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+The Project Gutenberg EBook of Jacques, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Jacques
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 21, 2004 [EBook #13818]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+George Sand.
+
+[Illustration: ]
+
+
+JACQUES
+
+
+
+NOTICE
+
+Que Jacques soit l'expression et le resultat de pensees tristes et
+de sentiments amers, il n'est pas besoin de le dire. C'est un livre
+douloureux et un denoument desespere. Les gens heureux, qui sont parfois
+fort intolerants, m'en ont blame. A-t-on le droit d'etre desespere?
+disaient-ils. A-t-on le droit d'etre malade?
+
+Jacques n'est cependant pas l'apologie du suicide; c'est l'histoire
+d'une passion, de la derniere et intolerable passion, d'une ame
+passionnee; je ne pretends pas nier cette consequence du roman, que
+certains coeurs devoues se voient reduits a ceder la place aux autres et
+que la societe ne leur laisse guere d'autre choix, puisqu'elle raille et
+s'indigne devant la resignation ou la misericorde d'un epoux trahi.
+En ceci, la societe ne se montre pas fort chretienne. Aussi Jacques
+finit-il peu chretiennement sa vie en s'arrogeant le droit d'en
+disposer. Mais a qui la faute? Jacques ne proteste pas tant qu'on croit
+contre cette societe irreligieuse. Il lui cede, au contraire, beaucoup
+trop, puisqu'il tue et se tue. Il est donc l'homme de son temps, et
+apparemment que son temps n'est pas bon pour les gens maries, puisque
+certains d'entre eux sont places sans transaction possible entre l'etat
+de meurtriers et celui de saints.
+
+Tachons d'etre saints, et si nous en venons a bout, nous saurons
+d'autant plus combien cela est difficile, et quelle indulgence on doit a
+ceux qui ne le sont pas encore. Alors nous reconnaitrons peut-etre qu'il
+y a quelque chose a modifier ou dans la loi, ou dans l'opinion, car le
+but de la societe devrait etre de rendre la perfection accessible a
+tous, et l'homme est bien faible quand il lutte seul contre le torrent
+des moeurs et des idees.
+
+J'ai ecrit ce livre a Venise en 1834, ainsi que _Leone Leoni et Andre_.
+
+GEORGE SAND. Paris, mars 1853.
+
+
+
+PREMIERE PARTIE.
+
+
+
+I.
+
+Tilly, pres Tours; le...
+
+Tu veux, mon amie, que je te dise la verite; tu me reproches d'etre
+trop _mademoiselle_ avec toi, comme nous disions au couvent. Il faut
+absolument, dis-tu, que je t'ouvre mon coeur et que je te dise si j'aime
+M. Jacques. Eh bien, oui, ma chere, je l'aime, et beaucoup. Pourquoi
+n'en conviendrais-je pas a present? Notre contrat de mariage sera signe
+demain, et avant un mois nous serons unis. Rassure-toi donc, et ne
+t'effraie plus de voir les choses aller si vite. Je crois, je suis
+persuadee que le bonheur m'attend dans cette union. Tu es folle avec tes
+craintes. Non, ma mere ne me sacrifie point a l'ambition d'une riche
+alliance. Il est vrai qu'elle est un peu trop sensible a cet avantage,
+et qu'au contraire la disproportion de nos fortunes me rendrait
+humiliante et penible l'idee de tout devoir a mon mari, si Jacques
+n'etait pas l'homme le plus noble de la terre. Mais tel que je le
+connais, j'ai sujet de me rejouir de sa richesse. Sans cela, ma mere ne
+lui aurait jamais pardonne d'etre roturier. Tu dis que tu n'aimes pas ma
+mere et qu'elle t'a toujours fait l'effet d'une mechante femme; tu fais
+mal, je pense, de me parler ainsi de celle a qui je dois respect et
+veneration. Je suis bien coupable, a ce que je vois; car c'est moi qui
+t'ai portee a ce jugement par la faiblesse que j'ai eue souvent de te
+raconter les petits chagrins et les frivoles mortifications de notre
+intimite. Ne m'expose plus a ce remords, chere amie, en me disant du mal
+de ma mere.
+
+Ce qu'il y a de plaisant dans ta lettre, ce n'est pas cela certainement;
+mais c'est l'espece de penetration soupconneuse avec laquelle tu devines
+a moitie les choses. Par exemple, tu pretends que Jacques doit etre un
+homme vieux, froid, sec et sentant la pipe; il y a un peu de vrai dans
+ce jugement. Jacques n'est pas de la premiere jeunesse, il a l'exterieur
+calme et grave, et il fume. Vois combien il est heureux pour moi que
+Jacques soit riche! Encore une fois, ma mere aurait-elle tolere sans
+cela la vue et l'odeur d'une pipe!
+
+La premiere fois que je l'ai vu, il fumait, et a cause de cela j'aime
+toujours a le voir dans cette occupation et dans l'attitude qu'il avait
+alors. C'etait chez les Borel. Tu sais que M. Borel etait colonel de
+lanciers _du temps de l'autre_, comme disent nos paysans. Sa femme n'a
+jamais voulu le contrarier en rien, et, quoiqu'elle detestat l'odeur du
+tabac, elle a dissimule sa repugnance, et peu a peu s'est habituee a la
+supporter. C'est un exemple dont je n'aurai pas besoin de m'encourager
+pour etre complaisante envers mon mari. Je n'ai aucun deplaisir a sentir
+cette odeur de pipe. Eugenie autorise donc M. Borel et tous ses amis
+a fumer au jardin, au salon, partout ou bon leur semble; elle a bien
+raison. Les femmes ont le talent de se rendre incommodes et deplaisantes
+aux hommes qui les aiment le plus, faute d'un tres-leger effort sur
+elles-memes pour se ranger a leurs gouts et a leurs habitudes. Elles
+leur imposent au contraire mille petits sacrifices qui sont autant
+de coups d'epingle dans le bonheur domestique, et qui leur rendent
+insupportable peu a peu la vie de famille... Oh! mais je te vois d'ici
+rire aux eclats et admirer mes sentences et mes bonnes dispositions. Que
+veux-tu? je me sens en humeur d'approuver tout ce qui plaira a Jacques,
+et si l'avenir justifie tes mechantes predictions, si un jour je dois
+cesser d'aimer en lui tout ce qui me plait aujourd'hui, du moins j'aurai
+goute la lune de miel.
+
+Cette maniere d'etre des Borel scandalise horriblement toutes les
+begueules du canton. Eugenie s'en moque avec d'autant plus de raison
+qu'elle est heureuse, aimee de son mari, entouree d'amis devoues, et
+riche par-dessus le marche, ce qui lui attire encore de temps en temps
+la visite des plus tiers legitimistes. Ma mere elle-meme a sacrifie a
+cette consideration" comme elle y sacrifie aujourd'hui a l'egard de
+Jacques, et c'est chez madame Borel qu'elle a ete flairer et chercher la
+piste d'un mari pour sa pauvre fille sans dot.
+
+Allons! voila que, malgre moi, je me mets encore a tourner ma mere en
+ridicule. Ah! je suis encore trop pensionnaire. Il faudra que Jacques
+me corrige de cela, lui qui ne rit pas tous les jours. En attendant, tu
+devrais me gronder, au lieu de me seconder comme tu fais, vilaine!
+
+Je te disais donc que j'avais vu Jacques la pour la premiere fois. Il y
+avait quinze jours qu'on ne parlait pas d'autre chose, chez les Borel,
+que de la prochaine arrivee du capitaine Jacques, un officier retire du
+service, heritier d'un million. Ma mere ouvrait des yeux grands comme
+des fenetres et des oreilles grandes comme des portes, pour aspirer le
+son et la vue de ce beau million. Pour moi, cela m'aurait donne une
+forte prevention contre Jacques, sans les choses extraordinaires que
+disaient Eugenie et son mari. Il n'etait question que de sa bravoure,
+de sa generosite, de sa bonte. Il est vrai qu'on lui attribue aussi
+quelques singularites. Je n'ai jamais pu obtenir d'explication
+satisfaisante a cet egard, et je cherche en vain dans son caractere et
+dans ses manieres ce qui peut avoir donne lieu a cette opinion. Un soir
+de cet ete, nous entrons chez Eugenie; je crois bien que ma mere avait
+saisi dans l'air quelque nouvelle de l'arrivee du _parti_. Eugenie et
+son mari etaient venus a notre rencontre du cote de la cour. On
+nous fait asseoir dans le salon; j'etais pres de la fenetre au
+rez-de-chaussee, et il y avait devant moi un rideau entr'ouvert. "Et
+votre ami, est-il arrive enfin? dit ma mere au bout de trois minutes.
+--Ce matin, dit M. Borel d'un air joyeux.--Ah! je vous en felicite, et
+j'en suis charmee pour vous, reprend ma mere. Est-ce que nous ne le
+verrons pas?--Il s'est sauve avec sa pipe en vous entendant venir,
+repond Eugenie; mais il reviendra certainement.--Oh! peut-etre que non,
+lui dit son mari; il est sauvage comme l'_habitant de l'Orenoque_ (tu
+sauras que c'est une des faceties favorites de M. Borel), et je n'ai pas
+eu encore le temps de lui dire que je voulais le presenter a deux belles
+dames. Il faudrait voir s'il ne s'en va pas promener trop loin, Eugenie,
+et le faire avertir." Pendant ce temps-la je ne disais rien, mais je
+voyais tres-bien M. Jacques par la fente du rideau. Il etait assis a dix
+pas de la maison, sur des gradins de pierre ou Eugenie fait ranger au
+printemps les beaux vases de fleur" de sa serre chaude. Il me parut, au
+premier coup d'oeil, avoir vingt-cinq ans tout au plus, quoiqu'il en ait
+au moins trente. Il n'est pas de figure plus belle, plus reguliere et
+plus noble que celle de Jacques. Il est plutot petit que grand, et
+semble tres-delicat, quoiqu'il assure etre d'une forte sante; il
+est constamment pale, et ses cheveux d'un noir d'ebene, qu'il porte
+tres-longs, le font paraitre plus pale et plus maigre encore. Il me
+semble qu'il a le sourire triste, le regard melancolique, le front
+serein et l'attitude fiere; en tout, l'expression d'une ame orgueilleuse
+et sensible, d'une destinee rude, mais vaincue. Ne me dis pas que je
+fais des phrases de roman; si tu voyais Jacques, je suis sure que tu
+trouverais tout cela en lui, et bien d'autres choses sans doute que je
+ne saisis pas, car j'ai encore avec lui une timidite extraordinaire, et
+il me semble que son caractere renferme mille particularites qu'il me
+faudra bien du temps pour connaitre et peut-etre pour comprendre. Je te
+les raconterai jour par jour, afin que tu m'aides a en bien juger; car
+tu as bien plus de penetration et d'experience que moi. En attendant, je
+veux t'en dire quelques-unes.
+
+Il a certaines aversions et certaines affections qui lui viennent
+subitement et d'une maniere tantot brutale, tantot romanesque, a la
+premiere vue. Je sais bien que tout le monde est ainsi, mais personne
+ne s'abandonne a ses impressions avec l'aveuglement ou l'obstination de
+Jacques. Quand il a recu de la premiere vue une impression assez forte
+pour porter un jugement, il pretend qu'il ne le retracte jamais. Je
+crains que ce ne soit la une idee fausse et la source de bien des
+erreurs et peut-etre de quelques injustices. Je te dirai meme que je
+crains qu'il n'ait porte un jugement de ce genre sur ma mere. Il est
+certain qu'il ne l'aime pas et qu'elle lui a deplu des le premier jour;
+il ne me l'a pas dit, mais je l'ai vu. Lorsque M. Borel le tira de sa
+meditation et de son nuage de tabac pour nous le presenter, il vint
+comme malgre lui, et nous salua avec une froideur glaciale. Ma mere, qui
+a les manieres hautes et froides, comme tu sais, fut extraordinairement
+aimable avec lui. "Permettez-moi de vous prendre la main, lui dit-elle;
+j'ai beaucoup connu monsieur votre pere, et vous quand vous etiez
+enfant.--Je le sais, Madame," repondit Jacques sechement et sans avancer
+sa main vers celle de ma mere. Je crois qu'elle dut s'en apercevoir, car
+cela etait tres-visible; mais elle est trop prudente et trop habile pour
+avoir jamais une attitude gauche. Elle feignit de prendre la repugnance
+de M. Jacques pour de la timidite, et elle insista en lui disant:
+"Donnez-moi donc la main; je suis pour vous une ancienne amie.--Je m'en
+souviens bien, Madame," repondit-il d'un ton encore plus etrange; et il
+serra la main de ma mere d'une maniere presque convulsive. Cette maniere
+fut si singuliere que les Borel se regarderent d'un air etonne, et que
+ma mere, qui n'est pourtant pas facile a deconcerter, retomba sur sa
+chaise plutot qu'elle ne se rassit, et devint pale comme la mort. Un
+instant apres, Jacques retourna dans le jardin, et ma mere me fit
+chanter une romance dont parlait Eugenie. Jacques m'a dit depuis
+qu'il m'avait ecoutee sous la fenetre, et que ma voix lui avait ete
+sur-le-champ tellement sympathique qu'il etait rentre pour me regarder;
+jusque-la il ne m'avait pas vue. De ce moment il m'a aimee, du moins il
+le dit; mais je te parle d'autre chose que de ce que j'ai dessein de te
+dire.
+
+Nous en etions aux singularites de Jacques; je veux t'en raconter une
+autre. L'autre jour il vint nous voir au moment ou je sortais de la
+maison avec une soupe dans une ecuelle de terre et un tablier d'indienne
+bleue autour de moi; j'avais pris la petite porte de derriere pour
+ne rencontrer personne dans ce bel equipage. Le hasard voulut que M.
+Jacques, par un caprice digne de lui, se fut engage dans cette ruelle
+avec son beau cheval. "Ou allez-vous ainsi?" me dit-il en sautant a
+terre et en me barrant le passage. J'aurais bien voulu l'eviter, mais
+il n'y avait pas moyen. "Laissez-moi passer, lui dis-je, et allez
+m'attendre a la maison; je vais porter a manger a mes poules.--Et ou
+sont-elles donc vos poules? Parbleu! je veux les voir manger." Il mit
+la bride sur le cou de son cheval en lui disant: "Fingal, allez a
+l'ecurie;" et son cheval, qui entend sa parole comme s'il connaissait la
+langue des hommes, obeit sur-le-champ. Alors Jacques m'ota l'ecuelle des
+mains, enleva sans facon le couvercle, et, voyant une soupe de bonne
+mine: "Diable! dit-il, vous nourrissez bien vos poules! Allons, je vois
+que nous allons chez quelque pauvre. Il ne faut pas me faire un secret
+de cela, a moi; c'est une chose toute simple et que j'aime a vous
+voir faire par vous-meme. J'irai avec vous, Fernande, si vous me le
+permettez." Je mis mon bras sous le sien, et nous marchames vers la
+maison de la vieille Marguerite, dont je t'ai parle souvent. M. Jacques
+portait toujours la soupe avec ses gants de chamois jaune paille, et
+d'un air si aise qu'il semblait n'avoir pas fait autre chose de sa vie.
+"Un autre que moi, me dit-il chemin faisant, trouverait certainement ici
+l'occasion de vous faire de magnifiques compliments, louerait en prose
+et en vers votre charite, votre sensibilite, votre modestie; moi, je ne
+vous dis rien de cela, Fernande, parce que je ne suis pas etonne de
+vous voir pratiquer les vertus que vous avez. Manquer de douceur et de
+misericorde serait horrible en vous; alors votre beaute, votre air
+de candeur, seraient des mensonges detestables de la nature. En vous
+voyant, je vous ai jugee sincere, juste et sainte; je n'avais pas besoin
+de vous rencontrer sur le chemin d'une chaumiere pour savoir que je ne
+m'etais pas trompe. Je ne vous dirai donc pas que vous etes un ange a
+cause de cela, mais je vous dis que vous faites ces choses-la parce que
+vous etes un ange."
+
+Je te demande pardon de te rapporter cette conversation; tu penseras
+peut-etre qu'il y a un peu de vanite a te redire les douceurs que me
+conte M. Jacques. Et au fait, ma bonne Clemence, je crois bien qu'il y
+en a en effet. Je suis toute glorieuse de son amour; moque-toi de moi,
+cela n'y changera rien.
+
+Mais n'ai-je pas raison de te rapporter tous ces details, puisque
+tu veux connaitre toutes les particularites de mon amour et tout le
+caractere de mon fiance? Tu ne me gronderas pas cette fois pour avoir
+ete trop laconique. Je continue.
+
+Nous arrivons donc chez la mere Marguerite. La bonne femme fut tout
+etonnee de se voir apporter la soupe par un beau monsieur en gants
+jaunes. La voila qui me fait ses bavardages accoutumes, qui me demande
+au nez de Jacques si c'est la mon mari, qui fait toute sorte de voeux
+pour moi, qui me raconte ses maux, qui me parle surtout de son loyer
+qu'elle est forcee de payer, et qui me regarde d'un air piteux, comme
+pour me dire que je devrais bien lui apporter quelque chose de mieux que
+la soupe. Moi, je n'ai pas d'argent; ma mere n'en a guere et ne m'en
+donne pas du tout. J'etais triste comme je le suis souvent de ne pouvoir
+soulager que la centieme partie des maux que je vois. Jacques avait
+l'air de ne pas entendre un mot de tout cela. Il avait trouve sur une
+planche une vieille bible mangee des rats, et il semblait la lire avec
+attention; tout a coup, pendant que Marguerite parlait encore, je sens
+tomber doucement dans la poche de mon tablier quelque chose de lourd;
+j'y porte la main, j'y trouve une bourse; je ne fis semblant de rien, et
+je donnai a la vieille la petite somme dont elle avait besoin.
+
+Tout allait bien: Jacques avait l'air doux et tranquille; mais voila
+qu'en sortant j'eus la mauvaise idee de dire tout bas a Marguerite que
+le present venait de Jacques. Alors elle se mit a lui adresser ses
+remerciements et ces benedictions du pauvre qui sont vraiment un peu
+prolixes, un peu niaises, mais qu'il faut, ce me semble, accepter,
+puisque c'est la seule maniere dont le pauvre puisse s'acquitter. Eh
+bien, sais-tu ce que fit Jacques? Il fronca deux ou trois fois le
+sourcil d'un air d'impatience, et finit par interrompre la litanie de la
+vieille en lui disant d'un ton dur et imperieux: "C'est bon; en voila
+assez!" La pauvre femme resta interdite et humiliee. Moi, je me sentis
+un peu d'humeur contre Jacques. Quand nous fumes a quelques pas de la
+maisonnette, je lui en fis des reproches. Il sourit, et, au lieu de se
+justifier, il me dit en me prenant par la main: "Fernande, vous etes une
+bonne enfant, et moi je suis un vieux homme; vous avez raison d'aimer
+les epanchements de la reconnaissance que vous inspirez, c'est un
+plaisir innocent qui vous engage a perseverer. Pour moi, je ne puis plus
+m'amuser de ces choses-la, et elles me causent au contraire un ennui
+intolerable.--Je suis disposee, lui dis-je, a croire que vous avez
+raison en tout ce que vous faites, et je croirai volontiers que c'est
+moi qui ai tort; mais expliquez-vous: faites que je vous connaisse bien,
+Jacques, et que je n'aie jamais l'idee de vous blamer, quelque chose qui
+arrive." Il sourit encore, mais d'un air triste, et, loin de m'accorder
+l'explication que je lui demandais, il se borna a me repeter: "Je vous
+ai dit, ma chere enfant, que vous aviez raison, et que je vous aimais
+ainsi." Ce fut tout. Il me parla d'autre chose, et, malgre moi, je
+restai triste et inquiete tout ce jour-la.
+
+Voila comme il est souvent; il y a en lui des choses qui m'effraient,
+parce que je ne peux pas m'en rendre compte, et il a tort, je pense, de
+ne pas vouloir se donner la peine de me les faire comprendre. Mais que
+d'autres choses en lui qui sont dignes d'admiration et d'enthousiasme!
+J'ai tort de m'occuper tant des petits nuages, quand j'ai un si beau
+ciel a contempler! C'est egal, dis-moi ton avis sur ces miseres; j'ai
+une grande confiance en ton bon sens, et je suis habituee a voir un peu
+par tes yeux. Ce n'est pas ce qui plait le plus a maman. Enfin, j'aurai
+bientot la liberte de t'ecrire sans me cacher. Adieu, chere Clemence.
+Je n'attendrai pas ta reponse pour t'ecrire une seconde lettre. Je
+t'embrasse mille fois.
+
+Ton amie, FERNANDE DE THEURSAN
+
+
+
+II.
+
+Geneve, le...
+
+Vraiment, Jacques, vous allez vous marier? Elle sera bien heureuse,
+votre femme! Mais vous, mon ami, le serez-vous? Il me parait que vous
+agissez bien vite, et j'en suis effrayee. Je ne sais pourquoi cette idee
+de vous voir marie ne peut entrer dans ma pauvre tete; je n'y comprends
+rien; je suis triste a la mort; il me semble impossible qu'un changement
+quelconque ameliore votre destinee, et je crois que votre coeur se
+briserait au choc de douleurs nouvelles. O mon cher Jacques! il faut
+bien de la prudence quand on est comme nous deux!
+
+As-tu songe a tout, Jacques? as-tu fait un bon choix? Tu es observateur
+et penetrant; mais on se trompe quelquefois; quelquefois la verite ment!
+Ah! comme tu t'es souvent trompe sur toi-meme! combien de fois je t'ai
+vu decourage! combien de fois je t'ai entendu dire: Ceci est le dernier
+essai! Pourquoi suis-je assiegee de noirs pressentiments? Que peut-il
+t'arriver? Tu es un homme, et tu as de la force.
+
+Mais toi, songer au mariage! cela me parait si extraordinaire! Vous etes
+si peu fait pour la societe! vous detestez si cordialement ses droits,
+ses usages et ses prejuges! Les eternelles lois de l'ordre et de la
+civilisation, vous les revoquez encore en doute, et vous n'y cedez que
+parce que vous n'etes pas absolument sur que vous deviez les mepriser;
+et avec ces idees, avec votre caractere insaisissable et votre esprit
+indompte, vous allez faire acte de soumission a la societe, et
+contracter avec elle un engagement indissoluble; vous allez jurer d'etre
+fidele eternellement a une femme, vous! vous allez lier votre horreur et
+votre conscience au role de protecteur et de pere de famille! Oh! vous
+direz ce que vous voudrez, Jacques, mais cela ne vous convient pas;
+vous etes au-dessus ou au-dessous de ce role; quel que vous soyez, vous
+n'etes pas fait pour vivre avec les hommes tels qu'ils sont.
+
+Vous renoncerez donc a tout ce que vous avez ete jusqu'ici et a tout ce
+que vous auriez ete encore! car votre vie est un grand abime ou sont
+tombes pele-mele tous les biens et tous les maux qu'il est permis a
+l'homme de ressentir. Vous avez vecu quinze ou vingt vies ordinaires
+dans une seule annee; vous deviez encore user et absorber bien des
+existences avant de savoir seulement si vous aviez commence la votre.
+Est-ce que vous regarderiez encore ceci comme un etat de transition,
+comme un lien qui doit finir et faire place a un autre? Je ne suis pas
+plus que vous un adepte de la foi sociale, je suis nee pour la detester,
+mais quels sont les etres qui peuvent lutter contre elle, ou meme vivre
+sans elle? La femme que vous epousez est-elle donc comme vous? est-elle
+une des cinq ou six creatures humaines qui naissent, dans tout un
+siecle, pour aimer la verite, et pour mourir sans avoir pu la faire
+aimer des autres? est-elle de ceux que nous appelions les _sauvages_
+dans les jours de notre triste gaiete? Jacques, prends garde; au nom
+du ciel, souviens-toi combien de fois nous avons cru l'un et l'autre
+trouver notre semblable, et combien de fois nous nous sommes retrouves
+seuls vis-a-vis l'un de l'autre! Adieu; prends au moins le temps de
+reflechir. Pense a ton passe; pense a celui de SYLVIA.
+
+
+
+III.
+
+DE FERNANDE A CLEMENCE.
+
+Tilly, le...
+
+Ma chere, j'ai fait aujourd'hui une decouverte qui m'a laisse une
+impression singuliere. En ecoutant lire la redaction de notre contrat de
+mariage, j'ai appris que Jacques avait trente-cinq ans. Certainement ce
+n'est pas la un age avance; et d'ailleurs on n'a jamais que l'age qu'on
+parait avoir, et a la premiere vue je lui avais imagine dix annees
+de moins. Cependant je ne sais pas pourquoi le son de ces syllabes,
+trente-cinq ans! m'a epouvantee; j'ai regarde Jacques d'un air etonne et
+peut-etre meme fache, comme s'il m'eut fait jusque-la un mensonge. Il
+est certain pourtant qu'il ne m'a jamais parle de son age, et que je
+n'ai jamais songe a le lui demander. Je suis sure qu'il me l'aurait dit
+sur-le-champ, car il parait tres indifferent a ces choses-la, et il
+ne s'est pas seulement apercu de l'effet que faisait sur moi et sur
+plusieurs des personnes presentes la decouverte de ses trente-cinq ans.
+
+Moi qui le trouvais deja un peu vieux pour moi en lui en attribuant
+trente! J'ai beau faire, Clemence, je t'avoue que je suis contrariee de
+cette difference d'age entre nous; il me semble a present que Jacques
+est beaucoup moins mon camarade et mon ami que je ne l'imaginais; il se
+rapproche plutot de l'age d'un pere; et, au fait, il pourrait etre le
+mien, il a dix-huit ans de plus que moi! Cela me fait un peu de peur, et
+modifie peut-etre l'affection que j'avais pour lui. Autant que je puis
+exprimer ce qui se passe en moi, je crois que ma confiance et mon estime
+augmentent, tandis que mon enthousiasme et mon orgueil diminuent; enfin,
+je suis beaucoup moins joyeuse ce soir que je ne l'etais ce matin, voila
+ce que je ne saurais me dissimuler. Ta lettre me revient toujours a
+l'esprit, et je pense a cet homme _vieux_ et _froid_ que tu as cru voir
+en lui. Cependant, Clemence, si tu voyais comme Jacques est beau, comme
+il a une tournure elegante et jeune, comme il a les manieres douces et
+franches, le regard affectueux, la voix harmonieuse et fraiche! tu en
+serais, je parie, amoureuse aussi. J'ai ete frappee et seduite par
+toutes ces choses-la des le premier moment, et chaque jour j'ai ete plus
+touchee de ces manieres, de ce regard et du son de cette voix; mais il
+est bien vrai que je n'ai pas encore eu la hardiesse et le sang-froid
+de l'examiner. Quand il arrive, je le regarde avec joie en lui disant
+bonjour, et, dans ce moment-la, il a dix-sept ans comme moi; mais
+ensuite je n'ose plus guere fixer les yeux sur lui, car les siens sont
+toujours sur moi. A tout ce qui pourrait faire naitre sur ses traits une
+expression nouvelle, je m'apercois que c'est moi qui suis observee,
+et il ne m'est pas possible d'observer a mon tour. A quoi bon
+l'observerais-je, d'ailleurs? que verrais-je en lui qui ne me plut pas?
+et qu'aurais-je l'habilete de deviner s'il se donnait la moindre peine
+pour se rendre impenetrable? Je suis si jeune! et lui... il doit avoir
+tant d'experience!... Quand il m'a observee ainsi, et que je leve sur
+lui un regard timide, comme pour recevoir mon arret, je trouve sur sa
+figure tant d'affection, de contentement, une sorte d'approbation muette
+si delicate et si douce, que je me rassure et me sens heureuse. Je vois
+que tout ce que je fais, tout ce que je dis, tout ce que je pense,
+plait a Jacques, et qu'au lieu d'un censeur severe j'ai en lui un etre
+sympathique, un ami indulgent, peut-etre un amant aveugle!
+
+Ah! tiens, j'ai tort de gater mon bonheur et d'affaiblir mon amour par
+ces petites recherches. Que m'importent quelques annees de plus ou de
+moins? Jacques est beau, excellent, vertueux, estime et admire de tous
+ceux qui le connaissent, et il m'aime, je suis sure de cela; que puis-je
+demander de plus?
+
+
+
+IV.
+
+DE CLEMENCE A FERNANDE.
+
+De l'Abbaye-aux-Bois. Paris, le...
+
+Je recois tes deux lettres a la fois: deux plaisirs en meme temps! Ce
+serait presque trop, ma chere Fernande, si ces plaisirs n'etaient un
+peu inquietes et troubles par toutes les incertitudes que me cause ta
+situation. Tu me demandes des conseils sur l'affaire la plus importante
+et la plus delicate de la vie; tu me demandes des eclaircissements sur
+des choses que je ne sais pas, sur des personnes que je ne connais pas,
+sur des faits que je n ai pas vus; comment veux-tu que je reponde? Je
+ne puis que tirer, des indices que tu me donnes, quelque jugement
+incertain, expectatif, que tu feras tres-bien d'examiner longtemps, et
+de soumettre a de nouvelles recherches avant de l'adopter.
+
+Je ne connais pas M. Jacques; je ne puis donc savoir a quel point lu
+peux passer par-dessus les immenses inconvenients de cette difference
+d'age; mais je puis et je dois te les signaler d'une maniere generale.
+C'est a toi de les rejeter si tu es sure qu'il n'y ait pas lieu a en
+faire l'application.
+
+On pretend que les hommes commencent la vie sociale plus tard que les
+femmes, et qu'ils sont plus jeunes de raisonnement et d'experience a
+trente ans que les femmes a vingt; je crois que cela est faux. Un homme
+est oblige de se faire un etat ou de se chercher une position sociale au
+sortir du college; une jeune personne, au sortir du couvent, trouve
+sa position toute faite, soit qu'on la marie, soit que ses parents
+la tiennent pour quelques annees encore aupres d'eux. Travailler a
+l'aiguille, s'occuper des petits soins de l'interieur, cultiver la
+superficie de quelques talents, devenir epouse et mere, s'habituer a
+allaiter et a laver des enfants, voila ce qu'on appelle etre une femme
+faite. Moi, je pense qu'en depit de tout cela une femme de vingt-cinq
+ans, si elle n'a pas vu le monde depuis son mariage, est encore un
+enfant. Je pense que le monde qu'elle a vu etant demoiselle, dansant
+au bal sous l'oeil de ses parents, ne lui a rien appris du tout, si ce
+n'est la maniere de s'habiller, de marcher, de s'asseoir et de faire la
+reverence. Il y a autre chose a apprendre dans la vie, et les femmes
+l'apprennent tard et a leurs depens. Il ne suffit pas d'avoir de la
+grace, de la decence, une sorte d'esprit; il ne suffit pas d'avoir
+allaite proprement ses enfants et tenu sa maison en ordre pendant
+quelques annees pour etre a l'abri de tous les dangers qui peuvent
+porter de mortelles atteintes au bonheur. Que de choses apprend un
+homme, au contraire, dans l'exercice de cette liberte illimitee qui
+lui est accordee a peine au sortir de l'adolescence! que d'experiences
+rudes, que de severes lecons, que de deceptions murissantes il peut
+mettre a profit seulement dans le cours de la premiere annee! que
+d'hommes et de femmes il a pu etudier a l'age ou la femme n'a encore
+connu que son pere et sa mere!
+
+Il est donc faux qu'un homme de vingt-cinq ans soit du meme age qu'une
+fille de quinze, et que, pour faire une union raisonnablement assortie,
+il faille etablir dix ans de difference entre le mari et la femme. Il
+est bien vrai que le mari doit etre le protecteur et le guide; puisqu'il
+doit etre le maitre, il est a desirer qu'il soit un maitre prudent et
+eclaire. Mais, a age presque egal, il a bien assez de cette espece de
+superiorite sur sa femme; s'il en a beaucoup plus, il en abuse, il
+devient grondeur, pedant ou despote.
+
+Supposons que M. Jacques soit incapable d'etre jamais rien d'approchant;
+accordons-lui toutes les belles qualites. Je ne te parle pas d'amour,
+moi: je te fais la part bien grande en te disant que je ne le crois
+pas absolument necessaire dans le mariage, et je doute que tu en aies
+reellement pour ton fiance; a ton age ou prend pour de l'amour la
+premiere affection qu'on eprouve. Je te parle d'amitie seulement, et
+je te dis que le bonheur d'une femme est perdu quand elle ne peut pas
+considerer son mari comme son meilleur ami. Es-tu bien sure de pouvoir
+etre maintenant la meilleure amie d'un homme de trente-cinq ans? Sais-tu
+ce que c'est que l'amitie? Sais-tu ce qu'il faut de sympathie pour la
+faire naitre? quels apports de gouts, de caracteres et d'opinions sont
+necessaires pour la maintenir? Quelles sympathies peuvent donc exister
+entre deux etres qui, par la difference de leur age, recoivent des memes
+objets des sensations tout opposees? quand ce qui attire l'un repousse
+l'autre, quand ce qui parait estimable au plus age est ennuyeux au plus
+jeune, quand ce qui semble agreable et touchant a la femme est dangereux
+ou ridicule aux yeux du mari? As-tu pense a tout cela, pauvre Fernande?
+N'es-tu pas aveuglee par ce besoin d'aimer qui tourmente miserablement
+les jeunes filles? N'est-tu pas abusee aussi par une certaine vanite
+secrete dont tu ne te ronds pas compte? Tu es pauvre, et un nomme riche
+te recherche et t'epouse. Il a des chateaux, des terres; il a une belle
+figure, de beaux chevaux, des habits bien faits; il te semble charmant,
+parce que tout le monde le dit. Ta mere, qui est la femme la plus
+interessee, la plus fausse et la plus adroite du monde, arrange les
+choses de maniere a ce que vous ne puissiez pas vous eviter. Elle te
+fait peut-etre croire qu'il est amoureux de toi, apres lui avoir fait
+croire que tu etais amoureuse de lui, tandis que vous ne vous
+aimez peut-etre ni l'un ni l'autre. Toi, tu es comme ces petites
+pensionnaires, qui ont par hasard un cousin, et qui en sont
+inevitablement amoureuses, parce que c'est le seul homme qu'elles
+connaissent. Tu es noble de coeur, je le sais, et tu ne t'occupes pas
+plus des richesses de M. Jacques que si elles n'existaient pas; mais tu
+es femme, et tu n'es pas insensible a la gloire d'avoir fait, par ta
+beaute et ta douceur, un de ces miracles que la societe voit avec
+surprise, parce qu'ils sont rares en effet: un homme riche epousant une
+fille pauvre.
+
+Mais je te mets en colere, je parie; je t'en prie, ma chere enfant, ne
+prends pas tout cela trop au serieux. Ce sont des choses que je t'engage
+a te dire courageusement a toi-meme et sur lesquelles il faut que tu
+t'interroges severement; il est tres-possible que tu n'aies rien de
+commun avec elles. Alors ce sera quelques feuilles de papier que j'aurai
+barbouillees d'encre pour te rendre service, et qui ne seront bonnes
+a rien. Je veux te dire une autre chose qui, chez moi, n'est pas le
+resultat d'un raisonnement, mais d'une repugnance instinctive; je
+t'engage donc a t'en preoccuper assez legerement. Je n'aime pas que le
+visage montre un age different de celui qu'on a. Cela me fait venir
+toutes sortes d'idees superstitieuses, et, quelque folles et injustes
+qu'elles pussent etre, il me serait impossible d'accorder ma confiance
+a une personne sur l'age de laquelle je me serais trompee de dix ans
+au premier coup d'oeil. Dans le cas ou elle m'aurait semble plus jeune
+qu'elle ne l'est en effet, je penserais que l'egoisme, la secheresse du
+coeur, ou une froide nonchalance, l'ont empechee de sentir l'atteinte
+des douleurs humaines, ou l'ont rendue habile a eviter les fatigues
+morales qui vieillissent tous les hommes. Dans le cas contraire, je
+penserais que les vices, la debauche, ou au moins une certaine sorte
+de fausse exaltation, l'ont precipitee dans des desordres et dans des
+fatigues qui l'ont vieillie plus que de raison; en un mot, je ne verrais
+pas sans stupeur et sans effroi une infraction evidente aux lois de la
+nature: il y a toujours la quelque chose de mysterieux qu'il faudrait
+examiner. Mais que peu ton examinera ton age, et quand l'empressement de
+changer d'etat et de position _avant un mois_ nous ferme les yeux sur
+tous les dangers?
+
+Tu dis que M. Jacques est aime et estime de tous ceux qui le
+connaissent; il me semble que ceux qui le connaissent et qui ont pu t'en
+parler sont en petit nombre. Si je repasse les chapitres de tes lettres
+precedentes ou il en est question, je trouve que ce nombre se reduit a
+deux amis, M. Borel et sa femme. Ta mere l'a connu lorsqu'il etait age
+de dix ans, et comme elle etait liee avec son pere, elle peut avoir eu
+des renseignements tres precis sur son heritage. Je crois qu'elle ne
+s'est pas souciee d'autre chose, pas meme de te signaler le notable
+inconvenient d'avoir dix-huit ans de moins que ton mari. Elle savait
+tres-bien l'age de M. Jacques; mais je comprends qu'elle ait evite d'en
+parler a qui que ce soit. Les femmes qui ne sont plus jeunes parlent
+rarement du passe sans en effacer toutes les dates.
+
+Tu me reproches de ne pas aimer ta mere: je n'y saurais que faire, ma
+chere Fernande; mais je suis charmee que tu ne lui ressembles en rien;
+et si quelque chose peut me consoler de la precipitation avec laquelle
+se conclut ton mariage, c'est qu'il te separera bientot d'elle: tu
+ne peut pas tomber en de plus mauvaises mains que celles dont tu vas
+sortir; sois sure de ce que je te dis. Il m'importe peu que cela soit
+conforme aux saintes lois du prejuge; il me parait conforme a celles de
+la raison de t'eclairer sur le caractere d'une personne qui a tant de
+part dans ta vie; et la raison est le seul guide que je consulte, le
+seul dieu que je serve.
+
+Je croirais volontiers que la penetration de M. Jacques n'est pas une
+chimere. Je suis persuadee de la rectitude des premiers jugements,
+quand la personne qui les porte s'est habituee a rassembler toutes les
+facultes de l'observation pour les exercer a la fois sur la premiere
+impression recue. Il a bien juge de toi et de ta mere; cependant, a
+l'egard de celle-ci, il peut se faire que quelque souvenir d'enfance
+aide beaucoup a l'aversion qu'il a sentie en la retrouvant.
+
+L'histoire de la vieille Marguerite ne me semble pas, comme a toi, un
+grand sujet de trouble et de consternation. M. Jacques s'est comporte en
+homme d'esprit en t'aidant dans tes petites charites; mais je comprends
+fort bien qu'il y ait ete ennuye des litanies de la mendiante, En ceci
+je trouve l'occasion de te faire observer que vous etes destines, M.
+Jacques et toi, a differer toujours de sentiments et de conduite, quand
+meme vous aurez tous deux raison. Je souhaite qu'il sache toujours
+tolerer cette difference, et qu'il te permette d'eprouver les emotions
+auxquelles son coeur sera ferme.
+
+Adieu, ma bonne Fernande; tu vois que je n'ai aucune prevention contre
+la personne de ton fiance. D'ailleurs le jour ou tu ne voudras plus
+entendre la verite, il faudra cesser de me la demander.
+
+Je vis toujours tranquille et heureuse au fond de mon abbaye. Les
+religieuses ont renonce envers moi a toute espece de tracasserie. Je
+recois les visites que je veux, et je vais quelquefois dans le monde
+depuis que j'ai quitte le grand deuil de veuve. La famille de mon mari
+a d'assez bons procedes envers moi, et pourtant ce n'est pas une
+tres-aimable famille. J'ai agi avec prudence envers elle. La raison, ma
+chere Fernande! la raison! avec cela on fait sa vie soi-meme, et on la
+fait libre et calme, sinon brillante.
+
+Ton amie, CLEMENCE DE LUXEUIL.
+
+
+
+V.
+
+DE FERNANDE A CLEMENCE.
+
+L'amitie est bien bonne, mais la raison est bien triste ma chere
+Clemence; ta lettre m'a donne un veritable acces de spleen. Je l'ai
+relue plusieurs fois et toujours avec une nouvelle melancolie. Elle m'a
+mise en mefiance contre ma mere, contre Jacques, contre moi, contre
+toi-meme. Oui, j'avoue que je t'en ai un peu voulu de me desenchanter si
+durement de mon bonheur. Tu as raison pourtant, et je sens bien que tu
+es ma veritable amie c'est a toi que je demande les conseils et l'appui
+que je n'ose reclamer de ma mere. Je persiste a croire que tu penses
+trop mal d'elle, mais je suis forcee de voir que son coeur est
+tres-froid pour moi, et qu'elle ne cherche dans mon mariage que les
+avantages de la fortune.
+
+Apres tout, ce mariage ne l'enrichira pas; elle a projet de vivre au
+Tilly, et de me laisser partir pour le Dauphine avec mon mari; ainsi
+elle n'a aucun interet personnel dans cette affaire. Elle croit que
+l'argent est le premier des biens, et tous ses efforts tendent, non
+a l'acquerir, mais a me le procurer. Puis-je lui faire un crime de
+s'occuper de mon bonheur a sa maniere et selon ses idees?
+
+Quant a moi, je me suis examinee severement, et je t'assure que la
+vanite ne m'influence en rien. J'avais tellement peur de m'aveugler a
+cet egard, que, ce matin, apres avoir relu ta lettre, j'ai eu envie de
+quereller un peu Jacques, afin d'eprouver mon amour et le sien. J'ai
+attendu que ma mere nous eut laisses seuls au piano comme elle fait
+toujours apres le dejeuner. Alors j'ai cesse de chanter pour lui
+dire brusquement: "Savez-vous, Jacques, que je suis bien jeune pour
+vous?--J'y ai pense, m'a-t-il dit avec la figure tranquille qu'il
+a toujours Est-ce que vous n'y aviez pas pense encore?--C'eut ete
+difficile, lui ai-je repondu, je ne savais pas votre age---En verite!"
+s'est-il ecrie, et il est devenu plus pale que de coutume. J'ai senti
+que je lui faisais de la peine, et je me suis repentie tout de suite. Il
+a ajoute: "J'aurais du prevoir que votre mere ne vous le dirait pas; et
+pourtant je l'avais chargee de vous faire songer a la difference de nos
+ages. Elle m'a dit l'avoir fait; elle m'a dit que vous etiez bien aise
+de trouver en moi un pere en meme temps qu'un amant.--Un pere! ai-je
+repondu; non, Jacques, je n'ai pas dit cela." Jacques a souri, et, me
+baisant au front, il s'est ecrie: "Tu es franche comme une sauvage; je
+t'aime a la folie, tu seras ma fille cherie; mais si tu crains qu'en
+devenant ton pere, je ne devienne ton maitre, je ne t'appellerai ma
+fille que dans le secret de mon coeur. Cependant, a-t-il dit un instant
+apres en se levant, il est possible que je sois trop vieux pour toi. Si
+tu le trouves, je le suis en effet.--Non, Jacques! non! ai-je repondu
+vivement en me levant aussi.--Ne t'abuse pas, a-t-il repris, j'ai
+trente-cinq ans, dix-huit belles annees de plus que toi. Est-ce que vous
+ne vous ne vous en etiez jamais apercue? Est-ce que cela ne se lit pas
+sur mon visage?--Non; la premiere fois que je vous ai vu, j'ai cru que
+vous aviez vingt-cinq ans, et depuis, je vous en ai toujours donne
+trente.--Vous ne n'avez donc jamais regarde, Fernande? Regardez-moi
+bien, je le veux; je detournerai les yeux pour ne pas vous intimider."
+Il m'a attiree vers lui et a detourne les yeux en effet. Alors je l'ai
+examine avec attention, et j'ai decouvert qu'il y avait au-dessous des
+paupieres et au coin de la bouche quelques rides imperceptibles, et sur
+ses tempes quelques cheveux blancs meles a une foret de cheveux noirs;
+c'est la tout. "Voila toute la difference d'un homme de trente-cinq ans
+a un homme de trente!" me suis-je dit; et je me suis mise a rire de
+cette idee qu'il avait de se faire regarder. "Je vais vous dire la
+verite, lui ai-je dit: votre figure, telle qu'elle est, me plait
+beaucoup mieux que la mienne; mais je crains que cette difference d'age
+ne se fasse sentir dans votre caractere." Alors j'ai tache de lui
+exposer tous les doutes que renferme ta lettre, comme s'ils venaient du
+moi. Il m'a ecoutee avec beaucoup d'attention et avec une serenite de
+visage qui m'avait deja rassuree avant qu'il me parlat. Quand j'ai eu
+tout dit, il m'a repondu: "Fernande, deux caracteres semblables ne se
+rencontrent jamais; l'age n'y fait rien; a quinze ans j'etais beaucoup
+plus vieux que vous sous de certains rapports, et sous d'autres, je suis
+encore aujourd'hui plus jeune que vous. Nous differons sur beaucoup de
+points, je n'en doute pas; mais vous aurez moins a souffrir de cela
+avec moi qu'avec tout autre. Est-ce que vous ne le croyez pas?" Que
+voulais-tu que je repondisse? Du moment qu'il me le dit, je le crois
+en effet: il a l'air si sur de son fait! Ah! Clemence, il est possible
+qu'il me trompe ou qu'il se trompe lui-meme, mais il est impossible que
+je me trompe aussi sur l'amour que j'ai pour lui; non, ce n'est pas le
+besoin d'aimer d'une petite pensionnaire. J'ai vu d'autres hommes
+avant lui, et nul ne m'a inspire de sympathie. La maison d'Eugenie est
+toujours pleine d'hommes plus jeunes, plus gais, plus brillants et plus
+beaux peut-etre que Jacques; je n'ai jamais desire d'etre la femme
+d'aucun de ceux-la. Je ne me jette pas en aveugle dans les seductions
+d'une position nouvelle. Tes lettres me font beaucoup d'effet; je les
+commente, je les apprends par coeur, j'en applique a chaque instant un
+passage aux entrainements de mon amour, et je vois que la prudence est
+inutile, que la raison est impuissante. J'apercois les dangers ou cet
+amour peut me precipiter, et la crainte d'etre malheureuse avec Jacques
+ne m'ote pas le desir de passer ma vie pres de lui.
+
+Tu dis que deux amis seulement m'ont dit du bien de Jacques. Je vais te
+raconter la conversation qui eut lieu a Cenay, chez les Borel, il y
+a quelques jours. Il y avait la cinq ou six compagnons d'armes de M.
+Borel; Jacques avait l'air un peu plus serieux que de coutume, mais sa
+figure et ses manieres exprimaient toujours la meme tranquillite d'ame.
+Il prit une tasse de cafe, et fit quelques tours de promenade dans
+l'appartement, sans rien dire. "Eh bien, Jacques, comment vous
+trouvez-vous? lui demanda Eugenie.--Mieux, repondit-il d'un air
+doux.--Il a donc ete malade?" demandai-je etourdiment. Je vis tous les
+regards de ces messieurs se tourner vers moi, et un certain sourire
+de bienveillance, un peu moqueuse peut-etre, sur tous les visages. Je
+sentis que je devenais rouge, mais cela m'etait egal; j'etais inquiete
+de Jacques, je reiterai ma question. "J'ai eu quelques douleurs de tete,
+repondit-il en me remerciant par un regard affectueux, mais ce n'est
+rien du tout, et ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe." On parla
+d'autre chose, et il sortit. "Je crains que Jacques ne soit reellement
+malade, dit Eugenie on le regardant s'eloigner.--Mais il faudrait
+savoir s'il n'a pas besoin de soins, dit ma mere en affectant beaucoup
+d'interet.--Oh! il faut surtout le laisser tranquille, dit M. Borel
+brusquement; il ne peut pas supporter qu'on s'occupe de lui quand il
+souffre.--Parbleu! il a de quoi souffrir, dit un de ces messieurs; il
+a sur la poitrine deux ou trois belles blessures qui auraient tue tout
+autre que lui.--Il en souffre rarement, dit Eugenie; mais je crains
+qu'aujourd'hui il n'ait beaucoup souffert.--Qui est-ce qui peut jamais
+savoir si Jacques souffre? reprit M. Borel. Est-ce que Jacques est fait
+de chair humaine?--Je crois bien que oui, dit un vieux capitaine de
+dragons; mais je crois que c'est l'ame d'un diable qui est dans ce
+corps-la.--C'est l'ame d'un ange plutot, dit Eugenie.--Ah! voila madame
+Borel qui parle comme les autres, reprit le vieux capitaine; je ne sais
+pas ce que Jacques chante a l'oreille des femmes, mais elles ne parlent
+jamais de lui que comme d'un cherubin; et nous, pauvres pecheurs, on
+publie nos vertus _civiles et militaires_. ( Ceci est une plaisanterie
+favorite du capitaine.)--Oh! pour moi, dit Eugenie, je professe une
+espece de religion pour notre Jacques, et mon mari l'ordonne ainsi a
+tous ceux qui sont ici." On m'adressa indirectement quelques epigrammes
+affectueuses, qui avaient la meilleure volonte du monde de me faire
+plaisir, mais qui m'embarrasserent un peu. Je pris le bras de
+mademoiselle Regnault, et je sortis comme pour faire un tour de jardin;
+mais je lui confessai que je mourais d'envie d'entendre le reste de la
+conversation sur Jacques, et elle me conduisit pres d'une fenetre d'ou
+l'on entend tout ce qui se dit dans le salon. J'entendis la voix de M.
+Borel, et je compris qu'il parlait a un de ces messieurs qui ne connait
+Jacques que tres-peu. "Vous voyez bien la figure pale et l'air distrait
+de Jacques, disait-il, Je ne sais pas si vous avez fait attention a ce
+petit _chantonnement_ qu'il fait dans sa barbe quand il charge sa pipe,
+ou quand il taille son crayon pour dessiner? Eh bien! quand il souffre
+beaucoup, tous ses temoignages de douleur et d'impatience se reduisent a
+cette petite chanson. Je la lui ai entendu faire en plusieurs occasions
+ou je n'avais pas envie de chanter. A Smolensk, quand on m'a ampute
+deux doigts du pied, et quand on lui a retire deux balles qui s'etaient
+proprement logees entre deux de ses cotes, moi je jurais comme un damne,
+M. Jacques chantonnait." Ici M. Borel se mit a imiter parfaitement le
+petit _Lila Burello_ de Jacques. Ces messieurs se mirent a rire. Quant a
+moi, l'image que ce recit m'avait fait passer devant les yeux, Jacques
+sanglant, chantant sous le fer du chirurgien, m'avait donne une sueur
+froide, et je vis bien encore, a cette impression-la, que j'aime
+Jacques; car j'etais bien indifferente aux douleurs de M. Borel, et
+tandis qu'Eugenie sans doute fremissait en y pensant, il m'etait
+absolument egal qu'il eut deux ou trois doigts de plus ou de moins au
+pied.
+
+"Vous souvenez-vous, dit une autre voix, de l'arrivee de Jacques au
+regiment, la veille de***?---Ah! brave Jacques! il avait seize ans, dit
+un autre interlocuteur; il avait l'air d'une jolie petite demoiselle.
+Ils etaient la cinq ou six enfants de famille, debarques depuis une
+heure, enveloppes de surtouts fourres par leurs mamans, gentils, bien
+peignes, roses, et pas trop contents de coucher a l'auberge en plein
+champ. Jacques etait la aussi avec sa petite mine, pale deja, un petit
+commencement de moustache et sa petite chanson entre les dents. L'un
+disait; Celui-la est le plus ridicule de tous; il veut faire le luron,
+et il est deja blanc comme un linge. Un autre disait: M. Jacques est le
+Cesar de la societe; au premier coup de canon, il chantera sur un autre
+ton.--Lorrain... Qui est-ce qui se souvient du lieutenant Lorrain, avec
+son grand diable de nez, ses mauvaises plaisanteries, et son album
+de caricatures qui ne le quittait pas plus que son sabre? Un habile
+dessinateur, ma foi! et le meilleur tireur du regiment. Voila que mon
+animal, a la lueur du feu du bivouac, s'amuse avec un bout de charbon a
+vous crayonner la charge de Jacques et de ses petits compagnons, avec
+des eventails et des ombrelles; il avait ecrit au-dessous: _Gens riches
+allant a la bataille_. Jacques passe derriere lui, se penche sur son
+epaule, et dit avec l'air doux et gentil qu'il a toujours
+conserve: "C'est tres-joli, cela!--Vous en etes content? dit
+Lorrain.--Tres-content, repond Jacques.--Et moi aussi," reprend Lorrain.
+Tout le monde de rire. Jacques s'assied sans se deconcerter le moins du
+monde, et me prie de lui preter ma pipe. J'avais envie de la lui casser
+sur la figure. "Est-ce que vous n'en avez pas une?--Non, repondit-il;
+je n'ai jamais fume de ma vie; j'ai envie d'essayer: comment s'y
+prend-on?--On allume de ce cote-la et on la met dans sa bouche, et puis
+on tire de toutes ses forces jusqu'a ce que la fumee sorte par le cote
+oppose." Jacques secoue la tete d'un air de simplicite et prend la pipe.
+Nous esperions le voir tousser ou s'enivrer; chacun charge la sienne
+et la lui presente l'une apres l'autre, en lui versant des rasades
+d'eau-de-vie a griser un boeuf. Je ne sais pas s'il les escamotait; mais
+sa figure ne fit pas un pli, son gosier n'eut pas une convulsion; il but
+et fuma la moitie de la nuit sans sortir de son sang-froid et sans se
+laisser entamer par la moindre taquinerie; on eut dit que sa nourrice
+l'avait eleve avec de l'eau-de-vie et de la fumee de pipe. Le capitaine
+Jean, que voila, et qui se souvient bien de ce que je raconte, vint me
+taper sur l'epaule et me dire: "Vous voyez bien cet oiseau-mouche? Eh
+bien! je vous dis, Borel, que ce sera une de nos meilleures moustaches.
+Je connais cela; c'est une petite race de vieux buis bien sec, et c'est
+plus solide qu'une grande massue de fer. Son pere est un brigand, mais
+un sabreur; celui-ci aura plus de sang-froid, et si un boulet ne le raie
+pas demain de mes tablettes, il fera vingt campagnes sans se plaindre de
+cors aux pieds. Le lendemain, chacun sait comme Jacques fit ses preuves
+et fut decore sur le champ de bataille.--Vous croyez qu'il etait
+glorieux apres cela, dit le capitaine de dragons; qu'il sautait comme
+font les enfants a qui ces fortunes-la arrivent, ou bien qu'il s'en
+allait dans les petits coins, comme nous faisions, nous autres, pour
+regarder sa croix et la baiser? Il avait l'air aussi indifferent a cela
+qu'il l'avait ete a la caricature de Lorrain, au premier feu et a sa
+premiere blessure. Il recut toutes les poignees de main d'un air franc
+et amical, mais sans montrer ni etonnement ni joie. Je ne sais pas ce
+qui peut faire rire ou pleurer Jacques, et, quant a moi, je me suis
+souvent demande si ce n'etait pas un de ces spectres auxquels croient
+les Allemands.--Vous n'avez donc pas vu Jacques amoureux? dit M. Borel.
+Alors vous l'auriez vu fondre comme la neige au soleil; il n'y a que les
+femmes qui aient du pouvoir sur cette tete-la; aussi y ont-elles fait de
+fiers ravages! En Italie..." M. Borel s'interrompit, et je compris que
+quelqu'un, Eugenie sans doute, lui avait fait signe de se taire. Cela me
+donna une impatience, une curiosite et une inquietude epouvantables.
+
+"Je voudrais savoir, dit Eugenie apres un instant de silence, ou il
+a trouve le temps d'apprendre tout ce qu'il sait en litterature, en
+poesie, en musique, en peinture!--Qui diable le sait? repondit le
+capitaine; moi, je crois qu'il est venu au monde comme ca; ce qu'il y
+a de sur, c'est que ce n'est pas moi qui le lui ai appris.--Sous ce
+rapport, dit ma mere, je crois pouvoir presumer que son education etait
+faite avant qu'il entrat au service. Je l'ai connu a l'age de dix ans,
+et il etait extraordinairement instruit pour son age. Il avait l'aplomb
+et l'assurance d'un homme; il a du se developper remarquablement
+vite.--Le capitaine Jean a bien un peu raison, observa M. Borel, quand
+il dit que Jacques n'appartient pas tout a fait a l'espece humaine; il
+y a dans son corps et dans son esprit une trempe d'acier dont le secret
+est perdu sans doute. A insu, jusqu'a l'age de vingt-cinq ans, il a paru
+plus age qu'il ne l'etait en effet, et depuis ce temps-la il parait plus
+jeune qu'il ne l'est reellement.
+
+[Illustration: Le hasard voulut que M. Jacques...]
+
+Je n'oublierai jamais, reprit une autre personne, la maniere dont il
+s'est comporte a son premier duel.--Parbleu! c'etait precisement avec
+Lorrain, dit le capitaine Jean; c'est moi qui l'ai force de se battre;
+je l'aimais de tout mon coeur, cet enfant-la!--.Comment! vous l'avez
+_force_? dit la personne qui ne connaissait pas Jacques, et a qui
+s'adressaient presque tous ces recits.--Je vais vous dire comment,
+reprit le capitaine. Jacques s'etait certainement bien montre a la
+bataille de***; mais autre chose est de se faire respecter du canon et
+de se faire estimer de ses camarades. Ce n'est pas que dans ce moment-la
+on fut tres-duelliste dans l'armee: on etait assez occupe avec l'ennemi.
+Neanmoins; le lieutenant Lorrain ne passait pas un jour sans se faire
+une affaire petite ou grande avec quelque nouveau venu. Il n'etait pas,
+a beaucoup pres, aussi solide sur le champ de bataille; mais dans une
+affaire particuliere, il avait si beau jeu qu'on ne lui reprochait rien
+impunement. Je n'aimais pas ce gaillard-la, et j'aurais donne mon cheval
+pour qu'on me debarrassat de sa vue. Je l'avais manque deux fois, et
+j'en avais ete pour mes frais, une fois ce poignet-ci, et l'autre fois
+cette joue-la. Il ne pouvait pas souffrir notre petit Jacques, et il
+etait furieux de la maniere dont il avait mis les rieurs de son cote
+a***. Il n'avait rien merite, rien gagne, lui, pas meme une egratignure!
+Il se consolait en faisant des caricatures au moyen desquelles il
+tournait Jacques en ridicule; car ses diables de charges etaient si bien
+faites, qu'en les regardant il fallait rire malgre qu'on en eut. Cela
+m'impatientait. Un soir, il avait dessine le dolman de Jacques sur le
+dos d'un petit chien. C'etait trop fort; je vais trouver Jacques,
+qui dormait sur l'herbe; je lui dis: "Jacques, il faut que tu te
+battes.--Avec qui? dit-il en baillant et etendant-les bras.--Avec
+Lorrain.--Pourquoi?--Parce qu'il t'insulte.--Comment?--Est-ce que ses
+caricatures ne t'offensent pas?--Pas du tout.--Mais il se moque de toi.
+--Qu'est-ce que cela me fait?--Ah ca, Jacques, est-ce que tu n'es brave
+qu'a la melee?--Je n'en sais rien." La-dessus je dis un mot que je ne
+repeterai pas devant ces dames. "Parle plus bas, Jacques, et prends
+garde de ne jamais repeter devant personne ce que tu viens de me dire
+la.--Pourquoi donc, Jean? me dit-il en baillant comme un desespere.--Tu
+dors, camarade! lui dis-je en le secouant de toute ma force.--Quand tu
+m'auras casse les os, me dit-il avec son sang-froid ordinaire, crois-tu
+que je serai plus persuade? Comment veux-tu que je te dise si je suis
+brave en duel? je ne me suis jamais battu. Si tu m'avais demande, la
+veille de la bataille, comment je me conduirais, je t'aurais dit la meme
+chose. J'ai fait le premier essai de mon caractere militaire ce jour-la;
+a present, s'il faut en faire un second, je ne demande pas mieux; mais
+je ne sais pas mieux que toi comment je m'en tirerai." C'etait un
+drole de corps que ce petit Jacques, avec ses petits raisonnements de
+philosophe. J'etais sur de lui comme de moi, malgre tout ce qu'il disait
+pour m'en faire douter. "Je t'estime, lui dis-je, parce que tu n'es pas
+un fanfaron et que tu as du coeur. L'amitie que j'ai pour toi me force
+a te dire qu'il faut te battre.--Je le veux bien; mais trouve-moi une
+raison pour le faire sans etre un sot. Je t'avoue que vouloir tuer un
+homme parce qu'il s'amuse a dessiner ma pauvre personne d'une maniere
+bouffonne et plaisante, cela ne me parait pas possible. Moi, je ne suis
+pas en colere contre ce Lorrain; il m'amuse beaucoup, au contraire,
+et je serais au desespoir de tuer un homme qui fait de si droles
+de calembours.--Il faut tacher de le toucher au bras droit, et de
+l'empecher de faire jamais la caricature de personne." Jacques haussa
+les epaules et se rendormit. Je n'etais pas content de cela; j'attendis
+le lendemain matin, et je dis a Lorrain: "Sais-tu que Jacques ne prend
+plus si bien la plaisanterie? Il a dit qu'a la premiere caricature il
+se battrait avec toi.--Bien, dit Lorrain, je ne demande pas mieux."
+Il prend alors un bout de charbon, et, sur un grand mur blanc qui se
+trouvait la, il vous fait un Jacques gigantesque, avec le nom et la
+decoration; rien n'y manquait. Je rassemble les amis, et je leur dis:
+"Que feriez-vous a la place de Jacques?--Cela n'est pas douteux,"
+repondent-ils. Je vais chercher Jacques. "Jacques, les anciens ont
+decide qu'il faut te battre.--Je veux bien, dit Jacques en regardant son
+portrait; ca n'en vaut, ma foi! pas la peine. Vous pensez donc,
+vous autres, que je suis insulte?--_Insultissimus_! repond un
+facetieux.--Allons, dit Jacques, qui est-ce qui veut me servir de
+temoin?---Moi, dis-je, et Borel." Lorrain arrive pour dejeuner, Jacques
+va droit a lui, et, comme s'il lui eut offert une prise de tabac,
+lui dit: "Lorrain, on dit que vous m'avez insulte; si c'a ete votre
+intention en effet, je vous en demande raison.--C'a ete mon intention,
+repond Lorrain, et je vous en rendrai raison dans une heure. Je vous
+laisse le choix des armes.--A quelles armes faut-il que je me batte? dit
+Jacques en revenant allumer sa pipe a la mienne.--A celle que tu connais
+le mieux.--Je n'en connais aucune, dit Jacques; je suis une recrue, moi,
+Dieu ne m'a pas fait naitre soldat.--Comment, malheureux, lui dis-je,
+tu ne connais aucune arme, et tu t'engages avec un malin comme
+Lorrain?--Vous m'avez dit de le faire, je l'ai fait, dit Jacques.--Eh
+bien! tu sais sabrer, bats-toi au sabre.--Comment s'y prend-on?--Comme
+on peut, quand on ne sait pas.--A la bonne heure! dit Jacques; quand
+Lorrain sera pret, vous m'appellerez." El il se met a dormir sur une
+table. A l'heure dite, mon Lorrain se presente sur le terrain d'un air
+persifleur. Il faisait toutes sortes de moqueries, et affectait de
+laisser a Jacques tous les avantages. Voila Jacques qui prend un
+sabre plus long que lui, qui, avec ses petits bras, le fait voltiger
+par-dessus sa tete, et vient sur son homme, tapant a droite, a gauche,
+en avant, au hasard, mais tapant dru, battant en grange, ne s'inquietant
+pas de parer, mais d'avancer. Quand Lorrain vit cette maniere d'agir,
+il recula, et demanda ce que cela voulait dire. "Cela veut dire, lui
+repondis-je, que Jacques ne sait pas tirer le sabre, et qu'il fait comme
+il peut." Lorrain reprit courage et avanca; mais il recut aussitot sur
+l'epaule droite une si bonne entamure, qu'il s'en trouva satisfait et
+n'en demanda pas davantage. De cette affaire-la, il resta plus de six
+mois sans se battre et sans dessiner."
+
+[Illustration: Il prend alors ou tout de charbon.]
+
+On parla encore longtemps de Jacques, et si je ne craignais de te
+fatiguer avec mes recits, je te raconterais de quelle maniere vraiment
+heroique Jacques supporta ses horribles souffrances de la campagne de
+Russie. Ce sera pour une autre fois, si tu veux; aujourd'hui, ce besoin
+de te parler de lui m'a conduite assez loin; il est temps que je te
+delivre de mon griffonnage et que j'aille me coucher. Adieu, mon amie.
+
+
+
+VI.
+
+Cerlay, pres Tours.
+
+Quand ma souffrance s'endort, pourquoi la reveilles-tu, imprudente
+Sylvia! Je sais bien que je n'en guerirai pas: crains-tu que je ne
+l'oublie? Mais de quoi donc as-tu peur? et quelle page de ma vie peut
+te paraitre bizarre quand elle est signee de Jacques? Est-ce de me voir
+amoureux que tu t'etonnes? est-ce mon amour, est-ce mon mariage qui
+t'effraie?
+
+Moi, si je pouvais m'epouvanter de quelque chose, ce serait de me sentir
+si heureux; mais je l'ai ete plus d'une fois, et plus d'une fois j'ai
+su y renoncer. Quand le temps sera venu de me vaincre, je me vaincrai.
+J'aime du plus profond de mon coeur une vierge, une enfant belle comme
+la verite, vraie comme la beaute, simple, confiante, faible peut-etre,
+mais sincere et droite comme toi. Pourtant Fernande n'est pas ton egale;
+nulle ne l'est en ce monde, Sylvia; c'est pourquoi je ne la cherche pas.
+Je ne demanderai pas a cette jeune fille la force et l'orgueil qui te
+font si grande, mais je trouverai en elle les douces affections, les
+tendres prevenances dont mon coeur sent le besoin. J'ai soif de repos,
+Sylyia; il y a longtemps que je marche seul dans un chemin penible; il
+faut que je m'appuie sur un coeur paisible et pur; le tien ne peut pas
+m'appartenir exclusivement; il faut que je m'empare de celui-ci, qui n'a
+encore connu que moi.
+
+Oui, Fernande est _une sauvage_. Si tu voyais ses longs cheveux blonds
+se detacher et tomber en desordre sur ses epaules au moindre mouvement
+de sa jeune petulance; si tu voyais ses grands yeux noirs, toujours
+etonnes, toujours questionneurs, et si ingenus quand l'amour en adoucit
+la vivacite; si tu entendais le son un peu brusque de cette voix nette
+et accentuee, tu reconnaitrais, a des indices indubitables, la franchise
+et l'honnetete. Fernande a dix-sept ans; elle est petite, blanche, un
+peu grasse, mais elegante et legere cependant. Ses yeux et ses sourcils
+noirs au-dessous d'une foret de cheveux blonds, donnent un caractere
+particulier a sa beaute. Son front n'est pas tres eleve, mais il
+est purement dessine, et annonce une intelligence plutot docile que
+saisissante, plutot capable de memoire que d'observation. En effet, elle
+arrange et emploie convenablement ce qu'elle sait, et ne decouvre rien
+par elle-meme. Je ne te dirai pas, comme font tous les amants, que son
+caractere et son esprit sont faits expres pour assurer le bonheur de ma
+vie. Ce serait une phrase de clerc de notaire, et l'approche du mariage
+ne m'a pas encore rendu imbecile a ce point. Le caractere de Fernande
+est ce qu'il est; je l'etudie, je le possede, et je traiterai avec lui
+en consequence. Quand j'etais jeune, je croyais a un etre cree pour
+moi. Je le cherchais dans les natures les plus opposees, et quand je
+desesperais de le trouver dans l'une, je me hatais de l'esperer dans une
+autre. C'est ainsi que j'ai aggrave mes maux et que j'ai souvent connu
+le decouragement, Amour romanesque! tourment et chimere des annees
+fecondes de la vie!
+
+Ne vous trompez pas sur moi, cependant, Sylvia; je ne suis pas un homme
+blase qui se retire des passions pour vivre bourgeoisement avec une
+femme simple, gentille et rangee: je suis un homme encore bien jeune de
+coeur, qui aime fortement une jeune fille, et qui l'epouse pour deux
+raisons: la premiere, parce que c'est l'unique moyen da la posseder; la
+seconde, parce que c'est l'unique moyen de l'arracher des mains d'une
+mechante mere, et de lui procurer une vie honorable et independante.
+Vous voyez que c'est un mariage d'amour; je ne m'en defends pas. Si
+cette determination entrainait tous les maux que vous craignez, ce qu'il
+y a de vieux en moi, l'esprit et la volonte, aurait pris le dessus,
+et j'aurais fui avant de m'abandonner a mon coeur; mais ces maux sont
+imaginaires, Sylvia, et je vais te le prouver.
+
+Je n'ai pas change d'avis, je ne me suis pas reconcilie avec la
+societe, et le mariage est toujours, selon moi, une des plus barbares
+institutions qu'elle ait ebauchees. Je ne doute pas qu'il ne soit aboli,
+si l'espece humaine fait quelque progres vers la justice et la raison;
+un lien plus humain et non moins sacre remplacera celui-la, et saura
+assurer l'existence des enfants qui naitront d'un homme et d'une femme,
+sans enchainer a jamais la liberte de l'un et de l'autre. Mais les
+hommes sont trop grossiers et les femmes trop laches pour demander
+une loi plus noble que la loi de fer qui les regit: a des etres sans
+conscience et sans vertu, il faut de lourdes chaine. Les ameliorations
+que revent quelques esprits genereux sont impossibles a realiser dans ce
+siecle-ci; ces esprits-la oublient qu'ils sont de cent ans en avant
+de leurs contemporains, et qu'avant de changer la loi il faut changer
+l'homme.
+
+Quand on est de ceux-la, quand on se sent moins brute et moins feroce
+que la societe ou l'on est condamne a vivre et a mourir, il faut ou
+lutter corps a corps avec elle, ou s'en retirer tout a fait. J'ai fait
+l'un, je veux faire l'autre. J'ai vecu seul, meprisant l'activite
+d'autrui, et me lavant les mains devant Dieu des impuretes de la race
+humaine; a present je veux vivre deux, et donner a un etre semblable a
+moi le repos et la liberte qui m'ont ete refuses de tous. Ce que j'ai
+amasse de force et d'independance durant toute une vie de solitude et
+de haine, je veux en faire profiter l'objet de mon affection, un etre
+faible, opprime, pauvre, et qui me devra tout; je veux lui donner un
+bonheur inconnu ici-bas; je veux, au nom de la societe que je meprise,
+lui assurer les biens que la societe refuse aux femmes. Je veux que la
+mienne soit un etre noble, fier et sincere; telle que la nature l'a
+faite, je veux la conserver; je veux qu'elle n'ait jamais ni besoin ni
+envie de mentir. J'ai embrasse cette idee-la comme un but a ma triste et
+sterile existence, et je me persuade que, si je reussis, ma vie ne sera
+pas absolument perdue.
+
+Ne souris pas, Sylvia; ce ne sera pas une petite chose, cela sera
+peut-etre plus grand devant Dieu que les conquetes d'Alexandre. J'y
+emploierai tout mon courage, toute ma force; j'y sacrifierai tout, s'il
+le faut: ma fortune, mon amour, et ce que les hommes appellent leur
+honneur; car je ne me dissimule pas les difficultes de mon entreprise et
+ce que la societe y apportera d'obstacles. Je sais combien ses prejuges,
+sa jalousie, ses menaces, sa haine, entraveront mes pas et glaceront de
+terreur celle que j'ai prise par la main pour la faire marcher avec moi
+dans ce chemin desert; mais je surmonterai tout, je le sens, je le sais.
+Si mon courage faiblissait, ne serais-tu pas la pour me dire: "Jacques,
+souviens-toi de ce que tu a promis a Dieu?"
+
+
+
+VII.
+
+DE FERNANDE A CLEMENCE
+
+Tilly, le...
+
+Tu es une moqueuse; tu dis que j'imite le jargon des grognards, comme si
+j'avais compose dix vaudevilles; cependant tu dis que j'ai bien fait de
+te raconter tout cela; et moi aussi, je le pense, car te voila a demi
+reconciliee avec Jacques; ce caractere froidement brave te plait, et a
+moi donc!
+
+J'ai suivi ton conseil, et je ne sais trop quelle conclusion je
+dois tirer de la conversation que j'ai eue avec les Borel. Je te la
+transmets, au risque d'etre encore traitee de petite perruche: tu me
+diras ce que tu en penses.
+
+L'occasion s'est offerte a moi on ne peut meilleure. Maman avait ete
+faire une visite a notre voisine, madame de Bailleul, quand Eugenie
+et son mari sont arrives. Jacques avait ete appele a Tours pour une
+affaire. "Je suis enchantee de me trouver seule avec vous, leur ai-je
+dit; j'ai beaucoup de questions a vous faire a tous deux. D'abord
+etes-vous bien mes amis? suis-je indiscrete de compter sur vous comme
+sur moi-meme?" Eugenie m'a embrassee, et son mari m'a tendu la main
+d'une grosse facon militaire que ma mere eut trouvee de bien mauvais
+ton, mais qui m'a inspire plus de confiance que tous les compliments du
+monde. "Il faut que vous me parliez de Jacques, leur ai-je dit; vous ne
+m'en avez jamais dit que du bien; il est impossible que vous n'ayez pas
+un peu de mal a m'en dire.--Qu'est-ce que cela signifie? s'est ecriee
+Eugenie.--Ma bonne amie, lui ai-je repondu, je vais m'engager sans
+retour et bien precipitamment avec un homme que je connais tres-peu; ce
+serait une grande folie, si vous n'etiez garants du noble caractere de
+cet homme-la. Maintenant je ne songe pas a m'en dedire, car il sait et
+vous savez tous que je l'aime; mais, malgre cela, et meme a cause de
+cela, je voudrais le connaitre mieux et pouvoir me tenir en garde contre
+les defauts grands ou petits qu'il peut avoir. Vous m'avez dit, dans un
+temps ou aucun de nous ne songeait qu'il pouvait devenir mon mari, qu'il
+avait beaucoup de singularites, maintenant il m'interesse extremement
+de savoir quelles sont ces singularites, afin de n'en pas blesser
+quelqu'une involontairement et d'eviter tout ce qui peut les eveiller.
+Je n'en ai encore apercu que l'ombre, et je me demande souvent s'il est
+possible qu'un homme soit aussi parfait que Jacques me semble l'etre. Je
+veux me defendre de l'aveuglement et de l'enthousiasme; je vous en prie,
+mes amis, parlez-moi, eclairez-moi.
+
+--Cela est embarrassant en diable, a repondu M. Borel, et je ne sais que
+vous dire. Vous etes si franche et si bonne enfant, Mademoiselle, que,
+si vous etiez ma propre soeur, je ne pourrais pas avoir plus d'estime et
+d'amitie pour vous que je n'en ai. D'un autre cote, Jacques est mon plus
+ancien, mon meilleur ami: il m'a porte sur ses epaules en Russie pendant
+plus de trois lieues. Oui, Mademoiselle, le petit Jacques a porte le
+gros animal que voila, qui sans lui serait creve de froid a cote de son
+cheval; et il a manque de mourir lui-meme par suite de ce leger fardeau.
+Je vous ai raconte cela, peut-etre; je pourrais vous raconter tant
+d'autres choses! des dettes payees, des duels accommodes, des coups
+pares tant a la bataille qu'au cabaret, des services a n'en pas finir;
+et moi, qu'est-ce que j'ai fait pour lui? rien du tout. Ai-je le droit
+a present de parler de lui comme je le ferais d'un autre?--A tout autre
+qu'a moi, non certainement, ai-je repondu; mais a moi, je crois que vous
+le devez.--Je ne sais pas! je ne sais pas! Je vous aime bien, ma chere
+mademoiselle Fernande; mais, voyez-vous, j'aime Jacques encore plus que
+vous,--Je le crois bien, mais ce n'est pas dans mon interet seulement,
+mais dans celui de Jacques, que je vous interroge.--Fernande a raison,
+a dit Eugenie; il faut qu'elle connaisse son mari pour lui epargner de
+petits chagrins, et peut-etre de grandes contrarietes. Elle dit qu'elle
+aime Jacques, et que ce ne seront pas de petites raisons qui pourront la
+degouter de lui: il faut croire ce que dit Fernande; elle ne ment pas:
+moi, je tiens sa parole pour sacree. Comme, d'un autre cote, je sais
+qu'il est impossible de trouver un reproche un peu grave a faire a
+Jacques, je ne vois pas le moindre inconvenient a lui dire tout ce que
+tu sais. Pour moi, j'ai souvent entendu raconter les originalites de
+Jacques; mais je declare que je n'en ai vu aucune, et que, depuis trois
+mois qu'il demeure chez nous, je n'ai jamais eu sujet de m'etonner de
+rien, si ce n'est de sa douceur, de son egalite de caractere et du calme
+de son esprit.--Voila que tu fais ce que je ne voudrais pas faire,
+interrompit son mari; tu parles contre la verite. Il est vrai que tu
+mens sans le savoir. Toutes les femmes voient Jacques avec prevention,
+jusqu'a la mienne, qui certainement est une femme sensee.--Eh bien! moi,
+je veux l'etre encore plus, ai-je dit; je veux le voir tel qu'il est.
+Parlez, mon cher colonel; Jacques est-il d'un caractere fantasque?
+a-t-il des caprices, des emportements?--Des emportements? non; ou, s'il
+en a, je ne les ai jamais apercus: il est doux comme un agneau.--Mais
+des caprices?--Je vous repondrai a une condition: c'est que vous me
+permettrez de raconter a Jacques notre conversation mot pour mot, et des
+ce soir." Cette demande m'a un peu embarrassee. "Comment! me suis-je
+dit, Jacques saura que je l'ai soupconne de n'etre pas toujours dans
+son bon sens? que j'ai demande a ses amis les petits secrets de son
+caractere, au lieu de l'interroger franchement et de m'en rapporter a
+lui?--Vous ne vous en souciez pas, a dit le colonel: eh bien! laissons
+la ce sujet; dispensez-moi de vous repondre: je vous promets sur
+l'honneur de ne pas dire a Jacques que vous m'avez interroge.---J'ai
+peut-etre eu tort de le faire, ai-je repondu; mais, puisque je l'ai
+fait, j'en veux subir toutes les consequences; il me paraitrait plus
+deloyal de m'en cacher que de persister. Parlez donc, j'accepte les
+conditions." Il s'est enfin decide, et il m'a parle de Jacques a peu
+pres dans ces termes:
+
+"Je ne sais pas comment Jacques est avec les femmes; ainsi je ne vois
+pas trop a quoi vous servira ce que je vais vous dire. Toutes les femmes
+que j'ai vues raffolent de lui, et je ne sache pas qu'aucune de celles
+qui l'ont aime ait eu un seul reproche a lui faire. Mais moi, qui l'aime
+de tout mon coeur, je lui en veux souvent; pourquoi? je n'en sais trop
+rien. Je le trouve sec, fier, mefiant; je suis en colere de ce qu'il
+sait si bien se faire aimer en de certains moments. Il y en a d'autres
+ou il semble qu'il ne vous connait plus. "Mais qu'as-tu donc,
+Jacques?--Rien.--Souffres-tu?--Non.--As-tu quelque chose qui te
+contrarie?--Bah!--Mais enfin tu n'es pas dans ton humeur ordinaire?--Si
+fait.--Tu veux que je te laisse tranquille?--Oui.--A la bonne heure."
+Cela n'est rien, nous avons tous de mauvais moments; mais quand nous
+sommes surs d'un ami, nous lui demandons tous les services dont nous
+avons besoin. Il n'y a pas de danger que Jacques en demande jamais un
+seul, fut-ce un verre d'eau _in articulo mortis_, et cela non pas tant
+peut etre par orgueil que par mefiance. Il ne dit jamais la raison de
+son silence, mais on s'en apercoit tout de suite a la maniere dont il
+vous conseille en pareille occasion. "Ne faites pas cela, dit-il, mettez
+l'amitie a l'epreuve le moins que vous pourrez." Vous m'avouerez que
+pour un homme dont l'amitie est capable de tous les sacrifices, il y a
+une espece de folie superbe a nier l'amitie des autres. C'est injuste,
+et cet orgueil-la m'a souvent mis en colere contre lui. Cette
+singularite en entraine d'autres. Quand il a rendu un service, il ne
+peut pas souffrir qu'on l'en remercie, et il est capable de fuir et
+d'eviter longtemps, de quitter meme tout a fait celui qu'il a oblige; il
+semble qu'il prenne en aversion la figure des gens qui ont recu de
+lui quelque chose. Il y a la-dedans exces de delicatesse, mais il y a
+quelque chose de plus encore: il y a la conviction cruelle que tous ceux
+a qui il fait du bien doivent devenir ses ennemis. Il a d'autres manies
+inexplicables: il n'aime pas qu'on le regarde en de certains moments,
+et l'on ne sait jamais pourquoi. Il ne veut pas qu'on le questionne ni
+qu'on le soigne dans ses souffrances. Ce qu'il y a de plus deplaisant,
+c'est qu'il ne peut pas souffrir qu'on parle de guerre et qu'on raconte
+les campagnes qu'on a faites; il s'en va quand on commence a bavarder au
+dessert. Il ne s'enivre jamais, eut-il avale de l'eau-forte. Il ne sort
+jamais de son sang-froid; cela le met dans une sorte de desaccord avec
+nous autres, et fait qu'il a toujours ete estime plutot qu'aime au
+regiment. Sans les services qu'il a rendus d'une maniere toujours
+magnifique, on l'aurait deteste comme un mauvais camarade; car les
+militaires n'aiment pas ceux qui se taisent a table et qui ont l'air
+d'en penser plus long qu'eux.
+
+--D'apres cela, dis-je a M. Borel, je crois voir qu'il a le fond du
+coeur chagrin et l'esprit melancolique.--Le fond du coeur de Jacques
+n'est pas facile a voir, reprit-il, mais son caractere n'est pas plus
+melancolique qu'un autre. Il a, comme nous tous, ses bons et ses mauvais
+jours; il s'egaie volontiers, mais il ne s'abandonne jamais. Il a une
+petite joie tranquille qui fait mourir de rire quand on a encore un
+demi-sens pour aimer la gaiete douce; mais quand on casse les pots,
+Jacques n'en est plus; il disparait comme la fumee des pipes et
+s'eclipse tout doucement, sans qu'on sache s'il est sorti par la
+porte ou par la fenetre.--Cela ne me semble pas un grand defaut,
+repris-je.--Ni a moi non plus, dit Eugenie.--Ni a moi non plus
+maintenant, dit Borel; je me suis range, et le tapage ne me parait plus
+necessaire. Mais j'ai ete un grand mauvais sujet autrefois, et j'avoue
+que dans ce temps-la je faisais un crime a Jacques de l'etre moins que
+moi. Il y en avait parmi nous qui ne lui pardonnaient pas de conserver
+toujours sa raison, et qui disaient qu'il faut se mefier de l'homme a
+qui le vin ne desserre jamais les dents. Voila le reproche le plus
+grave qu'on ait eu a lui faire; c'est a vous de juger si vous devez
+le corriger de cela.---Non pas! repondis-je en riant. Est-ce la
+tout?--Tout, ma parole d'honneur! A present que je vois avec quelle
+philosophie vous prenez ces choses-la, je suis enchante de vous les
+avoir dites; car je parie que vous vous imaginiez des choses bien plus
+terribles.--Je ne sais pas, repondis-je en riant, s'il est un plus
+terrible defaut que celui de boire avec prudence et moderation. Eugenie
+est bien heureuse de n'avoir pas cela a vous reprocher.--Vous etes une
+mechante, dit-il en me piquant la main avec ses grosses moustaches. A
+present vous ne me questionnerez plus?"
+
+La maniere dont il s'etait plaint de Jacques m'avait paru si singuliere
+que je ne songeai qu'a en rire avec eux; mais quand ils furent partis,
+je me mis a penser a certaines parties de ce discours qui ne m'avaient
+pas assez frappee d'abord, a ces paroles surtout: "Il semble qu'il
+prenne en aversion la figure des gens qui ont recu de lui quelque
+chose." Je ne sais pourquoi je me sentis tellement effrayee a cette idee
+que j'eus presque envie d'ecrire a Jacques pour rompre avec lui; car
+enfin je suis pauvre, et je vais recevoir la fortune de Jacques. Il ne
+m'epouse peut-etre que pour me la donner; et quand je serai son obligee
+a ce point, le plus leger tort de ma part lui semblera une ingratitude;
+il s'imaginera peut-etre que je lui dois plus qu'une autre femme ne doit
+a son mari, et il aura peut-etre raison. Pour la premiere fois je me
+sens alarmee serieusement de ma position; mon orgueil souffre, et mon
+amour encore davantage.
+
+
+
+VIII.
+
+DE SYLVIA A JACQUES.
+
+Peut-etre que tu te trompes, Jacques; peut-etre que l'amour seul
+t'aveugle et t'entraine, ou que la volonte de faire de cet amour une
+chose belle et grande dans ta vie est un reve concu dans le moment meme
+ou tu m'as repondu. Je te connais, enthousiaste! autant qu'on peut te
+connaitre, car ton ame est un abime au fond duquel tu n'es peut-etre
+jamais descendu toi-meme. Peut-etre sous le masque de la force vas-tu
+commettre la plus insigne faiblesse. Je sais bien que tu t'en tireras de
+quelque maniere etrangement heroique; mais a quoi bon te faire souffrir?
+N'as-tu pas assez vecu?
+
+Helas! voici que je te dis le contraire de ce que je t'ai dit d'abord.
+Je craignais que tu ne vinsses a enterrer l'eclat de ta vie, et
+maintenant il me semble que tu vas chercher ce qu'il y a de plus
+difficile et de plus douloureux, pour le plaisir d'exercer tes forces et
+de sortir vainqueur d'une lutte plus terrible que les autres. Je ne
+peux pas me laisser persuader que ce soit la une chose dont je doive me
+rejouir; les plus funestes pressentiments s'attachent a cette nouvelle
+phase de ta vie. Pourquoi ta figure pale vient-elle s'asseoir les nuits
+a cote de mon lit et reste-t-elle immobile et silencieuse a me regarder
+jusqu'au jour? Pourquoi ton spectre erre-t-il avec moi dans les bois
+au lever de la lune? Mon ame est habituee a vivre seule, Dieu le veut
+ainsi; que vient faire la tienne dans ma solitude? Viens-tu m'avertir de
+quelque danger, ou m'annoncer quelque malheur plus epouvantable que tous
+ceux auxquels a suffi mon courage? L'autre soir, j'etais assise au pied
+de la montagne; le ciel etait voile, et le vent gemissait dans les
+arbres; j'ai entendu distinctement, au milieu de ces sons d'une triste
+harmonie, le son de ta voix. Elle a jete trois ou quatre notes dans
+l'espace, faibles, mais si pures et si saisissables que j'ai ete voir
+les buissons d'ou elle etait partie pour m'assurer que tu n'y etais pas.
+Ces choses-la m'ont rarement trompee; Jacques, il faut qu'il y ait un
+orage sur nos tetes.
+
+Je vois bien que l'amour te precipite dans un piege nouveau; la seule
+parole vraie de ta lettre est celle-ci: "J'epouse cette jeune fille
+parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de la posseder." Et quand tu ne
+l'aimeras plus, Jacques, qu'en feras-tu?
+
+Car il viendra un jour ou tu seras aussi fatigue de l'avoir aimee que tu
+es avide maintenant de t'abandonner a ta passion. Pourquoi cet amour-la
+differerait-il des autres? As-tu tellement change depuis un an que tu
+sois devenu capable de ce qu'il y a de plus antipathique a ton ame,
+l'obstination? Car de quel autre nom peut-on appeler l'amour qui resiste
+a l'intimite? Tu es capable de comprendre, d'eprouver et d'executer, en
+beaucoup de choses, ce que les hommes regardent comme impossible; mais,
+en revanche, ce qui est facile a plusieurs, et possible a beaucoup
+d'entre eux, Dieu, pour compenser sa magnificence envers toi par quelque
+grave infirmite, t'en a rendu absolument incapable. Ne pouvoir tolerer
+les faiblesses d'autrui, voila ta faiblesse, voila le cote miserable el
+sacrifie de ton grand caractere; voila en quoi Dieu te chatie de n'etre
+pas soumis aux miseres communes.
+
+Et tu as raison, Jacques; je te l'ai toujours dit, tu as bien raison de
+ne rien pardonner a cette boue humaine; tu as raison de retirer tout ton
+coeur aussitot que tu vois une tache sur l'objet de ton amour! L'etre
+qui pardonne s'avilit! Je sais bien, moi pauvre femme, combien l'ame
+perd de sa grandeur et de sa saintete quand elle accepte une idole
+souillee. Il faut toujours qu'elle en vienne plus tard a briser l'autel
+ou elle s'est prosternee devant un faux dieu; au lieu de la resignation
+froide qui devrait accompagner cet acte de justice, la haine et le
+desespoir font trembler la main qui tient la balance. La vengeance se
+mele de juger... Oh! alors il vaudrait mieux etre ne sans coeur que
+d'avoir aime.
+
+Toi, homme fort, tu couvres mysterieusement les fautes d'autrui du
+manteau de ton silence; ta main genereuse releve celui qui est tombe,
+essuie la fange de son vetement, et efface la trace que sa chute a
+laissee sur ton chemin; mais tu n'aimes plus alors' Le jour ou tu
+commences a pardonner, tu cesses d'aimer! Et je t'ai vu dans ces
+jours-la, oh! combien tu soufres! Vas-tu t'exposer encore a ce que tu
+appelais _le mal de la misericorde_?
+
+Elle a beau etre aimable, elle aura beau etre sincere et bonne; elle est
+femme, elle a ete elevee par une femme, elle sera lache et menteuse, un
+peu seulement peut-etre; cela suffira pour te degouter. Tu auras besoin
+de la fuir alors, et elle t'aimera encore; car elle ne comprendra pas
+qu'elle est indigne de toi et qu'elle n'a du ton amour qu'au besoin
+d'aimer qui devore ton ame, et au voile que ce besoin aura etendu sur
+tes yeux jusqu'au jour de sa premiere faute. Infortunee! je la plains et
+je l'envie. Elle aura de beaux moments; elle en aura un terrible! Tu as
+prevu cela, je le vois bien; tu as pense au temps ou, lui retirant ton
+affection, tu lui laisserais l'independance; qu'en fera-t-elle si elle
+t'aime? Oh! Jacques, j'ai toujours fremi quand je t'ai vu devenir
+amoureux; j'ai toujours prevu ce qui est arrive depuis; j'ai toujours
+su d'avance que tu romprais brusquement ton lien, et que l'objet de ton
+amour t'accuserait de froideur et d'inconstance le jour ou l'ardeur et
+la force de cet amour te feraient le plus souffrir. Mais a present, quel
+effroi ne dois-je pas avoir quand le mariage va sceller ce lien a ta
+conscience et a celle d'une femme; quand les lois, la croyance et
+l'usage vous defendront a tous les deux de vous consoler par un autre
+amour! les lois, la croyance et l'usage sont des mots pour toi; ce
+seront des chaines de fer pour cette femme, quel que soit son caractere;
+pour les secouer, il faudra qu'elle subisse tout ce que la societe peut
+faire de mal a un de ses enfants rebelles. Comment sortira-t-elle de
+cette lutte? Desolee comme moi, robuste comme toi, ou ecrasee comme
+un roseau! Pauvre femme! elle t'aime sans doute avec confiance, avec
+espoir; elle ne sait pas ou elle va, l'aveugle enfant! elle ne sait pas
+quel rocher elle veut porter sur sa faible tete, et a quel colosse de
+vertu farouche s'attaque sa tranquille et fragile innocence. Oh! quel
+serment etrange est celui que vous allez prononcer! Dieu n'ecoutera ni
+l'un ni l'autre, il n'enregistrera pas cette monstruosite sur le livre
+du destin! A quoi me sert de t'avertir? J'empoisonne ta joie, et je ne
+deracine pas ce terrible espoir de bonheur qui te devore. Je sais ce que
+c'est, et je ne m'offense pas de ta resistance: j'ai aime, j'ai desire,
+j'ai espere comme toi, et j'ai ete desabusee comme tu l'as ete tant de
+fois, comme tu le seras encore!
+
+
+
+IX.
+
+DE CLEMENCE A FERNANDE.
+
+Une autre que moi perdrait son temps et sa peine a te dire que tu vis
+dans un monde ou l'on a singulierement mauvais ton, et ou tout se passe
+de la facon la plus inconvenante. Je ne puis que te plaindre, car je
+suis sure que la bonne compagnie est la classe la plus raisonnable et la
+plus eclairee de toutes, et que ses usages et ses delicatesses sont les
+meilleurs guides possibles vers le bon et l'utile. Ta mere le sait de
+reste, et, parmi tous ses defauts, je lui reconnais au moins un extreme
+bon sens et une excellente maniere d'etre; cela n'empeche pas que,
+sacrifiant tout au desir de te voir epouser un homme riche, elle ne
+t'ait jetee dans la mauvaise compagnie. Eugenie a toujours ete une
+espece de bourgeoise tres-commune, et le couvent, ou l'on prend en
+general une meilleure tenue, ne l'a corrigee de rien. Qu'elle aime a la
+folie les lazzi soldatesques des amis de son mari, que son chateau soit
+devenu une tabagie, cela ne me surprend nullement; mais que ta mere
+t'ait abandonnee a ces amities-la, cela me revolte un peu.
+
+N'importe! il faut bien que je m'y fasse, car M. Jacques est en plein
+dans la societe dite _du Champ d'Asile_, du moins je le presume. Je
+n'ai pas de prejuges; je vois toutes sortes de gens, je me pique d'etre
+impartiale en politique, et je m'accoutume a supporter les differences
+dont la societe abonde, sans m'etonner de rien; je te parlerai donc
+comme je dois parler a une personne qui est dans ta position; et je
+m'ecarterai de tout systeme et de toute habitude pour me mettre au meme
+point de vue que toi.
+
+Ainsi, je te dirai que, dans son bon sens grossier, M. Borel n'a
+peut-etre pas tort, et qu'il faut beaucoup reflechir a cette parole: "Il
+ne s'abandonne jamais, et le vin ne lui desserre jamais les dents." Si
+l'on me disait cela de M. de Vence ou du marquis de Noisy, je rirais
+comme tu as fait a propos de M. Jacques; mais moi, a propos de M.
+Jacques, je n'en rirais pas. M. Jacques a vecu parmi les gens qui
+boivent, qui s'enivrent et qui bavardent; quelle qu'ait ete sa premiere
+education, des l'age de seize ans il a ete soldat de Bonaparte; cela
+l'oblige a etre un homme comme M. Borel ou a lui etre infiniment
+superieur; prends garde a cela, Fernande. Je suis tres-portee a le
+croire tel, d'apres tout ce que tu m'en dis; mais si nous nous trompions
+l'une et l'autre? s'il etait inferieur a tous ces braves butors que tu
+aimes tant, et qui ont du moins pour eux la franchise et la loyaute? si
+toute cette reserve, que tu prends peut-etre pour de la noblesse dans
+les manieres, etait seulement la prudence d'un homme qui cache quelque
+vice? Je te dirai naturellement ce que je crains; je m'imagine que
+M. Jacques est un de ces hommes d'un certain age qui ont beaucoup de
+depravation et beaucoup d'orgueil. Ces gens-la sont tout mystere; mais
+on fait bien de ne pas chercher a lever le voile dont ils se couvrent.
+Je ne puis me resoudre a t'en dire davantage, d'autant plus qui je me
+trompe peut-etre absolument.
+
+
+
+X.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Eh bien! oui, c'est de l'amour, c'est de la folie, c'est ce que tu
+voudras, un crime peut-etre! Peut-etre que je m'en repentirai et qu'il
+sera trop tard; peut-etre aurai-je fait deux malheureux au lieu d'un;
+mais il n'est deja plus temps: le pente m'entraine et me precipite;
+j'aime, je suis aime. Je suis incapable de penser et de sentir autre
+chose.
+
+Tu ne sais pas ce que c'est qu'aimer pour moi! Non, je ne te l'ai jamais
+dit, parce que dans ces moments-la j'eprouve un besoin egoiste de me
+replier sur moi-meme et de cacher mon bonheur comme un secret. Tu es le
+seul etre au monde avec lequel il m'ait ete possible de m'epancher,
+et encore cela ne m'a ete possible qu'en de rares instants. Il en est
+d'autres ou Dieu seul a pu etre le confident de ma douleur ou de ma
+joie. Aujourd'hui j'essaierai de te montrer mon ame tout entiere et de
+te faire descendre au fond de cet abime que tu dis inconnu a moi-meme.
+Peut-etre verras-tu que je ne suis pas ce lutteur terrible que tu crois;
+peut-etre m'aimeras-tu moins, fiere Sylvia, en voyant que je suis plus
+homme que tu ne penses.
+
+Mais pourquoi serait-ce une faiblesse que de s'abandonner a son propre
+coeur? Oh! la faiblesse, c'est l'epuisement! C'est quand on ne peut plus
+aimer qu'on doit pleurer sur moi-meme et rougir d'avoir laisse eteindre
+le feu sacre; moi, je le sens avec orgueil qui se ravive de jour en
+jour. Ce matin je respirais avec volupte les premieres brises du
+printemps, je voyais s'entr'ouvrir les premieres fleurs. Le soleil de
+midi etait deja chaud, il y avait de vagues parfums de violettes et
+de mousses fraiches repandus dans les allees du parc de Cerisy. Les
+mesanges gazouillaient autour des premiers bourgeons et semblaient les
+inviter a s'entr'ouvrir. Tout me parlait d'amour et d'esperance; j'eus
+un si vif sentiment de ces bienfaits du ciel, que j'avais envie de
+me prosterner sur les herbes naissantes et de remercier Dieu dans
+l'effusion de mon coeur. Je te jure que mon premier amour n'a pas connu
+ces joies pures et ces divins ravissements; c'etait un desir plus apre
+que la fievre. Aujourd'hui il me semble etre jeune et ressentir l'amour
+dans une ame vierge de passions. Et pendant ce temps tu vois mon spectre
+epouvante errer autour de toi, reveuse! Oh! jamais je n'ai ete si
+heureux! jamais je n'ai tant aime! Ne me rappelle pas que j'en ai dit
+autant chaque fois que je me suis senti amoureux. Qu'importe? on sent
+reellement ce qu'on s'imagine sentir. Et d'ailleurs je croirais assez a
+une gradation de force dans les affections successives d'une ame qui
+se livre ingenument comme la mienne, je n'ai jamais travaille mon
+imagination pour allumer ou ranimer en moi le sentiment qui n'y etait
+pas encore ou celui qui n'y etait plus; je ne me suis jamais impose
+l'amour comme un devoir, la constance comme un role. Quand j'ai senti
+l'amour s'eteindre, je l'ai dit sans honte et sans remords, et j'ai obei
+a te Providence qui m'attirait ailleurs. L'experience m'a bien vieilli;
+j'ai vecu deux ou trois siecles, mais du moins elle m'a muri sans me
+dessecher. Je sais l'avenir, mais pour rien au monde je n'aurais la
+froide lachete de lui sacrifier le present. Qui, moi! moi qui suis
+si bien habitue a la souffrance, je reculerais devant elle, je ne
+disputerais pas a cette avare destinee les biens que je peux lui
+arracher encore! Ai-je donc ete si heureux? n'ai-je plus rien a
+connaitre, rien a posseder de nouveau sous le soleil de ce monde-ci? Je
+sens bien que je n'ai pas fini, que je ne suis pas rassasie; je sens
+qu'il y a encore des joies pour mon coeur, puisque mon coeur a encore
+des desirs et des besoins. Je veux conquerir ces joies et les savourer,
+dusse-je les payer plus cherement que toutes celles que Dieu m'a fait
+expier deja. Si la destinee de l'homme, ou si la mienne du moins, est
+d'etre heureux pour souffrir ensuite, et de tout posseder pour tout
+perdre, soit! Si ma vie est un combat, une revolte continuelle de
+l'esperance contre l'impossible, j'accepte! Je me sens encore la force
+de combattre et d'etre heureux un jour au prix de tout le reste de mes
+jours futurs. Je defie le sort de m'epouvanter avant le combat; qu'il me
+brise s'il est le plus fort.
+
+Ne me dis pas que j'expose le bonheur d'un autre avec le mien. D'abord
+cet etre, la ou je le prends, ne serait qu'infortune en d'autres mains
+que les miennes; et puis ce qu'il est destine a souffrir avec moi est
+peu de chose au prix de ce que je suis resigne a souffrir avec lui. Les
+tourments qui m'attendent, je les connais, et je sais ce que sont les
+douleurs des autres au prix des miennes. Comment veux-tu que j'aie de la
+compassion pour quelqu'un? Songerais-tu a etablir une comparaison entre
+moi et le reste des hommes? En fait de souffrance, ne suis-je pas une
+exception? Tout autre que toi rirait de cette pretention et la prendrait
+pour un imbecile orgueil; mais tu sais bien que je ne m'en vante pas,
+et que je m'en plains dans l'amertume de mon coeur. Tu sais que j'ai
+souvent maudit le ciel pour m'avoir refuse la faculte qu'il accorde si
+genereusement a tous les hommes, l'oubli! De quoi ne se consolent-ils
+pas et de quoi me suis-je jamais console? La douleur les effleure; je ne
+sais quel vent souffle sur leurs plaies et les seche aussitot. Pourquoi
+les miennes saignent-elles eternellement? Pourquoi la premiere douleur
+de ma vie, au lieu de s'en aller dans la nuit de l'oubli, est-elle
+toujours devant mes yeux, terrible et vivante comme le sang prolifique
+de l'hydre? Pour tous les humains, le malheur est une hymne funebre qui
+passe, et dont les notes se perdent peu a peu dans l'eloignement; quand
+la derniere s'envole, l'oreille n'en conserve pas le son. Pourquoi
+mugissent-elles toutes autour de moi? Pourquoi cet eternel chant de
+mort qui s'eleve a toute heure dans mon ame et qui me force a pleurer
+continuellement mes pertes? Pourquoi mon front est-il ceint d'epines qui
+le dechirent a chaque souffle du vent dans les fleurs dont les autres se
+couronnent?
+
+Oh! je vois bien que les autres ne souffrent pas la centieme partie de
+mon mal. Ils se desolent cent fois plus haut, parce qu'ils ne savent
+vraiment pas ce que c'est que la douleur. Insolents sybarites, ils se
+plaignent du pli d'une rose; je vois comme ils se guerissent, comme ils
+se consolent, comme ils sont aveuglement dupes d'une illusion nouvelle.
+Race stupide et lache! ils n'affronteraient pas ces illusions s'ils
+savaient comme moi ce qu'elles valent! quand ils sont terrasses par
+le destin, ils avouent qu'ils se sont trompes. "Ah! si j'avais su,
+disent-ils, que cela devait finir ainsi!" Et moi je sais comment tout
+finit, et je commence un amour nouveau! Tu vois bien que je suis cent
+fois plus courageux, cent fois plus infortune que les autres.
+
+Fernande souffrira donc avec moi, tu veux que je trace d'avance l'arret
+de mort de mon bonheur. Eh bien! sois satisfaite, ame stoique, vigueur
+impitoyable! l'un de nous cessera d'aimer, elle ou moi, qu'importe?
+celui qui se detachera le dernier ne sera pas le plus malheureux!
+Fernande se consolera; elle est sincere et bonne; mais elle est faible,
+la pauvre enfant; faible sera sa douleur.
+
+Au milieu de mon amour et de ma joie, il y a une chose qui me dechire et
+qui m'indigne contre moi, et contre toi aussi, Sylvia: contre moi, parce
+que je n'ai pas songe dans ma derniere lettre a te questionner; contre
+toi, parce que tu gardes un dedaigneux silence, comme si tu me croyais
+devenu indifferent a ton sort. Si tu avais cette idee-la, Sylvia, je
+serais capable de partir a l'heure meme et d'aller te redemander a
+genoux ta confiance et ton estime. Oh! dis-moi comment va ton coeur,
+infortunee! parle-moi de toi! Comment! depuis trois semaines il n'est
+question que de moi, et nous n'avons pas dit un mot de ta nouvelle
+situation! La derniere fois que tu m'en as parle, tu semblais assez
+satisfaite; mais je ne puis me tranquilliser absolument sur la solitude
+ou je t'ai laissee. Cela est bien rude a ton age, Sylvia, et avec ta
+force! plus on a d'energie pour resister a la douleur, plus on en a pour
+la ressentir. Dis-moi, dis-moi si tu as pris le dessus. Il ne me semble
+pas, a la maniere dont tu envisages ma position, que tu aies trouve le
+repos de l'esprit. Parle-moi de ce coeur qui me juge et me disseque si
+severement, et qui a toutes mes folies, toute mon audace. N'oublie
+pas du moins, Sylvia, qu'il y a entre nous un sentiment plus fort que
+l'amour, et que tu n'as qu'un mot a dire pour m'envoyer d'un bout du
+monde a l'autre.
+
+
+
+XI.
+
+DE FERNANDE A CLEMENCE.
+
+Ma chere, ta lettre me fait horriblement mal. D'abord je n'y comprends
+rien; qu'est-ce que tu entends par la depravation? Est-ce l'inconstance,
+est-ce le besoin de changer d'amour? En ce cas, j'ai une peur affreuse.
+Voici la conversation que je viens d'avoir avec le gros capitaine Jean,
+dont je t'ai parle; tu jugeras ce qui se passe en moi. Nous avons fait
+ce matin une promenade dans le bois de Tilly; nous etions cinq hommes et
+cinq femmes, tous en tilbury. Comme il fallait que dans chacune de ces
+petites voitures il se trouvat un homme avec une femme pour diriger le
+cheval; comme ma mere n'a pas juge convenable que je fisse deux lieues
+dans le tilbury de Jacques en presence de huit personnes (quoiqu'elle me
+laisse tous les jours quatre ou cinq heures seule avec lui dans notre
+jardin); comme M. Jacques ne voulait pas, je suis bien sure, etre le
+cavalier de ma mere, et que M. Borel s'est devoue a sa place; comme
+enfin je ne pouvais aller convenablement qu'avec un homme marie, et
+que le capitaine Jean est pere de quatre grands enfants, on a decide
+unanimement que je devais avoir ce joli page. Du moment que je n'etais
+pas avec Jacques, j'aimais autant celui-la qu'un autre; il me semblait
+obligeant et bon homme. Mais c'est le butor le plus bavard et le plus
+niais que je connaisse a present, et il m'a mis l'esprit dans une telle
+perplexite que je suis au desespoir d'avoir fait route avec lui.
+
+Il est vrai que c'est bien ma faute. Quand je me suis trouvee tete a
+tete en conversation avec un homme qui connait Jacques depuis vingt ans
+et qui ne demandait pas mieux que de causer, je n'ai pu y tenir, et je
+l'ai mis sur la voie. D'abord d'un ton moitie amical, moitie goguenard,
+il s'est hasarde a me parler de son caractere, et peu a peu, presse par
+mes questions et encourage par l'air de plaisanterie que j'affectais, il
+m'a raconte des aventures de sa vie. Je ne sais quelle impression cela
+m'a faite dans le moment; a present je suis en proie a une agitation
+affreuse; il me semble que je dois conclure de cette conversation que
+Jacques est un enthousiaste et un inconstant, du moins le capitaine
+me l'a dit plus de vingt fois. "Vous devez etre fiere, me disait-il,
+d'avoir enchaine le faucon; il a joliment chasse de petites perdrix
+comme vous! mais le voila dompte et chaperonne sur le poing de
+sa chatelaine; coupez-lui les ailes, si vous voulez qu'il y
+reste.--Qu'est-ce que cela veut dire? lui ai-je demande. Est-ce donc si
+difficile de garder le coeur de M. Jacques?--Ah! il y en a plus d'une
+qui s'est vantee d'en venir a bout, a-t-il repris. Mais elle comptait
+sans son hote, la pauvrette! Brrr...t! quand on croyait avoir bien ferme
+la cage, l'oiseau etait parti a travers les barreaux. Mais je vois que
+cela ne vous inquiete pas, et que vous faites votre affaire de le guerir
+de cette envie de changer.--Certainement, repondis-je en tachant de
+cacher mon effroi sous un rire force. Mais vous, capitaine, qui etes
+un modele de fidelite, a ce que dit M. Borel, comment n'avez-vous pas
+morigene un peu M. Jacques?--Ah! que diable voulez-vous! repondit-il en
+prenant un air capable, un enthousiaste, un fou! L'engouement pour les
+jupons est une vraie maladie chez lui. Autant il est froid et reserve
+avec les hommes, autant il est tendre et empresse aupres des belles; et
+a qui est-ce que je le dis? Vous le savez mieux que moi, mademoiselle
+Fernande!" Et il se mit a rire d'un gros rire insupportable. "Il a donc
+fait bien des folies dans sa vie? demandai-je. Des folies, repondit-il,
+des folies dignes des Petites-Maisons; et pour quelles pecores! les plus
+altieres _carognes_ (je te repete son expression, parce que cela me
+parait necessaire pour te donner une idee juste de la maniere dont il
+traite les amours de Jacques), les plus insolentes _chipies_ que j'aie
+jamais rencontrees; de ces femmes belles comme des anges et mechantes
+comme des demons, avides, ambitieuses, intrigantes, despotiques; de
+ces femmes comme il y en tant, et auxquelles vous ressemblez si peu,
+mademoiselle Fernande!--Comment M. Jacques a-t-il pu s'attacher a de
+pareilles femmes?--Il etait leur dupe, il les prenait pour de petits
+anges, et il voulait couper la gorge a tous ceux qui n'etaient pas de
+son avis. Ah! si vous saviez ce que c'est que Jacques amoureux! Mais
+qu'est-ce que je dis? Qui le sait mieux que vous? Il est vrai qu'a cause
+de vous il ne rencontre de contradictions nulle part. Quand il annonce
+son mariage, tout le monde lui dit qu'il epouse un petit ange; et
+la premiere fois que j'en ai entendu parler, je me suis ecrie: "Ah!
+parbleu! Jacques, il est bien temps que tu aimes une femme digne de
+toi!" Il m'a serre la main, et en meme temps il m'a regarde de travers;
+car, s'il est content de vous entendre louer, il n'en est pas moins
+furieux quand on parle mal des diablesses qu'il a aimees. Savez-vous que
+j'ai failli me battre avec lui plus de dix fois parce que je voulais
+l'empecher de se ruiner, de se retirer du service et de se marier avec
+la plus grande devergondee de la terre? J'aime Jacques comme mon enfant;
+j'ai recu de lui des services que je n'oublierai jamais; mais si je me
+suis un peu acquitte envers lui, c'est en l'empechant de faire
+cette belle equipee.--Comment l'en avez-vous empeche? Contez-moi
+cela.--C'etait la marquise Orseolo. Parbleu! c'est une histoire connue
+dans tout Milan! La plus belle femme de l'Italie, et de l'esprit comme
+un demon. Jacques ne se trompe pas, du moins sur ces choses-la, et il y
+a bien un peu de vanite dans tous ses choix. Il y en avait surtout dans
+ce temps-la. Toute l'armee d'Italie etait, ma foi! aux pieds de madame
+Orseolo, qui se donnait des airs de patriotisme, chose bien rare parmi
+les Italiennes, et qui affichait pour les pauvres Francais le plus
+profond mepris. Cela tente mon fou de Jacques, et le voila, avec sa mine
+pale et ses grands yeux tristes, qui se promene autour de la belle,
+et la suit comme son ombre, jusqu'a ce qu'il ait enfin vaincu ce fier
+courage et soumis cette farouche vertu. Tout allait bien; Jacques allait
+jeter le froc aux orties et emmener cette charmante conquete en France,
+non sans l'epouser, comme elle le desirait, et completer la plus grande
+folie qu'il eut jamais faite, lorsque, par bonheur, j'acquis des preuves
+flagrantes de l'intimite un peu trop tendre qui existait entre la dame
+et son confesseur, et je me hatai, comme vous pensez bien, de les
+fournir a Jacques, qui ne me dit pas seulement grand merci, mais qui du
+moins quitta Milan un quart d'heure apres et disparut pendant six mois.
+Nous le retrouvames a Naples, aux pieds d'une chanteuse celebre, qui
+ne le subjugua pas moins et qui le trompa de meme. Pour celle-la, il
+a failli perdre la raison. Je n'en finirais pas si je vous racontais
+toutes les aventures de Jacques. C'est le garcon le plus romanesque,
+avec cette mine tranquille que vous lui voyez; mais si bon avec toutes
+ses extravagances, si genereux, si brave! Vous serez heureuse avec lui,
+mademoiselle Fernande. Si vous ne l'etes pas, prenez-moi pour le plus
+mechant hableur de la terre, et venez me tirer les oreilles."
+
+Tu dois voir ce que c'est que Jacques maintenant; dis-le-moi, ma chere
+Clemence; car, pour moi, je le sais un peu moins qu'auparavant. Mais je
+suis triste a mourir. Ce Jacques, qui dit m'aimer tant, et qui a deja
+use son coeur pour des etres si meprisables; ces enthousiasmes aveugles
+auxquels il est sujet, et qui le poussent a sacrifier tout a l'objet de
+son fol amour, et a lui faire des serments eternels qu'il doit bientot
+apres rompre et detester!... Et s'il me traitait ainsi! si la veille
+de mon mariage il se degoutait de moi; le lendemain, ce serait encore
+pis!... Oh! Clemence, Clemence, dans quel abime suis-je pres de tomber!
+Dis-moi ce qu'il faut faire. Depuis quelques jours je vois Jacques a
+peine. Il est occupe de preparer tout pour ce mariage, et il va a Tours
+et a Amboise deux ou trois fois par semaine. D'ailleurs, l'effroi
+qu'il m'inspire commence a devenir si grand que je crains d'avoir une
+explication avec lui et de me laisser rassurer. Cela lui est si facile,
+et j'ai tant besoin de croire en lui! Je me sens si malheureuse quand je
+doute!
+
+
+
+XII.
+
+De SYLVIA A JACQUES.
+
+Va donc ou t'emporte ta destinee! J'aime mieux cette lettre-ci que
+l'autre: elle est franche, du moins. Ce que je crains le plus, c'est de
+te voir retomber dans les illusions de ta jeunesse. Mais si tu abordes
+hardiment le peril, si tu vois clair a les pieds, tu franchiras
+peut-etre l'abime. Qui sait ce qui peut vaincre le courage d'un homme?
+Tu es las de disputer lentement la partie, et tu joues tout ton avenir
+sur un dernier coup de des. Si tu perds, souviens-toi qu'il te reste un
+coeur ami pour t'aider a supporter le reste de ta vie, ou pour te tenir
+compagnie, si tu veux t'en debarrasser.
+
+Tu me dis de te parler de moi, et tu me reproches de garder un
+dedaigneux silence. Sais-tu pourquoi, Jacques, j'envisage si severement
+la nouvelle phase d'amour ou entre ta destinee? Sais-tu pourquoi j'ai
+peur, pourquoi je t'ai averti du danger, pourquoi je te vois d'un oeil
+sombre marcher a sa rencontre? Tu ne l'as pas devine? C'est que moi
+aussi je suis perdue sur cette mer orageuse; moi aussi je m'abandonne
+au destin, et je place tout ce qui me reste de force et d'espoir sur le
+hasard d'un chiffre. Octave est ici; je l'ai vu, je lui ai pardonne.
+
+J'ai fait une grande faute en ne prevoyant pas qu'il viendrait. J'ai
+arrange toute ma situation pour oublier son absence, et non pour
+combattre son retour. Il est venu, j'ai ete surprise; la joie a ete plus
+forte que la raison.
+
+Je parle de joie! et toi aussi tu en parles. Quelle joie que la notre!
+Sombre comme la flamme de l'incendie, sinistre comme les derniers rayons
+du soleil qui perce les nues avant la tempete! Nous joyeux! quelle
+derision! Oh! quels etres sommes-nous, et pourquoi voulons-nous toujours
+vivre la meme vie que les autres?
+
+Je sais que l'amour seul est quelque chose, je sais qu'il n'y a rien
+outre sur la terre. Je sais que ce serait une lachete que de le fuir par
+crainte des douleurs qui l'expient; mais vraiment, quand on voit si bien
+sa marche et ses resultats, peut-on gouter des joies bien pures? Pour
+moi, cela m'est impossible. Il y a des moments ou je m'echappe des
+bras d'Octave avec haine et avec terreur, parce que je vois dans le
+rayonnement de son front l'arret de mon futur desespoir. Je sais que son
+caractere n'a aucun rapport avec le mien; je sais qu'il est trop jeune
+pour moi, je sais qu'il est bon sans etre vertueux, affectueux, mais
+incapable de passion; je sais qu'il ressent l'amour assez fortement pour
+commettre toutes les fautes, mais pas assez pour faire quelque chose de
+grand. Enfin je ne l'_estime_ pas, dans l'acception particuliere que toi
+et moi donnons a ce mot.
+
+[Illustration: J'etais assise au pied de la montagne.]
+
+Quand j'ai commence a l'aimer, j'ai cheri en lui cette faiblesse qui
+me fait souffrir maintenant. Je n'ai pas prevu qu'elle me revolterait
+bientot. En verite, j'ai fait ce que tu fais sans doute a present. J'ai
+trop compte sur la generosite de mon amour. Je me suis imagine que, plus
+il avait besoin d'appui et de conseil, plus il me deviendrait cher en
+recevant tout de moi; que le plus heureux, le plus noble amour d'une
+femme pour un homme devait ressembler a la tendresse d'une mere pour son
+enfant. Helas! j'avais tant cherche la force, et mes tentatives avaient
+ete si deplorables! En croyant m'appuyer sur des etres plus grands que
+moi, je m'etais sentie si durement repoussee par un froid de glace! Je
+me disais: La force chez les hommes, c'est l'insensibilite; la grandeur;
+c'est l'orgueil; le calme, c'est l'indifference. J'avais pris le
+stoicisme en aversion apres lui avoir voue un culte insense. Je me
+disais que l'amour et l'energie ne peuvent habiter ensemble que dans des
+coeurs froisses et desoles comme le mien, que la tendresse et la douceur
+etaient le baume dont j'avais besoin pour me guerir, et que je les
+trouverais dans l'affection de cette ame ingenue. Qu'importe, pensai-je,
+qu'il sache ou non supporter la douleur? Avec moi, il n'aura pas a la
+connaitre. Je prendrai sur moi tout le poids de la vie. Son unique
+affaire sera de me benir et de m'aimer.
+
+C'etait la un reve comme les autres; je n'ai pas tarde a souffrir de
+cette erreur, et a reconnaitre que si, dans l'amour, un caractere devait
+etre plus fort que l'autre, ce ne devait pas etre celui de la femme. Il
+faudrait du moins qu'il y eut quelque compensation; ici il n'y en a pas.
+C'est moi qui suis l'homme; ce role me fatigue le coeur, au point que je
+deviens faible moi-meme par degout de la force.
+
+[Illustration: Tu gardais les chevres sur le versant des Alpes
+maritimes.]
+
+Et pourtant il y a de bien belles choses dans le coeur de cet enfant!
+Quels tresors de sensibilite, quelle purete de moeurs, quelle foi naive
+dans le coeur d'autrui et dans le sien propre! Je l'aime parce que je ne
+connais pas d'homme meilleur. Celui qui est a part de tous les autres ne
+m'inspire et ne ressent pour moi que de l'amitie.--L'amitie, c'est une
+sorte d'amour aussi, immense et sublime en de certains moments, mais
+insuffisante, parce qu'elle ne s'occupe que des malheurs serieux et
+n'agit que dans les grandes et rares occasions. La vie de tous les
+jours, cette chose si odieuse et si pesante dans la solitude, cette
+succession continuelle de petites douleurs fastidieuses que l'amour seul
+peut changer en plaisirs, l'amitie dedaigne de s'en occuper. Vous etes
+capable, comme vous le dites fort bien, de tout quitter pour venir me
+tirer d'une situation malheureuse et de courir d'un bout du monde a
+l'autre pour me rendre un service; mais vous n'etes pas capable de
+passer huit jours tranquilles avec moi, sans penser a Fernande, qui vous
+aime et vous attend. Et cela doit etre ainsi, car pour moi c'est la meme
+chose. Je sacrifierais tout mon amour pour vous sauver d'un malheur, je
+n'en detacherais pas une parcelle pour vous preserver d'une contrariete.
+Il semble donc que la vie doive etre divisee en deux parts: l'intimite
+avec l'amour, le devouement avec l'amitie. Mais j'ai beau faire pour me
+persuader que je suis contente de cet arrangement, j'ai beau me repeter
+que Dieu m'a servie avec prodigalite en me donnant un amant comme Octave
+et un ami comme vous; je trouve l'amour bien pueril et l'amitie bien
+austere. Je voudrais avoir pour Octave la veneration que j'ai pour vous,
+sans perdre la douce tendresse et la vive sollicitude que j'ai pour
+lui. Reve insense! Il faut accepter la vie comme Dieu l'a faite. C'est
+difficile, Jacques, bien difficile!
+
+
+
+XIII.
+
+DE FERNANDE A CLEMENCE.
+
+Ne m'ecris pas, ne me reponds pas. Ne me parle plus de prudence, et ne
+cherche plus a me mettre en garde contre le danger. C'est fini; je m'y
+jette les yeux bandes. J'aime: est-ce que je suis capable de voir clair
+a quelque chose! Il en sera ce que Dieu voudra. Qu'importe, apres tout,
+que je sois heureuse ou non? Suis-je donc un etre si precieux, pour que
+nous nous en occupions tant? Et a quoi menent toutes les previsions?
+Elles n'empechent pas qu'on se risque, et elles font qu'on se risque
+lachement. Ne me decourage donc plus, ne me parle plus de Jacques, mais
+laisse-moi t'en parler toujours.
+
+Hier il est venu me surprendre dans le parc. J'etais assise sur un banc;
+j'avais la tete dans mes deux mains, et je pleurais. Il a voulu savoir
+la cause de mon chagrin, et il s'est mis en colere parce que je refusais
+de parler. Mais quelle colere! Il me prenait dans ses bras et me serrait
+avec tant de force qu'il me faisait mal, et pourtant je n'avais ni peur
+ni ressentiment de le voir me brutaliser ainsi. Il me secouait la main
+d'un air d'autorite, en me disant: "Parle donc, je veux que tu
+parles, reponds-moi tout de suite; qu'as-tu?" Et moi, qui deteste le
+commandement, j'ai eu du plaisir a entendre le sien. Le coeur m'a bondi
+de joie, comme lorsqu'il m'a tutoyee pour la premiere fois, en me
+faisant traverser un ruisseau et me disant: "Saute donc, peureuse!" Oh!
+bien plus cette fois! Ce que j'ai ressenti, Clemence, est inexplicable.
+Tout mon coeur a ete au-devant du sien, comme un esclave qui se
+jetterait aux pieds de son maitre, ou comme un enfant dans le sein de sa
+mere. Ces choses-la ne peuvent pas tromper; je sens que je l'aime,
+parce que je dois l'aimer, parce qu'il le merite, parce que Dieu ne
+permettrait pas que j'eprouvasse cette confiance et cet entrainement
+pour un mechant homme. Pressee par ses questions, je lui ai parle de ma
+conversation avec le capitaine Jean, et de l'effroi insurmontable qu'il
+m'avait laisse. "Ah! en effet, m'a-t-il dit, je voulais te parler des
+craintes auxquelles tu t'abandonnes et des questions que tu as faites a
+Borel et a sa femme. Cela m'embarrassait un peu; que puis-je te dire?
+que les reproches de Borel ne sont pas fondes, que les histoires du
+capitaine sont fausses? Il m'est impossible de mentir. Il est vrai que
+j'ai des defauts tres-graves, et que j'ai fait beaucoup de folies. Mais
+qu'est-ce que cela a donc de commun avec toi et avec l'avenir qui nous
+attend? Je ne puis rien le jurer, sinon que je suis un honnete homme, et
+que je n'aurai jamais avec toi un mauvais procede. Prends acte de ces
+paroles-la, s'il te faut des paroles pour te rassurer, et quitte-moi la
+premiere fois que j'y manquerai. Mais si tu as cru que tu ne souffrirais
+jamais de mon caractere et que tu n'aurais jamais rien a lui reprocher,
+tu as compte faire en ce monde le voyage d'Eldorado, et tu as reve une
+destinee qui n'es permise a personne sur la terre." Puis il s'est tu
+tout a coup, et il est reste triste et silencieux; moi aussi. Enfin,
+il a fait un effort sur lui-meme, et il m'a dit: "Vous voyez bien, ma
+pauvre enfant, que vous souffrez deja. Ce n'est pas la premiere fois,
+et ce ne sera pas malheureusement la derniere. N'avez-vous donc jamais
+entendu dire que la vie est un tissu de douleurs, une vallee de larmes?"
+Le ton triste et amer dont il a dit ces paroles m'a tellement brise le
+coeur, que mes pleurs ont recommence a couler malgre moi. Il m'a serree
+dans ses bras, et il s'est mis a pleurer aussi. Oui, Clemence, il a
+pleure, cet homme ci grave et si accoutume sans doute a voir couler les
+larmes des femmes. Les miennes l'ont gagne. Oh! comme son coeur est
+sensible et genereux! C'est en ce moment que je l'ai bien senti: il
+importe peu que Jacques ait trente-cinq ans. A-t-il pu etre meilleur et
+plus digne d'amour a vingt-cinq?
+
+Quand je l'ai vu ainsi, j'ai jete mes bras autour de son cou. "Ne pleure
+pas, Jacques, lui ai-je dit; je ne merite pas ces nobles larmes. Je
+suis un etre lache et sans grandeur; je ne m'en suis pas aveuglement
+rapportee a toi, comme je devais le faire. Je t'ai soupconne, j'ai voulu
+fouiller dans les secrets de ta vie passee! Pardonne-moi; ton chagrin
+est une punition trop severe.--Laisse-moi pleurer, m'a-t-il dit, et sois
+benie pour m'avoir donne cette heure d'attendrissement et d'effusion; il
+y a bien longtemps que cela ne m'etait arrive. Ne sens-tu pas, Fernande,
+que ce qu'il y a de plus doux au monde, c'est la tristesse qu'on
+partage, et que les larmes qui se melent a d'autres larmes sont un baume
+pour la douleur? Puisse-je pleurer souvent avec toi, et puisses-tu ne
+jamais pleurer seule!"
+
+Oh! c'est fini, qu'on me dise de Jacques tout ce qu'on voudra, je
+n'ecoute plus que lui. Ne me blame pas, mon amie, ne me fais pas
+souffrir inutilement. Je m'abandonne a mon destin; qu'il soit ce
+qu'il plaira a Dieu! pourvu que Jacques m'aime, je suis sure de tout
+supporter.
+
+
+
+XIV.
+
+DE JACQUES A FERNANDE.
+
+Je voulais vous dire bien des choses l'autre soir, et je n'ai pu parler;
+nos larmes se sont melees, nos coeurs se sont entendus. Cela suffit pour
+deux amants, mais pour deux epoux ce n'est peut-etre pas assez. Votre
+esprit a peut-etre besoin d'etre rassure et convaincu. Je demande a
+votre affection une preuve de confiance bien grande, o mon enfant! en
+vous priant d'accepter mon nom et de partager mon sort; et je m'etonne
+de l'abandon avec lequel, me connaissant aussi peu, vous vous en etes
+jusqu'ici rapportee a moi. Il faut que votre ame soit bien noble et bien
+genereuse, ou que vous ayez devine que vous n'aviez rien a craindre du
+vieux Jacques. Je crois a l'un et a l'autre, a votre confiance et a
+votre penetration. Mais je sens bien que jusqu'ici votre coeur a fait
+tous les frais de cette securite, et que j'ai ete muet et nonchalant;
+enfin qu'il est temps que je vous aide a m'estimer un peu.
+
+Je ne vous parlerai pas d'amour. Il me serait impossible de vous prouver
+que le mien doit vous rendre eternellement heureuse; je n'en sais rien,
+et je puis dire seulement qu'il est sincere et profond. C'est du mariage
+que je veux vous parler dans cette lettre, et l'amour est une chose a
+part, un sentiment qui entre nous sera tout a fait independant de la loi
+du serment. Ce que je vous ai demande, ce que vous m'avez promis, c'est
+de vivre avec moi, c'est de me prendre pour votre appui, pour votre
+defenseur, pour votre meilleur ami. L'amitie seule est necessaire a
+ceux qui associent leur destinee par une promesse mutuelle. Quand cette
+promesse est un serment dont l'un peut abuser pour faire souffrir
+l'autre, il faut que l'estime soit bien grande des deux cotes, et
+surtout du cote de celui que les lois humaines et les croyances sociales
+placent dans la dependance de l'autre. C'est de cela, Fernande, que
+je veux m'expliquer formellement avec vous, afin que si vous livrez
+aveuglement votre coeur a l'amour, vous sachiez du moins a qui vous
+confiez le soin de votre independance et de votre dignite.
+
+Vous devez avoir pour moi cette estime et cette amitie, Fernande; je les
+merite, je le dis sans orgueil et sans forfanterie; je suis assez vieux
+pour me connaitre, et pour savoir de quoi je suis capable. Il est
+impossible que j'aie jamais envers vous un tort assez grave pour les
+perdre, ou meme pour les compromettre. Je vous parle ainsi parce que je
+vous estime et que je crois en vous. Je sais que vous etes juste, que
+vous avez l'ame pure et le jugement sain. Avec cela il est egalement
+impossible que vous m'accusiez sans motif, ou que du moins vous
+n'acceptiez pas ma justification quand elle sera eclatante de verite.
+
+Il faut cependant tout prevoir: l'amour peut s'eteindre, l'amitie peut
+devenir pesante et chagrine, l'intimite peut etre le tourment de l'un
+de nous, peut-etre de tous les deux. C'est dans ce cas que votre estime
+m'est necessaire! Pour avoir le courage de m'abandonner votre liberte,
+il faut que vous sachiez que je ne m'en emparerai jamais. Etes-vous
+bien sure de cela? Pauvre enfant! vous n'y avez peut-etre pas seulement
+songe. Eh bien! pour repondre aux terreurs qui pourraient naitre en
+vous, pour vous aider a les chasser, j'ai a vous faire un serment; je
+vous prie de l'enregistrer, et de relire cette lettre toutes les fois
+que les propos du monde ou les apparences de ma conduite vous feront
+craindre quelque tyrannie de ma part. La societe va vous dicter une
+formule de serment. Vous allez jurer de m'etre fidele et de m'etre
+soumise, c'est-a-dire de n'aimer jamais que moi et de m'obeir en tout.
+L'un de ces serments est une absurdite, l'autre une bassesse. Vous ne
+pouvez pas repondre de votre coeur, meme quand je serais le plus grand
+et le plus parfait des hommes; vous ne devez pas me promettre de
+m'obeir, parce que ce serait nous avilir l'un et l'autre. Ainsi, mon
+enfant, prononcez avec confiance les mots consacres sans lesquels votre
+mere et le monde vous defendraient de m'appartenir; moi aussi je dirai
+les paroles que le pretre et le magistrat me dicteront, puisqu'a ce prix
+seulement il m'est permis de vous consacrer ma vie. Mais a ce serment de
+vous proteger que la loi ma prescrit, et que je tiendrai religieusement,
+j'en veux joindre un autre que les hommes n'ont pas juge necessaire a
+la saintete du mariage, et sans lequel tu ne dois pas m'accepter pour
+epoux. Ce serment, c'est de la respecter, et c'est a tes pieds que je
+veux le faire, en presence de Dieu, le jour ou tu m'auras accepte pour
+amant.
+
+Mais des aujourd'hui je le prononce, et tu peux le regarder comme
+irrevocable. Oui, Fernande, je te respecterai parce que tu es faible,
+parce que tu es pure et sainte, parce que tu as droit au bonheur, ou du
+moins au repos et a la liberte. Si je ne suis pas digne de remplir a
+jamais ton ame, je suis capable au moins de n'en etre jamais le bourreau
+ni le geolier. Si je ne puis t'inspirer un eternel amour, je saurai
+t'inspirer une affection qui survivra dans ton coeur a tout le reste, et
+qui t'empechera d'avoir jamais un ami plus sur et plus precieux que moi.
+Souviens-toi, Fernande, que quand tu me trouveras le coeur trop vieux
+pour etre ton amant, tu pourras invoquer mes cheveux blancs, et reclamer
+de moi la tendresse d'un pere. Si tu crains l'autorite d'un vieillard,
+je tacherai de me rajeunir, de me reporter a ton age, pour te comprendre
+et pour t'inspirer la confiance et l'abandon que tu aurais pour un
+frere. Si je ne reussis a remplir aucun de ces roles; si, malgre mes
+soins et mon devouement, je te suis a charge, je m'eloignerai, je te
+laisserai maitresse de tes actions, et tu n'entendras jamais une plainte
+sortir de ma bouche.
+
+Voila ce que je puis te promettre; le reste ne depend pas de moi. Adieu,
+mon ange, reponds-moi; ta mere te laisse toute la liberte possible. Mon
+domestique ira chercher ta lettre demain matin. Je serai force de passer
+la journee a Tours.
+
+Ton ami, JACQUES.
+
+
+
+XV.
+
+DE FERNANDE A JACQUES
+
+Oui, j'ai confiance en vous, je crois a votre honneur. Je n'avais pas
+besoin de vos serments pour savoir que je ne serai jamais ni avilie ni
+opprimee par vous. Je suis une enfant, et l'on ne s'est guere donne la
+peine de former mon esprit; mais j'ai le coeur fier, et ma simple
+raison a suffi pour m'eclairer sur certaines choses. J'ai horreur de la
+tyrannie, et si, des les premiers regards que j'ai jetes sur vous, je
+ne vous avais pas devine tel que vous etes, je ne vous aurais jamais
+estime, jamais aime. Ma mere m'a toujours dit qu'un mari etait un
+maitre, et que la vertu des femmes est d'obeir. Aussi j'etais bien
+resolue a ne pas me marier, a moins de rencontrer un prodige. Cela
+n'etait guere probable, et il m'etait beaucoup plus facile de croire que
+j'arriverais tranquillement a l'espece d'independance assuree aux vieux
+jours des filles sans dot. Cependant je me figurais quelquefois que Dieu
+ferait un miracle en ma faveur, et qu'il m'enverrait un de ses anges
+sous les traits d'un homme, pour me proteger en cette vie. C'etait
+un reve romanesque, dont je ne me vantais pas a ma mere, mais que je
+n'avais pas la force de repousser. Quand j'etais assise a mon metier
+aupres de la fenetre, et que je voyais le ciel si bleu, les arbres si
+verts, toute la nature si belle et moi si jeune! oh! alors, il m'etait
+impossible de croire que j'etais destinee a la captivite ou a la
+solitude. Que voulez-vous? J'ai dix-sept ans; a mon age on n'a pas toute
+la raison possible, et voila que la Providence se met en tete de me
+traiter en enfant gate. Vous arrivez un beau matin, Jacques, avant que
+j'aie encore souffert de l'ennui, avant que les larmes du decouragement
+aient gate ma fraicheur de pensionnaire, tout au beau milieu de mes
+reves et de mes folles esperances. Voila que vous venez tout realiser
+sans que j'aie eu le temps de douter et de craindre! Vraiment, il n'y a
+pas longtemps que je lisais encore des contes de fees; c'etait toujours
+la meme chose, mais c'etait bien beau! C'etait toujours une pauvre fille
+maltraitee, abandonnee, ou captive, qui, par les fentes de sa prison, ou
+du haut d'un des arbres du desert, voyait passer, comme dans un reve, la
+plus beau prince du monde, escorte de toutes les richesses et de toutes
+les joies de la terre. Alors la fee entassait prodiges sur prodiges pour
+delivrer sa protegee; et, un beau jour, Cendrillon voyait l'amour et le
+monde a ses pieds. Il me semble que c'est la mon histoire. J'ai dormi
+dans ma cage, et j'ai fait des songes dores que vous etes venu changer
+en certitudes, si vite, que je ne sais pas encore bien si je dors ou si
+je veille.
+
+Aussi j'ai eu un peu peur. Le bonheur m'est venu si promptement et
+si magnifiquement, que je n'ose y croire. Je crois pourtant que vous
+m'aimez et que vous etes le meilleur des hommes; je sais que votre
+conduite sera telle que vous me l'annoncez; je sais, de mon cote, que je
+n'en serai pas indigne, et ces serments que vous me faites de ne point
+m'asservir, je vous les fais aussi: je m'engage a ne point exercer sur
+vous la tyrannie des prieres, des reproches et des convulsions, dont
+les femmes savent si bien tirer parti. Quoique je n'aie pas votre
+experience, je crois pouvoir repondre de ma fierte.
+
+Ce n'est donc pas l'austerite du mariage qui m'effraie. Vous m'aimez et
+vous m'offrez tout ce que vous possedez; j'accepte, parce que je vous
+aime. Si un jour nous cessions de nous estimer, je ne suis pas inquiete
+de mon sort: je sais assez travailler pour gagner ma vie, et je ne vois
+en ce genre aucun malheur capable de m'epouvanter assez pour m'empecher
+d'accepter le bonheur que vous m'offrez aujourd'hui; ce n'est pas
+la misere, ce ne sont pas les malheurs vulgaires de la societe qui
+m'inquietent, c'est l'amour que vous avez pour moi, c'est surtout celui
+que je ressens pour vous. Vous ne voulez pas m'en parler, Jacques, et
+c'est la seule chose qui m'occupe et qui m'interesse.
+
+Peu t'etre que j'agis contre la pudeur en vous parlant de cela,
+maintenant que vous affectez de m'entretenir de tout autre sentiment;
+mais vous m'avez habituee a vous dire sans detour tout ce qui me vient a
+l'esprit. Vous m'avez dit souvent qu'il n'y avait rien au monde de plus
+hypocrite et de moins pur que certaines habitudes de reserve que les
+femmes s'imposent dans leur conduite et dans leurs discours. Je me livre
+donc sans crainte et sans honte, avec vous, a toutes les impulsions de
+mon coeur.
+
+Si je vous epousais pour les raisons qui decident au mariage les trois
+quarts des jeunes personnes avec lesquelles j'ai ete elevee, je me
+contenterais de ce que vous me promettez; et, pourvu que je fusse
+assuree d'etre riche et independante, je ferais bon marche de votre
+amour et du mien. Mais il n'en est pas ainsi, Jacques. Comment avez-vous
+pu croire qua j'eusse peur d'autre chose que de perdre cet amour que
+vous avez pour moi maintenant? Je sais bien que vous resterez mon ami,
+mais pensez-vous que cela me suffise et me console? Ah! tenez, ne
+parlons pas de notre mariage, parlons comme si nous etions seulement
+destines a etre amants. Il y a quelque chose de bien plus solennel que
+la loi et le serment, comme vous dites, il y a ce qui se passe en moi,
+l'attachement que j'ai pour vous, la force que cet attachement prend de
+jour en jour, le besoin da m'isoler de tout le reste, de n'aimer et de
+ne plus voir que vous sur la terre. C'est la ce qui me fait fremir,
+car je sens que mon amour sera eternel, et vous, vous ne savez rien du
+votre. Cette incertitude est affreuse, apres ce qui m'a ete dit de votre
+caractere enthousiaste, et de la facilite avec laquelle vous savez
+passer d'une passion a une autre. Oh! Jacques, il vous en coutait si
+peu de me dire deux mots qui m'auraient rassuree plus que toute votre
+lettre, et que j'aurais crus aveuglement: _Je t'aimerai toujours!_
+Pourquoi, au moment de les dire, vous arretez-vous comme frappe de la
+crainte de commettre un sacrilege? Vous pouvez repondre d'une eternelle
+amitie, vous pouvez promettre un devouement sublime, un desinteressement
+heroique, une generosite au-dessus de tous les prejuges, capable de tous
+les sacrifices, de toutes les douleurs, mais quant _au reste, il ne
+depend pas de vous_! Ces paroles sont affreuses, Jacques, effacez-les;
+je vous renvoie votre lettre. Je ne veux pas de ces autres serments, je
+n'en ai pas besoin; ils ont l'air d'un traite, d'une capitulation entre
+nous. Quand vous me pressez sur votre coeur en me disant: "O mon enfant,
+que je t'aime!" je suis bien plus sure de mon bonheur.
+
+
+
+XVI.
+
+DE JACQUES A FERNANDE.
+
+De Tours, le...
+
+Ange de ma vie, dernier rayon du soleil qui luira sur mon front chauve!
+ne me rends pas fou, epargne ton vieux Jacques, il a besoin de sa raison
+et de sa force... Tu ne sais pas, tu ne sais pas, pauvre enfant, ce que
+tu promets et ce que tu demandes. Tu ne songes pas que tu as dix-sept
+ans et moi le double; que tu seras encore une enfant quand je serai
+vieux; que l'avenir est plein d'effroi pour moi, si je m'abandonne a de
+trop riants desirs, a de trop folles ambitions. Et tu crois que c'est la
+crainte de changer d'amour qui m'empeche de te promettre le meme amour
+que tu me jures? Sais-tu que je n'ai jamais change le premier, et
+que, des les jours les plus ardents de ma jeunesse, apres ma premiere
+deception, je suis reste cinq ans entiers sans aimer et sans regarder
+une seule femme? Est-ce la passer aisement d'une passion a une autre?
+Va, ceux qui pretendent m'avoir etudie et qui essaient de te raconter ma
+vie ne connaissent guere ni l'un ni l'autre. T'ont-ils dit qu'avant de
+renoncer a une affection j'y avais ete contraint par le mepris? Savent
+ils ce qu'eut ete pour moi une passion fondee sur une estime reelle?
+Savent-ils seulement ce qu'il m'en a coute pour ne pas pardonner, et
+combien j'ai ete pres de m'avilir a ce point? Mais qui est-ce qui me
+connait? qui est-ce qui m'a jamais compris? Je n'ai jamais rien raconte
+de mes souffrances ni de mes joies a ces hommes qui se melent de me
+juger, et qui n'ont de commun avec moi que le sang-froid au champ de
+bataille et le stoicisme du soldat en campagne. Il faut t'en rapporter a
+moi, Fernande, a moi seul, qui me connais bien et qui n'ai jamais rien
+promis en vain. Oui, je t'aimerai toujours, si tu le veux, si tu peux le
+desirer toujours. Peut-etre sera-ce possible entre nous, qui sait? Tu es
+sure de toi, cher ange? Oh! qu'il est triste, le sourire qui me vient
+sur les levres quand je lis les serments! qu'il est difficile de
+resister a l'esperance que tu me donnes et de ne pas m'y abandonner
+follement! Vieillesse de l'esprit, que tu es difficile a concilier avec
+la jeunesse du coeur!
+
+Tu le vois, pour vouloir nous tourmenter de l'avenir, nous arrivons a
+douter l'un de l'autre et a nous le dire, ce qu'il y a de plus cruel et
+de plus triste au monde. Pourquoi chercher a soulever les voiles sacres
+du destin? Les coeurs les plus fermes ne resistent pas toujours a son
+choc inevitable. Quelles promesses, quels serments peuvent lier l'amour?
+Sa plus sure garantie, c'est la foi et l'espoir; ah! gardons-nous
+d'interroger trop souvent le livre mysterieux ou la duree de notre
+bonheur est ecrite de la main de Dieu; acceptons le present avec
+reconnaissance, et sachons en jouir sans le laisser empoisonner par
+la crainte du lendemain. Quand il ne devrait durer qu'un an, qu'une
+semaine; quand je devrais payer un seul jour de ta tendresse par toute
+une vie de solitude et de regrets, je ne me plaindrais pas, et mon coeur
+conserverait envers Dieu et envers toi une eternelle reconnaissance.
+Lance-toi donc avec courage sur cette mer incertaine de ta vie, ou les
+previsions ne servent de rien, ou la force elle-meme n'est bonne qu'a
+perir vaillamment. Il n'y a pas de conquete pour ceux qui ne veulent pas
+combattre; il n'y a pas de jouissance pour ceux que la peur inquiete.
+Viens dans mes bras sans crainte et sans fausse honte; sois toujours
+naive comme l'enfance, o ma vierge! o ma sainte, ne rougis pas de me
+dire ton amour. La chastete est nue comme Eve avant sa faute. L'homme
+qui a vecu vingt ans soldat au milieu des nations avilies, des moeurs
+meprisees, des coutumes foulees aux pieds; qui a traverse l'Europe
+bouleversee au milieu d'une societe de vainqueurs grossiers et vains,
+sans contracter un vice, sans recevoir une souillure, celui-la peut-etre
+est digne de toi, au moins pour quelques annees. Si plus tard la
+vieillesse desseche son coeur, si l'egoisme et la triste jalousie
+remplacent en lui l'amour et le devouement, cesse de l'aimer, tu en
+auras le droit; car ce ne sera plus le Jacques que tu auras connu et a
+qui tu auras promis de l'aimer toujours.
+
+Si tout cela ne te rassure pas, si tu exiges de moi d'autres serments,
+il m'est impossible de te rien dire de plus. Je suis honnete, mais je ne
+suis pas parfait; je suis un homme et non pas un ange. Je ne puis pas
+te jurer que mou amour suffira toujours aux besoins de ton ame; il me
+semble que oui, parce que je le sens ardent et vrai; mais ni toi ni
+moi ne connaissons ce qu'a de force et de duree en toi la faculte de
+l'enthousiasme, qui seule fait differer l'amour moral de l'amitie. Je
+ne puis te dire que chez moi cet enthousiasme survivrait a de grandes
+deceptions; mais la tendresse paternelle ne mourrait pas dans mon coeur
+avec lui. La pitie, la sollicitude, le devouement, je puis jurer ces
+choses-la, c'est le fait de l'homme; l'amour est une flamme plus subtile
+et plus sainte, c'est Dieu qui le donne et qui le reprend. Adieu; ne
+dedaigne pas l'amitie de ton vieux Jacques.
+
+
+
+XVII.
+
+DE SYLVIA A JACQUES.
+
+Maintenant que vous etes a la veille de vous marier, maintenant que nous
+entrons dans une phase nouvelle de ce sentiment sans nom que nous avons
+l'un pour l'autre, il faut que vous me disiez la verite sur un des
+points les plus importants de ma destinee. Jusqu'ici j'ai du et j'ai pu
+respecter votre silence; a present je ne le puis plus. Vous etiez mon
+seul appui sur la terre, je vais peut-etre vous perdre; dois-je accepter
+encore votre protection et vos dons? Quand vous etiez independant, il
+m'importait peu de savoir si vous etiez mon tuteur ou mon bienfaiteur;
+a present, vous allez avoir une famille etrangere a moi, vos biens lui
+appartiendront legitimement; je n'en veux pas prendre la plus legere
+partie si je n'ai des droits sacres a votre sollicitude. D'ailleurs,
+cette incertitude m'est penible, et l'obscurite repandue a mes propres
+yeux sur nos relations jette dans ma vie des doutes effrayants et
+bizarres. Octave lui-meme n'est pas tranquille; il n'a pas assez de
+grandeur d'ame pour se fier aveuglement a ma parole, et pas assez
+d'energie dans la volonte pour m'accuser franchement. Les commentaires
+insolents des curieux de cette ville se reduisent a ceci, que vous avez
+ete mon amant, et que vous me faites _un sort_ par delicatesse. Je
+meprise ces inconvenients inevitables de mon isolement et de ma
+naissance. Habituee de bonne heure a n'avoir pas de famille et a faire
+peniblement ma route au milieu d'un monde froid et meprisant, qui
+me disait a chaque pas: "Qui etes vous? d'ou venez-vous? a qui
+appartenez-vous?" je n'ai jamais compte sur ce qu'on appelle la
+_consideration_. J'aurais pu l'acquerir peut-etre en me faisant
+connaitre, en me cherchant des amis; mais je n'en sentais pas le besoin:
+votre affection me suffisait et remplissait ma vie quand l'amour ne
+l'occupait pas.
+
+A present, vous allez peut-etre me manquer; vos nouvelles affections
+vont nous separer; il faut que j'essaie de me rattacher plus intimement
+a Octave; il faut que je lui pardonne d'avoir doute de moi, ce que je
+n'aurais pardonne en aucune autre circonstance de ma vie, et que je
+descende a lu rassurer en lui donnant une preuve de mon innocence. Cette
+preuve, je suis presque sure qu'un mot de vous peut la fournir; en vain
+vous me l'avez refuse, j'ai devine depuis longtemps ce que nous sommes
+l'un a l'autre. Tracez-la donc, celle parole, afin qu'elle mette entre
+nous une ligne sacree que le soupcon n'ose pas franchir, afin qu'elle
+m'autorise a dormir tranquille sous le toit d'une maison qui vous
+appartient. Avouez que je ne suis pas la fille d'un de vos amis; avouez
+que vous etes mon frere. Vous avez fait un serment au lit de mort de
+celui qui m'a donne le jour; vous devez le rompre, il y va de tout le
+repos de ma vie. Qu'importe que je sache le nom de mon pere? je ne l'ai
+pas connu, je ne peux pas l'aimer; mais je lui pardonne de m'avoir
+abandonnee. Quel qu'il soit, je ne le maudirai jamais; je le benirai
+peut-etre, s'il est ton pere.
+
+
+
+XVIII.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+J'ai beaucoup reflechi a ta demande. Lorsque j'ai fait un serment au lit
+de mort de ton pere, je me suis reserve le droit de le rompre un jour,
+si certaines circonstances le rendaient necessaire a ton repos et a ton
+honneur. Je crois, en effet, que ce moment est venu; mais vraiment ce
+que j'ai a te dire est si peu satisfaisant, si incertain, que je ferais
+peut-etre mieux de me taire et de rester ton frere adoptif. Pourtant, si
+tu refuses mon appui, il faut parler, il faut rassurer ta fierte, et
+te dire que tu ne dois pas mon devouement a la compassion, mais a un
+sentiment de devoir, a un lien du sang que mon coeur a accepte et
+legitime du jour ou il t'a connue. J'ai la conviction intime que tu es
+ma soeur: je n'en ai pas la certitude, je n'en pourrai jamais fournir la
+preuve; mais tu peux dire a l'univers entier que je n'ai jamais eu pour
+toi que les sentiments d'un frere.
+
+Cette petite image de saint Jean Nepomucene, dont tu as une moitie et
+moi l'autre, c'est la toute la preuve sociale de notre fraternite. Mais
+elle est auguste et sainte a mes yeux, et mon ame s'y rattache avec
+transport. Quand mon pere mourut, j'avais vingt ans; j'etais son ami
+plutot que son fils. C'etait un homme bon et faible; j'avais un autre
+caractere. Il craignait mon jugement; mais il avait confiance dans
+ma tendresse. Depuis plusieurs heures il etait en proie aux lentes
+convulsions de l'agonie; de temps en temps il se ranimait, faisait un
+effort pour parler, regardait avec inquietude autour de lui, m'adressait
+un serrement de main convulsif, et retombait sans force. Au dernier
+moment, il reussit a prendre un papier sous son chevet et a me le mettre
+dans la main, en disant: "Tu feras ce que tu voudras, ce que tu jugeras
+devoir faire; je m'en rapporte a toi. Jure-moi le secret.--Je vous le
+jure, repondis-je apres avoir jete les yeux sur le papier, jusqu'au
+jour ou mon silence compromettrait la destinee de l'etre que ce secret
+concerne. Croyez que j'aurai soin de l'honneur de mon pere." Il fit un
+signe affirmatif et repeta: "Je m'en rapporte a toi." Ce furent ses
+dernieres paroles.
+
+Voici ce que contenait le papier: trois parcelles detachees; sur l'une
+etait ecrit: _Le 15 mai 17.. fut depose a l'hospice des Orphelins,
+a Genes, un enfant du sexe feminin, avec le signe de saint Jean
+Nepomucene_. Sur la seconde: "J'ai commis ce crime, et voici mon excuse.
+Madame de*** avait un autre amant en meme temps que moi. L'incertitude,
+la compassion, me deciderent a l'assister dans ses souffrances. Elle
+etait seule. L'autre l'avait abandonnee; mais je ne pus pas me resoudre
+a emporter son enfant. D'un commun accord, nous l'avons mis a l'hospice.
+Cela acheva de me faire hair et mepriser cette femme. J'ai garde le
+signe, afin que si, quelque jour, il m'etait prouve que l'enfant
+m'appartint... Mais c'est impossible; je ne le saurai jamais." Le nom de
+cette femme est ecrit en toutes lettres de la main de mon pere, et je la
+connais. Elle vit, elle passe pour vertueuse; elle en a la pretention du
+moins! Je ne le la nommerai jamais, Sylvia, cela ne servirait a rien, et
+l'honneur me le defend. Le troisieme papier etait le coupon de l'image
+du saint, dont l'autre moitie avait ete attachee a ton cou.
+
+J'etais presque aussi incertain que mon pere avait pu l'etre. Il m'avait
+souvent parle de cette madame de ***. Elle avait desole sa vie; je
+l'avais vue dans mon enfance; je la detestais. Aller au secours de sa
+fille, du fruit d'un double amour, infame et menteur, c'etait une
+audace de generosite pour laquelle je me sentis d'abord une invincible
+repugnance. Mon pere m'avait dit de faire ce que je jugerais convenable.
+J'essayai d'ensevelir ce secret dans l'oubli et de t'abandonner au
+destin, pauvre infortunee! Mais il y a une voix du ciel qui parle sur
+la terre aux _hommes de bonne volonte_, comme dit naivement le saint
+cantique. Du moment ou j'eus resolu de te delaisser, il me sembla que
+Dieu me criait a toute heure d'aller a ton secours. Je fis plusieurs
+songes ou j'entendais distinctement la voix de mon pere mourant qui me
+disait: "C'est ta soeur! c'est ta soeur!" Une fois, je me souviens que
+je vis passer un groupe d'anges dans mon sommeil. Au milieu d'eux, il
+y avait un bel enfant sans ailes, qui etait pale et qui pleurait. Sa
+beaute, sa douleur, me firent une impression si vive que je m'eveillai
+au moment ou je m'elancais pour l'embrasser. Je me persuadai que ton
+ame m'etait apparue en s'envolant vers les cieux. "Elle est morte, me
+disais-je: mais avant de retourner a Dieu, elle a voulu venir me dire:
+J'etais ta soeur, et je pleure, parce que tu m'as abandonnee." Je pris
+un jour l'image du saint; cette mauvaise petite gravure, prise au hasard
+et a la hate sans doute dans quelque livre de prieres, au moment ou
+l'on t'abandonna, me fit une impression etrange. C'etait la tout ton
+heritage, tous les titres que tu possedais a la tendresse et aux soins
+d'une famille; toute une destinee humaine, tout l'avenir d'un pauvre
+enfant etait la! Voila le don que tes parents t'avaient fait en te
+mettant au monde; voila a quoi s'etaient bornees la protection et la
+generosite d'une mere! Elle t'avait mis sur la poitrine ce present
+magnifique, et elle t'avait dit: "Vis et prospere."
+
+Je me sentis penetre d'une compassion si vive, que les larmes me vinrent
+aux yeux et que je me mis a sangloter, comme si tu avais ete mon
+enfant, et qu'on t'eut enlevee a moi pour te jeter parmi les orphelins.
+L'emotion que me causa cette gravure est telle que je ne puis la voir
+encore sans etre pret a pleurer. Nous l'avons souvent regardee ensemble,
+et quand tu etais encore enfant tu la baisais avec transport chaque fois
+que je te la confiais pour la rapprocher de la moitie suspendue a
+ton cou. Que ces baisers, pauvre fille, me semblaient un eloquent et
+angelique reproche a ton odieuse mere! On t'avait dit dans tes premieres
+annees que ce saint etait ton protecteur, ton meilleur ami; qu'il
+t'aiderait a retrouver tes parents, et quand je suis venu a toi, tu l'as
+remercie, tu as redouble de confiance et d'amour pour lui; et je me suis
+mis a l'aimer moi-meme. Si ce n'est le saint, c'est au moins l'image
+qui m'est chere. A force de la regarder avec les yeux du coeur, j'ai
+decouvert sur cette figure une expression qu'elle n'a peut-etre pas.
+J'en ai les trois quarts sur mon coupon; c'est une tete de jeune homme
+avec des cheveux courts et des traits communs; mais elle est penchee
+dans une attitude douce et melancolique sur une Bible que la main
+soutient. Dans ce livre, me disais-je avant de t'avoir vue, et lorsque
+je m'imaginais que tu etais morte, le triste patron semble lire la
+courte et miserable destinee de l'enfant confiee a sa protection. Il la
+contemple avec tendresse et compassion; car nul autre que lui n'a eu
+pitie de l'orphelin sur la terre."
+
+Entraine vers toi par un sentiment indefinissable, je dirais presque par
+une attraction surnaturelle, je quittai Paris six mois apres la mort de
+mon pere et je me rendis a Genes. Je pris des informations a l'hospice.
+Cette recherche etait loin d'etre certaine, j'avais la date du jour ou
+l'on t'avait deposee, mais non pas l'heure. Plusieurs enfants avaient
+ete deposes le meme jour. D'apres le temoignage des registres, on me
+donna trois indications differentes. Le signe de saint Jean Nepomucene
+etait le seul renseignement que je pusse donner, et tu pouvais l'avoir
+perdu depuis longtemps. Mes premieres tentatives furent vaines; l'enfant
+qu'on me designa avait un autre signe: il etait contrefait, hideux;
+j'avais tremble que ce ne fut la ma soeur. Je partis ensuite pour un
+petit village situe dans les montagnes de la cote, ou l'on m'indiqua une
+famille de paysans qui avait encore un des enfants abandonnes dans la
+journee du 18 mai 17... Quelles ameres reflexions je fis sur ton sort
+durant le chemin! Combien tu pouvais etre avilie, maltraitee, miserable
+entre les mains de ces hommes rudes et grossiers, qui font une
+speculation de leur charite a l'egard des orphelins, et qui ne se
+chargent de les elever qu'afin d'avoir en eux plus tard des serviteurs
+non salaries! J'arrivai a Saint..., ce romantique hameau ou tu as vecu
+tes dix premieres annees, et dont tu as garde un si cher souvenir, et je
+te trouvai au sein de cette honnete famille qui te cherissait a l'egal
+de ses propres membres, et dont tu gardais les chevres sur le versant
+des Alpes maritimes. Cette journee ne sortira jamais de notre memoire,
+n'est-ce pas, chere Sylvia? Combien de fois nous nous sommes raconte
+l'impression que nous causa la premiere vue l'un de l'autre! Mais je
+ne t'ai pas dit avec quelle emotion je fis mes premieres recherches.
+J'etais bien incertain encore. Tes parents adoptifs m'avaient assure que
+tu avais une image de saint, mais ils ne savaient pas lire; et comme le
+coupon ne portait que les dernieres lettres du nom de Nepomucene, ils ne
+se rappelaient pas quel saint le cure du village avait nomme plusieurs
+fois en examinant le signe. La femme, qui t'avait nourrie, faisait son
+possible pour me persuader que tu n'etais pas l'enfant que je cherchais.
+L'espoir d'une recompense n'adoucissait pas pour elle l'idee de te
+perdre. Tu etais si aimee! tu avais deja su exercer une telle puissance
+d'affection sur tous ceux qui t'entouraient! La maniere presque
+superstitieuse dont cette famille parlait de toi me semblait un
+temoignage de la protection mysterieuse et sublime que Dieu accorde
+a l'orphelin, en le douant presque toujours de quelque attrait ou de
+quelque vertu qui remplace la protection naturelle de ses parents, et
+qui lui attire forcement le devouement de ceux que le hasard lui donne
+pour appui. D'apres les commentaires de ces honnetes montagnards, tu
+devais appartenir a la plus illustre famille, car tu avais autant de
+fierte dans le caractere que si un sang royal eut coule dans tes veines.
+Ton intelligence et ta sensibilite faisaient l'admiration du cure et du
+maitre d'ecole du village. Tu avais appris a lire et a ecrire en moins
+de temps que les autres n'en mettaient pour epeler. Je me souviendrai
+toujours des paroles de ta nourrice. "Orgueilleuse comme la mer,
+disait-elle en parlant de toi, et mechante comme la bourrasque, il faut
+que tout le monde lui cede. Ses freres de lait lui obeissent comme des
+imbeciles; ils sont si simples, mes pauvres enfants, et celle-la
+si fiere! Avec cela, caressante et bonne comme un ange quand elle
+s'apercoit qu'elle a fait de la peine. Elle a ete trois jours au lit
+avec la fievre, pour le chagrin qu'elle a eu d'avoir fait mal au petit
+Nani une fois qu'elle etait en colere. Elle l'a pousse, l'enfant est
+tombe et a saigne on peu. Quand j'ai vu cela, la colere m'est venue a
+moi-meme; j'ai couru d'abord relever le petit, et puis j'ai cherche le
+demon de petite fille pour l'assommer; mais je n'ai pas eu le courage de
+la toucher quand je l'ai vue venir a moi toute pale et se jeter au cou
+du petit Nani, en criant: "Je l'ai tue! je l'ai tue!" L'enfant n'avait
+pas grand'chose, et la Sylvia a ete plus malade que lui." Le cure, a son
+tour, arriva, et m'assura que ton saint etait bien Jean Nepomucene. Le
+coeur me bondit de joie, car je t'aimais passionnement depuis une
+heure. Ce qu'on me racontait de ton caractere ressemblait tellement aux
+souvenirs de mon enfance que je me sentais ton frere de plus en plus a
+chaque instant. Pendant ce temps, on te cherchait; tu avais conduit tes
+chevres aux paturages; mais la montagne etait haute, et je t'attendais
+impatiemment a la porte de la maison. Le cure me proposa de me conduire
+a ta rencontre, et j'acceptai avec joie. Que de questions je lui
+adressai en chemin! que de traits de ton caractere je lui fis raconter!
+Je n'osais pas lui demander si tu etais belle; cela me semblait une
+question puerile, et cependant je mourais d'envie de le savoir. J'etais
+encore un peu enfant moi-meme, et l'interet que je sentais pour toi
+etait, comme mon age, romanesque. Ton nom, etrangement recherche pour
+une gardeuse de chevres, resonnait agreablement a mon oreille. Le cure
+m'apprit que tu t'appelais Giovanna; mais qu'une vieille marquise
+francaise, retiree dans les environs depuis l'emigration, t'avait prise
+en amitie des tes premiers ans, et t'avait donne ce nom de fantaisie,
+qui avait, malgre l'avis el les remontrances du bonhomme, remplace celui
+de ton saint patron. Il n'aimait pas beaucoup la marquise, le brave
+cure; il pretendait qu'elle te gatait le jugement et t'exaltait
+l'imagination en te faisant lire les contes de Perrault et de madame
+d'Aulnoy, qu'il qualifiait de livres dangereux. "Il est heureux,
+disait-il, que la petite fortune de cette dame ne lui ait pas permis de
+donner aux parents adoptifs de l'enfant une somme assez forte pour les
+engager a la lui confier entierement. Ils ont mieux aime en faire une
+bergere, et, dans l'incertitude de l'avenir de cette pauvre petite, ils
+avaient raison, autant pour elle que pour eux. Maintenant la Providence
+lui envoie une autre destinee; ce doit etre pour le mieux, car elle est
+mere de l'orphelin, et se charge de celui que les hommes abandonnent.
+Mais je vous en supplie, Monsieur, me disait-il, surveillez cette
+education-la. Vous etes bien jeune pour vous en occuper vous-meme;
+mais faites que cette bonne terre recoive le bon grain d'une main bien
+entendue. Il y a la le germe d'une vertu peu commune, si on sait le
+developper. Qui sait si la negligence ou des lecons imprudentes n'y
+feraient pas eclore le vice? Elle sera belle, quoiqu'un peu brulee par
+notre soleil, et la beaute est un don funeste aux femmes que la
+religion ne protege pas...--Elle est belle, dites-vous? lui
+demandai-je.--Parbleu! la voila, me dit le cure en me montrant une
+enfant endormie sur l'herbe. Nous l'aurions attendue longtemps au train
+dont elle vient a nous."
+
+Oh! que tu etais belle en effet dans ton sommeil, ma Sylvia, ma soeur
+cherie! quelle enfant robuste, courageuse et fiere tu me semblas,
+etendue ainsi sur la bruyere entre le ciel et la cime des Alpes, exposee
+aux rayons ardents du jour et au vent de la mer qui par instants passait
+par bouffees et sechait la sueur sur ton large front ombrage de cheveux
+humides! Que tes grands cils jetaient une ombre pure sur les joues
+halees, plus douces que le velours de la peche! Il y avait de
+l'insouciance et de la melancolie en meme temps dans le demi-sourire de
+ta bouche entr'ouverte; de la sensibilite et de l'orgueil, pensais-je,
+le caractere que cette montagnarde m'a naivement depeint!... J'arretai
+le bras du cure, qui voulait te reveiller. Je voulus te contempler
+longtemps, chercher scrupuleusement, dans la forme de ta tete et dans
+les lignes de ton visage, une ressemblance vague avec mon pere ou avec
+moi. Je ne sais si elle existe reellement ou si je l'imaginai, je crus
+reconnaitre notre fraternite dans ce grand front, dans ce teint brun,
+dans la profusion de ces cheveux noirs qui tombaient en deux longues
+tresses jusqu'a ton jarret, peut-etre encore dans certaines courbes
+des traits; mais rien de tout cela n'est assez prononce pour faire foi
+devant les hommes. Cette fraternite existe dans notre ame et dans les
+ressemblances de notre caractere d'une maniere bien plus frappante.
+
+Le cure t'appela; tu entr'ouvris les yeux sans le voir; puis tu fis un
+mouvement dedaigneux de l'epaule et du coude, et tu te rendormis. Il
+detacha alors le scapulaire suspendu a ton cou, l'ouvrit, et rapprocha
+le coupon d'image qu'il contenait de celui que je lui avais presente.
+Nous les reconnumes aussitot. Tu t'eveillas en cet instant; ton premier
+regard fut sauvage comme celui d'un chamois. Tu cherchas le scapulaire a
+ton cou, et, ne l'y trouvant pas, tu le vis entre nos mains et tu fis un
+brusque elan pour nous l'arracher. Mais le cure te mit devant les yeux
+les deux moities reunies de l'image, et tu compris aussitot ce qui se
+passait. Tu bondis sur moi comme un chevreau, et, m'etreignant le cou
+avec la vigueur d'une montagnarde, tu t'ecrias: "Voila mon pere, mon
+pere est retrouve!"
+
+On eut beaucoup de peine a te persuader que je n'etais pas ton pere; tu
+pretendais que je ne voulais pas en convenir. Le cure tacha de te faire
+comprendre que c'etait impossible, que j'avais dix ans seulement de plus
+que toi. Alors tu me demandas impetueusement ou etaient ton pere et ta
+mere, et tu me commandas presque de te mener vers eux. Je te repondis
+qu'ils etaient morts l'un et l'autre, et tu frappas la terre de ton
+pied nu, en disant: "J'en etais sure; a present, il faut que je reste
+ici.--Non, te dis-je, c'est moi qui remplace ton pere. Il etait mon
+meilleur ami, il m'a cede ses droits sur toi; veux-tu me suivre?--Oui,
+oui, repondis-tu avec avidite en m'embrassant.--Voila les enfants! dit
+le cure avec tristesse; on les aime, on les eleve, on ne vit que
+pour eux, et quand on croit jouir de leur reconnaissance et de leur
+affection, ils vous abandonnent avec joie pour suivre le premier inconnu
+qui passe, et sans demander seulement ou il les mene."
+
+Tu compris fort bien ce reproche, car tu repondis au cure: "Est-ce que
+vous croyez que je vous abandonne? Est-ce que je ne reviendrai pas vous
+voir et garder les chevres de ma mere Elisabeth? Mais, voyez-vous, il
+faut que je voyage et que je voie tous les pays du monde; un jour je
+reviendrai sur un vaisseau, avec beaucoup d'argent que je donnerai a mes
+freres de lait, et nous acheterons un grand troupeau de chevres, et
+nous batirons une bergerie sur la montagne des Coquilles." Tu parlais
+toujours ainsi une sorte de langage a la fois feerique et biblique, que
+tu avais appris dans tes lectures. Je passai plusieurs jours dans ton
+village. J'eus presque envie de t'y laisser, tant cette vie me semblait
+heureuse, tant les avantages de la societe ou j'allais te jeter me
+parurent miserables et derisoires, aupres de cette existence laborieuse,
+saine et tranquille. Mais en t'observant, en faisant de longues
+promenades avec toi dans la montagne, et criblant de questions ton
+esprit ardent et naif, en commentant scrupuleusement tes reponses
+bizarres, parfois eclatantes de bon sens et de raison, souvent folles
+comme les idees fantastiques de l'enfance, je m'assurai que tu n'etais
+pas faite pour cette vie pastorale, et que rien ne pourrait t'y
+attacher. Depuis, dans des douleurs de la vie, tu m'as doucement
+reproche de t'avoir tiree de cet engourdissement ou tu aurais vecu
+tranquille, pour te lancer dans un monde de souffrances et de
+deceptions. Helas! ma pauvre enfant, le mal etait fait avant que je
+vinsse, et je ne crois pas qu'il faille meme en accuser les contes de
+fees que te pretait la marquise. Ton intelligence avide et penetrante
+etait seule coupable, et le germe du desespoir etait cache en toi, dans
+le bouton a peine entr'ouvert de l'esperance. Tu n'avais pas la tete
+courte et pesante de tes soeurs de lait, et tu n'aurais jamais su, aussi
+bien qu'elles, faire le fromage et filer la laine. Je me fis raconter,
+par toi et par ta nourrice, les premieres sensations de ta vie. Je sais
+comme tu te tourmentais pour deviner de qui tu pouvais etre fille, quand
+tu appris qu'Elisabeth n'etait pas ta mere. Tu te tenais alors tout le
+jour sur le bord du sentier qui mene a la mer, et lorsque tu voyais
+paraitre une voile, tu disais: "Voila maman qui vient me voir avec
+une robe blanche." La lecture des feeries joignit a cette continuelle
+reverie de ta famille des idees de voyages, de richesse et de
+generosite. Tu ne songeais qu'a devenir reine, afin de combler de
+largesses tes parents adoptifs. Ces songes dores n'auraient jamais
+pu habiter impunement ton cerveau. Ils ne se seraient pas evanouis
+tranquillement au jour de la raison, pour faire place aux occupations
+d'une vie toute materielle. Le sentiment d'une destinee differente de
+celles qui t'entouraient les avait fait naitre; ton coeur les aurait
+regrettes avec amertume, ou tu te serais perdue en cherchant a les
+realiser. Tu etais une adorable enfant avec ton caractere franc, hardi
+et entreprenant, avec ta candeur affectueuse et tes bizarres volontes.
+Mais il etait temps que des occupations plus elevees et des idees plus
+justes vinssent regler l'elan impetueux de cette jeune tete; l'education
+te devenait indispensable, non pour etre heureuse, ton organisation
+superieure ne le permettait guere, mais du moins pour ne pas descendre
+de l'echelon eleve ou Dieu avait place ton intelligence. Tu quittas
+Elisabeth, tes freres de lait, le cure, ta vieille marquise, tous tes
+amis et jusqu'a tes chevres, avec une sorte de desespoir passionne.
+Tu les embrassais alternativement en versant des torrents de larmes.
+Cependant, quand on te proposait de rester, tu t'ecriais: "C'est
+impossible! c'est impossible! il faut que je voyage." Tu le sentais,
+Sylvia, cette vie n'etait pas faite pour toi. Du fond des abimes de
+l'inconnu, une voix mysterieuse s'elevait incessamment vers toi et te
+reclamait dans cette region des orages que tu devais traverser. Tu es
+devenue ce que tu es sans rien perdre de ta grace sauvage et de ta rude
+franchise. Tu as vu notre civilisation, et tu es restee l'enfant de la
+montagne. Faut-il s'etonner que tu aies si peu de sympathie avec ce
+monde imbecile et faux, quand tu rapportes du desert l'apre droiture et
+le severe amour de la justice que Dieu revele aux coeurs purs et aux
+esprits robustes, quand tout ton etre, et jusqu'a ta vigueur physique,
+differe des etres qui sont autour de toi? Ils ne te viennent pas a la
+cheville, pauvre Sylvia, et tu te fatigues a regarder a terre sans
+trouver un coeur qui soit digne d'etre ramasse. Je le crois bien, Octave
+n'est pas fait pour toi! et pourtant, s'il est au monde un jeune homme
+sincere, doux et affectueux, c'est bien lui; mais le meilleur possible
+entre tous n'est pas ton egal, et tu dois souffrir. Que veux-tu que je
+te dise? aime-le aussi longtemps que tu le pourras.
+
+Quant au secret de ta naissance, je te conjure de ne lui donner aucun
+detail; reponds a ses soupcons que je suis ton frere. Les personnes qui
+ont l'esprit bien fait devraient l'imaginer sans demander d'explication.
+Les inquietudes d'Octave m'offensent pour toi. J'ai tort sans doute; il
+ne te connait pas comme moi, il souffre comme souffriraient a sa place
+les dix-neuf vingtiemes des hommes; il est jaloux parce qu'il est epris.
+Je me dis tout cela; mes je ne puis chasser l'espece d'indignation qui
+souleve mon sang a l'idee d'un doute injurieux sur Sylvia. Nous sommes
+ainsi l'un pour l'autre. Ah! ma soeur, nous sommes trop orgueilleux!
+notre vie sera un combat eternel. Mais que faire? Je vivrais cent ans
+que je ne pourrais consentir a m'avouer coupable des lachetes dont le
+monde accuse ses enfants. Je sens mon coeur qui se revolte a la seule
+idee des turpitudes qu'il trouve presumables et naturelles; et quand je
+vois le sourire sur les levres de celui qui refuse de me croire pur;
+quand, apres m'avoir accuse d'une sceleratesse, il s'en va en me
+secouant la main et en me disant: "N'importe! qu'il en soit ce qu'il
+voudra, tout a vous;" il me prend des envies de l'insulter, pour mettre
+entre nous une franche haine au lieu de cette indigne et salissante
+amitie.
+
+Et toi, juste et sainte creature, qui seule au monde comprends le vieux
+Jacques et compatis aux souffrances de son orgueil, sois ce que tu
+voudras pour lui, mais laisse-le se croire, se sentir eternellement ton
+frere.
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+
+XIX.
+
+
+
+DE FERNANDE A CLEMENCE
+
+Saint-Leon en Dauphine, le....
+
+Pardonne-moi, mon amie, d'avoir passe un mois sans t'ecrire. C'est bien
+mal de ma part, et tu as raison de me gronder. Oui, il est bien vrai que
+je t'ai accablee de mes lettres quand j'etais tourmentee, quand j'avais
+besoin de tes conseils et de tes consolations! Et maintenant que je suis
+heureuse, je te delaisse. L'amour est egoiste, dis-tu, il n'appelle
+l'amitie a son secours que lorsqu'il souffre; j'ai agi du moins comme
+si cela etait inevitable, j'en suis toute honteuse, et je t'en demande
+Pardon.
+
+[Illustration: J'arretai le bras du cure...]
+
+Pour reparer ma faute; ce que je puis faire de mieux, c'est de repondre
+a toutes tes questions, et de te prouver ainsi que je ne t'ai rien
+retire de ma confiance; mais si je reviens a toi, n'en conclus pas,
+malicieuse, que ma lune de miel est finie; tu vas voir que non.
+
+Si j'aime toujours mon mari autant que le premier jour? Oh!
+certainement, Clemence, et meme je puis dire que je l'aime bien plus.
+Comment pourrait-il en etre autrement? Chaque jour me revele une
+nouvelle qualite, une nouvelle perfection de Jacques. Sa bonte pour moi
+est inepuisable, sa tendresse, delicate comme celle d'une bonne mere
+pour son enfant. Aussi chaque jour me force a l'aimer plus que la
+veille. A cette felicite du coeur, a ces joies de l'amour heureux et
+satisfait, se joignent pour moi mille petites jouissances qu'il y a
+peut-etre de la puerilite a mentionner, mais qui sont tres-vives, parce
+qu'elles m'etaient absolument inconnues. Je veux parler du bien-etre de
+la richesse, qui succede pour moi a une vie d'economie et de privations.
+Je ne souffrais pas de cette mediocrite, j'y etais habituee; je ne
+desirais pas devenir riche, je ne songeais pas plus a la fortune de
+Jacques, en l'epousant, que si elle n'eut pas existe; pourtant je ne
+crois pas qu'il y ait de la bassesse a m'apercevoir des avantages
+qu'elle procure et a savoir en jouir. Ces plaisirs journaliers, ce luxe,
+ces mille petites profusions dont je suis entouree, me seraient aussi
+amers qu'ils me sont precieux, si je les devais a un contrat avilissant,
+ou si je les recevais d'une main orgueilleuse et detestee; mais recevoir
+tout cela de Jacques, c'est en jouir deux fois! Il y a tant de grace, je
+pourrais meme dire de gentillesse dans ses dons et dans ses prevenances!
+Il semble que cet homme soit ne pour s'occuper du bonheur d'autrui, et
+qu'il n'ait pas d'autre affaire dans la vie que de m'aimer.
+
+Tu me demandes si cette vie de chateau me plait, si je ne m'en
+degouterai pas, si la solitude ne m'effraie point. La solitude! quand
+Jacques est avec moi! Ah! Clemence, je le vois bien, tu n'as jamais
+aime. Pauvre amie, que je te plains! tu n'as pas connu ce qu'il y a
+de plus beau dans la vie d'une femme. Si tu avais aime, tu ne me
+demanderais pas si je me trouve isolee, si j'ai besoin des plaisirs et
+des distractions de mon age; mon age est fait pour aimer, Clemence, et
+il me serait impossible de me plaire a quelque chose qui fut etranger a
+mon amour. Quant aux amusements que je partage avec Jacques, je les aime
+et je les ai a discretion; j'en ai meme plus que je ne voudrais,
+et souvent j'aimerais mieux rester seule avec lui a parcourir
+tranquillement les allees de notre beau jardin, que de monter a cheval
+et de courir les bois a la tete d'une armee de piqueurs et de chiens.
+Mais Jacques a tellement peur de ne pas me divertir assez! Brave
+Jacques, quel amant! quel ami!
+
+[Illustration: Quand je suis arrivee ici...]
+
+Tu veux des details sur mon habitation, sur le pays, sur l'emploi de mes
+journees; je ne demande pas mieux que de te raconter tout cela, ce sera
+te parler de tous les bonheurs que je dois a mon mari.
+
+Quand je suis arrivee ici, il etait onze heures du soir; j'etais
+tres-fatiguee du voyage, le plus long que j'aie fait de ma vie. Jacques
+fut presque force de me porter de la voiture sur le perron. Il faisait
+un temps sombre et beaucoup de vent; je ne vis rien que quatre ou cinq
+grands chiens qui avaient fait un vacarme epouvantable autour des roues
+de la voiture pendant que nous entrions dans la cour, et qui vinrent se
+jeter sur Jacques en poussant des hurlements de joie, des qu'il eut mis
+pied a terre. J'etais tout epouvantee de voir ces grandes betes danser
+ainsi autour de moi. "N'en aie pas peur, me dit Jacques, et sois bonne
+pour mes pauvres chiens. Quel est l'homme qui donnerait de semblables
+temoignages de joie a son meilleur ami, en le retrouvant apres une
+absence de quelques mois?" Je vis ensuite arriver une procession de
+domestiques de tout age qui entourerent Jacques d'un air a la fois
+affectueux et inquiet. Je compris que mon arrivee causait beaucoup
+d'anxiete a ces braves gens, et que la crainte des changements que je
+pourrais apporter au regime de la maison balancait un peu le plaisir
+qu'ils pouvaient eprouver a voir leur bon maitre. Jacques me conduisit a
+ma chambre, qui est meublee a l'ancienne mode avec un grand luxe. Avant
+de me coucher, je voulus jeter un regard sur les jardins, et j'ouvris
+ma fenetre; mais l'obscurite m'empecha de distinguer autre chose que
+d'epaisses masses d'arbres autour de la maison et une vallee immense
+au dela. Un parfum de fleurs monta vers moi. Tu sais comme j'aime les
+fleurs, et tout ce qui me passe par la tete quand je respire une rose;
+ce vent tout charge de senteurs delicieuses me fit eprouver je ne sais
+quel tressaillement de joie; il me sembla qu'une voix me disait: "Tu
+seras heureuse ici." J'entendis Jacques qui parlait derriere moi; je me
+retournai, et je vis une grande jeune fille de seize ou dix-huit ans,
+belle comme un ange et vetue a la maniere des paysannes du Dauphine,
+mais avec beaucoup d'elegance, "Tiens, me dit Jacques, voila ta
+soubrette; c'est une bonne enfant qui fera son possible pour te bien
+servir. C'est ma filleule, elle s'appelle Rosette." Cette Rosette, qui a
+une figure si intelligente et si bonne, et qui me baisait la main d'un
+petit air caressant et respectueux, fut pour moi une autre circonstance
+de bon augure. Jacques nous laissa ensemble et alla s'occuper de payer
+les postillons. Quand il revint, j'etais couchee. Il me demanda la
+permission de se faire apporter le cafe dans ma chambre; pendant que
+Rosette le lui versait, je m'endormis doucement. Je vivrais cent ans que
+je ne pourrais oublier cette soiree, ou pourtant il ne s'est rien passe
+que de tres-ordinaire et de tres-naturel. Mais quelles idees riantes,
+quel sentiment de bien-etre ont berce ce premier sommeil sous le toit de
+Jacques! Je puis bien dire que je me suis endormie dans la confiance de
+mon destin. La fatigue meme du voyage avait quelque chose de delicieux;
+je me sentais accablee, et je n'avais la force de penser a rien; mes
+yeux etaient encore ouverts et ne cherchaient plus a se rendre compte de
+ce qu'ils voyaient, mais n'etaient frappes que d'images agreables. Ils
+erraient des rideaux de soie a franges d'argent de mon lit a la figure
+toujours si belle et si sereine de mon Jacques, et de la tasse de
+porcelaine du Japon, ou il prenait un cafe embaume, a la grande taille
+elegante de Rosette, dont l'ombre se dessinait sur une boiserie d'un
+travail merveilleux. La clarte rose de la lampe, le bruit du vent au
+dehors, la douce chaleur de l'appartement, la mollesse de mon lit,
+tout cela ressemblait a un conte de fee, a un reve d'enfant. Je
+m'assoupissais et me reveillais de temps en temps pour me sentir bercee
+par le bonheur; Jacques me disait avec sa voix douce et affectueuse:
+"Dors, mon enfant, dors bien." Je m'endormis en effet, et ne me
+reveillai que le lendemain a huit heures. Jacques etait deja leve depuis
+longtemps; assis aupres de mon lit, comme la veille, il me regardait
+dormir, et vraiment je ne sus pas d'abord s'il s'etait passe une nuit ou
+un quart d'heure depuis le dernier baiser qu'il m'avait donne. "Ah! mon
+Dieu! quel bon lit! m'ecriai-je; je veux me lever bien vite, et voir
+ce beau chateau ou l'on dort si bien. Quel temps fait-il, Jacques? Tes
+fleurs sentent-elles aussi bon ce matin qu'hier soir?" Il m'enveloppa
+dans mon couvre-pied de satin blanc et rose et me porta aupres de la
+fenetre. Je jetai un cri de joie et d'admiration a la vue du sublime
+aspect deploye sous mes yeux. "Aimes-tu ce pays? me dit Jacques. Si tu
+le trouves trop sauvage, j'y ferai batir des maisons; mais, quant a
+moi, j'aime tant les lieux deserts, que j'ai achete cinq ou six petites
+proprietes eparses ca et la, afin d'enlever de ce point de vue les
+habitations qui, pour moi, le deparaient. Si tu n'es pas du meme gout,
+rien ne sera plus facile que de semer cette vallee de maisonnettes et de
+jardins; je ne manquerai pas, pour la peupler, de familles pauvres, qui
+y feront prosperer leurs affaires et les notres.--Non, non, lui dis-je,
+tu es assez riche pour secourir toutes les familles que tu voudras sans
+contrarier tes gouts et les miens. Cet aspect sauvage et romantique me
+plait a la folie; ces grands bois sombres semblent n'avoir jamais plie
+leur libre vegetation a la culture; ces prairies immenses doivent
+ressembler a des savanes; cette petite riviere, avec son cours
+desordonne, vaut mieux qu'un beau fleuve. Ah! ne changeons rien aux
+lieux que tu aimes. Comment aurais-je d'autres gouts que les tiens?
+Crois-tu donc que j'aie des yeux a moi?" Il me pressa sur son coeur
+en s'ecriant: "Oh! premier temps de l'amour! oh! delices du ciel!
+puissiez-vous ne finir jamais!"
+
+Il m'a fallu plus de huit jours pour voir toutes les beautes de cette
+maison et des alentours. Cette terre a appartenu a la mere de Jacques;
+c'est la qu'il a passe ses premieres annees, et c'est son sejour de
+predilection. Il a un pieux respect pour les souvenirs que ce lieu lui
+retrace, et il me remercie tendrement de partager ce respect, et de ne
+desirer aucun changement ni dans les choses ni dans les gens dont il est
+entoure. Bon Jacques! quel monstre stupide il faudrait etre pour lui
+demander de pareils sacrifices!
+
+Des le lendemain de notre arrivee, il m'a presente les vieux serviteurs
+de sa mere et ceux plus jeunes qui lui sont attaches depuis plusieurs
+annees. Il m'a dit les infirmites des uns et les defauts des autres, en
+me priant d'avoir quelque patience avec eux, et d'etre aussi indulgente
+qu'il me serait possible de l'etre, sans m'imposer de reelles
+contrarietes. "Sois sure, m'a-t-il dit, que je ne mettrai jamais en
+balance le bien-etre de ta vie domestique et le plaisir de conserver
+autour de moi ces visages auxquels le temps et l'habitude m'ont
+attache. Il me sera toujours facile de les eloigner de ta vue s'ils
+t'importunent, sans les abandonner a la misere et sans qu'ils aient le
+droit de te maudire; mais si ton repos peut ne pas souffrir de leur
+presence, si je puis accorder ta satisfaction et la leur, je serai plus
+heureux. Desires-tu mon bonheur, Fernande?" a-t-il ajoute avec un doux
+sourire. Je me suis jetee dans ses bras, je lui ai jure d'aimer tout ce
+qu'il aime, de proteger tout ce qu'il protege; je l'ai supplie de me
+dire tout ce que j'avais a faire pour ne lui causer jamais l'ombre d'un
+chagrin.
+
+Si tu veux savoir comment se passent nos journees, je te dirai que je
+le sais a peine quant a ce qui me concerne, mais que Jacques a
+continuellement quelque chose d'utile a faire. La conduite de ses biens
+l'occupe Sans l'absorber. Il a su s'entourer d'honnetes gens, et il les
+surveille sans les tourmenter. Il a pour systeme une stricte equite;
+l'incurie d'une generosite romanesque ne l'eblouit pas; il dit que celui
+qui se laisse depouiller ne peut plus avoir ni merite ni plaisir a
+donner, et que celui qui a trouve l'occasion de voler, et qui en a
+profite, est plus a plaindre que s'il s'etait ruine. Jacques est grand
+et liberal, son coeur est plein de justice, et il regarde comme un
+devoir de soulager la misere d'autrui; mais sa fierte se refuse a etre
+dupe des impostures dont les pauvres se servent comme de gagne-pain,
+et il est dur et implacable envers ceux qui veulent speculer sur sa
+sensibilite. Je suis bien loin d'avoir le meme discernement que lui, et
+souvent je me laisse tromper. Jacques ne s'occupe pas de cela, ou,
+s'il s'en apercoit, il entre apparemment dans ses idees de ne pas me
+reprimander et meme de ne pas m'avertir. Quelquefois j'en suis un peu
+mortifiee, et j'ai presque des remords d'avoir mal employe l'or precieux
+qui peut soulager tant de reelles infortunes.
+
+Je m'occupe de ces choses-la aux heures ou Jacques est occupe ailleurs.
+Quand nous nous retrouvons, nous faisons de la musique ou nous sortons
+ensemble; Jacques fume ou dessine chaque fois que nous nous asseyons;
+pour moi, je le regarde, et je puis dire que cette espece d'extase est
+la principale occupation de ma journee. Je m'abandonne avec delices a
+cette heureuse indolence, et je crains presque les plaisirs qui peuvent
+m'en arracher. Il est si bon d'aimer et de se sentir aime! La duree
+des jours est trop bornee pour epuiser ce qu'il y a dans le coeur
+d'enthousiasme et de joie. Que m'importe de cultiver le peu de talents
+que j'ai ou d'en acquerir de nouveaux? Jacques en a pour nous deux, et
+j'en jouis comme s'ils m'appartenaient. Quand un beau site me frappe, il
+m'est bien plus doux de le trouver dans mon album, retrace par la main
+de Jacques, que par la mienne. Je ne desire pas non plus former et orner
+mon esprit: Jacques se plait a ma simplicite; et lui, qui sait tout,
+m'en apprendra certainement plus en causant avec moi que tous les livres
+du monde. Enfin je suis contente de l'arrangement de ma vie; tant de
+bonheurs m'environnent, qu'il m'est impossible de souhaiter quelque
+chose de mieux ordonne. Jacques est un ange; et ne t'avise plus de
+dire, Clemence, que je me trompe ou qu'il changera, car a present je le
+connais et je le defendrai.
+
+Adieu, ma bonne amie; tu dois etre heureuse de mon bonheur, tu as eu
+tant d'inquietude pour moi! A present sois tranquille et felicite-moi.
+Donne-moi souvent de tes nouvelles, et sois sure que je ne le negligerai
+plus. Il faut pardonner quelque chose a l'enivrement des premiers jours.
+
+_P. S._ J'ai recu une lettre de ma mere; elle est encore au Tilly, et ne
+retournera a Paris qu'a l'entree de l'hiver. Elle me demande si je
+suis contente de Jacques, et s'effraie aussi de la solitude ou il m'a
+emmenee. Je ne lui ai pas repondu, comme a toi, que l'amour remplissait
+cette solitude et me la faisait cherir; elle aurait trouve cela fort
+inconvenant. Je lui ai parle des avantages qu'elle estime, des beaux
+chevaux que Jacques me donne et des grandes chasses qu'il organise pour
+moi, des vastes jardins ou je me promene, des fleurs rares et precieuses
+dont regorge la serre chaude, et des presents dont mon mari me comble
+tous les jours. Avec tout cela, elle ne pourra plus supposer que je ne
+sois pas heureuse.
+
+
+
+XX.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Je m'abandonne comme un enfant aux delices de ces premiers transports
+de la possession, et ne veux pas prevoir le temps ou j'en sentirai les
+inconvenients et les souffrances; quand il viendra, n'aurai-je pas la
+force de l'accepter? Est-il necessaire de passer les heures de repos que
+le ciel nous envoie a se preparer pour la fatigue a venir? Quiconque a
+aime une fois sait tout ce qu'il y a dans la vie de douleur et de joie,
+n'est-ce pas, Sylvia?
+
+Ce que tu demandes est bien antipathique a mon caractere et a l'habitude
+de toute ma vie. Raconter une a une toutes les emotions de ma vie
+presente, jeter tous les jours un regard d'examen sur l'etat de mon
+coeur, me plaindre du mal que j'endure et me vanter du bien qui
+m'arrive, me surveiller, me cherir, me reveler ainsi, c'est ce que je
+n'ai jamais songe a faire. Jusqu'ici, mes amours ont ete cachees, mes
+joies silencieuses; je ne t'ai raconte mes plaisirs que quand je les
+avais perdus, et mes chagrins que lorsque j'en etais gueri; encore j'ai
+cru faire en cela un grand acte de confiance et d'epanchement; car, avec
+toute autre creature humaine, je m'en sentais absolument incapable, et
+nul n'a obtenu de ma bouche l'aveu des evenements les plus evidents de
+ma vie morale. Cette vie etait si agitee, si terrible, que j'aurais
+craint de perdre mes rares bonheurs en les racontant, ou d'attirer sur
+moi l'oeil du destin, auquel j'esperais derober furtivement quelques
+beaux jours.
+
+Cependant je ne sens plus la meme repugnance, aujourd'hui, a briser le
+sceau de ce nouveau livre ou mon dernier amour doit etre inscrit. Il me
+semble meme, comme a toi, que cette connaissance exacte et detaillee de
+tout ce qui se passera en moi me sera salutaire et me preservera de ces
+inexplicables degouts dont l'amour est rempli. Peut-etre qu'etudiant le
+mal dans sa cause, j'en previendrai le developpement; peut-etre qu'en
+observant avec attention les secretes alterations de nos ames, je saurai
+forcer les petites choses a ne point acquerir une valeur exageree, comme
+il arrive toujours dans l'intimite. J'essaierai de conjurer la destinee;
+si cela est impossible, j'accepterai du moins mes defaites avec le
+stoicisme d'un homme qui a passe sa vie a chercher la verite et a
+cultiver l'amour de la justice au fond de son coeur.
+
+Mais, avant de commencer ce journal, il convient que je te dise d'ou
+je pars, quel est l'etat de mon ame et comment j'ai arrange ma vie
+presente. Tu sais que j'ai entraine Fernande au fond du Dauphine pour
+l'eloigner bien vite de sa mere, femme mechante et dangereuse qui me
+hait particulierement, qui m'a lachement adule tant qu'elle a desire
+me voir assurer la fortune de sa fille, et qui a commence a me braver
+aussitot qu'elle n'a plus rien redoute a cet egard. Pauvre femme! si
+elle savait comme d'un mot je pourrais la faire palir! Mais je ne
+descendrai jamais jusqu'a combattre avec les mechants. Je savais qu'elle
+ne manquerait pas d'une certaine habilete pour gater le jugement de sa
+fille sur mon compte et pour empoisonner notre bonheur par mille petites
+tracasseries d'une terrible importance. J'ai donc enleve ma compagne le
+jour meme de mon mariage; par la je me suis soustrait a tout ce que la
+publicite imbecile d'une noce a d'insolent et d'odieux. Je suis venu
+ici jouir mysterieusement de mon bonheur, loin du regard curieux des
+importuns; j'ai trouve inutile, du moins, de mettre la pudeur de ma
+femme aux prises avec l'effronterie des autres femmes et le sourire
+insultant des hommes. Nous n'avons eu que Dieu pour temoin et pour juge
+de ce que l'amour a de plus saint, de ce que la societe a su rendre
+hideux ou ridicule.
+
+Depuis un mois rien encore n'a altere notre bonheur; il n'est pas tombe
+le plus petit grain de sable dans le sein de ce lac uni et limpide;
+penche sur son onde transparente, je contemple avec extase le ciel qui
+s'y reflechit; attentif a la plus legere perturbation qui pourrait le
+menacer, je suis sur mes gardes pour que le grain de sable n'entraine
+pas une avalanche. Et pourtant je ne saurais beaucoup me tourmenter; que
+peut la prudence humaine contre la main toute-puissante du destin? Tout
+ce que je puis tenter et esperer, c'est de ne pas perdre par ma faute le
+tresor que Dieu me confie; s'il doit m'etre retire, cette certitude du
+moins me consolera, que je n'ai pas merite de le perdre.
+
+Et puis a present, toutes les previsions, toutes les craintes de ce
+monde me font un peu sourire. Qu'est-ce qui peut arriver de pis a un
+honnete homme? d'etre force de mourir? Qu'est-ce que cela, je te le
+demande? Je ne vois pas que la certitude de mourir un jour empeche
+personne de jouir de la vie. Pourquoi la crainte du malheur futur
+nuirait-elle a mon bonheur present?
+
+Ce n'est pas que l'occasion de souffrir ne se soit deja presentee a moi,
+et certainement j'en aurais profite dans ma jeunesse, alors qu'avide
+d'une felicite impossible, j'avais l'ambitieuse folie de demander des
+cieux sans nuages et des amours sans deplaisirs; ce besoin inconcevable
+qui entraine l'homme a exercer sa sensibilite quand elle est toute neuve
+et surabondante, n'existe plus chez moi. J'ai appris a me contenter de
+ce que je dedaignais, a me soumettre aux contrarietes contre lesquelles
+je me serais revolte autrefois. Il m'est impossible de ne pas sentir la
+piqure des chagrins journaliers; mon coeur n'est pas encore petrifie,
+et je crois au contraire qu'il n'a jamais ete plus veritablement emu.
+Heureusement la raison m'a appris a etouffer la legere convulsion
+que produit la blessure, a ne pas mettre au jour par un mot, par une
+plainte, par un geste, cet embryon de souffrance qui eclot et meurt si
+aisement, mais qui se developpe si vite et qui grossit d'une maniere si
+effrayante quand on le laisse essayer ses forces et briser sa prison.
+Puisse mon ame servir de cercueil a tous ces songes penibles qui la
+tourmentent encore! Puisse-je ne pas me trahir par un signe exterieur de
+souffrance! Entre amants la douleur est sympathique, et le premier qui
+l'eprouve et ne sait pas la receler la communique a l'autre, meme sans
+la lui expliquer.
+
+Adieu pour aujourd'hui, ma soeur cherie. A present, nous sommes presque
+voisins; j'irai te voir certainement; et, quoi que tu en dises, je
+n'abandonne pas le projet de te faire connaitre Fernande et de t'attirer
+aupres de nous.
+
+
+
+XXI.
+
+DE FERNANDE A CLEMENCE.
+
+Je ne sais pas ce que Jacques a depuis deux jours, il me semble qu'il
+est triste, et cela me rend si triste moi-meme, que je viens causer avec
+toi pour me distraire et me consoler. Qu'est-ce que peut avoir Jacques?
+quels chagrins peuvent l'atteindre aupres de moi? Il me serait
+impossible, pour ma part, de me rejouir ou de m'attrister d'une chose
+qui n'aurait pas rapport a lui; il est vrai que, hors de lui, ma vie
+se reduit a si peu! Je n'existe reellement que depuis trois mois, et
+Jacques a du horriblement souffrir avant d'arriver a l'age qu'il a.
+Peut-etre aussi a-t-il ete plus heureux qu'il ne l'est avec moi;
+peut-etre quelquefois, dans mes bras, regrette-t-il le temps passe. Oh!
+cette idee est affreuse; je veux l'eloigner bien vite!
+
+Mais qui peut l'attrister ainsi? et pourquoi ne me le dit-il pas? je
+n'ai pas de secrets, moi! et lui, il en a certainement. Il a du se
+passer tant de choses extraordinaires dans sa vie! Sais-tu, Clemence,
+que cette idee me fait souvent frissonner? Une femme ne connait pas son
+mari en l'epousant, et c'est une folie de penser qu'elle le connaitra
+en vivant avec lui. Il y a derriere eux un grand abime ou elle ne peut
+descendre, le passe, qui ne s'efface jamais et qui peut empoisonner tout
+l'avenir! Quand je songe qu'il y a trois mois, je ne savais pas encore
+ce que c'etait qu'aimer, et que, depuis vingt ans peut-etre, Jacques n'a
+pas fait autre chose! Tout ce qu'il me dit de tendre et d'affectueux,
+il l'a peut-etre dit a d'autres femmes; ces caresses passionnees... Ah!
+quelles horribles images me passent devant les yeux! je me sens un peu
+folle aujourd'hui, en verite...
+
+Je viens de me mettre a la fenetre pour me distraire de ces agitations,
+j'ai vu Jacques traverser une allee et s'enfoncer dans le parc: il avait
+les bras croises sur la poitrine et la tete penchee en avant, comme s'il
+eut ete absorbe par une meditation profonde. Mon Dieu! je ne l'ai jamais
+vu ainsi. Il est bien vrai que son humeur est grave, que la douceur de
+son caractere tourne un peu a la melancolie, que son maintien est plutot
+reveur que semillant; mais il a aujourd'hui sur le visage quelque chose
+d'inaccoutume, je ne saurais dire quoi; peut-etre un peu plus de paleur.
+Il aura eu quelque mauvais reve, et comme il me sait superstitieuse, il
+n'aura pas voulu m'en parler; si ce n'est que cela, il aurait mieux
+fait de me le raconter que de m'exposer aux inquietudes que j'eprouve.
+Peut-etre est-il malade! Oh! je parie que oui! On m'a dit qu'il n'aimait
+pas a etre observe dans ces moments-la; cependant je l'ai deja vu malade
+une fois, je m'en suis apercue a cette petite chanson dont je t'ai
+parle; je l'ai interroge et il m'a repondu qu'il etait un peu souffrant,
+et qu'il me priait de ne pas m'en occuper. S'il a souffert peu ou
+beaucoup ce jour-la, c'est ce que je ne puis savoir; je craignais tant
+de le contrarier que je n'ai pas ose le regarder. Le fait est qu'il n'y
+a guere paru a son humeur, et que maintenant le malaise, soit physique,
+soit moral, qu'il eprouve, est tout a fait visible. Hier soir il m'a
+semble qu'il m'embrassait un peu froidement; j'ai mal dormi, et, m'etant
+eveillee au milieu de la nuit, j'ai vu de la lumiere dans sa chambre.
+J'ai tremble qu'il ne fut indispose; mais, craignant encore plus de lui
+etre importune, je me suis levee sans bruit et j'ai ete sur la pointe
+du pied regarder par la fente de sa porte; il lisait en fumant. Je
+suis venue me recoucher, un peu rassuree, mais triste de voir qu'il
+ne dormait pas. Je suis si nonchalante et si enfant que, malgre ma
+tristesse, je me suis rendormie tout de suite. Pauvre Jacques! il a des
+insomnies, il souffre peut-etre beaucoup, il s'ennuie sans doute durant
+ces longues nuits si tristes! Pourquoi ne m'appelle-t-il pas? Je
+surmonterais certainement mon sommeil avec joie, je causerais avec lui,
+ou je lui ferais la lecture pour le distraire. Je devrais peut-etre
+le prier de me laisser veiller avec lui; je n'ose pas. C'est
+extraordinaire; j'ai decouvert ce matin que je crains Jacques presque
+autant que je l'aime; je n'ai jamais eu le courage de lui demander ce
+qu'il avait. Ce que les Borel m'ont dit de ses singulieres fiertes
+n'est pas sorti de mon esprit, malgre tout ce qui aurait du me le faire
+oublier, ou me persuader, du moins, que Jacques ne les aurait pas avec
+moi. Je devrais peut-etre vaincre celle timidite, et le conjurer de me
+confier sa souffrance; car je ne suis pas de ceux qu'elle peut ennuyer,
+et je ne vois pas qu'il ait besoin de se fatiguer a faire du stoicisme
+avec moi. Mon silence lui fait peut-etre croire que je ne m'apercois de
+rien. Ah! alors quelle idee doit-il avoir de ma grossiere insouciance!
+Je ne puis la lui laisser. Il faut que j'aille le trouver tout de suite,
+n'est-ce pas, Clemence? Oh! mon Dieu, que n'es-tu ici! toi qui as tant
+de prudence et un jugement si delie, tu me conseillerais. A defaut de la
+voix de la raison et de l'amitie, j'ecoute celle de mon coeur et je m'y
+abandonne; je vais rejoindre Jacques dans le parc, et le conjurer a
+genoux, s'il le faut, de m'ouvrir son coeur. Je reviendrai te dire ce
+qu'il a et fermer ma lettre.......
+
+Eh bien, mon amie, j'etais folle et j'avais fait moi-meme un mauvais
+reve; pardonne-moi de t'avoir importunee de cette terreur puerile. J'ai
+ete trouver Jacques; il etait couche sur l'herbe et il sommeillait. Je
+me suis approchee de lui si doucement qu'il ne s'en est pas apercu, et
+je suis restee quelques instants, penchee sur lui, a le contempler.
+J'avais sans doute une expression d'anxiete sur la figure, car a peine
+eveille, il a tressailli et s'est ecrie en jetant ses bras autour
+de moi: "Qu'as-tu donc?" Alors je lui ai avoue naivement toutes mes
+inquietudes et tout mon chagrin. Il m'a embrassee en riant et m'a assure
+que je m'etais absolument trompee. "Il est bien vrai, m'a-t-il dit, que
+je n'ai pas dormi beaucoup cette nuit; j'etais un peu souffrant et je
+me suis mis a lire.--Et pourquoi ne m'as-tu pas eveillee? lui ai-je
+dit.--Est-ce qu'on s'eveille a ton age? a-t-il repondu.--Savez-vous,
+Jacques, que vous me traitez en petite fille?--Oh! grace a Dieu, je te
+traite comme tu le merites, s'est-il ecrie en me pressant contre son
+coeur, et c'est parce que tu es une enfant que je t'adore." La-dessus
+il m'a dit tant de choses delicieusement bonnes, que je me suis mise a
+pleurer de joie. Tu vois si j'avais sujet de me tourmenter! mais je ne
+regrette pas d'avoir un peu souffert; je n'en sens que plus vivement le
+bonheur que j'avais laisse s'alterer et que je ressaisis dans toute sa
+fraicheur. Oh! Jacques avait bien raison: il n'est rien de plus precieux
+et de plus sublime que les larmes de l'amour.
+
+Adieu, ma chere Clemence; rejouis-toi encore avec moi; je suis plus
+heureuse aujourd'hui que je ne l'ai jamais ete.
+
+
+
+XXII.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Depuis quelques jours nous sommes tristes sans savoir pourquoi; tantot
+c'est elle, tantot c'est moi, tantot tous deux ensemble. Je ne me
+fatigue pas a en chercher la raison; ce serait pire. Nous nous aimons et
+nous n'avons pas le plus leger tort l'un envers l'autre. Nous ne nous
+sommes blesses par aucune action, par aucune parole. Avoir l'humeur
+melancolique un jour plus qu'un autre est une chose si simple! Un ciel
+pluvieux, un degre de froid de plus dans l'atmosphere, suffisent pour
+rembrunir les idees. Mon vieux corps crible de blessures est plus
+dispose qu'un autre a la souffrance; la jeune tete active et inquiete de
+Fernande est prompte a se tourmenter de la moindre alteration dans mes
+manieres. Quelquefois cette vive sollicitude me chagrine un peu; elle
+me poursuit, elle m'oppresse, elle me tient en arret et me force a
+m'observer et a me contraindre. Comment pourrais-je m'en offenser?
+Cette espece de fatigue qu'elle m'impose est douce en comparaison de
+l'horrible isolement ou je vivais quand j'ai connu Fernande, et ou j'ai
+souvent consume les plus belles annees de ma vie dans un stoicisme
+insense. Si elle devait souffrir reellement de mes souffrances, je
+regretterais le temps ou elles ne retombaient que sur moi; mais j'espere
+que je saurai l'accoutumer a me voir un peu triste et preoccupe sans se
+tourmenter.
+
+Fernande a toute l'adorable puerilite de son age. Qu'elle est belle et
+touchante quand elle vient avec ses cheveux blonds en desordre, et ses
+grands yeux noirs tout pleins de grosses larmes, se jeter dans mes bras
+et me dire qu'elle est bien malheureuse, parce que je lui ai donne un
+baiser de moins que la veille! Elle ne sait pas ce que c'est que la
+douleur, elle s'en effraie a l'exces; et vraiment Fernande m'effraie
+quelquefois moi-meme. Je crains qu'elle n'ait pas la force de supporter
+la vie. Je suis un peu incertain de ce que je dois lui dire pour
+l'habituer au courage. Il me semble que c'est un crime ou du moins un
+acte de raison cruelle, que de repandre les premieres gouttes de fiel
+dans ce coeur si plein d'illusions; et pourtant il viendra un moment ou
+il faudra lui reveler ce que c'est que la destinee de l'homme. Comment
+resistera-t-elle au premier eclair? Puisse-je lui cacher longtemps cette
+funeste lumiere!
+
+Je viens de recevoir une nouvelle qui me fait beaucoup de mal; cet ami
+dont je t'ai parle est de nouveau en fuite. Les sacrifices que j'ai
+faits pour lui, loin de le sauver, l'ont replonge dans le desordre. A
+present, son deshonneur ne peut plus etre masque, son nom est souille,
+sa vie perdue; la, comme partout ou j'ai passe, j'ai travaille en vain.
+Voila donc a quoi sert l'amitie, et ce que peut le devouement! Non, les
+hommes ne peuvent rien les uns pour les autres; un seul guide, un seul
+appui leur est accorde, et il est en eux-memes. Les uns l'appellent
+conscience, les autres vertu; je l'appelle orgueil. Cet infortune en
+a manque; il ne lui reste que le suicide. La calomnie n'atteint et ne
+deshonore personne, le temps ou le hasard en fait justice; mais une
+bassesse ne s'efface pas. Avoir donne sur soi a un autre homme le droit
+du mepris, c'est un arret de mort en cette vie; il faut avoir le courage
+de passer dans une autre en se recommandant a Dieu.
+
+Mais il n'aura pas meme cet orgueil-la, je le connais, c'est un esprit
+corrompu et avili par l'amour du plaisir. Sa vanite seule le fera
+souffrir; mais la vanite ne donne de courage a personne; c'est un fard
+que le moindre souffle fait tomber, et qui ne resiste pas a l'air de la
+solitude.
+
+Cette destinee, qu'un instant je m'etais flatte d'avoir rehabilitee
+par mes reproches et par mes services, est donc tombee plus bas
+qu'auparavant! Encore un homme dont la vie est manquee, et que personne,
+excepte moi peut-etre, ne plaindra. Quand je me rappelle les temps
+heureux que j'ai passes avec lui, lorsqu'il etait jeune, et que ni lui
+ni personne ne pensait que ce beau visage riant et ce caractere vif et
+joyeux pussent servir d'enveloppe a l'ame d'un lache! Il avait une mere
+qui le cherissait, des amis qui se fiaient a lui; et a present!... Si
+je n'etais pas marie, je courrais apres lui, j'essaierais encore de le
+relever; mais cela ne servirait a rien, et Fernande souffrirait trop de
+mon absence. Pauvre homme! je suis triste a la mort; je veux pourtant
+cacher cette tristesse, qui se communiquerait bien vite a ma pauvre
+enfant. Non, je ne veux pas voir ce beau front se rembrunir encore; je
+ne veux pas couvrir de larmes ces joues si fraiches et si veloutees.
+Qu'elle aime, qu'elle rie, qu'elle dorme, qu'elle soit toujours
+tranquille, toujours heureuse! Moi je suis fait pour souffrir; c'est mon
+metier, et j'ai l'ecorce dure.
+
+
+
+XXIII.
+
+DE FERNANDE A CLEMENCE.
+
+Je suis encore triste, mon amie, et je commence a croire que tout n'est
+pas joie dans l'amour; il y a aussi bien des larmes, et je ne les
+repands pas toutes dans le sein de Jacques, car je vois que j'augmente
+sa tristesse en lui montrant la mienne. Depuis un mois nous avons eu
+plusieurs acces de melancolie sympathique sans cause reelle, mais qui
+n'en ont pas moins des effets douloureux. Il est vrai que, quand ils
+sont passes, nous sommes plus heureux qu'auparavant, et nous nous
+cherissons avec plus d'enthousiasme; mais je me dis toujours que c'est
+la derniere fois que je tourmente Jacques de mes enfantillages, et je
+ne sais comment il arrive que je recommence toujours. Je ne peux pas le
+voir triste sans le devenir aussitot; il me semble que c'est une preuve
+d'amour et qu'il ne doit pas s'en facher; aussi ne s'en fache-t-il
+pas. Il me traite toujours avec tant de douceur et de bonte! comment
+ferait-il pour me dire une parole dure, ou meme froide? Mais il prend
+du chagrin et me fait de doux reproches; alors je pleure de remords,
+d'attendrissement et de reconnaissance, et je me couche fatiguee,
+brisee, me promettant bien de ne plus recommencer; car, au bout du
+compte, cela fait du mal, et ce sont autant de jours que je retranche
+de mon bonheur. J'ai certainement des idees folles, mais je ne sais pas
+s'il es possible d'aimer sans les avoir. Par exemple, je me tourmente
+continuellement de la crainte de n'etre pas assez aimee, et je n'ose pas
+dire a Jacques que c'est a la cause de toutes mes agitations. Je crois
+bien qu'il a des jours de souffrance physique; mais il est certain que
+son esprit n'est pas toujours paisible. Certaines lectures l'agitent;
+certaines circonstances, indifferentes en apparence, semblent lui
+retracer des souvenirs penibles. Je m'en inquieterais moins s'il me les
+confiait; mais il est silencieux comme la tombe et me traite comme une
+personne tout a fait a part de lui. L'autre jour je me mis a chanter une
+vieille romance qui me tomba, je ne sais comment, sous la main; Jacques
+etait etendu sur le grand canape du salon, et il fumait dans une grande
+pipe turque a laquelle il tient beaucoup. Des que j'eus chante les
+premieres mesures, il frappa le parquet avec cette pipe, comme saisi
+d'une emotion convulsive, et la brisa. "Ah! mon Dieu, qu'as-tu fait?
+m'ecriai-je; tu as casse ta chere pipe d'Alexandrie.--C'est possible,
+dit-il, je ne m'en suis pas apercu. Remets-toi a chanter.--Mais je
+n'ose pas trop, repris-je; il faut que j'aie fait quelque fausse note
+epouvantable tout a l'heure; car tu as bondi comme un desespere.--Non
+pas que je sache, repondit-il; continue, je t'en prie." Je ne sais
+comment il se fait que je suis toujours a l'affut des impressions que
+Jacques cherche a me dissimuler; il y a un secret instinct qui m'abuse
+ou qui m'eclaire, je ne sais lequel des deux, mais qui me force a
+reporter tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit vers une cause funeste
+a mon bonheur. Je m'imaginai qu'il avait entendu chanter cette romance
+par quelque maitresse dont le souvenir lui etait encore cher, et je
+ressentis tout a coup une jalousie absurde; je la jetai de cote, et me
+mis a en chanter une autre. Jacques l'ecouta sans l'interrompre, puis il
+me redemanda la premiere, en disant qu'il la connaissait et qu'elle lui
+plaisait beaucoup. Ces paroles, qui semblerent confirmer mes doutes,
+m'enfoncerent un poignard dans le coeur; je trouvai Jacques insense et
+barbare de chercher a ressaisir dans notre amour le souvenir des autres
+amours de sa vie, et je chantai la romance, tandis que de grosses larmes
+me tombaient sur les doigts. Jacques me tournait le dos, et s'imaginait,
+parce que son corps avait une attitude immobile, que je ne m'apercevais
+pas de son emotion; mais je faisais, malgre ma douleur, une severe
+attention a lui, et je surpris deux ou trois soupirs qui semblaient
+partir d'une ame oppressee et briser tout son corps. Quand j'eus fini,
+il y eut entre nous un long silence: je pleurais, et je laissai echapper
+malgre moi un sanglot. Jacques etait tellement absorbe qu'il ne s'en
+apercut pas, et sortit en fredonnant, d'un ton melancolique, le refrain
+de la romance.
+
+J'allai dans le bois pour me desoler en liberte; mais, au detour d'une
+allee, je me trouvai face a face avec lui. Il m'interrogea sur ma
+tristesse avec sa douceur accoutumee, mais beaucoup plus froidement que
+les autres fois. Cet air severe m'imposa tellement que je ne voulus
+jamais lui avouer pourquoi j'avais les yeux rouges; je lui dis que
+c'etait le vent, la migraine; je lui fis mille contes dont il feignit
+de se contenter, car il insista fort peu, et chercha a me distraire. Il
+n'eut pas grand peine: je suis si folle que je m'amuse de tout. Il me
+mena voir des chevres de Cachemire qui venaient de lui arriver, avec un
+berger dont la betise me fit mourir de rire. Mais vois comme je suis!
+des que je me retrouvai seule, mon chagrin me revint, et je me remis a
+pleurer en pensant a cette histoire de la matinee. Ce qui me faisait
+surtout de la peine, c'etait d'avoir ete importune a Jacques.
+L'indifference qu'il avait montree me prouvait de reste qu'il n'etait
+plus dispose a ecouter mes pueriles confessions et a s'affliger avec
+moi de mes souffrances. Peut etre avait-il cette idee; peut-etre
+eprouvait-il un peu de remords de m'avoir fait chanter cette romance;
+peut-etre nous sommes-nous parfaitement compris tous les deux sans nous
+expliquer. Le fait est que le soir il prit un air tout a fait insouciant
+en me demandant si je savais par coeur la romance que j'avais chantee
+le matin. "Tu aimes bien cette romance? lui dis-je avec un peu
+d'amertume.--Beaucoup, repondit-il, surtout dans ta bouche; tu l'as
+chantee ce matin avec une expression qui m'a emu jusqu'au fond du
+coeur." Poussee par je ne sais quel besoin de me faire souffrir pour
+me devouer a sa fantaisie, je lui offris de la chanter de nouveau; et
+j'allais allumer une bougie pour la lire, lorsqu'il m'arreta en me
+disant que ce serait pour une autre fois, et qu'il aimait mieux se
+promener avec moi au clair de la lune. Le lendemain matin, je cherchai
+la romance et ne la trouvai plus sur mon piano. Je la cherchai tous les
+jours suivants sans succes. Pressee par la curiosite, je me hasardai
+a demander a Jacques s'il ne l'avait pas vue. "Je l'ai dechiree par
+distraction, me repondit-il; il n'y faut plus penser." Il me sembla
+qu'il disait cette parole, _il n'y faut plus penser_, d'une maniere
+particuliere, et que cela exprimait beaucoup de choses. Je me trompe
+peut-etre, mais jamais je ne croirai qu'il ait dechire cette romance par
+distraction. Il a voulu savoir d'abord si je pourrais la chanter par
+coeur, et quand il a ete sur que non, il l'a aneantie. Elle lui causait
+donc une emotion bien veritable; elle lui rappelait donc un amour bien
+violent!
+
+Si Jacques devine tout cela, si en lui-meme il traite d'enfantillages
+meprisables ce qui se passe en moi, il a tort. S'il etait a ma place,
+il souffrirait peut-etre plus que moi; car il n'a pas de rivaux dans
+le passe; rien de ce que je fais, rien de ce que je pense ne peut
+l'affliger: il peut sans frayeur regarder dans ma vie, l'embrasser tout
+entiere d'un coup d'oeil, et se dire qu'il est mon seul amour. Mais sa
+vie est pour moi un abime impenetrable; ce que j'en sais ressemble a ces
+meteores sinistres qui eblouissent et qui egarent. La premiere fois que
+j'ai recueilli ces lambeaux de renseignements incertains, j'ai craint
+que Jacques ne fut inconstant ou menteur; j'ai craint que son amour
+n'eut pas tout le prix que j'y attachais; ma veneration fut comme
+ebranlee. Aujourd'hui je sais ce que c'est que Jacques et ce que vaut
+son amour; le prix en est si grand que je sacrifierais toute une vie de
+repos ou je ne l'aurais pas connu, aux deux mois que je viens de passer
+avec lui. Je le sais incapable de m'abuser et de promettre son coeur
+en vain. Je ne songe presque plus a l'avenir, mais je me tourmente
+horriblement du passe; j'en suis jalouse. Oh! que serait le present si
+je n'etais pas sure de lui comme de Dieu! Mais je ne pourrais pas douter
+de la parole de Jacques, et je ne serais pas jalouse sans raison.
+L'espece de jalousie que j'ai maintenant n'est pas vile et soupconneuse;
+elle est triste et resignee; oh! mais elle me fait bien mal!
+
+
+
+XXIV.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Je ne sais auquel des deux le pied a manque, mais le grain de sable est
+tombe. J'ai fait bonne garde, je me suis devoue de tout mon pouvoir a
+prevenir cet accident; mais la surface du lac est troublee. D'ou est
+venu le mal? On ne le sait jamais; on s'en apercoit quand il existe.
+Je le contemple avec tristesse et sans decouragement. Il n'y a pas de
+remede a ce qui est arrive; mais on peut mettre une digue a l'avalanche
+et l'arreter en chemin.
+
+Cette digue, ce sera ma patience. Il faut qu'elle s'oppose avec douceur
+aux exces de sensibilite d'une ame trop jeune. J'ai su mettre ce rempart
+entre moi et les caracteres les plus fougueux; ce ne sera pas une tache
+bien difficile que d'apaiser une enfant si simple et si bonne. Elle a
+une vertu qui nous sauvera l'un et l'autre, la loyaute. Son ame est
+jalouse; mais son caractere est noble, et le soupcon ne saurait le
+fletrir. Elle est ingenieuse a se tourmenter de ce qu'elle ne sait
+pas, mais elle croit aveuglement a ce que je lui dis. Me preserve Dieu
+d'abuser de cette sainte confiance et de demeriter par le plus leger
+mensonge! Quand je ne puis pas lui donner l'explication satisfaisante,
+j'aime mieux ne lui en donner aucune; c'est la faire souffrir un peu
+plus longtemps, mais que faire? Un autre descendrait peut-etre a ces
+faciles artifices qui raccommodent tant bien que mal les querelles
+d'amour; cela me parait lache, et je n'y consentirai jamais. L'autre
+jour, il s'est passe entre elle et moi une petite tracasserie assez
+douloureuse, et tres-delicate pour tous deux. Elle se mit a chanter une
+romance que j'ai entendu chanter pour la premiere fois a la premiere
+femme que j'ai aimee. C'etait un amour bien romanesque, bien ideal,
+une espece de reve qui ne s'est jamais realise, grace peut-etre a ma
+timidite et au respect enthousiaste que je professais pour une femme
+tres-semblable aux autres, a ce qu'il m'a semble depuis. Certes, ni
+cette femme, ni l'amour que j'eus pour elle, ne sont de nature a causer
+raisonnablement de l'ombrage a Fernande; ce fut pourtant la cause
+d'un nuage qui a passe sur notre bonheur. J'eus un plaisir tres-vif a
+entendre ce chant melodieux et simple qui me rappelait les illusions et
+les songes riants de ma premiere jeunesse. Il me retracait toute une
+fantasmagorie de souvenirs: je crus revoir le pays ou j'avais aime pour
+la premiere fois, les bois ou j'avais reve si follement, les jardins
+ou je me promenais en faisant de mauvaises poesies que je trouvais si
+belles, et mon coeur palpita encore de plaisir et d'emotion. Certes, ce
+n'etait pas de regret pour cet amour qui n'a jamais existe que dans les
+reves d'une imagination de seize ans, mais il y a dans les lointains
+souvenirs une inexplicable magie. On aime ses premieres impressions
+d'un amour paternel, on se cherit dans le passe, peut-etre parce qu'on
+s'ennuie de soi-meme dans le present. Quoi qu'il en soit, je me sentis
+un instant transporte dans un autre monde, pour lequel je ne changerais
+pas celui ou je suis maintenant, mais ou j'avais cru ne retourner
+jamais, et ou je fis avec joie quelques pas. Il me sembla que Fernande
+devinait le plaisir qu'elle me causait, car elle chanta comme un ange,
+et je restai enivre et muet de beatitude apres qu'elle eut cesse. Tout a
+coup je m'apercus qu'elle pleurait, et, comme nous avons eu deja quelque
+chose de pareil, je devinai ce qui se passait en elle, et j'en concus un
+peu d'humeur. La premiere impression est au-dessus des forces de l'homme
+le plus ferme. Dans ces moments-la, il n'est donne qu'aux scelerats de
+savoir feindre. Tout ce qu'un homme sincere peut faire, c'est de se
+taire ou de se cacher. Je sortis donc, et quelques tours de promenade
+dissiperent cette legere irritation. Mais je compris qu'il m'etait
+impossible de consoler Fernande par une explication. Il eut fallu ou lui
+faire accroire quelle se trompait dans ses soupcons, en lui faisant un
+mensonge, ou tenter de lui expliquer la difference qu'il y a entre aimer
+un souvenir romanesque et regretter un amour oublie. Voila ce qu'elle
+n'eut jamais voulu comprendre et ce qui est reellement au-dessus de
+son age, et peut-etre de son caractere. Cet aveu d'un sentiment bien
+innocent lui eut fait plus de mal que mon silence. J'ai tout repare en
+lui prouvant que j'etais pret a faire a sa susceptibilite le sacrifice
+de mon petit plaisir; j'ai refuse d'entendre de nouveau la romance que,
+par une petite malice boudeuse de femme, elle m'offrait de me chanter
+une seconde fois, et je l'ai brulee sans ostentation.
+
+Il faudra qu'en toute occasion, quand je ne pourrai pas mieux faire,
+j'aie le courage de ne pas montrer d'humeur. Il est vrai que cela me
+fait souffrir un peu. J'ai ete victime pendant si longtemps de la
+jalousie atroce de certaines femmes, que tout ce qui me la rappelle,
+meme de tres-loin, me fait frissonner d'aversion. Je m'y habituerai.
+Fernande a les defauts ou plutot les inconvenients de son age, et j'ai
+aussi ceux du mien. A quoi m'aurait servi l'experience, si elle ne
+m'avait endurci a la souffrance? C'est a moi de m'observer et de me
+vaincre. Je m'etudie sans cesse, et je me confesse devant Dieu dans la
+solitude de mon coeur, pour me preserver de l'orgueil intolerant. En
+m'examinant ainsi, j'ai trouve bien des taches en moi, bien des motifs d
+excuse pour les frequentes agitations de Fernande. Par exemple, j'ai la
+triste habitude de rapporter toutes mes peines presentes a mes peines
+passees. C'est un noir cortege d'ombres en deuil qui se tiennent par
+la main; la derniere qui s'agite eveille toutes les autres qui
+s'endormaient. Quand ma pauvre Fernande m'afflige, ce n'est pas elle qui
+me fait tout le mal que je ressens, ce sont les autres amours de ma vie
+qui se remettent a saigner comme de vieilles plaies. Ah! c'est qu'on ne
+guerit pas du passe!
+
+Devrait-elle se plaindre de moi, pourtant? Quel homme sait mieux jouir
+du present? quel homme respecte plus saintement les biens que Dieu lui
+accorde? Combien je prise ce diamant que je possede, et autour duquel je
+souffle sans cesse pour en ecarter le moindre grain de poussiere! Oh!
+qui le garderait plus soigneusement que moi? Mais les enfants savent-ils
+quelque chose? Moi, du moins, je puis comparer le passe au present, et
+si quelquefois je souffre doublement pour avoir deja beaucoup souffert,
+plus souvent encore j'apprends par cette comparaison a savourer le
+bonheur present. Fernande croit que tous les hommes savent aimer comme
+moi; moi, je sens que les autres femmes ne savent pas aimer comme elle.
+C'est moi qui suis le plus juste et le plus reconnaissant. Mais, encore
+une fois, il en doit etre ainsi. Helas! le temps du bonheur serait-il
+deja passe? celui du courage serait-il venu? Oh! non, non, pas encore;
+ce serait trop vite. Que l'un preserve l'autre, et que le bonheur
+recompense le courage!
+
+
+
+XXV.
+
+DE CLEMENCE A FERNANDE.
+
+Je suis plus affligee que surprise de ce qui t'arrive; tes chagrins me
+paraissent la consequence inevitable d'une union mal assortie. D'abord
+ton mari est trop age pour toi, ensuite tu as pris ta position tout de
+travers. Il eut ete possible a une femme dont le caractere serait calme
+et un peu froid de s'habituer aux inconvenients que je t'avais signales,
+et qui ne se sont que trop realises; mais, pour une petite tete exaltee
+comme la tienne, un homme aussi experimente que M. Jacques est le pire
+mari que tu pouvais rencontrer. Ce n'est pas que je rejette sur lui la
+faute de tout ce qui s'est passe entre vous; il me semble que c'est lui
+qui a constamment raison, et voila pourquoi je te plains: ce qu'il y a
+de plus triste au monde, c'est d'etre condamne, par sa position et par
+la force des choses, a avoir constamment tort. Cet amour enthousiaste
+que tu t'es evertuee a ressentir pour lui est un sentiment hors nature,
+et destine a s'eteindre tout a coup comme un feu de paille; mais avant
+d'en venir la il te fera cruellement souffrir, et, quelque patient que
+soit ton mari, il te rendra insupportable a ses yeux. Il me semble, a
+moi, que la passion, est tout a fait contraire a la dignite et a la
+saintete du mariage. Tu t'es imagine que tu inspirais cette passion
+a ton mari; j'en doute fort: je crois que tu auras pris pour
+l'enthousiasme les caresses vehementes qu'un mari prodigue des les
+premiers jours a sa femme, quand elle est, comme toi, toute jeune et
+remarquablement jolie. Mais sois sure que toutes les extases de ton
+cerveau, toutes les illusions de ton ame, ne sont plus du gout d'un
+homme de trente-cinq ans, et que, du jour ou, au lieu de contribuer
+a ses plaisirs, elles lui causeront du trouble et de l'ennui, il te
+dessillera les yeux, peut-etre un peu brusquement. Tu seras au desespoir
+alors, pauvre Fernande, et il n'aura fait qu'une chose tres-simple
+et tres-legitime; car de quel droit viens-tu, avec tes folies et tes
+caprices, empoisonner la vie d'un homme qui etait libre et tranquille,
+et qui t'a recherchee en mariage pour te faire participer a son
+bien-etre, et non pour t'eriger en souveraine jalouse et imperieuse?
+Je vois deja que tu as le talent de le rendre assez malheureux; cette
+maniere de l'epier, de scruter toutes ses pensees, d'interpreter toutes
+ses paroles, doit faire de ton amour un fleau. Et pourtant, Fernande,
+personne n'etait plus douce et plus facile a vivre que toi; nul
+caractere n'est plus eloigne du soupcon et de la tyrannie; nul coeur
+peut-etre n'est plus genereux et plus juste, mais tu aimes, et voila
+l'effet de l'amour sur les femmes quand elles ne savent pas se
+vaincre. Prends garde a toi, ma chere; je te parle bien durement, bien
+cruellement, mais tu cherches l'appui de ma raison, et je te l'offre
+d'une main ferme. Je t'ai deja dit que, le jour ou la verite te serait
+trop rude a supporter, tu n'avais qu'a cesser de m'ecrire, et que je
+comprendrais ton silence. Je ne chercherai jamais a te guerir malgre
+toi, je ne suis pas une marchande de conseils. Adieu, ma petite amie;
+tache de te guerir de l'exageration, ou tu es perdue.
+
+
+
+XXVI.
+
+DE SYLVIA A JACQUES.
+
+Tu as raison, Jacques, de ne pas t'effrayer beaucoup de ces legers
+nuages. Je ne sais pas si tu dois aimer eternellement Fernande; je ne
+sais pas si l'amour est, de sa nature, un sentiment eternel; mais ce
+qu'il y a de certain, c'est qu'avec des caracteres aussi nobles que les
+votres il doit avoir un cours aussi long que possible, et ne pas se
+fletrir des les premiers mois. Je vois que dea caracteres plus mal
+assortis, et moins dignes l'un de l'autre, se tiennent embrasses durant
+des annees et ont une peine extreme a se detacher. Toi-meme tu l'as
+eprouve; tu as aime des femmes beaucoup moins parfaites que Fernande,
+et tu les as aimees longtemps avant de commencer a souffrir et a te
+degouter. Il me semble donc impossible que la chute du premier grain
+de sable ait deja trouble ton amour, et que ton lac ne redevienne pas
+tranquille et pur. Peut-etre que deux grands coeurs ont plus de peine a
+s'entendre que lorsqu'un des deux fait a lui seul tous les frais de
+la sympathie. Peut-etre qu'avant de se livrer entierement, et de
+s'abandonner l'un a l'autre, ils ont besoin de s'essayer, de briser
+quelques asperites qui les repoussent encore. Un grand bonheur, une
+longue passion, doivent etre achetes au prix de quelques souffrances.
+Quand on plante un arbre vigoureux, il souffre et se fletrit pendant
+quelques jours avant de s'accoutumer au terrain et de montrer la
+force qu'il doit acquerir. Les petites douleurs de ton amie prouvent
+l'excessive delicatesse de son amour. Je voudrais etre aimee comme tu
+l'es. Garde-toi donc de te plaindre; surmonte un peu ta fierte, s'il le
+faut, et consens, non a mentir, mais a t'expliquer. Tu fais injure a
+Fernande en croyant qu'elle ne comprendrait pas; elle serait flattee de
+te voir condescendre aux faiblesses de son sexe et aux ignorances de son
+age; elle s'efforcerait de marcher plus vite vers toi et d'arriver a ton
+point de vue. Que ne peut pas une ame comme la tienne et une parole si
+eloquente quand tu daignes parler! Oh! ne t'enferme pas dans le silence!
+tu n'as pas besoin de ta force avec cet etre angelique qui est a genoux
+deja pour t'ecouter. Rappelle-toi ce que j'etais quand je t'ai connu, et
+ce que tu as fait de cette ame qui dormait informe dans le chaos. Que
+serais-je si tu n'etais descendu jusqu'a moi, si tu ne m'avais revele ce
+que tu sais de Dieu, des hommes et de la vie? Ne t'ai-je pas compris?
+n'ai-je pas acquis quelque grandeur, moi qui n'etais qu'une enfant
+sauvage, incapable de bien et de mal par moi-meme au milieu des tenebres
+de mon ignorance? Souviens-toi des longues promenades que nous faisions
+ensemble sur les Alpes, au temps des vacances. Avec quelle avidite je
+t'ecoutais! comme je rentrais dans mon couvent eclairee et sanctifiee!
+O mon brave Jacques! quel etre sublime ne pourras-tu pas faire de celle
+qui est ta femme et qui possede ton amour! Je te predis une grande
+destinee avec elle! Essuie ses belles larmes, ouvre-lui tous les tresors
+de ton ame: je vivrai de votre bonheur.
+
+
+
+XXVII.
+
+D'OCTAVE A SYLVIA
+
+Pourquoi donc avez-vous tant tarde a m'ecrire cette lettre qui nous eut
+epargne tant de maux, et pourquoi, si Jacques est votre frere, avez-vous
+tant hesite a me l'avouer? Quel etre incomprehensible etes-vous, Sylvia,
+et quel plaisir trouvez-vous a nous faire souffrir vous et moi? C'est en
+vain que je vous contemple et que je vous etudie; il y a des jours ou je
+ne sais pas encore si vous etes la premiere ou la derniere des femmes;
+je me demande si votre fierte signifie la vertu la plus sublime ou
+l'effronterie du vice hypocrite. Ah! ne m'accablez pas de vos froides
+et meprisantes railleries. Ne me dites pas que personne ne m'impose
+l'obligation de vous aimer, et que je suis libre de renoncer a vous. Je
+suis bien assez malheureux; ne faites pas tant de gloire de vos dedains
+et de votre indifference: vous ne seriez que plus digne d'amour si vous
+etiez moins forte et moins cruelle.
+
+[Illustration: Fernande.]
+
+Et vous, n'avez-vous jamais eu des instants de faiblesse et
+d'incertitude avec moi? ne m'avez-vous pas accuse de bien des torts que
+vous m'avez pardonnes? Pourquoi railler si durement l'impiete de mon
+ame? pourquoi me dire que je ne vous aime pas du moment que je doute de
+vous? Savez-vous bien ce que c'est que l'amour, pour parler de la sorte?
+Mais vous m'avez aime, puisque vous m'avez rappele souvent apres m'avoir
+repousse; mais vous m'aimez encore, puisque, apres trois mois d'un
+silence obstine, vous m'ecrivez pour vous laver de mes soupcons. Elle
+est bien laconique et bien hautaine, votre justification! Je n'oserais
+confier a personne combien vous me dominez, tant je me trouve rapetisse
+et humilie par votre amour. O Dieu! et vous seriez un ange si vous
+vouliez; c'est l'orgueil qui fait de vous un demon! Quand vous vous
+abandonnez a votre sensibilite, vous etes si belle, si adorable! j'ai eu
+de si beaux jours avec vous! sont-ils donc perdus pour jamais? Non;
+je ne saurais y renoncer; que ce soit force ou faiblesse, lachete ou
+courage, je retournerai a toi! Je te presserai encore dans mes bras, je
+te forcerai encore a croire en moi et a m'aimer, dusse-je n'avoir qu'un
+jour de ce bonheur, et rester avili a mes propres yeux pour toute ma
+vie! Je sais que je serai encore malheureux avec toi; je sais qu'apres
+m'avoir rendu fou, tu me chasseras avec un abominable sang-froid. Tu ne
+comprendras pas ou tu ne voudras pas comprendre que, pour retourner a
+tes pieds, avec l'ame toute saignante encore de doute et de soupcons, il
+faut que je t'aime d'une passion effrenee. Tu me diras que je ne
+sais pas ce que c'est qu'aimer; tu croiras etre bien sublime et bien
+genereuse envers moi, parce que tu me pardonneras d'avoir soupconne ce
+que tous les hommes auraient suppose a ma place. Tu es une ame d'airain;
+tu brises tout ce qui t'approche, et ne consens a plier devant aucune
+des realites de la vie. Comment veux-tu que je te suive toujours
+aveuglement dans ce monde imaginaire ou je n'avais jamais mis le pied
+avant de te connaitre? Ah! sans doute, si tu es ce tu parais a mon
+enthousiasme, tu es bien grande, et je devrais passer ma vie enchaine a
+tes pieds; si tu es ce que ma raison croit deviner parfois, cache-moi
+bien la verite, trompe-moi habilement, car malheur a toi si tu te
+demasques! Adieu; recois-moi comme tu voudras, dans trois jours je serai
+a tes genoux.
+
+[Illustration: Il fume cinq heures sur six.]
+
+
+
+XXVIII.
+
+DE FERNANDE A CLEMENCE.
+
+Tu m'humilies, tu me brises; si c'est la verite que tu m'enseignes, elle
+est bien apre, ma pauvre Clemence. Tu vois cependant que je l'accepte,
+toute cruelle qu'elle est, et que je reviens toujours a toi, sauf a etre
+plus malheureuse qu'auparavant, quand tu m'as repondu. J'ai donc tort?
+Mon Dieu, je croyais qu'avec un malheur comme le mien on ne pouvait pas
+etre coupable. Les mechants sont ceux qui rient des peines d'autrui; moi
+je pleure celles de Jacques encore plus que les miennes; je sais bien
+que je l'afflige, mais ai-je la force de cacher mon chagrin? Peut-on
+tarir ses larmes, peut-on s'imposer la loi d'etre insensible a ce qui
+dechire le coeur?
+
+Si quelqu'un est jamais arrive a cette vertu, il a du bien souffrir
+avant de l'atteindre; son coeur a du saigner cruellement! Je suis trop
+jeune pour savoir deguiser mon visage et cacher mon emotion; et puis, ce
+n'est pas Jacques qu'il me serait possible de tromper. Cette lutte avec
+moi-meme ne servirait donc qu'a augmenter mon mal; ce qu'il faudrait
+etouffer, c'est ma sensibilite, c'est mon amour! O ciel, tu me parles
+de le vaincre! Cette seule idee lui donne plus d'intensite; que
+deviendrais-je a present que j'ai connu l'amour, si je me trouvais le
+coeur vide? Je mourrais d'ennui. J'aime mieux mourir de chagrin, la mort
+sera moins lente.
+
+Tu prends le parti de Jacques, tu as bien raison! c'est lui qui est un
+ange, c'est lui qui devrait etre aime d'une ame aussi forte, aussi calme
+que la tienne. Mais suis-je donc indigne de lui? ne suis-je pas sincere
+et devouee autant qu'il est possible de l'etre? Non! ce ne sont pas des
+lueurs d'enthousiasme que j'ai pour lui, c'est une veneration constante,
+eternelle. Il m'aime vraiment, je le sais, je le sens; il ne faut pas
+me dire qu'il n'aime de moi que ma jeunesse et ma fraicheur; si je le
+croyais!... non, cette idee est trop cruelle! Tu es inexorable dans ton
+mepris pour l'amour; ton esprit observateur juge tout sans pitie; mais
+de quel droit parles-tu d'un sentiment que tu n'as pas eprouve? Si tu
+savais combien un pareil doute me ferait souffrir, une fois entre dans
+mon coeur, tu n'aurais pas la cruaute de m'y pousser.
+
+Eh bien, s'il en etait ainsi, si Jacques m'aimait comme un passe-temps,
+moi qui lui ai devoue toute ma vie, moi qui l'aime de toutes les forces
+de mon ame, j'essaierais de ne plus l'aimer; mais cela me serait
+impossible, je mourrais.
+
+Ma pauvre tete est malade. Aussi quelle lettre tu m'ecris! je n'ai pu
+cacher l'impression qu'elle me faisait, et Jacques m'a demande si je
+venais d'apprendre quelque mauvaise nouvelle. J'ai repondu que non.
+"Alors, m'a-il dit, c'est une lettre de ta mere." Je mourais de peur
+qu'il ne me demandat a la voir, et, tout interdite, j'ai baisse la tete
+sans repondre. Jacques a frappe la table avec une violence que je ne lui
+ai jamais vue. "Que cette femme n'essaie point d'empoisonner ton coeur,
+s'est-il ecrie, car je jure sur l'honneur de mon pere qu'elle me
+paierait cher la moindre tentative contre la saintete de notre amour!"
+Je me suis levee tout epouvantee, et je suis retombee sur ma chaise. "Eh
+bien, qu'as-tu? m'a-t-il dit.---Vous-meme, qu'avez-vous contre ma mere?
+que vous a-t-elle fait pour vous mettre ainsi en colere?--J'ai des
+raisons que tu ne sais pas, Fernande, et qui sont grosses comme des
+montagnes; puisses-tu ne les savoir jamais! mais, pour l'amour de notre
+repos, cache-moi les lettres de ta mere, et surtout l'effet qu'elles
+produisent sur toi.--Je te jure que tu te trompes, Jacques, me suis-je
+ecriee; cette lettre n'est pas de ma mere, elle est de...--Je n'ai pas
+besoin de le savoir, a-t-il dit vivement; ne me fais pas l'injure de
+repondre a des questions que je ne t'adresserai jamais." Et il est
+sorti; je ne l'ai pas revu de la journee. O Dieu! nous en sommes presque
+a nous quereller! et pourquoi? parce que j'ai cru le voir triste et que
+j'ai pris de l'inquietude? Oh! s'il n'y avait pas au fond de tout cela
+quelque chose de vrai, nous n'en serions pas ou nous en sommes. Jacques
+a eu des peines qu'il m'a cachees, a bonne intention peut-etre, mais il
+a eu tort; s'il m'avait revele la premiere, je ne l'aurais pas interroge
+sur les autres, tandis qu'a present je m'imagine toujours qu'il couve
+quelque mystere, et je ne trouve pas cela juste, car mon ame lui est
+ouverte, et il peut y lire a chaque instant. Je vois bien qu'il est
+preoccupe, quelque chose le distrait de l'amour qu'il avait pour moi;
+quelquefois il a un froncement de sourcil qui me fait trembler de la
+tete aux pieds. Il est vrai que si je prends le courage de lui adresser
+la parole, cela se dissipe aussitot, et je retrouve son regard bon et
+tendre comme auparavant. Mais autrefois je ne lui deplaisais jamais, je
+lui disais avec confiance tout ce qui me passait par l'esprit; quand
+j'etais absurde, il se contentait de sourire, et il prenait la peine de
+redresser mon jugement avec affection. A present, je vois que certaines
+paroles, dites presque au hasard, lui font un mauvais effet; il change
+de visage, ou il se met a fredonner cette petite chanson qu'il chantait
+a Smolensk, quand on lui retira une balle de la poitrine. Une parole de
+moi lui fait le meme mal apparemment.
+
+Il est six heures du soir; Jacques, qui est d'ordinaire si exact, et qui
+se faisait un scrupule de me causer la plus legere inquietude ou la plus
+frivole impatience, n'est pas encore rentre pour diner. Est-ce qu'il me
+boude? est-ce qu'il aura eu un chagrin assez vif pour rester absorbe
+ainsi depuis midi? Je suis tourmentee; s'il lui etait arrive quelque
+accident! s'il ne m'aimait plus! Peut-etre que je lui ai tellement deplu
+aujourd'hui qu'il eprouve de la repugnance a me voir. Oh! ciel! ma vue
+lui deviendrait odieuse! Tout cela me fait un mal horrible, je suis
+enceinte et je souffre beaucoup. Les anxietes auxquelles je m'abandonne
+me rendent encore plus malade. Il faut que j'en finisse; il faut que je
+me jette aux pieds de Jacques, et que je le conjure de me pardonner mes
+folies. Cela ne peut pas m'humilier: ce n'est pas a mon mari, c'est a
+mon amant que s'adresseront mes prieres. J'ai offense se delicatesse,
+j'ai afflige son coeur; il faut qu'une fois pour toutes il me pardonne,
+et que tout soit oublie. Il y a bien des jours que nous ne nous
+expliquons plus; cela me tue. J'ai l'ame pleine de sanglots qui
+m'etouffent; il faut que je les repande dans son sein, qu'il me rende
+toute sa tendresse, et que je recouvre ce bonheur pur et enivrant que
+j'ai deja goute.
+
+
+Dimanche matin.
+
+O mon amie, que je suis malheureuse! rien ne me reussit, et la fatalite
+fait tourner a mal tout ce que je tente pour me sauver. Hier, Jacques
+est rentre a six heures et demie; il avait l'air parfaitement calme, et
+m'a embrassee comme s'il eut oublie nos petites altercations. Je connais
+Jacques a present; je sais quels efforts il fait sur lui-meme pour
+vaincre son deplaisir; je sais que la douleur concentree est un fer
+rouge qui devore les entrailles. Je me suis fait violence pour diner
+tranquillement; mais, aussitot que nous avons ete seuls, je me suis
+jetee a ses genoux en fondant en larmes. Sais-tu ce qu'il a fait? Au
+lieu de me tendre les bras et d'essuyer mes pleurs, il s'est degage de
+mes caresses et s'est leve d'un air furieux; j'ai cache mon visage
+dans mes mains pour ne pas le voir dans cet etat; j'ai entendu sa voix
+tremblante de colere qui me disait: "Levez-vous, et ne vous mettez
+jamais ainsi devant moi." J'ai senti alors le courage du desespoir. "Je
+resterai ainsi, me suis-je ecriee, jusqu'a ce que vous m'ayez dit ce que
+j'ai fait pour perdre votre amour.--Tu es folle, a-t-il repondu en se
+radoucissant, et tu ne sais qu'imaginer pour troubler notre paix et
+gater notre bonheur. Expliquons-nous, parlons, pleurons, puisqu'il te
+faut toutes ces emotions pour alimenter ton amour; mais, au nom du ciel,
+releve-toi, et que je ne te voie plus ainsi." J'ai trouve cette reponse
+bien dure et bien froide, et je suis retombee sur moi-meme a demi brisee
+d'abattement et de douleur. "Faut-il que je te releve malgre toi? a-t-il
+dit en me prenant dans ses bras et en me portant sur le sofa; quelle
+rage ont donc toutes les femmes de jeter ainsi leur ame en dehors comme
+si elles etaient sur un theatre! Souffre-t-on moins, aime-t-on plus
+froidement, pour rester debout et pour ne pas se briser la poitrine en
+sanglots? Que ferez-vous, pauvres enfants, quand la foudre vous tombera
+sur la tete?--Tout ce que vous dites la est horrible, lui ai-je repondu;
+est-ce par le dedain que vous voulez vous delivrer de mon amour? vous
+importune-t-il deja?" Il s'est assis aupres de moi, et il est reste
+silencieux, la tete baissee, l'air resigne, mais profondement triste. Il
+m'a laissee pleurer longtemps, puis il a fait un effort pour me prendre
+les mains; mais j'ai vu que cette marque d'affection lui coutait; et
+j'ai retire mes mains precipitamment. "Helas! helas!" a-t-il dit, et
+il est sorti. Je l'ai rappele, mais en vain, et je me suis presque
+evanouie. Rosette, en apportant des lumieres dans le salon, m'a trouvee
+sans mouvement; elle m'a portee a mon lit, elle m'a deshabillee pendant
+qu'on avertissait mon mari; il est venu, et m'a temoigne beaucoup
+d'interet. J'avais une extreme impatience d'etre seule avec lui,
+esperant qu'il me dirait quelque chose qui me consolerait tout a fait;
+je voyais tant d'emotion sur sa figure! Je ne pouvais cacher l'ennui que
+me causaient les interminables prevenances de Rosette; j'ai fini par lui
+parler un peu durement, et Jacques a dit quelques mots en sa faveur.
+J'avais les nerfs reellement malades; je ne sais comment la maniere dont
+Jacques a semble s'interposer entre moi et ma femme de chambre m'a
+cause un mouvement de colere invincible. Plusieurs fois deja, ces jours
+derniers, je m'etais impatientee contre cette fille, et Jacques m'en
+avait blamee. "Je sais bien qu'en toute occasion, lui ai-je dit, vous
+donnez de preference raison a Rosette et a moi tout le tort.--Vous etes
+reellement malade, ma pauvre Fernande, a-t-il repondu. Rosette, tu fais
+trop de bruit autour de ce lit, va-t en; je te sonnerai si madame a
+besoin de toi." Aussitot j'ai senti combien j'etais injuste et folle.
+"Oui, je suis malade," ai-je repondu des que j'ai ete seule avec lui, et
+je me suis cache la tete dans son sein en pleurant; il m'a consolee en
+me prodiguant les plus tendres caresses et en me donnant les plus doux
+noms. Je n'avais plus la force de demander une autre explication, tant
+j'avais la tete brisee; je me suis endormie sur l'epaule de Jacques.
+Mais ce matin, quand j'ai sonne ma femme de chambre, j'ai vu une autre
+figure, assez laide et insignifiante. "Qui etes-vous, ai-je dit, et ou
+est Rosette?--Rosette est partie, m'a dit Jacques aussitot en sortant de
+sa chambre pour repondre a ma question. J'avais besoin d'une menagere
+diligente et honnete a ma ferme de Blosse, et j'y ai envoye Rosette pour
+le reste de la saison. En attendant que tu la remplaces a ton gre, j'ai
+fait venir sa soeur pour te servir." J'ai garde le silence, mais j'ai
+trouve cette lecon bien dure et bien froide. Oh! j'avais bien compris
+l'histoire de la romance. Que faire maintenant? Je vois que mon bonheur
+s'en va jour par jour, et je ne sais comment l'arreter. Evidemment,
+Jacques se degoute de moi, et c'est ma faute; je ne vois pas qu'il
+ait envers moi le moindre tort; je ne vois pas non plus que je sois
+reellement coupable envers lui. Nous nous faisons du mal mutuellement,
+comme par une sorte de fatalite; peut-etre s'y prend-il mal avec moi. Il
+est trop grave, trop sentencieux dans ses avis. Les resolutions qu'il
+prend, la promptitude avec laquelle il tranche les sujets de trouble
+entre nous, montrent, ce me semble, une espece de hauteur meprisante a
+mon egard. Un mot de doux reproche, quelques larmes versees ensemble, et
+les caresses du raccommodement, vaudraient bien mieux. Jacques est trop
+accompli, cela m'effraie; il n'a pas de defauts, pas de faiblesses; il
+est toujours le meme, calme, egal, reflechi, equitable. Il semble qu'il
+soit inaccessible aux travers de la nature humaine, et qu'il ne puisse
+les tolerer dans les autres qu'a l'aide d'une generosite muette et
+courageuse; il ne veut point entrer en pourparler avec eux. C'est trop
+d'orgueil. Moi je suis une enfant, j'ai besoin qu'on me guide et qu'on
+me releve quand je tombe. Oui, tu avais raison, Clemence; je commence a
+croire que le caractere de Jacques n'est pas assez jeune pour moi. C'est
+de la que viendra mon malheur; car, a cause de sa perfection, je l'aime
+plus que je n'aimerais un jeune homme, et sa raison empechera peut-etre
+que je m'entende jamais avec lui.
+
+
+
+XXIX.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Je n'ai pas faibli dans ma resolution, je ne me suis pas une seule fois
+abandonne a l'impatience, je n'ai pas commis d'injustice, je n'ai pas
+agi en mari; pourtant le mal fait, ce me semble, des progres rapides, et
+si quelque circonstance etrangere ne vient pas le distraire, si quelque
+revolution ne s'opere dans les idees de Fernande, nous aurons bientot
+cesse d'etre amants. Je souffre, je l'avoue; il n'est qu'un bonheur au
+monde, c'est l'amour; tout le reste n'est rien, et il faut l'accepter
+par vertu. J'accepterai tout, je me contenterai de l'amitie, je ne me
+plaindrai de rien; mais laisse-moi verser dans ton sein quelques larmes
+ameres que le monde ne verra pas, et que Fernande, surtout, n'aura pas
+la douleur d'ajouter aux siennes. Six mois d'amour, c'est bien peu!
+encore combien de jours, parmi les derniers, ont ete empoisonnes! Si
+c'est la volonte du ciel, soit. Je suis pret a la fatigue et a la
+douleur; mais, encore une fois, c'est perdre bien vite une felicite au
+sein de laquelle je me flattais de rester enivre plus longtemps.
+
+Mais de quoi ai-je a me plaindre? je savais bien que Fernande etait
+une enfant, que son age et son caractere devaient lui inspirer des
+sentiments et des pensees que je n'ai plus; je savais que je n'aurais ni
+le droit ni la volonte de lui en faire un crime. J'etais prepare a tout
+ce qui m'arrive; je ne me suis trompe que sur un point: la duree de
+notre illusion. Les premiers transports de l'amour sont si violents et
+si sublimes, que tout se range a leur puissance; toutes les difficultes
+s'aplanissent, tous les germes de dissension se paralysent, tout marche
+au gre de ce sentiment, qu'on appelle avec raison l'ame du monde, et
+dont on aurait du faire le dieu de l'univers; mais quand il s'eteint,
+toute la nudite de la vie reelle reparait, les ornieres se creusent
+comme des ravins, les asperites grandissent comme des montagnes.
+Voyageur courageux, il faut marcher sur un chemin aride et perilleux
+jusqu'au jour de la mort; heureux celui qui peut esperer de ressentir un
+nouvel amour! Dieu m'a longtemps beni, longtemps il m'a donne la faculte
+de guerir et de renouveler mon coeur a celle flamme divine, mais j'ai
+fait mon temps, je suis arrive a mon dernier tour de roue: je ne dois
+plus, je ne puis plus aimer. Je croyais du moins que ce dernier amour
+rechaufferait les dernieres annees de la jeunesse de mon coeur et les
+prolongerait davantage. Je n'ai pas cesse d'aimer encore; je serais
+encore pret, si Fernande pouvait calmer ses agitations et reparer
+d'elle-meme le mal qu'elle nous a fait; a oublier ces orages et a
+retourner a l'enivrement des premiers jours; mais je ne me flatte pas
+que ce miracle puisse s'operer en elle: elle a deja trop souffert. Avant
+peu elle detestera son amour; elle en a fait un tourment, un cilice,
+qu'elle porte encore par enthousiasme et par devouement. Ces choses-la
+sont des reves de jeune femme: le devouement tue l'amour et le change
+en amitie. Eh bien, l'amitie nous restera; j'accepterai la sienne, et
+laisserai longtemps encore a la mienne le nom d'amour, afin qu'elle ne
+la meprise pas. Mon amour, mon pauvre dernier amour! je l'embaumerai
+en silence, et mon coeur lui servira eternellement de sepulcre; il ne
+s'ouvrira plus pour recevoir un amour vivant. Je sens la lassitude des
+vieillards et le froid de la resignation qui envahissent toutes ses
+fibres; Fernande seule peut le ranimer encore une fois, parce qu'il est
+encore chaud de son etreinte. Mais Fernande laisse eteindre le feu sacre
+et s'endort en pleurant; le foyer se refroidit, bientot la flamme se
+sera envolee.
+
+Tu me donnes un conseil bien impossible a suivre; tu mets le doigt sur
+la plaie en disant que nous ne nous comprenons pas; mais tu m'engages a
+me faire comprendre, et tu ne songes pas que l'amour ne se demontre pas
+comme les autres sentiments. L'amitie repose sur des faits et se
+prouve par des services; l'estime peut se soumettre a des calculs
+mathematiques; l'amour vient de Dieu; il y retourne et il en redescend
+au gre d'une puissance qui n'est pas dans les mains de l'homme. Pourquoi
+ne te fais-tu pas comprendre d'Octave? par les memes raisons qui font
+que Fernande ne me comprend plus? Octave n'a pu atteindre a ce degre
+d'enthousiasme qui fait l'amour grand et sublime; Fernande l'a
+deja perdu. Le soupcon a empeche l'amour d'Octave de prendre son
+developpement; un peu d'egoisme a paralyse celui de Fernande. Comment
+veux-tu que je lui prouve qu'elle doit me preferer a elle-meme et me
+cacher ses souffrances comme je lui cache les miennes? J'ai la force
+de renfermer ma douleur et d'etouffer mes legers ressentiments; chaque
+jour, apres quelques instants de lutte solitaire, je reviens a elle sans
+rancune, pret a oublier tout et a ne lui adresser jamais une plainte;
+mais je retrouve ses yeux humides, son coeur oppresse et le reproche
+sur ses levres; non ce reproche evident et grossier qui ressemble a
+l'injure, et qui me guerirait sur-le-champ et de l'amour et de l'amitie,
+mais le reproche delicat, timide, qui fait une blessure imperceptible
+et profonde. Ce reproche-la, je le comprends, je le recueille; il entre
+jusqu'au fond de mon coeur. Oh! quelle souffrance pour l'homme qui
+voudrait au prix de sa vie ne l'avoir jamais fait naitre, et qui sent
+dans les plus secrets replis de son ame qu'il ne l'a jamais merite! Elle
+souffre, la malheureuse enfant, parce qu'elle est faible, parce qu'elle
+s'abandonne a ces miserables chagrins que j'etouffe, parce qu'elle
+sent qu'elle a tort de s'y abandonner et qu'elle perd a mes yeux de sa
+dignite. Son orgueil souffre alors, et mes efforts pour le relever et le
+guerir sont vains; elle les attribue a la generosite, A la compassion,
+et n'en est que plus triste et plus humiliee. Mon amour devient trop
+severe pour elle; elle se croit obligee de l'implorer, elle ne le
+comprend plus.
+
+Il y a quelque temps, elle se jeta a mes pieds pour me le redemander. Un
+mari eut ete touche peut-etre de cet acte de soumission; pour moi, j'en
+fus revolte. Il me rappela les scenes orageuses que plusieurs fois j'ai
+eu a supporter quand, apres avoir perdu mon estime, les femmes que j'ai
+aimees ont voulu en vain ressaisir mon amour. Voir Fernande dans cette
+situation! elle si sainte et si vierge de souillure! cela me fit
+horreur. Oh! ce n'est pas ainsi que je veux etre aime; inspirer a ma
+femme le sentiment qu'un esclave a pour son maitre! Il me sembla qu'elle
+se mettait dans cette altitude pour faire abjuration de notre amour et
+me promettre quelque autre sentiment. Elle ne comprit pas le mal qu'elle
+me faisait, et elle me fit peut-etre dans son coeur un crime de n'avoir
+pas ete reconnaissant de ce qu'elle tentait pour me guerir. Pauvre
+Fernande!
+
+Tu me recommandes d'etre avec elle ce que j'ai ete avec toi! Tu crois
+donc, Sylvia, que c'est moi qui t'ai faite ce que tu es? Tu crois qu'une
+creature humaine peut donner a une autre la force et la grandeur?
+Souviens-toi de la fable de Promethee, que les dieux punirent, non pour
+avoir fait un homme, mais pour s'etre flatte de lui donner une ame. La
+tienne etait deja vaste et brulante quand j'y versai la faible lumiere
+de ma reflexion et de mon experience; mais, loin de l'exalter, je ne
+m'occupai qu'a l'eclairer; je lachai de diriger vers un but digne d'elle
+la vigueur de son elan et l'ardeur de ses affections. Je ne fis que lui
+ouvrir une route; c'est Dieu qui lui avait donne des ailes pour s'y
+elancer. Tu avais ete elevee au desert; ton intelligence etait si verte
+et si fraiche, qu'elle s'ouvrait a toutes les idees; mais cela n'eut
+pas suffi, si ton coeur n'eut pas ete prepare aux sentiments dont je
+te parlais: tu aurais tout compris sans rien sentir. En un mot, je ne
+songeai point a t'inspirer, je cherchai a t'instruire. Si je ne l'eusse
+pas fait, peut-etre n'aurais-tu pas appris l'usage des dons de Dieu;
+mais certainement ils ne se seraient point perdus sans t'enseigner une
+conduite noble et ferme dans toutes les occasions serieuses de ta vie.
+
+Fernande, avec une organisation moins puissante, a eu a combattre les
+funestes influences des prejuges au milieu desquels elle a grandi;
+meilleure peut-etre que tout ce qui appartient a la societe, elle ne
+pourra jamais se defaire impunement des idees que la societe revere. On
+ne lui a pas fait, comme a toi, un corps et une ame de fer; on lui a
+parle de prudence, de raison, de certains calculs pour eviter certaines
+douleurs, et de certaines reflexions pour arriver a un certain bien-etre
+que la societe permet aux femmes a de certaines conditions. On ne lui a
+pas dit comme a toi: "Le soleil est apre et le vent es rude; l'homme est
+fait pour braver la tempete sur mer, la femme pour garder les troupeaux
+sur la montagne brulante. L'hiver, viennent la neige et la glace, tu
+iras dans les memes lieux, et tu tacheras de te rechauffer a un feu que
+tu allumeras avec les branches seches de la foret; si tu ne veux pas
+le faire, tu supporteras le froid comme tu pourras. Voici la montagne,
+voici la mer, voici le soleil; le soleil brule, la mer engloutit, la
+montagne fatigue. Quelquefois les betes sauvages emportent les troupeaux
+et l'enfant qui les garde: tu vivras au milieu de tout cela comme tu
+pourras; si tu es sage et brave, on te donnera des souliers pour te
+parer le dimanche." Quelles lecons pour une femme qui devait un jour
+vivre dans la societe et profiter des raffinements de la civilisation!
+Au lieu de cela, on apprenait a Fernande comment on fuit le soleil, le
+vent et la fatigue. Quant aux dangers que tu affrontais tranquillement,
+elle savait a peine s'ils pouvaient exister dans la contree ou elle
+vivait; elle en lisait avec effroi la relation dans quelque voyage
+au Nouveau Monde. Son education morale fut la consequence de cette
+education physique. Nul n'eut la sagesse de lui dire: "La vie est aride
+et terrible, le repos est une chimere, la prudence est inutile; la
+raison seule ne sert qu'a dessecher le coeur; il n'y a qu'une vertu,
+l'eternel sacrifice de soi-meme." C'est avec cette rudesse que je te
+traitai quand tu m'adressas les premieres questions; c'etait te rejeter
+bien loin des contes de fee dont tu t'etais nourrie; mais cet amour du
+merveilleux n'avait rien gate en toi. Quand je te retrouvai au couvent,
+tu ne croyais deja plus aux prodiges, mais tu les aimais encore, parce
+que ton imagination y trouvait la personnification allegorique de
+toutes les idees d'equite chevaleresque et de courage entreprenant qui
+ressortaient de ton caractere. Je te parlai de vivre et de souffrir,
+d'accepter tous les maux et de ne faire plier a aucune des lois de ce
+monde l'amour de la justice. Je ne trouvai pas necessaire de t'en dire
+davantage: tu avais dans le caractere des particularites que le monde
+eut appelees defauts, et que je respectai comme les consequences d'un
+temperament hardi et genereux. J'ai horreur de ce temperament de
+convention que la societe fait aux femmes, et qui est le meme pour
+toutes. Le bon coeur sincere et ingenu de Fernande se revolta contre
+ce joug, et je l'ai aimee a cause de sa haine pour la pedanterie et la
+faussete de son sexe. Mais cette forte education que je n'avais pas
+craint de te donner, je n'aurais jamais ose l'essayer avec Fernande;
+elle s'etait fait a elle-meme un monde d'illusions tel que se le font
+les femmes dont l'ame aimante veut resister au bandeau fletrissant
+du prejuge; elle avait ce caractere adorable, mais funeste, que l'on
+appelle romanesque, et qui consiste a ne voir les choses ni comme elles
+sont dans la societe, ni comme elles sont dans la nature; elle croyait
+a un amour eternel, a un repos que rien ne devait troubler. Un instant
+j'eus envie d'essayer son courage et de lui dire qu'elle se trompait;
+mais ce courage me manqua a moi-meme. Comment aurais-je pu, lorsqu'elle
+m'appelait son Messie, lorsqu'elle aussi, a dix-sept ans, me traitait en
+genie de conte feerique, comme toi a dix ans, me resoudre a lui dire:
+"Le repos n'existe pas, l'amour n'est qu'un reve de quelques annees au
+plus; l'existence que je t'offre de partager avec moi sera penible et
+douloureuse, comme toutes les existences de ce monde!" J'essayai bien de
+le lui faire comprendre lorsqu'elle me demanda, enfant qu'elle est! le
+serment d'un amour eternel. Elle feignit d'accepter tous les dangers de
+l'avenir, elle se persuada du moins qu'elle les acceptait; mais je vis
+bien qu'elle n'y croyait pas. Son decouragement et sa consternation me
+prouvent assez maintenant qu'elle n'avait pas prevu les plus simples
+contrarietes de la vie ordinaire. Eh! que ferai-je aujourd'hui? Irai-je
+lui parler en pedagogue de souffrance, de resignation et de silence?
+Irai-je tout a coup la reveiller au milieu de son reve et lui dire: "Tu
+es trop jeune, viens a moi qui suis vieux, afin que je te vieillisse?
+Voila que ton amour s'en va; il en devait etre ainsi, et il en sera de
+meme de tous les bonheurs de ta vie!" Non. Si je n'ai pas su lui donner
+le present, je veux lui laisser du moins l'avenir. Je ne puis pas causer
+avec elle, tu le vois! Il m'arriverait de me faire detester, et un matin
+elle lirait mes trente-cinq ans sur mon visage. Il faut que je la traite
+en enfant le plus longtemps possible; au fait, je pourrais etre son
+pere, pourquoi derogerais-je a ce role? Je ne la consolerai, je ne
+prolongerai son amour, s'il est possible, que par de douces paroles et
+de douces caresses; et quand elle ne m'aimera plus que comme un pere, je
+la delivrerai de mes caresses et je l'entourerai de mes soins. Je ne me
+sens ni offense ni blesse de sa conduite; j'accepte sans colere et sans
+desespoir la perte de mon illusion; ce n'est ni sa faute ni la mienne.
+
+Mais je suis triste a la mort. O solitude! solitude du coeur!
+
+
+
+XXX.
+
+DE FERNANDE A CLEMENCE.
+
+Jacques m'a fait aujourd'hui un tres-grand plaisir: il m'a donne une
+preuve de confiance. "Mou amie, m'a-t-il dit, je desire appeler aupres
+de nous une personne que j'aime beaucoup, et que, j'en suis sur, vous
+aimerez aussi. Il faudra que vous m'aidiez a l'arracher a la solitude
+ou elle vit, et a l'attacher, au moins pour quelque temps, aupres de
+nous.--Je ferai ce que vous voudrez, et j'aimerai qui tu voudras,
+ai-je repondu, a moitie triste et a moitie gaie, comme je suis souvent
+maintenant.--Je ne t'ai jamais parle, a-t-il repris, d'une amie qui
+m'est bien chere, et que j'ai, pour ainsi dire, elevee: c'est la fille
+naturelle de mon meilleur ami, qui me l'a recommandee a son lit de mort.
+Ne me fais jamais de question a cet egard; j'ai fait serment de ne
+jamais dire le nom des parents de cette jeune fille qu'en de certaines
+circonstances dont moi seul puis etre juge. C'est moi qui l'ai mise au
+couvent, et qui l'en ai retiree pour l'etablir dans les divers pays ou
+elle a desire vivre, d'abord en Italie, puis en Allemagne, maintenant en
+Suisse; elle vit loin de la societe, dans une independance que le monde
+trouverait bizarre, mais qui n'a rien que de raisonnable et de legitime
+chez celui qui ne demande rien au monde et qui ne s'ennuie pas de
+l'isolement.
+
+--Est-elle jeune? ai-je demande.--Vingt-cinq ans.--Et jolie? ai-je
+ajoute avec precipitation.--Tres-jolie," a repondu Jacques sans paraitre
+s'apercevoir de la rougeur qui me montait au visage. J'ai fait beaucoup
+d'autres questions sur son caractere, auxquelles Jacques a repondu de
+maniere a me faire aimer cette inconnue; mais neanmoins j'ai fait un
+grand effort pour lui dire que j'aurais beaucoup de plaisir a l'avoir
+pres de moi, et quand je me suis trouvee seule, j'ai senti que
+j'eprouvais tous les tourments de la jalousie. Je ne croyais certes pas
+que Jacques fut amoureux de cette femme et qu'il voulut l'amener dans
+notre maison pour en faire de nouveau sa maitresse. Jacques est trop
+noble, trop delicat pour cela; mais je craignais que cette amitie si
+vive entre lui et cette jeune femme n'eut commence par quelque autre
+sentiment. Il ne s'y sera pas abandonne, pensais-je; la raison et
+l'honneur auront vaincu cette tendresse trop vive pour sa protegee; mais
+il aura souvent ete emu pres d'elle; il n'aura pas vu impunement tant de
+beaute, d'esprit et de talents; il aura peut-etre songe plus d'une
+fois a en faire sa femme, et il lui sera reste au moins pour elle cet
+indefinissable sentiment qu'on doit avoir pour l'objet d'un ancien
+amour. Jacques est si etrange quelquefois! Peut-etre qu'il veut la
+placer entre nous comme conciliatrice au milieu de nos chagrins;
+peut-etre qu'il me la proposera pour modele, ou qu'au moins, comme elle
+sera beaucoup plus parfaite que moi, il fera malgre lui, quand j'aurai
+quelque tort, des comparaisons entre elle et moi qui ne seront point a
+mon avantage. Cette idee me remplissait de douleur et de colere; je ne
+sais pourquoi j'eprouvais un besoin invincible de questionner encore
+Jacques, mais je ne l'osais pas, et je craignais qu'il ne devinat mes
+soupcons. Enfin, vers le soir, comme nous causions assez gaiement de
+choses generales qui pouvaient avoir un rapport eloigne avec notre
+position, je pris courage, et, feignant de plaisanter, je lui demandai
+presque clairement ce que je desirais savoir. Il resta quelques instants
+silencieux; j'observai son visage, et il me fut impossible d'en
+interpreter l'expression. Jacques est souvent ainsi, et je defie qui
+que ce soit de savoir s'il est calme ou mecontent dans ces moments-la.
+Enfin, il me tendit la main, en me disant d'un air grave: "Est-ce que tu
+me croirais capable d'une lachete?--Non, m'ecriai-je vivement en portant
+sa main a mes levres.--Mais d'une trahison? ajouta-t-il.--Non, non,
+jamais.--Mais de quoi donc alors? car tu m'as soupconne de quelque
+chose, ajouta-t-il en me regardant avec cet air de penetration auquel je
+ne saurais resister.--Eh bien, oui, repondis-je avec embarras, je t'ai
+accuse d'imprudence.--Explique-toi, dit-il.--Non, repondis-je; fais-moi
+un serment, et je serai a jamais tranquille.--Un serment entre
+nous! dit-il d'un ton de reproche.--Ah! tu sais que je suis faible,
+repondis-je, et qu'il faut me traiter avec condescendance; que ton
+orgueil ne se revolte pas, et qu'il s'humanise un peu avec moi; jure-moi
+que tu n'as jamais eu d'amour pour cette jeune personne et que tu es sur
+de n'en avoir jamais." Jacques sourit et me demanda de lui dicter la
+formule du serment. Je lui dis de jurer par son honneur et par notre
+amour. Il y consentit avec douceur et me demanda si j'etais contente.
+Alors, voyant que j'avais ete folle, je me sentis tres-honteuse et
+craignis de l'avoir offense; mais il me rassura par des paroles et des
+manieres affectueuses. Je pense donc a present que j'ai bien fait
+d'etre franche et de lui avouer mes inquietudes sans fausse honte. Avec
+quelques mots d'explication, il m'a tranquillisee pour toujours, et je
+n'ai plus la moindre repugnance a bien accueillir son amie. Peut-etre
+que si je lui avais toujours dit naturellement ce qui se passait dans ma
+pauvre tete, nous n'aurions jamais souffert. Depuis cette explication,
+je me sens heureuse et tranquille plus que je ne l'ai ete depuis
+longtemps. Je suis reconnaissante de la complaisance que Jacques a
+eue de me rassurer par une formule qui me semble a moi-meme a present
+reellement puerile, mais sans laquelle je serais peut-etre au desespoir
+aujourd'hui. En general, Jacques me traite ou trop en enfant, ou trop en
+grande personne; il s'imagine que je dois l'entendre a demi-mot, et ne
+jamais donner une interpretation deraisonnable a ce qu'il dit. S'il
+s'apercoit qu'il n'en est point ainsi, il desespere de redresser mon
+jugement, et il m'abandonne a mon erreur avec une sorte de dedain qui
+m'offense, au lieu de m'accorder quelques paroles qui me gueriraient
+completement. Jacques est trop parfait pour moi, voila ce qu'il y a
+de sur; il ne sait pas assez me dissimuler mon inferiorite; il sait
+consoler mon coeur, il ne sait pas menager mon amour-propre. Je sens ce
+qu'il faudrait etre pour etre son egale, et je sens que cela me manque.
+Oh! combien mon sort est different de ce que j'avais reve! Ni mon
+espoir, ni mes craintes ne se sont realises; Jacques est mille fois
+au-dessus de ce que j'avais espere; je n'avais pas l'idee d'un caractere
+aussi genereux, aussi calme, aussi impassible; mais je comptais sur des
+joies que je ne trouve pas avec lui, sur plus d'abandon, d'epanchement
+et de _camaraderie_. Je me croyais son egale, et je ne le suis pas.
+
+
+
+XXXI.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Il semble que Fernande caresse maintenant ses puerilites, elle en
+rougissait d'abord, elle les cachait; je feignais, pour menager son
+orgueil, de ne pas m'en apercevoir, je pouvais alors esperer qu'elle les
+vaincrait; a present elle les montre ingenument, elle en rit, elle s'en
+vante presque; j'en suis venu a m'y plier entierement, et a la traiter
+comme un enfant de dix ans. Oh! si j'avais moi-meme dix ans de moins,
+j'essaierais de lui montrer qu'au lieu d'avancer dans la vie morale elle
+recule, et perd, a ecarter les moindres epines de son chemin, le temps
+qu'elle pourrait employer a s'ouvrir une nouvelle route, plus belle et
+plus spacieuse, mais je crains trop le role de pedant et je suis trop
+vieux pour le risquer. Il y a quelques jours, je lui parlai de toi et
+du desir que j'avais de t'attirer pour quelque temps pres de nous; les
+questions qu'elle me fit sur ton age et sur ta figure me montrerent
+assez ses perplexites, et elle finit par me demander un serment solennel
+qui lui assurat que je n'avais pour toi que les sentiments d'un frere.
+Elle ne trouva pas dans son coeur, dans son estime pour moi, une
+garantie assez forte contre ces miserables soupcons; elle me crut
+capable de l'avilir et de la desesperer pour mon plaisir! elle
+s'abandonna a ces craintes tout un jour, et quand j'eus fait le serment
+qu'elle exigeait, elle se trouva parfaitement contente. Helas! toutes
+les femmes, excepte toi, Sylvia, se ressemblent donc! J'ai fait avec
+douceur ce que demandait Fernande, mais j'ai cru relire un des eternels
+chapitres de ma vie.
+
+Oh! qu'elle est insipide et monotone cette vie en apparence si agitee,
+si diverse et si romanesque! Les faits different entre eux par quelques
+circonstances seulement, les hommes par quelques varietes de caractere;
+mais me voici, a trente-cinq ans, aussi triste, aussi seul au milieu
+d'eux que lorsque j'y fis mes premiers pas; j'ai vecu en vain. Je n'ai
+jamais trouve d'accord et de similitude entre moi et tout ce qui existe;
+est-ce ma faute? est-ce celle d'autrui? Suis-je un homme sec et depourvu
+de sensibilite? ne sais-je point aimer? ai-je trop d'orgueil? Il me
+semble que personne n'aime avec plus de devouement et de passion; il me
+semble que mon orgueil se plie a tout, et que mon affection resiste aux
+plus terribles epreuves. Si je regarde dans ma vie passee, je n'y vois
+qu'abnegation et sacrifice; pourquoi donc tant d'autels renverses, tant
+de ruines et un si epouvantable silence de mort? Qu'ai-je fait pour
+rester ainsi seul et debout au milieu des debris de tout ce que j'ai cru
+posseder? Mon souffle fait-il tomber en poussiere tout ce oui rapproche?
+Je n'ai pourtant rien brise, rien profane; j'ai passe en silence devant
+les oracles imposteurs, j'ai abandonne le culte qui m'avait abuse sans
+ecrire ma malediction sur les murs du temple; personne ne s'est retire
+d'un piege avec plus de resignation et de calme. Mais la verite que je
+suivais secouait son miroir etincelant, et devant elle le mensonge et
+l'illusion tombaient, rompus et brises comme l'idole de Dagon devant la
+face du vrai Dieu; et j'ai passe en jetant derriere moi un triste regard
+et en disant: "N'y a-t-il rien de vrai, rien de solide dans la vie, que
+cette divinite qui marche devant moi en detruisant tout sur son passage
+et en ne s'arretant nulle part?"
+
+Pardonne-moi ces tristes pensees, et ne crois pas que j'abandonne ma
+tache; plus que jamais je suis determine a accepter la vie. Dans deux
+mois je serai pere; je n'accueille point cette esperance avec les
+transports d'un jeune homme, mais je recois cet austere bienfait de
+Dieu avec le recueillement d'un homme qui comprend le devoir. Je
+ne m'appartiens plus, je ne donnerai plus a mes tristes pensees la
+direction qu'elles eurent souvent; je ne saurais m'abandonner a ces
+joies pueriles de la paternite, a ces reves ambitieux dont je vois les
+autres occupes pour leur posterite; je sais que j'aurai donne la vie
+a un infortune de plus sur la terre, voila tout. Ce que j'ai a faire,
+c'est de lui enseigner comment on souffre sans se laisser avilir par le
+malheur.
+
+J'espere que cet evenement distraira Fernande et dirigera toutes ses
+sollicitudes vers un but plus utile que de tourmenter et d'interroger
+sans cesse un coeur qui lui appartient et qui ne s'est rien reserve en
+s'abandonnant a elle; si elle n'est pas guerie de cette maladie morale
+lorsqu'elle aura son enfant dans les bras, il faudra que tu viennes
+t'asseoir entre nous, Sylvia, pour rendre notre vie plus douce, et
+prolonger autant que possible ce demi-amour, ce demi-bonheur qui nous
+reste. J'espere de ta presence un grand changement: ton caractere fort
+et resolu etonnera Fernande d'abord, et puis lui fera, je n'en doute
+pas, une impression salutaire; tu protegeras mon pauvre amour contre les
+conseils de sa pusillanimite, et peut-etre contre ceux de sa mere. Elle
+recoit des lettres qui l'attristent beaucoup; je ne veux rien apprendre
+a cet egard, mais, je le vois clairement, quelque dangereuse amitie ou
+quelque malice cruelle envenime ses douleurs. Oh! que ne peut-elle les
+verser dans un coeur digne de les adoucir! Mais les epanchements de
+l'amitie sont funestes pour un caractere comme le sien, quand ils ne
+sont pas recus dans une ame d'elite. Je n'ai rien a faire pour remedier
+a ce mal: jamais je n'agirai en maitre, dut-on egorger mon bonheur dans
+mes bras.
+
+
+
+XXXII.
+
+DE FERNANDE A CLEMENCE.
+
+Nos jours s'ecoulent lentement et avec melancolie. Tu as raison, il me
+faudrait quelque distraction; avec l'espece de spleen que j'ai, on meurt
+vite a mon age si l'on est abandonne a la mauvaise influence; on guerit
+vite aussi et facilement si l'on est arrache a ces preoccupations
+funestes; car la nature a d'immenses ressources; mais le moyen dans ce
+moment-ci! Je touche au dernier terme de ma grossesse, et je suis si
+souffrante et si fatiguee que je suis forcee de rester tout le jour sur
+une chaise longue; je n'ai pas la force de m'occuper par moi-meme. Je
+surveille les travaux de ma layette, que je fais executer par Rosette;
+j'ai obtenu de Jacques qu'il la rappelat; elle travaille fort bien, elle
+est fort douce e quelquefois assez drole. Quand Jacques n'est pas aupres
+de moi, je la fais asseoir pres de mon sofa pour me distraire; mais au
+bout d'un instant elle m'ennuie. Jacques est devenu, ce me semble, d'une
+gravite effrayante, il fume cinq heures sur six. Autrefois, j'avais un
+plaisir extreme a le voir etendu sur un tapis et fumant des parfums; il
+est vraiment tres-beau dans cette attitude nonchalante et avec une robe
+de chambre de soie a fleurs, qui lui donne l'air tout a fait sultan.
+Mais c'est un coup d'oeil dont je commence a me lasser a force d'en
+jouir; je ne comprends pas qu'on puisse rester si longtemps dans ce
+morne silence et dans cette immobilite, sans devenir soi-meme tapis,
+carreau ou fumee de tabac. Jacques semble noye dans la beatitude. A
+quoi peut-il penser si longtemps? Comment un esprit aussi actif peut-il
+subsister dans un corps si indolent? Je me permets quelquefois de croire
+que son imagination se paralyse, que son ame s'endort, et qu'un jour
+on nous trouvera changes tous deux en statues. Cette pipe commence a
+m'ennuyer serieusement; je serais tres-soulagee si je pouvais le dire
+un peu; mais aussitot Jacques casserait toutes ses pipes d'un air
+tranquille et se priverait a jamais du plus grand plaisir qu'il ait
+peut-etre dans la vie. Les hommes sont bien heureux de s'amuser de si
+peu de chose! Ils pretendent que nous sommes des etres puerils; pour
+moi, il me serait impossible de passer les trois quarts de la journee
+a chasser de ma bouche des spirales de fumee plus ou moins epaisses.
+Jacques y trouve de telles delices que jamais femme ne me fera plus de
+tort dans son coeur que sa pipe de bois de cedre incrustee de nacre.
+Pour lui plaire, je serai forcee do me faire envelopper d'une ecorce
+semblable, et de me coiffer d'un turban d'ambre surmonte d'une pointe.
+
+Voila la premiere fois, depuis bien des jours, que je me sens la force
+de rire de mon ennui; ce qui m'inspire ce courage, c'est l'espoir d'etre
+bientot mere d'un beau petit enfant qui me consolera de tous les dedains
+de M. Jacques. Oh! comme je l'aime deja! comme je le reve joli et
+couleur de rose! Sans les chateaux en Espagne que je fais sur son compte
+du matin au soir, je perirais de melancolie; mais je sens que mon enfant
+me tiendra lieu de tout, qu'il m'occupera exclusivement, qu'il dissipera
+tous les nuages qui ont obscurci mon bonheur. Je suis tres-occupee a lui
+chercher un nom, et je feuillette tous les livres de la bibliotheque
+sans en trouver un qui me semble digne de ma tille ou de mon fils.
+J'aimerais mieux avoir une fille, Jacques dit qu'il le desire a cause de
+moi; je le trouve un peu trop indifferent a cet egard. Si je lui donne
+un fils, il prendra cela comme une grace du hasard et ne m'en saura
+aucun gre. Je me souviens des transports de joie et d'orgueil de M.
+Borel, lorsque Eugenie est accouchee d'un garcon. Le pauvre homme ne
+savait comment lui prouver sa reconnaissance; il a ete a Paris en
+poste lui acheter un ecrin magnifique. C'est bien enfant pour un vieux
+militaire, et pourtant cela etait touchant comme toutes les choses
+simples et spontanees. Jacques est trop philosophe pour s'abandonner a
+de semblables folies: il se moque des longues discussions que j'ai
+avec Rosette pour la forme d'un bonnet et le dessin d'une chemisette.
+Cependant il s'est occupe du berceau avec beaucoup d'attention; il l'a
+fait refaire deux ou trois fois, parce qu'il ne le trouvait pas assez
+aere, assez commode, assez assure contre les accidents qui pouvaient y
+atteindre son heritier. Certainement il sera bon pere; il est si
+doux, si attentif, si devoue a tout ce qu'il aime, ce pauvre Jacques!
+vraiment, il meriterait une femme plus raisonnable que moi. Je gage
+qu'avec toi, Clemence, il eut ete le plus heureux des hommes. Mais il
+faudra qu'il se contente de sa pauvre folle de Fernande, car je ne suis
+pas disposee a l'abandonner aux consolations d'une autre, pas meme aux
+tiennes. Je te vois d'ici pincer les levres d'un petit air dedaigneux et
+dire que j'ai bien mauvais ton; que veux-tu? quand on s'ennuie!
+
+Ma mere m'ecrit lettres sur lettres, elle est reellement tres-bonne
+pour moi; Jacques et toi, vous avez tort de lui en vouloir. Elle a des
+defauts et des prejuges qui, dans l'intimite, la rendent quelquefois un
+peu desagreable; mais elle a un bon coeur, et elle m'aime veritablement.
+Elle s'inquiete de mon etat plus que de raison, et parle de venir
+m'assister dans mes couches; je le desirerais pour moi, mais je crains
+pour Jacques, qui ne peut pas la souffrir. Je suis malheureuse en tout;
+pourquoi cette antipathie pour une personne qu'il connait assez peu
+et qui n'a jamais eu que de bons procedes envers lui? cela me semble
+injuste, et je ne reconnais pas la la calme et froide equite de Jacques.
+Il faut donc que chacun ait son caprice, meme lui qui est si parfait et
+a qui cela sied si peu!
+
+
+
+XXXIII.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Ma femme est mere de deux jumeaux, un fils et une fille, tous deux forts
+et bien constitues; j'espere qu'ils vivront l'un et l'autre. Fernande
+les nourrit alternativement avec une nourrice, afin, dit-elle, de ne pas
+faire de jaloux; elle est tellement occupee d'eux que desormais j'espere
+qu'elle aura peu de temps pour s'affliger de tout ce qui leur sera
+etranger. Maintenant elle reporte sur eux toute sa sollicitude, et je
+suis oblige d'interposer mon autorite pour qu'elle ne les fasse pas
+mourir par l'exces de sa tendresse: elles les reveille quand ils sont
+endormis pour les allaiter, et les sevre quand ils ont faim; elle joue
+avec eux comme un enfant avec un nid d'oiseaux; elle est vraiment bien
+jeune pour etre mere! Je passe mes journees aupres de ce berceau; je
+vois que deja, moi homme, je suis necessaire a ces creatures a peine
+ecloses. La nourrice, comme toutes les femmes de sa classe, est remplie
+d'imbeciles prejuges auxquels Fernande ajoute foi plus volontiers qu'aux
+simples conseils du bon sens; heureusement elle est si bonne et si
+douce, qu'elle accorde a une priere affectueuse ce que ne lui inspire
+pas son jugement.
+
+J'eprouve, depuis que j'ai ces deux pauvres enfants, une melancolie plus
+douce; penche sur eux durant des heures entieres, je contemple leur
+sommeil si calme et ces faibles contractions des traits qui trahissent,
+a ce que je m'imagine, l'existence de la pensee chez eux. Il y a, j'en
+suis sur, de vagues reves des mondes inconnus dans ces ames encore
+engourdies; peut-etre qu'ils se souviennent confusement d'une autre
+existence et d'un etrange voyage a travers les nuees de l'oubli. Pauvres
+etres, condamnes a vivre dans ce monde-ci, d'ou viennent-ils? seront-ils
+mieux ou plus mal dans la vie qu'ils recommencent? Puisse-je leur en
+alleger le poids pendant quelque temps! mais je suis vieux, et ils
+seront encore jeunes quand je mourrai...
+
+J'ai eu une legere contestation avec Fernande pour leurs noms; je la
+laissais absolument libre de leur donner ceux qui lui plairaient, a
+condition que ni l'un ni l'autre ne recevraient celui de sa mere,
+et precisement elle desirait que sa fille s'appelat Robertine; elle
+m'objectait l'usage, le devoir. J'ai ete presque oblige de lui dire que
+son devoir etait de m'obeir; j'ai horreur de ces mots et de cette idee;
+mais je hairais ma fille si elle portait le nom d'une pareille femme.
+Fernande a beaucoup pleure en disant que je voulais la brouiller avec sa
+mere, et elle s'est rendue malade pour cette contrariete. En verite, je
+suis malheureux. Tu devrais venir pres de nous, mon amie; tu devrais
+essayer de combattre l'influence que l'on exerce sur elle a mon
+prejudice. Je ne sais pas si ma priere est indiscrete; tu ne m'as
+rien dit d'Octave depuis bien longtemps, et comme il me semble que tu
+affectes de ne m'en point parler, je n'ose pas t'interroger. S'il est
+aupres de toi, si tu es heureuse, ne me sacrifie pas un seul des beaux
+jours de ta vie; ces jours-la sont si rares! Si tu es seule, si tu n'as
+pas de repugnance a venir, consulte-toi.
+
+
+
+XXXIV.
+
+DE SYLVIA A OCTAVE.
+
+Des circonstances etrangeres a vous et a moi, et sur lesquelles il m'est
+impossible de vous donner le moindre renseignement, me forcent a
+partir, je ne saurais vous dire pour combien de temps. Je tacherais
+de m'expliquer davantage et d'adoucir par des promesses ce que cette
+nouvelle peut avoir pour vous de desagreable, si je croyais que votre
+amour put supporter cette epreuve; mais, si legere qu'elle soit, elle
+sera encore au-dessus de vos forces, et je ne prendrai point une peine
+inutile, dont vous ririez vous-meme au bout de quelques jours. Vous
+etes donc absolument libre de chercher les distractions qui vous
+conviendront, je ne puis rien pour votre bonheur, et vous encore moins
+pour le mien. Nous nous aimons reellement, mais sans passion. Je me suis
+imagine quelquefois, et vous bien souvent, que cet amour etait beaucoup
+plus fort qu'il ne l'est en effet; mais, a voir les choses comme elles
+sont, je suis votre ami, voire frere, bien plus que votre compagne et
+votre maitresse; tous nos gouts, toutes nos opinions different; il n'est
+point de caracteres plus opposes que les notres. La solitude, le besoin
+d'aimer, et des circonstances romanesques, nous ont attaches l'un a
+l'autre; nous nous sommes aimes loyalement, sinon noblement. Votre amour
+inquiet et soupconneux me faisait continuellement rougir, et ma fierte
+vous a souvent blesse et humilie. Pardonnez-moi les chagrins que je vous
+ai causes, comme je vous pardonne ceux qui me sont venus de vous; apres
+tout, nous n'avons rien a nous reprocher mutuellement. On ne refait pas
+son ame tout entiere, et il eut fallu que ce miracle s'operat en vous ou
+en moi, pour faire de notre amour un lien assorti et durable. Nous ne
+nous sommes jamais trompes, jamais trahis; que ce souvenir nous console
+des maux que nous avons soufferts, et qu'il efface celui de nos
+querelles. J'emporte de vous l'idee d'un caractere faible, mais honnete,
+d'une ame non sublime, mais pure; vous avez bien assez de qualites pour
+faire le bonheur d'une femme moins exigeante et moins reveuse que moi.
+Je ne conserve aucune amertume contre vous. Si mon amitie a pour vous
+quelque prix, soyez assure qu'elle ne vous manquera jamais; mais ce que
+j'ai encore d'amour pour vous dans le coeur ne peut servir qu'a nous
+faire souffrir l'un et l'autre. Je travaillerai a l'etouffer; et,
+quoi qu'il en arrive, vous pouvez disposer de vous-meme comme vous
+l'entendrez; jamais vestige de cet amour n'entravera les voies de votre
+avenir.
+
+
+
+XXXV.
+
+DE FERNANDE A CLEMENCE.
+
+L'inconnue est arrivee. Ce matin, Rosette est venue appeler Jacques
+d'un air tout mysterieux, et, peu d'instants apres, Jacques est rentre,
+tenant par la main une grande jeune personne en habit de voyage, et la
+poussant dans mes bras, il m'a dit: "Voila mon amie, Fernande; si tu
+veux me rendre bien heureux, sois aussi la sienne." Elle est si belle,
+cette amie, que, malgre moi, j'ai fait un pas en arriere, et j'ai un peu
+hesite a l'embrasser; mais elle m'a jete ses bras autour du cou en me
+tutoyant, et en me caressant avec tant de franchise et d'amitie, que les
+larmes me sont venues aux yeux, et que je me suis mise a pleurer, moitie
+de plaisir, moitie de tristesse, et vraiment sans trop savoir pourquoi,
+comme il m'arrive souvent. Alors Jacques, nous entourant chacune d'un de
+ses bras, et deposant un baiser sur le front de l'etrangere et un baiser
+sur mes levres, nous a pressees toutes deux sur son coeur, en disant:
+"Vivons ensemble, aimons-nous, aimons-nous; Fernande, je te donne une
+bonne, une veritable amie; et toi, Sylvia, je te confie ce que j'ai de
+plus cher au monde. Aide-moi a la rendre heureuse, et quand je ferai
+quelque sottise, gronde-moi; car, pour elle, c'est un enfant qui ne sait
+pas exprimer sa volonte. O mes deux filles! aimez-vous, pour l'amour
+du vieux Jacques qui vous benit." Et il s'est mis a pleurer comme un
+enfant. Nous avons passe tout le jour ensemble; noua avons promene
+Sylvia dans tous les jardins. Elle a montre une tendresse extreme pour
+mes jumeaux, et veut remplacer Rosette dans tous les soins dont ils
+auront besoin. Elle est vraiment charmante, cette Sylvia, avec son ton
+brusque et bon, ses grands yeux noirs si affectueux et ses manieres
+franches. Elle est Italienne, autant que j'en puis juger par son accent
+et par une espece de dialecte qu'elle parle avec Jacques. Ce dernier
+point me contrarie bien un peu; ils peuvent se dire tout ce qu'ils
+veulent, et je comprends a peine quelques mots de leur entretien. Mais
+que je sois jalouse ou non, il m'est impossible de ne pas aimer une
+personne qui semble si devouee a m'aimer. Elle s'est retiree de bonne
+heure, et Jacques m'a remerciee du bon accueil que je lui avais fait,
+avec une chaleur de reconnaissance qui m'a fait a la fois de la peine et
+du plaisir. Je suis bien contente de trouver une occasion de prouver a
+Jacques que je lui suis soumise aveuglement, et que je puis sacrifier
+les faiblesses de mon caractere au desir de le rendre heureux. Mais
+enfin, sais-tu, Clemence, que tout cela est bien extraordinaire, et
+qu'il y a bien peu de femmes qui pussent voir, sans souffrir, une amitie
+si vive entre leur mari et une autre femme jeune et belle? Quand j'ai
+consenti a la recevoir, je ne savais pas, je ne pouvais pas imaginer
+qu'il l'embrasserait, qu'il la tutoierait ainsi. Je sais bien que cela
+ne prouve rien. Il m'a jure qu'il n'avait jamais eu et qu'il n'aurait
+jamais d'amour pour elle. Ainsi je ne puis pas m'inquieter de leur
+intimite. Il la regarde et il la traite comme sa fille. Neanmoins, cela
+me fait un singulier effet d'entendre Jacques tutoyer une autre femme
+que moi. Il devrait bien menager ces petites susceptibilites; qui ne les
+aurait a ma place? Dis-moi ce que tu penses de tout cela, et si tu crois
+que je puis me fier a cette Sylvie. Je le voudrais bien, car elle me
+plait extremement, et il m'est impossible de resister a des manieres si
+naturelles et si affectueuses.
+
+[Illustration: De temps en temps elle frappait un accord melancolique
+sur le piano.]
+
+
+
+XXXVI.
+
+DE CLEMENCE A FERNANDE.
+
+Je pense, mon amie, qu'il serait absurde, vil et injuste de soupconner
+M. Jacques d'avoir amene sa maitresse dans la maison. Ainsi je ne vois
+pas de quoi tu te tourmentes, car tu ne peux pas mepriser ton mari au
+point d'avoir contre lui un pareil soupcon. Que t'importe la beaute de
+cette jeune personne? Cela pourrait etre d'un grand danger si ton mari
+avait dix-huit ans; mais je pense qu'il est d'age a savoir resister a de
+pareilles seductions, et que, s'il eut du etre sensible a celle-la, il
+n'aurait pas attendu, pour s'y livrer, qu'il fut marie avec yoi. Sois
+donc sure que tu es tres-folle, et je dirais presque tres-coupable de ne
+pas accueillir cette amie avec une confiance entiere. Si cette confiance
+est au-dessus de tes forces, pourquoi as-tu demande la parole de ton
+mari, et comment ressens-tu de la bienveillance et de l'amitie pour
+elle, si tu la crois assez infame et assez effrontee pour venir te
+supplanter jusque chez toi?
+
+[Illustration: Alors un homme est sorti aussitot des buissons.]
+
+La pensee de ce danger ne m'est jamais venue; mais, du moment que tu
+m'as raconte l'entretien que tu as eu a son egard avec M. Jacques, j'ai
+prevu de tres-graves inconvenients a cette triple amitie. Je ne sais si
+je dois te les signaler maintenant; tu n'aurais pas assez de caractere
+pour les eviter, et tu t'en apercevras bien assez tot. Le moindre de
+tous sera le jugement que le monde portera sur cette trinite romanesque.
+J'ai observe assez de choses qui sortaient de l'ordre accoutume, pour
+savoir que les apparences ne prouvent pas toujours. Ainsi tu vois que,
+de tout mon coeur, je crois a l'honnetete de votre intimite; mais le
+monde, qui ne tient aucun compte des exceptions, vous couvrira d'infamie
+et de ridicule si vous n'y prenez garde. Ce tutoiement entre vous,
+qui, par lui-meme, est une chose innocente et naturelle, suffira pour
+noircir, dans l'esprit de tous, l'affection de M. Jacques pour madame
+ou mademoiselle Sylvia. Et toi-meme, pauvre Fernande, tu ne seras pas
+epargnee. Il serait bon de donner tout de suite a votre etrangere, aux
+yeux du monde, un autre titre a votre intimite que celui d'amie et de
+fille adoptive de M. Jacques. Il faudrait qu'il la fit passer pour ta
+demoiselle de compagnie, et qu'elle ne montrat pas devant les etrangers
+combien elle est familiere avec vous. Puisque ton mari ne veut reveler
+sa naissance a personne, il pourrait faire un honnete mensonge, et dire
+a l'oreille de plusieurs, en feignant de confier une espece de secret,
+que Sylvia est sa soeur naturelle. Le secret passerait tout bas de
+bouche en bouche et arreterait sur-le-champ les insolents commentaires.
+Je te conseille d'en parler a ton mari, et de lui presenter mes craintes
+comme venant de toi, et d'obtenir qu'il mette en ceci la prudence qui
+convient. Je m'etonne qu'il ne l'ait pas eue de lui-meme. Peut-etre
+qu'en effet Sylvia est sa soeur, et que c'est la precisement ce qu'il
+veut cacher; mais comment a-t-il manque de confiance envers toi au point
+de ne pas te le dire en secret?
+
+
+
+XXXVII.
+
+DE FERNANDE A CLEMENCE.
+
+Ce que tu m'as conseille ne m'a pas reussi. Je n'ai expose a Jacques
+qu'une bien petite partie des inconvenients que tu me signales, et il
+m'a regardee d'un air stupefait en me disant: "Ou as-tu pris toute cette
+prudence? Depuis quand t'inquietes-tu du monde a ce point?" Il a ajoute
+d'un air triste: "Il est vrai que tu es destinee a y vivre. Je me suis
+abuse en m'imaginant que tu t'ensevelirais avec moi dans cette solitude.
+Tu sens deja le desir de te lancer dans la societe, et tu t'inquietes de
+ce qui pourrait y gener ton entree. C'est tout simple.--Oh! ne crois
+pas cela, Jacques, lui ai-je repondu; je ne serai heureuse que la ou tu
+seras, et ou tu seras joyeux d'etre. Je ne pense jamais au monde, je
+sais a peine ce que c'est; mais je parle dans l'interet de Sylvia et
+dans le tien. Votre reputation a tous deux m'est plus chere que la
+mienne." Jacques est reste quelque temps sans repondre, et j'ai remarque
+cette legere contraction du sourcil qui chez lui exprime un depit
+concentre. En meme temps, il y avait sur ses levres un sourire d'ironie,
+et j'ai compris que ce que je disais lui semblait tres-ridicule dans ma
+bouche. Cependant il a etouffe l'envie qu'il avait de me railler, et
+il m'a repondu d'un air serieux et calme: "Il y a longtemps, ma chere
+enfant, que j'ai rompu avec le monde. Il dependra de toi que je vive
+encore au milieu de ses plaisirs et de son oisive turbulence. Si cela te
+tente, nous irons; mais sache qu'il n'y aura jamais la moindre sympathie
+entre lui et moi, et que, comme je ne cede qu'aux conseils de mon coeur
+ou de ma conscience, jamais, pour obtenir son appui et son approbation,
+je ne lui ferai le plus leger sacrifice. Je dirai plus, mon orgueil ne
+se pliera jamais a la moindre concession. Le monde en pensera ce qu'il
+voudra; j'ai trente ans d'honneur derriere moi; si cela ne suffit pas
+pour me mettre a l'abri des plus infames soupcons, tant pis pour le
+monde. Je crois pouvoir dire que cette profession de foi est a peu pres
+celle de Sylvia; et, en outre, Sylvia n'aura jamais de relations avec la
+societe. Elle n'aura donc jamais a combattre les inconvenients de son
+independance. Quant a toi, ma chere enfant, tu es ici au fond d'un
+desert, ou personne ne viendra epier nos paroles, nos pensees ou nos
+regards; la mechancete ne t'atteindra pas jusque-la. Quand tu voudras
+sortir de cette solitude, sois sure que Sylvia ne te suivra pas a Paris,
+et que la societe de ta mere n'aura pas lieu de te faire sur son compte
+des questions embarrassantes."
+
+Il m'a semble que Jacques avait raison et que j'avais fait une sottise.
+J'ai essaye de la reparer, mais sans succes. "Je ne m'inquiete pas du
+monde, je n'y veux pas aller, ai-je repondu; mais nos domestiques,
+que diront-ils, que penseront-ils de votre intimite?--Je ne suis pas
+habitue, a repondu Jacques avec beaucoup de hauteur, a m'occuper de ce
+que mes domestiques disent et pensent de moi. J'agis de maniere a ne
+leur donner jamais d'exemple scandaleux, et je crois qu'il n'y a pas de
+meilleurs juges de l'innocence de notre conduite que ces temoins dont
+nous sommes entoures, et qui, a toute heure, savent les moindres details
+de notre vie. Je ne sais pas s'ils trouveront la presence de Sylvia et
+sa familiarite avec nous conforme aux lois du decorum; mais, a coup sur,
+ils ne la trouveront jamais contraire a celles de l'honnetete." Jacques
+s'est tu, et s'est promene dans la chambre d'un air sombre. Je lui ai
+adresse plusieurs fois la parole sans qu'il m'entendit. Enfin il allait
+sortir de l'appartement quand je me suis elancee vers lui. J'ai vu que
+je lui avais horriblement deplu, et j'ai cru deviner qu'il prenait
+en lui-meme quelque resolution dans le genre de celles qui ont fait
+disparaitre l'annee derniere la maudite romance et la pauvre Rosette.
+Je l'ai arrete. "Ecoute, Jacques, lui ai-je dit, tout effrayee, j'ai eu
+tort, sans doute, et j'ai dit mille absurdites. Pour l'amour du ciel,
+n'en parle pas a Sylvia, ne me retire pas son amitie; c'est bien assez
+de me retirer ton amour." Je suis tombee sur une chaise; j'etais pres de
+me trouver mal. Jacques m'a embrassee avec la tendresse et la ferveur
+des premiers jours. "Je te promets d'oublier absolument cette
+conversation, m'a-t-il dit, et de n'en jamais parler a Sylvia. Il est
+trop evident que ce n'est pas toi, mais une autre, qui a parle par ta
+bouche. Tu es bonne, ma pauvre Fernande; aie donc la force de n'ecouter
+d'autres conseils que ceux de ton coeur."
+
+Jacques est toujours preoccupe de l'idee que ma mere m'excite contre
+lui. Il est bien vrai qu'elle ne l'aime pas beaucoup; mais il se trompe
+s'il croit que je lui raconte ce qui se passe dans notre interieur.
+Ce n'est qu'avec toi que je puis avoir cette confiance. Maudit soit
+l'eloignement qui me rend souvent tes conseils plus nuisibles qu'utiles!
+Tantot je t'explique ma situation trop mal pour que tu puisses la bien
+juger; d'autres fois j'emploie maladroitement les moyens que tu me
+donnes de l'ameliorer. Aussi il faut convenir que je suis bien etourdie
+ou bien bornee de ne savoir pas suppleer a ce que tu ne peux prevoir!
+J'etais bien tranquille et bien heureuse quand l'idee m'est venue
+de faire cette belle ouverture qui a trouble et affecte Jacques
+serieusement. Notre vie etait devenue beaucoup plus agreable. Dieu
+veuille qu'elle ne redevienne pas malheureuse par ma faute!
+
+La presence de Sylvia nous a fait vraiment beaucoup de bien. Il est
+impossible d'etre meilleure et plus aimable. C'est un caractere original
+et comme je n'en ai jamais rencontre. Elle est active, fiere et decidee.
+Rien ne l'embarrasse, rien ne l'etonne; elle a plus d'esprit et de
+savoir dans son petit doigt que moi dans toute ma personne, et sa
+conversation est plus instructive pour moi que tous les livres que j'ai
+lus. Moins silencieuse et plus expansive que Jacques, elle devine mieux
+que lui tout ce que je ne puis comprendre, et elle va au-devant de mes
+questions. Quoiqu'elle ait le caractere enjoue et un peu moqueur, elle
+me semble avoir l'esprit rempli d'idees fort tristes, et cela m'etonne.
+A son age, et avec tous les avantages qu'elle tient de la nature,
+il faut qu'elle ait eu quelque passion malheureuse. Je la crois
+enthousiaste. A la maniere dont elle temoigne son amitie, on voit que
+son coeur est plein de feu et de devouement; peut-etre, etant plus
+jeune, a-t-elle mal place ses affections. Elle semble avoir conserve une
+sorte de depit contre l'amour, car elle en parle comme d'un reve sans
+lequel la vie est prosaique, mais douce et facile. Elle me demande
+souvent si je ne pense pas qu'on puisse s'en passer. Moi je pretends
+que, quand on l'a connu, on ne peut y renoncer sans mourir d'ennui et de
+tristesse. Jacques nous ecoute d'un air melancolique, et a tout ce que
+nous disons, repond la meme sentence; "C'est selon." Avec cela il ne se
+compromettra pas. Nous faisons de grandes promenades; Sylvia m'apprend
+la botanique et l'entomologie. Le soir, nous chantons des trios qui
+vraiment vont tres-bien. Sylvia a un contralto admirable, et chante
+d'une maniere tellement superieure, qu'elle pourrait certainement faire
+une grande fortune comme cantatrice. "Avec le mepris que tu as pour les
+prejuges les plus enracines de ce monde, lui disais-je hier soir,
+je m'etonne qu'une destinee si libre et si brillante ne t'ait pas
+tentee.--Je l'aurais essayee bien certainement, m'a-t-elle repondu, si
+je n'avais pas eu d'autre moyen d'existence; mais le petit heritage que
+Jacques m'a transmis de la part de mes parents a toujours suffi a mes
+besoins. J'ai ete libre de suivre mes gouts, qui me portaient vers
+une vie obscure et solitaire. Ce qui me serait odieux, ce serait la
+dependance. Si je me sentais condamnee a vivre d'une telle maniere et
+dans un tel lieu, je prendrais ce lieu et cette vie en horreur, quelque
+conformes qu'ils fussent d'ailleurs a mes penchants. Avec l'idee que je
+puis demain aller ou bon me semble, je suis capable de rester vingt ans
+dans un ermitage.--Toute seule? ai-je dit.--Si j'y pouvais vivre avec un
+coeur qui comprit bien le mien, j'y vivrais heureuse; sinon mieux vaut
+la solitude, et toute seule je puis vivre calme. N'est-ce pas deja
+beaucoup?--Eh quoi! lui ai-je dit, la solitude ne t'a jamais effrayee
+pour l'avenir? tu n'as jamais desire te marier pour avoir un appui, un
+ami de toute la vie; pour etre mere, Sylvia, ce qu'il y a de plus
+doux au monde?--Je n'ai peur ni de l'avenir ni du present, m'a-t-elle
+repondu; j'aurai la force de vieillir sans desespoir. Je ne sens pas le
+besoin d'un appui; j'ai assez de courage pour suffire a tous les maux de
+la vie. Quant a trouver un ami qui ne me manque jamais, c'est un bonheur
+accorde a une femme sur mille. Tu es bien enfant, Fernande. si tu crois
+qu'il entre dans la destinee de toutes de rencontrer un mari comme le
+tien; et, quant au bonheur de la maternite, je le comprends, je saurais
+l'apprecier; mais je n'ai pas encore rencontre l'homme que j'eusse ete
+joyeuse d'associer a ce role sacre. Je ne me flatte pas de le rencontrer
+jamais. Si cela m'arrive, j'en profiterai; mais je ne suis pas assez
+romanesque pour esperer ce qui est invraisemblable, ni assez faible pour
+souffrir d'un desir que je ne puis realiser.--Tu as l'ame bien forte,
+lui dis-je. Quant a moi, si je perdais mon mari et mes enfants, je
+n'espererais pas remplacer Jacques; je ne desirerais pas associer, comme
+tu dis, un autre homme au role sacre de la paternite; je me laisserais
+mourir.--Tu le pourrais peut-etre, a-t-elle dit. Pour moi, je suis douee
+d'une telle vigueur, que je ne pourrais me debarrasser de la vie que
+d'une maniere violente." Elle parlait avec sa voix de basse dans le
+grand salon, ou l'obscurite nous avait peu a peu gagnees; de temps on
+temps elle frappait un accord melancolique sur le piano; en ce moment
+elle fit une modulation si bizarre et si triste, qu'il me passa un
+frisson dans tous les nerfs. "Oh! mon Dieu, m'ecriai-je, tu me fais
+peur ce soir; je ne sais pas de quoi nous nous avisons de parler!" J'ai
+traverse le salon pour tirer la sonnette et demander des bougies, et je
+me suis figure que quelqu'un se levait de dessus le sofa en meme temps
+que moi. J'ai fait un grand cri et me suis elancee vers Sylvia a demi
+morte de frayeur. "Oh! que tu es enfant et pusillanime pour etre la
+femme de Jacques!" m'a-t-elle dit d'un ton ou il entrait un peu de
+reproche. Elle s'est levee pour aller tirer la sonnette. "Ne me quitte
+pas! me suis-je ecriee; il y a quelqu'un dans la chambre, j'en suis
+sure, la, du cote du canape.--Si cela est, je ne vois pas de quoi tu
+as pour, car ce ne peut etre que Jacques.--Est-ce, toi, Jacques?" me
+suis-je ecriee d'une voix tremblante. Jacques s'est approche de nous,
+nous a entourees de ses bras, et nous a embrassees toutes deux. "Va
+donc chercher de la lumiere, mechant!" lui ai-je dit. Il est sorti sans
+repondre et n'est rentre qu'une demi-heure apres. Nous etions installees
+deja, moi a mon metier, Sylvia a copier de la musique. "Tu as une femme
+bien brave," lui a dit Sylvia avec son ton de gaiete qui est toujours un
+peu brusque. Il a fait semblant de n'y rien comprendre, sans doute pour
+me mystifier, et il a pretendu qu'il etait dans le parc depuis plus
+d'une heure, et qu'il n'en etait pas sorti un instant.
+
+Mes enfants se portent a merveille et grossissent a vue d'oeil comme des
+poussins. Jacques me contrarie bien un peu quelquefois a leur egard. Il
+s'en occupe plus qu'il ne convient a un homme, et pretend que je n'y
+entends rien. Sylvia se met entre nous; elle emporte le berceau et dit:
+"Cela ne vous regarde ni l'un ni l'autre; ces enfants-la sont a moi."
+
+
+
+XXXVIII
+
+DE FERNANDE A CLEMENCE.
+
+Lundi.
+
+Decidement, ma chere, il y a un revenant dans la maison; Jacques et
+Sylvia en rient; pour moi, je ne suis pas rassuree du tout. Ou c'est un
+monsieur tres-effronte qui vient faire un petit roman sous nos fenetres,
+ou c'est un voleur bien eleve, qui s'y prend de cette maniere pour
+s'introduire dans la maison. Le jardinier a vu se promener une ombre
+autour de la piece d'eau, a deux heures du matin, et il a eu une telle
+peur qu'il en est malade. Pauvre homme! il n'y a que moi qui le plaigne.
+Les chiens ont fait des hurlements epouvantables toute la soiree. J'ai
+conjure Jacques d'y faire attention, et il n'en a tenu compte; il est
+sorti avec Sylvia pour voir rentrer les foins dans une metairie voisine,
+et ils n'ont pas voulu me laisser aller avec eux, parce qu'il tomba
+beaucoup d'humidite dans notre vallee a cette heure-ci, et que je suis
+tres-enrhumee. Je commencais a rire moi-meme de mes frayeurs, et je
+m'appretais a t'ecrire tranquillement, quand j'ai entendu sous ma
+fenetre le son d'un hautbois. Je n'ai d'abord songe qu'au plaisir de
+l'ecouter, persuadee que c'etait un de ces mille talents que Jacques
+possede et que je decouvre en lui tous les jours. Je me suis mise a la
+fenetre, et, apres qu'il a eu fini, je lui ai dit en me penchant sur le
+balcon: "Comme un ange! Voila mon gage, beau menestrel." Alors j'ai
+jete sur la terrasse sablee, qu'eclairait la lune, un bracelet d'or que
+j'avais au bras. Un homme est sorti aussitot des buissons, l'a ramasse
+et l'a emporte en courant; mais au meme instant j'ai entendu derriere
+moi la voix de Jacques, et je suis restee stupefaite. J'ai raconte ce
+qui venait de m'arriver, et pourtant je n'ai pas ose parler du bracelet.
+J'ai trouve ma mystification si complete et si ridicule, que j'ai craint
+les railleries de Sylvia et peut-etre les reproches de Jacques; car
+c'est lui qui m'avait donne ce bracelet; son chiffre y est grave avec le
+mien, et je suis desesperee de le savoir dans les mains d'un etranger.
+Plaise a Dieu que ce soit un voleur! J'aurai fait la niaiserie la plus
+parfaite qu'on puisse faire en lui jetant mes bijoux a la tete; mais le
+present de Jacques ira chez le fondeur, et ne servira pas de trophee a
+quelque impertinent. J'ai seulement raconte que j'avais entendu jouer
+du hautbois, que j'avais appele, croyant m'adresser a Jacques, et que
+j'avais vu fuir un homme qui m'avait semble a peu pres de sa taille et
+vetu comme lui. Alors nous nous sommes rappele l'aventure de ma frayeur
+dans le grand salon d'ete; Jacques a persiste a nier qu'il y fut entre
+et qu'il se fut diverti a nous ecouter. Dans le doute, je n'ai jamais
+ose parler du baiser que nous avions recu, Sylvia et moi; pour elle,
+elle est si distraite et si peu susceptible de s'etonner ou de
+s'epouvanter de quelque chose, que je gagerais qu'elle ne s'en souvient
+plus; le fait est qu'elle n'en a rien dit ni a Jacques ni a moi, et que
+je ne sais que penser de cette singuliere et facheuse aventure. Pour le
+bracelet, ce n'est certainement pas Jacques qui l'a ramasse; pour le
+baiser, j'en doute, car il assure tres-serieusement n'etre pas sorti du
+parc dans ce moment-la. Il est vrai qu'il plaisante quelquefois avec un
+sang-froid imperturbable, et qu'il s'amuse peut-etre en lui-meme de ma
+honte et de mon incertitude.
+
+En attendant que nous sachions ce que signifient ces mauvaises
+plaisanteries de notre follet, je veux te parler de l'eternelle affaire
+de la naissance de Sylvia. Est-ce que tu penses qu'elle serait la soeur
+de Jacques? Je le pense aussi parfois, mais cette idee m'attriste.
+Pourquoi alors Jacques m'en fait-il un mystere? Me juge-t-il incapable
+de garder un secret? Si elle est sa soeur, j'en suis plus jalouse que si
+elle ne l'etait pas; car je gage alors qu'il l'aime plus que moi. Tu
+te trompes bien, Clemence, si tu crois que je suis capable de cette
+grossiere jalousie qui consisterait a craindre de la part de mon
+mari une infidelite des sens; ce que je surveille avec envie, ce que
+j'interroge avec angoisse, c'est son coeur, son noble coeur, ce tresor
+si precieux, que l'univers devrait me le disputer, et que je n'ose me
+flatter d'etre digne de le posseder a moi seule tout entier. Sylvia est
+bien plus raisonnable, bien plus courageuse, bien plus instruite que
+moi; son age, son education et son caractere la rapprochent de Jacques,
+et doivent etablir entre eux une confiance bien mieux fondee. Moi je
+suis une enfant qui ne sait rien et qui ne comprend guere. Pour les arts
+et les petites sciences que Sylvia me demontre, il me semble que je ne
+manque pas d'intelligence; mais quand il est question de la science du
+coeur, je n'y comprends plus rien, et je ne concois meme pas qu'il y en
+ait une; je n'entends rien a leur courage, a leurs principes d'heroisme
+et de stoicisme. Que cela soit fait pour eux, c'est possible; mais
+que Dieu m'impose la force, a moi, pourquoi faire? J'ai toujours ete
+habituee a l'idee d'obeir par necessite, et quand j'ai agite en moi-meme
+l'aride pensee de l'avenir, je n'ai jamais souhaite d'autre bonheur que
+d'etre protegee, aidee et consolee par l'affection d'un autre. Il me
+semblait, dans les premiers jours, que mon mariage avec Jacques etait
+la plus parfaite realisation de ce reve. D'ou vient donc qu'il parait
+quelquefois regretter de ne pas trouver en moi son egale? D'ou vient que
+sa protection et sa bonte me font si souvent souffrir?
+
+Jeudi.
+
+Je ne sais que penser de ce qui se passe; je croirais volontiers que
+Sylvia, avec son nom fantastique, son caractere etrange et son regard
+inspire, est une espece de fee qui attire sous diverses formes le diable
+autour de nous. Hier, on vint nous dire qu'un sanglier etait sorti des
+grands bois et s'etait retire dans un des taillis de notre vallee. Cette
+chasse me fit bien un peu peur, non pour moi, qui suis toujours entouree
+et gardee comme une princesse, mais pour Jacques, qui s'expose a tous
+les dangers. Sa prudence, son adresse et son sang-froid ne me rassurent
+pas tout a fait; aussi j'essayai de le detourner de la pensee de lui
+donner l'assaut; mais Sylvia sautait de joie a l'idee de frapper la bete
+et de donner cours a son humeur energique et un peu feroce, a ce que
+nous pretendons. En une demi-heure nous fumes habillees pour la chasse;
+nos chevaux furent prets; les piqueurs, les chiens et les cors etaient
+deja en avant. Sylvia montait un petit cheval arabe tres-fringant que je
+n'ai jamais ose monter, et aussitot que je vis comme elle s'en faisait
+obeir, elle quia beaucoup moins de principes d'equitation que moi, j'en
+fus toute jalouse et toute boudeuse. Elle s'amusait a me depasser, a
+caracoler dans des chemins etroits et dangereux, ou les excellentes
+jambes de sa monture faisaient miracle. J'ai une tres-belle et bonne
+jument anglaise; mais je suis si poltronne, et j'exige d'un cheval tant
+de soumission et de tranquillite, que j'etais loin de briller comme
+Sylvia, et qu'elle m'eclipsait aux yeux de Jacques. "Je parie, me
+dit-elle comme nous entrions dans le taillis, que tu meurs d'envie a
+present d'etre a ma place?" Elle ne pouvait pas deviner plus juste. "Eh
+bien, me dit-elle, changeons vite de cheval, et que Jacques te voie sur
+son cher Chouiman au moment ou il s'y attend le moins." Nous etions
+seules avec deux domestiques; Sylvia avait deja saute a terre et
+tenait Chouiman par la bride, avant qu'un des deux butors qui nous
+accompagnaient eut songe a quitter l'etrier. Au meme instant, le
+sanglier, debusque par les chiens, vint droit a nous et passa a trois
+pas de moi sans songer a attaquer personne; mais le cheval arabe eu
+peur, se cabra et faillit renverser Sylvia, qui s'obstinai a ne pas lui
+lacher la bride. Alors un homme qui me semblait etre un de nos piqueurs,
+car il etait vetu a peu pres comme eux, sortit de je ne sais ou, et
+retint le cheval pret a s'echapper. Je n'avais plus aucune envie de
+l'essayer. Cet homme aida Sylvia a remonter; mais aussitot qu'elle fui
+en selle, et comme il lui presentait sa bride, elle lui cingla les
+doigts de sa cravache, en disant: _Ah! ah!_ d'une maniere qui semblait
+exprimer la surprise et la moquerie. L'inconnu disparut comme il etait
+venu au milieu des branches, et je demandai a Sylvia, avec une avide
+curiosite, ce que cela signifiait. "Oh! rien repondit-elle, un piqueur
+maladroit qui m'a ecorche la main avec ses bons offices.--Et tu
+cravaches un homme pour cela? lui dis-je.--Pourquoi non?" dit-elle.
+Puis elle repartit au galop, et je fus forcee de la suivre, assez peu
+satisfaite de cette explication, et au moins tres-etonnee des manieres
+de Sylvia avec les piqueurs de mon mari. Je demandai aux domestiques le
+nom de cet homme; ils me dirent qu'ils ne l'avaient jamais vu.
+
+La chasse nous occupa pendant plusieurs heures, et Sylvia semblait ne
+pas avoir autre chose dans l'esprit. Je l'observais, car je soupconnais
+un peu ce revenant d'etre quelque amant au desespoir. Ce qui se passa au
+retour de la chasse me rejette dans de nouvelles incertitudes.
+
+Nous revenions par la traverse aux premieres clartes le la lune; c'etait
+une des plus belles soirees que nous ayons eues cette annee. Il faisait
+un peu frais; mais le paysage etait si bien eclaire, l'air etait si
+parfume des plantes aromatiques qui croissent dans les ruisseaux, le
+rossignol chantait si bien, que j'etais vraiment disposee aux idees
+romanesques. Jacques proposa de prendre un chemin encore plus court que
+celui que nous suivions. "Il est assez difficile pour les chevaux, me
+dit-il, et je n'ai pas encore ose t'y conduire; mais puisque tu as
+eu aujourd'hui un si grand acces de courage que de vouloir essayer
+Chouiman, tu auras bien celui de descendre au pas un sentier un peu
+raide.--Certainement, lui dis-je, puisque tu crois qu'il n'y a pas de
+danger." Et nous nous mimes en route dans un ordre tres-pittoresque. Un
+groupe de chasseurs, escorte des limiers et des cors, marchait en tete,
+portant le sanglier, qui etait enorme; les cavaliers venaient ensuite,
+nous au centre; nous entourions le flanc de la colline d'une ligne noire
+d'ou partait de temps en temps un eclair quand le sabot d'un cheval
+heurtait le roc. Derriere nous, un autre corps de piqueurs et de chiens
+suivait lentement, et les fanfares s'appelaient et se repondaient des
+deux extremites de la caravane. Quand nous fumes au plus rapide du
+sentier, Jacques dit a un des piqueurs de prendre la bride de mon
+cheval, et de le soutenir pour descendre; puis il proposa a Sylvia de
+faire une folie. "Une folie? dit-elle; lancer nos chevaux d'ici a la
+plaine?--Oui, dit Jacques; je te reponds des jambes de Chouiman si tu ne
+le contraries pas.--Allons!" repondit la mauvaise tete; et, sans ecouter
+mes reproches et mes cris, ils partirent comme la fondre par une pente
+lisse, mais rapide, qui formait le flanc de la colline. Il me passa une
+sueur froide par tous les membres, et mon coeur ne reprit le mouvement
+que quand je les vis arriver sans accident au bas de la pente. Alors je
+m'apercus que les cavaliers qui etaient devant etaient alles plus vite
+que mon cheval guide par un pieton, et que ceux qui etaient derriere,
+stupefaits sans doute de l'audace de Jacques et de Sylvia, s'etaient
+arretes pour les regarder, de maniere que je me trouvais seule sur le
+sentier avec l'homme qui tenait ma bride a une assez grande distance des
+uns et des autres.
+
+Toutes les histoires de voleurs et de revenants qui m'ont trotte par la
+cervelle depuis cinq ou six jours me revinrent a l'esprit, et cet homme
+qui marchait aupres de moi commenca a me faire une peur epouvantable.
+Je le regardais avec attention et ne reconnaissais en lui aucun des
+piqueurs de mon mari. Il me semblait au contraire reconnaitre l'homme
+mysterieux que Sylvia avait gratifie le matin d'un si joli coup de
+cravache sur les doigts. Cependant je n'avais pas eu le temps de faire
+grande attention a son vetement, et de son visage enfonce sous un grand
+chapeau de paille je n'avais vu qu'une barbe noire, qui m'avait paru
+sentir le brigand d'une lieue. En ce moment, quoiqu'il fut bien pres de
+moi, je le voyais encore moins, parce qu'il etait plus bas que moi et
+que son chapeau me le cachait entierement; cependant, comme il etait
+paisible et silencieux, je me rassurai peu a peu. Je ne connais pas tous
+les gardes forestiers et paysans amateurs de la chasse qui viennent,
+avec la permission de Jacques, s'adjoindre a nous quand ils entendent le
+son du cor dans la vallee, et que souvent, au retour, mon mari invite
+a venir se rafraichir avec ses piqueurs. Presque tous sont vetus d'une
+blouse et coiffes d'un chapeau de paille. Le fait est que je commencais
+a ne plus rien craindre, et a croire Sylvia tres-capable de frapper un
+piqueur ni plus ni moins qu'un negre. J'eus donc la hardiesse d'adresser
+la parole a mon guide, et de lui demander si le chemin ne me permettait
+pas d'aller seule." Oh! pas encore!" me repondit-il. Le son de sa voix
+et l'expression presque suppliante de sa reponse etaient si peu d'un
+piqueur, que la peur me prit de nouveau. Si j'avais le courage de
+Sylvia, pensais-je, je donnerais un grand coup de cravache a ce brigand,
+et pendant qu'il se frotterait les doigts d'un air consterne, j'irais
+en un temps de galop rejoindre les autres chasseurs. Mais outre que je
+n'oserais jamais, si c'est un vrai domestique, j'aurais fait la chose
+du monde la plus insolente et la plus singuliere. Au milieu de ces
+reflexions, je vis pourtant que nous approchions sans accident des
+cavaliers, et au moment ou j'allais presser mon cheval avec le talon
+pour le degager des mains de l'homme mysterieux, celui-ci se retourna a
+demi vers moi, et, elevant le bras, il retroussa la manche de sa blouse.
+Je vis alors briller quelque chose que je reconnus pour mon bracelet. Je
+n'eus pas la force de crier, et l'inconnu, lachant ma bride, resta
+sur le bord du chemin, en me disant a demi-voix ces etranges paroles:
+"J'espere en vous." Puis il s'enfonca dans un massif d'arbres, et je
+m'enfuis au galop plus morte que vive.
+
+Ce qui me tourmente et m'afflige le plus dans tout cela, c'est l'espece
+de mystere que la finalite a etabli entre moi et cet homme. A present,
+je vois tous les inconvenients qui resultent du bracelet, et j'ose moins
+que jamais en parler a Jacques. S'il allait le chercher et le provoquer
+en duel! S'il allait m'accuser d'imprudence et de legerete! Je suis bien
+malheureuse, car j'ai cru certainement jeter mon bracelet a Jacques
+lui-meme; et celui qui l'a recu croit que je suis une petite personne
+romanesque, facile a conquerir avec un baiser dans l'obscurite et un air
+de hautbois. Je suis fachee a present de ne lui avoir pas parle pour
+lui expliquer ma meprise et lui redemander mon bracelet. Peut-etre me
+l'eut-il rendu. Mais j'ai perdu la tete, comme je fais toujours dans les
+occasions ou un peu de sang-froid me serait necessaire. J'ai essaye de
+savoir ce que Sylvia pense de cet homme. Elle pretend que je suis folle,
+et qu'il n'y a point d'autre _homme_ dans la vallee que Jacques. Celui
+que le jardinier a vu est, selon elle, un voleur de fruits; celui qui a
+joue du hautbois, un comedien ambulant, ou bien un commis voyageur qui
+aura couche a l'auberge du village, et se sera amuse a sauter le fosse
+du jardin, afin de se vanter dans quelque estaminet d'avoir eu une
+aventure romanesque dans son voyage. Quant a l'homme au coup de
+cravache, elle persiste a dire que c'est un paysan; et je n'ose parler
+de l'homme au bracelet, car l'idee qu'un commis voyageur ou un musicien
+ambulant croit avoir recu ce gage de ma bienveillance, me cause une
+mortification extreme.
+
+Au fait, quant a cela, l'explication de Sylvia me parait assez
+admissible; si je ne craignais de causer quelque malheur, je confierais
+tout a Jacques, et il irait chatier cet impertinent comme il le merite.
+Mais cet homme peut etre brave et habile duelliste. L'idee d'engager
+Jacques dans une affaire de ce genre me fait dresser les cheveux sur la
+tete. Je me tairai.
+
+
+
+XXXIX.
+
+D'OCTAVE A M. ***.
+
+De la vallee de Saint-Leon.
+
+Tu m'as souvent dit que j'etais fou, mon cher Herbert, et je commence a
+le croire. Ce qu'il y a de certain, c'est que je suis fort content de
+l'etre, car sans cela je serais fort malheureux.
+
+Si tu veux savoir ou je suis et de quoi je suis occupe, j'aurai quelque
+embarras a le repondre. Je suis dans un pays ou je n'ai jamais mis
+le pied, que je ne connais pas, ou je n'ose marcher que sous un
+deguisement. Quant a mes occupations, elles consistent a errer autour
+d'un vieux chateau, a jouer du hautbois au clair de la lune, et a
+recevoir de temps en temps un coup de cravache sur les doigts.
+
+Tu as du etre peu surpris de mon brusque depart, quand tu auras su que
+Sylvia avait quitte Geneve un mois auparavant. Tu auras suppose que
+j'etais alle la rejoindre, et tu ne te seras pas trompe. Mais ce que tu
+ne supposes certainement pas, c'est que, sans invitation et meme sans
+permission, je me sois mis a courir sur ses traces. Elle a quitte
+son ermitage du Leman avec la bizarrerie qu'elle met dans toutes ses
+resolutions, et par suite d'une de ces idees spontanees qui lui viennent
+au moment ou l'on se croit le plus tranquille et le plus heureux des
+hommes a ses pieds. Etrange creature, trop passionnee ou trop froide
+pour l'amour, je ne sais, mais, a coup sur, trop belle et trop
+superieure a son sexe pour passer devant les yeux d'un homme sans le
+rendre un peu fou. Je savais que M. Jacques etait marie, et je pensais
+bien qu'elle etait allee s'installer aupres de lui; car, depuis
+plusieurs mois, elle m'annoncait ce projet chaque fois qu'elle etait de
+mauvaise humeur et qu'elle voulait me desesperer. Mais je ne savais pas
+si M. Jacques etait maintenant en Touraine ou en Dauphine; car dans
+l'orgueilleux billet que Sylvia avait laisse pour moi a l'ermitage,
+elle n'avait pas daigne me dire ou elle portait ses pas; c'est donc
+absolument au hasard que je suis venu ici. Je me suis installe dans la
+cabane d'un vieux garde-chasse avare et sournois, que j'ai choisi
+pour hote sur sa mauvaise mine, et qui pour de l'argent m'aiderait a
+assassiner tous les hommes et a enlever toutes les femmes du pays. C'est
+donc au milieu des bois que peuvent me chercher tes conjectures, dans la
+plus romantique vallee du monde, protege par un deguisement de chasseur
+braconnier plutot que vetu en honnete homme, braconnant en effet sous la
+protection de mon hote, et preparant avec lui, tous les soirs, le souper
+que nous avons conquis les armes a la main; dormant sur un grabat,
+lisant quelques chapitres de roman a l'ombre des grands chenes de la
+foret, hasardant des excursions sentimentales et mysterieuses autour de
+la demeure de mon inhumaine, ni plus ni moins que le comte Almaviva, et
+t'ecrivant sur un genou, a la lueur d'une torche de resine. Ce qu'il y a
+de plus ridicule dans tout cela, c'est que je le fais serieusement, et
+que je suis vraiment triste et amoureux comme un ramier. Cette Sylvia
+fait le desespoir de ma vie, et je donnerais un de mes bras pour ne
+l'avoir jamais rencontree. Tu la connais assez pour concevoir ce qu'un
+homme aussi peu charlatan que moi doit avoir a souffrir de ses caprices
+romanesques et du dedain superbe qu'elle a pour tout ce qui sort du
+monde ideal ou elle s'enferme. Il y a bien un peu de ma faute dans mon
+malheur. Je l'ai trompee, ou plutot je me suis trompe moi-meme en lui
+faisant croire que j'etais un transfuge de ce monde-la, et que je me
+sentais capable d'y retourner. Oui, je l'ai cru en effet, et, dans les
+premiers jours, j'ai ete tout a fait l'homme qu'elle devait ou qu'elle
+pouvait aimer. Mais peu a peu l'indolence et la legerete de mon
+caractere ont repris le dessus. La raison m'a fait de nouveau entendre
+sa voix, et Sylvia m'a semble ce qu'elle est en effet, enthousiaste,
+exageree, un peu folle.
+
+Mais cette decouverte ne suffisait pas pour m'empecher de l'aimer a la
+passion. L'exageration, qui rend les filles de province si ridicules,
+rendait Sylvia si belle, si frappante, si inspiree, que c'est la
+peut-etre son plus grand charme et sa plus puissante seduction. Mais
+elle l'a recu de Dieu pour son malheur et pour celui de ses amants, car
+elle peut se faire admirer, et ne peut persuader. Orgueilleuse jusqu'a
+la folie, elle veut agir comme si nous etions encore au temps de l'age
+d'or, et pretend que tous ceux qui osent la soupconner sont des laches
+et des pervers. Du moment que j'ai vu avec inquietude la singularite de
+sa conduite, et que j'ai pris de la jalousie a cause de la liberte de
+ses demarches, j'ai donc ete perdu dans son esprit; et precipite de
+cette region celeste ou elle m'avait fait asseoir avec elle, je suis
+tombe dans le monde fangeux des humains, ou cette belle sylphide n'a
+jamais daigne poser son pied d'ivoire. De ce moment, notre amour a ete
+une suite de ruptures et de raccommodements. Je me souviens que tu m'as
+dit, un jour que je te racontais tristement une de ces querelles
+apres la reconciliation: "De quoi te plains-tu?" Ah! mon ami, tu peux
+connaitre les femmes; mais tu ne connais pas Sylvia. Avec elle, le
+moindre tort est de la plus terrible importance, et chaque nouvelle
+faute creuse une tombe ou s'ensevelit une partie de son amour. Elle
+pardonne, il est vrai; mais ce pardon est pire que sa colere. La colere
+est violente est pleine d'emotion; le pardon de Sylvia est froid
+et inexorable comme la mort. En proie a mille soupcons, tourmente,
+incertain, tantot craignant d'etre dupe de la plus insigne coquette,
+tantot craignant d'avoir outrage la plus pure des femmes, j'ai vecu
+malheureux aupres d'elle, mais je n'ai jamais eu la force de m'en
+detacher. Vingt fois elle m'a chasse, et vingt fois j'ai ete lui
+demander ma grace apres avoir vainement essaye de vivre sans elle. Dans
+les premiers jours de mon bannissement, j'esperais m'applaudir d'avoir
+recouvre ma liberte et mon repos. Je me laissais aller delicieusement
+au bien-etre de l'indifference et de l'oubli. Mais bientot l'ennui
+me faisait regretter les agitations et les nobles souffrances de la
+passion. Je jetais mes regards autour de moi pour chercher un autre
+amour; mais l'indolence de mon esprit et l'activite de mon caractere
+m'eloignaient egalement des autres femmes. Mon caractere me portait a
+leur preferer la chasse, la peche, tous ces plaisirs energiques de la
+campagne que Sylvia partageait avec moi. Mon esprit s'effrayait de
+recommencer un apprentissage et de tenter une nouvelle conquete. Et puis
+quelle femme peut etre comparee a Sylvia pour la beaute, l'intelligence,
+la sensibilite et la noblesse du coeur? Oui, quand je l'ai perdue, je
+lui rends justice, je m'etonne et m'indigne d'avoir pu soupconner une
+femme si grande, et dont la conduite hautaine me prouve a quel point
+elle etait incapable de descendre au mensonge. Mais quand je la
+retrouve, je souffre de son caractere raide et inflexible, de son humeur
+violente, de son mysticisme intolerant et de ses exigences bizarres.
+Elle ne se plie a aucune de mes imperfections; elle ne pardonne a aucun
+de mes defauts; elle tire argument de tout pour me demontrer a quel
+point son ame est superieure a la mienne, et rien n'est plus funeste a
+l'amour que cet examen mutuel de deux coeurs jaloux et orgueilleux de se
+surpasser. Le mien se lassait bien vite de cette lutte; j'aurais mieux
+aime un amour moins difficile et moins sublime. Sylvia m'accablait de
+son dedain, et quelquefois me prouvait la pauvrete de mon coeur avec
+tant de chaleur et d'eloquence, que je me persuadais n'etre pas ne pour
+l'amour et que je n'oserais me persuader encore que je suis digne de le
+connaitre. Mais, s'il en est ainsi, pourquoi suis-je ne, et a quoi
+Dieu me destine-t-il en ce monde? Je ne vois pas vers quoi ma vocation
+m'attire. Je n'ai aucune passion violente, je ne suis ni joueur, ni
+libertin, ni poete; j'aime les arts, et je m'y entends assez pour y
+trouver un delassement et une distraction; mais je n'en saurais faire
+une occupation predominante. Le monde m'ennuie en peu de temps; je sens
+le besoin d'y avoir un but, et nul autre but ne m'y semble desirable que
+d'aimer et d'etre aime. Peut-etre serais-je plus heureux et plus sage si
+j'avais une profession; mais ma modeste fortune, qu'aucun desordre n'a
+entamee, m'a laisse la liberte de m'abandonner a cette vie oisive et
+facile a laquelle je me suis habitue. M'astreindre aujourd'hui a un
+travail quelconque me serait odieux. J'aime la vie des champs, mais non
+pas sans une compagne qui me fasse gouter les plaisirs de l'esprit et
+du coeur, au sein de cette vie materielle ou l'effroi de la solitude
+me gagnerait bientot. Peut-etre suis-je propre au mariage; j'aime les
+enfants, je suis doux et range, je crois que je ferais un tres-honnete
+bourgeois dans quelque ville du second ordre de notre paisible Helvetie.
+Je pourrais me faire estimer comme cultivateur et pere de famille;
+mais je voudrais que ma femme fut un peu plus lettree que celles qui
+tricotent un bas bleu du matin au soir. Et moi-meme je craindrais de
+m'abrutir en lisant mon journal et en fumant au milieu de mes dignes
+concitoyens et des pots de biere; presque aussi simples et inoffensifs
+les uns que les autres.
+
+Enfin, il me faudrait trouver une femme inferieure a Sylvia, et
+superieure a toutes celles que je pourrais obtenir, a ma connaissance.
+Mais, avant tout, il faudrait guerir de l'amour que j'ai pour Sylvia, et
+c'est une maladie dont mon ame est encore loin d'etre delivree.
+
+Ne sachant que faire, je suis venu ici essayer encore mon destin.
+D'abord j'avais l'intention de me jeter a ses pieds, comme a
+l'ordinaire, et puis le caprice m'a pris de l'epier un peu, de consulter
+l'opinion de ce qui l'entoure, de la connaitre, et de la voir enfin sans
+qu'elle s'en doutat, afin de m'oter de l'esprit, une fois pour toutes,
+les soupcons qui m'ont tourmente si souvent, et qui me tourmenteront
+peut-etre encore; car Sylvia a un talent extraordinaire pour les faire
+naitre, un mepris profond pour les explications les plus faciles, et moi
+une pauvre tete qui se cree promptement des tourments cruels. Je n'ai pu
+obtenir aucune des lumieres que je cherchais, car mon imperatrice Sylvia
+n'est ici que depuis trois semaines, et on n'avait jamais entendu parler
+d'elle dans le pays. Si elle savait que ces idees m'ont passe par la
+tete, elle ne me pardonnerait jamais; mais elle le saura d'autant moins
+que le cours de mes observations est a peu pres termine. Hier, elle
+m'a reconnu sous mon deguisement et m'a accueilli d'une maniere fort
+impertinente. Je serai donc oblige de me montrer. Jacques me connait et
+me decouvrirait bientot. Ils riraient peut-etre ensemble a mes depens,
+si je ne prenais le parti d'aller en rire moi-meme avec eux.
+
+Ce Jacques est certes un galant homme, dont le caractere froid et
+l'exterieur reserve ne m'ont jamais permis beaucoup de familiarite, et
+contre lequel jusqu'ici je me suis senti d'ailleurs des mouvements de
+jalousie epouvantables. A present, j'ai des raisons pour savoir que j'ai
+ete injuste et grossier dans mes soupcons. Mais je lui en veux un peu
+d'avoir ete de moitie dans la fierte superbe avec laquelle Sylvia a
+refuse longtemps de me rassurer en m'expliquant leur parente et leurs
+relations. Je lui en veux aussi d'etre pour Sylvia le type de tout ce
+qu'il y a de plus grand et de plus beau dans le monde, la seule ame
+digne de voler sur la meme ligne que la sienne dans les champs de
+l'empyree, en un mot l'objet d'un amour platonique et d'un culte
+romanesque dont je ne suis plus jaloux, mais qui me cause assez de
+mortification. Je n'en serai pas moins l'ami et le serviteur de M.
+Jacques en toute occasion; mais si, avant de lui donner une poignee
+de main, je pouvais le taquiner un peu et me venger de Sylvia en me
+montrant epris d'une autre, cela me divertirait.
+
+Pour t'expliquer cette nouvelle folie, il faut que tu saches que M.
+Jacques a le plus joli joyau de petite femme couleur de rose qu'on
+puisse imaginer. Moins belle que Sylvia, elle est certainement plus
+gentille, et, a coup sur, son ame romanesque a sa maniere est moins
+altiere et moins cruelle. J'en ai pour gage un bracelet qui m'a ete jete
+par une fenetre avec de tres-douces paroles, un soir que je croyais
+adresser a ma tigresse les accents passionnes de mon hautbois. Je suis
+loin d'etre assez fat pour en tirer grande vanite, car je ne sache pas
+qu'elle ait encore pu voir ma figure, et ce soir-la elle n'avait pas
+meme entrevu mon spectre; c'est donc au son du hautbois, a l'enivrement
+d'un soir de printemps et a quelque reve de pensionnaire en vacances
+qu'elle aura accorde ce gage de protection. Je suis un trop honnete
+homme et un heros de roman trop maladroit pour abuser serieusement de
+cette petite coquetterie; mais il m'est bien permis de faire durer
+encore le roman pendant quelques jours. J'ai debute par un baiser, qui
+peut-etre a laisse quelque emotion dans le coeur de la blonde Fernande,
+quand elle a su qu'elle avait ete embrassee avec Sylvia, dans
+l'obscurite, par un autre que son mari. Ne me trouves-tu pas devenu
+bien scelerat par depit, moi qui le suis si peu par nature? Ce soir-la,
+vraiment, j'etais tout occupe de Sylvia; j'etais entre par une des
+portes de glace du salon qui donne sur les bosquets du jardin, avec
+l'intention d aller ouvertement demander pardon a Sylvia des torts que
+j'ai et de ceux que je n'ai pas. Elles jouaient du piano; il faisait
+sombre; elles ne s'apercurent pas de la presence d'un tiers. Je m'assis
+sur le sofa. Une d'elles vint s'asseoir aupres de moi sans me voir.
+J'allais la saisir dans mes bras, quand je reconnus au piano la voix de
+Sylvia. J'ecoutai une petite conversation sentimentale qu'elles eurent
+ensemble, et, au moment ou elles me decouvrirent, j'embrassai Sylvia,
+et j'allais parler, lorsque Fernande, me prenant pour son mari et
+m'entendant embrasser sa compagne, approcha son visage du mien, avec
+une petite maniere d'enfant jaloux a laquelle je t'aurais bien defie de
+resister. Je ne sais comment, dans l'obscurite, mes levres rencontrerent
+les siennes. Ma foi! je fus si trouble de cette aventure que je m'enfuis
+sans leur faire savoir que je n'etais pas Jacques. Depuis ce temps, je
+sais par mon vieux hote, qui est l'oncle de Rosette, soubrette de ces
+dames, que la belle Fernande a des terreurs paniques, et n'entend pas
+remuer une feuille dans le parc ou trotter une souris dans le chateau,
+sans se trouver mal. Rien n'est plus propre a l'audace d'un lutin que
+les frayeurs et les evanouissements de sa chatelaine; heureusement pour
+Fernande, je ne suis ni audacieux ni amoureux a ce point.
+
+Mais ces aventures m'amusent et m'occupent; j'ai vingt-quatre ans, cela
+m'est bien permis. Le beau temps, le clair de lune, cette vallee sauvage
+et pittoresque, ces grands bois pleins d'ombre et de mystere; ce chateau
+a mine venerable, qui est assis gravement sur le doux penchant d'une
+colline; ces chasseurs qui arpentent la vallee et la font retentir des
+hurlements des chiens et des sons du cor; ces deux chasseresses, plus
+belles que toutes les nymphes de Diane, l'une brune, grande, fiere et
+audacieuse, l'autre blanche, timide et sentimentale, montees toutes deux
+sur des chevaux superbes et galopant sans bruit sur la mousse des bois:
+tout cela ressemble a un reve, et je voudrais ne pas m'eveiller.
+
+
+
+XL.
+
+DE FERNANDE A CLEMENCE.
+
+Mardi.
+
+Cette histoire se complique et commence a me causer beaucoup de trouble
+et de chagrin: J'ai eu grand tort de cacher tout cela a Jacques; mais
+a present, chaque jour de silence agrandit ma faute, et je crains
+reellement ses reproches el sa colere. La colere de Jacques! je ne sais
+ce que c'est, je ne puis croire qu'il me la fasse jamais connaitre; et
+pourtant, comment un mari peut-il apprendre tranquillement que sa femme
+a recu d'un autre une declaration d'amour?
+
+Oui, Clemence, voila ou m'a conduite cette fatale meprise du bracelet.
+Hier soir, j'etais dans ma chambre avec mes enfants et Rosette; ma
+fille semblait souffrante et ne pouvait s'endormir. Je dis a Rosette
+d'emporter la lumiere, qui peut-etre l'incommodait. J'etais depuis
+quelque temps dans l'obscurite avec ma petite sur mes genoux, et je
+tachais de l'apaiser en chantant; mais elle ne criait que plus fort, et
+cela commencait a m'inquieter, lorsque le son du hautbois s'eleva, de
+l'autre extremite de l'appartement, comme une voix plaintive et douce.
+L'enfant se tut aussitot et resta comme ravi a l'ecouter; pour moi, je
+retenais ma respiration; la surprise et la peur me rendaient incapable
+de mouvement. L'inconnu etait dans ma chambre, seul avec moi! Je n'osais
+appeler, je n'osais fuir. Rosette entra comme le hautbois venait de se
+taire, et s'emerveilla de voir la petite silencieuse et calmee. "Va
+chercher de la lumiere, bien vite, bien vite, lui dis-je, j'ai une peur
+epouvantable; pourquoi m'as-tu laissee seule?--Il va falloir que madame
+reste encore seule, repondit-elle, pendant que j'irai chercher la
+lumiere en bas.--Ah! mon Dieu! pourquoi n'en as-tu pas dans ta chambre?
+lui repondis-je. Non! n'y va pas, ne me laisse pas ainsi. N'as-tu rien
+entendu, Rosette? Es-tu sure qu'il n'y ait personne avec nous dans la
+chambre?--Je ne vois personne que madame, les enfants et moi, et je n'ai
+entendu que la flute.--Qui est-ce qui jouait de la flute?--Je ne
+sais pas; monsieur, apparemment; quel autre dans la maison saurait en
+jouer!--Est-ce toi qui es la, Jacques? m'ecriai-je; si c'est toi, ne
+t'amuse pas a m'effrayer, car je mourrais de peur." Je savais bien
+que ce n'etait pas Jacques, mais je parlais ainsi pour forcer notre
+persecuteur a s'expliquer ou a se retirer. Personne ne repondit. Rosette
+ouvrit les rideaux, et, au clair de la lune, examina tous les recoins de
+l'appartement sans y decouvrir personne. Elle trouvait, sans doute, mes
+frayeurs bien ridicules, et j'en eus honte moi-meme; je lui dis d'aller
+chercher de la lumiere, et quand elle fut sortie, j'allai tirer le
+verrou derriere elle. Mais c'etait bien inutile, car l'inconnu entra
+par la fenetre. Je ne sais comment il s'y prit, et si de la galerie
+superieure il a eu l'audace de se risquer sur ma persienne, ou si, a
+l'aide d'une echelle, il sera venu d'en bas; le fait est qu'il entra
+aussi tranquillement que dans la rue. La colere me donna des forces, et
+je m'elancai devant le berceau de mes enfants, en criant au secours;
+mais il s'agenouilla au milieu de la chambre, en me disant d'une voix
+douce: "Comment est-il possible que vous ayez peur d'un homme qui
+voudrait pouvoir vous prouver son devouement en mourant pour vous?--Je
+ne sais qui vous etes, Monsieur, lui repondis-je d'une voix tremblante;
+mais, a coup sur, vous etes bien insolent d'entrer ainsi dans ma
+chambre; partez, partez! que je ne vous revoie jamais, ou j'avertirai
+mon mari de votre conduite.--Non, dit-il en se rapprochant, vous ne
+le ferez pas; vous aurez pitie d'un homme au desespoir." Je vis en ce
+moment le bracelet, et l'idee me vint de le redemander. Je le fis d'un
+ton d'autorite et en jurant que j'avais cru le jeter a mon mari. "Je
+suis pret a vous obeir en tout, dit-il d'un air resigne; reprenez-le,
+mais sachez que vous me reprenez le seul honneur et le seul espoir de ma
+vie." Alors il s'agenouilla de nouveau tout pres de moi et me tendit son
+bras. Je n'osais reprendre moi-meme le bracelet; il eut fallu toucher sa
+main ou seulement son vetement, et je ne trouvais pas cela convenable.
+Alors il crut que j'hesitais, car il me dit: "Vous avez compassion de
+moi, vous consentez a me le laisser, n'est-ce pas, o ma chere Fernande!"
+Et il saisit ma main, qu'il baisa plusieurs fois tres-insolemment. Je
+me mis a crier, et des pas se firent entendre aussitot dans la galerie
+voisine; mais avant que l'on eut le temps d'entrer, l'inconnu avait
+disparu, comme un chat, par la fenetre.
+
+Jacques et Sylvia frapperent alors a la porte, que j'avais fermee au
+verrou et que je ne songeais plus a ouvrir, tout en leur criant d'entrer
+au nom du ciel. Cette circonstance du verrou, qui se trouvait fatalement
+liee a l'entree d'un homme dans ma chambre, m'empecha de raconter ce
+qui s'etait passe; je dis que j'avais entendu le hautbois, que j'avais
+envoye Rosette chercher de la lumiere, qu'elle m'avait enfermee par
+megarde; que j'avais cru entendre du bruit dans ma chambre et que
+j'avais perdu la tete. Comme on me tient pour folle de peur, on ne m'en
+demanda pas davantage. Rosette assura bien avoir entendu le hautbois en
+traversant la galerie, on fit quelques recherches dans la maison et dans
+le jardin. On ne trouva personne, et on decreta, en riant, qu'on ferait
+venir un piquet de gendarmerie pour me garder. Sylvia alla chercher
+le dolman et le shako de Jacques, et s'en affubla avec de fausses
+moustaches; elle se planta ainsi derriere moi le sabre en main,
+affectant de suivre tous mes pas par la chambre pour me servir
+d'escorte. Elle etait jolie comme un ange avec ce costume. Nous avons ri
+jusqu'a minuit, et le reste de la nuit s'est passe fort tranquillement.
+Mais mon esprit est bien agite! Je sens que je suis engagee dans une
+aventure folle et imprudente, qui peut-etre aura des suites fatales.
+Fasse te ciel qu'elles retombent toutes sur moi seule!
+
+Jeudi.
+
+Je viens de recevoir le billet suivant, qui a ete remis a Rosette par
+son oncle le garde-chasse: "Belle et douce Fernande, ne soyez pas
+irritee contre moi, et ne vous meprenez pas sur les motifs de ma
+conduite. Vous pouvez me sauver du malheur eternel et me rendre le plus
+heureux des amis et des amants; j'aime Sylvia, et j'en ai ete aime. Je
+ne sais par quel crime irreparable j'ai perdu sa confiance et merite sa
+colere. Je ne renoncerai a elle qu'avec la vie; et _j'espere en vous_,
+en vous seule. Vous avez une ame aimante et genereuse, je le sais; je
+vous connais plus que vous ne pensez. Le bracelet que vous avez cru
+jeter a voire mari et que je vous rendrai, si vous ne l'accordez a la
+sainte amitie d'un frere, est a mes yeux un gage de confiance et de
+salut. Pardonnez-moi de vous avoir effrayee; j'esperais pouvoir vous
+parler en secret; je vois que cela sera impossible si vous ne m'accordez
+vous-meme cette grace; et vous me l'accorderez, n'est-ce pas, bel ange
+aux cheveux blonds? Votre mission sur la terre est de consoler les
+infortunes. J'irai vous attendre ce soir sous le grand ormeau des quatre
+sentiers, a l'entree du Val-Brun; faites-vous accompagner, si vous
+voulez, d'une personne sure, mais que ce ne soit pas votre mari. Il me
+connait, et je me flatte de posseder son estime et son amitie; mais
+en ce moment-ci il m'est contraire, et si vous ne travaillez a me
+justifier, je n'ai aucun espoir de rentrer en grace. Si vous ne venez
+pas, je deposerai votre bracelet sous la pierre du grand ormeau; vous
+l'y ferez prendre; mais il sera teint du sang "D'OCTAVE."
+
+[Illustration: Avec l'homme qui tenait ma bride.]
+
+Qu'en penses-tu? que dois-je faire? Mais a quoi sert de te le demander?
+Tu ne me repondras que dans huit jours, et il faut qu'avant ce soir
+j'aie pris un parti. Accorder un rendez-vous a ce jeune homme, surtout
+quand je sais que Jacques n'est pas dans ses interets, pour le
+reconcilier avec Sylvia, c'est une grande imprudence peut-etre selon le
+monde; selon ma conscience je n'y vois pourtant aucun mal. S'il y a
+des inconvenients, il n'y en a que pour moi, qui risque de deplaire a
+Jacques et d'encourir ses reproches, tandis que je puis rendre, si je
+reussis, un service a Sylvia et a Octave, peut-etre assurer le bonheur
+de leur vie entiere; car il n'est pas de bonheur sans l'amour. Sylvia
+cache en vain son chagrin; je vois maintenant pourquoi ses pensees sont
+si noires et son avenir si sombre a ses yeux. Si elle a pu aimer ce
+jeune homme, il doit etre au-dessus du commun et avoir une belle ame;
+car Sylvia est bien exigeante dans ses affections, et trop fiere pour
+avoir jamais pu s'attacher a un etre qui n'en eut pas ete digne. Je vois
+bien maintenant qu'elle a reconnu son amant dans le chasseur qu'elle a
+si bien corrige de l'envie d'etre prevenant avec elle, et je vois aussi,
+dans ce coup de cravache, accompagne d'un silence si complet sur sa
+decouverte, plus de moquerie malicieuse que de veritable colere. Je
+parie qu'elle meurt d'envie qu'on amene son ami a ses genoux; il est
+impossible qu'il en soit autrement; cet Octave l'aime a la folie,
+puisqu'il fait des choses si extraordinaires pour la retrouver. Il a une
+figure charmante, du moins a ce qu'il m'a semble quand je l'ai entrevu
+dans ma chambre au clair de la lune. Jacques est severe et inexorable,
+il traite trop Sylvia comme un homme; il ne devine pas les faiblesses
+du coeur d'une femme, et ne comprend pas, comme moi, ce que son courage
+doit cacher d'ennui et de souffrance. Si je refuse d'aider cette
+reconciliation, c'en est peut-etre fait de son bonheur; peut-etre se
+condamnera-t-elle a une eternelle solitude; et ce jeune homme, s'il
+allait se tuer en effet! Je l'en croirais assez capable; il semble
+veritablement epris. Que faire? Je n'ose me decider a rien; heureusement
+j'aurai le temps d'y penser d'ici a ce soir.
+
+[Illustration: Dans la cabane d'un vieux garde-chasse.]
+
+
+
+XLI.
+
+D'OCTAVE A HERBERT.
+
+Mon ami, je me suis hate de remettre les choses sur le pied ou elles
+doivent etre; car mes affaires commencaient a s'embrouiller. Fernande
+prenait mes plaisanteries au serieux, et il etait temps de la desabuser;
+autrement je courais le risque ou d'etre decouvert et recommande par
+elle a son mari, ou d'etre force de lui faire la cour tout de bon. Je
+ne voulais ni l'un ni l'autre. Peut-etre, avec ce caractere de femme
+craintif, nerveux, et toujours dans le paroxysme d'une emotion
+quelconque, m'eut-il ete facile, aide par le romanesque des
+circonstances, de tourner les choses a mon profit et de faire beaucoup
+de progres en peu de temps. Les femmes comme Sylvia se donnent par
+amour; mais, ou je me trompe bien, ou celles qui ressemblent a Fernande
+se laissent prendre sans savoir pourquoi, sauf a en etre au desespoir
+le lendemain. Je ne pense pas; que Lovelace, a ma place, eut agi aussi
+vertueusement que moi; mais je n'ai pas l'honneur d'etre M. Lovelace, et
+j'agis selon ma maniere, qui n'a rien de scelerat. Surprendre les sens
+d'une jeune femme pour laquelle je n'ai point d'amour, et la livrer a la
+honte et a la colere, en m'adressant le lendemain sous ses yeux a une
+autre, ce ne serait pas seulement le fait d'un lache, mais celui d'un
+sot. Car, assurement, apres avoir possede ces deux femmes, je serais
+chasse et deteste de toutes deux; et je ne crois pas que le souvenir
+d'avoir presse Fernande une heure dans mes bras valut le bonheur de
+m'asseoir pendant un an seulement a cote de Sylvia.
+
+J'ai donc coupe court a cette intrigue, qui prenait une tournure trop
+folle; mais trop fou moi-meme pour me resoudre a detruire tout a fait
+mon roman en un jour, j'ai pris Fernande pour confidente et pour
+protectrice. Je lui ai ecrit un billet bien sentimental, ou, avec un
+peu de flatterie, un peu d'exageration et un peu de mensonge, je l'ai
+engagee a m'accorder une entrevue pour traiter de la grande affaire de
+ma reconciliation avec Sylvia. J'ai arrange mon plan de maniere a faire
+durer le plus longtemps possible le mysterieux mais innocent commerce
+que j'ai etabli avec mon bel avocat. J'aurai donc pour quelques jours
+encore le clair de lune, les appels du hautbois, les promenades sur la
+mousse, les robes blanches a travers les arbres, les billets sous la
+pierre du grand ormeau, en un mot ce qu'il y a de plus charmant dans une
+passion, les accessoires. Je suis bien enfant, n'est-ce pas? Oh bien,
+oui! et je n'en ai pas honte. Il y a si longtemps que je suis triste et
+ennuye!
+
+
+
+XLII.
+
+DE FERNANDE A CLEMENCE.
+
+Eh bien! je me suis decidee a aller consoler cet amant infortune. Tu
+diras ce que tu voudras, mais il me semble que j'ai bien fait, car je me
+sens le coeur heureux et attendri. J'ai emmene Rosette, apres lui avoir
+bien recommande le secret (elle etait deja dans la confidence), et nous
+avons ete ensemble au grand ormeau. Le pauvre desole est venu a moi avec
+des transports de joie et de reconnaissance. C'est un bien bon jeune
+homme que cet Octave, et je suis sure a present qu'il est digne de
+Sylvia. Il m'a raconte toutes ses peines, et m'a depeint le caractere de
+Sylvia et le sien de maniere a me faire comprendre par quels endroits
+ils s'etaient souvent offenses sans raison apparente. Sais-tu que ce
+recit m'a fait une singuliere impression, et qu'il m'a semble lire
+l'histoire de mon coeur depuis un an? Pauvre Octave! je le plains plus
+qu'il ne peut l'imaginer; je comprends le malheur dont il souffre; et je
+ne sais trop si je ne devrais pas lui conseiller d'oublier a jamais son
+amour et de chercher quelque ame plus semblable a la sienne. Oui, c'est
+la meme souffrance, c'est la meme destinee que moi! Une tete jeune,
+confiante et sans experience comme la mienne, aux prises avec un
+caractere fier, obstine et grave comme celui de Jacques. Maintenant
+qu'il m'a fait connaitre Sylvia, je vois bien qu'elle est la soeur de
+mon mari; si elle n'est que son eleve, il est certain qu'il lui a bien
+enseigne et fidelement transmis sa maniere d'aimer. Que ne sont-ils
+epoux! ils seraient a la hauteur l'un de l'autre.
+
+Ce ne sera pas une chose aisee, je ne sais pas meme si ce sera une chose
+possible, que cette reconciliation. Nous n'avons rien conclu, Octave et
+moi, dans cette premiere entrevue; je ne pouvais rester qu'une heure,
+et elle a ete toute employee a me mettre au fait de leur position
+respective. Il m'a promis que le lendemain il me dirait ce qu'il faut
+faire; j'y retournerai donc ce soir. Il m'est tres-facile de m'absenter
+une heure sans qu'on s'en apercoive au chateau. Jacques et Sylvia
+ne sont pas faches de se trouver seuls pour faire ensemble de la
+philosophie aussi sombre que possible; ils ne tiennent donc pas
+grand'note de ce que je fais pendant ce temps-la. Dieu sait, d'ailleurs,
+si Jacques m'aimerait assez a present pour etre jaloux!
+
+Ah! que les temps sont changes, ma pauvre amie! Il est vrai que nous
+sommes heureux maintenant, si le bonheur est dans la tranquillite et
+dans l'absence de reproches; mais quelle difference avec les premiers
+temps de notre amour! Il y avait alors en nous une joie toujours vive,
+un transport continuel, et notre ame, pour etre remplie de passion, n'en
+etait pas moins calme et sereine. Qui a detruit ce repos? qui a emporte
+ce bonheur? Je ne puis croire que ce soit moi seule. Il y a eu de ma
+faute, il est vrai; mais avec un etre plus imparfait et plus indulgent
+que Jacques, au lieu de relacher nos liens, ces premieres souffrances
+les auraient peut-etre resserres. D'ou vient qu'Octave, malgre toutes
+les duretes et les bizarreries de Sylvia, l'aime davantage chaque jour,
+en proportion des maux qu'il souffre pour elle? D'ou vient que Jacques
+ne peut se faire enfant avec moi, comme Octave se fait esclave et
+victime patiente avec Sylvia? A present Jacques semble content, parce
+que mes enfants me distraient de lui, et que Sylvia le distrait de moi;
+il n'est pas jaloux de mes enfants, et moi je suis jalouse de sa soeur.
+Il n'y a plus en apparence entre nous que de l'amitie; il n'en souffre
+pas, et je passe les nuits a pleurer notre amour.
+
+Cette Sylvia, avec son ame de bronze, est-ce la une femme? Jacques ne
+devrait-il pas preferer celle qui mourrait en le perdant a celle qui est
+toujours preparee a tous les malheurs, et toujours sure de se consoler
+de tout? Mais on n'aime que son pareil en ce monde. D'ou vient donc,
+alors, que j'aime toujours Jacques? Toute sa force, toute sa grandeur,
+ne servent pas a rendre son amour aussi solide et aussi genereux que le
+mien.
+
+Sylvia ne s'occupe pas plus d'Octave que s'il n'avait jamais existe;
+elle sait pourtant qu'il est ici et qu'il n'y est venu que pour elle.
+Elle dort, elle chante, elle lit, elle cause avec Jacques des etoiles
+et de la lune, et ne daigne pas jeter sur la terre un regard a l'amant
+devoue qui pleure a ses pieds. Octave est pourtant digne d'un meilleur
+sort et d'un plus tendre amour. Il a une si douce eloquence, un coeur si
+pur, une figure si interessante! Je le connais a peine, et je me sens
+pour lui de l'amitie, tant il a su m'interesser a son sort et me
+montrer ingenument le fond de son ame! Combien je voudrais pouvoir le
+reconcilier avec Sylvia et le voir fixe pres de nous! Quel aimable ami
+ce serait pour moi! Quelle douce vie nous menerions a nous quatre! Je
+mettrai tous mes soins a ce que ce beau reve se realise; ce sera une
+bonne action, et Dieu peut-etre benira mon amour, pour avoir rallume
+celui d'Octave et de Sylvia.
+
+
+
+XLIII.
+
+D'OCTAVE A FERNANDE.
+
+Vous m'avez laisse, ce soir, si console, si heureux, o ma belle amie! o
+mon cher ange tutelaire! que j'ai besoin, en rentrant sous mon toit de
+fougeres, de vous remercier et de vous dire tout ce que j'ai dans le
+coeur d'espoir et de reconnaissance. Oui, vous reussirez! vous le voulez
+fortement, avez-vous dit; vous vous mettrez a genoux pres de moi, s'il
+le faut, pour implorer la fiere Sylvia, et vous vaincrez son orgueil.
+Que Dieu vous entende! Comme j'ai bien fait de m'adresser a vous et
+d'esperer en votre bonte! Votre exterieur ne m'avait pas trompe; vous
+etes bien cet etre angelique qu'annoncent vos grands yeux et votre doux
+sourire, et cette taille mignonne, gracieusement courbee comme une fleur
+delicate, et ces cheveux teints du plus beau rayon du soleil. Quand je
+vous vis pour la premiere fois, j'etais cache dans le parc, et vous
+passates pres de moi en lisant. Au premier aspect d'une femme, j'avais
+cru que vous etiez celle que je cherchais. Ah! vous etiez reellement
+celle dont j'avais besoin alors, et que Dieu m'envoyait dans sa
+misericorde. Je me cachai dans le feuillage, et je restai a vous
+regarder pendant que vous passiez lentement. Vous teniez bien le livre,
+mais de temps en temps vous leviez vers l'horizon un regard melancolique
+et distrait, vous aussi vous sembliez n'etre pas heureuse, et s'il faut
+que je vous dise tout, Fernande, il me semble encore que vous ne l'etes
+pas autant que vous le meritez. Quand je vous raconte mes souffrances,
+elles semblent trouver un echo dans votre coeur, et quand je vous dis
+que l'amour est les premier des maux, plus souvent que le premier
+des biens, vous me repondez: Oh! oui, avec un accent de douleur
+inexprimable. Oh! ma bonne Fernande, si vous avez besoin d'un ami, d'un
+frere, si je puis etre assez heureux pour vous rendre ce service, ou au
+moins pour alleger vos peines en pleurant avec vous, initiez-moi a ces
+saintes larmes, et que Dieu m'aide a vous rendre le bien que vous m'avez
+fait.
+
+De ce premier jour ou je vous ai vue, j'ai retrouve le courage de vivre
+desespere; je venais tenter un dernier effort, resolu a mourir s'il
+echouait. Le soir j'entrai dans le salon, et j'entendis votre entretien
+avec Sylvia. La je connus toute votre ame, elle se revela a moi en peu
+de mots; vous parliez d'amour malheureux; vous parliez de mourir. Vous
+ne conceviez pas l'avenir solitaire que votre amie envisageait sans
+frayeur. Oh! celle-ci est ma soeur, me disais-je en vous ecoutant; elle
+pense comme moi qu'il faut etre aime ou mourir; son coeur est un refuge
+que je veux implorer; la, du moins, je trouverai de la compassion, et si
+elle ne peut me secourir, elle me plaindra, sa pitie descendra du ciel
+comme la manne, et je la recevrai a genoux. Si je suis chasse d'ici, si
+je dois renoncer a Sylvia, j'emporterai dans mon coeur le souvenir sacre
+de cette amitie sainte, et je l'invoquerai dans mes souffrances. O
+Fernande! pourquoi Sylvia est-elle si differente de vous? Ne pouvez-vous
+pas adoucir son ame indomptable? ne pouvez-vous lui communiquer cette
+douceur et cette misericorde qui sont en vous? Dites-lui comment on
+aime, apprenez-lui comment on pardonne; apprenez-lui surtout que l'oubli
+des torts est plus sublime que l'absence des torts eux-memes, et
+que, pour m'etre veritablement superieure, il faudrait qu'elle m'eut
+pardonne. Son ressentiment la rend plus criminelle devant Dieu que
+toutes mes fautes. La perfection qu'elle cherche et qu'elle reve
+n'existe que dans les cieux; mais c'est la recompense de ceux qui ont
+pratique la misericorde sur la terre.
+
+Je serai ce soir autour de la maison. La lune ne se leve qu'a dix
+heures; si vous avez obtenu quelque succes, mettez-vous a la fenetre et
+chantez quelques paroles en italien; si vous chantez en francais, je
+comprendrai que vous n'avez rien de favorable a m'apprendre. Mais alors
+je n'en ai que plus besoin de vous voir, Fernande; venez au rendez-vous
+a onze heures. Ayez pitie de votre ami, de votre frere.
+
+OCTAVE.
+
+
+
+XLIV.
+
+DE FERNANDE A OCTAVE.
+
+Je vous ai dit, hier soir, combien j'avais peu de succes: j'ai encore
+moins d'esperance aujourd'hui. Ne nous decourageons pourtant pas, mon
+pauvre Octave, et soyez sur que je ne vous abandonnerai pas. Le temps
+affreux qu'il fait aujourd'hui m'ote l'espoir de vous voir dans la
+soiree; je prends donc le parti de vous ecrire aussi, et de confier ma
+lettre a Rosette, qui la mettra sous la pierre du grand ormeau.
+
+J'ai essaye de parler de vous a Sylvia, mais j'ai rencontre des
+difficultes sur lesquelles je n'avais pas assez compte; son caractere
+raide et reserve a resiste a toutes les investigations de mon amitie. En
+vain je l'ai assaillie de questions aussi adroites et aussi discretes en
+meme temps qu'il m'a ete possible de les imaginer, je n'ai meme pas pu
+obtenir l'aveu qu'elle eut jamais aime. Voyez-vous, Octave, on me traite
+ici en enfant de quatre ans; mon mari et Sylvia s'imaginent que je
+ne suis pas en etat de comprendre leurs sentiments et leurs pensees.
+Refugies tous deux dans un monde qu'ils croient accessible a eux seuls,
+ils m'en ferment impitoyablement l'entree, et je vis seule entre deux
+etres qui me cherissent, et qui ne savent pas me le temoigner. Je vous
+l'ai avoue hier soir, je ne suis pas heureuse; j'ai eu tort peut-etre de
+vous faire cette confidence; mais vous m'avez pressee de questions si
+affectueuses et de reproches si doux, que j'aurais cru faire injure a
+votre amitie en vous refusant la confiance que vous m'accordez. Vous
+m'avez raconte toutes vos souffrances; l'etais si emue hier que je vous
+ai a peine fait comprendre les miennes. Mais il vous est bien facile de
+les imaginer, Octave; car ce sont absolument les memes que les votres,
+et quiconque a souffert votre vie depuis trois ans a souffert aussi
+celle que je mene depuis un an. Vous avez donc raison de m'appeler votre
+soeur. Nous sommes freres d'infortune, et nos destinees ont ete melees
+dans la meme coupe de fiel et de larmes; nous sommes tous deux froisses
+et meconnus. Jacques est le frere de Sylvia, n'en doutez pas; il a tout
+son caractere, toute sa fierte, tout son silence inexorable. Moi,
+j'ai bien d'autres defauts que ceux dont vous vous accusez; nous nous
+heurtons, nous nous dechirons donc souvent sans cause apparente; un mot,
+une question, un regard suffisent pour nous attrister tout un jour;
+et pourtant Jacques est un ange, et d'apres ce que vous m'avez dit de
+Sylvia, je vois qu'elle est loin de posseder sa douceur et sa bonte dans
+le pardon. Mais si le caractere de Jacques l'emporte, le fond de leur
+coeur est le meme; la difference de nos sexes et de nos situations fait
+que nous sommes traites differemment. Jacques ne peut me maltraiter et
+me bannir comme Sylvia fait de vous, mais dans son ame il s'isole de moi
+chaque jour davantage, et il se dit tout bas ce que Sylvia vous dit tout
+haut: "Nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre."
+
+Affreuse parole, arret inexorable peut-etre! Eh! qu'avons-nous fait pour
+le meriter? Je ne puis concevoir qu'on n'aime pas l'etre dont on est
+n'aime, par cette seule raison qu'il aime. N'est-ce pas la meilleure
+de toutes? n'est-ce pas le merite qui doit lui faire tout pardonner?
+L'expiation tout entiere n'est-elle pas dans, cette seule parole:
+Je t'aime! Jacques me l'a dit souvent, et avec quel transport je
+l'accueille! Quand je me suis imagine pendant des jours entiers qu'il
+est bien cruel et bien coupable envers moi, s'il revient avec cette
+douce et sainte parole, je ne lui demande pas d'autre justification;
+elle efface a mes yeux tous les torts et tous les maux; pourquoi
+n'a-t-elle pas pour lui la meme valeur dans ma bouche? Ah! Octave, ils
+croient qu'ils savent aimer, eux deux!
+
+Eh bien! ayons courage, aimons-les tristement et patiemment;
+peut-etre deviendront-ils justes en nous voyant resignes, peut-etre
+deviendront-ils genereux en nous voyant souffrir; donnons-nous la main,
+et marchons ensemble dans la vallee de larmes. Si mon amitie vous aide
+et vous console, soyez sur aussi que la votre m'est douce; que ne
+puis-je vous donner le bonheur! Mais reussirai-je? donne-t-on ce qu'on
+n'a pas?
+
+Il faudrait se decider a parler a Jacques; mais plus je vais et moins je
+me flatte que ce message soit bien accueilli en passant par ma bouche.
+Depuis deux ou trois jours, il est avec moi d'une distraction et d'une
+froideur inconcevables. Sylvia me comble de prevenances, de soins et de
+caresses; mais quand je veux causer avec elle de toute autre chose que
+de botanique et de partitions, je ne trouve plus que d'habiles
+defaites pour eloigner ma sollicitude. Elle est, comme Jacques, bonne,
+affectueuse el devouee; comme lui, mefiante et incomprehensible. Tachez
+de vous decider a ecrire, soit a elle, soit a mon mari; je remettrai la
+lettre; je dirai que je vous ai vu; je serai alors en droit de parler
+de vous et de prendre votre defense. Mais si vous ne me permettez pas
+encore de dire que vous etes ici, que voulez-vous que j'obtienne de gens
+qui affectent de ne pas savoir seulement votre nom? Il faudra, si nous
+prenons le parti que je vous conseille, cacher un peu de notre amitie
+mutuelle a Jacques, et dire que vous m'avez rencontree et abordee dans
+le parc le jour meme ou je parlerai de vous. Ce sera le premier mensonge
+que j'aurai fait de ma vie, mais il me semble necessaire. Si nous
+avons l'air de nous trop bien entendre pour vaincre leur orgueil, ils
+s'entendront pour se tenir en garde, ils parleront de nous ensemble, et
+s'il leur arrive de faire un parallele entre nous, un jour de leur plus
+sombre philosophie, nous serons perdus. Celui de nous qui n'est pas tout
+a fait precipite tombera dans l'abime avec l'autre. Adieu, Octave; je
+suis triste comme le temps aujourd'hui, et je me sens une sorte d'effroi
+inexplicable; je crains que vous ne me portiez malheur, ou d'achever de
+vous perdre en voulant vous sauver.
+
+Pardonnez-moi de n'avoir pas plus de courage, quand vous avez tant
+besoin d'espoir et de consolation; peut-etre demain sera-t-il un
+meilleur jour pour tous deux.
+
+Songez donc, mon ami, a me rapporter mon bracelet la premiere fois que
+nous nous reverrons. Je vais prier pour que la pluie cesse; je mettrai
+un fanal a ma fenetre ce soir, si je ne puis sortir.
+
+
+
+XLV.
+
+DE CLEMENCE A FERNANDE.
+
+Fernande! Fernande! tu te perds, et en verite c'est trop tot; tu me fais
+de la peine. Je savais bien que cela devait t'arriver un jour; avec ton
+caractere faible et l'absence de sympathie qui existe entre ton mari
+et toi, cela m'a toujours semble inevitable; mais j'esperais que tu
+resisterais plus longtemps a ton destin, et que tu soutiendrais contre
+lui une lutte plus noble et plus courageuse. C'est se laisser vaincre
+trop vite. Ma pauvre Fernande, tu es dans l'age ou l'on ne sait pas
+encore tirer parti de son mauvais sort, et conduire au moins prudemment
+une affaire de coeur. Tu vas te compromettre, te laisser decouvrir par
+ton mari; lui demander pardon, l'obtenir; le tromper encore, et peu a
+peu devenir son ennemie ou son esclave. Fernande, est-il possible que tu
+n'aies pu attendre deux ou trois ans!
+
+Je sais que tu es pure encore, et qu'avant de commettre ta premiere
+faute tu verseras bien des larmes inutiles, et que tu adresseras a tous
+les anges protecteurs bien des prieres perdues; mais le mal est deja
+fait et le peche commis dans ton coeur. Tu aimes, il n'y a pas a dire,
+mon amie, tu aimes un autre homme que ton mari.
+
+Tu ne le savais pas encore en m'ecrivant; sans quoi tu ne m'aurais
+peut-etre pas ecrit ce qui se passe; mais cela est aussi clair pour moi
+que l'avenir et le passe de ma pauvre Fernande. Cet Octave est jeune, tu
+as remarque qu'il a une figure charmante; il entre par tes fenetres, il
+joue du hautbois et endort tes enfants d'une maniere magique; il joue au
+roman autour de toi, et te voila troublee, confuse, emue, c'est-a-dire
+eprise. Tu pouvais tres-bien raconter des le commencement a ton mari les
+impertinences de M. Octave, et y couper court sans meriter le plus leger
+reproche de la part de M. Jacques. Mais ce serait finir trop vite une
+aventure qui t'amuse et te charme bien plus qu'elle ne te fait peur;
+car tu es prete a te trouver mal de frayeur chaque fois que le lutin
+apparait, et pourtant tu t'arranges toujours de maniere a l'evoquer
+dans l'obscurite. Enfin l'ennemi change ses batteries, et, pour
+t'apprivoiser, te parle d'un amour qu'il n'a peut-etre jamais eu pour
+Sylvia, et qui bien certainement n'est qu'un pretexte pour arriver a
+toi. Tu accueilles ce pretexte avec empressement, et sans concevoir le
+plus leger soupcon sur sa sincerite, tu cours au rendez-vous, et
+te voila engagee dans une intrigue d'amour qui aura les resultats
+accoutumes, quelques plaisirs et beaucoup de larmes.
+
+Il est bien vrai que, pour te disculper a tes propres yeux du nouvel
+amour que tu sens fermenter en toi, tu recapitules les torts de ton
+mari, et tu t'efforces de le prouver qu'il t'a fallu bien du courage et
+du devouement pour l'aimer jusqu'ici. Mais toute cette theorie d'amour
+et d'infidelite est fondee sur des principes faux. D'abord, tu n'as
+jamais eu d'amour veritable pour M. Jacques; ensuite, rien dans sa
+conduite n'autorise les fautes que tu vas commettre. D'apres tout ce que
+tu m'as raconte de lui, je vois qu'il est le meilleur homme du monde, et
+qu'il n'a d'autre tort dans tout ceci que d'avoir le double de ton age.
+Pourquoi lui en chercher de plus graves? Pourquoi accuser son caractere
+et son coeur? Fernande, cela est injuste et ingrat. Il suffit de tromper
+ton mari, il ne faut pas le calomnier. Avoue que tu es jeune, etourdie,
+que tes principes ont peu de solidite et ton caractere aucune energie;
+que tu sens le besoin d'aimer et que tu t'y abandonnes. Ce sont la des
+malheurs et non pas des crimes; mais aie au moins la noblesse de
+rendre justice a ton mari, et de ne l'accuser de rien, sinon d'avoir
+trente-cinq ans et de t'avoir epousee.
+
+Je gage qu'a l'heure qu'il est tu as verse dans le sein de M. Octave le
+secret de tes chagrins domestiques, car il t'a raconte ce qu'il avait eu
+a souffrir de Sylvia ou de quelque autre, et ce recit a eveille en toi
+tant de sympathie que tu as decide en une heure d'en faire ton ami
+et ton frere. Des lors tu agis en consequence, les billets et les
+rendez-vous vont leur train. Quel billet que ce premier billet de M.
+Octave! quelle passion, quels eloges, quelles prieres, quelles tendres
+expressions! et tout cela pour toi, Fernande! Aussi, tu ne l'as pas fait
+attendre, et tu etais au rendez-vous avant lui, je parie. A present, il
+doit t'avoir dit clairement que c'est toi et non Sylvia qu'il aime, ou
+du moins que, s'il a jamais connu et aime celle-ci, tu la lui as fait
+parfaitement oublier. Cela aura pu t'empecher pendant deux jours d'aller
+au grand ormeau, mais le troisieme tu n'auras pu y tenir, et vous en
+etes maintenant au delire charmant de l'amour platonique. Il est convenu
+qu'on respectera l'honneur de M. Jacques, jusqu'a ce que les sens
+l'emportent par surprise, quelque beau soir, sur la volonte. Moyennant
+quelques louis, sortis de la poche de M. Octave, Rosette n'a-t-elle pas
+deja quelque entorse, une ecorchure au pied qui l'empeche de marcher
+jusqu'a l'entree du vallon? Ai-je devine juste, ou ne s'est-il rien
+passe de pareil a tout ce que je suppose?
+
+Il peut se presenter un hasard qui change la marche des choses; c'est
+que M. Jacques, etonne de te voir devenue si brave, toi qui n'osais
+traverser le salon dans l'obscurite il y a quelques jours, et qui
+maintenant traverses le parc et la campagne a neuf heures du soir,
+s'avise de te suivre et de t'observer; le moins qu'il puisse faire, en
+mari sage et prudent, c'est de t'adresser un sermon laconique, mais un
+peu grave, et de prendre des moyens pour eloigner ton amant. Alors le
+desespoir allumera la passion, et vous deviendrez plus ingenieux et plus
+habiles dans vos rapports secrets; le malheur de M. Jacques n'en sera
+que plus sur et plus prompt. Si M. Octave ne t'aime pas assez pour
+risquer d'etre tue en escaladant ta fenetre, tu t'en consoleras et tu
+te mettras a detester ton mari, parce que, dans sa mauvaise humeur,
+une femme s'en prend surtout a son mari de tous les chagrins qui lui
+adviennent. Dans ce cas-la, tu ne seras pas longtemps a trouver un autre
+amant, car ton coeur appellera imperieusement quelque affection nouvelle
+pour chasser la douleur et l'ennui dont tu seras consumee. Comme tu
+n'es pas fort patiente pour observer et pour connaitre les caracteres
+auxquels tu te fies, il pourra bien t'arriver de faire encore un mauvais
+choix, et alors malheur a toi! Tu marcheras d'erreur en faute et
+d'etourderie en coups de tete. Une des plus belles fleurs d'innocence
+que la societe ait vues eclore sera fletrie et empoisonnee par son
+mauvais destin et sa faible nature.
+
+Quoi qu'il t'arrive, Fernande, je ne t'abandonnerai pas; pour te
+secourir et te consoler, je vaincrai les prejuges, trop bien fondes
+et malheureusement trop necessaires, qui soutiennent l'edifice de la
+societe. Mais mon amitie ne pourra pas te servir a grand'chose, et je
+vois avec douleur l'abime ou tu te precipites les yeux bandes. Pardonne
+a la durete de ma lettre; si elle te blesse, je me consolerai de t'avoir
+fait de la peine en espetant t'avoir inspire un peu de prudence, et
+retarde peut-etre, ne fut-ce que de quelques jours, le deplorable sort
+vers lequel tu t'achemines.
+
+
+
+XLVI.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+De la ferme de Blosse.
+
+Les affaires qui m'ont attire ici ne sont qu'un pretexte. J'ai ete
+frappe d'un malheur inattendu; il m'a ete impossible d'en parler, meme
+a toi. Je suis parti sans rien faire paraitre de ma douleur; j'ai voulu
+mettre entre moi et _elle_ une quinzaine de lieues, pour me forcer
+d'agir avec reflexion. Lorsque les communications qu'on peut avoir
+ensemble exigent un intervalle de quelques heures, la violence ne
+l'emporte pas sur la volonte aussi aisement. Voici ce que j'ai a
+t'apprendre.
+
+Samedi soir, tu te rappelles que je te laissai a la maison de Remi, pour
+aller parler aux gardes forestiers de la cote Saint-Jean. Nous devions,
+toi marchant plus lentement que moi, et m'attendant, si tu arrivais la
+premiere, nous rejoindre au carrefour du grand ormeau; mais, par une
+singuliere combinaison du hasard, tu te trompas de sentier et arrivas
+tout droit au chateau, tandis que je me hatais de t'aller retrouver au
+lieu convenu. Il faisait fort sombre, tu t'en souviens, et un peu
+de pluie avait rendu l'herbe humide; le bruit des pas s'y trouvait
+entierement amorti. J'arrivai donc sans etre remarque de ceux qui
+etaient la. Ils etaient deux, Fernande et un homme. Ils se donnerent un
+baiser, et ils se separerent en disant _demain_; ils avaient echange
+quelques paroles a voix basse ou j'avais saisi un seul mot: _bracelet_.
+L'homme disparut apres avoir saute par-dessus la haie du taillis,
+Fernande appela a plusieurs reprises Rosette, qui etait apparemment
+assez loin, car elle se fit attendre, puis elles partirent ensemble, et
+je les suivis en me tenant a une certaine distance. Fernande avait l'air
+parfaitement calme en rentrant au salon, et quand je lui demandai ou
+elle avait ete, elle me repondit qu'elle n'etait pas sortie du parc,
+avec une assurance etonnante. Je l'accompagnai jusqu'a sa chambre, et
+j'attendis qu'elle eut ote ses bracelets; tandis qu'elle passait dans
+son cabinet de toilette, je les examinai: l'un des deux avait ete
+evidemment change; quoiqu'il fut exactement pareil a l'autre, quoiqu'il
+portat mon chiffre, il n'avait pas une petite marque que le bijoutier
+de Geneve a qui je les ai commandes avait mise a l'un et a l'autre. Je
+souhaitai le bonsoir a Fernande avec calme et sans rien temoigner de
+mon emotion: elle me jeta les bras autour du cou avec sa tendresse
+accoutumee, et me reprocha, comme elle fait tous les jours, de ne pas
+l'aimer assez. Le matin, elle entra dans ma chambre et m'accabla de
+caresses auxquelles je me derobai en inventant un pretexte pour sortir
+precipitamment. Alors je sentis qu'il etait au-dessus de mes forces
+de dissimuler l'horreur que me causait cette femme. Je partis dans la
+journee.
+
+Il y a plusieurs jours que j'avais remarque quelque chose
+d'extraordinaire dans la conduite de Fernande. Cette histoire de voleur
+ou de revenant, dont la maison etait remplie, me paraissait expliquer,
+jusqu'a un certain point, son emotion au moindre bruit. Je voyais son
+trouble; son agitation, et a Dieu ne plaise que j'accueillisse l'ombre
+d'un soupcon! Lorsque, attires par ses cris, nous la trouvames enfermee
+dans sa chambre, l'idee ne me vint pas qu'un homme put avoir ete assez
+hardi pour tenter de la seduire sans qu'elle m'eut averti, des le
+premier jour, de ses tentatives. Je la vis ensuite errer dans le parc,
+ecrire plus souvent que de coutume, avoir de frequents conciliabules
+avec Rosette, deployer tout a coup plus d'activite et de gaiete que je
+ne lui en avais vu depuis longtemps, et surtout passer d'un exces de
+pusillanimite a une sorte de hardiesse. Que le ciel m'ecrase si l'idee
+me vint de l'observer pour trouver une explication a ces bizarreries!
+Elle que j'ai connue si naive, si chaste, si vraie! elle qui s'accusait
+de torts qu'elle n'avait pas et de fautes qu'elle n'avait pas commises!
+Infortunee! qui a pu la corrompre et la fletrir si vite?
+
+Il faut qu'elle ait dans le coeur quelque odieux germe d'impudence et de
+perfidie; il faut que sa mere, en la parant de toutes les graces de la
+candeur, lui ait verse dans l'ame une goutte de ce poison que distillent
+ses veines; ou il faut que l'homme qui a reussi a la dominer en si peu
+de jours ait dans le souffle quelque chose d'infernal, et qu'il soit
+impossible a une femme de toucher ses levres sans etre avilie et
+endurcie au mal au meme instant. Il y a, je le sais, des libertins si
+pervers, qu'ils semblent doues d'un pouvoir surnaturel, et qu'entre
+leurs mains l'innocence se change en infamie, comme par miracle. Il y a
+aussi des femmes qui naissent avec l'instinct de l'effronterie. Dans les
+annees de leur premiere inexperience, cette impudeur se voile sous
+les graces de la jeunesse et ressemble a la confiante sincerite de
+l'enfance; mais, des leur premier pas dans le vice, tout leur devient
+mensonge et bassesse. J'ai vu tout cela, et pourtant je n'aurais jamais
+pu soupconner Fernande; et me voici aussi surpris, aussi atterre de
+stupeur, que s'il s'etait opere quelque revolution dans le cours des
+astres.
+
+A present il s'agit de savoir ce que j'ai a faire. Pour moi, je ne suis
+pas embarrasse de ce que je deviendrai: le mepris est l'appui le plus
+fort sur lequel puisse se reposer une ame desolee; je partirai, et ne la
+reverrai que lorsque mes enfants seront en age de recevoir l'impression
+funeste de son exemple et de ses lecons; alors je les lui retirerai et
+je lui assurerai une existence riche et independante. O Dieu! o Dieu!
+etait-ce ainsi que j'avais reve son avenir et le mien? Mais elle a menti
+sans palir, elle m'a embrasse sans honte et sans confusion, elle m'a
+reproche de ne pas l'aimer assez, le jour ou elle me trompait! Qui
+pouvait prevoir que c'etait la un coeur vil, avec lequel il n'y aurait
+pas d'autre parti a prendre que l'oubli?
+
+Je n'attends de toi qu'un service: c'est que tu ne fasses paraitre
+aucune emotion et que tu l'observes attentivement pendant plusieurs
+jours. Je crois qu'elle aime ses enfants; il m'a semble qu'elle
+redoublait pour eux de soins et de te adresse, depuis qu'elle a trouve
+dans une autre affection que la mienne le bonheur dont elle etait avide.
+Pourtant je veux savoir si je ne me trompe pas, et si ce nouvel amour ne
+lui fera pas oublier et mepriser les lois sacrees de la nature. Helas!
+j'en suis maintenant a la croire capable de tous les crimes! Observe-la,
+entends-tu? et si mes enfants doivent souffrir de sa passion,
+condamne-la sans pitie; je veux alors les reprendre sur-le-champ, et
+partir avec eux sans aucune explication.
+
+Mais non, ce serait trop cruel. Elle peut les negliger pendant quelques
+jours sans cesser de les aimer; lui arracher ses enfants au berceau! ses
+enfants, qu'elle allaite encore! Pauvre femme! ce serait un trop rude
+chatiment. C'est une mauvaise et ignoble nature de femme; mais elle a au
+moins pour eux l'amour que les animaux ont pour leur famille. Je les lui
+laisserai, et tu resteras aupres d'eux; tu veilleras sur eux, n'est-ce
+pas? Adieu. J'attends ta reponse par le courrier que je t'envoie. Dis
+a Fernande que mes affaires me retiennent encore ici, et que je fais
+demander des nouvelles de mon fils que j'ai laisse souffrant. Mes
+pauvres enfants!
+
+
+
+XLVII.
+
+DE SYLVIA A JACQUES.
+
+Tu te trompes, sur l'ame de notre pere! je jure que tu te trompes:
+Fernande n'est pas coupable; l'homme que tu as vu n'est pas son amant,
+c'est le mien, c'est Octave. Je l'ai vu, je sais qu'il est ici, et que
+c'est lui qui rode autour de la maison. Je le croyais parti; mais si tu
+as vu un homme parler a Fernande, ce ne peut etre que lui. Il se sera
+adresse a elle pour qu'elle le reconcilie avec moi. Le baiser que tu
+as entendu aura ete depose sur sa main. Octave n'est pas un grand
+caractere, et il me reste peu d'amour pour lui; mais c'est au moins un
+honnete homme, et je le sais incapable de chercher a seduire ta femme.
+Quant a elle, il est impossible qu'elle se laisse seduire ainsi et
+qu'elle sache mentir avec cet aplomb. Je ne sais rien encore; ce qui
+se passe me semble bizarre, et je ne me chargerai pas de t'en donner
+l'explication a present. Je ne sais comment ils peuvent etre deja amis,
+mais ils ne sont point amants, j'en reponds. Je connais, non leur
+conduite actuelle, mais leur ame. Ne juge donc pas, tiens-toi
+tranquille, attends; demain tu sauras tout, j'espere. Je suis fachee de
+ne pouvoir te donner une explication plus satisfaisante aujourd'hui,
+mais je ne veux point questionner Fernande; je ne veux pas qu'elle se
+doute de tes soupcons. Tout ce que je puis oser te dire, c'est qu'elle
+ne les merite pas. Adieu, Jacques; tache de dormir cette nuit. Quoi
+qu'il arrive, je ferai ce que tu voudras; ma vie t'appartient.
+
+
+
+XLVIII.
+
+DE FERNANDE A OCTAVE.
+
+Courage! mon ami, courage! j'ai parle enfin a Sylvia, et j'espere; j'ai
+trouve une occasion favorable. Vous m'aviez tellement recommande de ne
+rien precipiter, que je tremblais d'agir trop vite; mais, d'un autre
+cote, je craignais de ne jamais retrouver un moment aussi propice.
+Jamais je n'avais vu Sylvia aussi prevenante, aussi bonne, aussi
+expansive avec moi; elle semblait desirer de m'entendre. Elle est venue
+dans ma chambre hier soir, et m'a demande pourquoi j'etais triste. Je le
+lui ai dit: Jacques lui avait ecrit de Blosse pour avoir des nouvelles
+des enfants, et il ne m'avait pas adresse une ligne. Je ne peux pas
+m'offenser de cette preference si marquee pour Sylvia, mais je puis
+m'affliger du tort qu'elle me fait. Je le lui ai dit ingenument. Elle
+m'a embrassee avec effusion en me disant: "Est-il possible, ma pauvre
+enfant, que je sois un sujet de chagrin pour toi, moi qui esperais
+contribuer a ton bonheur, et l'entretenir, sinon l'augmenter, par ma
+tendresse? Eh quoi! Fernande, crois-tu donc que je sois une femme aux
+yeux de Jacques?--Non, lui ai-je repondu; je sais, ou du moins je crois
+savoir que tu es sa soeur, mais je n'en suis que plus sure de mon
+malheur: il t'aime mieux que moi.--Non, Fernande! non, s'est-elle
+ecriee. S'il en etait ainsi, j'estimerais et j'aimerais moins Jacques.
+Tu es ce qu'il a de plus cher au monde, tu es son amante, la mere de ses
+enfants. Et tu l'aimes par-dessus tout, n'est-il pas vrai?--Par-dessus
+tout, ai-je repondu.--Et tu n'as jamais eu un tort grave envers
+lui?--Jamais, ai-je dit avec assurance, j'en prends Dieu a temoin.--En
+ce cas, tu n'as rien a craindre, a-t-elle repris; il est vrai que
+Jacques est severe et inexorable dans de certaines occasions, mais il
+est doux et tolerant pour les petites fautes. Sois sure, Fernande, que
+ton sort est bien beau, et que, si tu en es mecontente, tu es ingrate.
+Helas! que ne donnerais-je pas pour changer avec toi? Tu peux aimer de
+toutes les forces de ton ame, tu peux venerer l'objet de ton amour, tu
+peux t'abandonner tout entiere; c'est un bonheur que je n'ai jamais
+goute.--Est-il bien vrai, me suis-je ecriee en passant un bras autour
+de son cou; n'as-tu jamais aime?--J'ai aime un etre que je n'ai point
+possede et que je ne possederai jamais, a-t-elle dit, parce qu'il
+n'existe pas. Tous les hommes que j'ai essaye d'aimer lui ressemblaient
+de loin, mais, vus de pres, ils redevenaient eux-memes, et je ne les
+aimais plus du moment ou je les connaissais.--Oh! mon Dieu, lui ai-je
+dit, tu as donc essaye bien des fois?--Oui, bien des fois, m'a-t-elle
+repondu en riant, et presque toujours mon amour etait fini la veille du
+jour que j'avais fixe pour en faire l'aveu; deux fois seulement il a
+ete plus loin; la seconde meme, il a supporte quelques epreuves assez
+graves, et, apres s'etre presque eteint, il s'est parfois presque
+rallume, mais pas assez pour employer tout ce que mon ame se sent de
+force pour aimer.--Ce n'est donc pas par froideur et par impuissance de
+coeur que tu veux te vouer a la solitude?--Non, c'est tout le contraire,
+c'est par exces de richesse et d'energie. Je me sens dans l'ame une soif
+ardente d'adorer a genoux quelque etre sublime et je ne rencontre que
+des etres ordinaires; je voudrais faire un dieu de mon amant, et je n'ai
+affaire qu'a des hommes."
+
+Alors, la voyant si bien en train de causer, je l'ai interrogee plus
+particulierement sur son dernier amour, et lui ai fait beaucoup de
+questions sur votre caractere. Elle m'a dit que vous etiez le premier
+des hommes qu'elle ait connus, et le dernier des amants qu'elle ait
+reves. "Mais, m'a-t-elle dit tout a coup, est-ce que Jacques ne t'en
+a jamais parle?--Jamais.--Est-ce qu'il ne t'a pas lu quelquefois mes
+lettres depuis ton mariage?--Jamais.--Il a eu tort, a-t-elle repris;
+mais toi, ne penses-tu rien de son caractere et de sa figure? Ne l'as-tu
+jamais vu roder dans le parc? Ne trouves-tu pas qu'il joue du hautbois
+avec beaucoup d'expression?--Ah! mechante Sylvia! me suis-je ecriee; tu
+savais donc bien qu'il est ici?--Et que t'a-t-il dit? a-t-elle repris
+en riant, car il t'a ecrit." Alors je me suis jetee dans ses bras et
+presque a ses pieds, et je lui ai parle avec tout le devouement et toute
+l'ardeur de l'amitie que je vous ai vouee. En m'ecoutant, son visage
+avait une etrange expression de plaisir et d'interet. Oh! je l'espere,
+Octave, elle vous aime plus qu'elle ne le dit, plus qu'elle ne le pense.
+Elle m'interrompit pour me demander quel jour je vous avais vu pour la
+premiere fois et comment vous m'aviez abordee. Cela m'embarrassa un peu;
+cependant je lui racontai a peu pres tout, et je lui demandai a mon tour
+comment elle savait nos relations. "Parce que j'ai vu par hasard un
+billet a ton adresse dans les mains de Rosette, et que j'ai reconnu
+le caractere de la suscription... Ne pourrais-tu me montrer un de ces
+billets? a-t-elle ajoute; je serais curieuse de voir de quelle facon
+il parle de moi." J'ai couru chercher l'avant-dernier[1], ou il est
+exclusivement question d'elle. Elle l'a lu tres-vite, et me l'a rendu en
+souriant; elle s'est promenee dans l'appartement avec quelque agitation,
+comme fait Jacques quand il hesite a prendre un parti, puis elle m'a dit
+en prenant son bougeoir: "Adieu, Fernande; donne-moi deux ou trois
+jours pour te repondre touchant ce que je compte faire d'Octave;
+pour aujourd'hui, je souhaite qu'il dorme aussi bien que moi." Mais
+quoiqu'elle affectat un ton moqueur, il y avait sur son visage un
+rayonnement inaccoutume. Elle m'embrassa si affectueusement, et me dit
+des choses si bonnes et si tendres pour mon compte, que je la crois
+enchantee de ma conduite; elle ne demandait qu'a ecouter votre avocat
+pour vous absoudre. Esperez, Octave, esperez; a present qu'elle sait nos
+manoeuvres, il est inutile que nous nous voyions a son insu. Attendons
+un peu; si je vois que sa misericorde fasse d'heureux progres, je vous
+ferai venir ici, et vous vous jetterez a ses pieds. Mais je crois
+qu'elle veut consulter Jacques auparavant; laissez-la faire, puisque
+cela est inevitable. O mon ami! que je serais fiere et heureuse si je
+reussissais a vous rendre le bonheur! Est-il encore possible pour moi?
+La conduite froide de Jacques a mon egard me desespere et me decourage
+presque d'aimer. Je tacherai de vivre d'amitie; votre joie remplira mon
+ame et me tiendra lieu de celle que je ne goute plus.
+
+[Note 1: Le lecteur ne doit pas oublier que beaucoup de lettres ont
+ete supprimees de cette collection. Les seules que l'editeur ait cru
+devoir publier sont celles qui etablissent certains faits et certains
+sentiments necessaires a la suite et a la clarte des biographies; celles
+qui ne servaient qu'a confirmer ces faits, ou qui les developpaient
+avec la prolixite des relations familieres, ont ete retranchees avec
+discernement. (_Note de l'editeur_.)]
+
+
+
+XLIX.
+
+DE SYLVIA A JACQUES.
+
+Je te l'ai dit, Jacques, tu t'es trompe; Fernande est pure comme le
+cristal; le coeur de cette enfant est un tresor de candeur et de
+naivete. Pourquoi t'es-tu fait tant souffrir? Ne sais-tu pas qu'en de
+certaines occasions il faut refuser le temoignage meme des yeux et des
+oreilles? Pour moi, il y a encore des circonstances inexplicables dans
+cette aventure, celle du bracelet, par exemple. Je n'ai pu trouver un
+moyen d'interroger Fernande a cet egard; il eut fallu laisser percer
+tes remarques et tes soupcons, et il ne faut pas que Fernande se doute
+jamais que tu l'as condamnee sans l'entendre.
+
+Mais comme son innocence dans tout le reste est aussi evidente pour moi
+que le soleil, aussi prouvee que l'existence du monde, je crois pouvoir
+assurer que tu t'es trompe en croyant entendre le mot de bracelet, et
+que la marque du bijoutier n'a jamais existe que sur l'un des deux. S'il
+y a quelque mystere a cet egard entre eux, sois sur qu'il est aussi
+puerilement innocent que le reste. Reviens, je te raconterai tout, je te
+donnerai sur tout les explications les plus satisfaisantes. Je sais ce
+qu'ils s'ecrivaient, j'ai vu les lettres; je sais ce qu'ils se disaient,
+Fernande m'a tout dit avec candeur: ce sont deux enfants. Fernande eut
+agi d'une maniere imprudente avec un autre homme qu'Octave; mais Octave
+a l'ingenuite et toute la loyaute d'un Suisse. Reviens, nous parlerons
+de tout cela. Ne me demande pas pourquoi je ne t'ai pas dit qu'Octave
+etait ici; je le savais, je l'avais reconnu sous un deguisement a la
+derniere chasse au sanglier que nous avons faite. Il eut fallu, pour
+te faire comprendre sa conduite etrange et romanesque, t'avouer que je
+t'avais fait un petit mensonge en te disant qu'Octave avait renonce a
+moi, et que nos liens etaient rompus d'un mutuel accord. Il est bien
+vrai que j'avais rompu les miens, mais sans le consulter, et sans savoir
+a quel point il souffrirait de ce parti. Tu me mandais que ma presence
+te devenait necessaire. J'aimais encore Octave, mais sans enthousiasme
+et sans passion. Ce que j'aime le mieux au monde, c'est toi, Jacques,
+tu le sais; ma vie t'appartient; je te dois tout, je n ai pas d'autre
+devoir, pas d'autre bonheur en ce monde que de le servir. J'ai donc
+quitte Geneve sans hesiter, et, pour prevenir des explications inutiles
+et penibles, je suis partie sans voir Octave et sans lui faire d'adieux.
+Je savais que cette nouvelle separation lui ferait beaucoup de mal; je
+savais que mon affection ne pouvait jamais lui faire de bien, et qu'il
+souffrirait moins, s'il parvenait a y renoncer, que s'il continuait
+cette lutte entre l'espoir et le decouragement, a laquelle il est livre
+depuis plus d'un an. Je croyais que cette rupture serait d'autant plus
+facile que je ne lui disais point ou j'allais, et que le temps qu'il
+perdrait a me chercher serait autant de gagne pour se consoler. Je t'ai
+dit qu'il m'avait laissee partir sans regret, parce que tu te serais
+imagine que je venais de te faire un sacrifice, et cette idee aurait
+gate le bonheur que tu eprouvais a me voir. Non, ce n'etait pas un
+sacrifice bien grand, mon ami; je n'ai reellement plus d'amour pour
+Octave. Il est vrai qu'il m'est cher encore comme un ami, comme un
+enfant adoptif, et que, dans le secret de mon coeur, j'ai pleure sa
+douleur, et demande a Dieu de l'alleger en me la donnant; mais combien
+je suis dedommagee aujourd'hui de ces peines secretes, en voyant que je
+te suis utile et que j'ai fait quelque bien a Fernande.
+
+D'ailleurs, tout est repare: Octave a decouvert ma retraite; il est venu
+chanter et soupirer sous mon balcon, comme un amant de Seville ou
+de Grenade; il a conte ses chagrins a Fernande, et l'a conjuree
+d'interceder pour lui. Que pourrais-je refuser a Fernande? Reviens;
+et, pour que les choses se passent convenablement, charge-toi de nous
+presenter l'un a l'autre et de l'inviter a demeurer quelque temps avec
+nous. Je prends sur moi de le faire partir sans cris et sans reproches;
+car je ne prevois pas que l'envie me vienne de vous quitter pour le
+suivre.
+
+
+
+L.
+
+DE SYLVIA A OCTAVE.
+
+Vous etes un fou, et vous avez failli nous faire bien du mal. Ne vous
+voyant plus reparaitre, j'avais espere que vous etiez parti, tandis que
+vous vous amusiez a jouer avec le repos et l'honneur d'une famille.
+Etes-vous si etranger aux choses de ce monde? Vous qui me reprochez sans
+cesse de mepriser trop le cote reel de la vie, ne savez-vous pas que
+la plus pure des relations entre un homme et une femme peut etre
+mal interpretee, meme par les personnes les plus douces et les plus
+honnetes? Vous qui m'avez blamee avec tant d'amertume quand j'exposais
+ma reputation aux doutes des indifferents par une conduite trop
+independante, comment etes-vous assez irreflechi ou assez egoiste pour
+exposer aujourd'hui Fernande aux soupcons de son mari? Heureusement il
+n'en a point ete ainsi, et Jacques ne s'est apercu de rien; mais j'ai
+decouvert les enfantillages de votre conduite. Tout autre que moi aurait
+juge sur les apparences; heureusement je vous sais honnete homme, et je
+connais la saintete du coeur de Fernande. Mais que doivent penser les
+domestiques et les paysans que vous mettez dans la confidence de vos
+rendez-vous puerils? L'homme chez qui vous demeurez et la femme de
+chambre qui accompagne Fernande aux Quatre-Sentiers, croyez-vous qu'ils
+jugent vos entretiens innocents et qu'ils gardent bien scrupuleusement
+le secret? Tous ces mysteres sont d'ailleurs inutiles: que ne
+m'ecriviez-vous directement? ou, si vous pensiez avoir besoin d'un
+avocat, que ne vous adressiez-vous a Jacques, qui a pour vous de
+l'amitie, et qui a sur mon esprit bien plus d'influence que Fernande? Je
+ne concois pas cette niaiserie de n'oser pas vous presenter vous-meme;
+il faut promptement terminer et reparer vos imprudences. Habillez-vous
+comme tout le monde demain, et venez diner avec nous. Jacques vous
+invitera a passer quelque temps au chateau; vous devez accepter. Mais,
+ecoutez, Octave.
+
+Je n'ai point d'amour pour vous; j'ai cru en avoir autrefois, peut-etre
+meme en ai-je eu. Depuis longtemps je ne sens plus que de l'amitie dans
+mon coeur; n'en soyez pas blesse, et croyez que ce que je vous ai dit
+est tres-reel et tres-sincere. Je n'ai d'amour pour aucun autre et je
+ne crois pas en avoir jamais. Cessez d'attribuer a un caprice ou a une
+tristesse passagere la resolution que j'ai prise de ne plus etre votre
+maitresse. Les embrassements de l'amour ne sont beaux qu'entre deux
+etres qui le ressentent; c'est profaner l'amitie que de les lui imposer.
+Quels plaisirs purs pourriez-vous gouter dans mes bras desormais,
+sachant que je ne vous y recois que par devouement? Cessez donc d'y
+songer, et soyons freres. Je ne vous retire qu'un plaisir devenu
+sterile; ce n'est pas moi, c'est vous qui avez detruit ce que vous
+m'inspiriez d'enthousiasme et de passion. Mais ne revenons pas sur
+d'inutiles reproches; ce n'est pas votre faute si je me suis trompee.
+Je puis vous dire que l'amitie et l'estime ont survecu dans mon ame a
+l'amour, et que rarement une femme peut rendre ce temoignage a l'homme
+qu'elle connait aussi intimement que je vous connais. Si vous dedaignez
+mon amitie et si vous la refusez, il est inutile de rester longtemps
+ici; quelques jours suffiront pour reparer vos etourderies; si vous
+l'acceptez, au contraire, nous serons tous heureux de vous garder
+parmi nous le plus que nous pourrons, et la tendresse de mon affection
+fraternelle s'efforcera de vous faire oublier la durete de ma franchise.
+
+
+
+LI.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Je serai demain aupres de toi; aujourd'hui je suis malade. Je me suis
+senti comme foudroye par la fievre en lisant ta lettre; jusque-la
+j'etais si agite que je ne sentais pas mon mal; aussitot que mon etre
+moral a ete gueri, mon etre physique s'est apercu du choc terrible qu'il
+avait recu, et il a semble vouloir se dissoudre. Pendant quelques heures
+j'ai cru que j'allais mourir, et je songeais a te faire appeler, quand
+une saignee, que le medecin du village voisin m'a faite a propos, est
+venue me soulager; je serai tout a fait bien demain. Ne prends point
+d'inquietude et ne dis rien a Fernande.
+
+Je l'ai accusee injustement, j'ai ete coupable envers elle; je ne lui en
+demanderai point pardon, ces sortes d'aveux aggravent le mal; mais je
+reparerai ma faute. Je sens que mon affection pour elle n'a rien perdu
+de sa ferveur, et que la souffrance n'a point affaibli les facultes
+aimantes de mon coeur. J'ignore si je puis encore appeler amour le
+sentiment que Fernande a pour moi; j'en doute, car elle a bien souffert
+de cet amour, et je ne crois pas qu'elle puisse, comme moi, souffrir
+sans se degouter. Pour moi, il me semble que je suis le meme qu'au jour
+ou je l'ai pressee dans mes bras pour la premiere fois; la meme chaleur
+sainte et bienfaisante entretient la jeunesse de mon coeur; je suis
+aussi devoue, aussi sur de moi, aussi calme pour supporter les douleurs
+journalieres qu'engendre l'intimite. Je ne sens pas la moindre amertume
+contre le passe, pas le moindre ennui du present, pas le moindre
+decouragement devant l'avenir; oui, je l'aime encore comme je l'aimais;
+seulement je suis un peu moins heureux.
+
+[Illustration: Mais il s'agenouilla au milieu de la chambre.]
+
+Octave me parait fort extravagant en tout ceci; mais c'est peut-etre son
+caractere, et alors il n'y a pas de reproche a lui faire. Tu as raison
+de penser qu'il faut couper court promptement a ce manege pueril, et
+reparer, aux yeux de nos gens, le mauvais effet qu'il a du produire. Il
+n'y a pas d'explication possible a leur donner; il y en aurait qu'il ne
+faudrait pas en prendre la peine. Mais une prompte _bonne intelligence_
+entre nous quatre, et Octave assis a notre table pendant une ou
+plusieurs semaines, repondront victorieusement a tous les mauvais
+commentaires.
+
+Tu t'excuses de m'avoir cache ton sacrifice; car c'en etait un, Sylvia.
+Je connais ton coeur; je sais ce que ton noble orgueil et ta paisible
+fermete cachent de tendresse et de compassion; je sais que tu as du
+pleurer les larmes d'Octave, et que tu ne l'as pas afflige sans dechirer
+ton ame. Tu dis que ce que tu as de plus cher au monde, c'est moi.
+Bonne Sylvia! ce que tu as de plus cher au monde, tu ne l'as pas encore
+rencontre. Le rencontreras-tu jamais, et, si cela arrive, sera-ce pour
+ton bonheur ou pour ton malheur?
+
+Quant a Octave, je te supplie d'avoir beaucoup de douceur et de bonte
+avec lui; il est bien assez a plaindre de ne pouvoir etre aime de toi;
+epargne-lui les reproches. Pour moi, quelque etrange qu'ait ete son
+procede en s'adressant a ma femme plutot qu'a moi, je lui temoignerai
+l'amitie et l'estime qu'il merite. A demain donc! tu m'as sauve, Sylvia;
+sans toi je partais, j'abandonnais Fernande; j'etais a jamais criminel
+et malheureux. Pauvre Fernande! brave Sylvia! oh! je vais etre encore
+bien heureux, je le sens. Et mes enfants que je croyais ne plus revoir
+que dans cinq ou six ans, mes chers enfants que je vais couvrir de
+douces larmes!
+
+[Illustration: Elle etait jolie comme un ange avec ce costume.]
+
+
+
+LII.
+
+DE FERNANDE A CLEMENCE.
+
+Pour le coup, mon amie, je ne puis ni me facher, ni m'affliger de ta
+lettre; elle est burlesque, voila tout. Je suis tentee de croire que tu
+es gravement malade, et que tu m'as ecrit dans l'acces de la fievre.
+S'il en etait ainsi, je serais bien triste; et je souhaite me tromper,
+d'autant plus que je ne voudrais pas perdre une si bonne occasion de
+rire. L'immuable raison et l'auguste bon sens ont donc aussi leurs jours
+de sommeil et de divagation! Chere Clemence, ton etat m'inquiete, et je
+te conjure de presenter ton pouls au medecin.
+
+Malgre tous tes beaux pronostics et tes obligeantes condamnations, rien
+de ce que tu as prevu n'est arrive. Je ne suis pas plus amoureuse de M.
+Octave que M. Octave n'est amoureux de moi. Nous nous aimons beaucoup et
+tres-sincerement, il est vrai; mais je n'ai d'amour que pour Jacques,
+et Octave n'a d'amour que pour Sylvia. Il la connaissait si bien, et il
+m'avait si peu trompee, que Sylvia m'a confirme mot pour mot tout ce
+qu'il m'avait dit de leurs amours et de leurs querelles. J'ai obtenu
+qu'elle lui rendit au moins son amitie, et ce matin Jacques m'a aide a
+les reconcilier. J'etais un peu inquiete de Jacques, qui a passe quatre
+jours a la ferme de Blosse, et qui ne m'a pas ecrit pendant tout ce
+temps, bien qu'il envoyat tous les jours un courrier a Sylvia; enfin,
+ils m'ont avoue ce matin que Jacques avait ete tres-malade et presque
+mourant pendant plusieurs heures. Il est encore d'une paleur mortelle;
+jamais je ne l'ai vu si beau qu'avec cet air abattu et melancolique. Il
+y a dans ses manieres une langueur et dans ses regards une tendresse qui
+me rendraient folle de lui si je ne l'etais deja. Mais je te demande
+pardon; cela est en contradiction ouverte avec ce que ta sagesse et
+ta penetration ont decrete. Heureusement Jacques n'a pas appose sa
+signature a ces majestueux arrets, et jamais je ne l'ai vu si expansif
+et si tendre avec moi. En verite, les beaux jours de notre passion sont
+revenus, ne t'en deplaise, ma chere Clemence.
+
+Pour continuer ce recit, je te dirai donc que j'avais donne rendez-vous
+a Octave, et que pendant le dejeuner, le son du hautbois s'est fait
+entendre sous la fenetre. Il fallait voir la figure des domestiques!
+"Le revenant, le revenant en plein jour! disaient-ils d'un air
+stupefait.--Allons, Fernande, m'a dit Jacques en souriant, va chercher
+ton protege;" et, comme Octave achevait son chant, Sylvia et mon mari
+ont battu des mains en riant. J'ai quitte la table et j'ai mis ma
+serviette sur la tete d'Octave pour en faire un revenant. Il est entre
+ainsi d'un air mysterieux, et je l'ai conduit aux pieds de Sylvia, qui
+lui a decouvert la figure, et lui a donne un soufflet sur une joue et
+un baiser sur l'autre. Jacques l'a embrasse et l'a invite a rester
+avec nous tant qu'il voudrait, en lui promettant de rendre Sylvia
+plus humaine pour lui. Octave etait emu et timide comme un enfant; il
+s'efforcait d'etre gai, mais il regardait Sylvia avec une expression de
+crainte et de joie. Moi, qui ai bonne esperance de tout cela, et qui ai
+retrouve aujourd'hui Jacques si aimable pour moi, j'etais transportee au
+point de pleurer comme une niaise a chaque mot qu'on disait de part et
+d'autre. Enfin, nous avons fait dejeuner Octave, qui n'avait pas mange
+de la journee et qui s'est mis a devorer. Il etait assis entre Sylvia et
+moi; Jacques fumait pres de la fenetre, et nous ne nous parlions plus
+qu'avec les yeux; mais que de joie et de bien-etre nous avions tous dans
+le coeur! Sylvia plaisantait un peu Octave sur ce grand appetit, qui
+n'avait rien, disait-elle, du heros de roman. Il s'en vengeait en lui
+baisant les mains, et de temps en temps il pressait la mienne; il me l'a
+baisee aussi en se levant de table, et Jacques, s'approchant de nous,
+lui a dit en m'embrassant: "Je vous remercie d'avoir de l'amitie pour
+elle, Octave; c'est un ange, et vous l'avez devine." Le reste de la
+journee s'est passe a courir et a faire de la musique. Le berceau de mes
+enfants est toujours aupres de nous, que nous nous mettions au piano ou
+que nous soyons assis dans le jardin. Octave a comble mes jumeaux de
+caresses et de petits soins; il aime les enfants a la folie, et trouve
+les miens charmants; il les endort au son du hautbois d'une maniere
+magique, comme tu dis, et Jacques se plait beaucoup a voir operer le
+magicien. Enfin, nous avons eu un jour bien beau et bien pur. Nous
+allons avoir, j'espere, une vie un peu differente de celle que, dans
+ta riante imagination, tu m'avais preparee. Je suis vraiment desolee
+d'avoir a te contrarier, ma bonne Clemence, en te declarant que cette
+fois ton grand savoir est en defaut, et que je ne suis pas encore
+perdue. Je te remercie de l'arret irrevocable par lequel tu me condamnes
+a l'etre avant peu; la prediction me parait charitable et l'expression
+fort belle; mais je te demanderai la permission d'attendre encore
+quelques jours avant de me laisser choir dans le precipice. Et toi,
+Clemence, quand te maries-tu? Est-ce que tu ne t'ennuies pas un peu du
+celibat? Es-tu toujours bien contente d'etre au couvent a vingt-cinq
+ans? N'est-ce pas une bien belle chose d'etre veuve, independante et
+sans amour? J'envie ton sort! Tu ne te _perdras_ pas; tu t'es mise
+derriere la grille et sous les verrous pour etre plus sure de ton
+bonheur et de ta vertu; tu sais qu'ainsi gardes ils ne s'echapperont
+pas. Permets-moi d'aimer encore mon mari quelques annees avant d'entrer
+dans cette auguste permanence. Adieu, ma belle; bien du plaisir! Je vais
+tacher de prendre gout a ton sort, et de me detacher des affections
+humaines, pour entrer dans l'impassibilite du neant intellectuel.
+
+
+
+LIII.
+
+D'OCTAVE A HERBERT.
+
+Je ne sais pas trop ce qui se passe dans ma tete; je ne dors pas, j'ai
+la fievre, je suis comme un homme qui commence a s'enamourer; mais de
+qui serais-je amoureux, si ce n'est de Syivia? Pourtant je n'en sais
+rien; je vis aupres de deux femmes charmantes, et il me semble etre
+egalement epris de toutes deux. Je suis emu, content, actif; je m'amuse
+de tout: j'ai des envies de rire comme un enfant et des envies de
+gambader comme un jeune chien. Peut-etre que j'ai enfin trouve la
+maniere de vivre qui me convient. Ne rien faire d'obligatoire; m'occuper
+doucement de dessin et de musique, habiter un beau et tranquille pays
+avec d'aimables amis, aller a la chasse, a la peche, voir autour de moi
+des etres heureux du meme bonheur et remplis des memes gouts; oui, cela
+est une douce et sainte vie.
+
+Je t'avouerai que je commencais a devenir serieusement amoureux de
+Fernande lorsque heureusement Sylvia a decouvert le roman et l'a termine
+avec quelques reproches et une poignee de main. Elle a bien fait: ce
+roman me montait trop au cerveau; ces rendez-vous, ces forets, ces nuits
+d'ete, ces billets, ces douces confidences, Fernande affligee de la
+froideur de son mari, et repandant ses belles larmes dans mon sein, tout
+cela devenait trop enivrant pour ma pauvre tete. Je ne pensais pas
+plus a Sylvia que si elle n'eut jamais existe, et je fuyais toutes les
+occasions de reussir dans ma pretendue entreprise. Je ne saurais avoir
+beaucoup de remords de toutes les folies qui m'ont passe par l'esprit
+durant ces jours de bonheur et d'imprudence. Quel autre a ma place n'eut
+fait pis? Mais je suis un scelerat fort ingenu, et je trouve mon bonheur
+dans la pensee et dans l'espoir du crime plutot que dans le crime
+lui-meme. J'ai horreur des plaisirs qu'il faut acheter par des perfidies
+et payer par des remords. Attirer Fernande a un rendez-vous et baiser
+doucement ses mains, en m'entendant appeler son ami et son frere, me
+semblait beaucoup plus agreable que de recevoir les embrassements de la
+passion et du desespoir.... Je n'ai jamais seduit personne, et je ne
+crois pas que les reproches et les terreurs d'une femme rendent bien
+heureux; et puis il y a un etrange plaisir a proteger et a respecter une
+pudeur qui se confie et s'abandonne a vous! L'idee que j'etais le maitre
+de bouleverser cette ame naive et de ravir ce tresor suffisait a mon
+orgueil; je goutais un raffinement de vanite a la voir se livrer, et a
+ne pas vouloir abuser de sa confiance.
+
+Cependant je commencais a etre trop emu; je ne savais plus ce que je
+disais, et si Fernande n'a pas devine ce qui se passait en moi, il faut
+qu'elle soit aussi pure qu'une vierge. Je crois en effet qu'elle est
+ainsi, et cela augmente mon respect, mon enthousiasme, dirai-je mon
+amour? Eh bien, oui, pense de moi ce que tu voudras, je suis amoureux
+d'elle au moins autant que de Sylvia. Qu'est-ce que cela fait? Je ne
+serai plus l'amant de Sylvia, et je ne chercherai jamais a etre celui de
+Fernande. Sylvia m'a declare formellement, clairement et obstinement,
+que nous serions desormais amis, et rien de plus. Je ne sais si c'est un
+parti pris ou une epreuve a laquelle elle veut me soumettre; pour moi,
+je suis un peu las de ses caprices, et je sens que le depit m'aidera
+puissamment a m'en consoler. Ce qu'il y a de certain, c'est que Sylvia
+se trompe si elle me croit d'humeur a accepter son pardon plus tard; je
+renonce a son amour, et le mien achevera de s'eteindre avant qu'elle ait
+pris soin de le rallumer.
+
+Malgre cette passion etrange et les rapports un peu problematiques que
+nous avons ensemble, il est impossible d'avoir une existence plus
+douce que la notre. Jacques, Sylvia et Fernande sont des amis d'elite
+certainement, des intelligences pures et degagees de tous les prejuges,
+de toutes les considerations etroites et vulgaires. Sylvia va trop loin
+dans cette independance pour rendre un amant heureux; mais, a ne la
+contempler qu'a la lumiere de l'amitie, c'est un etre d'une originalite
+sublime. Jacques a beaucoup de ses idees et de ses sentiments; mais il
+est moins absolu, et son caractere est plus aimable et plus doux. Je
+ne le connaissais pas, je l'avais mal juge; la maniere dont il m'a
+accueilli, la confiance qu'il me temoigne, la loyaute avec laquelle il
+accepte ma pretendue amitie pour sa femme, ont quelque chose de si
+noble et de si grand que je me mepriserais du jour ou je songerais a le
+trouver ridicule. Trahir cette confiance, c'est une idee qui me fait
+horreur, une tentation que je n'ai pas besoin de combattre. L'amour que
+Fernande a pour lui, et que j'admire comme un des cotes les plus divins
+de son ame, suffit pour la preserver a jamais. Je ne sais pas comment
+je ferai pour me separer d'elle, pour renoncer a passer mes jours a
+ses cotes, mais il est certain que je m'en separerai sans lui laisser
+d'amertume et sans emporter de remords.
+
+Je voudrais trouver un moyen de m'etablir dans leurs environs et de
+les voir tous les jours sans demeurer chez eux, et sans dependre d'un
+caprice de Sylvia, qui peut m'eloigner demain du toit qu'elle habite
+sans que j'aie rien a dire, puisque je suis cense n'y etre que pour elle
+et d'apres sa permission. Il y a une jolie petite maison qui a servi
+autrefois de presbytere, et qui est dans une situation delicieuse, a
+une demi-lieue dans la montagne; si je pouvais faire deguerpir le vieux
+militaire qui l'occupe en lui payant le double de son loyer, je serais
+le plus heureux et le mieux loge des hommes. Envoie-moi une petite
+somme que mon regisseur te portera, et toute la musique qui est dans ma
+chambre. Si je m'etablis dons mon presbytere, je veux que tu viennes
+passer le reste de la belle saison avec moi. Tu es un peu amoureux de
+Sylvia, quoique tu ne t'en sois jamais vante. Nous vivrons tous deux de
+chasse, de peche, de musique et d'amour contemplatif.
+
+
+
+LIV.
+
+DE FERNANDE A CLEMENCE.
+
+Non, mon amie, non, je ne suis pas en colere; il est possible que j'aie
+eu un moment d'aigreur et d'ironie en te repondant: ta lettre etait si
+dure et si cruelle! mais je le jure que la mienne a suffi pour epancher
+tout mon depit, et qu'apres l'avoir ecrite je n'ai pas plus pense a
+notre querelle que s'il ne se fut rien passe. Si j'ai ete trop loin dans
+ma reponse, pardonne-moi, et, une autre fois, menage-moi un peu plus.
+Vraiment, je n'avais pas merite des lecons si dures; je m'etais conduite
+un peu follement, il est vrai; mais mon coeur etait reste si etranger
+aux sentiments que tu me supposes, que, cette fois, je ne pouvais
+accepter ton arret comme une verite utile. Il me semblait voir dans ta
+maniere de me traiter une sorte de mepris que je ne pouvais pas et que
+je ne devais pas supporter. Pour l'amour de Dieu, n'en parlons plus
+jamais! Tu m'as boudee bien longtemps, et tu as attendu trois lettres de
+moi pour me dire enfin que tu etais fachee. J'espere que tu verras dans
+ma perseverance a t'ecrire une amitie a l'epreuve des mortifications de
+l'amour-propre: il en doit etre ainsi. Oublie donc toute rancune, et
+reviens a moi comme je reviens a toi, sincerement et avec joie.
+
+Tu me montres tant d'indifference et tu te declares si etrangere
+desormais a ce qui me concerne, que je n'ose presque plus t'en parler.
+Cependant je veux te forcer a reprendre notre correspondance telle
+qu'elle etait. Il m'etait si agreable de te raconter toute ma vie,
+semaine par semaine! Il me semblait avoir allege mes chagrins de moitie
+quand je te les avais confies; il est vrai qu'a present je n'ai plus de
+chagrins. Jamais je n'ai ete plus heureuse et plus tranquille. Toutes
+les petites blessures que nous nous faisions, Jacques et moi, sont a
+jamais cicatrisees; rien ne nous fait plus souffrir: nous nous entendons
+sur tout, nous nous devinons. J'etais bien coupable envers lui, et je ne
+concois plus, comment j'ai pu l'accuser si souvent, lui qui n'a qu'une
+pensee et qu'un voeu dans l'ame, mon bonheur. Tout cela me semble un
+reve aujourd'hui, et je ne peux m'expliquer ce que j'etais alors;
+peut-etre que nous etions trop seuls vis-a-vis l'un de l'autre et trop
+inoccupes. Un peu de societe et de distraction est necessaire a mon age
+et meme a celui de Jacques; car il est aussi plus heureux depuis que
+nous vivons en famille. Je t'ai dit qu'Octave s'etait installe a une
+demi-lieue d'ici, dans une petite habitation charmante ou nous allons
+tous lui demander a dejeuner une ou deux fois par semaine. Pour lui, il
+vient tous les jours nous trouver. Il a eu cet ete, pendant deux mois,
+un de ses amis, M. Herbert, un brave Suisse plein de franchise et de
+douceur. Nous ne faisions que chasser, manger, rire, aller en bateau,
+chanter; et quelles bonnes nuits de sommeil apres toute cette fatigue et
+cette gaiete! Sylvia est l'ame de nos plaisirs. Je ne sais dans quels
+termes elle est avec Octave; il ne se plaint pas d'elle, et, quoiqu'ils
+se pretendent amis seulement, je crois fort qu'ils sont plus amants que
+jamais. Sylvia devient tous les jours plus belle et plus aimable; elle
+est si forte, si active, qu'elle nous entraine dans son activite comme
+dans un tourbillon. Elle est toujours eveillee la premiere, et c'est
+elle qui arrange la journee et decrete nos amusements; elle en prend si
+bien sa part qu'elle nous force a nous amuser autant qu'elle. Jacques,
+avec son sang-froid, est le plus comique et le plus amusant de nous
+tous; il fait toutes sortes de droleries et d'espiegleries avec une
+gravite imperturbable, et sa maniere d'etre fou est si douce, si
+gentille et si peu bruyante, qu'on ne s'en lasse jamais. Octave est plus
+turbulent, il est si jeune! il saute, il court, il joue dans nos pres
+comme un poulain echappe. Son ami Herbert, quand il etait ici, etait
+charge de la lecture pendant que nous dessinions ou que nous brodions
+les jours de pluie ou de trop grande chaleur. Au milieu de ce bonheur,
+mes enfants poussent comme de petits champignons; c'est a qui les aimera
+le plus. Jamais je n'ai vu d'enfants si gates et si caresses; Octave est
+celui de tous que ma fille prefere; il se couche par terre sur le tapis
+ou elle se roule au soleil, et pendant des heures entieres elle s'amuse
+a passer ses petites mains dans les longs cheveux blonds de son ami.
+Sylvia est la favorite de mon fils; elle le tient sur ses genoux en
+jouant du piano avec une main, et il l'ecoute comme s'il comprenait le
+langage des notes; de temps en temps il se tourne vers elle avec un
+sourire d'admiration et cherche a parler; mais il ne fait entendre
+que des sons inarticules, qui, au dire de Sylvia, sont des reponses
+tres-precises et tres-logiques au langage du piano. Il faut voir ses
+interpretations et la traduction qu'elle fait de ses moindres gestes, et
+le serieux, le recueillement avec lequel Jacques ecoute tout cela. Ah!
+nous sommes bien enfants tous, et bien heureux!
+
+Depuis qu'Herbert est parti et que le froid commence a se faire sentir,
+nous sommes un peu plus sedentaires. Nous avons encore pourtant de
+belles journees d'automne, et nos soirees ont pris une tournure de
+melancolie delicieuse. Sylvia improvise au piano, et, pendant ce temps,
+nous sommes assis tout pensifs autour de l'atre ou petille le sarment.
+Sylvia ne s'approche jamais du feu; elle est d'un temperament sanguin,
+et craint toujours que le sang ne lui monte a la tete. Mon vieux fumeur
+de Jacques va et vient par la chambre, et de temps en temps donne un
+baiser a sa soeur et a moi; puis il tape sur l'epaule d'Octave en lui
+disant: "Est-ce que tu es triste?" Octave releve la tete, et nous nous
+apercevons quelquefois que son visage est couvert de larmes. C'est
+l'effet des improvisations etranges et tour a tour tristes et folles de
+Sylvia. Alors Jacques et Octave se racontent les divers reves poetiques
+qu'ils ont faits pendant le chant et les modulations de piano. Il
+est etrange de voir comme les memes notes et les memes sons agissent
+differemment sur les nerfs de chacun d'eux; quelquefois Jacques est
+a cheval sur la bete de l'Apocalypse quand Octave est endormi sur la
+paille d'une prison; d'autres fois c'est Jacques qui est atterre de
+tristesse dans quelque desert epouvantable, tandis qu'Octave vole avec
+les sylphes autour du calice des fleurs au clair de la lune. Bien
+n'est plus amusant que d'entendre les fantaisies qui leur passent
+par l'esprit. Sylvia s'en mele rarement: c'est la fee qui evoque les
+apparitions et qui les contemple sans emotion et en silence, comme des
+choses qu'elle est habituee a gouverner. Ce qui l'amuse le plus, c'est
+de voir l'effet de la musique sur le chien de chasse d'Octave, et
+d'interpreter les singuliers gemissements qui lui echappent a de
+certaines phrases d'harmonie; elle pretend qu'elle a trouve l'accord et
+la combinaison des sons qui agissent sur la fibre de ce vaporeux animal,
+et que ses sensations sont beaucoup plus vives et plus poetiques que
+celles de ces messieurs. Tu ne saurais t'imaginer combien ces folies
+nous occupent et nous divertissent. Quand on est plusieurs a s'aimer
+comme nous faisons, toutes les idees, tous les gouts deviennent communs
+a tous, et il s'etablit une sympathie si vive et si complete, qu'une
+seule ame semble animer plusieurs corps.
+
+Adieu, mon amie, ecris-moi donc; et, comme tu as pris autrefois part a
+mes chagrins, prends part a ma joie.
+
+
+
+
+TROISIEME PARTIE.
+
+
+
+LV.
+
+D'OCTAVE A FERNANDE.
+
+Fernande, je n'en puis plus, j'etouffe, cette vertu est au-dessus de
+mes forces, il faut que je parle et que je fuie, ou que je meure a vos
+pieds; je vous aime, il est impossible que vous ne le sachiez pas.
+Jacques et Sylvia sont des etres sublimes, mais ce sont des fous, et moi
+aussi je suis un insense, et vous aussi, Fernande. Comment ont-ils pu,
+comment avons-nous pu croire que je vivrais entre Sylvia et vous, sans
+aimer passionnement l'une des deux? Longtemps je me suis flatte que je
+n'aimerais que Sylvia; mais Sylvia ne l'a pas voulu. Elle m'a repousse
+avec une obstination qui m'a rebute, et mon coeur peu a peu lui a obei;
+il s'est range sans colere et sans effort a l'amitie, et il est certain
+que ce sentiment, entre elle et moi, m'a rendu bien plus heureux que
+l'amour. C'est ainsi que j'aurais du l'aimer toujours, et c'est ainsi
+que je l'aimerai toute ma vie, avec calme, avec force, avec veneration.
+Mais vous, Fernande, je vous aime mille fois plus que je ne l'ai jamais
+aimee, je vous aime avec emportement, avec desespoir, et il faut que je
+parte! oh! Dieu! oh! Dieu! pourquoi vous ai-je connue?
+
+Vous me demandez tous les jours pourquoi je suis triste, vous vous
+inquietez de ma sante; vous ne comprenez donc pas que je ne suis pas
+votre frere et que je ne peux pas l'etre? Vous ne voyez pas que je bois
+le poison par tous les pores, et que votre amitie me tue? Que vous
+ai-je fait pour que vous m'aimiez avec cette tendresse et cette douceur
+impitoyables? Chassez-moi, maltraitez-moi, ou parlez-moi comme a un
+etranger. Je vous ecris dans l'espoir de vous irriter; quelque chose que
+vous fassiez, quelque malheur qui m'arrive, ce sera un changement; le
+calme etouffant ou nous vivons m'oppresse et me rendra fou. J'ai ete
+longtemps heureux aupres de vous. Votre amitie, qui m'irrite et me fait
+souffrir aujourd'hui, etait, dans les premiers mois, un baume divin
+repandu sur les blessures d'un coeur dechire. J'etais incertain, agite,
+plein d'un espoir inconnu, transporte de desirs que je ne savais pas
+expliquer, et dont le but me semblait etre l'eternite avec vous. J'etais
+si fatigue des choses de la terre, Sylvia m'avait rendu l'amour si
+facheux et si rude dans les derniers temps, et ce que j'avais souffert
+pour la perdre, la retrouver et la perdre encore, m'avait tellement
+brise, que je n'esperais presque plus rien en ce monde, et que je me
+sentais dans une disposition a me nourrir de reves et de chimeres. Il
+faut que je vous dise toute ma folie; des que je vous vis, je vous
+aimai, non d'une amitie paisible et fraternelle, comme je m'en vantais,
+mais d'an amour romanesque et enivrant. Je m'abandonnais a ce sentiment
+a la fois vif et pur; si j'avais ete repousse et contrarie, peut-etre
+serait-il devenu des lors une passion violente; mais vous m'accueillites
+avec tant de confiance et d'ingenuite! Jacques ensuite m'appela si
+loyalement a partager le bonheur de vous voir tous les jours, que je
+m'habituai a vous contempler sans oser vous desirer. Je pensais alors
+que cela me suffirait toujours, ou je me disais du moins que le jour ou
+ce sentiment me ferait trop souffrir, j'aurais toujours la force de m'en
+aller; a present, je me sens plus volontiers la force de mourir.
+
+Ou est-il ce temps ou un baiser sur votre main me rendait si heureux? ou
+un regard de vous me restait dans les yeux et dans l'ame pour toute
+une nuit? Je me confesse a vous, Fernande, je vous possedais dans mon
+sommeil, et cela me suffisait. L'amour encore mal eteint que j'avais eu
+pour Sylvia se rallumait de temps en temps, et je donnais le change a
+mon coeur, selon les circonstances qui me rapprochaient d'elle ou de
+vous plus intimement. Combien de fois j'ai presse dans mes bras un
+fantome qui avait vos traits et les siens, et dont la longue chevelure
+d'ebene, melee a des flocons de soie doree, reposait eparse sur mon
+coeur et sur mes epaules! Dans le delire de ces nuits heureuses, je vous
+appelais tour a tour, j'invoquais l'affection de l'une de vous, et il me
+semblait vous voir toutes deux descendre du ciel et me donner un baiser
+au front; mais insensiblement les traits de Sylvia s'effacerent, et
+le fantome ne m'apparut que sous les votres. Quelquefois encore, par
+habitude, par effroi, par remords peut-etre, j'appelais l'image de votre
+compagne, mais elle ne me repondait plus; et vous passiez sans cesse
+devant mes yeux, comme une revelation de mon destin, comme une prophetie
+obeissant a l'ordre de Dieu. Alors je m'abandonnai a ma passion, et je
+commencai a souffrir; mais je vous offrais ma douleur en sacrifice. Je
+vous voyais eprise de Jacques avec raison; j'estime et je venere cet
+homme: pouvais-je desirer lui arracher le bien le plus precieux qu'il
+ait au monde? J'aimerais mieux l'assassiner. Longtemps cette idee de
+vertu et de devouement a soutenu mon courage; je me disais bien qu'il
+serait plus prudent et plus facile de vous fuir que de me taire
+eternellement; mais il etait trop tard, je ne le pouvais plus: tout me
+semblait supportable plutot que de cesser de vous voir. Il y a huit mois
+que je me tais; j'ai supporte heroiquement ce terrible hiver passe a vos
+cotes, sans distraction et presque tete a tete, car vous ne pouvez pas
+disconvenir que nous faisons deux a nous quatre: Jacques et Sylvia font
+un, vous et moi faisons un autre; ils se comprennent en tout, et nous
+nous comprenons de meme. Quand nous sommes tous ensemble, nous sommes
+comme deux amis qui s'entretiennent de leurs plaisirs et de leurs
+peines, et qui se revelent mutuellement ce qu'ils eprouvent et ce qu'ils
+sont. Vous et moi nous ne nous racontons rien, nous n'avons qu'une ame,
+et nous n'avons pas besoin de nous exprimer ce que nous sentons en
+commun. Cette imperieuse et enivrante sympathie dont je m'abreuve en
+silence, j'ai pourtant besoin de l'epancher. Ce n'est pas par des mots
+que nous pouvons nous comprendre; ils sont inutiles; nos regards et le
+battement de nos coeurs se repondent. Mais il faut des embrassements et
+des etreintes ardentes a ce feu qui s'allume et s'avive chaque jour de
+plus en plus; car tu m'aimes, peut-etre!... Ah! pardonnez-moi, Fernande,
+je deviens fou. Adieu, adieu! je partirai demain. Ne me meprisez pas;
+j'ai fait ce que j'ai pu, mes forces ne vont pas au dela.
+
+
+
+LVI.
+
+DE FERNANDE A OCTAVE.
+
+Octave, Octave, que fais-tu? ou t'egares-tu? Tu es fou, mon ami! Tu es
+mon frere; tu l'as jure devant Dieu et devant moi; tu ne peux pas te
+parjurer, tu ne peux pas te souiller a ce point, toi que je connais si
+noble et si pur. Est-ce que je pourrais t'aimer autrement qu'une soeur
+aime son frere? Quelles pensees affreuses harcellent ta pauvre tete?
+Tu es malade. O mon cher Octave! tu souffres, je le vois; des fantomes
+evoques par la fievre troublent ton sommeil; la raison, la memoire et le
+jugement t'abandonnent. Tu crois avoir de l'amour pour moi; et, si j'y
+repondais, tu aurais horreur de cet amour comme d'un forfait. Non, mon
+ami, tu ne m'aimes pas comme tu le crois; tu as besoin d'aimer, et tu te
+meprends. C'est Sylvia que tu aimes; et si ce n'est plus elle, c'est un
+etre que tu desires, et qui existe pour toi dans quelque autre lieu ou
+il faut aller le chercher. Oui, tu as raison, pars, voyage; il faut
+distraire ta folie. Helas! tu n'as pu vivre ici, et je croyais que nous
+pouvions vieillir ensemble, et j'etais si heureuse de cette idee! Mais
+tu gueriras, et tu reviendras, Octave; tu reviendras avec une compagne
+digne de toi, et notre bonheur a tous sera plus pur et plus paisible. Tu
+dis que je dois avoir devine ton amour; j'aurais vecu mille ans ainsi,
+pres de toi, dans cette confiance sacree en ta parole, sans jamais
+songer qu'il te fut possible de te parjurer, meme dans le secret de ton
+coeur. Et aujourd'hui encore, je suis sure que tu t'abuses; je contemple
+ta douleur avec la stupeur et la sollicitude que j'aurais si je te
+voyais atteint d'un mal subit, d'une attaque de folie ou de terribles
+convulsions. Que pourrais-je penser alors? Rien, sinon que ton mal me
+ferait autant souffrir que toi-meme. Comment pourrais-je m'en irriter ou
+m'en croire coupable? Je te soignerais avec tendresse, j'essaierais de
+te calmer par de douces paroles, par de saintes caresses, et cela te
+ferait du bien. Mon ami bien-aime, reviens a toi, reviens a nous; oublie
+cette funeste secousse. Brulons ces deux lettres, et qu'il n'en soit
+jamais question. Tout cela est un reve; il ne s'est rien passe. Personne
+n'a entendu les paroles que tu as proferees dans le delire; elles sont
+ensevelies dans mon coeur, et n'en ont point altere le calme et la
+tendresse. Une amitie comme la notre peut-elle etre brisee par un
+instant d'erreur et de souffrance? Pars, mon ami; mais reviens sans
+crainte et sans honte aussitot que tu seras gueri. Cet eclair n'aura pas
+laisse de trace sinistre dans notre beau ciel, et tu nous retrouveras
+tels que tu nous laisses.
+
+
+
+LVII.
+
+D'OCTAVE A FERNANDE.
+
+Tu as raison, ma soeur bien-aimee, je suis fou; mon cerveau et mon coeur
+sont malades; il faut que j'aie du courage et que je parte. Tu es un
+ange, Fernande; quel billet tu m'ecris! Ah! tu ne sauras jamais le bien
+et le mal qu'il me fait. Persuade-toi que c'est une maladie, et tache de
+me persuader que j'en guerirai et que je pourrai revenir, car l'idee de
+te quitter pour toujours est au-dessus de mes forces. Invoque ma parole
+et la saintete de nos liens; invoque le nom respecte et cheri de
+Jacques; dis-moi tout ce qu'il faut me dire pour me donner la force dont
+j'ai besoin. Oh! je l'aurai, Fernande; ta douceur et ta compassion nous
+sauvent tous les deux. Je ne m'etais pas attendu a cette tendresse
+misericordieuse avec laquelle tu me plains en me repoussant; j'esperais
+que tu me repousserais durement, et que je pourrais t'aimer et t'estimer
+moins. Alors, malheur a toi, je serais reste, et j'aurais peut-etre
+reussi a te perdre. Mais que puis-je faire devant une vertu si calme et
+si compatissante? Le dernier des laches tomberait a genoux devant toi,
+et tu sais que je suis un honnete homme; j'aurai du coeur. Adieu,
+Fernande; adieu, ma soeur cherie; adieu, mon seul et dernier amour; je
+deviendrai ce qu'il plaira a Dieu; je guerirai ou je mourrai. Il ne
+s'agit pas de cela; l'important, c'est que tu restes heureuse et pure;
+je partirai avec cette idee, et elle me soutiendra.
+
+Il faut que vous me pardonniez un vol que je vous ai fait: le bracelet
+que vous m'avez jete par la fenetre, un soir que vous me prites pour
+Jacques, ne m'a jamais quitte. Celui que vous avez est une copie exacte
+que j'ai fait faire a Lyon, et que je vous ai rendue pour ne pas vous
+offenser par ma resistance. Je n'ai pas eu le courage de me separer de
+ce premier gage d'une affection qui m'est devenue si necessaire et
+si funeste; aujourd'hui que je sens mon coeur criminel, je n'oserais
+emporter ce bracelet sans votre permission. Vous ne pouvez pas me le
+refuser, quand je pars, peut-etre pour toujours. J'accomplis le
+plus terrible des sacrifices; serez-vous sans pitie? Je paierai mon
+devouement de ma vie peut-etre, et votre generosite ne vous coutera
+rien, car personne ne pourra deviner la supercherie. J'ai fait effacer
+de l'ecusson de mon bracelet le chiffre de Jacques, qui etait enlace au
+votre, et je l'ai fait remplacer par le mien. Si, a ce moment affreux
+et solennel ou je vous quitte, vous m'accordez ce gage d'amitie et de
+pardon, il me deviendra plus cher que jamais.
+
+Je dirai ce soir que je pars demain; je trouverai un pretexte; je
+promettrai de revenir. Soyez tranquille, je ne me trahirai pas. Mais
+partirai-je sans te dire adieu, sans couvrir tes mains de mes larmes?
+N'evite pas de te trouver seule avec moi, comme tu fais depuis hier,
+Fernande; que crains-tu donc? n'es-tu pas sure de toi? Et si j'avais un
+instant de faiblesse et de desespoir, ne sais-tu pas qu'avec un mot
+tu me verrais a tes genoux, le plus silencieux et le plus resigne des
+hommes? Ah! ne me fuis pas, ne me fais pas souffrir pendant ce dernier
+jour que je vais passer pres de toi. Si mes larmes te font du mal, si
+mes plaintes te fatiguent, aie du courage aussi; il m'en faut bien
+davantage pour te quitter. Songe que ta tache sera finie demain, et que
+la mienne va commencer, affreuse, eternelle! Songe que je suis sur les
+marches de l'echafaud, et que Dieu te tiendra compte d'une parole de
+misericorde que tu m'auras accordee en m'envoyant au martyre.
+
+
+
+LVIII.
+
+D'OCTAVE A FERNANDE.
+
+O mon ange, o ma bien-aimee, nous sommes sauves! que Dieu te couvre de
+ses benedictions, o la plus pure et la plus sainte de ses creatures!
+Oui, tu as raison, on a la force qu'on veut avoir, el le ciel
+n'abandonne point au danger ceux qui se recommandent a lui dans la
+sincerite de leur coeur. Que serais-je devenu loin de toi? Mon ame
+se serait souillee de regrets, de fureurs, de projets, et peut-etre
+d'entreprises insensees pour te retrouver et te ressaisir, au lieu que
+tu m'aideras a etre vertueux et tranquille comme toi. Le continuel
+spectacle de ta serenite angelique fera passer le meme calme dans
+mon coeur et dans mes sens. J'etais perdu si tu me retirais ta main
+secourable; laisse-moi la coller a mes levres, et qu'elle me conduise ou
+elle voudra. Je suis resigne a tous les sacrifices; je me tairai et je
+guerirai. Eh! ne suis-je pas deja gueri? n'ai-je pas fait l'essai de mes
+forces durant ces heures de la nuit que tu m'as laisse passer dans ta
+chambre? J'etais fou quand je me suis leve pour t'aller dire adieu. Et
+ce Jacques que le hasard fait partir precisement hier soir, au milieu
+du plus terrible acces de ma fievre et de mon egarement! An! c'etait la
+volonte de la Providence. Si tu avais refuse de me voir, j'enfoncais ta
+porte; je ne savais plus ce que je faisais; mais tu m'as ouvert, et tu
+as bien fait. Est-ce qu'il y a au monde un emportement, un delire, qui
+puisse resister a la sainte confiance d'un etre aussi chaste, aussi
+divin que toi? Tu ne dormais pas non plus, o mon enfant cheri! tu
+n'etais pas meme deshabillee, et tu priais pour moi! ange du ciel, Dieu
+t'a exaucee! Quand je t'ai vue si belle, si candide avec ta robe blanche
+et les cheveux blonds epars sur tes epaules, avec ton sourire affectueux
+sur les levres, et tes grands yeux encore humides des larmes que tu
+avais versees pour moi, il m'a semble voir une vierge de l'Elysee, et je
+suis tombe a tes pieds comme devant un autel. Oh! comme tu as ecoute ma
+douleur, comme tu as essuye mes larmes avec une ineffable tendresse! et
+tu m'embrassais en pleurant toi-meme, o sublime imprudente! Mais quel
+etre immateriel es-tu donc? et quelle puissance divine as-tu recue
+d'en haut pour calmer les fureurs du desespoir avec les caresses qui
+devraient les allumer? Tes levres etaient si fraiches sur mon front! Il
+me semblait qu'un baume ineffable passait dans toutes mes arteres, et
+que mon sang devenait aussi pur, aussi paisible que celui de tes enfants
+endormis aupres de nous. Oh! qu'ils sont beaux, tes enfants, et combien
+je les aime! Il y a deja sur le visage de ta fille un reflet de ton ame
+virginale! Je te l'aurais enlevee, si tu m'avais chasse; je n'aurais pu
+abandonner ce berceau ou je l'ai endormie si souvent; car mon ame se
+brisait a l'idee de vivre seul et abandonne, moi qui, depuis huit mois,
+vis d'affections ineffables. Avec toi, mon plus precieux tresor, que
+de biens j'allais perdre: l'amitie de Sylvia, qui est si grande, si
+eclairee, si belle! et celle de Jacques, que je paierais de mon sang!
+Ou aurais-je retrouve des coeurs semblables? Qui m'aurait fait une vie
+supportable loin de vous tous?
+
+Benie sois-tu, ma Fernande! tu n'as pas voulu mon desespoir, et quand je
+t'ai demande si tu croyais qu'il nous fut possible de vivre l'un pres de
+l'autre sans danger, c'est Dieu qui a dicte ta reponse. Ah! ce _oui_!
+comme tu l'as dit avec enthousiasme et avec confiance! il m'a frappe
+d'une commotion electrique; je m'attendais si peu a cette parole
+d'encouragement et de pardon! Un instant, un mot a suffi pour faire de
+moi un autre homme. Puisque tu es sure de moi, je le suis aussi; c'etait
+une lachete de fuir quand je pouvais me vaincre; et d'ailleurs est-ce
+donc si difficile? Je ne concois plus pourquoi j'ai ete en proie a ces
+agitations frenetiques; c'est que le danger est toujours plus terrible
+de loin que de pres; c'est que, d'ailleurs, quand je croyais pouvoir
+succomber et t'entrainer avec moi, je ne te connaissais pas; je te
+prenais pour une femme comme les autres, et tu es une divinite qu'aucune
+souillure humaine ne peut atteindre. Je ne pouvais m'imaginer qu'au lieu
+de la crainte ou de la colere, quand je t'aurais avoue mes tourments, je
+trouverais sur ton front cette impassible confiance, et sur tes levres
+ce misericordieux sourire. Je croyais que tu t'arracherais de mes bras
+avec effroi, et quand j'approcherais mes levres de ton visage pour
+te donner, comme les autres jours, un fraternel baiser, que tu te
+detournerais avec indignation. Mais ton innocence brave tous les perils
+vulgaires et les surmonte tranquillement. Ah! je saurai m'elever jusqu'a
+toi, et planer du meme vol au-dessus des orages des passions terrestres,
+dans un ciel toujours radieux, toujours pur. Laisse-moi t'aimer, et
+laisse-moi donner encore le nom d'amour a ce sentiment etrange et
+sublime que j'eprouve; _amitie_ est un mot trop froid et trop vulgaire
+pour une si ardente affection; la langue humaine n'a pas de nom pour la
+baptiser. Mais n'appelle-t-on pas amour aussi l'amitie des meres
+pour leurs enfants et l'enthousiasme de la foi religieuse? Ce que tu
+m'inspires participe de tout cela, mais c'est quelque chose de plus
+encore. Ah! sache qu'il faut bien t'aimer, Fernande, pour eprouver
+ce calme qui est descendu en moi depuis six heures. Chose etrange et
+delicieuse! en rentrant dans ma chambre, purifie par mes resolutions,
+apaise par ton chaste embrassement, je me suis endormi du plus profond
+et du plus bienfaisant sommeil que j'aie goute depuis trois mois, et je
+viens de m'eveiller plus calme et plus joyeux que je ne l'ai ete de ma
+vie. Oh! quel bien m'ont fait tes paroles! Ecris-moi, repete-moi tout
+ce que tu m'as dit, afin que je le relise a genoux si quelque nuage de
+melancolie vient encore a passer dans mon beau ciel, et que je retrouve
+la pure lumiere, o etoile radieuse qui me conduis! Il me semble que je
+vois le soleil pour la premiere fois, tant la nature m'apparait belle
+et jeune ce matin! Je viens d'entendre le premier coup de la cloche qui
+t'appelle au dejeuner, et j'ai tressailli comme a la voix d'un ami.
+Quelle belle vie! comme nous sommes heureux! Comme je demeure pres de
+toi, Fernande! le vent d'ouest m'apporte les bruits de ta maison et les
+parfums de ton jardin. J'ai le temps de m'habiller et d'aller m'asseoir
+a la meme table que toi, avant que Sylvia ait fini d'arranger
+methodiquement ses livres et ses crayons dans le grand salon. Comment!
+je vais revoir tout cela! tout cela que j'ai cru quitter pour toujours,
+hier soir. Je vais encore rire et causer a cette table ou il est permis
+de mettre les deux coudes, et d'ou l'on peut se lever autant de fois
+qu'on veut pendant le repas? Je vais chanter encore avec toi le duo que
+nous aimons? Oh! quel jour de fete! Si tu savais comme la lune etait
+belle a son coucher ce matin, quand j'ai traverse le vallon pour revenir
+chez moi! Comme l'herbe humide etait semee de pales diamants, et comme
+les premieres fleurs des amandiers exhalaient une odeur fraiche et
+suave! Mais tu as joui de tout cela aussi, car tu etais a ta fenetre, et
+je t'ai vue aussi longtemps que me l'a permis la distance. Tu me suivais
+des yeux, o ma belle amie! tu m'accompagnais de tes voeux, tu demandais
+a Dieu de conserver pure en moi l'oeuvre de tes pieux efforts, cette
+nouvelle ame que tu m'as donnee, cette nouvelle vertu que tu m'as
+revelee! Allons, allons, je plie ma lettre et je pars; je viens de
+regarder dans la lunette d'approche qui est fixee sur ma fenetre et
+braquee sur ta demeure; j'ai vu Sylvia avec sa robe bleue dans le
+jardin. Tu dors encore, mon petit ange, ou tu habilles tes enfants; je
+vais t'aider, et jouer du hautbois pour empecher ta fille de crier quand
+tu lui mettras ses bas. Et notre Jacques! il revient ce soir, n'est-ce
+pas? je vais l'embrasser comme si je l'avais perdu pendant dix ans! Toi,
+je ne t'embrasserai plus, mais tu me laisseras baiser tes pieds et le
+bas de ta robe tant que je voudrai.
+
+
+
+LIX.
+
+DE FERNANDE A OCTAVE.
+
+Ce qu'il y avait d'affreux et d'impossible, c'etait de nous quitter.
+Je savais bien que vous auriez la force d'etouffer une pensee funeste
+plutot que celle de m'abandonner. Je comptais sur votre amitie quand
+je vous ai dit: "Oui, tu le peux, reste Octave; renonce a des reves
+coupables, fais un noble effort sur toi-meme; ouvre les yeux, regarde
+comme tu es saintement aime, comme tu peux etre heureux entre ces
+trois amis qui te cherissent a l'envi l'un de l'autre, et comme tu vas
+souffrir dans la solitude avec le remords d'avoir desole un de ces
+coeurs sinceres, et le regret d'avoir afflige les deux autres par ton
+depart. Examine ton ame, et vois combien elle est belle, jeune et forte;
+ne peut-elle, entre deux sacrifices, choisir le plus noble et le plus
+genereux? n'es-tu pas sur qu'elle gouvernera toujours tes passions?
+veux-tu que je croie que les sens chez toi commanderont au coeur? ne
+serai-je donc pas toujours la pour relever ton courage s'il venait a
+faiblir? seras-tu sourd a ma voix quand elle t'implorera? et ces douces
+larmes que tu verses maintenant, seront-elles taries quand les miennes
+couleront?" O cher Octave! en te parlant ainsi, je sentais Dieu
+m'inspirer; une confiance, une foi miraculeuse, descendaient en moi;
+j'avais comme une revelation de ce qui allait s'operer entre nous, et
+ce fut un prodige en effet que ma resolution et ton enthousiasme en ce
+moment. Tu ne sais pas comme tu devins beau en tombant a genoux et en
+levant les bras vers le ciel pour le prendre a temoin de tes serments;
+comme ton visage pale devint vermeil et anime; comme les yeux fatigues
+et presque eteints s'illuminerent d'une flamme sublime. Ce rayon du
+ciel a laisse son reflet sur ta figure, et depuis hier tu as une autre
+expression, une autre beaute que je ne te connaissais pas. Ta voix
+aussi a change; elle a quelque chose qui me penetre comme une musique
+delicieuse, et quand tu lis tout haut, je n'ecoute pas les mots, je ne
+comprends pas le sens des choses que tu dis; la seule harmonie de ta
+voix m'emeut et me donne envie de pleurer. Moi-meme je me sens toute
+changee; j'ai des facultes nouvelles, je comprends mille choses que je
+ne comprenais pas hier; mon coeur est plus chaud et plus riche; j'aime
+mon mari, ma soeur Sylvia et mes enfants plus que jamais; et pour toi,
+Octave, je ressens une affection a laquelle je ne chercherai point de
+nom, mais que Dieu m'inspire et que Dieu benit. Ah! que tu es grand et
+pur, mon ami! que tu es different des autres hommes, et combien peu
+d'entre eux sont capables de te comprendre!
+
+Que serais-je devenue si tu nous avais quittes? La seule pensee de te
+perdre me fait encore tressaillir douloureusement. Sais-tu, mon ami,
+combien tu nous es necessaire, et a moi surtout? Ce que tu m'ecrivais
+l'autre jour est bien vrai: nous ne faisons qu'un. Jamais deux
+caracteres ne se sont convenus, jamais deux coeurs ne se sont compris
+comme les notres. Jacques et Sylvia se ressemblent et ne nous
+ressemblent pas, et c'est pour cela que nous les aimons tant; voila
+pourquoi nous avons pu avoir de l'amour pour eux, mais nous ne pouvons
+en avoir l'un pour l'autre. Pour alimenter l'amour, Il faut, je crois,
+des differences de gouts et d'opinions, de petites souffrances, des
+pardons, des larmes, tout ce qui peut exciter la sensibilite et
+reveiller la sollicitude journaliere. L'amitie, l'amour fraternel, si
+tu veux, est plus heureux et plus egalement pur; c'est un refuge contre
+tous les maux de la vie, c'est une consolation supreme aux douleurs que
+cause l'amour. Avant de te connaitre, j'avais une amie dans le sein de
+laquelle je versais toutes mes douleurs, et quoiqu'elle fut bien acre et
+bien severe dans ses reponses, la seule habitude de lui ecrire tous les
+petits evenements de ma vie me soulageait d'un grand poids. Tu as lu ses
+lettres, et tu as conclu en me conjurant de destituer cette confidente
+et de t'accorder ses fonctions. Je ne sais pas si elle etait, comme
+tu le pretends, une fausse et mauvaise amie, mais elle etait bien
+certainement au-dessous de toi, mon cher et bon Octave. Oh! qu'elle
+etait loin, cette Clemence, d'avoir ta douceur et ta sensibilite! Elle
+m'effrayait, et tu me persuades; elle me menacait de maux inevitables,
+et tu m'apprends a m'en preserver; car tu as au moins autant de raison
+et de jugement qu'elle, et, de plus, tu sais comment il faut me parler
+et me convaincre. Depuis que tu es ici, et que je me suis habituee a
+t'ouvrir mon coeur a chaque instant, je me suis guerie des petites
+maladies morales et corrigee des nombreux defauts qui compromettaient et
+troublaient mon bonheur. Tu m'as appris a accepter les souffrances de la
+vie journaliere, a tolerer les imperfections de l'amour, a ne demander
+que ce qui est possible au coeur humain; tu m'as enseigne la justice,
+et tu m'as appris a aimer Jacques comme il faut l'aimer pour le rendre
+heureux. Mon bonheur et le sien sont donc ton ouvrage, o mon cher ami!
+et je suis si accoutumee a avoir recours a toi en tout, que ma felicite
+serait ruinee du jour ou je le perdrais; je retomberais peut-etre dans
+mes anciens torts, et je perdrais le fruit de tes conseils. Reste donc,
+et ne parle jamais de t'eloigner. Notre vie sera plus belle encore
+qu'elle ne l'a ete jusqu'ici. Mes enfants grandiront sous tes yeux, et
+nous les eleverons; nous prendrons de leur intelligence le meme soin que
+nous prenons aujourd'hui de leurs petites personnes. Apres eux et apres
+Jacques, tu seras ce que j'aurai de plus cher au monde; car je t'aime
+encore mieux que Sylvia, et pourtant je regarde et je cheris Sylvia
+comme ma soeur. Mais ton caractere a bien plus de rapport avec le mien,
+et je me sens bien plus de confiance et d'entrainement vers toi; a
+present surtout, il me semble que nous avons recu un nouveau bapteme, et
+que Dieu nous abandonnerait si nous l'invoquions separement.
+
+Garde mon bracelet, a une condition: c'est que tu y feras remettre
+le chiffre de Jacques, sans effacer le tien; qu'ils soient tous deux
+enlaces au mien, et que ton coeur ne me separe jamais ni de lui ni de
+toi.
+
+
+
+LX.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+De la ferme de Blosse.
+
+
+Tu me demandais hier pourquoi je viens si souvent a Blosse, et tu me
+reprochais de chercher la solitude depuis quelque temps. Il est vrai que
+jamais je n'ai senti si vivement le besoin d'etre seul et de reflechir.
+Ce lieu desert et plein d'aspects sauvages me plait et me fait du bien.
+Je sens comme une main inexorable, mais paternelle encore dans sa
+rigueur, qui m'attire au fond de ces bois silencieux pour m'y enseigner
+la resignation. Je viens m'asseoir au pied de ces chenes seculaires que
+ronge la mousse, et j'y resume ma vie. Cela me calme.
+
+Est-ce que tu ne sais pas ce que j'ai? Est-ce que tu ne t'es pas apercue
+qu'Octave aime ma femme? Cet amour a ete romanesque et innocent pendant
+bien longtemps; mais il prend de la violence, et si Fernande ne le voit
+pas encore, elle ne peut tarder a le voir. Nous avons ete imprudents;
+les laisser ainsi ensemble! ils sont si jeunes! Mais que pouvions-nous
+faire? Tu ne pouvais pas feindre de revendiquer un amour que tu avais
+repousse. Ta fierte se refusait a tout ce qui aurait eu l'apparence
+d'une ignoble jalousie et d'une vanite blessee. Pour moi, c'etait bien
+pis; j'avais d'abord accuse injustement ces pauvres jeunes fous; je
+sentais que j'avais beaucoup a reparer envers eux, et la crainte de me
+tromper encore me forcait a fermer les yeux. Je t'avoue que, malgre
+l'evidence, j'hesite encore a croire qu'Octave soit amoureux d'elle. Il
+semblait si sur de lui dans les commencements, et toute l'annee derniere
+il a ete si heureux aupres de nous! Mais depuis l'hiver il a ete de
+plus en plus agite et distrait; a present il est reellement malade de
+chagrin. C'est un honnete homme, il est devenu froid et sec avec moi.
+Il ne sait pas me dissimuler la gene et le trouble que je lui cause;
+pourtant il m'aime sincerement. Hier soir, quand je suis monte a cheval,
+il est venu avec moi, et il m'a parle d'un voyage qu'il compte faire
+bientot a Geneve. J'ai compris qu'il voulait s'eloigner de Fernande;
+j'ai presse sa main sans rien dire, et il s'est jete dans mes bras en
+s'ecriant: "Ah! mon brave Jacques!..." puis il s'est arrete brusquement
+et m'a parle de mon cheval. Pauvre Octave! il est malheureux, et c'est
+par notre faute; nous l'avons trop abandonne aux perils de la jeunesse.
+Mais ou ne les aurait-il pas rencontres? et ou les eut-il combattus avec
+autant de vertu?
+
+Il partira, j'en suis sur, et peut-etre a l'heure ou je t'ecris il est
+deja parti. Il y avait sur sa figure quelque chose d'extraordinaire,
+comme s'il eut pris une resolution penible mais ferme. Ce qui m'a fait
+partir sur-le-champ moi-meme pour la ferme, c'est la grande alteration
+que j'ai vue sur la figure de ma femme a l'heure du diner; jusque-la
+j'etais convaincu qu'elle n'avait pas la plus legere idee de l'amour
+d'Octave; depuis ce moment je ne sais que penser. Il est vrai qu'elle
+est souffrante depuis quelque temps; le sevrage de ses enfants la
+fatigue, et l'abondance de son lait l'incommode encore souvent. Je n'ai
+pas voulu l'observer attentivement, cela me faisait peur; quoi qu'il put
+s'etre passe entre eux, du moment qu'Octave avait le courage de partir,
+je ne devais pas lui rendre plus amer le dernier jour peut-etre qu'il
+avait a vivre aupres d'elle. Je suis sur maintenant de la raison et
+de la prudence de Fernande; elle l'eloignera sans l'offenser et sans
+irriter sa passion par d'inutiles demonstrations de force. J'ai vu
+que je devais la laisser agir, et que ma confiance aveugle etait la
+meilleure garantie possible de leur vertu.
+
+Je n'ai aucune inquietude, mais je suis triste et profondement las de
+moi. J'avais un ami sincere, aimable, devoue, et il faut qu'il parte
+desespere parce que je suis au monde! Vous aviez une belle vie, intime,
+riante et pure comme vos coeurs, et voila qu'elle est gatee, derangee,
+empoisonnee, parce que je suis M. Jacques, le mari de Fernande! J'espere
+si peu en moi et en mon avenir, que je voudrais plutot mourir et vous
+laisser tous heureux, que de conserver mon bonheur au prix de celui de
+l'un de vous. Mon bonheur! sera-t-il possible desormais, si Fernande a
+dans le coeur un regret profond? Et comment ne l'aurait-elle pas! Voila
+ce qui m'a consterne hier. Elle l'aime peut-etre... si cela est, elle
+ne le sait pas encore elle-meme; mais l'absence et la douleur le lui
+apprendront. Et pourquoi partirait-il, s'il faut qu'elle le pleure et
+qu'elle me haisse?
+
+Non, elle ne me haira pas, elle est si bonne et si douce! et moi je
+serai bon et doux avec elle; mais elle sera malheureuse, malheureuse par
+nos liens indissolubles... J'ai beaucoup pense a cela avant que nous
+fussions maries, et depuis quelque temps j'y pense encore; je verrai. Ne
+me parle pas, ne m'apprends rien sans que je t'interroge. Je crains que
+la premiere fois tu ne m'aies beaucoup trop rassure sur leur amitie: ils
+etaient purs alors, et ils le sont encore; mais ils pouvaient se separer
+aisement, et aujourd'hui il faut que leurs coeurs se brisent. Que Dieu
+nous pardonne, nous n'avons rien fait a mauvaise et coupable intention.
+Je retournerai demain au chateau; si Octave n'est point parti, je
+songerai a ce que je dois ou a ce que je puis faire.
+
+[Illustration: Ils etaient deux.]
+
+
+
+LXI.
+
+D'OCTAVE A FERNANDE.
+
+Voici un mois bien etrange que nous passons ensemble, mon amie. Depuis
+le jour ou vous m'avez commande d'etouffer mon amour, je l'ai tellement
+couvert de cendres que j'ai cru parfois avoir reussi a l'eteindre. Je
+suis plus tranquille que je ne l'etais cet hiver, bien certainement;
+mais ce transport d'enthousiasme qui m'a fait tout promettre et tout
+sacrifier, vous auriez du prendre un peu plus de soin pour le ranimer de
+temps en temps. Votre coeur semble m'avoir abandonne; et je tombe dans
+une tristesse chaque jour plus profonde. Est-ce que vous craignez de me
+trouver indocile a vos lecons? pourquoi me les avez-vous deja retirees?
+Peut-etre ma melancolie vous fatigue; peut-etre craignez-vous l'ennui
+que vous causeraient mes plaintes. Et pourtant il vous serait si facile
+de me consoler avec quelques mots de confiance ou de compassion! Ne
+connaissez-vous pas votre pouvoir sur moi? quand s'est-il trouve en
+defaut? Vous etes quelquefois cruelle sans vous en douter, et vous
+me faites un mal horrible sans daigner vous en apercevoir. Ne
+pourriez-vous, par exemple, me cacher un peu l'amour que vous avez pour
+votre mari? Votre ame est si genereuse et si delicate dans tout le
+reste! mais, en ceci, vous mettez une sorte d'ostentation a me
+faire souffrir: laissez cette vaine parade aux femmes qui doutent
+d'elles-memes. Vous aviez eu tant d'esprit, au milieu de votre
+misericorde, dans les premiers jours! vous saviez si bien me dire les
+choses qui pouvaient me consoler, ou du moins adoucir ma peine! Quand
+vous parliez de votre mari, sans blasphemer un merite que personne
+n'apprecie mieux que moi, sans nier une affection que je ne voudrais pas
+lui arracher, vous aviez le secret ineffable de me persuader que ma part
+etait aussi belle que la sienne, quoique differente. A present vous avez
+le talent inutile et cruel de me montrer combien sa part est magnifique
+et la mienne ridicule. Ne pouviez-vous me cacher ce tripotage d'enfants
+et de berceaux? me comprenez-vous? Je ne sais comment m'expliquer, et je
+crains d'etre brutal; car je suis aujourd'hui d'une singuliere acrete.
+Enfin, vous avez fait emporter vos enfants de votre chambre, n'est-ce
+pas? A la bonne heure. Vous etes jeune, vous avez des sens; votre mari
+vous persecutait pour hater ce sevrage. Eh bien! tant mieux! vous avez
+bien fait: vous etes moins belle ce matin, et vous me semblez moins
+pure. Je vous respectais dans ma pensee jusqu'a la veneration, et en
+vous voyant si jeune, avec vos enfants dans vos bras, je vous comparais
+a la Vierge mere, a la blanche et chaste madone de Raphael caressant
+son fils et celui d'Elisabeth. Dans les plus ardents transports de ma
+passion, la vue de votre sein d'ivoire, distillant un lait pur sur
+les levres de votre fille, me frappait d'un respect inconnu, et je
+detournais mon regard de peur de profaner, par un desir egoiste, un des
+plus saints mysteres de la nature providente. A present, cachez bien
+voire sein, vous etes redevenue femme; vous n'etes plus mere; vous
+n'avez plus de droit a ce respect naif que j'avais hier, et qui me
+remplissait de piete et de melancolie. Je me sens plus indifferent
+et plus hardi. Ce sont la de mauvais moyens avec un homme aussi
+rustiquement candide que je le suis: vous pouviez bien rendre a votre
+mari le droit d'entrer la nuit dans votre chambre, sans le faire savoir
+a toute la maison, et a moi surtout.
+
+[Illustration: Attirer Fernande a un rendez-vous...]
+
+
+
+LXII.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+De la ferme de Blosse.
+
+Il va falloir que je voyage, je ne sais pour combien de temps, mais il
+est necessaire que je m'eloigne; je deviens antipathique, et c'est ce
+qu'il y a de pire au monde. Fernande aime Octave: cela est maintenant
+hors de doute pour moi. Hier, quand j'obtins qu'elle fit emporter ses
+enfants, dont les cris l'empechent de dormir et la rendent reellement
+malade, je ne sais si tu remarquas la singuliere contestation qui
+s'eleva entre Octave et elle. "Est-ce que vous etes sure que vos enfants
+se passeront de vous toute une nuit! disait-il.--Il faut qu'ils
+s'y habituent, repondait-elle; il est temps de les sevrer.--Ils me
+paraissent bien jeunes pour cela.--Ils ont un an bientot.---Mais on les
+soignera mal. A qui une mere peut-elle remettre le soin de veiller
+sur ses enfants la nuit?--Je puis remettre sans inquietude ce soin a
+Sylvia." Il fit alors un geste d'impatience extreme, et partit sans dire
+bonsoir a personne.
+
+Je ne compris pas d'abord le sens de cette conduite; mais, en y
+reflechissant, elle me parut fort claire. J'examinai Fernande: elle
+etait bien pale depuis quelque temps! elle me sembla plus triste que
+malade. Je resolus de savoir a quoi m'en tenir, et j'entrai dans sa
+chambre a minuit.
+
+Le ciel m'est temoin qu'en faisant emporter les enfants je n'avais pas
+les intentions qu'Octave m'a supposees. Il y a plus d'un an que je n'ai
+endormi ma femme sur mon coeur, et ce serait pour moi une joie aussi
+vive et aussi pure aujourd'hui que le premier jour de notre union, si
+cette joie etait reciproque; mais il y a un mois que je doute, et ce
+mois ou j'aurais pu, sans la faire manquer aux saints devoirs de la
+maternite, la presser dans mes bras, a ete pour moi une angoisse
+perpetuelle. Elle est sombre et silencieuse, l'as-tu remarque, Sylvia?
+Octave est triste, et quelquefois desespere. Ils luttent, ils resistent,
+les infortunes! mais ils s'aiment et ils souffrent. En vain j'avais tour
+a tour accueilli et repousse la conviction de cet amour reciproque;
+elle m'arrivait de plus en plus. Je me decidai enfin hier a l'accepter,
+quelque rude qu'elle fut, et a paraitre odieux un instant, afin de
+n'etre plus jamais expose a le devenir. Je m'approchai de son lit, et je
+vis qu'elle feignait de dormir, esperant, la pauvre femme, se soustraire
+ainsi a mes importunites; je la baisai au front, elle ouvrit les yeux
+et me tendit la main; mais je crus remarquer un imperceptible frisson
+d'effroi et de repugnance. Je lui parlai comme autrefois de mon amour,
+elle m'appela son cher Jacques, son ami et son ange protecteur; mais le
+nom d'amour etait oublie; et quand je cherchais a attirer ses levres sur
+les miennes, sa figure prenait une singuliere expression d'abattement
+et de resignation. Une douceur angelique residait sur son front, et son
+regard avait la serenite d'une conscience pure; mais sa bouche etait
+pale et froide, ses bras languissants. Je jugeai l'epreuve assez forte;
+il m'eut ete impossible de trouver du plaisir a la tourmenter. J'avais
+horreur du droit dont je suis investi, et dont elle me croyait capable
+d'user contre son gre. Je lui baisai les mains, et lui demandai de me
+dire sincerement si elle avait quelque chagrin, et si quelque chose
+manquait a son bonheur. "Comment pourrais-je trouver que je ne suis
+point heureuse, me repondit-elle, quand tu n'es occupe qu'a me rendre
+la vie agreable, et a eloigner de moi les moindres contrarietes? Quelle
+femme il faudrait etre pour se plaindre de toi!--Quand tu voudras
+changer ta vie, lui dis-je, habiter un autre pays, t'entourer d'une
+societe plus nombreuse, tu sais qu'il te suffira de me dire un mot pour
+que je mette ma plus grande joie a le satisfaire; si c'est l'ennui qui
+te rend malade et melancolique, pourquoi ne me l'avoues-tu pas?--Non, ce
+n'est pas l'ennui, me repondit-elle avec un soupir." Et je vis qu'elle
+etait tentee de m'ouvrir son coeur. Elle l'eut fait certainement si son
+secret n'eut appartenu qu'a elle; mais elle ne devait pas me faire la
+confession d'un autre. Je l'aidai a la renfermer dans son sein, et je la
+quittai en lui disant: "Souviens toi que je suis ton pere, et que je
+te porterai dans mes bras pour t'empecher de marcher sur les epines.
+Dis-moi seulement quand lu seras lasse de marcher seule; et, dans
+quelque circonstance que nous nous trouvions, Fernande, ne me crains
+jamais.--Tu es un ange! un ange!" me dit-elle a plusieurs reprises; et
+son visage me remercia malgre elle de ce que je m'en allais. Je rentrai
+dans ma chambre, et je tombai desole sur mon lit; je venais de franchir,
+pour la derniere fois de ma vie, le seuil de la sienne.
+
+C'en est donc fait irrevocablement; elle ne m'aime plus! Helas! ne le
+sais-je pas depuis longtemps, et avais-je besoin d'une epreuve decisive
+pour m'en assurer? N'y a-t-il pas bien des mois qu'elle aime Octave
+sans le savoir? Cette paisible affection qu'elle me temoigne desormais,
+est-ce autre chose que de l'amitie? Elle est heureuse avec moi
+maintenant, el elle commence a souffrir par lui; car l'amour est chez
+elle une souffrance. La voila en proie a toutes les terreurs et a toutes
+les difficultes de la vie sociale. Dieu sait combien de remords exageres
+dechirent son coeur; mais que dois-je faire? L'eloignerai-je du danger
+et tacherai-je de lui faire oublier Octave? Si je la lance au milieu du
+monde, impressionnable et ingenue comme elle l'est, elle cherchera a
+aimer encore et elle fera un mauvais choix; car elle est trop superieure
+a ces poupees de salon qu'on appelle femmes du monde, pour prendre gout
+a leur existence vide et a leurs imbeciles plaisirs. Elle pourra en etre
+etonnee, etourdie pour quelque temps et se distraire de sa passion; mais
+bientot le besoin d'aimer qui est en elle se fera sentir plus vivement,
+et l'amour se reveillera dans son coeur, soit pour Octave, soit pour un
+autre qui ne le vaudra pas et qui la perdra. Et alors elle me haira avec
+raison pour l'avoir arrachee a une affection qui etait innocente encore,
+et qui l'aurait peut etre ete toujours, et pour l'avoir precipitee dans
+un abime de deceptions et de douleurs. Mais si je la laisse ici, un
+matin elle se trouvera criminelle a ses propres yeux; elle se noiera
+dans ses larmes et m'accusera de l'avoir abandonnee au danger avec une
+lache indifference, ou avec une confiance stupide. Elle haira peut-etre
+son amant pour lui avoir fait souffrir ces agitations et ces remords;
+elle me meprisera pour ne l'avoir pas preservee.
+
+Je suis aussi incertain et aussi peu avance qu'un homme qui n'aurait
+jamais prevu ce qui lui arrive. Pourtant voila bientot deux ans que
+j'emploie a retourner sous toutes les faces possibles l'avenir qui
+s'accomplit; mais il y a cent mille manieres de perdre l'amour d'une
+femme, et la seule qu'on n'ait pas prevue est precisement celle qui se
+realise. Il est absurde de se prescrire une regle de conduite, quand le
+hasard seul se charge de vous eclairer sur le meilleur parti a prendre.
+Voila pourquoi les societes ne peuvent exister qu'au moyen de lois
+arbitraires, bonnes pour les masses, horribles et stupides pour les
+individus. Comment peut-on creer un code de vertu pour les hommes, quand
+un homme ne peut s'en faire un pour lui seul, et quand les circonstances
+le forcent a en changer dix fois dans sa vie? L'annee derniere, quand
+j'accusai Fernande de me tromper effrontement, j'allais partir, j'allais
+l'abandonner sans remords et sans compassion. Qu'est-ce qui change si
+etrangement ma conduite et mes dispositions aujourd'hui? Elle aime
+Octave, comme je supposais qu'elle l'aimait alors; ce sont les memes
+etres, les memes lieux, la meme position sociale; mais ce n'est pus le
+meme sentiment. Je la croyais grossierement amoureuse d'un homme dans ce
+temps-la, et aujourd'hui, je vois qu'elle aime, en tremblant et malgre
+elle, une ame qui la comprend. Elle palit, elle frissonne, elle pleure,
+a present! Voila toute la difference exterieure; mais cette difference,
+c'est tout; c'est celle d'une femme sans coeur a une femme noble
+et sincere. Je ne peux pas me consoler par le mepris, maintenant.
+Qu'a-t-elle fait pour perdre mon estime? Rien, en verite; et quand meme
+elle se serait abandonnee aux transports de son amant, elle n'aurait
+fait que ceder a l'entrainement d'une destinee inevitable. Elle n'a plus
+d'amour pour moi, et elle a dix-neuf ans, et elle est belle comme un
+ange. Ce n'est ni sa faute, ni la mienne, si je ne lui inspire plus
+que de l'amitie; puis-je demander plus de sacrifices, de devouement
+et d'affection qu'elle n'en montre, en se combattant comme elle fait?
+Puis-je exiger que son coeur se desseche, et que sa vie finisse avec
+notre amour?
+
+Je serais un insense et un monstre si je pouvais concevoir contre elle
+une pensee de colere; mais je suis horriblement malheureux, car mon
+amour est encore vivant. Elle n'a rien fait pour l'eteindre; elle m'a
+fait souffrir; mais elle ne m'a ni offense ni avili. Je suis vieux, et
+ne puis pas comme elle ouvrir mon coeur a un amour nouveau. Le moment
+de souffrir est venu; il n'y a plus a esperer de le retarder ou de
+l'eviter. Du moins j'ai contre la souffrance un bouclier qu'aucune
+espece de trait ne peut traverser; c'est le silence. Tais-toi aussi, ma
+soeur! Je me soulage, en t'ecrivant; mais que ces discours ne viennent
+jamais sur nos levres.
+
+
+
+LXIII.
+
+DE FERNANDE A JACQUES.
+
+Mon ami, puisque tu ne reviens que demain, je veux t'ecrire aujourd'hui,
+et te faire une demande qui me coute beaucoup; mais tu m'as parle hier
+soir avec tant de bonte et d'affection que cela m'encourage. Tu m'as
+dit que, si j'eprouvais quelque ennui dans ce pays-ci, tu te ferais un
+plaisir de me procurer toutes les distractions que je pourrais desirer.
+Je n'ai pas accepte sur-le-champ, parce que je ne savais comment
+t'expliquer ce que j'eprouve, et je ne sais pas encore comment je vais
+te le dire. De l'ennui? aupres de toi, et dans un si beau lieu, avec mes
+enfants et deux amis comme ceux que nous avons, il est impossible que je
+connaisse l'ennui; rien ne manque a mon bonheur, o mon cher Jacques! et
+tu es le meilleur et le plus parfait des amis et des epoux. Mais que
+te dirais-je? Je suis triste parce que je souffre, et je souffre sans
+savoir de quoi. J'ai des idees sombres, je ne dors pas, tout m'agite et
+me fatigue; j'ai peut-etre une maladie de nerfs; je m'imagine que je
+vais mourir et que l'air que je respire m'etouffe et m'empoisonne. Enfin
+je sens, non pas le desir, mais le besoin de changer de lieu. C'est
+peut-etre une fantaisie, mais c'est une fantaisie de malade, dont tu
+auras compassion. Eloigne-moi d'ici pour quelque temps; j'imagine que je
+serai guerie, et que je pourrai revenir avant peu. Tu me disais l'autre
+jour que M. Borel t'engageait beaucoup a acheter les terres de M. Raoul,
+et tu me lisais une lettre ou Eugenie se joignait a lui pour te supplier
+de venir examiner cette propriete et de m'amener passer l'ete chez elle;
+j'ai comme un vague desir de prendre la distraction de ce voyage et de
+revoir ces bons amis. Engage notre chere Sylvia a nous accompagner; je
+ne saurais me separer d'elle sans une douleur au-dessus de mes forces.
+Reponds-moi par le retour du domestique que je t'envoie. Epargne-moi
+l'embarras de m'expliquer davantage sur un caprice dont je sens
+le ridicule, mais que je ne puis surmonter. Traite-moi avec cette
+indulgence et cette divine douceur a laquelle tu m'as accoutumee.
+Bonjour, mon bien-aime Jacques. Nos enfants se portent bien.
+
+
+
+LXIV.
+
+DE JACQUES A FERNANDE.
+
+Tes desirs sont des ordres, ma douce petite malade; partons, allons ou
+tu voudras; prepare et commande le depart pour la semaine prochaine,
+pour demain si tu veux; je n'ai pas d'affaire dans la vie plus
+importante que ta sante et ton bien-etre. J'ecris a l'instant meme
+a Borel pour lui dire que j'accepte son obligeante proposition.
+Precisement j'ai des fonds a deplacer, et il me sera agreable de les
+porter en Touraine, sous les yeux d'un ami qui en surveillera le revenu.
+Il m'eut ete cruel de faire sans toi ce voyage; je ne sais pas si notre
+Sylvia pourra nous accompagner. Cela presente plus de difficultes et
+d'inconvenients que tu ne penses; j'en parlerai avec elle, et si la
+chose n'est pas impossible absolument, elle ne te quittera pas. Nous
+partirons donc pour aussi longtemps que tu voudras, ma bonne fille
+cherie; mais souviens-toi que si tu t'ennuies et te deplais a Cerisy,
+fut-ce le lendemain de notre arrivee, je serai tout pret a te conduire
+ailleurs, ou a te ramener ici. Ne crains pas de me paraitre fantasque:
+je sais que tu souffres, et je donnerais ma vie pour alleger ton mal.
+Adieu. Un baiser pour moi a Sylvia, et mille a nos enfants.
+
+
+
+LXV.
+
+D'OCTAVE A FERNANDE.
+
+Ainsi, vous partez! Je vous ai offensee, et vous m'abandonnez au
+desespoir, pour ne pas entendre les inutiles lamentations d'un importun.
+Vous avez raison; mais cela vous ote beaucoup de votre merite a mes
+yeux. Vous etiez bien plus grande quand vous me disiez que vous
+ne m'aimiez pas, mais que vous aviez pitie de moi, et que vous me
+supporteriez aupres de vous tant que j'aurais besoin de vos consolations
+et de votre appui. A present, vous ne dites plus rien. Je vous parle de
+mon amour dans le delire de la fievre, et vous avez la charite de ne pas
+me repondre, pour ne pas me desesperer, apparemment; mais vous n'avez
+pas la patience de m'entendre davantage, et vous partez! Vous vous etes
+lassee trop tot, Fernande, du role sublime dont vous aviez concu l'idee,
+mais que vous n'avez pas eu la force de remplir. Mon amour n'a pas eu le
+temps de guerir; mais il s'est aigri, et la plaie est plus acre et plus
+envenimee qu'auparavant.
+
+Votre conduite est fort prudente. Je ne vous aurais jamais crue si
+ingenieuse: vous avez arrange tout cela en un clin d'oeil, et vous avez
+surmonte tous les obstacles avec toute l'habilete et tout le sang-froid
+du tacticien le plus experimente. Cela est bien beau pour votre age!
+Sylvia etait brutale et franche; elle partait en me laissant des billets
+ou elle m'apprenait sans facon qu'elle ne m'aimait pas. Vous etes plus
+politique; vous savez profiter des occasions et les saisir au vol;
+vous arrangez tout d'une maniere si savante et si vraisemblable, qu'on
+jurerait que c'est votre mari qui vous entraine, tandis que son coeur
+genereux et brave hesite, s'etonne et se soumet sans savoir ce qui vous
+passe par l'esprit. Sylvia se soucie mediocrement d'aller s'installer
+chez des gens qu'elle ne connait pas, et qui la traiteront peut-etre
+fort lestement; mais vous ne tenez compte de rien. Vous me comblez
+devant eux d'hypocrites temoignages de regret et d'attachement, et vous
+evitez si bien de vous trouver seule un instant avec moi, que, si je
+n'etais furieux, je serais desespere. Soyez tranquille; j'ai autant
+d'orgueil qu'un autre quand on m'irrite par le mepris. Vous auriez du
+me temoigner le votre des le jour ou j'ai eu l'insolence de vous parler
+d'amour: je serais parti sur-le-champ, et vous seriez debarrassee de moi
+depuis longtemps. Pourquoi prendre tant de peine aujourd'hui? pourquoi
+quitter votre maison et deplacer toute votre famille, quand vous n'avez
+qu'un mot a dire pour me renvoyer en Suisse? Croyez-vous que je veuille
+m'attacher a vos pas et vous fatiguer de mes poursuites? Vous avez
+choisi pour refuge la maison Borel, pensant que c'etait le seul lieu du
+monde ou je n'oserais pas vous suivre: eh! mon Dieu, c'est trop de soin;
+restez et vivez en paix; je pars dans un quart d'heure. Defaites vos
+malles; dites a votre mari que vous avez change d'idee: je vous ai vue
+ce matin pour la derniere fois de ma vie. Adieu, Madame.
+
+
+
+LXVI.
+
+DE FERNANDE A OCTAVE.
+
+Vous vous trompez absolument sur les causes de mon depart et de ma
+conduite avec vous. J'exige que vous restiez jusqu'a demain, a moins que
+vous ne vouliez faire deviner a mon mari un secret qui peut compromettre
+son bonheur et mon repos. Ce soir, a neuf heures, nous partirons, apres
+nous etre presse la main. Allez au grand ormeau, vous trouverez sous la
+pierre mon dernier billet, mon dernier adieu.
+
+
+
+DE FERNANDE A OCTAVE.
+
+(Billet place sous la pierre de l'ormeau.)
+
+Je pars parce que je vous aime; vous le dire et resister a vos
+transports m'eut ete impossible. Partir sans vous le dire est egalement
+au-dessus de mes forces. Je suis un etre faible et souffrant; je ne puis
+commander a mon coeur; j'aime mes devoirs et je veux sincerement les
+remplir. Ce que j'entends par mes devoirs, ce ne sont pas les seules
+lois de la societe; la societe chatie severement ceux qui lui
+desobeissent; mais Dieu est plus indulgent qu'elle, et il pardonne. Je
+saurais braver pour vous le ridicule et le blame qui s'attachent aux
+fautes d'une femme; mais ce que je ne puis vous immoler, le sacrifice
+que vous refuseriez, c'est le bonheur de Jacques. Que n'est-il moins
+parfait! que n'a-t il eu envers moi quelque tort qui m'autorise a
+disposer de mon honneur et de mon repos comme je l'entendrais! Mais,
+quand toute sa conduite est sublime envers moi et envers vous, que
+pouvons-nous faire? Nous soumettre, nous fuir, et mourir de chagrin
+plutot que d'abuser de sa confiance.
+
+Je ne sais pas quand j'ai commence a vous aimer. Peut-etre est-ce des le
+premier jour que je vous ai vu, peut-etre Clemence avait-elle tristement
+raison en m'ecrivant que je reussissais a donner le change a ma
+conscience, mais que j'etais deja perdue lorsque je croyais travailler a
+voire reconciliation avec Sylvia. Je ne sais plus maintenant apprecier
+au juste ce qui s'est passe dans ma pauvre tete depuis un an; je suis
+brisee de fatigue, de combats, d'emotions. Il est temps que je parte; je
+ne sais plus ce que je fais; je suis comme vous etiez il y a un mois.
+Alors je me sentais encore de la force; d'ailleurs, la crainte de vous
+perdre m'en donnait. Que n'aurais-je pas imagine, que ne me serais-je
+pas persuade, que n'aurais-je pas jure a Dieu et aux hommes, plutot que
+de renoncer a vous voir? Cette idee etait trop affreuse, je ne pouvais
+l'accueillir; mais la victoire que nous nous flattions de remporter
+etait au-dessus des forces humaines; a peine vous vis-je au point
+d'enthousiasme et de courage ou je vous priais d'atteindre, que mon
+ame se brisa comme une corde trop tendue; je tombai dans une tristesse
+inexplicable, et quand j'en sortais pour contempler avec admiration
+votre devouement et votre vertu, je sentais qu'il fallait vous fuir ou
+me perdre avec vous. Que Dieu nous protege! A present le sacrifice est
+consomme; si je succombe, souvenez-vous de moi pour me plaindre et pour
+me pardonner ce que je vous ai fait souffrir.
+
+Si vous voulez m'accorder une grace, restez encore quelques jours a
+Saint-Leon; et puisque Silvia n'a pu se decider a me suivre, profitez de
+cette sainte amitie que la Providence vous offre comme une consolation.
+Elle est triste aussi; j'ignore ce qu'elle a; peut-etre devine-t-elle
+que je suis malheureuse. Elle se devoue a mes enfants; elle leur servira
+de mere. Voyez-les, ces pauvres enfants que j'abandonne aussi, pour
+fuir tout ce que j'ai de plus cher au monde a la fois; leur vue vous
+rappellera mes devoirs et les votres; vous souffrirez moins pendant ces
+premiers jours. Si, au lieu de vous plonger dans la solitude, vous vous
+nourrissez l'ame du temoignage de notre honnete amitie et du spectacle
+de ces lieux, ou tout vous parlera des graves et augustes devoirs de la
+famille et de l'honneur, vous vous souviendrez d'y avoir ete heureux par
+la vertu, et vous vous rejouirez de n'avoir pas souille la purete de ce
+souvenir.
+
+
+
+LXVII.
+
+DE SYLVIA A JACQUES.
+
+Saint-Leon.
+
+Vous avez bien fait de me laisser vos enfants; ce voyage eut fait
+beaucoup da mal a ta fille, qui n'est pas bien portante. Son
+indisposition ne sera rien, j'espere; elle serait devenue serieuse dans
+une voiture, loin des mille petits soins qui lui sont necessaires. Ne
+parle pas a ta femme de cette indisposition, qui sera guerie sans doute
+quand tu recevras ma lettre. C'est une grande terreur pour moi que la
+moindre souffrance de tes enfants, surtout a present que je suis seule.
+Je tremble de voir leur sante s'alterer par ma faute; je ne les quitte
+pourtant pas d'une minute, et je ne gouterai pas un instant de sommeil
+que notre chere petite ne soit tout a fait bien.
+
+Je suis heureuse d'apprendre que vous avez fait un bon voyage, et que
+vous avez recu le plus aimable accueil; mais je m'afflige et m'effraie
+de la tristesse epouvantable ou tu me dis que Fernande est plongee.
+Pauvre chere enfant! Peut-etre as-tu mal fait de ceder si vite a son
+desir; il eut fallu lui donner le temps de reflechir et de se raviser.
+Il m'a semble qu'au moment de partir, elle etait au desespoir, et
+que, sans la crainte de te deplaire, elle eut renonce a ce voyage. Je
+n'augure rien de bon de cette separation. Octave est comme fou. J'ai
+reussi a le retenir jusqu'a present, mais je desespere de le calmer.
+J'ai essaye de le faire parler; j'esperais qu'en ouvrant son coeur et en
+l'epanchant dans le mien, il se calmerait ou se penetrerait davantage de
+la necessite d'etre fort; mais la force n'est pas dans l'organisation
+d'Octave; et quand meme j'obtiendrais quelques nobles promesses, sa
+resolution serait l'enthousiasme de quelques heures. Je le connais, et
+le voyant aussi serieusement epris de Fernande, j'espere peu a present
+qu'il la seconde dans ses genereux projets. Il est dans une agitation
+effrayante; sa souffrance parait si vive et si profonde, que j'en suis
+emue de compassion et que je pleure sur lui du fond de mon ame. Sois
+indulgent et misericordieux, o mon Jacques! car ils sont bien a
+plaindre. Je n'ai jamais ete dans cette situation, et je ne sais
+vraiment pas ce que je ferais a leur place. Ma position independante,
+mon isolement de toute consideration sociale, de tout devoir de famille,
+sont cause que je me suis livree a mon coeur lorsqu'il a parle. Si j'ai
+de la force, ce n'est pas a me combattre que je l'ai acquise; car je
+n'en ai jamais eu l'occasion. L'idee de sacrifier une passion reelle et
+profonde a ce monde que je hais me parait si horrible, que je ne m'en
+crois pas capable. Il est vrai que les seuls devoirs reels de Fernande
+sont envers toi; et ta conduite en impose de tels a tous ceux qui
+t'aiment, qu'il ne doit plus y avoir un instant de bonheur pour ceux qui
+te trahissent. Aide-la donc avec douceur a accomplir cet holocauste de
+son amour; j'essaierai d'obtenir quelque chose de la vertu d'Octave;
+mais il me ferme l'acces de son coeur, et je ne puis vaincre la
+repugnance que j'eprouve a forcer la confiance d'une ame qui souffre,
+fut-ce avec l'espoir de la guerir.
+
+
+
+LXVIII.
+
+D'OCTAVE A HERBERT.
+
+Je suis dans un etat deplorable, mon cher Herbert; plains-moi et
+n'essaie pas de me conseiller; je suis hors d'etat d'ecouter quoi que
+ce soit. Elle a tout gate en me disant qu'elle m'aime; jusque-la, je
+me croyais meprise; le depit m'aurait donne des forces; mais, en
+me quittant, elle me dit qu'elle m'aime, et elle espere que je me
+resignerai a la perdre! Non, c'est impossible; qu'ils disent ce qu'ils
+voudront, ces trois etres etranges parmi lesquels je viens de passer un
+an qui m'apparait comme un reve, comme une excursion de mon ame dans un
+monde imaginaire! Qu'est-ce que la vertu dont ils parlent sans cesse? La
+vraie force est-elle d'etouffer ses passions ou de les satisfaire? Dieu
+nous les a-t-il donnees pour les abjurer? et celui qui les eprouve assez
+vivement pour braver tous les devoirs, tous les malheurs, tous les
+remords, tous les dangers, n'est-il pas plus hardi et plus fort que
+celui dont la prudence et la raison gouvernent et arretent tous les
+elans? Qu'est-ce donc que cette fievre que je sens dans mon cerveau?
+Qu'est-ce donc que ce feu qui me devore la poitrine, ce bouillonnement
+de mon sang qui me pousse, qui m'entraine vers Fernande? Est-la les
+sensations d'un etre faible? Ils se croient forts parce qu'ils sont
+froids. D'ailleurs, qui sait le fond de leurs pensees? qui peut deviner
+leurs intentions reelles? Ce Jacques qui m'abandonne et me livre au
+danger pendant un an, et qui, malgre sa penetration exquise en toute
+autre chose, ne s'apercoit pas que je deviens fou sous ses yeux; cette
+Sylvia qui redouble d'affection pour moi, a mesure que je me console
+de ses dedains et que je les brave en aimant une autre femme, sont-ils
+sublimes ou imbeciles? Avons-nous affaire a de froids raisonneurs
+qui contemplent notre souffrance avec la tranquillite de l'analyse
+philosophique, et qui assisteront a notre defaite avec la superbe
+indifference d'une sagesse egoiste? a des heros de misericorde, a
+des apotres de la morale du Christ qui acceptent le martyre de leurs
+affections et de leur orgueil? A present que j'ai perdu l'aimant qui
+m'attachait a eux, je ne les connais plus; je ne sais plus s'ils me
+raillent, s'ils me pardonnent ou s'ils me trompent. Peut-etre qu'ils
+me meprisent; peut-etre qu'ils s'applaudissent de leur ascendant sur
+Fernande, et de la facilite avec laquelle ils m'ont separe d'elle au
+moment ou elle allait etre a moi. Oh! s'il en etait ainsi, malheur a
+eux! Vingt fois par jour je suis au moment de partir pour la Touraine.
+
+Mais cette Sylvia m'arrete et me fait hesiter. Maudite soit-elle! Elle
+exerce encore sur moi une influence qui a quelque chose d'irresistible
+et de fatal. Toi qui crois au magnetisme, tu aurais ici beau jeu pour
+expliquer le pouvoir qu'elle a encore sur moi apres que mon amour pour
+elle est eteint, et quand nos caracteres s'accordent et se ressemblent
+si peu. Quand Fernande etait ici, j'etais si heureux, si enivre au
+milieu de toutes mes souffrances, que je pensais tout ce qu'elle disait.
+Sylvia etait mon amie, ma soeur cherie, comme elle etait l'amie et la
+soeur cherie de Fernande. A present, elle m'etonne et m'inspire de la
+mefiance. Je ne peux pas croire qu'elle ne soit pas mon ennemie, et la
+pitie qu'elle me marque m'humilie comme le plus superbe temoignage de
+mepris qu'une femme puisse donner a un ancien amant. Ah! si je pouvais
+me livrer a elle, pleurer dans son sein, lui dire ce que je souffre, et
+si j'etais sur qu'elle y compatit! Mais a quoi cela me menerait-il? Elle
+est la soeur de Jacques, ou du moins il a en elle une amie si intime,
+qu'elle ne peut que blamer et contrarier mon amour. Quand meme elle
+serait assez genereuse pour desirer de me voir heureux avec une autre
+qu'elle, Fernande est precisement la seule femme qu'elle ne peut pas
+m'aider a obtenir. Ah! si elle me meprise, elle a bien raison, car je
+suis un homme sans caractere et sans conviction. Je sens que je ne suis
+ni mechant, ni vicieux, ni lache; mais je me laisse aller a tous les
+flots qui me ballottent, a tous les vents qui me poussent. J'ai eu
+dans ma vie des moments de folle et sainte exaltation, puis des
+decouragements affreux, puis des doutes cruels et un profond degout des
+gens et des choses qui m'avaient paru sublimes la veille. J'ai aime
+Sylvia avec ferveur; j'ai cru pouvoir m'elever jusqu'a elle, qui me
+paraissait a demi cachee dans les cieux; puis je l'ai meprisee jusqu'a
+la soupconner d'etre une courtisane; puis je l'ai estimee au point de
+vivre son ami apres avoir ete repousse comme amant; maintenant elle me
+fait peur et j'ai comme une sorte de haine contre elle; et pourtant je
+ne puis m'arracher encore aux lieux qu'elle habite; il me semble qu'elle
+a a me dire quelque parole qui pourra me sauver.
+
+Mais pourquoi suis-je ainsi? pourquoi ne puis-je ni rien croire, ni rien
+nier decidement? Oh! j'ai eu une belle nuit avec Fernande! j'ai verse a
+ses pieds des larmes qui m'ont semble descendre du ciel; mais peut-etre
+n'etait-ce qu'une comedie que je jouais vis-a-vis de moi-meme, et
+dont j'etais a la fois l'acteur inspire et le spectateur niaisement
+emerveille! Qui sait, qui peut dire ce qu'il est? Et a quoi sert de
+se chauffer le cerveau jusqu'a ce qu'il eclate? a quoi mene cette
+exaltation qui tombe d'elle-meme comme la flamme? Fernande etait sincere
+dans ses resolutions, dans sa confiance, la pauvre enfant; et tout en
+jurant a Dieu qu'elle ne m'aimerait point, elle m'aimait deja en secret.
+Elle s'arrache au danger de me le dire, et elle me l'ecrit naivement!
+Oh! c'est cela qui me la fait aimer! c'est cette faiblesse adorable qui
+met son coeur au niveau du mien! D'elle, au moins, je n'ai jamais doute;
+je sens ce que j'ai senti des le premier jour: c'est que nous sommes
+faits l'un pour l'autre, et que son etre est de la meme nature que
+le mien. Ah! je n'ai jamais aime Sylvia, c'est impossible, nous nous
+ressemblons si peu! Presser Fernande dans mes bras, c'est presser une
+femme, la femme de mon choix et de mon amour! et on s'imagine que
+j'y renoncerai? Mais qu'arrivera-t-il? Que m'importe? si on la rend
+malheureuse, je l'enleverai avec sa fille, que j'adore, et nous irons
+vivre au fond de quelque vallee de ma patrie. Tu me donneras bien un
+asile? Ah! ne me sermonne pas, Herbert; je sais bien que je me rends
+malheureux, et que je fais folie sur folie; je sais bien que, si j'avais
+une profession, je ne serais pas oisif; que, si j'etais comme toi,
+ingenieur des ponts et chaussees, je ne serais pas amoureux; mais que
+veux-tu que j'y fasse? je ne suis propre a aucun metier; je ne puis me
+plier a aucune regle, a aucune contrainte. L'amour m'enivre comme le
+vin; si je pouvais, comme toi, porter deux bouteilles de vin du Rhin
+sans extravaguer, j'aurais pu passer un an entre deux femmes charmantes
+sans etre amoureux de l'une ni de l'autre.
+
+Adieu; ne m'ecris pas, car je ne sais pas ou je vais. Je fais mon
+portemanteau vingt fois par jour; tantot je veux aller a Geneve oublier
+Fernande, Jacques et Sylvia, et me consoler avec mon fusil et mes
+chiens; tantot je veux aller me cacher a Tours, dans quelque auberge
+d'ou je serai a portee d'ecrire a Fernande et de recevoir ses reponses;
+tantot je ris de pitie en me voyant si absurde; tantot je pleure de rage
+d'etre si malheureux.
+
+
+
+LXIX.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Ce que tu me mandes de ma fille m'effraie extremement; c'est la premiere
+fois qu'elle est malade, et, dans l'ordre des choses, elle aurait du et
+devra l'etre souvent; mais je ne puis commander a mon inquietude quand
+il s'agit de mes enfants, parce qu'ils sont jumeaux, et que leur
+existence est plus precaire que celle des autres. La petite est bien
+plus delicate que son frere, et cela justifie la croyance generale qu'un
+des deux vit toujours aux depens de l'autre dans le sein de la mere. Si
+elle va plus mal, ecris-le-moi sans hesiter. J'irai te rejoindre, non
+pour aider a tes soins, qui ne peuvent etre que parfaits, mais pour te
+soulager de la terrible responsabilite qui pese sur toi. J'ai cache et
+je cacherai cette nouvelle a Fernande aussi longtemps que je pourrai;
+sa sante est reellement tres-alteree, le chagrin et l'inquietude
+aggraveraient son mal. Elle est entouree ici de soins, d'amities et
+de distractions; mais rien n'y fait. Elle est d'une tristesse qui me
+consterne, et ses nerfs sont dans un etat d'irritation qui change
+entierement son caractere. Tu as raison, Sylvia, cette separation n'a
+produit rien de bon. Il y a peu d'ames qui soient organisees assez
+vigoureusement pour se maintenir dans le calme d'une forte resolution;
+toutes les consciences honnetes sont capables de la generosite d'un
+jour, mais presque toutes succombent le lendemain a l'effort du
+sacrifice. J'ai cru qu'il etait de mon devoir de consentir a celui de
+Fernande et meme de le seconder; ce n'est pas que j'en aie espere un
+resultat heureux pour moi. Quand l'amour est eteint, rien ne le rallume;
+et en m'arrachant a notre Dauphine, je n'avais pas certainement sur le
+visage l'imbecile joie d'un mari dont la vanite triomphe. Je n'avais pas
+non plus dans le coeur l'imprudent espoir d'un amant qui se flatte de
+retrouver son bonheur dans l'immolation du bonheur d'autrui. Je savais
+bien que Fernande aimerait Octave absent d'un amour plus acharne, et que
+je la derobais seulement au danger dont sa pudeur eut peut-etre suffi
+pour la preserver. Je savais que le trait s'enfoncerait dans son coeur a
+mesure qu'elle s'efforcerait de le retirer. Tous les hommes oublient
+ce qu'ils ont eprouve, et feignent de ne plus savoir ce que c'est que
+l'amour quand on leur retire celui qu'ils croyaient posseder. Il faut
+voir alors par quels stupides arguments ils essaient de prouver que la
+femme qui les quitte est coupable envers eux. Pour moi, je n'accuserais
+Fernande que dans le cas ou elle recevrait mes caresses d'un front
+serein, avec un sourire trompeur sur les levres. Mais sa conduite est
+noble; sa tristesse protesterait contre ma tyrannie, si j'etais assez
+grossier pour l'exercer. Dans l'espece d'aversion qu'elle me temoigne
+malgre elle de temps en temps, il y a une violence de sincerite que je
+prefere a une hypocrite douceur. Pauvre enfant! pauvre chere enfant!
+comme tu dis, elle fait ce qu'elle peut. Dans de certains moments elle
+se jette a mon cou en sanglotant, dans d'autres elle me repousse avec
+horreur. Ah! que peut-elle craindre de moi? Je lui proposerai bientot de
+revenir si son etat ne s'ameliore pas; car je ne veux pas qu'elle soit
+malheureuse et qu'elle me haisse. Tous les chagrins, tous les affronts
+sur moi plutot que celui-la! J'attends encore quelques jours;
+l'excitation ou elle est s'apaisera peut-etre comme le redoublement
+d'une maladie. J'ai du consentir a l'amener ici, meme avec la conviction
+que cela ne servirait a rien; j'ai du lui laisser la faculte de faire un
+noble effort, et de mettre dans sa vie le souvenir d'un jour de vertu;
+ce sera un remords de moins pour l'avenir, un droit de plus a mon
+respect. Quand elle sera lasse de combattre, je ne leverai point le bras
+pour l'achever, mais je le lui offrirai pour s'y reposer. Helas! si elle
+savait combien je l'aime! Mais je me tais desormais; mon amour serait un
+reproche, et je respecte sa souffrance. Insense que je suis! il y a des
+instants ou je me flatte qu'elle va revenir a moi, et qu'un miracle va
+s'accomplir pour me recompenser de tout ce que j'ai devore de douleurs
+dans le cours de ma triste vie!
+
+
+
+LXX.
+
+DE SYLVIA A JACQUES.
+
+Il faut que tu viennes me trouver; ta fille tombe dans un etat de
+marasme qui fait des progres effrayants; amene quelque medecin plus
+habile que ceux que nous avons ici. Si Fernande est reellement aussi
+malade et aussi triste que tu le dis, cache-lui l'etat de sa fille;
+et pourtant comment lui annoncerons-nous plus tard la verite, si mes
+craintes se justifient? Fais ce que tu jugeras le plus prudent. La
+laisseras-tu ainsi sans toi chez ces Borel? La soigneront-ils bien? Il
+est vrai que sa mere va arriver au Tilly, a ce qu'elle me mande, et
+qu'elle ira chez elle si elle veut; mais d'apres tout ce que tu m'as dit
+de sa mere, c'est une mauvaise amie et un triste appui pour Fernande.
+Ah! pourquoi nous sommes-nous quittes? cela nous a porte malheur.
+
+Octave est parti pour Geneve; il a accompli aussi son sacrifice; que
+peut-on lui demander de plus? J'ai vainement essaye d'adoucir son
+chagrin par mon amitie; je me suis convaincue plus que jamais que
+son ame n'est point grande, et que les petitesses de la vanite ou de
+i'egoisme, je ne sais lequel des deux, en ferment l'entree aux idees
+elevees et aux nobles sentiments. Croirais-tu qu'il a longtemps hesite a
+savoir si j'avais l'intention de decouvrir ses secrets pour en abuser,
+ou si j'etais sincere dans mon desir de le reconcilier avec lui-meme?
+Croirais-tu qu'il a eu l'idee ridicule que je lui faisais des
+coquetteries pour le ramener a mes pieds? Il me suppose ce vil et sot
+amour-propre; il me croit occupee a ces calculs petits et meprisables,
+quand mon coeur est brise de la douleur de Fernande et de la sienne,
+quand je donnerais mon sang pour les guerir en les divisant, ou pour les
+envoyer vivre heureux dans quelque monde ou tu n'aurais jamais mis le
+pied, et ou leur bonheur ne toucherait point a ton existence. Pauvre
+Octave! son plus grand malheur est de comprendre par l'intelligence
+ce que c'est que la grandeur, mais d'avoir le coeur trop froid ou le
+caractere trop faible pour y atteindre. Il croit que Fernande est son
+egale, et il se trompe: Fernande est tres-au-dessus de lui, et Dieu
+fasse qu'elle puisse l'oublier, car l'amour d'Octave ne la rendrait
+peut-etre que plus malheureuse. Enfin il est parti en me jurant
+qu'il allait en Suisse. Attendons le destin, et, quel qu'il soit,
+devouons-nous a ceux qui n'ont pas la force de se devouer.
+
+
+
+LXXVI.
+
+D'OCTAVE A FERNANDE.
+
+Votre mari est en Dauphine et moi je suis a Tours; vous m'aimez et je
+vous aime, voila tout ce que je sais. Je trouverai moyen de vous voir
+et de vous parler, n'en doutez pas. N'essayez pas de me fuir encore, je
+vous suivrais jusqu'au bout de la terre. Ne craignez pas que je vous
+compromette, je serai prudent; mais ne me reduisez pas au desespoir, et
+ne dejouez pas par une inutile et folle resistance les moyens que
+je prendrai pour arriver a vous sans que personne s'en doute. Que
+craignez-vous de moi? quels sont ces dangers qui vous epouvantent?
+Pensez-vous que je veuille d'un bonheur qui vous couterait des larmes?
+M'estimez-vous assez peu pour croire que je vous demanderai des
+sacrifices? Je ne veux que vous voir, vous dire que je vous aime,
+et vous decider a retourner a Saint-Leon. La nous reprendrons notre
+ancienne vie, vous resterez aussi pure que vous l'etes, et je serai
+aussi malheureux que vous voudrez. Je puis tout promettre et tout
+accepter pourvu qu'on ne me separe pas de vous; cela seul est
+impossible.
+
+J'ai deja fait le tour du chateau et des jardins de Cerisy, j'ai deja
+gagne le jardinier et apprivoise les chiens. Cette nuit je suis passe
+sous vos fenetres, il etait deux heures du matin, et il y avait de la
+lumiere dans votre chambre; demain je vous ecrirai comment nous pouvons
+nous voir sans le moindre danger. Je sais que vous etes malade, et, s'il
+faut repeter l'expression de ceux qui parlent de vous, un secret chagrin
+vous tue. Et tu crois que je t'abandonnerai quand ton mari te laisse
+pour aller serrer ses foins et philosopher avec Sylvia, tout en comptant
+ses denrees et son argent? Pauvre Fernande! ton mari est une mauvaise
+copie de M. de Wolmar; mais certainement Sylvia ne se pique pas d'imiter
+le desinteressement et la delicatesse de Claire; c'est une coquette
+froide et tres-eloquente, rien de plus. Cesse de mettre ces doux etres
+de glace au-dessus de tout, cesse de leur sacrifier ton bonheur et le
+mien; jette-toi dans les bras de celui qui t'aime, refugie-toi dans le
+seul coeur qui t'ait comprise. Impose-moi tous les sacrifices que tu
+voudras, mais laisse-moi pleurer a tes genoux encore une fois, est te
+dire combien je t'aime, et que j'entende ce mot sortir de ta bouche.
+
+
+
+LXXII.
+
+D'OCTAVE A HERBERT.
+
+Je suis a Tours depuis un grand mois, comptant les jours le plus
+patiemment que je peux, et attendant les rares instants ou il m'est
+permis de la voir. Encore ai-je perdu quinze jours a demander et
+a obtenir cette faveur. L'imprudente! elle ne sait pas combien sa
+resistance, ses scrupules et ses larmes m'attachent a elle et donnent de
+force a ma passion. Rien n'irrite mon desir, rien ne m'eveille de mon
+indolence naturelle comme les obstacles et les refus. J'ai eu assez a
+combattre sa terreur d'etre decouverte et compromise, j'ai ete fort
+occupe. Tu dis que je n'ai pas d'emploi; je t'assure qu'il n'y a pas de
+profession plus active et plus assujettissante que celle de penetrer
+aupres des femmes que le monde et la vertu se chargent de garder. J'ai
+eu a lutter contre madame de Luxeuil (cette Clemence dont je t'ai parle
+une fois), le philosophe le plus pedant et le plus insupportable de
+la terre, la femme la plus seche, la plus froide, la plus jalouse du
+bonheur d'autrui. Je l'avais parfaitement jugee d'apres ses lettres.
+J'ai eu occasion de faire parler d'elle un mien ami qui est a Tours,
+et qui la connait fort bien, parce qu'elle y vient souvent. Je sais
+maintenant que c'est ce qu'un appelle une personne distinguee, un de ces
+etres qui ne peuvent ni aimer ni se faire aimer, et qui donnent leur
+malediction a tout ce qui aime sur la terre; pedagogues femelles qui ont
+le triste avantage de voir clairement le malheur des autres, et de le
+predire avec une joie malicieuse pour se consoler d'etre etrangers aux
+biens et aux maux des vivants; momies qui ont des sentences ecrites sur
+parchemin a la place du coeur, et qui mettent leur gloire a etaler leur
+fatal bon sens et leur raison impitoyable a defaut d'affection et de
+bonte. Sachant que Fernande etait a Cerisy, et qu'au dire des voisins
+tourangeaux elle se mourait d'une maladie de langueur, elle est venue
+la voir et se repaitre de sa tristesse, comme un corbeau qui attend le
+dernier soupir d'un mourant sur le champ de bataille. Je ne sais meme
+pas si elle n'a pas indispose contre la pauvre Fernande madame Borel,
+leur compagne commune de couvent. Fernande trouve que tout le monde
+lui bat froid, et ne peut s'empecher de regretter Saint-Leon. Elle y
+retournera, je l'y deciderai, et la je vaincrai ses scrupules et les
+miens: oui, les miens; car je t'avoue, Herbert, que je suis le plus
+miserable seducteur qu'il y ait jamais eu. Je ne suis un heros ni dans
+la vertu ni dans le vice: c'est peut-etre pour cela que je suis toujours
+ennuye, agite et malheureux les trois quarts du temps. J'aime trop
+Fernande pour renoncer a elle; je prefere commettre tous les crimes et
+supporter tous les malheurs; mais cet amour est trop vrai pour que
+je veuille la persecuter et l'effrayer par des transports qu'elle ne
+partage pas encore. Elle les partagera, Dieu et la nature le veulent.
+Quelle digue peut s'opposer a l'amour de deux etres qui s'entendent
+et dont les brulantes aspirations s'appellent et se repondent a toute
+heure? Je concois les joies extatiques de l'amour intellectuel chez des
+amants jeunes et pleins de vie, qui retardent voluptueusement l'etreinte
+de leurs bras pour s'embrasser longtemps avec l'ame. Chez les captifs
+ou les impuissants, c'est une vaine parade d'abnegation qu'expient en
+secret le spleen et la misanthropie. Je divague donc avec Fernande, et
+je m'eleve dans les regions du platonisme tant qu'elle veut. Je suis
+sur de redescendre sur la terre et de l'y entrainer avec moi quand je
+voudrai.
+
+Tu dois t'etonner de la vie que je mene: moi aussi; mais, au bout du
+compte, cet abandon de moi-meme au hasard ou au destin, cette soumission
+de mes actions a mes passions est la seule chose qui me convienne. Je
+suis un vrai jeune homme, je le sais, au moins je l'avoue, et seul
+peut-etre parmi tous ceux que je vois, je ne joue point de role. Je me
+laisse aller au gre de ma nature, et je n'en rougis pas. Les uns se
+drapent, les autres se fardent| il en est qui se platrent et veulent se
+changer en statues majestueuses. Il en est d'autres qui attachent des
+ailes de papillon a des organisations de tortue. En general, les vieux
+se font jeunes, et les jeunes affectent la sagesse et la gravite de
+l'age mur. Moi, je suis tout ce qui me passe par la tete et ne m'occupe
+en aucune facon, des spectateurs. J'ecoutais dernierement deux hommes se
+depeindre l'un a l'autre. L'un se disait bilieux et vindicatif, l'autre
+insolent et apathique. Quand nous nous separames en quittant la
+diligence, tous deux s'etaient deja reveles: le pretendu bilieux s'etait
+laisse provoquer avec le plus grand sang-froid par l'apathique, lequel
+n'avait pu supporter une contradiction tres-legere sur une question
+politique. Le besoin de l'affectation est si grand chez les hommes,
+qu'ils se vantent des defauts qu'ils n'ont pas, plus volontiers que des
+qualites qu'ils peuvent avoir.
+
+Moi, je cours apres l'aimant qui m'attire, et ne tourne les yeux ni a
+droite ni a gauche pour savoir ce qu'on dit de ma demarche. Quelquefois
+je me regarde au miroir, el je ris de moi-meme; mais je ne change rien
+a ma maniere d'etre, cela me donnerait trop de peine. Avec ce
+caractere-la, j'attends sans trop d'ennui ni de desespoir ce que le
+destin va faire de moi; j'occupe mes instants le plus paisiblement
+du monde; la pensee de mon amour suffit pour rechauffer ma tete et
+entretenir mon esperance. Enferme dans une petite chambre d'auberge
+assez fraiche et sombre, j'emploie a dessiner ou a lire des romans (tu
+sais que j'ai la passion des romans) les heures les plus chaudes de la
+journee. Personne ici ne me connait que deux ou trois jeunes gens de
+Paris qui n'ont aucun rapport avec les Borel. D'ailleurs, les Borel
+ne connaissent ni mon nom ni ma figure, et mon sejour ici ne peut
+compromettre Fernande aupres de personne. Jacques lui ecrit toujours
+qu'il reviendra la chercher la semaine prochaine; mais il est clair
+comme le jour qu'il n'y pense guere ou qu'il est plus occupe des soins
+de son exploitation que de sa femme. Il est vrai qu'il ne tient qu'a
+elle de demander des chevaux de poste, de monter dans sa voiture avec
+Rosette et d'aller le rejoindre. C'est a quoi je travaille a la decider,
+car je partirais aussitot pour mon ermitage, et j'arriverais a quelques
+jours de distance, en disant a Jacques et a Sylvia que j'ai ete faire
+un tour en Suisse. Ou ils ne se doutent de rien, ou ils veulent ne rien
+voir. Cette derniere opinion est celle a laquelle je m'abandonne le plus
+volontiers; elle apaise beaucoup un reste de remords qui me revient a
+l'esprit lorsque Fernande, avec ses grands yeux humides d'amour, et ses
+grands mots de sacrifice et de vertu, me replonge dans les incertitudes
+du desir el de la timidite. Moi, timide! c'est pourtant vrai.
+J'escaladerais les murailles de Babel, et je braverais tous les gardiens
+de la beaute, eunuques, chiens et gardes-chasse; mais un mot de la femme
+que j'aime me fait tomber a genoux. Heureusement les prieres d'un amant
+sont plus imperieuses que les menaces de toute la terre, et meme que
+les terreurs de la conscience. Je verrai Fernande ce soir. Elle vient
+quelquefois au bal des officiers de la garnison avec madame Eugenie
+Borel; je la fais danser sans avoir l'air de la connaitre, si ce n'est
+comme une figure de bal, et je trouve le moyen de lui dire quelques
+mots. Madame Borel a ici une grande vieille maison deserte, une espece
+de pied-a-terre dont on n'ouvre les volets et les portes qu'une fois par
+semaine. Il doit etre facile d'y penetrer et d'y donner rendez-vous a
+Fernande. Elle ne veut plus que j'aille roder dans le parc de Cerisy.
+J'aime pourtant bien l'amour espagnol; mais la poltronne n'est plus du
+meme avis.
+
+
+
+LXXIII.
+
+DE M. BOREL A JACQUES.
+
+MON VIEUX CAMARADE,
+
+Ta fille se meurt, c'est fort bien; mais ta femme se perd, c'est autre
+chose. Tu ne peux empecher l'un, et tu dois t'opposer a l'autre. Laisse
+donc tes enfants a quelque personne sure, et reviens chercher madame
+Fernande. Je me chargerais bien de te la reconduire si tu m'avais donne
+le droit de lui commander. Mais je n'ai eu de toi a ton depart que cette
+parole: "Mon ami, je te confie ma femme." Je ne sais pas bien ce que tu
+entendais par la, toi qui es un philosophe, et dont les idees different
+beaucoup des notres; moi, je suis un vieux militaire et ne connais que
+le code du regiment Or, dans mon temps, voila comme cela se passait, et,
+dans mon interieur, voici comment cela se passe encore. Quand un ami,
+un frere d'armes me recommande sa femme ou sa maitresse, sa soeur ou
+sa fille, je me crois investi des droits, ou, pour parler plus juste,
+charge des devoirs suivants: 1 deg. souffleter ou batonner tout impertinent
+qui s'adresse a elle avec l'intention evidente de porter atteinte a
+l'honneur de mon ami, sauf a rendre raison de ma maniere de proceder au
+soufflete ou au bayonne, si telle est son humeur. Ce premier point sera
+fidelement execute, tu peux y compter, si le larron de ton honneur me
+tombe sous la main; mais jusqu'ici il est aussi insaisissable que la
+flamme et le vent. 2 deg. Je me crois oblige, quand la femme de mon ami est
+recalcitrante ou sourde aux bons conseils que je tache de lui donner
+d'abord, d'avertir mon ami, afin qu'il mette ordre lui-meme a sa
+conduite, car je n'ai point le droit de la corriger comme je ferais de
+la mienne en pareille circonstance. Voila ce dont je m'acquitte, mon
+cher Jacques, avec beaucoup de chagrin et de repugnance, comme tu peux
+croire; mais enfin il le faut. Ce n'est pas une petite responsabilite
+que d'avoir a garder intacte la vertu d'une lemme jeune et jolie comme
+la tienne. J'ai fait de mon mieux, mais je ne puis empecher qu'on se
+moque de moi; une femme en sait plus long qu'un homme sous ce rapport.
+Me taire serait tolerer et encourager le mal, et preter ma maison a un
+commerce dont ma femme et moi semblerions complices. Je te transmets
+donc les faits tels qu'ils sont, tu en feras l'usage que tu voudras.
+
+Il y a quinze jours, ou pour mieux dire quinze nuits, j'entendis passer
+et repasser quelqu'un sous ma fenetre a deux heures du matin. Mon grand
+levrier, qui dort toujours au pied de mon lit, s'elanca en hurlant vers
+la croisee entr'ouverte, et, a ma grande surprise, ce fut le seul chien
+de la maison qui prit la chose en mauvaise part. Tous les autres, bien
+qu'accoutumes a faire leur devoir, ne disaient mot, et je pensai
+que c'etait quelqu'un de la maison. J'appelai, je criai _qui vive?_
+plusieurs fois, personne ne repondit; je pris une simple canne a epee et
+je sortis, mais je ne trouvai personne, et madame Fernande qui etait
+a sa fenetre, m'assura n'avoir rien vu et rien entendu. Cela me parut
+singulier et invraisemblable; mais je n'en temoignai rien, et je me
+tins sur mes gardes les nuits suivantes. Deux nuits apres j'entendis
+tres-distinctement les memes pas, mon levrier fit le mene tapage; mais
+je l'apaisai et je descendis dans le jardin sans faire de bruit. Je vis
+fuir d'un cote un homme et de l'autre une femme, qui n'etait ni plus ni
+moins que la tienne. Je ne me montrai pas a elle dans cet instant;
+mais le lendemain, au dejeuner, j'essayai de lui faire entendre que
+je m'etais apercu de quelque chose; elle ne voulut pas comprendre.
+Neanmoins le galant ne revint plus. J'avais eu d'abord l'intention
+d'avoir une explication formelle avec ta femme; mais la mienne m'en
+empecha, elle s'en etait deja chargee; et pour ne pas affliger Fernande,
+comme les femmes entre elles connaissent mieux les petits menagements,
+elle lui avait dit qu'elle seule avait decouvert son intrigue. Madame
+Fernande avait repondu, avec force larmes et attaques de nerfs, qu'elle
+avait en effet inspire une violente passion a un pauvre jeune fou
+pour lequel elle n'avait que de l'amitie, et qu'elle avait ecoute par
+compassion au moment de l'eloigner d'elle pour toujours. Je te repete
+les paroles dont ma femme, qui n'est pas mal romanesque non plus dans
+son genre, s'est servie en me racontant le fait. Tu croiras de cette
+pretendue amitie tout ce qu'il te plaira; pour moi, je n'en crois pas un
+mot; mais comme Fernande jurait a Eugenie que le monsieur etait parti au
+moins pour l'Amerique, comme il ne se passait plus rien depuis plusieurs
+jours, je renoncai de bon coeur a la tache desagreable que je remplis
+Aujourd'hui.
+
+[Illustration: J'ai vu Sylvia avec sa robe bleue dans le jardin.]
+
+L'affaire en etait la quand le colonel de la garde royale nous invita
+a ses bals. Je n'aime guere ces freluquets de la nouvelle armee, qui
+portent des talons rouges au lieu de cicatrices, et des ordres etrangers
+au lieu de notre vieille croix; mais, au bout du compte, le colonel
+est un aimable homme. Quelques-uns de ces messieurs sont d'anciens
+militaires que la necessite d'avoir un etat a forces de retourner leur
+casaque; on boit de bon vin a leurs soupers et on joue gros jeu. Tu sais
+que je ne suis pas un saint; ma femme aime la danse comme une vraie
+folle; apres avoir un peu grogne, je consentis a la mettre dans sa
+caleche, a prendre les renes et a la conduire a Tours avec madame
+Fernande, qui s'avouait beaucoup mieux portante, et madame Clemence,
+cette begueule que je n'aime guere, et qui, grace a Dieu, prit conge de
+nous en arrivant a la ville. Ta femme se fit belle comme un ange pour
+aller au bal; et vraiment on n'eut pas dit, en la voyant, qu'elle fut si
+malade qu'elle pretend l'etre. Je m'en allai avec ceux qui ne dansent
+pas, et je laissai ces dames avec ceux qui n'ont pas eu les pieds geles
+en Russie; je recommandai seulement a Eugenie de surveiller de pres sa
+compagne, et de m'avertir sur-le-champ si elle dansait plusieurs fois ou
+si elle causait trop souvent avec quelqu'un. Je revins moi-meme trois ou
+quatre fois donner un coup d'oeil a leur maniere d'etre. Tout se passa
+fort bien en apparence, et a moins que ma femme ne soit d'accord avec
+la tienne, ce dont je la crois incapable, il faut que le cavalier soit
+tres-adroit et moins _insense_ que Fernande ne l'avait depeint. Il faut
+aussi qu'elle ait ete de tres-bon accord avec lui pour ne pas me le
+faire connaitre; car il m'est impossible d'imaginer lequel, de ceux qui
+l'ont fait danser durant deux bals, a pris avec elle les mesures qu'elle
+a su si bien executer. Je poursuis mon Recit.
+
+[Illustration: J'ai deja gagne le jardinier...]
+
+Le lendemain du dernier bal, quand nous fumes de retour a Cerisy, elle
+nous dit qu'elle avait oublie une emplette, et qu'elle s'amuserait
+a monter a cheval _un de ces jours_ pour faire cette course. Je lui
+repondis qu'au jour et a l'heure qu'elle choisirait, je serais pret a
+l'accompagner avec ma femme, ou sans ma femme, si cette derniere etait
+occupee. Je lui proposai le lendemain ou le surlendemain. Elle me dit
+que cela dependrait de l'etat de sa sante, et qu'elle m'avertirait le
+premier matin ou elle se sentirait bien. Le lendemain, vers midi, ne la
+voyant point descendre au salon, je craignis qu'elle ne fut plus malade
+qu'a l'ordinaire, et j'envoyai savoir de ses nouvelles; mais sa femme
+de chambre nous repondit qu'elle etait partie a six heures du matin,
+a cheval et suivie d'un domestique. Cela m'etonna un peu, et j'allai
+prendre des informations a l'ecurie. Je savais que la jument d'Eugenie
+et l'autre petite bete que monte ta femme ordinairement etaient allees
+chez le marechal ferrant, a deux lieues d'ici. Fernande avait donc ete
+obligee de monter mon cheval, qui est beaucoup trop vigoureux pour
+une femme aussi poltronne qu'elle; cela me sembla trahir un singulier
+empressement d'aller a Tours, et me jeta dans une double inquietude. Je
+craignais qu'elle ne se rompit le cou, et, ma foi! c'eut ete bien autre
+chose que tout le reste. J'allai l'attendre a la grille du parc, et
+je la vis bientot arriver au triple galop, couverte de sueur et de
+poussiere. Elle fut assez deconcertee en m'apercevant; elle esperait
+sans doute rentrer et se depouiller de cet accoutrement de marche forcee
+sans etre remarquee; mais elle reprit courage et me dit avec assez
+d'aplomb: "Ne trouvez-vous pas que je suis bien matinale et bien brave?
+--Oui, lui dis-je; je vous fais compliment d'etre changee a ce point
+depuis le depart de Jacques.--Et vous voyez comme je mene bien votre
+cheval, ajouta-t-elle en feignant de ne pas comprendre. Je me porte
+vraiment bien aujourd'hui; je me suis levee avec le jour, et, voyant
+un si beau temps, je n'ai pu resister a la fantaisie de faire cette
+expedition.--C'est tres-joli de votre part, repris-je; mais Jacques
+vous laisse-t-il courir les champs toute seule de la sorte?--Jacques me
+laisse faire tout ce que je veux," repondit-elle d'un petit ton sec; et
+elle partit au galop sans ajouter un mot de plus. J'essayai de la faire
+sermonner par ma femme; mais les femmes se soutiennent entre elles comme
+les larrons; je ne sais ce qu'elles se dirent. Eugenie me pria de ne pas
+me meler de cette affaire, et voulut me prouver que je n'avais pas le
+droit de faire des lecons a une personne qui n'etait ni ma soeur ni ma
+fille; que mes epigrammes etaient brutales et blessaient Fernande, ce
+qui etait contraire aux egards que nous devions a son isolement et aux
+devoirs de l'hospitalite. Que sais-je! elle me raisonna si bien, que je
+me tus encore et que ta femme retourna a Tours de la meme facon deux
+jours apres, c'est-a-dire hier. Que pouvais-je lui dire pour l'en
+empecher, apres tout? Et qui l'empechait de me repondre qu'elle allait
+tout simplement acheter des gants et des souliers blancs? Eugenie le
+croyait ou feignait de le croire; or, voici le denoument.
+
+Tu sais aussi bien que moi que dans les villes de province tout se
+remarque, tout s'interprete et tout se decouvre. La jolie figure de ta
+femme avait fait trop de sensation dans les bals pour que les officiers
+de la garnison ne cherchassent pas a lui faire la cour; et, comme il n'y
+a pas de meilleures prudes que les femmes qui cachent un petit secret,
+ils etaient tous repousses avec perte. Ils la virent passer le premier
+matin et la suivirent de loin jusqu'a notre _maison de ville_, comme
+ma femme appelle son pied-a-terre; ils la virent entrer et sortir,
+remarquerent le temps qu'elle y passa, s'informerent, surent qu'il
+n'y avait personne dans la maison, et se demanderent naturellement si
+c'etait pour dormir ou pour prier Dieu qu'elle venait s'enfermer
+la pendant deux heures. Oisifs comme des officiers en garnison, et
+malicieux comme de vrais sous-lieutenants, cinq ou six d'entre eux
+firent si bonne enquete, qu'ils decouvrirent une certaine issue de
+derriere par laquelle sortit, quelque temps apres que Fernande fut
+partie, un jeune homme que l'on ne connait pas par son nom, mais qu'on a
+vu a l'auberge de la Boule-d'Or depuis quelque temps. Hier, lorsque la
+pauvre Fernande retourna au rendez-vous, on attendit que le compere se
+fut introduit de son cote, et on lui ferma la retraite sans qu'il s'en
+apercut, puis on monta la garde autour de la maison, et on laissa sortir
+Fernande sans l'effaroucher par aucune demonstration hostile; ces
+messieurs sont tous gens de bonne famille et trop bien eleves pour
+adresser la parole a une dame en pareille occasion. De mon temps, nous
+n'aurions pas ete si respectueux; mais autre temps, autres moeurs,
+heureusement pour ta femme. Ces messieurs n'en voulaient qu'a l'heureux
+rival qu'elle leur preferait. Elle monta a cheval dans la cour apres
+avoir pris la clef du rez-de-chaussee, qu'elle avait demandee a ma femme
+sous pretexte de prendre un instant de repos dans le salon, pendant
+qu'on briderait son cheval pour repartir; elle remit cette clef dans sa
+poche, non sans avoir bien barricade son amant pour qu'il ne fut derange
+dans sa retraite par aucun curieux, et le domestique qui l'accompagnait,
+et qui etait ou n'etait pas dans le secret, emporta egalement la clef
+de la cour. Fernande partit au milieu d'une haie de spectateurs qui
+feignaient de fumer leur pipe en parlant de leurs affaires, mais qui se
+porterent aussitot apres en embuscade a la fenetre du grenier par ou
+l'amant etait entre d'une maison voisine. Ils contemplerent avec grand
+plaisir les inutiles efforts qu'il fit pour sortir; ils le tinrent
+longtemps prisonnier, et voulaient, dit-on, le forcer a parlementer en
+repondant a de certaines questions, moyennant quoi on l'aurait mis en
+liberte. Il resta muet a tous les appels, a toutes les plaisanteries, et
+se tint tout le jour tranquille comme s'il eut ete mort. Les vauriens
+d'assiegeants deciderent qu'on le prendrait par la famine, et qu'on
+monterait la garde toute la nuit; on posa des postes autour de la
+maison, et on les releva d'heure en heure comme des factions militaires.
+Mais le captif, desespere, fit une sortie a laquelle on ne s'attendait
+pas, et s'evada par les toits d'une maniere qu'on dit miraculeuse de
+hardiesse et de bonheur. On le vit passer comme une ombre dans les airs,
+mais on ne put le joindre; et ce matin il a quitte la ville sans qu'on
+sache quelle route il a prise. Ton ancien camarade Lorrain, qui est
+aujourd'hui chef d'escadron dans les chasseurs de la garde royale, est
+venu diner avec nous, et m'a raconte toute l'affaire non sans un certain
+plaisir, car il ne t'aime pas infiniment. Je suis monte chez ta femme
+aussitot qu'il a ete parti; elle s'etait donnee pour malade toute la
+journee et n'avait pas quitte sa chambre. Je lui ai fait une scene de
+tous les diables, et elle s'est mise en colere comme un petit demon.
+Au lieu de me prier de me taire, elle m'a defie de t'informer de sa
+conduite, et m'a declare que je n'avais pas le droit de lui parler
+ainsi; que j'etais _un butor_, et qu'elle ne souffrirait pas de toi-meme
+les reproches que je lui faisais. S'il en est ainsi, fais comme tu
+voudras, je m'en lave les mains; mais ma conscience m'ordonne de te dire
+ce qu'il en est.
+
+Elle m'a chasse de sa chambre, et voulait envoyer chercher sur-le-champ
+des chevaux de poste et quitter une maison ou elle se disait insultee et
+opprime. Eugenie s'est efforcee de la calmer, et une violente attaque de
+nerfs qui cette fois est, je crois, bien, reelle, est venue terminer le
+differend. Elle est au lit maintenant, et Eugenie passera la nuit aupres
+d'elle; moi je me hate de t'ecrire, parce que je crains que demain la
+force et la volonte ne lui reviennent de partir, et je ne veux pas la
+laisser s'en aller ainsi toute seule avec cette petite soubrette, qui
+m'a l'air, par parenthese, d'une sournoise tres-rouee. Je ferai mon
+possible pour lui persuader de t'attendre; mais, pour Dieu! tire-moi
+bien vite de cet embarras. Ne me fais pas de reproches, car tu vois que
+j'ai agi pour le mieux, et que je ne suis pas responsable de ce qui
+arrivera desormais; si elle veut partir, faire quelque folie, se laisser
+enlever, que sais-je? puis-je la mettre sous les verrous? Je ne le cache
+pas qu'elle a la tete perdue; dans l'indignation que m'inspirait sa
+resistance a mes avis, il m'est echappe qu'elle ferait mieux d'aller
+soigner sa fille qui se meurt, que de s'occuper d'un amour extravagant
+qui la livre deja a la risee de toute une province et de tout un
+regiment. J'ai ete fache aussitot d'avoir trahi le secret que tu m'avais
+recommande, car elle est tombee dans des convulsions qui m'ont prouve
+que cette nouvelle lui fait beaucoup de mal, et qu'elle n'a pas oublie
+l'amour maternel. Je termine en te priant d'avoir de l'indulgence
+envers elle. Je connais ton sang-froid, et compte sur la prudence de ta
+conduite, mais joins-y un peu de pitie pour cette pauvre egaree. Elle
+est bien jeune, elle pourra se ranger et se repentir. Il y a de bien
+bonnes meres de famille qui ont eu leurs jours d'egarement. Elle a, je
+crois, un bon coeur, du moins avant son mariage elle etait charmante; je
+ne l'ai plus reconnue quand tu nous l'as ramenee avec des caprices, des
+convulsions et des violences dont je ne l'aurais jamais crue capable
+autrefois. Tu m'as paru etre un mari bien debonnaire, je ne te le cache
+pas; tu vois ce que c'est que d'etre trop amoureux de sa femme. D'autres
+disent que tu as quelques torts a te reprocher, et que tu vis la-bas
+dans une intimite un peu trop tendre avec une espece de parente qui est
+venue te trouver apres ton mariage, on ne sait pas d'ou. Je sais bien
+que lorsqu'une femme est enceinte ou nourrice, on est excusable d'avoir
+quelque fantaisie; mais il ne faut pas que cela se passe sous le toit
+conjugal; c'est une grande imprudence, et voila comme elles s'en
+vengent. Ne te fache pas de ce que je te dis, c'est le propos d'un
+commis voyageur qui, entendant raconter l'aventure de Fernande ce matin
+dans un cafe, a dit que tu meritais un peu ton sort; c'est peut-etre un
+mensonge. Quoi qu'il en soit, viens, ne fut-ce que pour decouvrir la
+retraite de ton rival et le traiter comme il le merite; je t'aiderai. Je
+ferme ma lettre, est minuit. Ta femme vient de s'endormir, c'est-a-dire
+qu'elle va mieux. Je lui ferai des excuses demain.
+
+
+
+LXXIV.
+
+DE FERNANDE A OCTAVE.
+
+Tilly, pres Tours.
+
+Je suis chez ma mere: offensee et presque insultee par M. Borel, je suis
+venue me refugier, non dans le sein d'une protectrice et d'une amie,
+mais sous le toit d'une personne dont les lecons, quelque dures qu'elles
+soient, ne seront point des usurpations de pouvoir. Je puis entendre
+sortir de sa bouche bien des paroles qui me revoltaient dans celle de ce
+soldat brutal et grossier. Je pars demain pour Saint-Leon; ma mere m'y
+conduit. Elle sait notre miserable aventure; qui ne la sait pas! mais
+elle a ete moins cruelle pour moi que je ne m'y attendais. Elle rejette
+tout le blame sur mon mari, et, malgre tout ce que je puis dire,
+s'obstine a croire que Sylvia est sa maitresse, et qu'il m'abandonne
+pour vivre avec elle. Je ne sais pas qui a repandu dans le pays cet
+infame mensonge; tout le monde l'accueille avec l'empressement qu'on met
+a croire le mal. Helas! ce n'etait donc pas assez que je le rendisse
+ridicule par ma folle conduite, je ne puis empecher qu'on le calomnie!
+Sa bonte, sa confiance envers moi, seront attribuees a des motifs
+odieux! Je suis sure que Rosette nous trahit et vend nos secrets; je
+l'ai rencontree tout a l'heure comme elle sortait de chez ma mere, et
+elle s'est beaucoup troublee en me voyant. Un instant apres, ma mere
+est venue me parier de mon menage, de mon imprudent amour, et j'ai vu
+qu'elle etait informee des plus petits details de notre histoire; mais
+informee de quelle maniere! Les faits, en passant par la bouche de cette
+servante, etaient salis et denatures, comme vous pouvez penser: nos
+premiers rendez-vous au grand ormeau, alors que je croyais me livrer a
+un sentiment si pur et si peu dangereux, ont ete presentes comme une
+intrigue effrontee; l'accueil que Jacques vous fit alors a ete traite
+d'infame complaisance; et notre double amitie, si longtemps paisible et
+toujours si pure, est condamnee sans appel comme un double commerce de
+galanterie. Que puis-je repondre a de telles accusations? Je n'ai pas
+la force de me debattre contra une destinee si deplorable; je me laisse
+accabler, humilier, salir. Je pense a ma fille qui se meurt, et que je
+trouverai peut-etre morte dans trois jours. Il semble que le ciel soit
+en colere contre moi; j'ai donc commis un grand crime en vous aimant?
+Votre lettre me fait autant de bien qu'il m'est possible d'en ressentir;
+mais que pouvez-vous reparer desormais? Je sais que vous souffrez autant
+que moi de mes maux, je sais que vous donneriez votre vie pour m'en
+preserver; mais il est trop tard. Je ne vous ferai point de reproches;
+je suis perdue, a quoi servirait de me plaindre?
+
+Je ne sais pas comment m'est parvenue votre lettre, mais je vois, au
+moyen que vous m'indiquez pour recevoir ma reponse, que vous n'etes pas
+loin, et que vous penetrez presque dans la maison. Octave! Octave! vous
+m'etes funeste, vous m'avez perdue par la conduite ou vous perseverez
+obstinement. A quoi serviront cette sollicitude et ces poursuites
+passionnees qui exposent votre vie et qui ruinent mon honneur? Pourquoi
+voulez-vous me disputer ainsi a une societe qui rit de nos efforts, et
+pour qui notre affection est un sujet de scandale et de moquerie? Sous
+quelque deguisement et avec quelque precaution que vous approchiez de
+moi, vous serez encore decouvert. La maison est petite, je suis gardee
+a vue, et Rosette vous connait; vous voyez ou menent le secours et le
+devouement de ces gens-la; pour un louis ils vous secondent, pour deux
+ils vous vendent. A quoi vous servira de me voir? vous ne pouvez rien
+pour moi. Il faut que mon mari sache tout, et que j'obtienne son pardon.
+Ce ne sera pas difficile, je connais trop bien Jacques pour craindre
+aucun mauvais traitement de sa part; mais son estime me sera retiree
+a jamais, il n'aura plus pour moi que de la compassion, et sa bonte
+m'humiliera comme un affront perpetuel. Pour vous, si vous vous obstinez
+a me voir encore, vous paierez peut-etre cette obstination de votre vie;
+car Jacques se reveillera enfin du sommeil ou la confiance plonge son
+orgueil. Je ne puis vous empecher de chercher l'accomplissement de votre
+fatale destinee; vous ne pouvez augmenter le mal que vous m'avez fait,
+qu'en trouvant la mort dans les consequences de votre amour. Eh bien!
+soit. Tout ce qui pourra hater la mienne sera un bienfait de Dieu: qu'il
+m'enleve ma fille et qu'il vous frappe, je vous suivrai de pres.
+
+
+
+LXXV.
+
+D'OCTAVE A FERNANDE.
+
+Je t'ai perdue, tu es desesperee, et tu crois que je t'abandonnerai?
+Tu crois que je tiendrai compte des dangers auxquels ma vie peut etre
+exposee, quand la tienne est compromise et desolee par ma faute? Me
+prends-tu pour un lache? Ah! c'est bien assez d'etre un fou que Dieu
+maudit, et dont la fatalite dejoue toutes les esperances et traverse
+toutes les entreprises. N'importe, ce n'est point le moment des
+plaintes et du decouragement; songe que je ne puis plus te compromettre
+maintenant; le mal est fait, rien ne m'en consolera, et mon coeur
+saignera eternellement pour ma faute. Mais si le passe n'est pas
+reparable, du moins l'avenir nous appartient, et je ne supporte pas
+l'idee qu'il doive etre pour toi un chatiment implacable et eternel.
+Pauvre infortunee! Dieu ne veut pas que tu te resignes a souffrir toute
+ta vie d'une faute que tu n'as pas commise; s'il veut punir, il faudra
+qu'il commence par moi; mais va, Dieu est indulgent, et il protege ceux
+que le monde abandonne. Il te preservera, lui seul sait de quelle facon;
+du moins il te rendra ta fille. Ce miserable Borel aura exagere son
+mal pour se venger de la juste fierte avec laquelle tu repoussais
+ses insolentes reprimandes. Quand j'ai quitte Saint-Leon, elle etait
+tres-legerement indisposee, et sa constitution annoncait une force
+capable de resister aux maladies inevitables de l'enfance. Tu la
+retrouveras guerie, ou, du moins, elle guerira en dormant sur ton sein.
+Tout le mal est venu, a elle comme a nous, de ton depart. Nous etions
+une heureuse famille, croyant les uns aux autres, et une meme vie
+semblait nous animer; tu as voulu rompre cet accord que le ciel
+ordonnait. Il te poussait dans mes bras; Jacques l'aurait ignore ou
+tolere, et Sylvia n'aurait ose s'en offenser. A present, le monde a
+parle, il a jete sa hideuse malediction sur nos amours, il faut les
+laver avec du sang. Laisse faire, j'offrirai le mien a Jacques jusqu'a
+la derniere goutte. Ne sais-tu pas que je serais le dernier des laches
+si j'agissais autrement? S'il doit s'apaiser en prenant ma vie et te
+rendre le bonheur, je mourrai console et purifie de mon crime; mais s'il
+te maltraite, s'il te menace, s'il t'humilie seulement, malheur a lui!
+Je t'ai jetee dans le precipice, je saurai t'en retirer. Crois-tu que je
+m'inquiete du monde? J'ai cru autrefois que c'etait un maitre severe
+et juste; j'ai rompu avec lui du jour ou il m'a defendu de t'aimer. A
+present, je brave ses anathemes; je te prendrai dans mes bras et je
+t'emporterai au bout de la terre. J'enleverai tes enfants, ta fille
+au moins avec toi, et nous vivrons au fond de quelque solitude ou les
+clameurs insensees de ta societe ne nous atteindront pas. Je n'ai pas,
+comme Jacques, une grande fortune a t'offrir; mais ce que je possede
+t'appartiendra; je me vetirai en paysan, et je travaillerai pour que
+ta fille ait une robe de soie, et pour que tu n'aies rien a faire qu'a
+jouer avec elle. Le sort que je te ferai sera moins brillant que celui
+dont tu jouis; mais il te prouvera plus d'amour et de devouement que
+tous les dons de ton mari. Releve donc ton courage et hate-toi d'aller
+a Saint-Leon. Si je ne craignais d'augmenter sa colere, je viendrais te
+prendre ce soir dans une chaise de poste et je te conduirais moi-meme
+a ton mari; mais il croirait peut-etre, dans le premier moment, que je
+viens pour le braver, et telle n'est pas mon intention. Je vais m'offrir
+a lui, et lui donner la reparation qu'il voudra. Il me mepriserait avec
+raison si je fuyais dans un pareil moment. Je suis entre dans le petit
+jardin de ta mere ce matin, et je l'ai vue en grand conciliabule avec
+Rosette; chasse cette fille le plus tot possible. Je t'ai vue aussi,
+dans quel etat de paleur et d'abattement! J'ai senti toutes les tortures
+du remords et du desespoir. J'etais habille en paysan, et c'est moi qui
+ai vendu a ton domestique les fleurs ou tu as du trouver mon premier
+billet. Je te porterai moi-meme celui-ci ce soir au moment de ton
+depart, et je ferai le voyage a deux pas derriere toi. Prends courage,
+Fernande; je t'aime de toutes les forces de mon ame; plus nous serons
+malheureux, et plus je t'aimerai.
+
+
+
+LXXVI.
+
+D'OCTAVE A HERBERT.
+
+J'ai bien des choses a te raconter. Je suis reparti pour le Dauphine, le
+15 au soir, avec Fernande et madame de Theursan; la mere etait bien loin
+de se douter qu'un des deux postillons qui la conduisaient n'etait autre
+que l'amant a qui elle se flattait d'enlever sa fille. Cette madame de
+Theursan, qui est du reste une mechante femme, est prudente et amie
+des mesures sages et adroites; elle avait, dans la journee, congedie
+Rosette, et l'avait fait partir pour Paris avec une somme assez forte
+et une lettre de recommandation pour une personne qui doit la placer
+avantageusement. J'ai rencontre la soubrette dans une auberge du village
+voisin ou elle prenait la diligence; j'avais envie de la cravacher; mais
+j'ai pense que, dans l'interet de Fernande, je devais faire tout le
+contraire. J'ai donc double le present de madame de Theursan, et je l'ai
+vue partir pour Paris. La, du moins, les mechancetes de sa langue seront
+perdues dans le grand orage des voix qui planent sur l'abime ou tout
+s'engloutit pele-mele, fautes et blame. Au moment du depart de Fernande,
+j'ai vu avec plaisir madame Borel lui donner des temoignages d'amitie
+qui ont du repandre quelque consolation dans son coeur brise. A
+l'approche du premier relais, apres avoir echange un regard, une poignee
+de main et un billet a la portiere avec Fernande, j'ai quitte mon
+costume, et j'ai couru la poste a franc-etrier toute la nuit derriere
+sa voiture; a chaque relais je m'approchais d'elle, et je voyais, a la
+lueur mysterieuse de quelque lanterne, un peu d'espoir et de plaisir
+dans ses yeux. Au jour, pendant qu'elle dejeunait dans une auberge, j'ai
+loue une chaise et j'ai continue ainsi mon voyage. A propos, envoie-moi
+vite de l'argent, car, si j'avais quelque nouvelle expedition a faire,
+je ne saurais comment m'en tirer.
+
+Madame de Theursan a bien remarque ma figure sur la route; mais elle
+ne m'avait jamais vu, et j'avais l'air d'un voyageur de commerce si
+indifferent a elle et a sa fille, qu'elle ne pouvait deviner mon
+dessein. Je me suis arrete sur la route, a l'entree du vallon de
+Saint-Leon, et je l'ai laissee s'engager dans la plaine; j'ai envoye
+alors mon equipage au presbytere en disant au postillon d'aller
+lentement, et, en une demi-heure, par le sentier des Collines, je
+suis arrive a travers bois jusqu'au chateau; je suis entre sans voir
+personne, et je me suis assis dans le salon derriere le paravent ou l'on
+met parfois les enfants pendant le jour. Il y avait un berceau vide, un
+seul; mon coeur se serra; je devinai que la petite fille etait morte,
+et je repandis des larmes ameres en songeant au surcroit de douleur qui
+attendait mon infortunee Fernande.
+
+J'etais la depuis un quart d'heure, absorbe et comme accable de cette
+combinaison de malheurs implacables, lorsque j'entendis marcher
+plusieurs personnes; c'etait Jacques avec Fernande et sa mere qui
+venaient d'arriver. "Ou est ma fille? disait Fernande a son mari;
+fais-moi voir ma fille." L'accent de sa voix etait dechirant. Celle de
+Jacques eut quelque chose d'etrangement cruel en lui repondant par cette
+question: _Ou est Octave?_... Je me levai aussitot, et je me presentai
+en disant d'un ton resolu: "Me voici." Il resta quelques instants
+immobile, et regarda madame de Theursan, dont le visage exprimait la
+surprise que tu peux imaginer. Jacques, alors, me tendit la main en me
+disant: _C'est bien_. Ce fut la premiere et la derniere explication que
+nous eumes ensemble.
+
+Fernande etait partagee entre l'inquietude de savoir ce qu'etait devenue
+sa fille et celle de voir la conduite de Jacques envers moi; pale et
+tremblante, elle tomba sur une chaise en disant d'une voix etouffee:
+"Jacques, dis-moi que ma fille est morte et que tu as recu une lettre de
+M. Borel.--Je n'ai recu aucune lettre, repondit Jacques, et ton arrivee
+est pour moi un bonheur inattendu." Il fit cette reponse avec tant de
+calme, que Fernande dut s'y tromper. J'y aurais ete pris moi-meme, si
+je ne savais par Rosette, qui etait au courant de tous les secrets de
+Cerisy, que M. Borel a ecrit et qu'il a tout raconte. Fernande se leva
+vivement, et un eclair de joie brilla sur son visage; mais elle retomba
+sur son siege, en disant: "Ma fille est morte, du moins!--Je vois, dit
+Jacques en se penchant vers elle avec affection, que Borel aura eu
+l'imprudence de te dire les motifs qui m'ont retenu loin de toi. C'est
+une triste justification que j'ai a t'offrir, ma pauvre Fernande; mais
+tu l'accepteras, et nous pleurerons ensemble." Sylvia entra en cet
+instant avec le fils de Fernande dans ses bras; elle courut le mettre
+dans ceux de l'infortunee en la couvrant de baisers et de larmes.
+_Seul!_ dit Fernande en embrassant son fils, et elle s'evanouit.
+
+"Monsieur, dit alors madame de Theursan en prenant le bras de Jacques,
+laissez ma fille aux soins de deux personnes que j'ai la surprise de
+voir ici, et accordez-moi sur-le-champ un moment d'entretien dans une
+autre piece.--Non, Madame, repondit Jacques d'un ton sec et hautain;
+laissez-moi secourir ma femme moi-meme, vous direz ensuite tout ce que
+vous voudrez devant les deux personnes que voici. Fernande, dit-il en
+s'adressant a sa femme, qui commencait a revenir un peu, prends
+courage; c'est tout ce que je te demande en recompense de la tendresse
+inalterable que j'ai pour toi. Soigne-toi, conserve-toi pour cet enfant
+qui nous reste; vois comme il te sourit, notre pauvre fils unique! Tu
+dois tenir a la vie, tu es encore entouree d'etres qui te cherissent;
+Sylvia est la qui attend un effort de ton amitie pour lui rendre
+ses caresses; je suis a tes pieds pour te conjurer de resister a ta
+douleur... et... voici Octave." Il prononca ce dernier mot avec un
+effort visible. Fernande se jeta dans ses bras, occupee seulement de sa
+douleur; il avait sur le visage deux grosses larmes, et il me regarda
+avec un singulier melange de reproche et de pardon. L'homme etrange!
+j'eus envie un instant de me jeter a ses pieds.
+
+Nous passames pres d'une heure dans les larmes. Jacques etait si bon et
+si delicat envers sa femme, qu'elle se rassura au moins sur un des deux
+malheurs qu'elle avait redoutes; elle pensa qu'il ne savait rien encore,
+et prit courage au point de me tendre la main, a moi le dernier, apres
+avoir donne mille temoignages d'affection a son fils, a son mari et a
+Sylvia. "Tu vois, lui dis-je a voix basse, pendant un moment ou je me
+trouvais seul pres d'elle, que tous les coups ne frappent pas en meme
+temps, et que je suis encore a tes pieds." Je rencontrai les yeux de
+madame de Theursan, qui m'observait d'un air d'indignation. Jacques
+rentra avec Sylvia; ils obtinrent de Fernande qu'elle prendrait un peu
+de nourriture, et nous la conduisimes a table. Le dejeuner fut triste et
+silencieux; mais nos soins semblaient rappeler peu a peu Fernande a
+la vie. Personne ne parlait a madame de Theursan, qui paraissait fort
+insensible a l'infortune de sa fille, et qui n'etait occupee qu'a
+regarder alternativement Sylvia et moi, nous remerciant, avec une
+affectation de politesse ironique, des rares attentions que nous avions
+pour elle. Jacques, de son cote, affectait de n'en avoir aucune. Quand
+nous rentrames au salon, madame de Theursan, s'adressant a Jacques, lui
+dit d'un ton insolent: "Ainsi, Monsieur, vous refusez de me donner
+une explication particuliere?--Absolument, Madame, repondit
+Jacques.--Fernande, dit-elle, vous entendez comme on traite votre mere
+chez vous; je suis venue ici pour vous defendre et vous proteger; mon
+intention etait de vous reconcilier, autant que possible, avec votre
+mari, et d'employer la politesse et la raison pour l'engager a abjurer
+ses torts en pardonnant les votres. Mais on m'insulte avant meme que
+j'aie dit un mot en votre faveur; c'est a vous de savoir comment vous
+voulez que j'agisse desormais.--Je vous supplie, maman, dit Fernande,
+troublee et epouvantee, de remettre a un autre moment toute explication
+avec qui que ce soit.--Est-ce que tu penses, Fernande, lui dit Jacques,
+que nous aurons jamais besoin d'intermediaire pour nous expliquer?
+Est-ce que tu as prie ta mere de venir te proteger et te defendre contre
+moi?--Non, non, jamais! s'ecria Fernande en cachant sa tete dans le sein
+de Jacques, ne le crois pas! tout cela arrive malgre moi; n'ecoute pas,
+ne reponds pas... Ma mere, ayez pitie de moi et taisez-vous.--Me taire
+serait une bassesse, reprit madame de Theursan, si ce que j'aurais a
+dire pouvait servir a quelque chose; mais je vois que ce serait prendre
+une peine inutile. Si tout le monde est content ici, je n'ai plus qu'a
+me retirer. Mais songez, Fernande, que nous nous voyons pour la derniere
+fois; la vie honteuse a laquelle j'esperais vous soustraire et ou vous
+voulez vous plonger plus avant m'interdit desormais toute relation avec
+vous. J'aurais l'air, aux yeux du monde, d'approuver le scandale de
+votre conduite, et d'imiter la honteuse complaisance de votre mari."
+Fernande, plus pale que la mort, tomba sur le sofa en disant: "Mon Dieu,
+epargnez-moi!" Jacques etait aussi pale qu'elle, mais sa colere ne se
+revelait que par un petit froncement de sourcil que Fernande m'a
+appris a observer, et dont madame de Theursan etait loin de connaitre
+l'importance. "Madame, dit-il d'une voix tres-legerement alteree,
+personne au monde, excepte moi, n'a de droits sur ma femme; vous avez
+renonce aux votres en la mariant. Je vous defends donc, au nom de mon
+autorite et de mon affection pour elle, de lui adresser des reproches
+et des injures, qui, dans l'etat ou vous la voyez, peuvent lui devenir
+funestes. Je savais bien que, pour avoir le plaisir de m'offenser, vous
+ne marchanderiez pas avec la vie de votre fille; mais si c'est a moi que
+vous en avez, parlez, j'ai de quoi vous repondre; il me suffira de vous
+dire que je vous connais." Madame de Theursan changea de visage; mais la
+colere l'emportant sur la peur que cette espece de menace avait semble
+lui faire, elle se leva, prit Fernande par le bras, et, l'attirant
+vers moi d'une maniere brutale, elle la jeta presque sur mes genoux en
+disant: "Si c'est la votre choix, Fernande, restez au sein de la honte
+ou votre mari vous a precipitee; je ne saurais relever une ame avilie.
+Pour vous, Mademoiselle, dit-elle a Sylvia, je vous fais mon compliment
+du role que vous jouez ici, et j'admire l'habilete avec laquelle vous
+avez fourni un amant a votre rivale, pour la supplanter plus facilement
+aupres de son mari. Maintenant je pars; j'ai rempli le devoir qui
+m'etait impose en offrant a ma fille l'appui qu'elle aurait du implorer
+et qu'elle repousse. Que Dieu lui pardonne, car moi je la maudis!"
+Fernande jeta un cri d'effroi. Je la pressai involontairement sur mon
+coeur. Sylvia dit a madame de Theursan, avec un dedain glacial, qu'elle
+ne comprenait rien a son apostrophe et qu'elle ne repondait point aux
+enigmes. "Je vais t'expliquer celle-ci, dit Jacques avec amertume.
+Madame n'a pas de fortune; et elle sait que j'ai fait a sa fille un
+douaire qui, en cas de veuvage ou de separation, assurerait a celle-ci
+une existence brillante; elle cherche a nous brouiller, afin que sa
+fille, en allant vivre sous sa tutelle, lui donne a gouverner cinquante
+mille livres de rente: voila toute l'enigme." Madame de Theursan etait
+verte de fureur; mais la haine lui deliant merveilleusement la langue,
+elle accabla Jacques et Sylvia d'injures si poignantes, que Jacques
+perdit patience, et fronca le sourcil tout a fait; alors il ouvrit son
+portefeuille, et montra a madame de Theursan quelques mots ecrits sur
+un petit papier, avec une image coupee en deux, en s'ecriant d'une voix
+forte, _Connaissez-vous cela?_ Elle fit un mouvement de rage pour la
+saisir, en repondant avec egarement qu'elle ne savait point ce que cela
+signifiait; mais Jacques, la repoussant, alla oter du cou de Sylvia une
+espece de scapulaire qu'elle porte toujours. Il dechira le sachet de
+satin noir, en tira une autre moitie d'image qu'il montra a madame de
+Theursan, et repeta de la meme voix tonnante, que je n'avais jamais
+entendue sortir de sa poitrine: _Et cela, le connaissez-vous?_ La
+malheureuse femme s'evanouit presque de honte; puis elle se releva en
+criant avec le desespoir de la haine: "Elle n'en est pas moins votre
+maitresse, car vous savez bien que ce n'est pas votre soeur!--Ce n'est
+pas ta soeur, Jacques? dit Fernande, qui, ne comprenant pas plus que
+nous cette scene etrange et mysterieuse, s'etait approchee de sa mere
+pour la secourir.--Non, c'est sa maitresse, criait madame de Theursan
+avec egarement, en s'efforcant d'entrainer sa fille. Fuyons cette
+maison, c'est un lieu de prostitution; partons, Fernande; tu ne peux
+pas rester sous le meme toit que la maitresse de ton mari." La pauvre
+Fernande, brisee par tant d'emotions et comme frappee d'etourdissement
+devant taut de surprises, restait indecise et consternee, tandis que sa
+mere la secouait et la poussait vers la porte dans une sorte de delire.
+Jacques la delivra de cette torture, et la conduisant vers Sylvia:
+"Si ce n'est pas ma soeur, lui dit-il, c'est du moins la tienne;
+embrasse-la, et oublie ta mere, qui vient de se perdre par sa faute."
+
+Madame de Theursan tomba dans d'affreuses convulsions. On l'emporta dans
+la chambre de sa fille; mais au moment de suivre Fernande, qui etait
+sortie pour aller soigner sa mere, Sylvia s'arreta entre Jacques et moi,
+en nous prenant chacun par un bras: "Jacques, dit-elle, tu as ete trop
+loin, et tu n'aurais pas du dire cela devant Fernande et devant moi. Je
+suis bien fachee de savoir que c'est la ma mere; j'esperais que celle
+qui m'a abandonnee en me donnant le jour, etait morte. Heureusement
+Fernande n'a du rien comprendre a cette scene, et il sera facile de lui
+faire croire qu'en m'appelant sa soeur vous faisiez simplement un appel
+a mon amitie.--Qu'elle en pense ce qu'elle pourra, il ne convient a
+personne ici de lui expliquer ces tristes secrets. Octave les gardera
+religieusement.--D'autant plus volontiers, lui dis-je, que je ne sais
+rien, et que je ne devine pas plus que Fernande." Nous nous separames,
+et Sylvia passa le reste de la journee dans la chambre de madame de
+Theursan. Fernande, malade elle-meme, avait ete forcee d'aller se mettre
+au lit aussitot qu'elle avait vu sa mere un peu calmee. Sylvia les a
+soignees alternativement avec un zele admirable. Apres-tout, c'est une
+grande et noble creature que Sylvia. Je ne sais ce qui s'est passe entre
+elle et madame de Theursan; mais lorsque celle-ci repartit le lendemain
+matin sans consentir a voir personne, elle se laissa accompagner par
+Sylvia jusqu'a sa voiture. Je les vis passer dans le parc, d'un endroit
+ou elles ne pouvaient m'apercevoir. Madame de Theursan semblait etre
+accablee, et n'avoir plus de forces pour la colere et le ressentiment.
+Au moment de quitter Sylvia, pour aller rejoindre sa voiture qui
+l'attendait a la grille, elle lui tendit la main; puis, apres un instant
+d'hesitation, elle se jeta dans ses bras eu sanglotant. J'entendis
+Sylvia lui offrir de l'accompagner pendant une partie de la route, pour
+la soigner. "Non, dit madame de Theursan, votre vue me fait trop de mal;
+mais si je vous appelle a ma derniere heure, promettez-moi de venir me
+fermer les yeux.--Je vous le jure, repondit Sylvia; et je vous jure
+aussi que Fernande ne saura jamais votre secret.--Et ce jeune homme le
+gardera? ajouta madame de Theursan en parlant de moi; pardonnez-moi, car
+je suis bien malheureuse!--J'ai quelque chose a vous remettre, reprit
+Sylvia; c'est les trois lignes ecrites que Jacques vous a montrees hier,
+les seules preuves qui existent de ma naissance: vous pouvez et vous
+devez les aneantir. Voici encore la moitie de l'image, laissez-moi
+l'autre; elle ne peut rien apprendre a personne, et j'y tiens a cause
+de Jacques.--Bonne, bonne personne!" s'ecria madame de Theursan, en
+acceptant avec transport le papier que Sylvia lui offrait: ce fut toute
+l'expression de sa reconnaissance. Dans ce mauvais coeur, la joie d'etre
+debarrassee d'une crainte personnelle l'emporta sur le repentir et la
+confusion d'une conscience coupable: elle partit precipitamment.
+
+Sylvia resta longtemps immobile a la regarder; quand celle-ci eut
+disparu derriere la grille, elle croisa ses bras sur sa poitrine,
+et j'entendis ce mot expirer a demi sur ses levres pales: "Ma
+mere!--Explique-moi ce mystere, Sylvia, lui dis-je en l'abordant, et en
+lui baisant la main avec une sorte de veneration irresistible; comment
+cette femme est-elle ta mere, lorsque tu te croyais la soeur
+de Jacques?" Son visage prit une expression de recueillement
+indefinissable, et elle me repondit: "Il n'y a au monde que cette femme
+qui puisse savoir de qui je suis fille, et elle ne le sait pas! c'est la
+ma mere.--Elle a donc ete aimee du pere de Jacques?--Oui, dit-elle, et
+d'un autre en meme temps.--Mais qu'y avait-il sur ce papier?--Quatre ou
+cinq mots de la main du pere de Jacques, attestant que j'etais la fille
+de madame de Theursan, mais declarant qu'il n'etait point sur d'etre mon
+pere, et que, dans le doute, il n'avait pas voulu se charger de moi.
+Cette image, dont j'ai la moitie, c'est lui qui me la mit au cou en
+m'envoyant a l'hospice des Orphelins.--Quelle destinee que la tienne,
+Sylvia! lui dis-je; Dieu savait bien pourquoi il te louait d'un si grand
+coeur.--Mes peines ne sont rien, repondit-elle en faisant un geste comme
+pour eloigner une preoccupation personnelle; ce sont les votres qui me
+font du mal, celles de Fernande, celles de Jacques surtout.--Et n'as-tu
+pas de compassion aussi pour les miennes? lui dis-je tristement.--C'est
+toi que je plains le plus, me dit-elle, parce que c'est toi qui es le
+plus faible. Cependant il y a une chose qui me reconcilie, c'est que tu
+sois venu; cela est d'un homme." Je voulus m'expliquer avec elle sur nos
+communes douleurs; je me sentais en ce moment dispose a une confiance et
+a une estime que je ne retrouverai peut-etre jamais dans mon coeur. Je
+venais de lui voir faire une noble action, je lui aurais livre toutes
+mes pensees; mais elle me punit de mes mefiances passees en me fermant
+l'acces de son ame. "Cela regarde Jacques, me dit-elle, et je ne sais ce
+qui se passe en lui. Ton devoir est d'attendre qu'il prenne un parti;
+sois bien sur qu'il sait tout, mais que son premier et unique soin, dans
+ce moment, est de rassurer et de consoler Fernande."
+
+Elle me quitta pour s'enfoncer seule dans une autre allee du parc.
+J'allai m'informer de la sante de Fernande; son mari etait dans sa
+chambre, et lisait pendant qu'elle sommeillait. Quelle position que la
+mienne, Herbert! Agir avec cette famille comme auparavant, quand
+il s'est passe entre nous des choses qui doivent nous avoir rendus
+irreconciliables! Comprends-tu ce qu'il me faut de courage pour aller
+frapper a cette porte que Jacques vient m'ouvrir, et ce que je souffre
+quand il sort en me disant avec son calme impenetrable: "Obtenez qu'elle
+ait le courage de vivre." Que cache donc l'impassible generosite de
+cet homme? Est-ce par l'effort d'un amour sublime qu'il sacrifie ainsi
+toutes ses fureurs et toutes ses souffrances? Il y a des instants ou je
+le crois; et pourtant cela est trop contraire a l'humanite pour que j'y
+ajoute foi sincerement. S'il n'avait donne de sa bravoure et de son
+mepris de la vie des preuves que je n'aurai peut-etre jamais l'occasion
+de donner, on pourrait dire qu'il a peur de se battre avec moi; mais a
+moi, qui l'ai vu jour par jour depuis un an, et qui sais sa vie tout
+entiere par Sylvia, celle explication ne peut presenter aucun sens.
+L'opinion a laquelle je dois m'arreter, c'est que son coeur est bon
+sans etre ardent, ses affections nobles sans etre passionnees. Il s'est
+impose le stoicisme pour faire comme tous les hommes, pour jouer un
+role; et il s'est tellement identifie avec quelque type de l'antiquite,
+qu'il est devenu lui-meme une espece de heros antique, a la fois
+ridicule et admirable dans ce siecle-ci. Que lui conseillera son reve de
+grandeur? jusqu'ou ira cette etrange magnanimite? Attend-il que sa femme
+soit guerie pour rompre avec elle, ou pour me demander raison? Il semble
+a la fois confondu et satisfait de l'audace de ma conduite, et il lui
+arrive de me regarder avec des yeux ou brille la soif de mon sang.
+Couve-t-il sa vengeance, ou en fera-t-il un holocauste? J'attends. Il
+y a trois jours que nous en sommes au meme point. Fernande a ete
+reellement mal, et nous n'avons pas ete sans inquietude pendant une
+nuit. Jacques et Sylvia m'ont permis de veiller dans sa chambre avec
+eux; quel que soit le fond de leurs ames, je les en remercie du fond de
+la mienne. J'espere que dans peu Fernande sera guerie; sa jeunesse, sa
+bonne constitution, et le soin qu'on prend d'eloigner d'elle la pensee
+d'un chagrin nouveau, feront encore plus, j'espere, que le secours d'un
+tres-bon medecin qui etait venu pour soigner sa fille, et qui est reste
+pour elle. Adieu, mon ami. Brule cette lettre; elle contient un secret
+que j'ai jure de garder, et que je n'ai pas trahi en le racontant a un
+autre moi-meme.
+
+
+
+LXXVII.
+
+DE JACQUES A M. BOREL.
+
+
+Mon vieux camarade, je te remercie de ta lettre, et des excellentes
+intentions de ton amitie. Je sais que tu te serais battu de grand coeur
+pour defendre ma femme d'une insulte, et pour me rendre meme un moindre
+service. J'espere que tu regardes ce devouement comme reciproque, et
+que, si tu as jamais occasion de faire un appel serieux a l'amitie, tu
+ne t'adresseras pas a un autre que moi. Remercie aussi pour moi ta bonne
+Eugenie des soins qu'elle a eus pour Fernande, et prie-la, si elle
+lui ecrit, de ne point lui faire savoir que j'ai recu la lettre ou tu
+m'informais de tout ce qui s'est passe. Adieu, mon brave; compte sur
+moi, a la vie et, a la mort.
+
+
+
+LXXVIII.
+
+DE JACQUES A OCTAVE.
+
+Je veux vous epargner l'embarras d'une explication verbale; elle ne
+pourrait etre que difficile et penible entre nous; nous nous entendrons
+plus vite et plus froidement par ecrit. J'ai plusieurs questions a vous
+adresser, et j'espere que vous ne me contesterez pas le droit de vous
+interroger sur certaines choses qui m'interessent pour le moins autant
+que vous.
+
+1 deg. Croyez-vous que j'ignore ce qui s'est passe entre vous et une
+personne qu'il n'est pas besoin de nommer?
+
+2 deg. En revenant ici, ces jours derniers, en meme temps qu'elle, et en
+vous presentant a moi avec assurance, quelle a ete votre intention?
+
+3 deg. Avez-vous pour cette personne un attachement veritable? Vous
+chargeriez-vous d'elle, et repondriez-vous de lui consacrer votre vie,
+si son mari l'abandonnait?
+
+Repondez a ces trois questions; et si vous respectez le repos et la vie
+de cette personne, gardez-moi le secret aupres d'elle sur le sujet de
+cette lettre; en le trahissant, vous rendriez son salut et son bonheur
+futur impossibles.
+
+
+
+LXXIX.
+
+D'OCTAVE A JACQUES.
+
+Je repondrai a vos questions avec la franchise et la confiance d'un
+homme sur de lui:
+
+1 deg. Je savais, en quittant la Touraine, que vous etiez informe de ce qui
+s'est passe entre elle et moi;
+
+2 deg. Je suis venu ici pour vous offrir ma vie en reparation de l'outrage
+et du tort que je vous ai fait; si vous etes genereux envers _elle_, je
+decouvrirai ma poitrine, et je vous prierai de tirer sur moi ou de me
+frapper avec l'epee, moi les mains vides; mais si vous devez vous venger
+sur _elle_, je vous disputerai ma vie et je tacherai de vous tuer;
+
+3 deg. J'ai pour elle un attachement si profond et si vrai, que, si vous
+devez l'abandonner soit par la mort, soit par le ressentiment, je fais
+serment de lui consacrer ma vie tout entiere, et de reparer ainsi,
+autant que possible, le mal que je lui ai fait.
+
+Adieu, Jacques. Je suis malheureux, mais je ne peux pas vous dire ce
+que je souffre a cause de vous; si vous voulez vous venger de moi,
+vous devez desirer de me trouver debout. Je serais un lache si je vous
+implorais; je serais un impudent si je vous bravais; mais je dois vous
+attendre, et je vous attends. Decidez-vous.
+
+
+
+LXXX.
+
+D'OCTAVE A HERBERT.
+
+Jacques est parti; ou va-t-il, et quand reviendra-t-il? reviendra-t-il
+jamais? Tout cela est encore un mystere pour moi; cet homme a la
+manie d'etre impenetrable. J'aimerais mieux vingt coups d'epee que ce
+dedaigneux silence. De quoi puis-je l'accuser, pourtant? Sa conduite
+jusqu'ici est sublime envers sa femme; mais sa misericorde envers moi
+m'humilie ou sa lenteur a se venger m'impatiente. Ce n'est pas vivre que
+d'etre ainsi dans le doute du present et dans l'incertitude de l'avenir.
+
+Je t'ai envoye copie du billet qu'il m'a ecrit de Saint-Leon, et de la
+reponse que je lui ai faite du presbytere, le tout entre le dejeuner et
+le diner qui nous rassemblent tous les jours comme autrefois; car il est
+bon de te dire qu'il y a quelques jours Fernande me pria de reprendre
+notre ancienne maniere de vivre, et qu'elle etait autorisee par Jacques
+a me faire cette invitation. C'etait le premier jour depuis sa maladie
+qu'elle redescendait au salon, et ce fut lendemain que Jacques m'envoya
+ce message par son groom. J'eus l'aplomb d'aller diner comme la veille,
+et Jacques me recut comme les autres jours, c'est-a-dire avec une
+poignee de main et une contenance grave. Cette poignee de main, qu'il
+ne me donne point quand nous nous rencontrons seuls, est evidement une
+demonstration exterieure pour rassurer sa femme, et la perte de leur
+enfant autorise assez son silence et sa reserve, qu'elle peut prendre
+pour de la tristesse. Seulement, apres le diner, il me suivit dans le
+jardin, et me dit: "Vos dispositions sont telles que je les supposais,
+il suffit. Vous etes un ami sans foi, mais vous n'etes pas un homme sans
+coeur. Je n'exige plus qu'une chose: votre parole d'honneur que vous
+cacherez a Fernande l'explication que nous avons eue ensemble, et que
+dans aucun moment de votre vie, fusse-je a cent lieues, fusse-je mort,
+vous ne lui apprendrez que j'ai su la verite." Je lui donnai ma parole,
+et il ajouta: "Etes-vous bien penetre de l'importance du serment que
+vous me faites?--Je pense que oui, repondis-je.--Songez, me dit-il, que
+c'est la premiere et la principale reparation que je vous demande du
+mal que vous nous avez fait; songez que vous frapperiez Fernande d'une
+blessure mortelle le jour ou vous lui feriez savoir que je lui ai
+pardonne. Vous concevez sans doute qu'en de certaines circonstances la
+reconnaissance est une humiliation et un tourment: on souffre quand on
+ne peut remercier sans rougir, et vous savez que Fernande est fiere.--O
+Jacques! lui dis-je avec effusion, je sais que tu es sublime envers
+elle!--Ne me remercie pas, dit-il d'une voix alteree, je ne puis l'etre
+envers toi." Et il s'eloigna precipitamment.
+
+Hier, je trouvai Fernande triste et inquiete. "Jacques va encore nous
+quitter, me dit-elle; il pretend avoir des affaires indispensables
+qui l'appellent a Paris; mais, dans la situation ou nous sommes, tout
+m'effraie. Peut-etre a-t-il recu enfin cette funeste lettre de Borel
+qu'un hasard aura retardee a la poste; peut-etre me trompe-t-il par une
+feinte douceur que lui dicte la compassion. Je tremble qu'il ne soit
+instruit, et qu'il n'ait le projet de m'abandonner tout a fait sans me
+rien dire." Je la rassurai en lui disant que, dans ce cas-la, Jacques
+aurait eu certainement une explication avec moi, et je la trompai en lui
+assurant qu'il m'avait, au contraire, temoigne une amitie plus vive que
+jamais. Fernande est bien facile a abuser; elle est si peu habituee au
+raisonnement et si peu capable d'observation, qu'elle no connait jamais
+les gens qui l'entourent, et ne comprend pas sa propre vie. C'est une
+douce et naive creature, toujours gouvernee par l'instinct d'aimer,
+par le besoin de croire, et trop pieusement credule dans l'affection
+d'autrui pour etre susceptible de penetration. Jacques rentra et parla
+de ses affaires d'une maniere si vraisemblable, Sylvia eut tellement
+l'air d'y croire, et nous fumes en apparence si bons amis, qu'elle me
+dit le soir: "Oh! quelle confiance heroique de la part de Jacques! il
+nous laisse encore ensemble! Songez, Octave, que vous seriez un monstre
+si vous en abusiez, et que de ce moment je serais forcee de vous hair."
+Jacques est parti ce matin, calme, et me temoignant une affection
+vraiment stoique; mais que pense-t-il? Il doit croire que sa femme est
+ma maitresse, et pourtant elle ne l'est point. Elle s'est courageusement
+refusee a moi, et j'ai eu la force de me soumettre, meme dans les
+occasions ou la crainte de la perdre et le trouble de mes passions
+auraient du triompher de tous les scrupules. Peut-etre que si Jacques
+savait cela, il agirait autrement; peut-etre aurais-je du le lui dire.
+C'eut ete un autre genre d'heroisme que de le faire rester en lui
+disant: "Ta femme est pure, reprends-la, et je pars." Mais il est ecrit
+que je ne serai jamais un heros, cela m'est impossible, et j'ai une
+antipathie insurmontable pour les scenes de declamation. Je me connais
+trop bien: je serais parti par la porte, et au bout de huit jours je
+serais rentre par la fenetre; j'aurais avoue que depuis un an je suis le
+plus niais des seducteurs, et je serais devenu criminel aussitot apres
+cette belle confession. D'ailleurs, Jacques aurait-il ajoute foi a ma
+parole, soit pour le passe, soit pour l'avenir? Je ne peux plus le
+croire aveugle. Il y a des instants ou toute cette pompe de generosite
+m'en impose tellement, que je me livre a l'admiration avec une
+sensibilite puerile; et puis ma raison reprend le dessus, et je me dis
+qu'apres tout, la vie est une comedie a laquelle ne se laissent pas
+prendre ceux qui la jouent; qu'apres les tirades et les scenes a effet,
+chacun essuie son fard, ote son costume, et se met a manger ou a dormir.
+Jacques serait ce qu'il croit etre, si la nature l'avait doue comme
+moi de passions vives. S'il aimait Fernande comme je l'aime, et s'il y
+renoncait comme il fait, je m'inclinerais devant lui. Mais je sais bien
+que lorsqu'on est epris comme je le suis, on n'est pas capable de tels
+sacrifices. Il aime le genre heroique, et sa paisible nature, ses
+passions refroidies par l'habitude du raisonnement ou par l'age, le
+secondent merveilleusement. Qu'on lui mette mon coeur dans la poitrine
+pendant un quart d'heure, et tout cet echafaudage tombera. Il ne demande
+pas mieux que de s'eloigner de sa femme: il aime la solitude et les
+voyages comme Childe-Harold; il est plus content d'avoir a pratiquer la
+theorie qu'il s'est faite du _renoncement_, que de jouir de tous les
+biens de la vie, et son orgueil est plus satisfait de pouvoir me faire
+grace, qu'il ne le serait de me tuer en duel. Il songe a l'admiration
+qu'il m'impose, et il se croit plus venge par mon repentir que par ma
+mort. Ne pense pas que je veuille nier ce qu'il y a de beau dans son
+caractere et dans sa conduite: vraiment, je le crois capable de l'action
+de Regulus. Mais si Regulus avait vecu sous mes yeux, j'aurais trouve,
+j'en suis sur, dans sa vie privee mille occasions de douter et de
+sourire. Les heros sont des hommes qui se donnent a eux-memes pour des
+demi-dieux, et qui finissent par l'etre en de certains moments, a force
+de mepriser et de combattre l'humanite. A quoi cela sert-il, apres
+tout? A se faire une posterite de seides et d'imitateurs; mais de quoi
+jouit-on au fond de la tombe?
+
+Je m'efforce en vain de chercher mon bonheur en cette vie dans les joies
+de l'orgueil; la verite les efface avec un eclair de son miroir, et je
+me retrouve seul et impuissant, avec mon desir et ma passion dans le
+coeur. Hier, quand Jacques partait, mille folies me passaient par
+l'esprit: j'avais envie d'aller dire adieu a Fernande et de partir avec
+lui; que sais-je? Mais quand il fut parti, et que Fernande tout en
+larmes me laissa baiser ses mains humides, et peu a peu son cou de neige
+et ses beaux cheveux, dont le contact me fait frissonner de bonheur, je
+me sentis tres-content d'etre seul avec elle, et malgre moi je remerciai
+Dieu d'avoir inspire a Jacques la fantaisie de s'en aller. Quand je
+me serais torture l'esprit pour me prouver que la reconnaissance et
+l'admiration devaient me guerir de l'amour, le bouillonnement de mon
+sang et les elans de mon coeur auraient victorieusement dementi cette
+vaine affectation et cette vertu pedantesque.
+
+[Illustration: Je la fais danser...]
+
+Fernande est encore tout emue et toute penetree de ce depart;
+l'excellente enfant croit a son mari comme en Dieu, et je serais bien
+fache a present de combattre cette veneration. Il est vrai qu'elle le
+suppose imbecile, en croyant fermement qu'il n'a pas le moindre soupcon
+de notre amour; voila ce que c'est que le sentiment de l'admiration.
+C'est comme la foi aux miracles: c'est un travail de l'imagination pour
+exciter le coeur et paralyser le raisonnement.
+
+Elle commence a se porter tout a fait bien; mais son fils maigrit et
+palit a vue d'oeil. Elle ne s'en apercoit pas encore; mais je crains
+qu'elle n'ait bientot un nouveau sujet de larmes, et que ni l'un ni
+l'autre de ses enfants ne soient nes avec une bonne organisation. Tous
+les malheurs qui pourront la frapper m'attacheront a elle; je ne suis
+pas un grand homme, mais je l'aime, et je n'ai pas joue de role quand
+j'ai jure de lui consacrer ma vie. Sylvia est d'une tristesse dont je ne
+la croyais pas capable; elle la dissimule devant Fernande, et se conduit
+comme un ange avec elle; mais son visage trahit une souffrance secrete
+et une preoccupation tout a fait etrangere a son caractere methodique et
+grave. Il me vient a l'esprit, depuis quelque temps, une idee singuliere
+sur Sylvia: je te la dirai si elle prend de la consistance.
+
+_P. S._ Fernande vient de recevoir une lettre de madame Borel qui lui
+annonce que la lettre de son mari a Jacques n'est jamais partie, par la
+raison qu'elle-meme s'est chargee de la dechirer au lieu de la mettre a
+la poste. Jacques aura encore arrange cela. On ne peut se dissimuler
+que cet homme ne soit ingenieux et magnifique dans la maniere dont il
+remplit sa tache.
+
+[Illustration: Je criai: Qui vive?...]
+
+
+
+LXXXI.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Paris.
+
+Tu me pleures, pauvre Sylvia! Oublie-moi comme on oublie les morts. C'en
+est fait de moi. Etends entre nous un drap mortuaire, et tache de vivre
+avec les vivants. J'ai rempli ma tache, j'ai bien assez vecu, j'ai bien
+assez souffert. A present, je puis me laisser tomber et me rouler dans
+la poussiere trempee de mes larmes. En te quittant, j'ai pleure, et mes
+yeux ne se sont pas seches depuis trois jours. Je vois bien que je suis
+un homme fini, car jamais je n'ai vu mon coeur se briser et s'aneantir
+ainsi. Je le sens qui fond dans ma poitrine. Dieu me retire la force,
+parce qu'elle m'est desormais inutile. Je n'ai plus a souffrir, je n'ai
+plus a aimer; mon role est acheve parmi les hommes.
+
+Laisse-la me croire aveugle, sourd et indolent. Maintiens-la dans cette
+confiance, et qu'elle ne se doute jamais que je meurs de sa main. Elle
+pleurerait, et je ne veux pas qu'elle souffre davantage pour moi. C'est
+bien assez comme cela. Elle a trop appris ce que c'est d'entrer dans ma
+destinee, et quelle malediction foudroie tout ce qui s'attache a moi.
+Elle a ete comme un instrument de mort dans la main d'Azrael; mais ce
+n'est pas sa faute si l'exterminateur s'est servi de son amour, comme
+d'une fleche empoisonnee, pour me percer le coeur. A present, la colere
+de Dieu va s'apaiser, j'espere. Il n'y a plus sur moi de place vivante a
+frapper. Vous allez tous vous reposer et vous guerir de m'avoir aime.
+
+Sa sante m'inquiete, et j'attends avec impatience que tu me dises si mon
+depart et l'emotion qu'elle a eprouvee en me disant adieu ne l'ont pas
+rendue plus malade. J'aurais peut-etre du rester encore quelques jours
+et attendre qu'elle fut plus forte; mais je n'y pouvais plus tenir. Je
+suis un homme et non pas un heros; je sentais dans mon sein toutes les
+tortures de la jalousie, et je craignais de me laisser aller a quelque
+mouvement odieux d'egoisme et de vengeance. Fernande n'est pas coupable
+de mes souffrances; elle les ignore; elle me croit etranger aux
+passions humaines. Octave lui-meme s'imagine peut-etre que je supporte
+tranquillement mon malheur, et que j'obeis sans efforts a un devoir que
+je me suis impose... Qu'il en soit ainsi, et qu'ils soient heureux!
+Leur compassion me rendrait furieux, et je ne puis renoncer encore a la
+cruelle satisfaction de laisser le doute et l'attente de ma vengeance
+suspendus comme une epee sur la tete de cet homme. Ah! je n'en puis
+plus! Tu vois si mon ame est stoique. Non, elle ne l'est pas. C'est toi,
+Sylvia, qui es heroique et qui me juge d'apres toi-meme. Mais moi, je
+suis un homme comme les autres; mes passions me transportent comme le
+vent et me rongent comme le feu. Je ne me suis point cree un ordre de
+vertus au-dessus de la nature; seulement, je ressens l'affection avec
+une telle plenitude, que je suis force de lui sacrifier tout ce qui
+m'appartient, jusqu'a mon coeur, quand je n'ai plus rien a lui offrir.
+Je n'ai jamais etudie qu'une chose au monde, c'est l'amour. A force de
+faire l'experience de tout ce qui le contriste et l'empoisonne, j'ai
+compris combien c'etait un sentiment noble et difficile a conserver;
+combien il faillait accomplir de devouements et de sacrifices avant de
+pouvoir se glorifier de l'avoir connu. Si je n'avais pas eu d'amour pour
+Fernande, je me serais peut etre mal conduit. Je ne sais si j'aurais
+commande a mon depit et a la haine que m'inspire l'homme qui l'a exposee
+a la risee d'autrui, par ses imprudences et ses folies egoistes.
+Mais elle l'aime, et parce que je suis lie a elle par une eternelle
+affection, la vie de son amant me devient sacree. Pour resister a la
+tentation de me defaire de lui, je pars, et Dieu seul saura ce que me
+coute de desespoirs et de tourments chacun des jours que je lui laisse.
+
+Si j'ai quelque autre vertu que mon amour, c'est peut-etre une justice
+naturelle, une rectitude de jugement, sur lesquelles aucun prejuge
+social, aucune consideration personnelle, n'ont jamais eu de prise. Il
+me serait impossible de conquerir un bonheur quelconque par la violence
+ou la perfidie, sans etre aussitot degoute de ma conquete. Il me
+semblerait avoir vole un tresor, et je le jetterais par terre pour
+m'aller pendre comme Judas. Cela me parait le resultat d'une logique si
+inflexible et si absolue, que je ne saurais me glorifier de n'etre pas
+une brute semblable aux trois quarts des hommes que je vois. Borel, a ma
+place, aurait tranquillement battu sa femme, et il n'eut peut-etre pas
+rougi ensuite de la recevoir dans son lit, tout avilie de ses coups et
+de ses baisers. Il y a des hommes qui egorgent sans facon leur femme
+infidele, a la maniere des Orientaux, parce qu'ils la considerent comme
+une propriete legale. D'autres se battent avec leur rival, le tuent
+ou l'eloignent, et vont solliciter les baisers de la femme qu'ils
+pretendent aimer, et qui se retire d'eux avec horreur ou se resigne
+avec desespoir. Ce sont la, en cas d'amour conjugal, les plus communes
+manieres d'agir, et je dis que l'amour des pourceaux est moins vil
+et moins grossier que celui de ces hommes-la. Que la haine succede a
+l'affection, que la perfidie de la femme fasse eclore le ressentiment
+de sop mari, que certaines bassesses de celle qui le trompe lui donnent
+jusqu'a un certain point le droit de se venger, et je concois la
+violence et la fureur; mais que doit faire celui qui aime?
+
+Je ne peux pas me persuader (ce que beaucoup sans doute penseront de
+moi) que je sois un esprit faible et un caractere imbecile, pour avoir
+persevere dans mon amour. Mon coeur n'est pas vil, et mon jugement n'est
+pas altere. Si Fernande etait indigne de cet amour, je ne l'eprouverais
+plus. Une heure us mepris suffirait pour m'en guerir. Je me rappelle
+bien ce que j'ai senti pendant trois jours que je la crus infame. Mais
+aujourd'hui elle cede a une passion qu'un an de combats et de resistance
+a enracinee dans son coeur; je suis force de l'admirer, car je pourrais
+l'aimer encore, y eut-elle cede au bout d'un mois. Nulle creature
+humaine ne peut commander a l'amour, et nul n'est coupable pour le
+ressentir et pour le perdre. Ce qui avilit la femme, c'est le mensonge.
+Ce qui constitue l'adultere, ce n'est pas l'heure qu'elle accorde a son
+amant, c'est la nuit qu'elle va passer ensuite dans les bras de son
+mari. Oh! je hairais la mienne, et j'aurais pu devenir feroce, si elle
+eut offert a mes levres des levres chaudes encore des baisers d'un
+autre, et apporte dans mes bras un corps humide de sa sueur. Elle serait
+devenue hideuse pour moi ce jour-la, et je l'aurais ecrasee comme une
+chenille que j'aurais trouvee dans mon lit. Mais, telle qu'elle est,
+pale, abattue, souffrant toutes les angoisses d'une conscience timoree,
+incapable de mentir, et toujours prete a se confesser a moi de sa faute
+involontaire, je ne puis que la plaindre et la regretter. N'ai-je pas
+vu, depuis son retour, que ma confiance apparente lui faisait un mal
+affreux, et que ses genoux pliaient sans cesse pour me demander pardon?
+Combien il m'a fallu d'adresse et de precaution pour retenir sur ses
+levres l'aveu toujours pret a s'en echapper!
+
+Tu m'as demande pourquoi je n'avais pas accepte la confession et le
+sacrifice que si souvent elle a desire me faire. C'est parce que je
+crois la confession inutile et le sacrifice impossible. Tu n'aimes pas
+qu'on doute de la vertu d'autrui, et tu m'as reproche de ne plus vouloir
+me fier a l'heroisme dont Fernande eut ete peut-etre capable encore. Eh
+quoi! cette derniere epreuve, ce fatal voyage en Touraine, n'a-t-il
+pas suffi a mesurer la force de Fernande? Je la connais bien, je sais
+jusqu'ou va sa vertu, comme je sais ou elle finit. Sa chastete naturelle
+est la meilleure sauvegarde qui puisse la proteger, et sans doute elle
+l'a protegee longtemps. Mais la resolution de perdre a jamais Octave ne
+peut se soutenir dans cette ame puerilement sensible, que la plus petite
+souffrance epouvante, et qui succombe sous un veritable malheur. Est-ce
+sa faute? Ne serions-nous pas des insenses et des bourreaux, si nous
+exigions d'elle ce qu'elle ne peut accorder, si nous la frappions pour
+marcher quand ses jambes se derobent sous elle? N'a-t-elle pas failli
+mourir parce qu'elle a perdu sa fille? Pauvre creature souffrante!
+sensitive qui se crispe au souffle de l'air! comment aurais-je le
+courage brutal de te tourmenter, et l'orgueil stupide de te mepriser
+parce que Dieu t'a faite si faible et si douce! Oh! je t'ai aimee,
+simple fleur que le vent brisait sur sa tige, pour ta beaute delicate
+et pure, et je t'ai cueillie, esperant garder pour moi seul ton suave
+parfum, qui s'exhalait a l'ombre et dans la solitude; mais la brise me
+l'a emporte en passant, et ton sein n'a pu le retenir! Est-ce une raison
+pour que je te haisse et te foule aux pieds? Non! je te reposerai
+doucement dans la rosee ou je t'ai prise, et je te dirai adieu, parce
+que mon souffle ne peut plus te faire vivre, et qu'il en est un autre
+dans ton atmosphere qui doit te relever et te ranimer. Refleuris donc, o
+mon beau lis! je ne te toucherai plus.
+
+
+
+LXXXII.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Tours.
+
+Je suis revenu ici. C'est une idee etrange qui m'est passee par la tete,
+et que je t'expliquerai dans quelques jours. J'ai recu ta lettre; on me
+l'a renvoyee exactement de Paris avec celle de Fernande, qui est bien
+affectueuse et bien laconique. Oui, je concois ce qu'elle souffre
+en m'ecrivant. Helas! elle ne pourra meme pas m'aimer d'amitie! Mon
+souvenir sera un tourment pour elle, et mon spectre lui apparaitra comme
+un remords!
+
+Je te remercie de m'assurer qu'elle se porte tout a fait bien, que les
+belles couleurs de la sante reviennent a ses joues, et qu'elle pleure sa
+fille moins souvent et moins amerement. Oui, voila ce qu'il faut me dire
+pour me donner du courage. Du courage! a quoi bon? Il m'en a fallu, et
+j'en ai eu. Mais qu'en ferais-je desormais? Tu as beau dire, Sylvia, je
+n'ai plus rien a faire sur la terre. Tu sais ce que le medecin, presse
+par mes questions, m'a dit de mon fils. J'ai compris a demi-mot ce que
+je devais craindre et ce que je pouvais esperer. Le plus riant espoir
+qui me reste, c'est de le voir survivre d'un an a sa soeur. Il a le meme
+defaut d'organisation. Je ne suis donc pas necessaire a cet enfant, et
+je dois travailler a m'en detacher comme d'un espoir aneanti. Je vivrais
+encore pour Fernande, si elle avait besoin de moi. Mais, au cas ou celui
+qu'elle aime l'abandonnerait un jour, tu es sa soeur, sa vraie soeur par
+l'affection et par le sang; tu me remplacerais aupres d'elle, Sylvie, et
+ton amitie lui serait moins pesante et plus efficace que la mienne.
+Ma mort ne peut que lui faire du bien. Je sais que son coeur est
+trop delicat pour s'en rejouir; mais, malgre elle, elle sentirait
+l'amelioration de son sort. Elle pourrait epouser Octave par la suite,
+et le scandale malheureux que leurs amours ont fait ici serait a jamais
+termine.
+
+Tu me dis precisement qu'elle s'afflige beaucoup de l'idee de ce
+scandale; que ce souvenir, efface longtemps par la douleur plus
+vive encore de la mort de sa fille, et par la crainte de perdre mon
+affection, s'est reveille en elle depuis qu'elle est un peu resignee a
+l'une et un peu rassuree sur l'autre. Tu me dis qu'elle demande a toute
+heure s'il est possible que cette aventure ne m'arrive pas a Paris, et
+que, lorsqu'on a reussi a la tranquilliser sur ce point par des raisons
+qu'on n'oserait donner a un enfant, elle tremble a l'idee d'etre
+couverte de ridicule, et de servir de sujet aux plaisanteries de cafe
+d'une province et aux recits de chambree d'un regiment. C'est la
+l'ouvrage d'Octave, et elle le lui pardonne! Elle l'aime donc bien!
+
+Sur ce dernier point de souffrance et d'inquietude, tu peux la rassurer
+par des raisonnements assez plausibles. Je suis bien aise qu'elle te
+parle de tout cela avec abandon; cette confiance la soulage d'autant, et
+tu es a meme plus que personne, d'adoucir sa tristesse par une amitie
+eclairee. Ces sortes de scandales sont bien moins importants pour
+une jeune femme qu'elle ne se l'imagine, beaucoup seraient vaines de
+l'espece de celebrite qui en resulte, et de l'attrait que leur attention
+et leurs bonnes graces ont desormais pour les hommes. Une coquette
+partirait de la pour se faire une brillante carriere d'audace et de
+triomphes. Fernande n'est pas de ce caractere; elle ne songe qu'a rougir
+et a se cacher. Qu'elle se retire au fond de celto vie tranquille et
+heureuse que j'ai tache de lui faire et de lui laisser; mais qu'elle ne
+perde pas son temps a pleurer sur un accident qui sera l'anecdote
+d'un jour, et qu'on oubliera le lendemain pour une autre. Il y a des
+evenements ridicules et honteux dont on a peine a se laver, mais de
+tels evenements ne peuvent se rencontrer dans la vie d'une femme comme
+Fernande. Que peut-on dire? Qu'elle est belle, qu'elle a inspire une
+passion; qu'un homme s'est expose, pour ne pas la compromettre, a
+se rompre le cou en fuyant sur les toits. Il n'y a rien de laid ni
+d'avilissant dans tout cela. Si Octave eut parlemente avec les mauvais
+plaisants qui l'assiegeaient, c'eut ete bien different. L'amour d'un
+lache deshonore une femme, si noble qu'elle soit. Mais Octave s'est bien
+conduit. Tout le monde sait qu'il l'a escortee en voyage jusque chez
+elle, tant les grands mysteres et les grandes combinaisons de ce fou
+reussissent! Heureusement il a du coeur, et l'on peut decouvrir tous ces
+puerils secrets sans trouver un sujet de mepris dans sa conduite. Le
+ridicule et l'odieux de tout cela retombent sur moi. On m'accuse d'avoir
+une maitresse dans ma maison. On dit meme, tant l'espionnage imbecile et
+les interpretations erronees font vite la tour du monde, que j'ai essaye
+de la faire passer pour ma soeur, mais que madame de Theursan est venue
+demasquer l'imposture. C'est quelque servante, c'est peut-etre madame de
+Theursan elle-meme qui repand ce bruit! Voila le parti que les coeurs
+vils tirent de la patience et de la generosite des autres. En un mot, je
+suis bafoue a Tours. M. Lorrain, un ancien officier de mon regiment a
+qui j'ai eu affaire il y a vingt ans, s'amuse a mes depens le plus qu'il
+peut. Mais tout cela me regarda, et je m'en charge.
+
+Tu ne prononces pas le nom d'Octave, je devine que tu crois me devoir ce
+menagement; mais ne crains rien. Il est bien vrai que je ne puis lire et
+tracer ce nom fatal sans un fremissement de haine de la tete aux pieds;
+mais il faut bien que je m'y accoutume. Il faut que je sache tout ce qui
+se passe la-bas, s'il l'aime, s'il la rend heureuse. Adieu, Sylvia, qui,
+seule entre tous, ne m'as jamais fait de mal. Je n'ai pas besoin de te
+dire qu'il faut cacher a Fernande ma presence a Tours.
+
+
+
+LXXXIII.
+
+DE SYLVIA A JACQUES.
+
+Mon Dieu! que fais-tu donc a Tours? cela m'epouvante. Songes-tu a te
+venger des calomnies qu'on repand sur nous? Si je te connaissais moins,
+je me le persuaderais. Pourtant, j'ai beau me rappeler l'horreur que tu
+as pour le duel, je tremble encore que tu ne sois engage dans quelque
+affaire de ce genre; ce ne serait pas la premiere fois que tu te serais
+cru force de manquer a tes principes et de faire une chose antipathique
+a ton caractere. Je ne vois cependant pas qu'en cette occasion tu doives
+jouer ta vie contre celle d'un autre. En quoi cela reparera-t-il le tort
+fait a Fernande? Un autre homme que toi repondrait qu'il a son affront
+personnel a venger; mais es-tu capable de commettre ce que tu consideres
+comme un crime pour satisfaire une vengeance porsonnelle? Tu m'as
+raconte ton premier duel, c'etait precisement avec ce Lorrain; tu cedais
+bien alors a une consideration de ce genre, mais la necessite etait
+urgente; vous etiez tous les jours en presence l'un de l'autre sous les
+yeux d'une assemblee, et vous etiez tous deux militaires. Il importait
+peu que le canon ou l'epee emportat l'un de vous un jour plus tot
+ou plus tard; qu'etait-ce que la vie pour vous dans ce temps-la?
+Aujourd'hui que ta position est si differente, comment serait-il
+possible que tu fisses tout ce voyage pour te laver de calomnies qui ne
+t'atteignent pas, et te venger d'insultes qu'on n'ose t'adresser que
+de loin? En vain tu t'efforces de me prouver que ta vie n'est utile
+desormais a personne, tu te trompes. Oh! ne laisse pas le courage
+t'abandonner ainsi! c'est un calcul de le paresse, qui veut se croiser
+les bras, que de se persuader que la tache est finie. Pourquoi
+condamnes-tu ton fils avec ce desespoir? le medecin ne t'a-t-il pas dit
+que la nature operait des miracles au-dessus de toutes les previsions de
+la science, et qu'avec des soins assidus et un regime severe, ton enfant
+pouvait se fortifier? Je maintiens ce regime scrupuleusement, et depuis
+quelques jours notre cher petit est reellement bien. Si je mourais
+moi-meme, qui le soignerait? Fernande ignore son mal, et d'ailleurs sa
+sollicitude est presque toujours inhabile. Qui m'impose donc la vie
+quand tu te demets si facilement de la tienne. Crois-tu qu'elle soit
+bien belle, celle que tu me laisses?
+
+Et Fernande, n'a-t elle plus besoin de toi? que savons-nous d'Octave,
+quand il ne sait rien de lui-meme, et se pique de ne resister a aucun
+des caprices qui lui viennent? Il se dit sur d'aimer toujours Fernande;
+c'est peut-etre vrai, c'est peut-etre faux. Il s'est bien conduit depuis
+qu'il l'a compromise; mais quel homme est-ce la pour te succeder et
+pour remplir un coeur ou tu as regne? Pourra t-elle l'aimer longtemps?
+n'aura-t-elle pas besoin un jour qu'on la delivre de lui?
+
+Tu veux que je te dise exactement la verite sur leur compte, et je sens
+que je dois le faire; dans ce moment ils sont heureux, ils s'aiment avec
+emportement, ils sont aveugles, sourds et insensibles. Fernande a des
+moments de reveil et de desespoir, Octave a des instants d'effroi et
+d'incertitude; mais ils ne peuvent resister au torrent qui les entraine.
+Octave cherche a rassurer ta conscience en rabaissant ta vertu; il
+n'oserait en douter, mais il tache de l'expliquer par des motifs qui en
+diminuent le merite; pour se dispenser de t'admirer et pour se consoler
+d'etre moins grand que toi, il tache de saper le piedestal ou tu as
+merite de monter. Tu as devine juste, il nie tes passions, afin de nier
+ton sacrifice. Fernande te defend avec plus de vigueur que tu ne penses,
+et sa veneration resiste a toutes les atteintes. Elle dit que tu l'aimes
+au point de rester aveugle eternellement; elle dit qu'en cela tu es
+sublime: et alors elle pleure si amerement que je suis forcee de la
+consoler et de la relever a ses propres yeux. Ma pauvre soeur! il y a
+des instants ou je lui en veux de t'avoir fait tant de mal. Quand je
+vois son visage serein et sa main dans celle d'Octave, je fuis, je me
+cache au fond des bois, ou je vais pleurer aupres du berceau de ton
+fils, pour exhaler mon indignation sans les faire souffrir. Mais quand
+je la vois torturee de remords, je la plains et je souffre avec elle. Je
+pense, comme toi, que son aventure est moins grave que la pruderie de
+beaucoup de femmes ne voudra le faire croire. Je vois qu'elle ne lui
+a point aliene l'amitie de madame Borel, qui me parait une personne
+genereuse et sensee. Sa vie pourrait etre encore bien belle, si Octave
+voulait; elle retournerait a toi, j'en suis sure, si elle avait a se
+plaindre de lui, ou s'il lui inspirait le courage qu'au contraire il
+cherche a lui oter. Pourrait-elle rougir d'accepter son pardon d'une ame
+aussi noble que la tienne, et souffrirais-tu en le lui accordant? Oh!
+combien tu l'aimes encore, et quel amour que le tien! Tu n'es occupe,
+au sein de cet ocean de douleurs, qu'a lui eviter la centieme partie de
+celles que tu ressens.
+
+J'ai recu de madame de Theursan l'etrange envoi de quelques centaines de
+francs; ce n'est pas, comme tu penses, la modicite du present qui me l'a
+fait refuser; je sais qu'elle n'a pas de fortune et que ce present
+est liberal eu egard a ses moyens; mais j'admire cette reparation de
+l'abandon de toute ma vie. Cela ressemble a une derision; j'ai pourtant
+remercie et n'ai motive mon refus que sur l'absence de besoins.
+Peut-etre devrais-je etre reconnaissante de l'intention, je ne puis: je
+ne lui pardonnerai jamais de m'avoir mise au monde.
+
+
+
+LXXXIV.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Que veux-tu que je te dise? ce Lorrain etait un mechant homme, et je
+l'ai tue. Il a tire sur moi le premier, je l'avais provoque; il m'a
+manque. Je savais que je n'avais qu'a vouloir pour l'abattre, et
+j'ai voulu. Est-ce un crime que j'ai commis? Certainement; mais que
+m'importe? je ne suis pas capable de savoir ce que c'est que le remords
+dans ce moment-ci. Il y a tant d'autres choses qui bouillonnent en moi,
+et qui me transportent hors de moi-meme! Dieu me le pardonnera. Ce n'est
+plus moi qui agis: Jacques est mort; l'etre qui lui succede est un
+malheureux que Dieu n'a pas beni, et dont il ne s'occupe pas. J'aurais
+pu etre bon, si mon destin s'etait prete a mes sentiments; mais tout a
+echoue, tout m'abandonne; l'homme physique reprend le dessus, et cet
+homme a un instinct de tigre comme tous les autres. Je sentais la soif
+du sang me bruler; ce meurtre m'a un peu soulage. En expirant, le
+malheureux m'a dit: "Jacques, il etait ecrit que je mourrais de ta main;
+sans cela tu ne m'aurais pas estropie pour une caricature, et tu ne
+me tuerais pas aujourd'hui pour te venger d'etre..." Il est mort en
+m'adressant cette grossierete qui semblait le consoler. Je suis reste
+longtemps immobile a contempler l'expression d'ironie qui restait sur
+la face de ce cadavre: ses yeux fixes semblaient me braver, son sourire
+semblait nier ma vengeance; j'aurais voulu le tuer une seconde fois. Il
+faudra que j'en tue un autre, n'importe lequel; cela me soulage, et cela
+fait du bien a Fernande: rien ne rehabilite une femme comme la vengeance
+des affronts qu'elle a recus. On dit ici que je suis fou; peu m'importe!
+on ne dira plus que je suis lache, et que je souffre l'infidelite de ma
+femme parce que je ne sais pas me battre; on dira que j'ai pour elle une
+passion qui me fait perdre l'esprit. Eh bien! on pensera du moins que
+c'est une femme digne d'amour que celle qui exerce un tel empire sur
+l'epoux qu'elle n'aime plus; les autres femmes envieront cette espece de
+trone ou, dans mon delire, je l'aurai placee, et Octave enviera mon role
+un instant; car il n'y a que moi qui aie le droit de me battre pour
+elle, et il est oblige de me laisser reparer le mal qu'il a commis.
+
+Adieu. Ne t'inquiete pas de moi, je vivrai; je sens que c'est mon
+destin, et que dans ce moment mon corps est invulnerable. Il y a une
+main invisible qui me couvre, et qui se reserve de me frapper. Non, ma
+vie n'est au pouvoir d'aucun homme: j'en ai l'intime revelation; j'en ai
+fait le sacrifice, et il m'est absolument indifferent de la perdre ou de
+la conserver. L'ange qui protege Fernande est venu pres de moi, et il me
+parle d'elle dans mon sommeil; il etend ses ailes sur moi quand je me
+bats pour elle; quand je ne serai plus necessaire a personne, lui aussi
+m'abandonnera. J'ai fait mon testament a Paris; en cas de mort de mon
+fils, je laisse les deux tiers de mon bien a ma femme, et a toi le
+reste; mais ne crains rien, mon heure n'est pas venue.
+
+
+
+LXXXV.
+
+DE M. BOREL AU CAPITAINE JEAN.
+
+Cerisy.
+
+Mon camarade, il faut que vous alliez me remplacer a Tours,
+sur-le-champ, aupres de Jacques, qui se bat encore ce soir. Je ne puis
+ni lui servir de temoin, ni meme aller vous investir de mes fonctions;
+j'ai une attaque de goutte si bien conditionnee, qu'il me serait
+impossible de faire une lieue en voiture. Jacques vient de m'envoyer
+chercher; allez tout de suite, par la traverse, lui offrir mes excuses
+et vos services; ces choses-la ne se refusent pas. Je vais tacher de
+vous mettre en trois mots au courant de l'affaire. A peine repose
+d'avoir tue hier Lorrain, a qui Dieu fasse paix, Jacques s'en va au cafe
+comme si de rien n'etait; et, avec cette maniere glaciale que vous
+lui connaissez quand il est en colere, il fume sa pipe et prend sa
+demi-tasse en presence de plus de cent paires de moustaches jeunes et
+vieilles qui l'examinaient non sans un peu de curiosite, comme vous
+pensez. Les jeunes officiers qui ont fait la farce que vous savez a
+l'amant de sa femme, se sont crus insultes ou au moins provoques par sa
+presence et par sa figure; ils ont affecte de parler a haute voix des
+maris trompes en general, et de repeter, a une table voisine de la
+sienne, le mot qui pouvait flatter le moins les oreilles de Jacques.
+Comme il restait impassible, ils ont parle un peu plus clairement de sa
+femme, et ils ont fini par la designer si bien, que Jacques s'est leve
+en disant: "Vous en avez menti," du ton dont il aurait dit: "Je suis
+votre serviteur." Deux de ces messieurs, qui avaient parle en dernier,
+se leverent en demandant a qui s'adressait le dementi. "A tous deux,
+repondit Jacques; que celui qui voudra m'en demander raison le premier
+se nomme.--Moi, Philippe de Munck, demain a l'heure que vous voudrez,
+dit l'un d'eux.--Non pas, reprit Jacques, ce soir, s'il vous plait;
+car vous etes deux, et il faut que j'aie le temps de rendre raison
+a monsieur demain, avant que la police me contrarie.--C'est juste,
+repondit M. de Munck; ce soir, a six heures et au sabre.--Au sabre,
+soit," dit Jacques. Vous voyez que c'est une affaire qui ne peut
+s'arranger en aucune facon. Deux heures apres, j'ai recu un message de
+lui pour me prier de lui servir encore de temoin; mais precisement j'ai
+pris la goutte dans la rosee d'hier a l'affaire de Lorrain, et peut-etre
+ai-je eprouve aussi un peu d'emotion en voyant tomber ce pauvre diable.
+Ce n'est pas une grande perte; mais il y avait longtemps que cela
+grisonnait aupres de nous, et nous ne sommes plus a l'age ou un camarade
+tombait comme une noix d'un noyer. Ce Jacques est etonnant, et cela
+prouve bien qu'un homme ne change qu'en dehors: l'arbre ne fait que
+renouveler son ecorce, et Jacques est aujourd'hui le meme que nous avons
+connu il y a vingt ans. On ne dira plus: "Voyez ce que deviennent ces
+vieux militaires, et comme leurs femmes les font marcher! en voila un
+qui se battait pour un coup de crayon, et qui se laisse deshonorer sans
+rien dire." Ma foi! je l'ai dit moi-meme, et sa situation m'occupait
+tellement, qu'avant-hier, une heure avant d'apprendre qu'il etait ici,
+je revais de lui, et je m'eveillai en criant, a ce que m'a dit ma
+femme.--"Jacques, Jacques! qu'es-tu devenu!" Mais un homme de coeur se
+retrouve toujours. Esperons qu'en sortant de la il ira tuer l'amant de
+sa femme; faites-lui sentir qu'il le doit, que sans cela tout ce qu'il
+fait maintenant ne sert a rien. Allez vite. Le prefet est un brave
+garcon qui laisse aller les duels sans faire de tracasserie; pourtant
+trois affaires en trois jours, c'est plus que ne comporte l'ordonnance,
+et il pourrait bien arriver que Jacques fut arrete apres la seconde. Il
+faut qu'il se depeche. Ecrivez-moi par un expres, ce soir, quand il
+aura fini avec M. de Munck. J'enrage de n'etre pas la; j'aimerais mieux
+perdre un bras que de voir Jacques manquer a l'appel.
+
+
+
+LXXXVI.
+
+DU CAPITAINE JEAN A. M. BOREL.
+
+Tours.
+
+Jacques en a fini avec tous ses adversaires sans recevoir une
+egratignure; il a du bonheur au jeu, comme tous ceux qui n'en ont pas
+en menage. M. Munck a une estafilade au travers de la figure, qui lui
+separe le nez en deux, ce qui doit singulierement le vexer. Cela ne
+rendra l'honneur a aucun mari, mais pourra bien en consoler quelques-uns
+et en preserver quelques autres. C'est un joli garcon de moins. La
+beaute pleurera et lui cherchera un successeur; l'autre jeune homme ne
+s'est pas soucie de demander son reste a Jacques. C'etait un poulet de
+dix-neuf ans, un fils unique, un enfant de famille, que sais-je? Les
+temoins ont montre tant de desir d'arranger l'affaire, que nous avons
+consenti a dire que nous etions faches d'avoir donne un dementi, s'il
+etait vrai qu'on n'eut pas eu l'intention de nous impatienter. On a
+assure qu'on n'avait pas eu cette intention. Cela pourra bien faire tort
+a l'enfant; mais je concois que, ses temoins ayant rendu un peu la main,
+la partie etait trop inegale entre lui et Jacques. Nous avons eu assez
+de peine a faire entendre raison a celui-ci; il a une bile de tous les
+diables, et ce n'est qu'apres mure deliberation qu'il s'est un peu
+adouci. Savez-vous que le camarade va bien? C'est ce qui s'appelle ne
+pas mettre les pouces, et qu'il ait tort ou raison de sabrer par ici
+plutot que de sabrer par la-bas, c'est plaisir et honneur de voir un
+ancien camarade faire de pareilles preuves avec la nouvelle armee.
+Au reste, le camarade n'est pas de bonne humeur; et pour ceux qui le
+connaissent un peu, il est facile de voir qu'il a soif du sang de bien
+d'autres. Je ne sais pas ce qu'il compte faire; je lui ai dit, en
+recevant ses remerciements pour lui avoir servi de temoin: "Je voudrais
+t'en servir dans une quatrieme occasion, et je ferais volontiers le
+voyage avec toi pour ca. A present tu as la main remise, est-ce que tu
+ne vas pas t'en prendre a qui de droit?" Il m'a repondu moitie figue,
+moitie raisin: "Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien.--Ah
+ca, est-ce que tu en veux aussi aux anciens?" lui ai-je dit. La-dessus,
+il m'a embrasse, en me chargeant de te faire ses adieux et ses amities.
+Il doit etre parti maintenant, car le prefet lui a fait dire en dessous
+main qu'il allait etre force de le faire arreter, s'il ne tirait ses
+guetres bien vite. Je l'ai laisse fermant sa malle, et je suis revenu
+a mon _perchoir_, ou je vous attends a dejeuner aussitot que la goutte
+vous le permettra. En attendant, j'irai fumer une pipe et jaser de tout
+cela avec vous. Il y a beaucoup a dire pour et contre Jacques; c'est un
+drole de corps, mais il fait feu des quatre pieds.
+
+
+
+LXXXVII.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Aoste.
+
+Tu dois avoir recu un billet que je t'ai envoye de Clermont, par lequel
+je t'annoncais que j'etais sorti sans egratignure de mes trois duels, et
+que mon corps se portait aussi bien que mon ame se porte mal: ce sont
+les plus mauvaises nouvelles qu'un homme puisse donner de lui-meme. Un
+corps qui s'obstine a vivre, et qui nourrit avec vigueur les peines de
+l'ame, est un triste present du ciel. Ce que je ne t'ai pas dit, c'est
+que j'allais passer a deux pas de toi sans te voir; j'ai refait cette
+route de Lyon pour la vingtieme fois, et pour la premiere j'ai passe
+aupres de ma vallee cherie sans y entrer. Il etait six heures du matin
+quand je me suis trouve sur le haut de la cote Saint-Jean, et les
+postillons, qui me connaissent bien, avaient deja tourne le chemin pour
+descendre, quand je leur ai dit de continuer vers le Midi. Penche a
+la portiere, j'ai longtemps contemple ce beau site que je ne reverrai
+peut-etre plus, et tous ces sentiers que nous avons tant de fois
+parcourus ensemble; mais j'ai longtemps hesite a regarder ma maison.
+Enfin, au moment ou le bois Manon allait me la cacher, j'ai fait
+arreter, et je suis monte au-dessus de la route pour la regarder a mon
+aise et m'abreuver de ma douleur. Le soleil levant etincelait dans tes
+vitres: etais-tu donc deja levee? Les volets de Fernande etaient fermes:
+elle dormait peut-etre dans les bras de son amant. Cette maison, ces
+jardins et cette vallee m'inspirerent une espece de haine. Je viens de
+tuer un homme et d'en defigurer un autre sans aucun motif raisonnable
+que de satisfaire ma vanite blessee, et j'ai du regarder tranquillement
+le toit qui abrite mon desespoir et ma honte!
+
+Oui, ma honte! Je sais bien que c'est un des mots de convention adoptes
+par une societe stupide, et qui, devant la raison, ne presentent aucun
+sens: l'honneur d'un homme ne peut pas etre attache au flanc d'une
+femme, et il n'est au pouvoir de personne de compromettre ou d'entacher
+le mien; mais je n'en suis pas moins oblige d'etre en guerre avec tout
+le monde, parce que je suis dans une position ridicule, et que pour m'en
+laver je me couvre en vain de sang. Il n'y en a qu'un, je le sais bien,
+qui peut enlever ce sourire cruel que je trouve sur la figure de tous
+mes amis. O Fernande! j'aime pourtant mieux faire rire de moi que de
+faire couler tes larmes; j'aime mieux les railleries de l'univers entier
+que ta haine et ta douleur! Il n'est pas besoin d'etre un heros pour
+cela; car je suis devenu une espece de brute vindicative et cruelle, et
+j'ai encore assez de bon sens et de justice pour comprendre ce que la
+logique de mon affection me demontre.
+
+J'ai eu de singulieres discussions avec Borel; quelques autres vieux
+amis de l'armee ont essaye de m'entamer adroitement, et de me faire
+parler, soit par interet, soit par curiosite; j'ai fait a ceux-la des
+reponses evasives et meme brutales: j'avais horreur de leur amitie comme
+de tout le reste. Je n'ai pourtant pas pu me dispenser de parler avec
+Borel, parce qu'au fond de ses systemes imbeciles il y a un certain
+bon sens naturel qui entend parfois raison, et, dans le blame qu'il
+me prodigue, un veritable devouement. Il etait si mal dispose contre
+Fernande, que j'eprouvais surtout le besoin de la justifier. Nous avons
+passe deux jours ensemble a Tours, lui a me faire des remontrances, moi
+a chercher, tout en l'ecoutant d'une oreille, l'occasion de me battre
+avec Lorrain. Nous avons echange bien des raisonnements inutiles, lui
+voulant me prouver que je ne pouvais plus aimer ma femme, et moi tachant
+de lui faire comprendre qu'il m'etait impossible de ne pas l'aimer
+encore. Il a termine ses harangues en me demandant a quoi servirait
+ma conduite, et si j'esperais servir de modele et de type aux maris
+genereux: a quoi j'ai repondu, en riant, que je n'avais meme pas la
+pretention de faire suivre mon exemple par les amants. Sa lourde
+sollicitude ne m'a, du reste, epargne aucun des coups d'epingle qu'une
+ame brisee peut recevoir a la suite d'un desastre. De tous les hommes
+que j'ai connus, ami, ennemi ou indifferent, il n'en est pas un qui
+n'ait donne un coup de main pour me pousser dans la tombe.
+
+J'ai eu bien de la peine a calmer mon sang irrite; je me serais jete
+devant la bouche d'un canon avec la certitude que je devais servir de
+boulet pour tuer les autres. Cette espece de croyance a la fatalite
+aurait fait de moi un heros ou un tigre, suivant la difference d'un
+cheveu dans le poids des circonstances qui me portaient. J'ai ete au
+moment de tuer un enfant de dix-neuf ans pour un mot; et puis je lui
+avais fait grace, quand m'est venu un billet mysterieux qu'une femme
+m'ecrivait pour me supplier d'epargner sa vie et de renoncer a ma
+fureur. C'etait un billet sublime d'expression et de sentiment. Je
+crus d'abord qu'il etait d'une mere, et j'allais y ceder avec
+attendrissement, lorsqu'en le relisant je m'apercus qu'il etait d'une
+maitresse. Elle me suppliait de lui laisser le bonheur. Le bonheur! ce
+mot-la me rendit furieux. Helas! ma pauvre Sylvia, j'avais perdu la
+tete; j'aurais voulu tuer tous ceux qui etaient moins malheureux que
+moi; je m'obstinais a faire battre ce jeune homme: il me semblait obeir
+a l'impulsion d'une main impitoyable et accomplir quelque reve terrible.
+Le capitaine Jean, un de mes temoins, me parlait depuis longtemps sans
+que ses discours presentassent aucun sens a mon esprit; enfin, il
+reussit a me faite entendre un seul mot: "Ah ca, Jacques, tu veux donc
+massacrer aujourd'hui?" Ce mot de _massacrer_ tomba sur ma poitrine
+brulante comme une goutte d'eau froide; il me sembla que je m'eveillais
+d'un reve. Je fis tout ce qu'il desirait, sans meme ecouter dans quels
+termes on arrangeait la partie de mon honneur; it ne m'importait plus de
+faire effet par ma bravoure. Il m'avait semble d'abord que j'avais envie
+de me disculper du reproche d'etre lache, et qu'a ce sentiment d'orgueil
+blesse j'aurais sacrifie la vie de mon pere; mais ce n'etait qu'un
+pretexte dont se servait mon desespoir pour me pousser: j'avais un
+acces de rage tout simplement; et quand il fut apaise, je retombai dans
+l'apathie, comme un fou furieux, dans l'accablement qui suit une de ses
+crises, se laisse tomber sur la paille et regarde autour de lui d'un
+air stupide. On fit approcher de moi mon adversaire, pour que, suivant
+l'usage, nous eussions a echanger une poignee de main; mais entre
+chaque minute il s'ecoulait de tels siecles dans ma tete, que j'obeis
+machinalement et avec surprise. Je ne me souvenais pas de l'avoir jamais
+vu: j'etais deja a cent ans de ce qui venait de se passer en moi;
+j'etais entre dans le neant de l'ame, qui est desormais mon refuge en
+cette vie.
+
+Me voila donc calme! que Dieu me pardonne a quel prix! Mais il sait bien
+que cela n'a pas dependu de moi, et que mon etre a ete transforme a
+l'insu de ma volonte. Ah! cette colere, elle etait affreuse! mais elle
+me faisait du bien comme les convulsions et les rugissements a un
+epileptique. Je suis maintenant plus pesant qu'une montagne, plus froid
+qu'un glacier; je contemple ma vie avec un affreux sang-froid; je me
+fais l'effet de ces martyrs des temps fabuleux du christianisme qui,
+apres le supplice, se relevaient par miracle, ramassaient tranquillement
+leur tete ou leur coeur pantelant sur l'arene, et se mettaient a
+marcher, emportant leur ame separee de leur corps, aux yeux des hommes
+epouvantes.
+
+Un autre que moi n'aurait pas pu certainement supporter mon destin: Il
+n'y a que moi sur la terre qui aie la force d'accomplir une pareille vie
+sans mourir de lassitude ou sans me tuer dans un acces de delire. J'ai
+pourtant traverse tout cela, et me voici encore! Ce qu'il y avait de
+jeune, de genereux et de sensible en moi n'est plus; mais mon corps est
+debout, et ma triste raison contemple sans nuage la ruine de toutes ses
+illusions. Maudite soit cette organisation reguliere et solide que ne
+peuvent briser les evenements! Don funeste! Avais-je commis quelque
+crime avant de naitre, pour avoir la malediction du premier homme,
+l'exil dans le desert, et l'injonction de vivre?
+
+Je suis passe ce matin pres d'une maison de campagne que la beaute de
+la nature fit construite au pied des montagnes et que la rigueur des
+climats a fait abandonner. Je me suis arrete pour entrer dans le clos,
+attire par l'air de tristesse et de destruction qui regnait en ce lieu;
+j'y suis reste deux heures, abime dans la pensee de mon desespoir et de
+mon isolement. Et toi aussi, vieux Jacques, tu fus un marbre solide
+et pur, et tu sortis de la main de Dieu fier et sans tache, comme une
+statue neuve sort de l'atelier et se dresse sur son piedestal dans une
+attitude orgueilleuse; mais te voila comme une de ces allegories usees
+et rongees par le temps, qui se tiennent encore debout dans les jardins
+abandonnes. Tu decores tres-bien le desert: pourquoi sembles-tu
+t'ennuyer de la solitude? Tu trouves le temps long et l'hiver bien rude;
+il te tarde de tomber en poussiere, et de ne plus lever vers le ciel ce
+front jadis superbe que le vent insulte aujourd'hui, et ou l'air humide
+amasse une mousse noire comme un voile de deuil. Tant d'orages ont terni
+ton eclat que ceux qui passent ne savent plus si tu es d'albatre ou
+d'argile sous ton crepe funebre. Reste, reste dans ton neant, et ne
+compte plus les jours: tu dureras peut-etre longtemps encore, pierre
+miserable! Tu te glorifiais d'etre une matiere inattaquable: a present
+tu envies le sort du roseau desseche qui se brise les jours d'orage.
+Mais la gelee fend les marbres; le froid te detruira: espere en lui!
+
+
+
+LXXXVIII.
+
+D'OCTAVE A HERBERT.
+
+Malgre la colere des uns, les remords des autres, et l'incertitude de
+mon esprit au milieu de tout cela, je ne peux pas m'empecher d'etre
+heureux, mon cher Herbert, car mon coeur est rempli d'amour et mon sort
+est fixe. Une affection indissoluble m'attache a Fernande, n'en doutez
+pas: je ne suis pas inconstant. On peut me rebuter; la femme que j'aime,
+quand elle s'obstine a me repousser, peut finir par me degouter d'elle;
+mais ce n'est pas une autre femme qui peut m'en distraire avant qu'elle
+l'ait elle-meme ordonne. Malgre la difference effrayante de nos
+caracteres, j'ai longtemps aime Sylvia, et j'ai lutte contre ses dedains
+longtemps apres qu'elle ne m'aimait plus. Fernande est une tout autre
+femme. C'est celle-la qui est nee pour moi, et dont les defauts memes
+semblent combines pour resserrer nos liens et rendre notre intimite
+necessaire. Je ne sais pas si je suis aussi criminel que Sylvia veut me
+le faire croire, mais il m'est impossible de ne pas me sentir amoureux
+et transporte de joie. L'amour est egoiste, il s'assied aveugle et
+joyeux sur les ruines du monde, et se pame de plaisir sur des ossements
+comme sur des fleurs. J'ai fait le sacrifice du chagrin d'autrui comme
+j'ai fait celui de ma propre vie. Je ne connais plus les lois du tien et
+du mien. Fernande s'est confiee a moi, j'ai jure de l'aimer, de vivre
+et de mourir pour elle; je ne sais que cela, et tout le reste m'est
+etranger. Jacques peut venir a toute heure du jour ou de la nuit me
+demander mon sang et le boire a son aise sans que je le lui dispute.
+Pour l'acquit de ma conscience, je livre ma poitrine nue; qu'est-ce
+qu'un homme peut faire de plus? Et de quoi Jacques peut-il se plaindre?
+Je ne porte pas de cuirasse et ne dors pas sous les verrous. Sylvia,
+croyant me faire tomber a genoux devant son idole, me lit quelques
+fragments de ses lettres. Il commence a faire de la poesie sur sa
+douleur; il est a moitie gueri. Il s'est battu bravement, et il a bien
+fait. J'en aurais fait autant a sa place, et, si j'en avais eu le droit,
+je l'aurais prevenu. Il a bien recommande de cacher ces evenements a
+sa femme; il peut etre tranquille, je m'en charge. Je n'ai pas envie
+qu'elle retombe malade, et je veille sur elle comme sur un bien qui
+m'appartient desormais. J'ai trouve hier a la poste une lettre de
+Clemence pour elle. Comme je connais fort bien l'ecriture, j'ai
+ouvert sans facon la missive, et j'y ai trouve tous les charitables
+avertissements auxquels je m'attendais; de plus, la nouvelle
+additionnelle, le mensonge gratuit d'une bonne blessure que, selon la
+renommee et selon elle, Jacques aurait recue dans la poitrine. J'ai
+dechire la lettre, et j'ai pris des mesures pour que toutes les depeches
+adressees a Fernande passent par mes mains en arrivant. Celles de
+Jacques seront respectees religieusement; mais gare aux autres! Il m'en
+coute assez pour la voir heureuse et endormie sur mon coeur. Je ne
+me soucie pas qu'une prude envieuse ou une mere infame viennent la
+reveiller pour le plaisir de tous faire du mal a tous deux. Elle est
+encore delicate; l'absence de Jacques, qui lui ecrit rarement, et
+la mauvaise sante de son fils, sont pour elle des sujets suffisants
+d'inquietude et de chagrin. Ma sollicitude entretient encore le calme et
+l'espoir dans son coeur. Rien ne me coutera, rien ne me repugnera pour
+la preserver le plus longtemps possible des coups qui la menacent. Je
+suis egoiste, je le sais; mais je le suis sans honte et sans peur.
+L'egoisme qui se dissimule et rougit de lui-meme est une petitesse et
+une lachete; celui qui travaille hardiment au grand jour est un soldat
+courageux qui lutte contre ses ennemis et s'enrichit des depouilles du
+vaincu. Celui-la peut conquerir son bonheur ou defendre celui d'autrui.
+Qui donc a jamais songe a accuser de vol et de cruaute celui qui
+triomphe et qui fait bon usage de la victoire?
+
+
+
+LXXXIX.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Aoste.
+
+Il faut avoir vecu ma vie peur savoir quelle chose horrible est devenu
+pour moi l'isolement. J'ai aime passionnement la solitude, qui est une
+chose bien differente. Alors j'etais jeune. J'avais l'avenir ou le
+present. Je suis venu plusieurs fois dans les montagnes avec le
+coeur plein de passions. J'ai peuple leurs retraites sauvages de mes
+sentiments ou de mes reves. J'y ai savoure mon bonheur ou cache ma
+souffrance; j'y ai vecu enfin. Je passais, je quittais une affection
+pour la retrouver, ou plutot je l'apportais la dans le secret de mon
+ame pour l'interroger et pour m'en repaitre. J'y ai repandu des larmes
+chaudes d'esperance; j'y ai presse sur mon coeur des fantomes adores et
+des spectres de feu. Il est bien vrai qui j'y suis venu aussi maudire et
+detester ce que j'avais aime en d'autres temps; mais j'aimais quelque
+autre chose ou j'attendais un autre amour. Mon sein etait riche, et je
+pouvais mettre une idole de diamant a la place de l'idole d'or qui etait
+tombee. A present, j'y viens avec un coeur vide et desole, et, a la
+maniere dont je souffre, je vois bien que je ne guerirai plus. Ce qu'il
+y a de terrible, ce n'est pas tant le manque d'espoir que le manque
+de desir. Ma douleur est morne comme ces pics de glace que le soleil
+n'entame jamais. Je sais que je ne vis plus et je n'ai plus envie de
+vivre. Ces rochers et ces froides cavernes me font horreur, et je m'y
+enfonce comme un fou qui se noie pour fuir l'incendie. Si je regarde au
+loin, la peur me prend; la seule vue de l'horizon me fait frissonner,
+parce que je crois y voir planer tous mes souvenirs et tous mes maux, et
+je m'imagine qu'ils me poursuivent avec des ailes rapides. Ou irai-je
+pour leur echapper? Ce sera partout de meme. Je suis venu jusqu'ici avec
+l'intention de voyager ou au moins de parcourir toute cette contree
+romantique. Je sentais comme un reste d'activite, comme une inquietude
+de ne pas etre bien mort. Et puis je me suis laisse tomber sur ce rocher
+du Saint-Bernard, et je ne songe plus a quitter la cabane ou je me suis
+arrete croyant n'y passer qu'une heure. M'y voila depuis pres d'un mois,
+chaque jour plus inerte, plus indifferent, plus paralytique. Je ne sens
+meme plus l'atmosphere, et j'ai souvent chaud la ou il doit faire froid,
+tandis qu'en d'autres moments un rayon de soleil qui brule l'herbe a mes
+pieds ne rend pas la circulation a mon sang glace. Il y a des jours
+ou je marche precipitamment sur le bord des abimes sans soupconner le
+danger, sans ressentir la lassitude; je suis alors comme une roue qui a
+perdu son balancier, et qui tourne follement jusqu'a ce que sa chaine
+trop tendue fasse rompre la machine. Dans ces jours-la, je traverse
+comme par miracle des passages ou jamais le pied d'un homme ne s'est
+hasarde, et quand je m'en apercois ensuite, je ne peux plus comprendre
+comment cela s'est fait. J'espere quelquefois que je suis devenu fou.
+Mais a cette exaltation terrible succedent des jours de mort.
+Cette force maladive tombe tout a coup et fait place a une fatigue
+epouvantable. La pensee joue un role bien efface dans tout cela.
+Quelquefois je cherche, la nuit, a me rappeler ce qui a occupe mon
+cerveau dans la journee, et il m'est impossible de le retrouver. Ma
+memoire ne me presente plus que l'image des objets materiels qui m'ont
+entoure. Je vois des montagnes, des ravins, de ponts etroits suspendus
+sur des abimes de fumee blanche, et tout cela se succede et s'enchaine
+pendant des heures entieres jusqu'a m'obseder. Alors je me leve dans
+l'obscurite et je touche les murs de ma chambre en faisant des efforts
+incroyables pour sortir de ce reve sans sommeil. Quelquefois je me
+recouche sans avoir pu chasser ces images qui me harcellent, et
+j'attends le jour avec impatience pour m'elancer comme malgre moi dans
+la campagne. Alors tout s'efface, je marche au hasard, et il me semble
+etre enveloppe de vapeurs qui me cachent la realite. D'autres fois il
+m'arrive de m'apercevoir que je pense; je vois dans mon imagination des
+tableaux affreux: mon fils mourant, ma femme dans les bras d'un autre;
+mais je regarde tout cela avec un sang-froid imbecile, jusqu'a ce qu'il
+me vienne une sorte de reveil qui me montre a moi-meme. Je me vois dans
+ce tableau; cette femme est la mienne; cet enfant est a moi. Je suis
+Jacques, l'amant oublie, l'epoux outrage, le pere sans espoir et sans
+posterite; et je m'assieds, car mes jambes ne peuvent plus me porter, et
+une idee me fatigue plus en un instant qu'une journee d'agitation et de
+marche forcee.
+
+Il y a deux ans, j'etais dans un etat deplorable d'ennui et de
+souffrance. Mais que ne donnerais-je pas pour retourner en arriere! Je
+craignais de ne plus pouvoir aimer. Depuis longtemps je n'avais pas
+rencontre une femme digne d'amour. Je m'impatientais et je m'effrayais
+de ce lomg sommeil da mon coeur; je me demandais si c'etait la faute de
+son impuissance, et je sentais bien que non. Mais je voyais les annees
+s'envoler comme des reves, et je me disais qu'il n'y avait plus pour moi
+de temps a perdre si je voulais etre heureux encore une fois. Je pensais
+que posseder une femme par le mariage, c'etait assurer, autant que
+possible, la duree de ce bonheur; je ne me flattais pas de le conserver
+toute ma vie; mais j'esperais qu'il me conduirait jusqu'a cette derniere
+periode de la jeunesse ou la philosophie devient facile a mesure que les
+passions s'eteignent. Il n'en est point ainsi. Je ne suis pas encore
+assez vieux pour me detacher de tout et pour me consoler d'avoir tout
+perdu. Mon esperance est morte encore verte, et de mort violente; mais
+je ne suis plus assez jeune pour croire qu'elle puisse renaitre. Cet
+effort est le dernier que mes forces morales m'ont permis. Je m'etais
+cree une famille, une maison, une patrie; j'avais rassemble, sur un coin
+de terre, les deux seuls etres qui me fussent chers, elle et toi. Dieu
+m'avait beni en me donnant des enfants. Cela eut pu durer cinq a six
+ans! Notre vallee etait si belle! je prenais tant de soin pour rendre ma
+femme heureuse, et elle semblait m'aimer si passionnement! Mais un
+homme est venu et a tout detruit; son souffle a empoisonne le lait qui
+nourrissait mes enfants. Oui! j'en suis sur, c'est son premier baiser
+sur les levres de Fernande qui les a tues, comme c'est son premier
+regard sur elle qui a tue son amour pour moi.
+
+Je suis peut-etre injuste et fou de m'en prendre a lui; peut-etre
+en eut-elle aime un autre si celui la ne fut pas venu; peut-etre ne
+m'a-t-elle jamais aime. Elle sentait le besoin d'abandonner son coeur,
+et elle me l'a confie sans discernement; elle a pris pour une passion
+durable ce qui n'etait qu'un caprice d'enfant ou un sentiment d'amitie
+filiale qui se trompait faute de savoir ce que c'est que l'amour. Avec
+moi, elle souffrait sans cesse, elle etait mecontente de tout; je ne
+reussissais jamais a produire l'effet que je voulais sur son esprit,
+et elle attribuait a mes moindres actions des motifs tout opposes a la
+realite; ou nous ne nous comprenions pas, ou nous nous comprenions trop.
+Durant notre voyage en Touraine, alors qu'elle essayait un sacrifice
+au-dessus de ses forces, et que le derangement de son etre dementait sa
+volonte, il lui est arrive de me dire plusieurs fois, dans un acces de
+colere nerveuse insurmontable, qu'elle avait toujours senti que nous
+n'etions pas faits l'un pour l'autre. Elle m'a accuse de l'avoir senti
+aussi, et de l'avoir epousee malgre cela; elle m'a rappele mille
+circonstances legeres qu'elle me presentait comme des preuves. Il
+est vrai qu'elle retractait le lendemain ces paroles, qu'elle disait
+echappees a son delire: et je feignais de les avoir oubliees; mais elles
+s'etaient enfoncees dans mon coeur comme des poignards, et depuis j'en
+ai mis souvent le souvenir sur mes plaies pour les cauteriser.
+
+[Illustration: Une certaine issue de derriere par laquelle sortit...]
+
+Helas! faut-il renoncer ainsi au passe? elle aurait du au moins me le
+laisser; je me serais nourri d'une douleur moins amere. Mais a present
+il faut que tout soit detruit et gate, meme le souvenir du bonheur
+perdu! Si elle m'a aime, elle m'a aime moins longtemps et moins
+fortement que lui; car elle s'est eprise de lui des le premier jour, il
+ne faut plus en douter. Elle s'est trompee elle-meme pendant six ou huit
+mois; son age est si riche en illusions! elle croyait m'aimer encore,
+mais moi je voyais bien ou elle en etait. Elle s'est trouvee surprise
+tout a coup par un amour nouveau avant de savoir que l'autre etait
+aneanti.
+
+Ma douleur se calmera, je n'en doute pas; je la laisse s'exhaler, je ne
+cherche point a la combattre, je ne rougis pas de crier comme une femme
+quand mes acces me prennent. Je sais que j'en viendrai a etre tranquille
+et resigne; je ne suis pas impatient de ce moment-la, il sera plus
+affreux encore que le present. J'aurai accepte ma sentence; je verrai
+mon malheur distinctement, et je le sentirai par tous les pores; je
+n'aurai plus rien de jeune dans le coeur, le regret lui-meme s'eteindra.
+L'orgueil humain ne veut pas lutter contre une esperance perdue, contre
+un amour qui se retire; il prend son parti, et, en quelques jours,
+l'homme devient un vieillard. J'aime encore Fernande, parce qu'un amour
+comme le mien ne peut pas finir sans convulsions et sans une rude
+agonie; mais je sens que bientot je ne pourrai plus l'aimer, et mon sort
+sera pire.
+
+Si Dieu faisait un miracle en ma faveur, s'il me conservait mon fil, je
+vivrais, non avec une joie, mais avec un devoir, et je m'occuperais a
+le remplir. Mais ce pauvre enfant ne fait qu'essayer une existence
+languissante et prolonger mes tristes jours sans faire retracter l'arret
+qui a mesure impitoyablement les siens. Il faut que je l'attende, ce
+pauvre insecte qui se traine lentement vers la mort, et sans lequel je
+ne veux point partir. Je me souviens que je te disais une fois: "Que
+peut-il arriver de pire a un honnete homme? D'etre force de mourir,
+voila tout." Aujourd'hui, je vois qu'il y a quelque chose de pis: c'est
+d'etre force de vivre.
+
+[Illustration: Au milieu d'une haie de spectateurs.]
+
+
+
+XC.
+
+DE SYLVIA A JACQUES.
+
+Jacques! reviens, Fernande a besoin de toi; elle est malade de nouveau
+parce qu'elle vient d'eprouver une grande douleur. Rien ne peut la
+calmer. Elle t'appelle avec angoisse, elle dit que tous les maux qui lui
+arrivent viennent de ton abandon; que tu etais sa providence, et que tu
+l'as quittee. Elle s'effraie de ta longue absence, et dit qu'il faut que
+tu sois informe de tout pour avoir pris ainsi en horreur ta famille et
+ta maison. Elle craint que tu ne la haisses, et la douleur que cette
+idee lui cause resiste a toutes nos consolations; elle veut mourir,
+parce que, dit-elle, il n'est pas un instant de repos et d'espoir sur
+la terre pour quiconque a possede ton affection et l'a perdue. Prends
+courage, Jacques, et viens souffrir ici! Tu es encore necessaire; que
+cette idee te donne de la force! Il y a autour de toi des etres qui ont
+besoin de toi. Et puis ta vie n'est pas finie. N'y a-t-il donc rien
+autre chose que l'amour? L'amitie que Fernande a pour toi est plus
+forte que l'amour que lui inspire Octave. Tous ses soins et tout son
+devouement, qui s'est vraiment soutenu au dela de mon esperance,
+echouent aupres d'elle quand il s'agit de toi. Peut-il en etre
+autrement? Peut-elle venerer un autre homme comme toi? Reviens vivre
+parmi nous. Me comptes-tu pour rien, dans ta vie? ne t'ai-je pas bien
+aime? t'ai-je jamais fait du mal? ne sais-tu pas que tu es ma premiere
+et presque ma seule affection? Surmonte l'horreur que t'inspire Octave,
+ce sera l'affaire d'un jour. J'ai souffert aussi pour m'habituer a le
+voir a ta place: mais laisse-la-lui et prends-en une meilleure; sois
+l'ami et le pere, le consolateur et l'appui de la famille. N'es-tu pas
+au-dessus d'une vaine et grossiere jalousie? Reprends le coeur de ta
+femme, laisse le reste a ce jeune homme! L'imagination et les sens de
+Fernande ont peut-etre besoin d'un amour moins eleve que celui que tu
+veux lui inspirer. Tu t'es resigne a ce sacrifice, resigne-toi a en
+etre le temoin, et que la generosite fasse taire l'amour-propre. Est-ce
+quelques caresses de plus ou de moins qui entretiennent ou detruisent
+une affection aussi sainte que la votre? Cette jalousie d'enfant n'est
+pas digne de ta grande ame, et tu as au front bien des cheveux blancs
+qui te donnent le droit d'etre le pere de ta femme sans avilir la
+dignite de ton role de mari. Tu ne peux pas douter de la delicatesse
+avec laquelle Fernande evitera tout ce qui pourrait te blesser. Octave
+lui-meme te deviendra supportable; c'est un assez noble caractere, et
+depuis ces trois mois, si difficiles pour nous tous, j'ai decouvert en
+lui des vertus sur lesquelles je ne comptais pas. Il tomberait a tes
+pieds si tu t'expliquais a lui, s'il te comprenait et s'il savait ce que
+tu es. Reviens donc essuyer les larmes de Fernande, car toi seul pourras
+rendre un peu de courage et de calme a son coeur. Elle est encore
+frappee d'un de ces malheurs pour lesquels l'amour n'a point de
+consolation; toi seul aurais le droit de lui en offrir, parce que tu
+es de moitie dans son infortune: Tu comprends ce qui est arrive? Je
+t'attends!
+
+
+
+XCI.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Geneve.
+
+J'irai; mais je veux que tu l'avertisses de mon arrivee quelques jours
+d'avance: je ne veux surprendre personne. Il me serait horrible de
+trouver sur le visage de Fernande une expression d'embarras ou d'effroi.
+Dis lui qu'elle se contraigne, s'il le faut, pour ne me laisser rien
+apercevoir de ce qui se passe; fais-lui croire toujours que je suis
+sans soupcon, et persuade-lui de m'entretenir soigneusement dans cette
+confiance. Non, je ne me sens pas assez fort pour etre temoin de leurs
+amours; je ne suis pas un philosophe stoicien, et une ame de feu brule
+encore mon front sous mes cheveux blancs. Ce que tu fais maintenant est
+bien cruel, Sylvia; j'etais presque enseveli, et tu me rappelles au
+monde des vivants pour souffrir quelques jours de plus, et m'assurer
+de nouveau de la necessite de le quitter pour jamais. Soit, Fernande
+souffre; elle a besoin de moi, dis-tu: j'en doute; mais je sens que
+je ne mourrais pas tranquille si j'avais neglige d'adoucir une de ses
+peines. C'est la derniere qui l'atteindra, elle n'aura plus rien a
+perdre: privee de ses enfants et delivree de son mari, elle pourra se
+livrer a son amour sans partage et sans crainte. Cette intimite que tu
+crois encore possible entre nous est un reve romanesque; quand meme
+j'oublierais mes ressentiments, pourraient-ils oublier le mal
+qu'ils m'ont fait? La vue d'un homme qu'on a rendu malheureux est
+insupportable: c'est comme le cadavre de l'ennemi qu'on a tue.
+
+J'arriverai deux jours apres cette lettre. Je vais donc revoir cette
+maison funeste! Je comprends ce qui est arrive: mon fils est mort.
+
+
+
+XCII.
+
+D'OCTAVE A FERNANDE.
+
+Lyon.
+
+Je me suis soumis a ton ordre, et je pense encore que j'ai du le faire;
+mais je n'irai pas plus loin: dix lieues suffisent bien pour mettre le
+silence et la paix entre lui et moi. De quoi donc as-tu peur pour moi?
+Crois-tu donc que Jacques songe a tirer vengeance de mon bonheur? Il est
+trop genereux ou trop sage pour cela. J'ai consenti a m'eloigner parce
+que ma presence lui serait desagreable; la sienne me ferait moins
+souffrir qu'il ne pense. Je ne saurais m'imputer des torts reels envers
+lui: il pouvait m'empecher d'en avoir, il avait pour lui le droit et la
+force. Je n'ai pas commis un vol en profitant du bien qu'il me laissait.
+Est-on coupable parce qu'on lutte avec des etres indifferents au dommage
+qu'on leur fait, ou trop magnifiques pour daigner s'en apercevoir? Si
+Jacques est sublime en ceci, comme tu le crois, raison de plus pour
+que je le voie avec plaisir, et pour que je lui donne la plus franche
+poignee de main que j'aie donnee de ma vie. Je ne concois rien a ces
+subtilites de sentiment: idees fausses dont tu t'entoures pour te
+torturer, comme si tu n'etais pas deja assez malheureuse, ma pauvre
+enfant! Pleure les pertes cruelles dont le sort t'afflige; je les pleure
+avec toi, et rien ne me consolera jamais de la mort de ta fille, pas
+meme... o ma Fernande! pas meme cet evenement que tu ajoutes a la somme
+de tes douleurs, et que je considere comme un bienfait du ciel, comme un
+acte de reconciliation entre lui et moi. Laisse mon coeur bondir de joie
+a cette idee; laisse-moi faire mille reves, mille projets delicieux.
+Elle s'appellera Blanche comme celle qui est morte, car ce sera une
+fille aussi; elle aura le joli regard et les cheveux blonds de ce petit
+ange qui te ressemblait tant. Tu verras qu'elle sera toute pareille:
+aussi belle, aussi caressante, aussi capricieuse et plus forte; car les
+enfants de l'amour ne meurent jamais: Dieu les doue de plus d'avenir et
+de vigueur que ceux du mariage, parce qu'il sait qu'il leur faut plus de
+force pour resister aux maux d'une vie ou on les accueille mal; veux-tu
+donc que cela soit vrai pour ton enfant? Pleureras-tu sur lui, au lieu
+de l'embrasser le jour ou il viendra au monde? Ah! si tu le recois avec
+douleur, si tu le repousses, si tu refuses de l'aimer, parce qu'il
+n'aura pas Jacques pour pere, laisse-le-moi et que la Providence
+l'abandonne: je m'en charge; je le recevrai dans mon sein, je le
+nourrirai moi-meme avec du lait de biche et des fruits, comme les
+solitaires des vieilles chroniques que nous lisions l'autre jour
+ensemble. Il reposera a mes cotes, il s'endormira au son de ma flute; il
+sera eleve par moi, il aura les talents que tu aimes et les vertus que
+tu auras besoin de trouver en lui pour etre heureuse; et quand il sera
+en age de garder son secret et le notre, il ira t'embrasser; il te dira:
+"Je m'appelle Octave, et je n'ai pas besoin d'un autre nom: celui de
+votre mari me serait moins cher, et ne me servirait a rien. Je vous
+respecte et vous estime; vous n'avez pas assure mon existence sociale
+par un mensonge, vous ne m'avez pas donne pour maitre un homme auquel je
+ne suis rien; c'est mon pere qui m'a eleve et qui m'a appris a me
+passer de richesse et de protection. Je n'ai besoin que de tendresse,
+donnez-moi la votre; je ne vous appellerai jamais ma mere; mais un
+baiser de vous en secret sur mon front me fera connaitre toutes les
+joies de l'amour filial." Dis-moi, quand il te parlera ainsi, le
+repousseras-tu? seras-tu fachee d'avoir cet ami de plus? Toute la peine
+qu'il te causera consiste a cacher son existence a ton mari. Pour le
+present et pour l'avenir, cela me semble une chose si aisee, que je
+ne concois pas comment tu t'en inquietes. Souffriras-tu de ne pouvoir
+avouer et produire ton enfant? Mais songe que Jacques a le double de ton
+age, ma chere Fernande; tu ne peux pas te dissimuler que tu ne doives
+lui survivre de beaucoup, et qu'un temps viendra, dans l'ordre de la
+nature, ou tu seras libre. Avant meme cette epoque presumable, que
+d'accidents, que de hasards peuvent nous permettre d'etre epoux!
+Crois-tu que dans dix ans, comme aujourd'hui, comme dans vingt, je ne
+serai pas toujours a tes pieds, et que mon plus grand bonheur ne sera
+pas de dire a la societe: Cette femme est a moi; je l'ai conquise par
+mes prieres, par mon obstination, par mes fautes, par mon amour; et si
+j'ai entache sa reputation, du moins je ne l'ai pas abandonnee comme
+font les autres. Je suis reste pres d'elle; j'ai laisse ma vie couler
+tout entiere au gre de ce mari, qui certes savait se battre, et qui
+pouvait a tout instant venir m'egorger dans les bras de sa femme. Je
+suis reste la pour satisfaire au ressentiment de l'un, ou pour proteger
+l'autre en cas de besoin; j'ai consacre tous mes instants a celle qui
+s'etait un jour sacrifiee a moi. J'ai commence par l'obtenir a force
+de persecutions; mais j'ai fini par la meriter a force de tendresse; a
+present, elle m'appartient legitimement. Que les hommes ratifient cette
+union qu'ils ont en vain combattue!
+
+Tu sais bien, Fernande, que cela est sur, quant a moi; la Providence
+peut faire le reste, et elle le fera, n'en doute pas. Notre destinee
+etait de nous rencontrer, de nous comprendre et de nous aimer. Le hasard
+finit par se soumettre a l'amour; la force attractive surmonte tous les
+obstacles, et l'aimant va embrasser le fer dans les entrailles de
+la terre, en depit du roc qui les separe. Pauvre femme tremblante,
+jette-toi donc dans mes bras, je te protegerai contre l'univers entier!
+Pauvre mere desolee, essuie tes larmes; les enfants que nous aurons
+ensemble ne mourront pas!
+
+Reviens a l'esperance; souviens-toi des beaux jours que nous avons eus
+au milieu de tes plus grandes anxietes; souviens-toi des miracles que
+fait l'amour. Quand nous sommes dans les bras l'un de l'autre, ne
+sommes-nous pas perdus dans un monde de delires, ou les cris et les
+plaintes de la terre n'arrivent pas? Sois sure d'ailleurs que tu ne fais
+pas a ton mari tout le mal que tu penses: c'est un homme trop superieur
+pour se laisser affecter des insultes, de la sottise; il sait qu'elles
+ne peuvent l'atteindre, et il ne croit certainement pas que nous nous
+fassions un jeu de l'y exposer. Il sait peut-etre que nous nous aimons,
+ou au moins il s'en doute; et ne vois-tu pas que cela ne lui cause
+aucune colere? C'est un homme calme et raisonneur; de plus, c'est un
+homme excellent: s'il savait tes anxietes, il t'en consolerait, il te
+rassurerait sur tes craintes, et je gage bien qu'il le fera quelque
+jour. Encore deux ou trois ans, et il sera vieux, et l'amour-propre de
+l'amant delaisse fera place a la generosite de l'ami console. A present,
+il voyage et se tient eloigne, parce que notre position a tous est
+difficile, et notre contenance desagreable en presence l'un de l'autre.
+Le temps effacera ces repugnances plus vite peut-etre que nous ne
+l'esperons: l'avenir semble place au dela de notre atteinte; mais le
+temps travaille avec une rapidite dont on s'etonne quand on voit son
+oeuvre accomplie. Abandonne-toi donc a l'amour: il sera toujours le
+maitre; ta resistance ne sert qu'a diminuer les joies qu'il te donne.
+Oh! elles sont si belles et si enivrantes! Respecte-les comme les dons
+sacres du ciel; travaille a les preserver des injures du sort, qui est
+stupide et aveugle, et qu'il faut gouverner avec force et courage, loin
+de l'accepter tel qu'il est. Ne crains pas que Jacques te les reproche;
+s'il savait comme notre amour est irresistible et notre bonheur immense,
+il nous permettrait d'en jouir. Reponds-moi vite; dis-moi si Jacques
+doit rester longtemps. J'ai toute la vie, j'espere, a passer avec toi,
+et pourtant je ne pourrais me soumettre sans douleur a perdre une
+semaine. Tu sais que si Jacques, d'accord avec toi, l'exigeait, je
+pourrais me soumettre a un long exil; mais a present il lui semblerait
+peut-etre que je le fuis; s'il me demandait, dis-lui que je suis a Lyon;
+surtout donne-moi de tes nouvelles, et soigne ce que j'ai de plus cher
+au monde.
+
+
+
+
+XCIII.
+
+DE FERNANDE A OCTAVE.
+
+
+Jacques part bientot; mais il veut te voir auparavant. Tu as raison,
+Octave, c'est un homme excellent: il est impossible d'avoir plus de
+generosite, de douceur, de delicatesse et de raison. Je vois bien qu'il
+sait tout. J'etais au moment de lui tout avouer, tant je souffrais de
+ce que je prenais pour un exces de confiance et d'estime; mais, des
+les premiers mots, il m'a fait entendre qu'il ne voulait pas en savoir
+davantage, et il m'a temoigne une amitie si vraie, une indulgence si
+grande, que je suis penetree d'attendrissement et de reconnaissance.
+Tu avais bien juge ses intentions, et notre position a tous, mon cher
+Octave. Il a fait de serieuses reflexions sur la difference de nos ages,
+et il a certainement vaincu le reste d'amour qu'il avait pour moi;
+car il m'a parle absolument dans le sens de ta lettre. Il m'a dit que
+_certains propos_ l'obligeaient a se tenir eloigne de nous, afin que
+le monde ne crut pas qu'il donnait les mains a notre amour. "Et que
+penses-tu de cet amour? lui ai-je dit; crois-tu que ce soit une
+calomnie?" J'etais tremblante et prete a embrasser ses genoux. Il a fait
+semblant de ne pas s'en apercevoir, et il m'a repondu: "Je suis bien sur
+que c'est une calomnie." Mais j'ai vu qu'il savait a quoi s'en tenir, et
+sa tranquillite a degage mon coeur d'un poids enorme. Jacques est bon et
+affectueux; mais il raisonne. Il n'est plus jeune: il sait que je suis
+excusable, et, comme tu le dis, sa generosite naturelle est secondee par
+la sagesse de ses reflexions. Il m'a fait esperer qu'il reviendrait tous
+les ans passer quelques semaines pres de nous, et que, dans quelques
+annees, il ne nous quitterait plus.
+
+Ta lettre m'aurait decidee a garder le secret sur ma grossesse, quand
+meme Jacques ne m'aurait pas aidee a me taire sur tout le reste. Je
+me fie et je m'abandonne a toi. Tu savais bien que jamais je n'aurait
+l'impudence de profiter de la loi qui forcerait Jacques a donner son
+nom et ses biens a l'enfant de nos amours, encore moins aurais-je eu
+la bassesse d'aller revendiquer ses caresses pour le tromper sur la
+legitimite de cet enfant; tu m'aurais tuee plutot que de le permettre,
+n'est-ce pas? Et tu le recueilleras, tu le cacheras, tu le soigneras,
+cet enfant bien-aime! Nous le confierons a quelque honnete paysanne,
+bien propre et bien fidele, qui le nourrira, et nous irons le voir tous
+les jours. Ah! quel que soit mon sort, et dans quelque circonstance
+qu'il vienne au monde, sois sur que je le cherirai autant que ceux qui
+ne sont plus, et davantage peut-etre, a cause de ce que j'ai souffert
+en les perdant! Si quelques jours Jacques decouvre la naissance de
+celui-la, il ne le haira pas, il ne le persecutera pas. Qui sait
+jusqu'ou ira sa bonte? Il est capable de tout ce qui est etrange et
+sublime... Mais combien je suis heureuse que sa generosite aujourd'hui
+ne lui coute pas autant que je le croyais! Je n'aurais jamais pu me
+tranquilliser et t'aimer sans tourments et sans remords, si j'avais vu
+qu'il fallait briser le noble coeur de Jacques. Heureusement il n'est
+plus dans l'age des passions brulantes; et d'ailleurs il me l'avait
+toujours dit, et il savait bien ce qu'il disait alors: "Quand tu ne me
+permettras plus d'etre ton amant, je deviendrai ton pere." Il a tenu
+parole. O mon cher Octave! nous ne passerons jamais une nuit ensemble
+sans nous agenouiller et sans prier pour Jacques.
+
+Et toi! que tu es bon, et comme tu sais aimer! Oh! je n'ai jamais aime
+que toi! J'ai cru avoir de l'amour pour Jacques: mais ce n'etait qu'une
+sainte amitie, car cela ne ressemblait en rien a ce que j'eprouve pour
+toi. Quels transports que les tiens, et comme tu es sans cesse occupe de
+moi! Quelle sollicitude! quel devouement! tu n'es pas mon mari, et tu me
+consacres ta vie; mes larmes et mes faiblesses ne te rebutent pas, tu
+ne me reproches aucun de mes defauts. Jacques non plus! Il est bien bon
+aussi; mais il n'est pas mon egal, mon camarade, mon frere et mon amant
+comme toi. Il n'est pas enfant comme nous, et puis il y a dans sa
+vie autre chose que l'amour. La solitude, les voyages, l'etude, la
+reflexion, il aime tout cela; et nous, nous n'aimons que nous. Aimons-le
+aussi, cet ami si parfait; viens le voir. Il desire, m'a-t-il dit, te
+donner une poignee de main avant de repartir. Je lui ai demande avec
+un peu d'inquietude s'il avait quelque chose a te dire. "Non, m'a-t-il
+repondu; mais pourquoi s'eloigne-t-il quand j'arrive? quelle raison
+a-t-il de me fuir?" J'ai dit que tu avais ete voir Herbert, qui venait
+de Paris, et qui passait par Lyon pour retourner en Suisse. "Ecris-lui
+bien vite de venir, m'a-t-il dit, et si Herbert est encore a Lyon, qu'il
+l'amene; nous passerons encore une bonne journee tous ensemble comme
+autrefois, cela te fera du bien." Brave Jacques!
+
+_P. S._ J'ai eu ce matin une etrange frayeur pour une circonstance
+bien miserable. J'avais laisse ta lettre ouverte sur le bureau de mon
+cabinet, sans fermer la porte a clef. Jacques n'a jamais songe de sa vie
+a jeter les yeux sur mes papiers. Il est, a cet egard, d'une discretion
+si religieuse, que je n'ai pas pris l'habitude de la prudence. Je fis
+cette reflexion, je ne sais comment, en me promenant dans le parc avec
+Sylvia. Je me demandai tout a coup ou pouvait etre Jacques, et la pensee
+qu'il devait etre dans mon cabinet me troubla tellement, que je quittai
+le parc et courus vers la maison. Je montai sans rencontrer Jacques, et
+j'entrai dans mon appartement. Il n'y avait personne, et rien n'etait
+derange sur mon bureau. Rassuree, mais encore tremblante, je m'assis
+et pris cette lettre pour la plier et la serrer. Je trouvai sur les
+dernieres lignes une goutte d'eau toute fraiche. Je m'imaginai que
+c'etait une larme, je faillis m'evanouir d'emotion et de terreur.
+Cependant je repris courage en voyant d'autres gouttes d'eau sur les
+papiers voisins, tombes d'un bouquet de roses tout humides de pluie que
+j'avais mis dans un vase a cote ce ces papiers. Mais alors, vois ma
+puerilite et l'etat de faiblesse imbecile ou le chagrin et l'inquietude
+ont reduit ma pauvre tete! je m'imaginai que la goutte d'eau de la
+lettre etait chaude, et que les autres etaient froides. Je te vois d'ici
+rire de cette folie; le fait est qu'elle s'empara si bien de moi que je
+poussai un cri. J'entendis la voix de Jacques qui m'appelait du salon,
+pour me demander ce que j'avais, et il monta precipitamment, d'un air
+effraye, croyant que j'avais une attaque de nerfs. Je t'avoue que peu
+s'en fallait. Pourtant la physionomie de Jacques me rassura, et il
+acheva de me rendre la vie en me disant qu'il voulait que tu vinsses le
+voir, et toutes les autres choses que je t'ai deja racontees. Je vis
+bien que la frayeur que je venais d'eprouver etait l'ouvrage d'une
+imagination malade. Ne suis-je pas tombee dans un etat bien ridicule?
+Reviens! un baiser de toi me fera plus de bien que tout le reste; et
+quand je verrai ta main dans celle de Jacques, je serai tout a fait
+tranquille.
+
+
+
+XCIV.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Geneve.
+
+Ma chere bien-aimee, j'ai fait le voyage jusqu'ici avec Herbert. Tu t'es
+imagine que je le quitterais a Lyon; pas du tout. Sa societe ne m'a fait
+nullement souffrir; nous avons constamment parle de toi. Tu dois t'etre
+apercue qu'il est amoureux de toi. Je l'ai examine et questionne de
+maniere a le bien connaitre. C'est un digne garcon, simple, loyal,
+obligeant, sincere. Il a une jolie fortune, une habitation agreable dans
+le pays que tu aimes, et ses occupations le preservent de l'esprit de
+tracasserie qui est particulier aux hommes ranges. Il m'a prie de te
+presenter sa demande en mariage, et je te conseille de l'accepter; non
+pas a present, je comprends que tu n'es pas disposee a t'occuper de
+cela, mais plus tard. Tu ne seras jamais heureuse par l'amour, Sylvia.
+Tu pourras chercher longtemps un etre digne de toi, et, si tu le
+trouves, tu auras le meme sort que moi, il sera trop tard; tu seras trop
+vieille de coeur pour te faire aimer longtemps. Il y a un desaccord trop
+complet d'ailleurs entre notre maniere de sentir et celle de tous les
+autres hommes, pour que nous puissions jamais trouver notre semblable
+en ce monde. Il n'y a pourtant qu'une chose dans la vie, c'est l'amour.
+Mais l'amour, dans le coeur des femmes surtout, peut etre de deux
+sortes, l'amour d'un homme et l'amour maternel. J'aurais vecu pour mes
+enfants, tout infortune que je suis. Ils sont morts! C'est un accident
+qui me tue. Mais tu pourras elever les tiens, et, a l'abri de tous
+les maux qui m'accablent, etre heureuse par eux. A la maniere dont tu
+cherissais et dont tu soignais les miens, il etait facile de voir que tu
+serais une mere sublime. Deviens-le donc, epouse Herbert. Il suffira que
+tu aies pour lui de l'estime et de l'amitie. Il en est digne. C'est une
+de ces belles natures calmes qui ne connaissent ni le transport des
+passions, ni leurs funestes souffrances. Il ne te demandera pas plus
+d'affection que tu ne seras disposee a lui en accorder, et, quand tu le
+connaitras, tu ne lui en accorderas pas moins qu'il n'en merite. Vous
+aurez une vie tranquille et patriarcale. Tu es une veritable Ruth,
+active, courageuse et devouee comme la femme forte des beaux temps
+bibliques; tu feras de tes reves irrealises et de tes vains desirs un
+saint holocauste, et tu repartiras sur tes fils l'amour que tu n'as
+pu donner a un homme. Ne m'ote pas cette esperance, et laisse-moi
+l'emporter dans la tombe. Elle m'est venue l'autre jour, comme nous
+dinions au rendez-vous de chasse. Je m'etais leve un instant; je revins,
+et je contemplai ces deux couples assis sur l'herbe, Octave et
+Fernande, Herbert et toi; Herbert suivait tes moindres mouvements avec
+sollicitude; il epiait tous tes regards pour trouver l'occasion de te
+rendre un petit service e de t'entendre lui dire: Merci, Herbert. Les
+deux autres amants etaient radieux de bonheur, et je leur rends justice
+avec joie, ils me comblerent tout le jour d'amities e de caresses
+delicates. Un calme divin est descendu un instant dans mon coeur en
+voyant que vous etiez tous heureux ou du moins que vous pouviez l'etre.
+Oh! quelle etrange et solennelle journee! c'etaient la des adieux
+eternels entre vous et moi! Qui l'eut dit? Il y avait des instants ou je
+l'oubliais moi-meme, et ou je me reportais a notre ancien bonheur, au
+point de croire que tout ce qui s'est passe depuis etait un reve. Le
+temps etait si beau, l'herbe si verte, les oiseaux chantaient si
+bien, Fernande etait si jolie avec ces pales roses qui renaissent
+d'elles-memes sur son visage apres quelques jours de souffrance! Je
+dormis un quart d'heure sur le gazon avant le diner, et, quand je
+m'eveillai, elle etait pres de moi et chassait les insectes de mon
+front avec son bouquet de fleurs sauvages; Octave chantait un duo
+avec Herbert; tu preparais les fruits pour le dessert, et mes chiens
+dormaient a mes pieds. C'etait un tableau de bonheur rustique si frais
+et si paisible que je le contemplai quelque temps sans me rappeler la
+necessite de mourir. Mais quand cette idee revint au milieu de tout
+cela!...
+
+Je suis tres-calme, mais je souffre encore beaucoup; je te l'ai deja dit
+cent fois, tu t'obstines a faire de moi un heros et tu m'invites a vivre
+comme si j'en avais la force. Souviens-toi donc que j'aimais encore il
+y a peu de jours, et que je serais furieux si je n'etais aneanti.
+D'ailleurs tu n'as pas lu ces deux lettres d'Octave et de Fernande! Je
+les ai lues, et c'est mon arret de mort. J'ai vu combien, malgre leur
+estime et leur amitie pour moi, ma vie leur est a charge. Amants
+ingenus! ils desirent naivement que je meure, et se le disent sans s'en
+apercevoir. Ils ont des raisons bien legitimes pour cela, des raisons
+que je respecte, mais qui ont mis de la glace dans mon sang. Fernande
+n'est plus ma femme, c'est celle d'Octave, c'est un etre qui ne fait
+plus partie de moi, et que je ne pourrais plus presser dans mes bras
+quand meme elle viendrait s'y jeter sincerement. Elle est vraiment ma
+fille a present, et toute autre pensee ressemblerait pour moi a celle
+d'un inceste. Ne me dis donc plus qu'elle peut revenir a moi, et que je
+peux oublier tout; elle est la mere des enfants d'Octave. Je ne la hais
+ni ne la meprise pour cela; mais cela rend necessaire notre eternelle
+separation.
+
+C'est la main de Dieu qui a mis cette lettre sous mes yeux. J'allais
+peut-etre me perdre et m'avilir; j'allais accepter le role faux et
+impossible que tu avais reve pour moi. Ebranle par ton eloquence
+romanesque, touche des pleurs de Fernande et de ses humbles prieres,
+j'allais lui promettre de passer le reste de mes jours entre elle et son
+amant. J'etais a chaque instant pres de lui dire: "Je sais tout, et
+je pardonne a tous deux; sois ma fille et qu'Octave soit mon fils;
+laissez-moi vieillir entre vous deux, et que la presence d'un ami
+malheureux, accueilli et console par vous, appelle sur vos amours la
+benediction du ciel." Ce rayon d'esperance, cette illusion de quelques
+heures, qui est venue briller sur mon dernier jour avant de m'abandonner
+a l'eternelle nuit, n'est-ce pas un raffinement de souffrance? Entrevoir
+un coin du ciel quand on est condamne a descendre vivant dans la tombe!
+N'importe, je suis bien aise d'avoir fait toutes les reflexions et
+tous les efforts possibles pour me rattacher a la vie; je mourrai sans
+regret. Le destin m'a fait entrer dans la chambre ou etait ecrite cette
+sentence. J'allais y chercher de l'encre et du papier pour ecrire a
+Octave de revenir; en me penchant sur la table, je vis son ecriture,
+et mes yeux rencontrerent cette phrase terrible qui s'attachait a ma
+prunelle comme du feu: _Les enfants que nous aurons ensemble ne mourront
+pas_. Je voulus savoir mon sort; je sentis que les considerations
+ordinaires de la delicatesse devaient se taire devant l'oracle du
+destin; et d'ailleurs, incapable comme je le suis de nuire a Fernande,
+je pouvais, sans scrupule, violer ses secrets. Sans cela, je me trompais
+de route, et j'entrais dans une nouvelle serie de maux qui m'auraient
+egalement conduit ou je vais, mais moins courageux et moins pur que
+je ne le suis aujourd'hui. Oui! j'ai bien fait de lire; tu as vu ma
+conduite aussitot apres cela. Mon parti a ete pris bien vite, et j'ai eu
+des ce moment la serenite du desespoir dans l'ame et sur le visage.
+
+[Illustration: Ce soir a six heures, et au sabre.]
+
+Il a raison, leurs enfants ne mourront pas; la nature benit et caresse
+celui qui est aime, le froid de la mort s'etend sur celui qui ne l'est
+plus. Tout l'abandonne, et les plantes memes se dessechent sous la main
+du maudit; la vie s'eloigne de lui, et le cercueil s'ouvre pour le
+recevoir, lui et les premiers-nes de son amour; l'air qu'il respire
+est empoisonne, et les hommes le fuient: Ce malheureux, disent-ils, ne
+mourra donc jamais!
+
+Cette lettre m'a dicte mon devoir, j'ai vu ce qu'il fallait dire a
+Fernande pour la consoler et la guerir; il le sait, lui, il la connait
+mieux que moi maintenant. J'ai realise tout ce qu'il lui promettait de
+ma part; je me suis conforme au caractere qu'il me suppose, et j'ai vu
+qu'en effet tout ce qu'elle desirait, c'etait d'etre delivree de mon
+amour. Des que je lui ai dit qu'il etait eteint, je l'ai vue renaitre,
+et ses yeux semblaient me dire: "Je puis donc aimer Octave a mon aise!"
+
+Qu'elle l'aime donc! Un homme moins malheureux que moi eut peut-etre
+trouve l'occasion de se sacrifier pour l'objet de son amour et d'en etre
+recompense a sa derniere heure par les benedictions des heureux qu'il
+eut faits; mais mon sort est tel qu'il faut que je me cache pour mourir.
+Mon suicide aurait l'air d'un reproche; il empoisonnerait l'avenir que
+je leur laisse; il le rendrait peut-etre impossible; car, apres tout,
+Fernande est un ange de bonte, et son coeur, sensible aux moindres
+atteintes, pourrait se briser sous le poids d'un remords semblable.
+D'ailleurs le monde la maudirait, et, apres m'avoir poursuivi de ses
+feroces railleries pendant ma vie, il poursuivrait ma veuve de ses
+aveugles maledictions apres ma mort. Je sais comment les choses se
+passent; un coup de pistolet dans la tete fait tout a coup un heros ou
+un saint de celui qu'on meprisait ou qu'on detestait la veille. J'ai
+horreur de cette ridicule apotheose; je dedaigne trop les hommes au
+milieu desquels j'ai vecu pour les appeler a mon agonie comme a un
+spectacle; nul ne saura pourquoi je meurs; je ne veux pas qu'on accuse
+ceux qui me survivent, et je ne veux pas qu'on fasse grace a ma memoire.
+
+J'ai voulu voir Octave avant de partir, et m'assurer par mes yeux que je
+pouvais lui leguer sans inquietude ce que j'ai eu de plus cher au monde.
+C'est un homme d'un etrange egoisme, mais il sait faire une vertu de ce
+vice, et sa hardiesse me plait. J'espere qu'il la rendra heureuse. Il
+m'a embrasse avec effusion quand je suis parti, et elle aussi. Ils
+etaient bien contents!
+
+
+
+XCV.
+
+DE SYLVIA A JACQUES.
+
+A present je ne me flatte plus, et ton desespoir est passe dans mon ame;
+mais le tien est auguste et resigne, et le mien est sombre et amer.
+C'en est donc fait, ton parti est pris! O Dieu! o Dieu! un homme comme
+Jacques va se tuer, et vous ne ferez pas un miracle pour l'en empecher!
+Vous allez laisser tomber cette vie sainte et sublime dans le gouffre
+de l'eternite, comme un grain de sable dans l'Ocean; elle s'en ira
+pele-mele avec celles des mechants et des laches, et la creation tout
+entiere ne se revoltera pas contre vous pour refuser son sacrifice! Ton
+malheur fera de moi un athee a mon dernier soupir, o Jacques!
+
+Tu me parles d'avenir, de bonheur, de mariage, de maternite! Mais tu ne
+sais donc pas... non, tu ne connais pas mon amitie, si tu t'imagines que
+je puisse te survivre. Quand ce ne serait que par indignation, je hais
+la vie desormais, je la hais encore plus que tu ne fais; car tu acceptes
+ton sort, et moi je me revolte contre le ciel et contre les hommes qui
+l'ont fait ce qu'il est. Je hais Octave, et je ne puis regarder ma soeur
+en face; je la fuis, tant j'ai peur de la hair aussi. Voila comme elle
+t'a compris, la femme que tu aimais! et voila l'homme qu'elle t'a
+prefere! Oui, ils sont faits l'un pour l'autre, ils ont raison; qu'ils
+s'aiment et qu'ils dorment sur ton cercueil: ce sera leur couche
+nuptiale.
+
+Mais pourquoi faut il que tu meures! Du moment qu'ils le desirent,
+n'es-tu pas affranchi de tout devoir envers eux? Parce qu'ils ont une
+pensee criminelle, tu t'offres a Dieu comme une victime d'expiation pour
+leur forfait! Que deviendra donc dans le coeur des hommes l'amour de
+la justice et la foi a la Providence, si les premiers d'entre eux se
+condamnent et s'immolent ainsi pour laver les fautes des derniers? Ne
+peux-tu abandonner pour jamais cette maudite Europe ou tous tes maux
+ont pris racine, et chercher quelque terre vierge de tes larmes, ou tu
+pourras recommencer une vie nouvelle? Est-il bien vrai que tu n'as plus
+rien dans le coeur, pas meme de l'amitie pour moi, qui te suivrais au
+bout du monde? Ah! cette amitie qui remplissait toute mon ame, et qui
+etouffait a chaque instant l'amour que j'aurais pu concevoir pour
+d'autres hommes, ne t'a jamais suffi; tu venais te reposer et te
+consoler pres de moi, mais tu retournais bien vite a cette vie de
+passions orageuses qui a fini par te briser. A present que tes passions
+sont mortes, ne peux-tu vivre doucement, et vieillir avec ta soeur sous
+quelque beau ciel, dans une des solitudes enchantees du Nouveau-Monde?
+Viens, partons, oublions ce que nous avons souffert: toi, pour aimer
+trop, et moi, pour ne pouvoir pas aimer assez. Nous adopterons, si tu
+veux, quelque orphelin; nous nous imaginerons que c'est notre enfant,
+et nous l'eleverons dans nos principes. Nous en eleverons deux de sexe
+different, et nous les marierons un jour ensemble a la face de Dieu,
+sans autre temple que le desert, sans autre pretre que l'amour; nous
+aurons forme leurs ames a la verite et a la justice, et il y aura
+peut-etre alors, grace a nous, un couple heureux et pur sur la face de
+la terre.
+
+Ah! laisse-moi faire de ces reves, et fais-en avec moi. Il doit y avoir
+autre chose dans la vie que l'amour. Tu dis que non. Comment se fait-il
+qu'un homme comme toi, doue de tous les talents, sage de toutes les
+sciences, riche de toutes les idees, de tous les souvenirs, n'ait jamais
+voulu vivre que par le coeur? Ne peux-tu te refugier dans la vie de
+l'intelligence? que n'es-tu poete, savant, politique ou philosophe!
+Ce sont des existences que l'age rend chaque jour plus belles et plus
+completes. Pourquoi faut-il que tu meures a quarante ans d'un desespoir
+de jeune homme? O Jacques! c'est que ton ame est trop brulante; elle ne
+veut pas vieillir, elle aime mieux se briser que de s'eteindre. Trop
+modeste pour entreprendre d'eclairer les hommes par la science, trop
+orgueilleux pour pouvoir briller par le talent aux yeux d'etres si peu
+capables de te comprendre, trop juste et trop pur pour vouloir regner
+sur eux par l'intrigue ou par l'ambition, tu ne savais que faire de la
+richesse de ton organisation. Dieu aurait du creer un ange expres pour
+toi, et vous envoyer vivre tous deux seuls dans un autre monde; il
+aurait du au moins te faire naitre dans le temps ou la foi et l'amour
+divin servaient a eclairer et a regenerer les nations. Il t'eut fallu
+une tache immense, heroique, humble et enthousiaste a la fois; une vie
+toute de larmes saintes et de souffrances philanthropiques; une destinee
+comme celle du Christ.
+
+Mais quand un homme comme toi nait dans un siecle ou il n'y a rien a
+faire pour lui; quand, avec son ame d'apotre et sa force de martyr, il
+faut qu'il marche mutile et souffrant parmi ces hommes sans coeur
+et sans but, qui vegetent pour remplir une page insignifiante de
+l'histoire, il etouffe, il meurt dans cet air corrompu, dans cette
+foule stupide qui le presse et le froisse sans le voir. Deteste par
+les mechants, raille par les sots, craint des envieux, abandonne des
+faibles, il faut qu'il cede et qu'il retourne a Dieu, fatigue d'avoir
+travaille en vain, triste de n'avoir rien accompli. Le monde reste vil
+et odieux: c'est ce qu'on appelle le triomphe de la raison humaine.
+
+Tu m'as fait jurer de rester aupres de ta femme jusqu'a ce qu'elle
+fut consolee de ta mort, tu m'as arrache ce serment, ne peux-tu le
+retracter? Sera-t-il en mon pouvoir de le tenir quand je saurai que le
+jour est venu, et que tu touches a ta derniere heure? Crois-tu, Jacques,
+que je n'abandonnerai pas tout pour aller partager avec toi le poison ou
+les balles! Tu me fais sourire avec la demande d'Herbert! Souviens-toi
+que tu m'as jure, de ton cote, de ne pas executer ta resolution sans me
+prevenir, et sans me laisser le temps d'aller t'embrasser une derniere
+fois.
+
+
+
+XCVI.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Des montagnes du Tyrol.
+
+Calme ta douleur, ma soeur cherie; elle reveille la mienne, et ne
+change rien a ma resolution. Quand la vie d'un homme est nuisible a
+quelques-uns, a charge a lui-meme, inutile a tous, le suicide est un
+acte legitime et qu'il peut accomplir, sinon sans regret d'avoir manque
+sa vie, du moins sans remords d'y mettre un terme. Tu me fais bien plus
+vertueux et bien plus grand que je ne suis; mais il y a quelque chose de
+profondement vrai dans ce que tu dis de la tristesse qu'eprouve une ame
+pleine de bonnes intentions inutiles et de devouements perdus, quand
+elle est forcee d'abandonner sa tache sans l'avoir remplie. Ma
+conscience ne me reproche rien, et je sens qu'il m'est permis de me
+coucher dans ma fosse et et de m'y delasser d'avoir vecu. J'ai traverse,
+il y a quelques jours, un champ de bataille ou je me suis trouve, pour
+la premiere fois, au milieu du sang, du feu et de la poussiere, il y
+a une quinzaine d'annees; j'etais jeune alors, et une belle carriere
+s'ouvrait devant moi, si j'avais su en profiter. C'etait un temps de
+gloire et d'enivrement pour mes compagnons. Je me souviens que je
+passais la nuit de la veillee sur up de ces toits de chaume a fleur
+de terre qui servent de grange et de bergerie au pied des montagnes.
+J'etais a mi-cote de la colline; j'avais sous les yeux une arene
+magnifique: le camp francais a mes pieds, les feux de l'ennemi au loin,
+et Napoleon, general, au milieu de tout cela. Je fis bien des reflexions
+sur cette destinee qui s'offrait a moi, et sur cet homme de genie qui
+commandait a tant de destinees. Je me trouvai froid au milieu de ces
+travaux sanglants et de cette gloire funeste; seul peut-etre dans
+l'armee je ne regrettai pas de ne pas etre Napoleon. J'acceptai les
+horreurs de la guerre avec la force d'ame que donne la raison a celui
+qui ne peut pas reculer; mais en galopant le lendemain sur ces cranes
+que brisait le pied de mon cheval, sur ces cadavres qui gemissaient
+encore, je me sentis penetre d'une haine si profonde pour les hommes qui
+appelaient cela la gloire, et d'une aversion si insurmontable pour ces
+scenes hideuses, qu'une paleur eternelle s'etendit sur mon visage, et
+que mon exterieur prit cette glaciale reserve qu'il n'a jamais perdue
+depuis. Des ce jour, mon caractere rentra en lui-meme: je fis une espece
+de scission avec mes pareils, je me battis avec un desespoir et une
+repugnance qu'ils appelaient du sang-froid, et sur lesquels je ne
+m'expliquai jamais avec eux; car ces brutes n'eussent pas compris qu'il
+put se trouver parmi eux un homme qui n'aimat pas la vue et l'odeur du
+sang. Je les voyais se prosterner autour de l'ambitieux qui ouvrait tant
+d'arteres et se nourrissait de tant de larmes; et quand je le voyais,
+lui, marcher sur ces morts au milieu des nuees de vautours qu'il
+engraissait de chair humaine, j'avais envie de l'assassiner, afin d'etre
+maudit et massacre par ses adorateurs.
+
+Non, le genie sans la bonte, sans l'amour, sans le devouement, ne m'a
+jamais ni seduit ni tente. J'irai vivre aux pieds d'une femme, me
+disais-je, et j'aimerai un de ces etres faibles et sensibles qui
+s'evanouissent devant une goutte de sang. J'ai cherche la faiblesse et
+je l'ai trouvee; mais la faiblesse tue la force, parce que la faiblesse
+veut jouir et vivre, et parce que la force sait renoncer et mourir.
+
+Ne maudis pas ces doux amants qui vont profiter de ma mort. Ils ne sont
+pas coupables, ils s'aiment. Il n'y a pas de crime la ou il y a de
+l'amour sincere. Ils ont de l'egoisme, et ils n'en valent peut-etre que
+mieux. Ceux qui n'en ont pas sont inutiles a eux-memes et aux autres.
+Pour quiconque veut n'etre pas deplace dans la societe, il faut avoir
+l'amour de la vie et la volonte d'etre heureux en depit de tout.
+Ce qu'on appelle la vertu dans cette societe-la, c'est l'art de se
+satisfaire sans heurter ouvertement les autres et sans attirer sur soi
+des inimities facheuses. Eh bien! pourquoi hair l'humanite parce
+qu'elle est ainsi? C'est Dieu qui lui a donne cet instinct pour qu'elle
+travaillat elle-meme a sa conservation. Dans le grand moule ou il forge
+tous les types des organisations humaines, il en a mele quelques-uns
+plus austeres et plus reflechis que les autres, il a cree ceux-la de
+telle facon, qu'ils ne peuvent vivre pour eux-memes, et qu'ils sont
+incessamment tourmentes du besoin d'agir pour faire prosperer la masse
+commune. Ce sont des roues plus fortes qu'il engrene aux mille rouages
+de la grande machine. Mais il est des temps ou la machine est si
+fatiguee et si usee, que rien ne peut plus la faire marcher, et
+que Dieu, ennuye d'elle, la frappe du pied et la fracasse pour la
+renouveler. Dans ces temps-la, il y a bien des hommes inutiles, et qui
+peuvent prendre leur parti d'aimer et de vivre s'ils peuvent, de mourir
+s'ils ne sont pas aimes et s'ils s'ennuient.
+
+Tu me reproches de ne pas t'avoir pas assez aimee. Au moment de la mort,
+on peut tout se dire. Je dois te faire remarquer (c'est la premiere et
+la derniere fois) que nous etions dans une position delicate a l'egard
+l'un de l'autre. Tu es de tous les etres que j'ai connus celui vers
+lequel m'entrainait la plus ardente sympathie. Mais tu es jeune et
+belle, et je n'ai jamais su si tu etais ma soeur. Cette idee ne t'est
+jamais venue, tu m'as accepte pour ton frere, et lors meme que ta mere,
+qui ne le sait pas elle-meme, t'a dit que je ne l'etais pas, notre
+destinee a tous deux etait faite depuis longtemps, et nous ne pouvions
+plus nous aimer autrement que par le passe. Si nous avions su plus tot,
+et d'une maniere plus sure, que nous pouvions etre un homme et une femme
+l'un pour l'autre, notre vie a tous deux eut ete bien differente; mais
+l'incertitude eut rendu la seule idee de ce bonheur odieuse a tous deux.
+Je fis donc le sacrifice absolu et eternel de ce reve, la premiere fois
+que je soupconnai la possibilite de l'accueillir, et j'eteignis dans
+mon coeur une partie de mon amitie, de peur de donner le change a ma
+conscience.
+
+Que se fut-il passe entre nous si nous n'etions un peu plus forts
+qu'Octave et Fernande? quand il ne dependait que d'une parole incertaine
+ou mechante de madame de Theursan pour nous plonger dans des anxietes
+horribles! Pardonne-moi donc cette excessive prudence que tu n'as jamais
+comprise ni apercue, parce que ton ame, plus calme que la mienne, ne te
+la commandait pas. Grace a elle, je meurs pur, et mon coeur n'a pas ete
+souille d'une seule pensee que Dieu ait du hair et chatier.
+
+Maintenant songe, o mon amie! que tu ne peux me suivre dans la tombe.
+Quelque degoutee de la vie que tu sois, quelque isolee que tu doives te
+trouver par ma mort, tu ne peux la partager sans souiller ta memoire et
+la mienne de l'accusation qu'on a portee contre nous durant notre vie.
+Le monde ne manquerait pas de dire que tu etais ma maitresse, et que
+c'est un desespoir d'amour qui nous a fait chercher le suicide dans
+les bras l'un de l'autre. Tu sais comme Octave est soupconneux, comme
+Fernande est faible; eux-memes le croiraient. Ah! laissons-leur au moins
+mon souvenir sans tache, et qu'ils me respectent quand je ne serai plus,
+quand ce respect ne leur coutera plus rien.
+
+Mais ne m'accuse pas de t'avoir meconnue, o ma Sylvia, ma soeur devant
+Dieu! Je te l'ai dit cent fois, il n'y a que toi au monde qui ne m'aies
+jamais fait que du bien. Toi seule me comprenais, toi seule pensais
+comme moi. Il semblait qu'une meme ame nous animat, et que la plus noble
+partie te fut echue en partage. Comme tu m'as prefere a tes amants,
+je t'aurais preferee a mes maitresses, si je n'avais craint, en
+m'abandonnant a cette affection si vive, d'aller plus loin que je ne
+voulais. Toi, tu t'y livrais tranquillement, belle ame eternellement
+calme et solide! C'est que tu etais le diamant et moi la pierre qui le
+protege; mes desirs et mes transports ont toujours place entre nous,
+comme une sauvegarde, une amante qui recevait mes caresses, mais qui
+n'empechait pas ma veneration de remonter toujours vers toi. Vois comme
+je me fie a ta parole et quelle estime est la mienne: j'ose te reveler
+toutes les faiblesses, toutes les souffrances de mon coeur! Depuis que
+je te connais, je t'ai eue pour confidente et pour consolatrice, et
+avant toi je ne m'etais jamais livre a personne. Sois mon dernier espoir
+dans le monde que je quitte; du fond du cercueil, mon ame viendra encore
+s'informer avec sollicitude du bonheur de ceux que j'y laisse. Veille
+sur ta soeur, je te la confie: si tu veux que je meure en paix,
+laisse-moi emporter l'assurance que tu ne l'abandonneras jamais, toi qui
+es pleine de raison, et dont l'amitie vaut mieux que l'amour des autres.
+
+
+
+XCVII.
+
+DE JACQUES A SYLVIA.
+
+Des glaciers de Raus.
+
+Cette matinee est si belle, le ciel si pur et la nature entiere si
+sereine, que je veux en profiter pour finir en paix ma triste existence.
+Je viens d'ecrire a Fernande de maniere a lui oter a jamais l'idee que
+je finis par le suicide. Je lui parle de prochain retour, d'esperance et
+de calme; j'entre meme dans quelques details domestiques, et je lui fais
+part de plusieurs projets d'amelioration pour notre maison, afin qu'elle
+me croie bien eloigne du desespoir, et attribue ma mort a un accident.
+Toi seule es depositaire de ce secret d'ou depend tout son bonheur
+futur; brule toutes mes lettres, ou mets-les tellement en surete,
+qu'elles soient aneanties avec toi en cas de mort. Sois prudente et
+forte dans ta douleur; songe qu'il ne faut pas que je sois mort en vain.
+Je sors de mon auberge et n'y rentrerai pas. Peut-etre ne me tuerai-je
+que demain ou dans plusieurs jours; mais enfin je ne reparaitrai plus.
+Mon ame est resignee, mais souffrante encore; et je meurs triste, triste
+comme celui qui n'a pour refuge qu'une faible esperance du ciel. Je
+monterai sur la cime des glaciers, et je prierai du fond de mon coeur;
+peut-etre la foi et l'enthousiasme descendront-ils en moi a cette heure
+solennelle ou, me detachant des hommes et de la vie, je m'elancerai dans
+l'abime en levant les mains vers le ciel et en criant avec ferveur: "O
+justice! justice de Dieu!"
+
+[Illustration: En galopant le lendemain sur ces cranes.]
+
+Depuis cette derniere lettre adressee a Fernande, dont parle ici
+Jacques, et qui arriva a Saint-Leon en meme temps que ce billet a
+Sylvia, on n'entendit plus parler de lui; et les montagnards chez qui il
+avait loge firent savoir aux autorites du canton qu'un etranger
+avait disparu, laissant chez eux son porte-manteau. Les recherches
+n'amenerent aucune decouverte sur son sort; et, l'examen de ses papiers
+ne presentant aucun indice de projet de suicide, sa disparition fut
+attribuee a une mort fortuite. On l'avait vu prendre le sentier des
+glaciers, et s'enfoncer tres-avant dans les neiges; on presuma qu'il
+etait tombe dans une de ces fissures qui se rencontrent parmi les blocs
+de glace, et qui ont parfois plusieurs centaines de pieds de profondeur.
+(_Note de l'editeur_.)
+
+
+
+
+FIN DE JACQUES
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jacques, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES ***
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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