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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:43:00 -0700 |
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This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +George Sand. + +[Illustration: ] + + +JACQUES + + + +NOTICE + +Que Jacques soit l'expression et le résultat de pensées tristes et +de sentiments amers, il n'est pas besoin de le dire. C'est un livre +douloureux et un dénoûment désespéré. Les gens heureux, qui sont parfois +fort intolérants, m'en ont blâmé. A-t-on le droit d'être désespéré? +disaient-ils. A-t-on le droit d'être malade? + +Jacques n'est cependant pas l'apologie du suicide; c'est l'histoire +d'une passion, de la dernière et intolérable passion, d'une âme +passionnée; je ne prétends pas nier cette conséquence du roman, que +certains coeurs dévoués se voient réduits à céder la place aux autres et +que la société ne leur laisse guère d'autre choix, puisqu'elle raille et +s'indigne devant la résignation ou la miséricorde d'un époux trahi. +En ceci, la société ne se montre pas fort chrétienne. Aussi Jacques +finit-il peu chrétiennement sa vie en s'arrogeant le droit d'en +disposer. Mais à qui la faute? Jacques ne proteste pas tant qu'on croit +contre cette société irréligieuse. Il lui cède, au contraire, beaucoup +trop, puisqu'il tue et se tue. Il est donc l'homme de son temps, et +apparemment que son temps n'est pas bon pour les gens mariés, puisque +certains d'entre eux sont placés sans transaction possible entre l'état +de meurtriers et celui de saints. + +Tâchons d'être saints, et si nous en venons à bout, nous saurons +d'autant plus combien cela est difficile, et quelle indulgence on doit à +ceux qui ne le sont pas encore. Alors nous reconnaîtrons peut-être qu'il +y a quelque chose à modifier ou dans la loi, ou dans l'opinion, car le +but de la société devrait être de rendre la perfection accessible à +tous, et l'homme est bien faible quand il lutte seul contre le torrent +des moeurs et des idées. + +J'ai écrit ce livre à Venise en 1834, ainsi que _Leone Leoni et André_. + +GEORGE SAND. Paris, mars 1853. + + + +PREMIÈRE PARTIE. + + + +I. + +Tilly, près Tours; le... + +Tu veux, mon amie, que je te dise la vérité; tu me reproches d'être +trop _mademoiselle_ avec toi, comme nous disions au couvent. Il faut +absolument, dis-tu, que je t'ouvre mon coeur et que je te dise si j'aime +M. Jacques. Eh bien, oui, ma chère, je l'aime, et beaucoup. Pourquoi +n'en conviendrais-je pas à présent? Notre contrat de mariage sera signé +demain, et avant un mois nous serons unis. Rassure-toi donc, et ne +t'effraie plus de voir les choses aller si vite. Je crois, je suis +persuadée que le bonheur m'attend dans cette union. Tu es folle avec tes +craintes. Non, ma mère ne me sacrifie point à l'ambition d'une riche +alliance. Il est vrai qu'elle est un peu trop sensible à cet avantage, +et qu'au contraire la disproportion de nos fortunes me rendrait +humiliante et pénible l'idée de tout devoir à mon mari, si Jacques +n'était pas l'homme le plus noble de la terre. Mais tel que je le +connais, j'ai sujet de me réjouir de sa richesse. Sans cela, ma mère ne +lui aurait jamais pardonné d'être roturier. Tu dis que tu n'aimes pas ma +mère et qu'elle t'a toujours fait l'effet d'une méchante femme; tu fais +mal, je pense, de me parler ainsi de celle à qui je dois respect et +vénération. Je suis bien coupable, à ce que je vois; car c'est moi qui +t'ai portée à ce jugement par la faiblesse que j'ai eue souvent de te +raconter les petits chagrins et les frivoles mortifications de notre +intimité. Ne m'expose plus à ce remords, chère amie, en me disant du mal +de ma mère. + +Ce qu'il y a de plaisant dans ta lettre, ce n'est pas cela certainement; +mais c'est l'espèce de pénétration soupçonneuse avec laquelle tu devines +à moitié les choses. Par exemple, tu prétends que Jacques doit être un +homme vieux, froid, sec et sentant la pipe; il y a un peu de vrai dans +ce jugement. Jacques n'est pas de la première jeunesse, il a l'extérieur +calme et grave, et il fume. Vois combien il est heureux pour moi que +Jacques soit riche! Encore une fois, ma mère aurait-elle toléré sans +cela la vue et l'odeur d'une pipe! + +La première fois que je l'ai vu, il fumait, et à cause de cela j'aime +toujours à le voir dans cette occupation et dans l'attitude qu'il avait +alors. C'était chez les Borel. Tu sais que M. Borel était colonel de +lanciers _du temps de l'autre_, comme disent nos paysans. Sa femme n'a +jamais voulu le contrarier en rien, et, quoiqu'elle détestât l'odeur du +tabac, elle a dissimulé sa répugnance, et peu à peu s'est habituée à la +supporter. C'est un exemple dont je n'aurai pas besoin de m'encourager +pour être complaisante envers mon mari. Je n'ai aucun déplaisir à sentir +cette odeur de pipe. Eugénie autorise donc M. Borel et tous ses amis +à fumer au jardin, au salon, partout où bon leur semble; elle a bien +raison. Les femmes ont le talent de se rendre incommodes et déplaisantes +aux hommes qui les aiment le plus, faute d'un très-léger effort sur +elles-mêmes pour se ranger à leurs goûts et à leurs habitudes. Elles +leur imposent au contraire mille petits sacrifices qui sont autant +de coups d'épingle dans le bonheur domestique, et qui leur rendent +insupportable peu à peu la vie de famille... Oh! mais je te vois d'ici +rire aux éclats et admirer mes sentences et mes bonnes dispositions. Que +veux-tu? je me sens en humeur d'approuver tout ce qui plaira à Jacques, +et si l'avenir justifie tes méchantes prédictions, si un jour je dois +cesser d'aimer en lui tout ce qui me plaît aujourd'hui, du moins j'aurai +goûté la lune de miel. + +Cette manière d'être des Borel scandalise horriblement toutes les +bégueules du canton. Eugénie s'en moque avec d'autant plus de raison +qu'elle est heureuse, aimée de son mari, entourée d'amis dévoués, et +riche par-dessus le marché, ce qui lui attire encore de temps en temps +la visite des plus tiers légitimistes. Ma mère elle-même a sacrifié à +cette considération» comme elle y sacrifie aujourd'hui à l'égard de +Jacques, et c'est chez madame Borel qu'elle a été flairer et chercher la +piste d'un mari pour sa pauvre fille sans dot. + +Allons! voilà que, malgré moi, je me mets encore à tourner ma mère en +ridicule. Ah! je suis encore trop pensionnaire. Il faudra que Jacques +me corrige de cela, lui qui ne rit pas tous les jours. En attendant, tu +devrais me gronder, au lieu de me seconder comme tu fais, vilaine! + +Je te disais donc que j'avais vu Jacques là pour la première fois. Il y +avait quinze jours qu'on ne parlait pas d'autre chose, chez les Borel, +que de la prochaine arrivée du capitaine Jacques, un officier retiré du +service, héritier d'un million. Ma mère ouvrait des yeux grands comme +des fenêtres et des oreilles grandes comme des portes, pour aspirer le +son et la vue de ce beau million. Pour moi, cela m'aurait donné une +forte prévention contre Jacques, sans les choses extraordinaires que +disaient Eugénie et son mari. Il n'était question que de sa bravoure, +de sa générosité, de sa bonté. Il est vrai qu'on lui attribue aussi +quelques singularités. Je n'ai jamais pu obtenir d'explication +satisfaisante à cet égard, et je cherche en vain dans son caractère et +dans ses manières ce qui peut avoir donné lieu à cette opinion. Un soir +de cet été, nous entrons chez Eugénie; je crois bien que ma mère avait +saisi dans l'air quelque nouvelle de l'arrivée du _parti_. Eugénie et +son mari étaient venus à notre rencontre du côté de la cour. On +nous fait asseoir dans le salon; j'étais près de la fenêtre au +rez-de-chaussée, et il y avait devant moi un rideau entr'ouvert. «Et +votre ami, est-il arrivé enfin? dit ma mère au bout de trois minutes. +--Ce matin, dit M. Borel d'un air joyeux.--Ah! je vous en félicite, et +j'en suis charmée pour vous, reprend ma mère. Est-ce que nous ne le +verrons pas?--Il s'est sauvé avec sa pipe en vous entendant venir, +répond Eugénie; mais il reviendra certainement.--Oh! peut-être que non, +lui dit son mari; il est sauvage comme l'_habitant de l'Orénoque_ (tu +sauras que c'est une des facéties favorites de M. Borel), et je n'ai pas +eu encore le temps de lui dire que je voulais le présenter à deux belles +dames. Il faudrait voir s'il ne s'en va pas promener trop loin, Eugénie, +et le faire avertir.» Pendant ce temps-là je ne disais rien, mais je +voyais très-bien M. Jacques par la fente du rideau. Il était assis à dix +pas de la maison, sur des gradins de pierre où Eugénie fait ranger au +printemps les beaux vases de fleur» de sa serre chaude. Il me parut, au +premier coup d'oeil, avoir vingt-cinq ans tout au plus, quoiqu'il en ait +au moins trente. Il n'est pas de figure plus belle, plus régulière et +plus noble que celle de Jacques. Il est plutôt petit que grand, et +semble très-délicat, quoiqu'il assure être d'une forte santé; il +est constamment pâle, et ses cheveux d'un noir d'ébène, qu'il porte +très-longs, le font paraître plus pâle et plus maigre encore. Il me +semble qu'il a le sourire triste, le regard mélancolique, le front +serein et l'attitude fière; en tout, l'expression d'une âme orgueilleuse +et sensible, d'une destinée rude, mais vaincue. Ne me dis pas que je +fais des phrases de roman; si tu voyais Jacques, je suis sûre que tu +trouverais tout cela en lui, et bien d'autres choses sans doute que je +ne saisis pas, car j'ai encore avec lui une timidité extraordinaire, et +il me semble que son caractère renferme mille particularités qu'il me +faudra bien du temps pour connaître et peut-être pour comprendre. Je te +les raconterai jour par jour, afin que tu m'aides à en bien juger; car +tu as bien plus de pénétration et d'expérience que moi. En attendant, je +veux t'en dire quelques-unes. + +Il a certaines aversions et certaines affections qui lui viennent +subitement et d'une manière tantôt brutale, tantôt romanesque, à la +première vue. Je sais bien que tout le monde est ainsi, mais personne +ne s'abandonne à ses impressions avec l'aveuglement ou l'obstination de +Jacques. Quand il a reçu de la première vue une impression assez forte +pour porter un jugement, il prétend qu'il ne le rétracte jamais. Je +crains que ce ne soit là une idée fausse et la source de bien des +erreurs et peut-être de quelques injustices. Je te dirai même que je +crains qu'il n'ait porté un jugement de ce genre sur ma mère. Il est +certain qu'il ne l'aime pas et qu'elle lui a déplu dès le premier jour; +il ne me l'a pas dit, mais je l'ai vu. Lorsque M. Borel le tira de sa +méditation et de son nuage de tabac pour nous le présenter, il vint +comme malgré lui, et nous salua avec une froideur glaciale. Ma mère, qui +a les manières hautes et froides, comme tu sais, fut extraordinairement +aimable avec lui. «Permettez-moi de vous prendre la main, lui dit-elle; +j'ai beaucoup connu monsieur votre père, et vous quand vous étiez +enfant.--Je le sais, Madame,» répondit Jacques sèchement et sans avancer +sa main vers celle de ma mère. Je crois qu'elle dut s'en apercevoir, car +cela était très-visible; mais elle est trop prudente et trop habile pour +avoir jamais une attitude gauche. Elle feignit de prendre la répugnance +de M. Jacques pour de la timidité, et elle insista en lui disant: +«Donnez-moi donc la main; je suis pour vous une ancienne amie.--Je m'en +souviens bien, Madame,» répondit-il d'un ton encore plus étrange; et il +serra la main de ma mère d'une manière presque convulsive. Cette manière +fut si singulière que les Borel se regardèrent d'un air étonné, et que +ma mère, qui n'est pourtant pas facile à déconcerter, retomba sur sa +chaise plutôt qu'elle ne se rassit, et devint pâle comme la mort. Un +instant après, Jacques retourna dans le jardin, et ma mère me fit +chanter une romance dont parlait Eugénie. Jacques m'a dit depuis +qu'il m'avait écoutée sous la fenêtre, et que ma voix lui avait été +sur-le-champ tellement sympathique qu'il était rentré pour me regarder; +jusque-là il ne m'avait pas vue. De ce moment il m'a aimée, du moins il +le dit; mais je te parle d'autre chose que de ce que j'ai dessein de te +dire. + +Nous en étions aux singularités de Jacques; je veux t'en raconter une +autre. L'autre jour il vint nous voir au moment où je sortais de la +maison avec une soupe dans une écuelle de terre et un tablier d'indienne +bleue autour de moi; j'avais pris la petite porte de derrière pour +ne rencontrer personne dans ce bel équipage. Le hasard voulut que M. +Jacques, par un caprice digne de lui, se fût engagé dans cette ruelle +avec son beau cheval. «Où allez-vous ainsi?» me dit-il en sautant à +terre et en me barrant le passage. J'aurais bien voulu l'éviter, mais +il n'y avait pas moyen. «Laissez-moi passer, lui dis-je, et allez +m'attendre à la maison; je vais porter à manger à mes poules.--Et où +sont-elles donc vos poules? Parbleu! je veux les voir manger.» Il mit +la bride sur le cou de son cheval en lui disant: «Fingal, allez à +l'écurie;» et son cheval, qui entend sa parole comme s'il connaissait la +langue des hommes, obéit sur-le-champ. Alors Jacques m'ôta l'écuelle des +mains, enleva sans façon le couvercle, et, voyant une soupe de bonne +mine: «Diable! dit-il, vous nourrissez bien vos poules! Allons, je vois +que nous allons chez quelque pauvre. Il ne faut pas me faire un secret +de cela, à moi; c'est une chose toute simple et que j'aime à vous +voir faire par vous-même. J'irai avec vous, Fernande, si vous me le +permettez.» Je mis mon bras sous le sien, et nous marchâmes vers la +maison de la vieille Marguerite, dont je t'ai parlé souvent. M. Jacques +portait toujours la soupe avec ses gants de chamois jaune paille, et +d'un air si aisé qu'il semblait n'avoir pas fait autre chose de sa vie. +«Un autre que moi, me dit-il chemin faisant, trouverait certainement ici +l'occasion de vous faire de magnifiques compliments, louerait en prose +et en vers votre charité, votre sensibilité, votre modestie; moi, je ne +vous dis rien de cela, Fernande, parce que je ne suis pas étonné de +vous voir pratiquer les vertus que vous avez. Manquer de douceur et de +miséricorde serait horrible en vous; alors votre beauté, votre air +de candeur, seraient des mensonges détestables de la nature. En vous +voyant, je vous ai jugée sincère, juste et sainte; je n'avais pas besoin +de vous rencontrer sur le chemin d'une chaumière pour savoir que je ne +m'étais pas trompé. Je ne vous dirai donc pas que vous êtes un ange à +cause de cela, mais je vous dis que vous faites ces choses-là parce que +vous êtes un ange.» + +Je te demande pardon de te rapporter cette conversation; tu penseras +peut-être qu'il y a un peu de vanité à te redire les douceurs que me +conte M. Jacques. Et au fait, ma bonne Clémence, je crois bien qu'il y +en a en effet. Je suis toute glorieuse de son amour; moque-toi de moi, +cela n'y changera rien. + +Mais n'ai-je pas raison de te rapporter tous ces détails, puisque +tu veux connaître toutes les particularités de mon amour et tout le +caractère de mon fiancé? Tu ne me gronderas pas cette fois pour avoir +été trop laconique. Je continue. + +Nous arrivons donc chez la mère Marguerite. La bonne femme fut tout +étonnée de se voir apporter la soupe par un beau monsieur en gants +jaunes. La voilà qui me fait ses bavardages accoutumés, qui me demande +au nez de Jacques si c'est là mon mari, qui fait toute sorte de voeux +pour moi, qui me raconte ses maux, qui me parle surtout de son loyer +qu'elle est forcée de payer, et qui me regarde d'un air piteux, comme +pour me dire que je devrais bien lui apporter quelque chose de mieux que +la soupe. Moi, je n'ai pas d'argent; ma mère n'en a guère et ne m'en +donne pas du tout. J'étais triste comme je le suis souvent de ne pouvoir +soulager que la centième partie des maux que je vois. Jacques avait +l'air de ne pas entendre un mot de tout cela. Il avait trouvé sur une +planche une vieille bible mangée des rats, et il semblait la lire avec +attention; tout à coup, pendant que Marguerite parlait encore, je sens +tomber doucement dans la poche de mon tablier quelque chose de lourd; +j'y porte la main, j'y trouve une bourse; je ne fis semblant de rien, et +je donnai à la vieille la petite somme dont elle avait besoin. + +Tout allait bien: Jacques avait l'air doux et tranquille; mais voilà +qu'en sortant j'eus la mauvaise idée de dire tout bas à Marguerite que +le présent venait de Jacques. Alors elle se mit à lui adresser ses +remerciements et ces bénédictions du pauvre qui sont vraiment un peu +prolixes, un peu niaises, mais qu'il faut, ce me semble, accepter, +puisque c'est la seule manière dont le pauvre puisse s'acquitter. Eh +bien, sais-tu ce que fit Jacques? Il fronça deux ou trois fois le +sourcil d'un air d'impatience, et finit par interrompre la litanie de la +vieille en lui disant d'un ton dur et impérieux: «C'est bon; en voilà +assez!» La pauvre femme resta interdite et humiliée. Moi, je me sentis +un peu d'humeur contre Jacques. Quand nous fûmes à quelques pas de la +maisonnette, je lui en fis des reproches. Il sourit, et, au lieu de se +justifier, il me dit en me prenant par la main: «Fernande, vous êtes une +bonne enfant, et moi je suis un vieux homme; vous avez raison d'aimer +les épanchements de la reconnaissance que vous inspirez, c'est un +plaisir innocent qui vous engage à persévérer. Pour moi, je ne puis plus +m'amuser de ces choses-là, et elles me causent au contraire un ennui +intolérable.--Je suis disposée, lui dis-je, à croire que vous avez +raison en tout ce que vous faites, et je croirai volontiers que c'est +moi qui ai tort; mais expliquez-vous: faites que je vous connaisse bien, +Jacques, et que je n'aie jamais l'idée de vous blâmer, quelque chose qui +arrive.» Il sourit encore, mais d'un air triste, et, loin de m'accorder +l'explication que je lui demandais, il se borna à me répéter: «Je vous +ai dit, ma chère enfant, que vous aviez raison, et que je vous aimais +ainsi.» Ce fut tout. Il me parla d'autre chose, et, malgré moi, je +restai triste et inquiète tout ce jour-là. + +Voilà comme il est souvent; il y a en lui des choses qui m'effraient, +parce que je ne peux pas m'en rendre compte, et il a tort, je pense, de +ne pas vouloir se donner la peine de me les faire comprendre. Mais que +d'autres choses en lui qui sont dignes d'admiration et d'enthousiasme! +J'ai tort de m'occuper tant des petits nuages, quand j'ai un si beau +ciel à contempler! C'est égal, dis-moi ton avis sur ces misères; j'ai +une grande confiance en ton bon sens, et je suis habituée à voir un peu +par tes yeux. Ce n'est pas ce qui plaît le plus à maman. Enfin, j'aurai +bientôt la liberté de t'écrire sans me cacher. Adieu, chère Clémence. +Je n'attendrai pas ta réponse pour t'écrire une seconde lettre. Je +t'embrasse mille fois. + +Ton amie, FERNANDE DE THEURSAN + + + +II. + +Genève, le... + +Vraiment, Jacques, vous allez vous marier? Elle sera bien heureuse, +votre femme! Mais vous, mon ami, le serez-vous? Il me paraît que vous +agissez bien vite, et j'en suis effrayée. Je ne sais pourquoi cette idée +de vous voir marié ne peut entrer dans ma pauvre tête; je n'y comprends +rien; je suis triste à la mort; il me semble impossible qu'un changement +quelconque améliore votre destinée, et je crois que votre coeur se +briserait au choc de douleurs nouvelles. O mon cher Jacques! il faut +bien de la prudence quand on est comme nous deux! + +As-tu songé à tout, Jacques? as-tu fait un bon choix? Tu es observateur +et pénétrant; mais on se trompe quelquefois; quelquefois la vérité ment! +Ah! comme tu t'es souvent trompé sur toi-même! combien de fois je t'ai +vu découragé! combien de fois je t'ai entendu dire: Ceci est le dernier +essai! Pourquoi suis-je assiégée de noirs pressentiments? Que peut-il +t'arriver? Tu es un homme, et tu as de la force. + +Mais toi, songer au mariage! cela me parait si extraordinaire! Vous êtes +si peu fait pour la société! vous détestez si cordialement ses droits, +ses usages et ses préjugés! Les éternelles lois de l'ordre et de la +civilisation, vous les révoquez encore en doute, et vous n'y cédez que +parce que vous n'êtes pas absolument sûr que vous deviez les mépriser; +et avec ces idées, avec votre caractère insaisissable et votre esprit +indompté, vous allez faire acte de soumission à la société, et +contracter avec elle un engagement indissoluble; vous allez jurer d'être +fidèle éternellement à une femme, vous! vous allez lier votre horreur et +votre conscience au rôle de protecteur et de père de famille! Oh! vous +direz ce que vous voudrez, Jacques, mais cela ne vous convient pas; +vous êtes au-dessus ou au-dessous de ce rôle; quel que vous soyez, vous +n'êtes pas fait pour vivre avec les hommes tels qu'ils sont. + +Vous renoncerez donc à tout ce que vous avez été jusqu'ici et à tout ce +que vous auriez été encore! car votre vie est un grand abîme où sont +tombés pêle-mêle tous les biens et tous les maux qu'il est permis a +l'homme de ressentir. Vous avez vécu quinze ou vingt vies ordinaires +dans une seule année; vous deviez encore user et absorber bien des +existences avant de savoir seulement si vous aviez commencé la vôtre. +Est-ce que vous regarderiez encore ceci comme un état de transition, +comme un lien qui doit finir et faire place à un autre? Je ne suis pas +plus que vous un adepte de la foi sociale, je suis née pour la détester, +mais quels sont les êtres qui peuvent lutter contre elle, ou même vivre +sans elle? La femme que vous épousez est-elle donc comme vous? est-elle +une des cinq ou six créatures humaines qui naissent, dans tout un +siècle, pour aimer la vérité, et pour mourir sans avoir pu la faire +aimer des autres? est-elle de ceux que nous appelions les _sauvages_ +dans les jours de notre triste gaieté? Jacques, prends garde; au nom +du ciel, souviens-toi combien de fois nous avons cru l'un et l'autre +trouver notre semblable, et combien de fois nous nous sommes retrouvés +seuls vis-à-vis l'un de l'autre! Adieu; prends au moins le temps de +réfléchir. Pense à ton passé; pense à celui de SYLVIA. + + + +III. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Tilly, le... + +Ma chère, j'ai fait aujourd'hui une découverte qui m'a laissé une +impression singulière. En écoutant lire la rédaction de notre contrat de +mariage, j'ai appris que Jacques avait trente-cinq ans. Certainement ce +n'est pas là un âge avancé; et d'ailleurs on n'a jamais que l'âge qu'on +paraît avoir, et à la première vue je lui avais imaginé dix années +de moins. Cependant je ne sais pas pourquoi le son de ces syllabes, +trente-cinq ans! m'a épouvantée; j'ai regardé Jacques d'un air étonné et +peut-être même fâché, comme s'il m'eût fait jusque-là un mensonge. Il +est certain pourtant qu'il ne m'a jamais parlé de son âge, et que je +n'ai jamais songé à le lui demander. Je suis sûre qu'il me l'aurait dit +sur-le-champ, car il parait très indifférent à ces choses-là, et il +ne s'est pas seulement aperçu de l'effet que faisait sur moi et sur +plusieurs des personnes présentes la découverte de ses trente-cinq ans. + +Moi qui le trouvais déjà un peu vieux pour moi en lui en attribuant +trente! J'ai beau faire, Clémence, je t'avoue que je suis contrariée de +cette différence d'âge entre nous; il me semble à présent que Jacques +est beaucoup moins mon camarade et mon ami que je ne l'imaginais; il se +rapproche plutôt de l'âge d'un père; et, au fait, il pourrait être le +mien, il a dix-huit ans de plus que moi! Cela me fait un peu de peur, et +modifie peut-être l'affection que j'avais pour lui. Autant que je puis +exprimer ce qui se passe en moi, je crois que ma confiance et mon estime +augmentent, tandis que mon enthousiasme et mon orgueil diminuent; enfin, +je suis beaucoup moins joyeuse ce soir que je ne l'étais ce matin, voilà +ce que je ne saurais me dissimuler. Ta lettre me revient toujours à +l'esprit, et je pense à cet homme _vieux_ et _froid_ que tu as cru voir +en lui. Cependant, Clémence, si tu voyais comme Jacques est beau, comme +il a une tournure élégante et jeune, comme il a les manières douces et +franches, le regard affectueux, la voix harmonieuse et fraîche! tu en +serais, je parie, amoureuse aussi. J'ai été frappée et séduite par +toutes ces choses-là dès le premier moment, et chaque jour j'ai été plus +touchée de ces manières, de ce regard et du son de cette voix; mais il +est bien vrai que je n'ai pas encore eu la hardiesse et le sang-froid +de l'examiner. Quand il arrive, je le regarde avec joie en lui disant +bonjour, et, dans ce moment-là, il a dix-sept ans comme moi; mais +ensuite je n'ose plus guère fixer les yeux sur lui, car les siens sont +toujours sur moi. A tout ce qui pourrait faire naître sur ses traits une +expression nouvelle, je m'aperçois que c'est moi qui suis observée, +et il ne m'est pas possible d'observer à mon tour. A quoi bon +l'observerais-je, d'ailleurs? que verrais-je en lui qui ne me plût pas? +et qu'aurais-je l'habileté de deviner s'il se donnait la moindre peine +pour se rendre impénétrable? Je suis si jeune! et lui... il doit avoir +tant d'expérience!... Quand il m'a observée ainsi, et que je lève sur +lui un regard timide, comme pour recevoir mon arrêt, je trouve sur sa +figure tant d'affection, de contentement, une sorte d'approbation muette +si délicate et si douce, que je me rassure et me sens heureuse. Je vois +que tout ce que je fais, tout ce que je dis, tout ce que je pense, +plaît à Jacques, et qu'au lieu d'un censeur sévère j'ai en lui un être +sympathique, un ami indulgent, peut-être un amant aveugle! + +Ah! tiens, j'ai tort de gâter mon bonheur et d'affaiblir mon amour par +ces petites recherches. Que m'importent quelques années de plus ou de +moins? Jacques est beau, excellent, vertueux, estimé et admiré de tous +ceux qui le connaissent, et il m'aime, je suis sûre de cela; que puis-je +demander de plus? + + + +IV. + +DE CLÉMENCE A FERNANDE. + +De l'Abbaye-aux-Bois. Paris, le... + +Je reçois tes deux lettres à la fois: deux plaisirs en même temps! Ce +serait presque trop, ma chère Fernande, si ces plaisirs n'étaient un +peu inquiétés et troublés par toutes les incertitudes que me cause ta +situation. Tu me demandes des conseils sur l'affaire la plus importante +et la plus délicate de la vie; tu me demandes des éclaircissements sur +des choses que je ne sais pas, sur des personnes que je ne connais pas, +sur des faits que je n ai pas vus; comment veux-tu que je réponde? Je +ne puis que tirer, des indices que tu me donnes, quelque jugement +incertain, expectatif, que tu feras très-bien d'examiner longtemps, et +de soumettre à de nouvelles recherches avant de l'adopter. + +Je ne connais pas M. Jacques; je ne puis donc savoir à quel point lu +peux passer par-dessus les immenses inconvénients de cette différence +d'âge; mais je puis et je dois te les signaler d'une manière générale. +C'est à toi de les rejeter si tu es sûre qu'il n'y ait pas lieu à en +faire l'application. + +On prétend que les hommes commencent la vie sociale plus tard que les +femmes, et qu'ils sont plus jeunes de raisonnement et d'expérience à +trente ans que les femmes à vingt; je crois que cela est faux. Un homme +est obligé de se faire un état ou de se chercher une position sociale au +sortir du collège; une jeune personne, au sortir du couvent, trouve +sa position toute faite, soit qu'on la marie, soit que ses parents +la tiennent pour quelques années encore auprès d'eux. Travailler à +l'aiguille, s'occuper des petits soins de l'intérieur, cultiver la +superficie de quelques talents, devenir épouse et mère, s'habituer à +allaiter et à laver des enfants, voilà ce qu'on appelle être une femme +faite. Moi, je pense qu'en dépit de tout cela une femme de vingt-cinq +ans, si elle n'a pas vu le monde depuis son mariage, est encore un +enfant. Je pense que le monde qu'elle a vu étant demoiselle, dansant +au bal sous l'oeil de ses parents, ne lui a rien appris du tout, si ce +n'est la manière de s'habiller, de marcher, de s'asseoir et de faire la +révérence. Il y a autre chose à apprendre dans la vie, et les femmes +l'apprennent tard et à leurs dépens. Il ne suffit pas d'avoir de la +grâce, de la décence, une sorte d'esprit; il ne suffit pas d'avoir +allaité proprement ses enfants et tenu sa maison en ordre pendant +quelques années pour être à l'abri de tous les dangers qui peuvent +porter de mortelles atteintes au bonheur. Que de choses apprend un +homme, au contraire, dans l'exercice de cette liberté illimitée qui +lui est accordée à peine au sortir de l'adolescence! que d'expériences +rudes, que de sévères leçons, que de déceptions mûrissantes il peut +mettre à profit seulement dans le cours de la première année! que +d'hommes et de femmes il a pu étudier à l'âge où la femme n'a encore +connu que son père et sa mère! + +Il est donc faux qu'un homme de vingt-cinq ans soit du même âge qu'une +fille de quinze, et que, pour faire une union raisonnablement assortie, +il faille établir dix ans de différence entre le mari et la femme. Il +est bien vrai que le mari doit être le protecteur et le guide; puisqu'il +doit être le maître, il est à désirer qu'il soit un maître prudent et +éclairé. Mais, à âge presque égal, il a bien assez de cette espèce de +supériorité sur sa femme; s'il en a beaucoup plus, il en abuse, il +devient grondeur, pédant ou despote. + +Supposons que M. Jacques soit incapable d'être jamais rien d'approchant; +accordons-lui toutes les belles qualités. Je ne te parle pas d'amour, +moi: je te fais la part bien grande en te disant que je ne le crois +pas absolument nécessaire dans le mariage, et je doute que tu en aies +réellement pour ton fiancé; à ton âge ou prend pour de l'amour la +première affection qu'on éprouve. Je te parle d'amitié seulement, et +je te dis que le bonheur d'une femme est perdu quand elle ne peut pas +considérer son mari comme son meilleur ami. Es-tu bien sûre de pouvoir +être maintenant la meilleure amie d'un homme de trente-cinq ans? Sais-tu +ce que c'est que l'amitié? Sais-tu ce qu'il faut de sympathie pour la +faire naître? quels apports de goûts, de caractères et d'opinions sont +nécessaires pour la maintenir? Quelles sympathies peuvent donc exister +entre deux êtres qui, par la différence de leur âge, reçoivent des mêmes +objets des sensations tout opposées? quand ce qui attire l'un repousse +l'autre, quand ce qui parait estimable au plus âgé est ennuyeux au plus +jeune, quand ce qui semble agréable et touchant à la femme est dangereux +ou ridicule aux yeux du mari? As-tu pensé à tout cela, pauvre Fernande? +N'es-tu pas aveuglée par ce besoin d'aimer qui tourmente misérablement +les jeunes filles? N'est-tu pas abusée aussi par une certaine vanité +secrète dont tu ne te ronds pas compte? Tu es pauvre, et un nomme riche +te recherche et t'épouse. Il a des châteaux, des terres; il a une belle +figure, de beaux chevaux, des habits bien faits; il te semble charmant, +parce que tout le monde le dit. Ta mère, qui est la femme la plus +intéressée, la plus fausse et la plus adroite du monde, arrange les +choses de manière à ce que vous ne puissiez pas vous éviter. Elle te +fait peut-être croire qu'il est amoureux de toi, après lui avoir fait +croire que tu étais amoureuse de lui, tandis que vous ne vous +aimez peut-être ni l'un ni l'autre. Toi, tu es comme ces petites +pensionnaires, qui ont par hasard un cousin, et qui en sont +inévitablement amoureuses, parce que c'est le seul homme qu'elles +connaissent. Tu es noble de coeur, je le sais, et tu ne t'occupes pas +plus des richesses de M. Jacques que si elles n'existaient pas; mais tu +es femme, et tu n'es pas insensible à la gloire d'avoir fait, par ta +beauté et ta douceur, un de ces miracles que la société voit avec +surprise, parce qu'ils sont rares en effet: un homme riche épousant une +fille pauvre. + +Mais je te mets en colère, je parie; je t'en prie, ma chère enfant, ne +prends pas tout cela trop au sérieux. Ce sont des choses que je t'engage +à te dire courageusement à toi-même et sur lesquelles il faut que tu +t'interroges sévèrement; il est très-possible que tu n'aies rien de +commun avec elles. Alors ce sera quelques feuilles de papier que j'aurai +barbouillées d'encre pour te rendre service, et qui ne seront bonnes +à rien. Je veux te dire une autre chose qui, chez moi, n'est pas le +résultat d'un raisonnement, mais d'une répugnance instinctive; je +t'engage donc à t'en préoccuper assez légèrement. Je n'aime pas que le +visage montre un âge différent de celui qu'on a. Cela me fait venir +toutes sortes d'idées superstitieuses, et, quelque folles et injustes +qu'elles pussent être, il me serait impossible d'accorder ma confiance +à une personne sur l'âge de laquelle je me serais trompée de dix ans +au premier coup d'oeil. Dans le cas où elle m'aurait semblé plus jeune +qu'elle ne l'est en effet, je penserais que l'égoïsme, la sécheresse du +coeur, ou une froide nonchalance, l'ont empêchée de sentir l'atteinte +des douleurs humaines, ou l'ont rendue habile à éviter les fatigues +morales qui vieillissent tous les hommes. Dans le cas contraire, je +penserais que les vices, la débauche, ou au moins une certaine sorte +de fausse exaltation, l'ont précipitée dans des désordres et dans des +fatigues qui l'ont vieillie plus que de raison; en un mot, je ne verrais +pas sans stupeur et sans effroi une infraction évidente aux lois de la +nature: il y a toujours là quelque chose de mystérieux qu'il faudrait +examiner. Mais que peu ton examinera ton âge, et quand l'empressement de +changer d'état et de position _avant un mois_ nous ferme les yeux sur +tous les dangers? + +Tu dis que M. Jacques est aimé et estime de tous ceux qui le +connaissent; il me semble que ceux qui le connaissent et qui ont pu t'en +parler sont en petit nombre. Si je repasse les chapitres de tes lettres +précédentes où il en est question, je trouve que ce nombre se réduit à +deux amis, M. Borel et sa femme. Ta mère l'a connu lorsqu'il était âgé +de dix ans, et comme elle était liée avec son père, elle peut avoir eu +des renseignements très précis sur son héritage. Je crois qu'elle ne +s'est pas souciée d'autre chose, pas même de te signaler le notable +inconvénient d'avoir dix-huit ans de moins que ton mari. Elle savait +très-bien l'âge de M. Jacques; mais je comprends qu'elle ait évité d'en +parler à qui que ce soit. Les femmes qui ne sont plus jeunes parlent +rarement du passé sans en effacer toutes les dates. + +Tu me reproches de ne pas aimer ta mère: je n'y saurais que faire, ma +chère Fernande; mais je suis charmée que tu ne lui ressembles en rien; +et si quelque chose peut me consoler de la précipitation avec laquelle +se conclut ton mariage, c'est qu'il te séparera bientôt d'elle: tu +ne peut pas tomber en de plus mauvaises mains que celles dont tu vas +sortir; sois sûre de ce que je te dis. Il m'importe peu que cela soit +conforme aux saintes lois du préjugé; il me paraît conforme à celles de +la raison de t'éclairer sur le caractère d'une personne qui a tant de +part dans ta vie; et la raison est le seul guide que je consulte, le +seul dieu que je serve. + +Je croirais volontiers que la pénétration de M. Jacques n'est pas une +chimère. Je suis persuadée de la rectitude des premiers jugements, +quand la personne qui les porte s'est habituée à rassembler toutes les +facultés de l'observation pour les exercer à la fois sur la première +impression reçue. Il a bien jugé de toi et de ta mère; cependant, à +l'égard de celle-ci, il peut se faire que quelque souvenir d'enfance +aide beaucoup à l'aversion qu'il a sentie en la retrouvant. + +L'histoire de la vieille Marguerite ne me semble pas, comme à toi, un +grand sujet de trouble et de consternation. M. Jacques s'est comporté en +homme d'esprit en t'aidant dans tes petites charités; mais je comprends +fort bien qu'il y ait été ennuyé des litanies de la mendiante, En ceci +je trouve l'occasion de te faire observer que vous êtes destinés, M. +Jacques et toi, à différer toujours de sentiments et de conduite, quand +même vous aurez tous deux raison. Je souhaite qu'il sache toujours +tolérer cette différence, et qu'il te permette d'éprouver les émotions +auxquelles son coeur sera fermé. + +Adieu, ma bonne Fernande; tu vois que je n'ai aucune prévention contre +la personne de ton fiancé. D'ailleurs le jour où tu ne voudras plus +entendre la vérité, il faudra cesser de me la demander. + +Je vis toujours tranquille et heureuse au fond de mon abbaye. Les +religieuses ont renoncé envers moi à toute espèce de tracasserie. Je +reçois les visites que je veux, et je vais quelquefois dans le monde +depuis que j'ai quitté le grand deuil de veuve. La famille de mon mari +a d'assez bons procédés envers moi, et pourtant ce n'est pas une +très-aimable famille. J'ai agi avec prudence envers elle. La raison, ma +chère Fernande! la raison! avec cela on fait sa vie soi-même, et on la +fait libre et calme, sinon brillante. + +Ton amie, CLÉMENCE DE LUXEUIL. + + + +V. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +L'amitié est bien bonne, mais la raison est bien triste ma chère +Clémence; ta lettre m'a donné un véritable accès de spleen. Je l'ai +relue plusieurs fois et toujours avec une nouvelle mélancolie. Elle m'a +mise en méfiance contre ma mère, contre Jacques, contre moi, contre +toi-même. Oui, j'avoue que je t'en ai un peu voulu de me désenchanter si +durement de mon bonheur. Tu as raison pourtant, et je sens bien que tu +es ma véritable amie c'est à toi que je demande les conseils et l'appui +que je n'ose réclamer de ma mère. Je persiste à croire que tu penses +trop mal d'elle, mais je suis forcée de voir que son coeur est +très-froid pour moi, et qu'elle ne cherche dans mon mariage que les +avantages de la fortune. + +Après tout, ce mariage ne l'enrichira pas; elle a projet de vivre au +Tilly, et de me laisser partir pour le Dauphiné avec mon mari; ainsi +elle n'a aucun intérêt personnel dans cette affaire. Elle croit que +l'argent est le premier des biens, et tous ses efforts tendent, non +à l'acquérir, mais à me le procurer. Puis-je lui faire un crime de +s'occuper de mon bonheur à sa manière et selon ses idées? + +Quant à moi, je me suis examinée sévèrement, et je t'assure que la +vanité ne m'influence en rien. J'avais tellement peur de m'aveugler à +cet égard, que, ce matin, après avoir relu ta lettre, j'ai eu envie de +quereller un peu Jacques, afin d'éprouver mon amour et le sien. J'ai +attendu que ma mère nous eût laissés seuls au piano comme elle fait +toujours après le déjeuner. Alors j'ai cessé de chanter pour lui +dire brusquement: «Savez-vous, Jacques, que je suis bien jeune pour +vous?--J'y ai pensé, m'a-t-il dit avec la figure tranquille qu'il +a toujours Est-ce que vous n'y aviez pas pensé encore?--C'eût été +difficile, lui ai-je répondu, je ne savais pas votre âge---En vérité!» +s'est-il écrié, et il est devenu plus pâle que de coutume. J'ai senti +que je lui faisais de la peine, et je me suis repentie tout de suite. Il +a ajouté: «J'aurais dû prévoir que votre mère ne vous le dirait pas; et +pourtant je l'avais chargée de vous faire songer à la différence de nos +âges. Elle m'a dit l'avoir fait; elle m'a dit que vous étiez bien aise +de trouver en moi un père en même temps qu'un amant.--Un père! ai-je +répondu; non, Jacques, je n'ai pas dit cela.» Jacques a souri, et, me +baisant au front, il s'est écrié: «Tu es franche comme une sauvage; je +t'aime à la folie, tu seras ma fille chérie; mais si tu crains qu'en +devenant ton père, je ne devienne ton maître, je ne t'appellerai ma +fille que dans le secret de mon coeur. Cependant, a-t-il dit un instant +après en se levant, il est possible que je sois trop vieux pour toi. Si +tu le trouves, je le suis en effet.--Non, Jacques! non! ai-je répondu +vivement en me levant aussi.--Ne t'abuse pas, a-t-il repris, j'ai +trente-cinq ans, dix-huit belles années de plus que toi. Est-ce que vous +ne vous ne vous en étiez jamais aperçue? Est-ce que cela ne se lit pas +sur mon visage?--Non; la première fois que je vous ai vu, j'ai cru que +vous aviez vingt-cinq ans, et depuis, je vous en ai toujours donné +trente.--Vous ne n'avez donc jamais regardé, Fernande? Regardez-moi +bien, je le veux; je détournerai les yeux pour ne pas vous intimider.» +Il m'a attirée vers lui et a détourné les yeux en effet. Alors je l'ai +examiné avec attention, et j'ai découvert qu'il y avait au-dessous des +paupières et au coin de la bouche quelques rides imperceptibles, et sur +ses tempes quelques cheveux blancs mêlés à une forêt de cheveux noirs; +c'est là tout. «Voilà toute la différence d'un homme de trente-cinq ans +à un homme de trente!» me suis-je dit; et je me suis mise à rire de +cette idée qu'il avait de se faire regarder. «Je vais vous dire la +vérité, lui ai-je dit: votre figure, telle qu'elle est, me plaît +beaucoup mieux que la mienne; mais je crains que cette différence d'âge +ne se fasse sentir dans votre caractère.» Alors j'ai tâché de lui +exposer tous les doutes que renferme ta lettre, comme s'ils venaient du +moi. Il m'a écoutée avec beaucoup d'attention et avec une sérénité de +visage qui m'avait déjà rassurée avant qu'il me parlât. Quand j'ai eu +tout dit, il m'a répondu: «Fernande, deux caractères semblables ne se +rencontrent jamais; l'âge n'y fait rien; à quinze ans j'étais beaucoup +plus vieux que vous sous de certains rapports, et sous d'autres, je suis +encore aujourd'hui plus jeune que vous. Nous différons sur beaucoup de +points, je n'en doute pas; mais vous aurez moins à souffrir de cela +avec moi qu'avec tout autre. Est-ce que vous ne le croyez pas?» Que +voulais-tu que je répondisse? Du moment qu'il me le dit, je le crois +en effet: il a l'air si sûr de son fait! Ah! Clémence, il est possible +qu'il me trompe ou qu'il se trompe lui-même, mais il est impossible que +je me trompe aussi sur l'amour que j'ai pour lui; non, ce n'est pas le +besoin d'aimer d'une petite pensionnaire. J'ai vu d'autres hommes +avant lui, et nul ne m'a inspiré de sympathie. La maison d'Eugénie est +toujours pleine d'hommes plus jeunes, plus gais, plus brillants et plus +beaux peut-être que Jacques; je n'ai jamais désiré d'être la femme +d'aucun de ceux-là. Je ne me jette pas en aveugle dans les séductions +d'une position nouvelle. Tes lettres me font beaucoup d'effet; je les +commente, je les apprends par coeur, j'en applique à chaque instant un +passage aux entraînements de mon amour, et je vois que la prudence est +inutile, que la raison est impuissante. J'aperçois les dangers où cet +amour peut me précipiter, et la crainte d'être malheureuse avec Jacques +ne m'ôte pas le désir de passer ma vie près de lui. + +Tu dis que deux amis seulement m'ont dit du bien de Jacques. Je vais te +raconter la conversation qui eut lieu à Cenay, chez les Borel, il y +a quelques jours. Il y avait là cinq ou six compagnons d'armes de M. +Borel; Jacques avait l'air un peu plus sérieux que de coutume, mais sa +figure et ses manières exprimaient toujours la même tranquillité d'âme. +Il prit une tasse de café, et fit quelques tours de promenade dans +l'appartement, sans rien dire. «Eh bien, Jacques, comment vous +trouvez-vous? lui demanda Eugénie.--Mieux, répondit-il d'un air +doux.--Il a donc été malade?» demandai-je étourdiment. Je vis tous les +regards de ces messieurs se tourner vers moi, et un certain sourire +de bienveillance, un peu moqueuse peut-être, sur tous les visages. Je +sentis que je devenais rouge, mais cela m'était égal; j'étais inquiète +de Jacques, je réitérai ma question. «J'ai eu quelques douleurs de tête, +répondit-il en me remerciant par un regard affectueux, mais ce n'est +rien du tout, et ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe.» On parla +d'autre chose, et il sortit. «Je crains que Jacques ne soit réellement +malade, dit Eugénie on le regardant s'éloigner.--Mais il faudrait +savoir s'il n'a pas besoin de soins, dit ma mère en affectant beaucoup +d'intérêt.--Oh! il faut surtout le laisser tranquille, dit M. Borel +brusquement; il ne peut pas supporter qu'on s'occupe de lui quand il +souffre.--Parbleu! il a de quoi souffrir, dit un de ces messieurs; il +a sur la poitrine deux ou trois belles blessures qui auraient tué tout +autre que lui.--Il en souffre rarement, dit Eugénie; mais je crains +qu'aujourd'hui il n'ait beaucoup souffert.--Qui est-ce qui peut jamais +savoir si Jacques souffre? reprit M. Borel. Est-ce que Jacques est fait +de chair humaine?--Je crois bien que oui, dit un vieux capitaine de +dragons; mais je crois que c'est l'âme d'un diable qui est dans ce +corps-là.--C'est l'âme d'un ange plutôt, dit Eugénie.--Ah! voilà madame +Borel qui parle comme les autres, reprit le vieux capitaine; je ne sais +pas ce que Jacques chante à l'oreille des femmes, mais elles ne parlent +jamais de lui que comme d'un chérubin; et nous, pauvres pécheurs, on +publie nos vertus _civiles et militaires_. ( Ceci est une plaisanterie +favorite du capitaine.)--Oh! pour moi, dit Eugénie, je professe une +espèce de religion pour notre Jacques, et mon mari l'ordonne ainsi à +tous ceux qui sont ici.» On m'adressa indirectement quelques épigrammes +affectueuses, qui avaient la meilleure volonté du monde de me faire +plaisir, mais qui m'embarrassèrent un peu. Je pris le bras de +mademoiselle Regnault, et je sortis comme pour faire un tour de jardin; +mais je lui confessai que je mourais d'envie d'entendre le reste de la +conversation sur Jacques, et elle me conduisit près d'une fenêtre d'où +l'on entend tout ce qui se dit dans le salon. J'entendis la voix de M. +Borel, et je compris qu'il parlait à un de ces messieurs qui ne connaît +Jacques que très-peu. «Vous voyez bien la figure pâle et l'air distrait +de Jacques, disait-il, Je ne sais pas si vous avez fait attention à ce +petit _chantonnement_ qu'il fait dans sa barbe quand il charge sa pipe, +ou quand il taille son crayon pour dessiner? Eh bien! quand il souffre +beaucoup, tous ses témoignages de douleur et d'impatience se réduisent à +cette petite chanson. Je la lui ai entendu faire en plusieurs occasions +où je n'avais pas envie de chanter. A Smolensk, quand on m'a amputé +deux doigts du pied, et quand on lui a retiré deux balles qui s'étaient +proprement logées entre deux de ses côtes, moi je jurais comme un damné, +M. Jacques chantonnait.» Ici M. Borel se mit à imiter parfaitement le +petit _Lila Burello_ de Jacques. Ces messieurs se mirent à rire. Quant à +moi, l'image que ce récit m'avait fait passer devant les yeux, Jacques +sanglant, chantant sous le fer du chirurgien, m'avait donné une sueur +froide, et je vis bien encore, à cette impression-là, que j'aime +Jacques; car j'étais bien indifférente aux douleurs de M. Borel, et +tandis qu'Eugénie sans doute frémissait en y pensant, il m'était +absolument égal qu'il eût deux ou trois doigts de plus ou de moins au +pied. + +«Vous souvenez-vous, dit une autre voix, de l'arrivée de Jacques au +régiment, la veille de***?---Ah! brave Jacques! il avait seize ans, dit +un autre interlocuteur; il avait l'air d'une jolie petite demoiselle. +Ils étaient là cinq ou six enfants de famille, débarqués depuis une +heure, enveloppés de surtouts fourrés par leurs mamans, gentils, bien +peignés, roses, et pas trop contents de coucher à l'auberge en plein +champ. Jacques était là aussi avec sa petite mine, pâle déjà, un petit +commencement de moustache et sa petite chanson entre les dents. L'un +disait; Celui-là est le plus ridicule de tous; il veut faire le luron, +et il est déjà blanc comme un linge. Un autre disait: M. Jacques est le +César de la société; au premier coup de canon, il chantera sur un autre +ton.--Lorrain... Qui est-ce qui se souvient du lieutenant Lorrain, avec +son grand diable de nez, ses mauvaises plaisanteries, et son album +de caricatures qui ne le quittait pas plus que son sabre? Un habile +dessinateur, ma foi! et le meilleur tireur du régiment. Voilà que mon +animal, à la lueur du feu du bivouac, s'amuse avec un bout de charbon à +vous crayonner la charge de Jacques et de ses petits compagnons, avec +des éventails et des ombrelles; il avait écrit au-dessous: _Gens riches +allant à la bataille_. Jacques passe derrière lui, se penche sur son +épaule, et dit avec l'air doux et gentil qu'il a toujours +conservé: «C'est très-joli, cela!--Vous en êtes content? dit +Lorrain.--Très-content, répond Jacques.--Et moi aussi,» reprend Lorrain. +Tout le monde de rire. Jacques s'assied sans se déconcerter le moins du +monde, et me prie de lui prêter ma pipe. J'avais envie de la lui casser +sur la figure. «Est-ce que vous n'en avez pas une?--Non, répondit-il; +je n'ai jamais fumé de ma vie; j'ai envie d'essayer: comment s'y +prend-on?--On allume de ce côté-là et on la met dans sa bouche, et puis +on tire de toutes ses forces jusqu'à ce que la fumée sorte par le côté +opposé.» Jacques secoue la tête d'un air de simplicité et prend la pipe. +Nous espérions le voir tousser ou s'enivrer; chacun charge la sienne +et la lui présente l'une après l'autre, en lui versant des rasades +d'eau-de-vie à griser un boeuf. Je ne sais pas s'il les escamotait; mais +sa figure ne fit pas un pli, son gosier n'eut pas une convulsion; il but +et fuma la moitié de la nuit sans sortir de son sang-froid et sans se +laisser entamer par la moindre taquinerie; on eût dit que sa nourrice +l'avait élevé avec de l'eau-de-vie et de la fumée de pipe. Le capitaine +Jean, que voilà, et qui se souvient bien de ce que je raconte, vint me +taper sur l'épaule et me dire: «Vous voyez bien cet oiseau-mouche? Eh +bien! je vous dis, Borel, que ce sera une de nos meilleures moustaches. +Je connais cela; c'est une petite race de vieux buis bien sec, et c'est +plus solide qu'une grande massue de fer. Son père est un brigand, mais +un sabreur; celui-ci aura plus de sang-froid, et si un boulet ne le raie +pas demain de mes tablettes, il fera vingt campagnes sans se plaindre de +cors aux pieds. Le lendemain, chacun sait comme Jacques fit ses preuves +et fut décoré sur le champ de bataille.--Vous croyez qu'il était +glorieux après cela, dit le capitaine de dragons; qu'il sautait comme +font les enfants à qui ces fortunes-la arrivent, ou bien qu'il s'en +allait dans les petits coins, comme nous faisions, nous autres, pour +regarder sa croix et la baiser? Il avait l'air aussi indifférent à cela +qu'il l'avait été à la caricature de Lorrain, au premier feu et à sa +première blessure. Il reçut toutes les poignées de main d'un air franc +et amical, mais sans montrer ni étonnement ni joie. Je ne sais pas ce +qui peut faire rire ou pleurer Jacques, et, quant à moi, je me suis +souvent demandé si ce n'était pas un de ces spectres auxquels croient +les Allemands.--Vous n'avez donc pas vu Jacques amoureux? dit M. Borel. +Alors vous l'auriez vu fondre comme la neige au soleil; il n'y a que les +femmes qui aient du pouvoir sur cette tête-là; aussi y ont-elles fait de +fiers ravages! En Italie...» M. Borel s'interrompit, et je compris que +quelqu'un, Eugénie sans doute, lui avait fait signe de se taire. Cela me +donna une impatience, une curiosité et une inquiétude épouvantables. + +«Je voudrais savoir, dit Eugénie après un instant de silence, où il +a trouvé le temps d'apprendre tout ce qu'il sait en littérature, en +poésie, en musique, en peinture!--Qui diable le sait? répondit le +capitaine; moi, je crois qu'il est venu au monde comme ça; ce qu'il y +a de sûr, c'est que ce n'est pas moi qui le lui ai appris.--Sous ce +rapport, dit ma mère, je crois pouvoir présumer que son éducation était +faite avant qu'il entrât au service. Je l'ai connu à l'âge de dix ans, +et il était extraordinairement instruit pour son âge. Il avait l'aplomb +et l'assurance d'un homme; il a dû se développer remarquablement +vite.--Le capitaine Jean a bien un peu raison, observa M. Borel, quand +il dit que Jacques n'appartient pas tout à fait à l'espèce humaine; il +y a dans son corps et dans son esprit une trempe d'acier dont le secret +est perdu sans doute. A insu, jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, il a paru +plus âgé qu'il ne l'était en effet, et depuis ce temps-là il parait plus +jeune qu'il ne l'est réellement. + +[Illustration: Le hasard voulut que M. Jacques...] + +Je n'oublierai jamais, reprit une autre personne, la manière dont il +s'est comporté à son premier duel.--Parbleu! c'était précisément avec +Lorrain, dit le capitaine Jean; c'est moi qui l'ai forcé de se battre; +je l'aimais de tout mon coeur, cet enfant-là!--.Comment! vous l'avez +_forcé_? dit la personne qui ne connaissait pas Jacques, et à qui +s'adressaient presque tous ces récits.--Je vais vous dire comment, +reprit le capitaine. Jacques s'était certainement bien montre à la +bataille de***; mais autre chose est de se faire respecter du canon et +de se faire estimer de ses camarades. Ce n'est pas que dans ce moment-là +on fût très-duelliste dans l'armée: on était assez occupé avec l'ennemi. +Néanmoins; le lieutenant Lorrain ne passait pas un jour sans se faire +une affaire petite ou grande avec quelque nouveau venu. Il n'était pas, +à beaucoup près, aussi solide sur le champ de bataille; mais dans une +affaire particulière, il avait si beau jeu qu'on ne lui reprochait rien +impunément. Je n'aimais pas ce gaillard-là, et j'aurais donné mon cheval +pour qu'on me débarrassât de sa vue. Je l'avais manqué deux fois, et +j'en avais été pour mes frais, une fois ce poignet-ci, et l'autre fois +cette joue-là. Il ne pouvait pas souffrir notre petit Jacques, et il +était furieux de la manière dont il avait mis les rieurs de son côté +à***. Il n'avait rien mérité, rien gagné, lui, pas même une égratignure! +Il se consolait en faisant des caricatures au moyen desquelles il +tournait Jacques en ridicule; car ses diables de charges étaient si bien +faites, qu'en les regardant il fallait rire malgré qu'on en eût. Cela +m'impatientait. Un soir, il avait dessiné le dolman de Jacques sur le +dos d'un petit chien. C'était trop fort; je vais trouver Jacques, +qui dormait sur l'herbe; je lui dis: «Jacques, il faut que tu te +battes.--Avec qui? dit-il en bâillant et étendant-les bras.--Avec +Lorrain.--Pourquoi?--Parce qu'il t'insulte.--Comment?--Est-ce que ses +caricatures ne t'offensent pas?--Pas du tout.--Mais il se moque de toi. +--Qu'est-ce que cela me fait?--Ah ça, Jacques, est-ce que tu n'es brave +qu'à la mêlée?--Je n'en sais rien.» Là-dessus je dis un mot que je ne +répéterai pas devant ces dames. «Parle plus bas, Jacques, et prends +garde de ne jamais répéter devant personne ce que tu viens de me dire +là.--Pourquoi donc, Jean? me dit-il en bâillant comme un désespéré.--Tu +dors, camarade! lui dis-je en le secouant de toute ma force.--Quand tu +m'auras cassé les os, me dit-il avec son sang-froid ordinaire, crois-tu +que je serai plus persuadé? Comment veux-tu que je te dise si je suis +brave en duel? je ne me suis jamais battu. Si tu m'avais demandé, la +veille de la bataille, comment je me conduirais, je t'aurais dit la même +chose. J'ai fait le premier essai de mon caractère militaire ce jour-là; +à présent, s'il faut en faire un second, je ne demande pas mieux; mais +je ne sais pas mieux que toi comment je m'en tirerai.» C'était un +drôle de corps que ce petit Jacques, avec ses petits raisonnements de +philosophe. J'étais sûr de lui comme de moi, malgré tout ce qu'il disait +pour m'en faire douter. «Je t'estime, lui dis-je, parce que tu n'es pas +un fanfaron et que tu as du coeur. L'amitié que j'ai pour toi me force +à te dire qu'il faut te battre.--Je le veux bien; mais trouve-moi une +raison pour le faire sans être un sot. Je t'avoue que vouloir tuer un +homme parce qu'il s'amuse à dessiner ma pauvre personne d'une manière +bouffonne et plaisante, cela ne me paraît pas possible. Moi, je ne suis +pas en colère contre ce Lorrain; il m'amuse beaucoup, au contraire, +et je serais au désespoir de tuer un homme qui fait de si drôles +de calembours.--Il faut tâcher de le toucher au bras droit, et de +l'empêcher de faire jamais la caricature de personne.» Jacques haussa +les épaules et se rendormit. Je n'étais pas content de cela; j'attendis +le lendemain matin, et je dis à Lorrain: «Sais-tu que Jacques ne prend +plus si bien la plaisanterie? Il a dit qu'à la première caricature il +se battrait avec toi.--Bien, dit Lorrain, je ne demande pas mieux.» +Il prend alors un bout de charbon, et, sur un grand mur blanc qui se +trouvait là, il vous fait un Jacques gigantesque, avec le nom et la +décoration; rien n'y manquait. Je rassemble les amis, et je leur dis: +«Que feriez-vous à la place de Jacques?--Cela n'est pas douteux,» +répondent-ils. Je vais chercher Jacques. «Jacques, les anciens ont +décidé qu'il faut te battre.--Je veux bien, dit Jacques en regardant son +portrait; ça n'en vaut, ma foi! pas la peine. Vous pensez donc, +vous autres, que je suis insulté?--_Insultissimus_! répond un +facétieux.--Allons, dit Jacques, qui est-ce qui veut me servir de +témoin?---Moi, dis-je, et Borel.» Lorrain arrive pour déjeuner, Jacques +va droit à lui, et, comme s'il lui eût offert une prise de tabac, +lui dit: «Lorrain, on dit que vous m'avez insulté; si ç'a été votre +intention en effet, je vous en demande raison.--Ç'a été mon intention, +répond Lorrain, et je vous en rendrai raison dans une heure. Je vous +laisse le choix des armes.--A quelles armes faut-il que je me batte? dit +Jacques en revenant allumer sa pipe à la mienne.--A celle que tu connais +le mieux.--Je n'en connais aucune, dit Jacques; je suis une recrue, moi, +Dieu ne m'a pas fait naître soldat.--Comment, malheureux, lui dis-je, +tu ne connais aucune arme, et tu t'engages avec un malin comme +Lorrain?--Vous m'avez dit de le faire, je l'ai fait, dit Jacques.--Eh +bien! tu sais sabrer, bats-toi au sabre.--Comment s'y prend-on?--Comme +on peut, quand on ne sait pas.--A la bonne heure! dit Jacques; quand +Lorrain sera prêt, vous m'appellerez.» El il se met à dormir sur une +table. A l'heure dite, mon Lorrain se présente sur le terrain d'un air +persifleur. Il faisait toutes sortes de moqueries, et affectait de +laisser à Jacques tous les avantages. Voilà Jacques qui prend un +sabre plus long que lui, qui, avec ses petits bras, le fait voltiger +par-dessus sa tête, et vient sur son homme, tapant à droite, à gauche, +en avant, au hasard, mais tapant dru, battant en grange, ne s'inquiétant +pas de parer, mais d'avancer. Quand Lorrain vit cette manière d'agir, +il recula, et demanda ce que cela voulait dire. «Cela veut dire, lui +répondis-je, que Jacques ne sait pas tirer le sabre, et qu'il fait comme +il peut.» Lorrain reprit courage et avança; mais il reçut aussitôt sur +l'épaule droite une si bonne entamure, qu'il s'en trouva satisfait et +n'en demanda pas davantage. De cette affaire-là, il resta plus de six +mois sans se battre et sans dessiner.» + +[Illustration: Il prend alors ou tout de charbon.] + +On parla encore longtemps de Jacques, et si je ne craignais de te +fatiguer avec mes récits, je te raconterais de quelle manière vraiment +héroïque Jacques supporta ses horribles souffrances de la campagne de +Russie. Ce sera pour une autre fois, si tu veux; aujourd'hui, ce besoin +de te parler de lui m'a conduite assez loin; il est temps que je te +délivre de mon griffonnage et que j'aille me coucher. Adieu, mon amie. + + + +VI. + +Cerlay, près Tours. + +Quand ma souffrance s'endort, pourquoi la réveilles-tu, imprudente +Sylvia! Je sais bien que je n'en guérirai pas: crains-tu que je ne +l'oublie? Mais de quoi donc as-tu peur? et quelle page de ma vie peut +te paraître bizarre quand elle est signée de Jacques? Est-ce de me voir +amoureux que tu t'étonnes? est-ce mon amour, est-ce mon mariage qui +t'effraie? + +Moi, si je pouvais m'épouvanter de quelque chose, ce serait de me sentir +si heureux; mais je l'ai été plus d'une fois, et plus d'une fois j'ai +su y renoncer. Quand le temps sera venu de me vaincre, je me vaincrai. +J'aime du plus profond de mon coeur une vierge, une enfant belle comme +la vérité, vraie comme la beauté, simple, confiante, faible peut-être, +mais sincère et droite comme toi. Pourtant Fernande n'est pas ton égale; +nulle ne l'est en ce monde, Sylvia; c'est pourquoi je ne la cherche pas. +Je ne demanderai pas à cette jeune fille la force et l'orgueil qui te +font si grande, mais je trouverai en elle les douces affections, les +tendres prévenances dont mon coeur sent le besoin. J'ai soif de repos, +Sylyia; il y a longtemps que je marche seul dans un chemin pénible; il +faut que je m'appuie sur un coeur paisible et pur; le tien ne peut pas +m'appartenir exclusivement; il faut que je m'empare de celui-ci, qui n'a +encore connu que moi. + +Oui, Fernande est _une sauvage_. Si tu voyais ses longs cheveux blonds +se détacher et tomber en désordre sur ses épaules au moindre mouvement +de sa jeune pétulance; si tu voyais ses grands yeux noirs, toujours +étonnés, toujours questionneurs, et si ingénus quand l'amour en adoucit +la vivacité; si tu entendais le son un peu brusque de cette voix nette +et accentuée, tu reconnaîtrais, à des indices indubitables, la franchise +et l'honnêteté. Fernande a dix-sept ans; elle est petite, blanche, un +peu grasse, mais élégante et légère cependant. Ses yeux et ses sourcils +noirs au-dessous d'une forêt de cheveux blonds, donnent un caractère +particulier à sa beauté. Son front n'est pas très élevé, mais il +est purement dessiné, et annonce une intelligence plutôt docile que +saisissante, plutôt capable de mémoire que d'observation. En effet, elle +arrange et emploie convenablement ce qu'elle sait, et ne découvre rien +par elle-même. Je ne te dirai pas, comme font tous les amants, que son +caractère et son esprit sont faits exprès pour assurer le bonheur de ma +vie. Ce serait une phrase de clerc de notaire, et l'approche du mariage +ne m'a pas encore rendu imbécile à ce point. Le caractère de Fernande +est ce qu'il est; je l'étudie, je le possède, et je traiterai avec lui +en conséquence. Quand j'étais jeune, je croyais à un être créé pour +moi. Je le cherchais dans les natures les plus opposées, et quand je +désespérais de le trouver dans l'une, je me hâtais de l'espérer dans une +autre. C'est ainsi que j'ai aggravé mes maux et que j'ai souvent connu +le découragement, Amour romanesque! tourment et chimère des années +fécondes de la vie! + +Ne vous trompez pas sur moi, cependant, Sylvia; je ne suis pas un homme +blasé qui se retire des passions pour vivre bourgeoisement avec une +femme simple, gentille et rangée: je suis un homme encore bien jeune de +coeur, qui aime fortement une jeune fille, et qui l'épouse pour deux +raisons: la première, parce que c'est l'unique moyen da la posséder; la +seconde, parce que c'est l'unique moyen de l'arracher des mains d'une +méchante mère, et de lui procurer une vie honorable et indépendante. +Vous voyez que c'est un mariage d'amour; je ne m'en défends pas. Si +cette détermination entraînait tous les maux que vous craignez, ce qu'il +y a de vieux en moi, l'esprit et la volonté, aurait pris le dessus, +et j'aurais fui avant de m'abandonner à mon coeur; mais ces maux sont +imaginaires, Sylvia, et je vais te le prouver. + +Je n'ai pas changé d'avis, je ne me suis pas réconcilié avec la +société, et le mariage est toujours, selon moi, une des plus barbares +institutions qu'elle ait ébauchées. Je ne doute pas qu'il ne soit aboli, +si l'espèce humaine fait quelque progrès vers la justice et la raison; +un lien plus humain et non moins sacré remplacera celui-là, et saura +assurer l'existence des enfants qui naîtront d'un homme et d'une femme, +sans enchaîner à jamais la liberté de l'un et de l'autre. Mais les +hommes sont trop grossiers et les femmes trop lâches pour demander +une loi plus noble que la loi de fer qui les régit: à des êtres sans +conscience et sans vertu, il faut de lourdes chaîne. Les améliorations +que rêvent quelques esprits généreux sont impossibles à réaliser dans ce +siècle-ci; ces esprits-là oublient qu'ils sont de cent ans en avant +de leurs contemporains, et qu'avant de changer la loi il faut changer +l'homme. + +Quand on est de ceux-là, quand on se sent moins brute et moins féroce +que la société où l'on est condamné à vivre et à mourir, il faut ou +lutter corps à corps avec elle, ou s'en retirer tout à fait. J'ai fait +l'un, je veux faire l'autre. J'ai vécu seul, méprisant l'activité +d'autrui, et me lavant les mains devant Dieu des impuretés de la race +humaine; à présent je veux vivre deux, et donner à un être semblable à +moi le repos et la liberté qui m'ont été refusés de tous. Ce que j'ai +amassé de force et d'indépendance durant toute une vie de solitude et +de haine, je veux en faire profiter l'objet de mon affection, un être +faible, opprimé, pauvre, et qui me devra tout; je veux lui donner un +bonheur inconnu ici-bas; je veux, au nom de la société que je méprise, +lui assurer les biens que la société refuse aux femmes. Je veux que la +mienne soit un être noble, fier et sincère; telle que la nature l'a +faite, je veux la conserver; je veux qu'elle n'ait jamais ni besoin ni +envie de mentir. J'ai embrassé cette idée-là comme un but à ma triste et +stérile existence, et je me persuade que, si je réussis, ma vie ne sera +pas absolument perdue. + +Ne souris pas, Sylvia; ce ne sera pas une petite chose, cela sera +peut-être plus grand devant Dieu que les conquêtes d'Alexandre. J'y +emploierai tout mon courage, toute ma force; j'y sacrifierai tout, s'il +le faut: ma fortune, mon amour, et ce que les hommes appellent leur +honneur; car je ne me dissimule pas les difficultés de mon entreprise et +ce que la société y apportera d'obstacles. Je sais combien ses préjugés, +sa jalousie, ses menaces, sa haine, entraveront mes pas et glaceront de +terreur celle que j'ai prise par la main pour la faire marcher avec moi +dans ce chemin désert; mais je surmonterai tout, je le sens, je le sais. +Si mon courage faiblissait, ne serais-tu pas là pour me dire: «Jacques, +souviens-toi de ce que tu a promis à Dieu?» + + + +VII. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE + +Tilly, le... + +Tu es une moqueuse; tu dis que j'imite le jargon des grognards, comme si +j'avais composé dix vaudevilles; cependant tu dis que j'ai bien fait de +te raconter tout cela; et moi aussi, je le pense, car te voilà à demi +réconciliée avec Jacques; ce caractère froidement brave te plaît, et à +moi donc! + +J'ai suivi ton conseil, et je ne sais trop quelle conclusion je +dois tirer de la conversation que j'ai eue avec les Borel. Je te la +transmets, au risque d'être encore traitée de petite perruche: tu me +diras ce que tu en penses. + +L'occasion s'est offerte à moi on ne peut meilleure. Maman avait été +faire une visite à notre voisine, madame de Bailleul, quand Eugénie +et son mari sont arrivés. Jacques avait été appelé à Tours pour une +affaire. «Je suis enchantée de me trouver seule avec vous, leur ai-je +dit; j'ai beaucoup de questions à vous faire à tous deux. D'abord +êtes-vous bien mes amis? suis-je indiscrète de compter sur vous comme +sur moi-même?» Eugénie m'a embrassée, et son mari m'a tendu la main +d'une grosse façon militaire que ma mère eût trouvée de bien mauvais +ton, mais qui m'a inspiré plus de confiance que tous les compliments du +monde. «Il faut que vous me parliez de Jacques, leur ai-je dit; vous ne +m'en avez jamais dit que du bien; il est impossible que vous n'ayez pas +un peu de mal à m'en dire.--Qu'est-ce que cela signifie? s'est écriée +Eugénie.--Ma bonne amie, lui ai-je répondu, je vais m'engager sans +retour et bien précipitamment avec un homme que je connais très-peu; ce +serait une grande folie, si vous n'étiez garants du noble caractère de +cet homme-là. Maintenant je ne songe pas à m'en dédire, car il sait et +vous savez tous que je l'aime; mais, malgré cela, et même à cause de +cela, je voudrais le connaître mieux et pouvoir me tenir en garde contre +les défauts grands ou petits qu'il peut avoir. Vous m'avez dit, dans un +temps où aucun de nous ne songeait qu'il pouvait devenir mon mari, qu'il +avait beaucoup de singularités, maintenant il m'intéresse extrêmement +de savoir quelles sont ces singularités, afin de n'en pas blesser +quelqu'une involontairement et d'éviter tout ce qui peut les éveiller. +Je n'en ai encore aperçu que l'ombre, et je me demande souvent s'il est +possible qu'un homme soit aussi parfait que Jacques me semble l'être. Je +veux me défendre de l'aveuglement et de l'enthousiasme; je vous en prie, +mes amis, parlez-moi, éclairez-moi. + +--Cela est embarrassant en diable, a répondu M. Borel, et je ne sais que +vous dire. Vous êtes si franche et si bonne enfant, Mademoiselle, que, +si vous étiez ma propre soeur, je ne pourrais pas avoir plus d'estime et +d'amitié pour vous que je n'en ai. D'un autre côté, Jacques est mon plus +ancien, mon meilleur ami: il m'a porté sur ses épaules en Russie pendant +plus de trois lieues. Oui, Mademoiselle, le petit Jacques a porté le +gros animal que voilà, qui sans lui serait crevé de froid à côté de son +cheval; et il a manqué de mourir lui-même par suite de ce léger fardeau. +Je vous ai raconté cela, peut-être; je pourrais vous raconter tant +d'autres choses! des dettes payées, des duels accommodés, des coups +parés tant à la bataille qu'au cabaret, des services à n'en pas finir; +et moi, qu'est-ce que j'ai fait pour lui? rien du tout. Ai-je le droit +à présent de parler de lui comme je le ferais d'un autre?--À tout autre +qu'à moi, non certainement, ai-je répondu; mais à moi, je crois que vous +le devez.--Je ne sais pas! je ne sais pas! Je vous aime bien, ma chère +mademoiselle Fernande; mais, voyez-vous, j'aime Jacques encore plus que +vous,--Je le crois bien, mais ce n'est pas dans mon intérêt seulement, +mais dans celui de Jacques, que je vous interroge.--Fernande a raison, +a dit Eugénie; il faut qu'elle connaisse son mari pour lui épargner de +petits chagrins, et peut-être de grandes contrariétés. Elle dit qu'elle +aime Jacques, et que ce ne seront pas de petites raisons qui pourront la +dégoûter de lui: il faut croire ce que dit Fernande; elle ne ment pas: +moi, je tiens sa parole pour sacrée. Comme, d'un autre côté, je sais +qu'il est impossible de trouver un reproche un peu grave a faire à +Jacques, je ne vois pas le moindre inconvénient à lui dire tout ce que +tu sais. Pour moi, j'ai souvent entendu raconter les originalités de +Jacques; mais je déclare que je n'en ai vu aucune, et que, depuis trois +mois qu'il demeure chez nous, je n'ai jamais eu sujet de m'étonner de +rien, si ce n'est de sa douceur, de son égalité de caractère et du calme +de son esprit.--Voilà que tu fais ce que je ne voudrais pas faire, +interrompit son mari; tu parles contre la vérité. Il est vrai que tu +mens sans le savoir. Toutes les femmes voient Jacques avec prévention, +jusqu'à la mienne, qui certainement est une femme sensée.--Eh bien! moi, +je veux l'être encore plus, ai-je dit; je veux le voir tel qu'il est. +Parlez, mon cher colonel; Jacques est-il d'un caractère fantasque? +a-t-il des caprices, des emportements?--Des emportements? non; ou, s'il +en a, je ne les ai jamais aperçus: il est doux comme un agneau.--Mais +des caprices?--Je vous répondrai à une condition: c'est que vous me +permettrez de raconter à Jacques notre conversation mot pour mot, et dès +ce soir.» Cette demande m'a un peu embarrassée. «Comment! me suis-je +dit, Jacques saura que je l'ai soupçonné de n'être pas toujours dans +son bon sens? que j'ai demandé à ses amis les petits secrets de son +caractère, au lieu de l'interroger franchement et de m'en rapporter à +lui?--Vous ne vous en souciez pas, a dit le colonel: eh bien! laissons +là ce sujet; dispensez-moi de vous répondre: je vous promets sur +l'honneur de ne pas dire à Jacques que vous m'avez interrogé.---J'ai +peut-être eu tort de le faire, ai-je répondu; mais, puisque je l'ai +fait, j'en veux subir toutes les conséquences; il me paraîtrait plus +déloyal de m'en cacher que de persister. Parlez donc, j'accepte les +conditions.» Il s'est enfin décidé, et il m'a parlé de Jacques à peu +près dans ces termes: + +«Je ne sais pas comment Jacques est avec les femmes; ainsi je ne vois +pas trop à quoi vous servira ce que je vais vous dire. Toutes les femmes +que j'ai vues raffolent de lui, et je ne sache pas qu'aucune de celles +qui l'ont aimé ait eu un seul reproche à lui faire. Mais moi, qui l'aime +de tout mon coeur, je lui en veux souvent; pourquoi? je n'en sais trop +rien. Je le trouve sec, fier, méfiant; je suis en colère de ce qu'il +sait si bien se faire aimer en de certains moments. Il y en a d'autres +où il semble qu'il ne vous connaît plus. «Mais qu'as-tu donc, +Jacques?--Rien.--Souffres-tu?--Non.--As-tu quelque chose qui te +contrarie?--Bah!--Mais enfin tu n'es pas dans ton humeur ordinaire?--Si +fait.--Tu veux que je te laisse tranquille?--Oui.--A la bonne heure.» +Cela n'est rien, nous avons tous de mauvais moments; mais quand nous +sommes sûrs d'un ami, nous lui demandons tous les services dont nous +avons besoin. Il n'y a pas de danger que Jacques en demande jamais un +seul, fût-ce un verre d'eau _in articulo mortis_, et cela non pas tant +peut être par orgueil que par méfiance. Il ne dit jamais la raison de +son silence, mais on s'en aperçoit tout de suite à la manière dont il +vous conseille en pareille occasion. «Ne faites pas cela, dit-il, mettez +l'amitié à l'épreuve le moins que vous pourrez.» Vous m'avouerez que +pour un homme dont l'amitié est capable de tous les sacrifices, il y a +une espèce de folie superbe à nier l'amitié des autres. C'est injuste, +et cet orgueil-là m'a souvent mis en colère contre lui. Cette +singularité en entraîne d'autres. Quand il a rendu un service, il ne +peut pas souffrir qu'on l'en remercie, et il est capable de fuir et +d'éviter longtemps, de quitter même tout à fait celui qu'il a obligé; il +semble qu'il prenne en aversion la figure des gens qui ont reçu de +lui quelque chose. Il y a là-dedans excès de délicatesse, mais il y a +quelque chose de plus encore: il y a la conviction cruelle que tous ceux +à qui il fait du bien doivent devenir ses ennemis. Il a d'autres manies +inexplicables: il n'aime pas qu'on le regarde en de certains moments, +et l'on ne sait jamais pourquoi. Il ne veut pas qu'on le questionne ni +qu'on le soigne dans ses souffrances. Ce qu'il y a de plus déplaisant, +c'est qu'il ne peut pas souffrir qu'on parle de guerre et qu'on raconte +les campagnes qu'on a faites; il s'en va quand on commence à bavarder au +dessert. Il ne s'enivre jamais, eût-il avalé de l'eau-forte. Il ne sort +jamais de son sang-froid; cela le met dans une sorte de désaccord avec +nous autres, et fait qu'il a toujours été estimé plutôt qu'aimé au +régiment. Sans les services qu'il a rendus d'une manière toujours +magnifique, on l'aurait détesté comme un mauvais camarade; car les +militaires n'aiment pas ceux qui se taisent à table et qui ont l'air +d'en penser plus long qu'eux. + +--D'après cela, dis-je à M. Borel, je crois voir qu'il a le fond du +coeur chagrin et l'esprit mélancolique.--Le fond du coeur de Jacques +n'est pas facile à voir, reprit-il, mais son caractère n'est pas plus +mélancolique qu'un autre. Il a, comme nous tous, ses bons et ses mauvais +jours; il s'égaie volontiers, mais il ne s'abandonne jamais. Il a une +petite joie tranquille qui fait mourir de rire quand on a encore un +demi-sens pour aimer la gaieté douce; mais quand on casse les pots, +Jacques n'en est plus; il disparaît comme la fumée des pipes et +s'éclipse tout doucement, sans qu'on sache s'il est sorti par la +porte ou par la fenêtre.--Cela ne me semble pas un grand défaut, +repris-je.--Ni à moi non plus, dit Eugénie.--Ni à moi non plus +maintenant, dit Borel; je me suis rangé, et le tapage ne me paraît plus +nécessaire. Mais j'ai été un grand mauvais sujet autrefois, et j'avoue +que dans ce temps-là je faisais un crime à Jacques de l'être moins que +moi. Il y en avait parmi nous qui ne lui pardonnaient pas de conserver +toujours sa raison, et qui disaient qu'il faut se méfier de l'homme à +qui le vin ne desserre jamais les dents. Voilà le reproche le plus +grave qu'on ait eu à lui faire; c'est à vous de juger si vous devez +le corriger de cela.---Non pas! répondis-je en riant. Est-ce là +tout?--Tout, ma parole d'honneur! A présent que je vois avec quelle +philosophie vous prenez ces choses-là, je suis enchanté de vous les +avoir dites; car je parie que vous vous imaginiez des choses bien plus +terribles.--Je ne sais pas, répondis-je en riant, s'il est un plus +terrible défaut que celui de boire avec prudence et modération. Eugénie +est bien heureuse de n'avoir pas cela à vous reprocher.--Vous êtes une +méchante, dit-il en me piquant la main avec ses grosses moustaches. A +présent vous ne me questionnerez plus?» + +La manière dont il s'était plaint de Jacques m'avait paru si singulière +que je ne songeai qu'à en rire avec eux; mais quand ils furent partis, +je me mis à penser à certaines parties de ce discours qui ne m'avaient +pas assez frappée d'abord, à ces paroles surtout: «Il semble qu'il +prenne en aversion la figure des gens qui ont reçu de lui quelque +chose.» Je ne sais pourquoi je me sentis tellement effrayée à cette idée +que j'eus presque envie d'écrire à Jacques pour rompre avec lui; car +enfin je suis pauvre, et je vais recevoir la fortune de Jacques. Il ne +m'épouse peut-être que pour me la donner; et quand je serai son obligée +à ce point, le plus léger tort de ma part lui semblera une ingratitude; +il s'imaginera peut-être que je lui dois plus qu'une autre femme ne doit +à son mari, et il aura peut-être raison. Pour la première fois je me +sens alarmée sérieusement de ma position; mon orgueil souffre, et mon +amour encore davantage. + + + +VIII. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Peut-être que tu te trompes, Jacques; peut-être que l'amour seul +t'aveugle et t'entraîne, ou que la volonté de faire de cet amour une +chose belle et grande dans ta vie est un rêve conçu dans le moment même +où tu m'as répondu. Je te connais, enthousiaste! autant qu'on peut te +connaître, car ton âme est un abîme au fond duquel tu n'es peut-être +jamais descendu toi-même. Peut-être sous le masque de la force vas-tu +commettre la plus insigne faiblesse. Je sais bien que tu t'en tireras de +quelque manière étrangement héroïque; mais à quoi bon te faire souffrir? +N'as-tu pas assez vécu? + +Hélas! voici que je te dis le contraire de ce que je t'ai dit d'abord. +Je craignais que tu ne vinsses à enterrer l'éclat de ta vie, et +maintenant il me semble que tu vas chercher ce qu'il y a de plus +difficile et de plus douloureux, pour le plaisir d'exercer tes forces et +de sortir vainqueur d'une lutte plus terrible que les autres. Je ne +peux pas me laisser persuader que ce soit là une chose dont je doive me +réjouir; les plus funestes pressentiments s'attachent à cette nouvelle +phase de ta vie. Pourquoi ta figure pâle vient-elle s'asseoir les nuits +à côté de mon lit et reste-t-elle immobile et silencieuse à me regarder +jusqu'au jour? Pourquoi ton spectre erre-t-il avec moi dans les bois +au lever de la lune? Mon âme est habituée à vivre seule, Dieu le veut +ainsi; que vient faire la tienne dans ma solitude? Viens-tu m'avertir de +quelque danger, ou m'annoncer quelque malheur plus épouvantable que tous +ceux auxquels a suffi mon courage? L'autre soir, j'étais assise au pied +de la montagne; le ciel était voilé, et le vent gémissait dans les +arbres; j'ai entendu distinctement, au milieu de ces sons d'une triste +harmonie, le son de ta voix. Elle a jeté trois ou quatre notes dans +l'espace, faibles, mais si pures et si saisissables que j'ai été voir +les buissons d'où elle était partie pour m'assurer que tu n'y étais pas. +Ces choses-là m'ont rarement trompée; Jacques, il faut qu'il y ait un +orage sur nos têtes. + +Je vois bien que l'amour te précipite dans un piège nouveau; la seule +parole vraie de ta lettre est celle-ci: «J'épouse cette jeune fille +parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de la posséder.» Et quand tu ne +l'aimeras plus, Jacques, qu'en feras-tu? + +Car il viendra un jour où tu seras aussi fatigué de l'avoir aimée que tu +es avide maintenant de t'abandonner à ta passion. Pourquoi cet amour-là +différerait-il des autres? As-tu tellement changé depuis un an que tu +sois devenu capable de ce qu'il y a de plus antipathique à ton âme, +l'obstination? Car de quel autre nom peut-on appeler l'amour qui résiste +à l'intimité? Tu es capable de comprendre, d'éprouver et d'exécuter, en +beaucoup de choses, ce que les hommes regardent comme impossible; mais, +en revanche, ce qui est facile à plusieurs, et possible à beaucoup +d'entre eux, Dieu, pour compenser sa magnificence envers toi par quelque +grave infirmité, t'en a rendu absolument incapable. Ne pouvoir tolérer +les faiblesses d'autrui, voilà ta faiblesse, voilà le côté misérable el +sacrifié de ton grand caractère; voilà en quoi Dieu te châtie de n'être +pas soumis aux misères communes. + +Et tu as raison, Jacques; je te l'ai toujours dit, tu as bien raison de +ne rien pardonner à cette boue humaine; tu as raison de retirer tout ton +coeur aussitôt que tu vois une tache sur l'objet de ton amour! L'être +qui pardonne s'avilit! Je sais bien, moi pauvre femme, combien l'âme +perd de sa grandeur et de sa sainteté quand elle accepte une idole +souillée. Il faut toujours qu'elle en vienne plus tard à briser l'autel +où elle s'est prosternée devant un faux dieu; au lieu de la résignation +froide qui devrait accompagner cet acte de justice, la haine et le +désespoir font trembler la main qui tient la balance. La vengeance se +mêle de juger... Oh! alors il vaudrait mieux être né sans coeur que +d'avoir aimé. + +Toi, homme fort, tu couvres mystérieusement les fautes d'autrui du +manteau de ton silence; ta main généreuse relève celui qui est tombé, +essuie la fange de son vêtement, et efface la trace que sa chute a +laissée sur ton chemin; mais tu n'aimes plus alors' Le jour où tu +commences à pardonner, tu cesses d'aimer! Et je t'ai vu dans ces +jours-là, oh! combien tu soufres! Vas-tu t'exposer encore à ce que tu +appelais _le mal de la miséricorde_? + +Elle a beau être aimable, elle aura beau être sincère et bonne; elle est +femme, elle a été élevée par une femme, elle sera lâche et menteuse, un +peu seulement peut-être; cela suffira pour te dégoûter. Tu auras besoin +de la fuir alors, et elle t'aimera encore; car elle ne comprendra pas +qu'elle est indigne de toi et qu'elle n'a dû ton amour qu'au besoin +d'aimer qui dévore ton âme, et au voile que ce besoin aura étendu sur +tes yeux jusqu'au jour de sa première faute. Infortunée! je la plains et +je l'envie. Elle aura de beaux moments; elle en aura un terrible! Tu as +prévu cela, je le vois bien; tu as pensé au temps où, lui retirant ton +affection, tu lui laisserais l'indépendance; qu'en fera-t-elle si elle +t'aime? Oh! Jacques, j'ai toujours frémi quand je t'ai vu devenir +amoureux; j'ai toujours prévu ce qui est arrivé depuis; j'ai toujours +su d'avance que tu romprais brusquement ton lien, et que l'objet de ton +amour t'accuserait de froideur et d'inconstance le jour où l'ardeur et +la force de cet amour te feraient le plus souffrir. Mais à présent, quel +effroi ne dois-je pas avoir quand le mariage va sceller ce lien à ta +conscience et à celle d'une femme; quand les lois, la croyance et +l'usage vous défendront à tous les deux de vous consoler par un autre +amour! les lois, la croyance et l'usage sont des mots pour toi; ce +seront des chaînes de fer pour cette femme, quel que soit son caractère; +pour les secouer, il faudra qu'elle subisse tout ce que la société peut +faire de mal à un de ses enfants rebelles. Comment sortira-t-elle de +cette lutte? Désolée comme moi, robuste comme toi, ou écrasée comme +un roseau! Pauvre femme! elle t'aime sans doute avec confiance, avec +espoir; elle ne sait pas où elle va, l'aveugle enfant! elle ne sait pas +quel rocher elle veut porter sur sa faible tête, et à quel colosse de +vertu farouche s'attaque sa tranquille et fragile innocence. Oh! quel +serment étrange est celui que vous allez prononcer! Dieu n'écoutera ni +l'un ni l'autre, il n'enregistrera pas cette monstruosité sur le livre +du destin! À quoi me sert de t'avertir? J'empoisonne ta joie, et je ne +déracine pas ce terrible espoir de bonheur qui te dévore. Je sais ce que +c'est, et je ne m'offense pas de ta résistance: j'ai aimé, j'ai désiré, +j'ai espéré comme toi, et j'ai été désabusée comme tu l'as été tant de +fois, comme tu le seras encore! + + + +IX. + +DE CLÉMENCE A FERNANDE. + +Une autre que moi perdrait son temps et sa peine à te dire que tu vis +dans un monde où l'on a singulièrement mauvais ton, et où tout se passe +de la façon la plus inconvenante. Je ne puis que te plaindre, car je +suis sûre que la bonne compagnie est la classe la plus raisonnable et la +plus éclairée de toutes, et que ses usages et ses délicatesses sont les +meilleurs guides possibles vers le bon et l'utile. Ta mère le sait de +reste, et, parmi tous ses défauts, je lui reconnais au moins un extrême +bon sens et une excellente manière d'être; cela n'empêche pas que, +sacrifiant tout au désir de te voir épouser un homme riche, elle ne +t'ait jetée dans la mauvaise compagnie. Eugénie a toujours été une +espèce de bourgeoise très-commune, et le couvent, où l'on prend en +général une meilleure tenue, ne l'a corrigée de rien. Qu'elle aime à la +folie les lazzi soldatesques des amis de son mari, que son château soit +devenu une tabagie, cela ne me surprend nullement; mais que ta mère +t'ait abandonnée à ces amitiés-là, cela me révolte un peu. + +N'importe! il faut bien que je m'y fasse, car M. Jacques est en plein +dans la société dite _du Champ d'Asile_, du moins je le présume. Je +n'ai pas de préjugés; je vois toutes sortes de gens, je me pique d'être +impartiale en politique, et je m'accoutume à supporter les différences +dont la société abonde, sans m'étonner de rien; je te parlerai donc +comme je dois parler à une personne qui est dans ta position; et je +m'écarterai de tout système et de toute habitude pour me mettre au même +point de vue que toi. + +Ainsi, je te dirai que, dans son bon sens grossier, M. Borel n'a +peut-être pas tort, et qu'il faut beaucoup réfléchir à cette parole: «Il +ne s'abandonne jamais, et le vin ne lui desserre jamais les dents.» Si +l'on me disait cela de M. de Vence ou du marquis de Noisy, je rirais +comme tu as fait à propos de M. Jacques; mais moi, à propos de M. +Jacques, je n'en rirais pas. M. Jacques a vécu parmi les gens qui +boivent, qui s'enivrent et qui bavardent; quelle qu'ait été sa première +éducation, dès l'âge de seize ans il a été soldat de Bonaparte; cela +l'oblige à être un homme comme M. Borel ou à lui être infiniment +supérieur; prends garde à cela, Fernande. Je suis très-portée à le +croire tel, d'après tout ce que tu m'en dis; mais si nous nous trompions +l'une et l'autre? s'il était inférieur à tous ces braves butors que tu +aimes tant, et qui ont du moins pour eux la franchise et la loyauté? si +toute cette réserve, que tu prends peut-être pour de la noblesse dans +les manières, était seulement la prudence d'un homme qui cache quelque +vice? Je te dirai naturellement ce que je crains; je m'imagine que +M. Jacques est un de ces hommes d'un certain âge qui ont beaucoup de +dépravation et beaucoup d'orgueil. Ces gens-là sont tout mystère; mais +on fait bien de ne pas chercher à lever le voile dont ils se couvrent. +Je ne puis me résoudre à t'en dire davantage, d'autant plus qui je me +trompe peut-être absolument. + + + +X. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Eh bien! oui, c'est de l'amour, c'est de la folie, c'est ce que tu +voudras, un crime peut-être! Peut-être que je m'en repentirai et qu'il +sera trop tard; peut-être aurai-je fait deux malheureux au lieu d'un; +mais il n'est déjà plus temps: le pente m'entraîne et me précipite; +j'aime, je suis aimé. Je suis incapable de penser et de sentir autre +chose. + +Tu ne sais pas ce que c'est qu'aimer pour moi! Non, je ne te l'ai jamais +dit, parce que dans ces moments-là j'éprouve un besoin égoïste de me +replier sur moi-même et de cacher mon bonheur comme un secret. Tu es le +seul être au monde avec lequel il m'ait été possible de m'épancher, +et encore cela ne m'a été possible qu'en de rares instants. Il en est +d'autres où Dieu seul a pu être le confident de ma douleur ou de ma +joie. Aujourd'hui j'essaierai de te montrer mon âme tout entière et de +te faire descendre au fond de cet abîme que tu dis inconnu à moi-même. +Peut-être verras-tu que je ne suis pas ce lutteur terrible que tu crois; +peut-être m'aimeras-tu moins, fière Sylvia, en voyant que je suis plus +homme que tu ne penses. + +Mais pourquoi serait-ce une faiblesse que de s'abandonner à son propre +coeur? Oh! la faiblesse, c'est l'épuisement! C'est quand on ne peut plus +aimer qu'on doit pleurer sur moi-même et rougir d'avoir laissé éteindre +le feu sacré; moi, je le sens avec orgueil qui se ravive de jour en +jour. Ce matin je respirais avec volupté les premières brises du +printemps, je voyais s'entr'ouvrir les premières fleurs. Le soleil de +midi était déjà chaud, il y avait de vagues parfums de violettes et +de mousses fraîches répandus dans les allées du parc de Cerisy. Les +mésanges gazouillaient autour des premiers bourgeons et semblaient les +inviter à s'entr'ouvrir. Tout me parlait d'amour et d'espérance; j'eus +un si vif sentiment de ces bienfaits du ciel, que j'avais envie de +me prosterner sur les herbes naissantes et de remercier Dieu dans +l'effusion de mon coeur. Je te jure que mon premier amour n'a pas connu +ces joies pures et ces divins ravissements; c'était un désir plus âpre +que la fièvre. Aujourd'hui il me semble être jeune et ressentir l'amour +dans une âme vierge de passions. Et pendant ce temps tu vois mon spectre +épouvanté errer autour de toi, rêveuse! Oh! jamais je n'ai été si +heureux! jamais je n'ai tant aimé! Ne me rappelle pas que j'en ai dit +autant chaque fois que je me suis senti amoureux. Qu'importe? on sent +réellement ce qu'on s'imagine sentir. Et d'ailleurs je croirais assez à +une gradation de force dans les affections successives d'une âme qui +se livre ingénument comme la mienne, je n'ai jamais travaillé mon +imagination pour allumer ou ranimer en moi le sentiment qui n'y était +pas encore ou celui qui n'y était plus; je ne me suis jamais imposé +l'amour comme un devoir, la constance comme un rôle. Quand j'ai senti +l'amour s'éteindre, je l'ai dit sans honte et sans remords, et j'ai obéi +à te Providence qui m'attirait ailleurs. L'expérience m'a bien vieilli; +j'ai vécu deux ou trois siècles, mais du moins elle m'a mûri sans me +dessécher. Je sais l'avenir, mais pour rien au monde je n'aurais la +froide lâcheté de lui sacrifier le présent. Qui, moi! moi qui suis +si bien habitué à la souffrance, je reculerais devant elle, je ne +disputerais pas à cette avare destinée les biens que je peux lui +arracher encore! Ai-je donc été si heureux? n'ai-je plus rien à +connaître, rien à posséder de nouveau sous le soleil de ce monde-ci? Je +sens bien que je n'ai pas fini, que je ne suis pas rassasié; je sens +qu'il y a encore des joies pour mon coeur, puisque mon coeur a encore +des désirs et des besoins. Je veux conquérir ces joies et les savourer, +dussé-je les payer plus chèrement que toutes celles que Dieu m'a fait +expier déjà. Si la destinée de l'homme, ou si la mienne du moins, est +d'être heureux pour souffrir ensuite, et de tout posséder pour tout +perdre, soit! Si ma vie est un combat, une révolte continuelle de +l'espérance contre l'impossible, j'accepte! Je me sens encore la force +de combattre et d'être heureux un jour au prix de tout le reste de mes +jours futurs. Je défie le sort de m'épouvanter avant le combat; qu'il me +brise s'il est le plus fort. + +Ne me dis pas que j'expose le bonheur d'un autre avec le mien. D'abord +cet être, là où je le prends, ne serait qu'infortuné en d'autres mains +que les miennes; et puis ce qu'il est destiné à souffrir avec moi est +peu de chose au prix de ce que je suis résigné à souffrir avec lui. Les +tourments qui m'attendent, je les connais, et je sais ce que sont les +douleurs des autres au prix des miennes. Comment veux-tu que j'aie de la +compassion pour quelqu'un? Songerais-tu à établir une comparaison entre +moi et le reste des hommes? En fait de souffrance, ne suis-je pas une +exception? Tout autre que toi rirait de cette prétention et la prendrait +pour un imbécile orgueil; mais tu sais bien que je ne m'en vante pas, +et que je m'en plains dans l'amertume de mon coeur. Tu sais que j'ai +souvent maudit le ciel pour m'avoir refusé la faculté qu'il accorde si +généreusement à tous les hommes, l'oubli! De quoi ne se consolent-ils +pas et de quoi me suis-je jamais consolé? La douleur les effleure; je ne +sais quel vent souffle sur leurs plaies et les sèche aussitôt. Pourquoi +les miennes saignent-elles éternellement? Pourquoi la première douleur +de ma vie, au lieu de s'en aller dans la nuit de l'oubli, est-elle +toujours devant mes yeux, terrible et vivante comme le sang prolifique +de l'hydre? Pour tous les humains, le malheur est une hymne funèbre qui +passe, et dont les notes se perdent peu à peu dans l'éloignement; quand +la dernière s'envole, l'oreille n'en conserve pas le son. Pourquoi +mugissent-elles toutes autour de moi? Pourquoi cet éternel chant de +mort qui s'élève à toute heure dans mon âme et qui me force à pleurer +continuellement mes pertes? Pourquoi mon front est-il ceint d'épines qui +le déchirent à chaque souffle du vent dans les fleurs dont les autres se +couronnent? + +Oh! je vois bien que les autres ne souffrent pas la centième partie de +mon mal. Ils se désolent cent fois plus haut, parce qu'ils ne savent +vraiment pas ce que c'est que la douleur. Insolents sybarites, ils se +plaignent du pli d'une rose; je vois comme ils se guérissent, comme ils +se consolent, comme ils sont aveuglément dupes d'une illusion nouvelle. +Race stupide et lâche! ils n'affronteraient pas ces illusions s'ils +savaient comme moi ce qu'elles valent! quand ils sont terrassés par +le destin, ils avouent qu'ils se sont trompés. «Ah! si j'avais su, +disent-ils, que cela devait finir ainsi!» Et moi je sais comment tout +finit, et je commence un amour nouveau! Tu vois bien que je suis cent +fois plus courageux, cent fois plus infortuné que les autres. + +Fernande souffrira donc avec moi, tu veux que je trace d'avance l'arrêt +de mort de mon bonheur. Eh bien! sois satisfaite, âme stoïque, vigueur +impitoyable! l'un de nous cessera d'aimer, elle ou moi, qu'importe? +celui qui se détachera le dernier ne sera pas le plus malheureux! +Fernande se consolera; elle est sincère et bonne; mais elle est faible, +la pauvre enfant; faible sera sa douleur. + +Au milieu de mon amour et de ma joie, il y a une chose qui me déchire et +qui m'indigne contre moi, et contre toi aussi, Sylvia: contre moi, parce +que je n'ai pas songé dans ma dernière lettre à te questionner; contre +toi, parce que tu gardes un dédaigneux silence, comme si tu me croyais +devenu indifférent à ton sort. Si tu avais cette idée-là, Sylvia, je +serais capable de partir à l'heure même et d'aller te redemander à +genoux ta confiance et ton estime. Oh! dis-moi comment va ton coeur, +infortunée! parle-moi de toi! Comment! depuis trois semaines il n'est +question que de moi, et nous n'avons pas dit un mot de ta nouvelle +situation! La dernière fois que tu m'en as parlé, tu semblais assez +satisfaite; mais je ne puis me tranquilliser absolument sur la solitude +où je t'ai laissée. Cela est bien rude à ton âge, Sylvia, et avec ta +force! plus on a d'énergie pour résister à la douleur, plus on en a pour +la ressentir. Dis-moi, dis-moi si tu as pris le dessus. Il ne me semble +pas, à la manière dont tu envisages ma position, que tu aies trouvé le +repos de l'esprit. Parle-moi de ce coeur qui me juge et me dissèque si +sévèrement, et qui a toutes mes folies, toute mon audace. N'oublie +pas du moins, Sylvia, qu'il y a entre nous un sentiment plus fort que +l'amour, et que tu n'as qu'un mot à dire pour m'envoyer d'un bout du +monde à l'autre. + + + +XI. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Ma chère, ta lettre me fait horriblement mal. D'abord je n'y comprends +rien; qu'est-ce que tu entends par la dépravation? Est-ce l'inconstance, +est-ce le besoin de changer d'amour? En ce cas, j'ai une peur affreuse. +Voici la conversation que je viens d'avoir avec le gros capitaine Jean, +dont je t'ai parlé; tu jugeras ce qui se passe en moi. Nous avons fait +ce matin une promenade dans le bois de Tilly; nous étions cinq hommes et +cinq femmes, tous en tilbury. Comme il fallait que dans chacune de ces +petites voitures il se trouvât un homme avec une femme pour diriger le +cheval; comme ma mère n'a pas jugé convenable que je fisse deux lieues +dans le tilbury de Jacques en présence de huit personnes (quoiqu'elle me +laisse tous les jours quatre ou cinq heures seule avec lui dans notre +jardin); comme M. Jacques ne voulait pas, je suis bien sûre, être le +cavalier de ma mère, et que M. Borel s'est dévoué à sa place; comme +enfin je ne pouvais aller convenablement qu'avec un homme marié, et +que le capitaine Jean est père de quatre grands enfants, on a décidé +unanimement que je devais avoir ce joli page. Du moment que je n'étais +pas avec Jacques, j'aimais autant celui-là qu'un autre; il me semblait +obligeant et bon homme. Mais c'est le butor le plus bavard et le plus +niais que je connaisse à présent, et il m'a mis l'esprit dans une telle +perplexité que je suis au désespoir d'avoir fait route avec lui. + +Il est vrai que c'est bien ma faute. Quand je me suis trouvée tête à +tête en conversation avec un homme qui connaît Jacques depuis vingt ans +et qui ne demandait pas mieux que de causer, je n'ai pu y tenir, et je +l'ai mis sur la voie. D'abord d'un ton moitié amical, moitié goguenard, +il s'est hasardé à me parler de son caractère, et peu à peu, pressé par +mes questions et encouragé par l'air de plaisanterie que j'affectais, il +m'a raconté des aventures de sa vie. Je ne sais quelle impression cela +m'a faite dans le moment; à présent je suis en proie à une agitation +affreuse; il me semble que je dois conclure de cette conversation que +Jacques est un enthousiaste et un inconstant, du moins le capitaine +me l'a dit plus de vingt fois. «Vous devez être fière, me disait-il, +d'avoir enchaîné le faucon; il a joliment chassé de petites perdrix +comme vous! mais le voilà dompté et chaperonné sur le poing de +sa châtelaine; coupez-lui les ailes, si vous voulez qu'il y +reste.--Qu'est-ce que cela veut dire? lui ai-je demandé. Est-ce donc si +difficile de garder le coeur de M. Jacques?--Ah! il y en a plus d'une +qui s'est vantée d'en venir à bout, a-t-il repris. Mais elle comptait +sans son hôte, la pauvrette! Brrr...t! quand on croyait avoir bien fermé +la cage, l'oiseau était parti à travers les barreaux. Mais je vois que +cela ne vous inquiète pas, et que vous faites votre affaire de le guérir +de cette envie de changer.--Certainement, répondis-je en tâchant de +cacher mon effroi sous un rire forcé. Mais vous, capitaine, qui êtes +un modèle de fidélité, à ce que dit M. Borel, comment n'avez-vous pas +morigéné un peu M. Jacques?--Ah! que diable voulez-vous! répondit-il en +prenant un air capable, un enthousiaste, un fou! L'engouement pour les +jupons est une vraie maladie chez lui. Autant il est froid et réservé +avec les hommes, autant il est tendre et empressé auprès des belles; et +à qui est-ce que je le dis? Vous le savez mieux que moi, mademoiselle +Fernande!» Et il se mit à rire d'un gros rire insupportable. «Il a donc +fait bien des folies dans sa vie? demandai-je. Des folies, répondit-il, +des folies dignes des Petites-Maisons; et pour quelles pécores! les plus +altières _carognes_ (je te répète son expression, parce que cela me +parait nécessaire pour te donner une idée juste de la manière dont il +traite les amours de Jacques), les plus insolentes _chipies_ que j'aie +jamais rencontrées; de ces femmes belles comme des anges et méchantes +comme des démons, avides, ambitieuses, intrigantes, despotiques; de +ces femmes comme il y en tant, et auxquelles vous ressemblez si peu, +mademoiselle Fernande!--Comment M. Jacques a-t-il pu s'attacher à de +pareilles femmes?--Il était leur dupe, il les prenait pour de petits +anges, et il voulait couper la gorge à tous ceux qui n'étaient pas de +son avis. Ah! si vous saviez ce que c'est que Jacques amoureux! Mais +qu'est-ce que je dis? Qui le sait mieux que vous? Il est vrai qu'à cause +de vous il ne rencontre de contradictions nulle part. Quand il annonce +son mariage, tout le monde lui dit qu'il épouse un petit ange; et +la première fois que j'en ai entendu parler, je me suis écrié: «Ah! +parbleu! Jacques, il est bien temps que tu aimes une femme digne de +toi!» Il m'a serré la main, et en même temps il m'a regardé de travers; +car, s'il est content de vous entendre louer, il n'en est pas moins +furieux quand on parle mal des diablesses qu'il a aimées. Savez-vous que +j'ai failli me battre avec lui plus de dix fois parce que je voulais +l'empêcher de se ruiner, de se retirer du service et de se marier avec +la plus grande dévergondée de la terre? J'aime Jacques comme mon enfant; +j'ai reçu de lui des services que je n'oublierai jamais; mais si je me +suis un peu acquitté envers lui, c'est en l'empêchant de faire +cette belle équipée.--Comment l'en avez-vous empêché? Contez-moi +cela.--C'était la marquise Orseolo. Parbleu! c'est une histoire connue +dans tout Milan! La plus belle femme de l'Italie, et de l'esprit comme +un démon. Jacques ne se trompe pas, du moins sur ces choses-là, et il y +a bien un peu de vanité dans tous ses choix. Il y en avait surtout dans +ce temps-là. Toute l'armée d'Italie était, ma foi! aux pieds de madame +Orseolo, qui se donnait des airs de patriotisme, chose bien rare parmi +les Italiennes, et qui affichait pour les pauvres Français le plus +profond mépris. Cela tente mon fou de Jacques, et le voilà, avec sa mine +pâle et ses grands yeux tristes, qui se promène autour de la belle, +et la suit comme son ombre, jusqu'à ce qu'il ait enfin vaincu ce fier +courage et soumis cette farouche vertu. Tout allait bien; Jacques allait +jeter le froc aux orties et emmener cette charmante conquête en France, +non sans l'épouser, comme elle le désirait, et compléter la plus grande +folie qu'il eût jamais faite, lorsque, par bonheur, j'acquis des preuves +flagrantes de l'intimité un peu trop tendre qui existait entre la dame +et son confesseur, et je me hâtai, comme vous pensez bien, de les +fournir à Jacques, qui ne me dit pas seulement grand merci, mais qui du +moins quitta Milan un quart d'heure après et disparut pendant six mois. +Nous le retrouvâmes à Naples, aux pieds d'une chanteuse célèbre, qui +ne le subjugua pas moins et qui le trompa de même. Pour celle-là, il +a failli perdre la raison. Je n'en finirais pas si je vous racontais +toutes les aventures de Jacques. C'est le garçon le plus romanesque, +avec cette mine tranquille que vous lui voyez; mais si bon avec toutes +ses extravagances, si généreux, si brave! Vous serez heureuse avec lui, +mademoiselle Fernande. Si vous ne l'êtes pas, prenez-moi pour le plus +méchant hâbleur de la terre, et venez me tirer les oreilles.» + +Tu dois voir ce que c'est que Jacques maintenant; dis-le-moi, ma chère +Clémence; car, pour moi, je le sais un peu moins qu'auparavant. Mais je +suis triste à mourir. Ce Jacques, qui dit m'aimer tant, et qui a déjà +usé son coeur pour des êtres si méprisables; ces enthousiasmes aveugles +auxquels il est sujet, et qui le poussent à sacrifier tout à l'objet de +son fol amour, et à lui faire des serments éternels qu'il doit bientôt +après rompre et détester!... Et s'il me traitait ainsi! si la veille +de mon mariage il se dégoûtait de moi; le lendemain, ce serait encore +pis!... Oh! Clémence, Clémence, dans quel abîme suis-je près de tomber! +Dis-moi ce qu'il faut faire. Depuis quelques jours je vois Jacques à +peine. Il est occupé de préparer tout pour ce mariage, et il va à Tours +et à Amboise deux ou trois fois par semaine. D'ailleurs, l'effroi +qu'il m'inspire commence à devenir si grand que je crains d'avoir une +explication avec lui et de me laisser rassurer. Cela lui est si facile, +et j'ai tant besoin de croire en lui! Je me sens si malheureuse quand je +doute! + + + +XII. + +De SYLVIA A JACQUES. + +Va donc où t'emporte ta destinée! J'aime mieux cette lettre-ci que +l'autre: elle est franche, du moins. Ce que je crains le plus, c'est de +te voir retomber dans les illusions de ta jeunesse. Mais si tu abordes +hardiment le péril, si tu vois clair à les pieds, tu franchiras +peut-être l'abîme. Qui sait ce qui peut vaincre le courage d'un homme? +Tu es las de disputer lentement la partie, et tu joues tout ton avenir +sur un dernier coup de dés. Si tu perds, souviens-toi qu'il te reste un +coeur ami pour t'aider à supporter le reste de ta vie, ou pour te tenir +compagnie, si tu veux t'en débarrasser. + +Tu me dis de te parler de moi, et tu me reproches de garder un +dédaigneux silence. Sais-tu pourquoi, Jacques, j'envisage si sévèrement +la nouvelle phase d'amour où entre ta destinée? Sais-tu pourquoi j'ai +peur, pourquoi je t'ai averti du danger, pourquoi je te vois d'un oeil +sombre marcher à sa rencontre? Tu ne l'as pas deviné? C'est que moi +aussi je suis perdue sur cette mer orageuse; moi aussi je m'abandonne +au destin, et je place tout ce qui me reste de force et d'espoir sur le +hasard d'un chiffre. Octave est ici; je l'ai vu, je lui ai pardonné. + +J'ai fait une grande faute en ne prévoyant pas qu'il viendrait. J'ai +arrangé toute ma situation pour oublier son absence, et non pour +combattre son retour. Il est venu, j'ai été surprise; la joie a été plus +forte que la raison. + +Je parle de joie! et toi aussi tu en parles. Quelle joie que la nôtre! +Sombre comme la flamme de l'incendie, sinistre comme les derniers rayons +du soleil qui perce les nues avant la tempête! Nous joyeux! quelle +dérision! Oh! quels êtres sommes-nous, et pourquoi voulons-nous toujours +vivre la même vie que les autres? + +Je sais que l'amour seul est quelque chose, je sais qu'il n'y a rien +outre sur la terre. Je sais que ce serait une lâcheté que de le fuir par +crainte des douleurs qui l'expient; mais vraiment, quand on voit si bien +sa marche et ses résultats, peut-on goûter des joies bien pures? Pour +moi, cela m'est impossible. Il y a des moments où je m'échappe des +bras d'Octave avec haine et avec terreur, parce que je vois dans le +rayonnement de son front l'arrêt de mon futur désespoir. Je sais que son +caractère n'a aucun rapport avec le mien; je sais qu'il est trop jeune +pour moi, je sais qu'il est bon sans être vertueux, affectueux, mais +incapable de passion; je sais qu'il ressent l'amour assez fortement pour +commettre toutes les fautes, mais pas assez pour faire quelque chose de +grand. Enfin je ne l'_estime_ pas, dans l'acception particulière que toi +et moi donnons à ce mot. + +[Illustration: J'étais assise au pied de la montagne.] + +Quand j'ai commencé à l'aimer, j'ai chéri en lui cette faiblesse qui +me fait souffrir maintenant. Je n'ai pas prévu qu'elle me révolterait +bientôt. En vérité, j'ai fait ce que tu fais sans doute à présent. J'ai +trop compté sur la générosité de mon amour. Je me suis imaginé que, plus +il avait besoin d'appui et de conseil, plus il me deviendrait cher en +recevant tout de moi; que le plus heureux, le plus noble amour d'une +femme pour un homme devait ressembler à la tendresse d'une mère pour son +enfant. Hélas! j'avais tant cherché la force, et mes tentatives avaient +été si déplorables! En croyant m'appuyer sur des êtres plus grands que +moi, je m'étais sentie si durement repoussée par un froid de glace! Je +me disais: La force chez les hommes, c'est l'insensibilité; la grandeur; +c'est l'orgueil; le calme, c'est l'indifférence. J'avais pris le +stoïcisme en aversion après lui avoir voué un culte insensé. Je me +disais que l'amour et l'énergie ne peuvent habiter ensemble que dans des +coeurs froissés et désolés comme le mien, que la tendresse et la douceur +étaient le baume dont j'avais besoin pour me guérir, et que je les +trouverais dans l'affection de cette âme ingénue. Qu'importe, pensai-je, +qu'il sache ou non supporter la douleur? Avec moi, il n'aura pas à la +connaître. Je prendrai sur moi tout le poids de la vie. Son unique +affaire sera de me bénir et de m'aimer. + +C'était là un rêve comme les autres; je n'ai pas tardé à souffrir de +cette erreur, et à reconnaître que si, dans l'amour, un caractère devait +être plus fort que l'autre, ce ne devait pas être celui de la femme. Il +faudrait du moins qu'il y eût quelque compensation; ici il n'y en a pas. +C'est moi qui suis l'homme; ce rôle me fatigue le coeur, au point que je +deviens faible moi-même par dégoût de la force. + +[Illustration: Tu gardais les chèvres sur le versant des Alpes +maritimes.] + +Et pourtant il y a de bien belles choses dans le coeur de cet enfant! +Quels trésors de sensibilité, quelle pureté de moeurs, quelle foi naïve +dans le coeur d'autrui et dans le sien propre! Je l'aime parce que je ne +connais pas d'homme meilleur. Celui qui est à part de tous les autres ne +m'inspire et ne ressent pour moi que de l'amitié.--L'amitié, c'est une +sorte d'amour aussi, immense et sublime en de certains moments, mais +insuffisante, parce qu'elle ne s'occupe que des malheurs sérieux et +n'agit que dans les grandes et rares occasions. La vie de tous les +jours, cette chose si odieuse et si pesante dans la solitude, cette +succession continuelle de petites douleurs fastidieuses que l'amour seul +peut changer en plaisirs, l'amitié dédaigne de s'en occuper. Vous êtes +capable, comme vous le dites fort bien, de tout quitter pour venir me +tirer d'une situation malheureuse et de courir d'un bout du monde à +l'autre pour me rendre un service; mais vous n'êtes pas capable de +passer huit jours tranquilles avec moi, sans penser à Fernande, qui vous +aime et vous attend. Et cela doit être ainsi, car pour moi c'est la même +chose. Je sacrifierais tout mon amour pour vous sauver d'un malheur, je +n'en détacherais pas une parcelle pour vous préserver d'une contrariété. +Il semble donc que la vie doive être divisée en deux parts: l'intimité +avec l'amour, le dévouement avec l'amitié. Mais j'ai beau faire pour me +persuader que je suis contente de cet arrangement, j'ai beau me répéter +que Dieu m'a servie avec prodigalité en me donnant un amant comme Octave +et un ami comme vous; je trouve l'amour bien puéril et l'amitié bien +austère. Je voudrais avoir pour Octave la vénération que j'ai pour vous, +sans perdre la douce tendresse et la vive sollicitude que j'ai pour +lui. Rêve insensé! Il faut accepter la vie comme Dieu l'a faite. C'est +difficile, Jacques, bien difficile! + + + +XIII. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Ne m'écris pas, ne me réponds pas. Ne me parle plus de prudence, et ne +cherche plus à me mettre en garde contre le danger. C'est fini; je m'y +jette les yeux bandés. J'aime: est-ce que je suis capable de voir clair +à quelque chose! Il en sera ce que Dieu voudra. Qu'importe, après tout, +que je sois heureuse ou non? Suis-je donc un être si précieux, pour que +nous nous en occupions tant? Et à quoi mènent toutes les prévisions? +Elles n'empêchent pas qu'on se risque, et elles font qu'on se risque +lâchement. Ne me décourage donc plus, ne me parle plus de Jacques, mais +laisse-moi t'en parler toujours. + +Hier il est venu me surprendre dans le parc. J'étais assise sur un banc; +j'avais la tête dans mes deux mains, et je pleurais. Il a voulu savoir +la cause de mon chagrin, et il s'est mis en colère parce que je refusais +de parler. Mais quelle colère! Il me prenait dans ses bras et me serrait +avec tant de force qu'il me faisait mal, et pourtant je n'avais ni peur +ni ressentiment de le voir me brutaliser ainsi. Il me secouait la main +d'un air d'autorité, en me disant: «Parle donc, je veux que tu +parles, réponds-moi tout de suite; qu'as-tu?» Et moi, qui déteste le +commandement, j'ai eu du plaisir à entendre le sien. Le coeur m'a bondi +de joie, comme lorsqu'il m'a tutoyée pour la première fois, en me +faisant traverser un ruisseau et me disant: «Saute donc, peureuse!» Oh! +bien plus cette fois! Ce que j'ai ressenti, Clémence, est inexplicable. +Tout mon coeur a été au-devant du sien, comme un esclave qui se +jetterait aux pieds de son maître, ou comme un enfant dans le sein de sa +mère. Ces choses-là ne peuvent pas tromper; je sens que je l'aime, +parce que je dois l'aimer, parce qu'il le mérite, parce que Dieu ne +permettrait pas que j'éprouvasse cette confiance et cet entraînement +pour un méchant homme. Pressée par ses questions, je lui ai parlé de ma +conversation avec le capitaine Jean, et de l'effroi insurmontable qu'il +m'avait laissé. «Ah! en effet, m'a-t-il dit, je voulais te parler des +craintes auxquelles tu t'abandonnes et des questions que tu as faites à +Borel et à sa femme. Cela m'embarrassait un peu; que puis-je te dire? +que les reproches de Borel ne sont pas fondés, que les histoires du +capitaine sont fausses? Il m'est impossible de mentir. Il est vrai que +j'ai des défauts très-graves, et que j'ai fait beaucoup de folies. Mais +qu'est-ce que cela a donc de commun avec toi et avec l'avenir qui nous +attend? Je ne puis rien le jurer, sinon que je suis un honnête homme, et +que je n'aurai jamais avec toi un mauvais procédé. Prends acte de ces +paroles-là, s'il te faut des paroles pour te rassurer, et quitte-moi la +première fois que j'y manquerai. Mais si tu as cru que tu ne souffrirais +jamais de mon caractère et que tu n'aurais jamais rien à lui reprocher, +tu as compté faire en ce monde le voyage d'Eldorado, et tu as rêvé une +destinée qui n'es permise à personne sur la terre.» Puis il s'est tu +tout à coup, et il est resté triste et silencieux; moi aussi. Enfin, +il a fait un effort sur lui-même, et il m'a dit: «Vous voyez bien, ma +pauvre enfant, que vous souffrez déjà. Ce n'est pas la première fois, +et ce ne sera pas malheureusement la dernière. N'avez-vous donc jamais +entendu dire que la vie est un tissu de douleurs, une vallée de larmes?» +Le ton triste et amer dont il a dit ces paroles m'a tellement brisé le +coeur, que mes pleurs ont recommencé à couler malgré moi. Il m'a serrée +dans ses bras, et il s'est mis à pleurer aussi. Oui, Clémence, il a +pleuré, cet homme ci grave et si accoutumé sans doute à voir couler les +larmes des femmes. Les miennes l'ont gagné. Oh! comme son coeur est +sensible et généreux! C'est en ce moment que je l'ai bien senti: il +importe peu que Jacques ait trente-cinq ans. A-t-il pu être meilleur et +plus digne d'amour à vingt-cinq? + +Quand je l'ai vu ainsi, j'ai jeté mes bras autour de son cou. «Ne pleure +pas, Jacques, lui ai-je dit; je ne mérite pas ces nobles larmes. Je +suis un être lâche et sans grandeur; je ne m'en suis pas aveuglément +rapportée à toi, comme je devais le faire. Je t'ai soupçonné, j'ai voulu +fouiller dans les secrets de ta vie passée! Pardonne-moi; ton chagrin +est une punition trop sévère.--Laisse-moi pleurer, m'a-t-il dit, et sois +bénie pour m'avoir donné cette heure d'attendrissement et d'effusion; il +y a bien longtemps que cela ne m'était arrivé. Ne sens-tu pas, Fernande, +que ce qu'il y a de plus doux au monde, c'est la tristesse qu'on +partage, et que les larmes qui se mêlent à d'autres larmes sont un baume +pour la douleur? Puissé-je pleurer souvent avec toi, et puisses-tu ne +jamais pleurer seule!» + +Oh! c'est fini, qu'on me dise de Jacques tout ce qu'on voudra, je +n'écoute plus que lui. Ne me blâme pas, mon amie, ne me fais pas +souffrir inutilement. Je m'abandonne à mon destin; qu'il soit ce +qu'il plaira à Dieu! pourvu que Jacques m'aime, je suis sûre de tout +supporter. + + + +XIV. + +DE JACQUES A FERNANDE. + +Je voulais vous dire bien des choses l'autre soir, et je n'ai pu parler; +nos larmes se sont mêlées, nos coeurs se sont entendus. Cela suffit pour +deux amants, mais pour deux époux ce n'est peut-être pas assez. Votre +esprit a peut-être besoin d'être rassuré et convaincu. Je demande à +votre affection une preuve de confiance bien grande, ô mon enfant! en +vous priant d'accepter mon nom et de partager mon sort; et je m'étonne +de l'abandon avec lequel, me connaissant aussi peu, vous vous en êtes +jusqu'ici rapportée à moi. Il faut que votre âme soit bien noble et bien +généreuse, ou que vous ayez deviné que vous n'aviez rien à craindre du +vieux Jacques. Je crois à l'un et à l'autre, à votre confiance et à +votre pénétration. Mais je sens bien que jusqu'ici votre coeur a fait +tous les frais de cette sécurité, et que j'ai été muet et nonchalant; +enfin qu'il est temps que je vous aide à m'estimer un peu. + +Je ne vous parlerai pas d'amour. Il me serait impossible de vous prouver +que le mien doit vous rendre éternellement heureuse; je n'en sais rien, +et je puis dire seulement qu'il est sincère et profond. C'est du mariage +que je veux vous parler dans cette lettre, et l'amour est une chose à +part, un sentiment qui entre nous sera tout à fait indépendant de la loi +du serment. Ce que je vous ai demandé, ce que vous m'avez promis, c'est +de vivre avec moi, c'est de me prendre pour votre appui, pour votre +défenseur, pour votre meilleur ami. L'amitié seule est nécessaire à +ceux qui associent leur destinée par une promesse mutuelle. Quand cette +promesse est un serment dont l'un peut abuser pour faire souffrir +l'autre, il faut que l'estime soit bien grande des deux côtés, et +surtout du côté de celui que les lois humaines et les croyances sociales +placent dans la dépendance de l'autre. C'est de cela, Fernande, que +je veux m'expliquer formellement avec vous, afin que si vous livrez +aveuglément votre coeur à l'amour, vous sachiez du moins à qui vous +confiez le soin de votre indépendance et de votre dignité. + +Vous devez avoir pour moi cette estime et cette amitié, Fernande; je les +mérite, je le dis sans orgueil et sans forfanterie; je suis assez vieux +pour me connaître, et pour savoir de quoi je suis capable. Il est +impossible que j'aie jamais envers vous un tort assez grave pour les +perdre, ou même pour les compromettre. Je vous parle ainsi parce que je +vous estime et que je crois en vous. Je sais que vous êtes juste, que +vous avez l'âme pure et le jugement sain. Avec cela il est également +impossible que vous m'accusiez sans motif, ou que du moins vous +n'acceptiez pas ma justification quand elle sera éclatante de vérité. + +Il faut cependant tout prévoir: l'amour peut s'éteindre, l'amitié peut +devenir pesante et chagrine, l'intimité peut être le tourment de l'un +de nous, peut-être de tous les deux. C'est dans ce cas que votre estime +m'est nécessaire! Pour avoir le courage de m'abandonner votre liberté, +il faut que vous sachiez que je ne m'en emparerai jamais. Êtes-vous +bien sûre de cela? Pauvre enfant! vous n'y avez peut-être pas seulement +songé. Eh bien! pour répondre aux terreurs qui pourraient naître en +vous, pour vous aider à les chasser, j'ai à vous faire un serment; je +vous prie de l'enregistrer, et de relire cette lettre toutes les fois +que les propos du monde ou les apparences de ma conduite vous feront +craindre quelque tyrannie de ma part. La société va vous dicter une +formule de serment. Vous allez jurer de m'être fidèle et de m'être +soumise, c'est-à-dire de n'aimer jamais que moi et de m'obéir en tout. +L'un de ces serments est une absurdité, l'autre une bassesse. Vous ne +pouvez pas répondre de votre coeur, même quand je serais le plus grand +et le plus parfait des hommes; vous ne devez pas me promettre de +m'obéir, parce que ce serait nous avilir l'un et l'autre. Ainsi, mon +enfant, prononcez avec confiance les mots consacrés sans lesquels votre +mère et le monde vous défendraient de m'appartenir; moi aussi je dirai +les paroles que le prêtre et le magistrat me dicteront, puisqu'à ce prix +seulement il m'est permis de vous consacrer ma vie. Mais à ce serment de +vous protéger que la loi ma prescrit, et que je tiendrai religieusement, +j'en veux joindre un autre que les hommes n'ont pas jugé nécessaire à +la sainteté du mariage, et sans lequel tu ne dois pas m'accepter pour +époux. Ce serment, c'est de la respecter, et c'est à tes pieds que je +veux le faire, en présence de Dieu, le jour où tu m'auras accepté pour +amant. + +Mais dès aujourd'hui je le prononce, et tu peux le regarder comme +irrévocable. Oui, Fernande, je te respecterai parce que tu es faible, +parce que tu es pure et sainte, parce que tu as droit au bonheur, ou du +moins au repos et à la liberté. Si je ne suis pas digne de remplir à +jamais ton âme, je suis capable au moins de n'en être jamais le bourreau +ni le geôlier. Si je ne puis t'inspirer un éternel amour, je saurai +t'inspirer une affection qui survivra dans ton coeur à tout le reste, et +qui t'empêchera d'avoir jamais un ami plus sûr et plus précieux que moi. +Souviens-toi, Fernande, que quand tu me trouveras le coeur trop vieux +pour être ton amant, tu pourras invoquer mes cheveux blancs, et réclamer +de moi la tendresse d'un père. Si tu crains l'autorité d'un vieillard, +je tâcherai de me rajeunir, de me reporter à ton âge, pour te comprendre +et pour t'inspirer la confiance et l'abandon que tu aurais pour un +frère. Si je ne réussis à remplir aucun de ces rôles; si, malgré mes +soins et mon dévouement, je te suis à charge, je m'éloignerai, je te +laisserai maîtresse de tes actions, et tu n'entendras jamais une plainte +sortir de ma bouche. + +Voilà ce que je puis te promettre; le reste ne dépend pas de moi. Adieu, +mon ange, réponds-moi; ta mère te laisse toute la liberté possible. Mon +domestique ira chercher ta lettre demain matin. Je serai forcé de passer +la journée à Tours. + +Ton ami, JACQUES. + + + +XV. + +DE FERNANDE A JACQUES + +Oui, j'ai confiance en vous, je crois à votre honneur. Je n'avais pas +besoin de vos serments pour savoir que je ne serai jamais ni avilie ni +opprimée par vous. Je suis une enfant, et l'on ne s'est guère donné la +peine de former mon esprit; mais j'ai le coeur fier, et ma simple +raison a suffi pour m'éclairer sur certaines choses. J'ai horreur de la +tyrannie, et si, dès les premiers regards que j'ai jetés sur vous, je +ne vous avais pas deviné tel que vous êtes, je ne vous aurais jamais +estimé, jamais aimé. Ma mère m'a toujours dit qu'un mari était un +maître, et que la vertu des femmes est d'obéir. Aussi j'étais bien +résolue à ne pas me marier, à moins de rencontrer un prodige. Cela +n'était guère probable, et il m'était beaucoup plus facile de croire que +j'arriverais tranquillement à l'espèce d'indépendance assurée aux vieux +jours des filles sans dot. Cependant je me figurais quelquefois que Dieu +ferait un miracle en ma faveur, et qu'il m'enverrait un de ses anges +sous les traits d'un homme, pour me protéger en cette vie. C'était +un rêve romanesque, dont je ne me vantais pas à ma mère, mais que je +n'avais pas la force de repousser. Quand j'étais assise à mon métier +auprès de la fenêtre, et que je voyais le ciel si bleu, les arbres si +verts, toute la nature si belle et moi si jeune! oh! alors, il m'était +impossible de croire que j'étais destinée à la captivité ou à la +solitude. Que voulez-vous? J'ai dix-sept ans; à mon âge on n'a pas toute +la raison possible, et voilà que la Providence se met en tête de me +traiter en enfant gâté. Vous arrivez un beau matin, Jacques, avant que +j'aie encore souffert de l'ennui, avant que les larmes du découragement +aient gâté ma fraîcheur de pensionnaire, tout au beau milieu de mes +rêves et de mes folles espérances. Voilà que vous venez tout réaliser +sans que j'aie eu le temps de douter et de craindre! Vraiment, il n'y a +pas longtemps que je lisais encore des contes de fées; c'était toujours +la même chose, mais c'était bien beau! C'était toujours une pauvre fille +maltraitée, abandonnée, ou captive, qui, par les fentes de sa prison, ou +du haut d'un des arbres du désert, voyait passer, comme dans un rêve, la +plus beau prince du monde, escorté de toutes les richesses et de toutes +les joies de la terre. Alors la fée entassait prodiges sur prodiges pour +délivrer sa protégée; et, un beau jour, Cendrillon voyait l'amour et le +monde à ses pieds. Il me semble que c'est là mon histoire. J'ai dormi +dans ma cage, et j'ai fait des songes dorés que vous êtes venu changer +en certitudes, si vite, que je ne sais pas encore bien si je dors ou si +je veille. + +Aussi j'ai eu un peu peur. Le bonheur m'est venu si promptement et +si magnifiquement, que je n'ose y croire. Je crois pourtant que vous +m'aimez et que vous êtes le meilleur des hommes; je sais que votre +conduite sera telle que vous me l'annoncez; je sais, de mon côté, que je +n'en serai pas indigne, et ces serments que vous me faites de ne point +m'asservir, je vous les fais aussi: je m'engage à ne point exercer sur +vous la tyrannie des prières, des reproches et des convulsions, dont +les femmes savent si bien tirer parti. Quoique je n'aie pas votre +expérience, je crois pouvoir répondre de ma fierté. + +Ce n'est donc pas l'austérité du mariage qui m'effraie. Vous m'aimez et +vous m'offrez tout ce que vous possédez; j'accepte, parce que je vous +aime. Si un jour nous cessions de nous estimer, je ne suis pas inquiète +de mon sort: je sais assez travailler pour gagner ma vie, et je ne vois +en ce genre aucun malheur capable de m'épouvanter assez pour m'empêcher +d'accepter le bonheur que vous m'offrez aujourd'hui; ce n'est pas +la misère, ce ne sont pas les malheurs vulgaires de la société qui +m'inquiètent, c'est l'amour que vous avez pour moi, c'est surtout celui +que je ressens pour vous. Vous ne voulez pas m'en parler, Jacques, et +c'est la seule chose qui m'occupe et qui m'intéresse. + +Peu t'être que j'agis contre la pudeur en vous parlant de cela, +maintenant que vous affectez de m'entretenir de tout autre sentiment; +mais vous m'avez habituée à vous dire sans détour tout ce qui me vient à +l'esprit. Vous m'avez dit souvent qu'il n'y avait rien au monde de plus +hypocrite et de moins pur que certaines habitudes de réserve que les +femmes s'imposent dans leur conduite et dans leurs discours. Je me livre +donc sans crainte et sans honte, avec vous, à toutes les impulsions de +mon coeur. + +Si je vous épousais pour les raisons qui décident au mariage les trois +quarts des jeunes personnes avec lesquelles j'ai été élevée, je me +contenterais de ce que vous me promettez; et, pourvu que je fusse +assurée d'être riche et indépendante, je ferais bon marché de votre +amour et du mien. Mais il n'en est pas ainsi, Jacques. Comment avez-vous +pu croire qua j'eusse peur d'autre chose que de perdre cet amour que +vous avez pour moi maintenant? Je sais bien que vous resterez mon ami, +mais pensez-vous que cela me suffise et me console? Ah! tenez, ne +parlons pas de notre mariage, parlons comme si nous étions seulement +destinés à être amants. Il y a quelque chose de bien plus solennel que +la loi et le serment, comme vous dites, il y a ce qui se passe en moi, +l'attachement que j'ai pour vous, la force que cet attachement prend de +jour en jour, le besoin da m'isoler de tout le reste, de n'aimer et de +ne plus voir que vous sur la terre. C'est là ce qui me fait frémir, +car je sens que mon amour sera éternel, et vous, vous ne savez rien du +vôtre. Cette incertitude est affreuse, après ce qui m'a été dit de votre +caractère enthousiaste, et de la facilité avec laquelle vous savez +passer d'une passion à une autre. Oh! Jacques, il vous en coûtait si +peu de me dire deux mots qui m'auraient rassurée plus que toute votre +lettre, et que j'aurais crus aveuglément: _Je t'aimerai toujours!_ +Pourquoi, au moment de les dire, vous arrêtez-vous comme frappé de la +crainte de commettre un sacrilège? Vous pouvez répondre d'une éternelle +amitié, vous pouvez promettre un dévouement sublime, un désintéressement +héroïque, une générosité au-dessus de tous les préjugés, capable de tous +les sacrifices, de toutes les douleurs, mais quant _au reste, il ne +dépend pas de vous_! Ces paroles sont affreuses, Jacques, effacez-les; +je vous renvoie votre lettre. Je ne veux pas de ces autres serments, je +n'en ai pas besoin; ils ont l'air d'un traité, d'une capitulation entre +nous. Quand vous me pressez sur votre coeur en me disant: «O mon enfant, +que je t'aime!» je suis bien plus sûre de mon bonheur. + + + +XVI. + +DE JACQUES A FERNANDE. + +De Tours, le... + +Ange de ma vie, dernier rayon du soleil qui luira sur mon front chauve! +ne me rends pas fou, épargne ton vieux Jacques, il a besoin de sa raison +et de sa force... Tu ne sais pas, tu ne sais pas, pauvre enfant, ce que +tu promets et ce que tu demandes. Tu ne songes pas que tu as dix-sept +ans et moi le double; que tu seras encore une enfant quand je serai +vieux; que l'avenir est plein d'effroi pour moi, si je m'abandonne à de +trop riants désirs, à de trop folles ambitions. Et tu crois que c'est la +crainte de changer d'amour qui m'empêche de te promettre le même amour +que tu me jures? Sais-tu que je n'ai jamais changé le premier, et +que, dès les jours les plus ardents de ma jeunesse, après ma première +déception, je suis resté cinq ans entiers sans aimer et sans regarder +une seule femme? Est-ce là passer aisément d'une passion à une autre? +Va, ceux qui prétendent m'avoir étudié et qui essaient de te raconter ma +vie ne connaissent guère ni l'un ni l'autre. T'ont-ils dit qu'avant de +renoncer à une affection j'y avais été contraint par le mépris? Savent +ils ce qu'eût été pour moi une passion fondée sur une estime réelle? +Savent-ils seulement ce qu'il m'en a coûté pour ne pas pardonner, et +combien j'ai été près de m'avilir à ce point? Mais qui est-ce qui me +connaît? qui est-ce qui m'a jamais compris? Je n'ai jamais rien raconté +de mes souffrances ni de mes joies à ces hommes qui se mêlent de me +juger, et qui n'ont de commun avec moi que le sang-froid au champ de +bataille et le stoïcisme du soldat en campagne. Il faut t'en rapporter à +moi, Fernande, à moi seul, qui me connais bien et qui n'ai jamais rien +promis en vain. Oui, je t'aimerai toujours, si tu le veux, si tu peux le +désirer toujours. Peut-être sera-ce possible entre nous, qui sait? Tu es +sûre de toi, cher ange? Oh! qu'il est triste, le sourire qui me vient +sur les lèvres quand je lis les serments! qu'il est difficile de +résister à l'espérance que tu me donnes et de ne pas m'y abandonner +follement! Vieillesse de l'esprit, que tu es difficile à concilier avec +la jeunesse du coeur! + +Tu le vois, pour vouloir nous tourmenter de l'avenir, nous arrivons à +douter l'un de l'autre et à nous le dire, ce qu'il y a de plus cruel et +de plus triste au monde. Pourquoi chercher à soulever les voiles sacrés +du destin? Les coeurs les plus fermes ne résistent pas toujours à son +choc inévitable. Quelles promesses, quels serments peuvent lier l'amour? +Sa plus sûre garantie, c'est la foi et l'espoir; ah! gardons-nous +d'interroger trop souvent le livre mystérieux où la durée de notre +bonheur est écrite de la main de Dieu; acceptons le présent avec +reconnaissance, et sachons en jouir sans le laisser empoisonner par +la crainte du lendemain. Quand il ne devrait durer qu'un an, qu'une +semaine; quand je devrais payer un seul jour de ta tendresse par toute +une vie de solitude et de regrets, je ne me plaindrais pas, et mon coeur +conserverait envers Dieu et envers toi une éternelle reconnaissance. +Lance-toi donc avec courage sur cette mer incertaine de ta vie, où les +prévisions ne servent de rien, où la force elle-même n'est bonne qu'à +périr vaillamment. Il n'y a pas de conquête pour ceux qui ne veulent pas +combattre; il n'y a pas de jouissance pour ceux que la peur inquiète. +Viens dans mes bras sans crainte et sans fausse honte; sois toujours +naïve comme l'enfance, ô ma vierge! ô ma sainte, ne rougis pas de me +dire ton amour. La chasteté est nue comme Ève avant sa faute. L'homme +qui a vécu vingt ans soldat au milieu des nations avilies, des moeurs +méprisées, des coutumes foulées aux pieds; qui a traversé l'Europe +bouleversée au milieu d'une société de vainqueurs grossiers et vains, +sans contracter un vice, sans recevoir une souillure, celui-là peut-être +est digne de toi, au moins pour quelques années. Si plus tard la +vieillesse dessèche son coeur, si l'égoïsme et la triste jalousie +remplacent en lui l'amour et le dévouement, cesse de l'aimer, tu en +auras le droit; car ce ne sera plus le Jacques que tu auras connu et à +qui tu auras promis de l'aimer toujours. + +Si tout cela ne te rassure pas, si tu exiges de moi d'autres serments, +il m'est impossible de te rien dire de plus. Je suis honnête, mais je ne +suis pas parfait; je suis un homme et non pas un ange. Je ne puis pas +te jurer que mou amour suffira toujours aux besoins de ton âme; il me +semble que oui, parce que je le sens ardent et vrai; mais ni toi ni +moi ne connaissons ce qu'a de force et de durée en toi la faculté de +l'enthousiasme, qui seule fait différer l'amour moral de l'amitié. Je +ne puis te dire que chez moi cet enthousiasme survivrait à de grandes +déceptions; mais la tendresse paternelle ne mourrait pas dans mon coeur +avec lui. La pitié, la sollicitude, le dévouement, je puis jurer ces +choses-là, c'est le fait de l'homme; l'amour est une flamme plus subtile +et plus sainte, c'est Dieu qui le donne et qui le reprend. Adieu; ne +dédaigne pas l'amitié de ton vieux Jacques. + + + +XVII. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Maintenant que vous êtes à la veille de vous marier, maintenant que nous +entrons dans une phase nouvelle de ce sentiment sans nom que nous avons +l'un pour l'autre, il faut que vous me disiez la vérité sur un des +points les plus importants de ma destinée. Jusqu'ici j'ai dû et j'ai pu +respecter votre silence; à présent je ne le puis plus. Vous étiez mon +seul appui sur la terre, je vais peut-être vous perdre; dois-je accepter +encore votre protection et vos dons? Quand vous étiez indépendant, il +m'importait peu de savoir si vous étiez mon tuteur ou mon bienfaiteur; +à présent, vous allez avoir une famille étrangère à moi, vos biens lui +appartiendront légitimement; je n'en veux pas prendre la plus légère +partie si je n'ai des droits sacrés à votre sollicitude. D'ailleurs, +cette incertitude m'est pénible, et l'obscurité répandue à mes propres +yeux sur nos relations jette dans ma vie des doutes effrayants et +bizarres. Octave lui-même n'est pas tranquille; il n'a pas assez de +grandeur d'âme pour se fier aveuglément à ma parole, et pas assez +d'énergie dans la volonté pour m'accuser franchement. Les commentaires +insolents des curieux de cette ville se réduisent à ceci, que vous avez +été mon amant, et que vous me faites _un sort_ par délicatesse. Je +méprise ces inconvénients inévitables de mon isolement et de ma +naissance. Habituée de bonne heure à n'avoir pas de famille et à faire +péniblement ma route au milieu d'un monde froid et méprisant, qui +me disait à chaque pas: «Qui êtes vous? d'où venez-vous? à qui +appartenez-vous?» je n'ai jamais compté sur ce qu'on appelle la +_considération_. J'aurais pu l'acquérir peut-être en me faisant +connaître, en me cherchant des amis; mais je n'en sentais pas le besoin: +votre affection me suffisait et remplissait ma vie quand l'amour ne +l'occupait pas. + +A présent, vous allez peut-être me manquer; vos nouvelles affections +vont nous séparer; il faut que j'essaie de me rattacher plus intimement +à Octave; il faut que je lui pardonne d'avoir douté de moi, ce que je +n'aurais pardonné en aucune autre circonstance de ma vie, et que je +descende à lu rassurer en lui donnant une preuve de mon innocence. Cette +preuve, je suis presque sûre qu'un mot de vous peut la fournir; en vain +vous me l'avez refusé, j'ai deviné depuis longtemps ce que nous sommes +l'un à l'autre. Tracez-la donc, celle parole, afin qu'elle mette entre +nous une ligne sacrée que le soupçon n'ose pas franchir, afin qu'elle +m'autorise à dormir tranquille sous le toit d'une maison qui vous +appartient. Avouez que je ne suis pas la fille d'un de vos amis; avouez +que vous êtes mon frère. Vous avez fait un serment au lit de mort de +celui qui m'a donné le jour; vous devez le rompre, il y va de tout le +repos de ma vie. Qu'importe que je sache le nom de mon père? je ne l'ai +pas connu, je ne peux pas l'aimer; mais je lui pardonne de m'avoir +abandonnée. Quel qu'il soit, je ne le maudirai jamais; je le bénirai +peut-être, s'il est ton père. + + + +XVIII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +J'ai beaucoup réfléchi à ta demande. Lorsque j'ai fait un serment au lit +de mort de ton père, je me suis réservé le droit de le rompre un jour, +si certaines circonstances le rendaient nécessaire à ton repos et à ton +honneur. Je crois, en effet, que ce moment est venu; mais vraiment ce +que j'ai à te dire est si peu satisfaisant, si incertain, que je ferais +peut-être mieux de me taire et de rester ton frère adoptif. Pourtant, si +tu refuses mon appui, il faut parler, il faut rassurer ta fierté, et +te dire que tu ne dois pas mon dévouement à la compassion, mais à un +sentiment de devoir, à un lien du sang que mon coeur a accepté et +légitimé du jour où il t'a connue. J'ai la conviction intime que tu es +ma soeur: je n'en ai pas la certitude, je n'en pourrai jamais fournir la +preuve; mais tu peux dire à l'univers entier que je n'ai jamais eu pour +toi que les sentiments d'un frère. + +Cette petite image de saint Jean Népomucène, dont tu as une moitié et +moi l'autre, c'est là toute la preuve sociale de notre fraternité. Mais +elle est auguste et sainte à mes yeux, et mon âme s'y rattache avec +transport. Quand mon père mourut, j'avais vingt ans; j'étais son ami +plutôt que son fils. C'était un homme bon et faible; j'avais un autre +caractère. Il craignait mon jugement; mais il avait confiance dans +ma tendresse. Depuis plusieurs heures il était en proie aux lentes +convulsions de l'agonie; de temps en temps il se ranimait, faisait un +effort pour parler, regardait avec inquiétude autour de lui, m'adressait +un serrement de main convulsif, et retombait sans force. Au dernier +moment, il réussit à prendre un papier sous son chevet et à me le mettre +dans la main, en disant: «Tu feras ce que tu voudras, ce que tu jugeras +devoir faire; je m'en rapporte à toi. Jure-moi le secret.--Je vous le +jure, répondis-je après avoir jeté les yeux sur le papier, jusqu'au +jour où mon silence compromettrait la destinée de l'être que ce secret +concerne. Croyez que j'aurai soin de l'honneur de mon père.» Il fit un +signe affirmatif et répéta: «Je m'en rapporte à toi.» Ce furent ses +dernières paroles. + +Voici ce que contenait le papier: trois parcelles détachées; sur l'une +était écrit: _Le 15 mai 17.. fut déposé à l'hospice des Orphelins, +à Gênes, un enfant du sexe féminin, avec le signe de saint Jean +Népomucène_. Sur la seconde: «J'ai commis ce crime, et voici mon excuse. +Madame de*** avait un autre amant en même temps que moi. L'incertitude, +la compassion, me décidèrent à l'assister dans ses souffrances. Elle +était seule. L'autre l'avait abandonnée; mais je ne pus pas me résoudre +à emporter son enfant. D'un commun accord, nous l'avons mis à l'hospice. +Cela acheva de me faire haïr et mépriser cette femme. J'ai gardé le +signe, afin que si, quelque jour, il m'était prouvé que l'enfant +m'appartint... Mais c'est impossible; je ne le saurai jamais.» Le nom de +cette femme est écrit en toutes lettres de la main de mon père, et je la +connais. Elle vit, elle passe pour vertueuse; elle en a la prétention du +moins! Je ne le la nommerai jamais, Sylvia, cela ne servirait à rien, et +l'honneur me le défend. Le troisième papier était le coupon de l'image +du saint, dont l'autre moitié avait été attachée à ton cou. + +J'étais presque aussi incertain que mon père avait pu l'être. Il m'avait +souvent parlé de cette madame de ***. Elle avait désolé sa vie; je +l'avais vue dans mon enfance; je la détestais. Aller au secours de sa +fille, du fruit d'un double amour, infâme et menteur, c'était une +audace de générosité pour laquelle je me sentis d'abord une invincible +répugnance. Mon père m'avait dit de faire ce que je jugerais convenable. +J'essayai d'ensevelir ce secret dans l'oubli et de t'abandonner au +destin, pauvre infortunée! Mais il y a une voix du ciel qui parle sur +la terre aux _hommes de bonne volonté_, comme dit naïvement le saint +cantique. Du moment où j'eus résolu de te délaisser, il me sembla que +Dieu me criait à toute heure d'aller à ton secours. Je fis plusieurs +songes où j'entendais distinctement la voix de mon père mourant qui me +disait: «C'est ta soeur! c'est ta soeur!» Une fois, je me souviens que +je vis passer un groupe d'anges dans mon sommeil. Au milieu d'eux, il +y avait un bel enfant sans ailes, qui était pâle et qui pleurait. Sa +beauté, sa douleur, me firent une impression si vive que je m'éveillai +au moment où je m'élançais pour l'embrasser. Je me persuadai que ton +âme m'était apparue en s'envolant vers les cieux. «Elle est morte, me +disais-je: mais avant de retourner à Dieu, elle a voulu venir me dire: +J'étais ta soeur, et je pleure, parce que tu m'as abandonnée.» Je pris +un jour l'image du saint; cette mauvaise petite gravure, prise au hasard +et à la hâte sans doute dans quelque livre de prières, au moment où +l'on t'abandonna, me fit une impression étrange. C'était là tout ton +héritage, tous les titres que tu possédais à la tendresse et aux soins +d'une famille; toute une destinée humaine, tout l'avenir d'un pauvre +enfant était là! Voilà le don que tes parents t'avaient fait en te +mettant au monde; voilà à quoi s'étaient bornées la protection et la +générosité d'une mère! Elle t'avait mis sur la poitrine ce présent +magnifique, et elle t'avait dit: «Vis et prospère.» + +Je me sentis pénétré d'une compassion si vive, que les larmes me vinrent +aux yeux et que je me mis à sangloter, comme si tu avais été mon +enfant, et qu'on t'eût enlevée à moi pour te jeter parmi les orphelins. +L'émotion que me causa cette gravure est telle que je ne puis la voir +encore sans être prêt à pleurer. Nous l'avons souvent regardée ensemble, +et quand tu étais encore enfant tu la baisais avec transport chaque fois +que je te la confiais pour la rapprocher de la moitié suspendue à +ton cou. Que ces baisers, pauvre fille, me semblaient un éloquent et +angélique reproche à ton odieuse mère! On t'avait dit dans tes premières +années que ce saint était ton protecteur, ton meilleur ami; qu'il +t'aiderait à retrouver tes parents, et quand je suis venu à toi, tu l'as +remercié, tu as redoublé de confiance et d'amour pour lui; et je me suis +mis à l'aimer moi-même. Si ce n'est le saint, c'est au moins l'image +qui m'est chère. A force de la regarder avec les yeux du coeur, j'ai +découvert sur cette figure une expression qu'elle n'a peut-être pas. +J'en ai les trois quarts sur mon coupon; c'est une tête de jeune homme +avec des cheveux courts et des traits communs; mais elle est penchée +dans une attitude douce et mélancolique sur une Bible que la main +soutient. Dans ce livre, me disais-je avant de t'avoir vue, et lorsque +je m'imaginais que tu étais morte, le triste patron semble lire la +courte et misérable destinée de l'enfant confiée à sa protection. Il la +contemple avec tendresse et compassion; car nul autre que lui n'a eu +pitié de l'orphelin sur la terre.» + +Entraîné vers toi par un sentiment indéfinissable, je dirais presque par +une attraction surnaturelle, je quittai Paris six mois après la mort de +mon père et je me rendis à Gènes. Je pris des informations à l'hospice. +Cette recherche était loin d'être certaine, j'avais la date du jour où +l'on t'avait déposée, mais non pas l'heure. Plusieurs enfants avaient +été déposés le même jour. D'après le témoignage des registres, on me +donna trois indications différentes. Le signe de saint Jean Népomucène +était le seul renseignement que je pusse donner, et tu pouvais l'avoir +perdu depuis longtemps. Mes premières tentatives furent vaines; l'enfant +qu'on me désigna avait un autre signe: il était contrefait, hideux; +j'avais tremblé que ce ne fût là ma soeur. Je partis ensuite pour un +petit village situé dans les montagnes de la côte, où l'on m'indiqua une +famille de paysans qui avait encore un des enfants abandonnés dans la +journée du 18 mai 17... Quelles amères réflexions je fis sur ton sort +durant le chemin! Combien tu pouvais être avilie, maltraitée, misérable +entre les mains de ces hommes rudes et grossiers, qui font une +spéculation de leur charité à l'égard des orphelins, et qui ne se +chargent de les élever qu'afin d'avoir en eux plus tard des serviteurs +non salariés! J'arrivai à Saint..., ce romantique hameau où tu as vécu +tes dix premières années, et dont tu as gardé un si cher souvenir, et je +te trouvai au sein de cette honnête famille qui te chérissait à l'égal +de ses propres membres, et dont tu gardais les chèvres sur le versant +des Alpes maritimes. Cette journée ne sortira jamais de notre mémoire, +n'est-ce pas, chère Sylvia? Combien de fois nous nous sommes raconté +l'impression que nous causa la première vue l'un de l'autre! Mais je +ne t'ai pas dit avec quelle émotion je fis mes premières recherches. +J'étais bien incertain encore. Tes parents adoptifs m'avaient assuré que +tu avais une image de saint, mais ils ne savaient pas lire; et comme le +coupon ne portait que les dernières lettres du nom de Népomucène, ils ne +se rappelaient pas quel saint le curé du village avait nommé plusieurs +fois en examinant le signe. La femme, qui t'avait nourrie, faisait son +possible pour me persuader que tu n'étais pas l'enfant que je cherchais. +L'espoir d'une récompense n'adoucissait pas pour elle l'idée de te +perdre. Tu étais si aimée! tu avais déjà su exercer une telle puissance +d'affection sur tous ceux qui t'entouraient! La manière presque +superstitieuse dont cette famille parlait de toi me semblait un +témoignage de la protection mystérieuse et sublime que Dieu accorde +à l'orphelin, en le douant presque toujours de quelque attrait ou de +quelque vertu qui remplace la protection naturelle de ses parents, et +qui lui attire forcément le dévouement de ceux que le hasard lui donne +pour appui. D'après les commentaires de ces honnêtes montagnards, tu +devais appartenir à la plus illustre famille, car tu avais autant de +fierté dans le caractère que si un sang royal eût coulé dans tes veines. +Ton intelligence et ta sensibilité faisaient l'admiration du curé et du +maître d'école du village. Tu avais appris à lire et à écrire en moins +de temps que les autres n'en mettaient pour épeler. Je me souviendrai +toujours des paroles de ta nourrice. «Orgueilleuse comme la mer, +disait-elle en parlant de toi, et méchante comme la bourrasque, il faut +que tout le monde lui cède. Ses frères de lait lui obéissent comme des +imbéciles; ils sont si simples, mes pauvres enfants, et celle-là +si fière! Avec cela, caressante et bonne comme un ange quand elle +s'aperçoit qu'elle a fait de la peine. Elle a été trois jours au lit +avec la fièvre, pour le chagrin qu'elle a eu d'avoir fait mal au petit +Nani une fois qu'elle était en colère. Elle l'a poussé, l'enfant est +tombé et a saigné on peu. Quand j'ai vu cela, la colère m'est venue à +moi-même; j'ai couru d'abord relever le petit, et puis j'ai cherché le +démon de petite fille pour l'assommer; mais je n'ai pas eu le courage de +la toucher quand je l'ai vue venir à moi toute pâle et se jeter au cou +du petit Nani, en criant: «Je l'ai tué! je l'ai tué!» L'enfant n'avait +pas grand'chose, et la Sylvia a été plus malade que lui.» Le curé, à son +tour, arriva, et m'assura que ton saint était bien Jean Népomucène. Le +coeur me bondit de joie, car je t'aimais passionnément depuis une +heure. Ce qu'on me racontait de ton caractère ressemblait tellement aux +souvenirs de mon enfance que je me sentais ton frère de plus en plus à +chaque instant. Pendant ce temps, on te cherchait; tu avais conduit tes +chèvres aux pâturages; mais la montagne était haute, et je t'attendais +impatiemment à la porte de la maison. Le curé me proposa de me conduire +à ta rencontre, et j'acceptai avec joie. Que de questions je lui +adressai en chemin! que de traits de ton caractère je lui fis raconter! +Je n'osais pas lui demander si tu étais belle; cela me semblait une +question puérile, et cependant je mourais d'envie de le savoir. J'étais +encore un peu enfant moi-même, et l'intérêt que je sentais pour toi +était, comme mon âge, romanesque. Ton nom, étrangement recherché pour +une gardeuse de chèvres, résonnait agréablement à mon oreille. Le curé +m'apprit que tu t'appelais Giovanna; mais qu'une vieille marquise +française, retirée dans les environs depuis l'émigration, t'avait prise +en amitié dès tes premiers ans, et t'avait donné ce nom de fantaisie, +qui avait, malgré l'avis el les remontrances du bonhomme, remplacé celui +de ton saint patron. Il n'aimait pas beaucoup la marquise, le brave +curé; il prétendait qu'elle te gâtait le jugement et t'exaltait +l'imagination en te faisant lire les contes de Perrault et de madame +d'Aulnoy, qu'il qualifiait de livres dangereux. «Il est heureux, +disait-il, que la petite fortune de cette dame ne lui ait pas permis de +donner aux parents adoptifs de l'enfant une somme assez forte pour les +engager à la lui confier entièrement. Ils ont mieux aimé en faire une +bergère, et, dans l'incertitude de l'avenir de cette pauvre petite, ils +avaient raison, autant pour elle que pour eux. Maintenant la Providence +lui envoie une autre destinée; ce doit être pour le mieux, car elle est +mère de l'orphelin, et se charge de celui que les hommes abandonnent. +Mais je vous en supplie, Monsieur, me disait-il, surveillez cette +éducation-là. Vous êtes bien jeune pour vous en occuper vous-même; +mais faites que cette bonne terre reçoive le bon grain d'une main bien +entendue. Il y a là le germe d'une vertu peu commune, si on sait le +développer. Qui sait si la négligence ou des leçons imprudentes n'y +feraient pas éclore le vice? Elle sera belle, quoiqu'un peu brûlée par +notre soleil, et la beauté est un don funeste aux femmes que la +religion ne protège pas...--Elle est belle, dites-vous? lui +demandai-je.--Parbleu! la voilà, me dit le curé en me montrant une +enfant endormie sur l'herbe. Nous l'aurions attendue longtemps au train +dont elle vient à nous.» + +Oh! que tu étais belle en effet dans ton sommeil, ma Sylvia, ma soeur +chérie! quelle enfant robuste, courageuse et fière tu me semblas, +étendue ainsi sur la bruyère entre le ciel et la cime des Alpes, exposée +aux rayons ardents du jour et au vent de la mer qui par instants passait +par bouffées et séchait la sueur sur ton large front ombragé de cheveux +humides! Que tes grands cils jetaient une ombre pure sur les joues +hâlées, plus douces que le velours de la pêche! Il y avait de +l'insouciance et de la mélancolie en même temps dans le demi-sourire de +ta bouche entr'ouverte; de la sensibilité et de l'orgueil, pensais-je, +le caractère que cette montagnarde m'a naïvement dépeint!... J'arrêtai +le bras du curé, qui voulait te réveiller. Je voulus te contempler +longtemps, chercher scrupuleusement, dans la forme de ta tête et dans +les lignes de ton visage, une ressemblance vague avec mon père ou avec +moi. Je ne sais si elle existe réellement ou si je l'imaginai, je crus +reconnaître notre fraternité dans ce grand front, dans ce teint brun, +dans la profusion de ces cheveux noirs qui tombaient en deux longues +tresses jusqu'à ton jarret, peut-être encore dans certaines courbes +des traits; mais rien de tout cela n'est assez prononcé pour faire foi +devant les hommes. Cette fraternité existe dans notre âme et dans les +ressemblances de notre caractère d'une manière bien plus frappante. + +Le curé t'appela; tu entr'ouvris les yeux sans le voir; puis tu fis un +mouvement dédaigneux de l'épaule et du coude, et tu te rendormis. Il +détacha alors le scapulaire suspendu à ton cou, l'ouvrit, et rapprocha +le coupon d'image qu'il contenait de celui que je lui avais présenté. +Nous les reconnûmes aussitôt. Tu t'éveillas en cet instant; ton premier +regard fut sauvage comme celui d'un chamois. Tu cherchas le scapulaire à +ton cou, et, ne l'y trouvant pas, tu le vis entre nos mains et tu fis un +brusque élan pour nous l'arracher. Mais le curé te mit devant les yeux +les deux moitiés réunies de l'image, et tu compris aussitôt ce qui se +passait. Tu bondis sur moi comme un chevreau, et, m'étreignant le cou +avec la vigueur d'une montagnarde, tu t'écrias: «Voilà mon père, mon +père est retrouvé!» + +On eut beaucoup de peine à te persuader que je n'étais pas ton père; tu +prétendais que je ne voulais pas en convenir. Le curé tâcha de te faire +comprendre que c'était impossible, que j'avais dix ans seulement de plus +que toi. Alors tu me demandas impétueusement où étaient ton père et ta +mère, et tu me commandas presque de te mener vers eux. Je te répondis +qu'ils étaient morts l'un et l'autre, et tu frappas la terre de ton +pied nu, en disant: «J'en étais sûre; à present, il faut que je reste +ici.--Non, te dis-je, c'est moi qui remplace ton père. Il était mon +meilleur ami, il m'a cédé ses droits sur toi; veux-tu me suivre?--Oui, +oui, répondis-tu avec avidité en m'embrassant.--Voilà les enfants! dit +le curé avec tristesse; on les aime, on les élève, on ne vit que +pour eux, et quand on croit jouir de leur reconnaissance et de leur +affection, ils vous abandonnent avec joie pour suivre le premier inconnu +qui passe, et sans demander seulement où il les mène.» + +Tu compris fort bien ce reproche, car tu répondis au curé: «Est-ce que +vous croyez que je vous abandonne? Est-ce que je ne reviendrai pas vous +voir et garder les chèvres de ma mère Élisabeth? Mais, voyez-vous, il +faut que je voyage et que je voie tous les pays du monde; un jour je +reviendrai sur un vaisseau, avec beaucoup d'argent que je donnerai à mes +frères de lait, et nous achèterons un grand troupeau de chèvres, et +nous bâtirons une bergerie sur la montagne des Coquilles.» Tu parlais +toujours ainsi une sorte de langage à la fois féerique et biblique, que +tu avais appris dans tes lectures. Je passai plusieurs jours dans ton +village. J'eus presque envie de t'y laisser, tant cette vie me semblait +heureuse, tant les avantages de la société où j'allais te jeter me +parurent misérables et dérisoires, auprès de cette existence laborieuse, +saine et tranquille. Mais en t'observant, en faisant de longues +promenades avec toi dans la montagne, et criblant de questions ton +esprit ardent et naïf, en commentant scrupuleusement tes réponses +bizarres, parfois éclatantes de bon sens et de raison, souvent folles +comme les idées fantastiques de l'enfance, je m'assurai que tu n'étais +pas faite pour cette vie pastorale, et que rien ne pourrait t'y +attacher. Depuis, dans des douleurs de la vie, tu m'as doucement +reproché de t'avoir tirée de cet engourdissement où tu aurais vécu +tranquille, pour te lancer dans un monde de souffrances et de +déceptions. Hélas! ma pauvre enfant, le mal était fait avant que je +vinsse, et je ne crois pas qu'il faille même en accuser les contes de +fées que te prêtait la marquise. Ton intelligence avide et pénétrante +était seule coupable, et le germe du désespoir était caché en toi, dans +le bouton à peine entr'ouvert de l'espérance. Tu n'avais pas la tête +courte et pesante de tes soeurs de lait, et tu n'aurais jamais su, aussi +bien qu'elles, faire le fromage et filer la laine. Je me fis raconter, +par toi et par ta nourrice, les premières sensations de ta vie. Je sais +comme tu te tourmentais pour deviner de qui tu pouvais être fille, quand +tu appris qu'Elisabeth n'était pas ta mère. Tu te tenais alors tout le +jour sur le bord du sentier qui mène à la mer, et lorsque tu voyais +paraître une voile, tu disais: «Voilà maman qui vient me voir avec +une robe blanche.» La lecture des féeries joignit à cette continuelle +rêverie de ta famille des idées de voyages, de richesse et de +générosité. Tu ne songeais qu'à devenir reine, afin de combler de +largesses tes parents adoptifs. Ces songes dorés n'auraient jamais +pu habiter impunément ton cerveau. Ils ne se seraient pas évanouis +tranquillement au jour de la raison, pour faire place aux occupations +d'une vie toute matérielle. Le sentiment d'une destinée différente de +celles qui t'entouraient les avait fait naître; ton coeur les aurait +regrettés avec amertume, ou tu te serais perdue en cherchant à les +réaliser. Tu étais une adorable enfant avec ton caractère franc, hardi +et entreprenant, avec ta candeur affectueuse et tes bizarres volontés. +Mais il était temps que des occupations plus élevées et des idées plus +justes vinssent régler l'élan impétueux de cette jeune tète; l'éducation +te devenait indispensable, non pour être heureuse, ton organisation +supérieure ne le permettait guère, mais du moins pour ne pas descendre +de l'échelon élevé où Dieu avait placé ton intelligence. Tu quittas +Elisabeth, tes frères de lait, le curé, ta vieille marquise, tous tes +amis et jusqu'à tes chèvres, avec une sorte de désespoir passionné. +Tu les embrassais alternativement en versant des torrents de larmes. +Cependant, quand on te proposait de rester, tu t'écriais: «C'est +impossible! c'est impossible! il faut que je voyage.» Tu le sentais, +Sylvia, cette vie n'était pas faite pour toi. Du fond des abîmes de +l'inconnu, une voix mystérieuse s'élevait incessamment vers toi et te +réclamait dans cette région des orages que tu devais traverser. Tu es +devenue ce que tu es sans rien perdre de ta grâce sauvage et de ta rude +franchise. Tu as vu notre civilisation, et tu es restée l'enfant de la +montagne. Faut-il s'étonner que tu aies si peu de sympathie avec ce +monde imbécile et faux, quand tu rapportes du désert l'âpre droiture et +le sévère amour de la justice que Dieu révèle aux coeurs purs et aux +esprits robustes, quand tout ton être, et jusqu'à ta vigueur physique, +diffère des êtres qui sont autour de toi? Ils ne te viennent pas à la +cheville, pauvre Sylvia, et tu te fatigues à regarder à terre sans +trouver un coeur qui soit digne d'être ramassé. Je le crois bien, Octave +n'est pas fait pour toi! et pourtant, s'il est au monde un jeune homme +sincère, doux et affectueux, c'est bien lui; mais le meilleur possible +entre tous n'est pas ton égal, et tu dois souffrir. Que veux-tu que je +te dise? aime-le aussi longtemps que tu le pourras. + +Quant au secret de ta naissance, je te conjure de ne lui donner aucun +détail; réponds à ses soupçons que je suis ton frère. Les personnes qui +ont l'esprit bien fait devraient l'imaginer sans demander d'explication. +Les inquiétudes d'Octave m'offensent pour toi. J'ai tort sans doute; il +ne te connaît pas comme moi, il souffre comme souffriraient à sa place +les dix-neuf vingtièmes des hommes; il est jaloux parce qu'il est épris. +Je me dis tout cela; mes je ne puis chasser l'espèce d'indignation qui +soulève mon sang à l'idée d'un doute injurieux sur Sylvia. Nous sommes +ainsi l'un pour l'autre. Ah! ma soeur, nous sommes trop orgueilleux! +notre vie sera un combat éternel. Mais que faire? Je vivrais cent ans +que je ne pourrais consentir à m'avouer coupable des lâchetés dont le +monde accuse ses enfants. Je sens mon coeur qui se révolte à la seule +idée des turpitudes qu'il trouve présumables et naturelles; et quand je +vois le sourire sur les lèvres de celui qui refuse de me croire pur; +quand, après m'avoir accusé d'une scélératesse, il s'en va en me +secouant la main et en me disant: «N'importe! qu'il en soit ce qu'il +voudra, tout à vous;» il me prend des envies de l'insulter, pour mettre +entre nous une franche haine au lieu de cette indigne et salissante +amitié. + +Et toi, juste et sainte créature, qui seule au monde comprends le vieux +Jacques et compatis aux souffrances de son orgueil, sois ce que tu +voudras pour lui, mais laisse-le se croire, se sentir éternellement ton +frère. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + +XIX. + + + +DE FERNANDE A CLEMENCE + +Saint-Léon en Dauphine, le.... + +Pardonne-moi, mon amie, d'avoir passé un mois sans t'écrire. C'est bien +mal de ma part, et tu as raison de me gronder. Oui, il est bien vrai que +je t'ai accablée de mes lettres quand j'étais tourmentée, quand j'avais +besoin de tes conseils et de tes consolations! Et maintenant que je suis +heureuse, je te délaisse. L'amour est égoïste, dis-tu, il n'appelle +l'amitié à son secours que lorsqu'il souffre; j'ai agi du moins comme +si cela était inévitable, j'en suis toute honteuse, et je t'en demande +Pardon. + +[Illustration: J'arrêtai le bras du curé...] + +Pour réparer ma faute; ce que je puis faire de mieux, c'est de répondre +à toutes tes questions, et de te prouver ainsi que je ne t'ai rien +retiré de ma confiance; mais si je reviens à toi, n'en conclus pas, +malicieuse, que ma lune de miel est finie; tu vas voir que non. + +Si j'aime toujours mon mari autant que le premier jour? Oh! +certainement, Clémence, et même je puis dire que je l'aime bien plus. +Comment pourrait-il en être autrement? Chaque jour me révèle une +nouvelle qualité, une nouvelle perfection de Jacques. Sa bonté pour moi +est inépuisable, sa tendresse, délicate comme celle d'une bonne mère +pour son enfant. Aussi chaque jour me force à l'aimer plus que la +veille. A cette félicité du coeur, à ces joies de l'amour heureux et +satisfait, se joignent pour moi mille petites jouissances qu'il y a +peut-être de la puérilité à mentionner, mais qui sont très-vives, parce +qu'elles m'étaient absolument inconnues. Je veux parler du bien-être de +la richesse, qui succède pour moi à une vie d'économie et de privations. +Je ne souffrais pas de cette médiocrité, j'y étais habituée; je ne +désirais pas devenir riche, je ne songeais pas plus à la fortune de +Jacques, en l'épousant, que si elle n'eût pas existé; pourtant je ne +crois pas qu'il y ait de la bassesse à m'apercevoir des avantages +qu'elle procure et à savoir en jouir. Ces plaisirs journaliers, ce luxe, +ces mille petites profusions dont je suis entourée, me seraient aussi +amers qu'ils me sont précieux, si je les devais à un contrat avilissant, +ou si je les recevais d'une main orgueilleuse et détestée; mais recevoir +tout cela de Jacques, c'est en jouir deux fois! Il y a tant de grâce, je +pourrais même dire de gentillesse dans ses dons et dans ses prévenances! +Il semble que cet homme soit né pour s'occuper du bonheur d'autrui, et +qu'il n'ait pas d'autre affaire dans la vie que de m'aimer. + +Tu me demandes si cette vie de château me plaît, si je ne m'en +dégoûterai pas, si la solitude ne m'effraie point. La solitude! quand +Jacques est avec moi! Ah! Clémence, je le vois bien, tu n'as jamais +aimé. Pauvre amie, que je te plains! tu n'as pas connu ce qu'il y a +de plus beau dans la vie d'une femme. Si tu avais aimé, tu ne me +demanderais pas si je me trouve isolée, si j'ai besoin des plaisirs et +des distractions de mon âge; mon âge est fait pour aimer, Clémence, et +il me serait impossible de me plaire à quelque chose qui fût étranger à +mon amour. Quant aux amusements que je partage avec Jacques, je les aime +et je les ai à discrétion; j'en ai même plus que je ne voudrais, +et souvent j'aimerais mieux rester seule avec lui à parcourir +tranquillement les allées de notre beau jardin, que de monter à cheval +et de courir les bois à la tête d'une armée de piqueurs et de chiens. +Mais Jacques a tellement peur de ne pas me divertir assez! Brave +Jacques, quel amant! quel ami! + +[Illustration: Quand je suis arrivée ici...] + +Tu veux des détails sur mon habitation, sur le pays, sur l'emploi de mes +journées; je ne demande pas mieux que de te raconter tout cela, ce sera +te parler de tous les bonheurs que je dois à mon mari. + +Quand je suis arrivée ici, il était onze heures du soir; j'étais +très-fatiguée du voyage, le plus long que j'aie fait de ma vie. Jacques +fut presque forcé de me porter de la voiture sur le perron. Il faisait +un temps sombre et beaucoup de vent; je ne vis rien que quatre ou cinq +grands chiens qui avaient fait un vacarme épouvantable autour des roues +de la voiture pendant que nous entrions dans la cour, et qui vinrent se +jeter sur Jacques en poussant des hurlements de joie, dès qu'il eut mis +pied à terre. J'étais tout épouvantée de voir ces grandes bêtes danser +ainsi autour de moi. «N'en aie pas peur, me dit Jacques, et sois bonne +pour mes pauvres chiens. Quel est l'homme qui donnerait de semblables +témoignages de joie à son meilleur ami, en le retrouvant après une +absence de quelques mois?» Je vis ensuite arriver une procession de +domestiques de tout âge qui entourèrent Jacques d'un air à la fois +affectueux et inquiet. Je compris que mon arrivée causait beaucoup +d'anxiété à ces braves gens, et que la crainte des changements que je +pourrais apporter au régime de la maison balançait un peu le plaisir +qu'ils pouvaient éprouver à voir leur bon maître. Jacques me conduisit à +ma chambre, qui est meublée à l'ancienne mode avec un grand luxe. Avant +de me coucher, je voulus jeter un regard sur les jardins, et j'ouvris +ma fenêtre; mais l'obscurité m'empêcha de distinguer autre chose que +d'épaisses masses d'arbres autour de la maison et une vallée immense +au delà. Un parfum de fleurs monta vers moi. Tu sais comme j'aime les +fleurs, et tout ce qui me passe par la tête quand je respire une rose; +ce vent tout chargé de senteurs délicieuses me fit éprouver je ne sais +quel tressaillement de joie; il me sembla qu'une voix me disait: «Tu +seras heureuse ici.» J'entendis Jacques qui parlait derrière moi; je me +retournai, et je vis une grande jeune fille de seize ou dix-huit ans, +belle comme un ange et vêtue à la manière des paysannes du Dauphiné, +mais avec beaucoup d'élégance, «Tiens, me dit Jacques, voilà ta +soubrette; c'est une bonne enfant qui fera son possible pour te bien +servir. C'est ma filleule, elle s'appelle Rosette.» Cette Rosette, qui a +une figure si intelligente et si bonne, et qui me baisait la main d'un +petit air caressant et respectueux, fut pour moi une autre circonstance +de bon augure. Jacques nous laissa ensemble et alla s'occuper de payer +les postillons. Quand il revint, j'étais couchée. Il me demanda la +permission de se faire apporter le café dans ma chambre; pendant que +Rosette le lui versait, je m'endormis doucement. Je vivrais cent ans que +je ne pourrais oublier cette soirée, où pourtant il ne s'est rien passé +que de très-ordinaire et de très-naturel. Mais quelles idées riantes, +quel sentiment de bien-être ont bercé ce premier sommeil sous le toit de +Jacques! Je puis bien dire que je me suis endormie dans la confiance de +mon destin. La fatigue même du voyage avait quelque chose de délicieux; +je me sentais accablée, et je n'avais la force de penser à rien; mes +yeux étaient encore ouverts et ne cherchaient plus à se rendre compte de +ce qu'ils voyaient, mais n'étaient frappés que d'images agréables. Ils +erraient des rideaux de soie à franges d'argent de mon lit à la figure +toujours si belle et si sereine de mon Jacques, et de la tasse de +porcelaine du Japon, où il prenait un café embaumé, à la grande taille +élégante de Rosette, dont l'ombre se dessinait sur une boiserie d'un +travail merveilleux. La clarté rose de la lampe, le bruit du vent au +dehors, la douce chaleur de l'appartement, la mollesse de mon lit, +tout cela ressemblait à un conte de fée, à un rêve d'enfant. Je +m'assoupissais et me réveillais de temps en temps pour me sentir bercée +par le bonheur; Jacques me disait avec sa voix douce et affectueuse: +«Dors, mon enfant, dors bien.» Je m'endormis en effet, et ne me +réveillai que le lendemain à huit heures. Jacques était déjà levé depuis +longtemps; assis auprès de mon lit, comme la veille, il me regardait +dormir, et vraiment je ne sus pas d'abord s'il s'était passé une nuit ou +un quart d'heure depuis le dernier baiser qu'il m'avait donné. «Ah! mon +Dieu! quel bon lit! m'écriai-je; je veux me lever bien vite, et voir +ce beau château où l'on dort si bien. Quel temps fait-il, Jacques? Tes +fleurs sentent-elles aussi bon ce matin qu'hier soir?» Il m'enveloppa +dans mon couvre-pied de satin blanc et rose et me porta auprès de la +fenêtre. Je jetai un cri de joie et d'admiration à la vue du sublime +aspect déployé sous mes yeux. «Aimes-tu ce pays? me dit Jacques. Si tu +le trouves trop sauvage, j'y ferai bâtir des maisons; mais, quant à +moi, j'aime tant les lieux déserts, que j'ai acheté cinq ou six petites +propriétés éparses ça et là, afin d'enlever de ce point de vue les +habitations qui, pour moi, le déparaient. Si tu n'es pas du même goût, +rien ne sera plus facile que de semer cette vallée de maisonnettes et de +jardins; je ne manquerai pas, pour la peupler, de familles pauvres, qui +y feront prospérer leurs affaires et les nôtres.--Non, non, lui dis-je, +tu es assez riche pour secourir toutes les familles que tu voudras sans +contrarier tes goûts et les miens. Cet aspect sauvage et romantique me +plaît à la folie; ces grands bois sombres semblent n'avoir jamais plié +leur libre végétation à la culture; ces prairies immenses doivent +ressembler à des savanes; cette petite rivière, avec son cours +désordonné, vaut mieux qu'un beau fleuve. Ah! ne changeons rien aux +lieux que tu aimes. Comment aurais-je d'autres goûts que les tiens? +Crois-tu donc que j'aie des yeux à moi?» Il me pressa sur son coeur +en s'écriant: «Oh! premier temps de l'amour! oh! délices du ciel! +puissiez-vous ne finir jamais!» + +Il m'a fallu plus de huit jours pour voir toutes les beautés de cette +maison et des alentours. Cette terre a appartenu à la mère de Jacques; +c'est là qu'il a passé ses premières années, et c'est son séjour de +prédilection. Il a un pieux respect pour les souvenirs que ce lieu lui +retrace, et il me remercie tendrement de partager ce respect, et de ne +désirer aucun changement ni dans les choses ni dans les gens dont il est +entouré. Bon Jacques! quel monstre stupide il faudrait être pour lui +demander de pareils sacrifices! + +Dès le lendemain de notre arrivée, il m'a présenté les vieux serviteurs +de sa mère et ceux plus jeunes qui lui sont attachés depuis plusieurs +années. Il m'a dit les infirmités des uns et les défauts des autres, en +me priant d'avoir quelque patience avec eux, et d'être aussi indulgente +qu'il me serait possible de l'être, sans m'imposer de réelles +contrariétés. «Sois sûre, m'a-t-il dit, que je ne mettrai jamais en +balance le bien-être de ta vie domestique et le plaisir de conserver +autour de moi ces visages auxquels le temps et l'habitude m'ont +attaché. Il me sera toujours facile de les éloigner de ta vue s'ils +t'importunent, sans les abandonner à la misère et sans qu'ils aient le +droit de te maudire; mais si ton repos peut ne pas souffrir de leur +présence, si je puis accorder ta satisfaction et la leur, je serai plus +heureux. Désires-tu mon bonheur, Fernande?» a-t-il ajouté avec un doux +sourire. Je me suis jetée dans ses bras, je lui ai juré d'aimer tout ce +qu'il aime, de protéger tout ce qu'il protège; je l'ai supplié de me +dire tout ce que j'avais à faire pour ne lui causer jamais l'ombre d'un +chagrin. + +Si tu veux savoir comment se passent nos journées, je te dirai que je +le sais à peine quant à ce qui me concerne, mais que Jacques a +continuellement quelque chose d'utile à faire. La conduite de ses biens +l'occupe Sans l'absorber. Il a su s'entourer d'honnêtes gens, et il les +surveille sans les tourmenter. Il a pour système une stricte équité; +l'incurie d'une générosité romanesque ne l'éblouit pas; il dit que celui +qui se laisse dépouiller ne peut plus avoir ni mérite ni plaisir à +donner, et que celui qui à trouvé l'occasion de voler, et qui en a +profité, est plus à plaindre que s'il s'était ruiné. Jacques est grand +et libéral, son coeur est plein de justice, et il regarde comme un +devoir de soulager la misère d'autrui; mais sa fierté se refuse à être +dupe des impostures dont les pauvres se servent comme de gagne-pain, +et il est dur et implacable envers ceux qui veulent spéculer sur sa +sensibilité. Je suis bien loin d'avoir le même discernement que lui, et +souvent je me laisse tromper. Jacques ne s'occupe pas de cela, ou, +s'il s'en aperçoit, il entre apparemment dans ses idées de ne pas me +réprimander et même de ne pas m'avertir. Quelquefois j'en suis un peu +mortifiée, et j'ai presque des remords d'avoir mal employé l'or précieux +qui peut soulager tant de réelles infortunes. + +Je m'occupe de ces choses-là aux heures où Jacques est occupé ailleurs. +Quand nous nous retrouvons, nous faisons de la musique ou nous sortons +ensemble; Jacques fume ou dessine chaque fois que nous nous asseyons; +pour moi, je le regarde, et je puis dire que cette espèce d'extase est +la principale occupation de ma journée. Je m'abandonne avec délices à +cette heureuse indolence, et je crains presque les plaisirs qui peuvent +m'en arracher. Il est si bon d'aimer et de se sentir aimé! La durée +des jours est trop bornée pour épuiser ce qu'il y a dans le coeur +d'enthousiasme et de joie. Que m'importe de cultiver le peu de talents +que j'ai ou d'en acquérir de nouveaux? Jacques en a pour nous deux, et +j'en jouis comme s'ils m'appartenaient. Quand un beau site me frappe, il +m'est bien plus doux de le trouver dans mon album, retracé par la main +de Jacques, que par la mienne. Je ne désire pas non plus former et orner +mon esprit: Jacques se plaît à ma simplicité; et lui, qui sait tout, +m'en apprendra certainement plus en causant avec moi que tous les livres +du monde. Enfin je suis contente de l'arrangement de ma vie; tant de +bonheurs m'environnent, qu'il m'est impossible de souhaiter quelque +chose de mieux ordonné. Jacques est un ange; et ne t'avise plus de +dire, Clémence, que je me trompe ou qu'il changera, car à présent je le +connais et je le défendrai. + +Adieu, ma bonne amie; tu dois être heureuse de mon bonheur, tu as eu +tant d'inquiétude pour moi! A présent sois tranquille et félicite-moi. +Donne-moi souvent de tes nouvelles, et sois sûre que je ne le négligerai +plus. Il faut pardonner quelque chose à l'enivrement des premiers jours. + +_P. S._ J'ai reçu une lettre de ma mère; elle est encore au Tilly, et ne +retournera à Paris qu'à l'entrée de l'hiver. Elle me demande si je +suis contente de Jacques, et s'effraie aussi de la solitude où il m'a +emmenée. Je ne lui ai pas répondu, comme à toi, que l'amour remplissait +cette solitude et me la faisait chérir; elle aurait trouvé cela fort +inconvenant. Je lui ai parlé des avantages qu'elle estime, des beaux +chevaux que Jacques me donne et des grandes chasses qu'il organise pour +moi, des vastes jardins où je me promène, des fleurs rares et précieuses +dont regorge la serre chaude, et des présents dont mon mari me comble +tous les jours. Avec tout cela, elle ne pourra plus supposer que je ne +sois pas heureuse. + + + +XX. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Je m'abandonne comme un enfant aux délices de ces premiers transports +de la possession, et ne veux pas prévoir le temps où j'en sentirai les +inconvénients et les souffrances; quand il viendra, n'aurai-je pas la +force de l'accepter? Est-il nécessaire de passer les heures de repos que +le ciel nous envoie à se préparer pour la fatigue à venir? Quiconque a +aimé une fois sait tout ce qu'il y a dans la vie de douleur et de joie, +n'est-ce pas, Sylvia? + +Ce que tu demandes est bien antipathique à mon caractère et à l'habitude +de toute ma vie. Raconter une à une toutes les émotions de ma vie +présente, jeter tous les jours un regard d'examen sur l'état de mon +coeur, me plaindre du mal que j'endure et me vanter du bien qui +m'arrive, me surveiller, me chérir, me révéler ainsi, c'est ce que je +n'ai jamais songé à faire. Jusqu'ici, mes amours ont été cachées, mes +joies silencieuses; je ne t'ai raconté mes plaisirs que quand je les +avais perdus, et mes chagrins que lorsque j'en étais guéri; encore j'ai +cru faire en cela un grand acte de confiance et d'épanchement; car, avec +toute autre créature humaine, je m'en sentais absolument incapable, et +nul n'a obtenu de ma bouche l'aveu des événements les plus évidents de +ma vie morale. Cette vie était si agitée, si terrible, que j'aurais +craint de perdre mes rares bonheurs en les racontant, ou d'attirer sur +moi l'oeil du destin, auquel j'espérais dérober furtivement quelques +beaux jours. + +Cependant je ne sens plus la même répugnance, aujourd'hui, à briser le +sceau de ce nouveau livre où mon dernier amour doit être inscrit. Il me +semble même, comme à toi, que cette connaissance exacte et détaillée de +tout ce qui se passera en moi me sera salutaire et me préservera de ces +inexplicables dégoûts dont l'amour est rempli. Peut-être qu'étudiant le +mal dans sa cause, j'en préviendrai le développement; peut-être qu'en +observant avec attention les secrètes altérations de nos âmes, je saurai +forcer les petites choses à ne point acquérir une valeur exagérée, comme +il arrive toujours dans l'intimité. J'essaierai de conjurer la destinée; +si cela est impossible, j'accepterai du moins mes défaites avec le +stoïcisme d'un homme qui a passé sa vie à chercher la vérité et à +cultiver l'amour de la justice au fond de son coeur. + +Mais, avant de commencer ce journal, il convient que je te dise d'où +je pars, quel est l'état de mon âme et comment j'ai arrangé ma vie +présente. Tu sais que j'ai entraîné Fernande au fond du Dauphiné pour +l'éloigner bien vite de sa mère, femme méchante et dangereuse qui me +hait particulièrement, qui m'a lâchement adulé tant qu'elle a désiré +me voir assurer la fortune de sa fille, et qui a commencé à me braver +aussitôt qu'elle n'a plus rien redouté à cet égard. Pauvre femme! si +elle savait comme d'un mot je pourrais la faire pâlir! Mais je ne +descendrai jamais jusqu'à combattre avec les méchants. Je savais qu'elle +ne manquerait pas d'une certaine habileté pour gâter le jugement de sa +fille sur mon compte et pour empoisonner notre bonheur par mille petites +tracasseries d'une terrible importance. J'ai donc enlevé ma compagne le +jour même de mon mariage; par là je me suis soustrait à tout ce que la +publicité imbécile d'une noce a d'insolent et d'odieux. Je suis venu +ici jouir mystérieusement de mon bonheur, loin du regard curieux des +importuns; j'ai trouvé inutile, du moins, de mettre la pudeur de ma +femme aux prises avec l'effronterie des autres femmes et le sourire +insultant des hommes. Nous n'avons eu que Dieu pour témoin et pour juge +de ce que l'amour a de plus saint, de ce que la société a su rendre +hideux ou ridicule. + +Depuis un mois rien encore n'a altéré notre bonheur; il n'est pas tombé +le plus petit grain de sable dans le sein de ce lac uni et limpide; +penché sur son onde transparente, je contemple avec extase le ciel qui +s'y réfléchit; attentif à la plus légère perturbation qui pourrait le +menacer, je suis sur mes gardes pour que le grain de sable n'entraîne +pas une avalanche. Et pourtant je ne saurais beaucoup me tourmenter; que +peut la prudence humaine contre la main toute-puissante du destin? Tout +ce que je puis tenter et espérer, c'est de ne pas perdre par ma faute le +trésor que Dieu me confie; s'il doit m'être retiré, cette certitude du +moins me consolera, que je n'ai pas mérité de le perdre. + +Et puis à présent, toutes les prévisions, toutes les craintes de ce +monde me font un peu sourire. Qu'est-ce qui peut arriver de pis à un +honnête homme? d'être forcé de mourir? Qu'est-ce que cela, je te le +demande? Je ne vois pas que la certitude de mourir un jour empêche +personne de jouir de la vie. Pourquoi la crainte du malheur futur +nuirait-elle à mon bonheur présent? + +Ce n'est pas que l'occasion de souffrir ne se soit déjà présentée à moi, +et certainement j'en aurais profité dans ma jeunesse, alors qu'avide +d'une félicité impossible, j'avais l'ambitieuse folie de demander des +cieux sans nuages et des amours sans déplaisirs; ce besoin inconcevable +qui entraîne l'homme à exercer sa sensibilité quand elle est toute neuve +et surabondante, n'existe plus chez moi. J'ai appris à me contenter de +ce que je dédaignais, à me soumettre aux contrariétés contre lesquelles +je me serais révolté autrefois. Il m'est impossible de ne pas sentir la +piqûre des chagrins journaliers; mon coeur n'est pas encore pétrifié, +et je crois au contraire qu'il n'a jamais été plus véritablement ému. +Heureusement la raison m'a appris à étouffer la légère convulsion +que produit la blessure, à ne pas mettre au jour par un mot, par une +plainte, par un geste, cet embryon de souffrance qui éclot et meurt si +aisément, mais qui se développe si vite et qui grossit d'une manière si +effrayante quand on le laisse essayer ses forces et briser sa prison. +Puisse mon âme servir de cercueil à tous ces songes pénibles qui la +tourmentent encore! Puisse-je ne pas me trahir par un signe extérieur de +souffrance! Entre amants la douleur est sympathique, et le premier qui +l'éprouve et ne sait pas la recéler la communique à l'autre, même sans +la lui expliquer. + +Adieu pour aujourd'hui, ma soeur chérie. À présent, nous sommes presque +voisins; j'irai te voir certainement; et, quoi que tu en dises, je +n'abandonne pas le projet de te faire connaître Fernande et de t'attirer +auprès de nous. + + + +XXI. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Je ne sais pas ce que Jacques a depuis deux jours, il me semble qu'il +est triste, et cela me rend si triste moi-même, que je viens causer avec +toi pour me distraire et me consoler. Qu'est-ce que peut avoir Jacques? +quels chagrins peuvent l'atteindre auprès de moi? Il me serait +impossible, pour ma part, de me réjouir ou de m'attrister d'une chose +qui n'aurait pas rapport à lui; il est vrai que, hors de lui, ma vie +se réduit à si peu! Je n'existe réellement que depuis trois mois, et +Jacques a dû horriblement souffrir avant d'arriver à l'âge qu'il a. +Peut-être aussi a-t-il été plus heureux qu'il ne l'est avec moi; +peut-être quelquefois, dans mes bras, regrette-t-il le temps passé. Oh! +cette idée est affreuse; je veux l'éloigner bien vite! + +Mais qui peut l'attrister ainsi? et pourquoi ne me le dit-il pas? je +n'ai pas de secrets, moi! et lui, il en a certainement. Il a dû se +passer tant de choses extraordinaires dans sa vie! Sais-tu, Clémence, +que cette idée me fait souvent frissonner? Une femme ne connaît pas son +mari en l'épousant, et c'est une folie de penser qu'elle le connaîtra +en vivant avec lui. Il y a derrière eux un grand abîme où elle ne peut +descendre, le passé, qui ne s'efface jamais et qui peut empoisonner tout +l'avenir! Quand je songe qu'il y a trois mois, je ne savais pas encore +ce que c'était qu'aimer, et que, depuis vingt ans peut-être, Jacques n'a +pas fait autre chose! Tout ce qu'il me dit de tendre et d'affectueux, +il l'a peut-être dit à d'autres femmes; ces caresses passionnées... Ah! +quelles horribles images me passent devant les yeux! je me sens un peu +folle aujourd'hui, en vérité... + +Je viens de me mettre à la fenêtre pour me distraire de ces agitations, +j'ai vu Jacques traverser une allée et s'enfoncer dans le parc: il avait +les bras croisés sur la poitrine et la tête penchée en avant, comme s'il +eût été absorbé par une méditation profonde. Mon Dieu! je ne l'ai jamais +vu ainsi. Il est bien vrai que son humeur est grave, que la douceur de +son caractère tourne un peu à la mélancolie, que son maintien est plutôt +rêveur que sémillant; mais il a aujourd'hui sur le visage quelque chose +d'inaccoutumé, je ne saurais dire quoi; peut-être un peu plus de pâleur. +Il aura eu quelque mauvais rêve, et comme il me sait superstitieuse, il +n'aura pas voulu m'en parler; si ce n'est que cela, il aurait mieux +fait de me le raconter que de m'exposer aux inquiétudes que j'éprouve. +Peut-être est-il malade! Oh! je parie que oui! On m'a dit qu'il n'aimait +pas à être observé dans ces moments-là; cependant je l'ai déjà vu malade +une fois, je m'en suis aperçue à cette petite chanson dont je t'ai +parlé; je l'ai interrogé et il m'a répondu qu'il était un peu souffrant, +et qu'il me priait de ne pas m'en occuper. S'il a souffert peu ou +beaucoup ce jour-là, c'est ce que je ne puis savoir; je craignais tant +de le contrarier que je n'ai pas osé le regarder. Le fait est qu'il n'y +a guère paru à son humeur, et que maintenant le malaise, soit physique, +soit moral, qu'il éprouve, est tout à fait visible. Hier soir il m'a +semblé qu'il m'embrassait un peu froidement; j'ai mal dormi, et, m'étant +éveillée au milieu de la nuit, j'ai vu de la lumière dans sa chambre. +J'ai tremblé qu'il ne fût indisposé; mais, craignant encore plus de lui +être importune, je me suis levée sans bruit et j'ai été sur la pointe +du pied regarder par la fente de sa porte; il lisait en fumant. Je +suis venue me recoucher, un peu rassurée, mais triste de voir qu'il +ne dormait pas. Je suis si nonchalante et si enfant que, malgré ma +tristesse, je me suis rendormie tout de suite. Pauvre Jacques! il a des +insomnies, il souffre peut-être beaucoup, il s'ennuie sans doute durant +ces longues nuits si tristes! Pourquoi ne m'appelle-t-il pas? Je +surmonterais certainement mon sommeil avec joie, je causerais avec lui, +ou je lui ferais la lecture pour le distraire. Je devrais peut-être +le prier de me laisser veiller avec lui; je n'ose pas. C'est +extraordinaire; j'ai découvert ce matin que je crains Jacques presque +autant que je l'aime; je n'ai jamais eu le courage de lui demander ce +qu'il avait. Ce que les Borel m'ont dit de ses singulières fiertés +n'est pas sorti de mon esprit, malgré tout ce qui aurait dû me le faire +oublier, ou me persuader, du moins, que Jacques ne les aurait pas avec +moi. Je devrais peut-être vaincre celle timidité, et le conjurer de me +confier sa souffrance; car je ne suis pas de ceux qu'elle peut ennuyer, +et je ne vois pas qu'il ait besoin de se fatiguer à faire du stoïcisme +avec moi. Mon silence lui fait peut-être croire que je ne m'aperçois de +rien. Ah! alors quelle idée doit-il avoir de ma grossière insouciance! +Je ne puis la lui laisser. Il faut que j'aille le trouver tout de suite, +n'est-ce pas, Clémence? Oh! mon Dieu, que n'es-tu ici! toi qui as tant +de prudence et un jugement si délié, tu me conseillerais. A défaut de la +voix de la raison et de l'amitié, j'écoute celle de mon coeur et je m'y +abandonne; je vais rejoindre Jacques dans le parc, et le conjurer à +genoux, s'il le faut, de m'ouvrir son coeur. Je reviendrai te dire ce +qu'il a et fermer ma lettre....... + +Eh bien, mon amie, j'étais folle et j'avais fait moi-même un mauvais +rêve; pardonne-moi de t'avoir importunée de cette terreur puérile. J'ai +été trouver Jacques; il était couché sur l'herbe et il sommeillait. Je +me suis approchée de lui si doucement qu'il ne s'en est pas aperçu, et +je suis restée quelques instants, penchée sur lui, à le contempler. +J'avais sans doute une expression d'anxiété sur la figure, car à peine +éveillé, il a tressailli et s'est écrié en jetant ses bras autour +de moi: «Qu'as-tu donc?» Alors je lui ai avoué naïvement toutes mes +inquiétudes et tout mon chagrin. Il m'a embrassée en riant et m'a assuré +que je m'étais absolument trompée. «Il est bien vrai, m'a-t-il dit, que +je n'ai pas dormi beaucoup cette nuit; j'étais un peu souffrant et je +me suis mis à lire.--Et pourquoi ne m'as-tu pas éveillée? lui ai-je +dit.--Est-ce qu'on s'éveille à ton âge? a-t-il répondu.--Savez-vous, +Jacques, que vous me traitez en petite fille?--Oh! grâce à Dieu, je te +traite comme tu le mérites, s'est-il écrié en me pressant contre son +coeur, et c'est parce que tu es une enfant que je t'adore.» Là-dessus +il m'a dit tant de choses délicieusement bonnes, que je me suis mise à +pleurer de joie. Tu vois si j'avais sujet de me tourmenter! mais je ne +regrette pas d'avoir un peu souffert; je n'en sens que plus vivement le +bonheur que j'avais laissé s'altérer et que je ressaisis dans toute sa +fraîcheur. Oh! Jacques avait bien raison: il n'est rien de plus précieux +et de plus sublime que les larmes de l'amour. + +Adieu, ma chère Clémence; réjouis-toi encore avec moi; je suis plus +heureuse aujourd'hui que je ne l'ai jamais été. + + + +XXII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Depuis quelques jours nous sommes tristes sans savoir pourquoi; tantôt +c'est elle, tantôt c'est moi, tantôt tous deux ensemble. Je ne me +fatigue pas à en chercher la raison; ce serait pire. Nous nous aimons et +nous n'avons pas le plus léger tort l'un envers l'autre. Nous ne nous +sommes blessés par aucune action, par aucune parole. Avoir l'humeur +mélancolique un jour plus qu'un autre est une chose si simple! Un ciel +pluvieux, un degré de froid de plus dans l'atmosphère, suffisent pour +rembrunir les idées. Mon vieux corps criblé de blessures est plus +disposé qu'un autre à la souffrance; la jeune tête active et inquiète de +Fernande est prompte à se tourmenter de la moindre altération dans mes +manières. Quelquefois cette vive sollicitude me chagrine un peu; elle +me poursuit, elle m'oppresse, elle me tient en arrêt et me force à +m'observer et à me contraindre. Comment pourrais-je m'en offenser? +Cette espèce de fatigue qu'elle m'impose est douce en comparaison de +l'horrible isolement où je vivais quand j'ai connu Fernande, et où j'ai +souvent consumé les plus belles années de ma vie dans un stoïcisme +insensé. Si elle devait souffrir réellement de mes souffrances, je +regretterais le temps où elles ne retombaient que sur moi; mais j'espère +que je saurai l'accoutumer à me voir un peu triste et préoccupé sans se +tourmenter. + +Fernande a toute l'adorable puérilité de son âge. Qu'elle est belle et +touchante quand elle vient avec ses cheveux blonds en désordre, et ses +grands yeux noirs tout pleins de grosses larmes, se jeter dans mes bras +et me dire qu'elle est bien malheureuse, parce que je lui ai donné un +baiser de moins que la veille! Elle ne sait pas ce que c'est que la +douleur, elle s'en effraie à l'excès; et vraiment Fernande m'effraie +quelquefois moi-même. Je crains qu'elle n'ait pas la force de supporter +la vie. Je suis un peu incertain de ce que je dois lui dire pour +l'habituer au courage. Il me semble que c'est un crime ou du moins un +acte de raison cruelle, que de répandre les premières gouttes de fiel +dans ce coeur si plein d'illusions; et pourtant il viendra un moment où +il faudra lui révéler ce que c'est que la destinée de l'homme. Comment +résistera-t-elle au premier éclair? Puisse-je lui cacher longtemps cette +funeste lumière! + +Je viens de recevoir une nouvelle qui me fait beaucoup de mal; cet ami +dont je t'ai parlé est de nouveau en fuite. Les sacrifices que j'ai +faits pour lui, loin de le sauver, l'ont replongé dans le désordre. A +présent, son déshonneur ne peut plus être masqué, son nom est souillé, +sa vie perdue; là, comme partout où j'ai passé, j'ai travaillé en vain. +Voilà donc à quoi sert l'amitié, et ce que peut le dévouement! Non, les +hommes ne peuvent rien les uns pour les autres; un seul guide, un seul +appui leur est accordé, et il est en eux-mêmes. Les uns l'appellent +conscience, les autres vertu; je l'appelle orgueil. Cet infortuné en +a manqué; il ne lui reste que le suicide. La calomnie n'atteint et ne +déshonore personne, le temps ou le hasard en fait justice; mais une +bassesse ne s'efface pas. Avoir donné sur soi à un autre homme le droit +du mépris, c'est un arrêt de mort en cette vie; il faut avoir le courage +de passer dans une autre en se recommandant à Dieu. + +Mais il n'aura pas même cet orgueil-là, je le connais, c'est un esprit +corrompu et avili par l'amour du plaisir. Sa vanité seule le fera +souffrir; mais la vanité ne donne de courage à personne; c'est un fard +que le moindre souffle fait tomber, et qui ne résiste pas à l'air de la +solitude. + +Cette destinée, qu'un instant je m'étais flatté d'avoir réhabilitée +par mes reproches et par mes services, est donc tombée plus bas +qu'auparavant! Encore un homme dont la vie est manquée, et que personne, +excepté moi peut-être, ne plaindra. Quand je me rappelle les temps +heureux que j'ai passés avec lui, lorsqu'il était jeune, et que ni lui +ni personne ne pensait que ce beau visage riant et ce caractère vif et +joyeux pussent servir d'enveloppe à l'âme d'un lâche! Il avait une mère +qui le chérissait, des amis qui se fiaient à lui; et à présent!... Si +je n'étais pas marié, je courrais après lui, j'essaierais encore de le +relever; mais cela ne servirait à rien, et Fernande souffrirait trop de +mon absence. Pauvre homme! je suis triste à la mort; je veux pourtant +cacher cette tristesse, qui se communiquerait bien vite à ma pauvre +enfant. Non, je ne veux pas voir ce beau front se rembrunir encore; je +ne veux pas couvrir de larmes ces joues si fraîches et si veloutées. +Qu'elle aime, qu'elle rie, qu'elle dorme, qu'elle soit toujours +tranquille, toujours heureuse! Moi je suis fait pour souffrir; c'est mon +métier, et j'ai l'écorce dure. + + + +XXIII. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Je suis encore triste, mon amie, et je commence à croire que tout n'est +pas joie dans l'amour; il y a aussi bien des larmes, et je ne les +répands pas toutes dans le sein de Jacques, car je vois que j'augmente +sa tristesse en lui montrant la mienne. Depuis un mois nous avons eu +plusieurs accès de mélancolie sympathique sans cause réelle, mais qui +n'en ont pas moins des effets douloureux. Il est vrai que, quand ils +sont passés, nous sommes plus heureux qu'auparavant, et nous nous +chérissons avec plus d'enthousiasme; mais je me dis toujours que c'est +la dernière fois que je tourmente Jacques de mes enfantillages, et je +ne sais comment il arrive que je recommence toujours. Je ne peux pas le +voir triste sans le devenir aussitôt; il me semble que c'est une preuve +d'amour et qu'il ne doit pas s'en fâcher; aussi ne s'en fâche-t-il +pas. Il me traite toujours avec tant de douceur et de bonté! comment +ferait-il pour me dire une parole dure, ou même froide? Mais il prend +du chagrin et me fait de doux reproches; alors je pleure de remords, +d'attendrissement et de reconnaissance, et je me couche fatiguée, +brisée, me promettant bien de ne plus recommencer; car, au bout du +compte, cela fait du mal, et ce sont autant de jours que je retranche +de mon bonheur. J'ai certainement des idées folles, mais je ne sais pas +s'il es possible d'aimer sans les avoir. Par exemple, je me tourmente +continuellement de la crainte de n'être pas assez aimée, et je n'ose pas +dire à Jacques que c'est à la cause de toutes mes agitations. Je crois +bien qu'il a des jours de souffrance physique; mais il est certain que +son esprit n'est pas toujours paisible. Certaines lectures l'agitent; +certaines circonstances, indifférentes en apparence, semblent lui +retracer des souvenirs pénibles. Je m'en inquiéterais moins s'il me les +confiait; mais il est silencieux comme la tombe et me traite comme une +personne tout à fait à part de lui. L'autre jour je me mis à chanter une +vieille romance qui me tomba, je ne sais comment, sous la main; Jacques +était étendu sur le grand canapé du salon, et il fumait dans une grande +pipe turque à laquelle il tient beaucoup. Dès que j'eus chanté les +premières mesures, il frappa le parquet avec cette pipe, comme saisi +d'une émotion convulsive, et la brisa. «Ah! mon Dieu, qu'as-tu fait? +m'écriai-je; tu as cassé ta chère pipe d'Alexandrie.--C'est possible, +dit-il, je ne m'en suis pas aperçu. Remets-toi à chanter.--Mais je +n'ose pas trop, repris-je; il faut que j'aie fait quelque fausse note +épouvantable tout à l'heure; car tu as bondi comme un desespéré.--Non +pas que je sache, répondit-il; continue, je t'en prie.» Je ne sais +comment il se fait que je suis toujours à l'affût des impressions que +Jacques cherche à me dissimuler; il y a un secret instinct qui m'abuse +ou qui m'éclaire, je ne sais lequel des deux, mais qui me force a +reporter tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit vers une cause funeste +à mon bonheur. Je m'imaginai qu'il avait entendu chanter cette romance +par quelque maîtresse dont le souvenir lui était encore cher, et je +ressentis tout à coup une jalousie absurde; je la jetai de côté, et me +mis à en chanter une autre. Jacques l'écouta sans l'interrompre, puis il +me redemanda la première, en disant qu'il la connaissait et qu'elle lui +plaisait beaucoup. Ces paroles, qui semblèrent confirmer mes doutes, +m'enfoncèrent un poignard dans le coeur; je trouvai Jacques insensé et +barbare de chercher à ressaisir dans notre amour le souvenir des autres +amours de sa vie, et je chantai la romance, tandis que de grosses larmes +me tombaient sur les doigts. Jacques me tournait le dos, et s'imaginait, +parce que son corps avait une attitude immobile, que je ne m'apercevais +pas de son émotion; mais je faisais, malgré ma douleur, une sévère +attention à lui, et je surpris deux ou trois soupirs qui semblaient +partir d'une âme oppressée et briser tout son corps. Quand j'eus fini, +il y eut entre nous un long silence: je pleurais, et je laissai échapper +malgré moi un sanglot. Jacques était tellement absorbé qu'il ne s'en +aperçut pas, et sortit en fredonnant, d'un ton mélancolique, le refrain +de la romance. + +J'allai dans le bois pour me désoler en liberté; mais, au détour d'une +allée, je me trouvai face à face avec lui. Il m'interrogea sur ma +tristesse avec sa douceur accoutumée, mais beaucoup plus froidement que +les autres fois. Cet air sévère m'imposa tellement que je ne voulus +jamais lui avouer pourquoi j'avais les yeux rouges; je lui dis que +c'était le vent, la migraine; je lui fis mille contes dont il feignit +de se contenter, car il insista fort peu, et chercha à me distraire. Il +n'eut pas grand peine: je suis si folle que je m'amuse de tout. Il me +mena voir des chèvres de Cachemire qui venaient de lui arriver, avec un +berger dont la bêtise me fit mourir de rire. Mais vois comme je suis! +dès que je me retrouvai seule, mon chagrin me revint, et je me remis à +pleurer en pensant à cette histoire de la matinée. Ce qui me faisait +surtout de la peine, c'était d'avoir été importune à Jacques. +L'indifférence qu'il avait montrée me prouvait de reste qu'il n'était +plus disposé à écouter mes puériles confessions et à s'affliger avec +moi de mes souffrances. Peut être avait-il cette idée; peut-être +éprouvait-il un peu de remords de m'avoir fait chanter cette romance; +peut-être nous sommes-nous parfaitement compris tous les deux sans nous +expliquer. Le fait est que le soir il prit un air tout à fait insouciant +en me demandant si je savais par coeur la romance que j'avais chantée +le matin. «Tu aimes bien cette romance? lui dis-je avec un peu +d'amertume.--Beaucoup, répondit-il, surtout dans ta bouche; tu l'as +chantée ce matin avec une expression qui m'a ému jusqu'au fond du +coeur.» Poussée par je ne sais quel besoin de me faire souffrir pour +me dévouer à sa fantaisie, je lui offris de la chanter de nouveau; et +j'allais allumer une bougie pour la lire, lorsqu'il m'arrêta en me +disant que ce serait pour une autre fois, et qu'il aimait mieux se +promener avec moi au clair de la lune. Le lendemain matin, je cherchai +la romance et ne la trouvai plus sur mon piano. Je la cherchai tous les +jours suivants sans succès. Pressée par la curiosité, je me hasardai +à demander à Jacques s'il ne l'avait pas vue. «Je l'ai déchirée par +distraction, me répondit-il; il n'y faut plus penser.» Il me sembla +qu'il disait cette parole, _il n'y faut plus penser_, d'une manière +particulière, et que cela exprimait beaucoup de choses. Je me trompe +peut-être, mais jamais je ne croirai qu'il ait déchiré cette romance par +distraction. Il a voulu savoir d'abord si je pourrais la chanter par +coeur, et quand il a été sûr que non, il l'a anéantie. Elle lui causait +donc une émotion bien véritable; elle lui rappelait donc un amour bien +violent! + +Si Jacques devine tout cela, si en lui-même il traite d'enfantillages +méprisables ce qui se passe en moi, il a tort. S'il était à ma place, +il souffrirait peut-être plus que moi; car il n'a pas de rivaux dans +le passé; rien de ce que je fais, rien de ce que je pense ne peut +l'affliger: il peut sans frayeur regarder dans ma vie, l'embrasser tout +entière d'un coup d'oeil, et se dire qu'il est mon seul amour. Mais sa +vie est pour moi un abîme impénétrable; ce que j'en sais ressemble à ces +météores sinistres qui éblouissent et qui égarent. La première fois que +j'ai recueilli ces lambeaux de renseignements incertains, j'ai craint +que Jacques ne fût inconstant ou menteur; j'ai craint que son amour +n'eût pas tout le prix que j'y attachais; ma vénération fut comme +ébranlée. Aujourd'hui je sais ce que c'est que Jacques et ce que vaut +son amour; le prix en est si grand que je sacrifierais toute une vie de +repos où je ne l'aurais pas connu, aux deux mois que je viens de passer +avec lui. Je le sais incapable de m'abuser et de promettre son coeur +en vain. Je ne songe presque plus à l'avenir, mais je me tourmente +horriblement du passé; j'en suis jalouse. Oh! que serait le présent si +je n'étais pas sûre de lui comme de Dieu! Mais je ne pourrais pas douter +de la parole de Jacques, et je ne serais pas jalouse sans raison. +L'espèce de jalousie que j'ai maintenant n'est pas vile et soupçonneuse; +elle est triste et résignée; oh! mais elle me fait bien mal! + + + +XXIV. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Je ne sais auquel des deux le pied a manqué, mais le grain de sable est +tombé. J'ai fait bonne garde, je me suis dévoué de tout mon pouvoir à +prévenir cet accident; mais la surface du lac est troublée. D'où est +venu le mal? On ne le sait jamais; on s'en aperçoit quand il existe. +Je le contemple avec tristesse et sans découragement. Il n'y a pas de +remède à ce qui est arrivé; mais on peut mettre une digue à l'avalanche +et l'arrêter en chemin. + +Cette digue, ce sera ma patience. Il faut qu'elle s'oppose avec douceur +aux excès de sensibilité d'une âme trop jeune. J'ai su mettre ce rempart +entre moi et les caractères les plus fougueux; ce ne sera pas une tâche +bien difficile que d'apaiser une enfant si simple et si bonne. Elle a +une vertu qui nous sauvera l'un et l'autre, la loyauté. Son âme est +jalouse; mais son caractère est noble, et le soupçon ne saurait le +flétrir. Elle est ingénieuse à se tourmenter de ce qu'elle ne sait +pas, mais elle croit aveuglément à ce que je lui dis. Me préserve Dieu +d'abuser de cette sainte confiance et de démériter par le plus léger +mensonge! Quand je ne puis pas lui donner l'explication satisfaisante, +j'aime mieux ne lui en donner aucune; c'est la faire souffrir un peu +plus longtemps, mais que faire? Un autre descendrait peut-être à ces +faciles artifices qui raccommodent tant bien que mal les querelles +d'amour; cela me paraît lâche, et je n'y consentirai jamais. L'autre +jour, il s'est passé entre elle et moi une petite tracasserie assez +douloureuse, et très-délicate pour tous deux. Elle se mit à chanter une +romance que j'ai entendu chanter pour la première fois à la première +femme que j'ai aimée. C'était un amour bien romanesque, bien idéal, +une espèce de rêve qui ne s'est jamais réalisé, grâce peut-être a ma +timidité et au respect enthousiaste que je professais pour une femme +très-semblable aux autres, à ce qu'il m'a semblé depuis. Certes, ni +cette femme, ni l'amour que j'eus pour elle, ne sont de nature à causer +raisonnablement de l'ombrage à Fernande; ce fut pourtant la cause +d'un nuage qui a passé sur notre bonheur. J'eus un plaisir très-vif à +entendre ce chant mélodieux et simple qui me rappelait les illusions et +les songes riants de ma première jeunesse. Il me retraçait toute une +fantasmagorie de souvenirs: je crus revoir le pays où j'avais aimé pour +la première fois, les bois où j'avais rêvé si follement, les jardins +où je me promenais en faisant de mauvaises poésies que je trouvais si +belles, et mon coeur palpita encore de plaisir et d'émotion. Certes, ce +n'était pas de regret pour cet amour qui n'a jamais existé que dans les +rêves d'une imagination de seize ans, mais il y a dans les lointains +souvenirs une inexplicable magie. On aime ses premières impressions +d'un amour paternel, on se chérit dans le passé, peut-être parce qu'on +s'ennuie de soi-même dans le présent. Quoi qu'il en soit, je me sentis +un instant transporté dans un autre monde, pour lequel je ne changerais +pas celui où je suis maintenant, mais où j'avais cru ne retourner +jamais, et où je fis avec joie quelques pas. Il me sembla que Fernande +devinait le plaisir qu'elle me causait, car elle chanta comme un ange, +et je restai enivré et muet de béatitude après qu'elle eut cessé. Tout à +coup je m'aperçus qu'elle pleurait, et, comme nous avons eu déjà quelque +chose de pareil, je devinai ce qui se passait en elle, et j'en conçus un +peu d'humeur. La première impression est au-dessus des forces de l'homme +le plus ferme. Dans ces moments-là, il n'est donné qu'aux scélérats de +savoir feindre. Tout ce qu'un homme sincère peut faire, c'est de se +taire ou de se cacher. Je sortis donc, et quelques tours de promenade +dissipèrent cette légère irritation. Mais je compris qu'il m'était +impossible de consoler Fernande par une explication. Il eût fallu ou lui +faire accroire quelle se trompait dans ses soupçons, en lui faisant un +mensonge, ou tenter de lui expliquer la différence qu'il y a entre aimer +un souvenir romanesque et regretter un amour oublié. Voilà ce qu'elle +n'eût jamais voulu comprendre et ce qui est réellement au-dessus de +son àge, et peut-être de son caractère. Cet aveu d'un sentiment bien +innocent lui eût fait plus de mal que mon silence. J'ai tout réparé en +lui prouvant que j'étais prêt à faire à sa susceptibilité le sacrifice +de mon petit plaisir; j'ai refusé d'entendre de nouveau la romance que, +par une petite malice boudeuse de femme, elle m'offrait de me chanter +une seconde fois, et je l'ai brûlée sans ostentation. + +Il faudra qu'en toute occasion, quand je ne pourrai pas mieux faire, +j'aie le courage de ne pas montrer d'humeur. Il est vrai que cela me +fait souffrir un peu. J'ai été victime pendant si longtemps de la +jalousie atroce de certaines femmes, que tout ce qui me la rappelle, +même de très-loin, me fait frissonner d'aversion. Je m'y habituerai. +Fernande a les défauts ou plutôt les inconvénients de son âge, et j'ai +aussi ceux du mien. A quoi m'aurait servi l'expérience, si elle ne +m'avait endurci à la souffrance? C'est à moi de m'observer et de me +vaincre. Je m'étudie sans cesse, et je me confesse devant Dieu dans la +solitude de mon coeur, pour me préserver de l'orgueil intolérant. En +m'examinant ainsi, j'ai trouvé bien des taches en moi, bien des motifs d +excuse pour les fréquentes agitations de Fernande. Par exemple, j'ai la +triste habitude de rapporter toutes mes peines présentes à mes peines +passées. C'est un noir cortège d'ombres en deuil qui se tiennent par +la main; la dernière qui s'agite éveille toutes les autres qui +s'endormaient. Quand ma pauvre Fernande m'afflige, ce n'est pas elle qui +me fait tout le mal que je ressens, ce sont les autres amours de ma vie +qui se remettent à saigner comme de vieilles plaies. Ah! c'est qu'on ne +guérit pas du passé! + +Devrait-elle se plaindre de moi, pourtant? Quel homme sait mieux jouir +du présent? quel homme respecte plus saintement les biens que Dieu lui +accorde? Combien je prise ce diamant que je possède, et autour duquel je +souffle sans cesse pour en écarter le moindre grain de poussière! Oh! +qui le garderait plus soigneusement que moi? Mais les enfants savent-ils +quelque chose? Moi, du moins, je puis comparer le passé au présent, et +si quelquefois je souffre doublement pour avoir déjà beaucoup souffert, +plus souvent encore j'apprends par cette comparaison à savourer le +bonheur présent. Fernande croit que tous les hommes savent aimer comme +moi; moi, je sens que les autres femmes ne savent pas aimer comme elle. +C'est moi qui suis le plus juste et le plus reconnaissant. Mais, encore +une fois, il en doit être ainsi. Hélas! le temps du bonheur serait-il +déjà passé? celui du courage serait-il venu? Oh! non, non, pas encore; +ce serait trop vite. Que l'un préserve l'autre, et que le bonheur +récompense le courage! + + + +XXV. + +DE CLÉMENCE A FERNANDE. + +Je suis plus affligée que surprise de ce qui t'arrive; tes chagrins me +paraissent la conséquence inévitable d'une union mal assortie. D'abord +ton mari est trop âgé pour toi, ensuite tu as pris ta position tout de +travers. Il eût été possible à une femme dont le caractère serait calme +et un peu froid de s'habituer aux inconvénients que je t'avais signalés, +et qui ne se sont que trop réalisés; mais, pour une petite tête exaltée +comme la tienne, un homme aussi expérimenté que M. Jacques est le pire +mari que tu pouvais rencontrer. Ce n'est pas que je rejette sur lui la +faute de tout ce qui s'est passé entre vous; il me semble que c'est lui +qui a constamment raison, et voilà pourquoi je te plains: ce qu'il y a +de plus triste au monde, c'est d'être condamné, par sa position et par +la force des choses, à avoir constamment tort. Cet amour enthousiaste +que tu t'es évertuée à ressentir pour lui est un sentiment hors nature, +et destiné à s'éteindre tout à coup comme un feu de paille; mais avant +d'en venir là il te fera cruellement souffrir, et, quelque patient que +soit ton mari, il te rendra insupportable à ses yeux. Il me semble, à +moi, que la passion, est tout à fait contraire à la dignité et à la +sainteté du mariage. Tu t'es imaginé que tu inspirais cette passion +à ton mari; j'en doute fort: je crois que tu auras pris pour +l'enthousiasme les caresses véhémentes qu'un mari prodigue dès les +premiers jours à sa femme, quand elle est, comme toi, toute jeune et +remarquablement jolie. Mais sois sûre que toutes les extases de ton +cerveau, toutes les illusions de ton âme, ne sont plus du goût d'un +homme de trente-cinq ans, et que, du jour où, au lieu de contribuer +à ses plaisirs, elles lui causeront du trouble et de l'ennui, il te +dessillera les yeux, peut-être un peu brusquement. Tu seras au désespoir +alors, pauvre Fernande, et il n'aura fait qu'une chose très-simple +et très-légitime; car de quel droit viens-tu, avec tes folies et tes +caprices, empoisonner la vie d'un homme qui était libre et tranquille, +et qui t'a recherchée en mariage pour te faire participer à son +bien-être, et non pour t'ériger en souveraine jalouse et impérieuse? +Je vois déjà que tu as le talent de le rendre assez malheureux; cette +manière de l'épier, de scruter toutes ses pensées, d'interpréter toutes +ses paroles, doit faire de ton amour un fléau. Et pourtant, Fernande, +personne n'était plus douce et plus facile à vivre que toi; nul +caractère n'est plus éloigné du soupçon et de la tyrannie; nul coeur +peut-être n'est plus généreux et plus juste, mais tu aimes, et voilà +l'effet de l'amour sur les femmes quand elles ne savent pas se +vaincre. Prends garde à toi, ma chère; je te parle bien durement, bien +cruellement, mais tu cherches l'appui de ma raison, et je te l'offre +d'une main ferme. Je t'ai déjà dit que, le jour où la vérité te serait +trop rude à supporter, tu n'avais qu'à cesser de m'écrire, et que je +comprendrais ton silence. Je ne chercherai jamais à te guérir malgré +toi, je ne suis pas une marchande de conseils. Adieu, ma petite amie; +tâche de te guérir de l'exagération, ou tu es perdue. + + + +XXVI. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Tu as raison, Jacques, de ne pas t'effrayer beaucoup de ces légers +nuages. Je ne sais pas si tu dois aimer éternellement Fernande; je ne +sais pas si l'amour est, de sa nature, un sentiment éternel; mais ce +qu'il y a de certain, c'est qu'avec des caractères aussi nobles que les +vôtres il doit avoir un cours aussi long que possible, et ne pas se +flétrir dès les premiers mois. Je vois que dea caractères plus mal +assortis, et moins dignes l'un de l'autre, se tiennent embrassés durant +des années et ont une peine extrême à se détacher. Toi-même tu l'as +éprouvé; tu as aimé des femmes beaucoup moins parfaites que Fernande, +et tu les as aimées longtemps avant de commencer à souffrir et à te +dégoûter. Il me semble donc impossible que la chute du premier grain +de sable ait déjà troublé ton amour, et que ton lac ne redevienne pas +tranquille et pur. Peut-être que deux grands coeurs ont plus de peine à +s'entendre que lorsqu'un des deux fait à lui seul tous les frais de +la sympathie. Peut-être qu'avant de se livrer entièrement, et de +s'abandonner l'un à l'autre, ils ont besoin de s'essayer, de briser +quelques aspérités qui les repoussent encore. Un grand bonheur, une +longue passion, doivent être achetés au prix de quelques souffrances. +Quand on plante un arbre vigoureux, il souffre et se flétrit pendant +quelques jours avant de s'accoutumer au terrain et de montrer la +force qu'il doit acquérir. Les petites douleurs de ton amie prouvent +l'excessive délicatesse de son amour. Je voudrais être aimée comme tu +l'es. Garde-toi donc de te plaindre; surmonte un peu ta fierté, s'il le +faut, et consens, non à mentir, mais à t'expliquer. Tu fais injure à +Fernande en croyant qu'elle ne comprendrait pas; elle serait flattée de +te voir condescendre aux faiblesses de son sexe et aux ignorances de son +âge; elle s'efforcerait de marcher plus vite vers toi et d'arriver à ton +point de vue. Que ne peut pas une âme comme la tienne et une parole si +éloquente quand tu daignes parler! Oh! ne t'enferme pas dans le silence! +tu n'as pas besoin de ta force avec cet être angélique qui est à genoux +déjà pour t'écouter. Rappelle-toi ce que j'étais quand je t'ai connu, et +ce que tu as fait de cette âme qui dormait informe dans le chaos. Que +serais-je si tu n'étais descendu jusqu'à moi, si tu ne m'avais révélé ce +que tu sais de Dieu, des hommes et de la vie? Ne t'ai-je pas compris? +n'ai-je pas acquis quelque grandeur, moi qui n'étais qu'une enfant +sauvage, incapable de bien et de mal par moi-même au milieu des ténèbres +de mon ignorance? Souviens-toi des longues promenades que nous faisions +ensemble sur les Alpes, au temps des vacances. Avec quelle avidité je +t'écoutais! comme je rentrais dans mon couvent éclairée et sanctifiée! +O mon brave Jacques! quel être sublime ne pourras-tu pas faire de celle +qui est ta femme et qui possède ton amour! Je te prédis une grande +destinée avec elle! Essuie ses belles larmes, ouvre-lui tous les trésors +de ton âme: je vivrai de votre bonheur. + + + +XXVII. + +D'OCTAVE A SYLVIA + +Pourquoi donc avez-vous tant tardé à m'écrire cette lettre qui nous eût +épargné tant de maux, et pourquoi, si Jacques est votre frère, avez-vous +tant hésité à me l'avouer? Quel être incompréhensible êtes-vous, Sylvia, +et quel plaisir trouvez-vous à nous faire souffrir vous et moi? C'est en +vain que je vous contemple et que je vous étudie; il y a des jours où je +ne sais pas encore si vous êtes la première ou la dernière des femmes; +je me demande si votre fierté signifie la vertu la plus sublime ou +l'effronterie du vice hypocrite. Ah! ne m'accablez pas de vos froides +et méprisantes railleries. Ne me dites pas que personne ne m'impose +l'obligation de vous aimer, et que je suis libre de renoncer à vous. Je +suis bien assez malheureux; ne faites pas tant de gloire de vos dédains +et de votre indifférence: vous ne seriez que plus digne d'amour si vous +étiez moins forte et moins cruelle. + +[Illustration: Fernande.] + +Et vous, n'avez-vous jamais eu des instants de faiblesse et +d'incertitude avec moi? ne m'avez-vous pas accusé de bien des torts que +vous m'avez pardonnés? Pourquoi railler si durement l'impiété de mon +âme? pourquoi me dire que je ne vous aime pas du moment que je doute de +vous? Savez-vous bien ce que c'est que l'amour, pour parler de la sorte? +Mais vous m'avez aimé, puisque vous m'avez rappelé souvent après m'avoir +repoussé; mais vous m'aimez encore, puisque, après trois mois d'un +silence obstiné, vous m'écrivez pour vous laver de mes soupçons. Elle +est bien laconique et bien hautaine, votre justification! Je n'oserais +confier à personne combien vous me dominez, tant je me trouve rapetissé +et humilié par votre amour. O Dieu! et vous seriez un ange si vous +vouliez; c'est l'orgueil qui fait de vous un démon! Quand vous vous +abandonnez à votre sensibilité, vous êtes si belle, si adorable! j'ai eu +de si beaux jours avec vous! sont-ils donc perdus pour jamais? Non; +je ne saurais y renoncer; que ce soit force ou faiblesse, lâcheté ou +courage, je retournerai à toi! Je te presserai encore dans mes bras, je +te forcerai encore à croire en moi et à m'aimer, dusse-je n'avoir qu'un +jour de ce bonheur, et rester avili à mes propres yeux pour toute ma +vie! Je sais que je serai encore malheureux avec toi; je sais qu'après +m'avoir rendu fou, tu me chasseras avec un abominable sang-froid. Tu ne +comprendras pas où tu ne voudras pas comprendre que, pour retourner à +tes pieds, avec l'âme toute saignante encore de doute et de soupçons, il +faut que je t'aime d'une passion effrénée. Tu me diras que je ne +sais pas ce que c'est qu'aimer; tu croiras être bien sublime et bien +généreuse envers moi, parce que tu me pardonneras d'avoir soupçonné ce +que tous les hommes auraient supposé à ma place. Tu es une âme d'airain; +tu brises tout ce qui t'approche, et ne consens à plier devant aucune +des réalités de la vie. Comment veux-tu que je te suive toujours +aveuglément dans ce monde imaginaire où je n'avais jamais mis le pied +avant de te connaître? Ah! sans doute, si tu es ce tu parais à mon +enthousiasme, tu es bien grande, et je devrais passer ma vie enchaîné à +tes pieds; si tu es ce que ma raison croit deviner parfois, cache-moi +bien la vérité, trompe-moi habilement, car malheur à toi si tu te +démasques! Adieu; reçois-moi comme tu voudras, dans trois jours je serai +à tes genoux. + +[Illustration: Il fume cinq heures sur six.] + + + +XXVIII. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Tu m'humilies, tu me brises; si c'est la vérité que tu m'enseignes, elle +est bien âpre, ma pauvre Clémence. Tu vois cependant que je l'accepte, +toute cruelle qu'elle est, et que je reviens toujours à toi, sauf à être +plus malheureuse qu'auparavant, quand tu m'as répondu. J'ai donc tort? +Mon Dieu, je croyais qu'avec un malheur comme le mien on ne pouvait pas +être coupable. Les méchants sont ceux qui rient des peines d'autrui; moi +je pleure celles de Jacques encore plus que les miennes; je sais bien +que je l'afflige, mais ai-je la force de cacher mon chagrin? Peut-on +tarir ses larmes, peut-on s'imposer la loi d'être insensible à ce qui +déchire le coeur? + +Si quelqu'un est jamais arrivé à cette vertu, il a dû bien souffrir +avant de l'atteindre; son coeur a dû saigner cruellement! Je suis trop +jeune pour savoir déguiser mon visage et cacher mon émotion; et puis, ce +n'est pas Jacques qu'il me serait possible de tromper. Cette lutte avec +moi-même ne servirait donc qu'à augmenter mon mal; ce qu'il faudrait +étouffer, c'est ma sensibilité, c'est mon amour! O ciel, tu me parles +de le vaincre! Cette seule idée lui donne plus d'intensité; que +deviendrais-je à présent que j'ai connu l'amour, si je me trouvais le +coeur vide? Je mourrais d'ennui. J'aime mieux mourir de chagrin, la mort +sera moins lente. + +Tu prends le parti de Jacques, tu as bien raison! c'est lui qui est un +ange, c'est lui qui devrait être aimé d'une âme aussi forte, aussi calme +que la tienne. Mais suis-je donc indigne de lui? ne suis-je pas sincère +et dévouée autant qu'il est possible de l'être? Non! ce ne sont pas des +lueurs d'enthousiasme que j'ai pour lui, c'est une vénération constante, +éternelle. Il m'aime vraiment, je le sais, je le sens; il ne faut pas +me dire qu'il n'aime de moi que ma jeunesse et ma fraîcheur; si je le +croyais!... non, cette idée est trop cruelle! Tu es inexorable dans ton +mépris pour l'amour; ton esprit observateur juge tout sans pitié; mais +de quel droit parles-tu d'un sentiment que tu n'as pas éprouvé? Si tu +savais combien un pareil doute me ferait souffrir, une fois entré dans +mon coeur, tu n'aurais pas la cruauté de m'y pousser. + +Eh bien, s'il en était ainsi, si Jacques m'aimait comme un passe-temps, +moi qui lui ai dévoué toute ma vie, moi qui l'aime de toutes les forces +de mon âme, j'essaierais de ne plus l'aimer; mais cela me serait +impossible, je mourrais. + +Ma pauvre tête est malade. Aussi quelle lettre tu m'écris! je n'ai pu +cacher l'impression qu'elle me faisait, et Jacques m'a demandé si je +venais d'apprendre quelque mauvaise nouvelle. J'ai répondu que non. +«Alors, m'a-il dit, c'est une lettre de ta mère.» Je mourais de peur +qu'il ne me demandât à la voir, et, tout interdite, j'ai baissé la tête +sans répondre. Jacques a frappé la table avec une violence que je ne lui +ai jamais vue. «Que cette femme n'essaie point d'empoisonner ton coeur, +s'est-il écrié, car je jure sur l'honneur de mon père qu'elle me +paierait cher la moindre tentative contre la sainteté de notre amour!» +Je me suis levée tout épouvantée, et je suis retombée sur ma chaise. «Eh +bien, qu'as-tu? m'a-t-il dit.---Vous-même, qu'avez-vous contre ma mère? +que vous a-t-elle fait pour vous mettre ainsi en colère?--J'ai des +raisons que tu ne sais pas, Fernande, et qui sont grosses comme des +montagnes; puisses-tu ne les savoir jamais! mais, pour l'amour de notre +repos, cache-moi les lettres de ta mère, et surtout l'effet qu'elles +produisent sur toi.--Je te jure que tu te trompes, Jacques, me suis-je +écriée; cette lettre n'est pas de ma mère, elle est de...--Je n'ai pas +besoin de le savoir, a-t-il dit vivement; ne me fais pas l'injure de +répondre à des questions que je ne t'adresserai jamais.» Et il est +sorti; je ne l'ai pas revu de la journée. O Dieu! nous en sommes presque +à nous quereller! et pourquoi? parce que j'ai cru le voir triste et que +j'ai pris de l'inquiétude? Oh! s'il n'y avait pas au fond de tout cela +quelque chose de vrai, nous n'en serions pas où nous en sommes. Jacques +a eu des peines qu'il m'a cachées, à bonne intention peut-être, mais il +a eu tort; s'il m'avait révélé la première, je ne l'aurais pas interrogé +sur les autres, tandis qu'à présent je m'imagine toujours qu'il couve +quelque mystère, et je ne trouve pas cela juste, car mon âme lui est +ouverte, et il peut y lire à chaque instant. Je vois bien qu'il est +préoccupé, quelque chose le distrait de l'amour qu'il avait pour moi; +quelquefois il a un froncement de sourcil qui me fait trembler de la +tête aux pieds. Il est vrai que si je prends le courage de lui adresser +la parole, cela se dissipe aussitôt, et je retrouve son regard bon et +tendre comme auparavant. Mais autrefois je ne lui déplaisais jamais, je +lui disais avec confiance tout ce qui me passait par l'esprit; quand +j'étais absurde, il se contentait de sourire, et il prenait la peine de +redresser mon jugement avec affection. A présent, je vois que certaines +paroles, dites presque au hasard, lui font un mauvais effet; il change +de visage, ou il se met à fredonner cette petite chanson qu'il chantait +à Smolensk, quand on lui retira une balle de la poitrine. Une parole de +moi lui fait le même mal apparemment. + +Il est six heures du soir; Jacques, qui est d'ordinaire si exact, et qui +se faisait un scrupule de me causer la plus légère inquiétude ou la plus +frivole impatience, n'est pas encore rentré pour dîner. Est-ce qu'il me +boude? est-ce qu'il aura eu un chagrin assez vif pour rester absorbé +ainsi depuis midi? Je suis tourmentée; s'il lui était arrivé quelque +accident! s'il ne m'aimait plus! Peut-être que je lui ai tellement déplu +aujourd'hui qu'il éprouve de la répugnance à me voir. Oh! ciel! ma vue +lui deviendrait odieuse! Tout cela me fait un mal horrible, je suis +enceinte et je souffre beaucoup. Les anxiétés auxquelles je m'abandonne +me rendent encore plus malade. Il faut que j'en finisse; il faut que je +me jette aux pieds de Jacques, et que je le conjure de me pardonner mes +folies. Cela ne peut pas m'humilier: ce n'est pas à mon mari, c'est à +mon amant que s'adresseront mes prières. J'ai offensé se délicatesse, +j'ai affligé son coeur; il faut qu'une fois pour toutes il me pardonne, +et que tout soit oublié. Il y a bien des jours que nous ne nous +expliquons plus; cela me tue. J'ai l'âme pleine de sanglots qui +m'étouffent; il faut que je les répande dans son sein, qu'il me rende +toute sa tendresse, et que je recouvre ce bonheur pur et enivrant que +j'ai déjà goûté. + + +Dimanche matin. + +O mon amie, que je suis malheureuse! rien ne me réussit, et la fatalité +fait tourner à mal tout ce que je tente pour me sauver. Hier, Jacques +est rentré à six heures et demie; il avait l'air parfaitement calme, et +m'a embrassée comme s'il eût oublié nos petites altercations. Je connais +Jacques à présent; je sais quels efforts il fait sur lui-même pour +vaincre son déplaisir; je sais que la douleur concentrée est un fer +rouge qui dévore les entrailles. Je me suis fait violence pour dîner +tranquillement; mais, aussitôt que nous avons été seuls, je me suis +jetée à ses genoux en fondant en larmes. Sais-tu ce qu'il a fait? Au +lieu de me tendre les bras et d'essuyer mes pleurs, il s'est dégagé de +mes caresses et s'est levé d'un air furieux; j'ai caché mon visage +dans mes mains pour ne pas le voir dans cet état; j'ai entendu sa voix +tremblante de colère qui me disait: «Levez-vous, et ne vous mettez +jamais ainsi devant moi.» J'ai senti alors le courage du désespoir. «Je +resterai ainsi, me suis-je écriée, jusqu'à ce que vous m'ayez dit ce que +j'ai fait pour perdre votre amour.--Tu es folle, a-t-il répondu en se +radoucissant, et tu ne sais qu'imaginer pour troubler notre paix et +gâter notre bonheur. Expliquons-nous, parlons, pleurons, puisqu'il te +faut toutes ces émotions pour alimenter ton amour; mais, au nom du ciel, +relève-toi, et que je ne te voie plus ainsi.» J'ai trouvé cette réponse +bien dure et bien froide, et je suis retombée sur moi-même à demi brisée +d'abattement et de douleur. «Faut-il que je te relève malgré toi? a-t-il +dit en me prenant dans ses bras et en me portant sur le sofa; quelle +rage ont donc toutes les femmes de jeter ainsi leur âme en dehors comme +si elles étaient sur un théâtre! Souffre-t-on moins, aime-t-on plus +froidement, pour rester debout et pour ne pas se briser la poitrine en +sanglots? Que ferez-vous, pauvres enfants, quand la foudre vous tombera +sur la tête?--Tout ce que vous dites là est horrible, lui ai-je répondu; +est-ce par le dédain que vous voulez vous délivrer de mon amour? vous +importune-t-il déjà?» Il s'est assis auprès de moi, et il est resté +silencieux, la tête baissée, l'air résigné, mais profondément triste. Il +m'a laissée pleurer longtemps, puis il a fait un effort pour me prendre +les mains; mais j'ai vu que cette marque d'affection lui coûtait; et +j'ai retiré mes mains précipitamment. «Hélas! hélas!» a-t-il dit, et +il est sorti. Je l'ai rappelé, mais en vain, et je me suis presque +évanouie. Rosette, en apportant des lumières dans le salon, m'a trouvée +sans mouvement; elle m'a portée à mon lit, elle m'a déshabillée pendant +qu'on avertissait mon mari; il est venu, et m'a témoigné beaucoup +d'intérêt. J'avais une extrême impatience d'être seule avec lui, +espérant qu'il me dirait quelque chose qui me consolerait tout à fait; +je voyais tant d'émotion sur sa figure! Je ne pouvais cacher l'ennui que +me causaient les interminables prévenances de Rosette; j'ai fini par lui +parler un peu durement, et Jacques a dit quelques mots en sa faveur. +J'avais les nerfs réellement malades; je ne sais comment la manière dont +Jacques a semblé s'interposer entre moi et ma femme de chambre m'a +causé un mouvement de colère invincible. Plusieurs fois déjà, ces jours +derniers, je m'étais impatientée contre cette fille, et Jacques m'en +avait blâmée. «Je sais bien qu'en toute occasion, lui ai-je dit, vous +donnez de préférence raison à Rosette et à moi tout le tort.--Vous êtes +réellement malade, ma pauvre Fernande, a-t-il répondu. Rosette, tu fais +trop de bruit autour de ce lit, va-t en; je te sonnerai si madame a +besoin de toi.» Aussitôt j'ai senti combien j'étais injuste et folle. +«Oui, je suis malade,» ai-je répondu dès que j'ai été seule avec lui, et +je me suis caché la tête dans son sein en pleurant; il m'a consolée en +me prodiguant les plus tendres caresses et en me donnant les plus doux +noms. Je n'avais plus la force de demander une autre explication, tant +j'avais la tête brisée; je me suis endormie sur l'épaule de Jacques. +Mais ce matin, quand j'ai sonné ma femme de chambre, j'ai vu une autre +figure, assez laide et insignifiante. «Qui êtes-vous, ai-je dit, et où +est Rosette?--Rosette est partie, m'a dit Jacques aussitôt en sortant de +sa chambre pour répondre a ma question. J'avais besoin d'une ménagère +diligente et honnête à ma ferme de Blosse, et j'y ai envoyé Rosette pour +le reste de la saison. En attendant que tu la remplaces à ton gré, j'ai +fait venir sa soeur pour te servir.» J'ai gardé le silence, mais j'ai +trouvé cette leçon bien dure et bien froide. Oh! j'avais bien compris +l'histoire de la romance. Que faire maintenant? Je vois que mon bonheur +s'en va jour par jour, et je ne sais comment l'arrêter. Évidemment, +Jacques se dégoûte de moi, et c'est ma faute; je ne vois pas qu'il +ait envers moi le moindre tort; je ne vois pas non plus que je sois +réellement coupable envers lui. Nous nous faisons du mal mutuellement, +comme par une sorte de fatalité; peut-être s'y prend-il mal avec moi. Il +est trop grave, trop sentencieux dans ses avis. Les résolutions qu'il +prend, la promptitude avec laquelle il tranche les sujets de trouble +entre nous, montrent, ce me semble, une espèce de hauteur méprisante à +mon égard. Un mot de doux reproche, quelques larmes versées ensemble, et +les caresses du raccommodement, vaudraient bien mieux. Jacques est trop +accompli, cela m'effraie; il n'a pas de défauts, pas de faiblesses; il +est toujours le même, calme, égal, réfléchi, équitable. Il semble qu'il +soit inaccessible aux travers de la nature humaine, et qu'il ne puisse +les tolérer dans les autres qu'à l'aide d'une générosité muette et +courageuse; il ne veut point entrer en pourparler avec eux. C'est trop +d'orgueil. Moi je suis une enfant, j'ai besoin qu'on me guide et qu'on +me relève quand je tombe. Oui, tu avais raison, Clémence; je commence à +croire que le caractère de Jacques n'est pas assez jeune pour moi. C'est +de là que viendra mon malheur; car, à cause de sa perfection, je l'aime +plus que je n'aimerais un jeune homme, et sa raison empêchera peut-être +que je m'entende jamais avec lui. + + + +XXIX. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Je n'ai pas faibli dans ma résolution, je ne me suis pas une seule fois +abandonné à l'impatience, je n'ai pas commis d'injustice, je n'ai pas +agi en mari; pourtant le mal fait, ce me semble, des progrès rapides, et +si quelque circonstance étrangère ne vient pas le distraire, si quelque +révolution ne s'opère dans les idées de Fernande, nous aurons bientôt +cessé d'être amants. Je souffre, je l'avoue; il n'est qu'un bonheur au +monde, c'est l'amour; tout le reste n'est rien, et il faut l'accepter +par vertu. J'accepterai tout, je me contenterai de l'amitié, je ne me +plaindrai de rien; mais laisse-moi verser dans ton sein quelques larmes +amères que le monde ne verra pas, et que Fernande, surtout, n'aura pas +la douleur d'ajouter aux siennes. Six mois d'amour, c'est bien peu! +encore combien de jours, parmi les derniers, ont été empoisonnés! Si +c'est la volonté du ciel, soit. Je suis prêt à la fatigue et à la +douleur; mais, encore une fois, c'est perdre bien vite une félicité au +sein de laquelle je me flattais de rester enivré plus longtemps. + +Mais de quoi ai-je à me plaindre? je savais bien que Fernande était +une enfant, que son âge et son caractère devaient lui inspirer des +sentiments et des pensées que je n'ai plus; je savais que je n'aurais ni +le droit ni la volonté de lui en faire un crime. J'étais préparé à tout +ce qui m'arrive; je ne me suis trompé que sur un point: la durée de +notre illusion. Les premiers transports de l'amour sont si violents et +si sublimes, que tout se range à leur puissance; toutes les difficultés +s'aplanissent, tous les germes de dissension se paralysent, tout marche +au gré de ce sentiment, qu'on appelle avec raison l'âme du monde, et +dont on aurait dû faire le dieu de l'univers; mais quand il s'éteint, +toute la nudité de la vie réelle reparaît, les ornières se creusent +comme des ravins, les aspérités grandissent comme des montagnes. +Voyageur courageux, il faut marcher sur un chemin aride et périlleux +jusqu'au jour de la mort; heureux celui qui peut espérer de ressentir un +nouvel amour! Dieu m'a longtemps béni, longtemps il m'a donné la faculté +de guérir et de renouveler mon coeur à celle flamme divine, mais j'ai +fait mon temps, je suis arrivé à mon dernier tour de roue: je ne dois +plus, je ne puis plus aimer. Je croyais du moins que ce dernier amour +réchaufferait les dernières années de la jeunesse de mon coeur et les +prolongerait davantage. Je n'ai pas cessé d'aimer encore; je serais +encore prêt, si Fernande pouvait calmer ses agitations et réparer +d'elle-même le mal qu'elle nous a fait; à oublier ces orages et à +retourner à l'enivrement des premiers jours; mais je ne me flatte pas +que ce miracle puisse s'opérer en elle: elle a déjà trop souffert. Avant +peu elle détestera son amour; elle en a fait un tourment, un cilice, +qu'elle porte encore par enthousiasme et par dévouement. Ces choses-là +sont des rêves de jeune femme: le dévouement tue l'amour et le change +en amitié. Eh bien, l'amitié nous restera; j'accepterai la sienne, et +laisserai longtemps encore à la mienne le nom d'amour, afin qu'elle ne +la méprise pas. Mon amour, mon pauvre dernier amour! je l'embaumerai +en silence, et mon coeur lui servira éternellement de sépulcre; il ne +s'ouvrira plus pour recevoir un amour vivant. Je sens la lassitude des +vieillards et le froid de la résignation qui envahissent toutes ses +fibres; Fernande seule peut le ranimer encore une fois, parce qu'il est +encore chaud de son étreinte. Mais Fernande laisse éteindre le feu sacré +et s'endort en pleurant; le foyer se refroidit, bientôt la flamme se +sera envolée. + +Tu me donnes un conseil bien impossible à suivre; tu mets le doigt sur +la plaie en disant que nous ne nous comprenons pas; mais tu m'engages à +me faire comprendre, et tu ne songes pas que l'amour ne se démontre pas +comme les autres sentiments. L'amitié repose sur des faits et se +prouve par des services; l'estime peut se soumettre à des calculs +mathématiques; l'amour vient de Dieu; il y retourne et il en redescend +au gré d'une puissance qui n'est pas dans les mains de l'homme. Pourquoi +ne te fais-tu pas comprendre d'Octave? par les mêmes raisons qui font +que Fernande ne me comprend plus? Octave n'a pu atteindre à ce degré +d'enthousiasme qui fait l'amour grand et sublime; Fernande l'a +déjà perdu. Le soupçon a empêché l'amour d'Octave de prendre son +développement; un peu d'égoïsme a paralysé celui de Fernande. Comment +veux-tu que je lui prouve qu'elle doit me préférer à elle-même et me +cacher ses souffrances comme je lui cache les miennes? J'ai la force +de renfermer ma douleur et d'étouffer mes légers ressentiments; chaque +jour, après quelques instants de lutte solitaire, je reviens à elle sans +rancune, prêt à oublier tout et à ne lui adresser jamais une plainte; +mais je retrouve ses yeux humides, son coeur oppressé et le reproche +sur ses lèvres; non ce reproche évident et grossier qui ressemble à +l'injure, et qui me guérirait sur-le-champ et de l'amour et de l'amitié, +mais le reproche délicat, timide, qui fait une blessure imperceptible +et profonde. Ce reproche-là, je le comprends, je le recueille; il entre +jusqu'au fond de mon coeur. Oh! quelle souffrance pour l'homme qui +voudrait au prix de sa vie ne l'avoir jamais fait naître, et qui sent +dans les plus secrets replis de son âme qu'il ne l'a jamais mérité! Elle +souffre, la malheureuse enfant, parce qu'elle est faible, parce qu'elle +s'abandonne à ces misérables chagrins que j'étouffe, parce qu'elle +sent qu'elle a tort de s'y abandonner et qu'elle perd à mes yeux de sa +dignité. Son orgueil souffre alors, et mes efforts pour le relever et le +guérir sont vains; elle les attribue à la générosité, A la compassion, +et n'en est que plus triste et plus humiliée. Mon amour devient trop +sévère pour elle; elle se croit obligée de l'implorer, elle ne le +comprend plus. + +Il y a quelque temps, elle se jeta à mes pieds pour me le redemander. Un +mari eût été touché peut-être de cet acte de soumission; pour moi, j'en +fus révolté. Il me rappela les scènes orageuses que plusieurs fois j'ai +eu à supporter quand, après avoir perdu mon estime, les femmes que j'ai +aimées ont voulu en vain ressaisir mon amour. Voir Fernande dans cette +situation! elle si sainte et si vierge de souillure! cela me fit +horreur. Oh! ce n'est pas ainsi que je veux être aimé; inspirer à ma +femme le sentiment qu'un esclave a pour son maître! Il me sembla qu'elle +se mettait dans cette altitude pour faire abjuration de notre amour et +me promettre quelque autre sentiment. Elle ne comprit pas le mal qu'elle +me faisait, et elle me fit peut-être dans son coeur un crime de n'avoir +pas été reconnaissant de ce qu'elle tentait pour me guérir. Pauvre +Fernande! + +Tu me recommandes d'être avec elle ce que j'ai été avec toi! Tu crois +donc, Sylvia, que c'est moi qui t'ai faite ce que tu es? Tu crois qu'une +créature humaine peut donner à une autre la force et la grandeur? +Souviens-toi de la fable de Prométhée, que les dieux punirent, non pour +avoir fait un homme, mais pour s'être flatté de lui donner une âme. La +tienne était déjà vaste et brûlante quand j'y versai la faible lumière +de ma réflexion et de mon expérience; mais, loin de l'exalter, je ne +m'occupai qu'à l'éclairer; je lâchai de diriger vers un but digne d'elle +la vigueur de son élan et l'ardeur de ses affections. Je ne fis que lui +ouvrir une route; c'est Dieu qui lui avait donné des ailes pour s'y +élancer. Tu avais été élevée au désert; ton intelligence était si verte +et si fraîche, qu'elle s'ouvrait à toutes les idées; mais cela n'eût +pas suffi, si ton coeur n'eût pas été préparé aux sentiments dont je +te parlais: tu aurais tout compris sans rien sentir. En un mot, je ne +songeai point à t'inspirer, je cherchai à t'instruire. Si je ne l'eusse +pas fait, peut-être n'aurais-tu pas appris l'usage des dons de Dieu; +mais certainement ils ne se seraient point perdus sans t'enseigner une +conduite noble et ferme dans toutes les occasions sérieuses de ta vie. + +Fernande, avec une organisation moins puissante, a eu à combattre les +funestes influences des préjugés au milieu desquels elle a grandi; +meilleure peut-être que tout ce qui appartient à la société, elle ne +pourra jamais se défaire impunément des idées que la société révère. On +ne lui a pas fait, comme à toi, un corps et une âme de fer; on lui a +parlé de prudence, de raison, de certains calculs pour éviter certaines +douleurs, et de certaines réflexions pour arriver à un certain bien-être +que la société permet aux femmes à de certaines conditions. On ne lui a +pas dit comme à toi: «Le soleil est âpre et le vent es rude; l'homme est +fait pour braver la tempête sur mer, la femme pour garder les troupeaux +sur la montagne brûlante. L'hiver, viennent la neige et la glace, tu +iras dans les mêmes lieux, et tu tâcheras de te réchauffer à un feu que +tu allumeras avec les branches sèches de la forêt; si tu ne veux pas +le faire, tu supporteras le froid comme tu pourras. Voici la montagne, +voici la mer, voici le soleil; le soleil brûle, la mer engloutit, la +montagne fatigue. Quelquefois les bêtes sauvages emportent les troupeaux +et l'enfant qui les garde: tu vivras au milieu de tout cela comme tu +pourras; si tu es sage et brave, on te donnera des souliers pour te +parer le dimanche.» Quelles leçons pour une femme qui devait un jour +vivre dans la société et profiter des raffinements de la civilisation! +Au lieu de cela, on apprenait à Fernande comment on fuit le soleil, le +vent et la fatigue. Quant aux dangers que tu affrontais tranquillement, +elle savait à peine s'ils pouvaient exister dans la contrée où elle +vivait; elle en lisait avec effroi la relation dans quelque voyage +au Nouveau Monde. Son éducation morale fut la conséquence de cette +éducation physique. Nul n'eut la sagesse de lui dire: «La vie est aride +et terrible, le repos est une chimère, la prudence est inutile; la +raison seule ne sert qu'à dessécher le coeur; il n'y a qu'une vertu, +l'éternel sacrifice de soi-même.» C'est avec cette rudesse que je te +traitai quand tu m'adressas les premières questions; c'était te rejeter +bien loin des contes de fée dont tu t'étais nourrie; mais cet amour du +merveilleux n'avait rien gâté en toi. Quand je te retrouvai au couvent, +tu ne croyais déjà plus aux prodiges, mais tu les aimais encore, parce +que ton imagination y trouvait la personnification allégorique de +toutes les idées d'équité chevaleresque et de courage entreprenant qui +ressortaient de ton caractère. Je te parlai de vivre et de souffrir, +d'accepter tous les maux et de ne faire plier à aucune des lois de ce +monde l'amour de la justice. Je ne trouvai pas nécessaire de t'en dire +davantage: tu avais dans le caractère des particularités que le monde +eût appelées défauts, et que je respectai comme les conséquences d'un +tempérament hardi et généreux. J'ai horreur de ce tempérament de +convention que la société fait aux femmes, et qui est le même pour +toutes. Le bon coeur sincère et ingénu de Fernande se révolta contre +ce joug, et je l'ai aimée à cause de sa haine pour la pédanterie et la +fausseté de son sexe. Mais cette forte éducation que je n'avais pas +craint de te donner, je n'aurais jamais osé l'essayer avec Fernande; +elle s'était fait à elle-même un monde d'illusions tel que se le font +les femmes dont l'âme aimante veut résister au bandeau flétrissant +du préjugé; elle avait ce caractère adorable, mais funeste, que l'on +appelle romanesque, et qui consiste à ne voir les choses ni comme elles +sont dans la société, ni comme elles sont dans la nature; elle croyait +à un amour éternel, à un repos que rien ne devait troubler. Un instant +j'eus envie d'essayer son courage et de lui dire qu'elle se trompait; +mais ce courage me manqua à moi-même. Comment aurais-je pu, lorsqu'elle +m'appelait son Messie, lorsqu'elle aussi, à dix-sept ans, me traitait en +génie de conte féerique, comme toi à dix ans, me résoudre à lui dire: +«Le repos n'existe pas, l'amour n'est qu'un rêve de quelques années au +plus; l'existence que je t'offre de partager avec moi sera pénible et +douloureuse, comme toutes les existences de ce monde!» J'essayai bien de +le lui faire comprendre lorsqu'elle me demanda, enfant qu'elle est! le +serment d'un amour éternel. Elle feignit d'accepter tous les dangers de +l'avenir, elle se persuada du moins qu'elle les acceptait; mais je vis +bien qu'elle n'y croyait pas. Son découragement et sa consternation me +prouvent assez maintenant qu'elle n'avait pas prévu les plus simples +contrariétés de la vie ordinaire. Eh! que ferai-je aujourd'hui? Irai-je +lui parler en pédagogue de souffrance, de résignation et de silence? +Irai-je tout à coup la réveiller au milieu de son rêve et lui dire: «Tu +es trop jeune, viens à moi qui suis vieux, afin que je te vieillisse? +Voilà que ton amour s'en va; il en devait être ainsi, et il en sera de +même de tous les bonheurs de ta vie!» Non. Si je n'ai pas su lui donner +le présent, je veux lui laisser du moins l'avenir. Je ne puis pas causer +avec elle, tu le vois! Il m'arriverait de me faire détester, et un matin +elle lirait mes trente-cinq ans sur mon visage. Il faut que je la traite +en enfant le plus longtemps possible; au fait, je pourrais être son +père, pourquoi dérogerais-je à ce rôle? Je ne la consolerai, je ne +prolongerai son amour, s'il est possible, que par de douces paroles et +de douces caresses; et quand elle ne m'aimera plus que comme un père, je +la délivrerai de mes caresses et je l'entourerai de mes soins. Je ne me +sens ni offensé ni blessé de sa conduite; j'accepte sans colère et sans +désespoir la perte de mon illusion; ce n'est ni sa faute ni la mienne. + +Mais je suis triste à la mort. O solitude! solitude du coeur! + + + +XXX. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Jacques m'a fait aujourd'hui un très-grand plaisir: il m'a donné une +preuve de confiance. «Mou amie, m'a-t-il dit, je désire appeler auprès +de nous une personne que j'aime beaucoup, et que, j'en suis sûr, vous +aimerez aussi. Il faudra que vous m'aidiez à l'arracher à la solitude +où elle vit, et à l'attacher, au moins pour quelque temps, auprès de +nous.--Je ferai ce que vous voudrez, et j'aimerai qui tu voudras, +ai-je répondu, à moitié triste et à moitié gaie, comme je suis souvent +maintenant.--Je ne t'ai jamais parlé, a-t-il repris, d'une amie qui +m'est bien chère, et que j'ai, pour ainsi dire, élevée: c'est la fille +naturelle de mon meilleur ami, qui me l'a recommandée à son lit de mort. +Ne me fais jamais de question à cet égard; j'ai fait serment de ne +jamais dire le nom des parents de cette jeune fille qu'en de certaines +circonstances dont moi seul puis être juge. C'est moi qui l'ai mise au +couvent, et qui l'en ai retirée pour l'établir dans les divers pays où +elle a désiré vivre, d'abord en Italie, puis en Allemagne, maintenant en +Suisse; elle vit loin de la société, dans une indépendance que le monde +trouverait bizarre, mais qui n'a rien que de raisonnable et de légitime +chez celui qui ne demande rien au monde et qui ne s'ennuie pas de +l'isolement. + +--Est-elle jeune? ai-je demandé.--Vingt-cinq ans.--Et jolie? ai-je +ajouté avec précipitation.--Très-jolie,» a répondu Jacques sans paraître +s'apercevoir de la rougeur qui me montait au visage. J'ai fait beaucoup +d'autres questions sur son caractère, auxquelles Jacques a répondu de +manière à me faire aimer cette inconnue; mais néanmoins j'ai fait un +grand effort pour lui dire que j'aurais beaucoup de plaisir à l'avoir +près de moi, et quand je me suis trouvée seule, j'ai senti que +j'éprouvais tous les tourments de la jalousie. Je ne croyais certes pas +que Jacques fût amoureux de cette femme et qu'il voulût l'amener dans +notre maison pour en faire de nouveau sa maîtresse. Jacques est trop +noble, trop délicat pour cela; mais je craignais que cette amitié si +vive entre lui et cette jeune femme n'eût commencé par quelque autre +sentiment. Il ne s'y sera pas abandonné, pensais-je; la raison et +l'honneur auront vaincu cette tendresse trop vive pour sa protégée; mais +il aura souvent été ému près d'elle; il n'aura pas vu impunément tant de +beauté, d'esprit et de talents; il aura peut-être songé plus d'une +fois à en faire sa femme, et il lui sera resté au moins pour elle cet +indéfinissable sentiment qu'on doit avoir pour l'objet d'un ancien +amour. Jacques est si étrange quelquefois! Peut-être qu'il veut la +placer entre nous comme conciliatrice au milieu de nos chagrins; +peut-être qu'il me la proposera pour modèle, ou qu'au moins, comme elle +sera beaucoup plus parfaite que moi, il fera malgré lui, quand j'aurai +quelque tort, des comparaisons entre elle et moi qui ne seront point à +mon avantage. Cette idée me remplissait de douleur et de colère; je ne +sais pourquoi j'éprouvais un besoin invincible de questionner encore +Jacques, mais je ne l'osais pas, et je craignais qu'il ne devinât mes +soupçons. Enfin, vers le soir, comme nous causions assez gaiement de +choses générales qui pouvaient avoir un rapport éloigné avec notre +position, je pris courage, et, feignant de plaisanter, je lui demandai +presque clairement ce que je désirais savoir. Il resta quelques instants +silencieux; j'observai son visage, et il me fut impossible d'en +interpréter l'expression. Jacques est souvent ainsi, et je défie qui +que ce soit de savoir s'il est calme ou mécontent dans ces moments-là. +Enfin, il me tendit la main, en me disant d'un air grave: «Est-ce que tu +me croirais capable d'une lâcheté?--Non, m'écriai-je vivement en portant +sa main à mes lèvres.--Mais d'une trahison? ajouta-t-il.--Non, non, +jamais.--Mais de quoi donc alors? car tu m'as soupçonné de quelque +chose, ajouta-t-il en me regardant avec cet air de pénétration auquel je +ne saurais résister.--Eh bien, oui, répondis-je avec embarras, je t'ai +accusé d'imprudence.--Explique-toi, dit-il.--Non, répondis-je; fais-moi +un serment, et je serai à jamais tranquille.--Un serment entre +nous! dit-il d'un ton de reproche.--Ah! tu sais que je suis faible, +répondis-je, et qu'il faut me traiter avec condescendance; que ton +orgueil ne se révolte pas, et qu'il s'humanise un peu avec moi; jure-moi +que tu n'as jamais eu d'amour pour cette jeune personne et que tu es sûr +de n'en avoir jamais.» Jacques sourit et me demanda de lui dicter la +formule du serment. Je lui dis de jurer par son honneur et par notre +amour. Il y consentit avec douceur et me demanda si j'étais contente. +Alors, voyant que j'avais été folle, je me sentis très-honteuse et +craignis de l'avoir offensé; mais il me rassura par des paroles et des +manières affectueuses. Je pense donc à présent que j'ai bien fait +d'être franche et de lui avouer mes inquiétudes sans fausse honte. Avec +quelques mots d'explication, il m'a tranquillisée pour toujours, et je +n'ai plus la moindre répugnance à bien accueillir son amie. Peut-être +que si je lui avais toujours dit naturellement ce qui se passait dans ma +pauvre tête, nous n'aurions jamais souffert. Depuis cette explication, +je me sens heureuse et tranquille plus que je ne l'ai été depuis +longtemps. Je suis reconnaissante de la complaisance que Jacques a +eue de me rassurer par une formule qui me semble à moi-même à présent +réellement puérile, mais sans laquelle je serais peut-être au désespoir +aujourd'hui. En général, Jacques me traite ou trop en enfant, ou trop en +grande personne; il s'imagine que je dois l'entendre à demi-mot, et ne +jamais donner une interprétation déraisonnable à ce qu'il dit. S'il +s'aperçoit qu'il n'en est point ainsi, il désespère de redresser mon +jugement, et il m'abandonne à mon erreur avec une sorte de dédain qui +m'offense, au lieu de m'accorder quelques paroles qui me guériraient +complètement. Jacques est trop parfait pour moi, voilà ce qu'il y a +de sûr; il ne sait pas assez me dissimuler mon infériorité; il sait +consoler mon coeur, il ne sait pas ménager mon amour-propre. Je sens ce +qu'il faudrait être pour être son égale, et je sens que cela me manque. +Oh! combien mon sort est différent de ce que j'avais rêvé! Ni mon +espoir, ni mes craintes ne se sont réalisés; Jacques est mille fois +au-dessus de ce que j'avais espéré; je n'avais pas l'idée d'un caractère +aussi généreux, aussi calme, aussi impassible; mais je comptais sur des +joies que je ne trouve pas avec lui, sur plus d'abandon, d'épanchement +et de _camaraderie_. Je me croyais son égale, et je ne le suis pas. + + + +XXXI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Il semble que Fernande caresse maintenant ses puérilités, elle en +rougissait d'abord, elle les cachait; je feignais, pour ménager son +orgueil, de ne pas m'en apercevoir, je pouvais alors espérer qu'elle les +vaincrait; à présent elle les montre ingénument, elle en rit, elle s'en +vante presque; j'en suis venu à m'y plier entièrement, et à la traiter +comme un enfant de dix ans. Oh! si j'avais moi-même dix ans de moins, +j'essaierais de lui montrer qu'au lieu d'avancer dans la vie morale elle +recule, et perd, à écarter les moindres épines de son chemin, le temps +qu'elle pourrait employer à s'ouvrir une nouvelle route, plus belle et +plus spacieuse, mais je crains trop le rôle de pédant et je suis trop +vieux pour le risquer. Il y a quelques jours, je lui parlai de toi et +du désir que j'avais de t'attirer pour quelque temps près de nous; les +questions qu'elle me fit sur ton âge et sur ta figure me montrèrent +assez ses perplexités, et elle finit par me demander un serment solennel +qui lui assurât que je n'avais pour toi que les sentiments d'un frère. +Elle ne trouva pas dans son coeur, dans son estime pour moi, une +garantie assez forte contre ces misérables soupçons; elle me crut +capable de l'avilir et de la désespérer pour mon plaisir! elle +s'abandonna à ces craintes tout un jour, et quand j'eus fait le serment +qu'elle exigeait, elle se trouva parfaitement contente. Hélas! toutes +les femmes, excepté toi, Sylvia, se ressemblent donc! J'ai fait avec +douceur ce que demandait Fernande, mais j'ai cru relire un des éternels +chapitres de ma vie. + +Oh! qu'elle est insipide et monotone cette vie en apparence si agitée, +si diverse et si romanesque! Les faits diffèrent entre eux par quelques +circonstances seulement, les hommes par quelques variétés de caractère; +mais me voici, à trente-cinq ans, aussi triste, aussi seul au milieu +d'eux que lorsque j'y fis mes premiers pas; j'ai vécu en vain. Je n'ai +jamais trouvé d'accord et de similitude entre moi et tout ce qui existe; +est-ce ma faute? est-ce celle d'autrui? Suis-je un homme sec et dépourvu +de sensibilité? ne sais-je point aimer? ai-je trop d'orgueil? Il me +semble que personne n'aime avec plus de dévouement et de passion; il me +semble que mon orgueil se plie à tout, et que mon affection résiste aux +plus terribles épreuves. Si je regarde dans ma vie passée, je n'y vois +qu'abnégation et sacrifice; pourquoi donc tant d'autels renversés, tant +de ruines et un si épouvantable silence de mort? Qu'ai-je fait pour +rester ainsi seul et debout au milieu des débris de tout ce que j'ai cru +posséder? Mon souffle fait-il tomber en poussière tout ce oui rapproche? +Je n'ai pourtant rien brisé, rien profané; j'ai passé en silence devant +les oracles imposteurs, j'ai abandonné le culte qui m'avait abusé sans +écrire ma malédiction sur les murs du temple; personne ne s'est retiré +d'un piège avec plus de résignation et de calme. Mais la vérité que je +suivais secouait son miroir étincelant, et devant elle le mensonge et +l'illusion tombaient, rompus et brisés comme l'idole de Dagon devant la +face du vrai Dieu; et j'ai passé en jetant derrière moi un triste regard +et en disant: «N'y a-t-il rien de vrai, rien de solide dans la vie, que +cette divinité qui marche devant moi en détruisant tout sur son passage +et en ne s'arrêtant nulle part?» + +Pardonne-moi ces tristes pensées, et ne crois pas que j'abandonne ma +tâche; plus que jamais je suis déterminé à accepter la vie. Dans deux +mois je serai père; je n'accueille point cette espérance avec les +transports d'un jeune homme, mais je reçois cet austère bienfait de +Dieu avec le recueillement d'un homme qui comprend le devoir. Je +ne m'appartiens plus, je ne donnerai plus à mes tristes pensées la +direction qu'elles eurent souvent; je ne saurais m'abandonner à ces +joies puériles de la paternité, à ces rêves ambitieux dont je vois les +autres occupés pour leur postérité; je sais que j'aurai donné la vie +à un infortuné de plus sur la terre, voilà tout. Ce que j'ai à faire, +c'est de lui enseigner comment on souffre sans se laisser avilir par le +malheur. + +J'espère que cet événement distraira Fernande et dirigera toutes ses +sollicitudes vers un but plus utile que de tourmenter et d'interroger +sans cesse un coeur qui lui appartient et qui ne s'est rien réservé en +s'abandonnant à elle; si elle n'est pas guérie de cette maladie morale +lorsqu'elle aura son enfant dans les bras, il faudra que tu viennes +t'asseoir entre nous, Sylvia, pour rendre notre vie plus douce, et +prolonger autant que possible ce demi-amour, ce demi-bonheur qui nous +reste. J'espère de ta présence un grand changement: ton caractère fort +et résolu étonnera Fernande d'abord, et puis lui fera, je n'en doute +pas, une impression salutaire; tu protégeras mon pauvre amour contre les +conseils de sa pusillanimité, et peut-être contre ceux de sa mère. Elle +reçoit des lettres qui l'attristent beaucoup; je ne veux rien apprendre +à cet égard, mais, je le vois clairement, quelque dangereuse amitié ou +quelque malice cruelle envenime ses douleurs. Oh! que ne peut-elle les +verser dans un coeur digne de les adoucir! Mais les épanchements de +l'amitié sont funestes pour un caractère comme le sien, quand ils ne +sont pas reçus dans une âme d'élite. Je n'ai rien à faire pour remédier +à ce mal: jamais je n'agirai en maître, dût-on égorger mon bonheur dans +mes bras. + + + +XXXII. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Nos jours s'écoulent lentement et avec mélancolie. Tu as raison, il me +faudrait quelque distraction; avec l'espèce de spleen que j'ai, on meurt +vite à mon âge si l'on est abandonné a la mauvaise influence; on guérit +vite aussi et facilement si l'on est arraché à ces préoccupations +funestes; car la nature a d'immenses ressources; mais le moyen dans ce +moment-ci! Je touche au dernier terme de ma grossesse, et je suis si +souffrante et si fatiguée que je suis forcée de rester tout le jour sur +une chaise longue; je n'ai pas la force de m'occuper par moi-même. Je +surveille les travaux de ma layette, que je fais exécuter par Rosette; +j'ai obtenu de Jacques qu'il la rappelât; elle travaille fort bien, elle +est fort douce e quelquefois assez drôle. Quand Jacques n'est pas auprès +de moi, je la fais asseoir près de mon sofa pour me distraire; mais au +bout d'un instant elle m'ennuie. Jacques est devenu, ce me semble, d'une +gravité effrayante, il fume cinq heures sur six. Autrefois, j'avais un +plaisir extrême a le voir étendu sur un tapis et fumant des parfums; il +est vraiment très-beau dans cette attitude nonchalante et avec une robe +de chambre de soie à fleurs, qui lui donne l'air tout à fait sultan. +Mais c'est un coup d'oeil dont je commence à me lasser à force d'en +jouir; je ne comprends pas qu'on puisse rester si longtemps dans ce +morne silence et dans cette immobilité, sans devenir soi-même tapis, +carreau ou fumée de tabac. Jacques semble noyé dans la béatitude. A +quoi peut-il penser si longtemps? Comment un esprit aussi actif peut-il +subsister dans un corps si indolent? Je me permets quelquefois de croire +que son imagination se paralyse, que son âme s'endort, et qu'un jour +on nous trouvera changés tous deux en statues. Cette pipe commence à +m'ennuyer sérieusement; je serais très-soulagée si je pouvais le dire +un peu; mais aussitôt Jacques casserait toutes ses pipes d'un air +tranquille et se priverait à jamais du plus grand plaisir qu'il ait +peut-être dans la vie. Les hommes sont bien heureux de s'amuser de si +peu de chose! Ils prétendent que nous sommes des êtres puérils; pour +moi, il me serait impossible de passer les trois quarts de la journée +à chasser de ma bouche des spirales de fumée plus ou moins épaisses. +Jacques y trouve de telles délices que jamais femme ne me fera plus de +tort dans son coeur que sa pipe de bois de cèdre incrustée de nacre. +Pour lui plaire, je serai forcée do me faire envelopper d'une écorce +semblable, et de me coiffer d'un turban d'ambre surmonté d'une pointe. + +Voilà la première fois, depuis bien des jours, que je me sens la force +de rire de mon ennui; ce qui m'inspire ce courage, c'est l'espoir d'être +bientôt mère d'un beau petit enfant qui me consolera de tous les dédains +de M. Jacques. Oh! comme je l'aime déjà! comme je le rêve joli et +couleur de rose! Sans les châteaux en Espagne que je fais sur son compte +du matin au soir, je périrais de mélancolie; mais je sens que mon enfant +me tiendra lieu de tout, qu'il m'occupera exclusivement, qu'il dissipera +tous les nuages qui ont obscurci mon bonheur. Je suis très-occupée à lui +chercher un nom, et je feuillette tous les livres de la bibliothèque +sans en trouver un qui me semble digne de ma tille ou de mon fils. +J'aimerais mieux avoir une fille, Jacques dit qu'il le désire à cause de +moi; je le trouve un peu trop indifférent à cet égard. Si je lui donne +un fils, il prendra cela comme une grâce du hasard et ne m'en saura +aucun gré. Je me souviens des transports de joie et d'orgueil de M. +Borel, lorsque Eugénie est accouchée d'un garçon. Le pauvre homme ne +savait comment lui prouver sa reconnaissance; il a été à Paris en +poste lui acheter un écrin magnifique. C'est bien enfant pour un vieux +militaire, et pourtant cela était touchant comme toutes les choses +simples et spontanées. Jacques est trop philosophe pour s'abandonner à +de semblables folies: il se moque des longues discussions que j'ai +avec Rosette pour la forme d'un bonnet et le dessin d'une chemisette. +Cependant il s'est occupé du berceau avec beaucoup d'attention; il l'a +fait refaire deux ou trois fois, parce qu'il ne le trouvait pas assez +aéré, assez commode, assez assuré contre les accidents qui pouvaient y +atteindre son héritier. Certainement il sera bon père; il est si +doux, si attentif, si dévoué à tout ce qu'il aime, ce pauvre Jacques! +vraiment, il mériterait une femme plus raisonnable que moi. Je gage +qu'avec toi, Clémence, il eût été le plus heureux des hommes. Mais il +faudra qu'il se contente de sa pauvre folle de Fernande, car je ne suis +pas disposée à l'abandonner aux consolations d'une autre, pas même aux +tiennes. Je te vois d'ici pincer les lèvres d'un petit air dédaigneux et +dire que j'ai bien mauvais ton; que veux-tu? quand on s'ennuie! + +Ma mère m'écrit lettres sur lettres, elle est réellement très-bonne +pour moi; Jacques et toi, vous avez tort de lui en vouloir. Elle a des +défauts et des préjugés qui, dans l'intimité, la rendent quelquefois un +peu desagréable; mais elle a un bon coeur, et elle m'aime véritablement. +Elle s'inquiète de mon état plus que de raison, et parle de venir +m'assister dans mes couches; je le désirerais pour moi, mais je crains +pour Jacques, qui ne peut pas la souffrir. Je suis malheureuse en tout; +pourquoi cette antipathie pour une personne qu'il connaît assez peu +et qui n'a jamais eu que de bons procédés envers lui? cela me semble +injuste, et je ne reconnais pas là la calme et froide équité de Jacques. +Il faut donc que chacun ait son caprice, même lui qui est si parfait et +à qui cela sied si peu! + + + +XXXIII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Ma femme est mère de deux jumeaux, un fils et une fille, tous deux forts +et bien constitués; j'espère qu'ils vivront l'un et l'autre. Fernande +les nourrit alternativement avec une nourrice, afin, dit-elle, de ne pas +faire de jaloux; elle est tellement occupée d'eux que désormais j'espère +qu'elle aura peu de temps pour s'affliger de tout ce qui leur sera +étranger. Maintenant elle reporte sur eux toute sa sollicitude, et je +suis obligé d'interposer mon autorité pour qu'elle ne les fasse pas +mourir par l'excès de sa tendresse: elles les réveille quand ils sont +endormis pour les allaiter, et les sèvre quand ils ont faim; elle joue +avec eux comme un enfant avec un nid d'oiseaux; elle est vraiment bien +jeune pour être mère! Je passe mes journées auprès de ce berceau; je +vois que déjà, moi homme, je suis nécessaire à ces créatures à peine +écloses. La nourrice, comme toutes les femmes de sa classe, est remplie +d'imbéciles préjugés auxquels Fernande ajoute foi plus volontiers qu'aux +simples conseils du bon sens; heureusement elle est si bonne et si +douce, qu'elle accorde à une prière affectueuse ce que ne lui inspire +pas son jugement. + +J'éprouve, depuis que j'ai ces deux pauvres enfants, une mélancolie plus +douce; penché sur eux durant des heures entières, je contemple leur +sommeil si calme et ces faibles contractions des traits qui trahissent, +à ce que je m'imagine, l'existence de la pensée chez eux. Il y a, j'en +suis sûr, de vagues rêves des mondes inconnus dans ces âmes encore +engourdies; peut-être qu'ils se souviennent confusément d'une autre +existence et d'un étrange voyage à travers les nuées de l'oubli. Pauvres +êtres, condamnés à vivre dans ce monde-ci, d'où viennent-ils? seront-ils +mieux ou plus mal dans la vie qu'ils recommencent? Puissé-je leur en +alléger le poids pendant quelque temps! mais je suis vieux, et ils +seront encore jeunes quand je mourrai... + +J'ai eu une légère contestation avec Fernande pour leurs noms; je la +laissais absolument libre de leur donner ceux qui lui plairaient, à +condition que ni l'un ni l'autre ne recevraient celui de sa mère, +et précisément elle désirait que sa fille s'appelât Robertine; elle +m'objectait l'usage, le devoir. J'ai été presque obligé de lui dire que +son devoir était de m'obéir; j'ai horreur de ces mots et de cette idée; +mais je haïrais ma fille si elle portait le nom d'une pareille femme. +Fernande a beaucoup pleuré en disant que je voulais la brouiller avec sa +mère, et elle s'est rendue malade pour cette contrariété. En vérité, je +suis malheureux. Tu devrais venir près de nous, mon amie; tu devrais +essayer de combattre l'influence que l'on exerce sur elle à mon +préjudice. Je ne sais pas si ma prière est indiscrète; tu ne m'as +rien dit d'Octave depuis bien longtemps, et comme il me semble que tu +affectes de ne m'en point parler, je n'ose pas t'interroger. S'il est +auprès de toi, si tu es heureuse, ne me sacrifie pas un seul des beaux +jours de ta vie; ces jours-là sont si rares! Si tu es seule, si tu n'as +pas de répugnance à venir, consulte-toi. + + + +XXXIV. + +DE SYLVIA A OCTAVE. + +Des circonstances étrangères à vous et à moi, et sur lesquelles il m'est +impossible de vous donner le moindre renseignement, me forcent à +partir, je ne saurais vous dire pour combien de temps. Je tâcherais +de m'expliquer davantage et d'adoucir par des promesses ce que cette +nouvelle peut avoir pour vous de désagréable, si je croyais que votre +amour pût supporter cette épreuve; mais, si légère qu'elle soit, elle +sera encore au-dessus de vos forces, et je ne prendrai point une peine +inutile, dont vous ririez vous-même au bout de quelques jours. Vous +êtes donc absolument libre de chercher les distractions qui vous +conviendront, je ne puis rien pour votre bonheur, et vous encore moins +pour le mien. Nous nous aimons réellement, mais sans passion. Je me suis +imaginé quelquefois, et vous bien souvent, que cet amour était beaucoup +plus fort qu'il ne l'est en effet; mais, à voir les choses comme elles +sont, je suis votre ami, voire frère, bien plus que votre compagne et +votre maîtresse; tous nos goûts, toutes nos opinions diffèrent; il n'est +point de caractères plus opposés que les nôtres. La solitude, le besoin +d'aimer, et des circonstances romanesques, nous ont attachés l'un à +l'autre; nous nous sommes aimés loyalement, sinon noblement. Votre amour +inquiet et soupçonneux me faisait continuellement rougir, et ma fierté +vous a souvent blessé et humilié. Pardonnez-moi les chagrins que je vous +ai causés, comme je vous pardonne ceux qui me sont venus de vous; après +tout, nous n'avons rien à nous reprocher mutuellement. On ne refait pas +son âme tout entière, et il eût fallu que ce miracle s'opérât en vous ou +en moi, pour faire de notre amour un lien assorti et durable. Nous ne +nous sommes jamais trompés, jamais trahis; que ce souvenir nous console +des maux que nous avons soufferts, et qu'il efface celui de nos +querelles. J'emporte de vous l'idée d'un caractère faible, mais honnête, +d'une âme non sublime, mais pure; vous avez bien assez de qualités pour +faire le bonheur d'une femme moins exigeante et moins rêveuse que moi. +Je ne conserve aucune amertume contre vous. Si mon amitié a pour vous +quelque prix, soyez assuré qu'elle ne vous manquera jamais; mais ce que +j'ai encore d'amour pour vous dans le coeur ne peut servir qu'à nous +faire souffrir l'un et l'autre. Je travaillerai à l'étouffer; et, +quoi qu'il en arrive, vous pouvez disposer de vous-même comme vous +l'entendrez; jamais vestige de cet amour n'entravera les voies de votre +avenir. + + + +XXXV. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +L'inconnue est arrivée. Ce matin, Rosette est venue appeler Jacques +d'un air tout mystérieux, et, peu d'instants après, Jacques est rentré, +tenant par la main une grande jeune personne en habit de voyage, et la +poussant dans mes bras, il m'a dit: «Voilà mon amie, Fernande; si tu +veux me rendre bien heureux, sois aussi la sienne.» Elle est si belle, +cette amie, que, malgré moi, j'ai fait un pas en arrière, et j'ai un peu +hésité à l'embrasser; mais elle m'a jeté ses bras autour du cou en me +tutoyant, et en me caressant avec tant de franchise et d'amitié, que les +larmes me sont venues aux yeux, et que je me suis mise à pleurer, moitié +de plaisir, moitié de tristesse, et vraiment sans trop savoir pourquoi, +comme il m'arrive souvent. Alors Jacques, nous entourant chacune d'un de +ses bras, et déposant un baiser sur le front de l'étrangère et un baiser +sur mes lèvres, nous a pressées toutes deux sur son coeur, en disant: +«Vivons ensemble, aimons-nous, aimons-nous; Fernande, je te donne une +bonne, une véritable amie; et toi, Sylvia, je te confie ce que j'ai de +plus cher au monde. Aide-moi à la rendre heureuse, et quand je ferai +quelque sottise, gronde-moi; car, pour elle, c'est un enfant qui ne sait +pas exprimer sa volonté. O mes deux filles! aimez-vous, pour l'amour +du vieux Jacques qui vous bénit.» Et il s'est mis à pleurer comme un +enfant. Nous avons passé tout le jour ensemble; noua avons promené +Sylvia dans tous les jardins. Elle a montré une tendresse extrême pour +mes jumeaux, et veut remplacer Rosette dans tous les soins dont ils +auront besoin. Elle est vraiment charmante, cette Sylvia, avec son ton +brusque et bon, ses grands yeux noirs si affectueux et ses manières +franches. Elle est Italienne, autant que j'en puis juger par son accent +et par une espèce de dialecte qu'elle parle avec Jacques. Ce dernier +point me contrarie bien un peu; ils peuvent se dire tout ce qu'ils +veulent, et je comprends à peine quelques mots de leur entretien. Mais +que je sois jalouse ou non, il m'est impossible de ne pas aimer une +personne qui semble si dévouée à m'aimer. Elle s'est retirée de bonne +heure, et Jacques m'a remerciée du bon accueil que je lui avais fait, +avec une chaleur de reconnaissance qui m'a fait à la fois de la peine et +du plaisir. Je suis bien contente de trouver une occasion de prouver à +Jacques que je lui suis soumise aveuglément, et que je puis sacrifier +les faiblesses de mon caractère au désir de le rendre heureux. Mais +enfin, sais-tu, Clémence, que tout cela est bien extraordinaire, et +qu'il y a bien peu de femmes qui pussent voir, sans souffrir, une amitié +si vive entre leur mari et une autre femme jeune et belle? Quand j'ai +consenti à la recevoir, je ne savais pas, je ne pouvais pas imaginer +qu'il l'embrasserait, qu'il la tutoierait ainsi. Je sais bien que cela +ne prouve rien. Il m'a juré qu'il n'avait jamais eu et qu'il n'aurait +jamais d'amour pour elle. Ainsi je ne puis pas m'inquiéter de leur +intimité. Il la regarde et il la traite comme sa fille. Néanmoins, cela +me fait un singulier effet d'entendre Jacques tutoyer une autre femme +que moi. Il devrait bien ménager ces petites susceptibilités; qui ne les +aurait à ma place? Dis-moi ce que tu penses de tout cela, et si tu crois +que je puis me fier à cette Sylvie. Je le voudrais bien, car elle me +plaît extrêmement, et il m'est impossible de résister à des manières si +naturelles et si affectueuses. + +[Illustration: De temps en temps elle frappait un accord mélancolique +sur le piano.] + + + +XXXVI. + +DE CLEMENCE A FERNANDE. + +Je pense, mon amie, qu'il serait absurde, vil et injuste de soupçonner +M. Jacques d'avoir amené sa maîtresse dans la maison. Ainsi je ne vois +pas de quoi tu te tourmentes, car tu ne peux pas mépriser ton mari au +point d'avoir contre lui un pareil soupçon. Que t'importe la beauté de +cette jeune personne? Cela pourrait être d'un grand danger si ton mari +avait dix-huit ans; mais je pense qu'il est d'âge à savoir résister à de +pareilles séductions, et que, s'il eût dû être sensible à celle-là, il +n'aurait pas attendu, pour s'y livrer, qu'il fût marié avec yoi. Sois +donc sûre que tu es très-folle, et je dirais presque très-coupable de ne +pas accueillir cette amie avec une confiance entière. Si cette confiance +est au-dessus de tes forces, pourquoi as-tu demandé la parole de ton +mari, et comment ressens-tu de la bienveillance et de l'amitié pour +elle, si tu la crois assez infâme et assez effrontée pour venir te +supplanter jusque chez toi? + +[Illustration: Alors un homme est sorti aussitôt des buissons.] + +La pensée de ce danger ne m'est jamais venue; mais, du moment que tu +m'as raconté l'entretien que tu as eu à son égard avec M. Jacques, j'ai +prévu de très-graves inconvénients à cette triple amitié. Je ne sais si +je dois te les signaler maintenant; tu n'aurais pas assez de caractère +pour les éviter, et tu t'en apercevras bien assez tôt. Le moindre de +tous sera le jugement que le monde portera sur cette trinité romanesque. +J'ai observé assez de choses qui sortaient de l'ordre accoutumé, pour +savoir que les apparences ne prouvent pas toujours. Ainsi tu vois que, +de tout mon coeur, je crois à l'honnêteté de votre intimité; mais le +monde, qui ne tient aucun compte des exceptions, vous couvrira d'infamie +et de ridicule si vous n'y prenez garde. Ce tutoiement entre vous, +qui, par lui-même, est une chose innocente et naturelle, suffira pour +noircir, dans l'esprit de tous, l'affection de M. Jacques pour madame +ou mademoiselle Sylvia. Et toi-même, pauvre Fernande, tu ne seras pas +épargnée. Il serait bon de donner tout de suite à votre étrangère, aux +yeux du monde, un autre titre à votre intimité que celui d'amie et de +fille adoptive de M. Jacques. Il faudrait qu'il la fît passer pour ta +demoiselle de compagnie, et qu'elle ne montrât pas devant les étrangers +combien elle est familière avec vous. Puisque ton mari ne veut révéler +sa naissance à personne, il pourrait faire un honnête mensonge, et dire +à l'oreille de plusieurs, en feignant de confier une espèce de secret, +que Sylvia est sa soeur naturelle. Le secret passerait tout bas de +bouche en bouche et arrêterait sur-le-champ les insolents commentaires. +Je te conseille d'en parler à ton mari, et de lui présenter mes craintes +comme venant de toi, et d'obtenir qu'il mette en ceci la prudence qui +convient. Je m'étonne qu'il ne l'ait pas eue de lui-même. Peut-être +qu'en effet Sylvia est sa soeur, et que c'est là précisément ce qu'il +veut cacher; mais comment a-t-il manqué de confiance envers toi au point +de ne pas te le dire en secret? + + + +XXXVII. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Ce que tu m'as conseillé ne m'a pas réussi. Je n'ai exposé à Jacques +qu'une bien petite partie des inconvénients que tu me signales, et il +m'a regardée d'un air stupéfait en me disant: «Où as-tu pris toute cette +prudence? Depuis quand t'inquiètes-tu du monde à ce point?» Il a ajouté +d'un air triste: «Il est vrai que tu es destinée à y vivre. Je me suis +abusé en m'imaginant que tu t'ensevelirais avec moi dans cette solitude. +Tu sens déjà le désir de te lancer dans la société, et tu t'inquiètes de +ce qui pourrait y gêner ton entrée. C'est tout simple.--Oh! ne crois +pas cela, Jacques, lui ai-je répondu; je ne serai heureuse que là où tu +seras, et où tu seras joyeux d'être. Je ne pense jamais au monde, je +sais à peine ce que c'est; mais je parle dans l'intérêt de Sylvia et +dans le tien. Votre réputation à tous deux m'est plus chère que la +mienne.» Jacques est resté quelque temps sans répondre, et j'ai remarqué +cette légère contraction du sourcil qui chez lui exprime un dépit +concentré. En même temps, il y avait sur ses lèvres un sourire d'ironie, +et j'ai compris que ce que je disais lui semblait très-ridicule dans ma +bouche. Cependant il a étouffé l'envie qu'il avait de me railler, et +il m'a répondu d'un air sérieux et calme: «Il y a longtemps, ma chère +enfant, que j'ai rompu avec le monde. Il dépendra de toi que je vive +encore au milieu de ses plaisirs et de son oisive turbulence. Si cela te +tente, nous irons; mais sache qu'il n'y aura jamais la moindre sympathie +entre lui et moi, et que, comme je ne cède qu'aux conseils de mon coeur +ou de ma conscience, jamais, pour obtenir son appui et son approbation, +je ne lui ferai le plus léger sacrifice. Je dirai plus, mon orgueil ne +se pliera jamais à la moindre concession. Le monde en pensera ce qu'il +voudra; j'ai trente ans d'honneur derrière moi; si cela ne suffit pas +pour me mettre à l'abri des plus infâmes soupçons, tant pis pour le +monde. Je crois pouvoir dire que cette profession de foi est à peu près +celle de Sylvia; et, en outre, Sylvia n'aura jamais de relations avec la +société. Elle n'aura donc jamais à combattre les inconvénients de son +indépendance. Quant à toi, ma chère enfant, tu es ici au fond d'un +désert, où personne ne viendra épier nos paroles, nos pensées ou nos +regards; la méchanceté ne t'atteindra pas jusque-là. Quand tu voudras +sortir de cette solitude, sois sûre que Sylvia ne te suivra pas à Paris, +et que la société de ta mère n'aura pas lieu de te faire sur son compte +des questions embarrassantes.» + +Il m'a semblé que Jacques avait raison et que j'avais fait une sottise. +J'ai essayé de la réparer, mais sans succès. «Je ne m'inquiète pas du +monde, je n'y veux pas aller, ai-je répondu; mais nos domestiques, +que diront-ils, que penseront-ils de votre intimité?--Je ne suis pas +habitué, a répondu Jacques avec beaucoup de hauteur, à m'occuper de ce +que mes domestiques disent et pensent de moi. J'agis de manière à ne +leur donner jamais d'exemple scandaleux, et je crois qu'il n'y a pas de +meilleurs juges de l'innocence de notre conduite que ces témoins dont +nous sommes entourés, et qui, à toute heure, savent les moindres détails +de notre vie. Je ne sais pas s'ils trouveront la présence de Sylvia et +sa familiarité avec nous conforme aux lois du décorum; mais, à coup sûr, +ils ne la trouveront jamais contraire à celles de l'honnêteté.» Jacques +s'est tu, et s'est promené dans la chambre d'un air sombre. Je lui ai +adressé plusieurs fois la parole sans qu'il m'entendit. Enfin il allait +sortir de l'appartement quand je me suis élancée vers lui. J'ai vu que +je lui avais horriblement déplu, et j'ai cru deviner qu'il prenait +en lui-même quelque résolution dans le genre de celles qui ont fait +disparaître l'année dernière la maudite romance et la pauvre Rosette. +Je l'ai arrêté. «Ecoute, Jacques, lui ai-je dit, tout effrayée, j'ai eu +tort, sans doute, et j'ai dit mille absurdités. Pour l'amour du ciel, +n'en parle pas à Sylvia, ne me retire pas son amitié; c'est bien assez +de me retirer ton amour.» Je suis tombée sur une chaise; j'étais près de +me trouver mal. Jacques m'a embrassée avec la tendresse et la ferveur +des premiers jours. «Je te promets d'oublier absolument cette +conversation, m'a-t-il dit, et de n'en jamais parler à Sylvia. Il est +trop évident que ce n'est pas toi, mais une autre, qui a parlé par ta +bouche. Tu es bonne, ma pauvre Fernande; aie donc la force de n'écouter +d'autres conseils que ceux de ton coeur.» + +Jacques est toujours préoccupé de l'idée que ma mère m'excite contre +lui. Il est bien vrai qu'elle ne l'aime pas beaucoup; mais il se trompe +s'il croit que je lui raconte ce qui se passe dans notre intérieur. +Ce n'est qu'avec toi que je puis avoir cette confiance. Maudit soit +l'éloignement qui me rend souvent tes conseils plus nuisibles qu'utiles! +Tantôt je t'explique ma situation trop mal pour que tu puisses la bien +juger; d'autres fois j'emploie maladroitement les moyens que tu me +donnes de l'améliorer. Aussi il faut convenir que je suis bien étourdie +ou bien bornée de ne savoir pas suppléer à ce que tu ne peux prévoir! +J'étais bien tranquille et bien heureuse quand l'idée m'est venue +de faire cette belle ouverture qui a troublé et affecté Jacques +sérieusement. Notre vie était devenue beaucoup plus agréable. Dieu +veuille qu'elle ne redevienne pas malheureuse par ma faute! + +La présence de Sylvia nous a fait vraiment beaucoup de bien. Il est +impossible d'être meilleure et plus aimable. C'est un caractère original +et comme je n'en ai jamais rencontré. Elle est active, fière et décidée. +Rien ne l'embarrasse, rien ne l'étonne; elle a plus d'esprit et de +savoir dans son petit doigt que moi dans toute ma personne, et sa +conversation est plus instructive pour moi que tous les livres que j'ai +lus. Moins silencieuse et plus expansive que Jacques, elle devine mieux +que lui tout ce que je ne puis comprendre, et elle va au-devant de mes +questions. Quoiqu'elle ait le caractère enjoué et un peu moqueur, elle +me semble avoir l'esprit rempli d'idées fort tristes, et cela m'étonne. +A son âge, et avec tous les avantages qu'elle tient de la nature, +il faut qu'elle ait eu quelque passion malheureuse. Je la crois +enthousiaste. À la manière dont elle témoigne son amitié, on voit que +son coeur est plein de feu et de dévouement; peut-être, étant plus +jeune, a-t-elle mal placé ses affections. Elle semble avoir conservé une +sorte de dépit contre l'amour, car elle en parle comme d'un rêve sans +lequel la vie est prosaïque, mais douce et facile. Elle me demande +souvent si je ne pense pas qu'on puisse s'en passer. Moi je prétends +que, quand on l'a connu, on ne peut y renoncer sans mourir d'ennui et de +tristesse. Jacques nous écoute d'un air mélancolique, et à tout ce que +nous disons, répond la même sentence; «C'est selon.» Avec cela il ne se +compromettra pas. Nous faisons de grandes promenades; Sylvia m'apprend +la botanique et l'entomologie. Le soir, nous chantons des trios qui +vraiment vont très-bien. Sylvia a un contralto admirable, et chante +d'une manière tellement supérieure, qu'elle pourrait certainement faire +une grande fortune comme cantatrice. «Avec le mépris que tu as pour les +préjugés les plus enracinés de ce monde, lui disais-je hier soir, +je m'étonne qu'une destinée si libre et si brillante ne t'ait pas +tentée.--Je l'aurais essayée bien certainement, m'a-t-elle répondu, si +je n'avais pas eu d'autre moyen d'existence; mais le petit héritage que +Jacques m'a transmis de la part de mes parents a toujours suffi à mes +besoins. J'ai été libre de suivre mes goûts, qui me portaient vers +une vie obscure et solitaire. Ce qui me serait odieux, ce serait la +dépendance. Si je me sentais condamnée à vivre d'une telle manière et +dans un tel lieu, je prendrais ce lieu et cette vie en horreur, quelque +conformes qu'ils fussent d'ailleurs à mes penchants. Avec l'idée que je +puis demain aller où bon me semble, je suis capable de rester vingt ans +dans un ermitage.--Toute seule? ai-je dit.--Si j'y pouvais vivre avec un +coeur qui comprît bien le mien, j'y vivrais heureuse; sinon mieux vaut +la solitude, et toute seule je puis vivre calme. N'est-ce pas déjà +beaucoup?--Eh quoi! lui ai-je dit, la solitude ne t'a jamais effrayée +pour l'avenir? tu n'as jamais désiré te marier pour avoir un appui, un +ami de toute la vie; pour être mère, Sylvia, ce qu'il y a de plus +doux au monde?--Je n'ai peur ni de l'avenir ni du présent, m'a-t-elle +répondu; j'aurai la force de vieillir sans désespoir. Je ne sens pas le +besoin d'un appui; j'ai assez de courage pour suffire à tous les maux de +la vie. Quant à trouver un ami qui ne me manque jamais, c'est un bonheur +accordé à une femme sur mille. Tu es bien enfant, Fernande. si tu crois +qu'il entre dans la destinée de toutes de rencontrer un mari comme le +tien; et, quant au bonheur de la maternité, je le comprends, je saurais +l'apprécier; mais je n'ai pas encore rencontré l'homme que j'eusse été +joyeuse d'associer à ce rôle sacré. Je ne me flatte pas de le rencontrer +jamais. Si cela m'arrive, j'en profiterai; mais je ne suis pas assez +romanesque pour espérer ce qui est invraisemblable, ni assez faible pour +souffrir d'un désir que je ne puis réaliser.--Tu as l'âme bien forte, +lui dis-je. Quant à moi, si je perdais mon mari et mes enfants, je +n'espérerais pas remplacer Jacques; je ne désirerais pas associer, comme +tu dis, un autre homme au rôle sacré de la paternité; je me laisserais +mourir.--Tu le pourrais peut-être, a-t-elle dit. Pour moi, je suis douée +d'une telle vigueur, que je ne pourrais me débarrasser de la vie que +d'une manière violente.» Elle parlait avec sa voix de basse dans le +grand salon, où l'obscurité nous avait peu à peu gagnées; de temps on +temps elle frappait un accord mélancolique sur le piano; en ce moment +elle fit une modulation si bizarre et si triste, qu'il me passa un +frisson dans tous les nerfs. «Oh! mon Dieu, m'écriai-je, tu me fais +peur ce soir; je ne sais pas de quoi nous nous avisons de parler!» J'ai +traversé le salon pour tirer la sonnette et demander des bougies, et je +me suis figuré que quelqu'un se levait de dessus le sofa en même temps +que moi. J'ai fait un grand cri et me suis élancée vers Sylvia à demi +morte de frayeur. «Oh! que tu es enfant et pusillanime pour être la +femme de Jacques!» m'a-t-elle dit d'un ton où il entrait un peu de +reproche. Elle s'est levée pour aller tirer la sonnette. «Ne me quitte +pas! me suis-je écriée; il y a quelqu'un dans la chambre, j'en suis +sûre, là, du côté du canapé.--Si cela est, je ne vois pas de quoi tu +as pour, car ce ne peut être que Jacques.--Est-ce, toi, Jacques?» me +suis-je écriée d'une voix tremblante. Jacques s'est approché de nous, +nous a entourées de ses bras, et nous a embrassées toutes deux. «Va +donc chercher de la lumière, méchant!» lui ai-je dit. Il est sorti sans +répondre et n'est rentré qu'une demi-heure après. Nous étions installées +déjà, moi à mon métier, Sylvia à copier de la musique. «Tu as une femme +bien brave,» lui a dit Sylvia avec son ton de gaieté qui est toujours un +peu brusque. Il a fait semblant de n'y rien comprendre, sans doute pour +me mystifier, et il a prétendu qu'il était dans le parc depuis plus +d'une heure, et qu'il n'en était pas sorti un instant. + +Mes enfants se portent à merveille et grossissent à vue d'oeil comme des +poussins. Jacques me contrarie bien un peu quelquefois à leur égard. Il +s'en occupe plus qu'il ne convient à un homme, et prétend que je n'y +entends rien. Sylvia se met entre nous; elle emporte le berceau et dit: +«Cela ne vous regarde ni l'un ni l'autre; ces enfants-là sont à moi.» + + + +XXXVIII + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Lundi. + +Décidément, ma chère, il y a un revenant dans la maison; Jacques et +Sylvia en rient; pour moi, je ne suis pas rassurée du tout. Ou c'est un +monsieur très-effronté qui vient faire un petit roman sous nos fenêtres, +ou c'est un voleur bien élevé, qui s'y prend de cette manière pour +s'introduire dans la maison. Le jardinier a vu se promener une ombre +autour de la pièce d'eau, à deux heures du matin, et il a eu une telle +peur qu'il en est malade. Pauvre homme! il n'y a que moi qui le plaigne. +Les chiens ont fait des hurlements épouvantables toute la soirée. J'ai +conjuré Jacques d'y faire attention, et il n'en a tenu compte; il est +sorti avec Sylvia pour voir rentrer les foins dans une métairie voisine, +et ils n'ont pas voulu me laisser aller avec eux, parce qu'il tomba +beaucoup d'humidité dans notre vallée à cette heure-ci, et que je suis +très-enrhumée. Je commençais à rire moi-même de mes frayeurs, et je +m'apprêtais à t'écrire tranquillement, quand j'ai entendu sous ma +fenêtre le son d'un hautbois. Je n'ai d'abord songé qu'au plaisir de +l'écouter, persuadée que c'était un de ces mille talents que Jacques +possède et que je découvre en lui tous les jours. Je me suis mise à la +fenêtre, et, après qu'il a eu fini, je lui ai dit en me penchant sur le +balcon: «Comme un ange! Voilà mon gage, beau ménestrel.» Alors j'ai +jeté sur la terrasse sablée, qu'éclairait la lune, un bracelet d'or que +j'avais au bras. Un homme est sorti aussitôt des buissons, l'a ramassé +et l'a emporté en courant; mais au même instant j'ai entendu derrière +moi la voix de Jacques, et je suis restée stupéfaite. J'ai raconté ce +qui venait de m'arriver, et pourtant je n'ai pas osé parler du bracelet. +J'ai trouvé ma mystification si complète et si ridicule, que j'ai craint +les railleries de Sylvia et peut-être les reproches de Jacques; car +c'est lui qui m'avait donné ce bracelet; son chiffre y est gravé avec le +mien, et je suis désespérée de le savoir dans les mains d'un étranger. +Plaise à Dieu que ce soit un voleur! J'aurai fait la niaiserie la plus +parfaite qu'on puisse faire en lui jetant mes bijoux à la tête; mais le +présent de Jacques ira chez le fondeur, et ne servira pas de trophée à +quelque impertinent. J'ai seulement raconté que j'avais entendu jouer +du hautbois, que j'avais appelé, croyant m'adresser à Jacques, et que +j'avais vu fuir un homme qui m'avait semblé à peu près de sa taille et +vêtu comme lui. Alors nous nous sommes rappelé l'aventure de ma frayeur +dans le grand salon d'été; Jacques a persisté à nier qu'il y fût entré +et qu'il se fût diverti à nous écouter. Dans le doute, je n'ai jamais +osé parler du baiser que nous avions reçu, Sylvia et moi; pour elle, +elle est si distraite et si peu susceptible de s'étonner ou de +s'épouvanter de quelque chose, que je gagerais qu'elle ne s'en souvient +plus; le fait est qu'elle n'en a rien dit ni à Jacques ni à moi, et que +je ne sais que penser de cette singulière et fâcheuse aventure. Pour le +bracelet, ce n'est certainement pas Jacques qui l'a ramassé; pour le +baiser, j'en doute, car il assure très-sérieusement n'être pas sorti du +parc dans ce moment-là. Il est vrai qu'il plaisante quelquefois avec un +sang-froid imperturbable, et qu'il s'amuse peut-être en lui-même de ma +honte et de mon incertitude. + +En attendant que nous sachions ce que signifient ces mauvaises +plaisanteries de notre follet, je veux te parler de l'éternelle affaire +de la naissance de Sylvia. Est-ce que tu penses qu'elle serait la soeur +de Jacques? Je le pense aussi parfois, mais cette idée m'attriste. +Pourquoi alors Jacques m'en fait-il un mystère? Me juge-t-il incapable +de garder un secret? Si elle est sa soeur, j'en suis plus jalouse que si +elle ne l'était pas; car je gage alors qu'il l'aime plus que moi. Tu +te trompes bien, Clémence, si tu crois que je suis capable de cette +grossière jalousie qui consisterait à craindre de la part de mon +mari une infidélité des sens; ce que je surveille avec envie, ce que +j'interroge avec angoisse, c'est son coeur, son noble coeur, ce trésor +si précieux, que l'univers devrait me le disputer, et que je n'ose me +flatter d'être digne de le posséder à moi seule tout entier. Sylvia est +bien plus raisonnable, bien plus courageuse, bien plus instruite que +moi; son âge, son éducation et son caractère la rapprochent de Jacques, +et doivent établir entre eux une confiance bien mieux fondée. Moi je +suis une enfant qui ne sait rien et qui ne comprend guère. Pour les arts +et les petites sciences que Sylvia me démontre, il me semble que je ne +manque pas d'intelligence; mais quand il est question de la science du +coeur, je n'y comprends plus rien, et je ne conçois même pas qu'il y en +ait une; je n'entends rien à leur courage, à leurs principes d'héroïsme +et de stoïcisme. Que cela soit fait pour eux, c'est possible; mais +que Dieu m'impose la force, à moi, pourquoi faire? J'ai toujours été +habituée à l'idée d'obéir par nécessité, et quand j'ai agité en moi-même +l'aride pensée de l'avenir, je n'ai jamais souhaité d'autre bonheur que +d'être protégée, aidée et consolée par l'affection d'un autre. Il me +semblait, dans les premiers jours, que mon mariage avec Jacques était +la plus parfaite réalisation de ce rêve. D'où vient donc qu'il paraît +quelquefois regretter de ne pas trouver en moi son égale? D'où vient que +sa protection et sa bonté me font si souvent souffrir? + +Jeudi. + +Je ne sais que penser de ce qui se passe; je croirais volontiers que +Sylvia, avec son nom fantastique, son caractère étrange et son regard +inspiré, est une espèce de fée qui attire sous diverses formes le diable +autour de nous. Hier, on vint nous dire qu'un sanglier était sorti des +grands bois et s'était retiré dans un des taillis de notre vallée. Cette +chasse me fit bien un peu peur, non pour moi, qui suis toujours entourée +et gardée comme une princesse, mais pour Jacques, qui s'expose à tous +les dangers. Sa prudence, son adresse et son sang-froid ne me rassurent +pas tout à fait; aussi j'essayai de le détourner de la pensée de lui +donner l'assaut; mais Sylvia sautait de joie à l'idée de frapper la bête +et de donner cours à son humeur énergique et un peu féroce, à ce que +nous prétendons. En une demi-heure nous fûmes habillées pour la chasse; +nos chevaux furent prêts; les piqueurs, les chiens et les cors étaient +déjà en avant. Sylvia montait un petit cheval arabe très-fringant que je +n'ai jamais osé monter, et aussitôt que je vis comme elle s'en faisait +obéir, elle quia beaucoup moins de principes d'équitation que moi, j'en +fus toute jalouse et toute boudeuse. Elle s'amusait à me dépasser, à +caracoler dans des chemins étroits et dangereux, où les excellentes +jambes de sa monture faisaient miracle. J'ai une très-belle et bonne +jument anglaise; mais je suis si poltronne, et j'exige d'un cheval tant +de soumission et de tranquillité, que j'étais loin de briller comme +Sylvia, et qu'elle m'éclipsait aux yeux de Jacques. «Je parie, me +dit-elle comme nous entrions dans le taillis, que tu meurs d'envie à +présent d'être à ma place?» Elle ne pouvait pas deviner plus juste. «Eh +bien, me dit-elle, changeons vite de cheval, et que Jacques te voie sur +son cher Chouiman au moment où il s'y attend le moins.» Nous étions +seules avec deux domestiques; Sylvia avait déjà sauté à terre et +tenait Chouiman par la bride, avant qu'un des deux butors qui nous +accompagnaient eût songé à quitter l'étrier. Au même instant, le +sanglier, débusqué par les chiens, vint droit à nous et passa à trois +pas de moi sans songer à attaquer personne; mais le cheval arabe eu +peur, se cabra et faillit renverser Sylvia, qui s'obstinai à ne pas lui +lâcher la bride. Alors un homme qui me semblait être un de nos piqueurs, +car il était vêtu à peu près comme eux, sortit de je ne sais où, et +retint le cheval prêt à s'échapper. Je n'avais plus aucune envie de +l'essayer. Cet homme aida Sylvia à remonter; mais aussitôt qu'elle fui +en selle, et comme il lui présentait sa bride, elle lui cingla les +doigts de sa cravache, en disant: _Ah! ah!_ d'une manière qui semblait +exprimer la surprise et la moquerie. L'inconnu disparut comme il était +venu au milieu des branches, et je demandai à Sylvia, avec une avide +curiosité, ce que cela signifiait. «Oh! rien répondit-elle, un piqueur +maladroit qui m'a écorché la main avec ses bons offices.--Et tu +cravaches un homme pour cela? lui dis-je.--Pourquoi non?» dit-elle. +Puis elle repartit au galop, et je fus forcée de la suivre, assez peu +satisfaite de cette explication, et au moins très-étonnée des manières +de Sylvia avec les piqueurs de mon mari. Je demandai aux domestiques le +nom de cet homme; ils me dirent qu'ils ne l'avaient jamais vu. + +La chasse nous occupa pendant plusieurs heures, et Sylvia semblait ne +pas avoir autre chose dans l'esprit. Je l'observais, car je soupçonnais +un peu ce revenant d'être quelque amant au désespoir. Ce qui se passa au +retour de la chasse me rejette dans de nouvelles incertitudes. + +Nous revenions par la traverse aux premières clartés le la lune; c'était +une des plus belles soirées que nous ayons eues cette année. Il faisait +un peu frais; mais le paysage était si bien éclairé, l'air était si +parfumé des plantes aromatiques qui croissent dans les ruisseaux, le +rossignol chantait si bien, que j'étais vraiment disposée aux idées +romanesques. Jacques proposa de prendre un chemin encore plus court que +celui que nous suivions. «Il est assez difficile pour les chevaux, me +dit-il, et je n'ai pas encore osé t'y conduire; mais puisque tu as +eu aujourd'hui un si grand accès de courage que de vouloir essayer +Chouiman, tu auras bien celui de descendre au pas un sentier un peu +raide.--Certainement, lui dis-je, puisque tu crois qu'il n'y a pas de +danger.» Et nous nous mîmes en route dans un ordre très-pittoresque. Un +groupe de chasseurs, escorté des limiers et des cors, marchait en tête, +portant le sanglier, qui était énorme; les cavaliers venaient ensuite, +nous au centre; nous entourions le flanc de la colline d'une ligne noire +d'où partait de temps en temps un éclair quand le sabot d'un cheval +heurtait le roc. Derrière nous, un autre corps de piqueurs et de chiens +suivait lentement, et les fanfares s'appelaient et se répondaient des +deux extrémités de la caravane. Quand nous fûmes au plus rapide du +sentier, Jacques dit à un des piqueurs de prendre la bride de mon +cheval, et de le soutenir pour descendre; puis il proposa à Sylvia de +faire une folie. «Une folie? dit-elle; lancer nos chevaux d'ici à la +plaine?--Oui, dit Jacques; je te réponds des jambes de Chouiman si tu ne +le contraries pas.--Allons!» répondit la mauvaise tête; et, sans écouter +mes reproches et mes cris, ils partirent comme la fondre par une pente +lisse, mais rapide, qui formait le flanc de la colline. Il me passa une +sueur froide par tous les membres, et mon coeur ne reprit le mouvement +que quand je les vis arriver sans accident au bas de la pente. Alors je +m'aperçus que les cavaliers qui étaient devant étaient allés plus vite +que mon cheval guidé par un piéton, et que ceux qui étaient derrière, +stupéfaits sans doute de l'audace de Jacques et de Sylvia, s'étaient +arrêtés pour les regarder, de manière que je me trouvais seule sur le +sentier avec l'homme qui tenait ma bride à une assez grande distance des +uns et des autres. + +Toutes les histoires de voleurs et de revenants qui m'ont trotté par la +cervelle depuis cinq ou six jours me revinrent à l'esprit, et cet homme +qui marchait auprès de moi commença à me faire une peur épouvantable. +Je le regardais avec attention et ne reconnaissais en lui aucun des +piqueurs de mon mari. Il me semblait au contraire reconnaître l'homme +mystérieux que Sylvia avait gratifié le matin d'un si joli coup de +cravache sur les doigts. Cependant je n'avais pas eu le temps de faire +grande attention à son vêtement, et de son visage enfoncé sous un grand +chapeau de paille je n'avais vu qu'une barbe noire, qui m'avait paru +sentir le brigand d'une lieue. En ce moment, quoiqu'il fût bien près de +moi, je le voyais encore moins, parce qu'il était plus bas que moi et +que son chapeau me le cachait entièrement; cependant, comme il était +paisible et silencieux, je me rassurai peu à peu. Je ne connais pas tous +les gardes forestiers et paysans amateurs de la chasse qui viennent, +avec la permission de Jacques, s'adjoindre à nous quand ils entendent le +son du cor dans la vallée, et que souvent, au retour, mon mari invite +à venir se rafraîchir avec ses piqueurs. Presque tous sont vêtus d'une +blouse et coiffés d'un chapeau de paille. Le fait est que je commençais +à ne plus rien craindre, et à croire Sylvia très-capable de frapper un +piqueur ni plus ni moins qu'un nègre. J'eus donc la hardiesse d'adresser +la parole à mon guide, et de lui demander si le chemin ne me permettait +pas d'aller seule.» Oh! pas encore!» me répondit-il. Le son de sa voix +et l'expression presque suppliante de sa réponse étaient si peu d'un +piqueur, que la peur me prit de nouveau. Si j'avais le courage de +Sylvia, pensais-je, je donnerais un grand coup de cravache à ce brigand, +et pendant qu'il se frotterait les doigts d'un air consterné, j'irais +en un temps de galop rejoindre les autres chasseurs. Mais outre que je +n'oserais jamais, si c'est un vrai domestique, j'aurais fait la chose +du monde la plus insolente et la plus singulière. Au milieu de ces +réflexions, je vis pourtant que nous approchions sans accident des +cavaliers, et au moment où j'allais presser mon cheval avec le talon +pour le dégager des mains de l'homme mystérieux, celui-ci se retourna à +demi vers moi, et, élevant le bras, il retroussa la manche de sa blouse. +Je vis alors briller quelque chose que je reconnus pour mon bracelet. Je +n'eus pas la force de crier, et l'inconnu, lâchant ma bride, resta +sur le bord du chemin, en me disant à demi-voix ces étranges paroles: +«J'espère en vous.» Puis il s'enfonça dans un massif d'arbres, et je +m'enfuis au galop plus morte que vive. + +Ce qui me tourmente et m'afflige le plus dans tout cela, c'est l'espèce +de mystère que la finalité a établi entre moi et cet homme. À présent, +je vois tous les inconvénients qui résultent du bracelet, et j'ose moins +que jamais en parler à Jacques. S'il allait le chercher et le provoquer +en duel! S'il allait m'accuser d'imprudence et de légèreté! Je suis bien +malheureuse, car j'ai cru certainement jeter mon bracelet à Jacques +lui-même; et celui qui l'a reçu croit que je suis une petite personne +romanesque, facile à conquérir avec un baiser dans l'obscurité et un air +de hautbois. Je suis fâchée à présent de ne lui avoir pas parlé pour +lui expliquer ma méprise et lui redemander mon bracelet. Peut-être me +l'eût-il rendu. Mais j'ai perdu la tête, comme je fais toujours dans les +occasions où un peu de sang-froid me serait nécessaire. J'ai essayé de +savoir ce que Sylvia pense de cet homme. Elle prétend que je suis folle, +et qu'il n'y a point d'autre _homme_ dans la vallée que Jacques. Celui +que le jardinier a vu est, selon elle, un voleur de fruits; celui qui a +joué du hautbois, un comédien ambulant, ou bien un commis voyageur qui +aura couché à l'auberge du village, et se sera amusé à sauter le fossé +du jardin, afin de se vanter dans quelque estaminet d'avoir eu une +aventure romanesque dans son voyage. Quant à l'homme au coup de +cravache, elle persiste à dire que c'est un paysan; et je n'ose parler +de l'homme au bracelet, car l'idée qu'un commis voyageur ou un musicien +ambulant croit avoir reçu ce gage de ma bienveillance, me cause une +mortification extrême. + +Au fait, quant à cela, l'explication de Sylvia me paraît assez +admissible; si je ne craignais de causer quelque malheur, je confierais +tout à Jacques, et il irait châtier cet impertinent comme il le mérite. +Mais cet homme peut être brave et habile duelliste. L'idée d'engager +Jacques dans une affaire de ce genre me fait dresser les cheveux sur la +tète. Je me tairai. + + + +XXXIX. + +D'OCTAVE A M. ***. + +De la vallée de Saint-Léon. + +Tu m'as souvent dit que j'étais fou, mon cher Herbert, et je commence à +le croire. Ce qu'il y a de certain, c'est que je suis fort content de +l'être, car sans cela je serais fort malheureux. + +Si tu veux savoir où je suis et de quoi je suis occupé, j'aurai quelque +embarras à le répondre. Je suis dans un pays où je n'ai jamais mis +le pied, que je ne connais pas, où je n'ose marcher que sous un +déguisement. Quant à mes occupations, elles consistent à errer autour +d'un vieux château, à jouer du hautbois au clair de la lune, et à +recevoir de temps en temps un coup de cravache sur les doigts. + +Tu as dû être peu surpris de mon brusque départ, quand tu auras su que +Sylvia avait quitté Genève un mois auparavant. Tu auras supposé que +j'étais allé la rejoindre, et tu ne te seras pas trompé. Mais ce que tu +ne supposes certainement pas, c'est que, sans invitation et même sans +permission, je me sois mis à courir sur ses traces. Elle a quitté +son ermitage du Léman avec la bizarrerie qu'elle met dans toutes ses +résolutions, et par suite d'une de ces idées spontanées qui lui viennent +au moment où l'on se croit le plus tranquille et le plus heureux des +hommes à ses pieds. Étrange créature, trop passionnée ou trop froide +pour l'amour, je ne sais, mais, à coup sûr, trop belle et trop +supérieure à son sexe pour passer devant les yeux d'un homme sans le +rendre un peu fou. Je savais que M. Jacques était marié, et je pensais +bien qu'elle était allée s'installer auprès de lui; car, depuis +plusieurs mois, elle m'annonçait ce projet chaque fois qu'elle était de +mauvaise humeur et qu'elle voulait me désespérer. Mais je ne savais pas +si M. Jacques était maintenant en Touraine ou en Dauphiné; car dans +l'orgueilleux billet que Sylvia avait laissé pour moi à l'ermitage, +elle n'avait pas daigné me dire où elle portait ses pas; c'est donc +absolument au hasard que je suis venu ici. Je me suis installé dans la +cabane d'un vieux garde-chasse avare et sournois, que j'ai choisi +pour hôte sur sa mauvaise mine, et qui pour de l'argent m'aiderait à +assassiner tous les hommes et à enlever toutes les femmes du pays. C'est +donc au milieu des bois que peuvent me chercher tes conjectures, dans la +plus romantique vallée du monde, protégé par un déguisement de chasseur +braconnier plutôt que vêtu en honnête homme, braconnant en effet sous la +protection de mon hôte, et préparant avec lui, tous les soirs, le souper +que nous avons conquis les armes à la main; dormant sur un grabat, +lisant quelques chapitres de roman à l'ombre des grands chênes de la +forêt, hasardant des excursions sentimentales et mystérieuses autour de +la demeure de mon inhumaine, ni plus ni moins que le comte Almaviva, et +t'écrivant sur un genou, à la lueur d'une torche de résine. Ce qu'il y a +de plus ridicule dans tout cela, c'est que je le fais sérieusement, et +que je suis vraiment triste et amoureux comme un ramier. Cette Sylvia +fait le désespoir de ma vie, et je donnerais un de mes bras pour ne +l'avoir jamais rencontrée. Tu la connais assez pour concevoir ce qu'un +homme aussi peu charlatan que moi doit avoir à souffrir de ses caprices +romanesques et du dédain superbe qu'elle a pour tout ce qui sort du +monde idéal où elle s'enferme. Il y a bien un peu de ma faute dans mon +malheur. Je l'ai trompée, ou plutôt je me suis trompé moi-même en lui +faisant croire que j'étais un transfuge de ce monde-là, et que je me +sentais capable d'y retourner. Oui, je l'ai cru en effet, et, dans les +premiers jours, j'ai été tout à fait l'homme qu'elle devait ou qu'elle +pouvait aimer. Mais peu à peu l'indolence et la légèreté de mon +caractère ont repris le dessus. La raison m'a fait de nouveau entendre +sa voix, et Sylvia m'a semblé ce qu'elle est en effet, enthousiaste, +exagérée, un peu folle. + +Mais cette découverte ne suffisait pas pour m'empêcher de l'aimer à la +passion. L'exagération, qui rend les filles de province si ridicules, +rendait Sylvia si belle, si frappante, si inspirée, que c'est là +peut-être son plus grand charme et sa plus puissante séduction. Mais +elle l'a reçu de Dieu pour son malheur et pour celui de ses amants, car +elle peut se faire admirer, et ne peut persuader. Orgueilleuse jusqu'à +la folie, elle veut agir comme si nous étions encore au temps de l'âge +d'or, et prétend que tous ceux qui osent la soupçonner sont des lâches +et des pervers. Du moment que j'ai vu avec inquiétude la singularité de +sa conduite, et que j'ai pris de la jalousie à cause de la liberté de +ses démarches, j'ai donc été perdu dans son esprit; et précipité de +cette région céleste où elle m'avait fait asseoir avec elle, je suis +tombé dans le monde fangeux des humains, où cette belle sylphide n'a +jamais daigné poser son pied d'ivoire. De ce moment, notre amour a été +une suite de ruptures et de raccommodements. Je me souviens que tu m'as +dit, un jour que je te racontais tristement une de ces querelles +après la réconciliation: «De quoi te plains-tu?» Ah! mon ami, tu peux +connaître les femmes; mais tu ne connais pas Sylvia. Avec elle, le +moindre tort est de la plus terrible importance, et chaque nouvelle +faute creuse une tombe où s'ensevelit une partie de son amour. Elle +pardonne, il est vrai; mais ce pardon est pire que sa colère. La colère +est violente est pleine d'émotion; le pardon de Sylvia est froid +et inexorable comme la mort. En proie à mille soupçons, tourmenté, +incertain, tantôt craignant d'être dupe de la plus insigne coquette, +tantôt craignant d'avoir outragé la plus pure des femmes, j'ai vécu +malheureux auprès d'elle, mais je n'ai jamais eu la force de m'en +détacher. Vingt fois elle m'a chassé, et vingt fois j'ai été lui +demander ma grâce après avoir vainement essayé de vivre sans elle. Dans +les premiers jours de mon bannissement, j'espérais m'applaudir d'avoir +recouvré ma liberté et mon repos. Je me laissais aller délicieusement +au bien-être de l'indifférence et de l'oubli. Mais bientôt l'ennui +me faisait regretter les agitations et les nobles souffrances de la +passion. Je jetais mes regards autour de moi pour chercher un autre +amour; mais l'indolence de mon esprit et l'activité de mon caractère +m'éloignaient également des autres femmes. Mon caractère me portait à +leur préférer la chasse, la pêche, tous ces plaisirs énergiques de la +campagne que Sylvia partageait avec moi. Mon esprit s'effrayait de +recommencer un apprentissage et de tenter une nouvelle conquête. Et puis +quelle femme peut être comparée à Sylvia pour la beauté, l'intelligence, +la sensibilité et la noblesse du coeur? Oui, quand je l'ai perdue, je +lui rends justice, je m'étonne et m'indigne d'avoir pu soupçonner une +femme si grande, et dont la conduite hautaine me prouve à quel point +elle était incapable de descendre au mensonge. Mais quand je la +retrouve, je souffre de son caractère raide et inflexible, de son humeur +violente, de son mysticisme intolérant et de ses exigences bizarres. +Elle ne se plie à aucune de mes imperfections; elle ne pardonne à aucun +de mes défauts; elle tire argument de tout pour me démontrer à quel +point son âme est supérieure à la mienne, et rien n'est plus funeste à +l'amour que cet examen mutuel de deux coeurs jaloux et orgueilleux de se +surpasser. Le mien se lassait bien vite de cette lutte; j'aurais mieux +aimé un amour moins difficile et moins sublime. Sylvia m'accablait de +son dédain, et quelquefois me prouvait la pauvreté de mon coeur avec +tant de chaleur et d'éloquence, que je me persuadais n'être pas né pour +l'amour et que je n'oserais me persuader encore que je suis digne de le +connaître. Mais, s'il en est ainsi, pourquoi suis-je né, et à quoi +Dieu me destine-t-il en ce monde? Je ne vois pas vers quoi ma vocation +m'attire. Je n'ai aucune passion violente, je ne suis ni joueur, ni +libertin, ni poète; j'aime les arts, et je m'y entends assez pour y +trouver un délassement et une distraction; mais je n'en saurais faire +une occupation prédominante. Le monde m'ennuie en peu de temps; je sens +le besoin d'y avoir un but, et nul autre but ne m'y semble désirable que +d'aimer et d'être aimé. Peut-être serais-je plus heureux et plus sage si +j'avais une profession; mais ma modeste fortune, qu'aucun désordre n'a +entamée, m'a laissé la liberté de m'abandonner à cette vie oisive et +facile à laquelle je me suis habitué. M'astreindre aujourd'hui à un +travail quelconque me serait odieux. J'aime la vie des champs, mais non +pas sans une compagne qui me fasse goûter les plaisirs de l'esprit et +du coeur, au sein de cette vie matérielle où l'effroi de la solitude +me gagnerait bientôt. Peut-être suis-je propre au mariage; j'aime les +enfants, je suis doux et rangé, je crois que je ferais un très-honnête +bourgeois dans quelque ville du second ordre de notre paisible Helvétie. +Je pourrais me faire estimer comme cultivateur et père de famille; +mais je voudrais que ma femme fût un peu plus lettrée que celles qui +tricotent un bas bleu du matin au soir. Et moi-même je craindrais de +m'abrutir en lisant mon journal et en fumant au milieu de mes dignes +concitoyens et des pots de bière; presque aussi simples et inoffensifs +les uns que les autres. + +Enfin, il me faudrait trouver une femme inférieure à Sylvia, et +supérieure à toutes celles que je pourrais obtenir, à ma connaissance. +Mais, avant tout, il faudrait guérir de l'amour que j'ai pour Sylvia, et +c'est une maladie dont mon âme est encore loin d'être délivrée. + +Ne sachant que faire, je suis venu ici essayer encore mon destin. +D'abord j'avais l'intention de me jeter à ses pieds, comme à +l'ordinaire, et puis le caprice m'a pris de l'épier un peu, de consulter +l'opinion de ce qui l'entoure, de la connaître, et de la voir enfin sans +qu'elle s'en doutât, afin de m'ôter de l'esprit, une fois pour toutes, +les soupçons qui m'ont tourmenté si souvent, et qui me tourmenteront +peut-être encore; car Sylvia a un talent extraordinaire pour les faire +naître, un mépris profond pour les explications les plus faciles, et moi +une pauvre tête qui se crée promptement des tourments cruels. Je n'ai pu +obtenir aucune des lumières que je cherchais, car mon impératrice Sylvia +n'est ici que depuis trois semaines, et on n'avait jamais entendu parler +d'elle dans le pays. Si elle savait que ces idées m'ont passé par la +tète, elle ne me pardonnerait jamais; mais elle le saura d'autant moins +que le cours de mes observations est à peu près terminé. Hier, elle +m'a reconnu sous mon déguisement et m'a accueilli d'une manière fort +impertinente. Je serai donc obligé de me montrer. Jacques me connaît et +me découvrirait bientôt. Ils riraient peut-être ensemble à mes dépens, +si je ne prenais le parti d'aller en rire moi-même avec eux. + +Ce Jacques est certes un galant homme, dont le caractère froid et +l'extérieur réservé ne m'ont jamais permis beaucoup de familiarité, et +contre lequel jusqu'ici je me suis senti d'ailleurs des mouvements de +jalousie épouvantables. A présent, j'ai des raisons pour savoir que j'ai +été injuste et grossier dans mes soupçons. Mais je lui en veux un peu +d'avoir été de moitié dans la fierté superbe avec laquelle Sylvia a +refusé longtemps de me rassurer en m'expliquant leur parenté et leurs +relations. Je lui en veux aussi d'être pour Sylvia le type de tout ce +qu'il y a de plus grand et de plus beau dans le monde, la seule âme +digne de voler sur la même ligne que la sienne dans les champs de +l'empyrée, en un mot l'objet d'un amour platonique et d'un culte +romanesque dont je ne suis plus jaloux, mais qui me cause assez de +mortification. Je n'en serai pas moins l'ami et le serviteur de M. +Jacques en toute occasion; mais si, avant de lui donner une poignée +de main, je pouvais le taquiner un peu et me venger de Sylvia en me +montrant épris d'une autre, cela me divertirait. + +Pour t'expliquer cette nouvelle folie, il faut que tu saches que M. +Jacques a le plus joli joyau de petite femme couleur de rose qu'on +puisse imaginer. Moins belle que Sylvia, elle est certainement plus +gentille, et, à coup sûr, son âme romanesque à sa manière est moins +altière et moins cruelle. J'en ai pour gage un bracelet qui m'a été jeté +par une fenêtre avec de très-douces paroles, un soir que je croyais +adresser à ma tigresse les accents passionnés de mon hautbois. Je suis +loin d'être assez fat pour en tirer grande vanité, car je ne sache pas +qu'elle ait encore pu voir ma figure, et ce soir-là elle n'avait pas +même entrevu mon spectre; c'est donc au son du hautbois, à l'enivrement +d'un soir de printemps et à quelque rêve de pensionnaire en vacances +qu'elle aura accordé ce gage de protection. Je suis un trop honnête +homme et un héros de roman trop maladroit pour abuser sérieusement de +cette petite coquetterie; mais il m'est bien permis de faire durer +encore le roman pendant quelques jours. J'ai débuté par un baiser, qui +peut-être a laissé quelque émotion dans le coeur de la blonde Fernande, +quand elle a su qu'elle avait été embrassée avec Sylvia, dans +l'obscurité, par un autre que son mari. Ne me trouves-tu pas devenu +bien scélérat par dépit, moi qui le suis si peu par nature? Ce soir-là, +vraiment, j'étais tout occupé de Sylvia; j'étais entré par une des +portes de glace du salon qui donne sur les bosquets du jardin, avec +l'intention d aller ouvertement demander pardon à Sylvia des torts que +j'ai et de ceux que je n'ai pas. Elles jouaient du piano; il faisait +sombre; elles ne s'aperçurent pas de la présence d'un tiers. Je m'assis +sur le sofa. Une d'elles vint s'asseoir auprès de moi sans me voir. +J'allais la saisir dans mes bras, quand je reconnus au piano la voix de +Sylvia. J'écoutai une petite conversation sentimentale qu'elles eurent +ensemble, et, au moment où elles me découvrirent, j'embrassai Sylvia, +et j'allais parler, lorsque Fernande, me prenant pour son mari et +m'entendant embrasser sa compagne, approcha son visage du mien, avec +une petite manière d'enfant jaloux à laquelle je t'aurais bien défié de +résister. Je ne sais comment, dans l'obscurité, mes lèvres rencontrèrent +les siennes. Ma foi! je fus si troublé de cette aventure que je m'enfuis +sans leur faire savoir que je n'étais pas Jacques. Depuis ce temps, je +sais par mon vieux hôte, qui est l'oncle de Rosette, soubrette de ces +dames, que la belle Fernande a des terreurs paniques, et n'entend pas +remuer une feuille dans le parc ou trotter une souris dans le château, +sans se trouver mal. Rien n'est plus propre à l'audace d'un lutin que +les frayeurs et les évanouissements de sa châtelaine; heureusement pour +Fernande, je ne suis ni audacieux ni amoureux à ce point. + +Mais ces aventures m'amusent et m'occupent; j'ai vingt-quatre ans, cela +m'est bien permis. Le beau temps, le clair de lune, cette vallée sauvage +et pittoresque, ces grands bois pleins d'ombre et de mystère; ce château +à mine vénérable, qui est assis gravement sur le doux penchant d'une +colline; ces chasseurs qui arpentent la vallée et la font retentir des +hurlements des chiens et des sons du cor; ces deux chasseresses, plus +belles que toutes les nymphes de Diane, l'une brune, grande, fière et +audacieuse, l'autre blanche, timide et sentimentale, montées toutes deux +sur des chevaux superbes et galopant sans bruit sur la mousse des bois: +tout cela ressemble à un rêve, et je voudrais ne pas m'éveiller. + + + +XL. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Mardi. + +Cette histoire se complique et commence à me causer beaucoup de trouble +et de chagrin: J'ai eu grand tort de cacher tout cela à Jacques; mais +à présent, chaque jour de silence agrandit ma faute, et je crains +réellement ses reproches el sa colère. La colère de Jacques! je ne sais +ce que c'est, je ne puis croire qu'il me la fasse jamais connaître; et +pourtant, comment un mari peut-il apprendre tranquillement que sa femme +a reçu d'un autre une déclaration d'amour? + +Oui, Clémence, voilà où m'a conduite cette fatale méprise du bracelet. +Hier soir, j'étais dans ma chambre avec mes enfants et Rosette; ma +fille semblait souffrante et ne pouvait s'endormir. Je dis à Rosette +d'emporter la lumière, qui peut-être l'incommodait. J'étais depuis +quelque temps dans l'obscurité avec ma petite sur mes genoux, et je +tâchais de l'apaiser en chantant; mais elle ne criait que plus fort, et +cela commençait à m'inquiéter, lorsque le son du hautbois s'éleva, de +l'autre extrémité de l'appartement, comme une voix plaintive et douce. +L'enfant se tut aussitôt et resta comme ravi à l'écouter; pour moi, je +retenais ma respiration; la surprise et la peur me rendaient incapable +de mouvement. L'inconnu était dans ma chambre, seul avec moi! Je n'osais +appeler, je n'osais fuir. Rosette entra comme le hautbois venait de se +taire, et s'émerveilla de voir la petite silencieuse et calmée. «Va +chercher de la lumière, bien vite, bien vite, lui dis-je, j'ai une peur +épouvantable; pourquoi m'as-tu laissée seule?--Il va falloir que madame +reste encore seule, répondit-elle, pendant que j'irai chercher la +lumière en bas.--Ah! mon Dieu! pourquoi n'en as-tu pas dans ta chambre? +lui répondis-je. Non! n'y va pas, ne me laisse pas ainsi. N'as-tu rien +entendu, Rosette? Es-tu sûre qu'il n'y ait personne avec nous dans la +chambre?--Je ne vois personne que madame, les enfants et moi, et je n'ai +entendu que la flûte.--Qui est-ce qui jouait de la flûte?--Je ne +sais pas; monsieur, apparemment; quel autre dans la maison saurait en +jouer!--Est-ce toi qui es là, Jacques? m'écriai-je; si c'est toi, ne +t'amuse pas à m'effrayer, car je mourrais de peur.» Je savais bien +que ce n'était pas Jacques, mais je parlais ainsi pour forcer notre +persécuteur à s'expliquer ou à se retirer. Personne ne répondit. Rosette +ouvrit les rideaux, et, au clair de la lune, examina tous les recoins de +l'appartement sans y découvrir personne. Elle trouvait, sans doute, mes +frayeurs bien ridicules, et j'en eus honte moi-même; je lui dis d'aller +chercher de la lumière, et quand elle fut sortie, j'allai tirer le +verrou derrière elle. Mais c'était bien inutile, car l'inconnu entra +par la fenêtre. Je ne sais comment il s'y prit, et si de la galerie +supérieure il a eu l'audace de se risquer sur ma persienne, ou si, à +l'aide d'une échelle, il sera venu d'en bas; le fait est qu'il entra +aussi tranquillement que dans la rue. La colère me donna des forces, et +je m'élançai devant le berceau de mes enfants, en criant au secours; +mais il s'agenouilla au milieu de la chambre, en me disant d'une voix +douce: «Comment est-il possible que vous ayez peur d'un homme qui +voudrait pouvoir vous prouver son dévouement en mourant pour vous?--Je +ne sais qui vous êtes, Monsieur, lui répondis-je d'une voix tremblante; +mais, à coup sûr, vous êtes bien insolent d'entrer ainsi dans ma +chambre; partez, partez! que je ne vous revoie jamais, ou j'avertirai +mon mari de votre conduite.--Non, dit-il en se rapprochant, vous ne +le ferez pas; vous aurez pitié d'un homme au désespoir.» Je vis en ce +moment le bracelet, et l'idée me vint de le redemander. Je le fis d'un +ton d'autorité et en jurant que j'avais cru le jeter à mon mari. «Je +suis prêt à vous obéir en tout, dit-il d'un air résigné; reprenez-le, +mais sachez que vous me reprenez le seul honneur et le seul espoir de ma +vie.» Alors il s'agenouilla de nouveau tout près de moi et me tendit son +bras. Je n'osais reprendre moi-même le bracelet; il eût fallu toucher sa +main ou seulement son vêtement, et je ne trouvais pas cela convenable. +Alors il crut que j'hésitais, car il me dit: «Vous avez compassion de +moi, vous consentez à me le laisser, n'est-ce pas, ô ma chère Fernande!» +Et il saisit ma main, qu'il baisa plusieurs fois très-insolemment. Je +me mis à crier, et des pas se firent entendre aussitôt dans la galerie +voisine; mais avant que l'on eût le temps d'entrer, l'inconnu avait +disparu, comme un chat, par la fenêtre. + +Jacques et Sylvia frappèrent alors à la porte, que j'avais fermée au +verrou et que je ne songeais plus à ouvrir, tout en leur criant d'entrer +au nom du ciel. Cette circonstance du verrou, qui se trouvait fatalement +liée à l'entrée d'un homme dans ma chambre, m'empêcha de raconter ce +qui s'était passé; je dis que j'avais entendu le hautbois, que j'avais +envoyé Rosette chercher de la lumière, qu'elle m'avait enfermée par +mégarde; que j'avais cru entendre du bruit dans ma chambre et que +j'avais perdu la tête. Comme on me tient pour folle de peur, on ne m'en +demanda pas davantage. Rosette assura bien avoir entendu le hautbois en +traversant la galerie, on fit quelques recherches dans la maison et dans +le jardin. On ne trouva personne, et on décréta, en riant, qu'on ferait +venir un piquet de gendarmerie pour me garder. Sylvia alla chercher +le dolman et le shako de Jacques, et s'en affubla avec de fausses +moustaches; elle se planta ainsi derrière moi le sabre en main, +affectant de suivre tous mes pas par la chambre pour me servir +d'escorte. Elle était jolie comme un ange avec ce costume. Nous avons ri +jusqu'à minuit, et le reste de la nuit s'est passé fort tranquillement. +Mais mon esprit est bien agité! Je sens que je suis engagée dans une +aventure folle et imprudente, qui peut-être aura des suites fatales. +Fasse te ciel qu'elles retombent toutes sur moi seule! + +Jeudi. + +Je viens de recevoir le billet suivant, qui a été remis à Rosette par +son oncle le garde-chasse: «Belle et douce Fernande, ne soyez pas +irritée contre moi, et ne vous méprenez pas sur les motifs de ma +conduite. Vous pouvez me sauver du malheur éternel et me rendre le plus +heureux des amis et des amants; j'aime Sylvia, et j'en ai été aimé. Je +ne sais par quel crime irréparable j'ai perdu sa confiance et mérité sa +colère. Je ne renoncerai à elle qu'avec la vie; et _j'espère en vous_, +en vous seule. Vous avez une âme aimante et généreuse, je le sais; je +vous connais plus que vous ne pensez. Le bracelet que vous avez cru +jeter à voire mari et que je vous rendrai, si vous ne l'accordez à la +sainte amitié d'un frère, est à mes yeux un gage de confiance et de +salut. Pardonnez-moi de vous avoir effrayée; j'espérais pouvoir vous +parler en secret; je vois que cela sera impossible si vous ne m'accordez +vous-même cette grâce; et vous me l'accorderez, n'est-ce pas, bel ange +aux cheveux blonds? Votre mission sur la terre est de consoler les +infortunés. J'irai vous attendre ce soir sous le grand ormeau des quatre +sentiers, à l'entrée du Val-Brun; faites-vous accompagner, si vous +voulez, d'une personne sûre, mais que ce ne soit pas votre mari. Il me +connaît, et je me flatte de posséder son estime et son amitié; mais +en ce moment-ci il m'est contraire, et si vous ne travaillez à me +justifier, je n'ai aucun espoir de rentrer en grâce. Si vous ne venez +pas, je déposerai votre bracelet sous la pierre du grand ormeau; vous +l'y ferez prendre; mais il sera teint du sang «D'OCTAVE.» + +[Illustration: Avec l'homme qui tenait ma bride.] + +Qu'en penses-tu? que dois-je faire? Mais à quoi sert de te le demander? +Tu ne me répondras que dans huit jours, et il faut qu'avant ce soir +j'aie pris un parti. Accorder un rendez-vous à ce jeune homme, surtout +quand je sais que Jacques n'est pas dans ses intérêts, pour le +réconcilier avec Sylvia, c'est une grande imprudence peut-être selon le +monde; selon ma conscience je n'y vois pourtant aucun mal. S'il y a +des inconvénients, il n'y en a que pour moi, qui risque de déplaire à +Jacques et d'encourir ses reproches, tandis que je puis rendre, si je +réussis, un service à Sylvia et à Octave, peut-être assurer le bonheur +de leur vie entière; car il n'est pas de bonheur sans l'amour. Sylvia +cache en vain son chagrin; je vois maintenant pourquoi ses pensées sont +si noires et son avenir si sombre à ses yeux. Si elle a pu aimer ce +jeune homme, il doit être au-dessus du commun et avoir une belle âme; +car Sylvia est bien exigeante dans ses affections, et trop fière pour +avoir jamais pu s'attacher à un être qui n'en eût pas été digne. Je vois +bien maintenant qu'elle a reconnu son amant dans le chasseur qu'elle a +si bien corrigé de l'envie d'être prévenant avec elle, et je vois aussi, +dans ce coup de cravache, accompagné d'un silence si complet sur sa +découverte, plus de moquerie malicieuse que de véritable colère. Je +parie qu'elle meurt d'envie qu'on amène son ami à ses genoux; il est +impossible qu'il en soit autrement; cet Octave l'aime à la folie, +puisqu'il fait des choses si extraordinaires pour la retrouver. Il a une +figure charmante, du moins à ce qu'il m'a semblé quand je l'ai entrevu +dans ma chambre au clair de la lune. Jacques est sévère et inexorable, +il traite trop Sylvia comme un homme; il ne devine pas les faiblesses +du coeur d'une femme, et ne comprend pas, comme moi, ce que son courage +doit cacher d'ennui et de souffrance. Si je refuse d'aider cette +réconciliation, c'en est peut-être fait de son bonheur; peut-être se +condamnera-t-elle à une éternelle solitude; et ce jeune homme, s'il +allait se tuer en effet! Je l'en croirais assez capable; il semble +véritablement épris. Que faire? Je n'ose me décider à rien; heureusement +j'aurai le temps d'y penser d'ici à ce soir. + +[Illustration: Dans la cabane d'un vieux garde-chasse.] + + + +XLI. + +D'OCTAVE À HERBERT. + +Mon ami, je me suis hâté de remettre les choses sur le pied où elles +doivent être; car mes affaires commençaient à s'embrouiller. Fernande +prenait mes plaisanteries au sérieux, et il était temps de la désabuser; +autrement je courais le risque ou d'être découvert et recommandé par +elle à son mari, ou d'être forcé de lui faire la cour tout de bon. Je +ne voulais ni l'un ni l'autre. Peut-être, avec ce caractère de femme +craintif, nerveux, et toujours dans le paroxysme d'une émotion +quelconque, m'eût-il été facile, aidé par le romanesque des +circonstances, de tourner les choses à mon profit et de faire beaucoup +de progrès en peu de temps. Les femmes comme Sylvia se donnent par +amour; mais, ou je me trompe bien, ou celles qui ressemblent à Fernande +se laissent prendre sans savoir pourquoi, sauf à en être au désespoir +le lendemain. Je ne pense pas; que Lovelace, à ma place, eût agi aussi +vertueusement que moi; mais je n'ai pas l'honneur d'être M. Lovelace, et +j'agis selon ma manière, qui n'a rien de scélérat. Surprendre les sens +d'une jeune femme pour laquelle je n'ai point d'amour, et la livrer à la +honte et à la colère, en m'adressant le lendemain sous ses yeux à une +autre, ce ne serait pas seulement le fait d'un lâche, mais celui d'un +sot. Car, assurément, après avoir possédé ces deux femmes, je serais +chassé et détesté de toutes deux; et je ne crois pas que le souvenir +d'avoir pressé Fernande une heure dans mes bras valût le bonheur de +m'asseoir pendant un an seulement à côté de Sylvia. + +J'ai donc coupé court à cette intrigue, qui prenait une tournure trop +folle; mais trop fou moi-même pour me résoudre à détruire tout à fait +mon roman en un jour, j'ai pris Fernande pour confidente et pour +protectrice. Je lui ai écrit un billet bien sentimental, où, avec un +peu de flatterie, un peu d'exagération et un peu de mensonge, je l'ai +engagée à m'accorder une entrevue pour traiter de la grande affaire de +ma réconciliation avec Sylvia. J'ai arrangé mon plan de manière à faire +durer le plus longtemps possible le mystérieux mais innocent commerce +que j'ai établi avec mon bel avocat. J'aurai donc pour quelques jours +encore le clair de lune, les appels du hautbois, les promenades sur la +mousse, les robes blanches à travers les arbres, les billets sous la +pierre du grand ormeau, en un mot ce qu'il y a de plus charmant dans une +passion, les accessoires. Je suis bien enfant, n'est-ce pas? Oh bien, +oui! et je n'en ai pas honte. Il y a si longtemps que je suis triste et +ennuyé! + + + +XLII. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Eh bien! je me suis décidée à aller consoler cet amant infortuné. Tu +diras ce que tu voudras, mais il me semble que j'ai bien fait, car je me +sens le coeur heureux et attendri. J'ai emmené Rosette, après lui avoir +bien recommandé le secret (elle était déjà dans la confidence), et nous +avons été ensemble au grand ormeau. Le pauvre désolé est venu à moi avec +des transports de joie et de reconnaissance. C'est un bien bon jeune +homme que cet Octave, et je suis sûre à présent qu'il est digne de +Sylvia. Il m'a raconté toutes ses peines, et m'a dépeint le caractère de +Sylvia et le sien de manière à me faire comprendre par quels endroits +ils s'étaient souvent offensés sans raison apparente. Sais-tu que ce +récit m'a fait une singulière impression, et qu'il m'a semblé lire +l'histoire de mon coeur depuis un an? Pauvre Octave! je le plains plus +qu'il ne peut l'imaginer; je comprends le malheur dont il souffre; et je +ne sais trop si je ne devrais pas lui conseiller d'oublier à jamais son +amour et de chercher quelque âme plus semblable à la sienne. Oui, c'est +la même souffrance, c'est la même destinée que moi! Une tête jeune, +confiante et sans expérience comme la mienne, aux prises avec un +caractère fier, obstiné et grave comme celui de Jacques. Maintenant +qu'il m'a fait connaître Sylvia, je vois bien qu'elle est la soeur de +mon mari; si elle n'est que son élève, il est certain qu'il lui a bien +enseigné et fidèlement transmis sa manière d'aimer. Que ne sont-ils +époux! ils seraient à la hauteur l'un de l'autre. + +Ce ne sera pas une chose aisée, je ne sais pas même si ce sera une chose +possible, que cette réconciliation. Nous n'avons rien conclu, Octave et +moi, dans cette première entrevue; je ne pouvais rester qu'une heure, +et elle a été toute employée à me mettre au fait de leur position +respective. Il m'a promis que le lendemain il me dirait ce qu'il faut +faire; j'y retournerai donc ce soir. Il m'est très-facile de m'absenter +une heure sans qu'on s'en aperçoive au château. Jacques et Sylvia +ne sont pas fâchés de se trouver seuls pour faire ensemble de la +philosophie aussi sombre que possible; ils ne tiennent donc pas +grand'note de ce que je fais pendant ce temps-là. Dieu sait, d'ailleurs, +si Jacques m'aimerait assez à présent pour être jaloux! + +Ah! que les temps sont changés, ma pauvre amie! Il est vrai que nous +sommes heureux maintenant, si le bonheur est dans la tranquillité et +dans l'absence de reproches; mais quelle différence avec les premiers +temps de notre amour! Il y avait alors en nous une joie toujours vive, +un transport continuel, et notre âme, pour être remplie de passion, n'en +était pas moins calme et sereine. Qui a détruit ce repos? qui a emporté +ce bonheur? Je ne puis croire que ce soit moi seule. Il y a eu de ma +faute, il est vrai; mais avec un être plus imparfait et plus indulgent +que Jacques, au lieu de relâcher nos liens, ces premières souffrances +les auraient peut-être resserrés. D'où vient qu'Octave, malgré toutes +les duretés et les bizarreries de Sylvia, l'aime davantage chaque jour, +en proportion des maux qu'il souffre pour elle? D'où vient que Jacques +ne peut se faire enfant avec moi, comme Octave se fait esclave et +victime patiente avec Sylvia? A présent Jacques semble content, parce +que mes enfants me distraient de lui, et que Sylvia le distrait de moi; +il n'est pas jaloux de mes enfants, et moi je suis jalouse de sa soeur. +Il n'y a plus en apparence entre nous que de l'amitié; il n'en souffre +pas, et je passe les nuits à pleurer notre amour. + +Cette Sylvia, avec son âme de bronze, est-ce là une femme? Jacques ne +devrait-il pas préférer celle qui mourrait en le perdant à celle qui est +toujours préparée à tous les malheurs, et toujours sûre de se consoler +de tout? Mais on n'aime que son pareil en ce monde. D'où vient donc, +alors, que j'aime toujours Jacques? Toute sa force, toute sa grandeur, +ne servent pas à rendre son amour aussi solide et aussi généreux que le +mien. + +Sylvia ne s'occupe pas plus d'Octave que s'il n'avait jamais existé; +elle sait pourtant qu'il est ici et qu'il n'y est venu que pour elle. +Elle dort, elle chante, elle lit, elle cause avec Jacques des étoiles +et de la lune, et ne daigne pas jeter sur la terre un regard à l'amant +dévoué qui pleure à ses pieds. Octave est pourtant digne d'un meilleur +sort et d'un plus tendre amour. Il a une si douce éloquence, un coeur si +pur, une figure si intéressante! Je le connais à peine, et je me sens +pour lui de l'amitié, tant il a su m'intéresser à son sort et me +montrer ingénument le fond de son âme! Combien je voudrais pouvoir le +réconcilier avec Sylvia et le voir fixé près de nous! Quel aimable ami +ce serait pour moi! Quelle douce vie nous mènerions à nous quatre! Je +mettrai tous mes soins à ce que ce beau rêve se réalise; ce sera une +bonne action, et Dieu peut-être bénira mon amour, pour avoir rallumé +celui d'Octave et de Sylvia. + + + +XLIII. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Vous m'avez laissé, ce soir, si consolé, si heureux, ô ma belle amie! ô +mon cher ange tutélaire! que j'ai besoin, en rentrant sous mon toit de +fougères, de vous remercier et de vous dire tout ce que j'ai dans le +coeur d'espoir et de reconnaissance. Oui, vous réussirez! vous le voulez +fortement, avez-vous dit; vous vous mettrez à genoux prés de moi, s'il +le faut, pour implorer la fière Sylvia, et vous vaincrez son orgueil. +Que Dieu vous entende! Comme j'ai bien fait de m'adresser à vous et +d'espérer en votre bonté! Votre extérieur ne m'avait pas trompé; vous +êtes bien cet être angélique qu'annoncent vos grands yeux et votre doux +sourire, et cette taille mignonne, gracieusement courbée comme une fleur +délicate, et ces cheveux teints du plus beau rayon du soleil. Quand je +vous vis pour la première fois, j'étais caché dans le parc, et vous +passâtes près de moi en lisant. Au premier aspect d'une femme, j'avais +cru que vous étiez celle que je cherchais. Ah! vous étiez réellement +celle dont j'avais besoin alors, et que Dieu m'envoyait dans sa +miséricorde. Je me cachai dans le feuillage, et je restai à vous +regarder pendant que vous passiez lentement. Vous teniez bien le livre, +mais de temps en temps vous leviez vers l'horizon un regard mélancolique +et distrait, vous aussi vous sembliez n'être pas heureuse, et s'il faut +que je vous dise tout, Fernande, il me semble encore que vous ne l'êtes +pas autant que vous le méritez. Quand je vous raconte mes souffrances, +elles semblent trouver un écho dans votre coeur, et quand je vous dis +que l'amour est les premier des maux, plus souvent que le premier +des biens, vous me répondez: Oh! oui, avec un accent de douleur +inexprimable. Oh! ma bonne Fernande, si vous avez besoin d'un ami, d'un +frère, si je puis être assez heureux pour vous rendre ce service, ou au +moins pour alléger vos peines en pleurant avec vous, initiez-moi à ces +saintes larmes, et que Dieu m'aide à vous rendre le bien que vous m'avez +fait. + +De ce premier jour où je vous ai vue, j'ai retrouvé le courage de vivre +désespéré; je venais tenter un dernier effort, résolu à mourir s'il +échouait. Le soir j'entrai dans le salon, et j'entendis votre entretien +avec Sylvia. Là je connus toute votre âme, elle se révéla à moi en peu +de mots; vous parliez d'amour malheureux; vous parliez de mourir. Vous +ne conceviez pas l'avenir solitaire que votre amie envisageait sans +frayeur. Oh! celle-ci est ma soeur, me disais-je en vous écoutant; elle +pense comme moi qu'il faut être aimé ou mourir; son coeur est un refuge +que je veux implorer; là, du moins, je trouverai de la compassion, et si +elle ne peut me secourir, elle me plaindra, sa pitié descendra du ciel +comme la manne, et je la recevrai à genoux. Si je suis chassé d'ici, si +je dois renoncer à Sylvia, j'emporterai dans mon coeur le souvenir sacré +de cette amitié sainte, et je l'invoquerai dans mes souffrances. O +Fernande! pourquoi Sylvia est-elle si différente de vous? Ne pouvez-vous +pas adoucir son âme indomptable? ne pouvez-vous lui communiquer cette +douceur et cette miséricorde qui sont en vous? Dites-lui comment on +aime, apprenez-lui comment on pardonne; apprenez-lui surtout que l'oubli +des torts est plus sublime que l'absence des torts eux-mêmes, et +que, pour m'être véritablement supérieure, il faudrait qu'elle m'eût +pardonné. Son ressentiment la rend plus criminelle devant Dieu que +toutes mes fautes. La perfection qu'elle cherche et qu'elle rêve +n'existe que dans les cieux; mais c'est la récompense de ceux qui ont +pratiqué la miséricorde sur la terre. + +Je serai ce soir autour de la maison. La lune ne se lève qu'à dix +heures; si vous avez obtenu quelque succès, mettez-vous à la fenêtre et +chantez quelques paroles en italien; si vous chantez en français, je +comprendrai que vous n'avez rien de favorable à m'apprendre. Mais alors +je n'en ai que plus besoin de vous voir, Fernande; venez au rendez-vous +à onze heures. Ayez pitié de votre ami, de votre frère. + +OCTAVE. + + + +XLIV. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Je vous ai dit, hier soir, combien j'avais peu de succès: j'ai encore +moins d'espérance aujourd'hui. Ne nous décourageons pourtant pas, mon +pauvre Octave, et soyez sûr que je ne vous abandonnerai pas. Le temps +affreux qu'il fait aujourd'hui m'ôte l'espoir de vous voir dans la +soirée; je prends donc le parti de vous écrire aussi, et de confier ma +lettre à Rosette, qui la mettra sous la pierre du grand ormeau. + +J'ai essayé de parler de vous à Sylvia, mais j'ai rencontré des +difficultés sur lesquelles je n'avais pas assez compté; son caractère +raide et réservé a résisté à toutes les investigations de mon amitié. En +vain je l'ai assaillie de questions aussi adroites et aussi discrètes en +même temps qu'il m'a été possible de les imaginer, je n'ai même pas pu +obtenir l'aveu qu'elle eût jamais aimé. Voyez-vous, Octave, on me traite +ici en enfant de quatre ans; mon mari et Sylvia s'imaginent que je +ne suis pas en état de comprendre leurs sentiments et leurs pensées. +Réfugiés tous deux dans un monde qu'ils croient accessible à eux seuls, +ils m'en ferment impitoyablement l'entrée, et je vis seule entre deux +êtres qui me chérissent, et qui ne savent pas me le témoigner. Je vous +l'ai avoué hier soir, je ne suis pas heureuse; j'ai eu tort peut-être de +vous faire cette confidence; mais vous m'avez pressée de questions si +affectueuses et de reproches si doux, que j'aurais cru faire injure à +votre amitié en vous refusant la confiance que vous m'accordez. Vous +m'avez raconté toutes vos souffrances; l'étais si émue hier que je vous +ai à peine fait comprendre les miennes. Mais il vous est bien facile de +les imaginer, Octave; car ce sont absolument les mêmes que les vôtres, +et quiconque a souffert votre vie depuis trois ans a souffert aussi +celle que je mène depuis un an. Vous avez donc raison de m'appeler votre +soeur. Nous sommes frères d'infortune, et nos destinées ont été mêlées +dans la même coupe de fiel et de larmes; nous sommes tous deux froissés +et méconnus. Jacques est le frère de Sylvia, n'en doutez pas; il a tout +son caractère, toute sa fierté, tout son silence inexorable. Moi, +j'ai bien d'autres défauts que ceux dont vous vous accusez; nous nous +heurtons, nous nous déchirons donc souvent sans cause apparente; un mot, +une question, un regard suffisent pour nous attrister tout un jour; +et pourtant Jacques est un ange, et d'après ce que vous m'avez dit de +Sylvia, je vois qu'elle est loin de posséder sa douceur et sa bonté dans +le pardon. Mais si le caractère de Jacques l'emporte, le fond de leur +coeur est le même; la différence de nos sexes et de nos situations fait +que nous sommes traités différemment. Jacques ne peut me maltraiter et +me bannir comme Sylvia fait de vous, mais dans son âme il s'isole de moi +chaque jour davantage, et il se dit tout bas ce que Sylvia vous dit tout +haut: «Nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre.» + +Affreuse parole, arrêt inexorable peut-être! Eh! qu'avons-nous fait pour +le mériter? Je ne puis concevoir qu'on n'aime pas l'être dont on est +n'aimé, par cette seule raison qu'il aime. N'est-ce pas la meilleure +de toutes? n'est-ce pas le mérite qui doit lui faire tout pardonner? +L'expiation tout entière n'est-elle pas dans, cette seule parole: +Je t'aime! Jacques me l'a dit souvent, et avec quel transport je +l'accueille! Quand je me suis imaginé pendant des jours entiers qu'il +est bien cruel et bien coupable envers moi, s'il revient avec cette +douce et sainte parole, je ne lui demande pas d'autre justification; +elle efface à mes yeux tous les torts et tous les maux; pourquoi +n'a-t-elle pas pour lui la même valeur dans ma bouche? Ah! Octave, ils +croient qu'ils savent aimer, eux deux! + +Eh bien! ayons courage, aimons-les tristement et patiemment; +peut-être deviendront-ils justes en nous voyant résignés, peut-être +deviendront-ils généreux en nous voyant souffrir; donnons-nous la main, +et marchons ensemble dans la vallée de larmes. Si mon amitié vous aide +et vous console, soyez sûr aussi que la vôtre m'est douce; que ne +puis-je vous donner le bonheur! Mais réussirai-je? donne-t-on ce qu'on +n'a pas? + +Il faudrait se décider à parler à Jacques; mais plus je vais et moins je +me flatte que ce message soit bien accueilli en passant par ma bouche. +Depuis deux ou trois jours, il est avec moi d'une distraction et d'une +froideur inconcevables. Sylvia me comble de prévenances, de soins et de +caresses; mais quand je veux causer avec elle de toute autre chose que +de botanique et de partitions, je ne trouve plus que d'habiles +défaites pour éloigner ma sollicitude. Elle est, comme Jacques, bonne, +affectueuse el dévouée; comme lui, méfiante et incompréhensible. Tâchez +de vous décider à écrire, soit à elle, soit à mon mari; je remettrai la +lettre; je dirai que je vous ai vu; je serai alors en droit de parler +de vous et de prendre votre défense. Mais si vous ne me permettez pas +encore de dire que vous êtes ici, que voulez-vous que j'obtienne de gens +qui affectent de ne pas savoir seulement votre nom? Il faudra, si nous +prenons le parti que je vous conseille, cacher un peu de notre amitié +mutuelle à Jacques, et dire que vous m'avez rencontrée et abordée dans +le parc le jour même où je parlerai de vous. Ce sera le premier mensonge +que j'aurai fait de ma vie, mais il me semble nécessaire. Si nous +avons l'air de nous trop bien entendre pour vaincre leur orgueil, ils +s'entendront pour se tenir en garde, ils parleront de nous ensemble, et +s'il leur arrive de faire un parallèle entre nous, un jour de leur plus +sombre philosophie, nous serons perdus. Celui de nous qui n'est pas tout +à fait précipité tombera dans l'abîme avec l'autre. Adieu, Octave; je +suis triste comme le temps aujourd'hui, et je me sens une sorte d'effroi +inexplicable; je crains que vous ne me portiez malheur, ou d'achever de +vous perdre en voulant vous sauver. + +Pardonnez-moi de n'avoir pas plus de courage, quand vous avez tant +besoin d'espoir et de consolation; peut-être demain sera-t-il un +meilleur jour pour tous deux. + +Songez donc, mon ami, à me rapporter mon bracelet la première fois que +nous nous reverrons. Je vais prier pour que la pluie cesse; je mettrai +un fanal à ma fenêtre ce soir, si je ne puis sortir. + + + +XLV. + +DE CLÉMENCE A FERNANDE. + +Fernande! Fernande! tu te perds, et en vérité c'est trop tôt; tu me fais +de la peine. Je savais bien que cela devait t'arriver un jour; avec ton +caractère faible et l'absence de sympathie qui existe entre ton mari +et toi, cela m'a toujours semblé inévitable; mais j'espérais que tu +résisterais plus longtemps à ton destin, et que tu soutiendrais contre +lui une lutte plus noble et plus courageuse. C'est se laisser vaincre +trop vite. Ma pauvre Fernande, tu es dans l'âge où l'on ne sait pas +encore tirer parti de son mauvais sort, et conduire au moins prudemment +une affaire de coeur. Tu vas te compromettre, te laisser découvrir par +ton mari; lui demander pardon, l'obtenir; le tromper encore, et peu à +peu devenir son ennemie ou son esclave. Fernande, est-il possible que tu +n'aies pu attendre deux ou trois ans! + +Je sais que tu es pure encore, et qu'avant de commettre ta première +faute tu verseras bien des larmes inutiles, et que tu adresseras à tous +les anges protecteurs bien des prières perdues; mais le mal est déjà +fait et le péché commis dans ton coeur. Tu aimes, il n'y a pas à dire, +mon amie, tu aimes un autre homme que ton mari. + +Tu ne le savais pas encore en m'écrivant; sans quoi tu ne m'aurais +peut-être pas écrit ce qui se passe; mais cela est aussi clair pour moi +que l'avenir et le passé de ma pauvre Fernande. Cet Octave est jeune, tu +as remarqué qu'il a une figure charmante; il entre par tes fenêtres, il +joue du hautbois et endort tes enfants d'une manière magique; il joue au +roman autour de toi, et te voilà troublée, confuse, émue, c'est-à-dire +éprise. Tu pouvais très-bien raconter dès le commencement à ton mari les +impertinences de M. Octave, et y couper court sans mériter le plus léger +reproche de la part de M. Jacques. Mais ce serait finir trop vite une +aventure qui t'amuse et te charme bien plus qu'elle ne te fait peur; +car tu es prête à te trouver mal de frayeur chaque fois que le lutin +apparaît, et pourtant tu t'arranges toujours de manière à l'évoquer +dans l'obscurité. Enfin l'ennemi change ses batteries, et, pour +t'apprivoiser, te parle d'un amour qu'il n'a peut-être jamais eu pour +Sylvia, et qui bien certainement n'est qu'un prétexte pour arriver à +toi. Tu accueilles ce prétexte avec empressement, et sans concevoir le +plus léger soupçon sur sa sincérité, tu cours au rendez-vous, et +te voilà engagée dans une intrigue d'amour qui aura les résultats +accoutumés, quelques plaisirs et beaucoup de larmes. + +Il est bien vrai que, pour te disculper à tes propres yeux du nouvel +amour que tu sens fermenter en toi, tu récapitules les torts de ton +mari, et tu t'efforces de le prouver qu'il t'a fallu bien du courage et +du dévouement pour l'aimer jusqu'ici. Mais toute cette théorie d'amour +et d'infidélité est fondée sur des principes faux. D'abord, tu n'as +jamais eu d'amour véritable pour M. Jacques; ensuite, rien dans sa +conduite n'autorise les fautes que tu vas commettre. D'après tout ce que +tu m'as raconté de lui, je vois qu'il est le meilleur homme du monde, et +qu'il n'a d'autre tort dans tout ceci que d'avoir le double de ton âge. +Pourquoi lui en chercher de plus graves? Pourquoi accuser son caractère +et son coeur? Fernande, cela est injuste et ingrat. Il suffit de tromper +ton mari, il ne faut pas le calomnier. Avoue que tu es jeune, étourdie, +que tes principes ont peu de solidité et ton caractère aucune énergie; +que tu sens le besoin d'aimer et que tu t'y abandonnes. Ce sont là des +malheurs et non pas des crimes; mais aie au moins la noblesse de +rendre justice à ton mari, et de ne l'accuser de rien, sinon d'avoir +trente-cinq ans et de t'avoir épousée. + +Je gage qu'à l'heure qu'il est tu as versé dans le sein de M. Octave le +secret de tes chagrins domestiques, car il t'a raconté ce qu'il avait eu +à souffrir de Sylvia ou de quelque autre, et ce récit a éveillé en toi +tant de sympathie que tu as décidé en une heure d'en faire ton ami +et ton frère. Dès lors tu agis en conséquence, les billets et les +rendez-vous vont leur train. Quel billet que ce premier billet de M. +Octave! quelle passion, quels éloges, quelles prières, quelles tendres +expressions! et tout cela pour toi, Fernande! Aussi, tu ne l'as pas fait +attendre, et tu étais au rendez-vous avant lui, je parie. À présent, il +doit t'avoir dit clairement que c'est toi et non Sylvia qu'il aime, ou +du moins que, s'il a jamais connu et aimé celle-ci, tu la lui as fait +parfaitement oublier. Cela aura pu t'empêcher pendant deux jours d'aller +au grand ormeau, mais le troisième tu n'auras pu y tenir, et vous en +êtes maintenant au délire charmant de l'amour platonique. Il est convenu +qu'on respectera l'honneur de M. Jacques, jusqu'à ce que les sens +l'emportent par surprise, quelque beau soir, sur la volonté. Moyennant +quelques louis, sortis de la poche de M. Octave, Rosette n'a-t-elle pas +déjà quelque entorse, une écorchure au pied qui l'empêche de marcher +jusqu'à l'entrée du vallon? Ai-je deviné juste, ou ne s'est-il rien +passé de pareil à tout ce que je suppose? + +Il peut se présenter un hasard qui change la marche des choses; c'est +que M. Jacques, étonné de te voir devenue si brave, toi qui n'osais +traverser le salon dans l'obscurité il y a quelques jours, et qui +maintenant traverses le parc et la campagne à neuf heures du soir, +s'avise de te suivre et de t'observer; le moins qu'il puisse faire, en +mari sage et prudent, c'est de t'adresser un sermon laconique, mais un +peu grave, et de prendre des moyens pour éloigner ton amant. Alors le +désespoir allumera la passion, et vous deviendrez plus ingénieux et plus +habiles dans vos rapports secrets; le malheur de M. Jacques n'en sera +que plus sûr et plus prompt. Si M. Octave ne t'aime pas assez pour +risquer d'être tué en escaladant ta fenêtre, tu t'en consoleras et tu +te mettras à détester ton mari, parce que, dans sa mauvaise humeur, +une femme s'en prend surtout à son mari de tous les chagrins qui lui +adviennent. Dans ce cas-là, tu ne seras pas longtemps à trouver un autre +amant, car ton coeur appellera impérieusement quelque affection nouvelle +pour chasser la douleur et l'ennui dont tu seras consumée. Comme tu +n'es pas fort patiente pour observer et pour connaître les caractères +auxquels tu te fies, il pourra bien t'arriver de faire encore un mauvais +choix, et alors malheur à toi! Tu marcheras d'erreur en faute et +d'étourderie en coups de tête. Une des plus belles fleurs d'innocence +que la société ait vues éclore sera flétrie et empoisonnée par son +mauvais destin et sa faible nature. + +Quoi qu'il t'arrive, Fernande, je ne t'abandonnerai pas; pour te +secourir et te consoler, je vaincrai les préjugés, trop bien fondés +et malheureusement trop nécessaires, qui soutiennent l'édifice de la +société. Mais mon amitié ne pourra pas te servir à grand'chose, et je +vois avec douleur l'abîme où tu te précipites les yeux bandés. Pardonne +à la dureté de ma lettre; si elle te blesse, je me consolerai de t'avoir +fait de la peine en espétant t'avoir inspiré un peu de prudence, et +retardé peut-être, ne fût-ce que de quelques jours, le déplorable sort +vers lequel tu t'achemines. + + + +XLVI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +De la ferme de Blosse. + +Les affaires qui m'ont attiré ici ne sont qu'un prétexte. J'ai été +frappé d'un malheur inattendu; il m'a été impossible d'en parler, même +à toi. Je suis parti sans rien faire paraître de ma douleur; j'ai voulu +mettre entre moi et _elle_ une quinzaine de lieues, pour me forcer +d'agir avec réflexion. Lorsque les communications qu'on peut avoir +ensemble exigent un intervalle de quelques heures, la violence ne +l'emporte pas sur la volonté aussi aisément. Voici ce que j'ai à +t'apprendre. + +Samedi soir, tu te rappelles que je te laissai à la maison de Rémi, pour +aller parler aux gardes forestiers de la côte Saint-Jean. Nous devions, +toi marchant plus lentement que moi, et m'attendant, si tu arrivais la +première, nous rejoindre au carrefour du grand ormeau; mais, par une +singulière combinaison du hasard, tu te trompas de sentier et arrivas +tout droit au château, tandis que je me hâtais de t'aller retrouver au +lieu convenu. Il faisait fort sombre, tu t'en souviens, et un peu +de pluie avait rendu l'herbe humide; le bruit des pas s'y trouvait +entièrement amorti. J'arrivai donc sans être remarqué de ceux qui +étaient là. Ils étaient deux, Fernande et un homme. Ils se donnèrent un +baiser, et ils se séparèrent en disant _demain_; ils avaient échangé +quelques paroles à voix basse où j'avais saisi un seul mot: _bracelet_. +L'homme disparut après avoir sauté par-dessus la haie du taillis, +Fernande appela à plusieurs reprises Rosette, qui était apparemment +assez loin, car elle se fit attendre, puis elles partirent ensemble, et +je les suivis en me tenant à une certaine distance. Fernande avait l'air +parfaitement calme en rentrant au salon, et quand je lui demandai où +elle avait été, elle me répondit qu'elle n'était pas sortie du parc, +avec une assurance étonnante. Je l'accompagnai jusqu'à sa chambre, et +j'attendis qu'elle eût ôté ses bracelets; tandis qu'elle passait dans +son cabinet de toilette, je les examinai: l'un des deux avait été +évidemment changé; quoiqu'il fût exactement pareil à l'autre, quoiqu'il +portât mon chiffre, il n'avait pas une petite marque que le bijoutier +de Genève à qui je les ai commandés avait mise à l'un et à l'autre. Je +souhaitai le bonsoir à Fernande avec calme et sans rien témoigner de +mon émotion: elle me jeta les bras autour du cou avec sa tendresse +accoutumée, et me reprocha, comme elle fait tous les jours, de ne pas +l'aimer assez. Le matin, elle entra dans ma chambre et m'accabla de +caresses auxquelles je me dérobai en inventant un prétexte pour sortir +précipitamment. Alors je sentis qu'il était au-dessus de mes forces +de dissimuler l'horreur que me causait cette femme. Je partis dans la +journée. + +Il y a plusieurs jours que j'avais remarqué quelque chose +d'extraordinaire dans la conduite de Fernande. Cette histoire de voleur +ou de revenant, dont la maison était remplie, me paraissait expliquer, +jusqu'à un certain point, son émotion au moindre bruit. Je voyais son +trouble; son agitation, et à Dieu ne plaise que j'accueillisse l'ombre +d'un soupçon! Lorsque, attirés par ses cris, nous la trouvâmes enfermée +dans sa chambre, l'idée ne me vint pas qu'un homme pût avoir été assez +hardi pour tenter de la séduire sans qu'elle m'eût averti, dès le +premier jour, de ses tentatives. Je la vis ensuite errer dans le parc, +écrire plus souvent que de coutume, avoir de fréquents conciliabules +avec Rosette, déployer tout à coup plus d'activité et de gaieté que je +ne lui en avais vu depuis longtemps, et surtout passer d'un excès de +pusillanimité à une sorte de hardiesse. Que le ciel m'écrase si l'idée +me vint de l'observer pour trouver une explication à ces bizarreries! +Elle que j'ai connue si naïve, si chaste, si vraie! elle qui s'accusait +de torts qu'elle n'avait pas et de fautes qu'elle n'avait pas commises! +Infortunée! qui a pu la corrompre et la flétrir si vite? + +Il faut qu'elle ait dans le coeur quelque odieux germe d'impudence et de +perfidie; il faut que sa mère, en la parant de toutes les grâces de la +candeur, lui ait versé dans l'âme une goutte de ce poison que distillent +ses veines; ou il faut que l'homme qui a réussi à la dominer en si peu +de jours ait dans le souffle quelque chose d'infernal, et qu'il soit +impossible à une femme de toucher ses lèvres sans être avilie et +endurcie au mal au même instant. Il y a, je le sais, des libertins si +pervers, qu'ils semblent doués d'un pouvoir surnaturel, et qu'entre +leurs mains l'innocence se change en infamie, comme par miracle. Il y a +aussi des femmes qui naissent avec l'instinct de l'effronterie. Dans les +années de leur première inexpérience, cette impudeur se voile sous +les grâces de la jeunesse et ressemble à la confiante sincérité de +l'enfance; mais, dès leur premier pas dans le vice, tout leur devient +mensonge et bassesse. J'ai vu tout cela, et pourtant je n'aurais jamais +pu soupçonner Fernande; et me voici aussi surpris, aussi atterré de +stupeur, que s'il s'était opéré quelque révolution dans le cours des +astres. + +À présent il s'agit de savoir ce que j'ai à faire. Pour moi, je ne suis +pas embarrassé de ce que je deviendrai: le mépris est l'appui le plus +fort sur lequel puisse se reposer une âme désolée; je partirai, et ne la +reverrai que lorsque mes enfants seront en âge de recevoir l'impression +funeste de son exemple et de ses leçons; alors je les lui retirerai et +je lui assurerai une existence riche et indépendante. O Dieu! ô Dieu! +était-ce ainsi que j'avais rêvé son avenir et le mien? Mais elle a menti +sans pâlir, elle m'a embrassé sans honte et sans confusion, elle m'a +reproché de ne pas l'aimer assez, le jour où elle me trompait! Qui +pouvait prévoir que c'était là un coeur vil, avec lequel il n'y aurait +pas d'autre parti à prendre que l'oubli? + +Je n'attends de toi qu'un service: c'est que tu ne fasses paraître +aucune émotion et que tu l'observes attentivement pendant plusieurs +jours. Je crois qu'elle aime ses enfants; il m'a semblé qu'elle +redoublait pour eux de soins et de te adresse, depuis qu'elle a trouvé +dans une autre affection que la mienne le bonheur dont elle était avide. +Pourtant je veux savoir si je ne me trompe pas, et si ce nouvel amour ne +lui fera pas oublier et mépriser les lois sacrées de la nature. Hélas! +j'en suis maintenant à la croire capable de tous les crimes! Observe-la, +entends-tu? et si mes enfants doivent souffrir de sa passion, +condamne-la sans pitié; je veux alors les reprendre sur-le-champ, et +partir avec eux sans aucune explication. + +Mais non, ce serait trop cruel. Elle peut les négliger pendant quelques +jours sans cesser de les aimer; lui arracher ses enfants au berceau! ses +enfants, qu'elle allaite encore! Pauvre femme! ce serait un trop rude +châtiment. C'est une mauvaise et ignoble nature de femme; mais elle a au +moins pour eux l'amour que les animaux ont pour leur famille. Je les lui +laisserai, et tu resteras auprès d'eux; tu veilleras sur eux, n'est-ce +pas? Adieu. J'attends ta réponse par le courrier que je t'envoie. Dis +à Fernande que mes affaires me retiennent encore ici, et que je fais +demander des nouvelles de mon fils que j'ai laissé souffrant. Mes +pauvres enfants! + + + +XLVII. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Tu te trompes, sur l'âme de notre père! je jure que tu te trompes: +Fernande n'est pas coupable; l'homme que tu as vu n'est pas son amant, +c'est le mien, c'est Octave. Je l'ai vu, je sais qu'il est ici, et que +c'est lui qui rôde autour de la maison. Je le croyais parti; mais si tu +as vu un homme parler à Fernande, ce ne peut être que lui. Il se sera +adressé à elle pour qu'elle le réconcilie avec moi. Le baiser que tu +as entendu aura été déposé sur sa main. Octave n'est pas un grand +caractère, et il me reste peu d'amour pour lui; mais c'est au moins un +honnête homme, et je le sais incapable de chercher à séduire ta femme. +Quant à elle, il est impossible qu'elle se laisse séduire ainsi et +qu'elle sache mentir avec cet aplomb. Je ne sais rien encore; ce qui +se passe me semble bizarre, et je ne me chargerai pas de t'en donner +l'explication à présent. Je ne sais comment ils peuvent être déjà amis, +mais ils ne sont point amants, j'en réponds. Je connais, non leur +conduite actuelle, mais leur âme. Ne juge donc pas, tiens-toi +tranquille, attends; demain tu sauras tout, j'espère. Je suis fâchée de +ne pouvoir te donner une explication plus satisfaisante aujourd'hui, +mais je ne veux point questionner Fernande; je ne veux pas qu'elle se +doute de tes soupçons. Tout ce que je puis oser te dire, c'est qu'elle +ne les mérite pas. Adieu, Jacques; tâche de dormir cette nuit. Quoi +qu'il arrive, je ferai ce que tu voudras; ma vie t'appartient. + + + +XLVIII. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Courage! mon ami, courage! j'ai parlé enfin à Sylvia, et j'espère; j'ai +trouvé une occasion favorable. Vous m'aviez tellement recommandé de ne +rien précipiter, que je tremblais d'agir trop vite; mais, d'un autre +côté, je craignais de ne jamais retrouver un moment aussi propice. +Jamais je n'avais vu Sylvia aussi prévenante, aussi bonne, aussi +expansive avec moi; elle semblait désirer de m'entendre. Elle est venue +dans ma chambre hier soir, et m'a demandé pourquoi j'étais triste. Je le +lui ai dit: Jacques lui avait écrit de Blosse pour avoir des nouvelles +des enfants, et il ne m'avait pas adressé une ligne. Je ne peux pas +m'offenser de cette préférence si marquée pour Sylvia, mais je puis +m'affliger du tort qu'elle me fait. Je le lui ai dit ingénument. Elle +m'a embrassée avec effusion en me disant: «Est-il possible, ma pauvre +enfant, que je sois un sujet de chagrin pour toi, moi qui espérais +contribuer à ton bonheur, et l'entretenir, sinon l'augmenter, par ma +tendresse? Eh quoi! Fernande, crois-tu donc que je sois une femme aux +yeux de Jacques?--Non, lui ai-je répondu; je sais, ou du moins je crois +savoir que tu es sa soeur, mais je n'en suis que plus sûre de mon +malheur: il t'aime mieux que moi.--Non, Fernande! non, s'est-elle +écriée. S'il en était ainsi, j'estimerais et j'aimerais moins Jacques. +Tu es ce qu'il a de plus cher au monde, tu es son amante, la mère de ses +enfants. Et tu l'aimes par-dessus tout, n'est-il pas vrai?--Par-dessus +tout, ai-je répondu.--Et tu n'as jamais eu un tort grave envers +lui?--Jamais, ai-je dit avec assurance, j'en prends Dieu à témoin.--En +ce cas, tu n'as rien à craindre, a-t-elle repris; il est vrai que +Jacques est sévère et inexorable dans de certaines occasions, mais il +est doux et tolérant pour les petites fautes. Sois sûre, Fernande, que +ton sort est bien beau, et que, si tu en es mécontente, tu es ingrate. +Hélas! que ne donnerais-je pas pour changer avec toi? Tu peux aimer de +toutes les forces de ton âme, tu peux vénérer l'objet de ton amour, tu +peux t'abandonner tout entière; c'est un bonheur que je n'ai jamais +goûté.--Est-il bien vrai, me suis-je écriée en passant un bras autour +de son cou; n'as-tu jamais aimé?--J'ai aimé un être que je n'ai point +possédé et que je ne posséderai jamais, a-t-elle dit, parce qu'il +n'existe pas. Tous les hommes que j'ai essayé d'aimer lui ressemblaient +de loin, mais, vus de près, ils redevenaient eux-mêmes, et je ne les +aimais plus du moment où je les connaissais.--Oh! mon Dieu, lui ai-je +dit, tu as donc essayé bien des fois?--Oui, bien des fois, m'a-t-elle +répondu en riant, et presque toujours mon amour était fini la veille du +jour que j'avais fixé pour en faire l'aveu; deux fois seulement il a +été plus loin; la seconde même, il a supporté quelques épreuves assez +graves, et, après s'être presque éteint, il s'est parfois presque +rallumé, mais pas assez pour employer tout ce que mon âme se sent de +force pour aimer.--Ce n'est donc pas par froideur et par impuissance de +coeur que tu veux te vouer à la solitude?--Non, c'est tout le contraire, +c'est par excès de richesse et d'énergie. Je me sens dans l'âme une soif +ardente d'adorer à genoux quelque être sublime et je ne rencontre que +des êtres ordinaires; je voudrais faire un dieu de mon amant, et je n'ai +affaire qu'à des hommes.» + +Alors, la voyant si bien en train de causer, je l'ai interrogée plus +particulièrement sur son dernier amour, et lui ai fait beaucoup de +questions sur votre caractère. Elle m'a dit que vous étiez le premier +des hommes qu'elle ait connus, et le dernier des amants qu'elle ait +rêvés. «Mais, m'a-t-elle dit tout à coup, est-ce que Jacques ne t'en +a jamais parlé?--Jamais.--Est-ce qu'il ne t'a pas lu quelquefois mes +lettres depuis ton mariage?--Jamais.--Il a eu tort, a-t-elle repris; +mais toi, ne penses-tu rien de son caractère et de sa figure? Ne l'as-tu +jamais vu rôder dans le parc? Ne trouves-tu pas qu'il joue du hautbois +avec beaucoup d'expression?--Ah! méchante Sylvia! me suis-je écriée; tu +savais donc bien qu'il est ici?--Et que t'a-t-il dit? a-t-elle repris +en riant, car il t'a écrit.» Alors je me suis jetée dans ses bras et +presque à ses pieds, et je lui ai parlé avec tout le dévouement et toute +l'ardeur de l'amitié que je vous ai vouée. En m'écoutant, son visage +avait une étrange expression de plaisir et d'intérêt. Oh! je l'espère, +Octave, elle vous aime plus qu'elle ne le dit, plus qu'elle ne le pense. +Elle m'interrompit pour me demander quel jour je vous avais vu pour la +première fois et comment vous m'aviez abordée. Cela m'embarrassa un peu; +cependant je lui racontai à peu près tout, et je lui demandai à mon tour +comment elle savait nos relations. «Parce que j'ai vu par hasard un +billet à ton adresse dans les mains de Rosette, et que j'ai reconnu +le caractère de la suscription... Ne pourrais-tu me montrer un de ces +billets? a-t-elle ajouté; je serais curieuse de voir de quelle façon +il parle de moi.» J'ai couru chercher l'avant-dernier[1], où il est +exclusivement question d'elle. Elle l'a lu très-vite, et me l'a rendu en +souriant; elle s'est promenée dans l'appartement avec quelque agitation, +comme fait Jacques quand il hésite à prendre un parti, puis elle m'a dit +en prenant son bougeoir: «Adieu, Fernande; donne-moi deux ou trois +jours pour te répondre touchant ce que je compte faire d'Octave; +pour aujourd'hui, je souhaite qu'il dorme aussi bien que moi.» Mais +quoiqu'elle affectât un ton moqueur, il y avait sur son visage un +rayonnement inaccoutumé. Elle m'embrassa si affectueusement, et me dit +des choses si bonnes et si tendres pour mon compte, que je la crois +enchantée de ma conduite; elle ne demandait qu'à écouter votre avocat +pour vous absoudre. Espérez, Octave, espérez; à présent qu'elle sait nos +manoeuvres, il est inutile que nous nous voyions à son insu. Attendons +un peu; si je vois que sa miséricorde fasse d'heureux progrès, je vous +ferai venir ici, et vous vous jetterez à ses pieds. Mais je crois +qu'elle veut consulter Jacques auparavant; laissez-la faire, puisque +cela est inévitable. O mon ami! que je serais fière et heureuse si je +réussissais à vous rendre le bonheur! Est-il encore possible pour moi? +La conduite froide de Jacques à mon égard me désespère et me décourage +presque d'aimer. Je tâcherai de vivre d'amitié; votre joie remplira mon +âme et me tiendra lieu de celle que je ne goûte plus. + +[Note 1: Le lecteur ne doit pas oublier que beaucoup de lettres ont +été supprimées de cette collection. Les seules que l'éditeur ait cru +devoir publier sont celles qui établissent certains faits et certains +sentiments nécessaires à la suite et à la clarté des biographies; celles +qui ne servaient qu'à confirmer ces faits, ou qui les développaient +avec la prolixité des relations familières, ont été retranchées avec +discernement. (_Note de l'éditeur_.)] + + + +XLIX. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Je te l'ai dit, Jacques, tu t'es trompé; Fernande est pure comme le +cristal; le coeur de cette enfant est un trésor de candeur et de +naïveté. Pourquoi t'es-tu fait tant souffrir? Ne sais-tu pas qu'en de +certaines occasions il faut refuser le témoignage même des yeux et des +oreilles? Pour moi, il y a encore des circonstances inexplicables dans +cette aventure, celle du bracelet, par exemple. Je n'ai pu trouver un +moyen d'interroger Fernande à cet égard; il eût fallu laisser percer +tes remarques et tes soupçons, et il ne faut pas que Fernande se doute +jamais que tu l'as condamnée sans l'entendre. + +Mais comme son innocence dans tout le reste est aussi évidente pour moi +que le soleil, aussi prouvée que l'existence du monde, je crois pouvoir +assurer que tu t'es trompé en croyant entendre le mot de bracelet, et +que la marque du bijoutier n'a jamais existé que sur l'un des deux. S'il +y a quelque mystère à cet égard entre eux, sois sûr qu'il est aussi +puérilement innocent que le reste. Reviens, je te raconterai tout, je te +donnerai sur tout les explications les plus satisfaisantes. Je sais ce +qu'ils s'écrivaient, j'ai vu les lettres; je sais ce qu'ils se disaient, +Fernande m'a tout dit avec candeur: ce sont deux enfants. Fernande eût +agi d'une manière imprudente avec un autre homme qu'Octave; mais Octave +a l'ingénuité et toute la loyauté d'un Suisse. Reviens, nous parlerons +de tout cela. Ne me demande pas pourquoi je ne t'ai pas dit qu'Octave +était ici; je le savais, je l'avais reconnu sous un déguisement à la +dernière chasse au sanglier que nous avons faite. Il eût fallu, pour +te faire comprendre sa conduite étrange et romanesque, t'avouer que je +t'avais fait un petit mensonge en te disant qu'Octave avait renoncé à +moi, et que nos liens étaient rompus d'un mutuel accord. Il est bien +vrai que j'avais rompu les miens, mais sans le consulter, et sans savoir +à quel point il souffrirait de ce parti. Tu me mandais que ma présence +te devenait nécessaire. J'aimais encore Octave, mais sans enthousiasme +et sans passion. Ce que j'aime le mieux au monde, c'est toi, Jacques, +tu le sais; ma vie t'appartient; je te dois tout, je n ai pas d'autre +devoir, pas d'autre bonheur en ce monde que de le servir. J'ai donc +quitté Genève sans hésiter, et, pour prévenir des explications inutiles +et pénibles, je suis partie sans voir Octave et sans lui faire d'adieux. +Je savais que cette nouvelle séparation lui ferait beaucoup de mal; je +savais que mon affection ne pouvait jamais lui faire de bien, et qu'il +souffrirait moins, s'il parvenait à y renoncer, que s'il continuait +cette lutte entre l'espoir et le découragement, à laquelle il est livré +depuis plus d'un an. Je croyais que cette rupture serait d'autant plus +facile que je ne lui disais point où j'allais, et que le temps qu'il +perdrait à me chercher serait autant de gagné pour se consoler. Je t'ai +dit qu'il m'avait laissée partir sans regret, parce que tu te serais +imaginé que je venais de te faire un sacrifice, et cette idée aurait +gâté le bonheur que tu éprouvais à me voir. Non, ce n'était pas un +sacrifice bien grand, mon ami; je n'ai réellement plus d'amour pour +Octave. Il est vrai qu'il m'est cher encore comme un ami, comme un +enfant adoptif, et que, dans le secret de mon coeur, j'ai pleuré sa +douleur, et demandé à Dieu de l'alléger en me la donnant; mais combien +je suis dédommagée aujourd'hui de ces peines secrètes, en voyant que je +te suis utile et que j'ai fait quelque bien à Fernande. + +D'ailleurs, tout est réparé: Octave a découvert ma retraite; il est venu +chanter et soupirer sous mon balcon, comme un amant de Séville ou +de Grenade; il a conté ses chagrins à Fernande, et l'a conjurée +d'intercéder pour lui. Que pourrais-je refuser à Fernande? Reviens; +et, pour que les choses se passent convenablement, charge-toi de nous +présenter l'un à l'autre et de l'inviter à demeurer quelque temps avec +nous. Je prends sur moi de le faire partir sans cris et sans reproches; +car je ne prévois pas que l'envie me vienne de vous quitter pour le +suivre. + + + +L. + +DE SYLVIA A OCTAVE. + +Vous êtes un fou, et vous avez failli nous faire bien du mal. Ne vous +voyant plus reparaître, j'avais espéré que vous étiez parti, tandis que +vous vous amusiez à jouer avec le repos et l'honneur d'une famille. +Êtes-vous si étranger aux choses de ce monde? Vous qui me reprochez sans +cesse de mépriser trop le côté réel de la vie, ne savez-vous pas que +la plus pure des relations entre un homme et une femme peut être +mal interprétée, même par les personnes les plus douces et les plus +honnêtes? Vous qui m'avez blâmée avec tant d'amertume quand j'exposais +ma réputation aux doutes des indifférents par une conduite trop +indépendante, comment êtes-vous assez irréfléchi ou assez égoïste pour +exposer aujourd'hui Fernande aux soupçons de son mari? Heureusement il +n'en a point été ainsi, et Jacques ne s'est aperçu de rien; mais j'ai +découvert les enfantillages de votre conduite. Tout autre que moi aurait +jugé sur les apparences; heureusement je vous sais honnête homme, et je +connais la sainteté du coeur de Fernande. Mais que doivent penser les +domestiques et les paysans que vous mettez dans la confidence de vos +rendez-vous puérils? L'homme chez qui vous demeurez et la femme de +chambre qui accompagne Fernande aux Quatre-Sentiers, croyez-vous qu'ils +jugent vos entretiens innocents et qu'ils gardent bien scrupuleusement +le secret? Tous ces mystères sont d'ailleurs inutiles: que ne +m'écriviez-vous directement? ou, si vous pensiez avoir besoin d'un +avocat, que ne vous adressiez-vous à Jacques, qui a pour vous de +l'amitié, et qui a sur mon esprit bien plus d'influence que Fernande? Je +ne conçois pas cette niaiserie de n'oser pas vous présenter vous-même; +il faut promptement terminer et réparer vos imprudences. Habillez-vous +comme tout le monde demain, et venez dîner avec nous. Jacques vous +invitera à passer quelque temps au château; vous devez accepter. Mais, +écoutez, Octave. + +Je n'ai point d'amour pour vous; j'ai cru en avoir autrefois, peut-être +même en ai-je eu. Depuis longtemps je ne sens plus que de l'amitié dans +mon coeur; n'en soyez pas blessé, et croyez que ce que je vous ai dit +est très-réel et très-sincère. Je n'ai d'amour pour aucun autre et je +ne crois pas en avoir jamais. Cessez d'attribuer à un caprice ou à une +tristesse passagère la résolution que j'ai prise de ne plus être votre +maîtresse. Les embrassements de l'amour ne sont beaux qu'entre deux +êtres qui le ressentent; c'est profaner l'amitié que de les lui imposer. +Quels plaisirs purs pourriez-vous goûter dans mes bras désormais, +sachant que je ne vous y reçois que par dévouement? Cessez donc d'y +songer, et soyons frères. Je ne vous retire qu'un plaisir devenu +stérile; ce n'est pas moi, c'est vous qui avez détruit ce que vous +m'inspiriez d'enthousiasme et de passion. Mais ne revenons pas sur +d'inutiles reproches; ce n'est pas votre faute si je me suis trompée. +Je puis vous dire que l'amitié et l'estime ont survécu dans mon âme à +l'amour, et que rarement une femme peut rendre ce témoignage à l'homme +qu'elle connaît aussi intimement que je vous connais. Si vous dédaignez +mon amitié et si vous la refusez, il est inutile de rester longtemps +ici; quelques jours suffiront pour réparer vos étourderies; si vous +l'acceptez, au contraire, nous serons tous heureux de vous garder +parmi nous le plus que nous pourrons, et la tendresse de mon affection +fraternelle s'efforcera de vous faire oublier la dureté de ma franchise. + + + +LI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Je serai demain auprès de toi; aujourd'hui je suis malade. Je me suis +senti comme foudroyé par la fièvre en lisant ta lettre; jusque-là +j'étais si agité que je ne sentais pas mon mal; aussitôt que mon être +moral a été guéri, mon être physique s'est aperçu du choc terrible qu'il +avait reçu, et il a semblé vouloir se dissoudre. Pendant quelques heures +j'ai cru que j'allais mourir, et je songeais à te faire appeler, quand +une saignée, que le médecin du village voisin m'a faite à propos, est +venue me soulager; je serai tout à fait bien demain. Ne prends point +d'inquiétude et ne dis rien à Fernande. + +Je l'ai accusée injustement, j'ai été coupable envers elle; je ne lui en +demanderai point pardon, ces sortes d'aveux aggravent le mal; mais je +réparerai ma faute. Je sens que mon affection pour elle n'a rien perdu +de sa ferveur, et que la souffrance n'a point affaibli les facultés +aimantes de mon coeur. J'ignore si je puis encore appeler amour le +sentiment que Fernande a pour moi; j'en doute, car elle a bien souffert +de cet amour, et je ne crois pas qu'elle puisse, comme moi, souffrir +sans se dégoûter. Pour moi, il me semble que je suis le même qu'au jour +où je l'ai pressée dans mes bras pour la première fois; la même chaleur +sainte et bienfaisante entretient la jeunesse de mon coeur; je suis +aussi dévoué, aussi sûr de moi, aussi calme pour supporter les douleurs +journalières qu'engendre l'intimité. Je ne sens pas la moindre amertume +contre le passé, pas le moindre ennui du présent, pas le moindre +découragement devant l'avenir; oui, je l'aime encore comme je l'aimais; +seulement je suis un peu moins heureux. + +[Illustration: Mais il s'agenouilla au milieu de la chambre.] + +Octave me paraît fort extravagant en tout ceci; mais c'est peut-être son +caractère, et alors il n'y a pas de reproche à lui faire. Tu as raison +de penser qu'il faut couper court promptement à ce manège puéril, et +réparer, aux yeux de nos gens, le mauvais effet qu'il a dû produire. Il +n'y a pas d'explication possible à leur donner; il y en aurait qu'il ne +faudrait pas en prendre la peine. Mais une prompte _bonne intelligence_ +entre nous quatre, et Octave assis à notre table pendant une ou +plusieurs semaines, répondront victorieusement à tous les mauvais +commentaires. + +Tu t'excuses de m'avoir caché ton sacrifice; car c'en était un, Sylvia. +Je connais ton coeur; je sais ce que ton noble orgueil et ta paisible +fermeté cachent de tendresse et de compassion; je sais que tu as dû +pleurer les larmes d'Octave, et que tu ne l'as pas affligé sans déchirer +ton âme. Tu dis que ce que tu as de plus cher au monde, c'est moi. +Bonne Sylvia! ce que tu as de plus cher au monde, tu ne l'as pas encore +rencontré. Le rencontreras-tu jamais, et, si cela arrive, sera-ce pour +ton bonheur ou pour ton malheur? + +Quant à Octave, je te supplie d'avoir beaucoup de douceur et de bonté +avec lui; il est bien assez à plaindre de ne pouvoir être aimé de toi; +épargne-lui les reproches. Pour moi, quelque étrange qu'ait été son +procédé en s'adressant à ma femme plutôt qu'à moi, je lui témoignerai +l'amitié et l'estime qu'il mérite. A demain donc! tu m'as sauvé, Sylvia; +sans toi je partais, j'abandonnais Fernande; j'étais à jamais criminel +et malheureux. Pauvre Fernande! brave Sylvia! oh! je vais être encore +bien heureux, je le sens. Et mes enfants que je croyais ne plus revoir +que dans cinq ou six ans, mes chers enfants que je vais couvrir de +douces larmes! + +[Illustration: Elle était jolie comme un ange avec ce costume.] + + + +LII. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Pour le coup, mon amie, je ne puis ni me fâcher, ni m'affliger de ta +lettre; elle est burlesque, voilà tout. Je suis tentée de croire que tu +es gravement malade, et que tu m'as écrit dans l'accès de la fièvre. +S'il en était ainsi, je serais bien triste; et je souhaite me tromper, +d'autant plus que je ne voudrais pas perdre une si bonne occasion de +rire. L'immuable raison et l'auguste bon sens ont donc aussi leurs jours +de sommeil et de divagation! Chère Clémence, ton état m'inquiète, et je +te conjure de présenter ton pouls au médecin. + +Malgré tous tes beaux pronostics et tes obligeantes condamnations, rien +de ce que tu as prévu n'est arrivé. Je ne suis pas plus amoureuse de M. +Octave que M. Octave n'est amoureux de moi. Nous nous aimons beaucoup et +très-sincèrement, il est vrai; mais je n'ai d'amour que pour Jacques, +et Octave n'a d'amour que pour Sylvia. Il la connaissait si bien, et il +m'avait si peu trompée, que Sylvia m'a confirmé mot pour mot tout ce +qu'il m'avait dit de leurs amours et de leurs querelles. J'ai obtenu +qu'elle lui rendît au moins son amitié, et ce matin Jacques m'a aidé à +les réconcilier. J'étais un peu inquiète de Jacques, qui a passé quatre +jours à la ferme de Blosse, et qui ne m'a pas écrit pendant tout ce +temps, bien qu'il envoyât tous les jours un courrier à Sylvia; enfin, +ils m'ont avoué ce matin que Jacques avait été très-malade et presque +mourant pendant plusieurs heures. Il est encore d'une pâleur mortelle; +jamais je ne l'ai vu si beau qu'avec cet air abattu et mélancolique. Il +y a dans ses manières une langueur et dans ses regards une tendresse qui +me rendraient folle de lui si je ne l'étais déjà. Mais je te demande +pardon; cela est en contradiction ouverte avec ce que ta sagesse et +ta pénétration ont décrété. Heureusement Jacques n'a pas apposé sa +signature à ces majestueux arrêts, et jamais je ne l'ai vu si expansif +et si tendre avec moi. En vérité, les beaux jours de notre passion sont +revenus, ne t'en déplaise, ma chère Clémence. + +Pour continuer ce récit, je te dirai donc que j'avais donné rendez-vous +à Octave, et que pendant le déjeuner, le son du hautbois s'est fait +entendre sous la fenêtre. Il fallait voir la figure des domestiques! +«Le revenant, le revenant en plein jour! disaient-ils d'un air +stupéfait.--Allons, Fernande, m'a dit Jacques en souriant, va chercher +ton protégé;» et, comme Octave achevait son chant, Sylvia et mon mari +ont battu des mains en riant. J'ai quitté la table et j'ai mis ma +serviette sur la tête d'Octave pour en faire un revenant. Il est entré +ainsi d'un air mystérieux, et je l'ai conduit aux pieds de Sylvia, qui +lui a découvert la figure, et lui a donné un soufflet sur une joue et +un baiser sur l'autre. Jacques l'a embrassé et l'a invité à rester +avec nous tant qu'il voudrait, en lui promettant de rendre Sylvia +plus humaine pour lui. Octave était ému et timide comme un enfant; il +s'efforçait d'être gai, mais il regardait Sylvia avec une expression de +crainte et de joie. Moi, qui ai bonne espérance de tout cela, et qui ai +retrouvé aujourd'hui Jacques si aimable pour moi, j'étais transportée au +point de pleurer comme une niaise à chaque mot qu'on disait de part et +d'autre. Enfin, nous avons fait déjeuner Octave, qui n'avait pas mangé +de la journée et qui s'est mis à dévorer. Il était assis entre Sylvia et +moi; Jacques fumait près de la fenêtre, et nous ne nous parlions plus +qu'avec les yeux; mais que de joie et de bien-être nous avions tous dans +le coeur! Sylvia plaisantait un peu Octave sur ce grand appétit, qui +n'avait rien, disait-elle, du héros de roman. Il s'en vengeait en lui +baisant les mains, et de temps en temps il pressait la mienne; il me l'a +baisée aussi en se levant de table, et Jacques, s'approchant de nous, +lui a dit en m'embrassant: «Je vous remercie d'avoir de l'amitié pour +elle, Octave; c'est un ange, et vous l'avez deviné.» Le reste de la +journée s'est passé à courir et à faire de la musique. Le berceau de mes +enfants est toujours auprès de nous, que nous nous mettions au piano ou +que nous soyons assis dans le jardin. Octave a comblé mes jumeaux de +caresses et de petits soins; il aime les enfants à la folie, et trouve +les miens charmants; il les endort au son du hautbois d'une manière +magique, comme tu dis, et Jacques se plaît beaucoup à voir opérer le +magicien. Enfin, nous avons eu un jour bien beau et bien pur. Nous +allons avoir, j'espère, une vie un peu différente de celle que, dans +ta riante imagination, tu m'avais préparée. Je suis vraiment désolée +d'avoir à te contrarier, ma bonne Clémence, en te déclarant que cette +fois ton grand savoir est en défaut, et que je ne suis pas encore +perdue. Je te remercie de l'arrêt irrévocable par lequel tu me condamnes +à l'être avant peu; la prédiction me paraît charitable et l'expression +fort belle; mais je te demanderai la permission d'attendre encore +quelques jours avant de me laisser choir dans le précipice. Et toi, +Clémence, quand te maries-tu? Est-ce que tu ne t'ennuies pas un peu du +célibat? Es-tu toujours bien contente d'être au couvent à vingt-cinq +ans? N'est-ce pas une bien belle chose d'être veuve, indépendante et +sans amour? J'envie ton sort! Tu ne te _perdras_ pas; tu t'es mise +derrière la grille et sous les verrous pour être plus sûre de ton +bonheur et de ta vertu; tu sais qu'ainsi gardés ils ne s'échapperont +pas. Permets-moi d'aimer encore mon mari quelques années avant d'entrer +dans cette auguste permanence. Adieu, ma belle; bien du plaisir! Je vais +tacher de prendre goût à ton sort, et de me détacher des affections +humaines, pour entrer dans l'impassibilité du néant intellectuel. + + + +LIII. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Je ne sais pas trop ce qui se passe dans ma tète; je ne dors pas, j'ai +la fièvre, je suis comme un homme qui commence à s'énamourer; mais de +qui serais-je amoureux, si ce n'est de Syivia? Pourtant je n'en sais +rien; je vis auprès de deux femmes charmantes, et il me semble être +également épris de toutes deux. Je suis ému, content, actif; je m'amuse +de tout: j'ai des envies de rire comme un enfant et des envies de +gambader comme un jeune chien. Peut-être que j'ai enfin trouvé la +manière de vivre qui me convient. Ne rien faire d'obligatoire; m'occuper +doucement de dessin et de musique, habiter un beau et tranquille pays +avec d'aimables amis, aller à la chasse, à la pêche, voir autour de moi +des êtres heureux du même bonheur et remplis des mêmes goûts; oui, cela +est une douce et sainte vie. + +Je t'avouerai que je commençais à devenir sérieusement amoureux de +Fernande lorsque heureusement Sylvia a découvert le roman et l'a terminé +avec quelques reproches et une poignée de main. Elle a bien fait: ce +roman me montait trop au cerveau; ces rendez-vous, ces forêts, ces nuits +d'été, ces billets, ces douces confidences, Fernande affligée de la +froideur de son mari, et répandant ses belles larmes dans mon sein, tout +cela devenait trop enivrant pour ma pauvre tête. Je ne pensais pas +plus à Sylvia que si elle n'eût jamais existé, et je fuyais toutes les +occasions de réussir dans ma prétendue entreprise. Je ne saurais avoir +beaucoup de remords de toutes les folies qui m'ont passé par l'esprit +durant ces jours de bonheur et d'imprudence. Quel autre à ma place n'eût +fait pis? Mais je suis un scélérat fort ingénu, et je trouve mon bonheur +dans la pensée et dans l'espoir du crime plutôt que dans le crime +lui-même. J'ai horreur des plaisirs qu'il faut acheter par des perfidies +et payer par des remords. Attirer Fernande à un rendez-vous et baiser +doucement ses mains, en m'entendant appeler son ami et son frère, me +semblait beaucoup plus agréable que de recevoir les embrassements de la +passion et du désespoir.... Je n'ai jamais séduit personne, et je ne +crois pas que les reproches et les terreurs d'une femme rendent bien +heureux; et puis il y a un étrange plaisir à protéger et à respecter une +pudeur qui se confie et s'abandonne à vous! L'idée que j'étais le maître +de bouleverser cette âme naïve et de ravir ce trésor suffisait à mon +orgueil; je goûtais un raffinement de vanité à la voir se livrer, et à +ne pas vouloir abuser de sa confiance. + +Cependant je commençais à être trop ému; je ne savais plus ce que je +disais, et si Fernande n'a pas deviné ce qui se passait en moi, il faut +qu'elle soit aussi pure qu'une vierge. Je crois en effet qu'elle est +ainsi, et cela augmente mon respect, mon enthousiasme, dirai-je mon +amour? Eh bien, oui, pense de moi ce que tu voudras, je suis amoureux +d'elle au moins autant que de Sylvia. Qu'est-ce que cela fait? Je ne +serai plus l'amant de Sylvia, et je ne chercherai jamais à être celui de +Fernande. Sylvia m'a déclaré formellement, clairement et obstinément, +que nous serions désormais amis, et rien de plus. Je ne sais si c'est un +parti pris ou une épreuve à laquelle elle veut me soumettre; pour moi, +je suis un peu las de ses caprices, et je sens que le dépit m'aidera +puissamment à m'en consoler. Ce qu'il y a de certain, c'est que Sylvia +se trompe si elle me croit d'humeur à accepter son pardon plus tard; je +renonce à son amour, et le mien achèvera de s'éteindre avant qu'elle ait +pris soin de le rallumer. + +Malgré cette passion étrange et les rapports un peu problématiques que +nous avons ensemble, il est impossible d'avoir une existence plus +douce que la nôtre. Jacques, Sylvia et Fernande sont des amis d'élite +certainement, des intelligences pures et dégagées de tous les préjugés, +de toutes les considérations étroites et vulgaires. Sylvia va trop loin +dans cette indépendance pour rendre un amant heureux; mais, à ne la +contempler qu'à la lumière de l'amitié, c'est un être d'une originalité +sublime. Jacques a beaucoup de ses idées et de ses sentiments; mais il +est moins absolu, et son caractère est plus aimable et plus doux. Je +ne le connaissais pas, je l'avais mal jugé; la manière dont il m'a +accueilli, la confiance qu'il me témoigne, la loyauté avec laquelle il +accepte ma prétendue amitié pour sa femme, ont quelque chose de si +noble et de si grand que je me mépriserais du jour où je songerais à le +trouver ridicule. Trahir cette confiance, c'est une idée qui me fait +horreur, une tentation que je n'ai pas besoin de combattre. L'amour que +Fernande a pour lui, et que j'admire comme un des côtés les plus divins +de son âme, suffit pour la préserver à jamais. Je ne sais pas comment +je ferai pour me séparer d'elle, pour renoncer à passer mes jours à +ses côtés, mais il est certain que je m'en séparerai sans lui laisser +d'amertume et sans emporter de remords. + +Je voudrais trouver un moyen de m'établir dans leurs environs et de +les voir tous les jours sans demeurer chez eux, et sans dépendre d'un +caprice de Sylvia, qui peut m'éloigner demain du toit qu'elle habite +sans que j'aie rien à dire, puisque je suis censé n'y être que pour elle +et d'après sa permission. Il y a une jolie petite maison qui a servi +autrefois de presbytère, et qui est dans une situation délicieuse, à +une demi-lieue dans la montagne; si je pouvais faire déguerpir le vieux +militaire qui l'occupe en lui payant le double de son loyer, je serais +le plus heureux et le mieux logé des hommes. Envoie-moi une petite +somme que mon régisseur te portera, et toute la musique qui est dans ma +chambre. Si je m'établis dons mon presbytère, je veux que tu viennes +passer le reste de la belle saison avec moi. Tu es un peu amoureux de +Sylvia, quoique tu ne t'en sois jamais vanté. Nous vivrons tous deux de +chasse, de pèche, de musique et d'amour contemplatif. + + + +LIV. + +DE FERNANDE A CLÉMENCE. + +Non, mon amie, non, je ne suis pas en colère; il est possible que j'aie +eu un moment d'aigreur et d'ironie en te répondant: ta lettre était si +dure et si cruelle! mais je le jure que la mienne a suffi pour épancher +tout mon dépit, et qu'après l'avoir écrite je n'ai pas plus pensé à +notre querelle que s'il ne se fût rien passé. Si j'ai été trop loin dans +ma réponse, pardonne-moi, et, une autre fois, ménage-moi un peu plus. +Vraiment, je n'avais pas mérité des leçons si dures; je m'étais conduite +un peu follement, il est vrai; mais mon coeur était resté si étranger +aux sentiments que tu me supposes, que, cette fois, je ne pouvais +accepter ton arrêt comme une vérité utile. Il me semblait voir dans ta +manière de me traiter une sorte de mépris que je ne pouvais pas et que +je ne devais pas supporter. Pour l'amour de Dieu, n'en parlons plus +jamais! Tu m'as boudée bien longtemps, et tu as attendu trois lettres de +moi pour me dire enfin que tu étais fâchée. J'espère que tu verras dans +ma persévérance à t'écrire une amitié à l'épreuve des mortifications de +l'amour-propre: il en doit être ainsi. Oublie donc toute rancune, et +reviens à moi comme je reviens à toi, sincèrement et avec joie. + +Tu me montres tant d'indifférence et tu te déclares si étrangère +désormais à ce qui me concerne, que je n'ose presque plus t'en parler. +Cependant je veux te forcer à reprendre notre correspondance telle +qu'elle était. Il m'était si agréable de te raconter toute ma vie, +semaine par semaine! Il me semblait avoir allégé mes chagrins de moitié +quand je te les avais confiés; il est vrai qu'à présent je n'ai plus de +chagrins. Jamais je n'ai été plus heureuse et plus tranquille. Toutes +les petites blessures que nous nous faisions, Jacques et moi, sont à +jamais cicatrisées; rien ne nous fait plus souffrir: nous nous entendons +sur tout, nous nous devinons. J'étais bien coupable envers lui, et je ne +conçois plus, comment j'ai pu l'accuser si souvent, lui qui n'a qu'une +pensée et qu'un voeu dans l'âme, mon bonheur. Tout cela me semble un +rêve aujourd'hui, et je ne peux m'expliquer ce que j'étais alors; +peut-être que nous étions trop seuls vis-à-vis l'un de l'autre et trop +inoccupés. Un peu de société et de distraction est nécessaire a mon âge +et même à celui de Jacques; car il est aussi plus heureux depuis que +nous vivons en famille. Je t'ai dit qu'Octave s'était installé à une +demi-lieue d'ici, dans une petite habitation charmante où nous allons +tous lui demander à déjeuner une ou deux fois par semaine. Pour lui, il +vient tous les jours nous trouver. Il a eu cet été, pendant deux mois, +un de ses amis, M. Herbert, un brave Suisse plein de franchise et de +douceur. Nous ne faisions que chasser, manger, rire, aller en bateau, +chanter; et quelles bonnes nuits de sommeil après toute cette fatigue et +cette gaieté! Sylvia est l'âme de nos plaisirs. Je ne sais dans quels +termes elle est avec Octave; il ne se plaint pas d'elle, et, quoiqu'ils +se prétendent amis seulement, je crois fort qu'ils sont plus amants que +jamais. Sylvia devient tous les jours plus belle et plus aimable; elle +est si forte, si active, qu'elle nous entraîne dans son activité comme +dans un tourbillon. Elle est toujours éveillée la première, et c'est +elle qui arrange la journée et décrète nos amusements; elle en prend si +bien sa part qu'elle nous force à nous amuser autant qu'elle. Jacques, +avec son sang-froid, est le plus comique et le plus amusant de nous +tous; il fait toutes sortes de drôleries et d'espiègleries avec une +gravité imperturbable, et sa manière d'être fou est si douce, si +gentille et si peu bruyante, qu'on ne s'en lasse jamais. Octave est plus +turbulent, il est si jeune! il saute, il court, il joue dans nos prés +comme un poulain échappé. Son ami Herbert, quand il était ici, était +chargé de la lecture pendant que nous dessinions ou que nous brodions +les jours de pluie ou de trop grande chaleur. Au milieu de ce bonheur, +mes enfants poussent comme de petits champignons; c'est à qui les aimera +le plus. Jamais je n'ai vu d'enfants si gâtés et si caressés; Octave est +celui de tous que ma fille préfère; il se couche par terre sur le tapis +où elle se roule au soleil, et pendant des heures entières elle s'amuse +à passer ses petites mains dans les longs cheveux blonds de son ami. +Sylvia est la favorite de mon fils; elle le tient sur ses genoux en +jouant du piano avec une main, et il l'écoute comme s'il comprenait le +langage des notes; de temps en temps il se tourne vers elle avec un +sourire d'admiration et cherche à parler; mais il ne fait entendre +que des sons inarticulés, qui, au dire de Sylvia, sont des réponses +très-précises et très-logiques au langage du piano. Il faut voir ses +interprétations et la traduction qu'elle fait de ses moindres gestes, et +le sérieux, le recueillement avec lequel Jacques écoute tout cela. Ah! +nous sommes bien enfants tous, et bien heureux! + +Depuis qu'Herbert est parti et que le froid commence à se faire sentir, +nous sommes un peu plus sédentaires. Nous avons encore pourtant de +belles journées d'automne, et nos soirées ont pris une tournure de +mélancolie délicieuse. Sylvia improvise au piano, et, pendant ce temps, +nous sommes assis tout pensifs autour de l'âtre où pétille le sarment. +Sylvia ne s'approche jamais du feu; elle est d'un tempérament sanguin, +et craint toujours que le sang ne lui monte à la tête. Mon vieux fumeur +de Jacques va et vient par la chambre, et de temps en temps donne un +baiser à sa soeur et à moi; puis il tape sur l'épaule d'Octave en lui +disant: «Est-ce que tu es triste?» Octave relève la tête, et nous nous +apercevons quelquefois que son visage est couvert de larmes. C'est +l'effet des improvisations étranges et tour à tour tristes et folles de +Sylvia. Alors Jacques et Octave se racontent les divers rêves poétiques +qu'ils ont faits pendant le chant et les modulations de piano. Il +est étrange de voir comme les mêmes notes et les mêmes sons agissent +différemment sur les nerfs de chacun d'eux; quelquefois Jacques est +à cheval sur la bête de l'Apocalypse quand Octave est endormi sur la +paille d'une prison; d'autres fois c'est Jacques qui est atterré de +tristesse dans quelque désert épouvantable, tandis qu'Octave vole avec +les sylphes autour du calice des fleurs au clair de la lune. Bien +n'est plus amusant que d'entendre les fantaisies qui leur passent +par l'esprit. Sylvia s'en mêle rarement: c'est la fée qui évoque les +apparitions et qui les contemple sans émotion et en silence, comme des +choses qu'elle est habituée à gouverner. Ce qui l'amuse le plus, c'est +de voir l'effet de la musique sur le chien de chasse d'Octave, et +d'interpréter les singuliers gémissements qui lui échappent à de +certaines phrases d'harmonie; elle prétend qu'elle a trouvé l'accord et +la combinaison des sons qui agissent sur la fibre de ce vaporeux animal, +et que ses sensations sont beaucoup plus vives et plus poétiques que +celles de ces messieurs. Tu ne saurais t'imaginer combien ces folies +nous occupent et nous divertissent. Quand on est plusieurs à s'aimer +comme nous faisons, toutes les idées, tous les goûts deviennent communs +à tous, et il s'établit une sympathie si vive et si complète, qu'une +seule âme semble animer plusieurs corps. + +Adieu, mon amie, écris-moi donc; et, comme tu as pris autrefois part à +mes chagrins, prends part à ma joie. + + + + +TROISIEME PARTIE. + + + +LV. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Fernande, je n'en puis plus, j'étouffe, cette vertu est au-dessus de +mes forces, il faut que je parle et que je fuie, ou que je meure à vos +pieds; je vous aime, il est impossible que vous ne le sachiez pas. +Jacques et Sylvia sont des êtres sublimes, mais ce sont des fous, et moi +aussi je suis un insensé, et vous aussi, Fernande. Comment ont-ils pu, +comment avons-nous pu croire que je vivrais entre Sylvia et vous, sans +aimer passionnément l'une des deux? Longtemps je me suis flatté que je +n'aimerais que Sylvia; mais Sylvia ne l'a pas voulu. Elle m'a repoussé +avec une obstination qui m'a rebuté, et mon coeur peu à peu lui a obéi; +il s'est rangé sans colère et sans effort à l'amitié, et il est certain +que ce sentiment, entre elle et moi, m'a rendu bien plus heureux que +l'amour. C'est ainsi que j'aurais dû l'aimer toujours, et c'est ainsi +que je l'aimerai toute ma vie, avec calme, avec force, avec vénération. +Mais vous, Fernande, je vous aime mille fois plus que je ne l'ai jamais +aimée, je vous aime avec emportement, avec désespoir, et il faut que je +parte! oh! Dieu! oh! Dieu! pourquoi vous ai-je connue? + +Vous me demandez tous les jours pourquoi je suis triste, vous vous +inquiétez de ma santé; vous ne comprenez donc pas que je ne suis pas +votre frère et que je ne peux pas l'être? Vous ne voyez pas que je bois +le poison par tous les pores, et que votre amitié me tue? Que vous +ai-je fait pour que vous m'aimiez avec cette tendresse et cette douceur +impitoyables? Chassez-moi, maltraitez-moi, ou parlez-moi comme à un +étranger. Je vous écris dans l'espoir de vous irriter; quelque chose que +vous fassiez, quelque malheur qui m'arrive, ce sera un changement; le +calme étouffant où nous vivons m'oppresse et me rendra fou. J'ai été +longtemps heureux auprès de vous. Votre amitié, qui m'irrite et me fait +souffrir aujourd'hui, était, dans les premiers mois, un baume divin +répandu sur les blessures d'un coeur déchiré. J'étais incertain, agité, +plein d'un espoir inconnu, transporté de désirs que je ne savais pas +expliquer, et dont le but me semblait être l'éternité avec vous. J'étais +si fatigué des choses de la terre, Sylvia m'avait rendu l'amour si +fâcheux et si rude dans les derniers temps, et ce que j'avais souffert +pour la perdre, la retrouver et la perdre encore, m'avait tellement +brisé, que je n'espérais presque plus rien en ce monde, et que je me +sentais dans une disposition à me nourrir de rêves et de chimères. Il +faut que je vous dise toute ma folie; dès que je vous vis, je vous +aimai, non d'une amitié paisible et fraternelle, comme je m'en vantais, +mais d'an amour romanesque et enivrant. Je m'abandonnais à ce sentiment +à la fois vif et pur; si j'avais été repoussé et contrarié, peut-être +serait-il devenu dès lors une passion violente; mais vous m'accueillîtes +avec tant de confiance et d'ingénuité! Jacques ensuite m'appela si +loyalement à partager le bonheur de vous voir tous les jours, que je +m'habituai à vous contempler sans oser vous désirer. Je pensais alors +que cela me suffirait toujours, ou je me disais du moins que le jour où +ce sentiment me ferait trop souffrir, j'aurais toujours la force de m'en +aller; à présent, je me sens plus volontiers la force de mourir. + +Où est-il ce temps où un baiser sur votre main me rendait si heureux? où +un regard de vous me restait dans les yeux et dans l'âme pour toute +une nuit? Je me confesse à vous, Fernande, je vous possédais dans mon +sommeil, et cela me suffisait. L'amour encore mal éteint que j'avais eu +pour Sylvia se rallumait de temps en temps, et je donnais le change à +mon coeur, selon les circonstances qui me rapprochaient d'elle ou de +vous plus intimement. Combien de fois j'ai pressé dans mes bras un +fantôme qui avait vos traits et les siens, et dont la longue chevelure +d'ébène, mêlée à des flocons de soie dorée, reposait éparse sur mon +coeur et sur mes épaules! Dans le délire de ces nuits heureuses, je vous +appelais tour à tour, j'invoquais l'affection de l'une de vous, et il me +semblait vous voir toutes deux descendre du ciel et me donner un baiser +au front; mais insensiblement les traits de Sylvia s'effacèrent, et +le fantôme ne m'apparut que sous les vôtres. Quelquefois encore, par +habitude, par effroi, par remords peut-être, j'appelais l'image de votre +compagne, mais elle ne me répondait plus; et vous passiez sans cesse +devant mes yeux, comme une révélation de mon destin, comme une prophétie +obéissant à l'ordre de Dieu. Alors je m'abandonnai à ma passion, et je +commençai à souffrir; mais je vous offrais ma douleur en sacrifice. Je +vous voyais éprise de Jacques avec raison; j'estime et je vénère cet +homme: pouvais-je désirer lui arracher le bien le plus précieux qu'il +ait au monde? J'aimerais mieux l'assassiner. Longtemps cette idée de +vertu et de dévouement a soutenu mon courage; je me disais bien qu'il +serait plus prudent et plus facile de vous fuir que de me taire +éternellement; mais il était trop tard, je ne le pouvais plus: tout me +semblait supportable plutôt que de cesser de vous voir. Il y a huit mois +que je me tais; j'ai supporté héroïquement ce terrible hiver passé à vos +côtés, sans distraction et presque tête à tête, car vous ne pouvez pas +disconvenir que nous faisons deux à nous quatre: Jacques et Sylvia font +un, vous et moi faisons un autre; ils se comprennent en tout, et nous +nous comprenons de même. Quand nous sommes tous ensemble, nous sommes +comme deux amis qui s'entretiennent de leurs plaisirs et de leurs +peines, et qui se révèlent mutuellement ce qu'ils éprouvent et ce qu'ils +sont. Vous et moi nous ne nous racontons rien, nous n'avons qu'une âme, +et nous n'avons pas besoin de nous exprimer ce que nous sentons en +commun. Cette impérieuse et enivrante sympathie dont je m'abreuve en +silence, j'ai pourtant besoin de l'épancher. Ce n'est pas par des mots +que nous pouvons nous comprendre; ils sont inutiles; nos regards et le +battement de nos coeurs se répondent. Mais il faut des embrassements et +des étreintes ardentes à ce feu qui s'allume et s'avive chaque jour de +plus en plus; car tu m'aimes, peut-être!... Ah! pardonnez-moi, Fernande, +je deviens fou. Adieu, adieu! je partirai demain. Ne me méprisez pas; +j'ai fait ce que j'ai pu, mes forces ne vont pas au delà. + + + +LVI. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Octave, Octave, que fais-tu? où t'égares-tu? Tu es fou, mon ami! Tu es +mon frère; tu l'as juré devant Dieu et devant moi; tu ne peux pas te +parjurer, tu ne peux pas te souiller à ce point, toi que je connais si +noble et si pur. Est-ce que je pourrais t'aimer autrement qu'une soeur +aime son frère? Quelles pensées affreuses harcellent ta pauvre tête? +Tu es malade. O mon cher Octave! tu souffres, je le vois; des fantômes +évoqués par la fièvre troublent ton sommeil; la raison, la mémoire et le +jugement t'abandonnent. Tu crois avoir de l'amour pour moi; et, si j'y +répondais, tu aurais horreur de cet amour comme d'un forfait. Non, mon +ami, tu ne m'aimes pas comme tu le crois; tu as besoin d'aimer, et tu te +méprends. C'est Sylvia que tu aimes; et si ce n'est plus elle, c'est un +être que tu désires, et qui existe pour toi dans quelque autre lieu où +il faut aller le chercher. Oui, tu as raison, pars, voyage; il faut +distraire ta folie. Hélas! tu n'as pu vivre ici, et je croyais que nous +pouvions vieillir ensemble, et j'étais si heureuse de cette idée! Mais +tu guériras, et tu reviendras, Octave; tu reviendras avec une compagne +digne de toi, et notre bonheur à tous sera plus pur et plus paisible. Tu +dis que je dois avoir deviné ton amour; j'aurais vécu mille ans ainsi, +près de toi, dans cette confiance sacrée en ta parole, sans jamais +songer qu'il te fût possible de te parjurer, même dans le secret de ton +coeur. Et aujourd'hui encore, je suis sûre que tu t'abuses; je contemple +ta douleur avec la stupeur et la sollicitude que j'aurais si je te +voyais atteint d'un mal subit, d'une attaque de folie ou de terribles +convulsions. Que pourrais-je penser alors? Rien, sinon que ton mal me +ferait autant souffrir que toi-même. Comment pourrais-je m'en irriter ou +m'en croire coupable? Je te soignerais avec tendresse, j'essaierais de +te calmer par de douces paroles, par de saintes caresses, et cela te +ferait du bien. Mon ami bien-aimé, reviens à toi, reviens à nous; oublie +cette funeste secousse. Brûlons ces deux lettres, et qu'il n'en soit +jamais question. Tout cela est un rêve; il ne s'est rien passé. Personne +n'a entendu les paroles que tu as proférées dans le délire; elles sont +ensevelies dans mon coeur, et n'en ont point altéré le calme et la +tendresse. Une amitié comme la nôtre peut-elle être brisée par un +instant d'erreur et de souffrance? Pars, mon ami; mais reviens sans +crainte et sans honte aussitôt que tu seras guéri. Cet éclair n'aura pas +laissé de trace sinistre dans notre beau ciel, et tu nous retrouveras +tels que tu nous laisses. + + + +LVII. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Tu as raison, ma soeur bien-aimée, je suis fou; mon cerveau et mon coeur +sont malades; il faut que j'aie du courage et que je parte. Tu es un +ange, Fernande; quel billet tu m'écris! Ah! tu ne sauras jamais le bien +et le mal qu'il me fait. Persuade-toi que c'est une maladie, et tâche de +me persuader que j'en guérirai et que je pourrai revenir, car l'idée de +te quitter pour toujours est au-dessus de mes forces. Invoque ma parole +et la sainteté de nos liens; invoque le nom respecté et chéri de +Jacques; dis-moi tout ce qu'il faut me dire pour me donner la force dont +j'ai besoin. Oh! je l'aurai, Fernande; ta douceur et ta compassion nous +sauvent tous les deux. Je ne m'étais pas attendu à cette tendresse +miséricordieuse avec laquelle tu me plains en me repoussant; j'espérais +que tu me repousserais durement, et que je pourrais t'aimer et t'estimer +moins. Alors, malheur à toi, je serais resté, et j'aurais peut-être +réussi à te perdre. Mais que puis-je faire devant une vertu si calme et +si compatissante? Le dernier des lâches tomberait à genoux devant toi, +et tu sais que je suis un honnête homme; j'aurai du coeur. Adieu, +Fernande; adieu, ma soeur chérie; adieu, mon seul et dernier amour; je +deviendrai ce qu'il plaira à Dieu; je guérirai ou je mourrai. Il ne +s'agit pas de cela; l'important, c'est que tu restes heureuse et pure; +je partirai avec cette idée, et elle me soutiendra. + +Il faut que vous me pardonniez un vol que je vous ai fait: le bracelet +que vous m'avez jeté par la fenêtre, un soir que vous me prîtes pour +Jacques, ne m'a jamais quitté. Celui que vous avez est une copie exacte +que j'ai fait faire à Lyon, et que je vous ai rendue pour ne pas vous +offenser par ma résistance. Je n'ai pas eu le courage de me séparer de +ce premier gage d'une affection qui m'est devenue si nécessaire et +si funeste; aujourd'hui que je sens mon coeur criminel, je n'oserais +emporter ce bracelet sans votre permission. Vous ne pouvez pas me le +refuser, quand je pars, peut-être pour toujours. J'accomplis le +plus terrible des sacrifices; serez-vous sans pitié? Je paierai mon +dévouement de ma vie peut-être, et votre générosité ne vous coûtera +rien, car personne ne pourra deviner la supercherie. J'ai fait effacer +de l'écusson de mon bracelet le chiffre de Jacques, qui était enlacé au +vôtre, et je l'ai fait remplacer par le mien. Si, à ce moment affreux +et solennel où je vous quitte, vous m'accordez ce gage d'amitié et de +pardon, il me deviendra plus cher que jamais. + +Je dirai ce soir que je pars demain; je trouverai un prétexte; je +promettrai de revenir. Soyez tranquille, je ne me trahirai pas. Mais +partirai-je sans te dire adieu, sans couvrir tes mains de mes larmes? +N'évite pas de te trouver seule avec moi, comme tu fais depuis hier, +Fernande; que crains-tu donc? n'es-tu pas sûre de toi? Et si j'avais un +instant de faiblesse et de désespoir, ne sais-tu pas qu'avec un mot +tu me verrais à tes genoux, le plus silencieux et le plus résigné des +hommes? Ah! ne me fuis pas, ne me fais pas souffrir pendant ce dernier +jour que je vais passer près de toi. Si mes larmes te font du mal, si +mes plaintes te fatiguent, aie du courage aussi; il m'en faut bien +davantage pour te quitter. Songe que ta tâche sera finie demain, et que +la mienne va commencer, affreuse, éternelle! Songe que je suis sur les +marches de l'échafaud, et que Dieu te tiendra compte d'une parole de +miséricorde que tu m'auras accordée en m'envoyant au martyre. + + + +LVIII. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +O mon ange, ô ma bien-aimée, nous sommes sauvés! que Dieu te couvre de +ses bénédictions, ô la plus pure et la plus sainte de ses créatures! +Oui, tu as raison, on a la force qu'on veut avoir, el le ciel +n'abandonne point au danger ceux qui se recommandent à lui dans la +sincérité de leur coeur. Que serais-je devenu loin de toi? Mon âme +se serait souillée de regrets, de fureurs, de projets, et peut-être +d'entreprises insensées pour te retrouver et te ressaisir, au lieu que +tu m'aideras à être vertueux et tranquille comme toi. Le continuel +spectacle de ta sérénité angélique fera passer le même calme dans +mon coeur et dans mes sens. J'étais perdu si tu me retirais ta main +secourable; laisse-moi la coller à mes lèvres, et qu'elle me conduise où +elle voudra. Je suis résigné à tous les sacrifices; je me tairai et je +guérirai. Eh! ne suis-je pas déjà guéri? n'ai-je pas fait l'essai de mes +forces durant ces heures de la nuit que tu m'as laissé passer dans ta +chambre? J'étais fou quand je me suis levé pour t'aller dire adieu. Et +ce Jacques que le hasard fait partir précisément hier soir, au milieu +du plus terrible accès de ma fièvre et de mon égarement! An! c'était la +volonté de la Providence. Si tu avais refusé de me voir, j'enfonçais ta +porte; je ne savais plus ce que je faisais; mais tu m'as ouvert, et tu +as bien fait. Est-ce qu'il y a au monde un emportement, un délire, qui +puisse résister à la sainte confiance d'un être aussi chaste, aussi +divin que toi? Tu ne dormais pas non plus, ô mon enfant chéri! tu +n'étais pas même déshabillée, et tu priais pour moi! ange du ciel, Dieu +t'a exaucée! Quand je t'ai vue si belle, si candide avec ta robe blanche +et les cheveux blonds épars sur tes épaules, avec ton sourire affectueux +sur les lèvres, et tes grands yeux encore humides des larmes que tu +avais versées pour moi, il m'a semblé voir une vierge de l'Elysée, et je +suis tombé à tes pieds comme devant un autel. Oh! comme tu as écouté ma +douleur, comme tu as essuyé mes larmes avec une ineffable tendresse! et +tu m'embrassais en pleurant toi-même, ô sublime imprudente! Mais quel +être immatériel es-tu donc? et quelle puissance divine as-tu reçue +d'en haut pour calmer les fureurs du désespoir avec les caresses qui +devraient les allumer? Tes lèvres étaient si fraîches sur mon front! Il +me semblait qu'un baume ineffable passait dans toutes mes artères, et +que mon sang devenait aussi pur, aussi paisible que celui de tes enfants +endormis auprès de nous. Oh! qu'ils sont beaux, tes enfants, et combien +je les aime! Il y a déjà sur le visage de ta fille un reflet de ton âme +virginale! Je te l'aurais enlevée, si tu m'avais chassé; je n'aurais pu +abandonner ce berceau où je l'ai endormie si souvent; car mon âme se +brisait à l'idée de vivre seul et abandonné, moi qui, depuis huit mois, +vis d'affections ineffables. Avec toi, mon plus précieux trésor, que +de biens j'allais perdre: l'amitié de Sylvia, qui est si grande, si +éclairée, si belle! et celle de Jacques, que je paierais de mon sang! +Où aurais-je retrouvé des coeurs semblables? Qui m'aurait fait une vie +supportable loin de vous tous? + +Bénie sois-tu, ma Fernande! tu n'as pas voulu mon désespoir, et quand je +t'ai demandé si tu croyais qu'il nous fût possible de vivre l'un près de +l'autre sans danger, c'est Dieu qui a dicté ta réponse. Ah! ce _oui_! +comme tu l'as dit avec enthousiasme et avec confiance! il m'a frappé +d'une commotion électrique; je m'attendais si peu à cette parole +d'encouragement et de pardon! Un instant, un mot a suffi pour faire de +moi un autre homme. Puisque tu es sûre de moi, je le suis aussi; c'était +une lâcheté de fuir quand je pouvais me vaincre; et d'ailleurs est-ce +donc si difficile? Je ne conçois plus pourquoi j'ai été en proie à ces +agitations frénétiques; c'est que le danger est toujours plus terrible +de loin que de près; c'est que, d'ailleurs, quand je croyais pouvoir +succomber et t'entraîner avec moi, je ne te connaissais pas; je te +prenais pour une femme comme les autres, et tu es une divinité qu'aucune +souillure humaine ne peut atteindre. Je ne pouvais m'imaginer qu'au lieu +de la crainte ou de la colère, quand je t'aurais avoué mes tourments, je +trouverais sur ton front cette impassible confiance, et sur tes lèvres +ce miséricordieux sourire. Je croyais que tu t'arracherais de mes bras +avec effroi, et quand j'approcherais mes lèvres de ton visage pour +te donner, comme les autres jours, un fraternel baiser, que tu te +détournerais avec indignation. Mais ton innocence brave tous les périls +vulgaires et les surmonte tranquillement. Ah! je saurai m'élever jusqu'à +toi, et planer du même vol au-dessus des orages des passions terrestres, +dans un ciel toujours radieux, toujours pur. Laisse-moi t'aimer, et +laisse-moi donner encore le nom d'amour à ce sentiment étrange et +sublime que j'éprouve; _amitié_ est un mot trop froid et trop vulgaire +pour une si ardente affection; la langue humaine n'a pas de nom pour la +baptiser. Mais n'appelle-t-on pas amour aussi l'amitié des mères +pour leurs enfants et l'enthousiasme de la foi religieuse? Ce que tu +m'inspires participe de tout cela, mais c'est quelque chose de plus +encore. Ah! sache qu'il faut bien t'aimer, Fernande, pour éprouver +ce calme qui est descendu en moi depuis six heures. Chose étrange et +délicieuse! en rentrant dans ma chambre, purifié par mes résolutions, +apaisé par ton chaste embrassement, je me suis endormi du plus profond +et du plus bienfaisant sommeil que j'aie goûté depuis trois mois, et je +viens de m'éveiller plus calme et plus joyeux que je ne l'ai été de ma +vie. Oh! quel bien m'ont fait tes paroles! Écris-moi, répète-moi tout +ce que tu m'as dit, afin que je le relise à genoux si quelque nuage de +mélancolie vient encore à passer dans mon beau ciel, et que je retrouve +la pure lumière, ô étoile radieuse qui me conduis! Il me semble que je +vois le soleil pour la première fois, tant la nature m'apparaît belle +et jeune ce matin! Je viens d'entendre le premier coup de la cloche qui +t'appelle au déjeuner, et j'ai tressailli comme à la voix d'un ami. +Quelle belle vie! comme nous sommes heureux! Comme je demeure près de +toi, Fernande! le vent d'ouest m'apporte les bruits de ta maison et les +parfums de ton jardin. J'ai le temps de m'habiller et d'aller m'asseoir +à la même table que toi, avant que Sylvia ait fini d'arranger +méthodiquement ses livres et ses crayons dans le grand salon. Comment! +je vais revoir tout cela! tout cela que j'ai cru quitter pour toujours, +hier soir. Je vais encore rire et causer à cette table où il est permis +de mettre les deux coudes, et d'où l'on peut se lever autant de fois +qu'on veut pendant le repas? Je vais chanter encore avec toi le duo que +nous aimons? Oh! quel jour de fête! Si tu savais comme la lune était +belle à son coucher ce matin, quand j'ai traversé le vallon pour revenir +chez moi! Comme l'herbe humide était semée de pâles diamants, et comme +les premières fleurs des amandiers exhalaient une odeur fraîche et +suave! Mais tu as joui de tout cela aussi, car tu étais à ta fenêtre, et +je t'ai vue aussi longtemps que me l'a permis la distance. Tu me suivais +des yeux, ô ma belle amie! tu m'accompagnais de tes voeux, tu demandais +à Dieu de conserver pure en moi l'oeuvre de tes pieux efforts, cette +nouvelle âme que tu m'as donnée, cette nouvelle vertu que tu m'as +révélée! Allons, allons, je plie ma lettre et je pars; je viens de +regarder dans la lunette d'approche qui est fixée sur ma fenêtre et +braquée sur ta demeure; j'ai vu Sylvia avec sa robe bleue dans le +jardin. Tu dors encore, mon petit ange, ou tu habilles tes enfants; je +vais t'aider, et jouer du hautbois pour empêcher ta fille de crier quand +tu lui mettras ses bas. Et notre Jacques! il revient ce soir, n'est-ce +pas? je vais l'embrasser comme si je l'avais perdu pendant dix ans! Toi, +je ne t'embrasserai plus, mais tu me laisseras baiser tes pieds et le +bas de ta robe tant que je voudrai. + + + +LIX. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Ce qu'il y avait d'affreux et d'impossible, c'était de nous quitter. +Je savais bien que vous auriez la force d'étouffer une pensée funeste +plutôt que celle de m'abandonner. Je comptais sur votre amitié quand +je vous ai dit: «Oui, tu le peux, reste Octave; renonce à des rêves +coupables, fais un noble effort sur toi-même; ouvre les yeux, regarde +comme tu es saintement aimé, comme tu peux être heureux entre ces +trois amis qui te chérissent à l'envi l'un de l'autre, et comme tu vas +souffrir dans la solitude avec le remords d'avoir désolé un de ces +coeurs sincères, et le regret d'avoir affligé les deux autres par ton +départ. Examine ton âme, et vois combien elle est belle, jeune et forte; +ne peut-elle, entre deux sacrifices, choisir le plus noble et le plus +généreux? n'es-tu pas sûr qu'elle gouvernera toujours tes passions? +veux-tu que je croie que les sens chez toi commanderont au coeur? ne +serai-je donc pas toujours là pour relever ton courage s'il venait à +faiblir? seras-tu sourd à ma voix quand elle t'implorera? et ces douces +larmes que tu verses maintenant, seront-elles taries quand les miennes +couleront?» O cher Octave! en te parlant ainsi, je sentais Dieu +m'inspirer; une confiance, une foi miraculeuse, descendaient en moi; +j'avais comme une révélation de ce qui allait s'opérer entre nous, et +ce fut un prodige en effet que ma resolution et ton enthousiasme en ce +moment. Tu ne sais pas comme tu devins beau en tombant à genoux et en +levant les bras vers le ciel pour le prendre à témoin de tes serments; +comme ton visage pâle devint vermeil et animé; comme les yeux fatigués +et presque éteints s'illuminèrent d'une flamme sublime. Ce rayon du +ciel a laissé son reflet sur ta figure, et depuis hier tu as une autre +expression, une autre beauté que je ne te connaissais pas. Ta voix +aussi a changé; elle a quelque chose qui me pénètre comme une musique +délicieuse, et quand tu lis tout haut, je n'écoute pas les mots, je ne +comprends pas le sens des choses que tu dis; la seule harmonie de ta +voix m'émeut et me donne envie de pleurer. Moi-même je me sens toute +changée; j'ai des facultés nouvelles, je comprends mille choses que je +ne comprenais pas hier; mon coeur est plus chaud et plus riche; j'aime +mon mari, ma soeur Sylvia et mes enfants plus que jamais; et pour toi, +Octave, je ressens une affection à laquelle je ne chercherai point de +nom, mais que Dieu m'inspire et que Dieu bénit. Ah! que tu es grand et +pur, mon ami! que tu es différent des autres hommes, et combien peu +d'entre eux sont capables de te comprendre! + +Que serais-je devenue si tu nous avais quittés? La seule pensée de te +perdre me fait encore tressaillir douloureusement. Sais-tu, mon ami, +combien tu nous es nécessaire, et à moi surtout? Ce que tu m'écrivais +l'autre jour est bien vrai: nous ne faisons qu'un. Jamais deux +caractères ne se sont convenus, jamais deux coeurs ne se sont compris +comme les nôtres. Jacques et Sylvia se ressemblent et ne nous +ressemblent pas, et c'est pour cela que nous les aimons tant; voilà +pourquoi nous avons pu avoir de l'amour pour eux, mais nous ne pouvons +en avoir l'un pour l'autre. Pour alimenter l'amour, Il faut, je crois, +des différences de goûts et d'opinions, de petites souffrances, des +pardons, des larmes, tout ce qui peut exciter la sensibilité et +réveiller la sollicitude journalière. L'amitié, l'amour fraternel, si +tu veux, est plus heureux et plus également pur; c'est un refuge contre +tous les maux de la vie, c'est une consolation suprême aux douleurs que +cause l'amour. Avant de te connaître, j'avais une amie dans le sein de +laquelle je versais toutes mes douleurs, et quoiqu'elle fût bien acre et +bien sévère dans ses réponses, la seule habitude de lui écrire tous les +petits événements de ma vie me soulageait d'un grand poids. Tu as lu ses +lettres, et tu as conclu en me conjurant de destituer cette confidente +et de t'accorder ses fonctions. Je ne sais pas si elle était, comme +tu le prétends, une fausse et mauvaise amie, mais elle était bien +certainement au-dessous de toi, mon cher et bon Octave. Oh! qu'elle +était loin, cette Clémence, d'avoir ta douceur et ta sensibilité! Elle +m'effrayait, et tu me persuades; elle me menaçait de maux inévitables, +et tu m'apprends à m'en préserver; car tu as au moins autant de raison +et de jugement qu'elle, et, de plus, tu sais comment il faut me parler +et me convaincre. Depuis que tu es ici, et que je me suis habituée à +t'ouvrir mon coeur à chaque instant, je me suis guérie des petites +maladies morales et corrigée des nombreux défauts qui compromettaient et +troublaient mon bonheur. Tu m'as appris à accepter les souffrances de la +vie journalière, à tolérer les imperfections de l'amour, à ne demander +que ce qui est possible au coeur humain; tu m'as enseigné la justice, +et tu m'as appris à aimer Jacques comme il faut l'aimer pour le rendre +heureux. Mon bonheur et le sien sont donc ton ouvrage, ô mon cher ami! +et je suis si accoutumée à avoir recours à toi en tout, que ma félicité +serait ruinée du jour où je le perdrais; je retomberais peut-être dans +mes anciens torts, et je perdrais le fruit de tes conseils. Reste donc, +et ne parle jamais de t'éloigner. Notre vie sera plus belle encore +qu'elle ne l'a été jusqu'ici. Mes enfants grandiront sous tes yeux, et +nous les élèverons; nous prendrons de leur intelligence le même soin que +nous prenons aujourd'hui de leurs petites personnes. Après eux et après +Jacques, tu seras ce que j'aurai de plus cher au monde; car je t'aime +encore mieux que Sylvia, et pourtant je regarde et je chéris Sylvia +comme ma soeur. Mais ton caractère a bien plus de rapport avec le mien, +et je me sens bien plus de confiance et d'entraînement vers toi; à +présent surtout, il me semble que nous avons reçu un nouveau baptême, et +que Dieu nous abandonnerait si nous l'invoquions séparément. + +Garde mon bracelet, à une condition: c'est que tu y feras remettre +le chiffre de Jacques, sans effacer le tien; qu'ils soient tous deux +enlacés au mien, et que ton coeur ne me sépare jamais ni de lui ni de +toi. + + + +LX. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +De la ferme de Blosse. + + +Tu me demandais hier pourquoi je viens si souvent à Blosse, et tu me +reprochais de chercher la solitude depuis quelque temps. Il est vrai que +jamais je n'ai senti si vivement le besoin d'être seul et de réfléchir. +Ce lieu désert et plein d'aspects sauvages me plaît et me fait du bien. +Je sens comme une main inexorable, mais paternelle encore dans sa +rigueur, qui m'attire au fond de ces bois silencieux pour m'y enseigner +la résignation. Je viens m'asseoir au pied de ces chênes séculaires que +ronge la mousse, et j'y résume ma vie. Cela me calme. + +Est-ce que tu ne sais pas ce que j'ai? Est-ce que tu ne t'es pas aperçue +qu'Octave aime ma femme? Cet amour a été romanesque et innocent pendant +bien longtemps; mais il prend de la violence, et si Fernande ne le voit +pas encore, elle ne peut tarder à le voir. Nous avons été imprudents; +les laisser ainsi ensemble! ils sont si jeunes! Mais que pouvions-nous +faire? Tu ne pouvais pas feindre de revendiquer un amour que tu avais +repoussé. Ta fierté se refusait à tout ce qui aurait eu l'apparence +d'une ignoble jalousie et d'une vanité blessée. Pour moi, c'était bien +pis; j'avais d'abord accusé injustement ces pauvres jeunes fous; je +sentais que j'avais beaucoup à réparer envers eux, et la crainte de me +tromper encore me forçait à fermer les yeux. Je t'avoue que, malgré +l'évidence, j'hésite encore à croire qu'Octave soit amoureux d'elle. Il +semblait si sûr de lui dans les commencements, et toute l'année dernière +il a été si heureux auprès de nous! Mais depuis l'hiver il a été de +plus en plus agité et distrait; à présent il est réellement malade de +chagrin. C'est un honnête homme, il est devenu froid et sec avec moi. +Il ne sait pas me dissimuler la gêne et le trouble que je lui cause; +pourtant il m'aime sincèrement. Hier soir, quand je suis monté à cheval, +il est venu avec moi, et il m'a parlé d'un voyage qu'il compte faire +bientôt à Genève. J'ai compris qu'il voulait s'éloigner de Fernande; +j'ai pressé sa main sans rien dire, et il s'est jeté dans mes bras en +s'écriant: «Ah! mon brave Jacques!...» puis il s'est arrêté brusquement +et m'a parlé de mon cheval. Pauvre Octave! il est malheureux, et c'est +par notre faute; nous l'avons trop abandonné aux périls de la jeunesse. +Mais où ne les aurait-il pas rencontrés? et où les eût-il combattus avec +autant de vertu? + +Il partira, j'en suis sûr, et peut-être à l'heure où je t'écris il est +déjà parti. Il y avait sur sa figure quelque chose d'extraordinaire, +comme s'il eût pris une résolution pénible mais ferme. Ce qui m'a fait +partir sur-le-champ moi-même pour la ferme, c'est la grande altération +que j'ai vue sur la figure de ma femme à l'heure du dîner; jusque-là +j'étais convaincu qu'elle n'avait pas la plus légère idée de l'amour +d'Octave; depuis ce moment je ne sais que penser. Il est vrai qu'elle +est souffrante depuis quelque temps; le sevrage de ses enfants la +fatigue, et l'abondance de son lait l'incommode encore souvent. Je n'ai +pas voulu l'observer attentivement, cela me faisait peur; quoi qu'il pût +s'être passé entre eux, du moment qu'Octave avait le courage de partir, +je ne devais pas lui rendre plus amer le dernier jour peut-être qu'il +avait à vivre auprès d'elle. Je suis sûr maintenant de la raison et +de la prudence de Fernande; elle l'éloignera sans l'offenser et sans +irriter sa passion par d'inutiles démonstrations de force. J'ai vu +que je devais la laisser agir, et que ma confiance aveugle était la +meilleure garantie possible de leur vertu. + +Je n'ai aucune inquiétude, mais je suis triste et profondément las de +moi. J'avais un ami sincère, aimable, dévoué, et il faut qu'il parte +désespéré parce que je suis au monde! Vous aviez une belle vie, intime, +riante et pure comme vos coeurs, et voilà qu'elle est gâtée, dérangée, +empoisonnée, parce que je suis M. Jacques, le mari de Fernande! J'espère +si peu en moi et en mon avenir, que je voudrais plutôt mourir et vous +laisser tous heureux, que de conserver mon bonheur au prix de celui de +l'un de vous. Mon bonheur! sera-t-il possible désormais, si Fernande a +dans le coeur un regret profond? Et comment ne l'aurait-elle pas! Voilà +ce qui m'a consterné hier. Elle l'aime peut-être... si cela est, elle +ne le sait pas encore elle-même; mais l'absence et la douleur le lui +apprendront. Et pourquoi partirait-il, s'il faut qu'elle le pleure et +qu'elle me haïsse? + +Non, elle ne me haïra pas, elle est si bonne et si douce! et moi je +serai bon et doux avec elle; mais elle sera malheureuse, malheureuse par +nos liens indissolubles... J'ai beaucoup pensé à cela avant que nous +fussions mariés, et depuis quelque temps j'y pense encore; je verrai. Ne +me parle pas, ne m'apprends rien sans que je t'interroge. Je crains que +la première fois tu ne m'aies beaucoup trop rassuré sur leur amitié: ils +étaient purs alors, et ils le sont encore; mais ils pouvaient se séparer +aisément, et aujourd'hui il faut que leurs coeurs se brisent. Que Dieu +nous pardonne, nous n'avons rien fait à mauvaise et coupable intention. +Je retournerai demain au château; si Octave n'est point parti, je +songerai à ce que je dois ou à ce que je puis faire. + +[Illustration: Ils étaient deux.] + + + +LXI. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Voici un mois bien étrange que nous passons ensemble, mon amie. Depuis +le jour où vous m'avez commandé d'étouffer mon amour, je l'ai tellement +couvert de cendres que j'ai cru parfois avoir réussi à l'éteindre. Je +suis plus tranquille que je ne l'étais cet hiver, bien certainement; +mais ce transport d'enthousiasme qui m'a fait tout promettre et tout +sacrifier, vous auriez dû prendre un peu plus de soin pour le ranimer de +temps en temps. Votre coeur semble m'avoir abandonné; et je tombe dans +une tristesse chaque jour plus profonde. Est-ce que vous craignez de me +trouver indocile à vos leçons? pourquoi me les avez-vous déjà retirées? +Peut-être ma mélancolie vous fatigue; peut-être craignez-vous l'ennui +que vous causeraient mes plaintes. Et pourtant il vous serait si facile +de me consoler avec quelques mots de confiance ou de compassion! Ne +connaissez-vous pas votre pouvoir sur moi? quand s'est-il trouvé en +défaut? Vous êtes quelquefois cruelle sans vous en douter, et vous +me faites un mal horrible sans daigner vous en apercevoir. Ne +pourriez-vous, par exemple, me cacher un peu l'amour que vous avez pour +votre mari? Votre âme est si généreuse et si délicate dans tout le +reste! mais, en ceci, vous mettez une sorte d'ostentation à me +faire souffrir: laissez cette vaine parade aux femmes qui doutent +d'elles-mêmes. Vous aviez eu tant d'esprit, au milieu de votre +miséricorde, dans les premiers jours! vous saviez si bien me dire les +choses qui pouvaient me consoler, ou du moins adoucir ma peine! Quand +vous parliez de votre mari, sans blasphémer un mérite que personne +n'apprécie mieux que moi, sans nier une affection que je ne voudrais pas +lui arracher, vous aviez le secret ineffable de me persuader que ma part +était aussi belle que la sienne, quoique différente. A présent vous avez +le talent inutile et cruel de me montrer combien sa part est magnifique +et la mienne ridicule. Ne pouviez-vous me cacher ce tripotage d'enfants +et de berceaux? me comprenez-vous? Je ne sais comment m'expliquer, et je +crains d'être brutal; car je suis aujourd'hui d'une singulière âcreté. +Enfin, vous avez fait emporter vos enfants de votre chambre, n'est-ce +pas? A la bonne heure. Vous êtes jeune, vous avez des sens; votre mari +vous persécutait pour hâter ce sevrage. Eh bien! tant mieux! vous avez +bien fait: vous êtes moins belle ce matin, et vous me semblez moins +pure. Je vous respectais dans ma pensée jusqu'à la vénération, et en +vous voyant si jeune, avec vos enfants dans vos bras, je vous comparais +à la Vierge mère, à la blanche et chaste madone de Raphaël caressant +son fils et celui d'Élisabeth. Dans les plus ardents transports de ma +passion, la vue de votre sein d'ivoire, distillant un lait pur sur +les lèvres de votre fille, me frappait d'un respect inconnu, et je +détournais mon regard de peur de profaner, par un désir égoïste, un des +plus saints mystères de la nature providente. A présent, cachez bien +voire sein, vous êtes redevenue femme; vous n'êtes plus mère; vous +n'avez plus de droit à ce respect naïf que j'avais hier, et qui me +remplissait de piété et de mélancolie. Je me sens plus indifférent +et plus hardi. Ce sont là de mauvais moyens avec un homme aussi +rustiquement candide que je le suis: vous pouviez bien rendre à votre +mari le droit d'entrer la nuit dans votre chambre, sans le faire savoir +à toute la maison, et à moi surtout. + +[Illustration: Attirer Fernande à un rendez-vous...] + + + +LXII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +De la ferme de Blosse. + +Il va falloir que je voyage, je ne sais pour combien de temps, mais il +est nécessaire que je m'éloigne; je deviens antipathique, et c'est ce +qu'il y a de pire au monde. Fernande aime Octave: cela est maintenant +hors de doute pour moi. Hier, quand j'obtins qu'elle fît emporter ses +enfants, dont les cris l'empêchent de dormir et la rendent réellement +malade, je ne sais si tu remarquas la singulière contestation qui +s'éleva entre Octave et elle. «Est-ce que vous êtes sûre que vos enfants +se passeront de vous toute une nuit! disait-il.--Il faut qu'ils +s'y habituent, répondait-elle; il est temps de les sevrer.--Ils me +paraissent bien jeunes pour cela.--Ils ont un an bientôt.---Mais on les +soignera mal. A qui une mère peut-elle remettre le soin de veiller +sur ses enfants la nuit?--Je puis remettre sans inquiétude ce soin à +Sylvia.» Il fit alors un geste d'impatience extrême, et partit sans dire +bonsoir à personne. + +Je ne compris pas d'abord le sens de cette conduite; mais, en y +réfléchissant, elle me parut fort claire. J'examinai Fernande: elle +était bien pâle depuis quelque temps! elle me sembla plus triste que +malade. Je résolus de savoir à quoi m'en tenir, et j'entrai dans sa +chambre à minuit. + +Le ciel m'est témoin qu'en faisant emporter les enfants je n'avais pas +les intentions qu'Octave m'a supposées. Il y a plus d'un an que je n'ai +endormi ma femme sur mon coeur, et ce serait pour moi une joie aussi +vive et aussi pure aujourd'hui que le premier jour de notre union, si +cette joie était réciproque; mais il y a un mois que je doute, et ce +mois où j'aurais pu, sans la faire manquer aux saints devoirs de la +maternité, la presser dans mes bras, a été pour moi une angoisse +perpétuelle. Elle est sombre et silencieuse, l'as-tu remarqué, Sylvia? +Octave est triste, et quelquefois désespéré. Ils luttent, ils résistent, +les infortunés! mais ils s'aiment et ils souffrent. En vain j'avais tour +à tour accueilli et repoussé la conviction de cet amour réciproque; +elle m'arrivait de plus en plus. Je me décidai enfin hier à l'accepter, +quelque rude qu'elle fût, et à paraître odieux un instant, afin de +n'être plus jamais exposé à le devenir. Je m'approchai de son lit, et je +vis qu'elle feignait de dormir, espérant, la pauvre femme, se soustraire +ainsi à mes importunités; je la baisai au front, elle ouvrit les yeux +et me tendit la main; mais je crus remarquer un imperceptible frisson +d'effroi et de répugnance. Je lui parlai comme autrefois de mon amour, +elle m'appela son cher Jacques, son ami et son ange protecteur; mais le +nom d'amour était oublié; et quand je cherchais à attirer ses lèvres sur +les miennes, sa figure prenait une singulière expression d'abattement +et de résignation. Une douceur angélique résidait sur son front, et son +regard avait la sérénité d'une conscience pure; mais sa bouche était +pâle et froide, ses bras languissants. Je jugeai l'épreuve assez forte; +il m'eût été impossible de trouver du plaisir à la tourmenter. J'avais +horreur du droit dont je suis investi, et dont elle me croyait capable +d'user contre son gré. Je lui baisai les mains, et lui demandai de me +dire sincèrement si elle avait quelque chagrin, et si quelque chose +manquait à son bonheur. «Comment pourrais-je trouver que je ne suis +point heureuse, me répondit-elle, quand tu n'es occupé qu'à me rendre +la vie agréable, et à éloigner de moi les moindres contrariétés? Quelle +femme il faudrait être pour se plaindre de toi!--Quand tu voudras +changer ta vie, lui dis-je, habiter un autre pays, t'entourer d'une +société plus nombreuse, tu sais qu'il te suffira de me dire un mot pour +que je mette ma plus grande joie à le satisfaire; si c'est l'ennui qui +te rend malade et mélancolique, pourquoi ne me l'avoues-tu pas?--Non, ce +n'est pas l'ennui, me répondit-elle avec un soupir.» Et je vis qu'elle +était tentée de m'ouvrir son coeur. Elle l'eût fait certainement si son +secret n'eût appartenu qu'à elle; mais elle ne devait pas me faire la +confession d'un autre. Je l'aidai à la renfermer dans son sein, et je la +quittai en lui disant: «Souviens toi que je suis ton père, et que je +te porterai dans mes bras pour t'empêcher de marcher sur les épines. +Dis-moi seulement quand lu seras lasse de marcher seule; et, dans +quelque circonstance que nous nous trouvions, Fernande, ne me crains +jamais.--Tu es un ange! un ange!» me dit-elle à plusieurs reprises; et +son visage me remercia malgré elle de ce que je m'en allais. Je rentrai +dans ma chambre, et je tombai désolé sur mon lit; je venais de franchir, +pour la dernière fois de ma vie, le seuil de la sienne. + +C'en est donc fait irrévocablement; elle ne m'aime plus! Hélas! ne le +sais-je pas depuis longtemps, et avais-je besoin d'une épreuve décisive +pour m'en assurer? N'y a-t-il pas bien des mois qu'elle aime Octave +sans le savoir? Cette paisible affection qu'elle me témoigne désormais, +est-ce autre chose que de l'amitié? Elle est heureuse avec moi +maintenant, el elle commence à souffrir par lui; car l'amour est chez +elle une souffrance. La voilà en proie à toutes les terreurs et à toutes +les difficultés de la vie sociale. Dieu sait combien de remords exagérés +déchirent son coeur; mais que dois-je faire? L'éloignerai-je du danger +et tâcherai-je de lui faire oublier Octave? Si je la lance au milieu du +monde, impressionnable et ingénue comme elle l'est, elle cherchera à +aimer encore et elle fera un mauvais choix; car elle est trop supérieure +à ces poupées de salon qu'on appelle femmes du monde, pour prendre goût +à leur existence vide et à leurs imbéciles plaisirs. Elle pourra en être +étonnée, étourdie pour quelque temps et se distraire de sa passion; mais +bientôt le besoin d'aimer qui est en elle se fera sentir plus vivement, +et l'amour se réveillera dans son coeur, soit pour Octave, soit pour un +autre qui ne le vaudra pas et qui la perdra. Et alors elle me haïra avec +raison pour l'avoir arrachée à une affection qui était innocente encore, +et qui l'aurait peut être été toujours, et pour l'avoir précipitée dans +un abîme de déceptions et de douleurs. Mais si je la laisse ici, un +matin elle se trouvera criminelle à ses propres yeux; elle se noiera +dans ses larmes et m'accusera de l'avoir abandonnée au danger avec une +lâche indifférence, ou avec une confiance stupide. Elle haïra peut-être +son amant pour lui avoir fait souffrir ces agitations et ces remords; +elle me méprisera pour ne l'avoir pas préservée. + +Je suis aussi incertain et aussi peu avancé qu'un homme qui n'aurait +jamais prévu ce qui lui arrive. Pourtant voilà bientôt deux ans que +j'emploie à retourner sous toutes les faces possibles l'avenir qui +s'accomplit; mais il y a cent mille manières de perdre l'amour d'une +femme, et la seule qu'on n'ait pas prévue est précisément celle qui se +réalise. Il est absurde de se prescrire une règle de conduite, quand le +hasard seul se charge de vous éclairer sur le meilleur parti à prendre. +Voilà pourquoi les sociétés ne peuvent exister qu'au moyen de lois +arbitraires, bonnes pour les masses, horribles et stupides pour les +individus. Comment peut-on créer un code de vertu pour les hommes, quand +un homme ne peut s'en faire un pour lui seul, et quand les circonstances +le forcent à en changer dix fois dans sa vie? L'année dernière, quand +j'accusai Fernande de me tromper effrontément, j'allais partir, j'allais +l'abandonner sans remords et sans compassion. Qu'est-ce qui change si +étrangement ma conduite et mes dispositions aujourd'hui? Elle aime +Octave, comme je supposais qu'elle l'aimait alors; ce sont les mêmes +êtres, les mêmes lieux, la même position sociale; mais ce n'est pus le +même sentiment. Je la croyais grossièrement amoureuse d'un homme dans ce +temps-là, et aujourd'hui, je vois qu'elle aime, en tremblant et malgré +elle, une âme qui la comprend. Elle pâlit, elle frissonne, elle pleure, +à présent! Voilà toute la différence extérieure; mais cette différence, +c'est tout; c'est celle d'une femme sans coeur à une femme noble +et sincère. Je ne peux pas me consoler par le mépris, maintenant. +Qu'a-t-elle fait pour perdre mon estime? Rien, en vérité; et quand même +elle se serait abandonnée aux transports de son amant, elle n'aurait +fait que céder à l'entraînement d'une destinée inévitable. Elle n'a plus +d'amour pour moi, et elle a dix-neuf ans, et elle est belle comme un +ange. Ce n'est ni sa faute, ni la mienne, si je ne lui inspire plus +que de l'amitié; puis-je demander plus de sacrifices, de dévouement +et d'affection qu'elle n'en montre, en se combattant comme elle fait? +Puis-je exiger que son coeur se dessèche, et que sa vie finisse avec +notre amour? + +Je serais un insensé et un monstre si je pouvais concevoir contre elle +une pensée de colère; mais je suis horriblement malheureux, car mon +amour est encore vivant. Elle n'a rien fait pour l'éteindre; elle m'a +fait souffrir; mais elle ne m'a ni offensé ni avili. Je suis vieux, et +ne puis pas comme elle ouvrir mon coeur à un amour nouveau. Le moment +de souffrir est venu; il n'y a plus à espérer de le retarder ou de +l'éviter. Du moins j'ai contre la souffrance un bouclier qu'aucune +espèce de trait ne peut traverser; c'est le silence. Tais-toi aussi, ma +soeur! Je me soulage, en t'écrivant; mais que ces discours ne viennent +jamais sur nos lèvres. + + + +LXIII. + +DE FERNANDE A JACQUES. + +Mon ami, puisque tu ne reviens que demain, je veux t'écrire aujourd'hui, +et te faire une demande qui me coûte beaucoup; mais tu m'as parlé hier +soir avec tant de bonté et d'affection que cela m'encourage. Tu m'as +dit que, si j'éprouvais quelque ennui dans ce pays-ci, tu te ferais un +plaisir de me procurer toutes les distractions que je pourrais désirer. +Je n'ai pas accepté sur-le-champ, parce que je ne savais comment +t'expliquer ce que j'éprouve, et je ne sais pas encore comment je vais +te le dire. De l'ennui? auprès de toi, et dans un si beau lieu, avec mes +enfants et deux amis comme ceux que nous avons, il est impossible que je +connaisse l'ennui; rien ne manque à mon bonheur, ô mon cher Jacques! et +tu es le meilleur et le plus parfait des amis et des époux. Mais que +te dirais-je? Je suis triste parce que je souffre, et je souffre sans +savoir de quoi. J'ai des idées sombres, je ne dors pas, tout m'agite et +me fatigue; j'ai peut-être une maladie de nerfs; je m'imagine que je +vais mourir et que l'air que je respire m'étouffe et m'empoisonne. Enfin +je sens, non pas le désir, mais le besoin de changer de lieu. C'est +peut-être une fantaisie, mais c'est une fantaisie de malade, dont tu +auras compassion. Éloigne-moi d'ici pour quelque temps; j'imagine que je +serai guérie, et que je pourrai revenir avant peu. Tu me disais l'autre +jour que M. Borel t'engageait beaucoup à acheter les terres de M. Raoul, +et tu me lisais une lettre où Eugénie se joignait à lui pour te supplier +de venir examiner cette propriété et de m'amener passer l'été chez elle; +j'ai comme un vague désir de prendre la distraction de ce voyage et de +revoir ces bons amis. Engage notre chère Sylvia à nous accompagner; je +ne saurais me séparer d'elle sans une douleur au-dessus de mes forces. +Réponds-moi par le retour du domestique que je t'envoie. Epargne-moi +l'embarras de m'expliquer davantage sur un caprice dont je sens +le ridicule, mais que je ne puis surmonter. Traite-moi avec cette +indulgence et cette divine douceur à laquelle tu m'as accoutumée. +Bonjour, mon bien-aimé Jacques. Nos enfants se portent bien. + + + +LXIV. + +DE JACQUES A FERNANDE. + +Tes désirs sont des ordres, ma douce petite malade; partons, allons où +tu voudras; prépare et commande le départ pour la semaine prochaine, +pour demain si tu veux; je n'ai pas d'affaire dans la vie plus +importante que ta santé et ton bien-être. J'écris à l'instant même +à Borel pour lui dire que j'accepte son obligeante proposition. +Précisément j'ai des fonds à déplacer, et il me sera agréable de les +porter en Touraine, sous les yeux d'un ami qui en surveillera le revenu. +Il m'eût été cruel de faire sans toi ce voyage; je ne sais pas si notre +Sylvia pourra nous accompagner. Cela présente plus de difficultés et +d'inconvénients que tu ne penses; j'en parlerai avec elle, et si la +chose n'est pas impossible absolument, elle ne te quittera pas. Nous +partirons donc pour aussi longtemps que tu voudras, ma bonne fille +chérie; mais souviens-toi que si tu t'ennuies et te déplais à Cerisy, +fût-ce le lendemain de notre arrivée, je serai tout prêt à te conduire +ailleurs, ou à te ramener ici. Ne crains pas de me paraître fantasque: +je sais que tu souffres, et je donnerais ma vie pour alléger ton mal. +Adieu. Un baiser pour moi à Sylvia, et mille à nos enfants. + + + +LXV. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Ainsi, vous partez! Je vous ai offensée, et vous m'abandonnez au +désespoir, pour ne pas entendre les inutiles lamentations d'un importun. +Vous avez raison; mais cela vous ôte beaucoup de votre mérite à mes +yeux. Vous étiez bien plus grande quand vous me disiez que vous +ne m'aimiez pas, mais que vous aviez pitié de moi, et que vous me +supporteriez auprès de vous tant que j'aurais besoin de vos consolations +et de votre appui. A présent, vous ne dites plus rien. Je vous parle de +mon amour dans le délire de la fièvre, et vous avez la charité de ne pas +me répondre, pour ne pas me désespérer, apparemment; mais vous n'avez +pas la patience de m'entendre davantage, et vous partez! Vous vous êtes +lassée trop tôt, Fernande, du rôle sublime dont vous aviez conçu l'idée, +mais que vous n'avez pas eu la force de remplir. Mon amour n'a pas eu le +temps de guérir; mais il s'est aigri, et la plaie est plus âcre et plus +envenimée qu'auparavant. + +Votre conduite est fort prudente. Je ne vous aurais jamais crue si +ingénieuse: vous avez arrangé tout cela en un clin d'oeil, et vous avez +surmonté tous les obstacles avec toute l'habileté et tout le sang-froid +du tacticien le plus expérimenté. Cela est bien beau pour votre âge! +Sylvia était brutale et franche; elle partait en me laissant des billets +où elle m'apprenait sans façon qu'elle ne m'aimait pas. Vous êtes plus +politique; vous savez profiter des occasions et les saisir au vol; +vous arrangez tout d'une manière si savante et si vraisemblable, qu'on +jurerait que c'est votre mari qui vous entraîne, tandis que son coeur +généreux et brave hésite, s'étonne et se soumet sans savoir ce qui vous +passe par l'esprit. Sylvia se soucie médiocrement d'aller s'installer +chez des gens qu'elle ne connaît pas, et qui la traiteront peut-être +fort lestement; mais vous ne tenez compte de rien. Vous me comblez +devant eux d'hypocrites témoignages de regret et d'attachement, et vous +évitez si bien de vous trouver seule un instant avec moi, que, si je +n'étais furieux, je serais désespéré. Soyez tranquille; j'ai autant +d'orgueil qu'un autre quand on m'irrite par le mépris. Vous auriez dû +me témoigner le vôtre dès le jour où j'ai eu l'insolence de vous parler +d'amour: je serais parti sur-le-champ, et vous seriez débarrassée de moi +depuis longtemps. Pourquoi prendre tant de peine aujourd'hui? pourquoi +quitter votre maison et déplacer toute votre famille, quand vous n'avez +qu'un mot à dire pour me renvoyer en Suisse? Croyez-vous que je veuille +m'attacher à vos pas et vous fatiguer de mes poursuites? Vous avez +choisi pour refuge la maison Borel, pensant que c'était le seul lieu du +monde où je n'oserais pas vous suivre: eh! mon Dieu, c'est trop de soin; +restez et vivez en paix; je pars dans un quart d'heure. Défaites vos +malles; dites à votre mari que vous avez changé d'idée: je vous ai vue +ce matin pour la dernière fois de ma vie. Adieu, Madame. + + + +LXVI. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Vous vous trompez absolument sur les causes de mon départ et de ma +conduite avec vous. J'exige que vous restiez jusqu'à demain, à moins que +vous ne vouliez faire deviner à mon mari un secret qui peut compromettre +son bonheur et mon repos. Ce soir, à neuf heures, nous partirons, après +nous être pressé la main. Allez au grand ormeau, vous trouverez sous la +pierre mon dernier billet, mon dernier adieu. + + + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +(Billet placé sous la pierre de l'ormeau.) + +Je pars parce que je vous aime; vous le dire et résister à vos +transports m'eût été impossible. Partir sans vous le dire est également +au-dessus de mes forces. Je suis un être faible et souffrant; je ne puis +commander à mon coeur; j'aime mes devoirs et je veux sincèrement les +remplir. Ce que j'entends par mes devoirs, ce ne sont pas les seules +lois de la société; la société châtie sévèrement ceux qui lui +désobéissent; mais Dieu est plus indulgent qu'elle, et il pardonne. Je +saurais braver pour vous le ridicule et le blâme qui s'attachent aux +fautes d'une femme; mais ce que je ne puis vous immoler, le sacrifice +que vous refuseriez, c'est le bonheur de Jacques. Que n'est-il moins +parfait! que n'a-t il eu envers moi quelque tort qui m'autorise à +disposer de mon honneur et de mon repos comme je l'entendrais! Mais, +quand toute sa conduite est sublime envers moi et envers vous, que +pouvons-nous faire? Nous soumettre, nous fuir, et mourir de chagrin +plutôt que d'abuser de sa confiance. + +Je ne sais pas quand j'ai commencé à vous aimer. Peut-être est-ce dès le +premier jour que je vous ai vu, peut-être Clémence avait-elle tristement +raison en m'écrivant que je réussissais à donner le change à ma +conscience, mais que j'étais déjà perdue lorsque je croyais travailler à +voire réconciliation avec Sylvia. Je ne sais plus maintenant apprécier +au juste ce qui s'est passé dans ma pauvre tête depuis un an; je suis +brisée de fatigue, de combats, d'émotions. Il est temps que je parte; je +ne sais plus ce que je fais; je suis comme vous étiez il y a un mois. +Alors je me sentais encore de la force; d'ailleurs, la crainte de vous +perdre m'en donnait. Que n'aurais-je pas imaginé, que ne me serais-je +pas persuadé, que n'aurais-je pas juré à Dieu et aux hommes, plutôt que +de renoncer à vous voir? Cette idée était trop affreuse, je ne pouvais +l'accueillir; mais la victoire que nous nous flattions de remporter +était au-dessus des forces humaines; à peine vous vis-je au point +d'enthousiasme et de courage où je vous priais d'atteindre, que mon +âme se brisa comme une corde trop tendue; je tombai dans une tristesse +inexplicable, et quand j'en sortais pour contempler avec admiration +votre dévouement et votre vertu, je sentais qu'il fallait vous fuir ou +me perdre avec vous. Que Dieu nous protège! A présent le sacrifice est +consommé; si je succombe, souvenez-vous de moi pour me plaindre et pour +me pardonner ce que je vous ai fait souffrir. + +Si vous voulez m'accorder une grâce, restez encore quelques jours à +Saint-Léon; et puisque Silvia n'a pu se décider à me suivre, profitez de +cette sainte amitié que la Providence vous offre comme une consolation. +Elle est triste aussi; j'ignore ce qu'elle a; peut-être devine-t-elle +que je suis malheureuse. Elle se dévoue à mes enfants; elle leur servira +de mère. Voyez-les, ces pauvres enfants que j'abandonne aussi, pour +fuir tout ce que j'ai de plus cher au monde à la fois; leur vue vous +rappellera mes devoirs et les vôtres; vous souffrirez moins pendant ces +premiers jours. Si, au lieu de vous plonger dans la solitude, vous vous +nourrissez l'âme du témoignage de notre honnête amitié et du spectacle +de ces lieux, où tout vous parlera des graves et augustes devoirs de la +famille et de l'honneur, vous vous souviendrez d'y avoir été heureux par +la vertu, et vous vous réjouirez de n'avoir pas souillé la pureté de ce +souvenir. + + + +LXVII. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Saint-Léon. + +Vous avez bien fait de me laisser vos enfants; ce voyage eût fait +beaucoup da mal à ta fille, qui n'est pas bien portante. Son +indisposition ne sera rien, j'espère; elle serait devenue sérieuse dans +une voiture, loin des mille petits soins qui lui sont nécessaires. Ne +parle pas à ta femme de cette indisposition, qui sera guérie sans doute +quand tu recevras ma lettre. C'est une grande terreur pour moi que la +moindre souffrance de tes enfants, surtout à présent que je suis seule. +Je tremble de voir leur santé s'altérer par ma faute; je ne les quitte +pourtant pas d'une minute, et je ne goûterai pas un instant de sommeil +que notre chère petite ne soit tout à fait bien. + +Je suis heureuse d'apprendre que vous avez fait un bon voyage, et que +vous avez reçu le plus aimable accueil; mais je m'afflige et m'effraie +de la tristesse épouvantable où tu me dis que Fernande est plongée. +Pauvre chère enfant! Peut-être as-tu mal fait de céder si vite à son +désir; il eût fallu lui donner le temps de réfléchir et de se raviser. +Il m'a semblé qu'au moment de partir, elle était au désespoir, et +que, sans la crainte de te déplaire, elle eût renoncé à ce voyage. Je +n'augure rien de bon de cette séparation. Octave est comme fou. J'ai +réussi à le retenir jusqu'à présent, mais je désespère de le calmer. +J'ai essayé de le faire parler; j'espérais qu'en ouvrant son coeur et en +l'épanchant dans le mien, il se calmerait ou se pénétrerait davantage de +la nécessité d'être fort; mais la force n'est pas dans l'organisation +d'Octave; et quand même j'obtiendrais quelques nobles promesses, sa +résolution serait l'enthousiasme de quelques heures. Je le connais, et +le voyant aussi sérieusement épris de Fernande, j'espère peu à présent +qu'il la seconde dans ses généreux projets. Il est dans une agitation +effrayante; sa souffrance paraît si vive et si profonde, que j'en suis +émue de compassion et que je pleure sur lui du fond de mon âme. Sois +indulgent et miséricordieux, ô mon Jacques! car ils sont bien à +plaindre. Je n'ai jamais été dans cette situation, et je ne sais +vraiment pas ce que je ferais à leur place. Ma position indépendante, +mon isolement de toute considération sociale, de tout devoir de famille, +sont cause que je me suis livrée à mon coeur lorsqu'il a parlé. Si j'ai +de la force, ce n'est pas à me combattre que je l'ai acquise; car je +n'en ai jamais eu l'occasion. L'idée de sacrifier une passion réelle et +profonde à ce monde que je hais me parait si horrible, que je ne m'en +crois pas capable. Il est vrai que les seuls devoirs réels de Fernande +sont envers toi; et ta conduite en impose de tels à tous ceux qui +t'aiment, qu'il ne doit plus y avoir un instant de bonheur pour ceux qui +te trahissent. Aide-la donc avec douceur à accomplir cet holocauste de +son amour; j'essaierai d'obtenir quelque chose de la vertu d'Octave; +mais il me ferme l'accès de son coeur, et je ne puis vaincre la +répugnance que j'éprouve à forcer la confiance d'une âme qui souffre, +fût-ce avec l'espoir de la guérir. + + + +LXVIII. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Je suis dans un état déplorable, mon cher Herbert; plains-moi et +n'essaie pas de me conseiller; je suis hors d'état d'écouter quoi que +ce soit. Elle a tout gâté en me disant qu'elle m'aime; jusque-là, je +me croyais méprisé; le dépit m'aurait donné des forces; mais, en +me quittant, elle me dit qu'elle m'aime, et elle espère que je me +résignerai à la perdre! Non, c'est impossible; qu'ils disent ce qu'ils +voudront, ces trois êtres étranges parmi lesquels je viens de passer un +an qui m'apparaît comme un rêve, comme une excursion de mon âme dans un +monde imaginaire! Qu'est-ce que la vertu dont ils parlent sans cesse? La +vraie force est-elle d'étouffer ses passions ou de les satisfaire? Dieu +nous les a-t-il données pour les abjurer? et celui qui les éprouve assez +vivement pour braver tous les devoirs, tous les malheurs, tous les +remords, tous les dangers, n'est-il pas plus hardi et plus fort que +celui dont la prudence et la raison gouvernent et arrêtent tous les +élans? Qu'est-ce donc que cette fièvre que je sens dans mon cerveau? +Qu'est-ce donc que ce feu qui me dévore la poitrine, ce bouillonnement +de mon sang qui me pousse, qui m'entraîne vers Fernande? Est-là les +sensations d'un être faible? Ils se croient forts parce qu'ils sont +froids. D'ailleurs, qui sait le fond de leurs pensées? qui peut deviner +leurs intentions réelles? Ce Jacques qui m'abandonne et me livre au +danger pendant un an, et qui, malgré sa pénétration exquise en toute +autre chose, ne s'aperçoit pas que je deviens fou sous ses yeux; cette +Sylvia qui redouble d'affection pour moi, à mesure que je me console +de ses dédains et que je les brave en aimant une autre femme, sont-ils +sublimes ou imbéciles? Avons-nous affaire à de froids raisonneurs +qui contemplent notre souffrance avec la tranquillité de l'analyse +philosophique, et qui assisteront à notre défaite avec la superbe +indifférence d'une sagesse égoïste? à des héros de miséricorde, à +des apôtres de la morale du Christ qui acceptent le martyre de leurs +affections et de leur orgueil? A présent que j'ai perdu l'aimant qui +m'attachait à eux, je ne les connais plus; je ne sais plus s'ils me +raillent, s'ils me pardonnent ou s'ils me trompent. Peut-être qu'ils +me méprisent; peut-être qu'ils s'applaudissent de leur ascendant sur +Fernande, et de la facilité avec laquelle ils m'ont séparé d'elle au +moment où elle allait être à moi. Oh! s'il en était ainsi, malheur à +eux! Vingt fois par jour je suis au moment de partir pour la Touraine. + +Mais cette Sylvia m'arrête et me fait hésiter. Maudite soit-elle! Elle +exerce encore sur moi une influence qui a quelque chose d'irrésistible +et de fatal. Toi qui crois au magnétisme, tu aurais ici beau jeu pour +expliquer le pouvoir qu'elle a encore sur moi après que mon amour pour +elle est éteint, et quand nos caractères s'accordent et se ressemblent +si peu. Quand Fernande était ici, j'étais si heureux, si enivré au +milieu de toutes mes souffrances, que je pensais tout ce qu'elle disait. +Sylvia était mon amie, ma soeur chérie, comme elle était l'amie et la +soeur chérie de Fernande. A présent, elle m'étonne et m'inspire de la +méfiance. Je ne peux pas croire qu'elle ne soit pas mon ennemie, et la +pitié qu'elle me marque m'humilie comme le plus superbe témoignage de +mépris qu'une femme puisse donner à un ancien amant. Ah! si je pouvais +me livrer à elle, pleurer dans son sein, lui dire ce que je souffre, et +si j'étais sûr qu'elle y compatît! Mais à quoi cela me mènerait-il? Elle +est la soeur de Jacques, ou du moins il a en elle une amie si intime, +qu'elle ne peut que blâmer et contrarier mon amour. Quand même elle +serait assez généreuse pour désirer de me voir heureux avec une autre +qu'elle, Fernande est précisément la seule femme qu'elle ne peut pas +m'aider à obtenir. Ah! si elle me méprise, elle a bien raison, car je +suis un homme sans caractère et sans conviction. Je sens que je ne suis +ni méchant, ni vicieux, ni lâche; mais je me laisse aller à tous les +flots qui me ballottent, à tous les vents qui me poussent. J'ai eu +dans ma vie des moments de folle et sainte exaltation, puis des +découragements affreux, puis des doutes cruels et un profond dégoût des +gens et des choses qui m'avaient paru sublimes la veille. J'ai aimé +Sylvia avec ferveur; j'ai cru pouvoir m'élever jusqu'à elle, qui me +paraissait à demi cachée dans les cieux; puis je l'ai méprisée jusqu'à +la soupçonner d'être une courtisane; puis je l'ai estimée au point de +vivre son ami après avoir été repoussé comme amant; maintenant elle me +fait peur et j'ai comme une sorte de haine contre elle; et pourtant je +ne puis m'arracher encore aux lieux qu'elle habite; il me semble qu'elle +a à me dire quelque parole qui pourra me sauver. + +Mais pourquoi suis-je ainsi? pourquoi ne puis-je ni rien croire, ni rien +nier décidément? Oh! j'ai eu une belle nuit avec Fernande! j'ai versé à +ses pieds des larmes qui m'ont semblé descendre du ciel; mais peut-être +n'était-ce qu'une comédie que je jouais vis-à-vis de moi-même, et +dont j'étais à la fois l'acteur inspiré et le spectateur niaisement +émerveillé! Qui sait, qui peut dire ce qu'il est? Et à quoi sert de +se chauffer le cerveau jusqu'à ce qu'il éclate? à quoi mène cette +exaltation qui tombe d'elle-même comme la flamme? Fernande était sincère +dans ses résolutions, dans sa confiance, la pauvre enfant; et tout en +jurant à Dieu qu'elle ne m'aimerait point, elle m'aimait déjà en secret. +Elle s'arrache au danger de me le dire, et elle me l'écrit naïvement! +Oh! c'est cela qui me la fait aimer! c'est cette faiblesse adorable qui +met son coeur au niveau du mien! D'elle, au moins, je n'ai jamais douté; +je sens ce que j'ai senti dès le premier jour: c'est que nous sommes +faits l'un pour l'autre, et que son être est de la même nature que +le mien. Ah! je n'ai jamais aimé Sylvia, c'est impossible, nous nous +ressemblons si peu! Presser Fernande dans mes bras, c'est presser une +femme, la femme de mon choix et de mon amour! et on s'imagine que +j'y renoncerai? Mais qu'arrivera-t-il? Que m'importe? si on la rend +malheureuse, je l'enlèverai avec sa fille, que j'adore, et nous irons +vivre au fond de quelque vallée de ma patrie. Tu me donneras bien un +asile? Ah! ne me sermonne pas, Herbert; je sais bien que je me rends +malheureux, et que je fais folie sur folie; je sais bien que, si j'avais +une profession, je ne serais pas oisif; que, si j'étais comme toi, +ingénieur des ponts et chaussées, je ne serais pas amoureux; mais que +veux-tu que j'y fasse? je ne suis propre à aucun métier; je ne puis me +plier à aucune règle, à aucune contrainte. L'amour m'enivre comme le +vin; si je pouvais, comme toi, porter deux bouteilles de vin du Rhin +sans extravaguer, j'aurais pu passer un an entre deux femmes charmantes +sans être amoureux de l'une ni de l'autre. + +Adieu; ne m'écris pas, car je ne sais pas où je vais. Je fais mon +portemanteau vingt fois par jour; tantôt je veux aller à Genève oublier +Fernande, Jacques et Sylvia, et me consoler avec mon fusil et mes +chiens; tantôt je veux aller me cacher à Tours, dans quelque auberge +d'où je serai à portée d'écrire à Fernande et de recevoir ses réponses; +tantôt je ris de pitié en me voyant si absurde; tantôt je pleure de rage +d'être si malheureux. + + + +LXIX. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Ce que tu me mandes de ma fille m'effraie extrêmement; c'est la première +fois qu'elle est malade, et, dans l'ordre des choses, elle aurait dû et +devra l'être souvent; mais je ne puis commander à mon inquiétude quand +il s'agit de mes enfants, parce qu'ils sont jumeaux, et que leur +existence est plus précaire que celle des autres. La petite est bien +plus délicate que son frère, et cela justifie la croyance générale qu'un +des deux vit toujours aux dépens de l'autre dans le sein de la mère. Si +elle va plus mal, écris-le-moi sans hésiter. J'irai te rejoindre, non +pour aider à tes soins, qui ne peuvent être que parfaits, mais pour te +soulager de la terrible responsabilité qui pèse sur toi. J'ai caché et +je cacherai cette nouvelle à Fernande aussi longtemps que je pourrai; +sa santé est réellement très-altérée, le chagrin et l'inquiétude +aggraveraient son mal. Elle est entourée ici de soins, d'amitiés et +de distractions; mais rien n'y fait. Elle est d'une tristesse qui me +consterne, et ses nerfs sont dans un état d'irritation qui change +entièrement son caractère. Tu as raison, Sylvia, cette séparation n'a +produit rien de bon. Il y a peu d'âmes qui soient organisées assez +vigoureusement pour se maintenir dans le calme d'une forte résolution; +toutes les consciences honnêtes sont capables de la générosité d'un +jour, mais presque toutes succombent le lendemain à l'effort du +sacrifice. J'ai cru qu'il était de mon devoir de consentir à celui de +Fernande et même de le seconder; ce n'est pas que j'en aie espéré un +résultat heureux pour moi. Quand l'amour est éteint, rien ne le rallume; +et en m'arrachant à notre Dauphiné, je n'avais pas certainement sur le +visage l'imbécile joie d'un mari dont la vanité triomphe. Je n'avais pas +non plus dans le coeur l'imprudent espoir d'un amant qui se flatte de +retrouver son bonheur dans l'immolation du bonheur d'autrui. Je savais +bien que Fernande aimerait Octave absent d'un amour plus acharné, et que +je la dérobais seulement au danger dont sa pudeur eût peut-être suffi +pour la préserver. Je savais que le trait s'enfoncerait dans son coeur à +mesure qu'elle s'efforcerait de le retirer. Tous les hommes oublient +ce qu'ils ont éprouvé, et feignent de ne plus savoir ce que c'est que +l'amour quand on leur retire celui qu'ils croyaient posséder. Il faut +voir alors par quels stupides arguments ils essaient de prouver que la +femme qui les quitte est coupable envers eux. Pour moi, je n'accuserais +Fernande que dans le cas où elle recevrait mes caresses d'un front +serein, avec un sourire trompeur sur les lèvres. Mais sa conduite est +noble; sa tristesse protesterait contre ma tyrannie, si j'étais assez +grossier pour l'exercer. Dans l'espèce d'aversion qu'elle me témoigne +malgré elle de temps en temps, il y a une violence de sincérité que je +préfère à une hypocrite douceur. Pauvre enfant! pauvre chère enfant! +comme tu dis, elle fait ce qu'elle peut. Dans de certains moments elle +se jette à mon cou en sanglotant, dans d'autres elle me repousse avec +horreur. Ah! que peut-elle craindre de moi? Je lui proposerai bientôt de +revenir si son état ne s'améliore pas; car je ne veux pas qu'elle soit +malheureuse et qu'elle me haïsse. Tous les chagrins, tous les affronts +sur moi plutôt que celui-là! J'attends encore quelques jours; +l'excitation où elle est s'apaisera peut-être comme le redoublement +d'une maladie. J'ai dû consentir à l'amener ici, même avec la conviction +que cela ne servirait à rien; j'ai dû lui laisser la faculté de faire un +noble effort, et de mettre dans sa vie le souvenir d'un jour de vertu; +ce sera un remords de moins pour l'avenir, un droit de plus à mon +respect. Quand elle sera lasse de combattre, je ne lèverai point le bras +pour l'achever, mais je le lui offrirai pour s'y reposer. Hélas! si elle +savait combien je l'aime! Mais je me tais désormais; mon amour serait un +reproche, et je respecte sa souffrance. Insensé que je suis! il y a des +instants où je me flatte qu'elle va revenir à moi, et qu'un miracle va +s'accomplir pour me récompenser de tout ce que j'ai dévoré de douleurs +dans le cours de ma triste vie! + + + +LXX. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Il faut que tu viennes me trouver; ta fille tombe dans un état de +marasme qui fait des progrès effrayants; amène quelque médecin plus +habile que ceux que nous avons ici. Si Fernande est réellement aussi +malade et aussi triste que tu le dis, cache-lui l'état de sa fille; +et pourtant comment lui annoncerons-nous plus tard la vérité, si mes +craintes se justifient? Fais ce que tu jugeras le plus prudent. La +laisseras-tu ainsi sans toi chez ces Borel? La soigneront-ils bien? Il +est vrai que sa mère va arriver au Tilly, à ce qu'elle me mande, et +qu'elle ira chez elle si elle veut; mais d'après tout ce que tu m'as dit +de sa mère, c'est une mauvaise amie et un triste appui pour Fernande. +Ah! pourquoi nous sommes-nous quittés? cela nous a porté malheur. + +Octave est parti pour Genève; il a accompli aussi son sacrifice; que +peut-on lui demander de plus? J'ai vainement essayé d'adoucir son +chagrin par mon amitié; je me suis convaincue plus que jamais que +son âme n'est point grande, et que les petitesses de la vanité ou de +i'égoïsme, je ne sais lequel des deux, en ferment l'entrée aux idées +élevées et aux nobles sentiments. Croirais-tu qu'il a longtemps hésité à +savoir si j'avais l'intention de découvrir ses secrets pour en abuser, +ou si j'étais sincère dans mon désir de le réconcilier avec lui-même? +Croirais-tu qu'il a eu l'idée ridicule que je lui faisais des +coquetteries pour le ramener à mes pieds? Il me suppose ce vil et sot +amour-propre; il me croit occupée à ces calculs petits et méprisables, +quand mon coeur est brisé de la douleur de Fernande et de la sienne, +quand je donnerais mon sang pour les guérir en les divisant, ou pour les +envoyer vivre heureux dans quelque monde où tu n'aurais jamais mis le +pied, et où leur bonheur ne toucherait point à ton existence. Pauvre +Octave! son plus grand malheur est de comprendre par l'intelligence +ce que c'est que la grandeur, mais d'avoir le coeur trop froid ou le +caractère trop faible pour y atteindre. Il croit que Fernande est son +égale, et il se trompe: Fernande est très-au-dessus de lui, et Dieu +fasse qu'elle puisse l'oublier, car l'amour d'Octave ne la rendrait +peut-être que plus malheureuse. Enfin il est parti en me jurant +qu'il allait en Suisse. Attendons le destin, et, quel qu'il soit, +dévouons-nous à ceux qui n'ont pas la force de se dévouer. + + + +LXXVI. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Votre mari est en Dauphiné et moi je suis à Tours; vous m'aimez et je +vous aime, voilà tout ce que je sais. Je trouverai moyen de vous voir +et de vous parler, n'en doutez pas. N'essayez pas de me fuir encore, je +vous suivrais jusqu'au bout de la terre. Ne craignez pas que je vous +compromette, je serai prudent; mais ne me réduisez pas au désespoir, et +ne déjouez pas par une inutile et folle résistance les moyens que +je prendrai pour arriver à vous sans que personne s'en doute. Que +craignez-vous de moi? quels sont ces dangers qui vous épouvantent? +Pensez-vous que je veuille d'un bonheur qui vous coûterait des larmes? +M'estimez-vous assez peu pour croire que je vous demanderai des +sacrifices? Je ne veux que vous voir, vous dire que je vous aime, +et vous décider à retourner à Saint-Léon. Là nous reprendrons notre +ancienne vie, vous resterez aussi pure que vous l'êtes, et je serai +aussi malheureux que vous voudrez. Je puis tout promettre et tout +accepter pourvu qu'on ne me sépare pas de vous; cela seul est +impossible. + +J'ai déjà fait le tour du château et des jardins de Cerisy, j'ai déjà +gagné le jardinier et apprivoisé les chiens. Cette nuit je suis passé +sous vos fenêtres, il était deux heures du matin, et il y avait de la +lumière dans votre chambre; demain je vous écrirai comment nous pouvons +nous voir sans le moindre danger. Je sais que vous êtes malade, et, s'il +faut répéter l'expression de ceux qui parlent de vous, un secret chagrin +vous tue. Et tu crois que je t'abandonnerai quand ton mari te laisse +pour aller serrer ses foins et philosopher avec Sylvia, tout en comptant +ses denrées et son argent? Pauvre Fernande! ton mari est une mauvaise +copie de M. de Wolmar; mais certainement Sylvia ne se pique pas d'imiter +le désintéressement et la délicatesse de Claire; c'est une coquette +froide et très-éloquente, rien de plus. Cesse de mettre ces doux êtres +de glace au-dessus de tout, cesse de leur sacrifier ton bonheur et le +mien; jette-toi dans les bras de celui qui t'aime, réfugie-toi dans le +seul coeur qui t'ait comprise. Impose-moi tous les sacrifices que tu +voudras, mais laisse-moi pleurer à tes genoux encore une fois, est te +dire combien je t'aime, et que j'entende ce mot sortir de ta bouche. + + + +LXXII. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Je suis à Tours depuis un grand mois, comptant les jours le plus +patiemment que je peux, et attendant les rares instants où il m'est +permis de la voir. Encore ai-je perdu quinze jours à demander et +à obtenir cette faveur. L'imprudente! elle ne sait pas combien sa +résistance, ses scrupules et ses larmes m'attachent à elle et donnent de +force à ma passion. Rien n'irrite mon désir, rien ne m'éveille de mon +indolence naturelle comme les obstacles et les refus. J'ai eu assez à +combattre sa terreur d'être découverte et compromise, j'ai été fort +occupé. Tu dis que je n'ai pas d'emploi; je t'assure qu'il n'y a pas de +profession plus active et plus assujettissante que celle de pénétrer +auprès des femmes que le monde et la vertu se chargent de garder. J'ai +eu à lutter contre madame de Luxeuil (cette Clémence dont je t'ai parlé +une fois), le philosophe le plus pédant et le plus insupportable de +la terre, la femme la plus sèche, la plus froide, la plus jalouse du +bonheur d'autrui. Je l'avais parfaitement jugée d'après ses lettres. +J'ai eu occasion de faire parler d'elle un mien ami qui est à Tours, +et qui la connaît fort bien, parce qu'elle y vient souvent. Je sais +maintenant que c'est ce qu'un appelle une personne distinguée, un de ces +êtres qui ne peuvent ni aimer ni se faire aimer, et qui donnent leur +malédiction à tout ce qui aime sur la terre; pédagogues femelles qui ont +le triste avantage de voir clairement le malheur des autres, et de le +prédire avec une joie malicieuse pour se consoler d'être étrangers aux +biens et aux maux des vivants; momies qui ont des sentences écrites sur +parchemin à la place du coeur, et qui mettent leur gloire a étaler leur +fatal bon sens et leur raison impitoyable à défaut d'affection et de +bonté. Sachant que Fernande était à Cerisy, et qu'au dire des voisins +tourangeaux elle se mourait d'une maladie de langueur, elle est venue +la voir et se repaître de sa tristesse, comme un corbeau qui attend le +dernier soupir d'un mourant sur le champ de bataille. Je ne sais même +pas si elle n'a pas indisposé contre la pauvre Fernande madame Borel, +leur compagne commune de couvent. Fernande trouve que tout le monde +lui bat froid, et ne peut s'empêcher de regretter Saint-Léon. Elle y +retournera, je l'y déciderai, et là je vaincrai ses scrupules et les +miens: oui, les miens; car je t'avoue, Herbert, que je suis le plus +misérable séducteur qu'il y ait jamais eu. Je ne suis un héros ni dans +la vertu ni dans le vice: c'est peut-être pour cela que je suis toujours +ennuyé, agité et malheureux les trois quarts du temps. J'aime trop +Fernande pour renoncer à elle; je préfère commettre tous les crimes et +supporter tous les malheurs; mais cet amour est trop vrai pour que +je veuille la persécuter et l'effrayer par des transports qu'elle ne +partage pas encore. Elle les partagera, Dieu et la nature le veulent. +Quelle digue peut s'opposer à l'amour de deux êtres qui s'entendent +et dont les brûlantes aspirations s'appellent et se répondent à toute +heure? Je conçois les joies extatiques de l'amour intellectuel chez des +amants jeunes et pleins de vie, qui retardent voluptueusement l'étreinte +de leurs bras pour s'embrasser longtemps avec l'âme. Chez les captifs +ou les impuissants, c'est une vaine parade d'abnégation qu'expient en +secret le spleen et la misanthropie. Je divague donc avec Fernande, et +je m'élève dans les régions du platonisme tant qu'elle veut. Je suis +sûr de redescendre sur la terre et de l'y entraîner avec moi quand je +voudrai. + +Tu dois t'étonner de la vie que je mène: moi aussi; mais, au bout du +compte, cet abandon de moi-même au hasard ou au destin, cette soumission +de mes actions à mes passions est la seule chose qui me convienne. Je +suis un vrai jeune homme, je le sais, au moins je l'avoue, et seul +peut-être parmi tous ceux que je vois, je ne joue point de rôle. Je me +laisse aller au gré de ma nature, et je n'en rougis pas. Les uns se +drapent, les autres se fardent| il en est qui se plâtrent et veulent se +changer en statues majestueuses. Il en est d'autres qui attachent des +ailes de papillon à des organisations de tortue. En général, les vieux +se font jeunes, et les jeunes affectent la sagesse et la gravité de +l'âge mûr. Moi, je suis tout ce qui me passe par la tête et ne m'occupe +en aucune façon, des spectateurs. J'écoutais dernièrement deux hommes se +dépeindre l'un à l'autre. L'un se disait bilieux et vindicatif, l'autre +insolent et apathique. Quand nous nous séparâmes en quittant la +diligence, tous deux s'étaient déjà révélés: le prétendu bilieux s'était +laissé provoquer avec le plus grand sang-froid par l'apathique, lequel +n'avait pu supporter une contradiction très-légère sur une question +politique. Le besoin de l'affectation est si grand chez les hommes, +qu'ils se vantent des défauts qu'ils n'ont pas, plus volontiers que des +qualités qu'ils peuvent avoir. + +Moi, je cours après l'aimant qui m'attire, et ne tourne les yeux ni à +droite ni à gauche pour savoir ce qu'on dit de ma démarche. Quelquefois +je me regarde au miroir, el je ris de moi-même; mais je ne change rien +à ma manière d'être, cela me donnerait trop de peine. Avec ce +caractère-là, j'attends sans trop d'ennui ni de désespoir ce que le +destin va faire de moi; j'occupe mes instants le plus paisiblement +du monde; la pensée de mon amour suffit pour réchauffer ma tête et +entretenir mon espérance. Enfermé dans une petite chambre d'auberge +assez fraîche et sombre, j'emploie à dessiner ou à lire des romans (tu +sais que j'ai la passion des romans) les heures les plus chaudes de la +journée. Personne ici ne me connaît que deux ou trois jeunes gens de +Paris qui n'ont aucun rapport avec les Borel. D'ailleurs, les Borel +ne connaissent ni mon nom ni ma figure, et mon séjour ici ne peut +compromettre Fernande auprès de personne. Jacques lui écrit toujours +qu'il reviendra la chercher la semaine prochaine; mais il est clair +comme le jour qu'il n'y pense guère ou qu'il est plus occupé des soins +de son exploitation que de sa femme. Il est vrai qu'il ne tient qu'à +elle de demander des chevaux de poste, de monter dans sa voiture avec +Rosette et d'aller le rejoindre. C'est à quoi je travaille à la décider, +car je partirais aussitôt pour mon ermitage, et j'arriverais à quelques +jours de distance, en disant à Jacques et à Sylvia que j'ai été faire +un tour en Suisse. Ou ils ne se doutent de rien, ou ils veulent ne rien +voir. Cette dernière opinion est celle à laquelle je m'abandonne le plus +volontiers; elle apaise beaucoup un reste de remords qui me revient à +l'esprit lorsque Fernande, avec ses grands yeux humides d'amour, et ses +grands mots de sacrifice et de vertu, me replonge dans les incertitudes +du désir el de la timidité. Moi, timide! c'est pourtant vrai. +J'escaladerais les murailles de Babel, et je braverais tous les gardiens +de la beauté, eunuques, chiens et gardes-chasse; mais un mot de la femme +que j'aime me fait tomber à genoux. Heureusement les prières d'un amant +sont plus impérieuses que les menaces de toute la terre, et même que +les terreurs de la conscience. Je verrai Fernande ce soir. Elle vient +quelquefois au bal des officiers de la garnison avec madame Eugénie +Borel; je la fais danser sans avoir l'air de la connaître, si ce n'est +comme une figure de bal, et je trouve le moyen de lui dire quelques +mots. Madame Borel a ici une grande vieille maison déserte, une espèce +de pied-à-terre dont on n'ouvre les volets et les portes qu'une fois par +semaine. Il doit être facile d'y pénétrer et d'y donner rendez-vous à +Fernande. Elle ne veut plus que j'aille rôder dans le parc de Cerisy. +J'aime pourtant bien l'amour espagnol; mais la poltronne n'est plus du +même avis. + + + +LXXIII. + +DE M. BOREL A JACQUES. + +MON VIEUX CAMARADE, + +Ta fille se meurt, c'est fort bien; mais ta femme se perd, c'est autre +chose. Tu ne peux empêcher l'un, et tu dois t'opposer à l'autre. Laisse +donc tes enfants à quelque personne sûre, et reviens chercher madame +Fernande. Je me chargerais bien de te la reconduire si tu m'avais donné +le droit de lui commander. Mais je n'ai eu de toi à ton départ que cette +parole: «Mon ami, je te confie ma femme.» Je ne sais pas bien ce que tu +entendais par là, toi qui es un philosophe, et dont les idées diffèrent +beaucoup des nôtres; moi, je suis un vieux militaire et ne connais que +le code du régiment Or, dans mon temps, voilà comme cela se passait, et, +dans mon intérieur, voici comment cela se passe encore. Quand un ami, +un frère d'armes me recommande sa femme ou sa maîtresse, sa soeur ou +sa fille, je me crois investi des droits, ou, pour parler plus juste, +chargé des devoirs suivants: 1° souffleter ou bâtonner tout impertinent +qui s'adresse à elle avec l'intention évidente de porter atteinte à +l'honneur de mon ami, sauf à rendre raison de ma manière de procéder au +souffleté ou au bâyonné, si telle est son humeur. Ce premier point sera +fidèlement exécuté, tu peux y compter, si le larron de ton honneur me +tombe sous la main; mais jusqu'ici il est aussi insaisissable que la +flamme et le vent. 2° Je me crois obligé, quand la femme de mon ami est +récalcitrante ou sourde aux bons conseils que je tache de lui donner +d'abord, d'avertir mon ami, afin qu'il mette ordre lui-même à sa +conduite, car je n'ai point le droit de la corriger comme je ferais de +la mienne en pareille circonstance. Voilà ce dont je m'acquitte, mon +cher Jacques, avec beaucoup de chagrin et de répugnance, comme tu peux +croire; mais enfin il le faut. Ce n'est pas une petite responsabilité +que d'avoir à garder intacte la vertu d'une lemme jeune et jolie comme +la tienne. J'ai fait de mon mieux, mais je ne puis empêcher qu'on se +moque de moi; une femme en sait plus long qu'un homme sous ce rapport. +Me taire serait tolérer et encourager le mal, et prêter ma maison à un +commerce dont ma femme et moi semblerions complices. Je te transmets +donc les faits tels qu'ils sont, tu en feras l'usage que tu voudras. + +Il y a quinze jours, ou pour mieux dire quinze nuits, j'entendis passer +et repasser quelqu'un sous ma fenêtre à deux heures du matin. Mon grand +lévrier, qui dort toujours au pied de mon lit, s'élança en hurlant vers +la croisée entr'ouverte, et, à ma grande surprise, ce fut le seul chien +de la maison qui prit la chose en mauvaise part. Tous les autres, bien +qu'accoutumés à faire leur devoir, ne disaient mot, et je pensai +que c'était quelqu'un de la maison. J'appelai, je criai _qui vive?_ +plusieurs fois, personne ne répondit; je pris une simple canne à épée et +je sortis, mais je ne trouvai personne, et madame Fernande qui était +à sa fenêtre, m'assura n'avoir rien vu et rien entendu. Cela me parut +singulier et invraisemblable; mais je n'en témoignai rien, et je me +tins sur mes gardes les nuits suivantes. Deux nuits après j'entendis +très-distinctement les mêmes pas, mon lévrier fit le mène tapage; mais +je l'apaisai et je descendis dans le jardin sans faire de bruit. Je vis +fuir d'un côté un homme et de l'autre une femme, qui n'était ni plus ni +moins que la tienne. Je ne me montrai pas à elle dans cet instant; +mais le lendemain, au déjeuner, j'essayai de lui faire entendre que +je m'étais aperçu de quelque chose; elle ne voulut pas comprendre. +Néanmoins le galant ne revint plus. J'avais eu d'abord l'intention +d'avoir une explication formelle avec ta femme; mais la mienne m'en +empêcha, elle s'en était déjà chargée; et pour ne pas affliger Fernande, +comme les femmes entre elles connaissent mieux les petits ménagements, +elle lui avait dit qu'elle seule avait découvert son intrigue. Madame +Fernande avait répondu, avec force larmes et attaques de nerfs, qu'elle +avait en effet inspiré une violente passion à un pauvre jeune fou +pour lequel elle n'avait que de l'amitié, et qu'elle avait écouté par +compassion au moment de l'éloigner d'elle pour toujours. Je te répète +les paroles dont ma femme, qui n'est pas mal romanesque non plus dans +son genre, s'est servie en me racontant le fait. Tu croiras de cette +prétendue amitié tout ce qu'il te plaira; pour moi, je n'en crois pas un +mot; mais comme Fernande jurait à Eugénie que le monsieur était parti au +moins pour l'Amérique, comme il ne se passait plus rien depuis plusieurs +jours, je renonçai de bon coeur à la tâche désagréable que je remplis +Aujourd'hui. + +[Illustration: J'ai vu Sylvia avec sa robe bleue dans le jardin.] + +L'affaire en était là quand le colonel de la garde royale nous invita +à ses bals. Je n'aime guère ces freluquets de la nouvelle armée, qui +portent des talons rouges au lieu de cicatrices, et des ordres étrangers +au lieu de notre vieille croix; mais, au bout du compte, le colonel +est un aimable homme. Quelques-uns de ces messieurs sont d'anciens +militaires que la nécessité d'avoir un état a forcés de retourner leur +casaque; on boit de bon vin à leurs soupers et on joue gros jeu. Tu sais +que je ne suis pas un saint; ma femme aime la danse comme une vraie +folle; après avoir un peu grogné, je consentis à la mettre dans sa +calèche, à prendre les rênes et à la conduire à Tours avec madame +Fernande, qui s'avouait beaucoup mieux portante, et madame Clémence, +cette bégueule que je n'aime guère, et qui, grâce à Dieu, prit congé de +nous en arrivant à la ville. Ta femme se fit belle comme un ange pour +aller au bal; et vraiment on n'eût pas dit, en la voyant, qu'elle fût si +malade qu'elle prétend l'être. Je m'en allai avec ceux qui ne dansent +pas, et je laissai ces dames avec ceux qui n'ont pas eu les pieds gelés +en Russie; je recommandai seulement à Eugénie de surveiller de près sa +compagne, et de m'avertir sur-le-champ si elle dansait plusieurs fois ou +si elle causait trop souvent avec quelqu'un. Je revins moi-même trois ou +quatre fois donner un coup d'oeil à leur manière d'être. Tout se passa +fort bien en apparence, et à moins que ma femme ne soit d'accord avec +la tienne, ce dont je la crois incapable, il faut que le cavalier soit +très-adroit et moins _insensé_ que Fernande ne l'avait dépeint. Il faut +aussi qu'elle ait été de très-bon accord avec lui pour ne pas me le +faire connaître; car il m'est impossible d'imaginer lequel, de ceux qui +l'ont fait danser durant deux bals, a pris avec elle les mesures qu'elle +a su si bien exécuter. Je poursuis mon Récit. + +[Illustration: J'ai déjà gagné le jardinier...] + +Le lendemain du dernier bal, quand nous fûmes de retour à Cerisy, elle +nous dit qu'elle avait oublié une emplette, et qu'elle s'amuserait +à monter à cheval _un de ces jours_ pour faire cette course. Je lui +répondis qu'au jour et à l'heure qu'elle choisirait, je serais prêt à +l'accompagner avec ma femme, ou sans ma femme, si cette dernière était +occupée. Je lui proposai le lendemain ou le surlendemain. Elle me dit +que cela dépendrait de l'état de sa santé, et qu'elle m'avertirait le +premier matin où elle se sentirait bien. Le lendemain, vers midi, ne la +voyant point descendre au salon, je craignis qu'elle ne fût plus malade +qu'à l'ordinaire, et j'envoyai savoir de ses nouvelles; mais sa femme +de chambre nous répondit qu'elle était partie à six heures du matin, +à cheval et suivie d'un domestique. Cela m'étonna un peu, et j'allai +prendre des informations à l'écurie. Je savais que la jument d'Eugénie +et l'autre petite bête que monte ta femme ordinairement étaient allées +chez le maréchal ferrant, à deux lieues d'ici. Fernande avait donc été +obligée de monter mon cheval, qui est beaucoup trop vigoureux pour +une femme aussi poltronne qu'elle; cela me sembla trahir un singulier +empressement d'aller à Tours, et me jeta dans une double inquiétude. Je +craignais qu'elle ne se rompît le cou, et, ma foi! c'eût été bien autre +chose que tout le reste. J'allai l'attendre à la grille du parc, et +je la vis bientôt arriver au triple galop, couverte de sueur et de +poussière. Elle fût assez déconcertée en m'apercevant; elle espérait +sans doute rentrer et se dépouiller de cet accoutrement de marche forcée +sans être remarquée; mais elle reprit courage et me dit avec assez +d'aplomb: «Ne trouvez-vous pas que je suis bien matinale et bien brave? +--Oui, lui dis-je; je vous fais compliment d'être changée à ce point +depuis le départ de Jacques.--Et vous voyez comme je mène bien votre +cheval, ajouta-t-elle en feignant de ne pas comprendre. Je me porte +vraiment bien aujourd'hui; je me suis levée avec le jour, et, voyant +un si beau temps, je n'ai pu résister à la fantaisie de faire cette +expédition.--C'est très-joli de votre part, repris-je; mais Jacques +vous laisse-t-il courir les champs toute seule de la sorte?--Jacques me +laisse faire tout ce que je veux,» répondit-elle d'un petit ton sec; et +elle partit au galop sans ajouter un mot de plus. J'essayai de la faire +sermonner par ma femme; mais les femmes se soutiennent entre elles comme +les larrons; je ne sais ce qu'elles se dirent. Eugénie me pria de ne pas +me mêler de cette affaire, et voulut me prouver que je n'avais pas le +droit de faire des leçons à une personne qui n'était ni ma soeur ni ma +fille; que mes épigrammes étaient brutales et blessaient Fernande, ce +qui était contraire aux égards que nous devions à son isolement et aux +devoirs de l'hospitalité. Que sais-je! elle me raisonna si bien, que je +me tus encore et que ta femme retourna à Tours de la même façon deux +jours après, c'est-à-dire hier. Que pouvais-je lui dire pour l'en +empêcher, après tout? Et qui l'empêchait de me répondre qu'elle allait +tout simplement acheter des gants et des souliers blancs? Eugénie le +croyait ou feignait de le croire; or, voici le dénoûment. + +Tu sais aussi bien que moi que dans les villes de province tout se +remarque, tout s'interprète et tout se découvre. La jolie figure de ta +femme avait fait trop de sensation dans les bals pour que les officiers +de la garnison ne cherchassent pas à lui faire la cour; et, comme il n'y +a pas de meilleures prudes que les femmes qui cachent un petit secret, +ils étaient tous repoussés avec perte. Ils la virent passer le premier +matin et la suivirent de loin jusqu'à notre _maison de ville_, comme +ma femme appelle son pied-à-terre; ils la virent entrer et sortir, +remarquèrent le temps qu'elle y passa, s'informèrent, surent qu'il +n'y avait personne dans la maison, et se demandèrent naturellement si +c'était pour dormir ou pour prier Dieu qu'elle venait s'enfermer +là pendant deux heures. Oisifs comme des officiers en garnison, et +malicieux comme de vrais sous-lieutenants, cinq ou six d'entre eux +firent si bonne enquête, qu'ils découvrirent une certaine issue de +derrière par laquelle sortit, quelque temps après que Fernande fut +partie, un jeune homme que l'on ne connaît pas par son nom, mais qu'on a +vu à l'auberge de la Boule-d'Or depuis quelque temps. Hier, lorsque la +pauvre Fernande retourna au rendez-vous, on attendit que le compère se +fût introduit de son côté, et on lui ferma la retraite sans qu'il s'en +aperçût, puis on monta la garde autour de la maison, et on laissa sortir +Fernande sans l'effaroucher par aucune démonstration hostile; ces +messieurs sont tous gens de bonne famille et trop bien élevés pour +adresser la parole à une dame en pareille occasion. De mon temps, nous +n'aurions pas été si respectueux; mais autre temps, autres moeurs, +heureusement pour ta femme. Ces messieurs n'en voulaient qu'à l'heureux +rival qu'elle leur préférait. Elle monta à cheval dans la cour après +avoir pris la clef du rez-de-chaussée, qu'elle avait demandée à ma femme +sous prétexte de prendre un instant de repos dans le salon, pendant +qu'on briderait son cheval pour repartir; elle remit cette clef dans sa +poche, non sans avoir bien barricadé son amant pour qu'il ne fût dérangé +dans sa retraite par aucun curieux, et le domestique qui l'accompagnait, +et qui était ou n'était pas dans le secret, emporta également la clef +de la cour. Fernande partit au milieu d'une haie de spectateurs qui +feignaient de fumer leur pipe en parlant de leurs affaires, mais qui se +portèrent aussitôt après en embuscade à la fenêtre du grenier par où +l'amant était entré d'une maison voisine. Ils contemplèrent avec grand +plaisir les inutiles efforts qu'il fit pour sortir; ils le tinrent +longtemps prisonnier, et voulaient, dit-on, le forcer à parlementer en +répondant à de certaines questions, moyennant quoi on l'aurait mis en +liberté. Il resta muet à tous les appels, à toutes les plaisanteries, et +se tint tout le jour tranquille comme s'il eût été mort. Les vauriens +d'assiégeants décidèrent qu'on le prendrait par la famine, et qu'on +monterait la garde toute la nuit; on posa des postes autour de la +maison, et on les releva d'heure en heure comme des factions militaires. +Mais le captif, désespéré, fit une sortie à laquelle on ne s'attendait +pas, et s'évada par les toits d'une manière qu'on dit miraculeuse de +hardiesse et de bonheur. On le vit passer comme une ombre dans les airs, +mais on ne put le joindre; et ce matin il a quitté la ville sans qu'on +sache quelle route il a prise. Ton ancien camarade Lorrain, qui est +aujourd'hui chef d'escadron dans les chasseurs de la garde royale, est +venu dîner avec nous, et m'a raconté toute l'affaire non sans un certain +plaisir, car il ne t'aime pas infiniment. Je suis monté chez ta femme +aussitôt qu'il a été parti; elle s'était donnée pour malade toute la +journée et n'avait pas quitté sa chambre. Je lui ai fait une scène de +tous les diables, et elle s'est mise en colère comme un petit démon. +Au lieu de me prier de me taire, elle m'a défié de t'informer de sa +conduite, et m'a déclaré que je n'avais pas le droit de lui parler +ainsi; que j'étais _un butor_, et qu'elle ne souffrirait pas de toi-même +les reproches que je lui faisais. S'il en est ainsi, fais comme tu +voudras, je m'en lave les mains; mais ma conscience m'ordonne de te dire +ce qu'il en est. + +Elle m'a chassé de sa chambre, et voulait envoyer chercher sur-le-champ +des chevaux de poste et quitter une maison où elle se disait insultée et +opprimé. Eugénie s'est efforcée de la calmer, et une violente attaque de +nerfs qui cette fois est, je crois, bien, réelle, est venue terminer le +différend. Elle est au lit maintenant, et Eugénie passera la nuit auprès +d'elle; moi je me hâte de t'écrire, parce que je crains que demain la +force et la volonté ne lui reviennent de partir, et je ne veux pas la +laisser s'en aller ainsi toute seule avec cette petite soubrette, qui +m'a l'air, par parenthèse, d'une sournoise très-rouée. Je ferai mon +possible pour lui persuader de t'attendre; mais, pour Dieu! tire-moi +bien vite de cet embarras. Ne me fais pas de reproches, car tu vois que +j'ai agi pour le mieux, et que je ne suis pas responsable de ce qui +arrivera désormais; si elle veut partir, faire quelque folie, se laisser +enlever, que sais-je? puis-je la mettre sous les verrous? Je ne le cache +pas qu'elle a la tète perdue; dans l'indignation que m'inspirait sa +résistance à mes avis, il m'est échappé qu'elle ferait mieux d'aller +soigner sa fille qui se meurt, que de s'occuper d'un amour extravagant +qui la livre déjà à la risée de toute une province et de tout un +régiment. J'ai été fâché aussitôt d'avoir trahi le secret que tu m'avais +recommandé, car elle est tombée dans des convulsions qui m'ont prouvé +que cette nouvelle lui fait beaucoup de mal, et qu'elle n'a pas oublié +l'amour maternel. Je termine en te priant d'avoir de l'indulgence +envers elle. Je connais ton sang-froid, et compte sur la prudence de ta +conduite, mais joins-y un peu de pitié pour cette pauvre égarée. Elle +est bien jeune, elle pourra se ranger et se repentir. Il y a de bien +bonnes mères de famille qui ont eu leurs jours d'égarement. Elle a, je +crois, un bon coeur, du moins avant son mariage elle était charmante; je +ne l'ai plus reconnue quand tu nous l'as ramenée avec des caprices, des +convulsions et des violences dont je ne l'aurais jamais crue capable +autrefois. Tu m'as paru être un mari bien débonnaire, je ne te le cache +pas; tu vois ce que c'est que d'être trop amoureux de sa femme. D'autres +disent que tu as quelques torts à te reprocher, et que tu vis là-bas +dans une intimité un peu trop tendre avec une espèce de parente qui est +venue te trouver après ton mariage, on ne sait pas d'où. Je sais bien +que lorsqu'une femme est enceinte ou nourrice, on est excusable d'avoir +quelque fantaisie; mais il ne faut pas que cela se passe sous le toit +conjugal; c'est une grande imprudence, et voilà comme elles s'en +vengent. Ne te fâche pas de ce que je te dis, c'est le propos d'un +commis voyageur qui, entendant raconter l'aventure de Fernande ce matin +dans un café, a dit que tu méritais un peu ton sort; c'est peut-être un +mensonge. Quoi qu'il en soit, viens, ne fût-ce que pour découvrir la +retraite de ton rival et le traiter comme il le mérite; je t'aiderai. Je +ferme ma lettre, est minuit. Ta femme vient de s'endormir, c'est-à-dire +qu'elle va mieux. Je lui ferai des excuses demain. + + + +LXXIV. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Tilly, près Tours. + +Je suis chez ma mère: offensée et presque insultée par M. Borel, je suis +venue me réfugier, non dans le sein d'une protectrice et d'une amie, +mais sous le toit d'une personne dont les leçons, quelque dures qu'elles +soient, ne seront point des usurpations de pouvoir. Je puis entendre +sortir de sa bouche bien des paroles qui me révoltaient dans celle de ce +soldat brutal et grossier. Je pars demain pour Saint-Léon; ma mère m'y +conduit. Elle sait notre misérable aventure; qui ne la sait pas! mais +elle a été moins cruelle pour moi que je ne m'y attendais. Elle rejette +tout le blâme sur mon mari, et, malgré tout ce que je puis dire, +s'obstine à croire que Sylvia est sa maîtresse, et qu'il m'abandonne +pour vivre avec elle. Je ne sais pas qui a répandu dans le pays cet +infâme mensonge; tout le monde l'accueille avec l'empressement qu'on met +à croire le mal. Hélas! ce n'était donc pas assez que je le rendisse +ridicule par ma folle conduite, je ne puis empêcher qu'on le calomnie! +Sa bonté, sa confiance envers moi, seront attribuées à des motifs +odieux! Je suis sûre que Rosette nous trahit et vend nos secrets; je +l'ai rencontrée tout à l'heure comme elle sortait de chez ma mère, et +elle s'est beaucoup troublée en me voyant. Un instant après, ma mère +est venue me parier de mon ménage, de mon imprudent amour, et j'ai vu +qu'elle était informée des plus petits détails de notre histoire; mais +informée de quelle manière! Les faits, en passant par la bouche de cette +servante, étaient salis et dénaturés, comme vous pouvez penser: nos +premiers rendez-vous au grand ormeau, alors que je croyais me livrer à +un sentiment si pur et si peu dangereux, ont été présentés comme une +intrigue effrontée; l'accueil que Jacques vous fit alors a été traité +d'infâme complaisance; et notre double amitié, si longtemps paisible et +toujours si pure, est condamnée sans appel comme un double commerce de +galanterie. Que puis-je répondre à de telles accusations? Je n'ai pas +la force de me débattre contra une destinée si déplorable; je me laisse +accabler, humilier, salir. Je pense à ma fille qui se meurt, et que je +trouverai peut-être morte dans trois jours. Il semble que le ciel soit +en colère contre moi; j'ai donc commis un grand crime en vous aimant? +Votre lettre me fait autant de bien qu'il m'est possible d'en ressentir; +mais que pouvez-vous réparer désormais? Je sais que vous souffrez autant +que moi de mes maux, je sais que vous donneriez votre vie pour m'en +préserver; mais il est trop tard. Je ne vous ferai point de reproches; +je suis perdue, à quoi servirait de me plaindre? + +Je ne sais pas comment m'est parvenue votre lettre, mais je vois, au +moyen que vous m'indiquez pour recevoir ma réponse, que vous n'êtes pas +loin, et que vous pénétrez presque dans la maison. Octave! Octave! vous +m'êtes funeste, vous m'avez perdue par la conduite où vous persévérez +obstinément. À quoi serviront cette sollicitude et ces poursuites +passionnées qui exposent votre vie et qui ruinent mon honneur? Pourquoi +voulez-vous me disputer ainsi à une société qui rit de nos efforts, et +pour qui notre affection est un sujet de scandale et de moquerie? Sous +quelque déguisement et avec quelque précaution que vous approchiez de +moi, vous serez encore découvert. La maison est petite, je suis gardée +à vue, et Rosette vous connaît; vous voyez où mènent le secours et le +dévouement de ces gens-là; pour un louis ils vous secondent, pour deux +ils vous vendent. À quoi vous servira de me voir? vous ne pouvez rien +pour moi. Il faut que mon mari sache tout, et que j'obtienne son pardon. +Ce ne sera pas difficile, je connais trop bien Jacques pour craindre +aucun mauvais traitement de sa part; mais son estime me sera retirée +à jamais, il n'aura plus pour moi que de la compassion, et sa bonté +m'humiliera comme un affront perpétuel. Pour vous, si vous vous obstinez +à me voir encore, vous paierez peut-être cette obstination de votre vie; +car Jacques se réveillera enfin du sommeil où la confiance plonge son +orgueil. Je ne puis vous empêcher de chercher l'accomplissement de votre +fatale destinée; vous ne pouvez augmenter le mal que vous m'avez fait, +qu'en trouvant la mort dans les conséquences de votre amour. Eh bien! +soit. Tout ce qui pourra hâter la mienne sera un bienfait de Dieu: qu'il +m'enlève ma fille et qu'il vous frappe, je vous suivrai de près. + + + +LXXV. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Je t'ai perdue, tu es désespérée, et tu crois que je t'abandonnerai? +Tu crois que je tiendrai compte des dangers auxquels ma vie peut être +exposée, quand la tienne est compromise et désolée par ma faute? Me +prends-tu pour un lâche? Ah! c'est bien assez d'être un fou que Dieu +maudit, et dont la fatalité déjoue toutes les espérances et traverse +toutes les entreprises. N'importe, ce n'est point le moment des +plaintes et du découragement; songe que je ne puis plus te compromettre +maintenant; le mal est fait, rien ne m'en consolera, et mon coeur +saignera éternellement pour ma faute. Mais si le passé n'est pas +réparable, du moins l'avenir nous appartient, et je ne supporte pas +l'idée qu'il doive être pour toi un châtiment implacable et éternel. +Pauvre infortunée! Dieu ne veut pas que tu te résignes à souffrir toute +ta vie d'une faute que tu n'as pas commise; s'il veut punir, il faudra +qu'il commence par moi; mais va, Dieu est indulgent, et il protège ceux +que le monde abandonne. Il te préservera, lui seul sait de quelle façon; +du moins il te rendra ta fille. Ce misérable Borel aura exagéré son +mal pour se venger de la juste fierté avec laquelle tu repoussais +ses insolentes réprimandes. Quand j'ai quitté Saint-Léon, elle était +très-légèrement indisposée, et sa constitution annonçait une force +capable de résister aux maladies inévitables de l'enfance. Tu la +retrouveras guérie, ou, du moins, elle guérira en dormant sur ton sein. +Tout le mal est venu, à elle comme à nous, de ton départ. Nous étions +une heureuse famille, croyant les uns aux autres, et une même vie +semblait nous animer; tu as voulu rompre cet accord que le ciel +ordonnait. Il te poussait dans mes bras; Jacques l'aurait ignoré ou +toléré, et Sylvia n'aurait osé s'en offenser. À présent, le monde a +parlé, il a jeté sa hideuse malédiction sur nos amours, il faut les +laver avec du sang. Laisse faire, j'offrirai le mien à Jacques jusqu'à +la dernière goutte. Ne sais-tu pas que je serais le dernier des lâches +si j'agissais autrement? S'il doit s'apaiser en prenant ma vie et te +rendre le bonheur, je mourrai consolé et purifié de mon crime; mais s'il +te maltraite, s'il te menace, s'il t'humilie seulement, malheur à lui! +Je t'ai jetée dans le précipice, je saurai t'en retirer. Crois-tu que je +m'inquiète du monde? J'ai cru autrefois que c'était un maître sévère +et juste; j'ai rompu avec lui du jour où il m'a défendu de t'aimer. A +présent, je brave ses anathèmes; je te prendrai dans mes bras et je +t'emporterai au bout de la terre. J'enlèverai tes enfants, ta fille +au moins avec toi, et nous vivrons au fond de quelque solitude où les +clameurs insensées de ta société ne nous atteindront pas. Je n'ai pas, +comme Jacques, une grande fortune à t'offrir; mais ce que je possède +t'appartiendra; je me vêtirai en paysan, et je travaillerai pour que +ta fille ait une robe de soie, et pour que tu n'aies rien à faire qu'à +jouer avec elle. Le sort que je te ferai sera moins brillant que celui +dont tu jouis; mais il te prouvera plus d'amour et de dévouement que +tous les dons de ton mari. Relève donc ton courage et hâte-toi d'aller +à Saint-Léon. Si je ne craignais d'augmenter sa colère, je viendrais te +prendre ce soir dans une chaise de poste et je te conduirais moi-même +à ton mari; mais il croirait peut-être, dans le premier moment, que je +viens pour le braver, et telle n'est pas mon intention. Je vais m'offrir +à lui, et lui donner la réparation qu'il voudra. Il me mépriserait avec +raison si je fuyais dans un pareil moment. Je suis entré dans le petit +jardin de ta mère ce matin, et je l'ai vue en grand conciliabule avec +Rosette; chasse cette fille le plus tôt possible. Je t'ai vue aussi, +dans quel état de pâleur et d'abattement! J'ai senti toutes les tortures +du remords et du désespoir. J'étais habillé en paysan, et c'est moi qui +ai vendu à ton domestique les fleurs où tu as dû trouver mon premier +billet. Je te porterai moi-même celui-ci ce soir au moment de ton +départ, et je ferai le voyage à deux pas derrière toi. Prends courage, +Fernande; je t'aime de toutes les forces de mon âme; plus nous serons +malheureux, et plus je t'aimerai. + + + +LXXVI. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +J'ai bien des choses à te raconter. Je suis reparti pour le Dauphiné, le +15 au soir, avec Fernande et madame de Theursan; la mère était bien loin +de se douter qu'un des deux postillons qui la conduisaient n'était autre +que l'amant à qui elle se flattait d'enlever sa fille. Cette madame de +Theursan, qui est du reste une méchante femme, est prudente et amie +des mesures sages et adroites; elle avait, dans la journée, congédié +Rosette, et l'avait fait partir pour Paris avec une somme assez forte +et une lettre de recommandation pour une personne qui doit la placer +avantageusement. J'ai rencontré la soubrette dans une auberge du village +voisin où elle prenait la diligence; j'avais envie de la cravacher; mais +j'ai pensé que, dans l'intérêt de Fernande, je devais faire tout le +contraire. J'ai donc doublé le présent de madame de Theursan, et je l'ai +vue partir pour Paris. Là, du moins, les méchancetés de sa langue seront +perdues dans le grand orage des voix qui planent sur l'abîme où tout +s'engloutit pêle-mêle, fautes et blâme. Au moment du départ de Fernande, +j'ai vu avec plaisir madame Borel lui donner des témoignages d'amitié +qui ont dû répandre quelque consolation dans son coeur brisé. A +l'approche du premier relais, après avoir échangé un regard, une poignée +de main et un billet à la portière avec Fernande, j'ai quitté mon +costume, et j'ai couru la poste à franc-étrier toute la nuit derrière +sa voiture; à chaque relais je m'approchais d'elle, et je voyais, à la +lueur mystérieuse de quelque lanterne, un peu d'espoir et de plaisir +dans ses yeux. Au jour, pendant qu'elle déjeunait dans une auberge, j'ai +loué une chaise et j'ai continué ainsi mon voyage. À propos, envoie-moi +vite de l'argent, car, si j'avais quelque nouvelle expédition à faire, +je ne saurais comment m'en tirer. + +Madame de Theursan a bien remarqué ma figure sur la route; mais elle +ne m'avait jamais vu, et j'avais l'air d'un voyageur de commerce si +indifférent à elle et à sa fille, qu'elle ne pouvait deviner mon +dessein. Je me suis arrêté sur la route, à l'entrée du vallon de +Saint-Léon, et je l'ai laissée s'engager dans la plaine; j'ai envoyé +alors mon équipage au presbytère en disant au postillon d'aller +lentement, et, en une demi-heure, par le sentier des Collines, je +suis arrivé à travers bois jusqu'au château; je suis entré sans voir +personne, et je me suis assis dans le salon derrière le paravent où l'on +met parfois les enfants pendant le jour. Il y avait un berceau vide, un +seul; mon coeur se serra; je devinai que la petite fille était morte, +et je répandis des larmes amères en songeant au surcroît de douleur qui +attendait mon infortunée Fernande. + +J'étais là depuis un quart d'heure, absorbé et comme accablé de cette +combinaison de malheurs implacables, lorsque j'entendis marcher +plusieurs personnes; c'était Jacques avec Fernande et sa mère qui +venaient d'arriver. «Où est ma fille? disait Fernande a son mari; +fais-moi voir ma fille.» L'accent de sa voix était déchirant. Celle de +Jacques eut quelque chose d'étrangement cruel en lui répondant par cette +question: _Où est Octave?_... Je me levai aussitôt, et je me présentai +en disant d'un ton résolu: «Me voici.» Il resta quelques instants +immobile, et regarda madame de Theursan, dont le visage exprimait la +surprise que tu peux imaginer. Jacques, alors, me tendit la main en me +disant: _C'est bien_. Ce fut la première et la dernière explication que +nous eûmes ensemble. + +Fernande était partagée entre l'inquiétude de savoir ce qu'était devenue +sa fille et celle de voir la conduite de Jacques envers moi; pâle et +tremblante, elle tomba sur une chaise en disant d'une voix étouffée: +«Jacques, dis-moi que ma fille est morte et que tu as reçu une lettre de +M. Borel.--Je n'ai reçu aucune lettre, répondit Jacques, et ton arrivée +est pour moi un bonheur inattendu.» Il fit cette réponse avec tant de +calme, que Fernande dut s'y tromper. J'y aurais été pris moi-même, si +je ne savais par Rosette, qui était au courant de tous les secrets de +Cerisy, que M. Borel a écrit et qu'il a tout raconté. Fernande se leva +vivement, et un éclair de joie brilla sur son visage; mais elle retomba +sur son siège, en disant: «Ma fille est morte, du moins!--Je vois, dit +Jacques en se penchant vers elle avec affection, que Borel aura eu +l'imprudence de te dire les motifs qui m'ont retenu loin de toi. C'est +une triste justification que j'ai à t'offrir, ma pauvre Fernande; mais +tu l'accepteras, et nous pleurerons ensemble.» Sylvia entra en cet +instant avec le fils de Fernande dans ses bras; elle courut le mettre +dans ceux de l'infortunée en la couvrant de baisers et de larmes. +_Seul!_ dit Fernande en embrassant son fils, et elle s'évanouit. + +«Monsieur, dit alors madame de Theursan en prenant le bras de Jacques, +laissez ma fille aux soins de deux personnes que j'ai la surprise de +voir ici, et accordez-moi sur-le-champ un moment d'entretien dans une +autre pièce.--Non, Madame, répondit Jacques d'un ton sec et hautain; +laissez-moi secourir ma femme moi-même, vous direz ensuite tout ce que +vous voudrez devant les deux personnes que voici. Fernande, dit-il en +s'adressant à sa femme, qui commençait à revenir un peu, prends +courage; c'est tout ce que je te demande en récompense de la tendresse +inaltérable que j'ai pour toi. Soigne-toi, conserve-toi pour cet enfant +qui nous reste; vois comme il te sourit, notre pauvre fils unique! Tu +dois tenir à la vie, tu es encore entourée d'êtres qui te chérissent; +Sylvia est là qui attend un effort de ton amitié pour lui rendre +ses caresses; je suis à tes pieds pour te conjurer de résister à ta +douleur... et... voici Octave.» Il prononça ce dernier mot avec un +effort visible. Fernande se jeta dans ses bras, occupée seulement de sa +douleur; il avait sur le visage deux grosses larmes, et il me regarda +avec un singulier mélange de reproche et de pardon. L'homme étrange! +j'eus envie un instant de me jeter à ses pieds. + +Nous passâmes près d'une heure dans les larmes. Jacques était si bon et +si délicat envers sa femme, qu'elle se rassura au moins sur un des deux +malheurs qu'elle avait redoutés; elle pensa qu'il ne savait rien encore, +et prit courage au point de me tendre la main, à moi le dernier, après +avoir donné mille témoignages d'affection à son fils, à son mari et à +Sylvia. «Tu vois, lui dis-je à voix basse, pendant un moment où je me +trouvais seul près d'elle, que tous les coups ne frappent pas en même +temps, et que je suis encore à tes pieds.» Je rencontrai les yeux de +madame de Theursan, qui m'observait d'un air d'indignation. Jacques +rentra avec Sylvia; ils obtinrent de Fernande qu'elle prendrait un peu +de nourriture, et nous la conduisîmes à table. Le déjeuner fut triste et +silencieux; mais nos soins semblaient rappeler peu à peu Fernande à +la vie. Personne ne parlait à madame de Theursan, qui paraissait fort +insensible à l'infortune de sa fille, et qui n'était occupée qu'à +regarder alternativement Sylvia et moi, nous remerciant, avec une +affectation de politesse ironique, des rares attentions que nous avions +pour elle. Jacques, de son côté, affectait de n'en avoir aucune. Quand +nous rentrâmes au salon, madame de Theursan, s'adressant à Jacques, lui +dit d'un ton insolent: «Ainsi, Monsieur, vous refusez de me donner +une explication particulière?--Absolument, Madame, répondit +Jacques.--Fernande, dit-elle, vous entendez comme on traite votre mère +chez vous; je suis venue ici pour vous défendre et vous protéger; mon +intention était de vous réconcilier, autant que possible, avec votre +mari, et d'employer la politesse et la raison pour l'engager à abjurer +ses torts en pardonnant les vôtres. Mais on m'insulte avant même que +j'aie dit un mot en votre faveur; c'est à vous de savoir comment vous +voulez que j'agisse désormais.--Je vous supplie, maman, dit Fernande, +troublée et épouvantée, de remettre à un autre moment toute explication +avec qui que ce soit.--Est-ce que tu penses, Fernande, lui dit Jacques, +que nous aurons jamais besoin d'intermédiaire pour nous expliquer? +Est-ce que tu as prié ta mère de venir te protéger et te défendre contre +moi?--Non, non, jamais! s'écria Fernande en cachant sa tête dans le sein +de Jacques, ne le crois pas! tout cela arrive malgré moi; n'écoute pas, +ne réponds pas... Ma mère, ayez pitié de moi et taisez-vous.--Me taire +serait une bassesse, reprit madame de Theursan, si ce que j'aurais à +dire pouvait servir à quelque chose; mais je vois que ce serait prendre +une peine inutile. Si tout le monde est content ici, je n'ai plus qu'à +me retirer. Mais songez, Fernande, que nous nous voyons pour la dernière +fois; la vie honteuse à laquelle j'espérais vous soustraire et où vous +voulez vous plonger plus avant m'interdit désormais toute relation avec +vous. J'aurais l'air, aux yeux du monde, d'approuver le scandale de +votre conduite, et d'imiter la honteuse complaisance de votre mari.» +Fernande, plus pâle que la mort, tomba sur le sofa en disant: «Mon Dieu, +épargnez-moi!» Jacques était aussi pâle qu'elle, mais sa colère ne se +révélait que par un petit froncement de sourcil que Fernande m'a +appris à observer, et dont madame de Theursan était loin de connaître +l'importance. «Madame, dit-il d'une voix très-légèrement altérée, +personne au monde, excepté moi, n'a de droits sur ma femme; vous avez +renoncé aux vôtres en la mariant. Je vous défends donc, au nom de mon +autorité et de mon affection pour elle, de lui adresser des reproches +et des injures, qui, dans l'état où vous la voyez, peuvent lui devenir +funestes. Je savais bien que, pour avoir le plaisir de m'offenser, vous +ne marchanderiez pas avec la vie de votre fille; mais si c'est à moi que +vous en avez, parlez, j'ai de quoi vous répondre; il me suffira de vous +dire que je vous connais.» Madame de Theursan changea de visage; mais la +colère l'emportant sur la peur que cette espèce de menace avait semblé +lui faire, elle se leva, prit Fernande par le bras, et, l'attirant +vers moi d'une manière brutale, elle la jeta presque sur mes genoux en +disant: «Si c'est là votre choix, Fernande, restez au sein de la honte +où votre mari vous a précipitée; je ne saurais relever une âme avilie. +Pour vous, Mademoiselle, dit-elle à Sylvia, je vous fais mon compliment +du rôle que vous jouez ici, et j'admire l'habileté avec laquelle vous +avez fourni un amant à votre rivale, pour la supplanter plus facilement +auprès de son mari. Maintenant je pars; j'ai rempli le devoir qui +m'était imposé en offrant à ma fille l'appui qu'elle aurait dû implorer +et qu'elle repousse. Que Dieu lui pardonne, car moi je la maudis!» +Fernande jeta un cri d'effroi. Je la pressai involontairement sur mon +coeur. Sylvia dit à madame de Theursan, avec un dédain glacial, qu'elle +ne comprenait rien à son apostrophe et qu'elle ne répondait point aux +énigmes. «Je vais t'expliquer celle-ci, dit Jacques avec amertume. +Madame n'a pas de fortune; et elle sait que j'ai fait à sa fille un +douaire qui, en cas de veuvage ou de séparation, assurerait à celle-ci +une existence brillante; elle cherche à nous brouiller, afin que sa +fille, en allant vivre sous sa tutelle, lui donne à gouverner cinquante +mille livres de rente: voilà toute l'énigme.» Madame de Theursan était +verte de fureur; mais la haine lui déliant merveilleusement la langue, +elle accabla Jacques et Sylvia d'injures si poignantes, que Jacques +perdit patience, et fronça le sourcil tout à fait; alors il ouvrit son +portefeuille, et montra à madame de Theursan quelques mots écrits sur +un petit papier, avec une image coupée en deux, en s'écriant d'une voix +forte, _Connaissez-vous cela?_ Elle fit un mouvement de rage pour la +saisir, en répondant avec égarement qu'elle ne savait point ce que cela +signifiait; mais Jacques, la repoussant, alla ôter du cou de Sylvia une +espèce de scapulaire qu'elle porte toujours. Il déchira le sachet de +satin noir, en tira une autre moitié d'image qu'il montra à madame de +Theursan, et répéta de la même voix tonnante, que je n'avais jamais +entendue sortir de sa poitrine: _Et cela, le connaissez-vous?_ La +malheureuse femme s'évanouit presque de honte; puis elle se releva en +criant avec le désespoir de la haine: «Elle n'en est pas moins votre +maîtresse, car vous savez bien que ce n'est pas votre soeur!--Ce n'est +pas ta soeur, Jacques? dit Fernande, qui, ne comprenant pas plus que +nous cette scène étrange et mystérieuse, s'était approchée de sa mère +pour la secourir.--Non, c'est sa maîtresse, criait madame de Theursan +avec égarement, en s'efforçant d'entraîner sa fille. Fuyons cette +maison, c'est un lieu de prostitution; partons, Fernande; tu ne peux +pas rester sous le même toit que la maîtresse de ton mari.» La pauvre +Fernande, brisée par tant d'émotions et comme frappée d'étourdissement +devant taut de surprises, restait indécise et consternée, tandis que sa +mère la secouait et la poussait vers la porte dans une sorte de délire. +Jacques la délivra de cette torture, et la conduisant vers Sylvia: +«Si ce n'est pas ma soeur, lui dit-il, c'est du moins la tienne; +embrasse-la, et oublie ta mère, qui vient de se perdre par sa faute.» + +Madame de Theursan tomba dans d'affreuses convulsions. On l'emporta dans +la chambre de sa fille; mais au moment de suivre Fernande, qui était +sortie pour aller soigner sa mère, Sylvia s'arrêta entre Jacques et moi, +en nous prenant chacun par un bras: «Jacques, dit-elle, tu as été trop +loin, et tu n'aurais pas dû dire cela devant Fernande et devant moi. Je +suis bien fâchée de savoir que c'est là ma mère; j'espérais que celle +qui m'a abandonnée en me donnant le jour, était morte. Heureusement +Fernande n'a dû rien comprendre à cette scène, et il sera facile de lui +faire croire qu'en m'appelant sa soeur vous faisiez simplement un appel +à mon amitié.--Qu'elle en pense ce qu'elle pourra, il ne convient à +personne ici de lui expliquer ces tristes secrets. Octave les gardera +religieusement.--D'autant plus volontiers, lui dis-je, que je ne sais +rien, et que je ne devine pas plus que Fernande.» Nous nous séparâmes, +et Sylvia passa le reste de la journée dans la chambre de madame de +Theursan. Fernande, malade elle-même, avait été forcée d'aller se mettre +au lit aussitôt qu'elle avait vu sa mère un peu calmée. Sylvia les a +soignées alternativement avec un zèle admirable. Après-tout, c'est une +grande et noble créature que Sylvia. Je ne sais ce qui s'est passé entre +elle et madame de Theursan; mais lorsque celle-ci repartit le lendemain +matin sans consentir à voir personne, elle se laissa accompagner par +Sylvia jusqu'à sa voiture. Je les vis passer dans le parc, d'un endroit +où elles ne pouvaient m'apercevoir. Madame de Theursan semblait être +accablée, et n'avoir plus de forces pour la colère et le ressentiment. +Au moment de quitter Sylvia, pour aller rejoindre sa voiture qui +l'attendait à la grille, elle lui tendit la main; puis, âpres un instant +d'hésitation, elle se jeta dans ses bras eu sanglotant. J'entendis +Sylvia lui offrir de l'accompagner pendant une partie de la route, pour +la soigner. «Non, dit madame de Theursan, votre vue me fait trop de mal; +mais si je vous appelle à ma dernière heure, promettez-moi de venir me +fermer les yeux.--Je vous le jure, répondit Sylvia; et je vous jure +aussi que Fernande ne saura jamais votre secret.--Et ce jeune homme le +gardera? ajouta madame de Theursan en parlant de moi; pardonnez-moi, car +je suis bien malheureuse!--J'ai quelque chose à vous remettre, reprit +Sylvia; c'est les trois lignes écrites que Jacques vous a montrées hier, +les seules preuves qui existent de ma naissance: vous pouvez et vous +devez les anéantir. Voici encore la moitié de l'image, laissez-moi +l'autre; elle ne peut rien apprendre à personne, et j'y tiens à cause +de Jacques.--Bonne, bonne personne!» s'écria madame de Theursan, en +acceptant avec transport le papier que Sylvia lui offrait: ce fut toute +l'expression de sa reconnaissance. Dans ce mauvais coeur, la joie d'être +débarrassée d'une crainte personnelle l'emporta sur le repentir et la +confusion d'une conscience coupable: elle partit précipitamment. + +Sylvia resta longtemps immobile à la regarder; quand celle-ci eut +disparu derrière la grille, elle croisa ses bras sur sa poitrine, +et j'entendis ce mot expirer à demi sur ses lèvres pâles: «Ma +mère!--Explique-moi ce mystère, Sylvia, lui dis-je en l'abordant, et en +lui baisant la main avec une sorte de vénération irrésistible; comment +cette femme est-elle ta mère, lorsque tu te croyais la soeur +de Jacques?» Son visage prit une expression de recueillement +indéfinissable, et elle me répondit: «Il n'y a au monde que cette femme +qui puisse savoir de qui je suis fille, et elle ne le sait pas! c'est là +ma mère.--Elle a donc été aimée du père de Jacques?--Oui, dit-elle, et +d'un autre en même temps.--Mais qu'y avait-il sur ce papier?--Quatre ou +cinq mots de la main du père de Jacques, attestant que j'étais la fille +de madame de Theursan, mais déclarant qu'il n'était point sûr d'être mon +père, et que, dans le doute, il n'avait pas voulu se charger de moi. +Cette image, dont j'ai la moitié, c'est lui qui me la mit au cou en +m'envoyant à l'hospice des Orphelins.--Quelle destinée que la tienne, +Sylvia! lui dis-je; Dieu savait bien pourquoi il te louait d'un si grand +coeur.--Mes peines ne sont rien, répondit-elle en faisant un geste comme +pour éloigner une préoccupation personnelle; ce sont les vôtres qui me +font du mal, celles de Fernande, celles de Jacques surtout.--Et n'as-tu +pas de compassion aussi pour les miennes? lui dis-je tristement.--C'est +toi que je plains le plus, me dit-elle, parce que c'est toi qui es le +plus faible. Cependant il y a une chose qui me réconcilie, c'est que tu +sois venu; cela est d'un homme.» Je voulus m'expliquer avec elle sur nos +communes douleurs; je me sentais en ce moment disposé à une confiance et +à une estime que je ne retrouverai peut-être jamais dans mon coeur. Je +venais de lui voir faire une noble action, je lui aurais livré toutes +mes pensées; mais elle me punit de mes méfiances passées en me fermant +l'accès de son âme. «Cela regarde Jacques, me dit-elle, et je ne sais ce +qui se passe en lui. Ton devoir est d'attendre qu'il prenne un parti; +sois bien sûr qu'il sait tout, mais que son premier et unique soin, dans +ce moment, est de rassurer et de consoler Fernande.» + +Elle me quitta pour s'enfoncer seule dans une autre allée du parc. +J'allai m'informer de la santé de Fernande; son mari était dans sa +chambre, et lisait pendant qu'elle sommeillait. Quelle position que la +mienne, Herbert! Agir avec cette famille comme auparavant, quand +il s'est passé entre nous des choses qui doivent nous avoir rendus +irréconciliables! Comprends-tu ce qu'il me faut de courage pour aller +frapper à cette porte que Jacques vient m'ouvrir, et ce que je souffre +quand il sort en me disant avec son calme impénétrable: «Obtenez qu'elle +ait le courage de vivre.» Que cache donc l'impassible générosité de +cet homme? Est-ce par l'effort d'un amour sublime qu'il sacrifie ainsi +toutes ses fureurs et toutes ses souffrances? Il y a des instants où je +le crois; et pourtant cela est trop contraire à l'humanité pour que j'y +ajoute foi sincèrement. S'il n'avait donné de sa bravoure et de son +mépris de la vie des preuves que je n'aurai peut-être jamais l'occasion +de donner, on pourrait dire qu'il a peur de se battre avec moi; mais à +moi, qui l'ai vu jour par jour depuis un an, et qui sais sa vie tout +entière par Sylvia, celle explication ne peut présenter aucun sens. +L'opinion à laquelle je dois m'arrêter, c'est que son coeur est bon +sans être ardent, ses affections nobles sans être passionnées. Il s'est +imposé le stoïcisme pour faire comme tous les hommes, pour jouer un +rôle; et il s'est tellement identifié avec quelque type de l'antiquité, +qu'il est devenu lui-même une espèce de héros antique, à la fois +ridicule et admirable dans ce siècle-ci. Que lui conseillera son rêve de +grandeur? jusqu'où ira cette étrange magnanimité? Attend-il que sa femme +soit guérie pour rompre avec elle, ou pour me demander raison? Il semble +à la fois confondu et satisfait de l'audace de ma conduite, et il lui +arrive de me regarder avec des yeux où brille la soif de mon sang. +Couve-t-il sa vengeance, ou en fera-t-il un holocauste? J'attends. Il +y a trois jours que nous en sommes au même point. Fernande a été +réellement mal, et nous n'avons pas été sans inquiétude pendant une +nuit. Jacques et Sylvia m'ont permis de veiller dans sa chambre avec +eux; quel que soit le fond de leurs âmes, je les en remercie du fond de +la mienne. J'espère que dans peu Fernande sera guérie; sa jeunesse, sa +bonne constitution, et le soin qu'on prend d'éloigner d'elle la pensée +d'un chagrin nouveau, feront encore plus, j'espère, que le secours d'un +très-bon médecin qui était venu pour soigner sa fille, et qui est resté +pour elle. Adieu, mon ami. Brûle cette lettre; elle contient un secret +que j'ai juré de garder, et que je n'ai pas trahi en le racontant à un +autre moi-même. + + + +LXXVII. + +DE JACQUES A M. BOREL. + + +Mon vieux camarade, je te remercie de ta lettre, et des excellentes +intentions de ton amitié. Je sais que tu te serais battu de grand coeur +pour défendre ma femme d'une insulte, et pour me rendre même un moindre +service. J'espère que tu regardes ce dévouement comme réciproque, et +que, si tu as jamais occasion de faire un appel sérieux à l'amitié, tu +ne t'adresseras pas à un autre que moi. Remercie aussi pour moi ta bonne +Eugénie des soins qu'elle a eus pour Fernande, et prie-la, si elle +lui écrit, de ne point lui faire savoir que j'ai reçu la lettre où tu +m'informais de tout ce qui s'est passé. Adieu, mon brave; compte sur +moi, à la vie et, à la mort. + + + +LXXVIII. + +DE JACQUES A OCTAVE. + +Je veux vous épargner l'embarras d'une explication verbale; elle ne +pourrait être que difficile et pénible entre nous; nous nous entendrons +plus vite et plus froidement par écrit. J'ai plusieurs questions à vous +adresser, et j'espère que vous ne me contesterez pas le droit de vous +interroger sur certaines choses qui m'intéressent pour le moins autant +que vous. + +1° Croyez-vous que j'ignore ce qui s'est passé entre vous et une +personne qu'il n'est pas besoin de nommer? + +2° En revenant ici, ces jours derniers, en même temps qu'elle, et en +vous présentant à moi avec assurance, quelle a été votre intention? + +3° Avez-vous pour cette personne un attachement véritable? Vous +chargeriez-vous d'elle, et répondriez-vous de lui consacrer votre vie, +si son mari l'abandonnait? + +Répondez à ces trois questions; et si vous respectez le repos et la vie +de cette personne, gardez-moi le secret auprès d'elle sur le sujet de +cette lettre; en le trahissant, vous rendriez son salut et son bonheur +futur impossibles. + + + +LXXIX. + +D'OCTAVE A JACQUES. + +Je répondrai à vos questions avec la franchise et la confiance d'un +homme sûr de lui: + +1° Je savais, en quittant la Touraine, que vous étiez informé de ce qui +s'est passé entre elle et moi; + +2° Je suis venu ici pour vous offrir ma vie en réparation de l'outrage +et du tort que je vous ai fait; si vous êtes généreux envers _elle_, je +découvrirai ma poitrine, et je vous prierai de tirer sur moi ou de me +frapper avec l'épée, moi les mains vides; mais si vous devez vous venger +sur _elle_, je vous disputerai ma vie et je tâcherai de vous tuer; + +3° J'ai pour elle un attachement si profond et si vrai, que, si vous +devez l'abandonner soit par la mort, soit par le ressentiment, je fais +serment de lui consacrer ma vie tout entière, et de réparer ainsi, +autant que possible, le mal que je lui ai fait. + +Adieu, Jacques. Je suis malheureux, mais je ne peux pas vous dire ce +que je souffre à cause de vous; si vous voulez vous venger de moi, +vous devez désirer de me trouver debout. Je serais un lâche si je vous +implorais; je serais un impudent si je vous bravais; mais je dois vous +attendre, et je vous attends. Décidez-vous. + + + +LXXX. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Jacques est parti; où va-t-il, et quand reviendra-t-il? reviendra-t-il +jamais? Tout cela est encore un mystère pour moi; cet homme a la +manie d'être impénétrable. J'aimerais mieux vingt coups d'épée que ce +dédaigneux silence. De quoi puis-je l'accuser, pourtant? Sa conduite +jusqu'ici est sublime envers sa femme; mais sa miséricorde envers moi +m'humilie ou sa lenteur à se venger m'impatiente. Ce n'est pas vivre que +d'être ainsi dans le doute du présent et dans l'incertitude de l'avenir. + +Je t'ai envoyé copie du billet qu'il m'a écrit de Saint-Léon, et de la +réponse que je lui ai faite du presbytère, le tout entre le déjeuner et +le dîner qui nous rassemblent tous les jours comme autrefois; car il est +bon de te dire qu'il y a quelques jours Fernande me pria de reprendre +notre ancienne manière de vivre, et qu'elle était autorisée par Jacques +à me faire cette invitation. C'était le premier jour depuis sa maladie +qu'elle redescendait au salon, et ce fut lendemain que Jacques m'envoya +ce message par son groom. J'eus l'aplomb d'aller dîner comme la veille, +et Jacques me reçut comme les autres jours, c'est-à-dire avec une +poignée de main et une contenance grave. Cette poignée de main, qu'il +ne me donne point quand nous nous rencontrons seuls, est évidement une +démonstration extérieure pour rassurer sa femme, et la perte de leur +enfant autorise assez son silence et sa réserve, qu'elle peut prendre +pour de la tristesse. Seulement, après le dîner, il me suivit dans le +jardin, et me dit: «Vos dispositions sont telles que je les supposais, +il suffit. Vous êtes un ami sans foi, mais vous n'êtes pas un homme sans +coeur. Je n'exige plus qu'une chose: votre parole d'honneur que vous +cacherez à Fernande l'explication que nous avons eue ensemble, et que +dans aucun moment de votre vie, fussé-je à cent lieues, fussé-je mort, +vous ne lui apprendrez que j'ai su la vérité.» Je lui donnai ma parole, +et il ajouta: «Êtes-vous bien pénétré de l'importance du serment que +vous me faites?--Je pense que oui, répondis-je.--Songez, me dit-il, que +c'est la première et la principale réparation que je vous demande du +mal que vous nous avez fait; songez que vous frapperiez Fernande d'une +blessure mortelle le jour où vous lui feriez savoir que je lui ai +pardonné. Vous concevez sans doute qu'en de certaines circonstances la +reconnaissance est une humiliation et un tourment: on souffre quand on +ne peut remercier sans rougir, et vous savez que Fernande est fière.--O +Jacques! lui dis-je avec effusion, je sais que tu es sublime envers +elle!--Ne me remercie pas, dit-il d'une voix altérée, je ne puis l'être +envers toi.» Et il s'éloigna précipitamment. + +Hier, je trouvai Fernande triste et inquiète. «Jacques va encore nous +quitter, me dit-elle; il prétend avoir des affaires indispensables +qui l'appellent à Paris; mais, dans la situation où nous sommes, tout +m'effraie. Peut-être a-t-il reçu enfin cette funeste lettre de Borel +qu'un hasard aura retardée à la poste; peut-être me trompe-t-il par une +feinte douceur que lui dicte la compassion. Je tremble qu'il ne soit +instruit, et qu'il n'ait le projet de m'abandonner tout à fait sans me +rien dire.» Je la rassurai en lui disant que, dans ce cas-là, Jacques +aurait eu certainement une explication avec moi, et je la trompai en lui +assurant qu'il m'avait, au contraire, témoigné une amitié plus vive que +jamais. Fernande est bien facile à abuser; elle est si peu habituée au +raisonnement et si peu capable d'observation, qu'elle no connaît jamais +les gens qui l'entourent, et ne comprend pas sa propre vie. C'est une +douce et naïve créature, toujours gouvernée par l'instinct d'aimer, +par le besoin de croire, et trop pieusement crédule dans l'affection +d'autrui pour être susceptible de pénétration. Jacques rentra et parla +de ses affaires d'une manière si vraisemblable, Sylvia eut tellement +l'air d'y croire, et nous fûmes en apparence si bons amis, qu'elle me +dit le soir: «Oh! quelle confiance héroïque de la part de Jacques! il +nous laisse encore ensemble! Songez, Octave, que vous seriez un monstre +si vous en abusiez, et que de ce moment je serais forcée de vous haïr.» +Jacques est parti ce matin, calme, et me témoignant une affection +vraiment stoïque; mais que pense-t-il? Il doit croire que sa femme est +ma maîtresse, et pourtant elle ne l'est point. Elle s'est courageusement +refusée à moi, et j'ai eu la force de me soumettre, même dans les +occasions où la crainte de la perdre et le trouble de mes passions +auraient dû triompher de tous les scrupules. Peut-être que si Jacques +savait cela, il agirait autrement; peut-être aurais-je dû le lui dire. +C'eût été un autre genre d'héroïsme que de le faire rester en lui +disant: «Ta femme est pure, reprends-la, et je pars.» Mais il est écrit +que je ne serai jamais un héros, cela m'est impossible, et j'ai une +antipathie insurmontable pour les scènes de déclamation. Je me connais +trop bien: je serais parti par la porte, et au bout de huit jours je +serais rentré par la fenêtre; j'aurais avoué que depuis un an je suis le +plus niais des séducteurs, et je serais devenu criminel aussitôt après +cette belle confession. D'ailleurs, Jacques aurait-il ajouté foi à ma +parole, soit pour le passé, soit pour l'avenir? Je ne peux plus le +croire aveugle. Il y a des instants où toute cette pompe de générosité +m'en impose tellement, que je me livre à l'admiration avec une +sensibilité puérile; et puis ma raison reprend le dessus, et je me dis +qu'après tout, la vie est une comédie à laquelle ne se laissent pas +prendre ceux qui la jouent; qu'après les tirades et les scènes à effet, +chacun essuie son fard, ôte son costume, et se met à manger ou à dormir. +Jacques serait ce qu'il croit être, si la nature l'avait doué comme +moi de passions vives. S'il aimait Fernande comme je l'aime, et s'il y +renonçait comme il fait, je m'inclinerais devant lui. Mais je sais bien +que lorsqu'on est épris comme je le suis, on n'est pas capable de tels +sacrifices. Il aime le genre héroïque, et sa paisible nature, ses +passions refroidies par l'habitude du raisonnement ou par l'âge, le +secondent merveilleusement. Qu'on lui mette mon coeur dans la poitrine +pendant un quart d'heure, et tout cet échafaudage tombera. Il ne demande +pas mieux que de s'éloigner de sa femme: il aime la solitude et les +voyages comme Childe-Harold; il est plus content d'avoir à pratiquer la +théorie qu'il s'est faite du _renoncement_, que de jouir de tous les +biens de la vie, et son orgueil est plus satisfait de pouvoir me faire +grâce, qu'il ne le serait de me tuer en duel. Il songe à l'admiration +qu'il m'impose, et il se croit plus vengé par mon repentir que par ma +mort. Ne pense pas que je veuille nier ce qu'il y a de beau dans son +caractère et dans sa conduite: vraiment, je le crois capable de l'action +de Régulus. Mais si Régulus avait vécu sous mes yeux, j'aurais trouvé, +j'en suis sûr, dans sa vie privée mille occasions de douter et de +sourire. Les héros sont des hommes qui se donnent à eux-mêmes pour des +demi-dieux, et qui finissent par l'être en de certains moments, à force +de mépriser et de combattre l'humanité. À quoi cela sert-il, après +tout? A se faire une postérité de séides et d'imitateurs; mais de quoi +jouit-on au fond de la tombe? + +Je m'efforce en vain de chercher mon bonheur en cette vie dans les joies +de l'orgueil; la vérité les efface avec un éclair de son miroir, et je +me retrouve seul et impuissant, avec mon désir et ma passion dans le +coeur. Hier, quand Jacques partait, mille folies me passaient par +l'esprit: j'avais envie d'aller dire adieu à Fernande et de partir avec +lui; que sais-je? Mais quand il fut parti, et que Fernande tout en +larmes me laissa baiser ses mains humides, et peu à peu son cou de neige +et ses beaux cheveux, dont le contact me fait frissonner de bonheur, je +me sentis très-content d'être seul avec elle, et malgré moi je remerciai +Dieu d'avoir inspiré à Jacques la fantaisie de s'en aller. Quand je +me serais torturé l'esprit pour me prouver que la reconnaissance et +l'admiration devaient me guérir de l'amour, le bouillonnement de mon +sang et les élans de mon coeur auraient victorieusement démenti cette +vaine affectation et cette vertu pédantesque. + +[Illustration: Je la fais danser...] + +Fernande est encore tout émue et toute pénétrée de ce départ; +l'excellente enfant croit à son mari comme en Dieu, et je serais bien +fâché à présent de combattre cette vénération. Il est vrai qu'elle le +suppose imbécile, en croyant fermement qu'il n'a pas le moindre soupçon +de notre amour; voilà ce que c'est que le sentiment de l'admiration. +C'est comme la foi aux miracles: c'est un travail de l'imagination pour +exciter le coeur et paralyser le raisonnement. + +Elle commence à se porter tout à fait bien; mais son fils maigrit et +pâlit à vue d'oeil. Elle ne s'en aperçoit pas encore; mais je crains +qu'elle n'ait bientôt un nouveau sujet de larmes, et que ni l'un ni +l'autre de ses enfants ne soient nés avec une bonne organisation. Tous +les malheurs qui pourront la frapper m'attacheront à elle; je ne suis +pas un grand homme, mais je l'aime, et je n'ai pas joué de rôle quand +j'ai juré de lui consacrer ma vie. Sylvia est d'une tristesse dont je ne +la croyais pas capable; elle la dissimule devant Fernande, et se conduit +comme un ange avec elle; mais son visage trahit une souffrance secrète +et une préoccupation tout à fait étrangère à son caractère méthodique et +grave. Il me vient à l'esprit, depuis quelque temps, une idée singulière +sur Sylvia: je te la dirai si elle prend de la consistance. + +_P. S._ Fernande vient de recevoir une lettre de madame Borel qui lui +annonce que la lettre de son mari à Jacques n'est jamais partie, par la +raison qu'elle-même s'est chargée de la déchirer au lieu de la mettre à +la poste. Jacques aura encore arrangé cela. On ne peut se dissimuler +que cet homme ne soit ingénieux et magnifique dans la manière dont il +remplit sa tâche. + +[Illustration: Je criai: Qui vive?...] + + + +LXXXI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Paris. + +Tu me pleures, pauvre Sylvia! Oublie-moi comme on oublie les morts. C'en +est fait de moi. Étends entre nous un drap mortuaire, et tâche de vivre +avec les vivants. J'ai rempli ma tâche, j'ai bien assez vécu, j'ai bien +assez souffert. A présent, je puis me laisser tomber et me rouler dans +la poussière trempée de mes larmes. En te quittant, j'ai pleuré, et mes +yeux ne se sont pas séchés depuis trois jours. Je vois bien que je suis +un homme fini, car jamais je n'ai vu mon coeur se briser et s'anéantir +ainsi. Je le sens qui fond dans ma poitrine. Dieu me retire la force, +parce qu'elle m'est désormais inutile. Je n'ai plus à souffrir, je n'ai +plus à aimer; mon rôle est achevé parmi les hommes. + +Laisse-la me croire aveugle, sourd et indolent. Maintiens-la dans cette +confiance, et qu'elle ne se doute jamais que je meurs de sa main. Elle +pleurerait, et je ne veux pas qu'elle souffre davantage pour moi. C'est +bien assez comme cela. Elle a trop appris ce que c'est d'entrer dans ma +destinée, et quelle malédiction foudroie tout ce qui s'attache à moi. +Elle a été comme un instrument de mort dans la main d'Azraël; mais ce +n'est pas sa faute si l'exterminateur s'est servi de son amour, comme +d'une flèche empoisonnée, pour me percer le coeur. A présent, la colère +de Dieu va s'apaiser, j'espère. Il n'y a plus sur moi de place vivante à +frapper. Vous allez tous vous reposer et vous guérir de m'avoir aimé. + +Sa santé m'inquiète, et j'attends avec impatience que tu me dises si mon +départ et l'émotion qu'elle a éprouvée en me disant adieu ne l'ont pas +rendue plus malade. J'aurais peut-être dû rester encore quelques jours +et attendre qu'elle fût plus forte; mais je n'y pouvais plus tenir. Je +suis un homme et non pas un héros; je sentais dans mon sein toutes les +tortures de la jalousie, et je craignais de me laisser aller à quelque +mouvement odieux d'égoïsme et de vengeance. Fernande n'est pas coupable +de mes souffrances; elle les ignore; elle me croit étranger aux +passions humaines. Octave lui-même s'imagine peut-être que je supporte +tranquillement mon malheur, et que j'obéis sans efforts à un devoir que +je me suis imposé... Qu'il en soit ainsi, et qu'ils soient heureux! +Leur compassion me rendrait furieux, et je ne puis renoncer encore à la +cruelle satisfaction de laisser le doute et l'attente de ma vengeance +suspendus comme une épée sur la tête de cet homme. Ah! je n'en puis +plus! Tu vois si mon âme est stoïque. Non, elle ne l'est pas. C'est toi, +Sylvia, qui es héroïque et qui me juge d'après toi-même. Mais moi, je +suis un homme comme les autres; mes passions me transportent comme le +vent et me rongent comme le feu. Je ne me suis point créé un ordre de +vertus au-dessus de la nature; seulement, je ressens l'affection avec +une telle plénitude, que je suis forcé de lui sacrifier tout ce qui +m'appartient, jusqu'à mon coeur, quand je n'ai plus rien à lui offrir. +Je n'ai jamais étudié qu'une chose au monde, c'est l'amour. À force de +faire l'expérience de tout ce qui le contriste et l'empoisonne, j'ai +compris combien c'était un sentiment noble et difficile à conserver; +combien il faillait accomplir de dévouements et de sacrifices avant de +pouvoir se glorifier de l'avoir connu. Si je n'avais pas eu d'amour pour +Fernande, je me serais peut être mal conduit. Je ne sais si j'aurais +commandé à mon dépit et à la haine que m'inspire l'homme qui l'a exposée +à la risée d'autrui, par ses imprudences et ses folies égoïstes. +Mais elle l'aime, et parce que je suis lié à elle par une éternelle +affection, la vie de son amant me devient sacrée. Pour résister à la +tentation de me défaire de lui, je pars, et Dieu seul saura ce que me +coûte de désespoirs et de tourments chacun des jours que je lui laisse. + +Si j'ai quelque autre vertu que mon amour, c'est peut-être une justice +naturelle, une rectitude de jugement, sur lesquelles aucun préjugé +social, aucune considération personnelle, n'ont jamais eu de prise. Il +me serait impossible de conquérir un bonheur quelconque par la violence +ou la perfidie, sans être aussitôt dégoûté de ma conquête. Il me +semblerait avoir volé un trésor, et je le jetterais par terre pour +m'aller pendre comme Judas. Cela me paraît le résultat d'une logique si +inflexible et si absolue, que je ne saurais me glorifier de n'être pas +une brute semblable aux trois quarts des hommes que je vois. Borel, à ma +place, aurait tranquillement battu sa femme, et il n'eût peut-être pas +rougi ensuite de la recevoir dans son lit, tout avilie de ses coups et +de ses baisers. Il y a des hommes qui égorgent sans façon leur femme +infidèle, à la manière des Orientaux, parce qu'ils la considèrent comme +une propriété légale. D'autres se battent avec leur rival, le tuent +ou l'éloignent, et vont solliciter les baisers de la femme qu'ils +prétendent aimer, et qui se retire d'eux avec horreur ou se résigne +avec désespoir. Ce sont là, en cas d'amour conjugal, les plus communes +manières d'agir, et je dis que l'amour des pourceaux est moins vil +et moins grossier que celui de ces hommes-là. Que la haine succède à +l'affection, que la perfidie de la femme fasse éclore le ressentiment +de sop mari, que certaines bassesses de celle qui le trompe lui donnent +jusqu'à un certain point le droit de se venger, et je conçois la +violence et la fureur; mais que doit faire celui qui aime? + +Je ne peux pas me persuader (ce que beaucoup sans doute penseront de +moi) que je sois un esprit faible et un caractère imbécile, pour avoir +persévéré dans mon amour. Mon coeur n'est pas vil, et mon jugement n'est +pas altéré. Si Fernande était indigne de cet amour, je ne l'éprouverais +plus. Une heure us mépris suffirait pour m'en guérir. Je me rappelle +bien ce que j'ai senti pendant trois jours que je la crus infâme. Mais +aujourd'hui elle cède à une passion qu'un an de combats et de résistance +a enracinée dans son coeur; je suis forcé de l'admirer, car je pourrais +l'aimer encore, y eût-elle cédé au bout d'un mois. Nulle créature +humaine ne peut commander à l'amour, et nul n'est coupable pour le +ressentir et pour le perdre. Ce qui avilit la femme, c'est le mensonge. +Ce qui constitue l'adultère, ce n'est pas l'heure qu'elle accorde à son +amant, c'est la nuit qu'elle va passer ensuite dans les bras de son +mari. Oh! je haïrais la mienne, et j'aurais pu devenir féroce, si elle +eût offert à mes lèvres des lèvres chaudes encore des baisers d'un +autre, et apporté dans mes bras un corps humide de sa sueur. Elle serait +devenue hideuse pour moi ce jour-là, et je l'aurais écrasée comme une +chenille que j'aurais trouvée dans mon lit. Mais, telle qu'elle est, +pâle, abattue, souffrant toutes les angoisses d'une conscience timorée, +incapable de mentir, et toujours prête à se confesser à moi de sa faute +involontaire, je ne puis que la plaindre et la regretter. N'ai-je pas +vu, depuis son retour, que ma confiance apparente lui faisait un mal +affreux, et que ses genoux pliaient sans cesse pour me demander pardon? +Combien il m'a fallu d'adresse et de précaution pour retenir sur ses +lèvres l'aveu toujours prêt à s'en échapper! + +Tu m'as demandé pourquoi je n'avais pas accepté la confession et le +sacrifice que si souvent elle a désiré me faire. C'est parce que je +crois la confession inutile et le sacrifice impossible. Tu n'aimes pas +qu'on doute de la vertu d'autrui, et tu m'as reproché de ne plus vouloir +me fier à l'héroïsme dont Fernande eût été peut-être capable encore. Eh +quoi! cette dernière épreuve, ce fatal voyage en Touraine, n'a-t-il +pas suffi à mesurer la force de Fernande? Je la connais bien, je sais +jusqu'où va sa vertu, comme je sais où elle finit. Sa chasteté naturelle +est la meilleure sauvegarde qui puisse la protéger, et sans doute elle +l'a protégée longtemps. Mais la résolution de perdre à jamais Octave ne +peut se soutenir dans cette âme puérilement sensible, que la plus petite +souffrance épouvante, et qui succombe sous un véritable malheur. Est-ce +sa faute? Ne serions-nous pas des insensés et des bourreaux, si nous +exigions d'elle ce qu'elle ne peut accorder, si nous la frappions pour +marcher quand ses jambes se dérobent sous elle? N'a-t-elle pas failli +mourir parce qu'elle a perdu sa fille? Pauvre créature souffrante! +sensitive qui se crispe au souffle de l'air! comment aurais-je le +courage brutal de te tourmenter, et l'orgueil stupide de te mépriser +parce que Dieu t'a faite si faible et si douce! Oh! je t'ai aimée, +simple fleur que le vent brisait sur sa tige, pour ta beauté délicate +et pure, et je t'ai cueillie, espérant garder pour moi seul ton suave +parfum, qui s'exhalait à l'ombre et dans la solitude; mais la brise me +l'a emporté en passant, et ton sein n'a pu le retenir! Est-ce une raison +pour que je te haïsse et te foule aux pieds? Non! je te reposerai +doucement dans la rosée où je t'ai prise, et je te dirai adieu, parce +que mon souffle ne peut plus te faire vivre, et qu'il en est un autre +dans ton atmosphère qui doit te relever et te ranimer. Refleuris donc, ô +mon beau lis! je ne te toucherai plus. + + + +LXXXII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Tours. + +Je suis revenu ici. C'est une idée étrange qui m'est passée par la tête, +et que je t'expliquerai dans quelques jours. J'ai reçu ta lettre; on me +l'a renvoyée exactement de Paris avec celle de Fernande, qui est bien +affectueuse et bien laconique. Oui, je conçois ce qu'elle souffre +en m'écrivant. Hélas! elle ne pourra même pas m'aimer d'amitié! Mon +souvenir sera un tourment pour elle, et mon spectre lui apparaîtra comme +un remords! + +Je te remercie de m'assurer qu'elle se porte tout à fait bien, que les +belles couleurs de la santé reviennent à ses joues, et qu'elle pleure sa +fille moins souvent et moins amèrement. Oui, voilà ce qu'il faut me dire +pour me donner du courage. Du courage! à quoi bon? Il m'en a fallu, et +j'en ai eu. Mais qu'en ferais-je désormais? Tu as beau dire, Sylvia, je +n'ai plus rien à faire sur la terre. Tu sais ce que le médecin, pressé +par mes questions, m'a dit de mon fils. J'ai compris à demi-mot ce que +je devais craindre et ce que je pouvais espérer. Le plus riant espoir +qui me reste, c'est de le voir survivre d'un an à sa soeur. Il a le même +défaut d'organisation. Je ne suis donc pas nécessaire à cet enfant, et +je dois travailler à m'en détacher comme d'un espoir anéanti. Je vivrais +encore pour Fernande, si elle avait besoin de moi. Mais, au cas où celui +qu'elle aime l'abandonnerait un jour, tu es sa soeur, sa vraie soeur par +l'affection et par le sang; tu me remplacerais auprès d'elle, Sylvie, et +ton amitié lui serait moins pesante et plus efficace que la mienne. +Ma mort ne peut que lui faire du bien. Je sais que son coeur est +trop délicat pour s'en réjouir; mais, malgré elle, elle sentirait +l'amélioration de son sort. Elle pourrait épouser Octave par la suite, +et le scandale malheureux que leurs amours ont fait ici serait à jamais +terminé. + +Tu me dis précisément qu'elle s'afflige beaucoup de l'idée de ce +scandale; que ce souvenir, effacé longtemps par la douleur plus +vive encore de la mort de sa fille, et par la crainte de perdre mon +affection, s'est réveillé en elle depuis qu'elle est un peu résignée à +l'une et un peu rassurée sur l'autre. Tu me dis qu'elle demande à toute +heure s'il est possible que cette aventure ne m'arrive pas à Paris, et +que, lorsqu'on a réussi à la tranquilliser sur ce point par des raisons +qu'on n'oserait donner à un enfant, elle tremble à l'idée d'être +couverte de ridicule, et de servir de sujet aux plaisanteries de café +d'une province et aux récits de chambrée d'un régiment. C'est là +l'ouvrage d'Octave, et elle le lui pardonne! Elle l'aime donc bien! + +Sur ce dernier point de souffrance et d'inquiétude, tu peux la rassurer +par des raisonnements assez plausibles. Je suis bien aise qu'elle te +parle de tout cela avec abandon; cette confiance la soulage d'autant, et +tu es à même plus que personne, d'adoucir sa tristesse par une amitié +éclairée. Ces sortes de scandales sont bien moins importants pour +une jeune femme qu'elle ne se l'imagine, beaucoup seraient vaines de +l'espèce de célébrité qui en résulte, et de l'attrait que leur attention +et leurs bonnes grâces ont désormais pour les hommes. Une coquette +partirait de là pour se faire une brillante carrière d'audace et de +triomphes. Fernande n'est pas de ce caractère; elle ne songe qu'à rougir +et à se cacher. Qu'elle se retire au fond de celto vie tranquille et +heureuse que j'ai tâché de lui faire et de lui laisser; mais qu'elle ne +perde pas son temps à pleurer sur un accident qui sera l'anecdote +d'un jour, et qu'on oubliera le lendemain pour une autre. Il y a des +événements ridicules et honteux dont on a peine à se laver, mais de +tels événements ne peuvent se rencontrer dans la vie d'une femme comme +Fernande. Que peut-on dire? Qu'elle est belle, qu'elle a inspiré une +passion; qu'un homme s'est exposé, pour ne pas la compromettre, à +se rompre le cou en fuyant sur les toits. Il n'y a rien de laid ni +d'avilissant dans tout cela. Si Octave eût parlementé avec les mauvais +plaisants qui l'assiégeaient, c'eût été bien différent. L'amour d'un +lâche déshonore une femme, si noble qu'elle soit. Mais Octave s'est bien +conduit. Tout le monde sait qu'il l'a escortée en voyage jusque chez +elle, tant les grands mystères et les grandes combinaisons de ce fou +réussissent! Heureusement il a du coeur, et l'on peut découvrir tous ces +puérils secrets sans trouver un sujet de mépris dans sa conduite. Le +ridicule et l'odieux de tout cela retombent sur moi. On m'accuse d'avoir +une maîtresse dans ma maison. On dit même, tant l'espionnage imbécile et +les interprétations erronées font vite la tour du monde, que j'ai essayé +de la faire passer pour ma soeur, mais que madame de Theursan est venue +démasquer l'imposture. C'est quelque servante, c'est peut-être madame de +Theursan elle-même qui répand ce bruit! Voilà le parti que les coeurs +vils tirent de la patience et de la générosité des autres. En un mot, je +suis bafoué à Tours. M. Lorrain, un ancien officier de mon régiment à +qui j'ai eu affaire il y a vingt ans, s'amuse à mes dépens le plus qu'il +peut. Mais tout cela me regarda, et je m'en charge. + +Tu ne prononces pas le nom d'Octave, je devine que tu crois me devoir ce +ménagement; mais ne crains rien. Il est bien vrai que je ne puis lire et +tracer ce nom fatal sans un frémissement de haine de la tête aux pieds; +mais il faut bien que je m'y accoutume. Il faut que je sache tout ce qui +se passe là-bas, s'il l'aime, s'il la rend heureuse. Adieu, Sylvia, qui, +seule entre tous, ne m'as jamais fait de mal. Je n'ai pas besoin de te +dire qu'il faut cacher à Fernande ma présence à Tours. + + + +LXXXIII. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Mon Dieu! que fais-tu donc à Tours? cela m'épouvante. Songes-tu à te +venger des calomnies qu'on répand sur nous? Si je te connaissais moins, +je me le persuaderais. Pourtant, j'ai beau me rappeler l'horreur que tu +as pour le duel, je tremble encore que tu ne sois engagé dans quelque +affaire de ce genre; ce ne sérait pas la première fois que tu te serais +cru forcé de manquer à tes principes et de faire une chose antipathique +à ton caractère. Je ne vois cependant pas qu'en cette occasion tu doives +jouer ta vie contre celle d'un autre. En quoi cela réparera-t-il le tort +fait à Fernande? Un autre homme que toi répondrait qu'il a son affront +personnel à venger; mais es-tu capable de commettre ce que tu considères +comme un crime pour satisfaire une vengeance porsonnelle? Tu m'as +raconté ton premier duel, c'était précisément avec ce Lorrain; tu cédais +bien alors à une considération de ce genre, mais la nécessité était +urgente; vous étiez tous les jours en présence l'un de l'autre sous les +yeux d'une assemblée, et vous étiez tous deux militaires. Il importait +peu que le canon ou l'épée emportât l'un de vous un jour plus tôt +ou plus tard; qu'était-ce que la vie pour vous dans ce temps-là? +Aujourd'hui que ta position est si différente, comment serait-il +possible que tu fisses tout ce voyage pour te laver de calomnies qui ne +t'atteignent pas, et te venger d'insultes qu'on n'ose t'adresser que +de loin? En vain tu t'efforces de me prouver que ta vie n'est utile +désormais à personne, tu te trompes. Oh! ne laisse pas le courage +t'abandonner ainsi! c'est un calcul de le paresse, qui veut se croiser +les bras, que de se persuader que la tâche est finie. Pourquoi +condamnes-tu ton fils avec ce désespoir? le médecin ne t'a-t-il pas dit +que la nature opérait des miracles au-dessus de toutes les prévisions de +la science, et qu'avec des soins assidus et un régime sévère, ton enfant +pouvait se fortifier? Je maintiens ce régime scrupuleusement, et depuis +quelques jours notre cher petit est réellement bien. Si je mourais +moi-même, qui le soignerait? Fernande ignore son mal, et d'ailleurs sa +sollicitude est presque toujours inhabile. Qui m'impose donc la vie +quand tu te démets si facilement de la tienne. Crois-tu qu'elle soit +bien belle, celle que tu me laisses? + +Et Fernande, n'a-t elle plus besoin de toi? que savons-nous d'Octave, +quand il ne sait rien de lui-même, et se pique de ne résister à aucun +des caprices qui lui viennent? Il se dit sûr d'aimer toujours Fernande; +c'est peut-être vrai, c'est peut-être faux. Il s'est bien conduit depuis +qu'il l'a compromise; mais quel homme est-ce là pour te succéder et +pour remplir un coeur où tu as régné? Pourra t-elle l'aimer longtemps? +n'aura-t-elle pas besoin un jour qu'on la délivre de lui? + +Tu veux que je te dise exactement la vérité sur leur compte, et je sens +que je dois le faire; dans ce moment ils sont heureux, ils s'aiment avec +emportement, ils sont aveugles, sourds et insensibles. Fernande a des +moments de réveil et de désespoir, Octave a des instants d'effroi et +d'incertitude; mais ils ne peuvent résister au torrent qui les entraîne. +Octave cherche à rassurer ta conscience en rabaissant ta vertu; il +n'oserait en douter, mais il tâche de l'expliquer par des motifs qui en +diminuent le mérite; pour se dispenser de t'admirer et pour se consoler +d'être moins grand que toi, il tâche de saper le piédestal où tu as +mérité de monter. Tu as deviné juste, il nie tes passions, afin de nier +ton sacrifice. Fernande te défend avec plus de vigueur que tu ne penses, +et sa vénération résiste à toutes les atteintes. Elle dit que tu l'aimes +au point de rester aveugle éternellement; elle dit qu'en cela tu es +sublime: et alors elle pleure si amèrement que je suis forcée de la +consoler et de la relever à ses propres yeux. Ma pauvre soeur! il y a +des instants où je lui en veux de t'avoir fait tant de mal. Quand je +vois son visage serein et sa main dans celle d'Octave, je fuis, je me +cache au fond des bois, ou je vais pleurer auprès du berceau de ton +fils, pour exhaler mon indignation sans les faire souffrir. Mais quand +je la vois torturée de remords, je la plains et je souffre avec elle. Je +pense, comme toi, que son aventure est moins grave que la pruderie de +beaucoup de femmes ne voudra le faire croire. Je vois qu'elle ne lui +a point aliéné l'amitié de madame Borel, qui me paraît une personne +généreuse et sensée. Sa vie pourrait être encore bien belle, si Octave +voulait; elle retournerait à toi, j'en suis sûre, si elle avait à se +plaindre de lui, ou s'il lui inspirait le courage qu'au contraire il +cherche à lui ôter. Pourrait-elle rougir d'accepter son pardon d'une âme +aussi noble que la tienne, et souffrirais-tu en le lui accordant? Oh! +combien tu l'aimes encore, et quel amour que le tien! Tu n'es occupé, +au sein de cet océan de douleurs, qu'à lui éviter la centième partie de +celles que tu ressens. + +J'ai reçu de madame de Theursan l'étrange envoi de quelques centaines de +francs; ce n'est pas, comme tu penses, la modicité du présent qui me l'a +fait refuser; je sais qu'elle n'a pas de fortune et que ce présent +est libéral eu égard à ses moyens; mais j'admire cette réparation de +l'abandon de toute ma vie. Cela ressemble a une dérision; j'ai pourtant +remercié et n'ai motivé mon refus que sur l'absence de besoins. +Peut-être devrais-je être reconnaissante de l'intention, je ne puis: je +ne lui pardonnerai jamais de m'avoir mise au monde. + + + +LXXXIV. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Que veux-tu que je te dise? ce Lorrain était un méchant homme, et je +l'ai tué. Il a tiré sur moi le premier, je l'avais provoqué; il m'a +manqué. Je savais que je n'avais qu'à vouloir pour l'abattre, et +j'ai voulu. Est-ce un crime que j'ai commis? Certainement; mais que +m'importe? je ne suis pas capable de savoir ce que c'est que le remords +dans ce moment-ci. Il y a tant d'autres choses qui bouillonnent en moi, +et qui me transportent hors de moi-même! Dieu me le pardonnera. Ce n'est +plus moi qui agis: Jacques est mort; l'être qui lui succède est un +malheureux que Dieu n'a pas béni, et dont il ne s'occupe pas. J'aurais +pu être bon, si mon destin s'était prêté à mes sentiments; mais tout a +échoué, tout m'abandonne; l'homme physique reprend le dessus, et cet +homme a un instinct de tigre comme tous les autres. Je sentais la soif +du sang me brûler; ce meurtre m'a un peu soulagé. En expirant, le +malheureux m'a dit: «Jacques, il était écrit que je mourrais de ta main; +sans cela tu ne m'aurais pas estropié pour une caricature, et tu ne +me tuerais pas aujourd'hui pour te venger d'être...» Il est mort en +m'adressant cette grossièreté qui semblait le consoler. Je suis resté +longtemps immobile à contempler l'expression d'ironie qui restait sur +la face de ce cadavre: ses yeux fixes semblaient me braver, son sourire +semblait nier ma vengeance; j'aurais voulu le tuer une seconde fois. Il +faudra que j'en tue un autre, n'importe lequel; cela me soulage, et cela +fait du bien à Fernande: rien ne réhabilite une femme comme la vengeance +des affronts qu'elle a reçus. On dit ici que je suis fou; peu m'importe! +on ne dira plus que je suis lâche, et que je souffre l'infidélité de ma +femme parce que je ne sais pas me battre; on dira que j'ai pour elle une +passion qui me fait perdre l'esprit. Eh bien! on pensera du moins que +c'est une femme digne d'amour que celle qui exerce un tel empire sur +l'époux qu'elle n'aime plus; les autres femmes envieront cette espèce de +trône où, dans mon délire, je l'aurai placée, et Octave enviera mon rôle +un instant; car il n'y a que moi qui aie le droit de me battre pour +elle, et il est obligé de me laisser réparer le mal qu'il a commis. + +Adieu. Ne t'inquiète pas de moi, je vivrai; je sens que c'est mon +destin, et que dans ce moment mon corps est invulnérable. Il y a une +main invisible qui me couvre, et qui se réserve de me frapper. Non, ma +vie n'est au pouvoir d'aucun homme: j'en ai l'intime révélation; j'en ai +fait le sacrifice, et il m'est absolument indifférent de la perdre ou de +la conserver. L'ange qui protège Fernande est venu près de moi, et il me +parle d'elle dans mon sommeil; il étend ses ailes sur moi quand je me +bats pour elle; quand je ne serai plus nécessaire à personne, lui aussi +m'abandonnera. J'ai fait mon testament à Paris; en cas de mort de mon +fils, je laisse les deux tiers de mon bien à ma femme, et à toi le +reste; mais ne crains rien, mon heure n'est pas venue. + + + +LXXXV. + +DE M. BOREL AU CAPITAINE JEAN. + +Cerisy. + +Mon camarade, il faut que vous alliez me remplacer à Tours, +sur-le-champ, auprès de Jacques, qui se bat encore ce soir. Je ne puis +ni lui servir de témoin, ni même aller vous investir de mes fonctions; +j'ai une attaque de goutte si bien conditionnée, qu'il me serait +impossible de faire une lieue en voiture. Jacques vient de m'envoyer +chercher; allez tout de suite, par la traverse, lui offrir mes excuses +et vos services; ces choses-là ne se refusent pas. Je vais tâcher de +vous mettre en trois mots au courant de l'affaire. A peine reposé +d'avoir tué hier Lorrain, à qui Dieu fasse paix, Jacques s'en va au café +comme si de rien n'était; et, avec cette manière glaciale que vous +lui connaissez quand il est en colère, il fume sa pipe et prend sa +demi-tasse en présence de plus de cent paires de moustaches jeunes et +vieilles qui l'examinaient non sans un peu de curiosité, comme vous +pensez. Les jeunes officiers qui ont fait la farce que vous savez à +l'amant de sa femme, se sont crus insultés ou au moins provoqués par sa +présence et par sa figure; ils ont affecté de parler à haute voix des +maris trompés en général, et de répéter, à une table voisine de la +sienne, le mot qui pouvait flatter le moins les oreilles de Jacques. +Comme il restait impassible, ils ont parlé un peu plus clairement de sa +femme, et ils ont fini par la désigner si bien, que Jacques s'est levé +en disant: «Vous en avez menti,» du ton dont il aurait dit: «Je suis +votre serviteur.» Deux de ces messieurs, qui avaient parlé en dernier, +se levèrent en demandant à qui s'adressait le démenti. «A tous deux, +répondit Jacques; que celui qui voudra m'en demander raison le premier +se nomme.--Moi, Philippe de Munck, demain à l'heure que vous voudrez, +dit l'un d'eux.--Non pas, reprit Jacques, ce soir, s'il vous plait; +car vous êtes deux, et il faut que j'aie le temps de rendre raison +à monsieur demain, avant que la police me contrarie.--C'est juste, +répondit M. de Munck; ce soir, à six heures et au sabre.--Au sabre, +soit,» dit Jacques. Vous voyez que c'est une affaire qui ne peut +s'arranger en aucune façon. Deux heures après, j'ai reçu un message de +lui pour me prier de lui servir encore de témoin; mais précisément j'ai +pris la goutte dans la rosée d'hier à l'affaire de Lorrain, et peut-être +ai-je éprouvé aussi un peu d'émotion en voyant tomber ce pauvre diable. +Ce n'est pas une grande perte; mais il y avait longtemps que cela +grisonnait auprès de nous, et nous ne sommes plus à l'âge où un camarade +tombait comme une noix d'un noyer. Ce Jacques est étonnant, et cela +prouve bien qu'un homme ne change qu'en dehors: l'arbre ne fait que +renouveler son écorce, et Jacques est aujourd'hui le même que nous avons +connu il y a vingt ans. On ne dira plus: «Voyez ce que deviennent ces +vieux militaires, et comme leurs femmes les font marcher! en voilà un +qui se battait pour un coup de crayon, et qui se laisse déshonorer sans +rien dire.» Ma foi! je l'ai dit moi-même, et sa situation m'occupait +tellement, qu'avant-hier, une heure avant d'apprendre qu'il était ici, +je rêvais de lui, et je m'éveillai en criant, à ce que m'a dit ma +femme.--«Jacques, Jacques! qu'es-tu devenu!» Mais un homme de coeur se +retrouve toujours. Espérons qu'en sortant de là il ira tuer l'amant de +sa femme; faites-lui sentir qu'il le doit, que sans cela tout ce qu'il +fait maintenant ne sert à rien. Allez vite. Le préfet est un brave +garçon qui laisse aller les duels sans faire de tracasserie; pourtant +trois affaires en trois jours, c'est plus que ne comporte l'ordonnance, +et il pourrait bien arriver que Jacques fût arrêté après la seconde. Il +faut qu'il se dépêche. Écrivez-moi par un exprès, ce soir, quand il +aura fini avec M. de Munck. J'enrage de n'être pas là; j'aimerais mieux +perdre un bras que de voir Jacques manquer à l'appel. + + + +LXXXVI. + +DU CAPITAINE JEAN A. M. BOREL. + +Tours. + +Jacques en a fini avec tous ses adversaires sans recevoir une +égratignure; il a du bonheur au jeu, comme tous ceux qui n'en ont pas +en ménage. M. Munck a une estafilade au travers de la figure, qui lui +sépare le nez en deux, ce qui doit singulièrement le vexer. Cela ne +rendra l'honneur à aucun mari, mais pourra bien en consoler quelques-uns +et en préserver quelques autres. C'est un joli garçon de moins. La +beauté pleurera et lui cherchera un successeur; l'autre jeune homme ne +s'est pas soucié de demander son reste à Jacques. C'était un poulet de +dix-neuf ans, un fils unique, un enfant de famille, que sais-je? Les +témoins ont montré tant de désir d'arranger l'affaire, que nous avons +consenti à dire que nous étions fâchés d'avoir donné un démenti, s'il +était vrai qu'on n'eût pas eu l'intention de nous impatienter. On a +assuré qu'on n'avait pas eu cette intention. Cela pourra bien faire tort +à l'enfant; mais je conçois que, ses témoins ayant rendu un peu la main, +la partie était trop inégale entre lui et Jacques. Nous avons eu assez +de peine à faire entendre raison à celui-ci; il a une bile de tous les +diables, et ce n'est qu'après mûre délibération qu'il s'est un peu +adouci. Savez-vous que le camarade va bien? C'est ce qui s'appelle ne +pas mettre les pouces, et qu'il ait tort ou raison de sabrer par ici +plutôt que de sabrer par là-bas, c'est plaisir et honneur de voir un +ancien camarade faire de pareilles preuves avec la nouvelle armée. +Au reste, le camarade n'est pas de bonne humeur; et pour ceux qui le +connaissent un peu, il est facile de voir qu'il a soif du sang de bien +d'autres. Je ne sais pas ce qu'il compte faire; je lui ai dit, en +recevant ses remerciements pour lui avoir servi de témoin: «Je voudrais +t'en servir dans une quatrième occasion, et je ferais volontiers le +voyage avec toi pour ça. A présent tu as la main remise, est-ce que tu +ne vas pas t'en prendre à qui de droit?» Il m'a répondu moitié figue, +moitié raisin: «Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien.--Ah +ça, est-ce que tu en veux aussi aux anciens?» lui ai-je dit. Là-dessus, +il m'a embrassé, en me chargeant de te faire ses adieux et ses amitiés. +Il doit être parti maintenant, car le préfet lui a fait dire en dessous +main qu'il allait être forcé de le faire arrêter, s'il ne tirait ses +guêtres bien vite. Je l'ai laissé fermant sa malle, et je suis revenu +à mon _perchoir_, où je vous attends à déjeuner aussitôt que la goutte +vous le permettra. En attendant, j'irai fumer une pipe et jaser de tout +cela avec vous. Il y a beaucoup à dire pour et contre Jacques; c'est un +drôle de corps, mais il fait feu des quatre pieds. + + + +LXXXVII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Aoste. + +Tu dois avoir reçu un billet que je t'ai envoyé de Clermont, par lequel +je t'annonçais que j'étais sorti sans égratignure de mes trois duels, et +que mon corps se portait aussi bien que mon âme se porte mal: ce sont +les plus mauvaises nouvelles qu'un homme puisse donner de lui-même. Un +corps qui s'obstine à vivre, et qui nourrit avec vigueur les peines de +l'âme, est un triste présent du ciel. Ce que je ne t'ai pas dit, c'est +que j'allais passer à deux pas de toi sans te voir; j'ai refait cette +route de Lyon pour la vingtième fois, et pour la première j'ai passé +auprès de ma vallée chérie sans y entrer. Il était six heures du matin +quand je me suis trouvé sur le haut de la côte Saint-Jean, et les +postillons, qui me connaissent bien, avaient déjà tourné le chemin pour +descendre, quand je leur ai dit de continuer vers le Midi. Penché à +la portière, j'ai longtemps contemplé ce beau site que je ne reverrai +peut-être plus, et tous ces sentiers que nous avons tant de fois +parcourus ensemble; mais j'ai longtemps hésité à regarder ma maison. +Enfin, au moment où le bois Manon allait me la cacher, j'ai fait +arrêter, et je suis monté au-dessus de la route pour la regarder à mon +aise et m'abreuver de ma douleur. Le soleil levant étincelait dans tes +vitres: étais-tu donc déjà levée? Les volets de Fernande étaient fermés: +elle dormait peut-être dans les bras de son amant. Cette maison, ces +jardins et cette vallée m'inspirèrent une espèce de haine. Je viens de +tuer un homme et d'en défigurer un autre sans aucun motif raisonnable +que de satisfaire ma vanité blessée, et j'ai dû regarder tranquillement +le toit qui abrite mon désespoir et ma honte! + +Oui, ma honte! Je sais bien que c'est un des mots de convention adoptés +par une société stupide, et qui, devant la raison, ne présentent aucun +sens: l'honneur d'un homme ne peut pas être attaché au flanc d'une +femme, et il n'est au pouvoir de personne de compromettre ou d'entacher +le mien; mais je n'en suis pas moins obligé d'être en guerre avec tout +le monde, parce que je suis dans une position ridicule, et que pour m'en +laver je me couvre en vain de sang. Il n'y en a qu'un, je le sais bien, +qui peut enlever ce sourire cruel que je trouve sur la figure de tous +mes amis. O Fernande! j'aime pourtant mieux faire rire de moi que de +faire couler tes larmes; j'aime mieux les railleries de l'univers entier +que ta haine et ta douleur! Il n'est pas besoin d'être un héros pour +cela; car je suis devenu une espèce de brute vindicative et cruelle, et +j'ai encore assez de bon sens et de justice pour comprendre ce que la +logique de mon affection me démontre. + +J'ai eu de singulières discussions avec Borel; quelques autres vieux +amis de l'armée ont essayé de m'entamer adroitement, et de me faire +parler, soit par intérêt, soit par curiosité; j'ai fait à ceux-là des +réponses évasives et même brutales: j'avais horreur de leur amitié comme +de tout le reste. Je n'ai pourtant pas pu me dispenser de parler avec +Borel, parce qu'au fond de ses systèmes imbéciles il y a un certain +bon sens naturel qui entend parfois raison, et, dans le blâme qu'il +me prodigue, un véritable dévouement. Il était si mal disposé contre +Fernande, que j'éprouvais surtout le besoin de la justifier. Nous avons +passé deux jours ensemble à Tours, lui à me faire des remontrances, moi +à chercher, tout en l'écoutant d'une oreille, l'occasion de me battre +avec Lorrain. Nous avons échangé bien des raisonnements inutiles, lui +voulant me prouver que je ne pouvais plus aimer ma femme, et moi tâchant +de lui faire comprendre qu'il m'était impossible de ne pas l'aimer +encore. Il a terminé ses harangues en me demandant à quoi servirait +ma conduite, et si j'espérais servir de modèle et de type aux maris +généreux: à quoi j'ai répondu, en riant, que je n'avais même pas la +prétention de faire suivre mon exemple par les amants. Sa lourde +sollicitude ne m'a, du reste, épargné aucun des coups d'épingle qu'une +âme brisée peut recevoir à la suite d'un désastre. De tous les hommes +que j'ai connus, ami, ennemi ou indifférent, il n'en est pas un qui +n'ait donné un coup de main pour me pousser dans la tombe. + +J'ai eu bien de la peine à calmer mon sang irrité; je me serais jeté +devant la bouche d'un canon avec la certitude que je devais servir de +boulet pour tuer les autres. Cette espèce de croyance à la fatalité +aurait fait de moi un héros ou un tigre, suivant la différence d'un +cheveu dans le poids des circonstances qui me portaient. J'ai été au +moment de tuer un enfant de dix-neuf ans pour un mot; et puis je lui +avais fait grâce, quand m'est venu un billet mystérieux qu'une femme +m'écrivait pour me supplier d'épargner sa vie et de renoncer à ma +fureur. C'était un billet sublime d'expression et de sentiment. Je +crus d'abord qu'il était d'une mère, et j'allais y céder avec +attendrissement, lorsqu'en le relisant je m'aperçus qu'il était d'une +maîtresse. Elle me suppliait de lui laisser le bonheur. Le bonheur! ce +mot-là me rendit furieux. Hélas! ma pauvre Sylvia, j'avais perdu la +tête; j'aurais voulu tuer tous ceux qui étaient moins malheureux que +moi; je m'obstinais à faire battre ce jeune homme: il me semblait obéir +à l'impulsion d'une main impitoyable et accomplir quelque rêve terrible. +Le capitaine Jean, un de mes témoins, me parlait depuis longtemps sans +que ses discours présentassent aucun sens à mon esprit; enfin, il +réussit à me faite entendre un seul mot: «Ah ça, Jacques, tu veux donc +massacrer aujourd'hui?» Ce mot de _massacrer_ tomba sur ma poitrine +brûlante comme une goutte d'eau froide; il me sembla que je m'éveillais +d'un rêve. Je fis tout ce qu'il désirait, sans même écouter dans quels +termes on arrangeait la partie de mon honneur; it ne m'importait plus de +faire effet par ma bravoure. Il m'avait semblé d'abord que j'avais envie +de me disculper du reproche d'être lâche, et qu'à ce sentiment d'orgueil +blessé j'aurais sacrifié la vie de mon père; mais ce n'était qu'un +prétexte dont se servait mon désespoir pour me pousser: j'avais un +accès de rage tout simplement; et quand il fut apaisé, je retombai dans +l'apathie, comme un fou furieux, dans l'accablement qui suit une de ses +crises, se laisse tomber sur la paille et regarde autour de lui d'un +air stupide. On fit approcher de moi mon adversaire, pour que, suivant +l'usage, nous eussions à échanger une poignée de main; mais entre +chaque minute il s'écoulait de tels siècles dans ma tête, que j'obéis +machinalement et avec surprise. Je ne me souvenais pas de l'avoir jamais +vu: j'étais déjà à cent ans de ce qui venait de se passer en moi; +j'étais entré dans le néant de l'âme, qui est désormais mon refuge en +cette vie. + +Me voilà donc calmé! que Dieu me pardonne à quel prix! Mais il sait bien +que cela n'a pas dépendu de moi, et que mon être a été transformé à +l'insu de ma volonté. Ah! cette colère, elle était affreuse! mais elle +me faisait du bien comme les convulsions et les rugissements à un +épileptique. Je suis maintenant plus pesant qu'une montagne, plus froid +qu'un glacier; je contemple ma vie avec un affreux sang-froid; je me +fais l'effet de ces martyrs des temps fabuleux du christianisme qui, +après le supplice, se relevaient par miracle, ramassaient tranquillement +leur tête ou leur coeur pantelant sur l'arène, et se mettaient à +marcher, emportant leur âme séparée de leur corps, aux yeux des hommes +épouvantés. + +Un autre que moi n'aurait pas pu certainement supporter mon destin: Il +n'y a que moi sur la terre qui aie la force d'accomplir une pareille vie +sans mourir de lassitude ou sans me tuer dans un accès de délire. J'ai +pourtant traversé tout cela, et me voici encore! Ce qu'il y avait de +jeune, de généreux et de sensible en moi n'est plus; mais mon corps est +debout, et ma triste raison contemple sans nuage la ruine de toutes ses +illusions. Maudite soit cette organisation régulière et solide que ne +peuvent briser les événements! Don funeste! Avais-je commis quelque +crime avant de naître, pour avoir la malédiction du premier homme, +l'exil dans le désert, et l'injonction de vivre? + +Je suis passé ce matin près d'une maison de campagne que là beauté de +la nature fit construite au pied des montagnes et que la rigueur des +climats a fait abandonner. Je me suis arrêté pour entrer dans le clos, +attiré par l'air de tristesse et de destruction qui régnait en ce lieu; +j'y suis resté deux heures, abîmé dans la pensée de mon désespoir et de +mon isolement. Et toi aussi, vieux Jacques, tu fus un marbre solide +et pur, et tu sortis de la main de Dieu fier et sans tache, comme une +statue neuve sort de l'atelier et se dresse sur son piédestal dans une +attitude orgueilleuse; mais te voilà comme une de ces allégories usées +et rongées par le temps, qui se tiennent encore debout dans les jardins +abandonnés. Tu décores très-bien le désert: pourquoi sembles-tu +t'ennuyer de la solitude? Tu trouves le temps long et l'hiver bien rude; +il te tarde de tomber en poussière, et de ne plus lever vers le ciel ce +front jadis superbe que le vent insulte aujourd'hui, et où l'air humide +amasse une mousse noire comme un voile de deuil. Tant d'orages ont terni +ton éclat que ceux qui passent ne savent plus si tu es d'albâtre ou +d'argile sous ton crêpe funèbre. Reste, reste dans ton néant, et ne +compte plus les jours: tu dureras peut-être longtemps encore, pierre +misérable! Tu te glorifiais d'être une matière inattaquable: à présent +tu envies le sort du roseau desséché qui se brise les jours d'orage. +Mais la gelée fend les marbres; le froid te détruira: espère en lui! + + + +LXXXVIII. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Malgré la colère des uns, les remords des autres, et l'incertitude de +mon esprit au milieu de tout cela, je ne peux pas m'empêcher d'être +heureux, mon cher Herbert, car mon coeur est rempli d'amour et mon sort +est fixé. Une affection indissoluble m'attache à Fernande, n'en doutez +pas: je ne suis pas inconstant. On peut me rebuter; la femme que j'aime, +quand elle s'obstine à me repousser, peut finir par me dégoûter d'elle; +mais ce n'est pas une autre femme qui peut m'en distraire avant qu'elle +l'ait elle-même ordonné. Malgré la différence effrayante de nos +caractères, j'ai longtemps aimé Sylvia, et j'ai lutté contre ses dédains +longtemps après qu'elle ne m'aimait plus. Fernande est une tout autre +femme. C'est celle-là qui est née pour moi, et dont les défauts mêmes +semblent combinés pour resserrer nos liens et rendre notre intimité +nécessaire. Je ne sais pas si je suis aussi criminel que Sylvia veut me +le faire croire, mais il m'est impossible de ne pas me sentir amoureux +et transporté de joie. L'amour est égoïste, il s'assied aveugle et +joyeux sur les ruines du monde, et se pâme de plaisir sur des ossements +comme sur des fleurs. J'ai fait le sacrifice du chagrin d'autrui comme +j'ai fait celui de ma propre vie. Je ne connais plus les lois du tien et +du mien. Fernande s'est confiée a moi, j'ai juré de l'aimer, de vivre +et de mourir pour elle; je ne sais que cela, et tout le reste m'est +étranger. Jacques peut venir à toute heure du jour ou de la nuit me +demander mon sang et le boire à son aise sans que je le lui dispute. +Pour l'acquit de ma conscience, je livre ma poitrine nue; qu'est-ce +qu'un homme peut faire de plus? Et de quoi Jacques peut-il se plaindre? +Je ne porte pas de cuirasse et ne dors pas sous les verrous. Sylvia, +croyant me faire tomber à genoux devant son idole, me lit quelques +fragments de ses lettres. Il commence à faire de la poésie sur sa +douleur; il est à moitié guéri. Il s'est battu bravement, et il a bien +fait. J'en aurais fait autant à sa place, et, si j'en avais eu le droit, +je l'aurais prévenu. Il a bien recommandé de cacher ces événements à +sa femme; il peut être tranquille, je m'en charge. Je n'ai pas envie +qu'elle retombe malade, et je veille sur elle comme sur un bien qui +m'appartient désormais. J'ai trouvé hier à la poste une lettre de +Clémence pour elle. Comme je connais fort bien l'écriture, j'ai +ouvert sans façon la missive, et j'y ai trouvé tous les charitables +avertissements auxquels je m'attendais; de plus, la nouvelle +additionnelle, le mensonge gratuit d'une bonne blessure que, selon la +renommée et selon elle, Jacques aurait reçue dans la poitrine. J'ai +déchiré la lettre, et j'ai pris des mesures pour que toutes les dépêches +adressées à Fernande passent par mes mains en arrivant. Celles de +Jacques seront respectées religieusement; mais gare aux autres! Il m'en +coûte assez pour la voir heureuse et endormie sur mon coeur. Je ne +me soucie pas qu'une prude envieuse ou une mère infâme viennent la +réveiller pour le plaisir de tous faire du mal à tous deux. Elle est +encore délicate; l'absence de Jacques, qui lui écrit rarement, et +la mauvaise santé de son fils, sont pour elle des sujets suffisants +d'inquiétude et de chagrin. Ma sollicitude entretient encore le calme et +l'espoir dans son coeur. Rien ne me coûtera, rien ne me répugnera pour +la préserver le plus longtemps possible des coups qui la menacent. Je +suis égoïste, je le sais; mais je le suis sans honte et sans peur. +L'égoïsme qui se dissimule et rougit de lui-même est une petitesse et +une lâcheté; celui qui travaille hardiment au grand jour est un soldat +courageux qui lutte contre ses ennemis et s'enrichit des dépouilles du +vaincu. Celui-là peut conquérir son bonheur ou défendre celui d'autrui. +Qui donc a jamais songé à accuser de vol et de cruauté celui qui +triomphe et qui fait bon usage de la victoire? + + + +LXXXIX. + +DE JACQUES À SYLVIA. + +Aoste. + +Il faut avoir vécu ma vie peur savoir quelle chose horrible est devenu +pour moi l'isolement. J'ai aimé passionnément la solitude, qui est une +chose bien différente. Alors j'étais jeune. J'avais l'avenir ou le +présent. Je suis venu plusieurs fois dans les montagnes avec le +coeur plein de passions. J'ai peuplé leurs retraites sauvages de mes +sentiments ou de mes rêves. J'y ai savouré mon bonheur ou caché ma +souffrance; j'y ai vécu enfin. Je passais, je quittais une affection +pour la retrouver, ou plutôt je l'apportais là dans le secret de mon +âme pour l'interroger et pour m'en repaître. J'y ai répandu des larmes +chaudes d'espérance; j'y ai pressé sur mon coeur des fantômes adorés et +des spectres de feu. Il est bien vrai qui j'y suis venu aussi maudire et +détester ce que j'avais aimé en d'autres temps; mais j'aimais quelque +autre chose ou j'attendais un autre amour. Mon sein était riche, et je +pouvais mettre une idole de diamant à la place de l'idole d'or qui était +tombée. A présent, j'y viens avec un coeur vide et désolé, et, à la +manière dont je souffre, je vois bien que je ne guérirai plus. Ce qu'il +y a de terrible, ce n'est pas tant le manque d'espoir que le manque +de désir. Ma douleur est morne comme ces pics de glace que le soleil +n'entame jamais. Je sais que je ne vis plus et je n'ai plus envie de +vivre. Ces rochers et ces froides cavernes me font horreur, et je m'y +enfonce comme un fou qui se noie pour fuir l'incendie. Si je regarde au +loin, la peur me prend; la seule vue de l'horizon me fait frissonner, +parce que je crois y voir planer tous mes souvenirs et tous mes maux, et +je m'imagine qu'ils me poursuivent avec des ailes rapides. Où irai-je +pour leur échapper? Ce sera partout de même. Je suis venu jusqu'ici avec +l'intention de voyager ou au moins de parcourir toute cette contrée +romantique. Je sentais comme un reste d'activité, comme une inquiétude +de ne pas être bien mort. Et puis je me suis laissé tomber sur ce rocher +du Saint-Bernard, et je ne songe plus à quitter la cabane où je me suis +arrêté croyant n'y passer qu'une heure. M'y voilà depuis près d'un mois, +chaque jour plus inerte, plus indifférent, plus paralytique. Je ne sens +même plus l'atmosphère, et j'ai souvent chaud là où il doit faire froid, +tandis qu'en d'autres moments un rayon de soleil qui brûle l'herbe à mes +pieds ne rend pas la circulation à mon sang glacé. Il y a des jours +où je marche précipitamment sur le bord des abîmes sans soupçonner le +danger, sans ressentir la lassitude; je suis alors comme une roue qui a +perdu son balancier, et qui tourne follement jusqu'à ce que sa chaîne +trop tendue fasse rompre la machine. Dans ces jours-là, je traverse +comme par miracle des passages où jamais le pied d'un homme ne s'est +hasardé, et quand je m'en aperçois ensuite, je ne peux plus comprendre +comment cela s'est fait. J'espère quelquefois que je suis devenu fou. +Mais à cette exaltation terrible succèdent des jours de mort. +Cette force maladive tombe tout à coup et fait place à une fatigue +épouvantable. La pensée joue un rôle bien effacé dans tout cela. +Quelquefois je cherche, la nuit, à me rappeler ce qui a occupé mon +cerveau dans la journée, et il m'est impossible de le retrouver. Ma +mémoire ne me présente plus que l'image des objets matériels qui m'ont +entouré. Je vois des montagnes, des ravins, de ponts étroits suspendus +sur des abîmes de fumée blanche, et tout cela se succède et s'enchaîne +pendant des heures entières jusqu'à m'obséder. Alors je me lève dans +l'obscurité et je touche les murs de ma chambre en faisant des efforts +incroyables pour sortir de ce rêve sans sommeil. Quelquefois je me +recouche sans avoir pu chasser ces images qui me harcellent, et +j'attends le jour avec impatience pour m'élancer comme malgré moi dans +la campagne. Alors tout s'efface, je marche au hasard, et il me semble +être enveloppé de vapeurs qui me cachent la réalité. D'autres fois il +m'arrive de m'apercevoir que je pense; je vois dans mon imagination des +tableaux affreux: mon fils mourant, ma femme dans les bras d'un autre; +mais je regarde tout cela avec un sang-froid imbécile, jusqu'à ce qu'il +me vienne une sorte de réveil qui me montre à moi-même. Je me vois dans +ce tableau; cette femme est la mienne; cet enfant est à moi. Je suis +Jacques, l'amant oublié, l'époux outragé, le père sans espoir et sans +postérité; et je m'assieds, car mes jambes ne peuvent plus me porter, et +une idée me fatigue plus en un instant qu'une journée d'agitation et de +marche forcée. + +Il y a deux ans, j'étais dans un état déplorable d'ennui et de +souffrance. Mais que ne donnerais-je pas pour retourner en arriére! Je +craignais de ne plus pouvoir aimer. Depuis longtemps je n'avais pas +rencontré une femme digne d'amour. Je m'impatientais et je m'effrayais +de ce lomg sommeil da mon coeur; je me demandais si c'était la faute de +son impuissance, et je sentais bien que non. Mais je voyais les années +s'envoler comme des rêves, et je me disais qu'il n'y avait plus pour moi +de temps à perdre si je voulais être heureux encore une fois. Je pensais +que posséder une femme par le mariage, c'était assurer, autant que +possible, la durée de ce bonheur; je ne me flattais pas de le conserver +toute ma vie; mais j'espérais qu'il me conduirait jusqu'à cette dernière +période de la jeunesse où la philosophie devient facile à mesure que les +passions s'éteignent. Il n'en est point ainsi. Je ne suis pas encore +assez vieux pour me détacher de tout et pour me consoler d'avoir tout +perdu. Mon espérance est morte encore verte, et de mort violente; mais +je ne suis plus assez jeune pour croire qu'elle puisse renaître. Cet +effort est le dernier que mes forces morales m'ont permis. Je m'étais +créé une famille, une maison, une patrie; j'avais rassemblé, sur un coin +de terre, les deux seuls êtres qui me fussent chers, elle et toi. Dieu +m'avait béni en me donnant des enfants. Cela eût pu durer cinq à six +ans! Notre vallée était si belle! je prenais tant de soin pour rendre ma +femme heureuse, et elle semblait m'aimer si passionnément! Mais un +homme est venu et a tout détruit; son souffle a empoisonné le lait qui +nourrissait mes enfants. Oui! j'en suis sur, c'est son premier baiser +sur les lèvres de Fernande qui les a tués, comme c'est son premier +regard sur elle qui a tué son amour pour moi. + +Je suis peut-être injuste et fou de m'en prendre à lui; peut-être +en eût-elle aimé un autre si celui là ne fût pas venu; peut-être ne +m'a-t-elle jamais aimé. Elle sentait le besoin d'abandonner son coeur, +et elle me l'a confié sans discernement; elle a pris pour une passion +durable ce qui n'était qu'un caprice d'enfant ou un sentiment d'amitié +filiale qui se trompait faute de savoir ce que c'est que l'amour. Avec +moi, elle souffrait sans cesse, elle était mécontente de tout; je ne +réussissais jamais à produire l'effet que je voulais sur son esprit, +et elle attribuait à mes moindres actions des motifs tout opposés à la +réalité; ou nous ne nous comprenions pas, ou nous nous comprenions trop. +Durant notre voyage en Touraine, alors qu'elle essayait un sacrifice +au-dessus de ses forces, et que le dérangement de son être démentait sa +volonté, il lui est arrivé de me dire plusieurs fois, dans un accès de +colère nerveuse insurmontable, qu'elle avait toujours senti que nous +n'étions pas faits l'un pour l'autre. Elle m'a accusé de l'avoir senti +aussi, et de l'avoir épousée malgré cela; elle m'a rappelé mille +circonstances légères qu'elle me présentait comme des preuves. Il +est vrai qu'elle rétractait le lendemain ces paroles, qu'elle disait +échappées à son délire: et je feignais de les avoir oubliées; mais elles +s'étaient enfoncées dans mon coeur comme des poignards, et depuis j'en +ai mis souvent le souvenir sur mes plaies pour les cautériser. + +[Illustration: Une certaine issue de derrière par laquelle sortit...] + +Hélas! faut-il renoncer ainsi au passé? elle aurait dû au moins me le +laisser; je me serais nourri d'une douleur moins amère. Mais à présent +il faut que tout soit détruit et gâté, même le souvenir du bonheur +perdu! Si elle m'a aimé, elle m'a aimé moins longtemps et moins +fortement que lui; car elle s'est éprise de lui dès le premier jour, il +ne faut plus en douter. Elle s'est trompée elle-même pendant six ou huit +mois; son âge est si riche en illusions! elle croyait m'aimer encore, +mais moi je voyais bien où elle en était. Elle s'est trouvée surprise +tout à coup par un amour nouveau avant de savoir que l'autre était +anéanti. + +Ma douleur se calmera, je n'en doute pas; je la laisse s'exhaler, je ne +cherche point à la combattre, je ne rougis pas de crier comme une femme +quand mes accès me prennent. Je sais que j'en viendrai à être tranquille +et résigné; je ne suis pas impatient de ce moment-là, il sera plus +affreux encore que le présent. J'aurai accepté ma sentence; je verrai +mon malheur distinctement, et je le sentirai par tous les pores; je +n'aurai plus rien de jeune dans le coeur, le regret lui-même s'éteindra. +L'orgueil humain ne veut pas lutter contre une espérance perdue, contre +un amour qui se retire; il prend son parti, et, en quelques jours, +l'homme devient un vieillard. J'aime encore Fernande, parce qu'un amour +comme le mien ne peut pas finir sans convulsions et sans une rude +agonie; mais je sens que bientôt je ne pourrai plus l'aimer, et mon sort +sera pire. + +Si Dieu faisait un miracle en ma faveur, s'il me conservait mon fil, je +vivrais, non avec une joie, mais avec un devoir, et je m'occuperais à +le remplir. Mais ce pauvre enfant ne fait qu'essayer une existence +languissante et prolonger mes tristes jours sans faire rétracter l'arrêt +qui a mesuré impitoyablement les siens. Il faut que je l'attende, ce +pauvre insecte qui se traîne lentement vers la mort, et sans lequel je +ne veux point partir. Je me souviens que je te disais une fois: «Que +peut-il arriver de pire à un honnête homme? D'être forcé de mourir, +voilà tout.» Aujourd'hui, je vois qu'il y a quelque chose de pis: c'est +d'être forcé de vivre. + +[Illustration: Au milieu d'une haie de spectateurs.] + + + +XC. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Jacques! reviens, Fernande a besoin de toi; elle est malade de nouveau +parce qu'elle vient d'éprouver une grande douleur. Rien ne peut la +calmer. Elle t'appelle avec angoisse, elle dit que tous les maux qui lui +arrivent viennent de ton abandon; que tu étais sa providence, et que tu +l'as quittée. Elle s'effraie de ta longue absence, et dit qu'il faut que +tu sois informé de tout pour avoir pris ainsi en horreur ta famille et +ta maison. Elle craint que tu ne la haïsses, et la douleur que cette +idée lui cause résiste à toutes nos consolations; elle veut mourir, +parce que, dit-elle, il n'est pas un instant de repos et d'espoir sur +la terre pour quiconque a possédé ton affection et l'a perdue. Prends +courage, Jacques, et viens souffrir ici! Tu es encore nécessaire; que +cette idée te donne de la force! Il y a autour de toi des êtres qui ont +besoin de toi. Et puis ta vie n'est pas finie. N'y a-t-il donc rien +autre chose que l'amour? L'amitié que Fernande a pour toi est plus +forte que l'amour que lui inspire Octave. Tous ses soins et tout son +dévouement, qui s'est vraiment soutenu au delà de mon espérance, +échouent auprès d'elle quand il s'agit de toi. Peut-il en être +autrement? Peut-elle vénérer un autre homme comme toi? Reviens vivre +parmi nous. Me comptes-tu pour rien, dans ta vie? ne t'ai-je pas bien +aimé? t'ai-je jamais fait du mal? ne sais-tu pas que tu es ma première +et presque ma seule affection? Surmonte l'horreur que t'inspire Octave, +ce sera l'affaire d'un jour. J'ai souffert aussi pour m'habituer à le +voir à ta place: mais laisse-la-lui et prends-en une meilleure; sois +l'ami et le père, le consolateur et l'appui de la famille. N'es-tu pas +au-dessus d'une vaine et grossière jalousie? Reprends le coeur de ta +femme, laisse le reste à ce jeune homme! L'imagination et les sens de +Fernande ont peut-être besoin d'un amour moins élevé que celui que tu +veux lui inspirer. Tu t'es résigné à ce sacrifice, résigne-toi à en +être le témoin, et que la générosité fasse taire l'amour-propre. Est-ce +quelques caresses de plus ou de moins qui entretiennent ou détruisent +une affection aussi sainte que la vôtre? Cette jalousie d'enfant n'est +pas digne de ta grande âme, et tu as au front bien des cheveux blancs +qui te donnent le droit d'être le père de ta femme sans avilir la +dignité de ton rôle de mari. Tu ne peux pas douter de la délicatesse +avec laquelle Fernande évitera tout ce qui pourrait te blesser. Octave +lui-même te deviendra supportable; c'est un assez noble caractère, et +depuis ces trois mois, si difficiles pour nous tous, j'ai découvert en +lui des vertus sur lesquelles je ne comptais pas. Il tomberait à tes +pieds si tu t'expliquais à lui, s'il te comprenait et s'il savait ce que +tu es. Reviens donc essuyer les larmes de Fernande, car toi seul pourras +rendre un peu de courage et de calme à son coeur. Elle est encore +frappée d'un de ces malheurs pour lesquels l'amour n'a point de +consolation; toi seul aurais le droit de lui en offrir, parce que tu +es de moitié dans son infortune: Tu comprends ce qui est arrivé? Je +t'attends! + + + +XCI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Genève. + +J'irai; mais je veux que tu l'avertisses de mon arrivée quelques jours +d'avance: je ne veux surprendre personne. Il me serait horrible de +trouver sur le visage de Fernande une expression d'embarras ou d'effroi. +Dis lui qu'elle se contraigne, s'il le faut, pour ne me laisser rien +apercevoir de ce qui se passe; fais-lui croire toujours que je suis +sans soupçon, et persuade-lui de m'entretenir soigneusement dans cette +confiance. Non, je ne me sens pas assez fort pour être témoin de leurs +amours; je ne suis pas un philosophe stoïcien, et une âme de feu brûle +encore mon front sous mes cheveux blancs. Ce que tu fais maintenant est +bien cruel, Sylvia; j'étais presque enseveli, et tu me rappelles au +monde des vivants pour souffrir quelques jours de plus, et m'assurer +de nouveau de la nécessité de le quitter pour jamais. Soit, Fernande +souffre; elle a besoin de moi, dis-tu: j'en doute; mais je sens que +je ne mourrais pas tranquille si j'avais négligé d'adoucir une de ses +peines. C'est la dernière qui l'atteindra, elle n'aura plus rien à +perdre: privée de ses enfants et délivrée de son mari, elle pourra se +livrer à son amour sans partage et sans crainte. Cette intimité que tu +crois encore possible entre nous est un rêve romanesque; quand même +j'oublierais mes ressentiments, pourraient-ils oublier le mal +qu'ils m'ont fait? La vue d'un homme qu'on a rendu malheureux est +insupportable: c'est comme le cadavre de l'ennemi qu'on a tué. + +J'arriverai deux jours après cette lettre. Je vais donc revoir cette +maison funeste! Je comprends ce qui est arrivé: mon fils est mort. + + + +XCII. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Lyon. + +Je me suis soumis à ton ordre, et je pense encore que j'ai dû le faire; +mais je n'irai pas plus loin: dix lieues suffisent bien pour mettre le +silence et la paix entre lui et moi. De quoi donc as-tu peur pour moi? +Crois-tu donc que Jacques songe à tirer vengeance de mon bonheur? Il est +trop généreux ou trop sage pour cela. J'ai consenti à m'éloigner parce +que ma présence lui serait désagréable; la sienne me ferait moins +souffrir qu'il ne pense. Je ne saurais m'imputer des torts réels envers +lui: il pouvait m'empêcher d'en avoir, il avait pour lui le droit et la +force. Je n'ai pas commis un vol en profitant du bien qu'il me laissait. +Est-on coupable parce qu'on lutte avec des êtres indifférents au dommage +qu'on leur fait, ou trop magnifiques pour daigner s'en apercevoir? Si +Jacques est sublime en ceci, comme tu le crois, raison de plus pour +que je le voie avec plaisir, et pour que je lui donne la plus franche +poignée de main que j'aie donnée de ma vie. Je ne conçois rien à ces +subtilités de sentiment: idées fausses dont tu t'entoures pour te +torturer, comme si tu n'étais pas déjà assez malheureuse, ma pauvre +enfant! Pleure les pertes cruelles dont le sort t'afflige; je les pleure +avec toi, et rien ne me consolera jamais de la mort de ta fille, pas +même... ô ma Fernande! pas même cet événement que tu ajoutes à la somme +de tes douleurs, et que je considère comme un bienfait du ciel, comme un +acte de réconciliation entre lui et moi. Laisse mon coeur bondir de joie +à cette idée; laisse-moi faire mille rêves, mille projets délicieux. +Elle s'appellera Blanche comme celle qui est morte, car ce sera une +fille aussi; elle aura le joli regard et les cheveux blonds de ce petit +ange qui te ressemblait tant. Tu verras qu'elle sera toute pareille: +aussi belle, aussi caressante, aussi capricieuse et plus forte; car les +enfants de l'amour ne meurent jamais: Dieu les doue de plus d'avenir et +de vigueur que ceux du mariage, parce qu'il sait qu'il leur faut plus de +force pour résister aux maux d'une vie où on les accueille mal; veux-tu +donc que cela soit vrai pour ton enfant? Pleureras-tu sur lui, au lieu +de l'embrasser le jour où il viendra au monde? Ah! si tu le reçois avec +douleur, si tu le repousses, si tu refuses de l'aimer, parce qu'il +n'aura pas Jacques pour père, laisse-le-moi et que la Providence +l'abandonne: je m'en charge; je le recevrai dans mon sein, je le +nourrirai moi-même avec du lait de biche et des fruits, comme les +solitaires des vieilles chroniques que nous lisions l'autre jour +ensemble. Il reposera à mes côtés, il s'endormira au son de ma flûte; il +sera élevé par moi, il aura les talents que tu aimes et les vertus que +tu auras besoin de trouver en lui pour être heureuse; et quand il sera +en âge de garder son secret et le nôtre, il ira t'embrasser; il te dira: +«Je m'appelle Octave, et je n'ai pas besoin d'un autre nom: celui de +votre mari me serait moins cher, et ne me servirait à rien. Je vous +respecte et vous estime; vous n'avez pas assuré mon existence sociale +par un mensonge, vous ne m'avez pas donné pour maître un homme auquel je +ne suis rien; c'est mon père qui m'a élevé et qui m'a appris à me +passer de richesse et de protection. Je n'ai besoin que de tendresse, +donnez-moi la vôtre; je ne vous appellerai jamais ma mère; mais un +baiser de vous en secret sur mon front me fera connaître toutes les +joies de l'amour filial.» Dis-moi, quand il te parlera ainsi, le +repousseras-tu? seras-tu fâchée d'avoir cet ami de plus? Toute la peine +qu'il te causera consiste à cacher son existence à ton mari. Pour le +présent et pour l'avenir, cela me semble une chose si aisée, que je +ne conçois pas comment tu t'en inquiètes. Souffriras-tu de ne pouvoir +avouer et produire ton enfant? Mais songe que Jacques a le double de ton +âge, ma chère Fernande; tu ne peux pas te dissimuler que tu ne doives +lui survivre de beaucoup, et qu'un temps viendra, dans l'ordre de la +nature, où tu seras libre. Avant même cette époque présumable, que +d'accidents, que de hasards peuvent nous permettre d'être époux! +Crois-tu que dans dix ans, comme aujourd'hui, comme dans vingt, je ne +serai pas toujours à tes pieds, et que mon plus grand bonheur ne sera +pas de dire à la société: Cette femme est à moi; je l'ai conquise par +mes prières, par mon obstination, par mes fautes, par mon amour; et si +j'ai entaché sa réputation, du moins je ne l'ai pas abandonnée comme +font les autres. Je suis resté près d'elle; j'ai laissé ma vie couler +tout entière au gré de ce mari, qui certes savait se battre, et qui +pouvait à tout instant venir m'égorger dans les bras de sa femme. Je +suis resté là pour satisfaire au ressentiment de l'un, ou pour protéger +l'autre en cas de besoin; j'ai consacré tous mes instants à celle qui +s'était un jour sacrifiée à moi. J'ai commencé par l'obtenir à force +de persécutions; mais j'ai fini par la mériter à force de tendresse; à +présent, elle m'appartient légitimement. Que les hommes ratifient cette +union qu'ils ont en vain combattue! + +Tu sais bien, Fernande, que cela est sûr, quant à moi; la Providence +peut faire le reste, et elle le fera, n'en doute pas. Notre destinée +était de nous rencontrer, de nous comprendre et de nous aimer. Le hasard +finit par se soumettre à l'amour; la force attractive surmonte tous les +obstacles, et l'aimant va embrasser le fer dans les entrailles de +la terre, en dépit du roc qui les sépare. Pauvre femme tremblante, +jette-toi donc dans mes bras, je te protégerai contre l'univers entier! +Pauvre mère désolée, essuie tes larmes; les enfants que nous aurons +ensemble ne mourront pas! + +Reviens à l'espérance; souviens-toi des beaux jours que nous avons eus +au milieu de tes plus grandes anxiétés; souviens-toi des miracles que +fait l'amour. Quand nous sommes dans les bras l'un de l'autre, ne +sommes-nous pas perdus dans un monde de délires, où les cris et les +plaintes de la terre n'arrivent pas? Sois sûre d'ailleurs que tu ne fais +pas à ton mari tout le mal que tu penses: c'est un homme trop supérieur +pour se laisser affecter des insultes, de la sottise; il sait qu'elles +ne peuvent l'atteindre, et il ne croit certainement pas que nous nous +fassions un jeu de l'y exposer. Il sait peut-être que nous nous aimons, +ou au moins il s'en doute; et ne vois-tu pas que cela ne lui cause +aucune colère? C'est un homme calme et raisonneur; de plus, c'est un +homme excellent: s'il savait tes anxiétés, il t'en consolerait, il te +rassurerait sur tes craintes, et je gage bien qu'il le fera quelque +jour. Encore deux ou trois ans, et il sera vieux, et l'amour-propre de +l'amant délaissé fera place à la générosité de l'ami consolé. A présent, +il voyage et se tient éloigné, parce que notre position à tous est +difficile, et notre contenance désagréable en présence l'un de l'autre. +Le temps effacera ces répugnances plus vite peut-être que nous ne +l'espérons: l'avenir semble placé au delà de notre atteinte; mais le +temps travaille avec une rapidité dont on s'étonne quand on voit son +oeuvre accomplie. Abandonne-toi donc à l'amour: il sera toujours le +maître; ta résistance ne sert qu'à diminuer les joies qu'il te donne. +Oh! elles sont si belles et si enivrantes! Respecte-les comme les dons +sacrés du ciel; travaille à les préserver des injures du sort, qui est +stupide et aveugle, et qu'il faut gouverner avec force et courage, loin +de l'accepter tel qu'il est. Ne crains pas que Jacques te les reproche; +s'il savait comme notre amour est irrésistible et notre bonheur immense, +il nous permettrait d'en jouir. Réponds-moi vite; dis-moi si Jacques +doit rester longtemps. J'ai toute la vie, j'espère, à passer avec toi, +et pourtant je ne pourrais me soumettre sans douleur à perdre une +semaine. Tu sais que si Jacques, d'accord avec toi, l'exigeait, je +pourrais me soumettre à un long exil; mais à présent il lui semblerait +peut-être que je le fuis; s'il me demandait, dis-lui que je suis à Lyon; +surtout donne-moi de tes nouvelles, et soigne ce que j'ai de plus cher +au monde. + + + + +XCIII. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + + +Jacques part bientôt; mais il veut te voir auparavant. Tu as raison, +Octave, c'est un homme excellent: il est impossible d'avoir plus de +générosité, de douceur, de délicatesse et de raison. Je vois bien qu'il +sait tout. J'étais au moment de lui tout avouer, tant je souffrais de +ce que je prenais pour un excès de confiance et d'estime; mais, dès +les premiers mots, il m'a fait entendre qu'il ne voulait pas en savoir +davantage, et il m'a témoigné une amitié si vraie, une indulgence si +grande, que je suis pénétrée d'attendrissement et de reconnaissance. +Tu avais bien jugé ses intentions, et notre position à tous, mon cher +Octave. Il a fait de sérieuses réflexions sur la différence de nos âges, +et il a certainement vaincu le reste d'amour qu'il avait pour moi; +car il m'a parlé absolument dans le sens de ta lettre. Il m'a dit que +_certains propos_ l'obligeaient à se tenir éloigné de nous, afin que +le monde ne crût pas qu'il donnait les mains à notre amour. «Et que +penses-tu de cet amour? lui ai-je dit; crois-tu que ce soit une +calomnie?» J'étais tremblante et prête à embrasser ses genoux. Il a fait +semblant de ne pas s'en apercevoir, et il m'a répondu: «Je suis bien sûr +que c'est une calomnie.» Mais j'ai vu qu'il savait à quoi s'en tenir, et +sa tranquillité a dégagé mon coeur d'un poids énorme. Jacques est bon et +affectueux; mais il raisonne. Il n'est plus jeune: il sait que je suis +excusable, et, comme tu le dis, sa générosité naturelle est secondée par +la sagesse de ses réflexions. Il m'a fait espérer qu'il reviendrait tous +les ans passer quelques semaines prés de nous, et que, dans quelques +années, il ne nous quitterait plus. + +Ta lettre m'aurait décidée à garder le secret sur ma grossesse, quand +même Jacques ne m'aurait pas aidée à me taire sur tout le reste. Je +me fie et je m'abandonne à toi. Tu savais bien que jamais je n'aurait +l'impudence de profiter de la loi qui forcerait Jacques à donner son +nom et ses biens à l'enfant de nos amours, encore moins aurais-je eu +la bassesse d'aller revendiquer ses caresses pour le tromper sur la +légitimité de cet enfant; tu m'aurais tuée plutôt que de le permettre, +n'est-ce pas? Et tu le recueilleras, tu le cacheras, tu le soigneras, +cet enfant bien-aimé! Nous le confierons à quelque honnête paysanne, +bien propre et bien fidèle, qui le nourrira, et nous irons le voir tous +les jours. Ah! quel que soit mon sort, et dans quelque circonstance +qu'il vienne au monde, sois sûr que je le chérirai autant que ceux qui +ne sont plus, et davantage peut-être, à cause de ce que j'ai souffert +en les perdant! Si quelques jours Jacques découvre la naissance de +celui-là, il ne le haïra pas, il ne le persécutera pas. Qui sait +jusqu'où ira sa bonté? Il est capable de tout ce qui est étrange et +sublime... Mais combien je suis heureuse que sa générosité aujourd'hui +ne lui coûte pas autant que je le croyais! Je n'aurais jamais pu me +tranquilliser et t'aimer sans tourments et sans remords, si j'avais vu +qu'il fallait briser le noble coeur de Jacques. Heureusement il n'est +plus dans l'âge des passions brûlantes; et d'ailleurs il me l'avait +toujours dit, et il savait bien ce qu'il disait alors: «Quand tu ne me +permettras plus d'être ton amant, je deviendrai ton père.» Il a tenu +parole. O mon cher Octave! nous ne passerons jamais une nuit ensemble +sans nous agenouiller et sans prier pour Jacques. + +Et toi! que tu es bon, et comme tu sais aimer! Oh! je n'ai jamais aimé +que toi! J'ai cru avoir de l'amour pour Jacques: mais ce n'était qu'une +sainte amitié, car cela ne ressemblait en rien à ce que j'éprouve pour +toi. Quels transports que les tiens, et comme tu es sans cesse occupé de +moi! Quelle sollicitude! quel dévouement! tu n'es pas mon mari, et tu me +consacres ta vie; mes larmes et mes faiblesses ne te rebutent pas, tu +ne me reproches aucun de mes défauts. Jacques non plus! Il est bien bon +aussi; mais il n'est pas mon égal, mon camarade, mon frère et mon amant +comme toi. Il n'est pas enfant comme nous, et puis il y a dans sa +vie autre chose que l'amour. La solitude, les voyages, l'étude, la +réflexion, il aime tout cela; et nous, nous n'aimons que nous. Aimons-le +aussi, cet ami si parfait; viens le voir. Il désire, m'a-t-il dit, te +donner une poignée de main avant de repartir. Je lui ai demandé avec +un peu d'inquiétude s'il avait quelque chose à te dire. «Non, m'a-t-il +répondu; mais pourquoi s'éloigne-t-il quand j'arrive? quelle raison +a-t-il de me fuir?» J'ai dit que tu avais été voir Herbert, qui venait +de Paris, et qui passait par Lyon pour retourner en Suisse. «Écris-lui +bien vite de venir, m'a-t-il dit, et si Herbert est encore à Lyon, qu'il +l'amène; nous passerons encore une bonne journée tous ensemble comme +autrefois, cela te fera du bien.» Brave Jacques! + +_P. S._ J'ai eu ce matin une étrange frayeur pour une circonstance +bien misérable. J'avais laissé ta lettre ouverte sur le bureau de mon +cabinet, sans fermer la porte à clef. Jacques n'a jamais songé de sa vie +à jeter les yeux sur mes papiers. Il est, à cet égard, d'une discrétion +si religieuse, que je n'ai pas pris l'habitude de la prudence. Je fis +cette réflexion, je ne sais comment, en me promenant dans le parc avec +Sylvia. Je me demandai tout à coup où pouvait être Jacques, et la pensée +qu'il devait être dans mon cabinet me troubla tellement, que je quittai +le parc et courus vers la maison. Je montai sans rencontrer Jacques, et +j'entrai dans mon appartement. Il n'y avait personne, et rien n'était +dérangé sur mon bureau. Rassurée, mais encore tremblante, je m'assis +et pris cette lettre pour la plier et la serrer. Je trouvai sur les +dernières lignes une goutte d'eau toute fraîche. Je m'imaginai que +c'était une larme, je faillis m'évanouir d'émotion et de terreur. +Cependant je repris courage en voyant d'autres gouttes d'eau sur les +papiers voisins, tombés d'un bouquet de roses tout humides de pluie que +j'avais mis dans un vase à côté ce ces papiers. Mais alors, vois ma +puérilité et l'état de faiblesse imbécile où le chagrin et l'inquiétude +ont réduit ma pauvre tête! je m'imaginai que la goutte d'eau de la +lettre était chaude, et que les autres étaient froides. Je te vois d'ici +rire de cette folie; le fait est qu'elle s'empara si bien de moi que je +poussai un cri. J'entendis la voix de Jacques qui m'appelait du salon, +pour me demander ce que j'avais, et il monta précipitamment, d'un air +effrayé, croyant que j'avais une attaque de nerfs. Je t'avoue que peu +s'en fallait. Pourtant la physionomie de Jacques me rassura, et il +acheva de me rendre la vie en me disant qu'il voulait que tu vinsses le +voir, et toutes les autres choses que je t'ai déjà racontées. Je vis +bien que la frayeur que je venais d'éprouver était l'ouvrage d'une +imagination malade. Ne suis-je pas tombée dans un état bien ridicule? +Reviens! un baiser de toi me fera plus de bien que tout le reste; et +quand je verrai ta main dans celle de Jacques, je serai tout à fait +tranquille. + + + +XCIV. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Genève. + +Ma chère bien-aimée, j'ai fait le voyage jusqu'ici avec Herbert. Tu t'es +imaginé que je le quitterais à Lyon; pas du tout. Sa société ne m'a fait +nullement souffrir; nous avons constamment parlé de toi. Tu dois t'être +aperçue qu'il est amoureux de toi. Je l'ai examiné et questionné de +manière à le bien connaître. C'est un digne garçon, simple, loyal, +obligeant, sincère. Il a une jolie fortune, une habitation agréable dans +le pays que tu aimes, et ses occupations le préservent de l'esprit de +tracasserie qui est particulier aux hommes rangés. Il m'a prié de te +présenter sa demande en mariage, et je te conseille de l'accepter; non +pas à présent, je comprends que tu n'es pas disposée à t'occuper de +cela, mais plus tard. Tu ne seras jamais heureuse par l'amour, Sylvia. +Tu pourras chercher longtemps un être digne de toi, et, si tu le +trouves, tu auras le même sort que moi, il sera trop tard; tu seras trop +vieille de coeur pour te faire aimer longtemps. Il y a un désaccord trop +complet d'ailleurs entre notre manière de sentir et celle de tous les +autres hommes, pour que nous puissions jamais trouver notre semblable +en ce monde. Il n'y a pourtant qu'une chose dans la vie, c'est l'amour. +Mais l'amour, dans le coeur des femmes surtout, peut être de deux +sortes, l'amour d'un homme et l'amour maternel. J'aurais vécu pour mes +enfants, tout infortuné que je suis. Ils sont morts! C'est un accident +qui me tue. Mais tu pourras élever les tiens, et, à l'abri de tous +les maux qui m'accablent, être heureuse par eux. A la manière dont tu +chérissais et dont tu soignais les miens, il était facile de voir que tu +serais une mère sublime. Deviens-le donc, épouse Herbert. Il suffira que +tu aies pour lui de l'estime et de l'amitié. Il en est digne. C'est une +de ces belles natures calmes qui ne connaissent ni le transport des +passions, ni leurs funestes souffrances. Il ne te demandera pas plus +d'affection que tu ne seras disposée à lui en accorder, et, quand tu le +connaîtras, tu ne lui en accorderas pas moins qu'il n'en mérite. Vous +aurez une vie tranquille et patriarcale. Tu es une véritable Ruth, +active, courageuse et dévouée comme la femme forte des beaux temps +bibliques; tu feras de tes rêves irréalisés et de tes vains désirs un +saint holocauste, et tu répartiras sur tes fils l'amour que tu n'as +pu donner à un homme. Ne m'ôte pas cette espérance, et laisse-moi +l'emporter dans la tombe. Elle m'est venue l'autre jour, comme nous +dînions au rendez-vous de chasse. Je m'étais levé un instant; je revins, +et je contemplai ces deux couples assis sur l'herbe, Octave et +Fernande, Herbert et toi; Herbert suivait tes moindres mouvements avec +sollicitude; il épiait tous tes regards pour trouver l'occasion de te +rendre un petit service e de t'entendre lui dire: Merci, Herbert. Les +deux autres amants étaient radieux de bonheur, et je leur rends justice +avec joie, ils me comblèrent tout le jour d'amitiés e de caresses +délicates. Un calme divin est descendu un instant dans mon coeur en +voyant que vous étiez tous heureux ou du moins que vous pouviez l'être. +Oh! quelle étrange et solennelle journée! c'étaient là des adieux +éternels entre vous et moi! Qui l'eût dit? Il y avait des instants où je +l'oubliais moi-même, et où je me reportais à notre ancien bonheur, au +point de croire que tout ce qui s'est passé depuis était un rêve. Le +temps était si beau, l'herbe si verte, les oiseaux chantaient si +bien, Fernande était si jolie avec ces pâles roses qui renaissent +d'elles-mêmes sur son visage après quelques jours de souffrance! Je +dormis un quart d'heure sur le gazon avant le dîner, et, quand je +m'éveillai, elle était près de moi et chassait les insectes de mon +front avec son bouquet de fleurs sauvages; Octave chantait un duo +avec Herbert; tu préparais les fruits pour le dessert, et mes chiens +dormaient à mes pieds. C'était un tableau de bonheur rustique si frais +et si paisible que je le contemplai quelque temps sans me rappeler la +nécessité de mourir. Mais quand cette idée revint au milieu de tout +cela!... + +Je suis très-calme, mais je souffre encore beaucoup; je te l'ai déjà dit +cent fois, tu t'obstines à faire de moi un héros et tu m'invites à vivre +comme si j'en avais la force. Souviens-toi donc que j'aimais encore il +y a peu de jours, et que je serais furieux si je n'étais anéanti. +D'ailleurs tu n'as pas lu ces deux lettres d'Octave et de Fernande! Je +les ai lues, et c'est mon arrêt de mort. J'ai vu combien, malgré leur +estime et leur amitié pour moi, ma vie leur est à charge. Amants +ingénus! ils désirent naïvement que je meure, et se le disent sans s'en +apercevoir. Ils ont des raisons bien légitimes pour cela, des raisons +que je respecte, mais qui ont mis de la glace dans mon sang. Fernande +n'est plus ma femme, c'est celle d'Octave, c'est un être qui ne fait +plus partie de moi, et que je ne pourrais plus presser dans mes bras +quand même elle viendrait s'y jeter sincèrement. Elle est vraiment ma +fille à présent, et toute autre pensée ressemblerait pour moi à celle +d'un inceste. Ne me dis donc plus qu'elle peut revenir à moi, et que je +peux oublier tout; elle est la mère des enfants d'Octave. Je ne la hais +ni ne la méprise pour cela; mais cela rend nécessaire notre éternelle +séparation. + +C'est la main de Dieu qui a mis cette lettre sous mes yeux. J'allais +peut-être me perdre et m'avilir; j'allais accepter le rôle faux et +impossible que tu avais rêvé pour moi. Ébranlé par ton éloquence +romanesque, touché des pleurs de Fernande et de ses humbles prières, +j'allais lui promettre de passer le reste de mes jours entre elle et son +amant. J'étais à chaque instant près de lui dire: «Je sais tout, et +je pardonne à tous deux; sois ma fille et qu'Octave soit mon fils; +laissez-moi vieillir entre vous deux, et que la présence d'un ami +malheureux, accueilli et consolé par vous, appelle sur vos amours la +bénédiction du ciel.» Ce rayon d'espérance, cette illusion de quelques +heures, qui est venue briller sur mon dernier jour avant de m'abandonner +à l'éternelle nuit, n'est-ce pas un raffinement de souffrance? Entrevoir +un coin du ciel quand on est condamné à descendre vivant dans la tombe! +N'importe, je suis bien aise d'avoir fait toutes les réflexions et +tous les efforts possibles pour me rattacher à la vie; je mourrai sans +regret. Le destin m'a fait entrer dans la chambre où était écrite cette +sentence. J'allais y chercher de l'encre et du papier pour écrire à +Octave de revenir; en me penchant sur la table, je vis son écriture, +et mes yeux rencontrèrent cette phrase terrible qui s'attachait à ma +prunelle comme du feu: _Les enfants que nous aurons ensemble ne mourront +pas_. Je voulus savoir mon sort; je sentis que les considérations +ordinaires de la délicatesse devaient se taire devant l'oracle du +destin; et d'ailleurs, incapable comme je le suis de nuire à Fernande, +je pouvais, sans scrupule, violer ses secrets. Sans cela, je me trompais +de route, et j'entrais dans une nouvelle série de maux qui m'auraient +également conduit où je vais, mais moins courageux et moins pur que +je ne le suis aujourd'hui. Oui! j'ai bien fait de lire; tu as vu ma +conduite aussitôt après cela. Mon parti a été pris bien vite, et j'ai eu +dès ce moment la sérénité du désespoir dans l'âme et sur le visage. + +[Illustration: Ce soir à six heures, et au sabre.] + +Il a raison, leurs enfants ne mourront pas; la nature bénit et caresse +celui qui est aimé, le froid de la mort s'étend sur celui qui ne l'est +plus. Tout l'abandonne, et les plantes mêmes se dessèchent sous la main +du maudit; la vie s'éloigne de lui, et le cercueil s'ouvre pour le +recevoir, lui et les premiers-nés de son amour; l'air qu'il respire +est empoisonné, et les hommes le fuient: Ce malheureux, disent-ils, ne +mourra donc jamais! + +Cette lettre m'a dicté mon devoir, j'ai vu ce qu'il fallait dire à +Fernande pour la consoler et la guérir; il le sait, lui, il la connaît +mieux que moi maintenant. J'ai réalisé tout ce qu'il lui promettait de +ma part; je me suis conformé au caractère qu'il me suppose, et j'ai vu +qu'en effet tout ce qu'elle désirait, c'était d'être délivrée de mon +amour. Dès que je lui ai dît qu'il était éteint, je l'ai vue renaître, +et ses yeux semblaient me dire: «Je puis donc aimer Octave à mon aise!» + +Qu'elle l'aime donc! Un homme moins malheureux que moi eût peut-être +trouvé l'occasion de se sacrifier pour l'objet de son amour et d'en être +récompensé à sa dernière heure par les bénédictions des heureux qu'il +eût faits; mais mon sort est tel qu'il faut que je me cache pour mourir. +Mon suicide aurait l'air d'un reproche; il empoisonnerait l'avenir que +je leur laisse; il le rendrait peut-être impossible; car, après tout, +Fernande est un ange de bonté, et son coeur, sensible aux moindres +atteintes, pourrait se briser sous le poids d'un remords semblable. +D'ailleurs le monde la maudirait, et, après m'avoir poursuivi de ses +féroces railleries pendant ma vie, il poursuivrait ma veuve de ses +aveugles malédictions après ma mort. Je sais comment les choses se +passent; un coup de pistolet dans la tête fait tout à coup un héros ou +un saint de celui qu'on méprisait ou qu'on détestait la veille. J'ai +horreur de cette ridicule apothéose; je dédaigne trop les hommes au +milieu desquels j'ai vécu pour les appeler à mon agonie comme à un +spectacle; nul ne saura pourquoi je meurs; je ne veux pas qu'on accuse +ceux qui me survivent, et je ne veux pas qu'on fasse grâce à ma mémoire. + +J'ai voulu voir Octave avant de partir, et m'assurer par mes yeux que je +pouvais lui léguer sans inquiétude ce que j'ai eu de plus cher au monde. +C'est un homme d'un étrange égoïsme, mais il sait faire une vertu de ce +vice, et sa hardiesse me plaît. J'espère qu'il la rendra heureuse. Il +m'a embrassé avec effusion quand je suis parti, et elle aussi. Ils +étaient bien contents! + + + +XCV. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +A présent je ne me flatte plus, et ton désespoir est passé dans mon âme; +mais le tien est auguste et résigné, et le mien est sombre et amer. +C'en est donc fait, ton parti est pris! O Dieu! ô Dieu! un homme comme +Jacques va se tuer, et vous ne ferez pas un miracle pour l'en empêcher! +Vous allez laisser tomber cette vie sainte et sublime dans le gouffre +de l'éternité, comme un grain de sable dans l'Océan; elle s'en ira +pêle-mêle avec celles des méchants et des lâches, et la création tout +entière ne se révoltera pas contre vous pour refuser son sacrifice! Ton +malheur fera de moi un athée à mon dernier soupir, ô Jacques! + +Tu me parles d'avenir, de bonheur, de mariage, de maternité! Mais tu ne +sais donc pas... non, tu ne connais pas mon amitié, si tu t'imagines que +je puisse te survivre. Quand ce ne serait que par indignation, je hais +la vie désormais, je la hais encore plus que tu ne fais; car tu acceptes +ton sort, et moi je me révolte contre le ciel et contre les hommes qui +l'ont fait ce qu'il est. Je hais Octave, et je ne puis regarder ma soeur +en face; je la fuis, tant j'ai peur de la haïr aussi. Voilà comme elle +t'a compris, la femme que tu aimais! et voilà l'homme qu'elle t'a +préféré! Oui, ils sont faits l'un pour l'autre, ils ont raison; qu'ils +s'aiment et qu'ils dorment sur ton cercueil: ce sera leur couche +nuptiale. + +Mais pourquoi faut il que tu meures! Du moment qu'ils le désirent, +n'es-tu pas affranchi de tout devoir envers eux? Parce qu'ils ont une +pensée criminelle, tu t'offres à Dieu comme une victime d'expiation pour +leur forfait! Que deviendra donc dans le coeur des hommes l'amour de +la justice et la foi à la Providence, si les premiers d'entre eux se +condamnent et s'immolent ainsi pour laver les fautes des derniers? Ne +peux-tu abandonner pour jamais cette maudite Europe où tous tes maux +ont pris racine, et chercher quelque terre vierge de tes larmes, où tu +pourras recommencer une vie nouvelle? Est-il bien vrai que tu n'as plus +rien dans le coeur, pas même de l'amitié pour moi, qui te suivrais au +bout du monde? Ah! cette amitié qui remplissait toute mon âme, et qui +étouffait à chaque instant l'amour que j'aurais pu concevoir pour +d'autres hommes, ne t'a jamais suffi; tu venais te reposer et te +consoler près de moi, mais tu retournais bien vite à cette vie de +passions orageuses qui a fini par te briser. A présent que tes passions +sont mortes, ne peux-tu vivre doucement, et vieillir avec ta soeur sous +quelque beau ciel, dans une des solitudes enchantées du Nouveau-Monde? +Viens, partons, oublions ce que nous avons souffert: toi, pour aimer +trop, et moi, pour ne pouvoir pas aimer assez. Nous adopterons, si tu +veux, quelque orphelin; nous nous imaginerons que c'est notre enfant, +et nous l'élèverons dans nos principes. Nous en élèverons deux de sexe +différent, et nous les marierons un jour ensemble à la face de Dieu, +sans autre temple que le désert, sans autre prêtre que l'amour; nous +aurons formé leurs âmes à la vérité et à la justice, et il y aura +peut-être alors, grâce à nous, un couple heureux et pur sur la face de +la terre. + +Ah! laisse-moi faire de ces rêves, et fais-en avec moi. Il doit y avoir +autre chose dans la vie que l'amour. Tu dis que non. Comment se fait-il +qu'un homme comme toi, doué de tous les talents, sage de toutes les +sciences, riche de toutes les idées, de tous les souvenirs, n'ait jamais +voulu vivre que par le coeur? Ne peux-tu te réfugier dans la vie de +l'intelligence? que n'es-tu poète, savant, politique ou philosophe! +Ce sont des existences que l'âge rend chaque jour plus belles et plus +complètes. Pourquoi faut-il que tu meures à quarante ans d'un désespoir +de jeune homme? O Jacques! c'est que ton âme est trop brûlante; elle ne +veut pas vieillir, elle aime mieux se briser que de s'éteindre. Trop +modeste pour entreprendre d'éclairer les hommes par la science, trop +orgueilleux pour pouvoir briller par le talent aux yeux d'êtres si peu +capables de te comprendre, trop juste et trop pur pour vouloir régner +sur eux par l'intrigue ou par l'ambition, tu ne savais que faire de la +richesse de ton organisation. Dieu aurait dû créer un ange exprès pour +toi, et vous envoyer vivre tous deux seuls dans un autre monde; il +aurait dû au moins te faire naître dans le temps où la foi et l'amour +divin servaient à éclairer et à régénérer les nations. Il t'eût fallu +une tâche immense, héroïque, humble et enthousiaste à la fois; une vie +toute de larmes saintes et de souffrances philanthropiques; une destinée +comme celle du Christ. + +Mais quand un homme comme toi naît dans un siècle où il n'y a rien à +faire pour lui; quand, avec son âme d'apôtre et sa force de martyr, il +faut qu'il marche mutilé et souffrant parmi ces hommes sans coeur +et sans but, qui végètent pour remplir une page insignifiante de +l'histoire, il étouffe, il meurt dans cet air corrompu, dans cette +foule stupide qui le presse et le froisse sans le voir. Détesté par +les méchants, raillé par les sots, craint des envieux, abandonné des +faibles, il faut qu'il cède et qu'il retourne à Dieu, fatigué d'avoir +travaillé en vain, triste de n'avoir rien accompli. Le monde reste vil +et odieux: c'est ce qu'on appelle le triomphe de la raison humaine. + +Tu m'as fait jurer de rester auprès de ta femme jusqu'à ce qu'elle +fût consolée de ta mort, tu m'as arraché ce serment, ne peux-tu le +rétracter? Sera-t-il en mon pouvoir de le tenir quand je saurai que le +jour est venu, et que tu touches à ta dernière heure? Crois-tu, Jacques, +que je n'abandonnerai pas tout pour aller partager avec toi le poison ou +les balles! Tu me fais sourire avec la demande d'Herbert! Souviens-toi +que tu m'as juré, de ton côté, de ne pas exécuter ta résolution sans me +prévenir, et sans me laisser le temps d'aller t'embrasser une dernière +fois. + + + +XCVI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Des montagnes du Tyrol. + +Calme ta douleur, ma soeur chérie; elle réveille la mienne, et ne +change rien à ma résolution. Quand la vie d'un homme est nuisible à +quelques-uns, à charge à lui-même, inutile à tous, le suicide est un +acte légitime et qu'il peut accomplir, sinon sans regret d'avoir manqué +sa vie, du moins sans remords d'y mettre un terme. Tu me fais bien plus +vertueux et bien plus grand que je ne suis; mais il y a quelque chose de +profondément vrai dans ce que tu dis de la tristesse qu'éprouvé une âme +pleine de bonnes intentions inutiles et de dévouements perdus, quand +elle est forcée d'abandonner sa tâche sans l'avoir remplie. Ma +conscience ne me reproche rien, et je sens qu'il m'est permis de me +coucher dans ma fosse et et de m'y délasser d'avoir vécu. J'ai traversé, +il y a quelques jours, un champ de bataille où je me suis trouvé, pour +la première fois, au milieu du sang, du feu et de la poussière, il y +a une quinzaine d'années; j'étais jeune alors, et une belle carrière +s'ouvrait devant moi, si j'avais su en profiter. C'était un temps de +gloire et d'enivrement pour mes compagnons. Je me souviens que je +passais la nuit de la veillée sur up de ces toits de chaume à fleur +de terre qui servent de grange et de bergerie au pied des montagnes. +J'étais à mi-côte de la colline; j'avais sous les yeux une arène +magnifique: le camp français à mes pieds, les feux de l'ennemi au loin, +et Napoléon, général, au milieu de tout cela. Je fis bien des réflexions +sur cette destinée qui s'offrait à moi, et sur cet homme de génie qui +commandait à tant de destinées. Je me trouvai froid au milieu de ces +travaux sanglants et de cette gloire funeste; seul peut-être dans +l'armée je ne regrettai pas de ne pas être Napoléon. J'acceptai les +horreurs de la guerre avec la force d'âme que donne la raison à celui +qui ne peut pas reculer; mais en galopant le lendemain sur ces crânes +que brisait le pied de mon cheval, sur ces cadavres qui gémissaient +encore, je me sentis pénétré d'une haine si profonde pour les hommes qui +appelaient cela la gloire, et d'une aversion si insurmontable pour ces +scènes hideuses, qu'une pâleur éternelle s'étendit sur mon visage, et +que mon extérieur prit cette glaciale réserve qu'il n'a jamais perdue +depuis. Dès ce jour, mon caractère rentra en lui-même: je fis une espèce +de scission avec mes pareils, je me battis avec un désespoir et une +répugnance qu'ils appelaient du sang-froid, et sur lesquels je ne +m'expliquai jamais avec eux; car ces brutes n'eussent pas compris qu'il +pût se trouver parmi eux un homme qui n'aimât pas la vue et l'odeur du +sang. Je les voyais se prosterner autour de l'ambitieux qui ouvrait tant +d'artères et se nourrissait de tant de larmes; et quand je le voyais, +lui, marcher sur ces morts au milieu des nuées de vautours qu'il +engraissait de chair humaine, j'avais envie de l'assassiner, afin d'être +maudit et massacré par ses adorateurs. + +Non, le génie sans la bonté, sans l'amour, sans le dévouement, ne m'a +jamais ni séduit ni tenté. J'irai vivre aux pieds d'une femme, me +disais-je, et j'aimerai un de ces êtres faibles et sensibles qui +s'évanouissent devant une goutte de sang. J'ai cherché la faiblesse et +je l'ai trouvée; mais la faiblesse tue la force, parce que la faiblesse +veut jouir et vivre, et parce que la force sait renoncer et mourir. + +Ne maudis pas ces doux amants qui vont profiter de ma mort. Ils ne sont +pas coupables, ils s'aiment. Il n'y a pas de crime là où il y a de +l'amour sincère. Ils ont de l'égoïsme, et ils n'en valent peut-être que +mieux. Ceux qui n'en ont pas sont inutiles à eux-mêmes et aux autres. +Pour quiconque veut n'être pas déplacé dans la société, il faut avoir +l'amour de la vie et la volonté d'être heureux en dépit de tout. +Ce qu'on appelle la vertu dans cette société-là, c'est l'art de se +satisfaire sans heurter ouvertement les autres et sans attirer sur soi +des inimitiés fâcheuses. Eh bien! pourquoi haïr l'humanité parce +qu'elle est ainsi? C'est Dieu qui lui a donné cet instinct pour qu'elle +travaillât elle-même à sa conservation. Dans le grand moule où il forge +tous les types des organisations humaines, il en a mêlé quelques-uns +plus austères et plus réfléchis que les autres, il a créé ceux-là de +telle façon, qu'ils ne peuvent vivre pour eux-mêmes, et qu'ils sont +incessamment tourmentés du besoin d'agir pour faire prospérer la masse +commune. Ce sont des roues plus fortes qu'il engrène aux mille rouages +de la grande machine. Mais il est des temps où la machine est si +fatiguée et si usée, que rien ne peut plus la faire marcher, et +que Dieu, ennuyé d'elle, la frappe du pied et la fracasse pour la +renouveler. Dans ces temps-là, il y a bien des hommes inutiles, et qui +peuvent prendre leur parti d'aimer et de vivre s'ils peuvent, de mourir +s'ils ne sont pas aimés et s'ils s'ennuient. + +Tu me reproches de ne pas t'avoir pas assez aimée. Au moment de la mort, +on peut tout se dire. Je dois te faire remarquer (c'est la première et +la dernière fois) que nous étions dans une position délicate à l'égard +l'un de l'autre. Tu es de tous les êtres que j'ai connus celui vers +lequel m'entraînait la plus ardente sympathie. Mais tu es jeune et +belle, et je n'ai jamais su si tu étais ma soeur. Cette idée ne t'est +jamais venue, tu m'as accepté pour ton frère, et lors même que ta mère, +qui ne le sait pas elle-même, t'a dit que je ne l'étais pas, notre +destinée à tous deux était faite depuis longtemps, et nous ne pouvions +plus nous aimer autrement que par le passé. Si nous avions su plus tôt, +et d'une manière plus sûre, que nous pouvions être un homme et une femme +l'un pour l'autre, notre vie à tous deux eût été bien différente; mais +l'incertitude eût rendu la seule idée de ce bonheur odieuse à tous deux. +Je fis donc le sacrifice absolu et éternel de ce rêve, la première fois +que je soupçonnai la possibilité de l'accueillir, et j'éteignis dans +mon coeur une partie de mon amitié, de peur de donner le change à ma +conscience. + +Que se fût-il passé entre nous si nous n'étions un peu plus forts +qu'Octave et Fernande? quand il ne dépendait que d'une parole incertaine +ou méchante de madame de Theursan pour nous plonger dans des anxiétés +horribles! Pardonne-moi donc cette excessive prudence que tu n'as jamais +comprise ni aperçue, parce que ton âme, plus calme que la mienne, ne te +la commandait pas. Grâce à elle, je meurs pur, et mon coeur n'a pas été +souillé d'une seule pensée que Dieu ait dû haïr et châtier. + +Maintenant songe, ô mon amie! que tu ne peux me suivre dans la tombe. +Quelque dégoûtée de la vie que tu sois, quelque isolée que tu doives te +trouver par ma mort, tu ne peux la partager sans souiller ta mémoire et +la mienne de l'accusation qu'on a portée contre nous durant notre vie. +Le monde ne manquerait pas de dire que tu étais ma maîtresse, et que +c'est un désespoir d'amour qui nous a fait chercher le suicide dans +les bras l'un de l'autre. Tu sais comme Octave est soupçonneux, comme +Fernande est faible; eux-mêmes le croiraient. Ah! laissons-leur au moins +mon souvenir sans tache, et qu'ils me respectent quand je ne serai plus, +quand ce respect ne leur coûtera plus rien. + +Mais ne m'accuse pas de t'avoir méconnue, ô ma Sylvia, ma soeur devant +Dieu! Je te l'ai dit cent fois, il n'y a que toi au monde qui ne m'aies +jamais fait que du bien. Toi seule me comprenais, toi seule pensais +comme moi. Il semblait qu'une même âme nous animât, et que la plus noble +partie te fût échue en partage. Comme tu m'as préféré à tes amants, +je t'aurais préférée à mes maîtresses, si je n'avais craint, en +m'abandonnant à cette affection si vive, d'aller plus loin que je ne +voulais. Toi, tu t'y livrais tranquillement, belle âme éternellement +calme et solide! C'est que tu étais le diamant et moi la pierre qui le +protège; mes désirs et mes transports ont toujours placé entre nous, +comme une sauvegarde, une amante qui recevait mes caresses, mais qui +n'empêchait pas ma vénération de remonter toujours vers toi. Vois comme +je me fie à ta parole et quelle estime est la mienne: j'ose te révéler +toutes les faiblesses, toutes les souffrances de mon coeur! Depuis que +je te connais, je t'ai eue pour confidente et pour consolatrice, et +avant toi je ne m'étais jamais livré à personne. Sois mon dernier espoir +dans le monde que je quitte; du fond du cercueil, mon âme viendra encore +s'informer avec sollicitude du bonheur de ceux que j'y laisse. Veille +sur ta soeur, je te la confie: si tu veux que je meure en paix, +laisse-moi emporter l'assurance que tu ne l'abandonneras jamais, toi qui +es pleine de raison, et dont l'amitié vaut mieux que l'amour des autres. + + + +XCVII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Des glaciers de Raus. + +Cette matinée est si belle, le ciel si pur et la nature entière si +sereine, que je veux en profiter pour finir en paix ma triste existence. +Je viens d'écrire à Fernande de manière à lui ôter à jamais l'idée que +je finis par le suicide. Je lui parle de prochain retour, d'espérance et +de calme; j'entre même dans quelques détails domestiques, et je lui fais +part de plusieurs projets d'amélioration pour notre maison, afin qu'elle +me croie bien éloigné du désespoir, et attribue ma mort à un accident. +Toi seule es dépositaire de ce secret d'où dépend tout son bonheur +futur; brûle toutes mes lettres, ou mets-les tellement en sûreté, +qu'elles soient anéanties avec toi en cas de mort. Sois prudente et +forte dans ta douleur; songe qu'il ne faut pas que je sois mort en vain. +Je sors de mon auberge et n'y rentrerai pas. Peut-être ne me tuerai-je +que demain ou dans plusieurs jours; mais enfin je ne reparaîtrai plus. +Mon âme est résignée, mais souffrante encore; et je meurs triste, triste +comme celui qui n'a pour refuge qu'une faible espérance du ciel. Je +monterai sur la cime des glaciers, et je prierai du fond de mon coeur; +peut-être la foi et l'enthousiasme descendront-ils en moi à cette heure +solennelle où, me détachant des hommes et de la vie, je m'élancerai dans +l'abîme en levant les mains vers le ciel et en criant avec ferveur: «O +justice! justice de Dieu!» + +[Illustration: En galopant le lendemain sur ces crânes.] + +Depuis cette dernière lettre adressée à Fernande, dont parle ici +Jacques, et qui arriva à Saint-Léon en même temps que ce billet à +Sylvia, on n'entendit plus parler de lui; et les montagnards chez qui il +avait logé firent savoir aux autorités du canton qu'un étranger +avait disparu, laissant chez eux son porte-manteau. Les recherches +n'amenèrent aucune découverte sur son sort; et, l'examen de ses papiers +ne présentant aucun indice de projet de suicide, sa disparition fut +attribuée à une mort fortuite. On l'avait vu prendre le sentier des +glaciers, et s'enfoncer très-avant dans les neiges; on présuma qu'il +était tombé dans une de ces fissures qui se rencontrent parmi les blocs +de glace, et qui ont parfois plusieurs centaines de pieds de profondeur. +(_Note de l'éditeur_.) + + + + +FIN DE JACQUES + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jacques, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES *** + +***** This file should be named 13818-8.txt or 13818-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/1/13818/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13818-8.zip b/old/13818-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c148ad6 --- /dev/null +++ b/old/13818-8.zip diff --git a/old/13818-h.zip b/old/13818-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d272f5b --- /dev/null +++ b/old/13818-h.zip diff --git a/old/13818-h/13818-h.htm b/old/13818-h/13818-h.htm new file mode 100644 index 0000000..9e49a98 --- /dev/null +++ b/old/13818-h/13818-h.htm @@ -0,0 +1,13048 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Jacques</title> + <meta name="author" content="George Sand"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} +.milieu {text-align: center} +.droite {text-align: right} + + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Jacques, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jacques + +Author: George Sand + +Release Date: October 21, 2004 [EBook #13818] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<h2>George Sand</h2> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/01.png"></p> + + + + +<h1>JACQUES</h1> +<br><br><br> + + +<h3>NOTICE</h3> + +<p>Que Jacques soit l'expression et le résultat de pensées +tristes et de sentiments amers, il n'est pas besoin de le +dire. C'est un livre douloureux et un dénoûment désespéré. +Les gens heureux, qui sont parfois fort intolérants, +m'en ont blâmé. A-t-on le droit d'être désespéré? disaient-ils. +A-t-on le droit d'être malade?</p> + +<p>Jacques n'est cependant pas l'apologie du suicide; c'est +l'histoire d'une passion, de la dernière et intolérable passion, +d'une âme passionnée; je ne prétends pas nier +cette conséquence du roman, que certains coeurs dévoués +se voient réduits à céder la place aux autres et +que la société ne leur laisse guère d'autre choix, puisqu'elle +raille et s'indigne devant la résignation ou la miséricorde +d'un époux trahi. En ceci, la société ne se +montre pas fort chrétienne. Aussi Jacques finit-il peu +chrétiennement sa vie en s'arrogeant le droit d'en disposer. +Mais à qui la faute? Jacques ne proteste pas tant +qu'on croit contre cette société irréligieuse. Il lui cède, +au contraire, beaucoup trop, puisqu'il tue et se tue. Il +est donc l'homme de son temps, et apparemment que son +temps n'est pas bon pour les gens mariés, puisque certains +d'entre eux sont placés sans transaction possible +entre l'état de meurtriers et celui de saints.</p> + +<p>Tâchons d'être saints, et si nous en venons à bout, +nous saurons d'autant plus combien cela est difficile, et +quelle indulgence on doit à ceux qui ne le sont pas encore. +Alors nous reconnaîtrons peut-être qu'il y a quelque chose +à modifier ou dans la loi, ou dans l'opinion, car le but de +la société devrait être de rendre la perfection accessible +à tous, et l'homme est bien faible quand il lutte seul +contre le torrent des moeurs et des idées.</p> + +<p>J'ai écrit ce livre à Venise en 1834, ainsi que <i>Leone +Leoni et André</i>.</p> + +<p>GEORGE SAND.<br> +Paris, mars 1853.</p> +<br><br><br> + + +<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2> +<br><br><br> + + +<h3>I.</h3> + +<p class="droite">Tilly, près Tours; le...</p> + +<p>Tu veux, mon amie, que je te dise la vérité; tu me +reproches d'être trop <i>mademoiselle</i> avec toi, comme +nous disions au couvent. Il faut absolument, dis-tu, que +je t'ouvre mon coeur et que je te dise si j'aime M. Jacques. +Eh bien, oui, ma chère, je l'aime, et beaucoup. Pourquoi +n'en conviendrais-je pas à présent? Notre contrat +de mariage sera signé demain, et avant un mois nous +serons unis. Rassure-toi donc, et ne t'effraie plus de voir +les choses aller si vite. Je crois, je suis persuadée que le +bonheur m'attend dans cette union. Tu es folle avec tes +craintes. Non, ma mère ne me sacrifie point à l'ambition +d'une riche alliance. Il est vrai qu'elle est un peu +trop sensible à cet avantage, et qu'au contraire la disproportion +de nos fortunes me rendrait humiliante et pénible +l'idée de tout devoir à mon mari, si Jacques n'était +pas l'homme le plus noble de la terre. Mais tel que je le +connais, j'ai sujet de me réjouir de sa richesse. Sans cela, +ma mère ne lui aurait jamais pardonné d'être roturier. +Tu dis que tu n'aimes pas ma mère et qu'elle t'a toujours +fait l'effet d'une méchante femme; tu fais mal, je pense, +de me parler ainsi de celle à qui je dois respect et vénération. +Je suis bien coupable, à ce que je vois; car c'est +moi qui t'ai portée à ce jugement par la faiblesse que +j'ai eue souvent de te raconter les petits chagrins et les +frivoles mortifications de notre intimité. Ne m'expose +plus à ce remords, chère amie, en me disant du mal de +ma mère.</p> + +<p>Ce qu'il y a de plaisant dans ta lettre, ce n'est pas cela +certainement; mais c'est l'espèce de pénétration soupçonneuse +avec laquelle tu devines à moitié les choses. +Par exemple, tu prétends que Jacques doit être un homme +vieux, froid, sec et sentant la pipe; il y a un peu de vrai +dans ce jugement. Jacques n'est pas de la première jeunesse, +il a l'extérieur calme et grave, et il fume. Vois +combien il est heureux pour moi que Jacques soit riche! +Encore une fois, ma mère aurait-elle toléré sans cela la +vue et l'odeur d'une pipe!</p> + +<p>La première fois que je l'ai vu, il fumait, et à cause de +cela j'aime toujours à le voir dans cette occupation et +dans l'attitude qu'il avait alors. C'était chez les Borel. +Tu sais que M. Borel était colonel de lanciers <i>du temps +de l'autre</i>, comme disent nos paysans. Sa femme n'a +jamais voulu le contrarier en rien, et, quoiqu'elle détestât +l'odeur du tabac, elle a dissimulé sa répugnance, et peu +à peu s'est habituée à la supporter. C'est un exemple +dont je n'aurai pas besoin de m'encourager pour être +complaisante envers mon mari. Je n'ai aucun déplaisir à +sentir cette odeur de pipe. Eugénie autorise donc M. Borel +et tous ses amis à fumer au jardin, au salon, partout où +bon leur semble; elle a bien raison. Les femmes ont le +talent de se rendre incommodes et déplaisantes aux +hommes qui les aiment le plus, faute d'un très-léger +effort sur elles-mêmes pour se ranger à leurs goûts et +à leurs habitudes. Elles leur imposent au contraire mille +petits sacrifices qui sont autant de coups d'épingle dans +le bonheur domestique, et qui leur rendent insupportable +peu à peu la vie de famille... Oh! mais je te vois +d'ici rire aux éclats et admirer mes sentences et mes +bonnes dispositions. Que veux-tu? je me sens en humeur +d'approuver tout ce qui plaira à Jacques, et si +l'avenir justifie tes méchantes prédictions, si un jour je +dois cesser d'aimer en lui tout ce qui me plaît aujourd'hui, +du moins j'aurai goûté la lune de miel.</p> + +<p>Cette manière d'être des Borel scandalise horriblement +toutes les bégueules du canton. Eugénie s'en moque +avec d'autant plus de raison qu'elle est heureuse, aimée +de son mari, entourée d'amis dévoués, et riche par-dessus +le marché, ce qui lui attire encore de temps en temps la +visite des plus tiers légitimistes. Ma mère elle-même a +sacrifié à cette considération» comme elle y sacrifie aujourd'hui +à l'égard de Jacques, et c'est chez madame +Borel qu'elle a été flairer et chercher la piste d'un mari +pour sa pauvre fille sans dot.</p> + +<p>Allons! voilà que, malgré moi, je me mets encore à +tourner ma mère en ridicule. Ah! je suis encore trop +pensionnaire. Il faudra que Jacques me corrige de cela, +lui qui ne rit pas tous les jours. En attendant, tu devrais +me gronder, au lieu de me seconder comme tu fais, vilaine!</p> + +<p>Je te disais donc que j'avais vu Jacques là pour la première +fois. Il y avait quinze jours qu'on ne parlait pas +d'autre chose, chez les Borel, que de la prochaine arrivée +du capitaine Jacques, un officier retiré du service, héritier +d'un million. Ma mère ouvrait des yeux grands comme +des fenêtres et des oreilles grandes comme des portes, +pour aspirer le son et la vue de ce beau million. Pour +moi, cela m'aurait donné une forte prévention contre +Jacques, sans les choses extraordinaires que disaient Eugénie +et son mari. Il n'était question que de sa bravoure, +de sa générosité, de sa bonté. Il est vrai qu'on lui attribue +aussi quelques singularités. Je n'ai jamais pu obtenir +d'explication satisfaisante à cet égard, et je cherche +en vain dans son caractère et dans ses manières ce qui +peut avoir donné lieu à cette opinion. Un soir de cet été, +nous entrons chez Eugénie; je crois bien que ma mère +avait saisi dans l'air quelque nouvelle de l'arrivée du +<i>parti</i>. Eugénie et son mari étaient venus à notre rencontre +du côté de la cour. On nous fait asseoir dans le +salon; j'étais près de la fenêtre au rez-de-chaussée, et il +y avait devant moi un rideau entr'ouvert. «Et votre ami, +est-il arrivé enfin? dit ma mère au bout de trois minutes. +—Ce matin, dit M. Borel d'un air joyeux.—Ah! je vous +en félicite, et j'en suis charmée pour vous, reprend ma +mère. Est-ce que nous ne le verrons pas?—Il s'est sauvé +avec sa pipe en vous entendant venir, répond Eugénie; +mais il reviendra certainement.—Oh! peut-être que +non, lui dit son mari; il est sauvage comme l'<i>habitant +de l'Orénoque</i> (tu sauras que c'est une des facéties favorites +de M. Borel), et je n'ai pas eu encore le temps +de lui dire que je voulais le présenter à deux belles +dames. Il faudrait voir s'il ne s'en va pas promener trop +loin, Eugénie, et le faire avertir.» Pendant ce temps-là +je ne disais rien, mais je voyais très-bien M. Jacques par +la fente du rideau. Il était assis à dix pas de la maison, +sur des gradins de pierre où Eugénie fait ranger au printemps +les beaux vases de fleur» de sa serre chaude. Il me +parut, au premier coup d'oeil, avoir vingt-cinq ans tout +au plus, quoiqu'il en ait au moins trente. Il n'est pas de +figure plus belle, plus régulière et plus noble que celle +de Jacques. Il est plutôt petit que grand, et semble très-délicat, +quoiqu'il assure être d'une forte santé; il est +constamment pâle, et ses cheveux d'un noir d'ébène, +qu'il porte très-longs, le font paraître plus pâle et plus +maigre encore. Il me semble qu'il a le sourire triste, le +regard mélancolique, le front serein et l'attitude fière; +en tout, l'expression d'une âme orgueilleuse et sensible, +d'une destinée rude, mais vaincue. Ne me dis pas que je +fais des phrases de roman; si tu voyais Jacques, je suis +sûre que tu trouverais tout cela en lui, et bien d'autres +choses sans doute que je ne saisis pas, car j'ai encore +avec lui une timidité extraordinaire, et il me semble que +son caractère renferme mille particularités qu'il me faudra +bien du temps pour connaître et peut-être pour comprendre. +Je te les raconterai jour par jour, afin que tu +m'aides à en bien juger; car tu as bien plus de pénétration +et d'expérience que moi. En attendant, je veux t'en +dire quelques-unes.</p> + +<p>Il a certaines aversions et certaines affections qui lui +viennent subitement et d'une manière tantôt brutale, +tantôt romanesque, à la première vue. Je sais bien que +tout le monde est ainsi, mais personne ne s'abandonne à +ses impressions avec l'aveuglement ou l'obstination de +Jacques. Quand il a reçu de la première vue une impression +assez forte pour porter un jugement, il prétend qu'il +ne le rétracte jamais. Je crains que ce ne soit là une +idée fausse et la source de bien des erreurs et peut-être +de quelques injustices. Je te dirai même que je crains +qu'il n'ait porté un jugement de ce genre sur ma mère. +Il est certain qu'il ne l'aime pas et qu'elle lui a déplu dès +le premier jour; il ne me l'a pas dit, mais je l'ai vu. +Lorsque M. Borel le tira de sa méditation et de son nuage +de tabac pour nous le présenter, il vint comme malgré lui, +et nous salua avec une froideur glaciale. Ma mère, qui a +les manières hautes et froides, comme tu sais, fut extraordinairement +aimable avec lui. «Permettez-moi de vous +prendre la main, lui dit-elle; j'ai beaucoup connu monsieur +votre père, et vous quand vous étiez enfant.—Je +le sais, Madame,» répondit Jacques sèchement et sans +avancer sa main vers celle de ma mère. Je crois qu'elle +dut s'en apercevoir, car cela était très-visible; mais elle +est trop prudente et trop habile pour avoir jamais une attitude +gauche. Elle feignit de prendre la répugnance de +M. Jacques pour de la timidité, et elle insista en lui disant: +«Donnez-moi donc la main; je suis pour vous une +ancienne amie.—Je m'en souviens bien, Madame,» +répondit-il d'un ton encore plus étrange; et il serra la +main de ma mère d'une manière presque convulsive. +Cette manière fut si singulière que les Borel se regardèrent +d'un air étonné, et que ma mère, qui n'est pourtant +pas facile à déconcerter, retomba sur sa chaise plutôt +qu'elle ne se rassit, et devint pâle comme la mort. Un instant +après, Jacques retourna dans le jardin, et ma mère +me fit chanter une romance dont parlait Eugénie. Jacques +m'a dit depuis qu'il m'avait écoutée sous la fenêtre, et +que ma voix lui avait été sur-le-champ tellement sympathique +qu'il était rentré pour me regarder; jusque-là il +ne m'avait pas vue. De ce moment il m'a aimée, du +moins il le dit; mais je te parle d'autre chose que de ce +que j'ai dessein de te dire.</p> + +<p>Nous en étions aux singularités de Jacques; je veux +t'en raconter une autre. L'autre jour il vint nous voir au +moment où je sortais de la maison avec une soupe dans +une écuelle de terre et un tablier d'indienne bleue autour +de moi; j'avais pris la petite porte de derrière pour +ne rencontrer personne dans ce bel équipage. Le hasard +voulut que M. Jacques, par un caprice digne de lui, se fût +engagé dans cette ruelle avec son beau cheval. «Où allez-vous +ainsi?» me dit-il en sautant à terre et en me barrant +le passage. J'aurais bien voulu l'éviter, mais il n'y avait +pas moyen. «Laissez-moi passer, lui dis-je, et allez m'attendre +à la maison; je vais porter à manger à mes poules.—Et +où sont-elles donc vos poules? Parbleu! je veux les +voir manger.» Il mit la bride sur le cou de son cheval en +lui disant: «Fingal, allez à l'écurie;» et son cheval, +qui entend sa parole comme s'il connaissait la langue des +hommes, obéit sur-le-champ. Alors Jacques m'ôta l'écuelle +des mains, enleva sans façon le couvercle, et, +voyant une soupe de bonne mine: «Diable! dit-il, vous +nourrissez bien vos poules! Allons, je vois que nous +allons chez quelque pauvre. Il ne faut pas me faire un +secret de cela, à moi; c'est une chose toute simple et que +j'aime à vous voir faire par vous-même. J'irai avec vous, +Fernande, si vous me le permettez.» Je mis mon bras +sous le sien, et nous marchâmes vers la maison de la +vieille Marguerite, dont je t'ai parlé souvent. M. Jacques +portait toujours la soupe avec ses gants de chamois jaune +paille, et d'un air si aisé qu'il semblait n'avoir pas fait +autre chose de sa vie. «Un autre que moi, me dit-il chemin +faisant, trouverait certainement ici l'occasion de vous +faire de magnifiques compliments, louerait en prose et en +vers votre charité, votre sensibilité, votre modestie; moi, +je ne vous dis rien de cela, Fernande, parce que je ne +suis pas étonné de vous voir pratiquer les vertus que +vous avez. Manquer de douceur et de miséricorde serait +horrible en vous; alors votre beauté, votre air de candeur, +seraient des mensonges détestables de la nature. +En vous voyant, je vous ai jugée sincère, juste et sainte; +je n'avais pas besoin de vous rencontrer sur le chemin +d'une chaumière pour savoir que je ne m'étais pas +trompé. Je ne vous dirai donc pas que vous êtes un ange +à cause de cela, mais je vous dis que vous faites ces +choses-là parce que vous êtes un ange.»</p> + +<p>Je te demande pardon de te rapporter cette conversation; +tu penseras peut-être qu'il y a un peu de vanité à +te redire les douceurs que me conte M. Jacques. Et au +fait, ma bonne Clémence, je crois bien qu'il y en a en +effet. Je suis toute glorieuse de son amour; moque-toi +de moi, cela n'y changera rien.</p> + +<p>Mais n'ai-je pas raison de te rapporter tous ces détails, +puisque tu veux connaître toutes les particularités de +mon amour et tout le caractère de mon fiancé? Tu ne me +gronderas pas cette fois pour avoir été trop laconique. Je +continue.</p> + +<p>Nous arrivons donc chez la mère Marguerite. La bonne +femme fut tout étonnée de se voir apporter la soupe par +un beau monsieur en gants jaunes. La voilà qui me fait +ses bavardages accoutumés, qui me demande au nez de +Jacques si c'est là mon mari, qui fait toute sorte de voeux +pour moi, qui me raconte ses maux, qui me parle surtout +de son loyer qu'elle est forcée de payer, et qui me +regarde d'un air piteux, comme pour me dire que je devrais +bien lui apporter quelque chose de mieux que la +soupe. Moi, je n'ai pas d'argent; ma mère n'en a guère +et ne m'en donne pas du tout. J'étais triste comme je le +suis souvent de ne pouvoir soulager que la centième partie +des maux que je vois. Jacques avait l'air de ne pas entendre +un mot de tout cela. Il avait trouvé sur une planche +une vieille bible mangée des rats, et il semblait la +lire avec attention; tout à coup, pendant que Marguerite +parlait encore, je sens tomber doucement dans la poche de +mon tablier quelque chose de lourd; j'y porte la main, +j'y trouve une bourse; je ne fis semblant de rien, et je +donnai à la vieille la petite somme dont elle avait besoin.</p> + +<p>Tout allait bien: Jacques avait l'air doux et tranquille; +mais voilà qu'en sortant j'eus la mauvaise idée de dire +tout bas à Marguerite que le présent venait de Jacques. +Alors elle se mit à lui adresser ses remerciements et ces +bénédictions du pauvre qui sont vraiment un peu prolixes, +un peu niaises, mais qu'il faut, ce me semble, accepter, +puisque c'est la seule manière dont le pauvre +puisse s'acquitter. Eh bien, sais-tu ce que fit Jacques? +Il fronça deux ou trois fois le sourcil d'un air d'impatience, +et finit par interrompre la litanie de la vieille en +lui disant d'un ton dur et impérieux: «C'est bon; en +voilà assez!» La pauvre femme resta interdite et humiliée. +Moi, je me sentis un peu d'humeur contre Jacques. +Quand nous fûmes à quelques pas de la maisonnette, je +lui en fis des reproches. Il sourit, et, au lieu de se justifier, +il me dit en me prenant par la main: «Fernande, +vous êtes une bonne enfant, et moi je suis un vieux +homme; vous avez raison d'aimer les épanchements de +la reconnaissance que vous inspirez, c'est un plaisir innocent +qui vous engage à persévérer. Pour moi, je ne +puis plus m'amuser de ces choses-là, et elles me causent +au contraire un ennui intolérable.—Je suis disposée, lui +dis-je, à croire que vous avez raison en tout ce que vous +faites, et je croirai volontiers que c'est moi qui ai tort; +mais expliquez-vous: faites que je vous connaisse bien, +Jacques, et que je n'aie jamais l'idée de vous blâmer, +quelque chose qui arrive.» Il sourit encore, mais d'un +air triste, et, loin de m'accorder l'explication que je lui +demandais, il se borna à me répéter: «Je vous ai dit, +ma chère enfant, que vous aviez raison, et que je vous +aimais ainsi.» Ce fut tout. Il me parla d'autre chose, et, +malgré moi, je restai triste et inquiète tout ce jour-là.</p> + +<p>Voilà comme il est souvent; il y a en lui des choses qui +m'effraient, parce que je ne peux pas m'en rendre compte, +et il a tort, je pense, de ne pas vouloir se donner la peine +de me les faire comprendre. Mais que d'autres choses +en lui qui sont dignes d'admiration et d'enthousiasme! +J'ai tort de m'occuper tant des petits nuages, quand j'ai +un si beau ciel à contempler! C'est égal, dis-moi ton avis +sur ces misères; j'ai une grande confiance en ton bon +sens, et je suis habituée à voir un peu par tes yeux. +Ce n'est pas ce qui plaît le plus à maman. Enfin, j'aurai +bientôt la liberté de t'écrire sans me cacher. Adieu, +chère Clémence. Je n'attendrai pas ta réponse pour t'écrire +une seconde lettre. Je t'embrasse mille fois.</p> + +<p>Ton amie,<br> +FERNANDE DE THEURSAN</p> +<br><br><br> + + +<h3>II.</h3> + +<p class="droite">Genève, le...</p> + +<p>Vraiment, Jacques, vous allez vous marier? Elle sera +bien heureuse, votre femme! Mais vous, mon ami, le +serez-vous? Il me paraît que vous agissez bien vite, et +j'en suis effrayée. Je ne sais pourquoi cette idée de vous +voir marié ne peut entrer dans ma pauvre tête; je n'y +comprends rien; je suis triste à la mort; il me semble +impossible qu'un changement quelconque améliore votre +destinée, et je crois que votre coeur se briserait au choc +de douleurs nouvelles. O mon cher Jacques! il faut bien +de la prudence quand on est comme nous deux!</p> + +<p>As-tu songé à tout, Jacques? as-tu fait un bon choix? +Tu es observateur et pénétrant; mais on se trompe quelquefois; +quelquefois la vérité ment! Ah! comme tu t'es +souvent trompé sur toi-même! combien de fois je t'ai vu +découragé! combien de fois je t'ai entendu dire: Ceci est +le dernier essai! Pourquoi suis-je assiégée de noirs pressentiments? +Que peut-il t'arriver? Tu es un homme, et +tu as de la force.</p> + +<p>Mais toi, songer au mariage! cela me parait si extraordinaire! +Vous êtes si peu fait pour la société! vous détestez +si cordialement ses droits, ses usages et ses préjugés! +Les éternelles lois de l'ordre et de la civilisation, +vous les révoquez encore en doute, et vous n'y cédez que +parce que vous n'êtes pas absolument sûr que vous deviez +les mépriser; et avec ces idées, avec votre caractère insaisissable +et votre esprit indompté, vous allez faire acte +de soumission à la société, et contracter avec elle un engagement +indissoluble; vous allez jurer d'être fidèle éternellement +à une femme, vous! vous allez lier votre horreur +et votre conscience au rôle de protecteur et de père +de famille! Oh! vous direz ce que vous voudrez, Jacques, +mais cela ne vous convient pas; vous êtes au-dessus ou +au-dessous de ce rôle; quel que vous soyez, vous n'êtes +pas fait pour vivre avec les hommes tels qu'ils sont.</p> + +<p>Vous renoncerez donc à tout ce que vous avez été jusqu'ici +et à tout ce que vous auriez été encore! car votre +vie est un grand abîme où sont tombés pêle-mêle tous les +biens et tous les maux qu'il est permis a l'homme de ressentir. +Vous avez vécu quinze ou vingt vies ordinaires +dans une seule année; vous deviez encore user et absorber +bien des existences avant de savoir seulement si +vous aviez commencé la vôtre. Est-ce que vous regarderiez +encore ceci comme un état de transition, comme un +lien qui doit finir et faire place à un autre? Je ne suis +pas plus que vous un adepte de la foi sociale, je suis née +pour la détester, mais quels sont les êtres qui peuvent +lutter contre elle, ou même vivre sans elle? La femme +que vous épousez est-elle donc comme vous? est-elle une +des cinq ou six créatures humaines qui naissent, dans +tout un siècle, pour aimer la vérité, et pour mourir sans +avoir pu la faire aimer des autres? est-elle de ceux que +nous appelions les <i>sauvages</i> dans les jours de notre triste +gaieté? Jacques, prends garde; au nom du ciel, souviens-toi +combien de fois nous avons cru l'un et l'autre trouver +notre semblable, et combien de fois nous nous sommes +retrouvés seuls vis-à-vis l'un de l'autre! Adieu; prends +au moins le temps de réfléchir. Pense à ton passé; pense +à celui de SYLVIA.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p class="droite">Tilly, le...</p> + +<p>Ma chère, j'ai fait aujourd'hui une découverte qui m'a +laissé une impression singulière. En écoutant lire la rédaction +de notre contrat de mariage, j'ai appris que +Jacques avait trente-cinq ans. Certainement ce n'est pas +là un âge avancé; et d'ailleurs on n'a jamais que l'âge +qu'on paraît avoir, et à la première vue je lui avais imaginé +dix années de moins. Cependant je ne sais pas pourquoi +le son de ces syllabes, trente-cinq ans! m'a épouvantée; +j'ai regardé Jacques d'un air étonné et peut-être +même fâché, comme s'il m'eût fait jusque-là un mensonge. +Il est certain pourtant qu'il ne m'a jamais parlé +de son âge, et que je n'ai jamais songé à le lui demander. +Je suis sûre qu'il me l'aurait dit sur-le-champ, car +il parait très indifférent à ces choses-là, et il ne s'est pas +seulement aperçu de l'effet que faisait sur moi et sur plusieurs +des personnes présentes la découverte de ses trente-cinq +ans.</p> + +<p>Moi qui le trouvais déjà un peu vieux pour moi en lui +en attribuant trente! J'ai beau faire, Clémence, je t'avoue +que je suis contrariée de cette différence d'âge entre +nous; il me semble à présent que Jacques est beaucoup +moins mon camarade et mon ami que je ne l'imaginais; il +se rapproche plutôt de l'âge d'un père; et, au fait, il pourrait +être le mien, il a dix-huit ans de plus que moi! Cela +me fait un peu de peur, et modifie peut-être l'affection +que j'avais pour lui. Autant que je puis exprimer ce qui +se passe en moi, je crois que ma confiance et mon estime +augmentent, tandis que mon enthousiasme et mon orgueil +diminuent; enfin, je suis beaucoup moins joyeuse +ce soir que je ne l'étais ce matin, voilà ce que je ne saurais +me dissimuler. Ta lettre me revient toujours à l'esprit, +et je pense à cet homme <i>vieux</i> et <i>froid</i> que tu as +cru voir en lui. Cependant, Clémence, si tu voyais comme +Jacques est beau, comme il a une tournure élégante et +jeune, comme il a les manières douces et franches, le +regard affectueux, la voix harmonieuse et fraîche! tu en +serais, je parie, amoureuse aussi. J'ai été frappée et séduite +par toutes ces choses-là dès le premier moment, et +chaque jour j'ai été plus touchée de ces manières, de ce +regard et du son de cette voix; mais il est bien vrai que +je n'ai pas encore eu la hardiesse et le sang-froid de l'examiner. +Quand il arrive, je le regarde avec joie en lui disant +bonjour, et, dans ce moment-là, il a dix-sept ans +comme moi; mais ensuite je n'ose plus guère fixer les +yeux sur lui, car les siens sont toujours sur moi. A tout +ce qui pourrait faire naître sur ses traits une expression +nouvelle, je m'aperçois que c'est moi qui suis observée, +et il ne m'est pas possible d'observer à mon tour. A quoi +bon l'observerais-je, d'ailleurs? que verrais-je en lui +qui ne me plût pas? et qu'aurais-je l'habileté de deviner +s'il se donnait la moindre peine pour se rendre impénétrable? +Je suis si jeune! et lui... il doit avoir tant d'expérience!... +Quand il m'a observée ainsi, et que je lève +sur lui un regard timide, comme pour recevoir mon arrêt, +je trouve sur sa figure tant d'affection, de contentement, +une sorte d'approbation muette si délicate et si +douce, que je me rassure et me sens heureuse. Je vois +que tout ce que je fais, tout ce que je dis, tout ce que je +pense, plaît à Jacques, et qu'au lieu d'un censeur sévère +j'ai en lui un être sympathique, un ami indulgent, peut-être +un amant aveugle!</p> + +<p>Ah! tiens, j'ai tort de gâter mon bonheur et d'affaiblir +mon amour par ces petites recherches. Que m'importent +quelques années de plus ou de moins? Jacques est beau, +excellent, vertueux, estimé et admiré de tous ceux qui +le connaissent, et il m'aime, je suis sûre de cela; que +puis-je demander de plus?</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV.</h3> + +<h3>DE CLÉMENCE A FERNANDE.</h3> + +<p class="droite">De l'Abbaye-aux-Bois. Paris, le...</p> + +<p>Je reçois tes deux lettres à la fois: deux plaisirs en +même temps! Ce serait presque trop, ma chère Fernande, +si ces plaisirs n'étaient un peu inquiétés et troublés +par toutes les incertitudes que me cause ta situation. +Tu me demandes des conseils sur l'affaire la plus +importante et la plus délicate de la vie; tu me demandes +des éclaircissements sur des choses que je ne sais pas, +sur des personnes que je ne connais pas, sur des faits +que je n ai pas vus; comment veux-tu que je réponde? +Je ne puis que tirer, des indices que tu me donnes, quelque +jugement incertain, expectatif, que tu feras très-bien +d'examiner longtemps, et de soumettre à de nouvelles +recherches avant de l'adopter.</p> + +<p>Je ne connais pas M. Jacques; je ne puis donc savoir +à quel point lu peux passer par-dessus les immenses +inconvénients de cette différence d'âge; mais je puis et +je dois te les signaler d'une manière générale. C'est à toi +de les rejeter si tu es sûre qu'il n'y ait pas lieu à en faire +l'application.</p> + +<p>On prétend que les hommes commencent la vie sociale +plus tard que les femmes, et qu'ils sont plus jeunes de +raisonnement et d'expérience à trente ans que les femmes +à vingt; je crois que cela est faux. Un homme est obligé +de se faire un état ou de se chercher une position sociale +au sortir du collège; une jeune personne, au sortir du +couvent, trouve sa position toute faite, soit qu'on la +marie, soit que ses parents la tiennent pour quelques +années encore auprès d'eux. Travailler à l'aiguille, s'occuper +des petits soins de l'intérieur, cultiver la superficie +de quelques talents, devenir épouse et mère, s'habituer +à allaiter et à laver des enfants, voilà ce qu'on +appelle être une femme faite. Moi, je pense qu'en dépit +de tout cela une femme de vingt-cinq ans, si elle n'a pas +vu le monde depuis son mariage, est encore un enfant. +Je pense que le monde qu'elle a vu étant demoiselle, dansant +au bal sous l'oeil de ses parents, ne lui a rien appris +du tout, si ce n'est la manière de s'habiller, de marcher, +de s'asseoir et de faire la révérence. Il y a autre chose à +apprendre dans la vie, et les femmes l'apprennent tard et +à leurs dépens. Il ne suffit pas d'avoir de la grâce, de la +décence, une sorte d'esprit; il ne suffit pas d'avoir allaité +proprement ses enfants et tenu sa maison en ordre pendant +quelques années pour être à l'abri de tous les dangers +qui peuvent porter de mortelles atteintes au bonheur. +Que de choses apprend un homme, au contraire, dans +l'exercice de cette liberté illimitée qui lui est accordée à +peine au sortir de l'adolescence! que d'expériences rudes, +que de sévères leçons, que de déceptions mûrissantes il +peut mettre à profit seulement dans le cours de la première +année! que d'hommes et de femmes il a pu étudier +à l'âge où la femme n'a encore connu que son père +et sa mère!</p> + +<p>Il est donc faux qu'un homme de vingt-cinq ans soit du +même âge qu'une fille de quinze, et que, pour faire une +union raisonnablement assortie, il faille établir dix ans +de différence entre le mari et la femme. Il est bien vrai +que le mari doit être le protecteur et le guide; puisqu'il +doit être le maître, il est à désirer qu'il soit un maître +prudent et éclairé. Mais, à âge presque égal, il a bien assez +de cette espèce de supériorité sur sa femme; s'il en a +beaucoup plus, il en abuse, il devient grondeur, pédant +ou despote.</p> + +<p>Supposons que M. Jacques soit incapable d'être jamais +rien d'approchant; accordons-lui toutes les belles qualités. +Je ne te parle pas d'amour, moi: je te fais la part bien +grande en te disant que je ne le crois pas absolument nécessaire +dans le mariage, et je doute que tu en aies réellement +pour ton fiancé; à ton âge ou prend pour de l'amour +la première affection qu'on éprouve. Je te parle d'amitié +seulement, et je te dis que le bonheur d'une femme est +perdu quand elle ne peut pas considérer son mari comme +son meilleur ami. Es-tu bien sûre de pouvoir être maintenant +la meilleure amie d'un homme de trente-cinq ans? +Sais-tu ce que c'est que l'amitié? Sais-tu ce qu'il faut de +sympathie pour la faire naître? quels apports de goûts, +de caractères et d'opinions sont nécessaires pour la maintenir? +Quelles sympathies peuvent donc exister entre +deux êtres qui, par la différence de leur âge, reçoivent +des mêmes objets des sensations tout opposées? quand ce +qui attire l'un repousse l'autre, quand ce qui parait estimable +au plus âgé est ennuyeux au plus jeune, quand +ce qui semble agréable et touchant à la femme est dangereux +ou ridicule aux yeux du mari? As-tu pensé à tout +cela, pauvre Fernande? N'es-tu pas aveuglée par ce besoin +d'aimer qui tourmente misérablement les jeunes +filles? N'est-tu pas abusée aussi par une certaine vanité +secrète dont tu ne te ronds pas compte? Tu es pauvre, +et un nomme riche te recherche et t'épouse. Il a des châteaux, +des terres; il a une belle figure, de beaux chevaux, +des habits bien faits; il te semble charmant, parce que +tout le monde le dit. Ta mère, qui est la femme la plus +intéressée, la plus fausse et la plus adroite du monde, +arrange les choses de manière à ce que vous ne puissiez +pas vous éviter. Elle te fait peut-être croire qu'il est amoureux +de toi, après lui avoir fait croire que tu étais amoureuse +de lui, tandis que vous ne vous aimez peut-être ni +l'un ni l'autre. Toi, tu es comme ces petites pensionnaires, +qui ont par hasard un cousin, et qui en sont inévitablement +amoureuses, parce que c'est le seul homme qu'elles connaissent. +Tu es noble de coeur, je le sais, et tu ne t'occupes +pas plus des richesses de M. Jacques que si elles +n'existaient pas; mais tu es femme, et tu n'es pas insensible +à la gloire d'avoir fait, par ta beauté et ta douceur, +un de ces miracles que la société voit avec surprise, +parce qu'ils sont rares en effet: un homme riche épousant +une fille pauvre.</p> + +<p>Mais je te mets en colère, je parie; je t'en prie, ma +chère enfant, ne prends pas tout cela trop au sérieux. Ce +sont des choses que je t'engage à te dire courageusement +à toi-même et sur lesquelles il faut que tu t'interroges +sévèrement; il est très-possible que tu n'aies rien +de commun avec elles. Alors ce sera quelques feuilles de +papier que j'aurai barbouillées d'encre pour te rendre +service, et qui ne seront bonnes à rien. Je veux te dire +une autre chose qui, chez moi, n'est pas le résultat d'un +raisonnement, mais d'une répugnance instinctive; je +t'engage donc à t'en préoccuper assez légèrement. Je +n'aime pas que le visage montre un âge différent de celui +qu'on a. Cela me fait venir toutes sortes d'idées superstitieuses, +et, quelque folles et injustes qu'elles pussent +être, il me serait impossible d'accorder ma confiance à +une personne sur l'âge de laquelle je me serais trompée +de dix ans au premier coup d'oeil. Dans le cas où elle +m'aurait semblé plus jeune qu'elle ne l'est en effet, je +penserais que l'égoïsme, la sécheresse du coeur, ou une +froide nonchalance, l'ont empêchée de sentir l'atteinte +des douleurs humaines, ou l'ont rendue habile à éviter +les fatigues morales qui vieillissent tous les hommes. +Dans le cas contraire, je penserais que les vices, la débauche, +ou au moins une certaine sorte de fausse exaltation, +l'ont précipitée dans des désordres et dans des fatigues +qui l'ont vieillie plus que de raison; en un mot, +je ne verrais pas sans stupeur et sans effroi une infraction +évidente aux lois de la nature: il y a toujours là +quelque chose de mystérieux qu'il faudrait examiner. +Mais que peu ton examinera ton âge, et quand l'empressement +de changer d'état et de position <i>avant un mois</i> +nous ferme les yeux sur tous les dangers?</p> + +<p>Tu dis que M. Jacques est aimé et estime de tous ceux +qui le connaissent; il me semble que ceux qui le connaissent +et qui ont pu t'en parler sont en petit nombre. +Si je repasse les chapitres de tes lettres précédentes où +il en est question, je trouve que ce nombre se réduit à +deux amis, M. Borel et sa femme. Ta mère l'a connu +lorsqu'il était âgé de dix ans, et comme elle était liée avec +son père, elle peut avoir eu des renseignements très précis +sur son héritage. Je crois qu'elle ne s'est pas souciée +d'autre chose, pas même de te signaler le notable +inconvénient d'avoir dix-huit ans de moins que ton mari. +Elle savait très-bien l'âge de M. Jacques; mais je comprends +qu'elle ait évité d'en parler à qui que ce soit. Les +femmes qui ne sont plus jeunes parlent rarement du +passé sans en effacer toutes les dates.</p> + +<p>Tu me reproches de ne pas aimer ta mère: je n'y saurais +que faire, ma chère Fernande; mais je suis charmée +que tu ne lui ressembles en rien; et si quelque chose peut +me consoler de la précipitation avec laquelle se conclut +ton mariage, c'est qu'il te séparera bientôt d'elle: tu ne +peut pas tomber en de plus mauvaises mains que celles +dont tu vas sortir; sois sûre de ce que je te dis. Il m'importe +peu que cela soit conforme aux saintes lois du préjugé; +il me paraît conforme à celles de la raison de +t'éclairer sur le caractère d'une personne qui a tant de +part dans ta vie; et la raison est le seul guide que je consulte, +le seul dieu que je serve.</p> + +<p>Je croirais volontiers que la pénétration de M. Jacques +n'est pas une chimère. Je suis persuadée de la rectitude +des premiers jugements, quand la personne qui les porte +s'est habituée à rassembler toutes les facultés de l'observation +pour les exercer à la fois sur la première impression +reçue. Il a bien jugé de toi et de ta mère; cependant, +à l'égard de celle-ci, il peut se faire que quelque +souvenir d'enfance aide beaucoup à l'aversion qu'il a sentie +en la retrouvant.</p> + +<p>L'histoire de la vieille Marguerite ne me semble pas, +comme à toi, un grand sujet de trouble et de consternation. +M. Jacques s'est comporté en homme d'esprit en +t'aidant dans tes petites charités; mais je comprends fort +bien qu'il y ait été ennuyé des litanies de la mendiante, +En ceci je trouve l'occasion de te faire observer que vous +êtes destinés, M. Jacques et toi, à différer toujours de +sentiments et de conduite, quand même vous aurez tous +deux raison. Je souhaite qu'il sache toujours tolérer cette +différence, et qu'il te permette d'éprouver les émotions +auxquelles son coeur sera fermé.</p> + +<p>Adieu, ma bonne Fernande; tu vois que je n'ai aucune +prévention contre la personne de ton fiancé. D'ailleurs +le jour où tu ne voudras plus entendre la vérité, il faudra +cesser de me la demander.</p> + +<p>Je vis toujours tranquille et heureuse au fond de mon +abbaye. Les religieuses ont renoncé envers moi à toute +espèce de tracasserie. Je reçois les visites que je veux, +et je vais quelquefois dans le monde depuis que j'ai +quitté le grand deuil de veuve. La famille de mon mari a +d'assez bons procédés envers moi, et pourtant ce n'est +pas une très-aimable famille. J'ai agi avec prudence envers +elle. La raison, ma chère Fernande! la raison! avec +cela on fait sa vie soi-même, et on la fait libre et calme, +sinon brillante.</p> + +<p>Ton amie,<br> +CLÉMENCE DE LUXEUIL.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLEMENCE.</h3> + +<p>L'amitié est bien bonne, mais la raison est bien triste +ma chère Clémence; ta lettre m'a donné un véritable accès +de spleen. Je l'ai relue plusieurs fois et toujours avec +une nouvelle mélancolie. Elle m'a mise en méfiance contre +ma mère, contre Jacques, contre moi, contre toi-même. +Oui, j'avoue que je t'en ai un peu voulu de me désenchanter +si durement de mon bonheur. Tu as raison +pourtant, et je sens bien que tu es ma véritable amie +c'est à toi que je demande les conseils et l'appui que je +n'ose réclamer de ma mère. Je persiste à croire que tu +penses trop mal d'elle, mais je suis forcée de voir que +son coeur est très-froid pour moi, et qu'elle ne cherche +dans mon mariage que les avantages de la fortune.</p> + +<p>Après tout, ce mariage ne l'enrichira pas; elle a +projet de vivre au Tilly, et de me laisser partir pour le +Dauphiné avec mon mari; ainsi elle n'a aucun intérêt +personnel dans cette affaire. Elle croit que l'argent est +le premier des biens, et tous ses efforts tendent, non à +l'acquérir, mais à me le procurer. Puis-je lui faire un +crime de s'occuper de mon bonheur à sa manière et selon +ses idées?</p> + +<p>Quant à moi, je me suis examinée sévèrement, et je +t'assure que la vanité ne m'influence en rien. J'avais tellement +peur de m'aveugler à cet égard, que, ce matin, +après avoir relu ta lettre, j'ai eu envie de quereller un +peu Jacques, afin d'éprouver mon amour et le sien. J'ai +attendu que ma mère nous eût laissés seuls au piano +comme elle fait toujours après le déjeuner. Alors j'ai +cessé de chanter pour lui dire brusquement: «Savez-vous, +Jacques, que je suis bien jeune pour vous?—J'y ai +pensé, m'a-t-il dit avec la figure tranquille qu'il a toujours +Est-ce que vous n'y aviez pas pensé encore?—C'eût +été difficile, lui ai-je répondu, je ne savais pas votre âge—En +vérité!» s'est-il écrié, et il est devenu plus pâle +que de coutume. J'ai senti que je lui faisais de la peine, +et je me suis repentie tout de suite. Il a ajouté: «J'aurais +dû prévoir que votre mère ne vous le dirait pas; et +pourtant je l'avais chargée de vous faire songer à la différence +de nos âges. Elle m'a dit l'avoir fait; elle m'a dit +que vous étiez bien aise de trouver en moi un père en +même temps qu'un amant.—Un père! ai-je répondu; +non, Jacques, je n'ai pas dit cela.» Jacques a souri, et, +me baisant au front, il s'est écrié: «Tu es franche +comme une sauvage; je t'aime à la folie, tu seras ma fille +chérie; mais si tu crains qu'en devenant ton père, je ne +devienne ton maître, je ne t'appellerai ma fille que dans +le secret de mon coeur. Cependant, a-t-il dit un instant +après en se levant, il est possible que je sois trop vieux +pour toi. Si tu le trouves, je le suis en effet.—Non, Jacques! +non! ai-je répondu vivement en me levant aussi.—Ne +t'abuse pas, a-t-il repris, j'ai trente-cinq ans, dix-huit +belles années de plus que toi. Est-ce que vous ne +vous ne vous en étiez jamais aperçue? Est-ce que cela ne +se lit pas sur mon visage?—Non; la première fois que +je vous ai vu, j'ai cru que vous aviez vingt-cinq ans, et +depuis, je vous en ai toujours donné trente.—Vous ne +n'avez donc jamais regardé, Fernande? Regardez-moi +bien, je le veux; je détournerai les yeux pour ne pas +vous intimider.» Il m'a attirée vers lui et a détourné +les yeux en effet. Alors je l'ai examiné avec attention, et +j'ai découvert qu'il y avait au-dessous des paupières et +au coin de la bouche quelques rides imperceptibles, et +sur ses tempes quelques cheveux blancs mêlés à une forêt +de cheveux noirs; c'est là tout. «Voilà toute la différence +d'un homme de trente-cinq ans à un homme de +trente!» me suis-je dit; et je me suis mise à rire de cette +idée qu'il avait de se faire regarder. «Je vais vous dire +la vérité, lui ai-je dit: votre figure, telle qu'elle est, me +plaît beaucoup mieux que la mienne; mais je crains que +cette différence d'âge ne se fasse sentir dans votre caractère.» +Alors j'ai tâché de lui exposer tous les doutes +que renferme ta lettre, comme s'ils venaient du moi. Il +m'a écoutée avec beaucoup d'attention et avec une sérénité +de visage qui m'avait déjà rassurée avant qu'il me +parlât. Quand j'ai eu tout dit, il m'a répondu: «Fernande, +deux caractères semblables ne se rencontrent jamais; +l'âge n'y fait rien; à quinze ans j'étais beaucoup +plus vieux que vous sous de certains rapports, et sous +d'autres, je suis encore aujourd'hui plus jeune que vous. +Nous différons sur beaucoup de points, je n'en doute +pas; mais vous aurez moins à souffrir de cela avec moi +qu'avec tout autre. Est-ce que vous ne le croyez pas?» +Que voulais-tu que je répondisse? Du moment qu'il me le +dit, je le crois en effet: il a l'air si sûr de son fait! Ah! +Clémence, il est possible qu'il me trompe ou qu'il se +trompe lui-même, mais il est impossible que je me trompe +aussi sur l'amour que j'ai pour lui; non, ce n'est pas le +besoin d'aimer d'une petite pensionnaire. J'ai vu d'autres +hommes avant lui, et nul ne m'a inspiré de sympathie. +La maison d'Eugénie est toujours pleine d'hommes plus +jeunes, plus gais, plus brillants et plus beaux peut-être +que Jacques; je n'ai jamais désiré d'être la femme d'aucun +de ceux-là. Je ne me jette pas en aveugle dans +les séductions d'une position nouvelle. Tes lettres me font +beaucoup d'effet; je les commente, je les apprends par +coeur, j'en applique à chaque instant un passage aux entraînements +de mon amour, et je vois que la prudence +est inutile, que la raison est impuissante. J'aperçois les +dangers où cet amour peut me précipiter, et la crainte +d'être malheureuse avec Jacques ne m'ôte pas le désir de +passer ma vie près de lui.</p> + +<p>Tu dis que deux amis seulement m'ont dit du bien de +Jacques. Je vais te raconter la conversation qui eut lieu à +Cenay, chez les Borel, il y a quelques jours. Il y avait là +cinq ou six compagnons d'armes de M. Borel; Jacques +avait l'air un peu plus sérieux que de coutume, mais sa +figure et ses manières exprimaient toujours la même tranquillité +d'âme. Il prit une tasse de café, et fit quelques +tours de promenade dans l'appartement, sans rien dire. +«Eh bien, Jacques, comment vous trouvez-vous? lui demanda +Eugénie.—Mieux, répondit-il d'un air doux.—Il a +donc été malade?» demandai-je étourdiment. Je vis tous +les regards de ces messieurs se tourner vers moi, et un +certain sourire de bienveillance, un peu moqueuse peut-être, +sur tous les visages. Je sentis que je devenais rouge, +mais cela m'était égal; j'étais inquiète de Jacques, je réitérai +ma question. «J'ai eu quelques douleurs de tête, +répondit-il en me remerciant par un regard affectueux, +mais ce n'est rien du tout, et ne vaut pas la peine qu'on +s'en occupe.» On parla d'autre chose, et il sortit. «Je +crains que Jacques ne soit réellement malade, dit Eugénie +on le regardant s'éloigner.—Mais il faudrait savoir s'il +n'a pas besoin de soins, dit ma mère en affectant beaucoup +d'intérêt.—Oh! il faut surtout le laisser tranquille, dit +M. Borel brusquement; il ne peut pas supporter qu'on +s'occupe de lui quand il souffre.—Parbleu! il a de +quoi souffrir, dit un de ces messieurs; il a sur la poitrine +deux ou trois belles blessures qui auraient tué tout +autre que lui.—Il en souffre rarement, dit Eugénie; +mais je crains qu'aujourd'hui il n'ait beaucoup souffert.—Qui +est-ce qui peut jamais savoir si Jacques souffre? +reprit M. Borel. Est-ce que Jacques est fait de chair +humaine?—Je crois bien que oui, dit un vieux capitaine +de dragons; mais je crois que c'est l'âme d'un diable +qui est dans ce corps-là.—C'est l'âme d'un ange +plutôt, dit Eugénie.—Ah! voilà madame Borel qui parle +comme les autres, reprit le vieux capitaine; je ne sais +pas ce que Jacques chante à l'oreille des femmes, mais +elles ne parlent jamais de lui que comme d'un chérubin; +et nous, pauvres pécheurs, on publie nos vertus <i>civiles +et militaires</i>. ( Ceci est une plaisanterie favorite du capitaine.)—Oh! +pour moi, dit Eugénie, je professe une +espèce de religion pour notre Jacques, et mon mari l'ordonne +ainsi à tous ceux qui sont ici.» On m'adressa +indirectement quelques épigrammes affectueuses, qui +avaient la meilleure volonté du monde de me faire plaisir, +mais qui m'embarrassèrent un peu. Je pris le bras +de mademoiselle Regnault, et je sortis comme pour faire +un tour de jardin; mais je lui confessai que je mourais +d'envie d'entendre le reste de la conversation sur Jacques, +et elle me conduisit près d'une fenêtre d'où l'on entend +tout ce qui se dit dans le salon. J'entendis la voix de +M. Borel, et je compris qu'il parlait à un de ces messieurs +qui ne connaît Jacques que très-peu. «Vous voyez +bien la figure pâle et l'air distrait de Jacques, disait-il, +Je ne sais pas si vous avez fait attention à ce petit <i>chantonnement</i> +qu'il fait dans sa barbe quand il charge sa +pipe, ou quand il taille son crayon pour dessiner? Eh +bien! quand il souffre beaucoup, tous ses témoignages +de douleur et d'impatience se réduisent à cette petite +chanson. Je la lui ai entendu faire en plusieurs occasions +où je n'avais pas envie de chanter. A Smolensk, +quand on m'a amputé deux doigts du pied, et quand on +lui a retiré deux balles qui s'étaient proprement logées +entre deux de ses côtes, moi je jurais comme un damné, +M. Jacques chantonnait.» Ici M. Borel se mit à imiter +parfaitement le petit <i>Lila Burello</i> de Jacques. Ces messieurs +se mirent à rire. Quant à moi, l'image que ce récit +m'avait fait passer devant les yeux, Jacques sanglant, +chantant sous le fer du chirurgien, m'avait donné une +sueur froide, et je vis bien encore, à cette impression-là, +que j'aime Jacques; car j'étais bien indifférente aux douleurs +de M. Borel, et tandis qu'Eugénie sans doute frémissait +en y pensant, il m'était absolument égal qu'il eût +deux ou trois doigts de plus ou de moins au pied.</p> + +<p>«Vous souvenez-vous, dit une autre voix, de l'arrivée +de Jacques au régiment, la veille de***?—-Ah! brave +Jacques! il avait seize ans, dit un autre interlocuteur; il +avait l'air d'une jolie petite demoiselle. Ils étaient là +cinq ou six enfants de famille, débarqués depuis une +heure, enveloppés de surtouts fourrés par leurs mamans, +gentils, bien peignés, roses, et pas trop contents de coucher +à l'auberge en plein champ. Jacques était là aussi +avec sa petite mine, pâle déjà, un petit commencement +de moustache et sa petite chanson entre les dents. L'un +disait; Celui-là est le plus ridicule de tous; il veut faire +le luron, et il est déjà blanc comme un linge. Un autre +disait: M. Jacques est le César de la société; au premier +coup de canon, il chantera sur un autre ton.—Lorrain... +Qui est-ce qui se souvient du lieutenant Lorrain, +avec son grand diable de nez, ses mauvaises plaisanteries, +et son album de caricatures qui ne le quittait +pas plus que son sabre? Un habile dessinateur, ma foi! +et le meilleur tireur du régiment. Voilà que mon animal, +à la lueur du feu du bivouac, s'amuse avec un bout de +charbon à vous crayonner la charge de Jacques et de ses +petits compagnons, avec des éventails et des ombrelles; +il avait écrit au-dessous: <i>Gens riches allant à la bataille</i>. +Jacques passe derrière lui, se penche sur son +épaule, et dit avec l'air doux et gentil qu'il a toujours +conservé: «C'est très-joli, cela!—Vous en êtes content? +dit Lorrain.—Très-content, répond Jacques.—Et +moi aussi,» reprend Lorrain. Tout le monde de rire. Jacques +s'assied sans se déconcerter le moins du monde, et me +prie de lui prêter ma pipe. J'avais envie de la lui casser sur +la figure. «Est-ce que vous n'en avez pas une?—Non, +répondit-il; je n'ai jamais fumé de ma vie; j'ai envie +d'essayer: comment s'y prend-on?—On allume de ce +côté-là et on la met dans sa bouche, et puis on tire de +toutes ses forces jusqu'à ce que la fumée sorte par le côté +opposé.» Jacques secoue la tête d'un air de simplicité et +prend la pipe. Nous espérions le voir tousser ou s'enivrer; +chacun charge la sienne et la lui présente l'une +après l'autre, en lui versant des rasades d'eau-de-vie à +griser un boeuf. Je ne sais pas s'il les escamotait; mais +sa figure ne fit pas un pli, son gosier n'eut pas une convulsion; +il but et fuma la moitié de la nuit sans sortir de +son sang-froid et sans se laisser entamer par la moindre +taquinerie; on eût dit que sa nourrice l'avait élevé avec +de l'eau-de-vie et de la fumée de pipe. Le capitaine Jean, +que voilà, et qui se souvient bien de ce que je raconte, +vint me taper sur l'épaule et me dire: «Vous voyez bien +cet oiseau-mouche? Eh bien! je vous dis, Borel, que ce +sera une de nos meilleures moustaches. Je connais cela; +c'est une petite race de vieux buis bien sec, et c'est plus +solide qu'une grande massue de fer. Son père est un brigand, +mais un sabreur; celui-ci aura plus de sang-froid, +et si un boulet ne le raie pas demain de mes tablettes, il +fera vingt campagnes sans se plaindre de cors aux pieds. +Le lendemain, chacun sait comme Jacques fit ses preuves +et fut décoré sur le champ de bataille.—Vous croyez +qu'il était glorieux après cela, dit le capitaine de dragons; +qu'il sautait comme font les enfants à qui ces fortunes-la +arrivent, ou bien qu'il s'en allait dans les petits +coins, comme nous faisions, nous autres, pour regarder +sa croix et la baiser? Il avait l'air aussi indifférent +à cela qu'il l'avait été à la caricature de Lorrain, au +premier feu et à sa première blessure. Il reçut toutes +les poignées de main d'un air franc et amical, mais sans +montrer ni étonnement ni joie. Je ne sais pas ce qui peut +faire rire ou pleurer Jacques, et, quant à moi, je me +suis souvent demandé si ce n'était pas un de ces spectres +auxquels croient les Allemands.—Vous n'avez donc pas +vu Jacques amoureux? dit M. Borel. Alors vous l'auriez +vu fondre comme la neige au soleil; il n'y a que les femmes +qui aient du pouvoir sur cette tête-là; aussi y ont-elles +fait de fiers ravages! En Italie...» M. Borel s'interrompit, +et je compris que quelqu'un, Eugénie sans doute, +lui avait fait signe de se taire. Cela me donna une impatience, +une curiosité et une inquiétude épouvantables.</p> + +<p>«Je voudrais savoir, dit Eugénie après un instant de +silence, où il a trouvé le temps d'apprendre tout ce qu'il +sait en littérature, en poésie, en musique, en peinture!—Qui +diable le sait? répondit le capitaine; moi, je crois +qu'il est venu au monde comme ça; ce qu'il y a de sûr, +c'est que ce n'est pas moi qui le lui ai appris.—Sous +ce rapport, dit ma mère, je crois pouvoir présumer que +son éducation était faite avant qu'il entrât au service. Je +l'ai connu à l'âge de dix ans, et il était extraordinairement +instruit pour son âge. Il avait l'aplomb et l'assurance +d'un homme; il a dû se développer remarquablement +vite.—Le capitaine Jean a bien un peu raison, +observa M. Borel, quand il dit que Jacques n'appartient +pas tout à fait à l'espèce humaine; il y a dans son corps +et dans son esprit une trempe d'acier dont le secret est +perdu sans doute. A insu, jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, +il a paru plus âgé qu'il ne l'était en effet, et depuis ce +temps-là il parait plus jeune qu'il ne l'est réellement.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/02.png"></p> + +<p>Je n'oublierai jamais, reprit une autre personne, la manière +dont il s'est comporté à son premier duel.—Parbleu! +c'était précisément avec Lorrain, dit le capitaine +Jean; c'est moi qui l'ai forcé de se battre; je l'aimais de +tout mon coeur, cet enfant-là!—.Comment! vous l'avez +<i>forcé</i>? dit la personne qui ne connaissait pas Jacques, +et à qui s'adressaient presque tous ces récits.—Je vais +vous dire comment, reprit le capitaine. Jacques s'était +certainement bien montre à la bataille de***; mais autre +chose est de se faire respecter du canon et de se faire +estimer de ses camarades. Ce n'est pas que dans ce moment-là +on fût très-duelliste dans l'armée: on était assez +occupé avec l'ennemi. Néanmoins; le lieutenant Lorrain +ne passait pas un jour sans se faire une affaire petite ou +grande avec quelque nouveau venu. Il n'était pas, à +beaucoup près, aussi solide sur le champ de bataille; +mais dans une affaire particulière, il avait si beau jeu +qu'on ne lui reprochait rien impunément. Je n'aimais pas +ce gaillard-là, et j'aurais donné mon cheval pour qu'on +me débarrassât de sa vue. Je l'avais manqué deux fois, +et j'en avais été pour mes frais, une fois ce poignet-ci, et +l'autre fois cette joue-là. Il ne pouvait pas souffrir notre +petit Jacques, et il était furieux de la manière dont il +avait mis les rieurs de son côté à***. Il n'avait rien mérité, +rien gagné, lui, pas même une égratignure! Il se +consolait en faisant des caricatures au moyen desquelles +il tournait Jacques en ridicule; car ses diables de charges +étaient si bien faites, qu'en les regardant il fallait rire +malgré qu'on en eût. Cela m'impatientait. Un soir, il +avait dessiné le dolman de Jacques sur le dos d'un petit +chien. C'était trop fort; je vais trouver Jacques, qui dormait +sur l'herbe; je lui dis: «Jacques, il faut que tu te +battes.—Avec qui? dit-il en bâillant et étendant-les +bras.—Avec Lorrain.—Pourquoi?—Parce qu'il t'insulte.—Comment?—Est-ce +que ses caricatures ne t'offensent +pas?—Pas du tout.—Mais il se moque de toi. +—Qu'est-ce que cela me fait?—Ah ça, Jacques, est-ce +que tu n'es brave qu'à la mêlée?—Je n'en sais rien.» Là-dessus +je dis un mot que je ne répéterai pas devant ces +dames. «Parle plus bas, Jacques, et prends garde de ne +jamais répéter devant personne ce que tu viens de me +dire là.—Pourquoi donc, Jean? me dit-il en bâillant +comme un désespéré.—Tu dors, camarade! lui dis-je en +le secouant de toute ma force.—Quand tu m'auras cassé +les os, me dit-il avec son sang-froid ordinaire, crois-tu +que je serai plus persuadé? Comment veux-tu que je te +dise si je suis brave en duel? je ne me suis jamais battu. +Si tu m'avais demandé, la veille de la bataille, comment +je me conduirais, je t'aurais dit la même chose. J'ai fait +le premier essai de mon caractère militaire ce jour-là; à +présent, s'il faut en faire un second, je ne demande pas +mieux; mais je ne sais pas mieux que toi comment je +m'en tirerai.» C'était un drôle de corps que ce petit +Jacques, avec ses petits raisonnements de philosophe. +J'étais sûr de lui comme de moi, malgré tout ce qu'il disait +pour m'en faire douter. «Je t'estime, lui dis-je, +parce que tu n'es pas un fanfaron et que tu as du coeur. +L'amitié que j'ai pour toi me force à te dire qu'il faut te +battre.—Je le veux bien; mais trouve-moi une raison +pour le faire sans être un sot. Je t'avoue que vouloir +tuer un homme parce qu'il s'amuse à dessiner ma pauvre +personne d'une manière bouffonne et plaisante, cela ne +me paraît pas possible. Moi, je ne suis pas en colère +contre ce Lorrain; il m'amuse beaucoup, au contraire, +et je serais au désespoir de tuer un homme qui fait de +si drôles de calembours.—Il faut tâcher de le toucher +au bras droit, et de l'empêcher de faire jamais la caricature +de personne.» Jacques haussa les épaules et se rendormit. +Je n'étais pas content de cela; j'attendis le lendemain +matin, et je dis à Lorrain: «Sais-tu que Jacques +ne prend plus si bien la plaisanterie? Il a dit qu'à la +première caricature il se battrait avec toi.—Bien, dit +Lorrain, je ne demande pas mieux.» Il prend alors un +bout de charbon, et, sur un grand mur blanc qui se trouvait +là, il vous fait un Jacques gigantesque, avec le nom +et la décoration; rien n'y manquait. Je rassemble les +amis, et je leur dis: «Que feriez-vous à la place de Jacques?—Cela +n'est pas douteux,» répondent-ils. Je vais +chercher Jacques. «Jacques, les anciens ont décidé qu'il +faut te battre.—Je veux bien, dit Jacques en regardant +son portrait; ça n'en vaut, ma foi! pas la peine. Vous +pensez donc, vous autres, que je suis insulté?—<i>Insultissimus</i>! +répond un facétieux.—Allons, dit Jacques, +qui est-ce qui veut me servir de témoin?—-Moi, dis-je, +et Borel.» Lorrain arrive pour déjeuner, Jacques va +droit à lui, et, comme s'il lui eût offert une prise de +tabac, lui dit: «Lorrain, on dit que vous m'avez insulté; +si ç'a été votre intention en effet, je vous en demande +raison.—Ç'a été mon intention, répond Lorrain, et je +vous en rendrai raison dans une heure. Je vous laisse le +choix des armes.—A quelles armes faut-il que je me +batte? dit Jacques en revenant allumer sa pipe à la +mienne.—A celle que tu connais le mieux.—Je n'en +connais aucune, dit Jacques; je suis une recrue, moi, +Dieu ne m'a pas fait naître soldat.—Comment, malheureux, +lui dis-je, tu ne connais aucune arme, et tu +t'engages avec un malin comme Lorrain?—Vous m'avez +dit de le faire, je l'ai fait, dit Jacques.—Eh bien! tu +sais sabrer, bats-toi au sabre.—Comment s'y prend-on?—Comme +on peut, quand on ne sait pas.—A la bonne +heure! dit Jacques; quand Lorrain sera prêt, vous m'appellerez.» +El il se met à dormir sur une table. A l'heure +dite, mon Lorrain se présente sur le terrain d'un air persifleur. +Il faisait toutes sortes de moqueries, et affectait de +laisser à Jacques tous les avantages. Voilà Jacques qui +prend un sabre plus long que lui, qui, avec ses petits bras, +le fait voltiger par-dessus sa tête, et vient sur son homme, +tapant à droite, à gauche, en avant, au hasard, mais tapant +dru, battant en grange, ne s'inquiétant pas de parer, +mais d'avancer. Quand Lorrain vit cette manière +d'agir, il recula, et demanda ce que cela voulait dire. +«Cela veut dire, lui répondis-je, que Jacques ne sait pas +tirer le sabre, et qu'il fait comme il peut.» Lorrain reprit +courage et avança; mais il reçut aussitôt sur l'épaule +droite une si bonne entamure, qu'il s'en trouva satisfait +et n'en demanda pas davantage. De cette affaire-là, il +resta plus de six mois sans se battre et sans dessiner.»</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/03.png"></p> + + + +<p>On parla encore longtemps de Jacques, et si je ne craignais +de te fatiguer avec mes récits, je te raconterais de +quelle manière vraiment héroïque Jacques supporta ses +horribles souffrances de la campagne de Russie. Ce sera +pour une autre fois, si tu veux; aujourd'hui, ce besoin +de te parler de lui m'a conduite assez loin; il est temps +que je te délivre de mon griffonnage et que j'aille me +coucher. Adieu, mon amie.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI.</h3> + +<p class="droite">Cerlay, près Tours.</p> + +<p>Quand ma souffrance s'endort, pourquoi la réveilles-tu, +imprudente Sylvia! Je sais bien que je n'en guérirai +pas: crains-tu que je ne l'oublie? Mais de quoi donc as-tu +peur? et quelle page de ma vie peut te paraître bizarre +quand elle est signée de Jacques? Est-ce de me voir +amoureux que tu t'étonnes? est-ce mon amour, est-ce +mon mariage qui t'effraie?</p> + +<p>Moi, si je pouvais m'épouvanter de quelque chose, ce +serait de me sentir si heureux; mais je l'ai été plus d'une +fois, et plus d'une fois j'ai su y renoncer. Quand le temps +sera venu de me vaincre, je me vaincrai. J'aime du plus +profond de mon coeur une vierge, une enfant belle +comme la vérité, vraie comme la beauté, simple, confiante, +faible peut-être, mais sincère et droite comme +toi. Pourtant Fernande n'est pas ton égale; nulle ne l'est +en ce monde, Sylvia; c'est pourquoi je ne la cherche +pas. Je ne demanderai pas à cette jeune fille la force et +l'orgueil qui te font si grande, mais je trouverai en elle +les douces affections, les tendres prévenances dont mon +coeur sent le besoin. J'ai soif de repos, Sylyia; il y a +longtemps que je marche seul dans un chemin pénible; +il faut que je m'appuie sur un coeur paisible et pur; le +tien ne peut pas m'appartenir exclusivement; il faut que +je m'empare de celui-ci, qui n'a encore connu que moi.</p> + +<p>Oui, Fernande est <i>une sauvage</i>. Si tu voyais ses longs +cheveux blonds se détacher et tomber en désordre sur ses +épaules au moindre mouvement de sa jeune pétulance; si tu +voyais ses grands yeux noirs, toujours étonnés, toujours +questionneurs, et si ingénus quand l'amour en adoucit la +vivacité; si tu entendais le son un peu brusque de cette +voix nette et accentuée, tu reconnaîtrais, à des indices +indubitables, la franchise et l'honnêteté. Fernande a dix-sept ans; +elle est petite, blanche, un peu grasse, mais +élégante et légère cependant. Ses yeux et ses sourcils noirs +au-dessous d'une forêt de cheveux blonds, donnent un +caractère particulier à sa beauté. Son front n'est pas +très élevé, mais il est purement dessiné, et annonce une +intelligence plutôt docile que saisissante, plutôt capable +de mémoire que d'observation. En effet, elle arrange et +emploie convenablement ce qu'elle sait, et ne découvre +rien par elle-même. Je ne te dirai pas, comme font tous +les amants, que son caractère et son esprit sont faits +exprès pour assurer le bonheur de ma vie. Ce serait une +phrase de clerc de notaire, et l'approche du mariage ne +m'a pas encore rendu imbécile à ce point. Le caractère +de Fernande est ce qu'il est; je l'étudie, je le possède, et +je traiterai avec lui en conséquence. Quand j'étais jeune, +je croyais à un être créé pour moi. Je le cherchais dans +les natures les plus opposées, et quand je désespérais de +le trouver dans l'une, je me hâtais de l'espérer dans une +autre. C'est ainsi que j'ai aggravé mes maux et que j'ai +souvent connu le découragement, Amour romanesque! +tourment et chimère des années fécondes de la vie!</p> + +<p>Ne vous trompez pas sur moi, cependant, Sylvia; je +ne suis pas un homme blasé qui se retire des passions +pour vivre bourgeoisement avec une femme simple, gentille +et rangée: je suis un homme encore bien jeune de +coeur, qui aime fortement une jeune fille, et qui l'épouse +pour deux raisons: la première, parce que c'est l'unique +moyen da la posséder; la seconde, parce que c'est l'unique +moyen de l'arracher des mains d'une méchante mère, +et de lui procurer une vie honorable et indépendante. +Vous voyez que c'est un mariage d'amour; je ne m'en +défends pas. Si cette détermination entraînait tous les +maux que vous craignez, ce qu'il y a de vieux en moi, +l'esprit et la volonté, aurait pris le dessus, et j'aurais fui +avant de m'abandonner à mon coeur; mais ces maux +sont imaginaires, Sylvia, et je vais te le prouver.</p> + +<p>Je n'ai pas changé d'avis, je ne me suis pas réconcilié +avec la société, et le mariage est toujours, selon moi, +une des plus barbares institutions qu'elle ait ébauchées. +Je ne doute pas qu'il ne soit aboli, si l'espèce humaine +fait quelque progrès vers la justice et la raison; un lien +plus humain et non moins sacré remplacera celui-là, et +saura assurer l'existence des enfants qui naîtront d'un +homme et d'une femme, sans enchaîner à jamais la liberté +de l'un et de l'autre. Mais les hommes sont trop grossiers +et les femmes trop lâches pour demander une loi plus +noble que la loi de fer qui les régit: à des êtres sans +conscience et sans vertu, il faut de lourdes chaîne. Les +améliorations que rêvent quelques esprits généreux sont +impossibles à réaliser dans ce siècle-ci; ces esprits-là +oublient qu'ils sont de cent ans en avant de leurs contemporains, +et qu'avant de changer la loi il faut changer +l'homme.</p> + +<p>Quand on est de ceux-là, quand on se sent moins brute +et moins féroce que la société où l'on est condamné à +vivre et à mourir, il faut ou lutter corps à corps avec +elle, ou s'en retirer tout à fait. J'ai fait l'un, je veux faire +l'autre. J'ai vécu seul, méprisant l'activité d'autrui, et +me lavant les mains devant Dieu des impuretés de la +race humaine; à présent je veux vivre deux, et donner +à un être semblable à moi le repos et la liberté qui m'ont +été refusés de tous. Ce que j'ai amassé de force et d'indépendance +durant toute une vie de solitude et de haine, +je veux en faire profiter l'objet de mon affection, un être +faible, opprimé, pauvre, et qui me devra tout; je veux +lui donner un bonheur inconnu ici-bas; je veux, au +nom de la société que je méprise, lui assurer les biens +que la société refuse aux femmes. Je veux que la mienne +soit un être noble, fier et sincère; telle que la nature l'a +faite, je veux la conserver; je veux qu'elle n'ait jamais +ni besoin ni envie de mentir. J'ai embrassé cette idée-là +comme un but à ma triste et stérile existence, et je me +persuade que, si je réussis, ma vie ne sera pas absolument +perdue.</p> + +<p>Ne souris pas, Sylvia; ce ne sera pas une petite chose, +cela sera peut-être plus grand devant Dieu que les conquêtes +d'Alexandre. J'y emploierai tout mon courage, +toute ma force; j'y sacrifierai tout, s'il le faut: ma fortune, +mon amour, et ce que les hommes appellent leur +honneur; car je ne me dissimule pas les difficultés de +mon entreprise et ce que la société y apportera d'obstacles. +Je sais combien ses préjugés, sa jalousie, ses menaces, +sa haine, entraveront mes pas et glaceront de +terreur celle que j'ai prise par la main pour la faire marcher +avec moi dans ce chemin désert; mais je surmonterai +tout, je le sens, je le sais. Si mon courage faiblissait, +ne serais-tu pas là pour me dire: «Jacques, souviens-toi +de ce que tu a promis à Dieu?»</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE</h3> + +<p class="droite">Tilly, le...</p> + +<p>Tu es une moqueuse; tu dis que j'imite le jargon des +grognards, comme si j'avais composé dix vaudevilles; +cependant tu dis que j'ai bien fait de te raconter tout +cela; et moi aussi, je le pense, car te voilà à demi réconciliée +avec Jacques; ce caractère froidement brave te +plaît, et à moi donc!</p> + +<p>J'ai suivi ton conseil, et je ne sais trop quelle conclusion +je dois tirer de la conversation que j'ai eue avec +les Borel. Je te la transmets, au risque d'être encore +traitée de petite perruche: tu me diras ce que tu en +penses.</p> + +<p>L'occasion s'est offerte à moi on ne peut meilleure. +Maman avait été faire une visite à notre voisine, madame +de Bailleul, quand Eugénie et son mari sont arrivés. +Jacques avait été appelé à Tours pour une affaire. «Je +suis enchantée de me trouver seule avec vous, leur ai-je +dit; j'ai beaucoup de questions à vous faire à tous deux. +D'abord êtes-vous bien mes amis? suis-je indiscrète de +compter sur vous comme sur moi-même?» Eugénie m'a +embrassée, et son mari m'a tendu la main d'une grosse +façon militaire que ma mère eût trouvée de bien mauvais +ton, mais qui m'a inspiré plus de confiance que tous les +compliments du monde. «Il faut que vous me parliez de +Jacques, leur ai-je dit; vous ne m'en avez jamais dit que +du bien; il est impossible que vous n'ayez pas un peu de +mal à m'en dire.—Qu'est-ce que cela signifie? s'est +écriée Eugénie.—Ma bonne amie, lui ai-je répondu, je +vais m'engager sans retour et bien précipitamment avec +un homme que je connais très-peu; ce serait une grande +folie, si vous n'étiez garants du noble caractère de cet +homme-là. Maintenant je ne songe pas à m'en dédire, +car il sait et vous savez tous que je l'aime; mais, malgré +cela, et même à cause de cela, je voudrais le connaître +mieux et pouvoir me tenir en garde contre les défauts +grands ou petits qu'il peut avoir. Vous m'avez dit, +dans un temps où aucun de nous ne songeait qu'il pouvait +devenir mon mari, qu'il avait beaucoup de singularités, +maintenant il m'intéresse extrêmement de savoir +quelles sont ces singularités, afin de n'en pas blesser +quelqu'une involontairement et d'éviter tout ce qui peut +les éveiller. Je n'en ai encore aperçu que l'ombre, et je +me demande souvent s'il est possible qu'un homme soit +aussi parfait que Jacques me semble l'être. Je veux me +défendre de l'aveuglement et de l'enthousiasme; je vous +en prie, mes amis, parlez-moi, éclairez-moi.</p> + +<p>—Cela est embarrassant en diable, a répondu M. Borel, +et je ne sais que vous dire. Vous êtes si franche et +si bonne enfant, Mademoiselle, que, si vous étiez ma +propre soeur, je ne pourrais pas avoir plus d'estime et +d'amitié pour vous que je n'en ai. D'un autre côté, +Jacques est mon plus ancien, mon meilleur ami: il m'a +porté sur ses épaules en Russie pendant plus de trois +lieues. Oui, Mademoiselle, le petit Jacques a porté le +gros animal que voilà, qui sans lui serait crevé de froid +à côté de son cheval; et il a manqué de mourir lui-même +par suite de ce léger fardeau. Je vous ai raconté cela, peut-être; +je pourrais vous raconter tant d'autres choses! des +dettes payées, des duels accommodés, des coups parés +tant à la bataille qu'au cabaret, des services à n'en pas +finir; et moi, qu'est-ce que j'ai fait pour lui? rien du +tout. Ai-je le droit à présent de parler de lui comme je +le ferais d'un autre?—À tout autre qu'à moi, non certainement, +ai-je répondu; mais à moi, je crois que vous +le devez.—Je ne sais pas! je ne sais pas! Je vous aime +bien, ma chère mademoiselle Fernande; mais, voyez-vous, +j'aime Jacques encore plus que vous,—Je le crois +bien, mais ce n'est pas dans mon intérêt seulement, mais +dans celui de Jacques, que je vous interroge.—Fernande +a raison, a dit Eugénie; il faut qu'elle connaisse son mari +pour lui épargner de petits chagrins, et peut-être de +grandes contrariétés. Elle dit qu'elle aime Jacques, et +que ce ne seront pas de petites raisons qui pourront la +dégoûter de lui: il faut croire ce que dit Fernande; elle +ne ment pas: moi, je tiens sa parole pour sacrée. Comme, +d'un autre côté, je sais qu'il est impossible de trouver un +reproche un peu grave a faire à Jacques, je ne vois pas +le moindre inconvénient à lui dire tout ce que tu sais. +Pour moi, j'ai souvent entendu raconter les originalités +de Jacques; mais je déclare que je n'en ai vu aucune, +et que, depuis trois mois qu'il demeure chez nous, je n'ai +jamais eu sujet de m'étonner de rien, si ce n'est de sa +douceur, de son égalité de caractère et du calme de son +esprit.—Voilà que tu fais ce que je ne voudrais pas +faire, interrompit son mari; tu parles contre la vérité. +Il est vrai que tu mens sans le savoir. Toutes les femmes +voient Jacques avec prévention, jusqu'à la mienne, qui +certainement est une femme sensée.—Eh bien! moi, je +veux l'être encore plus, ai-je dit; je veux le voir tel qu'il +est. Parlez, mon cher colonel; Jacques est-il d'un caractère +fantasque? a-t-il des caprices, des emportements?—Des +emportements? non; ou, s'il en a, je ne les ai +jamais aperçus: il est doux comme un agneau.—Mais +des caprices?—Je vous répondrai à une condition: +c'est que vous me permettrez de raconter à Jacques notre +conversation mot pour mot, et dès ce soir.» Cette demande +m'a un peu embarrassée. «Comment! me suis-je +dit, Jacques saura que je l'ai soupçonné de n'être pas +toujours dans son bon sens? que j'ai demandé à ses amis +les petits secrets de son caractère, au lieu de l'interroger +franchement et de m'en rapporter à lui?—Vous ne vous +en souciez pas, a dit le colonel: eh bien! laissons là ce +sujet; dispensez-moi de vous répondre: je vous promets +sur l'honneur de ne pas dire à Jacques que vous m'avez +interrogé.—-J'ai peut-être eu tort de le faire, ai-je répondu; +mais, puisque je l'ai fait, j'en veux subir toutes +les conséquences; il me paraîtrait plus déloyal de m'en +cacher que de persister. Parlez donc, j'accepte les conditions.» +Il s'est enfin décidé, et il m'a parlé de Jacques +à peu près dans ces termes:</p> + +<p>«Je ne sais pas comment Jacques est avec les femmes; +ainsi je ne vois pas trop à quoi vous servira ce que je +vais vous dire. Toutes les femmes que j'ai vues raffolent +de lui, et je ne sache pas qu'aucune de celles qui l'ont +aimé ait eu un seul reproche à lui faire. Mais moi, qui +l'aime de tout mon coeur, je lui en veux souvent; pourquoi? +je n'en sais trop rien. Je le trouve sec, fier, méfiant; +je suis en colère de ce qu'il sait si bien se faire +aimer en de certains moments. Il y en a d'autres où il +semble qu'il ne vous connaît plus. «Mais qu'as-tu donc, +Jacques?—Rien.—Souffres-tu?—Non.—As-tu quelque +chose qui te contrarie?—Bah!—Mais enfin tu n'es +pas dans ton humeur ordinaire?—Si fait.—Tu veux +que je te laisse tranquille?—Oui.—A la bonne heure.» +Cela n'est rien, nous avons tous de mauvais moments; +mais quand nous sommes sûrs d'un ami, nous lui demandons +tous les services dont nous avons besoin. Il n'y +a pas de danger que Jacques en demande jamais un seul, +fût-ce un verre d'eau <i>in articulo mortis</i>, et cela non +pas tant peut être par orgueil que par méfiance. Il ne dit +jamais la raison de son silence, mais on s'en aperçoit +tout de suite à la manière dont il vous conseille en pareille +occasion. «Ne faites pas cela, dit-il, mettez l'amitié +à l'épreuve le moins que vous pourrez.» Vous m'avouerez +que pour un homme dont l'amitié est capable de +tous les sacrifices, il y a une espèce de folie superbe à +nier l'amitié des autres. C'est injuste, et cet orgueil-là m'a +souvent mis en colère contre lui. Cette singularité en entraîne +d'autres. Quand il a rendu un service, il ne peut +pas souffrir qu'on l'en remercie, et il est capable de fuir +et d'éviter longtemps, de quitter même tout à fait celui +qu'il a obligé; il semble qu'il prenne en aversion la figure +des gens qui ont reçu de lui quelque chose. Il y a là-dedans +excès de délicatesse, mais il y a quelque chose +de plus encore: il y a la conviction cruelle que tous ceux +à qui il fait du bien doivent devenir ses ennemis. Il a +d'autres manies inexplicables: il n'aime pas qu'on le regarde +en de certains moments, et l'on ne sait jamais +pourquoi. Il ne veut pas qu'on le questionne ni qu'on le +soigne dans ses souffrances. Ce qu'il y a de plus déplaisant, +c'est qu'il ne peut pas souffrir qu'on parle de guerre +et qu'on raconte les campagnes qu'on a faites; il s'en va +quand on commence à bavarder au dessert. Il ne s'enivre +jamais, eût-il avalé de l'eau-forte. Il ne sort jamais de +son sang-froid; cela le met dans une sorte de désaccord +avec nous autres, et fait qu'il a toujours été estimé plutôt +qu'aimé au régiment. Sans les services qu'il a rendus +d'une manière toujours magnifique, on l'aurait détesté +comme un mauvais camarade; car les militaires n'aiment +pas ceux qui se taisent à table et qui ont l'air d'en penser +plus long qu'eux.</p> + +<p>—D'après cela, dis-je à M. Borel, je crois voir qu'il a +le fond du coeur chagrin et l'esprit mélancolique.—Le +fond du coeur de Jacques n'est pas facile à voir, reprit-il, +mais son caractère n'est pas plus mélancolique qu'un +autre. Il a, comme nous tous, ses bons et ses mauvais +jours; il s'égaie volontiers, mais il ne s'abandonne jamais. +Il a une petite joie tranquille qui fait mourir de +rire quand on a encore un demi-sens pour aimer la +gaieté douce; mais quand on casse les pots, Jacques +n'en est plus; il disparaît comme la fumée des pipes et +s'éclipse tout doucement, sans qu'on sache s'il est sorti +par la porte ou par la fenêtre.—Cela ne me semble pas +un grand défaut, repris-je.—Ni à moi non plus, dit Eugénie.—Ni +à moi non plus maintenant, dit Borel; je +me suis rangé, et le tapage ne me paraît plus nécessaire. +Mais j'ai été un grand mauvais sujet autrefois, et j'avoue +que dans ce temps-là je faisais un crime à Jacques de +l'être moins que moi. Il y en avait parmi nous qui ne lui +pardonnaient pas de conserver toujours sa raison, et qui +disaient qu'il faut se méfier de l'homme à qui le vin ne +desserre jamais les dents. Voilà le reproche le plus grave +qu'on ait eu à lui faire; c'est à vous de juger si vous devez +le corriger de cela.—-Non pas! répondis-je en riant. +Est-ce là tout?—Tout, ma parole d'honneur! A présent +que je vois avec quelle philosophie vous prenez ces choses-là, +je suis enchanté de vous les avoir dites; car je +parie que vous vous imaginiez des choses bien plus terribles.—Je +ne sais pas, répondis-je en riant, s'il est un +plus terrible défaut que celui de boire avec prudence et +modération. Eugénie est bien heureuse de n'avoir pas +cela à vous reprocher.—Vous êtes une méchante, dit-il +en me piquant la main avec ses grosses moustaches. A +présent vous ne me questionnerez plus?»</p> + +<p>La manière dont il s'était plaint de Jacques m'avait +paru si singulière que je ne songeai qu'à en rire avec +eux; mais quand ils furent partis, je me mis à penser à +certaines parties de ce discours qui ne m'avaient pas assez +frappée d'abord, à ces paroles surtout: «Il semble qu'il +prenne en aversion la figure des gens qui ont reçu de lui +quelque chose.» Je ne sais pourquoi je me sentis tellement +effrayée à cette idée que j'eus presque envie d'écrire +à Jacques pour rompre avec lui; car enfin je suis pauvre, +et je vais recevoir la fortune de Jacques. Il ne m'épouse +peut-être que pour me la donner; et quand je serai son +obligée à ce point, le plus léger tort de ma part lui semblera +une ingratitude; il s'imaginera peut-être que je lui +dois plus qu'une autre femme ne doit à son mari, et il +aura peut-être raison. Pour la première fois je me sens +alarmée sérieusement de ma position; mon orgueil souffre, +et mon amour encore davantage.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p>Peut-être que tu te trompes, Jacques; peut-être que +l'amour seul t'aveugle et t'entraîne, ou que la volonté de +faire de cet amour une chose belle et grande dans ta vie +est un rêve conçu dans le moment même où tu m'as répondu. +Je te connais, enthousiaste! autant qu'on peut te +connaître, car ton âme est un abîme au fond duquel tu +n'es peut-être jamais descendu toi-même. Peut-être sous +le masque de la force vas-tu commettre la plus insigne +faiblesse. Je sais bien que tu t'en tireras de quelque manière +étrangement héroïque; mais à quoi bon te faire +souffrir? N'as-tu pas assez vécu?</p> + +<p>Hélas! voici que je te dis le contraire de ce que je t'ai +dit d'abord. Je craignais que tu ne vinsses à enterrer l'éclat +de ta vie, et maintenant il me semble que tu vas chercher +ce qu'il y a de plus difficile et de plus douloureux, +pour le plaisir d'exercer tes forces et de sortir vainqueur +d'une lutte plus terrible que les autres. Je ne peux pas +me laisser persuader que ce soit là une chose dont je +doive me réjouir; les plus funestes pressentiments s'attachent +à cette nouvelle phase de ta vie. Pourquoi ta +figure pâle vient-elle s'asseoir les nuits à côté de mon +lit et reste-t-elle immobile et silencieuse à me regarder +jusqu'au jour? Pourquoi ton spectre erre-t-il avec moi +dans les bois au lever de la lune? Mon âme est habituée +à vivre seule, Dieu le veut ainsi; que vient faire la +tienne dans ma solitude? Viens-tu m'avertir de quelque +danger, ou m'annoncer quelque malheur plus épouvantable +que tous ceux auxquels a suffi mon courage? L'autre +soir, j'étais assise au pied de la montagne; le ciel +était voilé, et le vent gémissait dans les arbres; j'ai entendu +distinctement, au milieu de ces sons d'une triste +harmonie, le son de ta voix. Elle a jeté trois ou quatre +notes dans l'espace, faibles, mais si pures et si saisissables +que j'ai été voir les buissons d'où elle était partie +pour m'assurer que tu n'y étais pas. Ces choses-là m'ont +rarement trompée; Jacques, il faut qu'il y ait un orage +sur nos têtes.</p> + +<p>Je vois bien que l'amour te précipite dans un piège +nouveau; la seule parole vraie de ta lettre est celle-ci: +«J'épouse cette jeune fille parce qu'il n'y a pas d'autre +moyen de la posséder.» Et quand tu ne l'aimeras plus, +Jacques, qu'en feras-tu?</p> + +<p>Car il viendra un jour où tu seras aussi fatigué de +l'avoir aimée que tu es avide maintenant de t'abandonner +à ta passion. Pourquoi cet amour-là différerait-il des autres? +As-tu tellement changé depuis un an que tu sois +devenu capable de ce qu'il y a de plus antipathique à +ton âme, l'obstination? Car de quel autre nom peut-on +appeler l'amour qui résiste à l'intimité? Tu es capable de +comprendre, d'éprouver et d'exécuter, en beaucoup de +choses, ce que les hommes regardent comme impossible; +mais, en revanche, ce qui est facile à plusieurs, et possible +à beaucoup d'entre eux, Dieu, pour compenser sa +magnificence envers toi par quelque grave infirmité, +t'en a rendu absolument incapable. Ne pouvoir tolérer +les faiblesses d'autrui, voilà ta faiblesse, voilà le côté +misérable el sacrifié de ton grand caractère; voilà en +quoi Dieu te châtie de n'être pas soumis aux misères +communes.</p> + +<p>Et tu as raison, Jacques; je te l'ai toujours dit, tu as +bien raison de ne rien pardonner à cette boue humaine; +tu as raison de retirer tout ton coeur aussitôt que tu vois +une tache sur l'objet de ton amour! L'être qui pardonne +s'avilit! Je sais bien, moi pauvre femme, combien l'âme +perd de sa grandeur et de sa sainteté quand elle accepte +une idole souillée. Il faut toujours qu'elle en vienne plus +tard à briser l'autel où elle s'est prosternée devant un +faux dieu; au lieu de la résignation froide qui devrait +accompagner cet acte de justice, la haine et le désespoir +font trembler la main qui tient la balance. La vengeance +se mêle de juger... Oh! alors il vaudrait mieux être né +sans coeur que d'avoir aimé.</p> + +<p>Toi, homme fort, tu couvres mystérieusement les fautes +d'autrui du manteau de ton silence; ta main généreuse +relève celui qui est tombé, essuie la fange de son vêtement, +et efface la trace que sa chute a laissée sur ton +chemin; mais tu n'aimes plus alors' Le jour où tu +commences à pardonner, tu cesses d'aimer! Et je t'ai +vu dans ces jours-là, oh! combien tu soufres! Vas-tu +t'exposer encore à ce que tu appelais <i>le mal de la miséricorde</i>?</p> + +<p>Elle a beau être aimable, elle aura beau être sincère +et bonne; elle est femme, elle a été élevée par une +femme, elle sera lâche et menteuse, un peu seulement +peut-être; cela suffira pour te dégoûter. Tu auras besoin +de la fuir alors, et elle t'aimera encore; car elle ne comprendra +pas qu'elle est indigne de toi et qu'elle n'a dû ton +amour qu'au besoin d'aimer qui dévore ton âme, et au +voile que ce besoin aura étendu sur tes yeux jusqu'au +jour de sa première faute. Infortunée! je la plains et je +l'envie. Elle aura de beaux moments; elle en aura un +terrible! Tu as prévu cela, je le vois bien; tu as pensé +au temps où, lui retirant ton affection, tu lui laisserais +l'indépendance; qu'en fera-t-elle si elle t'aime? Oh! Jacques, +j'ai toujours frémi quand je t'ai vu devenir amoureux; +j'ai toujours prévu ce qui est arrivé depuis; j'ai +toujours su d'avance que tu romprais brusquement ton +lien, et que l'objet de ton amour t'accuserait de froideur +et d'inconstance le jour où l'ardeur et la force de cet +amour te feraient le plus souffrir. Mais à présent, quel +effroi ne dois-je pas avoir quand le mariage va sceller ce +lien à ta conscience et à celle d'une femme; quand les +lois, la croyance et l'usage vous défendront à tous les +deux de vous consoler par un autre amour! les lois, la +croyance et l'usage sont des mots pour toi; ce seront des +chaînes de fer pour cette femme, quel que soit son caractère; +pour les secouer, il faudra qu'elle subisse tout +ce que la société peut faire de mal à un de ses enfants +rebelles. Comment sortira-t-elle de cette lutte? Désolée +comme moi, robuste comme toi, ou écrasée comme un +roseau! Pauvre femme! elle t'aime sans doute avec confiance, +avec espoir; elle ne sait pas où elle va, l'aveugle +enfant! elle ne sait pas quel rocher elle veut porter sur +sa faible tête, et à quel colosse de vertu farouche s'attaque +sa tranquille et fragile innocence. Oh! quel serment +étrange est celui que vous allez prononcer! Dieu +n'écoutera ni l'un ni l'autre, il n'enregistrera pas cette +monstruosité sur le livre du destin! À quoi me sert de +t'avertir? J'empoisonne ta joie, et je ne déracine pas ce +terrible espoir de bonheur qui te dévore. Je sais ce que +c'est, et je ne m'offense pas de ta résistance: j'ai aimé, +j'ai désiré, j'ai espéré comme toi, et j'ai été désabusée +comme tu l'as été tant de fois, comme tu le seras encore!</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX.</h3> + +<h3>DE CLÉMENCE A FERNANDE.</h3> + +<p>Une autre que moi perdrait son temps et sa peine à te +dire que tu vis dans un monde où l'on a singulièrement +mauvais ton, et où tout se passe de la façon la plus inconvenante. +Je ne puis que te plaindre, car je suis sûre +que la bonne compagnie est la classe la plus raisonnable +et la plus éclairée de toutes, et que ses usages et ses délicatesses +sont les meilleurs guides possibles vers le bon +et l'utile. Ta mère le sait de reste, et, parmi tous ses défauts, +je lui reconnais au moins un extrême bon sens et +une excellente manière d'être; cela n'empêche pas que, +sacrifiant tout au désir de te voir épouser un homme +riche, elle ne t'ait jetée dans la mauvaise compagnie. +Eugénie a toujours été une espèce de bourgeoise très-commune, +et le couvent, où l'on prend en général une +meilleure tenue, ne l'a corrigée de rien. Qu'elle aime à +la folie les lazzi soldatesques des amis de son mari, que +son château soit devenu une tabagie, cela ne me surprend +nullement; mais que ta mère t'ait abandonnée à +ces amitiés-là, cela me révolte un peu.</p> + +<p>N'importe! il faut bien que je m'y fasse, car M. Jacques +est en plein dans la société dite <i>du Champ d'Asile</i>, du +moins je le présume. Je n'ai pas de préjugés; je vois +toutes sortes de gens, je me pique d'être impartiale en +politique, et je m'accoutume à supporter les différences +dont la société abonde, sans m'étonner de rien; je te +parlerai donc comme je dois parler à une personne qui +est dans ta position; et je m'écarterai de tout système et +de toute habitude pour me mettre au même point de vue +que toi.</p> + +<p>Ainsi, je te dirai que, dans son bon sens grossier, +M. Borel n'a peut-être pas tort, et qu'il faut beaucoup +réfléchir à cette parole: «Il ne s'abandonne jamais, et le +vin ne lui desserre jamais les dents.» Si l'on me disait +cela de M. de Vence ou du marquis de Noisy, je rirais +comme tu as fait à propos de M. Jacques; mais moi, à +propos de M. Jacques, je n'en rirais pas. M. Jacques a +vécu parmi les gens qui boivent, qui s'enivrent et qui +bavardent; quelle qu'ait été sa première éducation, dès +l'âge de seize ans il a été soldat de Bonaparte; cela l'oblige +à être un homme comme M. Borel ou à lui être infiniment +supérieur; prends garde à cela, Fernande. Je suis +très-portée à le croire tel, d'après tout ce que tu m'en +dis; mais si nous nous trompions l'une et l'autre? s'il +était inférieur à tous ces braves butors que tu aimes +tant, et qui ont du moins pour eux la franchise et la +loyauté? si toute cette réserve, que tu prends peut-être +pour de la noblesse dans les manières, était seulement +la prudence d'un homme qui cache quelque vice? Je te +dirai naturellement ce que je crains; je m'imagine que +M. Jacques est un de ces hommes d'un certain âge qui +ont beaucoup de dépravation et beaucoup d'orgueil. Ces +gens-là sont tout mystère; mais on fait bien de ne pas +chercher à lever le voile dont ils se couvrent. Je ne puis +me résoudre à t'en dire davantage, d'autant plus qui je +me trompe peut-être absolument.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>Eh bien! oui, c'est de l'amour, c'est de la folie, c'est +ce que tu voudras, un crime peut-être! Peut-être que je +m'en repentirai et qu'il sera trop tard; peut-être aurai-je +fait deux malheureux au lieu d'un; mais il n'est déjà +plus temps: le pente m'entraîne et me précipite; j'aime, +je suis aimé. Je suis incapable de penser et de sentir +autre chose.</p> + +<p>Tu ne sais pas ce que c'est qu'aimer pour moi! Non, +je ne te l'ai jamais dit, parce que dans ces moments-là +j'éprouve un besoin égoïste de me replier sur moi-même +et de cacher mon bonheur comme un secret. Tu es le +seul être au monde avec lequel il m'ait été possible de +m'épancher, et encore cela ne m'a été possible qu'en de +rares instants. Il en est d'autres où Dieu seul a pu être +le confident de ma douleur ou de ma joie. Aujourd'hui +j'essaierai de te montrer mon âme tout entière et de te +faire descendre au fond de cet abîme que tu dis inconnu +à moi-même. Peut-être verras-tu que je ne suis pas ce +lutteur terrible que tu crois; peut-être m'aimeras-tu +moins, fière Sylvia, en voyant que je suis plus homme +que tu ne penses.</p> + +<p>Mais pourquoi serait-ce une faiblesse que de s'abandonner +à son propre coeur? Oh! la faiblesse, c'est l'épuisement! +C'est quand on ne peut plus aimer qu'on doit +pleurer sur moi-même et rougir d'avoir laissé éteindre le +feu sacré; moi, je le sens avec orgueil qui se ravive de +jour en jour. Ce matin je respirais avec volupté les premières +brises du printemps, je voyais s'entr'ouvrir les +premières fleurs. Le soleil de midi était déjà chaud, il y +avait de vagues parfums de violettes et de mousses fraîches +répandus dans les allées du parc de Cerisy. Les mésanges +gazouillaient autour des premiers bourgeons et +semblaient les inviter à s'entr'ouvrir. Tout me parlait +d'amour et d'espérance; j'eus un si vif sentiment de ces +bienfaits du ciel, que j'avais envie de me prosterner sur +les herbes naissantes et de remercier Dieu dans l'effusion +de mon coeur. Je te jure que mon premier amour n'a pas +connu ces joies pures et ces divins ravissements; c'était +un désir plus âpre que la fièvre. Aujourd'hui il me semble +être jeune et ressentir l'amour dans une âme vierge de +passions. Et pendant ce temps tu vois mon spectre épouvanté +errer autour de toi, rêveuse! Oh! jamais je n'ai +été si heureux! jamais je n'ai tant aimé! Ne me rappelle +pas que j'en ai dit autant chaque fois que je me +suis senti amoureux. Qu'importe? on sent réellement ce +qu'on s'imagine sentir. Et d'ailleurs je croirais assez à +une gradation de force dans les affections successives +d'une âme qui se livre ingénument comme la mienne, +je n'ai jamais travaillé mon imagination pour allumer ou +ranimer en moi le sentiment qui n'y était pas encore ou +celui qui n'y était plus; je ne me suis jamais imposé +l'amour comme un devoir, la constance comme un rôle. +Quand j'ai senti l'amour s'éteindre, je l'ai dit sans honte +et sans remords, et j'ai obéi à te Providence qui m'attirait +ailleurs. L'expérience m'a bien vieilli; j'ai vécu deux +ou trois siècles, mais du moins elle m'a mûri sans me +dessécher. Je sais l'avenir, mais pour rien au monde je +n'aurais la froide lâcheté de lui sacrifier le présent. Qui, +moi! moi qui suis si bien habitué à la souffrance, je reculerais +devant elle, je ne disputerais pas à cette avare +destinée les biens que je peux lui arracher encore! Ai-je +donc été si heureux? n'ai-je plus rien à connaître, rien +à posséder de nouveau sous le soleil de ce monde-ci? Je +sens bien que je n'ai pas fini, que je ne suis pas rassasié; +je sens qu'il y a encore des joies pour mon coeur, +puisque mon coeur a encore des désirs et des besoins. Je +veux conquérir ces joies et les savourer, dussé-je les +payer plus chèrement que toutes celles que Dieu m'a fait +expier déjà. Si la destinée de l'homme, ou si la mienne +du moins, est d'être heureux pour souffrir ensuite, et de +tout posséder pour tout perdre, soit! Si ma vie est un +combat, une révolte continuelle de l'espérance contre +l'impossible, j'accepte! Je me sens encore la force de +combattre et d'être heureux un jour au prix de tout le +reste de mes jours futurs. Je défie le sort de m'épouvanter +avant le combat; qu'il me brise s'il est le plus +fort.</p> + +<p>Ne me dis pas que j'expose le bonheur d'un autre avec +le mien. D'abord cet être, là où je le prends, ne serait +qu'infortuné en d'autres mains que les miennes; et puis +ce qu'il est destiné à souffrir avec moi est peu de chose +au prix de ce que je suis résigné à souffrir avec lui. Les +tourments qui m'attendent, je les connais, et je sais ce que +sont les douleurs des autres au prix des miennes. Comment +veux-tu que j'aie de la compassion pour quelqu'un? +Songerais-tu à établir une comparaison entre moi et le reste +des hommes? En fait de souffrance, ne suis-je pas une +exception? Tout autre que toi rirait de cette prétention +et la prendrait pour un imbécile orgueil; mais tu sais +bien que je ne m'en vante pas, et que je m'en plains +dans l'amertume de mon coeur. Tu sais que j'ai souvent +maudit le ciel pour m'avoir refusé la faculté qu'il accorde +si généreusement à tous les hommes, l'oubli! De quoi +ne se consolent-ils pas et de quoi me suis-je jamais consolé? +La douleur les effleure; je ne sais quel vent souffle +sur leurs plaies et les sèche aussitôt. Pourquoi les +miennes saignent-elles éternellement? Pourquoi la première +douleur de ma vie, au lieu de s'en aller dans la +nuit de l'oubli, est-elle toujours devant mes yeux, terrible +et vivante comme le sang prolifique de l'hydre? Pour +tous les humains, le malheur est une hymne funèbre qui +passe, et dont les notes se perdent peu à peu dans l'éloignement; +quand la dernière s'envole, l'oreille n'en conserve +pas le son. Pourquoi mugissent-elles toutes autour +de moi? Pourquoi cet éternel chant de mort qui s'élève +à toute heure dans mon âme et qui me force à pleurer +continuellement mes pertes? Pourquoi mon front est-il +ceint d'épines qui le déchirent à chaque souffle du vent +dans les fleurs dont les autres se couronnent?</p> + +<p>Oh! je vois bien que les autres ne souffrent pas la centième +partie de mon mal. Ils se désolent cent fois plus +haut, parce qu'ils ne savent vraiment pas ce que c'est +que la douleur. Insolents sybarites, ils se plaignent du +pli d'une rose; je vois comme ils se guérissent, comme +ils se consolent, comme ils sont aveuglément dupes d'une +illusion nouvelle. Race stupide et lâche! ils n'affronteraient +pas ces illusions s'ils savaient comme moi ce +qu'elles valent! quand ils sont terrassés par le destin, +ils avouent qu'ils se sont trompés. «Ah! si j'avais su, +disent-ils, que cela devait finir ainsi!» Et moi je sais +comment tout finit, et je commence un amour nouveau! +Tu vois bien que je suis cent fois plus courageux, cent +fois plus infortuné que les autres.</p> + +<p>Fernande souffrira donc avec moi, tu veux que je +trace d'avance l'arrêt de mort de mon bonheur. Eh bien! +sois satisfaite, âme stoïque, vigueur impitoyable! l'un +de nous cessera d'aimer, elle ou moi, qu'importe? celui +qui se détachera le dernier ne sera pas le plus malheureux! +Fernande se consolera; elle est sincère et bonne; +mais elle est faible, la pauvre enfant; faible sera sa douleur.</p> + +<p>Au milieu de mon amour et de ma joie, il y a une +chose qui me déchire et qui m'indigne contre moi, et +contre toi aussi, Sylvia: contre moi, parce que je n'ai +pas songé dans ma dernière lettre à te questionner; +contre toi, parce que tu gardes un dédaigneux silence, +comme si tu me croyais devenu indifférent à ton sort. Si +tu avais cette idée-là, Sylvia, je serais capable de partir +à l'heure même et d'aller te redemander à genoux ta +confiance et ton estime. Oh! dis-moi comment va ton +coeur, infortunée! parle-moi de toi! Comment! depuis +trois semaines il n'est question que de moi, et nous +n'avons pas dit un mot de ta nouvelle situation! La dernière +fois que tu m'en as parlé, tu semblais assez satisfaite; +mais je ne puis me tranquilliser absolument sur +la solitude où je t'ai laissée. Cela est bien rude à ton âge, +Sylvia, et avec ta force! plus on a d'énergie pour résister +à la douleur, plus on en a pour la ressentir. Dis-moi, +dis-moi si tu as pris le dessus. Il ne me semble pas, à +la manière dont tu envisages ma position, que tu aies +trouvé le repos de l'esprit. Parle-moi de ce coeur qui me +juge et me dissèque si sévèrement, et qui a toutes mes +folies, toute mon audace. N'oublie pas du moins, Sylvia, +qu'il y a entre nous un sentiment plus fort que l'amour, +et que tu n'as qu'un mot à dire pour m'envoyer d'un +bout du monde à l'autre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Ma chère, ta lettre me fait horriblement mal. D'abord +je n'y comprends rien; qu'est-ce que tu entends par la +dépravation? Est-ce l'inconstance, est-ce le besoin de +changer d'amour? En ce cas, j'ai une peur affreuse. +Voici la conversation que je viens d'avoir avec le gros +capitaine Jean, dont je t'ai parlé; tu jugeras ce qui se +passe en moi. Nous avons fait ce matin une promenade +dans le bois de Tilly; nous étions cinq hommes et cinq +femmes, tous en tilbury. Comme il fallait que dans chacune +de ces petites voitures il se trouvât un homme avec +une femme pour diriger le cheval; comme ma mère n'a +pas jugé convenable que je fisse deux lieues dans le tilbury +de Jacques en présence de huit personnes (quoiqu'elle +me laisse tous les jours quatre ou cinq heures +seule avec lui dans notre jardin); comme M. Jacques ne +voulait pas, je suis bien sûre, être le cavalier de ma +mère, et que M. Borel s'est dévoué à sa place; comme +enfin je ne pouvais aller convenablement qu'avec un +homme marié, et que le capitaine Jean est père de +quatre grands enfants, on a décidé unanimement que je +devais avoir ce joli page. Du moment que je n'étais pas +avec Jacques, j'aimais autant celui-là qu'un autre; il me +semblait obligeant et bon homme. Mais c'est le butor le +plus bavard et le plus niais que je connaisse à présent, +et il m'a mis l'esprit dans une telle perplexité que je +suis au désespoir d'avoir fait route avec lui.</p> + +<p>Il est vrai que c'est bien ma faute. Quand je me suis +trouvée tête à tête en conversation avec un homme qui +connaît Jacques depuis vingt ans et qui ne demandait +pas mieux que de causer, je n'ai pu y tenir, et je l'ai +mis sur la voie. D'abord d'un ton moitié amical, moitié +goguenard, il s'est hasardé à me parler de son caractère, +et peu à peu, pressé par mes questions et encouragé par +l'air de plaisanterie que j'affectais, il m'a raconté des +aventures de sa vie. Je ne sais quelle impression cela +m'a faite dans le moment; à présent je suis en proie à +une agitation affreuse; il me semble que je dois conclure +de cette conversation que Jacques est un enthousiaste +et un inconstant, du moins le capitaine me l'a dit +plus de vingt fois. «Vous devez être fière, me disait-il, +d'avoir enchaîné le faucon; il a joliment chassé de petites +perdrix comme vous! mais le voilà dompté et chaperonné +sur le poing de sa châtelaine; coupez-lui les ailes, +si vous voulez qu'il y reste.—Qu'est-ce que cela veut +dire? lui ai-je demandé. Est-ce donc si difficile de garder +le coeur de M. Jacques?—Ah! il y en a plus d'une +qui s'est vantée d'en venir à bout, a-t-il repris. Mais elle +comptait sans son hôte, la pauvrette! Brrr...t! quand on +croyait avoir bien fermé la cage, l'oiseau était parti à +travers les barreaux. Mais je vois que cela ne vous inquiète +pas, et que vous faites votre affaire de le guérir de +cette envie de changer.—Certainement, répondis-je en +tâchant de cacher mon effroi sous un rire forcé. Mais +vous, capitaine, qui êtes un modèle de fidélité, à ce que +dit M. Borel, comment n'avez-vous pas morigéné un peu +M. Jacques?—Ah! que diable voulez-vous! répondit-il +en prenant un air capable, un enthousiaste, un fou! +L'engouement pour les jupons est une vraie maladie chez +lui. Autant il est froid et réservé avec les hommes, autant +il est tendre et empressé auprès des belles; et à qui +est-ce que je le dis? Vous le savez mieux que moi, mademoiselle +Fernande!» Et il se mit à rire d'un gros rire +insupportable. «Il a donc fait bien des folies dans sa vie? +demandai-je. Des folies, répondit-il, des folies dignes +des Petites-Maisons; et pour quelles pécores! les plus +altières <i>carognes</i> (je te répète son expression, parce que +cela me parait nécessaire pour te donner une idée juste +de la manière dont il traite les amours de Jacques), les +plus insolentes <i>chipies</i> que j'aie jamais rencontrées; de +ces femmes belles comme des anges et méchantes comme +des démons, avides, ambitieuses, intrigantes, despotiques; +de ces femmes comme il y en tant, et auxquelles +vous ressemblez si peu, mademoiselle Fernande!—Comment +M. Jacques a-t-il pu s'attacher à de pareilles +femmes?—Il était leur dupe, il les prenait pour de petits +anges, et il voulait couper la gorge à tous ceux qui +n'étaient pas de son avis. Ah! si vous saviez ce que c'est +que Jacques amoureux! Mais qu'est-ce que je dis? Qui +le sait mieux que vous? Il est vrai qu'à cause de vous il +ne rencontre de contradictions nulle part. Quand il +annonce son mariage, tout le monde lui dit qu'il épouse +un petit ange; et la première fois que j'en ai entendu +parler, je me suis écrié: «Ah! parbleu! Jacques, il est +bien temps que tu aimes une femme digne de toi!» Il +m'a serré la main, et en même temps il m'a regardé de +travers; car, s'il est content de vous entendre louer, il +n'en est pas moins furieux quand on parle mal des diablesses +qu'il a aimées. Savez-vous que j'ai failli me battre +avec lui plus de dix fois parce que je voulais l'empêcher +de se ruiner, de se retirer du service et de se marier avec +la plus grande dévergondée de la terre? J'aime Jacques +comme mon enfant; j'ai reçu de lui des services que je +n'oublierai jamais; mais si je me suis un peu acquitté +envers lui, c'est en l'empêchant de faire cette belle équipée.—Comment +l'en avez-vous empêché? Contez-moi +cela.—C'était la marquise Orseolo. Parbleu! c'est une +histoire connue dans tout Milan! La plus belle femme de +l'Italie, et de l'esprit comme un démon. Jacques ne se +trompe pas, du moins sur ces choses-là, et il y a bien +un peu de vanité dans tous ses choix. Il y en avait surtout +dans ce temps-là. Toute l'armée d'Italie était, ma +foi! aux pieds de madame Orseolo, qui se donnait des +airs de patriotisme, chose bien rare parmi les Italiennes, +et qui affichait pour les pauvres Français le plus profond +mépris. Cela tente mon fou de Jacques, et le voilà, avec +sa mine pâle et ses grands yeux tristes, qui se promène +autour de la belle, et la suit comme son ombre, jusqu'à +ce qu'il ait enfin vaincu ce fier courage et soumis cette +farouche vertu. Tout allait bien; Jacques allait jeter le +froc aux orties et emmener cette charmante conquête en +France, non sans l'épouser, comme elle le désirait, et +compléter la plus grande folie qu'il eût jamais faite, lorsque, +par bonheur, j'acquis des preuves flagrantes de l'intimité +un peu trop tendre qui existait entre la dame et +son confesseur, et je me hâtai, comme vous pensez bien, +de les fournir à Jacques, qui ne me dit pas seulement +grand merci, mais qui du moins quitta Milan un quart +d'heure après et disparut pendant six mois. Nous le retrouvâmes +à Naples, aux pieds d'une chanteuse célèbre, +qui ne le subjugua pas moins et qui le trompa de même. +Pour celle-là, il a failli perdre la raison. Je n'en finirais +pas si je vous racontais toutes les aventures de Jacques. +C'est le garçon le plus romanesque, avec cette mine +tranquille que vous lui voyez; mais si bon avec toutes +ses extravagances, si généreux, si brave! Vous serez heureuse +avec lui, mademoiselle Fernande. Si vous ne l'êtes +pas, prenez-moi pour le plus méchant hâbleur de la +terre, et venez me tirer les oreilles.»</p> + +<p>Tu dois voir ce que c'est que Jacques maintenant; dis-le-moi, +ma chère Clémence; car, pour moi, je le sais +un peu moins qu'auparavant. Mais je suis triste à mourir. +Ce Jacques, qui dit m'aimer tant, et qui a déjà usé son +coeur pour des êtres si méprisables; ces enthousiasmes +aveugles auxquels il est sujet, et qui le poussent à sacrifier +tout à l'objet de son fol amour, et à lui faire des serments +éternels qu'il doit bientôt après rompre et détester!... +Et s'il me traitait ainsi! si la veille de mon mariage +il se dégoûtait de moi; le lendemain, ce serait encore +pis!... Oh! Clémence, Clémence, dans quel abîme suis-je +près de tomber! Dis-moi ce qu'il faut faire. Depuis +quelques jours je vois Jacques à peine. Il est occupé de +préparer tout pour ce mariage, et il va à Tours et à Amboise +deux ou trois fois par semaine. D'ailleurs, l'effroi +qu'il m'inspire commence à devenir si grand que je crains +d'avoir une explication avec lui et de me laisser rassurer. +Cela lui est si facile, et j'ai tant besoin de croire en lui! +Je me sens si malheureuse quand je doute!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII.</h3> + +<h3>De SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p>Va donc où t'emporte ta destinée! J'aime mieux cette +lettre-ci que l'autre: elle est franche, du moins. Ce que +je crains le plus, c'est de te voir retomber dans les illusions +de ta jeunesse. Mais si tu abordes hardiment le péril, +si tu vois clair à les pieds, tu franchiras peut-être +l'abîme. Qui sait ce qui peut vaincre le courage d'un +homme? Tu es las de disputer lentement la partie, et tu +joues tout ton avenir sur un dernier coup de dés. Si tu +perds, souviens-toi qu'il te reste un coeur ami pour t'aider +à supporter le reste de ta vie, ou pour te tenir compagnie, +si tu veux t'en débarrasser.</p> + +<p>Tu me dis de te parler de moi, et tu me reproches de +garder un dédaigneux silence. Sais-tu pourquoi, Jacques, +j'envisage si sévèrement la nouvelle phase d'amour où +entre ta destinée? Sais-tu pourquoi j'ai peur, pourquoi +je t'ai averti du danger, pourquoi je te vois d'un oeil +sombre marcher à sa rencontre? Tu ne l'as pas deviné? +C'est que moi aussi je suis perdue sur cette mer orageuse; +moi aussi je m'abandonne au destin, et je place tout ce +qui me reste de force et d'espoir sur le hasard d'un chiffre. +Octave est ici; je l'ai vu, je lui ai pardonné.</p> + +<p>J'ai fait une grande faute en ne prévoyant pas qu'il +viendrait. J'ai arrangé toute ma situation pour oublier +son absence, et non pour combattre son retour. Il est +venu, j'ai été surprise; la joie a été plus forte que la +raison.</p> + +<p>Je parle de joie! et toi aussi tu en parles. Quelle joie +que la nôtre! Sombre comme la flamme de l'incendie, +sinistre comme les derniers rayons du soleil qui perce +les nues avant la tempête! Nous joyeux! quelle dérision! +Oh! quels êtres sommes-nous, et pourquoi voulons-nous +toujours vivre la même vie que les autres?</p> + +<p>Je sais que l'amour seul est quelque chose, je sais +qu'il n'y a rien outre sur la terre. Je sais que ce serait +une lâcheté que de le fuir par crainte des douleurs +qui l'expient; mais vraiment, quand on voit si bien sa +marche et ses résultats, peut-on goûter des joies bien +pures? Pour moi, cela m'est impossible. Il y a des moments +où je m'échappe des bras d'Octave avec haine et +avec terreur, parce que je vois dans le rayonnement de +son front l'arrêt de mon futur désespoir. Je sais que son +caractère n'a aucun rapport avec le mien; je sais qu'il +est trop jeune pour moi, je sais qu'il est bon sans être +vertueux, affectueux, mais incapable de passion; je sais +qu'il ressent l'amour assez fortement pour commettre +toutes les fautes, mais pas assez pour faire quelque chose +de grand. Enfin je ne l'<i>estime</i> pas, dans l'acception particulière +que toi et moi donnons à ce mot.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/04.png"></p> + +<p>Quand j'ai commencé à l'aimer, j'ai chéri en lui cette +faiblesse qui me fait souffrir maintenant. Je n'ai pas prévu +qu'elle me révolterait bientôt. En vérité, j'ai fait ce que +tu fais sans doute à présent. J'ai trop compté sur la générosité +de mon amour. Je me suis imaginé que, plus il +avait besoin d'appui et de conseil, plus il me deviendrait +cher en recevant tout de moi; que le plus heureux, le +plus noble amour d'une femme pour un homme devait +ressembler à la tendresse d'une mère pour son enfant. +Hélas! j'avais tant cherché la force, et mes tentatives +avaient été si déplorables! En croyant m'appuyer sur des +êtres plus grands que moi, je m'étais sentie si durement +repoussée par un froid de glace! Je me disais: La force +chez les hommes, c'est l'insensibilité; la grandeur; c'est +l'orgueil; le calme, c'est l'indifférence. J'avais pris le +stoïcisme en aversion après lui avoir voué un culte insensé. +Je me disais que l'amour et l'énergie ne peuvent +habiter ensemble que dans des coeurs froissés et désolés +comme le mien, que la tendresse et la douceur étaient +le baume dont j'avais besoin pour me guérir, et que je +les trouverais dans l'affection de cette âme ingénue. +Qu'importe, pensai-je, qu'il sache ou non supporter la +douleur? Avec moi, il n'aura pas à la connaître. Je prendrai +sur moi tout le poids de la vie. Son unique affaire +sera de me bénir et de m'aimer.</p> + +<p>C'était là un rêve comme les autres; je n'ai pas tardé +à souffrir de cette erreur, et à reconnaître que si, dans +l'amour, un caractère devait être plus fort que l'autre, +ce ne devait pas être celui de la femme. Il faudrait du +moins qu'il y eût quelque compensation; ici il n'y en a +pas. C'est moi qui suis l'homme; ce rôle me fatigue le +coeur, au point que je deviens faible moi-même par dégoût +de la force.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/05.png"></p> + +<p>Et pourtant il y a de bien belles choses dans le coeur +de cet enfant! Quels trésors de sensibilité, quelle pureté +de moeurs, quelle foi naïve dans le coeur d'autrui et dans +le sien propre! Je l'aime parce que je ne connais pas +d'homme meilleur. Celui qui est à part de tous les autres +ne m'inspire et ne ressent pour moi que de l'amitié.—L'amitié, +c'est une sorte d'amour aussi, immense et sublime +en de certains moments, mais insuffisante, parce +qu'elle ne s'occupe que des malheurs sérieux et n'agit +que dans les grandes et rares occasions. La vie de tous +les jours, cette chose si odieuse et si pesante dans la solitude, +cette succession continuelle de petites douleurs +fastidieuses que l'amour seul peut changer en plaisirs, +l'amitié dédaigne de s'en occuper. Vous êtes capable, +comme vous le dites fort bien, de tout quitter pour venir +me tirer d'une situation malheureuse et de courir d'un +bout du monde à l'autre pour me rendre un service; mais +vous n'êtes pas capable de passer huit jours tranquilles +avec moi, sans penser à Fernande, qui vous aime et vous +attend. Et cela doit être ainsi, car pour moi c'est la +même chose. Je sacrifierais tout mon amour pour vous +sauver d'un malheur, je n'en détacherais pas une parcelle +pour vous préserver d'une contrariété. Il semble +donc que la vie doive être divisée en deux parts: l'intimité +avec l'amour, le dévouement avec l'amitié. Mais +j'ai beau faire pour me persuader que je suis contente +de cet arrangement, j'ai beau me répéter que Dieu m'a +servie avec prodigalité en me donnant un amant comme +Octave et un ami comme vous; je trouve l'amour bien +puéril et l'amitié bien austère. Je voudrais avoir pour +Octave la vénération que j'ai pour vous, sans perdre la +douce tendresse et la vive sollicitude que j'ai pour lui. +Rêve insensé! Il faut accepter la vie comme Dieu l'a +faite. C'est difficile, Jacques, bien difficile!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Ne m'écris pas, ne me réponds pas. Ne me parle plus +de prudence, et ne cherche plus à me mettre en garde +contre le danger. C'est fini; je m'y jette les yeux bandés. +J'aime: est-ce que je suis capable de voir clair à quelque +chose! Il en sera ce que Dieu voudra. Qu'importe, +après tout, que je sois heureuse ou non? Suis-je donc +un être si précieux, pour que nous nous en occupions +tant? Et à quoi mènent toutes les prévisions? Elles +n'empêchent pas qu'on se risque, et elles font qu'on se +risque lâchement. Ne me décourage donc plus, ne me +parle plus de Jacques, mais laisse-moi t'en parler toujours.</p> + +<p>Hier il est venu me surprendre dans le parc. J'étais +assise sur un banc; j'avais la tête dans mes deux mains, +et je pleurais. Il a voulu savoir la cause de mon chagrin, +et il s'est mis en colère parce que je refusais de parler. +Mais quelle colère! Il me prenait dans ses bras et me +serrait avec tant de force qu'il me faisait mal, et pourtant +je n'avais ni peur ni ressentiment de le voir me +brutaliser ainsi. Il me secouait la main d'un air d'autorité, +en me disant: «Parle donc, je veux que tu parles, +réponds-moi tout de suite; qu'as-tu?» Et moi, qui déteste +le commandement, j'ai eu du plaisir à entendre le +sien. Le coeur m'a bondi de joie, comme lorsqu'il m'a +tutoyée pour la première fois, en me faisant traverser +un ruisseau et me disant: «Saute donc, peureuse!» +Oh! bien plus cette fois! Ce que j'ai ressenti, Clémence, +est inexplicable. Tout mon coeur a été au-devant du sien, +comme un esclave qui se jetterait aux pieds de son +maître, ou comme un enfant dans le sein de sa mère. +Ces choses-là ne peuvent pas tromper; je sens que je +l'aime, parce que je dois l'aimer, parce qu'il le mérite, +parce que Dieu ne permettrait pas que j'éprouvasse +cette confiance et cet entraînement pour un méchant +homme. Pressée par ses questions, je lui ai parlé de ma +conversation avec le capitaine Jean, et de l'effroi insurmontable +qu'il m'avait laissé. «Ah! en effet, m'a-t-il dit, +je voulais te parler des craintes auxquelles tu t'abandonnes +et des questions que tu as faites à Borel et à sa +femme. Cela m'embarrassait un peu; que puis-je te dire? +que les reproches de Borel ne sont pas fondés, que les +histoires du capitaine sont fausses? Il m'est impossible +de mentir. Il est vrai que j'ai des défauts très-graves, et +que j'ai fait beaucoup de folies. Mais qu'est-ce que cela a +donc de commun avec toi et avec l'avenir qui nous attend? +Je ne puis rien le jurer, sinon que je suis un honnête +homme, et que je n'aurai jamais avec toi un mauvais +procédé. Prends acte de ces paroles-là, s'il te faut +des paroles pour te rassurer, et quitte-moi la première +fois que j'y manquerai. Mais si tu as cru que tu ne souffrirais +jamais de mon caractère et que tu n'aurais jamais +rien à lui reprocher, tu as compté faire en ce monde le +voyage d'Eldorado, et tu as rêvé une destinée qui n'es +permise à personne sur la terre.» Puis il s'est tu tout à +coup, et il est resté triste et silencieux; moi aussi. Enfin, +il a fait un effort sur lui-même, et il m'a dit: «Vous +voyez bien, ma pauvre enfant, que vous souffrez déjà. +Ce n'est pas la première fois, et ce ne sera pas malheureusement +la dernière. N'avez-vous donc jamais entendu +dire que la vie est un tissu de douleurs, une vallée de +larmes?» Le ton triste et amer dont il a dit ces paroles +m'a tellement brisé le coeur, que mes pleurs ont recommencé +à couler malgré moi. Il m'a serrée dans ses bras, +et il s'est mis à pleurer aussi. Oui, Clémence, il a pleuré, +cet homme ci grave et si accoutumé sans doute à voir +couler les larmes des femmes. Les miennes l'ont gagné. +Oh! comme son coeur est sensible et généreux! C'est en +ce moment que je l'ai bien senti: il importe peu que +Jacques ait trente-cinq ans. A-t-il pu être meilleur et +plus digne d'amour à vingt-cinq?</p> + +<p>Quand je l'ai vu ainsi, j'ai jeté mes bras autour de son +cou. «Ne pleure pas, Jacques, lui ai-je dit; je ne mérite +pas ces nobles larmes. Je suis un être lâche et sans +grandeur; je ne m'en suis pas aveuglément rapportée à +toi, comme je devais le faire. Je t'ai soupçonné, j'ai +voulu fouiller dans les secrets de ta vie passée! Pardonne-moi; +ton chagrin est une punition trop sévère.—Laisse-moi +pleurer, m'a-t-il dit, et sois bénie pour m'avoir +donné cette heure d'attendrissement et d'effusion; +il y a bien longtemps que cela ne m'était arrivé. Ne sens-tu +pas, Fernande, que ce qu'il y a de plus doux au +monde, c'est la tristesse qu'on partage, et que les larmes +qui se mêlent à d'autres larmes sont un baume pour la +douleur? Puissé-je pleurer souvent avec toi, et puisses-tu +ne jamais pleurer seule!»</p> + +<p>Oh! c'est fini, qu'on me dise de Jacques tout ce qu'on +voudra, je n'écoute plus que lui. Ne me blâme pas, mon +amie, ne me fais pas souffrir inutilement. Je m'abandonne +à mon destin; qu'il soit ce qu'il plaira à Dieu! +pourvu que Jacques m'aime, je suis sûre de tout supporter.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV.</h3> + +<h3>DE JACQUES A FERNANDE.</h3> + +<p>Je voulais vous dire bien des choses l'autre soir, et je +n'ai pu parler; nos larmes se sont mêlées, nos coeurs se +sont entendus. Cela suffit pour deux amants, mais pour +deux époux ce n'est peut-être pas assez. Votre esprit a +peut-être besoin d'être rassuré et convaincu. Je demande +à votre affection une preuve de confiance bien grande, +ô mon enfant! en vous priant d'accepter mon nom et de +partager mon sort; et je m'étonne de l'abandon avec lequel, +me connaissant aussi peu, vous vous en êtes jusqu'ici +rapportée à moi. Il faut que votre âme soit bien +noble et bien généreuse, ou que vous ayez deviné que +vous n'aviez rien à craindre du vieux Jacques. Je crois +à l'un et à l'autre, à votre confiance et à votre pénétration. +Mais je sens bien que jusqu'ici votre coeur a fait +tous les frais de cette sécurité, et que j'ai été muet et +nonchalant; enfin qu'il est temps que je vous aide à m'estimer +un peu.</p> + +<p>Je ne vous parlerai pas d'amour. Il me serait impossible +de vous prouver que le mien doit vous rendre éternellement +heureuse; je n'en sais rien, et je puis dire +seulement qu'il est sincère et profond. C'est du mariage +que je veux vous parler dans cette lettre, et l'amour est +une chose à part, un sentiment qui entre nous sera tout +à fait indépendant de la loi du serment. Ce que je vous +ai demandé, ce que vous m'avez promis, c'est de vivre +avec moi, c'est de me prendre pour votre appui, pour +votre défenseur, pour votre meilleur ami. L'amitié seule +est nécessaire à ceux qui associent leur destinée par une +promesse mutuelle. Quand cette promesse est un serment +dont l'un peut abuser pour faire souffrir l'autre, il +faut que l'estime soit bien grande des deux côtés, et surtout +du côté de celui que les lois humaines et les croyances +sociales placent dans la dépendance de l'autre. C'est +de cela, Fernande, que je veux m'expliquer formellement +avec vous, afin que si vous livrez aveuglément votre +coeur à l'amour, vous sachiez du moins à qui vous confiez +le soin de votre indépendance et de votre dignité.</p> + +<p>Vous devez avoir pour moi cette estime et cette amitié, +Fernande; je les mérite, je le dis sans orgueil et +sans forfanterie; je suis assez vieux pour me connaître, +et pour savoir de quoi je suis capable. Il est impossible +que j'aie jamais envers vous un tort assez grave pour les +perdre, ou même pour les compromettre. Je vous parle +ainsi parce que je vous estime et que je crois en vous. +Je sais que vous êtes juste, que vous avez l'âme pure et +le jugement sain. Avec cela il est également impossible +que vous m'accusiez sans motif, ou que du moins vous +n'acceptiez pas ma justification quand elle sera éclatante +de vérité.</p> + +<p>Il faut cependant tout prévoir: l'amour peut s'éteindre, +l'amitié peut devenir pesante et chagrine, l'intimité +peut être le tourment de l'un de nous, peut-être de tous +les deux. C'est dans ce cas que votre estime m'est nécessaire! +Pour avoir le courage de m'abandonner votre +liberté, il faut que vous sachiez que je ne m'en emparerai +jamais. Êtes-vous bien sûre de cela? Pauvre enfant! +vous n'y avez peut-être pas seulement songé. Eh +bien! pour répondre aux terreurs qui pourraient naître +en vous, pour vous aider à les chasser, j'ai à vous faire +un serment; je vous prie de l'enregistrer, et de relire +cette lettre toutes les fois que les propos du monde ou +les apparences de ma conduite vous feront craindre quelque +tyrannie de ma part. La société va vous dicter une +formule de serment. Vous allez jurer de m'être fidèle et +de m'être soumise, c'est-à-dire de n'aimer jamais que +moi et de m'obéir en tout. L'un de ces serments est une +absurdité, l'autre une bassesse. Vous ne pouvez pas répondre +de votre coeur, même quand je serais le plus +grand et le plus parfait des hommes; vous ne devez pas +me promettre de m'obéir, parce que ce serait nous avilir +l'un et l'autre. Ainsi, mon enfant, prononcez avec confiance +les mots consacrés sans lesquels votre mère et le +monde vous défendraient de m'appartenir; moi aussi je +dirai les paroles que le prêtre et le magistrat me dicteront, +puisqu'à ce prix seulement il m'est permis de vous +consacrer ma vie. Mais à ce serment de vous protéger +que la loi ma prescrit, et que je tiendrai religieusement, +j'en veux joindre un autre que les hommes n'ont pas jugé +nécessaire à la sainteté du mariage, et sans lequel tu ne +dois pas m'accepter pour époux. Ce serment, c'est de la +respecter, et c'est à tes pieds que je veux le faire, en +présence de Dieu, le jour où tu m'auras accepté pour +amant.</p> + +<p>Mais dès aujourd'hui je le prononce, et tu peux le regarder +comme irrévocable. Oui, Fernande, je te respecterai +parce que tu es faible, parce que tu es pure et +sainte, parce que tu as droit au bonheur, ou du moins +au repos et à la liberté. Si je ne suis pas digne de remplir +à jamais ton âme, je suis capable au moins de n'en +être jamais le bourreau ni le geôlier. Si je ne puis t'inspirer +un éternel amour, je saurai t'inspirer une affection +qui survivra dans ton coeur à tout le reste, et qui +t'empêchera d'avoir jamais un ami plus sûr et plus précieux +que moi. Souviens-toi, Fernande, que quand tu +me trouveras le coeur trop vieux pour être ton amant, +tu pourras invoquer mes cheveux blancs, et réclamer de +moi la tendresse d'un père. Si tu crains l'autorité d'un +vieillard, je tâcherai de me rajeunir, de me reporter +à ton âge, pour te comprendre et pour t'inspirer la +confiance et l'abandon que tu aurais pour un frère. Si +je ne réussis à remplir aucun de ces rôles; si, malgré +mes soins et mon dévouement, je te suis à charge, je m'éloignerai, +je te laisserai maîtresse de tes actions, et tu +n'entendras jamais une plainte sortir de ma bouche.</p> + +<p>Voilà ce que je puis te promettre; le reste ne dépend +pas de moi. Adieu, mon ange, réponds-moi; ta mère te +laisse toute la liberté possible. Mon domestique ira chercher +ta lettre demain matin. Je serai forcé de passer la +journée à Tours.</p> + +<p>Ton ami,<br> +JACQUES.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XV.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A JACQUES</h3> + +<p>Oui, j'ai confiance en vous, je crois à votre honneur. +Je n'avais pas besoin de vos serments pour savoir que je +ne serai jamais ni avilie ni opprimée par vous. Je suis une +enfant, et l'on ne s'est guère donné la peine de former +mon esprit; mais j'ai le coeur fier, et ma simple raison +a suffi pour m'éclairer sur certaines choses. J'ai horreur +de la tyrannie, et si, dès les premiers regards que j'ai +jetés sur vous, je ne vous avais pas deviné tel que vous +êtes, je ne vous aurais jamais estimé, jamais aimé. Ma +mère m'a toujours dit qu'un mari était un maître, et +que la vertu des femmes est d'obéir. Aussi j'étais bien +résolue à ne pas me marier, à moins de rencontrer un +prodige. Cela n'était guère probable, et il m'était beaucoup +plus facile de croire que j'arriverais tranquillement +à l'espèce d'indépendance assurée aux vieux jours des +filles sans dot. Cependant je me figurais quelquefois que +Dieu ferait un miracle en ma faveur, et qu'il m'enverrait +un de ses anges sous les traits d'un homme, pour me +protéger en cette vie. C'était un rêve romanesque, dont je +ne me vantais pas à ma mère, mais que je n'avais pas la +force de repousser. Quand j'étais assise à mon métier +auprès de la fenêtre, et que je voyais le ciel si bleu, les +arbres si verts, toute la nature si belle et moi si jeune! +oh! alors, il m'était impossible de croire que j'étais destinée +à la captivité ou à la solitude. Que voulez-vous? +J'ai dix-sept ans; à mon âge on n'a pas toute la raison +possible, et voilà que la Providence se met en tête de +me traiter en enfant gâté. Vous arrivez un beau matin, +Jacques, avant que j'aie encore souffert de l'ennui, avant +que les larmes du découragement aient gâté ma fraîcheur +de pensionnaire, tout au beau milieu de mes rêves et de +mes folles espérances. Voilà que vous venez tout réaliser +sans que j'aie eu le temps de douter et de craindre! +Vraiment, il n'y a pas longtemps que je lisais encore +des contes de fées; c'était toujours la même chose, mais +c'était bien beau! C'était toujours une pauvre fille maltraitée, +abandonnée, ou captive, qui, par les fentes de +sa prison, ou du haut d'un des arbres du désert, voyait +passer, comme dans un rêve, la plus beau prince du +monde, escorté de toutes les richesses et de toutes les +joies de la terre. Alors la fée entassait prodiges sur prodiges +pour délivrer sa protégée; et, un beau jour, Cendrillon +voyait l'amour et le monde à ses pieds. Il me semble +que c'est là mon histoire. J'ai dormi dans ma cage, +et j'ai fait des songes dorés que vous êtes venu changer +en certitudes, si vite, que je ne sais pas encore bien si +je dors ou si je veille.</p> + +<p>Aussi j'ai eu un peu peur. Le bonheur m'est venu si +promptement et si magnifiquement, que je n'ose y croire. +Je crois pourtant que vous m'aimez et que vous êtes le +meilleur des hommes; je sais que votre conduite sera +telle que vous me l'annoncez; je sais, de mon côté, que +je n'en serai pas indigne, et ces serments que vous me +faites de ne point m'asservir, je vous les fais aussi: je +m'engage à ne point exercer sur vous la tyrannie des +prières, des reproches et des convulsions, dont les femmes +savent si bien tirer parti. Quoique je n'aie pas votre +expérience, je crois pouvoir répondre de ma fierté.</p> + +<p>Ce n'est donc pas l'austérité du mariage qui m'effraie. +Vous m'aimez et vous m'offrez tout ce que vous possédez; +j'accepte, parce que je vous aime. Si un jour nous +cessions de nous estimer, je ne suis pas inquiète de mon +sort: je sais assez travailler pour gagner ma vie, et je +ne vois en ce genre aucun malheur capable de m'épouvanter +assez pour m'empêcher d'accepter le bonheur que +vous m'offrez aujourd'hui; ce n'est pas la misère, ce ne +sont pas les malheurs vulgaires de la société qui m'inquiètent, +c'est l'amour que vous avez pour moi, c'est +surtout celui que je ressens pour vous. Vous ne voulez +pas m'en parler, Jacques, et c'est la seule chose qui +m'occupe et qui m'intéresse.</p> + +<p>Peu t'être que j'agis contre la pudeur en vous parlant +de cela, maintenant que vous affectez de m'entretenir de +tout autre sentiment; mais vous m'avez habituée à vous +dire sans détour tout ce qui me vient à l'esprit. Vous +m'avez dit souvent qu'il n'y avait rien au monde de plus +hypocrite et de moins pur que certaines habitudes de réserve +que les femmes s'imposent dans leur conduite et +dans leurs discours. Je me livre donc sans crainte et sans +honte, avec vous, à toutes les impulsions de mon coeur.</p> + +<p>Si je vous épousais pour les raisons qui décident au +mariage les trois quarts des jeunes personnes avec lesquelles +j'ai été élevée, je me contenterais de ce que vous +me promettez; et, pourvu que je fusse assurée d'être +riche et indépendante, je ferais bon marché de votre +amour et du mien. Mais il n'en est pas ainsi, Jacques. +Comment avez-vous pu croire qua j'eusse peur d'autre +chose que de perdre cet amour que vous avez pour moi +maintenant? Je sais bien que vous resterez mon ami, +mais pensez-vous que cela me suffise et me console? Ah! +tenez, ne parlons pas de notre mariage, parlons comme +si nous étions seulement destinés à être amants. Il y +a quelque chose de bien plus solennel que la loi et le +serment, comme vous dites, il y a ce qui se passe en +moi, l'attachement que j'ai pour vous, la force que cet +attachement prend de jour en jour, le besoin da m'isoler +de tout le reste, de n'aimer et de ne plus voir que +vous sur la terre. C'est là ce qui me fait frémir, car je +sens que mon amour sera éternel, et vous, vous ne savez +rien du vôtre. Cette incertitude est affreuse, après ce +qui m'a été dit de votre caractère enthousiaste, et de la +facilité avec laquelle vous savez passer d'une passion à +une autre. Oh! Jacques, il vous en coûtait si peu de me +dire deux mots qui m'auraient rassurée plus que toute +votre lettre, et que j'aurais crus aveuglément: <i>Je t'aimerai +toujours!</i> Pourquoi, au moment de les dire, vous +arrêtez-vous comme frappé de la crainte de commettre +un sacrilège? Vous pouvez répondre d'une éternelle amitié, +vous pouvez promettre un dévouement sublime, un +désintéressement héroïque, une générosité au-dessus de +tous les préjugés, capable de tous les sacrifices, de toutes +les douleurs, mais quant <i>au reste, il ne dépend pas de +vous</i>! Ces paroles sont affreuses, Jacques, effacez-les; +je vous renvoie votre lettre. Je ne veux pas de ces autres +serments, je n'en ai pas besoin; ils ont l'air d'un traité, +d'une capitulation entre nous. Quand vous me pressez +sur votre coeur en me disant: «O mon enfant, que je +t'aime!» je suis bien plus sûre de mon bonheur.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVI.</h3> + +<h3>DE JACQUES A FERNANDE.</h3> + +<p class="droite">De Tours, le...</p> + +<p>Ange de ma vie, dernier rayon du soleil qui luira sur +mon front chauve! ne me rends pas fou, épargne ton +vieux Jacques, il a besoin de sa raison et de sa force... +Tu ne sais pas, tu ne sais pas, pauvre enfant, ce que tu +promets et ce que tu demandes. Tu ne songes pas que +tu as dix-sept ans et moi le double; que tu seras encore +une enfant quand je serai vieux; que l'avenir est plein +d'effroi pour moi, si je m'abandonne à de trop riants +désirs, à de trop folles ambitions. Et tu crois que c'est +la crainte de changer d'amour qui m'empêche de te promettre +le même amour que tu me jures? Sais-tu que je +n'ai jamais changé le premier, et que, dès les jours les +plus ardents de ma jeunesse, après ma première déception, +je suis resté cinq ans entiers sans aimer et sans regarder +une seule femme? Est-ce là passer aisément d'une +passion à une autre? Va, ceux qui prétendent m'avoir +étudié et qui essaient de te raconter ma vie ne connaissent +guère ni l'un ni l'autre. T'ont-ils dit qu'avant de +renoncer à une affection j'y avais été contraint par le +mépris? Savent ils ce qu'eût été pour moi une passion +fondée sur une estime réelle? Savent-ils seulement ce +qu'il m'en a coûté pour ne pas pardonner, et combien j'ai +été près de m'avilir à ce point? Mais qui est-ce qui me +connaît? qui est-ce qui m'a jamais compris? Je n'ai +jamais rien raconté de mes souffrances ni de mes joies à +ces hommes qui se mêlent de me juger, et qui n'ont de +commun avec moi que le sang-froid au champ de bataille +et le stoïcisme du soldat en campagne. Il faut t'en rapporter +à moi, Fernande, à moi seul, qui me connais bien +et qui n'ai jamais rien promis en vain. Oui, je t'aimerai +toujours, si tu le veux, si tu peux le désirer toujours. +Peut-être sera-ce possible entre nous, qui sait? Tu es +sûre de toi, cher ange? Oh! qu'il est triste, le sourire +qui me vient sur les lèvres quand je lis les serments! +qu'il est difficile de résister à l'espérance que tu me +donnes et de ne pas m'y abandonner follement! Vieillesse +de l'esprit, que tu es difficile à concilier avec la jeunesse +du coeur!</p> + +<p>Tu le vois, pour vouloir nous tourmenter de l'avenir, +nous arrivons à douter l'un de l'autre et à nous le dire, +ce qu'il y a de plus cruel et de plus triste au monde. +Pourquoi chercher à soulever les voiles sacrés du destin? +Les coeurs les plus fermes ne résistent pas toujours à +son choc inévitable. Quelles promesses, quels serments +peuvent lier l'amour? Sa plus sûre garantie, c'est la foi +et l'espoir; ah! gardons-nous d'interroger trop souvent +le livre mystérieux où la durée de notre bonheur est +écrite de la main de Dieu; acceptons le présent avec reconnaissance, +et sachons en jouir sans le laisser empoisonner +par la crainte du lendemain. Quand il ne devrait +durer qu'un an, qu'une semaine; quand je devrais payer +un seul jour de ta tendresse par toute une vie de solitude +et de regrets, je ne me plaindrais pas, et mon coeur conserverait +envers Dieu et envers toi une éternelle reconnaissance. +Lance-toi donc avec courage sur cette mer +incertaine de ta vie, où les prévisions ne servent de rien, +où la force elle-même n'est bonne qu'à périr vaillamment. +Il n'y a pas de conquête pour ceux qui ne veulent +pas combattre; il n'y a pas de jouissance pour ceux que +la peur inquiète. Viens dans mes bras sans crainte et +sans fausse honte; sois toujours naïve comme l'enfance, +ô ma vierge! ô ma sainte, ne rougis pas de me dire ton +amour. La chasteté est nue comme Ève avant sa faute. +L'homme qui a vécu vingt ans soldat au milieu des nations +avilies, des moeurs méprisées, des coutumes foulées +aux pieds; qui a traversé l'Europe bouleversée au +milieu d'une société de vainqueurs grossiers et vains, +sans contracter un vice, sans recevoir une souillure, celui-là +peut-être est digne de toi, au moins pour quelques +années. Si plus tard la vieillesse dessèche son coeur, si +l'égoïsme et la triste jalousie remplacent en lui l'amour +et le dévouement, cesse de l'aimer, tu en auras le droit; +car ce ne sera plus le Jacques que tu auras connu et à +qui tu auras promis de l'aimer toujours.</p> + +<p>Si tout cela ne te rassure pas, si tu exiges de moi +d'autres serments, il m'est impossible de te rien dire de +plus. Je suis honnête, mais je ne suis pas parfait; je suis +un homme et non pas un ange. Je ne puis pas te jurer +que mou amour suffira toujours aux besoins de ton âme; +il me semble que oui, parce que je le sens ardent et vrai; +mais ni toi ni moi ne connaissons ce qu'a de force et de +durée en toi la faculté de l'enthousiasme, qui seule fait +différer l'amour moral de l'amitié. Je ne puis te dire que +chez moi cet enthousiasme survivrait à de grandes déceptions; +mais la tendresse paternelle ne mourrait pas +dans mon coeur avec lui. La pitié, la sollicitude, le dévouement, +je puis jurer ces choses-là, c'est le fait de +l'homme; l'amour est une flamme plus subtile et plus +sainte, c'est Dieu qui le donne et qui le reprend. Adieu; +ne dédaigne pas l'amitié de ton vieux Jacques.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVII.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p>Maintenant que vous êtes à la veille de vous marier, +maintenant que nous entrons dans une phase nouvelle de +ce sentiment sans nom que nous avons l'un pour l'autre, +il faut que vous me disiez la vérité sur un des points les +plus importants de ma destinée. Jusqu'ici j'ai dû et j'ai pu +respecter votre silence; à présent je ne le puis plus. Vous +étiez mon seul appui sur la terre, je vais peut-être vous +perdre; dois-je accepter encore votre protection et vos +dons? Quand vous étiez indépendant, il m'importait peu +de savoir si vous étiez mon tuteur ou mon bienfaiteur; +à présent, vous allez avoir une famille étrangère à moi, +vos biens lui appartiendront légitimement; je n'en veux +pas prendre la plus légère partie si je n'ai des droits sacrés +à votre sollicitude. D'ailleurs, cette incertitude +m'est pénible, et l'obscurité répandue à mes propres +yeux sur nos relations jette dans ma vie des doutes effrayants +et bizarres. Octave lui-même n'est pas tranquille; +il n'a pas assez de grandeur d'âme pour se fier +aveuglément à ma parole, et pas assez d'énergie dans la +volonté pour m'accuser franchement. Les commentaires +insolents des curieux de cette ville se réduisent à ceci, +que vous avez été mon amant, et que vous me faites <i>un +sort</i> par délicatesse. Je méprise ces inconvénients inévitables +de mon isolement et de ma naissance. Habituée +de bonne heure à n'avoir pas de famille et à faire péniblement +ma route au milieu d'un monde froid et méprisant, +qui me disait à chaque pas: «Qui êtes vous? d'où +venez-vous? à qui appartenez-vous?» je n'ai jamais +compté sur ce qu'on appelle la <i>considération</i>. J'aurais +pu l'acquérir peut-être en me faisant connaître, en me +cherchant des amis; mais je n'en sentais pas le besoin: +votre affection me suffisait et remplissait ma vie quand +l'amour ne l'occupait pas.</p> + +<p>A présent, vous allez peut-être me manquer; vos nouvelles +affections vont nous séparer; il faut que j'essaie de +me rattacher plus intimement à Octave; il faut que je lui +pardonne d'avoir douté de moi, ce que je n'aurais pardonné +en aucune autre circonstance de ma vie, et que je +descende à lu rassurer en lui donnant une preuve de +mon innocence. Cette preuve, je suis presque sûre qu'un +mot de vous peut la fournir; en vain vous me l'avez refusé, +j'ai deviné depuis longtemps ce que nous sommes +l'un à l'autre. Tracez-la donc, celle parole, afin qu'elle +mette entre nous une ligne sacrée que le soupçon n'ose +pas franchir, afin qu'elle m'autorise à dormir tranquille +sous le toit d'une maison qui vous appartient. Avouez +que je ne suis pas la fille d'un de vos amis; avouez que +vous êtes mon frère. Vous avez fait un serment au lit de +mort de celui qui m'a donné le jour; vous devez le +rompre, il y va de tout le repos de ma vie. Qu'importe +que je sache le nom de mon père? je ne l'ai pas connu, +je ne peux pas l'aimer; mais je lui pardonne de m'avoir +abandonnée. Quel qu'il soit, je ne le maudirai jamais; +je le bénirai peut-être, s'il est ton père.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVIII.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>J'ai beaucoup réfléchi à ta demande. Lorsque j'ai fait +un serment au lit de mort de ton père, je me suis réservé +le droit de le rompre un jour, si certaines circonstances +le rendaient nécessaire à ton repos et à ton honneur. Je +crois, en effet, que ce moment est venu; mais vraiment +ce que j'ai à te dire est si peu satisfaisant, si incertain, +que je ferais peut-être mieux de me taire et de rester +ton frère adoptif. Pourtant, si tu refuses mon appui, il +faut parler, il faut rassurer ta fierté, et te dire que tu ne +dois pas mon dévouement à la compassion, mais à un +sentiment de devoir, à un lien du sang que mon coeur +a accepté et légitimé du jour où il t'a connue. J'ai la conviction +intime que tu es ma soeur: je n'en ai pas la certitude, +je n'en pourrai jamais fournir la preuve; mais tu +peux dire à l'univers entier que je n'ai jamais eu pour +toi que les sentiments d'un frère.</p> + +<p>Cette petite image de saint Jean Népomucène, dont tu +as une moitié et moi l'autre, c'est là toute la preuve sociale +de notre fraternité. Mais elle est auguste et sainte +à mes yeux, et mon âme s'y rattache avec transport. +Quand mon père mourut, j'avais vingt ans; j'étais son +ami plutôt que son fils. C'était un homme bon et faible; +j'avais un autre caractère. Il craignait mon jugement; +mais il avait confiance dans ma tendresse. Depuis plusieurs +heures il était en proie aux lentes convulsions de +l'agonie; de temps en temps il se ranimait, faisait un +effort pour parler, regardait avec inquiétude autour de +lui, m'adressait un serrement de main convulsif, et retombait +sans force. Au dernier moment, il réussit à prendre +un papier sous son chevet et à me le mettre dans la +main, en disant: «Tu feras ce que tu voudras, ce que +tu jugeras devoir faire; je m'en rapporte à toi. Jure-moi +le secret.—Je vous le jure, répondis-je après avoir jeté +les yeux sur le papier, jusqu'au jour où mon silence compromettrait +la destinée de l'être que ce secret concerne. +Croyez que j'aurai soin de l'honneur de mon père.» Il fit +un signe affirmatif et répéta: «Je m'en rapporte à toi.» +Ce furent ses dernières paroles.</p> + +<p>Voici ce que contenait le papier: trois parcelles détachées; +sur l'une était écrit: <i>Le 15 mai 17.. fut déposé +à l'hospice des Orphelins, à Gênes, un enfant du +sexe féminin, avec le signe de saint Jean Népomucène</i>. +Sur la seconde: «J'ai commis ce crime, et voici +mon excuse. Madame de*** avait un autre amant en +même temps que moi. L'incertitude, la compassion, +me décidèrent à l'assister dans ses souffrances. Elle +était seule. L'autre l'avait abandonnée; mais je ne pus +pas me résoudre à emporter son enfant. D'un commun +accord, nous l'avons mis à l'hospice. Cela acheva de me +faire haïr et mépriser cette femme. J'ai gardé le signe, +afin que si, quelque jour, il m'était prouvé que l'enfant +m'appartint... Mais c'est impossible; je ne le saurai +jamais.» Le nom de cette femme est écrit en toutes +lettres de la main de mon père, et je la connais. Elle vit, +elle passe pour vertueuse; elle en a la prétention du +moins! Je ne le la nommerai jamais, Sylvia, cela ne servirait +à rien, et l'honneur me le défend. Le troisième +papier était le coupon de l'image du saint, dont l'autre +moitié avait été attachée à ton cou.</p> + +<p>J'étais presque aussi incertain que mon père avait pu +l'être. Il m'avait souvent parlé de cette madame de ***. +Elle avait désolé sa vie; je l'avais vue dans mon enfance; +je la détestais. Aller au secours de sa fille, du fruit d'un +double amour, infâme et menteur, c'était une audace de +générosité pour laquelle je me sentis d'abord une invincible +répugnance. Mon père m'avait dit de faire ce que +je jugerais convenable. J'essayai d'ensevelir ce secret +dans l'oubli et de t'abandonner au destin, pauvre infortunée! +Mais il y a une voix du ciel qui parle sur la terre +aux <i>hommes de bonne volonté</i>, comme dit naïvement +le saint cantique. Du moment où j'eus résolu de te délaisser, +il me sembla que Dieu me criait à toute heure +d'aller à ton secours. Je fis plusieurs songes où j'entendais +distinctement la voix de mon père mourant qui me +disait: «C'est ta soeur! c'est ta soeur!» Une fois, je me +souviens que je vis passer un groupe d'anges dans mon +sommeil. Au milieu d'eux, il y avait un bel enfant sans +ailes, qui était pâle et qui pleurait. Sa beauté, sa douleur, +me firent une impression si vive que je m'éveillai +au moment où je m'élançais pour l'embrasser. Je me +persuadai que ton âme m'était apparue en s'envolant +vers les cieux. «Elle est morte, me disais-je: mais avant +de retourner à Dieu, elle a voulu venir me dire: J'étais +ta soeur, et je pleure, parce que tu m'as abandonnée.» +Je pris un jour l'image du saint; cette mauvaise petite +gravure, prise au hasard et à la hâte sans doute dans +quelque livre de prières, au moment où l'on t'abandonna, +me fit une impression étrange. C'était là tout ton héritage, +tous les titres que tu possédais à la tendresse et +aux soins d'une famille; toute une destinée humaine, +tout l'avenir d'un pauvre enfant était là! Voilà le don que +tes parents t'avaient fait en te mettant au monde; voilà +à quoi s'étaient bornées la protection et la générosité +d'une mère! Elle t'avait mis sur la poitrine ce présent +magnifique, et elle t'avait dit: «Vis et prospère.»</p> + +<p>Je me sentis pénétré d'une compassion si vive, que les +larmes me vinrent aux yeux et que je me mis à sangloter, +comme si tu avais été mon enfant, et qu'on t'eût +enlevée à moi pour te jeter parmi les orphelins. L'émotion +que me causa cette gravure est telle que je ne puis +la voir encore sans être prêt à pleurer. Nous l'avons souvent +regardée ensemble, et quand tu étais encore enfant +tu la baisais avec transport chaque fois que je te la confiais +pour la rapprocher de la moitié suspendue à ton +cou. Que ces baisers, pauvre fille, me semblaient un éloquent +et angélique reproche à ton odieuse mère! On +t'avait dit dans tes premières années que ce saint était +ton protecteur, ton meilleur ami; qu'il t'aiderait à retrouver +tes parents, et quand je suis venu à toi, tu l'as +remercié, tu as redoublé de confiance et d'amour pour +lui; et je me suis mis à l'aimer moi-même. Si ce n'est le +saint, c'est au moins l'image qui m'est chère. A force de +la regarder avec les yeux du coeur, j'ai découvert sur +cette figure une expression qu'elle n'a peut-être pas. J'en +ai les trois quarts sur mon coupon; c'est une tête de +jeune homme avec des cheveux courts et des traits communs; +mais elle est penchée dans une attitude douce et +mélancolique sur une Bible que la main soutient. Dans +ce livre, me disais-je avant de t'avoir vue, et lorsque je +m'imaginais que tu étais morte, le triste patron semble +lire la courte et misérable destinée de l'enfant confiée à +sa protection. Il la contemple avec tendresse et compassion; +car nul autre que lui n'a eu pitié de l'orphelin sur +la terre.»</p> + +<p>Entraîné vers toi par un sentiment indéfinissable, je +dirais presque par une attraction surnaturelle, je quittai +Paris six mois après la mort de mon père et je me rendis +à Gènes. Je pris des informations à l'hospice. Cette +recherche était loin d'être certaine, j'avais la date du +jour où l'on t'avait déposée, mais non pas l'heure. Plusieurs +enfants avaient été déposés le même jour. D'après +le témoignage des registres, on me donna trois indications +différentes. Le signe de saint Jean Népomucène +était le seul renseignement que je pusse donner, et tu +pouvais l'avoir perdu depuis longtemps. Mes premières +tentatives furent vaines; l'enfant qu'on me désigna avait +un autre signe: il était contrefait, hideux; j'avais tremblé +que ce ne fût là ma soeur. Je partis ensuite pour un petit +village situé dans les montagnes de la côte, où l'on m'indiqua +une famille de paysans qui avait encore un des +enfants abandonnés dans la journée du 18 mai 17... +Quelles amères réflexions je fis sur ton sort durant le +chemin! Combien tu pouvais être avilie, maltraitée, misérable +entre les mains de ces hommes rudes et grossiers, +qui font une spéculation de leur charité à l'égard des orphelins, +et qui ne se chargent de les élever qu'afin d'avoir +en eux plus tard des serviteurs non salariés! J'arrivai à +Saint..., ce romantique hameau où tu as vécu tes dix +premières années, et dont tu as gardé un si cher souvenir, +et je te trouvai au sein de cette honnête famille qui +te chérissait à l'égal de ses propres membres, et dont tu +gardais les chèvres sur le versant des Alpes maritimes. +Cette journée ne sortira jamais de notre mémoire, n'est-ce +pas, chère Sylvia? Combien de fois nous nous sommes +raconté l'impression que nous causa la première vue l'un +de l'autre! Mais je ne t'ai pas dit avec quelle émotion je +fis mes premières recherches. J'étais bien incertain encore. +Tes parents adoptifs m'avaient assuré que tu avais +une image de saint, mais ils ne savaient pas lire; et +comme le coupon ne portait que les dernières lettres du +nom de Népomucène, ils ne se rappelaient pas quel saint +le curé du village avait nommé plusieurs fois en examinant +le signe. La femme, qui t'avait nourrie, faisait son +possible pour me persuader que tu n'étais pas l'enfant +que je cherchais. L'espoir d'une récompense n'adoucissait +pas pour elle l'idée de te perdre. Tu étais si aimée! +tu avais déjà su exercer une telle puissance d'affection +sur tous ceux qui t'entouraient! La manière presque superstitieuse +dont cette famille parlait de toi me semblait +un témoignage de la protection mystérieuse et sublime +que Dieu accorde à l'orphelin, en le douant presque toujours +de quelque attrait ou de quelque vertu qui remplace +la protection naturelle de ses parents, et qui lui +attire forcément le dévouement de ceux que le hasard +lui donne pour appui. D'après les commentaires de ces +honnêtes montagnards, tu devais appartenir à la plus +illustre famille, car tu avais autant de fierté dans le caractère +que si un sang royal eût coulé dans tes veines. +Ton intelligence et ta sensibilité faisaient l'admiration +du curé et du maître d'école du village. Tu avais appris +à lire et à écrire en moins de temps que les autres n'en +mettaient pour épeler. Je me souviendrai toujours des +paroles de ta nourrice. «Orgueilleuse comme la mer, +disait-elle en parlant de toi, et méchante comme la bourrasque, +il faut que tout le monde lui cède. Ses frères de +lait lui obéissent comme des imbéciles; ils sont si simples, +mes pauvres enfants, et celle-là si fière! Avec cela, caressante +et bonne comme un ange quand elle s'aperçoit +qu'elle a fait de la peine. Elle a été trois jours au lit avec +la fièvre, pour le chagrin qu'elle a eu d'avoir fait mal au +petit Nani une fois qu'elle était en colère. Elle l'a poussé, +l'enfant est tombé et a saigné on peu. Quand j'ai vu cela, +la colère m'est venue à moi-même; j'ai couru d'abord +relever le petit, et puis j'ai cherché le démon de petite +fille pour l'assommer; mais je n'ai pas eu le courage de +la toucher quand je l'ai vue venir à moi toute pâle et se +jeter au cou du petit Nani, en criant: «Je l'ai tué! je +l'ai tué!» L'enfant n'avait pas grand'chose, et la Sylvia +a été plus malade que lui.» Le curé, à son tour, arriva, +et m'assura que ton saint était bien Jean Népomucène. +Le coeur me bondit de joie, car je t'aimais passionnément +depuis une heure. Ce qu'on me racontait de ton caractère +ressemblait tellement aux souvenirs de mon enfance +que je me sentais ton frère de plus en plus à chaque instant. +Pendant ce temps, on te cherchait; tu avais conduit +tes chèvres aux pâturages; mais la montagne était +haute, et je t'attendais impatiemment à la porte de la maison. +Le curé me proposa de me conduire à ta rencontre, +et j'acceptai avec joie. Que de questions je lui adressai +en chemin! que de traits de ton caractère je lui fis raconter! +Je n'osais pas lui demander si tu étais belle; +cela me semblait une question puérile, et cependant je +mourais d'envie de le savoir. J'étais encore un peu enfant +moi-même, et l'intérêt que je sentais pour toi était, +comme mon âge, romanesque. Ton nom, étrangement +recherché pour une gardeuse de chèvres, résonnait agréablement +à mon oreille. Le curé m'apprit que tu t'appelais +Giovanna; mais qu'une vieille marquise française, +retirée dans les environs depuis l'émigration, t'avait prise +en amitié dès tes premiers ans, et t'avait donné ce nom +de fantaisie, qui avait, malgré l'avis el les remontrances +du bonhomme, remplacé celui de ton saint patron. Il +n'aimait pas beaucoup la marquise, le brave curé; il prétendait +qu'elle te gâtait le jugement et t'exaltait l'imagination +en te faisant lire les contes de Perrault et de madame +d'Aulnoy, qu'il qualifiait de livres dangereux. «Il +est heureux, disait-il, que la petite fortune de cette dame +ne lui ait pas permis de donner aux parents adoptifs de +l'enfant une somme assez forte pour les engager à la lui +confier entièrement. Ils ont mieux aimé en faire une bergère, +et, dans l'incertitude de l'avenir de cette pauvre +petite, ils avaient raison, autant pour elle que pour eux. +Maintenant la Providence lui envoie une autre destinée; +ce doit être pour le mieux, car elle est mère de l'orphelin, +et se charge de celui que les hommes abandonnent. +Mais je vous en supplie, Monsieur, me disait-il, surveillez +cette éducation-là. Vous êtes bien jeune pour vous en occuper +vous-même; mais faites que cette bonne terre reçoive +le bon grain d'une main bien entendue. Il y a là +le germe d'une vertu peu commune, si on sait le développer. +Qui sait si la négligence ou des leçons imprudentes +n'y feraient pas éclore le vice? Elle sera belle, +quoiqu'un peu brûlée par notre soleil, et la beauté est +un don funeste aux femmes que la religion ne protège +pas...—Elle est belle, dites-vous? lui demandai-je.—Parbleu! +la voilà, me dit le curé en me montrant une +enfant endormie sur l'herbe. Nous l'aurions attendue +longtemps au train dont elle vient à nous.»</p> + +<p>Oh! que tu étais belle en effet dans ton sommeil, ma +Sylvia, ma soeur chérie! quelle enfant robuste, courageuse +et fière tu me semblas, étendue ainsi sur la bruyère +entre le ciel et la cime des Alpes, exposée aux rayons +ardents du jour et au vent de la mer qui par instants +passait par bouffées et séchait la sueur sur ton large +front ombragé de cheveux humides! Que tes grands cils +jetaient une ombre pure sur les joues hâlées, plus douces +que le velours de la pêche! Il y avait de l'insouciance et +de la mélancolie en même temps dans le demi-sourire de +ta bouche entr'ouverte; de la sensibilité et de l'orgueil, +pensais-je, le caractère que cette montagnarde m'a naïvement +dépeint!... J'arrêtai le bras du curé, qui voulait +te réveiller. Je voulus te contempler longtemps, chercher +scrupuleusement, dans la forme de ta tête et dans les +lignes de ton visage, une ressemblance vague avec mon +père ou avec moi. Je ne sais si elle existe réellement ou +si je l'imaginai, je crus reconnaître notre fraternité dans +ce grand front, dans ce teint brun, dans la profusion de +ces cheveux noirs qui tombaient en deux longues tresses +jusqu'à ton jarret, peut-être encore dans certaines courbes +des traits; mais rien de tout cela n'est assez prononcé +pour faire foi devant les hommes. Cette fraternité +existe dans notre âme et dans les ressemblances de +notre caractère d'une manière bien plus frappante.</p> + +<p>Le curé t'appela; tu entr'ouvris les yeux sans le voir; +puis tu fis un mouvement dédaigneux de l'épaule et du +coude, et tu te rendormis. Il détacha alors le scapulaire +suspendu à ton cou, l'ouvrit, et rapprocha le coupon +d'image qu'il contenait de celui que je lui avais présenté. +Nous les reconnûmes aussitôt. Tu t'éveillas en cet instant; +ton premier regard fut sauvage comme celui d'un +chamois. Tu cherchas le scapulaire à ton cou, et, ne l'y +trouvant pas, tu le vis entre nos mains et tu fis un brusque +élan pour nous l'arracher. Mais le curé te mit devant +les yeux les deux moitiés réunies de l'image, et tu +compris aussitôt ce qui se passait. Tu bondis sur moi +comme un chevreau, et, m'étreignant le cou avec la vigueur +d'une montagnarde, tu t'écrias: «Voilà mon +père, mon père est retrouvé!»</p> + +<p>On eut beaucoup de peine à te persuader que je n'étais +pas ton père; tu prétendais que je ne voulais pas en convenir. +Le curé tâcha de te faire comprendre que c'était +impossible, que j'avais dix ans seulement de plus que +toi. Alors tu me demandas impétueusement où étaient ton +père et ta mère, et tu me commandas presque de te mener +vers eux. Je te répondis qu'ils étaient morts l'un et +l'autre, et tu frappas la terre de ton pied nu, en disant: +«J'en étais sûre; à present, il faut que je reste ici.—Non, +te dis-je, c'est moi qui remplace ton père. Il était +mon meilleur ami, il m'a cédé ses droits sur toi; veux-tu +me suivre?—Oui, oui, répondis-tu avec avidité en +m'embrassant.—Voilà les enfants! dit le curé avec tristesse; +on les aime, on les élève, on ne vit que pour eux, +et quand on croit jouir de leur reconnaissance et de leur +affection, ils vous abandonnent avec joie pour suivre le +premier inconnu qui passe, et sans demander seulement +où il les mène.»</p> + +<p>Tu compris fort bien ce reproche, car tu répondis au +curé: «Est-ce que vous croyez que je vous abandonne? +Est-ce que je ne reviendrai pas vous voir et garder les +chèvres de ma mère Élisabeth? Mais, voyez-vous, il faut +que je voyage et que je voie tous les pays du monde; un +jour je reviendrai sur un vaisseau, avec beaucoup d'argent +que je donnerai à mes frères de lait, et nous achèterons +un grand troupeau de chèvres, et nous bâtirons +une bergerie sur la montagne des Coquilles.» Tu parlais +toujours ainsi une sorte de langage à la fois féerique et +biblique, que tu avais appris dans tes lectures. Je passai +plusieurs jours dans ton village. J'eus presque envie de +t'y laisser, tant cette vie me semblait heureuse, tant les +avantages de la société où j'allais te jeter me parurent +misérables et dérisoires, auprès de cette existence laborieuse, +saine et tranquille. Mais en t'observant, en faisant +de longues promenades avec toi dans la montagne, +et criblant de questions ton esprit ardent et naïf, en +commentant scrupuleusement tes réponses bizarres, parfois +éclatantes de bon sens et de raison, souvent folles +comme les idées fantastiques de l'enfance, je m'assurai +que tu n'étais pas faite pour cette vie pastorale, et que +rien ne pourrait t'y attacher. Depuis, dans des douleurs +de la vie, tu m'as doucement reproché de t'avoir tirée de +cet engourdissement où tu aurais vécu tranquille, pour +te lancer dans un monde de souffrances et de déceptions. +Hélas! ma pauvre enfant, le mal était fait avant que je +vinsse, et je ne crois pas qu'il faille même en accuser les +contes de fées que te prêtait la marquise. Ton intelligence +avide et pénétrante était seule coupable, et le +germe du désespoir était caché en toi, dans le bouton à +peine entr'ouvert de l'espérance. Tu n'avais pas la tête +courte et pesante de tes soeurs de lait, et tu n'aurais jamais +su, aussi bien qu'elles, faire le fromage et filer la +laine. Je me fis raconter, par toi et par ta nourrice, les +premières sensations de ta vie. Je sais comme tu te tourmentais +pour deviner de qui tu pouvais être fille, quand +tu appris qu'Elisabeth n'était pas ta mère. Tu te tenais +alors tout le jour sur le bord du sentier qui mène à la mer, +et lorsque tu voyais paraître une voile, tu disais: «Voilà +maman qui vient me voir avec une robe blanche.» La +lecture des féeries joignit à cette continuelle rêverie de +ta famille des idées de voyages, de richesse et de générosité. +Tu ne songeais qu'à devenir reine, afin de combler +de largesses tes parents adoptifs. Ces songes dorés +n'auraient jamais pu habiter impunément ton cerveau. +Ils ne se seraient pas évanouis tranquillement au jour de +la raison, pour faire place aux occupations d'une vie +toute matérielle. Le sentiment d'une destinée différente +de celles qui t'entouraient les avait fait naître; ton coeur +les aurait regrettés avec amertume, ou tu te serais perdue +en cherchant à les réaliser. Tu étais une adorable +enfant avec ton caractère franc, hardi et entreprenant, +avec ta candeur affectueuse et tes bizarres volontés. +Mais il était temps que des occupations plus élevées et des +idées plus justes vinssent régler l'élan impétueux de cette +jeune tète; l'éducation te devenait indispensable, non +pour être heureuse, ton organisation supérieure ne le +permettait guère, mais du moins pour ne pas descendre +de l'échelon élevé où Dieu avait placé ton intelligence. +Tu quittas Elisabeth, tes frères de lait, le curé, ta +vieille marquise, tous tes amis et jusqu'à tes chèvres, +avec une sorte de désespoir passionné. Tu les embrassais +alternativement en versant des torrents de larmes. Cependant, +quand on te proposait de rester, tu t'écriais: +«C'est impossible! c'est impossible! il faut que je +voyage.» Tu le sentais, Sylvia, cette vie n'était pas faite +pour toi. Du fond des abîmes de l'inconnu, une voix +mystérieuse s'élevait incessamment vers toi et te réclamait +dans cette région des orages que tu devais traverser. +Tu es devenue ce que tu es sans rien perdre de ta +grâce sauvage et de ta rude franchise. Tu as vu notre +civilisation, et tu es restée l'enfant de la montagne. +Faut-il s'étonner que tu aies si peu de sympathie avec +ce monde imbécile et faux, quand tu rapportes du désert +l'âpre droiture et le sévère amour de la justice que Dieu +révèle aux coeurs purs et aux esprits robustes, quand +tout ton être, et jusqu'à ta vigueur physique, diffère des +êtres qui sont autour de toi? Ils ne te viennent pas à la +cheville, pauvre Sylvia, et tu te fatigues à regarder à terre +sans trouver un coeur qui soit digne d'être ramassé. Je +le crois bien, Octave n'est pas fait pour toi! et pourtant, +s'il est au monde un jeune homme sincère, doux et affectueux, +c'est bien lui; mais le meilleur possible entre tous +n'est pas ton égal, et tu dois souffrir. Que veux-tu que +je te dise? aime-le aussi longtemps que tu le pourras.</p> + +<p>Quant au secret de ta naissance, je te conjure de ne lui +donner aucun détail; réponds à ses soupçons que je suis +ton frère. Les personnes qui ont l'esprit bien fait devraient +l'imaginer sans demander d'explication. Les inquiétudes +d'Octave m'offensent pour toi. J'ai tort sans +doute; il ne te connaît pas comme moi, il souffre comme +souffriraient à sa place les dix-neuf vingtièmes des hommes; +il est jaloux parce qu'il est épris. Je me dis tout +cela; mes je ne puis chasser l'espèce d'indignation qui +soulève mon sang à l'idée d'un doute injurieux sur Sylvia. +Nous sommes ainsi l'un pour l'autre. Ah! ma soeur, nous +sommes trop orgueilleux! notre vie sera un combat éternel. +Mais que faire? Je vivrais cent ans que je ne pourrais +consentir à m'avouer coupable des lâchetés dont le +monde accuse ses enfants. Je sens mon coeur qui se révolte +à la seule idée des turpitudes qu'il trouve présumables +et naturelles; et quand je vois le sourire sur les +lèvres de celui qui refuse de me croire pur; quand, après +m'avoir accusé d'une scélératesse, il s'en va en me secouant +la main et en me disant: «N'importe! qu'il en +soit ce qu'il voudra, tout à vous;» il me prend des envies +de l'insulter, pour mettre entre nous une franche +haine au lieu de cette indigne et salissante amitié.</p> + +<p>Et toi, juste et sainte créature, qui seule au monde +comprends le vieux Jacques et compatis aux souffrances +de son orgueil, sois ce que tu voudras pour lui, mais +laisse-le se croire, se sentir éternellement ton frère.</p> +<br><br><br> + + + +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> +<br><br><br> + + +<h3>XIX.</h3> + + + +<h3>DE FERNANDE A CLEMENCE</h3> + +<p class="droite">Saint-Léon en Dauphine, le....</p> + +<p>Pardonne-moi, mon amie, d'avoir passé un mois sans +t'écrire. C'est bien mal de ma part, et tu as raison de +me gronder. Oui, il est bien vrai que je t'ai accablée de +mes lettres quand j'étais tourmentée, quand j'avais besoin +de tes conseils et de tes consolations! Et maintenant +que je suis heureuse, je te délaisse. L'amour est +égoïste, dis-tu, il n'appelle l'amitié à son secours que +lorsqu'il souffre; j'ai agi du moins comme si cela était +inévitable, j'en suis toute honteuse, et je t'en demande +Pardon.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/06.png"></p> + +<p>Pour réparer ma faute; ce que je puis faire de mieux, +c'est de répondre à toutes tes questions, et de te prouver +ainsi que je ne t'ai rien retiré de ma confiance; mais +si je reviens à toi, n'en conclus pas, malicieuse, que ma +lune de miel est finie; tu vas voir que non.</p> + +<p>Si j'aime toujours mon mari autant que le premier +jour? Oh! certainement, Clémence, et même je puis +dire que je l'aime bien plus. Comment pourrait-il en être +autrement? Chaque jour me révèle une nouvelle qualité, +une nouvelle perfection de Jacques. Sa bonté pour moi +est inépuisable, sa tendresse, délicate comme celle d'une +bonne mère pour son enfant. Aussi chaque jour me force +à l'aimer plus que la veille. A cette félicité du coeur, à +ces joies de l'amour heureux et satisfait, se joignent pour +moi mille petites jouissances qu'il y a peut-être de la +puérilité à mentionner, mais qui sont très-vives, parce +qu'elles m'étaient absolument inconnues. Je veux parler +du bien-être de la richesse, qui succède pour moi à une +vie d'économie et de privations. Je ne souffrais pas de +cette médiocrité, j'y étais habituée; je ne désirais pas +devenir riche, je ne songeais pas plus à la fortune de +Jacques, en l'épousant, que si elle n'eût pas existé; +pourtant je ne crois pas qu'il y ait de la bassesse à +m'apercevoir des avantages qu'elle procure et à savoir +en jouir. Ces plaisirs journaliers, ce luxe, ces mille petites +profusions dont je suis entourée, me seraient aussi +amers qu'ils me sont précieux, si je les devais à un contrat +avilissant, ou si je les recevais d'une main orgueilleuse +et détestée; mais recevoir tout cela de Jacques, +c'est en jouir deux fois! Il y a tant de grâce, je pourrais +même dire de gentillesse dans ses dons et dans ses prévenances! +Il semble que cet homme soit né pour s'occuper +du bonheur d'autrui, et qu'il n'ait pas d'autre affaire +dans la vie que de m'aimer.</p> + +<p>Tu me demandes si cette vie de château me plaît, si +je ne m'en dégoûterai pas, si la solitude ne m'effraie +point. La solitude! quand Jacques est avec moi! Ah! +Clémence, je le vois bien, tu n'as jamais aimé. Pauvre +amie, que je te plains! tu n'as pas connu ce qu'il y a +de plus beau dans la vie d'une femme. Si tu avais aimé, +tu ne me demanderais pas si je me trouve isolée, si j'ai +besoin des plaisirs et des distractions de mon âge; mon +âge est fait pour aimer, Clémence, et il me serait impossible +de me plaire à quelque chose qui fût étranger à +mon amour. Quant aux amusements que je partage avec +Jacques, je les aime et je les ai à discrétion; j'en ai +même plus que je ne voudrais, et souvent j'aimerais +mieux rester seule avec lui à parcourir tranquillement +les allées de notre beau jardin, que de monter à cheval +et de courir les bois à la tête d'une armée de piqueurs +et de chiens. Mais Jacques a tellement peur de ne pas +me divertir assez! Brave Jacques, quel amant! quel ami!</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/07.png"></p> + +<p>Tu veux des détails sur mon habitation, sur le pays, +sur l'emploi de mes journées; je ne demande pas mieux +que de te raconter tout cela, ce sera te parler de tous +les bonheurs que je dois à mon mari.</p> + +<p>Quand je suis arrivée ici, il était onze heures du soir; +j'étais très-fatiguée du voyage, le plus long que j'aie fait +de ma vie. Jacques fut presque forcé de me porter de la +voiture sur le perron. Il faisait un temps sombre et beaucoup +de vent; je ne vis rien que quatre ou cinq grands +chiens qui avaient fait un vacarme épouvantable autour +des roues de la voiture pendant que nous entrions dans +la cour, et qui vinrent se jeter sur Jacques en poussant +des hurlements de joie, dès qu'il eut mis pied à terre. +J'étais tout épouvantée de voir ces grandes bêtes danser +ainsi autour de moi. «N'en aie pas peur, me dit Jacques, +et sois bonne pour mes pauvres chiens. Quel est +l'homme qui donnerait de semblables témoignages de +joie à son meilleur ami, en le retrouvant après une absence +de quelques mois?» Je vis ensuite arriver une +procession de domestiques de tout âge qui entourèrent +Jacques d'un air à la fois affectueux et inquiet. Je compris +que mon arrivée causait beaucoup d'anxiété à ces +braves gens, et que la crainte des changements que je +pourrais apporter au régime de la maison balançait un +peu le plaisir qu'ils pouvaient éprouver à voir leur bon +maître. Jacques me conduisit à ma chambre, qui est +meublée à l'ancienne mode avec un grand luxe. Avant +de me coucher, je voulus jeter un regard sur les jardins, +et j'ouvris ma fenêtre; mais l'obscurité m'empêcha de +distinguer autre chose que d'épaisses masses d'arbres +autour de la maison et une vallée immense au delà. Un +parfum de fleurs monta vers moi. Tu sais comme j'aime +les fleurs, et tout ce qui me passe par la tête quand je +respire une rose; ce vent tout chargé de senteurs délicieuses +me fit éprouver je ne sais quel tressaillement de +joie; il me sembla qu'une voix me disait: «Tu seras +heureuse ici.» J'entendis Jacques qui parlait derrière +moi; je me retournai, et je vis une grande jeune fille de +seize ou dix-huit ans, belle comme un ange et vêtue à la +manière des paysannes du Dauphiné, mais avec beaucoup +d'élégance, «Tiens, me dit Jacques, voilà ta soubrette; +c'est une bonne enfant qui fera son possible pour te bien +servir. C'est ma filleule, elle s'appelle Rosette.» Cette +Rosette, qui a une figure si intelligente et si bonne, et +qui me baisait la main d'un petit air caressant et respectueux, +fut pour moi une autre circonstance de bon augure. +Jacques nous laissa ensemble et alla s'occuper de +payer les postillons. Quand il revint, j'étais couchée. Il +me demanda la permission de se faire apporter le café +dans ma chambre; pendant que Rosette le lui versait, je +m'endormis doucement. Je vivrais cent ans que je ne +pourrais oublier cette soirée, où pourtant il ne s'est rien +passé que de très-ordinaire et de très-naturel. Mais quelles +idées riantes, quel sentiment de bien-être ont bercé ce +premier sommeil sous le toit de Jacques! Je puis bien +dire que je me suis endormie dans la confiance de mon +destin. La fatigue même du voyage avait quelque chose de +délicieux; je me sentais accablée, et je n'avais la force +de penser à rien; mes yeux étaient encore ouverts et ne +cherchaient plus à se rendre compte de ce qu'ils voyaient, +mais n'étaient frappés que d'images agréables. Ils erraient +des rideaux de soie à franges d'argent de mon lit à la +figure toujours si belle et si sereine de mon Jacques, et +de la tasse de porcelaine du Japon, où il prenait un café +embaumé, à la grande taille élégante de Rosette, dont +l'ombre se dessinait sur une boiserie d'un travail merveilleux. +La clarté rose de la lampe, le bruit du vent au +dehors, la douce chaleur de l'appartement, la mollesse +de mon lit, tout cela ressemblait à un conte de fée, à un +rêve d'enfant. Je m'assoupissais et me réveillais de temps +en temps pour me sentir bercée par le bonheur; Jacques +me disait avec sa voix douce et affectueuse: «Dors, mon +enfant, dors bien.» Je m'endormis en effet, et ne me +réveillai que le lendemain à huit heures. Jacques était +déjà levé depuis longtemps; assis auprès de mon lit, +comme la veille, il me regardait dormir, et vraiment je +ne sus pas d'abord s'il s'était passé une nuit ou un quart +d'heure depuis le dernier baiser qu'il m'avait donné. +«Ah! mon Dieu! quel bon lit! m'écriai-je; je veux me +lever bien vite, et voir ce beau château où l'on dort si +bien. Quel temps fait-il, Jacques? Tes fleurs sentent-elles +aussi bon ce matin qu'hier soir?» Il m'enveloppa +dans mon couvre-pied de satin blanc et rose et me porta +auprès de la fenêtre. Je jetai un cri de joie et d'admiration +à la vue du sublime aspect déployé sous mes yeux. +«Aimes-tu ce pays? me dit Jacques. Si tu le trouves +trop sauvage, j'y ferai bâtir des maisons; mais, quant +à moi, j'aime tant les lieux déserts, que j'ai acheté cinq +ou six petites propriétés éparses ça et là, afin d'enlever +de ce point de vue les habitations qui, pour moi, le déparaient. +Si tu n'es pas du même goût, rien ne sera plus +facile que de semer cette vallée de maisonnettes et de +jardins; je ne manquerai pas, pour la peupler, de familles +pauvres, qui y feront prospérer leurs affaires et +les nôtres.—Non, non, lui dis-je, tu es assez riche pour +secourir toutes les familles que tu voudras sans contrarier +tes goûts et les miens. Cet aspect sauvage et romantique +me plaît à la folie; ces grands bois sombres semblent +n'avoir jamais plié leur libre végétation à la culture; +ces prairies immenses doivent ressembler à des +savanes; cette petite rivière, avec son cours désordonné, +vaut mieux qu'un beau fleuve. Ah! ne changeons rien +aux lieux que tu aimes. Comment aurais-je d'autres goûts +que les tiens? Crois-tu donc que j'aie des yeux à moi?» +Il me pressa sur son coeur en s'écriant: «Oh! premier +temps de l'amour! oh! délices du ciel! puissiez-vous ne +finir jamais!»</p> + +<p>Il m'a fallu plus de huit jours pour voir toutes les +beautés de cette maison et des alentours. Cette terre a +appartenu à la mère de Jacques; c'est là qu'il a passé +ses premières années, et c'est son séjour de prédilection. +Il a un pieux respect pour les souvenirs que ce lieu lui +retrace, et il me remercie tendrement de partager ce +respect, et de ne désirer aucun changement ni dans les +choses ni dans les gens dont il est entouré. Bon Jacques! +quel monstre stupide il faudrait être pour lui demander +de pareils sacrifices!</p> + +<p>Dès le lendemain de notre arrivée, il m'a présenté les +vieux serviteurs de sa mère et ceux plus jeunes qui lui +sont attachés depuis plusieurs années. Il m'a dit les infirmités +des uns et les défauts des autres, en me priant +d'avoir quelque patience avec eux, et d'être aussi indulgente +qu'il me serait possible de l'être, sans m'imposer +de réelles contrariétés. «Sois sûre, m'a-t-il dit, que je +ne mettrai jamais en balance le bien-être de ta vie domestique +et le plaisir de conserver autour de moi ces +visages auxquels le temps et l'habitude m'ont attaché. +Il me sera toujours facile de les éloigner de ta vue s'ils +t'importunent, sans les abandonner à la misère et sans +qu'ils aient le droit de te maudire; mais si ton repos +peut ne pas souffrir de leur présence, si je puis accorder +ta satisfaction et la leur, je serai plus heureux. Désires-tu +mon bonheur, Fernande?» a-t-il ajouté avec un doux +sourire. Je me suis jetée dans ses bras, je lui ai juré +d'aimer tout ce qu'il aime, de protéger tout ce qu'il protège; +je l'ai supplié de me dire tout ce que j'avais à faire +pour ne lui causer jamais l'ombre d'un chagrin.</p> + +<p>Si tu veux savoir comment se passent nos journées, +je te dirai que je le sais à peine quant à ce qui me concerne, +mais que Jacques a continuellement quelque +chose d'utile à faire. La conduite de ses biens l'occupe +Sans l'absorber. Il a su s'entourer d'honnêtes gens, et +il les surveille sans les tourmenter. Il a pour système +une stricte équité; l'incurie d'une générosité romanesque +ne l'éblouit pas; il dit que celui qui se laisse dépouiller +ne peut plus avoir ni mérite ni plaisir à donner, et que +celui qui à trouvé l'occasion de voler, et qui en a profité, +est plus à plaindre que s'il s'était ruiné. Jacques est +grand et libéral, son coeur est plein de justice, et il regarde +comme un devoir de soulager la misère d'autrui; +mais sa fierté se refuse à être dupe des impostures dont +les pauvres se servent comme de gagne-pain, et il est +dur et implacable envers ceux qui veulent spéculer sur +sa sensibilité. Je suis bien loin d'avoir le même discernement +que lui, et souvent je me laisse tromper. Jacques +ne s'occupe pas de cela, ou, s'il s'en aperçoit, il entre +apparemment dans ses idées de ne pas me réprimander +et même de ne pas m'avertir. Quelquefois j'en suis un +peu mortifiée, et j'ai presque des remords d'avoir mal +employé l'or précieux qui peut soulager tant de réelles +infortunes.</p> + +<p>Je m'occupe de ces choses-là aux heures où Jacques +est occupé ailleurs. Quand nous nous retrouvons, nous +faisons de la musique ou nous sortons ensemble; Jacques +fume ou dessine chaque fois que nous nous asseyons; +pour moi, je le regarde, et je puis dire que cette espèce +d'extase est la principale occupation de ma journée. Je +m'abandonne avec délices à cette heureuse indolence, +et je crains presque les plaisirs qui peuvent m'en arracher. +Il est si bon d'aimer et de se sentir aimé! La durée +des jours est trop bornée pour épuiser ce qu'il y a +dans le coeur d'enthousiasme et de joie. Que m'importe +de cultiver le peu de talents que j'ai ou d'en acquérir de +nouveaux? Jacques en a pour nous deux, et j'en jouis +comme s'ils m'appartenaient. Quand un beau site me +frappe, il m'est bien plus doux de le trouver dans mon +album, retracé par la main de Jacques, que par la +mienne. Je ne désire pas non plus former et orner mon +esprit: Jacques se plaît à ma simplicité; et lui, qui sait +tout, m'en apprendra certainement plus en causant avec +moi que tous les livres du monde. Enfin je suis contente +de l'arrangement de ma vie; tant de bonheurs m'environnent, +qu'il m'est impossible de souhaiter quelque +chose de mieux ordonné. Jacques est un ange; et ne +t'avise plus de dire, Clémence, que je me trompe ou qu'il +changera, car à présent je le connais et je le défendrai.</p> + +<p>Adieu, ma bonne amie; tu dois être heureuse de mon +bonheur, tu as eu tant d'inquiétude pour moi! A présent +sois tranquille et félicite-moi. Donne-moi souvent +de tes nouvelles, et sois sûre que je ne le négligerai +plus. Il faut pardonner quelque chose à l'enivrement des +premiers jours.</p> + +<p><i>P. S.</i> J'ai reçu une lettre de ma mère; elle est encore +au Tilly, et ne retournera à Paris qu'à l'entrée de l'hiver. +Elle me demande si je suis contente de Jacques, et s'effraie +aussi de la solitude où il m'a emmenée. Je ne lui ai +pas répondu, comme à toi, que l'amour remplissait cette +solitude et me la faisait chérir; elle aurait trouvé cela fort +inconvenant. Je lui ai parlé des avantages qu'elle estime, +des beaux chevaux que Jacques me donne et des grandes +chasses qu'il organise pour moi, des vastes jardins où je +me promène, des fleurs rares et précieuses dont regorge +la serre chaude, et des présents dont mon mari me comble +tous les jours. Avec tout cela, elle ne pourra plus +supposer que je ne sois pas heureuse.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XX.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>Je m'abandonne comme un enfant aux délices de ces +premiers transports de la possession, et ne veux pas prévoir +le temps où j'en sentirai les inconvénients et les +souffrances; quand il viendra, n'aurai-je pas la force de +l'accepter? Est-il nécessaire de passer les heures de repos +que le ciel nous envoie à se préparer pour la fatigue +à venir? Quiconque a aimé une fois sait tout ce qu'il y +a dans la vie de douleur et de joie, n'est-ce pas, Sylvia?</p> + +<p>Ce que tu demandes est bien antipathique à mon caractère +et à l'habitude de toute ma vie. Raconter une à +une toutes les émotions de ma vie présente, jeter tous +les jours un regard d'examen sur l'état de mon coeur, me +plaindre du mal que j'endure et me vanter du bien qui +m'arrive, me surveiller, me chérir, me révéler ainsi, +c'est ce que je n'ai jamais songé à faire. Jusqu'ici, mes +amours ont été cachées, mes joies silencieuses; je ne +t'ai raconté mes plaisirs que quand je les avais perdus, +et mes chagrins que lorsque j'en étais guéri; encore j'ai +cru faire en cela un grand acte de confiance et d'épanchement; +car, avec toute autre créature humaine, je +m'en sentais absolument incapable, et nul n'a obtenu +de ma bouche l'aveu des événements les plus évidents +de ma vie morale. Cette vie était si agitée, si terrible, +que j'aurais craint de perdre mes rares bonheurs en les +racontant, ou d'attirer sur moi l'oeil du destin, auquel +j'espérais dérober furtivement quelques beaux jours.</p> + +<p>Cependant je ne sens plus la même répugnance, aujourd'hui, +à briser le sceau de ce nouveau livre où mon +dernier amour doit être inscrit. Il me semble même, +comme à toi, que cette connaissance exacte et détaillée +de tout ce qui se passera en moi me sera salutaire et me +préservera de ces inexplicables dégoûts dont l'amour est +rempli. Peut-être qu'étudiant le mal dans sa cause, j'en +préviendrai le développement; peut-être qu'en observant +avec attention les secrètes altérations de nos âmes, je +saurai forcer les petites choses à ne point acquérir une +valeur exagérée, comme il arrive toujours dans l'intimité. +J'essaierai de conjurer la destinée; si cela est impossible, +j'accepterai du moins mes défaites avec le stoïcisme +d'un homme qui a passé sa vie à chercher la vérité et à +cultiver l'amour de la justice au fond de son coeur.</p> + +<p>Mais, avant de commencer ce journal, il convient que +je te dise d'où je pars, quel est l'état de mon âme et +comment j'ai arrangé ma vie présente. Tu sais que j'ai +entraîné Fernande au fond du Dauphiné pour l'éloigner +bien vite de sa mère, femme méchante et dangereuse +qui me hait particulièrement, qui m'a lâchement adulé +tant qu'elle a désiré me voir assurer la fortune de sa +fille, et qui a commencé à me braver aussitôt qu'elle n'a +plus rien redouté à cet égard. Pauvre femme! si elle savait +comme d'un mot je pourrais la faire pâlir! Mais je +ne descendrai jamais jusqu'à combattre avec les méchants. +Je savais qu'elle ne manquerait pas d'une certaine +habileté pour gâter le jugement de sa fille sur mon +compte et pour empoisonner notre bonheur par mille petites +tracasseries d'une terrible importance. J'ai donc enlevé +ma compagne le jour même de mon mariage; par là +je me suis soustrait à tout ce que la publicité imbécile +d'une noce a d'insolent et d'odieux. Je suis venu ici +jouir mystérieusement de mon bonheur, loin du regard +curieux des importuns; j'ai trouvé inutile, du moins, de +mettre la pudeur de ma femme aux prises avec l'effronterie +des autres femmes et le sourire insultant des hommes. +Nous n'avons eu que Dieu pour témoin et pour juge +de ce que l'amour a de plus saint, de ce que la société a +su rendre hideux ou ridicule.</p> + +<p>Depuis un mois rien encore n'a altéré notre bonheur; +il n'est pas tombé le plus petit grain de sable dans le sein +de ce lac uni et limpide; penché sur son onde transparente, +je contemple avec extase le ciel qui s'y réfléchit; +attentif à la plus légère perturbation qui pourrait le menacer, +je suis sur mes gardes pour que le grain de sable +n'entraîne pas une avalanche. Et pourtant je ne saurais +beaucoup me tourmenter; que peut la prudence humaine +contre la main toute-puissante du destin? Tout ce que je +puis tenter et espérer, c'est de ne pas perdre par ma faute +le trésor que Dieu me confie; s'il doit m'être retiré, cette +certitude du moins me consolera, que je n'ai pas mérité +de le perdre.</p> + +<p>Et puis à présent, toutes les prévisions, toutes les +craintes de ce monde me font un peu sourire. Qu'est-ce +qui peut arriver de pis à un honnête homme? d'être +forcé de mourir? Qu'est-ce que cela, je te le demande? +Je ne vois pas que la certitude de mourir un jour empêche +personne de jouir de la vie. Pourquoi la crainte du +malheur futur nuirait-elle à mon bonheur présent?</p> + +<p>Ce n'est pas que l'occasion de souffrir ne se soit déjà +présentée à moi, et certainement j'en aurais profité dans +ma jeunesse, alors qu'avide d'une félicité impossible, +j'avais l'ambitieuse folie de demander des cieux sans +nuages et des amours sans déplaisirs; ce besoin inconcevable +qui entraîne l'homme à exercer sa sensibilité +quand elle est toute neuve et surabondante, n'existe plus +chez moi. J'ai appris à me contenter de ce que je dédaignais, +à me soumettre aux contrariétés contre lesquelles +je me serais révolté autrefois. Il m'est impossible +de ne pas sentir la piqûre des chagrins journaliers; mon +coeur n'est pas encore pétrifié, et je crois au contraire +qu'il n'a jamais été plus véritablement ému. Heureusement +la raison m'a appris à étouffer la légère convulsion +que produit la blessure, à ne pas mettre au jour par un +mot, par une plainte, par un geste, cet embryon de +souffrance qui éclot et meurt si aisément, mais qui se +développe si vite et qui grossit d'une manière si effrayante +quand on le laisse essayer ses forces et briser sa prison. +Puisse mon âme servir de cercueil à tous ces songes pénibles +qui la tourmentent encore! Puisse-je ne pas me +trahir par un signe extérieur de souffrance! Entre amants +la douleur est sympathique, et le premier qui l'éprouve +et ne sait pas la recéler la communique à l'autre, même +sans la lui expliquer.</p> + +<p>Adieu pour aujourd'hui, ma soeur chérie. À présent, +nous sommes presque voisins; j'irai te voir certainement; +et, quoi que tu en dises, je n'abandonne pas le +projet de te faire connaître Fernande et de t'attirer auprès +de nous.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXI.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Je ne sais pas ce que Jacques a depuis deux jours, il +me semble qu'il est triste, et cela me rend si triste moi-même, +que je viens causer avec toi pour me distraire et +me consoler. Qu'est-ce que peut avoir Jacques? quels +chagrins peuvent l'atteindre auprès de moi? Il me serait +impossible, pour ma part, de me réjouir ou de m'attrister +d'une chose qui n'aurait pas rapport à lui; il est vrai +que, hors de lui, ma vie se réduit à si peu! Je n'existe +réellement que depuis trois mois, et Jacques a dû horriblement +souffrir avant d'arriver à l'âge qu'il a. Peut-être +aussi a-t-il été plus heureux qu'il ne l'est avec moi; +peut-être quelquefois, dans mes bras, regrette-t-il le +temps passé. Oh! cette idée est affreuse; je veux l'éloigner +bien vite!</p> + +<p>Mais qui peut l'attrister ainsi? et pourquoi ne me le +dit-il pas? je n'ai pas de secrets, moi! et lui, il en a certainement. +Il a dû se passer tant de choses extraordinaires +dans sa vie! Sais-tu, Clémence, que cette idée +me fait souvent frissonner? Une femme ne connaît pas son +mari en l'épousant, et c'est une folie de penser qu'elle +le connaîtra en vivant avec lui. Il y a derrière eux un +grand abîme où elle ne peut descendre, le passé, qui ne +s'efface jamais et qui peut empoisonner tout l'avenir! +Quand je songe qu'il y a trois mois, je ne savais pas encore +ce que c'était qu'aimer, et que, depuis vingt ans +peut-être, Jacques n'a pas fait autre chose! Tout ce qu'il +me dit de tendre et d'affectueux, il l'a peut-être dit à +d'autres femmes; ces caresses passionnées... Ah! quelles +horribles images me passent devant les yeux! je me sens +un peu folle aujourd'hui, en vérité...</p> + +<p>Je viens de me mettre à la fenêtre pour me distraire +de ces agitations, j'ai vu Jacques traverser une allée et +s'enfoncer dans le parc: il avait les bras croisés sur la +poitrine et la tête penchée en avant, comme s'il eût été +absorbé par une méditation profonde. Mon Dieu! je ne +l'ai jamais vu ainsi. Il est bien vrai que son humeur est +grave, que la douceur de son caractère tourne un peu à +la mélancolie, que son maintien est plutôt rêveur que sémillant; +mais il a aujourd'hui sur le visage quelque chose +d'inaccoutumé, je ne saurais dire quoi; peut-être un peu +plus de pâleur. Il aura eu quelque mauvais rêve, et +comme il me sait superstitieuse, il n'aura pas voulu +m'en parler; si ce n'est que cela, il aurait mieux fait de +me le raconter que de m'exposer aux inquiétudes que +j'éprouve. Peut-être est-il malade! Oh! je parie que oui! +On m'a dit qu'il n'aimait pas à être observé dans ces moments-là; +cependant je l'ai déjà vu malade une fois, je +m'en suis aperçue à cette petite chanson dont je t'ai parlé; +je l'ai interrogé et il m'a répondu qu'il était un peu souffrant, +et qu'il me priait de ne pas m'en occuper. S'il a +souffert peu ou beaucoup ce jour-là, c'est ce que je ne +puis savoir; je craignais tant de le contrarier que je n'ai +pas osé le regarder. Le fait est qu'il n'y a guère paru à +son humeur, et que maintenant le malaise, soit physique, +soit moral, qu'il éprouve, est tout à fait visible. +Hier soir il m'a semblé qu'il m'embrassait un peu froidement; +j'ai mal dormi, et, m'étant éveillée au milieu +de la nuit, j'ai vu de la lumière dans sa chambre. J'ai +tremblé qu'il ne fût indisposé; mais, craignant encore +plus de lui être importune, je me suis levée sans bruit +et j'ai été sur la pointe du pied regarder par la fente de +sa porte; il lisait en fumant. Je suis venue me recoucher, +un peu rassurée, mais triste de voir qu'il ne dormait +pas. Je suis si nonchalante et si enfant que, malgré +ma tristesse, je me suis rendormie tout de suite. Pauvre +Jacques! il a des insomnies, il souffre peut-être beaucoup, +il s'ennuie sans doute durant ces longues nuits si +tristes! Pourquoi ne m'appelle-t-il pas? Je surmonterais +certainement mon sommeil avec joie, je causerais avec +lui, ou je lui ferais la lecture pour le distraire. Je devrais +peut-être le prier de me laisser veiller avec lui; je +n'ose pas. C'est extraordinaire; j'ai découvert ce matin +que je crains Jacques presque autant que je l'aime; je +n'ai jamais eu le courage de lui demander ce qu'il avait. +Ce que les Borel m'ont dit de ses singulières fiertés n'est +pas sorti de mon esprit, malgré tout ce qui aurait dû me +le faire oublier, ou me persuader, du moins, que Jacques +ne les aurait pas avec moi. Je devrais peut-être +vaincre celle timidité, et le conjurer de me confier sa +souffrance; car je ne suis pas de ceux qu'elle peut ennuyer, +et je ne vois pas qu'il ait besoin de se fatiguer à +faire du stoïcisme avec moi. Mon silence lui fait peut-être +croire que je ne m'aperçois de rien. Ah! alors quelle +idée doit-il avoir de ma grossière insouciance! Je ne puis +la lui laisser. Il faut que j'aille le trouver tout de suite, +n'est-ce pas, Clémence? Oh! mon Dieu, que n'es-tu ici! +toi qui as tant de prudence et un jugement si délié, tu me +conseillerais. A défaut de la voix de la raison et de l'amitié, +j'écoute celle de mon coeur et je m'y abandonne; +je vais rejoindre Jacques dans le parc, et le conjurer à +genoux, s'il le faut, de m'ouvrir son coeur. Je reviendrai +te dire ce qu'il a et fermer ma lettre.......</p> + +<p>Eh bien, mon amie, j'étais folle et j'avais fait moi-même +un mauvais rêve; pardonne-moi de t'avoir importunée +de cette terreur puérile. J'ai été trouver Jacques; +il était couché sur l'herbe et il sommeillait. Je me suis +approchée de lui si doucement qu'il ne s'en est pas +aperçu, et je suis restée quelques instants, penchée sur +lui, à le contempler. J'avais sans doute une expression +d'anxiété sur la figure, car à peine éveillé, il a tressailli +et s'est écrié en jetant ses bras autour de moi: «Qu'as-tu +donc?» Alors je lui ai avoué naïvement toutes mes +inquiétudes et tout mon chagrin. Il m'a embrassée en +riant et m'a assuré que je m'étais absolument trompée. +«Il est bien vrai, m'a-t-il dit, que je n'ai pas dormi +beaucoup cette nuit; j'étais un peu souffrant et je me +suis mis à lire.—Et pourquoi ne m'as-tu pas éveillée? +lui ai-je dit.—Est-ce qu'on s'éveille à ton âge? a-t-il répondu.—Savez-vous, +Jacques, que vous me traitez en +petite fille?—Oh! grâce à Dieu, je te traite comme tu +le mérites, s'est-il écrié en me pressant contre son coeur, +et c'est parce que tu es une enfant que je t'adore.» Là-dessus +il m'a dit tant de choses délicieusement bonnes, +que je me suis mise à pleurer de joie. Tu vois si j'avais +sujet de me tourmenter! mais je ne regrette pas d'avoir +un peu souffert; je n'en sens que plus vivement le bonheur +que j'avais laissé s'altérer et que je ressaisis dans +toute sa fraîcheur. Oh! Jacques avait bien raison: il +n'est rien de plus précieux et de plus sublime que les larmes +de l'amour.</p> + +<p>Adieu, ma chère Clémence; réjouis-toi encore avec +moi; je suis plus heureuse aujourd'hui que je ne l'ai jamais +été.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXII.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>Depuis quelques jours nous sommes tristes sans savoir +pourquoi; tantôt c'est elle, tantôt c'est moi, tantôt tous +deux ensemble. Je ne me fatigue pas à en chercher la +raison; ce serait pire. Nous nous aimons et nous n'avons +pas le plus léger tort l'un envers l'autre. Nous ne nous +sommes blessés par aucune action, par aucune parole. +Avoir l'humeur mélancolique un jour plus qu'un autre +est une chose si simple! Un ciel pluvieux, un degré +de froid de plus dans l'atmosphère, suffisent pour rembrunir +les idées. Mon vieux corps criblé de blessures +est plus disposé qu'un autre à la souffrance; la jeune tête +active et inquiète de Fernande est prompte à se tourmenter +de la moindre altération dans mes manières. Quelquefois +cette vive sollicitude me chagrine un peu; elle +me poursuit, elle m'oppresse, elle me tient en arrêt et +me force à m'observer et à me contraindre. Comment +pourrais-je m'en offenser? Cette espèce de fatigue qu'elle +m'impose est douce en comparaison de l'horrible isolement +où je vivais quand j'ai connu Fernande, et où j'ai +souvent consumé les plus belles années de ma vie dans +un stoïcisme insensé. Si elle devait souffrir réellement de +mes souffrances, je regretterais le temps où elles ne retombaient +que sur moi; mais j'espère que je saurai l'accoutumer +à me voir un peu triste et préoccupé sans se +tourmenter.</p> + +<p>Fernande a toute l'adorable puérilité de son âge. +Qu'elle est belle et touchante quand elle vient avec ses +cheveux blonds en désordre, et ses grands yeux noirs +tout pleins de grosses larmes, se jeter dans mes bras +et me dire qu'elle est bien malheureuse, parce que je +lui ai donné un baiser de moins que la veille! Elle ne +sait pas ce que c'est que la douleur, elle s'en effraie à +l'excès; et vraiment Fernande m'effraie quelquefois moi-même. +Je crains qu'elle n'ait pas la force de supporter +la vie. Je suis un peu incertain de ce que je dois lui +dire pour l'habituer au courage. Il me semble que c'est +un crime ou du moins un acte de raison cruelle, que de +répandre les premières gouttes de fiel dans ce coeur si +plein d'illusions; et pourtant il viendra un moment où il +faudra lui révéler ce que c'est que la destinée de l'homme. +Comment résistera-t-elle au premier éclair? Puisse-je lui +cacher longtemps cette funeste lumière!</p> + +<p>Je viens de recevoir une nouvelle qui me fait beaucoup +de mal; cet ami dont je t'ai parlé est de nouveau en fuite. +Les sacrifices que j'ai faits pour lui, loin de le sauver, +l'ont replongé dans le désordre. A présent, son déshonneur +ne peut plus être masqué, son nom est souillé, sa +vie perdue; là, comme partout où j'ai passé, j'ai travaillé +en vain. Voilà donc à quoi sert l'amitié, et ce que +peut le dévouement! Non, les hommes ne peuvent rien +les uns pour les autres; un seul guide, un seul appui +leur est accordé, et il est en eux-mêmes. Les uns l'appellent +conscience, les autres vertu; je l'appelle orgueil. +Cet infortuné en a manqué; il ne lui reste que le suicide. +La calomnie n'atteint et ne déshonore personne, le temps +ou le hasard en fait justice; mais une bassesse ne s'efface +pas. Avoir donné sur soi à un autre homme le droit +du mépris, c'est un arrêt de mort en cette vie; il faut +avoir le courage de passer dans une autre en se recommandant +à Dieu.</p> + +<p>Mais il n'aura pas même cet orgueil-là, je le connais, +c'est un esprit corrompu et avili par l'amour du plaisir. +Sa vanité seule le fera souffrir; mais la vanité ne donne +de courage à personne; c'est un fard que le moindre +souffle fait tomber, et qui ne résiste pas à l'air de la solitude.</p> + +<p>Cette destinée, qu'un instant je m'étais flatté d'avoir +réhabilitée par mes reproches et par mes services, est +donc tombée plus bas qu'auparavant! Encore un homme +dont la vie est manquée, et que personne, excepté moi +peut-être, ne plaindra. Quand je me rappelle les temps +heureux que j'ai passés avec lui, lorsqu'il était jeune, et +que ni lui ni personne ne pensait que ce beau visage +riant et ce caractère vif et joyeux pussent servir d'enveloppe +à l'âme d'un lâche! Il avait une mère qui le chérissait, +des amis qui se fiaient à lui; et à présent!... Si +je n'étais pas marié, je courrais après lui, j'essaierais +encore de le relever; mais cela ne servirait à rien, et +Fernande souffrirait trop de mon absence. Pauvre homme! +je suis triste à la mort; je veux pourtant cacher cette +tristesse, qui se communiquerait bien vite à ma pauvre +enfant. Non, je ne veux pas voir ce beau front se rembrunir +encore; je ne veux pas couvrir de larmes ces +joues si fraîches et si veloutées. Qu'elle aime, qu'elle +rie, qu'elle dorme, qu'elle soit toujours tranquille, toujours +heureuse! Moi je suis fait pour souffrir; c'est mon +métier, et j'ai l'écorce dure.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Je suis encore triste, mon amie, et je commence à +croire que tout n'est pas joie dans l'amour; il y a aussi +bien des larmes, et je ne les répands pas toutes dans le +sein de Jacques, car je vois que j'augmente sa tristesse +en lui montrant la mienne. Depuis un mois nous avons +eu plusieurs accès de mélancolie sympathique sans cause +réelle, mais qui n'en ont pas moins des effets douloureux. +Il est vrai que, quand ils sont passés, nous sommes +plus heureux qu'auparavant, et nous nous chérissons +avec plus d'enthousiasme; mais je me dis toujours que +c'est la dernière fois que je tourmente Jacques de mes +enfantillages, et je ne sais comment il arrive que je recommence +toujours. Je ne peux pas le voir triste sans le +devenir aussitôt; il me semble que c'est une preuve d'amour +et qu'il ne doit pas s'en fâcher; aussi ne s'en fâche-t-il +pas. Il me traite toujours avec tant de douceur et de +bonté! comment ferait-il pour me dire une parole dure, +ou même froide? Mais il prend du chagrin et me fait de +doux reproches; alors je pleure de remords, d'attendrissement +et de reconnaissance, et je me couche fatiguée, +brisée, me promettant bien de ne plus recommencer; +car, au bout du compte, cela fait du mal, et ce sont autant +de jours que je retranche de mon bonheur. J'ai certainement +des idées folles, mais je ne sais pas s'il es +possible d'aimer sans les avoir. Par exemple, je me tourmente +continuellement de la crainte de n'être pas assez +aimée, et je n'ose pas dire à Jacques que c'est à la cause +de toutes mes agitations. Je crois bien qu'il a des jours +de souffrance physique; mais il est certain que son esprit +n'est pas toujours paisible. Certaines lectures l'agitent; +certaines circonstances, indifférentes en apparence, +semblent lui retracer des souvenirs pénibles. Je +m'en inquiéterais moins s'il me les confiait; mais il est +silencieux comme la tombe et me traite comme une personne +tout à fait à part de lui. L'autre jour je me mis à +chanter une vieille romance qui me tomba, je ne sais +comment, sous la main; Jacques était étendu sur le +grand canapé du salon, et il fumait dans une grande pipe +turque à laquelle il tient beaucoup. Dès que j'eus chanté +les premières mesures, il frappa le parquet avec cette +pipe, comme saisi d'une émotion convulsive, et la brisa. +«Ah! mon Dieu, qu'as-tu fait? m'écriai-je; tu as cassé +ta chère pipe d'Alexandrie.—C'est possible, dit-il, je ne +m'en suis pas aperçu. Remets-toi à chanter.—Mais je +n'ose pas trop, repris-je; il faut que j'aie fait quelque +fausse note épouvantable tout à l'heure; car tu as bondi +comme un desespéré.—Non pas que je sache, répondit-il; +continue, je t'en prie.» Je ne sais comment il se +fait que je suis toujours à l'affût des impressions que Jacques +cherche à me dissimuler; il y a un secret instinct +qui m'abuse ou qui m'éclaire, je ne sais lequel des deux, +mais qui me force a reporter tout ce qu'il fait et tout ce +qu'il dit vers une cause funeste à mon bonheur. Je m'imaginai +qu'il avait entendu chanter cette romance par +quelque maîtresse dont le souvenir lui était encore cher, +et je ressentis tout à coup une jalousie absurde; je la jetai +de côté, et me mis à en chanter une autre. Jacques l'écouta +sans l'interrompre, puis il me redemanda la première, +en disant qu'il la connaissait et qu'elle lui plaisait +beaucoup. Ces paroles, qui semblèrent confirmer mes +doutes, m'enfoncèrent un poignard dans le coeur; je trouvai +Jacques insensé et barbare de chercher à ressaisir +dans notre amour le souvenir des autres amours de sa +vie, et je chantai la romance, tandis que de grosses +larmes me tombaient sur les doigts. Jacques me tournait +le dos, et s'imaginait, parce que son corps avait une attitude +immobile, que je ne m'apercevais pas de son émotion; +mais je faisais, malgré ma douleur, une sévère attention +à lui, et je surpris deux ou trois soupirs qui +semblaient partir d'une âme oppressée et briser tout +son corps. Quand j'eus fini, il y eut entre nous un long +silence: je pleurais, et je laissai échapper malgré moi un +sanglot. Jacques était tellement absorbé qu'il ne s'en +aperçut pas, et sortit en fredonnant, d'un ton mélancolique, +le refrain de la romance.</p> + +<p>J'allai dans le bois pour me désoler en liberté; mais, +au détour d'une allée, je me trouvai face à face avec +lui. Il m'interrogea sur ma tristesse avec sa douceur accoutumée, +mais beaucoup plus froidement que les autres +fois. Cet air sévère m'imposa tellement que je ne voulus +jamais lui avouer pourquoi j'avais les yeux rouges; je lui +dis que c'était le vent, la migraine; je lui fis mille contes +dont il feignit de se contenter, car il insista fort peu, et +chercha à me distraire. Il n'eut pas grand peine: je suis +si folle que je m'amuse de tout. Il me mena voir des chèvres +de Cachemire qui venaient de lui arriver, avec un +berger dont la bêtise me fit mourir de rire. Mais vois +comme je suis! dès que je me retrouvai seule, mon chagrin +me revint, et je me remis à pleurer en pensant à +cette histoire de la matinée. Ce qui me faisait surtout de +la peine, c'était d'avoir été importune à Jacques. L'indifférence +qu'il avait montrée me prouvait de reste qu'il +n'était plus disposé à écouter mes puériles confessions et +à s'affliger avec moi de mes souffrances. Peut être avait-il +cette idée; peut-être éprouvait-il un peu de remords de +m'avoir fait chanter cette romance; peut-être nous sommes-nous +parfaitement compris tous les deux sans nous +expliquer. Le fait est que le soir il prit un air tout à fait +insouciant en me demandant si je savais par coeur la romance +que j'avais chantée le matin. «Tu aimes bien cette +romance? lui dis-je avec un peu d'amertume.—Beaucoup, +répondit-il, surtout dans ta bouche; tu l'as chantée +ce matin avec une expression qui m'a ému jusqu'au +fond du coeur.» Poussée par je ne sais quel besoin de +me faire souffrir pour me dévouer à sa fantaisie, je lui +offris de la chanter de nouveau; et j'allais allumer une +bougie pour la lire, lorsqu'il m'arrêta en me disant que +ce serait pour une autre fois, et qu'il aimait mieux se +promener avec moi au clair de la lune. Le lendemain matin, +je cherchai la romance et ne la trouvai plus sur mon +piano. Je la cherchai tous les jours suivants sans succès. +Pressée par la curiosité, je me hasardai à demander à +Jacques s'il ne l'avait pas vue. «Je l'ai déchirée par distraction, +me répondit-il; il n'y faut plus penser.» Il me +sembla qu'il disait cette parole, <i>il n'y faut plus penser</i>, +d'une manière particulière, et que cela exprimait beaucoup +de choses. Je me trompe peut-être, mais jamais je +ne croirai qu'il ait déchiré cette romance par distraction. +Il a voulu savoir d'abord si je pourrais la chanter par +coeur, et quand il a été sûr que non, il l'a anéantie. Elle +lui causait donc une émotion bien véritable; elle lui rappelait +donc un amour bien violent!</p> + +<p>Si Jacques devine tout cela, si en lui-même il traite +d'enfantillages méprisables ce qui se passe en moi, il a +tort. S'il était à ma place, il souffrirait peut-être plus que +moi; car il n'a pas de rivaux dans le passé; rien de ce +que je fais, rien de ce que je pense ne peut l'affliger: il +peut sans frayeur regarder dans ma vie, l'embrasser +tout entière d'un coup d'oeil, et se dire qu'il est mon +seul amour. Mais sa vie est pour moi un abîme impénétrable; +ce que j'en sais ressemble à ces météores sinistres +qui éblouissent et qui égarent. La première fois que +j'ai recueilli ces lambeaux de renseignements incertains, +j'ai craint que Jacques ne fût inconstant ou menteur; +j'ai craint que son amour n'eût pas tout le prix que j'y +attachais; ma vénération fut comme ébranlée. Aujourd'hui +je sais ce que c'est que Jacques et ce que vaut son +amour; le prix en est si grand que je sacrifierais toute +une vie de repos où je ne l'aurais pas connu, aux deux +mois que je viens de passer avec lui. Je le sais incapable +de m'abuser et de promettre son coeur en vain. Je ne +songe presque plus à l'avenir, mais je me tourmente horriblement +du passé; j'en suis jalouse. Oh! que serait le +présent si je n'étais pas sûre de lui comme de Dieu! +Mais je ne pourrais pas douter de la parole de Jacques, +et je ne serais pas jalouse sans raison. L'espèce de jalousie +que j'ai maintenant n'est pas vile et soupçonneuse; +elle est triste et résignée; oh! mais elle me fait bien +mal!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIV.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>Je ne sais auquel des deux le pied a manqué, mais le +grain de sable est tombé. J'ai fait bonne garde, je me suis +dévoué de tout mon pouvoir à prévenir cet accident; mais +la surface du lac est troublée. D'où est venu le mal? On +ne le sait jamais; on s'en aperçoit quand il existe. Je le +contemple avec tristesse et sans découragement. Il n'y a +pas de remède à ce qui est arrivé; mais on peut mettre +une digue à l'avalanche et l'arrêter en chemin.</p> + +<p>Cette digue, ce sera ma patience. Il faut qu'elle s'oppose +avec douceur aux excès de sensibilité d'une âme +trop jeune. J'ai su mettre ce rempart entre moi et les +caractères les plus fougueux; ce ne sera pas une tâche +bien difficile que d'apaiser une enfant si simple et si +bonne. Elle a une vertu qui nous sauvera l'un et l'autre, +la loyauté. Son âme est jalouse; mais son caractère est +noble, et le soupçon ne saurait le flétrir. Elle est ingénieuse +à se tourmenter de ce qu'elle ne sait pas, mais +elle croit aveuglément à ce que je lui dis. Me préserve +Dieu d'abuser de cette sainte confiance et de démériter +par le plus léger mensonge! Quand je ne puis pas lui +donner l'explication satisfaisante, j'aime mieux ne lui +en donner aucune; c'est la faire souffrir un peu plus +longtemps, mais que faire? Un autre descendrait peut-être +à ces faciles artifices qui raccommodent tant bien +que mal les querelles d'amour; cela me paraît lâche, +et je n'y consentirai jamais. L'autre jour, il s'est passé +entre elle et moi une petite tracasserie assez douloureuse, +et très-délicate pour tous deux. Elle se mit à chanter une +romance que j'ai entendu chanter pour la première fois +à la première femme que j'ai aimée. C'était un amour +bien romanesque, bien idéal, une espèce de rêve qui ne +s'est jamais réalisé, grâce peut-être a ma timidité et au +respect enthousiaste que je professais pour une femme +très-semblable aux autres, à ce qu'il m'a semblé depuis. +Certes, ni cette femme, ni l'amour que j'eus pour elle, +ne sont de nature à causer raisonnablement de l'ombrage +à Fernande; ce fut pourtant la cause d'un nuage qui a +passé sur notre bonheur. J'eus un plaisir très-vif à entendre +ce chant mélodieux et simple qui me rappelait +les illusions et les songes riants de ma première jeunesse. +Il me retraçait toute une fantasmagorie de souvenirs: je +crus revoir le pays où j'avais aimé pour la première fois, +les bois où j'avais rêvé si follement, les jardins où je me +promenais en faisant de mauvaises poésies que je trouvais +si belles, et mon coeur palpita encore de plaisir et +d'émotion. Certes, ce n'était pas de regret pour cet +amour qui n'a jamais existé que dans les rêves d'une +imagination de seize ans, mais il y a dans les lointains +souvenirs une inexplicable magie. On aime ses premières +impressions d'un amour paternel, on se chérit dans le +passé, peut-être parce qu'on s'ennuie de soi-même dans +le présent. Quoi qu'il en soit, je me sentis un instant +transporté dans un autre monde, pour lequel je ne changerais +pas celui où je suis maintenant, mais où j'avais +cru ne retourner jamais, et où je fis avec joie quelques +pas. Il me sembla que Fernande devinait le plaisir qu'elle +me causait, car elle chanta comme un ange, et je restai +enivré et muet de béatitude après qu'elle eut cessé. Tout +à coup je m'aperçus qu'elle pleurait, et, comme nous +avons eu déjà quelque chose de pareil, je devinai ce qui +se passait en elle, et j'en conçus un peu d'humeur. La +première impression est au-dessus des forces de l'homme +le plus ferme. Dans ces moments-là, il n'est donné +qu'aux scélérats de savoir feindre. Tout ce qu'un homme +sincère peut faire, c'est de se taire ou de se cacher. Je +sortis donc, et quelques tours de promenade dissipèrent +cette légère irritation. Mais je compris qu'il m'était +impossible de consoler Fernande par une explication. Il +eût fallu ou lui faire accroire quelle se trompait dans +ses soupçons, en lui faisant un mensonge, ou tenter de +lui expliquer la différence qu'il y a entre aimer un souvenir +romanesque et regretter un amour oublié. Voilà ce +qu'elle n'eût jamais voulu comprendre et ce qui est réellement +au-dessus de son àge, et peut-être de son caractère. +Cet aveu d'un sentiment bien innocent lui eût fait +plus de mal que mon silence. J'ai tout réparé en lui prouvant +que j'étais prêt à faire à sa susceptibilité le sacrifice +de mon petit plaisir; j'ai refusé d'entendre de nouveau +la romance que, par une petite malice boudeuse de femme, +elle m'offrait de me chanter une seconde fois, et je l'ai +brûlée sans ostentation.</p> + +<p>Il faudra qu'en toute occasion, quand je ne pourrai +pas mieux faire, j'aie le courage de ne pas montrer d'humeur. +Il est vrai que cela me fait souffrir un peu. J'ai +été victime pendant si longtemps de la jalousie atroce +de certaines femmes, que tout ce qui me la rappelle, +même de très-loin, me fait frissonner d'aversion. Je m'y +habituerai. Fernande a les défauts ou plutôt les inconvénients +de son âge, et j'ai aussi ceux du mien. A quoi +m'aurait servi l'expérience, si elle ne m'avait endurci à +la souffrance? C'est à moi de m'observer et de me vaincre. +Je m'étudie sans cesse, et je me confesse devant Dieu +dans la solitude de mon coeur, pour me préserver de +l'orgueil intolérant. En m'examinant ainsi, j'ai trouvé +bien des taches en moi, bien des motifs d excuse pour +les fréquentes agitations de Fernande. Par exemple, j'ai +la triste habitude de rapporter toutes mes peines présentes +à mes peines passées. C'est un noir cortège d'ombres en +deuil qui se tiennent par la main; la dernière qui s'agite +éveille toutes les autres qui s'endormaient. Quand ma +pauvre Fernande m'afflige, ce n'est pas elle qui me fait +tout le mal que je ressens, ce sont les autres amours de +ma vie qui se remettent à saigner comme de vieilles +plaies. Ah! c'est qu'on ne guérit pas du passé!</p> + +<p>Devrait-elle se plaindre de moi, pourtant? Quel +homme sait mieux jouir du présent? quel homme respecte +plus saintement les biens que Dieu lui accorde? +Combien je prise ce diamant que je possède, et autour +duquel je souffle sans cesse pour en écarter le moindre +grain de poussière! Oh! qui le garderait plus soigneusement +que moi? Mais les enfants savent-ils quelque chose? +Moi, du moins, je puis comparer le passé au présent, +et si quelquefois je souffre doublement pour avoir déjà +beaucoup souffert, plus souvent encore j'apprends par +cette comparaison à savourer le bonheur présent. Fernande +croit que tous les hommes savent aimer comme +moi; moi, je sens que les autres femmes ne savent pas +aimer comme elle. C'est moi qui suis le plus juste et le +plus reconnaissant. Mais, encore une fois, il en doit être +ainsi. Hélas! le temps du bonheur serait-il déjà passé? +celui du courage serait-il venu? Oh! non, non, pas encore; +ce serait trop vite. Que l'un préserve l'autre, et +que le bonheur récompense le courage!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXV.</h3> + +<h3>DE CLÉMENCE A FERNANDE.</h3> + +<p>Je suis plus affligée que surprise de ce qui t'arrive; +tes chagrins me paraissent la conséquence inévitable +d'une union mal assortie. D'abord ton mari est trop âgé +pour toi, ensuite tu as pris ta position tout de travers. +Il eût été possible à une femme dont le caractère serait +calme et un peu froid de s'habituer aux inconvénients +que je t'avais signalés, et qui ne se sont que trop réalisés; +mais, pour une petite tête exaltée comme la tienne, +un homme aussi expérimenté que M. Jacques est le pire +mari que tu pouvais rencontrer. Ce n'est pas que je rejette +sur lui la faute de tout ce qui s'est passé entre vous; +il me semble que c'est lui qui a constamment raison, et +voilà pourquoi je te plains: ce qu'il y a de plus triste +au monde, c'est d'être condamné, par sa position et par +la force des choses, à avoir constamment tort. Cet amour +enthousiaste que tu t'es évertuée à ressentir pour lui est +un sentiment hors nature, et destiné à s'éteindre tout à +coup comme un feu de paille; mais avant d'en venir là +il te fera cruellement souffrir, et, quelque patient que +soit ton mari, il te rendra insupportable à ses yeux. Il +me semble, à moi, que la passion, est tout à fait contraire +à la dignité et à la sainteté du mariage. Tu t'es imaginé +que tu inspirais cette passion à ton mari; j'en doute fort: +je crois que tu auras pris pour l'enthousiasme les caresses +véhémentes qu'un mari prodigue dès les premiers jours +à sa femme, quand elle est, comme toi, toute jeune et +remarquablement jolie. Mais sois sûre que toutes les +extases de ton cerveau, toutes les illusions de ton âme, +ne sont plus du goût d'un homme de trente-cinq ans, et +que, du jour où, au lieu de contribuer à ses plaisirs, +elles lui causeront du trouble et de l'ennui, il te dessillera +les yeux, peut-être un peu brusquement. Tu seras +au désespoir alors, pauvre Fernande, et il n'aura fait +qu'une chose très-simple et très-légitime; car de quel +droit viens-tu, avec tes folies et tes caprices, empoisonner +la vie d'un homme qui était libre et tranquille, et +qui t'a recherchée en mariage pour te faire participer à +son bien-être, et non pour t'ériger en souveraine jalouse +et impérieuse? Je vois déjà que tu as le talent de le rendre +assez malheureux; cette manière de l'épier, de scruter +toutes ses pensées, d'interpréter toutes ses paroles, doit +faire de ton amour un fléau. Et pourtant, Fernande, personne +n'était plus douce et plus facile à vivre que toi; +nul caractère n'est plus éloigné du soupçon et de la tyrannie; +nul coeur peut-être n'est plus généreux et plus +juste, mais tu aimes, et voilà l'effet de l'amour sur les +femmes quand elles ne savent pas se vaincre. Prends +garde à toi, ma chère; je te parle bien durement, bien +cruellement, mais tu cherches l'appui de ma raison, et +je te l'offre d'une main ferme. Je t'ai déjà dit que, le jour +où la vérité te serait trop rude à supporter, tu n'avais +qu'à cesser de m'écrire, et que je comprendrais ton silence. +Je ne chercherai jamais à te guérir malgré toi, +je ne suis pas une marchande de conseils. Adieu, ma +petite amie; tâche de te guérir de l'exagération, ou tu +es perdue.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVI.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p>Tu as raison, Jacques, de ne pas t'effrayer beaucoup +de ces légers nuages. Je ne sais pas si tu dois aimer +éternellement Fernande; je ne sais pas si l'amour est, +de sa nature, un sentiment éternel; mais ce qu'il y a +de certain, c'est qu'avec des caractères aussi nobles que +les vôtres il doit avoir un cours aussi long que possible, +et ne pas se flétrir dès les premiers mois. Je vois que +dea caractères plus mal assortis, et moins dignes l'un de +l'autre, se tiennent embrassés durant des années et ont +une peine extrême à se détacher. Toi-même tu l'as +éprouvé; tu as aimé des femmes beaucoup moins parfaites +que Fernande, et tu les as aimées longtemps avant +de commencer à souffrir et à te dégoûter. Il me semble +donc impossible que la chute du premier grain de sable +ait déjà troublé ton amour, et que ton lac ne redevienne pas +tranquille et pur. Peut-être que deux grands coeurs ont +plus de peine à s'entendre que lorsqu'un des deux fait à +lui seul tous les frais de la sympathie. Peut-être qu'avant +de se livrer entièrement, et de s'abandonner l'un à l'autre, +ils ont besoin de s'essayer, de briser quelques aspérités +qui les repoussent encore. Un grand bonheur, une +longue passion, doivent être achetés au prix de quelques +souffrances. Quand on plante un arbre vigoureux, il +souffre et se flétrit pendant quelques jours avant de s'accoutumer +au terrain et de montrer la force qu'il doit +acquérir. Les petites douleurs de ton amie prouvent l'excessive +délicatesse de son amour. Je voudrais être aimée +comme tu l'es. Garde-toi donc de te plaindre; surmonte +un peu ta fierté, s'il le faut, et consens, non à mentir, +mais à t'expliquer. Tu fais injure à Fernande en croyant +qu'elle ne comprendrait pas; elle serait flattée de te +voir condescendre aux faiblesses de son sexe et aux +ignorances de son âge; elle s'efforcerait de marcher plus +vite vers toi et d'arriver à ton point de vue. Que ne peut +pas une âme comme la tienne et une parole si éloquente +quand tu daignes parler! Oh! ne t'enferme pas dans le +silence! tu n'as pas besoin de ta force avec cet être angélique +qui est à genoux déjà pour t'écouter. Rappelle-toi +ce que j'étais quand je t'ai connu, et ce que tu as +fait de cette âme qui dormait informe dans le chaos. +Que serais-je si tu n'étais descendu jusqu'à moi, si tu +ne m'avais révélé ce que tu sais de Dieu, des hommes +et de la vie? Ne t'ai-je pas compris? n'ai-je pas acquis +quelque grandeur, moi qui n'étais qu'une enfant sauvage, +incapable de bien et de mal par moi-même au milieu +des ténèbres de mon ignorance? Souviens-toi des longues +promenades que nous faisions ensemble sur les +Alpes, au temps des vacances. Avec quelle avidité je +t'écoutais! comme je rentrais dans mon couvent éclairée +et sanctifiée! O mon brave Jacques! quel être sublime +ne pourras-tu pas faire de celle qui est ta femme et qui +possède ton amour! Je te prédis une grande destinée +avec elle! Essuie ses belles larmes, ouvre-lui tous les +trésors de ton âme: je vivrai de votre bonheur.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVII.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A SYLVIA</h3> + +<p>Pourquoi donc avez-vous tant tardé à m'écrire cette +lettre qui nous eût épargné tant de maux, et pourquoi, +si Jacques est votre frère, avez-vous tant hésité à me +l'avouer? Quel être incompréhensible êtes-vous, Sylvia, +et quel plaisir trouvez-vous à nous faire souffrir vous et +moi? C'est en vain que je vous contemple et que je vous +étudie; il y a des jours où je ne sais pas encore si vous +êtes la première ou la dernière des femmes; je me demande +si votre fierté signifie la vertu la plus sublime ou +l'effronterie du vice hypocrite. Ah! ne m'accablez pas +de vos froides et méprisantes railleries. Ne me dites pas +que personne ne m'impose l'obligation de vous aimer, +et que je suis libre de renoncer à vous. Je suis bien assez +malheureux; ne faites pas tant de gloire de vos dédains +et de votre indifférence: vous ne seriez que plus digne +d'amour si vous étiez moins forte et moins cruelle.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/08.png"></p> + +<p>Et vous, n'avez-vous jamais eu des instants de faiblesse +et d'incertitude avec moi? ne m'avez-vous pas +accusé de bien des torts que vous m'avez pardonnés? +Pourquoi railler si durement l'impiété de mon âme? +pourquoi me dire que je ne vous aime pas du moment +que je doute de vous? Savez-vous bien ce que c'est que +l'amour, pour parler de la sorte? Mais vous m'avez +aimé, puisque vous m'avez rappelé souvent après m'avoir +repoussé; mais vous m'aimez encore, puisque, après +trois mois d'un silence obstiné, vous m'écrivez pour vous +laver de mes soupçons. Elle est bien laconique et bien +hautaine, votre justification! Je n'oserais confier à personne +combien vous me dominez, tant je me trouve rapetissé +et humilié par votre amour. O Dieu! et vous seriez +un ange si vous vouliez; c'est l'orgueil qui fait de +vous un démon! Quand vous vous abandonnez à votre +sensibilité, vous êtes si belle, si adorable! j'ai eu de si +beaux jours avec vous! sont-ils donc perdus pour jamais? +Non; je ne saurais y renoncer; que ce soit force +ou faiblesse, lâcheté ou courage, je retournerai à toi! +Je te presserai encore dans mes bras, je te forcerai encore +à croire en moi et à m'aimer, dusse-je n'avoir qu'un +jour de ce bonheur, et rester avili à mes propres yeux +pour toute ma vie! Je sais que je serai encore malheureux +avec toi; je sais qu'après m'avoir rendu fou, tu +me chasseras avec un abominable sang-froid. Tu ne +comprendras pas où tu ne voudras pas comprendre que, +pour retourner à tes pieds, avec l'âme toute saignante +encore de doute et de soupçons, il faut que je t'aime +d'une passion effrénée. Tu me diras que je ne sais pas +ce que c'est qu'aimer; tu croiras être bien sublime et +bien généreuse envers moi, parce que tu me pardonneras +d'avoir soupçonné ce que tous les hommes auraient +supposé à ma place. Tu es une âme d'airain; tu brises +tout ce qui t'approche, et ne consens à plier devant aucune +des réalités de la vie. Comment veux-tu que je te +suive toujours aveuglément dans ce monde imaginaire +où je n'avais jamais mis le pied avant de te connaître? +Ah! sans doute, si tu es ce tu parais à mon enthousiasme, +tu es bien grande, et je devrais passer ma vie +enchaîné à tes pieds; si tu es ce que ma raison croit deviner +parfois, cache-moi bien la vérité, trompe-moi habilement, +car malheur à toi si tu te démasques! Adieu; +reçois-moi comme tu voudras, dans trois jours je serai +à tes genoux.</p> + + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/09.png"></p> + + +<h3>XXVIII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Tu m'humilies, tu me brises; si c'est la vérité que tu +m'enseignes, elle est bien âpre, ma pauvre Clémence. +Tu vois cependant que je l'accepte, toute cruelle qu'elle +est, et que je reviens toujours à toi, sauf à être plus malheureuse +qu'auparavant, quand tu m'as répondu. J'ai +donc tort? Mon Dieu, je croyais qu'avec un malheur +comme le mien on ne pouvait pas être coupable. Les méchants +sont ceux qui rient des peines d'autrui; moi je +pleure celles de Jacques encore plus que les miennes; +je sais bien que je l'afflige, mais ai-je la force de cacher +mon chagrin? Peut-on tarir ses larmes, peut-on s'imposer +la loi d'être insensible à ce qui déchire le coeur?</p> + +<p>Si quelqu'un est jamais arrivé à cette vertu, il a dû +bien souffrir avant de l'atteindre; son coeur a dû saigner +cruellement! Je suis trop jeune pour savoir déguiser +mon visage et cacher mon émotion; et puis, ce n'est +pas Jacques qu'il me serait possible de tromper. Cette +lutte avec moi-même ne servirait donc qu'à augmenter +mon mal; ce qu'il faudrait étouffer, c'est ma sensibilité, +c'est mon amour! O ciel, tu me parles de le vaincre! +Cette seule idée lui donne plus d'intensité; que deviendrais-je +à présent que j'ai connu l'amour, si je me trouvais +le coeur vide? Je mourrais d'ennui. J'aime mieux +mourir de chagrin, la mort sera moins lente.</p> + +<p>Tu prends le parti de Jacques, tu as bien raison! c'est +lui qui est un ange, c'est lui qui devrait être aimé d'une +âme aussi forte, aussi calme que la tienne. Mais suis-je +donc indigne de lui? ne suis-je pas sincère et dévouée +autant qu'il est possible de l'être? Non! ce ne sont pas +des lueurs d'enthousiasme que j'ai pour lui, c'est une +vénération constante, éternelle. Il m'aime vraiment, je +le sais, je le sens; il ne faut pas me dire qu'il n'aime de +moi que ma jeunesse et ma fraîcheur; si je le croyais!... +non, cette idée est trop cruelle! Tu es inexorable dans +ton mépris pour l'amour; ton esprit observateur juge +tout sans pitié; mais de quel droit parles-tu d'un sentiment +que tu n'as pas éprouvé? Si tu savais combien un +pareil doute me ferait souffrir, une fois entré dans mon +coeur, tu n'aurais pas la cruauté de m'y pousser.</p> + +<p>Eh bien, s'il en était ainsi, si Jacques m'aimait comme +un passe-temps, moi qui lui ai dévoué toute ma vie, moi +qui l'aime de toutes les forces de mon âme, j'essaierais +de ne plus l'aimer; mais cela me serait impossible, je +mourrais.</p> + +<p>Ma pauvre tête est malade. Aussi quelle lettre tu m'écris! +je n'ai pu cacher l'impression qu'elle me faisait, et +Jacques m'a demandé si je venais d'apprendre quelque +mauvaise nouvelle. J'ai répondu que non. «Alors, m'a-il +dit, c'est une lettre de ta mère.» Je mourais de peur +qu'il ne me demandât à la voir, et, tout interdite, j'ai +baissé la tête sans répondre. Jacques a frappé la table +avec une violence que je ne lui ai jamais vue. «Que +cette femme n'essaie point d'empoisonner ton coeur, s'est-il +écrié, car je jure sur l'honneur de mon père qu'elle +me paierait cher la moindre tentative contre la sainteté +de notre amour!» Je me suis levée tout épouvantée, et +je suis retombée sur ma chaise. «Eh bien, qu'as-tu? +m'a-t-il dit.—-Vous-même, qu'avez-vous contre ma mère? +que vous a-t-elle fait pour vous mettre ainsi en colère?—J'ai +des raisons que tu ne sais pas, Fernande, et qui sont +grosses comme des montagnes; puisses-tu ne les savoir +jamais! mais, pour l'amour de notre repos, cache-moi +les lettres de ta mère, et surtout l'effet qu'elles produisent +sur toi.—Je te jure que tu te trompes, Jacques, +me suis-je écriée; cette lettre n'est pas de ma mère, elle +est de...—Je n'ai pas besoin de le savoir, a-t-il dit vivement; +ne me fais pas l'injure de répondre à des questions +que je ne t'adresserai jamais.» Et il est sorti; je +ne l'ai pas revu de la journée. O Dieu! nous en sommes +presque à nous quereller! et pourquoi? parce que j'ai +cru le voir triste et que j'ai pris de l'inquiétude? Oh! +s'il n'y avait pas au fond de tout cela quelque chose de +vrai, nous n'en serions pas où nous en sommes. Jacques +a eu des peines qu'il m'a cachées, à bonne intention +peut-être, mais il a eu tort; s'il m'avait révélé la première, +je ne l'aurais pas interrogé sur les autres, tandis +qu'à présent je m'imagine toujours qu'il couve quelque +mystère, et je ne trouve pas cela juste, car mon âme lui +est ouverte, et il peut y lire à chaque instant. Je vois +bien qu'il est préoccupé, quelque chose le distrait de +l'amour qu'il avait pour moi; quelquefois il a un froncement +de sourcil qui me fait trembler de la tête aux +pieds. Il est vrai que si je prends le courage de lui adresser +la parole, cela se dissipe aussitôt, et je retrouve son +regard bon et tendre comme auparavant. Mais autrefois +je ne lui déplaisais jamais, je lui disais avec confiance +tout ce qui me passait par l'esprit; quand j'étais absurde, +il se contentait de sourire, et il prenait la peine de redresser +mon jugement avec affection. A présent, je vois +que certaines paroles, dites presque au hasard, lui font +un mauvais effet; il change de visage, ou il se met à fredonner +cette petite chanson qu'il chantait à Smolensk, +quand on lui retira une balle de la poitrine. Une parole +de moi lui fait le même mal apparemment.</p> + +<p>Il est six heures du soir; Jacques, qui est d'ordinaire +si exact, et qui se faisait un scrupule de me causer la +plus légère inquiétude ou la plus frivole impatience, n'est +pas encore rentré pour dîner. Est-ce qu'il me boude? +est-ce qu'il aura eu un chagrin assez vif pour rester absorbé +ainsi depuis midi? Je suis tourmentée; s'il lui était +arrivé quelque accident! s'il ne m'aimait plus! Peut-être +que je lui ai tellement déplu aujourd'hui qu'il éprouve +de la répugnance à me voir. Oh! ciel! ma vue lui deviendrait +odieuse! Tout cela me fait un mal horrible, je +suis enceinte et je souffre beaucoup. Les anxiétés auxquelles +je m'abandonne me rendent encore plus malade. +Il faut que j'en finisse; il faut que je me jette aux pieds +de Jacques, et que je le conjure de me pardonner mes +folies. Cela ne peut pas m'humilier: ce n'est pas à mon +mari, c'est à mon amant que s'adresseront mes prières. +J'ai offensé se délicatesse, j'ai affligé son coeur; il faut +qu'une fois pour toutes il me pardonne, et que tout soit +oublié. Il y a bien des jours que nous ne nous expliquons +plus; cela me tue. J'ai l'âme pleine de sanglots qui m'étouffent; +il faut que je les répande dans son sein, qu'il +me rende toute sa tendresse, et que je recouvre ce bonheur +pur et enivrant que j'ai déjà goûté.</p> + + +<p>Dimanche matin.</p> + +<p>O mon amie, que je suis malheureuse! rien ne me +réussit, et la fatalité fait tourner à mal tout ce que je +tente pour me sauver. Hier, Jacques est rentré à six +heures et demie; il avait l'air parfaitement calme, et m'a +embrassée comme s'il eût oublié nos petites altercations. +Je connais Jacques à présent; je sais quels efforts il fait +sur lui-même pour vaincre son déplaisir; je sais que la +douleur concentrée est un fer rouge qui dévore les entrailles. +Je me suis fait violence pour dîner tranquillement; +mais, aussitôt que nous avons été seuls, je me suis +jetée à ses genoux en fondant en larmes. Sais-tu ce qu'il +a fait? Au lieu de me tendre les bras et d'essuyer mes +pleurs, il s'est dégagé de mes caresses et s'est levé d'un +air furieux; j'ai caché mon visage dans mes mains pour +ne pas le voir dans cet état; j'ai entendu sa voix tremblante +de colère qui me disait: «Levez-vous, et ne vous +mettez jamais ainsi devant moi.» J'ai senti alors le courage +du désespoir. «Je resterai ainsi, me suis-je écriée, +jusqu'à ce que vous m'ayez dit ce que j'ai fait pour perdre +votre amour.—Tu es folle, a-t-il répondu en se radoucissant, +et tu ne sais qu'imaginer pour troubler notre +paix et gâter notre bonheur. Expliquons-nous, parlons, +pleurons, puisqu'il te faut toutes ces émotions pour alimenter +ton amour; mais, au nom du ciel, relève-toi, et +que je ne te voie plus ainsi.» J'ai trouvé cette réponse bien +dure et bien froide, et je suis retombée sur moi-même à +demi brisée d'abattement et de douleur. «Faut-il que je +te relève malgré toi? a-t-il dit en me prenant dans ses +bras et en me portant sur le sofa; quelle rage ont donc +toutes les femmes de jeter ainsi leur âme en dehors +comme si elles étaient sur un théâtre! Souffre-t-on +moins, aime-t-on plus froidement, pour rester debout +et pour ne pas se briser la poitrine en sanglots? Que ferez-vous, +pauvres enfants, quand la foudre vous tombera +sur la tête?—Tout ce que vous dites là est horrible, lui +ai-je répondu; est-ce par le dédain que vous voulez vous +délivrer de mon amour? vous importune-t-il déjà?» Il +s'est assis auprès de moi, et il est resté silencieux, la +tête baissée, l'air résigné, mais profondément triste. Il +m'a laissée pleurer longtemps, puis il a fait un effort +pour me prendre les mains; mais j'ai vu que cette marque +d'affection lui coûtait; et j'ai retiré mes mains précipitamment. +«Hélas! hélas!» a-t-il dit, et il est sorti. +Je l'ai rappelé, mais en vain, et je me suis presque évanouie. +Rosette, en apportant des lumières dans le salon, +m'a trouvée sans mouvement; elle m'a portée à mon lit, +elle m'a déshabillée pendant qu'on avertissait mon mari; +il est venu, et m'a témoigné beaucoup d'intérêt. J'avais +une extrême impatience d'être seule avec lui, espérant +qu'il me dirait quelque chose qui me consolerait tout à +fait; je voyais tant d'émotion sur sa figure! Je ne pouvais +cacher l'ennui que me causaient les interminables +prévenances de Rosette; j'ai fini par lui parler un peu +durement, et Jacques a dit quelques mots en sa faveur. +J'avais les nerfs réellement malades; je ne sais comment +la manière dont Jacques a semblé s'interposer entre moi +et ma femme de chambre m'a causé un mouvement de +colère invincible. Plusieurs fois déjà, ces jours derniers, +je m'étais impatientée contre cette fille, et Jacques m'en +avait blâmée. «Je sais bien qu'en toute occasion, lui ai-je +dit, vous donnez de préférence raison à Rosette et à moi +tout le tort.—Vous êtes réellement malade, ma pauvre +Fernande, a-t-il répondu. Rosette, tu fais trop de bruit autour +de ce lit, va-t en; je te sonnerai si madame a besoin +de toi.» Aussitôt j'ai senti combien j'étais injuste et folle. +«Oui, je suis malade,» ai-je répondu dès que j'ai été seule +avec lui, et je me suis caché la tête dans son sein en +pleurant; il m'a consolée en me prodiguant les plus tendres +caresses et en me donnant les plus doux noms. Je +n'avais plus la force de demander une autre explication, +tant j'avais la tête brisée; je me suis endormie sur l'épaule +de Jacques. Mais ce matin, quand j'ai sonné ma +femme de chambre, j'ai vu une autre figure, assez laide +et insignifiante. «Qui êtes-vous, ai-je dit, et où est Rosette?—Rosette +est partie, m'a dit Jacques aussitôt en +sortant de sa chambre pour répondre a ma question. +J'avais besoin d'une ménagère diligente et honnête à ma +ferme de Blosse, et j'y ai envoyé Rosette pour le reste +de la saison. En attendant que tu la remplaces à ton gré, +j'ai fait venir sa soeur pour te servir.» J'ai gardé le silence, +mais j'ai trouvé cette leçon bien dure et bien +froide. Oh! j'avais bien compris l'histoire de la romance. +Que faire maintenant? Je vois que mon bonheur s'en +va jour par jour, et je ne sais comment l'arrêter. Évidemment, +Jacques se dégoûte de moi, et c'est ma faute; +je ne vois pas qu'il ait envers moi le moindre tort; je ne +vois pas non plus que je sois réellement coupable envers +lui. Nous nous faisons du mal mutuellement, comme par +une sorte de fatalité; peut-être s'y prend-il mal avec +moi. Il est trop grave, trop sentencieux dans ses avis. +Les résolutions qu'il prend, la promptitude avec laquelle +il tranche les sujets de trouble entre nous, montrent, ce +me semble, une espèce de hauteur méprisante à mon +égard. Un mot de doux reproche, quelques larmes versées +ensemble, et les caresses du raccommodement, +vaudraient bien mieux. Jacques est trop accompli, cela +m'effraie; il n'a pas de défauts, pas de faiblesses; il est +toujours le même, calme, égal, réfléchi, équitable. Il +semble qu'il soit inaccessible aux travers de la nature +humaine, et qu'il ne puisse les tolérer dans les autres qu'à +l'aide d'une générosité muette et courageuse; il ne veut +point entrer en pourparler avec eux. C'est trop d'orgueil. +Moi je suis une enfant, j'ai besoin qu'on me guide et qu'on +me relève quand je tombe. Oui, tu avais raison, Clémence; +je commence à croire que le caractère de Jacques +n'est pas assez jeune pour moi. C'est de là que viendra +mon malheur; car, à cause de sa perfection, je l'aime +plus que je n'aimerais un jeune homme, et sa raison empêchera +peut-être que je m'entende jamais avec lui.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIX.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>Je n'ai pas faibli dans ma résolution, je ne me suis pas +une seule fois abandonné à l'impatience, je n'ai pas +commis d'injustice, je n'ai pas agi en mari; pourtant le +mal fait, ce me semble, des progrès rapides, et si quelque +circonstance étrangère ne vient pas le distraire, si +quelque révolution ne s'opère dans les idées de Fernande, +nous aurons bientôt cessé d'être amants. Je souffre, je +l'avoue; il n'est qu'un bonheur au monde, c'est l'amour; +tout le reste n'est rien, et il faut l'accepter par vertu. +J'accepterai tout, je me contenterai de l'amitié, je ne me +plaindrai de rien; mais laisse-moi verser dans ton sein +quelques larmes amères que le monde ne verra pas, et +que Fernande, surtout, n'aura pas la douleur d'ajouter +aux siennes. Six mois d'amour, c'est bien peu! encore +combien de jours, parmi les derniers, ont été empoisonnés! +Si c'est la volonté du ciel, soit. Je suis prêt à la fatigue +et à la douleur; mais, encore une fois, c'est perdre +bien vite une félicité au sein de laquelle je me flattais de +rester enivré plus longtemps.</p> + +<p>Mais de quoi ai-je à me plaindre? je savais bien que +Fernande était une enfant, que son âge et son caractère +devaient lui inspirer des sentiments et des pensées que +je n'ai plus; je savais que je n'aurais ni le droit ni la +volonté de lui en faire un crime. J'étais préparé à tout ce +qui m'arrive; je ne me suis trompé que sur un point: la +durée de notre illusion. Les premiers transports de l'amour +sont si violents et si sublimes, que tout se range à +leur puissance; toutes les difficultés s'aplanissent, tous +les germes de dissension se paralysent, tout marche au +gré de ce sentiment, qu'on appelle avec raison l'âme du +monde, et dont on aurait dû faire le dieu de l'univers; +mais quand il s'éteint, toute la nudité de la vie réelle +reparaît, les ornières se creusent comme des ravins, les +aspérités grandissent comme des montagnes. Voyageur +courageux, il faut marcher sur un chemin aride et périlleux +jusqu'au jour de la mort; heureux celui qui peut +espérer de ressentir un nouvel amour! Dieu m'a longtemps +béni, longtemps il m'a donné la faculté de guérir +et de renouveler mon coeur à celle flamme divine, mais +j'ai fait mon temps, je suis arrivé à mon dernier tour de +roue: je ne dois plus, je ne puis plus aimer. Je croyais +du moins que ce dernier amour réchaufferait les dernières +années de la jeunesse de mon coeur et les prolongerait +davantage. Je n'ai pas cessé d'aimer encore; je +serais encore prêt, si Fernande pouvait calmer ses agitations +et réparer d'elle-même le mal qu'elle nous a fait; +à oublier ces orages et à retourner à l'enivrement des +premiers jours; mais je ne me flatte pas que ce miracle +puisse s'opérer en elle: elle a déjà trop souffert. Avant +peu elle détestera son amour; elle en a fait un tourment, +un cilice, qu'elle porte encore par enthousiasme et par dévouement. +Ces choses-là sont des rêves de jeune femme: +le dévouement tue l'amour et le change en amitié. Eh +bien, l'amitié nous restera; j'accepterai la sienne, et +laisserai longtemps encore à la mienne le nom d'amour, +afin qu'elle ne la méprise pas. Mon amour, mon pauvre +dernier amour! je l'embaumerai en silence, et mon coeur +lui servira éternellement de sépulcre; il ne s'ouvrira +plus pour recevoir un amour vivant. Je sens la lassitude +des vieillards et le froid de la résignation qui envahissent +toutes ses fibres; Fernande seule peut le ranimer encore +une fois, parce qu'il est encore chaud de son étreinte. +Mais Fernande laisse éteindre le feu sacré et s'endort en +pleurant; le foyer se refroidit, bientôt la flamme se sera +envolée.</p> + +<p>Tu me donnes un conseil bien impossible à suivre; tu +mets le doigt sur la plaie en disant que nous ne nous +comprenons pas; mais tu m'engages à me faire comprendre, +et tu ne songes pas que l'amour ne se démontre +pas comme les autres sentiments. L'amitié repose sur +des faits et se prouve par des services; l'estime peut se +soumettre à des calculs mathématiques; l'amour vient +de Dieu; il y retourne et il en redescend au gré d'une +puissance qui n'est pas dans les mains de l'homme. +Pourquoi ne te fais-tu pas comprendre d'Octave? par les +mêmes raisons qui font que Fernande ne me comprend +plus? Octave n'a pu atteindre à ce degré d'enthousiasme +qui fait l'amour grand et sublime; Fernande l'a déjà +perdu. Le soupçon a empêché l'amour d'Octave de prendre +son développement; un peu d'égoïsme a paralysé +celui de Fernande. Comment veux-tu que je lui prouve +qu'elle doit me préférer à elle-même et me cacher ses +souffrances comme je lui cache les miennes? J'ai la force +de renfermer ma douleur et d'étouffer mes légers ressentiments; +chaque jour, après quelques instants de lutte +solitaire, je reviens à elle sans rancune, prêt à oublier +tout et à ne lui adresser jamais une plainte; mais je retrouve +ses yeux humides, son coeur oppressé et le reproche +sur ses lèvres; non ce reproche évident et grossier +qui ressemble à l'injure, et qui me guérirait sur-le-champ +et de l'amour et de l'amitié, mais le reproche délicat, +timide, qui fait une blessure imperceptible et profonde. +Ce reproche-là, je le comprends, je le recueille; il entre +jusqu'au fond de mon coeur. Oh! quelle souffrance pour +l'homme qui voudrait au prix de sa vie ne l'avoir jamais +fait naître, et qui sent dans les plus secrets replis de son +âme qu'il ne l'a jamais mérité! Elle souffre, la malheureuse +enfant, parce qu'elle est faible, parce qu'elle s'abandonne +à ces misérables chagrins que j'étouffe, parce +qu'elle sent qu'elle a tort de s'y abandonner et qu'elle +perd à mes yeux de sa dignité. Son orgueil souffre alors, +et mes efforts pour le relever et le guérir sont vains; elle +les attribue à la générosité, A la compassion, et n'en est +que plus triste et plus humiliée. Mon amour devient trop +sévère pour elle; elle se croit obligée de l'implorer, elle +ne le comprend plus.</p> + +<p>Il y a quelque temps, elle se jeta à mes pieds pour me +le redemander. Un mari eût été touché peut-être de cet +acte de soumission; pour moi, j'en fus révolté. Il me +rappela les scènes orageuses que plusieurs fois j'ai eu à +supporter quand, après avoir perdu mon estime, les +femmes que j'ai aimées ont voulu en vain ressaisir mon +amour. Voir Fernande dans cette situation! elle si sainte +et si vierge de souillure! cela me fit horreur. Oh! ce +n'est pas ainsi que je veux être aimé; inspirer à ma +femme le sentiment qu'un esclave a pour son maître! Il +me sembla qu'elle se mettait dans cette altitude pour +faire abjuration de notre amour et me promettre quelque +autre sentiment. Elle ne comprit pas le mal qu'elle me +faisait, et elle me fit peut-être dans son coeur un crime +de n'avoir pas été reconnaissant de ce qu'elle tentait pour +me guérir. Pauvre Fernande!</p> + +<p>Tu me recommandes d'être avec elle ce que j'ai été +avec toi! Tu crois donc, Sylvia, que c'est moi qui t'ai +faite ce que tu es? Tu crois qu'une créature humaine +peut donner à une autre la force et la grandeur? Souviens-toi +de la fable de Prométhée, que les dieux punirent, +non pour avoir fait un homme, mais pour s'être +flatté de lui donner une âme. La tienne était déjà vaste +et brûlante quand j'y versai la faible lumière de ma réflexion +et de mon expérience; mais, loin de l'exalter, je +ne m'occupai qu'à l'éclairer; je lâchai de diriger vers un +but digne d'elle la vigueur de son élan et l'ardeur de ses +affections. Je ne fis que lui ouvrir une route; c'est Dieu +qui lui avait donné des ailes pour s'y élancer. Tu avais +été élevée au désert; ton intelligence était si verte et si +fraîche, qu'elle s'ouvrait à toutes les idées; mais cela +n'eût pas suffi, si ton coeur n'eût pas été préparé aux sentiments +dont je te parlais: tu aurais tout compris sans +rien sentir. En un mot, je ne songeai point à t'inspirer, +je cherchai à t'instruire. Si je ne l'eusse pas fait, peut-être +n'aurais-tu pas appris l'usage des dons de Dieu; +mais certainement ils ne se seraient point perdus sans +t'enseigner une conduite noble et ferme dans toutes les +occasions sérieuses de ta vie.</p> + +<p>Fernande, avec une organisation moins puissante, a +eu à combattre les funestes influences des préjugés au +milieu desquels elle a grandi; meilleure peut-être que +tout ce qui appartient à la société, elle ne pourra jamais +se défaire impunément des idées que la société révère. +On ne lui a pas fait, comme à toi, un corps et une âme +de fer; on lui a parlé de prudence, de raison, de certains +calculs pour éviter certaines douleurs, et de certaines réflexions +pour arriver à un certain bien-être que la société +permet aux femmes à de certaines conditions. On ne lui +a pas dit comme à toi: «Le soleil est âpre et le vent es +rude; l'homme est fait pour braver la tempête sur mer, +la femme pour garder les troupeaux sur la montagne +brûlante. L'hiver, viennent la neige et la glace, tu iras +dans les mêmes lieux, et tu tâcheras de te réchauffer à +un feu que tu allumeras avec les branches sèches de la +forêt; si tu ne veux pas le faire, tu supporteras le froid +comme tu pourras. Voici la montagne, voici la mer, voici +le soleil; le soleil brûle, la mer engloutit, la montagne +fatigue. Quelquefois les bêtes sauvages emportent les +troupeaux et l'enfant qui les garde: tu vivras au milieu +de tout cela comme tu pourras; si tu es sage et brave, +on te donnera des souliers pour te parer le dimanche.» +Quelles leçons pour une femme qui devait un jour vivre +dans la société et profiter des raffinements de la civilisation! +Au lieu de cela, on apprenait à Fernande comment +on fuit le soleil, le vent et la fatigue. Quant aux +dangers que tu affrontais tranquillement, elle savait à +peine s'ils pouvaient exister dans la contrée où elle vivait; +elle en lisait avec effroi la relation dans quelque +voyage au Nouveau Monde. Son éducation morale fut la +conséquence de cette éducation physique. Nul n'eut la +sagesse de lui dire: «La vie est aride et terrible, le +repos est une chimère, la prudence est inutile; la raison +seule ne sert qu'à dessécher le coeur; il n'y a qu'une +vertu, l'éternel sacrifice de soi-même.» C'est avec cette +rudesse que je te traitai quand tu m'adressas les premières +questions; c'était te rejeter bien loin des contes de fée +dont tu t'étais nourrie; mais cet amour du merveilleux +n'avait rien gâté en toi. Quand je te retrouvai au couvent, +tu ne croyais déjà plus aux prodiges, mais tu les +aimais encore, parce que ton imagination y trouvait la +personnification allégorique de toutes les idées d'équité +chevaleresque et de courage entreprenant qui ressortaient +de ton caractère. Je te parlai de vivre et de souffrir, +d'accepter tous les maux et de ne faire plier à aucune +des lois de ce monde l'amour de la justice. Je ne +trouvai pas nécessaire de t'en dire davantage: tu avais +dans le caractère des particularités que le monde eût +appelées défauts, et que je respectai comme les conséquences +d'un tempérament hardi et généreux. J'ai horreur +de ce tempérament de convention que la société +fait aux femmes, et qui est le même pour toutes. Le bon +coeur sincère et ingénu de Fernande se révolta contre ce +joug, et je l'ai aimée à cause de sa haine pour la pédanterie +et la fausseté de son sexe. Mais cette forte éducation +que je n'avais pas craint de te donner, je n'aurais +jamais osé l'essayer avec Fernande; elle s'était fait à +elle-même un monde d'illusions tel que se le font les +femmes dont l'âme aimante veut résister au bandeau +flétrissant du préjugé; elle avait ce caractère adorable, +mais funeste, que l'on appelle romanesque, et qui consiste +à ne voir les choses ni comme elles sont dans la +société, ni comme elles sont dans la nature; elle croyait +à un amour éternel, à un repos que rien ne devait troubler. +Un instant j'eus envie d'essayer son courage et de +lui dire qu'elle se trompait; mais ce courage me manqua +à moi-même. Comment aurais-je pu, lorsqu'elle m'appelait +son Messie, lorsqu'elle aussi, à dix-sept ans, me +traitait en génie de conte féerique, comme toi à dix ans, +me résoudre à lui dire: «Le repos n'existe pas, l'amour +n'est qu'un rêve de quelques années au plus; l'existence +que je t'offre de partager avec moi sera pénible et douloureuse, +comme toutes les existences de ce monde!» +J'essayai bien de le lui faire comprendre lorsqu'elle me +demanda, enfant qu'elle est! le serment d'un amour +éternel. Elle feignit d'accepter tous les dangers de l'avenir, +elle se persuada du moins qu'elle les acceptait; +mais je vis bien qu'elle n'y croyait pas. Son découragement +et sa consternation me prouvent assez maintenant +qu'elle n'avait pas prévu les plus simples contrariétés de +la vie ordinaire. Eh! que ferai-je aujourd'hui? Irai-je +lui parler en pédagogue de souffrance, de résignation et +de silence? Irai-je tout à coup la réveiller au milieu de son +rêve et lui dire: «Tu es trop jeune, viens à moi qui +suis vieux, afin que je te vieillisse? Voilà que ton amour +s'en va; il en devait être ainsi, et il en sera de même +de tous les bonheurs de ta vie!» Non. Si je n'ai pas su +lui donner le présent, je veux lui laisser du moins l'avenir. +Je ne puis pas causer avec elle, tu le vois! Il m'arriverait +de me faire détester, et un matin elle lirait mes +trente-cinq ans sur mon visage. Il faut que je la traite +en enfant le plus longtemps possible; au fait, je pourrais +être son père, pourquoi dérogerais-je à ce rôle? Je ne la +consolerai, je ne prolongerai son amour, s'il est possible, +que par de douces paroles et de douces caresses; et +quand elle ne m'aimera plus que comme un père, je la +délivrerai de mes caresses et je l'entourerai de mes soins. +Je ne me sens ni offensé ni blessé de sa conduite; j'accepte +sans colère et sans désespoir la perte de mon illusion; +ce n'est ni sa faute ni la mienne.</p> + +<p>Mais je suis triste à la mort. O solitude! solitude du +coeur!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXX.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Jacques m'a fait aujourd'hui un très-grand plaisir: il +m'a donné une preuve de confiance. «Mou amie, m'a-t-il +dit, je désire appeler auprès de nous une personne que +j'aime beaucoup, et que, j'en suis sûr, vous aimerez aussi. +Il faudra que vous m'aidiez à l'arracher à la solitude où +elle vit, et à l'attacher, au moins pour quelque temps, +auprès de nous.—Je ferai ce que vous voudrez, et j'aimerai +qui tu voudras, ai-je répondu, à moitié triste et à +moitié gaie, comme je suis souvent maintenant.—Je ne +t'ai jamais parlé, a-t-il repris, d'une amie qui m'est bien +chère, et que j'ai, pour ainsi dire, élevée: c'est la fille +naturelle de mon meilleur ami, qui me l'a recommandée +à son lit de mort. Ne me fais jamais de question à +cet égard; j'ai fait serment de ne jamais dire le nom +des parents de cette jeune fille qu'en de certaines circonstances +dont moi seul puis être juge. C'est moi qui l'ai +mise au couvent, et qui l'en ai retirée pour l'établir dans +les divers pays où elle a désiré vivre, d'abord en Italie, +puis en Allemagne, maintenant en Suisse; elle vit loin +de la société, dans une indépendance que le monde trouverait +bizarre, mais qui n'a rien que de raisonnable et +de légitime chez celui qui ne demande rien au monde et +qui ne s'ennuie pas de l'isolement.</p> + +<p>—Est-elle jeune? ai-je demandé.—Vingt-cinq ans.—Et +jolie? ai-je ajouté avec précipitation.—Très-jolie,» +a répondu Jacques sans paraître s'apercevoir de la rougeur +qui me montait au visage. J'ai fait beaucoup d'autres +questions sur son caractère, auxquelles Jacques a répondu +de manière à me faire aimer cette inconnue; mais +néanmoins j'ai fait un grand effort pour lui dire que j'aurais +beaucoup de plaisir à l'avoir près de moi, et quand +je me suis trouvée seule, j'ai senti que j'éprouvais tous +les tourments de la jalousie. Je ne croyais certes pas que +Jacques fût amoureux de cette femme et qu'il voulût +l'amener dans notre maison pour en faire de nouveau sa +maîtresse. Jacques est trop noble, trop délicat pour cela; +mais je craignais que cette amitié si vive entre lui et +cette jeune femme n'eût commencé par quelque autre +sentiment. Il ne s'y sera pas abandonné, pensais-je; la +raison et l'honneur auront vaincu cette tendresse trop +vive pour sa protégée; mais il aura souvent été ému près +d'elle; il n'aura pas vu impunément tant de beauté, d'esprit +et de talents; il aura peut-être songé plus d'une fois +à en faire sa femme, et il lui sera resté au moins pour +elle cet indéfinissable sentiment qu'on doit avoir pour +l'objet d'un ancien amour. Jacques est si étrange quelquefois! +Peut-être qu'il veut la placer entre nous comme +conciliatrice au milieu de nos chagrins; peut-être qu'il +me la proposera pour modèle, ou qu'au moins, comme +elle sera beaucoup plus parfaite que moi, il fera malgré +lui, quand j'aurai quelque tort, des comparaisons entre +elle et moi qui ne seront point à mon avantage. Cette +idée me remplissait de douleur et de colère; je ne sais +pourquoi j'éprouvais un besoin invincible de questionner +encore Jacques, mais je ne l'osais pas, et je craignais +qu'il ne devinât mes soupçons. Enfin, vers le soir, comme +nous causions assez gaiement de choses générales qui +pouvaient avoir un rapport éloigné avec notre position, +je pris courage, et, feignant de plaisanter, je lui demandai +presque clairement ce que je désirais savoir. Il resta +quelques instants silencieux; j'observai son visage, et il +me fut impossible d'en interpréter l'expression. Jacques +est souvent ainsi, et je défie qui que ce soit de savoir s'il +est calme ou mécontent dans ces moments-là. Enfin, il +me tendit la main, en me disant d'un air grave: «Est-ce +que tu me croirais capable d'une lâcheté?—Non, m'écriai-je +vivement en portant sa main à mes lèvres.—Mais +d'une trahison? ajouta-t-il.—Non, non, jamais.—Mais +de quoi donc alors? car tu m'as soupçonné de quelque +chose, ajouta-t-il en me regardant avec cet air de +pénétration auquel je ne saurais résister.—Eh bien, oui, +répondis-je avec embarras, je t'ai accusé d'imprudence.—Explique-toi, +dit-il.—Non, répondis-je; fais-moi un +serment, et je serai à jamais tranquille.—Un serment +entre nous! dit-il d'un ton de reproche.—Ah! tu sais +que je suis faible, répondis-je, et qu'il faut me traiter +avec condescendance; que ton orgueil ne se révolte pas, +et qu'il s'humanise un peu avec moi; jure-moi que tu +n'as jamais eu d'amour pour cette jeune personne et que +tu es sûr de n'en avoir jamais.» Jacques sourit et me +demanda de lui dicter la formule du serment. Je lui dis +de jurer par son honneur et par notre amour. Il y consentit +avec douceur et me demanda si j'étais contente. +Alors, voyant que j'avais été folle, je me sentis très-honteuse +et craignis de l'avoir offensé; mais il me rassura +par des paroles et des manières affectueuses. Je pense +donc à présent que j'ai bien fait d'être franche et de lui +avouer mes inquiétudes sans fausse honte. Avec quelques +mots d'explication, il m'a tranquillisée pour toujours, et +je n'ai plus la moindre répugnance à bien accueillir son +amie. Peut-être que si je lui avais toujours dit naturellement +ce qui se passait dans ma pauvre tête, nous n'aurions +jamais souffert. Depuis cette explication, je me +sens heureuse et tranquille plus que je ne l'ai été depuis +longtemps. Je suis reconnaissante de la complaisance +que Jacques a eue de me rassurer par une formule qui +me semble à moi-même à présent réellement puérile, +mais sans laquelle je serais peut-être au désespoir aujourd'hui. +En général, Jacques me traite ou trop en enfant, +ou trop en grande personne; il s'imagine que je +dois l'entendre à demi-mot, et ne jamais donner une interprétation +déraisonnable à ce qu'il dit. S'il s'aperçoit +qu'il n'en est point ainsi, il désespère de redresser mon +jugement, et il m'abandonne à mon erreur avec une sorte +de dédain qui m'offense, au lieu de m'accorder quelques +paroles qui me guériraient complètement. Jacques est +trop parfait pour moi, voilà ce qu'il y a de sûr; il ne sait +pas assez me dissimuler mon infériorité; il sait consoler +mon coeur, il ne sait pas ménager mon amour-propre. Je +sens ce qu'il faudrait être pour être son égale, et je sens +que cela me manque. Oh! combien mon sort est différent +de ce que j'avais rêvé! Ni mon espoir, ni mes craintes ne +se sont réalisés; Jacques est mille fois au-dessus de ce que +j'avais espéré; je n'avais pas l'idée d'un caractère aussi +généreux, aussi calme, aussi impassible; mais je comptais +sur des joies que je ne trouve pas avec lui, sur plus +d'abandon, d'épanchement et de <i>camaraderie</i>. Je me +croyais son égale, et je ne le suis pas.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXI.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>Il semble que Fernande caresse maintenant ses puérilités, +elle en rougissait d'abord, elle les cachait; je feignais, +pour ménager son orgueil, de ne pas m'en apercevoir, +je pouvais alors espérer qu'elle les vaincrait; à +présent elle les montre ingénument, elle en rit, elle s'en +vante presque; j'en suis venu à m'y plier entièrement, et +à la traiter comme un enfant de dix ans. Oh! si j'avais +moi-même dix ans de moins, j'essaierais de lui montrer +qu'au lieu d'avancer dans la vie morale elle recule, et +perd, à écarter les moindres épines de son chemin, le +temps qu'elle pourrait employer à s'ouvrir une nouvelle +route, plus belle et plus spacieuse, mais je crains trop +le rôle de pédant et je suis trop vieux pour le risquer. Il +y a quelques jours, je lui parlai de toi et du désir que +j'avais de t'attirer pour quelque temps près de nous; les +questions qu'elle me fit sur ton âge et sur ta figure me +montrèrent assez ses perplexités, et elle finit par me demander +un serment solennel qui lui assurât que je n'avais +pour toi que les sentiments d'un frère. Elle ne trouva +pas dans son coeur, dans son estime pour moi, une garantie +assez forte contre ces misérables soupçons; elle +me crut capable de l'avilir et de la désespérer pour mon +plaisir! elle s'abandonna à ces craintes tout un jour, et +quand j'eus fait le serment qu'elle exigeait, elle se trouva +parfaitement contente. Hélas! toutes les femmes, excepté +toi, Sylvia, se ressemblent donc! J'ai fait avec douceur +ce que demandait Fernande, mais j'ai cru relire un des +éternels chapitres de ma vie.</p> + +<p>Oh! qu'elle est insipide et monotone cette vie en apparence +si agitée, si diverse et si romanesque! Les faits +diffèrent entre eux par quelques circonstances seulement, +les hommes par quelques variétés de caractère; +mais me voici, à trente-cinq ans, aussi triste, aussi seul +au milieu d'eux que lorsque j'y fis mes premiers pas; +j'ai vécu en vain. Je n'ai jamais trouvé d'accord et de +similitude entre moi et tout ce qui existe; est-ce ma +faute? est-ce celle d'autrui? Suis-je un homme sec et +dépourvu de sensibilité? ne sais-je point aimer? ai-je +trop d'orgueil? Il me semble que personne n'aime avec +plus de dévouement et de passion; il me semble que mon +orgueil se plie à tout, et que mon affection résiste aux +plus terribles épreuves. Si je regarde dans ma vie passée, +je n'y vois qu'abnégation et sacrifice; pourquoi +donc tant d'autels renversés, tant de ruines et un si épouvantable +silence de mort? Qu'ai-je fait pour rester ainsi +seul et debout au milieu des débris de tout ce que j'ai +cru posséder? Mon souffle fait-il tomber en poussière tout +ce oui rapproche? Je n'ai pourtant rien brisé, rien profané; +j'ai passé en silence devant les oracles imposteurs, +j'ai abandonné le culte qui m'avait abusé sans écrire ma +malédiction sur les murs du temple; personne ne s'est +retiré d'un piège avec plus de résignation et de calme. +Mais la vérité que je suivais secouait son miroir étincelant, +et devant elle le mensonge et l'illusion tombaient, +rompus et brisés comme l'idole de Dagon devant la face +du vrai Dieu; et j'ai passé en jetant derrière moi un +triste regard et en disant: «N'y a-t-il rien de vrai, +rien de solide dans la vie, que cette divinité qui marche +devant moi en détruisant tout sur son passage et en ne +s'arrêtant nulle part?»</p> + +<p>Pardonne-moi ces tristes pensées, et ne crois pas que +j'abandonne ma tâche; plus que jamais je suis déterminé +à accepter la vie. Dans deux mois je serai père; +je n'accueille point cette espérance avec les transports +d'un jeune homme, mais je reçois cet austère bienfait de +Dieu avec le recueillement d'un homme qui comprend +le devoir. Je ne m'appartiens plus, je ne donnerai plus +à mes tristes pensées la direction qu'elles eurent souvent; +je ne saurais m'abandonner à ces joies puériles de +la paternité, à ces rêves ambitieux dont je vois les autres +occupés pour leur postérité; je sais que j'aurai +donné la vie à un infortuné de plus sur la terre, voilà +tout. Ce que j'ai à faire, c'est de lui enseigner comment +on souffre sans se laisser avilir par le malheur.</p> + +<p>J'espère que cet événement distraira Fernande et dirigera +toutes ses sollicitudes vers un but plus utile que de +tourmenter et d'interroger sans cesse un coeur qui lui +appartient et qui ne s'est rien réservé en s'abandonnant +à elle; si elle n'est pas guérie de cette maladie morale +lorsqu'elle aura son enfant dans les bras, il faudra que +tu viennes t'asseoir entre nous, Sylvia, pour rendre notre +vie plus douce, et prolonger autant que possible ce +demi-amour, ce demi-bonheur qui nous reste. J'espère +de ta présence un grand changement: ton caractère fort +et résolu étonnera Fernande d'abord, et puis lui fera, je +n'en doute pas, une impression salutaire; tu protégeras +mon pauvre amour contre les conseils de sa pusillanimité, +et peut-être contre ceux de sa mère. Elle reçoit des +lettres qui l'attristent beaucoup; je ne veux rien apprendre +à cet égard, mais, je le vois clairement, quelque dangereuse +amitié ou quelque malice cruelle envenime ses +douleurs. Oh! que ne peut-elle les verser dans un coeur +digne de les adoucir! Mais les épanchements de l'amitié +sont funestes pour un caractère comme le sien, quand +ils ne sont pas reçus dans une âme d'élite. Je n'ai rien +à faire pour remédier à ce mal: jamais je n'agirai en +maître, dût-on égorger mon bonheur dans mes bras.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Nos jours s'écoulent lentement et avec mélancolie. Tu +as raison, il me faudrait quelque distraction; avec l'espèce +de spleen que j'ai, on meurt vite à mon âge si l'on +est abandonné a la mauvaise influence; on guérit vite +aussi et facilement si l'on est arraché à ces préoccupations +funestes; car la nature a d'immenses ressources; +mais le moyen dans ce moment-ci! Je touche au dernier +terme de ma grossesse, et je suis si souffrante et si +fatiguée que je suis forcée de rester tout le jour sur une +chaise longue; je n'ai pas la force de m'occuper par moi-même. +Je surveille les travaux de ma layette, que je fais +exécuter par Rosette; j'ai obtenu de Jacques qu'il la +rappelât; elle travaille fort bien, elle est fort douce e +quelquefois assez drôle. Quand Jacques n'est pas auprès +de moi, je la fais asseoir près de mon sofa pour me distraire; +mais au bout d'un instant elle m'ennuie. Jacques +est devenu, ce me semble, d'une gravité effrayante, il +fume cinq heures sur six. Autrefois, j'avais un plaisir +extrême a le voir étendu sur un tapis et fumant des parfums; +il est vraiment très-beau dans cette attitude nonchalante +et avec une robe de chambre de soie à fleurs, +qui lui donne l'air tout à fait sultan. Mais c'est un coup +d'oeil dont je commence à me lasser à force d'en jouir; +je ne comprends pas qu'on puisse rester si longtemps +dans ce morne silence et dans cette immobilité, sans devenir +soi-même tapis, carreau ou fumée de tabac. Jacques +semble noyé dans la béatitude. A quoi peut-il penser +si longtemps? Comment un esprit aussi actif peut-il +subsister dans un corps si indolent? Je me permets quelquefois +de croire que son imagination se paralyse, que +son âme s'endort, et qu'un jour on nous trouvera changés +tous deux en statues. Cette pipe commence à m'ennuyer +sérieusement; je serais très-soulagée si je pouvais +le dire un peu; mais aussitôt Jacques casserait toutes +ses pipes d'un air tranquille et se priverait à jamais du +plus grand plaisir qu'il ait peut-être dans la vie. Les +hommes sont bien heureux de s'amuser de si peu de +chose! Ils prétendent que nous sommes des êtres puérils; +pour moi, il me serait impossible de passer les +trois quarts de la journée à chasser de ma bouche des +spirales de fumée plus ou moins épaisses. Jacques y +trouve de telles délices que jamais femme ne me fera +plus de tort dans son coeur que sa pipe de bois de cèdre +incrustée de nacre. Pour lui plaire, je serai forcée do +me faire envelopper d'une écorce semblable, et de me +coiffer d'un turban d'ambre surmonté d'une pointe.</p> + +<p>Voilà la première fois, depuis bien des jours, que je +me sens la force de rire de mon ennui; ce qui m'inspire +ce courage, c'est l'espoir d'être bientôt mère d'un beau +petit enfant qui me consolera de tous les dédains de +M. Jacques. Oh! comme je l'aime déjà! comme je le +rêve joli et couleur de rose! Sans les châteaux en Espagne +que je fais sur son compte du matin au soir, je +périrais de mélancolie; mais je sens que mon enfant me +tiendra lieu de tout, qu'il m'occupera exclusivement, +qu'il dissipera tous les nuages qui ont obscurci mon bonheur. +Je suis très-occupée à lui chercher un nom, et je +feuillette tous les livres de la bibliothèque sans en trouver +un qui me semble digne de ma tille ou de mon fils. +J'aimerais mieux avoir une fille, Jacques dit qu'il le désire +à cause de moi; je le trouve un peu trop indifférent +à cet égard. Si je lui donne un fils, il prendra cela comme +une grâce du hasard et ne m'en saura aucun gré. Je me +souviens des transports de joie et d'orgueil de M. Borel, +lorsque Eugénie est accouchée d'un garçon. Le pauvre +homme ne savait comment lui prouver sa reconnaissance; +il a été à Paris en poste lui acheter un écrin magnifique. +C'est bien enfant pour un vieux militaire, et +pourtant cela était touchant comme toutes les choses +simples et spontanées. Jacques est trop philosophe pour +s'abandonner à de semblables folies: il se moque des +longues discussions que j'ai avec Rosette pour la forme +d'un bonnet et le dessin d'une chemisette. Cependant +il s'est occupé du berceau avec beaucoup d'attention; il +l'a fait refaire deux ou trois fois, parce qu'il ne le trouvait +pas assez aéré, assez commode, assez assuré contre +les accidents qui pouvaient y atteindre son héritier. Certainement +il sera bon père; il est si doux, si attentif, si +dévoué à tout ce qu'il aime, ce pauvre Jacques! vraiment, +il mériterait une femme plus raisonnable que moi. +Je gage qu'avec toi, Clémence, il eût été le plus heureux +des hommes. Mais il faudra qu'il se contente de sa pauvre +folle de Fernande, car je ne suis pas disposée à l'abandonner +aux consolations d'une autre, pas même aux +tiennes. Je te vois d'ici pincer les lèvres d'un petit air +dédaigneux et dire que j'ai bien mauvais ton; que veux-tu? +quand on s'ennuie!</p> + +<p>Ma mère m'écrit lettres sur lettres, elle est réellement +très-bonne pour moi; Jacques et toi, vous avez tort de +lui en vouloir. Elle a des défauts et des préjugés qui, +dans l'intimité, la rendent quelquefois un peu desagréable; +mais elle a un bon coeur, et elle m'aime véritablement. +Elle s'inquiète de mon état plus que de raison, +et parle de venir m'assister dans mes couches; je le désirerais +pour moi, mais je crains pour Jacques, qui ne +peut pas la souffrir. Je suis malheureuse en tout; pourquoi +cette antipathie pour une personne qu'il connaît +assez peu et qui n'a jamais eu que de bons procédés +envers lui? cela me semble injuste, et je ne reconnais +pas là la calme et froide équité de Jacques. Il faut donc +que chacun ait son caprice, même lui qui est si parfait +et à qui cela sied si peu!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIII.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>Ma femme est mère de deux jumeaux, un fils et une +fille, tous deux forts et bien constitués; j'espère qu'ils +vivront l'un et l'autre. Fernande les nourrit alternativement +avec une nourrice, afin, dit-elle, de ne pas faire +de jaloux; elle est tellement occupée d'eux que désormais +j'espère qu'elle aura peu de temps pour s'affliger de +tout ce qui leur sera étranger. Maintenant elle reporte +sur eux toute sa sollicitude, et je suis obligé d'interposer +mon autorité pour qu'elle ne les fasse pas mourir par +l'excès de sa tendresse: elles les réveille quand ils sont +endormis pour les allaiter, et les sèvre quand ils ont +faim; elle joue avec eux comme un enfant avec un nid +d'oiseaux; elle est vraiment bien jeune pour être mère! +Je passe mes journées auprès de ce berceau; je vois que +déjà, moi homme, je suis nécessaire à ces créatures à +peine écloses. La nourrice, comme toutes les femmes +de sa classe, est remplie d'imbéciles préjugés auxquels +Fernande ajoute foi plus volontiers qu'aux simples conseils +du bon sens; heureusement elle est si bonne et si +douce, qu'elle accorde à une prière affectueuse ce que ne +lui inspire pas son jugement.</p> + +<p>J'éprouve, depuis que j'ai ces deux pauvres enfants, +une mélancolie plus douce; penché sur eux durant des +heures entières, je contemple leur sommeil si calme et +ces faibles contractions des traits qui trahissent, à ce +que je m'imagine, l'existence de la pensée chez eux. Il +y a, j'en suis sûr, de vagues rêves des mondes inconnus +dans ces âmes encore engourdies; peut-être qu'ils se +souviennent confusément d'une autre existence et d'un +étrange voyage à travers les nuées de l'oubli. Pauvres +êtres, condamnés à vivre dans ce monde-ci, d'où viennent-ils? +seront-ils mieux ou plus mal dans la vie qu'ils +recommencent? Puissé-je leur en alléger le poids pendant +quelque temps! mais je suis vieux, et ils seront encore +jeunes quand je mourrai...</p> + +<p>J'ai eu une légère contestation avec Fernande pour +leurs noms; je la laissais absolument libre de leur donner +ceux qui lui plairaient, à condition que ni l'un ni +l'autre ne recevraient celui de sa mère, et précisément +elle désirait que sa fille s'appelât Robertine; elle m'objectait +l'usage, le devoir. J'ai été presque obligé de lui +dire que son devoir était de m'obéir; j'ai horreur de ces +mots et de cette idée; mais je haïrais ma fille si elle portait +le nom d'une pareille femme. Fernande a beaucoup +pleuré en disant que je voulais la brouiller avec sa mère, +et elle s'est rendue malade pour cette contrariété. En vérité, +je suis malheureux. Tu devrais venir près de nous, +mon amie; tu devrais essayer de combattre l'influence +que l'on exerce sur elle à mon préjudice. Je ne sais pas +si ma prière est indiscrète; tu ne m'as rien dit d'Octave +depuis bien longtemps, et comme il me semble que +tu affectes de ne m'en point parler, je n'ose pas t'interroger. +S'il est auprès de toi, si tu es heureuse, ne me sacrifie +pas un seul des beaux jours de ta vie; ces jours-là +sont si rares! Si tu es seule, si tu n'as pas de répugnance +à venir, consulte-toi.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIV.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A OCTAVE.</h3> + +<p>Des circonstances étrangères à vous et à moi, et sur +lesquelles il m'est impossible de vous donner le moindre +renseignement, me forcent à partir, je ne saurais vous +dire pour combien de temps. Je tâcherais de m'expliquer +davantage et d'adoucir par des promesses ce que +cette nouvelle peut avoir pour vous de désagréable, si je +croyais que votre amour pût supporter cette épreuve; +mais, si légère qu'elle soit, elle sera encore au-dessus +de vos forces, et je ne prendrai point une peine inutile, +dont vous ririez vous-même au bout de quelques jours. +Vous êtes donc absolument libre de chercher les distractions +qui vous conviendront, je ne puis rien pour +votre bonheur, et vous encore moins pour le mien. Nous +nous aimons réellement, mais sans passion. Je me suis +imaginé quelquefois, et vous bien souvent, que cet amour +était beaucoup plus fort qu'il ne l'est en effet; mais, à +voir les choses comme elles sont, je suis votre ami, voire +frère, bien plus que votre compagne et votre maîtresse; +tous nos goûts, toutes nos opinions diffèrent; il n'est +point de caractères plus opposés que les nôtres. La solitude, +le besoin d'aimer, et des circonstances romanesques, +nous ont attachés l'un à l'autre; nous nous sommes +aimés loyalement, sinon noblement. Votre amour inquiet +et soupçonneux me faisait continuellement rougir, et ma +fierté vous a souvent blessé et humilié. Pardonnez-moi +les chagrins que je vous ai causés, comme je vous pardonne +ceux qui me sont venus de vous; après tout, nous +n'avons rien à nous reprocher mutuellement. On ne refait +pas son âme tout entière, et il eût fallu que ce miracle +s'opérât en vous ou en moi, pour faire de notre amour +un lien assorti et durable. Nous ne nous sommes jamais +trompés, jamais trahis; que ce souvenir nous console +des maux que nous avons soufferts, et qu'il efface celui +de nos querelles. J'emporte de vous l'idée d'un caractère +faible, mais honnête, d'une âme non sublime, mais +pure; vous avez bien assez de qualités pour faire le bonheur +d'une femme moins exigeante et moins rêveuse que +moi. Je ne conserve aucune amertume contre vous. Si +mon amitié a pour vous quelque prix, soyez assuré +qu'elle ne vous manquera jamais; mais ce que j'ai encore +d'amour pour vous dans le coeur ne peut servir qu'à +nous faire souffrir l'un et l'autre. Je travaillerai à l'étouffer; +et, quoi qu'il en arrive, vous pouvez disposer de +vous-même comme vous l'entendrez; jamais vestige de +cet amour n'entravera les voies de votre avenir.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXV.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>L'inconnue est arrivée. Ce matin, Rosette est venue +appeler Jacques d'un air tout mystérieux, et, peu d'instants +après, Jacques est rentré, tenant par la main une +grande jeune personne en habit de voyage, et la poussant +dans mes bras, il m'a dit: «Voilà mon amie, Fernande; +si tu veux me rendre bien heureux, sois aussi la +sienne.» Elle est si belle, cette amie, que, malgré moi, +j'ai fait un pas en arrière, et j'ai un peu hésité à l'embrasser; +mais elle m'a jeté ses bras autour du cou en me +tutoyant, et en me caressant avec tant de franchise et +d'amitié, que les larmes me sont venues aux yeux, et +que je me suis mise à pleurer, moitié de plaisir, moitié +de tristesse, et vraiment sans trop savoir pourquoi, +comme il m'arrive souvent. Alors Jacques, nous entourant +chacune d'un de ses bras, et déposant un baiser +sur le front de l'étrangère et un baiser sur mes lèvres, +nous a pressées toutes deux sur son coeur, en disant: +«Vivons ensemble, aimons-nous, aimons-nous; Fernande, +je te donne une bonne, une véritable amie; et +toi, Sylvia, je te confie ce que j'ai de plus cher au monde. +Aide-moi à la rendre heureuse, et quand je ferai quelque +sottise, gronde-moi; car, pour elle, c'est un enfant +qui ne sait pas exprimer sa volonté. O mes deux filles! +aimez-vous, pour l'amour du vieux Jacques qui vous bénit.» +Et il s'est mis à pleurer comme un enfant. Nous +avons passé tout le jour ensemble; noua avons promené +Sylvia dans tous les jardins. Elle a montré une tendresse +extrême pour mes jumeaux, et veut remplacer Rosette +dans tous les soins dont ils auront besoin. Elle est vraiment +charmante, cette Sylvia, avec son ton brusque et +bon, ses grands yeux noirs si affectueux et ses manières +franches. Elle est Italienne, autant que j'en puis juger par +son accent et par une espèce de dialecte qu'elle parle +avec Jacques. Ce dernier point me contrarie bien un peu; +ils peuvent se dire tout ce qu'ils veulent, et je comprends +à peine quelques mots de leur entretien. Mais que je sois +jalouse ou non, il m'est impossible de ne pas aimer une +personne qui semble si dévouée à m'aimer. Elle s'est retirée +de bonne heure, et Jacques m'a remerciée du bon +accueil que je lui avais fait, avec une chaleur de reconnaissance +qui m'a fait à la fois de la peine et du plaisir. +Je suis bien contente de trouver une occasion de prouver +à Jacques que je lui suis soumise aveuglément, et +que je puis sacrifier les faiblesses de mon caractère au +désir de le rendre heureux. Mais enfin, sais-tu, Clémence, +que tout cela est bien extraordinaire, et qu'il y +a bien peu de femmes qui pussent voir, sans souffrir, +une amitié si vive entre leur mari et une autre femme +jeune et belle? Quand j'ai consenti à la recevoir, je ne +savais pas, je ne pouvais pas imaginer qu'il l'embrasserait, +qu'il la tutoierait ainsi. Je sais bien que cela ne +prouve rien. Il m'a juré qu'il n'avait jamais eu et qu'il +n'aurait jamais d'amour pour elle. Ainsi je ne puis pas +m'inquiéter de leur intimité. Il la regarde et il la traite +comme sa fille. Néanmoins, cela me fait un singulier effet +d'entendre Jacques tutoyer une autre femme que moi. +Il devrait bien ménager ces petites susceptibilités; qui +ne les aurait à ma place? Dis-moi ce que tu penses de +tout cela, et si tu crois que je puis me fier à cette Sylvie. +Je le voudrais bien, car elle me plaît extrêmement, +et il m'est impossible de résister à des manières si naturelles +et si affectueuses.</p> + + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/10.png"></p> +<br><br><br> + +<h3>XXXVI.</h3> + +<h3>DE CLEMENCE A FERNANDE.</h3> + +<p>Je pense, mon amie, qu'il serait absurde, vil et injuste +de soupçonner M. Jacques d'avoir amené sa maîtresse +dans la maison. Ainsi je ne vois pas de quoi tu te +tourmentes, car tu ne peux pas mépriser ton mari au +point d'avoir contre lui un pareil soupçon. Que t'importe +la beauté de cette jeune personne? Cela pourrait être +d'un grand danger si ton mari avait dix-huit ans; mais +je pense qu'il est d'âge à savoir résister à de pareilles séductions, +et que, s'il eût dû être sensible à celle-là, il +n'aurait pas attendu, pour s'y livrer, qu'il fût marié avec +yoi. Sois donc sûre que tu es très-folle, et je dirais presque +très-coupable de ne pas accueillir cette amie avec +une confiance entière. Si cette confiance est au-dessus +de tes forces, pourquoi as-tu demandé la parole de ton +mari, et comment ressens-tu de la bienveillance et de +l'amitié pour elle, si tu la crois assez infâme et assez effrontée +pour venir te supplanter jusque chez toi?</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/11.png"></p> + +<p>La pensée de ce danger ne m'est jamais venue; mais, +du moment que tu m'as raconté l'entretien que tu as eu +à son égard avec M. Jacques, j'ai prévu de très-graves +inconvénients à cette triple amitié. Je ne sais si je dois +te les signaler maintenant; tu n'aurais pas assez de caractère +pour les éviter, et tu t'en apercevras bien assez +tôt. Le moindre de tous sera le jugement que le monde +portera sur cette trinité romanesque. J'ai observé assez +de choses qui sortaient de l'ordre accoutumé, pour savoir +que les apparences ne prouvent pas toujours. Ainsi +tu vois que, de tout mon coeur, je crois à l'honnêteté de +votre intimité; mais le monde, qui ne tient aucun compte +des exceptions, vous couvrira d'infamie et de ridicule si +vous n'y prenez garde. Ce tutoiement entre vous, qui, +par lui-même, est une chose innocente et naturelle, suffira +pour noircir, dans l'esprit de tous, l'affection de +M. Jacques pour madame ou mademoiselle Sylvia. Et +toi-même, pauvre Fernande, tu ne seras pas épargnée. +Il serait bon de donner tout de suite à votre étrangère, +aux yeux du monde, un autre titre à votre intimité que +celui d'amie et de fille adoptive de M. Jacques. Il faudrait +qu'il la fît passer pour ta demoiselle de compagnie, et +qu'elle ne montrât pas devant les étrangers combien elle +est familière avec vous. Puisque ton mari ne veut révéler +sa naissance à personne, il pourrait faire un honnête +mensonge, et dire à l'oreille de plusieurs, en feignant de +confier une espèce de secret, que Sylvia est sa soeur naturelle. +Le secret passerait tout bas de bouche en bouche +et arrêterait sur-le-champ les insolents commentaires. Je +te conseille d'en parler à ton mari, et de lui présenter +mes craintes comme venant de toi, et d'obtenir qu'il +mette en ceci la prudence qui convient. Je m'étonne qu'il +ne l'ait pas eue de lui-même. Peut-être qu'en effet Sylvia +est sa soeur, et que c'est là précisément ce qu'il veut cacher; +mais comment a-t-il manqué de confiance envers +toi au point de ne pas te le dire en secret?</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXVII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Ce que tu m'as conseillé ne m'a pas réussi. Je n'ai exposé +à Jacques qu'une bien petite partie des inconvénients +que tu me signales, et il m'a regardée d'un air +stupéfait en me disant: «Où as-tu pris toute cette prudence? +Depuis quand t'inquiètes-tu du monde à ce point?» +Il a ajouté d'un air triste: «Il est vrai que tu es destinée +à y vivre. Je me suis abusé en m'imaginant que tu t'ensevelirais +avec moi dans cette solitude. Tu sens déjà le +désir de te lancer dans la société, et tu t'inquiètes de ce +qui pourrait y gêner ton entrée. C'est tout simple.—Oh! +ne crois pas cela, Jacques, lui ai-je répondu; je ne +serai heureuse que là où tu seras, et où tu seras joyeux +d'être. Je ne pense jamais au monde, je sais à peine ce +que c'est; mais je parle dans l'intérêt de Sylvia et dans +le tien. Votre réputation à tous deux m'est plus chère +que la mienne.» Jacques est resté quelque temps sans +répondre, et j'ai remarqué cette légère contraction du +sourcil qui chez lui exprime un dépit concentré. En +même temps, il y avait sur ses lèvres un sourire d'ironie, +et j'ai compris que ce que je disais lui semblait très-ridicule +dans ma bouche. Cependant il a étouffé l'envie +qu'il avait de me railler, et il m'a répondu d'un air sérieux +et calme: «Il y a longtemps, ma chère enfant, +que j'ai rompu avec le monde. Il dépendra de toi que je +vive encore au milieu de ses plaisirs et de son oisive turbulence. +Si cela te tente, nous irons; mais sache qu'il n'y +aura jamais la moindre sympathie entre lui et moi, et +que, comme je ne cède qu'aux conseils de mon coeur ou +de ma conscience, jamais, pour obtenir son appui et son +approbation, je ne lui ferai le plus léger sacrifice. Je dirai +plus, mon orgueil ne se pliera jamais à la moindre concession. +Le monde en pensera ce qu'il voudra; j'ai trente +ans d'honneur derrière moi; si cela ne suffit pas pour +me mettre à l'abri des plus infâmes soupçons, tant pis +pour le monde. Je crois pouvoir dire que cette profession +de foi est à peu près celle de Sylvia; et, en outre, Sylvia +n'aura jamais de relations avec la société. Elle n'aura +donc jamais à combattre les inconvénients de son indépendance. +Quant à toi, ma chère enfant, tu es ici au +fond d'un désert, où personne ne viendra épier nos paroles, +nos pensées ou nos regards; la méchanceté ne +t'atteindra pas jusque-là. Quand tu voudras sortir de cette +solitude, sois sûre que Sylvia ne te suivra pas à Paris, +et que la société de ta mère n'aura pas lieu de te faire +sur son compte des questions embarrassantes.»</p> + +<p>Il m'a semblé que Jacques avait raison et que j'avais +fait une sottise. J'ai essayé de la réparer, mais sans +succès. «Je ne m'inquiète pas du monde, je n'y veux +pas aller, ai-je répondu; mais nos domestiques, que diront-ils, +que penseront-ils de votre intimité?—Je ne +suis pas habitué, a répondu Jacques avec beaucoup de +hauteur, à m'occuper de ce que mes domestiques disent +et pensent de moi. J'agis de manière à ne leur donner +jamais d'exemple scandaleux, et je crois qu'il n'y a pas +de meilleurs juges de l'innocence de notre conduite que +ces témoins dont nous sommes entourés, et qui, à toute +heure, savent les moindres détails de notre vie. Je ne +sais pas s'ils trouveront la présence de Sylvia et sa familiarité +avec nous conforme aux lois du décorum; mais, +à coup sûr, ils ne la trouveront jamais contraire à celles +de l'honnêteté.» Jacques s'est tu, et s'est promené dans +la chambre d'un air sombre. Je lui ai adressé plusieurs +fois la parole sans qu'il m'entendit. Enfin il allait sortir +de l'appartement quand je me suis élancée vers lui. J'ai +vu que je lui avais horriblement déplu, et j'ai cru deviner +qu'il prenait en lui-même quelque résolution dans le +genre de celles qui ont fait disparaître l'année dernière +la maudite romance et la pauvre Rosette. Je l'ai arrêté. +«Ecoute, Jacques, lui ai-je dit, tout effrayée, j'ai eu +tort, sans doute, et j'ai dit mille absurdités. Pour l'amour +du ciel, n'en parle pas à Sylvia, ne me retire pas +son amitié; c'est bien assez de me retirer ton amour.» +Je suis tombée sur une chaise; j'étais près de me trouver +mal. Jacques m'a embrassée avec la tendresse et la +ferveur des premiers jours. «Je te promets d'oublier absolument +cette conversation, m'a-t-il dit, et de n'en jamais +parler à Sylvia. Il est trop évident que ce n'est pas +toi, mais une autre, qui a parlé par ta bouche. Tu es +bonne, ma pauvre Fernande; aie donc la force de n'écouter +d'autres conseils que ceux de ton coeur.»</p> + +<p>Jacques est toujours préoccupé de l'idée que ma mère +m'excite contre lui. Il est bien vrai qu'elle ne l'aime pas +beaucoup; mais il se trompe s'il croit que je lui raconte +ce qui se passe dans notre intérieur. Ce n'est qu'avec toi +que je puis avoir cette confiance. Maudit soit l'éloignement +qui me rend souvent tes conseils plus nuisibles +qu'utiles! Tantôt je t'explique ma situation trop mal pour +que tu puisses la bien juger; d'autres fois j'emploie maladroitement +les moyens que tu me donnes de l'améliorer. +Aussi il faut convenir que je suis bien étourdie ou bien +bornée de ne savoir pas suppléer à ce que tu ne peux +prévoir! J'étais bien tranquille et bien heureuse quand +l'idée m'est venue de faire cette belle ouverture qui a +troublé et affecté Jacques sérieusement. Notre vie était +devenue beaucoup plus agréable. Dieu veuille qu'elle ne +redevienne pas malheureuse par ma faute!</p> + +<p>La présence de Sylvia nous a fait vraiment beaucoup +de bien. Il est impossible d'être meilleure et plus aimable. +C'est un caractère original et comme je n'en ai jamais +rencontré. Elle est active, fière et décidée. Rien ne +l'embarrasse, rien ne l'étonne; elle a plus d'esprit et de +savoir dans son petit doigt que moi dans toute ma personne, +et sa conversation est plus instructive pour moi +que tous les livres que j'ai lus. Moins silencieuse et plus +expansive que Jacques, elle devine mieux que lui tout ce +que je ne puis comprendre, et elle va au-devant de mes +questions. Quoiqu'elle ait le caractère enjoué et un peu +moqueur, elle me semble avoir l'esprit rempli d'idées +fort tristes, et cela m'étonne. A son âge, et avec tous les +avantages qu'elle tient de la nature, il faut qu'elle ait +eu quelque passion malheureuse. Je la crois enthousiaste. +À la manière dont elle témoigne son amitié, on +voit que son coeur est plein de feu et de dévouement; +peut-être, étant plus jeune, a-t-elle mal placé ses affections. +Elle semble avoir conservé une sorte de dépit contre +l'amour, car elle en parle comme d'un rêve sans lequel +la vie est prosaïque, mais douce et facile. Elle me +demande souvent si je ne pense pas qu'on puisse s'en +passer. Moi je prétends que, quand on l'a connu, on ne +peut y renoncer sans mourir d'ennui et de tristesse. Jacques +nous écoute d'un air mélancolique, et à tout ce que +nous disons, répond la même sentence; «C'est selon.» +Avec cela il ne se compromettra pas. Nous faisons de +grandes promenades; Sylvia m'apprend la botanique et +l'entomologie. Le soir, nous chantons des trios qui vraiment +vont très-bien. Sylvia a un contralto admirable, et +chante d'une manière tellement supérieure, qu'elle pourrait +certainement faire une grande fortune comme cantatrice. +«Avec le mépris que tu as pour les préjugés les +plus enracinés de ce monde, lui disais-je hier soir, je m'étonne +qu'une destinée si libre et si brillante ne t'ait pas +tentée.—Je l'aurais essayée bien certainement, m'a-t-elle +répondu, si je n'avais pas eu d'autre moyen d'existence; +mais le petit héritage que Jacques m'a transmis +de la part de mes parents a toujours suffi à mes besoins. +J'ai été libre de suivre mes goûts, qui me portaient vers +une vie obscure et solitaire. Ce qui me serait odieux, ce +serait la dépendance. Si je me sentais condamnée à vivre +d'une telle manière et dans un tel lieu, je prendrais ce +lieu et cette vie en horreur, quelque conformes qu'ils +fussent d'ailleurs à mes penchants. Avec l'idée que je +puis demain aller où bon me semble, je suis capable de +rester vingt ans dans un ermitage.—Toute seule? ai-je +dit.—Si j'y pouvais vivre avec un coeur qui comprît +bien le mien, j'y vivrais heureuse; sinon mieux vaut la +solitude, et toute seule je puis vivre calme. N'est-ce pas +déjà beaucoup?—Eh quoi! lui ai-je dit, la solitude ne +t'a jamais effrayée pour l'avenir? tu n'as jamais désiré te +marier pour avoir un appui, un ami de toute la vie; +pour être mère, Sylvia, ce qu'il y a de plus doux au +monde?—Je n'ai peur ni de l'avenir ni du présent, m'a-t-elle +répondu; j'aurai la force de vieillir sans désespoir. +Je ne sens pas le besoin d'un appui; j'ai assez de courage +pour suffire à tous les maux de la vie. Quant à trouver +un ami qui ne me manque jamais, c'est un bonheur accordé +à une femme sur mille. Tu es bien enfant, Fernande. +si tu crois qu'il entre dans la destinée de toutes +de rencontrer un mari comme le tien; et, quant au bonheur +de la maternité, je le comprends, je saurais l'apprécier; +mais je n'ai pas encore rencontré l'homme que +j'eusse été joyeuse d'associer à ce rôle sacré. Je ne me +flatte pas de le rencontrer jamais. Si cela m'arrive, j'en +profiterai; mais je ne suis pas assez romanesque pour espérer +ce qui est invraisemblable, ni assez faible pour +souffrir d'un désir que je ne puis réaliser.—Tu as l'âme +bien forte, lui dis-je. Quant à moi, si je perdais mon +mari et mes enfants, je n'espérerais pas remplacer Jacques; +je ne désirerais pas associer, comme tu dis, un +autre homme au rôle sacré de la paternité; je me laisserais +mourir.—Tu le pourrais peut-être, a-t-elle dit. +Pour moi, je suis douée d'une telle vigueur, que je ne +pourrais me débarrasser de la vie que d'une manière violente.» +Elle parlait avec sa voix de basse dans le grand +salon, où l'obscurité nous avait peu à peu gagnées; de +temps on temps elle frappait un accord mélancolique sur +le piano; en ce moment elle fit une modulation si bizarre +et si triste, qu'il me passa un frisson dans tous les nerfs. +«Oh! mon Dieu, m'écriai-je, tu me fais peur ce soir; +je ne sais pas de quoi nous nous avisons de parler!» +J'ai traversé le salon pour tirer la sonnette et demander +des bougies, et je me suis figuré que quelqu'un se levait +de dessus le sofa en même temps que moi. J'ai fait un +grand cri et me suis élancée vers Sylvia à demi morte de +frayeur. «Oh! que tu es enfant et pusillanime pour être +la femme de Jacques!» m'a-t-elle dit d'un ton où il entrait +un peu de reproche. Elle s'est levée pour aller tirer +la sonnette. «Ne me quitte pas! me suis-je écriée; il y +a quelqu'un dans la chambre, j'en suis sûre, là, du côté +du canapé.—Si cela est, je ne vois pas de quoi tu as +pour, car ce ne peut être que Jacques.—Est-ce, toi, Jacques?» +me suis-je écriée d'une voix tremblante. Jacques +s'est approché de nous, nous a entourées de ses +bras, et nous a embrassées toutes deux. «Va donc chercher +de la lumière, méchant!» lui ai-je dit. Il est sorti +sans répondre et n'est rentré qu'une demi-heure après. +Nous étions installées déjà, moi à mon métier, Sylvia à +copier de la musique. «Tu as une femme bien brave,» +lui a dit Sylvia avec son ton de gaieté qui est toujours un +peu brusque. Il a fait semblant de n'y rien comprendre, +sans doute pour me mystifier, et il a prétendu qu'il était +dans le parc depuis plus d'une heure, et qu'il n'en était +pas sorti un instant.</p> + +<p>Mes enfants se portent à merveille et grossissent à vue +d'oeil comme des poussins. Jacques me contrarie bien un +peu quelquefois à leur égard. Il s'en occupe plus qu'il +ne convient à un homme, et prétend que je n'y entends +rien. Sylvia se met entre nous; elle emporte le berceau +et dit: «Cela ne vous regarde ni l'un ni l'autre; ces enfants-là +sont à moi.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXVIII</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Lundi.</p> + +<p>Décidément, ma chère, il y a un revenant dans la +maison; Jacques et Sylvia en rient; pour moi, je ne suis +pas rassurée du tout. Ou c'est un monsieur très-effronté +qui vient faire un petit roman sous nos fenêtres, ou c'est +un voleur bien élevé, qui s'y prend de cette manière +pour s'introduire dans la maison. Le jardinier a vu se +promener une ombre autour de la pièce d'eau, à deux +heures du matin, et il a eu une telle peur qu'il en est +malade. Pauvre homme! il n'y a que moi qui le plaigne. +Les chiens ont fait des hurlements épouvantables toute +la soirée. J'ai conjuré Jacques d'y faire attention, et il +n'en a tenu compte; il est sorti avec Sylvia pour voir +rentrer les foins dans une métairie voisine, et ils n'ont +pas voulu me laisser aller avec eux, parce qu'il tomba +beaucoup d'humidité dans notre vallée à cette heure-ci, +et que je suis très-enrhumée. Je commençais à rire moi-même +de mes frayeurs, et je m'apprêtais à t'écrire tranquillement, +quand j'ai entendu sous ma fenêtre le son +d'un hautbois. Je n'ai d'abord songé qu'au plaisir de +l'écouter, persuadée que c'était un de ces mille talents +que Jacques possède et que je découvre en lui tous les +jours. Je me suis mise à la fenêtre, et, après qu'il a eu +fini, je lui ai dit en me penchant sur le balcon: «Comme +un ange! Voilà mon gage, beau ménestrel.» Alors j'ai +jeté sur la terrasse sablée, qu'éclairait la lune, un bracelet +d'or que j'avais au bras. Un homme est sorti aussitôt +des buissons, l'a ramassé et l'a emporté en courant; mais +au même instant j'ai entendu derrière moi la voix de Jacques, +et je suis restée stupéfaite. J'ai raconté ce qui venait +de m'arriver, et pourtant je n'ai pas osé parler du bracelet. +J'ai trouvé ma mystification si complète et si ridicule, que +j'ai craint les railleries de Sylvia et peut-être les reproches +de Jacques; car c'est lui qui m'avait donné ce bracelet; +son chiffre y est gravé avec le mien, et je suis +désespérée de le savoir dans les mains d'un étranger. +Plaise à Dieu que ce soit un voleur! J'aurai fait la niaiserie +la plus parfaite qu'on puisse faire en lui jetant mes +bijoux à la tête; mais le présent de Jacques ira chez le +fondeur, et ne servira pas de trophée à quelque impertinent. +J'ai seulement raconté que j'avais entendu jouer +du hautbois, que j'avais appelé, croyant m'adresser à +Jacques, et que j'avais vu fuir un homme qui m'avait +semblé à peu près de sa taille et vêtu comme lui. Alors +nous nous sommes rappelé l'aventure de ma frayeur dans +le grand salon d'été; Jacques a persisté à nier qu'il y +fût entré et qu'il se fût diverti à nous écouter. Dans le +doute, je n'ai jamais osé parler du baiser que nous avions +reçu, Sylvia et moi; pour elle, elle est si distraite et si +peu susceptible de s'étonner ou de s'épouvanter de quelque +chose, que je gagerais qu'elle ne s'en souvient plus; +le fait est qu'elle n'en a rien dit ni à Jacques ni à moi, +et que je ne sais que penser de cette singulière et fâcheuse +aventure. Pour le bracelet, ce n'est certainement +pas Jacques qui l'a ramassé; pour le baiser, j'en doute, +car il assure très-sérieusement n'être pas sorti du parc +dans ce moment-là. Il est vrai qu'il plaisante quelquefois +avec un sang-froid imperturbable, et qu'il s'amuse peut-être +en lui-même de ma honte et de mon incertitude.</p> + +<p>En attendant que nous sachions ce que signifient ces +mauvaises plaisanteries de notre follet, je veux te parler +de l'éternelle affaire de la naissance de Sylvia. Est-ce +que tu penses qu'elle serait la soeur de Jacques? Je le +pense aussi parfois, mais cette idée m'attriste. Pourquoi +alors Jacques m'en fait-il un mystère? Me juge-t-il incapable +de garder un secret? Si elle est sa soeur, j'en +suis plus jalouse que si elle ne l'était pas; car je gage +alors qu'il l'aime plus que moi. Tu te trompes bien, Clémence, +si tu crois que je suis capable de cette grossière +jalousie qui consisterait à craindre de la part de mon +mari une infidélité des sens; ce que je surveille avec +envie, ce que j'interroge avec angoisse, c'est son coeur, +son noble coeur, ce trésor si précieux, que l'univers devrait +me le disputer, et que je n'ose me flatter d'être +digne de le posséder à moi seule tout entier. Sylvia est +bien plus raisonnable, bien plus courageuse, bien plus +instruite que moi; son âge, son éducation et son caractère +la rapprochent de Jacques, et doivent établir entre +eux une confiance bien mieux fondée. Moi je suis une +enfant qui ne sait rien et qui ne comprend guère. Pour +les arts et les petites sciences que Sylvia me démontre, +il me semble que je ne manque pas d'intelligence; mais +quand il est question de la science du coeur, je n'y comprends +plus rien, et je ne conçois même pas qu'il y en +ait une; je n'entends rien à leur courage, à leurs principes +d'héroïsme et de stoïcisme. Que cela soit fait pour +eux, c'est possible; mais que Dieu m'impose la force, à +moi, pourquoi faire? J'ai toujours été habituée à l'idée +d'obéir par nécessité, et quand j'ai agité en moi-même +l'aride pensée de l'avenir, je n'ai jamais souhaité d'autre +bonheur que d'être protégée, aidée et consolée par l'affection +d'un autre. Il me semblait, dans les premiers +jours, que mon mariage avec Jacques était la plus parfaite +réalisation de ce rêve. D'où vient donc qu'il paraît +quelquefois regretter de ne pas trouver en moi son égale? +D'où vient que sa protection et sa bonté me font si souvent +souffrir?</p> + +<p>Jeudi.</p> + +<p>Je ne sais que penser de ce qui se passe; je croirais +volontiers que Sylvia, avec son nom fantastique, son +caractère étrange et son regard inspiré, est une espèce +de fée qui attire sous diverses formes le diable autour de +nous. Hier, on vint nous dire qu'un sanglier était sorti +des grands bois et s'était retiré dans un des taillis de +notre vallée. Cette chasse me fit bien un peu peur, non +pour moi, qui suis toujours entourée et gardée comme +une princesse, mais pour Jacques, qui s'expose à tous les +dangers. Sa prudence, son adresse et son sang-froid ne +me rassurent pas tout à fait; aussi j'essayai de le détourner +de la pensée de lui donner l'assaut; mais Sylvia +sautait de joie à l'idée de frapper la bête et de donner +cours à son humeur énergique et un peu féroce, à ce que +nous prétendons. En une demi-heure nous fûmes habillées +pour la chasse; nos chevaux furent prêts; les piqueurs, +les chiens et les cors étaient déjà en avant. +Sylvia montait un petit cheval arabe très-fringant que je +n'ai jamais osé monter, et aussitôt que je vis comme elle +s'en faisait obéir, elle quia beaucoup moins de principes +d'équitation que moi, j'en fus toute jalouse et toute boudeuse. +Elle s'amusait à me dépasser, à caracoler dans +des chemins étroits et dangereux, où les excellentes +jambes de sa monture faisaient miracle. J'ai une très-belle +et bonne jument anglaise; mais je suis si poltronne, +et j'exige d'un cheval tant de soumission et de tranquillité, +que j'étais loin de briller comme Sylvia, et qu'elle +m'éclipsait aux yeux de Jacques. «Je parie, me dit-elle +comme nous entrions dans le taillis, que tu meurs d'envie +à présent d'être à ma place?» Elle ne pouvait pas +deviner plus juste. «Eh bien, me dit-elle, changeons vite +de cheval, et que Jacques te voie sur son cher Chouiman +au moment où il s'y attend le moins.» Nous étions seules +avec deux domestiques; Sylvia avait déjà sauté à terre +et tenait Chouiman par la bride, avant qu'un des deux +butors qui nous accompagnaient eût songé à quitter l'étrier. +Au même instant, le sanglier, débusqué par les +chiens, vint droit à nous et passa à trois pas de moi sans +songer à attaquer personne; mais le cheval arabe eu +peur, se cabra et faillit renverser Sylvia, qui s'obstinai +à ne pas lui lâcher la bride. Alors un homme qui me +semblait être un de nos piqueurs, car il était vêtu à peu +près comme eux, sortit de je ne sais où, et retint le cheval +prêt à s'échapper. Je n'avais plus aucune envie de +l'essayer. Cet homme aida Sylvia à remonter; mais aussitôt +qu'elle fui en selle, et comme il lui présentait sa +bride, elle lui cingla les doigts de sa cravache, en disant: +<i>Ah! ah!</i> d'une manière qui semblait exprimer la surprise +et la moquerie. L'inconnu disparut comme il était venu +au milieu des branches, et je demandai à Sylvia, avec +une avide curiosité, ce que cela signifiait. «Oh! rien +répondit-elle, un piqueur maladroit qui m'a écorché la +main avec ses bons offices.—Et tu cravaches un homme +pour cela? lui dis-je.—Pourquoi non?» dit-elle. Puis +elle repartit au galop, et je fus forcée de la suivre, assez +peu satisfaite de cette explication, et au moins très-étonnée +des manières de Sylvia avec les piqueurs de mon +mari. Je demandai aux domestiques le nom de cet homme; +ils me dirent qu'ils ne l'avaient jamais vu.</p> + +<p>La chasse nous occupa pendant plusieurs heures, et +Sylvia semblait ne pas avoir autre chose dans l'esprit. +Je l'observais, car je soupçonnais un peu ce revenant +d'être quelque amant au désespoir. Ce qui se passa au +retour de la chasse me rejette dans de nouvelles incertitudes.</p> + +<p>Nous revenions par la traverse aux premières clartés +le la lune; c'était une des plus belles soirées que nous +ayons eues cette année. Il faisait un peu frais; mais le +paysage était si bien éclairé, l'air était si parfumé des +plantes aromatiques qui croissent dans les ruisseaux, le +rossignol chantait si bien, que j'étais vraiment disposée +aux idées romanesques. Jacques proposa de prendre un +chemin encore plus court que celui que nous suivions. +«Il est assez difficile pour les chevaux, me dit-il, et je +n'ai pas encore osé t'y conduire; mais puisque tu as eu +aujourd'hui un si grand accès de courage que de vouloir +essayer Chouiman, tu auras bien celui de descendre au +pas un sentier un peu raide.—Certainement, lui dis-je, +puisque tu crois qu'il n'y a pas de danger.» Et nous nous +mîmes en route dans un ordre très-pittoresque. Un groupe +de chasseurs, escorté des limiers et des cors, marchait +en tête, portant le sanglier, qui était énorme; les cavaliers +venaient ensuite, nous au centre; nous entourions +le flanc de la colline d'une ligne noire d'où partait de +temps en temps un éclair quand le sabot d'un cheval +heurtait le roc. Derrière nous, un autre corps de piqueurs +et de chiens suivait lentement, et les fanfares s'appelaient +et se répondaient des deux extrémités de la caravane. +Quand nous fûmes au plus rapide du sentier, Jacques +dit à un des piqueurs de prendre la bride de mon +cheval, et de le soutenir pour descendre; puis il proposa +à Sylvia de faire une folie. «Une folie? dit-elle; lancer +nos chevaux d'ici à la plaine?—Oui, dit Jacques; je te +réponds des jambes de Chouiman si tu ne le contraries +pas.—Allons!» répondit la mauvaise tête; et, sans +écouter mes reproches et mes cris, ils partirent comme +la fondre par une pente lisse, mais rapide, qui formait +le flanc de la colline. Il me passa une sueur froide par +tous les membres, et mon coeur ne reprit le mouvement +que quand je les vis arriver sans accident au bas de la +pente. Alors je m'aperçus que les cavaliers qui étaient +devant étaient allés plus vite que mon cheval guidé par +un piéton, et que ceux qui étaient derrière, stupéfaits +sans doute de l'audace de Jacques et de Sylvia, s'étaient +arrêtés pour les regarder, de manière que je me trouvais +seule sur le sentier avec l'homme qui tenait ma bride à +une assez grande distance des uns et des autres.</p> + +<p>Toutes les histoires de voleurs et de revenants qui +m'ont trotté par la cervelle depuis cinq ou six jours me +revinrent à l'esprit, et cet homme qui marchait auprès +de moi commença à me faire une peur épouvantable. Je +le regardais avec attention et ne reconnaissais en lui aucun +des piqueurs de mon mari. Il me semblait au contraire reconnaître +l'homme mystérieux que Sylvia avait gratifié le +matin d'un si joli coup de cravache sur les doigts. Cependant +je n'avais pas eu le temps de faire grande attention +à son vêtement, et de son visage enfoncé sous un grand +chapeau de paille je n'avais vu qu'une barbe noire, qui +m'avait paru sentir le brigand d'une lieue. En ce moment, +quoiqu'il fût bien près de moi, je le voyais encore moins, +parce qu'il était plus bas que moi et que son chapeau me +le cachait entièrement; cependant, comme il était paisible +et silencieux, je me rassurai peu à peu. Je ne connais +pas tous les gardes forestiers et paysans amateurs +de la chasse qui viennent, avec la permission de Jacques, +s'adjoindre à nous quand ils entendent le son du cor +dans la vallée, et que souvent, au retour, mon mari invite +à venir se rafraîchir avec ses piqueurs. Presque tous +sont vêtus d'une blouse et coiffés d'un chapeau de paille. +Le fait est que je commençais à ne plus rien craindre, +et à croire Sylvia très-capable de frapper un piqueur ni +plus ni moins qu'un nègre. J'eus donc la hardiesse d'adresser +la parole à mon guide, et de lui demander si le +chemin ne me permettait pas d'aller seule.» Oh! pas +encore!» me répondit-il. Le son de sa voix et l'expression +presque suppliante de sa réponse étaient si peu d'un +piqueur, que la peur me prit de nouveau. Si j'avais le +courage de Sylvia, pensais-je, je donnerais un grand +coup de cravache à ce brigand, et pendant qu'il se frotterait +les doigts d'un air consterné, j'irais en un temps +de galop rejoindre les autres chasseurs. Mais outre que +je n'oserais jamais, si c'est un vrai domestique, j'aurais +fait la chose du monde la plus insolente et la plus singulière. +Au milieu de ces réflexions, je vis pourtant que +nous approchions sans accident des cavaliers, et au moment +où j'allais presser mon cheval avec le talon pour le +dégager des mains de l'homme mystérieux, celui-ci se retourna +à demi vers moi, et, élevant le bras, il retroussa +la manche de sa blouse. Je vis alors briller quelque chose +que je reconnus pour mon bracelet. Je n'eus pas la force +de crier, et l'inconnu, lâchant ma bride, resta sur le +bord du chemin, en me disant à demi-voix ces étranges +paroles: «J'espère en vous.» Puis il s'enfonça dans un +massif d'arbres, et je m'enfuis au galop plus morte que +vive.</p> + +<p>Ce qui me tourmente et m'afflige le plus dans tout cela, +c'est l'espèce de mystère que la finalité a établi entre moi +et cet homme. À présent, je vois tous les inconvénients +qui résultent du bracelet, et j'ose moins que jamais en +parler à Jacques. S'il allait le chercher et le provoquer +en duel! S'il allait m'accuser d'imprudence et de légèreté! +Je suis bien malheureuse, car j'ai cru certainement +jeter mon bracelet à Jacques lui-même; et celui qui l'a +reçu croit que je suis une petite personne romanesque, +facile à conquérir avec un baiser dans l'obscurité et un +air de hautbois. Je suis fâchée à présent de ne lui avoir +pas parlé pour lui expliquer ma méprise et lui redemander +mon bracelet. Peut-être me l'eût-il rendu. Mais j'ai +perdu la tête, comme je fais toujours dans les occasions +où un peu de sang-froid me serait nécessaire. J'ai essayé +de savoir ce que Sylvia pense de cet homme. Elle prétend +que je suis folle, et qu'il n'y a point d'autre <i>homme</i> +dans la vallée que Jacques. Celui que le jardinier a vu +est, selon elle, un voleur de fruits; celui qui a joué du +hautbois, un comédien ambulant, ou bien un commis +voyageur qui aura couché à l'auberge du village, et se +sera amusé à sauter le fossé du jardin, afin de se vanter +dans quelque estaminet d'avoir eu une aventure romanesque +dans son voyage. Quant à l'homme au coup de +cravache, elle persiste à dire que c'est un paysan; et je +n'ose parler de l'homme au bracelet, car l'idée qu'un +commis voyageur ou un musicien ambulant croit avoir +reçu ce gage de ma bienveillance, me cause une mortification +extrême.</p> + +<p>Au fait, quant à cela, l'explication de Sylvia me paraît +assez admissible; si je ne craignais de causer quelque +malheur, je confierais tout à Jacques, et il irait châtier +cet impertinent comme il le mérite. Mais cet homme +peut être brave et habile duelliste. L'idée d'engager +Jacques dans une affaire de ce genre me fait dresser les +cheveux sur la tète. Je me tairai.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIX.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A M. ***.</h3> + +<p class="droite">De la vallée de Saint-Léon.</p> + +<p>Tu m'as souvent dit que j'étais fou, mon cher Herbert, +et je commence à le croire. Ce qu'il y a de certain, c'est +que je suis fort content de l'être, car sans cela je serais +fort malheureux.</p> + +<p>Si tu veux savoir où je suis et de quoi je suis occupé, +j'aurai quelque embarras à le répondre. Je suis dans un +pays où je n'ai jamais mis le pied, que je ne connais pas, +où je n'ose marcher que sous un déguisement. Quant à +mes occupations, elles consistent à errer autour d'un +vieux château, à jouer du hautbois au clair de la lune, +et à recevoir de temps en temps un coup de cravache +sur les doigts.</p> + +<p>Tu as dû être peu surpris de mon brusque départ, +quand tu auras su que Sylvia avait quitté Genève un +mois auparavant. Tu auras supposé que j'étais allé la +rejoindre, et tu ne te seras pas trompé. Mais ce que tu +ne supposes certainement pas, c'est que, sans invitation +et même sans permission, je me sois mis à courir sur ses +traces. Elle a quitté son ermitage du Léman avec la bizarrerie +qu'elle met dans toutes ses résolutions, et par +suite d'une de ces idées spontanées qui lui viennent au +moment où l'on se croit le plus tranquille et le plus heureux +des hommes à ses pieds. Étrange créature, trop passionnée +ou trop froide pour l'amour, je ne sais, mais, à coup sûr, +trop belle et trop supérieure à son sexe pour passer devant +les yeux d'un homme sans le rendre un peu fou. +Je savais que M. Jacques était marié, et je pensais bien +qu'elle était allée s'installer auprès de lui; car, depuis +plusieurs mois, elle m'annonçait ce projet chaque fois +qu'elle était de mauvaise humeur et qu'elle voulait me +désespérer. Mais je ne savais pas si M. Jacques était +maintenant en Touraine ou en Dauphiné; car dans l'orgueilleux +billet que Sylvia avait laissé pour moi à l'ermitage, +elle n'avait pas daigné me dire où elle portait ses +pas; c'est donc absolument au hasard que je suis venu +ici. Je me suis installé dans la cabane d'un vieux garde-chasse +avare et sournois, que j'ai choisi pour hôte sur sa +mauvaise mine, et qui pour de l'argent m'aiderait à assassiner +tous les hommes et à enlever toutes les femmes +du pays. C'est donc au milieu des bois que peuvent me +chercher tes conjectures, dans la plus romantique vallée +du monde, protégé par un déguisement de chasseur braconnier +plutôt que vêtu en honnête homme, braconnant +en effet sous la protection de mon hôte, et préparant +avec lui, tous les soirs, le souper que nous avons conquis +les armes à la main; dormant sur un grabat, lisant +quelques chapitres de roman à l'ombre des grands chênes +de la forêt, hasardant des excursions sentimentales et +mystérieuses autour de la demeure de mon inhumaine, +ni plus ni moins que le comte Almaviva, et t'écrivant +sur un genou, à la lueur d'une torche de résine. Ce qu'il +y a de plus ridicule dans tout cela, c'est que je le fais +sérieusement, et que je suis vraiment triste et amoureux +comme un ramier. Cette Sylvia fait le désespoir de ma +vie, et je donnerais un de mes bras pour ne l'avoir jamais +rencontrée. Tu la connais assez pour concevoir ce qu'un +homme aussi peu charlatan que moi doit avoir à souffrir +de ses caprices romanesques et du dédain superbe qu'elle +a pour tout ce qui sort du monde idéal où elle s'enferme. +Il y a bien un peu de ma faute dans mon malheur. Je +l'ai trompée, ou plutôt je me suis trompé moi-même en +lui faisant croire que j'étais un transfuge de ce monde-là, +et que je me sentais capable d'y retourner. Oui, je +l'ai cru en effet, et, dans les premiers jours, j'ai été tout +à fait l'homme qu'elle devait ou qu'elle pouvait aimer. +Mais peu à peu l'indolence et la légèreté de mon caractère +ont repris le dessus. La raison m'a fait de nouveau +entendre sa voix, et Sylvia m'a semblé ce qu'elle est en +effet, enthousiaste, exagérée, un peu folle.</p> + +<p>Mais cette découverte ne suffisait pas pour m'empêcher +de l'aimer à la passion. L'exagération, qui rend les filles +de province si ridicules, rendait Sylvia si belle, si frappante, +si inspirée, que c'est là peut-être son plus grand +charme et sa plus puissante séduction. Mais elle l'a reçu +de Dieu pour son malheur et pour celui de ses amants, +car elle peut se faire admirer, et ne peut persuader. +Orgueilleuse jusqu'à la folie, elle veut agir comme si +nous étions encore au temps de l'âge d'or, et prétend +que tous ceux qui osent la soupçonner sont des lâches et +des pervers. Du moment que j'ai vu avec inquiétude la +singularité de sa conduite, et que j'ai pris de la jalousie +à cause de la liberté de ses démarches, j'ai donc été perdu +dans son esprit; et précipité de cette région céleste où +elle m'avait fait asseoir avec elle, je suis tombé dans le +monde fangeux des humains, où cette belle sylphide n'a +jamais daigné poser son pied d'ivoire. De ce moment, +notre amour a été une suite de ruptures et de raccommodements. +Je me souviens que tu m'as dit, un jour que +je te racontais tristement une de ces querelles après la +réconciliation: «De quoi te plains-tu?» Ah! mon ami, +tu peux connaître les femmes; mais tu ne connais pas +Sylvia. Avec elle, le moindre tort est de la plus terrible +importance, et chaque nouvelle faute creuse une tombe +où s'ensevelit une partie de son amour. Elle pardonne, +il est vrai; mais ce pardon est pire que sa colère. La +colère est violente est pleine d'émotion; le pardon de +Sylvia est froid et inexorable comme la mort. En proie +à mille soupçons, tourmenté, incertain, tantôt craignant +d'être dupe de la plus insigne coquette, tantôt craignant +d'avoir outragé la plus pure des femmes, j'ai vécu malheureux +auprès d'elle, mais je n'ai jamais eu la force de +m'en détacher. Vingt fois elle m'a chassé, et vingt fois +j'ai été lui demander ma grâce après avoir vainement +essayé de vivre sans elle. Dans les premiers jours de mon +bannissement, j'espérais m'applaudir d'avoir recouvré +ma liberté et mon repos. Je me laissais aller délicieusement +au bien-être de l'indifférence et de l'oubli. Mais +bientôt l'ennui me faisait regretter les agitations et les +nobles souffrances de la passion. Je jetais mes regards +autour de moi pour chercher un autre amour; mais +l'indolence de mon esprit et l'activité de mon caractère +m'éloignaient également des autres femmes. Mon caractère +me portait à leur préférer la chasse, la pêche, tous +ces plaisirs énergiques de la campagne que Sylvia partageait +avec moi. Mon esprit s'effrayait de recommencer +un apprentissage et de tenter une nouvelle conquête. Et +puis quelle femme peut être comparée à Sylvia pour la +beauté, l'intelligence, la sensibilité et la noblesse du +coeur? Oui, quand je l'ai perdue, je lui rends justice, je +m'étonne et m'indigne d'avoir pu soupçonner une femme +si grande, et dont la conduite hautaine me prouve à quel +point elle était incapable de descendre au mensonge. +Mais quand je la retrouve, je souffre de son caractère +raide et inflexible, de son humeur violente, de son mysticisme +intolérant et de ses exigences bizarres. Elle ne se +plie à aucune de mes imperfections; elle ne pardonne à +aucun de mes défauts; elle tire argument de tout pour +me démontrer à quel point son âme est supérieure à la +mienne, et rien n'est plus funeste à l'amour que cet +examen mutuel de deux coeurs jaloux et orgueilleux de +se surpasser. Le mien se lassait bien vite de cette lutte; +j'aurais mieux aimé un amour moins difficile et moins +sublime. Sylvia m'accablait de son dédain, et quelquefois +me prouvait la pauvreté de mon coeur avec tant de +chaleur et d'éloquence, que je me persuadais n'être pas +né pour l'amour et que je n'oserais me persuader encore +que je suis digne de le connaître. Mais, s'il en est ainsi, +pourquoi suis-je né, et à quoi Dieu me destine-t-il en ce +monde? Je ne vois pas vers quoi ma vocation m'attire. +Je n'ai aucune passion violente, je ne suis ni joueur, ni +libertin, ni poète; j'aime les arts, et je m'y entends assez +pour y trouver un délassement et une distraction; mais +je n'en saurais faire une occupation prédominante. Le +monde m'ennuie en peu de temps; je sens le besoin d'y +avoir un but, et nul autre but ne m'y semble désirable +que d'aimer et d'être aimé. Peut-être serais-je plus heureux +et plus sage si j'avais une profession; mais ma modeste +fortune, qu'aucun désordre n'a entamée, m'a laissé +la liberté de m'abandonner à cette vie oisive et facile à +laquelle je me suis habitué. M'astreindre aujourd'hui à +un travail quelconque me serait odieux. J'aime la vie des +champs, mais non pas sans une compagne qui me fasse +goûter les plaisirs de l'esprit et du coeur, au sein de cette +vie matérielle où l'effroi de la solitude me gagnerait bientôt. +Peut-être suis-je propre au mariage; j'aime les enfants, +je suis doux et rangé, je crois que je ferais un très-honnête +bourgeois dans quelque ville du second ordre +de notre paisible Helvétie. Je pourrais me faire estimer +comme cultivateur et père de famille; mais je voudrais +que ma femme fût un peu plus lettrée que celles qui tricotent +un bas bleu du matin au soir. Et moi-même je +craindrais de m'abrutir en lisant mon journal et en fumant +au milieu de mes dignes concitoyens et des pots de +bière; presque aussi simples et inoffensifs les uns que +les autres.</p> + +<p>Enfin, il me faudrait trouver une femme inférieure à +Sylvia, et supérieure à toutes celles que je pourrais obtenir, +à ma connaissance. Mais, avant tout, il faudrait +guérir de l'amour que j'ai pour Sylvia, et c'est une maladie +dont mon âme est encore loin d'être délivrée.</p> + +<p>Ne sachant que faire, je suis venu ici essayer encore +mon destin. D'abord j'avais l'intention de me jeter à ses +pieds, comme à l'ordinaire, et puis le caprice m'a pris +de l'épier un peu, de consulter l'opinion de ce qui l'entoure, +de la connaître, et de la voir enfin sans qu'elle +s'en doutât, afin de m'ôter de l'esprit, une fois pour +toutes, les soupçons qui m'ont tourmenté si souvent, et +qui me tourmenteront peut-être encore; car Sylvia a un +talent extraordinaire pour les faire naître, un mépris +profond pour les explications les plus faciles, et moi une +pauvre tête qui se crée promptement des tourments +cruels. Je n'ai pu obtenir aucune des lumières que je +cherchais, car mon impératrice Sylvia n'est ici que depuis +trois semaines, et on n'avait jamais entendu parler +d'elle dans le pays. Si elle savait que ces idées m'ont +passé par la tète, elle ne me pardonnerait jamais; mais +elle le saura d'autant moins que le cours de mes observations +est à peu près terminé. Hier, elle m'a reconnu +sous mon déguisement et m'a accueilli d'une manière +fort impertinente. Je serai donc obligé de me montrer. +Jacques me connaît et me découvrirait bientôt. Ils riraient +peut-être ensemble à mes dépens, si je ne prenais +le parti d'aller en rire moi-même avec eux.</p> + +<p>Ce Jacques est certes un galant homme, dont le caractère +froid et l'extérieur réservé ne m'ont jamais permis +beaucoup de familiarité, et contre lequel jusqu'ici je me +suis senti d'ailleurs des mouvements de jalousie épouvantables. +A présent, j'ai des raisons pour savoir que +j'ai été injuste et grossier dans mes soupçons. Mais je lui +en veux un peu d'avoir été de moitié dans la fierté superbe +avec laquelle Sylvia a refusé longtemps de me +rassurer en m'expliquant leur parenté et leurs relations. +Je lui en veux aussi d'être pour Sylvia le type de tout ce +qu'il y a de plus grand et de plus beau dans le monde, +la seule âme digne de voler sur la même ligne que la +sienne dans les champs de l'empyrée, en un mot l'objet +d'un amour platonique et d'un culte romanesque dont je +ne suis plus jaloux, mais qui me cause assez de mortification. +Je n'en serai pas moins l'ami et le serviteur de +M. Jacques en toute occasion; mais si, avant de lui donner +une poignée de main, je pouvais le taquiner un peu +et me venger de Sylvia en me montrant épris d'une +autre, cela me divertirait.</p> + +<p>Pour t'expliquer cette nouvelle folie, il faut que tu +saches que M. Jacques a le plus joli joyau de petite +femme couleur de rose qu'on puisse imaginer. Moins +belle que Sylvia, elle est certainement plus gentille, et, +à coup sûr, son âme romanesque à sa manière est moins +altière et moins cruelle. J'en ai pour gage un bracelet +qui m'a été jeté par une fenêtre avec de très-douces paroles, +un soir que je croyais adresser à ma tigresse les +accents passionnés de mon hautbois. Je suis loin d'être +assez fat pour en tirer grande vanité, car je ne sache +pas qu'elle ait encore pu voir ma figure, et ce soir-là +elle n'avait pas même entrevu mon spectre; c'est donc +au son du hautbois, à l'enivrement d'un soir de printemps +et à quelque rêve de pensionnaire en vacances qu'elle +aura accordé ce gage de protection. Je suis un trop honnête +homme et un héros de roman trop maladroit pour +abuser sérieusement de cette petite coquetterie; mais il +m'est bien permis de faire durer encore le roman pendant +quelques jours. J'ai débuté par un baiser, qui peut-être +a laissé quelque émotion dans le coeur de la blonde +Fernande, quand elle a su qu'elle avait été embrassée +avec Sylvia, dans l'obscurité, par un autre que son +mari. Ne me trouves-tu pas devenu bien scélérat par +dépit, moi qui le suis si peu par nature? Ce soir-là, +vraiment, j'étais tout occupé de Sylvia; j'étais entré par +une des portes de glace du salon qui donne sur les bosquets +du jardin, avec l'intention d aller ouvertement demander +pardon à Sylvia des torts que j'ai et de ceux que +je n'ai pas. Elles jouaient du piano; il faisait sombre; +elles ne s'aperçurent pas de la présence d'un tiers. Je +m'assis sur le sofa. Une d'elles vint s'asseoir auprès de +moi sans me voir. J'allais la saisir dans mes bras, quand +je reconnus au piano la voix de Sylvia. J'écoutai une petite +conversation sentimentale qu'elles eurent ensemble, +et, au moment où elles me découvrirent, j'embrassai +Sylvia, et j'allais parler, lorsque Fernande, me prenant +pour son mari et m'entendant embrasser sa compagne, +approcha son visage du mien, avec une petite manière +d'enfant jaloux à laquelle je t'aurais bien défié de résister. +Je ne sais comment, dans l'obscurité, mes lèvres +rencontrèrent les siennes. Ma foi! je fus si troublé de +cette aventure que je m'enfuis sans leur faire savoir que +je n'étais pas Jacques. Depuis ce temps, je sais par mon +vieux hôte, qui est l'oncle de Rosette, soubrette de ces +dames, que la belle Fernande a des terreurs paniques, +et n'entend pas remuer une feuille dans le parc ou trotter +une souris dans le château, sans se trouver mal. Rien +n'est plus propre à l'audace d'un lutin que les frayeurs +et les évanouissements de sa châtelaine; heureusement +pour Fernande, je ne suis ni audacieux ni amoureux à +ce point.</p> + +<p>Mais ces aventures m'amusent et m'occupent; j'ai +vingt-quatre ans, cela m'est bien permis. Le beau temps, +le clair de lune, cette vallée sauvage et pittoresque, ces +grands bois pleins d'ombre et de mystère; ce château à +mine vénérable, qui est assis gravement sur le doux +penchant d'une colline; ces chasseurs qui arpentent la +vallée et la font retentir des hurlements des chiens et +des sons du cor; ces deux chasseresses, plus belles que +toutes les nymphes de Diane, l'une brune, grande, fière +et audacieuse, l'autre blanche, timide et sentimentale, +montées toutes deux sur des chevaux superbes et galopant +sans bruit sur la mousse des bois: tout cela ressemble +à un rêve, et je voudrais ne pas m'éveiller.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XL.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Mardi.</p> + +<p>Cette histoire se complique et commence à me causer +beaucoup de trouble et de chagrin: J'ai eu grand tort de +cacher tout cela à Jacques; mais à présent, chaque jour +de silence agrandit ma faute, et je crains réellement ses +reproches el sa colère. La colère de Jacques! je ne sais +ce que c'est, je ne puis croire qu'il me la fasse jamais +connaître; et pourtant, comment un mari peut-il apprendre +tranquillement que sa femme a reçu d'un autre une déclaration +d'amour?</p> + +<p>Oui, Clémence, voilà où m'a conduite cette fatale méprise +du bracelet. Hier soir, j'étais dans ma chambre +avec mes enfants et Rosette; ma fille semblait souffrante +et ne pouvait s'endormir. Je dis à Rosette d'emporter la +lumière, qui peut-être l'incommodait. J'étais depuis quelque +temps dans l'obscurité avec ma petite sur mes genoux, +et je tâchais de l'apaiser en chantant; mais elle +ne criait que plus fort, et cela commençait à m'inquiéter, +lorsque le son du hautbois s'éleva, de l'autre extrémité +de l'appartement, comme une voix plaintive et +douce. L'enfant se tut aussitôt et resta comme ravi à +l'écouter; pour moi, je retenais ma respiration; la surprise +et la peur me rendaient incapable de mouvement. +L'inconnu était dans ma chambre, seul avec moi! Je +n'osais appeler, je n'osais fuir. Rosette entra comme le +hautbois venait de se taire, et s'émerveilla de voir la +petite silencieuse et calmée. «Va chercher de la lumière, +bien vite, bien vite, lui dis-je, j'ai une peur épouvantable; +pourquoi m'as-tu laissée seule?—Il va falloir que +madame reste encore seule, répondit-elle, pendant que +j'irai chercher la lumière en bas.—Ah! mon Dieu! +pourquoi n'en as-tu pas dans ta chambre? lui répondis-je. +Non! n'y va pas, ne me laisse pas ainsi. N'as-tu rien +entendu, Rosette? Es-tu sûre qu'il n'y ait personne avec +nous dans la chambre?—Je ne vois personne que madame, +les enfants et moi, et je n'ai entendu que la flûte.—Qui +est-ce qui jouait de la flûte?—Je ne sais pas; +monsieur, apparemment; quel autre dans la maison saurait +en jouer!—Est-ce toi qui es là, Jacques? m'écriai-je; +si c'est toi, ne t'amuse pas à m'effrayer, car je mourrais +de peur.» Je savais bien que ce n'était pas Jacques, +mais je parlais ainsi pour forcer notre persécuteur à +s'expliquer ou à se retirer. Personne ne répondit. Rosette +ouvrit les rideaux, et, au clair de la lune, examina +tous les recoins de l'appartement sans y découvrir personne. +Elle trouvait, sans doute, mes frayeurs bien ridicules, +et j'en eus honte moi-même; je lui dis d'aller +chercher de la lumière, et quand elle fut sortie, j'allai +tirer le verrou derrière elle. Mais c'était bien inutile, car +l'inconnu entra par la fenêtre. Je ne sais comment il s'y +prit, et si de la galerie supérieure il a eu l'audace de se +risquer sur ma persienne, ou si, à l'aide d'une échelle, +il sera venu d'en bas; le fait est qu'il entra aussi tranquillement +que dans la rue. La colère me donna des +forces, et je m'élançai devant le berceau de mes enfants, +en criant au secours; mais il s'agenouilla au milieu de +la chambre, en me disant d'une voix douce: «Comment +est-il possible que vous ayez peur d'un homme qui voudrait +pouvoir vous prouver son dévouement en mourant +pour vous?—Je ne sais qui vous êtes, Monsieur, lui +répondis-je d'une voix tremblante; mais, à coup sûr, +vous êtes bien insolent d'entrer ainsi dans ma chambre; +partez, partez! que je ne vous revoie jamais, ou j'avertirai +mon mari de votre conduite.—Non, dit-il en se +rapprochant, vous ne le ferez pas; vous aurez pitié d'un +homme au désespoir.» Je vis en ce moment le bracelet, +et l'idée me vint de le redemander. Je le fis d'un ton +d'autorité et en jurant que j'avais cru le jeter à mon +mari. «Je suis prêt à vous obéir en tout, dit-il d'un air +résigné; reprenez-le, mais sachez que vous me reprenez +le seul honneur et le seul espoir de ma vie.» Alors il +s'agenouilla de nouveau tout près de moi et me tendit +son bras. Je n'osais reprendre moi-même le bracelet; il +eût fallu toucher sa main ou seulement son vêtement, et +je ne trouvais pas cela convenable. Alors il crut que +j'hésitais, car il me dit: «Vous avez compassion de moi, +vous consentez à me le laisser, n'est-ce pas, ô ma chère +Fernande!» Et il saisit ma main, qu'il baisa plusieurs +fois très-insolemment. Je me mis à crier, et des pas se +firent entendre aussitôt dans la galerie voisine; mais +avant que l'on eût le temps d'entrer, l'inconnu avait disparu, +comme un chat, par la fenêtre.</p> + +<p>Jacques et Sylvia frappèrent alors à la porte, que j'avais +fermée au verrou et que je ne songeais plus à ouvrir, +tout en leur criant d'entrer au nom du ciel. Cette circonstance +du verrou, qui se trouvait fatalement liée à +l'entrée d'un homme dans ma chambre, m'empêcha de +raconter ce qui s'était passé; je dis que j'avais entendu +le hautbois, que j'avais envoyé Rosette chercher de la +lumière, qu'elle m'avait enfermée par mégarde; que +j'avais cru entendre du bruit dans ma chambre et que +j'avais perdu la tête. Comme on me tient pour folle de +peur, on ne m'en demanda pas davantage. Rosette assura +bien avoir entendu le hautbois en traversant la galerie, +on fit quelques recherches dans la maison et dans +le jardin. On ne trouva personne, et on décréta, en riant, +qu'on ferait venir un piquet de gendarmerie pour me +garder. Sylvia alla chercher le dolman et le shako de +Jacques, et s'en affubla avec de fausses moustaches; elle +se planta ainsi derrière moi le sabre en main, affectant +de suivre tous mes pas par la chambre pour me servir +d'escorte. Elle était jolie comme un ange avec ce costume. +Nous avons ri jusqu'à minuit, et le reste de la +nuit s'est passé fort tranquillement. Mais mon esprit est +bien agité! Je sens que je suis engagée dans une aventure +folle et imprudente, qui peut-être aura des suites +fatales. Fasse te ciel qu'elles retombent toutes sur moi +seule!</p> + +<p>Jeudi.</p> + +<p>Je viens de recevoir le billet suivant, qui a été remis +à Rosette par son oncle le garde-chasse: «Belle et douce +Fernande, ne soyez pas irritée contre moi, et ne vous +méprenez pas sur les motifs de ma conduite. Vous +pouvez me sauver du malheur éternel et me rendre le +plus heureux des amis et des amants; j'aime Sylvia, +et j'en ai été aimé. Je ne sais par quel crime irréparable +j'ai perdu sa confiance et mérité sa colère. Je ne +renoncerai à elle qu'avec la vie; et <i>j'espère en vous</i>, +en vous seule. Vous avez une âme aimante et généreuse, +je le sais; je vous connais plus que vous ne pensez. +Le bracelet que vous avez cru jeter à voire mari et +que je vous rendrai, si vous ne l'accordez à la sainte +amitié d'un frère, est à mes yeux un gage de confiance +et de salut. Pardonnez-moi de vous avoir effrayée; +j'espérais pouvoir vous parler en secret; je vois que +cela sera impossible si vous ne m'accordez vous-même +cette grâce; et vous me l'accorderez, n'est-ce pas, bel +ange aux cheveux blonds? Votre mission sur la terre +est de consoler les infortunés. J'irai vous attendre ce +soir sous le grand ormeau des quatre sentiers, à l'entrée +du Val-Brun; faites-vous accompagner, si vous +voulez, d'une personne sûre, mais que ce ne soit pas +votre mari. Il me connaît, et je me flatte de posséder +son estime et son amitié; mais en ce moment-ci il +m'est contraire, et si vous ne travaillez à me justifier, +je n'ai aucun espoir de rentrer en grâce. Si vous ne +venez pas, je déposerai votre bracelet sous la pierre du +grand ormeau; vous l'y ferez prendre; mais il sera +teint du sang «D'OCTAVE.»</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/12.png"></p> + +<p>Qu'en penses-tu? que dois-je faire? Mais à quoi sert +de te le demander? Tu ne me répondras que dans huit +jours, et il faut qu'avant ce soir j'aie pris un parti. Accorder +un rendez-vous à ce jeune homme, surtout quand +je sais que Jacques n'est pas dans ses intérêts, pour le +réconcilier avec Sylvia, c'est une grande imprudence +peut-être selon le monde; selon ma conscience je n'y vois +pourtant aucun mal. S'il y a des inconvénients, il n'y en +a que pour moi, qui risque de déplaire à Jacques et d'encourir +ses reproches, tandis que je puis rendre, si je +réussis, un service à Sylvia et à Octave, peut-être assurer +le bonheur de leur vie entière; car il n'est pas de +bonheur sans l'amour. Sylvia cache en vain son chagrin; +je vois maintenant pourquoi ses pensées sont si noires et +son avenir si sombre à ses yeux. Si elle a pu aimer ce +jeune homme, il doit être au-dessus du commun et avoir +une belle âme; car Sylvia est bien exigeante dans ses +affections, et trop fière pour avoir jamais pu s'attacher à +un être qui n'en eût pas été digne. Je vois bien maintenant +qu'elle a reconnu son amant dans le chasseur qu'elle +a si bien corrigé de l'envie d'être prévenant avec elle, +et je vois aussi, dans ce coup de cravache, accompagné +d'un silence si complet sur sa découverte, plus de moquerie +malicieuse que de véritable colère. Je parie qu'elle +meurt d'envie qu'on amène son ami à ses genoux; il +est impossible qu'il en soit autrement; cet Octave l'aime +à la folie, puisqu'il fait des choses si extraordinaires pour +la retrouver. Il a une figure charmante, du moins à ce +qu'il m'a semblé quand je l'ai entrevu dans ma chambre +au clair de la lune. Jacques est sévère et inexorable, il +traite trop Sylvia comme un homme; il ne devine pas +les faiblesses du coeur d'une femme, et ne comprend pas, +comme moi, ce que son courage doit cacher d'ennui et +de souffrance. Si je refuse d'aider cette réconciliation, +c'en est peut-être fait de son bonheur; peut-être se condamnera-t-elle +à une éternelle solitude; et ce jeune +homme, s'il allait se tuer en effet! Je l'en croirais assez +capable; il semble véritablement épris. Que faire? Je +n'ose me décider à rien; heureusement j'aurai le temps +d'y penser d'ici à ce soir.</p> + + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/13.png"></p> +<br><br><br> + +<h3>XLI.</h3> + +<h3>D'OCTAVE À HERBERT.</h3> +<br> + +<p>Mon ami, je me suis hâté de remettre les choses sur +le pied où elles doivent être; car mes affaires commençaient +à s'embrouiller. Fernande prenait mes plaisanteries +au sérieux, et il était temps de la désabuser; autrement +je courais le risque ou d'être découvert et recommandé +par elle à son mari, ou d'être forcé de lui faire +la cour tout de bon. Je ne voulais ni l'un ni l'autre. Peut-être, +avec ce caractère de femme craintif, nerveux, et +toujours dans le paroxysme d'une émotion quelconque, +m'eût-il été facile, aidé par le romanesque des circonstances, +de tourner les choses à mon profit et de faire +beaucoup de progrès en peu de temps. Les femmes +comme Sylvia se donnent par amour; mais, ou je me +trompe bien, ou celles qui ressemblent à Fernande se +laissent prendre sans savoir pourquoi, sauf à en être au +désespoir le lendemain. Je ne pense pas; que Lovelace, +à ma place, eût agi aussi vertueusement que moi; mais +je n'ai pas l'honneur d'être M. Lovelace, et j'agis selon +ma manière, qui n'a rien de scélérat. Surprendre les sens +d'une jeune femme pour laquelle je n'ai point d'amour, +et la livrer à la honte et à la colère, en m'adressant le +lendemain sous ses yeux à une autre, ce ne serait pas +seulement le fait d'un lâche, mais celui d'un sot. Car, +assurément, après avoir possédé ces deux femmes, je +serais chassé et détesté de toutes deux; et je ne crois +pas que le souvenir d'avoir pressé Fernande une heure +dans mes bras valût le bonheur de m'asseoir pendant un +an seulement à côté de Sylvia.</p> + +<p>J'ai donc coupé court à cette intrigue, qui prenait une +tournure trop folle; mais trop fou moi-même pour me +résoudre à détruire tout à fait mon roman en un jour, +j'ai pris Fernande pour confidente et pour protectrice. Je +lui ai écrit un billet bien sentimental, où, avec un peu +de flatterie, un peu d'exagération et un peu de mensonge, +je l'ai engagée à m'accorder une entrevue pour traiter de +la grande affaire de ma réconciliation avec Sylvia. J'ai +arrangé mon plan de manière à faire durer le plus longtemps +possible le mystérieux mais innocent commerce +que j'ai établi avec mon bel avocat. J'aurai donc pour +quelques jours encore le clair de lune, les appels du +hautbois, les promenades sur la mousse, les robes blanches +à travers les arbres, les billets sous la pierre du +grand ormeau, en un mot ce qu'il y a de plus charmant +dans une passion, les accessoires. Je suis bien enfant, +n'est-ce pas? Oh bien, oui! et je n'en ai pas honte. Il y +a si longtemps que je suis triste et ennuyé!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Eh bien! je me suis décidée à aller consoler cet amant +infortuné. Tu diras ce que tu voudras, mais il me semble +que j'ai bien fait, car je me sens le coeur heureux et +attendri. J'ai emmené Rosette, après lui avoir bien recommandé +le secret (elle était déjà dans la confidence), +et nous avons été ensemble au grand ormeau. Le pauvre +désolé est venu à moi avec des transports de joie et de +reconnaissance. C'est un bien bon jeune homme que cet +Octave, et je suis sûre à présent qu'il est digne de Sylvia. +Il m'a raconté toutes ses peines, et m'a dépeint le +caractère de Sylvia et le sien de manière à me faire +comprendre par quels endroits ils s'étaient souvent offensés +sans raison apparente. Sais-tu que ce récit m'a fait +une singulière impression, et qu'il m'a semblé lire l'histoire +de mon coeur depuis un an? Pauvre Octave! je le +plains plus qu'il ne peut l'imaginer; je comprends le +malheur dont il souffre; et je ne sais trop si je ne devrais +pas lui conseiller d'oublier à jamais son amour et +de chercher quelque âme plus semblable à la sienne. +Oui, c'est la même souffrance, c'est la même destinée +que moi! Une tête jeune, confiante et sans expérience +comme la mienne, aux prises avec un caractère fier, +obstiné et grave comme celui de Jacques. Maintenant +qu'il m'a fait connaître Sylvia, je vois bien qu'elle est la +soeur de mon mari; si elle n'est que son élève, il est certain +qu'il lui a bien enseigné et fidèlement transmis sa +manière d'aimer. Que ne sont-ils époux! ils seraient à +la hauteur l'un de l'autre.</p> + +<p>Ce ne sera pas une chose aisée, je ne sais pas même +si ce sera une chose possible, que cette réconciliation. +Nous n'avons rien conclu, Octave et moi, dans cette première +entrevue; je ne pouvais rester qu'une heure, et +elle a été toute employée à me mettre au fait de leur +position respective. Il m'a promis que le lendemain il me +dirait ce qu'il faut faire; j'y retournerai donc ce soir. Il +m'est très-facile de m'absenter une heure sans qu'on +s'en aperçoive au château. Jacques et Sylvia ne sont pas +fâchés de se trouver seuls pour faire ensemble de la +philosophie aussi sombre que possible; ils ne tiennent +donc pas grand'note de ce que je fais pendant ce temps-là. +Dieu sait, d'ailleurs, si Jacques m'aimerait assez à +présent pour être jaloux!</p> + +<p>Ah! que les temps sont changés, ma pauvre amie! Il +est vrai que nous sommes heureux maintenant, si le +bonheur est dans la tranquillité et dans l'absence de reproches; +mais quelle différence avec les premiers temps +de notre amour! Il y avait alors en nous une joie toujours +vive, un transport continuel, et notre âme, pour être +remplie de passion, n'en était pas moins calme et sereine. +Qui a détruit ce repos? qui a emporté ce bonheur? +Je ne puis croire que ce soit moi seule. Il y a eu +de ma faute, il est vrai; mais avec un être plus imparfait +et plus indulgent que Jacques, au lieu de relâcher +nos liens, ces premières souffrances les auraient peut-être +resserrés. D'où vient qu'Octave, malgré toutes les +duretés et les bizarreries de Sylvia, l'aime davantage +chaque jour, en proportion des maux qu'il souffre pour +elle? D'où vient que Jacques ne peut se faire enfant avec +moi, comme Octave se fait esclave et victime patiente +avec Sylvia? A présent Jacques semble content, parce +que mes enfants me distraient de lui, et que Sylvia le +distrait de moi; il n'est pas jaloux de mes enfants, et +moi je suis jalouse de sa soeur. Il n'y a plus en apparence +entre nous que de l'amitié; il n'en souffre pas, et +je passe les nuits à pleurer notre amour.</p> + +<p>Cette Sylvia, avec son âme de bronze, est-ce là une +femme? Jacques ne devrait-il pas préférer celle qui mourrait +en le perdant à celle qui est toujours préparée à +tous les malheurs, et toujours sûre de se consoler de +tout? Mais on n'aime que son pareil en ce monde. D'où +vient donc, alors, que j'aime toujours Jacques? Toute sa +force, toute sa grandeur, ne servent pas à rendre son +amour aussi solide et aussi généreux que le mien.</p> + +<p>Sylvia ne s'occupe pas plus d'Octave que s'il n'avait +jamais existé; elle sait pourtant qu'il est ici et qu'il n'y +est venu que pour elle. Elle dort, elle chante, elle lit, elle +cause avec Jacques des étoiles et de la lune, et ne daigne +pas jeter sur la terre un regard à l'amant dévoué qui +pleure à ses pieds. Octave est pourtant digne d'un meilleur +sort et d'un plus tendre amour. Il a une si douce +éloquence, un coeur si pur, une figure si intéressante! Je +le connais à peine, et je me sens pour lui de l'amitié, +tant il a su m'intéresser à son sort et me montrer ingénument +le fond de son âme! Combien je voudrais pouvoir +le réconcilier avec Sylvia et le voir fixé près de +nous! Quel aimable ami ce serait pour moi! Quelle +douce vie nous mènerions à nous quatre! Je mettrai tous +mes soins à ce que ce beau rêve se réalise; ce sera une +bonne action, et Dieu peut-être bénira mon amour, pour +avoir rallumé celui d'Octave et de Sylvia.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLIII.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3> + +<p>Vous m'avez laissé, ce soir, si consolé, si heureux, ô +ma belle amie! ô mon cher ange tutélaire! que j'ai besoin, +en rentrant sous mon toit de fougères, de vous +remercier et de vous dire tout ce que j'ai dans le coeur +d'espoir et de reconnaissance. Oui, vous réussirez! vous +le voulez fortement, avez-vous dit; vous vous mettrez à +genoux prés de moi, s'il le faut, pour implorer la fière +Sylvia, et vous vaincrez son orgueil. Que Dieu vous entende! +Comme j'ai bien fait de m'adresser à vous et d'espérer +en votre bonté! Votre extérieur ne m'avait pas +trompé; vous êtes bien cet être angélique qu'annoncent +vos grands yeux et votre doux sourire, et cette taille +mignonne, gracieusement courbée comme une fleur délicate, +et ces cheveux teints du plus beau rayon du soleil. +Quand je vous vis pour la première fois, j'étais caché +dans le parc, et vous passâtes près de moi en lisant. Au +premier aspect d'une femme, j'avais cru que vous étiez +celle que je cherchais. Ah! vous étiez réellement celle +dont j'avais besoin alors, et que Dieu m'envoyait dans +sa miséricorde. Je me cachai dans le feuillage, et je restai +à vous regarder pendant que vous passiez lentement. +Vous teniez bien le livre, mais de temps en temps vous +leviez vers l'horizon un regard mélancolique et distrait, +vous aussi vous sembliez n'être pas heureuse, et s'il faut +que je vous dise tout, Fernande, il me semble encore +que vous ne l'êtes pas autant que vous le méritez. Quand +je vous raconte mes souffrances, elles semblent trouver +un écho dans votre coeur, et quand je vous dis que l'amour +est les premier des maux, plus souvent que le premier +des biens, vous me répondez: Oh! oui, avec un accent +de douleur inexprimable. Oh! ma bonne Fernande, si +vous avez besoin d'un ami, d'un frère, si je puis être +assez heureux pour vous rendre ce service, ou au moins +pour alléger vos peines en pleurant avec vous, initiez-moi +à ces saintes larmes, et que Dieu m'aide à vous +rendre le bien que vous m'avez fait.</p> + +<p>De ce premier jour où je vous ai vue, j'ai retrouvé le +courage de vivre désespéré; je venais tenter un dernier +effort, résolu à mourir s'il échouait. Le soir j'entrai dans +le salon, et j'entendis votre entretien avec Sylvia. Là je +connus toute votre âme, elle se révéla à moi en peu de +mots; vous parliez d'amour malheureux; vous parliez de +mourir. Vous ne conceviez pas l'avenir solitaire que votre +amie envisageait sans frayeur. Oh! celle-ci est ma soeur, +me disais-je en vous écoutant; elle pense comme moi +qu'il faut être aimé ou mourir; son coeur est un refuge +que je veux implorer; là, du moins, je trouverai de la +compassion, et si elle ne peut me secourir, elle me plaindra, +sa pitié descendra du ciel comme la manne, et je +la recevrai à genoux. Si je suis chassé d'ici, si je dois +renoncer à Sylvia, j'emporterai dans mon coeur le souvenir +sacré de cette amitié sainte, et je l'invoquerai dans +mes souffrances. O Fernande! pourquoi Sylvia est-elle +si différente de vous? Ne pouvez-vous pas adoucir son +âme indomptable? ne pouvez-vous lui communiquer +cette douceur et cette miséricorde qui sont en vous? +Dites-lui comment on aime, apprenez-lui comment on +pardonne; apprenez-lui surtout que l'oubli des torts est +plus sublime que l'absence des torts eux-mêmes, et que, +pour m'être véritablement supérieure, il faudrait qu'elle +m'eût pardonné. Son ressentiment la rend plus criminelle +devant Dieu que toutes mes fautes. La perfection +qu'elle cherche et qu'elle rêve n'existe que dans les cieux; +mais c'est la récompense de ceux qui ont pratiqué la miséricorde +sur la terre.</p> + +<p>Je serai ce soir autour de la maison. La lune ne se +lève qu'à dix heures; si vous avez obtenu quelque succès, +mettez-vous à la fenêtre et chantez quelques paroles +en italien; si vous chantez en français, je comprendrai +que vous n'avez rien de favorable à m'apprendre. Mais +alors je n'en ai que plus besoin de vous voir, Fernande; +venez au rendez-vous à onze heures. Ayez pitié de votre +ami, de votre frère.</p> + +<p>OCTAVE.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLIV.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3> + +<p>Je vous ai dit, hier soir, combien j'avais peu de succès: +j'ai encore moins d'espérance aujourd'hui. Ne nous +décourageons pourtant pas, mon pauvre Octave, et soyez +sûr que je ne vous abandonnerai pas. Le temps affreux +qu'il fait aujourd'hui m'ôte l'espoir de vous voir dans la +soirée; je prends donc le parti de vous écrire aussi, et +de confier ma lettre à Rosette, qui la mettra sous la +pierre du grand ormeau.</p> + +<p>J'ai essayé de parler de vous à Sylvia, mais j'ai rencontré +des difficultés sur lesquelles je n'avais pas assez +compté; son caractère raide et réservé a résisté à toutes +les investigations de mon amitié. En vain je l'ai assaillie +de questions aussi adroites et aussi discrètes en même +temps qu'il m'a été possible de les imaginer, je n'ai même +pas pu obtenir l'aveu qu'elle eût jamais aimé. Voyez-vous, +Octave, on me traite ici en enfant de quatre ans; +mon mari et Sylvia s'imaginent que je ne suis pas en +état de comprendre leurs sentiments et leurs pensées. +Réfugiés tous deux dans un monde qu'ils croient accessible +à eux seuls, ils m'en ferment impitoyablement +l'entrée, et je vis seule entre deux êtres qui me chérissent, +et qui ne savent pas me le témoigner. Je vous l'ai avoué +hier soir, je ne suis pas heureuse; j'ai eu tort peut-être +de vous faire cette confidence; mais vous m'avez pressée +de questions si affectueuses et de reproches si doux, que +j'aurais cru faire injure à votre amitié en vous refusant +la confiance que vous m'accordez. Vous m'avez raconté +toutes vos souffrances; l'étais si émue hier que je vous +ai à peine fait comprendre les miennes. Mais il vous est +bien facile de les imaginer, Octave; car ce sont absolument +les mêmes que les vôtres, et quiconque a souffert +votre vie depuis trois ans a souffert aussi celle que je +mène depuis un an. Vous avez donc raison de m'appeler +votre soeur. Nous sommes frères d'infortune, et nos destinées +ont été mêlées dans la même coupe de fiel et de +larmes; nous sommes tous deux froissés et méconnus. +Jacques est le frère de Sylvia, n'en doutez pas; il a tout +son caractère, toute sa fierté, tout son silence inexorable. +Moi, j'ai bien d'autres défauts que ceux dont vous +vous accusez; nous nous heurtons, nous nous déchirons +donc souvent sans cause apparente; un mot, une question, +un regard suffisent pour nous attrister tout un jour; +et pourtant Jacques est un ange, et d'après ce que vous +m'avez dit de Sylvia, je vois qu'elle est loin de posséder +sa douceur et sa bonté dans le pardon. Mais si le caractère +de Jacques l'emporte, le fond de leur coeur est le +même; la différence de nos sexes et de nos situations +fait que nous sommes traités différemment. Jacques ne +peut me maltraiter et me bannir comme Sylvia fait de +vous, mais dans son âme il s'isole de moi chaque jour +davantage, et il se dit tout bas ce que Sylvia vous +dit tout haut: «Nous ne sommes pas faits l'un pour +l'autre.»</p> + +<p>Affreuse parole, arrêt inexorable peut-être! Eh! qu'avons-nous +fait pour le mériter? Je ne puis concevoir +qu'on n'aime pas l'être dont on est n'aimé, par cette seule +raison qu'il aime. N'est-ce pas la meilleure de toutes? +n'est-ce pas le mérite qui doit lui faire tout pardonner? +L'expiation tout entière n'est-elle pas dans, cette seule +parole: Je t'aime! Jacques me l'a dit souvent, et avec +quel transport je l'accueille! Quand je me suis imaginé +pendant des jours entiers qu'il est bien cruel et bien +coupable envers moi, s'il revient avec cette douce et +sainte parole, je ne lui demande pas d'autre justification; +elle efface à mes yeux tous les torts et tous les maux; +pourquoi n'a-t-elle pas pour lui la même valeur dans +ma bouche? Ah! Octave, ils croient qu'ils savent aimer, +eux deux!</p> + +<p>Eh bien! ayons courage, aimons-les tristement et patiemment; +peut-être deviendront-ils justes en nous +voyant résignés, peut-être deviendront-ils généreux en +nous voyant souffrir; donnons-nous la main, et marchons +ensemble dans la vallée de larmes. Si mon amitié vous +aide et vous console, soyez sûr aussi que la vôtre m'est +douce; que ne puis-je vous donner le bonheur! Mais +réussirai-je? donne-t-on ce qu'on n'a pas?</p> + +<p>Il faudrait se décider à parler à Jacques; mais plus je +vais et moins je me flatte que ce message soit bien accueilli +en passant par ma bouche. Depuis deux ou trois +jours, il est avec moi d'une distraction et d'une froideur +inconcevables. Sylvia me comble de prévenances, de +soins et de caresses; mais quand je veux causer avec +elle de toute autre chose que de botanique et de partitions, +je ne trouve plus que d'habiles défaites pour éloigner +ma sollicitude. Elle est, comme Jacques, bonne, +affectueuse el dévouée; comme lui, méfiante et incompréhensible. +Tâchez de vous décider à écrire, soit à elle, +soit à mon mari; je remettrai la lettre; je dirai que je +vous ai vu; je serai alors en droit de parler de vous et de +prendre votre défense. Mais si vous ne me permettez +pas encore de dire que vous êtes ici, que voulez-vous +que j'obtienne de gens qui affectent de ne pas savoir +seulement votre nom? Il faudra, si nous prenons le parti +que je vous conseille, cacher un peu de notre amitié +mutuelle à Jacques, et dire que vous m'avez rencontrée +et abordée dans le parc le jour même où je parlerai de +vous. Ce sera le premier mensonge que j'aurai fait de +ma vie, mais il me semble nécessaire. Si nous avons +l'air de nous trop bien entendre pour vaincre leur orgueil, +ils s'entendront pour se tenir en garde, ils parleront +de nous ensemble, et s'il leur arrive de faire un +parallèle entre nous, un jour de leur plus sombre philosophie, +nous serons perdus. Celui de nous qui n'est pas +tout à fait précipité tombera dans l'abîme avec l'autre. +Adieu, Octave; je suis triste comme le temps aujourd'hui, +et je me sens une sorte d'effroi inexplicable; je crains +que vous ne me portiez malheur, ou d'achever de vous +perdre en voulant vous sauver.</p> + +<p>Pardonnez-moi de n'avoir pas plus de courage, quand +vous avez tant besoin d'espoir et de consolation; peut-être +demain sera-t-il un meilleur jour pour tous deux.</p> + +<p>Songez donc, mon ami, à me rapporter mon bracelet la +première fois que nous nous reverrons. Je vais prier pour +que la pluie cesse; je mettrai un fanal à ma fenêtre ce +soir, si je ne puis sortir.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLV.</h3> + +<h3>DE CLÉMENCE A FERNANDE.</h3> + +<p>Fernande! Fernande! tu te perds, et en vérité c'est +trop tôt; tu me fais de la peine. Je savais bien que cela +devait t'arriver un jour; avec ton caractère faible et +l'absence de sympathie qui existe entre ton mari et toi, +cela m'a toujours semblé inévitable; mais j'espérais que +tu résisterais plus longtemps à ton destin, et que tu soutiendrais +contre lui une lutte plus noble et plus courageuse. +C'est se laisser vaincre trop vite. Ma pauvre Fernande, +tu es dans l'âge où l'on ne sait pas encore tirer +parti de son mauvais sort, et conduire au moins prudemment +une affaire de coeur. Tu vas te compromettre, +te laisser découvrir par ton mari; lui demander pardon, +l'obtenir; le tromper encore, et peu à peu devenir son +ennemie ou son esclave. Fernande, est-il possible que tu +n'aies pu attendre deux ou trois ans!</p> + +<p>Je sais que tu es pure encore, et qu'avant de commettre +ta première faute tu verseras bien des larmes inutiles, +et que tu adresseras à tous les anges protecteurs bien +des prières perdues; mais le mal est déjà fait et le péché +commis dans ton coeur. Tu aimes, il n'y a pas à dire, +mon amie, tu aimes un autre homme que ton mari.</p> + +<p>Tu ne le savais pas encore en m'écrivant; sans quoi +tu ne m'aurais peut-être pas écrit ce qui se passe; mais +cela est aussi clair pour moi que l'avenir et le passé de +ma pauvre Fernande. Cet Octave est jeune, tu as remarqué +qu'il a une figure charmante; il entre par tes +fenêtres, il joue du hautbois et endort tes enfants d'une +manière magique; il joue au roman autour de toi, et te +voilà troublée, confuse, émue, c'est-à-dire éprise. Tu +pouvais très-bien raconter dès le commencement à ton +mari les impertinences de M. Octave, et y couper court +sans mériter le plus léger reproche de la part de M. Jacques. +Mais ce serait finir trop vite une aventure qui +t'amuse et te charme bien plus qu'elle ne te fait peur; +car tu es prête à te trouver mal de frayeur chaque fois +que le lutin apparaît, et pourtant tu t'arranges toujours +de manière à l'évoquer dans l'obscurité. Enfin l'ennemi +change ses batteries, et, pour t'apprivoiser, te parle d'un +amour qu'il n'a peut-être jamais eu pour Sylvia, et qui +bien certainement n'est qu'un prétexte pour arriver à +toi. Tu accueilles ce prétexte avec empressement, et sans +concevoir le plus léger soupçon sur sa sincérité, tu cours +au rendez-vous, et te voilà engagée dans une intrigue +d'amour qui aura les résultats accoutumés, quelques plaisirs +et beaucoup de larmes.</p> + +<p>Il est bien vrai que, pour te disculper à tes propres +yeux du nouvel amour que tu sens fermenter en toi, tu +récapitules les torts de ton mari, et tu t'efforces de le +prouver qu'il t'a fallu bien du courage et du dévouement +pour l'aimer jusqu'ici. Mais toute cette théorie d'amour +et d'infidélité est fondée sur des principes faux. D'abord, +tu n'as jamais eu d'amour véritable pour M. Jacques; +ensuite, rien dans sa conduite n'autorise les fautes que +tu vas commettre. D'après tout ce que tu m'as raconté de +lui, je vois qu'il est le meilleur homme du monde, et +qu'il n'a d'autre tort dans tout ceci que d'avoir le double +de ton âge. Pourquoi lui en chercher de plus graves? +Pourquoi accuser son caractère et son coeur? Fernande, +cela est injuste et ingrat. Il suffit de tromper ton mari, +il ne faut pas le calomnier. Avoue que tu es jeune, étourdie, +que tes principes ont peu de solidité et ton caractère +aucune énergie; que tu sens le besoin d'aimer et +que tu t'y abandonnes. Ce sont là des malheurs et non +pas des crimes; mais aie au moins la noblesse de rendre +justice à ton mari, et de ne l'accuser de rien, sinon +d'avoir trente-cinq ans et de t'avoir épousée.</p> + +<p>Je gage qu'à l'heure qu'il est tu as versé dans le sein +de M. Octave le secret de tes chagrins domestiques, car +il t'a raconté ce qu'il avait eu à souffrir de Sylvia ou de +quelque autre, et ce récit a éveillé en toi tant de sympathie +que tu as décidé en une heure d'en faire ton ami +et ton frère. Dès lors tu agis en conséquence, les billets et +les rendez-vous vont leur train. Quel billet que ce premier +billet de M. Octave! quelle passion, quels éloges, quelles +prières, quelles tendres expressions! et tout cela pour toi, +Fernande! Aussi, tu ne l'as pas fait attendre, et tu étais +au rendez-vous avant lui, je parie. À présent, il doit t'avoir +dit clairement que c'est toi et non Sylvia qu'il aime, ou +du moins que, s'il a jamais connu et aimé celle-ci, tu la +lui as fait parfaitement oublier. Cela aura pu t'empêcher +pendant deux jours d'aller au grand ormeau, mais le +troisième tu n'auras pu y tenir, et vous en êtes maintenant +au délire charmant de l'amour platonique. Il est +convenu qu'on respectera l'honneur de M. Jacques, jusqu'à +ce que les sens l'emportent par surprise, quelque +beau soir, sur la volonté. Moyennant quelques louis, sortis +de la poche de M. Octave, Rosette n'a-t-elle pas déjà +quelque entorse, une écorchure au pied qui l'empêche +de marcher jusqu'à l'entrée du vallon? Ai-je deviné +juste, ou ne s'est-il rien passé de pareil à tout ce que je +suppose?</p> + +<p>Il peut se présenter un hasard qui change la marche +des choses; c'est que M. Jacques, étonné de te voir devenue +si brave, toi qui n'osais traverser le salon dans +l'obscurité il y a quelques jours, et qui maintenant traverses +le parc et la campagne à neuf heures du soir, s'avise +de te suivre et de t'observer; le moins qu'il puisse +faire, en mari sage et prudent, c'est de t'adresser un +sermon laconique, mais un peu grave, et de prendre +des moyens pour éloigner ton amant. Alors le désespoir +allumera la passion, et vous deviendrez plus ingénieux +et plus habiles dans vos rapports secrets; le malheur de +M. Jacques n'en sera que plus sûr et plus prompt. Si +M. Octave ne t'aime pas assez pour risquer d'être tué en +escaladant ta fenêtre, tu t'en consoleras et tu te mettras +à détester ton mari, parce que, dans sa mauvaise humeur, +une femme s'en prend surtout à son mari de tous +les chagrins qui lui adviennent. Dans ce cas-là, tu ne seras +pas longtemps à trouver un autre amant, car ton +coeur appellera impérieusement quelque affection nouvelle +pour chasser la douleur et l'ennui dont tu seras consumée. +Comme tu n'es pas fort patiente pour observer +et pour connaître les caractères auxquels tu te fies, il +pourra bien t'arriver de faire encore un mauvais choix, +et alors malheur à toi! Tu marcheras d'erreur en faute et +d'étourderie en coups de tête. Une des plus belles fleurs +d'innocence que la société ait vues éclore sera flétrie et +empoisonnée par son mauvais destin et sa faible nature.</p> + +<p>Quoi qu'il t'arrive, Fernande, je ne t'abandonnerai +pas; pour te secourir et te consoler, je vaincrai les préjugés, +trop bien fondés et malheureusement trop nécessaires, +qui soutiennent l'édifice de la société. Mais mon +amitié ne pourra pas te servir à grand'chose, et je vois +avec douleur l'abîme où tu te précipites les yeux bandés. +Pardonne à la dureté de ma lettre; si elle te blesse, je +me consolerai de t'avoir fait de la peine en espétant t'avoir +inspiré un peu de prudence, et retardé peut-être, +ne fût-ce que de quelques jours, le déplorable sort vers +lequel tu t'achemines.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLVI.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">De la ferme de Blosse.</p> + +<p>Les affaires qui m'ont attiré ici ne sont qu'un prétexte. +J'ai été frappé d'un malheur inattendu; il m'a été impossible +d'en parler, même à toi. Je suis parti sans rien +faire paraître de ma douleur; j'ai voulu mettre entre moi +et <i>elle</i> une quinzaine de lieues, pour me forcer d'agir +avec réflexion. Lorsque les communications qu'on peut +avoir ensemble exigent un intervalle de quelques heures, +la violence ne l'emporte pas sur la volonté aussi aisément. +Voici ce que j'ai à t'apprendre.</p> + +<p>Samedi soir, tu te rappelles que je te laissai à la maison +de Rémi, pour aller parler aux gardes forestiers de +la côte Saint-Jean. Nous devions, toi marchant plus lentement +que moi, et m'attendant, si tu arrivais la première, +nous rejoindre au carrefour du grand ormeau; +mais, par une singulière combinaison du hasard, tu te +trompas de sentier et arrivas tout droit au château, tandis +que je me hâtais de t'aller retrouver au lieu convenu. +Il faisait fort sombre, tu t'en souviens, et un peu de +pluie avait rendu l'herbe humide; le bruit des pas s'y +trouvait entièrement amorti. J'arrivai donc sans être remarqué +de ceux qui étaient là. Ils étaient deux, Fernande +et un homme. Ils se donnèrent un baiser, et ils se séparèrent +en disant <i>demain</i>; ils avaient échangé quelques +paroles à voix basse où j'avais saisi un seul mot: <i>bracelet</i>. +L'homme disparut après avoir sauté par-dessus la +haie du taillis, Fernande appela à plusieurs reprises Rosette, +qui était apparemment assez loin, car elle se fit +attendre, puis elles partirent ensemble, et je les suivis +en me tenant à une certaine distance. Fernande avait +l'air parfaitement calme en rentrant au salon, et quand +je lui demandai où elle avait été, elle me répondit qu'elle +n'était pas sortie du parc, avec une assurance étonnante. +Je l'accompagnai jusqu'à sa chambre, et j'attendis +qu'elle eût ôté ses bracelets; tandis qu'elle passait +dans son cabinet de toilette, je les examinai: l'un des +deux avait été évidemment changé; quoiqu'il fût exactement +pareil à l'autre, quoiqu'il portât mon chiffre, il +n'avait pas une petite marque que le bijoutier de Genève +à qui je les ai commandés avait mise à l'un et à l'autre. +Je souhaitai le bonsoir à Fernande avec calme et sans +rien témoigner de mon émotion: elle me jeta les bras +autour du cou avec sa tendresse accoutumée, et me reprocha, +comme elle fait tous les jours, de ne pas l'aimer +assez. Le matin, elle entra dans ma chambre et m'accabla +de caresses auxquelles je me dérobai en inventant +un prétexte pour sortir précipitamment. Alors je sentis +qu'il était au-dessus de mes forces de dissimuler l'horreur +que me causait cette femme. Je partis dans la journée.</p> + +<p>Il y a plusieurs jours que j'avais remarqué quelque +chose d'extraordinaire dans la conduite de Fernande. +Cette histoire de voleur ou de revenant, dont la maison +était remplie, me paraissait expliquer, jusqu'à un certain +point, son émotion au moindre bruit. Je voyais son +trouble; son agitation, et à Dieu ne plaise que j'accueillisse +l'ombre d'un soupçon! Lorsque, attirés par ses +cris, nous la trouvâmes enfermée dans sa chambre, l'idée +ne me vint pas qu'un homme pût avoir été assez +hardi pour tenter de la séduire sans qu'elle m'eût averti, +dès le premier jour, de ses tentatives. Je la vis ensuite +errer dans le parc, écrire plus souvent que de coutume, +avoir de fréquents conciliabules avec Rosette, déployer +tout à coup plus d'activité et de gaieté que je ne lui en +avais vu depuis longtemps, et surtout passer d'un excès +de pusillanimité à une sorte de hardiesse. Que le ciel +m'écrase si l'idée me vint de l'observer pour trouver une +explication à ces bizarreries! Elle que j'ai connue si +naïve, si chaste, si vraie! elle qui s'accusait de torts +qu'elle n'avait pas et de fautes qu'elle n'avait pas commises! +Infortunée! qui a pu la corrompre et la flétrir si +vite?</p> + +<p>Il faut qu'elle ait dans le coeur quelque odieux germe +d'impudence et de perfidie; il faut que sa mère, en la +parant de toutes les grâces de la candeur, lui ait versé +dans l'âme une goutte de ce poison que distillent ses +veines; ou il faut que l'homme qui a réussi à la dominer +en si peu de jours ait dans le souffle quelque chose d'infernal, +et qu'il soit impossible à une femme de toucher ses +lèvres sans être avilie et endurcie au mal au même instant. +Il y a, je le sais, des libertins si pervers, qu'ils +semblent doués d'un pouvoir surnaturel, et qu'entre leurs +mains l'innocence se change en infamie, comme par miracle. +Il y a aussi des femmes qui naissent avec l'instinct +de l'effronterie. Dans les années de leur première inexpérience, +cette impudeur se voile sous les grâces de la +jeunesse et ressemble à la confiante sincérité de l'enfance; +mais, dès leur premier pas dans le vice, tout leur +devient mensonge et bassesse. J'ai vu tout cela, et pourtant +je n'aurais jamais pu soupçonner Fernande; et me +voici aussi surpris, aussi atterré de stupeur, que s'il s'était +opéré quelque révolution dans le cours des astres.</p> + +<p>À présent il s'agit de savoir ce que j'ai à faire. Pour +moi, je ne suis pas embarrassé de ce que je deviendrai: +le mépris est l'appui le plus fort sur lequel puisse se reposer +une âme désolée; je partirai, et ne la reverrai que +lorsque mes enfants seront en âge de recevoir l'impression +funeste de son exemple et de ses leçons; alors je les +lui retirerai et je lui assurerai une existence riche et indépendante. +O Dieu! ô Dieu! était-ce ainsi que j'avais +rêvé son avenir et le mien? Mais elle a menti sans pâlir, +elle m'a embrassé sans honte et sans confusion, elle m'a +reproché de ne pas l'aimer assez, le jour où elle me trompait! +Qui pouvait prévoir que c'était là un coeur vil, avec +lequel il n'y aurait pas d'autre parti à prendre que l'oubli?</p> + +<p>Je n'attends de toi qu'un service: c'est que tu ne fasses +paraître aucune émotion et que tu l'observes attentivement +pendant plusieurs jours. Je crois qu'elle aime ses +enfants; il m'a semblé qu'elle redoublait pour eux de +soins et de te adresse, depuis qu'elle a trouvé dans une +autre affection que la mienne le bonheur dont elle était +avide. Pourtant je veux savoir si je ne me trompe pas, et +si ce nouvel amour ne lui fera pas oublier et mépriser +les lois sacrées de la nature. Hélas! j'en suis maintenant +à la croire capable de tous les crimes! Observe-la, entends-tu? +et si mes enfants doivent souffrir de sa passion, +condamne-la sans pitié; je veux alors les reprendre sur-le-champ, +et partir avec eux sans aucune explication.</p> + +<p>Mais non, ce serait trop cruel. Elle peut les négliger +pendant quelques jours sans cesser de les aimer; lui arracher +ses enfants au berceau! ses enfants, qu'elle allaite +encore! Pauvre femme! ce serait un trop rude châtiment. +C'est une mauvaise et ignoble nature de femme; +mais elle a au moins pour eux l'amour que les animaux +ont pour leur famille. Je les lui laisserai, et tu resteras +auprès d'eux; tu veilleras sur eux, n'est-ce pas? Adieu. +J'attends ta réponse par le courrier que je t'envoie. Dis à +Fernande que mes affaires me retiennent encore ici, et +que je fais demander des nouvelles de mon fils que j'ai +laissé souffrant. Mes pauvres enfants!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLVII.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p>Tu te trompes, sur l'âme de notre père! je jure que +tu te trompes: Fernande n'est pas coupable; l'homme +que tu as vu n'est pas son amant, c'est le mien, c'est +Octave. Je l'ai vu, je sais qu'il est ici, et que c'est lui qui +rôde autour de la maison. Je le croyais parti; mais si tu +as vu un homme parler à Fernande, ce ne peut être que +lui. Il se sera adressé à elle pour qu'elle le réconcilie avec +moi. Le baiser que tu as entendu aura été déposé sur sa +main. Octave n'est pas un grand caractère, et il me reste +peu d'amour pour lui; mais c'est au moins un honnête +homme, et je le sais incapable de chercher à séduire ta +femme. Quant à elle, il est impossible qu'elle se laisse séduire +ainsi et qu'elle sache mentir avec cet aplomb. Je ne +sais rien encore; ce qui se passe me semble bizarre, et je +ne me chargerai pas de t'en donner l'explication à présent. +Je ne sais comment ils peuvent être déjà amis, mais ils +ne sont point amants, j'en réponds. Je connais, non leur +conduite actuelle, mais leur âme. Ne juge donc pas, +tiens-toi tranquille, attends; demain tu sauras tout, j'espère. +Je suis fâchée de ne pouvoir te donner une explication +plus satisfaisante aujourd'hui, mais je ne veux +point questionner Fernande; je ne veux pas qu'elle se +doute de tes soupçons. Tout ce que je puis oser te dire, +c'est qu'elle ne les mérite pas. Adieu, Jacques; tâche de +dormir cette nuit. Quoi qu'il arrive, je ferai ce que tu +voudras; ma vie t'appartient.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLVIII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3> + +<p>Courage! mon ami, courage! j'ai parlé enfin à Sylvia, +et j'espère; j'ai trouvé une occasion favorable. Vous m'aviez +tellement recommandé de ne rien précipiter, que je +tremblais d'agir trop vite; mais, d'un autre côté, je craignais +de ne jamais retrouver un moment aussi propice. +Jamais je n'avais vu Sylvia aussi prévenante, aussi bonne, +aussi expansive avec moi; elle semblait désirer de m'entendre. +Elle est venue dans ma chambre hier soir, et m'a +demandé pourquoi j'étais triste. Je le lui ai dit: Jacques +lui avait écrit de Blosse pour avoir des nouvelles des enfants, +et il ne m'avait pas adressé une ligne. Je ne peux +pas m'offenser de cette préférence si marquée pour Sylvia, +mais je puis m'affliger du tort qu'elle me fait. Je le +lui ai dit ingénument. Elle m'a embrassée avec effusion +en me disant: «Est-il possible, ma pauvre enfant, que +je sois un sujet de chagrin pour toi, moi qui espérais +contribuer à ton bonheur, et l'entretenir, sinon l'augmenter, +par ma tendresse? Eh quoi! Fernande, crois-tu +donc que je sois une femme aux yeux de Jacques?—Non, +lui ai-je répondu; je sais, ou du moins je crois savoir +que tu es sa soeur, mais je n'en suis que plus sûre +de mon malheur: il t'aime mieux que moi.—Non, Fernande! +non, s'est-elle écriée. S'il en était ainsi, j'estimerais +et j'aimerais moins Jacques. Tu es ce qu'il a de +plus cher au monde, tu es son amante, la mère de ses +enfants. Et tu l'aimes par-dessus tout, n'est-il pas vrai?—Par-dessus +tout, ai-je répondu.—Et tu n'as jamais +eu un tort grave envers lui?—Jamais, ai-je dit avec assurance, +j'en prends Dieu à témoin.—En ce cas, tu n'as +rien à craindre, a-t-elle repris; il est vrai que Jacques +est sévère et inexorable dans de certaines occasions, mais +il est doux et tolérant pour les petites fautes. Sois sûre, +Fernande, que ton sort est bien beau, et que, si tu en es +mécontente, tu es ingrate. Hélas! que ne donnerais-je +pas pour changer avec toi? Tu peux aimer de toutes les +forces de ton âme, tu peux vénérer l'objet de ton amour, +tu peux t'abandonner tout entière; c'est un bonheur que +je n'ai jamais goûté.—Est-il bien vrai, me suis-je écriée +en passant un bras autour de son cou; n'as-tu jamais +aimé?—J'ai aimé un être que je n'ai point possédé et +que je ne posséderai jamais, a-t-elle dit, parce qu'il +n'existe pas. Tous les hommes que j'ai essayé d'aimer +lui ressemblaient de loin, mais, vus de près, ils redevenaient +eux-mêmes, et je ne les aimais plus du moment +où je les connaissais.—Oh! mon Dieu, lui ai-je dit, tu +as donc essayé bien des fois?—Oui, bien des fois, m'a-t-elle +répondu en riant, et presque toujours mon amour +était fini la veille du jour que j'avais fixé pour en faire +l'aveu; deux fois seulement il a été plus loin; la seconde +même, il a supporté quelques épreuves assez graves, et, +après s'être presque éteint, il s'est parfois presque rallumé, +mais pas assez pour employer tout ce que mon +âme se sent de force pour aimer.—Ce n'est donc pas +par froideur et par impuissance de coeur que tu veux te +vouer à la solitude?—Non, c'est tout le contraire, c'est +par excès de richesse et d'énergie. Je me sens dans l'âme +une soif ardente d'adorer à genoux quelque être sublime +et je ne rencontre que des êtres ordinaires; je voudrais +faire un dieu de mon amant, et je n'ai affaire qu'à des +hommes.»</p> + +<p>Alors, la voyant si bien en train de causer, je l'ai interrogée +plus particulièrement sur son dernier amour, et +lui ai fait beaucoup de questions sur votre caractère. +Elle m'a dit que vous étiez le premier des hommes qu'elle +ait connus, et le dernier des amants qu'elle ait rêvés. +«Mais, m'a-t-elle dit tout à coup, est-ce que Jacques ne +t'en a jamais parlé?—Jamais.—Est-ce qu'il ne t'a pas +lu quelquefois mes lettres depuis ton mariage?—Jamais.—Il +a eu tort, a-t-elle repris; mais toi, ne penses-tu +rien de son caractère et de sa figure? Ne l'as-tu jamais +vu rôder dans le parc? Ne trouves-tu pas qu'il joue du +hautbois avec beaucoup d'expression?—Ah! méchante +Sylvia! me suis-je écriée; tu savais donc bien qu'il est +ici?—Et que t'a-t-il dit? a-t-elle repris en riant, car +il t'a écrit.» Alors je me suis jetée dans ses bras et presque +à ses pieds, et je lui ai parlé avec tout le dévouement +et toute l'ardeur de l'amitié que je vous ai vouée. +En m'écoutant, son visage avait une étrange expression +de plaisir et d'intérêt. Oh! je l'espère, Octave, elle vous +aime plus qu'elle ne le dit, plus qu'elle ne le pense. Elle +m'interrompit pour me demander quel jour je vous avais +vu pour la première fois et comment vous m'aviez abordée. +Cela m'embarrassa un peu; cependant je lui racontai +à peu près tout, et je lui demandai à mon tour comment +elle savait nos relations. «Parce que j'ai vu par +hasard un billet à ton adresse dans les mains de Rosette, +et que j'ai reconnu le caractère de la suscription... Ne +pourrais-tu me montrer un de ces billets? a-t-elle ajouté; +je serais curieuse de voir de quelle façon il parle de moi.» +J'ai couru chercher l'avant-dernier<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, où il est exclusivement +question d'elle. Elle l'a lu très-vite, et me l'a rendu +en souriant; elle s'est promenée dans l'appartement avec +quelque agitation, comme fait Jacques quand il hésite à +prendre un parti, puis elle m'a dit en prenant son bougeoir: +«Adieu, Fernande; donne-moi deux ou trois jours pour +te répondre touchant ce que je compte faire d'Octave; +pour aujourd'hui, je souhaite qu'il dorme aussi bien que +moi.» Mais quoiqu'elle affectât un ton moqueur, il y +avait sur son visage un rayonnement inaccoutumé. Elle +m'embrassa si affectueusement, et me dit des choses si +bonnes et si tendres pour mon compte, que je la crois +enchantée de ma conduite; elle ne demandait qu'à écouter +votre avocat pour vous absoudre. Espérez, Octave, espérez; +à présent qu'elle sait nos manoeuvres, il est inutile +que nous nous voyions à son insu. Attendons un peu; si +je vois que sa miséricorde fasse d'heureux progrès, je +vous ferai venir ici, et vous vous jetterez à ses pieds. +Mais je crois qu'elle veut consulter Jacques auparavant; +laissez-la faire, puisque cela est inévitable. O mon ami! +que je serais fière et heureuse si je réussissais à vous rendre +le bonheur! Est-il encore possible pour moi? La +conduite froide de Jacques à mon égard me désespère et +me décourage presque d'aimer. Je tâcherai de vivre d'amitié; +votre joie remplira mon âme et me tiendra lieu +de celle que je ne goûte plus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Le lecteur ne doit pas oublier que beaucoup de lettres ont été supprimées +de cette collection. Les seules que l'éditeur ait cru devoir publier +sont celles qui établissent certains faits et certains sentiments nécessaires +à la suite et à la clarté des biographies; celles qui ne servaient qu'à confirmer +ces faits, ou qui les développaient avec la prolixité des relations +familières, ont été retranchées avec discernement. (<i>Note de l'éditeur</i>.)</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>XLIX.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p>Je te l'ai dit, Jacques, tu t'es trompé; Fernande est +pure comme le cristal; le coeur de cette enfant est un +trésor de candeur et de naïveté. Pourquoi t'es-tu fait +tant souffrir? Ne sais-tu pas qu'en de certaines occasions +il faut refuser le témoignage même des yeux et des +oreilles? Pour moi, il y a encore des circonstances inexplicables +dans cette aventure, celle du bracelet, par +exemple. Je n'ai pu trouver un moyen d'interroger Fernande +à cet égard; il eût fallu laisser percer tes remarques +et tes soupçons, et il ne faut pas que Fernande se +doute jamais que tu l'as condamnée sans l'entendre.</p> + +<p>Mais comme son innocence dans tout le reste est aussi +évidente pour moi que le soleil, aussi prouvée que l'existence +du monde, je crois pouvoir assurer que tu t'es +trompé en croyant entendre le mot de bracelet, et que +la marque du bijoutier n'a jamais existé que sur l'un des +deux. S'il y a quelque mystère à cet égard entre eux, +sois sûr qu'il est aussi puérilement innocent que le reste. +Reviens, je te raconterai tout, je te donnerai sur tout les +explications les plus satisfaisantes. Je sais ce qu'ils s'écrivaient, +j'ai vu les lettres; je sais ce qu'ils se disaient, +Fernande m'a tout dit avec candeur: ce sont deux enfants. +Fernande eût agi d'une manière imprudente avec +un autre homme qu'Octave; mais Octave a l'ingénuité et +toute la loyauté d'un Suisse. Reviens, nous parlerons de +tout cela. Ne me demande pas pourquoi je ne t'ai pas +dit qu'Octave était ici; je le savais, je l'avais reconnu +sous un déguisement à la dernière chasse au sanglier que +nous avons faite. Il eût fallu, pour te faire comprendre sa +conduite étrange et romanesque, t'avouer que je t'avais +fait un petit mensonge en te disant qu'Octave avait renoncé +à moi, et que nos liens étaient rompus d'un mutuel +accord. Il est bien vrai que j'avais rompu les miens, +mais sans le consulter, et sans savoir à quel point il souffrirait +de ce parti. Tu me mandais que ma présence te +devenait nécessaire. J'aimais encore Octave, mais sans +enthousiasme et sans passion. Ce que j'aime le mieux au +monde, c'est toi, Jacques, tu le sais; ma vie t'appartient; +je te dois tout, je n ai pas d'autre devoir, pas d'autre +bonheur en ce monde que de le servir. J'ai donc quitté +Genève sans hésiter, et, pour prévenir des explications +inutiles et pénibles, je suis partie sans voir Octave et +sans lui faire d'adieux. Je savais que cette nouvelle séparation +lui ferait beaucoup de mal; je savais que mon +affection ne pouvait jamais lui faire de bien, et qu'il +souffrirait moins, s'il parvenait à y renoncer, que s'il +continuait cette lutte entre l'espoir et le découragement, +à laquelle il est livré depuis plus d'un an. Je croyais que +cette rupture serait d'autant plus facile que je ne lui disais +point où j'allais, et que le temps qu'il perdrait à me +chercher serait autant de gagné pour se consoler. Je t'ai +dit qu'il m'avait laissée partir sans regret, parce que tu +te serais imaginé que je venais de te faire un sacrifice, et +cette idée aurait gâté le bonheur que tu éprouvais à me +voir. Non, ce n'était pas un sacrifice bien grand, mon +ami; je n'ai réellement plus d'amour pour Octave. Il est +vrai qu'il m'est cher encore comme un ami, comme un +enfant adoptif, et que, dans le secret de mon coeur, j'ai +pleuré sa douleur, et demandé à Dieu de l'alléger en me +la donnant; mais combien je suis dédommagée aujourd'hui +de ces peines secrètes, en voyant que je te suis +utile et que j'ai fait quelque bien à Fernande.</p> + +<p>D'ailleurs, tout est réparé: Octave a découvert ma +retraite; il est venu chanter et soupirer sous mon balcon, +comme un amant de Séville ou de Grenade; il a +conté ses chagrins à Fernande, et l'a conjurée d'intercéder +pour lui. Que pourrais-je refuser à Fernande? Reviens; +et, pour que les choses se passent convenablement, +charge-toi de nous présenter l'un à l'autre et de l'inviter +à demeurer quelque temps avec nous. Je prends sur moi +de le faire partir sans cris et sans reproches; car je ne +prévois pas que l'envie me vienne de vous quitter pour +le suivre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>L.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A OCTAVE.</h3> + +<p>Vous êtes un fou, et vous avez failli nous faire bien du +mal. Ne vous voyant plus reparaître, j'avais espéré que +vous étiez parti, tandis que vous vous amusiez à jouer +avec le repos et l'honneur d'une famille. Êtes-vous si +étranger aux choses de ce monde? Vous qui me reprochez +sans cesse de mépriser trop le côté réel de la vie, +ne savez-vous pas que la plus pure des relations entre +un homme et une femme peut être mal interprétée, même +par les personnes les plus douces et les plus honnêtes? +Vous qui m'avez blâmée avec tant d'amertume quand +j'exposais ma réputation aux doutes des indifférents par +une conduite trop indépendante, comment êtes-vous +assez irréfléchi ou assez égoïste pour exposer aujourd'hui +Fernande aux soupçons de son mari? Heureusement +il n'en a point été ainsi, et Jacques ne s'est aperçu +de rien; mais j'ai découvert les enfantillages de votre +conduite. Tout autre que moi aurait jugé sur les apparences; +heureusement je vous sais honnête homme, et je +connais la sainteté du coeur de Fernande. Mais que +doivent penser les domestiques et les paysans que vous +mettez dans la confidence de vos rendez-vous puérils? +L'homme chez qui vous demeurez et la femme de +chambre qui accompagne Fernande aux Quatre-Sentiers, +croyez-vous qu'ils jugent vos entretiens innocents et +qu'ils gardent bien scrupuleusement le secret? Tous ces +mystères sont d'ailleurs inutiles: que ne m'écriviez-vous +directement? ou, si vous pensiez avoir besoin d'un avocat, +que ne vous adressiez-vous à Jacques, qui a pour +vous de l'amitié, et qui a sur mon esprit bien plus d'influence +que Fernande? Je ne conçois pas cette niaiserie +de n'oser pas vous présenter vous-même; il faut promptement +terminer et réparer vos imprudences. Habillez-vous +comme tout le monde demain, et venez dîner avec +nous. Jacques vous invitera à passer quelque temps au +château; vous devez accepter. Mais, écoutez, Octave.</p> + +<p>Je n'ai point d'amour pour vous; j'ai cru en avoir autrefois, +peut-être même en ai-je eu. Depuis longtemps +je ne sens plus que de l'amitié dans mon coeur; n'en +soyez pas blessé, et croyez que ce que je vous ai dit est +très-réel et très-sincère. Je n'ai d'amour pour aucun autre +et je ne crois pas en avoir jamais. Cessez d'attribuer à un +caprice ou à une tristesse passagère la résolution que +j'ai prise de ne plus être votre maîtresse. Les embrassements +de l'amour ne sont beaux qu'entre deux êtres qui +le ressentent; c'est profaner l'amitié que de les lui imposer. +Quels plaisirs purs pourriez-vous goûter dans mes +bras désormais, sachant que je ne vous y reçois que par +dévouement? Cessez donc d'y songer, et soyons frères. +Je ne vous retire qu'un plaisir devenu stérile; ce n'est +pas moi, c'est vous qui avez détruit ce que vous m'inspiriez +d'enthousiasme et de passion. Mais ne revenons pas +sur d'inutiles reproches; ce n'est pas votre faute si je me +suis trompée. Je puis vous dire que l'amitié et l'estime +ont survécu dans mon âme à l'amour, et que rarement +une femme peut rendre ce témoignage à l'homme qu'elle +connaît aussi intimement que je vous connais. Si vous +dédaignez mon amitié et si vous la refusez, il est inutile +de rester longtemps ici; quelques jours suffiront pour +réparer vos étourderies; si vous l'acceptez, au contraire, +nous serons tous heureux de vous garder parmi nous le +plus que nous pourrons, et la tendresse de mon affection +fraternelle s'efforcera de vous faire oublier la dureté de +ma franchise.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LI.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>Je serai demain auprès de toi; aujourd'hui je suis +malade. Je me suis senti comme foudroyé par la fièvre +en lisant ta lettre; jusque-là j'étais si agité que je ne +sentais pas mon mal; aussitôt que mon être moral a été +guéri, mon être physique s'est aperçu du choc terrible +qu'il avait reçu, et il a semblé vouloir se dissoudre. Pendant +quelques heures j'ai cru que j'allais mourir, et je +songeais à te faire appeler, quand une saignée, que le +médecin du village voisin m'a faite à propos, est venue +me soulager; je serai tout à fait bien demain. Ne prends +point d'inquiétude et ne dis rien à Fernande.</p> + +<p>Je l'ai accusée injustement, j'ai été coupable envers +elle; je ne lui en demanderai point pardon, ces sortes +d'aveux aggravent le mal; mais je réparerai ma faute. +Je sens que mon affection pour elle n'a rien perdu de sa +ferveur, et que la souffrance n'a point affaibli les facultés +aimantes de mon coeur. J'ignore si je puis encore appeler +amour le sentiment que Fernande a pour moi; j'en +doute, car elle a bien souffert de cet amour, et je ne +crois pas qu'elle puisse, comme moi, souffrir sans se dégoûter. +Pour moi, il me semble que je suis le même qu'au +jour où je l'ai pressée dans mes bras pour la première +fois; la même chaleur sainte et bienfaisante entretient la +jeunesse de mon coeur; je suis aussi dévoué, aussi sûr +de moi, aussi calme pour supporter les douleurs journalières +qu'engendre l'intimité. Je ne sens pas la moindre +amertume contre le passé, pas le moindre ennui du présent, +pas le moindre découragement devant l'avenir; oui, +je l'aime encore comme je l'aimais; seulement je suis +un peu moins heureux.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/14.png"></p> + +<p>Octave me paraît fort extravagant en tout ceci; mais +c'est peut-être son caractère, et alors il n'y a pas de reproche +à lui faire. Tu as raison de penser qu'il faut couper +court promptement à ce manège puéril, et réparer, +aux yeux de nos gens, le mauvais effet qu'il a dû produire. +Il n'y a pas d'explication possible à leur donner; +il y en aurait qu'il ne faudrait pas en prendre la peine. +Mais une prompte <i>bonne intelligence</i> entre nous quatre, +et Octave assis à notre table pendant une ou plusieurs +semaines, répondront victorieusement à tous les mauvais +commentaires.</p> + +<p>Tu t'excuses de m'avoir caché ton sacrifice; car c'en +était un, Sylvia. Je connais ton coeur; je sais ce que ton +noble orgueil et ta paisible fermeté cachent de tendresse +et de compassion; je sais que tu as dû pleurer les larmes +d'Octave, et que tu ne l'as pas affligé sans déchirer ton +âme. Tu dis que ce que tu as de plus cher au monde, +c'est moi. Bonne Sylvia! ce que tu as de plus cher au +monde, tu ne l'as pas encore rencontré. Le rencontreras-tu +jamais, et, si cela arrive, sera-ce pour ton bonheur +ou pour ton malheur?</p> + +<p>Quant à Octave, je te supplie d'avoir beaucoup de +douceur et de bonté avec lui; il est bien assez à plaindre +de ne pouvoir être aimé de toi; épargne-lui les reproches. +Pour moi, quelque étrange qu'ait été son procédé en s'adressant +à ma femme plutôt qu'à moi, je lui témoignerai +l'amitié et l'estime qu'il mérite. A demain donc! tu m'as +sauvé, Sylvia; sans toi je partais, j'abandonnais Fernande; +j'étais à jamais criminel et malheureux. Pauvre +Fernande! brave Sylvia! oh! je vais être encore bien +heureux, je le sens. Et mes enfants que je croyais ne +plus revoir que dans cinq ou six ans, mes chers enfants +que je vais couvrir de douces larmes!</p> + + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/15.png"></p> +<br><br><br> + +<h3>LII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Pour le coup, mon amie, je ne puis ni me fâcher, ni +m'affliger de ta lettre; elle est burlesque, voilà tout. Je +suis tentée de croire que tu es gravement malade, et que +tu m'as écrit dans l'accès de la fièvre. S'il en était ainsi, +je serais bien triste; et je souhaite me tromper, d'autant +plus que je ne voudrais pas perdre une si bonne occasion +de rire. L'immuable raison et l'auguste bon sens ont +donc aussi leurs jours de sommeil et de divagation! +Chère Clémence, ton état m'inquiète, et je te conjure de +présenter ton pouls au médecin.</p> + +<p>Malgré tous tes beaux pronostics et tes obligeantes +condamnations, rien de ce que tu as prévu n'est arrivé. +Je ne suis pas plus amoureuse de M. Octave que M. Octave +n'est amoureux de moi. Nous nous aimons beaucoup +et très-sincèrement, il est vrai; mais je n'ai d'amour que +pour Jacques, et Octave n'a d'amour que pour Sylvia. +Il la connaissait si bien, et il m'avait si peu trompée, +que Sylvia m'a confirmé mot pour mot tout ce qu'il m'avait +dit de leurs amours et de leurs querelles. J'ai obtenu +qu'elle lui rendît au moins son amitié, et ce matin +Jacques m'a aidé à les réconcilier. J'étais un peu inquiète +de Jacques, qui a passé quatre jours à la ferme +de Blosse, et qui ne m'a pas écrit pendant tout ce temps, +bien qu'il envoyât tous les jours un courrier à Sylvia; +enfin, ils m'ont avoué ce matin que Jacques avait été +très-malade et presque mourant pendant plusieurs heures. +Il est encore d'une pâleur mortelle; jamais je ne l'ai vu +si beau qu'avec cet air abattu et mélancolique. Il y a +dans ses manières une langueur et dans ses regards +une tendresse qui me rendraient folle de lui si je ne +l'étais déjà. Mais je te demande pardon; cela est en contradiction +ouverte avec ce que ta sagesse et ta pénétration +ont décrété. Heureusement Jacques n'a pas apposé +sa signature à ces majestueux arrêts, et jamais je ne l'ai +vu si expansif et si tendre avec moi. En vérité, les beaux +jours de notre passion sont revenus, ne t'en déplaise, ma +chère Clémence.</p> + +<p>Pour continuer ce récit, je te dirai donc que j'avais +donné rendez-vous à Octave, et que pendant le déjeuner, +le son du hautbois s'est fait entendre sous la fenêtre. Il +fallait voir la figure des domestiques! «Le revenant, le +revenant en plein jour! disaient-ils d'un air stupéfait.—Allons, +Fernande, m'a dit Jacques en souriant, va chercher +ton protégé;» et, comme Octave achevait son chant, +Sylvia et mon mari ont battu des mains en riant. J'ai +quitté la table et j'ai mis ma serviette sur la tête d'Octave +pour en faire un revenant. Il est entré ainsi d'un air mystérieux, +et je l'ai conduit aux pieds de Sylvia, qui lui a +découvert la figure, et lui a donné un soufflet sur une +joue et un baiser sur l'autre. Jacques l'a embrassé et l'a +invité à rester avec nous tant qu'il voudrait, en lui promettant +de rendre Sylvia plus humaine pour lui. Octave +était ému et timide comme un enfant; il s'efforçait d'être +gai, mais il regardait Sylvia avec une expression de +crainte et de joie. Moi, qui ai bonne espérance de tout +cela, et qui ai retrouvé aujourd'hui Jacques si aimable +pour moi, j'étais transportée au point de pleurer comme +une niaise à chaque mot qu'on disait de part et d'autre. +Enfin, nous avons fait déjeuner Octave, qui n'avait pas +mangé de la journée et qui s'est mis à dévorer. Il était +assis entre Sylvia et moi; Jacques fumait près de la fenêtre, +et nous ne nous parlions plus qu'avec les yeux; +mais que de joie et de bien-être nous avions tous dans le +coeur! Sylvia plaisantait un peu Octave sur ce grand +appétit, qui n'avait rien, disait-elle, du héros de roman. +Il s'en vengeait en lui baisant les mains, et de temps en +temps il pressait la mienne; il me l'a baisée aussi en +se levant de table, et Jacques, s'approchant de nous, +lui a dit en m'embrassant: «Je vous remercie d'avoir de +l'amitié pour elle, Octave; c'est un ange, et vous l'avez +deviné.» Le reste de la journée s'est passé à courir et à +faire de la musique. Le berceau de mes enfants est toujours +auprès de nous, que nous nous mettions au piano +ou que nous soyons assis dans le jardin. Octave a comblé +mes jumeaux de caresses et de petits soins; il aime +les enfants à la folie, et trouve les miens charmants; il +les endort au son du hautbois d'une manière magique, +comme tu dis, et Jacques se plaît beaucoup à voir opérer +le magicien. Enfin, nous avons eu un jour bien beau et +bien pur. Nous allons avoir, j'espère, une vie un peu +différente de celle que, dans ta riante imagination, tu +m'avais préparée. Je suis vraiment désolée d'avoir à te +contrarier, ma bonne Clémence, en te déclarant que +cette fois ton grand savoir est en défaut, et que je ne +suis pas encore perdue. Je te remercie de l'arrêt irrévocable +par lequel tu me condamnes à l'être avant peu; +la prédiction me paraît charitable et l'expression fort +belle; mais je te demanderai la permission d'attendre +encore quelques jours avant de me laisser choir dans le +précipice. Et toi, Clémence, quand te maries-tu? Est-ce +que tu ne t'ennuies pas un peu du célibat? Es-tu toujours +bien contente d'être au couvent à vingt-cinq ans? N'est-ce +pas une bien belle chose d'être veuve, indépendante et +sans amour? J'envie ton sort! Tu ne te <i>perdras</i> pas; tu +t'es mise derrière la grille et sous les verrous pour être +plus sûre de ton bonheur et de ta vertu; tu sais qu'ainsi +gardés ils ne s'échapperont pas. Permets-moi d'aimer +encore mon mari quelques années avant d'entrer dans +cette auguste permanence. Adieu, ma belle; bien du +plaisir! Je vais tacher de prendre goût à ton sort, et de +me détacher des affections humaines, pour entrer dans +l'impassibilité du néant intellectuel.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LIII.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A HERBERT.</h3> + +<p>Je ne sais pas trop ce qui se passe dans ma tète; je ne +dors pas, j'ai la fièvre, je suis comme un homme qui +commence à s'énamourer; mais de qui serais-je amoureux, +si ce n'est de Syivia? Pourtant je n'en sais rien; +je vis auprès de deux femmes charmantes, et il me +semble être également épris de toutes deux. Je suis ému, +content, actif; je m'amuse de tout: j'ai des envies de +rire comme un enfant et des envies de gambader comme +un jeune chien. Peut-être que j'ai enfin trouvé la manière +de vivre qui me convient. Ne rien faire d'obligatoire; +m'occuper doucement de dessin et de musique, +habiter un beau et tranquille pays avec d'aimables amis, +aller à la chasse, à la pêche, voir autour de moi des +êtres heureux du même bonheur et remplis des mêmes +goûts; oui, cela est une douce et sainte vie.</p> + +<p>Je t'avouerai que je commençais à devenir sérieusement +amoureux de Fernande lorsque heureusement Sylvia +a découvert le roman et l'a terminé avec quelques +reproches et une poignée de main. Elle a bien fait: ce +roman me montait trop au cerveau; ces rendez-vous, ces +forêts, ces nuits d'été, ces billets, ces douces confidences, +Fernande affligée de la froideur de son mari, et répandant +ses belles larmes dans mon sein, tout cela devenait +trop enivrant pour ma pauvre tête. Je ne pensais pas +plus à Sylvia que si elle n'eût jamais existé, et je fuyais +toutes les occasions de réussir dans ma prétendue entreprise. +Je ne saurais avoir beaucoup de remords de toutes +les folies qui m'ont passé par l'esprit durant ces jours +de bonheur et d'imprudence. Quel autre à ma place +n'eût fait pis? Mais je suis un scélérat fort ingénu, et +je trouve mon bonheur dans la pensée et dans l'espoir +du crime plutôt que dans le crime lui-même. J'ai horreur +des plaisirs qu'il faut acheter par des perfidies et payer +par des remords. Attirer Fernande à un rendez-vous et +baiser doucement ses mains, en m'entendant appeler +son ami et son frère, me semblait beaucoup plus agréable +que de recevoir les embrassements de la passion et du +désespoir.... Je n'ai jamais séduit personne, et je ne +crois pas que les reproches et les terreurs d'une femme +rendent bien heureux; et puis il y a un étrange plaisir +à protéger et à respecter une pudeur qui se confie et +s'abandonne à vous! L'idée que j'étais le maître de +bouleverser cette âme naïve et de ravir ce trésor suffisait +à mon orgueil; je goûtais un raffinement de vanité à la +voir se livrer, et à ne pas vouloir abuser de sa confiance.</p> + +<p>Cependant je commençais à être trop ému; je ne savais +plus ce que je disais, et si Fernande n'a pas deviné +ce qui se passait en moi, il faut qu'elle soit aussi pure +qu'une vierge. Je crois en effet qu'elle est ainsi, et cela +augmente mon respect, mon enthousiasme, dirai-je mon +amour? Eh bien, oui, pense de moi ce que tu voudras, +je suis amoureux d'elle au moins autant que de Sylvia. +Qu'est-ce que cela fait? Je ne serai plus l'amant de Sylvia, +et je ne chercherai jamais à être celui de Fernande. +Sylvia m'a déclaré formellement, clairement et obstinément, +que nous serions désormais amis, et rien de plus. +Je ne sais si c'est un parti pris ou une épreuve à laquelle +elle veut me soumettre; pour moi, je suis un peu las de +ses caprices, et je sens que le dépit m'aidera puissamment +à m'en consoler. Ce qu'il y a de certain, c'est que +Sylvia se trompe si elle me croit d'humeur à accepter +son pardon plus tard; je renonce à son amour, et le mien +achèvera de s'éteindre avant qu'elle ait pris soin de le +rallumer.</p> + +<p>Malgré cette passion étrange et les rapports un peu +problématiques que nous avons ensemble, il est impossible +d'avoir une existence plus douce que la nôtre. +Jacques, Sylvia et Fernande sont des amis d'élite certainement, +des intelligences pures et dégagées de tous les +préjugés, de toutes les considérations étroites et vulgaires. +Sylvia va trop loin dans cette indépendance pour +rendre un amant heureux; mais, à ne la contempler +qu'à la lumière de l'amitié, c'est un être d'une originalité +sublime. Jacques a beaucoup de ses idées et de +ses sentiments; mais il est moins absolu, et son caractère +est plus aimable et plus doux. Je ne le connaissais +pas, je l'avais mal jugé; la manière dont il m'a accueilli, +la confiance qu'il me témoigne, la loyauté avec laquelle +il accepte ma prétendue amitié pour sa femme, ont quelque +chose de si noble et de si grand que je me mépriserais +du jour où je songerais à le trouver ridicule. Trahir +cette confiance, c'est une idée qui me fait horreur, une +tentation que je n'ai pas besoin de combattre. L'amour +que Fernande a pour lui, et que j'admire comme un des +côtés les plus divins de son âme, suffit pour la préserver +à jamais. Je ne sais pas comment je ferai pour me séparer +d'elle, pour renoncer à passer mes jours à ses côtés, +mais il est certain que je m'en séparerai sans lui laisser +d'amertume et sans emporter de remords.</p> + +<p>Je voudrais trouver un moyen de m'établir dans leurs +environs et de les voir tous les jours sans demeurer chez +eux, et sans dépendre d'un caprice de Sylvia, qui peut +m'éloigner demain du toit qu'elle habite sans que j'aie +rien à dire, puisque je suis censé n'y être que pour elle +et d'après sa permission. Il y a une jolie petite maison +qui a servi autrefois de presbytère, et qui est dans une +situation délicieuse, à une demi-lieue dans la montagne; +si je pouvais faire déguerpir le vieux militaire qui l'occupe +en lui payant le double de son loyer, je serais le +plus heureux et le mieux logé des hommes. Envoie-moi +une petite somme que mon régisseur te portera, et toute +la musique qui est dans ma chambre. Si je m'établis +dons mon presbytère, je veux que tu viennes passer le +reste de la belle saison avec moi. Tu es un peu amoureux +de Sylvia, quoique tu ne t'en sois jamais vanté. Nous +vivrons tous deux de chasse, de pèche, de musique et +d'amour contemplatif.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LIV.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A CLÉMENCE.</h3> + +<p>Non, mon amie, non, je ne suis pas en colère; il est +possible que j'aie eu un moment d'aigreur et d'ironie en +te répondant: ta lettre était si dure et si cruelle! mais +je le jure que la mienne a suffi pour épancher tout mon +dépit, et qu'après l'avoir écrite je n'ai pas plus pensé à +notre querelle que s'il ne se fût rien passé. Si j'ai été +trop loin dans ma réponse, pardonne-moi, et, une autre +fois, ménage-moi un peu plus. Vraiment, je n'avais pas +mérité des leçons si dures; je m'étais conduite un peu +follement, il est vrai; mais mon coeur était resté si étranger +aux sentiments que tu me supposes, que, cette fois, +je ne pouvais accepter ton arrêt comme une vérité utile. +Il me semblait voir dans ta manière de me traiter une +sorte de mépris que je ne pouvais pas et que je ne devais +pas supporter. Pour l'amour de Dieu, n'en parlons plus +jamais! Tu m'as boudée bien longtemps, et tu as attendu +trois lettres de moi pour me dire enfin que tu étais fâchée. +J'espère que tu verras dans ma persévérance à +t'écrire une amitié à l'épreuve des mortifications de +l'amour-propre: il en doit être ainsi. Oublie donc toute +rancune, et reviens à moi comme je reviens à toi, sincèrement +et avec joie.</p> + +<p>Tu me montres tant d'indifférence et tu te déclares si +étrangère désormais à ce qui me concerne, que je n'ose +presque plus t'en parler. Cependant je veux te forcer à +reprendre notre correspondance telle qu'elle était. Il +m'était si agréable de te raconter toute ma vie, semaine +par semaine! Il me semblait avoir allégé mes chagrins +de moitié quand je te les avais confiés; il est vrai qu'à +présent je n'ai plus de chagrins. Jamais je n'ai été plus +heureuse et plus tranquille. Toutes les petites blessures +que nous nous faisions, Jacques et moi, sont à jamais +cicatrisées; rien ne nous fait plus souffrir: nous nous +entendons sur tout, nous nous devinons. J'étais bien coupable +envers lui, et je ne conçois plus, comment j'ai pu +l'accuser si souvent, lui qui n'a qu'une pensée et qu'un +voeu dans l'âme, mon bonheur. Tout cela me semble un +rêve aujourd'hui, et je ne peux m'expliquer ce que j'étais +alors; peut-être que nous étions trop seuls vis-à-vis l'un +de l'autre et trop inoccupés. Un peu de société et de distraction +est nécessaire a mon âge et même à celui de +Jacques; car il est aussi plus heureux depuis que nous +vivons en famille. Je t'ai dit qu'Octave s'était installé à +une demi-lieue d'ici, dans une petite habitation charmante +où nous allons tous lui demander à déjeuner une +ou deux fois par semaine. Pour lui, il vient tous les jours +nous trouver. Il a eu cet été, pendant deux mois, un de +ses amis, M. Herbert, un brave Suisse plein de franchise +et de douceur. Nous ne faisions que chasser, manger, +rire, aller en bateau, chanter; et quelles bonnes nuits de +sommeil après toute cette fatigue et cette gaieté! Sylvia +est l'âme de nos plaisirs. Je ne sais dans quels termes elle +est avec Octave; il ne se plaint pas d'elle, et, quoiqu'ils +se prétendent amis seulement, je crois fort qu'ils sont +plus amants que jamais. Sylvia devient tous les jours +plus belle et plus aimable; elle est si forte, si active, +qu'elle nous entraîne dans son activité comme dans un +tourbillon. Elle est toujours éveillée la première, et c'est +elle qui arrange la journée et décrète nos amusements; +elle en prend si bien sa part qu'elle nous force à nous +amuser autant qu'elle. Jacques, avec son sang-froid, est +le plus comique et le plus amusant de nous tous; il fait +toutes sortes de drôleries et d'espiègleries avec une gravité +imperturbable, et sa manière d'être fou est si douce, +si gentille et si peu bruyante, qu'on ne s'en lasse jamais. +Octave est plus turbulent, il est si jeune! il saute, il +court, il joue dans nos prés comme un poulain échappé. +Son ami Herbert, quand il était ici, était chargé de la +lecture pendant que nous dessinions ou que nous brodions +les jours de pluie ou de trop grande chaleur. Au +milieu de ce bonheur, mes enfants poussent comme de +petits champignons; c'est à qui les aimera le plus. Jamais +je n'ai vu d'enfants si gâtés et si caressés; Octave est +celui de tous que ma fille préfère; il se couche par terre +sur le tapis où elle se roule au soleil, et pendant des +heures entières elle s'amuse à passer ses petites mains +dans les longs cheveux blonds de son ami. Sylvia est la +favorite de mon fils; elle le tient sur ses genoux en jouant +du piano avec une main, et il l'écoute comme s'il comprenait +le langage des notes; de temps en temps il se +tourne vers elle avec un sourire d'admiration et cherche +à parler; mais il ne fait entendre que des sons inarticulés, +qui, au dire de Sylvia, sont des réponses très-précises +et très-logiques au langage du piano. Il faut voir ses +interprétations et la traduction qu'elle fait de ses moindres +gestes, et le sérieux, le recueillement avec lequel +Jacques écoute tout cela. Ah! nous sommes bien enfants +tous, et bien heureux!</p> + +<p>Depuis qu'Herbert est parti et que le froid commence +à se faire sentir, nous sommes un peu plus sédentaires. +Nous avons encore pourtant de belles journées d'automne, +et nos soirées ont pris une tournure de mélancolie +délicieuse. Sylvia improvise au piano, et, pendant ce +temps, nous sommes assis tout pensifs autour de l'âtre +où pétille le sarment. Sylvia ne s'approche jamais du +feu; elle est d'un tempérament sanguin, et craint toujours +que le sang ne lui monte à la tête. Mon vieux fumeur +de Jacques va et vient par la chambre, et de temps +en temps donne un baiser à sa soeur et à moi; puis il +tape sur l'épaule d'Octave en lui disant: «Est-ce que tu +es triste?» Octave relève la tête, et nous nous apercevons +quelquefois que son visage est couvert de larmes. +C'est l'effet des improvisations étranges et tour à tour +tristes et folles de Sylvia. Alors Jacques et Octave se +racontent les divers rêves poétiques qu'ils ont faits pendant +le chant et les modulations de piano. Il est étrange +de voir comme les mêmes notes et les mêmes sons agissent +différemment sur les nerfs de chacun d'eux; quelquefois +Jacques est à cheval sur la bête de l'Apocalypse +quand Octave est endormi sur la paille d'une prison; +d'autres fois c'est Jacques qui est atterré de tristesse +dans quelque désert épouvantable, tandis qu'Octave vole +avec les sylphes autour du calice des fleurs au clair de +la lune. Bien n'est plus amusant que d'entendre les fantaisies +qui leur passent par l'esprit. Sylvia s'en mêle rarement: +c'est la fée qui évoque les apparitions et qui les +contemple sans émotion et en silence, comme des choses +qu'elle est habituée à gouverner. Ce qui l'amuse le plus, +c'est de voir l'effet de la musique sur le chien de chasse +d'Octave, et d'interpréter les singuliers gémissements qui +lui échappent à de certaines phrases d'harmonie; elle +prétend qu'elle a trouvé l'accord et la combinaison des +sons qui agissent sur la fibre de ce vaporeux animal, et +que ses sensations sont beaucoup plus vives et plus poétiques +que celles de ces messieurs. Tu ne saurais t'imaginer +combien ces folies nous occupent et nous divertissent. +Quand on est plusieurs à s'aimer comme nous +faisons, toutes les idées, tous les goûts deviennent communs +à tous, et il s'établit une sympathie si vive et si +complète, qu'une seule âme semble animer plusieurs +corps.</p> + +<p>Adieu, mon amie, écris-moi donc; et, comme tu as +pris autrefois part à mes chagrins, prends part à ma +joie.</p> +<br><br><br> + + + +<h2>TROISIEME PARTIE.</h2> +<br><br><br> + + +<h3>LV.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3> + +<p>Fernande, je n'en puis plus, j'étouffe, cette vertu est +au-dessus de mes forces, il faut que je parle et que je +fuie, ou que je meure à vos pieds; je vous aime, il est +impossible que vous ne le sachiez pas. Jacques et Sylvia +sont des êtres sublimes, mais ce sont des fous, et moi aussi +je suis un insensé, et vous aussi, Fernande. Comment +ont-ils pu, comment avons-nous pu croire que je vivrais +entre Sylvia et vous, sans aimer passionnément l'une des +deux? Longtemps je me suis flatté que je n'aimerais que +Sylvia; mais Sylvia ne l'a pas voulu. Elle m'a repoussé +avec une obstination qui m'a rebuté, et mon coeur peu à +peu lui a obéi; il s'est rangé sans colère et sans effort à +l'amitié, et il est certain que ce sentiment, entre elle et +moi, m'a rendu bien plus heureux que l'amour. C'est ainsi +que j'aurais dû l'aimer toujours, et c'est ainsi que je l'aimerai +toute ma vie, avec calme, avec force, avec vénération. +Mais vous, Fernande, je vous aime mille fois plus +que je ne l'ai jamais aimée, je vous aime avec emportement, +avec désespoir, et il faut que je parte! oh! Dieu! +oh! Dieu! pourquoi vous ai-je connue?</p> + +<p>Vous me demandez tous les jours pourquoi je suis triste, +vous vous inquiétez de ma santé; vous ne comprenez +donc pas que je ne suis pas votre frère et que je ne peux +pas l'être? Vous ne voyez pas que je bois le poison par +tous les pores, et que votre amitié me tue? Que vous ai-je +fait pour que vous m'aimiez avec cette tendresse et +cette douceur impitoyables? Chassez-moi, maltraitez-moi, +ou parlez-moi comme à un étranger. Je vous écris +dans l'espoir de vous irriter; quelque chose que vous fassiez, +quelque malheur qui m'arrive, ce sera un changement; +le calme étouffant où nous vivons m'oppresse et +me rendra fou. J'ai été longtemps heureux auprès de +vous. Votre amitié, qui m'irrite et me fait souffrir aujourd'hui, +était, dans les premiers mois, un baume divin répandu +sur les blessures d'un coeur déchiré. J'étais incertain, +agité, plein d'un espoir inconnu, transporté de désirs +que je ne savais pas expliquer, et dont le but me +semblait être l'éternité avec vous. J'étais si fatigué des +choses de la terre, Sylvia m'avait rendu l'amour si fâcheux +et si rude dans les derniers temps, et ce que j'avais +souffert pour la perdre, la retrouver et la perdre +encore, m'avait tellement brisé, que je n'espérais presque +plus rien en ce monde, et que je me sentais dans +une disposition à me nourrir de rêves et de chimères. Il +faut que je vous dise toute ma folie; dès que je vous vis, +je vous aimai, non d'une amitié paisible et fraternelle, +comme je m'en vantais, mais d'an amour romanesque et +enivrant. Je m'abandonnais à ce sentiment à la fois vif +et pur; si j'avais été repoussé et contrarié, peut-être serait-il +devenu dès lors une passion violente; mais vous +m'accueillîtes avec tant de confiance et d'ingénuité! Jacques +ensuite m'appela si loyalement à partager le bonheur +de vous voir tous les jours, que je m'habituai à vous +contempler sans oser vous désirer. Je pensais alors que +cela me suffirait toujours, ou je me disais du moins que +le jour où ce sentiment me ferait trop souffrir, j'aurais +toujours la force de m'en aller; à présent, je me sens +plus volontiers la force de mourir.</p> + +<p>Où est-il ce temps où un baiser sur votre main me +rendait si heureux? où un regard de vous me restait dans +les yeux et dans l'âme pour toute une nuit? Je me confesse +à vous, Fernande, je vous possédais dans mon +sommeil, et cela me suffisait. L'amour encore mal éteint +que j'avais eu pour Sylvia se rallumait de temps en temps, +et je donnais le change à mon coeur, selon les circonstances +qui me rapprochaient d'elle ou de vous plus intimement. +Combien de fois j'ai pressé dans mes bras un +fantôme qui avait vos traits et les siens, et dont la longue +chevelure d'ébène, mêlée à des flocons de soie dorée, reposait +éparse sur mon coeur et sur mes épaules! Dans le +délire de ces nuits heureuses, je vous appelais tour à +tour, j'invoquais l'affection de l'une de vous, et il me +semblait vous voir toutes deux descendre du ciel et me +donner un baiser au front; mais insensiblement les traits +de Sylvia s'effacèrent, et le fantôme ne m'apparut que +sous les vôtres. Quelquefois encore, par habitude, par +effroi, par remords peut-être, j'appelais l'image de votre +compagne, mais elle ne me répondait plus; et vous passiez +sans cesse devant mes yeux, comme une révélation +de mon destin, comme une prophétie obéissant à l'ordre +de Dieu. Alors je m'abandonnai à ma passion, et je commençai +à souffrir; mais je vous offrais ma douleur en sacrifice. +Je vous voyais éprise de Jacques avec raison; +j'estime et je vénère cet homme: pouvais-je désirer lui +arracher le bien le plus précieux qu'il ait au monde? +J'aimerais mieux l'assassiner. Longtemps cette idée de +vertu et de dévouement a soutenu mon courage; je me +disais bien qu'il serait plus prudent et plus facile de vous +fuir que de me taire éternellement; mais il était trop +tard, je ne le pouvais plus: tout me semblait supportable +plutôt que de cesser de vous voir. Il y a huit mois que +je me tais; j'ai supporté héroïquement ce terrible hiver +passé à vos côtés, sans distraction et presque tête à tête, +car vous ne pouvez pas disconvenir que nous faisons deux +à nous quatre: Jacques et Sylvia font un, vous et moi +faisons un autre; ils se comprennent en tout, et nous +nous comprenons de même. Quand nous sommes tous +ensemble, nous sommes comme deux amis qui s'entretiennent +de leurs plaisirs et de leurs peines, et qui se révèlent +mutuellement ce qu'ils éprouvent et ce qu'ils sont. +Vous et moi nous ne nous racontons rien, nous n'avons +qu'une âme, et nous n'avons pas besoin de nous exprimer +ce que nous sentons en commun. Cette impérieuse +et enivrante sympathie dont je m'abreuve en silence, j'ai +pourtant besoin de l'épancher. Ce n'est pas par des mots +que nous pouvons nous comprendre; ils sont inutiles; +nos regards et le battement de nos coeurs se répondent. +Mais il faut des embrassements et des étreintes ardentes +à ce feu qui s'allume et s'avive chaque jour de plus en +plus; car tu m'aimes, peut-être!... Ah! pardonnez-moi, +Fernande, je deviens fou. Adieu, adieu! je partirai demain. +Ne me méprisez pas; j'ai fait ce que j'ai pu, mes +forces ne vont pas au delà.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LVI.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3> + +<p>Octave, Octave, que fais-tu? où t'égares-tu? Tu es +fou, mon ami! Tu es mon frère; tu l'as juré devant Dieu +et devant moi; tu ne peux pas te parjurer, tu ne peux +pas te souiller à ce point, toi que je connais si noble et si +pur. Est-ce que je pourrais t'aimer autrement qu'une soeur +aime son frère? Quelles pensées affreuses harcellent ta +pauvre tête? Tu es malade. O mon cher Octave! tu souffres, +je le vois; des fantômes évoqués par la fièvre troublent +ton sommeil; la raison, la mémoire et le jugement +t'abandonnent. Tu crois avoir de l'amour pour moi; et, +si j'y répondais, tu aurais horreur de cet amour comme +d'un forfait. Non, mon ami, tu ne m'aimes pas comme +tu le crois; tu as besoin d'aimer, et tu te méprends. +C'est Sylvia que tu aimes; et si ce n'est plus elle, c'est un +être que tu désires, et qui existe pour toi dans quelque +autre lieu où il faut aller le chercher. Oui, tu as raison, +pars, voyage; il faut distraire ta folie. Hélas! tu n'as +pu vivre ici, et je croyais que nous pouvions vieillir ensemble, +et j'étais si heureuse de cette idée! Mais tu guériras, +et tu reviendras, Octave; tu reviendras avec une +compagne digne de toi, et notre bonheur à tous sera plus +pur et plus paisible. Tu dis que je dois avoir deviné ton +amour; j'aurais vécu mille ans ainsi, près de toi, dans +cette confiance sacrée en ta parole, sans jamais songer +qu'il te fût possible de te parjurer, même dans le secret +de ton coeur. Et aujourd'hui encore, je suis sûre que tu +t'abuses; je contemple ta douleur avec la stupeur et la +sollicitude que j'aurais si je te voyais atteint d'un mal +subit, d'une attaque de folie ou de terribles convulsions. +Que pourrais-je penser alors? Rien, sinon que ton mal +me ferait autant souffrir que toi-même. Comment pourrais-je +m'en irriter ou m'en croire coupable? Je te soignerais +avec tendresse, j'essaierais de te calmer par de +douces paroles, par de saintes caresses, et cela te ferait +du bien. Mon ami bien-aimé, reviens à toi, reviens à +nous; oublie cette funeste secousse. Brûlons ces deux +lettres, et qu'il n'en soit jamais question. Tout cela est +un rêve; il ne s'est rien passé. Personne n'a entendu les +paroles que tu as proférées dans le délire; elles sont ensevelies +dans mon coeur, et n'en ont point altéré le +calme et la tendresse. Une amitié comme la nôtre peut-elle +être brisée par un instant d'erreur et de souffrance? +Pars, mon ami; mais reviens sans crainte et sans honte +aussitôt que tu seras guéri. Cet éclair n'aura pas laissé +de trace sinistre dans notre beau ciel, et tu nous retrouveras +tels que tu nous laisses.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LVII.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3> + +<p>Tu as raison, ma soeur bien-aimée, je suis fou; mon +cerveau et mon coeur sont malades; il faut que j'aie du +courage et que je parte. Tu es un ange, Fernande; quel +billet tu m'écris! Ah! tu ne sauras jamais le bien et le +mal qu'il me fait. Persuade-toi que c'est une maladie, et +tâche de me persuader que j'en guérirai et que je pourrai +revenir, car l'idée de te quitter pour toujours est au-dessus +de mes forces. Invoque ma parole et la sainteté de +nos liens; invoque le nom respecté et chéri de Jacques; +dis-moi tout ce qu'il faut me dire pour me donner la +force dont j'ai besoin. Oh! je l'aurai, Fernande; ta douceur +et ta compassion nous sauvent tous les deux. Je ne +m'étais pas attendu à cette tendresse miséricordieuse +avec laquelle tu me plains en me repoussant; j'espérais +que tu me repousserais durement, et que je pourrais +t'aimer et t'estimer moins. Alors, malheur à toi, je serais +resté, et j'aurais peut-être réussi à te perdre. Mais +que puis-je faire devant une vertu si calme et si compatissante? +Le dernier des lâches tomberait à genoux devant +toi, et tu sais que je suis un honnête homme; j'aurai +du coeur. Adieu, Fernande; adieu, ma soeur chérie; +adieu, mon seul et dernier amour; je deviendrai ce qu'il +plaira à Dieu; je guérirai ou je mourrai. Il ne s'agit pas +de cela; l'important, c'est que tu restes heureuse et pure; +je partirai avec cette idée, et elle me soutiendra.</p> + +<p>Il faut que vous me pardonniez un vol que je vous ai +fait: le bracelet que vous m'avez jeté par la fenêtre, un +soir que vous me prîtes pour Jacques, ne m'a jamais +quitté. Celui que vous avez est une copie exacte que j'ai +fait faire à Lyon, et que je vous ai rendue pour ne pas +vous offenser par ma résistance. Je n'ai pas eu le courage +de me séparer de ce premier gage d'une affection +qui m'est devenue si nécessaire et si funeste; aujourd'hui +que je sens mon coeur criminel, je n'oserais emporter ce +bracelet sans votre permission. Vous ne pouvez pas me +le refuser, quand je pars, peut-être pour toujours. J'accomplis +le plus terrible des sacrifices; serez-vous sans pitié? +Je paierai mon dévouement de ma vie peut-être, et +votre générosité ne vous coûtera rien, car personne ne +pourra deviner la supercherie. J'ai fait effacer de l'écusson +de mon bracelet le chiffre de Jacques, qui était enlacé +au vôtre, et je l'ai fait remplacer par le mien. Si, à +ce moment affreux et solennel où je vous quitte, vous +m'accordez ce gage d'amitié et de pardon, il me deviendra +plus cher que jamais.</p> + +<p>Je dirai ce soir que je pars demain; je trouverai un +prétexte; je promettrai de revenir. Soyez tranquille, je +ne me trahirai pas. Mais partirai-je sans te dire adieu, +sans couvrir tes mains de mes larmes? N'évite pas de te +trouver seule avec moi, comme tu fais depuis hier, Fernande; +que crains-tu donc? n'es-tu pas sûre de toi? Et +si j'avais un instant de faiblesse et de désespoir, ne sais-tu +pas qu'avec un mot tu me verrais à tes genoux, le plus +silencieux et le plus résigné des hommes? Ah! ne me +fuis pas, ne me fais pas souffrir pendant ce dernier jour +que je vais passer près de toi. Si mes larmes te font du +mal, si mes plaintes te fatiguent, aie du courage aussi; +il m'en faut bien davantage pour te quitter. Songe que ta +tâche sera finie demain, et que la mienne va commencer, +affreuse, éternelle! Songe que je suis sur les marches +de l'échafaud, et que Dieu te tiendra compte d'une +parole de miséricorde que tu m'auras accordée en m'envoyant +au martyre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LVIII.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3> + +<p>O mon ange, ô ma bien-aimée, nous sommes sauvés! +que Dieu te couvre de ses bénédictions, ô la plus pure +et la plus sainte de ses créatures! Oui, tu as raison, on +a la force qu'on veut avoir, el le ciel n'abandonne point +au danger ceux qui se recommandent à lui dans la sincérité +de leur coeur. Que serais-je devenu loin de toi? +Mon âme se serait souillée de regrets, de fureurs, de +projets, et peut-être d'entreprises insensées pour te retrouver +et te ressaisir, au lieu que tu m'aideras à être +vertueux et tranquille comme toi. Le continuel spectacle +de ta sérénité angélique fera passer le même calme dans +mon coeur et dans mes sens. J'étais perdu si tu me retirais +ta main secourable; laisse-moi la coller à mes lèvres, +et qu'elle me conduise où elle voudra. Je suis résigné +à tous les sacrifices; je me tairai et je guérirai. Eh! +ne suis-je pas déjà guéri? n'ai-je pas fait l'essai de mes +forces durant ces heures de la nuit que tu m'as laissé +passer dans ta chambre? J'étais fou quand je me suis levé +pour t'aller dire adieu. Et ce Jacques que le hasard fait +partir précisément hier soir, au milieu du plus terrible +accès de ma fièvre et de mon égarement! An! c'était la +volonté de la Providence. Si tu avais refusé de me voir, +j'enfonçais ta porte; je ne savais plus ce que je faisais; +mais tu m'as ouvert, et tu as bien fait. Est-ce qu'il y a +au monde un emportement, un délire, qui puisse résister +à la sainte confiance d'un être aussi chaste, aussi divin +que toi? Tu ne dormais pas non plus, ô mon enfant +chéri! tu n'étais pas même déshabillée, et tu priais pour +moi! ange du ciel, Dieu t'a exaucée! Quand je t'ai vue +si belle, si candide avec ta robe blanche et les cheveux +blonds épars sur tes épaules, avec ton sourire affectueux +sur les lèvres, et tes grands yeux encore humides des +larmes que tu avais versées pour moi, il m'a semblé voir +une vierge de l'Elysée, et je suis tombé à tes pieds comme +devant un autel. Oh! comme tu as écouté ma douleur, +comme tu as essuyé mes larmes avec une ineffable tendresse! +et tu m'embrassais en pleurant toi-même, ô sublime +imprudente! Mais quel être immatériel es-tu donc? +et quelle puissance divine as-tu reçue d'en haut pour calmer +les fureurs du désespoir avec les caresses qui devraient +les allumer? Tes lèvres étaient si fraîches sur mon +front! Il me semblait qu'un baume ineffable passait dans +toutes mes artères, et que mon sang devenait aussi pur, +aussi paisible que celui de tes enfants endormis auprès +de nous. Oh! qu'ils sont beaux, tes enfants, et combien +je les aime! Il y a déjà sur le visage de ta fille un reflet +de ton âme virginale! Je te l'aurais enlevée, si tu m'avais +chassé; je n'aurais pu abandonner ce berceau où je l'ai +endormie si souvent; car mon âme se brisait à l'idée de +vivre seul et abandonné, moi qui, depuis huit mois, vis +d'affections ineffables. Avec toi, mon plus précieux trésor, +que de biens j'allais perdre: l'amitié de Sylvia, qui +est si grande, si éclairée, si belle! et celle de Jacques, +que je paierais de mon sang! Où aurais-je retrouvé des +coeurs semblables? Qui m'aurait fait une vie supportable +loin de vous tous?</p> + +<p>Bénie sois-tu, ma Fernande! tu n'as pas voulu mon +désespoir, et quand je t'ai demandé si tu croyais qu'il +nous fût possible de vivre l'un près de l'autre sans danger, +c'est Dieu qui a dicté ta réponse. Ah! ce <i>oui</i>! +comme tu l'as dit avec enthousiasme et avec confiance! +il m'a frappé d'une commotion électrique; je m'attendais +si peu à cette parole d'encouragement et de pardon! +Un instant, un mot a suffi pour faire de moi un autre +homme. Puisque tu es sûre de moi, je le suis aussi; +c'était une lâcheté de fuir quand je pouvais me vaincre; +et d'ailleurs est-ce donc si difficile? Je ne conçois plus +pourquoi j'ai été en proie à ces agitations frénétiques; +c'est que le danger est toujours plus terrible de loin que +de près; c'est que, d'ailleurs, quand je croyais pouvoir +succomber et t'entraîner avec moi, je ne te connaissais +pas; je te prenais pour une femme comme les autres, et +tu es une divinité qu'aucune souillure humaine ne peut +atteindre. Je ne pouvais m'imaginer qu'au lieu de la +crainte ou de la colère, quand je t'aurais avoué mes +tourments, je trouverais sur ton front cette impassible +confiance, et sur tes lèvres ce miséricordieux sourire. Je +croyais que tu t'arracherais de mes bras avec effroi, et +quand j'approcherais mes lèvres de ton visage pour te +donner, comme les autres jours, un fraternel baiser, que +tu te détournerais avec indignation. Mais ton innocence +brave tous les périls vulgaires et les surmonte tranquillement. +Ah! je saurai m'élever jusqu'à toi, et planer du +même vol au-dessus des orages des passions terrestres, +dans un ciel toujours radieux, toujours pur. Laisse-moi +t'aimer, et laisse-moi donner encore le nom d'amour à +ce sentiment étrange et sublime que j'éprouve; <i>amitié</i> +est un mot trop froid et trop vulgaire pour une si ardente +affection; la langue humaine n'a pas de nom pour +la baptiser. Mais n'appelle-t-on pas amour aussi l'amitié +des mères pour leurs enfants et l'enthousiasme de la foi +religieuse? Ce que tu m'inspires participe de tout cela, +mais c'est quelque chose de plus encore. Ah! sache +qu'il faut bien t'aimer, Fernande, pour éprouver ce +calme qui est descendu en moi depuis six heures. Chose +étrange et délicieuse! en rentrant dans ma chambre, purifié +par mes résolutions, apaisé par ton chaste embrassement, +je me suis endormi du plus profond et du plus +bienfaisant sommeil que j'aie goûté depuis trois mois, et +je viens de m'éveiller plus calme et plus joyeux que je +ne l'ai été de ma vie. Oh! quel bien m'ont fait tes paroles! +Écris-moi, répète-moi tout ce que tu m'as dit, afin +que je le relise à genoux si quelque nuage de mélancolie +vient encore à passer dans mon beau ciel, et que je retrouve +la pure lumière, ô étoile radieuse qui me conduis! +Il me semble que je vois le soleil pour la première +fois, tant la nature m'apparaît belle et jeune ce matin! +Je viens d'entendre le premier coup de la cloche qui +t'appelle au déjeuner, et j'ai tressailli comme à la voix +d'un ami. Quelle belle vie! comme nous sommes heureux! +Comme je demeure près de toi, Fernande! le vent +d'ouest m'apporte les bruits de ta maison et les parfums +de ton jardin. J'ai le temps de m'habiller et d'aller m'asseoir +à la même table que toi, avant que Sylvia ait fini +d'arranger méthodiquement ses livres et ses crayons dans +le grand salon. Comment! je vais revoir tout cela! tout +cela que j'ai cru quitter pour toujours, hier soir. Je vais +encore rire et causer à cette table où il est permis de +mettre les deux coudes, et d'où l'on peut se lever autant +de fois qu'on veut pendant le repas? Je vais chanter encore +avec toi le duo que nous aimons? Oh! quel jour +de fête! Si tu savais comme la lune était belle à son coucher +ce matin, quand j'ai traversé le vallon pour revenir +chez moi! Comme l'herbe humide était semée de pâles +diamants, et comme les premières fleurs des amandiers +exhalaient une odeur fraîche et suave! Mais tu as joui +de tout cela aussi, car tu étais à ta fenêtre, et je t'ai vue +aussi longtemps que me l'a permis la distance. Tu me +suivais des yeux, ô ma belle amie! tu m'accompagnais +de tes voeux, tu demandais à Dieu de conserver pure en +moi l'oeuvre de tes pieux efforts, cette nouvelle âme que +tu m'as donnée, cette nouvelle vertu que tu m'as révélée! +Allons, allons, je plie ma lettre et je pars; je viens de +regarder dans la lunette d'approche qui est fixée sur ma +fenêtre et braquée sur ta demeure; j'ai vu Sylvia avec +sa robe bleue dans le jardin. Tu dors encore, mon petit +ange, ou tu habilles tes enfants; je vais t'aider, et jouer +du hautbois pour empêcher ta fille de crier quand tu lui +mettras ses bas. Et notre Jacques! il revient ce soir, +n'est-ce pas? je vais l'embrasser comme si je l'avais +perdu pendant dix ans! Toi, je ne t'embrasserai plus, +mais tu me laisseras baiser tes pieds et le bas de ta robe +tant que je voudrai.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LIX.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3> + +<p>Ce qu'il y avait d'affreux et d'impossible, c'était de +nous quitter. Je savais bien que vous auriez la force +d'étouffer une pensée funeste plutôt que celle de m'abandonner. +Je comptais sur votre amitié quand je vous ai +dit: «Oui, tu le peux, reste Octave; renonce à des +rêves coupables, fais un noble effort sur toi-même; ouvre +les yeux, regarde comme tu es saintement aimé, comme +tu peux être heureux entre ces trois amis qui te chérissent +à l'envi l'un de l'autre, et comme tu vas souffrir +dans la solitude avec le remords d'avoir désolé un de ces +coeurs sincères, et le regret d'avoir affligé les deux autres +par ton départ. Examine ton âme, et vois combien elle +est belle, jeune et forte; ne peut-elle, entre deux sacrifices, +choisir le plus noble et le plus généreux? n'es-tu +pas sûr qu'elle gouvernera toujours tes passions? veux-tu +que je croie que les sens chez toi commanderont au +coeur? ne serai-je donc pas toujours là pour relever ton +courage s'il venait à faiblir? seras-tu sourd à ma voix +quand elle t'implorera? et ces douces larmes que tu +verses maintenant, seront-elles taries quand les miennes +couleront?» O cher Octave! en te parlant ainsi, je sentais +Dieu m'inspirer; une confiance, une foi miraculeuse, +descendaient en moi; j'avais comme une révélation de +ce qui allait s'opérer entre nous, et ce fut un prodige en +effet que ma resolution et ton enthousiasme en ce moment. +Tu ne sais pas comme tu devins beau en tombant +à genoux et en levant les bras vers le ciel pour le prendre +à témoin de tes serments; comme ton visage pâle devint +vermeil et animé; comme les yeux fatigués et presque +éteints s'illuminèrent d'une flamme sublime. Ce rayon +du ciel a laissé son reflet sur ta figure, et depuis hier +tu as une autre expression, une autre beauté que je ne +te connaissais pas. Ta voix aussi a changé; elle a quelque +chose qui me pénètre comme une musique délicieuse, +et quand tu lis tout haut, je n'écoute pas les mots, je ne +comprends pas le sens des choses que tu dis; la seule +harmonie de ta voix m'émeut et me donne envie de +pleurer. Moi-même je me sens toute changée; j'ai des +facultés nouvelles, je comprends mille choses que je ne +comprenais pas hier; mon coeur est plus chaud et plus riche; +j'aime mon mari, ma soeur Sylvia et mes enfants plus +que jamais; et pour toi, Octave, je ressens une affection +à laquelle je ne chercherai point de nom, mais que Dieu +m'inspire et que Dieu bénit. Ah! que tu es grand et pur, +mon ami! que tu es différent des autres hommes, et +combien peu d'entre eux sont capables de te comprendre!</p> + +<p>Que serais-je devenue si tu nous avais quittés? La +seule pensée de te perdre me fait encore tressaillir douloureusement. +Sais-tu, mon ami, combien tu nous es +nécessaire, et à moi surtout? Ce que tu m'écrivais l'autre +jour est bien vrai: nous ne faisons qu'un. Jamais +deux caractères ne se sont convenus, jamais deux coeurs +ne se sont compris comme les nôtres. Jacques et Sylvia +se ressemblent et ne nous ressemblent pas, et c'est pour +cela que nous les aimons tant; voilà pourquoi nous avons +pu avoir de l'amour pour eux, mais nous ne pouvons en +avoir l'un pour l'autre. Pour alimenter l'amour, Il faut, +je crois, des différences de goûts et d'opinions, de petites +souffrances, des pardons, des larmes, tout ce qui +peut exciter la sensibilité et réveiller la sollicitude journalière. +L'amitié, l'amour fraternel, si tu veux, est plus +heureux et plus également pur; c'est un refuge contre +tous les maux de la vie, c'est une consolation suprême +aux douleurs que cause l'amour. Avant de te connaître, +j'avais une amie dans le sein de laquelle je versais toutes +mes douleurs, et quoiqu'elle fût bien acre et bien sévère +dans ses réponses, la seule habitude de lui écrire tous +les petits événements de ma vie me soulageait d'un grand +poids. Tu as lu ses lettres, et tu as conclu en me conjurant +de destituer cette confidente et de t'accorder ses +fonctions. Je ne sais pas si elle était, comme tu le prétends, +une fausse et mauvaise amie, mais elle était bien +certainement au-dessous de toi, mon cher et bon Octave. +Oh! qu'elle était loin, cette Clémence, d'avoir ta douceur +et ta sensibilité! Elle m'effrayait, et tu me persuades; +elle me menaçait de maux inévitables, et tu m'apprends +à m'en préserver; car tu as au moins autant de raison +et de jugement qu'elle, et, de plus, tu sais comment il +faut me parler et me convaincre. Depuis que tu es ici, +et que je me suis habituée à t'ouvrir mon coeur à chaque +instant, je me suis guérie des petites maladies morales +et corrigée des nombreux défauts qui compromettaient +et troublaient mon bonheur. Tu m'as appris à accepter +les souffrances de la vie journalière, à tolérer les imperfections +de l'amour, à ne demander que ce qui est possible +au coeur humain; tu m'as enseigné la justice, et tu +m'as appris à aimer Jacques comme il faut l'aimer pour +le rendre heureux. Mon bonheur et le sien sont donc ton +ouvrage, ô mon cher ami! et je suis si accoutumée à +avoir recours à toi en tout, que ma félicité serait ruinée +du jour où je le perdrais; je retomberais peut-être dans +mes anciens torts, et je perdrais le fruit de tes conseils. +Reste donc, et ne parle jamais de t'éloigner. Notre +vie sera plus belle encore qu'elle ne l'a été jusqu'ici. Mes +enfants grandiront sous tes yeux, et nous les élèverons; +nous prendrons de leur intelligence le même soin que +nous prenons aujourd'hui de leurs petites personnes. +Après eux et après Jacques, tu seras ce que j'aurai de +plus cher au monde; car je t'aime encore mieux que +Sylvia, et pourtant je regarde et je chéris Sylvia comme +ma soeur. Mais ton caractère a bien plus de rapport avec +le mien, et je me sens bien plus de confiance et d'entraînement +vers toi; à présent surtout, il me semble que +nous avons reçu un nouveau baptême, et que Dieu nous +abandonnerait si nous l'invoquions séparément.</p> + +<p>Garde mon bracelet, à une condition: c'est que tu y +feras remettre le chiffre de Jacques, sans effacer le tien; +qu'ils soient tous deux enlacés au mien, et que ton coeur +ne me sépare jamais ni de lui ni de toi.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LX.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">De la ferme de Blosse.</p> + + +<p>Tu me demandais hier pourquoi je viens si souvent +à Blosse, et tu me reprochais de chercher la solitude +depuis quelque temps. Il est vrai que jamais je n'ai senti +si vivement le besoin d'être seul et de réfléchir. Ce lieu +désert et plein d'aspects sauvages me plaît et me fait du +bien. Je sens comme une main inexorable, mais paternelle +encore dans sa rigueur, qui m'attire au fond de ces +bois silencieux pour m'y enseigner la résignation. Je +viens m'asseoir au pied de ces chênes séculaires que +ronge la mousse, et j'y résume ma vie. Cela me calme.</p> + +<p>Est-ce que tu ne sais pas ce que j'ai? Est-ce que tu ne +t'es pas aperçue qu'Octave aime ma femme? Cet amour +a été romanesque et innocent pendant bien longtemps; +mais il prend de la violence, et si Fernande ne le voit +pas encore, elle ne peut tarder à le voir. Nous avons été +imprudents; les laisser ainsi ensemble! ils sont si jeunes! +Mais que pouvions-nous faire? Tu ne pouvais pas feindre +de revendiquer un amour que tu avais repoussé. Ta +fierté se refusait à tout ce qui aurait eu l'apparence d'une +ignoble jalousie et d'une vanité blessée. Pour moi, c'était +bien pis; j'avais d'abord accusé injustement ces pauvres +jeunes fous; je sentais que j'avais beaucoup à réparer +envers eux, et la crainte de me tromper encore me forçait +à fermer les yeux. Je t'avoue que, malgré l'évidence, +j'hésite encore à croire qu'Octave soit amoureux d'elle. +Il semblait si sûr de lui dans les commencements, et +toute l'année dernière il a été si heureux auprès de nous! +Mais depuis l'hiver il a été de plus en plus agité et distrait; +à présent il est réellement malade de chagrin. +C'est un honnête homme, il est devenu froid et sec avec +moi. Il ne sait pas me dissimuler la gêne et le trouble +que je lui cause; pourtant il m'aime sincèrement. Hier +soir, quand je suis monté à cheval, il est venu avec moi, +et il m'a parlé d'un voyage qu'il compte faire bientôt à +Genève. J'ai compris qu'il voulait s'éloigner de Fernande; +j'ai pressé sa main sans rien dire, et il s'est jeté dans +mes bras en s'écriant: «Ah! mon brave Jacques!...» +puis il s'est arrêté brusquement et m'a parlé de mon +cheval. Pauvre Octave! il est malheureux, et c'est par +notre faute; nous l'avons trop abandonné aux périls de +la jeunesse. Mais où ne les aurait-il pas rencontrés? et +où les eût-il combattus avec autant de vertu?</p> + +<p>Il partira, j'en suis sûr, et peut-être à l'heure où je +t'écris il est déjà parti. Il y avait sur sa figure quelque +chose d'extraordinaire, comme s'il eût pris une résolution +pénible mais ferme. Ce qui m'a fait partir sur-le-champ +moi-même pour la ferme, c'est la grande altération +que j'ai vue sur la figure de ma femme à l'heure du +dîner; jusque-là j'étais convaincu qu'elle n'avait pas la +plus légère idée de l'amour d'Octave; depuis ce moment +je ne sais que penser. Il est vrai qu'elle est souffrante +depuis quelque temps; le sevrage de ses enfants la fatigue, +et l'abondance de son lait l'incommode encore +souvent. Je n'ai pas voulu l'observer attentivement, cela +me faisait peur; quoi qu'il pût s'être passé entre eux, +du moment qu'Octave avait le courage de partir, je ne +devais pas lui rendre plus amer le dernier jour peut-être +qu'il avait à vivre auprès d'elle. Je suis sûr maintenant +de la raison et de la prudence de Fernande; elle l'éloignera +sans l'offenser et sans irriter sa passion par d'inutiles +démonstrations de force. J'ai vu que je devais la +laisser agir, et que ma confiance aveugle était la meilleure +garantie possible de leur vertu.</p> + +<p>Je n'ai aucune inquiétude, mais je suis triste et profondément +las de moi. J'avais un ami sincère, aimable, +dévoué, et il faut qu'il parte désespéré parce que je suis +au monde! Vous aviez une belle vie, intime, riante et +pure comme vos coeurs, et voilà qu'elle est gâtée, dérangée, +empoisonnée, parce que je suis M. Jacques, le +mari de Fernande! J'espère si peu en moi et en mon +avenir, que je voudrais plutôt mourir et vous laisser tous +heureux, que de conserver mon bonheur au prix de celui +de l'un de vous. Mon bonheur! sera-t-il possible désormais, +si Fernande a dans le coeur un regret profond? +Et comment ne l'aurait-elle pas! Voilà ce qui m'a consterné +hier. Elle l'aime peut-être... si cela est, elle ne le +sait pas encore elle-même; mais l'absence et la douleur +le lui apprendront. Et pourquoi partirait-il, s'il faut qu'elle +le pleure et qu'elle me haïsse?</p> + +<p>Non, elle ne me haïra pas, elle est si bonne et si +douce! et moi je serai bon et doux avec elle; mais elle +sera malheureuse, malheureuse par nos liens indissolubles... +J'ai beaucoup pensé à cela avant que nous fussions +mariés, et depuis quelque temps j'y pense encore; +je verrai. Ne me parle pas, ne m'apprends rien sans que +je t'interroge. Je crains que la première fois tu ne m'aies +beaucoup trop rassuré sur leur amitié: ils étaient purs +alors, et ils le sont encore; mais ils pouvaient se séparer +aisément, et aujourd'hui il faut que leurs coeurs se brisent. +Que Dieu nous pardonne, nous n'avons rien fait à +mauvaise et coupable intention. Je retournerai demain +au château; si Octave n'est point parti, je songerai à ce +que je dois ou à ce que je puis faire.</p> + + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/16.png"></p> +<br><br><br> + +<h3>LXI.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3> + +<p>Voici un mois bien étrange que nous passons ensemble, +mon amie. Depuis le jour où vous m'avez commandé +d'étouffer mon amour, je l'ai tellement couvert de cendres +que j'ai cru parfois avoir réussi à l'éteindre. Je +suis plus tranquille que je ne l'étais cet hiver, bien certainement; +mais ce transport d'enthousiasme qui m'a +fait tout promettre et tout sacrifier, vous auriez dû +prendre un peu plus de soin pour le ranimer de temps +en temps. Votre coeur semble m'avoir abandonné; et je +tombe dans une tristesse chaque jour plus profonde. +Est-ce que vous craignez de me trouver indocile à vos +leçons? pourquoi me les avez-vous déjà retirées? Peut-être +ma mélancolie vous fatigue; peut-être craignez-vous +l'ennui que vous causeraient mes plaintes. Et pourtant +il vous serait si facile de me consoler avec quelques mots +de confiance ou de compassion! Ne connaissez-vous pas +votre pouvoir sur moi? quand s'est-il trouvé en défaut? +Vous êtes quelquefois cruelle sans vous en douter, et +vous me faites un mal horrible sans daigner vous en +apercevoir. Ne pourriez-vous, par exemple, me cacher +un peu l'amour que vous avez pour votre mari? Votre +âme est si généreuse et si délicate dans tout le reste! +mais, en ceci, vous mettez une sorte d'ostentation à me +faire souffrir: laissez cette vaine parade aux femmes qui +doutent d'elles-mêmes. Vous aviez eu tant d'esprit, au +milieu de votre miséricorde, dans les premiers jours! +vous saviez si bien me dire les choses qui pouvaient me +consoler, ou du moins adoucir ma peine! Quand vous +parliez de votre mari, sans blasphémer un mérite que +personne n'apprécie mieux que moi, sans nier une affection +que je ne voudrais pas lui arracher, vous aviez le +secret ineffable de me persuader que ma part était aussi +belle que la sienne, quoique différente. A présent vous +avez le talent inutile et cruel de me montrer combien sa +part est magnifique et la mienne ridicule. Ne pouviez-vous +me cacher ce tripotage d'enfants et de berceaux? +me comprenez-vous? Je ne sais comment m'expliquer, +et je crains d'être brutal; car je suis aujourd'hui d'une +singulière âcreté. Enfin, vous avez fait emporter vos enfants +de votre chambre, n'est-ce pas? A la bonne heure. +Vous êtes jeune, vous avez des sens; votre mari vous +persécutait pour hâter ce sevrage. Eh bien! tant mieux! +vous avez bien fait: vous êtes moins belle ce matin, et +vous me semblez moins pure. Je vous respectais dans +ma pensée jusqu'à la vénération, et en vous voyant si +jeune, avec vos enfants dans vos bras, je vous comparais +à la Vierge mère, à la blanche et chaste madone de +Raphaël caressant son fils et celui d'Élisabeth. Dans les +plus ardents transports de ma passion, la vue de votre +sein d'ivoire, distillant un lait pur sur les lèvres de votre +fille, me frappait d'un respect inconnu, et je détournais +mon regard de peur de profaner, par un désir égoïste, +un des plus saints mystères de la nature providente. A +présent, cachez bien voire sein, vous êtes redevenue +femme; vous n'êtes plus mère; vous n'avez plus de droit +à ce respect naïf que j'avais hier, et qui me remplissait +de piété et de mélancolie. Je me sens plus indifférent et +plus hardi. Ce sont là de mauvais moyens avec un homme +aussi rustiquement candide que je le suis: vous pouviez +bien rendre à votre mari le droit d'entrer la nuit dans +votre chambre, sans le faire savoir à toute la maison, et +à moi surtout.</p> + + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/17.png"></p> + +<br><br><br> +<h3>LXII.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">De la ferme de Blosse.</p> + +<p>Il va falloir que je voyage, je ne sais pour combien de +temps, mais il est nécessaire que je m'éloigne; je deviens +antipathique, et c'est ce qu'il y a de pire au monde. +Fernande aime Octave: cela est maintenant hors de +doute pour moi. Hier, quand j'obtins qu'elle fît emporter +ses enfants, dont les cris l'empêchent de dormir et la +rendent réellement malade, je ne sais si tu remarquas la +singulière contestation qui s'éleva entre Octave et elle. +«Est-ce que vous êtes sûre que vos enfants se passeront +de vous toute une nuit! disait-il.—Il faut qu'ils s'y habituent, +répondait-elle; il est temps de les sevrer.—Ils +me paraissent bien jeunes pour cela.—Ils ont un an +bientôt.—-Mais on les soignera mal. A qui une mère +peut-elle remettre le soin de veiller sur ses enfants la +nuit?—Je puis remettre sans inquiétude ce soin à Sylvia.» +Il fit alors un geste d'impatience extrême, et partit +sans dire bonsoir à personne.</p> + +<p>Je ne compris pas d'abord le sens de cette conduite; +mais, en y réfléchissant, elle me parut fort claire. J'examinai +Fernande: elle était bien pâle depuis quelque +temps! elle me sembla plus triste que malade. Je résolus +de savoir à quoi m'en tenir, et j'entrai dans sa chambre +à minuit.</p> + +<p>Le ciel m'est témoin qu'en faisant emporter les enfants +je n'avais pas les intentions qu'Octave m'a supposées. Il +y a plus d'un an que je n'ai endormi ma femme sur mon +coeur, et ce serait pour moi une joie aussi vive et aussi +pure aujourd'hui que le premier jour de notre union, si +cette joie était réciproque; mais il y a un mois que je +doute, et ce mois où j'aurais pu, sans la faire manquer +aux saints devoirs de la maternité, la presser dans mes +bras, a été pour moi une angoisse perpétuelle. Elle est +sombre et silencieuse, l'as-tu remarqué, Sylvia? Octave +est triste, et quelquefois désespéré. Ils luttent, ils résistent, +les infortunés! mais ils s'aiment et ils souffrent. +En vain j'avais tour à tour accueilli et repoussé la conviction +de cet amour réciproque; elle m'arrivait de plus +en plus. Je me décidai enfin hier à l'accepter, quelque +rude qu'elle fût, et à paraître odieux un instant, afin de +n'être plus jamais exposé à le devenir. Je m'approchai +de son lit, et je vis qu'elle feignait de dormir, espérant, +la pauvre femme, se soustraire ainsi à mes importunités; +je la baisai au front, elle ouvrit les yeux et me tendit la +main; mais je crus remarquer un imperceptible frisson +d'effroi et de répugnance. Je lui parlai comme autrefois +de mon amour, elle m'appela son cher Jacques, son ami +et son ange protecteur; mais le nom d'amour était oublié; +et quand je cherchais à attirer ses lèvres sur les +miennes, sa figure prenait une singulière expression d'abattement +et de résignation. Une douceur angélique résidait +sur son front, et son regard avait la sérénité d'une +conscience pure; mais sa bouche était pâle et froide, ses +bras languissants. Je jugeai l'épreuve assez forte; il +m'eût été impossible de trouver du plaisir à la tourmenter. +J'avais horreur du droit dont je suis investi, et dont +elle me croyait capable d'user contre son gré. Je lui +baisai les mains, et lui demandai de me dire sincèrement +si elle avait quelque chagrin, et si quelque chose manquait +à son bonheur. «Comment pourrais-je trouver que +je ne suis point heureuse, me répondit-elle, quand tu +n'es occupé qu'à me rendre la vie agréable, et à éloigner +de moi les moindres contrariétés? Quelle femme il faudrait +être pour se plaindre de toi!—Quand tu voudras +changer ta vie, lui dis-je, habiter un autre pays, t'entourer +d'une société plus nombreuse, tu sais qu'il te suffira +de me dire un mot pour que je mette ma plus grande +joie à le satisfaire; si c'est l'ennui qui te rend malade +et mélancolique, pourquoi ne me l'avoues-tu pas?—Non, +ce n'est pas l'ennui, me répondit-elle avec un +soupir.» Et je vis qu'elle était tentée de m'ouvrir son +coeur. Elle l'eût fait certainement si son secret n'eût +appartenu qu'à elle; mais elle ne devait pas me faire la +confession d'un autre. Je l'aidai à la renfermer dans son +sein, et je la quittai en lui disant: «Souviens toi que je +suis ton père, et que je te porterai dans mes bras pour +t'empêcher de marcher sur les épines. Dis-moi seulement +quand lu seras lasse de marcher seule; et, dans quelque +circonstance que nous nous trouvions, Fernande, ne me +crains jamais.—Tu es un ange! un ange!» me dit-elle +à plusieurs reprises; et son visage me remercia malgré +elle de ce que je m'en allais. Je rentrai dans ma chambre, +et je tombai désolé sur mon lit; je venais de franchir, +pour la dernière fois de ma vie, le seuil de la sienne.</p> + +<p>C'en est donc fait irrévocablement; elle ne m'aime +plus! Hélas! ne le sais-je pas depuis longtemps, et avais-je +besoin d'une épreuve décisive pour m'en assurer? N'y +a-t-il pas bien des mois qu'elle aime Octave sans le savoir? +Cette paisible affection qu'elle me témoigne désormais, +est-ce autre chose que de l'amitié? Elle est heureuse +avec moi maintenant, el elle commence à souffrir +par lui; car l'amour est chez elle une souffrance. La +voilà en proie à toutes les terreurs et à toutes les difficultés +de la vie sociale. Dieu sait combien de remords +exagérés déchirent son coeur; mais que dois-je faire? +L'éloignerai-je du danger et tâcherai-je de lui faire oublier +Octave? Si je la lance au milieu du monde, impressionnable +et ingénue comme elle l'est, elle cherchera à +aimer encore et elle fera un mauvais choix; car elle est +trop supérieure à ces poupées de salon qu'on appelle +femmes du monde, pour prendre goût à leur existence +vide et à leurs imbéciles plaisirs. Elle pourra en être +étonnée, étourdie pour quelque temps et se distraire de +sa passion; mais bientôt le besoin d'aimer qui est en elle +se fera sentir plus vivement, et l'amour se réveillera +dans son coeur, soit pour Octave, soit pour un autre qui +ne le vaudra pas et qui la perdra. Et alors elle me haïra +avec raison pour l'avoir arrachée à une affection qui +était innocente encore, et qui l'aurait peut être été toujours, +et pour l'avoir précipitée dans un abîme de déceptions +et de douleurs. Mais si je la laisse ici, un matin elle +se trouvera criminelle à ses propres yeux; elle se noiera +dans ses larmes et m'accusera de l'avoir abandonnée au +danger avec une lâche indifférence, ou avec une confiance +stupide. Elle haïra peut-être son amant pour lui +avoir fait souffrir ces agitations et ces remords; elle me +méprisera pour ne l'avoir pas préservée.</p> + +<p>Je suis aussi incertain et aussi peu avancé qu'un +homme qui n'aurait jamais prévu ce qui lui arrive. Pourtant +voilà bientôt deux ans que j'emploie à retourner +sous toutes les faces possibles l'avenir qui s'accomplit; +mais il y a cent mille manières de perdre l'amour d'une +femme, et la seule qu'on n'ait pas prévue est précisément +celle qui se réalise. Il est absurde de se prescrire une +règle de conduite, quand le hasard seul se charge de +vous éclairer sur le meilleur parti à prendre. Voilà pourquoi +les sociétés ne peuvent exister qu'au moyen de lois +arbitraires, bonnes pour les masses, horribles et stupides +pour les individus. Comment peut-on créer un code de +vertu pour les hommes, quand un homme ne peut s'en +faire un pour lui seul, et quand les circonstances le +forcent à en changer dix fois dans sa vie? L'année dernière, +quand j'accusai Fernande de me tromper effrontément, +j'allais partir, j'allais l'abandonner sans remords +et sans compassion. Qu'est-ce qui change si étrangement +ma conduite et mes dispositions aujourd'hui? Elle aime +Octave, comme je supposais qu'elle l'aimait alors; ce +sont les mêmes êtres, les mêmes lieux, la même position +sociale; mais ce n'est pus le même sentiment. Je la +croyais grossièrement amoureuse d'un homme dans ce +temps-là, et aujourd'hui, je vois qu'elle aime, en tremblant +et malgré elle, une âme qui la comprend. Elle pâlit, +elle frissonne, elle pleure, à présent! Voilà toute la +différence extérieure; mais cette différence, c'est tout; +c'est celle d'une femme sans coeur à une femme noble et +sincère. Je ne peux pas me consoler par le mépris, maintenant. +Qu'a-t-elle fait pour perdre mon estime? Rien, +en vérité; et quand même elle se serait abandonnée aux +transports de son amant, elle n'aurait fait que céder à +l'entraînement d'une destinée inévitable. Elle n'a plus +d'amour pour moi, et elle a dix-neuf ans, et elle est belle +comme un ange. Ce n'est ni sa faute, ni la mienne, si je +ne lui inspire plus que de l'amitié; puis-je demander plus +de sacrifices, de dévouement et d'affection qu'elle n'en +montre, en se combattant comme elle fait? Puis-je exiger +que son coeur se dessèche, et que sa vie finisse avec notre +amour?</p> + +<p>Je serais un insensé et un monstre si je pouvais concevoir +contre elle une pensée de colère; mais je suis horriblement +malheureux, car mon amour est encore vivant. +Elle n'a rien fait pour l'éteindre; elle m'a fait souffrir; +mais elle ne m'a ni offensé ni avili. Je suis vieux, et ne +puis pas comme elle ouvrir mon coeur à un amour nouveau. +Le moment de souffrir est venu; il n'y a plus à espérer +de le retarder ou de l'éviter. Du moins j'ai contre +la souffrance un bouclier qu'aucune espèce de trait ne +peut traverser; c'est le silence. Tais-toi aussi, ma soeur! +Je me soulage, en t'écrivant; mais que ces discours ne +viennent jamais sur nos lèvres.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXIII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A JACQUES.</h3> + +<p>Mon ami, puisque tu ne reviens que demain, je veux +t'écrire aujourd'hui, et te faire une demande qui me +coûte beaucoup; mais tu m'as parlé hier soir avec tant +de bonté et d'affection que cela m'encourage. Tu m'as +dit que, si j'éprouvais quelque ennui dans ce pays-ci, tu +te ferais un plaisir de me procurer toutes les distractions +que je pourrais désirer. Je n'ai pas accepté sur-le-champ, +parce que je ne savais comment t'expliquer ce que j'éprouve, +et je ne sais pas encore comment je vais te le +dire. De l'ennui? auprès de toi, et dans un si beau lieu, +avec mes enfants et deux amis comme ceux que nous +avons, il est impossible que je connaisse l'ennui; rien +ne manque à mon bonheur, ô mon cher Jacques! et tu +es le meilleur et le plus parfait des amis et des époux. +Mais que te dirais-je? Je suis triste parce que je souffre, +et je souffre sans savoir de quoi. J'ai des idées sombres, +je ne dors pas, tout m'agite et me fatigue; j'ai peut-être +une maladie de nerfs; je m'imagine que je vais mourir +et que l'air que je respire m'étouffe et m'empoisonne. +Enfin je sens, non pas le désir, mais le besoin de changer +de lieu. C'est peut-être une fantaisie, mais c'est une fantaisie +de malade, dont tu auras compassion. Éloigne-moi +d'ici pour quelque temps; j'imagine que je serai guérie, +et que je pourrai revenir avant peu. Tu me disais l'autre +jour que M. Borel t'engageait beaucoup à acheter les +terres de M. Raoul, et tu me lisais une lettre où Eugénie +se joignait à lui pour te supplier de venir examiner +cette propriété et de m'amener passer l'été chez elle; +j'ai comme un vague désir de prendre la distraction de +ce voyage et de revoir ces bons amis. Engage notre chère +Sylvia à nous accompagner; je ne saurais me séparer +d'elle sans une douleur au-dessus de mes forces. Réponds-moi +par le retour du domestique que je t'envoie. +Epargne-moi l'embarras de m'expliquer davantage sur +un caprice dont je sens le ridicule, mais que je ne puis +surmonter. Traite-moi avec cette indulgence et cette +divine douceur à laquelle tu m'as accoutumée. Bonjour, +mon bien-aimé Jacques. Nos enfants se portent bien.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXIV.</h3> + +<h3>DE JACQUES A FERNANDE.</h3> + +<p>Tes désirs sont des ordres, ma douce petite malade; +partons, allons où tu voudras; prépare et commande le +départ pour la semaine prochaine, pour demain si tu +veux; je n'ai pas d'affaire dans la vie plus importante +que ta santé et ton bien-être. J'écris à l'instant même à +Borel pour lui dire que j'accepte son obligeante proposition. +Précisément j'ai des fonds à déplacer, et il me sera +agréable de les porter en Touraine, sous les yeux d'un +ami qui en surveillera le revenu. Il m'eût été cruel de +faire sans toi ce voyage; je ne sais pas si notre Sylvia +pourra nous accompagner. Cela présente plus de difficultés +et d'inconvénients que tu ne penses; j'en parlerai +avec elle, et si la chose n'est pas impossible absolument, +elle ne te quittera pas. Nous partirons donc pour aussi +longtemps que tu voudras, ma bonne fille chérie; mais +souviens-toi que si tu t'ennuies et te déplais à Cerisy, +fût-ce le lendemain de notre arrivée, je serai tout prêt à +te conduire ailleurs, ou à te ramener ici. Ne crains pas +de me paraître fantasque: je sais que tu souffres, et je +donnerais ma vie pour alléger ton mal. Adieu. Un baiser +pour moi à Sylvia, et mille à nos enfants.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXV.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3> + +<p>Ainsi, vous partez! Je vous ai offensée, et vous m'abandonnez +au désespoir, pour ne pas entendre les inutiles +lamentations d'un importun. Vous avez raison; mais +cela vous ôte beaucoup de votre mérite à mes yeux. Vous +étiez bien plus grande quand vous me disiez que vous ne +m'aimiez pas, mais que vous aviez pitié de moi, et que +vous me supporteriez auprès de vous tant que j'aurais +besoin de vos consolations et de votre appui. A présent, +vous ne dites plus rien. Je vous parle de mon amour dans +le délire de la fièvre, et vous avez la charité de ne pas +me répondre, pour ne pas me désespérer, apparemment; +mais vous n'avez pas la patience de m'entendre +davantage, et vous partez! Vous vous êtes lassée trop +tôt, Fernande, du rôle sublime dont vous aviez conçu +l'idée, mais que vous n'avez pas eu la force de remplir. +Mon amour n'a pas eu le temps de guérir; mais il s'est +aigri, et la plaie est plus âcre et plus envenimée qu'auparavant.</p> + +<p>Votre conduite est fort prudente. Je ne vous aurais jamais +crue si ingénieuse: vous avez arrangé tout cela en +un clin d'oeil, et vous avez surmonté tous les obstacles +avec toute l'habileté et tout le sang-froid du tacticien le +plus expérimenté. Cela est bien beau pour votre âge! +Sylvia était brutale et franche; elle partait en me laissant +des billets où elle m'apprenait sans façon qu'elle ne +m'aimait pas. Vous êtes plus politique; vous savez profiter +des occasions et les saisir au vol; vous arrangez tout +d'une manière si savante et si vraisemblable, qu'on jurerait +que c'est votre mari qui vous entraîne, tandis que +son coeur généreux et brave hésite, s'étonne et se soumet +sans savoir ce qui vous passe par l'esprit. Sylvia se soucie +médiocrement d'aller s'installer chez des gens qu'elle +ne connaît pas, et qui la traiteront peut-être fort lestement; +mais vous ne tenez compte de rien. Vous me comblez +devant eux d'hypocrites témoignages de regret et +d'attachement, et vous évitez si bien de vous trouver +seule un instant avec moi, que, si je n'étais furieux, je +serais désespéré. Soyez tranquille; j'ai autant d'orgueil +qu'un autre quand on m'irrite par le mépris. Vous auriez +dû me témoigner le vôtre dès le jour où j'ai eu l'insolence +de vous parler d'amour: je serais parti sur-le-champ, et +vous seriez débarrassée de moi depuis longtemps. Pourquoi +prendre tant de peine aujourd'hui? pourquoi quitter +votre maison et déplacer toute votre famille, quand vous +n'avez qu'un mot à dire pour me renvoyer en Suisse? +Croyez-vous que je veuille m'attacher à vos pas et vous +fatiguer de mes poursuites? Vous avez choisi pour refuge +la maison Borel, pensant que c'était le seul lieu du monde +où je n'oserais pas vous suivre: eh! mon Dieu, c'est +trop de soin; restez et vivez en paix; je pars dans un +quart d'heure. Défaites vos malles; dites à votre mari que +vous avez changé d'idée: je vous ai vue ce matin pour +la dernière fois de ma vie. Adieu, Madame.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXVI.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3> + +<p>Vous vous trompez absolument sur les causes de mon +départ et de ma conduite avec vous. J'exige que vous +restiez jusqu'à demain, à moins que vous ne vouliez faire +deviner à mon mari un secret qui peut compromettre son +bonheur et mon repos. Ce soir, à neuf heures, nous partirons, +après nous être pressé la main. Allez au grand +ormeau, vous trouverez sous la pierre mon dernier billet, +mon dernier adieu.</p> +<br><br><br> + + +<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3> + +<p>(Billet placé sous la pierre de l'ormeau.)</p> + +<p>Je pars parce que je vous aime; vous le dire et résister +à vos transports m'eût été impossible. Partir sans vous le +dire est également au-dessus de mes forces. Je suis un +être faible et souffrant; je ne puis commander à mon +coeur; j'aime mes devoirs et je veux sincèrement les remplir. +Ce que j'entends par mes devoirs, ce ne sont pas les +seules lois de la société; la société châtie sévèrement +ceux qui lui désobéissent; mais Dieu est plus indulgent +qu'elle, et il pardonne. Je saurais braver pour vous le ridicule +et le blâme qui s'attachent aux fautes d'une femme; +mais ce que je ne puis vous immoler, le sacrifice que vous +refuseriez, c'est le bonheur de Jacques. Que n'est-il moins +parfait! que n'a-t il eu envers moi quelque tort qui m'autorise +à disposer de mon honneur et de mon repos comme +je l'entendrais! Mais, quand toute sa conduite est sublime +envers moi et envers vous, que pouvons-nous faire? +Nous soumettre, nous fuir, et mourir de chagrin plutôt +que d'abuser de sa confiance.</p> + +<p>Je ne sais pas quand j'ai commencé à vous aimer. Peut-être +est-ce dès le premier jour que je vous ai vu, peut-être +Clémence avait-elle tristement raison en m'écrivant +que je réussissais à donner le change à ma conscience, +mais que j'étais déjà perdue lorsque je croyais travailler +à voire réconciliation avec Sylvia. Je ne sais plus maintenant +apprécier au juste ce qui s'est passé dans ma pauvre +tête depuis un an; je suis brisée de fatigue, de combats, +d'émotions. Il est temps que je parte; je ne sais +plus ce que je fais; je suis comme vous étiez il y a un +mois. Alors je me sentais encore de la force; d'ailleurs, +la crainte de vous perdre m'en donnait. Que n'aurais-je +pas imaginé, que ne me serais-je pas persuadé, que n'aurais-je +pas juré à Dieu et aux hommes, plutôt que de renoncer +à vous voir? Cette idée était trop affreuse, je ne +pouvais l'accueillir; mais la victoire que nous nous flattions +de remporter était au-dessus des forces humaines; +à peine vous vis-je au point d'enthousiasme et de courage +où je vous priais d'atteindre, que mon âme se brisa +comme une corde trop tendue; je tombai dans une tristesse +inexplicable, et quand j'en sortais pour contempler +avec admiration votre dévouement et votre vertu, je sentais +qu'il fallait vous fuir ou me perdre avec vous. Que +Dieu nous protège! A présent le sacrifice est consommé; +si je succombe, souvenez-vous de moi pour me plaindre +et pour me pardonner ce que je vous ai fait souffrir.</p> + +<p>Si vous voulez m'accorder une grâce, restez encore +quelques jours à Saint-Léon; et puisque Silvia n'a pu se +décider à me suivre, profitez de cette sainte amitié que +la Providence vous offre comme une consolation. Elle est +triste aussi; j'ignore ce qu'elle a; peut-être devine-t-elle +que je suis malheureuse. Elle se dévoue à mes enfants; +elle leur servira de mère. Voyez-les, ces pauvres enfants +que j'abandonne aussi, pour fuir tout ce que j'ai de plus +cher au monde à la fois; leur vue vous rappellera mes +devoirs et les vôtres; vous souffrirez moins pendant ces +premiers jours. Si, au lieu de vous plonger dans la solitude, +vous vous nourrissez l'âme du témoignage de notre +honnête amitié et du spectacle de ces lieux, où tout vous +parlera des graves et augustes devoirs de la famille et de +l'honneur, vous vous souviendrez d'y avoir été heureux +par la vertu, et vous vous réjouirez de n'avoir pas souillé +la pureté de ce souvenir.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXVII.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p class="milieu">Saint-Léon.</p> + +<p>Vous avez bien fait de me laisser vos enfants; ce +voyage eût fait beaucoup da mal à ta fille, qui n'est pas +bien portante. Son indisposition ne sera rien, j'espère; +elle serait devenue sérieuse dans une voiture, loin des +mille petits soins qui lui sont nécessaires. Ne parle pas à +ta femme de cette indisposition, qui sera guérie sans +doute quand tu recevras ma lettre. C'est une grande terreur +pour moi que la moindre souffrance de tes enfants, +surtout à présent que je suis seule. Je tremble de voir +leur santé s'altérer par ma faute; je ne les quitte pourtant +pas d'une minute, et je ne goûterai pas un instant de +sommeil que notre chère petite ne soit tout à fait bien.</p> + +<p>Je suis heureuse d'apprendre que vous avez fait un bon +voyage, et que vous avez reçu le plus aimable accueil; +mais je m'afflige et m'effraie de la tristesse épouvantable +où tu me dis que Fernande est plongée. Pauvre chère enfant! +Peut-être as-tu mal fait de céder si vite à son désir; +il eût fallu lui donner le temps de réfléchir et de se raviser. +Il m'a semblé qu'au moment de partir, elle était au +désespoir, et que, sans la crainte de te déplaire, elle eût +renoncé à ce voyage. Je n'augure rien de bon de cette +séparation. Octave est comme fou. J'ai réussi à le retenir +jusqu'à présent, mais je désespère de le calmer. J'ai essayé +de le faire parler; j'espérais qu'en ouvrant son coeur +et en l'épanchant dans le mien, il se calmerait ou se pénétrerait +davantage de la nécessité d'être fort; mais la +force n'est pas dans l'organisation d'Octave; et quand +même j'obtiendrais quelques nobles promesses, sa résolution +serait l'enthousiasme de quelques heures. Je le +connais, et le voyant aussi sérieusement épris de Fernande, +j'espère peu à présent qu'il la seconde dans ses +généreux projets. Il est dans une agitation effrayante; sa +souffrance paraît si vive et si profonde, que j'en suis +émue de compassion et que je pleure sur lui du fond de +mon âme. Sois indulgent et miséricordieux, ô mon Jacques! +car ils sont bien à plaindre. Je n'ai jamais été dans +cette situation, et je ne sais vraiment pas ce que je ferais +à leur place. Ma position indépendante, mon isolement de +toute considération sociale, de tout devoir de famille, +sont cause que je me suis livrée à mon coeur lorsqu'il a +parlé. Si j'ai de la force, ce n'est pas à me combattre +que je l'ai acquise; car je n'en ai jamais eu l'occasion. +L'idée de sacrifier une passion réelle et profonde à ce +monde que je hais me parait si horrible, que je ne m'en +crois pas capable. Il est vrai que les seuls devoirs réels +de Fernande sont envers toi; et ta conduite en impose de +tels à tous ceux qui t'aiment, qu'il ne doit plus y avoir +un instant de bonheur pour ceux qui te trahissent. Aide-la +donc avec douceur à accomplir cet holocauste de son +amour; j'essaierai d'obtenir quelque chose de la vertu +d'Octave; mais il me ferme l'accès de son coeur, et je ne +puis vaincre la répugnance que j'éprouve à forcer la confiance +d'une âme qui souffre, fût-ce avec l'espoir de la +guérir.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXVIII.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A HERBERT.</h3> + +<p>Je suis dans un état déplorable, mon cher Herbert; +plains-moi et n'essaie pas de me conseiller; je suis hors +d'état d'écouter quoi que ce soit. Elle a tout gâté en me +disant qu'elle m'aime; jusque-là, je me croyais méprisé; +le dépit m'aurait donné des forces; mais, en me quittant, +elle me dit qu'elle m'aime, et elle espère que je me résignerai +à la perdre! Non, c'est impossible; qu'ils disent +ce qu'ils voudront, ces trois êtres étranges parmi lesquels +je viens de passer un an qui m'apparaît comme un rêve, +comme une excursion de mon âme dans un monde imaginaire! +Qu'est-ce que la vertu dont ils parlent sans cesse? +La vraie force est-elle d'étouffer ses passions ou de les satisfaire? +Dieu nous les a-t-il données pour les abjurer? et +celui qui les éprouve assez vivement pour braver tous les +devoirs, tous les malheurs, tous les remords, tous les +dangers, n'est-il pas plus hardi et plus fort que celui +dont la prudence et la raison gouvernent et arrêtent tous +les élans? Qu'est-ce donc que cette fièvre que je sens +dans mon cerveau? Qu'est-ce donc que ce feu qui me dévore +la poitrine, ce bouillonnement de mon sang qui me +pousse, qui m'entraîne vers Fernande? Est-là les sensations +d'un être faible? Ils se croient forts parce qu'ils +sont froids. D'ailleurs, qui sait le fond de leurs pensées? +qui peut deviner leurs intentions réelles? Ce Jacques qui +m'abandonne et me livre au danger pendant un an, et qui, +malgré sa pénétration exquise en toute autre chose, ne +s'aperçoit pas que je deviens fou sous ses yeux; cette Sylvia +qui redouble d'affection pour moi, à mesure que je +me console de ses dédains et que je les brave en aimant +une autre femme, sont-ils sublimes ou imbéciles? Avons-nous +affaire à de froids raisonneurs qui contemplent notre +souffrance avec la tranquillité de l'analyse philosophique, +et qui assisteront à notre défaite avec la superbe +indifférence d'une sagesse égoïste? à des héros de miséricorde, +à des apôtres de la morale du Christ qui acceptent +le martyre de leurs affections et de leur orgueil? A +présent que j'ai perdu l'aimant qui m'attachait à eux, je +ne les connais plus; je ne sais plus s'ils me raillent, s'ils +me pardonnent ou s'ils me trompent. Peut-être qu'ils me +méprisent; peut-être qu'ils s'applaudissent de leur ascendant +sur Fernande, et de la facilité avec laquelle ils +m'ont séparé d'elle au moment où elle allait être à moi. +Oh! s'il en était ainsi, malheur à eux! Vingt fois par jour +je suis au moment de partir pour la Touraine.</p> + +<p>Mais cette Sylvia m'arrête et me fait hésiter. Maudite +soit-elle! Elle exerce encore sur moi une influence qui +a quelque chose d'irrésistible et de fatal. Toi qui crois +au magnétisme, tu aurais ici beau jeu pour expliquer le +pouvoir qu'elle a encore sur moi après que mon amour +pour elle est éteint, et quand nos caractères s'accordent +et se ressemblent si peu. Quand Fernande était ici, j'étais +si heureux, si enivré au milieu de toutes mes souffrances, +que je pensais tout ce qu'elle disait. Sylvia était +mon amie, ma soeur chérie, comme elle était l'amie et +la soeur chérie de Fernande. A présent, elle m'étonne et +m'inspire de la méfiance. Je ne peux pas croire qu'elle +ne soit pas mon ennemie, et la pitié qu'elle me marque +m'humilie comme le plus superbe témoignage de mépris +qu'une femme puisse donner à un ancien amant. Ah! si +je pouvais me livrer à elle, pleurer dans son sein, lui +dire ce que je souffre, et si j'étais sûr qu'elle y compatît! +Mais à quoi cela me mènerait-il? Elle est la soeur de +Jacques, ou du moins il a en elle une amie si intime, qu'elle +ne peut que blâmer et contrarier mon amour. Quand +même elle serait assez généreuse pour désirer de me voir +heureux avec une autre qu'elle, Fernande est précisément +la seule femme qu'elle ne peut pas m'aider à obtenir. +Ah! si elle me méprise, elle a bien raison, car je +suis un homme sans caractère et sans conviction. Je sens +que je ne suis ni méchant, ni vicieux, ni lâche; mais je +me laisse aller à tous les flots qui me ballottent, à tous +les vents qui me poussent. J'ai eu dans ma vie des moments +de folle et sainte exaltation, puis des découragements +affreux, puis des doutes cruels et un profond dégoût +des gens et des choses qui m'avaient paru sublimes +la veille. J'ai aimé Sylvia avec ferveur; j'ai cru pouvoir +m'élever jusqu'à elle, qui me paraissait à demi cachée +dans les cieux; puis je l'ai méprisée jusqu'à la soupçonner +d'être une courtisane; puis je l'ai estimée au point +de vivre son ami après avoir été repoussé comme amant; +maintenant elle me fait peur et j'ai comme une sorte de +haine contre elle; et pourtant je ne puis m'arracher encore +aux lieux qu'elle habite; il me semble qu'elle a à +me dire quelque parole qui pourra me sauver.</p> + +<p>Mais pourquoi suis-je ainsi? pourquoi ne puis-je ni rien +croire, ni rien nier décidément? Oh! j'ai eu une belle +nuit avec Fernande! j'ai versé à ses pieds des larmes qui +m'ont semblé descendre du ciel; mais peut-être n'était-ce +qu'une comédie que je jouais vis-à-vis de moi-même, et +dont j'étais à la fois l'acteur inspiré et le spectateur niaisement +émerveillé! Qui sait, qui peut dire ce qu'il est? +Et à quoi sert de se chauffer le cerveau jusqu'à ce qu'il +éclate? à quoi mène cette exaltation qui tombe d'elle-même +comme la flamme? Fernande était sincère dans +ses résolutions, dans sa confiance, la pauvre enfant; et +tout en jurant à Dieu qu'elle ne m'aimerait point, elle +m'aimait déjà en secret. Elle s'arrache au danger de me +le dire, et elle me l'écrit naïvement! Oh! c'est cela qui +me la fait aimer! c'est cette faiblesse adorable qui met +son coeur au niveau du mien! D'elle, au moins, je n'ai +jamais douté; je sens ce que j'ai senti dès le premier +jour: c'est que nous sommes faits l'un pour l'autre, et +que son être est de la même nature que le mien. Ah! je +n'ai jamais aimé Sylvia, c'est impossible, nous nous ressemblons +si peu! Presser Fernande dans mes bras, c'est +presser une femme, la femme de mon choix et de mon +amour! et on s'imagine que j'y renoncerai? Mais qu'arrivera-t-il? +Que m'importe? si on la rend malheureuse, +je l'enlèverai avec sa fille, que j'adore, et nous irons vivre +au fond de quelque vallée de ma patrie. Tu me donneras +bien un asile? Ah! ne me sermonne pas, Herbert; je sais +bien que je me rends malheureux, et que je fais folie sur +folie; je sais bien que, si j'avais une profession, je ne +serais pas oisif; que, si j'étais comme toi, ingénieur des +ponts et chaussées, je ne serais pas amoureux; mais que +veux-tu que j'y fasse? je ne suis propre à aucun métier; +je ne puis me plier à aucune règle, à aucune contrainte. +L'amour m'enivre comme le vin; si je pouvais, comme +toi, porter deux bouteilles de vin du Rhin sans extravaguer, +j'aurais pu passer un an entre deux femmes charmantes +sans être amoureux de l'une ni de l'autre.</p> + +<p>Adieu; ne m'écris pas, car je ne sais pas où je vais. +Je fais mon portemanteau vingt fois par jour; tantôt je +veux aller à Genève oublier Fernande, Jacques et Sylvia, +et me consoler avec mon fusil et mes chiens; tantôt je +veux aller me cacher à Tours, dans quelque auberge d'où +je serai à portée d'écrire à Fernande et de recevoir ses +réponses; tantôt je ris de pitié en me voyant si absurde; +tantôt je pleure de rage d'être si malheureux.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXIX.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>Ce que tu me mandes de ma fille m'effraie extrêmement; +c'est la première fois qu'elle est malade, et, dans +l'ordre des choses, elle aurait dû et devra l'être souvent; +mais je ne puis commander à mon inquiétude quand il +s'agit de mes enfants, parce qu'ils sont jumeaux, et que +leur existence est plus précaire que celle des autres. La +petite est bien plus délicate que son frère, et cela justifie +la croyance générale qu'un des deux vit toujours aux +dépens de l'autre dans le sein de la mère. Si elle va plus +mal, écris-le-moi sans hésiter. J'irai te rejoindre, non +pour aider à tes soins, qui ne peuvent être que parfaits, +mais pour te soulager de la terrible responsabilité qui +pèse sur toi. J'ai caché et je cacherai cette nouvelle à +Fernande aussi longtemps que je pourrai; sa santé est +réellement très-altérée, le chagrin et l'inquiétude aggraveraient +son mal. Elle est entourée ici de soins, d'amitiés +et de distractions; mais rien n'y fait. Elle est d'une +tristesse qui me consterne, et ses nerfs sont dans un état +d'irritation qui change entièrement son caractère. Tu as +raison, Sylvia, cette séparation n'a produit rien de bon. +Il y a peu d'âmes qui soient organisées assez vigoureusement +pour se maintenir dans le calme d'une forte résolution; +toutes les consciences honnêtes sont capables +de la générosité d'un jour, mais presque toutes succombent +le lendemain à l'effort du sacrifice. J'ai cru qu'il +était de mon devoir de consentir à celui de Fernande et +même de le seconder; ce n'est pas que j'en aie espéré +un résultat heureux pour moi. Quand l'amour est éteint, +rien ne le rallume; et en m'arrachant à notre Dauphiné, +je n'avais pas certainement sur le visage l'imbécile joie +d'un mari dont la vanité triomphe. Je n'avais pas non +plus dans le coeur l'imprudent espoir d'un amant qui se +flatte de retrouver son bonheur dans l'immolation du +bonheur d'autrui. Je savais bien que Fernande aimerait +Octave absent d'un amour plus acharné, et que je la +dérobais seulement au danger dont sa pudeur eût peut-être +suffi pour la préserver. Je savais que le trait s'enfoncerait +dans son coeur à mesure qu'elle s'efforcerait de +le retirer. Tous les hommes oublient ce qu'ils ont éprouvé, +et feignent de ne plus savoir ce que c'est que l'amour +quand on leur retire celui qu'ils croyaient posséder. Il +faut voir alors par quels stupides arguments ils essaient +de prouver que la femme qui les quitte est coupable envers +eux. Pour moi, je n'accuserais Fernande que dans +le cas où elle recevrait mes caresses d'un front serein, +avec un sourire trompeur sur les lèvres. Mais sa conduite +est noble; sa tristesse protesterait contre ma tyrannie, +si j'étais assez grossier pour l'exercer. Dans l'espèce d'aversion +qu'elle me témoigne malgré elle de temps en +temps, il y a une violence de sincérité que je préfère à +une hypocrite douceur. Pauvre enfant! pauvre chère enfant! +comme tu dis, elle fait ce qu'elle peut. Dans de +certains moments elle se jette à mon cou en sanglotant, +dans d'autres elle me repousse avec horreur. Ah! que +peut-elle craindre de moi? Je lui proposerai bientôt de +revenir si son état ne s'améliore pas; car je ne veux +pas qu'elle soit malheureuse et qu'elle me haïsse. Tous +les chagrins, tous les affronts sur moi plutôt que celui-là! +J'attends encore quelques jours; l'excitation où elle est +s'apaisera peut-être comme le redoublement d'une maladie. +J'ai dû consentir à l'amener ici, même avec la conviction +que cela ne servirait à rien; j'ai dû lui laisser la +faculté de faire un noble effort, et de mettre dans sa vie +le souvenir d'un jour de vertu; ce sera un remords de +moins pour l'avenir, un droit de plus à mon respect. +Quand elle sera lasse de combattre, je ne lèverai point le +bras pour l'achever, mais je le lui offrirai pour s'y reposer. +Hélas! si elle savait combien je l'aime! Mais je me tais +désormais; mon amour serait un reproche, et je respecte +sa souffrance. Insensé que je suis! il y a des instants où +je me flatte qu'elle va revenir à moi, et qu'un miracle va +s'accomplir pour me récompenser de tout ce que j'ai dévoré +de douleurs dans le cours de ma triste vie!</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXX.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p>Il faut que tu viennes me trouver; ta fille tombe dans +un état de marasme qui fait des progrès effrayants; +amène quelque médecin plus habile que ceux que nous +avons ici. Si Fernande est réellement aussi malade et +aussi triste que tu le dis, cache-lui l'état de sa fille; et +pourtant comment lui annoncerons-nous plus tard la vérité, +si mes craintes se justifient? Fais ce que tu jugeras +le plus prudent. La laisseras-tu ainsi sans toi chez ces +Borel? La soigneront-ils bien? Il est vrai que sa mère va +arriver au Tilly, à ce qu'elle me mande, et qu'elle ira +chez elle si elle veut; mais d'après tout ce que tu m'as dit +de sa mère, c'est une mauvaise amie et un triste appui +pour Fernande. Ah! pourquoi nous sommes-nous quittés? +cela nous a porté malheur.</p> + +<p>Octave est parti pour Genève; il a accompli aussi son +sacrifice; que peut-on lui demander de plus? J'ai vainement +essayé d'adoucir son chagrin par mon amitié; je +me suis convaincue plus que jamais que son âme n'est +point grande, et que les petitesses de la vanité ou de +i'égoïsme, je ne sais lequel des deux, en ferment l'entrée +aux idées élevées et aux nobles sentiments. Croirais-tu +qu'il a longtemps hésité à savoir si j'avais l'intention de +découvrir ses secrets pour en abuser, ou si j'étais sincère +dans mon désir de le réconcilier avec lui-même? Croirais-tu +qu'il a eu l'idée ridicule que je lui faisais des coquetteries +pour le ramener à mes pieds? Il me suppose ce vil +et sot amour-propre; il me croit occupée à ces calculs +petits et méprisables, quand mon coeur est brisé de la +douleur de Fernande et de la sienne, quand je donnerais +mon sang pour les guérir en les divisant, ou pour les envoyer +vivre heureux dans quelque monde où tu n'aurais +jamais mis le pied, et où leur bonheur ne toucherait point +à ton existence. Pauvre Octave! son plus grand malheur +est de comprendre par l'intelligence ce que c'est que la +grandeur, mais d'avoir le coeur trop froid ou le caractère +trop faible pour y atteindre. Il croit que Fernande est son +égale, et il se trompe: Fernande est très-au-dessus de +lui, et Dieu fasse qu'elle puisse l'oublier, car l'amour +d'Octave ne la rendrait peut-être que plus malheureuse. +Enfin il est parti en me jurant qu'il allait en Suisse. Attendons +le destin, et, quel qu'il soit, dévouons-nous à +ceux qui n'ont pas la force de se dévouer.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXI.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3> + +<p>Votre mari est en Dauphiné et moi je suis à Tours; +vous m'aimez et je vous aime, voilà tout ce que je sais. +Je trouverai moyen de vous voir et de vous parler, n'en +doutez pas. N'essayez pas de me fuir encore, je vous suivrais +jusqu'au bout de la terre. Ne craignez pas que je +vous compromette, je serai prudent; mais ne me réduisez +pas au désespoir, et ne déjouez pas par une inutile et folle +résistance les moyens que je prendrai pour arriver à vous +sans que personne s'en doute. Que craignez-vous de moi? +quels sont ces dangers qui vous épouvantent? Pensez-vous +que je veuille d'un bonheur qui vous coûterait des larmes? +M'estimez-vous assez peu pour croire que je vous demanderai +des sacrifices? Je ne veux que vous voir, vous dire +que je vous aime, et vous décider à retourner à Saint-Léon. +Là nous reprendrons notre ancienne vie, vous resterez +aussi pure que vous l'êtes, et je serai aussi malheureux +que vous voudrez. Je puis tout promettre et tout +accepter pourvu qu'on ne me sépare pas de vous; cela +seul est impossible.</p> + +<p>J'ai déjà fait le tour du château et des jardins de Cerisy, +j'ai déjà gagné le jardinier et apprivoisé les chiens. Cette +nuit je suis passé sous vos fenêtres, il était deux heures +du matin, et il y avait de la lumière dans votre chambre; +demain je vous écrirai comment nous pouvons nous voir +sans le moindre danger. Je sais que vous êtes malade, +et, s'il faut répéter l'expression de ceux qui parlent de +vous, un secret chagrin vous tue. Et tu crois que je t'abandonnerai +quand ton mari te laisse pour aller serrer +ses foins et philosopher avec Sylvia, tout en comptant ses +denrées et son argent? Pauvre Fernande! ton mari est +une mauvaise copie de M. de Wolmar; mais certainement +Sylvia ne se pique pas d'imiter le désintéressement +et la délicatesse de Claire; c'est une coquette froide et +très-éloquente, rien de plus. Cesse de mettre ces doux +êtres de glace au-dessus de tout, cesse de leur sacrifier +ton bonheur et le mien; jette-toi dans les bras de celui +qui t'aime, réfugie-toi dans le seul coeur qui t'ait comprise. +Impose-moi tous les sacrifices que tu voudras, mais +laisse-moi pleurer à tes genoux encore une fois, est te dire +combien je t'aime, et que j'entende ce mot sortir de ta +bouche.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXII.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A HERBERT.</h3> + +<p>Je suis à Tours depuis un grand mois, comptant les +jours le plus patiemment que je peux, et attendant les +rares instants où il m'est permis de la voir. Encore ai-je +perdu quinze jours à demander et à obtenir cette faveur. +L'imprudente! elle ne sait pas combien sa résistance, ses +scrupules et ses larmes m'attachent à elle et donnent de +force à ma passion. Rien n'irrite mon désir, rien ne m'éveille +de mon indolence naturelle comme les obstacles et +les refus. J'ai eu assez à combattre sa terreur d'être découverte +et compromise, j'ai été fort occupé. Tu dis que +je n'ai pas d'emploi; je t'assure qu'il n'y a pas de profession +plus active et plus assujettissante que celle de +pénétrer auprès des femmes que le monde et la vertu se +chargent de garder. J'ai eu à lutter contre madame de +Luxeuil (cette Clémence dont je t'ai parlé une fois), le +philosophe le plus pédant et le plus insupportable de la +terre, la femme la plus sèche, la plus froide, la plus jalouse +du bonheur d'autrui. Je l'avais parfaitement jugée +d'après ses lettres. J'ai eu occasion de faire parler d'elle +un mien ami qui est à Tours, et qui la connaît fort bien, +parce qu'elle y vient souvent. Je sais maintenant que +c'est ce qu'un appelle une personne distinguée, un de ces +êtres qui ne peuvent ni aimer ni se faire aimer, et qui +donnent leur malédiction à tout ce qui aime sur la terre; +pédagogues femelles qui ont le triste avantage de voir +clairement le malheur des autres, et de le prédire avec +une joie malicieuse pour se consoler d'être étrangers aux +biens et aux maux des vivants; momies qui ont des sentences +écrites sur parchemin à la place du coeur, et qui +mettent leur gloire a étaler leur fatal bon sens et leur +raison impitoyable à défaut d'affection et de bonté. Sachant +que Fernande était à Cerisy, et qu'au dire des voisins +tourangeaux elle se mourait d'une maladie de langueur, +elle est venue la voir et se repaître de sa tristesse, +comme un corbeau qui attend le dernier soupir d'un +mourant sur le champ de bataille. Je ne sais même pas +si elle n'a pas indisposé contre la pauvre Fernande madame +Borel, leur compagne commune de couvent. Fernande +trouve que tout le monde lui bat froid, et ne peut +s'empêcher de regretter Saint-Léon. Elle y retournera, je +l'y déciderai, et là je vaincrai ses scrupules et les miens: +oui, les miens; car je t'avoue, Herbert, que je suis le plus +misérable séducteur qu'il y ait jamais eu. Je ne suis un +héros ni dans la vertu ni dans le vice: c'est peut-être pour +cela que je suis toujours ennuyé, agité et malheureux les +trois quarts du temps. J'aime trop Fernande pour renoncer +à elle; je préfère commettre tous les crimes et supporter +tous les malheurs; mais cet amour est trop vrai +pour que je veuille la persécuter et l'effrayer par des +transports qu'elle ne partage pas encore. Elle les partagera, +Dieu et la nature le veulent. Quelle digue peut s'opposer +à l'amour de deux êtres qui s'entendent et dont les +brûlantes aspirations s'appellent et se répondent à toute +heure? Je conçois les joies extatiques de l'amour intellectuel +chez des amants jeunes et pleins de vie, qui retardent +voluptueusement l'étreinte de leurs bras pour +s'embrasser longtemps avec l'âme. Chez les captifs ou +les impuissants, c'est une vaine parade d'abnégation +qu'expient en secret le spleen et la misanthropie. Je divague +donc avec Fernande, et je m'élève dans les régions +du platonisme tant qu'elle veut. Je suis sûr de redescendre +sur la terre et de l'y entraîner avec moi quand je +voudrai.</p> + +<p>Tu dois t'étonner de la vie que je mène: moi aussi; +mais, au bout du compte, cet abandon de moi-même au +hasard ou au destin, cette soumission de mes actions à +mes passions est la seule chose qui me convienne. Je +suis un vrai jeune homme, je le sais, au moins je l'avoue, +et seul peut-être parmi tous ceux que je vois, je ne joue +point de rôle. Je me laisse aller au gré de ma nature, et je +n'en rougis pas. Les uns se drapent, les autres se fardent| +il en est qui se plâtrent et veulent se changer en statues +majestueuses. Il en est d'autres qui attachent des ailes +de papillon à des organisations de tortue. En général, les +vieux se font jeunes, et les jeunes affectent la sagesse et +la gravité de l'âge mûr. Moi, je suis tout ce qui me passe +par la tête et ne m'occupe en aucune façon, des spectateurs. +J'écoutais dernièrement deux hommes se dépeindre +l'un à l'autre. L'un se disait bilieux et vindicatif, l'autre +insolent et apathique. Quand nous nous séparâmes en +quittant la diligence, tous deux s'étaient déjà révélés: le +prétendu bilieux s'était laissé provoquer avec le plus +grand sang-froid par l'apathique, lequel n'avait pu supporter +une contradiction très-légère sur une question politique. +Le besoin de l'affectation est si grand chez les +hommes, qu'ils se vantent des défauts qu'ils n'ont pas, +plus volontiers que des qualités qu'ils peuvent avoir.</p> + +<p>Moi, je cours après l'aimant qui m'attire, et ne tourne +les yeux ni à droite ni à gauche pour savoir ce qu'on dit +de ma démarche. Quelquefois je me regarde au miroir, +el je ris de moi-même; mais je ne change rien à ma manière +d'être, cela me donnerait trop de peine. Avec ce +caractère-là, j'attends sans trop d'ennui ni de désespoir +ce que le destin va faire de moi; j'occupe mes instants +le plus paisiblement du monde; la pensée de mon amour +suffit pour réchauffer ma tête et entretenir mon espérance. +Enfermé dans une petite chambre d'auberge assez fraîche +et sombre, j'emploie à dessiner ou à lire des romans (tu +sais que j'ai la passion des romans) les heures les plus +chaudes de la journée. Personne ici ne me connaît que +deux ou trois jeunes gens de Paris qui n'ont aucun rapport +avec les Borel. D'ailleurs, les Borel ne connaissent +ni mon nom ni ma figure, et mon séjour ici ne peut compromettre +Fernande auprès de personne. Jacques lui écrit +toujours qu'il reviendra la chercher la semaine prochaine; +mais il est clair comme le jour qu'il n'y pense guère ou +qu'il est plus occupé des soins de son exploitation que +de sa femme. Il est vrai qu'il ne tient qu'à elle de demander +des chevaux de poste, de monter dans sa voiture +avec Rosette et d'aller le rejoindre. C'est à quoi je +travaille à la décider, car je partirais aussitôt pour mon +ermitage, et j'arriverais à quelques jours de distance, en +disant à Jacques et à Sylvia que j'ai été faire un tour en +Suisse. Ou ils ne se doutent de rien, ou ils veulent ne rien +voir. Cette dernière opinion est celle à laquelle je m'abandonne +le plus volontiers; elle apaise beaucoup un +reste de remords qui me revient à l'esprit lorsque Fernande, +avec ses grands yeux humides d'amour, et ses +grands mots de sacrifice et de vertu, me replonge dans +les incertitudes du désir el de la timidité. Moi, timide! +c'est pourtant vrai. J'escaladerais les murailles de Babel, +et je braverais tous les gardiens de la beauté, eunuques, +chiens et gardes-chasse; mais un mot de la femme que +j'aime me fait tomber à genoux. Heureusement les prières +d'un amant sont plus impérieuses que les menaces de +toute la terre, et même que les terreurs de la conscience. +Je verrai Fernande ce soir. Elle vient quelquefois au bal +des officiers de la garnison avec madame Eugénie Borel; +je la fais danser sans avoir l'air de la connaître, si ce n'est +comme une figure de bal, et je trouve le moyen de lui dire +quelques mots. Madame Borel a ici une grande vieille maison +déserte, une espèce de pied-à-terre dont on n'ouvre +les volets et les portes qu'une fois par semaine. Il doit être +facile d'y pénétrer et d'y donner rendez-vous à Fernande. +Elle ne veut plus que j'aille rôder dans le parc de Cerisy. +J'aime pourtant bien l'amour espagnol; mais la poltronne +n'est plus du même avis.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXIII.</h3> + +<h3>DE M. BOREL A JACQUES.</h3> + +<p>MON VIEUX CAMARADE,</p> + +<p>Ta fille se meurt, c'est fort bien; mais ta femme se +perd, c'est autre chose. Tu ne peux empêcher l'un, et tu +dois t'opposer à l'autre. Laisse donc tes enfants à quelque +personne sûre, et reviens chercher madame Fernande. Je +me chargerais bien de te la reconduire si tu m'avais donné +le droit de lui commander. Mais je n'ai eu de toi à ton +départ que cette parole: «Mon ami, je te confie ma +femme.» Je ne sais pas bien ce que tu entendais par là, +toi qui es un philosophe, et dont les idées diffèrent beaucoup +des nôtres; moi, je suis un vieux militaire et ne +connais que le code du régiment Or, dans mon temps, +voilà comme cela se passait, et, dans mon intérieur, +voici comment cela se passe encore. Quand un ami, un +frère d'armes me recommande sa femme ou sa maîtresse, +sa soeur ou sa fille, je me crois investi des droits, ou, pour +parler plus juste, chargé des devoirs suivants: 1° souffleter +ou bâtonner tout impertinent qui s'adresse à elle +avec l'intention évidente de porter atteinte à l'honneur de +mon ami, sauf à rendre raison de ma manière de procéder +au souffleté ou au bâyonné, si telle est son humeur. +Ce premier point sera fidèlement exécuté, tu peux y +compter, si le larron de ton honneur me tombe sous la +main; mais jusqu'ici il est aussi insaisissable que la +flamme et le vent. 2° Je me crois obligé, quand la femme +de mon ami est récalcitrante ou sourde aux bons conseils +que je tache de lui donner d'abord, d'avertir mon ami, +afin qu'il mette ordre lui-même à sa conduite, car je n'ai +point le droit de la corriger comme je ferais de la mienne +en pareille circonstance. Voilà ce dont je m'acquitte, mon +cher Jacques, avec beaucoup de chagrin et de répugnance, +comme tu peux croire; mais enfin il le faut. Ce n'est pas +une petite responsabilité que d'avoir à garder intacte la +vertu d'une lemme jeune et jolie comme la tienne. J'ai +fait de mon mieux, mais je ne puis empêcher qu'on se +moque de moi; une femme en sait plus long qu'un homme +sous ce rapport. Me taire serait tolérer et encourager le +mal, et prêter ma maison à un commerce dont ma femme +et moi semblerions complices. Je te transmets donc les +faits tels qu'ils sont, tu en feras l'usage que tu voudras.</p> + +<p>Il y a quinze jours, ou pour mieux dire quinze nuits, +j'entendis passer et repasser quelqu'un sous ma fenêtre +à deux heures du matin. Mon grand lévrier, qui dort +toujours au pied de mon lit, s'élança en hurlant vers la +croisée entr'ouverte, et, à ma grande surprise, ce fut le +seul chien de la maison qui prit la chose en mauvaise +part. Tous les autres, bien qu'accoutumés à faire leur +devoir, ne disaient mot, et je pensai que c'était quelqu'un +de la maison. J'appelai, je criai <i>qui vive?</i> plusieurs fois, +personne ne répondit; je pris une simple canne à épée +et je sortis, mais je ne trouvai personne, et madame Fernande +qui était à sa fenêtre, m'assura n'avoir rien vu et +rien entendu. Cela me parut singulier et invraisemblable; +mais je n'en témoignai rien, et je me tins sur mes gardes +les nuits suivantes. Deux nuits après j'entendis très-distinctement +les mêmes pas, mon lévrier fit le mène tapage; +mais je l'apaisai et je descendis dans le jardin sans faire +de bruit. Je vis fuir d'un côté un homme et de l'autre +une femme, qui n'était ni plus ni moins que la tienne. Je +ne me montrai pas à elle dans cet instant; mais le lendemain, +au déjeuner, j'essayai de lui faire entendre que +je m'étais aperçu de quelque chose; elle ne voulut pas +comprendre. Néanmoins le galant ne revint plus. J'avais +eu d'abord l'intention d'avoir une explication formelle +avec ta femme; mais la mienne m'en empêcha, elle s'en +était déjà chargée; et pour ne pas affliger Fernande, +comme les femmes entre elles connaissent mieux les petits +ménagements, elle lui avait dit qu'elle seule avait découvert +son intrigue. Madame Fernande avait répondu, +avec force larmes et attaques de nerfs, qu'elle avait en effet +inspiré une violente passion à un pauvre jeune fou pour +lequel elle n'avait que de l'amitié, et qu'elle avait écouté +par compassion au moment de l'éloigner d'elle pour toujours. +Je te répète les paroles dont ma femme, qui n'est +pas mal romanesque non plus dans son genre, s'est servie +en me racontant le fait. Tu croiras de cette prétendue +amitié tout ce qu'il te plaira; pour moi, je n'en crois pas +un mot; mais comme Fernande jurait à Eugénie que le +monsieur était parti au moins pour l'Amérique, comme +il ne se passait plus rien depuis plusieurs jours, je renonçai +de bon coeur à la tâche désagréable que je remplis +Aujourd'hui.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/18.png"></p> + +<p>L'affaire en était là quand le colonel de la garde royale +nous invita à ses bals. Je n'aime guère ces freluquets de +la nouvelle armée, qui portent des talons rouges au lieu +de cicatrices, et des ordres étrangers au lieu de notre +vieille croix; mais, au bout du compte, le colonel est un +aimable homme. Quelques-uns de ces messieurs sont d'anciens +militaires que la nécessité d'avoir un état a forcés +de retourner leur casaque; on boit de bon vin à leurs +soupers et on joue gros jeu. Tu sais que je ne suis pas +un saint; ma femme aime la danse comme une vraie +folle; après avoir un peu grogné, je consentis à la mettre +dans sa calèche, à prendre les rênes et à la conduire +à Tours avec madame Fernande, qui s'avouait beaucoup +mieux portante, et madame Clémence, cette bégueule +que je n'aime guère, et qui, grâce à Dieu, prit congé de +nous en arrivant à la ville. Ta femme se fit belle comme +un ange pour aller au bal; et vraiment on n'eût pas dit, +en la voyant, qu'elle fût si malade qu'elle prétend l'être. +Je m'en allai avec ceux qui ne dansent pas, et je laissai +ces dames avec ceux qui n'ont pas eu les pieds gelés en +Russie; je recommandai seulement à Eugénie de surveiller +de près sa compagne, et de m'avertir sur-le-champ +si elle dansait plusieurs fois ou si elle causait trop souvent +avec quelqu'un. Je revins moi-même trois ou quatre fois +donner un coup d'oeil à leur manière d'être. Tout se passa +fort bien en apparence, et à moins que ma femme ne soit +d'accord avec la tienne, ce dont je la crois incapable, il +faut que le cavalier soit très-adroit et moins <i>insensé</i> que +Fernande ne l'avait dépeint. Il faut aussi qu'elle ait été de +très-bon accord avec lui pour ne pas me le faire connaître; +car il m'est impossible d'imaginer lequel, de ceux qui +l'ont fait danser durant deux bals, a pris avec elle les +mesures qu'elle a su si bien exécuter. Je poursuis mon +Récit.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/19.png"></p> + + +<p>Le lendemain du dernier bal, quand nous fûmes de +retour à Cerisy, elle nous dit qu'elle avait oublié une +emplette, et qu'elle s'amuserait à monter à cheval <i>un de +ces jours</i> pour faire cette course. Je lui répondis qu'au +jour et à l'heure qu'elle choisirait, je serais prêt à l'accompagner +avec ma femme, ou sans ma femme, si cette +dernière était occupée. Je lui proposai le lendemain ou le +surlendemain. Elle me dit que cela dépendrait de l'état +de sa santé, et qu'elle m'avertirait le premier matin où +elle se sentirait bien. Le lendemain, vers midi, ne la +voyant point descendre au salon, je craignis qu'elle ne +fût plus malade qu'à l'ordinaire, et j'envoyai savoir de +ses nouvelles; mais sa femme de chambre nous répondit +qu'elle était partie à six heures du matin, à cheval et +suivie d'un domestique. Cela m'étonna un peu, et j'allai +prendre des informations à l'écurie. Je savais que la jument +d'Eugénie et l'autre petite bête que monte ta +femme ordinairement étaient allées chez le maréchal ferrant, +à deux lieues d'ici. Fernande avait donc été obligée +de monter mon cheval, qui est beaucoup trop vigoureux +pour une femme aussi poltronne qu'elle; cela me sembla +trahir un singulier empressement d'aller à Tours, et me +jeta dans une double inquiétude. Je craignais qu'elle ne +se rompît le cou, et, ma foi! c'eût été bien autre chose +que tout le reste. J'allai l'attendre à la grille du parc, et +je la vis bientôt arriver au triple galop, couverte de sueur +et de poussière. Elle fût assez déconcertée en m'apercevant; +elle espérait sans doute rentrer et se dépouiller de +cet accoutrement de marche forcée sans être remarquée; +mais elle reprit courage et me dit avec assez d'aplomb: «Ne +trouvez-vous pas que je suis bien matinale et bien brave? +—Oui, lui dis-je; je vous fais compliment d'être changée +à ce point depuis le départ de Jacques.—Et vous voyez +comme je mène bien votre cheval, ajouta-t-elle en feignant +de ne pas comprendre. Je me porte vraiment bien +aujourd'hui; je me suis levée avec le jour, et, voyant un +si beau temps, je n'ai pu résister à la fantaisie de faire +cette expédition.—C'est très-joli de votre part, repris-je; +mais Jacques vous laisse-t-il courir les champs toute seule +de la sorte?—Jacques me laisse faire tout ce que je +veux,» répondit-elle d'un petit ton sec; et elle partit au +galop sans ajouter un mot de plus. J'essayai de la faire +sermonner par ma femme; mais les femmes se soutiennent +entre elles comme les larrons; je ne sais ce +qu'elles se dirent. Eugénie me pria de ne pas me mêler +de cette affaire, et voulut me prouver que je n'avais pas +le droit de faire des leçons à une personne qui n'était ni +ma soeur ni ma fille; que mes épigrammes étaient brutales +et blessaient Fernande, ce qui était contraire aux +égards que nous devions à son isolement et aux devoirs +de l'hospitalité. Que sais-je! elle me raisonna si bien, que +je me tus encore et que ta femme retourna à Tours de la +même façon deux jours après, c'est-à-dire hier. Que pouvais-je +lui dire pour l'en empêcher, après tout? Et qui +l'empêchait de me répondre qu'elle allait tout simplement +acheter des gants et des souliers blancs? Eugénie le +croyait ou feignait de le croire; or, voici le dénoûment.</p> + +<p>Tu sais aussi bien que moi que dans les villes de province +tout se remarque, tout s'interprète et tout se découvre. La +jolie figure de ta femme avait fait trop de sensation dans +les bals pour que les officiers de la garnison ne cherchassent +pas à lui faire la cour; et, comme il n'y a pas +de meilleures prudes que les femmes qui cachent un +petit secret, ils étaient tous repoussés avec perte. Ils la +virent passer le premier matin et la suivirent de loin +jusqu'à notre <i>maison de ville</i>, comme ma femme appelle +son pied-à-terre; ils la virent entrer et sortir, remarquèrent +le temps qu'elle y passa, s'informèrent, surent qu'il +n'y avait personne dans la maison, et se demandèrent +naturellement si c'était pour dormir ou pour prier Dieu +qu'elle venait s'enfermer là pendant deux heures. Oisifs +comme des officiers en garnison, et malicieux comme +de vrais sous-lieutenants, cinq ou six d'entre eux firent +si bonne enquête, qu'ils découvrirent une certaine issue +de derrière par laquelle sortit, quelque temps après que +Fernande fut partie, un jeune homme que l'on ne connaît +pas par son nom, mais qu'on a vu à l'auberge de la +Boule-d'Or depuis quelque temps. Hier, lorsque la pauvre +Fernande retourna au rendez-vous, on attendit que le +compère se fût introduit de son côté, et on lui ferma la +retraite sans qu'il s'en aperçût, puis on monta la garde +autour de la maison, et on laissa sortir Fernande sans +l'effaroucher par aucune démonstration hostile; ces messieurs +sont tous gens de bonne famille et trop bien élevés +pour adresser la parole à une dame en pareille occasion. +De mon temps, nous n'aurions pas été si respectueux; +mais autre temps, autres moeurs, heureusement +pour ta femme. Ces messieurs n'en voulaient qu'à l'heureux +rival qu'elle leur préférait. Elle monta à cheval +dans la cour après avoir pris la clef du rez-de-chaussée, +qu'elle avait demandée à ma femme sous prétexte de +prendre un instant de repos dans le salon, pendant qu'on +briderait son cheval pour repartir; elle remit cette clef +dans sa poche, non sans avoir bien barricadé son amant +pour qu'il ne fût dérangé dans sa retraite par aucun curieux, +et le domestique qui l'accompagnait, et qui était +ou n'était pas dans le secret, emporta également la clef +de la cour. Fernande partit au milieu d'une haie de spectateurs +qui feignaient de fumer leur pipe en parlant de +leurs affaires, mais qui se portèrent aussitôt après en +embuscade à la fenêtre du grenier par où l'amant était +entré d'une maison voisine. Ils contemplèrent avec grand +plaisir les inutiles efforts qu'il fit pour sortir; ils le tinrent +longtemps prisonnier, et voulaient, dit-on, le forcer +à parlementer en répondant à de certaines questions, +moyennant quoi on l'aurait mis en liberté. Il resta muet +à tous les appels, à toutes les plaisanteries, et se tint +tout le jour tranquille comme s'il eût été mort. Les vauriens +d'assiégeants décidèrent qu'on le prendrait par la +famine, et qu'on monterait la garde toute la nuit; on +posa des postes autour de la maison, et on les releva +d'heure en heure comme des factions militaires. Mais le +captif, désespéré, fit une sortie à laquelle on ne s'attendait +pas, et s'évada par les toits d'une manière qu'on dit +miraculeuse de hardiesse et de bonheur. On le vit passer +comme une ombre dans les airs, mais on ne put le +joindre; et ce matin il a quitté la ville sans qu'on sache +quelle route il a prise. Ton ancien camarade Lorrain, +qui est aujourd'hui chef d'escadron dans les chasseurs +de la garde royale, est venu dîner avec nous, et m'a raconté +toute l'affaire non sans un certain plaisir, car il ne +t'aime pas infiniment. Je suis monté chez ta femme aussitôt +qu'il a été parti; elle s'était donnée pour malade +toute la journée et n'avait pas quitté sa chambre. Je lui +ai fait une scène de tous les diables, et elle s'est mise +en colère comme un petit démon. Au lieu de me prier de +me taire, elle m'a défié de t'informer de sa conduite, et +m'a déclaré que je n'avais pas le droit de lui parler ainsi; +que j'étais <i>un butor</i>, et qu'elle ne souffrirait pas de toi-même +les reproches que je lui faisais. S'il en est ainsi, +fais comme tu voudras, je m'en lave les mains; mais ma +conscience m'ordonne de te dire ce qu'il en est.</p> + +<p>Elle m'a chassé de sa chambre, et voulait envoyer +chercher sur-le-champ des chevaux de poste et quitter +une maison où elle se disait insultée et opprimé. Eugénie +s'est efforcée de la calmer, et une violente attaque +de nerfs qui cette fois est, je crois, bien, réelle, est venue +terminer le différend. Elle est au lit maintenant, et Eugénie +passera la nuit auprès d'elle; moi je me hâte de +t'écrire, parce que je crains que demain la force et la volonté +ne lui reviennent de partir, et je ne veux pas la +laisser s'en aller ainsi toute seule avec cette petite soubrette, +qui m'a l'air, par parenthèse, d'une sournoise +très-rouée. Je ferai mon possible pour lui persuader de +t'attendre; mais, pour Dieu! tire-moi bien vite de cet +embarras. Ne me fais pas de reproches, car tu vois que +j'ai agi pour le mieux, et que je ne suis pas responsable +de ce qui arrivera désormais; si elle veut partir, faire +quelque folie, se laisser enlever, que sais-je? puis-je la +mettre sous les verrous? Je ne le cache pas qu'elle a la +tète perdue; dans l'indignation que m'inspirait sa résistance +à mes avis, il m'est échappé qu'elle ferait mieux +d'aller soigner sa fille qui se meurt, que de s'occuper +d'un amour extravagant qui la livre déjà à la risée de +toute une province et de tout un régiment. J'ai été fâché +aussitôt d'avoir trahi le secret que tu m'avais recommandé, +car elle est tombée dans des convulsions qui +m'ont prouvé que cette nouvelle lui fait beaucoup de mal, +et qu'elle n'a pas oublié l'amour maternel. Je termine en te +priant d'avoir de l'indulgence envers elle. Je connais ton +sang-froid, et compte sur la prudence de ta conduite, +mais joins-y un peu de pitié pour cette pauvre égarée. +Elle est bien jeune, elle pourra se ranger et se repentir. +Il y a de bien bonnes mères de famille qui ont eu leurs +jours d'égarement. Elle a, je crois, un bon coeur, du +moins avant son mariage elle était charmante; je ne l'ai +plus reconnue quand tu nous l'as ramenée avec des caprices, +des convulsions et des violences dont je ne l'aurais +jamais crue capable autrefois. Tu m'as paru être un +mari bien débonnaire, je ne te le cache pas; tu vois ce +que c'est que d'être trop amoureux de sa femme. D'autres +disent que tu as quelques torts à te reprocher, et que +tu vis là-bas dans une intimité un peu trop tendre avec une +espèce de parente qui est venue te trouver après ton +mariage, on ne sait pas d'où. Je sais bien que lorsqu'une +femme est enceinte ou nourrice, on est excusable d'avoir +quelque fantaisie; mais il ne faut pas que cela se passe +sous le toit conjugal; c'est une grande imprudence, et +voilà comme elles s'en vengent. Ne te fâche pas de ce que +je te dis, c'est le propos d'un commis voyageur qui, entendant +raconter l'aventure de Fernande ce matin dans +un café, a dit que tu méritais un peu ton sort; c'est peut-être +un mensonge. Quoi qu'il en soit, viens, ne fût-ce +que pour découvrir la retraite de ton rival et le traiter +comme il le mérite; je t'aiderai. Je ferme ma lettre, +est minuit. Ta femme vient de s'endormir, c'est-à-dire +qu'elle va mieux. Je lui ferai des excuses demain.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXIV.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3> + +<p class="droite">Tilly, près Tours.</p> + +<p>Je suis chez ma mère: offensée et presque insultée par +M. Borel, je suis venue me réfugier, non dans le sein +d'une protectrice et d'une amie, mais sous le toit d'une +personne dont les leçons, quelque dures qu'elles soient, +ne seront point des usurpations de pouvoir. Je puis entendre +sortir de sa bouche bien des paroles qui me révoltaient +dans celle de ce soldat brutal et grossier. Je pars +demain pour Saint-Léon; ma mère m'y conduit. Elle sait +notre misérable aventure; qui ne la sait pas! mais elle +a été moins cruelle pour moi que je ne m'y attendais. +Elle rejette tout le blâme sur mon mari, et, malgré tout +ce que je puis dire, s'obstine à croire que Sylvia est sa +maîtresse, et qu'il m'abandonne pour vivre avec elle. Je +ne sais pas qui a répandu dans le pays cet infâme mensonge; +tout le monde l'accueille avec l'empressement +qu'on met à croire le mal. Hélas! ce n'était donc pas +assez que je le rendisse ridicule par ma folle conduite, je +ne puis empêcher qu'on le calomnie! Sa bonté, sa confiance +envers moi, seront attribuées à des motifs odieux! +Je suis sûre que Rosette nous trahit et vend nos secrets; +je l'ai rencontrée tout à l'heure comme elle sortait de chez +ma mère, et elle s'est beaucoup troublée en me voyant. +Un instant après, ma mère est venue me parier de mon +ménage, de mon imprudent amour, et j'ai vu qu'elle était +informée des plus petits détails de notre histoire; mais +informée de quelle manière! Les faits, en passant par +la bouche de cette servante, étaient salis et dénaturés, +comme vous pouvez penser: nos premiers rendez-vous +au grand ormeau, alors que je croyais me livrer à un +sentiment si pur et si peu dangereux, ont été présentés +comme une intrigue effrontée; l'accueil que Jacques vous +fit alors a été traité d'infâme complaisance; et notre +double amitié, si longtemps paisible et toujours si pure, +est condamnée sans appel comme un double commerce +de galanterie. Que puis-je répondre à de telles accusations? +Je n'ai pas la force de me débattre contra une +destinée si déplorable; je me laisse accabler, humilier, +salir. Je pense à ma fille qui se meurt, et que je trouverai +peut-être morte dans trois jours. Il semble que le ciel +soit en colère contre moi; j'ai donc commis un grand +crime en vous aimant? Votre lettre me fait autant de +bien qu'il m'est possible d'en ressentir; mais que pouvez-vous +réparer désormais? Je sais que vous souffrez +autant que moi de mes maux, je sais que vous donneriez +votre vie pour m'en préserver; mais il est trop tard. Je +ne vous ferai point de reproches; je suis perdue, à quoi +servirait de me plaindre?</p> + +<p>Je ne sais pas comment m'est parvenue votre lettre, +mais je vois, au moyen que vous m'indiquez pour recevoir +ma réponse, que vous n'êtes pas loin, et que vous pénétrez +presque dans la maison. Octave! Octave! vous m'êtes +funeste, vous m'avez perdue par la conduite où vous +persévérez obstinément. À quoi serviront cette sollicitude +et ces poursuites passionnées qui exposent votre +vie et qui ruinent mon honneur? Pourquoi voulez-vous +me disputer ainsi à une société qui rit de nos efforts, et +pour qui notre affection est un sujet de scandale et de +moquerie? Sous quelque déguisement et avec quelque +précaution que vous approchiez de moi, vous serez encore +découvert. La maison est petite, je suis gardée à +vue, et Rosette vous connaît; vous voyez où mènent le +secours et le dévouement de ces gens-là; pour un louis +ils vous secondent, pour deux ils vous vendent. À quoi +vous servira de me voir? vous ne pouvez rien pour moi. +Il faut que mon mari sache tout, et que j'obtienne son +pardon. Ce ne sera pas difficile, je connais trop bien +Jacques pour craindre aucun mauvais traitement de sa +part; mais son estime me sera retirée à jamais, il n'aura +plus pour moi que de la compassion, et sa bonté m'humiliera +comme un affront perpétuel. Pour vous, si vous vous +obstinez à me voir encore, vous paierez peut-être cette +obstination de votre vie; car Jacques se réveillera enfin +du sommeil où la confiance plonge son orgueil. Je ne puis +vous empêcher de chercher l'accomplissement de votre +fatale destinée; vous ne pouvez augmenter le mal que +vous m'avez fait, qu'en trouvant la mort dans les conséquences +de votre amour. Eh bien! soit. Tout ce qui +pourra hâter la mienne sera un bienfait de Dieu: qu'il +m'enlève ma fille et qu'il vous frappe, je vous suivrai de +près.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXV.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3> + +<p>Je t'ai perdue, tu es désespérée, et tu crois que je +t'abandonnerai? Tu crois que je tiendrai compte des +dangers auxquels ma vie peut être exposée, quand la +tienne est compromise et désolée par ma faute? Me prends-tu +pour un lâche? Ah! c'est bien assez d'être un fou que +Dieu maudit, et dont la fatalité déjoue toutes les espérances +et traverse toutes les entreprises. N'importe, ce +n'est point le moment des plaintes et du découragement; +songe que je ne puis plus te compromettre maintenant; +le mal est fait, rien ne m'en consolera, et mon coeur saignera +éternellement pour ma faute. Mais si le passé n'est +pas réparable, du moins l'avenir nous appartient, et je +ne supporte pas l'idée qu'il doive être pour toi un châtiment +implacable et éternel. Pauvre infortunée! Dieu +ne veut pas que tu te résignes à souffrir toute ta vie +d'une faute que tu n'as pas commise; s'il veut punir, il +faudra qu'il commence par moi; mais va, Dieu est indulgent, +et il protège ceux que le monde abandonne. Il te +préservera, lui seul sait de quelle façon; du moins il te +rendra ta fille. Ce misérable Borel aura exagéré son mal +pour se venger de la juste fierté avec laquelle tu repoussais +ses insolentes réprimandes. Quand j'ai quitté Saint-Léon, +elle était très-légèrement indisposée, et sa constitution +annonçait une force capable de résister aux maladies +inévitables de l'enfance. Tu la retrouveras guérie, +ou, du moins, elle guérira en dormant sur ton sein. Tout +le mal est venu, à elle comme à nous, de ton départ. Nous +étions une heureuse famille, croyant les uns aux autres, +et une même vie semblait nous animer; tu as voulu +rompre cet accord que le ciel ordonnait. Il te poussait +dans mes bras; Jacques l'aurait ignoré ou toléré, et Sylvia +n'aurait osé s'en offenser. À présent, le monde a +parlé, il a jeté sa hideuse malédiction sur nos amours, +il faut les laver avec du sang. Laisse faire, j'offrirai le +mien à Jacques jusqu'à la dernière goutte. Ne sais-tu pas +que je serais le dernier des lâches si j'agissais autrement? +S'il doit s'apaiser en prenant ma vie et te rendre le bonheur, +je mourrai consolé et purifié de mon crime; mais +s'il te maltraite, s'il te menace, s'il t'humilie seulement, +malheur à lui! Je t'ai jetée dans le précipice, je saurai +t'en retirer. Crois-tu que je m'inquiète du monde? J'ai +cru autrefois que c'était un maître sévère et juste; j'ai +rompu avec lui du jour où il m'a défendu de t'aimer. A +présent, je brave ses anathèmes; je te prendrai dans mes +bras et je t'emporterai au bout de la terre. J'enlèverai tes +enfants, ta fille au moins avec toi, et nous vivrons au +fond de quelque solitude où les clameurs insensées de ta +société ne nous atteindront pas. Je n'ai pas, comme Jacques, +une grande fortune à t'offrir; mais ce que je possède +t'appartiendra; je me vêtirai en paysan, et je travaillerai +pour que ta fille ait une robe de soie, et pour +que tu n'aies rien à faire qu'à jouer avec elle. Le sort +que je te ferai sera moins brillant que celui dont tu jouis; +mais il te prouvera plus d'amour et de dévouement que +tous les dons de ton mari. Relève donc ton courage et +hâte-toi d'aller à Saint-Léon. Si je ne craignais d'augmenter +sa colère, je viendrais te prendre ce soir dans +une chaise de poste et je te conduirais moi-même à ton +mari; mais il croirait peut-être, dans le premier moment, +que je viens pour le braver, et telle n'est pas mon +intention. Je vais m'offrir à lui, et lui donner la réparation +qu'il voudra. Il me mépriserait avec raison si je +fuyais dans un pareil moment. Je suis entré dans le petit +jardin de ta mère ce matin, et je l'ai vue en grand conciliabule +avec Rosette; chasse cette fille le plus tôt possible. +Je t'ai vue aussi, dans quel état de pâleur et d'abattement! +J'ai senti toutes les tortures du remords et du +désespoir. J'étais habillé en paysan, et c'est moi qui ai +vendu à ton domestique les fleurs où tu as dû trouver +mon premier billet. Je te porterai moi-même celui-ci ce +soir au moment de ton départ, et je ferai le voyage à +deux pas derrière toi. Prends courage, Fernande; je +t'aime de toutes les forces de mon âme; plus nous serons +malheureux, et plus je t'aimerai.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXVI.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A HERBERT.</h3> + +<p>J'ai bien des choses à te raconter. Je suis reparti pour +le Dauphiné, le 15 au soir, avec Fernande et madame de +Theursan; la mère était bien loin de se douter qu'un +des deux postillons qui la conduisaient n'était autre que +l'amant à qui elle se flattait d'enlever sa fille. Cette madame +de Theursan, qui est du reste une méchante femme, +est prudente et amie des mesures sages et adroites; elle +avait, dans la journée, congédié Rosette, et l'avait fait +partir pour Paris avec une somme assez forte et une lettre +de recommandation pour une personne qui doit la +placer avantageusement. J'ai rencontré la soubrette dans +une auberge du village voisin où elle prenait la diligence; +j'avais envie de la cravacher; mais j'ai pensé que, dans +l'intérêt de Fernande, je devais faire tout le contraire. +J'ai donc doublé le présent de madame de Theursan, et +je l'ai vue partir pour Paris. Là, du moins, les méchancetés +de sa langue seront perdues dans le grand orage +des voix qui planent sur l'abîme où tout s'engloutit pêle-mêle, +fautes et blâme. Au moment du départ de Fernande, +j'ai vu avec plaisir madame Borel lui donner des +témoignages d'amitié qui ont dû répandre quelque consolation +dans son coeur brisé. A l'approche du premier +relais, après avoir échangé un regard, une poignée de +main et un billet à la portière avec Fernande, j'ai quitté +mon costume, et j'ai couru la poste à franc-étrier toute +la nuit derrière sa voiture; à chaque relais je m'approchais +d'elle, et je voyais, à la lueur mystérieuse de quelque +lanterne, un peu d'espoir et de plaisir dans ses yeux. +Au jour, pendant qu'elle déjeunait dans une auberge, +j'ai loué une chaise et j'ai continué ainsi mon voyage. À +propos, envoie-moi vite de l'argent, car, si j'avais quelque +nouvelle expédition à faire, je ne saurais comment +m'en tirer.</p> + +<p>Madame de Theursan a bien remarqué ma figure sur +la route; mais elle ne m'avait jamais vu, et j'avais l'air +d'un voyageur de commerce si indifférent à elle et à sa +fille, qu'elle ne pouvait deviner mon dessein. Je me suis +arrêté sur la route, à l'entrée du vallon de Saint-Léon, +et je l'ai laissée s'engager dans la plaine; j'ai envoyé +alors mon équipage au presbytère en disant au postillon +d'aller lentement, et, en une demi-heure, par le sentier +des Collines, je suis arrivé à travers bois jusqu'au château; +je suis entré sans voir personne, et je me suis +assis dans le salon derrière le paravent où l'on met parfois +les enfants pendant le jour. Il y avait un berceau +vide, un seul; mon coeur se serra; je devinai que la petite +fille était morte, et je répandis des larmes amères en +songeant au surcroît de douleur qui attendait mon infortunée +Fernande.</p> + +<p>J'étais là depuis un quart d'heure, absorbé et comme +accablé de cette combinaison de malheurs implacables, +lorsque j'entendis marcher plusieurs personnes; c'était +Jacques avec Fernande et sa mère qui venaient d'arriver. +«Où est ma fille? disait Fernande a son mari; fais-moi +voir ma fille.» L'accent de sa voix était déchirant. Celle +de Jacques eut quelque chose d'étrangement cruel en lui +répondant par cette question: <i>Où est Octave?</i>... Je me +levai aussitôt, et je me présentai en disant d'un ton résolu: +«Me voici.» Il resta quelques instants immobile, et +regarda madame de Theursan, dont le visage exprimait +la surprise que tu peux imaginer. Jacques, alors, me tendit +la main en me disant: <i>C'est bien</i>. Ce fut la première +et la dernière explication que nous eûmes ensemble.</p> + +<p>Fernande était partagée entre l'inquiétude de savoir +ce qu'était devenue sa fille et celle de voir la conduite +de Jacques envers moi; pâle et tremblante, elle tomba +sur une chaise en disant d'une voix étouffée: «Jacques, +dis-moi que ma fille est morte et que tu as reçu une +lettre de M. Borel.—Je n'ai reçu aucune lettre, répondit +Jacques, et ton arrivée est pour moi un bonheur inattendu.» +Il fit cette réponse avec tant de calme, que +Fernande dut s'y tromper. J'y aurais été pris moi-même, +si je ne savais par Rosette, qui était au courant de tous les +secrets de Cerisy, que M. Borel a écrit et qu'il a tout raconté. +Fernande se leva vivement, et un éclair de joie +brilla sur son visage; mais elle retomba sur son siège, +en disant: «Ma fille est morte, du moins!—Je vois, dit +Jacques en se penchant vers elle avec affection, que Borel +aura eu l'imprudence de te dire les motifs qui m'ont +retenu loin de toi. C'est une triste justification que j'ai à +t'offrir, ma pauvre Fernande; mais tu l'accepteras, et +nous pleurerons ensemble.» Sylvia entra en cet instant +avec le fils de Fernande dans ses bras; elle courut le +mettre dans ceux de l'infortunée en la couvrant de baisers +et de larmes. <i>Seul!</i> dit Fernande en embrassant son +fils, et elle s'évanouit.</p> + +<p>«Monsieur, dit alors madame de Theursan en prenant +le bras de Jacques, laissez ma fille aux soins de deux +personnes que j'ai la surprise de voir ici, et accordez-moi +sur-le-champ un moment d'entretien dans une autre +pièce.—Non, Madame, répondit Jacques d'un ton sec +et hautain; laissez-moi secourir ma femme moi-même, +vous direz ensuite tout ce que vous voudrez devant les +deux personnes que voici. Fernande, dit-il en s'adressant +à sa femme, qui commençait à revenir un peu, prends +courage; c'est tout ce que je te demande en récompense +de la tendresse inaltérable que j'ai pour toi. Soigne-toi, +conserve-toi pour cet enfant qui nous reste; vois comme +il te sourit, notre pauvre fils unique! Tu dois tenir à la +vie, tu es encore entourée d'êtres qui te chérissent; Sylvia +est là qui attend un effort de ton amitié pour lui rendre +ses caresses; je suis à tes pieds pour te conjurer de +résister à ta douleur... et... voici Octave.» Il prononça +ce dernier mot avec un effort visible. Fernande se jeta +dans ses bras, occupée seulement de sa douleur; il avait +sur le visage deux grosses larmes, et il me regarda avec +un singulier mélange de reproche et de pardon. L'homme +étrange! j'eus envie un instant de me jeter à ses pieds.</p> + +<p>Nous passâmes près d'une heure dans les larmes. Jacques +était si bon et si délicat envers sa femme, qu'elle +se rassura au moins sur un des deux malheurs qu'elle +avait redoutés; elle pensa qu'il ne savait rien encore, et +prit courage au point de me tendre la main, à moi le +dernier, après avoir donné mille témoignages d'affection +à son fils, à son mari et à Sylvia. «Tu vois, lui dis-je à +voix basse, pendant un moment où je me trouvais seul +près d'elle, que tous les coups ne frappent pas en même +temps, et que je suis encore à tes pieds.» Je rencontrai +les yeux de madame de Theursan, qui m'observait d'un +air d'indignation. Jacques rentra avec Sylvia; ils obtinrent +de Fernande qu'elle prendrait un peu de nourriture, +et nous la conduisîmes à table. Le déjeuner fut triste et +silencieux; mais nos soins semblaient rappeler peu à peu +Fernande à la vie. Personne ne parlait à madame de +Theursan, qui paraissait fort insensible à l'infortune de +sa fille, et qui n'était occupée qu'à regarder alternativement +Sylvia et moi, nous remerciant, avec une affectation +de politesse ironique, des rares attentions que nous +avions pour elle. Jacques, de son côté, affectait de n'en +avoir aucune. Quand nous rentrâmes au salon, madame +de Theursan, s'adressant à Jacques, lui dit d'un ton insolent: +«Ainsi, Monsieur, vous refusez de me donner +une explication particulière?—Absolument, Madame, +répondit Jacques.—Fernande, dit-elle, vous entendez +comme on traite votre mère chez vous; je suis +venue ici pour vous défendre et vous protéger; mon intention +était de vous réconcilier, autant que possible, +avec votre mari, et d'employer la politesse et la raison +pour l'engager à abjurer ses torts en pardonnant les vôtres. +Mais on m'insulte avant même que j'aie dit un mot +en votre faveur; c'est à vous de savoir comment vous +voulez que j'agisse désormais.—Je vous supplie, maman, +dit Fernande, troublée et épouvantée, de remettre +à un autre moment toute explication avec qui que ce +soit.—Est-ce que tu penses, Fernande, lui dit Jacques, +que nous aurons jamais besoin d'intermédiaire pour nous +expliquer? Est-ce que tu as prié ta mère de venir te +protéger et te défendre contre moi?—Non, non, jamais! +s'écria Fernande en cachant sa tête dans le sein de Jacques, +ne le crois pas! tout cela arrive malgré moi; +n'écoute pas, ne réponds pas... Ma mère, ayez pitié de +moi et taisez-vous.—Me taire serait une bassesse, reprit +madame de Theursan, si ce que j'aurais à dire pouvait +servir à quelque chose; mais je vois que ce serait +prendre une peine inutile. Si tout le monde est content +ici, je n'ai plus qu'à me retirer. Mais songez, Fernande, +que nous nous voyons pour la dernière fois; la vie honteuse +à laquelle j'espérais vous soustraire et où vous voulez +vous plonger plus avant m'interdit désormais toute +relation avec vous. J'aurais l'air, aux yeux du monde, +d'approuver le scandale de votre conduite, et d'imiter la +honteuse complaisance de votre mari.» Fernande, plus +pâle que la mort, tomba sur le sofa en disant: «Mon +Dieu, épargnez-moi!» Jacques était aussi pâle qu'elle, +mais sa colère ne se révélait que par un petit froncement +de sourcil que Fernande m'a appris à observer, et +dont madame de Theursan était loin de connaître l'importance. +«Madame, dit-il d'une voix très-légèrement +altérée, personne au monde, excepté moi, n'a de droits +sur ma femme; vous avez renoncé aux vôtres en la mariant. +Je vous défends donc, au nom de mon autorité et +de mon affection pour elle, de lui adresser des reproches +et des injures, qui, dans l'état où vous la voyez, +peuvent lui devenir funestes. Je savais bien que, pour +avoir le plaisir de m'offenser, vous ne marchanderiez pas +avec la vie de votre fille; mais si c'est à moi que vous +en avez, parlez, j'ai de quoi vous répondre; il me suffira +de vous dire que je vous connais.» Madame de +Theursan changea de visage; mais la colère l'emportant +sur la peur que cette espèce de menace avait semblé lui +faire, elle se leva, prit Fernande par le bras, et, l'attirant +vers moi d'une manière brutale, elle la jeta presque +sur mes genoux en disant: «Si c'est là votre choix, +Fernande, restez au sein de la honte où votre mari vous +a précipitée; je ne saurais relever une âme avilie. Pour +vous, Mademoiselle, dit-elle à Sylvia, je vous fais mon +compliment du rôle que vous jouez ici, et j'admire l'habileté +avec laquelle vous avez fourni un amant à votre +rivale, pour la supplanter plus facilement auprès de son +mari. Maintenant je pars; j'ai rempli le devoir qui m'était +imposé en offrant à ma fille l'appui qu'elle aurait dû implorer +et qu'elle repousse. Que Dieu lui pardonne, car +moi je la maudis!» Fernande jeta un cri d'effroi. Je la +pressai involontairement sur mon coeur. Sylvia dit à madame +de Theursan, avec un dédain glacial, qu'elle ne +comprenait rien à son apostrophe et qu'elle ne répondait +point aux énigmes. «Je vais t'expliquer celle-ci, dit +Jacques avec amertume. Madame n'a pas de fortune; +et elle sait que j'ai fait à sa fille un douaire qui, en cas +de veuvage ou de séparation, assurerait à celle-ci une +existence brillante; elle cherche à nous brouiller, afin +que sa fille, en allant vivre sous sa tutelle, lui donne à +gouverner cinquante mille livres de rente: voilà toute +l'énigme.» Madame de Theursan était verte de fureur; +mais la haine lui déliant merveilleusement la langue, elle +accabla Jacques et Sylvia d'injures si poignantes, que +Jacques perdit patience, et fronça le sourcil tout à fait; +alors il ouvrit son portefeuille, et montra à madame de +Theursan quelques mots écrits sur un petit papier, avec +une image coupée en deux, en s'écriant d'une voix forte, +<i>Connaissez-vous cela?</i> Elle fit un mouvement de rage +pour la saisir, en répondant avec égarement qu'elle ne +savait point ce que cela signifiait; mais Jacques, la repoussant, +alla ôter du cou de Sylvia une espèce de scapulaire +qu'elle porte toujours. Il déchira le sachet de +satin noir, en tira une autre moitié d'image qu'il montra +à madame de Theursan, et répéta de la même voix tonnante, +que je n'avais jamais entendue sortir de sa poitrine: +<i>Et cela, le connaissez-vous?</i> La malheureuse +femme s'évanouit presque de honte; puis elle se releva +en criant avec le désespoir de la haine: «Elle n'en est +pas moins votre maîtresse, car vous savez bien que ce +n'est pas votre soeur!—Ce n'est pas ta soeur, Jacques? +dit Fernande, qui, ne comprenant pas plus que nous cette +scène étrange et mystérieuse, s'était approchée de sa +mère pour la secourir.—Non, c'est sa maîtresse, criait +madame de Theursan avec égarement, en s'efforçant +d'entraîner sa fille. Fuyons cette maison, c'est un lieu +de prostitution; partons, Fernande; tu ne peux pas rester +sous le même toit que la maîtresse de ton mari.» La +pauvre Fernande, brisée par tant d'émotions et comme +frappée d'étourdissement devant taut de surprises, restait +indécise et consternée, tandis que sa mère la secouait +et la poussait vers la porte dans une sorte de +délire. Jacques la délivra de cette torture, et la conduisant +vers Sylvia: «Si ce n'est pas ma soeur, lui dit-il, +c'est du moins la tienne; embrasse-la, et oublie ta mère, +qui vient de se perdre par sa faute.»</p> + +<p>Madame de Theursan tomba dans d'affreuses convulsions. +On l'emporta dans la chambre de sa fille; mais +au moment de suivre Fernande, qui était sortie pour aller +soigner sa mère, Sylvia s'arrêta entre Jacques et moi, +en nous prenant chacun par un bras: «Jacques, dit-elle, +tu as été trop loin, et tu n'aurais pas dû dire cela devant +Fernande et devant moi. Je suis bien fâchée de savoir +que c'est là ma mère; j'espérais que celle qui m'a abandonnée +en me donnant le jour, était morte. Heureusement +Fernande n'a dû rien comprendre à cette scène, et +il sera facile de lui faire croire qu'en m'appelant sa soeur +vous faisiez simplement un appel à mon amitié.—Qu'elle +en pense ce qu'elle pourra, il ne convient à personne ici +de lui expliquer ces tristes secrets. Octave les gardera +religieusement.—D'autant plus volontiers, lui dis-je, +que je ne sais rien, et que je ne devine pas plus que +Fernande.» Nous nous séparâmes, et Sylvia passa le +reste de la journée dans la chambre de madame de +Theursan. Fernande, malade elle-même, avait été forcée +d'aller se mettre au lit aussitôt qu'elle avait vu sa mère +un peu calmée. Sylvia les a soignées alternativement +avec un zèle admirable. Après-tout, c'est une grande et +noble créature que Sylvia. Je ne sais ce qui s'est passé +entre elle et madame de Theursan; mais lorsque celle-ci +repartit le lendemain matin sans consentir à voir personne, +elle se laissa accompagner par Sylvia jusqu'à sa +voiture. Je les vis passer dans le parc, d'un endroit où +elles ne pouvaient m'apercevoir. Madame de Theursan +semblait être accablée, et n'avoir plus de forces pour la +colère et le ressentiment. Au moment de quitter Sylvia, +pour aller rejoindre sa voiture qui l'attendait à la grille, +elle lui tendit la main; puis, âpres un instant d'hésitation, +elle se jeta dans ses bras eu sanglotant. J'entendis +Sylvia lui offrir de l'accompagner pendant une partie +de la route, pour la soigner. «Non, dit madame de +Theursan, votre vue me fait trop de mal; mais si je vous +appelle à ma dernière heure, promettez-moi de venir me +fermer les yeux.—Je vous le jure, répondit Sylvia; et +je vous jure aussi que Fernande ne saura jamais votre +secret.—Et ce jeune homme le gardera? ajouta madame +de Theursan en parlant de moi; pardonnez-moi, +car je suis bien malheureuse!—J'ai quelque chose à +vous remettre, reprit Sylvia; c'est les trois lignes écrites +que Jacques vous a montrées hier, les seules preuves +qui existent de ma naissance: vous pouvez et vous devez +les anéantir. Voici encore la moitié de l'image, laissez-moi +l'autre; elle ne peut rien apprendre à personne, et +j'y tiens à cause de Jacques.—Bonne, bonne personne!» +s'écria madame de Theursan, en acceptant avec transport +le papier que Sylvia lui offrait: ce fut toute l'expression +de sa reconnaissance. Dans ce mauvais coeur, la +joie d'être débarrassée d'une crainte personnelle l'emporta +sur le repentir et la confusion d'une conscience +coupable: elle partit précipitamment.</p> + +<p>Sylvia resta longtemps immobile à la regarder; quand +celle-ci eut disparu derrière la grille, elle croisa ses bras +sur sa poitrine, et j'entendis ce mot expirer à demi sur +ses lèvres pâles: «Ma mère!—Explique-moi ce mystère, +Sylvia, lui dis-je en l'abordant, et en lui baisant la +main avec une sorte de vénération irrésistible; comment +cette femme est-elle ta mère, lorsque tu te croyais la +soeur de Jacques?» Son visage prit une expression de +recueillement indéfinissable, et elle me répondit: «Il +n'y a au monde que cette femme qui puisse savoir de qui +je suis fille, et elle ne le sait pas! c'est là ma mère.—Elle +a donc été aimée du père de Jacques?—Oui, dit-elle, +et d'un autre en même temps.—Mais qu'y avait-il +sur ce papier?—Quatre ou cinq mots de la main du +père de Jacques, attestant que j'étais la fille de madame +de Theursan, mais déclarant qu'il n'était point sûr d'être +mon père, et que, dans le doute, il n'avait pas voulu se +charger de moi. Cette image, dont j'ai la moitié, c'est +lui qui me la mit au cou en m'envoyant à l'hospice des +Orphelins.—Quelle destinée que la tienne, Sylvia! lui +dis-je; Dieu savait bien pourquoi il te louait d'un si +grand coeur.—Mes peines ne sont rien, répondit-elle +en faisant un geste comme pour éloigner une préoccupation +personnelle; ce sont les vôtres qui me font du mal, +celles de Fernande, celles de Jacques surtout.—Et n'as-tu +pas de compassion aussi pour les miennes? lui dis-je +tristement.—C'est toi que je plains le plus, me dit-elle, +parce que c'est toi qui es le plus faible. Cependant il y +a une chose qui me réconcilie, c'est que tu sois venu; +cela est d'un homme.» Je voulus m'expliquer avec elle +sur nos communes douleurs; je me sentais en ce moment +disposé à une confiance et à une estime que je ne +retrouverai peut-être jamais dans mon coeur. Je venais +de lui voir faire une noble action, je lui aurais livré toutes +mes pensées; mais elle me punit de mes méfiances passées +en me fermant l'accès de son âme. «Cela regarde +Jacques, me dit-elle, et je ne sais ce qui se passe en lui. +Ton devoir est d'attendre qu'il prenne un parti; sois bien +sûr qu'il sait tout, mais que son premier et unique soin, +dans ce moment, est de rassurer et de consoler Fernande.»</p> + +<p>Elle me quitta pour s'enfoncer seule dans une autre +allée du parc. J'allai m'informer de la santé de Fernande; +son mari était dans sa chambre, et lisait pendant qu'elle +sommeillait. Quelle position que la mienne, Herbert! +Agir avec cette famille comme auparavant, quand il s'est +passé entre nous des choses qui doivent nous avoir rendus +irréconciliables! Comprends-tu ce qu'il me faut de +courage pour aller frapper à cette porte que Jacques +vient m'ouvrir, et ce que je souffre quand il sort en me +disant avec son calme impénétrable: «Obtenez qu'elle +ait le courage de vivre.» Que cache donc l'impassible +générosité de cet homme? Est-ce par l'effort d'un +amour sublime qu'il sacrifie ainsi toutes ses fureurs et +toutes ses souffrances? Il y a des instants où je le +crois; et pourtant cela est trop contraire à l'humanité +pour que j'y ajoute foi sincèrement. S'il n'avait +donné de sa bravoure et de son mépris de la vie des +preuves que je n'aurai peut-être jamais l'occasion de +donner, on pourrait dire qu'il a peur de se battre avec +moi; mais à moi, qui l'ai vu jour par jour depuis un an, +et qui sais sa vie tout entière par Sylvia, celle explication +ne peut présenter aucun sens. L'opinion à laquelle +je dois m'arrêter, c'est que son coeur est bon sans être +ardent, ses affections nobles sans être passionnées. Il +s'est imposé le stoïcisme pour faire comme tous les +hommes, pour jouer un rôle; et il s'est tellement identifié +avec quelque type de l'antiquité, qu'il est devenu +lui-même une espèce de héros antique, à la fois ridicule +et admirable dans ce siècle-ci. Que lui conseillera son +rêve de grandeur? jusqu'où ira cette étrange magnanimité? +Attend-il que sa femme soit guérie pour rompre +avec elle, ou pour me demander raison? Il semble à la +fois confondu et satisfait de l'audace de ma conduite, et +il lui arrive de me regarder avec des yeux où brille la +soif de mon sang. Couve-t-il sa vengeance, ou en fera-t-il +un holocauste? J'attends. Il y a trois jours que nous en +sommes au même point. Fernande a été réellement mal, +et nous n'avons pas été sans inquiétude pendant une nuit. +Jacques et Sylvia m'ont permis de veiller dans sa chambre +avec eux; quel que soit le fond de leurs âmes, je les en +remercie du fond de la mienne. J'espère que dans peu +Fernande sera guérie; sa jeunesse, sa bonne constitution, +et le soin qu'on prend d'éloigner d'elle la pensée +d'un chagrin nouveau, feront encore plus, j'espère, que +le secours d'un très-bon médecin qui était venu pour +soigner sa fille, et qui est resté pour elle. Adieu, mon +ami. Brûle cette lettre; elle contient un secret que j'ai +juré de garder, et que je n'ai pas trahi en le racontant à +un autre moi-même.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXVII.</h3> + +<h3>DE JACQUES A M. BOREL.</h3> + + +<p>Mon vieux camarade, je te remercie de ta lettre, et +des excellentes intentions de ton amitié. Je sais que tu +te serais battu de grand coeur pour défendre ma femme +d'une insulte, et pour me rendre même un moindre service. +J'espère que tu regardes ce dévouement comme +réciproque, et que, si tu as jamais occasion de faire un +appel sérieux à l'amitié, tu ne t'adresseras pas à un autre +que moi. Remercie aussi pour moi ta bonne Eugénie des +soins qu'elle a eus pour Fernande, et prie-la, si elle lui +écrit, de ne point lui faire savoir que j'ai reçu la lettre +où tu m'informais de tout ce qui s'est passé. Adieu, mon +brave; compte sur moi, à la vie et, à la mort.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXVIII.</h3> + +<h3>DE JACQUES A OCTAVE.</h3> + +<p>Je veux vous épargner l'embarras d'une explication +verbale; elle ne pourrait être que difficile et pénible +entre nous; nous nous entendrons plus vite et plus froidement +par écrit. J'ai plusieurs questions à vous adresser, +et j'espère que vous ne me contesterez pas le droit de +vous interroger sur certaines choses qui m'intéressent +pour le moins autant que vous.</p> + +<p>1° Croyez-vous que j'ignore ce qui s'est passé entre +vous et une personne qu'il n'est pas besoin de nommer?</p> + +<p>2° En revenant ici, ces jours derniers, en même temps +qu'elle, et en vous présentant à moi avec assurance, +quelle a été votre intention?</p> + +<p>3° Avez-vous pour cette personne un attachement véritable? +Vous chargeriez-vous d'elle, et répondriez-vous +de lui consacrer votre vie, si son mari l'abandonnait?</p> + +<p>Répondez à ces trois questions; et si vous respectez le +repos et la vie de cette personne, gardez-moi le secret +auprès d'elle sur le sujet de cette lettre; en le trahissant, +vous rendriez son salut et son bonheur futur impossibles.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXIX.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A JACQUES.</h3> + +<p>Je répondrai à vos questions avec la franchise et la +confiance d'un homme sûr de lui:</p> + +<p>1° Je savais, en quittant la Touraine, que vous étiez +informé de ce qui s'est passé entre elle et moi;</p> + +<p>2° Je suis venu ici pour vous offrir ma vie en réparation +de l'outrage et du tort que je vous ai fait; si vous +êtes généreux envers <i>elle</i>, je découvrirai ma poitrine, et +je vous prierai de tirer sur moi ou de me frapper avec +l'épée, moi les mains vides; mais si vous devez vous +venger sur <i>elle</i>, je vous disputerai ma vie et je tâcherai +de vous tuer;</p> + +<p>3° J'ai pour elle un attachement si profond et si vrai, +que, si vous devez l'abandonner soit par la mort, soit +par le ressentiment, je fais serment de lui consacrer ma +vie tout entière, et de réparer ainsi, autant que possible, +le mal que je lui ai fait.</p> + +<p>Adieu, Jacques. Je suis malheureux, mais je ne peux +pas vous dire ce que je souffre à cause de vous; si vous +voulez vous venger de moi, vous devez désirer de me +trouver debout. Je serais un lâche si je vous implorais; +je serais un impudent si je vous bravais; mais je dois +vous attendre, et je vous attends. Décidez-vous.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXX.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A HERBERT.</h3> + +<p>Jacques est parti; où va-t-il, et quand reviendra-t-il? +reviendra-t-il jamais? Tout cela est encore un mystère +pour moi; cet homme a la manie d'être impénétrable. +J'aimerais mieux vingt coups d'épée que ce dédaigneux +silence. De quoi puis-je l'accuser, pourtant? Sa conduite +jusqu'ici est sublime envers sa femme; mais sa miséricorde +envers moi m'humilie ou sa lenteur à se venger +m'impatiente. Ce n'est pas vivre que d'être ainsi dans le +doute du présent et dans l'incertitude de l'avenir.</p> + +<p>Je t'ai envoyé copie du billet qu'il m'a écrit de Saint-Léon, +et de la réponse que je lui ai faite du presbytère, +le tout entre le déjeuner et le dîner qui nous rassemblent +tous les jours comme autrefois; car il est bon de te dire +qu'il y a quelques jours Fernande me pria de reprendre +notre ancienne manière de vivre, et qu'elle était autorisée +par Jacques à me faire cette invitation. C'était le +premier jour depuis sa maladie qu'elle redescendait au +salon, et ce fut lendemain que Jacques m'envoya ce +message par son groom. J'eus l'aplomb d'aller dîner +comme la veille, et Jacques me reçut comme les autres +jours, c'est-à-dire avec une poignée de main et une contenance +grave. Cette poignée de main, qu'il ne me donne +point quand nous nous rencontrons seuls, est évidement +une démonstration extérieure pour rassurer sa +femme, et la perte de leur enfant autorise assez son silence +et sa réserve, qu'elle peut prendre pour de la tristesse. +Seulement, après le dîner, il me suivit dans le +jardin, et me dit: «Vos dispositions sont telles que je +les supposais, il suffit. Vous êtes un ami sans foi, mais +vous n'êtes pas un homme sans coeur. Je n'exige plus +qu'une chose: votre parole d'honneur que vous cacherez +à Fernande l'explication que nous avons eue ensemble, +et que dans aucun moment de votre vie, fussé-je à cent +lieues, fussé-je mort, vous ne lui apprendrez que j'ai su +la vérité.» Je lui donnai ma parole, et il ajouta: «Êtes-vous +bien pénétré de l'importance du serment que vous +me faites?—Je pense que oui, répondis-je.—Songez, +me dit-il, que c'est la première et la principale réparation +que je vous demande du mal que vous nous avez +fait; songez que vous frapperiez Fernande d'une blessure +mortelle le jour où vous lui feriez savoir que je lui ai +pardonné. Vous concevez sans doute qu'en de certaines +circonstances la reconnaissance est une humiliation et un +tourment: on souffre quand on ne peut remercier sans +rougir, et vous savez que Fernande est fière.—O Jacques! +lui dis-je avec effusion, je sais que tu es sublime +envers elle!—Ne me remercie pas, dit-il d'une voix +altérée, je ne puis l'être envers toi.» Et il s'éloigna précipitamment.</p> + +<p>Hier, je trouvai Fernande triste et inquiète. «Jacques +va encore nous quitter, me dit-elle; il prétend avoir des +affaires indispensables qui l'appellent à Paris; mais, dans +la situation où nous sommes, tout m'effraie. Peut-être +a-t-il reçu enfin cette funeste lettre de Borel qu'un hasard +aura retardée à la poste; peut-être me trompe-t-il +par une feinte douceur que lui dicte la compassion. Je +tremble qu'il ne soit instruit, et qu'il n'ait le projet de +m'abandonner tout à fait sans me rien dire.» Je la rassurai +en lui disant que, dans ce cas-là, Jacques aurait eu +certainement une explication avec moi, et je la trompai +en lui assurant qu'il m'avait, au contraire, témoigné une +amitié plus vive que jamais. Fernande est bien facile à +abuser; elle est si peu habituée au raisonnement et si +peu capable d'observation, qu'elle no connaît jamais les +gens qui l'entourent, et ne comprend pas sa propre vie. +C'est une douce et naïve créature, toujours gouvernée +par l'instinct d'aimer, par le besoin de croire, et trop +pieusement crédule dans l'affection d'autrui pour être +susceptible de pénétration. Jacques rentra et parla de +ses affaires d'une manière si vraisemblable, Sylvia eut +tellement l'air d'y croire, et nous fûmes en apparence si +bons amis, qu'elle me dit le soir: «Oh! quelle confiance +héroïque de la part de Jacques! il nous laisse encore +ensemble! Songez, Octave, que vous seriez un monstre +si vous en abusiez, et que de ce moment je serais forcée +de vous haïr.» Jacques est parti ce matin, calme, et me +témoignant une affection vraiment stoïque; mais que +pense-t-il? Il doit croire que sa femme est ma maîtresse, +et pourtant elle ne l'est point. Elle s'est courageusement +refusée à moi, et j'ai eu la force de me soumettre, même +dans les occasions où la crainte de la perdre et le trouble +de mes passions auraient dû triompher de tous les scrupules. +Peut-être que si Jacques savait cela, il agirait autrement; +peut-être aurais-je dû le lui dire. C'eût été un +autre genre d'héroïsme que de le faire rester en lui disant: +«Ta femme est pure, reprends-la, et je pars.» +Mais il est écrit que je ne serai jamais un héros, cela +m'est impossible, et j'ai une antipathie insurmontable +pour les scènes de déclamation. Je me connais trop bien: +je serais parti par la porte, et au bout de huit jours je +serais rentré par la fenêtre; j'aurais avoué que depuis +un an je suis le plus niais des séducteurs, et je serais +devenu criminel aussitôt après cette belle confession. +D'ailleurs, Jacques aurait-il ajouté foi à ma parole, soit +pour le passé, soit pour l'avenir? Je ne peux plus le croire +aveugle. Il y a des instants où toute cette pompe de générosité +m'en impose tellement, que je me livre à l'admiration +avec une sensibilité puérile; et puis ma raison +reprend le dessus, et je me dis qu'après tout, la vie est +une comédie à laquelle ne se laissent pas prendre ceux +qui la jouent; qu'après les tirades et les scènes à effet, +chacun essuie son fard, ôte son costume, et se met à +manger ou à dormir. Jacques serait ce qu'il croit être, si +la nature l'avait doué comme moi de passions vives. S'il +aimait Fernande comme je l'aime, et s'il y renonçait +comme il fait, je m'inclinerais devant lui. Mais je sais +bien que lorsqu'on est épris comme je le suis, on n'est +pas capable de tels sacrifices. Il aime le genre héroïque, +et sa paisible nature, ses passions refroidies par l'habitude +du raisonnement ou par l'âge, le secondent merveilleusement. +Qu'on lui mette mon coeur dans la poitrine +pendant un quart d'heure, et tout cet échafaudage tombera. +Il ne demande pas mieux que de s'éloigner de sa +femme: il aime la solitude et les voyages comme Childe-Harold; +il est plus content d'avoir à pratiquer la théorie +qu'il s'est faite du <i>renoncement</i>, que de jouir de tous +les biens de la vie, et son orgueil est plus satisfait de +pouvoir me faire grâce, qu'il ne le serait de me tuer en +duel. Il songe à l'admiration qu'il m'impose, et il se croit +plus vengé par mon repentir que par ma mort. Ne pense +pas que je veuille nier ce qu'il y a de beau dans son caractère +et dans sa conduite: vraiment, je le crois capable +de l'action de Régulus. Mais si Régulus avait vécu sous +mes yeux, j'aurais trouvé, j'en suis sûr, dans sa vie +privée mille occasions de douter et de sourire. Les héros +sont des hommes qui se donnent à eux-mêmes pour des +demi-dieux, et qui finissent par l'être en de certains +moments, à force de mépriser et de combattre l'humanité. +À quoi cela sert-il, après tout? A se faire une postérité +de séides et d'imitateurs; mais de quoi jouit-on au +fond de la tombe?</p> + +<p>Je m'efforce en vain de chercher mon bonheur en cette +vie dans les joies de l'orgueil; la vérité les efface avec +un éclair de son miroir, et je me retrouve seul et impuissant, +avec mon désir et ma passion dans le coeur. Hier, +quand Jacques partait, mille folies me passaient par l'esprit: +j'avais envie d'aller dire adieu à Fernande et de +partir avec lui; que sais-je? Mais quand il fut parti, et +que Fernande tout en larmes me laissa baiser ses mains +humides, et peu à peu son cou de neige et ses beaux +cheveux, dont le contact me fait frissonner de bonheur, +je me sentis très-content d'être seul avec elle, et malgré +moi je remerciai Dieu d'avoir inspiré à Jacques la fantaisie +de s'en aller. Quand je me serais torturé l'esprit pour +me prouver que la reconnaissance et l'admiration devaient +me guérir de l'amour, le bouillonnement de mon +sang et les élans de mon coeur auraient victorieusement +démenti cette vaine affectation et cette vertu pédantesque.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/20.png"></p> + + +<p>Fernande est encore tout émue et toute pénétrée de +ce départ; l'excellente enfant croit à son mari comme en +Dieu, et je serais bien fâché à présent de combattre cette +vénération. Il est vrai qu'elle le suppose imbécile, en +croyant fermement qu'il n'a pas le moindre soupçon de +notre amour; voilà ce que c'est que le sentiment de l'admiration. +C'est comme la foi aux miracles: c'est un travail +de l'imagination pour exciter le coeur et paralyser le +raisonnement.</p> + +<p>Elle commence à se porter tout à fait bien; mais son +fils maigrit et pâlit à vue d'oeil. Elle ne s'en aperçoit pas +encore; mais je crains qu'elle n'ait bientôt un nouveau +sujet de larmes, et que ni l'un ni l'autre de ses enfants +ne soient nés avec une bonne organisation. Tous les malheurs +qui pourront la frapper m'attacheront à elle; je +ne suis pas un grand homme, mais je l'aime, et je n'ai +pas joué de rôle quand j'ai juré de lui consacrer ma vie. +Sylvia est d'une tristesse dont je ne la croyais pas capable; +elle la dissimule devant Fernande, et se conduit +comme un ange avec elle; mais son visage trahit une +souffrance secrète et une préoccupation tout à fait étrangère +à son caractère méthodique et grave. Il me vient à +l'esprit, depuis quelque temps, une idée singulière sur +Sylvia: je te la dirai si elle prend de la consistance.</p> + +<p><i>P. S.</i> Fernande vient de recevoir une lettre de madame +Borel qui lui annonce que la lettre de son mari à +Jacques n'est jamais partie, par la raison qu'elle-même +s'est chargée de la déchirer au lieu de la mettre à la +poste. Jacques aura encore arrangé cela. On ne peut se +dissimuler que cet homme ne soit ingénieux et magnifique +dans la manière dont il remplit sa tâche.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/21.png"></p> + + +<br><br><br> +<h3>LXXXI.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">Paris.</p> + +<p>Tu me pleures, pauvre Sylvia! Oublie-moi comme on +oublie les morts. C'en est fait de moi. Étends entre nous +un drap mortuaire, et tâche de vivre avec les vivants. +J'ai rempli ma tâche, j'ai bien assez vécu, j'ai bien assez +souffert. A présent, je puis me laisser tomber et me +rouler dans la poussière trempée de mes larmes. En te +quittant, j'ai pleuré, et mes yeux ne se sont pas séchés +depuis trois jours. Je vois bien que je suis un homme +fini, car jamais je n'ai vu mon coeur se briser et s'anéantir +ainsi. Je le sens qui fond dans ma poitrine. Dieu me +retire la force, parce qu'elle m'est désormais inutile. Je +n'ai plus à souffrir, je n'ai plus à aimer; mon rôle est +achevé parmi les hommes.</p> + +<p>Laisse-la me croire aveugle, sourd et indolent. Maintiens-la +dans cette confiance, et qu'elle ne se doute +jamais que je meurs de sa main. Elle pleurerait, et je +ne veux pas qu'elle souffre davantage pour moi. C'est +bien assez comme cela. Elle a trop appris ce que c'est +d'entrer dans ma destinée, et quelle malédiction foudroie +tout ce qui s'attache à moi. Elle a été comme un instrument +de mort dans la main d'Azraël; mais ce n'est pas +sa faute si l'exterminateur s'est servi de son amour, +comme d'une flèche empoisonnée, pour me percer le +coeur. A présent, la colère de Dieu va s'apaiser, j'espère. +Il n'y a plus sur moi de place vivante à frapper. Vous +allez tous vous reposer et vous guérir de m'avoir aimé.</p> + +<p>Sa santé m'inquiète, et j'attends avec impatience que +tu me dises si mon départ et l'émotion qu'elle a éprouvée +en me disant adieu ne l'ont pas rendue plus malade. +J'aurais peut-être dû rester encore quelques jours et +attendre qu'elle fût plus forte; mais je n'y pouvais plus +tenir. Je suis un homme et non pas un héros; je sentais +dans mon sein toutes les tortures de la jalousie, et +je craignais de me laisser aller à quelque mouvement +odieux d'égoïsme et de vengeance. Fernande n'est pas +coupable de mes souffrances; elle les ignore; elle me +croit étranger aux passions humaines. Octave lui-même +s'imagine peut-être que je supporte tranquillement mon +malheur, et que j'obéis sans efforts à un devoir que je +me suis imposé... Qu'il en soit ainsi, et qu'ils soient heureux! +Leur compassion me rendrait furieux, et je ne +puis renoncer encore à la cruelle satisfaction de laisser +le doute et l'attente de ma vengeance suspendus comme +une épée sur la tête de cet homme. Ah! je n'en puis +plus! Tu vois si mon âme est stoïque. Non, elle ne l'est +pas. C'est toi, Sylvia, qui es héroïque et qui me juge +d'après toi-même. Mais moi, je suis un homme comme +les autres; mes passions me transportent comme le vent +et me rongent comme le feu. Je ne me suis point créé un +ordre de vertus au-dessus de la nature; seulement, je +ressens l'affection avec une telle plénitude, que je suis +forcé de lui sacrifier tout ce qui m'appartient, jusqu'à +mon coeur, quand je n'ai plus rien à lui offrir. Je n'ai jamais +étudié qu'une chose au monde, c'est l'amour. À force +de faire l'expérience de tout ce qui le contriste et l'empoisonne, +j'ai compris combien c'était un sentiment noble +et difficile à conserver; combien il faillait accomplir de +dévouements et de sacrifices avant de pouvoir se glorifier +de l'avoir connu. Si je n'avais pas eu d'amour pour +Fernande, je me serais peut être mal conduit. Je ne sais +si j'aurais commandé à mon dépit et à la haine que m'inspire +l'homme qui l'a exposée à la risée d'autrui, par ses +imprudences et ses folies égoïstes. Mais elle l'aime, et +parce que je suis lié à elle par une éternelle affection, la +vie de son amant me devient sacrée. Pour résister à la +tentation de me défaire de lui, je pars, et Dieu seul saura +ce que me coûte de désespoirs et de tourments chacun des +jours que je lui laisse.</p> + +<p>Si j'ai quelque autre vertu que mon amour, c'est peut-être +une justice naturelle, une rectitude de jugement, +sur lesquelles aucun préjugé social, aucune considération +personnelle, n'ont jamais eu de prise. Il me serait +impossible de conquérir un bonheur quelconque par la +violence ou la perfidie, sans être aussitôt dégoûté de ma +conquête. Il me semblerait avoir volé un trésor, et je le +jetterais par terre pour m'aller pendre comme Judas. +Cela me paraît le résultat d'une logique si inflexible et +si absolue, que je ne saurais me glorifier de n'être pas +une brute semblable aux trois quarts des hommes que je +vois. Borel, à ma place, aurait tranquillement battu sa +femme, et il n'eût peut-être pas rougi ensuite de la recevoir +dans son lit, tout avilie de ses coups et de ses +baisers. Il y a des hommes qui égorgent sans façon leur +femme infidèle, à la manière des Orientaux, parce qu'ils +la considèrent comme une propriété légale. D'autres se +battent avec leur rival, le tuent ou l'éloignent, et vont +solliciter les baisers de la femme qu'ils prétendent aimer, +et qui se retire d'eux avec horreur ou se résigne avec +désespoir. Ce sont là, en cas d'amour conjugal, les plus +communes manières d'agir, et je dis que l'amour des +pourceaux est moins vil et moins grossier que celui de +ces hommes-là. Que la haine succède à l'affection, que +la perfidie de la femme fasse éclore le ressentiment de +sop mari, que certaines bassesses de celle qui le trompe +lui donnent jusqu'à un certain point le droit de se venger, +et je conçois la violence et la fureur; mais que doit faire +celui qui aime?</p> + +<p>Je ne peux pas me persuader (ce que beaucoup sans +doute penseront de moi) que je sois un esprit faible et un +caractère imbécile, pour avoir persévéré dans mon amour. +Mon coeur n'est pas vil, et mon jugement n'est pas altéré. +Si Fernande était indigne de cet amour, je ne l'éprouverais +plus. Une heure us mépris suffirait pour m'en guérir. +Je me rappelle bien ce que j'ai senti pendant trois +jours que je la crus infâme. Mais aujourd'hui elle cède à +une passion qu'un an de combats et de résistance a enracinée +dans son coeur; je suis forcé de l'admirer, car je +pourrais l'aimer encore, y eût-elle cédé au bout d'un +mois. Nulle créature humaine ne peut commander à +l'amour, et nul n'est coupable pour le ressentir et pour +le perdre. Ce qui avilit la femme, c'est le mensonge. Ce +qui constitue l'adultère, ce n'est pas l'heure qu'elle accorde +à son amant, c'est la nuit qu'elle va passer ensuite +dans les bras de son mari. Oh! je haïrais la mienne, et +j'aurais pu devenir féroce, si elle eût offert à mes lèvres +des lèvres chaudes encore des baisers d'un autre, et +apporté dans mes bras un corps humide de sa sueur. +Elle serait devenue hideuse pour moi ce jour-là, et je +l'aurais écrasée comme une chenille que j'aurais trouvée +dans mon lit. Mais, telle qu'elle est, pâle, abattue, souffrant +toutes les angoisses d'une conscience timorée, incapable +de mentir, et toujours prête à se confesser à moi +de sa faute involontaire, je ne puis que la plaindre et la +regretter. N'ai-je pas vu, depuis son retour, que ma confiance +apparente lui faisait un mal affreux, et que ses +genoux pliaient sans cesse pour me demander pardon? +Combien il m'a fallu d'adresse et de précaution pour retenir +sur ses lèvres l'aveu toujours prêt à s'en échapper!</p> + +<p>Tu m'as demandé pourquoi je n'avais pas accepté la +confession et le sacrifice que si souvent elle a désiré me +faire. C'est parce que je crois la confession inutile et le +sacrifice impossible. Tu n'aimes pas qu'on doute de la +vertu d'autrui, et tu m'as reproché de ne plus vouloir me +fier à l'héroïsme dont Fernande eût été peut-être capable +encore. Eh quoi! cette dernière épreuve, ce fatal voyage +en Touraine, n'a-t-il pas suffi à mesurer la force de Fernande? +Je la connais bien, je sais jusqu'où va sa vertu, +comme je sais où elle finit. Sa chasteté naturelle est la +meilleure sauvegarde qui puisse la protéger, et sans +doute elle l'a protégée longtemps. Mais la résolution de +perdre à jamais Octave ne peut se soutenir dans cette +âme puérilement sensible, que la plus petite souffrance +épouvante, et qui succombe sous un véritable malheur. +Est-ce sa faute? Ne serions-nous pas des insensés et des +bourreaux, si nous exigions d'elle ce qu'elle ne peut accorder, +si nous la frappions pour marcher quand ses +jambes se dérobent sous elle? N'a-t-elle pas failli mourir +parce qu'elle a perdu sa fille? Pauvre créature souffrante! +sensitive qui se crispe au souffle de l'air! comment +aurais-je le courage brutal de te tourmenter, et +l'orgueil stupide de te mépriser parce que Dieu t'a faite +si faible et si douce! Oh! je t'ai aimée, simple fleur que +le vent brisait sur sa tige, pour ta beauté délicate et +pure, et je t'ai cueillie, espérant garder pour moi seul +ton suave parfum, qui s'exhalait à l'ombre et dans la solitude; +mais la brise me l'a emporté en passant, et ton +sein n'a pu le retenir! Est-ce une raison pour que je te +haïsse et te foule aux pieds? Non! je te reposerai doucement +dans la rosée où je t'ai prise, et je te dirai adieu, +parce que mon souffle ne peut plus te faire vivre, et +qu'il en est un autre dans ton atmosphère qui doit te +relever et te ranimer. Refleuris donc, ô mon beau lis! je +ne te toucherai plus.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXXII.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">Tours.</p> + +<p>Je suis revenu ici. C'est une idée étrange qui m'est +passée par la tête, et que je t'expliquerai dans quelques +jours. J'ai reçu ta lettre; on me l'a renvoyée exactement +de Paris avec celle de Fernande, qui est bien affectueuse +et bien laconique. Oui, je conçois ce qu'elle souffre en +m'écrivant. Hélas! elle ne pourra même pas m'aimer +d'amitié! Mon souvenir sera un tourment pour elle, et +mon spectre lui apparaîtra comme un remords!</p> + +<p>Je te remercie de m'assurer qu'elle se porte tout à +fait bien, que les belles couleurs de la santé reviennent +à ses joues, et qu'elle pleure sa fille moins souvent et +moins amèrement. Oui, voilà ce qu'il faut me dire pour +me donner du courage. Du courage! à quoi bon? Il m'en +a fallu, et j'en ai eu. Mais qu'en ferais-je désormais? Tu +as beau dire, Sylvia, je n'ai plus rien à faire sur la terre. +Tu sais ce que le médecin, pressé par mes questions, +m'a dit de mon fils. J'ai compris à demi-mot ce que je +devais craindre et ce que je pouvais espérer. Le plus +riant espoir qui me reste, c'est de le voir survivre d'un +an à sa soeur. Il a le même défaut d'organisation. Je ne +suis donc pas nécessaire à cet enfant, et je dois travailler +à m'en détacher comme d'un espoir anéanti. Je vivrais +encore pour Fernande, si elle avait besoin de moi. Mais, +au cas où celui qu'elle aime l'abandonnerait un jour, tu +es sa soeur, sa vraie soeur par l'affection et par le sang; +tu me remplacerais auprès d'elle, Sylvie, et ton amitié +lui serait moins pesante et plus efficace que la mienne. +Ma mort ne peut que lui faire du bien. Je sais que son +coeur est trop délicat pour s'en réjouir; mais, malgré +elle, elle sentirait l'amélioration de son sort. Elle pourrait +épouser Octave par la suite, et le scandale malheureux +que leurs amours ont fait ici serait à jamais terminé.</p> + +<p>Tu me dis précisément qu'elle s'afflige beaucoup de +l'idée de ce scandale; que ce souvenir, effacé longtemps +par la douleur plus vive encore de la mort de sa fille, et +par la crainte de perdre mon affection, s'est réveillé en +elle depuis qu'elle est un peu résignée à l'une et un peu +rassurée sur l'autre. Tu me dis qu'elle demande à toute +heure s'il est possible que cette aventure ne m'arrive pas +à Paris, et que, lorsqu'on a réussi à la tranquilliser sur +ce point par des raisons qu'on n'oserait donner à un +enfant, elle tremble à l'idée d'être couverte de ridicule, +et de servir de sujet aux plaisanteries de café d'une province +et aux récits de chambrée d'un régiment. C'est là +l'ouvrage d'Octave, et elle le lui pardonne! Elle l'aime +donc bien!</p> + +<p>Sur ce dernier point de souffrance et d'inquiétude, tu +peux la rassurer par des raisonnements assez plausibles. +Je suis bien aise qu'elle te parle de tout cela avec abandon; +cette confiance la soulage d'autant, et tu es à même +plus que personne, d'adoucir sa tristesse par une amitié +éclairée. Ces sortes de scandales sont bien moins importants +pour une jeune femme qu'elle ne se l'imagine, +beaucoup seraient vaines de l'espèce de célébrité qui en +résulte, et de l'attrait que leur attention et leurs bonnes +grâces ont désormais pour les hommes. Une coquette +partirait de là pour se faire une brillante carrière d'audace +et de triomphes. Fernande n'est pas de ce caractère; +elle ne songe qu'à rougir et à se cacher. Qu'elle se retire +au fond de celto vie tranquille et heureuse que j'ai tâché +de lui faire et de lui laisser; mais qu'elle ne perde pas +son temps à pleurer sur un accident qui sera l'anecdote +d'un jour, et qu'on oubliera le lendemain pour une autre. +Il y a des événements ridicules et honteux dont on a +peine à se laver, mais de tels événements ne peuvent se +rencontrer dans la vie d'une femme comme Fernande. +Que peut-on dire? Qu'elle est belle, qu'elle a inspiré une +passion; qu'un homme s'est exposé, pour ne pas la compromettre, +à se rompre le cou en fuyant sur les toits. Il +n'y a rien de laid ni d'avilissant dans tout cela. Si Octave +eût parlementé avec les mauvais plaisants qui l'assiégeaient, +c'eût été bien différent. L'amour d'un lâche +déshonore une femme, si noble qu'elle soit. Mais Octave +s'est bien conduit. Tout le monde sait qu'il l'a escortée +en voyage jusque chez elle, tant les grands mystères et +les grandes combinaisons de ce fou réussissent! Heureusement +il a du coeur, et l'on peut découvrir tous ces puérils +secrets sans trouver un sujet de mépris dans sa conduite. +Le ridicule et l'odieux de tout cela retombent sur +moi. On m'accuse d'avoir une maîtresse dans ma maison. +On dit même, tant l'espionnage imbécile et les interprétations +erronées font vite la tour du monde, que j'ai essayé +de la faire passer pour ma soeur, mais que madame +de Theursan est venue démasquer l'imposture. C'est +quelque servante, c'est peut-être madame de Theursan +elle-même qui répand ce bruit! Voilà le parti que les +coeurs vils tirent de la patience et de la générosité des +autres. En un mot, je suis bafoué à Tours. M. Lorrain, +un ancien officier de mon régiment à qui j'ai eu affaire il +y a vingt ans, s'amuse à mes dépens le plus qu'il peut. +Mais tout cela me regarda, et je m'en charge.</p> + +<p>Tu ne prononces pas le nom d'Octave, je devine que +tu crois me devoir ce ménagement; mais ne crains rien. +Il est bien vrai que je ne puis lire et tracer ce nom fatal +sans un frémissement de haine de la tête aux pieds; +mais il faut bien que je m'y accoutume. Il faut que je +sache tout ce qui se passe là-bas, s'il l'aime, s'il la rend +heureuse. Adieu, Sylvia, qui, seule entre tous, ne m'as +jamais fait de mal. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il faut +cacher à Fernande ma présence à Tours.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXXIII.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p>Mon Dieu! que fais-tu donc à Tours? cela m'épouvante. +Songes-tu à te venger des calomnies qu'on répand +sur nous? Si je te connaissais moins, je me le persuaderais. +Pourtant, j'ai beau me rappeler l'horreur que tu +as pour le duel, je tremble encore que tu ne sois engagé +dans quelque affaire de ce genre; ce ne sérait pas la première +fois que tu te serais cru forcé de manquer à tes +principes et de faire une chose antipathique à ton caractère. +Je ne vois cependant pas qu'en cette occasion tu +doives jouer ta vie contre celle d'un autre. En quoi cela +réparera-t-il le tort fait à Fernande? Un autre homme +que toi répondrait qu'il a son affront personnel à venger; +mais es-tu capable de commettre ce que tu considères +comme un crime pour satisfaire une vengeance porsonnelle? +Tu m'as raconté ton premier duel, c'était précisément +avec ce Lorrain; tu cédais bien alors à une considération +de ce genre, mais la nécessité était urgente; +vous étiez tous les jours en présence l'un de l'autre sous +les yeux d'une assemblée, et vous étiez tous deux militaires. +Il importait peu que le canon ou l'épée emportât +l'un de vous un jour plus tôt ou plus tard; qu'était-ce +que la vie pour vous dans ce temps-là? Aujourd'hui que +ta position est si différente, comment serait-il possible +que tu fisses tout ce voyage pour te laver de calomnies +qui ne t'atteignent pas, et te venger d'insultes qu'on +n'ose t'adresser que de loin? En vain tu t'efforces de me +prouver que ta vie n'est utile désormais à personne, tu +te trompes. Oh! ne laisse pas le courage t'abandonner +ainsi! c'est un calcul de le paresse, qui veut se croiser +les bras, que de se persuader que la tâche est finie. Pourquoi +condamnes-tu ton fils avec ce désespoir? le médecin +ne t'a-t-il pas dit que la nature opérait des miracles +au-dessus de toutes les prévisions de la science, et qu'avec +des soins assidus et un régime sévère, ton enfant pouvait +se fortifier? Je maintiens ce régime scrupuleusement, et +depuis quelques jours notre cher petit est réellement +bien. Si je mourais moi-même, qui le soignerait? Fernande +ignore son mal, et d'ailleurs sa sollicitude est presque +toujours inhabile. Qui m'impose donc la vie quand +tu te démets si facilement de la tienne. Crois-tu qu'elle +soit bien belle, celle que tu me laisses?</p> + +<p>Et Fernande, n'a-t elle plus besoin de toi? que savons-nous +d'Octave, quand il ne sait rien de lui-même, et se +pique de ne résister à aucun des caprices qui lui viennent? +Il se dit sûr d'aimer toujours Fernande; c'est peut-être +vrai, c'est peut-être faux. Il s'est bien conduit depuis +qu'il l'a compromise; mais quel homme est-ce là +pour te succéder et pour remplir un coeur où tu as régné? +Pourra t-elle l'aimer longtemps? n'aura-t-elle pas besoin +un jour qu'on la délivre de lui?</p> + +<p>Tu veux que je te dise exactement la vérité sur leur +compte, et je sens que je dois le faire; dans ce moment +ils sont heureux, ils s'aiment avec emportement, ils sont +aveugles, sourds et insensibles. Fernande a des moments +de réveil et de désespoir, Octave a des instants d'effroi +et d'incertitude; mais ils ne peuvent résister au torrent +qui les entraîne. Octave cherche à rassurer ta conscience +en rabaissant ta vertu; il n'oserait en douter, mais il +tâche de l'expliquer par des motifs qui en diminuent le +mérite; pour se dispenser de t'admirer et pour se consoler +d'être moins grand que toi, il tâche de saper le piédestal +où tu as mérité de monter. Tu as deviné juste, il +nie tes passions, afin de nier ton sacrifice. Fernande te +défend avec plus de vigueur que tu ne penses, et sa vénération +résiste à toutes les atteintes. Elle dit que tu +l'aimes au point de rester aveugle éternellement; elle +dit qu'en cela tu es sublime: et alors elle pleure si amèrement +que je suis forcée de la consoler et de la relever +à ses propres yeux. Ma pauvre soeur! il y a des instants +où je lui en veux de t'avoir fait tant de mal. Quand je vois +son visage serein et sa main dans celle d'Octave, je fuis, +je me cache au fond des bois, ou je vais pleurer auprès +du berceau de ton fils, pour exhaler mon indignation sans +les faire souffrir. Mais quand je la vois torturée de remords, +je la plains et je souffre avec elle. Je pense, comme toi, +que son aventure est moins grave que la pruderie de +beaucoup de femmes ne voudra le faire croire. Je vois +qu'elle ne lui a point aliéné l'amitié de madame Borel, +qui me paraît une personne généreuse et sensée. Sa vie +pourrait être encore bien belle, si Octave voulait; elle +retournerait à toi, j'en suis sûre, si elle avait à se plaindre +de lui, ou s'il lui inspirait le courage qu'au contraire +il cherche à lui ôter. Pourrait-elle rougir d'accepter son +pardon d'une âme aussi noble que la tienne, et souffrirais-tu +en le lui accordant? Oh! combien tu l'aimes encore, +et quel amour que le tien! Tu n'es occupé, au sein +de cet océan de douleurs, qu'à lui éviter la centième partie +de celles que tu ressens.</p> + +<p>J'ai reçu de madame de Theursan l'étrange envoi de +quelques centaines de francs; ce n'est pas, comme tu +penses, la modicité du présent qui me l'a fait refuser; je +sais qu'elle n'a pas de fortune et que ce présent est libéral +eu égard à ses moyens; mais j'admire cette réparation +de l'abandon de toute ma vie. Cela ressemble a une +dérision; j'ai pourtant remercié et n'ai motivé mon refus +que sur l'absence de besoins. Peut-être devrais-je être +reconnaissante de l'intention, je ne puis: je ne lui pardonnerai +jamais de m'avoir mise au monde.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXXIV.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p>Que veux-tu que je te dise? ce Lorrain était un méchant +homme, et je l'ai tué. Il a tiré sur moi le premier, +je l'avais provoqué; il m'a manqué. Je savais que je n'avais +qu'à vouloir pour l'abattre, et j'ai voulu. Est-ce un crime +que j'ai commis? Certainement; mais que m'importe? je +ne suis pas capable de savoir ce que c'est que le remords +dans ce moment-ci. Il y a tant d'autres choses qui bouillonnent +en moi, et qui me transportent hors de moi-même! +Dieu me le pardonnera. Ce n'est plus moi qui +agis: Jacques est mort; l'être qui lui succède est un +malheureux que Dieu n'a pas béni, et dont il ne s'occupe +pas. J'aurais pu être bon, si mon destin s'était prêté +à mes sentiments; mais tout a échoué, tout m'abandonne; +l'homme physique reprend le dessus, et cet +homme a un instinct de tigre comme tous les autres. Je +sentais la soif du sang me brûler; ce meurtre m'a un +peu soulagé. En expirant, le malheureux m'a dit: «Jacques, +il était écrit que je mourrais de ta main; sans cela +tu ne m'aurais pas estropié pour une caricature, et tu ne +me tuerais pas aujourd'hui pour te venger d'être...» Il +est mort en m'adressant cette grossièreté qui semblait le +consoler. Je suis resté longtemps immobile à contempler +l'expression d'ironie qui restait sur la face de ce cadavre: +ses yeux fixes semblaient me braver, son sourire semblait +nier ma vengeance; j'aurais voulu le tuer une seconde +fois. Il faudra que j'en tue un autre, n'importe +lequel; cela me soulage, et cela fait du bien à Fernande: +rien ne réhabilite une femme comme la vengeance des +affronts qu'elle a reçus. On dit ici que je suis fou; peu +m'importe! on ne dira plus que je suis lâche, et que je +souffre l'infidélité de ma femme parce que je ne sais pas +me battre; on dira que j'ai pour elle une passion qui +me fait perdre l'esprit. Eh bien! on pensera du moins +que c'est une femme digne d'amour que celle qui exerce +un tel empire sur l'époux qu'elle n'aime plus; les autres +femmes envieront cette espèce de trône où, dans mon +délire, je l'aurai placée, et Octave enviera mon rôle un +instant; car il n'y a que moi qui aie le droit de me battre +pour elle, et il est obligé de me laisser réparer le mal +qu'il a commis.</p> + +<p>Adieu. Ne t'inquiète pas de moi, je vivrai; je sens que +c'est mon destin, et que dans ce moment mon corps est +invulnérable. Il y a une main invisible qui me couvre, et +qui se réserve de me frapper. Non, ma vie n'est au pouvoir +d'aucun homme: j'en ai l'intime révélation; j'en ai +fait le sacrifice, et il m'est absolument indifférent de la +perdre ou de la conserver. L'ange qui protège Fernande +est venu près de moi, et il me parle d'elle dans mon sommeil; +il étend ses ailes sur moi quand je me bats pour +elle; quand je ne serai plus nécessaire à personne, lui +aussi m'abandonnera. J'ai fait mon testament à Paris; en +cas de mort de mon fils, je laisse les deux tiers de mon +bien à ma femme, et à toi le reste; mais ne crains rien, +mon heure n'est pas venue.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXXV.</h3> + +<h3>DE M. BOREL AU CAPITAINE JEAN.</h3> + +<p class="droite">Cerisy.</p> + +<p>Mon camarade, il faut que vous alliez me remplacer à +Tours, sur-le-champ, auprès de Jacques, qui se bat encore +ce soir. Je ne puis ni lui servir de témoin, ni même +aller vous investir de mes fonctions; j'ai une attaque de +goutte si bien conditionnée, qu'il me serait impossible +de faire une lieue en voiture. Jacques vient de m'envoyer +chercher; allez tout de suite, par la traverse, lui +offrir mes excuses et vos services; ces choses-là ne se +refusent pas. Je vais tâcher de vous mettre en trois mots +au courant de l'affaire. A peine reposé d'avoir tué hier +Lorrain, à qui Dieu fasse paix, Jacques s'en va au café +comme si de rien n'était; et, avec cette manière glaciale +que vous lui connaissez quand il est en colère, il fume +sa pipe et prend sa demi-tasse en présence de plus de +cent paires de moustaches jeunes et vieilles qui l'examinaient +non sans un peu de curiosité, comme vous pensez. +Les jeunes officiers qui ont fait la farce que vous +savez à l'amant de sa femme, se sont crus insultés ou au +moins provoqués par sa présence et par sa figure; ils ont +affecté de parler à haute voix des maris trompés en général, +et de répéter, à une table voisine de la sienne, le +mot qui pouvait flatter le moins les oreilles de Jacques. +Comme il restait impassible, ils ont parlé un peu plus +clairement de sa femme, et ils ont fini par la désigner si +bien, que Jacques s'est levé en disant: «Vous en avez +menti,» du ton dont il aurait dit: «Je suis votre serviteur.» +Deux de ces messieurs, qui avaient parlé en dernier, +se levèrent en demandant à qui s'adressait le démenti. +«A tous deux, répondit Jacques; que celui qui +voudra m'en demander raison le premier se nomme.—Moi, +Philippe de Munck, demain à l'heure que vous voudrez, +dit l'un d'eux.—Non pas, reprit Jacques, ce soir, +s'il vous plait; car vous êtes deux, et il faut que j'aie le +temps de rendre raison à monsieur demain, avant que la +police me contrarie.—C'est juste, répondit M. de Munck; +ce soir, à six heures et au sabre.—Au sabre, soit,» dit +Jacques. Vous voyez que c'est une affaire qui ne peut +s'arranger en aucune façon. Deux heures après, j'ai reçu +un message de lui pour me prier de lui servir encore de +témoin; mais précisément j'ai pris la goutte dans la rosée +d'hier à l'affaire de Lorrain, et peut-être ai-je éprouvé +aussi un peu d'émotion en voyant tomber ce pauvre +diable. Ce n'est pas une grande perte; mais il y avait +longtemps que cela grisonnait auprès de nous, et nous +ne sommes plus à l'âge où un camarade tombait comme +une noix d'un noyer. Ce Jacques est étonnant, et cela +prouve bien qu'un homme ne change qu'en dehors: +l'arbre ne fait que renouveler son écorce, et Jacques est +aujourd'hui le même que nous avons connu il y a vingt +ans. On ne dira plus: «Voyez ce que deviennent ces +vieux militaires, et comme leurs femmes les font marcher! +en voilà un qui se battait pour un coup de crayon, +et qui se laisse déshonorer sans rien dire.» Ma foi! je +l'ai dit moi-même, et sa situation m'occupait tellement, +qu'avant-hier, une heure avant d'apprendre qu'il était +ici, je rêvais de lui, et je m'éveillai en criant, à ce que +m'a dit ma femme.—«Jacques, Jacques! qu'es-tu devenu!» +Mais un homme de coeur se retrouve toujours. +Espérons qu'en sortant de là il ira tuer l'amant de sa +femme; faites-lui sentir qu'il le doit, que sans cela tout +ce qu'il fait maintenant ne sert à rien. Allez vite. Le préfet +est un brave garçon qui laisse aller les duels sans +faire de tracasserie; pourtant trois affaires en trois jours, +c'est plus que ne comporte l'ordonnance, et il pourrait +bien arriver que Jacques fût arrêté après la seconde. Il +faut qu'il se dépêche. Écrivez-moi par un exprès, ce +soir, quand il aura fini avec M. de Munck. J'enrage de +n'être pas là; j'aimerais mieux perdre un bras que de +voir Jacques manquer à l'appel.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXXVI.</h3> + +<h3>DU CAPITAINE JEAN A. M. BOREL.</h3> + +<p class="droite">Tours.</p> + +<p>Jacques en a fini avec tous ses adversaires sans recevoir +une égratignure; il a du bonheur au jeu, comme +tous ceux qui n'en ont pas en ménage. M. Munck a une +estafilade au travers de la figure, qui lui sépare le nez +en deux, ce qui doit singulièrement le vexer. Cela ne +rendra l'honneur à aucun mari, mais pourra bien en consoler +quelques-uns et en préserver quelques autres. C'est +un joli garçon de moins. La beauté pleurera et lui cherchera +un successeur; l'autre jeune homme ne s'est pas +soucié de demander son reste à Jacques. C'était un poulet +de dix-neuf ans, un fils unique, un enfant de famille, +que sais-je? Les témoins ont montré tant de désir d'arranger +l'affaire, que nous avons consenti à dire que nous +étions fâchés d'avoir donné un démenti, s'il était vrai +qu'on n'eût pas eu l'intention de nous impatienter. On a +assuré qu'on n'avait pas eu cette intention. Cela pourra +bien faire tort à l'enfant; mais je conçois que, ses témoins +ayant rendu un peu la main, la partie était trop +inégale entre lui et Jacques. Nous avons eu assez de +peine à faire entendre raison à celui-ci; il a une bile de +tous les diables, et ce n'est qu'après mûre délibération +qu'il s'est un peu adouci. Savez-vous que le camarade va +bien? C'est ce qui s'appelle ne pas mettre les pouces, et +qu'il ait tort ou raison de sabrer par ici plutôt que de +sabrer par là-bas, c'est plaisir et honneur de voir un ancien +camarade faire de pareilles preuves avec la nouvelle +armée. Au reste, le camarade n'est pas de bonne humeur; +et pour ceux qui le connaissent un peu, il est facile +de voir qu'il a soif du sang de bien d'autres. Je ne +sais pas ce qu'il compte faire; je lui ai dit, en recevant +ses remerciements pour lui avoir servi de témoin: «Je +voudrais t'en servir dans une quatrième occasion, et je +ferais volontiers le voyage avec toi pour ça. A présent +tu as la main remise, est-ce que tu ne vas pas t'en prendre +à qui de droit?» Il m'a répondu moitié figue, moitié raisin: +«Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais +rien.—Ah ça, est-ce que tu en veux aussi aux anciens?» +lui ai-je dit. Là-dessus, il m'a embrassé, en me chargeant +de te faire ses adieux et ses amitiés. Il doit être parti +maintenant, car le préfet lui a fait dire en dessous main +qu'il allait être forcé de le faire arrêter, s'il ne tirait ses +guêtres bien vite. Je l'ai laissé fermant sa malle, et je +suis revenu à mon <i>perchoir</i>, où je vous attends à déjeuner +aussitôt que la goutte vous le permettra. En attendant, +j'irai fumer une pipe et jaser de tout cela avec +vous. Il y a beaucoup à dire pour et contre Jacques; c'est +un drôle de corps, mais il fait feu des quatre pieds.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXXVII.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">Aoste.</p> + +<p>Tu dois avoir reçu un billet que je t'ai envoyé de Clermont, +par lequel je t'annonçais que j'étais sorti sans égratignure +de mes trois duels, et que mon corps se portait +aussi bien que mon âme se porte mal: ce sont les plus +mauvaises nouvelles qu'un homme puisse donner de lui-même. +Un corps qui s'obstine à vivre, et qui nourrit +avec vigueur les peines de l'âme, est un triste présent +du ciel. Ce que je ne t'ai pas dit, c'est que j'allais passer +à deux pas de toi sans te voir; j'ai refait cette route de +Lyon pour la vingtième fois, et pour la première j'ai passé +auprès de ma vallée chérie sans y entrer. Il était six +heures du matin quand je me suis trouvé sur le haut de +la côte Saint-Jean, et les postillons, qui me connaissent +bien, avaient déjà tourné le chemin pour descendre, quand +je leur ai dit de continuer vers le Midi. Penché à la portière, +j'ai longtemps contemplé ce beau site que je ne reverrai +peut-être plus, et tous ces sentiers que nous avons +tant de fois parcourus ensemble; mais j'ai longtemps +hésité à regarder ma maison. Enfin, au moment où le +bois Manon allait me la cacher, j'ai fait arrêter, et je +suis monté au-dessus de la route pour la regarder à mon +aise et m'abreuver de ma douleur. Le soleil levant étincelait +dans tes vitres: étais-tu donc déjà levée? Les volets +de Fernande étaient fermés: elle dormait peut-être +dans les bras de son amant. Cette maison, ces jardins +et cette vallée m'inspirèrent une espèce de haine. Je viens +de tuer un homme et d'en défigurer un autre sans aucun +motif raisonnable que de satisfaire ma vanité blessée, et +j'ai dû regarder tranquillement le toit qui abrite mon désespoir +et ma honte!</p> + +<p>Oui, ma honte! Je sais bien que c'est un des mots de +convention adoptés par une société stupide, et qui, devant +la raison, ne présentent aucun sens: l'honneur d'un +homme ne peut pas être attaché au flanc d'une femme, +et il n'est au pouvoir de personne de compromettre ou +d'entacher le mien; mais je n'en suis pas moins obligé +d'être en guerre avec tout le monde, parce que je suis +dans une position ridicule, et que pour m'en laver je me +couvre en vain de sang. Il n'y en a qu'un, je le sais bien, +qui peut enlever ce sourire cruel que je trouve sur la +figure de tous mes amis. O Fernande! j'aime pourtant +mieux faire rire de moi que de faire couler tes larmes; +j'aime mieux les railleries de l'univers entier que ta haine +et ta douleur! Il n'est pas besoin d'être un héros pour +cela; car je suis devenu une espèce de brute vindicative +et cruelle, et j'ai encore assez de bon sens et de justice +pour comprendre ce que la logique de mon affection me +démontre.</p> + +<p>J'ai eu de singulières discussions avec Borel; quelques +autres vieux amis de l'armée ont essayé de m'entamer +adroitement, et de me faire parler, soit par intérêt, soit +par curiosité; j'ai fait à ceux-là des réponses évasives et +même brutales: j'avais horreur de leur amitié comme de +tout le reste. Je n'ai pourtant pas pu me dispenser de parler +avec Borel, parce qu'au fond de ses systèmes imbéciles il +y a un certain bon sens naturel qui entend parfois raison, +et, dans le blâme qu'il me prodigue, un véritable dévouement. +Il était si mal disposé contre Fernande, que j'éprouvais +surtout le besoin de la justifier. Nous avons +passé deux jours ensemble à Tours, lui à me faire des +remontrances, moi à chercher, tout en l'écoutant d'une +oreille, l'occasion de me battre avec Lorrain. Nous avons +échangé bien des raisonnements inutiles, lui voulant me +prouver que je ne pouvais plus aimer ma femme, et moi +tâchant de lui faire comprendre qu'il m'était impossible +de ne pas l'aimer encore. Il a terminé ses harangues en +me demandant à quoi servirait ma conduite, et si j'espérais +servir de modèle et de type aux maris généreux: à +quoi j'ai répondu, en riant, que je n'avais même pas la +prétention de faire suivre mon exemple par les amants. +Sa lourde sollicitude ne m'a, du reste, épargné aucun des +coups d'épingle qu'une âme brisée peut recevoir à la suite +d'un désastre. De tous les hommes que j'ai connus, ami, +ennemi ou indifférent, il n'en est pas un qui n'ait donné +un coup de main pour me pousser dans la tombe.</p> + +<p>J'ai eu bien de la peine à calmer mon sang irrité; je +me serais jeté devant la bouche d'un canon avec la certitude +que je devais servir de boulet pour tuer les autres. +Cette espèce de croyance à la fatalité aurait fait de moi +un héros ou un tigre, suivant la différence d'un cheveu +dans le poids des circonstances qui me portaient. J'ai été +au moment de tuer un enfant de dix-neuf ans pour un +mot; et puis je lui avais fait grâce, quand m'est venu +un billet mystérieux qu'une femme m'écrivait pour me +supplier d'épargner sa vie et de renoncer à ma fureur. +C'était un billet sublime d'expression et de sentiment. Je +crus d'abord qu'il était d'une mère, et j'allais y céder +avec attendrissement, lorsqu'en le relisant je m'aperçus +qu'il était d'une maîtresse. Elle me suppliait de lui laisser +le bonheur. Le bonheur! ce mot-là me rendit furieux. +Hélas! ma pauvre Sylvia, j'avais perdu la tête; j'aurais +voulu tuer tous ceux qui étaient moins malheureux que +moi; je m'obstinais à faire battre ce jeune homme: il +me semblait obéir à l'impulsion d'une main impitoyable +et accomplir quelque rêve terrible. Le capitaine Jean, un +de mes témoins, me parlait depuis longtemps sans que +ses discours présentassent aucun sens à mon esprit; enfin, +il réussit à me faite entendre un seul mot: «Ah ça, +Jacques, tu veux donc massacrer aujourd'hui?» Ce mot +de <i>massacrer</i> tomba sur ma poitrine brûlante comme +une goutte d'eau froide; il me sembla que je m'éveillais +d'un rêve. Je fis tout ce qu'il désirait, sans même écouter +dans quels termes on arrangeait la partie de mon honneur; +it ne m'importait plus de faire effet par ma bravoure. +Il m'avait semblé d'abord que j'avais envie de me +disculper du reproche d'être lâche, et qu'à ce sentiment +d'orgueil blessé j'aurais sacrifié la vie de mon père; mais +ce n'était qu'un prétexte dont se servait mon désespoir +pour me pousser: j'avais un accès de rage tout simplement; +et quand il fut apaisé, je retombai dans l'apathie, +comme un fou furieux, dans l'accablement qui suit une +de ses crises, se laisse tomber sur la paille et regarde +autour de lui d'un air stupide. On fit approcher de moi +mon adversaire, pour que, suivant l'usage, nous eussions +à échanger une poignée de main; mais entre chaque minute +il s'écoulait de tels siècles dans ma tête, que j'obéis +machinalement et avec surprise. Je ne me souvenais pas +de l'avoir jamais vu: j'étais déjà à cent ans de ce qui venait +de se passer en moi; j'étais entré dans le néant de +l'âme, qui est désormais mon refuge en cette vie.</p> + +<p>Me voilà donc calmé! que Dieu me pardonne à quel +prix! Mais il sait bien que cela n'a pas dépendu de moi, +et que mon être a été transformé à l'insu de ma volonté. +Ah! cette colère, elle était affreuse! mais elle me faisait +du bien comme les convulsions et les rugissements à un +épileptique. Je suis maintenant plus pesant qu'une montagne, +plus froid qu'un glacier; je contemple ma vie avec +un affreux sang-froid; je me fais l'effet de ces martyrs +des temps fabuleux du christianisme qui, après le supplice, +se relevaient par miracle, ramassaient tranquillement +leur tête ou leur coeur pantelant sur l'arène, et se +mettaient à marcher, emportant leur âme séparée de +leur corps, aux yeux des hommes épouvantés.</p> + +<p>Un autre que moi n'aurait pas pu certainement supporter +mon destin: Il n'y a que moi sur la terre qui aie +la force d'accomplir une pareille vie sans mourir de lassitude +ou sans me tuer dans un accès de délire. J'ai pourtant +traversé tout cela, et me voici encore! Ce qu'il y +avait de jeune, de généreux et de sensible en moi n'est +plus; mais mon corps est debout, et ma triste raison +contemple sans nuage la ruine de toutes ses illusions. +Maudite soit cette organisation régulière et solide que ne +peuvent briser les événements! Don funeste! Avais-je +commis quelque crime avant de naître, pour avoir la malédiction +du premier homme, l'exil dans le désert, et +l'injonction de vivre?</p> + +<p>Je suis passé ce matin près d'une maison de campagne +que là beauté de la nature fit construite au pied des montagnes +et que la rigueur des climats a fait abandonner. +Je me suis arrêté pour entrer dans le clos, attiré par l'air +de tristesse et de destruction qui régnait en ce lieu; j'y +suis resté deux heures, abîmé dans la pensée de mon +désespoir et de mon isolement. Et toi aussi, vieux Jacques, +tu fus un marbre solide et pur, et tu sortis de la +main de Dieu fier et sans tache, comme une statue neuve +sort de l'atelier et se dresse sur son piédestal dans une +attitude orgueilleuse; mais te voilà comme une de ces +allégories usées et rongées par le temps, qui se tiennent +encore debout dans les jardins abandonnés. Tu décores +très-bien le désert: pourquoi sembles-tu t'ennuyer de la +solitude? Tu trouves le temps long et l'hiver bien rude; +il te tarde de tomber en poussière, et de ne plus lever +vers le ciel ce front jadis superbe que le vent insulte aujourd'hui, +et où l'air humide amasse une mousse noire +comme un voile de deuil. Tant d'orages ont terni ton éclat +que ceux qui passent ne savent plus si tu es d'albâtre ou +d'argile sous ton crêpe funèbre. Reste, reste dans ton +néant, et ne compte plus les jours: tu dureras peut-être +longtemps encore, pierre misérable! Tu te glorifiais +d'être une matière inattaquable: à présent tu envies le +sort du roseau desséché qui se brise les jours d'orage. +Mais la gelée fend les marbres; le froid te détruira: +espère en lui!</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXXVIII.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A HERBERT.</h3> + +<p>Malgré la colère des uns, les remords des autres, et +l'incertitude de mon esprit au milieu de tout cela, je ne +peux pas m'empêcher d'être heureux, mon cher Herbert, +car mon coeur est rempli d'amour et mon sort est fixé. +Une affection indissoluble m'attache à Fernande, n'en +doutez pas: je ne suis pas inconstant. On peut me rebuter; +la femme que j'aime, quand elle s'obstine à me repousser, +peut finir par me dégoûter d'elle; mais ce n'est +pas une autre femme qui peut m'en distraire avant qu'elle +l'ait elle-même ordonné. Malgré la différence effrayante +de nos caractères, j'ai longtemps aimé Sylvia, et j'ai lutté +contre ses dédains longtemps après qu'elle ne m'aimait +plus. Fernande est une tout autre femme. C'est celle-là +qui est née pour moi, et dont les défauts mêmes semblent +combinés pour resserrer nos liens et rendre notre intimité +nécessaire. Je ne sais pas si je suis aussi criminel +que Sylvia veut me le faire croire, mais il m'est impossible +de ne pas me sentir amoureux et transporté de joie. +L'amour est égoïste, il s'assied aveugle et joyeux sur les +ruines du monde, et se pâme de plaisir sur des ossements +comme sur des fleurs. J'ai fait le sacrifice du chagrin +d'autrui comme j'ai fait celui de ma propre vie. Je ne +connais plus les lois du tien et du mien. Fernande s'est +confiée a moi, j'ai juré de l'aimer, de vivre et de mourir +pour elle; je ne sais que cela, et tout le reste m'est étranger. +Jacques peut venir à toute heure du jour ou de la +nuit me demander mon sang et le boire à son aise sans +que je le lui dispute. Pour l'acquit de ma conscience, je +livre ma poitrine nue; qu'est-ce qu'un homme peut faire +de plus? Et de quoi Jacques peut-il se plaindre? Je ne +porte pas de cuirasse et ne dors pas sous les verrous. +Sylvia, croyant me faire tomber à genoux devant son +idole, me lit quelques fragments de ses lettres. Il commence +à faire de la poésie sur sa douleur; il est à moitié +guéri. Il s'est battu bravement, et il a bien fait. J'en aurais +fait autant à sa place, et, si j'en avais eu le droit, je +l'aurais prévenu. Il a bien recommandé de cacher ces +événements à sa femme; il peut être tranquille, je m'en +charge. Je n'ai pas envie qu'elle retombe malade, et je +veille sur elle comme sur un bien qui m'appartient désormais. +J'ai trouvé hier à la poste une lettre de Clémence +pour elle. Comme je connais fort bien l'écriture, +j'ai ouvert sans façon la missive, et j'y ai trouvé tous les +charitables avertissements auxquels je m'attendais; de +plus, la nouvelle additionnelle, le mensonge gratuit d'une +bonne blessure que, selon la renommée et selon elle, +Jacques aurait reçue dans la poitrine. J'ai déchiré la lettre, +et j'ai pris des mesures pour que toutes les dépêches +adressées à Fernande passent par mes mains en arrivant. +Celles de Jacques seront respectées religieusement; mais +gare aux autres! Il m'en coûte assez pour la voir heureuse +et endormie sur mon coeur. Je ne me soucie pas +qu'une prude envieuse ou une mère infâme viennent la +réveiller pour le plaisir de tous faire du mal à tous deux. +Elle est encore délicate; l'absence de Jacques, qui lui +écrit rarement, et la mauvaise santé de son fils, sont +pour elle des sujets suffisants d'inquiétude et de chagrin. +Ma sollicitude entretient encore le calme et l'espoir +dans son coeur. Rien ne me coûtera, rien ne me répugnera +pour la préserver le plus longtemps possible des +coups qui la menacent. Je suis égoïste, je le sais; mais +je le suis sans honte et sans peur. L'égoïsme qui se dissimule +et rougit de lui-même est une petitesse et une +lâcheté; celui qui travaille hardiment au grand jour est +un soldat courageux qui lutte contre ses ennemis et +s'enrichit des dépouilles du vaincu. Celui-là peut conquérir +son bonheur ou défendre celui d'autrui. Qui donc +a jamais songé à accuser de vol et de cruauté celui qui +triomphe et qui fait bon usage de la victoire?</p> +<br><br><br> + + +<h3>LXXXIX.</h3> + +<h3>DE JACQUES À SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">Aoste.</p> + +<p>Il faut avoir vécu ma vie peur savoir quelle chose +horrible est devenu pour moi l'isolement. J'ai aimé passionnément +la solitude, qui est une chose bien différente. +Alors j'étais jeune. J'avais l'avenir ou le présent. Je suis +venu plusieurs fois dans les montagnes avec le coeur plein +de passions. J'ai peuplé leurs retraites sauvages de mes +sentiments ou de mes rêves. J'y ai savouré mon bonheur +ou caché ma souffrance; j'y ai vécu enfin. Je passais, je +quittais une affection pour la retrouver, ou plutôt je l'apportais +là dans le secret de mon âme pour l'interroger et +pour m'en repaître. J'y ai répandu des larmes chaudes +d'espérance; j'y ai pressé sur mon coeur des fantômes +adorés et des spectres de feu. Il est bien vrai qui j'y suis +venu aussi maudire et détester ce que j'avais aimé en +d'autres temps; mais j'aimais quelque autre chose ou +j'attendais un autre amour. Mon sein était riche, et je +pouvais mettre une idole de diamant à la place de l'idole +d'or qui était tombée. A présent, j'y viens avec un coeur +vide et désolé, et, à la manière dont je souffre, je vois +bien que je ne guérirai plus. Ce qu'il y a de terrible, ce +n'est pas tant le manque d'espoir que le manque de désir. +Ma douleur est morne comme ces pics de glace que le +soleil n'entame jamais. Je sais que je ne vis plus et je n'ai +plus envie de vivre. Ces rochers et ces froides cavernes +me font horreur, et je m'y enfonce comme un fou qui se +noie pour fuir l'incendie. Si je regarde au loin, la peur +me prend; la seule vue de l'horizon me fait frissonner, +parce que je crois y voir planer tous mes souvenirs et tous +mes maux, et je m'imagine qu'ils me poursuivent avec +des ailes rapides. Où irai-je pour leur échapper? Ce sera +partout de même. Je suis venu jusqu'ici avec l'intention +de voyager ou au moins de parcourir toute cette contrée +romantique. Je sentais comme un reste d'activité, comme +une inquiétude de ne pas être bien mort. Et puis je me +suis laissé tomber sur ce rocher du Saint-Bernard, et je +ne songe plus à quitter la cabane où je me suis arrêté +croyant n'y passer qu'une heure. M'y voilà depuis près +d'un mois, chaque jour plus inerte, plus indifférent, plus +paralytique. Je ne sens même plus l'atmosphère, et j'ai +souvent chaud là où il doit faire froid, tandis qu'en d'autres +moments un rayon de soleil qui brûle l'herbe à mes pieds +ne rend pas la circulation à mon sang glacé. Il y a des +jours où je marche précipitamment sur le bord des abîmes +sans soupçonner le danger, sans ressentir la lassitude; +je suis alors comme une roue qui a perdu son balancier, +et qui tourne follement jusqu'à ce que sa chaîne trop +tendue fasse rompre la machine. Dans ces jours-là, je +traverse comme par miracle des passages où jamais le +pied d'un homme ne s'est hasardé, et quand je m'en aperçois +ensuite, je ne peux plus comprendre comment cela +s'est fait. J'espère quelquefois que je suis devenu fou. +Mais à cette exaltation terrible succèdent des jours de +mort. Cette force maladive tombe tout à coup et fait place +à une fatigue épouvantable. La pensée joue un rôle bien +effacé dans tout cela. Quelquefois je cherche, la nuit, à +me rappeler ce qui a occupé mon cerveau dans la journée, +et il m'est impossible de le retrouver. Ma mémoire +ne me présente plus que l'image des objets matériels qui +m'ont entouré. Je vois des montagnes, des ravins, de +ponts étroits suspendus sur des abîmes de fumée blanche, +et tout cela se succède et s'enchaîne pendant des heures +entières jusqu'à m'obséder. Alors je me lève dans l'obscurité +et je touche les murs de ma chambre en faisant +des efforts incroyables pour sortir de ce rêve sans sommeil. +Quelquefois je me recouche sans avoir pu chasser +ces images qui me harcellent, et j'attends le jour avec impatience +pour m'élancer comme malgré moi dans la campagne. +Alors tout s'efface, je marche au hasard, et il me +semble être enveloppé de vapeurs qui me cachent la +réalité. D'autres fois il m'arrive de m'apercevoir que je +pense; je vois dans mon imagination des tableaux affreux: +mon fils mourant, ma femme dans les bras d'un autre; +mais je regarde tout cela avec un sang-froid imbécile, +jusqu'à ce qu'il me vienne une sorte de réveil qui me +montre à moi-même. Je me vois dans ce tableau; cette +femme est la mienne; cet enfant est à moi. Je suis Jacques, +l'amant oublié, l'époux outragé, le père sans espoir +et sans postérité; et je m'assieds, car mes jambes ne +peuvent plus me porter, et une idée me fatigue plus en +un instant qu'une journée d'agitation et de marche forcée.</p> + +<p>Il y a deux ans, j'étais dans un état déplorable d'ennui +et de souffrance. Mais que ne donnerais-je pas pour retourner +en arriére! Je craignais de ne plus pouvoir aimer. +Depuis longtemps je n'avais pas rencontré une femme +digne d'amour. Je m'impatientais et je m'effrayais de ce +lomg sommeil da mon coeur; je me demandais si c'était +la faute de son impuissance, et je sentais bien que non. +Mais je voyais les années s'envoler comme des rêves, et +je me disais qu'il n'y avait plus pour moi de temps à +perdre si je voulais être heureux encore une fois. Je pensais +que posséder une femme par le mariage, c'était assurer, +autant que possible, la durée de ce bonheur; je +ne me flattais pas de le conserver toute ma vie; mais +j'espérais qu'il me conduirait jusqu'à cette dernière période +de la jeunesse où la philosophie devient facile à +mesure que les passions s'éteignent. Il n'en est point +ainsi. Je ne suis pas encore assez vieux pour me détacher +de tout et pour me consoler d'avoir tout perdu. Mon espérance +est morte encore verte, et de mort violente; mais +je ne suis plus assez jeune pour croire qu'elle puisse renaître. +Cet effort est le dernier que mes forces morales +m'ont permis. Je m'étais créé une famille, une maison, +une patrie; j'avais rassemblé, sur un coin de terre, les +deux seuls êtres qui me fussent chers, elle et toi. Dieu +m'avait béni en me donnant des enfants. Cela eût pu +durer cinq à six ans! Notre vallée était si belle! je prenais +tant de soin pour rendre ma femme heureuse, et elle +semblait m'aimer si passionnément! Mais un homme est +venu et a tout détruit; son souffle a empoisonné le lait qui +nourrissait mes enfants. Oui! j'en suis sur, c'est son premier +baiser sur les lèvres de Fernande qui les a tués, +comme c'est son premier regard sur elle qui a tué son +amour pour moi.</p> + +<p>Je suis peut-être injuste et fou de m'en prendre à lui; +peut-être en eût-elle aimé un autre si celui là ne fût pas +venu; peut-être ne m'a-t-elle jamais aimé. Elle sentait le +besoin d'abandonner son coeur, et elle me l'a confié sans +discernement; elle a pris pour une passion durable ce +qui n'était qu'un caprice d'enfant ou un sentiment d'amitié +filiale qui se trompait faute de savoir ce que c'est +que l'amour. Avec moi, elle souffrait sans cesse, elle était +mécontente de tout; je ne réussissais jamais à produire +l'effet que je voulais sur son esprit, et elle attribuait à +mes moindres actions des motifs tout opposés à la réalité; +ou nous ne nous comprenions pas, ou nous nous comprenions +trop. Durant notre voyage en Touraine, alors +qu'elle essayait un sacrifice au-dessus de ses forces, et +que le dérangement de son être démentait sa volonté, il +lui est arrivé de me dire plusieurs fois, dans un accès de +colère nerveuse insurmontable, qu'elle avait toujours +senti que nous n'étions pas faits l'un pour l'autre. Elle +m'a accusé de l'avoir senti aussi, et de l'avoir épousée +malgré cela; elle m'a rappelé mille circonstances légères +qu'elle me présentait comme des preuves. Il est vrai +qu'elle rétractait le lendemain ces paroles, qu'elle disait +échappées à son délire: et je feignais de les avoir oubliées; +mais elles s'étaient enfoncées dans mon coeur comme des +poignards, et depuis j'en ai mis souvent le souvenir sur +mes plaies pour les cautériser.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/22.png"></p> + + + +<p>Hélas! faut-il renoncer ainsi au passé? elle aurait dû +au moins me le laisser; je me serais nourri d'une douleur +moins amère. Mais à présent il faut que tout soit détruit +et gâté, même le souvenir du bonheur perdu! Si +elle m'a aimé, elle m'a aimé moins longtemps et moins +fortement que lui; car elle s'est éprise de lui dès le premier +jour, il ne faut plus en douter. Elle s'est trompée +elle-même pendant six ou huit mois; son âge est si riche +en illusions! elle croyait m'aimer encore, mais moi je +voyais bien où elle en était. Elle s'est trouvée surprise +tout à coup par un amour nouveau avant de savoir que +l'autre était anéanti.</p> + +<p>Ma douleur se calmera, je n'en doute pas; je la laisse +s'exhaler, je ne cherche point à la combattre, je ne rougis +pas de crier comme une femme quand mes accès me +prennent. Je sais que j'en viendrai à être tranquille et +résigné; je ne suis pas impatient de ce moment-là, il sera +plus affreux encore que le présent. J'aurai accepté ma +sentence; je verrai mon malheur distinctement, et je le +sentirai par tous les pores; je n'aurai plus rien de jeune +dans le coeur, le regret lui-même s'éteindra. L'orgueil +humain ne veut pas lutter contre une espérance perdue, +contre un amour qui se retire; il prend son parti, et, en +quelques jours, l'homme devient un vieillard. J'aime encore +Fernande, parce qu'un amour comme le mien ne +peut pas finir sans convulsions et sans une rude agonie; +mais je sens que bientôt je ne pourrai plus l'aimer, et +mon sort sera pire.</p> + +<p>Si Dieu faisait un miracle en ma faveur, s'il me conservait +mon fil, je vivrais, non avec une joie, mais avec +un devoir, et je m'occuperais à le remplir. Mais ce pauvre +enfant ne fait qu'essayer une existence languissante et +prolonger mes tristes jours sans faire rétracter l'arrêt qui +a mesuré impitoyablement les siens. Il faut que je l'attende, +ce pauvre insecte qui se traîne lentement vers la +mort, et sans lequel je ne veux point partir. Je me souviens +que je te disais une fois: «Que peut-il arriver de +pire à un honnête homme? D'être forcé de mourir, voilà +tout.» Aujourd'hui, je vois qu'il y a quelque chose de +pis: c'est d'être forcé de vivre.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/23.png"></p> +<br><br><br> + + + +<h3>XC.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p>Jacques! reviens, Fernande a besoin de toi; elle est +malade de nouveau parce qu'elle vient d'éprouver une +grande douleur. Rien ne peut la calmer. Elle t'appelle +avec angoisse, elle dit que tous les maux qui lui arrivent +viennent de ton abandon; que tu étais sa providence, et +que tu l'as quittée. Elle s'effraie de ta longue absence, et +dit qu'il faut que tu sois informé de tout pour avoir pris +ainsi en horreur ta famille et ta maison. Elle craint que +tu ne la haïsses, et la douleur que cette idée lui cause +résiste à toutes nos consolations; elle veut mourir, parce +que, dit-elle, il n'est pas un instant de repos et d'espoir +sur la terre pour quiconque a possédé ton affection et l'a +perdue. Prends courage, Jacques, et viens souffrir ici! +Tu es encore nécessaire; que cette idée te donne de la +force! Il y a autour de toi des êtres qui ont besoin de toi. +Et puis ta vie n'est pas finie. N'y a-t-il donc rien autre +chose que l'amour? L'amitié que Fernande a pour toi est +plus forte que l'amour que lui inspire Octave. Tous ses soins +et tout son dévouement, qui s'est vraiment soutenu au +delà de mon espérance, échouent auprès d'elle quand il +s'agit de toi. Peut-il en être autrement? Peut-elle vénérer +un autre homme comme toi? Reviens vivre parmi +nous. Me comptes-tu pour rien, dans ta vie? ne t'ai-je +pas bien aimé? t'ai-je jamais fait du mal? ne sais-tu pas +que tu es ma première et presque ma seule affection? +Surmonte l'horreur que t'inspire Octave, ce sera l'affaire +d'un jour. J'ai souffert aussi pour m'habituer à le voir à +ta place: mais laisse-la-lui et prends-en une meilleure; +sois l'ami et le père, le consolateur et l'appui de la famille. +N'es-tu pas au-dessus d'une vaine et grossière jalousie? +Reprends le coeur de ta femme, laisse le reste à +ce jeune homme! L'imagination et les sens de Fernande +ont peut-être besoin d'un amour moins élevé que celui +que tu veux lui inspirer. Tu t'es résigné à ce sacrifice, +résigne-toi à en être le témoin, et que la générosité fasse +taire l'amour-propre. Est-ce quelques caresses de plus ou +de moins qui entretiennent ou détruisent une affection +aussi sainte que la vôtre? Cette jalousie d'enfant n'est pas +digne de ta grande âme, et tu as au front bien des cheveux +blancs qui te donnent le droit d'être le père de ta +femme sans avilir la dignité de ton rôle de mari. Tu ne +peux pas douter de la délicatesse avec laquelle Fernande +évitera tout ce qui pourrait te blesser. Octave lui-même +te deviendra supportable; c'est un assez noble caractère, +et depuis ces trois mois, si difficiles pour nous tous, j'ai +découvert en lui des vertus sur lesquelles je ne comptais +pas. Il tomberait à tes pieds si tu t'expliquais à lui, s'il +te comprenait et s'il savait ce que tu es. Reviens donc +essuyer les larmes de Fernande, car toi seul pourras +rendre un peu de courage et de calme à son coeur. Elle +est encore frappée d'un de ces malheurs pour lesquels +l'amour n'a point de consolation; toi seul aurais le droit +de lui en offrir, parce que tu es de moitié dans son infortune: +Tu comprends ce qui est arrivé? Je t'attends!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XCI.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">Genève.</p> + +<p>J'irai; mais je veux que tu l'avertisses de mon arrivée +quelques jours d'avance: je ne veux surprendre personne. +Il me serait horrible de trouver sur le visage de Fernande +une expression d'embarras ou d'effroi. Dis lui qu'elle se +contraigne, s'il le faut, pour ne me laisser rien apercevoir +de ce qui se passe; fais-lui croire toujours que je suis +sans soupçon, et persuade-lui de m'entretenir soigneusement +dans cette confiance. Non, je ne me sens pas assez +fort pour être témoin de leurs amours; je ne suis pas un +philosophe stoïcien, et une âme de feu brûle encore mon +front sous mes cheveux blancs. Ce que tu fais maintenant +est bien cruel, Sylvia; j'étais presque enseveli, et +tu me rappelles au monde des vivants pour souffrir quelques +jours de plus, et m'assurer de nouveau de la nécessité +de le quitter pour jamais. Soit, Fernande souffre; elle +a besoin de moi, dis-tu: j'en doute; mais je sens que je +ne mourrais pas tranquille si j'avais négligé d'adoucir une +de ses peines. C'est la dernière qui l'atteindra, elle n'aura +plus rien à perdre: privée de ses enfants et délivrée de +son mari, elle pourra se livrer à son amour sans partage +et sans crainte. Cette intimité que tu crois encore possible +entre nous est un rêve romanesque; quand même j'oublierais +mes ressentiments, pourraient-ils oublier le mal +qu'ils m'ont fait? La vue d'un homme qu'on a rendu malheureux +est insupportable: c'est comme le cadavre de +l'ennemi qu'on a tué.</p> + +<p>J'arriverai deux jours après cette lettre. Je vais donc +revoir cette maison funeste! Je comprends ce qui est arrivé: +mon fils est mort.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XCII.</h3> + +<h3>D'OCTAVE A FERNANDE.</h3> + +<p class="droite">Lyon.</p> + +<p>Je me suis soumis à ton ordre, et je pense encore que +j'ai dû le faire; mais je n'irai pas plus loin: dix lieues +suffisent bien pour mettre le silence et la paix entre lui +et moi. De quoi donc as-tu peur pour moi? Crois-tu donc +que Jacques songe à tirer vengeance de mon bonheur? +Il est trop généreux ou trop sage pour cela. J'ai consenti +à m'éloigner parce que ma présence lui serait désagréable; +la sienne me ferait moins souffrir qu'il ne pense. Je +ne saurais m'imputer des torts réels envers lui: il pouvait +m'empêcher d'en avoir, il avait pour lui le droit et la +force. Je n'ai pas commis un vol en profitant du bien qu'il +me laissait. Est-on coupable parce qu'on lutte avec des +êtres indifférents au dommage qu'on leur fait, ou trop +magnifiques pour daigner s'en apercevoir? Si Jacques est +sublime en ceci, comme tu le crois, raison de plus pour +que je le voie avec plaisir, et pour que je lui donne la plus +franche poignée de main que j'aie donnée de ma vie. Je +ne conçois rien à ces subtilités de sentiment: idées fausses +dont tu t'entoures pour te torturer, comme si tu n'étais +pas déjà assez malheureuse, ma pauvre enfant! Pleure +les pertes cruelles dont le sort t'afflige; je les pleure avec +toi, et rien ne me consolera jamais de la mort de ta fille, +pas même... ô ma Fernande! pas même cet événement +que tu ajoutes à la somme de tes douleurs, et que je considère +comme un bienfait du ciel, comme un acte de réconciliation +entre lui et moi. Laisse mon coeur bondir de +joie à cette idée; laisse-moi faire mille rêves, mille projets +délicieux. Elle s'appellera Blanche comme celle qui est +morte, car ce sera une fille aussi; elle aura le joli regard +et les cheveux blonds de ce petit ange qui te ressemblait +tant. Tu verras qu'elle sera toute pareille: aussi belle, +aussi caressante, aussi capricieuse et plus forte; car les +enfants de l'amour ne meurent jamais: Dieu les doue de +plus d'avenir et de vigueur que ceux du mariage, parce +qu'il sait qu'il leur faut plus de force pour résister aux +maux d'une vie où on les accueille mal; veux-tu donc +que cela soit vrai pour ton enfant? Pleureras-tu sur lui, +au lieu de l'embrasser le jour où il viendra au monde? +Ah! si tu le reçois avec douleur, si tu le repousses, si tu +refuses de l'aimer, parce qu'il n'aura pas Jacques pour +père, laisse-le-moi et que la Providence l'abandonne: je +m'en charge; je le recevrai dans mon sein, je le nourrirai +moi-même avec du lait de biche et des fruits, comme les +solitaires des vieilles chroniques que nous lisions l'autre +jour ensemble. Il reposera à mes côtés, il s'endormira au +son de ma flûte; il sera élevé par moi, il aura les talents +que tu aimes et les vertus que tu auras besoin de trouver +en lui pour être heureuse; et quand il sera en âge de +garder son secret et le nôtre, il ira t'embrasser; il te +dira: «Je m'appelle Octave, et je n'ai pas besoin d'un +autre nom: celui de votre mari me serait moins cher, et +ne me servirait à rien. Je vous respecte et vous estime; +vous n'avez pas assuré mon existence sociale par un +mensonge, vous ne m'avez pas donné pour maître un +homme auquel je ne suis rien; c'est mon père qui m'a +élevé et qui m'a appris à me passer de richesse et de protection. +Je n'ai besoin que de tendresse, donnez-moi la +vôtre; je ne vous appellerai jamais ma mère; mais un +baiser de vous en secret sur mon front me fera connaître +toutes les joies de l'amour filial.» Dis-moi, quand il te +parlera ainsi, le repousseras-tu? seras-tu fâchée d'avoir +cet ami de plus? Toute la peine qu'il te causera consiste à +cacher son existence à ton mari. Pour le présent et pour +l'avenir, cela me semble une chose si aisée, que je ne +conçois pas comment tu t'en inquiètes. Souffriras-tu de +ne pouvoir avouer et produire ton enfant? Mais songe que +Jacques a le double de ton âge, ma chère Fernande; tu +ne peux pas te dissimuler que tu ne doives lui survivre +de beaucoup, et qu'un temps viendra, dans l'ordre de la +nature, où tu seras libre. Avant même cette époque présumable, +que d'accidents, que de hasards peuvent nous +permettre d'être époux! Crois-tu que dans dix ans, +comme aujourd'hui, comme dans vingt, je ne serai pas +toujours à tes pieds, et que mon plus grand bonheur ne +sera pas de dire à la société: Cette femme est à moi; je +l'ai conquise par mes prières, par mon obstination, par +mes fautes, par mon amour; et si j'ai entaché sa réputation, +du moins je ne l'ai pas abandonnée comme font les +autres. Je suis resté près d'elle; j'ai laissé ma vie couler +tout entière au gré de ce mari, qui certes savait se battre, +et qui pouvait à tout instant venir m'égorger dans les bras +de sa femme. Je suis resté là pour satisfaire au ressentiment +de l'un, ou pour protéger l'autre en cas de besoin; +j'ai consacré tous mes instants à celle qui s'était un jour +sacrifiée à moi. J'ai commencé par l'obtenir à force de +persécutions; mais j'ai fini par la mériter à force de tendresse; +à présent, elle m'appartient légitimement. Que +les hommes ratifient cette union qu'ils ont en vain combattue!</p> + +<p>Tu sais bien, Fernande, que cela est sûr, quant à moi; +la Providence peut faire le reste, et elle le fera, n'en doute +pas. Notre destinée était de nous rencontrer, de nous +comprendre et de nous aimer. Le hasard finit par se soumettre +à l'amour; la force attractive surmonte tous les +obstacles, et l'aimant va embrasser le fer dans les entrailles +de la terre, en dépit du roc qui les sépare. Pauvre +femme tremblante, jette-toi donc dans mes bras, je te +protégerai contre l'univers entier! Pauvre mère désolée, +essuie tes larmes; les enfants que nous aurons ensemble +ne mourront pas!</p> + +<p>Reviens à l'espérance; souviens-toi des beaux jours que +nous avons eus au milieu de tes plus grandes anxiétés; +souviens-toi des miracles que fait l'amour. Quand nous +sommes dans les bras l'un de l'autre, ne sommes-nous +pas perdus dans un monde de délires, où les cris et les +plaintes de la terre n'arrivent pas? Sois sûre d'ailleurs +que tu ne fais pas à ton mari tout le mal que tu penses: +c'est un homme trop supérieur pour se laisser affecter +des insultes, de la sottise; il sait qu'elles ne peuvent l'atteindre, +et il ne croit certainement pas que nous nous +fassions un jeu de l'y exposer. Il sait peut-être que nous +nous aimons, ou au moins il s'en doute; et ne vois-tu pas +que cela ne lui cause aucune colère? C'est un homme +calme et raisonneur; de plus, c'est un homme excellent: +s'il savait tes anxiétés, il t'en consolerait, il te rassurerait +sur tes craintes, et je gage bien qu'il le fera quelque +jour. Encore deux ou trois ans, et il sera vieux, et l'amour-propre +de l'amant délaissé fera place à la générosité +de l'ami consolé. A présent, il voyage et se tient éloigné, +parce que notre position à tous est difficile, et notre contenance +désagréable en présence l'un de l'autre. Le temps +effacera ces répugnances plus vite peut-être que nous ne +l'espérons: l'avenir semble placé au delà de notre atteinte; +mais le temps travaille avec une rapidité dont on +s'étonne quand on voit son oeuvre accomplie. Abandonne-toi +donc à l'amour: il sera toujours le maître; ta résistance +ne sert qu'à diminuer les joies qu'il te donne. Oh! +elles sont si belles et si enivrantes! Respecte-les comme +les dons sacrés du ciel; travaille à les préserver des injures +du sort, qui est stupide et aveugle, et qu'il faut +gouverner avec force et courage, loin de l'accepter tel +qu'il est. Ne crains pas que Jacques te les reproche; s'il +savait comme notre amour est irrésistible et notre bonheur +immense, il nous permettrait d'en jouir. Réponds-moi +vite; dis-moi si Jacques doit rester longtemps. J'ai +toute la vie, j'espère, à passer avec toi, et pourtant je ne +pourrais me soumettre sans douleur à perdre une semaine. +Tu sais que si Jacques, d'accord avec toi, l'exigeait, +je pourrais me soumettre à un long exil; mais à +présent il lui semblerait peut-être que je le fuis; s'il me +demandait, dis-lui que je suis à Lyon; surtout donne-moi +de tes nouvelles, et soigne ce que j'ai de plus cher +au monde.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XCIII.</h3> + +<h3>DE FERNANDE A OCTAVE.</h3> + + +<p>Jacques part bientôt; mais il veut te voir auparavant. +Tu as raison, Octave, c'est un homme excellent: il est +impossible d'avoir plus de générosité, de douceur, de délicatesse +et de raison. Je vois bien qu'il sait tout. J'étais +au moment de lui tout avouer, tant je souffrais de ce que +je prenais pour un excès de confiance et d'estime; mais, +dès les premiers mots, il m'a fait entendre qu'il ne voulait +pas en savoir davantage, et il m'a témoigné une amitié si +vraie, une indulgence si grande, que je suis pénétrée +d'attendrissement et de reconnaissance. Tu avais bien +jugé ses intentions, et notre position à tous, mon cher +Octave. Il a fait de sérieuses réflexions sur la différence +de nos âges, et il a certainement vaincu le reste d'amour +qu'il avait pour moi; car il m'a parlé absolument dans le +sens de ta lettre. Il m'a dit que <i>certains propos</i> l'obligeaient +à se tenir éloigné de nous, afin que le monde ne +crût pas qu'il donnait les mains à notre amour. «Et que +penses-tu de cet amour? lui ai-je dit; crois-tu que ce soit +une calomnie?» J'étais tremblante et prête à embrasser +ses genoux. Il a fait semblant de ne pas s'en apercevoir, +et il m'a répondu: «Je suis bien sûr que c'est une calomnie.» +Mais j'ai vu qu'il savait à quoi s'en tenir, et sa +tranquillité a dégagé mon coeur d'un poids énorme. Jacques +est bon et affectueux; mais il raisonne. Il n'est plus +jeune: il sait que je suis excusable, et, comme tu le dis, +sa générosité naturelle est secondée par la sagesse de ses +réflexions. Il m'a fait espérer qu'il reviendrait tous les +ans passer quelques semaines prés de nous, et que, dans +quelques années, il ne nous quitterait plus.</p> + +<p>Ta lettre m'aurait décidée à garder le secret sur ma +grossesse, quand même Jacques ne m'aurait pas aidée +à me taire sur tout le reste. Je me fie et je m'abandonne +à toi. Tu savais bien que jamais je n'aurait l'impudence +de profiter de la loi qui forcerait Jacques à donner son +nom et ses biens à l'enfant de nos amours, encore moins +aurais-je eu la bassesse d'aller revendiquer ses caresses +pour le tromper sur la légitimité de cet enfant; tu m'aurais +tuée plutôt que de le permettre, n'est-ce pas? Et +tu le recueilleras, tu le cacheras, tu le soigneras, cet +enfant bien-aimé! Nous le confierons à quelque honnête +paysanne, bien propre et bien fidèle, qui le nourrira, et +nous irons le voir tous les jours. Ah! quel que soit mon +sort, et dans quelque circonstance qu'il vienne au monde, +sois sûr que je le chérirai autant que ceux qui ne sont +plus, et davantage peut-être, à cause de ce que j'ai souffert +en les perdant! Si quelques jours Jacques découvre +la naissance de celui-là, il ne le haïra pas, il ne le persécutera +pas. Qui sait jusqu'où ira sa bonté? Il est capable +de tout ce qui est étrange et sublime... Mais combien je +suis heureuse que sa générosité aujourd'hui ne lui coûte +pas autant que je le croyais! Je n'aurais jamais pu me +tranquilliser et t'aimer sans tourments et sans remords, +si j'avais vu qu'il fallait briser le noble coeur de Jacques. +Heureusement il n'est plus dans l'âge des passions brûlantes; +et d'ailleurs il me l'avait toujours dit, et il savait +bien ce qu'il disait alors: «Quand tu ne me permettras +plus d'être ton amant, je deviendrai ton père.» Il a tenu +parole. O mon cher Octave! nous ne passerons jamais +une nuit ensemble sans nous agenouiller et sans prier +pour Jacques.</p> + +<p>Et toi! que tu es bon, et comme tu sais aimer! Oh! je +n'ai jamais aimé que toi! J'ai cru avoir de l'amour pour +Jacques: mais ce n'était qu'une sainte amitié, car cela ne +ressemblait en rien à ce que j'éprouve pour toi. Quels +transports que les tiens, et comme tu es sans cesse occupé +de moi! Quelle sollicitude! quel dévouement! tu +n'es pas mon mari, et tu me consacres ta vie; mes larmes +et mes faiblesses ne te rebutent pas, tu ne me reproches +aucun de mes défauts. Jacques non plus! Il est bien bon +aussi; mais il n'est pas mon égal, mon camarade, mon +frère et mon amant comme toi. Il n'est pas enfant comme +nous, et puis il y a dans sa vie autre chose que l'amour. +La solitude, les voyages, l'étude, la réflexion, il aime tout +cela; et nous, nous n'aimons que nous. Aimons-le aussi, +cet ami si parfait; viens le voir. Il désire, m'a-t-il dit, te +donner une poignée de main avant de repartir. Je lui ai +demandé avec un peu d'inquiétude s'il avait quelque chose +à te dire. «Non, m'a-t-il répondu; mais pourquoi s'éloigne-t-il +quand j'arrive? quelle raison a-t-il de me fuir?» +J'ai dit que tu avais été voir Herbert, qui venait de Paris, +et qui passait par Lyon pour retourner en Suisse. «Écris-lui +bien vite de venir, m'a-t-il dit, et si Herbert est encore +à Lyon, qu'il l'amène; nous passerons encore une +bonne journée tous ensemble comme autrefois, cela te +fera du bien.» Brave Jacques!</p> + +<p><i>P. S.</i> J'ai eu ce matin une étrange frayeur pour une +circonstance bien misérable. J'avais laissé ta lettre ouverte +sur le bureau de mon cabinet, sans fermer la porte +à clef. Jacques n'a jamais songé de sa vie à jeter les yeux +sur mes papiers. Il est, à cet égard, d'une discrétion si +religieuse, que je n'ai pas pris l'habitude de la prudence. +Je fis cette réflexion, je ne sais comment, en me promenant +dans le parc avec Sylvia. Je me demandai tout à +coup où pouvait être Jacques, et la pensée qu'il devait +être dans mon cabinet me troubla tellement, que je quittai +le parc et courus vers la maison. Je montai sans rencontrer +Jacques, et j'entrai dans mon appartement. Il +n'y avait personne, et rien n'était dérangé sur mon bureau. +Rassurée, mais encore tremblante, je m'assis et pris +cette lettre pour la plier et la serrer. Je trouvai sur les +dernières lignes une goutte d'eau toute fraîche. Je m'imaginai +que c'était une larme, je faillis m'évanouir d'émotion +et de terreur. Cependant je repris courage en voyant +d'autres gouttes d'eau sur les papiers voisins, tombés +d'un bouquet de roses tout humides de pluie que j'avais +mis dans un vase à côté ce ces papiers. Mais alors, vois +ma puérilité et l'état de faiblesse imbécile où le chagrin +et l'inquiétude ont réduit ma pauvre tête! je m'imaginai +que la goutte d'eau de la lettre était chaude, et que les +autres étaient froides. Je te vois d'ici rire de cette folie; +le fait est qu'elle s'empara si bien de moi que je poussai +un cri. J'entendis la voix de Jacques qui m'appelait du +salon, pour me demander ce que j'avais, et il monta précipitamment, +d'un air effrayé, croyant que j'avais une +attaque de nerfs. Je t'avoue que peu s'en fallait. Pourtant +la physionomie de Jacques me rassura, et il acheva +de me rendre la vie en me disant qu'il voulait que tu +vinsses le voir, et toutes les autres choses que je t'ai +déjà racontées. Je vis bien que la frayeur que je venais +d'éprouver était l'ouvrage d'une imagination malade. Ne +suis-je pas tombée dans un état bien ridicule? Reviens! +un baiser de toi me fera plus de bien que tout le +reste; et quand je verrai ta main dans celle de Jacques, +je serai tout à fait tranquille.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XCIV.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">Genève.</p> + +<p>Ma chère bien-aimée, j'ai fait le voyage jusqu'ici avec +Herbert. Tu t'es imaginé que je le quitterais à Lyon; pas +du tout. Sa société ne m'a fait nullement souffrir; nous +avons constamment parlé de toi. Tu dois t'être aperçue +qu'il est amoureux de toi. Je l'ai examiné et questionné +de manière à le bien connaître. C'est un digne garçon, +simple, loyal, obligeant, sincère. Il a une jolie fortune, +une habitation agréable dans le pays que tu aimes, et ses +occupations le préservent de l'esprit de tracasserie qui +est particulier aux hommes rangés. Il m'a prié de te présenter +sa demande en mariage, et je te conseille de +l'accepter; non pas à présent, je comprends que tu n'es +pas disposée à t'occuper de cela, mais plus tard. Tu ne +seras jamais heureuse par l'amour, Sylvia. Tu pourras +chercher longtemps un être digne de toi, et, si tu le +trouves, tu auras le même sort que moi, il sera trop tard; +tu seras trop vieille de coeur pour te faire aimer longtemps. +Il y a un désaccord trop complet d'ailleurs entre +notre manière de sentir et celle de tous les autres hommes, +pour que nous puissions jamais trouver notre semblable +en ce monde. Il n'y a pourtant qu'une chose dans la vie, +c'est l'amour. Mais l'amour, dans le coeur des femmes +surtout, peut être de deux sortes, l'amour d'un homme +et l'amour maternel. J'aurais vécu pour mes enfants, tout +infortuné que je suis. Ils sont morts! C'est un accident +qui me tue. Mais tu pourras élever les tiens, et, à l'abri +de tous les maux qui m'accablent, être heureuse par +eux. A la manière dont tu chérissais et dont tu soignais +les miens, il était facile de voir que tu serais une mère +sublime. Deviens-le donc, épouse Herbert. Il suffira que +tu aies pour lui de l'estime et de l'amitié. Il en est digne. +C'est une de ces belles natures calmes qui ne connaissent +ni le transport des passions, ni leurs funestes souffrances. +Il ne te demandera pas plus d'affection que tu +ne seras disposée à lui en accorder, et, quand tu le connaîtras, +tu ne lui en accorderas pas moins qu'il n'en +mérite. Vous aurez une vie tranquille et patriarcale. Tu +es une véritable Ruth, active, courageuse et dévouée +comme la femme forte des beaux temps bibliques; tu +feras de tes rêves irréalisés et de tes vains désirs un saint +holocauste, et tu répartiras sur tes fils l'amour que tu +n'as pu donner à un homme. Ne m'ôte pas cette espérance, +et laisse-moi l'emporter dans la tombe. Elle m'est +venue l'autre jour, comme nous dînions au rendez-vous +de chasse. Je m'étais levé un instant; je revins, et je +contemplai ces deux couples assis sur l'herbe, Octave et +Fernande, Herbert et toi; Herbert suivait tes moindres +mouvements avec sollicitude; il épiait tous tes regards +pour trouver l'occasion de te rendre un petit service e +de t'entendre lui dire: Merci, Herbert. Les deux autres +amants étaient radieux de bonheur, et je leur rends justice +avec joie, ils me comblèrent tout le jour d'amitiés e +de caresses délicates. Un calme divin est descendu un +instant dans mon coeur en voyant que vous étiez tous +heureux ou du moins que vous pouviez l'être. Oh! quelle +étrange et solennelle journée! c'étaient là des adieux +éternels entre vous et moi! Qui l'eût dit? Il y avait des +instants où je l'oubliais moi-même, et où je me reportais +à notre ancien bonheur, au point de croire que tout ce +qui s'est passé depuis était un rêve. Le temps était si +beau, l'herbe si verte, les oiseaux chantaient si bien, +Fernande était si jolie avec ces pâles roses qui renaissent +d'elles-mêmes sur son visage après quelques jours de +souffrance! Je dormis un quart d'heure sur le gazon +avant le dîner, et, quand je m'éveillai, elle était près de +moi et chassait les insectes de mon front avec son bouquet +de fleurs sauvages; Octave chantait un duo avec +Herbert; tu préparais les fruits pour le dessert, et mes +chiens dormaient à mes pieds. C'était un tableau de +bonheur rustique si frais et si paisible que je le contemplai +quelque temps sans me rappeler la nécessité de +mourir. Mais quand cette idée revint au milieu de tout +cela!...</p> + +<p>Je suis très-calme, mais je souffre encore beaucoup; +je te l'ai déjà dit cent fois, tu t'obstines à faire de moi +un héros et tu m'invites à vivre comme si j'en avais la +force. Souviens-toi donc que j'aimais encore il y a peu +de jours, et que je serais furieux si je n'étais anéanti. +D'ailleurs tu n'as pas lu ces deux lettres d'Octave et de +Fernande! Je les ai lues, et c'est mon arrêt de mort. J'ai +vu combien, malgré leur estime et leur amitié pour moi, +ma vie leur est à charge. Amants ingénus! ils désirent +naïvement que je meure, et se le disent sans s'en apercevoir. +Ils ont des raisons bien légitimes pour cela, des +raisons que je respecte, mais qui ont mis de la glace dans +mon sang. Fernande n'est plus ma femme, c'est celle +d'Octave, c'est un être qui ne fait plus partie de moi, et +que je ne pourrais plus presser dans mes bras quand +même elle viendrait s'y jeter sincèrement. Elle est vraiment +ma fille à présent, et toute autre pensée ressemblerait +pour moi à celle d'un inceste. Ne me dis donc +plus qu'elle peut revenir à moi, et que je peux oublier +tout; elle est la mère des enfants d'Octave. Je ne la hais +ni ne la méprise pour cela; mais cela rend nécessaire +notre éternelle séparation.</p> + +<p>C'est la main de Dieu qui a mis cette lettre sous mes +yeux. J'allais peut-être me perdre et m'avilir; j'allais +accepter le rôle faux et impossible que tu avais rêvé pour +moi. Ébranlé par ton éloquence romanesque, touché des +pleurs de Fernande et de ses humbles prières, j'allais lui +promettre de passer le reste de mes jours entre elle et +son amant. J'étais à chaque instant près de lui dire: +«Je sais tout, et je pardonne à tous deux; sois ma fille +et qu'Octave soit mon fils; laissez-moi vieillir entre vous +deux, et que la présence d'un ami malheureux, accueilli +et consolé par vous, appelle sur vos amours la bénédiction +du ciel.» Ce rayon d'espérance, cette illusion de +quelques heures, qui est venue briller sur mon dernier +jour avant de m'abandonner à l'éternelle nuit, n'est-ce +pas un raffinement de souffrance? Entrevoir un coin du +ciel quand on est condamné à descendre vivant dans la +tombe! N'importe, je suis bien aise d'avoir fait toutes les +réflexions et tous les efforts possibles pour me rattacher +à la vie; je mourrai sans regret. Le destin m'a fait entrer +dans la chambre où était écrite cette sentence. J'allais y +chercher de l'encre et du papier pour écrire à Octave de +revenir; en me penchant sur la table, je vis son écriture, +et mes yeux rencontrèrent cette phrase terrible qui +s'attachait à ma prunelle comme du feu: <i>Les enfants +que nous aurons ensemble ne mourront pas</i>. Je voulus +savoir mon sort; je sentis que les considérations +ordinaires de la délicatesse devaient se taire devant l'oracle +du destin; et d'ailleurs, incapable comme je le suis +de nuire à Fernande, je pouvais, sans scrupule, violer +ses secrets. Sans cela, je me trompais de route, et j'entrais +dans une nouvelle série de maux qui m'auraient +également conduit où je vais, mais moins courageux et +moins pur que je ne le suis aujourd'hui. Oui! j'ai bien +fait de lire; tu as vu ma conduite aussitôt après cela. +Mon parti a été pris bien vite, et j'ai eu dès ce moment +la sérénité du désespoir dans l'âme et sur le visage.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/24.png"></p> + + + +<p>Il a raison, leurs enfants ne mourront pas; la nature +bénit et caresse celui qui est aimé, le froid de la mort +s'étend sur celui qui ne l'est plus. Tout l'abandonne, et +les plantes mêmes se dessèchent sous la main du maudit; +la vie s'éloigne de lui, et le cercueil s'ouvre pour le recevoir, +lui et les premiers-nés de son amour; l'air qu'il +respire est empoisonné, et les hommes le fuient: Ce +malheureux, disent-ils, ne mourra donc jamais!</p> + +<p>Cette lettre m'a dicté mon devoir, j'ai vu ce qu'il fallait +dire à Fernande pour la consoler et la guérir; il le sait, +lui, il la connaît mieux que moi maintenant. J'ai réalisé +tout ce qu'il lui promettait de ma part; je me suis conformé +au caractère qu'il me suppose, et j'ai vu qu'en effet +tout ce qu'elle désirait, c'était d'être délivrée de mon +amour. Dès que je lui ai dît qu'il était éteint, je l'ai vue +renaître, et ses yeux semblaient me dire: «Je puis donc +aimer Octave à mon aise!»</p> + +<p>Qu'elle l'aime donc! Un homme moins malheureux que +moi eût peut-être trouvé l'occasion de se sacrifier pour +l'objet de son amour et d'en être récompensé à sa dernière +heure par les bénédictions des heureux qu'il eût +faits; mais mon sort est tel qu'il faut que je me cache +pour mourir. Mon suicide aurait l'air d'un reproche; il +empoisonnerait l'avenir que je leur laisse; il le rendrait +peut-être impossible; car, après tout, Fernande est un +ange de bonté, et son coeur, sensible aux moindres atteintes, +pourrait se briser sous le poids d'un remords +semblable. D'ailleurs le monde la maudirait, et, après +m'avoir poursuivi de ses féroces railleries pendant ma +vie, il poursuivrait ma veuve de ses aveugles malédictions +après ma mort. Je sais comment les choses se passent; +un coup de pistolet dans la tête fait tout à coup un +héros ou un saint de celui qu'on méprisait ou qu'on détestait +la veille. J'ai horreur de cette ridicule apothéose; +je dédaigne trop les hommes au milieu desquels j'ai vécu +pour les appeler à mon agonie comme à un spectacle; +nul ne saura pourquoi je meurs; je ne veux pas qu'on +accuse ceux qui me survivent, et je ne veux pas qu'on +fasse grâce à ma mémoire.</p> + +<p>J'ai voulu voir Octave avant de partir, et m'assurer +par mes yeux que je pouvais lui léguer sans inquiétude +ce que j'ai eu de plus cher au monde. C'est un homme +d'un étrange égoïsme, mais il sait faire une vertu de ce +vice, et sa hardiesse me plaît. J'espère qu'il la rendra +heureuse. Il m'a embrassé avec effusion quand je suis +parti, et elle aussi. Ils étaient bien contents!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XCV.</h3> + +<h3>DE SYLVIA A JACQUES.</h3> + +<p>A présent je ne me flatte plus, et ton désespoir est +passé dans mon âme; mais le tien est auguste et résigné, +et le mien est sombre et amer. C'en est donc fait, ton +parti est pris! O Dieu! ô Dieu! un homme comme Jacques +va se tuer, et vous ne ferez pas un miracle pour +l'en empêcher! Vous allez laisser tomber cette vie sainte +et sublime dans le gouffre de l'éternité, comme un grain +de sable dans l'Océan; elle s'en ira pêle-mêle avec celles +des méchants et des lâches, et la création tout entière +ne se révoltera pas contre vous pour refuser son sacrifice! +Ton malheur fera de moi un athée à mon dernier +soupir, ô Jacques!</p> + +<p>Tu me parles d'avenir, de bonheur, de mariage, de +maternité! Mais tu ne sais donc pas... non, tu ne connais +pas mon amitié, si tu t'imagines que je puisse te survivre. +Quand ce ne serait que par indignation, je hais la +vie désormais, je la hais encore plus que tu ne fais; car +tu acceptes ton sort, et moi je me révolte contre le ciel +et contre les hommes qui l'ont fait ce qu'il est. Je hais +Octave, et je ne puis regarder ma soeur en face; je la +fuis, tant j'ai peur de la haïr aussi. Voilà comme elle t'a +compris, la femme que tu aimais! et voilà l'homme +qu'elle t'a préféré! Oui, ils sont faits l'un pour l'autre, +ils ont raison; qu'ils s'aiment et qu'ils dorment sur ton +cercueil: ce sera leur couche nuptiale.</p> + +<p>Mais pourquoi faut il que tu meures! Du moment +qu'ils le désirent, n'es-tu pas affranchi de tout devoir +envers eux? Parce qu'ils ont une pensée criminelle, tu +t'offres à Dieu comme une victime d'expiation pour leur +forfait! Que deviendra donc dans le coeur des hommes +l'amour de la justice et la foi à la Providence, si les premiers +d'entre eux se condamnent et s'immolent ainsi pour +laver les fautes des derniers? Ne peux-tu abandonner +pour jamais cette maudite Europe où tous tes maux ont +pris racine, et chercher quelque terre vierge de tes +larmes, où tu pourras recommencer une vie nouvelle? +Est-il bien vrai que tu n'as plus rien dans le coeur, pas +même de l'amitié pour moi, qui te suivrais au bout du +monde? Ah! cette amitié qui remplissait toute mon âme, +et qui étouffait à chaque instant l'amour que j'aurais pu +concevoir pour d'autres hommes, ne t'a jamais suffi; tu +venais te reposer et te consoler près de moi, mais tu +retournais bien vite à cette vie de passions orageuses +qui a fini par te briser. A présent que tes passions sont +mortes, ne peux-tu vivre doucement, et vieillir avec ta +soeur sous quelque beau ciel, dans une des solitudes enchantées +du Nouveau-Monde? Viens, partons, oublions +ce que nous avons souffert: toi, pour aimer trop, et moi, +pour ne pouvoir pas aimer assez. Nous adopterons, si tu +veux, quelque orphelin; nous nous imaginerons que c'est +notre enfant, et nous l'élèverons dans nos principes. +Nous en élèverons deux de sexe différent, et nous les +marierons un jour ensemble à la face de Dieu, sans autre +temple que le désert, sans autre prêtre que l'amour; +nous aurons formé leurs âmes à la vérité et à la justice, +et il y aura peut-être alors, grâce à nous, un couple heureux +et pur sur la face de la terre.</p> + +<p>Ah! laisse-moi faire de ces rêves, et fais-en avec moi. +Il doit y avoir autre chose dans la vie que l'amour. Tu +dis que non. Comment se fait-il qu'un homme comme +toi, doué de tous les talents, sage de toutes les sciences, +riche de toutes les idées, de tous les souvenirs, n'ait +jamais voulu vivre que par le coeur? Ne peux-tu te réfugier +dans la vie de l'intelligence? que n'es-tu poète, +savant, politique ou philosophe! Ce sont des existences +que l'âge rend chaque jour plus belles et plus complètes. +Pourquoi faut-il que tu meures à quarante ans d'un désespoir +de jeune homme? O Jacques! c'est que ton âme +est trop brûlante; elle ne veut pas vieillir, elle aime +mieux se briser que de s'éteindre. Trop modeste pour +entreprendre d'éclairer les hommes par la science, trop +orgueilleux pour pouvoir briller par le talent aux yeux +d'êtres si peu capables de te comprendre, trop juste et +trop pur pour vouloir régner sur eux par l'intrigue ou +par l'ambition, tu ne savais que faire de la richesse de +ton organisation. Dieu aurait dû créer un ange exprès +pour toi, et vous envoyer vivre tous deux seuls dans un +autre monde; il aurait dû au moins te faire naître dans +le temps où la foi et l'amour divin servaient à éclairer et +à régénérer les nations. Il t'eût fallu une tâche immense, +héroïque, humble et enthousiaste à la fois; une vie toute +de larmes saintes et de souffrances philanthropiques; +une destinée comme celle du Christ.</p> + +<p>Mais quand un homme comme toi naît dans un siècle +où il n'y a rien à faire pour lui; quand, avec son âme +d'apôtre et sa force de martyr, il faut qu'il marche mutilé +et souffrant parmi ces hommes sans coeur et sans +but, qui végètent pour remplir une page insignifiante de +l'histoire, il étouffe, il meurt dans cet air corrompu, dans +cette foule stupide qui le presse et le froisse sans le voir. +Détesté par les méchants, raillé par les sots, craint des +envieux, abandonné des faibles, il faut qu'il cède et qu'il +retourne à Dieu, fatigué d'avoir travaillé en vain, triste +de n'avoir rien accompli. Le monde reste vil et odieux: +c'est ce qu'on appelle le triomphe de la raison humaine.</p> + +<p>Tu m'as fait jurer de rester auprès de ta femme jusqu'à +ce qu'elle fût consolée de ta mort, tu m'as arraché +ce serment, ne peux-tu le rétracter? Sera-t-il en mon +pouvoir de le tenir quand je saurai que le jour est venu, +et que tu touches à ta dernière heure? Crois-tu, Jacques, +que je n'abandonnerai pas tout pour aller partager avec +toi le poison ou les balles! Tu me fais sourire avec la +demande d'Herbert! Souviens-toi que tu m'as juré, de +ton côté, de ne pas exécuter ta résolution sans me prévenir, +et sans me laisser le temps d'aller t'embrasser une +dernière fois.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XCVI.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">Des montagnes du Tyrol.</p> + +<p>Calme ta douleur, ma soeur chérie; elle réveille la +mienne, et ne change rien à ma résolution. Quand la vie +d'un homme est nuisible à quelques-uns, à charge à lui-même, +inutile à tous, le suicide est un acte légitime et +qu'il peut accomplir, sinon sans regret d'avoir manqué +sa vie, du moins sans remords d'y mettre un terme. Tu +me fais bien plus vertueux et bien plus grand que je ne +suis; mais il y a quelque chose de profondément vrai +dans ce que tu dis de la tristesse qu'éprouvé une âme +pleine de bonnes intentions inutiles et de dévouements +perdus, quand elle est forcée d'abandonner sa tâche sans +l'avoir remplie. Ma conscience ne me reproche rien, et je +sens qu'il m'est permis de me coucher dans ma fosse et +et de m'y délasser d'avoir vécu. J'ai traversé, il y a +quelques jours, un champ de bataille où je me suis trouvé, +pour la première fois, au milieu du sang, du feu et de la +poussière, il y a une quinzaine d'années; j'étais jeune +alors, et une belle carrière s'ouvrait devant moi, si j'avais +su en profiter. C'était un temps de gloire et d'enivrement +pour mes compagnons. Je me souviens que je passais la +nuit de la veillée sur up de ces toits de chaume à fleur +de terre qui servent de grange et de bergerie au pied +des montagnes. J'étais à mi-côte de la colline; j'avais +sous les yeux une arène magnifique: le camp français à +mes pieds, les feux de l'ennemi au loin, et Napoléon, +général, au milieu de tout cela. Je fis bien des réflexions +sur cette destinée qui s'offrait à moi, et sur cet homme +de génie qui commandait à tant de destinées. Je me +trouvai froid au milieu de ces travaux sanglants et de +cette gloire funeste; seul peut-être dans l'armée je ne +regrettai pas de ne pas être Napoléon. J'acceptai les horreurs +de la guerre avec la force d'âme que donne la raison +à celui qui ne peut pas reculer; mais en galopant le +lendemain sur ces crânes que brisait le pied de mon cheval, +sur ces cadavres qui gémissaient encore, je me sentis +pénétré d'une haine si profonde pour les hommes qui +appelaient cela la gloire, et d'une aversion si insurmontable +pour ces scènes hideuses, qu'une pâleur éternelle +s'étendit sur mon visage, et que mon extérieur prit cette +glaciale réserve qu'il n'a jamais perdue depuis. Dès ce +jour, mon caractère rentra en lui-même: je fis une espèce +de scission avec mes pareils, je me battis avec un désespoir +et une répugnance qu'ils appelaient du sang-froid, +et sur lesquels je ne m'expliquai jamais avec eux; car +ces brutes n'eussent pas compris qu'il pût se trouver +parmi eux un homme qui n'aimât pas la vue et l'odeur +du sang. Je les voyais se prosterner autour de l'ambitieux +qui ouvrait tant d'artères et se nourrissait de tant +de larmes; et quand je le voyais, lui, marcher sur ces +morts au milieu des nuées de vautours qu'il engraissait +de chair humaine, j'avais envie de l'assassiner, afin d'être +maudit et massacré par ses adorateurs.</p> + +<p>Non, le génie sans la bonté, sans l'amour, sans le dévouement, +ne m'a jamais ni séduit ni tenté. J'irai vivre +aux pieds d'une femme, me disais-je, et j'aimerai un de +ces êtres faibles et sensibles qui s'évanouissent devant +une goutte de sang. J'ai cherché la faiblesse et je l'ai +trouvée; mais la faiblesse tue la force, parce que la faiblesse +veut jouir et vivre, et parce que la force sait renoncer +et mourir.</p> + +<p>Ne maudis pas ces doux amants qui vont profiter de +ma mort. Ils ne sont pas coupables, ils s'aiment. Il n'y a +pas de crime là où il y a de l'amour sincère. Ils ont de +l'égoïsme, et ils n'en valent peut-être que mieux. Ceux +qui n'en ont pas sont inutiles à eux-mêmes et aux autres. +Pour quiconque veut n'être pas déplacé dans la société, +il faut avoir l'amour de la vie et la volonté d'être heureux +en dépit de tout. Ce qu'on appelle la vertu dans cette société-là, +c'est l'art de se satisfaire sans heurter ouvertement +les autres et sans attirer sur soi des inimitiés +fâcheuses. Eh bien! pourquoi haïr l'humanité parce +qu'elle est ainsi? C'est Dieu qui lui a donné cet instinct +pour qu'elle travaillât elle-même à sa conservation. Dans +le grand moule où il forge tous les types des organisations +humaines, il en a mêlé quelques-uns plus austères et +plus réfléchis que les autres, il a créé ceux-là de telle +façon, qu'ils ne peuvent vivre pour eux-mêmes, et qu'ils +sont incessamment tourmentés du besoin d'agir pour +faire prospérer la masse commune. Ce sont des roues +plus fortes qu'il engrène aux mille rouages de la grande +machine. Mais il est des temps où la machine est si fatiguée +et si usée, que rien ne peut plus la faire marcher, +et que Dieu, ennuyé d'elle, la frappe du pied et la fracasse +pour la renouveler. Dans ces temps-là, il y a bien +des hommes inutiles, et qui peuvent prendre leur parti +d'aimer et de vivre s'ils peuvent, de mourir s'ils ne sont +pas aimés et s'ils s'ennuient.</p> + +<p>Tu me reproches de ne pas t'avoir pas assez aimée. Au +moment de la mort, on peut tout se dire. Je dois te faire +remarquer (c'est la première et la dernière fois) que nous +étions dans une position délicate à l'égard l'un de l'autre. +Tu es de tous les êtres que j'ai connus celui vers lequel +m'entraînait la plus ardente sympathie. Mais tu es jeune +et belle, et je n'ai jamais su si tu étais ma soeur. Cette +idée ne t'est jamais venue, tu m'as accepté pour ton +frère, et lors même que ta mère, qui ne le sait pas elle-même, +t'a dit que je ne l'étais pas, notre destinée à tous +deux était faite depuis longtemps, et nous ne pouvions +plus nous aimer autrement que par le passé. Si nous +avions su plus tôt, et d'une manière plus sûre, que nous +pouvions être un homme et une femme l'un pour l'autre, +notre vie à tous deux eût été bien différente; mais l'incertitude +eût rendu la seule idée de ce bonheur odieuse +à tous deux. Je fis donc le sacrifice absolu et éternel de +ce rêve, la première fois que je soupçonnai la possibilité +de l'accueillir, et j'éteignis dans mon coeur une partie de +mon amitié, de peur de donner le change à ma conscience.</p> + +<p>Que se fût-il passé entre nous si nous n'étions un peu +plus forts qu'Octave et Fernande? quand il ne dépendait +que d'une parole incertaine ou méchante de madame de +Theursan pour nous plonger dans des anxiétés horribles! +Pardonne-moi donc cette excessive prudence que +tu n'as jamais comprise ni aperçue, parce que ton âme, +plus calme que la mienne, ne te la commandait pas. +Grâce à elle, je meurs pur, et mon coeur n'a pas été +souillé d'une seule pensée que Dieu ait dû haïr et +châtier.</p> + +<p>Maintenant songe, ô mon amie! que tu ne peux me +suivre dans la tombe. Quelque dégoûtée de la vie que tu +sois, quelque isolée que tu doives te trouver par ma mort, +tu ne peux la partager sans souiller ta mémoire et la +mienne de l'accusation qu'on a portée contre nous durant +notre vie. Le monde ne manquerait pas de dire que tu +étais ma maîtresse, et que c'est un désespoir d'amour +qui nous a fait chercher le suicide dans les bras l'un de +l'autre. Tu sais comme Octave est soupçonneux, comme +Fernande est faible; eux-mêmes le croiraient. Ah! laissons-leur +au moins mon souvenir sans tache, et qu'ils me +respectent quand je ne serai plus, quand ce respect ne +leur coûtera plus rien.</p> + +<p>Mais ne m'accuse pas de t'avoir méconnue, ô ma Sylvia, +ma soeur devant Dieu! Je te l'ai dit cent fois, il n'y +a que toi au monde qui ne m'aies jamais fait que du bien. +Toi seule me comprenais, toi seule pensais comme moi. +Il semblait qu'une même âme nous animât, et que la +plus noble partie te fût échue en partage. Comme tu +m'as préféré à tes amants, je t'aurais préférée à mes +maîtresses, si je n'avais craint, en m'abandonnant à cette +affection si vive, d'aller plus loin que je ne voulais. Toi, +tu t'y livrais tranquillement, belle âme éternellement +calme et solide! C'est que tu étais le diamant et moi la +pierre qui le protège; mes désirs et mes transports ont +toujours placé entre nous, comme une sauvegarde, une +amante qui recevait mes caresses, mais qui n'empêchait +pas ma vénération de remonter toujours vers toi. Vois +comme je me fie à ta parole et quelle estime est la +mienne: j'ose te révéler toutes les faiblesses, toutes les +souffrances de mon coeur! Depuis que je te connais, je +t'ai eue pour confidente et pour consolatrice, et avant +toi je ne m'étais jamais livré à personne. Sois mon dernier +espoir dans le monde que je quitte; du fond du cercueil, +mon âme viendra encore s'informer avec sollicitude +du bonheur de ceux que j'y laisse. Veille sur ta +soeur, je te la confie: si tu veux que je meure en paix, +laisse-moi emporter l'assurance que tu ne l'abandonneras +jamais, toi qui es pleine de raison, et dont l'amitié vaut +mieux que l'amour des autres.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XCVII.</h3> + +<h3>DE JACQUES A SYLVIA.</h3> + +<p class="droite">Des glaciers de Raus.</p> + +<p>Cette matinée est si belle, le ciel si pur et la nature +entière si sereine, que je veux en profiter pour finir en +paix ma triste existence. Je viens d'écrire à Fernande de +manière à lui ôter à jamais l'idée que je finis par le suicide. +Je lui parle de prochain retour, d'espérance et de +calme; j'entre même dans quelques détails domestiques, +et je lui fais part de plusieurs projets d'amélioration pour +notre maison, afin qu'elle me croie bien éloigné du désespoir, +et attribue ma mort à un accident. Toi seule es +dépositaire de ce secret d'où dépend tout son bonheur +futur; brûle toutes mes lettres, ou mets-les tellement en +sûreté, qu'elles soient anéanties avec toi en cas de mort. +Sois prudente et forte dans ta douleur; songe qu'il ne +faut pas que je sois mort en vain. Je sors de mon auberge +et n'y rentrerai pas. Peut-être ne me tuerai-je que demain +ou dans plusieurs jours; mais enfin je ne reparaîtrai plus. +Mon âme est résignée, mais souffrante encore; +et je meurs triste, triste comme celui qui n'a pour refuge +qu'une faible espérance du ciel. Je monterai sur la cime +des glaciers, et je prierai du fond de mon coeur; peut-être +la foi et l'enthousiasme descendront-ils en moi à cette +heure solennelle où, me détachant des hommes et de la +vie, je m'élancerai dans l'abîme en levant les mains vers +le ciel et en criant avec ferveur: «O justice! justice de +Dieu!»</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/25.png"></p> + + +<p>Depuis cette dernière lettre adressée à Fernande, dont +parle ici Jacques, et qui arriva à Saint-Léon en même +temps que ce billet à Sylvia, on n'entendit plus parler de +lui; et les montagnards chez qui il avait logé firent savoir +aux autorités du canton qu'un étranger avait disparu, +laissant chez eux son porte-manteau. Les recherches +n'amenèrent aucune découverte sur son sort; et, l'examen +de ses papiers ne présentant aucun indice de projet de +suicide, sa disparition fut attribuée à une mort fortuite. +On l'avait vu prendre le sentier des glaciers, et s'enfoncer +très-avant dans les neiges; on présuma qu'il était tombé +dans une de ces fissures qui se rencontrent parmi les +blocs de glace, et qui ont parfois plusieurs centaines de +pieds de profondeur. (<i>Note de l'éditeur</i>.)</p> +<br><br><br> + + + +FIN DE JACQUES +<br><br><br> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jacques, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES *** + +***** This file should be named 13818-h.htm or 13818-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/1/13818/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/13818-h/images/01.png b/old/13818-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fd01d7a --- /dev/null +++ b/old/13818-h/images/01.png diff --git a/old/13818-h/images/02.png b/old/13818-h/images/02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8c939f4 --- /dev/null +++ b/old/13818-h/images/02.png diff --git a/old/13818-h/images/03.png b/old/13818-h/images/03.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..342757e --- /dev/null +++ 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0000000..11f29f3 --- /dev/null +++ b/old/13818.txt @@ -0,0 +1,10725 @@ +The Project Gutenberg EBook of Jacques, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jacques + +Author: George Sand + +Release Date: October 21, 2004 [EBook #13818] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +George Sand. + +[Illustration: ] + + +JACQUES + + + +NOTICE + +Que Jacques soit l'expression et le resultat de pensees tristes et +de sentiments amers, il n'est pas besoin de le dire. C'est un livre +douloureux et un denoument desespere. Les gens heureux, qui sont parfois +fort intolerants, m'en ont blame. A-t-on le droit d'etre desespere? +disaient-ils. A-t-on le droit d'etre malade? + +Jacques n'est cependant pas l'apologie du suicide; c'est l'histoire +d'une passion, de la derniere et intolerable passion, d'une ame +passionnee; je ne pretends pas nier cette consequence du roman, que +certains coeurs devoues se voient reduits a ceder la place aux autres et +que la societe ne leur laisse guere d'autre choix, puisqu'elle raille et +s'indigne devant la resignation ou la misericorde d'un epoux trahi. +En ceci, la societe ne se montre pas fort chretienne. Aussi Jacques +finit-il peu chretiennement sa vie en s'arrogeant le droit d'en +disposer. Mais a qui la faute? Jacques ne proteste pas tant qu'on croit +contre cette societe irreligieuse. Il lui cede, au contraire, beaucoup +trop, puisqu'il tue et se tue. Il est donc l'homme de son temps, et +apparemment que son temps n'est pas bon pour les gens maries, puisque +certains d'entre eux sont places sans transaction possible entre l'etat +de meurtriers et celui de saints. + +Tachons d'etre saints, et si nous en venons a bout, nous saurons +d'autant plus combien cela est difficile, et quelle indulgence on doit a +ceux qui ne le sont pas encore. Alors nous reconnaitrons peut-etre qu'il +y a quelque chose a modifier ou dans la loi, ou dans l'opinion, car le +but de la societe devrait etre de rendre la perfection accessible a +tous, et l'homme est bien faible quand il lutte seul contre le torrent +des moeurs et des idees. + +J'ai ecrit ce livre a Venise en 1834, ainsi que _Leone Leoni et Andre_. + +GEORGE SAND. Paris, mars 1853. + + + +PREMIERE PARTIE. + + + +I. + +Tilly, pres Tours; le... + +Tu veux, mon amie, que je te dise la verite; tu me reproches d'etre +trop _mademoiselle_ avec toi, comme nous disions au couvent. Il faut +absolument, dis-tu, que je t'ouvre mon coeur et que je te dise si j'aime +M. Jacques. Eh bien, oui, ma chere, je l'aime, et beaucoup. Pourquoi +n'en conviendrais-je pas a present? Notre contrat de mariage sera signe +demain, et avant un mois nous serons unis. Rassure-toi donc, et ne +t'effraie plus de voir les choses aller si vite. Je crois, je suis +persuadee que le bonheur m'attend dans cette union. Tu es folle avec tes +craintes. Non, ma mere ne me sacrifie point a l'ambition d'une riche +alliance. Il est vrai qu'elle est un peu trop sensible a cet avantage, +et qu'au contraire la disproportion de nos fortunes me rendrait +humiliante et penible l'idee de tout devoir a mon mari, si Jacques +n'etait pas l'homme le plus noble de la terre. Mais tel que je le +connais, j'ai sujet de me rejouir de sa richesse. Sans cela, ma mere ne +lui aurait jamais pardonne d'etre roturier. Tu dis que tu n'aimes pas ma +mere et qu'elle t'a toujours fait l'effet d'une mechante femme; tu fais +mal, je pense, de me parler ainsi de celle a qui je dois respect et +veneration. Je suis bien coupable, a ce que je vois; car c'est moi qui +t'ai portee a ce jugement par la faiblesse que j'ai eue souvent de te +raconter les petits chagrins et les frivoles mortifications de notre +intimite. Ne m'expose plus a ce remords, chere amie, en me disant du mal +de ma mere. + +Ce qu'il y a de plaisant dans ta lettre, ce n'est pas cela certainement; +mais c'est l'espece de penetration soupconneuse avec laquelle tu devines +a moitie les choses. Par exemple, tu pretends que Jacques doit etre un +homme vieux, froid, sec et sentant la pipe; il y a un peu de vrai dans +ce jugement. Jacques n'est pas de la premiere jeunesse, il a l'exterieur +calme et grave, et il fume. Vois combien il est heureux pour moi que +Jacques soit riche! Encore une fois, ma mere aurait-elle tolere sans +cela la vue et l'odeur d'une pipe! + +La premiere fois que je l'ai vu, il fumait, et a cause de cela j'aime +toujours a le voir dans cette occupation et dans l'attitude qu'il avait +alors. C'etait chez les Borel. Tu sais que M. Borel etait colonel de +lanciers _du temps de l'autre_, comme disent nos paysans. Sa femme n'a +jamais voulu le contrarier en rien, et, quoiqu'elle detestat l'odeur du +tabac, elle a dissimule sa repugnance, et peu a peu s'est habituee a la +supporter. C'est un exemple dont je n'aurai pas besoin de m'encourager +pour etre complaisante envers mon mari. Je n'ai aucun deplaisir a sentir +cette odeur de pipe. Eugenie autorise donc M. Borel et tous ses amis +a fumer au jardin, au salon, partout ou bon leur semble; elle a bien +raison. Les femmes ont le talent de se rendre incommodes et deplaisantes +aux hommes qui les aiment le plus, faute d'un tres-leger effort sur +elles-memes pour se ranger a leurs gouts et a leurs habitudes. Elles +leur imposent au contraire mille petits sacrifices qui sont autant +de coups d'epingle dans le bonheur domestique, et qui leur rendent +insupportable peu a peu la vie de famille... Oh! mais je te vois d'ici +rire aux eclats et admirer mes sentences et mes bonnes dispositions. Que +veux-tu? je me sens en humeur d'approuver tout ce qui plaira a Jacques, +et si l'avenir justifie tes mechantes predictions, si un jour je dois +cesser d'aimer en lui tout ce qui me plait aujourd'hui, du moins j'aurai +goute la lune de miel. + +Cette maniere d'etre des Borel scandalise horriblement toutes les +begueules du canton. Eugenie s'en moque avec d'autant plus de raison +qu'elle est heureuse, aimee de son mari, entouree d'amis devoues, et +riche par-dessus le marche, ce qui lui attire encore de temps en temps +la visite des plus tiers legitimistes. Ma mere elle-meme a sacrifie a +cette consideration" comme elle y sacrifie aujourd'hui a l'egard de +Jacques, et c'est chez madame Borel qu'elle a ete flairer et chercher la +piste d'un mari pour sa pauvre fille sans dot. + +Allons! voila que, malgre moi, je me mets encore a tourner ma mere en +ridicule. Ah! je suis encore trop pensionnaire. Il faudra que Jacques +me corrige de cela, lui qui ne rit pas tous les jours. En attendant, tu +devrais me gronder, au lieu de me seconder comme tu fais, vilaine! + +Je te disais donc que j'avais vu Jacques la pour la premiere fois. Il y +avait quinze jours qu'on ne parlait pas d'autre chose, chez les Borel, +que de la prochaine arrivee du capitaine Jacques, un officier retire du +service, heritier d'un million. Ma mere ouvrait des yeux grands comme +des fenetres et des oreilles grandes comme des portes, pour aspirer le +son et la vue de ce beau million. Pour moi, cela m'aurait donne une +forte prevention contre Jacques, sans les choses extraordinaires que +disaient Eugenie et son mari. Il n'etait question que de sa bravoure, +de sa generosite, de sa bonte. Il est vrai qu'on lui attribue aussi +quelques singularites. Je n'ai jamais pu obtenir d'explication +satisfaisante a cet egard, et je cherche en vain dans son caractere et +dans ses manieres ce qui peut avoir donne lieu a cette opinion. Un soir +de cet ete, nous entrons chez Eugenie; je crois bien que ma mere avait +saisi dans l'air quelque nouvelle de l'arrivee du _parti_. Eugenie et +son mari etaient venus a notre rencontre du cote de la cour. On +nous fait asseoir dans le salon; j'etais pres de la fenetre au +rez-de-chaussee, et il y avait devant moi un rideau entr'ouvert. "Et +votre ami, est-il arrive enfin? dit ma mere au bout de trois minutes. +--Ce matin, dit M. Borel d'un air joyeux.--Ah! je vous en felicite, et +j'en suis charmee pour vous, reprend ma mere. Est-ce que nous ne le +verrons pas?--Il s'est sauve avec sa pipe en vous entendant venir, +repond Eugenie; mais il reviendra certainement.--Oh! peut-etre que non, +lui dit son mari; il est sauvage comme l'_habitant de l'Orenoque_ (tu +sauras que c'est une des faceties favorites de M. Borel), et je n'ai pas +eu encore le temps de lui dire que je voulais le presenter a deux belles +dames. Il faudrait voir s'il ne s'en va pas promener trop loin, Eugenie, +et le faire avertir." Pendant ce temps-la je ne disais rien, mais je +voyais tres-bien M. Jacques par la fente du rideau. Il etait assis a dix +pas de la maison, sur des gradins de pierre ou Eugenie fait ranger au +printemps les beaux vases de fleur" de sa serre chaude. Il me parut, au +premier coup d'oeil, avoir vingt-cinq ans tout au plus, quoiqu'il en ait +au moins trente. Il n'est pas de figure plus belle, plus reguliere et +plus noble que celle de Jacques. Il est plutot petit que grand, et +semble tres-delicat, quoiqu'il assure etre d'une forte sante; il +est constamment pale, et ses cheveux d'un noir d'ebene, qu'il porte +tres-longs, le font paraitre plus pale et plus maigre encore. Il me +semble qu'il a le sourire triste, le regard melancolique, le front +serein et l'attitude fiere; en tout, l'expression d'une ame orgueilleuse +et sensible, d'une destinee rude, mais vaincue. Ne me dis pas que je +fais des phrases de roman; si tu voyais Jacques, je suis sure que tu +trouverais tout cela en lui, et bien d'autres choses sans doute que je +ne saisis pas, car j'ai encore avec lui une timidite extraordinaire, et +il me semble que son caractere renferme mille particularites qu'il me +faudra bien du temps pour connaitre et peut-etre pour comprendre. Je te +les raconterai jour par jour, afin que tu m'aides a en bien juger; car +tu as bien plus de penetration et d'experience que moi. En attendant, je +veux t'en dire quelques-unes. + +Il a certaines aversions et certaines affections qui lui viennent +subitement et d'une maniere tantot brutale, tantot romanesque, a la +premiere vue. Je sais bien que tout le monde est ainsi, mais personne +ne s'abandonne a ses impressions avec l'aveuglement ou l'obstination de +Jacques. Quand il a recu de la premiere vue une impression assez forte +pour porter un jugement, il pretend qu'il ne le retracte jamais. Je +crains que ce ne soit la une idee fausse et la source de bien des +erreurs et peut-etre de quelques injustices. Je te dirai meme que je +crains qu'il n'ait porte un jugement de ce genre sur ma mere. Il est +certain qu'il ne l'aime pas et qu'elle lui a deplu des le premier jour; +il ne me l'a pas dit, mais je l'ai vu. Lorsque M. Borel le tira de sa +meditation et de son nuage de tabac pour nous le presenter, il vint +comme malgre lui, et nous salua avec une froideur glaciale. Ma mere, qui +a les manieres hautes et froides, comme tu sais, fut extraordinairement +aimable avec lui. "Permettez-moi de vous prendre la main, lui dit-elle; +j'ai beaucoup connu monsieur votre pere, et vous quand vous etiez +enfant.--Je le sais, Madame," repondit Jacques sechement et sans avancer +sa main vers celle de ma mere. Je crois qu'elle dut s'en apercevoir, car +cela etait tres-visible; mais elle est trop prudente et trop habile pour +avoir jamais une attitude gauche. Elle feignit de prendre la repugnance +de M. Jacques pour de la timidite, et elle insista en lui disant: +"Donnez-moi donc la main; je suis pour vous une ancienne amie.--Je m'en +souviens bien, Madame," repondit-il d'un ton encore plus etrange; et il +serra la main de ma mere d'une maniere presque convulsive. Cette maniere +fut si singuliere que les Borel se regarderent d'un air etonne, et que +ma mere, qui n'est pourtant pas facile a deconcerter, retomba sur sa +chaise plutot qu'elle ne se rassit, et devint pale comme la mort. Un +instant apres, Jacques retourna dans le jardin, et ma mere me fit +chanter une romance dont parlait Eugenie. Jacques m'a dit depuis +qu'il m'avait ecoutee sous la fenetre, et que ma voix lui avait ete +sur-le-champ tellement sympathique qu'il etait rentre pour me regarder; +jusque-la il ne m'avait pas vue. De ce moment il m'a aimee, du moins il +le dit; mais je te parle d'autre chose que de ce que j'ai dessein de te +dire. + +Nous en etions aux singularites de Jacques; je veux t'en raconter une +autre. L'autre jour il vint nous voir au moment ou je sortais de la +maison avec une soupe dans une ecuelle de terre et un tablier d'indienne +bleue autour de moi; j'avais pris la petite porte de derriere pour +ne rencontrer personne dans ce bel equipage. Le hasard voulut que M. +Jacques, par un caprice digne de lui, se fut engage dans cette ruelle +avec son beau cheval. "Ou allez-vous ainsi?" me dit-il en sautant a +terre et en me barrant le passage. J'aurais bien voulu l'eviter, mais +il n'y avait pas moyen. "Laissez-moi passer, lui dis-je, et allez +m'attendre a la maison; je vais porter a manger a mes poules.--Et ou +sont-elles donc vos poules? Parbleu! je veux les voir manger." Il mit +la bride sur le cou de son cheval en lui disant: "Fingal, allez a +l'ecurie;" et son cheval, qui entend sa parole comme s'il connaissait la +langue des hommes, obeit sur-le-champ. Alors Jacques m'ota l'ecuelle des +mains, enleva sans facon le couvercle, et, voyant une soupe de bonne +mine: "Diable! dit-il, vous nourrissez bien vos poules! Allons, je vois +que nous allons chez quelque pauvre. Il ne faut pas me faire un secret +de cela, a moi; c'est une chose toute simple et que j'aime a vous +voir faire par vous-meme. J'irai avec vous, Fernande, si vous me le +permettez." Je mis mon bras sous le sien, et nous marchames vers la +maison de la vieille Marguerite, dont je t'ai parle souvent. M. Jacques +portait toujours la soupe avec ses gants de chamois jaune paille, et +d'un air si aise qu'il semblait n'avoir pas fait autre chose de sa vie. +"Un autre que moi, me dit-il chemin faisant, trouverait certainement ici +l'occasion de vous faire de magnifiques compliments, louerait en prose +et en vers votre charite, votre sensibilite, votre modestie; moi, je ne +vous dis rien de cela, Fernande, parce que je ne suis pas etonne de +vous voir pratiquer les vertus que vous avez. Manquer de douceur et de +misericorde serait horrible en vous; alors votre beaute, votre air +de candeur, seraient des mensonges detestables de la nature. En vous +voyant, je vous ai jugee sincere, juste et sainte; je n'avais pas besoin +de vous rencontrer sur le chemin d'une chaumiere pour savoir que je ne +m'etais pas trompe. Je ne vous dirai donc pas que vous etes un ange a +cause de cela, mais je vous dis que vous faites ces choses-la parce que +vous etes un ange." + +Je te demande pardon de te rapporter cette conversation; tu penseras +peut-etre qu'il y a un peu de vanite a te redire les douceurs que me +conte M. Jacques. Et au fait, ma bonne Clemence, je crois bien qu'il y +en a en effet. Je suis toute glorieuse de son amour; moque-toi de moi, +cela n'y changera rien. + +Mais n'ai-je pas raison de te rapporter tous ces details, puisque +tu veux connaitre toutes les particularites de mon amour et tout le +caractere de mon fiance? Tu ne me gronderas pas cette fois pour avoir +ete trop laconique. Je continue. + +Nous arrivons donc chez la mere Marguerite. La bonne femme fut tout +etonnee de se voir apporter la soupe par un beau monsieur en gants +jaunes. La voila qui me fait ses bavardages accoutumes, qui me demande +au nez de Jacques si c'est la mon mari, qui fait toute sorte de voeux +pour moi, qui me raconte ses maux, qui me parle surtout de son loyer +qu'elle est forcee de payer, et qui me regarde d'un air piteux, comme +pour me dire que je devrais bien lui apporter quelque chose de mieux que +la soupe. Moi, je n'ai pas d'argent; ma mere n'en a guere et ne m'en +donne pas du tout. J'etais triste comme je le suis souvent de ne pouvoir +soulager que la centieme partie des maux que je vois. Jacques avait +l'air de ne pas entendre un mot de tout cela. Il avait trouve sur une +planche une vieille bible mangee des rats, et il semblait la lire avec +attention; tout a coup, pendant que Marguerite parlait encore, je sens +tomber doucement dans la poche de mon tablier quelque chose de lourd; +j'y porte la main, j'y trouve une bourse; je ne fis semblant de rien, et +je donnai a la vieille la petite somme dont elle avait besoin. + +Tout allait bien: Jacques avait l'air doux et tranquille; mais voila +qu'en sortant j'eus la mauvaise idee de dire tout bas a Marguerite que +le present venait de Jacques. Alors elle se mit a lui adresser ses +remerciements et ces benedictions du pauvre qui sont vraiment un peu +prolixes, un peu niaises, mais qu'il faut, ce me semble, accepter, +puisque c'est la seule maniere dont le pauvre puisse s'acquitter. Eh +bien, sais-tu ce que fit Jacques? Il fronca deux ou trois fois le +sourcil d'un air d'impatience, et finit par interrompre la litanie de la +vieille en lui disant d'un ton dur et imperieux: "C'est bon; en voila +assez!" La pauvre femme resta interdite et humiliee. Moi, je me sentis +un peu d'humeur contre Jacques. Quand nous fumes a quelques pas de la +maisonnette, je lui en fis des reproches. Il sourit, et, au lieu de se +justifier, il me dit en me prenant par la main: "Fernande, vous etes une +bonne enfant, et moi je suis un vieux homme; vous avez raison d'aimer +les epanchements de la reconnaissance que vous inspirez, c'est un +plaisir innocent qui vous engage a perseverer. Pour moi, je ne puis plus +m'amuser de ces choses-la, et elles me causent au contraire un ennui +intolerable.--Je suis disposee, lui dis-je, a croire que vous avez +raison en tout ce que vous faites, et je croirai volontiers que c'est +moi qui ai tort; mais expliquez-vous: faites que je vous connaisse bien, +Jacques, et que je n'aie jamais l'idee de vous blamer, quelque chose qui +arrive." Il sourit encore, mais d'un air triste, et, loin de m'accorder +l'explication que je lui demandais, il se borna a me repeter: "Je vous +ai dit, ma chere enfant, que vous aviez raison, et que je vous aimais +ainsi." Ce fut tout. Il me parla d'autre chose, et, malgre moi, je +restai triste et inquiete tout ce jour-la. + +Voila comme il est souvent; il y a en lui des choses qui m'effraient, +parce que je ne peux pas m'en rendre compte, et il a tort, je pense, de +ne pas vouloir se donner la peine de me les faire comprendre. Mais que +d'autres choses en lui qui sont dignes d'admiration et d'enthousiasme! +J'ai tort de m'occuper tant des petits nuages, quand j'ai un si beau +ciel a contempler! C'est egal, dis-moi ton avis sur ces miseres; j'ai +une grande confiance en ton bon sens, et je suis habituee a voir un peu +par tes yeux. Ce n'est pas ce qui plait le plus a maman. Enfin, j'aurai +bientot la liberte de t'ecrire sans me cacher. Adieu, chere Clemence. +Je n'attendrai pas ta reponse pour t'ecrire une seconde lettre. Je +t'embrasse mille fois. + +Ton amie, FERNANDE DE THEURSAN + + + +II. + +Geneve, le... + +Vraiment, Jacques, vous allez vous marier? Elle sera bien heureuse, +votre femme! Mais vous, mon ami, le serez-vous? Il me parait que vous +agissez bien vite, et j'en suis effrayee. Je ne sais pourquoi cette idee +de vous voir marie ne peut entrer dans ma pauvre tete; je n'y comprends +rien; je suis triste a la mort; il me semble impossible qu'un changement +quelconque ameliore votre destinee, et je crois que votre coeur se +briserait au choc de douleurs nouvelles. O mon cher Jacques! il faut +bien de la prudence quand on est comme nous deux! + +As-tu songe a tout, Jacques? as-tu fait un bon choix? Tu es observateur +et penetrant; mais on se trompe quelquefois; quelquefois la verite ment! +Ah! comme tu t'es souvent trompe sur toi-meme! combien de fois je t'ai +vu decourage! combien de fois je t'ai entendu dire: Ceci est le dernier +essai! Pourquoi suis-je assiegee de noirs pressentiments? Que peut-il +t'arriver? Tu es un homme, et tu as de la force. + +Mais toi, songer au mariage! cela me parait si extraordinaire! Vous etes +si peu fait pour la societe! vous detestez si cordialement ses droits, +ses usages et ses prejuges! Les eternelles lois de l'ordre et de la +civilisation, vous les revoquez encore en doute, et vous n'y cedez que +parce que vous n'etes pas absolument sur que vous deviez les mepriser; +et avec ces idees, avec votre caractere insaisissable et votre esprit +indompte, vous allez faire acte de soumission a la societe, et +contracter avec elle un engagement indissoluble; vous allez jurer d'etre +fidele eternellement a une femme, vous! vous allez lier votre horreur et +votre conscience au role de protecteur et de pere de famille! Oh! vous +direz ce que vous voudrez, Jacques, mais cela ne vous convient pas; +vous etes au-dessus ou au-dessous de ce role; quel que vous soyez, vous +n'etes pas fait pour vivre avec les hommes tels qu'ils sont. + +Vous renoncerez donc a tout ce que vous avez ete jusqu'ici et a tout ce +que vous auriez ete encore! car votre vie est un grand abime ou sont +tombes pele-mele tous les biens et tous les maux qu'il est permis a +l'homme de ressentir. Vous avez vecu quinze ou vingt vies ordinaires +dans une seule annee; vous deviez encore user et absorber bien des +existences avant de savoir seulement si vous aviez commence la votre. +Est-ce que vous regarderiez encore ceci comme un etat de transition, +comme un lien qui doit finir et faire place a un autre? Je ne suis pas +plus que vous un adepte de la foi sociale, je suis nee pour la detester, +mais quels sont les etres qui peuvent lutter contre elle, ou meme vivre +sans elle? La femme que vous epousez est-elle donc comme vous? est-elle +une des cinq ou six creatures humaines qui naissent, dans tout un +siecle, pour aimer la verite, et pour mourir sans avoir pu la faire +aimer des autres? est-elle de ceux que nous appelions les _sauvages_ +dans les jours de notre triste gaiete? Jacques, prends garde; au nom +du ciel, souviens-toi combien de fois nous avons cru l'un et l'autre +trouver notre semblable, et combien de fois nous nous sommes retrouves +seuls vis-a-vis l'un de l'autre! Adieu; prends au moins le temps de +reflechir. Pense a ton passe; pense a celui de SYLVIA. + + + +III. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Tilly, le... + +Ma chere, j'ai fait aujourd'hui une decouverte qui m'a laisse une +impression singuliere. En ecoutant lire la redaction de notre contrat de +mariage, j'ai appris que Jacques avait trente-cinq ans. Certainement ce +n'est pas la un age avance; et d'ailleurs on n'a jamais que l'age qu'on +parait avoir, et a la premiere vue je lui avais imagine dix annees +de moins. Cependant je ne sais pas pourquoi le son de ces syllabes, +trente-cinq ans! m'a epouvantee; j'ai regarde Jacques d'un air etonne et +peut-etre meme fache, comme s'il m'eut fait jusque-la un mensonge. Il +est certain pourtant qu'il ne m'a jamais parle de son age, et que je +n'ai jamais songe a le lui demander. Je suis sure qu'il me l'aurait dit +sur-le-champ, car il parait tres indifferent a ces choses-la, et il +ne s'est pas seulement apercu de l'effet que faisait sur moi et sur +plusieurs des personnes presentes la decouverte de ses trente-cinq ans. + +Moi qui le trouvais deja un peu vieux pour moi en lui en attribuant +trente! J'ai beau faire, Clemence, je t'avoue que je suis contrariee de +cette difference d'age entre nous; il me semble a present que Jacques +est beaucoup moins mon camarade et mon ami que je ne l'imaginais; il se +rapproche plutot de l'age d'un pere; et, au fait, il pourrait etre le +mien, il a dix-huit ans de plus que moi! Cela me fait un peu de peur, et +modifie peut-etre l'affection que j'avais pour lui. Autant que je puis +exprimer ce qui se passe en moi, je crois que ma confiance et mon estime +augmentent, tandis que mon enthousiasme et mon orgueil diminuent; enfin, +je suis beaucoup moins joyeuse ce soir que je ne l'etais ce matin, voila +ce que je ne saurais me dissimuler. Ta lettre me revient toujours a +l'esprit, et je pense a cet homme _vieux_ et _froid_ que tu as cru voir +en lui. Cependant, Clemence, si tu voyais comme Jacques est beau, comme +il a une tournure elegante et jeune, comme il a les manieres douces et +franches, le regard affectueux, la voix harmonieuse et fraiche! tu en +serais, je parie, amoureuse aussi. J'ai ete frappee et seduite par +toutes ces choses-la des le premier moment, et chaque jour j'ai ete plus +touchee de ces manieres, de ce regard et du son de cette voix; mais il +est bien vrai que je n'ai pas encore eu la hardiesse et le sang-froid +de l'examiner. Quand il arrive, je le regarde avec joie en lui disant +bonjour, et, dans ce moment-la, il a dix-sept ans comme moi; mais +ensuite je n'ose plus guere fixer les yeux sur lui, car les siens sont +toujours sur moi. A tout ce qui pourrait faire naitre sur ses traits une +expression nouvelle, je m'apercois que c'est moi qui suis observee, +et il ne m'est pas possible d'observer a mon tour. A quoi bon +l'observerais-je, d'ailleurs? que verrais-je en lui qui ne me plut pas? +et qu'aurais-je l'habilete de deviner s'il se donnait la moindre peine +pour se rendre impenetrable? Je suis si jeune! et lui... il doit avoir +tant d'experience!... Quand il m'a observee ainsi, et que je leve sur +lui un regard timide, comme pour recevoir mon arret, je trouve sur sa +figure tant d'affection, de contentement, une sorte d'approbation muette +si delicate et si douce, que je me rassure et me sens heureuse. Je vois +que tout ce que je fais, tout ce que je dis, tout ce que je pense, +plait a Jacques, et qu'au lieu d'un censeur severe j'ai en lui un etre +sympathique, un ami indulgent, peut-etre un amant aveugle! + +Ah! tiens, j'ai tort de gater mon bonheur et d'affaiblir mon amour par +ces petites recherches. Que m'importent quelques annees de plus ou de +moins? Jacques est beau, excellent, vertueux, estime et admire de tous +ceux qui le connaissent, et il m'aime, je suis sure de cela; que puis-je +demander de plus? + + + +IV. + +DE CLEMENCE A FERNANDE. + +De l'Abbaye-aux-Bois. Paris, le... + +Je recois tes deux lettres a la fois: deux plaisirs en meme temps! Ce +serait presque trop, ma chere Fernande, si ces plaisirs n'etaient un +peu inquietes et troubles par toutes les incertitudes que me cause ta +situation. Tu me demandes des conseils sur l'affaire la plus importante +et la plus delicate de la vie; tu me demandes des eclaircissements sur +des choses que je ne sais pas, sur des personnes que je ne connais pas, +sur des faits que je n ai pas vus; comment veux-tu que je reponde? Je +ne puis que tirer, des indices que tu me donnes, quelque jugement +incertain, expectatif, que tu feras tres-bien d'examiner longtemps, et +de soumettre a de nouvelles recherches avant de l'adopter. + +Je ne connais pas M. Jacques; je ne puis donc savoir a quel point lu +peux passer par-dessus les immenses inconvenients de cette difference +d'age; mais je puis et je dois te les signaler d'une maniere generale. +C'est a toi de les rejeter si tu es sure qu'il n'y ait pas lieu a en +faire l'application. + +On pretend que les hommes commencent la vie sociale plus tard que les +femmes, et qu'ils sont plus jeunes de raisonnement et d'experience a +trente ans que les femmes a vingt; je crois que cela est faux. Un homme +est oblige de se faire un etat ou de se chercher une position sociale au +sortir du college; une jeune personne, au sortir du couvent, trouve +sa position toute faite, soit qu'on la marie, soit que ses parents +la tiennent pour quelques annees encore aupres d'eux. Travailler a +l'aiguille, s'occuper des petits soins de l'interieur, cultiver la +superficie de quelques talents, devenir epouse et mere, s'habituer a +allaiter et a laver des enfants, voila ce qu'on appelle etre une femme +faite. Moi, je pense qu'en depit de tout cela une femme de vingt-cinq +ans, si elle n'a pas vu le monde depuis son mariage, est encore un +enfant. Je pense que le monde qu'elle a vu etant demoiselle, dansant +au bal sous l'oeil de ses parents, ne lui a rien appris du tout, si ce +n'est la maniere de s'habiller, de marcher, de s'asseoir et de faire la +reverence. Il y a autre chose a apprendre dans la vie, et les femmes +l'apprennent tard et a leurs depens. Il ne suffit pas d'avoir de la +grace, de la decence, une sorte d'esprit; il ne suffit pas d'avoir +allaite proprement ses enfants et tenu sa maison en ordre pendant +quelques annees pour etre a l'abri de tous les dangers qui peuvent +porter de mortelles atteintes au bonheur. Que de choses apprend un +homme, au contraire, dans l'exercice de cette liberte illimitee qui +lui est accordee a peine au sortir de l'adolescence! que d'experiences +rudes, que de severes lecons, que de deceptions murissantes il peut +mettre a profit seulement dans le cours de la premiere annee! que +d'hommes et de femmes il a pu etudier a l'age ou la femme n'a encore +connu que son pere et sa mere! + +Il est donc faux qu'un homme de vingt-cinq ans soit du meme age qu'une +fille de quinze, et que, pour faire une union raisonnablement assortie, +il faille etablir dix ans de difference entre le mari et la femme. Il +est bien vrai que le mari doit etre le protecteur et le guide; puisqu'il +doit etre le maitre, il est a desirer qu'il soit un maitre prudent et +eclaire. Mais, a age presque egal, il a bien assez de cette espece de +superiorite sur sa femme; s'il en a beaucoup plus, il en abuse, il +devient grondeur, pedant ou despote. + +Supposons que M. Jacques soit incapable d'etre jamais rien d'approchant; +accordons-lui toutes les belles qualites. Je ne te parle pas d'amour, +moi: je te fais la part bien grande en te disant que je ne le crois +pas absolument necessaire dans le mariage, et je doute que tu en aies +reellement pour ton fiance; a ton age ou prend pour de l'amour la +premiere affection qu'on eprouve. Je te parle d'amitie seulement, et +je te dis que le bonheur d'une femme est perdu quand elle ne peut pas +considerer son mari comme son meilleur ami. Es-tu bien sure de pouvoir +etre maintenant la meilleure amie d'un homme de trente-cinq ans? Sais-tu +ce que c'est que l'amitie? Sais-tu ce qu'il faut de sympathie pour la +faire naitre? quels apports de gouts, de caracteres et d'opinions sont +necessaires pour la maintenir? Quelles sympathies peuvent donc exister +entre deux etres qui, par la difference de leur age, recoivent des memes +objets des sensations tout opposees? quand ce qui attire l'un repousse +l'autre, quand ce qui parait estimable au plus age est ennuyeux au plus +jeune, quand ce qui semble agreable et touchant a la femme est dangereux +ou ridicule aux yeux du mari? As-tu pense a tout cela, pauvre Fernande? +N'es-tu pas aveuglee par ce besoin d'aimer qui tourmente miserablement +les jeunes filles? N'est-tu pas abusee aussi par une certaine vanite +secrete dont tu ne te ronds pas compte? Tu es pauvre, et un nomme riche +te recherche et t'epouse. Il a des chateaux, des terres; il a une belle +figure, de beaux chevaux, des habits bien faits; il te semble charmant, +parce que tout le monde le dit. Ta mere, qui est la femme la plus +interessee, la plus fausse et la plus adroite du monde, arrange les +choses de maniere a ce que vous ne puissiez pas vous eviter. Elle te +fait peut-etre croire qu'il est amoureux de toi, apres lui avoir fait +croire que tu etais amoureuse de lui, tandis que vous ne vous +aimez peut-etre ni l'un ni l'autre. Toi, tu es comme ces petites +pensionnaires, qui ont par hasard un cousin, et qui en sont +inevitablement amoureuses, parce que c'est le seul homme qu'elles +connaissent. Tu es noble de coeur, je le sais, et tu ne t'occupes pas +plus des richesses de M. Jacques que si elles n'existaient pas; mais tu +es femme, et tu n'es pas insensible a la gloire d'avoir fait, par ta +beaute et ta douceur, un de ces miracles que la societe voit avec +surprise, parce qu'ils sont rares en effet: un homme riche epousant une +fille pauvre. + +Mais je te mets en colere, je parie; je t'en prie, ma chere enfant, ne +prends pas tout cela trop au serieux. Ce sont des choses que je t'engage +a te dire courageusement a toi-meme et sur lesquelles il faut que tu +t'interroges severement; il est tres-possible que tu n'aies rien de +commun avec elles. Alors ce sera quelques feuilles de papier que j'aurai +barbouillees d'encre pour te rendre service, et qui ne seront bonnes +a rien. Je veux te dire une autre chose qui, chez moi, n'est pas le +resultat d'un raisonnement, mais d'une repugnance instinctive; je +t'engage donc a t'en preoccuper assez legerement. Je n'aime pas que le +visage montre un age different de celui qu'on a. Cela me fait venir +toutes sortes d'idees superstitieuses, et, quelque folles et injustes +qu'elles pussent etre, il me serait impossible d'accorder ma confiance +a une personne sur l'age de laquelle je me serais trompee de dix ans +au premier coup d'oeil. Dans le cas ou elle m'aurait semble plus jeune +qu'elle ne l'est en effet, je penserais que l'egoisme, la secheresse du +coeur, ou une froide nonchalance, l'ont empechee de sentir l'atteinte +des douleurs humaines, ou l'ont rendue habile a eviter les fatigues +morales qui vieillissent tous les hommes. Dans le cas contraire, je +penserais que les vices, la debauche, ou au moins une certaine sorte +de fausse exaltation, l'ont precipitee dans des desordres et dans des +fatigues qui l'ont vieillie plus que de raison; en un mot, je ne verrais +pas sans stupeur et sans effroi une infraction evidente aux lois de la +nature: il y a toujours la quelque chose de mysterieux qu'il faudrait +examiner. Mais que peu ton examinera ton age, et quand l'empressement de +changer d'etat et de position _avant un mois_ nous ferme les yeux sur +tous les dangers? + +Tu dis que M. Jacques est aime et estime de tous ceux qui le +connaissent; il me semble que ceux qui le connaissent et qui ont pu t'en +parler sont en petit nombre. Si je repasse les chapitres de tes lettres +precedentes ou il en est question, je trouve que ce nombre se reduit a +deux amis, M. Borel et sa femme. Ta mere l'a connu lorsqu'il etait age +de dix ans, et comme elle etait liee avec son pere, elle peut avoir eu +des renseignements tres precis sur son heritage. Je crois qu'elle ne +s'est pas souciee d'autre chose, pas meme de te signaler le notable +inconvenient d'avoir dix-huit ans de moins que ton mari. Elle savait +tres-bien l'age de M. Jacques; mais je comprends qu'elle ait evite d'en +parler a qui que ce soit. Les femmes qui ne sont plus jeunes parlent +rarement du passe sans en effacer toutes les dates. + +Tu me reproches de ne pas aimer ta mere: je n'y saurais que faire, ma +chere Fernande; mais je suis charmee que tu ne lui ressembles en rien; +et si quelque chose peut me consoler de la precipitation avec laquelle +se conclut ton mariage, c'est qu'il te separera bientot d'elle: tu +ne peut pas tomber en de plus mauvaises mains que celles dont tu vas +sortir; sois sure de ce que je te dis. Il m'importe peu que cela soit +conforme aux saintes lois du prejuge; il me parait conforme a celles de +la raison de t'eclairer sur le caractere d'une personne qui a tant de +part dans ta vie; et la raison est le seul guide que je consulte, le +seul dieu que je serve. + +Je croirais volontiers que la penetration de M. Jacques n'est pas une +chimere. Je suis persuadee de la rectitude des premiers jugements, +quand la personne qui les porte s'est habituee a rassembler toutes les +facultes de l'observation pour les exercer a la fois sur la premiere +impression recue. Il a bien juge de toi et de ta mere; cependant, a +l'egard de celle-ci, il peut se faire que quelque souvenir d'enfance +aide beaucoup a l'aversion qu'il a sentie en la retrouvant. + +L'histoire de la vieille Marguerite ne me semble pas, comme a toi, un +grand sujet de trouble et de consternation. M. Jacques s'est comporte en +homme d'esprit en t'aidant dans tes petites charites; mais je comprends +fort bien qu'il y ait ete ennuye des litanies de la mendiante, En ceci +je trouve l'occasion de te faire observer que vous etes destines, M. +Jacques et toi, a differer toujours de sentiments et de conduite, quand +meme vous aurez tous deux raison. Je souhaite qu'il sache toujours +tolerer cette difference, et qu'il te permette d'eprouver les emotions +auxquelles son coeur sera ferme. + +Adieu, ma bonne Fernande; tu vois que je n'ai aucune prevention contre +la personne de ton fiance. D'ailleurs le jour ou tu ne voudras plus +entendre la verite, il faudra cesser de me la demander. + +Je vis toujours tranquille et heureuse au fond de mon abbaye. Les +religieuses ont renonce envers moi a toute espece de tracasserie. Je +recois les visites que je veux, et je vais quelquefois dans le monde +depuis que j'ai quitte le grand deuil de veuve. La famille de mon mari +a d'assez bons procedes envers moi, et pourtant ce n'est pas une +tres-aimable famille. J'ai agi avec prudence envers elle. La raison, ma +chere Fernande! la raison! avec cela on fait sa vie soi-meme, et on la +fait libre et calme, sinon brillante. + +Ton amie, CLEMENCE DE LUXEUIL. + + + +V. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +L'amitie est bien bonne, mais la raison est bien triste ma chere +Clemence; ta lettre m'a donne un veritable acces de spleen. Je l'ai +relue plusieurs fois et toujours avec une nouvelle melancolie. Elle m'a +mise en mefiance contre ma mere, contre Jacques, contre moi, contre +toi-meme. Oui, j'avoue que je t'en ai un peu voulu de me desenchanter si +durement de mon bonheur. Tu as raison pourtant, et je sens bien que tu +es ma veritable amie c'est a toi que je demande les conseils et l'appui +que je n'ose reclamer de ma mere. Je persiste a croire que tu penses +trop mal d'elle, mais je suis forcee de voir que son coeur est +tres-froid pour moi, et qu'elle ne cherche dans mon mariage que les +avantages de la fortune. + +Apres tout, ce mariage ne l'enrichira pas; elle a projet de vivre au +Tilly, et de me laisser partir pour le Dauphine avec mon mari; ainsi +elle n'a aucun interet personnel dans cette affaire. Elle croit que +l'argent est le premier des biens, et tous ses efforts tendent, non +a l'acquerir, mais a me le procurer. Puis-je lui faire un crime de +s'occuper de mon bonheur a sa maniere et selon ses idees? + +Quant a moi, je me suis examinee severement, et je t'assure que la +vanite ne m'influence en rien. J'avais tellement peur de m'aveugler a +cet egard, que, ce matin, apres avoir relu ta lettre, j'ai eu envie de +quereller un peu Jacques, afin d'eprouver mon amour et le sien. J'ai +attendu que ma mere nous eut laisses seuls au piano comme elle fait +toujours apres le dejeuner. Alors j'ai cesse de chanter pour lui +dire brusquement: "Savez-vous, Jacques, que je suis bien jeune pour +vous?--J'y ai pense, m'a-t-il dit avec la figure tranquille qu'il +a toujours Est-ce que vous n'y aviez pas pense encore?--C'eut ete +difficile, lui ai-je repondu, je ne savais pas votre age---En verite!" +s'est-il ecrie, et il est devenu plus pale que de coutume. J'ai senti +que je lui faisais de la peine, et je me suis repentie tout de suite. Il +a ajoute: "J'aurais du prevoir que votre mere ne vous le dirait pas; et +pourtant je l'avais chargee de vous faire songer a la difference de nos +ages. Elle m'a dit l'avoir fait; elle m'a dit que vous etiez bien aise +de trouver en moi un pere en meme temps qu'un amant.--Un pere! ai-je +repondu; non, Jacques, je n'ai pas dit cela." Jacques a souri, et, me +baisant au front, il s'est ecrie: "Tu es franche comme une sauvage; je +t'aime a la folie, tu seras ma fille cherie; mais si tu crains qu'en +devenant ton pere, je ne devienne ton maitre, je ne t'appellerai ma +fille que dans le secret de mon coeur. Cependant, a-t-il dit un instant +apres en se levant, il est possible que je sois trop vieux pour toi. Si +tu le trouves, je le suis en effet.--Non, Jacques! non! ai-je repondu +vivement en me levant aussi.--Ne t'abuse pas, a-t-il repris, j'ai +trente-cinq ans, dix-huit belles annees de plus que toi. Est-ce que vous +ne vous ne vous en etiez jamais apercue? Est-ce que cela ne se lit pas +sur mon visage?--Non; la premiere fois que je vous ai vu, j'ai cru que +vous aviez vingt-cinq ans, et depuis, je vous en ai toujours donne +trente.--Vous ne n'avez donc jamais regarde, Fernande? Regardez-moi +bien, je le veux; je detournerai les yeux pour ne pas vous intimider." +Il m'a attiree vers lui et a detourne les yeux en effet. Alors je l'ai +examine avec attention, et j'ai decouvert qu'il y avait au-dessous des +paupieres et au coin de la bouche quelques rides imperceptibles, et sur +ses tempes quelques cheveux blancs meles a une foret de cheveux noirs; +c'est la tout. "Voila toute la difference d'un homme de trente-cinq ans +a un homme de trente!" me suis-je dit; et je me suis mise a rire de +cette idee qu'il avait de se faire regarder. "Je vais vous dire la +verite, lui ai-je dit: votre figure, telle qu'elle est, me plait +beaucoup mieux que la mienne; mais je crains que cette difference d'age +ne se fasse sentir dans votre caractere." Alors j'ai tache de lui +exposer tous les doutes que renferme ta lettre, comme s'ils venaient du +moi. Il m'a ecoutee avec beaucoup d'attention et avec une serenite de +visage qui m'avait deja rassuree avant qu'il me parlat. Quand j'ai eu +tout dit, il m'a repondu: "Fernande, deux caracteres semblables ne se +rencontrent jamais; l'age n'y fait rien; a quinze ans j'etais beaucoup +plus vieux que vous sous de certains rapports, et sous d'autres, je suis +encore aujourd'hui plus jeune que vous. Nous differons sur beaucoup de +points, je n'en doute pas; mais vous aurez moins a souffrir de cela +avec moi qu'avec tout autre. Est-ce que vous ne le croyez pas?" Que +voulais-tu que je repondisse? Du moment qu'il me le dit, je le crois +en effet: il a l'air si sur de son fait! Ah! Clemence, il est possible +qu'il me trompe ou qu'il se trompe lui-meme, mais il est impossible que +je me trompe aussi sur l'amour que j'ai pour lui; non, ce n'est pas le +besoin d'aimer d'une petite pensionnaire. J'ai vu d'autres hommes +avant lui, et nul ne m'a inspire de sympathie. La maison d'Eugenie est +toujours pleine d'hommes plus jeunes, plus gais, plus brillants et plus +beaux peut-etre que Jacques; je n'ai jamais desire d'etre la femme +d'aucun de ceux-la. Je ne me jette pas en aveugle dans les seductions +d'une position nouvelle. Tes lettres me font beaucoup d'effet; je les +commente, je les apprends par coeur, j'en applique a chaque instant un +passage aux entrainements de mon amour, et je vois que la prudence est +inutile, que la raison est impuissante. J'apercois les dangers ou cet +amour peut me precipiter, et la crainte d'etre malheureuse avec Jacques +ne m'ote pas le desir de passer ma vie pres de lui. + +Tu dis que deux amis seulement m'ont dit du bien de Jacques. Je vais te +raconter la conversation qui eut lieu a Cenay, chez les Borel, il y +a quelques jours. Il y avait la cinq ou six compagnons d'armes de M. +Borel; Jacques avait l'air un peu plus serieux que de coutume, mais sa +figure et ses manieres exprimaient toujours la meme tranquillite d'ame. +Il prit une tasse de cafe, et fit quelques tours de promenade dans +l'appartement, sans rien dire. "Eh bien, Jacques, comment vous +trouvez-vous? lui demanda Eugenie.--Mieux, repondit-il d'un air +doux.--Il a donc ete malade?" demandai-je etourdiment. Je vis tous les +regards de ces messieurs se tourner vers moi, et un certain sourire +de bienveillance, un peu moqueuse peut-etre, sur tous les visages. Je +sentis que je devenais rouge, mais cela m'etait egal; j'etais inquiete +de Jacques, je reiterai ma question. "J'ai eu quelques douleurs de tete, +repondit-il en me remerciant par un regard affectueux, mais ce n'est +rien du tout, et ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe." On parla +d'autre chose, et il sortit. "Je crains que Jacques ne soit reellement +malade, dit Eugenie on le regardant s'eloigner.--Mais il faudrait +savoir s'il n'a pas besoin de soins, dit ma mere en affectant beaucoup +d'interet.--Oh! il faut surtout le laisser tranquille, dit M. Borel +brusquement; il ne peut pas supporter qu'on s'occupe de lui quand il +souffre.--Parbleu! il a de quoi souffrir, dit un de ces messieurs; il +a sur la poitrine deux ou trois belles blessures qui auraient tue tout +autre que lui.--Il en souffre rarement, dit Eugenie; mais je crains +qu'aujourd'hui il n'ait beaucoup souffert.--Qui est-ce qui peut jamais +savoir si Jacques souffre? reprit M. Borel. Est-ce que Jacques est fait +de chair humaine?--Je crois bien que oui, dit un vieux capitaine de +dragons; mais je crois que c'est l'ame d'un diable qui est dans ce +corps-la.--C'est l'ame d'un ange plutot, dit Eugenie.--Ah! voila madame +Borel qui parle comme les autres, reprit le vieux capitaine; je ne sais +pas ce que Jacques chante a l'oreille des femmes, mais elles ne parlent +jamais de lui que comme d'un cherubin; et nous, pauvres pecheurs, on +publie nos vertus _civiles et militaires_. ( Ceci est une plaisanterie +favorite du capitaine.)--Oh! pour moi, dit Eugenie, je professe une +espece de religion pour notre Jacques, et mon mari l'ordonne ainsi a +tous ceux qui sont ici." On m'adressa indirectement quelques epigrammes +affectueuses, qui avaient la meilleure volonte du monde de me faire +plaisir, mais qui m'embarrasserent un peu. Je pris le bras de +mademoiselle Regnault, et je sortis comme pour faire un tour de jardin; +mais je lui confessai que je mourais d'envie d'entendre le reste de la +conversation sur Jacques, et elle me conduisit pres d'une fenetre d'ou +l'on entend tout ce qui se dit dans le salon. J'entendis la voix de M. +Borel, et je compris qu'il parlait a un de ces messieurs qui ne connait +Jacques que tres-peu. "Vous voyez bien la figure pale et l'air distrait +de Jacques, disait-il, Je ne sais pas si vous avez fait attention a ce +petit _chantonnement_ qu'il fait dans sa barbe quand il charge sa pipe, +ou quand il taille son crayon pour dessiner? Eh bien! quand il souffre +beaucoup, tous ses temoignages de douleur et d'impatience se reduisent a +cette petite chanson. Je la lui ai entendu faire en plusieurs occasions +ou je n'avais pas envie de chanter. A Smolensk, quand on m'a ampute +deux doigts du pied, et quand on lui a retire deux balles qui s'etaient +proprement logees entre deux de ses cotes, moi je jurais comme un damne, +M. Jacques chantonnait." Ici M. Borel se mit a imiter parfaitement le +petit _Lila Burello_ de Jacques. Ces messieurs se mirent a rire. Quant a +moi, l'image que ce recit m'avait fait passer devant les yeux, Jacques +sanglant, chantant sous le fer du chirurgien, m'avait donne une sueur +froide, et je vis bien encore, a cette impression-la, que j'aime +Jacques; car j'etais bien indifferente aux douleurs de M. Borel, et +tandis qu'Eugenie sans doute fremissait en y pensant, il m'etait +absolument egal qu'il eut deux ou trois doigts de plus ou de moins au +pied. + +"Vous souvenez-vous, dit une autre voix, de l'arrivee de Jacques au +regiment, la veille de***?---Ah! brave Jacques! il avait seize ans, dit +un autre interlocuteur; il avait l'air d'une jolie petite demoiselle. +Ils etaient la cinq ou six enfants de famille, debarques depuis une +heure, enveloppes de surtouts fourres par leurs mamans, gentils, bien +peignes, roses, et pas trop contents de coucher a l'auberge en plein +champ. Jacques etait la aussi avec sa petite mine, pale deja, un petit +commencement de moustache et sa petite chanson entre les dents. L'un +disait; Celui-la est le plus ridicule de tous; il veut faire le luron, +et il est deja blanc comme un linge. Un autre disait: M. Jacques est le +Cesar de la societe; au premier coup de canon, il chantera sur un autre +ton.--Lorrain... Qui est-ce qui se souvient du lieutenant Lorrain, avec +son grand diable de nez, ses mauvaises plaisanteries, et son album +de caricatures qui ne le quittait pas plus que son sabre? Un habile +dessinateur, ma foi! et le meilleur tireur du regiment. Voila que mon +animal, a la lueur du feu du bivouac, s'amuse avec un bout de charbon a +vous crayonner la charge de Jacques et de ses petits compagnons, avec +des eventails et des ombrelles; il avait ecrit au-dessous: _Gens riches +allant a la bataille_. Jacques passe derriere lui, se penche sur son +epaule, et dit avec l'air doux et gentil qu'il a toujours +conserve: "C'est tres-joli, cela!--Vous en etes content? dit +Lorrain.--Tres-content, repond Jacques.--Et moi aussi," reprend Lorrain. +Tout le monde de rire. Jacques s'assied sans se deconcerter le moins du +monde, et me prie de lui preter ma pipe. J'avais envie de la lui casser +sur la figure. "Est-ce que vous n'en avez pas une?--Non, repondit-il; +je n'ai jamais fume de ma vie; j'ai envie d'essayer: comment s'y +prend-on?--On allume de ce cote-la et on la met dans sa bouche, et puis +on tire de toutes ses forces jusqu'a ce que la fumee sorte par le cote +oppose." Jacques secoue la tete d'un air de simplicite et prend la pipe. +Nous esperions le voir tousser ou s'enivrer; chacun charge la sienne +et la lui presente l'une apres l'autre, en lui versant des rasades +d'eau-de-vie a griser un boeuf. Je ne sais pas s'il les escamotait; mais +sa figure ne fit pas un pli, son gosier n'eut pas une convulsion; il but +et fuma la moitie de la nuit sans sortir de son sang-froid et sans se +laisser entamer par la moindre taquinerie; on eut dit que sa nourrice +l'avait eleve avec de l'eau-de-vie et de la fumee de pipe. Le capitaine +Jean, que voila, et qui se souvient bien de ce que je raconte, vint me +taper sur l'epaule et me dire: "Vous voyez bien cet oiseau-mouche? Eh +bien! je vous dis, Borel, que ce sera une de nos meilleures moustaches. +Je connais cela; c'est une petite race de vieux buis bien sec, et c'est +plus solide qu'une grande massue de fer. Son pere est un brigand, mais +un sabreur; celui-ci aura plus de sang-froid, et si un boulet ne le raie +pas demain de mes tablettes, il fera vingt campagnes sans se plaindre de +cors aux pieds. Le lendemain, chacun sait comme Jacques fit ses preuves +et fut decore sur le champ de bataille.--Vous croyez qu'il etait +glorieux apres cela, dit le capitaine de dragons; qu'il sautait comme +font les enfants a qui ces fortunes-la arrivent, ou bien qu'il s'en +allait dans les petits coins, comme nous faisions, nous autres, pour +regarder sa croix et la baiser? Il avait l'air aussi indifferent a cela +qu'il l'avait ete a la caricature de Lorrain, au premier feu et a sa +premiere blessure. Il recut toutes les poignees de main d'un air franc +et amical, mais sans montrer ni etonnement ni joie. Je ne sais pas ce +qui peut faire rire ou pleurer Jacques, et, quant a moi, je me suis +souvent demande si ce n'etait pas un de ces spectres auxquels croient +les Allemands.--Vous n'avez donc pas vu Jacques amoureux? dit M. Borel. +Alors vous l'auriez vu fondre comme la neige au soleil; il n'y a que les +femmes qui aient du pouvoir sur cette tete-la; aussi y ont-elles fait de +fiers ravages! En Italie..." M. Borel s'interrompit, et je compris que +quelqu'un, Eugenie sans doute, lui avait fait signe de se taire. Cela me +donna une impatience, une curiosite et une inquietude epouvantables. + +"Je voudrais savoir, dit Eugenie apres un instant de silence, ou il +a trouve le temps d'apprendre tout ce qu'il sait en litterature, en +poesie, en musique, en peinture!--Qui diable le sait? repondit le +capitaine; moi, je crois qu'il est venu au monde comme ca; ce qu'il y +a de sur, c'est que ce n'est pas moi qui le lui ai appris.--Sous ce +rapport, dit ma mere, je crois pouvoir presumer que son education etait +faite avant qu'il entrat au service. Je l'ai connu a l'age de dix ans, +et il etait extraordinairement instruit pour son age. Il avait l'aplomb +et l'assurance d'un homme; il a du se developper remarquablement +vite.--Le capitaine Jean a bien un peu raison, observa M. Borel, quand +il dit que Jacques n'appartient pas tout a fait a l'espece humaine; il +y a dans son corps et dans son esprit une trempe d'acier dont le secret +est perdu sans doute. A insu, jusqu'a l'age de vingt-cinq ans, il a paru +plus age qu'il ne l'etait en effet, et depuis ce temps-la il parait plus +jeune qu'il ne l'est reellement. + +[Illustration: Le hasard voulut que M. Jacques...] + +Je n'oublierai jamais, reprit une autre personne, la maniere dont il +s'est comporte a son premier duel.--Parbleu! c'etait precisement avec +Lorrain, dit le capitaine Jean; c'est moi qui l'ai force de se battre; +je l'aimais de tout mon coeur, cet enfant-la!--.Comment! vous l'avez +_force_? dit la personne qui ne connaissait pas Jacques, et a qui +s'adressaient presque tous ces recits.--Je vais vous dire comment, +reprit le capitaine. Jacques s'etait certainement bien montre a la +bataille de***; mais autre chose est de se faire respecter du canon et +de se faire estimer de ses camarades. Ce n'est pas que dans ce moment-la +on fut tres-duelliste dans l'armee: on etait assez occupe avec l'ennemi. +Neanmoins; le lieutenant Lorrain ne passait pas un jour sans se faire +une affaire petite ou grande avec quelque nouveau venu. Il n'etait pas, +a beaucoup pres, aussi solide sur le champ de bataille; mais dans une +affaire particuliere, il avait si beau jeu qu'on ne lui reprochait rien +impunement. Je n'aimais pas ce gaillard-la, et j'aurais donne mon cheval +pour qu'on me debarrassat de sa vue. Je l'avais manque deux fois, et +j'en avais ete pour mes frais, une fois ce poignet-ci, et l'autre fois +cette joue-la. Il ne pouvait pas souffrir notre petit Jacques, et il +etait furieux de la maniere dont il avait mis les rieurs de son cote +a***. Il n'avait rien merite, rien gagne, lui, pas meme une egratignure! +Il se consolait en faisant des caricatures au moyen desquelles il +tournait Jacques en ridicule; car ses diables de charges etaient si bien +faites, qu'en les regardant il fallait rire malgre qu'on en eut. Cela +m'impatientait. Un soir, il avait dessine le dolman de Jacques sur le +dos d'un petit chien. C'etait trop fort; je vais trouver Jacques, +qui dormait sur l'herbe; je lui dis: "Jacques, il faut que tu te +battes.--Avec qui? dit-il en baillant et etendant-les bras.--Avec +Lorrain.--Pourquoi?--Parce qu'il t'insulte.--Comment?--Est-ce que ses +caricatures ne t'offensent pas?--Pas du tout.--Mais il se moque de toi. +--Qu'est-ce que cela me fait?--Ah ca, Jacques, est-ce que tu n'es brave +qu'a la melee?--Je n'en sais rien." La-dessus je dis un mot que je ne +repeterai pas devant ces dames. "Parle plus bas, Jacques, et prends +garde de ne jamais repeter devant personne ce que tu viens de me dire +la.--Pourquoi donc, Jean? me dit-il en baillant comme un desespere.--Tu +dors, camarade! lui dis-je en le secouant de toute ma force.--Quand tu +m'auras casse les os, me dit-il avec son sang-froid ordinaire, crois-tu +que je serai plus persuade? Comment veux-tu que je te dise si je suis +brave en duel? je ne me suis jamais battu. Si tu m'avais demande, la +veille de la bataille, comment je me conduirais, je t'aurais dit la meme +chose. J'ai fait le premier essai de mon caractere militaire ce jour-la; +a present, s'il faut en faire un second, je ne demande pas mieux; mais +je ne sais pas mieux que toi comment je m'en tirerai." C'etait un +drole de corps que ce petit Jacques, avec ses petits raisonnements de +philosophe. J'etais sur de lui comme de moi, malgre tout ce qu'il disait +pour m'en faire douter. "Je t'estime, lui dis-je, parce que tu n'es pas +un fanfaron et que tu as du coeur. L'amitie que j'ai pour toi me force +a te dire qu'il faut te battre.--Je le veux bien; mais trouve-moi une +raison pour le faire sans etre un sot. Je t'avoue que vouloir tuer un +homme parce qu'il s'amuse a dessiner ma pauvre personne d'une maniere +bouffonne et plaisante, cela ne me parait pas possible. Moi, je ne suis +pas en colere contre ce Lorrain; il m'amuse beaucoup, au contraire, +et je serais au desespoir de tuer un homme qui fait de si droles +de calembours.--Il faut tacher de le toucher au bras droit, et de +l'empecher de faire jamais la caricature de personne." Jacques haussa +les epaules et se rendormit. Je n'etais pas content de cela; j'attendis +le lendemain matin, et je dis a Lorrain: "Sais-tu que Jacques ne prend +plus si bien la plaisanterie? Il a dit qu'a la premiere caricature il +se battrait avec toi.--Bien, dit Lorrain, je ne demande pas mieux." +Il prend alors un bout de charbon, et, sur un grand mur blanc qui se +trouvait la, il vous fait un Jacques gigantesque, avec le nom et la +decoration; rien n'y manquait. Je rassemble les amis, et je leur dis: +"Que feriez-vous a la place de Jacques?--Cela n'est pas douteux," +repondent-ils. Je vais chercher Jacques. "Jacques, les anciens ont +decide qu'il faut te battre.--Je veux bien, dit Jacques en regardant son +portrait; ca n'en vaut, ma foi! pas la peine. Vous pensez donc, +vous autres, que je suis insulte?--_Insultissimus_! repond un +facetieux.--Allons, dit Jacques, qui est-ce qui veut me servir de +temoin?---Moi, dis-je, et Borel." Lorrain arrive pour dejeuner, Jacques +va droit a lui, et, comme s'il lui eut offert une prise de tabac, +lui dit: "Lorrain, on dit que vous m'avez insulte; si c'a ete votre +intention en effet, je vous en demande raison.--C'a ete mon intention, +repond Lorrain, et je vous en rendrai raison dans une heure. Je vous +laisse le choix des armes.--A quelles armes faut-il que je me batte? dit +Jacques en revenant allumer sa pipe a la mienne.--A celle que tu connais +le mieux.--Je n'en connais aucune, dit Jacques; je suis une recrue, moi, +Dieu ne m'a pas fait naitre soldat.--Comment, malheureux, lui dis-je, +tu ne connais aucune arme, et tu t'engages avec un malin comme +Lorrain?--Vous m'avez dit de le faire, je l'ai fait, dit Jacques.--Eh +bien! tu sais sabrer, bats-toi au sabre.--Comment s'y prend-on?--Comme +on peut, quand on ne sait pas.--A la bonne heure! dit Jacques; quand +Lorrain sera pret, vous m'appellerez." El il se met a dormir sur une +table. A l'heure dite, mon Lorrain se presente sur le terrain d'un air +persifleur. Il faisait toutes sortes de moqueries, et affectait de +laisser a Jacques tous les avantages. Voila Jacques qui prend un +sabre plus long que lui, qui, avec ses petits bras, le fait voltiger +par-dessus sa tete, et vient sur son homme, tapant a droite, a gauche, +en avant, au hasard, mais tapant dru, battant en grange, ne s'inquietant +pas de parer, mais d'avancer. Quand Lorrain vit cette maniere d'agir, +il recula, et demanda ce que cela voulait dire. "Cela veut dire, lui +repondis-je, que Jacques ne sait pas tirer le sabre, et qu'il fait comme +il peut." Lorrain reprit courage et avanca; mais il recut aussitot sur +l'epaule droite une si bonne entamure, qu'il s'en trouva satisfait et +n'en demanda pas davantage. De cette affaire-la, il resta plus de six +mois sans se battre et sans dessiner." + +[Illustration: Il prend alors ou tout de charbon.] + +On parla encore longtemps de Jacques, et si je ne craignais de te +fatiguer avec mes recits, je te raconterais de quelle maniere vraiment +heroique Jacques supporta ses horribles souffrances de la campagne de +Russie. Ce sera pour une autre fois, si tu veux; aujourd'hui, ce besoin +de te parler de lui m'a conduite assez loin; il est temps que je te +delivre de mon griffonnage et que j'aille me coucher. Adieu, mon amie. + + + +VI. + +Cerlay, pres Tours. + +Quand ma souffrance s'endort, pourquoi la reveilles-tu, imprudente +Sylvia! Je sais bien que je n'en guerirai pas: crains-tu que je ne +l'oublie? Mais de quoi donc as-tu peur? et quelle page de ma vie peut +te paraitre bizarre quand elle est signee de Jacques? Est-ce de me voir +amoureux que tu t'etonnes? est-ce mon amour, est-ce mon mariage qui +t'effraie? + +Moi, si je pouvais m'epouvanter de quelque chose, ce serait de me sentir +si heureux; mais je l'ai ete plus d'une fois, et plus d'une fois j'ai +su y renoncer. Quand le temps sera venu de me vaincre, je me vaincrai. +J'aime du plus profond de mon coeur une vierge, une enfant belle comme +la verite, vraie comme la beaute, simple, confiante, faible peut-etre, +mais sincere et droite comme toi. Pourtant Fernande n'est pas ton egale; +nulle ne l'est en ce monde, Sylvia; c'est pourquoi je ne la cherche pas. +Je ne demanderai pas a cette jeune fille la force et l'orgueil qui te +font si grande, mais je trouverai en elle les douces affections, les +tendres prevenances dont mon coeur sent le besoin. J'ai soif de repos, +Sylyia; il y a longtemps que je marche seul dans un chemin penible; il +faut que je m'appuie sur un coeur paisible et pur; le tien ne peut pas +m'appartenir exclusivement; il faut que je m'empare de celui-ci, qui n'a +encore connu que moi. + +Oui, Fernande est _une sauvage_. Si tu voyais ses longs cheveux blonds +se detacher et tomber en desordre sur ses epaules au moindre mouvement +de sa jeune petulance; si tu voyais ses grands yeux noirs, toujours +etonnes, toujours questionneurs, et si ingenus quand l'amour en adoucit +la vivacite; si tu entendais le son un peu brusque de cette voix nette +et accentuee, tu reconnaitrais, a des indices indubitables, la franchise +et l'honnetete. Fernande a dix-sept ans; elle est petite, blanche, un +peu grasse, mais elegante et legere cependant. Ses yeux et ses sourcils +noirs au-dessous d'une foret de cheveux blonds, donnent un caractere +particulier a sa beaute. Son front n'est pas tres eleve, mais il +est purement dessine, et annonce une intelligence plutot docile que +saisissante, plutot capable de memoire que d'observation. En effet, elle +arrange et emploie convenablement ce qu'elle sait, et ne decouvre rien +par elle-meme. Je ne te dirai pas, comme font tous les amants, que son +caractere et son esprit sont faits expres pour assurer le bonheur de ma +vie. Ce serait une phrase de clerc de notaire, et l'approche du mariage +ne m'a pas encore rendu imbecile a ce point. Le caractere de Fernande +est ce qu'il est; je l'etudie, je le possede, et je traiterai avec lui +en consequence. Quand j'etais jeune, je croyais a un etre cree pour +moi. Je le cherchais dans les natures les plus opposees, et quand je +desesperais de le trouver dans l'une, je me hatais de l'esperer dans une +autre. C'est ainsi que j'ai aggrave mes maux et que j'ai souvent connu +le decouragement, Amour romanesque! tourment et chimere des annees +fecondes de la vie! + +Ne vous trompez pas sur moi, cependant, Sylvia; je ne suis pas un homme +blase qui se retire des passions pour vivre bourgeoisement avec une +femme simple, gentille et rangee: je suis un homme encore bien jeune de +coeur, qui aime fortement une jeune fille, et qui l'epouse pour deux +raisons: la premiere, parce que c'est l'unique moyen da la posseder; la +seconde, parce que c'est l'unique moyen de l'arracher des mains d'une +mechante mere, et de lui procurer une vie honorable et independante. +Vous voyez que c'est un mariage d'amour; je ne m'en defends pas. Si +cette determination entrainait tous les maux que vous craignez, ce qu'il +y a de vieux en moi, l'esprit et la volonte, aurait pris le dessus, +et j'aurais fui avant de m'abandonner a mon coeur; mais ces maux sont +imaginaires, Sylvia, et je vais te le prouver. + +Je n'ai pas change d'avis, je ne me suis pas reconcilie avec la +societe, et le mariage est toujours, selon moi, une des plus barbares +institutions qu'elle ait ebauchees. Je ne doute pas qu'il ne soit aboli, +si l'espece humaine fait quelque progres vers la justice et la raison; +un lien plus humain et non moins sacre remplacera celui-la, et saura +assurer l'existence des enfants qui naitront d'un homme et d'une femme, +sans enchainer a jamais la liberte de l'un et de l'autre. Mais les +hommes sont trop grossiers et les femmes trop laches pour demander +une loi plus noble que la loi de fer qui les regit: a des etres sans +conscience et sans vertu, il faut de lourdes chaine. Les ameliorations +que revent quelques esprits genereux sont impossibles a realiser dans ce +siecle-ci; ces esprits-la oublient qu'ils sont de cent ans en avant +de leurs contemporains, et qu'avant de changer la loi il faut changer +l'homme. + +Quand on est de ceux-la, quand on se sent moins brute et moins feroce +que la societe ou l'on est condamne a vivre et a mourir, il faut ou +lutter corps a corps avec elle, ou s'en retirer tout a fait. J'ai fait +l'un, je veux faire l'autre. J'ai vecu seul, meprisant l'activite +d'autrui, et me lavant les mains devant Dieu des impuretes de la race +humaine; a present je veux vivre deux, et donner a un etre semblable a +moi le repos et la liberte qui m'ont ete refuses de tous. Ce que j'ai +amasse de force et d'independance durant toute une vie de solitude et +de haine, je veux en faire profiter l'objet de mon affection, un etre +faible, opprime, pauvre, et qui me devra tout; je veux lui donner un +bonheur inconnu ici-bas; je veux, au nom de la societe que je meprise, +lui assurer les biens que la societe refuse aux femmes. Je veux que la +mienne soit un etre noble, fier et sincere; telle que la nature l'a +faite, je veux la conserver; je veux qu'elle n'ait jamais ni besoin ni +envie de mentir. J'ai embrasse cette idee-la comme un but a ma triste et +sterile existence, et je me persuade que, si je reussis, ma vie ne sera +pas absolument perdue. + +Ne souris pas, Sylvia; ce ne sera pas une petite chose, cela sera +peut-etre plus grand devant Dieu que les conquetes d'Alexandre. J'y +emploierai tout mon courage, toute ma force; j'y sacrifierai tout, s'il +le faut: ma fortune, mon amour, et ce que les hommes appellent leur +honneur; car je ne me dissimule pas les difficultes de mon entreprise et +ce que la societe y apportera d'obstacles. Je sais combien ses prejuges, +sa jalousie, ses menaces, sa haine, entraveront mes pas et glaceront de +terreur celle que j'ai prise par la main pour la faire marcher avec moi +dans ce chemin desert; mais je surmonterai tout, je le sens, je le sais. +Si mon courage faiblissait, ne serais-tu pas la pour me dire: "Jacques, +souviens-toi de ce que tu a promis a Dieu?" + + + +VII. + +DE FERNANDE A CLEMENCE + +Tilly, le... + +Tu es une moqueuse; tu dis que j'imite le jargon des grognards, comme si +j'avais compose dix vaudevilles; cependant tu dis que j'ai bien fait de +te raconter tout cela; et moi aussi, je le pense, car te voila a demi +reconciliee avec Jacques; ce caractere froidement brave te plait, et a +moi donc! + +J'ai suivi ton conseil, et je ne sais trop quelle conclusion je +dois tirer de la conversation que j'ai eue avec les Borel. Je te la +transmets, au risque d'etre encore traitee de petite perruche: tu me +diras ce que tu en penses. + +L'occasion s'est offerte a moi on ne peut meilleure. Maman avait ete +faire une visite a notre voisine, madame de Bailleul, quand Eugenie +et son mari sont arrives. Jacques avait ete appele a Tours pour une +affaire. "Je suis enchantee de me trouver seule avec vous, leur ai-je +dit; j'ai beaucoup de questions a vous faire a tous deux. D'abord +etes-vous bien mes amis? suis-je indiscrete de compter sur vous comme +sur moi-meme?" Eugenie m'a embrassee, et son mari m'a tendu la main +d'une grosse facon militaire que ma mere eut trouvee de bien mauvais +ton, mais qui m'a inspire plus de confiance que tous les compliments du +monde. "Il faut que vous me parliez de Jacques, leur ai-je dit; vous ne +m'en avez jamais dit que du bien; il est impossible que vous n'ayez pas +un peu de mal a m'en dire.--Qu'est-ce que cela signifie? s'est ecriee +Eugenie.--Ma bonne amie, lui ai-je repondu, je vais m'engager sans +retour et bien precipitamment avec un homme que je connais tres-peu; ce +serait une grande folie, si vous n'etiez garants du noble caractere de +cet homme-la. Maintenant je ne songe pas a m'en dedire, car il sait et +vous savez tous que je l'aime; mais, malgre cela, et meme a cause de +cela, je voudrais le connaitre mieux et pouvoir me tenir en garde contre +les defauts grands ou petits qu'il peut avoir. Vous m'avez dit, dans un +temps ou aucun de nous ne songeait qu'il pouvait devenir mon mari, qu'il +avait beaucoup de singularites, maintenant il m'interesse extremement +de savoir quelles sont ces singularites, afin de n'en pas blesser +quelqu'une involontairement et d'eviter tout ce qui peut les eveiller. +Je n'en ai encore apercu que l'ombre, et je me demande souvent s'il est +possible qu'un homme soit aussi parfait que Jacques me semble l'etre. Je +veux me defendre de l'aveuglement et de l'enthousiasme; je vous en prie, +mes amis, parlez-moi, eclairez-moi. + +--Cela est embarrassant en diable, a repondu M. Borel, et je ne sais que +vous dire. Vous etes si franche et si bonne enfant, Mademoiselle, que, +si vous etiez ma propre soeur, je ne pourrais pas avoir plus d'estime et +d'amitie pour vous que je n'en ai. D'un autre cote, Jacques est mon plus +ancien, mon meilleur ami: il m'a porte sur ses epaules en Russie pendant +plus de trois lieues. Oui, Mademoiselle, le petit Jacques a porte le +gros animal que voila, qui sans lui serait creve de froid a cote de son +cheval; et il a manque de mourir lui-meme par suite de ce leger fardeau. +Je vous ai raconte cela, peut-etre; je pourrais vous raconter tant +d'autres choses! des dettes payees, des duels accommodes, des coups +pares tant a la bataille qu'au cabaret, des services a n'en pas finir; +et moi, qu'est-ce que j'ai fait pour lui? rien du tout. Ai-je le droit +a present de parler de lui comme je le ferais d'un autre?--A tout autre +qu'a moi, non certainement, ai-je repondu; mais a moi, je crois que vous +le devez.--Je ne sais pas! je ne sais pas! Je vous aime bien, ma chere +mademoiselle Fernande; mais, voyez-vous, j'aime Jacques encore plus que +vous,--Je le crois bien, mais ce n'est pas dans mon interet seulement, +mais dans celui de Jacques, que je vous interroge.--Fernande a raison, +a dit Eugenie; il faut qu'elle connaisse son mari pour lui epargner de +petits chagrins, et peut-etre de grandes contrarietes. Elle dit qu'elle +aime Jacques, et que ce ne seront pas de petites raisons qui pourront la +degouter de lui: il faut croire ce que dit Fernande; elle ne ment pas: +moi, je tiens sa parole pour sacree. Comme, d'un autre cote, je sais +qu'il est impossible de trouver un reproche un peu grave a faire a +Jacques, je ne vois pas le moindre inconvenient a lui dire tout ce que +tu sais. Pour moi, j'ai souvent entendu raconter les originalites de +Jacques; mais je declare que je n'en ai vu aucune, et que, depuis trois +mois qu'il demeure chez nous, je n'ai jamais eu sujet de m'etonner de +rien, si ce n'est de sa douceur, de son egalite de caractere et du calme +de son esprit.--Voila que tu fais ce que je ne voudrais pas faire, +interrompit son mari; tu parles contre la verite. Il est vrai que tu +mens sans le savoir. Toutes les femmes voient Jacques avec prevention, +jusqu'a la mienne, qui certainement est une femme sensee.--Eh bien! moi, +je veux l'etre encore plus, ai-je dit; je veux le voir tel qu'il est. +Parlez, mon cher colonel; Jacques est-il d'un caractere fantasque? +a-t-il des caprices, des emportements?--Des emportements? non; ou, s'il +en a, je ne les ai jamais apercus: il est doux comme un agneau.--Mais +des caprices?--Je vous repondrai a une condition: c'est que vous me +permettrez de raconter a Jacques notre conversation mot pour mot, et des +ce soir." Cette demande m'a un peu embarrassee. "Comment! me suis-je +dit, Jacques saura que je l'ai soupconne de n'etre pas toujours dans +son bon sens? que j'ai demande a ses amis les petits secrets de son +caractere, au lieu de l'interroger franchement et de m'en rapporter a +lui?--Vous ne vous en souciez pas, a dit le colonel: eh bien! laissons +la ce sujet; dispensez-moi de vous repondre: je vous promets sur +l'honneur de ne pas dire a Jacques que vous m'avez interroge.---J'ai +peut-etre eu tort de le faire, ai-je repondu; mais, puisque je l'ai +fait, j'en veux subir toutes les consequences; il me paraitrait plus +deloyal de m'en cacher que de persister. Parlez donc, j'accepte les +conditions." Il s'est enfin decide, et il m'a parle de Jacques a peu +pres dans ces termes: + +"Je ne sais pas comment Jacques est avec les femmes; ainsi je ne vois +pas trop a quoi vous servira ce que je vais vous dire. Toutes les femmes +que j'ai vues raffolent de lui, et je ne sache pas qu'aucune de celles +qui l'ont aime ait eu un seul reproche a lui faire. Mais moi, qui l'aime +de tout mon coeur, je lui en veux souvent; pourquoi? je n'en sais trop +rien. Je le trouve sec, fier, mefiant; je suis en colere de ce qu'il +sait si bien se faire aimer en de certains moments. Il y en a d'autres +ou il semble qu'il ne vous connait plus. "Mais qu'as-tu donc, +Jacques?--Rien.--Souffres-tu?--Non.--As-tu quelque chose qui te +contrarie?--Bah!--Mais enfin tu n'es pas dans ton humeur ordinaire?--Si +fait.--Tu veux que je te laisse tranquille?--Oui.--A la bonne heure." +Cela n'est rien, nous avons tous de mauvais moments; mais quand nous +sommes surs d'un ami, nous lui demandons tous les services dont nous +avons besoin. Il n'y a pas de danger que Jacques en demande jamais un +seul, fut-ce un verre d'eau _in articulo mortis_, et cela non pas tant +peut etre par orgueil que par mefiance. Il ne dit jamais la raison de +son silence, mais on s'en apercoit tout de suite a la maniere dont il +vous conseille en pareille occasion. "Ne faites pas cela, dit-il, mettez +l'amitie a l'epreuve le moins que vous pourrez." Vous m'avouerez que +pour un homme dont l'amitie est capable de tous les sacrifices, il y a +une espece de folie superbe a nier l'amitie des autres. C'est injuste, +et cet orgueil-la m'a souvent mis en colere contre lui. Cette +singularite en entraine d'autres. Quand il a rendu un service, il ne +peut pas souffrir qu'on l'en remercie, et il est capable de fuir et +d'eviter longtemps, de quitter meme tout a fait celui qu'il a oblige; il +semble qu'il prenne en aversion la figure des gens qui ont recu de +lui quelque chose. Il y a la-dedans exces de delicatesse, mais il y a +quelque chose de plus encore: il y a la conviction cruelle que tous ceux +a qui il fait du bien doivent devenir ses ennemis. Il a d'autres manies +inexplicables: il n'aime pas qu'on le regarde en de certains moments, +et l'on ne sait jamais pourquoi. Il ne veut pas qu'on le questionne ni +qu'on le soigne dans ses souffrances. Ce qu'il y a de plus deplaisant, +c'est qu'il ne peut pas souffrir qu'on parle de guerre et qu'on raconte +les campagnes qu'on a faites; il s'en va quand on commence a bavarder au +dessert. Il ne s'enivre jamais, eut-il avale de l'eau-forte. Il ne sort +jamais de son sang-froid; cela le met dans une sorte de desaccord avec +nous autres, et fait qu'il a toujours ete estime plutot qu'aime au +regiment. Sans les services qu'il a rendus d'une maniere toujours +magnifique, on l'aurait deteste comme un mauvais camarade; car les +militaires n'aiment pas ceux qui se taisent a table et qui ont l'air +d'en penser plus long qu'eux. + +--D'apres cela, dis-je a M. Borel, je crois voir qu'il a le fond du +coeur chagrin et l'esprit melancolique.--Le fond du coeur de Jacques +n'est pas facile a voir, reprit-il, mais son caractere n'est pas plus +melancolique qu'un autre. Il a, comme nous tous, ses bons et ses mauvais +jours; il s'egaie volontiers, mais il ne s'abandonne jamais. Il a une +petite joie tranquille qui fait mourir de rire quand on a encore un +demi-sens pour aimer la gaiete douce; mais quand on casse les pots, +Jacques n'en est plus; il disparait comme la fumee des pipes et +s'eclipse tout doucement, sans qu'on sache s'il est sorti par la +porte ou par la fenetre.--Cela ne me semble pas un grand defaut, +repris-je.--Ni a moi non plus, dit Eugenie.--Ni a moi non plus +maintenant, dit Borel; je me suis range, et le tapage ne me parait plus +necessaire. Mais j'ai ete un grand mauvais sujet autrefois, et j'avoue +que dans ce temps-la je faisais un crime a Jacques de l'etre moins que +moi. Il y en avait parmi nous qui ne lui pardonnaient pas de conserver +toujours sa raison, et qui disaient qu'il faut se mefier de l'homme a +qui le vin ne desserre jamais les dents. Voila le reproche le plus +grave qu'on ait eu a lui faire; c'est a vous de juger si vous devez +le corriger de cela.---Non pas! repondis-je en riant. Est-ce la +tout?--Tout, ma parole d'honneur! A present que je vois avec quelle +philosophie vous prenez ces choses-la, je suis enchante de vous les +avoir dites; car je parie que vous vous imaginiez des choses bien plus +terribles.--Je ne sais pas, repondis-je en riant, s'il est un plus +terrible defaut que celui de boire avec prudence et moderation. Eugenie +est bien heureuse de n'avoir pas cela a vous reprocher.--Vous etes une +mechante, dit-il en me piquant la main avec ses grosses moustaches. A +present vous ne me questionnerez plus?" + +La maniere dont il s'etait plaint de Jacques m'avait paru si singuliere +que je ne songeai qu'a en rire avec eux; mais quand ils furent partis, +je me mis a penser a certaines parties de ce discours qui ne m'avaient +pas assez frappee d'abord, a ces paroles surtout: "Il semble qu'il +prenne en aversion la figure des gens qui ont recu de lui quelque +chose." Je ne sais pourquoi je me sentis tellement effrayee a cette idee +que j'eus presque envie d'ecrire a Jacques pour rompre avec lui; car +enfin je suis pauvre, et je vais recevoir la fortune de Jacques. Il ne +m'epouse peut-etre que pour me la donner; et quand je serai son obligee +a ce point, le plus leger tort de ma part lui semblera une ingratitude; +il s'imaginera peut-etre que je lui dois plus qu'une autre femme ne doit +a son mari, et il aura peut-etre raison. Pour la premiere fois je me +sens alarmee serieusement de ma position; mon orgueil souffre, et mon +amour encore davantage. + + + +VIII. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Peut-etre que tu te trompes, Jacques; peut-etre que l'amour seul +t'aveugle et t'entraine, ou que la volonte de faire de cet amour une +chose belle et grande dans ta vie est un reve concu dans le moment meme +ou tu m'as repondu. Je te connais, enthousiaste! autant qu'on peut te +connaitre, car ton ame est un abime au fond duquel tu n'es peut-etre +jamais descendu toi-meme. Peut-etre sous le masque de la force vas-tu +commettre la plus insigne faiblesse. Je sais bien que tu t'en tireras de +quelque maniere etrangement heroique; mais a quoi bon te faire souffrir? +N'as-tu pas assez vecu? + +Helas! voici que je te dis le contraire de ce que je t'ai dit d'abord. +Je craignais que tu ne vinsses a enterrer l'eclat de ta vie, et +maintenant il me semble que tu vas chercher ce qu'il y a de plus +difficile et de plus douloureux, pour le plaisir d'exercer tes forces et +de sortir vainqueur d'une lutte plus terrible que les autres. Je ne +peux pas me laisser persuader que ce soit la une chose dont je doive me +rejouir; les plus funestes pressentiments s'attachent a cette nouvelle +phase de ta vie. Pourquoi ta figure pale vient-elle s'asseoir les nuits +a cote de mon lit et reste-t-elle immobile et silencieuse a me regarder +jusqu'au jour? Pourquoi ton spectre erre-t-il avec moi dans les bois +au lever de la lune? Mon ame est habituee a vivre seule, Dieu le veut +ainsi; que vient faire la tienne dans ma solitude? Viens-tu m'avertir de +quelque danger, ou m'annoncer quelque malheur plus epouvantable que tous +ceux auxquels a suffi mon courage? L'autre soir, j'etais assise au pied +de la montagne; le ciel etait voile, et le vent gemissait dans les +arbres; j'ai entendu distinctement, au milieu de ces sons d'une triste +harmonie, le son de ta voix. Elle a jete trois ou quatre notes dans +l'espace, faibles, mais si pures et si saisissables que j'ai ete voir +les buissons d'ou elle etait partie pour m'assurer que tu n'y etais pas. +Ces choses-la m'ont rarement trompee; Jacques, il faut qu'il y ait un +orage sur nos tetes. + +Je vois bien que l'amour te precipite dans un piege nouveau; la seule +parole vraie de ta lettre est celle-ci: "J'epouse cette jeune fille +parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de la posseder." Et quand tu ne +l'aimeras plus, Jacques, qu'en feras-tu? + +Car il viendra un jour ou tu seras aussi fatigue de l'avoir aimee que tu +es avide maintenant de t'abandonner a ta passion. Pourquoi cet amour-la +differerait-il des autres? As-tu tellement change depuis un an que tu +sois devenu capable de ce qu'il y a de plus antipathique a ton ame, +l'obstination? Car de quel autre nom peut-on appeler l'amour qui resiste +a l'intimite? Tu es capable de comprendre, d'eprouver et d'executer, en +beaucoup de choses, ce que les hommes regardent comme impossible; mais, +en revanche, ce qui est facile a plusieurs, et possible a beaucoup +d'entre eux, Dieu, pour compenser sa magnificence envers toi par quelque +grave infirmite, t'en a rendu absolument incapable. Ne pouvoir tolerer +les faiblesses d'autrui, voila ta faiblesse, voila le cote miserable el +sacrifie de ton grand caractere; voila en quoi Dieu te chatie de n'etre +pas soumis aux miseres communes. + +Et tu as raison, Jacques; je te l'ai toujours dit, tu as bien raison de +ne rien pardonner a cette boue humaine; tu as raison de retirer tout ton +coeur aussitot que tu vois une tache sur l'objet de ton amour! L'etre +qui pardonne s'avilit! Je sais bien, moi pauvre femme, combien l'ame +perd de sa grandeur et de sa saintete quand elle accepte une idole +souillee. Il faut toujours qu'elle en vienne plus tard a briser l'autel +ou elle s'est prosternee devant un faux dieu; au lieu de la resignation +froide qui devrait accompagner cet acte de justice, la haine et le +desespoir font trembler la main qui tient la balance. La vengeance se +mele de juger... Oh! alors il vaudrait mieux etre ne sans coeur que +d'avoir aime. + +Toi, homme fort, tu couvres mysterieusement les fautes d'autrui du +manteau de ton silence; ta main genereuse releve celui qui est tombe, +essuie la fange de son vetement, et efface la trace que sa chute a +laissee sur ton chemin; mais tu n'aimes plus alors' Le jour ou tu +commences a pardonner, tu cesses d'aimer! Et je t'ai vu dans ces +jours-la, oh! combien tu soufres! Vas-tu t'exposer encore a ce que tu +appelais _le mal de la misericorde_? + +Elle a beau etre aimable, elle aura beau etre sincere et bonne; elle est +femme, elle a ete elevee par une femme, elle sera lache et menteuse, un +peu seulement peut-etre; cela suffira pour te degouter. Tu auras besoin +de la fuir alors, et elle t'aimera encore; car elle ne comprendra pas +qu'elle est indigne de toi et qu'elle n'a du ton amour qu'au besoin +d'aimer qui devore ton ame, et au voile que ce besoin aura etendu sur +tes yeux jusqu'au jour de sa premiere faute. Infortunee! je la plains et +je l'envie. Elle aura de beaux moments; elle en aura un terrible! Tu as +prevu cela, je le vois bien; tu as pense au temps ou, lui retirant ton +affection, tu lui laisserais l'independance; qu'en fera-t-elle si elle +t'aime? Oh! Jacques, j'ai toujours fremi quand je t'ai vu devenir +amoureux; j'ai toujours prevu ce qui est arrive depuis; j'ai toujours +su d'avance que tu romprais brusquement ton lien, et que l'objet de ton +amour t'accuserait de froideur et d'inconstance le jour ou l'ardeur et +la force de cet amour te feraient le plus souffrir. Mais a present, quel +effroi ne dois-je pas avoir quand le mariage va sceller ce lien a ta +conscience et a celle d'une femme; quand les lois, la croyance et +l'usage vous defendront a tous les deux de vous consoler par un autre +amour! les lois, la croyance et l'usage sont des mots pour toi; ce +seront des chaines de fer pour cette femme, quel que soit son caractere; +pour les secouer, il faudra qu'elle subisse tout ce que la societe peut +faire de mal a un de ses enfants rebelles. Comment sortira-t-elle de +cette lutte? Desolee comme moi, robuste comme toi, ou ecrasee comme +un roseau! Pauvre femme! elle t'aime sans doute avec confiance, avec +espoir; elle ne sait pas ou elle va, l'aveugle enfant! elle ne sait pas +quel rocher elle veut porter sur sa faible tete, et a quel colosse de +vertu farouche s'attaque sa tranquille et fragile innocence. Oh! quel +serment etrange est celui que vous allez prononcer! Dieu n'ecoutera ni +l'un ni l'autre, il n'enregistrera pas cette monstruosite sur le livre +du destin! A quoi me sert de t'avertir? J'empoisonne ta joie, et je ne +deracine pas ce terrible espoir de bonheur qui te devore. Je sais ce que +c'est, et je ne m'offense pas de ta resistance: j'ai aime, j'ai desire, +j'ai espere comme toi, et j'ai ete desabusee comme tu l'as ete tant de +fois, comme tu le seras encore! + + + +IX. + +DE CLEMENCE A FERNANDE. + +Une autre que moi perdrait son temps et sa peine a te dire que tu vis +dans un monde ou l'on a singulierement mauvais ton, et ou tout se passe +de la facon la plus inconvenante. Je ne puis que te plaindre, car je +suis sure que la bonne compagnie est la classe la plus raisonnable et la +plus eclairee de toutes, et que ses usages et ses delicatesses sont les +meilleurs guides possibles vers le bon et l'utile. Ta mere le sait de +reste, et, parmi tous ses defauts, je lui reconnais au moins un extreme +bon sens et une excellente maniere d'etre; cela n'empeche pas que, +sacrifiant tout au desir de te voir epouser un homme riche, elle ne +t'ait jetee dans la mauvaise compagnie. Eugenie a toujours ete une +espece de bourgeoise tres-commune, et le couvent, ou l'on prend en +general une meilleure tenue, ne l'a corrigee de rien. Qu'elle aime a la +folie les lazzi soldatesques des amis de son mari, que son chateau soit +devenu une tabagie, cela ne me surprend nullement; mais que ta mere +t'ait abandonnee a ces amities-la, cela me revolte un peu. + +N'importe! il faut bien que je m'y fasse, car M. Jacques est en plein +dans la societe dite _du Champ d'Asile_, du moins je le presume. Je +n'ai pas de prejuges; je vois toutes sortes de gens, je me pique d'etre +impartiale en politique, et je m'accoutume a supporter les differences +dont la societe abonde, sans m'etonner de rien; je te parlerai donc +comme je dois parler a une personne qui est dans ta position; et je +m'ecarterai de tout systeme et de toute habitude pour me mettre au meme +point de vue que toi. + +Ainsi, je te dirai que, dans son bon sens grossier, M. Borel n'a +peut-etre pas tort, et qu'il faut beaucoup reflechir a cette parole: "Il +ne s'abandonne jamais, et le vin ne lui desserre jamais les dents." Si +l'on me disait cela de M. de Vence ou du marquis de Noisy, je rirais +comme tu as fait a propos de M. Jacques; mais moi, a propos de M. +Jacques, je n'en rirais pas. M. Jacques a vecu parmi les gens qui +boivent, qui s'enivrent et qui bavardent; quelle qu'ait ete sa premiere +education, des l'age de seize ans il a ete soldat de Bonaparte; cela +l'oblige a etre un homme comme M. Borel ou a lui etre infiniment +superieur; prends garde a cela, Fernande. Je suis tres-portee a le +croire tel, d'apres tout ce que tu m'en dis; mais si nous nous trompions +l'une et l'autre? s'il etait inferieur a tous ces braves butors que tu +aimes tant, et qui ont du moins pour eux la franchise et la loyaute? si +toute cette reserve, que tu prends peut-etre pour de la noblesse dans +les manieres, etait seulement la prudence d'un homme qui cache quelque +vice? Je te dirai naturellement ce que je crains; je m'imagine que +M. Jacques est un de ces hommes d'un certain age qui ont beaucoup de +depravation et beaucoup d'orgueil. Ces gens-la sont tout mystere; mais +on fait bien de ne pas chercher a lever le voile dont ils se couvrent. +Je ne puis me resoudre a t'en dire davantage, d'autant plus qui je me +trompe peut-etre absolument. + + + +X. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Eh bien! oui, c'est de l'amour, c'est de la folie, c'est ce que tu +voudras, un crime peut-etre! Peut-etre que je m'en repentirai et qu'il +sera trop tard; peut-etre aurai-je fait deux malheureux au lieu d'un; +mais il n'est deja plus temps: le pente m'entraine et me precipite; +j'aime, je suis aime. Je suis incapable de penser et de sentir autre +chose. + +Tu ne sais pas ce que c'est qu'aimer pour moi! Non, je ne te l'ai jamais +dit, parce que dans ces moments-la j'eprouve un besoin egoiste de me +replier sur moi-meme et de cacher mon bonheur comme un secret. Tu es le +seul etre au monde avec lequel il m'ait ete possible de m'epancher, +et encore cela ne m'a ete possible qu'en de rares instants. Il en est +d'autres ou Dieu seul a pu etre le confident de ma douleur ou de ma +joie. Aujourd'hui j'essaierai de te montrer mon ame tout entiere et de +te faire descendre au fond de cet abime que tu dis inconnu a moi-meme. +Peut-etre verras-tu que je ne suis pas ce lutteur terrible que tu crois; +peut-etre m'aimeras-tu moins, fiere Sylvia, en voyant que je suis plus +homme que tu ne penses. + +Mais pourquoi serait-ce une faiblesse que de s'abandonner a son propre +coeur? Oh! la faiblesse, c'est l'epuisement! C'est quand on ne peut plus +aimer qu'on doit pleurer sur moi-meme et rougir d'avoir laisse eteindre +le feu sacre; moi, je le sens avec orgueil qui se ravive de jour en +jour. Ce matin je respirais avec volupte les premieres brises du +printemps, je voyais s'entr'ouvrir les premieres fleurs. Le soleil de +midi etait deja chaud, il y avait de vagues parfums de violettes et +de mousses fraiches repandus dans les allees du parc de Cerisy. Les +mesanges gazouillaient autour des premiers bourgeons et semblaient les +inviter a s'entr'ouvrir. Tout me parlait d'amour et d'esperance; j'eus +un si vif sentiment de ces bienfaits du ciel, que j'avais envie de +me prosterner sur les herbes naissantes et de remercier Dieu dans +l'effusion de mon coeur. Je te jure que mon premier amour n'a pas connu +ces joies pures et ces divins ravissements; c'etait un desir plus apre +que la fievre. Aujourd'hui il me semble etre jeune et ressentir l'amour +dans une ame vierge de passions. Et pendant ce temps tu vois mon spectre +epouvante errer autour de toi, reveuse! Oh! jamais je n'ai ete si +heureux! jamais je n'ai tant aime! Ne me rappelle pas que j'en ai dit +autant chaque fois que je me suis senti amoureux. Qu'importe? on sent +reellement ce qu'on s'imagine sentir. Et d'ailleurs je croirais assez a +une gradation de force dans les affections successives d'une ame qui +se livre ingenument comme la mienne, je n'ai jamais travaille mon +imagination pour allumer ou ranimer en moi le sentiment qui n'y etait +pas encore ou celui qui n'y etait plus; je ne me suis jamais impose +l'amour comme un devoir, la constance comme un role. Quand j'ai senti +l'amour s'eteindre, je l'ai dit sans honte et sans remords, et j'ai obei +a te Providence qui m'attirait ailleurs. L'experience m'a bien vieilli; +j'ai vecu deux ou trois siecles, mais du moins elle m'a muri sans me +dessecher. Je sais l'avenir, mais pour rien au monde je n'aurais la +froide lachete de lui sacrifier le present. Qui, moi! moi qui suis +si bien habitue a la souffrance, je reculerais devant elle, je ne +disputerais pas a cette avare destinee les biens que je peux lui +arracher encore! Ai-je donc ete si heureux? n'ai-je plus rien a +connaitre, rien a posseder de nouveau sous le soleil de ce monde-ci? Je +sens bien que je n'ai pas fini, que je ne suis pas rassasie; je sens +qu'il y a encore des joies pour mon coeur, puisque mon coeur a encore +des desirs et des besoins. Je veux conquerir ces joies et les savourer, +dusse-je les payer plus cherement que toutes celles que Dieu m'a fait +expier deja. Si la destinee de l'homme, ou si la mienne du moins, est +d'etre heureux pour souffrir ensuite, et de tout posseder pour tout +perdre, soit! Si ma vie est un combat, une revolte continuelle de +l'esperance contre l'impossible, j'accepte! Je me sens encore la force +de combattre et d'etre heureux un jour au prix de tout le reste de mes +jours futurs. Je defie le sort de m'epouvanter avant le combat; qu'il me +brise s'il est le plus fort. + +Ne me dis pas que j'expose le bonheur d'un autre avec le mien. D'abord +cet etre, la ou je le prends, ne serait qu'infortune en d'autres mains +que les miennes; et puis ce qu'il est destine a souffrir avec moi est +peu de chose au prix de ce que je suis resigne a souffrir avec lui. Les +tourments qui m'attendent, je les connais, et je sais ce que sont les +douleurs des autres au prix des miennes. Comment veux-tu que j'aie de la +compassion pour quelqu'un? Songerais-tu a etablir une comparaison entre +moi et le reste des hommes? En fait de souffrance, ne suis-je pas une +exception? Tout autre que toi rirait de cette pretention et la prendrait +pour un imbecile orgueil; mais tu sais bien que je ne m'en vante pas, +et que je m'en plains dans l'amertume de mon coeur. Tu sais que j'ai +souvent maudit le ciel pour m'avoir refuse la faculte qu'il accorde si +genereusement a tous les hommes, l'oubli! De quoi ne se consolent-ils +pas et de quoi me suis-je jamais console? La douleur les effleure; je ne +sais quel vent souffle sur leurs plaies et les seche aussitot. Pourquoi +les miennes saignent-elles eternellement? Pourquoi la premiere douleur +de ma vie, au lieu de s'en aller dans la nuit de l'oubli, est-elle +toujours devant mes yeux, terrible et vivante comme le sang prolifique +de l'hydre? Pour tous les humains, le malheur est une hymne funebre qui +passe, et dont les notes se perdent peu a peu dans l'eloignement; quand +la derniere s'envole, l'oreille n'en conserve pas le son. Pourquoi +mugissent-elles toutes autour de moi? Pourquoi cet eternel chant de +mort qui s'eleve a toute heure dans mon ame et qui me force a pleurer +continuellement mes pertes? Pourquoi mon front est-il ceint d'epines qui +le dechirent a chaque souffle du vent dans les fleurs dont les autres se +couronnent? + +Oh! je vois bien que les autres ne souffrent pas la centieme partie de +mon mal. Ils se desolent cent fois plus haut, parce qu'ils ne savent +vraiment pas ce que c'est que la douleur. Insolents sybarites, ils se +plaignent du pli d'une rose; je vois comme ils se guerissent, comme ils +se consolent, comme ils sont aveuglement dupes d'une illusion nouvelle. +Race stupide et lache! ils n'affronteraient pas ces illusions s'ils +savaient comme moi ce qu'elles valent! quand ils sont terrasses par +le destin, ils avouent qu'ils se sont trompes. "Ah! si j'avais su, +disent-ils, que cela devait finir ainsi!" Et moi je sais comment tout +finit, et je commence un amour nouveau! Tu vois bien que je suis cent +fois plus courageux, cent fois plus infortune que les autres. + +Fernande souffrira donc avec moi, tu veux que je trace d'avance l'arret +de mort de mon bonheur. Eh bien! sois satisfaite, ame stoique, vigueur +impitoyable! l'un de nous cessera d'aimer, elle ou moi, qu'importe? +celui qui se detachera le dernier ne sera pas le plus malheureux! +Fernande se consolera; elle est sincere et bonne; mais elle est faible, +la pauvre enfant; faible sera sa douleur. + +Au milieu de mon amour et de ma joie, il y a une chose qui me dechire et +qui m'indigne contre moi, et contre toi aussi, Sylvia: contre moi, parce +que je n'ai pas songe dans ma derniere lettre a te questionner; contre +toi, parce que tu gardes un dedaigneux silence, comme si tu me croyais +devenu indifferent a ton sort. Si tu avais cette idee-la, Sylvia, je +serais capable de partir a l'heure meme et d'aller te redemander a +genoux ta confiance et ton estime. Oh! dis-moi comment va ton coeur, +infortunee! parle-moi de toi! Comment! depuis trois semaines il n'est +question que de moi, et nous n'avons pas dit un mot de ta nouvelle +situation! La derniere fois que tu m'en as parle, tu semblais assez +satisfaite; mais je ne puis me tranquilliser absolument sur la solitude +ou je t'ai laissee. Cela est bien rude a ton age, Sylvia, et avec ta +force! plus on a d'energie pour resister a la douleur, plus on en a pour +la ressentir. Dis-moi, dis-moi si tu as pris le dessus. Il ne me semble +pas, a la maniere dont tu envisages ma position, que tu aies trouve le +repos de l'esprit. Parle-moi de ce coeur qui me juge et me disseque si +severement, et qui a toutes mes folies, toute mon audace. N'oublie +pas du moins, Sylvia, qu'il y a entre nous un sentiment plus fort que +l'amour, et que tu n'as qu'un mot a dire pour m'envoyer d'un bout du +monde a l'autre. + + + +XI. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Ma chere, ta lettre me fait horriblement mal. D'abord je n'y comprends +rien; qu'est-ce que tu entends par la depravation? Est-ce l'inconstance, +est-ce le besoin de changer d'amour? En ce cas, j'ai une peur affreuse. +Voici la conversation que je viens d'avoir avec le gros capitaine Jean, +dont je t'ai parle; tu jugeras ce qui se passe en moi. Nous avons fait +ce matin une promenade dans le bois de Tilly; nous etions cinq hommes et +cinq femmes, tous en tilbury. Comme il fallait que dans chacune de ces +petites voitures il se trouvat un homme avec une femme pour diriger le +cheval; comme ma mere n'a pas juge convenable que je fisse deux lieues +dans le tilbury de Jacques en presence de huit personnes (quoiqu'elle me +laisse tous les jours quatre ou cinq heures seule avec lui dans notre +jardin); comme M. Jacques ne voulait pas, je suis bien sure, etre le +cavalier de ma mere, et que M. Borel s'est devoue a sa place; comme +enfin je ne pouvais aller convenablement qu'avec un homme marie, et +que le capitaine Jean est pere de quatre grands enfants, on a decide +unanimement que je devais avoir ce joli page. Du moment que je n'etais +pas avec Jacques, j'aimais autant celui-la qu'un autre; il me semblait +obligeant et bon homme. Mais c'est le butor le plus bavard et le plus +niais que je connaisse a present, et il m'a mis l'esprit dans une telle +perplexite que je suis au desespoir d'avoir fait route avec lui. + +Il est vrai que c'est bien ma faute. Quand je me suis trouvee tete a +tete en conversation avec un homme qui connait Jacques depuis vingt ans +et qui ne demandait pas mieux que de causer, je n'ai pu y tenir, et je +l'ai mis sur la voie. D'abord d'un ton moitie amical, moitie goguenard, +il s'est hasarde a me parler de son caractere, et peu a peu, presse par +mes questions et encourage par l'air de plaisanterie que j'affectais, il +m'a raconte des aventures de sa vie. Je ne sais quelle impression cela +m'a faite dans le moment; a present je suis en proie a une agitation +affreuse; il me semble que je dois conclure de cette conversation que +Jacques est un enthousiaste et un inconstant, du moins le capitaine +me l'a dit plus de vingt fois. "Vous devez etre fiere, me disait-il, +d'avoir enchaine le faucon; il a joliment chasse de petites perdrix +comme vous! mais le voila dompte et chaperonne sur le poing de +sa chatelaine; coupez-lui les ailes, si vous voulez qu'il y +reste.--Qu'est-ce que cela veut dire? lui ai-je demande. Est-ce donc si +difficile de garder le coeur de M. Jacques?--Ah! il y en a plus d'une +qui s'est vantee d'en venir a bout, a-t-il repris. Mais elle comptait +sans son hote, la pauvrette! Brrr...t! quand on croyait avoir bien ferme +la cage, l'oiseau etait parti a travers les barreaux. Mais je vois que +cela ne vous inquiete pas, et que vous faites votre affaire de le guerir +de cette envie de changer.--Certainement, repondis-je en tachant de +cacher mon effroi sous un rire force. Mais vous, capitaine, qui etes +un modele de fidelite, a ce que dit M. Borel, comment n'avez-vous pas +morigene un peu M. Jacques?--Ah! que diable voulez-vous! repondit-il en +prenant un air capable, un enthousiaste, un fou! L'engouement pour les +jupons est une vraie maladie chez lui. Autant il est froid et reserve +avec les hommes, autant il est tendre et empresse aupres des belles; et +a qui est-ce que je le dis? Vous le savez mieux que moi, mademoiselle +Fernande!" Et il se mit a rire d'un gros rire insupportable. "Il a donc +fait bien des folies dans sa vie? demandai-je. Des folies, repondit-il, +des folies dignes des Petites-Maisons; et pour quelles pecores! les plus +altieres _carognes_ (je te repete son expression, parce que cela me +parait necessaire pour te donner une idee juste de la maniere dont il +traite les amours de Jacques), les plus insolentes _chipies_ que j'aie +jamais rencontrees; de ces femmes belles comme des anges et mechantes +comme des demons, avides, ambitieuses, intrigantes, despotiques; de +ces femmes comme il y en tant, et auxquelles vous ressemblez si peu, +mademoiselle Fernande!--Comment M. Jacques a-t-il pu s'attacher a de +pareilles femmes?--Il etait leur dupe, il les prenait pour de petits +anges, et il voulait couper la gorge a tous ceux qui n'etaient pas de +son avis. Ah! si vous saviez ce que c'est que Jacques amoureux! Mais +qu'est-ce que je dis? Qui le sait mieux que vous? Il est vrai qu'a cause +de vous il ne rencontre de contradictions nulle part. Quand il annonce +son mariage, tout le monde lui dit qu'il epouse un petit ange; et +la premiere fois que j'en ai entendu parler, je me suis ecrie: "Ah! +parbleu! Jacques, il est bien temps que tu aimes une femme digne de +toi!" Il m'a serre la main, et en meme temps il m'a regarde de travers; +car, s'il est content de vous entendre louer, il n'en est pas moins +furieux quand on parle mal des diablesses qu'il a aimees. Savez-vous que +j'ai failli me battre avec lui plus de dix fois parce que je voulais +l'empecher de se ruiner, de se retirer du service et de se marier avec +la plus grande devergondee de la terre? J'aime Jacques comme mon enfant; +j'ai recu de lui des services que je n'oublierai jamais; mais si je me +suis un peu acquitte envers lui, c'est en l'empechant de faire +cette belle equipee.--Comment l'en avez-vous empeche? Contez-moi +cela.--C'etait la marquise Orseolo. Parbleu! c'est une histoire connue +dans tout Milan! La plus belle femme de l'Italie, et de l'esprit comme +un demon. Jacques ne se trompe pas, du moins sur ces choses-la, et il y +a bien un peu de vanite dans tous ses choix. Il y en avait surtout dans +ce temps-la. Toute l'armee d'Italie etait, ma foi! aux pieds de madame +Orseolo, qui se donnait des airs de patriotisme, chose bien rare parmi +les Italiennes, et qui affichait pour les pauvres Francais le plus +profond mepris. Cela tente mon fou de Jacques, et le voila, avec sa mine +pale et ses grands yeux tristes, qui se promene autour de la belle, +et la suit comme son ombre, jusqu'a ce qu'il ait enfin vaincu ce fier +courage et soumis cette farouche vertu. Tout allait bien; Jacques allait +jeter le froc aux orties et emmener cette charmante conquete en France, +non sans l'epouser, comme elle le desirait, et completer la plus grande +folie qu'il eut jamais faite, lorsque, par bonheur, j'acquis des preuves +flagrantes de l'intimite un peu trop tendre qui existait entre la dame +et son confesseur, et je me hatai, comme vous pensez bien, de les +fournir a Jacques, qui ne me dit pas seulement grand merci, mais qui du +moins quitta Milan un quart d'heure apres et disparut pendant six mois. +Nous le retrouvames a Naples, aux pieds d'une chanteuse celebre, qui +ne le subjugua pas moins et qui le trompa de meme. Pour celle-la, il +a failli perdre la raison. Je n'en finirais pas si je vous racontais +toutes les aventures de Jacques. C'est le garcon le plus romanesque, +avec cette mine tranquille que vous lui voyez; mais si bon avec toutes +ses extravagances, si genereux, si brave! Vous serez heureuse avec lui, +mademoiselle Fernande. Si vous ne l'etes pas, prenez-moi pour le plus +mechant hableur de la terre, et venez me tirer les oreilles." + +Tu dois voir ce que c'est que Jacques maintenant; dis-le-moi, ma chere +Clemence; car, pour moi, je le sais un peu moins qu'auparavant. Mais je +suis triste a mourir. Ce Jacques, qui dit m'aimer tant, et qui a deja +use son coeur pour des etres si meprisables; ces enthousiasmes aveugles +auxquels il est sujet, et qui le poussent a sacrifier tout a l'objet de +son fol amour, et a lui faire des serments eternels qu'il doit bientot +apres rompre et detester!... Et s'il me traitait ainsi! si la veille +de mon mariage il se degoutait de moi; le lendemain, ce serait encore +pis!... Oh! Clemence, Clemence, dans quel abime suis-je pres de tomber! +Dis-moi ce qu'il faut faire. Depuis quelques jours je vois Jacques a +peine. Il est occupe de preparer tout pour ce mariage, et il va a Tours +et a Amboise deux ou trois fois par semaine. D'ailleurs, l'effroi +qu'il m'inspire commence a devenir si grand que je crains d'avoir une +explication avec lui et de me laisser rassurer. Cela lui est si facile, +et j'ai tant besoin de croire en lui! Je me sens si malheureuse quand je +doute! + + + +XII. + +De SYLVIA A JACQUES. + +Va donc ou t'emporte ta destinee! J'aime mieux cette lettre-ci que +l'autre: elle est franche, du moins. Ce que je crains le plus, c'est de +te voir retomber dans les illusions de ta jeunesse. Mais si tu abordes +hardiment le peril, si tu vois clair a les pieds, tu franchiras +peut-etre l'abime. Qui sait ce qui peut vaincre le courage d'un homme? +Tu es las de disputer lentement la partie, et tu joues tout ton avenir +sur un dernier coup de des. Si tu perds, souviens-toi qu'il te reste un +coeur ami pour t'aider a supporter le reste de ta vie, ou pour te tenir +compagnie, si tu veux t'en debarrasser. + +Tu me dis de te parler de moi, et tu me reproches de garder un +dedaigneux silence. Sais-tu pourquoi, Jacques, j'envisage si severement +la nouvelle phase d'amour ou entre ta destinee? Sais-tu pourquoi j'ai +peur, pourquoi je t'ai averti du danger, pourquoi je te vois d'un oeil +sombre marcher a sa rencontre? Tu ne l'as pas devine? C'est que moi +aussi je suis perdue sur cette mer orageuse; moi aussi je m'abandonne +au destin, et je place tout ce qui me reste de force et d'espoir sur le +hasard d'un chiffre. Octave est ici; je l'ai vu, je lui ai pardonne. + +J'ai fait une grande faute en ne prevoyant pas qu'il viendrait. J'ai +arrange toute ma situation pour oublier son absence, et non pour +combattre son retour. Il est venu, j'ai ete surprise; la joie a ete plus +forte que la raison. + +Je parle de joie! et toi aussi tu en parles. Quelle joie que la notre! +Sombre comme la flamme de l'incendie, sinistre comme les derniers rayons +du soleil qui perce les nues avant la tempete! Nous joyeux! quelle +derision! Oh! quels etres sommes-nous, et pourquoi voulons-nous toujours +vivre la meme vie que les autres? + +Je sais que l'amour seul est quelque chose, je sais qu'il n'y a rien +outre sur la terre. Je sais que ce serait une lachete que de le fuir par +crainte des douleurs qui l'expient; mais vraiment, quand on voit si bien +sa marche et ses resultats, peut-on gouter des joies bien pures? Pour +moi, cela m'est impossible. Il y a des moments ou je m'echappe des +bras d'Octave avec haine et avec terreur, parce que je vois dans le +rayonnement de son front l'arret de mon futur desespoir. Je sais que son +caractere n'a aucun rapport avec le mien; je sais qu'il est trop jeune +pour moi, je sais qu'il est bon sans etre vertueux, affectueux, mais +incapable de passion; je sais qu'il ressent l'amour assez fortement pour +commettre toutes les fautes, mais pas assez pour faire quelque chose de +grand. Enfin je ne l'_estime_ pas, dans l'acception particuliere que toi +et moi donnons a ce mot. + +[Illustration: J'etais assise au pied de la montagne.] + +Quand j'ai commence a l'aimer, j'ai cheri en lui cette faiblesse qui +me fait souffrir maintenant. Je n'ai pas prevu qu'elle me revolterait +bientot. En verite, j'ai fait ce que tu fais sans doute a present. J'ai +trop compte sur la generosite de mon amour. Je me suis imagine que, plus +il avait besoin d'appui et de conseil, plus il me deviendrait cher en +recevant tout de moi; que le plus heureux, le plus noble amour d'une +femme pour un homme devait ressembler a la tendresse d'une mere pour son +enfant. Helas! j'avais tant cherche la force, et mes tentatives avaient +ete si deplorables! En croyant m'appuyer sur des etres plus grands que +moi, je m'etais sentie si durement repoussee par un froid de glace! Je +me disais: La force chez les hommes, c'est l'insensibilite; la grandeur; +c'est l'orgueil; le calme, c'est l'indifference. J'avais pris le +stoicisme en aversion apres lui avoir voue un culte insense. Je me +disais que l'amour et l'energie ne peuvent habiter ensemble que dans des +coeurs froisses et desoles comme le mien, que la tendresse et la douceur +etaient le baume dont j'avais besoin pour me guerir, et que je les +trouverais dans l'affection de cette ame ingenue. Qu'importe, pensai-je, +qu'il sache ou non supporter la douleur? Avec moi, il n'aura pas a la +connaitre. Je prendrai sur moi tout le poids de la vie. Son unique +affaire sera de me benir et de m'aimer. + +C'etait la un reve comme les autres; je n'ai pas tarde a souffrir de +cette erreur, et a reconnaitre que si, dans l'amour, un caractere devait +etre plus fort que l'autre, ce ne devait pas etre celui de la femme. Il +faudrait du moins qu'il y eut quelque compensation; ici il n'y en a pas. +C'est moi qui suis l'homme; ce role me fatigue le coeur, au point que je +deviens faible moi-meme par degout de la force. + +[Illustration: Tu gardais les chevres sur le versant des Alpes +maritimes.] + +Et pourtant il y a de bien belles choses dans le coeur de cet enfant! +Quels tresors de sensibilite, quelle purete de moeurs, quelle foi naive +dans le coeur d'autrui et dans le sien propre! Je l'aime parce que je ne +connais pas d'homme meilleur. Celui qui est a part de tous les autres ne +m'inspire et ne ressent pour moi que de l'amitie.--L'amitie, c'est une +sorte d'amour aussi, immense et sublime en de certains moments, mais +insuffisante, parce qu'elle ne s'occupe que des malheurs serieux et +n'agit que dans les grandes et rares occasions. La vie de tous les +jours, cette chose si odieuse et si pesante dans la solitude, cette +succession continuelle de petites douleurs fastidieuses que l'amour seul +peut changer en plaisirs, l'amitie dedaigne de s'en occuper. Vous etes +capable, comme vous le dites fort bien, de tout quitter pour venir me +tirer d'une situation malheureuse et de courir d'un bout du monde a +l'autre pour me rendre un service; mais vous n'etes pas capable de +passer huit jours tranquilles avec moi, sans penser a Fernande, qui vous +aime et vous attend. Et cela doit etre ainsi, car pour moi c'est la meme +chose. Je sacrifierais tout mon amour pour vous sauver d'un malheur, je +n'en detacherais pas une parcelle pour vous preserver d'une contrariete. +Il semble donc que la vie doive etre divisee en deux parts: l'intimite +avec l'amour, le devouement avec l'amitie. Mais j'ai beau faire pour me +persuader que je suis contente de cet arrangement, j'ai beau me repeter +que Dieu m'a servie avec prodigalite en me donnant un amant comme Octave +et un ami comme vous; je trouve l'amour bien pueril et l'amitie bien +austere. Je voudrais avoir pour Octave la veneration que j'ai pour vous, +sans perdre la douce tendresse et la vive sollicitude que j'ai pour +lui. Reve insense! Il faut accepter la vie comme Dieu l'a faite. C'est +difficile, Jacques, bien difficile! + + + +XIII. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Ne m'ecris pas, ne me reponds pas. Ne me parle plus de prudence, et ne +cherche plus a me mettre en garde contre le danger. C'est fini; je m'y +jette les yeux bandes. J'aime: est-ce que je suis capable de voir clair +a quelque chose! Il en sera ce que Dieu voudra. Qu'importe, apres tout, +que je sois heureuse ou non? Suis-je donc un etre si precieux, pour que +nous nous en occupions tant? Et a quoi menent toutes les previsions? +Elles n'empechent pas qu'on se risque, et elles font qu'on se risque +lachement. Ne me decourage donc plus, ne me parle plus de Jacques, mais +laisse-moi t'en parler toujours. + +Hier il est venu me surprendre dans le parc. J'etais assise sur un banc; +j'avais la tete dans mes deux mains, et je pleurais. Il a voulu savoir +la cause de mon chagrin, et il s'est mis en colere parce que je refusais +de parler. Mais quelle colere! Il me prenait dans ses bras et me serrait +avec tant de force qu'il me faisait mal, et pourtant je n'avais ni peur +ni ressentiment de le voir me brutaliser ainsi. Il me secouait la main +d'un air d'autorite, en me disant: "Parle donc, je veux que tu +parles, reponds-moi tout de suite; qu'as-tu?" Et moi, qui deteste le +commandement, j'ai eu du plaisir a entendre le sien. Le coeur m'a bondi +de joie, comme lorsqu'il m'a tutoyee pour la premiere fois, en me +faisant traverser un ruisseau et me disant: "Saute donc, peureuse!" Oh! +bien plus cette fois! Ce que j'ai ressenti, Clemence, est inexplicable. +Tout mon coeur a ete au-devant du sien, comme un esclave qui se +jetterait aux pieds de son maitre, ou comme un enfant dans le sein de sa +mere. Ces choses-la ne peuvent pas tromper; je sens que je l'aime, +parce que je dois l'aimer, parce qu'il le merite, parce que Dieu ne +permettrait pas que j'eprouvasse cette confiance et cet entrainement +pour un mechant homme. Pressee par ses questions, je lui ai parle de ma +conversation avec le capitaine Jean, et de l'effroi insurmontable qu'il +m'avait laisse. "Ah! en effet, m'a-t-il dit, je voulais te parler des +craintes auxquelles tu t'abandonnes et des questions que tu as faites a +Borel et a sa femme. Cela m'embarrassait un peu; que puis-je te dire? +que les reproches de Borel ne sont pas fondes, que les histoires du +capitaine sont fausses? Il m'est impossible de mentir. Il est vrai que +j'ai des defauts tres-graves, et que j'ai fait beaucoup de folies. Mais +qu'est-ce que cela a donc de commun avec toi et avec l'avenir qui nous +attend? Je ne puis rien le jurer, sinon que je suis un honnete homme, et +que je n'aurai jamais avec toi un mauvais procede. Prends acte de ces +paroles-la, s'il te faut des paroles pour te rassurer, et quitte-moi la +premiere fois que j'y manquerai. Mais si tu as cru que tu ne souffrirais +jamais de mon caractere et que tu n'aurais jamais rien a lui reprocher, +tu as compte faire en ce monde le voyage d'Eldorado, et tu as reve une +destinee qui n'es permise a personne sur la terre." Puis il s'est tu +tout a coup, et il est reste triste et silencieux; moi aussi. Enfin, +il a fait un effort sur lui-meme, et il m'a dit: "Vous voyez bien, ma +pauvre enfant, que vous souffrez deja. Ce n'est pas la premiere fois, +et ce ne sera pas malheureusement la derniere. N'avez-vous donc jamais +entendu dire que la vie est un tissu de douleurs, une vallee de larmes?" +Le ton triste et amer dont il a dit ces paroles m'a tellement brise le +coeur, que mes pleurs ont recommence a couler malgre moi. Il m'a serree +dans ses bras, et il s'est mis a pleurer aussi. Oui, Clemence, il a +pleure, cet homme ci grave et si accoutume sans doute a voir couler les +larmes des femmes. Les miennes l'ont gagne. Oh! comme son coeur est +sensible et genereux! C'est en ce moment que je l'ai bien senti: il +importe peu que Jacques ait trente-cinq ans. A-t-il pu etre meilleur et +plus digne d'amour a vingt-cinq? + +Quand je l'ai vu ainsi, j'ai jete mes bras autour de son cou. "Ne pleure +pas, Jacques, lui ai-je dit; je ne merite pas ces nobles larmes. Je +suis un etre lache et sans grandeur; je ne m'en suis pas aveuglement +rapportee a toi, comme je devais le faire. Je t'ai soupconne, j'ai voulu +fouiller dans les secrets de ta vie passee! Pardonne-moi; ton chagrin +est une punition trop severe.--Laisse-moi pleurer, m'a-t-il dit, et sois +benie pour m'avoir donne cette heure d'attendrissement et d'effusion; il +y a bien longtemps que cela ne m'etait arrive. Ne sens-tu pas, Fernande, +que ce qu'il y a de plus doux au monde, c'est la tristesse qu'on +partage, et que les larmes qui se melent a d'autres larmes sont un baume +pour la douleur? Puisse-je pleurer souvent avec toi, et puisses-tu ne +jamais pleurer seule!" + +Oh! c'est fini, qu'on me dise de Jacques tout ce qu'on voudra, je +n'ecoute plus que lui. Ne me blame pas, mon amie, ne me fais pas +souffrir inutilement. Je m'abandonne a mon destin; qu'il soit ce +qu'il plaira a Dieu! pourvu que Jacques m'aime, je suis sure de tout +supporter. + + + +XIV. + +DE JACQUES A FERNANDE. + +Je voulais vous dire bien des choses l'autre soir, et je n'ai pu parler; +nos larmes se sont melees, nos coeurs se sont entendus. Cela suffit pour +deux amants, mais pour deux epoux ce n'est peut-etre pas assez. Votre +esprit a peut-etre besoin d'etre rassure et convaincu. Je demande a +votre affection une preuve de confiance bien grande, o mon enfant! en +vous priant d'accepter mon nom et de partager mon sort; et je m'etonne +de l'abandon avec lequel, me connaissant aussi peu, vous vous en etes +jusqu'ici rapportee a moi. Il faut que votre ame soit bien noble et bien +genereuse, ou que vous ayez devine que vous n'aviez rien a craindre du +vieux Jacques. Je crois a l'un et a l'autre, a votre confiance et a +votre penetration. Mais je sens bien que jusqu'ici votre coeur a fait +tous les frais de cette securite, et que j'ai ete muet et nonchalant; +enfin qu'il est temps que je vous aide a m'estimer un peu. + +Je ne vous parlerai pas d'amour. Il me serait impossible de vous prouver +que le mien doit vous rendre eternellement heureuse; je n'en sais rien, +et je puis dire seulement qu'il est sincere et profond. C'est du mariage +que je veux vous parler dans cette lettre, et l'amour est une chose a +part, un sentiment qui entre nous sera tout a fait independant de la loi +du serment. Ce que je vous ai demande, ce que vous m'avez promis, c'est +de vivre avec moi, c'est de me prendre pour votre appui, pour votre +defenseur, pour votre meilleur ami. L'amitie seule est necessaire a +ceux qui associent leur destinee par une promesse mutuelle. Quand cette +promesse est un serment dont l'un peut abuser pour faire souffrir +l'autre, il faut que l'estime soit bien grande des deux cotes, et +surtout du cote de celui que les lois humaines et les croyances sociales +placent dans la dependance de l'autre. C'est de cela, Fernande, que +je veux m'expliquer formellement avec vous, afin que si vous livrez +aveuglement votre coeur a l'amour, vous sachiez du moins a qui vous +confiez le soin de votre independance et de votre dignite. + +Vous devez avoir pour moi cette estime et cette amitie, Fernande; je les +merite, je le dis sans orgueil et sans forfanterie; je suis assez vieux +pour me connaitre, et pour savoir de quoi je suis capable. Il est +impossible que j'aie jamais envers vous un tort assez grave pour les +perdre, ou meme pour les compromettre. Je vous parle ainsi parce que je +vous estime et que je crois en vous. Je sais que vous etes juste, que +vous avez l'ame pure et le jugement sain. Avec cela il est egalement +impossible que vous m'accusiez sans motif, ou que du moins vous +n'acceptiez pas ma justification quand elle sera eclatante de verite. + +Il faut cependant tout prevoir: l'amour peut s'eteindre, l'amitie peut +devenir pesante et chagrine, l'intimite peut etre le tourment de l'un +de nous, peut-etre de tous les deux. C'est dans ce cas que votre estime +m'est necessaire! Pour avoir le courage de m'abandonner votre liberte, +il faut que vous sachiez que je ne m'en emparerai jamais. Etes-vous +bien sure de cela? Pauvre enfant! vous n'y avez peut-etre pas seulement +songe. Eh bien! pour repondre aux terreurs qui pourraient naitre en +vous, pour vous aider a les chasser, j'ai a vous faire un serment; je +vous prie de l'enregistrer, et de relire cette lettre toutes les fois +que les propos du monde ou les apparences de ma conduite vous feront +craindre quelque tyrannie de ma part. La societe va vous dicter une +formule de serment. Vous allez jurer de m'etre fidele et de m'etre +soumise, c'est-a-dire de n'aimer jamais que moi et de m'obeir en tout. +L'un de ces serments est une absurdite, l'autre une bassesse. Vous ne +pouvez pas repondre de votre coeur, meme quand je serais le plus grand +et le plus parfait des hommes; vous ne devez pas me promettre de +m'obeir, parce que ce serait nous avilir l'un et l'autre. Ainsi, mon +enfant, prononcez avec confiance les mots consacres sans lesquels votre +mere et le monde vous defendraient de m'appartenir; moi aussi je dirai +les paroles que le pretre et le magistrat me dicteront, puisqu'a ce prix +seulement il m'est permis de vous consacrer ma vie. Mais a ce serment de +vous proteger que la loi ma prescrit, et que je tiendrai religieusement, +j'en veux joindre un autre que les hommes n'ont pas juge necessaire a +la saintete du mariage, et sans lequel tu ne dois pas m'accepter pour +epoux. Ce serment, c'est de la respecter, et c'est a tes pieds que je +veux le faire, en presence de Dieu, le jour ou tu m'auras accepte pour +amant. + +Mais des aujourd'hui je le prononce, et tu peux le regarder comme +irrevocable. Oui, Fernande, je te respecterai parce que tu es faible, +parce que tu es pure et sainte, parce que tu as droit au bonheur, ou du +moins au repos et a la liberte. Si je ne suis pas digne de remplir a +jamais ton ame, je suis capable au moins de n'en etre jamais le bourreau +ni le geolier. Si je ne puis t'inspirer un eternel amour, je saurai +t'inspirer une affection qui survivra dans ton coeur a tout le reste, et +qui t'empechera d'avoir jamais un ami plus sur et plus precieux que moi. +Souviens-toi, Fernande, que quand tu me trouveras le coeur trop vieux +pour etre ton amant, tu pourras invoquer mes cheveux blancs, et reclamer +de moi la tendresse d'un pere. Si tu crains l'autorite d'un vieillard, +je tacherai de me rajeunir, de me reporter a ton age, pour te comprendre +et pour t'inspirer la confiance et l'abandon que tu aurais pour un +frere. Si je ne reussis a remplir aucun de ces roles; si, malgre mes +soins et mon devouement, je te suis a charge, je m'eloignerai, je te +laisserai maitresse de tes actions, et tu n'entendras jamais une plainte +sortir de ma bouche. + +Voila ce que je puis te promettre; le reste ne depend pas de moi. Adieu, +mon ange, reponds-moi; ta mere te laisse toute la liberte possible. Mon +domestique ira chercher ta lettre demain matin. Je serai force de passer +la journee a Tours. + +Ton ami, JACQUES. + + + +XV. + +DE FERNANDE A JACQUES + +Oui, j'ai confiance en vous, je crois a votre honneur. Je n'avais pas +besoin de vos serments pour savoir que je ne serai jamais ni avilie ni +opprimee par vous. Je suis une enfant, et l'on ne s'est guere donne la +peine de former mon esprit; mais j'ai le coeur fier, et ma simple +raison a suffi pour m'eclairer sur certaines choses. J'ai horreur de la +tyrannie, et si, des les premiers regards que j'ai jetes sur vous, je +ne vous avais pas devine tel que vous etes, je ne vous aurais jamais +estime, jamais aime. Ma mere m'a toujours dit qu'un mari etait un +maitre, et que la vertu des femmes est d'obeir. Aussi j'etais bien +resolue a ne pas me marier, a moins de rencontrer un prodige. Cela +n'etait guere probable, et il m'etait beaucoup plus facile de croire que +j'arriverais tranquillement a l'espece d'independance assuree aux vieux +jours des filles sans dot. Cependant je me figurais quelquefois que Dieu +ferait un miracle en ma faveur, et qu'il m'enverrait un de ses anges +sous les traits d'un homme, pour me proteger en cette vie. C'etait +un reve romanesque, dont je ne me vantais pas a ma mere, mais que je +n'avais pas la force de repousser. Quand j'etais assise a mon metier +aupres de la fenetre, et que je voyais le ciel si bleu, les arbres si +verts, toute la nature si belle et moi si jeune! oh! alors, il m'etait +impossible de croire que j'etais destinee a la captivite ou a la +solitude. Que voulez-vous? J'ai dix-sept ans; a mon age on n'a pas toute +la raison possible, et voila que la Providence se met en tete de me +traiter en enfant gate. Vous arrivez un beau matin, Jacques, avant que +j'aie encore souffert de l'ennui, avant que les larmes du decouragement +aient gate ma fraicheur de pensionnaire, tout au beau milieu de mes +reves et de mes folles esperances. Voila que vous venez tout realiser +sans que j'aie eu le temps de douter et de craindre! Vraiment, il n'y a +pas longtemps que je lisais encore des contes de fees; c'etait toujours +la meme chose, mais c'etait bien beau! C'etait toujours une pauvre fille +maltraitee, abandonnee, ou captive, qui, par les fentes de sa prison, ou +du haut d'un des arbres du desert, voyait passer, comme dans un reve, la +plus beau prince du monde, escorte de toutes les richesses et de toutes +les joies de la terre. Alors la fee entassait prodiges sur prodiges pour +delivrer sa protegee; et, un beau jour, Cendrillon voyait l'amour et le +monde a ses pieds. Il me semble que c'est la mon histoire. J'ai dormi +dans ma cage, et j'ai fait des songes dores que vous etes venu changer +en certitudes, si vite, que je ne sais pas encore bien si je dors ou si +je veille. + +Aussi j'ai eu un peu peur. Le bonheur m'est venu si promptement et +si magnifiquement, que je n'ose y croire. Je crois pourtant que vous +m'aimez et que vous etes le meilleur des hommes; je sais que votre +conduite sera telle que vous me l'annoncez; je sais, de mon cote, que je +n'en serai pas indigne, et ces serments que vous me faites de ne point +m'asservir, je vous les fais aussi: je m'engage a ne point exercer sur +vous la tyrannie des prieres, des reproches et des convulsions, dont +les femmes savent si bien tirer parti. Quoique je n'aie pas votre +experience, je crois pouvoir repondre de ma fierte. + +Ce n'est donc pas l'austerite du mariage qui m'effraie. Vous m'aimez et +vous m'offrez tout ce que vous possedez; j'accepte, parce que je vous +aime. Si un jour nous cessions de nous estimer, je ne suis pas inquiete +de mon sort: je sais assez travailler pour gagner ma vie, et je ne vois +en ce genre aucun malheur capable de m'epouvanter assez pour m'empecher +d'accepter le bonheur que vous m'offrez aujourd'hui; ce n'est pas +la misere, ce ne sont pas les malheurs vulgaires de la societe qui +m'inquietent, c'est l'amour que vous avez pour moi, c'est surtout celui +que je ressens pour vous. Vous ne voulez pas m'en parler, Jacques, et +c'est la seule chose qui m'occupe et qui m'interesse. + +Peu t'etre que j'agis contre la pudeur en vous parlant de cela, +maintenant que vous affectez de m'entretenir de tout autre sentiment; +mais vous m'avez habituee a vous dire sans detour tout ce qui me vient a +l'esprit. Vous m'avez dit souvent qu'il n'y avait rien au monde de plus +hypocrite et de moins pur que certaines habitudes de reserve que les +femmes s'imposent dans leur conduite et dans leurs discours. Je me livre +donc sans crainte et sans honte, avec vous, a toutes les impulsions de +mon coeur. + +Si je vous epousais pour les raisons qui decident au mariage les trois +quarts des jeunes personnes avec lesquelles j'ai ete elevee, je me +contenterais de ce que vous me promettez; et, pourvu que je fusse +assuree d'etre riche et independante, je ferais bon marche de votre +amour et du mien. Mais il n'en est pas ainsi, Jacques. Comment avez-vous +pu croire qua j'eusse peur d'autre chose que de perdre cet amour que +vous avez pour moi maintenant? Je sais bien que vous resterez mon ami, +mais pensez-vous que cela me suffise et me console? Ah! tenez, ne +parlons pas de notre mariage, parlons comme si nous etions seulement +destines a etre amants. Il y a quelque chose de bien plus solennel que +la loi et le serment, comme vous dites, il y a ce qui se passe en moi, +l'attachement que j'ai pour vous, la force que cet attachement prend de +jour en jour, le besoin da m'isoler de tout le reste, de n'aimer et de +ne plus voir que vous sur la terre. C'est la ce qui me fait fremir, +car je sens que mon amour sera eternel, et vous, vous ne savez rien du +votre. Cette incertitude est affreuse, apres ce qui m'a ete dit de votre +caractere enthousiaste, et de la facilite avec laquelle vous savez +passer d'une passion a une autre. Oh! Jacques, il vous en coutait si +peu de me dire deux mots qui m'auraient rassuree plus que toute votre +lettre, et que j'aurais crus aveuglement: _Je t'aimerai toujours!_ +Pourquoi, au moment de les dire, vous arretez-vous comme frappe de la +crainte de commettre un sacrilege? Vous pouvez repondre d'une eternelle +amitie, vous pouvez promettre un devouement sublime, un desinteressement +heroique, une generosite au-dessus de tous les prejuges, capable de tous +les sacrifices, de toutes les douleurs, mais quant _au reste, il ne +depend pas de vous_! Ces paroles sont affreuses, Jacques, effacez-les; +je vous renvoie votre lettre. Je ne veux pas de ces autres serments, je +n'en ai pas besoin; ils ont l'air d'un traite, d'une capitulation entre +nous. Quand vous me pressez sur votre coeur en me disant: "O mon enfant, +que je t'aime!" je suis bien plus sure de mon bonheur. + + + +XVI. + +DE JACQUES A FERNANDE. + +De Tours, le... + +Ange de ma vie, dernier rayon du soleil qui luira sur mon front chauve! +ne me rends pas fou, epargne ton vieux Jacques, il a besoin de sa raison +et de sa force... Tu ne sais pas, tu ne sais pas, pauvre enfant, ce que +tu promets et ce que tu demandes. Tu ne songes pas que tu as dix-sept +ans et moi le double; que tu seras encore une enfant quand je serai +vieux; que l'avenir est plein d'effroi pour moi, si je m'abandonne a de +trop riants desirs, a de trop folles ambitions. Et tu crois que c'est la +crainte de changer d'amour qui m'empeche de te promettre le meme amour +que tu me jures? Sais-tu que je n'ai jamais change le premier, et +que, des les jours les plus ardents de ma jeunesse, apres ma premiere +deception, je suis reste cinq ans entiers sans aimer et sans regarder +une seule femme? Est-ce la passer aisement d'une passion a une autre? +Va, ceux qui pretendent m'avoir etudie et qui essaient de te raconter ma +vie ne connaissent guere ni l'un ni l'autre. T'ont-ils dit qu'avant de +renoncer a une affection j'y avais ete contraint par le mepris? Savent +ils ce qu'eut ete pour moi une passion fondee sur une estime reelle? +Savent-ils seulement ce qu'il m'en a coute pour ne pas pardonner, et +combien j'ai ete pres de m'avilir a ce point? Mais qui est-ce qui me +connait? qui est-ce qui m'a jamais compris? Je n'ai jamais rien raconte +de mes souffrances ni de mes joies a ces hommes qui se melent de me +juger, et qui n'ont de commun avec moi que le sang-froid au champ de +bataille et le stoicisme du soldat en campagne. Il faut t'en rapporter a +moi, Fernande, a moi seul, qui me connais bien et qui n'ai jamais rien +promis en vain. Oui, je t'aimerai toujours, si tu le veux, si tu peux le +desirer toujours. Peut-etre sera-ce possible entre nous, qui sait? Tu es +sure de toi, cher ange? Oh! qu'il est triste, le sourire qui me vient +sur les levres quand je lis les serments! qu'il est difficile de +resister a l'esperance que tu me donnes et de ne pas m'y abandonner +follement! Vieillesse de l'esprit, que tu es difficile a concilier avec +la jeunesse du coeur! + +Tu le vois, pour vouloir nous tourmenter de l'avenir, nous arrivons a +douter l'un de l'autre et a nous le dire, ce qu'il y a de plus cruel et +de plus triste au monde. Pourquoi chercher a soulever les voiles sacres +du destin? Les coeurs les plus fermes ne resistent pas toujours a son +choc inevitable. Quelles promesses, quels serments peuvent lier l'amour? +Sa plus sure garantie, c'est la foi et l'espoir; ah! gardons-nous +d'interroger trop souvent le livre mysterieux ou la duree de notre +bonheur est ecrite de la main de Dieu; acceptons le present avec +reconnaissance, et sachons en jouir sans le laisser empoisonner par +la crainte du lendemain. Quand il ne devrait durer qu'un an, qu'une +semaine; quand je devrais payer un seul jour de ta tendresse par toute +une vie de solitude et de regrets, je ne me plaindrais pas, et mon coeur +conserverait envers Dieu et envers toi une eternelle reconnaissance. +Lance-toi donc avec courage sur cette mer incertaine de ta vie, ou les +previsions ne servent de rien, ou la force elle-meme n'est bonne qu'a +perir vaillamment. Il n'y a pas de conquete pour ceux qui ne veulent pas +combattre; il n'y a pas de jouissance pour ceux que la peur inquiete. +Viens dans mes bras sans crainte et sans fausse honte; sois toujours +naive comme l'enfance, o ma vierge! o ma sainte, ne rougis pas de me +dire ton amour. La chastete est nue comme Eve avant sa faute. L'homme +qui a vecu vingt ans soldat au milieu des nations avilies, des moeurs +meprisees, des coutumes foulees aux pieds; qui a traverse l'Europe +bouleversee au milieu d'une societe de vainqueurs grossiers et vains, +sans contracter un vice, sans recevoir une souillure, celui-la peut-etre +est digne de toi, au moins pour quelques annees. Si plus tard la +vieillesse desseche son coeur, si l'egoisme et la triste jalousie +remplacent en lui l'amour et le devouement, cesse de l'aimer, tu en +auras le droit; car ce ne sera plus le Jacques que tu auras connu et a +qui tu auras promis de l'aimer toujours. + +Si tout cela ne te rassure pas, si tu exiges de moi d'autres serments, +il m'est impossible de te rien dire de plus. Je suis honnete, mais je ne +suis pas parfait; je suis un homme et non pas un ange. Je ne puis pas +te jurer que mou amour suffira toujours aux besoins de ton ame; il me +semble que oui, parce que je le sens ardent et vrai; mais ni toi ni +moi ne connaissons ce qu'a de force et de duree en toi la faculte de +l'enthousiasme, qui seule fait differer l'amour moral de l'amitie. Je +ne puis te dire que chez moi cet enthousiasme survivrait a de grandes +deceptions; mais la tendresse paternelle ne mourrait pas dans mon coeur +avec lui. La pitie, la sollicitude, le devouement, je puis jurer ces +choses-la, c'est le fait de l'homme; l'amour est une flamme plus subtile +et plus sainte, c'est Dieu qui le donne et qui le reprend. Adieu; ne +dedaigne pas l'amitie de ton vieux Jacques. + + + +XVII. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Maintenant que vous etes a la veille de vous marier, maintenant que nous +entrons dans une phase nouvelle de ce sentiment sans nom que nous avons +l'un pour l'autre, il faut que vous me disiez la verite sur un des +points les plus importants de ma destinee. Jusqu'ici j'ai du et j'ai pu +respecter votre silence; a present je ne le puis plus. Vous etiez mon +seul appui sur la terre, je vais peut-etre vous perdre; dois-je accepter +encore votre protection et vos dons? Quand vous etiez independant, il +m'importait peu de savoir si vous etiez mon tuteur ou mon bienfaiteur; +a present, vous allez avoir une famille etrangere a moi, vos biens lui +appartiendront legitimement; je n'en veux pas prendre la plus legere +partie si je n'ai des droits sacres a votre sollicitude. D'ailleurs, +cette incertitude m'est penible, et l'obscurite repandue a mes propres +yeux sur nos relations jette dans ma vie des doutes effrayants et +bizarres. Octave lui-meme n'est pas tranquille; il n'a pas assez de +grandeur d'ame pour se fier aveuglement a ma parole, et pas assez +d'energie dans la volonte pour m'accuser franchement. Les commentaires +insolents des curieux de cette ville se reduisent a ceci, que vous avez +ete mon amant, et que vous me faites _un sort_ par delicatesse. Je +meprise ces inconvenients inevitables de mon isolement et de ma +naissance. Habituee de bonne heure a n'avoir pas de famille et a faire +peniblement ma route au milieu d'un monde froid et meprisant, qui +me disait a chaque pas: "Qui etes vous? d'ou venez-vous? a qui +appartenez-vous?" je n'ai jamais compte sur ce qu'on appelle la +_consideration_. J'aurais pu l'acquerir peut-etre en me faisant +connaitre, en me cherchant des amis; mais je n'en sentais pas le besoin: +votre affection me suffisait et remplissait ma vie quand l'amour ne +l'occupait pas. + +A present, vous allez peut-etre me manquer; vos nouvelles affections +vont nous separer; il faut que j'essaie de me rattacher plus intimement +a Octave; il faut que je lui pardonne d'avoir doute de moi, ce que je +n'aurais pardonne en aucune autre circonstance de ma vie, et que je +descende a lu rassurer en lui donnant une preuve de mon innocence. Cette +preuve, je suis presque sure qu'un mot de vous peut la fournir; en vain +vous me l'avez refuse, j'ai devine depuis longtemps ce que nous sommes +l'un a l'autre. Tracez-la donc, celle parole, afin qu'elle mette entre +nous une ligne sacree que le soupcon n'ose pas franchir, afin qu'elle +m'autorise a dormir tranquille sous le toit d'une maison qui vous +appartient. Avouez que je ne suis pas la fille d'un de vos amis; avouez +que vous etes mon frere. Vous avez fait un serment au lit de mort de +celui qui m'a donne le jour; vous devez le rompre, il y va de tout le +repos de ma vie. Qu'importe que je sache le nom de mon pere? je ne l'ai +pas connu, je ne peux pas l'aimer; mais je lui pardonne de m'avoir +abandonnee. Quel qu'il soit, je ne le maudirai jamais; je le benirai +peut-etre, s'il est ton pere. + + + +XVIII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +J'ai beaucoup reflechi a ta demande. Lorsque j'ai fait un serment au lit +de mort de ton pere, je me suis reserve le droit de le rompre un jour, +si certaines circonstances le rendaient necessaire a ton repos et a ton +honneur. Je crois, en effet, que ce moment est venu; mais vraiment ce +que j'ai a te dire est si peu satisfaisant, si incertain, que je ferais +peut-etre mieux de me taire et de rester ton frere adoptif. Pourtant, si +tu refuses mon appui, il faut parler, il faut rassurer ta fierte, et +te dire que tu ne dois pas mon devouement a la compassion, mais a un +sentiment de devoir, a un lien du sang que mon coeur a accepte et +legitime du jour ou il t'a connue. J'ai la conviction intime que tu es +ma soeur: je n'en ai pas la certitude, je n'en pourrai jamais fournir la +preuve; mais tu peux dire a l'univers entier que je n'ai jamais eu pour +toi que les sentiments d'un frere. + +Cette petite image de saint Jean Nepomucene, dont tu as une moitie et +moi l'autre, c'est la toute la preuve sociale de notre fraternite. Mais +elle est auguste et sainte a mes yeux, et mon ame s'y rattache avec +transport. Quand mon pere mourut, j'avais vingt ans; j'etais son ami +plutot que son fils. C'etait un homme bon et faible; j'avais un autre +caractere. Il craignait mon jugement; mais il avait confiance dans +ma tendresse. Depuis plusieurs heures il etait en proie aux lentes +convulsions de l'agonie; de temps en temps il se ranimait, faisait un +effort pour parler, regardait avec inquietude autour de lui, m'adressait +un serrement de main convulsif, et retombait sans force. Au dernier +moment, il reussit a prendre un papier sous son chevet et a me le mettre +dans la main, en disant: "Tu feras ce que tu voudras, ce que tu jugeras +devoir faire; je m'en rapporte a toi. Jure-moi le secret.--Je vous le +jure, repondis-je apres avoir jete les yeux sur le papier, jusqu'au +jour ou mon silence compromettrait la destinee de l'etre que ce secret +concerne. Croyez que j'aurai soin de l'honneur de mon pere." Il fit un +signe affirmatif et repeta: "Je m'en rapporte a toi." Ce furent ses +dernieres paroles. + +Voici ce que contenait le papier: trois parcelles detachees; sur l'une +etait ecrit: _Le 15 mai 17.. fut depose a l'hospice des Orphelins, +a Genes, un enfant du sexe feminin, avec le signe de saint Jean +Nepomucene_. Sur la seconde: "J'ai commis ce crime, et voici mon excuse. +Madame de*** avait un autre amant en meme temps que moi. L'incertitude, +la compassion, me deciderent a l'assister dans ses souffrances. Elle +etait seule. L'autre l'avait abandonnee; mais je ne pus pas me resoudre +a emporter son enfant. D'un commun accord, nous l'avons mis a l'hospice. +Cela acheva de me faire hair et mepriser cette femme. J'ai garde le +signe, afin que si, quelque jour, il m'etait prouve que l'enfant +m'appartint... Mais c'est impossible; je ne le saurai jamais." Le nom de +cette femme est ecrit en toutes lettres de la main de mon pere, et je la +connais. Elle vit, elle passe pour vertueuse; elle en a la pretention du +moins! Je ne le la nommerai jamais, Sylvia, cela ne servirait a rien, et +l'honneur me le defend. Le troisieme papier etait le coupon de l'image +du saint, dont l'autre moitie avait ete attachee a ton cou. + +J'etais presque aussi incertain que mon pere avait pu l'etre. Il m'avait +souvent parle de cette madame de ***. Elle avait desole sa vie; je +l'avais vue dans mon enfance; je la detestais. Aller au secours de sa +fille, du fruit d'un double amour, infame et menteur, c'etait une +audace de generosite pour laquelle je me sentis d'abord une invincible +repugnance. Mon pere m'avait dit de faire ce que je jugerais convenable. +J'essayai d'ensevelir ce secret dans l'oubli et de t'abandonner au +destin, pauvre infortunee! Mais il y a une voix du ciel qui parle sur +la terre aux _hommes de bonne volonte_, comme dit naivement le saint +cantique. Du moment ou j'eus resolu de te delaisser, il me sembla que +Dieu me criait a toute heure d'aller a ton secours. Je fis plusieurs +songes ou j'entendais distinctement la voix de mon pere mourant qui me +disait: "C'est ta soeur! c'est ta soeur!" Une fois, je me souviens que +je vis passer un groupe d'anges dans mon sommeil. Au milieu d'eux, il +y avait un bel enfant sans ailes, qui etait pale et qui pleurait. Sa +beaute, sa douleur, me firent une impression si vive que je m'eveillai +au moment ou je m'elancais pour l'embrasser. Je me persuadai que ton +ame m'etait apparue en s'envolant vers les cieux. "Elle est morte, me +disais-je: mais avant de retourner a Dieu, elle a voulu venir me dire: +J'etais ta soeur, et je pleure, parce que tu m'as abandonnee." Je pris +un jour l'image du saint; cette mauvaise petite gravure, prise au hasard +et a la hate sans doute dans quelque livre de prieres, au moment ou +l'on t'abandonna, me fit une impression etrange. C'etait la tout ton +heritage, tous les titres que tu possedais a la tendresse et aux soins +d'une famille; toute une destinee humaine, tout l'avenir d'un pauvre +enfant etait la! Voila le don que tes parents t'avaient fait en te +mettant au monde; voila a quoi s'etaient bornees la protection et la +generosite d'une mere! Elle t'avait mis sur la poitrine ce present +magnifique, et elle t'avait dit: "Vis et prospere." + +Je me sentis penetre d'une compassion si vive, que les larmes me vinrent +aux yeux et que je me mis a sangloter, comme si tu avais ete mon +enfant, et qu'on t'eut enlevee a moi pour te jeter parmi les orphelins. +L'emotion que me causa cette gravure est telle que je ne puis la voir +encore sans etre pret a pleurer. Nous l'avons souvent regardee ensemble, +et quand tu etais encore enfant tu la baisais avec transport chaque fois +que je te la confiais pour la rapprocher de la moitie suspendue a +ton cou. Que ces baisers, pauvre fille, me semblaient un eloquent et +angelique reproche a ton odieuse mere! On t'avait dit dans tes premieres +annees que ce saint etait ton protecteur, ton meilleur ami; qu'il +t'aiderait a retrouver tes parents, et quand je suis venu a toi, tu l'as +remercie, tu as redouble de confiance et d'amour pour lui; et je me suis +mis a l'aimer moi-meme. Si ce n'est le saint, c'est au moins l'image +qui m'est chere. A force de la regarder avec les yeux du coeur, j'ai +decouvert sur cette figure une expression qu'elle n'a peut-etre pas. +J'en ai les trois quarts sur mon coupon; c'est une tete de jeune homme +avec des cheveux courts et des traits communs; mais elle est penchee +dans une attitude douce et melancolique sur une Bible que la main +soutient. Dans ce livre, me disais-je avant de t'avoir vue, et lorsque +je m'imaginais que tu etais morte, le triste patron semble lire la +courte et miserable destinee de l'enfant confiee a sa protection. Il la +contemple avec tendresse et compassion; car nul autre que lui n'a eu +pitie de l'orphelin sur la terre." + +Entraine vers toi par un sentiment indefinissable, je dirais presque par +une attraction surnaturelle, je quittai Paris six mois apres la mort de +mon pere et je me rendis a Genes. Je pris des informations a l'hospice. +Cette recherche etait loin d'etre certaine, j'avais la date du jour ou +l'on t'avait deposee, mais non pas l'heure. Plusieurs enfants avaient +ete deposes le meme jour. D'apres le temoignage des registres, on me +donna trois indications differentes. Le signe de saint Jean Nepomucene +etait le seul renseignement que je pusse donner, et tu pouvais l'avoir +perdu depuis longtemps. Mes premieres tentatives furent vaines; l'enfant +qu'on me designa avait un autre signe: il etait contrefait, hideux; +j'avais tremble que ce ne fut la ma soeur. Je partis ensuite pour un +petit village situe dans les montagnes de la cote, ou l'on m'indiqua une +famille de paysans qui avait encore un des enfants abandonnes dans la +journee du 18 mai 17... Quelles ameres reflexions je fis sur ton sort +durant le chemin! Combien tu pouvais etre avilie, maltraitee, miserable +entre les mains de ces hommes rudes et grossiers, qui font une +speculation de leur charite a l'egard des orphelins, et qui ne se +chargent de les elever qu'afin d'avoir en eux plus tard des serviteurs +non salaries! J'arrivai a Saint..., ce romantique hameau ou tu as vecu +tes dix premieres annees, et dont tu as garde un si cher souvenir, et je +te trouvai au sein de cette honnete famille qui te cherissait a l'egal +de ses propres membres, et dont tu gardais les chevres sur le versant +des Alpes maritimes. Cette journee ne sortira jamais de notre memoire, +n'est-ce pas, chere Sylvia? Combien de fois nous nous sommes raconte +l'impression que nous causa la premiere vue l'un de l'autre! Mais je +ne t'ai pas dit avec quelle emotion je fis mes premieres recherches. +J'etais bien incertain encore. Tes parents adoptifs m'avaient assure que +tu avais une image de saint, mais ils ne savaient pas lire; et comme le +coupon ne portait que les dernieres lettres du nom de Nepomucene, ils ne +se rappelaient pas quel saint le cure du village avait nomme plusieurs +fois en examinant le signe. La femme, qui t'avait nourrie, faisait son +possible pour me persuader que tu n'etais pas l'enfant que je cherchais. +L'espoir d'une recompense n'adoucissait pas pour elle l'idee de te +perdre. Tu etais si aimee! tu avais deja su exercer une telle puissance +d'affection sur tous ceux qui t'entouraient! La maniere presque +superstitieuse dont cette famille parlait de toi me semblait un +temoignage de la protection mysterieuse et sublime que Dieu accorde +a l'orphelin, en le douant presque toujours de quelque attrait ou de +quelque vertu qui remplace la protection naturelle de ses parents, et +qui lui attire forcement le devouement de ceux que le hasard lui donne +pour appui. D'apres les commentaires de ces honnetes montagnards, tu +devais appartenir a la plus illustre famille, car tu avais autant de +fierte dans le caractere que si un sang royal eut coule dans tes veines. +Ton intelligence et ta sensibilite faisaient l'admiration du cure et du +maitre d'ecole du village. Tu avais appris a lire et a ecrire en moins +de temps que les autres n'en mettaient pour epeler. Je me souviendrai +toujours des paroles de ta nourrice. "Orgueilleuse comme la mer, +disait-elle en parlant de toi, et mechante comme la bourrasque, il faut +que tout le monde lui cede. Ses freres de lait lui obeissent comme des +imbeciles; ils sont si simples, mes pauvres enfants, et celle-la +si fiere! Avec cela, caressante et bonne comme un ange quand elle +s'apercoit qu'elle a fait de la peine. Elle a ete trois jours au lit +avec la fievre, pour le chagrin qu'elle a eu d'avoir fait mal au petit +Nani une fois qu'elle etait en colere. Elle l'a pousse, l'enfant est +tombe et a saigne on peu. Quand j'ai vu cela, la colere m'est venue a +moi-meme; j'ai couru d'abord relever le petit, et puis j'ai cherche le +demon de petite fille pour l'assommer; mais je n'ai pas eu le courage de +la toucher quand je l'ai vue venir a moi toute pale et se jeter au cou +du petit Nani, en criant: "Je l'ai tue! je l'ai tue!" L'enfant n'avait +pas grand'chose, et la Sylvia a ete plus malade que lui." Le cure, a son +tour, arriva, et m'assura que ton saint etait bien Jean Nepomucene. Le +coeur me bondit de joie, car je t'aimais passionnement depuis une +heure. Ce qu'on me racontait de ton caractere ressemblait tellement aux +souvenirs de mon enfance que je me sentais ton frere de plus en plus a +chaque instant. Pendant ce temps, on te cherchait; tu avais conduit tes +chevres aux paturages; mais la montagne etait haute, et je t'attendais +impatiemment a la porte de la maison. Le cure me proposa de me conduire +a ta rencontre, et j'acceptai avec joie. Que de questions je lui +adressai en chemin! que de traits de ton caractere je lui fis raconter! +Je n'osais pas lui demander si tu etais belle; cela me semblait une +question puerile, et cependant je mourais d'envie de le savoir. J'etais +encore un peu enfant moi-meme, et l'interet que je sentais pour toi +etait, comme mon age, romanesque. Ton nom, etrangement recherche pour +une gardeuse de chevres, resonnait agreablement a mon oreille. Le cure +m'apprit que tu t'appelais Giovanna; mais qu'une vieille marquise +francaise, retiree dans les environs depuis l'emigration, t'avait prise +en amitie des tes premiers ans, et t'avait donne ce nom de fantaisie, +qui avait, malgre l'avis el les remontrances du bonhomme, remplace celui +de ton saint patron. Il n'aimait pas beaucoup la marquise, le brave +cure; il pretendait qu'elle te gatait le jugement et t'exaltait +l'imagination en te faisant lire les contes de Perrault et de madame +d'Aulnoy, qu'il qualifiait de livres dangereux. "Il est heureux, +disait-il, que la petite fortune de cette dame ne lui ait pas permis de +donner aux parents adoptifs de l'enfant une somme assez forte pour les +engager a la lui confier entierement. Ils ont mieux aime en faire une +bergere, et, dans l'incertitude de l'avenir de cette pauvre petite, ils +avaient raison, autant pour elle que pour eux. Maintenant la Providence +lui envoie une autre destinee; ce doit etre pour le mieux, car elle est +mere de l'orphelin, et se charge de celui que les hommes abandonnent. +Mais je vous en supplie, Monsieur, me disait-il, surveillez cette +education-la. Vous etes bien jeune pour vous en occuper vous-meme; +mais faites que cette bonne terre recoive le bon grain d'une main bien +entendue. Il y a la le germe d'une vertu peu commune, si on sait le +developper. Qui sait si la negligence ou des lecons imprudentes n'y +feraient pas eclore le vice? Elle sera belle, quoiqu'un peu brulee par +notre soleil, et la beaute est un don funeste aux femmes que la +religion ne protege pas...--Elle est belle, dites-vous? lui +demandai-je.--Parbleu! la voila, me dit le cure en me montrant une +enfant endormie sur l'herbe. Nous l'aurions attendue longtemps au train +dont elle vient a nous." + +Oh! que tu etais belle en effet dans ton sommeil, ma Sylvia, ma soeur +cherie! quelle enfant robuste, courageuse et fiere tu me semblas, +etendue ainsi sur la bruyere entre le ciel et la cime des Alpes, exposee +aux rayons ardents du jour et au vent de la mer qui par instants passait +par bouffees et sechait la sueur sur ton large front ombrage de cheveux +humides! Que tes grands cils jetaient une ombre pure sur les joues +halees, plus douces que le velours de la peche! Il y avait de +l'insouciance et de la melancolie en meme temps dans le demi-sourire de +ta bouche entr'ouverte; de la sensibilite et de l'orgueil, pensais-je, +le caractere que cette montagnarde m'a naivement depeint!... J'arretai +le bras du cure, qui voulait te reveiller. Je voulus te contempler +longtemps, chercher scrupuleusement, dans la forme de ta tete et dans +les lignes de ton visage, une ressemblance vague avec mon pere ou avec +moi. Je ne sais si elle existe reellement ou si je l'imaginai, je crus +reconnaitre notre fraternite dans ce grand front, dans ce teint brun, +dans la profusion de ces cheveux noirs qui tombaient en deux longues +tresses jusqu'a ton jarret, peut-etre encore dans certaines courbes +des traits; mais rien de tout cela n'est assez prononce pour faire foi +devant les hommes. Cette fraternite existe dans notre ame et dans les +ressemblances de notre caractere d'une maniere bien plus frappante. + +Le cure t'appela; tu entr'ouvris les yeux sans le voir; puis tu fis un +mouvement dedaigneux de l'epaule et du coude, et tu te rendormis. Il +detacha alors le scapulaire suspendu a ton cou, l'ouvrit, et rapprocha +le coupon d'image qu'il contenait de celui que je lui avais presente. +Nous les reconnumes aussitot. Tu t'eveillas en cet instant; ton premier +regard fut sauvage comme celui d'un chamois. Tu cherchas le scapulaire a +ton cou, et, ne l'y trouvant pas, tu le vis entre nos mains et tu fis un +brusque elan pour nous l'arracher. Mais le cure te mit devant les yeux +les deux moities reunies de l'image, et tu compris aussitot ce qui se +passait. Tu bondis sur moi comme un chevreau, et, m'etreignant le cou +avec la vigueur d'une montagnarde, tu t'ecrias: "Voila mon pere, mon +pere est retrouve!" + +On eut beaucoup de peine a te persuader que je n'etais pas ton pere; tu +pretendais que je ne voulais pas en convenir. Le cure tacha de te faire +comprendre que c'etait impossible, que j'avais dix ans seulement de plus +que toi. Alors tu me demandas impetueusement ou etaient ton pere et ta +mere, et tu me commandas presque de te mener vers eux. Je te repondis +qu'ils etaient morts l'un et l'autre, et tu frappas la terre de ton +pied nu, en disant: "J'en etais sure; a present, il faut que je reste +ici.--Non, te dis-je, c'est moi qui remplace ton pere. Il etait mon +meilleur ami, il m'a cede ses droits sur toi; veux-tu me suivre?--Oui, +oui, repondis-tu avec avidite en m'embrassant.--Voila les enfants! dit +le cure avec tristesse; on les aime, on les eleve, on ne vit que +pour eux, et quand on croit jouir de leur reconnaissance et de leur +affection, ils vous abandonnent avec joie pour suivre le premier inconnu +qui passe, et sans demander seulement ou il les mene." + +Tu compris fort bien ce reproche, car tu repondis au cure: "Est-ce que +vous croyez que je vous abandonne? Est-ce que je ne reviendrai pas vous +voir et garder les chevres de ma mere Elisabeth? Mais, voyez-vous, il +faut que je voyage et que je voie tous les pays du monde; un jour je +reviendrai sur un vaisseau, avec beaucoup d'argent que je donnerai a mes +freres de lait, et nous acheterons un grand troupeau de chevres, et +nous batirons une bergerie sur la montagne des Coquilles." Tu parlais +toujours ainsi une sorte de langage a la fois feerique et biblique, que +tu avais appris dans tes lectures. Je passai plusieurs jours dans ton +village. J'eus presque envie de t'y laisser, tant cette vie me semblait +heureuse, tant les avantages de la societe ou j'allais te jeter me +parurent miserables et derisoires, aupres de cette existence laborieuse, +saine et tranquille. Mais en t'observant, en faisant de longues +promenades avec toi dans la montagne, et criblant de questions ton +esprit ardent et naif, en commentant scrupuleusement tes reponses +bizarres, parfois eclatantes de bon sens et de raison, souvent folles +comme les idees fantastiques de l'enfance, je m'assurai que tu n'etais +pas faite pour cette vie pastorale, et que rien ne pourrait t'y +attacher. Depuis, dans des douleurs de la vie, tu m'as doucement +reproche de t'avoir tiree de cet engourdissement ou tu aurais vecu +tranquille, pour te lancer dans un monde de souffrances et de +deceptions. Helas! ma pauvre enfant, le mal etait fait avant que je +vinsse, et je ne crois pas qu'il faille meme en accuser les contes de +fees que te pretait la marquise. Ton intelligence avide et penetrante +etait seule coupable, et le germe du desespoir etait cache en toi, dans +le bouton a peine entr'ouvert de l'esperance. Tu n'avais pas la tete +courte et pesante de tes soeurs de lait, et tu n'aurais jamais su, aussi +bien qu'elles, faire le fromage et filer la laine. Je me fis raconter, +par toi et par ta nourrice, les premieres sensations de ta vie. Je sais +comme tu te tourmentais pour deviner de qui tu pouvais etre fille, quand +tu appris qu'Elisabeth n'etait pas ta mere. Tu te tenais alors tout le +jour sur le bord du sentier qui mene a la mer, et lorsque tu voyais +paraitre une voile, tu disais: "Voila maman qui vient me voir avec +une robe blanche." La lecture des feeries joignit a cette continuelle +reverie de ta famille des idees de voyages, de richesse et de +generosite. Tu ne songeais qu'a devenir reine, afin de combler de +largesses tes parents adoptifs. Ces songes dores n'auraient jamais +pu habiter impunement ton cerveau. Ils ne se seraient pas evanouis +tranquillement au jour de la raison, pour faire place aux occupations +d'une vie toute materielle. Le sentiment d'une destinee differente de +celles qui t'entouraient les avait fait naitre; ton coeur les aurait +regrettes avec amertume, ou tu te serais perdue en cherchant a les +realiser. Tu etais une adorable enfant avec ton caractere franc, hardi +et entreprenant, avec ta candeur affectueuse et tes bizarres volontes. +Mais il etait temps que des occupations plus elevees et des idees plus +justes vinssent regler l'elan impetueux de cette jeune tete; l'education +te devenait indispensable, non pour etre heureuse, ton organisation +superieure ne le permettait guere, mais du moins pour ne pas descendre +de l'echelon eleve ou Dieu avait place ton intelligence. Tu quittas +Elisabeth, tes freres de lait, le cure, ta vieille marquise, tous tes +amis et jusqu'a tes chevres, avec une sorte de desespoir passionne. +Tu les embrassais alternativement en versant des torrents de larmes. +Cependant, quand on te proposait de rester, tu t'ecriais: "C'est +impossible! c'est impossible! il faut que je voyage." Tu le sentais, +Sylvia, cette vie n'etait pas faite pour toi. Du fond des abimes de +l'inconnu, une voix mysterieuse s'elevait incessamment vers toi et te +reclamait dans cette region des orages que tu devais traverser. Tu es +devenue ce que tu es sans rien perdre de ta grace sauvage et de ta rude +franchise. Tu as vu notre civilisation, et tu es restee l'enfant de la +montagne. Faut-il s'etonner que tu aies si peu de sympathie avec ce +monde imbecile et faux, quand tu rapportes du desert l'apre droiture et +le severe amour de la justice que Dieu revele aux coeurs purs et aux +esprits robustes, quand tout ton etre, et jusqu'a ta vigueur physique, +differe des etres qui sont autour de toi? Ils ne te viennent pas a la +cheville, pauvre Sylvia, et tu te fatigues a regarder a terre sans +trouver un coeur qui soit digne d'etre ramasse. Je le crois bien, Octave +n'est pas fait pour toi! et pourtant, s'il est au monde un jeune homme +sincere, doux et affectueux, c'est bien lui; mais le meilleur possible +entre tous n'est pas ton egal, et tu dois souffrir. Que veux-tu que je +te dise? aime-le aussi longtemps que tu le pourras. + +Quant au secret de ta naissance, je te conjure de ne lui donner aucun +detail; reponds a ses soupcons que je suis ton frere. Les personnes qui +ont l'esprit bien fait devraient l'imaginer sans demander d'explication. +Les inquietudes d'Octave m'offensent pour toi. J'ai tort sans doute; il +ne te connait pas comme moi, il souffre comme souffriraient a sa place +les dix-neuf vingtiemes des hommes; il est jaloux parce qu'il est epris. +Je me dis tout cela; mes je ne puis chasser l'espece d'indignation qui +souleve mon sang a l'idee d'un doute injurieux sur Sylvia. Nous sommes +ainsi l'un pour l'autre. Ah! ma soeur, nous sommes trop orgueilleux! +notre vie sera un combat eternel. Mais que faire? Je vivrais cent ans +que je ne pourrais consentir a m'avouer coupable des lachetes dont le +monde accuse ses enfants. Je sens mon coeur qui se revolte a la seule +idee des turpitudes qu'il trouve presumables et naturelles; et quand je +vois le sourire sur les levres de celui qui refuse de me croire pur; +quand, apres m'avoir accuse d'une sceleratesse, il s'en va en me +secouant la main et en me disant: "N'importe! qu'il en soit ce qu'il +voudra, tout a vous;" il me prend des envies de l'insulter, pour mettre +entre nous une franche haine au lieu de cette indigne et salissante +amitie. + +Et toi, juste et sainte creature, qui seule au monde comprends le vieux +Jacques et compatis aux souffrances de son orgueil, sois ce que tu +voudras pour lui, mais laisse-le se croire, se sentir eternellement ton +frere. + + + + +DEUXIEME PARTIE + + + +XIX. + + + +DE FERNANDE A CLEMENCE + +Saint-Leon en Dauphine, le.... + +Pardonne-moi, mon amie, d'avoir passe un mois sans t'ecrire. C'est bien +mal de ma part, et tu as raison de me gronder. Oui, il est bien vrai que +je t'ai accablee de mes lettres quand j'etais tourmentee, quand j'avais +besoin de tes conseils et de tes consolations! Et maintenant que je suis +heureuse, je te delaisse. L'amour est egoiste, dis-tu, il n'appelle +l'amitie a son secours que lorsqu'il souffre; j'ai agi du moins comme +si cela etait inevitable, j'en suis toute honteuse, et je t'en demande +Pardon. + +[Illustration: J'arretai le bras du cure...] + +Pour reparer ma faute; ce que je puis faire de mieux, c'est de repondre +a toutes tes questions, et de te prouver ainsi que je ne t'ai rien +retire de ma confiance; mais si je reviens a toi, n'en conclus pas, +malicieuse, que ma lune de miel est finie; tu vas voir que non. + +Si j'aime toujours mon mari autant que le premier jour? Oh! +certainement, Clemence, et meme je puis dire que je l'aime bien plus. +Comment pourrait-il en etre autrement? Chaque jour me revele une +nouvelle qualite, une nouvelle perfection de Jacques. Sa bonte pour moi +est inepuisable, sa tendresse, delicate comme celle d'une bonne mere +pour son enfant. Aussi chaque jour me force a l'aimer plus que la +veille. A cette felicite du coeur, a ces joies de l'amour heureux et +satisfait, se joignent pour moi mille petites jouissances qu'il y a +peut-etre de la puerilite a mentionner, mais qui sont tres-vives, parce +qu'elles m'etaient absolument inconnues. Je veux parler du bien-etre de +la richesse, qui succede pour moi a une vie d'economie et de privations. +Je ne souffrais pas de cette mediocrite, j'y etais habituee; je ne +desirais pas devenir riche, je ne songeais pas plus a la fortune de +Jacques, en l'epousant, que si elle n'eut pas existe; pourtant je ne +crois pas qu'il y ait de la bassesse a m'apercevoir des avantages +qu'elle procure et a savoir en jouir. Ces plaisirs journaliers, ce luxe, +ces mille petites profusions dont je suis entouree, me seraient aussi +amers qu'ils me sont precieux, si je les devais a un contrat avilissant, +ou si je les recevais d'une main orgueilleuse et detestee; mais recevoir +tout cela de Jacques, c'est en jouir deux fois! Il y a tant de grace, je +pourrais meme dire de gentillesse dans ses dons et dans ses prevenances! +Il semble que cet homme soit ne pour s'occuper du bonheur d'autrui, et +qu'il n'ait pas d'autre affaire dans la vie que de m'aimer. + +Tu me demandes si cette vie de chateau me plait, si je ne m'en +degouterai pas, si la solitude ne m'effraie point. La solitude! quand +Jacques est avec moi! Ah! Clemence, je le vois bien, tu n'as jamais +aime. Pauvre amie, que je te plains! tu n'as pas connu ce qu'il y a +de plus beau dans la vie d'une femme. Si tu avais aime, tu ne me +demanderais pas si je me trouve isolee, si j'ai besoin des plaisirs et +des distractions de mon age; mon age est fait pour aimer, Clemence, et +il me serait impossible de me plaire a quelque chose qui fut etranger a +mon amour. Quant aux amusements que je partage avec Jacques, je les aime +et je les ai a discretion; j'en ai meme plus que je ne voudrais, +et souvent j'aimerais mieux rester seule avec lui a parcourir +tranquillement les allees de notre beau jardin, que de monter a cheval +et de courir les bois a la tete d'une armee de piqueurs et de chiens. +Mais Jacques a tellement peur de ne pas me divertir assez! Brave +Jacques, quel amant! quel ami! + +[Illustration: Quand je suis arrivee ici...] + +Tu veux des details sur mon habitation, sur le pays, sur l'emploi de mes +journees; je ne demande pas mieux que de te raconter tout cela, ce sera +te parler de tous les bonheurs que je dois a mon mari. + +Quand je suis arrivee ici, il etait onze heures du soir; j'etais +tres-fatiguee du voyage, le plus long que j'aie fait de ma vie. Jacques +fut presque force de me porter de la voiture sur le perron. Il faisait +un temps sombre et beaucoup de vent; je ne vis rien que quatre ou cinq +grands chiens qui avaient fait un vacarme epouvantable autour des roues +de la voiture pendant que nous entrions dans la cour, et qui vinrent se +jeter sur Jacques en poussant des hurlements de joie, des qu'il eut mis +pied a terre. J'etais tout epouvantee de voir ces grandes betes danser +ainsi autour de moi. "N'en aie pas peur, me dit Jacques, et sois bonne +pour mes pauvres chiens. Quel est l'homme qui donnerait de semblables +temoignages de joie a son meilleur ami, en le retrouvant apres une +absence de quelques mois?" Je vis ensuite arriver une procession de +domestiques de tout age qui entourerent Jacques d'un air a la fois +affectueux et inquiet. Je compris que mon arrivee causait beaucoup +d'anxiete a ces braves gens, et que la crainte des changements que je +pourrais apporter au regime de la maison balancait un peu le plaisir +qu'ils pouvaient eprouver a voir leur bon maitre. Jacques me conduisit a +ma chambre, qui est meublee a l'ancienne mode avec un grand luxe. Avant +de me coucher, je voulus jeter un regard sur les jardins, et j'ouvris +ma fenetre; mais l'obscurite m'empecha de distinguer autre chose que +d'epaisses masses d'arbres autour de la maison et une vallee immense +au dela. Un parfum de fleurs monta vers moi. Tu sais comme j'aime les +fleurs, et tout ce qui me passe par la tete quand je respire une rose; +ce vent tout charge de senteurs delicieuses me fit eprouver je ne sais +quel tressaillement de joie; il me sembla qu'une voix me disait: "Tu +seras heureuse ici." J'entendis Jacques qui parlait derriere moi; je me +retournai, et je vis une grande jeune fille de seize ou dix-huit ans, +belle comme un ange et vetue a la maniere des paysannes du Dauphine, +mais avec beaucoup d'elegance, "Tiens, me dit Jacques, voila ta +soubrette; c'est une bonne enfant qui fera son possible pour te bien +servir. C'est ma filleule, elle s'appelle Rosette." Cette Rosette, qui a +une figure si intelligente et si bonne, et qui me baisait la main d'un +petit air caressant et respectueux, fut pour moi une autre circonstance +de bon augure. Jacques nous laissa ensemble et alla s'occuper de payer +les postillons. Quand il revint, j'etais couchee. Il me demanda la +permission de se faire apporter le cafe dans ma chambre; pendant que +Rosette le lui versait, je m'endormis doucement. Je vivrais cent ans que +je ne pourrais oublier cette soiree, ou pourtant il ne s'est rien passe +que de tres-ordinaire et de tres-naturel. Mais quelles idees riantes, +quel sentiment de bien-etre ont berce ce premier sommeil sous le toit de +Jacques! Je puis bien dire que je me suis endormie dans la confiance de +mon destin. La fatigue meme du voyage avait quelque chose de delicieux; +je me sentais accablee, et je n'avais la force de penser a rien; mes +yeux etaient encore ouverts et ne cherchaient plus a se rendre compte de +ce qu'ils voyaient, mais n'etaient frappes que d'images agreables. Ils +erraient des rideaux de soie a franges d'argent de mon lit a la figure +toujours si belle et si sereine de mon Jacques, et de la tasse de +porcelaine du Japon, ou il prenait un cafe embaume, a la grande taille +elegante de Rosette, dont l'ombre se dessinait sur une boiserie d'un +travail merveilleux. La clarte rose de la lampe, le bruit du vent au +dehors, la douce chaleur de l'appartement, la mollesse de mon lit, +tout cela ressemblait a un conte de fee, a un reve d'enfant. Je +m'assoupissais et me reveillais de temps en temps pour me sentir bercee +par le bonheur; Jacques me disait avec sa voix douce et affectueuse: +"Dors, mon enfant, dors bien." Je m'endormis en effet, et ne me +reveillai que le lendemain a huit heures. Jacques etait deja leve depuis +longtemps; assis aupres de mon lit, comme la veille, il me regardait +dormir, et vraiment je ne sus pas d'abord s'il s'etait passe une nuit ou +un quart d'heure depuis le dernier baiser qu'il m'avait donne. "Ah! mon +Dieu! quel bon lit! m'ecriai-je; je veux me lever bien vite, et voir +ce beau chateau ou l'on dort si bien. Quel temps fait-il, Jacques? Tes +fleurs sentent-elles aussi bon ce matin qu'hier soir?" Il m'enveloppa +dans mon couvre-pied de satin blanc et rose et me porta aupres de la +fenetre. Je jetai un cri de joie et d'admiration a la vue du sublime +aspect deploye sous mes yeux. "Aimes-tu ce pays? me dit Jacques. Si tu +le trouves trop sauvage, j'y ferai batir des maisons; mais, quant a +moi, j'aime tant les lieux deserts, que j'ai achete cinq ou six petites +proprietes eparses ca et la, afin d'enlever de ce point de vue les +habitations qui, pour moi, le deparaient. Si tu n'es pas du meme gout, +rien ne sera plus facile que de semer cette vallee de maisonnettes et de +jardins; je ne manquerai pas, pour la peupler, de familles pauvres, qui +y feront prosperer leurs affaires et les notres.--Non, non, lui dis-je, +tu es assez riche pour secourir toutes les familles que tu voudras sans +contrarier tes gouts et les miens. Cet aspect sauvage et romantique me +plait a la folie; ces grands bois sombres semblent n'avoir jamais plie +leur libre vegetation a la culture; ces prairies immenses doivent +ressembler a des savanes; cette petite riviere, avec son cours +desordonne, vaut mieux qu'un beau fleuve. Ah! ne changeons rien aux +lieux que tu aimes. Comment aurais-je d'autres gouts que les tiens? +Crois-tu donc que j'aie des yeux a moi?" Il me pressa sur son coeur +en s'ecriant: "Oh! premier temps de l'amour! oh! delices du ciel! +puissiez-vous ne finir jamais!" + +Il m'a fallu plus de huit jours pour voir toutes les beautes de cette +maison et des alentours. Cette terre a appartenu a la mere de Jacques; +c'est la qu'il a passe ses premieres annees, et c'est son sejour de +predilection. Il a un pieux respect pour les souvenirs que ce lieu lui +retrace, et il me remercie tendrement de partager ce respect, et de ne +desirer aucun changement ni dans les choses ni dans les gens dont il est +entoure. Bon Jacques! quel monstre stupide il faudrait etre pour lui +demander de pareils sacrifices! + +Des le lendemain de notre arrivee, il m'a presente les vieux serviteurs +de sa mere et ceux plus jeunes qui lui sont attaches depuis plusieurs +annees. Il m'a dit les infirmites des uns et les defauts des autres, en +me priant d'avoir quelque patience avec eux, et d'etre aussi indulgente +qu'il me serait possible de l'etre, sans m'imposer de reelles +contrarietes. "Sois sure, m'a-t-il dit, que je ne mettrai jamais en +balance le bien-etre de ta vie domestique et le plaisir de conserver +autour de moi ces visages auxquels le temps et l'habitude m'ont +attache. Il me sera toujours facile de les eloigner de ta vue s'ils +t'importunent, sans les abandonner a la misere et sans qu'ils aient le +droit de te maudire; mais si ton repos peut ne pas souffrir de leur +presence, si je puis accorder ta satisfaction et la leur, je serai plus +heureux. Desires-tu mon bonheur, Fernande?" a-t-il ajoute avec un doux +sourire. Je me suis jetee dans ses bras, je lui ai jure d'aimer tout ce +qu'il aime, de proteger tout ce qu'il protege; je l'ai supplie de me +dire tout ce que j'avais a faire pour ne lui causer jamais l'ombre d'un +chagrin. + +Si tu veux savoir comment se passent nos journees, je te dirai que je +le sais a peine quant a ce qui me concerne, mais que Jacques a +continuellement quelque chose d'utile a faire. La conduite de ses biens +l'occupe Sans l'absorber. Il a su s'entourer d'honnetes gens, et il les +surveille sans les tourmenter. Il a pour systeme une stricte equite; +l'incurie d'une generosite romanesque ne l'eblouit pas; il dit que celui +qui se laisse depouiller ne peut plus avoir ni merite ni plaisir a +donner, et que celui qui a trouve l'occasion de voler, et qui en a +profite, est plus a plaindre que s'il s'etait ruine. Jacques est grand +et liberal, son coeur est plein de justice, et il regarde comme un +devoir de soulager la misere d'autrui; mais sa fierte se refuse a etre +dupe des impostures dont les pauvres se servent comme de gagne-pain, +et il est dur et implacable envers ceux qui veulent speculer sur sa +sensibilite. Je suis bien loin d'avoir le meme discernement que lui, et +souvent je me laisse tromper. Jacques ne s'occupe pas de cela, ou, +s'il s'en apercoit, il entre apparemment dans ses idees de ne pas me +reprimander et meme de ne pas m'avertir. Quelquefois j'en suis un peu +mortifiee, et j'ai presque des remords d'avoir mal employe l'or precieux +qui peut soulager tant de reelles infortunes. + +Je m'occupe de ces choses-la aux heures ou Jacques est occupe ailleurs. +Quand nous nous retrouvons, nous faisons de la musique ou nous sortons +ensemble; Jacques fume ou dessine chaque fois que nous nous asseyons; +pour moi, je le regarde, et je puis dire que cette espece d'extase est +la principale occupation de ma journee. Je m'abandonne avec delices a +cette heureuse indolence, et je crains presque les plaisirs qui peuvent +m'en arracher. Il est si bon d'aimer et de se sentir aime! La duree +des jours est trop bornee pour epuiser ce qu'il y a dans le coeur +d'enthousiasme et de joie. Que m'importe de cultiver le peu de talents +que j'ai ou d'en acquerir de nouveaux? Jacques en a pour nous deux, et +j'en jouis comme s'ils m'appartenaient. Quand un beau site me frappe, il +m'est bien plus doux de le trouver dans mon album, retrace par la main +de Jacques, que par la mienne. Je ne desire pas non plus former et orner +mon esprit: Jacques se plait a ma simplicite; et lui, qui sait tout, +m'en apprendra certainement plus en causant avec moi que tous les livres +du monde. Enfin je suis contente de l'arrangement de ma vie; tant de +bonheurs m'environnent, qu'il m'est impossible de souhaiter quelque +chose de mieux ordonne. Jacques est un ange; et ne t'avise plus de +dire, Clemence, que je me trompe ou qu'il changera, car a present je le +connais et je le defendrai. + +Adieu, ma bonne amie; tu dois etre heureuse de mon bonheur, tu as eu +tant d'inquietude pour moi! A present sois tranquille et felicite-moi. +Donne-moi souvent de tes nouvelles, et sois sure que je ne le negligerai +plus. Il faut pardonner quelque chose a l'enivrement des premiers jours. + +_P. S._ J'ai recu une lettre de ma mere; elle est encore au Tilly, et ne +retournera a Paris qu'a l'entree de l'hiver. Elle me demande si je +suis contente de Jacques, et s'effraie aussi de la solitude ou il m'a +emmenee. Je ne lui ai pas repondu, comme a toi, que l'amour remplissait +cette solitude et me la faisait cherir; elle aurait trouve cela fort +inconvenant. Je lui ai parle des avantages qu'elle estime, des beaux +chevaux que Jacques me donne et des grandes chasses qu'il organise pour +moi, des vastes jardins ou je me promene, des fleurs rares et precieuses +dont regorge la serre chaude, et des presents dont mon mari me comble +tous les jours. Avec tout cela, elle ne pourra plus supposer que je ne +sois pas heureuse. + + + +XX. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Je m'abandonne comme un enfant aux delices de ces premiers transports +de la possession, et ne veux pas prevoir le temps ou j'en sentirai les +inconvenients et les souffrances; quand il viendra, n'aurai-je pas la +force de l'accepter? Est-il necessaire de passer les heures de repos que +le ciel nous envoie a se preparer pour la fatigue a venir? Quiconque a +aime une fois sait tout ce qu'il y a dans la vie de douleur et de joie, +n'est-ce pas, Sylvia? + +Ce que tu demandes est bien antipathique a mon caractere et a l'habitude +de toute ma vie. Raconter une a une toutes les emotions de ma vie +presente, jeter tous les jours un regard d'examen sur l'etat de mon +coeur, me plaindre du mal que j'endure et me vanter du bien qui +m'arrive, me surveiller, me cherir, me reveler ainsi, c'est ce que je +n'ai jamais songe a faire. Jusqu'ici, mes amours ont ete cachees, mes +joies silencieuses; je ne t'ai raconte mes plaisirs que quand je les +avais perdus, et mes chagrins que lorsque j'en etais gueri; encore j'ai +cru faire en cela un grand acte de confiance et d'epanchement; car, avec +toute autre creature humaine, je m'en sentais absolument incapable, et +nul n'a obtenu de ma bouche l'aveu des evenements les plus evidents de +ma vie morale. Cette vie etait si agitee, si terrible, que j'aurais +craint de perdre mes rares bonheurs en les racontant, ou d'attirer sur +moi l'oeil du destin, auquel j'esperais derober furtivement quelques +beaux jours. + +Cependant je ne sens plus la meme repugnance, aujourd'hui, a briser le +sceau de ce nouveau livre ou mon dernier amour doit etre inscrit. Il me +semble meme, comme a toi, que cette connaissance exacte et detaillee de +tout ce qui se passera en moi me sera salutaire et me preservera de ces +inexplicables degouts dont l'amour est rempli. Peut-etre qu'etudiant le +mal dans sa cause, j'en previendrai le developpement; peut-etre qu'en +observant avec attention les secretes alterations de nos ames, je saurai +forcer les petites choses a ne point acquerir une valeur exageree, comme +il arrive toujours dans l'intimite. J'essaierai de conjurer la destinee; +si cela est impossible, j'accepterai du moins mes defaites avec le +stoicisme d'un homme qui a passe sa vie a chercher la verite et a +cultiver l'amour de la justice au fond de son coeur. + +Mais, avant de commencer ce journal, il convient que je te dise d'ou +je pars, quel est l'etat de mon ame et comment j'ai arrange ma vie +presente. Tu sais que j'ai entraine Fernande au fond du Dauphine pour +l'eloigner bien vite de sa mere, femme mechante et dangereuse qui me +hait particulierement, qui m'a lachement adule tant qu'elle a desire +me voir assurer la fortune de sa fille, et qui a commence a me braver +aussitot qu'elle n'a plus rien redoute a cet egard. Pauvre femme! si +elle savait comme d'un mot je pourrais la faire palir! Mais je ne +descendrai jamais jusqu'a combattre avec les mechants. Je savais qu'elle +ne manquerait pas d'une certaine habilete pour gater le jugement de sa +fille sur mon compte et pour empoisonner notre bonheur par mille petites +tracasseries d'une terrible importance. J'ai donc enleve ma compagne le +jour meme de mon mariage; par la je me suis soustrait a tout ce que la +publicite imbecile d'une noce a d'insolent et d'odieux. Je suis venu +ici jouir mysterieusement de mon bonheur, loin du regard curieux des +importuns; j'ai trouve inutile, du moins, de mettre la pudeur de ma +femme aux prises avec l'effronterie des autres femmes et le sourire +insultant des hommes. Nous n'avons eu que Dieu pour temoin et pour juge +de ce que l'amour a de plus saint, de ce que la societe a su rendre +hideux ou ridicule. + +Depuis un mois rien encore n'a altere notre bonheur; il n'est pas tombe +le plus petit grain de sable dans le sein de ce lac uni et limpide; +penche sur son onde transparente, je contemple avec extase le ciel qui +s'y reflechit; attentif a la plus legere perturbation qui pourrait le +menacer, je suis sur mes gardes pour que le grain de sable n'entraine +pas une avalanche. Et pourtant je ne saurais beaucoup me tourmenter; que +peut la prudence humaine contre la main toute-puissante du destin? Tout +ce que je puis tenter et esperer, c'est de ne pas perdre par ma faute le +tresor que Dieu me confie; s'il doit m'etre retire, cette certitude du +moins me consolera, que je n'ai pas merite de le perdre. + +Et puis a present, toutes les previsions, toutes les craintes de ce +monde me font un peu sourire. Qu'est-ce qui peut arriver de pis a un +honnete homme? d'etre force de mourir? Qu'est-ce que cela, je te le +demande? Je ne vois pas que la certitude de mourir un jour empeche +personne de jouir de la vie. Pourquoi la crainte du malheur futur +nuirait-elle a mon bonheur present? + +Ce n'est pas que l'occasion de souffrir ne se soit deja presentee a moi, +et certainement j'en aurais profite dans ma jeunesse, alors qu'avide +d'une felicite impossible, j'avais l'ambitieuse folie de demander des +cieux sans nuages et des amours sans deplaisirs; ce besoin inconcevable +qui entraine l'homme a exercer sa sensibilite quand elle est toute neuve +et surabondante, n'existe plus chez moi. J'ai appris a me contenter de +ce que je dedaignais, a me soumettre aux contrarietes contre lesquelles +je me serais revolte autrefois. Il m'est impossible de ne pas sentir la +piqure des chagrins journaliers; mon coeur n'est pas encore petrifie, +et je crois au contraire qu'il n'a jamais ete plus veritablement emu. +Heureusement la raison m'a appris a etouffer la legere convulsion +que produit la blessure, a ne pas mettre au jour par un mot, par une +plainte, par un geste, cet embryon de souffrance qui eclot et meurt si +aisement, mais qui se developpe si vite et qui grossit d'une maniere si +effrayante quand on le laisse essayer ses forces et briser sa prison. +Puisse mon ame servir de cercueil a tous ces songes penibles qui la +tourmentent encore! Puisse-je ne pas me trahir par un signe exterieur de +souffrance! Entre amants la douleur est sympathique, et le premier qui +l'eprouve et ne sait pas la receler la communique a l'autre, meme sans +la lui expliquer. + +Adieu pour aujourd'hui, ma soeur cherie. A present, nous sommes presque +voisins; j'irai te voir certainement; et, quoi que tu en dises, je +n'abandonne pas le projet de te faire connaitre Fernande et de t'attirer +aupres de nous. + + + +XXI. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Je ne sais pas ce que Jacques a depuis deux jours, il me semble qu'il +est triste, et cela me rend si triste moi-meme, que je viens causer avec +toi pour me distraire et me consoler. Qu'est-ce que peut avoir Jacques? +quels chagrins peuvent l'atteindre aupres de moi? Il me serait +impossible, pour ma part, de me rejouir ou de m'attrister d'une chose +qui n'aurait pas rapport a lui; il est vrai que, hors de lui, ma vie +se reduit a si peu! Je n'existe reellement que depuis trois mois, et +Jacques a du horriblement souffrir avant d'arriver a l'age qu'il a. +Peut-etre aussi a-t-il ete plus heureux qu'il ne l'est avec moi; +peut-etre quelquefois, dans mes bras, regrette-t-il le temps passe. Oh! +cette idee est affreuse; je veux l'eloigner bien vite! + +Mais qui peut l'attrister ainsi? et pourquoi ne me le dit-il pas? je +n'ai pas de secrets, moi! et lui, il en a certainement. Il a du se +passer tant de choses extraordinaires dans sa vie! Sais-tu, Clemence, +que cette idee me fait souvent frissonner? Une femme ne connait pas son +mari en l'epousant, et c'est une folie de penser qu'elle le connaitra +en vivant avec lui. Il y a derriere eux un grand abime ou elle ne peut +descendre, le passe, qui ne s'efface jamais et qui peut empoisonner tout +l'avenir! Quand je songe qu'il y a trois mois, je ne savais pas encore +ce que c'etait qu'aimer, et que, depuis vingt ans peut-etre, Jacques n'a +pas fait autre chose! Tout ce qu'il me dit de tendre et d'affectueux, +il l'a peut-etre dit a d'autres femmes; ces caresses passionnees... Ah! +quelles horribles images me passent devant les yeux! je me sens un peu +folle aujourd'hui, en verite... + +Je viens de me mettre a la fenetre pour me distraire de ces agitations, +j'ai vu Jacques traverser une allee et s'enfoncer dans le parc: il avait +les bras croises sur la poitrine et la tete penchee en avant, comme s'il +eut ete absorbe par une meditation profonde. Mon Dieu! je ne l'ai jamais +vu ainsi. Il est bien vrai que son humeur est grave, que la douceur de +son caractere tourne un peu a la melancolie, que son maintien est plutot +reveur que semillant; mais il a aujourd'hui sur le visage quelque chose +d'inaccoutume, je ne saurais dire quoi; peut-etre un peu plus de paleur. +Il aura eu quelque mauvais reve, et comme il me sait superstitieuse, il +n'aura pas voulu m'en parler; si ce n'est que cela, il aurait mieux +fait de me le raconter que de m'exposer aux inquietudes que j'eprouve. +Peut-etre est-il malade! Oh! je parie que oui! On m'a dit qu'il n'aimait +pas a etre observe dans ces moments-la; cependant je l'ai deja vu malade +une fois, je m'en suis apercue a cette petite chanson dont je t'ai +parle; je l'ai interroge et il m'a repondu qu'il etait un peu souffrant, +et qu'il me priait de ne pas m'en occuper. S'il a souffert peu ou +beaucoup ce jour-la, c'est ce que je ne puis savoir; je craignais tant +de le contrarier que je n'ai pas ose le regarder. Le fait est qu'il n'y +a guere paru a son humeur, et que maintenant le malaise, soit physique, +soit moral, qu'il eprouve, est tout a fait visible. Hier soir il m'a +semble qu'il m'embrassait un peu froidement; j'ai mal dormi, et, m'etant +eveillee au milieu de la nuit, j'ai vu de la lumiere dans sa chambre. +J'ai tremble qu'il ne fut indispose; mais, craignant encore plus de lui +etre importune, je me suis levee sans bruit et j'ai ete sur la pointe +du pied regarder par la fente de sa porte; il lisait en fumant. Je +suis venue me recoucher, un peu rassuree, mais triste de voir qu'il +ne dormait pas. Je suis si nonchalante et si enfant que, malgre ma +tristesse, je me suis rendormie tout de suite. Pauvre Jacques! il a des +insomnies, il souffre peut-etre beaucoup, il s'ennuie sans doute durant +ces longues nuits si tristes! Pourquoi ne m'appelle-t-il pas? Je +surmonterais certainement mon sommeil avec joie, je causerais avec lui, +ou je lui ferais la lecture pour le distraire. Je devrais peut-etre +le prier de me laisser veiller avec lui; je n'ose pas. C'est +extraordinaire; j'ai decouvert ce matin que je crains Jacques presque +autant que je l'aime; je n'ai jamais eu le courage de lui demander ce +qu'il avait. Ce que les Borel m'ont dit de ses singulieres fiertes +n'est pas sorti de mon esprit, malgre tout ce qui aurait du me le faire +oublier, ou me persuader, du moins, que Jacques ne les aurait pas avec +moi. Je devrais peut-etre vaincre celle timidite, et le conjurer de me +confier sa souffrance; car je ne suis pas de ceux qu'elle peut ennuyer, +et je ne vois pas qu'il ait besoin de se fatiguer a faire du stoicisme +avec moi. Mon silence lui fait peut-etre croire que je ne m'apercois de +rien. Ah! alors quelle idee doit-il avoir de ma grossiere insouciance! +Je ne puis la lui laisser. Il faut que j'aille le trouver tout de suite, +n'est-ce pas, Clemence? Oh! mon Dieu, que n'es-tu ici! toi qui as tant +de prudence et un jugement si delie, tu me conseillerais. A defaut de la +voix de la raison et de l'amitie, j'ecoute celle de mon coeur et je m'y +abandonne; je vais rejoindre Jacques dans le parc, et le conjurer a +genoux, s'il le faut, de m'ouvrir son coeur. Je reviendrai te dire ce +qu'il a et fermer ma lettre....... + +Eh bien, mon amie, j'etais folle et j'avais fait moi-meme un mauvais +reve; pardonne-moi de t'avoir importunee de cette terreur puerile. J'ai +ete trouver Jacques; il etait couche sur l'herbe et il sommeillait. Je +me suis approchee de lui si doucement qu'il ne s'en est pas apercu, et +je suis restee quelques instants, penchee sur lui, a le contempler. +J'avais sans doute une expression d'anxiete sur la figure, car a peine +eveille, il a tressailli et s'est ecrie en jetant ses bras autour +de moi: "Qu'as-tu donc?" Alors je lui ai avoue naivement toutes mes +inquietudes et tout mon chagrin. Il m'a embrassee en riant et m'a assure +que je m'etais absolument trompee. "Il est bien vrai, m'a-t-il dit, que +je n'ai pas dormi beaucoup cette nuit; j'etais un peu souffrant et je +me suis mis a lire.--Et pourquoi ne m'as-tu pas eveillee? lui ai-je +dit.--Est-ce qu'on s'eveille a ton age? a-t-il repondu.--Savez-vous, +Jacques, que vous me traitez en petite fille?--Oh! grace a Dieu, je te +traite comme tu le merites, s'est-il ecrie en me pressant contre son +coeur, et c'est parce que tu es une enfant que je t'adore." La-dessus +il m'a dit tant de choses delicieusement bonnes, que je me suis mise a +pleurer de joie. Tu vois si j'avais sujet de me tourmenter! mais je ne +regrette pas d'avoir un peu souffert; je n'en sens que plus vivement le +bonheur que j'avais laisse s'alterer et que je ressaisis dans toute sa +fraicheur. Oh! Jacques avait bien raison: il n'est rien de plus precieux +et de plus sublime que les larmes de l'amour. + +Adieu, ma chere Clemence; rejouis-toi encore avec moi; je suis plus +heureuse aujourd'hui que je ne l'ai jamais ete. + + + +XXII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Depuis quelques jours nous sommes tristes sans savoir pourquoi; tantot +c'est elle, tantot c'est moi, tantot tous deux ensemble. Je ne me +fatigue pas a en chercher la raison; ce serait pire. Nous nous aimons et +nous n'avons pas le plus leger tort l'un envers l'autre. Nous ne nous +sommes blesses par aucune action, par aucune parole. Avoir l'humeur +melancolique un jour plus qu'un autre est une chose si simple! Un ciel +pluvieux, un degre de froid de plus dans l'atmosphere, suffisent pour +rembrunir les idees. Mon vieux corps crible de blessures est plus +dispose qu'un autre a la souffrance; la jeune tete active et inquiete de +Fernande est prompte a se tourmenter de la moindre alteration dans mes +manieres. Quelquefois cette vive sollicitude me chagrine un peu; elle +me poursuit, elle m'oppresse, elle me tient en arret et me force a +m'observer et a me contraindre. Comment pourrais-je m'en offenser? +Cette espece de fatigue qu'elle m'impose est douce en comparaison de +l'horrible isolement ou je vivais quand j'ai connu Fernande, et ou j'ai +souvent consume les plus belles annees de ma vie dans un stoicisme +insense. Si elle devait souffrir reellement de mes souffrances, je +regretterais le temps ou elles ne retombaient que sur moi; mais j'espere +que je saurai l'accoutumer a me voir un peu triste et preoccupe sans se +tourmenter. + +Fernande a toute l'adorable puerilite de son age. Qu'elle est belle et +touchante quand elle vient avec ses cheveux blonds en desordre, et ses +grands yeux noirs tout pleins de grosses larmes, se jeter dans mes bras +et me dire qu'elle est bien malheureuse, parce que je lui ai donne un +baiser de moins que la veille! Elle ne sait pas ce que c'est que la +douleur, elle s'en effraie a l'exces; et vraiment Fernande m'effraie +quelquefois moi-meme. Je crains qu'elle n'ait pas la force de supporter +la vie. Je suis un peu incertain de ce que je dois lui dire pour +l'habituer au courage. Il me semble que c'est un crime ou du moins un +acte de raison cruelle, que de repandre les premieres gouttes de fiel +dans ce coeur si plein d'illusions; et pourtant il viendra un moment ou +il faudra lui reveler ce que c'est que la destinee de l'homme. Comment +resistera-t-elle au premier eclair? Puisse-je lui cacher longtemps cette +funeste lumiere! + +Je viens de recevoir une nouvelle qui me fait beaucoup de mal; cet ami +dont je t'ai parle est de nouveau en fuite. Les sacrifices que j'ai +faits pour lui, loin de le sauver, l'ont replonge dans le desordre. A +present, son deshonneur ne peut plus etre masque, son nom est souille, +sa vie perdue; la, comme partout ou j'ai passe, j'ai travaille en vain. +Voila donc a quoi sert l'amitie, et ce que peut le devouement! Non, les +hommes ne peuvent rien les uns pour les autres; un seul guide, un seul +appui leur est accorde, et il est en eux-memes. Les uns l'appellent +conscience, les autres vertu; je l'appelle orgueil. Cet infortune en +a manque; il ne lui reste que le suicide. La calomnie n'atteint et ne +deshonore personne, le temps ou le hasard en fait justice; mais une +bassesse ne s'efface pas. Avoir donne sur soi a un autre homme le droit +du mepris, c'est un arret de mort en cette vie; il faut avoir le courage +de passer dans une autre en se recommandant a Dieu. + +Mais il n'aura pas meme cet orgueil-la, je le connais, c'est un esprit +corrompu et avili par l'amour du plaisir. Sa vanite seule le fera +souffrir; mais la vanite ne donne de courage a personne; c'est un fard +que le moindre souffle fait tomber, et qui ne resiste pas a l'air de la +solitude. + +Cette destinee, qu'un instant je m'etais flatte d'avoir rehabilitee +par mes reproches et par mes services, est donc tombee plus bas +qu'auparavant! Encore un homme dont la vie est manquee, et que personne, +excepte moi peut-etre, ne plaindra. Quand je me rappelle les temps +heureux que j'ai passes avec lui, lorsqu'il etait jeune, et que ni lui +ni personne ne pensait que ce beau visage riant et ce caractere vif et +joyeux pussent servir d'enveloppe a l'ame d'un lache! Il avait une mere +qui le cherissait, des amis qui se fiaient a lui; et a present!... Si +je n'etais pas marie, je courrais apres lui, j'essaierais encore de le +relever; mais cela ne servirait a rien, et Fernande souffrirait trop de +mon absence. Pauvre homme! je suis triste a la mort; je veux pourtant +cacher cette tristesse, qui se communiquerait bien vite a ma pauvre +enfant. Non, je ne veux pas voir ce beau front se rembrunir encore; je +ne veux pas couvrir de larmes ces joues si fraiches et si veloutees. +Qu'elle aime, qu'elle rie, qu'elle dorme, qu'elle soit toujours +tranquille, toujours heureuse! Moi je suis fait pour souffrir; c'est mon +metier, et j'ai l'ecorce dure. + + + +XXIII. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Je suis encore triste, mon amie, et je commence a croire que tout n'est +pas joie dans l'amour; il y a aussi bien des larmes, et je ne les +repands pas toutes dans le sein de Jacques, car je vois que j'augmente +sa tristesse en lui montrant la mienne. Depuis un mois nous avons eu +plusieurs acces de melancolie sympathique sans cause reelle, mais qui +n'en ont pas moins des effets douloureux. Il est vrai que, quand ils +sont passes, nous sommes plus heureux qu'auparavant, et nous nous +cherissons avec plus d'enthousiasme; mais je me dis toujours que c'est +la derniere fois que je tourmente Jacques de mes enfantillages, et je +ne sais comment il arrive que je recommence toujours. Je ne peux pas le +voir triste sans le devenir aussitot; il me semble que c'est une preuve +d'amour et qu'il ne doit pas s'en facher; aussi ne s'en fache-t-il +pas. Il me traite toujours avec tant de douceur et de bonte! comment +ferait-il pour me dire une parole dure, ou meme froide? Mais il prend +du chagrin et me fait de doux reproches; alors je pleure de remords, +d'attendrissement et de reconnaissance, et je me couche fatiguee, +brisee, me promettant bien de ne plus recommencer; car, au bout du +compte, cela fait du mal, et ce sont autant de jours que je retranche +de mon bonheur. J'ai certainement des idees folles, mais je ne sais pas +s'il es possible d'aimer sans les avoir. Par exemple, je me tourmente +continuellement de la crainte de n'etre pas assez aimee, et je n'ose pas +dire a Jacques que c'est a la cause de toutes mes agitations. Je crois +bien qu'il a des jours de souffrance physique; mais il est certain que +son esprit n'est pas toujours paisible. Certaines lectures l'agitent; +certaines circonstances, indifferentes en apparence, semblent lui +retracer des souvenirs penibles. Je m'en inquieterais moins s'il me les +confiait; mais il est silencieux comme la tombe et me traite comme une +personne tout a fait a part de lui. L'autre jour je me mis a chanter une +vieille romance qui me tomba, je ne sais comment, sous la main; Jacques +etait etendu sur le grand canape du salon, et il fumait dans une grande +pipe turque a laquelle il tient beaucoup. Des que j'eus chante les +premieres mesures, il frappa le parquet avec cette pipe, comme saisi +d'une emotion convulsive, et la brisa. "Ah! mon Dieu, qu'as-tu fait? +m'ecriai-je; tu as casse ta chere pipe d'Alexandrie.--C'est possible, +dit-il, je ne m'en suis pas apercu. Remets-toi a chanter.--Mais je +n'ose pas trop, repris-je; il faut que j'aie fait quelque fausse note +epouvantable tout a l'heure; car tu as bondi comme un desespere.--Non +pas que je sache, repondit-il; continue, je t'en prie." Je ne sais +comment il se fait que je suis toujours a l'affut des impressions que +Jacques cherche a me dissimuler; il y a un secret instinct qui m'abuse +ou qui m'eclaire, je ne sais lequel des deux, mais qui me force a +reporter tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit vers une cause funeste +a mon bonheur. Je m'imaginai qu'il avait entendu chanter cette romance +par quelque maitresse dont le souvenir lui etait encore cher, et je +ressentis tout a coup une jalousie absurde; je la jetai de cote, et me +mis a en chanter une autre. Jacques l'ecouta sans l'interrompre, puis il +me redemanda la premiere, en disant qu'il la connaissait et qu'elle lui +plaisait beaucoup. Ces paroles, qui semblerent confirmer mes doutes, +m'enfoncerent un poignard dans le coeur; je trouvai Jacques insense et +barbare de chercher a ressaisir dans notre amour le souvenir des autres +amours de sa vie, et je chantai la romance, tandis que de grosses larmes +me tombaient sur les doigts. Jacques me tournait le dos, et s'imaginait, +parce que son corps avait une attitude immobile, que je ne m'apercevais +pas de son emotion; mais je faisais, malgre ma douleur, une severe +attention a lui, et je surpris deux ou trois soupirs qui semblaient +partir d'une ame oppressee et briser tout son corps. Quand j'eus fini, +il y eut entre nous un long silence: je pleurais, et je laissai echapper +malgre moi un sanglot. Jacques etait tellement absorbe qu'il ne s'en +apercut pas, et sortit en fredonnant, d'un ton melancolique, le refrain +de la romance. + +J'allai dans le bois pour me desoler en liberte; mais, au detour d'une +allee, je me trouvai face a face avec lui. Il m'interrogea sur ma +tristesse avec sa douceur accoutumee, mais beaucoup plus froidement que +les autres fois. Cet air severe m'imposa tellement que je ne voulus +jamais lui avouer pourquoi j'avais les yeux rouges; je lui dis que +c'etait le vent, la migraine; je lui fis mille contes dont il feignit +de se contenter, car il insista fort peu, et chercha a me distraire. Il +n'eut pas grand peine: je suis si folle que je m'amuse de tout. Il me +mena voir des chevres de Cachemire qui venaient de lui arriver, avec un +berger dont la betise me fit mourir de rire. Mais vois comme je suis! +des que je me retrouvai seule, mon chagrin me revint, et je me remis a +pleurer en pensant a cette histoire de la matinee. Ce qui me faisait +surtout de la peine, c'etait d'avoir ete importune a Jacques. +L'indifference qu'il avait montree me prouvait de reste qu'il n'etait +plus dispose a ecouter mes pueriles confessions et a s'affliger avec +moi de mes souffrances. Peut etre avait-il cette idee; peut-etre +eprouvait-il un peu de remords de m'avoir fait chanter cette romance; +peut-etre nous sommes-nous parfaitement compris tous les deux sans nous +expliquer. Le fait est que le soir il prit un air tout a fait insouciant +en me demandant si je savais par coeur la romance que j'avais chantee +le matin. "Tu aimes bien cette romance? lui dis-je avec un peu +d'amertume.--Beaucoup, repondit-il, surtout dans ta bouche; tu l'as +chantee ce matin avec une expression qui m'a emu jusqu'au fond du +coeur." Poussee par je ne sais quel besoin de me faire souffrir pour +me devouer a sa fantaisie, je lui offris de la chanter de nouveau; et +j'allais allumer une bougie pour la lire, lorsqu'il m'arreta en me +disant que ce serait pour une autre fois, et qu'il aimait mieux se +promener avec moi au clair de la lune. Le lendemain matin, je cherchai +la romance et ne la trouvai plus sur mon piano. Je la cherchai tous les +jours suivants sans succes. Pressee par la curiosite, je me hasardai +a demander a Jacques s'il ne l'avait pas vue. "Je l'ai dechiree par +distraction, me repondit-il; il n'y faut plus penser." Il me sembla +qu'il disait cette parole, _il n'y faut plus penser_, d'une maniere +particuliere, et que cela exprimait beaucoup de choses. Je me trompe +peut-etre, mais jamais je ne croirai qu'il ait dechire cette romance par +distraction. Il a voulu savoir d'abord si je pourrais la chanter par +coeur, et quand il a ete sur que non, il l'a aneantie. Elle lui causait +donc une emotion bien veritable; elle lui rappelait donc un amour bien +violent! + +Si Jacques devine tout cela, si en lui-meme il traite d'enfantillages +meprisables ce qui se passe en moi, il a tort. S'il etait a ma place, +il souffrirait peut-etre plus que moi; car il n'a pas de rivaux dans +le passe; rien de ce que je fais, rien de ce que je pense ne peut +l'affliger: il peut sans frayeur regarder dans ma vie, l'embrasser tout +entiere d'un coup d'oeil, et se dire qu'il est mon seul amour. Mais sa +vie est pour moi un abime impenetrable; ce que j'en sais ressemble a ces +meteores sinistres qui eblouissent et qui egarent. La premiere fois que +j'ai recueilli ces lambeaux de renseignements incertains, j'ai craint +que Jacques ne fut inconstant ou menteur; j'ai craint que son amour +n'eut pas tout le prix que j'y attachais; ma veneration fut comme +ebranlee. Aujourd'hui je sais ce que c'est que Jacques et ce que vaut +son amour; le prix en est si grand que je sacrifierais toute une vie de +repos ou je ne l'aurais pas connu, aux deux mois que je viens de passer +avec lui. Je le sais incapable de m'abuser et de promettre son coeur +en vain. Je ne songe presque plus a l'avenir, mais je me tourmente +horriblement du passe; j'en suis jalouse. Oh! que serait le present si +je n'etais pas sure de lui comme de Dieu! Mais je ne pourrais pas douter +de la parole de Jacques, et je ne serais pas jalouse sans raison. +L'espece de jalousie que j'ai maintenant n'est pas vile et soupconneuse; +elle est triste et resignee; oh! mais elle me fait bien mal! + + + +XXIV. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Je ne sais auquel des deux le pied a manque, mais le grain de sable est +tombe. J'ai fait bonne garde, je me suis devoue de tout mon pouvoir a +prevenir cet accident; mais la surface du lac est troublee. D'ou est +venu le mal? On ne le sait jamais; on s'en apercoit quand il existe. +Je le contemple avec tristesse et sans decouragement. Il n'y a pas de +remede a ce qui est arrive; mais on peut mettre une digue a l'avalanche +et l'arreter en chemin. + +Cette digue, ce sera ma patience. Il faut qu'elle s'oppose avec douceur +aux exces de sensibilite d'une ame trop jeune. J'ai su mettre ce rempart +entre moi et les caracteres les plus fougueux; ce ne sera pas une tache +bien difficile que d'apaiser une enfant si simple et si bonne. Elle a +une vertu qui nous sauvera l'un et l'autre, la loyaute. Son ame est +jalouse; mais son caractere est noble, et le soupcon ne saurait le +fletrir. Elle est ingenieuse a se tourmenter de ce qu'elle ne sait +pas, mais elle croit aveuglement a ce que je lui dis. Me preserve Dieu +d'abuser de cette sainte confiance et de demeriter par le plus leger +mensonge! Quand je ne puis pas lui donner l'explication satisfaisante, +j'aime mieux ne lui en donner aucune; c'est la faire souffrir un peu +plus longtemps, mais que faire? Un autre descendrait peut-etre a ces +faciles artifices qui raccommodent tant bien que mal les querelles +d'amour; cela me parait lache, et je n'y consentirai jamais. L'autre +jour, il s'est passe entre elle et moi une petite tracasserie assez +douloureuse, et tres-delicate pour tous deux. Elle se mit a chanter une +romance que j'ai entendu chanter pour la premiere fois a la premiere +femme que j'ai aimee. C'etait un amour bien romanesque, bien ideal, +une espece de reve qui ne s'est jamais realise, grace peut-etre a ma +timidite et au respect enthousiaste que je professais pour une femme +tres-semblable aux autres, a ce qu'il m'a semble depuis. Certes, ni +cette femme, ni l'amour que j'eus pour elle, ne sont de nature a causer +raisonnablement de l'ombrage a Fernande; ce fut pourtant la cause +d'un nuage qui a passe sur notre bonheur. J'eus un plaisir tres-vif a +entendre ce chant melodieux et simple qui me rappelait les illusions et +les songes riants de ma premiere jeunesse. Il me retracait toute une +fantasmagorie de souvenirs: je crus revoir le pays ou j'avais aime pour +la premiere fois, les bois ou j'avais reve si follement, les jardins +ou je me promenais en faisant de mauvaises poesies que je trouvais si +belles, et mon coeur palpita encore de plaisir et d'emotion. Certes, ce +n'etait pas de regret pour cet amour qui n'a jamais existe que dans les +reves d'une imagination de seize ans, mais il y a dans les lointains +souvenirs une inexplicable magie. On aime ses premieres impressions +d'un amour paternel, on se cherit dans le passe, peut-etre parce qu'on +s'ennuie de soi-meme dans le present. Quoi qu'il en soit, je me sentis +un instant transporte dans un autre monde, pour lequel je ne changerais +pas celui ou je suis maintenant, mais ou j'avais cru ne retourner +jamais, et ou je fis avec joie quelques pas. Il me sembla que Fernande +devinait le plaisir qu'elle me causait, car elle chanta comme un ange, +et je restai enivre et muet de beatitude apres qu'elle eut cesse. Tout a +coup je m'apercus qu'elle pleurait, et, comme nous avons eu deja quelque +chose de pareil, je devinai ce qui se passait en elle, et j'en concus un +peu d'humeur. La premiere impression est au-dessus des forces de l'homme +le plus ferme. Dans ces moments-la, il n'est donne qu'aux scelerats de +savoir feindre. Tout ce qu'un homme sincere peut faire, c'est de se +taire ou de se cacher. Je sortis donc, et quelques tours de promenade +dissiperent cette legere irritation. Mais je compris qu'il m'etait +impossible de consoler Fernande par une explication. Il eut fallu ou lui +faire accroire quelle se trompait dans ses soupcons, en lui faisant un +mensonge, ou tenter de lui expliquer la difference qu'il y a entre aimer +un souvenir romanesque et regretter un amour oublie. Voila ce qu'elle +n'eut jamais voulu comprendre et ce qui est reellement au-dessus de +son age, et peut-etre de son caractere. Cet aveu d'un sentiment bien +innocent lui eut fait plus de mal que mon silence. J'ai tout repare en +lui prouvant que j'etais pret a faire a sa susceptibilite le sacrifice +de mon petit plaisir; j'ai refuse d'entendre de nouveau la romance que, +par une petite malice boudeuse de femme, elle m'offrait de me chanter +une seconde fois, et je l'ai brulee sans ostentation. + +Il faudra qu'en toute occasion, quand je ne pourrai pas mieux faire, +j'aie le courage de ne pas montrer d'humeur. Il est vrai que cela me +fait souffrir un peu. J'ai ete victime pendant si longtemps de la +jalousie atroce de certaines femmes, que tout ce qui me la rappelle, +meme de tres-loin, me fait frissonner d'aversion. Je m'y habituerai. +Fernande a les defauts ou plutot les inconvenients de son age, et j'ai +aussi ceux du mien. A quoi m'aurait servi l'experience, si elle ne +m'avait endurci a la souffrance? C'est a moi de m'observer et de me +vaincre. Je m'etudie sans cesse, et je me confesse devant Dieu dans la +solitude de mon coeur, pour me preserver de l'orgueil intolerant. En +m'examinant ainsi, j'ai trouve bien des taches en moi, bien des motifs d +excuse pour les frequentes agitations de Fernande. Par exemple, j'ai la +triste habitude de rapporter toutes mes peines presentes a mes peines +passees. C'est un noir cortege d'ombres en deuil qui se tiennent par +la main; la derniere qui s'agite eveille toutes les autres qui +s'endormaient. Quand ma pauvre Fernande m'afflige, ce n'est pas elle qui +me fait tout le mal que je ressens, ce sont les autres amours de ma vie +qui se remettent a saigner comme de vieilles plaies. Ah! c'est qu'on ne +guerit pas du passe! + +Devrait-elle se plaindre de moi, pourtant? Quel homme sait mieux jouir +du present? quel homme respecte plus saintement les biens que Dieu lui +accorde? Combien je prise ce diamant que je possede, et autour duquel je +souffle sans cesse pour en ecarter le moindre grain de poussiere! Oh! +qui le garderait plus soigneusement que moi? Mais les enfants savent-ils +quelque chose? Moi, du moins, je puis comparer le passe au present, et +si quelquefois je souffre doublement pour avoir deja beaucoup souffert, +plus souvent encore j'apprends par cette comparaison a savourer le +bonheur present. Fernande croit que tous les hommes savent aimer comme +moi; moi, je sens que les autres femmes ne savent pas aimer comme elle. +C'est moi qui suis le plus juste et le plus reconnaissant. Mais, encore +une fois, il en doit etre ainsi. Helas! le temps du bonheur serait-il +deja passe? celui du courage serait-il venu? Oh! non, non, pas encore; +ce serait trop vite. Que l'un preserve l'autre, et que le bonheur +recompense le courage! + + + +XXV. + +DE CLEMENCE A FERNANDE. + +Je suis plus affligee que surprise de ce qui t'arrive; tes chagrins me +paraissent la consequence inevitable d'une union mal assortie. D'abord +ton mari est trop age pour toi, ensuite tu as pris ta position tout de +travers. Il eut ete possible a une femme dont le caractere serait calme +et un peu froid de s'habituer aux inconvenients que je t'avais signales, +et qui ne se sont que trop realises; mais, pour une petite tete exaltee +comme la tienne, un homme aussi experimente que M. Jacques est le pire +mari que tu pouvais rencontrer. Ce n'est pas que je rejette sur lui la +faute de tout ce qui s'est passe entre vous; il me semble que c'est lui +qui a constamment raison, et voila pourquoi je te plains: ce qu'il y a +de plus triste au monde, c'est d'etre condamne, par sa position et par +la force des choses, a avoir constamment tort. Cet amour enthousiaste +que tu t'es evertuee a ressentir pour lui est un sentiment hors nature, +et destine a s'eteindre tout a coup comme un feu de paille; mais avant +d'en venir la il te fera cruellement souffrir, et, quelque patient que +soit ton mari, il te rendra insupportable a ses yeux. Il me semble, a +moi, que la passion, est tout a fait contraire a la dignite et a la +saintete du mariage. Tu t'es imagine que tu inspirais cette passion +a ton mari; j'en doute fort: je crois que tu auras pris pour +l'enthousiasme les caresses vehementes qu'un mari prodigue des les +premiers jours a sa femme, quand elle est, comme toi, toute jeune et +remarquablement jolie. Mais sois sure que toutes les extases de ton +cerveau, toutes les illusions de ton ame, ne sont plus du gout d'un +homme de trente-cinq ans, et que, du jour ou, au lieu de contribuer +a ses plaisirs, elles lui causeront du trouble et de l'ennui, il te +dessillera les yeux, peut-etre un peu brusquement. Tu seras au desespoir +alors, pauvre Fernande, et il n'aura fait qu'une chose tres-simple +et tres-legitime; car de quel droit viens-tu, avec tes folies et tes +caprices, empoisonner la vie d'un homme qui etait libre et tranquille, +et qui t'a recherchee en mariage pour te faire participer a son +bien-etre, et non pour t'eriger en souveraine jalouse et imperieuse? +Je vois deja que tu as le talent de le rendre assez malheureux; cette +maniere de l'epier, de scruter toutes ses pensees, d'interpreter toutes +ses paroles, doit faire de ton amour un fleau. Et pourtant, Fernande, +personne n'etait plus douce et plus facile a vivre que toi; nul +caractere n'est plus eloigne du soupcon et de la tyrannie; nul coeur +peut-etre n'est plus genereux et plus juste, mais tu aimes, et voila +l'effet de l'amour sur les femmes quand elles ne savent pas se +vaincre. Prends garde a toi, ma chere; je te parle bien durement, bien +cruellement, mais tu cherches l'appui de ma raison, et je te l'offre +d'une main ferme. Je t'ai deja dit que, le jour ou la verite te serait +trop rude a supporter, tu n'avais qu'a cesser de m'ecrire, et que je +comprendrais ton silence. Je ne chercherai jamais a te guerir malgre +toi, je ne suis pas une marchande de conseils. Adieu, ma petite amie; +tache de te guerir de l'exageration, ou tu es perdue. + + + +XXVI. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Tu as raison, Jacques, de ne pas t'effrayer beaucoup de ces legers +nuages. Je ne sais pas si tu dois aimer eternellement Fernande; je ne +sais pas si l'amour est, de sa nature, un sentiment eternel; mais ce +qu'il y a de certain, c'est qu'avec des caracteres aussi nobles que les +votres il doit avoir un cours aussi long que possible, et ne pas se +fletrir des les premiers mois. Je vois que dea caracteres plus mal +assortis, et moins dignes l'un de l'autre, se tiennent embrasses durant +des annees et ont une peine extreme a se detacher. Toi-meme tu l'as +eprouve; tu as aime des femmes beaucoup moins parfaites que Fernande, +et tu les as aimees longtemps avant de commencer a souffrir et a te +degouter. Il me semble donc impossible que la chute du premier grain +de sable ait deja trouble ton amour, et que ton lac ne redevienne pas +tranquille et pur. Peut-etre que deux grands coeurs ont plus de peine a +s'entendre que lorsqu'un des deux fait a lui seul tous les frais de +la sympathie. Peut-etre qu'avant de se livrer entierement, et de +s'abandonner l'un a l'autre, ils ont besoin de s'essayer, de briser +quelques asperites qui les repoussent encore. Un grand bonheur, une +longue passion, doivent etre achetes au prix de quelques souffrances. +Quand on plante un arbre vigoureux, il souffre et se fletrit pendant +quelques jours avant de s'accoutumer au terrain et de montrer la +force qu'il doit acquerir. Les petites douleurs de ton amie prouvent +l'excessive delicatesse de son amour. Je voudrais etre aimee comme tu +l'es. Garde-toi donc de te plaindre; surmonte un peu ta fierte, s'il le +faut, et consens, non a mentir, mais a t'expliquer. Tu fais injure a +Fernande en croyant qu'elle ne comprendrait pas; elle serait flattee de +te voir condescendre aux faiblesses de son sexe et aux ignorances de son +age; elle s'efforcerait de marcher plus vite vers toi et d'arriver a ton +point de vue. Que ne peut pas une ame comme la tienne et une parole si +eloquente quand tu daignes parler! Oh! ne t'enferme pas dans le silence! +tu n'as pas besoin de ta force avec cet etre angelique qui est a genoux +deja pour t'ecouter. Rappelle-toi ce que j'etais quand je t'ai connu, et +ce que tu as fait de cette ame qui dormait informe dans le chaos. Que +serais-je si tu n'etais descendu jusqu'a moi, si tu ne m'avais revele ce +que tu sais de Dieu, des hommes et de la vie? Ne t'ai-je pas compris? +n'ai-je pas acquis quelque grandeur, moi qui n'etais qu'une enfant +sauvage, incapable de bien et de mal par moi-meme au milieu des tenebres +de mon ignorance? Souviens-toi des longues promenades que nous faisions +ensemble sur les Alpes, au temps des vacances. Avec quelle avidite je +t'ecoutais! comme je rentrais dans mon couvent eclairee et sanctifiee! +O mon brave Jacques! quel etre sublime ne pourras-tu pas faire de celle +qui est ta femme et qui possede ton amour! Je te predis une grande +destinee avec elle! Essuie ses belles larmes, ouvre-lui tous les tresors +de ton ame: je vivrai de votre bonheur. + + + +XXVII. + +D'OCTAVE A SYLVIA + +Pourquoi donc avez-vous tant tarde a m'ecrire cette lettre qui nous eut +epargne tant de maux, et pourquoi, si Jacques est votre frere, avez-vous +tant hesite a me l'avouer? Quel etre incomprehensible etes-vous, Sylvia, +et quel plaisir trouvez-vous a nous faire souffrir vous et moi? C'est en +vain que je vous contemple et que je vous etudie; il y a des jours ou je +ne sais pas encore si vous etes la premiere ou la derniere des femmes; +je me demande si votre fierte signifie la vertu la plus sublime ou +l'effronterie du vice hypocrite. Ah! ne m'accablez pas de vos froides +et meprisantes railleries. Ne me dites pas que personne ne m'impose +l'obligation de vous aimer, et que je suis libre de renoncer a vous. Je +suis bien assez malheureux; ne faites pas tant de gloire de vos dedains +et de votre indifference: vous ne seriez que plus digne d'amour si vous +etiez moins forte et moins cruelle. + +[Illustration: Fernande.] + +Et vous, n'avez-vous jamais eu des instants de faiblesse et +d'incertitude avec moi? ne m'avez-vous pas accuse de bien des torts que +vous m'avez pardonnes? Pourquoi railler si durement l'impiete de mon +ame? pourquoi me dire que je ne vous aime pas du moment que je doute de +vous? Savez-vous bien ce que c'est que l'amour, pour parler de la sorte? +Mais vous m'avez aime, puisque vous m'avez rappele souvent apres m'avoir +repousse; mais vous m'aimez encore, puisque, apres trois mois d'un +silence obstine, vous m'ecrivez pour vous laver de mes soupcons. Elle +est bien laconique et bien hautaine, votre justification! Je n'oserais +confier a personne combien vous me dominez, tant je me trouve rapetisse +et humilie par votre amour. O Dieu! et vous seriez un ange si vous +vouliez; c'est l'orgueil qui fait de vous un demon! Quand vous vous +abandonnez a votre sensibilite, vous etes si belle, si adorable! j'ai eu +de si beaux jours avec vous! sont-ils donc perdus pour jamais? Non; +je ne saurais y renoncer; que ce soit force ou faiblesse, lachete ou +courage, je retournerai a toi! Je te presserai encore dans mes bras, je +te forcerai encore a croire en moi et a m'aimer, dusse-je n'avoir qu'un +jour de ce bonheur, et rester avili a mes propres yeux pour toute ma +vie! Je sais que je serai encore malheureux avec toi; je sais qu'apres +m'avoir rendu fou, tu me chasseras avec un abominable sang-froid. Tu ne +comprendras pas ou tu ne voudras pas comprendre que, pour retourner a +tes pieds, avec l'ame toute saignante encore de doute et de soupcons, il +faut que je t'aime d'une passion effrenee. Tu me diras que je ne +sais pas ce que c'est qu'aimer; tu croiras etre bien sublime et bien +genereuse envers moi, parce que tu me pardonneras d'avoir soupconne ce +que tous les hommes auraient suppose a ma place. Tu es une ame d'airain; +tu brises tout ce qui t'approche, et ne consens a plier devant aucune +des realites de la vie. Comment veux-tu que je te suive toujours +aveuglement dans ce monde imaginaire ou je n'avais jamais mis le pied +avant de te connaitre? Ah! sans doute, si tu es ce tu parais a mon +enthousiasme, tu es bien grande, et je devrais passer ma vie enchaine a +tes pieds; si tu es ce que ma raison croit deviner parfois, cache-moi +bien la verite, trompe-moi habilement, car malheur a toi si tu te +demasques! Adieu; recois-moi comme tu voudras, dans trois jours je serai +a tes genoux. + +[Illustration: Il fume cinq heures sur six.] + + + +XXVIII. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Tu m'humilies, tu me brises; si c'est la verite que tu m'enseignes, elle +est bien apre, ma pauvre Clemence. Tu vois cependant que je l'accepte, +toute cruelle qu'elle est, et que je reviens toujours a toi, sauf a etre +plus malheureuse qu'auparavant, quand tu m'as repondu. J'ai donc tort? +Mon Dieu, je croyais qu'avec un malheur comme le mien on ne pouvait pas +etre coupable. Les mechants sont ceux qui rient des peines d'autrui; moi +je pleure celles de Jacques encore plus que les miennes; je sais bien +que je l'afflige, mais ai-je la force de cacher mon chagrin? Peut-on +tarir ses larmes, peut-on s'imposer la loi d'etre insensible a ce qui +dechire le coeur? + +Si quelqu'un est jamais arrive a cette vertu, il a du bien souffrir +avant de l'atteindre; son coeur a du saigner cruellement! Je suis trop +jeune pour savoir deguiser mon visage et cacher mon emotion; et puis, ce +n'est pas Jacques qu'il me serait possible de tromper. Cette lutte avec +moi-meme ne servirait donc qu'a augmenter mon mal; ce qu'il faudrait +etouffer, c'est ma sensibilite, c'est mon amour! O ciel, tu me parles +de le vaincre! Cette seule idee lui donne plus d'intensite; que +deviendrais-je a present que j'ai connu l'amour, si je me trouvais le +coeur vide? Je mourrais d'ennui. J'aime mieux mourir de chagrin, la mort +sera moins lente. + +Tu prends le parti de Jacques, tu as bien raison! c'est lui qui est un +ange, c'est lui qui devrait etre aime d'une ame aussi forte, aussi calme +que la tienne. Mais suis-je donc indigne de lui? ne suis-je pas sincere +et devouee autant qu'il est possible de l'etre? Non! ce ne sont pas des +lueurs d'enthousiasme que j'ai pour lui, c'est une veneration constante, +eternelle. Il m'aime vraiment, je le sais, je le sens; il ne faut pas +me dire qu'il n'aime de moi que ma jeunesse et ma fraicheur; si je le +croyais!... non, cette idee est trop cruelle! Tu es inexorable dans ton +mepris pour l'amour; ton esprit observateur juge tout sans pitie; mais +de quel droit parles-tu d'un sentiment que tu n'as pas eprouve? Si tu +savais combien un pareil doute me ferait souffrir, une fois entre dans +mon coeur, tu n'aurais pas la cruaute de m'y pousser. + +Eh bien, s'il en etait ainsi, si Jacques m'aimait comme un passe-temps, +moi qui lui ai devoue toute ma vie, moi qui l'aime de toutes les forces +de mon ame, j'essaierais de ne plus l'aimer; mais cela me serait +impossible, je mourrais. + +Ma pauvre tete est malade. Aussi quelle lettre tu m'ecris! je n'ai pu +cacher l'impression qu'elle me faisait, et Jacques m'a demande si je +venais d'apprendre quelque mauvaise nouvelle. J'ai repondu que non. +"Alors, m'a-il dit, c'est une lettre de ta mere." Je mourais de peur +qu'il ne me demandat a la voir, et, tout interdite, j'ai baisse la tete +sans repondre. Jacques a frappe la table avec une violence que je ne lui +ai jamais vue. "Que cette femme n'essaie point d'empoisonner ton coeur, +s'est-il ecrie, car je jure sur l'honneur de mon pere qu'elle me +paierait cher la moindre tentative contre la saintete de notre amour!" +Je me suis levee tout epouvantee, et je suis retombee sur ma chaise. "Eh +bien, qu'as-tu? m'a-t-il dit.---Vous-meme, qu'avez-vous contre ma mere? +que vous a-t-elle fait pour vous mettre ainsi en colere?--J'ai des +raisons que tu ne sais pas, Fernande, et qui sont grosses comme des +montagnes; puisses-tu ne les savoir jamais! mais, pour l'amour de notre +repos, cache-moi les lettres de ta mere, et surtout l'effet qu'elles +produisent sur toi.--Je te jure que tu te trompes, Jacques, me suis-je +ecriee; cette lettre n'est pas de ma mere, elle est de...--Je n'ai pas +besoin de le savoir, a-t-il dit vivement; ne me fais pas l'injure de +repondre a des questions que je ne t'adresserai jamais." Et il est +sorti; je ne l'ai pas revu de la journee. O Dieu! nous en sommes presque +a nous quereller! et pourquoi? parce que j'ai cru le voir triste et que +j'ai pris de l'inquietude? Oh! s'il n'y avait pas au fond de tout cela +quelque chose de vrai, nous n'en serions pas ou nous en sommes. Jacques +a eu des peines qu'il m'a cachees, a bonne intention peut-etre, mais il +a eu tort; s'il m'avait revele la premiere, je ne l'aurais pas interroge +sur les autres, tandis qu'a present je m'imagine toujours qu'il couve +quelque mystere, et je ne trouve pas cela juste, car mon ame lui est +ouverte, et il peut y lire a chaque instant. Je vois bien qu'il est +preoccupe, quelque chose le distrait de l'amour qu'il avait pour moi; +quelquefois il a un froncement de sourcil qui me fait trembler de la +tete aux pieds. Il est vrai que si je prends le courage de lui adresser +la parole, cela se dissipe aussitot, et je retrouve son regard bon et +tendre comme auparavant. Mais autrefois je ne lui deplaisais jamais, je +lui disais avec confiance tout ce qui me passait par l'esprit; quand +j'etais absurde, il se contentait de sourire, et il prenait la peine de +redresser mon jugement avec affection. A present, je vois que certaines +paroles, dites presque au hasard, lui font un mauvais effet; il change +de visage, ou il se met a fredonner cette petite chanson qu'il chantait +a Smolensk, quand on lui retira une balle de la poitrine. Une parole de +moi lui fait le meme mal apparemment. + +Il est six heures du soir; Jacques, qui est d'ordinaire si exact, et qui +se faisait un scrupule de me causer la plus legere inquietude ou la plus +frivole impatience, n'est pas encore rentre pour diner. Est-ce qu'il me +boude? est-ce qu'il aura eu un chagrin assez vif pour rester absorbe +ainsi depuis midi? Je suis tourmentee; s'il lui etait arrive quelque +accident! s'il ne m'aimait plus! Peut-etre que je lui ai tellement deplu +aujourd'hui qu'il eprouve de la repugnance a me voir. Oh! ciel! ma vue +lui deviendrait odieuse! Tout cela me fait un mal horrible, je suis +enceinte et je souffre beaucoup. Les anxietes auxquelles je m'abandonne +me rendent encore plus malade. Il faut que j'en finisse; il faut que je +me jette aux pieds de Jacques, et que je le conjure de me pardonner mes +folies. Cela ne peut pas m'humilier: ce n'est pas a mon mari, c'est a +mon amant que s'adresseront mes prieres. J'ai offense se delicatesse, +j'ai afflige son coeur; il faut qu'une fois pour toutes il me pardonne, +et que tout soit oublie. Il y a bien des jours que nous ne nous +expliquons plus; cela me tue. J'ai l'ame pleine de sanglots qui +m'etouffent; il faut que je les repande dans son sein, qu'il me rende +toute sa tendresse, et que je recouvre ce bonheur pur et enivrant que +j'ai deja goute. + + +Dimanche matin. + +O mon amie, que je suis malheureuse! rien ne me reussit, et la fatalite +fait tourner a mal tout ce que je tente pour me sauver. Hier, Jacques +est rentre a six heures et demie; il avait l'air parfaitement calme, et +m'a embrassee comme s'il eut oublie nos petites altercations. Je connais +Jacques a present; je sais quels efforts il fait sur lui-meme pour +vaincre son deplaisir; je sais que la douleur concentree est un fer +rouge qui devore les entrailles. Je me suis fait violence pour diner +tranquillement; mais, aussitot que nous avons ete seuls, je me suis +jetee a ses genoux en fondant en larmes. Sais-tu ce qu'il a fait? Au +lieu de me tendre les bras et d'essuyer mes pleurs, il s'est degage de +mes caresses et s'est leve d'un air furieux; j'ai cache mon visage +dans mes mains pour ne pas le voir dans cet etat; j'ai entendu sa voix +tremblante de colere qui me disait: "Levez-vous, et ne vous mettez +jamais ainsi devant moi." J'ai senti alors le courage du desespoir. "Je +resterai ainsi, me suis-je ecriee, jusqu'a ce que vous m'ayez dit ce que +j'ai fait pour perdre votre amour.--Tu es folle, a-t-il repondu en se +radoucissant, et tu ne sais qu'imaginer pour troubler notre paix et +gater notre bonheur. Expliquons-nous, parlons, pleurons, puisqu'il te +faut toutes ces emotions pour alimenter ton amour; mais, au nom du ciel, +releve-toi, et que je ne te voie plus ainsi." J'ai trouve cette reponse +bien dure et bien froide, et je suis retombee sur moi-meme a demi brisee +d'abattement et de douleur. "Faut-il que je te releve malgre toi? a-t-il +dit en me prenant dans ses bras et en me portant sur le sofa; quelle +rage ont donc toutes les femmes de jeter ainsi leur ame en dehors comme +si elles etaient sur un theatre! Souffre-t-on moins, aime-t-on plus +froidement, pour rester debout et pour ne pas se briser la poitrine en +sanglots? Que ferez-vous, pauvres enfants, quand la foudre vous tombera +sur la tete?--Tout ce que vous dites la est horrible, lui ai-je repondu; +est-ce par le dedain que vous voulez vous delivrer de mon amour? vous +importune-t-il deja?" Il s'est assis aupres de moi, et il est reste +silencieux, la tete baissee, l'air resigne, mais profondement triste. Il +m'a laissee pleurer longtemps, puis il a fait un effort pour me prendre +les mains; mais j'ai vu que cette marque d'affection lui coutait; et +j'ai retire mes mains precipitamment. "Helas! helas!" a-t-il dit, et +il est sorti. Je l'ai rappele, mais en vain, et je me suis presque +evanouie. Rosette, en apportant des lumieres dans le salon, m'a trouvee +sans mouvement; elle m'a portee a mon lit, elle m'a deshabillee pendant +qu'on avertissait mon mari; il est venu, et m'a temoigne beaucoup +d'interet. J'avais une extreme impatience d'etre seule avec lui, +esperant qu'il me dirait quelque chose qui me consolerait tout a fait; +je voyais tant d'emotion sur sa figure! Je ne pouvais cacher l'ennui que +me causaient les interminables prevenances de Rosette; j'ai fini par lui +parler un peu durement, et Jacques a dit quelques mots en sa faveur. +J'avais les nerfs reellement malades; je ne sais comment la maniere dont +Jacques a semble s'interposer entre moi et ma femme de chambre m'a +cause un mouvement de colere invincible. Plusieurs fois deja, ces jours +derniers, je m'etais impatientee contre cette fille, et Jacques m'en +avait blamee. "Je sais bien qu'en toute occasion, lui ai-je dit, vous +donnez de preference raison a Rosette et a moi tout le tort.--Vous etes +reellement malade, ma pauvre Fernande, a-t-il repondu. Rosette, tu fais +trop de bruit autour de ce lit, va-t en; je te sonnerai si madame a +besoin de toi." Aussitot j'ai senti combien j'etais injuste et folle. +"Oui, je suis malade," ai-je repondu des que j'ai ete seule avec lui, et +je me suis cache la tete dans son sein en pleurant; il m'a consolee en +me prodiguant les plus tendres caresses et en me donnant les plus doux +noms. Je n'avais plus la force de demander une autre explication, tant +j'avais la tete brisee; je me suis endormie sur l'epaule de Jacques. +Mais ce matin, quand j'ai sonne ma femme de chambre, j'ai vu une autre +figure, assez laide et insignifiante. "Qui etes-vous, ai-je dit, et ou +est Rosette?--Rosette est partie, m'a dit Jacques aussitot en sortant de +sa chambre pour repondre a ma question. J'avais besoin d'une menagere +diligente et honnete a ma ferme de Blosse, et j'y ai envoye Rosette pour +le reste de la saison. En attendant que tu la remplaces a ton gre, j'ai +fait venir sa soeur pour te servir." J'ai garde le silence, mais j'ai +trouve cette lecon bien dure et bien froide. Oh! j'avais bien compris +l'histoire de la romance. Que faire maintenant? Je vois que mon bonheur +s'en va jour par jour, et je ne sais comment l'arreter. Evidemment, +Jacques se degoute de moi, et c'est ma faute; je ne vois pas qu'il +ait envers moi le moindre tort; je ne vois pas non plus que je sois +reellement coupable envers lui. Nous nous faisons du mal mutuellement, +comme par une sorte de fatalite; peut-etre s'y prend-il mal avec moi. Il +est trop grave, trop sentencieux dans ses avis. Les resolutions qu'il +prend, la promptitude avec laquelle il tranche les sujets de trouble +entre nous, montrent, ce me semble, une espece de hauteur meprisante a +mon egard. Un mot de doux reproche, quelques larmes versees ensemble, et +les caresses du raccommodement, vaudraient bien mieux. Jacques est trop +accompli, cela m'effraie; il n'a pas de defauts, pas de faiblesses; il +est toujours le meme, calme, egal, reflechi, equitable. Il semble qu'il +soit inaccessible aux travers de la nature humaine, et qu'il ne puisse +les tolerer dans les autres qu'a l'aide d'une generosite muette et +courageuse; il ne veut point entrer en pourparler avec eux. C'est trop +d'orgueil. Moi je suis une enfant, j'ai besoin qu'on me guide et qu'on +me releve quand je tombe. Oui, tu avais raison, Clemence; je commence a +croire que le caractere de Jacques n'est pas assez jeune pour moi. C'est +de la que viendra mon malheur; car, a cause de sa perfection, je l'aime +plus que je n'aimerais un jeune homme, et sa raison empechera peut-etre +que je m'entende jamais avec lui. + + + +XXIX. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Je n'ai pas faibli dans ma resolution, je ne me suis pas une seule fois +abandonne a l'impatience, je n'ai pas commis d'injustice, je n'ai pas +agi en mari; pourtant le mal fait, ce me semble, des progres rapides, et +si quelque circonstance etrangere ne vient pas le distraire, si quelque +revolution ne s'opere dans les idees de Fernande, nous aurons bientot +cesse d'etre amants. Je souffre, je l'avoue; il n'est qu'un bonheur au +monde, c'est l'amour; tout le reste n'est rien, et il faut l'accepter +par vertu. J'accepterai tout, je me contenterai de l'amitie, je ne me +plaindrai de rien; mais laisse-moi verser dans ton sein quelques larmes +ameres que le monde ne verra pas, et que Fernande, surtout, n'aura pas +la douleur d'ajouter aux siennes. Six mois d'amour, c'est bien peu! +encore combien de jours, parmi les derniers, ont ete empoisonnes! Si +c'est la volonte du ciel, soit. Je suis pret a la fatigue et a la +douleur; mais, encore une fois, c'est perdre bien vite une felicite au +sein de laquelle je me flattais de rester enivre plus longtemps. + +Mais de quoi ai-je a me plaindre? je savais bien que Fernande etait +une enfant, que son age et son caractere devaient lui inspirer des +sentiments et des pensees que je n'ai plus; je savais que je n'aurais ni +le droit ni la volonte de lui en faire un crime. J'etais prepare a tout +ce qui m'arrive; je ne me suis trompe que sur un point: la duree de +notre illusion. Les premiers transports de l'amour sont si violents et +si sublimes, que tout se range a leur puissance; toutes les difficultes +s'aplanissent, tous les germes de dissension se paralysent, tout marche +au gre de ce sentiment, qu'on appelle avec raison l'ame du monde, et +dont on aurait du faire le dieu de l'univers; mais quand il s'eteint, +toute la nudite de la vie reelle reparait, les ornieres se creusent +comme des ravins, les asperites grandissent comme des montagnes. +Voyageur courageux, il faut marcher sur un chemin aride et perilleux +jusqu'au jour de la mort; heureux celui qui peut esperer de ressentir un +nouvel amour! Dieu m'a longtemps beni, longtemps il m'a donne la faculte +de guerir et de renouveler mon coeur a celle flamme divine, mais j'ai +fait mon temps, je suis arrive a mon dernier tour de roue: je ne dois +plus, je ne puis plus aimer. Je croyais du moins que ce dernier amour +rechaufferait les dernieres annees de la jeunesse de mon coeur et les +prolongerait davantage. Je n'ai pas cesse d'aimer encore; je serais +encore pret, si Fernande pouvait calmer ses agitations et reparer +d'elle-meme le mal qu'elle nous a fait; a oublier ces orages et a +retourner a l'enivrement des premiers jours; mais je ne me flatte pas +que ce miracle puisse s'operer en elle: elle a deja trop souffert. Avant +peu elle detestera son amour; elle en a fait un tourment, un cilice, +qu'elle porte encore par enthousiasme et par devouement. Ces choses-la +sont des reves de jeune femme: le devouement tue l'amour et le change +en amitie. Eh bien, l'amitie nous restera; j'accepterai la sienne, et +laisserai longtemps encore a la mienne le nom d'amour, afin qu'elle ne +la meprise pas. Mon amour, mon pauvre dernier amour! je l'embaumerai +en silence, et mon coeur lui servira eternellement de sepulcre; il ne +s'ouvrira plus pour recevoir un amour vivant. Je sens la lassitude des +vieillards et le froid de la resignation qui envahissent toutes ses +fibres; Fernande seule peut le ranimer encore une fois, parce qu'il est +encore chaud de son etreinte. Mais Fernande laisse eteindre le feu sacre +et s'endort en pleurant; le foyer se refroidit, bientot la flamme se +sera envolee. + +Tu me donnes un conseil bien impossible a suivre; tu mets le doigt sur +la plaie en disant que nous ne nous comprenons pas; mais tu m'engages a +me faire comprendre, et tu ne songes pas que l'amour ne se demontre pas +comme les autres sentiments. L'amitie repose sur des faits et se +prouve par des services; l'estime peut se soumettre a des calculs +mathematiques; l'amour vient de Dieu; il y retourne et il en redescend +au gre d'une puissance qui n'est pas dans les mains de l'homme. Pourquoi +ne te fais-tu pas comprendre d'Octave? par les memes raisons qui font +que Fernande ne me comprend plus? Octave n'a pu atteindre a ce degre +d'enthousiasme qui fait l'amour grand et sublime; Fernande l'a +deja perdu. Le soupcon a empeche l'amour d'Octave de prendre son +developpement; un peu d'egoisme a paralyse celui de Fernande. Comment +veux-tu que je lui prouve qu'elle doit me preferer a elle-meme et me +cacher ses souffrances comme je lui cache les miennes? J'ai la force +de renfermer ma douleur et d'etouffer mes legers ressentiments; chaque +jour, apres quelques instants de lutte solitaire, je reviens a elle sans +rancune, pret a oublier tout et a ne lui adresser jamais une plainte; +mais je retrouve ses yeux humides, son coeur oppresse et le reproche +sur ses levres; non ce reproche evident et grossier qui ressemble a +l'injure, et qui me guerirait sur-le-champ et de l'amour et de l'amitie, +mais le reproche delicat, timide, qui fait une blessure imperceptible +et profonde. Ce reproche-la, je le comprends, je le recueille; il entre +jusqu'au fond de mon coeur. Oh! quelle souffrance pour l'homme qui +voudrait au prix de sa vie ne l'avoir jamais fait naitre, et qui sent +dans les plus secrets replis de son ame qu'il ne l'a jamais merite! Elle +souffre, la malheureuse enfant, parce qu'elle est faible, parce qu'elle +s'abandonne a ces miserables chagrins que j'etouffe, parce qu'elle +sent qu'elle a tort de s'y abandonner et qu'elle perd a mes yeux de sa +dignite. Son orgueil souffre alors, et mes efforts pour le relever et le +guerir sont vains; elle les attribue a la generosite, A la compassion, +et n'en est que plus triste et plus humiliee. Mon amour devient trop +severe pour elle; elle se croit obligee de l'implorer, elle ne le +comprend plus. + +Il y a quelque temps, elle se jeta a mes pieds pour me le redemander. Un +mari eut ete touche peut-etre de cet acte de soumission; pour moi, j'en +fus revolte. Il me rappela les scenes orageuses que plusieurs fois j'ai +eu a supporter quand, apres avoir perdu mon estime, les femmes que j'ai +aimees ont voulu en vain ressaisir mon amour. Voir Fernande dans cette +situation! elle si sainte et si vierge de souillure! cela me fit +horreur. Oh! ce n'est pas ainsi que je veux etre aime; inspirer a ma +femme le sentiment qu'un esclave a pour son maitre! Il me sembla qu'elle +se mettait dans cette altitude pour faire abjuration de notre amour et +me promettre quelque autre sentiment. Elle ne comprit pas le mal qu'elle +me faisait, et elle me fit peut-etre dans son coeur un crime de n'avoir +pas ete reconnaissant de ce qu'elle tentait pour me guerir. Pauvre +Fernande! + +Tu me recommandes d'etre avec elle ce que j'ai ete avec toi! Tu crois +donc, Sylvia, que c'est moi qui t'ai faite ce que tu es? Tu crois qu'une +creature humaine peut donner a une autre la force et la grandeur? +Souviens-toi de la fable de Promethee, que les dieux punirent, non pour +avoir fait un homme, mais pour s'etre flatte de lui donner une ame. La +tienne etait deja vaste et brulante quand j'y versai la faible lumiere +de ma reflexion et de mon experience; mais, loin de l'exalter, je ne +m'occupai qu'a l'eclairer; je lachai de diriger vers un but digne d'elle +la vigueur de son elan et l'ardeur de ses affections. Je ne fis que lui +ouvrir une route; c'est Dieu qui lui avait donne des ailes pour s'y +elancer. Tu avais ete elevee au desert; ton intelligence etait si verte +et si fraiche, qu'elle s'ouvrait a toutes les idees; mais cela n'eut +pas suffi, si ton coeur n'eut pas ete prepare aux sentiments dont je +te parlais: tu aurais tout compris sans rien sentir. En un mot, je ne +songeai point a t'inspirer, je cherchai a t'instruire. Si je ne l'eusse +pas fait, peut-etre n'aurais-tu pas appris l'usage des dons de Dieu; +mais certainement ils ne se seraient point perdus sans t'enseigner une +conduite noble et ferme dans toutes les occasions serieuses de ta vie. + +Fernande, avec une organisation moins puissante, a eu a combattre les +funestes influences des prejuges au milieu desquels elle a grandi; +meilleure peut-etre que tout ce qui appartient a la societe, elle ne +pourra jamais se defaire impunement des idees que la societe revere. On +ne lui a pas fait, comme a toi, un corps et une ame de fer; on lui a +parle de prudence, de raison, de certains calculs pour eviter certaines +douleurs, et de certaines reflexions pour arriver a un certain bien-etre +que la societe permet aux femmes a de certaines conditions. On ne lui a +pas dit comme a toi: "Le soleil est apre et le vent es rude; l'homme est +fait pour braver la tempete sur mer, la femme pour garder les troupeaux +sur la montagne brulante. L'hiver, viennent la neige et la glace, tu +iras dans les memes lieux, et tu tacheras de te rechauffer a un feu que +tu allumeras avec les branches seches de la foret; si tu ne veux pas +le faire, tu supporteras le froid comme tu pourras. Voici la montagne, +voici la mer, voici le soleil; le soleil brule, la mer engloutit, la +montagne fatigue. Quelquefois les betes sauvages emportent les troupeaux +et l'enfant qui les garde: tu vivras au milieu de tout cela comme tu +pourras; si tu es sage et brave, on te donnera des souliers pour te +parer le dimanche." Quelles lecons pour une femme qui devait un jour +vivre dans la societe et profiter des raffinements de la civilisation! +Au lieu de cela, on apprenait a Fernande comment on fuit le soleil, le +vent et la fatigue. Quant aux dangers que tu affrontais tranquillement, +elle savait a peine s'ils pouvaient exister dans la contree ou elle +vivait; elle en lisait avec effroi la relation dans quelque voyage +au Nouveau Monde. Son education morale fut la consequence de cette +education physique. Nul n'eut la sagesse de lui dire: "La vie est aride +et terrible, le repos est une chimere, la prudence est inutile; la +raison seule ne sert qu'a dessecher le coeur; il n'y a qu'une vertu, +l'eternel sacrifice de soi-meme." C'est avec cette rudesse que je te +traitai quand tu m'adressas les premieres questions; c'etait te rejeter +bien loin des contes de fee dont tu t'etais nourrie; mais cet amour du +merveilleux n'avait rien gate en toi. Quand je te retrouvai au couvent, +tu ne croyais deja plus aux prodiges, mais tu les aimais encore, parce +que ton imagination y trouvait la personnification allegorique de +toutes les idees d'equite chevaleresque et de courage entreprenant qui +ressortaient de ton caractere. Je te parlai de vivre et de souffrir, +d'accepter tous les maux et de ne faire plier a aucune des lois de ce +monde l'amour de la justice. Je ne trouvai pas necessaire de t'en dire +davantage: tu avais dans le caractere des particularites que le monde +eut appelees defauts, et que je respectai comme les consequences d'un +temperament hardi et genereux. J'ai horreur de ce temperament de +convention que la societe fait aux femmes, et qui est le meme pour +toutes. Le bon coeur sincere et ingenu de Fernande se revolta contre +ce joug, et je l'ai aimee a cause de sa haine pour la pedanterie et la +faussete de son sexe. Mais cette forte education que je n'avais pas +craint de te donner, je n'aurais jamais ose l'essayer avec Fernande; +elle s'etait fait a elle-meme un monde d'illusions tel que se le font +les femmes dont l'ame aimante veut resister au bandeau fletrissant +du prejuge; elle avait ce caractere adorable, mais funeste, que l'on +appelle romanesque, et qui consiste a ne voir les choses ni comme elles +sont dans la societe, ni comme elles sont dans la nature; elle croyait +a un amour eternel, a un repos que rien ne devait troubler. Un instant +j'eus envie d'essayer son courage et de lui dire qu'elle se trompait; +mais ce courage me manqua a moi-meme. Comment aurais-je pu, lorsqu'elle +m'appelait son Messie, lorsqu'elle aussi, a dix-sept ans, me traitait en +genie de conte feerique, comme toi a dix ans, me resoudre a lui dire: +"Le repos n'existe pas, l'amour n'est qu'un reve de quelques annees au +plus; l'existence que je t'offre de partager avec moi sera penible et +douloureuse, comme toutes les existences de ce monde!" J'essayai bien de +le lui faire comprendre lorsqu'elle me demanda, enfant qu'elle est! le +serment d'un amour eternel. Elle feignit d'accepter tous les dangers de +l'avenir, elle se persuada du moins qu'elle les acceptait; mais je vis +bien qu'elle n'y croyait pas. Son decouragement et sa consternation me +prouvent assez maintenant qu'elle n'avait pas prevu les plus simples +contrarietes de la vie ordinaire. Eh! que ferai-je aujourd'hui? Irai-je +lui parler en pedagogue de souffrance, de resignation et de silence? +Irai-je tout a coup la reveiller au milieu de son reve et lui dire: "Tu +es trop jeune, viens a moi qui suis vieux, afin que je te vieillisse? +Voila que ton amour s'en va; il en devait etre ainsi, et il en sera de +meme de tous les bonheurs de ta vie!" Non. Si je n'ai pas su lui donner +le present, je veux lui laisser du moins l'avenir. Je ne puis pas causer +avec elle, tu le vois! Il m'arriverait de me faire detester, et un matin +elle lirait mes trente-cinq ans sur mon visage. Il faut que je la traite +en enfant le plus longtemps possible; au fait, je pourrais etre son +pere, pourquoi derogerais-je a ce role? Je ne la consolerai, je ne +prolongerai son amour, s'il est possible, que par de douces paroles et +de douces caresses; et quand elle ne m'aimera plus que comme un pere, je +la delivrerai de mes caresses et je l'entourerai de mes soins. Je ne me +sens ni offense ni blesse de sa conduite; j'accepte sans colere et sans +desespoir la perte de mon illusion; ce n'est ni sa faute ni la mienne. + +Mais je suis triste a la mort. O solitude! solitude du coeur! + + + +XXX. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Jacques m'a fait aujourd'hui un tres-grand plaisir: il m'a donne une +preuve de confiance. "Mou amie, m'a-t-il dit, je desire appeler aupres +de nous une personne que j'aime beaucoup, et que, j'en suis sur, vous +aimerez aussi. Il faudra que vous m'aidiez a l'arracher a la solitude +ou elle vit, et a l'attacher, au moins pour quelque temps, aupres de +nous.--Je ferai ce que vous voudrez, et j'aimerai qui tu voudras, +ai-je repondu, a moitie triste et a moitie gaie, comme je suis souvent +maintenant.--Je ne t'ai jamais parle, a-t-il repris, d'une amie qui +m'est bien chere, et que j'ai, pour ainsi dire, elevee: c'est la fille +naturelle de mon meilleur ami, qui me l'a recommandee a son lit de mort. +Ne me fais jamais de question a cet egard; j'ai fait serment de ne +jamais dire le nom des parents de cette jeune fille qu'en de certaines +circonstances dont moi seul puis etre juge. C'est moi qui l'ai mise au +couvent, et qui l'en ai retiree pour l'etablir dans les divers pays ou +elle a desire vivre, d'abord en Italie, puis en Allemagne, maintenant en +Suisse; elle vit loin de la societe, dans une independance que le monde +trouverait bizarre, mais qui n'a rien que de raisonnable et de legitime +chez celui qui ne demande rien au monde et qui ne s'ennuie pas de +l'isolement. + +--Est-elle jeune? ai-je demande.--Vingt-cinq ans.--Et jolie? ai-je +ajoute avec precipitation.--Tres-jolie," a repondu Jacques sans paraitre +s'apercevoir de la rougeur qui me montait au visage. J'ai fait beaucoup +d'autres questions sur son caractere, auxquelles Jacques a repondu de +maniere a me faire aimer cette inconnue; mais neanmoins j'ai fait un +grand effort pour lui dire que j'aurais beaucoup de plaisir a l'avoir +pres de moi, et quand je me suis trouvee seule, j'ai senti que +j'eprouvais tous les tourments de la jalousie. Je ne croyais certes pas +que Jacques fut amoureux de cette femme et qu'il voulut l'amener dans +notre maison pour en faire de nouveau sa maitresse. Jacques est trop +noble, trop delicat pour cela; mais je craignais que cette amitie si +vive entre lui et cette jeune femme n'eut commence par quelque autre +sentiment. Il ne s'y sera pas abandonne, pensais-je; la raison et +l'honneur auront vaincu cette tendresse trop vive pour sa protegee; mais +il aura souvent ete emu pres d'elle; il n'aura pas vu impunement tant de +beaute, d'esprit et de talents; il aura peut-etre songe plus d'une +fois a en faire sa femme, et il lui sera reste au moins pour elle cet +indefinissable sentiment qu'on doit avoir pour l'objet d'un ancien +amour. Jacques est si etrange quelquefois! Peut-etre qu'il veut la +placer entre nous comme conciliatrice au milieu de nos chagrins; +peut-etre qu'il me la proposera pour modele, ou qu'au moins, comme elle +sera beaucoup plus parfaite que moi, il fera malgre lui, quand j'aurai +quelque tort, des comparaisons entre elle et moi qui ne seront point a +mon avantage. Cette idee me remplissait de douleur et de colere; je ne +sais pourquoi j'eprouvais un besoin invincible de questionner encore +Jacques, mais je ne l'osais pas, et je craignais qu'il ne devinat mes +soupcons. Enfin, vers le soir, comme nous causions assez gaiement de +choses generales qui pouvaient avoir un rapport eloigne avec notre +position, je pris courage, et, feignant de plaisanter, je lui demandai +presque clairement ce que je desirais savoir. Il resta quelques instants +silencieux; j'observai son visage, et il me fut impossible d'en +interpreter l'expression. Jacques est souvent ainsi, et je defie qui +que ce soit de savoir s'il est calme ou mecontent dans ces moments-la. +Enfin, il me tendit la main, en me disant d'un air grave: "Est-ce que tu +me croirais capable d'une lachete?--Non, m'ecriai-je vivement en portant +sa main a mes levres.--Mais d'une trahison? ajouta-t-il.--Non, non, +jamais.--Mais de quoi donc alors? car tu m'as soupconne de quelque +chose, ajouta-t-il en me regardant avec cet air de penetration auquel je +ne saurais resister.--Eh bien, oui, repondis-je avec embarras, je t'ai +accuse d'imprudence.--Explique-toi, dit-il.--Non, repondis-je; fais-moi +un serment, et je serai a jamais tranquille.--Un serment entre +nous! dit-il d'un ton de reproche.--Ah! tu sais que je suis faible, +repondis-je, et qu'il faut me traiter avec condescendance; que ton +orgueil ne se revolte pas, et qu'il s'humanise un peu avec moi; jure-moi +que tu n'as jamais eu d'amour pour cette jeune personne et que tu es sur +de n'en avoir jamais." Jacques sourit et me demanda de lui dicter la +formule du serment. Je lui dis de jurer par son honneur et par notre +amour. Il y consentit avec douceur et me demanda si j'etais contente. +Alors, voyant que j'avais ete folle, je me sentis tres-honteuse et +craignis de l'avoir offense; mais il me rassura par des paroles et des +manieres affectueuses. Je pense donc a present que j'ai bien fait +d'etre franche et de lui avouer mes inquietudes sans fausse honte. Avec +quelques mots d'explication, il m'a tranquillisee pour toujours, et je +n'ai plus la moindre repugnance a bien accueillir son amie. Peut-etre +que si je lui avais toujours dit naturellement ce qui se passait dans ma +pauvre tete, nous n'aurions jamais souffert. Depuis cette explication, +je me sens heureuse et tranquille plus que je ne l'ai ete depuis +longtemps. Je suis reconnaissante de la complaisance que Jacques a +eue de me rassurer par une formule qui me semble a moi-meme a present +reellement puerile, mais sans laquelle je serais peut-etre au desespoir +aujourd'hui. En general, Jacques me traite ou trop en enfant, ou trop en +grande personne; il s'imagine que je dois l'entendre a demi-mot, et ne +jamais donner une interpretation deraisonnable a ce qu'il dit. S'il +s'apercoit qu'il n'en est point ainsi, il desespere de redresser mon +jugement, et il m'abandonne a mon erreur avec une sorte de dedain qui +m'offense, au lieu de m'accorder quelques paroles qui me gueriraient +completement. Jacques est trop parfait pour moi, voila ce qu'il y a +de sur; il ne sait pas assez me dissimuler mon inferiorite; il sait +consoler mon coeur, il ne sait pas menager mon amour-propre. Je sens ce +qu'il faudrait etre pour etre son egale, et je sens que cela me manque. +Oh! combien mon sort est different de ce que j'avais reve! Ni mon +espoir, ni mes craintes ne se sont realises; Jacques est mille fois +au-dessus de ce que j'avais espere; je n'avais pas l'idee d'un caractere +aussi genereux, aussi calme, aussi impassible; mais je comptais sur des +joies que je ne trouve pas avec lui, sur plus d'abandon, d'epanchement +et de _camaraderie_. Je me croyais son egale, et je ne le suis pas. + + + +XXXI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Il semble que Fernande caresse maintenant ses puerilites, elle en +rougissait d'abord, elle les cachait; je feignais, pour menager son +orgueil, de ne pas m'en apercevoir, je pouvais alors esperer qu'elle les +vaincrait; a present elle les montre ingenument, elle en rit, elle s'en +vante presque; j'en suis venu a m'y plier entierement, et a la traiter +comme un enfant de dix ans. Oh! si j'avais moi-meme dix ans de moins, +j'essaierais de lui montrer qu'au lieu d'avancer dans la vie morale elle +recule, et perd, a ecarter les moindres epines de son chemin, le temps +qu'elle pourrait employer a s'ouvrir une nouvelle route, plus belle et +plus spacieuse, mais je crains trop le role de pedant et je suis trop +vieux pour le risquer. Il y a quelques jours, je lui parlai de toi et +du desir que j'avais de t'attirer pour quelque temps pres de nous; les +questions qu'elle me fit sur ton age et sur ta figure me montrerent +assez ses perplexites, et elle finit par me demander un serment solennel +qui lui assurat que je n'avais pour toi que les sentiments d'un frere. +Elle ne trouva pas dans son coeur, dans son estime pour moi, une +garantie assez forte contre ces miserables soupcons; elle me crut +capable de l'avilir et de la desesperer pour mon plaisir! elle +s'abandonna a ces craintes tout un jour, et quand j'eus fait le serment +qu'elle exigeait, elle se trouva parfaitement contente. Helas! toutes +les femmes, excepte toi, Sylvia, se ressemblent donc! J'ai fait avec +douceur ce que demandait Fernande, mais j'ai cru relire un des eternels +chapitres de ma vie. + +Oh! qu'elle est insipide et monotone cette vie en apparence si agitee, +si diverse et si romanesque! Les faits different entre eux par quelques +circonstances seulement, les hommes par quelques varietes de caractere; +mais me voici, a trente-cinq ans, aussi triste, aussi seul au milieu +d'eux que lorsque j'y fis mes premiers pas; j'ai vecu en vain. Je n'ai +jamais trouve d'accord et de similitude entre moi et tout ce qui existe; +est-ce ma faute? est-ce celle d'autrui? Suis-je un homme sec et depourvu +de sensibilite? ne sais-je point aimer? ai-je trop d'orgueil? Il me +semble que personne n'aime avec plus de devouement et de passion; il me +semble que mon orgueil se plie a tout, et que mon affection resiste aux +plus terribles epreuves. Si je regarde dans ma vie passee, je n'y vois +qu'abnegation et sacrifice; pourquoi donc tant d'autels renverses, tant +de ruines et un si epouvantable silence de mort? Qu'ai-je fait pour +rester ainsi seul et debout au milieu des debris de tout ce que j'ai cru +posseder? Mon souffle fait-il tomber en poussiere tout ce oui rapproche? +Je n'ai pourtant rien brise, rien profane; j'ai passe en silence devant +les oracles imposteurs, j'ai abandonne le culte qui m'avait abuse sans +ecrire ma malediction sur les murs du temple; personne ne s'est retire +d'un piege avec plus de resignation et de calme. Mais la verite que je +suivais secouait son miroir etincelant, et devant elle le mensonge et +l'illusion tombaient, rompus et brises comme l'idole de Dagon devant la +face du vrai Dieu; et j'ai passe en jetant derriere moi un triste regard +et en disant: "N'y a-t-il rien de vrai, rien de solide dans la vie, que +cette divinite qui marche devant moi en detruisant tout sur son passage +et en ne s'arretant nulle part?" + +Pardonne-moi ces tristes pensees, et ne crois pas que j'abandonne ma +tache; plus que jamais je suis determine a accepter la vie. Dans deux +mois je serai pere; je n'accueille point cette esperance avec les +transports d'un jeune homme, mais je recois cet austere bienfait de +Dieu avec le recueillement d'un homme qui comprend le devoir. Je +ne m'appartiens plus, je ne donnerai plus a mes tristes pensees la +direction qu'elles eurent souvent; je ne saurais m'abandonner a ces +joies pueriles de la paternite, a ces reves ambitieux dont je vois les +autres occupes pour leur posterite; je sais que j'aurai donne la vie +a un infortune de plus sur la terre, voila tout. Ce que j'ai a faire, +c'est de lui enseigner comment on souffre sans se laisser avilir par le +malheur. + +J'espere que cet evenement distraira Fernande et dirigera toutes ses +sollicitudes vers un but plus utile que de tourmenter et d'interroger +sans cesse un coeur qui lui appartient et qui ne s'est rien reserve en +s'abandonnant a elle; si elle n'est pas guerie de cette maladie morale +lorsqu'elle aura son enfant dans les bras, il faudra que tu viennes +t'asseoir entre nous, Sylvia, pour rendre notre vie plus douce, et +prolonger autant que possible ce demi-amour, ce demi-bonheur qui nous +reste. J'espere de ta presence un grand changement: ton caractere fort +et resolu etonnera Fernande d'abord, et puis lui fera, je n'en doute +pas, une impression salutaire; tu protegeras mon pauvre amour contre les +conseils de sa pusillanimite, et peut-etre contre ceux de sa mere. Elle +recoit des lettres qui l'attristent beaucoup; je ne veux rien apprendre +a cet egard, mais, je le vois clairement, quelque dangereuse amitie ou +quelque malice cruelle envenime ses douleurs. Oh! que ne peut-elle les +verser dans un coeur digne de les adoucir! Mais les epanchements de +l'amitie sont funestes pour un caractere comme le sien, quand ils ne +sont pas recus dans une ame d'elite. Je n'ai rien a faire pour remedier +a ce mal: jamais je n'agirai en maitre, dut-on egorger mon bonheur dans +mes bras. + + + +XXXII. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Nos jours s'ecoulent lentement et avec melancolie. Tu as raison, il me +faudrait quelque distraction; avec l'espece de spleen que j'ai, on meurt +vite a mon age si l'on est abandonne a la mauvaise influence; on guerit +vite aussi et facilement si l'on est arrache a ces preoccupations +funestes; car la nature a d'immenses ressources; mais le moyen dans ce +moment-ci! Je touche au dernier terme de ma grossesse, et je suis si +souffrante et si fatiguee que je suis forcee de rester tout le jour sur +une chaise longue; je n'ai pas la force de m'occuper par moi-meme. Je +surveille les travaux de ma layette, que je fais executer par Rosette; +j'ai obtenu de Jacques qu'il la rappelat; elle travaille fort bien, elle +est fort douce e quelquefois assez drole. Quand Jacques n'est pas aupres +de moi, je la fais asseoir pres de mon sofa pour me distraire; mais au +bout d'un instant elle m'ennuie. Jacques est devenu, ce me semble, d'une +gravite effrayante, il fume cinq heures sur six. Autrefois, j'avais un +plaisir extreme a le voir etendu sur un tapis et fumant des parfums; il +est vraiment tres-beau dans cette attitude nonchalante et avec une robe +de chambre de soie a fleurs, qui lui donne l'air tout a fait sultan. +Mais c'est un coup d'oeil dont je commence a me lasser a force d'en +jouir; je ne comprends pas qu'on puisse rester si longtemps dans ce +morne silence et dans cette immobilite, sans devenir soi-meme tapis, +carreau ou fumee de tabac. Jacques semble noye dans la beatitude. A +quoi peut-il penser si longtemps? Comment un esprit aussi actif peut-il +subsister dans un corps si indolent? Je me permets quelquefois de croire +que son imagination se paralyse, que son ame s'endort, et qu'un jour +on nous trouvera changes tous deux en statues. Cette pipe commence a +m'ennuyer serieusement; je serais tres-soulagee si je pouvais le dire +un peu; mais aussitot Jacques casserait toutes ses pipes d'un air +tranquille et se priverait a jamais du plus grand plaisir qu'il ait +peut-etre dans la vie. Les hommes sont bien heureux de s'amuser de si +peu de chose! Ils pretendent que nous sommes des etres puerils; pour +moi, il me serait impossible de passer les trois quarts de la journee +a chasser de ma bouche des spirales de fumee plus ou moins epaisses. +Jacques y trouve de telles delices que jamais femme ne me fera plus de +tort dans son coeur que sa pipe de bois de cedre incrustee de nacre. +Pour lui plaire, je serai forcee do me faire envelopper d'une ecorce +semblable, et de me coiffer d'un turban d'ambre surmonte d'une pointe. + +Voila la premiere fois, depuis bien des jours, que je me sens la force +de rire de mon ennui; ce qui m'inspire ce courage, c'est l'espoir d'etre +bientot mere d'un beau petit enfant qui me consolera de tous les dedains +de M. Jacques. Oh! comme je l'aime deja! comme je le reve joli et +couleur de rose! Sans les chateaux en Espagne que je fais sur son compte +du matin au soir, je perirais de melancolie; mais je sens que mon enfant +me tiendra lieu de tout, qu'il m'occupera exclusivement, qu'il dissipera +tous les nuages qui ont obscurci mon bonheur. Je suis tres-occupee a lui +chercher un nom, et je feuillette tous les livres de la bibliotheque +sans en trouver un qui me semble digne de ma tille ou de mon fils. +J'aimerais mieux avoir une fille, Jacques dit qu'il le desire a cause de +moi; je le trouve un peu trop indifferent a cet egard. Si je lui donne +un fils, il prendra cela comme une grace du hasard et ne m'en saura +aucun gre. Je me souviens des transports de joie et d'orgueil de M. +Borel, lorsque Eugenie est accouchee d'un garcon. Le pauvre homme ne +savait comment lui prouver sa reconnaissance; il a ete a Paris en +poste lui acheter un ecrin magnifique. C'est bien enfant pour un vieux +militaire, et pourtant cela etait touchant comme toutes les choses +simples et spontanees. Jacques est trop philosophe pour s'abandonner a +de semblables folies: il se moque des longues discussions que j'ai +avec Rosette pour la forme d'un bonnet et le dessin d'une chemisette. +Cependant il s'est occupe du berceau avec beaucoup d'attention; il l'a +fait refaire deux ou trois fois, parce qu'il ne le trouvait pas assez +aere, assez commode, assez assure contre les accidents qui pouvaient y +atteindre son heritier. Certainement il sera bon pere; il est si +doux, si attentif, si devoue a tout ce qu'il aime, ce pauvre Jacques! +vraiment, il meriterait une femme plus raisonnable que moi. Je gage +qu'avec toi, Clemence, il eut ete le plus heureux des hommes. Mais il +faudra qu'il se contente de sa pauvre folle de Fernande, car je ne suis +pas disposee a l'abandonner aux consolations d'une autre, pas meme aux +tiennes. Je te vois d'ici pincer les levres d'un petit air dedaigneux et +dire que j'ai bien mauvais ton; que veux-tu? quand on s'ennuie! + +Ma mere m'ecrit lettres sur lettres, elle est reellement tres-bonne +pour moi; Jacques et toi, vous avez tort de lui en vouloir. Elle a des +defauts et des prejuges qui, dans l'intimite, la rendent quelquefois un +peu desagreable; mais elle a un bon coeur, et elle m'aime veritablement. +Elle s'inquiete de mon etat plus que de raison, et parle de venir +m'assister dans mes couches; je le desirerais pour moi, mais je crains +pour Jacques, qui ne peut pas la souffrir. Je suis malheureuse en tout; +pourquoi cette antipathie pour une personne qu'il connait assez peu +et qui n'a jamais eu que de bons procedes envers lui? cela me semble +injuste, et je ne reconnais pas la la calme et froide equite de Jacques. +Il faut donc que chacun ait son caprice, meme lui qui est si parfait et +a qui cela sied si peu! + + + +XXXIII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Ma femme est mere de deux jumeaux, un fils et une fille, tous deux forts +et bien constitues; j'espere qu'ils vivront l'un et l'autre. Fernande +les nourrit alternativement avec une nourrice, afin, dit-elle, de ne pas +faire de jaloux; elle est tellement occupee d'eux que desormais j'espere +qu'elle aura peu de temps pour s'affliger de tout ce qui leur sera +etranger. Maintenant elle reporte sur eux toute sa sollicitude, et je +suis oblige d'interposer mon autorite pour qu'elle ne les fasse pas +mourir par l'exces de sa tendresse: elles les reveille quand ils sont +endormis pour les allaiter, et les sevre quand ils ont faim; elle joue +avec eux comme un enfant avec un nid d'oiseaux; elle est vraiment bien +jeune pour etre mere! Je passe mes journees aupres de ce berceau; je +vois que deja, moi homme, je suis necessaire a ces creatures a peine +ecloses. La nourrice, comme toutes les femmes de sa classe, est remplie +d'imbeciles prejuges auxquels Fernande ajoute foi plus volontiers qu'aux +simples conseils du bon sens; heureusement elle est si bonne et si +douce, qu'elle accorde a une priere affectueuse ce que ne lui inspire +pas son jugement. + +J'eprouve, depuis que j'ai ces deux pauvres enfants, une melancolie plus +douce; penche sur eux durant des heures entieres, je contemple leur +sommeil si calme et ces faibles contractions des traits qui trahissent, +a ce que je m'imagine, l'existence de la pensee chez eux. Il y a, j'en +suis sur, de vagues reves des mondes inconnus dans ces ames encore +engourdies; peut-etre qu'ils se souviennent confusement d'une autre +existence et d'un etrange voyage a travers les nuees de l'oubli. Pauvres +etres, condamnes a vivre dans ce monde-ci, d'ou viennent-ils? seront-ils +mieux ou plus mal dans la vie qu'ils recommencent? Puisse-je leur en +alleger le poids pendant quelque temps! mais je suis vieux, et ils +seront encore jeunes quand je mourrai... + +J'ai eu une legere contestation avec Fernande pour leurs noms; je la +laissais absolument libre de leur donner ceux qui lui plairaient, a +condition que ni l'un ni l'autre ne recevraient celui de sa mere, +et precisement elle desirait que sa fille s'appelat Robertine; elle +m'objectait l'usage, le devoir. J'ai ete presque oblige de lui dire que +son devoir etait de m'obeir; j'ai horreur de ces mots et de cette idee; +mais je hairais ma fille si elle portait le nom d'une pareille femme. +Fernande a beaucoup pleure en disant que je voulais la brouiller avec sa +mere, et elle s'est rendue malade pour cette contrariete. En verite, je +suis malheureux. Tu devrais venir pres de nous, mon amie; tu devrais +essayer de combattre l'influence que l'on exerce sur elle a mon +prejudice. Je ne sais pas si ma priere est indiscrete; tu ne m'as +rien dit d'Octave depuis bien longtemps, et comme il me semble que tu +affectes de ne m'en point parler, je n'ose pas t'interroger. S'il est +aupres de toi, si tu es heureuse, ne me sacrifie pas un seul des beaux +jours de ta vie; ces jours-la sont si rares! Si tu es seule, si tu n'as +pas de repugnance a venir, consulte-toi. + + + +XXXIV. + +DE SYLVIA A OCTAVE. + +Des circonstances etrangeres a vous et a moi, et sur lesquelles il m'est +impossible de vous donner le moindre renseignement, me forcent a +partir, je ne saurais vous dire pour combien de temps. Je tacherais +de m'expliquer davantage et d'adoucir par des promesses ce que cette +nouvelle peut avoir pour vous de desagreable, si je croyais que votre +amour put supporter cette epreuve; mais, si legere qu'elle soit, elle +sera encore au-dessus de vos forces, et je ne prendrai point une peine +inutile, dont vous ririez vous-meme au bout de quelques jours. Vous +etes donc absolument libre de chercher les distractions qui vous +conviendront, je ne puis rien pour votre bonheur, et vous encore moins +pour le mien. Nous nous aimons reellement, mais sans passion. Je me suis +imagine quelquefois, et vous bien souvent, que cet amour etait beaucoup +plus fort qu'il ne l'est en effet; mais, a voir les choses comme elles +sont, je suis votre ami, voire frere, bien plus que votre compagne et +votre maitresse; tous nos gouts, toutes nos opinions different; il n'est +point de caracteres plus opposes que les notres. La solitude, le besoin +d'aimer, et des circonstances romanesques, nous ont attaches l'un a +l'autre; nous nous sommes aimes loyalement, sinon noblement. Votre amour +inquiet et soupconneux me faisait continuellement rougir, et ma fierte +vous a souvent blesse et humilie. Pardonnez-moi les chagrins que je vous +ai causes, comme je vous pardonne ceux qui me sont venus de vous; apres +tout, nous n'avons rien a nous reprocher mutuellement. On ne refait pas +son ame tout entiere, et il eut fallu que ce miracle s'operat en vous ou +en moi, pour faire de notre amour un lien assorti et durable. Nous ne +nous sommes jamais trompes, jamais trahis; que ce souvenir nous console +des maux que nous avons soufferts, et qu'il efface celui de nos +querelles. J'emporte de vous l'idee d'un caractere faible, mais honnete, +d'une ame non sublime, mais pure; vous avez bien assez de qualites pour +faire le bonheur d'une femme moins exigeante et moins reveuse que moi. +Je ne conserve aucune amertume contre vous. Si mon amitie a pour vous +quelque prix, soyez assure qu'elle ne vous manquera jamais; mais ce que +j'ai encore d'amour pour vous dans le coeur ne peut servir qu'a nous +faire souffrir l'un et l'autre. Je travaillerai a l'etouffer; et, +quoi qu'il en arrive, vous pouvez disposer de vous-meme comme vous +l'entendrez; jamais vestige de cet amour n'entravera les voies de votre +avenir. + + + +XXXV. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +L'inconnue est arrivee. Ce matin, Rosette est venue appeler Jacques +d'un air tout mysterieux, et, peu d'instants apres, Jacques est rentre, +tenant par la main une grande jeune personne en habit de voyage, et la +poussant dans mes bras, il m'a dit: "Voila mon amie, Fernande; si tu +veux me rendre bien heureux, sois aussi la sienne." Elle est si belle, +cette amie, que, malgre moi, j'ai fait un pas en arriere, et j'ai un peu +hesite a l'embrasser; mais elle m'a jete ses bras autour du cou en me +tutoyant, et en me caressant avec tant de franchise et d'amitie, que les +larmes me sont venues aux yeux, et que je me suis mise a pleurer, moitie +de plaisir, moitie de tristesse, et vraiment sans trop savoir pourquoi, +comme il m'arrive souvent. Alors Jacques, nous entourant chacune d'un de +ses bras, et deposant un baiser sur le front de l'etrangere et un baiser +sur mes levres, nous a pressees toutes deux sur son coeur, en disant: +"Vivons ensemble, aimons-nous, aimons-nous; Fernande, je te donne une +bonne, une veritable amie; et toi, Sylvia, je te confie ce que j'ai de +plus cher au monde. Aide-moi a la rendre heureuse, et quand je ferai +quelque sottise, gronde-moi; car, pour elle, c'est un enfant qui ne sait +pas exprimer sa volonte. O mes deux filles! aimez-vous, pour l'amour +du vieux Jacques qui vous benit." Et il s'est mis a pleurer comme un +enfant. Nous avons passe tout le jour ensemble; noua avons promene +Sylvia dans tous les jardins. Elle a montre une tendresse extreme pour +mes jumeaux, et veut remplacer Rosette dans tous les soins dont ils +auront besoin. Elle est vraiment charmante, cette Sylvia, avec son ton +brusque et bon, ses grands yeux noirs si affectueux et ses manieres +franches. Elle est Italienne, autant que j'en puis juger par son accent +et par une espece de dialecte qu'elle parle avec Jacques. Ce dernier +point me contrarie bien un peu; ils peuvent se dire tout ce qu'ils +veulent, et je comprends a peine quelques mots de leur entretien. Mais +que je sois jalouse ou non, il m'est impossible de ne pas aimer une +personne qui semble si devouee a m'aimer. Elle s'est retiree de bonne +heure, et Jacques m'a remerciee du bon accueil que je lui avais fait, +avec une chaleur de reconnaissance qui m'a fait a la fois de la peine et +du plaisir. Je suis bien contente de trouver une occasion de prouver a +Jacques que je lui suis soumise aveuglement, et que je puis sacrifier +les faiblesses de mon caractere au desir de le rendre heureux. Mais +enfin, sais-tu, Clemence, que tout cela est bien extraordinaire, et +qu'il y a bien peu de femmes qui pussent voir, sans souffrir, une amitie +si vive entre leur mari et une autre femme jeune et belle? Quand j'ai +consenti a la recevoir, je ne savais pas, je ne pouvais pas imaginer +qu'il l'embrasserait, qu'il la tutoierait ainsi. Je sais bien que cela +ne prouve rien. Il m'a jure qu'il n'avait jamais eu et qu'il n'aurait +jamais d'amour pour elle. Ainsi je ne puis pas m'inquieter de leur +intimite. Il la regarde et il la traite comme sa fille. Neanmoins, cela +me fait un singulier effet d'entendre Jacques tutoyer une autre femme +que moi. Il devrait bien menager ces petites susceptibilites; qui ne les +aurait a ma place? Dis-moi ce que tu penses de tout cela, et si tu crois +que je puis me fier a cette Sylvie. Je le voudrais bien, car elle me +plait extremement, et il m'est impossible de resister a des manieres si +naturelles et si affectueuses. + +[Illustration: De temps en temps elle frappait un accord melancolique +sur le piano.] + + + +XXXVI. + +DE CLEMENCE A FERNANDE. + +Je pense, mon amie, qu'il serait absurde, vil et injuste de soupconner +M. Jacques d'avoir amene sa maitresse dans la maison. Ainsi je ne vois +pas de quoi tu te tourmentes, car tu ne peux pas mepriser ton mari au +point d'avoir contre lui un pareil soupcon. Que t'importe la beaute de +cette jeune personne? Cela pourrait etre d'un grand danger si ton mari +avait dix-huit ans; mais je pense qu'il est d'age a savoir resister a de +pareilles seductions, et que, s'il eut du etre sensible a celle-la, il +n'aurait pas attendu, pour s'y livrer, qu'il fut marie avec yoi. Sois +donc sure que tu es tres-folle, et je dirais presque tres-coupable de ne +pas accueillir cette amie avec une confiance entiere. Si cette confiance +est au-dessus de tes forces, pourquoi as-tu demande la parole de ton +mari, et comment ressens-tu de la bienveillance et de l'amitie pour +elle, si tu la crois assez infame et assez effrontee pour venir te +supplanter jusque chez toi? + +[Illustration: Alors un homme est sorti aussitot des buissons.] + +La pensee de ce danger ne m'est jamais venue; mais, du moment que tu +m'as raconte l'entretien que tu as eu a son egard avec M. Jacques, j'ai +prevu de tres-graves inconvenients a cette triple amitie. Je ne sais si +je dois te les signaler maintenant; tu n'aurais pas assez de caractere +pour les eviter, et tu t'en apercevras bien assez tot. Le moindre de +tous sera le jugement que le monde portera sur cette trinite romanesque. +J'ai observe assez de choses qui sortaient de l'ordre accoutume, pour +savoir que les apparences ne prouvent pas toujours. Ainsi tu vois que, +de tout mon coeur, je crois a l'honnetete de votre intimite; mais le +monde, qui ne tient aucun compte des exceptions, vous couvrira d'infamie +et de ridicule si vous n'y prenez garde. Ce tutoiement entre vous, +qui, par lui-meme, est une chose innocente et naturelle, suffira pour +noircir, dans l'esprit de tous, l'affection de M. Jacques pour madame +ou mademoiselle Sylvia. Et toi-meme, pauvre Fernande, tu ne seras pas +epargnee. Il serait bon de donner tout de suite a votre etrangere, aux +yeux du monde, un autre titre a votre intimite que celui d'amie et de +fille adoptive de M. Jacques. Il faudrait qu'il la fit passer pour ta +demoiselle de compagnie, et qu'elle ne montrat pas devant les etrangers +combien elle est familiere avec vous. Puisque ton mari ne veut reveler +sa naissance a personne, il pourrait faire un honnete mensonge, et dire +a l'oreille de plusieurs, en feignant de confier une espece de secret, +que Sylvia est sa soeur naturelle. Le secret passerait tout bas de +bouche en bouche et arreterait sur-le-champ les insolents commentaires. +Je te conseille d'en parler a ton mari, et de lui presenter mes craintes +comme venant de toi, et d'obtenir qu'il mette en ceci la prudence qui +convient. Je m'etonne qu'il ne l'ait pas eue de lui-meme. Peut-etre +qu'en effet Sylvia est sa soeur, et que c'est la precisement ce qu'il +veut cacher; mais comment a-t-il manque de confiance envers toi au point +de ne pas te le dire en secret? + + + +XXXVII. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Ce que tu m'as conseille ne m'a pas reussi. Je n'ai expose a Jacques +qu'une bien petite partie des inconvenients que tu me signales, et il +m'a regardee d'un air stupefait en me disant: "Ou as-tu pris toute cette +prudence? Depuis quand t'inquietes-tu du monde a ce point?" Il a ajoute +d'un air triste: "Il est vrai que tu es destinee a y vivre. Je me suis +abuse en m'imaginant que tu t'ensevelirais avec moi dans cette solitude. +Tu sens deja le desir de te lancer dans la societe, et tu t'inquietes de +ce qui pourrait y gener ton entree. C'est tout simple.--Oh! ne crois +pas cela, Jacques, lui ai-je repondu; je ne serai heureuse que la ou tu +seras, et ou tu seras joyeux d'etre. Je ne pense jamais au monde, je +sais a peine ce que c'est; mais je parle dans l'interet de Sylvia et +dans le tien. Votre reputation a tous deux m'est plus chere que la +mienne." Jacques est reste quelque temps sans repondre, et j'ai remarque +cette legere contraction du sourcil qui chez lui exprime un depit +concentre. En meme temps, il y avait sur ses levres un sourire d'ironie, +et j'ai compris que ce que je disais lui semblait tres-ridicule dans ma +bouche. Cependant il a etouffe l'envie qu'il avait de me railler, et +il m'a repondu d'un air serieux et calme: "Il y a longtemps, ma chere +enfant, que j'ai rompu avec le monde. Il dependra de toi que je vive +encore au milieu de ses plaisirs et de son oisive turbulence. Si cela te +tente, nous irons; mais sache qu'il n'y aura jamais la moindre sympathie +entre lui et moi, et que, comme je ne cede qu'aux conseils de mon coeur +ou de ma conscience, jamais, pour obtenir son appui et son approbation, +je ne lui ferai le plus leger sacrifice. Je dirai plus, mon orgueil ne +se pliera jamais a la moindre concession. Le monde en pensera ce qu'il +voudra; j'ai trente ans d'honneur derriere moi; si cela ne suffit pas +pour me mettre a l'abri des plus infames soupcons, tant pis pour le +monde. Je crois pouvoir dire que cette profession de foi est a peu pres +celle de Sylvia; et, en outre, Sylvia n'aura jamais de relations avec la +societe. Elle n'aura donc jamais a combattre les inconvenients de son +independance. Quant a toi, ma chere enfant, tu es ici au fond d'un +desert, ou personne ne viendra epier nos paroles, nos pensees ou nos +regards; la mechancete ne t'atteindra pas jusque-la. Quand tu voudras +sortir de cette solitude, sois sure que Sylvia ne te suivra pas a Paris, +et que la societe de ta mere n'aura pas lieu de te faire sur son compte +des questions embarrassantes." + +Il m'a semble que Jacques avait raison et que j'avais fait une sottise. +J'ai essaye de la reparer, mais sans succes. "Je ne m'inquiete pas du +monde, je n'y veux pas aller, ai-je repondu; mais nos domestiques, +que diront-ils, que penseront-ils de votre intimite?--Je ne suis pas +habitue, a repondu Jacques avec beaucoup de hauteur, a m'occuper de ce +que mes domestiques disent et pensent de moi. J'agis de maniere a ne +leur donner jamais d'exemple scandaleux, et je crois qu'il n'y a pas de +meilleurs juges de l'innocence de notre conduite que ces temoins dont +nous sommes entoures, et qui, a toute heure, savent les moindres details +de notre vie. Je ne sais pas s'ils trouveront la presence de Sylvia et +sa familiarite avec nous conforme aux lois du decorum; mais, a coup sur, +ils ne la trouveront jamais contraire a celles de l'honnetete." Jacques +s'est tu, et s'est promene dans la chambre d'un air sombre. Je lui ai +adresse plusieurs fois la parole sans qu'il m'entendit. Enfin il allait +sortir de l'appartement quand je me suis elancee vers lui. J'ai vu que +je lui avais horriblement deplu, et j'ai cru deviner qu'il prenait +en lui-meme quelque resolution dans le genre de celles qui ont fait +disparaitre l'annee derniere la maudite romance et la pauvre Rosette. +Je l'ai arrete. "Ecoute, Jacques, lui ai-je dit, tout effrayee, j'ai eu +tort, sans doute, et j'ai dit mille absurdites. Pour l'amour du ciel, +n'en parle pas a Sylvia, ne me retire pas son amitie; c'est bien assez +de me retirer ton amour." Je suis tombee sur une chaise; j'etais pres de +me trouver mal. Jacques m'a embrassee avec la tendresse et la ferveur +des premiers jours. "Je te promets d'oublier absolument cette +conversation, m'a-t-il dit, et de n'en jamais parler a Sylvia. Il est +trop evident que ce n'est pas toi, mais une autre, qui a parle par ta +bouche. Tu es bonne, ma pauvre Fernande; aie donc la force de n'ecouter +d'autres conseils que ceux de ton coeur." + +Jacques est toujours preoccupe de l'idee que ma mere m'excite contre +lui. Il est bien vrai qu'elle ne l'aime pas beaucoup; mais il se trompe +s'il croit que je lui raconte ce qui se passe dans notre interieur. +Ce n'est qu'avec toi que je puis avoir cette confiance. Maudit soit +l'eloignement qui me rend souvent tes conseils plus nuisibles qu'utiles! +Tantot je t'explique ma situation trop mal pour que tu puisses la bien +juger; d'autres fois j'emploie maladroitement les moyens que tu me +donnes de l'ameliorer. Aussi il faut convenir que je suis bien etourdie +ou bien bornee de ne savoir pas suppleer a ce que tu ne peux prevoir! +J'etais bien tranquille et bien heureuse quand l'idee m'est venue +de faire cette belle ouverture qui a trouble et affecte Jacques +serieusement. Notre vie etait devenue beaucoup plus agreable. Dieu +veuille qu'elle ne redevienne pas malheureuse par ma faute! + +La presence de Sylvia nous a fait vraiment beaucoup de bien. Il est +impossible d'etre meilleure et plus aimable. C'est un caractere original +et comme je n'en ai jamais rencontre. Elle est active, fiere et decidee. +Rien ne l'embarrasse, rien ne l'etonne; elle a plus d'esprit et de +savoir dans son petit doigt que moi dans toute ma personne, et sa +conversation est plus instructive pour moi que tous les livres que j'ai +lus. Moins silencieuse et plus expansive que Jacques, elle devine mieux +que lui tout ce que je ne puis comprendre, et elle va au-devant de mes +questions. Quoiqu'elle ait le caractere enjoue et un peu moqueur, elle +me semble avoir l'esprit rempli d'idees fort tristes, et cela m'etonne. +A son age, et avec tous les avantages qu'elle tient de la nature, +il faut qu'elle ait eu quelque passion malheureuse. Je la crois +enthousiaste. A la maniere dont elle temoigne son amitie, on voit que +son coeur est plein de feu et de devouement; peut-etre, etant plus +jeune, a-t-elle mal place ses affections. Elle semble avoir conserve une +sorte de depit contre l'amour, car elle en parle comme d'un reve sans +lequel la vie est prosaique, mais douce et facile. Elle me demande +souvent si je ne pense pas qu'on puisse s'en passer. Moi je pretends +que, quand on l'a connu, on ne peut y renoncer sans mourir d'ennui et de +tristesse. Jacques nous ecoute d'un air melancolique, et a tout ce que +nous disons, repond la meme sentence; "C'est selon." Avec cela il ne se +compromettra pas. Nous faisons de grandes promenades; Sylvia m'apprend +la botanique et l'entomologie. Le soir, nous chantons des trios qui +vraiment vont tres-bien. Sylvia a un contralto admirable, et chante +d'une maniere tellement superieure, qu'elle pourrait certainement faire +une grande fortune comme cantatrice. "Avec le mepris que tu as pour les +prejuges les plus enracines de ce monde, lui disais-je hier soir, +je m'etonne qu'une destinee si libre et si brillante ne t'ait pas +tentee.--Je l'aurais essayee bien certainement, m'a-t-elle repondu, si +je n'avais pas eu d'autre moyen d'existence; mais le petit heritage que +Jacques m'a transmis de la part de mes parents a toujours suffi a mes +besoins. J'ai ete libre de suivre mes gouts, qui me portaient vers +une vie obscure et solitaire. Ce qui me serait odieux, ce serait la +dependance. Si je me sentais condamnee a vivre d'une telle maniere et +dans un tel lieu, je prendrais ce lieu et cette vie en horreur, quelque +conformes qu'ils fussent d'ailleurs a mes penchants. Avec l'idee que je +puis demain aller ou bon me semble, je suis capable de rester vingt ans +dans un ermitage.--Toute seule? ai-je dit.--Si j'y pouvais vivre avec un +coeur qui comprit bien le mien, j'y vivrais heureuse; sinon mieux vaut +la solitude, et toute seule je puis vivre calme. N'est-ce pas deja +beaucoup?--Eh quoi! lui ai-je dit, la solitude ne t'a jamais effrayee +pour l'avenir? tu n'as jamais desire te marier pour avoir un appui, un +ami de toute la vie; pour etre mere, Sylvia, ce qu'il y a de plus +doux au monde?--Je n'ai peur ni de l'avenir ni du present, m'a-t-elle +repondu; j'aurai la force de vieillir sans desespoir. Je ne sens pas le +besoin d'un appui; j'ai assez de courage pour suffire a tous les maux de +la vie. Quant a trouver un ami qui ne me manque jamais, c'est un bonheur +accorde a une femme sur mille. Tu es bien enfant, Fernande. si tu crois +qu'il entre dans la destinee de toutes de rencontrer un mari comme le +tien; et, quant au bonheur de la maternite, je le comprends, je saurais +l'apprecier; mais je n'ai pas encore rencontre l'homme que j'eusse ete +joyeuse d'associer a ce role sacre. Je ne me flatte pas de le rencontrer +jamais. Si cela m'arrive, j'en profiterai; mais je ne suis pas assez +romanesque pour esperer ce qui est invraisemblable, ni assez faible pour +souffrir d'un desir que je ne puis realiser.--Tu as l'ame bien forte, +lui dis-je. Quant a moi, si je perdais mon mari et mes enfants, je +n'espererais pas remplacer Jacques; je ne desirerais pas associer, comme +tu dis, un autre homme au role sacre de la paternite; je me laisserais +mourir.--Tu le pourrais peut-etre, a-t-elle dit. Pour moi, je suis douee +d'une telle vigueur, que je ne pourrais me debarrasser de la vie que +d'une maniere violente." Elle parlait avec sa voix de basse dans le +grand salon, ou l'obscurite nous avait peu a peu gagnees; de temps on +temps elle frappait un accord melancolique sur le piano; en ce moment +elle fit une modulation si bizarre et si triste, qu'il me passa un +frisson dans tous les nerfs. "Oh! mon Dieu, m'ecriai-je, tu me fais +peur ce soir; je ne sais pas de quoi nous nous avisons de parler!" J'ai +traverse le salon pour tirer la sonnette et demander des bougies, et je +me suis figure que quelqu'un se levait de dessus le sofa en meme temps +que moi. J'ai fait un grand cri et me suis elancee vers Sylvia a demi +morte de frayeur. "Oh! que tu es enfant et pusillanime pour etre la +femme de Jacques!" m'a-t-elle dit d'un ton ou il entrait un peu de +reproche. Elle s'est levee pour aller tirer la sonnette. "Ne me quitte +pas! me suis-je ecriee; il y a quelqu'un dans la chambre, j'en suis +sure, la, du cote du canape.--Si cela est, je ne vois pas de quoi tu +as pour, car ce ne peut etre que Jacques.--Est-ce, toi, Jacques?" me +suis-je ecriee d'une voix tremblante. Jacques s'est approche de nous, +nous a entourees de ses bras, et nous a embrassees toutes deux. "Va +donc chercher de la lumiere, mechant!" lui ai-je dit. Il est sorti sans +repondre et n'est rentre qu'une demi-heure apres. Nous etions installees +deja, moi a mon metier, Sylvia a copier de la musique. "Tu as une femme +bien brave," lui a dit Sylvia avec son ton de gaiete qui est toujours un +peu brusque. Il a fait semblant de n'y rien comprendre, sans doute pour +me mystifier, et il a pretendu qu'il etait dans le parc depuis plus +d'une heure, et qu'il n'en etait pas sorti un instant. + +Mes enfants se portent a merveille et grossissent a vue d'oeil comme des +poussins. Jacques me contrarie bien un peu quelquefois a leur egard. Il +s'en occupe plus qu'il ne convient a un homme, et pretend que je n'y +entends rien. Sylvia se met entre nous; elle emporte le berceau et dit: +"Cela ne vous regarde ni l'un ni l'autre; ces enfants-la sont a moi." + + + +XXXVIII + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Lundi. + +Decidement, ma chere, il y a un revenant dans la maison; Jacques et +Sylvia en rient; pour moi, je ne suis pas rassuree du tout. Ou c'est un +monsieur tres-effronte qui vient faire un petit roman sous nos fenetres, +ou c'est un voleur bien eleve, qui s'y prend de cette maniere pour +s'introduire dans la maison. Le jardinier a vu se promener une ombre +autour de la piece d'eau, a deux heures du matin, et il a eu une telle +peur qu'il en est malade. Pauvre homme! il n'y a que moi qui le plaigne. +Les chiens ont fait des hurlements epouvantables toute la soiree. J'ai +conjure Jacques d'y faire attention, et il n'en a tenu compte; il est +sorti avec Sylvia pour voir rentrer les foins dans une metairie voisine, +et ils n'ont pas voulu me laisser aller avec eux, parce qu'il tomba +beaucoup d'humidite dans notre vallee a cette heure-ci, et que je suis +tres-enrhumee. Je commencais a rire moi-meme de mes frayeurs, et je +m'appretais a t'ecrire tranquillement, quand j'ai entendu sous ma +fenetre le son d'un hautbois. Je n'ai d'abord songe qu'au plaisir de +l'ecouter, persuadee que c'etait un de ces mille talents que Jacques +possede et que je decouvre en lui tous les jours. Je me suis mise a la +fenetre, et, apres qu'il a eu fini, je lui ai dit en me penchant sur le +balcon: "Comme un ange! Voila mon gage, beau menestrel." Alors j'ai +jete sur la terrasse sablee, qu'eclairait la lune, un bracelet d'or que +j'avais au bras. Un homme est sorti aussitot des buissons, l'a ramasse +et l'a emporte en courant; mais au meme instant j'ai entendu derriere +moi la voix de Jacques, et je suis restee stupefaite. J'ai raconte ce +qui venait de m'arriver, et pourtant je n'ai pas ose parler du bracelet. +J'ai trouve ma mystification si complete et si ridicule, que j'ai craint +les railleries de Sylvia et peut-etre les reproches de Jacques; car +c'est lui qui m'avait donne ce bracelet; son chiffre y est grave avec le +mien, et je suis desesperee de le savoir dans les mains d'un etranger. +Plaise a Dieu que ce soit un voleur! J'aurai fait la niaiserie la plus +parfaite qu'on puisse faire en lui jetant mes bijoux a la tete; mais le +present de Jacques ira chez le fondeur, et ne servira pas de trophee a +quelque impertinent. J'ai seulement raconte que j'avais entendu jouer +du hautbois, que j'avais appele, croyant m'adresser a Jacques, et que +j'avais vu fuir un homme qui m'avait semble a peu pres de sa taille et +vetu comme lui. Alors nous nous sommes rappele l'aventure de ma frayeur +dans le grand salon d'ete; Jacques a persiste a nier qu'il y fut entre +et qu'il se fut diverti a nous ecouter. Dans le doute, je n'ai jamais +ose parler du baiser que nous avions recu, Sylvia et moi; pour elle, +elle est si distraite et si peu susceptible de s'etonner ou de +s'epouvanter de quelque chose, que je gagerais qu'elle ne s'en souvient +plus; le fait est qu'elle n'en a rien dit ni a Jacques ni a moi, et que +je ne sais que penser de cette singuliere et facheuse aventure. Pour le +bracelet, ce n'est certainement pas Jacques qui l'a ramasse; pour le +baiser, j'en doute, car il assure tres-serieusement n'etre pas sorti du +parc dans ce moment-la. Il est vrai qu'il plaisante quelquefois avec un +sang-froid imperturbable, et qu'il s'amuse peut-etre en lui-meme de ma +honte et de mon incertitude. + +En attendant que nous sachions ce que signifient ces mauvaises +plaisanteries de notre follet, je veux te parler de l'eternelle affaire +de la naissance de Sylvia. Est-ce que tu penses qu'elle serait la soeur +de Jacques? Je le pense aussi parfois, mais cette idee m'attriste. +Pourquoi alors Jacques m'en fait-il un mystere? Me juge-t-il incapable +de garder un secret? Si elle est sa soeur, j'en suis plus jalouse que si +elle ne l'etait pas; car je gage alors qu'il l'aime plus que moi. Tu +te trompes bien, Clemence, si tu crois que je suis capable de cette +grossiere jalousie qui consisterait a craindre de la part de mon +mari une infidelite des sens; ce que je surveille avec envie, ce que +j'interroge avec angoisse, c'est son coeur, son noble coeur, ce tresor +si precieux, que l'univers devrait me le disputer, et que je n'ose me +flatter d'etre digne de le posseder a moi seule tout entier. Sylvia est +bien plus raisonnable, bien plus courageuse, bien plus instruite que +moi; son age, son education et son caractere la rapprochent de Jacques, +et doivent etablir entre eux une confiance bien mieux fondee. Moi je +suis une enfant qui ne sait rien et qui ne comprend guere. Pour les arts +et les petites sciences que Sylvia me demontre, il me semble que je ne +manque pas d'intelligence; mais quand il est question de la science du +coeur, je n'y comprends plus rien, et je ne concois meme pas qu'il y en +ait une; je n'entends rien a leur courage, a leurs principes d'heroisme +et de stoicisme. Que cela soit fait pour eux, c'est possible; mais +que Dieu m'impose la force, a moi, pourquoi faire? J'ai toujours ete +habituee a l'idee d'obeir par necessite, et quand j'ai agite en moi-meme +l'aride pensee de l'avenir, je n'ai jamais souhaite d'autre bonheur que +d'etre protegee, aidee et consolee par l'affection d'un autre. Il me +semblait, dans les premiers jours, que mon mariage avec Jacques etait +la plus parfaite realisation de ce reve. D'ou vient donc qu'il parait +quelquefois regretter de ne pas trouver en moi son egale? D'ou vient que +sa protection et sa bonte me font si souvent souffrir? + +Jeudi. + +Je ne sais que penser de ce qui se passe; je croirais volontiers que +Sylvia, avec son nom fantastique, son caractere etrange et son regard +inspire, est une espece de fee qui attire sous diverses formes le diable +autour de nous. Hier, on vint nous dire qu'un sanglier etait sorti des +grands bois et s'etait retire dans un des taillis de notre vallee. Cette +chasse me fit bien un peu peur, non pour moi, qui suis toujours entouree +et gardee comme une princesse, mais pour Jacques, qui s'expose a tous +les dangers. Sa prudence, son adresse et son sang-froid ne me rassurent +pas tout a fait; aussi j'essayai de le detourner de la pensee de lui +donner l'assaut; mais Sylvia sautait de joie a l'idee de frapper la bete +et de donner cours a son humeur energique et un peu feroce, a ce que +nous pretendons. En une demi-heure nous fumes habillees pour la chasse; +nos chevaux furent prets; les piqueurs, les chiens et les cors etaient +deja en avant. Sylvia montait un petit cheval arabe tres-fringant que je +n'ai jamais ose monter, et aussitot que je vis comme elle s'en faisait +obeir, elle quia beaucoup moins de principes d'equitation que moi, j'en +fus toute jalouse et toute boudeuse. Elle s'amusait a me depasser, a +caracoler dans des chemins etroits et dangereux, ou les excellentes +jambes de sa monture faisaient miracle. J'ai une tres-belle et bonne +jument anglaise; mais je suis si poltronne, et j'exige d'un cheval tant +de soumission et de tranquillite, que j'etais loin de briller comme +Sylvia, et qu'elle m'eclipsait aux yeux de Jacques. "Je parie, me +dit-elle comme nous entrions dans le taillis, que tu meurs d'envie a +present d'etre a ma place?" Elle ne pouvait pas deviner plus juste. "Eh +bien, me dit-elle, changeons vite de cheval, et que Jacques te voie sur +son cher Chouiman au moment ou il s'y attend le moins." Nous etions +seules avec deux domestiques; Sylvia avait deja saute a terre et +tenait Chouiman par la bride, avant qu'un des deux butors qui nous +accompagnaient eut songe a quitter l'etrier. Au meme instant, le +sanglier, debusque par les chiens, vint droit a nous et passa a trois +pas de moi sans songer a attaquer personne; mais le cheval arabe eu +peur, se cabra et faillit renverser Sylvia, qui s'obstinai a ne pas lui +lacher la bride. Alors un homme qui me semblait etre un de nos piqueurs, +car il etait vetu a peu pres comme eux, sortit de je ne sais ou, et +retint le cheval pret a s'echapper. Je n'avais plus aucune envie de +l'essayer. Cet homme aida Sylvia a remonter; mais aussitot qu'elle fui +en selle, et comme il lui presentait sa bride, elle lui cingla les +doigts de sa cravache, en disant: _Ah! ah!_ d'une maniere qui semblait +exprimer la surprise et la moquerie. L'inconnu disparut comme il etait +venu au milieu des branches, et je demandai a Sylvia, avec une avide +curiosite, ce que cela signifiait. "Oh! rien repondit-elle, un piqueur +maladroit qui m'a ecorche la main avec ses bons offices.--Et tu +cravaches un homme pour cela? lui dis-je.--Pourquoi non?" dit-elle. +Puis elle repartit au galop, et je fus forcee de la suivre, assez peu +satisfaite de cette explication, et au moins tres-etonnee des manieres +de Sylvia avec les piqueurs de mon mari. Je demandai aux domestiques le +nom de cet homme; ils me dirent qu'ils ne l'avaient jamais vu. + +La chasse nous occupa pendant plusieurs heures, et Sylvia semblait ne +pas avoir autre chose dans l'esprit. Je l'observais, car je soupconnais +un peu ce revenant d'etre quelque amant au desespoir. Ce qui se passa au +retour de la chasse me rejette dans de nouvelles incertitudes. + +Nous revenions par la traverse aux premieres clartes le la lune; c'etait +une des plus belles soirees que nous ayons eues cette annee. Il faisait +un peu frais; mais le paysage etait si bien eclaire, l'air etait si +parfume des plantes aromatiques qui croissent dans les ruisseaux, le +rossignol chantait si bien, que j'etais vraiment disposee aux idees +romanesques. Jacques proposa de prendre un chemin encore plus court que +celui que nous suivions. "Il est assez difficile pour les chevaux, me +dit-il, et je n'ai pas encore ose t'y conduire; mais puisque tu as +eu aujourd'hui un si grand acces de courage que de vouloir essayer +Chouiman, tu auras bien celui de descendre au pas un sentier un peu +raide.--Certainement, lui dis-je, puisque tu crois qu'il n'y a pas de +danger." Et nous nous mimes en route dans un ordre tres-pittoresque. Un +groupe de chasseurs, escorte des limiers et des cors, marchait en tete, +portant le sanglier, qui etait enorme; les cavaliers venaient ensuite, +nous au centre; nous entourions le flanc de la colline d'une ligne noire +d'ou partait de temps en temps un eclair quand le sabot d'un cheval +heurtait le roc. Derriere nous, un autre corps de piqueurs et de chiens +suivait lentement, et les fanfares s'appelaient et se repondaient des +deux extremites de la caravane. Quand nous fumes au plus rapide du +sentier, Jacques dit a un des piqueurs de prendre la bride de mon +cheval, et de le soutenir pour descendre; puis il proposa a Sylvia de +faire une folie. "Une folie? dit-elle; lancer nos chevaux d'ici a la +plaine?--Oui, dit Jacques; je te reponds des jambes de Chouiman si tu ne +le contraries pas.--Allons!" repondit la mauvaise tete; et, sans ecouter +mes reproches et mes cris, ils partirent comme la fondre par une pente +lisse, mais rapide, qui formait le flanc de la colline. Il me passa une +sueur froide par tous les membres, et mon coeur ne reprit le mouvement +que quand je les vis arriver sans accident au bas de la pente. Alors je +m'apercus que les cavaliers qui etaient devant etaient alles plus vite +que mon cheval guide par un pieton, et que ceux qui etaient derriere, +stupefaits sans doute de l'audace de Jacques et de Sylvia, s'etaient +arretes pour les regarder, de maniere que je me trouvais seule sur le +sentier avec l'homme qui tenait ma bride a une assez grande distance des +uns et des autres. + +Toutes les histoires de voleurs et de revenants qui m'ont trotte par la +cervelle depuis cinq ou six jours me revinrent a l'esprit, et cet homme +qui marchait aupres de moi commenca a me faire une peur epouvantable. +Je le regardais avec attention et ne reconnaissais en lui aucun des +piqueurs de mon mari. Il me semblait au contraire reconnaitre l'homme +mysterieux que Sylvia avait gratifie le matin d'un si joli coup de +cravache sur les doigts. Cependant je n'avais pas eu le temps de faire +grande attention a son vetement, et de son visage enfonce sous un grand +chapeau de paille je n'avais vu qu'une barbe noire, qui m'avait paru +sentir le brigand d'une lieue. En ce moment, quoiqu'il fut bien pres de +moi, je le voyais encore moins, parce qu'il etait plus bas que moi et +que son chapeau me le cachait entierement; cependant, comme il etait +paisible et silencieux, je me rassurai peu a peu. Je ne connais pas tous +les gardes forestiers et paysans amateurs de la chasse qui viennent, +avec la permission de Jacques, s'adjoindre a nous quand ils entendent le +son du cor dans la vallee, et que souvent, au retour, mon mari invite +a venir se rafraichir avec ses piqueurs. Presque tous sont vetus d'une +blouse et coiffes d'un chapeau de paille. Le fait est que je commencais +a ne plus rien craindre, et a croire Sylvia tres-capable de frapper un +piqueur ni plus ni moins qu'un negre. J'eus donc la hardiesse d'adresser +la parole a mon guide, et de lui demander si le chemin ne me permettait +pas d'aller seule." Oh! pas encore!" me repondit-il. Le son de sa voix +et l'expression presque suppliante de sa reponse etaient si peu d'un +piqueur, que la peur me prit de nouveau. Si j'avais le courage de +Sylvia, pensais-je, je donnerais un grand coup de cravache a ce brigand, +et pendant qu'il se frotterait les doigts d'un air consterne, j'irais +en un temps de galop rejoindre les autres chasseurs. Mais outre que je +n'oserais jamais, si c'est un vrai domestique, j'aurais fait la chose +du monde la plus insolente et la plus singuliere. Au milieu de ces +reflexions, je vis pourtant que nous approchions sans accident des +cavaliers, et au moment ou j'allais presser mon cheval avec le talon +pour le degager des mains de l'homme mysterieux, celui-ci se retourna a +demi vers moi, et, elevant le bras, il retroussa la manche de sa blouse. +Je vis alors briller quelque chose que je reconnus pour mon bracelet. Je +n'eus pas la force de crier, et l'inconnu, lachant ma bride, resta +sur le bord du chemin, en me disant a demi-voix ces etranges paroles: +"J'espere en vous." Puis il s'enfonca dans un massif d'arbres, et je +m'enfuis au galop plus morte que vive. + +Ce qui me tourmente et m'afflige le plus dans tout cela, c'est l'espece +de mystere que la finalite a etabli entre moi et cet homme. A present, +je vois tous les inconvenients qui resultent du bracelet, et j'ose moins +que jamais en parler a Jacques. S'il allait le chercher et le provoquer +en duel! S'il allait m'accuser d'imprudence et de legerete! Je suis bien +malheureuse, car j'ai cru certainement jeter mon bracelet a Jacques +lui-meme; et celui qui l'a recu croit que je suis une petite personne +romanesque, facile a conquerir avec un baiser dans l'obscurite et un air +de hautbois. Je suis fachee a present de ne lui avoir pas parle pour +lui expliquer ma meprise et lui redemander mon bracelet. Peut-etre me +l'eut-il rendu. Mais j'ai perdu la tete, comme je fais toujours dans les +occasions ou un peu de sang-froid me serait necessaire. J'ai essaye de +savoir ce que Sylvia pense de cet homme. Elle pretend que je suis folle, +et qu'il n'y a point d'autre _homme_ dans la vallee que Jacques. Celui +que le jardinier a vu est, selon elle, un voleur de fruits; celui qui a +joue du hautbois, un comedien ambulant, ou bien un commis voyageur qui +aura couche a l'auberge du village, et se sera amuse a sauter le fosse +du jardin, afin de se vanter dans quelque estaminet d'avoir eu une +aventure romanesque dans son voyage. Quant a l'homme au coup de +cravache, elle persiste a dire que c'est un paysan; et je n'ose parler +de l'homme au bracelet, car l'idee qu'un commis voyageur ou un musicien +ambulant croit avoir recu ce gage de ma bienveillance, me cause une +mortification extreme. + +Au fait, quant a cela, l'explication de Sylvia me parait assez +admissible; si je ne craignais de causer quelque malheur, je confierais +tout a Jacques, et il irait chatier cet impertinent comme il le merite. +Mais cet homme peut etre brave et habile duelliste. L'idee d'engager +Jacques dans une affaire de ce genre me fait dresser les cheveux sur la +tete. Je me tairai. + + + +XXXIX. + +D'OCTAVE A M. ***. + +De la vallee de Saint-Leon. + +Tu m'as souvent dit que j'etais fou, mon cher Herbert, et je commence a +le croire. Ce qu'il y a de certain, c'est que je suis fort content de +l'etre, car sans cela je serais fort malheureux. + +Si tu veux savoir ou je suis et de quoi je suis occupe, j'aurai quelque +embarras a le repondre. Je suis dans un pays ou je n'ai jamais mis +le pied, que je ne connais pas, ou je n'ose marcher que sous un +deguisement. Quant a mes occupations, elles consistent a errer autour +d'un vieux chateau, a jouer du hautbois au clair de la lune, et a +recevoir de temps en temps un coup de cravache sur les doigts. + +Tu as du etre peu surpris de mon brusque depart, quand tu auras su que +Sylvia avait quitte Geneve un mois auparavant. Tu auras suppose que +j'etais alle la rejoindre, et tu ne te seras pas trompe. Mais ce que tu +ne supposes certainement pas, c'est que, sans invitation et meme sans +permission, je me sois mis a courir sur ses traces. Elle a quitte +son ermitage du Leman avec la bizarrerie qu'elle met dans toutes ses +resolutions, et par suite d'une de ces idees spontanees qui lui viennent +au moment ou l'on se croit le plus tranquille et le plus heureux des +hommes a ses pieds. Etrange creature, trop passionnee ou trop froide +pour l'amour, je ne sais, mais, a coup sur, trop belle et trop +superieure a son sexe pour passer devant les yeux d'un homme sans le +rendre un peu fou. Je savais que M. Jacques etait marie, et je pensais +bien qu'elle etait allee s'installer aupres de lui; car, depuis +plusieurs mois, elle m'annoncait ce projet chaque fois qu'elle etait de +mauvaise humeur et qu'elle voulait me desesperer. Mais je ne savais pas +si M. Jacques etait maintenant en Touraine ou en Dauphine; car dans +l'orgueilleux billet que Sylvia avait laisse pour moi a l'ermitage, +elle n'avait pas daigne me dire ou elle portait ses pas; c'est donc +absolument au hasard que je suis venu ici. Je me suis installe dans la +cabane d'un vieux garde-chasse avare et sournois, que j'ai choisi +pour hote sur sa mauvaise mine, et qui pour de l'argent m'aiderait a +assassiner tous les hommes et a enlever toutes les femmes du pays. C'est +donc au milieu des bois que peuvent me chercher tes conjectures, dans la +plus romantique vallee du monde, protege par un deguisement de chasseur +braconnier plutot que vetu en honnete homme, braconnant en effet sous la +protection de mon hote, et preparant avec lui, tous les soirs, le souper +que nous avons conquis les armes a la main; dormant sur un grabat, +lisant quelques chapitres de roman a l'ombre des grands chenes de la +foret, hasardant des excursions sentimentales et mysterieuses autour de +la demeure de mon inhumaine, ni plus ni moins que le comte Almaviva, et +t'ecrivant sur un genou, a la lueur d'une torche de resine. Ce qu'il y a +de plus ridicule dans tout cela, c'est que je le fais serieusement, et +que je suis vraiment triste et amoureux comme un ramier. Cette Sylvia +fait le desespoir de ma vie, et je donnerais un de mes bras pour ne +l'avoir jamais rencontree. Tu la connais assez pour concevoir ce qu'un +homme aussi peu charlatan que moi doit avoir a souffrir de ses caprices +romanesques et du dedain superbe qu'elle a pour tout ce qui sort du +monde ideal ou elle s'enferme. Il y a bien un peu de ma faute dans mon +malheur. Je l'ai trompee, ou plutot je me suis trompe moi-meme en lui +faisant croire que j'etais un transfuge de ce monde-la, et que je me +sentais capable d'y retourner. Oui, je l'ai cru en effet, et, dans les +premiers jours, j'ai ete tout a fait l'homme qu'elle devait ou qu'elle +pouvait aimer. Mais peu a peu l'indolence et la legerete de mon +caractere ont repris le dessus. La raison m'a fait de nouveau entendre +sa voix, et Sylvia m'a semble ce qu'elle est en effet, enthousiaste, +exageree, un peu folle. + +Mais cette decouverte ne suffisait pas pour m'empecher de l'aimer a la +passion. L'exageration, qui rend les filles de province si ridicules, +rendait Sylvia si belle, si frappante, si inspiree, que c'est la +peut-etre son plus grand charme et sa plus puissante seduction. Mais +elle l'a recu de Dieu pour son malheur et pour celui de ses amants, car +elle peut se faire admirer, et ne peut persuader. Orgueilleuse jusqu'a +la folie, elle veut agir comme si nous etions encore au temps de l'age +d'or, et pretend que tous ceux qui osent la soupconner sont des laches +et des pervers. Du moment que j'ai vu avec inquietude la singularite de +sa conduite, et que j'ai pris de la jalousie a cause de la liberte de +ses demarches, j'ai donc ete perdu dans son esprit; et precipite de +cette region celeste ou elle m'avait fait asseoir avec elle, je suis +tombe dans le monde fangeux des humains, ou cette belle sylphide n'a +jamais daigne poser son pied d'ivoire. De ce moment, notre amour a ete +une suite de ruptures et de raccommodements. Je me souviens que tu m'as +dit, un jour que je te racontais tristement une de ces querelles +apres la reconciliation: "De quoi te plains-tu?" Ah! mon ami, tu peux +connaitre les femmes; mais tu ne connais pas Sylvia. Avec elle, le +moindre tort est de la plus terrible importance, et chaque nouvelle +faute creuse une tombe ou s'ensevelit une partie de son amour. Elle +pardonne, il est vrai; mais ce pardon est pire que sa colere. La colere +est violente est pleine d'emotion; le pardon de Sylvia est froid +et inexorable comme la mort. En proie a mille soupcons, tourmente, +incertain, tantot craignant d'etre dupe de la plus insigne coquette, +tantot craignant d'avoir outrage la plus pure des femmes, j'ai vecu +malheureux aupres d'elle, mais je n'ai jamais eu la force de m'en +detacher. Vingt fois elle m'a chasse, et vingt fois j'ai ete lui +demander ma grace apres avoir vainement essaye de vivre sans elle. Dans +les premiers jours de mon bannissement, j'esperais m'applaudir d'avoir +recouvre ma liberte et mon repos. Je me laissais aller delicieusement +au bien-etre de l'indifference et de l'oubli. Mais bientot l'ennui +me faisait regretter les agitations et les nobles souffrances de la +passion. Je jetais mes regards autour de moi pour chercher un autre +amour; mais l'indolence de mon esprit et l'activite de mon caractere +m'eloignaient egalement des autres femmes. Mon caractere me portait a +leur preferer la chasse, la peche, tous ces plaisirs energiques de la +campagne que Sylvia partageait avec moi. Mon esprit s'effrayait de +recommencer un apprentissage et de tenter une nouvelle conquete. Et puis +quelle femme peut etre comparee a Sylvia pour la beaute, l'intelligence, +la sensibilite et la noblesse du coeur? Oui, quand je l'ai perdue, je +lui rends justice, je m'etonne et m'indigne d'avoir pu soupconner une +femme si grande, et dont la conduite hautaine me prouve a quel point +elle etait incapable de descendre au mensonge. Mais quand je la +retrouve, je souffre de son caractere raide et inflexible, de son humeur +violente, de son mysticisme intolerant et de ses exigences bizarres. +Elle ne se plie a aucune de mes imperfections; elle ne pardonne a aucun +de mes defauts; elle tire argument de tout pour me demontrer a quel +point son ame est superieure a la mienne, et rien n'est plus funeste a +l'amour que cet examen mutuel de deux coeurs jaloux et orgueilleux de se +surpasser. Le mien se lassait bien vite de cette lutte; j'aurais mieux +aime un amour moins difficile et moins sublime. Sylvia m'accablait de +son dedain, et quelquefois me prouvait la pauvrete de mon coeur avec +tant de chaleur et d'eloquence, que je me persuadais n'etre pas ne pour +l'amour et que je n'oserais me persuader encore que je suis digne de le +connaitre. Mais, s'il en est ainsi, pourquoi suis-je ne, et a quoi +Dieu me destine-t-il en ce monde? Je ne vois pas vers quoi ma vocation +m'attire. Je n'ai aucune passion violente, je ne suis ni joueur, ni +libertin, ni poete; j'aime les arts, et je m'y entends assez pour y +trouver un delassement et une distraction; mais je n'en saurais faire +une occupation predominante. Le monde m'ennuie en peu de temps; je sens +le besoin d'y avoir un but, et nul autre but ne m'y semble desirable que +d'aimer et d'etre aime. Peut-etre serais-je plus heureux et plus sage si +j'avais une profession; mais ma modeste fortune, qu'aucun desordre n'a +entamee, m'a laisse la liberte de m'abandonner a cette vie oisive et +facile a laquelle je me suis habitue. M'astreindre aujourd'hui a un +travail quelconque me serait odieux. J'aime la vie des champs, mais non +pas sans une compagne qui me fasse gouter les plaisirs de l'esprit et +du coeur, au sein de cette vie materielle ou l'effroi de la solitude +me gagnerait bientot. Peut-etre suis-je propre au mariage; j'aime les +enfants, je suis doux et range, je crois que je ferais un tres-honnete +bourgeois dans quelque ville du second ordre de notre paisible Helvetie. +Je pourrais me faire estimer comme cultivateur et pere de famille; +mais je voudrais que ma femme fut un peu plus lettree que celles qui +tricotent un bas bleu du matin au soir. Et moi-meme je craindrais de +m'abrutir en lisant mon journal et en fumant au milieu de mes dignes +concitoyens et des pots de biere; presque aussi simples et inoffensifs +les uns que les autres. + +Enfin, il me faudrait trouver une femme inferieure a Sylvia, et +superieure a toutes celles que je pourrais obtenir, a ma connaissance. +Mais, avant tout, il faudrait guerir de l'amour que j'ai pour Sylvia, et +c'est une maladie dont mon ame est encore loin d'etre delivree. + +Ne sachant que faire, je suis venu ici essayer encore mon destin. +D'abord j'avais l'intention de me jeter a ses pieds, comme a +l'ordinaire, et puis le caprice m'a pris de l'epier un peu, de consulter +l'opinion de ce qui l'entoure, de la connaitre, et de la voir enfin sans +qu'elle s'en doutat, afin de m'oter de l'esprit, une fois pour toutes, +les soupcons qui m'ont tourmente si souvent, et qui me tourmenteront +peut-etre encore; car Sylvia a un talent extraordinaire pour les faire +naitre, un mepris profond pour les explications les plus faciles, et moi +une pauvre tete qui se cree promptement des tourments cruels. Je n'ai pu +obtenir aucune des lumieres que je cherchais, car mon imperatrice Sylvia +n'est ici que depuis trois semaines, et on n'avait jamais entendu parler +d'elle dans le pays. Si elle savait que ces idees m'ont passe par la +tete, elle ne me pardonnerait jamais; mais elle le saura d'autant moins +que le cours de mes observations est a peu pres termine. Hier, elle +m'a reconnu sous mon deguisement et m'a accueilli d'une maniere fort +impertinente. Je serai donc oblige de me montrer. Jacques me connait et +me decouvrirait bientot. Ils riraient peut-etre ensemble a mes depens, +si je ne prenais le parti d'aller en rire moi-meme avec eux. + +Ce Jacques est certes un galant homme, dont le caractere froid et +l'exterieur reserve ne m'ont jamais permis beaucoup de familiarite, et +contre lequel jusqu'ici je me suis senti d'ailleurs des mouvements de +jalousie epouvantables. A present, j'ai des raisons pour savoir que j'ai +ete injuste et grossier dans mes soupcons. Mais je lui en veux un peu +d'avoir ete de moitie dans la fierte superbe avec laquelle Sylvia a +refuse longtemps de me rassurer en m'expliquant leur parente et leurs +relations. Je lui en veux aussi d'etre pour Sylvia le type de tout ce +qu'il y a de plus grand et de plus beau dans le monde, la seule ame +digne de voler sur la meme ligne que la sienne dans les champs de +l'empyree, en un mot l'objet d'un amour platonique et d'un culte +romanesque dont je ne suis plus jaloux, mais qui me cause assez de +mortification. Je n'en serai pas moins l'ami et le serviteur de M. +Jacques en toute occasion; mais si, avant de lui donner une poignee +de main, je pouvais le taquiner un peu et me venger de Sylvia en me +montrant epris d'une autre, cela me divertirait. + +Pour t'expliquer cette nouvelle folie, il faut que tu saches que M. +Jacques a le plus joli joyau de petite femme couleur de rose qu'on +puisse imaginer. Moins belle que Sylvia, elle est certainement plus +gentille, et, a coup sur, son ame romanesque a sa maniere est moins +altiere et moins cruelle. J'en ai pour gage un bracelet qui m'a ete jete +par une fenetre avec de tres-douces paroles, un soir que je croyais +adresser a ma tigresse les accents passionnes de mon hautbois. Je suis +loin d'etre assez fat pour en tirer grande vanite, car je ne sache pas +qu'elle ait encore pu voir ma figure, et ce soir-la elle n'avait pas +meme entrevu mon spectre; c'est donc au son du hautbois, a l'enivrement +d'un soir de printemps et a quelque reve de pensionnaire en vacances +qu'elle aura accorde ce gage de protection. Je suis un trop honnete +homme et un heros de roman trop maladroit pour abuser serieusement de +cette petite coquetterie; mais il m'est bien permis de faire durer +encore le roman pendant quelques jours. J'ai debute par un baiser, qui +peut-etre a laisse quelque emotion dans le coeur de la blonde Fernande, +quand elle a su qu'elle avait ete embrassee avec Sylvia, dans +l'obscurite, par un autre que son mari. Ne me trouves-tu pas devenu +bien scelerat par depit, moi qui le suis si peu par nature? Ce soir-la, +vraiment, j'etais tout occupe de Sylvia; j'etais entre par une des +portes de glace du salon qui donne sur les bosquets du jardin, avec +l'intention d aller ouvertement demander pardon a Sylvia des torts que +j'ai et de ceux que je n'ai pas. Elles jouaient du piano; il faisait +sombre; elles ne s'apercurent pas de la presence d'un tiers. Je m'assis +sur le sofa. Une d'elles vint s'asseoir aupres de moi sans me voir. +J'allais la saisir dans mes bras, quand je reconnus au piano la voix de +Sylvia. J'ecoutai une petite conversation sentimentale qu'elles eurent +ensemble, et, au moment ou elles me decouvrirent, j'embrassai Sylvia, +et j'allais parler, lorsque Fernande, me prenant pour son mari et +m'entendant embrasser sa compagne, approcha son visage du mien, avec +une petite maniere d'enfant jaloux a laquelle je t'aurais bien defie de +resister. Je ne sais comment, dans l'obscurite, mes levres rencontrerent +les siennes. Ma foi! je fus si trouble de cette aventure que je m'enfuis +sans leur faire savoir que je n'etais pas Jacques. Depuis ce temps, je +sais par mon vieux hote, qui est l'oncle de Rosette, soubrette de ces +dames, que la belle Fernande a des terreurs paniques, et n'entend pas +remuer une feuille dans le parc ou trotter une souris dans le chateau, +sans se trouver mal. Rien n'est plus propre a l'audace d'un lutin que +les frayeurs et les evanouissements de sa chatelaine; heureusement pour +Fernande, je ne suis ni audacieux ni amoureux a ce point. + +Mais ces aventures m'amusent et m'occupent; j'ai vingt-quatre ans, cela +m'est bien permis. Le beau temps, le clair de lune, cette vallee sauvage +et pittoresque, ces grands bois pleins d'ombre et de mystere; ce chateau +a mine venerable, qui est assis gravement sur le doux penchant d'une +colline; ces chasseurs qui arpentent la vallee et la font retentir des +hurlements des chiens et des sons du cor; ces deux chasseresses, plus +belles que toutes les nymphes de Diane, l'une brune, grande, fiere et +audacieuse, l'autre blanche, timide et sentimentale, montees toutes deux +sur des chevaux superbes et galopant sans bruit sur la mousse des bois: +tout cela ressemble a un reve, et je voudrais ne pas m'eveiller. + + + +XL. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Mardi. + +Cette histoire se complique et commence a me causer beaucoup de trouble +et de chagrin: J'ai eu grand tort de cacher tout cela a Jacques; mais +a present, chaque jour de silence agrandit ma faute, et je crains +reellement ses reproches el sa colere. La colere de Jacques! je ne sais +ce que c'est, je ne puis croire qu'il me la fasse jamais connaitre; et +pourtant, comment un mari peut-il apprendre tranquillement que sa femme +a recu d'un autre une declaration d'amour? + +Oui, Clemence, voila ou m'a conduite cette fatale meprise du bracelet. +Hier soir, j'etais dans ma chambre avec mes enfants et Rosette; ma +fille semblait souffrante et ne pouvait s'endormir. Je dis a Rosette +d'emporter la lumiere, qui peut-etre l'incommodait. J'etais depuis +quelque temps dans l'obscurite avec ma petite sur mes genoux, et je +tachais de l'apaiser en chantant; mais elle ne criait que plus fort, et +cela commencait a m'inquieter, lorsque le son du hautbois s'eleva, de +l'autre extremite de l'appartement, comme une voix plaintive et douce. +L'enfant se tut aussitot et resta comme ravi a l'ecouter; pour moi, je +retenais ma respiration; la surprise et la peur me rendaient incapable +de mouvement. L'inconnu etait dans ma chambre, seul avec moi! Je n'osais +appeler, je n'osais fuir. Rosette entra comme le hautbois venait de se +taire, et s'emerveilla de voir la petite silencieuse et calmee. "Va +chercher de la lumiere, bien vite, bien vite, lui dis-je, j'ai une peur +epouvantable; pourquoi m'as-tu laissee seule?--Il va falloir que madame +reste encore seule, repondit-elle, pendant que j'irai chercher la +lumiere en bas.--Ah! mon Dieu! pourquoi n'en as-tu pas dans ta chambre? +lui repondis-je. Non! n'y va pas, ne me laisse pas ainsi. N'as-tu rien +entendu, Rosette? Es-tu sure qu'il n'y ait personne avec nous dans la +chambre?--Je ne vois personne que madame, les enfants et moi, et je n'ai +entendu que la flute.--Qui est-ce qui jouait de la flute?--Je ne +sais pas; monsieur, apparemment; quel autre dans la maison saurait en +jouer!--Est-ce toi qui es la, Jacques? m'ecriai-je; si c'est toi, ne +t'amuse pas a m'effrayer, car je mourrais de peur." Je savais bien +que ce n'etait pas Jacques, mais je parlais ainsi pour forcer notre +persecuteur a s'expliquer ou a se retirer. Personne ne repondit. Rosette +ouvrit les rideaux, et, au clair de la lune, examina tous les recoins de +l'appartement sans y decouvrir personne. Elle trouvait, sans doute, mes +frayeurs bien ridicules, et j'en eus honte moi-meme; je lui dis d'aller +chercher de la lumiere, et quand elle fut sortie, j'allai tirer le +verrou derriere elle. Mais c'etait bien inutile, car l'inconnu entra +par la fenetre. Je ne sais comment il s'y prit, et si de la galerie +superieure il a eu l'audace de se risquer sur ma persienne, ou si, a +l'aide d'une echelle, il sera venu d'en bas; le fait est qu'il entra +aussi tranquillement que dans la rue. La colere me donna des forces, et +je m'elancai devant le berceau de mes enfants, en criant au secours; +mais il s'agenouilla au milieu de la chambre, en me disant d'une voix +douce: "Comment est-il possible que vous ayez peur d'un homme qui +voudrait pouvoir vous prouver son devouement en mourant pour vous?--Je +ne sais qui vous etes, Monsieur, lui repondis-je d'une voix tremblante; +mais, a coup sur, vous etes bien insolent d'entrer ainsi dans ma +chambre; partez, partez! que je ne vous revoie jamais, ou j'avertirai +mon mari de votre conduite.--Non, dit-il en se rapprochant, vous ne +le ferez pas; vous aurez pitie d'un homme au desespoir." Je vis en ce +moment le bracelet, et l'idee me vint de le redemander. Je le fis d'un +ton d'autorite et en jurant que j'avais cru le jeter a mon mari. "Je +suis pret a vous obeir en tout, dit-il d'un air resigne; reprenez-le, +mais sachez que vous me reprenez le seul honneur et le seul espoir de ma +vie." Alors il s'agenouilla de nouveau tout pres de moi et me tendit son +bras. Je n'osais reprendre moi-meme le bracelet; il eut fallu toucher sa +main ou seulement son vetement, et je ne trouvais pas cela convenable. +Alors il crut que j'hesitais, car il me dit: "Vous avez compassion de +moi, vous consentez a me le laisser, n'est-ce pas, o ma chere Fernande!" +Et il saisit ma main, qu'il baisa plusieurs fois tres-insolemment. Je +me mis a crier, et des pas se firent entendre aussitot dans la galerie +voisine; mais avant que l'on eut le temps d'entrer, l'inconnu avait +disparu, comme un chat, par la fenetre. + +Jacques et Sylvia frapperent alors a la porte, que j'avais fermee au +verrou et que je ne songeais plus a ouvrir, tout en leur criant d'entrer +au nom du ciel. Cette circonstance du verrou, qui se trouvait fatalement +liee a l'entree d'un homme dans ma chambre, m'empecha de raconter ce +qui s'etait passe; je dis que j'avais entendu le hautbois, que j'avais +envoye Rosette chercher de la lumiere, qu'elle m'avait enfermee par +megarde; que j'avais cru entendre du bruit dans ma chambre et que +j'avais perdu la tete. Comme on me tient pour folle de peur, on ne m'en +demanda pas davantage. Rosette assura bien avoir entendu le hautbois en +traversant la galerie, on fit quelques recherches dans la maison et dans +le jardin. On ne trouva personne, et on decreta, en riant, qu'on ferait +venir un piquet de gendarmerie pour me garder. Sylvia alla chercher +le dolman et le shako de Jacques, et s'en affubla avec de fausses +moustaches; elle se planta ainsi derriere moi le sabre en main, +affectant de suivre tous mes pas par la chambre pour me servir +d'escorte. Elle etait jolie comme un ange avec ce costume. Nous avons ri +jusqu'a minuit, et le reste de la nuit s'est passe fort tranquillement. +Mais mon esprit est bien agite! Je sens que je suis engagee dans une +aventure folle et imprudente, qui peut-etre aura des suites fatales. +Fasse te ciel qu'elles retombent toutes sur moi seule! + +Jeudi. + +Je viens de recevoir le billet suivant, qui a ete remis a Rosette par +son oncle le garde-chasse: "Belle et douce Fernande, ne soyez pas +irritee contre moi, et ne vous meprenez pas sur les motifs de ma +conduite. Vous pouvez me sauver du malheur eternel et me rendre le plus +heureux des amis et des amants; j'aime Sylvia, et j'en ai ete aime. Je +ne sais par quel crime irreparable j'ai perdu sa confiance et merite sa +colere. Je ne renoncerai a elle qu'avec la vie; et _j'espere en vous_, +en vous seule. Vous avez une ame aimante et genereuse, je le sais; je +vous connais plus que vous ne pensez. Le bracelet que vous avez cru +jeter a voire mari et que je vous rendrai, si vous ne l'accordez a la +sainte amitie d'un frere, est a mes yeux un gage de confiance et de +salut. Pardonnez-moi de vous avoir effrayee; j'esperais pouvoir vous +parler en secret; je vois que cela sera impossible si vous ne m'accordez +vous-meme cette grace; et vous me l'accorderez, n'est-ce pas, bel ange +aux cheveux blonds? Votre mission sur la terre est de consoler les +infortunes. J'irai vous attendre ce soir sous le grand ormeau des quatre +sentiers, a l'entree du Val-Brun; faites-vous accompagner, si vous +voulez, d'une personne sure, mais que ce ne soit pas votre mari. Il me +connait, et je me flatte de posseder son estime et son amitie; mais +en ce moment-ci il m'est contraire, et si vous ne travaillez a me +justifier, je n'ai aucun espoir de rentrer en grace. Si vous ne venez +pas, je deposerai votre bracelet sous la pierre du grand ormeau; vous +l'y ferez prendre; mais il sera teint du sang "D'OCTAVE." + +[Illustration: Avec l'homme qui tenait ma bride.] + +Qu'en penses-tu? que dois-je faire? Mais a quoi sert de te le demander? +Tu ne me repondras que dans huit jours, et il faut qu'avant ce soir +j'aie pris un parti. Accorder un rendez-vous a ce jeune homme, surtout +quand je sais que Jacques n'est pas dans ses interets, pour le +reconcilier avec Sylvia, c'est une grande imprudence peut-etre selon le +monde; selon ma conscience je n'y vois pourtant aucun mal. S'il y a +des inconvenients, il n'y en a que pour moi, qui risque de deplaire a +Jacques et d'encourir ses reproches, tandis que je puis rendre, si je +reussis, un service a Sylvia et a Octave, peut-etre assurer le bonheur +de leur vie entiere; car il n'est pas de bonheur sans l'amour. Sylvia +cache en vain son chagrin; je vois maintenant pourquoi ses pensees sont +si noires et son avenir si sombre a ses yeux. Si elle a pu aimer ce +jeune homme, il doit etre au-dessus du commun et avoir une belle ame; +car Sylvia est bien exigeante dans ses affections, et trop fiere pour +avoir jamais pu s'attacher a un etre qui n'en eut pas ete digne. Je vois +bien maintenant qu'elle a reconnu son amant dans le chasseur qu'elle a +si bien corrige de l'envie d'etre prevenant avec elle, et je vois aussi, +dans ce coup de cravache, accompagne d'un silence si complet sur sa +decouverte, plus de moquerie malicieuse que de veritable colere. Je +parie qu'elle meurt d'envie qu'on amene son ami a ses genoux; il est +impossible qu'il en soit autrement; cet Octave l'aime a la folie, +puisqu'il fait des choses si extraordinaires pour la retrouver. Il a une +figure charmante, du moins a ce qu'il m'a semble quand je l'ai entrevu +dans ma chambre au clair de la lune. Jacques est severe et inexorable, +il traite trop Sylvia comme un homme; il ne devine pas les faiblesses +du coeur d'une femme, et ne comprend pas, comme moi, ce que son courage +doit cacher d'ennui et de souffrance. Si je refuse d'aider cette +reconciliation, c'en est peut-etre fait de son bonheur; peut-etre se +condamnera-t-elle a une eternelle solitude; et ce jeune homme, s'il +allait se tuer en effet! Je l'en croirais assez capable; il semble +veritablement epris. Que faire? Je n'ose me decider a rien; heureusement +j'aurai le temps d'y penser d'ici a ce soir. + +[Illustration: Dans la cabane d'un vieux garde-chasse.] + + + +XLI. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Mon ami, je me suis hate de remettre les choses sur le pied ou elles +doivent etre; car mes affaires commencaient a s'embrouiller. Fernande +prenait mes plaisanteries au serieux, et il etait temps de la desabuser; +autrement je courais le risque ou d'etre decouvert et recommande par +elle a son mari, ou d'etre force de lui faire la cour tout de bon. Je +ne voulais ni l'un ni l'autre. Peut-etre, avec ce caractere de femme +craintif, nerveux, et toujours dans le paroxysme d'une emotion +quelconque, m'eut-il ete facile, aide par le romanesque des +circonstances, de tourner les choses a mon profit et de faire beaucoup +de progres en peu de temps. Les femmes comme Sylvia se donnent par +amour; mais, ou je me trompe bien, ou celles qui ressemblent a Fernande +se laissent prendre sans savoir pourquoi, sauf a en etre au desespoir +le lendemain. Je ne pense pas; que Lovelace, a ma place, eut agi aussi +vertueusement que moi; mais je n'ai pas l'honneur d'etre M. Lovelace, et +j'agis selon ma maniere, qui n'a rien de scelerat. Surprendre les sens +d'une jeune femme pour laquelle je n'ai point d'amour, et la livrer a la +honte et a la colere, en m'adressant le lendemain sous ses yeux a une +autre, ce ne serait pas seulement le fait d'un lache, mais celui d'un +sot. Car, assurement, apres avoir possede ces deux femmes, je serais +chasse et deteste de toutes deux; et je ne crois pas que le souvenir +d'avoir presse Fernande une heure dans mes bras valut le bonheur de +m'asseoir pendant un an seulement a cote de Sylvia. + +J'ai donc coupe court a cette intrigue, qui prenait une tournure trop +folle; mais trop fou moi-meme pour me resoudre a detruire tout a fait +mon roman en un jour, j'ai pris Fernande pour confidente et pour +protectrice. Je lui ai ecrit un billet bien sentimental, ou, avec un +peu de flatterie, un peu d'exageration et un peu de mensonge, je l'ai +engagee a m'accorder une entrevue pour traiter de la grande affaire de +ma reconciliation avec Sylvia. J'ai arrange mon plan de maniere a faire +durer le plus longtemps possible le mysterieux mais innocent commerce +que j'ai etabli avec mon bel avocat. J'aurai donc pour quelques jours +encore le clair de lune, les appels du hautbois, les promenades sur la +mousse, les robes blanches a travers les arbres, les billets sous la +pierre du grand ormeau, en un mot ce qu'il y a de plus charmant dans une +passion, les accessoires. Je suis bien enfant, n'est-ce pas? Oh bien, +oui! et je n'en ai pas honte. Il y a si longtemps que je suis triste et +ennuye! + + + +XLII. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Eh bien! je me suis decidee a aller consoler cet amant infortune. Tu +diras ce que tu voudras, mais il me semble que j'ai bien fait, car je me +sens le coeur heureux et attendri. J'ai emmene Rosette, apres lui avoir +bien recommande le secret (elle etait deja dans la confidence), et nous +avons ete ensemble au grand ormeau. Le pauvre desole est venu a moi avec +des transports de joie et de reconnaissance. C'est un bien bon jeune +homme que cet Octave, et je suis sure a present qu'il est digne de +Sylvia. Il m'a raconte toutes ses peines, et m'a depeint le caractere de +Sylvia et le sien de maniere a me faire comprendre par quels endroits +ils s'etaient souvent offenses sans raison apparente. Sais-tu que ce +recit m'a fait une singuliere impression, et qu'il m'a semble lire +l'histoire de mon coeur depuis un an? Pauvre Octave! je le plains plus +qu'il ne peut l'imaginer; je comprends le malheur dont il souffre; et je +ne sais trop si je ne devrais pas lui conseiller d'oublier a jamais son +amour et de chercher quelque ame plus semblable a la sienne. Oui, c'est +la meme souffrance, c'est la meme destinee que moi! Une tete jeune, +confiante et sans experience comme la mienne, aux prises avec un +caractere fier, obstine et grave comme celui de Jacques. Maintenant +qu'il m'a fait connaitre Sylvia, je vois bien qu'elle est la soeur de +mon mari; si elle n'est que son eleve, il est certain qu'il lui a bien +enseigne et fidelement transmis sa maniere d'aimer. Que ne sont-ils +epoux! ils seraient a la hauteur l'un de l'autre. + +Ce ne sera pas une chose aisee, je ne sais pas meme si ce sera une chose +possible, que cette reconciliation. Nous n'avons rien conclu, Octave et +moi, dans cette premiere entrevue; je ne pouvais rester qu'une heure, +et elle a ete toute employee a me mettre au fait de leur position +respective. Il m'a promis que le lendemain il me dirait ce qu'il faut +faire; j'y retournerai donc ce soir. Il m'est tres-facile de m'absenter +une heure sans qu'on s'en apercoive au chateau. Jacques et Sylvia +ne sont pas faches de se trouver seuls pour faire ensemble de la +philosophie aussi sombre que possible; ils ne tiennent donc pas +grand'note de ce que je fais pendant ce temps-la. Dieu sait, d'ailleurs, +si Jacques m'aimerait assez a present pour etre jaloux! + +Ah! que les temps sont changes, ma pauvre amie! Il est vrai que nous +sommes heureux maintenant, si le bonheur est dans la tranquillite et +dans l'absence de reproches; mais quelle difference avec les premiers +temps de notre amour! Il y avait alors en nous une joie toujours vive, +un transport continuel, et notre ame, pour etre remplie de passion, n'en +etait pas moins calme et sereine. Qui a detruit ce repos? qui a emporte +ce bonheur? Je ne puis croire que ce soit moi seule. Il y a eu de ma +faute, il est vrai; mais avec un etre plus imparfait et plus indulgent +que Jacques, au lieu de relacher nos liens, ces premieres souffrances +les auraient peut-etre resserres. D'ou vient qu'Octave, malgre toutes +les duretes et les bizarreries de Sylvia, l'aime davantage chaque jour, +en proportion des maux qu'il souffre pour elle? D'ou vient que Jacques +ne peut se faire enfant avec moi, comme Octave se fait esclave et +victime patiente avec Sylvia? A present Jacques semble content, parce +que mes enfants me distraient de lui, et que Sylvia le distrait de moi; +il n'est pas jaloux de mes enfants, et moi je suis jalouse de sa soeur. +Il n'y a plus en apparence entre nous que de l'amitie; il n'en souffre +pas, et je passe les nuits a pleurer notre amour. + +Cette Sylvia, avec son ame de bronze, est-ce la une femme? Jacques ne +devrait-il pas preferer celle qui mourrait en le perdant a celle qui est +toujours preparee a tous les malheurs, et toujours sure de se consoler +de tout? Mais on n'aime que son pareil en ce monde. D'ou vient donc, +alors, que j'aime toujours Jacques? Toute sa force, toute sa grandeur, +ne servent pas a rendre son amour aussi solide et aussi genereux que le +mien. + +Sylvia ne s'occupe pas plus d'Octave que s'il n'avait jamais existe; +elle sait pourtant qu'il est ici et qu'il n'y est venu que pour elle. +Elle dort, elle chante, elle lit, elle cause avec Jacques des etoiles +et de la lune, et ne daigne pas jeter sur la terre un regard a l'amant +devoue qui pleure a ses pieds. Octave est pourtant digne d'un meilleur +sort et d'un plus tendre amour. Il a une si douce eloquence, un coeur si +pur, une figure si interessante! Je le connais a peine, et je me sens +pour lui de l'amitie, tant il a su m'interesser a son sort et me +montrer ingenument le fond de son ame! Combien je voudrais pouvoir le +reconcilier avec Sylvia et le voir fixe pres de nous! Quel aimable ami +ce serait pour moi! Quelle douce vie nous menerions a nous quatre! Je +mettrai tous mes soins a ce que ce beau reve se realise; ce sera une +bonne action, et Dieu peut-etre benira mon amour, pour avoir rallume +celui d'Octave et de Sylvia. + + + +XLIII. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Vous m'avez laisse, ce soir, si console, si heureux, o ma belle amie! o +mon cher ange tutelaire! que j'ai besoin, en rentrant sous mon toit de +fougeres, de vous remercier et de vous dire tout ce que j'ai dans le +coeur d'espoir et de reconnaissance. Oui, vous reussirez! vous le voulez +fortement, avez-vous dit; vous vous mettrez a genoux pres de moi, s'il +le faut, pour implorer la fiere Sylvia, et vous vaincrez son orgueil. +Que Dieu vous entende! Comme j'ai bien fait de m'adresser a vous et +d'esperer en votre bonte! Votre exterieur ne m'avait pas trompe; vous +etes bien cet etre angelique qu'annoncent vos grands yeux et votre doux +sourire, et cette taille mignonne, gracieusement courbee comme une fleur +delicate, et ces cheveux teints du plus beau rayon du soleil. Quand je +vous vis pour la premiere fois, j'etais cache dans le parc, et vous +passates pres de moi en lisant. Au premier aspect d'une femme, j'avais +cru que vous etiez celle que je cherchais. Ah! vous etiez reellement +celle dont j'avais besoin alors, et que Dieu m'envoyait dans sa +misericorde. Je me cachai dans le feuillage, et je restai a vous +regarder pendant que vous passiez lentement. Vous teniez bien le livre, +mais de temps en temps vous leviez vers l'horizon un regard melancolique +et distrait, vous aussi vous sembliez n'etre pas heureuse, et s'il faut +que je vous dise tout, Fernande, il me semble encore que vous ne l'etes +pas autant que vous le meritez. Quand je vous raconte mes souffrances, +elles semblent trouver un echo dans votre coeur, et quand je vous dis +que l'amour est les premier des maux, plus souvent que le premier +des biens, vous me repondez: Oh! oui, avec un accent de douleur +inexprimable. Oh! ma bonne Fernande, si vous avez besoin d'un ami, d'un +frere, si je puis etre assez heureux pour vous rendre ce service, ou au +moins pour alleger vos peines en pleurant avec vous, initiez-moi a ces +saintes larmes, et que Dieu m'aide a vous rendre le bien que vous m'avez +fait. + +De ce premier jour ou je vous ai vue, j'ai retrouve le courage de vivre +desespere; je venais tenter un dernier effort, resolu a mourir s'il +echouait. Le soir j'entrai dans le salon, et j'entendis votre entretien +avec Sylvia. La je connus toute votre ame, elle se revela a moi en peu +de mots; vous parliez d'amour malheureux; vous parliez de mourir. Vous +ne conceviez pas l'avenir solitaire que votre amie envisageait sans +frayeur. Oh! celle-ci est ma soeur, me disais-je en vous ecoutant; elle +pense comme moi qu'il faut etre aime ou mourir; son coeur est un refuge +que je veux implorer; la, du moins, je trouverai de la compassion, et si +elle ne peut me secourir, elle me plaindra, sa pitie descendra du ciel +comme la manne, et je la recevrai a genoux. Si je suis chasse d'ici, si +je dois renoncer a Sylvia, j'emporterai dans mon coeur le souvenir sacre +de cette amitie sainte, et je l'invoquerai dans mes souffrances. O +Fernande! pourquoi Sylvia est-elle si differente de vous? Ne pouvez-vous +pas adoucir son ame indomptable? ne pouvez-vous lui communiquer cette +douceur et cette misericorde qui sont en vous? Dites-lui comment on +aime, apprenez-lui comment on pardonne; apprenez-lui surtout que l'oubli +des torts est plus sublime que l'absence des torts eux-memes, et +que, pour m'etre veritablement superieure, il faudrait qu'elle m'eut +pardonne. Son ressentiment la rend plus criminelle devant Dieu que +toutes mes fautes. La perfection qu'elle cherche et qu'elle reve +n'existe que dans les cieux; mais c'est la recompense de ceux qui ont +pratique la misericorde sur la terre. + +Je serai ce soir autour de la maison. La lune ne se leve qu'a dix +heures; si vous avez obtenu quelque succes, mettez-vous a la fenetre et +chantez quelques paroles en italien; si vous chantez en francais, je +comprendrai que vous n'avez rien de favorable a m'apprendre. Mais alors +je n'en ai que plus besoin de vous voir, Fernande; venez au rendez-vous +a onze heures. Ayez pitie de votre ami, de votre frere. + +OCTAVE. + + + +XLIV. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Je vous ai dit, hier soir, combien j'avais peu de succes: j'ai encore +moins d'esperance aujourd'hui. Ne nous decourageons pourtant pas, mon +pauvre Octave, et soyez sur que je ne vous abandonnerai pas. Le temps +affreux qu'il fait aujourd'hui m'ote l'espoir de vous voir dans la +soiree; je prends donc le parti de vous ecrire aussi, et de confier ma +lettre a Rosette, qui la mettra sous la pierre du grand ormeau. + +J'ai essaye de parler de vous a Sylvia, mais j'ai rencontre des +difficultes sur lesquelles je n'avais pas assez compte; son caractere +raide et reserve a resiste a toutes les investigations de mon amitie. En +vain je l'ai assaillie de questions aussi adroites et aussi discretes en +meme temps qu'il m'a ete possible de les imaginer, je n'ai meme pas pu +obtenir l'aveu qu'elle eut jamais aime. Voyez-vous, Octave, on me traite +ici en enfant de quatre ans; mon mari et Sylvia s'imaginent que je +ne suis pas en etat de comprendre leurs sentiments et leurs pensees. +Refugies tous deux dans un monde qu'ils croient accessible a eux seuls, +ils m'en ferment impitoyablement l'entree, et je vis seule entre deux +etres qui me cherissent, et qui ne savent pas me le temoigner. Je vous +l'ai avoue hier soir, je ne suis pas heureuse; j'ai eu tort peut-etre de +vous faire cette confidence; mais vous m'avez pressee de questions si +affectueuses et de reproches si doux, que j'aurais cru faire injure a +votre amitie en vous refusant la confiance que vous m'accordez. Vous +m'avez raconte toutes vos souffrances; l'etais si emue hier que je vous +ai a peine fait comprendre les miennes. Mais il vous est bien facile de +les imaginer, Octave; car ce sont absolument les memes que les votres, +et quiconque a souffert votre vie depuis trois ans a souffert aussi +celle que je mene depuis un an. Vous avez donc raison de m'appeler votre +soeur. Nous sommes freres d'infortune, et nos destinees ont ete melees +dans la meme coupe de fiel et de larmes; nous sommes tous deux froisses +et meconnus. Jacques est le frere de Sylvia, n'en doutez pas; il a tout +son caractere, toute sa fierte, tout son silence inexorable. Moi, +j'ai bien d'autres defauts que ceux dont vous vous accusez; nous nous +heurtons, nous nous dechirons donc souvent sans cause apparente; un mot, +une question, un regard suffisent pour nous attrister tout un jour; +et pourtant Jacques est un ange, et d'apres ce que vous m'avez dit de +Sylvia, je vois qu'elle est loin de posseder sa douceur et sa bonte dans +le pardon. Mais si le caractere de Jacques l'emporte, le fond de leur +coeur est le meme; la difference de nos sexes et de nos situations fait +que nous sommes traites differemment. Jacques ne peut me maltraiter et +me bannir comme Sylvia fait de vous, mais dans son ame il s'isole de moi +chaque jour davantage, et il se dit tout bas ce que Sylvia vous dit tout +haut: "Nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre." + +Affreuse parole, arret inexorable peut-etre! Eh! qu'avons-nous fait pour +le meriter? Je ne puis concevoir qu'on n'aime pas l'etre dont on est +n'aime, par cette seule raison qu'il aime. N'est-ce pas la meilleure +de toutes? n'est-ce pas le merite qui doit lui faire tout pardonner? +L'expiation tout entiere n'est-elle pas dans, cette seule parole: +Je t'aime! Jacques me l'a dit souvent, et avec quel transport je +l'accueille! Quand je me suis imagine pendant des jours entiers qu'il +est bien cruel et bien coupable envers moi, s'il revient avec cette +douce et sainte parole, je ne lui demande pas d'autre justification; +elle efface a mes yeux tous les torts et tous les maux; pourquoi +n'a-t-elle pas pour lui la meme valeur dans ma bouche? Ah! Octave, ils +croient qu'ils savent aimer, eux deux! + +Eh bien! ayons courage, aimons-les tristement et patiemment; +peut-etre deviendront-ils justes en nous voyant resignes, peut-etre +deviendront-ils genereux en nous voyant souffrir; donnons-nous la main, +et marchons ensemble dans la vallee de larmes. Si mon amitie vous aide +et vous console, soyez sur aussi que la votre m'est douce; que ne +puis-je vous donner le bonheur! Mais reussirai-je? donne-t-on ce qu'on +n'a pas? + +Il faudrait se decider a parler a Jacques; mais plus je vais et moins je +me flatte que ce message soit bien accueilli en passant par ma bouche. +Depuis deux ou trois jours, il est avec moi d'une distraction et d'une +froideur inconcevables. Sylvia me comble de prevenances, de soins et de +caresses; mais quand je veux causer avec elle de toute autre chose que +de botanique et de partitions, je ne trouve plus que d'habiles +defaites pour eloigner ma sollicitude. Elle est, comme Jacques, bonne, +affectueuse el devouee; comme lui, mefiante et incomprehensible. Tachez +de vous decider a ecrire, soit a elle, soit a mon mari; je remettrai la +lettre; je dirai que je vous ai vu; je serai alors en droit de parler +de vous et de prendre votre defense. Mais si vous ne me permettez pas +encore de dire que vous etes ici, que voulez-vous que j'obtienne de gens +qui affectent de ne pas savoir seulement votre nom? Il faudra, si nous +prenons le parti que je vous conseille, cacher un peu de notre amitie +mutuelle a Jacques, et dire que vous m'avez rencontree et abordee dans +le parc le jour meme ou je parlerai de vous. Ce sera le premier mensonge +que j'aurai fait de ma vie, mais il me semble necessaire. Si nous +avons l'air de nous trop bien entendre pour vaincre leur orgueil, ils +s'entendront pour se tenir en garde, ils parleront de nous ensemble, et +s'il leur arrive de faire un parallele entre nous, un jour de leur plus +sombre philosophie, nous serons perdus. Celui de nous qui n'est pas tout +a fait precipite tombera dans l'abime avec l'autre. Adieu, Octave; je +suis triste comme le temps aujourd'hui, et je me sens une sorte d'effroi +inexplicable; je crains que vous ne me portiez malheur, ou d'achever de +vous perdre en voulant vous sauver. + +Pardonnez-moi de n'avoir pas plus de courage, quand vous avez tant +besoin d'espoir et de consolation; peut-etre demain sera-t-il un +meilleur jour pour tous deux. + +Songez donc, mon ami, a me rapporter mon bracelet la premiere fois que +nous nous reverrons. Je vais prier pour que la pluie cesse; je mettrai +un fanal a ma fenetre ce soir, si je ne puis sortir. + + + +XLV. + +DE CLEMENCE A FERNANDE. + +Fernande! Fernande! tu te perds, et en verite c'est trop tot; tu me fais +de la peine. Je savais bien que cela devait t'arriver un jour; avec ton +caractere faible et l'absence de sympathie qui existe entre ton mari +et toi, cela m'a toujours semble inevitable; mais j'esperais que tu +resisterais plus longtemps a ton destin, et que tu soutiendrais contre +lui une lutte plus noble et plus courageuse. C'est se laisser vaincre +trop vite. Ma pauvre Fernande, tu es dans l'age ou l'on ne sait pas +encore tirer parti de son mauvais sort, et conduire au moins prudemment +une affaire de coeur. Tu vas te compromettre, te laisser decouvrir par +ton mari; lui demander pardon, l'obtenir; le tromper encore, et peu a +peu devenir son ennemie ou son esclave. Fernande, est-il possible que tu +n'aies pu attendre deux ou trois ans! + +Je sais que tu es pure encore, et qu'avant de commettre ta premiere +faute tu verseras bien des larmes inutiles, et que tu adresseras a tous +les anges protecteurs bien des prieres perdues; mais le mal est deja +fait et le peche commis dans ton coeur. Tu aimes, il n'y a pas a dire, +mon amie, tu aimes un autre homme que ton mari. + +Tu ne le savais pas encore en m'ecrivant; sans quoi tu ne m'aurais +peut-etre pas ecrit ce qui se passe; mais cela est aussi clair pour moi +que l'avenir et le passe de ma pauvre Fernande. Cet Octave est jeune, tu +as remarque qu'il a une figure charmante; il entre par tes fenetres, il +joue du hautbois et endort tes enfants d'une maniere magique; il joue au +roman autour de toi, et te voila troublee, confuse, emue, c'est-a-dire +eprise. Tu pouvais tres-bien raconter des le commencement a ton mari les +impertinences de M. Octave, et y couper court sans meriter le plus leger +reproche de la part de M. Jacques. Mais ce serait finir trop vite une +aventure qui t'amuse et te charme bien plus qu'elle ne te fait peur; +car tu es prete a te trouver mal de frayeur chaque fois que le lutin +apparait, et pourtant tu t'arranges toujours de maniere a l'evoquer +dans l'obscurite. Enfin l'ennemi change ses batteries, et, pour +t'apprivoiser, te parle d'un amour qu'il n'a peut-etre jamais eu pour +Sylvia, et qui bien certainement n'est qu'un pretexte pour arriver a +toi. Tu accueilles ce pretexte avec empressement, et sans concevoir le +plus leger soupcon sur sa sincerite, tu cours au rendez-vous, et +te voila engagee dans une intrigue d'amour qui aura les resultats +accoutumes, quelques plaisirs et beaucoup de larmes. + +Il est bien vrai que, pour te disculper a tes propres yeux du nouvel +amour que tu sens fermenter en toi, tu recapitules les torts de ton +mari, et tu t'efforces de le prouver qu'il t'a fallu bien du courage et +du devouement pour l'aimer jusqu'ici. Mais toute cette theorie d'amour +et d'infidelite est fondee sur des principes faux. D'abord, tu n'as +jamais eu d'amour veritable pour M. Jacques; ensuite, rien dans sa +conduite n'autorise les fautes que tu vas commettre. D'apres tout ce que +tu m'as raconte de lui, je vois qu'il est le meilleur homme du monde, et +qu'il n'a d'autre tort dans tout ceci que d'avoir le double de ton age. +Pourquoi lui en chercher de plus graves? Pourquoi accuser son caractere +et son coeur? Fernande, cela est injuste et ingrat. Il suffit de tromper +ton mari, il ne faut pas le calomnier. Avoue que tu es jeune, etourdie, +que tes principes ont peu de solidite et ton caractere aucune energie; +que tu sens le besoin d'aimer et que tu t'y abandonnes. Ce sont la des +malheurs et non pas des crimes; mais aie au moins la noblesse de +rendre justice a ton mari, et de ne l'accuser de rien, sinon d'avoir +trente-cinq ans et de t'avoir epousee. + +Je gage qu'a l'heure qu'il est tu as verse dans le sein de M. Octave le +secret de tes chagrins domestiques, car il t'a raconte ce qu'il avait eu +a souffrir de Sylvia ou de quelque autre, et ce recit a eveille en toi +tant de sympathie que tu as decide en une heure d'en faire ton ami +et ton frere. Des lors tu agis en consequence, les billets et les +rendez-vous vont leur train. Quel billet que ce premier billet de M. +Octave! quelle passion, quels eloges, quelles prieres, quelles tendres +expressions! et tout cela pour toi, Fernande! Aussi, tu ne l'as pas fait +attendre, et tu etais au rendez-vous avant lui, je parie. A present, il +doit t'avoir dit clairement que c'est toi et non Sylvia qu'il aime, ou +du moins que, s'il a jamais connu et aime celle-ci, tu la lui as fait +parfaitement oublier. Cela aura pu t'empecher pendant deux jours d'aller +au grand ormeau, mais le troisieme tu n'auras pu y tenir, et vous en +etes maintenant au delire charmant de l'amour platonique. Il est convenu +qu'on respectera l'honneur de M. Jacques, jusqu'a ce que les sens +l'emportent par surprise, quelque beau soir, sur la volonte. Moyennant +quelques louis, sortis de la poche de M. Octave, Rosette n'a-t-elle pas +deja quelque entorse, une ecorchure au pied qui l'empeche de marcher +jusqu'a l'entree du vallon? Ai-je devine juste, ou ne s'est-il rien +passe de pareil a tout ce que je suppose? + +Il peut se presenter un hasard qui change la marche des choses; c'est +que M. Jacques, etonne de te voir devenue si brave, toi qui n'osais +traverser le salon dans l'obscurite il y a quelques jours, et qui +maintenant traverses le parc et la campagne a neuf heures du soir, +s'avise de te suivre et de t'observer; le moins qu'il puisse faire, en +mari sage et prudent, c'est de t'adresser un sermon laconique, mais un +peu grave, et de prendre des moyens pour eloigner ton amant. Alors le +desespoir allumera la passion, et vous deviendrez plus ingenieux et plus +habiles dans vos rapports secrets; le malheur de M. Jacques n'en sera +que plus sur et plus prompt. Si M. Octave ne t'aime pas assez pour +risquer d'etre tue en escaladant ta fenetre, tu t'en consoleras et tu +te mettras a detester ton mari, parce que, dans sa mauvaise humeur, +une femme s'en prend surtout a son mari de tous les chagrins qui lui +adviennent. Dans ce cas-la, tu ne seras pas longtemps a trouver un autre +amant, car ton coeur appellera imperieusement quelque affection nouvelle +pour chasser la douleur et l'ennui dont tu seras consumee. Comme tu +n'es pas fort patiente pour observer et pour connaitre les caracteres +auxquels tu te fies, il pourra bien t'arriver de faire encore un mauvais +choix, et alors malheur a toi! Tu marcheras d'erreur en faute et +d'etourderie en coups de tete. Une des plus belles fleurs d'innocence +que la societe ait vues eclore sera fletrie et empoisonnee par son +mauvais destin et sa faible nature. + +Quoi qu'il t'arrive, Fernande, je ne t'abandonnerai pas; pour te +secourir et te consoler, je vaincrai les prejuges, trop bien fondes +et malheureusement trop necessaires, qui soutiennent l'edifice de la +societe. Mais mon amitie ne pourra pas te servir a grand'chose, et je +vois avec douleur l'abime ou tu te precipites les yeux bandes. Pardonne +a la durete de ma lettre; si elle te blesse, je me consolerai de t'avoir +fait de la peine en espetant t'avoir inspire un peu de prudence, et +retarde peut-etre, ne fut-ce que de quelques jours, le deplorable sort +vers lequel tu t'achemines. + + + +XLVI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +De la ferme de Blosse. + +Les affaires qui m'ont attire ici ne sont qu'un pretexte. J'ai ete +frappe d'un malheur inattendu; il m'a ete impossible d'en parler, meme +a toi. Je suis parti sans rien faire paraitre de ma douleur; j'ai voulu +mettre entre moi et _elle_ une quinzaine de lieues, pour me forcer +d'agir avec reflexion. Lorsque les communications qu'on peut avoir +ensemble exigent un intervalle de quelques heures, la violence ne +l'emporte pas sur la volonte aussi aisement. Voici ce que j'ai a +t'apprendre. + +Samedi soir, tu te rappelles que je te laissai a la maison de Remi, pour +aller parler aux gardes forestiers de la cote Saint-Jean. Nous devions, +toi marchant plus lentement que moi, et m'attendant, si tu arrivais la +premiere, nous rejoindre au carrefour du grand ormeau; mais, par une +singuliere combinaison du hasard, tu te trompas de sentier et arrivas +tout droit au chateau, tandis que je me hatais de t'aller retrouver au +lieu convenu. Il faisait fort sombre, tu t'en souviens, et un peu +de pluie avait rendu l'herbe humide; le bruit des pas s'y trouvait +entierement amorti. J'arrivai donc sans etre remarque de ceux qui +etaient la. Ils etaient deux, Fernande et un homme. Ils se donnerent un +baiser, et ils se separerent en disant _demain_; ils avaient echange +quelques paroles a voix basse ou j'avais saisi un seul mot: _bracelet_. +L'homme disparut apres avoir saute par-dessus la haie du taillis, +Fernande appela a plusieurs reprises Rosette, qui etait apparemment +assez loin, car elle se fit attendre, puis elles partirent ensemble, et +je les suivis en me tenant a une certaine distance. Fernande avait l'air +parfaitement calme en rentrant au salon, et quand je lui demandai ou +elle avait ete, elle me repondit qu'elle n'etait pas sortie du parc, +avec une assurance etonnante. Je l'accompagnai jusqu'a sa chambre, et +j'attendis qu'elle eut ote ses bracelets; tandis qu'elle passait dans +son cabinet de toilette, je les examinai: l'un des deux avait ete +evidemment change; quoiqu'il fut exactement pareil a l'autre, quoiqu'il +portat mon chiffre, il n'avait pas une petite marque que le bijoutier +de Geneve a qui je les ai commandes avait mise a l'un et a l'autre. Je +souhaitai le bonsoir a Fernande avec calme et sans rien temoigner de +mon emotion: elle me jeta les bras autour du cou avec sa tendresse +accoutumee, et me reprocha, comme elle fait tous les jours, de ne pas +l'aimer assez. Le matin, elle entra dans ma chambre et m'accabla de +caresses auxquelles je me derobai en inventant un pretexte pour sortir +precipitamment. Alors je sentis qu'il etait au-dessus de mes forces +de dissimuler l'horreur que me causait cette femme. Je partis dans la +journee. + +Il y a plusieurs jours que j'avais remarque quelque chose +d'extraordinaire dans la conduite de Fernande. Cette histoire de voleur +ou de revenant, dont la maison etait remplie, me paraissait expliquer, +jusqu'a un certain point, son emotion au moindre bruit. Je voyais son +trouble; son agitation, et a Dieu ne plaise que j'accueillisse l'ombre +d'un soupcon! Lorsque, attires par ses cris, nous la trouvames enfermee +dans sa chambre, l'idee ne me vint pas qu'un homme put avoir ete assez +hardi pour tenter de la seduire sans qu'elle m'eut averti, des le +premier jour, de ses tentatives. Je la vis ensuite errer dans le parc, +ecrire plus souvent que de coutume, avoir de frequents conciliabules +avec Rosette, deployer tout a coup plus d'activite et de gaiete que je +ne lui en avais vu depuis longtemps, et surtout passer d'un exces de +pusillanimite a une sorte de hardiesse. Que le ciel m'ecrase si l'idee +me vint de l'observer pour trouver une explication a ces bizarreries! +Elle que j'ai connue si naive, si chaste, si vraie! elle qui s'accusait +de torts qu'elle n'avait pas et de fautes qu'elle n'avait pas commises! +Infortunee! qui a pu la corrompre et la fletrir si vite? + +Il faut qu'elle ait dans le coeur quelque odieux germe d'impudence et de +perfidie; il faut que sa mere, en la parant de toutes les graces de la +candeur, lui ait verse dans l'ame une goutte de ce poison que distillent +ses veines; ou il faut que l'homme qui a reussi a la dominer en si peu +de jours ait dans le souffle quelque chose d'infernal, et qu'il soit +impossible a une femme de toucher ses levres sans etre avilie et +endurcie au mal au meme instant. Il y a, je le sais, des libertins si +pervers, qu'ils semblent doues d'un pouvoir surnaturel, et qu'entre +leurs mains l'innocence se change en infamie, comme par miracle. Il y a +aussi des femmes qui naissent avec l'instinct de l'effronterie. Dans les +annees de leur premiere inexperience, cette impudeur se voile sous +les graces de la jeunesse et ressemble a la confiante sincerite de +l'enfance; mais, des leur premier pas dans le vice, tout leur devient +mensonge et bassesse. J'ai vu tout cela, et pourtant je n'aurais jamais +pu soupconner Fernande; et me voici aussi surpris, aussi atterre de +stupeur, que s'il s'etait opere quelque revolution dans le cours des +astres. + +A present il s'agit de savoir ce que j'ai a faire. Pour moi, je ne suis +pas embarrasse de ce que je deviendrai: le mepris est l'appui le plus +fort sur lequel puisse se reposer une ame desolee; je partirai, et ne la +reverrai que lorsque mes enfants seront en age de recevoir l'impression +funeste de son exemple et de ses lecons; alors je les lui retirerai et +je lui assurerai une existence riche et independante. O Dieu! o Dieu! +etait-ce ainsi que j'avais reve son avenir et le mien? Mais elle a menti +sans palir, elle m'a embrasse sans honte et sans confusion, elle m'a +reproche de ne pas l'aimer assez, le jour ou elle me trompait! Qui +pouvait prevoir que c'etait la un coeur vil, avec lequel il n'y aurait +pas d'autre parti a prendre que l'oubli? + +Je n'attends de toi qu'un service: c'est que tu ne fasses paraitre +aucune emotion et que tu l'observes attentivement pendant plusieurs +jours. Je crois qu'elle aime ses enfants; il m'a semble qu'elle +redoublait pour eux de soins et de te adresse, depuis qu'elle a trouve +dans une autre affection que la mienne le bonheur dont elle etait avide. +Pourtant je veux savoir si je ne me trompe pas, et si ce nouvel amour ne +lui fera pas oublier et mepriser les lois sacrees de la nature. Helas! +j'en suis maintenant a la croire capable de tous les crimes! Observe-la, +entends-tu? et si mes enfants doivent souffrir de sa passion, +condamne-la sans pitie; je veux alors les reprendre sur-le-champ, et +partir avec eux sans aucune explication. + +Mais non, ce serait trop cruel. Elle peut les negliger pendant quelques +jours sans cesser de les aimer; lui arracher ses enfants au berceau! ses +enfants, qu'elle allaite encore! Pauvre femme! ce serait un trop rude +chatiment. C'est une mauvaise et ignoble nature de femme; mais elle a au +moins pour eux l'amour que les animaux ont pour leur famille. Je les lui +laisserai, et tu resteras aupres d'eux; tu veilleras sur eux, n'est-ce +pas? Adieu. J'attends ta reponse par le courrier que je t'envoie. Dis +a Fernande que mes affaires me retiennent encore ici, et que je fais +demander des nouvelles de mon fils que j'ai laisse souffrant. Mes +pauvres enfants! + + + +XLVII. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Tu te trompes, sur l'ame de notre pere! je jure que tu te trompes: +Fernande n'est pas coupable; l'homme que tu as vu n'est pas son amant, +c'est le mien, c'est Octave. Je l'ai vu, je sais qu'il est ici, et que +c'est lui qui rode autour de la maison. Je le croyais parti; mais si tu +as vu un homme parler a Fernande, ce ne peut etre que lui. Il se sera +adresse a elle pour qu'elle le reconcilie avec moi. Le baiser que tu +as entendu aura ete depose sur sa main. Octave n'est pas un grand +caractere, et il me reste peu d'amour pour lui; mais c'est au moins un +honnete homme, et je le sais incapable de chercher a seduire ta femme. +Quant a elle, il est impossible qu'elle se laisse seduire ainsi et +qu'elle sache mentir avec cet aplomb. Je ne sais rien encore; ce qui +se passe me semble bizarre, et je ne me chargerai pas de t'en donner +l'explication a present. Je ne sais comment ils peuvent etre deja amis, +mais ils ne sont point amants, j'en reponds. Je connais, non leur +conduite actuelle, mais leur ame. Ne juge donc pas, tiens-toi +tranquille, attends; demain tu sauras tout, j'espere. Je suis fachee de +ne pouvoir te donner une explication plus satisfaisante aujourd'hui, +mais je ne veux point questionner Fernande; je ne veux pas qu'elle se +doute de tes soupcons. Tout ce que je puis oser te dire, c'est qu'elle +ne les merite pas. Adieu, Jacques; tache de dormir cette nuit. Quoi +qu'il arrive, je ferai ce que tu voudras; ma vie t'appartient. + + + +XLVIII. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Courage! mon ami, courage! j'ai parle enfin a Sylvia, et j'espere; j'ai +trouve une occasion favorable. Vous m'aviez tellement recommande de ne +rien precipiter, que je tremblais d'agir trop vite; mais, d'un autre +cote, je craignais de ne jamais retrouver un moment aussi propice. +Jamais je n'avais vu Sylvia aussi prevenante, aussi bonne, aussi +expansive avec moi; elle semblait desirer de m'entendre. Elle est venue +dans ma chambre hier soir, et m'a demande pourquoi j'etais triste. Je le +lui ai dit: Jacques lui avait ecrit de Blosse pour avoir des nouvelles +des enfants, et il ne m'avait pas adresse une ligne. Je ne peux pas +m'offenser de cette preference si marquee pour Sylvia, mais je puis +m'affliger du tort qu'elle me fait. Je le lui ai dit ingenument. Elle +m'a embrassee avec effusion en me disant: "Est-il possible, ma pauvre +enfant, que je sois un sujet de chagrin pour toi, moi qui esperais +contribuer a ton bonheur, et l'entretenir, sinon l'augmenter, par ma +tendresse? Eh quoi! Fernande, crois-tu donc que je sois une femme aux +yeux de Jacques?--Non, lui ai-je repondu; je sais, ou du moins je crois +savoir que tu es sa soeur, mais je n'en suis que plus sure de mon +malheur: il t'aime mieux que moi.--Non, Fernande! non, s'est-elle +ecriee. S'il en etait ainsi, j'estimerais et j'aimerais moins Jacques. +Tu es ce qu'il a de plus cher au monde, tu es son amante, la mere de ses +enfants. Et tu l'aimes par-dessus tout, n'est-il pas vrai?--Par-dessus +tout, ai-je repondu.--Et tu n'as jamais eu un tort grave envers +lui?--Jamais, ai-je dit avec assurance, j'en prends Dieu a temoin.--En +ce cas, tu n'as rien a craindre, a-t-elle repris; il est vrai que +Jacques est severe et inexorable dans de certaines occasions, mais il +est doux et tolerant pour les petites fautes. Sois sure, Fernande, que +ton sort est bien beau, et que, si tu en es mecontente, tu es ingrate. +Helas! que ne donnerais-je pas pour changer avec toi? Tu peux aimer de +toutes les forces de ton ame, tu peux venerer l'objet de ton amour, tu +peux t'abandonner tout entiere; c'est un bonheur que je n'ai jamais +goute.--Est-il bien vrai, me suis-je ecriee en passant un bras autour +de son cou; n'as-tu jamais aime?--J'ai aime un etre que je n'ai point +possede et que je ne possederai jamais, a-t-elle dit, parce qu'il +n'existe pas. Tous les hommes que j'ai essaye d'aimer lui ressemblaient +de loin, mais, vus de pres, ils redevenaient eux-memes, et je ne les +aimais plus du moment ou je les connaissais.--Oh! mon Dieu, lui ai-je +dit, tu as donc essaye bien des fois?--Oui, bien des fois, m'a-t-elle +repondu en riant, et presque toujours mon amour etait fini la veille du +jour que j'avais fixe pour en faire l'aveu; deux fois seulement il a +ete plus loin; la seconde meme, il a supporte quelques epreuves assez +graves, et, apres s'etre presque eteint, il s'est parfois presque +rallume, mais pas assez pour employer tout ce que mon ame se sent de +force pour aimer.--Ce n'est donc pas par froideur et par impuissance de +coeur que tu veux te vouer a la solitude?--Non, c'est tout le contraire, +c'est par exces de richesse et d'energie. Je me sens dans l'ame une soif +ardente d'adorer a genoux quelque etre sublime et je ne rencontre que +des etres ordinaires; je voudrais faire un dieu de mon amant, et je n'ai +affaire qu'a des hommes." + +Alors, la voyant si bien en train de causer, je l'ai interrogee plus +particulierement sur son dernier amour, et lui ai fait beaucoup de +questions sur votre caractere. Elle m'a dit que vous etiez le premier +des hommes qu'elle ait connus, et le dernier des amants qu'elle ait +reves. "Mais, m'a-t-elle dit tout a coup, est-ce que Jacques ne t'en +a jamais parle?--Jamais.--Est-ce qu'il ne t'a pas lu quelquefois mes +lettres depuis ton mariage?--Jamais.--Il a eu tort, a-t-elle repris; +mais toi, ne penses-tu rien de son caractere et de sa figure? Ne l'as-tu +jamais vu roder dans le parc? Ne trouves-tu pas qu'il joue du hautbois +avec beaucoup d'expression?--Ah! mechante Sylvia! me suis-je ecriee; tu +savais donc bien qu'il est ici?--Et que t'a-t-il dit? a-t-elle repris +en riant, car il t'a ecrit." Alors je me suis jetee dans ses bras et +presque a ses pieds, et je lui ai parle avec tout le devouement et toute +l'ardeur de l'amitie que je vous ai vouee. En m'ecoutant, son visage +avait une etrange expression de plaisir et d'interet. Oh! je l'espere, +Octave, elle vous aime plus qu'elle ne le dit, plus qu'elle ne le pense. +Elle m'interrompit pour me demander quel jour je vous avais vu pour la +premiere fois et comment vous m'aviez abordee. Cela m'embarrassa un peu; +cependant je lui racontai a peu pres tout, et je lui demandai a mon tour +comment elle savait nos relations. "Parce que j'ai vu par hasard un +billet a ton adresse dans les mains de Rosette, et que j'ai reconnu +le caractere de la suscription... Ne pourrais-tu me montrer un de ces +billets? a-t-elle ajoute; je serais curieuse de voir de quelle facon +il parle de moi." J'ai couru chercher l'avant-dernier[1], ou il est +exclusivement question d'elle. Elle l'a lu tres-vite, et me l'a rendu en +souriant; elle s'est promenee dans l'appartement avec quelque agitation, +comme fait Jacques quand il hesite a prendre un parti, puis elle m'a dit +en prenant son bougeoir: "Adieu, Fernande; donne-moi deux ou trois +jours pour te repondre touchant ce que je compte faire d'Octave; +pour aujourd'hui, je souhaite qu'il dorme aussi bien que moi." Mais +quoiqu'elle affectat un ton moqueur, il y avait sur son visage un +rayonnement inaccoutume. Elle m'embrassa si affectueusement, et me dit +des choses si bonnes et si tendres pour mon compte, que je la crois +enchantee de ma conduite; elle ne demandait qu'a ecouter votre avocat +pour vous absoudre. Esperez, Octave, esperez; a present qu'elle sait nos +manoeuvres, il est inutile que nous nous voyions a son insu. Attendons +un peu; si je vois que sa misericorde fasse d'heureux progres, je vous +ferai venir ici, et vous vous jetterez a ses pieds. Mais je crois +qu'elle veut consulter Jacques auparavant; laissez-la faire, puisque +cela est inevitable. O mon ami! que je serais fiere et heureuse si je +reussissais a vous rendre le bonheur! Est-il encore possible pour moi? +La conduite froide de Jacques a mon egard me desespere et me decourage +presque d'aimer. Je tacherai de vivre d'amitie; votre joie remplira mon +ame et me tiendra lieu de celle que je ne goute plus. + +[Note 1: Le lecteur ne doit pas oublier que beaucoup de lettres ont +ete supprimees de cette collection. Les seules que l'editeur ait cru +devoir publier sont celles qui etablissent certains faits et certains +sentiments necessaires a la suite et a la clarte des biographies; celles +qui ne servaient qu'a confirmer ces faits, ou qui les developpaient +avec la prolixite des relations familieres, ont ete retranchees avec +discernement. (_Note de l'editeur_.)] + + + +XLIX. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Je te l'ai dit, Jacques, tu t'es trompe; Fernande est pure comme le +cristal; le coeur de cette enfant est un tresor de candeur et de +naivete. Pourquoi t'es-tu fait tant souffrir? Ne sais-tu pas qu'en de +certaines occasions il faut refuser le temoignage meme des yeux et des +oreilles? Pour moi, il y a encore des circonstances inexplicables dans +cette aventure, celle du bracelet, par exemple. Je n'ai pu trouver un +moyen d'interroger Fernande a cet egard; il eut fallu laisser percer +tes remarques et tes soupcons, et il ne faut pas que Fernande se doute +jamais que tu l'as condamnee sans l'entendre. + +Mais comme son innocence dans tout le reste est aussi evidente pour moi +que le soleil, aussi prouvee que l'existence du monde, je crois pouvoir +assurer que tu t'es trompe en croyant entendre le mot de bracelet, et +que la marque du bijoutier n'a jamais existe que sur l'un des deux. S'il +y a quelque mystere a cet egard entre eux, sois sur qu'il est aussi +puerilement innocent que le reste. Reviens, je te raconterai tout, je te +donnerai sur tout les explications les plus satisfaisantes. Je sais ce +qu'ils s'ecrivaient, j'ai vu les lettres; je sais ce qu'ils se disaient, +Fernande m'a tout dit avec candeur: ce sont deux enfants. Fernande eut +agi d'une maniere imprudente avec un autre homme qu'Octave; mais Octave +a l'ingenuite et toute la loyaute d'un Suisse. Reviens, nous parlerons +de tout cela. Ne me demande pas pourquoi je ne t'ai pas dit qu'Octave +etait ici; je le savais, je l'avais reconnu sous un deguisement a la +derniere chasse au sanglier que nous avons faite. Il eut fallu, pour +te faire comprendre sa conduite etrange et romanesque, t'avouer que je +t'avais fait un petit mensonge en te disant qu'Octave avait renonce a +moi, et que nos liens etaient rompus d'un mutuel accord. Il est bien +vrai que j'avais rompu les miens, mais sans le consulter, et sans savoir +a quel point il souffrirait de ce parti. Tu me mandais que ma presence +te devenait necessaire. J'aimais encore Octave, mais sans enthousiasme +et sans passion. Ce que j'aime le mieux au monde, c'est toi, Jacques, +tu le sais; ma vie t'appartient; je te dois tout, je n ai pas d'autre +devoir, pas d'autre bonheur en ce monde que de le servir. J'ai donc +quitte Geneve sans hesiter, et, pour prevenir des explications inutiles +et penibles, je suis partie sans voir Octave et sans lui faire d'adieux. +Je savais que cette nouvelle separation lui ferait beaucoup de mal; je +savais que mon affection ne pouvait jamais lui faire de bien, et qu'il +souffrirait moins, s'il parvenait a y renoncer, que s'il continuait +cette lutte entre l'espoir et le decouragement, a laquelle il est livre +depuis plus d'un an. Je croyais que cette rupture serait d'autant plus +facile que je ne lui disais point ou j'allais, et que le temps qu'il +perdrait a me chercher serait autant de gagne pour se consoler. Je t'ai +dit qu'il m'avait laissee partir sans regret, parce que tu te serais +imagine que je venais de te faire un sacrifice, et cette idee aurait +gate le bonheur que tu eprouvais a me voir. Non, ce n'etait pas un +sacrifice bien grand, mon ami; je n'ai reellement plus d'amour pour +Octave. Il est vrai qu'il m'est cher encore comme un ami, comme un +enfant adoptif, et que, dans le secret de mon coeur, j'ai pleure sa +douleur, et demande a Dieu de l'alleger en me la donnant; mais combien +je suis dedommagee aujourd'hui de ces peines secretes, en voyant que je +te suis utile et que j'ai fait quelque bien a Fernande. + +D'ailleurs, tout est repare: Octave a decouvert ma retraite; il est venu +chanter et soupirer sous mon balcon, comme un amant de Seville ou +de Grenade; il a conte ses chagrins a Fernande, et l'a conjuree +d'interceder pour lui. Que pourrais-je refuser a Fernande? Reviens; +et, pour que les choses se passent convenablement, charge-toi de nous +presenter l'un a l'autre et de l'inviter a demeurer quelque temps avec +nous. Je prends sur moi de le faire partir sans cris et sans reproches; +car je ne prevois pas que l'envie me vienne de vous quitter pour le +suivre. + + + +L. + +DE SYLVIA A OCTAVE. + +Vous etes un fou, et vous avez failli nous faire bien du mal. Ne vous +voyant plus reparaitre, j'avais espere que vous etiez parti, tandis que +vous vous amusiez a jouer avec le repos et l'honneur d'une famille. +Etes-vous si etranger aux choses de ce monde? Vous qui me reprochez sans +cesse de mepriser trop le cote reel de la vie, ne savez-vous pas que +la plus pure des relations entre un homme et une femme peut etre +mal interpretee, meme par les personnes les plus douces et les plus +honnetes? Vous qui m'avez blamee avec tant d'amertume quand j'exposais +ma reputation aux doutes des indifferents par une conduite trop +independante, comment etes-vous assez irreflechi ou assez egoiste pour +exposer aujourd'hui Fernande aux soupcons de son mari? Heureusement il +n'en a point ete ainsi, et Jacques ne s'est apercu de rien; mais j'ai +decouvert les enfantillages de votre conduite. Tout autre que moi aurait +juge sur les apparences; heureusement je vous sais honnete homme, et je +connais la saintete du coeur de Fernande. Mais que doivent penser les +domestiques et les paysans que vous mettez dans la confidence de vos +rendez-vous puerils? L'homme chez qui vous demeurez et la femme de +chambre qui accompagne Fernande aux Quatre-Sentiers, croyez-vous qu'ils +jugent vos entretiens innocents et qu'ils gardent bien scrupuleusement +le secret? Tous ces mysteres sont d'ailleurs inutiles: que ne +m'ecriviez-vous directement? ou, si vous pensiez avoir besoin d'un +avocat, que ne vous adressiez-vous a Jacques, qui a pour vous de +l'amitie, et qui a sur mon esprit bien plus d'influence que Fernande? Je +ne concois pas cette niaiserie de n'oser pas vous presenter vous-meme; +il faut promptement terminer et reparer vos imprudences. Habillez-vous +comme tout le monde demain, et venez diner avec nous. Jacques vous +invitera a passer quelque temps au chateau; vous devez accepter. Mais, +ecoutez, Octave. + +Je n'ai point d'amour pour vous; j'ai cru en avoir autrefois, peut-etre +meme en ai-je eu. Depuis longtemps je ne sens plus que de l'amitie dans +mon coeur; n'en soyez pas blesse, et croyez que ce que je vous ai dit +est tres-reel et tres-sincere. Je n'ai d'amour pour aucun autre et je +ne crois pas en avoir jamais. Cessez d'attribuer a un caprice ou a une +tristesse passagere la resolution que j'ai prise de ne plus etre votre +maitresse. Les embrassements de l'amour ne sont beaux qu'entre deux +etres qui le ressentent; c'est profaner l'amitie que de les lui imposer. +Quels plaisirs purs pourriez-vous gouter dans mes bras desormais, +sachant que je ne vous y recois que par devouement? Cessez donc d'y +songer, et soyons freres. Je ne vous retire qu'un plaisir devenu +sterile; ce n'est pas moi, c'est vous qui avez detruit ce que vous +m'inspiriez d'enthousiasme et de passion. Mais ne revenons pas sur +d'inutiles reproches; ce n'est pas votre faute si je me suis trompee. +Je puis vous dire que l'amitie et l'estime ont survecu dans mon ame a +l'amour, et que rarement une femme peut rendre ce temoignage a l'homme +qu'elle connait aussi intimement que je vous connais. Si vous dedaignez +mon amitie et si vous la refusez, il est inutile de rester longtemps +ici; quelques jours suffiront pour reparer vos etourderies; si vous +l'acceptez, au contraire, nous serons tous heureux de vous garder +parmi nous le plus que nous pourrons, et la tendresse de mon affection +fraternelle s'efforcera de vous faire oublier la durete de ma franchise. + + + +LI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Je serai demain aupres de toi; aujourd'hui je suis malade. Je me suis +senti comme foudroye par la fievre en lisant ta lettre; jusque-la +j'etais si agite que je ne sentais pas mon mal; aussitot que mon etre +moral a ete gueri, mon etre physique s'est apercu du choc terrible qu'il +avait recu, et il a semble vouloir se dissoudre. Pendant quelques heures +j'ai cru que j'allais mourir, et je songeais a te faire appeler, quand +une saignee, que le medecin du village voisin m'a faite a propos, est +venue me soulager; je serai tout a fait bien demain. Ne prends point +d'inquietude et ne dis rien a Fernande. + +Je l'ai accusee injustement, j'ai ete coupable envers elle; je ne lui en +demanderai point pardon, ces sortes d'aveux aggravent le mal; mais je +reparerai ma faute. Je sens que mon affection pour elle n'a rien perdu +de sa ferveur, et que la souffrance n'a point affaibli les facultes +aimantes de mon coeur. J'ignore si je puis encore appeler amour le +sentiment que Fernande a pour moi; j'en doute, car elle a bien souffert +de cet amour, et je ne crois pas qu'elle puisse, comme moi, souffrir +sans se degouter. Pour moi, il me semble que je suis le meme qu'au jour +ou je l'ai pressee dans mes bras pour la premiere fois; la meme chaleur +sainte et bienfaisante entretient la jeunesse de mon coeur; je suis +aussi devoue, aussi sur de moi, aussi calme pour supporter les douleurs +journalieres qu'engendre l'intimite. Je ne sens pas la moindre amertume +contre le passe, pas le moindre ennui du present, pas le moindre +decouragement devant l'avenir; oui, je l'aime encore comme je l'aimais; +seulement je suis un peu moins heureux. + +[Illustration: Mais il s'agenouilla au milieu de la chambre.] + +Octave me parait fort extravagant en tout ceci; mais c'est peut-etre son +caractere, et alors il n'y a pas de reproche a lui faire. Tu as raison +de penser qu'il faut couper court promptement a ce manege pueril, et +reparer, aux yeux de nos gens, le mauvais effet qu'il a du produire. Il +n'y a pas d'explication possible a leur donner; il y en aurait qu'il ne +faudrait pas en prendre la peine. Mais une prompte _bonne intelligence_ +entre nous quatre, et Octave assis a notre table pendant une ou +plusieurs semaines, repondront victorieusement a tous les mauvais +commentaires. + +Tu t'excuses de m'avoir cache ton sacrifice; car c'en etait un, Sylvia. +Je connais ton coeur; je sais ce que ton noble orgueil et ta paisible +fermete cachent de tendresse et de compassion; je sais que tu as du +pleurer les larmes d'Octave, et que tu ne l'as pas afflige sans dechirer +ton ame. Tu dis que ce que tu as de plus cher au monde, c'est moi. +Bonne Sylvia! ce que tu as de plus cher au monde, tu ne l'as pas encore +rencontre. Le rencontreras-tu jamais, et, si cela arrive, sera-ce pour +ton bonheur ou pour ton malheur? + +Quant a Octave, je te supplie d'avoir beaucoup de douceur et de bonte +avec lui; il est bien assez a plaindre de ne pouvoir etre aime de toi; +epargne-lui les reproches. Pour moi, quelque etrange qu'ait ete son +procede en s'adressant a ma femme plutot qu'a moi, je lui temoignerai +l'amitie et l'estime qu'il merite. A demain donc! tu m'as sauve, Sylvia; +sans toi je partais, j'abandonnais Fernande; j'etais a jamais criminel +et malheureux. Pauvre Fernande! brave Sylvia! oh! je vais etre encore +bien heureux, je le sens. Et mes enfants que je croyais ne plus revoir +que dans cinq ou six ans, mes chers enfants que je vais couvrir de +douces larmes! + +[Illustration: Elle etait jolie comme un ange avec ce costume.] + + + +LII. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Pour le coup, mon amie, je ne puis ni me facher, ni m'affliger de ta +lettre; elle est burlesque, voila tout. Je suis tentee de croire que tu +es gravement malade, et que tu m'as ecrit dans l'acces de la fievre. +S'il en etait ainsi, je serais bien triste; et je souhaite me tromper, +d'autant plus que je ne voudrais pas perdre une si bonne occasion de +rire. L'immuable raison et l'auguste bon sens ont donc aussi leurs jours +de sommeil et de divagation! Chere Clemence, ton etat m'inquiete, et je +te conjure de presenter ton pouls au medecin. + +Malgre tous tes beaux pronostics et tes obligeantes condamnations, rien +de ce que tu as prevu n'est arrive. Je ne suis pas plus amoureuse de M. +Octave que M. Octave n'est amoureux de moi. Nous nous aimons beaucoup et +tres-sincerement, il est vrai; mais je n'ai d'amour que pour Jacques, +et Octave n'a d'amour que pour Sylvia. Il la connaissait si bien, et il +m'avait si peu trompee, que Sylvia m'a confirme mot pour mot tout ce +qu'il m'avait dit de leurs amours et de leurs querelles. J'ai obtenu +qu'elle lui rendit au moins son amitie, et ce matin Jacques m'a aide a +les reconcilier. J'etais un peu inquiete de Jacques, qui a passe quatre +jours a la ferme de Blosse, et qui ne m'a pas ecrit pendant tout ce +temps, bien qu'il envoyat tous les jours un courrier a Sylvia; enfin, +ils m'ont avoue ce matin que Jacques avait ete tres-malade et presque +mourant pendant plusieurs heures. Il est encore d'une paleur mortelle; +jamais je ne l'ai vu si beau qu'avec cet air abattu et melancolique. Il +y a dans ses manieres une langueur et dans ses regards une tendresse qui +me rendraient folle de lui si je ne l'etais deja. Mais je te demande +pardon; cela est en contradiction ouverte avec ce que ta sagesse et +ta penetration ont decrete. Heureusement Jacques n'a pas appose sa +signature a ces majestueux arrets, et jamais je ne l'ai vu si expansif +et si tendre avec moi. En verite, les beaux jours de notre passion sont +revenus, ne t'en deplaise, ma chere Clemence. + +Pour continuer ce recit, je te dirai donc que j'avais donne rendez-vous +a Octave, et que pendant le dejeuner, le son du hautbois s'est fait +entendre sous la fenetre. Il fallait voir la figure des domestiques! +"Le revenant, le revenant en plein jour! disaient-ils d'un air +stupefait.--Allons, Fernande, m'a dit Jacques en souriant, va chercher +ton protege;" et, comme Octave achevait son chant, Sylvia et mon mari +ont battu des mains en riant. J'ai quitte la table et j'ai mis ma +serviette sur la tete d'Octave pour en faire un revenant. Il est entre +ainsi d'un air mysterieux, et je l'ai conduit aux pieds de Sylvia, qui +lui a decouvert la figure, et lui a donne un soufflet sur une joue et +un baiser sur l'autre. Jacques l'a embrasse et l'a invite a rester +avec nous tant qu'il voudrait, en lui promettant de rendre Sylvia +plus humaine pour lui. Octave etait emu et timide comme un enfant; il +s'efforcait d'etre gai, mais il regardait Sylvia avec une expression de +crainte et de joie. Moi, qui ai bonne esperance de tout cela, et qui ai +retrouve aujourd'hui Jacques si aimable pour moi, j'etais transportee au +point de pleurer comme une niaise a chaque mot qu'on disait de part et +d'autre. Enfin, nous avons fait dejeuner Octave, qui n'avait pas mange +de la journee et qui s'est mis a devorer. Il etait assis entre Sylvia et +moi; Jacques fumait pres de la fenetre, et nous ne nous parlions plus +qu'avec les yeux; mais que de joie et de bien-etre nous avions tous dans +le coeur! Sylvia plaisantait un peu Octave sur ce grand appetit, qui +n'avait rien, disait-elle, du heros de roman. Il s'en vengeait en lui +baisant les mains, et de temps en temps il pressait la mienne; il me l'a +baisee aussi en se levant de table, et Jacques, s'approchant de nous, +lui a dit en m'embrassant: "Je vous remercie d'avoir de l'amitie pour +elle, Octave; c'est un ange, et vous l'avez devine." Le reste de la +journee s'est passe a courir et a faire de la musique. Le berceau de mes +enfants est toujours aupres de nous, que nous nous mettions au piano ou +que nous soyons assis dans le jardin. Octave a comble mes jumeaux de +caresses et de petits soins; il aime les enfants a la folie, et trouve +les miens charmants; il les endort au son du hautbois d'une maniere +magique, comme tu dis, et Jacques se plait beaucoup a voir operer le +magicien. Enfin, nous avons eu un jour bien beau et bien pur. Nous +allons avoir, j'espere, une vie un peu differente de celle que, dans +ta riante imagination, tu m'avais preparee. Je suis vraiment desolee +d'avoir a te contrarier, ma bonne Clemence, en te declarant que cette +fois ton grand savoir est en defaut, et que je ne suis pas encore +perdue. Je te remercie de l'arret irrevocable par lequel tu me condamnes +a l'etre avant peu; la prediction me parait charitable et l'expression +fort belle; mais je te demanderai la permission d'attendre encore +quelques jours avant de me laisser choir dans le precipice. Et toi, +Clemence, quand te maries-tu? Est-ce que tu ne t'ennuies pas un peu du +celibat? Es-tu toujours bien contente d'etre au couvent a vingt-cinq +ans? N'est-ce pas une bien belle chose d'etre veuve, independante et +sans amour? J'envie ton sort! Tu ne te _perdras_ pas; tu t'es mise +derriere la grille et sous les verrous pour etre plus sure de ton +bonheur et de ta vertu; tu sais qu'ainsi gardes ils ne s'echapperont +pas. Permets-moi d'aimer encore mon mari quelques annees avant d'entrer +dans cette auguste permanence. Adieu, ma belle; bien du plaisir! Je vais +tacher de prendre gout a ton sort, et de me detacher des affections +humaines, pour entrer dans l'impassibilite du neant intellectuel. + + + +LIII. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Je ne sais pas trop ce qui se passe dans ma tete; je ne dors pas, j'ai +la fievre, je suis comme un homme qui commence a s'enamourer; mais de +qui serais-je amoureux, si ce n'est de Syivia? Pourtant je n'en sais +rien; je vis aupres de deux femmes charmantes, et il me semble etre +egalement epris de toutes deux. Je suis emu, content, actif; je m'amuse +de tout: j'ai des envies de rire comme un enfant et des envies de +gambader comme un jeune chien. Peut-etre que j'ai enfin trouve la +maniere de vivre qui me convient. Ne rien faire d'obligatoire; m'occuper +doucement de dessin et de musique, habiter un beau et tranquille pays +avec d'aimables amis, aller a la chasse, a la peche, voir autour de moi +des etres heureux du meme bonheur et remplis des memes gouts; oui, cela +est une douce et sainte vie. + +Je t'avouerai que je commencais a devenir serieusement amoureux de +Fernande lorsque heureusement Sylvia a decouvert le roman et l'a termine +avec quelques reproches et une poignee de main. Elle a bien fait: ce +roman me montait trop au cerveau; ces rendez-vous, ces forets, ces nuits +d'ete, ces billets, ces douces confidences, Fernande affligee de la +froideur de son mari, et repandant ses belles larmes dans mon sein, tout +cela devenait trop enivrant pour ma pauvre tete. Je ne pensais pas +plus a Sylvia que si elle n'eut jamais existe, et je fuyais toutes les +occasions de reussir dans ma pretendue entreprise. Je ne saurais avoir +beaucoup de remords de toutes les folies qui m'ont passe par l'esprit +durant ces jours de bonheur et d'imprudence. Quel autre a ma place n'eut +fait pis? Mais je suis un scelerat fort ingenu, et je trouve mon bonheur +dans la pensee et dans l'espoir du crime plutot que dans le crime +lui-meme. J'ai horreur des plaisirs qu'il faut acheter par des perfidies +et payer par des remords. Attirer Fernande a un rendez-vous et baiser +doucement ses mains, en m'entendant appeler son ami et son frere, me +semblait beaucoup plus agreable que de recevoir les embrassements de la +passion et du desespoir.... Je n'ai jamais seduit personne, et je ne +crois pas que les reproches et les terreurs d'une femme rendent bien +heureux; et puis il y a un etrange plaisir a proteger et a respecter une +pudeur qui se confie et s'abandonne a vous! L'idee que j'etais le maitre +de bouleverser cette ame naive et de ravir ce tresor suffisait a mon +orgueil; je goutais un raffinement de vanite a la voir se livrer, et a +ne pas vouloir abuser de sa confiance. + +Cependant je commencais a etre trop emu; je ne savais plus ce que je +disais, et si Fernande n'a pas devine ce qui se passait en moi, il faut +qu'elle soit aussi pure qu'une vierge. Je crois en effet qu'elle est +ainsi, et cela augmente mon respect, mon enthousiasme, dirai-je mon +amour? Eh bien, oui, pense de moi ce que tu voudras, je suis amoureux +d'elle au moins autant que de Sylvia. Qu'est-ce que cela fait? Je ne +serai plus l'amant de Sylvia, et je ne chercherai jamais a etre celui de +Fernande. Sylvia m'a declare formellement, clairement et obstinement, +que nous serions desormais amis, et rien de plus. Je ne sais si c'est un +parti pris ou une epreuve a laquelle elle veut me soumettre; pour moi, +je suis un peu las de ses caprices, et je sens que le depit m'aidera +puissamment a m'en consoler. Ce qu'il y a de certain, c'est que Sylvia +se trompe si elle me croit d'humeur a accepter son pardon plus tard; je +renonce a son amour, et le mien achevera de s'eteindre avant qu'elle ait +pris soin de le rallumer. + +Malgre cette passion etrange et les rapports un peu problematiques que +nous avons ensemble, il est impossible d'avoir une existence plus +douce que la notre. Jacques, Sylvia et Fernande sont des amis d'elite +certainement, des intelligences pures et degagees de tous les prejuges, +de toutes les considerations etroites et vulgaires. Sylvia va trop loin +dans cette independance pour rendre un amant heureux; mais, a ne la +contempler qu'a la lumiere de l'amitie, c'est un etre d'une originalite +sublime. Jacques a beaucoup de ses idees et de ses sentiments; mais il +est moins absolu, et son caractere est plus aimable et plus doux. Je +ne le connaissais pas, je l'avais mal juge; la maniere dont il m'a +accueilli, la confiance qu'il me temoigne, la loyaute avec laquelle il +accepte ma pretendue amitie pour sa femme, ont quelque chose de si +noble et de si grand que je me mepriserais du jour ou je songerais a le +trouver ridicule. Trahir cette confiance, c'est une idee qui me fait +horreur, une tentation que je n'ai pas besoin de combattre. L'amour que +Fernande a pour lui, et que j'admire comme un des cotes les plus divins +de son ame, suffit pour la preserver a jamais. Je ne sais pas comment +je ferai pour me separer d'elle, pour renoncer a passer mes jours a +ses cotes, mais il est certain que je m'en separerai sans lui laisser +d'amertume et sans emporter de remords. + +Je voudrais trouver un moyen de m'etablir dans leurs environs et de +les voir tous les jours sans demeurer chez eux, et sans dependre d'un +caprice de Sylvia, qui peut m'eloigner demain du toit qu'elle habite +sans que j'aie rien a dire, puisque je suis cense n'y etre que pour elle +et d'apres sa permission. Il y a une jolie petite maison qui a servi +autrefois de presbytere, et qui est dans une situation delicieuse, a +une demi-lieue dans la montagne; si je pouvais faire deguerpir le vieux +militaire qui l'occupe en lui payant le double de son loyer, je serais +le plus heureux et le mieux loge des hommes. Envoie-moi une petite +somme que mon regisseur te portera, et toute la musique qui est dans ma +chambre. Si je m'etablis dons mon presbytere, je veux que tu viennes +passer le reste de la belle saison avec moi. Tu es un peu amoureux de +Sylvia, quoique tu ne t'en sois jamais vante. Nous vivrons tous deux de +chasse, de peche, de musique et d'amour contemplatif. + + + +LIV. + +DE FERNANDE A CLEMENCE. + +Non, mon amie, non, je ne suis pas en colere; il est possible que j'aie +eu un moment d'aigreur et d'ironie en te repondant: ta lettre etait si +dure et si cruelle! mais je le jure que la mienne a suffi pour epancher +tout mon depit, et qu'apres l'avoir ecrite je n'ai pas plus pense a +notre querelle que s'il ne se fut rien passe. Si j'ai ete trop loin dans +ma reponse, pardonne-moi, et, une autre fois, menage-moi un peu plus. +Vraiment, je n'avais pas merite des lecons si dures; je m'etais conduite +un peu follement, il est vrai; mais mon coeur etait reste si etranger +aux sentiments que tu me supposes, que, cette fois, je ne pouvais +accepter ton arret comme une verite utile. Il me semblait voir dans ta +maniere de me traiter une sorte de mepris que je ne pouvais pas et que +je ne devais pas supporter. Pour l'amour de Dieu, n'en parlons plus +jamais! Tu m'as boudee bien longtemps, et tu as attendu trois lettres de +moi pour me dire enfin que tu etais fachee. J'espere que tu verras dans +ma perseverance a t'ecrire une amitie a l'epreuve des mortifications de +l'amour-propre: il en doit etre ainsi. Oublie donc toute rancune, et +reviens a moi comme je reviens a toi, sincerement et avec joie. + +Tu me montres tant d'indifference et tu te declares si etrangere +desormais a ce qui me concerne, que je n'ose presque plus t'en parler. +Cependant je veux te forcer a reprendre notre correspondance telle +qu'elle etait. Il m'etait si agreable de te raconter toute ma vie, +semaine par semaine! Il me semblait avoir allege mes chagrins de moitie +quand je te les avais confies; il est vrai qu'a present je n'ai plus de +chagrins. Jamais je n'ai ete plus heureuse et plus tranquille. Toutes +les petites blessures que nous nous faisions, Jacques et moi, sont a +jamais cicatrisees; rien ne nous fait plus souffrir: nous nous entendons +sur tout, nous nous devinons. J'etais bien coupable envers lui, et je ne +concois plus, comment j'ai pu l'accuser si souvent, lui qui n'a qu'une +pensee et qu'un voeu dans l'ame, mon bonheur. Tout cela me semble un +reve aujourd'hui, et je ne peux m'expliquer ce que j'etais alors; +peut-etre que nous etions trop seuls vis-a-vis l'un de l'autre et trop +inoccupes. Un peu de societe et de distraction est necessaire a mon age +et meme a celui de Jacques; car il est aussi plus heureux depuis que +nous vivons en famille. Je t'ai dit qu'Octave s'etait installe a une +demi-lieue d'ici, dans une petite habitation charmante ou nous allons +tous lui demander a dejeuner une ou deux fois par semaine. Pour lui, il +vient tous les jours nous trouver. Il a eu cet ete, pendant deux mois, +un de ses amis, M. Herbert, un brave Suisse plein de franchise et de +douceur. Nous ne faisions que chasser, manger, rire, aller en bateau, +chanter; et quelles bonnes nuits de sommeil apres toute cette fatigue et +cette gaiete! Sylvia est l'ame de nos plaisirs. Je ne sais dans quels +termes elle est avec Octave; il ne se plaint pas d'elle, et, quoiqu'ils +se pretendent amis seulement, je crois fort qu'ils sont plus amants que +jamais. Sylvia devient tous les jours plus belle et plus aimable; elle +est si forte, si active, qu'elle nous entraine dans son activite comme +dans un tourbillon. Elle est toujours eveillee la premiere, et c'est +elle qui arrange la journee et decrete nos amusements; elle en prend si +bien sa part qu'elle nous force a nous amuser autant qu'elle. Jacques, +avec son sang-froid, est le plus comique et le plus amusant de nous +tous; il fait toutes sortes de droleries et d'espiegleries avec une +gravite imperturbable, et sa maniere d'etre fou est si douce, si +gentille et si peu bruyante, qu'on ne s'en lasse jamais. Octave est plus +turbulent, il est si jeune! il saute, il court, il joue dans nos pres +comme un poulain echappe. Son ami Herbert, quand il etait ici, etait +charge de la lecture pendant que nous dessinions ou que nous brodions +les jours de pluie ou de trop grande chaleur. Au milieu de ce bonheur, +mes enfants poussent comme de petits champignons; c'est a qui les aimera +le plus. Jamais je n'ai vu d'enfants si gates et si caresses; Octave est +celui de tous que ma fille prefere; il se couche par terre sur le tapis +ou elle se roule au soleil, et pendant des heures entieres elle s'amuse +a passer ses petites mains dans les longs cheveux blonds de son ami. +Sylvia est la favorite de mon fils; elle le tient sur ses genoux en +jouant du piano avec une main, et il l'ecoute comme s'il comprenait le +langage des notes; de temps en temps il se tourne vers elle avec un +sourire d'admiration et cherche a parler; mais il ne fait entendre +que des sons inarticules, qui, au dire de Sylvia, sont des reponses +tres-precises et tres-logiques au langage du piano. Il faut voir ses +interpretations et la traduction qu'elle fait de ses moindres gestes, et +le serieux, le recueillement avec lequel Jacques ecoute tout cela. Ah! +nous sommes bien enfants tous, et bien heureux! + +Depuis qu'Herbert est parti et que le froid commence a se faire sentir, +nous sommes un peu plus sedentaires. Nous avons encore pourtant de +belles journees d'automne, et nos soirees ont pris une tournure de +melancolie delicieuse. Sylvia improvise au piano, et, pendant ce temps, +nous sommes assis tout pensifs autour de l'atre ou petille le sarment. +Sylvia ne s'approche jamais du feu; elle est d'un temperament sanguin, +et craint toujours que le sang ne lui monte a la tete. Mon vieux fumeur +de Jacques va et vient par la chambre, et de temps en temps donne un +baiser a sa soeur et a moi; puis il tape sur l'epaule d'Octave en lui +disant: "Est-ce que tu es triste?" Octave releve la tete, et nous nous +apercevons quelquefois que son visage est couvert de larmes. C'est +l'effet des improvisations etranges et tour a tour tristes et folles de +Sylvia. Alors Jacques et Octave se racontent les divers reves poetiques +qu'ils ont faits pendant le chant et les modulations de piano. Il +est etrange de voir comme les memes notes et les memes sons agissent +differemment sur les nerfs de chacun d'eux; quelquefois Jacques est +a cheval sur la bete de l'Apocalypse quand Octave est endormi sur la +paille d'une prison; d'autres fois c'est Jacques qui est atterre de +tristesse dans quelque desert epouvantable, tandis qu'Octave vole avec +les sylphes autour du calice des fleurs au clair de la lune. Bien +n'est plus amusant que d'entendre les fantaisies qui leur passent +par l'esprit. Sylvia s'en mele rarement: c'est la fee qui evoque les +apparitions et qui les contemple sans emotion et en silence, comme des +choses qu'elle est habituee a gouverner. Ce qui l'amuse le plus, c'est +de voir l'effet de la musique sur le chien de chasse d'Octave, et +d'interpreter les singuliers gemissements qui lui echappent a de +certaines phrases d'harmonie; elle pretend qu'elle a trouve l'accord et +la combinaison des sons qui agissent sur la fibre de ce vaporeux animal, +et que ses sensations sont beaucoup plus vives et plus poetiques que +celles de ces messieurs. Tu ne saurais t'imaginer combien ces folies +nous occupent et nous divertissent. Quand on est plusieurs a s'aimer +comme nous faisons, toutes les idees, tous les gouts deviennent communs +a tous, et il s'etablit une sympathie si vive et si complete, qu'une +seule ame semble animer plusieurs corps. + +Adieu, mon amie, ecris-moi donc; et, comme tu as pris autrefois part a +mes chagrins, prends part a ma joie. + + + + +TROISIEME PARTIE. + + + +LV. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Fernande, je n'en puis plus, j'etouffe, cette vertu est au-dessus de +mes forces, il faut que je parle et que je fuie, ou que je meure a vos +pieds; je vous aime, il est impossible que vous ne le sachiez pas. +Jacques et Sylvia sont des etres sublimes, mais ce sont des fous, et moi +aussi je suis un insense, et vous aussi, Fernande. Comment ont-ils pu, +comment avons-nous pu croire que je vivrais entre Sylvia et vous, sans +aimer passionnement l'une des deux? Longtemps je me suis flatte que je +n'aimerais que Sylvia; mais Sylvia ne l'a pas voulu. Elle m'a repousse +avec une obstination qui m'a rebute, et mon coeur peu a peu lui a obei; +il s'est range sans colere et sans effort a l'amitie, et il est certain +que ce sentiment, entre elle et moi, m'a rendu bien plus heureux que +l'amour. C'est ainsi que j'aurais du l'aimer toujours, et c'est ainsi +que je l'aimerai toute ma vie, avec calme, avec force, avec veneration. +Mais vous, Fernande, je vous aime mille fois plus que je ne l'ai jamais +aimee, je vous aime avec emportement, avec desespoir, et il faut que je +parte! oh! Dieu! oh! Dieu! pourquoi vous ai-je connue? + +Vous me demandez tous les jours pourquoi je suis triste, vous vous +inquietez de ma sante; vous ne comprenez donc pas que je ne suis pas +votre frere et que je ne peux pas l'etre? Vous ne voyez pas que je bois +le poison par tous les pores, et que votre amitie me tue? Que vous +ai-je fait pour que vous m'aimiez avec cette tendresse et cette douceur +impitoyables? Chassez-moi, maltraitez-moi, ou parlez-moi comme a un +etranger. Je vous ecris dans l'espoir de vous irriter; quelque chose que +vous fassiez, quelque malheur qui m'arrive, ce sera un changement; le +calme etouffant ou nous vivons m'oppresse et me rendra fou. J'ai ete +longtemps heureux aupres de vous. Votre amitie, qui m'irrite et me fait +souffrir aujourd'hui, etait, dans les premiers mois, un baume divin +repandu sur les blessures d'un coeur dechire. J'etais incertain, agite, +plein d'un espoir inconnu, transporte de desirs que je ne savais pas +expliquer, et dont le but me semblait etre l'eternite avec vous. J'etais +si fatigue des choses de la terre, Sylvia m'avait rendu l'amour si +facheux et si rude dans les derniers temps, et ce que j'avais souffert +pour la perdre, la retrouver et la perdre encore, m'avait tellement +brise, que je n'esperais presque plus rien en ce monde, et que je me +sentais dans une disposition a me nourrir de reves et de chimeres. Il +faut que je vous dise toute ma folie; des que je vous vis, je vous +aimai, non d'une amitie paisible et fraternelle, comme je m'en vantais, +mais d'an amour romanesque et enivrant. Je m'abandonnais a ce sentiment +a la fois vif et pur; si j'avais ete repousse et contrarie, peut-etre +serait-il devenu des lors une passion violente; mais vous m'accueillites +avec tant de confiance et d'ingenuite! Jacques ensuite m'appela si +loyalement a partager le bonheur de vous voir tous les jours, que je +m'habituai a vous contempler sans oser vous desirer. Je pensais alors +que cela me suffirait toujours, ou je me disais du moins que le jour ou +ce sentiment me ferait trop souffrir, j'aurais toujours la force de m'en +aller; a present, je me sens plus volontiers la force de mourir. + +Ou est-il ce temps ou un baiser sur votre main me rendait si heureux? ou +un regard de vous me restait dans les yeux et dans l'ame pour toute +une nuit? Je me confesse a vous, Fernande, je vous possedais dans mon +sommeil, et cela me suffisait. L'amour encore mal eteint que j'avais eu +pour Sylvia se rallumait de temps en temps, et je donnais le change a +mon coeur, selon les circonstances qui me rapprochaient d'elle ou de +vous plus intimement. Combien de fois j'ai presse dans mes bras un +fantome qui avait vos traits et les siens, et dont la longue chevelure +d'ebene, melee a des flocons de soie doree, reposait eparse sur mon +coeur et sur mes epaules! Dans le delire de ces nuits heureuses, je vous +appelais tour a tour, j'invoquais l'affection de l'une de vous, et il me +semblait vous voir toutes deux descendre du ciel et me donner un baiser +au front; mais insensiblement les traits de Sylvia s'effacerent, et +le fantome ne m'apparut que sous les votres. Quelquefois encore, par +habitude, par effroi, par remords peut-etre, j'appelais l'image de votre +compagne, mais elle ne me repondait plus; et vous passiez sans cesse +devant mes yeux, comme une revelation de mon destin, comme une prophetie +obeissant a l'ordre de Dieu. Alors je m'abandonnai a ma passion, et je +commencai a souffrir; mais je vous offrais ma douleur en sacrifice. Je +vous voyais eprise de Jacques avec raison; j'estime et je venere cet +homme: pouvais-je desirer lui arracher le bien le plus precieux qu'il +ait au monde? J'aimerais mieux l'assassiner. Longtemps cette idee de +vertu et de devouement a soutenu mon courage; je me disais bien qu'il +serait plus prudent et plus facile de vous fuir que de me taire +eternellement; mais il etait trop tard, je ne le pouvais plus: tout me +semblait supportable plutot que de cesser de vous voir. Il y a huit mois +que je me tais; j'ai supporte heroiquement ce terrible hiver passe a vos +cotes, sans distraction et presque tete a tete, car vous ne pouvez pas +disconvenir que nous faisons deux a nous quatre: Jacques et Sylvia font +un, vous et moi faisons un autre; ils se comprennent en tout, et nous +nous comprenons de meme. Quand nous sommes tous ensemble, nous sommes +comme deux amis qui s'entretiennent de leurs plaisirs et de leurs +peines, et qui se revelent mutuellement ce qu'ils eprouvent et ce qu'ils +sont. Vous et moi nous ne nous racontons rien, nous n'avons qu'une ame, +et nous n'avons pas besoin de nous exprimer ce que nous sentons en +commun. Cette imperieuse et enivrante sympathie dont je m'abreuve en +silence, j'ai pourtant besoin de l'epancher. Ce n'est pas par des mots +que nous pouvons nous comprendre; ils sont inutiles; nos regards et le +battement de nos coeurs se repondent. Mais il faut des embrassements et +des etreintes ardentes a ce feu qui s'allume et s'avive chaque jour de +plus en plus; car tu m'aimes, peut-etre!... Ah! pardonnez-moi, Fernande, +je deviens fou. Adieu, adieu! je partirai demain. Ne me meprisez pas; +j'ai fait ce que j'ai pu, mes forces ne vont pas au dela. + + + +LVI. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Octave, Octave, que fais-tu? ou t'egares-tu? Tu es fou, mon ami! Tu es +mon frere; tu l'as jure devant Dieu et devant moi; tu ne peux pas te +parjurer, tu ne peux pas te souiller a ce point, toi que je connais si +noble et si pur. Est-ce que je pourrais t'aimer autrement qu'une soeur +aime son frere? Quelles pensees affreuses harcellent ta pauvre tete? +Tu es malade. O mon cher Octave! tu souffres, je le vois; des fantomes +evoques par la fievre troublent ton sommeil; la raison, la memoire et le +jugement t'abandonnent. Tu crois avoir de l'amour pour moi; et, si j'y +repondais, tu aurais horreur de cet amour comme d'un forfait. Non, mon +ami, tu ne m'aimes pas comme tu le crois; tu as besoin d'aimer, et tu te +meprends. C'est Sylvia que tu aimes; et si ce n'est plus elle, c'est un +etre que tu desires, et qui existe pour toi dans quelque autre lieu ou +il faut aller le chercher. Oui, tu as raison, pars, voyage; il faut +distraire ta folie. Helas! tu n'as pu vivre ici, et je croyais que nous +pouvions vieillir ensemble, et j'etais si heureuse de cette idee! Mais +tu gueriras, et tu reviendras, Octave; tu reviendras avec une compagne +digne de toi, et notre bonheur a tous sera plus pur et plus paisible. Tu +dis que je dois avoir devine ton amour; j'aurais vecu mille ans ainsi, +pres de toi, dans cette confiance sacree en ta parole, sans jamais +songer qu'il te fut possible de te parjurer, meme dans le secret de ton +coeur. Et aujourd'hui encore, je suis sure que tu t'abuses; je contemple +ta douleur avec la stupeur et la sollicitude que j'aurais si je te +voyais atteint d'un mal subit, d'une attaque de folie ou de terribles +convulsions. Que pourrais-je penser alors? Rien, sinon que ton mal me +ferait autant souffrir que toi-meme. Comment pourrais-je m'en irriter ou +m'en croire coupable? Je te soignerais avec tendresse, j'essaierais de +te calmer par de douces paroles, par de saintes caresses, et cela te +ferait du bien. Mon ami bien-aime, reviens a toi, reviens a nous; oublie +cette funeste secousse. Brulons ces deux lettres, et qu'il n'en soit +jamais question. Tout cela est un reve; il ne s'est rien passe. Personne +n'a entendu les paroles que tu as proferees dans le delire; elles sont +ensevelies dans mon coeur, et n'en ont point altere le calme et la +tendresse. Une amitie comme la notre peut-elle etre brisee par un +instant d'erreur et de souffrance? Pars, mon ami; mais reviens sans +crainte et sans honte aussitot que tu seras gueri. Cet eclair n'aura pas +laisse de trace sinistre dans notre beau ciel, et tu nous retrouveras +tels que tu nous laisses. + + + +LVII. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Tu as raison, ma soeur bien-aimee, je suis fou; mon cerveau et mon coeur +sont malades; il faut que j'aie du courage et que je parte. Tu es un +ange, Fernande; quel billet tu m'ecris! Ah! tu ne sauras jamais le bien +et le mal qu'il me fait. Persuade-toi que c'est une maladie, et tache de +me persuader que j'en guerirai et que je pourrai revenir, car l'idee de +te quitter pour toujours est au-dessus de mes forces. Invoque ma parole +et la saintete de nos liens; invoque le nom respecte et cheri de +Jacques; dis-moi tout ce qu'il faut me dire pour me donner la force dont +j'ai besoin. Oh! je l'aurai, Fernande; ta douceur et ta compassion nous +sauvent tous les deux. Je ne m'etais pas attendu a cette tendresse +misericordieuse avec laquelle tu me plains en me repoussant; j'esperais +que tu me repousserais durement, et que je pourrais t'aimer et t'estimer +moins. Alors, malheur a toi, je serais reste, et j'aurais peut-etre +reussi a te perdre. Mais que puis-je faire devant une vertu si calme et +si compatissante? Le dernier des laches tomberait a genoux devant toi, +et tu sais que je suis un honnete homme; j'aurai du coeur. Adieu, +Fernande; adieu, ma soeur cherie; adieu, mon seul et dernier amour; je +deviendrai ce qu'il plaira a Dieu; je guerirai ou je mourrai. Il ne +s'agit pas de cela; l'important, c'est que tu restes heureuse et pure; +je partirai avec cette idee, et elle me soutiendra. + +Il faut que vous me pardonniez un vol que je vous ai fait: le bracelet +que vous m'avez jete par la fenetre, un soir que vous me prites pour +Jacques, ne m'a jamais quitte. Celui que vous avez est une copie exacte +que j'ai fait faire a Lyon, et que je vous ai rendue pour ne pas vous +offenser par ma resistance. Je n'ai pas eu le courage de me separer de +ce premier gage d'une affection qui m'est devenue si necessaire et +si funeste; aujourd'hui que je sens mon coeur criminel, je n'oserais +emporter ce bracelet sans votre permission. Vous ne pouvez pas me le +refuser, quand je pars, peut-etre pour toujours. J'accomplis le +plus terrible des sacrifices; serez-vous sans pitie? Je paierai mon +devouement de ma vie peut-etre, et votre generosite ne vous coutera +rien, car personne ne pourra deviner la supercherie. J'ai fait effacer +de l'ecusson de mon bracelet le chiffre de Jacques, qui etait enlace au +votre, et je l'ai fait remplacer par le mien. Si, a ce moment affreux +et solennel ou je vous quitte, vous m'accordez ce gage d'amitie et de +pardon, il me deviendra plus cher que jamais. + +Je dirai ce soir que je pars demain; je trouverai un pretexte; je +promettrai de revenir. Soyez tranquille, je ne me trahirai pas. Mais +partirai-je sans te dire adieu, sans couvrir tes mains de mes larmes? +N'evite pas de te trouver seule avec moi, comme tu fais depuis hier, +Fernande; que crains-tu donc? n'es-tu pas sure de toi? Et si j'avais un +instant de faiblesse et de desespoir, ne sais-tu pas qu'avec un mot +tu me verrais a tes genoux, le plus silencieux et le plus resigne des +hommes? Ah! ne me fuis pas, ne me fais pas souffrir pendant ce dernier +jour que je vais passer pres de toi. Si mes larmes te font du mal, si +mes plaintes te fatiguent, aie du courage aussi; il m'en faut bien +davantage pour te quitter. Songe que ta tache sera finie demain, et que +la mienne va commencer, affreuse, eternelle! Songe que je suis sur les +marches de l'echafaud, et que Dieu te tiendra compte d'une parole de +misericorde que tu m'auras accordee en m'envoyant au martyre. + + + +LVIII. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +O mon ange, o ma bien-aimee, nous sommes sauves! que Dieu te couvre de +ses benedictions, o la plus pure et la plus sainte de ses creatures! +Oui, tu as raison, on a la force qu'on veut avoir, el le ciel +n'abandonne point au danger ceux qui se recommandent a lui dans la +sincerite de leur coeur. Que serais-je devenu loin de toi? Mon ame +se serait souillee de regrets, de fureurs, de projets, et peut-etre +d'entreprises insensees pour te retrouver et te ressaisir, au lieu que +tu m'aideras a etre vertueux et tranquille comme toi. Le continuel +spectacle de ta serenite angelique fera passer le meme calme dans +mon coeur et dans mes sens. J'etais perdu si tu me retirais ta main +secourable; laisse-moi la coller a mes levres, et qu'elle me conduise ou +elle voudra. Je suis resigne a tous les sacrifices; je me tairai et je +guerirai. Eh! ne suis-je pas deja gueri? n'ai-je pas fait l'essai de mes +forces durant ces heures de la nuit que tu m'as laisse passer dans ta +chambre? J'etais fou quand je me suis leve pour t'aller dire adieu. Et +ce Jacques que le hasard fait partir precisement hier soir, au milieu +du plus terrible acces de ma fievre et de mon egarement! An! c'etait la +volonte de la Providence. Si tu avais refuse de me voir, j'enfoncais ta +porte; je ne savais plus ce que je faisais; mais tu m'as ouvert, et tu +as bien fait. Est-ce qu'il y a au monde un emportement, un delire, qui +puisse resister a la sainte confiance d'un etre aussi chaste, aussi +divin que toi? Tu ne dormais pas non plus, o mon enfant cheri! tu +n'etais pas meme deshabillee, et tu priais pour moi! ange du ciel, Dieu +t'a exaucee! Quand je t'ai vue si belle, si candide avec ta robe blanche +et les cheveux blonds epars sur tes epaules, avec ton sourire affectueux +sur les levres, et tes grands yeux encore humides des larmes que tu +avais versees pour moi, il m'a semble voir une vierge de l'Elysee, et je +suis tombe a tes pieds comme devant un autel. Oh! comme tu as ecoute ma +douleur, comme tu as essuye mes larmes avec une ineffable tendresse! et +tu m'embrassais en pleurant toi-meme, o sublime imprudente! Mais quel +etre immateriel es-tu donc? et quelle puissance divine as-tu recue +d'en haut pour calmer les fureurs du desespoir avec les caresses qui +devraient les allumer? Tes levres etaient si fraiches sur mon front! Il +me semblait qu'un baume ineffable passait dans toutes mes arteres, et +que mon sang devenait aussi pur, aussi paisible que celui de tes enfants +endormis aupres de nous. Oh! qu'ils sont beaux, tes enfants, et combien +je les aime! Il y a deja sur le visage de ta fille un reflet de ton ame +virginale! Je te l'aurais enlevee, si tu m'avais chasse; je n'aurais pu +abandonner ce berceau ou je l'ai endormie si souvent; car mon ame se +brisait a l'idee de vivre seul et abandonne, moi qui, depuis huit mois, +vis d'affections ineffables. Avec toi, mon plus precieux tresor, que +de biens j'allais perdre: l'amitie de Sylvia, qui est si grande, si +eclairee, si belle! et celle de Jacques, que je paierais de mon sang! +Ou aurais-je retrouve des coeurs semblables? Qui m'aurait fait une vie +supportable loin de vous tous? + +Benie sois-tu, ma Fernande! tu n'as pas voulu mon desespoir, et quand je +t'ai demande si tu croyais qu'il nous fut possible de vivre l'un pres de +l'autre sans danger, c'est Dieu qui a dicte ta reponse. Ah! ce _oui_! +comme tu l'as dit avec enthousiasme et avec confiance! il m'a frappe +d'une commotion electrique; je m'attendais si peu a cette parole +d'encouragement et de pardon! Un instant, un mot a suffi pour faire de +moi un autre homme. Puisque tu es sure de moi, je le suis aussi; c'etait +une lachete de fuir quand je pouvais me vaincre; et d'ailleurs est-ce +donc si difficile? Je ne concois plus pourquoi j'ai ete en proie a ces +agitations frenetiques; c'est que le danger est toujours plus terrible +de loin que de pres; c'est que, d'ailleurs, quand je croyais pouvoir +succomber et t'entrainer avec moi, je ne te connaissais pas; je te +prenais pour une femme comme les autres, et tu es une divinite qu'aucune +souillure humaine ne peut atteindre. Je ne pouvais m'imaginer qu'au lieu +de la crainte ou de la colere, quand je t'aurais avoue mes tourments, je +trouverais sur ton front cette impassible confiance, et sur tes levres +ce misericordieux sourire. Je croyais que tu t'arracherais de mes bras +avec effroi, et quand j'approcherais mes levres de ton visage pour +te donner, comme les autres jours, un fraternel baiser, que tu te +detournerais avec indignation. Mais ton innocence brave tous les perils +vulgaires et les surmonte tranquillement. Ah! je saurai m'elever jusqu'a +toi, et planer du meme vol au-dessus des orages des passions terrestres, +dans un ciel toujours radieux, toujours pur. Laisse-moi t'aimer, et +laisse-moi donner encore le nom d'amour a ce sentiment etrange et +sublime que j'eprouve; _amitie_ est un mot trop froid et trop vulgaire +pour une si ardente affection; la langue humaine n'a pas de nom pour la +baptiser. Mais n'appelle-t-on pas amour aussi l'amitie des meres +pour leurs enfants et l'enthousiasme de la foi religieuse? Ce que tu +m'inspires participe de tout cela, mais c'est quelque chose de plus +encore. Ah! sache qu'il faut bien t'aimer, Fernande, pour eprouver +ce calme qui est descendu en moi depuis six heures. Chose etrange et +delicieuse! en rentrant dans ma chambre, purifie par mes resolutions, +apaise par ton chaste embrassement, je me suis endormi du plus profond +et du plus bienfaisant sommeil que j'aie goute depuis trois mois, et je +viens de m'eveiller plus calme et plus joyeux que je ne l'ai ete de ma +vie. Oh! quel bien m'ont fait tes paroles! Ecris-moi, repete-moi tout +ce que tu m'as dit, afin que je le relise a genoux si quelque nuage de +melancolie vient encore a passer dans mon beau ciel, et que je retrouve +la pure lumiere, o etoile radieuse qui me conduis! Il me semble que je +vois le soleil pour la premiere fois, tant la nature m'apparait belle +et jeune ce matin! Je viens d'entendre le premier coup de la cloche qui +t'appelle au dejeuner, et j'ai tressailli comme a la voix d'un ami. +Quelle belle vie! comme nous sommes heureux! Comme je demeure pres de +toi, Fernande! le vent d'ouest m'apporte les bruits de ta maison et les +parfums de ton jardin. J'ai le temps de m'habiller et d'aller m'asseoir +a la meme table que toi, avant que Sylvia ait fini d'arranger +methodiquement ses livres et ses crayons dans le grand salon. Comment! +je vais revoir tout cela! tout cela que j'ai cru quitter pour toujours, +hier soir. Je vais encore rire et causer a cette table ou il est permis +de mettre les deux coudes, et d'ou l'on peut se lever autant de fois +qu'on veut pendant le repas? Je vais chanter encore avec toi le duo que +nous aimons? Oh! quel jour de fete! Si tu savais comme la lune etait +belle a son coucher ce matin, quand j'ai traverse le vallon pour revenir +chez moi! Comme l'herbe humide etait semee de pales diamants, et comme +les premieres fleurs des amandiers exhalaient une odeur fraiche et +suave! Mais tu as joui de tout cela aussi, car tu etais a ta fenetre, et +je t'ai vue aussi longtemps que me l'a permis la distance. Tu me suivais +des yeux, o ma belle amie! tu m'accompagnais de tes voeux, tu demandais +a Dieu de conserver pure en moi l'oeuvre de tes pieux efforts, cette +nouvelle ame que tu m'as donnee, cette nouvelle vertu que tu m'as +revelee! Allons, allons, je plie ma lettre et je pars; je viens de +regarder dans la lunette d'approche qui est fixee sur ma fenetre et +braquee sur ta demeure; j'ai vu Sylvia avec sa robe bleue dans le +jardin. Tu dors encore, mon petit ange, ou tu habilles tes enfants; je +vais t'aider, et jouer du hautbois pour empecher ta fille de crier quand +tu lui mettras ses bas. Et notre Jacques! il revient ce soir, n'est-ce +pas? je vais l'embrasser comme si je l'avais perdu pendant dix ans! Toi, +je ne t'embrasserai plus, mais tu me laisseras baiser tes pieds et le +bas de ta robe tant que je voudrai. + + + +LIX. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Ce qu'il y avait d'affreux et d'impossible, c'etait de nous quitter. +Je savais bien que vous auriez la force d'etouffer une pensee funeste +plutot que celle de m'abandonner. Je comptais sur votre amitie quand +je vous ai dit: "Oui, tu le peux, reste Octave; renonce a des reves +coupables, fais un noble effort sur toi-meme; ouvre les yeux, regarde +comme tu es saintement aime, comme tu peux etre heureux entre ces +trois amis qui te cherissent a l'envi l'un de l'autre, et comme tu vas +souffrir dans la solitude avec le remords d'avoir desole un de ces +coeurs sinceres, et le regret d'avoir afflige les deux autres par ton +depart. Examine ton ame, et vois combien elle est belle, jeune et forte; +ne peut-elle, entre deux sacrifices, choisir le plus noble et le plus +genereux? n'es-tu pas sur qu'elle gouvernera toujours tes passions? +veux-tu que je croie que les sens chez toi commanderont au coeur? ne +serai-je donc pas toujours la pour relever ton courage s'il venait a +faiblir? seras-tu sourd a ma voix quand elle t'implorera? et ces douces +larmes que tu verses maintenant, seront-elles taries quand les miennes +couleront?" O cher Octave! en te parlant ainsi, je sentais Dieu +m'inspirer; une confiance, une foi miraculeuse, descendaient en moi; +j'avais comme une revelation de ce qui allait s'operer entre nous, et +ce fut un prodige en effet que ma resolution et ton enthousiasme en ce +moment. Tu ne sais pas comme tu devins beau en tombant a genoux et en +levant les bras vers le ciel pour le prendre a temoin de tes serments; +comme ton visage pale devint vermeil et anime; comme les yeux fatigues +et presque eteints s'illuminerent d'une flamme sublime. Ce rayon du +ciel a laisse son reflet sur ta figure, et depuis hier tu as une autre +expression, une autre beaute que je ne te connaissais pas. Ta voix +aussi a change; elle a quelque chose qui me penetre comme une musique +delicieuse, et quand tu lis tout haut, je n'ecoute pas les mots, je ne +comprends pas le sens des choses que tu dis; la seule harmonie de ta +voix m'emeut et me donne envie de pleurer. Moi-meme je me sens toute +changee; j'ai des facultes nouvelles, je comprends mille choses que je +ne comprenais pas hier; mon coeur est plus chaud et plus riche; j'aime +mon mari, ma soeur Sylvia et mes enfants plus que jamais; et pour toi, +Octave, je ressens une affection a laquelle je ne chercherai point de +nom, mais que Dieu m'inspire et que Dieu benit. Ah! que tu es grand et +pur, mon ami! que tu es different des autres hommes, et combien peu +d'entre eux sont capables de te comprendre! + +Que serais-je devenue si tu nous avais quittes? La seule pensee de te +perdre me fait encore tressaillir douloureusement. Sais-tu, mon ami, +combien tu nous es necessaire, et a moi surtout? Ce que tu m'ecrivais +l'autre jour est bien vrai: nous ne faisons qu'un. Jamais deux +caracteres ne se sont convenus, jamais deux coeurs ne se sont compris +comme les notres. Jacques et Sylvia se ressemblent et ne nous +ressemblent pas, et c'est pour cela que nous les aimons tant; voila +pourquoi nous avons pu avoir de l'amour pour eux, mais nous ne pouvons +en avoir l'un pour l'autre. Pour alimenter l'amour, Il faut, je crois, +des differences de gouts et d'opinions, de petites souffrances, des +pardons, des larmes, tout ce qui peut exciter la sensibilite et +reveiller la sollicitude journaliere. L'amitie, l'amour fraternel, si +tu veux, est plus heureux et plus egalement pur; c'est un refuge contre +tous les maux de la vie, c'est une consolation supreme aux douleurs que +cause l'amour. Avant de te connaitre, j'avais une amie dans le sein de +laquelle je versais toutes mes douleurs, et quoiqu'elle fut bien acre et +bien severe dans ses reponses, la seule habitude de lui ecrire tous les +petits evenements de ma vie me soulageait d'un grand poids. Tu as lu ses +lettres, et tu as conclu en me conjurant de destituer cette confidente +et de t'accorder ses fonctions. Je ne sais pas si elle etait, comme +tu le pretends, une fausse et mauvaise amie, mais elle etait bien +certainement au-dessous de toi, mon cher et bon Octave. Oh! qu'elle +etait loin, cette Clemence, d'avoir ta douceur et ta sensibilite! Elle +m'effrayait, et tu me persuades; elle me menacait de maux inevitables, +et tu m'apprends a m'en preserver; car tu as au moins autant de raison +et de jugement qu'elle, et, de plus, tu sais comment il faut me parler +et me convaincre. Depuis que tu es ici, et que je me suis habituee a +t'ouvrir mon coeur a chaque instant, je me suis guerie des petites +maladies morales et corrigee des nombreux defauts qui compromettaient et +troublaient mon bonheur. Tu m'as appris a accepter les souffrances de la +vie journaliere, a tolerer les imperfections de l'amour, a ne demander +que ce qui est possible au coeur humain; tu m'as enseigne la justice, +et tu m'as appris a aimer Jacques comme il faut l'aimer pour le rendre +heureux. Mon bonheur et le sien sont donc ton ouvrage, o mon cher ami! +et je suis si accoutumee a avoir recours a toi en tout, que ma felicite +serait ruinee du jour ou je le perdrais; je retomberais peut-etre dans +mes anciens torts, et je perdrais le fruit de tes conseils. Reste donc, +et ne parle jamais de t'eloigner. Notre vie sera plus belle encore +qu'elle ne l'a ete jusqu'ici. Mes enfants grandiront sous tes yeux, et +nous les eleverons; nous prendrons de leur intelligence le meme soin que +nous prenons aujourd'hui de leurs petites personnes. Apres eux et apres +Jacques, tu seras ce que j'aurai de plus cher au monde; car je t'aime +encore mieux que Sylvia, et pourtant je regarde et je cheris Sylvia +comme ma soeur. Mais ton caractere a bien plus de rapport avec le mien, +et je me sens bien plus de confiance et d'entrainement vers toi; a +present surtout, il me semble que nous avons recu un nouveau bapteme, et +que Dieu nous abandonnerait si nous l'invoquions separement. + +Garde mon bracelet, a une condition: c'est que tu y feras remettre +le chiffre de Jacques, sans effacer le tien; qu'ils soient tous deux +enlaces au mien, et que ton coeur ne me separe jamais ni de lui ni de +toi. + + + +LX. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +De la ferme de Blosse. + + +Tu me demandais hier pourquoi je viens si souvent a Blosse, et tu me +reprochais de chercher la solitude depuis quelque temps. Il est vrai que +jamais je n'ai senti si vivement le besoin d'etre seul et de reflechir. +Ce lieu desert et plein d'aspects sauvages me plait et me fait du bien. +Je sens comme une main inexorable, mais paternelle encore dans sa +rigueur, qui m'attire au fond de ces bois silencieux pour m'y enseigner +la resignation. Je viens m'asseoir au pied de ces chenes seculaires que +ronge la mousse, et j'y resume ma vie. Cela me calme. + +Est-ce que tu ne sais pas ce que j'ai? Est-ce que tu ne t'es pas apercue +qu'Octave aime ma femme? Cet amour a ete romanesque et innocent pendant +bien longtemps; mais il prend de la violence, et si Fernande ne le voit +pas encore, elle ne peut tarder a le voir. Nous avons ete imprudents; +les laisser ainsi ensemble! ils sont si jeunes! Mais que pouvions-nous +faire? Tu ne pouvais pas feindre de revendiquer un amour que tu avais +repousse. Ta fierte se refusait a tout ce qui aurait eu l'apparence +d'une ignoble jalousie et d'une vanite blessee. Pour moi, c'etait bien +pis; j'avais d'abord accuse injustement ces pauvres jeunes fous; je +sentais que j'avais beaucoup a reparer envers eux, et la crainte de me +tromper encore me forcait a fermer les yeux. Je t'avoue que, malgre +l'evidence, j'hesite encore a croire qu'Octave soit amoureux d'elle. Il +semblait si sur de lui dans les commencements, et toute l'annee derniere +il a ete si heureux aupres de nous! Mais depuis l'hiver il a ete de +plus en plus agite et distrait; a present il est reellement malade de +chagrin. C'est un honnete homme, il est devenu froid et sec avec moi. +Il ne sait pas me dissimuler la gene et le trouble que je lui cause; +pourtant il m'aime sincerement. Hier soir, quand je suis monte a cheval, +il est venu avec moi, et il m'a parle d'un voyage qu'il compte faire +bientot a Geneve. J'ai compris qu'il voulait s'eloigner de Fernande; +j'ai presse sa main sans rien dire, et il s'est jete dans mes bras en +s'ecriant: "Ah! mon brave Jacques!..." puis il s'est arrete brusquement +et m'a parle de mon cheval. Pauvre Octave! il est malheureux, et c'est +par notre faute; nous l'avons trop abandonne aux perils de la jeunesse. +Mais ou ne les aurait-il pas rencontres? et ou les eut-il combattus avec +autant de vertu? + +Il partira, j'en suis sur, et peut-etre a l'heure ou je t'ecris il est +deja parti. Il y avait sur sa figure quelque chose d'extraordinaire, +comme s'il eut pris une resolution penible mais ferme. Ce qui m'a fait +partir sur-le-champ moi-meme pour la ferme, c'est la grande alteration +que j'ai vue sur la figure de ma femme a l'heure du diner; jusque-la +j'etais convaincu qu'elle n'avait pas la plus legere idee de l'amour +d'Octave; depuis ce moment je ne sais que penser. Il est vrai qu'elle +est souffrante depuis quelque temps; le sevrage de ses enfants la +fatigue, et l'abondance de son lait l'incommode encore souvent. Je n'ai +pas voulu l'observer attentivement, cela me faisait peur; quoi qu'il put +s'etre passe entre eux, du moment qu'Octave avait le courage de partir, +je ne devais pas lui rendre plus amer le dernier jour peut-etre qu'il +avait a vivre aupres d'elle. Je suis sur maintenant de la raison et +de la prudence de Fernande; elle l'eloignera sans l'offenser et sans +irriter sa passion par d'inutiles demonstrations de force. J'ai vu +que je devais la laisser agir, et que ma confiance aveugle etait la +meilleure garantie possible de leur vertu. + +Je n'ai aucune inquietude, mais je suis triste et profondement las de +moi. J'avais un ami sincere, aimable, devoue, et il faut qu'il parte +desespere parce que je suis au monde! Vous aviez une belle vie, intime, +riante et pure comme vos coeurs, et voila qu'elle est gatee, derangee, +empoisonnee, parce que je suis M. Jacques, le mari de Fernande! J'espere +si peu en moi et en mon avenir, que je voudrais plutot mourir et vous +laisser tous heureux, que de conserver mon bonheur au prix de celui de +l'un de vous. Mon bonheur! sera-t-il possible desormais, si Fernande a +dans le coeur un regret profond? Et comment ne l'aurait-elle pas! Voila +ce qui m'a consterne hier. Elle l'aime peut-etre... si cela est, elle +ne le sait pas encore elle-meme; mais l'absence et la douleur le lui +apprendront. Et pourquoi partirait-il, s'il faut qu'elle le pleure et +qu'elle me haisse? + +Non, elle ne me haira pas, elle est si bonne et si douce! et moi je +serai bon et doux avec elle; mais elle sera malheureuse, malheureuse par +nos liens indissolubles... J'ai beaucoup pense a cela avant que nous +fussions maries, et depuis quelque temps j'y pense encore; je verrai. Ne +me parle pas, ne m'apprends rien sans que je t'interroge. Je crains que +la premiere fois tu ne m'aies beaucoup trop rassure sur leur amitie: ils +etaient purs alors, et ils le sont encore; mais ils pouvaient se separer +aisement, et aujourd'hui il faut que leurs coeurs se brisent. Que Dieu +nous pardonne, nous n'avons rien fait a mauvaise et coupable intention. +Je retournerai demain au chateau; si Octave n'est point parti, je +songerai a ce que je dois ou a ce que je puis faire. + +[Illustration: Ils etaient deux.] + + + +LXI. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Voici un mois bien etrange que nous passons ensemble, mon amie. Depuis +le jour ou vous m'avez commande d'etouffer mon amour, je l'ai tellement +couvert de cendres que j'ai cru parfois avoir reussi a l'eteindre. Je +suis plus tranquille que je ne l'etais cet hiver, bien certainement; +mais ce transport d'enthousiasme qui m'a fait tout promettre et tout +sacrifier, vous auriez du prendre un peu plus de soin pour le ranimer de +temps en temps. Votre coeur semble m'avoir abandonne; et je tombe dans +une tristesse chaque jour plus profonde. Est-ce que vous craignez de me +trouver indocile a vos lecons? pourquoi me les avez-vous deja retirees? +Peut-etre ma melancolie vous fatigue; peut-etre craignez-vous l'ennui +que vous causeraient mes plaintes. Et pourtant il vous serait si facile +de me consoler avec quelques mots de confiance ou de compassion! Ne +connaissez-vous pas votre pouvoir sur moi? quand s'est-il trouve en +defaut? Vous etes quelquefois cruelle sans vous en douter, et vous +me faites un mal horrible sans daigner vous en apercevoir. Ne +pourriez-vous, par exemple, me cacher un peu l'amour que vous avez pour +votre mari? Votre ame est si genereuse et si delicate dans tout le +reste! mais, en ceci, vous mettez une sorte d'ostentation a me +faire souffrir: laissez cette vaine parade aux femmes qui doutent +d'elles-memes. Vous aviez eu tant d'esprit, au milieu de votre +misericorde, dans les premiers jours! vous saviez si bien me dire les +choses qui pouvaient me consoler, ou du moins adoucir ma peine! Quand +vous parliez de votre mari, sans blasphemer un merite que personne +n'apprecie mieux que moi, sans nier une affection que je ne voudrais pas +lui arracher, vous aviez le secret ineffable de me persuader que ma part +etait aussi belle que la sienne, quoique differente. A present vous avez +le talent inutile et cruel de me montrer combien sa part est magnifique +et la mienne ridicule. Ne pouviez-vous me cacher ce tripotage d'enfants +et de berceaux? me comprenez-vous? Je ne sais comment m'expliquer, et je +crains d'etre brutal; car je suis aujourd'hui d'une singuliere acrete. +Enfin, vous avez fait emporter vos enfants de votre chambre, n'est-ce +pas? A la bonne heure. Vous etes jeune, vous avez des sens; votre mari +vous persecutait pour hater ce sevrage. Eh bien! tant mieux! vous avez +bien fait: vous etes moins belle ce matin, et vous me semblez moins +pure. Je vous respectais dans ma pensee jusqu'a la veneration, et en +vous voyant si jeune, avec vos enfants dans vos bras, je vous comparais +a la Vierge mere, a la blanche et chaste madone de Raphael caressant +son fils et celui d'Elisabeth. Dans les plus ardents transports de ma +passion, la vue de votre sein d'ivoire, distillant un lait pur sur +les levres de votre fille, me frappait d'un respect inconnu, et je +detournais mon regard de peur de profaner, par un desir egoiste, un des +plus saints mysteres de la nature providente. A present, cachez bien +voire sein, vous etes redevenue femme; vous n'etes plus mere; vous +n'avez plus de droit a ce respect naif que j'avais hier, et qui me +remplissait de piete et de melancolie. Je me sens plus indifferent +et plus hardi. Ce sont la de mauvais moyens avec un homme aussi +rustiquement candide que je le suis: vous pouviez bien rendre a votre +mari le droit d'entrer la nuit dans votre chambre, sans le faire savoir +a toute la maison, et a moi surtout. + +[Illustration: Attirer Fernande a un rendez-vous...] + + + +LXII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +De la ferme de Blosse. + +Il va falloir que je voyage, je ne sais pour combien de temps, mais il +est necessaire que je m'eloigne; je deviens antipathique, et c'est ce +qu'il y a de pire au monde. Fernande aime Octave: cela est maintenant +hors de doute pour moi. Hier, quand j'obtins qu'elle fit emporter ses +enfants, dont les cris l'empechent de dormir et la rendent reellement +malade, je ne sais si tu remarquas la singuliere contestation qui +s'eleva entre Octave et elle. "Est-ce que vous etes sure que vos enfants +se passeront de vous toute une nuit! disait-il.--Il faut qu'ils +s'y habituent, repondait-elle; il est temps de les sevrer.--Ils me +paraissent bien jeunes pour cela.--Ils ont un an bientot.---Mais on les +soignera mal. A qui une mere peut-elle remettre le soin de veiller +sur ses enfants la nuit?--Je puis remettre sans inquietude ce soin a +Sylvia." Il fit alors un geste d'impatience extreme, et partit sans dire +bonsoir a personne. + +Je ne compris pas d'abord le sens de cette conduite; mais, en y +reflechissant, elle me parut fort claire. J'examinai Fernande: elle +etait bien pale depuis quelque temps! elle me sembla plus triste que +malade. Je resolus de savoir a quoi m'en tenir, et j'entrai dans sa +chambre a minuit. + +Le ciel m'est temoin qu'en faisant emporter les enfants je n'avais pas +les intentions qu'Octave m'a supposees. Il y a plus d'un an que je n'ai +endormi ma femme sur mon coeur, et ce serait pour moi une joie aussi +vive et aussi pure aujourd'hui que le premier jour de notre union, si +cette joie etait reciproque; mais il y a un mois que je doute, et ce +mois ou j'aurais pu, sans la faire manquer aux saints devoirs de la +maternite, la presser dans mes bras, a ete pour moi une angoisse +perpetuelle. Elle est sombre et silencieuse, l'as-tu remarque, Sylvia? +Octave est triste, et quelquefois desespere. Ils luttent, ils resistent, +les infortunes! mais ils s'aiment et ils souffrent. En vain j'avais tour +a tour accueilli et repousse la conviction de cet amour reciproque; +elle m'arrivait de plus en plus. Je me decidai enfin hier a l'accepter, +quelque rude qu'elle fut, et a paraitre odieux un instant, afin de +n'etre plus jamais expose a le devenir. Je m'approchai de son lit, et je +vis qu'elle feignait de dormir, esperant, la pauvre femme, se soustraire +ainsi a mes importunites; je la baisai au front, elle ouvrit les yeux +et me tendit la main; mais je crus remarquer un imperceptible frisson +d'effroi et de repugnance. Je lui parlai comme autrefois de mon amour, +elle m'appela son cher Jacques, son ami et son ange protecteur; mais le +nom d'amour etait oublie; et quand je cherchais a attirer ses levres sur +les miennes, sa figure prenait une singuliere expression d'abattement +et de resignation. Une douceur angelique residait sur son front, et son +regard avait la serenite d'une conscience pure; mais sa bouche etait +pale et froide, ses bras languissants. Je jugeai l'epreuve assez forte; +il m'eut ete impossible de trouver du plaisir a la tourmenter. J'avais +horreur du droit dont je suis investi, et dont elle me croyait capable +d'user contre son gre. Je lui baisai les mains, et lui demandai de me +dire sincerement si elle avait quelque chagrin, et si quelque chose +manquait a son bonheur. "Comment pourrais-je trouver que je ne suis +point heureuse, me repondit-elle, quand tu n'es occupe qu'a me rendre +la vie agreable, et a eloigner de moi les moindres contrarietes? Quelle +femme il faudrait etre pour se plaindre de toi!--Quand tu voudras +changer ta vie, lui dis-je, habiter un autre pays, t'entourer d'une +societe plus nombreuse, tu sais qu'il te suffira de me dire un mot pour +que je mette ma plus grande joie a le satisfaire; si c'est l'ennui qui +te rend malade et melancolique, pourquoi ne me l'avoues-tu pas?--Non, ce +n'est pas l'ennui, me repondit-elle avec un soupir." Et je vis qu'elle +etait tentee de m'ouvrir son coeur. Elle l'eut fait certainement si son +secret n'eut appartenu qu'a elle; mais elle ne devait pas me faire la +confession d'un autre. Je l'aidai a la renfermer dans son sein, et je la +quittai en lui disant: "Souviens toi que je suis ton pere, et que je +te porterai dans mes bras pour t'empecher de marcher sur les epines. +Dis-moi seulement quand lu seras lasse de marcher seule; et, dans +quelque circonstance que nous nous trouvions, Fernande, ne me crains +jamais.--Tu es un ange! un ange!" me dit-elle a plusieurs reprises; et +son visage me remercia malgre elle de ce que je m'en allais. Je rentrai +dans ma chambre, et je tombai desole sur mon lit; je venais de franchir, +pour la derniere fois de ma vie, le seuil de la sienne. + +C'en est donc fait irrevocablement; elle ne m'aime plus! Helas! ne le +sais-je pas depuis longtemps, et avais-je besoin d'une epreuve decisive +pour m'en assurer? N'y a-t-il pas bien des mois qu'elle aime Octave +sans le savoir? Cette paisible affection qu'elle me temoigne desormais, +est-ce autre chose que de l'amitie? Elle est heureuse avec moi +maintenant, el elle commence a souffrir par lui; car l'amour est chez +elle une souffrance. La voila en proie a toutes les terreurs et a toutes +les difficultes de la vie sociale. Dieu sait combien de remords exageres +dechirent son coeur; mais que dois-je faire? L'eloignerai-je du danger +et tacherai-je de lui faire oublier Octave? Si je la lance au milieu du +monde, impressionnable et ingenue comme elle l'est, elle cherchera a +aimer encore et elle fera un mauvais choix; car elle est trop superieure +a ces poupees de salon qu'on appelle femmes du monde, pour prendre gout +a leur existence vide et a leurs imbeciles plaisirs. Elle pourra en etre +etonnee, etourdie pour quelque temps et se distraire de sa passion; mais +bientot le besoin d'aimer qui est en elle se fera sentir plus vivement, +et l'amour se reveillera dans son coeur, soit pour Octave, soit pour un +autre qui ne le vaudra pas et qui la perdra. Et alors elle me haira avec +raison pour l'avoir arrachee a une affection qui etait innocente encore, +et qui l'aurait peut etre ete toujours, et pour l'avoir precipitee dans +un abime de deceptions et de douleurs. Mais si je la laisse ici, un +matin elle se trouvera criminelle a ses propres yeux; elle se noiera +dans ses larmes et m'accusera de l'avoir abandonnee au danger avec une +lache indifference, ou avec une confiance stupide. Elle haira peut-etre +son amant pour lui avoir fait souffrir ces agitations et ces remords; +elle me meprisera pour ne l'avoir pas preservee. + +Je suis aussi incertain et aussi peu avance qu'un homme qui n'aurait +jamais prevu ce qui lui arrive. Pourtant voila bientot deux ans que +j'emploie a retourner sous toutes les faces possibles l'avenir qui +s'accomplit; mais il y a cent mille manieres de perdre l'amour d'une +femme, et la seule qu'on n'ait pas prevue est precisement celle qui se +realise. Il est absurde de se prescrire une regle de conduite, quand le +hasard seul se charge de vous eclairer sur le meilleur parti a prendre. +Voila pourquoi les societes ne peuvent exister qu'au moyen de lois +arbitraires, bonnes pour les masses, horribles et stupides pour les +individus. Comment peut-on creer un code de vertu pour les hommes, quand +un homme ne peut s'en faire un pour lui seul, et quand les circonstances +le forcent a en changer dix fois dans sa vie? L'annee derniere, quand +j'accusai Fernande de me tromper effrontement, j'allais partir, j'allais +l'abandonner sans remords et sans compassion. Qu'est-ce qui change si +etrangement ma conduite et mes dispositions aujourd'hui? Elle aime +Octave, comme je supposais qu'elle l'aimait alors; ce sont les memes +etres, les memes lieux, la meme position sociale; mais ce n'est pus le +meme sentiment. Je la croyais grossierement amoureuse d'un homme dans ce +temps-la, et aujourd'hui, je vois qu'elle aime, en tremblant et malgre +elle, une ame qui la comprend. Elle palit, elle frissonne, elle pleure, +a present! Voila toute la difference exterieure; mais cette difference, +c'est tout; c'est celle d'une femme sans coeur a une femme noble +et sincere. Je ne peux pas me consoler par le mepris, maintenant. +Qu'a-t-elle fait pour perdre mon estime? Rien, en verite; et quand meme +elle se serait abandonnee aux transports de son amant, elle n'aurait +fait que ceder a l'entrainement d'une destinee inevitable. Elle n'a plus +d'amour pour moi, et elle a dix-neuf ans, et elle est belle comme un +ange. Ce n'est ni sa faute, ni la mienne, si je ne lui inspire plus +que de l'amitie; puis-je demander plus de sacrifices, de devouement +et d'affection qu'elle n'en montre, en se combattant comme elle fait? +Puis-je exiger que son coeur se desseche, et que sa vie finisse avec +notre amour? + +Je serais un insense et un monstre si je pouvais concevoir contre elle +une pensee de colere; mais je suis horriblement malheureux, car mon +amour est encore vivant. Elle n'a rien fait pour l'eteindre; elle m'a +fait souffrir; mais elle ne m'a ni offense ni avili. Je suis vieux, et +ne puis pas comme elle ouvrir mon coeur a un amour nouveau. Le moment +de souffrir est venu; il n'y a plus a esperer de le retarder ou de +l'eviter. Du moins j'ai contre la souffrance un bouclier qu'aucune +espece de trait ne peut traverser; c'est le silence. Tais-toi aussi, ma +soeur! Je me soulage, en t'ecrivant; mais que ces discours ne viennent +jamais sur nos levres. + + + +LXIII. + +DE FERNANDE A JACQUES. + +Mon ami, puisque tu ne reviens que demain, je veux t'ecrire aujourd'hui, +et te faire une demande qui me coute beaucoup; mais tu m'as parle hier +soir avec tant de bonte et d'affection que cela m'encourage. Tu m'as +dit que, si j'eprouvais quelque ennui dans ce pays-ci, tu te ferais un +plaisir de me procurer toutes les distractions que je pourrais desirer. +Je n'ai pas accepte sur-le-champ, parce que je ne savais comment +t'expliquer ce que j'eprouve, et je ne sais pas encore comment je vais +te le dire. De l'ennui? aupres de toi, et dans un si beau lieu, avec mes +enfants et deux amis comme ceux que nous avons, il est impossible que je +connaisse l'ennui; rien ne manque a mon bonheur, o mon cher Jacques! et +tu es le meilleur et le plus parfait des amis et des epoux. Mais que +te dirais-je? Je suis triste parce que je souffre, et je souffre sans +savoir de quoi. J'ai des idees sombres, je ne dors pas, tout m'agite et +me fatigue; j'ai peut-etre une maladie de nerfs; je m'imagine que je +vais mourir et que l'air que je respire m'etouffe et m'empoisonne. Enfin +je sens, non pas le desir, mais le besoin de changer de lieu. C'est +peut-etre une fantaisie, mais c'est une fantaisie de malade, dont tu +auras compassion. Eloigne-moi d'ici pour quelque temps; j'imagine que je +serai guerie, et que je pourrai revenir avant peu. Tu me disais l'autre +jour que M. Borel t'engageait beaucoup a acheter les terres de M. Raoul, +et tu me lisais une lettre ou Eugenie se joignait a lui pour te supplier +de venir examiner cette propriete et de m'amener passer l'ete chez elle; +j'ai comme un vague desir de prendre la distraction de ce voyage et de +revoir ces bons amis. Engage notre chere Sylvia a nous accompagner; je +ne saurais me separer d'elle sans une douleur au-dessus de mes forces. +Reponds-moi par le retour du domestique que je t'envoie. Epargne-moi +l'embarras de m'expliquer davantage sur un caprice dont je sens +le ridicule, mais que je ne puis surmonter. Traite-moi avec cette +indulgence et cette divine douceur a laquelle tu m'as accoutumee. +Bonjour, mon bien-aime Jacques. Nos enfants se portent bien. + + + +LXIV. + +DE JACQUES A FERNANDE. + +Tes desirs sont des ordres, ma douce petite malade; partons, allons ou +tu voudras; prepare et commande le depart pour la semaine prochaine, +pour demain si tu veux; je n'ai pas d'affaire dans la vie plus +importante que ta sante et ton bien-etre. J'ecris a l'instant meme +a Borel pour lui dire que j'accepte son obligeante proposition. +Precisement j'ai des fonds a deplacer, et il me sera agreable de les +porter en Touraine, sous les yeux d'un ami qui en surveillera le revenu. +Il m'eut ete cruel de faire sans toi ce voyage; je ne sais pas si notre +Sylvia pourra nous accompagner. Cela presente plus de difficultes et +d'inconvenients que tu ne penses; j'en parlerai avec elle, et si la +chose n'est pas impossible absolument, elle ne te quittera pas. Nous +partirons donc pour aussi longtemps que tu voudras, ma bonne fille +cherie; mais souviens-toi que si tu t'ennuies et te deplais a Cerisy, +fut-ce le lendemain de notre arrivee, je serai tout pret a te conduire +ailleurs, ou a te ramener ici. Ne crains pas de me paraitre fantasque: +je sais que tu souffres, et je donnerais ma vie pour alleger ton mal. +Adieu. Un baiser pour moi a Sylvia, et mille a nos enfants. + + + +LXV. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Ainsi, vous partez! Je vous ai offensee, et vous m'abandonnez au +desespoir, pour ne pas entendre les inutiles lamentations d'un importun. +Vous avez raison; mais cela vous ote beaucoup de votre merite a mes +yeux. Vous etiez bien plus grande quand vous me disiez que vous +ne m'aimiez pas, mais que vous aviez pitie de moi, et que vous me +supporteriez aupres de vous tant que j'aurais besoin de vos consolations +et de votre appui. A present, vous ne dites plus rien. Je vous parle de +mon amour dans le delire de la fievre, et vous avez la charite de ne pas +me repondre, pour ne pas me desesperer, apparemment; mais vous n'avez +pas la patience de m'entendre davantage, et vous partez! Vous vous etes +lassee trop tot, Fernande, du role sublime dont vous aviez concu l'idee, +mais que vous n'avez pas eu la force de remplir. Mon amour n'a pas eu le +temps de guerir; mais il s'est aigri, et la plaie est plus acre et plus +envenimee qu'auparavant. + +Votre conduite est fort prudente. Je ne vous aurais jamais crue si +ingenieuse: vous avez arrange tout cela en un clin d'oeil, et vous avez +surmonte tous les obstacles avec toute l'habilete et tout le sang-froid +du tacticien le plus experimente. Cela est bien beau pour votre age! +Sylvia etait brutale et franche; elle partait en me laissant des billets +ou elle m'apprenait sans facon qu'elle ne m'aimait pas. Vous etes plus +politique; vous savez profiter des occasions et les saisir au vol; +vous arrangez tout d'une maniere si savante et si vraisemblable, qu'on +jurerait que c'est votre mari qui vous entraine, tandis que son coeur +genereux et brave hesite, s'etonne et se soumet sans savoir ce qui vous +passe par l'esprit. Sylvia se soucie mediocrement d'aller s'installer +chez des gens qu'elle ne connait pas, et qui la traiteront peut-etre +fort lestement; mais vous ne tenez compte de rien. Vous me comblez +devant eux d'hypocrites temoignages de regret et d'attachement, et vous +evitez si bien de vous trouver seule un instant avec moi, que, si je +n'etais furieux, je serais desespere. Soyez tranquille; j'ai autant +d'orgueil qu'un autre quand on m'irrite par le mepris. Vous auriez du +me temoigner le votre des le jour ou j'ai eu l'insolence de vous parler +d'amour: je serais parti sur-le-champ, et vous seriez debarrassee de moi +depuis longtemps. Pourquoi prendre tant de peine aujourd'hui? pourquoi +quitter votre maison et deplacer toute votre famille, quand vous n'avez +qu'un mot a dire pour me renvoyer en Suisse? Croyez-vous que je veuille +m'attacher a vos pas et vous fatiguer de mes poursuites? Vous avez +choisi pour refuge la maison Borel, pensant que c'etait le seul lieu du +monde ou je n'oserais pas vous suivre: eh! mon Dieu, c'est trop de soin; +restez et vivez en paix; je pars dans un quart d'heure. Defaites vos +malles; dites a votre mari que vous avez change d'idee: je vous ai vue +ce matin pour la derniere fois de ma vie. Adieu, Madame. + + + +LXVI. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Vous vous trompez absolument sur les causes de mon depart et de ma +conduite avec vous. J'exige que vous restiez jusqu'a demain, a moins que +vous ne vouliez faire deviner a mon mari un secret qui peut compromettre +son bonheur et mon repos. Ce soir, a neuf heures, nous partirons, apres +nous etre presse la main. Allez au grand ormeau, vous trouverez sous la +pierre mon dernier billet, mon dernier adieu. + + + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +(Billet place sous la pierre de l'ormeau.) + +Je pars parce que je vous aime; vous le dire et resister a vos +transports m'eut ete impossible. Partir sans vous le dire est egalement +au-dessus de mes forces. Je suis un etre faible et souffrant; je ne puis +commander a mon coeur; j'aime mes devoirs et je veux sincerement les +remplir. Ce que j'entends par mes devoirs, ce ne sont pas les seules +lois de la societe; la societe chatie severement ceux qui lui +desobeissent; mais Dieu est plus indulgent qu'elle, et il pardonne. Je +saurais braver pour vous le ridicule et le blame qui s'attachent aux +fautes d'une femme; mais ce que je ne puis vous immoler, le sacrifice +que vous refuseriez, c'est le bonheur de Jacques. Que n'est-il moins +parfait! que n'a-t il eu envers moi quelque tort qui m'autorise a +disposer de mon honneur et de mon repos comme je l'entendrais! Mais, +quand toute sa conduite est sublime envers moi et envers vous, que +pouvons-nous faire? Nous soumettre, nous fuir, et mourir de chagrin +plutot que d'abuser de sa confiance. + +Je ne sais pas quand j'ai commence a vous aimer. Peut-etre est-ce des le +premier jour que je vous ai vu, peut-etre Clemence avait-elle tristement +raison en m'ecrivant que je reussissais a donner le change a ma +conscience, mais que j'etais deja perdue lorsque je croyais travailler a +voire reconciliation avec Sylvia. Je ne sais plus maintenant apprecier +au juste ce qui s'est passe dans ma pauvre tete depuis un an; je suis +brisee de fatigue, de combats, d'emotions. Il est temps que je parte; je +ne sais plus ce que je fais; je suis comme vous etiez il y a un mois. +Alors je me sentais encore de la force; d'ailleurs, la crainte de vous +perdre m'en donnait. Que n'aurais-je pas imagine, que ne me serais-je +pas persuade, que n'aurais-je pas jure a Dieu et aux hommes, plutot que +de renoncer a vous voir? Cette idee etait trop affreuse, je ne pouvais +l'accueillir; mais la victoire que nous nous flattions de remporter +etait au-dessus des forces humaines; a peine vous vis-je au point +d'enthousiasme et de courage ou je vous priais d'atteindre, que mon +ame se brisa comme une corde trop tendue; je tombai dans une tristesse +inexplicable, et quand j'en sortais pour contempler avec admiration +votre devouement et votre vertu, je sentais qu'il fallait vous fuir ou +me perdre avec vous. Que Dieu nous protege! A present le sacrifice est +consomme; si je succombe, souvenez-vous de moi pour me plaindre et pour +me pardonner ce que je vous ai fait souffrir. + +Si vous voulez m'accorder une grace, restez encore quelques jours a +Saint-Leon; et puisque Silvia n'a pu se decider a me suivre, profitez de +cette sainte amitie que la Providence vous offre comme une consolation. +Elle est triste aussi; j'ignore ce qu'elle a; peut-etre devine-t-elle +que je suis malheureuse. Elle se devoue a mes enfants; elle leur servira +de mere. Voyez-les, ces pauvres enfants que j'abandonne aussi, pour +fuir tout ce que j'ai de plus cher au monde a la fois; leur vue vous +rappellera mes devoirs et les votres; vous souffrirez moins pendant ces +premiers jours. Si, au lieu de vous plonger dans la solitude, vous vous +nourrissez l'ame du temoignage de notre honnete amitie et du spectacle +de ces lieux, ou tout vous parlera des graves et augustes devoirs de la +famille et de l'honneur, vous vous souviendrez d'y avoir ete heureux par +la vertu, et vous vous rejouirez de n'avoir pas souille la purete de ce +souvenir. + + + +LXVII. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Saint-Leon. + +Vous avez bien fait de me laisser vos enfants; ce voyage eut fait +beaucoup da mal a ta fille, qui n'est pas bien portante. Son +indisposition ne sera rien, j'espere; elle serait devenue serieuse dans +une voiture, loin des mille petits soins qui lui sont necessaires. Ne +parle pas a ta femme de cette indisposition, qui sera guerie sans doute +quand tu recevras ma lettre. C'est une grande terreur pour moi que la +moindre souffrance de tes enfants, surtout a present que je suis seule. +Je tremble de voir leur sante s'alterer par ma faute; je ne les quitte +pourtant pas d'une minute, et je ne gouterai pas un instant de sommeil +que notre chere petite ne soit tout a fait bien. + +Je suis heureuse d'apprendre que vous avez fait un bon voyage, et que +vous avez recu le plus aimable accueil; mais je m'afflige et m'effraie +de la tristesse epouvantable ou tu me dis que Fernande est plongee. +Pauvre chere enfant! Peut-etre as-tu mal fait de ceder si vite a son +desir; il eut fallu lui donner le temps de reflechir et de se raviser. +Il m'a semble qu'au moment de partir, elle etait au desespoir, et +que, sans la crainte de te deplaire, elle eut renonce a ce voyage. Je +n'augure rien de bon de cette separation. Octave est comme fou. J'ai +reussi a le retenir jusqu'a present, mais je desespere de le calmer. +J'ai essaye de le faire parler; j'esperais qu'en ouvrant son coeur et en +l'epanchant dans le mien, il se calmerait ou se penetrerait davantage de +la necessite d'etre fort; mais la force n'est pas dans l'organisation +d'Octave; et quand meme j'obtiendrais quelques nobles promesses, sa +resolution serait l'enthousiasme de quelques heures. Je le connais, et +le voyant aussi serieusement epris de Fernande, j'espere peu a present +qu'il la seconde dans ses genereux projets. Il est dans une agitation +effrayante; sa souffrance parait si vive et si profonde, que j'en suis +emue de compassion et que je pleure sur lui du fond de mon ame. Sois +indulgent et misericordieux, o mon Jacques! car ils sont bien a +plaindre. Je n'ai jamais ete dans cette situation, et je ne sais +vraiment pas ce que je ferais a leur place. Ma position independante, +mon isolement de toute consideration sociale, de tout devoir de famille, +sont cause que je me suis livree a mon coeur lorsqu'il a parle. Si j'ai +de la force, ce n'est pas a me combattre que je l'ai acquise; car je +n'en ai jamais eu l'occasion. L'idee de sacrifier une passion reelle et +profonde a ce monde que je hais me parait si horrible, que je ne m'en +crois pas capable. Il est vrai que les seuls devoirs reels de Fernande +sont envers toi; et ta conduite en impose de tels a tous ceux qui +t'aiment, qu'il ne doit plus y avoir un instant de bonheur pour ceux qui +te trahissent. Aide-la donc avec douceur a accomplir cet holocauste de +son amour; j'essaierai d'obtenir quelque chose de la vertu d'Octave; +mais il me ferme l'acces de son coeur, et je ne puis vaincre la +repugnance que j'eprouve a forcer la confiance d'une ame qui souffre, +fut-ce avec l'espoir de la guerir. + + + +LXVIII. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Je suis dans un etat deplorable, mon cher Herbert; plains-moi et +n'essaie pas de me conseiller; je suis hors d'etat d'ecouter quoi que +ce soit. Elle a tout gate en me disant qu'elle m'aime; jusque-la, je +me croyais meprise; le depit m'aurait donne des forces; mais, en +me quittant, elle me dit qu'elle m'aime, et elle espere que je me +resignerai a la perdre! Non, c'est impossible; qu'ils disent ce qu'ils +voudront, ces trois etres etranges parmi lesquels je viens de passer un +an qui m'apparait comme un reve, comme une excursion de mon ame dans un +monde imaginaire! Qu'est-ce que la vertu dont ils parlent sans cesse? La +vraie force est-elle d'etouffer ses passions ou de les satisfaire? Dieu +nous les a-t-il donnees pour les abjurer? et celui qui les eprouve assez +vivement pour braver tous les devoirs, tous les malheurs, tous les +remords, tous les dangers, n'est-il pas plus hardi et plus fort que +celui dont la prudence et la raison gouvernent et arretent tous les +elans? Qu'est-ce donc que cette fievre que je sens dans mon cerveau? +Qu'est-ce donc que ce feu qui me devore la poitrine, ce bouillonnement +de mon sang qui me pousse, qui m'entraine vers Fernande? Est-la les +sensations d'un etre faible? Ils se croient forts parce qu'ils sont +froids. D'ailleurs, qui sait le fond de leurs pensees? qui peut deviner +leurs intentions reelles? Ce Jacques qui m'abandonne et me livre au +danger pendant un an, et qui, malgre sa penetration exquise en toute +autre chose, ne s'apercoit pas que je deviens fou sous ses yeux; cette +Sylvia qui redouble d'affection pour moi, a mesure que je me console +de ses dedains et que je les brave en aimant une autre femme, sont-ils +sublimes ou imbeciles? Avons-nous affaire a de froids raisonneurs +qui contemplent notre souffrance avec la tranquillite de l'analyse +philosophique, et qui assisteront a notre defaite avec la superbe +indifference d'une sagesse egoiste? a des heros de misericorde, a +des apotres de la morale du Christ qui acceptent le martyre de leurs +affections et de leur orgueil? A present que j'ai perdu l'aimant qui +m'attachait a eux, je ne les connais plus; je ne sais plus s'ils me +raillent, s'ils me pardonnent ou s'ils me trompent. Peut-etre qu'ils +me meprisent; peut-etre qu'ils s'applaudissent de leur ascendant sur +Fernande, et de la facilite avec laquelle ils m'ont separe d'elle au +moment ou elle allait etre a moi. Oh! s'il en etait ainsi, malheur a +eux! Vingt fois par jour je suis au moment de partir pour la Touraine. + +Mais cette Sylvia m'arrete et me fait hesiter. Maudite soit-elle! Elle +exerce encore sur moi une influence qui a quelque chose d'irresistible +et de fatal. Toi qui crois au magnetisme, tu aurais ici beau jeu pour +expliquer le pouvoir qu'elle a encore sur moi apres que mon amour pour +elle est eteint, et quand nos caracteres s'accordent et se ressemblent +si peu. Quand Fernande etait ici, j'etais si heureux, si enivre au +milieu de toutes mes souffrances, que je pensais tout ce qu'elle disait. +Sylvia etait mon amie, ma soeur cherie, comme elle etait l'amie et la +soeur cherie de Fernande. A present, elle m'etonne et m'inspire de la +mefiance. Je ne peux pas croire qu'elle ne soit pas mon ennemie, et la +pitie qu'elle me marque m'humilie comme le plus superbe temoignage de +mepris qu'une femme puisse donner a un ancien amant. Ah! si je pouvais +me livrer a elle, pleurer dans son sein, lui dire ce que je souffre, et +si j'etais sur qu'elle y compatit! Mais a quoi cela me menerait-il? Elle +est la soeur de Jacques, ou du moins il a en elle une amie si intime, +qu'elle ne peut que blamer et contrarier mon amour. Quand meme elle +serait assez genereuse pour desirer de me voir heureux avec une autre +qu'elle, Fernande est precisement la seule femme qu'elle ne peut pas +m'aider a obtenir. Ah! si elle me meprise, elle a bien raison, car je +suis un homme sans caractere et sans conviction. Je sens que je ne suis +ni mechant, ni vicieux, ni lache; mais je me laisse aller a tous les +flots qui me ballottent, a tous les vents qui me poussent. J'ai eu +dans ma vie des moments de folle et sainte exaltation, puis des +decouragements affreux, puis des doutes cruels et un profond degout des +gens et des choses qui m'avaient paru sublimes la veille. J'ai aime +Sylvia avec ferveur; j'ai cru pouvoir m'elever jusqu'a elle, qui me +paraissait a demi cachee dans les cieux; puis je l'ai meprisee jusqu'a +la soupconner d'etre une courtisane; puis je l'ai estimee au point de +vivre son ami apres avoir ete repousse comme amant; maintenant elle me +fait peur et j'ai comme une sorte de haine contre elle; et pourtant je +ne puis m'arracher encore aux lieux qu'elle habite; il me semble qu'elle +a a me dire quelque parole qui pourra me sauver. + +Mais pourquoi suis-je ainsi? pourquoi ne puis-je ni rien croire, ni rien +nier decidement? Oh! j'ai eu une belle nuit avec Fernande! j'ai verse a +ses pieds des larmes qui m'ont semble descendre du ciel; mais peut-etre +n'etait-ce qu'une comedie que je jouais vis-a-vis de moi-meme, et +dont j'etais a la fois l'acteur inspire et le spectateur niaisement +emerveille! Qui sait, qui peut dire ce qu'il est? Et a quoi sert de +se chauffer le cerveau jusqu'a ce qu'il eclate? a quoi mene cette +exaltation qui tombe d'elle-meme comme la flamme? Fernande etait sincere +dans ses resolutions, dans sa confiance, la pauvre enfant; et tout en +jurant a Dieu qu'elle ne m'aimerait point, elle m'aimait deja en secret. +Elle s'arrache au danger de me le dire, et elle me l'ecrit naivement! +Oh! c'est cela qui me la fait aimer! c'est cette faiblesse adorable qui +met son coeur au niveau du mien! D'elle, au moins, je n'ai jamais doute; +je sens ce que j'ai senti des le premier jour: c'est que nous sommes +faits l'un pour l'autre, et que son etre est de la meme nature que +le mien. Ah! je n'ai jamais aime Sylvia, c'est impossible, nous nous +ressemblons si peu! Presser Fernande dans mes bras, c'est presser une +femme, la femme de mon choix et de mon amour! et on s'imagine que +j'y renoncerai? Mais qu'arrivera-t-il? Que m'importe? si on la rend +malheureuse, je l'enleverai avec sa fille, que j'adore, et nous irons +vivre au fond de quelque vallee de ma patrie. Tu me donneras bien un +asile? Ah! ne me sermonne pas, Herbert; je sais bien que je me rends +malheureux, et que je fais folie sur folie; je sais bien que, si j'avais +une profession, je ne serais pas oisif; que, si j'etais comme toi, +ingenieur des ponts et chaussees, je ne serais pas amoureux; mais que +veux-tu que j'y fasse? je ne suis propre a aucun metier; je ne puis me +plier a aucune regle, a aucune contrainte. L'amour m'enivre comme le +vin; si je pouvais, comme toi, porter deux bouteilles de vin du Rhin +sans extravaguer, j'aurais pu passer un an entre deux femmes charmantes +sans etre amoureux de l'une ni de l'autre. + +Adieu; ne m'ecris pas, car je ne sais pas ou je vais. Je fais mon +portemanteau vingt fois par jour; tantot je veux aller a Geneve oublier +Fernande, Jacques et Sylvia, et me consoler avec mon fusil et mes +chiens; tantot je veux aller me cacher a Tours, dans quelque auberge +d'ou je serai a portee d'ecrire a Fernande et de recevoir ses reponses; +tantot je ris de pitie en me voyant si absurde; tantot je pleure de rage +d'etre si malheureux. + + + +LXIX. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Ce que tu me mandes de ma fille m'effraie extremement; c'est la premiere +fois qu'elle est malade, et, dans l'ordre des choses, elle aurait du et +devra l'etre souvent; mais je ne puis commander a mon inquietude quand +il s'agit de mes enfants, parce qu'ils sont jumeaux, et que leur +existence est plus precaire que celle des autres. La petite est bien +plus delicate que son frere, et cela justifie la croyance generale qu'un +des deux vit toujours aux depens de l'autre dans le sein de la mere. Si +elle va plus mal, ecris-le-moi sans hesiter. J'irai te rejoindre, non +pour aider a tes soins, qui ne peuvent etre que parfaits, mais pour te +soulager de la terrible responsabilite qui pese sur toi. J'ai cache et +je cacherai cette nouvelle a Fernande aussi longtemps que je pourrai; +sa sante est reellement tres-alteree, le chagrin et l'inquietude +aggraveraient son mal. Elle est entouree ici de soins, d'amities et +de distractions; mais rien n'y fait. Elle est d'une tristesse qui me +consterne, et ses nerfs sont dans un etat d'irritation qui change +entierement son caractere. Tu as raison, Sylvia, cette separation n'a +produit rien de bon. Il y a peu d'ames qui soient organisees assez +vigoureusement pour se maintenir dans le calme d'une forte resolution; +toutes les consciences honnetes sont capables de la generosite d'un +jour, mais presque toutes succombent le lendemain a l'effort du +sacrifice. J'ai cru qu'il etait de mon devoir de consentir a celui de +Fernande et meme de le seconder; ce n'est pas que j'en aie espere un +resultat heureux pour moi. Quand l'amour est eteint, rien ne le rallume; +et en m'arrachant a notre Dauphine, je n'avais pas certainement sur le +visage l'imbecile joie d'un mari dont la vanite triomphe. Je n'avais pas +non plus dans le coeur l'imprudent espoir d'un amant qui se flatte de +retrouver son bonheur dans l'immolation du bonheur d'autrui. Je savais +bien que Fernande aimerait Octave absent d'un amour plus acharne, et que +je la derobais seulement au danger dont sa pudeur eut peut-etre suffi +pour la preserver. Je savais que le trait s'enfoncerait dans son coeur a +mesure qu'elle s'efforcerait de le retirer. Tous les hommes oublient +ce qu'ils ont eprouve, et feignent de ne plus savoir ce que c'est que +l'amour quand on leur retire celui qu'ils croyaient posseder. Il faut +voir alors par quels stupides arguments ils essaient de prouver que la +femme qui les quitte est coupable envers eux. Pour moi, je n'accuserais +Fernande que dans le cas ou elle recevrait mes caresses d'un front +serein, avec un sourire trompeur sur les levres. Mais sa conduite est +noble; sa tristesse protesterait contre ma tyrannie, si j'etais assez +grossier pour l'exercer. Dans l'espece d'aversion qu'elle me temoigne +malgre elle de temps en temps, il y a une violence de sincerite que je +prefere a une hypocrite douceur. Pauvre enfant! pauvre chere enfant! +comme tu dis, elle fait ce qu'elle peut. Dans de certains moments elle +se jette a mon cou en sanglotant, dans d'autres elle me repousse avec +horreur. Ah! que peut-elle craindre de moi? Je lui proposerai bientot de +revenir si son etat ne s'ameliore pas; car je ne veux pas qu'elle soit +malheureuse et qu'elle me haisse. Tous les chagrins, tous les affronts +sur moi plutot que celui-la! J'attends encore quelques jours; +l'excitation ou elle est s'apaisera peut-etre comme le redoublement +d'une maladie. J'ai du consentir a l'amener ici, meme avec la conviction +que cela ne servirait a rien; j'ai du lui laisser la faculte de faire un +noble effort, et de mettre dans sa vie le souvenir d'un jour de vertu; +ce sera un remords de moins pour l'avenir, un droit de plus a mon +respect. Quand elle sera lasse de combattre, je ne leverai point le bras +pour l'achever, mais je le lui offrirai pour s'y reposer. Helas! si elle +savait combien je l'aime! Mais je me tais desormais; mon amour serait un +reproche, et je respecte sa souffrance. Insense que je suis! il y a des +instants ou je me flatte qu'elle va revenir a moi, et qu'un miracle va +s'accomplir pour me recompenser de tout ce que j'ai devore de douleurs +dans le cours de ma triste vie! + + + +LXX. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Il faut que tu viennes me trouver; ta fille tombe dans un etat de +marasme qui fait des progres effrayants; amene quelque medecin plus +habile que ceux que nous avons ici. Si Fernande est reellement aussi +malade et aussi triste que tu le dis, cache-lui l'etat de sa fille; +et pourtant comment lui annoncerons-nous plus tard la verite, si mes +craintes se justifient? Fais ce que tu jugeras le plus prudent. La +laisseras-tu ainsi sans toi chez ces Borel? La soigneront-ils bien? Il +est vrai que sa mere va arriver au Tilly, a ce qu'elle me mande, et +qu'elle ira chez elle si elle veut; mais d'apres tout ce que tu m'as dit +de sa mere, c'est une mauvaise amie et un triste appui pour Fernande. +Ah! pourquoi nous sommes-nous quittes? cela nous a porte malheur. + +Octave est parti pour Geneve; il a accompli aussi son sacrifice; que +peut-on lui demander de plus? J'ai vainement essaye d'adoucir son +chagrin par mon amitie; je me suis convaincue plus que jamais que +son ame n'est point grande, et que les petitesses de la vanite ou de +i'egoisme, je ne sais lequel des deux, en ferment l'entree aux idees +elevees et aux nobles sentiments. Croirais-tu qu'il a longtemps hesite a +savoir si j'avais l'intention de decouvrir ses secrets pour en abuser, +ou si j'etais sincere dans mon desir de le reconcilier avec lui-meme? +Croirais-tu qu'il a eu l'idee ridicule que je lui faisais des +coquetteries pour le ramener a mes pieds? Il me suppose ce vil et sot +amour-propre; il me croit occupee a ces calculs petits et meprisables, +quand mon coeur est brise de la douleur de Fernande et de la sienne, +quand je donnerais mon sang pour les guerir en les divisant, ou pour les +envoyer vivre heureux dans quelque monde ou tu n'aurais jamais mis le +pied, et ou leur bonheur ne toucherait point a ton existence. Pauvre +Octave! son plus grand malheur est de comprendre par l'intelligence +ce que c'est que la grandeur, mais d'avoir le coeur trop froid ou le +caractere trop faible pour y atteindre. Il croit que Fernande est son +egale, et il se trompe: Fernande est tres-au-dessus de lui, et Dieu +fasse qu'elle puisse l'oublier, car l'amour d'Octave ne la rendrait +peut-etre que plus malheureuse. Enfin il est parti en me jurant +qu'il allait en Suisse. Attendons le destin, et, quel qu'il soit, +devouons-nous a ceux qui n'ont pas la force de se devouer. + + + +LXXVI. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Votre mari est en Dauphine et moi je suis a Tours; vous m'aimez et je +vous aime, voila tout ce que je sais. Je trouverai moyen de vous voir +et de vous parler, n'en doutez pas. N'essayez pas de me fuir encore, je +vous suivrais jusqu'au bout de la terre. Ne craignez pas que je vous +compromette, je serai prudent; mais ne me reduisez pas au desespoir, et +ne dejouez pas par une inutile et folle resistance les moyens que +je prendrai pour arriver a vous sans que personne s'en doute. Que +craignez-vous de moi? quels sont ces dangers qui vous epouvantent? +Pensez-vous que je veuille d'un bonheur qui vous couterait des larmes? +M'estimez-vous assez peu pour croire que je vous demanderai des +sacrifices? Je ne veux que vous voir, vous dire que je vous aime, +et vous decider a retourner a Saint-Leon. La nous reprendrons notre +ancienne vie, vous resterez aussi pure que vous l'etes, et je serai +aussi malheureux que vous voudrez. Je puis tout promettre et tout +accepter pourvu qu'on ne me separe pas de vous; cela seul est +impossible. + +J'ai deja fait le tour du chateau et des jardins de Cerisy, j'ai deja +gagne le jardinier et apprivoise les chiens. Cette nuit je suis passe +sous vos fenetres, il etait deux heures du matin, et il y avait de la +lumiere dans votre chambre; demain je vous ecrirai comment nous pouvons +nous voir sans le moindre danger. Je sais que vous etes malade, et, s'il +faut repeter l'expression de ceux qui parlent de vous, un secret chagrin +vous tue. Et tu crois que je t'abandonnerai quand ton mari te laisse +pour aller serrer ses foins et philosopher avec Sylvia, tout en comptant +ses denrees et son argent? Pauvre Fernande! ton mari est une mauvaise +copie de M. de Wolmar; mais certainement Sylvia ne se pique pas d'imiter +le desinteressement et la delicatesse de Claire; c'est une coquette +froide et tres-eloquente, rien de plus. Cesse de mettre ces doux etres +de glace au-dessus de tout, cesse de leur sacrifier ton bonheur et le +mien; jette-toi dans les bras de celui qui t'aime, refugie-toi dans le +seul coeur qui t'ait comprise. Impose-moi tous les sacrifices que tu +voudras, mais laisse-moi pleurer a tes genoux encore une fois, est te +dire combien je t'aime, et que j'entende ce mot sortir de ta bouche. + + + +LXXII. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Je suis a Tours depuis un grand mois, comptant les jours le plus +patiemment que je peux, et attendant les rares instants ou il m'est +permis de la voir. Encore ai-je perdu quinze jours a demander et +a obtenir cette faveur. L'imprudente! elle ne sait pas combien sa +resistance, ses scrupules et ses larmes m'attachent a elle et donnent de +force a ma passion. Rien n'irrite mon desir, rien ne m'eveille de mon +indolence naturelle comme les obstacles et les refus. J'ai eu assez a +combattre sa terreur d'etre decouverte et compromise, j'ai ete fort +occupe. Tu dis que je n'ai pas d'emploi; je t'assure qu'il n'y a pas de +profession plus active et plus assujettissante que celle de penetrer +aupres des femmes que le monde et la vertu se chargent de garder. J'ai +eu a lutter contre madame de Luxeuil (cette Clemence dont je t'ai parle +une fois), le philosophe le plus pedant et le plus insupportable de +la terre, la femme la plus seche, la plus froide, la plus jalouse du +bonheur d'autrui. Je l'avais parfaitement jugee d'apres ses lettres. +J'ai eu occasion de faire parler d'elle un mien ami qui est a Tours, +et qui la connait fort bien, parce qu'elle y vient souvent. Je sais +maintenant que c'est ce qu'un appelle une personne distinguee, un de ces +etres qui ne peuvent ni aimer ni se faire aimer, et qui donnent leur +malediction a tout ce qui aime sur la terre; pedagogues femelles qui ont +le triste avantage de voir clairement le malheur des autres, et de le +predire avec une joie malicieuse pour se consoler d'etre etrangers aux +biens et aux maux des vivants; momies qui ont des sentences ecrites sur +parchemin a la place du coeur, et qui mettent leur gloire a etaler leur +fatal bon sens et leur raison impitoyable a defaut d'affection et de +bonte. Sachant que Fernande etait a Cerisy, et qu'au dire des voisins +tourangeaux elle se mourait d'une maladie de langueur, elle est venue +la voir et se repaitre de sa tristesse, comme un corbeau qui attend le +dernier soupir d'un mourant sur le champ de bataille. Je ne sais meme +pas si elle n'a pas indispose contre la pauvre Fernande madame Borel, +leur compagne commune de couvent. Fernande trouve que tout le monde +lui bat froid, et ne peut s'empecher de regretter Saint-Leon. Elle y +retournera, je l'y deciderai, et la je vaincrai ses scrupules et les +miens: oui, les miens; car je t'avoue, Herbert, que je suis le plus +miserable seducteur qu'il y ait jamais eu. Je ne suis un heros ni dans +la vertu ni dans le vice: c'est peut-etre pour cela que je suis toujours +ennuye, agite et malheureux les trois quarts du temps. J'aime trop +Fernande pour renoncer a elle; je prefere commettre tous les crimes et +supporter tous les malheurs; mais cet amour est trop vrai pour que +je veuille la persecuter et l'effrayer par des transports qu'elle ne +partage pas encore. Elle les partagera, Dieu et la nature le veulent. +Quelle digue peut s'opposer a l'amour de deux etres qui s'entendent +et dont les brulantes aspirations s'appellent et se repondent a toute +heure? Je concois les joies extatiques de l'amour intellectuel chez des +amants jeunes et pleins de vie, qui retardent voluptueusement l'etreinte +de leurs bras pour s'embrasser longtemps avec l'ame. Chez les captifs +ou les impuissants, c'est une vaine parade d'abnegation qu'expient en +secret le spleen et la misanthropie. Je divague donc avec Fernande, et +je m'eleve dans les regions du platonisme tant qu'elle veut. Je suis +sur de redescendre sur la terre et de l'y entrainer avec moi quand je +voudrai. + +Tu dois t'etonner de la vie que je mene: moi aussi; mais, au bout du +compte, cet abandon de moi-meme au hasard ou au destin, cette soumission +de mes actions a mes passions est la seule chose qui me convienne. Je +suis un vrai jeune homme, je le sais, au moins je l'avoue, et seul +peut-etre parmi tous ceux que je vois, je ne joue point de role. Je me +laisse aller au gre de ma nature, et je n'en rougis pas. Les uns se +drapent, les autres se fardent| il en est qui se platrent et veulent se +changer en statues majestueuses. Il en est d'autres qui attachent des +ailes de papillon a des organisations de tortue. En general, les vieux +se font jeunes, et les jeunes affectent la sagesse et la gravite de +l'age mur. Moi, je suis tout ce qui me passe par la tete et ne m'occupe +en aucune facon, des spectateurs. J'ecoutais dernierement deux hommes se +depeindre l'un a l'autre. L'un se disait bilieux et vindicatif, l'autre +insolent et apathique. Quand nous nous separames en quittant la +diligence, tous deux s'etaient deja reveles: le pretendu bilieux s'etait +laisse provoquer avec le plus grand sang-froid par l'apathique, lequel +n'avait pu supporter une contradiction tres-legere sur une question +politique. Le besoin de l'affectation est si grand chez les hommes, +qu'ils se vantent des defauts qu'ils n'ont pas, plus volontiers que des +qualites qu'ils peuvent avoir. + +Moi, je cours apres l'aimant qui m'attire, et ne tourne les yeux ni a +droite ni a gauche pour savoir ce qu'on dit de ma demarche. Quelquefois +je me regarde au miroir, el je ris de moi-meme; mais je ne change rien +a ma maniere d'etre, cela me donnerait trop de peine. Avec ce +caractere-la, j'attends sans trop d'ennui ni de desespoir ce que le +destin va faire de moi; j'occupe mes instants le plus paisiblement +du monde; la pensee de mon amour suffit pour rechauffer ma tete et +entretenir mon esperance. Enferme dans une petite chambre d'auberge +assez fraiche et sombre, j'emploie a dessiner ou a lire des romans (tu +sais que j'ai la passion des romans) les heures les plus chaudes de la +journee. Personne ici ne me connait que deux ou trois jeunes gens de +Paris qui n'ont aucun rapport avec les Borel. D'ailleurs, les Borel +ne connaissent ni mon nom ni ma figure, et mon sejour ici ne peut +compromettre Fernande aupres de personne. Jacques lui ecrit toujours +qu'il reviendra la chercher la semaine prochaine; mais il est clair +comme le jour qu'il n'y pense guere ou qu'il est plus occupe des soins +de son exploitation que de sa femme. Il est vrai qu'il ne tient qu'a +elle de demander des chevaux de poste, de monter dans sa voiture avec +Rosette et d'aller le rejoindre. C'est a quoi je travaille a la decider, +car je partirais aussitot pour mon ermitage, et j'arriverais a quelques +jours de distance, en disant a Jacques et a Sylvia que j'ai ete faire +un tour en Suisse. Ou ils ne se doutent de rien, ou ils veulent ne rien +voir. Cette derniere opinion est celle a laquelle je m'abandonne le plus +volontiers; elle apaise beaucoup un reste de remords qui me revient a +l'esprit lorsque Fernande, avec ses grands yeux humides d'amour, et ses +grands mots de sacrifice et de vertu, me replonge dans les incertitudes +du desir el de la timidite. Moi, timide! c'est pourtant vrai. +J'escaladerais les murailles de Babel, et je braverais tous les gardiens +de la beaute, eunuques, chiens et gardes-chasse; mais un mot de la femme +que j'aime me fait tomber a genoux. Heureusement les prieres d'un amant +sont plus imperieuses que les menaces de toute la terre, et meme que +les terreurs de la conscience. Je verrai Fernande ce soir. Elle vient +quelquefois au bal des officiers de la garnison avec madame Eugenie +Borel; je la fais danser sans avoir l'air de la connaitre, si ce n'est +comme une figure de bal, et je trouve le moyen de lui dire quelques +mots. Madame Borel a ici une grande vieille maison deserte, une espece +de pied-a-terre dont on n'ouvre les volets et les portes qu'une fois par +semaine. Il doit etre facile d'y penetrer et d'y donner rendez-vous a +Fernande. Elle ne veut plus que j'aille roder dans le parc de Cerisy. +J'aime pourtant bien l'amour espagnol; mais la poltronne n'est plus du +meme avis. + + + +LXXIII. + +DE M. BOREL A JACQUES. + +MON VIEUX CAMARADE, + +Ta fille se meurt, c'est fort bien; mais ta femme se perd, c'est autre +chose. Tu ne peux empecher l'un, et tu dois t'opposer a l'autre. Laisse +donc tes enfants a quelque personne sure, et reviens chercher madame +Fernande. Je me chargerais bien de te la reconduire si tu m'avais donne +le droit de lui commander. Mais je n'ai eu de toi a ton depart que cette +parole: "Mon ami, je te confie ma femme." Je ne sais pas bien ce que tu +entendais par la, toi qui es un philosophe, et dont les idees different +beaucoup des notres; moi, je suis un vieux militaire et ne connais que +le code du regiment Or, dans mon temps, voila comme cela se passait, et, +dans mon interieur, voici comment cela se passe encore. Quand un ami, +un frere d'armes me recommande sa femme ou sa maitresse, sa soeur ou +sa fille, je me crois investi des droits, ou, pour parler plus juste, +charge des devoirs suivants: 1 deg. souffleter ou batonner tout impertinent +qui s'adresse a elle avec l'intention evidente de porter atteinte a +l'honneur de mon ami, sauf a rendre raison de ma maniere de proceder au +soufflete ou au bayonne, si telle est son humeur. Ce premier point sera +fidelement execute, tu peux y compter, si le larron de ton honneur me +tombe sous la main; mais jusqu'ici il est aussi insaisissable que la +flamme et le vent. 2 deg. Je me crois oblige, quand la femme de mon ami est +recalcitrante ou sourde aux bons conseils que je tache de lui donner +d'abord, d'avertir mon ami, afin qu'il mette ordre lui-meme a sa +conduite, car je n'ai point le droit de la corriger comme je ferais de +la mienne en pareille circonstance. Voila ce dont je m'acquitte, mon +cher Jacques, avec beaucoup de chagrin et de repugnance, comme tu peux +croire; mais enfin il le faut. Ce n'est pas une petite responsabilite +que d'avoir a garder intacte la vertu d'une lemme jeune et jolie comme +la tienne. J'ai fait de mon mieux, mais je ne puis empecher qu'on se +moque de moi; une femme en sait plus long qu'un homme sous ce rapport. +Me taire serait tolerer et encourager le mal, et preter ma maison a un +commerce dont ma femme et moi semblerions complices. Je te transmets +donc les faits tels qu'ils sont, tu en feras l'usage que tu voudras. + +Il y a quinze jours, ou pour mieux dire quinze nuits, j'entendis passer +et repasser quelqu'un sous ma fenetre a deux heures du matin. Mon grand +levrier, qui dort toujours au pied de mon lit, s'elanca en hurlant vers +la croisee entr'ouverte, et, a ma grande surprise, ce fut le seul chien +de la maison qui prit la chose en mauvaise part. Tous les autres, bien +qu'accoutumes a faire leur devoir, ne disaient mot, et je pensai +que c'etait quelqu'un de la maison. J'appelai, je criai _qui vive?_ +plusieurs fois, personne ne repondit; je pris une simple canne a epee et +je sortis, mais je ne trouvai personne, et madame Fernande qui etait +a sa fenetre, m'assura n'avoir rien vu et rien entendu. Cela me parut +singulier et invraisemblable; mais je n'en temoignai rien, et je me +tins sur mes gardes les nuits suivantes. Deux nuits apres j'entendis +tres-distinctement les memes pas, mon levrier fit le mene tapage; mais +je l'apaisai et je descendis dans le jardin sans faire de bruit. Je vis +fuir d'un cote un homme et de l'autre une femme, qui n'etait ni plus ni +moins que la tienne. Je ne me montrai pas a elle dans cet instant; +mais le lendemain, au dejeuner, j'essayai de lui faire entendre que +je m'etais apercu de quelque chose; elle ne voulut pas comprendre. +Neanmoins le galant ne revint plus. J'avais eu d'abord l'intention +d'avoir une explication formelle avec ta femme; mais la mienne m'en +empecha, elle s'en etait deja chargee; et pour ne pas affliger Fernande, +comme les femmes entre elles connaissent mieux les petits menagements, +elle lui avait dit qu'elle seule avait decouvert son intrigue. Madame +Fernande avait repondu, avec force larmes et attaques de nerfs, qu'elle +avait en effet inspire une violente passion a un pauvre jeune fou +pour lequel elle n'avait que de l'amitie, et qu'elle avait ecoute par +compassion au moment de l'eloigner d'elle pour toujours. Je te repete +les paroles dont ma femme, qui n'est pas mal romanesque non plus dans +son genre, s'est servie en me racontant le fait. Tu croiras de cette +pretendue amitie tout ce qu'il te plaira; pour moi, je n'en crois pas un +mot; mais comme Fernande jurait a Eugenie que le monsieur etait parti au +moins pour l'Amerique, comme il ne se passait plus rien depuis plusieurs +jours, je renoncai de bon coeur a la tache desagreable que je remplis +Aujourd'hui. + +[Illustration: J'ai vu Sylvia avec sa robe bleue dans le jardin.] + +L'affaire en etait la quand le colonel de la garde royale nous invita +a ses bals. Je n'aime guere ces freluquets de la nouvelle armee, qui +portent des talons rouges au lieu de cicatrices, et des ordres etrangers +au lieu de notre vieille croix; mais, au bout du compte, le colonel +est un aimable homme. Quelques-uns de ces messieurs sont d'anciens +militaires que la necessite d'avoir un etat a forces de retourner leur +casaque; on boit de bon vin a leurs soupers et on joue gros jeu. Tu sais +que je ne suis pas un saint; ma femme aime la danse comme une vraie +folle; apres avoir un peu grogne, je consentis a la mettre dans sa +caleche, a prendre les renes et a la conduire a Tours avec madame +Fernande, qui s'avouait beaucoup mieux portante, et madame Clemence, +cette begueule que je n'aime guere, et qui, grace a Dieu, prit conge de +nous en arrivant a la ville. Ta femme se fit belle comme un ange pour +aller au bal; et vraiment on n'eut pas dit, en la voyant, qu'elle fut si +malade qu'elle pretend l'etre. Je m'en allai avec ceux qui ne dansent +pas, et je laissai ces dames avec ceux qui n'ont pas eu les pieds geles +en Russie; je recommandai seulement a Eugenie de surveiller de pres sa +compagne, et de m'avertir sur-le-champ si elle dansait plusieurs fois ou +si elle causait trop souvent avec quelqu'un. Je revins moi-meme trois ou +quatre fois donner un coup d'oeil a leur maniere d'etre. Tout se passa +fort bien en apparence, et a moins que ma femme ne soit d'accord avec +la tienne, ce dont je la crois incapable, il faut que le cavalier soit +tres-adroit et moins _insense_ que Fernande ne l'avait depeint. Il faut +aussi qu'elle ait ete de tres-bon accord avec lui pour ne pas me le +faire connaitre; car il m'est impossible d'imaginer lequel, de ceux qui +l'ont fait danser durant deux bals, a pris avec elle les mesures qu'elle +a su si bien executer. Je poursuis mon Recit. + +[Illustration: J'ai deja gagne le jardinier...] + +Le lendemain du dernier bal, quand nous fumes de retour a Cerisy, elle +nous dit qu'elle avait oublie une emplette, et qu'elle s'amuserait +a monter a cheval _un de ces jours_ pour faire cette course. Je lui +repondis qu'au jour et a l'heure qu'elle choisirait, je serais pret a +l'accompagner avec ma femme, ou sans ma femme, si cette derniere etait +occupee. Je lui proposai le lendemain ou le surlendemain. Elle me dit +que cela dependrait de l'etat de sa sante, et qu'elle m'avertirait le +premier matin ou elle se sentirait bien. Le lendemain, vers midi, ne la +voyant point descendre au salon, je craignis qu'elle ne fut plus malade +qu'a l'ordinaire, et j'envoyai savoir de ses nouvelles; mais sa femme +de chambre nous repondit qu'elle etait partie a six heures du matin, +a cheval et suivie d'un domestique. Cela m'etonna un peu, et j'allai +prendre des informations a l'ecurie. Je savais que la jument d'Eugenie +et l'autre petite bete que monte ta femme ordinairement etaient allees +chez le marechal ferrant, a deux lieues d'ici. Fernande avait donc ete +obligee de monter mon cheval, qui est beaucoup trop vigoureux pour +une femme aussi poltronne qu'elle; cela me sembla trahir un singulier +empressement d'aller a Tours, et me jeta dans une double inquietude. Je +craignais qu'elle ne se rompit le cou, et, ma foi! c'eut ete bien autre +chose que tout le reste. J'allai l'attendre a la grille du parc, et +je la vis bientot arriver au triple galop, couverte de sueur et de +poussiere. Elle fut assez deconcertee en m'apercevant; elle esperait +sans doute rentrer et se depouiller de cet accoutrement de marche forcee +sans etre remarquee; mais elle reprit courage et me dit avec assez +d'aplomb: "Ne trouvez-vous pas que je suis bien matinale et bien brave? +--Oui, lui dis-je; je vous fais compliment d'etre changee a ce point +depuis le depart de Jacques.--Et vous voyez comme je mene bien votre +cheval, ajouta-t-elle en feignant de ne pas comprendre. Je me porte +vraiment bien aujourd'hui; je me suis levee avec le jour, et, voyant +un si beau temps, je n'ai pu resister a la fantaisie de faire cette +expedition.--C'est tres-joli de votre part, repris-je; mais Jacques +vous laisse-t-il courir les champs toute seule de la sorte?--Jacques me +laisse faire tout ce que je veux," repondit-elle d'un petit ton sec; et +elle partit au galop sans ajouter un mot de plus. J'essayai de la faire +sermonner par ma femme; mais les femmes se soutiennent entre elles comme +les larrons; je ne sais ce qu'elles se dirent. Eugenie me pria de ne pas +me meler de cette affaire, et voulut me prouver que je n'avais pas le +droit de faire des lecons a une personne qui n'etait ni ma soeur ni ma +fille; que mes epigrammes etaient brutales et blessaient Fernande, ce +qui etait contraire aux egards que nous devions a son isolement et aux +devoirs de l'hospitalite. Que sais-je! elle me raisonna si bien, que je +me tus encore et que ta femme retourna a Tours de la meme facon deux +jours apres, c'est-a-dire hier. Que pouvais-je lui dire pour l'en +empecher, apres tout? Et qui l'empechait de me repondre qu'elle allait +tout simplement acheter des gants et des souliers blancs? Eugenie le +croyait ou feignait de le croire; or, voici le denoument. + +Tu sais aussi bien que moi que dans les villes de province tout se +remarque, tout s'interprete et tout se decouvre. La jolie figure de ta +femme avait fait trop de sensation dans les bals pour que les officiers +de la garnison ne cherchassent pas a lui faire la cour; et, comme il n'y +a pas de meilleures prudes que les femmes qui cachent un petit secret, +ils etaient tous repousses avec perte. Ils la virent passer le premier +matin et la suivirent de loin jusqu'a notre _maison de ville_, comme +ma femme appelle son pied-a-terre; ils la virent entrer et sortir, +remarquerent le temps qu'elle y passa, s'informerent, surent qu'il +n'y avait personne dans la maison, et se demanderent naturellement si +c'etait pour dormir ou pour prier Dieu qu'elle venait s'enfermer +la pendant deux heures. Oisifs comme des officiers en garnison, et +malicieux comme de vrais sous-lieutenants, cinq ou six d'entre eux +firent si bonne enquete, qu'ils decouvrirent une certaine issue de +derriere par laquelle sortit, quelque temps apres que Fernande fut +partie, un jeune homme que l'on ne connait pas par son nom, mais qu'on a +vu a l'auberge de la Boule-d'Or depuis quelque temps. Hier, lorsque la +pauvre Fernande retourna au rendez-vous, on attendit que le compere se +fut introduit de son cote, et on lui ferma la retraite sans qu'il s'en +apercut, puis on monta la garde autour de la maison, et on laissa sortir +Fernande sans l'effaroucher par aucune demonstration hostile; ces +messieurs sont tous gens de bonne famille et trop bien eleves pour +adresser la parole a une dame en pareille occasion. De mon temps, nous +n'aurions pas ete si respectueux; mais autre temps, autres moeurs, +heureusement pour ta femme. Ces messieurs n'en voulaient qu'a l'heureux +rival qu'elle leur preferait. Elle monta a cheval dans la cour apres +avoir pris la clef du rez-de-chaussee, qu'elle avait demandee a ma femme +sous pretexte de prendre un instant de repos dans le salon, pendant +qu'on briderait son cheval pour repartir; elle remit cette clef dans sa +poche, non sans avoir bien barricade son amant pour qu'il ne fut derange +dans sa retraite par aucun curieux, et le domestique qui l'accompagnait, +et qui etait ou n'etait pas dans le secret, emporta egalement la clef +de la cour. Fernande partit au milieu d'une haie de spectateurs qui +feignaient de fumer leur pipe en parlant de leurs affaires, mais qui se +porterent aussitot apres en embuscade a la fenetre du grenier par ou +l'amant etait entre d'une maison voisine. Ils contemplerent avec grand +plaisir les inutiles efforts qu'il fit pour sortir; ils le tinrent +longtemps prisonnier, et voulaient, dit-on, le forcer a parlementer en +repondant a de certaines questions, moyennant quoi on l'aurait mis en +liberte. Il resta muet a tous les appels, a toutes les plaisanteries, et +se tint tout le jour tranquille comme s'il eut ete mort. Les vauriens +d'assiegeants deciderent qu'on le prendrait par la famine, et qu'on +monterait la garde toute la nuit; on posa des postes autour de la +maison, et on les releva d'heure en heure comme des factions militaires. +Mais le captif, desespere, fit une sortie a laquelle on ne s'attendait +pas, et s'evada par les toits d'une maniere qu'on dit miraculeuse de +hardiesse et de bonheur. On le vit passer comme une ombre dans les airs, +mais on ne put le joindre; et ce matin il a quitte la ville sans qu'on +sache quelle route il a prise. Ton ancien camarade Lorrain, qui est +aujourd'hui chef d'escadron dans les chasseurs de la garde royale, est +venu diner avec nous, et m'a raconte toute l'affaire non sans un certain +plaisir, car il ne t'aime pas infiniment. Je suis monte chez ta femme +aussitot qu'il a ete parti; elle s'etait donnee pour malade toute la +journee et n'avait pas quitte sa chambre. Je lui ai fait une scene de +tous les diables, et elle s'est mise en colere comme un petit demon. +Au lieu de me prier de me taire, elle m'a defie de t'informer de sa +conduite, et m'a declare que je n'avais pas le droit de lui parler +ainsi; que j'etais _un butor_, et qu'elle ne souffrirait pas de toi-meme +les reproches que je lui faisais. S'il en est ainsi, fais comme tu +voudras, je m'en lave les mains; mais ma conscience m'ordonne de te dire +ce qu'il en est. + +Elle m'a chasse de sa chambre, et voulait envoyer chercher sur-le-champ +des chevaux de poste et quitter une maison ou elle se disait insultee et +opprime. Eugenie s'est efforcee de la calmer, et une violente attaque de +nerfs qui cette fois est, je crois, bien, reelle, est venue terminer le +differend. Elle est au lit maintenant, et Eugenie passera la nuit aupres +d'elle; moi je me hate de t'ecrire, parce que je crains que demain la +force et la volonte ne lui reviennent de partir, et je ne veux pas la +laisser s'en aller ainsi toute seule avec cette petite soubrette, qui +m'a l'air, par parenthese, d'une sournoise tres-rouee. Je ferai mon +possible pour lui persuader de t'attendre; mais, pour Dieu! tire-moi +bien vite de cet embarras. Ne me fais pas de reproches, car tu vois que +j'ai agi pour le mieux, et que je ne suis pas responsable de ce qui +arrivera desormais; si elle veut partir, faire quelque folie, se laisser +enlever, que sais-je? puis-je la mettre sous les verrous? Je ne le cache +pas qu'elle a la tete perdue; dans l'indignation que m'inspirait sa +resistance a mes avis, il m'est echappe qu'elle ferait mieux d'aller +soigner sa fille qui se meurt, que de s'occuper d'un amour extravagant +qui la livre deja a la risee de toute une province et de tout un +regiment. J'ai ete fache aussitot d'avoir trahi le secret que tu m'avais +recommande, car elle est tombee dans des convulsions qui m'ont prouve +que cette nouvelle lui fait beaucoup de mal, et qu'elle n'a pas oublie +l'amour maternel. Je termine en te priant d'avoir de l'indulgence +envers elle. Je connais ton sang-froid, et compte sur la prudence de ta +conduite, mais joins-y un peu de pitie pour cette pauvre egaree. Elle +est bien jeune, elle pourra se ranger et se repentir. Il y a de bien +bonnes meres de famille qui ont eu leurs jours d'egarement. Elle a, je +crois, un bon coeur, du moins avant son mariage elle etait charmante; je +ne l'ai plus reconnue quand tu nous l'as ramenee avec des caprices, des +convulsions et des violences dont je ne l'aurais jamais crue capable +autrefois. Tu m'as paru etre un mari bien debonnaire, je ne te le cache +pas; tu vois ce que c'est que d'etre trop amoureux de sa femme. D'autres +disent que tu as quelques torts a te reprocher, et que tu vis la-bas +dans une intimite un peu trop tendre avec une espece de parente qui est +venue te trouver apres ton mariage, on ne sait pas d'ou. Je sais bien +que lorsqu'une femme est enceinte ou nourrice, on est excusable d'avoir +quelque fantaisie; mais il ne faut pas que cela se passe sous le toit +conjugal; c'est une grande imprudence, et voila comme elles s'en +vengent. Ne te fache pas de ce que je te dis, c'est le propos d'un +commis voyageur qui, entendant raconter l'aventure de Fernande ce matin +dans un cafe, a dit que tu meritais un peu ton sort; c'est peut-etre un +mensonge. Quoi qu'il en soit, viens, ne fut-ce que pour decouvrir la +retraite de ton rival et le traiter comme il le merite; je t'aiderai. Je +ferme ma lettre, est minuit. Ta femme vient de s'endormir, c'est-a-dire +qu'elle va mieux. Je lui ferai des excuses demain. + + + +LXXIV. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + +Tilly, pres Tours. + +Je suis chez ma mere: offensee et presque insultee par M. Borel, je suis +venue me refugier, non dans le sein d'une protectrice et d'une amie, +mais sous le toit d'une personne dont les lecons, quelque dures qu'elles +soient, ne seront point des usurpations de pouvoir. Je puis entendre +sortir de sa bouche bien des paroles qui me revoltaient dans celle de ce +soldat brutal et grossier. Je pars demain pour Saint-Leon; ma mere m'y +conduit. Elle sait notre miserable aventure; qui ne la sait pas! mais +elle a ete moins cruelle pour moi que je ne m'y attendais. Elle rejette +tout le blame sur mon mari, et, malgre tout ce que je puis dire, +s'obstine a croire que Sylvia est sa maitresse, et qu'il m'abandonne +pour vivre avec elle. Je ne sais pas qui a repandu dans le pays cet +infame mensonge; tout le monde l'accueille avec l'empressement qu'on met +a croire le mal. Helas! ce n'etait donc pas assez que je le rendisse +ridicule par ma folle conduite, je ne puis empecher qu'on le calomnie! +Sa bonte, sa confiance envers moi, seront attribuees a des motifs +odieux! Je suis sure que Rosette nous trahit et vend nos secrets; je +l'ai rencontree tout a l'heure comme elle sortait de chez ma mere, et +elle s'est beaucoup troublee en me voyant. Un instant apres, ma mere +est venue me parier de mon menage, de mon imprudent amour, et j'ai vu +qu'elle etait informee des plus petits details de notre histoire; mais +informee de quelle maniere! Les faits, en passant par la bouche de cette +servante, etaient salis et denatures, comme vous pouvez penser: nos +premiers rendez-vous au grand ormeau, alors que je croyais me livrer a +un sentiment si pur et si peu dangereux, ont ete presentes comme une +intrigue effrontee; l'accueil que Jacques vous fit alors a ete traite +d'infame complaisance; et notre double amitie, si longtemps paisible et +toujours si pure, est condamnee sans appel comme un double commerce de +galanterie. Que puis-je repondre a de telles accusations? Je n'ai pas +la force de me debattre contra une destinee si deplorable; je me laisse +accabler, humilier, salir. Je pense a ma fille qui se meurt, et que je +trouverai peut-etre morte dans trois jours. Il semble que le ciel soit +en colere contre moi; j'ai donc commis un grand crime en vous aimant? +Votre lettre me fait autant de bien qu'il m'est possible d'en ressentir; +mais que pouvez-vous reparer desormais? Je sais que vous souffrez autant +que moi de mes maux, je sais que vous donneriez votre vie pour m'en +preserver; mais il est trop tard. Je ne vous ferai point de reproches; +je suis perdue, a quoi servirait de me plaindre? + +Je ne sais pas comment m'est parvenue votre lettre, mais je vois, au +moyen que vous m'indiquez pour recevoir ma reponse, que vous n'etes pas +loin, et que vous penetrez presque dans la maison. Octave! Octave! vous +m'etes funeste, vous m'avez perdue par la conduite ou vous perseverez +obstinement. A quoi serviront cette sollicitude et ces poursuites +passionnees qui exposent votre vie et qui ruinent mon honneur? Pourquoi +voulez-vous me disputer ainsi a une societe qui rit de nos efforts, et +pour qui notre affection est un sujet de scandale et de moquerie? Sous +quelque deguisement et avec quelque precaution que vous approchiez de +moi, vous serez encore decouvert. La maison est petite, je suis gardee +a vue, et Rosette vous connait; vous voyez ou menent le secours et le +devouement de ces gens-la; pour un louis ils vous secondent, pour deux +ils vous vendent. A quoi vous servira de me voir? vous ne pouvez rien +pour moi. Il faut que mon mari sache tout, et que j'obtienne son pardon. +Ce ne sera pas difficile, je connais trop bien Jacques pour craindre +aucun mauvais traitement de sa part; mais son estime me sera retiree +a jamais, il n'aura plus pour moi que de la compassion, et sa bonte +m'humiliera comme un affront perpetuel. Pour vous, si vous vous obstinez +a me voir encore, vous paierez peut-etre cette obstination de votre vie; +car Jacques se reveillera enfin du sommeil ou la confiance plonge son +orgueil. Je ne puis vous empecher de chercher l'accomplissement de votre +fatale destinee; vous ne pouvez augmenter le mal que vous m'avez fait, +qu'en trouvant la mort dans les consequences de votre amour. Eh bien! +soit. Tout ce qui pourra hater la mienne sera un bienfait de Dieu: qu'il +m'enleve ma fille et qu'il vous frappe, je vous suivrai de pres. + + + +LXXV. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Je t'ai perdue, tu es desesperee, et tu crois que je t'abandonnerai? +Tu crois que je tiendrai compte des dangers auxquels ma vie peut etre +exposee, quand la tienne est compromise et desolee par ma faute? Me +prends-tu pour un lache? Ah! c'est bien assez d'etre un fou que Dieu +maudit, et dont la fatalite dejoue toutes les esperances et traverse +toutes les entreprises. N'importe, ce n'est point le moment des +plaintes et du decouragement; songe que je ne puis plus te compromettre +maintenant; le mal est fait, rien ne m'en consolera, et mon coeur +saignera eternellement pour ma faute. Mais si le passe n'est pas +reparable, du moins l'avenir nous appartient, et je ne supporte pas +l'idee qu'il doive etre pour toi un chatiment implacable et eternel. +Pauvre infortunee! Dieu ne veut pas que tu te resignes a souffrir toute +ta vie d'une faute que tu n'as pas commise; s'il veut punir, il faudra +qu'il commence par moi; mais va, Dieu est indulgent, et il protege ceux +que le monde abandonne. Il te preservera, lui seul sait de quelle facon; +du moins il te rendra ta fille. Ce miserable Borel aura exagere son +mal pour se venger de la juste fierte avec laquelle tu repoussais +ses insolentes reprimandes. Quand j'ai quitte Saint-Leon, elle etait +tres-legerement indisposee, et sa constitution annoncait une force +capable de resister aux maladies inevitables de l'enfance. Tu la +retrouveras guerie, ou, du moins, elle guerira en dormant sur ton sein. +Tout le mal est venu, a elle comme a nous, de ton depart. Nous etions +une heureuse famille, croyant les uns aux autres, et une meme vie +semblait nous animer; tu as voulu rompre cet accord que le ciel +ordonnait. Il te poussait dans mes bras; Jacques l'aurait ignore ou +tolere, et Sylvia n'aurait ose s'en offenser. A present, le monde a +parle, il a jete sa hideuse malediction sur nos amours, il faut les +laver avec du sang. Laisse faire, j'offrirai le mien a Jacques jusqu'a +la derniere goutte. Ne sais-tu pas que je serais le dernier des laches +si j'agissais autrement? S'il doit s'apaiser en prenant ma vie et te +rendre le bonheur, je mourrai console et purifie de mon crime; mais s'il +te maltraite, s'il te menace, s'il t'humilie seulement, malheur a lui! +Je t'ai jetee dans le precipice, je saurai t'en retirer. Crois-tu que je +m'inquiete du monde? J'ai cru autrefois que c'etait un maitre severe +et juste; j'ai rompu avec lui du jour ou il m'a defendu de t'aimer. A +present, je brave ses anathemes; je te prendrai dans mes bras et je +t'emporterai au bout de la terre. J'enleverai tes enfants, ta fille +au moins avec toi, et nous vivrons au fond de quelque solitude ou les +clameurs insensees de ta societe ne nous atteindront pas. Je n'ai pas, +comme Jacques, une grande fortune a t'offrir; mais ce que je possede +t'appartiendra; je me vetirai en paysan, et je travaillerai pour que +ta fille ait une robe de soie, et pour que tu n'aies rien a faire qu'a +jouer avec elle. Le sort que je te ferai sera moins brillant que celui +dont tu jouis; mais il te prouvera plus d'amour et de devouement que +tous les dons de ton mari. Releve donc ton courage et hate-toi d'aller +a Saint-Leon. Si je ne craignais d'augmenter sa colere, je viendrais te +prendre ce soir dans une chaise de poste et je te conduirais moi-meme +a ton mari; mais il croirait peut-etre, dans le premier moment, que je +viens pour le braver, et telle n'est pas mon intention. Je vais m'offrir +a lui, et lui donner la reparation qu'il voudra. Il me mepriserait avec +raison si je fuyais dans un pareil moment. Je suis entre dans le petit +jardin de ta mere ce matin, et je l'ai vue en grand conciliabule avec +Rosette; chasse cette fille le plus tot possible. Je t'ai vue aussi, +dans quel etat de paleur et d'abattement! J'ai senti toutes les tortures +du remords et du desespoir. J'etais habille en paysan, et c'est moi qui +ai vendu a ton domestique les fleurs ou tu as du trouver mon premier +billet. Je te porterai moi-meme celui-ci ce soir au moment de ton +depart, et je ferai le voyage a deux pas derriere toi. Prends courage, +Fernande; je t'aime de toutes les forces de mon ame; plus nous serons +malheureux, et plus je t'aimerai. + + + +LXXVI. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +J'ai bien des choses a te raconter. Je suis reparti pour le Dauphine, le +15 au soir, avec Fernande et madame de Theursan; la mere etait bien loin +de se douter qu'un des deux postillons qui la conduisaient n'etait autre +que l'amant a qui elle se flattait d'enlever sa fille. Cette madame de +Theursan, qui est du reste une mechante femme, est prudente et amie +des mesures sages et adroites; elle avait, dans la journee, congedie +Rosette, et l'avait fait partir pour Paris avec une somme assez forte +et une lettre de recommandation pour une personne qui doit la placer +avantageusement. J'ai rencontre la soubrette dans une auberge du village +voisin ou elle prenait la diligence; j'avais envie de la cravacher; mais +j'ai pense que, dans l'interet de Fernande, je devais faire tout le +contraire. J'ai donc double le present de madame de Theursan, et je l'ai +vue partir pour Paris. La, du moins, les mechancetes de sa langue seront +perdues dans le grand orage des voix qui planent sur l'abime ou tout +s'engloutit pele-mele, fautes et blame. Au moment du depart de Fernande, +j'ai vu avec plaisir madame Borel lui donner des temoignages d'amitie +qui ont du repandre quelque consolation dans son coeur brise. A +l'approche du premier relais, apres avoir echange un regard, une poignee +de main et un billet a la portiere avec Fernande, j'ai quitte mon +costume, et j'ai couru la poste a franc-etrier toute la nuit derriere +sa voiture; a chaque relais je m'approchais d'elle, et je voyais, a la +lueur mysterieuse de quelque lanterne, un peu d'espoir et de plaisir +dans ses yeux. Au jour, pendant qu'elle dejeunait dans une auberge, j'ai +loue une chaise et j'ai continue ainsi mon voyage. A propos, envoie-moi +vite de l'argent, car, si j'avais quelque nouvelle expedition a faire, +je ne saurais comment m'en tirer. + +Madame de Theursan a bien remarque ma figure sur la route; mais elle +ne m'avait jamais vu, et j'avais l'air d'un voyageur de commerce si +indifferent a elle et a sa fille, qu'elle ne pouvait deviner mon +dessein. Je me suis arrete sur la route, a l'entree du vallon de +Saint-Leon, et je l'ai laissee s'engager dans la plaine; j'ai envoye +alors mon equipage au presbytere en disant au postillon d'aller +lentement, et, en une demi-heure, par le sentier des Collines, je +suis arrive a travers bois jusqu'au chateau; je suis entre sans voir +personne, et je me suis assis dans le salon derriere le paravent ou l'on +met parfois les enfants pendant le jour. Il y avait un berceau vide, un +seul; mon coeur se serra; je devinai que la petite fille etait morte, +et je repandis des larmes ameres en songeant au surcroit de douleur qui +attendait mon infortunee Fernande. + +J'etais la depuis un quart d'heure, absorbe et comme accable de cette +combinaison de malheurs implacables, lorsque j'entendis marcher +plusieurs personnes; c'etait Jacques avec Fernande et sa mere qui +venaient d'arriver. "Ou est ma fille? disait Fernande a son mari; +fais-moi voir ma fille." L'accent de sa voix etait dechirant. Celle de +Jacques eut quelque chose d'etrangement cruel en lui repondant par cette +question: _Ou est Octave?_... Je me levai aussitot, et je me presentai +en disant d'un ton resolu: "Me voici." Il resta quelques instants +immobile, et regarda madame de Theursan, dont le visage exprimait la +surprise que tu peux imaginer. Jacques, alors, me tendit la main en me +disant: _C'est bien_. Ce fut la premiere et la derniere explication que +nous eumes ensemble. + +Fernande etait partagee entre l'inquietude de savoir ce qu'etait devenue +sa fille et celle de voir la conduite de Jacques envers moi; pale et +tremblante, elle tomba sur une chaise en disant d'une voix etouffee: +"Jacques, dis-moi que ma fille est morte et que tu as recu une lettre de +M. Borel.--Je n'ai recu aucune lettre, repondit Jacques, et ton arrivee +est pour moi un bonheur inattendu." Il fit cette reponse avec tant de +calme, que Fernande dut s'y tromper. J'y aurais ete pris moi-meme, si +je ne savais par Rosette, qui etait au courant de tous les secrets de +Cerisy, que M. Borel a ecrit et qu'il a tout raconte. Fernande se leva +vivement, et un eclair de joie brilla sur son visage; mais elle retomba +sur son siege, en disant: "Ma fille est morte, du moins!--Je vois, dit +Jacques en se penchant vers elle avec affection, que Borel aura eu +l'imprudence de te dire les motifs qui m'ont retenu loin de toi. C'est +une triste justification que j'ai a t'offrir, ma pauvre Fernande; mais +tu l'accepteras, et nous pleurerons ensemble." Sylvia entra en cet +instant avec le fils de Fernande dans ses bras; elle courut le mettre +dans ceux de l'infortunee en la couvrant de baisers et de larmes. +_Seul!_ dit Fernande en embrassant son fils, et elle s'evanouit. + +"Monsieur, dit alors madame de Theursan en prenant le bras de Jacques, +laissez ma fille aux soins de deux personnes que j'ai la surprise de +voir ici, et accordez-moi sur-le-champ un moment d'entretien dans une +autre piece.--Non, Madame, repondit Jacques d'un ton sec et hautain; +laissez-moi secourir ma femme moi-meme, vous direz ensuite tout ce que +vous voudrez devant les deux personnes que voici. Fernande, dit-il en +s'adressant a sa femme, qui commencait a revenir un peu, prends +courage; c'est tout ce que je te demande en recompense de la tendresse +inalterable que j'ai pour toi. Soigne-toi, conserve-toi pour cet enfant +qui nous reste; vois comme il te sourit, notre pauvre fils unique! Tu +dois tenir a la vie, tu es encore entouree d'etres qui te cherissent; +Sylvia est la qui attend un effort de ton amitie pour lui rendre +ses caresses; je suis a tes pieds pour te conjurer de resister a ta +douleur... et... voici Octave." Il prononca ce dernier mot avec un +effort visible. Fernande se jeta dans ses bras, occupee seulement de sa +douleur; il avait sur le visage deux grosses larmes, et il me regarda +avec un singulier melange de reproche et de pardon. L'homme etrange! +j'eus envie un instant de me jeter a ses pieds. + +Nous passames pres d'une heure dans les larmes. Jacques etait si bon et +si delicat envers sa femme, qu'elle se rassura au moins sur un des deux +malheurs qu'elle avait redoutes; elle pensa qu'il ne savait rien encore, +et prit courage au point de me tendre la main, a moi le dernier, apres +avoir donne mille temoignages d'affection a son fils, a son mari et a +Sylvia. "Tu vois, lui dis-je a voix basse, pendant un moment ou je me +trouvais seul pres d'elle, que tous les coups ne frappent pas en meme +temps, et que je suis encore a tes pieds." Je rencontrai les yeux de +madame de Theursan, qui m'observait d'un air d'indignation. Jacques +rentra avec Sylvia; ils obtinrent de Fernande qu'elle prendrait un peu +de nourriture, et nous la conduisimes a table. Le dejeuner fut triste et +silencieux; mais nos soins semblaient rappeler peu a peu Fernande a +la vie. Personne ne parlait a madame de Theursan, qui paraissait fort +insensible a l'infortune de sa fille, et qui n'etait occupee qu'a +regarder alternativement Sylvia et moi, nous remerciant, avec une +affectation de politesse ironique, des rares attentions que nous avions +pour elle. Jacques, de son cote, affectait de n'en avoir aucune. Quand +nous rentrames au salon, madame de Theursan, s'adressant a Jacques, lui +dit d'un ton insolent: "Ainsi, Monsieur, vous refusez de me donner +une explication particuliere?--Absolument, Madame, repondit +Jacques.--Fernande, dit-elle, vous entendez comme on traite votre mere +chez vous; je suis venue ici pour vous defendre et vous proteger; mon +intention etait de vous reconcilier, autant que possible, avec votre +mari, et d'employer la politesse et la raison pour l'engager a abjurer +ses torts en pardonnant les votres. Mais on m'insulte avant meme que +j'aie dit un mot en votre faveur; c'est a vous de savoir comment vous +voulez que j'agisse desormais.--Je vous supplie, maman, dit Fernande, +troublee et epouvantee, de remettre a un autre moment toute explication +avec qui que ce soit.--Est-ce que tu penses, Fernande, lui dit Jacques, +que nous aurons jamais besoin d'intermediaire pour nous expliquer? +Est-ce que tu as prie ta mere de venir te proteger et te defendre contre +moi?--Non, non, jamais! s'ecria Fernande en cachant sa tete dans le sein +de Jacques, ne le crois pas! tout cela arrive malgre moi; n'ecoute pas, +ne reponds pas... Ma mere, ayez pitie de moi et taisez-vous.--Me taire +serait une bassesse, reprit madame de Theursan, si ce que j'aurais a +dire pouvait servir a quelque chose; mais je vois que ce serait prendre +une peine inutile. Si tout le monde est content ici, je n'ai plus qu'a +me retirer. Mais songez, Fernande, que nous nous voyons pour la derniere +fois; la vie honteuse a laquelle j'esperais vous soustraire et ou vous +voulez vous plonger plus avant m'interdit desormais toute relation avec +vous. J'aurais l'air, aux yeux du monde, d'approuver le scandale de +votre conduite, et d'imiter la honteuse complaisance de votre mari." +Fernande, plus pale que la mort, tomba sur le sofa en disant: "Mon Dieu, +epargnez-moi!" Jacques etait aussi pale qu'elle, mais sa colere ne se +revelait que par un petit froncement de sourcil que Fernande m'a +appris a observer, et dont madame de Theursan etait loin de connaitre +l'importance. "Madame, dit-il d'une voix tres-legerement alteree, +personne au monde, excepte moi, n'a de droits sur ma femme; vous avez +renonce aux votres en la mariant. Je vous defends donc, au nom de mon +autorite et de mon affection pour elle, de lui adresser des reproches +et des injures, qui, dans l'etat ou vous la voyez, peuvent lui devenir +funestes. Je savais bien que, pour avoir le plaisir de m'offenser, vous +ne marchanderiez pas avec la vie de votre fille; mais si c'est a moi que +vous en avez, parlez, j'ai de quoi vous repondre; il me suffira de vous +dire que je vous connais." Madame de Theursan changea de visage; mais la +colere l'emportant sur la peur que cette espece de menace avait semble +lui faire, elle se leva, prit Fernande par le bras, et, l'attirant +vers moi d'une maniere brutale, elle la jeta presque sur mes genoux en +disant: "Si c'est la votre choix, Fernande, restez au sein de la honte +ou votre mari vous a precipitee; je ne saurais relever une ame avilie. +Pour vous, Mademoiselle, dit-elle a Sylvia, je vous fais mon compliment +du role que vous jouez ici, et j'admire l'habilete avec laquelle vous +avez fourni un amant a votre rivale, pour la supplanter plus facilement +aupres de son mari. Maintenant je pars; j'ai rempli le devoir qui +m'etait impose en offrant a ma fille l'appui qu'elle aurait du implorer +et qu'elle repousse. Que Dieu lui pardonne, car moi je la maudis!" +Fernande jeta un cri d'effroi. Je la pressai involontairement sur mon +coeur. Sylvia dit a madame de Theursan, avec un dedain glacial, qu'elle +ne comprenait rien a son apostrophe et qu'elle ne repondait point aux +enigmes. "Je vais t'expliquer celle-ci, dit Jacques avec amertume. +Madame n'a pas de fortune; et elle sait que j'ai fait a sa fille un +douaire qui, en cas de veuvage ou de separation, assurerait a celle-ci +une existence brillante; elle cherche a nous brouiller, afin que sa +fille, en allant vivre sous sa tutelle, lui donne a gouverner cinquante +mille livres de rente: voila toute l'enigme." Madame de Theursan etait +verte de fureur; mais la haine lui deliant merveilleusement la langue, +elle accabla Jacques et Sylvia d'injures si poignantes, que Jacques +perdit patience, et fronca le sourcil tout a fait; alors il ouvrit son +portefeuille, et montra a madame de Theursan quelques mots ecrits sur +un petit papier, avec une image coupee en deux, en s'ecriant d'une voix +forte, _Connaissez-vous cela?_ Elle fit un mouvement de rage pour la +saisir, en repondant avec egarement qu'elle ne savait point ce que cela +signifiait; mais Jacques, la repoussant, alla oter du cou de Sylvia une +espece de scapulaire qu'elle porte toujours. Il dechira le sachet de +satin noir, en tira une autre moitie d'image qu'il montra a madame de +Theursan, et repeta de la meme voix tonnante, que je n'avais jamais +entendue sortir de sa poitrine: _Et cela, le connaissez-vous?_ La +malheureuse femme s'evanouit presque de honte; puis elle se releva en +criant avec le desespoir de la haine: "Elle n'en est pas moins votre +maitresse, car vous savez bien que ce n'est pas votre soeur!--Ce n'est +pas ta soeur, Jacques? dit Fernande, qui, ne comprenant pas plus que +nous cette scene etrange et mysterieuse, s'etait approchee de sa mere +pour la secourir.--Non, c'est sa maitresse, criait madame de Theursan +avec egarement, en s'efforcant d'entrainer sa fille. Fuyons cette +maison, c'est un lieu de prostitution; partons, Fernande; tu ne peux +pas rester sous le meme toit que la maitresse de ton mari." La pauvre +Fernande, brisee par tant d'emotions et comme frappee d'etourdissement +devant taut de surprises, restait indecise et consternee, tandis que sa +mere la secouait et la poussait vers la porte dans une sorte de delire. +Jacques la delivra de cette torture, et la conduisant vers Sylvia: +"Si ce n'est pas ma soeur, lui dit-il, c'est du moins la tienne; +embrasse-la, et oublie ta mere, qui vient de se perdre par sa faute." + +Madame de Theursan tomba dans d'affreuses convulsions. On l'emporta dans +la chambre de sa fille; mais au moment de suivre Fernande, qui etait +sortie pour aller soigner sa mere, Sylvia s'arreta entre Jacques et moi, +en nous prenant chacun par un bras: "Jacques, dit-elle, tu as ete trop +loin, et tu n'aurais pas du dire cela devant Fernande et devant moi. Je +suis bien fachee de savoir que c'est la ma mere; j'esperais que celle +qui m'a abandonnee en me donnant le jour, etait morte. Heureusement +Fernande n'a du rien comprendre a cette scene, et il sera facile de lui +faire croire qu'en m'appelant sa soeur vous faisiez simplement un appel +a mon amitie.--Qu'elle en pense ce qu'elle pourra, il ne convient a +personne ici de lui expliquer ces tristes secrets. Octave les gardera +religieusement.--D'autant plus volontiers, lui dis-je, que je ne sais +rien, et que je ne devine pas plus que Fernande." Nous nous separames, +et Sylvia passa le reste de la journee dans la chambre de madame de +Theursan. Fernande, malade elle-meme, avait ete forcee d'aller se mettre +au lit aussitot qu'elle avait vu sa mere un peu calmee. Sylvia les a +soignees alternativement avec un zele admirable. Apres-tout, c'est une +grande et noble creature que Sylvia. Je ne sais ce qui s'est passe entre +elle et madame de Theursan; mais lorsque celle-ci repartit le lendemain +matin sans consentir a voir personne, elle se laissa accompagner par +Sylvia jusqu'a sa voiture. Je les vis passer dans le parc, d'un endroit +ou elles ne pouvaient m'apercevoir. Madame de Theursan semblait etre +accablee, et n'avoir plus de forces pour la colere et le ressentiment. +Au moment de quitter Sylvia, pour aller rejoindre sa voiture qui +l'attendait a la grille, elle lui tendit la main; puis, apres un instant +d'hesitation, elle se jeta dans ses bras eu sanglotant. J'entendis +Sylvia lui offrir de l'accompagner pendant une partie de la route, pour +la soigner. "Non, dit madame de Theursan, votre vue me fait trop de mal; +mais si je vous appelle a ma derniere heure, promettez-moi de venir me +fermer les yeux.--Je vous le jure, repondit Sylvia; et je vous jure +aussi que Fernande ne saura jamais votre secret.--Et ce jeune homme le +gardera? ajouta madame de Theursan en parlant de moi; pardonnez-moi, car +je suis bien malheureuse!--J'ai quelque chose a vous remettre, reprit +Sylvia; c'est les trois lignes ecrites que Jacques vous a montrees hier, +les seules preuves qui existent de ma naissance: vous pouvez et vous +devez les aneantir. Voici encore la moitie de l'image, laissez-moi +l'autre; elle ne peut rien apprendre a personne, et j'y tiens a cause +de Jacques.--Bonne, bonne personne!" s'ecria madame de Theursan, en +acceptant avec transport le papier que Sylvia lui offrait: ce fut toute +l'expression de sa reconnaissance. Dans ce mauvais coeur, la joie d'etre +debarrassee d'une crainte personnelle l'emporta sur le repentir et la +confusion d'une conscience coupable: elle partit precipitamment. + +Sylvia resta longtemps immobile a la regarder; quand celle-ci eut +disparu derriere la grille, elle croisa ses bras sur sa poitrine, +et j'entendis ce mot expirer a demi sur ses levres pales: "Ma +mere!--Explique-moi ce mystere, Sylvia, lui dis-je en l'abordant, et en +lui baisant la main avec une sorte de veneration irresistible; comment +cette femme est-elle ta mere, lorsque tu te croyais la soeur +de Jacques?" Son visage prit une expression de recueillement +indefinissable, et elle me repondit: "Il n'y a au monde que cette femme +qui puisse savoir de qui je suis fille, et elle ne le sait pas! c'est la +ma mere.--Elle a donc ete aimee du pere de Jacques?--Oui, dit-elle, et +d'un autre en meme temps.--Mais qu'y avait-il sur ce papier?--Quatre ou +cinq mots de la main du pere de Jacques, attestant que j'etais la fille +de madame de Theursan, mais declarant qu'il n'etait point sur d'etre mon +pere, et que, dans le doute, il n'avait pas voulu se charger de moi. +Cette image, dont j'ai la moitie, c'est lui qui me la mit au cou en +m'envoyant a l'hospice des Orphelins.--Quelle destinee que la tienne, +Sylvia! lui dis-je; Dieu savait bien pourquoi il te louait d'un si grand +coeur.--Mes peines ne sont rien, repondit-elle en faisant un geste comme +pour eloigner une preoccupation personnelle; ce sont les votres qui me +font du mal, celles de Fernande, celles de Jacques surtout.--Et n'as-tu +pas de compassion aussi pour les miennes? lui dis-je tristement.--C'est +toi que je plains le plus, me dit-elle, parce que c'est toi qui es le +plus faible. Cependant il y a une chose qui me reconcilie, c'est que tu +sois venu; cela est d'un homme." Je voulus m'expliquer avec elle sur nos +communes douleurs; je me sentais en ce moment dispose a une confiance et +a une estime que je ne retrouverai peut-etre jamais dans mon coeur. Je +venais de lui voir faire une noble action, je lui aurais livre toutes +mes pensees; mais elle me punit de mes mefiances passees en me fermant +l'acces de son ame. "Cela regarde Jacques, me dit-elle, et je ne sais ce +qui se passe en lui. Ton devoir est d'attendre qu'il prenne un parti; +sois bien sur qu'il sait tout, mais que son premier et unique soin, dans +ce moment, est de rassurer et de consoler Fernande." + +Elle me quitta pour s'enfoncer seule dans une autre allee du parc. +J'allai m'informer de la sante de Fernande; son mari etait dans sa +chambre, et lisait pendant qu'elle sommeillait. Quelle position que la +mienne, Herbert! Agir avec cette famille comme auparavant, quand +il s'est passe entre nous des choses qui doivent nous avoir rendus +irreconciliables! Comprends-tu ce qu'il me faut de courage pour aller +frapper a cette porte que Jacques vient m'ouvrir, et ce que je souffre +quand il sort en me disant avec son calme impenetrable: "Obtenez qu'elle +ait le courage de vivre." Que cache donc l'impassible generosite de +cet homme? Est-ce par l'effort d'un amour sublime qu'il sacrifie ainsi +toutes ses fureurs et toutes ses souffrances? Il y a des instants ou je +le crois; et pourtant cela est trop contraire a l'humanite pour que j'y +ajoute foi sincerement. S'il n'avait donne de sa bravoure et de son +mepris de la vie des preuves que je n'aurai peut-etre jamais l'occasion +de donner, on pourrait dire qu'il a peur de se battre avec moi; mais a +moi, qui l'ai vu jour par jour depuis un an, et qui sais sa vie tout +entiere par Sylvia, celle explication ne peut presenter aucun sens. +L'opinion a laquelle je dois m'arreter, c'est que son coeur est bon +sans etre ardent, ses affections nobles sans etre passionnees. Il s'est +impose le stoicisme pour faire comme tous les hommes, pour jouer un +role; et il s'est tellement identifie avec quelque type de l'antiquite, +qu'il est devenu lui-meme une espece de heros antique, a la fois +ridicule et admirable dans ce siecle-ci. Que lui conseillera son reve de +grandeur? jusqu'ou ira cette etrange magnanimite? Attend-il que sa femme +soit guerie pour rompre avec elle, ou pour me demander raison? Il semble +a la fois confondu et satisfait de l'audace de ma conduite, et il lui +arrive de me regarder avec des yeux ou brille la soif de mon sang. +Couve-t-il sa vengeance, ou en fera-t-il un holocauste? J'attends. Il +y a trois jours que nous en sommes au meme point. Fernande a ete +reellement mal, et nous n'avons pas ete sans inquietude pendant une +nuit. Jacques et Sylvia m'ont permis de veiller dans sa chambre avec +eux; quel que soit le fond de leurs ames, je les en remercie du fond de +la mienne. J'espere que dans peu Fernande sera guerie; sa jeunesse, sa +bonne constitution, et le soin qu'on prend d'eloigner d'elle la pensee +d'un chagrin nouveau, feront encore plus, j'espere, que le secours d'un +tres-bon medecin qui etait venu pour soigner sa fille, et qui est reste +pour elle. Adieu, mon ami. Brule cette lettre; elle contient un secret +que j'ai jure de garder, et que je n'ai pas trahi en le racontant a un +autre moi-meme. + + + +LXXVII. + +DE JACQUES A M. BOREL. + + +Mon vieux camarade, je te remercie de ta lettre, et des excellentes +intentions de ton amitie. Je sais que tu te serais battu de grand coeur +pour defendre ma femme d'une insulte, et pour me rendre meme un moindre +service. J'espere que tu regardes ce devouement comme reciproque, et +que, si tu as jamais occasion de faire un appel serieux a l'amitie, tu +ne t'adresseras pas a un autre que moi. Remercie aussi pour moi ta bonne +Eugenie des soins qu'elle a eus pour Fernande, et prie-la, si elle +lui ecrit, de ne point lui faire savoir que j'ai recu la lettre ou tu +m'informais de tout ce qui s'est passe. Adieu, mon brave; compte sur +moi, a la vie et, a la mort. + + + +LXXVIII. + +DE JACQUES A OCTAVE. + +Je veux vous epargner l'embarras d'une explication verbale; elle ne +pourrait etre que difficile et penible entre nous; nous nous entendrons +plus vite et plus froidement par ecrit. J'ai plusieurs questions a vous +adresser, et j'espere que vous ne me contesterez pas le droit de vous +interroger sur certaines choses qui m'interessent pour le moins autant +que vous. + +1 deg. Croyez-vous que j'ignore ce qui s'est passe entre vous et une +personne qu'il n'est pas besoin de nommer? + +2 deg. En revenant ici, ces jours derniers, en meme temps qu'elle, et en +vous presentant a moi avec assurance, quelle a ete votre intention? + +3 deg. Avez-vous pour cette personne un attachement veritable? Vous +chargeriez-vous d'elle, et repondriez-vous de lui consacrer votre vie, +si son mari l'abandonnait? + +Repondez a ces trois questions; et si vous respectez le repos et la vie +de cette personne, gardez-moi le secret aupres d'elle sur le sujet de +cette lettre; en le trahissant, vous rendriez son salut et son bonheur +futur impossibles. + + + +LXXIX. + +D'OCTAVE A JACQUES. + +Je repondrai a vos questions avec la franchise et la confiance d'un +homme sur de lui: + +1 deg. Je savais, en quittant la Touraine, que vous etiez informe de ce qui +s'est passe entre elle et moi; + +2 deg. Je suis venu ici pour vous offrir ma vie en reparation de l'outrage +et du tort que je vous ai fait; si vous etes genereux envers _elle_, je +decouvrirai ma poitrine, et je vous prierai de tirer sur moi ou de me +frapper avec l'epee, moi les mains vides; mais si vous devez vous venger +sur _elle_, je vous disputerai ma vie et je tacherai de vous tuer; + +3 deg. J'ai pour elle un attachement si profond et si vrai, que, si vous +devez l'abandonner soit par la mort, soit par le ressentiment, je fais +serment de lui consacrer ma vie tout entiere, et de reparer ainsi, +autant que possible, le mal que je lui ai fait. + +Adieu, Jacques. Je suis malheureux, mais je ne peux pas vous dire ce +que je souffre a cause de vous; si vous voulez vous venger de moi, +vous devez desirer de me trouver debout. Je serais un lache si je vous +implorais; je serais un impudent si je vous bravais; mais je dois vous +attendre, et je vous attends. Decidez-vous. + + + +LXXX. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Jacques est parti; ou va-t-il, et quand reviendra-t-il? reviendra-t-il +jamais? Tout cela est encore un mystere pour moi; cet homme a la +manie d'etre impenetrable. J'aimerais mieux vingt coups d'epee que ce +dedaigneux silence. De quoi puis-je l'accuser, pourtant? Sa conduite +jusqu'ici est sublime envers sa femme; mais sa misericorde envers moi +m'humilie ou sa lenteur a se venger m'impatiente. Ce n'est pas vivre que +d'etre ainsi dans le doute du present et dans l'incertitude de l'avenir. + +Je t'ai envoye copie du billet qu'il m'a ecrit de Saint-Leon, et de la +reponse que je lui ai faite du presbytere, le tout entre le dejeuner et +le diner qui nous rassemblent tous les jours comme autrefois; car il est +bon de te dire qu'il y a quelques jours Fernande me pria de reprendre +notre ancienne maniere de vivre, et qu'elle etait autorisee par Jacques +a me faire cette invitation. C'etait le premier jour depuis sa maladie +qu'elle redescendait au salon, et ce fut lendemain que Jacques m'envoya +ce message par son groom. J'eus l'aplomb d'aller diner comme la veille, +et Jacques me recut comme les autres jours, c'est-a-dire avec une +poignee de main et une contenance grave. Cette poignee de main, qu'il +ne me donne point quand nous nous rencontrons seuls, est evidement une +demonstration exterieure pour rassurer sa femme, et la perte de leur +enfant autorise assez son silence et sa reserve, qu'elle peut prendre +pour de la tristesse. Seulement, apres le diner, il me suivit dans le +jardin, et me dit: "Vos dispositions sont telles que je les supposais, +il suffit. Vous etes un ami sans foi, mais vous n'etes pas un homme sans +coeur. Je n'exige plus qu'une chose: votre parole d'honneur que vous +cacherez a Fernande l'explication que nous avons eue ensemble, et que +dans aucun moment de votre vie, fusse-je a cent lieues, fusse-je mort, +vous ne lui apprendrez que j'ai su la verite." Je lui donnai ma parole, +et il ajouta: "Etes-vous bien penetre de l'importance du serment que +vous me faites?--Je pense que oui, repondis-je.--Songez, me dit-il, que +c'est la premiere et la principale reparation que je vous demande du +mal que vous nous avez fait; songez que vous frapperiez Fernande d'une +blessure mortelle le jour ou vous lui feriez savoir que je lui ai +pardonne. Vous concevez sans doute qu'en de certaines circonstances la +reconnaissance est une humiliation et un tourment: on souffre quand on +ne peut remercier sans rougir, et vous savez que Fernande est fiere.--O +Jacques! lui dis-je avec effusion, je sais que tu es sublime envers +elle!--Ne me remercie pas, dit-il d'une voix alteree, je ne puis l'etre +envers toi." Et il s'eloigna precipitamment. + +Hier, je trouvai Fernande triste et inquiete. "Jacques va encore nous +quitter, me dit-elle; il pretend avoir des affaires indispensables +qui l'appellent a Paris; mais, dans la situation ou nous sommes, tout +m'effraie. Peut-etre a-t-il recu enfin cette funeste lettre de Borel +qu'un hasard aura retardee a la poste; peut-etre me trompe-t-il par une +feinte douceur que lui dicte la compassion. Je tremble qu'il ne soit +instruit, et qu'il n'ait le projet de m'abandonner tout a fait sans me +rien dire." Je la rassurai en lui disant que, dans ce cas-la, Jacques +aurait eu certainement une explication avec moi, et je la trompai en lui +assurant qu'il m'avait, au contraire, temoigne une amitie plus vive que +jamais. Fernande est bien facile a abuser; elle est si peu habituee au +raisonnement et si peu capable d'observation, qu'elle no connait jamais +les gens qui l'entourent, et ne comprend pas sa propre vie. C'est une +douce et naive creature, toujours gouvernee par l'instinct d'aimer, +par le besoin de croire, et trop pieusement credule dans l'affection +d'autrui pour etre susceptible de penetration. Jacques rentra et parla +de ses affaires d'une maniere si vraisemblable, Sylvia eut tellement +l'air d'y croire, et nous fumes en apparence si bons amis, qu'elle me +dit le soir: "Oh! quelle confiance heroique de la part de Jacques! il +nous laisse encore ensemble! Songez, Octave, que vous seriez un monstre +si vous en abusiez, et que de ce moment je serais forcee de vous hair." +Jacques est parti ce matin, calme, et me temoignant une affection +vraiment stoique; mais que pense-t-il? Il doit croire que sa femme est +ma maitresse, et pourtant elle ne l'est point. Elle s'est courageusement +refusee a moi, et j'ai eu la force de me soumettre, meme dans les +occasions ou la crainte de la perdre et le trouble de mes passions +auraient du triompher de tous les scrupules. Peut-etre que si Jacques +savait cela, il agirait autrement; peut-etre aurais-je du le lui dire. +C'eut ete un autre genre d'heroisme que de le faire rester en lui +disant: "Ta femme est pure, reprends-la, et je pars." Mais il est ecrit +que je ne serai jamais un heros, cela m'est impossible, et j'ai une +antipathie insurmontable pour les scenes de declamation. Je me connais +trop bien: je serais parti par la porte, et au bout de huit jours je +serais rentre par la fenetre; j'aurais avoue que depuis un an je suis le +plus niais des seducteurs, et je serais devenu criminel aussitot apres +cette belle confession. D'ailleurs, Jacques aurait-il ajoute foi a ma +parole, soit pour le passe, soit pour l'avenir? Je ne peux plus le +croire aveugle. Il y a des instants ou toute cette pompe de generosite +m'en impose tellement, que je me livre a l'admiration avec une +sensibilite puerile; et puis ma raison reprend le dessus, et je me dis +qu'apres tout, la vie est une comedie a laquelle ne se laissent pas +prendre ceux qui la jouent; qu'apres les tirades et les scenes a effet, +chacun essuie son fard, ote son costume, et se met a manger ou a dormir. +Jacques serait ce qu'il croit etre, si la nature l'avait doue comme +moi de passions vives. S'il aimait Fernande comme je l'aime, et s'il y +renoncait comme il fait, je m'inclinerais devant lui. Mais je sais bien +que lorsqu'on est epris comme je le suis, on n'est pas capable de tels +sacrifices. Il aime le genre heroique, et sa paisible nature, ses +passions refroidies par l'habitude du raisonnement ou par l'age, le +secondent merveilleusement. Qu'on lui mette mon coeur dans la poitrine +pendant un quart d'heure, et tout cet echafaudage tombera. Il ne demande +pas mieux que de s'eloigner de sa femme: il aime la solitude et les +voyages comme Childe-Harold; il est plus content d'avoir a pratiquer la +theorie qu'il s'est faite du _renoncement_, que de jouir de tous les +biens de la vie, et son orgueil est plus satisfait de pouvoir me faire +grace, qu'il ne le serait de me tuer en duel. Il songe a l'admiration +qu'il m'impose, et il se croit plus venge par mon repentir que par ma +mort. Ne pense pas que je veuille nier ce qu'il y a de beau dans son +caractere et dans sa conduite: vraiment, je le crois capable de l'action +de Regulus. Mais si Regulus avait vecu sous mes yeux, j'aurais trouve, +j'en suis sur, dans sa vie privee mille occasions de douter et de +sourire. Les heros sont des hommes qui se donnent a eux-memes pour des +demi-dieux, et qui finissent par l'etre en de certains moments, a force +de mepriser et de combattre l'humanite. A quoi cela sert-il, apres +tout? A se faire une posterite de seides et d'imitateurs; mais de quoi +jouit-on au fond de la tombe? + +Je m'efforce en vain de chercher mon bonheur en cette vie dans les joies +de l'orgueil; la verite les efface avec un eclair de son miroir, et je +me retrouve seul et impuissant, avec mon desir et ma passion dans le +coeur. Hier, quand Jacques partait, mille folies me passaient par +l'esprit: j'avais envie d'aller dire adieu a Fernande et de partir avec +lui; que sais-je? Mais quand il fut parti, et que Fernande tout en +larmes me laissa baiser ses mains humides, et peu a peu son cou de neige +et ses beaux cheveux, dont le contact me fait frissonner de bonheur, je +me sentis tres-content d'etre seul avec elle, et malgre moi je remerciai +Dieu d'avoir inspire a Jacques la fantaisie de s'en aller. Quand je +me serais torture l'esprit pour me prouver que la reconnaissance et +l'admiration devaient me guerir de l'amour, le bouillonnement de mon +sang et les elans de mon coeur auraient victorieusement dementi cette +vaine affectation et cette vertu pedantesque. + +[Illustration: Je la fais danser...] + +Fernande est encore tout emue et toute penetree de ce depart; +l'excellente enfant croit a son mari comme en Dieu, et je serais bien +fache a present de combattre cette veneration. Il est vrai qu'elle le +suppose imbecile, en croyant fermement qu'il n'a pas le moindre soupcon +de notre amour; voila ce que c'est que le sentiment de l'admiration. +C'est comme la foi aux miracles: c'est un travail de l'imagination pour +exciter le coeur et paralyser le raisonnement. + +Elle commence a se porter tout a fait bien; mais son fils maigrit et +palit a vue d'oeil. Elle ne s'en apercoit pas encore; mais je crains +qu'elle n'ait bientot un nouveau sujet de larmes, et que ni l'un ni +l'autre de ses enfants ne soient nes avec une bonne organisation. Tous +les malheurs qui pourront la frapper m'attacheront a elle; je ne suis +pas un grand homme, mais je l'aime, et je n'ai pas joue de role quand +j'ai jure de lui consacrer ma vie. Sylvia est d'une tristesse dont je ne +la croyais pas capable; elle la dissimule devant Fernande, et se conduit +comme un ange avec elle; mais son visage trahit une souffrance secrete +et une preoccupation tout a fait etrangere a son caractere methodique et +grave. Il me vient a l'esprit, depuis quelque temps, une idee singuliere +sur Sylvia: je te la dirai si elle prend de la consistance. + +_P. S._ Fernande vient de recevoir une lettre de madame Borel qui lui +annonce que la lettre de son mari a Jacques n'est jamais partie, par la +raison qu'elle-meme s'est chargee de la dechirer au lieu de la mettre a +la poste. Jacques aura encore arrange cela. On ne peut se dissimuler +que cet homme ne soit ingenieux et magnifique dans la maniere dont il +remplit sa tache. + +[Illustration: Je criai: Qui vive?...] + + + +LXXXI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Paris. + +Tu me pleures, pauvre Sylvia! Oublie-moi comme on oublie les morts. C'en +est fait de moi. Etends entre nous un drap mortuaire, et tache de vivre +avec les vivants. J'ai rempli ma tache, j'ai bien assez vecu, j'ai bien +assez souffert. A present, je puis me laisser tomber et me rouler dans +la poussiere trempee de mes larmes. En te quittant, j'ai pleure, et mes +yeux ne se sont pas seches depuis trois jours. Je vois bien que je suis +un homme fini, car jamais je n'ai vu mon coeur se briser et s'aneantir +ainsi. Je le sens qui fond dans ma poitrine. Dieu me retire la force, +parce qu'elle m'est desormais inutile. Je n'ai plus a souffrir, je n'ai +plus a aimer; mon role est acheve parmi les hommes. + +Laisse-la me croire aveugle, sourd et indolent. Maintiens-la dans cette +confiance, et qu'elle ne se doute jamais que je meurs de sa main. Elle +pleurerait, et je ne veux pas qu'elle souffre davantage pour moi. C'est +bien assez comme cela. Elle a trop appris ce que c'est d'entrer dans ma +destinee, et quelle malediction foudroie tout ce qui s'attache a moi. +Elle a ete comme un instrument de mort dans la main d'Azrael; mais ce +n'est pas sa faute si l'exterminateur s'est servi de son amour, comme +d'une fleche empoisonnee, pour me percer le coeur. A present, la colere +de Dieu va s'apaiser, j'espere. Il n'y a plus sur moi de place vivante a +frapper. Vous allez tous vous reposer et vous guerir de m'avoir aime. + +Sa sante m'inquiete, et j'attends avec impatience que tu me dises si mon +depart et l'emotion qu'elle a eprouvee en me disant adieu ne l'ont pas +rendue plus malade. J'aurais peut-etre du rester encore quelques jours +et attendre qu'elle fut plus forte; mais je n'y pouvais plus tenir. Je +suis un homme et non pas un heros; je sentais dans mon sein toutes les +tortures de la jalousie, et je craignais de me laisser aller a quelque +mouvement odieux d'egoisme et de vengeance. Fernande n'est pas coupable +de mes souffrances; elle les ignore; elle me croit etranger aux +passions humaines. Octave lui-meme s'imagine peut-etre que je supporte +tranquillement mon malheur, et que j'obeis sans efforts a un devoir que +je me suis impose... Qu'il en soit ainsi, et qu'ils soient heureux! +Leur compassion me rendrait furieux, et je ne puis renoncer encore a la +cruelle satisfaction de laisser le doute et l'attente de ma vengeance +suspendus comme une epee sur la tete de cet homme. Ah! je n'en puis +plus! Tu vois si mon ame est stoique. Non, elle ne l'est pas. C'est toi, +Sylvia, qui es heroique et qui me juge d'apres toi-meme. Mais moi, je +suis un homme comme les autres; mes passions me transportent comme le +vent et me rongent comme le feu. Je ne me suis point cree un ordre de +vertus au-dessus de la nature; seulement, je ressens l'affection avec +une telle plenitude, que je suis force de lui sacrifier tout ce qui +m'appartient, jusqu'a mon coeur, quand je n'ai plus rien a lui offrir. +Je n'ai jamais etudie qu'une chose au monde, c'est l'amour. A force de +faire l'experience de tout ce qui le contriste et l'empoisonne, j'ai +compris combien c'etait un sentiment noble et difficile a conserver; +combien il faillait accomplir de devouements et de sacrifices avant de +pouvoir se glorifier de l'avoir connu. Si je n'avais pas eu d'amour pour +Fernande, je me serais peut etre mal conduit. Je ne sais si j'aurais +commande a mon depit et a la haine que m'inspire l'homme qui l'a exposee +a la risee d'autrui, par ses imprudences et ses folies egoistes. +Mais elle l'aime, et parce que je suis lie a elle par une eternelle +affection, la vie de son amant me devient sacree. Pour resister a la +tentation de me defaire de lui, je pars, et Dieu seul saura ce que me +coute de desespoirs et de tourments chacun des jours que je lui laisse. + +Si j'ai quelque autre vertu que mon amour, c'est peut-etre une justice +naturelle, une rectitude de jugement, sur lesquelles aucun prejuge +social, aucune consideration personnelle, n'ont jamais eu de prise. Il +me serait impossible de conquerir un bonheur quelconque par la violence +ou la perfidie, sans etre aussitot degoute de ma conquete. Il me +semblerait avoir vole un tresor, et je le jetterais par terre pour +m'aller pendre comme Judas. Cela me parait le resultat d'une logique si +inflexible et si absolue, que je ne saurais me glorifier de n'etre pas +une brute semblable aux trois quarts des hommes que je vois. Borel, a ma +place, aurait tranquillement battu sa femme, et il n'eut peut-etre pas +rougi ensuite de la recevoir dans son lit, tout avilie de ses coups et +de ses baisers. Il y a des hommes qui egorgent sans facon leur femme +infidele, a la maniere des Orientaux, parce qu'ils la considerent comme +une propriete legale. D'autres se battent avec leur rival, le tuent +ou l'eloignent, et vont solliciter les baisers de la femme qu'ils +pretendent aimer, et qui se retire d'eux avec horreur ou se resigne +avec desespoir. Ce sont la, en cas d'amour conjugal, les plus communes +manieres d'agir, et je dis que l'amour des pourceaux est moins vil +et moins grossier que celui de ces hommes-la. Que la haine succede a +l'affection, que la perfidie de la femme fasse eclore le ressentiment +de sop mari, que certaines bassesses de celle qui le trompe lui donnent +jusqu'a un certain point le droit de se venger, et je concois la +violence et la fureur; mais que doit faire celui qui aime? + +Je ne peux pas me persuader (ce que beaucoup sans doute penseront de +moi) que je sois un esprit faible et un caractere imbecile, pour avoir +persevere dans mon amour. Mon coeur n'est pas vil, et mon jugement n'est +pas altere. Si Fernande etait indigne de cet amour, je ne l'eprouverais +plus. Une heure us mepris suffirait pour m'en guerir. Je me rappelle +bien ce que j'ai senti pendant trois jours que je la crus infame. Mais +aujourd'hui elle cede a une passion qu'un an de combats et de resistance +a enracinee dans son coeur; je suis force de l'admirer, car je pourrais +l'aimer encore, y eut-elle cede au bout d'un mois. Nulle creature +humaine ne peut commander a l'amour, et nul n'est coupable pour le +ressentir et pour le perdre. Ce qui avilit la femme, c'est le mensonge. +Ce qui constitue l'adultere, ce n'est pas l'heure qu'elle accorde a son +amant, c'est la nuit qu'elle va passer ensuite dans les bras de son +mari. Oh! je hairais la mienne, et j'aurais pu devenir feroce, si elle +eut offert a mes levres des levres chaudes encore des baisers d'un +autre, et apporte dans mes bras un corps humide de sa sueur. Elle serait +devenue hideuse pour moi ce jour-la, et je l'aurais ecrasee comme une +chenille que j'aurais trouvee dans mon lit. Mais, telle qu'elle est, +pale, abattue, souffrant toutes les angoisses d'une conscience timoree, +incapable de mentir, et toujours prete a se confesser a moi de sa faute +involontaire, je ne puis que la plaindre et la regretter. N'ai-je pas +vu, depuis son retour, que ma confiance apparente lui faisait un mal +affreux, et que ses genoux pliaient sans cesse pour me demander pardon? +Combien il m'a fallu d'adresse et de precaution pour retenir sur ses +levres l'aveu toujours pret a s'en echapper! + +Tu m'as demande pourquoi je n'avais pas accepte la confession et le +sacrifice que si souvent elle a desire me faire. C'est parce que je +crois la confession inutile et le sacrifice impossible. Tu n'aimes pas +qu'on doute de la vertu d'autrui, et tu m'as reproche de ne plus vouloir +me fier a l'heroisme dont Fernande eut ete peut-etre capable encore. Eh +quoi! cette derniere epreuve, ce fatal voyage en Touraine, n'a-t-il +pas suffi a mesurer la force de Fernande? Je la connais bien, je sais +jusqu'ou va sa vertu, comme je sais ou elle finit. Sa chastete naturelle +est la meilleure sauvegarde qui puisse la proteger, et sans doute elle +l'a protegee longtemps. Mais la resolution de perdre a jamais Octave ne +peut se soutenir dans cette ame puerilement sensible, que la plus petite +souffrance epouvante, et qui succombe sous un veritable malheur. Est-ce +sa faute? Ne serions-nous pas des insenses et des bourreaux, si nous +exigions d'elle ce qu'elle ne peut accorder, si nous la frappions pour +marcher quand ses jambes se derobent sous elle? N'a-t-elle pas failli +mourir parce qu'elle a perdu sa fille? Pauvre creature souffrante! +sensitive qui se crispe au souffle de l'air! comment aurais-je le +courage brutal de te tourmenter, et l'orgueil stupide de te mepriser +parce que Dieu t'a faite si faible et si douce! Oh! je t'ai aimee, +simple fleur que le vent brisait sur sa tige, pour ta beaute delicate +et pure, et je t'ai cueillie, esperant garder pour moi seul ton suave +parfum, qui s'exhalait a l'ombre et dans la solitude; mais la brise me +l'a emporte en passant, et ton sein n'a pu le retenir! Est-ce une raison +pour que je te haisse et te foule aux pieds? Non! je te reposerai +doucement dans la rosee ou je t'ai prise, et je te dirai adieu, parce +que mon souffle ne peut plus te faire vivre, et qu'il en est un autre +dans ton atmosphere qui doit te relever et te ranimer. Refleuris donc, o +mon beau lis! je ne te toucherai plus. + + + +LXXXII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Tours. + +Je suis revenu ici. C'est une idee etrange qui m'est passee par la tete, +et que je t'expliquerai dans quelques jours. J'ai recu ta lettre; on me +l'a renvoyee exactement de Paris avec celle de Fernande, qui est bien +affectueuse et bien laconique. Oui, je concois ce qu'elle souffre +en m'ecrivant. Helas! elle ne pourra meme pas m'aimer d'amitie! Mon +souvenir sera un tourment pour elle, et mon spectre lui apparaitra comme +un remords! + +Je te remercie de m'assurer qu'elle se porte tout a fait bien, que les +belles couleurs de la sante reviennent a ses joues, et qu'elle pleure sa +fille moins souvent et moins amerement. Oui, voila ce qu'il faut me dire +pour me donner du courage. Du courage! a quoi bon? Il m'en a fallu, et +j'en ai eu. Mais qu'en ferais-je desormais? Tu as beau dire, Sylvia, je +n'ai plus rien a faire sur la terre. Tu sais ce que le medecin, presse +par mes questions, m'a dit de mon fils. J'ai compris a demi-mot ce que +je devais craindre et ce que je pouvais esperer. Le plus riant espoir +qui me reste, c'est de le voir survivre d'un an a sa soeur. Il a le meme +defaut d'organisation. Je ne suis donc pas necessaire a cet enfant, et +je dois travailler a m'en detacher comme d'un espoir aneanti. Je vivrais +encore pour Fernande, si elle avait besoin de moi. Mais, au cas ou celui +qu'elle aime l'abandonnerait un jour, tu es sa soeur, sa vraie soeur par +l'affection et par le sang; tu me remplacerais aupres d'elle, Sylvie, et +ton amitie lui serait moins pesante et plus efficace que la mienne. +Ma mort ne peut que lui faire du bien. Je sais que son coeur est +trop delicat pour s'en rejouir; mais, malgre elle, elle sentirait +l'amelioration de son sort. Elle pourrait epouser Octave par la suite, +et le scandale malheureux que leurs amours ont fait ici serait a jamais +termine. + +Tu me dis precisement qu'elle s'afflige beaucoup de l'idee de ce +scandale; que ce souvenir, efface longtemps par la douleur plus +vive encore de la mort de sa fille, et par la crainte de perdre mon +affection, s'est reveille en elle depuis qu'elle est un peu resignee a +l'une et un peu rassuree sur l'autre. Tu me dis qu'elle demande a toute +heure s'il est possible que cette aventure ne m'arrive pas a Paris, et +que, lorsqu'on a reussi a la tranquilliser sur ce point par des raisons +qu'on n'oserait donner a un enfant, elle tremble a l'idee d'etre +couverte de ridicule, et de servir de sujet aux plaisanteries de cafe +d'une province et aux recits de chambree d'un regiment. C'est la +l'ouvrage d'Octave, et elle le lui pardonne! Elle l'aime donc bien! + +Sur ce dernier point de souffrance et d'inquietude, tu peux la rassurer +par des raisonnements assez plausibles. Je suis bien aise qu'elle te +parle de tout cela avec abandon; cette confiance la soulage d'autant, et +tu es a meme plus que personne, d'adoucir sa tristesse par une amitie +eclairee. Ces sortes de scandales sont bien moins importants pour +une jeune femme qu'elle ne se l'imagine, beaucoup seraient vaines de +l'espece de celebrite qui en resulte, et de l'attrait que leur attention +et leurs bonnes graces ont desormais pour les hommes. Une coquette +partirait de la pour se faire une brillante carriere d'audace et de +triomphes. Fernande n'est pas de ce caractere; elle ne songe qu'a rougir +et a se cacher. Qu'elle se retire au fond de celto vie tranquille et +heureuse que j'ai tache de lui faire et de lui laisser; mais qu'elle ne +perde pas son temps a pleurer sur un accident qui sera l'anecdote +d'un jour, et qu'on oubliera le lendemain pour une autre. Il y a des +evenements ridicules et honteux dont on a peine a se laver, mais de +tels evenements ne peuvent se rencontrer dans la vie d'une femme comme +Fernande. Que peut-on dire? Qu'elle est belle, qu'elle a inspire une +passion; qu'un homme s'est expose, pour ne pas la compromettre, a +se rompre le cou en fuyant sur les toits. Il n'y a rien de laid ni +d'avilissant dans tout cela. Si Octave eut parlemente avec les mauvais +plaisants qui l'assiegeaient, c'eut ete bien different. L'amour d'un +lache deshonore une femme, si noble qu'elle soit. Mais Octave s'est bien +conduit. Tout le monde sait qu'il l'a escortee en voyage jusque chez +elle, tant les grands mysteres et les grandes combinaisons de ce fou +reussissent! Heureusement il a du coeur, et l'on peut decouvrir tous ces +puerils secrets sans trouver un sujet de mepris dans sa conduite. Le +ridicule et l'odieux de tout cela retombent sur moi. On m'accuse d'avoir +une maitresse dans ma maison. On dit meme, tant l'espionnage imbecile et +les interpretations erronees font vite la tour du monde, que j'ai essaye +de la faire passer pour ma soeur, mais que madame de Theursan est venue +demasquer l'imposture. C'est quelque servante, c'est peut-etre madame de +Theursan elle-meme qui repand ce bruit! Voila le parti que les coeurs +vils tirent de la patience et de la generosite des autres. En un mot, je +suis bafoue a Tours. M. Lorrain, un ancien officier de mon regiment a +qui j'ai eu affaire il y a vingt ans, s'amuse a mes depens le plus qu'il +peut. Mais tout cela me regarda, et je m'en charge. + +Tu ne prononces pas le nom d'Octave, je devine que tu crois me devoir ce +menagement; mais ne crains rien. Il est bien vrai que je ne puis lire et +tracer ce nom fatal sans un fremissement de haine de la tete aux pieds; +mais il faut bien que je m'y accoutume. Il faut que je sache tout ce qui +se passe la-bas, s'il l'aime, s'il la rend heureuse. Adieu, Sylvia, qui, +seule entre tous, ne m'as jamais fait de mal. Je n'ai pas besoin de te +dire qu'il faut cacher a Fernande ma presence a Tours. + + + +LXXXIII. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Mon Dieu! que fais-tu donc a Tours? cela m'epouvante. Songes-tu a te +venger des calomnies qu'on repand sur nous? Si je te connaissais moins, +je me le persuaderais. Pourtant, j'ai beau me rappeler l'horreur que tu +as pour le duel, je tremble encore que tu ne sois engage dans quelque +affaire de ce genre; ce ne serait pas la premiere fois que tu te serais +cru force de manquer a tes principes et de faire une chose antipathique +a ton caractere. Je ne vois cependant pas qu'en cette occasion tu doives +jouer ta vie contre celle d'un autre. En quoi cela reparera-t-il le tort +fait a Fernande? Un autre homme que toi repondrait qu'il a son affront +personnel a venger; mais es-tu capable de commettre ce que tu consideres +comme un crime pour satisfaire une vengeance porsonnelle? Tu m'as +raconte ton premier duel, c'etait precisement avec ce Lorrain; tu cedais +bien alors a une consideration de ce genre, mais la necessite etait +urgente; vous etiez tous les jours en presence l'un de l'autre sous les +yeux d'une assemblee, et vous etiez tous deux militaires. Il importait +peu que le canon ou l'epee emportat l'un de vous un jour plus tot +ou plus tard; qu'etait-ce que la vie pour vous dans ce temps-la? +Aujourd'hui que ta position est si differente, comment serait-il +possible que tu fisses tout ce voyage pour te laver de calomnies qui ne +t'atteignent pas, et te venger d'insultes qu'on n'ose t'adresser que +de loin? En vain tu t'efforces de me prouver que ta vie n'est utile +desormais a personne, tu te trompes. Oh! ne laisse pas le courage +t'abandonner ainsi! c'est un calcul de le paresse, qui veut se croiser +les bras, que de se persuader que la tache est finie. Pourquoi +condamnes-tu ton fils avec ce desespoir? le medecin ne t'a-t-il pas dit +que la nature operait des miracles au-dessus de toutes les previsions de +la science, et qu'avec des soins assidus et un regime severe, ton enfant +pouvait se fortifier? Je maintiens ce regime scrupuleusement, et depuis +quelques jours notre cher petit est reellement bien. Si je mourais +moi-meme, qui le soignerait? Fernande ignore son mal, et d'ailleurs sa +sollicitude est presque toujours inhabile. Qui m'impose donc la vie +quand tu te demets si facilement de la tienne. Crois-tu qu'elle soit +bien belle, celle que tu me laisses? + +Et Fernande, n'a-t elle plus besoin de toi? que savons-nous d'Octave, +quand il ne sait rien de lui-meme, et se pique de ne resister a aucun +des caprices qui lui viennent? Il se dit sur d'aimer toujours Fernande; +c'est peut-etre vrai, c'est peut-etre faux. Il s'est bien conduit depuis +qu'il l'a compromise; mais quel homme est-ce la pour te succeder et +pour remplir un coeur ou tu as regne? Pourra t-elle l'aimer longtemps? +n'aura-t-elle pas besoin un jour qu'on la delivre de lui? + +Tu veux que je te dise exactement la verite sur leur compte, et je sens +que je dois le faire; dans ce moment ils sont heureux, ils s'aiment avec +emportement, ils sont aveugles, sourds et insensibles. Fernande a des +moments de reveil et de desespoir, Octave a des instants d'effroi et +d'incertitude; mais ils ne peuvent resister au torrent qui les entraine. +Octave cherche a rassurer ta conscience en rabaissant ta vertu; il +n'oserait en douter, mais il tache de l'expliquer par des motifs qui en +diminuent le merite; pour se dispenser de t'admirer et pour se consoler +d'etre moins grand que toi, il tache de saper le piedestal ou tu as +merite de monter. Tu as devine juste, il nie tes passions, afin de nier +ton sacrifice. Fernande te defend avec plus de vigueur que tu ne penses, +et sa veneration resiste a toutes les atteintes. Elle dit que tu l'aimes +au point de rester aveugle eternellement; elle dit qu'en cela tu es +sublime: et alors elle pleure si amerement que je suis forcee de la +consoler et de la relever a ses propres yeux. Ma pauvre soeur! il y a +des instants ou je lui en veux de t'avoir fait tant de mal. Quand je +vois son visage serein et sa main dans celle d'Octave, je fuis, je me +cache au fond des bois, ou je vais pleurer aupres du berceau de ton +fils, pour exhaler mon indignation sans les faire souffrir. Mais quand +je la vois torturee de remords, je la plains et je souffre avec elle. Je +pense, comme toi, que son aventure est moins grave que la pruderie de +beaucoup de femmes ne voudra le faire croire. Je vois qu'elle ne lui +a point aliene l'amitie de madame Borel, qui me parait une personne +genereuse et sensee. Sa vie pourrait etre encore bien belle, si Octave +voulait; elle retournerait a toi, j'en suis sure, si elle avait a se +plaindre de lui, ou s'il lui inspirait le courage qu'au contraire il +cherche a lui oter. Pourrait-elle rougir d'accepter son pardon d'une ame +aussi noble que la tienne, et souffrirais-tu en le lui accordant? Oh! +combien tu l'aimes encore, et quel amour que le tien! Tu n'es occupe, +au sein de cet ocean de douleurs, qu'a lui eviter la centieme partie de +celles que tu ressens. + +J'ai recu de madame de Theursan l'etrange envoi de quelques centaines de +francs; ce n'est pas, comme tu penses, la modicite du present qui me l'a +fait refuser; je sais qu'elle n'a pas de fortune et que ce present +est liberal eu egard a ses moyens; mais j'admire cette reparation de +l'abandon de toute ma vie. Cela ressemble a une derision; j'ai pourtant +remercie et n'ai motive mon refus que sur l'absence de besoins. +Peut-etre devrais-je etre reconnaissante de l'intention, je ne puis: je +ne lui pardonnerai jamais de m'avoir mise au monde. + + + +LXXXIV. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Que veux-tu que je te dise? ce Lorrain etait un mechant homme, et je +l'ai tue. Il a tire sur moi le premier, je l'avais provoque; il m'a +manque. Je savais que je n'avais qu'a vouloir pour l'abattre, et +j'ai voulu. Est-ce un crime que j'ai commis? Certainement; mais que +m'importe? je ne suis pas capable de savoir ce que c'est que le remords +dans ce moment-ci. Il y a tant d'autres choses qui bouillonnent en moi, +et qui me transportent hors de moi-meme! Dieu me le pardonnera. Ce n'est +plus moi qui agis: Jacques est mort; l'etre qui lui succede est un +malheureux que Dieu n'a pas beni, et dont il ne s'occupe pas. J'aurais +pu etre bon, si mon destin s'etait prete a mes sentiments; mais tout a +echoue, tout m'abandonne; l'homme physique reprend le dessus, et cet +homme a un instinct de tigre comme tous les autres. Je sentais la soif +du sang me bruler; ce meurtre m'a un peu soulage. En expirant, le +malheureux m'a dit: "Jacques, il etait ecrit que je mourrais de ta main; +sans cela tu ne m'aurais pas estropie pour une caricature, et tu ne +me tuerais pas aujourd'hui pour te venger d'etre..." Il est mort en +m'adressant cette grossierete qui semblait le consoler. Je suis reste +longtemps immobile a contempler l'expression d'ironie qui restait sur +la face de ce cadavre: ses yeux fixes semblaient me braver, son sourire +semblait nier ma vengeance; j'aurais voulu le tuer une seconde fois. Il +faudra que j'en tue un autre, n'importe lequel; cela me soulage, et cela +fait du bien a Fernande: rien ne rehabilite une femme comme la vengeance +des affronts qu'elle a recus. On dit ici que je suis fou; peu m'importe! +on ne dira plus que je suis lache, et que je souffre l'infidelite de ma +femme parce que je ne sais pas me battre; on dira que j'ai pour elle une +passion qui me fait perdre l'esprit. Eh bien! on pensera du moins que +c'est une femme digne d'amour que celle qui exerce un tel empire sur +l'epoux qu'elle n'aime plus; les autres femmes envieront cette espece de +trone ou, dans mon delire, je l'aurai placee, et Octave enviera mon role +un instant; car il n'y a que moi qui aie le droit de me battre pour +elle, et il est oblige de me laisser reparer le mal qu'il a commis. + +Adieu. Ne t'inquiete pas de moi, je vivrai; je sens que c'est mon +destin, et que dans ce moment mon corps est invulnerable. Il y a une +main invisible qui me couvre, et qui se reserve de me frapper. Non, ma +vie n'est au pouvoir d'aucun homme: j'en ai l'intime revelation; j'en ai +fait le sacrifice, et il m'est absolument indifferent de la perdre ou de +la conserver. L'ange qui protege Fernande est venu pres de moi, et il me +parle d'elle dans mon sommeil; il etend ses ailes sur moi quand je me +bats pour elle; quand je ne serai plus necessaire a personne, lui aussi +m'abandonnera. J'ai fait mon testament a Paris; en cas de mort de mon +fils, je laisse les deux tiers de mon bien a ma femme, et a toi le +reste; mais ne crains rien, mon heure n'est pas venue. + + + +LXXXV. + +DE M. BOREL AU CAPITAINE JEAN. + +Cerisy. + +Mon camarade, il faut que vous alliez me remplacer a Tours, +sur-le-champ, aupres de Jacques, qui se bat encore ce soir. Je ne puis +ni lui servir de temoin, ni meme aller vous investir de mes fonctions; +j'ai une attaque de goutte si bien conditionnee, qu'il me serait +impossible de faire une lieue en voiture. Jacques vient de m'envoyer +chercher; allez tout de suite, par la traverse, lui offrir mes excuses +et vos services; ces choses-la ne se refusent pas. Je vais tacher de +vous mettre en trois mots au courant de l'affaire. A peine repose +d'avoir tue hier Lorrain, a qui Dieu fasse paix, Jacques s'en va au cafe +comme si de rien n'etait; et, avec cette maniere glaciale que vous +lui connaissez quand il est en colere, il fume sa pipe et prend sa +demi-tasse en presence de plus de cent paires de moustaches jeunes et +vieilles qui l'examinaient non sans un peu de curiosite, comme vous +pensez. Les jeunes officiers qui ont fait la farce que vous savez a +l'amant de sa femme, se sont crus insultes ou au moins provoques par sa +presence et par sa figure; ils ont affecte de parler a haute voix des +maris trompes en general, et de repeter, a une table voisine de la +sienne, le mot qui pouvait flatter le moins les oreilles de Jacques. +Comme il restait impassible, ils ont parle un peu plus clairement de sa +femme, et ils ont fini par la designer si bien, que Jacques s'est leve +en disant: "Vous en avez menti," du ton dont il aurait dit: "Je suis +votre serviteur." Deux de ces messieurs, qui avaient parle en dernier, +se leverent en demandant a qui s'adressait le dementi. "A tous deux, +repondit Jacques; que celui qui voudra m'en demander raison le premier +se nomme.--Moi, Philippe de Munck, demain a l'heure que vous voudrez, +dit l'un d'eux.--Non pas, reprit Jacques, ce soir, s'il vous plait; +car vous etes deux, et il faut que j'aie le temps de rendre raison +a monsieur demain, avant que la police me contrarie.--C'est juste, +repondit M. de Munck; ce soir, a six heures et au sabre.--Au sabre, +soit," dit Jacques. Vous voyez que c'est une affaire qui ne peut +s'arranger en aucune facon. Deux heures apres, j'ai recu un message de +lui pour me prier de lui servir encore de temoin; mais precisement j'ai +pris la goutte dans la rosee d'hier a l'affaire de Lorrain, et peut-etre +ai-je eprouve aussi un peu d'emotion en voyant tomber ce pauvre diable. +Ce n'est pas une grande perte; mais il y avait longtemps que cela +grisonnait aupres de nous, et nous ne sommes plus a l'age ou un camarade +tombait comme une noix d'un noyer. Ce Jacques est etonnant, et cela +prouve bien qu'un homme ne change qu'en dehors: l'arbre ne fait que +renouveler son ecorce, et Jacques est aujourd'hui le meme que nous avons +connu il y a vingt ans. On ne dira plus: "Voyez ce que deviennent ces +vieux militaires, et comme leurs femmes les font marcher! en voila un +qui se battait pour un coup de crayon, et qui se laisse deshonorer sans +rien dire." Ma foi! je l'ai dit moi-meme, et sa situation m'occupait +tellement, qu'avant-hier, une heure avant d'apprendre qu'il etait ici, +je revais de lui, et je m'eveillai en criant, a ce que m'a dit ma +femme.--"Jacques, Jacques! qu'es-tu devenu!" Mais un homme de coeur se +retrouve toujours. Esperons qu'en sortant de la il ira tuer l'amant de +sa femme; faites-lui sentir qu'il le doit, que sans cela tout ce qu'il +fait maintenant ne sert a rien. Allez vite. Le prefet est un brave +garcon qui laisse aller les duels sans faire de tracasserie; pourtant +trois affaires en trois jours, c'est plus que ne comporte l'ordonnance, +et il pourrait bien arriver que Jacques fut arrete apres la seconde. Il +faut qu'il se depeche. Ecrivez-moi par un expres, ce soir, quand il +aura fini avec M. de Munck. J'enrage de n'etre pas la; j'aimerais mieux +perdre un bras que de voir Jacques manquer a l'appel. + + + +LXXXVI. + +DU CAPITAINE JEAN A. M. BOREL. + +Tours. + +Jacques en a fini avec tous ses adversaires sans recevoir une +egratignure; il a du bonheur au jeu, comme tous ceux qui n'en ont pas +en menage. M. Munck a une estafilade au travers de la figure, qui lui +separe le nez en deux, ce qui doit singulierement le vexer. Cela ne +rendra l'honneur a aucun mari, mais pourra bien en consoler quelques-uns +et en preserver quelques autres. C'est un joli garcon de moins. La +beaute pleurera et lui cherchera un successeur; l'autre jeune homme ne +s'est pas soucie de demander son reste a Jacques. C'etait un poulet de +dix-neuf ans, un fils unique, un enfant de famille, que sais-je? Les +temoins ont montre tant de desir d'arranger l'affaire, que nous avons +consenti a dire que nous etions faches d'avoir donne un dementi, s'il +etait vrai qu'on n'eut pas eu l'intention de nous impatienter. On a +assure qu'on n'avait pas eu cette intention. Cela pourra bien faire tort +a l'enfant; mais je concois que, ses temoins ayant rendu un peu la main, +la partie etait trop inegale entre lui et Jacques. Nous avons eu assez +de peine a faire entendre raison a celui-ci; il a une bile de tous les +diables, et ce n'est qu'apres mure deliberation qu'il s'est un peu +adouci. Savez-vous que le camarade va bien? C'est ce qui s'appelle ne +pas mettre les pouces, et qu'il ait tort ou raison de sabrer par ici +plutot que de sabrer par la-bas, c'est plaisir et honneur de voir un +ancien camarade faire de pareilles preuves avec la nouvelle armee. +Au reste, le camarade n'est pas de bonne humeur; et pour ceux qui le +connaissent un peu, il est facile de voir qu'il a soif du sang de bien +d'autres. Je ne sais pas ce qu'il compte faire; je lui ai dit, en +recevant ses remerciements pour lui avoir servi de temoin: "Je voudrais +t'en servir dans une quatrieme occasion, et je ferais volontiers le +voyage avec toi pour ca. A present tu as la main remise, est-ce que tu +ne vas pas t'en prendre a qui de droit?" Il m'a repondu moitie figue, +moitie raisin: "Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien.--Ah +ca, est-ce que tu en veux aussi aux anciens?" lui ai-je dit. La-dessus, +il m'a embrasse, en me chargeant de te faire ses adieux et ses amities. +Il doit etre parti maintenant, car le prefet lui a fait dire en dessous +main qu'il allait etre force de le faire arreter, s'il ne tirait ses +guetres bien vite. Je l'ai laisse fermant sa malle, et je suis revenu +a mon _perchoir_, ou je vous attends a dejeuner aussitot que la goutte +vous le permettra. En attendant, j'irai fumer une pipe et jaser de tout +cela avec vous. Il y a beaucoup a dire pour et contre Jacques; c'est un +drole de corps, mais il fait feu des quatre pieds. + + + +LXXXVII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Aoste. + +Tu dois avoir recu un billet que je t'ai envoye de Clermont, par lequel +je t'annoncais que j'etais sorti sans egratignure de mes trois duels, et +que mon corps se portait aussi bien que mon ame se porte mal: ce sont +les plus mauvaises nouvelles qu'un homme puisse donner de lui-meme. Un +corps qui s'obstine a vivre, et qui nourrit avec vigueur les peines de +l'ame, est un triste present du ciel. Ce que je ne t'ai pas dit, c'est +que j'allais passer a deux pas de toi sans te voir; j'ai refait cette +route de Lyon pour la vingtieme fois, et pour la premiere j'ai passe +aupres de ma vallee cherie sans y entrer. Il etait six heures du matin +quand je me suis trouve sur le haut de la cote Saint-Jean, et les +postillons, qui me connaissent bien, avaient deja tourne le chemin pour +descendre, quand je leur ai dit de continuer vers le Midi. Penche a +la portiere, j'ai longtemps contemple ce beau site que je ne reverrai +peut-etre plus, et tous ces sentiers que nous avons tant de fois +parcourus ensemble; mais j'ai longtemps hesite a regarder ma maison. +Enfin, au moment ou le bois Manon allait me la cacher, j'ai fait +arreter, et je suis monte au-dessus de la route pour la regarder a mon +aise et m'abreuver de ma douleur. Le soleil levant etincelait dans tes +vitres: etais-tu donc deja levee? Les volets de Fernande etaient fermes: +elle dormait peut-etre dans les bras de son amant. Cette maison, ces +jardins et cette vallee m'inspirerent une espece de haine. Je viens de +tuer un homme et d'en defigurer un autre sans aucun motif raisonnable +que de satisfaire ma vanite blessee, et j'ai du regarder tranquillement +le toit qui abrite mon desespoir et ma honte! + +Oui, ma honte! Je sais bien que c'est un des mots de convention adoptes +par une societe stupide, et qui, devant la raison, ne presentent aucun +sens: l'honneur d'un homme ne peut pas etre attache au flanc d'une +femme, et il n'est au pouvoir de personne de compromettre ou d'entacher +le mien; mais je n'en suis pas moins oblige d'etre en guerre avec tout +le monde, parce que je suis dans une position ridicule, et que pour m'en +laver je me couvre en vain de sang. Il n'y en a qu'un, je le sais bien, +qui peut enlever ce sourire cruel que je trouve sur la figure de tous +mes amis. O Fernande! j'aime pourtant mieux faire rire de moi que de +faire couler tes larmes; j'aime mieux les railleries de l'univers entier +que ta haine et ta douleur! Il n'est pas besoin d'etre un heros pour +cela; car je suis devenu une espece de brute vindicative et cruelle, et +j'ai encore assez de bon sens et de justice pour comprendre ce que la +logique de mon affection me demontre. + +J'ai eu de singulieres discussions avec Borel; quelques autres vieux +amis de l'armee ont essaye de m'entamer adroitement, et de me faire +parler, soit par interet, soit par curiosite; j'ai fait a ceux-la des +reponses evasives et meme brutales: j'avais horreur de leur amitie comme +de tout le reste. Je n'ai pourtant pas pu me dispenser de parler avec +Borel, parce qu'au fond de ses systemes imbeciles il y a un certain +bon sens naturel qui entend parfois raison, et, dans le blame qu'il +me prodigue, un veritable devouement. Il etait si mal dispose contre +Fernande, que j'eprouvais surtout le besoin de la justifier. Nous avons +passe deux jours ensemble a Tours, lui a me faire des remontrances, moi +a chercher, tout en l'ecoutant d'une oreille, l'occasion de me battre +avec Lorrain. Nous avons echange bien des raisonnements inutiles, lui +voulant me prouver que je ne pouvais plus aimer ma femme, et moi tachant +de lui faire comprendre qu'il m'etait impossible de ne pas l'aimer +encore. Il a termine ses harangues en me demandant a quoi servirait +ma conduite, et si j'esperais servir de modele et de type aux maris +genereux: a quoi j'ai repondu, en riant, que je n'avais meme pas la +pretention de faire suivre mon exemple par les amants. Sa lourde +sollicitude ne m'a, du reste, epargne aucun des coups d'epingle qu'une +ame brisee peut recevoir a la suite d'un desastre. De tous les hommes +que j'ai connus, ami, ennemi ou indifferent, il n'en est pas un qui +n'ait donne un coup de main pour me pousser dans la tombe. + +J'ai eu bien de la peine a calmer mon sang irrite; je me serais jete +devant la bouche d'un canon avec la certitude que je devais servir de +boulet pour tuer les autres. Cette espece de croyance a la fatalite +aurait fait de moi un heros ou un tigre, suivant la difference d'un +cheveu dans le poids des circonstances qui me portaient. J'ai ete au +moment de tuer un enfant de dix-neuf ans pour un mot; et puis je lui +avais fait grace, quand m'est venu un billet mysterieux qu'une femme +m'ecrivait pour me supplier d'epargner sa vie et de renoncer a ma +fureur. C'etait un billet sublime d'expression et de sentiment. Je +crus d'abord qu'il etait d'une mere, et j'allais y ceder avec +attendrissement, lorsqu'en le relisant je m'apercus qu'il etait d'une +maitresse. Elle me suppliait de lui laisser le bonheur. Le bonheur! ce +mot-la me rendit furieux. Helas! ma pauvre Sylvia, j'avais perdu la +tete; j'aurais voulu tuer tous ceux qui etaient moins malheureux que +moi; je m'obstinais a faire battre ce jeune homme: il me semblait obeir +a l'impulsion d'une main impitoyable et accomplir quelque reve terrible. +Le capitaine Jean, un de mes temoins, me parlait depuis longtemps sans +que ses discours presentassent aucun sens a mon esprit; enfin, il +reussit a me faite entendre un seul mot: "Ah ca, Jacques, tu veux donc +massacrer aujourd'hui?" Ce mot de _massacrer_ tomba sur ma poitrine +brulante comme une goutte d'eau froide; il me sembla que je m'eveillais +d'un reve. Je fis tout ce qu'il desirait, sans meme ecouter dans quels +termes on arrangeait la partie de mon honneur; it ne m'importait plus de +faire effet par ma bravoure. Il m'avait semble d'abord que j'avais envie +de me disculper du reproche d'etre lache, et qu'a ce sentiment d'orgueil +blesse j'aurais sacrifie la vie de mon pere; mais ce n'etait qu'un +pretexte dont se servait mon desespoir pour me pousser: j'avais un +acces de rage tout simplement; et quand il fut apaise, je retombai dans +l'apathie, comme un fou furieux, dans l'accablement qui suit une de ses +crises, se laisse tomber sur la paille et regarde autour de lui d'un +air stupide. On fit approcher de moi mon adversaire, pour que, suivant +l'usage, nous eussions a echanger une poignee de main; mais entre +chaque minute il s'ecoulait de tels siecles dans ma tete, que j'obeis +machinalement et avec surprise. Je ne me souvenais pas de l'avoir jamais +vu: j'etais deja a cent ans de ce qui venait de se passer en moi; +j'etais entre dans le neant de l'ame, qui est desormais mon refuge en +cette vie. + +Me voila donc calme! que Dieu me pardonne a quel prix! Mais il sait bien +que cela n'a pas dependu de moi, et que mon etre a ete transforme a +l'insu de ma volonte. Ah! cette colere, elle etait affreuse! mais elle +me faisait du bien comme les convulsions et les rugissements a un +epileptique. Je suis maintenant plus pesant qu'une montagne, plus froid +qu'un glacier; je contemple ma vie avec un affreux sang-froid; je me +fais l'effet de ces martyrs des temps fabuleux du christianisme qui, +apres le supplice, se relevaient par miracle, ramassaient tranquillement +leur tete ou leur coeur pantelant sur l'arene, et se mettaient a +marcher, emportant leur ame separee de leur corps, aux yeux des hommes +epouvantes. + +Un autre que moi n'aurait pas pu certainement supporter mon destin: Il +n'y a que moi sur la terre qui aie la force d'accomplir une pareille vie +sans mourir de lassitude ou sans me tuer dans un acces de delire. J'ai +pourtant traverse tout cela, et me voici encore! Ce qu'il y avait de +jeune, de genereux et de sensible en moi n'est plus; mais mon corps est +debout, et ma triste raison contemple sans nuage la ruine de toutes ses +illusions. Maudite soit cette organisation reguliere et solide que ne +peuvent briser les evenements! Don funeste! Avais-je commis quelque +crime avant de naitre, pour avoir la malediction du premier homme, +l'exil dans le desert, et l'injonction de vivre? + +Je suis passe ce matin pres d'une maison de campagne que la beaute de +la nature fit construite au pied des montagnes et que la rigueur des +climats a fait abandonner. Je me suis arrete pour entrer dans le clos, +attire par l'air de tristesse et de destruction qui regnait en ce lieu; +j'y suis reste deux heures, abime dans la pensee de mon desespoir et de +mon isolement. Et toi aussi, vieux Jacques, tu fus un marbre solide +et pur, et tu sortis de la main de Dieu fier et sans tache, comme une +statue neuve sort de l'atelier et se dresse sur son piedestal dans une +attitude orgueilleuse; mais te voila comme une de ces allegories usees +et rongees par le temps, qui se tiennent encore debout dans les jardins +abandonnes. Tu decores tres-bien le desert: pourquoi sembles-tu +t'ennuyer de la solitude? Tu trouves le temps long et l'hiver bien rude; +il te tarde de tomber en poussiere, et de ne plus lever vers le ciel ce +front jadis superbe que le vent insulte aujourd'hui, et ou l'air humide +amasse une mousse noire comme un voile de deuil. Tant d'orages ont terni +ton eclat que ceux qui passent ne savent plus si tu es d'albatre ou +d'argile sous ton crepe funebre. Reste, reste dans ton neant, et ne +compte plus les jours: tu dureras peut-etre longtemps encore, pierre +miserable! Tu te glorifiais d'etre une matiere inattaquable: a present +tu envies le sort du roseau desseche qui se brise les jours d'orage. +Mais la gelee fend les marbres; le froid te detruira: espere en lui! + + + +LXXXVIII. + +D'OCTAVE A HERBERT. + +Malgre la colere des uns, les remords des autres, et l'incertitude de +mon esprit au milieu de tout cela, je ne peux pas m'empecher d'etre +heureux, mon cher Herbert, car mon coeur est rempli d'amour et mon sort +est fixe. Une affection indissoluble m'attache a Fernande, n'en doutez +pas: je ne suis pas inconstant. On peut me rebuter; la femme que j'aime, +quand elle s'obstine a me repousser, peut finir par me degouter d'elle; +mais ce n'est pas une autre femme qui peut m'en distraire avant qu'elle +l'ait elle-meme ordonne. Malgre la difference effrayante de nos +caracteres, j'ai longtemps aime Sylvia, et j'ai lutte contre ses dedains +longtemps apres qu'elle ne m'aimait plus. Fernande est une tout autre +femme. C'est celle-la qui est nee pour moi, et dont les defauts memes +semblent combines pour resserrer nos liens et rendre notre intimite +necessaire. Je ne sais pas si je suis aussi criminel que Sylvia veut me +le faire croire, mais il m'est impossible de ne pas me sentir amoureux +et transporte de joie. L'amour est egoiste, il s'assied aveugle et +joyeux sur les ruines du monde, et se pame de plaisir sur des ossements +comme sur des fleurs. J'ai fait le sacrifice du chagrin d'autrui comme +j'ai fait celui de ma propre vie. Je ne connais plus les lois du tien et +du mien. Fernande s'est confiee a moi, j'ai jure de l'aimer, de vivre +et de mourir pour elle; je ne sais que cela, et tout le reste m'est +etranger. Jacques peut venir a toute heure du jour ou de la nuit me +demander mon sang et le boire a son aise sans que je le lui dispute. +Pour l'acquit de ma conscience, je livre ma poitrine nue; qu'est-ce +qu'un homme peut faire de plus? Et de quoi Jacques peut-il se plaindre? +Je ne porte pas de cuirasse et ne dors pas sous les verrous. Sylvia, +croyant me faire tomber a genoux devant son idole, me lit quelques +fragments de ses lettres. Il commence a faire de la poesie sur sa +douleur; il est a moitie gueri. Il s'est battu bravement, et il a bien +fait. J'en aurais fait autant a sa place, et, si j'en avais eu le droit, +je l'aurais prevenu. Il a bien recommande de cacher ces evenements a +sa femme; il peut etre tranquille, je m'en charge. Je n'ai pas envie +qu'elle retombe malade, et je veille sur elle comme sur un bien qui +m'appartient desormais. J'ai trouve hier a la poste une lettre de +Clemence pour elle. Comme je connais fort bien l'ecriture, j'ai +ouvert sans facon la missive, et j'y ai trouve tous les charitables +avertissements auxquels je m'attendais; de plus, la nouvelle +additionnelle, le mensonge gratuit d'une bonne blessure que, selon la +renommee et selon elle, Jacques aurait recue dans la poitrine. J'ai +dechire la lettre, et j'ai pris des mesures pour que toutes les depeches +adressees a Fernande passent par mes mains en arrivant. Celles de +Jacques seront respectees religieusement; mais gare aux autres! Il m'en +coute assez pour la voir heureuse et endormie sur mon coeur. Je ne +me soucie pas qu'une prude envieuse ou une mere infame viennent la +reveiller pour le plaisir de tous faire du mal a tous deux. Elle est +encore delicate; l'absence de Jacques, qui lui ecrit rarement, et +la mauvaise sante de son fils, sont pour elle des sujets suffisants +d'inquietude et de chagrin. Ma sollicitude entretient encore le calme et +l'espoir dans son coeur. Rien ne me coutera, rien ne me repugnera pour +la preserver le plus longtemps possible des coups qui la menacent. Je +suis egoiste, je le sais; mais je le suis sans honte et sans peur. +L'egoisme qui se dissimule et rougit de lui-meme est une petitesse et +une lachete; celui qui travaille hardiment au grand jour est un soldat +courageux qui lutte contre ses ennemis et s'enrichit des depouilles du +vaincu. Celui-la peut conquerir son bonheur ou defendre celui d'autrui. +Qui donc a jamais songe a accuser de vol et de cruaute celui qui +triomphe et qui fait bon usage de la victoire? + + + +LXXXIX. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Aoste. + +Il faut avoir vecu ma vie peur savoir quelle chose horrible est devenu +pour moi l'isolement. J'ai aime passionnement la solitude, qui est une +chose bien differente. Alors j'etais jeune. J'avais l'avenir ou le +present. Je suis venu plusieurs fois dans les montagnes avec le +coeur plein de passions. J'ai peuple leurs retraites sauvages de mes +sentiments ou de mes reves. J'y ai savoure mon bonheur ou cache ma +souffrance; j'y ai vecu enfin. Je passais, je quittais une affection +pour la retrouver, ou plutot je l'apportais la dans le secret de mon +ame pour l'interroger et pour m'en repaitre. J'y ai repandu des larmes +chaudes d'esperance; j'y ai presse sur mon coeur des fantomes adores et +des spectres de feu. Il est bien vrai qui j'y suis venu aussi maudire et +detester ce que j'avais aime en d'autres temps; mais j'aimais quelque +autre chose ou j'attendais un autre amour. Mon sein etait riche, et je +pouvais mettre une idole de diamant a la place de l'idole d'or qui etait +tombee. A present, j'y viens avec un coeur vide et desole, et, a la +maniere dont je souffre, je vois bien que je ne guerirai plus. Ce qu'il +y a de terrible, ce n'est pas tant le manque d'espoir que le manque +de desir. Ma douleur est morne comme ces pics de glace que le soleil +n'entame jamais. Je sais que je ne vis plus et je n'ai plus envie de +vivre. Ces rochers et ces froides cavernes me font horreur, et je m'y +enfonce comme un fou qui se noie pour fuir l'incendie. Si je regarde au +loin, la peur me prend; la seule vue de l'horizon me fait frissonner, +parce que je crois y voir planer tous mes souvenirs et tous mes maux, et +je m'imagine qu'ils me poursuivent avec des ailes rapides. Ou irai-je +pour leur echapper? Ce sera partout de meme. Je suis venu jusqu'ici avec +l'intention de voyager ou au moins de parcourir toute cette contree +romantique. Je sentais comme un reste d'activite, comme une inquietude +de ne pas etre bien mort. Et puis je me suis laisse tomber sur ce rocher +du Saint-Bernard, et je ne songe plus a quitter la cabane ou je me suis +arrete croyant n'y passer qu'une heure. M'y voila depuis pres d'un mois, +chaque jour plus inerte, plus indifferent, plus paralytique. Je ne sens +meme plus l'atmosphere, et j'ai souvent chaud la ou il doit faire froid, +tandis qu'en d'autres moments un rayon de soleil qui brule l'herbe a mes +pieds ne rend pas la circulation a mon sang glace. Il y a des jours +ou je marche precipitamment sur le bord des abimes sans soupconner le +danger, sans ressentir la lassitude; je suis alors comme une roue qui a +perdu son balancier, et qui tourne follement jusqu'a ce que sa chaine +trop tendue fasse rompre la machine. Dans ces jours-la, je traverse +comme par miracle des passages ou jamais le pied d'un homme ne s'est +hasarde, et quand je m'en apercois ensuite, je ne peux plus comprendre +comment cela s'est fait. J'espere quelquefois que je suis devenu fou. +Mais a cette exaltation terrible succedent des jours de mort. +Cette force maladive tombe tout a coup et fait place a une fatigue +epouvantable. La pensee joue un role bien efface dans tout cela. +Quelquefois je cherche, la nuit, a me rappeler ce qui a occupe mon +cerveau dans la journee, et il m'est impossible de le retrouver. Ma +memoire ne me presente plus que l'image des objets materiels qui m'ont +entoure. Je vois des montagnes, des ravins, de ponts etroits suspendus +sur des abimes de fumee blanche, et tout cela se succede et s'enchaine +pendant des heures entieres jusqu'a m'obseder. Alors je me leve dans +l'obscurite et je touche les murs de ma chambre en faisant des efforts +incroyables pour sortir de ce reve sans sommeil. Quelquefois je me +recouche sans avoir pu chasser ces images qui me harcellent, et +j'attends le jour avec impatience pour m'elancer comme malgre moi dans +la campagne. Alors tout s'efface, je marche au hasard, et il me semble +etre enveloppe de vapeurs qui me cachent la realite. D'autres fois il +m'arrive de m'apercevoir que je pense; je vois dans mon imagination des +tableaux affreux: mon fils mourant, ma femme dans les bras d'un autre; +mais je regarde tout cela avec un sang-froid imbecile, jusqu'a ce qu'il +me vienne une sorte de reveil qui me montre a moi-meme. Je me vois dans +ce tableau; cette femme est la mienne; cet enfant est a moi. Je suis +Jacques, l'amant oublie, l'epoux outrage, le pere sans espoir et sans +posterite; et je m'assieds, car mes jambes ne peuvent plus me porter, et +une idee me fatigue plus en un instant qu'une journee d'agitation et de +marche forcee. + +Il y a deux ans, j'etais dans un etat deplorable d'ennui et de +souffrance. Mais que ne donnerais-je pas pour retourner en arriere! Je +craignais de ne plus pouvoir aimer. Depuis longtemps je n'avais pas +rencontre une femme digne d'amour. Je m'impatientais et je m'effrayais +de ce lomg sommeil da mon coeur; je me demandais si c'etait la faute de +son impuissance, et je sentais bien que non. Mais je voyais les annees +s'envoler comme des reves, et je me disais qu'il n'y avait plus pour moi +de temps a perdre si je voulais etre heureux encore une fois. Je pensais +que posseder une femme par le mariage, c'etait assurer, autant que +possible, la duree de ce bonheur; je ne me flattais pas de le conserver +toute ma vie; mais j'esperais qu'il me conduirait jusqu'a cette derniere +periode de la jeunesse ou la philosophie devient facile a mesure que les +passions s'eteignent. Il n'en est point ainsi. Je ne suis pas encore +assez vieux pour me detacher de tout et pour me consoler d'avoir tout +perdu. Mon esperance est morte encore verte, et de mort violente; mais +je ne suis plus assez jeune pour croire qu'elle puisse renaitre. Cet +effort est le dernier que mes forces morales m'ont permis. Je m'etais +cree une famille, une maison, une patrie; j'avais rassemble, sur un coin +de terre, les deux seuls etres qui me fussent chers, elle et toi. Dieu +m'avait beni en me donnant des enfants. Cela eut pu durer cinq a six +ans! Notre vallee etait si belle! je prenais tant de soin pour rendre ma +femme heureuse, et elle semblait m'aimer si passionnement! Mais un +homme est venu et a tout detruit; son souffle a empoisonne le lait qui +nourrissait mes enfants. Oui! j'en suis sur, c'est son premier baiser +sur les levres de Fernande qui les a tues, comme c'est son premier +regard sur elle qui a tue son amour pour moi. + +Je suis peut-etre injuste et fou de m'en prendre a lui; peut-etre +en eut-elle aime un autre si celui la ne fut pas venu; peut-etre ne +m'a-t-elle jamais aime. Elle sentait le besoin d'abandonner son coeur, +et elle me l'a confie sans discernement; elle a pris pour une passion +durable ce qui n'etait qu'un caprice d'enfant ou un sentiment d'amitie +filiale qui se trompait faute de savoir ce que c'est que l'amour. Avec +moi, elle souffrait sans cesse, elle etait mecontente de tout; je ne +reussissais jamais a produire l'effet que je voulais sur son esprit, +et elle attribuait a mes moindres actions des motifs tout opposes a la +realite; ou nous ne nous comprenions pas, ou nous nous comprenions trop. +Durant notre voyage en Touraine, alors qu'elle essayait un sacrifice +au-dessus de ses forces, et que le derangement de son etre dementait sa +volonte, il lui est arrive de me dire plusieurs fois, dans un acces de +colere nerveuse insurmontable, qu'elle avait toujours senti que nous +n'etions pas faits l'un pour l'autre. Elle m'a accuse de l'avoir senti +aussi, et de l'avoir epousee malgre cela; elle m'a rappele mille +circonstances legeres qu'elle me presentait comme des preuves. Il +est vrai qu'elle retractait le lendemain ces paroles, qu'elle disait +echappees a son delire: et je feignais de les avoir oubliees; mais elles +s'etaient enfoncees dans mon coeur comme des poignards, et depuis j'en +ai mis souvent le souvenir sur mes plaies pour les cauteriser. + +[Illustration: Une certaine issue de derriere par laquelle sortit...] + +Helas! faut-il renoncer ainsi au passe? elle aurait du au moins me le +laisser; je me serais nourri d'une douleur moins amere. Mais a present +il faut que tout soit detruit et gate, meme le souvenir du bonheur +perdu! Si elle m'a aime, elle m'a aime moins longtemps et moins +fortement que lui; car elle s'est eprise de lui des le premier jour, il +ne faut plus en douter. Elle s'est trompee elle-meme pendant six ou huit +mois; son age est si riche en illusions! elle croyait m'aimer encore, +mais moi je voyais bien ou elle en etait. Elle s'est trouvee surprise +tout a coup par un amour nouveau avant de savoir que l'autre etait +aneanti. + +Ma douleur se calmera, je n'en doute pas; je la laisse s'exhaler, je ne +cherche point a la combattre, je ne rougis pas de crier comme une femme +quand mes acces me prennent. Je sais que j'en viendrai a etre tranquille +et resigne; je ne suis pas impatient de ce moment-la, il sera plus +affreux encore que le present. J'aurai accepte ma sentence; je verrai +mon malheur distinctement, et je le sentirai par tous les pores; je +n'aurai plus rien de jeune dans le coeur, le regret lui-meme s'eteindra. +L'orgueil humain ne veut pas lutter contre une esperance perdue, contre +un amour qui se retire; il prend son parti, et, en quelques jours, +l'homme devient un vieillard. J'aime encore Fernande, parce qu'un amour +comme le mien ne peut pas finir sans convulsions et sans une rude +agonie; mais je sens que bientot je ne pourrai plus l'aimer, et mon sort +sera pire. + +Si Dieu faisait un miracle en ma faveur, s'il me conservait mon fil, je +vivrais, non avec une joie, mais avec un devoir, et je m'occuperais a +le remplir. Mais ce pauvre enfant ne fait qu'essayer une existence +languissante et prolonger mes tristes jours sans faire retracter l'arret +qui a mesure impitoyablement les siens. Il faut que je l'attende, ce +pauvre insecte qui se traine lentement vers la mort, et sans lequel je +ne veux point partir. Je me souviens que je te disais une fois: "Que +peut-il arriver de pire a un honnete homme? D'etre force de mourir, +voila tout." Aujourd'hui, je vois qu'il y a quelque chose de pis: c'est +d'etre force de vivre. + +[Illustration: Au milieu d'une haie de spectateurs.] + + + +XC. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +Jacques! reviens, Fernande a besoin de toi; elle est malade de nouveau +parce qu'elle vient d'eprouver une grande douleur. Rien ne peut la +calmer. Elle t'appelle avec angoisse, elle dit que tous les maux qui lui +arrivent viennent de ton abandon; que tu etais sa providence, et que tu +l'as quittee. Elle s'effraie de ta longue absence, et dit qu'il faut que +tu sois informe de tout pour avoir pris ainsi en horreur ta famille et +ta maison. Elle craint que tu ne la haisses, et la douleur que cette +idee lui cause resiste a toutes nos consolations; elle veut mourir, +parce que, dit-elle, il n'est pas un instant de repos et d'espoir sur +la terre pour quiconque a possede ton affection et l'a perdue. Prends +courage, Jacques, et viens souffrir ici! Tu es encore necessaire; que +cette idee te donne de la force! Il y a autour de toi des etres qui ont +besoin de toi. Et puis ta vie n'est pas finie. N'y a-t-il donc rien +autre chose que l'amour? L'amitie que Fernande a pour toi est plus +forte que l'amour que lui inspire Octave. Tous ses soins et tout son +devouement, qui s'est vraiment soutenu au dela de mon esperance, +echouent aupres d'elle quand il s'agit de toi. Peut-il en etre +autrement? Peut-elle venerer un autre homme comme toi? Reviens vivre +parmi nous. Me comptes-tu pour rien, dans ta vie? ne t'ai-je pas bien +aime? t'ai-je jamais fait du mal? ne sais-tu pas que tu es ma premiere +et presque ma seule affection? Surmonte l'horreur que t'inspire Octave, +ce sera l'affaire d'un jour. J'ai souffert aussi pour m'habituer a le +voir a ta place: mais laisse-la-lui et prends-en une meilleure; sois +l'ami et le pere, le consolateur et l'appui de la famille. N'es-tu pas +au-dessus d'une vaine et grossiere jalousie? Reprends le coeur de ta +femme, laisse le reste a ce jeune homme! L'imagination et les sens de +Fernande ont peut-etre besoin d'un amour moins eleve que celui que tu +veux lui inspirer. Tu t'es resigne a ce sacrifice, resigne-toi a en +etre le temoin, et que la generosite fasse taire l'amour-propre. Est-ce +quelques caresses de plus ou de moins qui entretiennent ou detruisent +une affection aussi sainte que la votre? Cette jalousie d'enfant n'est +pas digne de ta grande ame, et tu as au front bien des cheveux blancs +qui te donnent le droit d'etre le pere de ta femme sans avilir la +dignite de ton role de mari. Tu ne peux pas douter de la delicatesse +avec laquelle Fernande evitera tout ce qui pourrait te blesser. Octave +lui-meme te deviendra supportable; c'est un assez noble caractere, et +depuis ces trois mois, si difficiles pour nous tous, j'ai decouvert en +lui des vertus sur lesquelles je ne comptais pas. Il tomberait a tes +pieds si tu t'expliquais a lui, s'il te comprenait et s'il savait ce que +tu es. Reviens donc essuyer les larmes de Fernande, car toi seul pourras +rendre un peu de courage et de calme a son coeur. Elle est encore +frappee d'un de ces malheurs pour lesquels l'amour n'a point de +consolation; toi seul aurais le droit de lui en offrir, parce que tu +es de moitie dans son infortune: Tu comprends ce qui est arrive? Je +t'attends! + + + +XCI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Geneve. + +J'irai; mais je veux que tu l'avertisses de mon arrivee quelques jours +d'avance: je ne veux surprendre personne. Il me serait horrible de +trouver sur le visage de Fernande une expression d'embarras ou d'effroi. +Dis lui qu'elle se contraigne, s'il le faut, pour ne me laisser rien +apercevoir de ce qui se passe; fais-lui croire toujours que je suis +sans soupcon, et persuade-lui de m'entretenir soigneusement dans cette +confiance. Non, je ne me sens pas assez fort pour etre temoin de leurs +amours; je ne suis pas un philosophe stoicien, et une ame de feu brule +encore mon front sous mes cheveux blancs. Ce que tu fais maintenant est +bien cruel, Sylvia; j'etais presque enseveli, et tu me rappelles au +monde des vivants pour souffrir quelques jours de plus, et m'assurer +de nouveau de la necessite de le quitter pour jamais. Soit, Fernande +souffre; elle a besoin de moi, dis-tu: j'en doute; mais je sens que +je ne mourrais pas tranquille si j'avais neglige d'adoucir une de ses +peines. C'est la derniere qui l'atteindra, elle n'aura plus rien a +perdre: privee de ses enfants et delivree de son mari, elle pourra se +livrer a son amour sans partage et sans crainte. Cette intimite que tu +crois encore possible entre nous est un reve romanesque; quand meme +j'oublierais mes ressentiments, pourraient-ils oublier le mal +qu'ils m'ont fait? La vue d'un homme qu'on a rendu malheureux est +insupportable: c'est comme le cadavre de l'ennemi qu'on a tue. + +J'arriverai deux jours apres cette lettre. Je vais donc revoir cette +maison funeste! Je comprends ce qui est arrive: mon fils est mort. + + + +XCII. + +D'OCTAVE A FERNANDE. + +Lyon. + +Je me suis soumis a ton ordre, et je pense encore que j'ai du le faire; +mais je n'irai pas plus loin: dix lieues suffisent bien pour mettre le +silence et la paix entre lui et moi. De quoi donc as-tu peur pour moi? +Crois-tu donc que Jacques songe a tirer vengeance de mon bonheur? Il est +trop genereux ou trop sage pour cela. J'ai consenti a m'eloigner parce +que ma presence lui serait desagreable; la sienne me ferait moins +souffrir qu'il ne pense. Je ne saurais m'imputer des torts reels envers +lui: il pouvait m'empecher d'en avoir, il avait pour lui le droit et la +force. Je n'ai pas commis un vol en profitant du bien qu'il me laissait. +Est-on coupable parce qu'on lutte avec des etres indifferents au dommage +qu'on leur fait, ou trop magnifiques pour daigner s'en apercevoir? Si +Jacques est sublime en ceci, comme tu le crois, raison de plus pour +que je le voie avec plaisir, et pour que je lui donne la plus franche +poignee de main que j'aie donnee de ma vie. Je ne concois rien a ces +subtilites de sentiment: idees fausses dont tu t'entoures pour te +torturer, comme si tu n'etais pas deja assez malheureuse, ma pauvre +enfant! Pleure les pertes cruelles dont le sort t'afflige; je les pleure +avec toi, et rien ne me consolera jamais de la mort de ta fille, pas +meme... o ma Fernande! pas meme cet evenement que tu ajoutes a la somme +de tes douleurs, et que je considere comme un bienfait du ciel, comme un +acte de reconciliation entre lui et moi. Laisse mon coeur bondir de joie +a cette idee; laisse-moi faire mille reves, mille projets delicieux. +Elle s'appellera Blanche comme celle qui est morte, car ce sera une +fille aussi; elle aura le joli regard et les cheveux blonds de ce petit +ange qui te ressemblait tant. Tu verras qu'elle sera toute pareille: +aussi belle, aussi caressante, aussi capricieuse et plus forte; car les +enfants de l'amour ne meurent jamais: Dieu les doue de plus d'avenir et +de vigueur que ceux du mariage, parce qu'il sait qu'il leur faut plus de +force pour resister aux maux d'une vie ou on les accueille mal; veux-tu +donc que cela soit vrai pour ton enfant? Pleureras-tu sur lui, au lieu +de l'embrasser le jour ou il viendra au monde? Ah! si tu le recois avec +douleur, si tu le repousses, si tu refuses de l'aimer, parce qu'il +n'aura pas Jacques pour pere, laisse-le-moi et que la Providence +l'abandonne: je m'en charge; je le recevrai dans mon sein, je le +nourrirai moi-meme avec du lait de biche et des fruits, comme les +solitaires des vieilles chroniques que nous lisions l'autre jour +ensemble. Il reposera a mes cotes, il s'endormira au son de ma flute; il +sera eleve par moi, il aura les talents que tu aimes et les vertus que +tu auras besoin de trouver en lui pour etre heureuse; et quand il sera +en age de garder son secret et le notre, il ira t'embrasser; il te dira: +"Je m'appelle Octave, et je n'ai pas besoin d'un autre nom: celui de +votre mari me serait moins cher, et ne me servirait a rien. Je vous +respecte et vous estime; vous n'avez pas assure mon existence sociale +par un mensonge, vous ne m'avez pas donne pour maitre un homme auquel je +ne suis rien; c'est mon pere qui m'a eleve et qui m'a appris a me +passer de richesse et de protection. Je n'ai besoin que de tendresse, +donnez-moi la votre; je ne vous appellerai jamais ma mere; mais un +baiser de vous en secret sur mon front me fera connaitre toutes les +joies de l'amour filial." Dis-moi, quand il te parlera ainsi, le +repousseras-tu? seras-tu fachee d'avoir cet ami de plus? Toute la peine +qu'il te causera consiste a cacher son existence a ton mari. Pour le +present et pour l'avenir, cela me semble une chose si aisee, que je +ne concois pas comment tu t'en inquietes. Souffriras-tu de ne pouvoir +avouer et produire ton enfant? Mais songe que Jacques a le double de ton +age, ma chere Fernande; tu ne peux pas te dissimuler que tu ne doives +lui survivre de beaucoup, et qu'un temps viendra, dans l'ordre de la +nature, ou tu seras libre. Avant meme cette epoque presumable, que +d'accidents, que de hasards peuvent nous permettre d'etre epoux! +Crois-tu que dans dix ans, comme aujourd'hui, comme dans vingt, je ne +serai pas toujours a tes pieds, et que mon plus grand bonheur ne sera +pas de dire a la societe: Cette femme est a moi; je l'ai conquise par +mes prieres, par mon obstination, par mes fautes, par mon amour; et si +j'ai entache sa reputation, du moins je ne l'ai pas abandonnee comme +font les autres. Je suis reste pres d'elle; j'ai laisse ma vie couler +tout entiere au gre de ce mari, qui certes savait se battre, et qui +pouvait a tout instant venir m'egorger dans les bras de sa femme. Je +suis reste la pour satisfaire au ressentiment de l'un, ou pour proteger +l'autre en cas de besoin; j'ai consacre tous mes instants a celle qui +s'etait un jour sacrifiee a moi. J'ai commence par l'obtenir a force +de persecutions; mais j'ai fini par la meriter a force de tendresse; a +present, elle m'appartient legitimement. Que les hommes ratifient cette +union qu'ils ont en vain combattue! + +Tu sais bien, Fernande, que cela est sur, quant a moi; la Providence +peut faire le reste, et elle le fera, n'en doute pas. Notre destinee +etait de nous rencontrer, de nous comprendre et de nous aimer. Le hasard +finit par se soumettre a l'amour; la force attractive surmonte tous les +obstacles, et l'aimant va embrasser le fer dans les entrailles de +la terre, en depit du roc qui les separe. Pauvre femme tremblante, +jette-toi donc dans mes bras, je te protegerai contre l'univers entier! +Pauvre mere desolee, essuie tes larmes; les enfants que nous aurons +ensemble ne mourront pas! + +Reviens a l'esperance; souviens-toi des beaux jours que nous avons eus +au milieu de tes plus grandes anxietes; souviens-toi des miracles que +fait l'amour. Quand nous sommes dans les bras l'un de l'autre, ne +sommes-nous pas perdus dans un monde de delires, ou les cris et les +plaintes de la terre n'arrivent pas? Sois sure d'ailleurs que tu ne fais +pas a ton mari tout le mal que tu penses: c'est un homme trop superieur +pour se laisser affecter des insultes, de la sottise; il sait qu'elles +ne peuvent l'atteindre, et il ne croit certainement pas que nous nous +fassions un jeu de l'y exposer. Il sait peut-etre que nous nous aimons, +ou au moins il s'en doute; et ne vois-tu pas que cela ne lui cause +aucune colere? C'est un homme calme et raisonneur; de plus, c'est un +homme excellent: s'il savait tes anxietes, il t'en consolerait, il te +rassurerait sur tes craintes, et je gage bien qu'il le fera quelque +jour. Encore deux ou trois ans, et il sera vieux, et l'amour-propre de +l'amant delaisse fera place a la generosite de l'ami console. A present, +il voyage et se tient eloigne, parce que notre position a tous est +difficile, et notre contenance desagreable en presence l'un de l'autre. +Le temps effacera ces repugnances plus vite peut-etre que nous ne +l'esperons: l'avenir semble place au dela de notre atteinte; mais le +temps travaille avec une rapidite dont on s'etonne quand on voit son +oeuvre accomplie. Abandonne-toi donc a l'amour: il sera toujours le +maitre; ta resistance ne sert qu'a diminuer les joies qu'il te donne. +Oh! elles sont si belles et si enivrantes! Respecte-les comme les dons +sacres du ciel; travaille a les preserver des injures du sort, qui est +stupide et aveugle, et qu'il faut gouverner avec force et courage, loin +de l'accepter tel qu'il est. Ne crains pas que Jacques te les reproche; +s'il savait comme notre amour est irresistible et notre bonheur immense, +il nous permettrait d'en jouir. Reponds-moi vite; dis-moi si Jacques +doit rester longtemps. J'ai toute la vie, j'espere, a passer avec toi, +et pourtant je ne pourrais me soumettre sans douleur a perdre une +semaine. Tu sais que si Jacques, d'accord avec toi, l'exigeait, je +pourrais me soumettre a un long exil; mais a present il lui semblerait +peut-etre que je le fuis; s'il me demandait, dis-lui que je suis a Lyon; +surtout donne-moi de tes nouvelles, et soigne ce que j'ai de plus cher +au monde. + + + + +XCIII. + +DE FERNANDE A OCTAVE. + + +Jacques part bientot; mais il veut te voir auparavant. Tu as raison, +Octave, c'est un homme excellent: il est impossible d'avoir plus de +generosite, de douceur, de delicatesse et de raison. Je vois bien qu'il +sait tout. J'etais au moment de lui tout avouer, tant je souffrais de +ce que je prenais pour un exces de confiance et d'estime; mais, des +les premiers mots, il m'a fait entendre qu'il ne voulait pas en savoir +davantage, et il m'a temoigne une amitie si vraie, une indulgence si +grande, que je suis penetree d'attendrissement et de reconnaissance. +Tu avais bien juge ses intentions, et notre position a tous, mon cher +Octave. Il a fait de serieuses reflexions sur la difference de nos ages, +et il a certainement vaincu le reste d'amour qu'il avait pour moi; +car il m'a parle absolument dans le sens de ta lettre. Il m'a dit que +_certains propos_ l'obligeaient a se tenir eloigne de nous, afin que +le monde ne crut pas qu'il donnait les mains a notre amour. "Et que +penses-tu de cet amour? lui ai-je dit; crois-tu que ce soit une +calomnie?" J'etais tremblante et prete a embrasser ses genoux. Il a fait +semblant de ne pas s'en apercevoir, et il m'a repondu: "Je suis bien sur +que c'est une calomnie." Mais j'ai vu qu'il savait a quoi s'en tenir, et +sa tranquillite a degage mon coeur d'un poids enorme. Jacques est bon et +affectueux; mais il raisonne. Il n'est plus jeune: il sait que je suis +excusable, et, comme tu le dis, sa generosite naturelle est secondee par +la sagesse de ses reflexions. Il m'a fait esperer qu'il reviendrait tous +les ans passer quelques semaines pres de nous, et que, dans quelques +annees, il ne nous quitterait plus. + +Ta lettre m'aurait decidee a garder le secret sur ma grossesse, quand +meme Jacques ne m'aurait pas aidee a me taire sur tout le reste. Je +me fie et je m'abandonne a toi. Tu savais bien que jamais je n'aurait +l'impudence de profiter de la loi qui forcerait Jacques a donner son +nom et ses biens a l'enfant de nos amours, encore moins aurais-je eu +la bassesse d'aller revendiquer ses caresses pour le tromper sur la +legitimite de cet enfant; tu m'aurais tuee plutot que de le permettre, +n'est-ce pas? Et tu le recueilleras, tu le cacheras, tu le soigneras, +cet enfant bien-aime! Nous le confierons a quelque honnete paysanne, +bien propre et bien fidele, qui le nourrira, et nous irons le voir tous +les jours. Ah! quel que soit mon sort, et dans quelque circonstance +qu'il vienne au monde, sois sur que je le cherirai autant que ceux qui +ne sont plus, et davantage peut-etre, a cause de ce que j'ai souffert +en les perdant! Si quelques jours Jacques decouvre la naissance de +celui-la, il ne le haira pas, il ne le persecutera pas. Qui sait +jusqu'ou ira sa bonte? Il est capable de tout ce qui est etrange et +sublime... Mais combien je suis heureuse que sa generosite aujourd'hui +ne lui coute pas autant que je le croyais! Je n'aurais jamais pu me +tranquilliser et t'aimer sans tourments et sans remords, si j'avais vu +qu'il fallait briser le noble coeur de Jacques. Heureusement il n'est +plus dans l'age des passions brulantes; et d'ailleurs il me l'avait +toujours dit, et il savait bien ce qu'il disait alors: "Quand tu ne me +permettras plus d'etre ton amant, je deviendrai ton pere." Il a tenu +parole. O mon cher Octave! nous ne passerons jamais une nuit ensemble +sans nous agenouiller et sans prier pour Jacques. + +Et toi! que tu es bon, et comme tu sais aimer! Oh! je n'ai jamais aime +que toi! J'ai cru avoir de l'amour pour Jacques: mais ce n'etait qu'une +sainte amitie, car cela ne ressemblait en rien a ce que j'eprouve pour +toi. Quels transports que les tiens, et comme tu es sans cesse occupe de +moi! Quelle sollicitude! quel devouement! tu n'es pas mon mari, et tu me +consacres ta vie; mes larmes et mes faiblesses ne te rebutent pas, tu +ne me reproches aucun de mes defauts. Jacques non plus! Il est bien bon +aussi; mais il n'est pas mon egal, mon camarade, mon frere et mon amant +comme toi. Il n'est pas enfant comme nous, et puis il y a dans sa +vie autre chose que l'amour. La solitude, les voyages, l'etude, la +reflexion, il aime tout cela; et nous, nous n'aimons que nous. Aimons-le +aussi, cet ami si parfait; viens le voir. Il desire, m'a-t-il dit, te +donner une poignee de main avant de repartir. Je lui ai demande avec +un peu d'inquietude s'il avait quelque chose a te dire. "Non, m'a-t-il +repondu; mais pourquoi s'eloigne-t-il quand j'arrive? quelle raison +a-t-il de me fuir?" J'ai dit que tu avais ete voir Herbert, qui venait +de Paris, et qui passait par Lyon pour retourner en Suisse. "Ecris-lui +bien vite de venir, m'a-t-il dit, et si Herbert est encore a Lyon, qu'il +l'amene; nous passerons encore une bonne journee tous ensemble comme +autrefois, cela te fera du bien." Brave Jacques! + +_P. S._ J'ai eu ce matin une etrange frayeur pour une circonstance +bien miserable. J'avais laisse ta lettre ouverte sur le bureau de mon +cabinet, sans fermer la porte a clef. Jacques n'a jamais songe de sa vie +a jeter les yeux sur mes papiers. Il est, a cet egard, d'une discretion +si religieuse, que je n'ai pas pris l'habitude de la prudence. Je fis +cette reflexion, je ne sais comment, en me promenant dans le parc avec +Sylvia. Je me demandai tout a coup ou pouvait etre Jacques, et la pensee +qu'il devait etre dans mon cabinet me troubla tellement, que je quittai +le parc et courus vers la maison. Je montai sans rencontrer Jacques, et +j'entrai dans mon appartement. Il n'y avait personne, et rien n'etait +derange sur mon bureau. Rassuree, mais encore tremblante, je m'assis +et pris cette lettre pour la plier et la serrer. Je trouvai sur les +dernieres lignes une goutte d'eau toute fraiche. Je m'imaginai que +c'etait une larme, je faillis m'evanouir d'emotion et de terreur. +Cependant je repris courage en voyant d'autres gouttes d'eau sur les +papiers voisins, tombes d'un bouquet de roses tout humides de pluie que +j'avais mis dans un vase a cote ce ces papiers. Mais alors, vois ma +puerilite et l'etat de faiblesse imbecile ou le chagrin et l'inquietude +ont reduit ma pauvre tete! je m'imaginai que la goutte d'eau de la +lettre etait chaude, et que les autres etaient froides. Je te vois d'ici +rire de cette folie; le fait est qu'elle s'empara si bien de moi que je +poussai un cri. J'entendis la voix de Jacques qui m'appelait du salon, +pour me demander ce que j'avais, et il monta precipitamment, d'un air +effraye, croyant que j'avais une attaque de nerfs. Je t'avoue que peu +s'en fallait. Pourtant la physionomie de Jacques me rassura, et il +acheva de me rendre la vie en me disant qu'il voulait que tu vinsses le +voir, et toutes les autres choses que je t'ai deja racontees. Je vis +bien que la frayeur que je venais d'eprouver etait l'ouvrage d'une +imagination malade. Ne suis-je pas tombee dans un etat bien ridicule? +Reviens! un baiser de toi me fera plus de bien que tout le reste; et +quand je verrai ta main dans celle de Jacques, je serai tout a fait +tranquille. + + + +XCIV. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Geneve. + +Ma chere bien-aimee, j'ai fait le voyage jusqu'ici avec Herbert. Tu t'es +imagine que je le quitterais a Lyon; pas du tout. Sa societe ne m'a fait +nullement souffrir; nous avons constamment parle de toi. Tu dois t'etre +apercue qu'il est amoureux de toi. Je l'ai examine et questionne de +maniere a le bien connaitre. C'est un digne garcon, simple, loyal, +obligeant, sincere. Il a une jolie fortune, une habitation agreable dans +le pays que tu aimes, et ses occupations le preservent de l'esprit de +tracasserie qui est particulier aux hommes ranges. Il m'a prie de te +presenter sa demande en mariage, et je te conseille de l'accepter; non +pas a present, je comprends que tu n'es pas disposee a t'occuper de +cela, mais plus tard. Tu ne seras jamais heureuse par l'amour, Sylvia. +Tu pourras chercher longtemps un etre digne de toi, et, si tu le +trouves, tu auras le meme sort que moi, il sera trop tard; tu seras trop +vieille de coeur pour te faire aimer longtemps. Il y a un desaccord trop +complet d'ailleurs entre notre maniere de sentir et celle de tous les +autres hommes, pour que nous puissions jamais trouver notre semblable +en ce monde. Il n'y a pourtant qu'une chose dans la vie, c'est l'amour. +Mais l'amour, dans le coeur des femmes surtout, peut etre de deux +sortes, l'amour d'un homme et l'amour maternel. J'aurais vecu pour mes +enfants, tout infortune que je suis. Ils sont morts! C'est un accident +qui me tue. Mais tu pourras elever les tiens, et, a l'abri de tous +les maux qui m'accablent, etre heureuse par eux. A la maniere dont tu +cherissais et dont tu soignais les miens, il etait facile de voir que tu +serais une mere sublime. Deviens-le donc, epouse Herbert. Il suffira que +tu aies pour lui de l'estime et de l'amitie. Il en est digne. C'est une +de ces belles natures calmes qui ne connaissent ni le transport des +passions, ni leurs funestes souffrances. Il ne te demandera pas plus +d'affection que tu ne seras disposee a lui en accorder, et, quand tu le +connaitras, tu ne lui en accorderas pas moins qu'il n'en merite. Vous +aurez une vie tranquille et patriarcale. Tu es une veritable Ruth, +active, courageuse et devouee comme la femme forte des beaux temps +bibliques; tu feras de tes reves irrealises et de tes vains desirs un +saint holocauste, et tu repartiras sur tes fils l'amour que tu n'as +pu donner a un homme. Ne m'ote pas cette esperance, et laisse-moi +l'emporter dans la tombe. Elle m'est venue l'autre jour, comme nous +dinions au rendez-vous de chasse. Je m'etais leve un instant; je revins, +et je contemplai ces deux couples assis sur l'herbe, Octave et +Fernande, Herbert et toi; Herbert suivait tes moindres mouvements avec +sollicitude; il epiait tous tes regards pour trouver l'occasion de te +rendre un petit service e de t'entendre lui dire: Merci, Herbert. Les +deux autres amants etaient radieux de bonheur, et je leur rends justice +avec joie, ils me comblerent tout le jour d'amities e de caresses +delicates. Un calme divin est descendu un instant dans mon coeur en +voyant que vous etiez tous heureux ou du moins que vous pouviez l'etre. +Oh! quelle etrange et solennelle journee! c'etaient la des adieux +eternels entre vous et moi! Qui l'eut dit? Il y avait des instants ou je +l'oubliais moi-meme, et ou je me reportais a notre ancien bonheur, au +point de croire que tout ce qui s'est passe depuis etait un reve. Le +temps etait si beau, l'herbe si verte, les oiseaux chantaient si +bien, Fernande etait si jolie avec ces pales roses qui renaissent +d'elles-memes sur son visage apres quelques jours de souffrance! Je +dormis un quart d'heure sur le gazon avant le diner, et, quand je +m'eveillai, elle etait pres de moi et chassait les insectes de mon +front avec son bouquet de fleurs sauvages; Octave chantait un duo +avec Herbert; tu preparais les fruits pour le dessert, et mes chiens +dormaient a mes pieds. C'etait un tableau de bonheur rustique si frais +et si paisible que je le contemplai quelque temps sans me rappeler la +necessite de mourir. Mais quand cette idee revint au milieu de tout +cela!... + +Je suis tres-calme, mais je souffre encore beaucoup; je te l'ai deja dit +cent fois, tu t'obstines a faire de moi un heros et tu m'invites a vivre +comme si j'en avais la force. Souviens-toi donc que j'aimais encore il +y a peu de jours, et que je serais furieux si je n'etais aneanti. +D'ailleurs tu n'as pas lu ces deux lettres d'Octave et de Fernande! Je +les ai lues, et c'est mon arret de mort. J'ai vu combien, malgre leur +estime et leur amitie pour moi, ma vie leur est a charge. Amants +ingenus! ils desirent naivement que je meure, et se le disent sans s'en +apercevoir. Ils ont des raisons bien legitimes pour cela, des raisons +que je respecte, mais qui ont mis de la glace dans mon sang. Fernande +n'est plus ma femme, c'est celle d'Octave, c'est un etre qui ne fait +plus partie de moi, et que je ne pourrais plus presser dans mes bras +quand meme elle viendrait s'y jeter sincerement. Elle est vraiment ma +fille a present, et toute autre pensee ressemblerait pour moi a celle +d'un inceste. Ne me dis donc plus qu'elle peut revenir a moi, et que je +peux oublier tout; elle est la mere des enfants d'Octave. Je ne la hais +ni ne la meprise pour cela; mais cela rend necessaire notre eternelle +separation. + +C'est la main de Dieu qui a mis cette lettre sous mes yeux. J'allais +peut-etre me perdre et m'avilir; j'allais accepter le role faux et +impossible que tu avais reve pour moi. Ebranle par ton eloquence +romanesque, touche des pleurs de Fernande et de ses humbles prieres, +j'allais lui promettre de passer le reste de mes jours entre elle et son +amant. J'etais a chaque instant pres de lui dire: "Je sais tout, et +je pardonne a tous deux; sois ma fille et qu'Octave soit mon fils; +laissez-moi vieillir entre vous deux, et que la presence d'un ami +malheureux, accueilli et console par vous, appelle sur vos amours la +benediction du ciel." Ce rayon d'esperance, cette illusion de quelques +heures, qui est venue briller sur mon dernier jour avant de m'abandonner +a l'eternelle nuit, n'est-ce pas un raffinement de souffrance? Entrevoir +un coin du ciel quand on est condamne a descendre vivant dans la tombe! +N'importe, je suis bien aise d'avoir fait toutes les reflexions et +tous les efforts possibles pour me rattacher a la vie; je mourrai sans +regret. Le destin m'a fait entrer dans la chambre ou etait ecrite cette +sentence. J'allais y chercher de l'encre et du papier pour ecrire a +Octave de revenir; en me penchant sur la table, je vis son ecriture, +et mes yeux rencontrerent cette phrase terrible qui s'attachait a ma +prunelle comme du feu: _Les enfants que nous aurons ensemble ne mourront +pas_. Je voulus savoir mon sort; je sentis que les considerations +ordinaires de la delicatesse devaient se taire devant l'oracle du +destin; et d'ailleurs, incapable comme je le suis de nuire a Fernande, +je pouvais, sans scrupule, violer ses secrets. Sans cela, je me trompais +de route, et j'entrais dans une nouvelle serie de maux qui m'auraient +egalement conduit ou je vais, mais moins courageux et moins pur que +je ne le suis aujourd'hui. Oui! j'ai bien fait de lire; tu as vu ma +conduite aussitot apres cela. Mon parti a ete pris bien vite, et j'ai eu +des ce moment la serenite du desespoir dans l'ame et sur le visage. + +[Illustration: Ce soir a six heures, et au sabre.] + +Il a raison, leurs enfants ne mourront pas; la nature benit et caresse +celui qui est aime, le froid de la mort s'etend sur celui qui ne l'est +plus. Tout l'abandonne, et les plantes memes se dessechent sous la main +du maudit; la vie s'eloigne de lui, et le cercueil s'ouvre pour le +recevoir, lui et les premiers-nes de son amour; l'air qu'il respire +est empoisonne, et les hommes le fuient: Ce malheureux, disent-ils, ne +mourra donc jamais! + +Cette lettre m'a dicte mon devoir, j'ai vu ce qu'il fallait dire a +Fernande pour la consoler et la guerir; il le sait, lui, il la connait +mieux que moi maintenant. J'ai realise tout ce qu'il lui promettait de +ma part; je me suis conforme au caractere qu'il me suppose, et j'ai vu +qu'en effet tout ce qu'elle desirait, c'etait d'etre delivree de mon +amour. Des que je lui ai dit qu'il etait eteint, je l'ai vue renaitre, +et ses yeux semblaient me dire: "Je puis donc aimer Octave a mon aise!" + +Qu'elle l'aime donc! Un homme moins malheureux que moi eut peut-etre +trouve l'occasion de se sacrifier pour l'objet de son amour et d'en etre +recompense a sa derniere heure par les benedictions des heureux qu'il +eut faits; mais mon sort est tel qu'il faut que je me cache pour mourir. +Mon suicide aurait l'air d'un reproche; il empoisonnerait l'avenir que +je leur laisse; il le rendrait peut-etre impossible; car, apres tout, +Fernande est un ange de bonte, et son coeur, sensible aux moindres +atteintes, pourrait se briser sous le poids d'un remords semblable. +D'ailleurs le monde la maudirait, et, apres m'avoir poursuivi de ses +feroces railleries pendant ma vie, il poursuivrait ma veuve de ses +aveugles maledictions apres ma mort. Je sais comment les choses se +passent; un coup de pistolet dans la tete fait tout a coup un heros ou +un saint de celui qu'on meprisait ou qu'on detestait la veille. J'ai +horreur de cette ridicule apotheose; je dedaigne trop les hommes au +milieu desquels j'ai vecu pour les appeler a mon agonie comme a un +spectacle; nul ne saura pourquoi je meurs; je ne veux pas qu'on accuse +ceux qui me survivent, et je ne veux pas qu'on fasse grace a ma memoire. + +J'ai voulu voir Octave avant de partir, et m'assurer par mes yeux que je +pouvais lui leguer sans inquietude ce que j'ai eu de plus cher au monde. +C'est un homme d'un etrange egoisme, mais il sait faire une vertu de ce +vice, et sa hardiesse me plait. J'espere qu'il la rendra heureuse. Il +m'a embrasse avec effusion quand je suis parti, et elle aussi. Ils +etaient bien contents! + + + +XCV. + +DE SYLVIA A JACQUES. + +A present je ne me flatte plus, et ton desespoir est passe dans mon ame; +mais le tien est auguste et resigne, et le mien est sombre et amer. +C'en est donc fait, ton parti est pris! O Dieu! o Dieu! un homme comme +Jacques va se tuer, et vous ne ferez pas un miracle pour l'en empecher! +Vous allez laisser tomber cette vie sainte et sublime dans le gouffre +de l'eternite, comme un grain de sable dans l'Ocean; elle s'en ira +pele-mele avec celles des mechants et des laches, et la creation tout +entiere ne se revoltera pas contre vous pour refuser son sacrifice! Ton +malheur fera de moi un athee a mon dernier soupir, o Jacques! + +Tu me parles d'avenir, de bonheur, de mariage, de maternite! Mais tu ne +sais donc pas... non, tu ne connais pas mon amitie, si tu t'imagines que +je puisse te survivre. Quand ce ne serait que par indignation, je hais +la vie desormais, je la hais encore plus que tu ne fais; car tu acceptes +ton sort, et moi je me revolte contre le ciel et contre les hommes qui +l'ont fait ce qu'il est. Je hais Octave, et je ne puis regarder ma soeur +en face; je la fuis, tant j'ai peur de la hair aussi. Voila comme elle +t'a compris, la femme que tu aimais! et voila l'homme qu'elle t'a +prefere! Oui, ils sont faits l'un pour l'autre, ils ont raison; qu'ils +s'aiment et qu'ils dorment sur ton cercueil: ce sera leur couche +nuptiale. + +Mais pourquoi faut il que tu meures! Du moment qu'ils le desirent, +n'es-tu pas affranchi de tout devoir envers eux? Parce qu'ils ont une +pensee criminelle, tu t'offres a Dieu comme une victime d'expiation pour +leur forfait! Que deviendra donc dans le coeur des hommes l'amour de +la justice et la foi a la Providence, si les premiers d'entre eux se +condamnent et s'immolent ainsi pour laver les fautes des derniers? Ne +peux-tu abandonner pour jamais cette maudite Europe ou tous tes maux +ont pris racine, et chercher quelque terre vierge de tes larmes, ou tu +pourras recommencer une vie nouvelle? Est-il bien vrai que tu n'as plus +rien dans le coeur, pas meme de l'amitie pour moi, qui te suivrais au +bout du monde? Ah! cette amitie qui remplissait toute mon ame, et qui +etouffait a chaque instant l'amour que j'aurais pu concevoir pour +d'autres hommes, ne t'a jamais suffi; tu venais te reposer et te +consoler pres de moi, mais tu retournais bien vite a cette vie de +passions orageuses qui a fini par te briser. A present que tes passions +sont mortes, ne peux-tu vivre doucement, et vieillir avec ta soeur sous +quelque beau ciel, dans une des solitudes enchantees du Nouveau-Monde? +Viens, partons, oublions ce que nous avons souffert: toi, pour aimer +trop, et moi, pour ne pouvoir pas aimer assez. Nous adopterons, si tu +veux, quelque orphelin; nous nous imaginerons que c'est notre enfant, +et nous l'eleverons dans nos principes. Nous en eleverons deux de sexe +different, et nous les marierons un jour ensemble a la face de Dieu, +sans autre temple que le desert, sans autre pretre que l'amour; nous +aurons forme leurs ames a la verite et a la justice, et il y aura +peut-etre alors, grace a nous, un couple heureux et pur sur la face de +la terre. + +Ah! laisse-moi faire de ces reves, et fais-en avec moi. Il doit y avoir +autre chose dans la vie que l'amour. Tu dis que non. Comment se fait-il +qu'un homme comme toi, doue de tous les talents, sage de toutes les +sciences, riche de toutes les idees, de tous les souvenirs, n'ait jamais +voulu vivre que par le coeur? Ne peux-tu te refugier dans la vie de +l'intelligence? que n'es-tu poete, savant, politique ou philosophe! +Ce sont des existences que l'age rend chaque jour plus belles et plus +completes. Pourquoi faut-il que tu meures a quarante ans d'un desespoir +de jeune homme? O Jacques! c'est que ton ame est trop brulante; elle ne +veut pas vieillir, elle aime mieux se briser que de s'eteindre. Trop +modeste pour entreprendre d'eclairer les hommes par la science, trop +orgueilleux pour pouvoir briller par le talent aux yeux d'etres si peu +capables de te comprendre, trop juste et trop pur pour vouloir regner +sur eux par l'intrigue ou par l'ambition, tu ne savais que faire de la +richesse de ton organisation. Dieu aurait du creer un ange expres pour +toi, et vous envoyer vivre tous deux seuls dans un autre monde; il +aurait du au moins te faire naitre dans le temps ou la foi et l'amour +divin servaient a eclairer et a regenerer les nations. Il t'eut fallu +une tache immense, heroique, humble et enthousiaste a la fois; une vie +toute de larmes saintes et de souffrances philanthropiques; une destinee +comme celle du Christ. + +Mais quand un homme comme toi nait dans un siecle ou il n'y a rien a +faire pour lui; quand, avec son ame d'apotre et sa force de martyr, il +faut qu'il marche mutile et souffrant parmi ces hommes sans coeur +et sans but, qui vegetent pour remplir une page insignifiante de +l'histoire, il etouffe, il meurt dans cet air corrompu, dans cette +foule stupide qui le presse et le froisse sans le voir. Deteste par +les mechants, raille par les sots, craint des envieux, abandonne des +faibles, il faut qu'il cede et qu'il retourne a Dieu, fatigue d'avoir +travaille en vain, triste de n'avoir rien accompli. Le monde reste vil +et odieux: c'est ce qu'on appelle le triomphe de la raison humaine. + +Tu m'as fait jurer de rester aupres de ta femme jusqu'a ce qu'elle +fut consolee de ta mort, tu m'as arrache ce serment, ne peux-tu le +retracter? Sera-t-il en mon pouvoir de le tenir quand je saurai que le +jour est venu, et que tu touches a ta derniere heure? Crois-tu, Jacques, +que je n'abandonnerai pas tout pour aller partager avec toi le poison ou +les balles! Tu me fais sourire avec la demande d'Herbert! Souviens-toi +que tu m'as jure, de ton cote, de ne pas executer ta resolution sans me +prevenir, et sans me laisser le temps d'aller t'embrasser une derniere +fois. + + + +XCVI. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Des montagnes du Tyrol. + +Calme ta douleur, ma soeur cherie; elle reveille la mienne, et ne +change rien a ma resolution. Quand la vie d'un homme est nuisible a +quelques-uns, a charge a lui-meme, inutile a tous, le suicide est un +acte legitime et qu'il peut accomplir, sinon sans regret d'avoir manque +sa vie, du moins sans remords d'y mettre un terme. Tu me fais bien plus +vertueux et bien plus grand que je ne suis; mais il y a quelque chose de +profondement vrai dans ce que tu dis de la tristesse qu'eprouve une ame +pleine de bonnes intentions inutiles et de devouements perdus, quand +elle est forcee d'abandonner sa tache sans l'avoir remplie. Ma +conscience ne me reproche rien, et je sens qu'il m'est permis de me +coucher dans ma fosse et et de m'y delasser d'avoir vecu. J'ai traverse, +il y a quelques jours, un champ de bataille ou je me suis trouve, pour +la premiere fois, au milieu du sang, du feu et de la poussiere, il y +a une quinzaine d'annees; j'etais jeune alors, et une belle carriere +s'ouvrait devant moi, si j'avais su en profiter. C'etait un temps de +gloire et d'enivrement pour mes compagnons. Je me souviens que je +passais la nuit de la veillee sur up de ces toits de chaume a fleur +de terre qui servent de grange et de bergerie au pied des montagnes. +J'etais a mi-cote de la colline; j'avais sous les yeux une arene +magnifique: le camp francais a mes pieds, les feux de l'ennemi au loin, +et Napoleon, general, au milieu de tout cela. Je fis bien des reflexions +sur cette destinee qui s'offrait a moi, et sur cet homme de genie qui +commandait a tant de destinees. Je me trouvai froid au milieu de ces +travaux sanglants et de cette gloire funeste; seul peut-etre dans +l'armee je ne regrettai pas de ne pas etre Napoleon. J'acceptai les +horreurs de la guerre avec la force d'ame que donne la raison a celui +qui ne peut pas reculer; mais en galopant le lendemain sur ces cranes +que brisait le pied de mon cheval, sur ces cadavres qui gemissaient +encore, je me sentis penetre d'une haine si profonde pour les hommes qui +appelaient cela la gloire, et d'une aversion si insurmontable pour ces +scenes hideuses, qu'une paleur eternelle s'etendit sur mon visage, et +que mon exterieur prit cette glaciale reserve qu'il n'a jamais perdue +depuis. Des ce jour, mon caractere rentra en lui-meme: je fis une espece +de scission avec mes pareils, je me battis avec un desespoir et une +repugnance qu'ils appelaient du sang-froid, et sur lesquels je ne +m'expliquai jamais avec eux; car ces brutes n'eussent pas compris qu'il +put se trouver parmi eux un homme qui n'aimat pas la vue et l'odeur du +sang. Je les voyais se prosterner autour de l'ambitieux qui ouvrait tant +d'arteres et se nourrissait de tant de larmes; et quand je le voyais, +lui, marcher sur ces morts au milieu des nuees de vautours qu'il +engraissait de chair humaine, j'avais envie de l'assassiner, afin d'etre +maudit et massacre par ses adorateurs. + +Non, le genie sans la bonte, sans l'amour, sans le devouement, ne m'a +jamais ni seduit ni tente. J'irai vivre aux pieds d'une femme, me +disais-je, et j'aimerai un de ces etres faibles et sensibles qui +s'evanouissent devant une goutte de sang. J'ai cherche la faiblesse et +je l'ai trouvee; mais la faiblesse tue la force, parce que la faiblesse +veut jouir et vivre, et parce que la force sait renoncer et mourir. + +Ne maudis pas ces doux amants qui vont profiter de ma mort. Ils ne sont +pas coupables, ils s'aiment. Il n'y a pas de crime la ou il y a de +l'amour sincere. Ils ont de l'egoisme, et ils n'en valent peut-etre que +mieux. Ceux qui n'en ont pas sont inutiles a eux-memes et aux autres. +Pour quiconque veut n'etre pas deplace dans la societe, il faut avoir +l'amour de la vie et la volonte d'etre heureux en depit de tout. +Ce qu'on appelle la vertu dans cette societe-la, c'est l'art de se +satisfaire sans heurter ouvertement les autres et sans attirer sur soi +des inimities facheuses. Eh bien! pourquoi hair l'humanite parce +qu'elle est ainsi? C'est Dieu qui lui a donne cet instinct pour qu'elle +travaillat elle-meme a sa conservation. Dans le grand moule ou il forge +tous les types des organisations humaines, il en a mele quelques-uns +plus austeres et plus reflechis que les autres, il a cree ceux-la de +telle facon, qu'ils ne peuvent vivre pour eux-memes, et qu'ils sont +incessamment tourmentes du besoin d'agir pour faire prosperer la masse +commune. Ce sont des roues plus fortes qu'il engrene aux mille rouages +de la grande machine. Mais il est des temps ou la machine est si +fatiguee et si usee, que rien ne peut plus la faire marcher, et +que Dieu, ennuye d'elle, la frappe du pied et la fracasse pour la +renouveler. Dans ces temps-la, il y a bien des hommes inutiles, et qui +peuvent prendre leur parti d'aimer et de vivre s'ils peuvent, de mourir +s'ils ne sont pas aimes et s'ils s'ennuient. + +Tu me reproches de ne pas t'avoir pas assez aimee. Au moment de la mort, +on peut tout se dire. Je dois te faire remarquer (c'est la premiere et +la derniere fois) que nous etions dans une position delicate a l'egard +l'un de l'autre. Tu es de tous les etres que j'ai connus celui vers +lequel m'entrainait la plus ardente sympathie. Mais tu es jeune et +belle, et je n'ai jamais su si tu etais ma soeur. Cette idee ne t'est +jamais venue, tu m'as accepte pour ton frere, et lors meme que ta mere, +qui ne le sait pas elle-meme, t'a dit que je ne l'etais pas, notre +destinee a tous deux etait faite depuis longtemps, et nous ne pouvions +plus nous aimer autrement que par le passe. Si nous avions su plus tot, +et d'une maniere plus sure, que nous pouvions etre un homme et une femme +l'un pour l'autre, notre vie a tous deux eut ete bien differente; mais +l'incertitude eut rendu la seule idee de ce bonheur odieuse a tous deux. +Je fis donc le sacrifice absolu et eternel de ce reve, la premiere fois +que je soupconnai la possibilite de l'accueillir, et j'eteignis dans +mon coeur une partie de mon amitie, de peur de donner le change a ma +conscience. + +Que se fut-il passe entre nous si nous n'etions un peu plus forts +qu'Octave et Fernande? quand il ne dependait que d'une parole incertaine +ou mechante de madame de Theursan pour nous plonger dans des anxietes +horribles! Pardonne-moi donc cette excessive prudence que tu n'as jamais +comprise ni apercue, parce que ton ame, plus calme que la mienne, ne te +la commandait pas. Grace a elle, je meurs pur, et mon coeur n'a pas ete +souille d'une seule pensee que Dieu ait du hair et chatier. + +Maintenant songe, o mon amie! que tu ne peux me suivre dans la tombe. +Quelque degoutee de la vie que tu sois, quelque isolee que tu doives te +trouver par ma mort, tu ne peux la partager sans souiller ta memoire et +la mienne de l'accusation qu'on a portee contre nous durant notre vie. +Le monde ne manquerait pas de dire que tu etais ma maitresse, et que +c'est un desespoir d'amour qui nous a fait chercher le suicide dans +les bras l'un de l'autre. Tu sais comme Octave est soupconneux, comme +Fernande est faible; eux-memes le croiraient. Ah! laissons-leur au moins +mon souvenir sans tache, et qu'ils me respectent quand je ne serai plus, +quand ce respect ne leur coutera plus rien. + +Mais ne m'accuse pas de t'avoir meconnue, o ma Sylvia, ma soeur devant +Dieu! Je te l'ai dit cent fois, il n'y a que toi au monde qui ne m'aies +jamais fait que du bien. Toi seule me comprenais, toi seule pensais +comme moi. Il semblait qu'une meme ame nous animat, et que la plus noble +partie te fut echue en partage. Comme tu m'as prefere a tes amants, +je t'aurais preferee a mes maitresses, si je n'avais craint, en +m'abandonnant a cette affection si vive, d'aller plus loin que je ne +voulais. Toi, tu t'y livrais tranquillement, belle ame eternellement +calme et solide! C'est que tu etais le diamant et moi la pierre qui le +protege; mes desirs et mes transports ont toujours place entre nous, +comme une sauvegarde, une amante qui recevait mes caresses, mais qui +n'empechait pas ma veneration de remonter toujours vers toi. Vois comme +je me fie a ta parole et quelle estime est la mienne: j'ose te reveler +toutes les faiblesses, toutes les souffrances de mon coeur! Depuis que +je te connais, je t'ai eue pour confidente et pour consolatrice, et +avant toi je ne m'etais jamais livre a personne. Sois mon dernier espoir +dans le monde que je quitte; du fond du cercueil, mon ame viendra encore +s'informer avec sollicitude du bonheur de ceux que j'y laisse. Veille +sur ta soeur, je te la confie: si tu veux que je meure en paix, +laisse-moi emporter l'assurance que tu ne l'abandonneras jamais, toi qui +es pleine de raison, et dont l'amitie vaut mieux que l'amour des autres. + + + +XCVII. + +DE JACQUES A SYLVIA. + +Des glaciers de Raus. + +Cette matinee est si belle, le ciel si pur et la nature entiere si +sereine, que je veux en profiter pour finir en paix ma triste existence. +Je viens d'ecrire a Fernande de maniere a lui oter a jamais l'idee que +je finis par le suicide. Je lui parle de prochain retour, d'esperance et +de calme; j'entre meme dans quelques details domestiques, et je lui fais +part de plusieurs projets d'amelioration pour notre maison, afin qu'elle +me croie bien eloigne du desespoir, et attribue ma mort a un accident. +Toi seule es depositaire de ce secret d'ou depend tout son bonheur +futur; brule toutes mes lettres, ou mets-les tellement en surete, +qu'elles soient aneanties avec toi en cas de mort. Sois prudente et +forte dans ta douleur; songe qu'il ne faut pas que je sois mort en vain. +Je sors de mon auberge et n'y rentrerai pas. Peut-etre ne me tuerai-je +que demain ou dans plusieurs jours; mais enfin je ne reparaitrai plus. +Mon ame est resignee, mais souffrante encore; et je meurs triste, triste +comme celui qui n'a pour refuge qu'une faible esperance du ciel. Je +monterai sur la cime des glaciers, et je prierai du fond de mon coeur; +peut-etre la foi et l'enthousiasme descendront-ils en moi a cette heure +solennelle ou, me detachant des hommes et de la vie, je m'elancerai dans +l'abime en levant les mains vers le ciel et en criant avec ferveur: "O +justice! justice de Dieu!" + +[Illustration: En galopant le lendemain sur ces cranes.] + +Depuis cette derniere lettre adressee a Fernande, dont parle ici +Jacques, et qui arriva a Saint-Leon en meme temps que ce billet a +Sylvia, on n'entendit plus parler de lui; et les montagnards chez qui il +avait loge firent savoir aux autorites du canton qu'un etranger +avait disparu, laissant chez eux son porte-manteau. Les recherches +n'amenerent aucune decouverte sur son sort; et, l'examen de ses papiers +ne presentant aucun indice de projet de suicide, sa disparition fut +attribuee a une mort fortuite. On l'avait vu prendre le sentier des +glaciers, et s'enfoncer tres-avant dans les neiges; on presuma qu'il +etait tombe dans une de ces fissures qui se rencontrent parmi les blocs +de glace, et qui ont parfois plusieurs centaines de pieds de profondeur. +(_Note de l'editeur_.) + + + + +FIN DE JACQUES + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jacques, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES *** + +***** This file should be named 13818.txt or 13818.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/1/13818/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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