! il est malheureux, et c'est +par notre faute; nous l'avons trop abandonne aux perils de la jeunesse. +Mais ou ne les aurait-il pas rencontres? et ou les eut-il combattus avec +autant de vertu? + +Il partira, j'en suis sur, et peut-etre a l'heure ou je t'ecris il est +deja parti. Il y avait sur sa figure quelque chose d'extraordinaire, +comme s'il eut pris une resolution penible mais ferme. Ce qui m'a fait +partir sur-le-champ moi-meme pour la ferme, c'est la grande alteration +que j'ai vue sur la figure de ma femme a l'heure du diner; jusque-la +j'etais convaincu qu'elle n'avait pas la plus legere idee de l'amour +d'Octave; depuis ce moment je ne sais que penser. Il est vrai qu'elle +est souffrante depuis quelque temps; le sevrage de ses enfants la +fatigue, et l'abondance de son lait l'incommode encore souvent. Je n'ai +pas voulu l'observer attentivement, cela me faisait peur; quoi qu'il put +s'etre passe entre eux, du moment qu'Octave avait le courage de partir, +je ne devais pas lui rendre plus amer le dernier jour peut-etre qu'il +avait a vivre aupres d'elle. Je suis sur maintenant de la raison et +de la prudence de Fernande; elle l'eloignera sans l'offenser et sans +irriter sa passion par d'inutiles demonstrations de force. J'ai vu +que je devais la laisser agir, et que ma confiance aveugle etait la +meilleure garantie possible de leur vertu. + +Je n'ai aucune inquietude, mais je suis triste et profondement las de +moi. J'avais un ami sincere, aimable, devoue, et il faut qu'il parte +desespere parce que je suis au monde! Vous aviez une belle vie, intime, +riante et pure comme vos coeurs, et voila qu'elle est gatee, derangee, +empoisonnee, parce que je suis M. Jacques, le mari de Fernande! J'espere +si peu en moi et en mon avenir, que je voudrais plutot mourir et vous +laisser tous heureux, que de conserver mon bonheur au prix de celui de +l'un de vous. Mon bonheur! sera-t-il possible desormais, si Fernande a +dans le coeur un regret profond? Et comment ne l'aurait-elle pas! Voila +ce qui m'a consterne hier. Elle l'aime peut-etre... si cela est, elle +ne le sait pas encore elle-meme; mais l'absence et la douleur le lui +apprendront. Et pourquoi partirait-il, s'il faut qu'elle le pleure et +qu'elle me haisse? + +Non, elle ne me haira pas, elle est si bonne et si douce! et moi je +serai bon et doux avec elle; mais elle sera malheureuse, malheureuse par +nos liens indissolubles... J'ai beaucoup pense a cela avant que nous +fussions maries, et depuis quelque temps j'y pense encore; je verrai. Ne +me parle pas, ne m'apprends rien sans que je t'interroge. Je crains que +la premiere fois tu ne m'aies beaucoup trop rassure sur leur amitie: ils +etaient purs alors, et ils le sont encore; mais ils pouvaient se separer +aisement, et aujourd'hui il faut que leurs coeurs se brisent. Que Dieu +nous pardonne, nous n'avons rien fait a mauvaise et coupable intention. +Je retournerai demain au chateau; si Octave n'est point parti, je +songerai a ce que je dois ou a ce que je puis faire. + +[Illustration: Ils etaient deux.] + + + +LXI. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Voici un mois bien etrange que nous passons ensemble, mon amie. Depuis +le jour ou vous m'avez commande d'etouffer mon amour, je l'ai tellement +couvert de cendres que j'ai cru parfois avoir reussi a l'eteindre. Je +suis plus tranquille que je ne l'etais cet hiver, bien certainement; +mais ce transport d'enthousiasme qui m'a fait tout promettre et tout +sacrifier, vous auriez du prendre un peu plus de soin pour le ranimer de +temps en temps. Votre coeur semble m'avoir abandonne; et je tombe dans +une tristesse chaque jour plus profonde. Est-ce que vous craignez de me +trouver indocile a vos lecons? pourquoi me les avez-vous deja retirees? +Peut-etre ma melancolie vous fatigue; peut-etre craignez-vous l'ennui +que vous causeraient mes plaintes. Et pourtant il vous serait si facile +de me consoler avec quelques mots de confiance ou de compassion! Ne +connaissez-vous pas votre pouvoir sur moi? quand s'est-il trouve en +defaut? Vous etes quelquefois cruelle sans vous en douter, et vous +me faites un mal horrible sans daigner vous en apercevoir. Ne +pourriez-vous, par exemple, me cacher un peu l'amour que vous avez pour +votre mari? Votre ame est si genereuse et si delicate dans tout le +reste! mais, en ceci, vous mettez une sorte d'ostentation a me +faire souffrir: laissez cette vaine parade aux femmes qui doutent +d'elles-memes. Vous aviez eu tant d'esprit, au milieu de votre +misericorde, dans les premiers jours! vous saviez si bien me dire les +choses qui pouvaient me consoler, ou du moins adoucir ma peine! Quand +vous parliez de votre mari, sans blasphemer un merite que personne +n'apprecie mieux que moi, sans nier une affection que je ne voudrais pas +lui arracher, vous aviez le secret ineffable de me persuader que ma part +etait aussi belle que la sienne, quoique differente. A present vous avez +le talent inutile et cruel de me montrer combien sa part est magnifique +et la mienne ridicule. Ne pouviez-vous me cacher ce tripotage d'enfants +et de berceaux? me comprenez-vous? Je ne sais comment m'expliquer, et je +crains d'etre brutal; car je suis aujourd'hui d'une singuliere acrete. +Enfin, vous avez fait emporter vos enfants de votre chambre, n'est-ce +pas? A la bonne heure. Vous etes jeune, vous avez des sens; votre mari +vous persecutait pour hater ce sevrage. Eh bien! tant mieux! vous avez +bien fait: vous etes moins belle ce matin, et vous me semblez moins +pure. Je vous respectais dans ma pensee jusqu'a la veneration, et en +vous voyant si jeune, avec vos enfants dans vos bras, je vous comparais +a la Vierge mere, a la blanche et chaste madone de Raphael caressant +son fils et celui d'Elisabeth. Dans les plus ardents transports de ma +passion, la vue de votre sein d'ivoire, distillant un lait pur sur +les levres de votre fille, me frappait d'un respect inconnu, et je +detournais mon regard de peur de profaner, par un desir egoiste, un des +plus saints mysteres de la nature providente. A present, cachez bien +voire sein, vous etes redevenue femme; vous n'etes plus mere; vous +n'avez plus de droit a ce respect naif que j'avais hier, et qui me +remplissait de piete et de melancolie. Je me sens plus indifferent +et plus hardi. Ce sont la de mauvais moyens avec un homme aussi +rustiquement candide que je le suis: vous pouviez bien rendre a votre +mari le droit d'entrer la nuit dans votre chambre, sans le faire savoir +a toute la maison, et a moi surtout. + +[Illustration: Attirer Fernande a un rendez-vous...] + + + +LXII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +De la ferme de Blosse. + +Il va falloir que je voyage, je ne sais pour combien de temps, mais il +est necessaire que je m'eloigne; je deviens antipathique, et c'est ce +qu'il y a de pire au monde. Fernande aime Octave: cela est maintenant +hors de doute pour moi. Hier, quand j'obtins qu'elle fit emporter ses +enfants, dont les cris l'empechent de dormir et la rendent reellement +malade, je ne sais si tu remarquas la singuliere contestation qui +s'eleva entre Octave et elle. "Est-ce que vous etes sure que vos enfants +se passeront de vous toute une nuit! disait-il.--Il faut qu'ils +s'y habituent, repondait-elle; il est temps de les sevrer.--Ils me +paraissent bien jeunes pour cela.--Ils ont un an bientot.---Mais on les +soignera mal. A qui une mere peut-elle remettre le soin de veiller +sur ses enfants la nuit?--Je puis remettre sans inquietude ce soin a +Sylvia." Il fit alors un geste d'impatience extreme, et partit sans dire +bonsoir a personne. + +Je ne compris pas d'abord le sens de cette conduite; mais, en y +reflechissant, elle me parut fort claire. J'examinai Fernande: elle +etait bien pale depuis quelque temps! elle me sembla plus triste que +malade. Je resolus de savoir a quoi m'en tenir, et j'entrai dans sa +chambre a minuit. + +Le ciel m'est temoin qu'en faisant emporter les enfants je n'avais pas +les intentions qu'Octave m'a supposees. Il y a plus d'un an que je n'ai +endormi ma femme sur mon coeur, et ce serait pour moi une joie aussi +vive et aussi pure aujourd'hui que le premier jour de notre union, si +cette joie etait reciproque; mais il y a un mois que je doute, et ce +mois ou j'aurais pu, sans la faire manquer aux saints devoirs de la +maternite, la presser dans mes bras, a ete pour moi une angoisse +perpetuelle. Elle est sombre et silencieuse, l'as-tu remarque, Sylvia? +Octave est triste, et quelquefois desespere. Ils luttent, ils resistent, +les infortunes! mais ils s'aiment et ils souffrent. En vain j'avais tour +a tour accueilli et repousse la conviction de cet amour reciproque; +elle m'arrivait de plus en plus. Je me decidai enfin hier a l'accepter, +quelque rude qu'elle fut, et a paraitre odieux un instant, afin de +n'etre plus jamais expose a le devenir. Je m'approchai de son lit, et je +vis qu'elle feignait de dormir, esperant, la pauvre femme, se soustraire +ainsi a mes importunites; je la baisai au front, elle ouvrit les yeux +et me tendit la main; mais je crus remarquer un imperceptible frisson +d'effroi et de repugnance. Je lui parlai comme autrefois de mon amour, +elle m'appela son cher Jacques, son ami et son ange protecteur; mais le +nom d'amour etait oublie; et quand je cherchais a attirer ses levres sur +les miennes, sa figure prenait une singuliere expression d'abattement +et de resignation. Une douceur angelique residait sur son front, et son +regard avait la serenite d'une conscience pure; mais sa bouche etait +pale et froide, ses bras languissants. Je jugeai l'epreuve assez forte; +il m'eut ete impossible de trouver du plaisir a la tourmenter. J'avais +horreur du droit dont je suis investi, et dont elle me croyait capable +d'user contre son gre. Je lui baisai les mains, et lui demandai de me +dire sincerement si elle avait quelque chagrin, et si quelque chose +manquait a son bonheur. "Comment pourrais-je trouver que je ne suis +point heureuse, me repondit-elle, quand tu n'es occupe qu'a me rendre +la vie agreable, et a eloigner de moi les moindres contrarietes? Quelle +femme il faudrait etre pour se plaindre de toi!--Quand tu voudras +changer ta vie, lui dis-je, habiter un autre pays, t'entourer d'une +societe plus nombreuse, tu sais qu'il te suffira de me dire un mot pour +que je mette ma plus grande joie a le satisfaire; si c'est l'ennui qui +te rend malade et melancolique, pourquoi ne me l'avoues-tu pas?--Non, ce +n'est pas l'ennui, me repondit-elle avec un soupir." Et je vis qu'elle +etait tentee de m'ouvrir son coeur. Elle l'eut fait certainement si son +secret n'eut appartenu qu'a elle; mais elle ne devait pas me faire la +confession d'un autre. Je l'aidai a la renfermer dans son sein, et je la +quittai en lui disant: "Souviens toi que je suis ton pere, et que je +te porterai dans mes bras pour t'empecher de marcher sur les epines. +Dis-moi seulement quand lu seras lasse de marcher seule; et, dans +quelque circonstance que nous nous trouvions, Fernande, ne me crains +jamais.--Tu es un ange! un ange!" me dit-elle a plusieurs reprises; et +son visage me remercia malgre elle de ce que je m'en allais. Je rentrai +dans ma chambre, et je tombai desole sur mon lit; je venais de franchir, +pour la derniere fois de ma vie, le seuil de la sienne. + +C'en est donc fait irrevocablement; elle ne m'aime plus! Helas! ne le +sais-je pas depuis longtemps, et avais-je besoin d'une epreuve decisive +pour m'en assurer? N'y a-t-il pas bien des mois qu'elle aime Octave +sans le savoir? Cette paisible affection qu'elle me temoigne desormais, +est-ce autre chose que de l'amitie? Elle est heureuse avec moi +maintenant, el elle commence a souffrir par lui; car l'amour est chez +elle une souffrance. La voila en proie a toutes les terreurs et a toutes +les difficultes de la vie sociale. Dieu sait combien de remords exageres +dechirent son coeur; mais que dois-je faire? L'eloignerai-je du danger +et tacherai-je de lui faire oublier Octave? Si je la lance au milieu du +monde, impressionnable et ingenue comme elle l'est, elle cherchera a +aimer encore et elle fera un mauvais choix; car elle est trop superieure +a ces poupees de salon qu'on appelle femmes du monde, pour prendre gout +a leur existence vide et a leurs imbeciles plaisirs. Elle pourra en etre +etonnee, etourdie pour quelque temps et se distraire de sa passion; mais +bientot le besoin d'aimer qui est en elle se fera sentir plus vivement, +et l'amour se reveillera dans son coeur, soit pour Octave, soit pour un +autre qui ne le vaudra pas et qui la perdra. Et alors elle me haira avec +raison pour l'avoir arrachee a une affection qui etait innocente encore, +et qui l'aurait peut etre ete toujours, et pour l'avoir precipitee dans +un abime de deceptions et de douleurs. Mais si je la laisse ici, un +matin elle se trouvera criminelle a ses propres yeux; elle se noiera +dans ses larmes et m'accusera de l'avoir abandonnee au danger avec une +lache indifference, ou avec une confiance stupide. Elle haira peut-etre +son amant pour lui avoir fait souffrir ces agitations et ces remords; +elle me meprisera pour ne l'avoir pas preservee. + +Je suis aussi incertain et aussi peu avance qu'un homme qui n'aurait +jamais prevu ce qui lui arrive. Pourtant voila bientot deux ans que +j'emploie a retourner sous toutes les faces possibles l'avenir qui +s'accomplit; mais il y a cent mille manieres de perdre l'amour d'une +femme, et la seule qu'on n'ait pas prevue est precisement celle qui se +realise. Il est absurde de se prescrire une regle de conduite, quand le +hasard seul se charge de vous eclairer sur le meilleur parti a prendre. +Voila pourquoi les societes ne peuvent exister qu'au moyen de lois +arbitraires, bonnes pour les masses, horribles et stupides pour les +individus. Comment peut-on creer un code de vertu pour les hommes, quand +un homme ne peut s'en faire un pour lui seul, et quand les circonstances +le forcent a en changer dix fois dans sa vie? L'annee derniere, quand +j'accusai Fernande de me tromper effrontement, j'allais partir, j'allais +l'abandonner sans remords et sans compassion. Qu'est-ce qui change si +etrangement ma conduite et mes dispositions aujourd'hui? Elle aime +Octave, comme je supposais qu'elle l'aimait alors; ce sont les memes +etres, les memes lieux, la meme position sociale; mais ce n'est pus le +meme sentiment. Je la croyais grossierement amoureuse d'un homme dans ce +temps-la, et aujourd'hui, je vois qu'elle aime, en tremblant et malgre +elle, une ame qui la comprend. Elle palit, elle frissonne, elle pleure, +a present! Voila toute la difference exterieure; mais cette difference, +c'est tout; c'est celle d'une femme sans coeur a une femme noble +et sincere. Je ne peux pas me consoler par le mepris, maintenant. +Qu'a-t-elle fait pour perdre mon estime? Rien, en verite; et quand meme +elle se serait abandonnee aux transports de son amant, elle n'aurait +fait que ceder a l'entrainement d'une destinee inevitable. Elle n'a plus +d'amour pour moi, et elle a dix-neuf ans, et elle est belle comme un +ange. Ce n'est ni sa faute, ni la mienne, si je ne lui inspire plus +que de l'amitie; puis-je demander plus de sacrifices, de devouement +et d'affection qu'elle n'en montre, en se combattant comme elle fait? +Puis-je exiger que son coeur se desseche, et que sa vie finisse avec +notre amour? + +Je serais un insense et un monstre si je pouvais concevoir contre elle +une pensee de colere; mais je suis horriblement malheureux, car mon +amour est encore vivant. Elle n'a rien fait pour l'eteindre; elle m'a +fait souffrir; mais elle ne m'a ni offense ni avili. Je suis vieux, et +ne puis pas comme elle ouvrir mon coeur a un amour nouveau. Le moment +de souffrir est venu; il n'y a plus a esperer de le retarder ou de +l'eviter. Du moins j'ai contre la souffrance un bouclier qu'aucune +espece de trait ne peut traverser; c'est le silence. Tais-toi aussi, ma +soeur! Je me soulage, en t'ecrivant; mais que ces discours ne viennent +jamais sur nos levres. + + + +LXIII. + +DE FERNANDE A JACQUES. + +Mon ami, puisque tu ne reviens que demain, je veux t'ecrire aujourd'hui, +et te faire une demande qui me coute beaucoup; mais tu m'as parle hier +soir avec tant de bonte et d'affection que cela m'encourage. Tu m'as +dit que, si j'eprouvais quelque ennui dans ce pays-ci, tu te ferais un +plaisir de me procurer toutes les distractions que je pourrais desirer. +Je n'ai pas accepte sur-le-champ, parce que je ne savais comment +t'expliquer ce que j'eprouve, et je ne sais pas encore comment je vais +te le dire. De l'ennui? aupres de toi, et dans un si beau lieu, avec mes +enfants et deux amis comme ceux que nous avons, il est impossible que je +connaisse l'ennui; rien ne manque a mon bonheur, o mon cher Jacques! et +tu es le meilleur et le plus parfait des amis et des epoux. Mais que +te dirais-je? Je suis triste parce que je souffre, et je souffre sans +savoir de quoi. J'ai des idees sombres, je ne dors pas, tout m'agite et +me fatigue; j'ai peut-etre une maladie de nerfs; je m'imagine que je +vais mourir et que l'air que je respire m'etouffe et m'empoisonne. Enfin +je sens, non pas le desir, mais le besoin de changer de lieu. C'est +peut-etre une fantaisie, mais c'est une fantaisie de malade, dont tu +auras compassion. Eloigne-moi d'ici pour quelque temps; j'imagine que je +serai guerie, et que je pourrai revenir avant peu. Tu me disais l'autre +jour que M. Borel t'engageait beaucoup a acheter les terres de M. Raoul, +et tu me lisais une lettre ou Eugenie se joignait a lui pour te supplier +de venir examiner cette propriete et de m'amener passer l'ete chez elle; +j'ai comme un vague desir de prendre la distraction de ce voyage et de +revoir ces bons amis. Engage notre chere Sylvia a nous accompagner; je +ne saurais me separer d'elle sans une douleur au-dessus de mes forces. +Reponds-moi par le retour du domestique que je t'envoie. Epargne-moi +l'embarras de m'expliquer davantage sur un caprice dont je sens +le ridicule, mais que je ne puis surmonter. Traite-moi avec cette +indulgence et cette divine douceur a laquelle tu m'as accoutumee. +Bonjour, mon bien-aime Jacques. Nos enfants se portent bien. + + + +LXIV. + +DE JACQUES A FERNANDE. + +Tes desirs sont des ordres, ma douce petite malade; partons, allons ou +tu voudras; prepare et commande le depart pour la semaine prochaine, +pour demain si tu veux; je n'ai pas d'affaire dans la vie plus +importante que ta sante et ton bien-etre. J'ecris a l'instant meme +a Borel pour lui dire que j'accepte son obligeante proposition. +Precisement j'ai des fonds a deplacer, et il me sera agreable de les +porter en Touraine, sous les yeux d'un ami qui en surveillera le revenu. +Il m'eut ete cruel de faire sans toi ce voyage; je ne sais pas si notre +Sylvia pourra nous accompagner. Cela presente plus de difficultes et +d'inconvenients que tu ne penses; j'en parlerai avec elle, et si la +chose n'est pas impossible absolument, elle ne te quittera pas. Nous +partirons donc pour aussi longtemps que tu voudras, ma bonne fille +cherie; mais souviens-toi que si tu t'ennuies et te deplais a Cerisy, +fut-ce le lendemain de notre arrivee, je serai tout pret a te conduire +ailleurs, ou a te ramener ici. Ne crains pas de me paraitre fantasque: +je sais que tu souffres, et je donnerais ma vie pour alleger ton mal. +Adieu. Un baiser pour moi a Sylvia, et mille a nos enfants. + + + +LXV. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Ainsi, vous partez! Je vous ai offensee, et vous m'abandonnez au +desespoir, pour ne pas entendre les inutiles lamentations d'un importun. +Vous avez raison; mais cela vous ote beaucoup de votre merite a mes +yeux. Vous etiez bien plus grande quand vous me disiez que vous +ne m'aimiez pas, mais que vous aviez pitie de moi, et que vous me +supporteriez aupres de vous tant que j'aurais besoin de vos consolations +et de votre appui. A present, vous ne dites plus rien. Je vous parle de +mon amour dans le delire de la fievre, et vous avez la charite de ne pas +me repondre, pour ne pas me desesperer, apparemment; mais vous n'avez +pas la patience de m'entendre davantage, et vous partez! Vous vous etes +lassee trop tot, Fernande, du role sublime dont vous aviez concu l'idee, +mais que vous n'avez pas eu la force de remplir. Mon amour n'a pas eu le +temps de guerir; mais il s'est aigri, et la plaie est plus acre et plus +envenimee qu'auparavant. + +Votre conduite est fort prudente. Je ne vous aurais jamais crue si +ingenieuse: vous avez arrange tout cela en un clin d'oeil, et vous avez +surmonte tous les obstacles avec toute l'habilete et tout le sang-froid +du tacticien le plus experimente. Cela est bien beau pour votre age! +Sylvia etait brutale et franche; elle partait en me laissant des billets +ou elle m'apprenait sans facon qu'elle ne m'aimait pas. Vous etes plus +politique; vous savez profiter des occasions et les saisir au vol; +vous arrangez tout d'une maniere si savante et si vraisemblable, qu'on +jurerait que c'est votre mari qui vous entraine, tandis que son coeur +genereux et brave hesite, s'etonne et se soumet sans savoir ce qui vous +passe par l'esprit. Sylvia se soucie mediocrement d'aller s'installer +chez des gens qu'elle ne connait pas, et qui la traiteront peut-etre +fort lestement; mais vous ne tenez compte de rien. Vous me comblez +devant eux d'hypocrites temoignages de regret et d'attachement, et vous +evitez si bien de vous trouver seule un instant avec moi, que, si je +n'etais furieux, je serais desespere. Soyez tranquille; j'ai autant +d'orgueil qu'un autre quand on m'irrite par le mepris. Vous auriez du +me temoigner le votre des le jour ou j'ai eu l'insolence de vous parler +d'amour: je serais parti sur-le-champ, et vous seriez debarrassee de moi +depuis longtemps. Pourquoi prendre tant de peine aujourd'hui? pourquoi +quitter votre maison et deplacer toute votre famille, quand vous n'avez +qu'un mot a dire pour me renvoyer en Suisse? Croyez-vous que je veuille +m'attacher a vos pas et vous fatiguer de mes poursuites? Vous avez +choisi pour refuge la maison Borel, pensant que c'etait le seul lieu du +monde ou je n'oserais pas vous suivre: eh! mon Dieu, c'est trop de soin; +restez et vivez en paix; je pars dans un quart d'heure. Defaites vos +malles; dites a votre mari que vous avez change d'idee: je vous ai vue +ce matin pour la derniere fois de ma vie. Adieu, Madame. + + + +LXVI. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Vous vous trompez absolument sur les causes de mon depart et de ma +conduite avec vous. J'exige que vous restiez jusqu'a demain, a moins que +vous ne vouliez faire deviner a mon mari un secret qui peut compromettre +son bonheur et mon repos. Ce soir, a neuf heures, nous partirons, apres +nous etre presse la main. Allez au grand ormeau, vous trouverez sous la +pierre mon dernier billet, mon dernier adieu. + + + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +(Billet place sous la pierre de l'ormeau.) + +Je pars parce que je vous aime; vous le dire et resister a vos +transports m'eut ete impossible. Partir sans vous le dire est egalement +au-dessus de mes forces. Je suis un etre faible et souffrant; je ne puis +commander a mon coeur; j'aime mes devoirs et je veux sincerement les +remplir. Ce que j'entends par mes devoirs, ce ne sont pas les seules +lois de la societe; la societe chatie severement ceux qui lui +desobeissent; mais Dieu est plus indulgent qu'elle, et il pardonne. Je +saurais braver pour vous le ridicule et le blame qui s'attachent aux +fautes d'une femme; mais ce que je ne puis vous immoler, le sacrifice +que vous refuseriez, c'est le bonheur de Jacques. Que n'est-il moins +parfait! que n'a-t il eu envers moi quelque tort qui m'autorise a +disposer de mon honneur et de mon repos comme je l'entendrais! Mais, +quand toute sa conduite est sublime envers moi et envers vous, que +pouvons-nous faire? Nous soumettre, nous fuir, et mourir de chagrin +plutot que d'abuser de sa confiance. + +Je ne sais pas quand j'ai commence a vous aimer. Peut-etre est-ce des le +premier jour que je vous ai vu, peut-etre Clemence avait-elle tristement +raison en m'ecrivant que je reussissais a donner le change a ma +conscience, mais que j'etais deja perdue lorsque je croyais travailler a +voire reconciliation avec Sylvia. Je ne sais plus maintenant apprecier +au juste ce qui s'est passe dans ma pauvre tete depuis un an; je suis +brisee de fatigue, de combats, d'emotions. Il est temps que je parte; je +ne sais plus ce que je fais; je suis comme vous etiez il y a un mois. +Alors je me sentais encore de la force; d'ailleurs, la crainte de vous +perdre m'en donnait. Que n'aurais-je pas imagine, que ne me serais-je +pas persuade, que n'aurais-je pas jure a Dieu et aux hommes, plutot que +de renoncer a vous voir? Cette idee etait trop affreuse, je ne pouvais +l'accueillir; mais la victoire que nous nous flattions de remporter +etait au-dessus des forces humaines; a peine vous vis-je au point +d'enthousiasme et de courage ou je vous priais d'atteindre, que mon +ame se brisa comme une corde trop tendue; je tombai dans une tristesse +inexplicable, et quand j'en sortais pour contempler avec admiration +votre devouement et votre vertu, je sentais qu'il fallait vous fuir ou +me perdre avec vous. Que Dieu nous protege! A present le sacrifice est +consomme; si je succombe, souvenez-vous de moi pour me plaindre et pour +me pardonner ce que je vous ai fait souffrir. + +Si vous voulez m'accorder une grace, restez encore quelques jours a +Saint-Leon; et puisque Silvia n'a pu se decider a me suivre, profitez de +cette sainte amitie que la Providence vous offre comme une consolation. +Elle est triste aussi; j'ignore ce qu'elle a; peut-etre devine-t-elle +que je suis malheureuse. Elle se devoue a mes enfants; elle leur servira +de mere. Voyez-les, ces pauvres enfants que j'abandonne aussi, pour +fuir tout ce que j'ai de plus cher au monde a la fois; leur vue vous +rappellera mes devoirs et les votres; vous souffrirez moins pendant ces +premiers jours. Si, au lieu de vous plonger dans la solitude, vous vous +nourrissez l'ame du temoignage de notre honnete amitie et du spectacle +de ces lieux, ou tout vous parlera des graves et augustes devoirs de la +famille et de l'honneur, vous vous souviendrez d'y avoir ete heureux par +la vertu, et vous vous rejouirez de n'avoir pas souille la purete de ce +souvenir. + + + +LXVII. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Saint-Leon. + +Vous avez bien fait de me laisser vos enfants; ce voyage eut fait +beaucoup da mal a ta fille, qui n'est pas bien portante. Son +indisposition ne sera rien, j'espere; elle serait devenue serieuse dans +une voiture, loin des mille petits soins qui lui sont necessaires. Ne +parle pas a ta femme de cette indisposition, qui sera guerie sans doute +quand tu recevras ma lettre. C'est une grande terreur pour moi que la +moindre souffrance de tes enfants, surtout a present que je suis seule. +Je tremble de voir leur sante s'alterer par ma faute; je ne les quitte +pourtant pas d'une minute, et je ne gouterai pas un instant de sommeil +que notre chere petite ne soit tout a fait bien. + +Je suis heureuse d'apprendre que vous avez fait un bon voyage, et que +vous avez recu le plus aimable accueil; mais je m'afflige et m'effraie +de la tristesse epouvantable ou tu me dis que Fernande est plongee. +Pauvre chere enfant! Peut-etre as-tu mal fait de ceder si vite a son +desir; il eut fallu lui donner le temps de reflechir et de se raviser. +Il m'a semble qu'au moment de partir, elle etait au desespoir, et +que, sans la crainte de te deplaire, elle eut renonce a ce voyage. Je +n'augure rien de bon de cette separation. Octave est comme fou. J'ai +reussi a le retenir jusqu'a present, mais je desespere de le calmer. +J'ai essaye de le faire parler; j'esperais qu'en ouvrant son coeur et en +l'epanchant dans le mien, il se calmerait ou se penetrerait davantage de +la necessite d'etre fort; mais la force n'est pas dans l'organisation +d'Octave; et quand meme j'obtiendrais quelques nobles promesses, sa +resolution serait l'enthousiasme de quelques heures. Je le connais, et +le voyant aussi serieusement epris de Fernande, j'espere peu a present +qu'il la seconde dans ses genereux projets. Il est dans une agitation +effrayante; sa souffrance parait si vive et si profonde, que j'en suis +emue de compassion et que je pleure sur lui du fond de mon ame. Sois +indulgent et misericordieux, o mon Jacques! car ils sont bien a +plaindre. Je n'ai jamais ete dans cette situation, et je ne sais +vraiment pas ce que je ferais a leur place. Ma position independante, +mon isolement de toute consideration sociale, de tout devoir de famille, +sont cause que je me suis livree a mon coeur lorsqu'il a parle. Si j'ai +de la force, ce n'est pas a me combattre que je l'ai acquise; car je +n'en ai jamais eu l'occasion. L'idee de sacrifier une passion reelle et +profonde a ce monde que je hais me parait si horrible, que je ne m'en +crois pas capable. Il est vrai que les seuls devoirs reels de Fernande +sont envers toi; et ta conduite en impose de tels a tous ceux qui +t'aiment, qu'il ne doit plus y avoir un instant de bonheur pour ceux qui +te trahissent. Aide-la donc avec douceur a accomplir cet holocauste de +son amour; j'essaierai d'obtenir quelque chose de la vertu d'Octave; +mais il me ferme l'acces de son coeur, et je ne puis vaincre la +repugnance que j'eprouve a forcer la confiance d'une ame qui souffre, +fut-ce avec l'espoir de la guerir. + + + +LXVIII. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Je suis dans un etat deplorable, mon cher Herbert; plains-moi et +n'essaie pas de me conseiller; je suis hors d'etat d'ecouter quoi que +ce soit. Elle a tout gate en me disant qu'elle m'aime; jusque-la, je +me croyais meprise; le depit m'aurait donne des forces; mais, en +me quittant, elle me dit qu'elle m'aime, et elle espere que je me +resignerai a la perdre! Non, c'est impossible; qu'ils disent ce qu'ils +voudront, ces trois etres etranges parmi lesquels je viens de passer un +an qui m'apparait comme un reve, comme une excursion de mon ame dans un +monde imaginaire! Qu'est-ce que la vertu dont ils parlent sans cesse? La +vraie force est-elle d'etouffer ses passions ou de les satisfaire? Dieu +nous les a-t-il donnees pour les abjurer? et celui qui les eprouve assez +vivement pour braver tous les devoirs, tous les malheurs, tous les +remords, tous les dangers, n'est-il pas plus hardi et plus fort que +celui dont la prudence et la raison gouvernent et arretent tous les +elans? Qu'est-ce donc que cette fievre que je sens dans mon cerveau? +Qu'est-ce donc que ce feu qui me devore la poitrine, ce bouillonnement +de mon sang qui me pousse, qui m'entraine vers Fernande? Est-la les +sensations d'un etre faible? Ils se croient forts parce qu'ils sont +froids. D'ailleurs, qui sait le fond de leurs pensees? qui peut deviner +leurs intentions reelles? Ce Jacques qui m'abandonne et me livre au +danger pendant un an, et qui, malgre sa penetration exquise en toute +autre chose, ne s'apercoit pas que je deviens fou sous ses yeux; cette +Sylvia qui redouble d'affection pour moi, a mesure que je me console +de ses dedains et que je les brave en aimant une autre femme, sont-ils +sublimes ou imbeciles? Avons-nous affaire a de froids raisonneurs +qui contemplent notre souffrance avec la tranquillite de l'analyse +philosophique, et qui assisteront a notre defaite avec la superbe +indifference d'une sagesse egoiste? a des heros de misericorde, a +des apotres de la morale du Christ qui acceptent le martyre de leurs +affections et de leur orgueil? A present que j'ai perdu l'aimant qui +m'attachait a eux, je ne les connais plus; je ne sais plus s'ils me +raillent, s'ils me pardonnent ou s'ils me trompent. Peut-etre qu'ils +me meprisent; peut-etre qu'ils s'applaudissent de leur ascendant sur +Fernande, et de la facilite avec laquelle ils m'ont separe d'elle au +moment ou elle allait etre a moi. Oh! s'il en etait ainsi, malheur a +eux! Vingt fois par jour je suis au moment de partir pour la Touraine. + +Mais cette Sylvia m'arrete et me fait hesiter. Maudite soit-elle! Elle +exerce encore sur moi une influence qui a quelque chose d'irresistible +et de fatal. Toi qui crois au magnetisme, tu aurais ici beau jeu pour +expliquer le pouvoir qu'elle a encore sur moi apres que mon amour pour +elle est eteint, et quand nos caracteres s'accordent et se ressemblent +si peu. Quand Fernande etait ici, j'etais si heureux, si enivre au +milieu de toutes mes souffrances, que je pensais tout ce qu'elle disait. +Sylvia etait mon amie, ma soeur cherie, comme elle etait l'amie et la +soeur cherie de Fernande. A present, elle m'etonne et m'inspire de la +mefiance. Je ne peux pas croire qu'elle ne soit pas mon ennemie, et la +pitie qu'elle me marque m'humilie comme le plus superbe temoignage de +mepris qu'une femme puisse donner a un ancien amant. Ah! si je pouvais +me livrer a elle, pleurer dans son sein, lui dire ce que je souffre, et +si j'etais sur qu'elle y compatit! Mais a quoi cela me menerait-il? Elle +est la soeur de Jacques, ou du moins il a en elle une amie si intime, +qu'elle ne peut que blamer et contrarier mon amour. Quand meme elle +serait assez genereuse pour desirer de me voir heureux avec une autre +qu'elle, Fernande est precisement la seule femme qu'elle ne peut pas +m'aider a obtenir. Ah! si elle me meprise, elle a bien raison, car je +suis un homme sans caractere et sans conviction. Je sens que je ne suis +ni mechant, ni vicieux, ni lache; mais je me laisse aller a tous les +flots qui me ballottent, a tous les vents qui me poussent. J'ai eu +dans ma vie des moments de folle et sainte exaltation, puis des +decouragements affreux, puis des doutes cruels et un profond degout des +gens et des choses qui m'avaient paru sublimes la veille. J'ai aime +Sylvia avec ferveur; j'ai cru pouvoir m'elever jusqu'a elle, qui me +paraissait a demi cachee dans les cieux; puis je l'ai meprisee jusqu'a +la soupconner d'etre une courtisane; puis je l'ai estimee au point de +vivre son ami apres avoir ete repousse comme amant; maintenant elle me +fait peur et j'ai comme une sorte de haine contre elle; et pourtant je +ne puis m'arracher encore aux lieux qu'elle habite; il me semble qu'elle +a a me dire quelque parole qui pourra me sauver. + +Mais pourquoi suis-je ainsi? pourquoi ne puis-je ni rien croire, ni rien +nier decidement? Oh! j'ai eu une belle nuit avec Fernande! j'ai verse a +ses pieds des larmes qui m'ont semble descendre du ciel; mais peut-etre +n'etait-ce qu'une comedie que je jouais vis-a-vis de moi-meme, et +dont j'etais a la fois l'acteur inspire et le spectateur niaisement +emerveille! Qui sait, qui peut dire ce qu'il est? Et a quoi sert de +se chauffer le cerveau jusqu'a ce qu'il eclate? a quoi mene cette +exaltation qui tombe d'elle-meme comme la flamme? Fernande etait sincere +dans ses resolutions, dans sa confiance, la pauvre enfant; et tout en +jurant a Dieu qu'elle ne m'aimerait point, elle m'aimait deja en secret. +Elle s'arrache au danger de me le dire, et elle me l'ecrit naivement! +Oh! c'est cela qui me la fait aimer! c'est cette faiblesse adorable qui +met son coeur au niveau du mien! D'elle, au moins, je n'ai jamais doute; +je sens ce que j'ai senti des le premier jour: c'est que nous sommes +faits l'un pour l'autre, et que son etre est de la meme nature que +le mien. Ah! je n'ai jamais aime Sylvia, c'est impossible, nous nous +ressemblons si peu! Presser Fernande dans mes bras, c'est presser une +femme, la femme de mon choix et de mon amour! et on s'imagine que +j'y renoncerai? Mais qu'arrivera-t-il? Que m'importe? si on la rend +malheureuse, je l'enleverai avec sa fille, que j'adore, et nous irons +vivre au fond de quelque vallee de ma patrie. Tu me donneras bien un +asile? Ah! ne me sermonne pas, Herbert; je sais bien que je me rends +malheureux, et que je fais folie sur folie; je sais bien que, si j'avais +une profession, je ne serais pas oisif; que, si j'etais comme toi, +ingenieur des ponts et chaussees, je ne serais pas amoureux; mais que +veux-tu que j'y fasse? je ne suis propre a aucun metier; je ne puis me +plier a aucune regle, a aucune contrainte. L'amour m'enivre comme le +vin; si je pouvais, comme toi, porter deux bouteilles de vin du Rhin +sans extravaguer, j'aurais pu passer un an entre deux femmes charmantes +sans etre amoureux de l'une ni de l'autre. + +Adieu; ne m'ecris pas, car je ne sais pas ou je vais. Je fais mon +portemanteau vingt fois par jour; tantot je veux aller a Geneve oublier +Fernande, Jacques et Sylvia, et me consoler avec mon fusil et mes +chiens; tantot je veux aller me cacher a Tours, dans quelque auberge +d'ou je serai a portee d'ecrire a Fernande et de recevoir ses reponses; +tantot je ris de pitie en me voyant si absurde; tantot je pleure de rage +d'etre si malheureux. + + + +LXIX. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Ce que tu me mandes de ma fille m'effraie extremement; c'est la premiere +fois qu'elle est malade, et, dans l'ordre des choses, elle aurait du et +devra l'etre souvent; mais je ne puis commander a mon inquietude quand +il s'agit de mes enfants, parce qu'ils sont jumeaux, et que leur +existence est plus precaire que celle des autres. La petite est bien +plus delicate que son frere, et cela justifie la croyance generale qu'un +des deux vit toujours aux depens de l'autre dans le sein de la mere. Si +elle va plus mal, ecris-le-moi sans hesiter. J'irai te rejoindre, non +pour aider a tes soins, qui ne peuvent etre que parfaits, mais pour te +soulager de la terrible responsabilite qui pese sur toi. J'ai cache et +je cacherai cette nouvelle a Fernande aussi longtemps que je pourrai; +sa sante est reellement tres-alteree, le chagrin et l'inquietude +aggraveraient son mal. Elle est entouree ici de soins, d'amities et +de distractions; mais rien n'y fait. Elle est d'une tristesse qui me +consterne, et ses nerfs sont dans un etat d'irritation qui change +entierement son caractere. Tu as raison, Sylvia, cette separation n'a +produit rien de bon. Il y a peu d'ames qui soient organisees assez +vigoureusement pour se maintenir dans le calme d'une forte resolution; +toutes les consciences honnetes sont capables de la generosite d'un +jour, mais presque toutes succombent le lendemain a l'effort du +sacrifice. J'ai cru qu'il etait de mon devoir de consentir a celui de +Fernande et meme de le seconder; ce n'est pas que j'en aie espere un +resultat heureux pour moi. Quand l'amour est eteint, rien ne le rallume; +et en m'arrachant a notre Dauphine, je n'avais pas certainement sur le +visage l'imbecile joie d'un mari dont la vanite triomphe. Je n'avais pas +non plus dans le coeur l'imprudent espoir d'un amant qui se flatte de +retrouver son bonheur dans l'immolation du bonheur d'autrui. Je savais +bien que Fernande aimerait Octave absent d'un amour plus acharne, et que +je la derobais seulement au danger dont sa pudeur eut peut-etre suffi +pour la preserver. Je savais que le trait s'enfoncerait dans son coeur a +mesure qu'elle s'efforcerait de le retirer. Tous les hommes oublient +ce qu'ils ont eprouve, et feignent de ne plus savoir ce que c'est que +l'amour quand on leur retire celui qu'ils croyaient posseder. Il faut +voir alors par quels stupides arguments ils essaient de prouver que la +femme qui les quitte est coupable envers eux. Pour moi, je n'accuserais +Fernande que dans le cas ou elle recevrait mes caresses d'un front +serein, avec un sourire trompeur sur les levres. Mais sa conduite est +noble; sa tristesse protesterait contre ma tyrannie, si j'etais assez +grossier pour l'exercer. Dans l'espece d'aversion qu'elle me temoigne +malgre elle de temps en temps, il y a une violence de sincerite que je +prefere a une hypocrite douceur. Pauvre enfant! pauvre chere enfant! +comme tu dis, elle fait ce qu'elle peut. Dans de certains moments elle +se jette a mon cou en sanglotant, dans d'autres elle me repousse avec +horreur. Ah! que peut-elle craindre de moi? Je lui proposerai bientot de +revenir si son etat ne s'ameliore pas; car je ne veux pas qu'elle soit +malheureuse et qu'elle me haisse. Tous les chagrins, tous les affronts +sur moi plutot que celui-la! J'attends encore quelques jours; +l'excitation ou elle est s'apaisera peut-etre comme le redoublement +d'une maladie. J'ai du consentir a l'amener ici, meme avec la conviction +que cela ne servirait a rien; j'ai du lui laisser la faculte de faire un +noble effort, et de mettre dans sa vie le souvenir d'un jour de vertu; +ce sera un remords de moins pour l'avenir, un droit de plus a mon +respect. Quand elle sera lasse de combattre, je ne leverai point le bras +pour l'achever, mais je le lui offrirai pour s'y reposer. Helas! si elle +savait combien je l'aime! Mais je me tais desormais; mon amour serait un +reproche, et je respecte sa souffrance. Insense que je suis! il y a des +instants ou je me flatte qu'elle va revenir a moi, et qu'un miracle va +s'accomplir pour me recompenser de tout ce que j'ai devore de douleurs +dans le cours de ma triste vie! + + + +LXX. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Il faut que tu viennes me trouver; ta fille tombe dans un etat de +marasme qui fait des progres effrayants; amene quelque medecin plus +habile que ceux que nous avons ici. Si Fernande est reellement aussi +malade et aussi triste que tu le dis, cache-lui l'etat de sa fille; +et pourtant comment lui annoncerons-nous plus tard la verite, si mes +craintes se justifient? Fais ce que tu jugeras le plus prudent. La +laisseras-tu ainsi sans toi chez ces Borel? La soigneront-ils bien? Il +est vrai que sa mere va arriver au Tilly, a ce qu'elle me mande, et +qu'elle ira chez elle si elle veut; mais d'apres tout ce que tu m'as dit +de sa mere, c'est une mauvaise amie et un triste appui pour Fernande. +Ah! pourquoi nous sommes-nous quittes? cela nous a porte malheur. + +Octave est parti pour Geneve; il a accompli aussi son sacrifice; que +peut-on lui demander de plus? J'ai vainement essaye d'adoucir son +chagrin par mon amitie; je me suis convaincue plus que jamais que +son ame n'est point grande, et que les petitesses de la vanite ou de +i'egoisme, je ne sais lequel des deux, en ferment l'entree aux idees +elevees et aux nobles sentiments. Croirais-tu qu'il a longtemps hesite a +savoir si j'avais l'intention de decouvrir ses secrets pour en abuser, +ou si j'etais sincere dans mon desir de le reconcilier avec lui-meme? +Croirais-tu qu'il a eu l'idee ridicule que je lui faisais des +coquetteries pour le ramener a mes pieds? Il me suppose ce vil et sot +amour-propre; il me croit occupee a ces calculs petits et meprisables, +quand mon coeur est brise de la douleur de Fernande et de la sienne, +quand je donnerais mon sang pour les guerir en les divisant, ou pour les +envoyer vivre heureux dans quelque monde ou tu n'aurais jamais mis le +pied, et ou leur bonheur ne toucherait point a ton existence. Pauvre +Octave! son plus grand malheur est de comprendre par l'intelligence +ce que c'est que la grandeur, mais d'avoir le coeur trop froid ou le +caractere trop faible pour y atteindre. Il croit que Fernande est son +egale, et il se trompe: Fernande est tres-au-dessus de lui, et Dieu +fasse qu'elle puisse l'oublier, car l'amour d'Octave ne la rendrait +peut-etre que plus malheureuse. Enfin il est parti en me jurant +qu'il allait en Suisse. Attendons le destin, et, quel qu'il soit, +devouons-nous a ceux qui n'ont pas la force de se devouer. + + + +LXXVI. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Votre mari est en Dauphine et moi je suis a Tours; vous m'aimez et je +vous aime, voila tout ce que je sais. Je trouverai moyen de vous voir +et de vous parler, n'en doutez pas. N'essayez pas de me fuir encore, je +vous suivrais jusqu'au bout de la terre. Ne craignez pas que je vous +compromette, je serai prudent; mais ne me reduisez pas au desespoir, et +ne dejouez pas par une inutile et folle resistance les moyens que +je prendrai pour arriver a vous sans que personne s'en doute. Que +craignez-vous de moi? quels sont ces dangers qui vous epouvantent? +Pensez-vous que je veuille d'un bonheur qui vous couterait des larmes? +M'estimez-vous assez peu pour croire que je vous demanderai des +sacrifices? Je ne veux que vous voir, vous dire que je vous aime, +et vous decider a retourner a Saint-Leon. La nous reprendrons notre +ancienne vie, vous resterez aussi pure que vous l'etes, et je serai +aussi malheureux que vous voudrez. Je puis tout promettre et tout +accepter pourvu qu'on ne me separe pas de vous; cela seul est +impossible. + +J'ai deja fait le tour du chateau et des jardins de Cerisy, j'ai deja +gagne le jardinier et apprivoise les chiens. Cette nuit je suis passe +sous vos fenetres, il etait deux heures du matin, et il y avait de la +lumiere dans votre chambre; demain je vous ecrirai comment nous pouvons +nous voir sans le moindre danger. Je sais que vous etes malade, et, s'il +faut repeter l'expression de ceux qui parlent de vous, un secret chagrin +vous tue. Et tu crois que je t'abandonnerai quand ton mari te laisse +pour aller serrer ses foins et philosopher avec Sylvia, tout en comptant +ses denrees et son argent? Pauvre Fernande! ton mari est une mauvaise +copie de M. de Wolmar; mais certainement Sylvia ne se pique pas d'imiter +le desinteressement et la delicatesse de Claire; c'est une coquette +froide et tres-eloquente, rien de plus. Cesse de mettre ces doux etres +de glace au-dessus de tout, cesse de leur sacrifier ton bonheur et le +mien; jette-toi dans les bras de celui qui t'aime, refugie-toi dans le +seul coeur qui t'ait comprise. Impose-moi tous les sacrifices que tu +voudras, mais laisse-moi pleurer a tes genoux encore une fois, est te +dire combien je t'aime, et que j'entende ce mot sortir de ta bouche. + + + +LXXII. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Je suis a Tours depuis un grand mois, comptant les jours le plus +patiemment que je peux, et attendant les rares instants ou il m'est +permis de la voir. Encore ai-je perdu quinze jours a demander et +a obtenir cette faveur. L'imprudente! elle ne sait pas combien sa +resistance, ses scrupules et ses larmes m'attachent a elle et donnent de +force a ma passion. Rien n'irrite mon desir, rien ne m'eveille de mon +indolence naturelle comme les obstacles et les refus. J'ai eu assez a +combattre sa terreur d'etre decouverte et compromise, j'ai ete fort +occupe. Tu dis que je n'ai pas d'emploi; je t'assure qu'il n'y a pas de +profession plus active et plus assujettissante que celle de penetrer +aupres des femmes que le monde et la vertu se chargent de garder. J'ai +eu a lutter contre madame de Luxeuil (cette Clemence dont je t'ai parle +une fois), le philosophe le plus pedant et le plus insupportable de +la terre, la femme la plus seche, la plus froide, la plus jalouse du +bonheur d'autrui. Je l'avais parfaitement jugee d'apres ses lettres. +J'ai eu occasion de faire parler d'elle un mien ami qui est a Tours, +et qui la connait fort bien, parce qu'elle y vient souvent. Je sais +maintenant que c'est ce qu'un appelle une personne distinguee, un de ces +etres qui ne peuvent ni aimer ni se faire aimer, et qui donnent leur +malediction a tout ce qui aime sur la terre; pedagogues femelles qui ont +le triste avantage de voir clairement le malheur des autres, et de le +predire avec une joie malicieuse pour se consoler d'etre etrangers aux +biens et aux maux des vivants; momies qui ont des sentences ecrites sur +parchemin a la place du coeur, et qui mettent leur gloire a etaler leur +fatal bon sens et leur raison impitoyable a defaut d'affection et de +bonte. Sachant que Fernande etait a Cerisy, et qu'au dire des voisins +tourangeaux elle se mourait d'une maladie de langueur, elle est venue +la voir et se repaitre de sa tristesse, comme un corbeau qui attend le +dernier soupir d'un mourant sur le champ de bataille. Je ne sais meme +pas si elle n'a pas indispose contre la pauvre Fernande madame Borel, +leur compagne commune de couvent. Fernande trouve que tout le monde +lui bat froid, et ne peut s'empecher de regretter Saint-Leon. Elle y +retournera, je l'y deciderai, et la je vaincrai ses scrupules et les +miens: oui, les miens; car je t'avoue, Herbert, que je suis le plus +miserable seducteur qu'il y ait jamais eu. Je ne suis un heros ni dans +la vertu ni dans le vice: c'est peut-etre pour cela que je suis toujours +ennuye, agite et malheureux les trois quarts du temps. J'aime trop +Fernande pour renoncer a elle; je prefere commettre tous les crimes et +supporter tous les malheurs; mais cet amour est trop vrai pour que +je veuille la persecuter et l'effrayer par des transports qu'elle ne +partage pas encore. Elle les partagera, Dieu et la nature le veulent. +Quelle digue peut s'opposer a l'amour de deux etres qui s'entendent +et dont les brulantes aspirations s'appellent et se repondent a toute +heure? Je concois les joies extatiques de l'amour intellectuel chez des +amants jeunes et pleins de vie, qui retardent voluptueusement l'etreinte +de leurs bras pour s'embrasser longtemps avec l'ame. Chez les captifs +ou les impuissants, c'est une vaine parade d'abnegation qu'expient en +secret le spleen et la misanthropie. Je divague donc avec Fernande, et +je m'eleve dans les regions du platonisme tant qu'elle veut. Je suis +sur de redescendre sur la terre et de l'y entrainer avec moi quand je +voudrai. + +Tu dois t'etonner de la vie que je mene: moi aussi; mais, au bout du +compte, cet abandon de moi-meme au hasard ou au destin, cette soumission +de mes actions a mes passions est la seule chose qui me convienne. Je +suis un vrai jeune homme, je le sais, au moins je l'avoue, et seul +peut-etre parmi tous ceux que je vois, je ne joue point de role. Je me +laisse aller au gre de ma nature, et je n'en rougis pas. Les uns se +drapent, les autres se fardent| il en est qui se platrent et veulent se +changer en statues majestueuses. Il en est d'autres qui attachent des +ailes de papillon a des organisations de tortue. En general, les vieux +se font jeunes, et les jeunes affectent la sagesse et la gravite de +l'age mur. Moi, je suis tout ce qui me passe par la tete et ne m'occupe +en aucune facon, des spectateurs. J'ecoutais dernierement deux hommes se +depeindre l'un a l'autre. L'un se disait bilieux et vindicatif, l'autre +insolent et apathique. Quand nous nous separames en quittant la +diligence, tous deux s'etaient deja reveles: le pretendu bilieux s'etait +laisse provoquer avec le plus grand sang-froid par l'apathique, lequel +n'avait pu supporter une contradiction tres-legere sur une question +politique. Le besoin de l'affectation est si grand chez les hommes, +qu'ils se vantent des defauts qu'ils n'ont pas, plus volontiers que des +qualites qu'ils peuvent avoir. + +Moi, je cours apres l'aimant qui m'attire, et ne tourne les yeux ni a +droite ni a gauche pour savoir ce qu'on dit de ma demarche. Quelquefois +je me regarde au miroir, el je ris de moi-meme; mais je ne change rien +a ma maniere d'etre, cela me donnerait trop de peine. Avec ce +caractere-la, j'attends sans trop d'ennui ni de desespoir ce que le +destin va faire de moi; j'occupe mes instants le plus paisiblement +du monde; la pensee de mon amour suffit pour rechauffer ma tete et +entretenir mon esperance. Enferme dans une petite chambre d'auberge +assez fraiche et sombre, j'emploie a dessiner ou a lire des romans (tu +sais que j'ai la passion des romans) les heures les plus chaudes de la +journee. Personne ici ne me connait que deux ou trois jeunes gens de +Paris qui n'ont aucun rapport avec les Borel. D'ailleurs, les Borel +ne connaissent ni mon nom ni ma figure, et mon sejour ici ne peut +compromettre Fernande aupres de personne. Jacques lui ecrit toujours +qu'il reviendra la chercher la semaine prochaine; mais il est clair +comme le jour qu'il n'y pense guere ou qu'il est plus occupe des soins +de son exploitation que de sa femme. Il est vrai qu'il ne tient qu'a +elle de demander des chevaux de poste, de monter dans sa voiture avec +Rosette et d'aller le rejoindre. C'est a quoi je travaille a la decider, +car je partirais aussitot pour mon ermitage, et j'arriverais a quelques +jours de distance, en disant a Jacques et a Sylvia que j'ai ete faire +un tour en Suisse. Ou ils ne se doutent de rien, ou ils veulent ne rien +voir. Cette derniere opinion est celle a laquelle je m'abandonne le plus +volontiers; elle apaise beaucoup un reste de remords qui me revient a +l'esprit lorsque Fernande, avec ses grands yeux humides d'amour, et ses +grands mots de sacrifice et de vertu, me replonge dans les incertitudes +du desir el de la timidite. Moi, timide! c'est pourtant vrai. +J'escaladerais les murailles de Babel, et je braverais tous les gardiens +de la beaute, eunuques, chiens et gardes-chasse; mais un mot de la femme +que j'aime me fait tomber a genoux. Heureusement les prieres d'un amant +sont plus imperieuses que les menaces de toute la terre, et meme que +les terreurs de la conscience. Je verrai Fernande ce soir. Elle vient +quelquefois au bal des officiers de la garnison avec madame Eugenie +Borel; je la fais danser sans avoir l'air de la connaitre, si ce n'est +comme une figure de bal, et je trouve le moyen de lui dire quelques +mots. Madame Borel a ici une grande vieille maison deserte, une espece +de pied-a-terre dont on n'ouvre les volets et les portes qu'une fois par +semaine. Il doit etre facile d'y penetrer et d'y donner rendez-vous a +Fernande. Elle ne veut plus que j'aille roder dans le parc de Cerisy. +J'aime pourtant bien l'amour espagnol; mais la poltronne n'est plus du +meme avis. + + + +LXXIII. + +DE M. BOREL A JACQUES. + +MON VIEUX CAMARADE, + +Ta fille se meurt, c'est fort bien; mais ta femme se perd, c'est autre +chose. Tu ne peux empecher l'un, et tu dois t'opposer a l'autre. Laisse +donc tes enfants a quelque personne sure, et reviens chercher madame +Fernande. Je me chargerais bien de te la reconduire si tu m'avais donne +le droit de lui commander. Mais je n'ai eu de toi a ton depart que cette +parole: "Mon ami, je te confie ma femme." Je ne sais pas bien ce que tu +entendais par la, toi qui es un philosophe, et dont les idees different +beaucoup des notres; moi, je suis un vieux militaire et ne connais que +le code du regiment Or, dans mon temps, voila comme cela se passait, et, +dans mon interieur, voici comment cela se passe encore. Quand un ami, +un frere d'armes me recommande sa femme ou sa maitresse, sa soeur ou +sa fille, je me crois investi des droits, ou, pour parler plus juste, +charge des devoirs suivants: 1 deg. souffleter ou batonner tout impertinent +qui s'adresse a elle avec l'intention evidente de porter atteinte a +l'honneur de mon ami, sauf a rendre raison de ma maniere de proceder au +soufflete ou au bayonne, si telle est son humeur. Ce premier point sera +fidelement execute, tu peux y compter, si le larron de ton honneur me +tombe sous la main; mais jusqu'ici il est aussi insaisissable que la +flamme et le vent. 2 deg. Je me crois oblige, quand la femme de mon ami est +recalcitrante ou sourde aux bons conseils que je tache de lui donner +d'abord, d'avertir mon ami, afin qu'il mette ordre lui-meme a sa +conduite, car je n'ai point le droit de la corriger comme je ferais de +la mienne en pareille circonstance. Voila ce dont je m'acquitte, mon +cher Jacques, avec beaucoup de chagrin et de repugnance, comme tu peux +croire; mais enfin il le faut. Ce n'est pas une petite responsabilite +que d'avoir a garder intacte la vertu d'une lemme jeune et jolie comme +la tienne. J'ai fait de mon mieux, mais je ne puis empecher qu'on se +moque de moi; une femme en sait plus long qu'un homme sous ce rapport. +Me taire serait tolerer et encourager le mal, et preter ma maison a un +commerce dont ma femme et moi semblerions complices. Je te transmets +donc les faits tels qu'ils sont, tu en feras l'usage que tu voudras. + +Il y a quinze jours, ou pour mieux dire quinze nuits, j'entendis passer +et repasser quelqu'un sous ma fenetre a deux heures du matin. Mon grand +levrier, qui dort toujours au pied de mon lit, s'elanca en hurlant vers +la croisee entr'ouverte, et, a ma grande surprise, ce fut le seul chien +de la maison qui prit la chose en mauvaise part. Tous les autres, bien +qu'accoutumes a faire leur devoir, ne disaient mot, et je pensai +que c'etait quelqu'un de la maison. J'appelai, je criai _qui vive?_ +plusieurs fois, personne ne repondit; je pris une simple canne a epee et +je sortis, mais je ne trouvai personne, et madame Fernande qui etait +a sa fenetre, m'assura n'avoir rien vu et rien entendu. Cela me parut +singulier et invraisemblable; mais je n'en temoignai rien, et je me +tins sur mes gardes les nuits suivantes. Deux nuits apres j'entendis +tres-distinctement les memes pas, mon levrier fit le mene tapage; mais +je l'apaisai et je descendis dans le jardin sans faire de bruit. Je vis +fuir d'un cote un homme et de l'autre une femme, qui n'etait ni plus ni +moins que la tienne. Je ne me montrai pas a elle dans cet instant; +mais le lendemain, au dejeuner, j'essayai de lui faire entendre que +je m'etais apercu de quelque chose; elle ne voulut pas comprendre. +Neanmoins le galant ne revint plus. J'avais eu d'abord l'intention +d'avoir une explication formelle avec ta femme; mais la mienne m'en +empecha, elle s'en etait deja chargee; et pour ne pas affliger Fernande, +comme les femmes entre elles connaissent mieux les petits menagements, +elle lui avait dit qu'elle seule avait decouvert son intrigue. Madame +Fernande avait repondu, avec force larmes et attaques de nerfs, qu'elle +avait en effet inspire une violente passion a un pauvre jeune fou +pour lequel elle n'avait que de l'amitie, et qu'elle avait ecoute par +compassion au moment de l'eloigner d'elle pour toujours. Je te repete +les paroles dont ma femme, qui n'est pas mal romanesque non plus dans +son genre, s'est servie en me racontant le fait. Tu croiras de cette +pretendue amitie tout ce qu'il te plaira; pour moi, je n'en crois pas un +mot; mais comme Fernande jurait a Eugenie que le monsieur etait parti au +moins pour l'Amerique, comme il ne se passait plus rien depuis plusieurs +jours, je renoncai de bon coeur a la tache desagreable que je remplis +Aujourd'hui. + +[Illustration: J'ai vu Sylvia avec sa robe bleue dans le jardin.] + +L'affaire en etait la quand le colonel de la garde royale nous invita +a ses bals. Je n'aime guere ces freluquets de la nouvelle armee, qui +portent des talons rouges au lieu de cicatrices, et des ordres etrangers +au lieu de notre vieille croix; mais, au bout du compte, le colonel +est un aimable homme. Quelques-uns de ces messieurs sont d'anciens +militaires que la necessite d'avoir un etat a forces de retourner leur +casaque; on boit de bon vin a leurs soupers et on joue gros jeu. Tu sais +que je ne suis pas un saint; ma femme aime la danse comme une vraie +folle; apres avoir un peu grogne, je consentis a la mettre dans sa +caleche, a prendre les renes et a la conduire a Tours avec madame +Fernande, qui s'avouait beaucoup mieux portante, et madame Clemence, +cette begueule que je n'aime guere, et qui, grace a Dieu, prit conge de +nous en arrivant a la ville. Ta femme se fit belle comme un ange pour +aller au bal; et vraiment on n'eut pas dit, en la voyant, qu'elle fut si +malade qu'elle pretend l'etre. Je m'en allai avec ceux qui ne dansent +pas, et je laissai ces dames avec ceux qui n'ont pas eu les pieds geles +en Russie; je recommandai seulement a Eugenie de surveiller de pres sa +compagne, et de m'avertir sur-le-champ si elle dansait plusieurs fois ou +si elle causait trop souvent avec quelqu'un. Je revins moi-meme trois ou +quatre fois donner un coup d'oeil a leur maniere d'etre. Tout se passa +fort bien en apparence, et a moins que ma femme ne soit d'accord avec +la tienne, ce dont je la crois incapable, il faut que le cavalier soit +tres-adroit et moins _insense_ que Fernande ne l'avait depeint. Il faut +aussi qu'elle ait ete de tres-bon accord avec lui pour ne pas me le +faire connaitre; car il m'est impossible d'imaginer lequel, de ceux qui +l'ont fait danser durant deux bals, a pris avec elle les mesures qu'elle +a su si bien executer. Je poursuis mon Recit. + +[Illustration: J'ai deja gagne le jardinier...] + +Le lendemain du dernier bal, quand nous fumes de retour a Cerisy, elle +nous dit qu'elle avait oublie une emplette, et qu'elle s'amuserait +a monter a cheval _un de ces jours_ pour faire cette course. Je lui +repondis qu'au jour et a l'heure qu'elle choisirait, je serais pret a +l'accompagner avec ma femme, ou sans ma femme, si cette derniere etait +occupee. Je lui proposai le lendemain ou le surlendemain. Elle me dit +que cela dependrait de l'etat de sa sante, et qu'elle m'avertirait le +premier matin ou elle se sentirait bien. Le lendemain, vers midi, ne la +voyant point descendre au salon, je craignis qu'elle ne fut plus malade +qu'a l'ordinaire, et j'envoyai savoir de ses nouvelles; mais sa femme +de chambre nous repondit qu'elle etait partie a six heures du matin, +a cheval et suivie d'un domestique. Cela m'etonna un peu, et j'allai +prendre des informations a l'ecurie. Je savais que la jument d'Eugenie +et l'autre petite bete que monte ta femme ordinairement etaient allees +chez le marechal ferrant, a deux lieues d'ici. Fernande avait donc ete +obligee de monter mon cheval, qui est beaucoup trop vigoureux pour +une femme aussi poltronne qu'elle; cela me sembla trahir un singulier +empressement d'aller a Tours, et me jeta dans une double inquietude. Je +craignais qu'elle ne se rompit le cou, et, ma foi! c'eut ete bien autre +chose que tout le reste. J'allai l'attendre a la grille du parc, et +je la vis bientot arriver au triple galop, couverte de sueur et de +poussiere. Elle fut assez deconcertee en m'apercevant; elle esperait +sans doute rentrer et se depouiller de cet accoutrement de marche forcee +sans etre remarquee; mais elle reprit courage et me dit avec assez +d'aplomb: "Ne trouvez-vous pas que je suis bien matinale et bien brave? +--Oui, lui dis-je; je vous fais compliment d'etre changee a ce point +depuis le depart de Jacques.--Et vous voyez comme je mene bien votre +cheval, ajouta-t-elle en feignant de ne pas comprendre. Je me porte +vraiment bien aujourd'hui; je me suis levee avec le jour, et, voyant +un si beau temps, je n'ai pu resister a la fantaisie de faire cette +expedition.--C'est tres-joli de votre part, repris-je; mais Jacques +vous laisse-t-il courir les champs toute seule de la sorte?--Jacques me +laisse faire tout ce que je veux," repondit-elle d'un petit ton sec; et +elle partit au galop sans ajouter un mot de plus. J'essayai de la faire +sermonner par ma femme; mais les femmes se soutiennent entre elles comme +les larrons; je ne sais ce qu'elles se dirent. Eugenie me pria de ne pas +me meler de cette affaire, et voulut me prouver que je n'avais pas le +droit de faire des lecons a une personne qui n'etait ni ma soeur ni ma +fille; que mes epigrammes etaient brutales et blessaient Fernande, ce +qui etait contraire aux egards que nous devions a son isolement et aux +devoirs de l'hospitalite. Que sais-je! elle me raisonna si bien, que je +me tus encore et que ta femme retourna a Tours de la meme facon deux +jours apres, c'est-a-dire hier. Que pouvais-je lui dire pour l'en +empecher, apres tout? Et qui l'empechait de me repondre qu'elle allait +tout simplement acheter des gants et des souliers blancs? Eugenie le +croyait ou feignait de le croire; or, voici le denoument. + +Tu sais aussi bien que moi que dans les villes de province tout se +remarque, tout s'interprete et tout se decouvre. La jolie figure de ta +femme avait fait trop de sensation dans les bals pour que les officiers +de la garnison ne cherchassent pas a lui faire la cour; et, comme il n'y +a pas de meilleures prudes que les femmes qui cachent un petit secret, +ils etaient tous repousses avec perte. Ils la virent passer le premier +matin et la suivirent de loin jusqu'a notre _maison de ville_, comme +ma femme appelle son pied-a-terre; ils la virent entrer et sortir, +remarquerent le temps qu'elle y passa, s'informerent, surent qu'il +n'y avait personne dans la maison, et se demanderent naturellement si +c'etait pour dormir ou pour prier Dieu qu'elle venait s'enfermer +la pendant deux heures. Oisifs comme des officiers en garnison, et +malicieux comme de vrais sous-lieutenants, cinq ou six d'entre eux +firent si bonne enquete, qu'ils decouvrirent une certaine issue de +derriere par laquelle sortit, quelque temps apres que Fernande fut +partie, un jeune homme que l'on ne connait pas par son nom, mais qu'on a +vu a l'auberge de la Boule-d'Or depuis quelque temps. Hier, lorsque la +pauvre Fernande retourna au rendez-vous, on attendit que le compere se +fut introduit de son cote, et on lui ferma la retraite sans qu'il s'en +apercut, puis on monta la garde autour de la maison, et on laissa sortir +Fernande sans l'effaroucher par aucune demonstration hostile; ces +messieurs sont tous gens de bonne famille et trop bien eleves pour +adresser la parole a une dame en pareille occasion. De mon temps, nous +n'aurions pas ete si respectueux; mais autre temps, autres moeurs, +heureusement pour ta femme. Ces messieurs n'en voulaient qu'a l'heureux +rival qu'elle leur preferait. Elle monta a cheval dans la cour apres +avoir pris la clef du rez-de-chaussee, qu'elle avait demandee a ma femme +sous pretexte de prendre un instant de repos dans le salon, pendant +qu'on briderait son cheval pour repartir; elle remit cette clef dans sa +poche, non sans avoir bien barricade son amant pour qu'il ne fut derange +dans sa retraite par aucun curieux, et le domestique qui l'accompagnait, +et qui etait ou n'etait pas dans le secret, emporta egalement la clef +de la cour. Fernande partit au milieu d'une haie de spectateurs qui +feignaient de fumer leur pipe en parlant de leurs affaires, mais qui se +porterent aussitot apres en embuscade a la fenetre du grenier par ou +l'amant etait entre d'une maison voisine. Ils contemplerent avec grand +plaisir les inutiles efforts qu'il fit pour sortir; ils le tinrent +longtemps prisonnier, et voulaient, dit-on, le forcer a parlementer en +repondant a de certaines questions, moyennant quoi on l'aurait mis en +liberte. Il resta muet a tous les appels, a toutes les plaisanteries, et +se tint tout le jour tranquille comme s'il eut ete mort. Les vauriens +d'assiegeants deciderent qu'on le prendrait par la famine, et qu'on +monterait la garde toute la nuit; on posa des postes autour de la +maison, et on les releva d'heure en heure comme des factions militaires. +Mais le captif, desespere, fit une sortie a laquelle on ne s'attendait +pas, et s'evada par les toits d'une maniere qu'on dit miraculeuse de +hardiesse et de bonheur. On le vit passer comme une ombre dans les airs, +mais on ne put le joindre; et ce matin il a quitte la ville sans qu'on +sache quelle route il a prise. Ton ancien camarade Lorrain, qui est +aujourd'hui chef d'escadron dans les chasseurs de la garde royale, est +venu diner avec nous, et m'a raconte toute l'affaire non sans un certain +plaisir, car il ne t'aime pas infiniment. Je suis monte chez ta femme +aussitot qu'il a ete parti; elle s'etait donnee pour malade toute la +journee et n'avait pas quitte sa chambre. Je lui ai fait une scene de +tous les diables, et elle s'est mise en colere comme un petit demon. +Au lieu de me prier de me taire, elle m'a defie de t'informer de sa +conduite, et m'a declare que je n'avais pas le droit de lui parler +ainsi; que j'etais _un butor_, et qu'elle ne souffrirait pas de toi-meme +les reproches que je lui faisais. S'il en est ainsi, fais comme tu +voudras, je m'en lave les mains; mais ma conscience m'ordonne de te dire +ce qu'il en est. + +Elle m'a chasse de sa chambre, et voulait envoyer chercher sur-le-champ +des chevaux de poste et quitter une maison ou elle se disait insultee et +opprime. Eugenie s'est efforcee de la calmer, et une violente attaque de +nerfs qui cette fois est, je crois, bien, reelle, est venue terminer le +differend. Elle est au lit maintenant, et Eugenie passera la nuit aupres +d'elle; moi je me hate de t'ecrire, parce que je crains que demain la +force et la volonte ne lui reviennent de partir, et je ne veux pas la +laisser s'en aller ainsi toute seule avec cette petite soubrette, qui +m'a l'air, par parenthese, d'une sournoise tres-rouee. Je ferai mon +possible pour lui persuader de t'attendre; mais, pour Dieu! tire-moi +bien vite de cet embarras. Ne me fais pas de reproches, car tu vois que +j'ai agi pour le mieux, et que je ne suis pas responsable de ce qui +arrivera desormais; si elle veut partir, faire quelque folie, se laisser +enlever, que sais-je? puis-je la mettre sous les verrous? Je ne le cache +pas qu'elle a la tete perdue; dans l'indignation que m'inspirait sa +resistance a mes avis, il m'est echappe qu'elle ferait mieux d'aller +soigner sa fille qui se meurt, que de s'occuper d'un amour extravagant +qui la livre deja a la risee de toute une province et de tout un +regiment. J'ai ete fache aussitot d'avoir trahi le secret que tu m'avais +recommande, car elle est tombee dans des convulsions qui m'ont prouve +que cette nouvelle lui fait beaucoup de mal, et qu'elle n'a pas oublie +l'amour maternel. Je termine en te priant d'avoir de l'indulgence +envers elle. Je connais ton sang-froid, et compte sur la prudence de ta +conduite, mais joins-y un peu de pitie pour cette pauvre egaree. Elle +est bien jeune, elle pourra se ranger et se repentir. Il y a de bien +bonnes meres de famille qui ont eu leurs jours d'egarement. Elle a, je +crois, un bon coeur, du moins avant son mariage elle etait charmante; je +ne l'ai plus reconnue quand tu nous l'as ramenee avec des caprices, des +convulsions et des violences dont je ne l'aurais jamais crue capable +autrefois. Tu m'as paru etre un mari bien debonnaire, je ne te le cache +pas; tu vois ce que c'est que d'etre trop amoureux de sa femme. D'autres +disent que tu as quelques torts a te reprocher, et que tu vis la-bas +dans une intimite un peu trop tendre avec une espece de parente qui est +venue te trouver apres ton mariage, on ne sait pas d'ou. Je sais bien +que lorsqu'une femme est enceinte ou nourrice, on est excusable d'avoir +quelque fantaisie; mais il ne faut pas que cela se passe sous le toit +conjugal; c'est une grande imprudence, et voila comme elles s'en +vengent. Ne te fache pas de ce que je te dis, c'est le propos d'un +commis voyageur qui, entendant raconter l'aventure de Fernande ce matin +dans un cafe, a dit que tu meritais un peu ton sort; c'est peut-etre un +mensonge. Quoi qu'il en soit, viens, ne fut-ce que pour decouvrir la +retraite de ton rival et le traiter comme il le merite; je t'aiderai. Je +ferme ma lettre, est minuit. Ta femme vient de s'endormir, c'est-a-dire +qu'elle va mieux. Je lui ferai des excuses demain. + + + +LXXIV. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Tilly, pres Tours. + +Je suis chez ma mere: offensee et presque insultee par M. Borel, je suis +venue me refugier, non dans le sein d'une protectrice et d'une amie, +mais sous le toit d'une personne dont les lecons, quelque dures qu'elles +soient, ne seront point des usurpations de pouvoir. Je puis entendre +sortir de sa bouche bien des paroles qui me revoltaient dans celle de ce +soldat brutal et grossier. Je pars demain pour Saint-Leon; ma mere m'y +conduit. Elle sait notre miserable aventure; qui ne la sait pas! mais +elle a ete moins cruelle pour moi que je ne m'y attendais. Elle rejette +tout le blame sur mon mari, et, malgre tout ce que je puis dire, +s'obstine a croire que Sylvia est sa maitresse, et qu'il m'abandonne +pour vivre avec elle. Je ne sais pas qui a repandu dans le pays cet +infame mensonge; tout le monde l'accueille avec l'empressement qu'on met +a croire le mal. Helas! ce n'etait donc pas assez que je le rendisse +ridicule par ma folle conduite, je ne puis empecher qu'on le calomnie! +Sa bonte, sa confiance envers moi, seront attribuees a des motifs +odieux! Je suis sure que Rosette nous trahit et vend nos secrets; je +l'ai rencontree tout a l'heure comme elle sortait de chez ma mere, et +elle s'est beaucoup troublee en me voyant. Un instant apres, ma mere +est venue me parier de mon menage, de mon imprudent amour, et j'ai vu +qu'elle etait informee des plus petits details de notre histoire; mais +informee de quelle maniere! Les faits, en passant par la bouche de cette +servante, etaient salis et denatures, comme vous pouvez penser: nos +premiers rendez-vous au grand ormeau, alors que je croyais me livrer a +un sentiment si pur et si peu dangereux, ont ete presentes comme une +intrigue effrontee; l'accueil que Jacques vous fit alors a ete traite +d'infame complaisance; et notre double amitie, si longtemps paisible et +toujours si pure, est condamnee sans appel comme un double commerce de +galanterie. Que puis-je repondre a de telles accusations? Je n'ai pas +la force de me debattre contra une destinee si deplorable; je me laisse +accabler, humilier, salir. Je pense a ma fille qui se meurt, et que je +trouverai peut-etre morte dans trois jours. Il semble que le ciel soit +en colere contre moi; j'ai donc commis un grand crime en vous aimant? +Votre lettre me fait autant de bien qu'il m'est possible d'en ressentir; +mais que pouvez-vous reparer desormais? Je sais que vous souffrez autant +que moi de mes maux, je sais que vous donneriez votre vie pour m'en +preserver; mais il est trop tard. Je ne vous ferai point de reproches; +je suis perdue, a quoi servirait de me plaindre? + +Je ne sais pas comment m'est parvenue votre lettre, mais je vois, au +moyen que vous m'indiquez pour recevoir ma reponse, que vous n'etes pas +loin, et que vous penetrez presque dans la maison. Octave! Octave! vous +m'etes funeste, vous m'avez perdue par la conduite ou vous perseverez +obstinement. A quoi serviront cette sollicitude et ces poursuites +passionnees qui exposent votre vie et qui ruinent mon honneur? Pourquoi +voulez-vous me disputer ainsi a une societe qui rit de nos efforts, et +pour qui notre affection est un sujet de scandale et de moquerie? Sous +quelque deguisement et avec quelque precaution que vous approchiez de +moi, vous serez encore decouvert. La maison est petite, je suis gardee +a vue, et Rosette vous connait; vous voyez ou menent le secours et le +devouement de ces gens-la; pour un louis ils vous secondent, pour deux +ils vous vendent. A quoi vous servira de me voir? vous ne pouvez rien +pour moi. Il faut que mon mari sache tout, et que j'obtienne son pardon. +Ce ne sera pas difficile, je connais trop bien Jacques pour craindre +aucun mauvais traitement de sa part; mais son estime me sera retiree +a jamais, il n'aura plus pour moi que de la compassion, et sa bonte +m'humiliera comme un affront perpetuel. Pour vous, si vous vous obstinez +a me voir encore, vous paierez peut-etre cette obstination de votre vie; +car Jacques se reveillera enfin du sommeil ou la confiance plonge son +orgueil. Je ne puis vous empecher de chercher l'accomplissement de votre +fatale destinee; vous ne pouvez augmenter le mal que vous m'avez fait, +qu'en trouvant la mort dans les consequences de votre amour. Eh bien! +soit. Tout ce qui pourra hater la mienne sera un bienfait de Dieu: qu'il +m'enleve ma fille et qu'il vous frappe, je vous suivrai de pres. + + + +LXXV. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Je t'ai perdue, tu es desesperee, et tu crois que je t'abandonnerai? +Tu crois que je tiendrai compte des dangers auxquels ma vie peut etre +exposee, quand la tienne est compromise et desolee par ma faute? Me +prends-tu pour un lache? Ah! c'est bien assez d'etre un fou que Dieu +maudit, et dont la fatalite dejoue toutes les esperances et traverse +toutes les entreprises. N'importe, ce n'est point le moment des +plaintes et du decouragement; songe que je ne puis plus te compromettre +maintenant; le mal est fait, rien ne m'en consolera, et mon coeur +saignera eternellement pour ma faute. Mais si le passe n'est pas +reparable, du moins l'avenir nous appartient, et je ne supporte pas +l'idee qu'il doive etre pour toi un chatiment implacable et eternel. +Pauvre infortunee! Dieu ne veut pas que tu te resignes a souffrir toute +ta vie d'une faute que tu n'as pas commise; s'il veut punir, il faudra +qu'il commence par moi; mais va, Dieu est indulgent, et il protege ceux +que le monde abandonne. Il te preservera, lui seul sait de quelle facon; +du moins il te rendra ta fille. Ce miserable Borel aura exagere son +mal pour se venger de la juste fierte avec laquelle tu repoussais +ses insolentes reprimandes. Quand j'ai quitte Saint-Leon, elle etait +tres-legerement indisposee, et sa constitution annoncait une force +capable de resister aux maladies inevitables de l'enfance. Tu la +retrouveras guerie, ou, du moins, elle guerira en dormant sur ton sein. +Tout le mal est venu, a elle comme a nous, de ton depart. Nous etions +une heureuse famille, croyant les uns aux autres, et une meme vie +semblait nous animer; tu as voulu rompre cet accord que le ciel +ordonnait. Il te poussait dans mes bras; Jacques l'aurait ignore ou +tolere, et Sylvia n'aurait ose s'en offenser. A present, le monde a +parle, il a jete sa hideuse malediction sur nos amours, il faut les +laver avec du sang. Laisse faire, j'offrirai le mien a Jacques jusqu'a +la derniere goutte. Ne sais-tu pas que je serais le dernier des laches +si j'agissais autrement? S'il doit s'apaiser en prenant ma vie et te +rendre le bonheur, je mourrai console et purifie de mon crime; mais s'il +te maltraite, s'il te menace, s'il t'humilie seulement, malheur a lui! +Je t'ai jetee dans le precipice, je saurai t'en retirer. Crois-tu que je +m'inquiete du monde? J'ai cru autrefois que c'etait un maitre severe +et juste; j'ai rompu avec lui du jour ou il m'a defendu de t'aimer. A +present, je brave ses anathemes; je te prendrai dans mes bras et je +t'emporterai au bout de la terre. J'enleverai tes enfants, ta fille +au moins avec toi, et nous vivrons au fond de quelque solitude ou les +clameurs insensees de ta societe ne nous atteindront pas. Je n'ai pas, +comme Jacques, une grande fortune a t'offrir; mais ce que je possede +t'appartiendra; je me vetirai en paysan, et je travaillerai pour que +ta fille ait une robe de soie, et pour que tu n'aies rien a faire qu'a +jouer avec elle. Le sort que je te ferai sera moins brillant que celui +dont tu jouis; mais il te prouvera plus d'amour et de devouement que +tous les dons de ton mari. Releve donc ton courage et hate-toi d'aller +a Saint-Leon. Si je ne craignais d'augmenter sa colere, je viendrais te +prendre ce soir dans une chaise de poste et je te conduirais moi-meme +a ton mari; mais il croirait peut-etre, dans le premier moment, que je +viens pour le braver, et telle n'est pas mon intention. Je vais m'offrir +a lui, et lui donner la reparation qu'il voudra. Il me mepriserait avec +raison si je fuyais dans un pareil moment. Je suis entre dans le petit +jardin de ta mere ce matin, et je l'ai vue en grand conciliabule avec +Rosette; chasse cette fille le plus tot possible. Je t'ai vue aussi, +dans quel etat de paleur et d'abattement! J'ai senti toutes les tortures +du remords et du desespoir. J'etais habille en paysan, et c'est moi qui +ai vendu a ton domestique les fleurs ou tu as du trouver mon premier +billet. Je te porterai moi-meme celui-ci ce soir au moment de ton +depart, et je ferai le voyage a deux pas derriere toi. Prends courage, +Fernande; je t'aime de toutes les forces de mon ame; plus nous serons +malheureux, et plus je t'aimerai. + + + +LXXVI. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +J'ai bien des choses a te raconter. Je suis reparti pour le Dauphine, le +15 au soir, avec Fernande et madame de Theursan; la mere etait bien loin +de se douter qu'un des deux postillons qui la conduisaient n'etait autre +que l'amant a qui elle se flattait d'enlever sa fille. Cette madame de +Theursan, qui est du reste une mechante femme, est prudente et amie +des mesures sages et adroites; elle avait, dans la journee, congedie +Rosette, et l'avait fait partir pour Paris avec une somme assez forte +et une lettre de recommandation pour une personne qui doit la placer +avantageusement. J'ai rencontre la soubrette dans une auberge du village +voisin ou elle prenait la diligence; j'avais envie de la cravacher; mais +j'ai pense que, dans l'interet de Fernande, je devais faire tout le +contraire. J'ai donc double le present de madame de Theursan, et je l'ai +vue partir pour Paris. La, du moins, les mechancetes de sa langue seront +perdues dans le grand orage des voix qui planent sur l'abime ou tout +s'engloutit pele-mele, fautes et blame. Au moment du depart de Fernande, +j'ai vu avec plaisir madame Borel lui donner des temoignages d'amitie +qui ont du repandre quelque consolation dans son coeur brise. A +l'approche du premier relais, apres avoir echange un regard, une poignee +de main et un billet a la portiere avec Fernande, j'ai quitte mon +costume, et j'ai couru la poste a franc-etrier toute la nuit derriere +sa voiture; a chaque relais je m'approchais d'elle, et je voyais, a la +lueur mysterieuse de quelque lanterne, un peu d'espoir et de plaisir +dans ses yeux. Au jour, pendant qu'elle dejeunait dans une auberge, j'ai +loue une chaise et j'ai continue ainsi mon voyage. A propos, envoie-moi +vite de l'argent, car, si j'avais quelque nouvelle expedition a faire, +je ne saurais comment m'en tirer. + +Madame de Theursan a bien remarque ma figure sur la route; mais elle +ne m'avait jamais vu, et j'avais l'air d'un voyageur de commerce si +indifferent a elle et a sa fille, qu'elle ne pouvait deviner mon +dessein. Je me suis arrete sur la route, a l'entree du vallon de +Saint-Leon, et je l'ai laissee s'engager dans la plaine; j'ai envoye +alors mon equipage au presbytere en disant au postillon d'aller +lentement, et, en une demi-heure, par le sentier des Collines, je +suis arrive a travers bois jusqu'au chateau; je suis entre sans voir +personne, et je me suis assis dans le salon derriere le paravent ou l'on +met parfois les enfants pendant le jour. Il y avait un berceau vide, un +seul; mon coeur se serra; je devinai que la petite fille etait morte, +et je repandis des larmes ameres en songeant au surcroit de douleur qui +attendait mon infortunee Fernande. + +J'etais la depuis un quart d'heure, absorbe et comme accable de cette +combinaison de malheurs implacables, lorsque j'entendis marcher +plusieurs personnes; c'etait Jacques avec Fernande et sa mere qui +venaient d'arriver. "Ou est ma fille? disait Fernande a son mari; +fais-moi voir ma fille." L'accent de sa voix etait dechirant. Celle de +Jacques eut quelque chose d'etrangement cruel en lui repondant par cette +question: _Ou est Octave?_... Je me levai aussitot, et je me presentai +en disant d'un ton resolu: "Me voici." Il resta quelques instants +immobile, et regarda madame de Theursan, dont le visage exprimait la +surprise que tu peux imaginer. Jacques, alors, me tendit la main en me +disant: _C'est bien_. Ce fut la premiere et la derniere explication que +nous eumes ensemble. + +Fernande etait partagee entre l'inquietude de savoir ce qu'etait devenue +sa fille et celle de voir la conduite de Jacques envers moi; pale et +tremblante, elle tomba sur une chaise en disant d'une voix etouffee: +"Jacques, dis-moi que ma fille est morte et que tu as recu une lettre de +M. Borel.--Je n'ai recu aucune lettre, repondit Jacques, et ton arrivee +est pour moi un bonheur inattendu." Il fit cette reponse avec tant de +calme, que Fernande dut s'y tromper. J'y aurais ete pris moi-meme, si +je ne savais par Rosette, qui etait au courant de tous les secrets de +Cerisy, que M. Borel a ecrit et qu'il a tout raconte. Fernande se leva +vivement, et un eclair de joie brilla sur son visage; mais elle retomba +sur son siege, en disant: "Ma fille est morte, du moins!--Je vois, dit +Jacques en se penchant vers elle avec affection, que Borel aura eu +l'imprudence de te dire les motifs qui m'ont retenu loin de toi. C'est +une triste justification que j'ai a t'offrir, ma pauvre Fernande; mais +tu l'accepteras, et nous pleurerons ensemble." Sylvia entra en cet +instant avec le fils de Fernande dans ses bras; elle courut le mettre +dans ceux de l'infortunee en la couvrant de baisers et de larmes. +_Seul!_ dit Fernande en embrassant son fils, et elle s'evanouit. + +"Monsieur, dit alors madame de Theursan en prenant le bras de Jacques, +laissez ma fille aux soins de deux personnes que j'ai la surprise de +voir ici, et accordez-moi sur-le-champ un moment d'entretien dans une +autre piece.--Non, Madame, repondit Jacques d'un ton sec et hautain; +laissez-moi secourir ma femme moi-meme, vous direz ensuite tout ce que +vous voudrez devant les deux personnes que voici. Fernande, dit-il en +s'adressant a sa femme, qui commencait a revenir un peu, prends +courage; c'est tout ce que je te demande en recompense de la tendresse +inalterable que j'ai pour toi. Soigne-toi, conserve-toi pour cet enfant +qui nous reste; vois comme il te sourit, notre pauvre fils unique! Tu +dois tenir a la vie, tu es encore entouree d'etres qui te cherissent; +Sylvia est la qui attend un effort de ton amitie pour lui rendre +ses caresses; je suis a tes pieds pour te conjurer de resister a ta +douleur... et... voici Octave." Il prononca ce dernier mot avec un +effort visible. Fernande se jeta dans ses bras, occupee seulement de sa +douleur; il avait sur le visage deux grosses larmes, et il me regarda +avec un singulier melange de reproche et de pardon. L'homme etrange! +j'eus envie un instant de me jeter a ses pieds. + +Nous passames pres d'une heure dans les larmes. Jacques etait si bon et +si delicat envers sa femme, qu'elle se rassura au moins sur un des deux +malheurs qu'elle avait redoutes; elle pensa qu'il ne savait rien encore, +et prit courage au point de me tendre la main, a moi le dernier, apres +avoir donne mille temoignages d'affection a son fils, a son mari et a +Sylvia. "Tu vois, lui dis-je a voix basse, pendant un moment ou je me +trouvais seul pres d'elle, que tous les coups ne frappent pas en meme +temps, et que je suis encore a tes pieds." Je rencontrai les yeux de +madame de Theursan, qui m'observait d'un air d'indignation. Jacques +rentra avec Sylvia; ils obtinrent de Fernande qu'elle prendrait un peu +de nourriture, et nous la conduisimes a table. Le dejeuner fut triste et +silencieux; mais nos soins semblaient rappeler peu a peu Fernande a +la vie. Personne ne parlait a madame de Theursan, qui paraissait fort +insensible a l'infortune de sa fille, et qui n'etait occupee qu'a +regarder alternativement Sylvia et moi, nous remerciant, avec une +affectation de politesse ironique, des rares attentions que nous avions +pour elle. Jacques, de son cote, affectait de n'en avoir aucune. Quand +nous rentrames au salon, madame de Theursan, s'adressant a Jacques, lui +dit d'un ton insolent: "Ainsi, Monsieur, vous refusez de me donner +une explication particuliere?--Absolument, Madame, repondit +Jacques.--Fernande, dit-elle, vous entendez comme on traite votre mere +chez vous; je suis venue ici pour vous defendre et vous proteger; mon +intention etait de vous reconcilier, autant que possible, avec votre +mari, et d'employer la politesse et la raison pour l'engager a abjurer +ses torts en pardonnant les votres. Mais on m'insulte avant meme que +j'aie dit un mot en votre faveur; c'est a vous de savoir comment vous +voulez que j'agisse desormais.--Je vous supplie, maman, dit Fernande, +troublee et epouvantee, de remettre a un autre moment toute explication +avec qui que ce soit.--Est-ce que tu penses, Fernande, lui dit Jacques, +que nous aurons jamais besoin d'intermediaire pour nous expliquer? +Est-ce que tu as prie ta mere de venir te proteger et te defendre contre +moi?--Non, non, jamais! s'ecria Fernande en cachant sa tete dans le sein +de Jacques, ne le crois pas! tout cela arrive malgre moi; n'ecoute pas, +ne reponds pas... Ma mere, ayez pitie de moi et taisez-vous.--Me taire +serait une bassesse, reprit madame de Theursan, si ce que j'aurais a +dire pouvait servir a quelque chose; mais je vois que ce serait prendre +une peine inutile. Si tout le monde est content ici, je n'ai plus qu'a +me retirer. Mais songez, Fernande, que nous nous voyons pour la derniere +fois; la vie honteuse a laquelle j'esperais vous soustraire et ou vous +voulez vous plonger plus avant m'interdit desormais toute relation avec +vous. J'aurais l'air, aux yeux du monde, d'approuver le scandale de +votre conduite, et d'imiter la honteuse complaisance de votre mari." +Fernande, plus pale que la mort, tomba sur le sofa en disant: "Mon Dieu, +epargnez-moi!" Jacques etait aussi pale qu'elle, mais sa colere ne se +revelait que par un petit froncement de sourcil que Fernande m'a +appris a observer, et dont madame de Theursan etait loin de connaitre +l'importance. "Madame, dit-il d'une voix tres-legerement alteree, +personne au monde, excepte moi, n'a de droits sur ma femme; vous avez +renonce aux votres en la mariant. Je vous defends donc, au nom de mon +autorite et de mon affection pour elle, de lui adresser des reproches +et des injures, qui, dans l'etat ou vous la voyez, peuvent lui devenir +funestes. Je savais bien que, pour avoir le plaisir de m'offenser, vous +ne marchanderiez pas avec la vie de votre fille; mais si c'est a moi que +vous en avez, parlez, j'ai de quoi vous repondre; il me suffira de vous +dire que je vous connais." Madame de Theursan changea de visage; mais la +colere l'emportant sur la peur que cette espece de menace avait semble +lui faire, elle se leva, prit Fernande par le bras, et, l'attirant +vers moi d'une maniere brutale, elle la jeta presque sur mes genoux en +disant: "Si c'est la votre choix, Fernande, restez au sein de la honte +ou votre mari vous a precipitee; je ne saurais relever une ame avilie. +Pour vous, Mademoiselle, dit-elle a Sylvia, je vous fais mon compliment +du role que vous jouez ici, et j'admire l'habilete avec laquelle vous +avez fourni un amant a votre rivale, pour la supplanter plus facilement +aupres de son mari. Maintenant je pars; j'ai rempli le devoir qui +m'etait impose en offrant a ma fille l'appui qu'elle aurait du implorer +et qu'elle repousse. Que Dieu lui pardonne, car moi je la maudis!" +Fernande jeta un cri d'effroi. Je la pressai involontairement sur mon +coeur. Sylvia dit a madame de Theursan, avec un dedain glacial, qu'elle +ne comprenait rien a son apostrophe et qu'elle ne repondait point aux +enigmes. "Je vais t'expliquer celle-ci, dit Jacques avec amertume. +Madame n'a pas de fortune; et elle sait que j'ai fait a sa fille un +douaire qui, en cas de veuvage ou de separation, assurerait a celle-ci +une existence brillante; elle cherche a nous brouiller, afin que sa +fille, en allant vivre sous sa tutelle, lui donne a gouverner cinquante +mille livres de rente: voila toute l'enigme." Madame de Theursan etait +verte de fureur; mais la haine lui deliant merveilleusement la langue, +elle accabla Jacques et Sylvia d'injures si poignantes, que Jacques +perdit patience, et fronca le sourcil tout a fait; alors il ouvrit son +portefeuille, et montra a madame de Theursan quelques mots ecrits sur +un petit papier, avec une image coupee en deux, en s'ecriant d'une voix +forte, _Connaissez-vous cela?_ Elle fit un mouvement de rage pour la +saisir, en repondant avec egarement qu'elle ne savait point ce que cela +signifiait; mais Jacques, la repoussant, alla oter du cou de Sylvia une +espece de scapulaire qu'elle porte toujours. Il dechira le sachet de +satin noir, en tira une autre moitie d'image qu'il montra a madame de +Theursan, et repeta de la meme voix tonnante, que je n'avais jamais +entendue sortir de sa poitrine: _Et cela, le connaissez-vous?_ La +malheureuse femme s'evanouit presque de honte; puis elle se releva en +criant avec le desespoir de la haine: "Elle n'en est pas moins votre +maitresse, car vous savez bien que ce n'est pas votre soeur!--Ce n'est +pas ta soeur, Jacques? dit Fernande, qui, ne comprenant pas plus que +nous cette scene etrange et mysterieuse, s'etait approchee de sa mere +pour la secourir.--Non, c'est sa maitresse, criait madame de Theursan +avec egarement, en s'efforcant d'entrainer sa fille. Fuyons cette +maison, c'est un lieu de prostitution; partons, Fernande; tu ne peux +pas rester sous le meme toit que la maitresse de ton mari." La pauvre +Fernande, brisee par tant d'emotions et comme frappee d'etourdissement +devant taut de surprises, restait indecise et consternee, tandis que sa +mere la secouait et la poussait vers la porte dans une sorte de delire. +Jacques la delivra de cette torture, et la conduisant vers Sylvia: +"Si ce n'est pas ma soeur, lui dit-il, c'est du moins la tienne; +embrasse-la, et oublie ta mere, qui vient de se perdre par sa faute." + +Madame de Theursan tomba dans d'affreuses convulsions. On l'emporta dans +la chambre de sa fille; mais au moment de suivre Fernande, qui etait +sortie pour aller soigner sa mere, Sylvia s'arreta entre Jacques et moi, +en nous prenant chacun par un bras: "Jacques, dit-elle, tu as ete trop +loin, et tu n'aurais pas du dire cela devant Fernande et devant moi. Je +suis bien fachee de savoir que c'est la ma mere; j'esperais que celle +qui m'a abandonnee en me donnant le jour, etait morte. Heureusement +Fernande n'a du rien comprendre a cette scene, et il sera facile de lui +faire croire qu'en m'appelant sa soeur vous faisiez simplement un appel +a mon amitie.--Qu'elle en pense ce qu'elle pourra, il ne convient a +personne ici de lui expliquer ces tristes secrets. Octave les gardera +religieusement.--D'autant plus volontiers, lui dis-je, que je ne sais +rien, et que je ne devine pas plus que Fernande." Nous nous separames, +et Sylvia passa le reste de la journee dans la chambre de madame de +Theursan. Fernande, malade elle-meme, avait ete forcee d'aller se mettre +au lit aussitot qu'elle avait vu sa mere un peu calmee. Sylvia les a +soignees alternativement avec un zele admirable. Apres-tout, c'est une +grande et noble creature que Sylvia. Je ne sais ce qui s'est passe entre +elle et madame de Theursan; mais lorsque celle-ci repartit le lendemain +matin sans consentir a voir personne, elle se laissa accompagner par +Sylvia jusqu'a sa voiture. Je les vis passer dans le parc, d'un endroit +ou elles ne pouvaient m'apercevoir. Madame de Theursan semblait etre +accablee, et n'avoir plus de forces pour la colere et le ressentiment. +Au moment de quitter Sylvia, pour aller rejoindre sa voiture qui +l'attendait a la grille, elle lui tendit la main; puis, apres un instant +d'hesitation, elle se jeta dans ses bras eu sanglotant. J'entendis +Sylvia lui offrir de l'accompagner pendant une partie de la route, pour +la soigner. "Non, dit madame de Theursan, votre vue me fait trop de mal; +mais si je vous appelle a ma derniere heure, promettez-moi de venir me +fermer les yeux.--Je vous le jure, repondit Sylvia; et je vous jure +aussi que Fernande ne saura jamais votre secret.--Et ce jeune homme le +gardera? ajouta madame de Theursan en parlant de moi; pardonnez-moi, car +je suis bien malheureuse!--J'ai quelque chose a vous remettre, reprit +Sylvia; c'est les trois lignes ecrites que Jacques vous a montrees hier, +les seules preuves qui existent de ma naissance: vous pouvez et vous +devez les aneantir. Voici encore la moitie de l'image, laissez-moi +l'autre; elle ne peut rien apprendre a personne, et j'y tiens a cause +de Jacques.--Bonne, bonne personne!" s'ecria madame de Theursan, en +acceptant avec transport le papier que Sylvia lui offrait: ce fut toute +l'expression de sa reconnaissance. Dans ce mauvais coeur, la joie d'etre +debarrassee d'une crainte personnelle l'emporta sur le repentir et la +confusion d'une conscience coupable: elle partit precipitamment. + +Sylvia resta longtemps immobile a la regarder; quand celle-ci eut +disparu derriere la grille, elle croisa ses bras sur sa poitrine, +et j'entendis ce mot expirer a demi sur ses levres pales: "Ma +mere!--Explique-moi ce mystere, Sylvia, lui dis-je en l'abordant, et en +lui baisant la main avec une sorte de veneration irresistible; comment +cette femme est-elle ta mere, lorsque tu te croyais la soeur +de Jacques?" Son visage prit une expression de recueillement +indefinissable, et elle me repondit: "Il n'y a au monde que cette femme +qui puisse savoir de qui je suis fille, et elle ne le sait pas! c'est la +ma mere.--Elle a donc ete aimee du pere de Jacques?--Oui, dit-elle, et +d'un autre en meme temps.--Mais qu'y avait-il sur ce papier?--Quatre ou +cinq mots de la main du pere de Jacques, attestant que j'etais la fille +de madame de Theursan, mais declarant qu'il n'etait point sur d'etre mon +pere, et que, dans le doute, il n'avait pas voulu se charger de moi. +Cette image, dont j'ai la moitie, c'est lui qui me la mit au cou en +m'envoyant a l'hospice des Orphelins.--Quelle destinee que la tienne, +Sylvia! lui dis-je; Dieu savait bien pourquoi il te louait d'un si grand +coeur.--Mes peines ne sont rien, repondit-elle en faisant un geste comme +pour eloigner une preoccupation personnelle; ce sont les votres qui me +font du mal, celles de Fernande, celles de Jacques surtout.--Et n'as-tu +pas de compassion aussi pour les miennes? lui dis-je tristement.--C'est +toi que je plains le plus, me dit-elle, parce que c'est toi qui es le +plus faible. Cependant il y a une chose qui me reconcilie, c'est que tu +sois venu; cela est d'un homme." Je voulus m'expliquer avec elle sur nos +communes douleurs; je me sentais en ce moment dispose a une confiance et +a une estime que je ne retrouverai peut-etre jamais dans mon coeur. Je +venais de lui voir faire une noble action, je lui aurais livre toutes +mes pensees; mais elle me punit de mes mefiances passees en me fermant +l'acces de son ame. "Cela regarde Jacques, me dit-elle, et je ne sais ce +qui se passe en lui. Ton devoir est d'attendre qu'il prenne un parti; +sois bien sur qu'il sait tout, mais que son premier et unique soin, dans +ce moment, est de rassurer et de consoler Fernande." + +Elle me quitta pour s'enfoncer seule dans une autre allee du parc. +J'allai m'informer de la sante de Fernande; son mari etait dans sa +chambre, et lisait pendant qu'elle sommeillait. Quelle position que la +mienne, Herbert! Agir avec cette famille comme auparavant, quand +il s'est passe entre nous des choses qui doivent nous avoir rendus +irreconciliables! Comprends-tu ce qu'il me faut de courage pour aller +frapper a cette porte que Jacques vient m'ouvrir, et ce que je souffre +quand il sort en me disant avec son calme impenetrable: "Obtenez qu'elle +ait le courage de vivre." Que cache donc l'impassible generosite de +cet homme? Est-ce par l'effort d'un amour sublime qu'il sacrifie ainsi +toutes ses fureurs et toutes ses souffrances? Il y a des instants ou je +le crois; et pourtant cela est trop contraire a l'humanite pour que j'y +ajoute foi sincerement. S'il n'avait donne de sa bravoure et de son +mepris de la vie des preuves que je n'aurai peut-etre jamais l'occasion +de donner, on pourrait dire qu'il a peur de se battre avec moi; mais a +moi, qui l'ai vu jour par jour depuis un an, et qui sais sa vie tout +entiere par Sylvia, celle explication ne peut presenter aucun sens. +L'opinion a laquelle je dois m'arreter, c'est que son coeur est bon +sans etre ardent, ses affections nobles sans etre passionnees. Il s'est +impose le stoicisme pour faire comme tous les hommes, pour jouer un +role; et il s'est tellement identifie avec quelque type de l'antiquite, +qu'il est devenu lui-meme une espece de heros antique, a la fois +ridicule et admirable dans ce siecle-ci. Que lui conseillera son reve de +grandeur? jusqu'ou ira cette etrange magnanimite? Attend-il que sa femme +soit guerie pour rompre avec elle, ou pour me demander raison? Il semble +a la fois confondu et satisfait de l'audace de ma conduite, et il lui +arrive de me regarder avec des yeux ou brille la soif de mon sang. +Couve-t-il sa vengeance, ou en fera-t-il un holocauste? J'attends. Il +y a trois jours que nous en sommes au meme point. Fernande a ete +reellement mal, et nous n'avons pas ete sans inquietude pendant une +nuit. Jacques et Sylvia m'ont permis de veiller dans sa chambre avec +eux; quel que soit le fond de leurs ames, je les en remercie du fond de +la mienne. J'espere que dans peu Fernande sera guerie; sa jeunesse, sa +bonne constitution, et le soin qu'on prend d'eloigner d'elle la pensee +d'un chagrin nouveau, feront encore plus, j'espere, que le secours d'un +tres-bon medecin qui etait venu pour soigner sa fille, et qui est reste +pour elle. Adieu, mon ami. Brule cette lettre; elle contient un secret +que j'ai jure de garder, et que je n'ai pas trahi en le racontant a un +autre moi-meme. + + + +LXXVII. + +DE JACQUES A M. BOREL. + + +Mon vieux camarade, je te remercie de ta lettre, et des excellentes +intentions de ton amitie. Je sais que tu te serais battu de grand coeur +pour defendre ma femme d'une insulte, et pour me rendre meme un moindre +service. J'espere que tu regardes ce devouement comme reciproque, et +que, si tu as jamais occasion de faire un appel serieux a l'amitie, tu +ne t'adresseras pas a un autre que moi. Remercie aussi pour moi ta bonne +Eugenie des soins qu'elle a eus pour Fernande, et prie-la, si elle +lui ecrit, de ne point lui faire savoir que j'ai recu la lettre ou tu +m'informais de tout ce qui s'est passe. Adieu, mon brave; compte sur +moi, a la vie et, a la mort. + + + +LXXVIII. + +DE JACQUES A OCTAVE. + +Je veux vous epargner l'embarras d'une explication verbale; elle ne +pourrait etre que difficile et penible entre nous; nous nous entendrons +plus vite et plus froidement par ecrit. J'ai plusieurs questions a vous +adresser, et j'espere que vous ne me contesterez pas le droit de vous +interroger sur certaines choses qui m'interessent pour le moins autant +que vous. + +1 deg. Croyez-vous que j'ignore ce qui s'est passe entre vous et une +personne qu'il n'est pas besoin de nommer? + +2 deg. En revenant ici, ces jours derniers, en meme temps qu'elle, et en +vous presentant a moi avec assurance, quelle a ete votre intention? + +3 deg. Avez-vous pour cette personne un attachement veritable? Vous +chargeriez-vous d'elle, et repondriez-vous de lui consacrer votre vie, +si son mari l'abandonnait? + +Repondez a ces trois questions; et si vous respectez le repos et la vie +de cette personne, gardez-moi le secret aupres d'elle sur le sujet de +cette lettre; en le trahissant, vous rendriez son salut et son bonheur +futur impossibles. + + + +LXXIX. + +D'OCTAVE A JACQUES. + +Je repondrai a vos questions avec la franchise et la confiance d'un +homme sur de lui: + +1 deg. Je savais, en quittant la Touraine, que vous etiez informe de ce qui +s'est passe entre elle et moi; + +2 deg. Je suis venu ici pour vous offrir ma vie en reparation de l'outrage +et du tort que je vous ai fait; si vous etes genereux envers _elle_, je +decouvrirai ma poitrine, et je vous prierai de tirer sur moi ou de me +frapper avec l'epee, moi les mains vides; mais si vous devez vous venger +sur _elle_, je vous disputerai ma vie et je tacherai de vous tuer; + +3 deg. J'ai pour elle un attachement si profond et si vrai, que, si vous +devez l'abandonner soit par la mort, soit par le ressentiment, je fais +serment de lui consacrer ma vie tout entiere, et de reparer ainsi, +autant que possible, le mal que je lui ai fait. + +Adieu, Jacques. Je suis malheureux, mais je ne peux pas vous dire ce +que je souffre a cause de vous; si vous voulez vous venger de moi, +vous devez desirer de me trouver debout. Je serais un lache si je vous +implorais; je serais un impudent si je vous bravais; mais je dois vous +attendre, et je vous attends. Decidez-vous. + + + +LXXX. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Jacques est parti; ou va-t-il, et quand reviendra-t-il? reviendra-t-il +jamais? Tout cela est encore un mystere pour moi; cet homme a la +manie d'etre impenetrable. J'aimerais mieux vingt coups d'epee que ce +dedaigneux silence. De quoi puis-je l'accuser, pourtant? Sa conduite +jusqu'ici est sublime envers sa femme; mais sa misericorde envers moi +m'humilie ou sa lenteur a se venger m'impatiente. Ce n'est pas vivre que +d'etre ainsi dans le doute du present et dans l'incertitude de l'avenir. + +Je t'ai envoye copie du billet qu'il m'a ecrit de Saint-Leon, et de la +reponse que je lui ai faite du presbytere, le tout entre le dejeuner et +le diner qui nous rassemblent tous les jours comme autrefois; car il est +bon de te dire qu'il y a quelques jours Fernande me pria de reprendre +notre ancienne maniere de vivre, et qu'elle etait autorisee par Jacques +a me faire cette invitation. C'etait le premier jour depuis sa maladie +qu'elle redescendait au salon, et ce fut lendemain que Jacques m'envoya +ce message par son groom. J'eus l'aplomb d'aller diner comme la veille, +et Jacques me recut comme les autres jours, c'est-a-dire avec une +poignee de main et une contenance grave. Cette poignee de main, qu'il +ne me donne point quand nous nous rencontrons seuls, est evidement une +demonstration exterieure pour rassurer sa femme, et la perte de leur +enfant autorise assez son silence et sa reserve, qu'elle peut prendre +pour de la tristesse. Seulement, apres le diner, il me suivit dans le +jardin, et me dit: "Vos dispositions sont telles que je les supposais, +il suffit. Vous etes un ami sans foi, mais vous n'etes pas un homme sans +coeur. Je n'exige plus qu'une chose: votre parole d'honneur que vous +cacherez a Fernande l'explication que nous avons eue ensemble, et que +dans aucun moment de votre vie, fusse-je a cent lieues, fusse-je mort, +vous ne lui apprendrez que j'ai su la verite." Je lui donnai ma parole, +et il ajouta: "Etes-vous bien penetre de l'importance du serment que +vous me faites?--Je pense que oui, repondis-je.--Songez, me dit-il, que +c'est la premiere et la principale reparation que je vous demande du +mal que vous nous avez fait; songez que vous frapperiez Fernande d'une +blessure mortelle le jour ou vous lui feriez savoir que je lui ai +pardonne. Vous concevez sans doute qu'en de certaines circonstances la +reconnaissance est une humiliation et un tourment: on souffre quand on +ne peut remercier sans rougir, et vous savez que Fernande est fiere.--O +Jacques! lui dis-je avec effusion, je sais que tu es sublime envers +elle!--Ne me remercie pas, dit-il d'une voix alteree, je ne puis l'etre +envers toi." Et il s'eloigna precipitamment. + +Hier, je trouvai Fernande triste et inquiete. "Jacques va encore nous +quitter, me dit-elle; il pretend avoir des affaires indispensables +qui l'appellent a Paris; mais, dans la situation ou nous sommes, tout +m'effraie. Peut-etre a-t-il recu enfin cette funeste lettre de Borel +qu'un hasard aura retardee a la poste; peut-etre me trompe-t-il par une +feinte douceur que lui dicte la compassion. Je tremble qu'il ne soit +instruit, et qu'il n'ait le projet de m'abandonner tout a fait sans me +rien dire." Je la rassurai en lui disant que, dans ce cas-la, Jacques +aurait eu certainement une explication avec moi, et je la trompai en lui +assurant qu'il m'avait, au contraire, temoigne une amitie plus vive que +jamais. Fernande est bien facile a abuser; elle est si peu habituee au +raisonnement et si peu capable d'observation, qu'elle no connait jamais +les gens qui l'entourent, et ne comprend pas sa propre vie. C'est une +douce et naive creature, toujours gouvernee par l'instinct d'aimer, +par le besoin de croire, et trop pieusement credule dans l'affection +d'autrui pour etre susceptible de penetration. Jacques rentra et parla +de ses affaires d'une maniere si vraisemblable, Sylvia eut tellement +l'air d'y croire, et nous fumes en apparence si bons amis, qu'elle me +dit le soir: "Oh! quelle confiance heroique de la part de Jacques! il +nous laisse encore ensemble! Songez, Octave, que vous seriez un monstre +si vous en abusiez, et que de ce moment je serais forcee de vous hair." +Jacques est parti ce matin, calme, et me temoignant une affection +vraiment stoique; mais que pense-t-il? Il doit croire que sa femme est +ma maitresse, et pourtant elle ne l'est point. Elle s'est courageusement +refusee a moi, et j'ai eu la force de me soumettre, meme dans les +occasions ou la crainte de la perdre et le trouble de mes passions +auraient du triompher de tous les scrupules. Peut-etre que si Jacques +savait cela, il agirait autrement; peut-etre aurais-je du le lui dire. +C'eut ete un autre genre d'heroisme que de le faire rester en lui +disant: "Ta femme est pure, reprends-la, et je pars." Mais il est ecrit +que je ne serai jamais un heros, cela m'est impossible, et j'ai une +antipathie insurmontable pour les scenes de declamation. Je me connais +trop bien: je serais parti par la porte, et au bout de huit jours je +serais rentre par la fenetre; j'aurais avoue que depuis un an je suis le +plus niais des seducteurs, et je serais devenu criminel aussitot apres +cette belle confession. D'ailleurs, Jacques aurait-il ajoute foi a ma +parole, soit pour le passe, soit pour l'avenir? Je ne peux plus le +croire aveugle. Il y a des instants ou toute cette pompe de generosite +m'en impose tellement, que je me livre a l'admiration avec une +sensibilite puerile; et puis ma raison reprend le dessus, et je me dis +qu'apres tout, la vie est une comedie a laquelle ne se laissent pas +prendre ceux qui la jouent; qu'apres les tirades et les scenes a effet, +chacun essuie son fard, ote son costume, et se met a manger ou a dormir. +Jacques serait ce qu'il croit etre, si la nature l'avait doue comme +moi de passions vives. S'il aimait Fernande comme je l'aime, et s'il y +renoncait comme il fait, je m'inclinerais devant lui. Mais je sais bien +que lorsqu'on est epris comme je le suis, on n'est pas capable de tels +sacrifices. Il aime le genre heroique, et sa paisible nature, ses +passions refroidies par l'habitude du raisonnement ou par l'age, le +secondent merveilleusement. Qu'on lui mette mon coeur dans la poitrine +pendant un quart d'heure, et tout cet echafaudage tombera. Il ne demande +pas mieux que de s'eloigner de sa femme: il aime la solitude et les +voyages comme Childe-Harold; il est plus content d'avoir a pratiquer la +theorie qu'il s'est faite du _renoncement_, que de jouir de tous les +biens de la vie, et son orgueil est plus satisfait de pouvoir me faire +grace, qu'il ne le serait de me tuer en duel. Il songe a l'admiration +qu'il m'impose, et il se croit plus venge par mon repentir que par ma +mort. Ne pense pas que je veuille nier ce qu'il y a de beau dans son +caractere et dans sa conduite: vraiment, je le crois capable de l'action +de Regulus. Mais si Regulus avait vecu sous mes yeux, j'aurais trouve, +j'en suis sur, dans sa vie privee mille occasions de douter et de +sourire. Les heros sont des hommes qui se donnent a eux-memes pour des +demi-dieux, et qui finissent par l'etre en de certains moments, a force +de mepriser et de combattre l'humanite. A quoi cela sert-il, apres +tout? A se faire une posterite de seides et d'imitateurs; mais de quoi +jouit-on au fond de la tombe? + +Je m'efforce en vain de chercher mon bonheur en cette vie dans les joies +de l'orgueil; la verite les efface avec un eclair de son miroir, et je +me retrouve seul et impuissant, avec mon desir et ma passion dans le +coeur. Hier, quand Jacques partait, mille folies me passaient par +l'esprit: j'avais envie d'aller dire adieu a Fernande et de partir avec +lui; que sais-je? Mais quand il fut parti, et que Fernande tout en +larmes me laissa baiser ses mains humides, et peu a peu son cou de neige +et ses beaux cheveux, dont le contact me fait frissonner de bonheur, je +me sentis tres-content d'etre seul avec elle, et malgre moi je remerciai +Dieu d'avoir inspire a Jacques la fantaisie de s'en aller. Quand je +me serais torture l'esprit pour me prouver que la reconnaissance et +l'admiration devaient me guerir de l'amour, le bouillonnement de mon +sang et les elans de mon coeur auraient victorieusement dementi cette +vaine affectation et cette vertu pedantesque. + +[Illustration: Je la fais danser...] + +Fernande est encore tout emue et toute penetree de ce depart; +l'excellente enfant croit a son mari comme en Dieu, et je serais bien +fache a present de combattre cette veneration. Il est vrai qu'elle le +suppose imbecile, en croyant fermement qu'il n'a pas le moindre soupcon +de notre amour; voila ce que c'est que le sentiment de l'admiration. +C'est comme la foi aux miracles: c'est un travail de l'imagination pour +exciter le coeur et paralyser le raisonnement. + +Elle commence a se porter tout a fait bien; mais son fils maigrit et +palit a vue d'oeil. Elle ne s'en apercoit pas encore; mais je crains +qu'elle n'ait bientot un nouveau sujet de larmes, et que ni l'un ni +l'autre de ses enfants ne soient nes avec une bonne organisation. Tous +les malheurs qui pourront la frapper m'attacheront a elle; je ne suis +pas un grand homme, mais je l'aime, et je n'ai pas joue de role quand +j'ai jure de lui consacrer ma vie. Sylvia est d'une tristesse dont je ne +la croyais pas capable; elle la dissimule devant Fernande, et se conduit +comme un ange avec elle; mais son visage trahit une souffrance secrete +et une preoccupation tout a fait etrangere a son caractere methodique et +grave. Il me vient a l'esprit, depuis quelque temps, une idee singuliere +sur Sylvia: je te la dirai si elle prend de la consistance. + +_P. S._ Fernande vient de recevoir une lettre de madame Borel qui lui +annonce que la lettre de son mari a Jacques n'est jamais partie, par la +raison qu'elle-meme s'est chargee de la dechirer au lieu de la mettre a +la poste. Jacques aura encore arrange cela. On ne peut se dissimuler +que cet homme ne soit ingenieux et magnifique dans la maniere dont il +remplit sa tache. + +[Illustration: Je criai: Qui vive?...] + + + +LXXXI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Paris. + +Tu me pleures, pauvre Sylvia! Oublie-moi comme on oublie les morts. C'en +est fait de moi. Etends entre nous un drap mortuaire, et tache de vivre +avec les vivants. J'ai rempli ma tache, j'ai bien assez vecu, j'ai bien +assez souffert. A present, je puis me laisser tomber et me rouler dans +la poussiere trempee de mes larmes. En te quittant, j'ai pleure, et mes +yeux ne se sont pas seches depuis trois jours. Je vois bien que je suis +un homme fini, car jamais je n'ai vu mon coeur se briser et s'aneantir +ainsi. Je le sens qui fond dans ma poitrine. Dieu me retire la force, +parce qu'elle m'est desormais inutile. Je n'ai plus a souffrir, je n'ai +plus a aimer; mon role est acheve parmi les hommes. + +Laisse-la me croire aveugle, sourd et indolent. Maintiens-la dans cette +confiance, et qu'elle ne se doute jamais que je meurs de sa main. Elle +pleurerait, et je ne veux pas qu'elle souffre davantage pour moi. C'est +bien assez comme cela. Elle a trop appris ce que c'est d'entrer dans ma +destinee, et quelle malediction foudroie tout ce qui s'attache a moi. +Elle a ete comme un instrument de mort dans la main d'Azrael; mais ce +n'est pas sa faute si l'exterminateur s'est servi de son amour, comme +d'une fleche empoisonnee, pour me percer le coeur. A present, la colere +de Dieu va s'apaiser, j'espere. Il n'y a plus sur moi de place vivante a +frapper. Vous allez tous vous reposer et vous guerir de m'avoir aime. + +Sa sante m'inquiete, et j'attends avec impatience que tu me dises si mon +depart et l'emotion qu'elle a eprouvee en me disant adieu ne l'ont pas +rendue plus malade. J'aurais peut-etre du rester encore quelques jours +et attendre qu'elle fut plus forte; mais je n'y pouvais plus tenir. Je +suis un homme et non pas un heros; je sentais dans mon sein toutes les +tortures de la jalousie, et je craignais de me laisser aller a quelque +mouvement odieux d'egoisme et de vengeance. Fernande n'est pas coupable +de mes souffrances; elle les ignore; elle me croit etranger aux +passions humaines. Octave lui-meme s'imagine peut-etre que je supporte +tranquillement mon malheur, et que j'obeis sans efforts a un devoir que +je me suis impose... Qu'il en soit ainsi, et qu'ils soient heureux! +Leur compassion me rendrait furieux, et je ne puis renoncer encore a la +cruelle satisfaction de laisser le doute et l'attente de ma vengeance +suspendus comme une epee sur la tete de cet homme. Ah! je n'en puis +plus! Tu vois si mon ame est stoique. Non, elle ne l'est pas. C'est toi, +Sylvia, qui es heroique et qui me juge d'apres toi-meme. Mais moi, je +suis un homme comme les autres; mes passions me transportent comme le +vent et me rongent comme le feu. Je ne me suis point cree un ordre de +vertus au-dessus de la nature; seulement, je ressens l'affection avec +une telle plenitude, que je suis force de lui sacrifier tout ce qui +m'appartient, jusqu'a mon coeur, quand je n'ai plus rien a lui offrir. +Je n'ai jamais etudie qu'une chose au monde, c'est l'amour. A force de +faire l'experience de tout ce qui le contriste et l'empoisonne, j'ai +compris combien c'etait un sentiment noble et difficile a conserver; +combien il faillait accomplir de devouements et de sacrifices avant de +pouvoir se glorifier de l'avoir connu. Si je n'avais pas eu d'amour pour +Fernande, je me serais peut etre mal conduit. Je ne sais si j'aurais +commande a mon depit et a la haine que m'inspire l'homme qui l'a exposee +a la risee d'autrui, par ses imprudences et ses folies egoistes. +Mais elle l'aime, et parce que je suis lie a elle par une eternelle +affection, la vie de son amant me devient sacree. Pour resister a la +tentation de me defaire de lui, je pars, et Dieu seul saura ce que me +coute de desespoirs et de tourments chacun des jours que je lui laisse. + +Si j'ai quelque autre vertu que mon amour, c'est peut-etre une justice +naturelle, une rectitude de jugement, sur lesquelles aucun prejuge +social, aucune consideration personnelle, n'ont jamais eu de prise. Il +me serait impossible de conquerir un bonheur quelconque par la violence +ou la perfidie, sans etre aussitot degoute de ma conquete. Il me +semblerait avoir vole un tresor, et je le jetterais par terre pour +m'aller pendre comme Judas. Cela me parait le resultat d'une logique si +inflexible et si absolue, que je ne saurais me glorifier de n'etre pas +une brute semblable aux trois quarts des hommes que je vois. Borel, a ma +place, aurait tranquillement battu sa femme, et il n'eut peut-etre pas +rougi ensuite de la recevoir dans son lit, tout avilie de ses coups et +de ses baisers. Il y a des hommes qui egorgent sans facon leur femme +infidele, a la maniere des Orientaux, parce qu'ils la considerent comme +une propriete legale. D'autres se battent avec leur rival, le tuent +ou l'eloignent, et vont solliciter les baisers de la femme qu'ils +pretendent aimer, et qui se retire d'eux avec horreur ou se resigne +avec desespoir. Ce sont la, en cas d'amour conjugal, les plus communes +manieres d'agir, et je dis que l'amour des pourceaux est moins vil +et moins grossier que celui de ces hommes-la. Que la haine succede a +l'affection, que la perfidie de la femme fasse eclore le ressentiment +de sop mari, que certaines bassesses de celle qui le trompe lui donnent +jusqu'a un certain point le droit de se venger, et je concois la +violence et la fureur; mais que doit faire celui qui aime? + +Je ne peux pas me persuader (ce que beaucoup sans doute penseront de +moi) que je sois un esprit faible et un caractere imbecile, pour avoir +persevere dans mon amour. Mon coeur n'est pas vil, et mon jugement n'est +pas altere. Si Fernande etait indigne de cet amour, je ne l'eprouverais +plus. Une heure us mepris suffirait pour m'en guerir. Je me rappelle +bien ce que j'ai senti pendant trois jours que je la crus infame. Mais +aujourd'hui elle cede a une passion qu'un an de combats et de resistance +a enracinee dans son coeur; je suis force de l'admirer, car je pourrais +l'aimer encore, y eut-elle cede au bout d'un mois. Nulle creature +humaine ne peut commander a l'amour, et nul n'est coupable pour le +ressentir et pour le perdre. Ce qui avilit la femme, c'est le mensonge. +Ce qui constitue l'adultere, ce n'est pas l'heure qu'elle accorde a son +amant, c'est la nuit qu'elle va passer ensuite dans les bras de son +mari. Oh! je hairais la mienne, et j'aurais pu devenir feroce, si elle +eut offert a mes levres des levres chaudes encore des baisers d'un +autre, et apporte dans mes bras un corps humide de sa sueur. Elle serait +devenue hideuse pour moi ce jour-la, et je l'aurais ecrasee comme une +chenille que j'aurais trouvee dans mon lit. Mais, telle qu'elle est, +pale, abattue, souffrant toutes les angoisses d'une conscience timoree, +incapable de mentir, et toujours prete a se confesser a moi de sa faute +involontaire, je ne puis que la plaindre et la regretter. N'ai-je pas +vu, depuis son retour, que ma confiance apparente lui faisait un mal +affreux, et que ses genoux pliaient sans cesse pour me demander pardon? +Combien il m'a fallu d'adresse et de precaution pour retenir sur ses +levres l'aveu toujours pret a s'en echapper! + +Tu m'as demande pourquoi je n'avais pas accepte la confession et le +sacrifice que si souvent elle a desire me faire. C'est parce que je +crois la confession inutile et le sacrifice impossible. Tu n'aimes pas +qu'on doute de la vertu d'autrui, et tu m'as reproche de ne plus vouloir +me fier a l'heroisme dont Fernande eut ete peut-etre capable encore. Eh +quoi! cette derniere epreuve, ce fatal voyage en Touraine, n'a-t-il +pas suffi a mesurer la force de Fernande? Je la connais bien, je sais +jusqu'ou va sa vertu, comme je sais ou elle finit. Sa chastete naturelle +est la meilleure sauvegarde qui puisse la proteger, et sans doute elle +l'a protegee longtemps. Mais la resolution de perdre a jamais Octave ne +peut se soutenir dans cette ame puerilement sensible, que la plus petite +souffrance epouvante, et qui succombe sous un veritable malheur. Est-ce +sa faute? Ne serions-nous pas des insenses et des bourreaux, si nous +exigions d'elle ce qu'elle ne peut accorder, si nous la frappions pour +marcher quand ses jambes se derobent sous elle? N'a-t-elle pas failli +mourir parce qu'elle a perdu sa fille? Pauvre creature souffrante! +sensitive qui se crispe au souffle de l'air! comment aurais-je le +courage brutal de te tourmenter, et l'orgueil stupide de te mepriser +parce que Dieu t'a faite si faible et si douce! Oh! je t'ai aimee, +simple fleur que le vent brisait sur sa tige, pour ta beaute delicate +et pure, et je t'ai cueillie, esperant garder pour moi seul ton suave +parfum, qui s'exhalait a l'ombre et dans la solitude; mais la brise me +l'a emporte en passant, et ton sein n'a pu le retenir! Est-ce une raison +pour que je te haisse et te foule aux pieds? Non! je te reposerai +doucement dans la rosee ou je t'ai prise, et je te dirai adieu, parce +que mon souffle ne peut plus te faire vivre, et qu'il en est un autre +dans ton atmosphere qui doit te relever et te ranimer. Refleuris donc, o +mon beau lis! je ne te toucherai plus. + + + +LXXXII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Tours. + +Je suis revenu ici. C'est une idee etrange qui m'est passee par la tete, +et que je t'expliquerai dans quelques jours. J'ai recu ta lettre; on me +l'a renvoyee exactement de Paris avec celle de Fernande, qui est bien +affectueuse et bien laconique. Oui, je concois ce qu'elle souffre +en m'ecrivant. Helas! elle ne pourra meme pas m'aimer d'amitie! Mon +souvenir sera un tourment pour elle, et mon spectre lui apparaitra comme +un remords! + +Je te remercie de m'assurer qu'elle se porte tout a fait bien, que les +belles couleurs de la sante reviennent a ses joues, et qu'elle pleure sa +fille moins souvent et moins amerement. Oui, voila ce qu'il faut me dire +pour me donner du courage. Du courage! a quoi bon? Il m'en a fallu, et +j'en ai eu. Mais qu'en ferais-je desormais? Tu as beau dire, Sylvia, je +n'ai plus rien a faire sur la terre. Tu sais ce que le medecin, presse +par mes questions, m'a dit de mon fils. J'ai compris a demi-mot ce que +je devais craindre et ce que je pouvais esperer. Le plus riant espoir +qui me reste, c'est de le voir survivre d'un an a sa soeur. Il a le meme +defaut d'organisation. Je ne suis donc pas necessaire a cet enfant, et +je dois travailler a m'en detacher comme d'un espoir aneanti. Je vivrais +encore pour Fernande, si elle avait besoin de moi. Mais, au cas ou celui +qu'elle aime l'abandonnerait un jour, tu es sa soeur, sa vraie soeur par +l'affection et par le sang; tu me remplacerais aupres d'elle, Sylvie, et +ton amitie lui serait moins pesante et plus efficace que la mienne. +Ma mort ne peut que lui faire du bien. Je sais que son coeur est +trop delicat pour s'en rejouir; mais, malgre elle, elle sentirait +l'amelioration de son sort. Elle pourrait epouser Octave par la suite, +et le scandale malheureux que leurs amours ont fait ici serait a jamais +termine. + +Tu me dis precisement qu'elle s'afflige beaucoup de l'idee de ce +scandale; que ce souvenir, efface longtemps par la douleur plus +vive encore de la mort de sa fille, et par la crainte de perdre mon +affection, s'est reveille en elle depuis qu'elle est un peu resignee a +l'une et un peu rassuree sur l'autre. Tu me dis qu'elle demande a toute +heure s'il est possible que cette aventure ne m'arrive pas a Paris, et +que, lorsqu'on a reussi a la tranquilliser sur ce point par des raisons +qu'on n'oserait donner a un enfant, elle tremble a l'idee d'etre +couverte de ridicule, et de servir de sujet aux plaisanteries de cafe +d'une province et aux recits de chambree d'un regiment. C'est la +l'ouvrage d'Octave, et elle le lui pardonne! Elle l'aime donc bien! + +Sur ce dernier point de souffrance et d'inquietude, tu peux la rassurer +par des raisonnements assez plausibles. Je suis bien aise qu'elle te +parle de tout cela avec abandon; cette confiance la soulage d'autant, et +tu es a meme plus que personne, d'adoucir sa tristesse par une amitie +eclairee. Ces sortes de scandales sont bien moins importants pour +une jeune femme qu'elle ne se l'imagine, beaucoup seraient vaines de +l'espece de celebrite qui en resulte, et de l'attrait que leur attention +et leurs bonnes graces ont desormais pour les hommes. Une coquette +partirait de la pour se faire une brillante carriere d'audace et de +triomphes. Fernande n'est pas de ce caractere; elle ne songe qu'a rougir +et a se cacher. Qu'elle se retire au fond de celto vie tranquille et +heureuse que j'ai tache de lui faire et de lui laisser; mais qu'elle ne +perde pas son temps a pleurer sur un accident qui sera l'anecdote +d'un jour, et qu'on oubliera le lendemain pour une autre. Il y a des +evenements ridicules et honteux dont on a peine a se laver, mais de +tels evenements ne peuvent se rencontrer dans la vie d'une femme comme +Fernande. Que peut-on dire? Qu'elle est belle, qu'elle a inspire une +passion; qu'un homme s'est expose, pour ne pas la compromettre, a +se rompre le cou en fuyant sur les toits. Il n'y a rien de laid ni +d'avilissant dans tout cela. Si Octave eut parlemente avec les mauvais +plaisants qui l'assiegeaient, c'eut ete bien different. L'amour d'un +lache deshonore une femme, si noble qu'elle soit. Mais Octave s'est bien +conduit. Tout le monde sait qu'il l'a escortee en voyage jusque chez +elle, tant les grands mysteres et les grandes combinaisons de ce fou +reussissent! Heureusement il a du coeur, et l'on peut decouvrir tous ces +puerils secrets sans trouver un sujet de mepris dans sa conduite. Le +ridicule et l'odieux de tout cela retombent sur moi. On m'accuse d'avoir +une maitresse dans ma maison. On dit meme, tant l'espionnage imbecile et +les interpretations erronees font vite la tour du monde, que j'ai essaye +de la faire passer pour ma soeur, mais que madame de Theursan est venue +demasquer l'imposture. C'est quelque servante, c'est peut-etre madame de +Theursan elle-meme qui repand ce bruit! Voila le parti que les coeurs +vils tirent de la patience et de la generosite des autres. En un mot, je +suis bafoue a Tours. M. Lorrain, un ancien officier de mon regiment a +qui j'ai eu affaire il y a vingt ans, s'amuse a mes depens le plus qu'il +peut. Mais tout cela me regarda, et je m'en charge. + +Tu ne prononces pas le nom d'Octave, je devine que tu crois me devoir ce +menagement; mais ne crains rien. Il est bien vrai que je ne puis lire et +tracer ce nom fatal sans un fremissement de haine de la tete aux pieds; +mais il faut bien que je m'y accoutume. Il faut que je sache tout ce qui +se passe la-bas, s'il l'aime, s'il la rend heureuse. Adieu, Sylvia, qui, +seule entre tous, ne m'as jamais fait de mal. Je n'ai pas besoin de te +dire qu'il faut cacher a Fernande ma presence a Tours. + + + +LXXXIII. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Mon Dieu! que fais-tu donc a Tours? cela m'epouvante. Songes-tu a te +venger des calomnies qu'on repand sur nous? Si je te connaissais moins, +je me le persuaderais. Pourtant, j'ai beau me rappeler l'horreur que tu +as pour le duel, je tremble encore que tu ne sois engage dans quelque +affaire de ce genre; ce ne serait pas la premiere fois que tu te serais +cru force de manquer a tes principes et de faire une chose antipathique +a ton caractere. Je ne vois cependant pas qu'en cette occasion tu doives +jouer ta vie contre celle d'un autre. En quoi cela reparera-t-il le tort +fait a Fernande? Un autre homme que toi repondrait qu'il a son affront +personnel a venger; mais es-tu capable de commettre ce que tu consideres +comme un crime pour satisfaire une vengeance porsonnelle? Tu m'as +raconte ton premier duel, c'etait precisement avec ce Lorrain; tu cedais +bien alors a une consideration de ce genre, mais la necessite etait +urgente; vous etiez tous les jours en presence l'un de l'autre sous les +yeux d'une assemblee, et vous etiez tous deux militaires. Il importait +peu que le canon ou l'epee emportat l'un de vous un jour plus tot +ou plus tard; qu'etait-ce que la vie pour vous dans ce temps-la? +Aujourd'hui que ta position est si differente, comment serait-il +possible que tu fisses tout ce voyage pour te laver de calomnies qui ne +t'atteignent pas, et te venger d'insultes qu'on n'ose t'adresser que +de loin? En vain tu t'efforces de me prouver que ta vie n'est utile +desormais a personne, tu te trompes. Oh! ne laisse pas le courage +t'abandonner ainsi! c'est un calcul de le paresse, qui veut se croiser +les bras, que de se persuader que la tache est finie. Pourquoi +condamnes-tu ton fils avec ce desespoir? le medecin ne t'a-t-il pas dit +que la nature operait des miracles au-dessus de toutes les previsions de +la science, et qu'avec des soins assidus et un regime severe, ton enfant +pouvait se fortifier? Je maintiens ce regime scrupuleusement, et depuis +quelques jours notre cher petit est reellement bien. Si je mourais +moi-meme, qui le soignerait? Fernande ignore son mal, et d'ailleurs sa +sollicitude est presque toujours inhabile. Qui m'impose donc la vie +quand tu te demets si facilement de la tienne. Crois-tu qu'elle soit +bien belle, celle que tu me laisses? + +Et Fernande, n'a-t elle plus besoin de toi? que savons-nous d'Octave, +quand il ne sait rien de lui-meme, et se pique de ne resister a aucun +des caprices qui lui viennent? Il se dit sur d'aimer toujours Fernande; +c'est peut-etre vrai, c'est peut-etre faux. Il s'est bien conduit depuis +qu'il l'a compromise; mais quel homme est-ce la pour te succeder et +pour remplir un coeur ou tu as regne? Pourra t-elle l'aimer longtemps? +n'aura-t-elle pas besoin un jour qu'on la delivre de lui? + +Tu veux que je te dise exactement la verite sur leur compte, et je sens +que je dois le faire; dans ce moment ils sont heureux, ils s'aiment avec +emportement, ils sont aveugles, sourds et insensibles. Fernande a des +moments de reveil et de desespoir, Octave a des instants d'effroi et +d'incertitude; mais ils ne peuvent resister au torrent qui les entraine. +Octave cherche a rassurer ta conscience en rabaissant ta vertu; il +n'oserait en douter, mais il tache de l'expliquer par des motifs qui en +diminuent le merite; pour se dispenser de t'admirer et pour se consoler +d'etre moins grand que toi, il tache de saper le piedestal ou tu as +merite de monter. Tu as devine juste, il nie tes passions, afin de nier +ton sacrifice. Fernande te defend avec plus de vigueur que tu ne penses, +et sa veneration resiste a toutes les atteintes. Elle dit que tu l'aimes +au point de rester aveugle eternellement; elle dit qu'en cela tu es +sublime: et alors elle pleure si amerement que je suis forcee de la +consoler et de la relever a ses propres yeux. Ma pauvre soeur! il y a +des instants ou je lui en veux de t'avoir fait tant de mal. Quand je +vois son visage serein et sa main dans celle d'Octave, je fuis, je me +cache au fond des bois, ou je vais pleurer aupres du berceau de ton +fils, pour exhaler mon indignation sans les faire souffrir. Mais quand +je la vois torturee de remords, je la plains et je souffre avec elle. Je +pense, comme toi, que son aventure est moins grave que la pruderie de +beaucoup de femmes ne voudra le faire croire. Je vois qu'elle ne lui +a point aliene l'amitie de madame Borel, qui me parait une personne +genereuse et sensee. Sa vie pourrait etre encore bien belle, si Octave +voulait; elle retournerait a toi, j'en suis sure, si elle avait a se +plaindre de lui, ou s'il lui inspirait le courage qu'au contraire il +cherche a lui oter. Pourrait-elle rougir d'accepter son pardon d'une ame +aussi noble que la tienne, et souffrirais-tu en le lui accordant? Oh! +combien tu l'aimes encore, et quel amour que le tien! Tu n'es occupe, +au sein de cet ocean de douleurs, qu'a lui eviter la centieme partie de +celles que tu ressens. + +J'ai recu de madame de Theursan l'etrange envoi de quelques centaines de +francs; ce n'est pas, comme tu penses, la modicite du present qui me l'a +fait refuser; je sais qu'elle n'a pas de fortune et que ce present +est liberal eu egard a ses moyens; mais j'admire cette reparation de +l'abandon de toute ma vie. Cela ressemble a une derision; j'ai pourtant +remercie et n'ai motive mon refus que sur l'absence de besoins. +Peut-etre devrais-je etre reconnaissante de l'intention, je ne puis: je +ne lui pardonnerai jamais de m'avoir mise au monde. + + + +LXXXIV. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Que veux-tu que je te dise? ce Lorrain etait un mechant homme, et je +l'ai tue. Il a tire sur moi le premier, je l'avais provoque; il m'a +manque. Je savais que je n'avais qu'a vouloir pour l'abattre, et +j'ai voulu. Est-ce un crime que j'ai commis? Certainement; mais que +m'importe? je ne suis pas capable de savoir ce que c'est que le remords +dans ce moment-ci. Il y a tant d'autres choses qui bouillonnent en moi, +et qui me transportent hors de moi-meme! Dieu me le pardonnera. Ce n'est +plus moi qui agis: Jacques est mort; l'etre qui lui succede est un +malheureux que Dieu n'a pas beni, et dont il ne s'occupe pas. J'aurais +pu etre bon, si mon destin s'etait prete a mes sentiments; mais tout a +echoue, tout m'abandonne; l'homme physique reprend le dessus, et cet +homme a un instinct de tigre comme tous les autres. Je sentais la soif +du sang me bruler; ce meurtre m'a un peu soulage. En expirant, le +malheureux m'a dit: "Jacques, il etait ecrit que je mourrais de ta main; +sans cela tu ne m'aurais pas estropie pour une caricature, et tu ne +me tuerais pas aujourd'hui pour te venger d'etre..." Il est mort en +m'adressant cette grossierete qui semblait le consoler. Je suis reste +longtemps immobile a contempler l'expression d'ironie qui restait sur +la face de ce cadavre: ses yeux fixes semblaient me braver, son sourire +semblait nier ma vengeance; j'aurais voulu le tuer une seconde fois. Il +faudra que j'en tue un autre, n'importe lequel; cela me soulage, et cela +fait du bien a Fernande: rien ne rehabilite une femme comme la vengeance +des affronts qu'elle a recus. On dit ici que je suis fou; peu m'importe! +on ne dira plus que je suis lache, et que je souffre l'infidelite de ma +femme parce que je ne sais pas me battre; on dira que j'ai pour elle une +passion qui me fait perdre l'esprit. Eh bien! on pensera du moins que +c'est une femme digne d'amour que celle qui exerce un tel empire sur +l'epoux qu'elle n'aime plus; les autres femmes envieront cette espece de +trone ou, dans mon delire, je l'aurai placee, et Octave enviera mon role +un instant; car il n'y a que moi qui aie le droit de me battre pour +elle, et il est oblige de me laisser reparer le mal qu'il a commis. + +Adieu. Ne t'inquiete pas de moi, je vivrai; je sens que c'est mon +destin, et que dans ce moment mon corps est invulnerable. Il y a une +main invisible qui me couvre, et qui se reserve de me frapper. Non, ma +vie n'est au pouvoir d'aucun homme: j'en ai l'intime revelation; j'en ai +fait le sacrifice, et il m'est absolument indifferent de la perdre ou de +la conserver. L'ange qui protege Fernande est venu pres de moi, et il me +parle d'elle dans mon sommeil; il etend ses ailes sur moi quand je me +bats pour elle; quand je ne serai plus necessaire a personne, lui aussi +m'abandonnera. J'ai fait mon testament a Paris; en cas de mort de mon +fils, je laisse les deux tiers de mon bien a ma femme, et a toi le +reste; mais ne crains rien, mon heure n'est pas venue. + + + +LXXXV. + +DE M. BOREL AU CAPITAINE JEAN. + +Cerisy. + +Mon camarade, il faut que vous alliez me remplacer a Tours, +sur-le-champ, aupres de Jacques, qui se bat encore ce soir. Je ne puis +ni lui servir de temoin, ni meme aller vous investir de mes fonctions; +j'ai une attaque de goutte si bien conditionnee, qu'il me serait +impossible de faire une lieue en voiture. Jacques vient de m'envoyer +chercher; allez tout de suite, par la traverse, lui offrir mes excuses +et vos services; ces choses-la ne se refusent pas. Je vais tacher de +vous mettre en trois mots au courant de l'affaire. A peine repose +d'avoir tue hier Lorrain, a qui Dieu fasse paix, Jacques s'en va au cafe +comme si de rien n'etait; et, avec cette maniere glaciale que vous +lui connaissez quand il est en colere, il fume sa pipe et prend sa +demi-tasse en presence de plus de cent paires de moustaches jeunes et +vieilles qui l'examinaient non sans un peu de curiosite, comme vous +pensez. Les jeunes officiers qui ont fait la farce que vous savez a +l'amant de sa femme, se sont crus insultes ou au moins provoques par sa +presence et par sa figure; ils ont affecte de parler a haute voix des +maris trompes en general, et de repeter, a une table voisine de la +sienne, le mot qui pouvait flatter le moins les oreilles de Jacques. +Comme il restait impassible, ils ont parle un peu plus clairement de sa +femme, et ils ont fini par la designer si bien, que Jacques s'est leve +en disant: "Vous en avez menti," du ton dont il aurait dit: "Je suis +votre serviteur." Deux de ces messieurs, qui avaient parle en dernier, +se leverent en demandant a qui s'adressait le dementi. "A tous deux, +repondit Jacques; que celui qui voudra m'en demander raison le premier +se nomme.--Moi, Philippe de Munck, demain a l'heure que vous voudrez, +dit l'un d'eux.--Non pas, reprit Jacques, ce soir, s'il vous plait; +car vous etes deux, et il faut que j'aie le temps de rendre raison +a monsieur demain, avant que la police me contrarie.--C'est juste, +repondit M. de Munck; ce soir, a six heures et au sabre.--Au sabre, +soit," dit Jacques. Vous voyez que c'est une affaire qui ne peut +s'arranger en aucune facon. Deux heures apres, j'ai recu un message de +lui pour me prier de lui servir encore de temoin; mais precisement j'ai +pris la goutte dans la rosee d'hier a l'affaire de Lorrain, et peut-etre +ai-je eprouve aussi un peu d'emotion en voyant tomber ce pauvre diable. +Ce n'est pas une grande perte; mais il y avait longtemps que cela +grisonnait aupres de nous, et nous ne sommes plus a l'age ou un camarade +tombait comme une noix d'un noyer. Ce Jacques est etonnant, et cela +prouve bien qu'un homme ne change qu'en dehors: l'arbre ne fait que +renouveler son ecorce, et Jacques est aujourd'hui le meme que nous avons +connu il y a vingt ans. On ne dira plus: "Voyez ce que deviennent ces +vieux militaires, et comme leurs femmes les font marcher! en voila un +qui se battait pour un coup de crayon, et qui se laisse deshonorer sans +rien dire." Ma foi! je l'ai dit moi-meme, et sa situation m'occupait +tellement, qu'avant-hier, une heure avant d'apprendre qu'il etait ici, +je revais de lui, et je m'eveillai en criant, a ce que m'a dit ma +femme.--"Jacques, Jacques! qu'es-tu devenu!" Mais un homme de coeur se +retrouve toujours. Esperons qu'en sortant de la il ira tuer l'amant de +sa femme; faites-lui sentir qu'il le doit, que sans cela tout ce qu'il +fait maintenant ne sert a rien. Allez vite. Le prefet est un brave +garcon qui laisse aller les duels sans faire de tracasserie; pourtant +trois affaires en trois jours, c'est plus que ne comporte l'ordonnance, +et il pourrait bien arriver que Jacques fut arrete apres la seconde. Il +faut qu'il se depeche. Ecrivez-moi par un expres, ce soir, quand il +aura fini avec M. de Munck. J'enrage de n'etre pas la; j'aimerais mieux +perdre un bras que de voir Jacques manquer a l'appel. + + + +LXXXVI. + +DU CAPITAINE JEAN A. M. BOREL. + +Tours. + +Jacques en a fini avec tous ses adversaires sans recevoir une +egratignure; il a du bonheur au jeu, comme tous ceux qui n'en ont pas +en menage. M. Munck a une estafilade au travers de la figure, qui lui +separe le nez en deux, ce qui doit singulierement le vexer. Cela ne +rendra l'honneur a aucun mari, mais pourra bien en consoler quelques-uns +et en preserver quelques autres. C'est un joli garcon de moins. La +beaute pleurera et lui cherchera un successeur; l'autre jeune homme ne +s'est pas soucie de demander son reste a Jacques. C'etait un poulet de +dix-neuf ans, un fils unique, un enfant de famille, que sais-je? Les +temoins ont montre tant de desir d'arranger l'affaire, que nous avons +consenti a dire que nous etions faches d'avoir donne un dementi, s'il +etait vrai qu'on n'eut pas eu l'intention de nous impatienter. On a +assure qu'on n'avait pas eu cette intention. Cela pourra bien faire tort +a l'enfant; mais je concois que, ses temoins ayant rendu un peu la main, +la partie etait trop inegale entre lui et Jacques. Nous avons eu assez +de peine a faire entendre raison a celui-ci; il a une bile de tous les +diables, et ce n'est qu'apres mure deliberation qu'il s'est un peu +adouci. Savez-vous que le camarade va bien? C'est ce qui s'appelle ne +pas mettre les pouces, et qu'il ait tort ou raison de sabrer par ici +plutot que de sabrer par la-bas, c'est plaisir et honneur de voir un +ancien camarade faire de pareilles preuves avec la nouvelle armee. +Au reste, le camarade n'est pas de bonne humeur; et pour ceux qui le +connaissent un peu, il est facile de voir qu'il a soif du sang de bien +d'autres. Je ne sais pas ce qu'il compte faire; je lui ai dit, en +recevant ses remerciements pour lui avoir servi de temoin: "Je voudrais +t'en servir dans une quatrieme occasion, et je ferais volontiers le +voyage avec toi pour ca. A present tu as la main remise, est-ce que tu +ne vas pas t'en prendre a qui de droit?" Il m'a repondu moitie figue, +moitie raisin: "Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien.--Ah +ca, est-ce que tu en veux aussi aux anciens?" lui ai-je dit. La-dessus, +il m'a embrasse, en me chargeant de te faire ses adieux et ses amities. +Il doit etre parti maintenant, car le prefet lui a fait dire en dessous +main qu'il allait etre force de le faire arreter, s'il ne tirait ses +guetres bien vite. Je l'ai laisse fermant sa malle, et je suis revenu +a mon _perchoir_, ou je vous attends a dejeuner aussitot que la goutte +vous le permettra. En attendant, j'irai fumer une pipe et jaser de tout +cela avec vous. Il y a beaucoup a dire pour et contre Jacques; c'est un +drole de corps, mais il fait feu des quatre pieds. + + + +LXXXVII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Aoste. + +Tu dois avoir recu un billet que je t'ai envoye de Clermont, par lequel +je t'annoncais que j'etais sorti sans egratignure de mes trois duels, et +que mon corps se portait aussi bien que mon ame se porte mal: ce sont +les plus mauvaises nouvelles qu'un homme puisse donner de lui-meme. Un +corps qui s'obstine a vivre, et qui nourrit avec vigueur les peines de +l'ame, est un triste present du ciel. Ce que je ne t'ai pas dit, c'est +que j'allais passer a deux pas de toi sans te voir; j'ai refait cette +route de Lyon pour la vingtieme fois, et pour la premiere j'ai passe +aupres de ma vallee cherie sans y entrer. Il etait six heures du matin +quand je me suis trouve sur le haut de la cote Saint-Jean, et les +postillons, qui me connaissent bien, avaient deja tourne le chemin pour +descendre, quand je leur ai dit de continuer vers le Midi. Penche a +la portiere, j'ai longtemps contemple ce beau site que je ne reverrai +peut-etre plus, et tous ces sentiers que nous avons tant de fois +parcourus ensemble; mais j'ai longtemps hesite a regarder ma maison. +Enfin, au moment ou le bois Manon allait me la cacher, j'ai fait +arreter, et je suis monte au-dessus de la route pour la regarder a mon +aise et m'abreuver de ma douleur. Le soleil levant etincelait dans tes +vitres: etais-tu donc deja levee? Les volets de Fernande etaient fermes: +elle dormait peut-etre dans les bras de son amant. Cette maison, ces +jardins et cette vallee m'inspirerent une espece de haine. Je viens de +tuer un homme et d'en defigurer un autre sans aucun motif raisonnable +que de satisfaire ma vanite blessee, et j'ai du regarder tranquillement +le toit qui abrite mon desespoir et ma honte! + +Oui, ma honte! Je sais bien que c'est un des mots de convention adoptes +par une societe stupide, et qui, devant la raison, ne presentent aucun +sens: l'honneur d'un homme ne peut pas etre attache au flanc d'une +femme, et il n'est au pouvoir de personne de compromettre ou d'entacher +le mien; mais je n'en suis pas moins oblige d'etre en guerre avec tout +le monde, parce que je suis dans une position ridicule, et que pour m'en +laver je me couvre en vain de sang. Il n'y en a qu'un, je le sais bien, +qui peut enlever ce sourire cruel que je trouve sur la figure de tous +mes amis. O Fernande! j'aime pourtant mieux faire rire de moi que de +faire couler tes larmes; j'aime mieux les railleries de l'univers entier +que ta haine et ta douleur! Il n'est pas besoin d'etre un heros pour +cela; car je suis devenu une espece de brute vindicative et cruelle, et +j'ai encore assez de bon sens et de justice pour comprendre ce que la +logique de mon affection me demontre. + +J'ai eu de singulieres discussions avec Borel; quelques autres vieux +amis de l'armee ont essaye de m'entamer adroitement, et de me faire +parler, soit par interet, soit par curiosite; j'ai fait a ceux-la des +reponses evasives et meme brutales: j'avais horreur de leur amitie comme +de tout le reste. Je n'ai pourtant pas pu me dispenser de parler avec +Borel, parce qu'au fond de ses systemes imbeciles il y a un certain +bon sens naturel qui entend parfois raison, et, dans le blame qu'il +me prodigue, un veritable devouement. Il etait si mal dispose contre +Fernande, que j'eprouvais surtout le besoin de la justifier. Nous avons +passe deux jours ensemble a Tours, lui a me faire des remontrances, moi +a chercher, tout en l'ecoutant d'une oreille, l'occasion de me battre +avec Lorrain. Nous avons echange bien des raisonnements inutiles, lui +voulant me prouver que je ne pouvais plus aimer ma femme, et moi tachant +de lui faire comprendre qu'il m'etait impossible de ne pas l'aimer +encore. Il a termine ses harangues en me demandant a quoi servirait +ma conduite, et si j'esperais servir de modele et de type aux maris +genereux: a quoi j'ai repondu, en riant, que je n'avais meme pas la +pretention de faire suivre mon exemple par les amants. Sa lourde +sollicitude ne m'a, du reste, epargne aucun des coups d'epingle qu'une +ame brisee peut recevoir a la suite d'un desastre. De tous les hommes +que j'ai connus, ami, ennemi ou indifferent, il n'en est pas un qui +n'ait donne un coup de main pour me pousser dans la tombe. + +J'ai eu bien de la peine a calmer mon sang irrite; je me serais jete +devant la bouche d'un canon avec la certitude que je devais servir de +boulet pour tuer les autres. Cette espece de croyance a la fatalite +aurait fait de moi un heros ou un tigre, suivant la difference d'un +cheveu dans le poids des circonstances qui me portaient. J'ai ete au +moment de tuer un enfant de dix-neuf ans pour un mot; et puis je lui +avais fait grace, quand m'est venu un billet mysterieux qu'une femme +m'ecrivait pour me supplier d'epargner sa vie et de renoncer a ma +fureur. C'etait un billet sublime d'expression et de sentiment. Je +crus d'abord qu'il etait d'une mere, et j'allais y ceder avec +attendrissement, lorsqu'en le relisant je m'apercus qu'il etait d'une +maitresse. Elle me suppliait de lui laisser le bonheur. Le bonheur! ce +mot-la me rendit furieux. Helas! ma pauvre Sylvia, j'avais perdu la +tete; j'aurais voulu tuer tous ceux qui etaient moins malheureux que +moi; je m'obstinais a faire battre ce jeune homme: il me semblait obeir +a l'impulsion d'une main impitoyable et accomplir quelque reve terrible. +Le capitaine Jean, un de mes temoins, me parlait depuis longtemps sans +que ses discours presentassent aucun sens a mon esprit; enfin, il +reussit a me faite entendre un seul mot: "Ah ca, Jacques, tu veux donc +massacrer aujourd'hui?" Ce mot de _massacrer_ tomba sur ma poitrine +brulante comme une goutte d'eau froide; il me sembla que je m'eveillais +d'un reve. Je fis tout ce qu'il desirait, sans meme ecouter dans quels +termes on arrangeait la partie de mon honneur; it ne m'importait plus de +faire effet par ma bravoure. Il m'avait semble d'abord que j'avais envie +de me disculper du reproche d'etre lache, et qu'a ce sentiment d'orgueil +blesse j'aurais sacrifie la vie de mon pere; mais ce n'etait qu'un +pretexte dont se servait mon desespoir pour me pousser: j'avais un +acces de rage tout simplement; et quand il fut apaise, je retombai dans +l'apathie, comme un fou furieux, dans l'accablement qui suit une de ses +crises, se laisse tomber sur la paille et regarde autour de lui d'un +air stupide. On fit approcher de moi mon adversaire, pour que, suivant +l'usage, nous eussions a echanger une poignee de main; mais entre +chaque minute il s'ecoulait de tels siecles dans ma tete, que j'obeis +machinalement et avec surprise. Je ne me souvenais pas de l'avoir jamais +vu: j'etais deja a cent ans de ce qui venait de se passer en moi; +j'etais entre dans le neant de l'ame, qui est desormais mon refuge en +cette vie. + +Me voila donc calme! que Dieu me pardonne a quel prix! Mais il sait bien +que cela n'a pas dependu de moi, et que mon etre a ete transforme a +l'insu de ma volonte. Ah! cette colere, elle etait affreuse! mais elle +me faisait du bien comme les convulsions et les rugissements a un +epileptique. Je suis maintenant plus pesant qu'une montagne, plus froid +qu'un glacier; je contemple ma vie avec un affreux sang-froid; je me +fais l'effet de ces martyrs des temps fabuleux du christianisme qui, +apres le supplice, se relevaient par miracle, ramassaient tranquillement +leur tete ou leur coeur pantelant sur l'arene, et se mettaient a +marcher, emportant leur ame separee de leur corps, aux yeux des hommes +epouvantes. + +Un autre que moi n'aurait pas pu certainement supporter mon destin: Il +n'y a que moi sur la terre qui aie la force d'accomplir une pareille vie +sans mourir de lassitude ou sans me tuer dans un acces de delire. J'ai +pourtant traverse tout cela, et me voici encore! Ce qu'il y avait de +jeune, de genereux et de sensible en moi n'est plus; mais mon corps est +debout, et ma triste raison contemple sans nuage la ruine de toutes ses +illusions. Maudite soit cette organisation reguliere et solide que ne +peuvent briser les evenements! Don funeste! Avais-je commis quelque +crime avant de naitre, pour avoir la malediction du premier homme, +l'exil dans le desert, et l'injonction de vivre? + +Je suis passe ce matin pres d'une maison de campagne que la beaute de +la nature fit construite au pied des montagnes et que la rigueur des +climats a fait abandonner. Je me suis arrete pour entrer dans le clos, +attire par l'air de tristesse et de destruction qui regnait en ce lieu; +j'y suis reste deux heures, abime dans la pensee de mon desespoir et de +mon isolement. Et toi aussi, vieux Jacques, tu fus un marbre solide +et pur, et tu sortis de la main de Dieu fier et sans tache, comme une +statue neuve sort de l'atelier et se dresse sur son piedestal dans une +attitude orgueilleuse; mais te voila comme une de ces allegories usees +et rongees par le temps, qui se tiennent encore debout dans les jardins +abandonnes. Tu decores tres-bien le desert: pourquoi sembles-tu +t'ennuyer de la solitude? Tu trouves le temps long et l'hiver bien rude; +il te tarde de tomber en poussiere, et de ne plus lever vers le ciel ce +front jadis superbe que le vent insulte aujourd'hui, et ou l'air humide +amasse une mousse noire comme un voile de deuil. Tant d'orages ont terni +ton eclat que ceux qui passent ne savent plus si tu es d'albatre ou +d'argile sous ton crepe funebre. Reste, reste dans ton neant, et ne +compte plus les jours: tu dureras peut-etre longtemps encore, pierre +miserable! Tu te glorifiais d'etre une matiere inattaquable: a present +tu envies le sort du roseau desseche qui se brise les jours d'orage. +Mais la gelee fend les marbres; le froid te detruira: espere en lui! + + + +LXXXVIII. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Malgre la colere des uns, les remords des autres, et l'incertitude de +mon esprit au milieu de tout cela, je ne peux pas m'empecher d'etre +heureux, mon cher Herbert, car mon coeur est rempli d'amour et mon sort +est fixe. Une affection indissoluble m'attache a Fernande, n'en doutez +pas: je ne suis pas inconstant. On peut me rebuter; la femme que j'aime, +quand elle s'obstine a me repousser, peut finir par me degouter d'elle; +mais ce n'est pas une autre femme qui peut m'en distraire avant qu'elle +l'ait elle-meme ordonne. Malgre la difference effrayante de nos +caracteres, j'ai longtemps aime Sylvia, et j'ai lutte contre ses dedains +longtemps apres qu'elle ne m'aimait plus. Fernande est une tout autre +femme. C'est celle-la qui est nee pour moi, et dont les defauts memes +semblent combines pour resserrer nos liens et rendre notre intimite +necessaire. Je ne sais pas si je suis aussi criminel que Sylvia veut me +le faire croire, mais il m'est impossible de ne pas me sentir amoureux +et transporte de joie. L'amour est egoiste, il s'assied aveugle et +joyeux sur les ruines du monde, et se pame de plaisir sur des ossements +comme sur des fleurs. J'ai fait le sacrifice du chagrin d'autrui comme +j'ai fait celui de ma propre vie. Je ne connais plus les lois du tien et +du mien. Fernande s'est confiee a moi, j'ai jure de l'aimer, de vivre +et de mourir pour elle; je ne sais que cela, et tout le reste m'est +etranger. Jacques peut venir a toute heure du jour ou de la nuit me +demander mon sang et le boire a son aise sans que je le lui dispute. +Pour l'acquit de ma conscience, je livre ma poitrine nue; qu'est-ce +qu'un homme peut faire de plus? Et de quoi Jacques peut-il se plaindre? +Je ne porte pas de cuirasse et ne dors pas sous les verrous. Sylvia, +croyant me faire tomber a genoux devant son idole, me lit quelques +fragments de ses lettres. Il commence a faire de la poesie sur sa +douleur; il est a moitie gueri. Il s'est battu bravement, et il a bien +fait. J'en aurais fait autant a sa place, et, si j'en avais eu le droit, +je l'aurais prevenu. Il a bien recommande de cacher ces evenements a +sa femme; il peut etre tranquille, je m'en charge. Je n'ai pas envie +qu'elle retombe malade, et je veille sur elle comme sur un bien qui +m'appartient desormais. J'ai trouve hier a la poste une lettre de +Clemence pour elle. Comme je connais fort bien l'ecriture, j'ai +ouvert sans facon la missive, et j'y ai trouve tous les charitables +avertissements auxquels je m'attendais; de plus, la nouvelle +additionnelle, le mensonge gratuit d'une bonne blessure que, selon la +renommee et selon elle, Jacques aurait recue dans la poitrine. J'ai +dechire la lettre, et j'ai pris des mesures pour que toutes les depeches +adressees a Fernande passent par mes mains en arrivant. Celles de +Jacques seront respectees religieusement; mais gare aux autres! Il m'en +coute assez pour la voir heureuse et endormie sur mon coeur. Je ne +me soucie pas qu'une prude envieuse ou une mere infame viennent la +reveiller pour le plaisir de tous faire du mal a tous deux. Elle est +encore delicate; l'absence de Jacques, qui lui ecrit rarement, et +la mauvaise sante de son fils, sont pour elle des sujets suffisants +d'inquietude et de chagrin. Ma sollicitude entretient encore le calme et +l'espoir dans son coeur. Rien ne me coutera, rien ne me repugnera pour +la preserver le plus longtemps possible des coups qui la menacent. Je +suis egoiste, je le sais; mais je le suis sans honte et sans peur. +L'egoisme qui se dissimule et rougit de lui-meme est une petitesse et +une lachete; celui qui travaille hardiment au grand jour est un soldat +courageux qui lutte contre ses ennemis et s'enrichit des depouilles du +vaincu. Celui-la peut conquerir son bonheur ou defendre celui d'autrui. +Qui donc a jamais songe a accuser de vol et de cruaute celui qui +triomphe et qui fait bon usage de la victoire? + + + +LXXXIX. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Aoste. + +Il faut avoir vecu ma vie peur savoir quelle chose horrible est devenu +pour moi l'isolement. J'ai aime passionnement la solitude, qui est une +chose bien differente. Alors j'etais jeune. J'avais l'avenir ou le +present. Je suis venu plusieurs fois dans les montagnes avec le +coeur plein de passions. J'ai peuple leurs retraites sauvages de mes +sentiments ou de mes reves. J'y ai savoure mon bonheur ou cache ma +souffrance; j'y ai vecu enfin. Je passais, je quittais une affection +pour la retrouver, ou plutot je l'apportais la dans le secret de mon +ame pour l'interroger et pour m'en repaitre. J'y ai repandu des larmes +chaudes d'esperance; j'y ai presse sur mon coeur des fantomes adores et +des spectres de feu. Il est bien vrai qui j'y suis venu aussi maudire et +detester ce que j'avais aime en d'autres temps; mais j'aimais quelque +autre chose ou j'attendais un autre amour. Mon sein etait riche, et je +pouvais mettre une idole de diamant a la place de l'idole d'or qui etait +tombee. A present, j'y viens avec un coeur vide et desole, et, a la +maniere dont je souffre, je vois bien que je ne guerirai plus. Ce qu'il +y a de terrible, ce n'est pas tant le manque d'espoir que le manque +de desir. Ma douleur est morne comme ces pics de glace que le soleil +n'entame jamais. Je sais que je ne vis plus et je n'ai plus envie de +vivre. Ces rochers et ces froides cavernes me font horreur, et je m'y +enfonce comme un fou qui se noie pour fuir l'incendie. Si je regarde au +loin, la peur me prend; la seule vue de l'horizon me fait frissonner, +parce que je crois y voir planer tous mes souvenirs et tous mes maux, et +je m'imagine qu'ils me poursuivent avec des ailes rapides. Ou irai-je +pour leur echapper? Ce sera partout de meme. Je suis venu jusqu'ici avec +l'intention de voyager ou au moins de parcourir toute cette contree +romantique. Je sentais comme un reste d'activite, comme une inquietude +de ne pas etre bien mort. Et puis je me suis laisse tomber sur ce rocher +du Saint-Bernard, et je ne songe plus a quitter la cabane ou je me suis +arrete croyant n'y passer qu'une heure. M'y voila depuis pres d'un mois, +chaque jour plus inerte, plus indifferent, plus paralytique. Je ne sens +meme plus l'atmosphere, et j'ai souvent chaud la ou il doit faire froid, +tandis qu'en d'autres moments un rayon de soleil qui brule l'herbe a mes +pieds ne rend pas la circulation a mon sang glace. Il y a des jours +ou je marche precipitamment sur le bord des abimes sans soupconner le +danger, sans ressentir la lassitude; je suis alors comme une roue qui a +perdu son balancier, et qui tourne follement jusqu'a ce que sa chaine +trop tendue fasse rompre la machine. Dans ces jours-la, je traverse +comme par miracle des passages ou jamais le pied d'un homme ne s'est +hasarde, et quand je m'en apercois ensuite, je ne peux plus comprendre +comment cela s'est fait. J'espere quelquefois que je suis devenu fou. +Mais a cette exaltation terrible succedent des jours de mort. +Cette force maladive tombe tout a coup et fait place a une fatigue +epouvantable. La pensee joue un role bien efface dans tout cela. +Quelquefois je cherche, la nuit, a me rappeler ce qui a occupe mon +cerveau dans la journee, et il m'est impossible de le retrouver. Ma +memoire ne me presente plus que l'image des objets materiels qui m'ont +entoure. Je vois des montagnes, des ravins, de ponts etroits suspendus +sur des abimes de fumee blanche, et tout cela se succede et s'enchaine +pendant des heures entieres jusqu'a m'obseder. Alors je me leve dans +l'obscurite et je touche les murs de ma chambre en faisant des efforts +incroyables pour sortir de ce reve sans sommeil. Quelquefois je me +recouche sans avoir pu chasser ces images qui me harcellent, et +j'attends le jour avec impatience pour m'elancer comme malgre moi dans +la campagne. Alors tout s'efface, je marche au hasard, et il me semble +etre enveloppe de vapeurs qui me cachent la realite. D'autres fois il +m'arrive de m'apercevoir que je pense; je vois dans mon imagination des +tableaux affreux: mon fils mourant, ma femme dans les bras d'un autre; +mais je regarde tout cela avec un sang-froid imbecile, jusqu'a ce qu'il +me vienne une sorte de reveil qui me montre a moi-meme. Je me vois dans +ce tableau; cette femme est la mienne; cet enfant est a moi. Je suis +Jacques, l'amant oublie, l'epoux outrage, le pere sans espoir et sans +posterite; et je m'assieds, car mes jambes ne peuvent plus me porter, et +une idee me fatigue plus en un instant qu'une journee d'agitation et de +marche forcee. + +Il y a deux ans, j'etais dans un etat deplorable d'ennui et de +souffrance. Mais que ne donnerais-je pas pour retourner en arriere! Je +craignais de ne plus pouvoir aimer. Depuis longtemps je n'avais pas +rencontre une femme digne d'amour. Je m'impatientais et je m'effrayais +de ce lomg sommeil da mon coeur; je me demandais si c'etait la faute de +son impuissance, et je sentais bien que non. Mais je voyais les annees +s'envoler comme des reves, et je me disais qu'il n'y avait plus pour moi +de temps a perdre si je voulais etre heureux encore une fois. Je pensais +que posseder une femme par le mariage, c'etait assurer, autant que +possible, la duree de ce bonheur; je ne me flattais pas de le conserver +toute ma vie; mais j'esperais qu'il me conduirait jusqu'a cette derniere +periode de la jeunesse ou la philosophie devient facile a mesure que les +passions s'eteignent. Il n'en est point ainsi. Je ne suis pas encore +assez vieux pour me detacher de tout et pour me consoler d'avoir tout +perdu. Mon esperance est morte encore verte, et de mort violente; mais +je ne suis plus assez jeune pour croire qu'elle puisse renaitre. Cet +effort est le dernier que mes forces morales m'ont permis. Je m'etais +cree une famille, une maison, une patrie; j'avais rassemble, sur un coin +de terre, les deux seuls etres qui me fussent chers, elle et toi. Dieu +m'avait beni en me donnant des enfants. Cela eut pu durer cinq a six +ans! Notre vallee etait si belle! je prenais tant de soin pour rendre ma +femme heureuse, et elle semblait m'aimer si passionnement! Mais un +homme est venu et a tout detruit; son souffle a empoisonne le lait qui +nourrissait mes enfants. Oui! j'en suis sur, c'est son premier baiser +sur les levres de Fernande qui les a tues, comme c'est son premier +regard sur elle qui a tue son amour pour moi. + +Je suis peut-etre injuste et fou de m'en prendre a lui; peut-etre +en eut-elle aime un autre si celui la ne fut pas venu; peut-etre ne +m'a-t-elle jamais aime. Elle sentait le besoin d'abandonner son coeur, +et elle me l'a confie sans discernement; elle a pris pour une passion +durable ce qui n'etait qu'un caprice d'enfant ou un sentiment d'amitie +filiale qui se trompait faute de savoir ce que c'est que l'amour. Avec +moi, elle souffrait sans cesse, elle etait mecontente de tout; je ne +reussissais jamais a produire l'effet que je voulais sur son esprit, +et elle attribuait a mes moindres actions des motifs tout opposes a la +realite; ou nous ne nous comprenions pas, ou nous nous comprenions trop. +Durant notre voyage en Touraine, alors qu'elle essayait un sacrifice +au-dessus de ses forces, et que le derangement de son etre dementait sa +volonte, il lui est arrive de me dire plusieurs fois, dans un acces de +colere nerveuse insurmontable, qu'elle avait toujours senti que nous +n'etions pas faits l'un pour l'autre. Elle m'a accuse de l'avoir senti +aussi, et de l'avoir epousee malgre cela; elle m'a rappele mille +circonstances legeres qu'elle me presentait comme des preuves. Il +est vrai qu'elle retractait le lendemain ces paroles, qu'elle disait +echappees a son delire: et je feignais de les avoir oubliees; mais elles +s'etaient enfoncees dans mon coeur comme des poignards, et depuis j'en +ai mis souvent le souvenir sur mes plaies pour les cauteriser. + +[Illustration: Une certaine issue de derriere par laquelle sortit...] + +Helas! faut-il renoncer ainsi au passe? elle aurait du au moins me le +laisser; je me serais nourri d'une douleur moins amere. Mais a present +il faut que tout soit detruit et gate, meme le souvenir du bonheur +perdu! Si elle m'a aime, elle m'a aime moins longtemps et moins +fortement que lui; car elle s'est eprise de lui des le premier jour, il +ne faut plus en douter. Elle s'est trompee elle-meme pendant six ou huit +mois; son age est si riche en illusions! elle croyait m'aimer encore, +mais moi je voyais bien ou elle en etait. Elle s'est trouvee surprise +tout a coup par un amour nouveau avant de savoir que l'autre etait +aneanti. + +Ma douleur se calmera, je n'en doute pas; je la laisse s'exhaler, je ne +cherche point a la combattre, je ne rougis pas de crier comme une femme +quand mes acces me prennent. Je sais que j'en viendrai a etre tranquille +et resigne; je ne suis pas impatient de ce moment-la, il sera plus +affreux encore que le present. J'aurai accepte ma sentence; je verrai +mon malheur distinctement, et je le sentirai par tous les pores; je +n'aurai plus rien de jeune dans le coeur, le regret lui-meme s'eteindra. +L'orgueil humain ne veut pas lutter contre une esperance perdue, contre +un amour qui se retire; il prend son parti, et, en quelques jours, +l'homme devient un vieillard. J'aime encore Fernande, parce qu'un amour +comme le mien ne peut pas finir sans convulsions et sans une rude +agonie; mais je sens que bientot je ne pourrai plus l'aimer, et mon sort +sera pire. + +Si Dieu faisait un miracle en ma faveur, s'il me conservait mon fil, je +vivrais, non avec une joie, mais avec un devoir, et je m'occuperais a +le remplir. Mais ce pauvre enfant ne fait qu'essayer une existence +languissante et prolonger mes tristes jours sans faire retracter l'arret +qui a mesure impitoyablement les siens. Il faut que je l'attende, ce +pauvre insecte qui se traine lentement vers la mort, et sans lequel je +ne veux point partir. Je me souviens que je te disais une fois: "Que +peut-il arriver de pire a un honnete homme? D'etre force de mourir, +voila tout." Aujourd'hui, je vois qu'il y a quelque chose de pis: c'est +d'etre force de vivre. + +[Illustration: Au milieu d'une haie de spectateurs.] + + + +XC. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Jacques! reviens, Fernande a besoin de toi; elle est malade de nouveau +parce qu'elle vient d'eprouver une grande douleur. Rien ne peut la +calmer. Elle t'appelle avec angoisse, elle dit que tous les maux qui lui +arrivent viennent de ton abandon; que tu etais sa providence, et que tu +l'as quittee. Elle s'effraie de ta longue absence, et dit qu'il faut que +tu sois informe de tout pour avoir pris ainsi en horreur ta famille et +ta maison. Elle craint que tu ne la haisses, et la douleur que cette +idee lui cause resiste a toutes nos consolations; elle veut mourir, +parce que, dit-elle, il n'est pas un instant de repos et d'espoir sur +la terre pour quiconque a possede ton affection et l'a perdue. Prends +courage, Jacques, et viens souffrir ici! Tu es encore necessaire; que +cette idee te donne de la force! Il y a autour de toi des etres qui ont +besoin de toi. Et puis ta vie n'est pas finie. N'y a-t-il donc rien +autre chose que l'amour? L'amitie que Fernande a pour toi est plus +forte que l'amour que lui inspire Octave. Tous ses soins et tout son +devouement, qui s'est vraiment soutenu au dela de mon esperance, +echouent aupres d'elle quand il s'agit de toi. Peut-il en etre +autrement? Peut-elle venerer un autre homme comme toi? Reviens vivre +parmi nous. Me comptes-tu pour rien, dans ta vie? ne t'ai-je pas bien +aime? t'ai-je jamais fait du mal? ne sais-tu pas que tu es ma premiere +et presque ma seule affection? Surmonte l'horreur que t'inspire Octave, +ce sera l'affaire d'un jour. J'ai souffert aussi pour m'habituer a le +voir a ta place: mais laisse-la-lui et prends-en une meilleure; sois +l'ami et le pere, le consolateur et l'appui de la famille. N'es-tu pas +au-dessus d'une vaine et grossiere jalousie? Reprends le coeur de ta +femme, laisse le reste a ce jeune homme! L'imagination et les sens de +Fernande ont peut-etre besoin d'un amour moins eleve que celui que tu +veux lui inspirer. Tu t'es resigne a ce sacrifice, resigne-toi a en +etre le temoin, et que la generosite fasse taire l'amour-propre. Est-ce +quelques caresses de plus ou de moins qui entretiennent ou detruisent +une affection aussi sainte que la votre? Cette jalousie d'enfant n'est +pas digne de ta grande ame, et tu as au front bien des cheveux blancs +qui te donnent le droit d'etre le pere de ta femme sans avilir la +dignite de ton role de mari. Tu ne peux pas douter de la delicatesse +avec laquelle Fernande evitera tout ce qui pourrait te blesser. Octave +lui-meme te deviendra supportable; c'est un assez noble caractere, et +depuis ces trois mois, si difficiles pour nous tous, j'ai decouvert en +lui des vertus sur lesquelles je ne comptais pas. Il tomberait a tes +pieds si tu t'expliquais a lui, s'il te comprenait et s'il savait ce que +tu es. Reviens donc essuyer les larmes de Fernande, car toi seul pourras +rendre un peu de courage et de calme a son coeur. Elle est encore +frappee d'un de ces malheurs pour lesquels l'amour n'a point de +consolation; toi seul aurais le droit de lui en offrir, parce que tu +es de moitie dans son infortune: Tu comprends ce qui est arrive? Je +t'attends! + + + +XCI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Geneve. + +J'irai; mais je veux que tu l'avertisses de mon arrivee quelques jours +d'avance: je ne veux surprendre personne. Il me serait horrible de +trouver sur le visage de Fernande une expression d'embarras ou d'effroi. +Dis lui qu'elle se contraigne, s'il le faut, pour ne me laisser rien +apercevoir de ce qui se passe; fais-lui croire toujours que je suis +sans soupcon, et persuade-lui de m'entretenir soigneusement dans cette +confiance. Non, je ne me sens pas assez fort pour etre temoin de leurs +amours; je ne suis pas un philosophe stoicien, et une ame de feu brule +encore mon front sous mes cheveux blancs. Ce que tu fais maintenant est +bien cruel, Sylvia; j'etais presque enseveli, et tu me rappelles au +monde des vivants pour souffrir quelques jours de plus, et m'assurer +de nouveau de la necessite de le quitter pour jamais. Soit, Fernande +souffre; elle a besoin de moi, dis-tu: j'en doute; mais je sens que +je ne mourrais pas tranquille si j'avais neglige d'adoucir une de ses +peines. C'est la derniere qui l'atteindra, elle n'aura plus rien a +perdre: privee de ses enfants et delivree de son mari, elle pourra se +livrer a son amour sans partage et sans crainte. Cette intimite que tu +crois encore possible entre nous est un reve romanesque; quand meme +j'oublierais mes ressentiments, pourraient-ils oublier le mal +qu'ils m'ont fait? La vue d'un homme qu'on a rendu malheureux est +insupportable: c'est comme le cadavre de l'ennemi qu'on a tue. + +J'arriverai deux jours apres cette lettre. Je vais donc revoir cette +maison funeste! Je comprends ce qui est arrive: mon fils est mort. + + + +XCII. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Lyon. + +Je me suis soumis a ton ordre, et je pense encore que j'ai du le faire; +mais je n'irai pas plus loin: dix lieues suffisent bien pour mettre le +silence et la paix entre lui et moi. De quoi donc as-tu peur pour moi? +Crois-tu donc que Jacques songe a tirer vengeance de mon bonheur? Il est +trop genereux ou trop sage pour cela. J'ai consenti a m'eloigner parce +que ma presence lui serait desagreable; la sienne me ferait moins +souffrir qu'il ne pense. Je ne saurais m'imputer des torts reels envers +lui: il pouvait m'empecher d'en avoir, il avait pour lui le droit et la +force. Je n'ai pas commis un vol en profitant du bien qu'il me laissait. +Est-on coupable parce qu'on lutte avec des etres indifferents au dommage +qu'on leur fait, ou trop magnifiques pour daigner s'en apercevoir? Si +Jacques est sublime en ceci, comme tu le crois, raison de plus pour +que je le voie avec plaisir, et pour que je lui donne la plus franche +poignee de main que j'aie donnee de ma vie. Je ne concois rien a ces +subtilites de sentiment: idees fausses dont tu t'entoures pour te +torturer, comme si tu n'etais pas deja assez malheureuse, ma pauvre +enfant! Pleure les pertes cruelles dont le sort t'afflige; je les pleure +avec toi, et rien ne me consolera jamais de la mort de ta fille, pas +meme... o ma Fernande! pas meme cet evenement que tu ajoutes a la somme +de tes douleurs, et que je considere comme un bienfait du ciel, comme un +acte de reconciliation entre lui et moi. Laisse mon coeur bondir de joie +a cette idee; laisse-moi faire mille reves, mille projets delicieux. +Elle s'appellera Blanche comme celle qui est morte, car ce sera une +fille aussi; elle aura le joli regard et les cheveux blonds de ce petit +ange qui te ressemblait tant. Tu verras qu'elle sera toute pareille: +aussi belle, aussi caressante, aussi capricieuse et plus forte; car les +enfants de l'amour ne meurent jamais: Dieu les doue de plus d'avenir et +de vigueur que ceux du mariage, parce qu'il sait qu'il leur faut plus de +force pour resister aux maux d'une vie ou on les accueille mal; veux-tu +donc que cela soit vrai pour ton enfant? Pleureras-tu sur lui, au lieu +de l'embrasser le jour ou il viendra au monde? Ah! si tu le recois avec +douleur, si tu le repousses, si tu refuses de l'aimer, parce qu'il +n'aura pas Jacques pour pere, laisse-le-moi et que la Providence +l'abandonne: je m'en charge; je le recevrai dans mon sein, je le +nourrirai moi-meme avec du lait de biche et des fruits, comme les +solitaires des vieilles chroniques que nous lisions l'autre jour +ensemble. Il reposera a mes cotes, il s'endormira au son de ma flute; il +sera eleve par moi, il aura les talents que tu aimes et les vertus que +tu auras besoin de trouver en lui pour etre heureuse; et quand il sera +en age de garder son secret et le notre, il ira t'embrasser; il te dira: +"Je m'appelle Octave, et je n'ai pas besoin d'un autre nom: celui de +votre mari me serait moins cher, et ne me servirait a rien. Je vous +respecte et vous estime; vous n'avez pas assure mon existence sociale +par un mensonge, vous ne m'avez pas donne pour maitre un homme auquel je +ne suis rien; c'est mon pere qui m'a eleve et qui m'a appris a me +passer de richesse et de protection. Je n'ai besoin que de tendresse, +donnez-moi la votre; je ne vous appellerai jamais ma mere; mais un +baiser de vous en secret sur mon front me fera connaitre toutes les +joies de l'amour filial." Dis-moi, quand il te parlera ainsi, le +repousseras-tu? seras-tu fachee d'avoir cet ami de plus? Toute la peine +qu'il te causera consiste a cacher son existence a ton mari. Pour le +present et pour l'avenir, cela me semble une chose si aisee, que je +ne concois pas comment tu t'en inquietes. Souffriras-tu de ne pouvoir +avouer et produire ton enfant? Mais songe que Jacques a le double de ton +age, ma chere Fernande; tu ne peux pas te dissimuler que tu ne doives +lui survivre de beaucoup, et qu'un temps viendra, dans l'ordre de la +nature, ou tu seras libre. Avant meme cette epoque presumable, que +d'accidents, que de hasards peuvent nous permettre d'etre epoux! +Crois-tu que dans dix ans, comme aujourd'hui, comme dans vingt, je ne +serai pas toujours a tes pieds, et que mon plus grand bonheur ne sera +pas de dire a la societe: Cette femme est a moi; je l'ai conquise par +mes prieres, par mon obstination, par mes fautes, par mon amour; et si +j'ai entache sa reputation, du moins je ne l'ai pas abandonnee comme +font les autres. Je suis reste pres d'elle; j'ai laisse ma vie couler +tout entiere au gre de ce mari, qui certes savait se battre, et qui +pouvait a tout instant venir m'egorger dans les bras de sa femme. Je +suis reste la pour satisfaire au ressentiment de l'un, ou pour proteger +l'autre en cas de besoin; j'ai consacre tous mes instants a celle qui +s'etait un jour sacrifiee a moi. J'ai commence par l'obtenir a force +de persecutions; mais j'ai fini par la meriter a force de tendresse; a +present, elle m'appartient legitimement. Que les hommes ratifient cette +union qu'ils ont en vain combattue! + +Tu sais bien, Fernande, que cela est sur, quant a moi; la Providence +peut faire le reste, et elle le fera, n'en doute pas. Notre destinee +etait de nous rencontrer, de nous comprendre et de nous aimer. Le hasard +finit par se soumettre a l'amour; la force attractive surmonte tous les +obstacles, et l'aimant va embrasser le fer dans les entrailles de +la terre, en depit du roc qui les separe. Pauvre femme tremblante, +jette-toi donc dans mes bras, je te protegerai contre l'univers entier! +Pauvre mere desolee, essuie tes larmes; les enfants que nous aurons +ensemble ne mourront pas! + +Reviens a l'esperance; souviens-toi des beaux jours que nous avons eus +au milieu de tes plus grandes anxietes; souviens-toi des miracles que +fait l'amour. Quand nous sommes dans les bras l'un de l'autre, ne +sommes-nous pas perdus dans un monde de delires, ou les cris et les +plaintes de la terre n'arrivent pas? Sois sure d'ailleurs que tu ne fais +pas a ton mari tout le mal que tu penses: c'est un homme trop superieur +pour se laisser affecter des insultes, de la sottise; il sait qu'elles +ne peuvent l'atteindre, et il ne croit certainement pas que nous nous +fassions un jeu de l'y exposer. Il sait peut-etre que nous nous aimons, +ou au moins il s'en doute; et ne vois-tu pas que cela ne lui cause +aucune colere? C'est un homme calme et raisonneur; de plus, c'est un +homme excellent: s'il savait tes anxietes, il t'en consolerait, il te +rassurerait sur tes craintes, et je gage bien qu'il le fera quelque +jour. Encore deux ou trois ans, et il sera vieux, et l'amour-propre de +l'amant delaisse fera place a la generosite de l'ami console. A present, +il voyage et se tient eloigne, parce que notre position a tous est +difficile, et notre contenance desagreable en presence l'un de l'autre. +Le temps effacera ces repugnances plus vite peut-etre que nous ne +l'esperons: l'avenir semble place au dela de notre atteinte; mais le +temps travaille avec une rapidite dont on s'etonne quand on voit son +oeuvre accomplie. Abandonne-toi donc a l'amour: il sera toujours le +maitre; ta resistance ne sert qu'a diminuer les joies qu'il te donne. +Oh! elles sont si belles et si enivrantes! Respecte-les comme les dons +sacres du ciel; travaille a les preserver des injures du sort, qui est +stupide et aveugle, et qu'il faut gouverner avec force et courage, loin +de l'accepter tel qu'il est. Ne crains pas que Jacques te les reproche; +s'il savait comme notre amour est irresistible et notre bonheur immense, +il nous permettrait d'en jouir. Reponds-moi vite; dis-moi si Jacques +doit rester longtemps. J'ai toute la vie, j'espere, a passer avec toi, +et pourtant je ne pourrais me soumettre sans douleur a perdre une +semaine. Tu sais que si Jacques, d'accord avec toi, l'exigeait, je +pourrais me soumettre a un long exil; mais a present il lui semblerait +peut-etre que je le fuis; s'il me demandait, dis-lui que je suis a Lyon; +surtout donne-moi de tes nouvelles, et soigne ce que j'ai de plus cher +au monde. + + + + +XCIII. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + + +Jacques part bientot; mais il veut te voir auparavant. Tu as raison, +Octave, c'est un homme excellent: il est impossible d'avoir plus de +generosite, de douceur, de delicatesse et de raison. Je vois bien qu'il +sait tout. J'etais au moment de lui tout avouer, tant je souffrais de +ce que je prenais pour un exces de confiance et d'estime; mais, des +les premiers mots, il m'a fait entendre qu'il ne voulait pas en savoir +davantage, et il m'a temoigne une amitie si vraie, une indulgence si +grande, que je suis penetree d'attendrissement et de reconnaissance. +Tu avais bien juge ses intentions, et notre position a tous, mon cher +Octave. Il a fait de serieuses reflexions sur la difference de nos ages, +et il a certainement vaincu le reste d'amour qu'il avait pour moi; +car il m'a parle absolument dans le sens de ta lettre. Il m'a dit que +_certains propos_ l'obligeaient a se tenir eloigne de nous, afin que +le monde ne crut pas qu'il donnait les mains a notre amour. "Et que +penses-tu de cet amour? lui ai-je dit; crois-tu que ce soit une +calomnie?" J'etais tremblante et prete a embrasser ses genoux. Il a fait +semblant de ne pas s'en apercevoir, et il m'a repondu: "Je suis bien sur +que c'est une calomnie." Mais j'ai vu qu'il savait a quoi s'en tenir, et +sa tranquillite a degage mon coeur d'un poids enorme. Jacques est bon et +affectueux; mais il raisonne. Il n'est plus jeune: il sait que je suis +excusable, et, comme tu le dis, sa generosite naturelle est secondee par +la sagesse de ses reflexions. Il m'a fait esperer qu'il reviendrait tous +les ans passer quelques semaines pres de nous, et que, dans quelques +annees, il ne nous quitterait plus. + +Ta lettre m'aurait decidee a garder le secret sur ma grossesse, quand +meme Jacques ne m'aurait pas aidee a me taire sur tout le reste. Je +me fie et je m'abandonne a toi. Tu savais bien que jamais je n'aurait +l'impudence de profiter de la loi qui forcerait Jacques a donner son +nom et ses biens a l'enfant de nos amours, encore moins aurais-je eu +la bassesse d'aller revendiquer ses caresses pour le tromper sur la +legitimite de cet enfant; tu m'aurais tuee plutot que de le permettre, +n'est-ce pas? Et tu le recueilleras, tu le cacheras, tu le soigneras, +cet enfant bien-aime! Nous le confierons a quelque honnete paysanne, +bien propre et bien fidele, qui le nourrira, et nous irons le voir tous +les jours. Ah! quel que soit mon sort, et dans quelque circonstance +qu'il vienne au monde, sois sur que je le cherirai autant que ceux qui +ne sont plus, et davantage peut-etre, a cause de ce que j'ai souffert +en les perdant! Si quelques jours Jacques decouvre la naissance de +celui-la, il ne le haira pas, il ne le persecutera pas. Qui sait +jusqu'ou ira sa bonte? Il est capable de tout ce qui est etrange et +sublime... Mais combien je suis heureuse que sa generosite aujourd'hui +ne lui coute pas autant que je le croyais! Je n'aurais jamais pu me +tranquilliser et t'aimer sans tourments et sans remords, si j'avais vu +qu'il fallait briser le noble coeur de Jacques. Heureusement il n'est +plus dans l'age des passions brulantes; et d'ailleurs il me l'avait +toujours dit, et il savait bien ce qu'il disait alors: "Quand tu ne me +permettras plus d'etre ton amant, je deviendrai ton pere." Il a tenu +parole. O mon cher Octave! nous ne passerons jamais une nuit ensemble +sans nous agenouiller et sans prier pour Jacques. + +Et toi! que tu es bon, et comme tu sais aimer! Oh! je n'ai jamais aime +que toi! J'ai cru avoir de l'amour pour Jacques: mais ce n'etait qu'une +sainte amitie, car cela ne ressemblait en rien a ce que j'eprouve pour +toi. Quels transports que les tiens, et comme tu es sans cesse occupe de +moi! Quelle sollicitude! quel devouement! tu n'es pas mon mari, et tu me +consacres ta vie; mes larmes et mes faiblesses ne te rebutent pas, tu +ne me reproches aucun de mes defauts. Jacques non plus! Il est bien bon +aussi; mais il n'est pas mon egal, mon camarade, mon frere et mon amant +comme toi. Il n'est pas enfant comme nous, et puis il y a dans sa +vie autre chose que l'amour. La solitude, les voyages, l'etude, la +reflexion, il aime tout cela; et nous, nous n'aimons que nous. Aimons-le +aussi, cet ami si parfait; viens le voir. Il desire, m'a-t-il dit, te +donner une poignee de main avant de repartir. Je lui ai demande avec +un peu d'inquietude s'il avait quelque chose a te dire. "Non, m'a-t-il +repondu; mais pourquoi s'eloigne-t-il quand j'arrive? quelle raison +a-t-il de me fuir?" J'ai dit que tu avais ete voir Herbert, qui venait +de Paris, et qui passait par Lyon pour retourner en Suisse. "Ecris-lui +bien vite de venir, m'a-t-il dit, et si Herbert est encore a Lyon, qu'il +l'amene; nous passerons encore une bonne journee tous ensemble comme +autrefois, cela te fera du bien." Brave Jacques! + +_P. S._ J'ai eu ce matin une etrange frayeur pour une circonstance +bien miserable. J'avais laisse ta lettre ouverte sur le bureau de mon +cabinet, sans fermer la porte a clef. Jacques n'a jamais songe de sa vie +a jeter les yeux sur mes papiers. Il est, a cet egard, d'une discretion +si religieuse, que je n'ai pas pris l'habitude de la prudence. Je fis +cette reflexion, je ne sais comment, en me promenant dans le parc avec +Sylvia. Je me demandai tout a coup ou pouvait etre Jacques, et la pensee +qu'il devait etre dans mon cabinet me troubla tellement, que je quittai +le parc et courus vers la maison. Je montai sans rencontrer Jacques, et +j'entrai dans mon appartement. Il n'y avait personne, et rien n'etait +derange sur mon bureau. Rassuree, mais encore tremblante, je m'assis +et pris cette lettre pour la plier et la serrer. Je trouvai sur les +dernieres lignes une goutte d'eau toute fraiche. Je m'imaginai que +c'etait une larme, je faillis m'evanouir d'emotion et de terreur. +Cependant je repris courage en voyant d'autres gouttes d'eau sur les +papiers voisins, tombes d'un bouquet de roses tout humides de pluie que +j'avais mis dans un vase a cote ce ces papiers. Mais alors, vois ma +puerilite et l'etat de faiblesse imbecile ou le chagrin et l'inquietude +ont reduit ma pauvre tete! je m'imaginai que la goutte d'eau de la +lettre etait chaude, et que les autres etaient froides. Je te vois d'ici +rire de cette folie; le fait est qu'elle s'empara si bien de moi que je +poussai un cri. J'entendis la voix de Jacques qui m'appelait du salon, +pour me demander ce que j'avais, et il monta precipitamment, d'un air +effraye, croyant que j'avais une attaque de nerfs. Je t'avoue que peu +s'en fallait. Pourtant la physionomie de Jacques me rassura, et il +acheva de me rendre la vie en me disant qu'il voulait que tu vinsses le +voir, et toutes les autres choses que je t'ai deja racontees. Je vis +bien que la frayeur que je venais d'eprouver etait l'ouvrage d'une +imagination malade. Ne suis-je pas tombee dans un etat bien ridicule? +Reviens! un baiser de toi me fera plus de bien que tout le reste; et +quand je verrai ta main dans celle de Jacques, je serai tout a fait +tranquille. + + + +XCIV. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Geneve. + +Ma chere bien-aimee, j'ai fait le voyage jusqu'ici avec Herbert. Tu t'es +imagine que je le quitterais a Lyon; pas du tout. Sa societe ne m'a fait +nullement souffrir; nous avons constamment parle de toi. Tu dois t'etre +apercue qu'il est amoureux de toi. Je l'ai examine et questionne de +maniere a le bien connaitre. C'est un digne garcon, simple, loyal, +obligeant, sincere. Il a une jolie fortune, une habitation agreable dans +le pays que tu aimes, et ses occupations le preservent de l'esprit de +tracasserie qui est particulier aux hommes ranges. Il m'a prie de te +presenter sa demande en mariage, et je te conseille de l'accepter; non +pas a present, je comprends que tu n'es pas disposee a t'occuper de +cela, mais plus tard. Tu ne seras jamais heureuse par l'amour, Sylvia. +Tu pourras chercher longtemps un etre digne de toi, et, si tu le +trouves, tu auras le meme sort que moi, il sera trop tard; tu seras trop +vieille de coeur pour te faire aimer longtemps. Il y a un desaccord trop +complet d'ailleurs entre notre maniere de sentir et celle de tous les +autres hommes, pour que nous puissions jamais trouver notre semblable +en ce monde. Il n'y a pourtant qu'une chose dans la vie, c'est l'amour. +Mais l'amour, dans le coeur des femmes surtout, peut etre de deux +sortes, l'amour d'un homme et l'amour maternel. J'aurais vecu pour mes +enfants, tout infortune que je suis. Ils sont morts! C'est un accident +qui me tue. Mais tu pourras elever les tiens, et, a l'abri de tous +les maux qui m'accablent, etre heureuse par eux. A la maniere dont tu +cherissais et dont tu soignais les miens, il etait facile de voir que tu +serais une mere sublime. Deviens-le donc, epouse Herbert. Il suffira que +tu aies pour lui de l'estime et de l'amitie. Il en est digne. C'est une +de ces belles natures calmes qui ne connaissent ni le transport des +passions, ni leurs funestes souffrances. Il ne te demandera pas plus +d'affection que tu ne seras disposee a lui en accorder, et, quand tu le +connaitras, tu ne lui en accorderas pas moins qu'il n'en merite. Vous +aurez une vie tranquille et patriarcale. Tu es une veritable Ruth, +active, courageuse et devouee comme la femme forte des beaux temps +bibliques; tu feras de tes reves irrealises et de tes vains desirs un +saint holocauste, et tu repartiras sur tes fils l'amour que tu n'as +pu donner a un homme. Ne m'ote pas cette esperance, et laisse-moi +l'emporter dans la tombe. Elle m'est venue l'autre jour, comme nous +dinions au rendez-vous de chasse. Je m'etais leve un instant; je revins, +et je contemplai ces deux couples assis sur l'herbe, Octave et +Fernande, Herbert et toi; Herbert suivait tes moindres mouvements avec +sollicitude; il epiait tous tes regards pour trouver l'occasion de te +rendre un petit service e de t'entendre lui dire: Merci, Herbert. Les +deux autres amants etaient radieux de bonheur, et je leur rends justice +avec joie, ils me comblerent tout le jour d'amities e de caresses +delicates. Un calme divin est descendu un instant dans mon coeur en +voyant que vous etiez tous heureux ou du moins que vous pouviez l'etre. +Oh! quelle etrange et solennelle journee! c'etaient la des adieux +eternels entre vous et moi! Qui l'eut dit? Il y avait des instants ou je +l'oubliais moi-meme, et ou je me reportais a notre ancien bonheur, au +point de croire que tout ce qui s'est passe depuis etait un reve. Le +temps etait si beau, l'herbe si verte, les oiseaux chantaient si +bien, Fernande etait si jolie avec ces pales roses qui renaissent +d'elles-memes sur son visage apres quelques jours de souffrance! Je +dormis un quart d'heure sur le gazon avant le diner, et, quand je +m'eveillai, elle etait pres de moi et chassait les insectes de mon +front avec son bouquet de fleurs sauvages; Octave chantait un duo +avec Herbert; tu preparais les fruits pour le dessert, et mes chiens +dormaient a mes pieds. C'etait un tableau de bonheur rustique si frais +et si paisible que je le contemplai quelque temps sans me rappeler la +necessite de mourir. Mais quand cette idee revint au milieu de tout +cela!... + +Je suis tres-calme, mais je souffre encore beaucoup; je te l'ai deja dit +cent fois, tu t'obstines a faire de moi un heros et tu m'invites a vivre +comme si j'en avais la force. Souviens-toi donc que j'aimais encore il +y a peu de jours, et que je serais furieux si je n'etais aneanti. +D'ailleurs tu n'as pas lu ces deux lettres d'Octave et de Fernande! Je +les ai lues, et c'est mon arret de mort. J'ai vu combien, malgre leur +estime et leur amitie pour moi, ma vie leur est a charge. Amants +ingenus! ils desirent naivement que je meure, et se le disent sans s'en +apercevoir. Ils ont des raisons bien legitimes pour cela, des raisons +que je respecte, mais qui ont mis de la glace dans mon sang. Fernande +n'est plus ma femme, c'est celle d'Octave, c'est un etre qui ne fait +plus partie de moi, et que je ne pourrais plus presser dans mes bras +quand meme elle viendrait s'y jeter sincerement. Elle est vraiment ma +fille a present, et toute autre pensee ressemblerait pour moi a celle +d'un inceste. Ne me dis donc plus qu'elle peut revenir a moi, et que je +peux oublier tout; elle est la mere des enfants d'Octave. Je ne la hais +ni ne la meprise pour cela; mais cela rend necessaire notre eternelle +separation. + +C'est la main de Dieu qui a mis cette lettre sous mes yeux. J'allais +peut-etre me perdre et m'avilir; j'allais accepter le role faux et +impossible que tu avais reve pour moi. Ebranle par ton eloquence +romanesque, touche des pleurs de Fernande et de ses humbles prieres, +j'allais lui promettre de passer le reste de mes jours entre elle et son +amant. J'etais a chaque instant pres de lui dire: "Je sais tout, et +je pardonne a tous deux; sois ma fille et qu'Octave soit mon fils; +laissez-moi vieillir entre vous deux, et que la presence d'un ami +malheureux, accueilli et console par vous, appelle sur vos amours la +benediction du ciel." Ce rayon d'esperance, cette illusion de quelques +heures, qui est venue briller sur mon dernier jour avant de m'abandonner +a l'eternelle nuit, n'est-ce pas un raffinement de souffrance? Entrevoir +un coin du ciel quand on est condamne a descendre vivant dans la tombe! +N'importe, je suis bien aise d'avoir fait toutes les reflexions et +tous les efforts possibles pour me rattacher a la vie; je mourrai sans +regret. Le destin m'a fait entrer dans la chambre ou etait ecrite cette +sentence. J'allais y chercher de l'encre et du papier pour ecrire a +Octave de revenir; en me penchant sur la table, je vis son ecriture, +et mes yeux rencontrerent cette phrase terrible qui s'attachait a ma +prunelle comme du feu: _Les enfants que nous aurons ensemble ne mourront +pas_. Je voulus savoir mon sort; je sentis que les considerations +ordinaires de la delicatesse devaient se taire devant l'oracle du +destin; et d'ailleurs, incapable comme je le suis de nuire a Fernande, +je pouvais, sans scrupule, violer ses secrets. Sans cela, je me trompais +de route, et j'entrais dans une nouvelle serie de maux qui m'auraient +egalement conduit ou je vais, mais moins courageux et moins pur que +je ne le suis aujourd'hui. Oui! j'ai bien fait de lire; tu as vu ma +conduite aussitot apres cela. Mon parti a ete pris bien vite, et j'ai eu +des ce moment la serenite du desespoir dans l'ame et sur le visage. + +[Illustration: Ce soir a six heures, et au sabre.] + +Il a raison, leurs enfants ne mourront pas; la nature benit et caresse +celui qui est aime, le froid de la mort s'etend sur celui qui ne l'est +plus. Tout l'abandonne, et les plantes memes se dessechent sous la main +du maudit; la vie s'eloigne de lui, et le cercueil s'ouvre pour le +recevoir, lui et les premiers-nes de son amour; l'air qu'il respire +est empoisonne, et les hommes le fuient: Ce malheureux, disent-ils, ne +mourra donc jamais! + +Cette lettre m'a dicte mon devoir, j'ai vu ce qu'il fallait dire a +Fernande pour la consoler et la guerir; il le sait, lui, il la connait +mieux que moi maintenant. J'ai realise tout ce qu'il lui promettait de +ma part; je me suis conforme au caractere qu'il me suppose, et j'ai vu +qu'en effet tout ce qu'elle desirait, c'etait d'etre delivree de mon +amour. Des que je lui ai dit qu'il etait eteint, je l'ai vue renaitre, +et ses yeux semblaient me dire: "Je puis donc aimer Octave a mon aise!" + +Qu'elle l'aime donc! Un homme moins malheureux que moi eut peut-etre +trouve l'occasion de se sacrifier pour l'objet de son amour et d'en etre +recompense a sa derniere heure par les benedictions des heureux qu'il +eut faits; mais mon sort est tel qu'il faut que je me cache pour mourir. +Mon suicide aurait l'air d'un reproche; il empoisonnerait l'avenir que +je leur laisse; il le rendrait peut-etre impossible; car, apres tout, +Fernande est un ange de bonte, et son coeur, sensible aux moindres +atteintes, pourrait se briser sous le poids d'un remords semblable. +D'ailleurs le monde la maudirait, et, apres m'avoir poursuivi de ses +feroces railleries pendant ma vie, il poursuivrait ma veuve de ses +aveugles maledictions apres ma mort. Je sais comment les choses se +passent; un coup de pistolet dans la tete fait tout a coup un heros ou +un saint de celui qu'on meprisait ou qu'on detestait la veille. J'ai +horreur de cette ridicule apotheose; je dedaigne trop les hommes au +milieu desquels j'ai vecu pour les appeler a mon agonie comme a un +spectacle; nul ne saura pourquoi je meurs; je ne veux pas qu'on accuse +ceux qui me survivent, et je ne veux pas qu'on fasse grace a ma memoire. + +J'ai voulu voir Octave avant de partir, et m'assurer par mes yeux que je +pouvais lui leguer sans inquietude ce que j'ai eu de plus cher au monde. +C'est un homme d'un etrange egoisme, mais il sait faire une vertu de ce +vice, et sa hardiesse me plait. J'espere qu'il la rendra heureuse. Il +m'a embrasse avec effusion quand je suis parti, et elle aussi. Ils +etaient bien contents! + + + +XCV. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +A present je ne me flatte plus, et ton desespoir est passe dans mon ame; +mais le tien est auguste et resigne, et le mien est sombre et amer. +C'en est donc fait, ton parti est pris! O Dieu! o Dieu! un homme comme +Jacques va se tuer, et vous ne ferez pas un miracle pour l'en empecher! +Vous allez laisser tomber cette vie sainte et sublime dans le gouffre +de l'eternite, comme un grain de sable dans l'Ocean; elle s'en ira +pele-mele avec celles des mechants et des laches, et la creation tout +entiere ne se revoltera pas contre vous pour refuser son sacrifice! Ton +malheur fera de moi un athee a mon dernier soupir, o Jacques! + +Tu me parles d'avenir, de bonheur, de mariage, de maternite! Mais tu ne +sais donc pas... non, tu ne connais pas mon amitie, si tu t'imagines que +je puisse te survivre. Quand ce ne serait que par indignation, je hais +la vie desormais, je la hais encore plus que tu ne fais; car tu acceptes +ton sort, et moi je me revolte contre le ciel et contre les hommes qui +l'ont fait ce qu'il est. Je hais Octave, et je ne puis regarder ma soeur +en face; je la fuis, tant j'ai peur de la hair aussi. Voila comme elle +t'a compris, la femme que tu aimais! et voila l'homme qu'elle t'a +prefere! Oui, ils sont faits l'un pour l'autre, ils ont raison; qu'ils +s'aiment et qu'ils dorment sur ton cercueil: ce sera leur couche +nuptiale. + +Mais pourquoi faut il que tu meures! Du moment qu'ils le desirent, +n'es-tu pas affranchi de tout devoir envers eux? Parce qu'ils ont une +pensee criminelle, tu t'offres a Dieu comme une victime d'expiation pour +leur forfait! Que deviendra donc dans le coeur des hommes l'amour de +la justice et la foi a la Providence, si les premiers d'entre eux se +condamnent et s'immolent ainsi pour laver les fautes des derniers? Ne +peux-tu abandonner pour jamais cette maudite Europe ou tous tes maux +ont pris racine, et chercher quelque terre vierge de tes larmes, ou tu +pourras recommencer une vie nouvelle? Est-il bien vrai que tu n'as plus +rien dans le coeur, pas meme de l'amitie pour moi, qui te suivrais au +bout du monde? Ah! cette amitie qui remplissait toute mon ame, et qui +etouffait a chaque instant l'amour que j'aurais pu concevoir pour +d'autres hommes, ne t'a jamais suffi; tu venais te reposer et te +consoler pres de moi, mais tu retournais bien vite a cette vie de +passions orageuses qui a fini par te briser. A present que tes passions +sont mortes, ne peux-tu vivre doucement, et vieillir avec ta soeur sous +quelque beau ciel, dans une des solitudes enchantees du Nouveau-Monde? +Viens, partons, oublions ce que nous avons souffert: toi, pour aimer +trop, et moi, pour ne pouvoir pas aimer assez. Nous adopterons, si tu +veux, quelque orphelin; nous nous imaginerons que c'est notre enfant, +et nous l'eleverons dans nos principes. Nous en eleverons deux de sexe +different, et nous les marierons un jour ensemble a la face de Dieu, +sans autre temple que le desert, sans autre pretre que l'amour; nous +aurons forme leurs ames a la verite et a la justice, et il y aura +peut-etre alors, grace a nous, un couple heureux et pur sur la face de +la terre. + +Ah! laisse-moi faire de ces reves, et fais-en avec moi. Il doit y avoir +autre chose dans la vie que l'amour. Tu dis que non. Comment se fait-il +qu'un homme comme toi, doue de tous les talents, sage de toutes les +sciences, riche de toutes les idees, de tous les souvenirs, n'ait jamais +voulu vivre que par le coeur? Ne peux-tu te refugier dans la vie de +l'intelligence? que n'es-tu poete, savant, politique ou philosophe! +Ce sont des existences que l'age rend chaque jour plus belles et plus +completes. Pourquoi faut-il que tu meures a quarante ans d'un desespoir +de jeune homme? O Jacques! c'est que ton ame est trop brulante; elle ne +veut pas vieillir, elle aime mieux se briser que de s'eteindre. Trop +modeste pour entreprendre d'eclairer les hommes par la science, trop +orgueilleux pour pouvoir briller par le talent aux yeux d'etres si peu +capables de te comprendre, trop juste et trop pur pour vouloir regner +sur eux par l'intrigue ou par l'ambition, tu ne savais que faire de la +richesse de ton organisation. Dieu aurait du creer un ange expres pour +toi, et vous envoyer vivre tous deux seuls dans un autre monde; il +aurait du au moins te faire naitre dans le temps ou la foi et l'amour +divin servaient a eclairer et a regenerer les nations. Il t'eut fallu +une tache immense, heroique, humble et enthousiaste a la fois; une vie +toute de larmes saintes et de souffrances philanthropiques; une destinee +comme celle du Christ. + +Mais quand un homme comme toi nait dans un siecle ou il n'y a rien a +faire pour lui; quand, avec son ame d'apotre et sa force de martyr, il +faut qu'il marche mutile et souffrant parmi ces hommes sans coeur +et sans but, qui vegetent pour remplir une page insignifiante de +l'histoire, il etouffe, il meurt dans cet air corrompu, dans cette +foule stupide qui le presse et le froisse sans le voir. Deteste par +les mechants, raille par les sots, craint des envieux, abandonne des +faibles, il faut qu'il cede et qu'il retourne a Dieu, fatigue d'avoir +travaille en vain, triste de n'avoir rien accompli. Le monde reste vil +et odieux: c'est ce qu'on appelle le triomphe de la raison humaine. + +Tu m'as fait jurer de rester aupres de ta femme jusqu'a ce qu'elle +fut consolee de ta mort, tu m'as arrache ce serment, ne peux-tu le +retracter? Sera-t-il en mon pouvoir de le tenir quand je saurai que le +jour est venu, et que tu touches a ta derniere heure? Crois-tu, Jacques, +que je n'abandonnerai pas tout pour aller partager avec toi le poison ou +les balles! Tu me fais sourire avec la demande d'Herbert! Souviens-toi +que tu m'as jure, de ton cote, de ne pas executer ta resolution sans me +prevenir, et sans me laisser le temps d'aller t'embrasser une derniere +fois. + + + +XCVI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Des montagnes du Tyrol. + +Calme ta douleur, ma soeur cherie; elle reveille la mienne, et ne +change rien a ma resolution. Quand la vie d'un homme est nuisible a +quelques-uns, a charge a lui-meme, inutile a tous, le suicide est un +acte legitime et qu'il peut accomplir, sinon sans regret d'avoir manque +sa vie, du moins sans remords d'y mettre un terme. Tu me fais bien plus +vertueux et bien plus grand que je ne suis; mais il y a quelque chose de +profondement vrai dans ce que tu dis de la tristesse qu'eprouve une ame +pleine de bonnes intentions inutiles et de devouements perdus, quand +elle est forcee d'abandonner sa tache sans l'avoir remplie. Ma +conscience ne me reproche rien, et je sens qu'il m'est permis de me +coucher dans ma fosse et et de m'y delasser d'avoir vecu. J'ai traverse, +il y a quelques jours, un champ de bataille ou je me suis trouve, pour +la premiere fois, au milieu du sang, du feu et de la poussiere, il y +a une quinzaine d'annees; j'etais jeune alors, et une belle carriere +s'ouvrait devant moi, si j'avais su en profiter. C'etait un temps de +gloire et d'enivrement pour mes compagnons. Je me souviens que je +passais la nuit de la veillee sur up de ces toits de chaume a fleur +de terre qui servent de grange et de bergerie au pied des montagnes. +J'etais a mi-cote de la colline; j'avais sous les yeux une arene +magnifique: le camp francais a mes pieds, les feux de l'ennemi au loin, +et Napoleon, general, au milieu de tout cela. Je fis bien des reflexions +sur cette destinee qui s'offrait a moi, et sur cet homme de genie qui +commandait a tant de destinees. Je me trouvai froid au milieu de ces +travaux sanglants et de cette gloire funeste; seul peut-etre dans +l'armee je ne regrettai pas de ne pas etre Napoleon. J'acceptai les +horreurs de la guerre avec la force d'ame que donne la raison a celui +qui ne peut pas reculer; mais en galopant le lendemain sur ces cranes +que brisait le pied de mon cheval, sur ces cadavres qui gemissaient +encore, je me sentis penetre d'une haine si profonde pour les hommes qui +appelaient cela la gloire, et d'une aversion si insurmontable pour ces +scenes hideuses, qu'une paleur eternelle s'etendit sur mon visage, et +que mon exterieur prit cette glaciale reserve qu'il n'a jamais perdue +depuis. Des ce jour, mon caractere rentra en lui-meme: je fis une espece +de scission avec mes pareils, je me battis avec un desespoir et une +repugnance qu'ils appelaient du sang-froid, et sur lesquels je ne +m'expliquai jamais avec eux; car ces brutes n'eussent pas compris qu'il +put se trouver parmi eux un homme qui n'aimat pas la vue et l'odeur du +sang. Je les voyais se prosterner autour de l'ambitieux qui ouvrait tant +d'arteres et se nourrissait de tant de larmes; et quand je le voyais, +lui, marcher sur ces morts au milieu des nuees de vautours qu'il +engraissait de chair humaine, j'avais envie de l'assassiner, afin d'etre +maudit et massacre par ses adorateurs. + +Non, le genie sans la bonte, sans l'amour, sans le devouement, ne m'a +jamais ni seduit ni tente. J'irai vivre aux pieds d'une femme, me +disais-je, et j'aimerai un de ces etres faibles et sensibles qui +s'evanouissent devant une goutte de sang. J'ai cherche la faiblesse et +je l'ai trouvee; mais la faiblesse tue la force, parce que la faiblesse +veut jouir et vivre, et parce que la force sait renoncer et mourir. + +Ne maudis pas ces doux amants qui vont profiter de ma mort. Ils ne sont +pas coupables, ils s'aiment. Il n'y a pas de crime la ou il y a de +l'amour sincere. Ils ont de l'egoisme, et ils n'en valent peut-etre que +mieux. Ceux qui n'en ont pas sont inutiles a eux-memes et aux autres. +Pour quiconque veut n'etre pas deplace dans la societe, il faut avoir +l'amour de la vie et la volonte d'etre heureux en depit de tout. +Ce qu'on appelle la vertu dans cette societe-la, c'est l'art de se +satisfaire sans heurter ouvertement les autres et sans attirer sur soi +des inimities facheuses. Eh bien! pourquoi hair l'humanite parce +qu'elle est ainsi? C'est Dieu qui lui a donne cet instinct pour qu'elle +travaillat elle-meme a sa conservation. Dans le grand moule ou il forge +tous les types des organisations humaines, il en a mele quelques-uns +plus austeres et plus reflechis que les autres, il a cree ceux-la de +telle facon, qu'ils ne peuvent vivre pour eux-memes, et qu'ils sont +incessamment tourmentes du besoin d'agir pour faire prosperer la masse +commune. Ce sont des roues plus fortes qu'il engrene aux mille rouages +de la grande machine. Mais il est des temps ou la machine est si +fatiguee et si usee, que rien ne peut plus la faire marcher, et +que Dieu, ennuye d'elle, la frappe du pied et la fracasse pour la +renouveler. Dans ces temps-la, il y a bien des hommes inutiles, et qui +peuvent prendre leur parti d'aimer et de vivre s'ils peuvent, de mourir +s'ils ne sont pas aimes et s'ils s'ennuient. + +Tu me reproches de ne pas t'avoir pas assez aimee. Au moment de la mort, +on peut tout se dire. Je dois te faire remarquer (c'est la premiere et +la derniere fois) que nous etions dans une position delicate a l'egard +l'un de l'autre. Tu es de tous les etres que j'ai connus celui vers +lequel m'entrainait la plus ardente sympathie. Mais tu es jeune et +belle, et je n'ai jamais su si tu etais ma soeur. Cette idee ne t'est +jamais venue, tu m'as accepte pour ton frere, et lors meme que ta mere, +qui ne le sait pas elle-meme, t'a dit que je ne l'etais pas, notre +destinee a tous deux etait faite depuis longtemps, et nous ne pouvions +plus nous aimer autrement que par le passe. Si nous avions su plus tot, +et d'une maniere plus sure, que nous pouvions etre un homme et une femme +l'un pour l'autre, notre vie a tous deux eut ete bien differente; mais +l'incertitude eut rendu la seule idee de ce bonheur odieuse a tous deux. +Je fis donc le sacrifice absolu et eternel de ce reve, la premiere fois +que je soupconnai la possibilite de l'accueillir, et j'eteignis dans +mon coeur une partie de mon amitie, de peur de donner le change a ma +conscience. + +Que se fut-il passe entre nous si nous n'etions un peu plus forts +qu'Octave et Fernande? quand il ne dependait que d'une parole incertaine +ou mechante de madame de Theursan pour nous plonger dans des anxietes +horribles! Pardonne-moi donc cette excessive prudence que tu n'as jamais +comprise ni apercue, parce que ton ame, plus calme que la mienne, ne te +la commandait pas. Grace a elle, je meurs pur, et mon coeur n'a pas ete +souille d'une seule pensee que Dieu ait du hair et chatier. + +Maintenant songe, o mon amie! que tu ne peux me suivre dans la tombe. +Quelque degoutee de la vie que tu sois, quelque isolee que tu doives te +trouver par ma mort, tu ne peux la partager sans souiller ta memoire et +la mienne de l'accusation qu'on a portee contre nous durant notre vie. +Le monde ne manquerait pas de dire que tu etais ma maitresse, et que +c'est un desespoir d'amour qui nous a fait chercher le suicide dans +les bras l'un de l'autre. Tu sais comme Octave est soupconneux, comme +Fernande est faible; eux-memes le croiraient. Ah! laissons-leur au moins +mon souvenir sans tache, et qu'ils me respectent quand je ne serai plus, +quand ce respect ne leur coutera plus rien. + +Mais ne m'accuse pas de t'avoir meconnue, o ma Sylvia, ma soeur devant +Dieu! Je te l'ai dit cent fois, il n'y a que toi au monde qui ne m'aies +jamais fait que du bien. Toi seule me comprenais, toi seule pensais +comme moi. Il semblait qu'une meme ame nous animat, et que la plus noble +partie te fut echue en partage. Comme tu m'as prefere a tes amants, +je t'aurais preferee a mes maitresses, si je n'avais craint, en +m'abandonnant a cette affection si vive, d'aller plus loin que je ne +voulais. Toi, tu t'y livrais tranquillement, belle ame eternellement +calme et solide! C'est que tu etais le diamant et moi la pierre qui le +protege; mes desirs et mes transports ont toujours place entre nous, +comme une sauvegarde, une amante qui recevait mes caresses, mais qui +n'empechait pas ma veneration de remonter toujours vers toi. Vois comme +je me fie a ta parole et quelle estime est la mienne: j'ose te reveler +toutes les faiblesses, toutes les souffrances de mon coeur! Depuis que +je te connais, je t'ai eue pour confidente et pour consolatrice, et +avant toi je ne m'etais jamais livre a personne. Sois mon dernier espoir +dans le monde que je quitte; du fond du cercueil, mon ame viendra encore +s'informer avec sollicitude du bonheur de ceux que j'y laisse. Veille +sur ta soeur, je te la confie: si tu veux que je meure en paix, +laisse-moi emporter l'assurance que tu ne l'abandonneras jamais, toi qui +es pleine de raison, et dont l'amitie vaut mieux que l'amour des autres. + + + +XCVII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Des glaciers de Raus. + +Cette matinee est si belle, le ciel si pur et la nature entiere si +sereine, que je veux en profiter pour finir en paix ma triste existence. +Je viens d'ecrire a Fernande de maniere a lui oter a jamais l'idee que +je finis par le suicide. Je lui parle de prochain retour, d'esperance et +de calme; j'entre meme dans quelques details domestiques, et je lui fais +part de plusieurs projets d'amelioration pour notre maison, afin qu'elle +me croie bien eloigne du desespoir, et attribue ma mort a un accident. +Toi seule es depositaire de ce secret d'ou depend tout son bonheur +futur; brule toutes mes lettres, ou mets-les tellement en surete, +qu'elles soient aneanties avec toi en cas de mort. Sois prudente et +forte dans ta douleur; songe qu'il ne faut pas que je sois mort en vain. +Je sors de mon auberge et n'y rentrerai pas. Peut-etre ne me tuerai-je +que demain ou dans plusieurs jours; mais enfin je ne reparaitrai plus. +Mon ame est resignee, mais souffrante encore; et je meurs triste, triste +comme celui qui n'a pour refuge qu'une faible esperance du ciel. Je +monterai sur la cime des glaciers, et je prierai du fond de mon coeur; +peut-etre la foi et l'enthousiasme descendront-ils en moi a cette heure +solennelle ou, me detachant des hommes et de la vie, je m'elancerai dans +l'abime en levant les mains vers le ciel et en criant avec ferveur: "O +justice! justice de Dieu!" + +[Illustration: En galopant le lendemain sur ces cranes.] + +Depuis cette derniere lettre adressee a Fernande, dont parle ici +Jacques, et qui arriva a Saint-Leon en meme temps que ce billet a +Sylvia, on n'entendit plus parler de lui; et les montagnards chez qui il +avait loge firent savoir aux autorites du canton qu'un etranger +avait disparu, laissant chez eux son porte-manteau. Les recherches +n'amenerent aucune decouverte sur son sort; et, l'examen de ses papiers +ne presentant aucun indice de projet de suicide, sa disparition fut +attribuee a une mort fortuite. On l'avait vu prendre le sentier des +glaciers, et s'enfoncer tres-avant dans les neiges; on presuma qu'il +etait tombe dans une de ces fissures qui se rencontrent parmi les blocs +de glace, et qui ont parfois plusieurs centaines de pieds de profondeur. +(_Note de l'editeur_.) + + + + +FIN DE JACQUES + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jacques, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES *** + +***** This file should be named 13818.txt or 13818.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/1/13818/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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