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+The Project Gutenberg EBook of Abélard, Tome II., by Charles de Rémusat
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Abélard, Tome II.
+
+Author: Charles de Rémusat
+
+Release Date: October 20, 2004 [EBook #13807]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABÉLARD, TOME II. ***
+
+
+
+
+Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team, from images generously made available by gallica
+(Bibliothèque nationale de France).
+
+
+
+
+
+
+ABÉLARD
+
+PAR
+
+CHARLES DE RÉMUSAT
+
+ Spero equidem quod gloriam eorum
+ qui nunc sunt posteritas celebrabit.
+
+ JEAN DE SALISBURY, disciple d'Abélard
+ _Metalogicus in prologo_.
+
+
+
+TOME DEUXIÈME
+
+DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD.
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+DE LA MÉTAPHYSIQUE D'ABÉLARD.--_De Generibus et Speciebus._--QUESTION
+DES UNIVERSAUX.
+
+La nature des genres et des espèces a donné lieu à la controverse la
+plus longue peut-être et la plus animée, certainement la plus abstraite,
+qui ait passionné l'esprit humain. Rien en effet ne ressemble moins à
+une question pratique, à une de ces questions mêlées aux intérêts du
+monde et aux affaires de la vie, que celle de savoir ce qu'il faut
+penser de la nature des idées générales. S'il existe une chose qui
+paraisse une simple curiosité scientifique, c'est assurément une
+recherche dont il est difficile de faire saisir l'objet même à bien
+des esprits cultivés. Cependant la durée de la controverse est un fait
+historique. Elle a commencé avant le moyen âge, et elle s'est maintenue
+à l'état de guerre civile intellectuelle, depuis le XIe siècle jusqu'à
+la fin du XVe, c'est-à-dire pendant plus de quatre cents ans. La chaleur
+et la violence même avec lesquelles cette guerre a été soutenue passe
+toute idée; et si le règne de la scolastique est à bon droit regardé
+comme l'ère des disputes, il en doit la réputation à la question des
+universaux.
+
+Aussi a-t-on pu dériver toute la scolastique de cette unique question.
+C'est Abélard lui-même qui a dit: «Il semblait que la science résidât
+tout entière dans la doctrine des universaux[1].» Et l'un des hommes
+qui ont décrit avec le plus de vivacité et jugé le plus librement
+les querelles de ce temps, Jean de Salisbury, voulant dépeindre la
+présomption de certains docteurs, s'exprime ainsi:
+
+Tout apprenti, dès qu'il sait joindre deux parties d'oraison, se tient
+et parle comme s'il savait tous les arts[2]; il vous apporte un système
+nouveau touchant les genres et les espèces, un système inconnu de Boèce,
+ignoré de Platon, et que par un heureux sort il vient tout fraîchement
+de découvrir dans les mystères d'Aristote; il est prêt à vous résoudre
+une question sur laquelle le monde en travail a vieilli, pour laquelle
+il a été consumé plus de temps que la maison de César n'en a usé à
+gagner et à régir l'empire du monde, pour laquelle il a été versé plus
+d'argent que n'en a possédé Crésus dans toute son opulence. Elle a
+retenu en effet si longtemps grand nombre de gens, que, ne cherchant que
+cela dans toute leur vie, ils n'ont en fin de compte trouvé ni cela
+ni autre chose; et c'est peut-être que leur curiosité ne s'est pas
+contentée de ce qui pouvait être trouvé; car de même que dans l'ombre
+d'un corps quelconque la substance corporelle se cherche vainement,
+ainsi dans les intelligibles qui peuvent être compris universellement,
+mais non exister universellement, la substance d'une solide existence ne
+saurait être rencontrée. User sa vie en de telles recherches, c'est le
+fait d'un homme oisif et qui travaille à vide. Purs nuages de choses
+fugitives, plus on les poursuit avidement, plus rapidement ils
+s'évanouissent; les auteurs expédient la question de diverses manières,
+avec divers langages, et quand ils se sont différemment servis des mots,
+ils semblent avoir trouvé des opinions différentes; c'est ainsi qu'ils
+ont laissé ample matière à disputer aux gens querelleurs....»
+
+[Note 1: _Ab. Op._, ep. i, p. 6.]
+
+[Note 2: Ces deux lignes sont dans le texte deux vers dont Jean dit
+qu'il ne se rappelle pas l'auteur:
+
+ Gartio (sic) quisque duas postquam scit jungere partes,
+ Sic stat, sic loquitur velut omnes noverit artes.
+
+_Policrat._, lib. VII, c. XII.--Voyez aussi Buddeus, _Observ. select._,
+XIX, t. VI, p. 161 et 163.]
+
+Ainsi parlait un écrivain qui faisait profession d'être de l'Académie,
+c'est-à-dire de douter un peu, et de s'en tenir aux choses probables,
+tout en se donnant pour fermement attaché au grand Aristote, qu'il
+regardait comme l'auteur de la science du probabilisme, sans doute pour
+avoir défini le raisonnement dialectique le raisonnement probable[3].
+Jean de Salisbury n'estimait guère la question ni les systèmes qu'elle
+avait enfantés; mais il était frappé de l'importance de fait d'une
+question qui avait donné plus de peine à conduire que l'empire romain.
+Il s'étonnait de la violence des disputes qu'elle allumait de son
+temps; et cependant il n'avait pas vu la querelle dégénérer en combat
+véritable, ni le pugilat et les armes employés à l'aide d'une thèse de
+dialectique. Il n'avait pas vu le sang rougir le pavé de l'Université,
+si ce n'est quelquefois sous le fouet des maîtres, ni le pouvoir
+spirituel ou temporel déployer ses rigueurs, pour intimider ou punir
+le crime d'errer sur la nature des idées abstraites[4]. Mais il
+reconnaissait dans la question des universaux le thème éternel des
+bruyants débat du monde savant. «Là sont,» disait-il, «les grandes
+pépinières de la dispute, et chacun ne songe à recueillir dans les
+auteurs que ce qui peut confirmer son hérésie. Jamais on ne s'éloigne de
+cette question; on y ramène, on y rattache tout, de quelque point que
+soit partie la discussion. On croit se trouver avec ce peintre dont
+parle un poète, et qui pour toutes les occurrences ne savait d'aventure
+retracer qu'un cyprès[5]. C'est la folie de Rufus épris de Névia, de qui
+rien ne peut le distraire. _Il ne pense qu'à elle, ne parle que d'elle;
+si Névia n'était pas, Rufus serait muet_[6]. C'est qu'en effet la chose
+la plus commode pour philosopher est celle qui prête le plus à la
+liberté de feindre ce qu'on veut, et qui par sa difficulté propre et par
+l'inhabileté des contendants, donne le moins la certitude.»
+
+[Note 3: _Toplo._, I, 1.]
+
+[Note 4: _Metal._, t. I, c. xxiv.--Voyez les citations de Louis Vives et
+d'Érasme dans Dugald Stewart (_Phil. de l'esp. hum._, c. iv, sect. iii).
+Les réalistes et les nominaux se sont mutuellement accusés d'avoir fait
+brûler leurs adversaires sous prétexte d'hérésie.]
+
+[Note 5: _Poller._, I. VII. c. xii.]
+
+[Note 6: Il cite ici une épigramme de Coquus, Ce Coquus n'est pas autre
+que Martial, de qui une épigramme assez jolie contient ce vers:
+
+ ... Si non sit Navia, mutus erit.
+ (L. I, ep. LXIX.)
+]
+
+Voilà donc le fait bien établi; c'était un sujet infini, une source
+intarissable de disputes et de systèmes. C'était le seul problème, le
+premier intérêt, la grande passion; les docteurs en parlaient sans
+relâche, comme les amants ridicules de leur maîtresse.
+
+Et nous-mêmes, ne revenons-nous pas continuellement à cette question
+des universaux? Elle est toujours tellement près des autres questions
+dialectiques qu'on n'a pu, sans la rencontrer sur ses pas, parcourir
+le champ de la logique d'Abélard. Déjà nous savons comment elle s'est
+introduite dans le monde; comment elle était à la fois posée et
+compliquée par les antécédents du péripatétisme scolastique; comment
+enfin Abélard, intervenant entre deux opinions absolues, a pu rendre à
+l'opinion tierce qu'il a soutenue une importance toute nouvelle. Il ne
+l'avait pas inventée; mais il l'a rajeunie et remise en honneur: elle a
+passé pour son ouvrage.
+
+On a vu que la controverse des universaux avait sa racine dans
+l'antiquité[7]. Aussitôt qu'elle naît, elle doit produire le
+nominalisme; car la première fois qu'on entre en doute sur la nature
+des idées générales, ou qu'on se demande à quoi l'on pense lorsqu'on
+prononce un terme général, il est naturel de se dire d'abord que l'être
+général n'existe pas et ne peut exister, puisque la sensation n'en a
+jamais perçu aucun, et que la raison ne peut concevoir comme réelle que
+l'existence individuelle; ensuite, de conclure que la généralité n'est
+qu'une manière humaine de concevoir les choses ou de les exprimer
+(conceptualisme et nominalisme). Le premier germe de cette doctrine
+nous est donné par l'histoire dans l'école de Mégare. Cette secte avait
+soutenu 1° que la comparaison est impossible, excepté du semblable à
+lui-même (Euclide); 2° qu'une chose ne peut être affirmée d'une autre,
+puisqu'elle ne saurait lui être identique (Stilpon); 3° que celui qui
+dit _homme_ ne dit personne, puisqu'il ne dit ni celui-ci, ni celui-là
+(Stilpon)[8]. On voit reparaître tous ces principes dans la scolastique
+du moyen âge; le second surtout se retrouve dans Abélard, qui ne savait
+peut-être pas que l'école mégarique eût existé; et ce n'est pas sans
+raison que les historiens de la philosophie placent le nom de Stilpon à
+l'origine du nominalisme. Cette origine, au reste, n'est pas faite pour
+lui ôter cette couleur de philosophie négative et ces apparences de
+tendance à l'éristique et au nihilisme que les critiques lui reprochent.
+
+[Note 7: Voyez le c. ii du présent livre, t. I, p. 344.]
+
+[Note 8: Euclide. [Grec: Ton dia tês parabolês logon anêrii, legôn êtoi
+ex omoisin auton, ê ex anomoiôn synistasthai], etc., Laert., I. II, c.
+x.--Stilpon. [Grec: Eteron eterou mê katêgoristhai.... oti ôn oi logoi
+eteroi tauta etera esti, kai eti ta etera kechôriothai allêlôn.]
+Plutarch., adv. Coloi., xxii, xxiii.--[Grec: Anerii kai ta eioê, kai
+elege ton legonta anthropon einai, mêdena oute gar tonoe legein, oute
+tonoe.] Laert., I, II, c. xii, 7.]
+
+Zénon fut le disciple de Stilpon. Plus réservés que les mégariens,
+les stoïciens développèrent les mêmes idées, au moins dans le sens du
+conceptualisme, et n'échappèrent point au danger d'une logique plus
+ingénieuse que sensée. Aussi a-t-on imputé à leur influence tout ce que
+la scolastique présente de sophistique subtilité[9]. Historiquement,
+de tels rapports seraient peut-être difficiles à prouver, quoique les
+analogies soient réelles; mais on se rencontre sans s'imiter.
+
+[Note 9: Brucker, _Hist. crit. Phil._, t. III, p. 660, 679, 719 et 804.]
+
+Enfin, Aristote et Platon avaient établi chacun une doctrine originale;
+celui-ci, en atténuant et supprimant la difficulté de la question par
+l'attribution d'une existence réelle aux types généraux des choses, aux
+idées invisibles, l'exemplaire et l'objet des idées générales; celui-là,
+en adoptant le principe négatif, qu'il n'y a rien en acte qui soit
+universel, mais en tempérant les conséquences de cet individualisme,
+soit par la théorie de l'existence en acte et en puissance, soit par
+la distinction de la forme et de la matière, soit par l'admission des
+substances secondes et des formes substantielles. De là cependant deux
+doctrines: l'une, le réalisme idéaliste; l'autre qu'on pourrait appeler
+le formalisme, et qui, en conservant des traces de réalisme, pouvait
+mener aux conséquences avouées des conceptualistes et des nominaux. Ces
+deux grandes doctrines, protégées par des noms immortels, n'avaient
+jamais été complètement oubliées.
+
+Depuis Aristote et Platon, il y avait donc au moins deux opinions sur
+la question, qui n'avait pas toujours conservé la même forme ni la
+même portée. Comme, parmi les idées, les unes sont des idées de choses
+sensibles, les autres des idées de choses insensibles, cette différence
+avait engendré celle des doctrines et produit les diverses solutions
+d'un problème unique.
+
+Dans l'antiquité, deux grandes écoles avaient pris parti contre les
+idées des choses sensibles, en révoquant en doute ces choses mêmes. La
+secte éléatique niait les choses sensibles, prétendant démontrer leur
+impossibilité rationnelle, et elle ouvrait ainsi la porte à toutes les
+sortes de scepticisme. Platon, sans aller aussi loin, osa n'attribuer
+qu'une réalité imparfaite aux choses sensibles, accusant ainsi la
+sensation et les idées qu'elle suggère d'une certaine infidélité. Ce qui
+échappe aux sens lui avait paru plus réel que ce que les sens atteignent
+et manifestent.
+
+Mais les idées des choses non sensibles ne sont pas toutes de même
+espèce, parce que les choses non sensibles ne sont pas toutes de même
+nature. Toute doctrine qui les confond et les enveloppe dans une
+proscription commune, manque de justesse et de pénétration. Peut-être
+Épicure, peut-être Démocrite ont-ils mérité ce reproche. L'injustice
+ou l'ignorance pourraient seules l'adresser à cet Aristote qui a tant
+méprisé Démocrite. Certes il a reconnu comme réelles bien des choses
+non sensibles, et l'invisible eut souvent la foi de l'auteur de la
+Métaphysique, de celui qui disait qu'il n'y a de science que de
+l'universel[10]. Mais quel invisible, s'il y en a plusieurs? Quelles
+sont les distinctions à faire parmi les idées des choses non sensibles?
+
+[Note 10: _Analyt. post._, I, XXX.--Met., III, iv et vi.]
+
+D'abord, les idées sensibles ou souvenirs des individus donnent
+naissance immédiatement à deux sortes d'idées. La première se compose
+des idées des qualités perçues dans les individus. Ces idées, souvenirs
+de sensations, une fois qu'elles sont détachées de ces souvenirs, ne
+représentent plus rien de réellement individuel, ni qui soit accessible
+aux sens en dehors des individus; elles sont donc, à la rigueur et
+prises isolément, des idées de choses non sensibles, quoiqu'elles soient
+les souvenirs ou conceptions des modes sensibles que l'expérience nous
+témoigne dans les individus. Conçues en elles-mêmes et séparément, elles
+représentent les qualités abstraites de tout sujet, et c'est pour cela
+qu'on les appelle communément idées abstraites.
+
+La seconde classe d'idées de choses non sensibles à laquelle donne lieu
+le souvenir des choses sensibles, est celle des idées des qualités
+en tant que communes aux individus semblables, lesquelles qualités,
+considérées dans les êtres qui les réunissent, servent à distribuer
+ceux-ci en diverses collections. Ces collections sont les genres et
+les espèces. Les idées de ces collections sont des idées de choses non
+sensibles, quoique d'une part ces collections comprennent tous les
+individus accessibles aux sens, et que de l'autre ces idées soient les
+souvenirs des qualités observées chez les individus que les sens ont
+fait connaître. Mais, d'un côté, le genre ou l'espèce comprennent tous
+les individus, et nul ne peut avoir observé tous les individus. De
+l'autre, les idées de genre ou d'espèce font abstraction des individus,
+pour résumer ce qu'ils ont de commun; et ce qu'ils ont de commun ne peut
+être perçu par les sens hors d'eux-mêmes. Les idées de genre et d'espèce
+ne sont donc ni des souvenirs directs de sensations, ni seulement des
+souvenirs de sensations, quoiqu'elles contiennent des souvenirs de
+sensations. Elles comprennent plus que les sens n'en ont vu.
+
+Ainsi, même pour ceux qui n'admettent pas d'autres éléments dans les
+idées abstraites ou de qualité et dans les idées universelles ou de
+genre et d'espèce que la sensation rappelée, décomposée, généralisée,
+ces idées renferment quelque chose de non senti et quelque chose de non
+sensible. Elles ne sont pas de pures idées des choses sensibles. Il y a
+dans les idées de genre et d'espèce, non-seulement l'idée abstraite
+de qualité; mais encore une induction qui conclut de l'expérience
+à l'existence des qualités semblables dans les individus réels ou
+seulement possibles autres que ceux qu'on a pu observer; et cette
+induction s'appliquant ou pouvant s'appliquer à ce qu'on n'a jamais vu,
+à ce qu'on ne verra jamais, à ce qu'on ne saurait voir, il s'ensuit que,
+dans ces idées, il y a déjà la conception de l'invisible.
+
+Une psychologie un peu sévère y verrait bien autre chose, et dans
+la formation des idées de genre et d'espèce, dans celle des idées
+abstraites, dans la notion même des individus observés, elle démêlerait
+et constaterait bien d'autres idées, fruits de l'intelligence, et qui ne
+correspondent à rien d'individuel ni de sensible. Telles sont les idées
+d'être, de substance, d'essence, de nature, etc. Telles sont encore
+celles de cause, d'action, etc. Là encore se trouveraient des idées de
+choses non sensibles, dont la théorie de l'abstraction, telle que nous
+venons de la rappeler, ne suffirait pas à expliquer l'origine. Pour la
+production de ces idées, des philosophes ont admis une sorte d'induction
+particulière; et, dans tous les cas, comme elles ne sont pas des idées
+de pures qualités ni de genre et d'espèce, ce sont des idées abstraites
+d'une nouvelle classe, idées encore plus abstraites, c'est-à-dire encore
+plus éloignées des réelles substances individuelles, que les autres
+idées placées jusqu'ici hors du cercle des idées sensibles.
+
+Enfin, il est des choses substantielles et réelles qui, bien
+qu'inaccessibles aux sens, sont l'objet de la pensée. Dieu n'est pas
+une qualité, un genre, une espèce; c'est le nom et l'idée d'un être
+déterminé, réel, et pourtant inaccessible aux sens. L'âme est aussi le
+nom d'un de ces êtres dont l'existence individuelle peut être conçue et
+affirmée, quoique aucune sensation ne la manifeste. Le monde n'est pas
+non plus une idée abstraite, ni un genre, ni une espèce, c'est un tout
+réel et même individuel qui n'est que conçu, et dont le nom exprime une
+idée beaucoup plus large que le souvenir d'aucune sensation.
+
+Il suit que les idées des choses non sensibles peuvent se diviser ainsi:
+1° Idées d'êtres déterminés et substantiels, inaccessibles aux sens,
+_Dieu, une âme_, etc. 2° Idées de choses inaccessibles aux sens, mais
+qui ne sont pas aussi nécessairement conçues comme des substances,
+_force, cause, nature, essence_, etc. 3° Idées de touts dont quelques
+parties ou quelques propriétés seulement sont accessibles aux sens, _le
+ciel, l'espace, le monde_, etc. 4° Idées de collections ou de touts
+partiels dont les éléments individuels ne sont pas tous perçus, le plus
+grand nombre en étant seulement conçu, _règne inorganique, système des
+plantes_, etc. 5° Idées des collections fondées sur une essence commune
+ou plutôt idées d'essences génériques ou spéciales; c'est proprement
+l'idée de genre et d'espèce. 6° Idées de qualités ou modes plus ou
+moins voisins ou éloignés des attributs essentiels; ce sont les idées
+abstraites proprement dites.
+
+Toutes ces idées, que la grammaire appelle indistinctement abstraites,
+sont dans le langage et dans l'esprit humain. Y sont-elles toutes au
+même titre? Doivent-elles être rangées sous le même nom et sous la même
+loi?
+
+Quelques philosophes l'ont pensé; mais leur autorité n'est pas grande.
+Le sensualisme a toujours incliné vers cette erreur; l'idéologie pure
+y tend. Cependant tous les sectateurs éclairés de l'idéologie ou du
+sensualisme s'en sont jusqu'à un certain point préservés. Celui qu'on
+leur donne habituellement pour chef, bien qu'il ne puisse être confondu
+avec eux, Aristote, n'a nié ou méconnu aucune classe d'idées de choses
+non sensibles. Il les admet et les emploie toutes; mais il ne les range
+pas toutes sur la même ligne. Seulement, ne reconnaissant d'existence
+que l'existence déterminée, il semble avoir refusé la réalité aux objets
+propres et directs des idées qui ne sont pas individuelles. Mais ces
+idées en elles-mêmes, il les a tenues pour réelles, pour vraies, pour
+valables, et les conceptions pures de l'esprit humain n'ont nulle part
+joué un plus grand rôle que dans le péripatétisme.
+
+Quatorze siècles après lui, on a de nouveau examiné le fond de ces
+idées; et d'abord on a mis hors de question les idées de substances
+invisibles, comme _Dieu, ange, âme_, et les idées de qualités proprement
+dites, de celles qui n'existent réellement que dans les sujets
+individuels, comme les adjectifs _blanc, rouge, dur_, etc., et les
+substantifs abstraits qui y répondent. Les premières de ces idées sont
+des êtres[11], les secondes des accidents. Il est resté: 1° Les idées
+de certaines choses non sensibles qui sont comme les conceptions
+nécessaires de l'esprit (_substance, essence, cause_, etc.), attributs
+les plus généraux des choses, analogues aux catégories ou prédicaments
+des aristotéliciens. 2° Les idées de certaines qualités essentielles
+qui sont la base et la condition des essences; ces idées, difficiles
+à exprimer, sont les _formes essentielles_ du péripatétisme et de la
+scolastique. 3° Les idées des essences qui sont le fondement des genres
+et des espèces; ce sont les universaux proprement dits. 4° Les idées des
+touts qui sont ou les collections d'individus autres que les genres et
+les espèces, ou des composés déterminés de parties formant ensemble une
+unité de conception.
+
+[Note 11: Les premières n'ont pas été constamment et sans exception
+mises hors du débat, et nous voyons dans Abélard qu'une secte, observant
+que Dieu ne pouvait être ni accident, ni espèce, ni genre, ni forme,
+etc., soutenait qu'il n'était rien. Voyez ci-après I. III, c. ii.]
+
+Toutes ces idées ont un caractère commun: elles sont désignées par des
+noms généraux, ce qui fait qu'elles peuvent toutes être appelées des
+universaux. Sur elles toutes, la querelle des universaux pouvait à
+la rigueur s'élever, car toutes étaient atteintes dans leur réalité
+objective immédiate par le principe qu'il n'y a de réel que l'individu.
+Cependant c'est sur la troisième classe d'idées que la querelle a
+surtout éclaté. Voici pourquoi. Si l'on décompose le genre ou l'espèce,
+on trouve des réalités incontestables, lorsqu'on arrive aux individus.
+Cependant la conception du genre ou de l'espèce n'est pas celle des
+individus; qu'est-elle donc? On ne peut lui refuser toute réalité,
+puisqu'elle comprend les individus qui sont réels, et cependant, comme
+elle n'est pas la conception même des individus qui sont seuls réels,
+elle est la conception de quelque chose qui n'est pas réel. Ainsi les
+idées de genre et d'espèce n'ont point de réalité immédiate, quoique
+médiatement elles soient fondées sur des réalités. De là des équivoques
+et des difficultés sans nombre. Les autres idées non sensibles dont
+les objets se résolvaient moins facilement en réalités, offraient un
+caractère plus évident d'abstraction; c'étaient ces idées scientifiques
+_d'être, d'essence, de cause_, au lieu que les idées des genres et
+des espèces avaient une face changeante qui piquait la curiosité et
+embarrassait la subtilité.
+
+Or donc, tandis que les universaux avaient été assez généralement pris
+pour des conceptions formées en conséquence plus ou moins éloignée
+de l'existence d'individus réels, deux opinions presque absolues
+se produisirent au moyen âge. D'un côté, la doctrine de Platon,
+imparfaitement connue, qui attribuait aux idées universelles des types
+primitifs et des essences immuables, devint l'affirmation directe de
+l'existence d'essences universelles subsistant dans les genres mêmes
+et les espèces; ce fut là le réalisme. D'un autre côté, la doctrine
+aristotélique, portant que la substance proprement dite est
+nécessairement particulière, et qu'il n'y a point d'existence
+universelle, quoique les universaux soient les conceptions générales
+de réalités individuelles, s'exagéra à ce point de ne plus même les
+admettre à titre de conception, et outrant le principe du sensualisme,
+elle les réduisit à de purs noms, _meroe voces, flatus vocis_. Ce fut là
+le nominalisme.
+
+Roscelin, et probablement Jean le Sourd, son maître, traita de noms
+et de mots, non-seulement les genres et les espèces, mais tout ce
+que l'idéologie appelle idées abstraites. Comme il n'admit que les
+individus, il nia les touts et les parties; les touts, en tant que
+formés d'individus, les parties, en tant que n'étant pas des individus
+entiers; de sorte que pour lui des individus réels composaient des touts
+imaginaires, et des parties imaginaires composaient des individus réels.
+Ces excès amenèrent l'excès de réalisme où tomba Guillaume de Champeaux,
+du moins au témoignage d'Abélard. Il soutint qu'une seule et même
+essence existait dans tous les individus, dont la diversité dépendait
+tout entière de la variété des accidents. Dans cette doctrine, la
+diversité des sujets des accidents semble s'anéantir, et comme toutes
+les espèces, aussi bien que les individus, comme tous les genres, aussi
+bien que les espèces, tombent sous la loi commune de la conception
+d'essence, cette doctrine, si elle a été fidèlement représentée,
+aurait réduit l'univers à ces termes: unité de substance, diversité de
+phénomènes.
+
+Entre ces deux systèmes absolus, Abélard crut trouver la vérité en
+prenant un milieu. Il produisit une doctrine qui, sans être neuve pour
+le fond, l'était par quelques détails et quelques expressions, et qui
+a été tour à tour appelée le conceptualisme ou confondue avec le
+nominalisme. En effet, une analyse exacte la réduirait peut-être
+au premier de ces systèmes, lequel lui-même penche vers le second.
+Cependant il est plus difficile qu'on ne croit de bien déterminer la
+doctrine d'Abélard; nous essaierons de le faire, après l'avoir exposée;
+mais de son temps même, il ne nous paraît pas qu'on l'ait bien jugée, et
+comme il combattait vivement le réalisme, ou plutôt dans le réalisme les
+essences générales, il fut compté tout simplement avec les nominalistes.
+
+Voici le jugement de deux contemporains très-éclairés, tous deux versés
+dans les sciences de leur siècle, et dont aucun ne partageait, même à un
+faible degré, les préjugés et les passions qui persécutèrent Abélard;
+tous deux appartenaient à ce qu'on pourrait appeler, sans trop forcer
+les mots, le parti libéral dans l'Église. L'un, Othon, évêque de
+Frisingen, fils d'un saint, mais oncle de l'empereur Frédéric
+Barberousse, avait étudié la dialectique à l'école de Paris, et il a
+excusé les opinions théologiques qu'on reprochait à Gilbert de la Porrée
+d'avoir empruntées d'Abélard. L'autre, Jean de Salisbury, évêque de
+Chartres, ami des lettres, amateur très-instruit de la dialectique, et
+qui a écrit sur la philosophie avec beaucoup d'esprit, avait suivi les
+leçons d'Abélard; il l'admirait, il l'aimait, et il a presque dit de lui
+que pour égaler les anciens il ne lui manquait que l'autorité[12]. Tous
+deux n'ont vu dans Abélard qu'un nominaliste.
+
+[Note 12: _Metal_., I. III, c. iv.]
+
+«Abélard,» dit Othon, «eut d'abord pour précepteur un certain Rozelin
+qui, le premier de notre temps, établit dans la logique la doctrine des
+mots (_sententiam vocum_)... Tenant dans les sciences naturelles pour
+la doctrine des mots ou des noms, Abélard l'introduisit dans la
+théologie[13].»
+
+[Note 13: _De Gest. Frider_. I, I. I, c. xlvii.--Cf. Brucker, t. III, p.
+685.]
+
+Jean de Salisbury se plaît à raconter l'histoire des écoles de son temps
+et à rattacher toutes leurs prétentions et toutes leurs dissidences à
+la question des universaux; par deux fois il a exposé avec détail les
+solutions diverses qu'elles en avaient données. Nous avons cité une
+bonne partie de ce qu'il dit dans un de ses ouvrages, prenons dans un
+autre une citation plus longue et qui paraîtra curieuse[14].
+
+[Note 14: _Metal_., I. II, c. xvii.]
+
+ «Tous cependant ici veulent pénétrer la nature des universaux, et
+ cette question des plus hautes, d'une recherche si difficile, ils
+ s'efforcent, contre l'intention de l'auteur (Porphyre), de la
+ résoudre.
+
+ «L'un donc fait tout consister dans les mots, quoique cette opinion
+ ait aujourd'hui disparu presque entièrement aveo Roscelin, son
+ auteur[15].
+
+ [Note 15: Dans le _Policraticus_, Jean de Salisbury s'exprime ainsi:
+ «Il y a eu des gens qui disaient que les genres et les espèces
+ étaient les voix elles-mêmes; mais cette opinion a été rejetée et a
+ promptement disparu avec son auteur.» (L. VII, c. xii.)]
+
+ «Un autre ne voit que les discours (_sermones intuetur_), et y
+ ramène de force tout ce qu'il se souvient d'avoir lu quelque part
+ touchant les universaux[16]. C'est dans cette opinion que se laissa
+ surprendre le péripatéticien palatin, notre cher Abélard, qui a
+ laissé beaucoup de sectateurs et de témoins de cette doctrine, et
+ qui en conserve encore quelques-uns. Ce sont mes amis; quoique, à
+ vrai dire, la plupart du temps ils contraignent et torturent la
+ lettre des auteurs au point que le coeur le plus dur en aurait
+ pitié. Ils tiennent pour monstrueux qu'une chose s'affirme d'une
+ chose, quoique Aristote soit l'auteur de cette monstruosité et qu'il
+ dise très-souvent qu'une chose s'affirme d'une chose, ce qui est
+ bien connu de tous ceux à qui ses ouvrages sont familiers, s'ils
+ veulent être de bonne foi.
+
+ [Note 16: Il en est cependant encore qui sont surpris sur leurs
+ traces (des nominalistes), quoiqu'ils rougissent d'épouser
+ ouvertement l'auteur ou le système, et qui, s'attachant aux noms
+ seuls, assignent au discours tout ce qu'ils soustraient aux choses
+ et aux conceptions.» (_Id._, _ibid_.)]
+
+ «Un autre s'attache aux concepts (_in intellectibus_), et dit que
+ les genres et les espèces ne sont que cela[17]. Le prétexte est pris
+ de Cicéron et de Boèce, qui citent Aristote comme l'auteur de cette
+ doctrine que les genres et les espèces doivent être regardés comme
+ des notions. «La notion,» disent-ils, «est une connaissance de
+ chaque chose, qui résulte de la perception antérieure de sa forme
+ et qui a besoin d'être éclaircie.» Et ailleurs: «La notion est une
+ certaine intelligence et une conception simple de l'âme.» Ainsi tous
+ les textes sont détournés pour que le concept ou la notion embrasse
+ l'universalité des universaux.
+
+ [Note 17: «D'autres considèrent les conceptions, et affirment que
+ c'est elles qu'il faut voir sous les noms des universaux.» (_Id_.,
+ _ibid_.)]
+
+ «De ceux qui tiennent pour les choses, les opinions aussi sont
+ nombreuses et diverses.
+
+ «Ainsi celui-ci, de ce que tout ce qui est un est en nombre (_in
+ numero est_, a l'existence numérique), conclut que la chose
+ universelle est une en nombre (existe en unité numérique) ou n'est
+ absolument pas; mais comme il est impossible que les substantiels ne
+ soient pas, dès que ce dont ils sont les substantiels existe, nos
+ gens recueillent finalement les universaux pour les unir en
+ essence aux individus[18]. Dans ce système de la _répartition des
+ états_[19], on a pour chef Gautier de Mortagne, et l'on dit que
+ Platon est individu en tant que Platon, espèce en tant qu'homme,
+ genre en tant qu'animal, mais genre subalterne, et en tant que
+ substance, genre suprême ou des plus généraux (_generalissimum_).
+ Cette opinion a compté quelques défenseurs, mais il y a longtemps
+ que personne ne la professe plus.
+
+ [Note 18: «Se saisissant des sensibles et autres individus, et
+ reconnaissant qu'ils ont seuls l'être véritable, il les fait passer
+ par différents états, au moyen desquels il constitue dans les
+ individus mêmes et ce qui est le plus général et ce qui est le plus
+ spécial (l'universel et la singulier).» (_Id., ibid_.)]
+
+ [Note 19: _Partiuntur status_, (_Id., ibid_.)]
+
+ «Celui-là soutient les idées; rival de Platon, imitateur de Bernard
+ de Chartres, il dit que hors d'elles rien n'est espèce ou genre; or,
+ l'idée est, suivant la définition de Sénèque, l'exemplaire éternel
+ des choses de la nature, et comme ces exemplaires ne sont ni sujets
+ à la corruption, ni altérés par les mouvements qui meuvent les
+ individus, et qui, se succédant presque à chaque moment, les
+ font écouler sans cesse différents d'eux-mêmes, ils doivent être
+ proprement et véritablement appelés les universaux. En effet, les
+ choses individuelles sont jugées indignes de l'attribution d'un nom
+ substantif; jamais stables, toujours fugaces, elles n'attendent même
+ pas l'appellation, car elles changent tellement de qualités, de
+ temps, de lieux et de propriétés de mille sortes, que toute leur
+ existence paraît, non un état durable, mais une transition mobile.
+ Nous appelons être, dit Boèce, ce qui ni n'augmente par la tension
+ ni ne diminue par la rétraction, mais se conserve toujours soutenu
+ par l'appui de sa propre nature: ce sont les quantités, les
+ qualités, les relations, les lieux, les temps, les habitudes, et
+ tout ce qui se trouve en quelque sorte faire un avec les corps.
+ Les choses jointes aux corps paraissent changer, mais demeurent
+ immutables dans leur nature; ainsi les espèces des choses demeurent
+ les mêmes dans les individus passagers, comme dans les eaux qui
+ coulent, le courant en mouvement demeure un fleuve; car on dit que
+ c'est le même fleuve, d'où ce mot de Sénèque, étranger pourtant à ce
+ sujet: _Nous descendons et ne descendons pas deux fois dans le même
+ fleuve._ Or ces idées, c'est-à-dire les formes exemplaires, sont les
+ raisons (définitions) primitives des choses, elles ne reçoivent ni
+ accroissement ni diminution; stables et perpétuelles, tout le monde
+ corporel périrait qu'elles ne pourraient mourir. Le nombre entier
+ des choses corporelles subsiste dans ces idées, et ainsi que me
+ semble l'établir Augustin dans son livre sur le libre arbitre, comme
+ elles sont toujours, il a beau arriver que les choses corporelles
+ périssent, le nombre des choses n'en augmente ni ne diminue. Ce
+ que ces docteurs promettent est grand sans doute et connu des
+ philosophes amis des hautes contemplations, mais, comme Boèce et
+ beaucoup d'autres auteurs l'attestent, rien n'est plus éloigné du
+ sentiment d'Aristote, car lui-même, on le voit clairement par ses
+ livres, est très-souvent contraire à ce système. Bernard de Chartres
+ et ses sectateurs ont pris beaucoup de peine pour mettre l'accord
+ entre Aristote et Platon; mais je pense qu'ils sont venus trop tard
+ et qu'ils ont travaillé vainement pour réconcilier des morts qui
+ toute leur vie se sont contredits.
+
+ «Aussi un autre, pour exprimer Aristote, attribue-t-il, avec
+ Gilbert, évêque de Poitiers, l'universalité aux formes natives, et
+ il s'évertue pour expliquer leur uniformité[20]. Or la forme native
+ est l'exemple de l'original[21], et elle ne s'arrête pas dans
+ l'esprit de Dieu, mais elle est inhérente aux choses créées; elle
+ s'appelle en grec [Grec: eidos], étant à l'idée ce que l'exemple est
+ à l'exemplaire; sensible dans une chose sensible, elle est conçue
+ insensible par l'esprit, singulière aussi dans les singuliers, mais
+ universelle dans tous.
+
+ [Note 20: «Il en est qui, à la manière des mathématiciens,
+ abstraient les formes et rapportent aux formes tout ce qui se dit
+ universaux.» (_Id., ibid._.)]
+
+ [Note 21: _Exemplum originalis_; il vaut mieux lire probablement
+ _exemplum originale_.]
+
+ «Il y en a un qui, avec Joslen, évêque de Soissons, attribue
+ l'universalité aux choses rassemblées en une et la refuse aux
+ individus. Mais quand de là il en a fallu venir à l'explication des
+ autorités, il souffre grande douleur, ne pouvant, dans beaucoup de
+ passages, supporter la grimace du texte indigné.
+
+ «Il est quelqu'un enfin qui appelle à son aide une nouvelle langue,
+ faute d'être assez habile dans la langue latine; car lorsqu'on lui
+ parle de genres et d'espèces, tantôt il dit qu'il faut entendre
+ par là des choses universelles, tantôt il explique que ce sont les
+ _manières_ des choses. Où a-t-il trouvé ce nom? Dans quel auteur
+ cette distinction? Je ne le sais, si ce n'est dans les glossaires ou
+ dans le langage des modernes docteurs; mais je ne vois pas ce qu'ici
+ ce mot veut dire, s'il ne signifie ou la collection des choses
+ de Joslen, ou la chose universelle, ce qui d'ailleurs répugne à
+ recevoir ce nom de _manière_. Et ce nom, l'interprétation ne le peut
+ ramener qu'à ces deux sens: la manière est ou le nombre des choses
+ ou l'état permanent de la chose.
+
+ «Et il ne manque pas de gens qui ne considèrent que les états des
+ choses et disent que les états sont les genres et les espèces.»
+
+Cette exposition des systèmes est intéressante, quoique l'on pût en
+contester l'exactitude[22]. Ainsi il serait difficile de démontrer les
+titres des partisans de Joslen, ou même de ceux de Gautier de Mortagne,
+si leurs opinions sont bien rendues, à se voir classer parmi les
+réalistes, les uns n'admettant d'universalité que la totalité
+collective, les autres réunissant dans chaque individu tous les
+caractères et tous les degrés de généralité et de particularité. De
+même, nous n'acceptons pas sans examen le jugement sur la doctrine
+d'Abélard. Mais nous le prenons comme un fait, et nous voyons que le
+premier en date des historiens de la philosophie du XIIe siècle, plaçant
+entre le conceptualisme que lui-même professait et le nominalisme
+de Roscelin, Abélard le Palatin, assigne au dernier une doctrine
+intermédiaire qui, procédant de l'un et conduisant à l'autre, a pu être
+successivement confondue avec tous les deux. On s'explique comment des
+historiens postérieurs, entre autres Brucker, ont pu distinguer de la
+doctrine d'Abélard le conceptualisme, qui, disait-il, _s'écartait un peu
+de son hypothèse_[23]; tandis que d'autres ont fait du conceptualisme
+l'hypothèse même d'Abélard et sont parvenus à l'en faire passer pour le
+créateur.
+
+[Note 22: Voyez la critique qu'en a faite Meiners. (_De Nomin. ac Real.
+init._--Soc. Gotting. _Comment_., t. XII, pars II, p. 31.)]
+
+[Note 23: _Nominales, deserta paulo Aboelardi hypothese conceptuales
+dicti sunt._, Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 908.]
+
+Quoi qu'il en soit, prenons pour convenu ce point historique, Abélard a
+été jugé du parti des nominalistes; et, selon Jean de Salisbury, il ne
+s'est distingué d'eux qu'en ce qu'il imputait à l'oraison ce qu'ils
+attribuaient aux simples mots. Cette opinion n'aurait, suivant le
+même auteur, séduit Abélard que parce qu'elle était la plus facile à
+comprendre. Il aimait mieux, en effet, soutenir _une idée puérile, une
+doctrine d'enfant, que se rendre obscur avec une gravité de philosophe_,
+et, suivant le précepte de saint Augustin, il sacrifiait au désir de
+se faire entendre, _serviebat intellectui rerum_[24]. Nous avouons
+que cette fois il n'y aurait pas réussi avec nous, et la nuance de
+nominalisme qu'on lui attribue nous parait insaisissable[25]. On
+verra dans l'exposé donné par lui-même si ses sentiments ont été bien
+fidèlement représentés; lui aussi il a énuméré et discuté tous les
+systèmes contemporains, et, mettant le sien en regard, il s'est peint
+lui-même autrement que ses peintres; mais il n'est pas très-facile à
+reconnaître.
+
+[Note 24: Johan. Saresb. _Metal_., I. III c. i.]
+
+[Note 25: Aucun auteur n'avait encore réussi à s'expliquer les
+expressions de Jean de Salisbury, et à bien saisir la distinction qu'il
+met entre Abélard et Roscelin. (Voyez entre autres Morhoff, _Polyhist_,
+t. II, I. I, c. xiii, sec. 2.--D. Stewart, _Phil. de l'esp. hum._, c.
+iv, sect. iii, et note 11.) Nous serions dans la même incertitude, sans
+le manuscrit que nous analysons au chapitre x.]
+
+Ses traits ont déjà été esquissés. En parlant de la division, il nous a
+dit ce qu'il pensait du tout et de ses parties, et là, ce qu'il
+pensait n'était pas le nominalisme. En traitant des conceptions, il a
+profondément distingué l'intelligence de la sensation, et attribuant à
+la première la conception des choses dont, sans elle, nous n'aurions
+qu'une image, il a montré l'intelligence suscitée et secondée par les
+sens, mais produisant spontanément ses idées qui, pour être valables,
+n'ont pas besoin, comme la sensation, de se rapporter à des réalités
+individuelles. Les universaux, pour être les notions de quelque chose de
+plus et d'autre que les réalités individuelles, ne sont donc des idées
+ni fausses, ni creuses, ni vaines, et ils peuvent être valables et
+solides, sans supposer des essences générales dont la conception est
+toujours équivoque et gratuite. Là, il s'est montré conceptualiste, mais
+sans trace de scepticisme: il n'a donc pas été vrai nominaliste.
+
+Voici maintenant un traité spécial sur la question. Il est dans nos
+mains, du moins en grande partie, sous ce titre: _De Generibus et
+Speciebus_[26]. Je suis porté à croire que ce titre n'est pas le
+véritable, ou qu'il n'indique pas complètement le sujet de l'ouvrage,
+qui probablement embrassait toute la question. Ainsi les six ou sept
+premières pages roulent sur _le tout_; elles sont sans doute un débris
+d'une portion d'ouvrage dirigée contre la doctrine de Roscelin sur le
+tout et les parties. On peut supposer qu'une autre portion du livre
+traitait _des formes_. Un fragment d'un manuscrit récemment publié nous
+apprend, ce que témoignait déjà plus d'un passage de la Dialectique,
+que les formes aussi (les attributs constitutifs et essentiels) étaient
+défendues par Abélard contre les atteintes du nominalisme, et ce
+fragment, rédigé par un de ses partisans, pourrait bien contenir des
+passages recueillis littéralement à ses leçons, ou extraits de ses
+écrits[27]. Il n'est pas impossible que de nouvelles recherches dans les
+bibliothèques un peu riches en manuscrits de l'époque, nous valussent le
+traité entier ou quelque édition d'un autre traité sur la question qui
+avait le plus exercé son esprit et signalé son enseignement. On verra
+que nous avons pu nous-même consulter sur ce sujet un manuscrit
+d'Abélard que ne mentionne aucun catalogue.
+
+[Note 26: _P. Abaelardi fragmentum sangermanense de Generibus et
+Speciebus._ Ouvr. inéd., p. 507-550. M. Cousin, qui a publié ce morceau
+précieux et inconnu, l'a découvert à la bibliothèque du Roi dans un
+manuscrit du fonds de Saint-Germain-des-Prés. (Introd., p. xiv et
+xviii.)]
+
+[Note 27: Cousin, _Fragm. philos_., t. III, Append. ix, p. 494.]
+
+Mais enfin, comme les genres et les espèces sont l'origine et le fond
+véritable de la question, et comme nous possédons sur ce point un
+fragment étendu, étudions-le d'abord dans tous ses détails. Il commence
+ainsi[28]:
+
+[Note 28: Ouvr. inéd., _De Gener. et Spec._, p. 518-519.]
+
+ «Sur les genres et les espèces, les opinions sont différentes. Les
+ uns, en effet, affirment que les genres et les espèces ne sont que
+ les mots, lesquels sont généraux ou particuliers, et ils ne leur
+ assignent aucune place parmi les choses; les autres, au contraire,
+ disent qu'il y a des choses générales et des choses spéciales,
+ d'universelles et de particulières, mais ceux-ci mêmes se divisent
+ entre eux: quelques-uns disent que les singuliers individuels (les
+ individus) sont espèces et genres, genres subalternes et genres
+ généralissimes (prédicaments), considérés de telle ou telle façon;
+ d'autres, au contraire, imaginent certaines essences universelles
+ qu'ils croient être tout entières essentiellement dans chaque
+ individu.»
+
+Ce bref exposé sépare d'abord le nominalisme et le réalisme, puis
+dans le réalisme distingue deux opinions: l'une, qui n'admet que
+des individus, voit dans les individus des universaux considérés et
+restreints d'une certaine manière et plus ou moins particularisés;
+c'est l'opinion que Jean de Salisbury prête aux partisans de Gautier
+de Mortagne. L'autre admet, indépendamment des individus, des essences
+universelles qui résident entièrement en chacun d'eux, et c'est
+l'opinion, l'opinion première et foncière de Guillaume de Champeaux.
+
+Abélard entreprend l'examen de ces opinions, en commençant par la
+dernière, dont il donne le développement.
+
+ «De toutes ces opinions, recherchons ce qui peut raisonnablement
+ subsister, et d'abord enquérons-nous de cette pensée qui se pose
+ ainsi: l'homme est une certaine espèce, chose essentiellement une, à
+ laquelle adviennent certaines formes, et elles font Socrate. Cette
+ même espèce ou chose est de la même manière _informée_ par les
+ formes qui font Platon et les autres individus de l'espèce homme. Il
+ n'y a pas en Socrate, hormis ces formes _informant_ cette matière
+ pour faire Socrate, quelque chose qui ne soit en même temps
+ _informé_ en Platon par les formes de Platon; et cette pensée, on
+ l'applique des espèces aux individus et des genres aux espèces.
+
+ «Mais, s'il en est ainsi, qui peut faire que Socrate ne soit pas en
+ même temps à Rome et à Athènes? En effet, où est Socrate, là est
+ aussi l'homme universel qui a dans toute sa quantité reçu la forme
+ de la _socratité_, car tout ce que reçoit la chose universelle elle
+ le garde dans toute sa quantité[29]. Si donc la chose universelle
+ affectée tout entière de la _socratité_ est dans le même temps à
+ Rome tout entière en Platon, il est impossible que dans le même
+ temps n'y soit pas la _socratité_, qui contenait l'essence tout
+ entière; or, partout où la _socratité_, est dans un homme, là est
+ Socrate, car Socrate est l'_homme socratique_. Un esprit raisonnable
+ n'a rien à opposer à cela[30].
+
+ [Note 29: C'est cette proposition qui fait le nerf de l'argument;
+ aussi M. Cousin l'a-t-il attaquée, et il a fait remarquer que plus
+ d'une substance, le moi par exemple, peut prendre plusieurs formes,
+ mais successivement, et en étant tout entière dans chacune de ses
+ manifestations, ne pas les garder à toujours ni s'identifier avec
+ elles. Cela est vrai; mais le moi n'est pas universel, il est au
+ contraire une individualité rigoureuse, et ses manifestations ou
+ modes ne sont pas des formes essentielles. La proposition d'Abélard:
+ «L'universel (l'essence universelle) contracte et retient dans
+ sa totalité tout ce qu'elle reçoit,» est vraie hypothétiquement,
+ c'est-à-dire dans l'hypothèse de Guillaume de Champeaux, et si
+ l'essence universelle est intégralement dans chaque individu. Elle
+ devient fausse, si l'on admet que l'essence de l'espèce n'est pas
+ identique, mais semblable dans chaque individu; mais ce n'est plus
+ là, suivant Abélard, la supposition du réalisme absolu. (Cousin,
+ Introd., p. cxxxvi.)]
+
+ [Note 30: Aristote en juge comme Abélard: «Il est impossible, selon
+ nous, qu'aucun universel, quel qu'il soit, soit une substance. Et
+ d'abord, la substance première d'un individu, c'est celle qui lui
+ est propre, qui n'est point la substance d'un autre. L'universel,
+ au contraire, est commun à plusieurs êtres; car ce qu'on nomme
+ universel, c'est ce qui se trouve, de la nature, en un grand nombre
+ d'êtres. De quoi l'universel sera-t-il donc substance? il l'est de
+ tous les individus ou il ne l'est d'aucun; et qu'il le soit de tous,
+ cela n'est pas possible. Mais si l'universel était la substance d'un
+ individu, tous les autres seraient cet individu, car l'unité
+ de substance et l'unité d'essence constituent l'unité d'être.
+ D'ailleurs la substance, c'est ce qui n'est pas l'attribut d'un
+ sujet; or, l'universel est toujours l'attribut de quelque sujet.»
+ (_Métaph_., VII, xiii, p. 49 du t. II de la trad.)]
+
+ «Autre conséquence. La santé et la maladie ont leur fondement dans
+ le corps de l'animal, la blancheur et la noirceur dans le corps
+ seulement. Que si l'animal qui existe tout entier dans Socrate est
+ affecté de maladie, ce tout, puisqu'il reçoit dans toute sa quantité
+ tout ce qu'il reçoit, n'est nulle part au même moment sans la
+ maladie; or ce même tout est dans Platon, il devrait donc y être
+ malade, mais il ne l'y est pas. De même pour la blancheur et la
+ noirceur relativement au corps. A cela, qu'on ne croie pas échapper
+ en disant: Socrate est malade, l'animal ne l'est pas. Car si l'on
+ accorde que Socrate est malade, on accorde que l'animal l'est aussi
+ dans l'intérieur[31]. Ceux-là ne font pas attention à l'universalité
+ qui prétendent qu'en disant que l'animal n'est pas malade dans
+ l'universalité, quoique malade dans l'inférieur, ils n'entendent
+ point qu'il n'est pas malade dans cet accident. Ils pourraient
+ l'entendre, au contraire, et dire qu'il n'est point malade dans la
+ singularité; ou s'ils entendent que l'animal dans l'universalité,
+ c'est-à-dire l'animal universel, n'est pas malade, ils se trompent,
+ dès qu'il est malade dans l'inférieur, l'animal universel et
+ l'animal dans l'inférieur étant une même chose[32].
+
+ [Note 31: L'intérieur dit le degré métaphysique immédiatement
+ au-dessous du précédent; l'inférieur du genre, c'est l'espèce. Ici,
+ c'est l'homme et l'homme individuel.]
+
+ [Note 32: Un même, _idem_. C'est l'expression technique. L'essence
+ universelle est un universel réel (_Illud universale_) ou _un même_
+ (neutralement) qui, identique, dans tous les individus, n'est
+ diversifié que par les formes auxquelles il est combiné. Il faut se
+ familiariser avec cette expression.]
+
+ «Ils ajoutent: l'animal universel est malade, mais non en tant
+ qu'universel. Qu'ils s'entendent s'ils peuvent. Car si en disant:
+ l'animal n'est pas malade en tant qu'il est universel, ils entendent
+ que ce qui est universel ne lui confère pas la maladie; c'est comme
+ s'ils disaient: en tant que singulier, il n'est pas malade, car
+ ce qui est singulier ne lui donne pas la maladie davantage. Si en
+ disant: en tant qu'universel, il n'est pas malade, ils veulent dire:
+ retranchez ce qui est universel, il n'est pas malade; alors il n'est
+ Jamais malade, puisqu'il est toujours universel. Et de même, si vous
+ retranchez ce qui est singulier, parce qu'aucun singulier n'est
+ malade en tant et parce qu'il est singulier. Ainsi nous avons deux
+ fois _en tant que_ de la manière suivante: _en tant qu'_il est
+ universel, l'animal n'est pas malade _en tant qu'_il est universel.
+
+ «S'ils ont recours à la ressource de l'état[33] et qu'ils disent:
+ l'animal, en tant qu'il est universel, n'est pas malade dans l'état
+ universel, qu'ils expliquent ce qu'ils veulent dire par ces mots:
+ _dans l'état universel_. S'agit-il de la substance ou de l'accident?
+ Si de l'accident, nous accordons que rien n'est malade dans cet
+ accident; si de la substance, c'est de la substance _animal_ ou
+ d'une autre; si d'une autre, nous accordons encore que l'animal
+ n'est pas malade dans une substance autre que lui-même; si de la
+ substance _animal_, il est faux alors que l'animal ne soit pas
+ malade dans l'état universel, puisque c'est l'animal en soi qui a la
+ maladie. Je ne leur vois donc pas non plus ce refuge.
+
+ [Note 33: C'est là proprement le mot introduit, suivant Jean de
+ Salisbury, par Gautier de Mortagne. Selon ce dernier, universel
+ ou individuel était une même substance à différents états ou à
+ différents degrés; au fond, cette doctrine abandonnait le réalisme;
+ mais elle semblait, au contraire, en adopter le principe, en
+ mettant l'universel au premier rang et en le conservant jusque dans
+ l'individu.]
+
+ «De même, toute différence qui advient au genre le plus prochain
+ constitue l'espèce, ainsi fait la rationnalité dans l'animal.
+ Aussitôt, en effet, que la rationnalité touche cette nature, celle
+ d'animal, aussitôt l'espèce est produite, et la rationnalité trouve
+ en elle son fondement.
+
+ Elle affecte donc l'animal tout entier, puisque tout ce que le
+ genre reçoit, il le reçoit dans toute sa quantité; mais de la même
+ manière, l'_irrationnalité_ affecte en même temps l'animal tout
+ entier; ainsi deux opposés sont dans un même de la même manière
+ (_in eodem secundum idem_). Et qu'ils ne disent pas: il n'est point
+ inconvenant[34] que deux opposés soient dans un même universel,
+ parce qu'à cela Porphyre se récrie, niant que dans un même universel
+ soient des opposés: _Il n'a pas ces opposés_, dit-il en parlant du
+ genre, _car il aurait simultanément des opposés dans un même_. Et à
+ cet endroit il ajoute: _Ni de choses qui ne sont pas il ne se fera
+ quelque chose, ni les opposés ne sont en un même_[35]. Et qu'ils ne
+ croient pas se sauver en disant que là Porphyre ne tient pas pour
+ absurde que deux opposés soient dans un même, pourvu qu'ils ne
+ soient pas actuellement constitutifs de la chose dans laquelle ils
+ sont[36]. Sur ce pied-là, il ne serait pas contradictoire que le
+ blanc et le noir fussent dans un même, puisqu'ils ne le constituent
+ pas.
+
+ [Note 34: _Inconveniens_ en scolastique signifie ce qui répugne ou
+ ce qui est contradictoire, l'absurde logique.]
+
+ [Note 35: En traitant de la différence, Porphyre dit qu'elle est ce
+ dont l'espèce surpasse le genre. En effet, il faut bien que l'homme
+ (espèce) ait de plus que l'animal la rationnalité; car si l'animal
+ avait la rationalité, que resterait-il pour en distinguer l'espèce?
+ il faudrait que l'animal eût également l'irrationnalité, puisqu'il y
+ a des espèces sans raison, c'est-à-dire que l'animal aurait toutes
+ les différences à la fois; ce qui ne se peut, car il en aurait
+ simultanément d'opposées. Et Porphyre ajoute: «Nec enim omnes
+ oppositas habet; namque idem simul habebit oppositas,» et plus bas:
+ «Nec ex his quae non sunt aliquid fiet, nec in eodem simul opposita
+ erunt.» C'est du moins ainsi que se lit le passage dans la seule
+ version de Porphyre que nous croyons qu'Abélard ait eue sous les
+ yeux. (Boeth., _in Porph. a se transl._, t. IV, p. 6.) Cependant
+ il cite les deux passages en des termes un peu différents, et qui
+ traduisent plus exactement le texte: [Grec: Oute de pasas tas
+ antikeimenas echei epei to auto ama exei ta antikeimena.......
+ oute ech ouk onton ti genetai, oute ta antikeimea ama peri to auto
+ estai.] (_Isag._, III.)]
+
+ [Note 36: Porphyre dit en effet au même endroit: «_Potestate quidem
+ habet omnes differentias sub se, actu vero nullam_. Le même a
+ bien toutes les différences en puissance, mais aucune en acte;»
+ c'est-à-dire que l'animal peut être l'animal sans raison comme
+ l'animal raisonnable, mais qu'il ne saurait être actuellement l'un
+ et l'autre, non plus que l'un ou l'autre, sans cesser d'être le
+ genre. C'est bien en effet de la différence constitutive que parle
+ ici Porphyre; mais le raisonnement d'Abélard n'en est pas moins
+ plausible.]
+
+ «Il y a plus de simplicité dans ce que disent quelques-uns, que les
+ différences adviennent bien au genre, mais n'ont pas leur fondement
+ dans le genre; car on dit que ce qui est par soi est ce qui se sert
+ à soi-même de sujet[37]. Mais je réponds que l'espèce a été faite
+ du genre et de la différence substantielle, et comme dans la statue
+ l'airain est la matière et la figure est la forme, de même le genre
+ est la matière de l'espèce, dont la différence est la forme. C'est
+ là la matière qui reçoit la forme. Ainsi, dans l'espèce constituée,
+ le genre soutient la forme, car une fois constituée, l'espèce
+ est composée de matière et de forme, c'est-à-dire de genre et de
+ différence; et ainsi nous revenons au même point, et la différence a
+ son fondement dans le genre.
+
+ [Note 37: Il faut ajouter pour éclaircir la thèse: «Et le genre
+ n'est point le sujet fondamental de la différence, car il serait
+ l'espèce; donc, n'étant pas sujet fondamental, il n'est pas par soi,
+ _per se_.»]
+
+ «Mais ils disent: la rationnalité a bien son fondement dans la
+ chair, qui est un genre en dehors de l'espèce et non un genre de
+ l'espèce homme. Ils admettent donc deux impossibilités: la première,
+ c'est que le genre soit hors de l'espèce et de ses individus, malgré
+ ce que dit Boèce: _La similitude des espèces diverses, laquelle ne
+ peut être que dans les espèces et leurs individus, constitue le
+ genre_[38]; la seconde, c'est qu'une chose soit existante dans
+ l'espèce, et que la même chose au même moment soit le genre hors de
+ l'espèce, et que cette chose (corps ou chair) ne soit pas seulement
+ le genre.»
+
+ [Note 38: Boeth. _In Porph. a se transl_., t. II, p. 50.--L'artifice
+ de l'objection est de substituer le corps à l'animal et la chair au
+ corps, pour en faire le fondement de la raison. Car le corps n'est
+ pas le genre de l'espèce homme, et la chair est une espèce du corps.
+ De cette manière, l'homme étant la raison incarnée et non plus
+ l'animal rationnel, n'est plus une espèce composée de la différence
+ pour forme et du genre pour matière. Abélard n'a pas de peine à
+ montrer que cette composition est arbitraire et contraire aux règles
+ de l'art.]
+
+ «De plus, si la forme a son fondement dans l'espèce (et elle
+ l'aurait, si elle ne l'avait dans le genre et si la rationnalité
+ était l'humanité même, en dehors de l'espèce composée alors
+ d'humanité et d'animalité), elle a son fondement dans une chose
+ constituée d'elle-même et du genre, et c'est ainsi le constitué
+ même qui sert de fondement au constituant; d'où il suivrait que
+ l'intelligence peut disjoindre la forme et le fondement. C'est, en
+ effet, un pouvoir de l'esprit que de conjoindre les disjoints et
+ disjoindre les conjoints; mais quel esprit aurait le pouvoir de
+ séparer la rationnalité et l'homme, la rationnalité étant renfermée
+ dans l'homme?
+
+ «La rationnalité est quelque chose, elle doit donc être contenue
+ dans un des membres de la grande division d'Aristote: «Les choses ou
+ sont dites d'un sujet et ne sont dans aucun sujet, ou sont dans un
+ sujet et ne sont dites d'aucun sujet, ou sont dites d'un sujet et
+ sont dans un sujet, ou ne sont ni dans un sujet ni dites d'aucun
+ sujet[39].» Ils choisiront, je pense: _Elle est ce qui se dit d'un
+ sujet et est dans un sujet_. Car la rationnalité est dite d'un
+ sujet, quand on dit _cette rationnalité_; elle est dans un sujet,
+ qui est l'homme. Que si elle est dans l'homme ou dans un sujet,
+ _elle n'y est pas comme une certaine partie, mais en sorte qu'il lui
+ soit impossible de subsister sans ce sujet même:_ car c'est ainsi
+ qu'Aristote définit _être dans un sujet_; mais elle est partie
+ formelle de l'homme, elle est donc partie, et il faut lui chercher
+ un sujet dont elle ne soit point partie.
+
+ [Note 39: C'est la grande division des choses établie au
+ commencement des Catégories d'Aristote, II, et dans Boèce, _In
+ Predic. Arist., t. I, p. 119. La division d'Aristote n'est indiquée
+ dans Abélard que par les premiers mots de son texte, ce qui semble
+ prouver que nous n'avons pas un ouvrage achevé, mais le canevas d'un
+ ouvrage, ou un mémorial d'arguments sur la question.]
+
+ «Mais, diront-ils, la rationnalité est dans l'homme comme dans un
+ sujet, et elle n'est pas en lui comme partie intégrale; c'est là
+ seulement ce que n'a pas voulu Aristote. A cela je proteste, et je
+ dis: L'animal est dans l'homme comme en un sujet, et il n'y est pas
+ comme partie intégrale. S'ils disent que la dernière partie de la
+ définition ne lui convient pas, savoir: _en sorte qu'il lui soit
+ impossible de subsister sans ce sujet même_, vu qu'il est possible
+ que l'animal soit sans l'homme et sans les autres inférieurs, non
+ pas actuellement, bien entendu, mais en général; dites-leur la
+ même chose de la rationnalité, car, suivant eux, quand même la
+ rationnalité ne serait dans aucun, elle subsisterait dans la nature.
+
+Expliquons ce raisonnement. Si la rationnalité est dans le sujet homme
+comme une partie qui en peut être séparée, qu'est-ce que le sujet homme
+séparé de cette partie? ce n'est plus l'homme. Si l'on objecte qu'elle
+en est partie formelle et non intégrale, on peut répondre qu'alors
+l'animal aussi est dans le sujet homme et n'en est point partie
+intégrale; pourtant de l'homme retranchez l'animal, que restera-t-il?
+Si l'on dit que l'animal ne peut être dans le sujet homme comme la
+rationnalité, parce qu'il est possible de l'en séparer sans qu'il cesse
+de subsister, attendu que l'animal peut subsister sans l'homme, ceux qui
+font de la rationnalité une essence subsistante n'en doivent-ils pas
+dire la même chose? Il faut donc admettre que la rationnalité et
+l'animalité sont dans le sujet homme de la même manière et sont
+également nécessaires pour le constituer, et que la rationnalité n'est
+pas plus que l'animalité une essence subsistante en dehors de l'animal
+humain.
+
+L'extrait qu'on vient de lire contient une polémique assez vive contre
+la théorie générale de l'existence propre des essences génériques ou
+spéciales, distinctes des individus et cependant résidant identiquement
+et intégralement dans les individus. La pensée principale d'Abélard,
+c'est que cette théorie établit, entre les éléments constituants des
+êtres, des rapports qui ne rentrent plus dans les cadres de l'ontologie
+logique; ils ne sont plus, en effet, matière et forme, genre et
+différence. Ou bien il faut admettre des essences hiérarchiques, entre
+lesquelles, du moment qu'on les tient pour réelles et subsistantes,
+on ne sait plus quelles relations assigner, car où est le rapport
+ontologique possible entre une substance universelle et une substance
+individuelle? Ou bien il faut n'attribuer l'être proprement dit qu'aux
+substances universelles et réduire les différences tant spécifiques
+qu'individuelles à de simples accidents, et c'est encore une extrémité
+incompatible avec la nature des êtres. Mais la théorie peut prendre
+encore d'autres formes, employer d'autres arguments, et Abélard en
+parcourt rapidement tous les points de vue, sans marquer toujours les
+divisions naturelles de l'argumentation; il passe sans transition d'une
+idée à une autre idée, d'une objection à une réponse, et quelquefois il
+ne fait qu'indiquer le raisonnement, tandis qu'ailleurs il le développe
+avec complaisance. Son ouvrage ressemble à un recueil de notes destinées
+à l'enseignement ou à la controverse.
+
+Trois objections détachées qui ne rentrent pas dans l'argumentation
+précédente, s'offrent encore à lui, et il les pose brièvement en ces
+termes:
+
+ 1° Tout _matériel_ est constitué complètement par sa forme et sa
+ matière; or la matière de Socrate est l'espèce homme, la forme est
+ la _socratité_, et cela suffit pour le constituer.--Mais Socrate
+ est aussi composé d'éléments, tout corps étant composé des quatre
+ éléments; s'ils les dissolvent, ils ne peuvent dire comment les
+ éléments viennent se réunir dans Socrate, car ou ce sera la matière,
+ ou une partie de la matière, ou la forme, ou une partie de la forme.
+ Or si ce n'est rien de tout cela, un esprit raisonnable ne voit pas
+ comment ce peut être là. Quoique la maison soit constituée par le
+ mur, le toit, le fondement et la forme, cependant nous disons qu'en
+ composition elle est de bois et de pierres, ce qui peut être en
+ effet, parce que le bois et la pierre sont les parties des parties
+ de la maison.
+
+ 2° Les genres et les espèces, étant des choses, sont ou créateur ou
+ créature: s'ils sont créés, le créateur a été avant la créature;
+ ainsi Dieu a été avant la justice et la force, qui sont sans aucun
+ doute en Dieu et autre chose que Dieu; donc Dieu aurait été avant
+ d'être juste et fort.--Mais quelques-uns disent que la division
+ de créateur et créature n'est pas complète, ils préfèrent celle
+ d'engendré et d'inengendré[40]. Soit, et alors les universaux sont
+ dits inengendrés et partant coéternels, auquel cas, chose criminelle
+ à dire, l'âme ne serait point soumise à Dieu, étant coéternelle à
+ Dieu et n'ayant ni origine ni créateur. Socrate est composé de deux
+ coéternels à Dieu; toute création n'est qu'une conjonction nouvelle,
+ car la matière et la forme sont deux universaux, et en cette qualité
+ elles sont coéternelles à Dieu. La fausseté est manifeste.
+
+ [Note 40: La division de toutes choses en créateur et créature
+ était fort connue, et avait été mise en valeur par Scot Erigène. En
+ l'employant contre le réalisme, comme en lui donnant la forme de
+ la division en engendré et inengendré, Abélard argumente contre le
+ système des idées éternelles, et par conséquent contre Bernard de
+ Chartres et au fond contre le platonisme.]
+
+ 3° Enfin il me vient encore cette objection: c'est une même essence
+ (l'essence _animalité_) qui fait, avec la rationnalité, l'homme,
+ avec l'irrationnalité, l'âne; comment se fait-il que d'une seule
+ essence deux contraires en fassent deux? Si la nature permettait que
+ le blanc et le noir fussent à la fois dans le même doigt, cela ne
+ ferait pas deux doigts. Mais il y a mille choses qui ne peuvent se
+ concilier avec cette folie, et nous les développerions en objection,
+ si l'on n'en avait dit assez.
+
+Jusqu'ici, Abélard n'a combattu que la théorie des essences universelles
+résidant essentiellement dans les individus; c'est la doctrine qui,
+suivant son récit, dominait dans l'école épiscopale de la Cité,
+lorsqu'il y parut à son tour et contraignit Guillaume de Champeaux à se
+rétracter. Voici les termes dont il se sert:
+
+ «Mon précepteur Guillaume, archidiacre de Paris, ayant changé son
+ ancien habit, se convertit à l'ordre des clercs réguliers... Mais sa
+ conversion ne le fit renoncer ni à la ville de Paris, ni à l'étude
+ habituelle de la philosophie. Dans le monastère même où il s'était
+ transporté pour cause de religion, il tint immédiatement école à
+ sa manière accoutumée. Alors moi, revenu à lui pour l'entendre
+ professer la rhétorique, entre autres essais de discussion, je
+ le forçai, par les arguments de controverse les plus évidents, à
+ changer ou plutôt a détruire son ancienne doctrine des universaux.
+ Son système touchant la communauté des universaux était d'établir
+ que la chose totale et identique résidait essentiellement et
+ simultanément dans chacun des individus, en sorte qu'il ne s'y
+ trouvait aucune diversité dans l'essence, mais seulement une variété
+ causée par la multitude des accidents. Or, voici comment il amenda
+ cette doctrine: il dit désormais que la chose identique l'était,
+ non pas essentiellement, mais indifféremment, et comme c'est sur ce
+ point des universaux que s'élève toujours la question capitale entre
+ les dialecticiens... lorsqu'il eut ainsi corrigé ou plutôt
+ forcément abandonné sa doctrine, son enseignement tomba dans un tel
+ délaissement qu'à peine l'admit-on depuis lors à professer la
+ dialectique, comme si la totalité de l'art consistait dans cette
+ question des universaux[41].»
+
+[Note 41: _Ab. Op._, ep. 1., p. 8.]
+
+La dialectique d'Abélard est le commentaire de ce récit. Nous venons d'y
+lire le résumé de l'argumentation par laquelle il força Guillaume de
+Champeaux à modifier sa thèse. Il va le poursuivre maintenant dans
+sa nouvelle position. C'est la doctrine qu'il appelle doctrine de
+l'indifférence, _sententia de indifferentia_, et qu'au début il a
+représentée comme n'admettant dans les individus que des universaux
+différemment considérés. On va voir comment il l'a développée; ici nous
+analysons au lieu de traduire[42].
+
+[Note 42: _Id., Gen. et Spec._, p. 518-522.]
+
+Rien absolument n'existe que l'individu. Mais l'individu différemment
+considéré est et l'espèce, et le genre, et ce qu'il y a de plus général
+(genre suprême). Socrate, quant à sa nature accessible aux sens, est un
+individu, parce que ce qui lui est propre ne se retrouve tout entier
+dans aucun autre homme. La _socratité_ ne donne pas un autre homme que
+Socrate. Mais l'idée de Socrate ne contient pas toujours tout ce
+que désigne ce nom; oubliant Socrate, l'intelligence quelquefois ne
+considère en lui que ce qui caractérise l'homme, savoir l'animal
+rationnel mortel, et voilà l'espèce. Car c'est un nom qui peut être
+attribué à des êtres, divers quant à l'existence, les mêmes quant à la
+nature; ce qui s'exprime dans le langage de la scolastique par ces
+mots: c'est un prédicable de plusieurs en _quiddité_ de même état;
+_prédicable_ (_proedicabilis_), ce qui peut s'affirmer d'un sujet; _de
+plusieurs_ (_de pluribus_), de choses numériquement différentes; _en
+quiddité_ (_in quid_), comme prédicat ou attribut essentiel; _d'un même
+état_ (_de eodem statu_), occupant avec une nature semblable le même
+degré de l'échelle ontologique[43].
+
+[Note 43: Nous retrouvons ici encore les idées de Gautier de Mortagne;
+mais il paraît qu'elles n'étaient qu'une traduction du système modifié
+ou du second système de Guillaume de Champeaux dont la subtilité était
+très-inventive.]
+
+Puis, si l'intelligence écarte la rationnalité, et ne considère que ce
+que désigne le mot _animal_, Socrate _en cet état_ devient genre. Enfin,
+si délaissant toutes formes, nous ne considérons en Socrate que la
+substance, alors l'individu ou Socrate devient ce qu'il y a de plus
+général, ou généralissime, pur prédicament. Et comme vous pourriez
+objecter que le propre de Socrate en tant qu'homme ne se retrouve pas
+plus en plusieurs que le propre de Socrate en tant que Socrate, puisque
+l'homme socratique n'est en aucun autre homme que Socrate, tout comme
+Socrate lui-même; on vous l'accorde avec cette restriction: Socrate, en
+tant que Socrate, n'a rien de commun qui se retrouve identique dans un
+autre; mais en tant qu'homme, il a beaucoup de choses communes qui se
+retrouvent dans Platon et les autres individus. Car si Socrate est
+homme, Platon est homme comme lui, mais non essentiellement comme lui,
+c'est-à-dire, en même essence que lui. On peut raisonner de même de
+l'animal et de la substance. Or, ce quelque chose de commun qui se
+retrouve ou ne se retrouve pas ailleurs que dans l'individu, suivant
+que l'on considère l'individu d'une manière on d'une autre,
+c'est précisément ce qu'on appelle le _non-différent_ ou plutôt
+l'_indifférent_ (_indifferens_).
+
+Cette doctrine de l'indifférence se réfute par l'autorité et par la
+raison.
+
+L'autorité, c'est Porphyre. Il dit: «Les choses les plus générales sont
+au nombre de dix; les plus spéciales sont en un certain nombre, mais
+non pas infini; les individus sont en nombre infini[44].» Or, dans le
+système en question, les individus, en tant que substances, sont les
+choses les plus générales et cessent d'être en nombre infini.
+
+[Note 44: _Isagog_. II, et Boeth., _In Porph._, I. III, p. 75.]
+
+On répond précisément par la non-différence. Oui, dit-on, les genres les
+plus généraux sont infinis en nombre essentiellement, c'est-à-dire que
+les genres les plus généraux comprennent des essences en nombre infini.
+Mais si on les compare, elles se confondent par tout ce qu'elles ont de
+commun, de non-différent, d'indifférent, et alors elles ne sont plus que
+dix, les dix genres les plus généraux: ce qu'on exprime en disant que
+ces mêmes genres sont en nombre infini par l'essence et seulement dix
+par l'indifférence. Par exemple, autant d'individus de substance, autant
+de substances et par conséquent autant de genres les plus généraux;
+et cependant tous ces individus se réduisent à un seul genre le plus
+général, la substance, parce que sous ce rapport ils ne diffèrent point,
+_indifferentia sunt_.
+
+Mais Porphyre dit encore que la collection de plusieurs en une nature
+est l'espèce, et plus nombreuse, elle est le genre[45]. Cela peut-il se
+dire de l'individu? Socrate communique-t-il sa nature à Platon? L'homme
+de Socrate, l'animal qui est en lui, est-il en un autre qui ne soit pas
+Socrate, en quelqu'un hors de Socrate? Comment donc, si les individus
+sont le genre, peuvent-ils mettre leur nature en commun?
+
+[Note 45: Porph. _ibid._, et Boeth., p. 70.]
+
+On vous répondra, en recourant à l'indifférence (_ad indifferentiam
+currentes_), que Socrate, en tant qu'homme, rassemble (_colligit_)
+Platon et tous les autres hommes, puisque, sous ce rapport, il est
+l'essence indifférente de l'homme, et par conséquent de tous les hommes.
+Ainsi, comme essence indifférente, Socrate est Platon.
+
+Mais voici toujours Porphyre: «Le genre est ce qui s'affirme de
+plusieurs différents en espèce, l'espèce ce qui s'affirme de plusieurs
+différents en nombre[46].» Et alors, comme Socrate, _en l'état_
+d'animal, est un genre, il est inhérent à plusieurs espèces différentes;
+en l'état d'homme, il est une espèce, et il appartient à plusieurs qui
+diffèrent numériquement. Or, comment soutenir que l'animal ou l'homme
+qui est Socrate, soit inhérent à un autre que lui-même?
+
+[Note 46: Porph. _ibid._, et Boeth., t. II, p. 60 et 72.]
+
+Alors on vous dira que sans doute Socrate en aucun état, c'est-à-dire à
+quelque degré ontologique qu'on le place, n'appartient _essentiellement_
+à personne qu'à lui; mais que dans l'état d'homme, c'est-à-dire
+considéré comme espèce _homme_, on peut dire qu'il est inhérent à
+plusieurs, parce que plusieurs lui sont inhérents, comme non différents
+de lui, comme indifférents. De même, si on le prend comme animal. Ici on
+se heurte contre l'autorité de Boèce: «L'espèce n'est pas autre
+chose qu'une pensée collective qui se recueille de la ressemblance
+substantielle d'individus qui diffèrent numériquement. Le genre est une
+pensée tirée de la ressemblance des espèces[47].» Or, ceci ne s'accorde
+pas avec la doctrine en question; Socrate, comme homme, est une espèce
+qui n'est pas recueillie de plusieurs, n'étant pas dans plusieurs; et de
+même pour Socrate pris comme animal. Faut-il donc admettre que Socrate
+comme homme se recueille et de soi-même et de Platon et des autres; que
+tout individu soit, en tant qu'homme, recueilli de lui-même? mais cela
+est ridicule. Ce n'est pas l'individu qui rassemble les autres individus
+ou les autres espèces; c'est l'inverse. «Les genres et les espèces ne
+sont pas les concepts d'un seul individu, dit Boèce[48], mais sont la
+collection ou la conception commune qu'opère l'intelligence de tous les
+individus.» Dire que Socrate comme homme est une espèce, c'est donc dire
+que l'espèce est la collection d'un individu.
+
+[Note 47: Boeth., _In Porph._, I, l, p. 58.]
+
+[Note 48: _Id., In Proedic._, lib. l, p. 120.]
+
+Après l'autorité, que dit la raison? Si tout individu humain, en tant
+qu'homme, est une espèce, on peut dire de Socrate: «Cet homme est une
+espèce; or Socrate est un homme; donc Socrate est une espèce.» Le
+syllogisme est régulier[49].
+
+[Note 49: C'est le syllogisme du premier mode de la première ligure
+(_Prem. Analyt._ I, iv, p. 12, t. II de la trad. de M. B. St.-Hilaire.)]
+
+ «J'argumente. 1° Si Socrate est une espèce, Socrate est un
+ universel; 2° s'il est un universel, il n'est pas un singulier; 3°
+ s'il n'est pas un singulier, il n'est pas Socrate. On résistera à
+ la seconde conséquence, car dans ce système tout universel est un
+ singulier, tout singulier est un universel diversement considéré. Je
+ réponds: La substance est ou universelle ou singulière. C'est là, je
+ pense que personne ne le nie, une division suivant l'accident[50].
+ Or, comme dit Boèce dans le livre _des Divisions_, «celles-ci ont
+ cette règle commune que tout ce qui est ainsi divisé doit l'être
+ en opposés[51].» En sorte que si nous divisons le sujet par les
+ accidents, nous ne disions pas: _Parmi les corps, les uns sont
+ blancs, les autres doux_, parce qu'il n'y a pas opposition, mais
+ _parmi les corps, les uns sont blancs, d'autres noirs, d'autres
+ ni noirs ni blancs_. Voici, d'après cela, comment il faudrait s'y
+ prendre pour nier que cette division «Toute substance est ou
+ universelle ou singulière,» soit suivant l'accident: il faudrait
+ dire qu'il n'y a pas plus d'opposition entre universel et singulier
+ qu'entre blanc et doux.
+
+[Note 50: Voy. ci-dessus, c. vi, t. I, p. 436.]
+
+[Note 51: Boeth., _De Divis._, p. 648.]
+
+ «Ils disent, eux, que Boèce n'a point parlé de toutes les divisions
+ suivant l'accident, mais des régulières; si vous leur demandez
+ quelles sont les régulières, ils répondent: celles auxquelles
+ la règle s'applique. Voyez quelle est leur impudence! lorsque
+ l'autorité dit si clairement, en parlant des divisions selon
+ l'accident: _Celles-ci ont toutes cette règle commune_, etc., ils
+ prétendent faussement que cela n'est pas dit universellement. Mais
+ ils ne tiendront pas là, car là-dessus précisément, sur l'universel
+ et le singulier, l'autorité les contredit: aucun universel n'est
+ singulier et aucun singulier n'est universel. Boèce, en parlant de
+ cette division: «La substance est ou universelle gu singulière,»
+ dit dans son commentaire sur les Catégories: «Il ne se peut que
+ l'accident prenne la nature de la substance, ni la substance celle
+ de l'accident... ni la particularité, ni l'universalité ne passent
+ l'une dans l'autre, car l'universalité peut être affirmée de
+ la particularité, comme animal de Socrate ou de Platon, et la
+ particularité accepte l'attribution d'universalité, mais non en
+ sorte que l'universalité devienne particularité, ni que ce qui
+ est particulier devienne universalité[52].» _Universalité_ et
+ _particularité_, ces noms sont pris pour l'universel et le
+ particulier, les exemples nous l'apprennent, témoin celui d'animal
+ et de Socrate. A ceci, rien ne peut être opposé de raisonnable.
+
+[Note 52: Boeth., _In Proedic_., t. I, p. 120.]
+
+ «Cependant ils ne se tiennent point tranquilles et ils disent:
+ Aucun singulier, en tant que singulier, n'est universel, et
+ réciproquement; mais quand il est universel, le singulier est
+ universel, et réciproquement.» Contre cela, voici les paroles que je
+ dis. _Aucun singulier en tant que singulier_ paraît avoir ce sens:
+ aucun singulier demeurant singulier n'est universel demeurant
+ universel; ce qui est conséquemment faux, car Socrate demeurant
+ Socrate est homme demeurant homme. La proposition pourrait encore
+ avoir ce sens: ce qui est le singulier ou la singularité ne confère
+ à aucun singulier d'être universel, ou bien elle enlève à l'homme
+ singulier l'universalité; ce qui est complètement faux entre Socrate
+ et l'homme, car en Socrate ce qui est Socrate implique l'homme et
+ n'interdit à aucun singulier d'être quelque chose d'universel,
+ puisque, suivant eux, tout singulier est universel.
+
+ «De même, s'ils disent: Socrate, en tant qu'il est Socrate,
+ c'est-à-dire dans toute la propriété qui lui vaut d'être désigné par
+ le nom de Socrate, n'est pas l'homme en tant qu'homme, c'est-à-dire
+ en toute cette propriété que désignent ces mots _c'est un homme_;
+ voilà qui est encore faux, car Socrate désigne l'homme socratique,
+ et en lui l'homme ou ce que signifie le nom d'_homme_.
+
+ «Enfin s'ils disent: Socrate, dans toute cette propriété qui motive
+ la désignation par le nom de _Socrate_, n'est pas uniquement ce que
+ signifie homme, que pourront-ils conclure de là?... Qu'un autre se
+ charge d'en juger.»
+
+D'après le principe de Porphyre que l'espèce est composée du genre et
+de la différence substantielle, comme la statue de l'airain et de la
+figure, la matière, ainsi que la différence, est une partie de l'espèce.
+L'espèce elle-même en est le tout définitif. Ces deux parties sont donc
+corrélatives, et opposées l'une à l'autre; et comme un père n'est pas le
+père de soi-même, mais d'un autre, un tout est le tout d'autre chose
+que lui-même, le tout de ses parties; et la partie est partie, non pas
+d'elle-même, mais du tout qui n'est pas elle.
+
+Mais si l'homme et sa matière ne font qu'un (ce qui arrive dans
+la doctrine ici combattue; là où l'espèce même n'est que le genre
+diversement considéré, l'espèce homme n'est essentiellement que le genre
+animal), si, l'espèce étant un tout composé de sa matière et de sa
+différence, l'espèce _homme_ ne fait qu'un avec sa matière _animal_,
+l'espèce sera un tout composé de lui-même et d'un autre, ce qui est
+impossible. En d'autres termes, si l'espèce homme et l'animal, son
+genre, ne font qu'un même, comme tout genre est inhérent à son espèce,
+le même est inhérent au même, ce qui ne peut être. Que ce qui est soi
+puisse être inhérent à soi, c'est ce qui ne saurait se comprendre, dit
+Boèce[53].
+
+[Note 53: «Testante Boethio super Topica Tullii in commentario, libro
+primo.» (P. 769.) Voila une preuve qu'Abélard connaissait le commentaire
+de Boèce sur les Topiques de Cicéron.]
+
+De cette discussion du réalisme, il résulte que les choses générales ne
+sont pas, à proprement parler, des choses; et si elles ne sont pas des
+choses, il semble, d'après une antithèse fort usitée, qu'elles sont des
+mots. On conçoit donc que pour avoir contesté aux choses générales
+leur réalité, Abélard ait été accusé d'avoir soutenu le nominalisme.
+L'imputation n'est pas exacte, si l'on entend par nominalisme la
+doctrine ainsi appelée dans l'histoire. Il faut distinguer en effet
+entre ceux qui, par forme de réfutation et pour convaincre leurs
+adversaires d'erreur, disent aux ennemis du réalisme que, si les
+universaux ne sont pas des essences, alors ils ne sont que des mots; et
+ceux qui établissent volontairement et dogmatiquement que les universaux
+sont et doivent être des noms. L'allégation des premiers est une
+critique, une conséquence extrême tournée à crime, une accusation. Celle
+des seconds est une doctrine avouée. Les premiers entendent que les
+choses qui ne sont que des idées ne sont que des mots, des sons de la
+voix. Les seconds prétendent que les universaux ne sont pas même des
+idées, mais des mots sans idées, des noms sans objet même intellectuel.
+Cette distinction assez subtile et qui, je crois, avait été négligée,
+doit être présente à qui veut bien apprécier les opinions et les hommes
+que cette controverse a mis en scène. Ainsi, il est bien permis de
+soutenir encore qu'Abélard a été nominaliste, si l'on entend par là que
+du conceptualisme qu'on lui attribue au nominalisme, il y a si peu de
+distance qu'on ne veut pas s'y arrêter; mais il serait historiquement
+faux de dire que la doctrine d'Abélard ait été le nominalisme, et qu'il
+n'ait fait que répéter Roscelin. C'est à peu près ainsi qu'on prétend
+quelquefois, du point de vue d'un catholicisme rigide, absolu, que dès
+qu'un homme est gallican il est janséniste, et dès qu'il est janséniste,
+protestant. Et cependant il y aurait mensonge à prétendre que le
+gallicanisme, le jansénisme, et le protestantisme ne soient pas des
+doctrines et des sectes profondément distinctes.
+
+Attendons-nous donc à voir Abélard, abandonnant le réalisme comme
+vaincu, porter la guerre sur le terrain du nominalisme[54].
+
+[Note 54: _De Gener. et Spec._, p. 522-524.]
+
+ «Abordons, dit-il, l'opinion qui veut que les genres et les espèces
+ ne soient que des mots universels et particuliers, prédicats ou
+ sujets, et non pas des choses.
+
+ «Il faut d'abord citer l'autorité qui affirme quo ce sont des
+ choses. L'espèce,» avons-nous vu dans Boèce[55], «n'est qu'une
+ pensée recueillie de la similitude substantielle d'individus
+ numériquement dissemblables; le genre est une pensée recueillie de
+ la similitude des espèces.» Or, qu'il regarde ces similitudes comme
+ des choses, c'est ce qu'il montre un peu plus haut ouvertement on
+ disant: «Il y a de telles _choses_ dans les êtres corporels et
+ dans les sensibles; l'intelligence en conçoit au delà des objets
+ sensibles[56].» Le même Boèce dit encore: «Puisque les premiers
+ genres des _choses_ sont au nombre de dix, il fallait nécessairement
+ que ce fût aussi le nombre des mots simples qui se diraient des
+ _choses_ simples[57].» Mais eux, par les genres, ils expliquent
+ qu'il faut entendre les _manières_[58]. Aristote dit dans le _Peri
+ Hermeneias: Parmi les choses, les unes sont universelles, les autres
+ particulières_[59]. Mais pour expliquer ce passage, ils disent:
+ «_Les choses_, c'est-à-dire les mots.» Quand je parle d'animal, dit
+ Boèce, je désigne une substance qui s'affirme de plusieurs. Que
+ cette autorité énonce par là qu'il y a des choses universelles[60],
+ quand il ajoute: «S'affirmer de plusieurs, ce qui est la définition
+ de l'universel,» que ce soient des _choses_ prises comme prédicats
+ et comme sujets, Boèce le reconnaît en disant: «La proposition
+ prédicative énonce que _la chose_ qu'elle pose comme sujet doit
+ prendre le nom de _la chose_ qu'elle pose comme prédicat[61].» Ne
+ pouvant résister raisonnablement à des autorités aussi claires,
+ ils disent que les autorités mentent, ou bien, cherchant à les
+ interpréter, ils font comme ceux qui ne savent pas écorcher, ils
+ coupent la peau.»
+
+[Note 55: Boeth., _In Porph._, p. 56.]
+
+[Note 56: Le passage se trouve peu de lignes avant le précédent. On
+pourrait contester qu'il ait positivement dans l'auteur primitif le sens
+qui lui est ici donné, et qu'il signifie que les généralités sont des
+choses. Boèce vient de dire que les objets des conceptions générales
+diffèrent de ces conceptions, puisque celles-ci représentent ces objets
+comme s'ils existaient en eux-mêmes, tandis qu'il n'en est rien, et il
+se fait cette objection: si ces conceptions sont inexactes, elles sont
+fausses, et alors il est inutile de s'en occuper. Mais il répond qu'il
+arrive sans cesse à l'entendement de considérer les choses autrement
+qu'elles ne sont, sans tomber dans le vain ni dans le faux. Ainsi
+l'entendement détache d'une chose une propriété qu'il considère en
+elle-même, c'est-à-dire autrement qu'elle n'est dans la réalité, et il
+réussit ainsi à la mieux connaître. «Il y a donc de telles choses dans
+les objets corporels et sensibles. Elles se conçoivent en dehors des
+sensibles, pour que leur nature puisse être pénétrée et leur propriété
+comprise.» Le latin dit: «Sunt igitur hujusmodi _res_ in corporalibus
+atque in sensibilibus _rebus_. Intelliguntur autem praeter sensibilia,
+ut eorum natura perspici et proprietas valeat comprehendi.» N'est-il pas
+évident que le mot _res_ est employé là pour exprimer ce dont on parle,
+et parce que le langage est involontairement réaliste?]
+
+[Note 57: Boeth., _In Praedie._, p. 114.]
+
+[Note 58: Ces diverses citations étaient probablement devenues triviales
+dans la controverse, et ici Abélard fait très-succinctement allusion aux
+interprétations diverses que les divers systèmes en donnaient pour n'en
+point être embarrassés. Nous savons par Jean de Salisbury qu'il y avait
+des gens qui par les mots de genres et d'espèces entendaient tantôt les
+choses universelles, tantôt la _manière des choses, rerum maneriem_.
+C'est probablement ce qu'Abélard appelle ici _manerias_. En tout cas,
+le mot paraissait nouveau et obscur à l'auteur du _Metalogicus_, qui
+trouvait qu'il ne devait signifier que la collection des choses ou la
+chose universelle, et que cependant il ne pouvait par l'étymologie
+exprimer que le nombre des choses, ou l'état dans lequel la chose
+demeure telle, _talis permanet_. Ce dernier sens était probablement le
+véritable, et nous sommes volontiers de l'avis de Brucker, qui
+croit qu'il exprime la _demeure_ des choses dans le sein des choses
+universelles, [Grec: diamonê tôn ontôn]; et cette expression aurait
+ainsi été conduite peu à peu à un sens approchant du sens moderne,
+_la Manière d'être_. «Je ne sais où l'on a trouvé ce mot, dit Jean de
+Salisbury.» Ce qu'il faut remarquer au reste, c'est que cette doctrine
+des _manières_, l'auteur du _Metalogicus_ la classe dans le réalisme, et
+Abélard avec plus de raison dans le nominalisme. (_De Gen. et Spec._, p.
+523.--Johan. Saresb., _Metal._, t. II, c. xvii.--Brucker, _Hist. crit.
+phil._, t. III, p. 909).]
+
+[Note 59: _Hermen._, VII.--Boeth., _De Interp._, ed. prim., p. 338.--Il
+semble qu'Abélard avait encore une autre version du _De Interpretatione_
+que la version de Boèce, car il cite ainsi la phrase d'Aristote: «Rerum
+aliae sunt universales, aliae sunt singulares,» et il y a dans la
+version de Boèce: «Sunt haec rerum universalia, illa vero singularia.»
+Les termes cités Par Abélard sont conformes à la version de Pacius,
+(édit. de Duval., t. I, p. 56), qui lui-même avait probablement suivi
+quelque traduction antérieure. Dans tous les cas, si la citation a
+quelque valeur, elle la doit au mot _rerum_, et il est, dans le grec,
+[Grec: tôn pragmatôn].]
+
+[Note 60: Je ne trouve pas cette citation dans Boèce. L'édition
+d'Abélard renvoie à l'ouvrage de ce dernier sur les Catégories, p. 131.
+A cette page on cherche en vain les termes cités, mais j'y lis ainsi
+qu'aux pages voisines, que les substances secondes se disent des
+substances premières, mais qu'elles sont moins substances que celles-ci,
+et qu'elles sont plus ou moins Universelles, tandis que les substances
+premières sont individuelles.]
+
+[Note 61: _De Syll. hyp._, p, 607.]
+
+Mais alors ni les genres ni les espèces, tant universelles que
+singulières, tant prédicats que sujets, ne sont des mots; tout cela
+n'est rien du tout, car ils tiennent, comme leur adversaire, que ce qui
+est successif ne peut aucunement composer un tout constant; or les mots
+sont successifs, les choses et les espèces ne peuvent donc pas composer
+des touts, elles ne sont rien; aussi dit-on que l'autorité a menti et
+non qu'elle s'est trompée.
+
+En outre, comme la statue est matériellement d'airain, et que la
+figure est sa forme, l'espèce a le genre pour matière et pour forme la
+différence. Or tout cela ne saurait s'appliquer aux mots; les mots n'ont
+ni forme ni matière. L'animal est le genre de l'homme, mais un mot n'est
+nullement la matière d'un autre mot, car de quel mot ou dans quel mot
+serait-il? Du mot animal ne se fait pas le mot homme; dans le premier
+n'est pas le second.
+
+Mais on prétend que tout cela est façon de parler figurative. Dire
+que le genre est la matière de l'espèce, reviendrait à dire que la
+signification du genre est la matière de la signification de l'espèce.
+Mais puisque le système est que rien n'existe que les individus, et que
+les mots tant universels que particuliers ne désignent au fond que des
+individus, homme et animal signifient la même chose, et par conséquent
+on peut dire, en renversant les termes: la signification de l'espèce est
+la matière de la signification du genre. Si l'on accorde cela, et on
+y est bien forcé, qu'on se défende contre Boèce, qui montre que la
+différence du genre au tout gît en ceci que le genre est la matière des
+espèces et les parties la matière du tout[62]. Que si les espèces sont
+la matière des genres comme les parties du tout, le genre et le tout ne
+diffèrent plus, ils se confondent.
+
+[Note 62: Boeth., _De Div_., p. 640.]
+
+Enfin, la signification du genre ne saurait être la matière de la
+signification de l'espèce, car le genre et l'espèce sont une même chose
+dans le système de l'indifférence, et un même ne reçoit pas de forme
+pour se constituer lui-même. «Mais,» dit Boèce, «le genre ayant reçu la
+différence se transforme en espèce[63].» Un même n'est point partie de
+lui-même, car si le même était à la fois tout et partie, le même serait
+opposé à lui-même.
+
+[Note 63: _Id., Ibid_.]
+
+Voilà tout ce qu'Abélard dit du nominalisme; mais c'est le cas de
+rappeler ce que nous aurions bien fait peut-être de reporter ici,
+l'examen approfondi auquel il s'est livré de l'objection prise du tout
+et des parties[64]. Il faut y remonter, si l'on veut bien connaître
+toute sa polémique contre Roscelin; nous n'en revoyons ici qu'une faible
+trace.
+
+[Note 64: Voy. _Dialect_., pars V, p. 460 et seqq. Et _De Gen. et
+Spec._, p. 517, et dans la présent ouvrage, c. vi, t. I, p. 454.]
+
+Cette réfutation du nominalisme est en effet brève et superficielle, et
+quoi qu'en dise l'auteur, elle est plutôt fondée sur des autorités que
+sur la raison.
+
+Un des arguments les plus forts est assurément celui-ci, un mot
+(_animal_) ne peut être la matière d'un autre mot (_homme_). Mais qui ne
+voit que c'est décider la question par la question? Si l'espèce n'est
+qu'un nom, c'est-à-dire rien qu'un nom, il n'y a pas lieu d'appliquer à
+ce rien les conditions de l'être et de lui supposer une matière et une
+forme. Ce n'est qu'à ceux qui regardent le genre ou l'espèce comme
+quelque chose, que cette question doit être posée, et elle ne peut
+embarrasser le nominaliste qu'autant qu'il conserve de la déférence pour
+l'autorité qui a dit que le genre est la matière de l'espèce et l'espèce
+celle de l'individu. C'est donc une objection d'autorité et non de
+raison. Or, comment supposer que celui qui a pleinement et sciemment
+adopté la théorie du nominalisme ne soit pas déjà résolu à se peu
+soucier des autorités?
+
+L'autre argument, pris encore de l'autorité, plus fort par les mots
+que parle fond, c'est que, d'après les maîtres, tout est substance ou
+accident, et que les genres et les espèces, n'étant pas des accidents,
+sont des substances. Et en effet, Aristote les met au nombre des
+substances. Mais ce sont des substances secondes, celles qui s'affirment
+des premières, celles qui leur sont attribuées ou _prédites_. Elles sont
+substances, parce qu'elles font connaître les substances premières.
+Elles les manifestent, elles montrent ce que c'est, elles les donnent.
+Qui ne voit que l'emploi du mot de substance dans cette occasion ne
+décide rien quant à la réalité substantielle des universaux; et qu'au
+contraire il ne semble leur être attribué qu'une réalité dérivée
+de celle des substances premières, c'est-à-dire individuelles? Les
+substances premières ou individuelles sont vraiment substances, en ce
+qu'elles sont prises pour sujets ([Grec: upokeitai]) de toutes les
+autres choses; les substances secondes ou universelles sont encore
+substances, parce qu'elles sont prises comme attributs ([Grec:
+katêgoreitai][65]) des substances premières ou individuelles.
+Évidemment, c'est ici la théorie de ce principe des nominalistes,
+la substance est essentiellement individuelle. Je n'en conclus pas
+qu'Aristote ait soutenu la thèse des nominalistes, si ceux-ci, en
+disant que les universaux ne sont que des mots, entendaient qu'ils sont
+chimériques et vains. Aristote au contraire les fonde sur des réalités,
+puisqu'il les attribue aux substances mêmes, et en fait ainsi des
+substances par attribution.
+
+[Note 65: Categ., V.]
+
+L'intervention constante de l'autorité dans les débats scolastiques
+en constitue la plus grande difficulté. Cette autorité est a la fois
+absolue et contradictoire. Il faut l'avoir pour soi ou la tourner pour
+soi, multiplier les citations conformes, interpréter les citations
+contraires; travail aussi épineux que stérile. C'est l'incohérence
+des textes qui a produit dans la présente question la multitude et la
+diversité des systèmes, et nous acceptons cette remarque judicieuse de
+Jean de Salisbury: «Dans cette question, dit-il,
+
+ _Magno se judice quisque tuetur_;
+
+et chacun, d'après les paroles des auteurs qui ont indifféremment mis
+les noms pour les choses et les choses pour les noms, construit sa
+doctrine ou plutôt son erreur[66].» C'est ainsi que la controverse
+devient souvent une véritable question de mots; et chose curieuse, Jean
+de Salisbury qui a spirituellement discuté et en partie réfuté les
+systèmes, tombe à son tour dans l'erreur qu'il signale, lorsqu'il
+produit le sien. Car se proposant de soutenir que les genres et les
+espèces ne sont rien, il en induit qu'ils ne sont pas des noms, puisque
+les noms sont quelque chose[67]. Évidemment, l'équivoque sur le sens du
+mot _être_ est ici, comme dans toute cette question, la racine de la
+difficulté. Aristote n'est pas irréprochable en cela; il s'est servi de
+_l'être_ avec une liberté, une indifférence, qu'il fallait remarquer, si
+l'on ne voulait pas tomber dans de fréquentes méprises en le lisant et
+le citer contradictoirement. C'est ce qui est arrivé aux scolastiques;
+ils se combattent tous, et cependant tous professent Aristote: _Siquidem
+omnes Aristotelem profitentur_[68].
+
+[Note 66: _Polier_., t. VII, c, xii.]
+
+[Note 67: _Metalog_., t. II, c. xx.]
+
+[Note 68: _Ibid_., c. xix.]
+
+Que de peines Abélard se serait épargnées, si, aussi hardi qu'il était
+présomptueux, il se fût fié a son orgueil, et si, rejetant les textes,
+il n'eût, pour résoudre un gênant problème, écouté que sa propre raison!
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+SUITE DU PRÉCÉDENT.
+
+Abélard a combattu le réalisme, est-il par conséquent nominaliste? Il a
+combattu le nominalisme, est-il néanmoins nominaliste? C'est ce qu'il
+nous reste à décider.
+
+«Montrons à présent,» dit-il, «avec la permission de Dieu (_Deo
+annuente_), ce qu'il nous paraît préférable d'admettre[69].» J'essaierai
+d'expliquer ce système assez subtil, en suivant l'ordre des idées du
+philosophe, mais sans m'attacher aux formes de la diction, quoiqu'il
+soit nécessaire, pour l'exactitude scientifique et pour la fidélité de
+la couleur, de reproduire souvent les termes de l'école.
+
+[Note 69: _De Gen. et Spec._, p. 626-634.]
+
+Dans aucun système, on ne refuse une certaine réalité à l'individu;
+s'il ne possède l'être par privilège, au moins le possède-t-il en
+participation (Platon, Scot Érigène), et personne n'a articulé
+formellement que la chose individuelle fût une fiction. Abélard, voulant
+se rendre compte de la constitution des êtres, considère l'individu,
+c'est-à-dire qu'il pose le problème des genres et des espèces dans
+ce que les scolastiques ont appelé après lui le problème de
+l'individuation; c'est là le propre et la nouveauté de sa doctrine. Au
+moins le procédé est méthodique: l'individu est certain et donné; partir
+de l'individu, c'est aller du connu à l'inconnu, du simple au composé.
+Avant de pénétrer dans la constitution de l'espace humaine, étudions
+donc avec Abélard les éléments réels de l'espèce, ou les individus.
+
+Socrate, comme tout être individuel, comme toute essence, est un composé
+de matière et de forme; il est individu, de l'espèce, l'homme Socrate,
+homme par la matière; Socrate par la forme; la matière est l'_homme_,
+la forme est la _socratité_. Dans Platon également, la matière est
+l'_homme_ et la forme la _platonité_. Ainsi l'essence _homme_ qui
+résulte de l'union de la forme _humanité_ à la matière _animal_, devient
+dans l'individu la matière _informée_, par la forme individuelle qui
+fait Platon ou par celle qui fait Socrate; de là une essence qui est
+tout l'individu. La forme qui, en s'unissant à la matière _animal_,
+constitue l'individu, est-elle ailleurs qu'en lui? non, assurément:
+point de Socrate hors de Socrate. Mais cette essence _humanité_, qui
+devient la matière de Socrate et comme le sujet de la _socratité_,
+est-elle ailleurs? pas davantage; sa pareille se retrouve dans la
+matière, de Platon, mais n'est pas individuellement la même, elle est
+numériquement différente, c'est-à-dire que l'une et l'autre font deux:
+il y a analogie, c'est le mot d'Aristote[70], il n'y a pas identité, Or
+cette essence _humanité_, ou l'espèce humaine, n'est pas ce qui en est
+dans Socrate ou ce qui en est dans Platon, mais la réunion de toutes les
+essences pareilles ou analogues, constituées, formellement dans chaque
+individualité. Elle est donc une collection. Une telle collection, bien
+qu'essentiellement multiple, est une de nature, en ce sens qu'elle
+se compose, non pas des mêmes, mais des semblables; elle est _un_
+universel, _une_ espèce, comme un peuple est _un_ peuple.
+
+[Note 70: _Met_., XII, iv et v.]
+
+Si l'on recherche maintenant comment la collection _humanité_, ou
+l'espèce humaine, est constituée, on trouve que dans chacune des
+essences qui la composent elle a pour matière l'_animal_, et pour forme
+une forme multiple et non pas une, la _rationnalité_, la _mortalité_,
+la _bipédalité_, et les autres formes substantielles de l'humanité,
+c'est-à-dire qu'elle est la collection de toutes les matières _animal_
+affectées ou _informées_ de toutes ces formes substantielles. Et de même
+que la matière _homme_, ou, comme dit Abélard, _ce d'homme_ (_illud
+hominis_), qui soutient l'individualité _Socrate_, n'est pas
+essentiellement la matière _homme_ qui soutient l'individualité
+_Platon_, de même la matière _animal_ (_illud animal_) qui soutient la
+forme _humanité_ dans tel ou tel individu n'est que dans cet individu,
+mais son analogue, un non-différent d'elle (_indifferens illi_), se
+trouve comme matière dans chaque individu de l'espèce _animal_. Ce
+non-différent, ou cet indifférent à toute forme, semblable de nature et
+non identique, ne devient essentiellement différent et de plus en plus
+différent qu'en étant constitué formellement, d'abord par l'humanité,
+puis par l'individualité.
+
+Si l'on réunit maintenant cette multitude d'essences soutenant les
+formes des diverses espèces _animal_, on aura une collection générique
+ou un genre, multitude autre que celle qui compose l'espèce. Celle-ci
+est la collection des sujets des individus humains, celle-là est la
+collection des sujets des différences substantielles des diverses
+espèces. Chaque essence de la multitude ou du genre _animal_ est
+composée matériellement de _corps_, formellement d'_animation_ et de
+_sensibilité_. De toutes les essences du genre, aucune ne se trouve,
+quant à sa matière, ailleurs que dans chacune des essences qui le
+composent, mais elles ont des analogues ou des non-différents qui
+soutiennent les formes de toutes les espèces de corps. A ce degré, c'est
+la _corporéité_ qui est la forme, elle qui était tout à l'heure comprise
+dans la matière, _animalité_. De même qu'il s'est composé un nouveau
+genre de la collection des _corps_, collection dans laquelle entre la
+réunion des essences de la nature _animal_, un nouveau genre, le genre
+_corps_, sera la collection de tous les êtres composés matériellement de
+_substance_, formellement de _corporéité_. Telle sera la constitution de
+toutes les essences du genre _corps_, ou bien de toutes les matières des
+espèces du corps, ou bien des substances informées de la _corporéité_.
+Faites abstraction de cette dernière forme, il vous reste des
+substances, c'est-à-dire des non-différents, et c'est là le genre
+le plus général ou suprême. Une espèce de ce genre soutient
+l'_incorporéité_, l'_incorporéité_ est sa forme, comme la _corporéité_
+était tout à l'heure celle des substances, matières des essences du
+genre _corps_. Ces matières prises comme essences, indépendamment de
+la _corporéité_, sont les essences dont la multitude compose le genre
+généralissime de substance. Elles ne sont pas encore rigoureusement
+simples, on y peut encore décomposer l'être en deux principes; sa
+matière serait, pour ainsi parler, la _pure essence_, sa forme la
+_susceptibilité des contraires_.
+
+Nous avons atteint ici la matière première de l'être, mais puisque cette
+matière première est une notion, c'est-à-dire un défini, il faut bien
+que l'on puisse distinguer idéalement sa matière de sa forme, et la
+considérer au moins fictivement comme un genre dont la différence ou
+l'équivalent de la différence consiste uniquement dans la propriété
+d'engendrer des espèces. La susceptibilité des contraires, propriété
+de la pure matière, n'est pas, en effet, une forme réalisée, c'est la
+simple possibilité de la forme, c'est l'acte en puissance. L'indéterminé
+ne se réalise qu'en se déterminant. La définition qu'on vient de lire ne
+donne à l'indéterminé d'autre détermination que d'être déterminante. Ici
+la forme, qui, de sa nature, est actuelle, n'est que la possibilité
+de l'acte; l'acte indéterminé, mais possible, est en effet la seule
+différence qu'il y ait entre l'indéterminé pur et le néant. Qu'on y
+songe bien, la matière ou l'essence qui ne serait pas déterminable ne
+contiendrait plus rien de l'être, et ne serait que le néant sous un faux
+nom.
+
+C'est ainsi qu'Abélard passe en revue les divers degrés de la catégorie
+de l'essence (substance), et dresse ce qu'on pourrait appeler l'échelle
+de l'être. Il serait possible de faire un travail analogue sur les
+autres catégories, quoique là les conditions de l'être ne soient pas
+aussi réelles, et qu'il ne s'y agisse que des êtres improprement dits,
+la qualité, la relation, etc., ne pouvant exister séparées d'un sujet.
+Mais, comme le veut Abélard, «que ce qui a été dit de la substance soit
+entendu des autres prédicaments[71].»
+
+[Note 71: _De Gen. et Spec_., p. 502.--Il est impossible de ne pas faire
+remarquer combien cette déduction de l'être dans ses diverses phases
+dialectiques ressemble à l'évolution ontologique de l'être partant du
+néant, dans la logique d'Hegel, pour s'élever par _le devenir_ à toutes
+les formes de la réalité et de la pensée. (Hegel, Oeuv. compl. en all.,
+t. III; _Science de la Logique_, p. 71. Berlin, 1833.)]
+
+On remarquera que dans cette analyse des graduations de la substance,
+le mot matière ne doit pas être compris dans le sens de l'opposé de
+l'esprit, mais comme le nom du fonds de l'être, puisque dans le langage
+d'Abélard, conforme en cela à celui d'Aristote, on pourrait dire que la
+substance est indifféremment la matière de l'esprit et la matière du
+corps, ou qu'elle est la matière, le non-différent qui peut recevoir
+la forme de la corporéité ou la forme de l'incorporéité; mais ceci n'a
+d'importance que s'il faut prendre toute cette décomposition d'idées
+comme un dénombrement méthodique de réalités, et non comme une analyse
+de la pensée. Si nous avons fait plus que définir des mots, si nous
+avons décrit des choses, alors, sans doute, le genre substance serait
+un seul et même être réel, identique en soi sous des formes contraires,
+comme l'incorporéité et la corporéité, et il n'y aurait plus dans
+le fonds de l'être de différence substantielle entre la matière et
+l'esprit. C'est, pour le dire en passant, une objection, tout au moins
+une difficulté contre le réalisme, et qu'on pourrait traduire d'une
+manière qui la rendrait plus saillante. Par exemple, la substance,
+étant réellement la pure essence avec la susceptibilité des contraires,
+pourrait être indifféremment créée ou créatrice, finie ou infinie; or
+ce sont là certainement des attributs qui impliquent contradiction
+non-seulement entre eux, mais entre leurs sujets, et cela seul
+démontrerait au moins que le genre substance, libre de toute
+détermination, n'est pas une réalité.
+
+Mais tout tombe, ou du moins les difficultés se déplacent, si l'on prend
+le parti de nier l'existence objective des genres et des espèces, et
+nous sommes ramenés à l'analyse des opinions d'Abélard sur la question;
+il va les justifier en passant en revue, suivant son usage, toutes les
+objections qu'elles peuvent encourir.
+
+Et d'abord, il examiné les diverses définitions qu'on peut donner de
+l'espèce, et recherche s'il en est aucune qui puisse lui être opposée.
+
+1° La première désigne sous le nom d'espèce la multitude des essences
+semblables entre elles. Ainsi l'espèce _homme_ comprend la matière de
+tous les individus qui la composent; en d'autres termes, la multitude
+humaine se compose de la matière de Socrate, de celle de Platon, et des
+autres. Or, la matière est ce qui reçoit la forme. L'espèce _homme_
+reçoit-elle donc la _socratité_, Socrate est-il l'humanité socratique?
+non, c'est ce qu'il y a d'_humanité_, _illud humanitatis_, dans Socrate,
+qui reçoit la _socratité_, et non l'espèce _humanité_. L'espèce comprend
+ce qu'il y a d'humanité dans Socrate et dans tous les autres; elle
+comprend tous les analogues ou _non-différents_. Lorsqu'on dit que
+l'espèce est la matière affectée de toutes les formes individuelles, on
+n'entend pas que toutes les essences de l'espèce reçoivent en masse la
+forme d'un individu donné, mais qu'une seule d'entre elles, semblable de
+nature aux autres, analogue de composition élémentaire, et en ce sens
+non différente, _indifférente_, prend la forme qui l'individualise. On
+dit que toute l'espèce est propre à recevoir la forme individuelle,
+comme on dit d'un morceau de fer, qu'il sera couteau ou stylet,
+quoiqu'une partie seulement doive être stylet, une autre partie couteau.
+Ainsi l'espèce est réelle comme collection de réalités, mais non
+indépendamment des réalités qui la composent; elle n'existe pas
+intégralement dans chacune de ces réalités individuelles.
+
+2'o On définit aussi l'espèce, ce qui est affirmé de plusieurs, en vertu
+de la catégorie d'essence, ou bien ce qui est attribué à divers à titre
+d'essence (_proedicatum in quid_). Ce qui est attribué à ce titre est
+dit inhérent au sujet: or, l'espèce humaine, ou la collection des
+essences ou matières individuelles, n'est pas apparemment inhérente à
+Socrate ou à Platon. Une partie seulement de cette collection reçoit
+la _socratité_ ou la _platonité_. En ce sens seulement l'humanité est
+inhérente à l'un ou à l'autre. C'est ainsi qu'on dit que je touche un
+mur, quoique toutes les parties de mon corps n'y soient point appliquées
+ou adhérentes (_hoereant_). C'est encore ainsi qu'on dit qu'une armée
+touche un rempart, un lieu quelconque, quoique tous les individus de
+cette armée ne le touchent pas. Ainsi l'espèce touche les individus,
+s'applique aux individus. Ce n'est qu'une des essences semblables de
+l'espèce qui est réellement dans l'individu, et c'est par extension que
+le langage semble attribuer toute l'espèce à l'individu. Lorsqu'on
+dit: Socrate est homme, on ne dit pas évidemment: Socrate est l'espèce
+_homme_, mais Socrate est de l'espèce _homme_.
+
+3° En effet, voici encore une définition de l'espèce: elle est ce qui
+est attribué en essence à l'individu, ou, si l'on veut, ce qui s'affirme
+comme prédicat essentiel de l'individu. En langage moderne, elle est
+l'essence de l'individu. Attribuer en essence, _proedicare in quid_,
+c'est dire _ceci est cela_. Or, si ceci est cela, ceci est identique
+à cela; alors _Socrate est homme_ signifierait que Socrate et homme
+seraient une seule et même chose, et le singulier serait l'universel.
+
+On retomberait ainsi dans l'erreur reprochée aux doctrines opposées.
+Elle vient ici de ce que l'on confond ces deux expressions _s'attribuer
+en essence_ et _être identique_; mais cette confusion est fautive. De ce
+qu'une chose est le prédicat essentiel d'une autre, il ne s'ensuit
+pas que celle-ci soit celle-là, toute celle-là, rien que celle-là.
+S'attribuer eu essence, c'est s'affirmer d'un sujet (Boèce); or les
+genres, les espèces, les différences substantielles sont également
+dans le cas d'être attribuées ou affirmées ainsi. Par exemple, la
+_rationnalité_ peut, comme _l'homme_, s'attribuer en essence à Socrate
+ou s'affirmer de Socrate ainsi que d'un sujet. Socrate est-il donc la
+rationnalité? non; on ne dit pas Socrate est la raison (_rationalitas_),
+mais Socrate est _un raisonnable_ (_rationale_), c'est-à-dire Socrate
+est une chose dans laquelle est la raison. De même par cette proposition
+_Socrate est homme_, personne n'entend que Socrate soit l'espèce
+_homme_, soit cette multitude d'essences humaines qui composent
+l'espèce, mais qu'il est un des individus dans lesquels se retrouve
+cette espèce. L'humanité est en lui, et il n'est pas l'humanité.
+
+Ici Abélard entre dans une discussion d'une subtilité vraiment
+étonnante, et dont nous regrettons de n'oser mettre la traduction sous
+les yeux du lecteur; on l'y verrait se mouvoir avec une agilité et un
+aplomb rares à travers les mille détours de la langue et de la théorie
+dialectiques, et l'on comprendrait la surprise que devait causer aux
+esprits roides et durs encore de cette époque cette flexibilité d'une
+raison qui se déplie et se replie avec une égale facilité. Mais nous
+n'avons que trop éprouvé la patience du lecteur. Remarquons seulement
+que la conclusion générale, après tant de difficultés adroitement
+dénouées, c'est que l'espèce est une essence analogue ou identique de
+nature, mais numériquement diverse comme matière, et substantiellement
+diverse comme forme, dans chaque individu; en sorte qu'elle partage
+toute la réalité des individus, et n'en a aucune en dehors d'eux. De là
+une dernière objection.
+
+Cette essence d'homme, qui est en moi, est quelque chose ou rien. Si
+quelque chose, elle est substance ou accident. Si substance, substance
+première ou seconde. Si première, elle est individu; si seconde, elle
+est genre ou espèce.
+
+La réponse est qu'aucun nom direct ou métaphorique n'a été donné à cette
+sorte d'essence. Les auteurs n'ont nommé que les natures; or, on a
+vu que cette essence n'est pas une nature; elle n'est pas une chose
+existante, une substance; le fût-elle, ce ne serait pas une substance
+à laquelle fût applicable la distinction des substances premières ou
+secondes; car cette distinction ne convient qu'aux natures. «Si nous
+l'admettions ici, nous serions conduits dans un défilé où il faudrait
+que cette essence fût l'individu, ou les genres et les espèces. Nous ne
+sommes pas les seuls à récuser dans certains cas la distinction de la
+substance première ou seconde. D'autres disent bien qu'_homme blanc_ est
+une substance, et n'est pourtant ni substance première, ni substance
+seconde.[72]»
+
+[Note 72: _De Gen. et Spec._, p. 634.]
+
+Cette dernière objection n'est pas la moins importante, et c'est en la
+discutant qu'Abélard s'approche le plus de la négation des espèces.
+En effet, voici son raisonnement. Ce qu'il y a d'humain en moi, cette
+humanité qui est en moi, n'a point de nom, parce que ce n'est point une
+nature. Et ce n'est point une nature, car ce ne peut être une substance
+première ni une substance seconde. En effet, cette essence d'humanité ne
+saurait être substance première, car il y aurait contradiction dans
+les termes à dire qu'elle est individu, puisque dans Socrate elle est
+l'humanité, moins l'individualité. Elle n'est pas substance seconde,
+car elle est l'humanité, moins tout ce qui de l'humanité n'est pas dans
+Socrate, c'est-à-dire moins la presque totalité de l'espèce. La nature
+_Socrate_ porte son nom, la nature humaine porte son nom; l'essence
+spéciale qui est en Socrate, n'étant ni l'individu ni l'espèce, n'est
+pas une chose qui suppose un acte de création différent, puisqu'elle est
+distinguée de l'individualité qui fait la différence réelle, et séparée
+de toutes ses semblables qui, réunies, formeraient seules un ensemble de
+produits d'une certaine création. Elle n'est donc point une nature; elle
+n'est ni une chose ni une substance, et l'on ne peut dire que l'essence
+d'un individu soit l'espèce. Mais Abélard a oublié de répondre au
+dilemme fondamental de l'objection; cette essence d'humanité, qui est
+dans l'individu, est quelque chose ou rien. Ou plutôt en remarquant avec
+tant de soin qu'elle n'a pu être nommée, parce que le nom n'a été donné
+qu'aux natures véritables, c'est-à-dire aux choses réelles, il risque
+bien de faire entendre que ce qu'il y a en moi d'humain et de non
+individuel, n'est rien par soi-même, ne pouvant être à soi seul une
+substance. Or, l'espèce qui est la collection des ressemblances moins
+les différences, serait alors une collection de non-substances, et par
+conséquent de néants, si l'on ne la considère comme une collection
+purement intelligible, c'est-à-dire si l'on ne revient au
+conceptualisme.
+
+Mais Abélard semble moins préoccupé des objections que des autorités
+contraires. Il avoue qu'on en trouve, quoiqu'il pense avoir supprimé
+toute opposition possible _de la part d'un esprit raisonnable_. Ainsi
+Boèce a dit: «Quelque nombreuses que soient les espèces, le genre est
+un, non que chaque espèce prenne une part du genre, mais c'est que
+chacune a en même temps tout le genre.» Comment concilier ces mots
+avec l'idée qu'une partie des essences d'_animal_, qui font le genre
+_animal_, est informée par la rationnalité pour faire l'homme, une
+partie par la forme de l'irrationnalité pour faire l'âne, et que jamais
+toute la quantité du genre n'est dans quelqu'une des espèces? Mais Boèce
+parle ainsi dans le traité où il soutient que les genres et les espèces
+ne sont pas[73], ce qui ne pouvait _se soutenir sans un sophisme_. «Dans
+un sophisme le faux est à sa place.» On pourrait d'ailleurs observer
+que, quand il nie que les espèces prennent une partie du genre, il ne
+s'agit pas des essences qui composent la multitude, mais des parties de
+définition. Exemple: le genre animal est composé du corps pour matière,
+et de la sensibilité pour forme. Lors donc que, par parties de sa
+quantité, il se distribue en espèces, une des espèces ne prend pas la
+matière sans la forme, une autre la forme sans la matière; mais dans
+chaque espèce passent la forme et la matière du genre. «La différence
+est en effet ce que l'espèce a de plus que le genre... Il n'y a donc
+pas dans le genre comme dans un corps des parties blanches, des parties
+noires qu'on puisse choisir et prendre. Considéré en soi, le genre n'a
+point de parties, il n'en a que si l'on appelle ainsi les espèces. Tout
+ce qu'il a en soi, il le conservera donc, non dans ses parties, mais
+dans la totalité de sa grandeur ou dans sa quantité[74].»
+
+[Note 73: Booth., _In Porph._, t. I, p. 54.]
+
+[Note 74: _Id., ibid.,_ t. IV, p.87.]
+
+Abélard avoue que dans son système une partie du genre _animal_ prend la
+rationnalité, l'autre l'irrationnalité; mais sans que la partie qui
+est touchée par l'une, soit aucunement affectée par l'autre, et
+réciproquement. Autrement, deux opposés seraient unis dans un même,
+contradiction que ne peuvent éluder ceux qui soutiennent l'_idée du
+grand âne_[75].
+
+[Note 75: Ce devait être quelque sophisme connu dans l'école. Il s'y
+disait couramment que l'animal avec la rationnalité fait l'homme, et
+l'âne avec l'irrationnalité. Or si l'animal tout entier était dans
+chaque espèce, il serait homme et âne à la fois, il contiendrait deux
+opposés dans l'identique. C'était probablement l'erreur de la théorie
+dite du _grand âne_, _grandis asini sententia_. (p. 536.)]
+
+Mais comment accorder tout cela avec les termes de Boèce? En disant
+nettement que «ces termes se lisent dans un passage où il soutient que
+les différences ne sont rien, ou que deux opposés sont dans un même, ce
+qui est faux et ne peut se prouver sans sophisme. Il a donc introduit du
+faux dans son raisonnement, et cela sans se tromper; car il savait que
+c'était faux, mais il voulait conduire à bonne fin son sophisme.»
+
+Boèce n'a-t-il pas dit encore: «Comme une même ligne est convexe et
+concave, ainsi le même peut être sujet de l'universalité et de la
+particularité[76].» Le singulier serait-il donc universel? nullement,
+particulier n'est point ici pour singulier, mais pour spécial. Car il
+ajoute: «Les genres et les espèces, c'est-à-dire l'universalité et la
+particularité, ont le même sujet.» Sa pensée est donc que comme la même
+ligne est sujet de la concavité et de la convexité, ses accidents,
+Socrate est le sujet du genre et de l'espèce, ses prédicats; en d'autres
+termes, il est animal et homme. Dans le phénix, la matière et l'individu
+sont une seule et même chose. Cependant la matière est sujet de
+l'universalité, l'individu de la singularité, sans que le singulier
+soit l'universel, quoique l'un soit le même que l'autre. «Aux autorités
+contraires on pourrait opposer en grand nombre des autorités favorables.
+On compterait avec peine les confirmations que pourrait recueillir
+un examinateur diligent des écrits des logiciens[77].» Et plus d'une
+citation déjà invoquée reparaît, une entre autres où l'on voit
+que Porphyre regarde l'espèce comme _un collectif_ en une seule
+_nature_[78], d'où il suit que l'espèce est une nature collective, sans
+qu'il soit expressément dit que les éléments de la collection soient des
+natures. On y voit que Boèce est d'avis que les genres et les espèces
+sont pensés; qu'une ressemblance pensée, une pensée recueillie
+(_collecta_) de divers individus semblables, en est la définition;
+que les universaux sont conçus, non pas d'un seul, mais de tous les
+individus réunis; que l'humanité _recueillie_ des individus est comme
+ramenée à un seul concept et à une seule nature[79]. Enfin, on relit
+cette phrase de Boèce: «Celui qui le premier dit _homme_, n'eut pas
+dans l'esprit l'homme composé de tous les individus, mais cet individu
+singulier auquel il voulut imposer le nom d'homme.» Et cette dernière
+phrase semble la profession du nominalisme.
+
+[Note 76: _In Porph._, p. 56.]
+
+[Note 77: _De Gen. et Spec._, p. 537.]
+
+[Note 78: Voici comme Porphyre est cité: «Collectivum in unam naturam
+species est, et magis id quod genus.» Le texte de Boèce ajoute
+_multorum_ après le premier mot, et donne à la fin: _et magis etiam
+genus_. (_In Porph_., III, p. 70.) C'est bien la traduction de
+l'original. (_Isag_., II.)]
+
+[Note 79: _In Porph_., t. I, p. 50.--_In Proed_., t. I, p. 120.--_In
+Lib. de Interp_., ed. sec., p. 339-340.]
+
+En général, la doctrine qui réduit les idées générales à des idées
+collectives est celle des nominalistes modernes. On sait à quel point
+Locke, surtout Hume et Condillac en ont abusé. Il est remarquable qu'ici
+Abélard l'invoque au moment où il entend se distinguer des nominalistes,
+et se défendre contre eux. C'est une preuve de plus que ceux de son
+siècle allaient jusqu'à contester, non pas seulement la réalité
+essentielle, mais le fondement réel des genres et des espèces, et qu'en
+outre, dans cette question ardue et difficile, la face des idées est
+tellement changeante que les mêmes arguments peuvent quelquefois être
+appelés presque dans les mêmes termes au secours des thèses les plus
+opposées. Après avoir discuté toutes les objections prises de la
+définition de l'espèce, Abélard s'en fait une nouvelle, à laquelle il
+attache beaucoup de gravité; c'est l'objection prise des éléments, qu'il
+avait lui-même dirigée contre les systèmes des autres. Voici comme on
+peut l'exposer d'après lui.
+
+Pour constituer une chose quelconque, la matière et la forme suffisent.
+L'individu se compose de l'espèce au dernier degré de spécification
+et de la forme qui lui est propre; l'espèce se compose du genre pour
+matière et de la différence pour forme. D'où procèdent les éléments
+physiques des substances corporelles? On ne voit pour eux nulle place
+dans l'échelle de l'être. Car la corporéité, elle, n'est qu'une forme,
+et la matière sans forme se subtilise et se sublime à ce point qu'elle
+n'est plus en quelque sorte que la matière mathématique, que l'axe
+des substances, ou un je ne sais quoi idéal qui ne peut qu'en se
+_formalisant_ devenir la matière consistante ou l'agrégat des éléments.
+Or, ces éléments eux-mêmes semblent aussi la matière de tous les corps;
+ils leur sont antérieurs, et Aristote a dit que l'eau et le feu dont
+l'animal se compose précèdent l'animal. Il faut donc admettre que les
+éléments des corps ne sont pas antérieurs aux corps, puisqu'ils
+ne peuvent devenir la forme de la matière qu'en même temps que la
+corporéité le devient aussi. En d'autres termes, les éléments ne sont
+pas les éléments du corps, puisqu'ils naissent en même temps que le
+corps.
+
+Cette difficulté embarrasse visiblement l'esprit hardi et subtil
+d'Abélard. Au fond, c'est, sous une forme particulière, la difficulté
+connue de conserver la réalité solide de la matière dans l'alambic
+puissant de l'analyse idéologique. Mais notre philosophe semble plutôt
+inquiet de tout concilier avec la doctrine des éléments d'Aristote
+qu'avec les convictions de l'expérience et du sens commun. _Dura est
+haec provincia_, dit-il. Il ne lui semble pas que ses maîtres aient
+donné une explication raisonnable. Pour lui, il dira ce qu'il croit le
+plus vrai, _tamen quod mihi verius videtur, hoc est_[80].
+
+[Note 80: _De Gen. et Spec._, p. 638.]
+
+Lorsque les créateurs de la physique voulurent s'enquérir de la nature
+des choses, ils considérèrent d'abord celles qui tombaient sous les
+sens. Celles-ci étant toutes composées, la nature n'en pouvait être
+pleinement connue que si l'on connaissait les propriétés de leurs
+composants, jusqu'à ce que l'intelligence atteignît ces parties
+excessivement petites qui ne pouvaient être divisées en parties
+intégrantes. L'analyse s'arrêtant là, il fut naturel de rechercher si
+ces dernières parties, ces essences minimes, _essentialae_, étaient
+absolument simples, ou se composaient aussi de matière et de forme. Or,
+la raison trouva qu'elles étaient des corps ou chauds, ou froids, ou
+autres, en un mot ayant quelque forme; car ce sont là, ce semble, les
+éléments purs de Platon[81]. On laissa donc de côté les formes, et l'on
+examina la matière, qui restait seule, pour savoir si elle était
+simple. Mais cette matière, c'était le corps, et le corps est composé
+matériellement de substance, formellement de corporéité. On laissa
+encore de côté la forme de la corporéité, et considérant la matière,
+c'est-à-dire la substance, on lui trouva pour matière la pure essence
+(l'existence abstraite des modernes, l'être pur d'Hegel), et pour
+forme la susceptibilité des contraires. La pure essence fut reconnue
+absolument simple, c'est-à-dire comme n'étant plus composée, et pour
+cette raison, elle fut appelée l'universel ou l'informe, c'est-à-dire,
+non pas ce qui ne reçoit point de forme, mais ce qui n'est constitué par
+aucune forme.
+
+[Note 81: On sait que Platon dans le _Timée_ ne donne pas le nom
+d'éléments aux corps que l'on appelle ainsi, mais qu'il les considère
+eux-mêmes comme composés de principes ou éléments qu'il réduit à des
+lignes et à des figures, tant il les épure et les raréfie. Ce qu'on a
+appelé la géométrie corpusculaire de Platon ne pouvait être compris
+d'Abélard. (_Timée_, t. XII, trad. de M. Cousin, p. 150-161 et
+suiv.--Cf. dans l'édition de M.H. Martin, les notes 65, 66 et suiv.,
+t. II)]
+
+Abélard se fait une objection: l'âme, dira-t-on, ou le principe qui
+anime l'animal, se composerait donc d'un universel sans forme; car où
+elle n'existe pas, et alors l'animal n'existe pas, ou, comme l'animal
+consiste matériellement dans le corps, le corps dans la substance, la
+substance dans la pure essence qui est appelée universelle, il faut que
+l'âme consiste matériellement dans l'universel. L'âme disparaît donc; ou
+n'est au fond qu'un universel ou un indéterminé.
+
+Ainsi, de la théorie aristotélique ou scolastique de l'être résulterait,
+d'une part, la disparition des éléments physiques des corps, de l'autre,
+l'impossibilité d'attribuer une existence substantielle à l'âme. Voici
+comment Abélard se tire de ces deux difficultés.
+
+Le nom d'universel n'a pas été donné, selon lui, à cette collection
+totale de toutes les essences, laquelle, _informée_ par la
+susceptibilité des contraires, se divise partie en corps, partie en
+esprit, mais seulement à ce qui, dans cette multitude, grâce à la
+susceptibilité des contraires, reçoit et soutient essentiellement la
+corporéité, et qui n'a rien de commun avec l'essence de l'esprit[82]. Si
+l'on demande comment le même nom, ce nom d'universel, ne serait donné
+qu'à une partie de la multitude comprise sous le titre de pure essence,
+et non à l'autre partie qui, à ce degré de l'échelle de l'être, n'en est
+pas différente, en ce sens que l'une et l'autre partie de la collection
+sont constituées de ce qu'il y a de commun dans toutes les substances;
+si l'on ajoute qu'on ne peut imposer à une partie un nom qui signifie
+une chose d'une nature contradictoire à celle de la partie qui,
+génériquement, n'est pas différente de la première, règle suivie
+jusque-là dans toute l'échelle, Abélard répond que nul ne peut faire
+qu'en imposant le nom on ait eu également dans la pensée les essences
+qui recevraient la forme de l'esprit et celles qui recevraient la forme
+du corps; car ce n'est pas des choses insensibles, mais des choses
+sensibles qu'on monte aux intellectuelles, et c'est ici du genre _corps_
+que l'on s'est élevé à la matière incorporelle. Ce que le physicien a
+nommé universel, c'est cette matière de la substance (_ce de matière,
+illud materiæ_) que la pensée rencontre, à titre d'essence, en montant
+du sensible à l'intellectuel, et nullement un principe génériquement
+non-différent, un non-différent quelconque auquel il n'a peut-être pas
+songé, dont il n'avait pas à s'occuper (_vel non cogitavit, vel non
+curavit_). «Son office, à lui, n'est pas de feindre ou de dissimuler,
+comme les dialectitiens; aussi Platon dit-il qu'avant son temps personne
+n'avait traité de cette substance élémentaire[83].»
+
+[Note 82: Ceci n'est pas tout à fait conforme à une proposition insérée
+quelques pages plus haut, et dont le sens se retrouve dans notre
+extrait. «Singulae corporis essentiae ex materia, scilicet aliqua
+essentia substantiae, et forma, corporeitate constant; quibus
+indifferentes essentiae Incorporeitatem, quae forma est, species,
+sustinent.» _De Gen. et Spec._, p. 525.]
+
+[Note 83: _De Gen. et Spec._, p.639.---_Timée_, trad. de M. Cousin,
+p.160.]
+
+Ces mots de notre auteur sont singuliers et expressifs, ils témoignent
+d'un certain mépris pour ses confrères en dialectique, et ce mépris
+cadre mal avec son estime pour la dialectique même. Ici, comme en
+quelques autres passages, on croit entrevoir que s'il avait connu une
+autre philosophie, il l'aurait adoptée. Donnez-lui les écrits de Platon,
+il était platonicien.
+
+Quant à son raisonnement, le voici en d'autres termes. Rappelons-nous
+que la généalogie des espèces et des genres avait pour but de donner
+la génération et la classification des êtres sensibles; si donc, en
+remontant l'échelle des sensibles, on est arrivé à ce point où l'être
+cesse d'être corporel, ce qui est inévitable, on n'a pas cependant cessé
+de se préoccuper uniquement de la constitution de l'être sensible; c'est
+d'elle seule qu'on a prétendu parler, c'est son principe incorporel,
+ou la matière première, qu'on a prétendu nommer, et ce qu'on a dit
+ne s'appliquait nullement à l'esprit, dont on ne traitait pas. Cette
+réponse n'est pas forte, et nous paraît une excuse plutôt qu'une
+solution. Il reste qu'à ce degré de l'abstraction, ce qui demeure de
+la substance corporelle est la notion d'un principe indifférent (_non
+differens_), qui convient aussi bien au corps qu'à l'esprit; tout ce
+qu'on affirme de ce principe devrait donc être compatible avec la forme
+_corps_ et avec la forme _esprit_. La difficulté est peu sérieuse dans
+l'hypothèse du nominalisme. Si tous les genres ne sont que des vues
+de l'intelligence, ils sont sans conséquence, et en abstrayant
+graduellement des notions d'individu, d'animal, de corps, tout ce qui
+répond à l'étendue sensible, pour arriver à l'idée abstraite d'essence
+pure, conciliable avec le corps comme avec l'esprit, la pensée ne risque
+pas plus de spiritualiser le corps que de matérialiser l'esprit; les
+réalités n'ont rien à gagner ni à perdre dans cette analyse des fictions
+de la pensée, dans cette recherche purement verbale, que la grammaire
+revendique, et qui touche peu l'ontologie. Mais Abélard n'a jamais
+professé le nominalisme, il vient de le réfuter au contraire. C'est un
+sophisme, a-t-il dit, que de prétendre que les genres et les espèces
+ne sont rien, et c'est pourquoi il se borne à une explication qui peut
+servir d'apologie aux physiciens, et il se réserve sur le fond des
+choses.
+
+Il revient donc à l'autre objection, celle qu'il appelle la question des
+éléments. C'est elle, en effet, qu'il s'est posée d'abord; celle qui est
+relative à l'âme est venue incidemment. Il s'agit de savoir comment, la
+constitution des corps ayant été ramenée à quelque chose d'incorporel,
+peuvent naître les éléments, les éléments physiques. Ils existent, ils
+doivent se composer de général et de spécial, de matière et de forme; or
+on ne trouve nulle part dans l'échelle la place qu'ils doivent occuper,
+ces éléments antérieurs aux corps, puisqu'ils en sont les composants.
+Au-dessus du corps cesse le corps; les éléments seraient donc
+incorporels et tomberaient dans la matière première; comment
+seraient-ils alors l'air, l'eau ou le feu? La difficulté vient
+évidemment de la notion même des éléments. Si les scolastiques avaient
+vu décidément que les éléments, ceux des modernes comme ceux des
+anciens, ne sont eux-mêmes que des corps, corps composants des corps
+composés, Abélard aurait pu négliger l'objection, mais il est loin de
+ces idées, et il répond:
+
+Un corps individuel a une quantité donnée égale à sa matière[84]. Les
+formes qu'il est habile à recevoir, en s'ajoutant, n'augmentent pas les
+quantités. Soit le corps individuel Socrate. La part de pure essence
+appelée un universel, qui est en Socrate, se compose intégralement d'une
+essence qui peut se diviser en parties; ce n'est point la substance,
+mais la susceptibilité des contraires; ces contraires l'_informent_,
+et ainsi se produit telle ou telle essence substantielle. Or, cette
+susceptibilité des contraires affecte aussi bien chacune des parties que
+le tout. La part de pure essence dans Socrate est devenue un composé de
+susceptibilité des contraires et de corporéité, et de là une certaine
+essence corporelle. Mais aussitôt que la corporéité affecte le tout,
+elle affecte les parties, chacune a sa corporéité, et il se produit
+ainsi autant d'essences corporelles. Puis enfin, l'animation advient au
+tout et produit une essence de corps animé. Mais ici la scène change,
+l'animation affecte le tout, non les parties; celles-ci, au contraire,
+sont inanimées. De même, la sensibilité, en affectant le tout, constitue
+une essence d'animal; mais les parties reçoivent d'autres formes qui
+produisent plusieurs essences d'autres espèces, dont les noms ne nous
+sont pas présents. Enfin le tout reçoit la faculté de la science
+(_perceptibilitas disciplinæ_), et l'homme existe. Mais chaque particule
+reçoit d'autres formes qui font d'autres essences parmi les animés.
+Enfin la _socratité_ informe toute cette essence d'humanité et constitue
+Socrate. Mais aussitôt d'autres formes affectent les parties de cette
+essence d'humanité; les unes, les couleurs et les formes du feu, en
+affectent certains atomes et font le feu; d'autres s'appliquent à
+d'autres atomes et font l'eau, et ainsi du reste. Les parties du tout se
+trouvent ainsi être feu, eau, air ou terre. De cette manière, il n'est
+pas plus impossible que Socrate soit composé des éléments, que de pieds
+et de mains. Ce sont également ses parties composantes. Telle est
+l'origine des éléments et l'origine des individus, pour qui trouverait
+absurde que des essences générales et spéciales se composassent
+d'éléments.
+
+[Note 84: Je traduis ainsi en hésitant cette phrase singulière:
+«Unumquodque individuum corporis quantum est, tantum in se habet
+fructum.» (P. 539.)]
+
+Ce n'est pas qu'on ne pût dire aussi que, dès que l'animation affecte le
+corps, les formes des éléments affectent les essences de ce corps, ou
+du moins, qu'aussitôt que la sensibilité affecte le corps animé, ses
+parties deviennent éléments. Ainsi s'expliquerait et le mot d'Aristote,
+que les quatre éléments précèdent absolument l'animal, et le mot de
+Platon, que les éléments viennent de l'_hyle_ (la matière), et que des
+éléments vient tout le reste[85]. Abélard avoue qu'ici il paraît avoir
+suivi une marche contraire et renversé la règle générale, qui veut que
+les simples soient antérieurs aux composés.
+
+[Note 85: _De Gen. et Spec_., p. 540.--J'ignore où Abélard a pris ces
+deux citations. Quant à la première, je vois bien que dans les Topiques
+Aristote dit qu'Empédocle pensait que les quatre éléments étaient _ceux
+de tous les corps_, et précédaient l'animal, ou le corps animé (t. 1, o.
+xiv, sec. b). Mais Abélard n'avait point les Topiques. Quant à la pensée
+qu'il attribue à Platon, elle est bien dans la _Timée_ (trad. de M.
+Cousin, p. 152 et 158), mais elle n'y est pas dans les termes qu'il
+emploie; Platon ne se sert pas en ce sens Du mot _hyle, [Grec: ulê].
+(Not. 134 de la trad. du _Timée_ de M. H. Martin, t. II p. 295.)]
+
+Il s'arrête là, et, comme on voit, ne se montre pas net et décidé. Son
+explication se réduit en effet à distinguer dans chaque essence le tout
+et les parties. Depuis la pure essence jusqu'au corps, l'essence reçoit
+les mêmes formes, soit dans le tout, soit dans les parties. A compter du
+corps animé, il n'en est plus ainsi, et les formes qui affectent le
+tout ne sont plus celles qui affectent les parties. Ainsi le tout d'une
+espèce d'animal est composé de parties qui pourraient être d'autres
+espèces d'animaux. Le tout d'un homme est composé d'atomes qui ne sont
+pas des hommes, mais des éléments. Ou bien, si l'on tient à ne pas
+s'écarter de l'autorité des anciens qui veulent que les éléments aient
+précédé ou les animaux ou les corps, il est loisible de faire remonter
+la distinction plus haut et d'admettre qu'au moment où le tout d'une
+essence reçoit la forme animal ou la forme corps, ses parties reçoivent
+simultanément la forme éléments. C'est dans cette alternative qu'Abélard
+vous abandonne.
+
+Après tout, ce n'est là qu'une objection discutée, et la discussion des
+objections et des textes, c'est-à-dire la controverse proprement dite,
+couvre et obscurcit l'exposition de la doctrine même. Celle d'Abélard
+est contenue dans la distinction de la matière et de la forme
+appliquée à la constitution du genre et de l'espèce. Là est sa pensée
+fondamentale, son système, sa doctrine. Et ce n'est pas, chose étrange,
+ce qu'on loue, ce qu'on blâme, ce qu'on discute en lui. En vérité,
+lorsque je vois comment et ses contemporains et leurs successeurs ont
+qualifié et jugé son système, je me prends à croire qu'ils ne l'ont pas
+connu, ou qu'ils ont seulement connu soit la partie polémique de ce
+système, soit des idées soutenues par lui au temps de sa vie militante;
+tandis que nous le jugeons ici sur quelque ouvrage tardivement composé
+ou revu, témoignage suprême de ses opinions modifiées par l'expérience
+et ramenées à leur forme dernière. Ce qui est assuré, c'est qu'avec le
+fragment que nous étudions, on ne comprend point comment, par trois
+fois, Jean de Salisbury a pu lui imputer d'avoir substitué l'oraison au
+nom dans la définition des universaux. Nous le comprendrons mieux
+au chapitre suivant. Le seul point essentiel, c'est qu'il insistait
+beaucoup sur la _prédication_ de l'espèce. Dire que l'espèce se
+i>prédit_ ou plutôt s'affirme, et rechercher comment et dans quelle
+condition elle est ainsi attribuée, c'est bien en effet l'étudier comme
+élément de la proposition. Vouloir qu'elle ne s'affirme pas comme
+inhérente, comme attribut essentiel, mais comme désignation,
+signification, tout au plus qualification, c'est en effet nier qu'une
+chose puisse être prédicat d'une chose. S'enquérir de la signification
+principale, c'est examiner une question de logique abstraite; en un mot,
+c'est au moins, quant à la forme, convertir la question en une question
+d'oraison[86]. Il est donc vrai qu'Abélard semble souvent rechercher
+uniquement ce que signifie une attribution de genre ou d'espèce; et,
+sous ce rapport, il tend à tout réduire à une question de langage.
+
+[Note 86: Voyez c. VIII, p. 17, la citation de Jean de Salisbury et le
+chap. suiv.]
+
+Mais, indépendamment de ce que cette remarque est à peu près commune
+à toutes les discussions de la scolastique, ne sait-on pas qu'elle
+pourrait à la rigueur et sur les premières apparences s'appliquer à
+presque toute recherche scientifique? On ne peut philosopher qu'avec des
+mots, et la recherche de toute chose peut se réduire extérieurement à
+l'étude de l'oraison. L'important, c'est que l'oraison ne soit pas vide;
+c'est que les mots cadrent avec les choses; il suffit même qu'elle
+signifie des choses dans la pensée de l'auteur. Or assurément ici
+Abélard a entendu donner les conditions mêmes de l'être, en le
+décomposant à tous les degrés métaphysiques, en matière et en forme; et
+il est loin d'avoir cru n'agiter qu'une question de grammaire, ainsi que
+le voulait et l'avouait l'école de Roscelin. Il n'en est pas moins vrai
+qu'il pourrait bien n'avoir remué que des mots; mais c'est ce qui arrive
+à toute théorie fausse, et ce reproche on pourrait en ce sens l'adresser
+même à Guillaume de Champeaux, si les essences universelles n'existent
+pas, même à Bernard de Chartres, si les idées éternelles sont une
+chimère. Mais cette critique est d'un tout autre ordre, et jusqu'à
+jugement définitif, tenons que le principe d'Abélard, c'est la
+distinction de la matière et de la forme appliquée à la constitution des
+universaux.
+
+Si l'espèce se distingue du genre, c'est par la différence. La
+différence est l'attribut essentiel et caractéristique, et non le simple
+accident; et comme le genre plus la différence ou la matière plus la
+forme est une nouvelle essence, l'essence spécifique, distincte de
+l'essence générique, il est difficile de ne pas regarder la différence
+ou la forme comme quelque chose de réel, comme ou moins un élément
+constituant de l'être. Et en effet, Abélard, lorsqu'il n'argumente pas
+contre le réalisme, nous donne cette idée de la différence ou de la
+forme. Cette idée est si bien celle d'Aristote, qu'on a cru la traduire
+par l'expression de _forme substantielle_. Mais qu'est-ce que la forme
+substantielle en soi? Aristote a beaucoup reproché à Platon de ne
+pouvoir dire quel est le mode d'existence des idées. Comment répondrait
+un disciple d'Aristote à cette question: Quel est le mode d'existence
+des formes substantielles?
+
+Il y a quelque vue confuse de cette difficulté dans la préoccupation
+où une autre question jette Abélard. A quel prédicament appartient la
+différence? C'est ici un point très-important de la théorie scolastique.
+Voici comment il le pose: les différences doivent-elles être rapportées
+à un prédicament? Il répond qu'elles doivent être placées en dehors des
+prédicaments.
+
+Quelques-uns ont voulu les classer exclusivement dans le prédicament de
+substance, n'admettant pas que la division de celui de qualité en deux
+espèces prochaines divise le genre par différence. Comme l'essence
+d'homme qui est en Pierre est autre que celle qui est en Paul, sans
+différer par une forme spéciale, la blancheur, disent-ils, n'est pas la
+noirceur, et divise ainsi la couleur, genre de la qualité, sans qu'il y
+ait différence de forme. Mais cela ne vaut pas la peine qu'on y réponde,
+_contra hoc agere vile est_; la couleur ne saurait être le genre de la
+blancheur, l'une étant aussi simple que l'autre.
+
+On ne doit attention qu'à l'opinion soutenue par des _hommes
+authentiques (authentici viri)_. Suivant eux, les espèces, résultant
+toutes de différences, sont toutes dans quelque prédicament, car tout ce
+qui est est dans un prédicament. Celui des différences est la qualité,
+car elles sont toutes posées comme prédicats _in quale_ (et non _in
+quid_) seulement ce sont des prédicats de qualité substantielle,
+non accidentelle. Dans ce système, la différence serait la qualité
+substantielle par excellence, l'essence seconde de quelques philosophes
+modernes.
+
+Mais c'est une règle de Boèce que tout genre est naturellement et
+complètement divisé en deux essences prochaines[87]. Ainsi le genre
+le plus général ou prédicament de qualité, se divise ainsi; les deux
+espèces prochaines qui en épuisent la distribution sont, par la vertu
+des différences, constituées chacune en genre proprement dit; or quelles
+sont ces différences constitutives? des qualités, par la supposition.
+Quelles sont ces qualités? elles sont ou la qualité même (genre le
+plus général, prédicament de qualité), ou les espèces divisantes, ou
+contenues dans les espèces prochaines. Le premier cas est impossible:
+le généralissime, le prédicament, ne peut se servir à lui-même de forme
+pour se constituer en espèce; ce serait la matière devenant sa forme
+essentielle, et qui pourrait alors être sans elle-même, la forme étant
+distincte de la matière. Le second cas n'est pas plus admissible. Soit
+_a_ et _b_ les espèces divisantes; _a_ et _b_ ne peuvent être les
+différences _a_ et _b_ c'est-à-dire constituer elles-mêmes avec
+elles-mêmes. D'abord ce serait admettre qu'un même peut être antérieur
+et postérieur à lui-même, le constituant étant dans ce cas identique
+au constitué; puis il faudrait supposer que _a_, par exemple, forme du
+prédicament qualité, et constituant l'espèce _a_, est une partie de
+l'essence de soi-même, ce qui répugne à la raison; ou bien qu'en
+s'unissant comme forme à la qualité, il constitue _b_, comme _b_
+lui-même constitue _a_. Des deux côtés impossibilité égale, car si _a_
+est la forme substantielle de _b_, _b_ contient _a_ comme partie de son
+essence, unie à la qualité, sa matière. Mais _b_ ne peut plus être la
+forme substantielle de _a_, car _a_ contiendrait ainsi, comme partie
+formelle unie à la qualité, sa matière, _b_, qui est un tout définitif
+contenant déjà _a_ comme partie de son essence, et réciproquement. En
+d'autres termes, _b_ serait égal à _a_, plus la qualité, c'est-à-dire
+serait plus grand que _a_, et _a_ serait égal à _b_ plus la qualité,
+c'est-à-dire plus grand que _b_. La contradiction est évidente.
+Prétendra-t-on placer auprès de la division de la qualité en _a_ et
+_b_ une autre division en _c_ et _d_ et faire réciproquement des deux
+membres de l'une des divisions les différences de l'autre? Ainsi, parce
+qu'animal est divisé soit en rationnel et irrationnel, soit en mortel
+et immortel, rationnel et irrationnel seraient les différences
+constitutives d'animal mortel et d'animal immortel, et réciproquement!
+L'absurdité de cette combinaison n'a pas besoin de la démonstration
+algébrique.
+
+[Note 87: _De Div._, p. 643.]
+
+Il suit que si vous placez les différences dans la catégorie de qualité,
+il n'y aura plus d'autres espèces que des espèces de qualité; car toute
+espèce repose sur une différence, et Aristote a dit: «Des genres divers
+et non subordonnés entre eux, les espèces et les différences sont
+diverses[88].»
+
+[Note 88: Arist., _Cat._ III, et dans Boèce, _In Praed._, I, p. 124.]
+
+Abélard conclut de ces objections, qu'il déclare insolubles, que les
+différences substantielles ne sont dans aucun prédicament. «Elles ne
+sont que de simples formes, n'étant en aucune façon composées de matière
+et de forme, puisqu'elles viennent dans la matière du sujet constituer
+une nature sans être constituées par rien.... Je ne suis point conduit
+là,» ajoute-t-il, «par la raison seule.» Et il essaie de s'accorder avec
+Boèce.
+
+Maintenant il faut songer aux conséquences. Un point important doit être
+évité: _restat grandis labor_, dit Abélard. Il faut prendre garde d'être
+forcé à concéder que la matière de la substance soit un des genres
+les plus généraux, savoir la catégorie de la substance, et que la
+susceptibilité des contraires, et en général toutes formes simples,
+soient des espèces. Ce serait une conséquence grave, parce qu'alors la
+matière de la substance étant un genre, c'est-à-dire une essence, elle
+en constituerait une autre avec la susceptibilité des contraires; à ce
+point de l'échelle, au lieu d'un seul degré, il y en aurait deux, et la
+substance, au lieu d'être la dernière expression de l'être, puisqu'elle
+n'a au-dessus d'elle qu'un principe intelligible, un abstrait qui est
+supposé sa matière ou la pure essence, ne serait plus qu'une espèce de
+l'être. C'est ce qui arriverait si l'on appliquait sans précaution la
+théorie de la différence, et que l'on fit de la susceptibilité des
+contraires, comme forme simple, une différence spécifique.
+
+Remarquez combien Abélard met de prix à retenir et à sauver les
+caractères de la substance; il s'en fait une grande tâche, _grandis
+labor_. Mais, dit-il, pourquoi la matière de la substance paraît-elle
+être un genre? parce qu'elle est attribuable à plusieurs d'espèce
+différente, d'essence différente. Elle appartient à plusieurs espèces
+dont elle est la matière, elle peut être conçue de plusieurs espèces
+existant comme sujets; c'est-à-dire que les différents sens de la
+définition du genre lui sont applicables. Mais il faut remarquer que,
+dans dette définition, être attribuable à plusieurs, c'est l'être à
+plusieurs espèces prochaines ou immédiatement subordonnées; or, la
+matière de la substance n'a point d'espèces qui lui soient immédiatement
+subordonnées. Le corps et les espèces qui viennent les premières dans le
+prédicament de la substance, sont immédiatement subordonnées à celle-ci,
+à la substance la plus générale, laquelle n'est pas seulement la matière
+de la substance, mais cette matière de la substance ou la pure essence,
+plus la susceptibilité des contraires. Nous pouvons même dire que cette
+pure essence n'est pas réellement une essence, elle ne suffit pas pour
+qu'on puisse faire une réponse convenable à la question _per quid_,
+c'est-à-dire si l'on demande d'une chose ce qu'elle est; car c'est mal
+répondre que de répondre à une question ce que paraît savoir celui qui
+questionne. Or, celui qui demande ce qu'est une chose sait évidemment
+qu'elle est, puisqu'il pose cette question préalable. Si donc l'on
+demande: qu'est-ce que la substance? répondons: elle est[89]; car on ne
+peut répondre par son nom et dire qu'elle est la substance.
+
+[Note 89: _De Gen. et Spec._, p.546-547. «Si ergo quæritur: quid est
+substantia? respondeamus: est.» Ce passage remarquable conduirait à une
+difficile question, celle de la possibilité d'une distinction entre
+la substance et l'essence, entre l'essence et le mode essentiel,
+constitutif, ou la Différence, entre ce dernier mode et l'accident.
+Le fond de tout ce qu'enseigne là-dessus la scolastique se trouve ou
+commencement de l'Organon. _Cat._ I, II, V, et dans l'ouvrage de M.B.
+Saint-Hilaire (de la Log. d'Arist., t. I, sect. II, c. II. Cf. la
+Dialectique d'Abélard, p. 174.) Les notions équivalentes ont été
+exposées sous une forme plus moderne dans les _Principes de la
+Philosophie_ de Descartes, part. I, sec. 51, t. III des Oeuvres
+complètes.]
+
+On insistera et l'on dira que si la susceptibilité des contraires a pour
+support la pure essence, elle lui est attribuée à titre de prédicat,
+de sorte qu'on peut énoncer cette proposition: la pure essence est
+susceptible des contraires. Dans ce cas, elle est une substance, et elle
+passe dans le prédicament de la substance; car si elle est la substance
+elle-même, elle est le genre le plus général; si elle vient après la
+substance, si elle est son inférieure, elle est la substance corporelle
+ou incorporelle, et dans les deux cas elle est dans un prédicament.
+
+Mais nous ne devons pas accorder qu'une forme quelconque soit prise
+comme prédicat de la matière dans laquelle elle est, et que le mot
+qui sert de sujet désigne nécessairement une matière. De ce que la
+rationnalité est dans l'animal, il ne suit pas que l'animal, matière de
+la forme rationnalité, soit le rationnel lui-même. En effet, il serait
+l'homme ou Dieu; et s'il était homme, il serait Socrate ou Platon, et
+alors l'universel serait le singulier, ce qui répugne. Nous n'accordons
+qu'une chose, c'est que rationnel peut être le prédicat d'animal, quand
+animal descend d'un degré et passe à l'inférieur, quand on dit: animal
+est un genre, un certain animal est rationnel. Ne dites même pas
+que l'animal soit rationnel, parce qu'il est le fondement de la
+rationnalité. Rationnel n'est pas le nom du sujet de la rationnalité,
+mais de l'être qui est constitué par la rationnalité, et ce n'est
+pas l'animal, mais l'homme. De même, la pure essence, quoique la
+susceptibilité des contraires se réalise en elle, n'est pas la
+susceptibilité des contraires: susceptible des contraires est le nom
+des êtres constitués par la susceptibilité des contraires. Mais si
+le susceptible est de l'essence de la substance, n'est-il pas ou la
+substance même, ou une différence comme la corporéité? Nullement, la
+différence est celle qui divise le genre et constitue l'espèce, ce que
+ne fait pas le pur susceptible; mais il est vrai qu'il donne l'être à la
+substance, comme la corporéité au corps, voilà toute la ressemblance.
+
+Les différences peuvent sans doute être énoncées comme des qualités. Si
+l'on entend qualité dans un sens vague et général, il est certain que la
+forme peut être attribuée en prédicat à titre de qualité; mais, dans ces
+termes, il en est de même de la quantité, elle aussi peut être attribuée
+adjectivement. Or, entendue strictement, la qualité est une catégorie
+qui ne doit être confondue avec nulle autre: un prédicat de qualité est
+un attribut au titre de la qualité, et non une modification quelconque
+du sujet. La rationnalité ne paraît une espèce que parce qu'elle peut
+être attribuée en essence à des êtres numériquement différents; ainsi
+elle est comme la matière de telle ou telle rationnalité particulière,
+toutes rationnalités particulières qui ne diffèrent qu'à raison du
+nombre, et non par une différence substantielle. Mais la rationnalité
+d'Aristote, ou toute forme simple, n'ayant de soi nulle matière,
+n'est la matière de rien, et par conséquent est matériellement nulle.
+Cependant, direz-vous, cette part de rationnalité qui est dans l'un
+n'est pas celle qui est dans l'autre, elles semblent par conséquent
+autant d'individus de rationnalité. Mais en est-il autrement de la part
+d'humanité qui est dans l'un par rapport à celle qui est dans un autre,
+et cependant elle n'est ni genre, ni espèce, ni individu d'humanité,
+elle est seulement une des essences dont se compose collectivement
+l'humanité, qui est l'espèce. De même, cette part de rationnalité qui
+est dans une personne n'est pas autre chose qu'une des essences dont se
+compose la rationnalité, qui est la différence. Homme est quelque chose
+qui est constitué matériellement de la rationnalité, et qui en est un
+individu, comme Socrate de l'humanité.
+
+On objecte que les différences sont posées comme prédicats du sujet
+(Boèce). Quels prédicats? prédicats non _in quale_, mais _in quid_,
+non de qualité, mais d'essence. C'est qu'il n'y a de vrai que cette
+proposition: certaines différences, attribuées au sujet, le sont en
+prédicats d'essence. Encore cela n'est-il vrai que si l'on prend cette
+expression de _prédicat en essence_ dans le sens le plus large. Ainsi
+on peut, si l'on veut, donner à l'animal homme la rationnalité comme
+prédicat en essence; mais alors au fond rationnalité est pris comme
+essence formelle, animal comme essence matérielle. Une forme simple
+n'est jamais attribuée comme prédicat en essence qu'aux êtres qu'elle
+constitue formellement. Si l'on peut avec vérité dire: _Socrate est ce
+rationnel (hoc rationale)_, proposition où l'individu de rationnalité
+sert de prédicat, ce n'est pas en entendant que Socrate est support de
+l'individu de rationnalité, ce ne peut être qu'en posant comme prédicat
+une matérialité dans une proposition actuelle pour un cas déterminé.
+Ce n'est pas à titre de forme simple que _ce rationnel_ est attribué à
+Socrate, car c'est la forme de ta matière animal et non de Socrate, mais
+on prend cette forme pour prédicat dans un cas actuel et particulier.
+Telle est la proposition: _je lis_, elle donne un support actuel à la
+lecture, et la lecture est en prédicat.
+
+Il reste enfin à donner une connaissance précise de ce que c'est que les
+formes simples, afin de discerner avec certitude celles que nous devons
+placer hors des prédicaments. Les formes simples, qui ne sont en
+aucun prédicament, sont celles qui constituent des natures. Or la
+susceptibilité du corporel, pour Socrate, le blanc, le dur ou toute
+forme prédicamentale quelconque ne créent pas une nature en s'adjoignant
+au sujet. Quand la blancheur vient à naître dans Socrate, il ne se
+produit pas une troisième nature qui soit autre que Socrate, autre que
+la blancheur, un nouvel être qui soit le composé Socrate et blancheur.
+C'est Socrate qui acquiert la blancheur, mais qui demeure Socrate. La
+substance et l'accident ne créent rien.
+
+Mais ces formes simples, dira-t-on peut-être, précisément parce qu'elles
+sont incomposées, ne sont pas diverses; des essences d'humanité sont
+la même chose, parce qu'elles ne sont pas de nature on de création
+différente. Et pourtant ces choses qui ne diffèrent de nature ni par la
+matière ni par la forme, différeraient par leurs effets; elles ne sont
+donc pas de simples formes. La rationnalité, qui n'ayant ni matière ni
+forme de nature, ne diffère à aucun de ces titres de l'irrationnalité,
+produit un différent effet; car elle est la forme, en vertu de laquelle
+nous raisonnons, effet que ne produit certainement pas l'irrationnalité.
+
+Dites de même alors: ces essences, qui reçoivent la rationnalité,
+produisent un autre effet que celles qui sont affectées de
+l'irrationnalité, puisqu'elles produisent les unes l'homme, les
+antres l'âne, et par conséquent elles ne sont pas une même chose. Or
+certainement la même essence sert de matière dans les deux cas, c'est
+l'essence d'animal. C'est que la diversité de l'effet ne provient
+pas des matières, mais bien des formes. Car s'il arrivait que la
+rationnalité vînt à affecter des essences qui, en réalité, ne la
+soutiennent jamais, elle ferait également un homme avec celles-ci, comme
+avec les autres l'irrationnalité ferait un âne. Ainsi vous avez vu la
+même essence corporelle tantôt composer l'animé avec l'animation, tantôt
+avec l'inanimation l'inanimé. On peut donc dire de matières, qui avec
+des formes différentes sont aptes à produire leurs effets, qu'elles
+sont la même chose. Mais on n'en saurait dire autant des formes simples
+diverses, parce que pour être la même chose, il ne faut pas avoir cette
+diversité d'effets, qui suit leur combinaison avec les pures essences
+des choses les plus générales[90].
+
+[Note 90: Cette phrase est fort obscure et probablement altérée dans le
+texte; la voici: «Diversæ vero formæ simplices minime dicuntur idem,
+quia hoc non habet eamdem diversitatem effectuum inveniens in meris
+essentiis generalissimarum.» P. 550.]
+
+Supposé qu'il fût possible que la pure essence, matière de la qualité la
+plus générale, au lieu de qualifier cette autre pure essence, matière
+de la substance la plus générale, prît la forme de celle-ci, jamais de
+cette combinaison, c'est-à-dire de la matière de la substance avec une
+pareille forme, ne résulterait même la qualité substantielle. Car la
+matière de la qualité et la susceptibilité des contraires ne feraient
+jamais de Socrate ou la substance ou la qualité, comme de cette même
+essence de la substance qui avec l'incorporéité constitue l'esprit,
+la corporéité ferait le corps; comme de celle qui tout à l'heure
+constituait le corps, l'incorporelle ferait l'esprit.
+
+Et c'est là que finit le _Fragment sur les Genres et les Espèces_.
+Cette dernière partie ne tient même pas essentiellement à la question,
+quoiqu'elle nous éclaire singulièrement sur les idées accessoires qui
+devaient la compliquer pour des esprits imbus profondément des principes
+de la scolastique.
+
+Il résulte des dernières paroles qu'il faut soigneusement distinguer les
+formes et les matières. On n'a appelé notre examen que sur la première
+catégorie, celle de la substance ou de l'être proprement dit, celle de
+l'essence dans la langue des scolastiques; c'est en effet celle qui
+intéresse éminemment l'ontologie. Mais la scolastique qui traite tout
+comme des êtres, sans cependant tenir tout pour des êtres, applique à
+toutes les catégories la même distinction de matière et de forme. Ainsi
+dans la catégorie de qualité se produisent par analogie des genres et
+des espèces; la qualité est le genre, dont la couleur est l'espèce; la
+qualité est la matière qui avec la forme de la _colorité_ constitue
+l'essence de la couleur, et ainsi du reste. Suit-il de cette analogie
+qu'on puisse indifféremment assortir les formes de l'échelle de la
+qualité avec les matières de l'échelle de la substance, ou faire les
+combinaisons inverses? non, l'échelle de l'être proprement dit est à
+part, et c'est autour de la substance à ses divers degrés, mais non dans
+la substance et au même point d'identification, que peuvent venir se
+placer les divers degrés de qualité, de quantité, de relation, enfin
+tous les modes subordonnés aux divers prédicaments. «L'être, dit
+Aristote[91], signifie ou bien la substance et la forme essentielle, ou
+bien encore chacun des attributs généraux, la quantité, la qualité et
+tous les autres modes... Il y a de l'être dans toutes ces choses, mais
+non pas au même titre, l'une étant un être premier et les autres ne
+venant qu'à la suite.»
+
+[Note 91: _Métaph._, VII, iv, t. II, p. 12 de la traduction.]
+
+Admettez donc une première diversité, une démarcation profonde entre les
+degrés de l'être et les accidents de l'être; et ce n'est qu'en suivant
+les degrés d'une même catégorie qu'ainsi qu'entre les produits d'une
+même race peuvent se former des combinaisons créatrices.
+
+Voulez-vous associer la matière du premier degré de l'être avec la forme
+du premier degré de la qualité, Abélard vous dit que vous n'obtiendrez
+ni la qualité substantielle, ni la substance qualitative; car vous
+n'aurez d'un côté qu'un des éléments de la substance, de l'autre qu'un
+des éléments de la qualité.
+
+Au fond, comme le mot de pure essence est indéterminé de sa nature
+et nul sans sa forme, cette union hybride vous donnerait pour unique
+résultat le premier degré de la catégorie dont vous auriez emprunté la
+forme.
+
+Si maintenant vous descendez d'un ou plusieurs degrés dans diverses
+catégories, vous chargerez de modes divers les degrés de la première;
+mais, suivant Abélard, vous ne créerez pas de véritables espèces, de
+véritables genres, parce que vous ne créerez pas des natures. Des
+animaux blancs ou noirs, grands ou petits, sont toujours des animaux, et
+ces distinctions n'engendrent que des genres et des espèces improprement
+dites, ou des genres et des espèces dans l'ordre de la qualité, non dans
+l'ordre de l'essence. Elles n'insèrent pas un anneau de plus dans
+la chaîne de l'être. Les classifications zoologiques ne sont pas
+ontologiques. Cependant, par analogie, on peut opérer toutes les
+combinaisons que permet le nombre des graduations et des variétés dans
+les différentes catégories.
+
+De même qu'on peut opérer sur les degrés de la qualité, comme si
+c'étaient des degrés de l'être, on peut, jusqu'à un certain point,
+traiter les degrés de l'être comme s'ils étaient des nuances de la
+qualité: le langage s'y prête. Dans la proposition, ce qui est affirmé
+est, au moins dans la forme, un attribut d'un sujet. En grammaire et
+même en logique, on peut donc confondre tout ce qui se pense d'un objet
+quelconque avec l'opération qui qualifie une substance. Ces propositions
+_Socrate est homme, et Socrate est vieux_ paraissent logiquement
+composées de même, et le penchant à ne considérer que comme des qualités
+tout ce que nous disons des objets de notre pensée, est un penchant
+naturel et même assez motivé, puisque la substance de l'être est
+impénétrable, _innommable_, pour nous, et s'affirme plus qu'elle ne
+se connaît. Quand nous voulons définir un objet, nous tombons dans
+l'énumération de ses modes, et nous ne pouvons guère nous assurer
+d'avoir jamais atteint son mode essentiel, encore moins sa véritable
+essence; du moins ne connaissons-nous l'essence que dans une mesure
+subjective. Cependant l'examen attentif des diverses propositions
+attributives suffit pour démontrer la distinction sur laquelle Abélard
+s'appuie. Si la raison (_rationalitas_) est la forme qui de l'animal
+fait l'homme, on peut cependant dire également: _l'animal est
+raisonnable et l'homme est raisonnable. Raisonnable_ est, dans les deux
+propositions, attribut ou prédicat; mais l'est-il au même titre? non,
+sans doute, puisque l'animal n'est pas raisonnable nécessairement comme
+l'est l'homme, car il y a des animaux sans raison. Il s'agit donc,
+dans chaque proposition, d'une attribution on _prédication_ de nature
+différente. C'est dans les deux cas un prédicat d'essence; mais, dans
+le premier cas, il ne fait que modifier l'animal; dans le second,
+il constitue l'homme[92]. La seconde proposition énonce donc une
+attribution qui a une vertu propre, et le prédicat qu'elle contient est
+quelque chose de plus qu'un mode; c'est ce qu'Abélard appelle _forma
+simplex_. Par l'importance qu'il attache à sa distinction, on voit qu'il
+croit toucher à un principe substantiel de l'ontologie, et qu'il est
+loin de réduire la connaissance humaine à une vaine conception logique
+de l'accessoire et de l'apparent. Par là, il est dans un vrai réalisme.
+Il met la forme simple, comme élément virtuel de la différence
+spécifique, en dehors des catégories; c'est pour ainsi dire la mettre en
+dehors de l'idéologie. C'est lui donner une valeur unique, et en
+faire comme l'instrument de la création. On peut trouver gratuite,
+hypothétique, indéfinissable l'existence de ce facteur singulier,
+réalisé par l'abstraction; mais on ne peut méconnaître là une théorie
+comme une autre de ce fait si obscur et si grand, l'essence. Les
+philosophes modernes, plus réservés en général, n'ont pas cependant été
+beaucoup plus lumineux; et il ne reste guère sur cette question que des
+distinctions purement idéologiques. Ainsi verbalement les différences
+spécifiques peuvent se présenter comme des modes ordinaires. Elles
+constituent les essences, et si l'essence est un mode, elle est du moins
+le premier des modes, comme, si l'on veut, le mode est un faible degré
+de l'essence. Entre ces deux extrêmes se place une série de conceptions
+touchant les êtres, lesquelles conceptions ont une valeur décroissante,
+depuis celles qui semblent des idées nécessaires, jusqu'à celles qui ne
+sont plus que des généralisations de la sensation.
+
+[Note 92: Pour exprimer en scolastique cette différence, on aurait pu
+dire _homo est rationale_, et non _rationalis_; c'est à peu près dans
+la même sens Qu'on pourrait dire l'homme _est une raison_, comme on dit
+qu'il _est une_ intelligence.]
+
+Mais ici, dans cette catégorie de l'être, Abélard fait encore une
+distinction, le corps marque une limite, au-dessus ou au-dessous de
+laquelle les principes ne sont plus les mêmes. Au-dessus du corps, la
+science ne considère plus que des idées qui peuvent être vraies, sans
+correspondre à aucune réalité distincte; au-dessous du corps, les genres
+et les espèces peuvent être des abstractions, mais elles correspondent à
+des collections de réalités. Dans la partie supérieure de cette
+série, les mots de matière et de forme sont encore employés, mais par
+induction, par symétrie, et comme pour ordre. C'est une des marques les
+plus frappantes de ce besoin et de ce pouvoir d'unité, qui caractérise
+la raison. Mais cette concordance symétrique n'autoriserait pas à
+accoupler arbitrairement les divers produits de la pensée génératrice,
+et c'est une règle qu'on ne peut franchir un degré pour associer des
+matières et des formes qui ne sont point immédiatement juxtaposées.
+Quant à l'union des matières à des matières, ou des formes à des formes,
+il est évident qu'elle serait un non-sens. Seulement, il faut observer
+que telle est la valeur de la différence entre les deux parties de
+l'échelle, qu'Abélard n'a pas hésité à penser que la matière du premier
+degré ou la pure essence pouvait, en acquérant la susceptibilité
+des contraires, devenir indifféremment la matière de deux formes
+contradictoires, et que le support de l'incorporel pouvait être le
+même que celui du corporel. Cela n'est possible qu'à ce degré de
+l'abstraction; et certes une telle pensée aurait bien mérité d'être
+approfondie au point de vue de la nature réelle des choses. Mais le
+propre de la scolastique est de donner la forme ontologique à tout, et
+de ne considérer l'ontologie véritable que de profil; elle la côtoie
+sans cesse; elle y pénétra rarement. Car jamais elle n'a explicitement
+et méthodiquement établi, comme les modernes dialecticiens du
+panthéisme, que ses distinctions logiques fussent des choses existantes
+ou les apparences successives de l'être identique universel.
+
+Voilà ce que nous aurions à dire sur cette théorie considérée
+ontologiquement; mais remise à sa place, c'est-à-dire reportée dans la
+controverse des universaux, elle a pour but principal d'établir que la
+différence n'est ni espèce, ni accident, ni essence prédicamentale,
+c'est-à-dire relevant d'aucun prédicament: elle est la forme simple en
+dehors de toute catégorie. Elle est l'élément formateur de l'espèce, et
+ne peut être ramenée à la simple propriété, au mode, à l'accident, à
+moins que l'on n'entende par là tout ce qui a besoin d'autre chose que
+soi pour être. Encore serait-ce un mode à part, incomparable, et qui
+d'ailleurs ne serait le degré d'aucune échelle catégorique. D'où il suit
+tout à la fois, qu'il n'y a point d'essence spécifique, ou que ce qui
+fait l'espèce n'est pas un être en soi, et que cependant l'espèce n'est
+ni un mot ni un néant; d'où il suit encore que Buhle a eu raison de dire
+qu'Abélard est réaliste à l'égard de Roscelin, et nominaliste a l'égard
+de Guillaume de Champeaux[93].
+
+[Note 93: Histoire de la Philosophie moderne.--Introd., t. 1 de la
+traduction, p. 689.]
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+SUITE DU PRÉCÉDENT.--_De Intellectibus._--_Glossulæ super
+Porphyrium._--RÉSUMÉ.
+
+Les monuments imprimés ont été soigneusement interrogés, et l'on vient
+de lire tout ce que leurs réponses nous ont appris. Il semble qu'il ne
+resterait plus qu'à conclure, en tirant de ce long examen un jugement
+définitif. Mais un document précieux et inconnu est dans nos mains. Un
+manuscrit d'Abélard, dont l'existence même n'est indiquée nulle part,
+mais dont l'authenticité ne nous laisse aucun doute[94], donne encore
+sur sa doctrine des lumières nouvelles, et surtout explique d'une
+manière certaine ce qui n'avait été jusqu'ici l'objet que d'inductions
+conjecturales, le jugement de ses contemporains. Notre analyse ne serait
+point consciencieuse, si la crainte des longueurs nous empêchait de
+puiser à cette nouvelle source. C'est un ouvrage qui porte un titre
+modeste, _Petites Gloses sur Porphyre_; mais plus intéressantes et
+plus développées que celles qui ont été déjà imprimées, ces gloses
+éclaircissent autre chose que le texte de l'auteur grec, dans la version
+de Boèce; c'est un commentaire à la fois littéral et spirituel. Nous ne
+serions pas étonné que cet écrit, d'une rédaction elliptique et obscure,
+fût une oeuvre de la jeunesse de l'auteur. Il y annonce qu'il le compose
+à la demande, non plus de ces élèves, mais de ses compagnons, disons le
+mot, de ses camarades, _sociorum_. L'aurait-il rédigé à cette époque
+intéressante, où maître de fait, écolier de nom, il suivait, en les
+discutant les leçons des docteurs de la Cité, et répétait pour son
+compte et à ses pairs les leçons qu'il venait d'entendre avec eux, ne
+s'autorisant pour enseigner que de sa hardiesse, de son esprit et de son
+éloquence?
+
+[Note 94: Ce manuscrit intitulé: «Glossulæ magistri Petri Bælardi super
+Porphyrium,» a été retrouvé par le savant M. Ravaisson, et nous en
+devons la communication à sa bienveillante obligeance. Nous ne saurions
+trop l'engager à la publier; c'est un fragment précieux pour l'histoire
+de la Philosophie. La texte est difficile, quelquefois altéré; il n'en a
+que plus besoin d'un éditeur tel que M. Ravaisson.]
+
+Les premières pages de ce manuscrit nous apprennent qu'on peut ramener
+la science en général à la science du jugement et à la science de
+l'action. La première est celle de la théorie, la seconde est celle
+de la pratique. On peut bien agir et ne point savoir juger. Tel peut
+utilement employer à la guérison des infirmités humaines les vertus des
+simples, qui ne sait pas la physique, comme tel autre peut habilement
+instruire, sans être capable d'opérer ce qu'il enseigne. La philosophie
+est une science théorétique. Tous les savants n'ont pas droit au nom
+de philosophes. Il n'appartient qu'à ceux qui, s'élevant au-dessus des
+autres par la subtilité de leur intelligence, jugent ce qu'ils savent.
+L'homme doué do cette faculté est celui qui sait comprendre et peser les
+causes secrètes des choses; la recherche de ces causes est du ressort de
+la raison et non pas de l'expérience sensible[95].
+
+[Note 95: «Est scientia alia agendi, alia discernendi. Aola autem
+scientia discernendi philosophia dicitur... Philosophos... vocamus
+costantum qui subtilitate intelligentiæ præominentes in his quæ
+diligentem habent discretionem. Discretus est qui causes occultas rerum
+comprehendere ac deliberare valet. Occultas causas dicimus ex quibus
+quæ res eveniunt magis ratione quam experimentis sensuum
+investigandum.»--Cassiodore avait divisé la science en _inspectiva_ et
+en _acutalis_ (_De art. ac discipl._, c. iii).]
+
+La philosophie se divise en physique, en éthique et en logique[96]. La
+première spécule sur les causes des choses naturelles, la seconde est
+la maîtresse de la vertu, la troisième, que nous nommons indifféremment
+dialectique, est l'art de disserter exactement, c'est-à-dire de
+discerner les arguments qui servent à disserter, c'est-à-dire encore à
+discuter; car la logique n'enseigne pas à se servir des arguments ni
+à les composer, mais à les distinguer et à les apprécier. Ceci est
+proprement la logique, le reste est la _rationnative_[97]. Or,
+les arguments étant composés de propositions, et les propositions
+d'expressions, _dictiones_, la logique doit commencer par étudier
+d'abord les oraisons simples, puis les composées. De là toute la
+division de la Logique d'Aristote, de là aussi l'Introduction de
+Porphyre, qui conduit aux prédicaments du premier.
+
+[Note 96: Ou naturelle, morale et rationnelle, Cette division de la
+philosophie était vulgaire alors. Saint Augustin qui croit qu'elle
+vient de Dieu même et qu'elle est une image de la Trinité, dit qu'on
+l'attribuait à Platon. C'est en effet ainsi qu'Apulée divise la
+philosophie de Platon, ou, comme il dit, le dogme de Platon. La même
+division se retrouve dans Sextus Empiricus et dans Macrobe. Elle fut
+accréditée par Alcuin et Raban Maur. (S. Augustin, _De Civit. Del_, l.
+XI, c. xxv.--Apul., _De Dogm. Plat._, t. 1--Macrob., _In Somn. Scip._,
+l. II, c. xvii.--Alcuin, Opusc. iv, _De Dialect._, c. 1.--Raban Maur,
+_De Universo_, t. XV, c. i.--Johan. Saresb. _Policrat._, t. VII, c. v,
+et _Metal._, t. II, c. ii.)]
+
+[Note 97: «Est logica, auctoritate Tullii, diligens ratio disserendi, id
+est discretio argumentorum per quæ disseritur, id est, disputatur.
+Non enim es logica solentia utendi argumetis sive componendi ca, sed
+discernendi et dijudicandi veraciter de cis. Duæ argumentorum scientiæ;
+une componendi, quam dicimus rationnativam, alia autem discernendi
+composita, quam logicam appellamus.--» L'auteur cite ici les Topiques de
+Cicéron, qu'il connaissait par la Commentaire de Boèce. (Boeth. _Op._,
+p.757.)--Voici comment s'exprime Cicéron:
+
+«Quam omnis ratio diligens disserendi duas habeat partes, unam
+Inveniendi, alteram judicandi, utriusque princeps, ut mihi quidem
+videtur, Aristoteles fuit. Stoici autem in altera elaboraverunt,
+judicandi enim vias diligenter persecuti sunt, ca scientia, quam
+dialecticen appellant.» (_Top._, II.) Bède adopte cette définition de la
+dialectique entendue en général; celle d'Alcuin, que nous avons citée,
+on diffère peu, et elle a été répétée textuellement par Raban Maur.
+(Voy. ci-dessus, t. 1, p. 311, et Rab. Maur., _De instit. cleric._, l.
+III, c. xx.) Au reste c'est la définition que Ramus tirait des Topiques
+de Cicéron pour l'opposer à celle d'Aristote, qui définit la logique la
+science de la démonstration. (Barth. Saint-Hilaire, préf. de la trad. de
+l'Organon, t. I, p. cviii, et _Prem. anal._, t. 1, p. 1.)]
+
+Ce préambule amène Abélard à l'examen de l'ouvrage de Porphyre. Ce n'est
+pas une glose littérale, une simple interprétation du texte, mais une
+exposition et souvent une critique des principes reçus, particulièrement
+de quelques opinions de Boèce; tout cela suivant que les divisions du
+Traité des cinq voix ramènent les questions sous la plume du subtil
+commentateur.
+
+Nous n'extrairons de cet ouvrage que ce qui est relatif à notre sujet et
+peut éclaircir les points jusqu'ici demeurés obscurs.
+
+La grande question que Porphyre indique en débutant, et qu'il écarte
+soudain, arrête Abélard, et il est presque obligé de la traiter
+seulement pour la poser. Toutes les opinions sur les universaux se
+prévalent, dit-il, de grandes autorités[98]. Lorsque Aristote paraît
+définir l'universel en disant que c'est ce qui se dit du sujet ou
+l'attribuable à plusieurs; lorsque Boèce dit que la division des genres
+et des espèces repose sur la nature, tous deux semblent penser (et bien
+des citations pourraient être fournies dans le même sens) qu'il existe
+des choses universelles. D'autres cependant n'admettent que des
+conceptions universelles, mais d'accord sur ce point seulement, ils se
+divisent aussitôt et rapportent ces conceptions aux choses, à la pensée
+ou au discours, et toute la dissidence reparaît. Abélard cite à l'appui
+de chacune des trois opinions de nombreuses autorités, dont un grand
+nombre ont été déjà produites, et qu'il serait trop long de rappeler.
+
+[Note 98: «Unusquisque se tuetur auctoritate judice.» Nous avons vu que
+Jean de Salisbury dit la même chose. Voy. c. II et c. VIII.]
+
+Le premier système est celui de l'existence des choses universelles. Il
+est plusieurs manières de l'établir.
+
+Suivant l'une, il y a naturellement dix choses générales ou communes,
+ce sont les dix catégories; de ces universaux primitifs proviennent les
+choses générales qui sont essentiellement dans les choses individuelles,
+grâce à des formes différentes. Ainsi, l'animal, qui, de nature, est
+substance, est, comme substance animée, sensible dans Socrate ou dans
+Brunel[99], tout entier dans l'un comme dans l'autre, sans autre
+différence que celle des formes. A ce compte, l'universel serait
+attribuable à plusieurs, en ce sens qu'une même chose serait en
+plusieurs, diversifiée uniquement par l'opposition des formes,
+et conviendrait ainsi aux individus soit essentiellement, soit
+adjectivement[100].
+
+[Note 99: _In Brunello._]
+
+[Note 100: _Essentialiter vel adjacenter._ Il s'agit du réalisme
+proprement dit, de celui de Guillaume de Champeaux. Voy. c, VIII, p.
+24.]
+
+Ce système exige que les formes aient si peu de rapport avec la matière
+qui leur sert de sujet, que dès qu'elles disparaissent, la matière ne
+diffère plus d'une autre matière sous aucun rapport, et que tous les
+sujets individuels se réduisent à l'unité et à l'identité. Une grave
+hérésie est au bout de cette doctrine; car avec elle, la substance
+divine, qui est reconnue pour n'admettre aucune forme, est
+nécessairement identique à toute substance quelconque ou à la substance
+en général, Or, cette conséquence est fausse. Les philosophes tiennent
+que la substance divine n'est passible d'aucun accident, et comme,
+suivant les définitions admises, la substance en général est sujette
+à tous les accidents, il faut bien que la substance divine diffère de
+toute substance; et cependant il faut aussi qu'elle soit substance. La
+nature de Dieu a été enseignée au monde le jour où le Seigneur a dit à
+la Samaritaine: «Dieu est esprit.» (Jean, IV, 24.) Et tout esprit est
+substance[101].
+
+[Note 101: _Onmis spiritus substantia est._]
+
+Et non-seulement la substance de Dieu, mais la substance du Phénix, qui
+est unique, n'est dans ce système que la substance pure et simple, sans
+accident, sans propriété, qui, partout la même, est ainsi la substance
+universelle. C'est la même substance qui est raisonnable et sans raison,
+absolument comme la même substance est à la fois blanche et assise; car
+_être blanc_ et _être assis_ ne sont que des formes opposées, comme la
+rationnalité et son contraire, et puisque les deux premières formes
+peuvent notoirement se trouver dans le même sujet, pourquoi les deux
+secondes ne s'y trouveraient-elles pas également?
+
+Est-ce parce que la rationnalité et l'irrationnalité sont contraires?
+Elles ne le sont point par l'essence, car elles sont toutes deux de
+l'essence de qualité; elles ne le sont point par les adjacents (_per
+adjacentia_), car elles sont, par la supposition, adjacentes à un sujet
+identique. Du moment que la même substance convient à toutes les formes,
+la contradiction peut se réaliser dans un seul et même être, et alors
+comment dire qu'une substance est simple, une autre composée, puisqu'il
+ne peut y avoir quelque chose de plus dans une substance que dans une
+autre? Comment dire qu'une âme sente, qu'elle éprouve la joie ou la
+douleur, sans le dire en même temps de toutes les âmes, qui sont une
+seule et même substance? On voit qu'Abélard a parfaitement développé
+le reproche que Bayle adresse au réalisme de conduire à l'identité
+universelle[102].
+
+[Note 102: _Dict. crit._, art. _Abélard_.]
+
+La seconde manière de soutenir l'universalité des choses, c'est de
+prétendre que la même chose est universelle et particulière; ce n'est
+plus essentiellement, mais indifféremment que la chose commune est en
+divers. Nous connaissons ce système, c'est celui de l'indifférence: ce
+qui est dans Platon et dans Socrate, c'est un indifférent, un semblable,
+_indifferens vel consimile_. Il est de certaines choses qui conviennent
+ou s'accordent entre elles, c'est-à-dire qui sont semblables en nature,
+par exemple en tant que corps, en tant qu'animaux; elles sont ainsi
+universelles et particulières, universelles en ce qu'elles sont
+plusieurs en communauté d'attributs essentiels, particulières, en ce que
+chacune est distincte des autres. La définition du genre (_prædicari
+de pluribus_, s'attribuer à plusieurs) ne s'applique alors aux choses
+qu'elle concerne qu'en tant qu'elles sont semblables, et non pas en tant
+qu'elles sont individuelles. Ainsi les même choses ont deux états, leur
+état de genre, leur état d'individus, et, suivant leur état, elles
+comportent ou ne comportent pas une définition différente.
+
+Mais c'est là ce qui n'est pas soutenable, la définition qui veut que
+le genre soit ce qui est attribuable à plusieurs, a été donnée à
+l'exclusion de l'individu. Ce qu'elle définit ne peut en soi être à
+aucun titre, en aucun état, individu. Dire qu'une même chose tour à tour
+comporte et ne comporte pas la définition du genre, c'est dire que cette
+chose est, comme genre, attribuable à plusieurs, mais que, comme genre
+aussi, elle ne l'est pas, car un individu qui serait attribuable
+à plusieurs serait un genre; par conséquent l'assertion est
+contradictoire, ou plutôt elle n'a aucun sens. Les auteurs disent que
+cette proposition: _L'homme se promène_, vraie dans le particulier, est
+fausse de l'espèce. Comment maintenir cette distinction, si une même
+chose est espèce et individu? Dira-t-on que l'universel ne se promène
+pas? c'est apparemment l'universel, en tant qu'universel, en l'état
+d'universel; soit, mais le particulier, en tant que particulier, ne se
+promène pas davantage. Se promener n'est pas plus une condition ou une
+propriété du particulier que de l'universel; le particulier peut,
+comme l'universel, être conçu sans la promenade. L'universalité, la
+particularité, la promenade appartiennent, ou, pour parler le langage
+de l'école, sont adjacentes au même sujet, et s'il se promène, il
+se promène universel et particulier; la distinction de Boèce est
+inapplicable[103].
+
+[Note 103: _De Interpret._, ed. sec., p. 338-347.--Voy, aussi ci-dessus,
+c. viii, p. 20.]
+
+C'est comme cette autre distinction, par laquelle il refuse aux
+accidents le caractère d'attributs essentiels. L'individualité résultant
+de formes accidentelles ne saurait être l'attribut essentiel d'une
+substance susceptible d'universalité; cependant cette substance, en
+tant que particulière, distincte de ses semblables, est essentiellement
+individuelle, violation manifeste de la règle de logique qui porte que
+«dans un même, l'affirmation de l'opposé exclut l'affirmation de l'autre
+opposé.» Lorsqu'on dit que le genre est attribuable à plusieurs, on
+parle ou d'attribution essentielle (_prædicari in quid_), ou de toute
+autre; s'il s'agit d'attribution essentielle, comme on le nie après
+l'avoir affirmé, elle cesse d'être essentielle, ou elle emporte
+avec elle son sujet; s'il s'agit d'attribution accidentelle (_in
+adjacentia_), la définition n'est plus exacte, elle ne convient plus à
+tout genre. Il y a des genres qui n'ont pas d'attribution adjective.
+Veut-on parler d'attribution soit essentielle, soit autre, d'attribution
+en général, la blancheur est dans ce cas, elle s'affirme essentiellement
+d'elle-même et adjectivement de Socrate: la blancheur est blanche et
+Socrate est blanc, elle s'affirme donc de plusieurs, et comme elle
+satisferait à la définition du genre, la blancheur serait un genre.
+
+Enfin on s'y prend d'une troisième manière pour soutenir que les
+universaux sont des choses[104]. Voulant expliquer la communauté,
+l'on dit qu'entre la chose universelle et la chose singulière est une
+différence de propriété, la propriété qui consiste à être universelle,
+la propriété qui consiste à être singulière. L'animal, le corps est
+universel, et n'est pas seulement quelque animal ou quelque corps; mais
+dire: _l'animal est universel_, revient à dire: il y a plusieurs choses
+qui sont chacune individuellement _animal_; quand _animal_ se dit d'un
+seul, on entend qu'un seul, un être déterminé est _animal_.
+
+[Note 104: Voy. c. viii, vers la fin.]
+
+La difficulté est toujours de faire cadrer ce système avec la définition
+du genre. Il faut que la propriété d'être attribuable à plusieurs sépare
+l'universel de l'individuel; or, on vient de dire que de plusieurs
+choses chacune est individuellement animal; le nom individuel d'animal
+serait-il donc le nom de plusieurs? l'individu serait-il attribuable à
+plusieurs? Cela ne se peut. Mais comme animal ne peut plus se dire de
+plusieurs, mais de chacun, il n'y a plus de genre, ou plutôt tout est
+renversé, c'est l'individu ou le non-universel qui prend la place de
+l'universel, c'est ce qui ne peut s'affirmer de plusieurs qui s'affirme
+de plusieurs, et c'est une pluralité où chacun s'affirme de plusieurs
+que l'on appelle l'individu. Ce système, qu'Abélard explique mal, nous
+paraît au fond un véritable nominalisme, qui ne peut être considéré
+nomme admettant la réalité des universaux qu'en ce qu'il attribue les
+universaux comme noms particuliers à des individus réels. Il consiste
+à établir que lorsqu'on affirme que ceci est un animal, on entend
+simplement que cet être déterminé est substance animée, sensible, soit
+qu'il ait ou n'ait point de semblables, et puis, qu'après avoir reconnu
+ce caractère particulier dans plusieurs individus déterminés, on dit de
+plusieurs qu'ils sont des animaux, c'est-à-dire que l'on fait
+collection d'individus, ayant tous et chacun pour caractère particulier
+l'_animalité_, et qu'ainsi c'est une propriété de chacun d'être animal,
+une propriété de plusieurs d'être animaux: voila la propriété de
+l'universel et la propriété du particulier. Ce système, qui semble
+un système de pur sens commun, serait, et non sans raison, traité de
+nominalisme par les modernes; mais Abélard le classait dans le réalisme,
+parce que de son temps le nominalisme ne consistait pas à fonder les
+noms généraux sur la réalité exclusive des individus, mais à dire
+littéralement que les universaux ne sont que des mots.
+
+Abélard oppose et semble préférer a ces doctrines un système dont nous
+avons déjà entendu parler, mais qui jusqu'ici nous était inconnu. On a
+vu que Jean de Salisbury signale par deux fois une doctrine qui rapporte
+tout aux discours (_sermonibus_), et il ajoute que _son Abélard chéri_
+s'y est laissé prendre[105]. Quelle était cette doctrine? Les auteurs se
+sont posé cette question et n'ont pu la résoudre. Nous-même, nous
+nous sommes longtemps demandé en quoi elle pouvait différer du pur
+nominalisme, extrémité qu'Abélard s'est montré si jaloux d'éviter.
+Cependant le texte de Jean de Salisbury est formel, et il est encore
+confirmé par des vers peu connus, mais très-expressifs. Un manuscrit de
+la bibliothèque d'Oxford contient une épitaphe d'Abélard, dans laquelle,
+après de grandes louanges, on lit:
+
+ Hic docuit voces cum rebus significare,
+ Et docuit voces res significando notare;
+ Errores generum correxit, ita specierum.
+ Hic genus et species in sola voce locavit,
+ Et genus et species _sermones_ esse notavit.
+ Significativum quid sit, quid significatum,
+ Significans quid sit, prudens diversicavit.
+ Hic quid res essent, quid voces significarent,
+ Lucidius reliquis patefecit in arte peritis.
+ Sic animal nullumque animal genus esse probatur.
+ Sic et homo et nullus homo species vocitatur[106].
+
+[Note 105: Voyez ci-dessus, c. viii et le c. ix.]
+
+[Note 106: Rawlinson, dans son édition des Lettres, donne l'épitaphe
+d'où ces vers sont extraite, avec ce titre: «Epitaphium, ex M.S. in
+Bibl. Oxon ex Godfrid priore ecclesiæ S. Swithuni, Winton.» (_P. Abæl.
+et Helois. epistol._, 1 vol. in-8°. Lond. 1718.)]
+
+C'est bien là, du moins sous un de ses aspects, la doctrine d'Abélard,
+telle que nous allons la connaître; mais comment l'existence des choses
+universelles, dès qu'elle réside dans les discours, _sermones esse_,
+peut-elle n'être pas entièrement nominale? Le manuscrit, dont nous avons
+donné plus haut un extrait, va cependant nous offrir l'expression
+de cette doctrine qu'il trouve plus conforme à la raison, _sermoni
+vicinior_, et qui, n'attribuant la communauté ni aux choses ni aux mots,
+veut que ce soient les discours qui sont singuliers ou universels.
+Aristote, au dire d'Abélard, paraît l'insinuer clairement, quand il
+définit l'universel ce qui est né attribuable à plusieurs, _quod de
+pluribus natum est prædicari_[107]. C'est une propriété avec laquelle
+il est né, qu'il a d'origine, _a nativitate sua_. Or quelle est la
+_nativité_, l'origine des discours ou de noms? l'institution humaine,
+tandis que l'origine des choses est la création de leurs natures. Cette
+différence d'origine peut se rencontrer la même où il s'agit d'une même
+essence. Ainsi dans cet exemple: _Cette pierre et cette statue ne font
+qu'un_, l'état de pierre ne peut être donné à la pierre que par la
+puissance divine, l'état de statue lui peut être donné par la main des
+hommes.
+
+[Note 107: Boeth., _De Interp._, ed. sec., p. 338.--On lit
+dans Aristote: [Grec: Legos katholou o epi pleionôn pephuche
+kathêgoreisthai.] Hermen._, VII.]
+
+Or, du moment que l'universel est d'origine attribuable à plusieurs, ni
+les choses ni les mots ne sont universels. Car ce n'est pas le mot, la
+voix, mais le discours, _sermo_, c'est-à-dire l'expression du mot, qui
+est attribuable à divers, et quoique les discours soient des mots, ce
+ne sont pas les mots, mais les discours qui sont universels. Quant aux
+choses, s'il était vrai qu'une chose pût s'affirmer de plusieurs choses,
+une seule et même chose se retrouverait également dans plusieurs, ce qui
+répugne. Voilà bien ce que nous disait Jean de Salisbury, qu'aux yeux de
+l'école d'Abélard l'attribution d'une chose comme prédicat à une autre
+chose était une monstruosité. On peut se rappeler que l'école mégarienne
+l'avait dit formellement: «Une chose ne peut être affirmée d'une
+autre[108].»
+
+[Note 108: Voy, ci-dessus, c. vi, p. 478, c. viii, p. 17, 60 et 70.]
+
+Il est assurément fort difficile aux modernes de saisir une distinction
+entre ce système et le pur nominalisme, et nous savons que certains
+contemporains d'Abélard n'en ont découvert aucune. Quant à lui, il
+en trouvait une cependant. La doctrine de Roscelin était plus que du
+nominalisme; elle ne portait pas d'ailleurs ce nom; c'était la doctrine
+des voix, _sententia vocum_, Les premiers nominaux furent appelés
+_vocaux_ (_vocales_)[109]. Abélard tenait expressément à les charger de
+cette opinion absolue que les universaux n'étaient que des voix, ou que
+les voix étaient les universaux.
+
+[Note 109: On ne trouve ces noms de réalistes et de nominaux que vers le
+milieu du XIIe siècle. (Johan. Saresb., epist. CCXXVI.--_Metal._, t. II,
+c. x.--Gautofred, a S. Vict., _Carmina, Hist. litt._, t. XV, p. 82.) La
+distinction entre les deux opinions était même plutôt exprimée par celle
+de i>Dialectica_ in re et in _Dialectica in voce_. (_Herlman., restaur,
+abb. S. Martin Ternac._ Spicileg., t. III. p. 889.--_Fragm. hist. franc,
+a Reg. Roberto_; Bulæus, _Hist. univ. par._, t. I, p. 443.--Voy. Aussi
+plus haut, c. II, p. 66, 67.) On a appelé plus tard les nominaux
+_verbales_, _formales_, _connetistæ_. (Morhof., _Polyhist._, t. II, l.
+II, c. XIII, p. 73.)
+
+Soit que les adversaires de Roscelin eussent méconnu sa doctrine, soit
+que ce fût un esprit violent, capable d'adopter par réaction et de
+soutenir par entêtement un paradoxe grossier, il faut bien savoir qu'on
+lui a de son temps communément imputé un nominalisme hyperbolique, un
+système invraisemblable qui choque le sens commun[110], et qui, hors des
+sensations des choses individuelles, ne voit de réel dans les genres et
+les espèces que des sons. Sa doctrine, telle qu'on la représente,
+est quelque chose de plus étroit, de plus forcé qu'aucun nominalisme
+postérieur. En soutenant ce qu'il a soutenu, en mettant les discours
+à la place des voix, Abélard croyait donc se séparer réellement de
+Roscelin. Quoique, dans les grammaires, les voix, _voces_, soient
+quelquefois mises pour les mots ou _vocables_, cependant ce nom désigne
+surtout dans le mot le son vocal plutôt que la pensée ou la chose
+exprimée. Abélard attache donc un grand prix à distinguer le discours
+ou l'oraison, _sermo_, c'est-à-dire l'expression ou le mot en tant
+qu'expressif, de la simple voix, et il croit dégager une vérité
+importante en n'attribuant l'universalité qu'au discours. Or, ici le
+discours étant surtout considéré comme expression de l'idée, il s'ensuit
+que la doctrine qui nous occupe est plus encore le conceptualisme que le
+nominalisme.
+
+[Note 110: Cf. Meiners, _De nomin. ac real. init._, _Soc. Gotting.
+Comment._, t. XII, art. II, p. 28.--Salabert, _Philos. nomin.
+vindicat._, p. 12.]
+
+Mais Abélard se fait des objections. Comment l'oraison peut-elle être
+universelle, et non pas la voix, quand la description du genre convient
+aussi bien à l'une qu'à l'autre? Le genre est ce qui se dit de plusieurs
+qui diffèrent par l'espèce; ainsi le décrit Porphyre[111]. Or, la
+description et le décrit doivent convenir à tout sujet quelconque; c'est
+une règle de logique, la règle _De quocumque_[112], et comme le discours
+et les mots ont le même sujet, ce qui est dit du discours est dit des
+mots. Donc, comme le discours, la voix est le genre.
+
+[Note 111: _Isag._ II, et Boeth., _In Porph.,_ t. II, p.60. Cette
+définition est empruntée aux Topiques, 1 I, c. v, sec. 6.]
+
+[Note 112: _De quocumque prædicatur descriptio et descriptum._ Voy.
+ci-dessus c. vi, p. 477.]
+
+Cette proposition est incongrue, _non congruit_; car la lettre étant
+dans le mot, et par conséquent s'attribuant à plusieurs comme lui,
+il s'ensuivrait que la lettre est le genre. C'est que, pour que la
+description ou définition du genre soit applicable, il faut qu'on
+l'applique à quelque chose qui ait en soi la réalité du défini,
+_rem definiti_; c'est la condition de l'application de la règle _De
+quocumque_, et ici cette condition n'existe pas. Le mot ne contient
+pas tout le défini, il n'en a pas toute la compréhension, et il n'est
+attribué à plusieurs, affirmé de plusieurs, _prædicatum de pluribus_,
+que parce que le discours est prédicable, _est sermo prædicabilis_,
+c'est-à-dire parce que la pensée dispose des mots pour décrire toutes
+choses.
+
+D'ailleurs, à soigneusement examiner la définition du genre, ou du moins
+ce qu'on appelle ainsi, elle n'est pas une définition, car elle ne
+signifie pas que le genre soit ce qui s'attribue à plusieurs, mais
+seulement que le genre est attribuable à plusieurs.
+
+On peut donc dire que le discours étant un genre, et le discours étant
+un mot, un mot est le genre. Seulement il faut ajouter que c'est ce mot
+avec le sens qu'on a entendu lui donner. Ce n'est pas l'essence du mot,
+en tant que mot, qui peut être attribuée à plusieurs; le son vocal qui
+constitue le mot est toujours actuel et particulier à chaque fois qu'on
+le prononce, et non pas universel; mais c'est la signification qu'on y
+attache qui est générale, en d'autres termes, c'est la pensée du mot
+ou la conception; toutefois Abélard ne se sert pas de ces dernières
+expressions, mais il permet qu'on dise que le genre ou l'espèce est un
+mot, _est vox_, et il rejette les propositions converses; car si l'on
+disait que le mot est genre, espèce, universel, on attribuerait une
+essence individuelle, celle du mot, à plusieurs, ce qui ne se peut.
+C'est de même qu'on peut dire: _Cet animal_ (hic status animal) _est
+cette matière, la socratité est Socrate, l'un et l'autre de ces deux est
+quelque chose_, quoique ces propositions ne puissent être renversées.
+
+Abélard explique ainsi comment, lors même que l'on se tait, lorsque les
+noms des genres et des espèces, ne sont pas prononcés, les genres et les
+espèces n'en existent pas moins. Car, lorsque je les nomme, je ne leur
+confère rien, seulement je témoigne d'une convention antérieure, d'une
+institution préalable, qui a fixé la valeur du langage.
+
+Ces développements achèvent d'assurer les caractères du nominalisme à
+la théorie d'Abélard; mais ce qui prouve cependant qu'elle est
+quelque chose de plus, c'est qu'après l'avoir exposée, procédant à la
+détermination des questions écartées par la fameuse prétermission de
+Porphyre, il examine à sa manière la validité des concepts généraux,
+et résout cette question comme il l'a déjà résolue dans le _De
+Intellectibus_.[113] Il décide que, bien que ces concepts ne donnent pas
+les choses comme discrètes, ainsi que les donne la sensation, ils n'en
+sont pas moins justes et valables, et embrassent les choses réelles. De
+sorte qu'il est vrai que les genres et les espèces subsistent, en ce
+sens qu'ils se rapportent à des choses subsistantes, car c'est par
+métaphore seulement que les philosophes ont pu dire que ces universaux
+subsistent. Au sens propre, ce serait dire qu'ils sont substances,
+et l'on veut exprimer seulement que les objets qui donnent lieu aux
+universaux, subsistent. Les doutes que ce langage figuré a fait naître
+sont la seule source des difficultés qui semblent arrêter Porphyre[114].
+
+[Note 113: Voy. ci-dessus, t. I, c. vii.]
+
+[Note 114: Abélard s'attache ainsi à interpréter les expressions de
+Porphyre, ou plutôt prêtées par Boèce à Porphyre, en telle sorte
+qu'il dénature parfois la question, et prouve qu'il connaissait
+très-imparfaitement le caractère et la portée qu'elle avait dans
+l'antiquité entre Aristote et Platon. Ainsi il veut que ces mots: _sive
+in solis nudis intellectibus posita sint_, signifient: les universaux
+résultent-ils des seuls concepts indépendamment de la sensation,
+c'est-à-dire, désignent-ils la chose sans quelque forme sensible? Il
+se prononce pour l'affirmative, et ceci est admissible. Mais il entend
+_sive corporlia sint aut incorporalia_, comme s'il y avait: sont-ils
+discrets ou non? et il admet qu'ils sont discrets ou corporels dans le
+gens figuré. Voy. t. I, c. ii, p. 345.]
+
+Abélard réduit ces difficultés à de simples questions de mots. Ainsi
+pour lui le dissentiment entre Aristote et Platon venait seulement de
+ce que le premier pensait que les genres et les espèces subsistent
+par appellation dans les choses sensibles, ou servent à les nommer
+en essence, _appellent in se_, et que cependant ils sont hors de ces
+choses, en ce sens qu'ils correspondent à des concepts, purs de toutes
+formes accidentelles sensibles, ou, comme en dirait aujourd'hui, à des
+idées abstraites qui ne donnent pas les objets sous une détermination
+percevable; tandis que Platon voulait que les genres et les espèces
+fussent non-seulement conçus, mais subsistants hors des sensibles, parce
+que les formes accessibles aux sens ont beau manquer aux sujets, ceux-ci
+n'en peuvent pas moins, en tant que conçus, être soumis à de véritables
+jugements, et se soutiennent à titre de conceptions de genres et
+d'espèces. «Ainsi,» dit Abélard après cette trop médiocre explication,
+«la différence n'est pas dans le sens, quoiqu'elle semble se montrer
+dans les termes.» Voilà comme il comprend le grand débat sur l'existence
+des idées, ouvert comme un abîme entre l'Académie et le Lycée. Au reste,
+je ne sais si l'on trouverait aisément dans quelque philosophe du XVIIIe
+siècle une appréciation plus juste ou plus profonde.
+
+Quoi qu'il en soit, ce nouveau fragment de la philosophie d'Abélard nous
+la montre sous un jour nouveau, et lui restitue le caractère que lui
+attribue la tradition historique. Nous venons de le voir nominaliste,
+non pas à la manière de Roscelin, tel du moins qu'il le représente, mais
+dans le sens où l'on a coutume de prendre ce mot, et les historiens sont
+plus qu'excusés d'avoir mêlé Abélard à ceux qui n'ont reconnu qu'une
+existence verbale aux universaux. Cependant ce serait là une expression
+incomplète de sa doctrine. Il est évident, par tous les extraits que
+nous avons donnés, que, s'il rapportait au langage les genres et les
+espèces, c'était au langage en tant qu'expression choisie et convenue
+d'une pensée humaine[115], et par conséquent, il est à proprement parler
+conceptualiste. Puis, le conceptualisme ne lui suffit pas, car lorsqu'il
+traite de la différence, de la forme, de la manière enfin dont se
+produisent les objets des universaux, on voit bien qu'il n'entend passe
+borner à dresser une échelle intellectuelle; ce sont les noms des genres
+et des espèces, et non les êtres, bases des conceptions, des genres et
+des espèces, non la nature de ces êtres, qu'il traite d'abstraction; et
+il y a dans toute se philosophie une distinction toujours présente entre
+la logique et la physique. Dans la logique pure, les universaux ne sont
+que les termes d'un langage de convention. Dans la physique, qui est
+pour lui plus transcendante qu'expérimentale, qui est se véritable
+ontologie, les genres et les espèces se fondent sur la manière dont
+les êtres sont réellement produits et constitués[116]. Enfin, entre
+la logique pure et la physique, il y a un milieu et comme une science
+mitoyenne, qu'on peut appeler une psychologie, où Abélard recherche
+comment s'engendrent nos concepts, et retrace toute cette généalogie
+intellectuelle des êtres, tableau ou symbole de leur hiérarchie et de
+leur existence réelle[117]. On conçoit donc que les historiens et les
+critiques se soient quelquefois mépris en exposant et classant sa
+doctrine. Elle est complexe et ambiguë, et présente plus d'un aspect a
+qui la veut observer. Elle n'est pas la seule, au reste, qui sur cette
+question soit difficile à saisir, et l'incertitude avec laquelle on a de
+tout temps caractérisé sur ce point les sectes et leurs chefs, est un
+fait remarquable. Ainsi nous avons vu Abélard et Jean de Salisbury
+rattacher la même doctrine, l'un au nominalisme, l'autre au
+réalisme[118]. Le dernier, qui dédaigne les nominaux, en sépare Abélard,
+et lui reconnaît cependant une doctrine qui se distingue malaisément
+de la leur. Pour son propre compte, il s'indigne qu'on réduise à les
+universaux à des noms ou à des pensées, et il les considère, d'après
+Aristote, dit-il, comme des fictions de la raison, comme des ombres de
+la réalité, se déclarant en cette matière, non pour la doctrine la plus
+vraie, mais pour la plus logique[119]. Geoffroi de Saint-Victor, qui
+montre le dernier mépris pour les nominaux, attaque le réalisme dans
+Gilbert de la Porrée, qu'il place au même rang qu'Abélard, et traite
+d'insensés les disciples d'Albéric, le plus ardent adversaire du
+nominalisme. Pierre Lombard, qui passe pour l'élève d'Abélard, _ce chef
+des nominaux_, est appelé _le prince des réalistes_. Amaury de Chartres,
+condamné au concile de Paris pour avoir renouvelé les erreurs d'Abélard,
+avait soutenu des idées empreintes du réalisme particulier de Scot
+Érigène, et Brucker les rattache au platonisme, tandis que Buddée les
+dérive d'Aristote. Ce même Brucker, d'accord avec Jean de Salisbury,
+traite de réaliste Joslen de Soissons, que Dom Clément soupçonne de
+nominalisme, et lorsque plus tard Guillaume Occam argumentait contre le
+réalisme, il semblait quelquefois réfuter Abélard. Il ne faut donc pas
+s'étonner qu'il y ait quelque variation, quelque obscurité dans
+le jugement que l'histoire de la philosophie porte de la doctrine
+définitive du maître d'Héloïse. Un grand nombre, avec Othon de
+Frisingen, l'assimilent à la doctrine de Roscelin. D'autres y voient le
+conceptualisme, que Brucker regarde comme une déviation de l'hypothèse
+d'Abélard. Ce conceptualisme est pour M. Cousin un nominalisme
+inconséquent; c'est presqu'un réalisme pour M. Rousselot qui, ainsi
+que Buhle, croit Abélard plus près de Guillaume de Champeaux que de
+Roscelin. Caramuel, outrant la même idée, l'avait accusé d'avoir
+ressuscité le panthéisme[120]. Ainsi Abélard, au gré des critiques et
+des interprètes, aurait parcouru tons les degrés de toutes les doctrines
+sur la question fondamentale de la scolastique; et peut-être ces
+jugements si divers ont-ils tous quelque vérité.
+
+[Note 115: _Dialect._, p. 351.--_Theolog. Christ._, p. 1317 et
+1320.--_Glossulæ sup. Porph._, ci-dessus, p. 104.--Voy. aussi le chap.
+III, t. 1, p. 305.]
+
+[Note 116: _De Gen. et Spec._, p. 538, et ci-dess., c. v, t. ii, p. 431,
+et la fin du c. ix.]
+
+[Note 117: _De Intellectibus_, et le ch. vii du présent ouvrage.]
+
+[Note 118: Voy. ci-dessus, c. viii, p. 18 et 35.]
+
+[Note 119: _Metalog._, t. II, c. xvii et xx.--_Pollcrat._., t. VII, c.
+xii.--Meiners à très-bien montré que Jean de Salisbury se contredit
+sans cesse. (Ouvr. cit. _Soc. Goit. Comment._, t. XII, pars II, p.
+33.--Petersen, Joh. Saresb. _Enthericus, in comm._, p. 101.)]
+
+[Note 120: Johan Saresb. _Metal._, t. II, c. xvii.--Salaberi,
+_Philosophia nominal. vindicata_, præfat.--Brucker, _Hist. crit.
+philos._, t. III, p. 688-695.--Budd. _Obser. select._, t. I, obs. xv,
+p. 197.--_Hist. littér._, t. XV, p. 80.--Buhle, _Hist. de la phil._,
+introd., sect. iii, p. 689.--Degérando., _Hist. comp._, t. IV, c. xxvi
+et xxvii, p. 409, 414, et 595.--Rousselot, _Études sur la philos. du
+moyen âge_, t. 1, p. 164 et 274, t. II, p. 24, 33, 48, 53 et 98, etc.]
+
+Voici, en effet, les principales propositions qui peuvent être extraites
+des fragments de controverse analysés dans ces trois chapitres.
+
+1° Les genres et les espèces ne sont pas des essences générales qui
+soient essentiellement et intégralement dans les individus, et dont
+l'identité n'admette d'autre diversité que celle des modes individuels
+ou des accidents; car alors le sujet de ces accidents, la substance de
+ces modes étant identique, tous les individus ne seraient qu'une seule
+substance, et l'humanité serait un seul homme. (Contre le réalisme.)
+
+2° L'essence universelle n'existe pas davantage, comme fond semblable
+et sans nulle différence, en chaque individu; car alors chaque individu
+serait l'espèce. En d'autres termes, l'espace n'existe pas à titre
+d'essence dans chaque individu, ni le genre dans chaque espèce; car
+alors toute espèce serait le genre, tout individu serait l'espèce.
+(Contre le réalisme.)
+
+3° Le genre ou l'espèce ne peut être une essence proprement dite,
+c'est-à-dire une chose réelle; car l'espèce ou le genre se dit de
+l'individu. On dit: Socrate est homme ou animal; et une chose ne peut
+être affirmée d'une autre chose, car ce serait prétendre qu'une
+chose est une autre chose qu'elle-même. _Res de re non prædicatur_.
+(Nominalisme.)
+
+4° Si les genres et les espèces ne sont pas des essences universelles
+tout entières dans chacun, ou identiques dans chacun, ce ne sont pas
+pour cela des mots, de simples voix; car l'essence du mot ou terme vocal
+n'est pas l'essence du genre ou de l'espèce. Le mot, en tant que mot,
+a des propriétés qui répugnent à la nature du genre on de l'espèce. La
+définition du mot en lui-même ne peut être celle du genre ou de l'espèce
+on elle-même. (Contre le nominalisme.)
+
+5° Ce qu'on peut dire, c'est que lorsqu'on nomme les genres et les
+espèces, lorsqu'on prononce, ou même que l'on conçoit les noms généraux,
+on pense et l'on veut penser une affirmation commune a plusieurs; or
+ce qui s'affirme de plusieurs étant la définition de l'universel, il
+s'ensuit que les genres et les espèces sont des noms d'institution
+humaine et que les universaux dépendent du langage. (Nominalisme.)
+
+6° Mais ce langage est l'expression de la pensée, les universaux sont
+donc des pensées: ils signifient les conceptions par lesquelles l'esprit
+ramène les semblables à l'unité, en faisant abstraction de leurs
+différences. La conception des choses universelles est une des
+prérogatives de l'intelligence. (Conceptualisme.)
+
+7° Ces concepts, recueillis de sensations diverses, ces unités
+intellectuelles représentent des choses qui ne sont pas, ou qui sont
+autrement dans la réalité quo dans la pensée, puisque le concret diffère
+de l'abstrait, et ils ne décrivent les objets que tels que les veut
+l'esprit. (Nominalisme.)
+
+8° Ils ne sont pas pour cela vains et faux, ils sont la collection des
+caractères communs de certaines multitudes, ils sont eux-mêmes des
+notions collectives. (Conceptualisme.)
+
+9° Ces notions collectives sont prises des caractères réels d'individus
+réels; ces concepts, sans être parfaitement identiques à toute la
+réalité, se fondent sur la réalité. (Réalisme.)
+
+10° Pour connaître ce qu'il y a de réalité dans les universaux, il
+faut les étudier dans les réalités incontestées dont ils sont,
+les collections; ces réalités sont les individus. En étudiant, en
+décomposant l'individu, on atteindra les éléments réels de l'espèce et
+du genre. (Problème de l'individuation.)
+
+11° L'individu est composé de forme et de matière; la matière de l'homme
+est l'humanité, la forme l'individualité. Celle-ci n'existe pas hors de
+l'individu, puisque dès qu'elle existe, elle le réalise; elle n'existe
+que combinée a la matière. La matière, qui peut également exister avec
+telle ou telle indivirtualité, n'existe cependant pas actuellement
+sans aucune; elle se retrouve, non pas la même, mais analogue, non pas
+identique, mais semblable, dans tous les individus de même nature, et
+c'est sa similitude qui constitue toute l'identité de l'espèce, comme
+c'est la forme individuelle qui diversifie la matière de l'espèce.
+(Théorie de l'individuation.)
+
+12° La collection de toutes les matières, de toutes les formes
+individuelles est une collection de réalités qui n'existent point par
+elles-mêmes isolément et séparément; elle n'en est donc pas, dans la
+réalité actuelle, exclusivement composée, de telle sorte que, composée
+de réalités, ou réelle dans ses éléments propres, elle n'y peut être
+réduite que par la pensée et n'existe ainsi réduite qu'à l'état de
+conception et d'expression. (Conceptualisme réaliste.)
+
+13° L'individnation est le type de la constitution des espèces, de celle
+des genres; partout matière semblable en nature, mais numériquement
+diverse dans ses combinaisons avec la forme. Ainsi, dans les individus,
+la matière est l'espèce, collection des matières _individualisées_;
+dans les espèces, la matière est le genre, collection des matières
+_spécifiées_; dans le genre, la matière est un genre supérieur ou
+suprême, collection des matières _généralisées_.
+
+14° A chaque degré, cette matière similaire, mais non pas numériquement
+identique, est le véritable universel, universel réel, en puissance réel
+à lui seul, en acte réel en combinaison. (Réalisme.)
+
+15° Comment l'être que par la pensée nous concevons ainsi constitué
+est-il réellement et physiquement constitué? Les éléments, principes
+immédiats de tous les êtres, sont-ils dans la matière, sont-ils dans
+la forme; sont-ils à la fois matière et forme, et, dans tous ces cas,
+comment peuvent-ils encore être avec propriété appelés éléments? Les
+particules plus ou moins simples conçues par l'analyse ne sont que des
+éléments improprement dits, des éléments provisoires. Ce sent des corps
+composants affectés de certaines propriétés non communes à tout composé.
+Le véritable élément de la matière du corps, c'est la pure essence,
+celle-là est proprement un universel, car elle est informe et
+indéterminée. Mais tout ceci n'est dit et ne doit être entendu que des
+choses sensibles, et n'est pas applicable aux substances spirituelles
+dont la physique ne traitait pas. (Ontologie physique.)
+
+16° Dans les substances corporelles, la pure essence, cet universel apte
+à toutes les formes, reçoit ces formes dans toutes ses parties, et ces
+parties, chacune ainsi composée, constituent un tout composé. Ce tout
+est successivement affecté de certaines formes qui le font passer à
+l'état de genre, d'espèce, d'individu. Mais, en même temps, ses parties
+sont affectées les unes de certaines formes, les autre de certaines
+autres, qui ne sont pas celles de la totalité, et qui font des parties
+élémentaires différentes de nature. (Physique ou ontologie.)
+
+17° La forme, qui on se joignant à la matière, produit successivement le
+genre, l'espèce, l'individu, est en général la différence qui diversifie
+le semblable. C'est surtout à ce qui transforme le genre en espèce que
+s'applique ce nom de différence. La différence n'est pas une simple
+qualité, elle n'est pas non plus par elle-même une substance, car il n'y
+a point de substance sans matière. Elle est la forme simple, la forme
+proprement dite. La forme simple est celle qui constitue une nature.
+(Idéalisme platonique.)
+
+18° La matière de la substance est la pure essence, être en puissance,
+indéterminé pur, universel sans forme, et accessible à toutes les
+formes. L'essence de la substance, c'est d'être; elle n'a pas d'autre
+_quiddité_. (Idéalisme au point de vue logique, spinozisme au point
+de vue ontologique; hégélianisme au point de vue de la doctrine de
+l'identité de la logique et de l'ontologie.)
+
+Faut-il admettre, en effet, ce vaste et incohérent ensemble de doctrines
+dans la tête d'un seul homme, et la philosophie d'Abélard est-elle
+le chaos? Nous ne le pensons point. Sans doute, les nécessités de la
+polémique l'entraînent parfois a des assertions peu conciliables entre
+elles, et l'esprit de la dialectique, qui, jouant avec les mots comme
+avec des signes d'algèbre, perd souvent de vue la réalité, a pu souvent
+lui dicter des raisonnements qui sont de pures formes logiques, sans
+application et sans valeur pour la science des choses. Mais il nous
+paraît cependant que la cohérence se rétablit entre ses idées, si l'on y
+rétablit l'ordre, et si l'on distingue les points de vue successifs dans
+lesquels il s'est placé pour considérer la question. Ces distinctions,
+il ne s'en rendait peut-être pas bien compte; cet ordre, il n'aurait
+peut-être pas su l'établir par lui-même. La méthode était inconnue aux
+philosophes de cet âge, et celui-ci en aurait eu grand besoin pour
+éclaircir et justifier l'éclectisme qu'il a porté dans la discussion
+des universaux. Réfutant tout, empruntant de tout, Abélard me paraît en
+effet avoir procédé en éclectique.
+
+Pour lui, ce qu'il y a de vrai du nominalisme, c'est, non que les
+universaux sont des voix, mais qu'ils existent comme universaux par le
+langage et expriment des conventions de l'esprit.
+
+Ce qu'il y a de vrai du conceptualisme, c'est que l'esprit conçoit
+les objets qu'il a perçus, en ramène la diversité à l'unité par les
+ressemblances, et recueille dans les individus la pensée commune qui est
+le genre et l'espèce.
+
+Ce qu'il y a de vrai dans l'individualisme de Roscelin, c'est que
+la réalité en acte est toujours particulière, et que la substance
+proprement dite n'est jamais en fait universelle.
+
+Ce qu'il y a de vrai dans le réalisme, c'est que les genres et les
+espèces sont des collections formées d'individus réels en vertu de leur
+réelle communauté de nature.
+
+Ce qu'il y a de vrai de la doctrine de l'indifférence, c'est qu'il
+existe dans tous les individus d'une même nature un élément commun, la
+matière, ce non-différent ou ce semblable dans tous, diversifié par les
+formes individuelles.
+
+Ce qu'il y a de vrai dans la doctrine des essences universelles, c'est
+que cette matière, semblable dans tous les êtres, et qui ne diffère que
+numériquement, est par la communauté de ses caractères, par l'identité
+de ses effets, un universel réel, quoiqu'il ne soit jamais séparé d'une
+forme qui le particularise.
+
+Ce qu'il y a de vrai dans l'idéalisme[121], c'est que la forme qui n'est
+ni matière, ni genre, ni substance, est cependant l'élément, réel et
+formateur de l'essence, et subsiste avec un caractère de détermination,
+une constance d'efficacité qui suppose une permanence supérieure aux
+changements et aux accidents successifs de la matière sensible; tandis
+que la matière première ou la pure essence, base primitive de toute
+matière postérieure, subsiste comme quelque chose de durable,
+d'identique, d'indéterminé, d'inaccessible aux sens en dehors des
+formes, et partant d'incorporel, mais d'accessible à toutes les formes
+et de nécessaire indistinctement à toutes les choses existantes.
+
+[Note 121: J'entends par ce mot la doctrine qui donnait une certaine
+existence à des dires indéfinissables qui n'étaient ni abstraction, ni
+substance spirituelle, ni substance sensible, et que la scolastique
+était sans cesse portée à réaliser; doctrine qu'on peut également
+appeler un platonisme altéré, ou un aristotélisme imparfait.]
+
+Voilà en substance ce qu'Abélard a recueilli dans tous les systèmes
+qu'il a critiqués; c'est bien là un éclectisme, seulement l'auteur n'en
+a pas une conscience distincte, il ne l'établit pas systématiquement; on
+y rencontre même çà et là des lacunes ou des incohérences, car un esprit
+qui pèche par la méthode et par l'observation psychologique ne s'élève
+pas toujours, malgré ses efforts, à l'éclectisme et s'arrête au
+syncrétisme. Cependant il y a plus que de la sagacité, il y a de
+l'étendue d'esprit dans ce travail de conciliation de toutes les
+doctrines sur les universaux, et de plus, on y peut entrevoir et dégager
+une idée originale qui en distingue et caractérise l'auteur entre tous
+les chefs d'école qu'il a soumis à sa pressante inquisition.
+
+Nous craignons l'ennui des redites, et cependant nous ne pouvons nous
+refuser un dernier mot sur une question qui a fait presque toute la
+renommée philosophique d'Abélard, et peut-être tout le malheur de sa
+théologie. Il nous est à coeur de faire bien saisir sa pensée et la
+nôtre, et de fixer le caractère définitif de sa doctrine.
+
+Suivant les meilleures autorités, ce caractère est, à tout prendre,
+celui du nominalisme. Faut-il souscrire à ce jugement? Non, Abélard ne
+fut pas nominaliste, s'il faut, pour l'être, croire avec Roscelin qu'il
+n'y a dans le genre et l'espèce que des noms, et que rien n'est réel
+dans l'individu que l'individualité; s'il faut croire que les qualités,
+pour n'être pas matériellement, objectivement séparables des substances
+individuelles, ne sont que des mots; s'il faut croire que les parties,
+quand elles ne sont pas des individus, sont aussi verbales, aussi vaines
+que les espèces et les qualités; s'il faut croire enfin que hors du
+langage aucune abstraction n'est rien.
+
+Mais il fut nominaliste, si, pour mériter ce titre, il suffit de
+n'être pas réaliste, s'il suffit d'ignorer ou de rejeter la doctrine
+platonicienne des idées, s'il suffit de ne pas admettre des essences
+générales subsistant essentiellement soit hors des individus, soit
+intégralement et distinctement dans les individus, et de regarder
+qu'entre Dieu, l'âme et les individus, il n'y a de numériquement réel
+que des conceptions, qui sont des faits et non des êtres; s'il suffit
+enfin d'imputer aux facultés et aux besoins de l'esprit humain
+l'existence de genres, de qualités, d'abstractions de toute sorte,
+posées séparément et indépendamment des sujets effectifs qui ont donné
+naissance à ces créations intellectuelles.
+
+La plupart des philosophes nos contemporains auraient, je crois, de
+la peine à se défendre de penser comme lui sur ce dernier point, et
+seraient fort embarrassés d'attribuer une existence distincte à aucune
+des abstractions de cette nature. Cependant beaucoup d'entre eux se
+défendent du nominalisme et donnent tort à Abélard dans sa grande
+controverse; ils ne lui accordent d'avoir eu raison que contre les abus
+du réalisme. Si nous pressons bien leur pensée, nous avouerons qu'elle
+nous échappe, et nous osons soupçonner que celle d'Abélard aurait bien
+pu leur échapper en partie.
+
+Certes, M. Cousin ne confond point Abélard avec Roscelin; il veut bien
+accorder que le grossier paradoxe contre l'existence des parties était
+trop au-dessous de ce grand esprit. Il reconnaît que le nihilisme à peu
+près avoué des nominalistes absolus était étranger à sa pensée, mais
+il laisse entendre qu'en dernière analyse ce nihilisme aurait bien pu
+devenir, à l'insu d'Abélard, le produit net de sa théorie, et il ne voit
+dans le conceptualisme qu'un nominalisme tempéré, sinon déguisé.
+
+Voici toutefois son principal argument: «Le principe de l'école réaliste
+est la distinction en chaque chose d'un élément général et d'un élément
+particulier. Ici les deux extrémités également fausses sont ces deux
+hypothèses: ou la distinction de l'élément général et de l'élément
+particulier portée jusqu'à leur séparation, ou leur non-séparation
+portée jusqu'à l'abolition de leur différence, et la vérité est que ces
+deux éléments sont a la fois distincts et inséparablement unis. Toute
+réalité est double.... Le moi... est essentiellement distinct de chacun
+de ses actes, même de chacune de ses facultés, quoiqu'il n'en soit pas
+séparé. Le genre humain soutient le même rapport avec les individus qui
+le composent; ils ne le constituent pas, c'est lui, au contraire, qui
+les constitue. L'humanité est essentiellement tout entière et en même
+temps dans chacun de nous.... L'humanité n'existe que dans les individus
+et par les individus, mais en retour les individus n'existent, ne se
+ressemblent et ne forment un genre que par le lien de l'humanité, que
+par l'unité de l'humanité qui est en chacun d'eux. Voici donc la réponse
+que nous ferions au problème de Porphyre: [Grec: poteron chôrista
+(genê) ê en tois aisthêtois.] Distincts, oui; séparés, non; séparables,
+peut-être; mais alors nous sortons des limites de ce monde et de la
+réalité actuelle[122].»
+
+[Note 122: Ouvr. inéd., introd., p. cxxxvi.]
+
+Ou notre méprise est grande, ou cette objection se réduit à ceci: les
+différences qui séparent les hommes des autres animaux sont réelles, ou,
+ce qui revient au même, les ressemblances qui unissent les hommes et
+manquent aux autres animaux, comme celles qui leur sont communes avec
+les autres animaux, sont également réelles. Il y a donc une nature
+humaine, l'idée de la nature humaine n'est point une hypothèse, une
+chimère; elle est fondée sur des réalités, et puisqu'il y a des réalités
+au fond des idées de cette sorte, c'est-à-dire au fond des idées de
+genres et d'espèces, il y a un certain réalisme.
+
+Cela est vrai, si le réalisme signifie cette opinion même, savoir que
+les idées de genres et d'espèces, loin d'être des fictions ou de pures
+conditions subjectives de notre pensée, sont l'expression intellectuelle
+de faits positifs et certains. Ce réalisme-là n'est que le contraire
+du scepticisme et de l'idéalisme. Sur ce point, le sens commun est
+réaliste. Mais, qu'on nous permette de le dire, ce n'est pas là
+le réalisme. Le réalisme était plus hardi. Les idées de genres et
+d'espèces, étant fondées sur des faits réels, peuvent être appelées des
+idées réelles, et en ce sens il est tout simple de dire abréviativement
+que les genres et les espèces sont réels. Mais sont-ils en eux-mêmes des
+réalités, c'est-à-dire quelque chose d'autre que, d'une part, les
+faits réels manifestés dans les individus, de l'autre, les conclusions
+légitimes que nous induisons de ces faits réels, généralisations
+nécessaires de l'intelligence. Le réalisme est allé jusqu'à regarder
+les idées de genre et d'espèce comme correspondant objectivement à des
+essences, ontologiquement distinctes des individus dans lesquels elles
+se manifestent.
+
+Sans doute, l'objection de M. Cousin ne va pas si loin; c'est une
+réserve générale en faveur du platonisme; c'est surtout l'expression
+d'une louable crainte de donner accès ou prétexte au scepticisme. Mais
+ce n'est en définitive qu'une réclamation incontestable en faveur de la
+vérité de l'idée d'essence.
+
+Oui, il y a dans les êtres individuels autre chose que de
+l'individualité. On peut, on doit dire sans subtilité: il n'y a que
+des individus, et il y a quelque chose de plus que des individualités.
+Ainsi, bien qu'il n'existe en fait d'humanité que des hommes, il est une
+essence qui s'appelle la nature humaine. Mais la nature humaine ne se
+réalise que dans les individus; dès que l'essence arrive à l'existence,
+elle s'individualise. L'être en puissance peut être général, l'être en
+acte est individu.
+
+Or maintenant, cette réalité des faits sur lesquels se fondent les idées
+de genre et d'espace, cette vérité de l'idée d'essence, Abélard l'a-t-il
+niée? Le conceptualisme est-il condamné à la nier? je ne le pense pas.
+Pour la nier, encore une fois, il faudrait dire: il n'y a que des
+individus, et ils n'existent qu'en tant qu'individus. Or il est possible
+que le nominalisme ait dit cela, mais ce n'est point ce qu'a dit
+Abélard. Il y a en effet deux hypothèses également fausses, la
+séparation de l'essence et de l'individu, et l'abolition de leur
+différence. Le réalisme est tombé dans la première, et le nominalisme
+dans la seconde. Mais Abélard n'a rien fait de cela; ce n'est certes
+pas lui qui abolit la différence. Il n'a nié comme faits aucun des
+fondements de la distinction des genres et des espèces. Suivant lui, les
+seules unités sensibles, les seules essences distinctes et réelles sont
+en effet des individus; mais dans l'individu humain, il y a ce qui est
+commun à tous les animaux, c'est la matière ou le genre; il y a de plus
+ce qui distingue les hommes des animaux et ce qui est commun à tous
+les hommes: c'est la différence spécifique ou la forme essentielle de
+l'humanité: de là l'espèce. La matière et la forme sont les éléments
+réels de l'humanité. D'où il résulte que la distinction des genres
+et des espèces est réelle, et l'on voit que loin de méconnaître les
+caractères communs qui décèlent et constituent dans les individus une
+essence on une nature spéciale, Abélard réalise, sous le nom de forme
+essentielle, cet élément intégrant et constitutif sans lequel il n'y
+aurait qu'une matière indéterminée, ou des fragments infinis en nombre,
+sans liaison, sans caractère assignable, une création sans ordre, qui
+échapperait à la raison humaine.
+
+En effet, il y a ici, pour le répéter encore, deux écueils à éviter:
+l'un, le réalisme absolu qui absorberait l'individu dans l'être
+universel, et que je n'hésiterais pas à nommer, avec Bayle, un
+spinozisme non développé; l'autre, un nominalisme radical qui serait au
+fond un individualisme absolu. La formule de cette doctrine serait: «Il
+n'existe que des substances distinguées par des accidents propres.»
+Alors les caractères de l'animal, ceux de l'homme ne seraient que des
+accidents fortuits de ces fragments, ou plutôt de ces agrégats isolés
+que nous appelons individus. C'est fictivement et vainement que notre
+esprit comparerait et assimilerait ces accidents, et qu'il se formerait
+ainsi des classes. Ces classes, conceptions gratuites, n'auraient de
+réel que leurs noms, et nous ne céderions, en les formant, qu'à un
+penchant, à une fantaisie de notre esprit. Au fond, il n'y aurait que
+des substances et des accidents. Est-ce là le conceptualisme d'Abélard?
+nullement; il a répété jusqu'à satiété que de la substance en général
+à l'individu il y a des degrés, et que ce n'est point par les simples
+accidents que l'on peut combler la distance. Il s'est emparé d'une idée
+aristotélique, la distinction de la matière et de la forme, sans l'une
+ou l'autre desquelles il n'existe rien, et il a posé comme réalités,
+comme éléments nécessaires de l'être, la matière (genre); la forme
+spécifique (différence, espèce); enfin la forme propre (individu); mais
+toutes ces choses ne sont séparables qu'en puissance.
+
+Un contemporain, et probablement un disciple d'Abélard, a décrit dans
+quelques fragments précieux la vraie doctrine de son maître. Il l'a
+ramenée avec, raison à un seul point, la forme. C'est la place et le
+rôle qu'Abélard donne à la forme, qui font le caractère et la valeur de
+son système. Nous la résumerons une dernière fois d'après cet interprète
+anonyme[123].
+
+[Note 123: _De Intellectibus_, In fine, p. 404]
+
+Un principe a été posé: «Tout ce qui est est ou substance ou accident.»
+Ce principe est faux. Il exprime une division qui ne suffit pas, comme
+on dit en logique, c'est-à-dire qui n'embrasse pas toute la réalité.
+Si elle était complète, en effet, il faudrait que la rationnalité, qui
+apparemment n'est pas substance, fût accident. Accident, son absence ou
+sa présence dans l'homme serait indifférente, et par conséquent l'homme
+réduit à l'animal sans raison serait encore un homme. La division
+exprimée par le principe ne serait donc plausible qu'à la condition
+d'entendre l'accident d'une manière large, et de donner ce nom à tout ce
+qui est attribut de la substance à un titre quelconque. Alors la forme,
+le propre seraient des accidents; mais il faudrait toujours distinguer
+parmi ces accidents, et l'on serait obligé de désigner certains
+d'entr'eux par le nom presque contradictoire d'accidents essentiels.
+
+Telle serait la rationnalité. Elle est mieux distinguée, quand on dit
+qu'elle est une forme. La forme, c'est l'accident ou mode dont le
+retranchement,--je parle le langage aristotélique,--_corrompt_ la
+substance dont elle est un des constituants; c'est-à-dire fait sortir
+une substance de la classe où elle est placée pour la faire passer dans
+une autre. Retranchez la raison à l'homme, l'homme est _corrompu_, lisez
+_dénaturé_; il n'est plus que l'animal. En langage moderne, il perd son
+essence.
+
+Ceci amène et éclaire la question suivante: les formes sont-elles des
+essences?
+
+Les uns veulent qu'elles soient universellement des essences. Soit, mais
+alors, comme Socrate est un, ce qu'ils ne peuvent refuser d'accorder, il
+a l'unité. L'unité de Socrate est une, elle a donc l'unité pour forme
+substantielle, et celle-ci une autre, et ainsi à l'infini. On s'en
+tire en admettant je ne sais quelle réciprocité, _nescio quam
+reciprocicationem_. L'unité de Socrate est la forme de celle de Platon,
+celle de Platon la forme de celle de Socrate; c'est-à-dire qu'on ne peut
+éviter ou qu'une seule et même essence soit la forme individualisée de
+plusieurs, ou qu'elle soit réciproquement ce qui reçoit et ce qui donne
+la forme. Enfin, toutes les formes étant des essences, chaque individu,
+un par lui-même, a son unité, ou chaque unité sujet a son unité forme,
+c'est-à-dire sa semblable dans une autre essence, puisque la forme est
+aussi une essence: il suit qu'il y a plus d'unités que de semblables;
+or, il doit y avoir autant de semblables que d'unités. Mais si l'on
+ajoute les semblables des unités formes, qui, étant essences, doivent
+aussi avoir chacune la leur, il se trouve qu'il y a plus de semblables
+que d'unités; et le tout donne un résultat absurde. Car il s'ensuivrait
+qu'il y a plus d'unités que d'unités, et plus de semblables que de
+semblables. Tout cela est un non-sens.
+
+Les autres ne veulent point admettre d'essences hors de la substance;
+ceux-ci seront obligés de dire, et peut-être avec raison, que les
+vertus, les vices, les couleurs ne sont pas quelque chose. C'est aux
+sages d'en juger, dit notre anonyme, et il passe outre.
+
+Mais il ajoute qu'il n'y a plus qu'une troisième opinion; c'est celle
+qui entend que certaines formes soient des essences, et certaines autres
+non. «Ainsi le veulent Abélard et les siens, qui portent la clarté dans
+l'art dialectique, parce qu'au lieu de l'embrouiller, ils le scrutent
+avec le soin le plus scrupuleux[124]. Pour eux, les seules formes qui
+soient des essences sont certaines qualités[125] qui sont dans les
+conditions suivantes. 1° Il faut qu'elles soient dans le sujet, en telle
+sorte que le sujet ne suffise pas pour qu'elles existent. Par exemple,
+le sujet suffit à l'existence des quantités. 2° Qu'une disposition de
+parties ne soit pas nécessaire à leur existence, comme il faut une
+disposition de parties, réciproque entre les parties du doigt pour qu'il
+soit courbé, commune au sujet et au siège pour qu'un homme soit assis.
+3° Qu'elles n'existent pas dans le sujet, grâce à quelque objet
+extrinsèque, en sorte qu'elles ne puissent exister seules, comme la
+propriété qui consiste pour un homme à posséder un boeuf ou un cheval.
+4° Que pour les écarter, il ne soit pas nécessaire d'ajouter une
+substance au sujet, comme pour écarter l'inanimation, il faut ajouter au
+sujet une substance, l'âme.»
+
+[Note 124: «Sicut Abælardus et sui, qui artem dialecticam non
+obfuscando, sed diligentissime perscrutando dilucidant.» (P. 490.)]
+
+[Note 125: _Quasdam qualitates. Qualités_ doit être entendu ici
+largement, à la manière moderne, dans le sens de modes en général, et
+non dans le sens technique d'espèces de la catégorie de _qualité_.]
+
+Voilà les quatre conditions auxquelles une qualité ou plutôt un attribut
+du sujet est non-seulement une forme, mais une essence, d'un seul mot,
+une forme essentielle.
+
+Cet exposé remarquable montre que, loin d'être nominaliste, ou même
+conceptualiste à la manière des modernes, Abélard admet qu'il y a
+essence et réalité même hors de la substance, n'entendant par ce dernier
+mot que le _substrat_ du sujet individuel. En outre de la substance, il
+admet quelque chose qui n'est pas le simple accident. La substance étant
+la matière, c'est-à-dire ici le fond de l'être, il faut à ce fond une
+forme pour qu'il ait une nature spéciale; cette forme qui en fait
+l'essence est elle-même une essence. Toutes les formes ne sont pas dans
+ce cas. La forme essentielle est celle-là seulement que le sujet
+ne produit pas de lui-même, et qui n'a besoin pour être, d'aucune
+disposition, d'aucun objet étranger, pour s'anéantir, de l'addition
+d'aucune substance.
+
+La différence spécifique est une forme essentielle, mais elle ne forme
+de véritables espèces que dans la catégorie de la substance, sans être
+elle-même une espèce de cette catégorie. Aux divers degrés de cette
+catégorie sont les divers degrés de l'être véritable, par lesquels
+la substance, être en puissance, arrive à l'être en acte. Ces degrés
+forment la gradation des essences.
+
+Un dernier jugement sur cette doctrine.
+
+Si l'on s'arrête au langage, elle se défendra mal. La distinction de la
+matière et de la forme ne s'est pas soutenue _in terminis_. Qu'est-ce
+qu'une forme essentielle, ou du moins quelle sorte d'être est cela? Le
+mode d'existence en est pour le moins aussi difficile à concevoir que
+celui des idées de Platon. Aristote ne peut sauver l'existence de ses
+formes qu'à l'aide de la distinction de la puissance et de l'acte; mais
+de l'être en puissance, cela se résout au vrai dans les conditions de
+l'être, par conséquent dans les conceptions de l'esprit. Des conceptions
+de l'esprit fondamentales, nécessaires, primordiales, qu'est-ce autre
+chose que des idées éternelles? On peut dire, à mon sens, contre
+Aristote tout ce qu'il a dit contre Platon, et l'on voit que les
+modernes sont plus conceptualistes qu'Abélard.
+
+Cela veut-il dire que les modernes sont nominalistes?
+
+Écartez le langage de notre scolastique, et vous trouverez peut-être que
+sa doctrine serait aujourd'hui exposée dans ces termes. L'expérience ne
+manifeste, l'intelligence ne conçoit que des êtres individuels, comme
+étant en pleine possession de l'existence. Les genres, les espèces ne
+sont, au positif, que des collections d'individus; dans l'individu, le
+sujet de l'existence est la substance; toute substance est individuelle;
+elle est substance, c'est-à-dire qu'elle est l'un et l'être, pour dire
+comme les Grecs. Mais quel _un_, mais quel _être_ est-elle? Elle est
+telle et non pas telle. Ce qu'elle est ainsi, c'est ce qu'on appelle son
+essence. La substance, considérée en elle-même, par abstraction ou en
+puissance, n'a pas d'essence; mais en acte ou en réalité, mais dès
+qu'elle existe, elle a ou plutôt elle est une essence. Point de
+substance sans essence. Tout ceci répond à la théorie de la matière et
+de la forme.
+
+L'essence, pour l'esprit qui ne fait que concevoir la substance et ne
+la connaît pas, se représente comme une qualité. _Quid_ n'est connu que
+comme _quale_, mais est conçu comme _quid_. L'essence est-elle donc pour
+cela la qualité en général, ou se compose-t-elle de toutes les qualités
+du sujet de l'existence?
+
+Comme substance, ce sujet est un, lui, et pas un autre, c'est là
+l'individualité; comme essence, il est de telle ou telle nature. Cette
+nature déterminée ne se détermine pour nous que par les qualités que
+nous percevons ou induisons dans le sujet; mais ces qualités diverses ne
+peuvent être ni confondues entre elles, ni rangées sur la même ligne:
+elles sont toutes réelles, mais il en est de constitutives, il en est
+d'accessoires, et parmi les constitutives, les unes sont communes à un
+plus grand nombre d'êtres, les autres à un nombre moindre. Il y en a
+d'universelles, c'est-a-dire de communes à tous les êtres; il y en a
+de tellement particulières qu'elles sont exclusives. Entre ces deux
+extrêmes se placent divers degrés; à ces degrés correspondent de
+certains groupes de qualités constitutives; les qualités constitutives
+sont dites essentielles en ce qu'elles constituent l'essence.
+
+Les qualités sont donc essentielles ou ne le sont pas.
+
+Lorsque l'esprit embrasse tous les êtres dans leur universalité, il leur
+trouve un certain nombre de caractères communs; ces caractères sont
+plus que des modes, plus même que des attributs. Si nous les appelons
+attributs ou modes, c'est par un besoin de notre esprit, qui ne connaît
+directement les êtres que par leurs qualités; mais ces attributs
+improprement dits sont plutôt des conditions ou des principes
+d'existence déterminée. C'est par eux que tes êtres sont des êtres.
+
+Dans cette universalité des êtres, des différences apparaissent,
+c'est-à-dire des attributs différents, et cependant communs encore
+à plusieurs, mais en plus petit nombre. Les plus communs après les
+conditions universelles constituent les essences plus générales. Entre
+ces caractères communs, on distingue encore de certaines différences, et
+l'on conçoit des essences moins générales; ainsi d'essences en essences,
+on arrivé à l'essence la moins générale, à savoir la substance
+individuelle; mais cette substance individuelle porte encore des
+caractères communs à bien d'autres substances individuelles, elle a de
+nombreuses ressemblances. De même que la considération des différences
+nous a fait descendre de l'universalité des êtres à l'individualité
+de l'être, la considération des ressemblances nous ferait remonter de
+l'individualité à l'universalité.
+
+C'est ainsi que les êtres se représentent à l'esprit humain, qui en
+forme et en ordonne la conception. Mais ces classifications, qui sont
+certainement conçues, ne sont-elles que des conceptions? L'affirmative
+serait la réponse insensée du scepticisme. Ne lui on déplaise, ces
+classes sont certainement fondées sur des faits réels. Ni l'observation,
+ni la raison qui les a reconnues, ne nous forgent des mensonges. Mais ce
+n'est pas tout que de porter sur des faits réels; les conceptions des
+essences, plus ou moins communes, plus ou moins particulières,
+donnent lieu à une distinction fondamentale. Il en est qui, sans être
+illusoires, n'ont rien d'essentiel; il en est d'essentielles. Celles-ci
+reposent sur les caractères dominants dont l'ensemble forme dans notre
+pensée la nature des êtres. Ces différences fondamentales révèlent
+et constituent les véritables essences, ou les grandes et naturelles
+divisions de l'ensemble des êtres. Ces différences sont assez
+nombreuses; mais dans le nombre on doit distinguer celles que voici.
+Dans l'ensemble des êtres accessibles aux sens d'abord se montrent
+certains caractères généraux, communs à tous, et auxquels participe
+toute la masse inorganique, substance confuse qui ne se distingue de ce
+qui est plus général qu'elle que par l'attribut qui la rend sensible
+et que Descartes a nommé l'étendue. Si vous en retranchez la masse
+inorganique, vous aurez le règne organique (espèce dont l'être étendu
+est le genre); si vous en retranchez tout l'être inanimé, il vous reste
+l'être animé (le genre animal); si vous retranchez ce qui, parmi les
+animés, n'a pas la raison, il vous restera l'animal raisonnable
+ou l'homme (espèce humaine); et si, dans la totalité des animaux
+raisonnables, vous distinguez substance par substance, vous avez
+l'individu. Or, parler ainsi, c'est concevoir qu'il y a une essence
+déterminée par chaque groupe d'attributs communs, une nature étendue,
+une nature organique, une nature animale, une nature humaine, une nature
+individuelle. On appelle aujourd'hui nature ou essence, ce qu'au temps
+d'Abélard on appelait genre ou espèce, matière ou forme; mais le fond
+des idées n'a pas sensiblement varié.
+
+Et lorsqu'il essaie, pour profondément distinguer l'espèce de tout le
+reste, de déterminer à quelles conditions la forme est une essence, il
+entreprend un travail difficile, et il fait plus que les philosophes
+modernes qui se sont bien hasardés (non pas tous) à reconnaître qu'il y
+a telle chose que l'essence, mais dont aucun ne s'est aventuré à dire
+ce que c'est. Ajouter, comme Abélard, que les essences véritables ne
+se rencontrent que dans la catégorie de la substance, et que la forme
+spécifique est en dehors de toute catégorie, et surtout n'est à aucun
+titre dans celle de la qualité, c'est assurément traduire, avec
+l'exactitude scientifique de son art, cette pensée, que les qualités
+essentielles sont irrévocablement distinctes des qualités accidentelles,
+et que les essences ne sont pas de pures conceptions.
+
+Nous avons peut-être passé la mesure dans cette exposition de la
+doctrine d'Abélard sur les universaux. C'est qu'elle nous paraissait
+encore incomplètement connue, faute d'avoir été complètement restituée.
+Il en est en effet de cette doctrine comme de presque toutes les
+opinions de son auteur; elle a disparu avec lui. Il y a peu de
+philosophes, dont le nom ait été plus célèbre et les doctrines plus
+oubliées. Le temps n'a respecté que sa gloire. Soit que l'envie, le
+despotisme ou la peur aient détruit ou laissé se perdre ses livres, soit
+que ceux qui ont profité de ses idées aient pris soin d'en dissimuler
+l'origine, cet homme, qui eut tant de disciples, n'a pas laissé
+d'école, et quoiqu'on ne puisse douter qu'il n'ait exercé une influence
+prédominante sur l'enseignement, sur les études, sur la destinée de la
+philosophie, il n'a point fondé de philosophie. D'innombrables sectes
+ont aussitôt après lui couvert le sol gaulois, et l'on n'a plus parlé
+de lui que comme on parle d'un brillant météore qui éblouit et qui
+s'éteint. Il y a de l'injustice dans cet oubli, et lorsqu'au XIIIe
+siècle on voit la querelle des universaux se perpétuer, mais aussi
+s'éclaircir et s'étendre, on peut aisément retrouver plus d'une idée,
+plus d'un raisonnement qui vient d'Abélard, ou que ses successeurs ont
+laborieusement découvert après lui au lieu de le lui emprunter. On sait
+que les réalistes et les nominaux se ravirent alternativement le crédit
+et l'influence, et que la puissance des uns et des autres, celle des
+première surtout, prit souvent les formes de la tyrannie. On tient en
+général qu'Albert le Grand et saint Thomas d'Acquin furent réalistes, et
+leurs partisans venaient s'allier à Jean Duns Scot lui-même, lorsqu'il
+fallait combattre les nominaux. Peut-être que ceux-ci auraient succombé,
+si Occam n'eût glorieusement relevé leur drapeau, et, donnant au système
+l'ordre et la clarté, n'eût décidément rétabli leur influence, reconnue
+enfin et assurée par la protection du pouvoir politique. Les maîtres de
+l'école de Paris, Jean Gerson et Pierre d'Ailly, furent nominaux[126].
+
+[Note 126: Albert. Magn., _De Intellect. et intelligib._, t. I, c.
+II.--_Metaph. comment._ IV.--M. Rousselot prouve assez bien qu'Albert
+était moins réaliste que conceptualiste à la manière d'Abélard. (_Études
+sur la philos. du moyen âge_, t. II, c. XIV, p. 210 et suiv.) Il est
+moins heureux, lorsqu'il essaie la même démonstration à l'endroit de
+Saint Thomas. (_Ibid._, p. 256 et 205.) Saint Thomas, sur la question
+des idées, incline au platonisme: (_Summ. theol._, para I, quest. V, LV,
+et LXXXV.) Le réalisme de Scot ne peut être nié. (Rousselot, t. III, c.
+XVIII, p. 13 et suiv.--Meiners, _De nom. et real. init._, ouv. Cit., p.
+37.--Salabert, _Philos. nom. vind., praefat._, sec. V.)]
+
+Il est remarquable que cette doctrine, quoique tolérée souvent, et
+parfois protégée par l'Église, lui redevenait de temps en temps et comme
+périodiquement suspecte, au point d'être persécutée par le saint-siége,
+et qu'elle s'allia maintes fois avec une manière libre de penser, soit
+sur les matières de théologie, soit au moins sur les doctrines de la
+cour de Rome. L'esprit d'Abélard, à travers beaucoup de transformations,
+se reconnaît et s'aperçoit encore dans les écoles gallicanes, et, osons
+le dire, dans la philosophie nationale.
+
+La science moderne peut, en général, être regardée, comme nominaliste.
+«La secte des nominaux,» dit Leibnitz, «est la plus profonde des sectes
+scolastiques, et celle qui s'accorde le mieux avec la méthode de la
+philosophie réformée de nos jours.» Descartes ne place point «hors de
+notre «pensée toutes ces idées générales que dans l'école on comprend
+sous le nom d'universaux.» Locke et son école ont professé le
+nominalisme conceptualiste; Hobbes, Berkeley, Hume, le nominalisme pur;
+et, sur ce point, les Écossais, surtout Dugald Stewart, ont enchéri sur
+les opinions de Locke, eux qui se séparent de lui si volontiers[127]. Le
+conceptualisme est peut-être le vrai nom de la doctrine de Kant, et
+ce n'est qu'après lui que la philosophie allemande a pris ces formes
+alexandrines qui la rapprochent du réalisme du moyen âge. La doctrine de
+l'identité absolue, qui ne distingue plus l'ordre de la connaissance de
+l'ordre de l'existence, efface ou supprime toute controverse sur les
+universaux, en confondant l'être et la pensée, le particulier et le
+général, le fini et l'infini. M. de Schelling s'est fait gloire de
+renouveler le spinozisme qu'on imputait au réalisme pour l'accabler;
+Hegel a courageusement érigé les degrés logiques en phases de l'être, et
+professé que toute pensée réalise, au point que l'être n'est pleinement
+réel qu'autant et en tant qu'il se pense[128]. Pour Hegel, toute
+opposition entre les différents, que dis-je! entre les contradictoires,
+n'est qu'une passagère apparence. Mais il faut convenir que rien plus
+qu'une telle doctrine n'a été jusqu'à ces derniers temps contraire aux
+méthodes en honneur depuis deux siècles, et l'on peut dire qu'en général
+l'esprit du nominalisme est celui de la philosophie moderne, quoiqu'il
+s'y trouve souvent éclairci et tempéré par des idées étrangères aux
+nominaux du XIIe siècle, et qui le préservent ou le délivrent des excès
+et des erreurs, infaillible châtiment de toute doctrine absolue.
+
+[Note 127: Leibnitz, _In Nisol_. præfat., edit. Dutens, t. IV, _Nouv.
+Essais_, t. III, c. III, 6,--Descartes, _Les Principes_, 1re part., sec.
+59.--Locke, _De l'Entend. hum_., t. III, c. III, sec. 6 et suiv., et c.
+VI, sec. 7 et suiv.--Reid, _Essais sur les facultés de l'esprit humain_,
+ess. V, c. VI.--D. Stewart, _Philos. de l'esprit humain_, c. IV, sect.
+II, III et IV.]
+
+[Note 128: Il est remarquable, en effet, que les objections dirigées par
+Bayle contre l'_universale a parte vel_ des scolastiques, et contre
+la confusion de l'attribut et de la substance dans Spinoza, soient
+précisément les idées dont s'empare Hegel pour édifier sa doctrine.
+(Voy. Bayle, art, _Abélard_, et _Sillpon_.--Hegel, _Gesch. Der
+Philosophie_, t. III, p. 168.)]
+
+Abélard a donc triomphé; car, malgré les graves restrictions qu'une
+critique clairvoyante découvre dans le nominalisme ou le conceptualisme
+qu'on lui impute, son esprit est bien l'esprit moderne à son origine. Il
+l'annonce, il le devance, il le promet. La lumière qui blanchit au matin
+l'horizon est déjà celle de l'astre encore invisible qui doit éclairer
+le monde.
+
+En parlant ainsi, je n'éviterai pas l'accusation de nominalisme. Je ne
+demande qu'à la restreindre dans les limites suivantes.
+
+L'essence est réelle; il n'y a point d'existence sans essence; mais
+l'essence ne se rencontre réellement que dans l'être déterminé, parce
+que l'être n'existe que déterminé. Cependant la détermination n'est pas
+une chose absolue; elle est susceptible de plus ou de moins. La matière
+étendue, par exemple, est la conception de l'être percevable, la plus
+indéterminée, ou, si l'on veut, la moins déterminée que nous puissions
+former. Quand nous divisons la matière ou la voyons divisée, ses
+divisions sont des parties qui sont quelquefois appelées individus, et
+qui devraient plutôt s'appeler fragments, car ces parties ne méritent
+proprement ce nom d'individus qu'autant qu'elles sont, comme divisions,
+l'oeuvre de la nature, ou, pour parler plus hardiment, un tout de
+création divine, qui ne peut en général être divisé sans changer de
+nature. Quoi qu'il en soit, l'être va toujours se déterminant davantage.
+Ces déterminations successives divisent réellement l'universalité de la
+substance, et comme ces divisions correspondent à des substances, unes,
+distinctes, d'origine naturelle, l'universalité de la substance est dans
+le fait, est actuellement la totalité des substances.
+
+Chaque substance a une essence, c'est-à-dire une nature stable qui se
+reconnaît à ses attributs permanents et invariables, et nous avons
+raison de croire à l'essence. Ainsi, pour prendre l'exemple toujours
+cité, il y a une essence qui s'appelle légitimement la nature humaine.
+Elle ne peut être confondue avec aucune autre, ni produite de toutes
+pièces par aucune opération humaine, ni modifiée dans ses éléments
+constitutifs, sans être détruite. _Substantialis differentia abesse non
+potest, quin corrumpat_[129].
+
+[Note 129: _De Intellect_., p. 492.]
+
+L'idée d'essence est une idée nécessaire de l'esprit humain, et l'idée
+d'essence est vraie et légitime, non-seulement fondée sur quelque chose
+de réel et d'objectif, mais conforme dans une certaine mesure à cette
+réalité objective, parce que les idées nécessaires expriment les
+conditions mêmes de la réalité. Mais pour être conforme à la réalité,
+cette idée ne lui est point adéquate, parce que notre connaissance,
+certaine dans ce qu'elle a de nécessaire, est toujours et nécessairement
+incomplète.
+
+L'essence est une condition de l'être. Mais cette condition qui ne peut
+être ni éludée, ni altérée, ni reproduite à volonté, cette loi qui n'est
+expliquée par aucun phénomène naturel, par aucune des forces connues ou
+appréciables, ou même supposables de la nature, est un des témoignages
+les plus certains à mes yeux de l'intervention d'une puissance et d'une
+intelligence suprêmes. Pour exister, il faut que l'essence ait été
+conçue et voulue. C'est par là que je l'élève au-dessus même de ce
+qu'il y a de plus élevé en ce monde, les idées nécessaires de la raison
+humaine. C'est en ce sens que je suis prêt à reconnaître le dogme
+platonicien, et à nommer l'essence une idée de Dieu.
+
+
+
+LIVRE III.
+
+DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.
+
+
+
+CHAPITRE 1er.
+
+DE LA THÉOLOGIE SCOLASTIQUE EN GÉNÉRAL.--CARACTÈRE DE CELLE
+D'ABÉLARD.--LE _Sic et Non._
+
+On dit que le moyen âge fut l'empire romain du christianisme. C'est
+alors, suivant des autorités qui s'accordent peu sur d'autres points,
+que l'esprit catholique a le plus profondément pénétré dans les
+institutions, les sciences, les sentiments et les coutumes. De là
+l'unité et la grandeur, l'ignorance et la tyrannie assignées tour à tour
+comme caractères à cet âge de l'humanité. Accusations ou louanges, il y
+aurait beaucoup à rabattre, et l'on montrerait aisément qu'elle devait
+encourir deux jugements opposés, cette étrange et obscure époque, si
+pleine de contrastes, et qui, seule peut-être entre toutes celles de
+l'histoire, a réuni la barbarie dans les moeurs et le spiritualisme dans
+les idées.
+
+Mais si tout l'honneur ne doit pas revenir au christianisme, bien moins
+encore la religion doit-elle être rendue responsable de tout ce qu'il y
+eut au moyen âge de grossièreté et d'oppression. Elle est loin d'avoir
+toujours été souveraine maîtresse. Dans l'ordre politique, après avoir
+parfois résisté jusqu'à l'héroïsme, aux passions mondaines, elle leur a
+souvent cédé, complu même au point de s'en faire l'instrument doctrinal
+et l'apologiste sophistique. De même aussi, dans l'ordre intellectuel,
+tantôt elle a poursuivi la domination exclusive de l'esprit humain,
+tantôt elle s'est alliée avec les sciences profanes au point de
+s'identifier avec elles. Aussi n'a-t-elle pas réussi à maintenir son
+unité aussi rigoureusement qu'on le prétend. Elle a eu ses dissidences,
+ses changements, ou, si l'on veut, ses progrès. C'était un lieu commun
+des temps de la scolastique que la philosophie devait être la servante
+de la théologie, _ancilla theologiæ_[130] mais à force de vivre avec sa
+servante, la maîtresse finissait par prendre son langage et ses allures,
+et la puissance effective sur l'intelligence a souvent passé du côté
+de la philosophie. Or, quand on pense qu'au moyen âge le christianisme
+régnait en maître absolu, il faut soutenir que la scolastique est
+la vraie et la seule philosophie chrétienne; et pourtant comment
+s'aventurer sur le terrain de la scolastique, sans y rencontrer
+quelques-uns des monstres qui infestent, nous dit-on, les sombres
+détours de cette forêt magique appelée la philosophie moderne?
+
+[Note 130: On trouve cette métaphore partout. L'origine en est peut-être
+dans un passage de saint Jean Damascène qui veut que, comme une reine a
+des suivantes, la vérité se serve des sciences humaines ainsi que de ses
+esclaves; (_Dial._, I, i.) et dans une comparaison prise de la situation
+d'Abraham, qui avait une femme, Sara, et une servante, Agor; la
+théologie est Sara et la dialectique est Agor. (Didym. _ap. Damasc.,_
+lit. E, tit. ix.) Le P. Petau s'approprie cette comparaison. (_Theolog.
+Dogm., prolog.,_ c. iv, 4.)]
+
+Pour l'histoire, l'unité tant vantée du moyen âge est une apparence qui
+cache souvent la lutte et la division. Comme entre les moeurs et les
+idées, les sentiments et les croyances, l'esprit du Nord et celui du
+Midi, le caractère germain et la civilisation romaine, il y eut
+alors alternative d'opposition et de fusion entre la religion et la
+philosophie. Sans parler des conflits du pouvoir ecclésiastique et du
+pouvoir civil, le monde intellectuel admit lui-même deux autorités,
+l'antiquité et la religion, et ces autorités s'accordèrent ou se
+combattirent tour à tour. Tantôt Aristote devint chrétien, et l'Évangile
+revêtit le péripatétisme; tantôt, rompant tout commerce, la théologie
+repoussa la philosophie, proscrivit son alliée de la veille, ou fit
+alliance avec une doctrine nouvelle contre celle qu'elle délaissait.
+Elle appelait alors Platon à son secours contre Aristote; et puis, quand
+le platonisme au génie libre, au mysticisme indépendant, avec l'ampleur
+de ses dogmes sublimes et vagues, brisait les cadres étroits où l'on
+voulait l'enfermer, Aristote revenait en aide à la théologie, et,
+l'armant de ses formules, de ses précisions sévères, des subtilités
+puissantes de son étreignante dialectique, il l'aidait à garrotter son
+maître, et à reprendre les formes immuables d'une croyance didactique
+et d'une science exacte, jusqu'au jour où, lasse enfin de ses alliances
+diverses, elle secouait un joug étranger, et, dans son ingratitude,
+anathématisait la raison et la science sous les noms de l'orgueil et de
+l'hérésie.
+
+Ces disparates et ces contradictions se montrent à chaque pas dans
+l'histoire intellectuelle du moyen âge, et la philosophie depuis
+Descartes, c'est-à-dire depuis qu'elle s'est sécularisée, n'a pas
+éprouvé peut-être plus de changements que la théologie depuis Alcuin
+jusqu'à la réformation.
+
+La raison dans la liberté de la réflexion est restée le caractère
+dominant, le perpétuel drapeau de la science philosophique, dans
+quelques mains qu'il ait passé, quels que soient les armées qui l'ont
+suivi et le prix pour lequel elles ont combattu. Cette liberté n'était
+sûrement pas absolue, surtout dans l'expression; on a pu prêter un voile
+à la philosophie, émousser la pointe de ses armes; on a pu dissimuler
+sa nature, on n'a pas pu la détruire. La scolastique n'a jamais cessé
+d'être une science rationnelle, même lorsqu'elle s'est le plus attachée
+à demeurer orthodoxe. Sans doute, l'immuable unité de doctrine,
+c'est-à-dire l'interdiction du mouvement philosophique, n'a pas non plus
+cessé d'être en général le but et la prétention permanente de toutes
+les écoles théologiques; encore faut-il exclure celles d'où s'élança la
+réforme; mais s'il n'en est guère qui aient fait ouvertement profession
+de sortir de l'Église, toutes ont maintes fois changé de direction,
+sans cesse oscillé entre le raisonnement, la tradition, l'autorité
+des philosophes, celle de l'Écriture, la foi, la dialectique et la
+mysticité. La théologie mériterait bien aussi d'avoir son histoire des
+variations.
+
+Abélard nous offre un frappant exemple de la manière dont la philosophie
+et la religion, devenues la dialectique et la théologie, s'altéraient
+et se repoussaient mutuellement, s'unissaient et s'envahissaient tour à
+tour. Avant lui, dans le moyen âge, nul philosophe peut-être n'avait
+été autant théologien, nul théologien aussi philosophe. Aucun n'avait
+réalisé au même degré cette union des deux sciences et des deux génies,
+éminent qu'il était dans l'école d'Aristote et dans celle de Paul[131].
+Mais ainsi que son esprit croyant et scrutateur fut sans cesse ballotté
+des tentations de l'examen aux exigences de la foi, de la liberté à la
+soumission, sa vie fut tour à tour jouet ou victime de l'empire de la
+philosophie et de la puissance de l'Église. Vainement poursuivit-il
+incessamment l'accord pour la science, de la raison et de la foi, pour
+la vie, de la liberté et de l'ordre; ni son esprit ne trouva la paix,
+ni son existence, le repos. La logique, il le dit, le rendit odieux aux
+hommes[132]; son génie troubla son âme ainsi que sa destinée, et la
+renommée lui apporta le malheur.
+
+[Note 131: «In Paulo.» _Ab. Op., Apol. ad Hel._, p. 308.]
+
+[Note 132: «Odiosum me mundo reddidit logica.» _Ibid._, et ci-dessus, l.
+I, t. 1, p. 230.]
+
+Ce n'est pas qu'il ait le premier essayé de mener ensemble la
+philosophie et la religion. Cette alliance a séduit de bonne heure tous
+les grands esprits nés au sein du christianisme. Saint Paul, en entrant
+dans l'école d'Athènes, donna un mémorable exemple. Lorsqu'il planta la
+croix du Sauveur près du tombeau de Socrate, on eût dit que l'Évangile
+venait chercher la philosophie, non pour la détruire, mais pour en faire
+la conquête. L'apôtre des gentils offre dans ce titre même un symbole
+de l'union de la parole de Dieu à la parole antique, et malgré ses
+imprécations contre les égarements des sages de son temps, il reconnaît
+à la raison humaine les droits imprescriptibles d'une révélation
+éternelle. Au IIe siècle, le troisième écrivain de christianisme, le
+premier des apologistes, saint Justin Martyr, a fait profession de
+vouloir concilier la religion avec la philosophie, et saint Irénée,
+qui presque au même temps manifesta l'intention contraire, et voulut
+délivrer la foi de cette mésalliance, ne sut rien de mieux que de donner
+au christianisme la forme d'une doctrine scientifique. Amis ou ennemis
+des sciences humaines, les Pères des premiers siècles raisonnaient tous,
+les uns pour prouver que la religion valait bien la philosophie, les
+autres que la philosophie ne valait pas la religion. Les plus célèbres
+ont accepté le titre de philosophes chrétiens, quelquefois ils ont
+appelé la religion même philosophie. Pour Grégoire de Nazianze, le
+philosophe, c'est le chrétien; pour saint Clément, le gnostique,
+c'est le théologien[133]. Sans doute ils ne se sont pas tous montrés
+rationalistes, à un égal degré. Origène ou Augustin sont autrement
+philosophes qu'Ambroise ou Jérôme; mais enfin la théologie a toujours
+produit des penseurs, et dans son sein il s'est perpétuellement
+maintenu, à côté des simples prédicateurs du dogme, une secte orthodoxe
+de scrutateurs et de démonstrateurs qui prétendaient conduire à la foi
+par la raison.
+
+[Note 133: Greg. Naz. _Or_. XXVI.--Clem. Alex. _Stromut._, II et VI.]
+
+Cet exemple, constamment donné dans le monde chrétien, ne fut pas
+délaissé dans le Nord et l'Occident. Bède le Vénérable était surtout un
+érudit, mais il savait, pour en avoir beaucoup lu, la théologie et la
+philosophie; s'il ne les mêla pas, du moins il les rapprocha, et ses
+lecteurs purent les unir. Si Alcuin ne consomma pas encore cette union,
+il donna les moyens de l'essayer, et la doctrine mystique de Scot
+Érigène intéresse également la raison et la foi: c'est un christianisme
+alexandrin. Cependant la théologie chez ses successeurs resta éminemment
+dogmatique, jusqu'au temps où la dialectique pénétra davantage encore
+dans la philosophie. Ce fut dans la science comme une véritable
+révolution.
+
+Ce mouvement donna l'être à la théologie scolastique. L'origine en
+paraît d'abord obscure, malgré de savantes recherches et des conjectures
+diverses. A quelle date faut-il en rapporter la naissance? à quelles
+sources a-t-elle puisé? quels sont ceux qui l'ont découverte ou
+accréditée? Toutes ces questions curieuses paraîtront d'une solution
+moins difficile, grâce à ce que nous savons déjà de l'histoire de la
+philosophie. Le même esprit qui, dans la science humaine, avait produit
+la philosophie scolastique, a, passant dans la science sacrée, enfanté
+la théologie scolastique; on appelle ainsi l'aristotélisme du moyen
+âge, ou la dialectique telle que nous la connaissons, appliquée
+à l'enseignement du dogme: c'est la théologie rationnelle ou la
+philosophie religieuse de l'époque, c'est pour le temps enfin le
+christianisme selon la science[134].
+
+[Note 134: Cf. Ad, Tribbechovii _De Doctor. scholast_., ed. sec.,
+Jenæ, 1719. C. A. Heumanni præf., p. XIII, et c, t, ii, vi, p. 249 et
+seqq.--J. Fr. Buddei _Isagog. hist. theol_., Lips. 1727, t. 1, t. post.,
+c. 1, p. 352 et seqq. et passim.--Budd., _Observ. select._ xv, t. 1, p.
+175, 187, 194, etc.--Mabillon, _Traité des études monastiques_,
+part. ii, c. vi.--Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, part. ii,
+passim.--Riter, _Hist. de la Philos. chrét._, t. II de la trad.,
+passim.]
+
+Si l'on veut éclaircir les commencements de cette école théologique,
+dont le glorieux centre fut à Paris et qui se développait au XIIe
+siècle, il faut remonter bien plus haut que le moyen âge. Nous venons
+de dire que dès qu'il y a des livres chrétiens autres que les livres
+divins, et peut-être dans ceux-ci mêmes, au moins dans les Épîtres, on
+voit à la tradition de l'Évangile se mêler un élément philosophique. En
+pouvait-il être autrement? Les premiers Pères écrivent, ils sont donc à
+quelque degré des lettrés; leur éducation, si modeste qu'on la suppose,
+a laissé dans leur esprit des idées et des expressions originaires de
+la science des gentils. L'enseignement apostolique ne peut prendre une
+forme tant soit peu littéraire sans qu'aussitôt les souvenirs de la
+Grèce s'y viennent unir. Une religion, dès qu'elle se traite dans
+les livres, ressemble fort à un système de philosophie. Elle prend
+nécessairement l'esprit humain comme elle le trouve, la langue telle
+qu'elle est faite, la science au point où elle en est venue. Tous les
+Pères sont donc plus ou moins philosophes, même ceux qui n'en ont aucune
+envie; mais quelques-uns mettent du prix à l'être et font expressément
+à la philosophie une place dans la religion. Ce n'est pas encore la
+philosophie scolastique, ni même la philosophie péripatéticienne; ce qui
+domine, c'est l'esprit et quelquefois le langage de Platon. Le disciple
+de Socrate se retrouve dans ces disciples du Christ, et quelques
+lambeaux de la pourpre athénienne restent attachés, comme des ornements
+oubliés, à la robe de lin sans tache des catéchumènes; non que le dogme
+chrétien, comme on l'a prétendu, soit tout platonique, mais le dogme
+emprunte à l'Académie des idées de détail, des métaphores, des
+hypothèses, des explications théorétiques dont l'Écriture n'offre aucune
+trace et qui sont la part de la raison pure dans l'oeuvre de la foi.
+Aristote contribue pour peu de chose à ces développements additionnels
+de la science apostolique: de loin en loin, quelques termes d'école,
+quelques formes dialectiques, inséparables de toute discussion, viennent
+seulement attester que l'étude, ou du moins une teinture de sa logique
+était une condition nécessaire de la culture de l'esprit.
+
+Dès lors cependant la philosophie n'intervient pas dans la religion sans
+rencontrer de résistance, elle excite des ombrages, dea scrupules, des
+censures; tous les Pères s'en servent, mais aucun ne s'y fie d'une
+manière absolue, et si les uns la recherchent et l'aiment, les autres
+la fuient ou la repoussent. La crainte se mêle au goût même qu'elle
+inspire. Beaucoup se déclarent résolument contre elle et la proscrivent
+avec sévérité; d'autres, après l'avoir célébrée, recommandent de ne
+la suivre qu'avec prudence, les anathèmes de saint Paul contre _les
+surprises de la philosophie_, contre _la vaine tromperie de la science
+humaine_, semblent retentir encore aux oreilles des successeurs de
+l'apôtre; ils craignent d'être de ceux _qui s'égarent dans leurs propres
+raisonnements_; ils se croient toujours en présence de cette _gnose
+pseudonyme_ dont _les vides paroles et les antithèses profanes_ sont
+interdites à Timothée[135].
+
+[Note 135: Coloss II, 8.--Rom. I, 21.--I Tim. VI, 20.]
+
+Toutefois, dans les quatre premiers siècles surtout, plusieurs Pères,
+non les moindres par le génie, offrent quelques caractères de l'esprit
+philosophique. Justin, Athénagore, Clément, Origène, les trois premiers
+Grégoire, et plus tard Cyrille d'Alexandrie, ne cherchent point à fermer
+les yeux à la lumière de la science. Tel d'entre eux semble mettre sur
+la même ligne la raison et la foi, mais aucun ne s'annonce pour un
+disciple d'Aristote; un éclectisme flottant qui tend au platonisme se
+retrouve dans presque tous leurs écrits. Ils ne sont pas, quoi qu'on en
+ait dit, de purs alexandrins, mais ils sont vaguement animés de l'esprit
+qui inspire l'école d'Alexandrie. La dialectique, comme art de la
+réfutation, ne leur est pas étrangère, ils la regardent, d'après
+Platon, _comme un rempart_[136], et cependant d'autres écrivains
+sacrés s'élèvent dès lors contre les dangers et les témérités de la
+dialectique; les plus philosophes songent à s'en préserver. Saint Justin
+lui-même a soin de rappeler que la religion chrétienne est la
+seule philosophie solide et utile[137]. C'est la vraie et parfaite
+philosophie, dit saint Clément[138]. Grégoire le Thaumaturge et
+Grégoire de Nazianze redoutent les sciences curieuses et les subtiles
+contentions, déplorant le jour où l'art pervers d'Aristote s'est glissé
+dans l'Église[139]. L'éclectique saint Cyrille attaque ceux qui, n'ayant
+sur les lèvres que l'art du Stagyrite, font gloire de ses leçons et
+non de celles des divines Écritures[140]. Avant lui, Athénagore avait
+demandé avec hauteur si ceux qui résolvent les syllogismes, ceux qui
+expliquent l'équivoque et le synonyme, le sujet et le prédicat, avaient
+le coeur assez pur pour enseigner la charité et la béatitude[141].
+Grégoire de Nysse enfin, ce métaphysicien idéaliste, se vante d'ignorer
+les artifices des rhéteurs et de ne point diriger contre ses adversaires
+l'arme redoutable de la subtilité dialectique[142]. Moins engagés encore
+dans les liens de la philosophie et plus libres dans leur jugement,
+d'autres Pères éclatent avec plus de véhémence. Tertullien ne peut trop
+s'indigner contre cet art changeant de la controverse qui détruit tout
+ce qu'il édifie, contre cette sagesse athénienne _qui feint et interpole
+la vérité_, contre un christianisme stoïque, platonique ou dialectique;
+les philosophes sont à ses yeux les _patriarches de l'hérésie_, et sans
+prévoir combien son exclamation eût, mille ans plus tard, scandalisé
+l'Église, il s'écrie: «Misérable Aristote[143]!»
+
+[Note 136: [Grec: Ôsper trinkos] De Rep. VII.--Clem. Alex. Strom., 1
+et VI.--Nazians. _Orat_. xx.--Cicéron avait dit aussi en parlant des
+connaissances fondamentales de la raison: «Hæc omnia quasi sepimento
+aliquo vallabit a disserendi ratione.» _Legg._ I, 23.--Cf. Justin.,
+_Dialog. cum Tryph.,_ 2, 3, etc.--Clem. Alex., _id.,_ II et IV,
+passim.--Origen., _Philocal.,_ c. xiii.]
+
+[Note 137: _Dial. cum Tryph.,_ p. 225. Ed. paris.]
+
+[Note 138: _Strom.,_ II.]
+
+[Note 139: Greg. Thaum., _ap, Damasc. in eclog.,_ litt. A, tit. I.--Naz.
+_Or._ xxv.]
+
+[Note 140: Cyrill., _Catech_. VI, XXII.--Phot., _Thesaur._ II.]
+
+[Note 141: Athenag., _Apol. pro Christ_. XI.]
+
+[Note 142: Nyss., _Cont. Eunom_. II.]
+
+[Note 143: «Miserum Aristotelem.» _De praesc. haeret._, VII.--_Adv.
+Hermog._, VIII.]
+
+Ce fut même une doctrine reçue que les hérésies procédaient de l'esprit
+philosophique. Épiphane s'en prend à l'imitation d'Aristote de l'erreur
+d'Aetius[144]; celle des Agnoètes passe pour venir de Thémistius,
+dénoncé, comme une des gloires du péripatétisme; saint Basile, saint
+Augustin et deux Grégoire imputent à Eunomius une méthode syllogistique,
+_écho retentissant d'Aristote;_ Arius lui-même est accusé de
+dialectique. Enfin il a été écrit qu'il n'est pas d'hérésie dont Platon
+lui-même n'ait fourni l'assaisonnement[145].
+
+[Note 144: _Adv. haeres._ t. III, _haer._ LVI _vel_ LXXXVI, sec. 2.]
+
+[Note 145: Budd., _Obs. sel._ XV, t. 1, p. 180.--Basil., I,
+_Cont. Eunom._ V et IX.--Aug. _De Trin._ XV, XX.--Nyss., I _Cont.
+Eunom._--Tortul., _de Anim._, c. XXIII.--I, _Cont. Mart._, c. XIII.
+C'est l'opinion d'un théologien de grande érudition, le P. Petau,
+_Theol. dogm._, t. I, t. I, c. III, I, et t. II, t. I, c. i, 4, et c.
+III, 1.--Cf. Budd., _Isag._, lib. post. c. IV, p. 557 et 600, c. VI, p.
+918, c. VII, p. 1142.]
+
+Telles étaient les opinions des Pères, opinions qui dans leur
+incohérence nous montrent la philosophie constamment suspecte, au temps
+même où l'on s'en sert le plus, aux jours de gloire de l'Église grecque.
+On sait que c'est vers le milieu du Ve siècle que le christianisme,
+envisagé comme un corps de doctrine, reçut la forme générale que lui ont
+à peu près conservée les modernes. Nous relevons plus de saint Augustin
+que d'Origène, et l'Église latine, qui prit alors le dessus jusque dans
+la science, est naturellement la source et la règle du catholicisme
+romain. Le christianisme oriental fut toujours plus spéculatif, celui de
+l'Occident plus pratique. L'un tient plus d'une théorie sacrée, l'autre
+d'une politique religieuse. En toutes choses, même dans la foi, l'art
+est le lot de la Grèce; le partage de Rome, c'est le gouvernement.
+
+Au temps des Jérôme, des Ambroise, des Augustin, un principe fondamental
+est définitivement établi, c'est l'autorité de l'Église en matière
+de foi, c'est la subordination de la raison à la tradition, et de la
+science à l'autorité. A compter de ce moment surtout, la question
+essentielle ne doit plus être: Quelle est en soi la vérité? mais:
+Quel est de fait l'enseignement de l'Église? Aussi la philosophie
+semble-t-elle irrévocablement condamnée. Les hérétiques, dit Ambroise,
+abandonnent l'apôtre pour suivre Aristote; quant à nous, nous n'avons
+que faire de la philosophie, _nihil nobis cum philosophia_[146]. Elle
+est la troisième plaie de l'Égypte, fait-on dire à saint Jérôme, celle
+qui s'appelait _ciniphes_[147]. Mais c'est surtout dans le grand esprit
+de saint Augustin que la lutte de la philosophie et de la foi s'engage
+avec éclat et se termine par la défaite de la première. L'issue du
+combat paraît longtemps douteuse. Suivant les instants, les questions,
+les ouvrages, nous le voyons incertain pencher tour à tour de l'un on
+l'autre côté. Il aime la science, le raisonnement, les lettres antiques;
+son esprit est élevé, subtil, même un peu paradoxal; mais il ramène
+et immole tout à l'Église; et après avoir dit que si les sages de
+l'antiquité revenaient, ils auraient à changer peu de mots et peu
+d'idées pour devenir chrétiens, il finit par les accuser d'avoir retenu
+la vérité dans l'Iniquité, parce qu'ils ont philosophé sans médiateur.
+Nous verrons Abélard s'appuyer tour à tour, en sens divers, des
+contradictions de saint Augustin, qui croyait connaître Platon, et
+qui, n'ayant guère lu que Cicéron, était devenu, comme lui, _magnus
+opinator_[148]. Un scepticisme académique doit aboutir chez un chrétien
+au sacrifice de la philosophie.
+
+[Note 146: Ambros., _In psalm_. CXVII, serm. XI.--_De offic. minist._,
+I, XIII.--_Expos. in Luc._, V.]
+
+[Note 147: Hieronym., _In psalm_. CIV.--Aug., _Serm._ LXXXVII.]
+
+[Note 148: _De ver. relig._, IV--_Retract._, I, 1,4.--_De Trin._, XIII,
+XIX, 24.--_Confess._ III, IV et VII, XX.--_De Doct. Christ._, II, XI. et
+XVIII.
+
+Nous ne voyons pas poindre encore la théologie scolastique; c'est la
+philosophie en général qui succombe: le péripatétisme n'est pas seul en
+cause; le stoïcisme, avec sa logique aiguë et disputeuse, ne jouit
+pas d'un meilleur renom, et le platonisme est reconduit avec quelques
+louanges hors du giron de l'Église; d'autant qu'on ne le distinguait pas
+bien du néo-platonisme qui, tantôt par l'audace de sa polémique directe,
+tantôt par la séduction de ses dogmes élevés et de sa mysticité
+sublime, menaçait tout autrement le christianisme, et pouvait, s'il ne
+rencontrait une résistance énergique, lui débaucher ses plus grands
+génies.
+
+Durant les cinq premiers siècles, la part du péripatétisme se réduit
+communément à l'emploi de quelques formules isolées qui ont passé dans
+la circulation, à l'usage au moins implicite du syllogisme, ce qui n'est
+pas une opinion, mais une nécessité de la controverse et même de la
+raison, au maintien de la distinction de la matière et de la forme,
+distinction, au reste, commune à Platon et à son rival, enfin à
+l'application des catégories à toutes les questions qui concernent
+l'être. S'agit-il de la nature de Dieu ou de celle de l'âme, les
+catégories sont presque toujours rappelées et discutées; toutefois, du
+sein même de ces discussions, s'échappe presque toujours le principe que
+Dieu est hors de toutes les catégories[149].
+
+[Note 149: J. Launoy, _De var. Arist. fortuna_, c. II.---Ritter, Ouvr.
+cité, t. VI, c. III, p. 249, et t. VII, c. II, p. 516.]
+
+C'est plus tard que l'on voit décidément passer l'empire du côté du
+péripatétisme, mais alors la métaphysique décroît et cède la place à
+la logique; ce que les historiens de la philosophie appellent _le
+formalisme_, commence à prévaloir dans la science. Chez les païens, on a
+réconcilié Aristote et Platon; les controverses sur le fond des choses
+s'éteignent; on ne songe plus qu'à ordonner les idées, qu'à les exposer
+systématiquement. Chez les chrétiens, même tendance. De tout temps, et
+notamment en Asie, Aristote avait eu de dévoués commentateurs, mais la
+plupart en dehors du christianisme; il n'en est plus de même aux Ve et
+VIe siècles. On distingue parmi eux David d'Arménie, qui avait étudié
+sous les derniers néo-platoniciens. Déjà, au jugement de Ritter,
+l'esprit d'Aristote avait inspiré Némésius, de qui nous possédons un
+précieux ouvrage. Jean Philopon, surnommé _le Grammairien_, subit plus
+manifestement encore la même influence. Il avait été commentateur du
+prince des péripatéticiens avant d'écrire sur la théologie, et ses
+doctrines s'en ressentent, aussi bien que l'hérésie des trithéistes,
+qu'on peut rattacher à son nom[150]. C'est ainsi que nous sommes peu à
+peu conduits à voir naître et grandir, au VIIIe siècle, l'aristotélisme
+chrétien.
+
+[Note 150: Ritter, _ibid._, t. II, t. VII, c. i, p. 420, 424, 442 et
+457.]
+
+L'Arabe Mansur, que l'Église sanctifie sous le nom de Jean de Damas ou
+Damascène, est désigné comme le créateur de la théologie scolastique.
+Son ouvrage, du moins, en est le premier monument.
+
+Ce livre, intitulé _Source de la Science_, se compose de trois traités
+distincts[151]. Le premier est une dialectique ou une compilation fort
+claire de l'introduction de Porphyre et des Catégories d'Aristote avec
+une définition générale de la philosophie; le second, un exposé
+sommaire des diverses doctrines ou _hérésies_ de l'antiquité en matière
+religieuse, et le troisième, un grand traité _de la foi orthodoxe_ où
+les dogmes fondamentaux sont conçus et traduits dans la forme et
+la langue de la logique, avec une lucidité et une rigueur que les
+théologiens de l'Occident ont rarement égalées. L'ouvrage n'a peut-être
+pas une grande profondeur, ni une véritable originalité. Mais il est
+écrit avec une précision qui ne manque point d'élégance, et l'auteur
+y fait, avec une parfaite possession du langage scientifique,
+l'application de la dialectique au dogme. On ne saurait cependant lui
+donner pour disciples les premiers de nos scolastiques. Rien n'annonce
+qu'il leur fût connu. S'il est vrai que la troisième partie de son livre
+ait été, sous ce titre, _de orthodoxa Fide_, traduite on latin pour la
+première fois par ordre du pape Eugène III[152], ce ne fut qu'après la
+mort d'Abélard dont les écrits, nous le croyons du moins, ne mentionnent
+nulle part le nom de saint Jean Damascène. La théologie scolastique est
+donc née en dehors de l'influence de ce Père; il en a été le précurseur
+plutôt que le créateur; mais après qu'elle fut venue au monde, il a
+puissamment influé sur ses destinées; il est devenu une de ses autorités
+favorites, et on a regardé son traité comme le type du célèbre livre de
+Pierre Lombard. Aussi a-t-il partagé dans l'opinion du monde le sort des
+scolastiques. Exalté avec eux, avec eux déprimé, il a mérité que leurs
+grands adversaires calvinistes fissent un reproche à Melanchton de
+l'avoir imité, et que leur plus violent ennemi, Luther, dît de lui: «Il
+fait trop de philosophie, _nimium philosophatur_[153].»
+
+[Note 151: [Grec: Pêgê gnôsiôs], _Fons scientiæ_. Dans une dédicace au
+père Goeme, évêque de Maiuine, il dit qu'il a commencé par recueillir
+tout le meilleur des plus sages parmi les gentils c'est sa philosophie,
+objet du premier traité intitulé Dialectique. Le second, [Grec: Peri
+airestôn], n'est guère qu'un dénombrement de systèmes assez sec et fort
+peu exact pour la partie philosophique. Le troisième, [Grec: Ekdotis
+akrizês tês orthodoxês Pistiôs], est un ouvrage en quatre livres qui
+peut se lire encore avec fruit et même avec plaisir. On a accusé
+l'auteur de pélagianisme et de nouveauté dangereuse dans la phraséologie
+qu'il emploie. Baronius et Bellarmin ne l'approuvent pas en tout; les
+docteurs calvinistes le censurent sévèrement. Mais il ne me paraît
+Ouvertement dans l'erreur que touchant la procession du Saint-Esprit. Il
+se rapproche sur ce point du sentiment des Grecs. (S.P.N. Joan. Damasc.
+_Op._, ed. Lequien, 2 vol. in fol. Paris, 1712, t. 1, p. 7, 70, 123.)]
+
+[Note 152: Ritter, Ouvr. cité., _ibid._, p. 505. Eugène III devint
+pape en 1143. Un chroniqueur anglais, Bromton, porte la date de cette
+traduction au temps de Hugues et Richard de Saint-Victor, et aussitôt
+après il annonce la publication du livre de Pierre Lombard, qui en effet
+passe pour s'être modelé sur l'ouvrage de Jean de Damas. (Tribbech., _De
+Doci, schol.,_ c. vi, p. 280 et seqq.)]
+
+[Note 153: Budd. _Isay._, 1. post., c. i, p. 383, 386.]
+
+Après Jean de Damas, l'Église à laquelle il appartient devient stérile,
+et la théologie orthodoxe s'éteint dans l'Orient. Il est le dernier des
+Pères grecs et le premier des nominalistes chrétiens.
+
+En Occident, rien de brillant depuis saint Augustin. La littérature
+latine n'eut plus qu'un seul représentant de quelque renommée. C'est ce
+Boèce que nous avons tant cité. On le compte ordinairement parmi les
+chrétiens, et l'on inscrit son nom à la suite de la liste dès Pères. Le
+moyen âge le plaçait pour le moins au même rang qu'eux. Cependant
+la plupart des écrits de Boèce sont des versions d'Aristote, ou des
+commentaires sur ses livres; nulle part il ne s'y déclare chrétien, et
+dans son plus grand ouvrage, _la Consolation philosophique_, on
+peut rencontrer çà et là les sentiments, mais non les croyances de
+l'Évangile. Une tradition très-contestable réunit, il est vrai, à ses
+écrits authentiques quelques traités de théologie, et la mort que lui
+infligea Théodoric lui a valu, on peu s'en faut, les honneurs d'un
+martyr[154]; on montre même son tombeau dans une église de Pavie. Cette
+réputation bien on mal gagnée d'orthodoxie a consacré dans les âges
+suivants son autorité philosophique. La théologie a invoqué son
+témoignage en pleine sécurité de conscience, et nul n'a été plus
+fréquemment, plus hardiment cité dans les écoles cléricales. On peut
+dire qu'il termine avec Cassiodore la littérature latine de l'antiquité
+et commence belle du moyen âge. Il n'est pas le créateur de la
+scolastique, mais l'intermédiaire nécessaire entre les temps passés et
+les temps nouveaux.
+
+[Note 154: Ritter, Ouvr. cit., t. VII, c. II, p. 528.]
+
+Nous arrivons au moyen âge. La naissance de la théologie de la
+scolastique ne nous paraîtra plus un mystère, à nous qui avons vu naître
+sa philosophie. L'une et l'autre sont les produits naturels du sol de la
+Gaule. C'est en France que les deux éléments exotiques, le christianisme
+et la philosophie, se sont unis, et que le génie du moyen âge, croyant
+et subtil, enthousiaste et raisonneur, a recomposé cette science
+méthodique et dominatrice que le libre génie des Orientaux avait bien
+pu, comme tout le reste, découvrir en se jouant, mais à laquelle il ne
+se fût jamais enchaîné. Cette rénovation de la théologie date pour nous
+du XIe siècle.
+
+Les écrivains protestants[155] s'efforcent de la rattacher aux
+usurpations de Grégoire VII, à la codification des fausses décrétales, à
+l'établissement des ordres monastiques, enfin à toutes les choses qu'ils
+détestent comme elle. Ils veulent faire de la théologie scolastique un
+des abus de la cour de Rome, un des crimes de la politique pontificale.
+C'est une erreur. Cette théologie put s'unir aux institutions, se mêler
+aux événements, mais son histoire appartient surtout à l'histoire
+de l'esprit humain, dont elle fut l'oeuvre désintéressée et le
+développement spontané. La scolastique mérite son nom, elle vient des
+écoles; elle n'est point une combinaison de gouvernement, mais une phase
+de la science humaine, qui s'explique par des antécédents éminemment
+littéraires et académiques, et il était impossible qu'elle ne réagît pas
+tôt ou tard sur la théologie. Loin d'avoir été inventée pour le service
+de l'Église ou de la papauté, la théologie scolastique est devenue
+souvent suspecte à l'une et à l'autre, quoiqu'elle ait enfin réussi à
+s'en faire accepter, et ce n'est pas sans effort qu'elle a surmonté les
+défiances de la portion la plus gouvernementale du clergé. A la longue
+sans doute elle a dominé l'enseignement ecclésiastique, et c'est
+pourquoi elle est devenue avec le temps la forme et l'auxiliaire de
+cette autorité en matière de pensée, contre laquelle devait se soulever
+un jour, à des titres divers, l'esprit d'examen sous le nom de
+réformation ou de philosophie.
+
+[Note 155: Buddée, Tribbechovius, Heumann, etc.]
+
+Mais au début, ceux qui l'avaient introduite dans le monde savant
+étaient, nous l'avons vu» des novateurs. Quelques auteurs veulent que le
+premier d'entre eux ait été Lanfrano de Pavie, archevêque de Canterbery,
+ou saint Anselme, son successeur; d'autres ne placent cette origine
+qu'au temps de Pierre Lombard, ou descendent jusqu'au temps d'Alexandre
+de Hales. Une opinion intermédiaire fait dater de Roscelin la
+philosophie scolastique, et d'Abélard la théologie[156]. «C'est depuis
+Abélard,» dit le docte abbé Trithème, qui certes n'entend pas lui donner
+un éloge, «que la philosophie séculière a commencé de souiller la
+théologie sacrée par son inutile curiosité[157].»
+
+[Note 156: Tribbechovius, _De Doctor. scholast.,_ c. vi.--Heumann, _In
+præf. ejusd.,_ p. xiii et seqq.--Jac. Thomasius, _Vit. Abæl.,_ sec. 64,
+etc. _Theol. schol. init.; Hist. Sap.,_ t. III, sec.6l, etc.--Mabillon,
+_Des étud. monast.,_ part. II, c. vi.]
+
+[Note 157: Trithem., _De script. eccles.,_ c. cccxci.]
+
+Suivant Mabillon, le premier pas avait été la composition des sommes
+de théologie, c'est-à-dire des résumés ou compilations systématiques;
+Vincent de Lerins, Isidore de Séville, saint Jean de Damas, un évêque de
+Saragosse au VIIe siècle, nommé Tayon, avaient donné cet exemple[158].
+Mais les controverses de la fin du XIe siècle sont, à mon avis, le
+véritable foyer où la scolastique a pris feu. Bérenger de Tours força
+Lanfrane à la dialectique; toutefois le saint évêque l'employa comme à
+regret, et quoiqu'il ait l'air et se vante même de la bien connaître, il
+prend soin d'en déguiser les formes sacramentelles, craignant, dit-il,
+de montrer plus de confiance dans l'art que dans la Vérité et l'autorité
+des Pères[159]. Son ouvrage, en effet, n'a rien de technique; la
+discussion n'y est pas régulière, non plus qu'approfondie, et bien qu'on
+ait donné à l'auteur le titre de premier dialecticien des Gaules[160],
+nous ne pouvons voir en lui le fondateur de la théologie scolastique.
+
+[Note 158: Mabillon, Ouvr. cit., _ibid._--Cf. Budd., _Isag.,_ t. post.,
+c. i, p. 367.]
+
+[Note 159: _Adv. Berelly. tar._, c. VII, p. 236. B. Lanfr., _Op. omn._,
+Paris, 1648.--Cf. Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, p. 713-727.]
+
+[Note 160: D. Ceiller, _Hist. gén. des aut. sacr. Et prof._, t. XXI, p.
+34.]
+
+Saint Anselme, quoiqu'il ait surtout le génie d'un métaphysien, saint
+Anselme, si supérieur à Lanfranc, tout en exposant avec une élévation et
+une profondeur singulières les principes d'une théodicée platonique et
+chrétienne, ne rejeta point l'argumentation logique; dans ses luttes
+avec Roscelin et d'autres sectaires, il réduisit souvent la théologie
+a une controverse en forme. Mais il ne fut guère qu'un écrivain, il
+n'enseigna point une méthode, il n'eut point d'école.
+
+Alors cependant la science fit évidemment un grand effort, sinon
+un grand progrès, et, se concentrant presque tout entière dans la
+dialectique, elle acquit un surcroît de vogue et de puissance. Tout
+aussitôt elle alla chercher là théologie ou la théologie vint la
+prendre, toutes deux s'attachant à se soutenir et à se compléter
+mutuellement, toutes deux travaillant bientôt à se mutuellement dominer;
+et soudain ce commerce, cet échange entre les deux études fit éclore,
+avec de nouvelles questions, avec des théories nouvelles qui semblaient
+enrichir l'une et l'autre, des occasions de divergence et de conflit.
+Tandis que la dialectique venait armer la théologie, qui prétendait
+la protéger, celle-ci entrait sans cesse en défiance de son exigeante
+auxiliaire, et démêlant en elle une indépendance cachée, elle craignait
+le sort des monarques asservis ou effacés par leur ministre: elle
+croyait voir un maître du palais s'asseoir près du trône d'un roi
+fainéant[161].
+
+[Note 161: La création de la théologie moderne ou la transformation de
+la religion en une science abstraite et bientôt scolastique, est exposée
+avec autant d'instruction que de sagacité dans un ouvrage remarquable,
+intitulé _The scholastic philosophy considered in its relation to
+christian theology._ L'auteur, M. Hampden, professeur royal de théologie
+à l'université d'Oxford, nous a souvent instruit et guidé, et son livre
+mériterait d'être traduit. (1 vol. in--8°, 2° éd. Londres, 1837.)]
+
+Il n'est donc pas douteux que les hérésies de Bérenger et de Roscelin
+n'eussent excité des débats favorables aux progrès généraux de l'esprit
+dialectique. Le danger, pour le dogme, de l'introduction de certaines
+doctrines dans la science, avait déterminé les uns à modifier ces
+doctrines pour les rendre innocentes et compatibles avec l'enseignement
+de l'Église, les autres à s'instruire plus à fond des ressources de la
+logique, pour en repousser plus facilement les attaques et en assurer
+le concours à l'orthodoxie. On connaît très-imparfaitement les systèmes
+d'Anselme de Laon, de Guillaume de Champeaux, de Bernard de Chartres,
+mais sans nul doute chacun d'eux a travaillé dans son genre à rendre
+la théologie plus scientifique: Anselme discutait les textes, Bernard
+platonisait, Guillaume, grand logicien, raisonnait sur les termes du
+dogme et les passait au crible de la dialectique; on a dit que le
+premier il avait rendu la théologie contentieuse[162].
+
+[Note 162: _Hist. litt. de la France_, t. X, p. 308.--_J. Saresb. _., t.
+III, c. ix.]
+
+Mais aucun n'a brillé dans l'école d'autant d'éclat qu'Abélard; nul n'a
+porté dans les discussions argutieuses de la dialectique une subtilité
+plus facile, une lucidité plus éblouissante. Il passait pour avoir une
+intelligence particulière des secrets d'Aristote, et en même temps il
+s'attachait à rendre son art accessible et populaire. Lors donc que,
+vainqueur de Guillaume de Champeaux, il entra dans la théologie, ce fut
+comme la science en personne qui venait trouver la foi; ce fut la raison
+qui tendait la main au dogme, et l'on put croire, au gré des préventions
+diverses, que la vérité chrétienne rencontrait son défenseur ou son
+conquérant le plus redoutable. Peut-être les deux opinions étaient-elles
+plausibles, il y avait en lui de quoi répondre à bien des espérances
+et justifier bien des craintes. Il venait, en effet, et il l'a dit,
+je crois, avec une entière sincérité, il venait façonner la foi à la
+dialectique et la prémunir contre la dialectique même. Nous le verrons
+soutenir en même temps que les chrétiens n'ont pas d'appuis plus fermes
+ni de plus dangereux ennemis que les philosophes, et tout ensemble
+attaquer l'abus que l'hérésie fait de la logique, et les dédains que
+l'orthodoxie lui témoigne. Ce fut donc sciemment et explicitement qu'il
+se posa en conciliateur et presque en arbitre, tour à tour exigeant
+comme un critique et docile comme un fidèle, et qu'il s'efforça de
+réaliser en lui-même ce personnage éclectique, le chrétien rationaliste.
+
+Contre lui s'élevèrent bientôt tontes les accusations que la philosophie
+a coutume d'exciter. Elles ont poursuivi sa mémoire. Nous pourrions
+multiplier les citations, et l'on verrait, à partir d'Abélard, la
+théologie scolastique continuer sa route et ses succès au milieu des
+plaintes et quelquefois des malédictions d'une partie de l'Église,
+jusqu'au jour où c'est la raison aussi qui réclame et ose attaquer
+Aristote lui-même à travers Occam, saint Thomas, Scot, Albert le Grand,
+Averroès, Abélard; mais restons au XIIe siècle. Alors, ce qui devait un
+jour devenir un préjugé paraissait une nouveauté, et la témérité était
+du côté des scolastiques. Malgré leur soumission au dogme et à l'Église
+en général le caractère philosophique dominait en eux, et l'expression
+de théologie scolastique équivalait, dans le langage du temps, à celle
+de philosophie de la théologie. C'est avec ces idées qu'il faut se
+représenter Abélard, et que son siècle l'a considéré. L'opinion commune
+du clergé sur son compte est celle de Baronius[163]: «Pierre Abélard a
+soumis les Écritures aux philosophes, principalement à Aristote, et
+il traite les Pères d'ignorants qui ne prouvaient rien de ce qu'ils
+disaient.»
+
+[Note 163: Tribbech., Ouvr. cit., c. v, p. 220 et suiv.--Budd., _Isag_.,
+lib. post., c. VII, p. 1126, etc.]
+
+On a vu, en effet, comment il gouvernait la dialectique. Son procédé
+dans les questions épineuses était d'exposer les diverses opinions, et
+de les soumettre à un examen analytique, sous le double contrôle du
+raisonnement et de l'autorité. Toutes les citations que la lecture avait
+pu lui fournir, étaient passées en revue, discutées, interprétées; puis
+il produisait son avis, en le raccordant à son tour avec ces citations
+mêmes, qu'il parvenait à ramener subtilement à une apparence d'unité.
+Cette méthode exigeait une connaissance détaillée, tant des doctrines
+des auteurs que des passages de leurs écrits qui pouvaient être invoqués
+pour ou contre telle ou telle solution. Ces solutions, soutenues
+en thèse, ou favorisées en passant par des propositions isolées,
+s'appelaient des sentences, _sententiæ_. L'art de la controverse étant
+d'opposer les autorités aux autorités, et de déconcerter une proposition
+par une citation imprévue, tout esprit qui voulait briller dans cette
+sorte d'escrime, devait se faire un arsenal complet de toutes les armes
+dont il pouvait avoir à diriger ou à repousser les coups; et c'est
+pour cela que des recueils de citations étaient indispensables aux
+philosophes de l'école, afin que la soudaineté de leurs objections fût
+égale à l'à-propos de leurs réponses.
+
+Ce fut donc un titre assez commun parmi les écrits du temps que celui de
+livre des sentences, _liber sententiarum_; et le plus célèbre recueil
+qui ait porté ce nom, est le manuel théologique de Pierre Lombard, qui
+fut évêque de Paris sept ans après la mort d'Abélard. Ce livre exerça
+pendant plusieurs siècles une grande autorité: il devint la base de
+renseignement théologique dans l'Université de Paris, et l'on cite
+ordinairement le docte prélat comme le chef et le fondateur de cette
+école de théologiens appelés les docteurs sententiaires (_doctores
+sententiarii_), par opposition à ceux qui portent le nom de docteurs
+bibliques (_biblici_). Ce fut une école nouvelle, plus savante, plus
+logique, plus aristotélique que l'école ancienne qui, discutant moins,
+approfondissait moins peut-être, mais aussi ne provoquait ni le doute ni
+la dispute, et qui, fidèle à son enseignement synthétique, voyait avec
+inquiétude une éristique toute profane envahir le domaine entier de la
+science sacrée[164].
+
+[Note 164: Moshem., Secul. XII, pars II, c. III, sec. 8.]
+
+Il y eut donc, au XIIe siècle, deux théologies, l'une biblique dont
+Hildebert, évêque du Mans, était, dit-on, la lumière, et à laquelle on
+peut rattacher Guillaume de Saint-Thierry, Gautier de Mortagne, Hugues
+et Richard de Saint-Victor, et que dut aimer et protéger saint Bernard;
+l'autre que Guillaume de Champeaux avait contribué à former, sans
+prévoir que, bientôt dépassé, il serait lui-même effrayé des
+conséquences de son oeuvre, et verrait le sein de la science déchiré par
+ses enfants. Les théologiens de cette nuance sont désignés aussi par
+le nom de _theoretici_, parce qu'ils se consacraient aux recherches
+spéculatives et aux controverses dogmatiques, tandis que les premiers,
+qu'on a nommés _practici_, s'adonnaient surtout à la propagation de
+la foi et à la prédication. La théologie des uns fut la théologie
+scolastique par excellence, et celle des autres, la théologie mystique.
+C'est la première qui fait le plus de bruit dans l'histoire, c'est
+celle-là dont on a donné Pierre Lombard pour le créateur, parce que nul
+avant lui ne l'avait enseignée avec la même autorité. Le premier il la
+professa publiquement, c'est-à-dire avec un caractère officiel dans
+l'Académie de Paris. Abélard, qui avant lui l'avait inaugurée au même
+lieu, vit toujours contester son titre de professeur. Son enseignement,
+surtout son enseignement théologique, de fait si accrédité, en réalité
+si puissant, paraît n'avoir jamais été qu'un enseignement privé[165].
+Dans l'ordre de l'intelligence, il fut bien le fondateur de l'école, il
+n'en fut pas l'organisateur. Il donna l'esprit aux institutions qui ne
+furent pas son ouvrage. Les libérateurs ne gouvernent pas.
+
+[Note 165: Duboulai, _Hist. Univ. par._, t. II, p. 4l et seq.--Heumann,
+_Tribbech., proef_., p, XIV-XVII.]
+
+Cette méthode sententiaire, à laquelle l'évêque Pierre Lombard vint
+prêter postérieurement l'influence de sa dignité, je n'hésite point à en
+regarder Abélard comme le créateur véritable; ce fut lui qui donna à la
+philosophie sacrée sa puissante impulsion, et tout ce qui en France et
+surtout dans les académies de Paris propagea ou suivit de près ou de
+loin le mouvement scientifique et rationnel de la théologie, a selon
+moi procédé de l'enseignement d'Abélard. En lui se retrouvent tous les
+caractères de l'esprit philosophique de Paris, soit lorsqu'il s'élance,
+soit lorsqu'il s'arrête, dans sa réserve comme dans sa témérité. Car ce
+maître fut tout ensemble modéré et hardi, il eut toutes les tendances et
+voulut servir toutes les causes. Mais le dogme absolu, la foi implicite
+n'avaient pas besoin de son secours, et se maintenaient avant lui; ce
+qu'il eut donc de plus nouveau et de plus saillant, ce fut l'esprit
+raisonneur, l'esprit d'examen. C'est encore ce côté de son génie et de
+son système que l'on signale en lui; et quoiqu'il n'ait eu garde de se
+porter aux dernières extrémités, il a encouragé par son exemple et son
+impulsion le rationalisme à tous les degrés [166].
+
+[Note 166: «Abélard,» dit M. l'abbé Ratisbonne, «posa le principe du
+rationalisme qui dans son premier développement exerça sur la foule
+passionnée l'espèce de fascination que le protestantisme produisit trois
+siècles plus tard, et que le libéralisme a renouvelé de nos jours
+avec un succès non moins éclatant.» (_Hist. de S. Bernard_, t. II, c.
+XXVIII.)]
+
+C'est à l'influence d'Abélard qu'on peut rattacher les noms qui
+illustrent la première période de la scolastique; la seconde commence
+avec Albert le Grand[167]. Mais Robert Pulleyn, Gilbert de la Porrée,
+Amaury de Chartres, Pierre Comestor, Jean de Salisbury, Othon de
+Frisingen, Alexandre de Hales, Pierre Helie, Adam du Petit-Pont, et tant
+d'autres, continuateurs ou adversaires d'Abélard, lui doivent peut-être
+leur rang dans l'histoire de l'esprit humain. Nul d'ailleurs ne paraît
+lui avoir de plus grandes obligations que Pierre Lombard. Pierre
+Lombard, c'est Abélard parvenu; c'est Abélard évêque, investi de
+l'autorité, dépositaire des grands intérêts de l'unité ecclésiastique,
+calmé et contenu par les devoirs de sa charge, rendu timide par la
+responsabilité, un peu énervé par une ambition satisfaite, mais
+instituant cependant l'esprit de son école dans la chaire épiscopale et
+donnant à la théologie, pour charte octroyée, le _Livre des Sentences_.
+Abélard n'a point écrit de livre de ce nom, quoiqu'un des siens l'ait pu
+mériter; mais il a été le maître du _Maître des Sentences_. C'est une
+tradition que Pierre Lombard avait été son élève et disait que le _Sic
+et Non_ était son bréviaire[168].
+
+[Note 167: Cette division est généralement reçue. Brucker, _Hist.
+crit._, t. III, p. 731.]
+
+[Note 168: Mag. J. Cornubius, _Eulogium, Thes. nov. anecd._, t. V, p.
+1066.--_Ab. Op._, in not., p. 1159.]
+
+_Sic et Non_, le oui et le non, tel est en effet le titre remarquable
+d'un ouvrage important dans la série des écrits théologiques d'Abélard.
+Il ne faut pas, sur la foi du titre, y chercher la thèse du pyrrhonisme;
+ça ne sont point les _Hypotyposes_ d'un Sextus Empiricus chrétien.
+L'ouvrage peut bien suggérer le doute, il n'a pas été fait pour
+l'établir: mais le titre seul devait à bon droit alarmer les vigilants
+défenseurs de l'intégrité de la foi catholique. Si jamais Abélard
+a publié cet écrit, il n'a pu le faire sans danger pour l'unité de
+croyance, sans danger pour lui-même. Il suffisait, au reste, qu'on sût
+que l'ouvrage existait, c'était assez pour compromettre l'auteur. Plus
+inconnu, le livre en était plus suspect; les dénonciateurs d'Abélard au
+concile n'en parlent qu'avec effroi, et jusqu'à l'époque où le texte
+même est enfin sorti des ténèbres, la postérité même a dû supposer qu'il
+contenait le mystère de l'incrédulité cachée d'un philosophe hypocrite.
+
+Il n'en est rien. M. Cousin a enfin retrouvé ce livre célèbre et ignoré,
+et nous lui en devons la publication[169].
+
+[Note 169: _Ouvr. inéd. Petri Abaelardi Sic et Non_, p. 3-163. Le titre
+de cet ouvrage, mentionné dans la lettre de Guillaume de Saint-Thierry,
+était tout ce qu'on en connaissait. Les bénédictins, éditeurs du
+_Thésaurus anecdotorum_ et du _Spicilegium_, disaient seulement qu'ils
+avaient cet écrit à leur disposition, et que c'était un tissu de
+contradictions. M. Cousin l'a publié en 1836 sur deux manuscrits, l'un
+de la bibliothèque d'Avranches, l'autre de celle de Tours. (Introd., p.
+CLXXXVI.)]
+
+Pour en apprécier la pensée, c'est assez d'en lire le prologue. L'auteur
+y remarque que, dans cette foule de phrases qui remplissent les écrits
+des saints, quelques propositions diffèrent et même se combattent.
+Cependant, ajoute-t-il aussitôt, il ne faut pas juger témérairement ceux
+qui doivent juger le monde. Au lieu de les soupçonner d'erreur, nous
+devons nous défier de notre infirmité d'esprit. «La grâce doit plutôt
+nous manquer pour les comprendre qu'elle ne leur a manqué pour écrire.»
+Leur langage est parfois inusité, le sens des mots varie, chacun parle
+sa langue, et comme l'uniformité est, au dire de Cicéron, mère de la
+satiété, on ne doit pas présenter toutes choses dans la nudité de
+l'expression vulgaire.
+
+Mais d'un autre côté, il faut se rappeler qu'on attribue aux saints
+beaucoup d'apocryphes, et que même dans les écrits authentiques, et
+jusque dans les divins testaments, des passages ont été altérés par les
+copistes; c'est ainsi que l'Évangile de saint Mathieu cite Isaïe pour
+Asaph, et Jérémie pour Zacharie[170]. C'est ainsi que Marc dit que le
+Seigneur fut crucifié à la troisième heure, et Jean et Mathieu à la
+sixième[171].
+
+[Note 170: Il n'y a point Isaïe dans saint Mathieu au passage indiqué
+(xii, 35), mais seulement _le prophète_, et comme il s'agit d'un renvoi
+à un psaume, cette désignation indique suffisamment David le roi
+prophète. C'est le psaume qui a pour titre: _Intellectus Asaph._ (Ps,
+77.) Quant à Jérémie, cité pour Zacharie, l'erreur existe (Math. xxvii,
+9).]
+
+[Note 171: Cette diversité existe également (Marc, xv, 25.--Math. xxvii,
+45.--Jean, xix, 14.)]
+
+Il faut bien penser aussi, lorsqu'un passage nous surprend dans un des
+écrivains sacrés, qu'il leur est arrivé de se rétracter, ainsi que l'a
+fait saint Augustin, ou de poser comme question ou conjecture ce qui
+nous semble une affirmation; ou bien enfin de rapporter, sans les
+adopter, les opinions des autres à titre de documents. Il se peut aussi
+qu'ils imitent l'Écriture, laquelle se conforme souvent aux idées
+communes ou aux apparences extérieures. Joseph est appelé, dans
+l'Évangile le père de Jésus-Christ[172], et l'on dit tous les jours que
+le soleil est chaud ou qu'il ne l'est pas, que le ciel est étoile ou
+qu'il ne l'est pas, quoiqu'il ne survienne aucun changement dans
+l'état réel du ciel et du soleil. On dit encore qu'un coffre est vide,
+quoiqu'il n'y ait pas de lieu qui soit vide ou qui ne soit rempli d'air.
+Les philosophes eux-mêmes font des concessions à l'apparence. Il y en a
+de telles dans Boèce.
+
+[Note 172: Luc, II, 48.]
+
+Lors donc qu'on trouve des variations ou des contradictions dans les
+Pères, on doit attentivement rechercher quelles ont pu Être les causes
+de ces divergences, et tenir compte des temps, des circonstances et des
+intentions. D'ailleurs, en rapprochant soigneusement les différents sens
+d'un même mot dans les différentes autorités, on arrivera facilement à
+la solution de la difficulté. Mais lorsqu'enfin la contradiction est
+trop manifeste, il faut comparer les autorités et choisir. Ainsi, par
+exemple, il est admis que les prophètes n'ont pas eu a tous les moments
+le don de prophétie, saint Pierre lui-même s'est trompé au sujet de
+certains rites de l'ancienne loi, et il a été publiquement repris par
+saint Paul. Saint Paul se trompe à son tour, quand il annonce dans son
+Épître aux Romains qu'il se rendra par Rome en Espagne[173]. Mais il ne
+faut pas traiter de mensonges les faussetés qui peuvent se rencontrer
+dans les écrivains ecclésiastiques; le mensonge implique l'intention de
+tromper, «et le Seigneur qui sonde les reins et les coeurs, sait tout
+peser, en considérant non ce qu'on fait, mais dans quel esprit on
+le fait.» Seulement on peut supposer l'erreur, et «il faut lire les
+docteur, non avec la nécessité de croire, mais avec la liberté de
+juger.»
+
+[Note 173: Rom. XV, 28. On ne voit pas en effet dans les Actes ni dans
+aucun récit que saint Paul soit allé en Espagne.]
+
+Faites une distinction entre l'autorité canonique de l'Ancien ou du
+Nouveau Testament et celle des livres postérieurs. Si dans l'Écriture
+quelque chose vous semble absurde, n'accusez que le copiste ou
+vous-même; ce serait hérésie que de supposer rien de plus. Mais dans
+les livres qui sont venus après, il n'en est pas ainsi: saint Jérôme
+ne semblé commander une confiance absolue que pour les opuscules de
+Cyprien, ceux d'Athanase et le livre d'Hilaire[174]; quant aux autres,
+il veut qu'on les lise en les jugeant. C'est le cas du verset: _Omnia
+probate, quod bonum est tenete._ (I Thess., V, 24.)
+
+[Note 174: Dans une lettre pour l'éducation d'une jeune fille, il dit
+en effet qu'elle peut lire avec confiance _Cypriani opuscula, Athanasii
+epistolas et Hilarii libros_. En citant, Abélard répète _opuscula_ pour
+Athanase, et met _librum_ au lieu de _libros_. (_Sic et Non_, p. 15.--S.
+Hieronym. _Op_., t. IV, op. LVII, _ad Loetam_.)]
+
+«Après ces observations préalables, je veux accomplir mon projet et
+recueillir les diverses maximes des saints Pères qui s'offriront à ma
+mémoire et qui entraîneront avec elles quelque question, par suite de
+la dissonance qu'elles paraîtront présenter. Elles exciteront de jeunes
+lecteurs à s'exercer plus spécialement à la recherche de la Vérité, et
+les rendront plus pénétrants par l'inquisition. L'inquisition est en
+effet la première clef de la science[175], c'est a l'interrogation
+assidûment ou fréquemment pratiquée que le plus perspicace des
+philosophes, Aristote, demande que tout esprit studieux s'attache avec
+passion, quand il dit, en parlant de la Catégorie de la relation:
+_Peut-être est-il difficile de s'exprimer avec confiance sur de telles
+choses, à moins qu'on ne les ait retraitées souvent. Le doute sur
+chacune a d'elles ne sera pas inutiles_[176]. C'est par le doute, en
+effet, que nous arrivons à l'inquisition, et par l'inquisition que nous
+atteignons la vérité, suivant cette parole de la vérité même: _Cherchez
+et vous trouverez, frapper et l'on vous ouvrira_. Et pour nous donner
+la leçon morale de son propre exemple, celui qui fut cette même vérité
+voulut, vers la douzième année de son âge, s'asseoir au milieu des
+docteurs et les interroger, nous montrant ainsi par l'interrogation
+l'image d'un disciple qui questionne plutôt que celle d'un maître qui
+enseigne, lui cependant, ce Dieu en qui est la pleine et parfaite
+sagesse.
+
+[Note 175: «Haed quippe prima (Inquisitio) sapientiae clavis
+dellaitur... Dubiando ad inquisitionem veritus, inquirendo veritatem
+perciptimus.» (P. 16.)Ces paroles remarquables rappellent celles
+de Cyrille: [Grec: Archê mathêseôs xêtêsis, kai riza tês epi tisin
+ôgnodumenois suniseôs ê peri autôn epaporêsis.] (_Comm. in Johan, ev._,
+I. II, c. iv, p. 180. S. Cyrill. _Op._, t. IV, Parls, 1638.)]
+
+[Note 176: Categ. VII. «Dubitare autem de singulis non erit inutile.»
+Ainsi est citée la version de Boèce, ou il y a _dubitasse_ et non
+_dubitare_ (p. 172). M.B. Saint-Hilaire traduit «Il n'est pas inutile
+d'avoir discuté chacune de ces questions» (T. 1, p. 93.) Le mot du texte
+est [Grec: diêporêkenai].]
+
+«Lorsque d'ailleurs quelques paroles des Écritures sont produites, elles
+ne font que mieux exciter le lecteur et l'attirer à la recherche de la
+vérité, suivant que l'écrit est recommandé par une autorité plus grande.
+C'est pourquoi nous avons soumis cet ouvrage, où sont compilées en un
+seul volume les maximes des saints, à la règle décrétée par le pape
+Gélase concernant les livres authentiques, ayant eu soin de n'y rien
+citer des apocryphes.... Ici commencent les sentences recueillies dans
+les divines Écritures[177], et qui paraissent se contrarier. C'est à
+raison de cette contrariété que cette compilation de sentences est
+appelée _Le Oui et le Non (Sic et Non)_.»
+
+[Note 177: «Sententiae ex divinis scripturis collectae.» _Les divines
+écritures_ ne signifient pas ici ce que ces mots signifieraient
+aujourd'hui, l'Ancien et le Nouveau Testament, mais les livres saints et
+les Pères. _Divin_ Exprimait alors le sacré par opposition au profane.
+La science _divine_ voulait dire, comme en anglais _divinity_, la
+théologie. Les _écritures_ désignaient aussi les _écrits_, et non
+l'Écriture sainte. Tout ce qui était anciennement écrit était une
+autorité, Cicéron, Virgile, Macrobe, etc; l'Écriture sainte s'appelait
+_divina pagina_.]
+
+Et ce qui suit n'est qu'un recueil de nombreuses citations énonçant le
+pour et le contre, et distribuées en cent cinquante-sept questions
+d'une importance fort inégale. Naturellement la première est celle que
+l'existence du livre donnait pour résolue dans l'esprit de
+l'auteur: _Qu'il faut fonder la foi sur des raisons humaines, et le
+contraire_[178]. Si Abélard n'eût pas été décidé pour l'affirmative,
+aurait-il jamais écrit son ouvrage?
+
+[Note 178: «Quod tides humanis rationibus sit adstruenda, et contra.»
+(I, p. 17.) C'est à peu près la question de saint Thomas: «Utrum sacra
+doctrina sit argumentativa.» (_Summ. Theol._, pars I, qu. i, a. 8.)]
+
+La collection de passages qu'il a placés ici en regard les uns des
+autres est encore précieuse aujourd'hui; elle atteste une lecture assez
+considérable et plus d'instruction qu'on ne croirait dans les
+lettres sacrées. Elle serait utile comme spécimen du catalogue de la
+bibliothèque ecclésiastique des savants de Paris au XIIe siècle, quoique
+je soupçonne que plusieurs passages sont pris dans les auteurs, non qui
+les ont écrits, mais qui les ont cités, et notamment dans saint Jérôme
+et saint Augustin[179].
+
+[Note 179: Voici la liste par ordre chronologique des auteurs chrétiens
+cités dans le _Sic et Non_: Origène, Cyprien, Eusèbe, Hilaire, Prudence,
+Athanase, Éphrem, Ambroise, Jean Chrysostôme, Jérôme, Augustin, Léon,
+pape, Prosper, Maxime, évêque de Turin, Gennade, prêtre de Marseille qui
+Écrivait vers la fin du Ve siècle, Hormisdas, pape, Boèce, Grégoire le
+Grand, Isidore de Séville, Bède, Ambroise Autpert, abbé de Saint-Vincent
+près Bénévent, auteur au VIIIe siècle d'un commentaire sur l'Apocalypse,
+Haimon, évêque d'Halberstadt en 841, et qui a commenté les Écritures et
+rédigé un abrégé de l'histoire de l'Église, Nicolas Ier, pape, et Remi,
+moine de Saint-Germain l'Auxerrois, qui enseignait la dialectique à
+Paris au commencement du Xe siècle, et qui a commenté les psaumes.
+On peut soupçonner que ce qui est cité des Pères grecs, notamment
+d'Origène, de saint Éphrem, et de saint Jean Chrysostôme, vient de
+seconde main. Abélard pouvait avoir une traduction d'Eusèbe, et quant à
+saint Athanase, il ne cite, je crois, que le Symbole, et un traité de la
+Trinité, qui n'existe qu'en latin, et qui lui a été faussement attribué.
+(S. Athan. Op., _de Trin. lib._, VIII, t. II, p. 602, Paris, 1699.) Il y
+a aussi quelques rares citations des païens, savoir Aristote, Cicéron,
+Sénèque et Macrobe.]
+
+Cet ouvrage fut apparemment une des premières compositions théologiques
+d'Abélard; il doit être antérieur au concile de Soissons, et sans doute
+il l'écrivit ou le commença à l'époque où, délaissant Anselme de Laon,
+il s'érigea définitivement en professeur de théologie. C'est, comme
+l'a dit très-bien M. Cousin, «la table des matières de ses traités
+dogmatiques de théologie et de morale[180].» Mais il peut avoir été
+terminé beaucoup plus tard, et par sa nature c'était un recueil qui
+pouvait n'être jamais achevé; aussi est-il permis de douter qu'il ait
+jamais été réellement publié. Guillaume de Saint-Thierry dit qu'on le
+tenait caché[181]. Il pouvait être connu des disciples d'Abélard, il
+avait dû leur être communiqué, et son existence était ainsi devenue
+publique, sans qu'il en fût de même de son contenu. Une telle
+composition n'en devait paraître que plus suspecte, et je ne m'étonne
+pas que l'abbé de Saint-Thierry, en dénonçant Abélard, rapporte des
+passages de ses autres écrits théologiques et cite seulement comme
+monstrueux le titre du _Sic et Non_[182]. C'était attacher à toute la
+doctrine d'Abélard l'étiquette du scepticisme religieux.
+
+[Note 180: _Introd._, p. CLXXXIX.]
+
+[Note 181: «Nec etiam quæsita inveniuntur.» (Guill. S. Theod., _ad
+Gaufr. et Bern. Epist., Bibl. cist._, t. IV, p. 113.)]
+
+[Note 182: «_Sic et Non, Scito te ipsum_ et alia quædam, de quibus timeo
+ne sicut monstruosi sunt nominis sic etiam sint monstruosi dogmatis.»
+(_Id., ibid._)]
+
+Cependant un tel soupçon était injuste. L'esprit d'examen, on le dit du
+moins, peut conduire au scepticisme, mais il n'est pas le scepticisme,
+et il n'y conduit pas toujours. Abélard était chrétien; il a pu tomber
+dans l'erreur, mais non dans le doute, et s'il a, par ses raisonnements,
+altéré la foi, jamais il n'a prétendu l'affaiblir. Il se défiait
+d'autant moins de sa méthode, il la jugeait d'autant moins dangereuse
+pour les convictions catholiques, qu'elle avait affermi les siennes, et
+qu'en rendant sa foi plus lumineuse elle l'avait rendue plus solide. Son
+orthodoxie seule peut être mise en question.
+
+Il est vrai cependant que l'esprit philosophique domine dans ses écrits
+l'esprit dogmatique, et qu'il y a professé hardiment le rationalisme,
+au risque d'ébranler ce qui était pour lui inébranlable. Charmé de ses
+idées, esclave de son raisonnement, il se rendait propre la foi commune
+en la démontrant à sa mode, et elle lui devenait plus chère et plus
+sacrée, quand elle était devenue sa doctrine personnelle: l'amour-propre
+de l'auteur ajoutait à la conviction du fidèle. Mais il ouvrait ainsi la
+voie sans terme où devait marcher désormais à plus ou moins grands pas
+la raison individuelle; il donnait le signal redoutable auquel devaient
+de siècle en siècle répondre tous les esprits opposants; il sonnait le
+réveil de la liberté de penser.
+
+Nous retrouverons ce caractère dans tonte sa théologie. Ici bornons-nous
+à remarquer que le _Sic et Non_ peut être regardé comme le point
+de départ naturel de l'esprit d'examen appliqué à la théologie,
+c'est-à-dire à la tradition écrite des doctrines chrétiennes. C'était
+en effet la mise en question du vrai sens de ces doctrines, et elle ne
+pouvait avoir lieu que par l'examen contradictoire des autorités. Cette
+opposition systématique des textes avait, dans un cercle plus restreint
+et sous toutes réserves d'une soumission générale et implicite à
+l'Écriture, quelque chose du doute préalable de Descartes, quelque chose
+des antinomies de Kant; c'était un choix offert à la raison.
+
+Abélard choisit; Pierre Lombard choisit aussi, et son livre n'est pas
+sans analogie avec le _Sic et Non_. Il est fait sur le même plan; nous
+concevons qu'on lui ait disputé cet ouvrage, et qu'avant de connaître
+rien de plus que le titre de celui d'Abélard, on ait pu croire
+quelquefois que Pierre Lombard le lui avait dérobé[183]. On sait que
+les _Quatre Livres des sentences_ sont divisés en chapitre intitulés
+_Distinctions;_ c'est-à-dire que chaque question y est successivement
+posée; puis les autorités et les arguments contraires sont présentés
+sur chacune, et la solution est établie presque toujours à l'aide d'une
+distinction. Les citations sont souvent celles du _Sic et Non;_ cette
+coïncidence est naturelle, et d'ailleurs pourquoi Pierre Lombard
+n'aurait-il pas pris ses citations dans le recueil de son maître?
+L'ordonnance du livre premier, qui roule sur la Trinité et la
+Providence, est absolument celle de l'Introduction à la théologie;
+et bien que le docte évêque évite et parfois combatte les opinions
+contestables du philosophe, il se montre partout imbu de sa méthode et
+nourri de sa science.
+
+[Note 183: «Putatur a P. Abaelarde confectum fuisse hoc opus, cui ille
+per plagum surripuerit.» (Morhof., _Polyhist._, t. II, c. XIV, t. II, p.
+88.)]
+
+Enfin cette manière de procéder et de poser hardiment le pour et le
+contre, sauf à conclure, devint la forme permanente de la théologie
+scolastique. L'école dogmatique de forme comme de fond, celle qui
+enseignait sans discuter, fut de moins en moins puissante et de moins
+en moins écoutée; et lorsque, près de cent ans plus tard, saint Thomas
+d'Aquin résuma toute la théologie dans son admirable livre, il posa
+intrépidement le pour et le contre sur toutes les questions, sur tous
+les articles des questions, et, divisant à l'infini les objections et
+les réponses, opposant une par une, autorité à autorité, raisonnement à
+raisonnement, il écrivit, sans jamais faiblir, sans jamais douter,
+un ouvrage aussi dogmatique par les conclusions que sceptique par
+l'exposition. _La Somme théologique_ présente la religion tout entière
+comme une immense controverse dialectique, dans laquelle le dogme finit
+toujours par avoir raison. C'est la négation la plus franche et la pins
+développée de l'absolutisme dogmatique. Ainsi la théologie scolastique,
+étudiée dans l'esprit de la foi, mais enseignée comme une science, est
+devenue, avec le temps, la théologie proprement dite; avec le temps, il
+n'y en a guère eu d'autre dans les écoles. C'est essentiellement celle
+qui s'est perpétuée dans les séminaires. Au XVIIe siècle, le P.
+Petau, en composant son remarquable traité des dogmes théologiques,
+reconnaissait pour ses devanciers saint Jean de Damas, Pierre Lombard et
+saint Thomas, et quand l'Église veut réellement enseigner, il faut bien,
+de gré ou de force, qu'elle redevienne scolastique. Elle n'a pas encore
+en France d'autre théologie reconnue.
+
+Cependant les âmes ferventes, les esprits simples et pratiques, les
+hommes de gouvernement dans l'Église sont loin d'avoir toujours porté
+une grande confiance à ce genre d'enseignement. Chose singulière! il a
+souvent alarmé tout ensemble le mysticisme et la politique. Pour dire le
+vrai, il n'est pas rigoureusement d'accord avec ce caractère impératif
+que donne à la parole de Dieu le prêtre qui se sent revêtu d'une mission
+de commandement, et croit représenter celui dont il est écrit: _Tanquam
+potestatem habens_ (Math. VIII, 29). Concevons que, soit comme mystique,
+soit comme homme d'État, saint Bernard n'ait pas vu sans effroi la
+transformation dialectique de la prédication religieuse, Aujourd'hui
+même il serait difficile de concilier l'enseignement traditionnel de la
+théologie avec la doctrine des nouveaux apologistes. On est devenu si
+réservé en matière de raisonnement, que si la chose était à faire, je
+ne sais si le clergé donnerait les mains à l'invention de la théologie
+didactique. A ses yeux, en effet, le christianisme pourrait bien avoir
+peu à se louer de la philosophie du moyen âge; car c'est sous cette
+forme que le rationalisme est rentré dans son sein. Quant à ceux qui ont
+ouvert la route, qui se sont montrés particulièrement philosophes dans
+la religion, qui ont appuyé sur le côté scientifique de la théologie,
+qui ont enfin fondé la foi sur la raison, voici ce qu'en dit le plus
+prudent des philosophes modernes:
+
+ «La question de la conformité de la foi avec la raison, a toujours
+ été un grand problème. Dans la primitive Eglise, les plus habiles
+ auteurs chrétiens s'accommodaient des pensées des platoniciens qui
+ leur revenaient le plus et qui étaient le plus en vogue alors. Peu à
+ peu Aristote prît la place de Platon, lorsque le goût des systèmes
+ commença à régner, et lorsque la théologie même devint plus
+ systématique par les décisions des conciles généraux, qui
+ fournissaient des formulaires précis et positifs. Saint Augustin,
+ Boèce et Cassiodore, dans l'Occident, et saint Jean de Damas, dans
+ l'Orient, ont contribué le plus à réduire la théologie en forme de
+ science, sans parler de Bède, Alouin, saint Anselme, et quelques
+ autres théologiens versés dans la philosophie, Jusqu'à ce qu'enfin
+ les scolastiques survinrent et que le loisir des cloîtres donnant
+ carrière aux spéculations, aidées par la philosophie d'Aristote,
+ traduite de l'arabe, on acheva de faire un composé de théologie et
+ de philosophie, dans lequel la plupart des questions venaient du
+ soin qu'on prenait de concilier la foi avec la raison.»
+
+Abélard fut un des premiers de ces scolastiques qui préparaient ce
+_composé de théologie et de philosophie_. Il prit soin de _concilier la
+foi avec la raison_, et Aristote avec saint Paul, avant même que les
+Arabes et l'empereur Frédéric II eussent fait connaître Aristote tout
+entier. Et c'est de lui que Leibnitz dit plus loin: «Je plains les
+habiles gens qui s'attirent des affaires par leur travail et par leur
+zèle. Il est arrivé quelque chose de semblable autrefois à Pierre
+Abélard.... et à quelques autres qui se sont trop enfoncés dans
+l'explication des mystères[184].»
+
+[Note 184: Disc., prél. de la Théodicée, 6 et 86.]
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.--_Introductio ad theologiam_.
+
+Abélard raconte qu'avant d'écrire sur la théologie il laissa ses
+écoliers lui demander «une _somme_ de l'érudition sacrée qui fût
+comme une introduction à l'Écriture sainte[185].» Ils avaient lu,
+continue-t-il, et goûté ses nombreux écrits sur la philosophie, sur les
+lettres séculières; il leur semblait qu'il serait bien plus facile à son
+esprit de pénétrer le sens de l'Écriture sainte et les raisons de notre
+foi qu'il ne le lui avait été de tarir, comme ils le disaient, les puits
+de l'abîme philosophique. Le but de la course, le fruit du travail ne
+devait-il pas être, en définitive, l'étude de Dieu, à qui tout doit être
+rapporté? Pourquoi a-t-il été permis aux fidèles d'étudier les arts
+profanes et les ouvrages des Gentils, si ce n'est pour y trouver et
+ces formes de langage, et ces procédés de raisonnement, et cette
+connaissance préalable de la nature des choses, qui peuvent servir soit
+à comprendre et à orner la sainte Écriture, soit à en établir et à
+en défendre la vérité? Plus la foi chrétienne semble embarrassée de
+questions ardues, plus elle doit être munie d'un rempart de fortes
+raisons, surtout contre les attaques de ceux qui font profession d'être
+philosophes; plus de leur part l'inquisition est subtile et sait rendre
+les solutions difficiles, plus elle est propre à troubler la simplicité
+de notre foi. Ils ont donc, ces écoliers, jugé capable de résoudre
+toutes ces controverses celui que l'expérience leur a fait connaître
+pour versé dès le berceau dans l'étude de la philosophie et
+principalement de la dialectique, cette maîtresse en tout raisonnement,
+et ils l'ont unanimement supplié de faire valoir le talent que Dieu lui
+a remis, puisqu'on ignore quand ce juge redoutable en demandera compte
+avec les intérêts. (Math., XXV, 15.) Ils ajoutent que cela convient à
+l'âge et à la profession d'un homme qui, changeant de moeurs, d'habit,
+de travaux, préfère désormais les choses divines aux choses humaines
+et délaisse le siècle pour se donner tout à Dieu. Après avoir jadis
+embrassé l'étude pour gagner de l'argent, il faut la faire servir
+maintenant à gagner des âmes: c'est bien le moins que de venir à la
+onzième heure cultiver la vigne du Seigneur. A ces fréquentes instances
+de ses disciples, si, par raison ou par faiblesse, il ne se rend pas
+pleinement, il accorde enfin d'entreprendre l'oeuvre selon ses forces,
+ou plutôt avec l'aide supplétive de la grâce divine, ne promettant pas
+tant de dire la vérité que d'exposer, comme on le lui demande, le sens
+de ses opinions.
+
+[Note 185: _Ab. Op._, pars II. _Introd. in prol._, p. 973-976.]
+
+«Que si dans cet ouvrage,» ajoute-t-il, «mes fautes veulent, ce qu'à
+Dieu ne plaise, que je m'écarte de la pensée ou de l'expression
+catholique, que celui-là me pardonne qui juge l'oeuvre sur l'intention;
+je serai toujours prêt à donner satisfaction sur toute erreur en
+corrigeant ou en effaçant ce que j'aurai mal dit, quand un fidèle
+me redressera par la puissance de la raison ou par l'autorité de
+l'Écriture.... Éclairé par l'exemple de saint Augustin, lorsqu'un si
+grand homme a rétracté ou corrigé beaucoup de choses dans ses écrits, si
+j'avance quelques erreurs, je n'en défendrai rien par dédain, je n'en
+soutiendrai rien par présomption. Si je ne suis pas exempt du défaut de
+l'ignorance, du moins n'encourrai-je pas l'accusation d'hérésie, car
+ce n'est pas l'ignorance qui fait l'hérétique, mais l'obstination de
+l'orgueil. Elle se montre dans celui qui, désirant se faire un nom par
+quelque nouveauté, met sa gloire à avancer des choses extraordinaires
+qu'il s'efforce mal à propos de maintenir contre tous, pour paraître
+supérieur aux autres, ou du moins pour ne se laisser mettre au-dessous
+de personne[186].»
+
+[Note 186: C'est à peu prés le début de l'Introduction à la théologie.
+Dans son autre théologie (_Theologia christiana_, dans le _Thesaur. nov.
+anecd._, t. V, p. 1189), il revient avec étendue sur les déclarations
+qui terminent ce préambule; il y dit que c'est une grande impiété que de
+corrompre par le péché le premier don de Dieu, la science, et de faire
+participer à ses fautes un art innocent et irréprochable, la logique; et
+il s'élève contre l'orgueil de la science et de la raison avec une force
+qui prouve combien il avait à coeur de n'en être pas accusé. (Lib. III,
+p. 1245-1258.)]
+
+Ce préambule donne l'origine et la date de l'ouvrage auquel il
+appartient. Abélard raconte qu'après sa prise d'habit au couvent de
+Saint-Denis, il rouvrit un cours de théologie, et qu'a la demande de ses
+élèves il composa sur l'unité et la trinité divine un traité destiné
+à faire comprendre ce qu'il fallait croire[187]. Ce traité, qui fut
+avidement lu et qui, déféré au synode de Soissons, y fut condamné et
+brûlé, c'est, je n'en doute pas, l'_Introduction à la théologie_,[188]
+véritable résumé de son enseignement, le plus important de ses ouvrages
+théologiques; car ses principales opinions en ces matières y sont
+développées ou indiquées, et c'est en général sur ce livre qu'il a été
+jugé par ses contemporains et la postérité. Plus tard, cependant, soit
+que la rédaction n'en fût pas définitive, et en effet elle laisse
+beaucoup a désirer pour l'ordre, la proportion, l'élégance; soit qu'il
+n'avouât pas un texte irrégulièrement publié, et qui d'ailleurs n'est
+parvenu jusqu'à nous ni complet ni correct; soit enfin que la prudence
+ou la réflexion eût modifié ses idées ou son caractère, il a traité de
+nouveau le même sujet dans un ouvrage dont l'ordonnance paraît meilleure
+et la diction plus travaillée; c'est la _Théologie chrétienne_, que nous
+n'avons pas non plus tout entière. Mais lorsque vers 1140, c'est-à-dire
+dix-huit ou vingt ans après la composition de l'Introduction, Guillaume
+de Saint-Thierry en dénonça l'auteur à saint Bernard, c'est sur cet
+ouvrage qu'il fonda principalement son accusation, quoiqu'il y comprît
+la Théologie chrétienne. Sans tenir aucun compte des modifications, ou
+plutôt des précautions de doctrine que celle-ci pouvait présenter, il ne
+voit entre les deux livres qu'une différence de volume: l'un, dit-il,
+contient plus et l'autre moins.[189] C'est aussi l'Introduction que
+saint Bernard paraît avoir eue sous les yeux et que le concile de Sens a
+surtout condamnée, du moins en ce qui concerne la Trinité ou la nature
+de Dieu. C'est donc l'ouvrage qu'il faut bien faire connaître, comme le
+plus propre à révéler la théologie d'Abélard.
+
+[Note 187: _Ab. Op._, op. i, p. 19 et 20, et 1.1 du présent ouvrage, p.
+75.]
+
+[Note 188: Mag. P, Abæl, nannetensis Introductio ad theologiam divin in
+III libros. (_Ab. Op._, p. 973-1136.)]
+
+[Note 189: S. Bern, _Op._, op. CCCXVI.--_Bibl. cistero._, t. IV, p. 112,
+et ci-dessus, t. I, p. 183.]
+
+Malheureusement, quoique étendu, il n'est pas complet, mais il en a
+été retrouvé récemment un abrégé composé, selon toute apparence,
+par Abélard, ou du moins sous ses yeux, et nous pouvons rétablir la
+substance et l'ordonnance de ce qui nous manque de l'ouvrage principal.
+
+Le salut de l'homme, suivant notre auteur, dépend de trois choses, la
+foi, la charité, le sacrement. La foi, qui contient l'espérance,
+comme le genre contient l'espèce, est l'estimation des choses qui
+n'apparaissent pas[190], c'est-à-dire qui ne sont pas soumises aux sens
+du corps.
+
+[Note 190: «Existimatio rerum non apparentium.» _Introd_, p. 977. Le mot
+d'_existimatio_ répond à celui de saint Paul [Grec: Elenchos],
+traduit dans la Vulgate par _argumentum_, et dans saint Augustin par
+_convictio_. C'est cette dernière Idée que voulait rendre Abélard; on
+a vu que pour lui estimation, Équivalent d'_opinio_, [Grec: doxa],
+s'alliait naturellement, d'après l'autorité d'Aristote, à l'idée de foi
+ou de croyance. (Hébr., xi, I.--S. Aug., _Serm._ cxxvi, et ci-dessus i.
+I, p. 400.)]
+
+La foi suppose donc l'invisible: les choses qui apparaissent, on ne
+les croit pas, on les connaît; le mérite et le propre de la foi est
+de croire ce qu'on ne voit pas. Nous croyons pour connaître, nous ne
+connaissons pas pour croire. Qu'est-ce que la foi? croire ce qu'on ne
+voit pas. Qu'est-ce que la vérité? voir ce que l'on croit. Car la foi
+est la croyance aux choses mêmes et non aux mots. Ainsi la foi dans
+l'Évangile contient la foi aux choses de l'Évangile. Les philosophes
+ont bien aussi une certaine foi, lorsqu'une chose est mise au-dessus du
+doute soit par la pensée, soit par l'expérience. L'argument est ce qui
+fait foi d'une chose auparavant douteuse[191] (Cicéron). Il y a donc
+plusieurs moyens de produire la foi, et la foi est proprement ou
+improprement dite, suivant qu'on l'applique aux choses occultes on aux
+choses apparentes.
+
+[Note 191: Beoth., in _Topic. Cie._, t. 1, p. 102.]
+
+Parmi les vérités de la foi, parmi les choses de Dieu, toutes
+n'importent pas au salut. Au premier rang de celles qui importent au
+salut se placent celles qui sont relatives d'abord à la nature de Dieu,
+puis à ses dispensations ou dispositions nécessaires.
+
+«La religion chrétienne tient qu'il n'existe qu'un seul Dieu, et non
+plusieurs, seul Seigneur de tous, seul créateur, seul principe, seule
+lumière, seul souverain bien (bien parfait), seul immense, seul
+tout-puissant, seul éternel, substance une ou essence absolument
+immutable et simple, en qui ne peuvent être aucunes parties ni rien
+qui ne soit elle-même, seule véritable unité en tout, hors en ce qui
+concerne la pluralité des personnes divines. Car en cette substance si
+simple, ou indivisible et pure, la foi confesse trois personnes en tout
+coégales et coéternelles, et qui ne diffèrent point numériquement,
+c'est-à-dire comme des choses numériquement diverses, mais seulement par
+la diversité des propriétés, une étant Dieu le père, une étant Dieu le
+fils, une étant Dieu esprit de Dieu, procédant du Père et du Fils. Une
+de ces personnes n'est pas l'autre, quoiqu'elle soit ce qu'est l'autre.
+Ainsi le Père n'est pas le Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils le
+Saint-Esprit; mais le Fils est ce qu'est le Père, et le Saint-Esprit
+également. Dieu est autant le Père que le Fils ou le Saint-Esprit, étant
+un en nature, un numériquement autant que substantiellement. Mais de la
+diversité des propriétés naît la distinction des personnes; elle est
+telle que cette personne-ci est autre, mais non autre chose que cette
+personne-là; comme un homme diffère d'un homme personnellement et non
+substantiellement, en tant que celui-ci n'est pas celui-là, quoiqu'étant
+ce qu'est celui-là, c'est-à-dire identique de substance et non de
+personne[192].»
+
+[Note 192: _Introd._, I. I, p. 917-983. On pourrait voir là un réalisme
+très-prononcé, car Abelard semble admettre ici l'identité de substance
+entre deux hommes: mais il peut n'entendre que l'identité de nature, et
+non l'identité numérique. Il est vrai qu'alors la comparaison n'est plus
+exacte par rapport à la Trinité; mais, comme on le verra, elle est reçue
+et presque triviale dans la question et ne doit pas être reprochée à
+notre auteur.]
+
+Le propre du Père est d'être inengendré (improduit, _ingenitus_),
+c'est-à-dire d'exister par soi et non par un autre, comme le propre du
+Fils est d'être engendré, et du Saint-Esprit, non pas d'être engendré,
+mais de procéder, sans que le Saint-Esprit ou le Fils soient faits ou
+créés. Le Père est donc le principe de la divinité. (Saint Augustin, _De
+Trin._, IV, xx.) Mais sa divinité est dans chacune des trois personnes,
+chacune est Dieu, Seigneur, Créateur; en ce sens, la Trinité est
+indivise (proprement individu, _individua_). Mais aucune des trois
+personnes n'étant l'une ou l'autre personne, une seulement étant dite
+inengendrée, une engendrée, une procédant, il suit qu'il n'y a pas en
+elles pluralité de choses ou pluralité substantielle, mais pluralité
+de propriétés: chacune est personne, mais point de la même manière que
+chacune est Dieu. Tout ce qui appartient à la personne est propre, tout
+ce qui appartient à Dieu, tout ce qui est absolument divin est commun
+à toutes, comme la gloire, la volonté, l'opération. «Tel est,» dit
+Abélard, «le résumé de la foi touchant l'unité et la trinité, qu'il
+nous faut établir et fortifier par des exemples et des similitudes
+convenables contre les inquisitions de ceux qui doutent. Que sert, en
+effet, pour la doctrine, de parler, si ce que nous voulons enseigner ne
+peut être exposé de façon à être compris[193]?»
+
+[Note 193: Ces idées générales sur la Trinité n'ont rien d'original, non
+plus que de hasardé. Abélard les emprunte surtout à saint Augustin qui
+lui-même les a plutôt remaniées qu'inventées. On peut les retrouver
+exposées avec soin et développement dans la _Somme_ de saint Thomas.
+(Pars I, quaest. XXVII et seqq.) Une différence seule doit être
+remarquée. Abélard, guidé en ceci par saint Augustin, qui s'attache plus
+aux différences qu'aux ressemblances des personnes de la Trinité avec la
+généralité des êtres, ne veut pas qu'elles soient entre elles _diversae
+numero rerum_ (p. 982), ce qui suit Dialectiquement de ce qu'elles ne
+sont pas des substances. Cependant comment être trois sans différence
+numérique? Aussi saint Jean Damascène avait-il admis cette différence,
+et Pierre Lombard qui l'explique, ne la rejette pas, quoiqu'il trouve
+plus prudent de s'en tenir à la différence de propriété, Jean Damascène,
+suivant lui, était plus frappé des ressemblances que des différences.
+(Jean Damasc., _De orth. Fid._, I. III, c. iv et vi.--P. Lomb., _Sent._
+I, _Dist._ XIX.) Saint Thomas, sans oser prononcer que les personnes de
+la Trinité soient choses numériques diverses, admet cependant que le
+nombre, _termini numerales_, s'applique à la divinité. Il considère la
+multitude des personnes comme une division formelle ou rationnelle. Il
+dit quelque part _numeras personarum_ (_Qu._ xxx, a. 3.--_Qu_. xxxi,
+a. 1.)Les modernes n'hésitent pas à dire que les trois personnes sont
+«trois êtres individuels subsistant réellement en eux-mêmes, qui sont
+chacun un principe d'action.» (Bergier, _Dict. de Théol._, art. _Trinité
+et Personne_.) C'est aller bien loin, et Abélard nous paraît plus sage.
+Il suit du reste une opinion exprimée dans un ouvrage qu'il croyait de
+Boèce, savoir que le nombre réel n'en pas applicable à la divinité, mais
+seulement le nombre intellectuel, (_De Trin. unit. Dei, Op._ Boeth., p.
+958.)]
+
+Que veut dire dans la nature divine cette distinction de personnes?
+Cette nature restant une et indivisible, comment lui assigner une
+trinité personnelle? De là deux points «à défendre contre les attaques
+véhémentes des philosophes.»
+
+La distinction des personnes doit nous servir à mieux concevoir la
+divinité, c'est-à-dire dans la divinité le bien suprême et la perfection
+absolue. Ainsi le nom du Père désigne la puissance divine: Dieu est
+tout-puissant, parce qu'il peut faire tout ce qu'il veut, non parce
+qu'il peut tout faire; car il ne peut faire des choses injustes, étant
+lui-même la suprême justice. Le nom du Fils désigne la sagesse: Dieu est
+sage, car il sait tout et ne peut se tromper ni être trompé. Le nom du
+Saint-Esprit enfin désigne la charité ou la bonté: Dieu est bon, car
+il veut que tout soit disposé pour le mieux, que tout arrive le mieux
+possible, et il conduit tout à la meilleure fin. Là où s'unissent ces
+trois choses, puissance, sagesse et bonté parfaites, le bien parfait est
+réalisé.
+
+Le nom du Père exprime la toute-puissance: Je crois en Dieu le père
+tout-puissant, dit le Symbole des apôtres. «Comme Dieu, innascible,
+comme père, inengendré (_ingenitus_), il a, comme tout-puissant,
+la plénitude de la force,» dit l'évêque Maxime[194], «car il
+est tout-puissant par la divinité inengendrée, et père par la
+toute-puissance.» La _divinité inengendrée_ signifie que seul des trois
+personnes il est inengendré, seul il n'est point par un autre que lui,
+_solus ipse non sit ab alio_, tandis que les deux autres personnes sont
+par lui, _ab ipso sunt_. _Père par la toute-puissance_, cela veut dire
+évidemment que la puissance divine lui appartient, spécialement, comme
+propriété, de même que celle d'être inengendré, bien que chacune des
+autres personnes, étant de même substance, soit de même puissance. «En
+effet, les propriétés des trois personnes étant distinctes, certaines
+choses sont d'ordinaire dites ou admises spécialement et comme
+proprement de telle ou telle d'entre elles, lesquelles choses, d'après
+leur nature, nous ne le contestons pas, appartiennent en union à chacune
+d'elles[195].» Le Père et le Saint-Esprit, la Trinité entière est
+sagesse; le Père et le Fils, la Trinité entière est charité. Seulement,
+à raison des propriétés des personnes, certaines oeuvres sont
+spécialement attribuées à chacune d'elles, quoique ces oeuvres soient
+dites oeuvres indivises de la Trinité, et que tout ce qui est fait par
+une d'elles le soit par chacune. Ainsi la susception de la chair est
+assignée au Fils; ainsi il est dit que la régénération s'accomplit par
+l'eau et l'Esprit (Jean, iii, 5), quoiqu'en tout cela la Trinité opère
+tout entière. L'usage est donc d'attribuer en propriété spécialement
+et principalement au Père ce qui concerne la puissance, son nom le
+désignant surtout, par ce fait qu'étant inengendré, il subsiste par
+lui-même, non par un autre; d'où il résulte que, comme mode substantiel,
+la puissance lui reste en propre. En effet, encore que le Père puisse
+faire tout ce que fait le Fils et le Saint-Esprit, il a cela de plus
+qu'il existe seul par lui-même et n'a pas besoin d'un antre pour
+être. Néanmoins nous ne disons pas le Fils et le Saint-Esprit moins
+tout-puissant que le Père: les oeuvres de la Trinité sont indivises on
+communes, tout ce que fait la puissance étant réglé par la sagesse,
+accompli par la bonté; aussi invoquons-nous Dieu au nom du Père, et au
+Fils, et du Saint-Esprit: les trois personnes sont inséparables pour la
+prière comme dans l'opération divine. Mais pour que la tonte-puissance
+qui est a chacune consomme ce que chacune veut faire, il n'est
+pas nécessaire que chacune soit absolument comme les deux autres,
+puisqu'elles diffèrent par les propriétés, la non-génération, la
+génération, la procession. Sans doute il y a égalité entre elles; il n'y
+a rien de plus du de moins, par exemple, dans le Fils, quant au lieu, au
+temps, à la puissance, à la science, si ce n'est pourtant qu'il n'est
+pas né de lui-même et que le Père l'a engendré. Mais _ce seul plus ou
+moins_ qui est dans le Fils, de n'être pas par lui-même comme le Père,
+s'applique-t-il au mode de l'opération, comme au mode de l'existence?
+De cette puissance propre au Père de subsister par soi ou d'exister
+de soi-même, et non par un autre, il suit nécessairement que les deux
+autres personnes de la Trinité sont par lui et n'ont pas la propriété de
+subsister par soi. Si donc nous rapportons la puissance tant au mode
+de l'existence qu'à celui de l'opération, nous trouverons que la
+toute-puissance appartient au Père proprement et spécialement, en sorte
+que non-seulement il peut tout avec les deux autres personnes,
+mais encore qu'il a seul l'existence par soi, non par un autre, et
+conséquemment la puissance par soi, comme l'existence; et les autres
+personnes, ayant l'existence par lui, peuvent par lui tout ce qu'elles
+veulent. C'est ainsi que le Fils a dit: «Je ne puis rien faire par
+moi-même.» (Jean, v, 30.) Et ailleurs: «Je ne fais rien par moi-même, ou
+je ne parle point par moi-même.» (Jean, xiv, 10.) Cette puissance propre
+du Père par laquelle il subsiste seul par soi et non par un autre est
+comprise dans la toute-puissance, et il faut le dire tout-puissant, en
+ce sens que tout ce qui appartient à la puissance, quant à l'opération
+comme à l'existence, lui est attribué en propre par l'évêque Maxime.
+
+[Note 194: Maxime, évêque de Turin, qu'il ne faut pas confondre avec
+Maxime le moine a laissé des homélies. La citation d'Abélard en dans
+l'homélie _In tradit. Symboli. (Bibl. vet. pat_., t. VI, p. 42.)]
+
+[Note 195: C'est ce que saint Thomas appelle _essentialia personis
+attributa_. (Qu. xxxix, a. 8.) Abélard paraît marquer ici avec beaucoup
+de soin le caractère mixte de ces attributions qui sont _appropriées_
+sans être _propres_. Le point original comme aussi le point hasardé est
+le parti qu'il a tiré de ces attributions que l'Église en général
+ne regarde pas comme constitutives, et dont elle ne déduit pas de
+conséquences importantes. Nous touchons ici à la nouveauté principale de
+toute la doctrine, et à l'origine des censures qu'elle a encourues. Nous
+y reviendrons.]
+
+Peut-être serait-il plus exact de dire que le Père, par la
+toute-puissance qui lui est attribuée en propre, engendre la sagesse,
+comme un fils, la sagesse divine étant quelque chose de la divine
+toute-puissance, étant elle-même une certaine puissance; car elle est
+une puissance de discerner, la puissance en Dieu de discerner et de
+connaître tout parfaitement.
+
+L'Écriture en divers passages paraît prouver que nommer la puissance
+du Seigneur, c'est nommer la puissance divine, d'où est née la divine
+sagesse; dire Dieu le fils, c'est nommer la sagesse divine, née de la
+divine puissance; nommer le Saint-Esprit, c'est nommer la charité de la
+bonté divine, qui procède pareillement du Père et du Fils[196].
+
+[Note 196: _Introd., t. 1, p. 988-996.]
+
+Mais à ces témoignages des écrivains sacrés, il plaît à Abélard d'unir
+ceux des philosophes, «puisque c'est à des philosophes qu'il a affaire,
+à ceux du moins qui tâchent d'attaquer notre foi par des citations
+philosophiques. Nul, en effet, ne peut être accusé et persuadé que par
+des raisons qu'il accepte, et la confusion est grande d'être vaincu par
+où l'on espérait vaincre.» D'ailleurs les vertus des philosophes ont été
+louées par de saints docteurs. Non-seulement ils se sont élevés à une
+vie pure, mais encore à l'intelligence d'un Dieu unique. Les autorités
+ne manquent point pour prouver qu'ils ont connu l'ouvrier à son ouvrage.
+Ne pût-on les citer comme des modèles de la vie, on pourrait encore
+s'instruire à leurs leçons. Dieu peut nous vouloir éclairer par
+l'intermédiaire d'indignes ministres; tout lui est bon pour toucher nos
+esprits et nos coeurs. «S'il ne faisait les grandes choses que par les
+grands hommes, la reconnaissance s'adresserait à eux plus qu'à lui.» (P.
+1006.) D'ailleurs saint Jérôme nous dit de ne pas désespérer du salut de
+tous les philosophes qui sont venus avant l'incarnation. On sait comment
+saint Augustin s'exprime sur Socrate[197]. Platon parle de Dieu, du
+culte qui lui est dû, de la prière qui l'invoque, de la vertu qui lui
+plaît, en des termes qui semblent indiquer une sorte de révélation de sa
+divinité sainte. On peut dire même que l'incarnation a été annoncée
+par la sibylle plus clairement qu'elle ne l'est dans quelques-uns des
+prophètes, et l'on ne saurait s'étonner que _le plus grand de tous
+les philosophes_ ait paru atteindre l'idée essentielle de la Trinité,
+lorsqu'au Dieu suprême il ajoute et cette intelligence, ce [Grec: Nous]
+né de Dieu et coéternel à lui, et cette âme du monde qui est la vie et
+le salut de tout ce qui existe. Ne croit-on pas reconnaître là le Verbe
+et l'amour? Le Fils est le [Grec: Nous], le Saint-Esprit est cette âme
+du monde, née de Dieu et de son intelligence. «Dans le vrai, la Trinité
+divine n'est bien connue que d'elle-même.» Nous ne pouvons la dignement
+concevoir, nous n'y suffisons point. Les expressions de Platon peuvent
+donc être prises pour une image de la Trinité, dès là seulement qu'elles
+lui sont applicables. Lorsque les philosophes parlaient de l'âme ou de
+Dieu, ils étaient souvent obligés de voiler leur pensée. Nomment-ils ce
+Dieu suprême, qu'ils appellent le bien, le principe universel, ou cette
+intelligence éternelle qui contient les types originels des choses ou
+les idées, ils ne se servent d'aucune fiction; mais veulent-ils aller
+plus loin, il leur faut recourir aux images, aux similitudes. La raison
+prescrit donc de chercher le sens caché de leurs expressions et de
+leurs emblèmes; car si l'on ne supposait pas qu'un sens mystérieux est
+enveloppé dans quelques-unes des opinions de Platon, _le plus grand des
+philosophes serait le plus grand des sots, summus stultorum_. Comment
+serait-ce faire violence au vrai que de ramener les expressions des
+sages à la foi chrétienne? Le Saint-Esprit a proféré par la voix de
+Caïphe une prophétie à laquelle celui qui l'inspirait et celui qui la
+prononçait attachaient un sens fort différent. (Jean, xi, 54.) Saint
+Grégoire dit qu'il ne faut rien repousser de ce qui ne répugne pas à la
+foi[198]. C'est un fait que la doctrine platonicienne s'est toujours
+accordée avec le dogme de la Trinité, et si les abeilles déposèrent
+le miel sur les lèvres de Platon enfant, endormi dans son berceau, ce
+prodige n'annonçait pas la douceur de son éloquence, mais bien plutôt
+que Dieu révélerait par sa bouche les mystères de sa divinité. Il
+fallait, en effet, qu'à la plus grande sagesse, qui est Jésus-Christ, ce
+fût le plus grand des philosophes qui rendît témoignage[199].
+
+[Note 197: L'abrégé dont nous avons parlé p. 188, et qu'a publié M.
+Rheinwald, suit exactement jusqu'à ce point (p. 1007) le texte de
+l'Introduction, mais en le resserrant. Le chap. xi du premier répond au
+chap. xv du liv. I de la seconde. À partir de ce point, le chap. xii de
+l'_Epitome_ rejoint l'Introduction vers la p. 1077.]
+
+[Note 198: Grégoire le Grand dans une lettre à Domition imétropolitain,
+et non comme le dit Abélard à Janvier, évêque de Calahorra. (_Epist.
+Regist_., t. III, ep. LXVII.)]
+
+[Note 199: _Introd_., t. I, p. 1003-1040.--_Theol. Christ_., t. II, p.
+1200, et V, p. 1955, Abélard en s'appuyant ici de l'autorité de Platon
+ne fait que suivre les Pères _platonisants. De tout temps, on a raisonné
+dans l'Église sur l'analogie de l'idée de la trinité platonique avec
+le dogme de la sainte Trinité. Les passages du philosophe grec
+habituellement cités sont ceux du _Timée_, qu'Abélard connaissait (t.
+XII de la trad. de Cousin, p. 115, 117, 126, etc.) et deux fragments
+douteux des lettres II et VI (t. XIII, p. 59 et 74). Les néo-platoniens
+d'Alexandrie ont développé davantage cette idée de la trinité, et d'une
+manière plus suspecte au christianisme, de sorte que l'assimilation qui
+séduit Abélard est tenue généralement pour dangereuse et n'est plus
+guère usitée. Mais elle n'en est pas moins autorisée par de Grands
+exemples. H. de Chateaubriand en a fait une des beautés de la religion
+chrétienne. (Voyez surtout saint Clément d'Alexandrie, _Stromat_. IV et
+VII.--Et saint Augustin lui-même, _De Ver. relig_., l, v et _Conf._ VII,
+ix.--Euseb, _Præpar_, II et XI.--Theodoret. _Serm_., II.--Cyrill.
+_Cont, Jut_., III, etc.--Petav. _Dogm. theolog_., t. II, t. I, c. I
+et VI.--Bergier aux mots; _Platonisme et Trinité_.--Génie du
+christianisme_, part. I, t. I, c. III.)]
+
+Telle est la substance du premier livre de l'Introduction; Abélard
+commence le second par une apologie. Apparemment l'emploi qu'il vient de
+faire des autorités philosophiques et des citations païennes avait été
+critiqué; car il observe qu'il n'a rien introduit de nouveau. Saint
+Paul cite Epiménide, Ménandre, Aratus; pour convertir les Athéniens, il
+s'empare d'une inscription qu'ils avaient gravée sur un autel[200].
+On voit dans le Deutéronome qu'il faut raser la tête d'une captive et
+qu'ensuite on peut l'épouser. «Ainsi,» dit Abélard, «j'aime la science
+profane pour sa grâce et sa beauté, et d'une esclave, d'une captive
+étrangère, je veux faire une Israélite.» Si j'ai emprunté à Origène,
+j'ai négligé ses erreurs, suivant en cela l'exemple d'Hilaire le
+Confesseur. Si Dieu a dicté la prophétie de Balaam, n'a-t-il pu faire
+parler, et la sibylle, et Virgile le Poète[201]? La voix miraculeuse des
+démons n'a-t-elle pas été employée pour annoncer la vérité? Les choses
+matérielles et inanimées elles-mêmes _racontent la gloire de Dieu_ (Ps.
+XVIII, 2). Plus les Gentils, plus les philosophes paraîtront étrangers
+ou hostiles à notre foi, plus leur autorité en sa faveur sera grande:
+la déposition favorable d'un ennemi est plus forte que celle d'un ami.
+«Après tout, les témoignages que j'ai empruntés aux philosophes, je les
+ai recueillis, non dans leurs écrits, _j'en connais fort peu_, mais dans
+les livres des Pères[202].»
+
+[Note 200: Tit. I, 12.--I. Cor., xv, 38.--Act., XVII, 22.]
+
+[Note 201: _Dent._, XXI, 11, 12, 13.--_Nomb._, XXII, XXIII, XXIV. La
+croyance dans les oracles sibyllius, compilation qui parait avoir été
+fabriquée vers le IIe siècle, s'est maintenue longtemps dans l'Église,
+et bien des Pères l'ont tolérée ou partagée.--Frérot, _Mém. de
+l'Académie des inscriptions,_ t. XXIII.]
+
+[Note 202: _Introd._, t. II, p. 1041-1046. _Quorum panca novi_, dit-il;
+et dans la Théologie chrétienne, exprimant la même idée, il dit qu'il
+n'a peut-être jamais vu les écrits philosophes qu'il cite, mais qu'il a
+recueilli leurs témoignage dans saint Augustin. (_Theol. Christ._,
+I. Il, p. 1902.)[
+
+Ceux qu'il entasse à la fin du premier livre de l'introduction et au
+commencement du second sont très nombreux et très-divers; et il y a là
+un luxe de citations dont il serait intéressant de vérifier l'origine,
+afin de bien tracer les limites de l'érudition de cette époque; car
+Abélard savait certainement tout ce que de son temps on pouvait savoir
+dans le nord des Gaules.
+
+Après les témoignages viendront les arguments. En toute chose, mais
+principalement en ce qui touche Dieu, il y a plus de sûreté à s'appuyer
+sur l'autorité que sur le jugement humain.
+
+«La foi dans la Trinité est le fondement de tous biens, on ce sens que
+l'origine de tous biens est dans la connaissance de la nature de Dieu.
+Qui réussirait à ébranler ce fondement ne nous laisserait rien à édifier
+de solide. Nous aussi, nous avons voulu opposer à un si grand péril le
+bouclier tant de l'autorité que de la raison, nous confiant dans celui
+par l'appui duquel le petit David a immolé l'énorme et fier Goliath avec
+son propre glaive. Nous aussi, tournant contre les philosophes et
+les hérétiques la glaive des raisons humaines avec lequel ils nous
+combattent, nous détruisons la force et l'armée de leurs arguments
+contre le Seigneur, afin qu'ils soient moins présomptueux dans leurs
+attaques contra la simplicité des fidèles, on se voyant réfutés sur les
+points où il leur parait le moins possible de leur répondre, savoir
+cette diversité de personnes dans une substance simple et indivisible,
+la génération du Verbe, la procession de l'Esprit. Non que nous
+promettions d'enseigner la vérité sur tout cela; nous ne croyons pas
+que nous, non plus qu'aucun mortel, y puissions suffire; mais du moins
+voudrions-nous opposer quelque chose da vraisemblable, de voisin de la
+raison humaine, et qui ne fût pas contraire à la foi, à ceux qui se font
+gloire de vaincre la foi par les raisons humaines, qui ne sont touchés
+que des raisons humaines parce qu'ils les connaissent, et qui trouvent
+facilement de nombreux approbateurs, presque tous les hommes étant de
+nature animale, fort peu de nature spirituelle... Loin de nous donc la
+pensée que Dieu, qui use bien des mauvaises choses, n'ait pas disposé
+également bien les arts qui sont des dons de la grâce, pour qu'ils
+servissent aussi à soutenir sa divine majesté. Les arts du siècle, et
+enfin la dialectique elle-même ont été jugés par saint Augustin et tes
+autres docteurs ecclésiastiques fort nécessaires a l'Écriture sainte.
+Sans doute on peut trouver des autorités contraires; aux passages
+formels et nombreux de saint Augustin, on peut en opposer de fort
+différents de saint Jérôme..... Mais le synode du pape Eugène au temps
+de Louis[203] a positivement ordonné l'étude et l'enseignement des
+lettres et des arts libéraux..... et si saint Jérôme a été repris et
+_flagellé_ par le Seigneur pour avoir lu les ouvrages de Cicéron,
+c'est qu'il les lisait uniquement pour son plaisir et par goût pour
+l'éloquence[204].
+
+[Note 203: _Synodus Eugenii papæ tempore Ludovici_. (Ibid., p. 1040.)
+C'est la concile de Rome en 823 tenu par Eugène II au temps de Louis
+le Débonnaire. On lit au canon XXXIV du 16 novembre: «In universis
+episcopiis subjectisque plehibu et aliis locis in quibus necessitas
+occurrerit, omnium cura et diligentia habentur ut magistri et doctores
+constituantur qui studia litterarum liberaliumque artium, as sancta
+habentes dogmate, assidue deceant, quia in his maxime divina
+manifestatur atque declarantur mandata.» (_Sac. Concil_., t. VII, p.
+1557, et t. VIII, p. 112.)]
+
+[Note 204: _Introd_., p. 1046-1052. C'est dans une épître à Eustochius
+que saint Jérome raconte cette singulière histoire, et il ne souffre
+pas qu'on la prenne pour une vision ou un songe; car il assure qu'à son
+réveil il se ressentait des coups qu'il avait reçus, et que son corps
+on partait les marques. (T. IV, part. II, ep. Xviii ad Eustoch., _De
+custodia virginatis_.)]
+
+«Pour moi donc, je pense que l'étude d'aucun art ne doit être interdite
+à un homme religieux, à moins qu'elle ne l'empêche de se livrer à
+quelque chose de plus utile, d'après la règle commune dans les lettres
+qu'il faut interrompre ou même abandonner ce qui est moins important
+pour ce qui l'est davantage. Quand il n'y a ni fausseté dans la
+doctrine, ni déshonnêteté dans l'expression, comment n'y aurait-il
+aucune utilité dans la science? comment mériter des reproches pour
+l'avoir apprise ou enseignée, si, comme il vient d'être dit, rien de
+meilleur n'a été négligé ou délaissé pour elle? Personne en effet ne
+prétendra qu'une science soit une mauvaise chose, même celle du mal,
+laquelle est nécessaire au juste, non certes pour faire le mal, mois
+pour se prémunir contre le mal connu d'avance par la pensée. Ce n'est
+pas un mal que de connaître le dol ou l'adultère, mais de les commettre;
+car la connaissance en est bonne, quoique l'action en soit mauvaise,
+et nul ne pèche en connaissant le péché, mais en le commettant. Si la
+science était un mal, c'est qu'il y aurait des choses qu'il serait mal
+de savoir: mais alors on ne pourrait absoudre de quelque malice Dieu qui
+sait tout; car la plénitude des sciences est en celui-là seul de qui
+toute science est un don. La science est la compréhension de tout ce qui
+existe, et elle discerne, selon la vérité, toutes choses, se rendant
+en quelque sorte présentes celles même qui ne sont pas; voilà pourquoi
+quand on énumère les dons de l'esprit de Dieu, on l'appelle l'esprit de
+science. Or, de même que la science du mal est bonne, étant nécessaire
+pour éviter le mal, il est certain que la puissance ou faculté du mal
+est également bonne, étant nécessaire pour mériter, Si nous ne pouvions
+pécher, nous n'aurions aucun mérite à ne le point faire; à celui qui
+manque du libre arbitre, aucune récompense n'est due pour des actions
+forcées.... Aucune science ou puissance n'est donc mauvaise, quelque
+mauvais qu'en soit l'emploi; aussi est-ce Dieu qui donne toute science,
+et règle toute puissance. C'est pourquoi nous approuvons les sciences;
+mais nous résistons aux mensonges de ceux qui en abusent..... Je suppose
+qu'aucun homme versé dans les lettres saintes n'ignore que les nommes
+spirituels ont fait plus de progrès dans la doctrine sacrée par l'étude
+de la science que par le mérite religieux, et que plus un homme parmi
+eux a été docte avant sa conversion, plus il a eu de valeur pour les
+choses saintes. Quoique Paul ne paraisse pas un plus grand apôtre en
+mérite que Pierre, ni Augustin un plus grand confesseur que Martin,
+cependant l'un et l'autre après leur conversion reçurent d'autant
+plus largement la grâce de la doctrine, qu'auparavant ils excellaient
+davantage dans la connaissance des lettres. Ainsi, par une dispensation
+de Dieu, ce qui recommande l'élude des lettres profanes, ce n'est pas
+seulement l'utilité qu'elles contiennent, c'est aussi qu'elles ne
+paraissent pas étrangères aux dons de Dieu, comme elles le seraient s'il
+ne s'en servait pour aucun bien. Nous connaissons cependant le mot de
+l'apôtre, _scientia inflat_, la science engendre l'orgueil. Mais ce qui
+doit précisément la convaincre d'être une bonne chose, c'est qu'elle
+entraîne au mal de l'orgueil celui qui a conscience de la posséder.
+Comme il y a quelques bonnes choses qui viennent à certains égards
+du mal, il y en a de mauvaises qui tirent leur origine du bien. La
+pénitence ou la satisfaction par la peine, qui sont bonnes, accompagnent
+le mat commis au point d'en avoir besoin pour naître. L'envie et
+l'orgueil, qui sont de très-mauvaises choses, proviennent des bonnes.
+Ce Lucifer, étoile du matin, fut d'autant plus enclin à l'orgueil qu'il
+était supérieur aux esprits angéliques par l'éclat de sa sagesse ou de
+sa science; et pourtant cette sagesse ou cette science de la nature des
+choses qu'il avait reçue de Diou, il serait peu convenable de l'appeler
+mauvaise; c'est lui qui dans son orgueil en a mal usé. (Isaïe, xiv, 42.)
+Quand un homme s'enorgueillit de sa philosophie ou de sa doctrine, nous
+ne devons pas inculper la science, pour un vice qui s'y rattache; mais
+il faut peser chaque chose en elle-même, pour ne pas encourir par un
+jugement imprudent cette malédiction prophétique: _Malheur à ceux qui
+disant le bien mal et le mal bien, prennent la lumière pour les ténèbres
+et les ténèbres pour la lumière!_ Que ce peu de mots nous suffisent
+contre ceux qui, cherchant une consolation à leur inhabilité, murmurent
+aussitôt que, pour éclaircir notre pensée, nous empruntons des exemples
+ou des similitudes aux enseignements des philosophes.... Il est écrit:
+_Fas est et ab hoste doceri_[205]. Pour nous faire comprendre, nous
+devons employer tous les moyens... Nous lisons dans saint Augustin: _Il
+faut chercher non l'éloquence, mais l'évidence. Qu'importe la perfection
+du langage, si elle n'est suivie de l'intelligence de celui qui
+l'entend?... que sert une clef d'or, si elle ne peut ouvrir ce que nous
+voulons ouvrir? en quoi nuit une clef de bois, si elle le peut_[206]?
+Mais, direz-vous, nous travaillons en vain. Tout ce qu'on ne peut ouvrir
+a été ouvert par d'autres, ou ce que nous voulons ouvrir ne saurait être
+ouvert: la Trinité, est un mystère ineffable. Sans doute, mais pourtant
+qu'ont donc fait les Pères qui nous ont laissé tant de traités sur la
+Trinité? Si tout ce qu'on peut enseigner est enseigné, pourquoi sont-ils
+venus écrire l'un après l'autre, et celui-ci a-t-il tenté de rouvrir ce
+qu'avait déjà ouvert celui-là? Si les enseignements existants suffisent,
+comment se fait-il que les hérésies repullulent sans cesse, que
+les doutes subsistent encore?... Jusqu'à quand l'Eglise actuelle
+contiendra-t-elle indistinctement mêlée la paille avec le grain, et
+l'homme, ennemi de la moisson du Seigneur, continuera-t-il d'y semer
+l'ivraie? jusqu'à la fin des siècles apparemment, où les moissonneurs,
+anges de Dieu, lieront en gerbe l'ivraie et la jetteront aux flammes.
+Les schismatiques, les hérétiques ne peuvent manquer, et le chemin ne
+sera jamais sûr entre les scorpions et les serpents; mais toujours pour
+exciter et éprouver les fidèles, l'Église, notre mère, verra renaître
+ceux qui, sous le nom de Christ, adoreront les antéchrists.... Enfin....
+les hérétiques doivent être contenus par la raison plutôt que par la
+puissance[207].»
+
+[Note 205: Cela est _écrit dans Ovide, Metam_., IV, 428.]
+
+[Note 206: _De Doct. Christ_., IV, x et xi.]
+
+[Note 207: _Introd_., l, II, p. 1052-1055. «Ratione potius quam
+potestate eos coerceri.»]
+
+La discussion exerce et éclaire les fidèles; elle les rend plus
+vigilants; elle les met sur leurs gardes. Les saints nous ont donné
+l'exemple de raisonner sur les matières de foi et de poursuivre et de
+combattre les esprits rebelles par des exemples et des similitudes. Si
+l'on ne doit point discuter ce qu'il faut croire, il ne nous reste qu'à
+nous livrer à ceux qui enseignent le faux comme le vrai[208]. Saint
+Grégoire a bien dit que si l'opération divine est comprise par la
+raison, elle cesse d'être merveilleuse, et que la foi est sans mérite,
+quand la raison humaine lui prête ses preuves[209]. L'on en conclut
+que rien de ce qui appartient à la foi ne doit être soumis aux
+investigations de la raison, et qu'il faut croire immédiatement à
+l'autorité, même dans les choses qui paraissent le plus éloignées de la
+raison humaine. Mais on peut trouver des citations opposées dans les
+Pères, Jérôme, Hilaire, Augustin, Isidore et Grégoire lui-même. Leur
+exemple à tous est une autorité contraire. Comment, d'ailleurs, éclairer
+un idolâtre, convertir un incrédule? Dans toute discussion, on commence
+par persuader au nom de la raison.
+
+[Note 208: Cf. _Theol. Christ._, t. III, p. 1261; et Fr. Frerichs,
+_Commentat. Theo. crit. de Ab. Doct._ p. 8. Jana, 1827.]
+
+[Note 209: Homil. XXVI. _S. Greg. pap. I. cogn. Magn. Op._, t. II.,
+Parla, 1705. Cette opinion de saint Grégoire a été souvent citée ci
+discutée. Saint Thomas décide que la raison inductive (c'est son
+expression) diminue ou détruit le mérite de la foi, lorsqu'elle est
+invoquée pour la déterminer, mais non quand elle sert à l'éclairer et à
+l'affermir. (_Sec. sec._. qu. ii, a. 10)]
+
+«On ne croît point une chose parce que Dieu l'a dite, on l'accepte parce
+que la raison est convaincue.... Tels sont les commencements de la foi,
+et s'ils n'ont absolument aucun mérite, on ne peut cependant déclarer
+inutile une foi bientôt suivie de la charité, qui lui donne ce qui lui
+manque. Il est écrit dans l'Ecclésiastique: _Qui croit vite est léger de
+coeur et sera diminué._ (XIX, 4.) Celui-là croit vite ou aisément qui
+acquiesce sans discernement et sans prévoyance aux premières choses
+qu'on lui dit, sans en discuter la valeur, sans savoir s'il convient
+d'y ajouter foi.... C'est souvent pour se consoler de son incapacité,
+qu'après avoir essayé d'enseigner en matière de foi des choses
+intelligibles et s'être trouvé insuffisant, on recommande cette ferveur
+de foi qui croit aux choses avant de les comprendre et de savoir si
+elles en valent la peine.
+
+«C'est principalement de la nature de la divinité et de la distinction
+des personnes de la Trinité qu'on dit qu'elles ne peuvent être comprises
+en cette vie, et que les comprendre, c'est précisément le partage de
+la vie éternelle. _Haec, est autem vita, aeterna, ut cognoscam te Deum
+verum et quem misisti Jesum Christum_, et ailleurs: _manifestabo eis
+meipsum_. (Jean, XIV, 21, et XVII, 3.) Mais autre est comprendre ou
+croire, autre est _connaître_ ou _manifester_. La foi est une estimation
+des choses non apparentes; la connaissance est l'expérience des choses
+mêmes, grâce à leur présence.... Penser qu'on ne peut dès cette vie
+comprendre ce qui se dit de la Trinité, c'est tomber dans l'hérésie de
+Montanus... qui veut que les prophètes aient parlé dans l'extase, sans
+savoir ce qu'ils disaient.... Mais alors ils n'auraient pas été des
+sages, car Salomon dit que le sage comprend ce qu'il dit du fond du
+coeur et porte son intelligence sur ses lèvres. Paul veut que l'on
+comprenne ce qu'on enseigne, puisqu'il dit: «Que celui qui parle une
+langue demande à Dieu le don de l'interpréter.» Tout le chapitre XIV de
+la première Épître aux Corinthiens roule sur cette idée. C'est là qu'il
+dit «que celui qui n'est pas interprète doit se taire dans l'Église ou
+ne parler qu'à lui-même et à Dieu[210].» Lorsqu'il parle de _la vertu de
+la voix_, qu'entend l'apôtre, si ce n'est l'intelligence de ce que la
+voix dit, pour laquelle elle a été inventée?... Qu'il n'imagine point
+de parler aux hommes, celui qui est incapable d'expliquer ce qu'il dit;
+qu'il s'adresse à Dieu, qui n'a pas besoin d'explication, et qu'il
+prononce les paroles d'une confession de foi, au lieu de proférer
+vainement pour l'instruction des hommes des mots incompris.... Qu'il
+cesse de prêcher; ne pas comprendre ce qu'on dit, c'est ne le pas
+savoir; enseigner alors est une impudence présomptueuse. N'écoutez pas
+ces maîtres des lettres saintes qui enseignent aux enfants à
+prononcer des mots, non à comprendre.... Lire sans intelligence est
+négligence[211].... Qu'y a-t-il de plus ridicule que de voir celui qui
+veut en instruire un autre, interrogé s'il comprend ce qu'il enseigne,
+répondre qu'il ne comprend pas ce qu'il dit ou ne sait ce dont il parle?
+Quels éclats moqueurs eussent excité chez les philosophes et les Grecs
+chercheurs de sagesse les apôtres prêchant le fils de Dieu, si des le
+début de leur prédication ils avaient pu être réduits à la confusion
+d'avouer qu'ils ne savaient ce qu'ils devaient les premiers prêcher
+et enseigner! Ne présumons d'ailleurs rien de nous-mêmes. La vérité à
+promis le Saint-Esprit à qui enseigne. Si nous avons précédemment exposé
+quelques-uns des mystères de Dieu, c'est lui qui a agi en nous plutôt
+que nous-mêmes.... Il enseigne et nous comprenons, il suggère et nous
+exposons ce que nous ne pourrions atteindre par nous-mêmes, les mystères
+de Dieu et de la Trinité....
+
+[Note 210: Introd., t. II, p. 1056-1063. On explique tout différemment
+ce verset, et Sacy traduit: «S'il n'y a point d'interprète, _que celui
+qui a se don_ se taise dans l'Église.» (I. Cor., XIV, 28.)]
+
+[Note 211: _Legere et non intelligere negligere est_, p. 1064. Cette
+maxime est extraite de ce recueil de préceptes, connu sous le nom de
+_Distiques de Caton_, composé, dit-on, au IIe siècle et dont le moyen
+âge faisait si grand Usage, les attribuant à Caton d'Utique et non à
+Dionysius Caton, que ce dernier nom soit ou ne soit pas un pseudonyme.
+Voyez le _Livre des Proverbes français,_ par M. Leroux de Liney,
+introd., p. XIIV.]
+
+«Vous demanderez peut-être à quoi ont servi tant de traités sur la foi,
+s'il subsiste encore des doutes auxquels il n'a pas été satisfait;
+écoutez ce mot d'un poète:
+
+ Est quoddam prodire tenus si non datur ultra. (Horace.)
+
+Il a suffi aux Pères de résoudre les questions qu'on agitait alors,
+de lever les doutes da leur temps et de laisser leur exemple à la
+postérité.... Cet exemple nous dit de prendre les armes quand l'ennemi
+nous menace,.... Or vous savez ce que dit encore un poète:
+
+ Nondum libi defait hostis. (Lucain.)
+
+Ici Abélard fait une énumération intéressante des récentes hérésies qui
+ont porté la guerre civile dans l'Église. Jamais, dit-il, on n'avait
+entendu parler d'une si grande démence. Un de nos contemporains a été
+assez insensé pour se faire appeler le fils de Dieu et se faire chanter
+comme tel, et l'on dit que le peuple séduit lui a élevé un temple[212].
+Un autre a dernièrement, en Provence, forcé les gens à un nouveau
+baptême, proscrit la signe vénérable de la croix du Seigneur et soutenu
+qu'on ne doit plus célébrer le saint sacrement de l'autel[213]. Mais des
+maîtres mêmes en théologie sont assis dans la chaire empestée[214]. Un
+d'eux, qui enseigne en France, affirme que beaucoup de ceux qui, sans la
+foi dans le Messie, ont vécu avant son incarnation, seront sauvés; que
+Notre-Seigneur Jésus-Christ est né dans le sein d'une femme de la
+même manière que les autres humains, sauf qu'il a été conçu sans la
+participation d'un homme; et quant à là nature de la divinité et à la
+distinction des personnes, il est assez présomptueux dans ses assertions
+pour avancer que puisque Dieu le Père à engendré le Fils, is s'est
+engendré lui-même. Erreur, ou plutôt hérésie que saint Augustin réfute
+dans le livre Ier de son _Traité de la Trinité._»
+
+[Note 212: Tanquelme, Tancheim ou Tankelin excita beaucoup de désordres
+en Flandre et en Brabant. Il avait un parti nombreux et même des
+soldats. On dit qu'il prêchait sur la place devant la cathédrale
+d'Anvers. Il fut fortement combattu par saint Norbert et tué par un
+prêtre en 1115.]
+
+[Note 213: Le prêtre Pierre de Bruis, suivant Neander. Il était né en
+Dauphiné et fut l'auteur de l'hérésie des pétrobusiens, combattue par
+Pierre le Vénérable. Il avait commencé ses prédications en 1110, et fut
+brûlé par le peuple en 1130. (_Hist. de S. Bern._; p. 280.--Moshelm,
+_Hist. Eccl. XIIe siècle,_ part. II, c.v.) Ce tableau des hérésies
+contemporaines est précieux pour l'histoire ecclésiastique. Abélard l'a
+reproduit et un peu développé dans Sa Théologie chrétienne. (_Introd.,
+t. 11, p. 1066.--_Theol. Christ._, I. IV, p.1314.)]
+
+[Note 214: _Pestilentiæ; cathedras_. Racine traduit _la chaire
+empestée_. On dit aussi _chaires de pestilence_.]
+
+On croit qu'Abélard veut ici désigner Albéric de Reims, et en effet,
+dans sa Théologie chrétienne, développant sa critique, il ajoute: «Le
+docteur qui se préfère à tous les maîtres en la divine Écriture et qui
+incrimine avec véhémence ce que d'autres ont dit, savoir que rien n'est
+en Dieu qui ne soit Dieu, point que nous avons concédé, s'égare bien
+plus gravement en professant avec nous qu'il n'y a rien en Dieu que la
+substance même. Car de là il a été poussé, je l'ai entendu en personne,
+à confesser que Dieu est engendré de lui-même, parce que le Fils a
+été engendré du Père.» Ceci semble se rapporter bien exactement à
+l'altercation qu'au synode de Soissons Abélard eut sur ce point avec
+son ennemi. Quand il composait l'Introduction, il ne parlait que par
+ouï-dire des erreurs d'Albéric; mais plus tard, lorsqu'il écrit la
+Théologie chrétienne, il est rempli de ses souvenirs personnels; il se
+complaît dans les détails, et il finit par dire avec amertume: «Et c'est
+le plus arrogant des hommes qui appelle hérétiques tous ceux qui ne
+pensent pas comme lui[215]!»
+
+[Note 215: Voyez ci-dessus, pour cette anecdote, i. I, p.87, et la
+_Theol. Christ._, i. IV, p. 1815.]
+
+Un autre, en Bourgogne, établit que les trois propriétés, base de la
+distinction des personnes, sont trois essences, distinctes tant des
+personnes mêmes que de la nature divine, en sorte que la paternité, la
+filiation, la procession seraient des choses différentes de Dieu même.
+C'est lui qui n'admet pas que le corps de Nôtre-Seigneur ait pris sa
+croissance comme celui des autres hommes, et qui veut qu'il ait eu, soit
+au berceau, soit dans le sein de sa mère, la même grandeur qu'au
+moment où il a été mis en croix. Suivant lui encore, les moines et les
+religieuses, même après leur profession publique, même dans les liens
+de la bénédiction et de la consécration, peuvent contracter mariage, et
+malgré la violation de leur voeu, leur union ne doit pas être rompue,
+et tout en restant dans les liens du mariage, ils en font pénitence. Ce
+docteur, dit ailleurs Abélard, est le compatriote des autres (_eorum
+patriota_) et un des plus célèbres théologiens [216].
+
+[Note 216: _Theol. Christ_., i. IV, p. 1816.]
+
+Un troisième, d'un grand nom, et qui brille dans un bourg de l'Anjou,
+non-seulement établit les propriétés des personnes comme autant de
+choses différentes, mais veut que la puissance de Dieu, sa justice,
+sa miséricorde, sa colère, enfin tout ce que la langage humain lui
+attribue, soient des choses ou qualités différentes de Dieu, comme en
+nous-mêmes la justice est différente de l'homme juste. Il réalise dans
+la divinité des formes essentielles ainsi que dans la créature, les
+multipliant autant que les noms qu'on donne à Dieu, et cela parce que
+la grammaire a décidé que le nom exprime la substance et la qualité, et
+sert à distribuer aux sujets corporels les qualités propres ou communes:
+comme si, dit saint Grégoire, la parole céleste se soumettait aux règles
+de Donat!
+
+Un quatrième enfin, qui n'est pas sans renommée, enseigne au pays de
+Bourges que les choses pouvant arriver autrement que Dieu ne les a
+prévues, Dieu peut se tromper, assertion qui n'a jamais été tolérée chez
+les Gentils les plus infidèles. A ce dénombrement, notre censeur ajoute
+dans sa Théologie deux frères qu'il connaît, qui se comptent parmi
+les plus grands maîtres, dont l'un prétend que les mots du Sacrement
+conservent tonte leur efficace, quelle que soit la bouche qui les
+profère, et qu'une femme peut consacrer en prononçant les paroles du
+Seigneur; l'autre se fie tellement à ses systèmes philosophiques qu'il
+professe que Dieu n'a aucune priorité d'existence sur le monde[217];
+«sans compter une quantité innombrable d'autres opinions dont le récit
+me consterne tous les jours, et que le peuple ne peut arrêter, même en
+brûlant les gens dont il peut s'emparer[218].» Voilà dans quels termes
+le rationaliste du XIIe siècle prouve la nécessité de donner une
+démonstration philosophique de la Trinité.
+
+[Note 217: On croît que ces deux frères sont Bernard et Thierry, deux
+clercs bretons dont Othon de Frisingen vante la subtilité. (Voy.
+ci-dessus, i. I, p.103.)]
+
+[Note 218: _Theol. Christ_., p. 1316.]
+
+Nous atteignons à cette démonstration. C'est ici le point
+dangereux[219].
+
+[Note 219: _Introd_., p. 1007-1102.
+
+Dieu est indivisible. «La pureté de la substance divine n'admet ni
+accidents, ni formes, ni parties. Elle est forme, dit Boèce, et ne peut
+être soumise à aucune forme[220].» Dieu est immutable.
+
+ Stabilisque menens das cuneta moveri[221].
+
+[Note 220: Booeh., _De Trinit. unit. Det_, p. 59. C'est un principe
+convenu que la distinction de la forme et de la matière n'est pas
+applicable à la divinité. Dans Aristote, la divinité est l'acte pur. En
+disant qu'elle est forme, Boèce entend qu'elle a en elle-même toute la
+vertu de la forme, c'est-à-dire l'essence formatrice.]
+
+[Note 221: Boeth., _De Consol. phil., i. III, p. 918.]
+
+Or, maintenant, comment dans l'être simple, pur, identique, immutable,
+sans accident, sans forme, concevoir et assigner trois personnes? Point
+de multitude réelle[222]; la substance est une. Point de nombre réel,
+ni trois, ni plusieurs; la substance est simple et indivise. Point de
+diversité; elle est identique et invariable. Comment donc admettre
+la pluralité, la diversité des personnes? Comment une personne
+diffère-t-elle d'une personne, sans différer de la Trinité même? «C'est
+une exposition difficile peut-être, impossible même à l'homme, surtout
+quand on s'efforce de satisfaire à la raison humaine, et qu'on veut, en
+examinant une chose pour en déterminer la propriété, s'appuyer de la
+comparaison avec les propriétés de la généralité des choses.... La
+nature divine n'éloigne trop de toutes les autres natures qu'elle
+a formées, pour que nous trouvions dans celles-ci des similitudes
+convenables. Les philosophes qui adoraient le Dieu inconnu, ont jugé
+que sa nature dépassait tellement la pensée humaine, qu'ils n'ont osé
+l'atteindre ni tenté de la définir; et le plus grand de tous, Platon,
+n'ose dire ce qu'est Dieu, sachant seulement que les hommes ne peuvent
+savoir quel il est[223].» Aussi quelques-uns, voyant qu'on ne pouvait
+ni le concevoir ni l'exprimer, l'ont-ils exclu du nombre des choses, en
+sorte qu'ils ont semblé prétendre que Dieu n'était rien. Toute chose,
+en effet, est ou substance, ou quelqu'une de ces choses générales qu'on
+appelle prédicaments. Or comment classer Dieu? Aucune chose, hormis
+les substances, ne peut subsister par elle-même; seules les substances
+existent par elles-mêmes, seules elles persévéreraient après la
+destruction du reste; elles _subsistent_ en un mot; elles sont
+_substances_, comme qui dirait _subsistances_. Naturellement elles sont
+antérieures aux choses qui _assistent_, et non subsistent. Dieu, le
+principe de l'être, ne saurait donc être au nombre des choses qui ne
+sont pas substances. Mais la dialectique enseigne que le propre de
+la substance est d'être, en restant une et la même, susceptible d'un
+certain nombre de contraires, Comment cette propriété serait-elle
+compatible avec la nature de Dieu, aveu une nature invariable, qui
+n'admet ni formes, ni accidents? La conclusion, c'est qu'il ne faut
+point assimiler _la majesté suprême_ aux natures des choses distribuées
+entre les dix catégories, et que les règles et les enseignements de la
+philosophie ne montent point jusqu'à cette ineffable sublimité. Les
+philosophes doivent se contenter de s'enquérir des natures créées.
+Encore ne peuvent-ils suffire à les comprendre et à les discuter
+rationnellement. Si nous jugeons difficilement des choses qui sont sur
+la terre, à la portée de notre vue, quel travail nous faudrait-il pour
+atteindre à celles qui sont dans les cieux? qui les y poursuivra? Tout
+le langage humain est conçu pour les créatures; cette partie d'oraison
+la plus essentielle de toutes, le verbe, suppose le temps, qui
+commença avec le monde. Ainsi, elle ne peut s'appliquer qu'aux choses
+temporelles. Lorsque nous disons que Dieu est antérieur au monde, ou
+qu'il existe avant les temps, que signifient ces paroles, prises dans un
+sens humain, et comment dire que Dieu a existé dans le temps passé avant
+que le temps n'existât? Appliquées à la nature unique de la divinité,
+nos locutions doivent donc se prendre dans un sens singulier. Dieu, qui
+surpasse tout, peut bien surpasser le langage des nommes. L'excellence
+de Dieu est au-dessus de l'intelligence; or, c'est pour l'intelligence
+que les langues ont été faites. Comment s'étonner qu'étant au-dessus
+de la cause, il soit au-dessus de l'effet? Comment s'étonner qu'il
+transgresse par sa nature les règles et les exemples des philosophes,
+lui qui souvent les casse par ses oeuvres? car les miracles ne se
+conforment pas à la physique d'Aristote[224]. »Quoi donc? celui qui, au
+témoignage de Job, ou plutôt au témoignage du Seigneur, est le seul
+qui proprement soit, serait démontré n'être absolument rien, selon la
+science des docteurs du siècle!... Remarquez, mes frères et mes verbeux
+amis, _fratres et verbosi amici_, quelle dissonance existe entre les
+traditions divines et les traditions humaines, entre les philosophes
+charnels et les philosophes spirituels[225], les lettres sacrées et les
+lettres profanes, et ne condamnez pas en juges téméraires quand la foi
+prononce des paroles dont l'intelligence est inconnue à vos sciences,
+L'homme a inventé la parole pour manifester ce qu'il comprenait, et
+comme il ne peut comprendre Dieu, il n'a pas dû oser le nommer de son
+vrai nom. C'est pourquoi en Dieu aucun mot ne semble conserver son sens
+originel.» Tout ce qu'on dit de lui est enveloppé de métaphores et
+d'énigmes paraboliques. Mais les similitudes que nous employons ne nous
+peuvent jamais complètement satisfaire. «Cependant nous essaierons
+l'oeuvre suivant nos forces, pour nous débarrasser de l'importunité des
+pseudo-dialecticiens; nous aussi, nous avons quelque peu effleuré leurs
+sciences, et nous nous sommes assez avancé dans leurs études pour avoir
+la confiance de pouvoir, avec l'aide de Dieu, les satisfaire par les
+raisons humaines, les seules qu'ils acceptent..... Nous leur apportons
+les similitudes les plus probables, les prenant dans les arts qu'ils
+cultivent, et les appropriant à leurs objections[226].»
+
+[Note 222: «Ubi nulla multitudo rerum, imo penitus nulla multitudo,
+nulla pluralitas, nulla diversitas, quomodo multitudo personarum nul
+ulla earum diversitas?» P.1070.]
+
+[Note 223: _Timée_, XXVII--_Ab. Op., Introd._, p. 1026,1032,1033 et
+1048.]
+
+[Note 224: _Introd._, t. II, p. 1067-1074. Tout ce passage est
+remarquable; mais il la serait bien davantage si le fond des idées
+était entièrement neuf. On verra au chapitre v qu'Abélard invente loi
+très-peu; il a du reste été admis de tout temps en théologie que
+les distinction logiques ne s'appliquaient pas ou ne s'appliquaient
+qu'imparfaitement à la nature de Dieu. Abélard adopte cette thèse d'une
+manière á peu près absolue, et la rajeunit par des traits assez heureux.
+Elle est restée admise dans la scolastique.(P. Lombard., _Sent._, t. I,
+dist. VIII.--_S. Thom. Summ. Theol._, 1, qu. III.--Voyez aussi le _Sic
+et Non_, p. 37).]
+
+[Note 225: _Animales et spirituales philosophos._ La distinction de
+l'âme et de l'esprit était usitée depuis les premiers siècles, et les
+gnostiques, pour déprécier les chrétiens, les appelaient des hommes
+psychiques (_animales_). J'ai traduit par charnels pour être mieux
+compris; mais ce n'est pas le sens véritable, (_Introd._, p. 1075.)]
+
+[Note 226: _Ibid_., p. 1076. Ici, c'est-à-dire au chapitre XII du livre
+II de l'Introduction (_Ab. Op_., p. 1077), l'ouvrage recommence à
+marcher de conserve avec l'_Epitome_ (c. xi, p. 35); mais quoiqu'il y
+ait analogie dans le fond des idées et souvent dans l'expression, ce
+n'est plus un abrégé du texte même que l'on trouve dans l'_Epitome_
+comme précédemment.]
+
+1° On demande d'abord comment une substance ou essence une et permanente
+admet cette diversité de propriétés qui constitue la Trinité des
+personnes? On peut être différent de trois manières au moins. Il y a
+différence essentielle, quand l'essence qui est ceci n'est pas cela,
+comme un homme et une main; différence numérique, quand les essences
+sont séparées de façon à pouvoir s'additionner ensemble, et qu'on peut
+les compter. Enfin, la différence de propriété on de définition est
+celle de deux choses qui, bien que dans la même essence, ont en propre,
+l'une ceci, l'autre cela, et doivent être exprimées chacune par sa
+définition propre. La définition est propre, quand elle exprime ce que
+la chose est intégralement; ainsi, le corps est la substance corporelle.
+Maintenant il y a des choses qui diffèrent ainsi et qui cependant ne
+peuvent être opposées l'une à l'autre dans une division régulière. Dans
+l'animal, le raisonnable et le bipède diffèrent de propriété ou
+de définition; et cependant on ne dit point: les animaux sont ou
+raisonnables, ou bipèdes; la même essence étant ou pouvant être
+raisonnable et bipède. De même (et tout ceci est emprunté à Boèce), la
+proposition, la question, la conclusion ont une définition propre, et la
+dialectique les distingue par leurs propriétés; cependant elles ne sont
+qu'une, en ce sens que ce que l'on pose, ce que l'on traite et ce que
+l'on conclut, sont on peuvent être une seule et même proposition[227].
+On peut donc très-bien concevoir une chose qui soit et demeure une
+essentiellement et numériquement, et dans laquelle se trouvent des
+propriétés constituant une différence, non pas numérique, mais de
+définition, et telle que les mêmes choses reçoivent des noms différents;
+car c'est une règle de dialectique: «Les choses dont les termes
+diffèrent sont différentes,» Par exemple, un _homme_ est _substance_,
+corps, _animé_, _sensible_, puis _raisonnable_ et _mortel_, puis il peut
+être _blanc_, _crépu_, et sujet à mille accidents, et malgré tant
+de différences de propriétés qui supposent autant de définitions
+différentes, il est numériquement et essentiellement le même. Il
+peut même encore, en sus de ces prédicats, être le sujet de diverses
+relations; par exemple, père et fils. De même, en Dieu, quoique Père,
+Fils et Saint-Esprit aient la même essence, autre est la propriété du
+Père en tant qu'il engendre, autre la propriété du Fils en tant qu'il
+est engendré, autre celle du Saint-Esprit en tant qu'il procède.
+Observez qu'on ne dit pas qu'il y ait une similitude complète, mais
+qu'on en peut induire une partielle: autrement, on ne parlerait pas de
+similitude, mais d'identité.
+
+[Note 227: _Cf. Theol. Christ_., t. III p. 1281. On a signalé ces
+passages comme étant de ceux qui annulent le mystère de la Trinité, en
+réduisant les trois personnes qui les composent à des points de vue
+d'une même chose. La reproche, qui peut dire juste dans l'ensemble,
+n'est pas ici parfaitement Applicable. Dans cet endroit, l'on ne veut
+prouver qu'un point très-général; c'est que la différence de définition
+ou de propriété n'exclut pas l'identité d'essence; et on en donne des
+exemples, mais non comme équivalents, ou même comme similitudes de la
+Trinité. On verra plus tard si Abélard réduit en effet la différence des
+personnes divines à être une différence de Définition du même sujet, ni
+plus ni moins, et enfin si ses comparaisons sont présentées comme des
+assimilations. (Cousin, _Ouvr, inéd., Introd_., p. cxcviii.--Voyez
+ci-après c, iv.)]
+
+2° Autre analogie. Les grammairiens distinguent trois personnes, la
+première qui parle, la seconde à qui l'on parle, la troisième dont on
+parle; c'est une différence de propriétés. La première personne est
+comme le principe, l'origine et la cause de toutes les autres; la
+première et la seconde sont le principe de la troisième. En effet, il
+faut une première personne qui parle, pour qu'il y en ait une seconde à
+qui l'on parle, et sans les deux premières, comment y en aurait-il une
+troisième de qui elles parlent? Cependant le même être peut être tour à
+tour et simultanément les trois personnes, bien qu'en tant que personne
+grammaticale l'une ne soit pas l'autre.
+
+3° Les choses en général se composent de matière et de forme. L'airain,
+par exemple, est une chose dont l'opération d'un artiste fait un sceau,
+en y ciselant l'image royale, et le sceau s'imprime dans la cire pour
+sceller les lettres. L'airain est la matière, la figure royale est la
+forme. Le sceau est essentiellement airain, mais les propriétés de
+l'airain et du sceau sont si différentes que le propre de l'un n'est pas
+le propre de l'autre, et malgré une même essence, on doit dire que le
+sceau est d'airain et non l'inverse: l'airain est la matière du sceau,
+non le sceau celle de l'airain; l'airain d'ailleurs ne peut être la
+matière de lui-même, quoiqu'il soit celle du sceau, qui lui-même est
+airain. Le sceau, une fois fait, est propre à sceller, quoiqu'il ne
+scelle pas actuellement. Lorsqu'il s'imprime dans la cire, il y a dans
+la cire trois choses diverses de propriété, savoir: l'airain, le
+sceau, ou ce qui est propre à sceller (sigillabile), et le scellant
+(sigillans); le propre à sceller, ou le sceau, est fait d'airain, et le
+scellant résulte de l'airain et du sceau. Toutes ces propriétés diverses
+sont dans une même essence.
+
+«En rapportant,» dit Abélard, «ces distinctions en de justes
+proportions à la Trinité, nous pouvons réfuter, par les raisonnements
+philosophiques, les pseudo-philosophes qui nous infestent. Comme le
+sceau d'airain est d'airain, comme il est en quelque sorte engendré de
+l'airain, ainsi le Fils tient l'être de la substance de Dieu le Père» et
+c'est pour cela qu'il est dit engendré. On a vu que toute sagesse est
+puissance, puissance de résister ou d'échapper à l'ignorance et à
+l'erreur; ainsi la sagesse est une certaine puissance, comme le sceau
+d'airain est un certain airain. Suivant cette similitude, la sagesse
+tient son être de la puissance» comme le sceau de l'airain, comme
+l'espèce du genre, le genre étant comme la matière de l'espèce. Le sceau
+exige nécessairement que l'airain existe, la sagesse divine, exige
+nécessairement que la puissance existe; mais pour les deux cas, la
+réciproque n'est pas vraie. Comme l'airain, en effet, sert au sceau et à
+d'autres choses, la puissance sert à discerner, mais aussi à opérer, et
+comme le sceau d'airain est dit être de la substance ou de l'essence de
+l'airain, puisqu'il est un certain airain, la divine sagesse est dite
+de la substance de la divine puissance, puisqu'elle est une certaine
+puissance, ce qui revient à dire que le Fils est de la substance du Père
+ou qu'il est engendré par lui. Les philosophes disaient, en effet, que
+l'espèce est engendrée ou créée du genre en ce sens qu'elle en tient
+l'être; il ne s'ensuit pas nécessairement que le genre précède ses
+espèces dans le temps ou par l'existence, car jamais le genre n'arrive
+à l'existence qu'en quelque espèce; il n'y a point d'animal qui existe
+sans être ou raisonnable ou dénué déraison. Il est de la nature de
+certaines espèces d'exister simultanément avec leurs genres, comme
+la quantité et l'unité, ou le nombre et le binaire[228]; de même, la
+sagesse divine, quoiqu'elle tienne tout de la divine puissance, n'a
+point été précédée par elle, Dieu ne pouvant aucunement être sans
+sagesse.
+
+[Note 228: Dialect., para. I, I. II, p. 178 et 188.
+
+On a également comparé la Trinité au soleil, qui n'est ni la splendeur
+ni la chaleur, la splendeur étant comme le Fils, la chaleur comme le
+Saint-Esprit, et Abélard pense que pour désigner la Trinité, Platon
+s'est servi de cette comparaison[229]. Mais comme, suivant les
+philosophes, ce n'est pas la substance même du soleil qui est sa
+splendeur et sa chaleur, et comme la chaleur ne vient pas à la fois du
+soleil et de la splendeur, cette comparaison n'est pas suffisamment
+exacte. Il y a une comparaison plus familière qu'Anselme de Cantorbery a
+prise à saint Augustin[230], celle de la source, du ruisseau et du
+lac. Mais cette similitude est défectueuse par rapport a l'identité de
+substance des trois personnes: l'eau de la source, du ruisseau et du lac
+n'est la même que successivement, et aucune succession de temps ne peut
+être admise entre les personnes éternelles de la Trinité[231].
+
+[Note 229: Je ne vois pas cette comparaison dans le _Timée_; mais elle
+est fréquente dans les Alexandrins.]
+
+[Note 230: S. Aug., _De fid. et se Symb._, c. VIII.--S. Ans., op. _Lib.
+de fid. Trin., c. VIII, p. 48.]
+
+[Note 231: _Introd._, p. 1077-1084. Cf. _Theol. Christ._, t. IV, p.
+1310.]
+
+A la génération du Fils il faut maintenant comparer la procession. Le
+Saint-Esprit, c'est la bonté; la bonté ou charité n'est pas en Dieu
+puissance ou sagesse. Elle suppose deux termes, nul n'a de charité
+envers soi-même. Dieu procède, c'est-à-dire s'étend en quelque sorte par
+l'amour vers ce qu'il aime. «Aussi, quoique le Fils soit du Père autant
+que le Saint-Esprit, l'un est engendré, l'autre procède; la différence,
+c'est que celui qui est engendré est de la substance du Père, la sagesse
+étant une certaine puissance, tandis que l'affection de la charité
+appartient plus à la bonté de l'âme qu'à sa puissance..... Quoique
+beaucoup de docteurs ecclésiastiques soutiennent que le Saint-Esprit est
+aussi de la substance du Père, e'est-à-dire qu'il est tellement par
+le Père qu'il est de seule et même substance avec lui, il n'est pas
+proprement de la substance du Père; on ne doit parler ainsi que du
+Fils[232]. L'Esprit, quoique de même substance avec le Père et le
+Fils, d'où la Trinité est dite _homousios_, c'est-à-dire d'une seule
+substance, n'est pas, à proprement parler, de la substance du Père ou
+du Fils, il faudrait qu'il en fût engendré, et il en procède
+seulement[233].»
+
+[Note 232: La distinction est un peu ardue., Le Saint-Esprit a la même
+substance que le Père, [Grec: omoousion], il procède de la substance du
+Père,[Grec: ek tês ousias tou patros... ekporenomenon] (Damasc., _De
+Fid., t. I, c. VIII.) Cependant il n'est pas de la substance du père,
+[Grec: ek tês ousias]; il est _substantiae non ex sustantia_ La vertu de
+la particule, Grec: ek] est réservée à celui qui est engendré, au Fils.
+C'est là une subtilité verbale et gratuite. Saint Bernard s'en est
+indigné; et le P. Pelau la condamne. (Dogm. Theol., t. II, I. VII, c.
+XIII, p. 736.) Il dit au reste que c'est une des erreurs reprochées
+Origène.]
+
+[Note 233: _Introd._, T. II, p. 1080. Abélard insiste fortement sur la
+différence de la procession à la génération. Mais si la génération n'a
+jamais été appliquée au Saint-Esprit, la procession l'a été au Fils.
+Selon saint Thomas d'Aquin, il y a deux processions dans la Trinité, le
+Fils et le Saint-Esprit _procèdent_. _(Sam. Theol._, I, quaest, XXVIII.)
+Les deux citations directes que l'on donne à l'appui, sont pour le fils:
+_Ego ex Deo processi_ (Johan. VIII, 42), et pour le Saint-Esprit:_
+Spiritum veritatis qui a patre procedit_ (_id._ xv, 26). Mais pour
+_processi_ le grec porte [Grec: exêlzon] et pour _procedit, [Grec:
+ekporsustai] Je suis sorti_, dit Sacy dans un cas; le _Saint-Esprit qui
+procède_, dit-il dans l'autre. Il ne semble donc pas que dans la phrase
+où le Fils parle de lui-même, le mot _processi doive avoir le sens
+spécial et sacramental que la théologie attache à la procession du
+Saint-Esprit. Si en effet la procession était commune à deux personnes
+de la Trinité, elle serait le genre, et la génération serait l'espèce,
+et la difficulté s'accroîtrait de distinguer l'un de l'autre. Il vaut
+mieux tenir pour distinctes la génération et la procession, et qu'elles
+soient les deux espèces d'un genre inconnu.]
+
+Il est dit que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, parce que
+toute volonté de bonté et d'amour dans la divinité entraîne le pouvoir
+de faire et de bien faire ce qu'elle veut, ou la puissance et la
+sagesse. Le sceau tient l'être de l'airain, et le _scellant_ de l'airain
+et du sceau; mais le sceau est surtout dans la forme de l'image qui y
+est gravée. Ainsi le Fils seul est dit être _dans la forme de Dieu, et
+la figure de sa substance_ [234], en l'image même du Père; il lui est
+uni d'une telle parenté, pour ainsi dire, qu'il est non-seulement
+de même substance, mais de sa substance même. Puis, comme le sceau
+_procède_, c'est-à-dire entre dans un autre, ou s'imprime dans un
+corps mou pour lui donner la forme de l'image qui était déjà dans sa
+substance, le Saint-Esprit se communique à nous par la distribution de
+ses dons, et il y reforme l'image effacée de Dieu [235].
+
+[Note 234: «Jésus-Christ,» dit saint Paul, «_qui ayant la forme et la
+nature de Dieu, [Grec: en morphê Theou]_, n'a point cru que ce fût pour
+lui une usurpation d'être égal à Dieu.» (Phil. II, 6. Trad. de Sacy.)
+Bergier veut qu'on traduise: _étant une personne divine_. (Art.
+_Trinité_, sec.1.) Quant à ces mots, _figura substantiae ejus_ (Héb. I,
+3.), Bossuet les traduit ainsi: «Le fils de de Dieu est le caractère
+et l'empreinte de sa substance.» Et il en induit la comparaison avec
+l'empreinte du sceau gravée dans la cire. (_Élév. sur les Myst.,_ sem
+II, élév. III.)]
+
+[Note 235: Abélard dans le texte résume ici en termes formels et
+scientifiques la comparaison avec le sceau d'airain. Il en résulte
+qu'ainsi que le _matérié_ est de sa matière et que le sceau est
+d'airain, la sagesse divine tient l'être de la puissance divine, _ex
+divina potentia esse habet_ (p. 1088); en sorte qu'il y a identité de
+substance, mais non de propriété, entre les deux personnes. On peut donc
+et on ne peut pas dire: le Père est le Fils, le Fils est le Père, comme
+on peut dire que le sceau est airain, _sigillum est res_, et l'inverse;
+il ne faut seulement que bien s'entendre. Au reste ce point nous paraît
+plus sagement traité dans la théologie chrétienne (t. IV, p. 1311).]
+
+Les Grecs, pour nier la double procession, s'appuient sur ces mots de
+l'Écriture: _L'Esprit qui procède du Père_. (Jean, xv, 26.) Rien
+de plus. Mais tout ce qu'il faut croire n'est pas dans les livres
+canoniques; on n'y lit point que les personnes de la Trinité soient
+coéternelles et coégales, et que chacune d'elles soit Dieu; on n'y lit
+point que Pilate s'appelât Ponce, ou que l'âme du Christ fût descendue
+aux enfers. Beaucoup de choses nécessaires à la foi ont été depuis
+l'Évangile ajoutées par les apôtres et les hommes apostoliques; par
+exemple, la virginité de la mère du Seigneur perpétuellement conservée
+après la naissance du Christ[236]. Le dogme catholique de la double
+procession n'est pas dénué d'autorités graves, mois rappelez-vous
+seulement cette théorie philosophique de Platon: Dieu est semblable à un
+grand artiste, il prémédite tout ce qu'il fait, et sa pensée devance
+son oeuvre. Dans l'esprit divin sont ces idées, types et modèles
+qu'il réalise ensuite, ses ouvrages n'étant que l'accomplissement des
+conceptions de l'intelligence divine; or tout accomplissement, tout
+effet appartient au Saint-Esprit. L'Esprit procède donc du Fils, puisque
+les oeuvres de la bonté de Dieu doivent d'abord avoir passé par sa
+providence éternelle. Ainsi Dieu est la première cause, il tire de
+lui-même son intelligence ou son Verbe, et de Dieu et du Verbe procède
+l'âme. L'Esprit, _Spiritus_, vient comme une spiration universelle,
+toute âme, _anima_, anime; aussi est-il dit que le Saint-Esprit vivifie;
+il est l'âme des âmes, il est l'esprit éternel qui anime dans le temps,
+qui anime le monde; il est ainsi l'âme temporelle du monde. Platon et
+les siens, ne considérant l'esprit que comme âme, ont cru qu'il était
+créé et non pas éternel. Saint Jean lui-même dit que le Verbe a tout
+fait, tout créé, sans mentionner le Saint-Esprit; il semble ne réserver
+l'éternité qu'à Dieu et au Verbe, nouvelle preuve de ce qu'a remarqué
+saint Augustin que le commencement de son évangile est tout rempli de la
+langue platonicienne[237].
+
+[Note 236: Cette remarque sur la différence de la foi de l'Église à la
+foi évangélique pourrait avoir de grandes conséquences. Mais à cette
+époque on était si loin de tirer de l'examen les conséquences de
+l'incrédulité que ce message N'a point été relevé par les censeurs.
+Quant aux exemples cités, nous devons dire que le texte de l'Écriture
+concorde avec le dogme, se prête à l'enseignement de l'Église sur la
+Trinité plutôt qu'il n'établit ce dogme formellement et _in terminis_;
+et c'est ce que veut dire Abélard. Il se Trompe relativement à Pilate.
+Si son prénom manque dans trois évangélistes, on le trouve dans saint
+Mathieu (xxvii, 2). Quant a la descente de Jésus-Christ aux enfers, elle
+est attestée par le Symbole; mais l'Évangile n'en parle pas. On l'induit
+seulement de deux versets de la première épître de saint Pierre: «Dieu
+étant mort en sa chair, mais étant ressuscité par l'esprit, par lequel
+«aussi il alla prêcher aux esprits qui étaient retenus en prison,
+(ni, 18 «et 19.)» Quant à la virginité perpétuelle de Marie, après la
+naissance Du Sauveur, l'Écriture se tait. Les protestants ont même
+soutenu que le texte de certains passages y était contraire. Mais c'est
+un point que l'Église a décidé il y a longtemps, contre les Ébionites.]
+
+[Note 237: L'opinion de Platon sur l'âme du monde est exprimée dans le
+_Timée_: «Dieu mit l'intelligence dans l'âme, l'âme dans le corps, et il
+organisa l'univers de manière à ce qu'il fût par sa constitution même
+l'ouvrage Le plus beau et le plus parfait. Ainsi on doit admettre comme
+Vraisemblable que ce monde est un animal véritablement doué d'une âme
+et d'une intelligence par la providence divine.» (_Trad. de Cousin_, t.
+XII, p. 120, voyez aussi p. 125, 128, 134, 196.) L'idée de considérer la
+doctrine de l'âme du monde comme un pressentiment ou même une expression
+du dogme du Saint-Esprit n'est pas nouvelle. Eusèbe, qui un des premiers
+a comparé a la Trinité chrétienne la trinité platonique, croit que la
+troisième personne de celle-ci est l'âme du monde (_Proep. evangel._
+II). Frerichs dit que l'opinion d'Abélard se trouva déjà dans Théophile
+d'Antioche (_Ad Amolyc._, I, 8.---_Commentat. de Ab. Doct._, p. 17).
+Bède la rappelle sans la condamner (_Elem. philos._, I.--_Op. omn._,
+t. II, p. 208). Voyez sur tout cela les notes sur le _Timée_ de M. H.
+Martin (t. I, note 22, et t. II, note 29). Au reste Abélard, comme
+on l'a déjà vu (t. I, p. 405), a rétracté formellement cette opinion
+(_Dial._, p. 475), et c'est encore une preuve que l'Introduction est
+antérieure à la Dialectique. Dans la Théologie chrétienne, l'adoption de
+la pensée de Platon comme identique à la foi dans le Saint-Esprit est
+encore plus explicite (l. I, p. 1175, 1187.--l. IV, p. 1336). Dans
+l'_Hexameron_, le Saint-Esprit est présenté, non comme l'âme du monde,
+mais comme le principe d'où vient toute âme, d'où vient tout ce
+qui anime les êtres vivants. C'est Dieu en tant que créateur de
+l'_animation_ (_Hexam._, p. 1367). Et telle était bien la pensée
+d'Abélard; mais, ne se rendant pas un compte fort exact de cette pensée,
+il n'en professait pas moins du fond du coeur la foi en la divinité du
+Saint-Esprit.]
+
+Le Saint-Esprit étant conçu comme l'amour envers les créatures, et
+celles-ci n'étant pas nécessaires, on a pu craindre qu'un doute s'élevât
+sur la nécessité de l'existence du Saint-Esprit; de là cette opinion
+plausible que le Père aime le Fils, que le Fils aime le Père, et que de
+cette charité ineffable et mutuelle résulte le Saint-Esprit. Mais quand
+les créatures ne seraient pas nécessaires, l'amour de Dieu pour elles
+le serait comme étant dans sa nature: sa bonté est un attribut
+indéfectible. Cela suffit. Sans être ni moindre ni plus grande, elle est
+parfaite, et Ton ne saurait admettre que le Père donne son amour au Fils
+et le Fils au Père: rien ne peut être donné à celui à qui rien ne peut
+manquer[238].
+
+[Note 238: _Introd._, p. 1089-1102.--Cette fin du livre II de
+l'Introduction répond à celle du chap. XIX de l'_epitome_ (p. 51).]
+
+Le troisième livre de l'Introduction à la Théologie a pour objet
+d'approfondir la connaissance de la divinité, en éclaircissant tous les
+points difficiles par _les raisons les plus vraisemblables et les plus
+dignes_ (_honestissimis_), afin que la perfection du souverain bien,
+mieux connue, inspire un plus vif amour. Jusqu'ici nous avons défendu
+notre profession de foi, il faut maintenant la développer.
+
+I. Mais d'abord la sublimité divine peut-elle être l'objet des
+recherches de l'humaine raison, et le Créateur peut-il par elle se faire
+connaître de sa créature? ou bien faut-il que Dieu se manifeste par
+quelque signe sensible, soit en envoyant un ange, soit en apparaissant
+sous la forme d'un esprit? C'est, en effet, ainsi que le Créateur
+invisible s'est visiblement révélé dans le paradis terrestre. Mais le
+propre de la raison est de franchir le sens, d'atteindre les choses
+insensibles; plus une chose est de nature subtile et supérieure au sens,
+plus elle est du ressort de la raison et doit provoquer l'étude de la
+raison. C'est par la raison principalement que l'homme est l'image de
+Dieu, et il n'est rien que la raison doive être plus propre à concevoir
+que ce dont elle a reçu la ressemblance. Il est facile de conclure
+des semblables aux semblables, et chacun doit connaître aisément par
+l'examen de soi-même ce qui a une nature semblable à la sienne.» Si
+d'ailleurs le secours des sens paraît nécessaire, si l'on veut s'élever
+du sensible à l'intelligible, reste le spectacle admirable de la
+création et de l'ordonnance universelle. «À la qualité de l'ouvrage,
+nous pouvons juger de l'industrie de l'ouvrier absent.»
+
+II. Le gouvernement du monde, qui atteste l'existence de Dieu, prouve
+également son unité; c'est ce qui ressort de l'harmonie de l'ensemble.
+Dieu est le souverain bien, le souverain bien est nécessairement unique;
+Dieu est conçu comme parfait, c'est-à-dire qu'il suffit à tout par
+lui-même, ou qu'il est tout-puissant; or, s'il suffit, un autre créateur
+ou recteur serait superflu. Qu'on ne dise pas que si le bien est bien,
+la multiplication du bien est mieux, et qu'ainsi Dieu étant le souverain
+bien, il vaut mieux qu'il soit multiple qu'unique; cela conduirait à une
+infinité de dieux, infinité qui échapperait alors à la science de Dieu
+même. Il cesserait d'être le bien suprême, car il y aurait quelque chose
+de plus grand que lui: la multitude des dieux serait au-dessus d'un de
+ces dieux. La rareté en toute chose ajoute au prix, et il y a plus de
+gloire à être unique. C'est une des conditions de la perfection de Dieu
+que sa _singularité_. A ces motifs, il faut ajouter les raisons morales,
+ce qu'Abélard appelle les _raisons honnêtes_; elles valent mieux que les
+_raisons nécessaires_, car ce qui est honnête nous plaît et nous attire.
+La conscience suggère à tous qu'il vaut mieux que tout soit gouverné
+par une intelligence que par le hasard. «Quelle sollicitude nous
+resterait-il pour les bonnes oeuvres, si nous ne savions qu'il existe,
+ce Dieu que nous vénérons par la crainte et l'amour? Quelle espérance
+refrénerait la malice des puissants ou les pousserait à bien faire, si
+la croyance dans le plus juste et le plus puissant de tous les êtres
+était vaine?» Accordons que des arguments d'une vérité nécessaire
+nous fissent défaut pour fermer la bouche à l'incrédule opiniâtre, ne
+serions-nous pas en droit de l'accuser d'une odieuse impudence? car il
+resterait du moins qu'il ne peut détruire ce qu'il attaque, et qu'il a
+contre lui l'honnêteté et l'utilité. D'un côté, point de démonstration
+rigoureuse, soit, mais de nombreuses raisons; et de l'autre côté, pas
+une raison. «Si vous en croyez l'autorité des hommes quand il s'agit de
+choses occultes, de ces régions du ciel que vous ne pouvez explorer
+par l'expérience, si vous vous croyez alors certains de quelque chose,
+pourquoi ne pas céder à la même autorité, quand il s'agit de Dieu,
+l'auteur de tout[239]?»
+
+[Note 239: _Introd._, t. III, p. 1102-1108.]
+
+III. Le Dieu unique est tout-puissant; mais s'il est tout-puissant, d'où
+vient qu'il ne peut pas tout? Nous pouvons des choses qu'il ne peut pas;
+nous pouvons marcher, parler, sentir, toutes choses qui ne sont pas dans
+la nature de Dieu, puisque sa substance est incorporelle. Mais d'abord
+toutes ces choses, qui ne servent ni à l'avantage ni à la dignité,
+attestent-elles une puissance véritable? Est-ce impuissance de Dieu que
+de ne pouvoir pécher comme nous? L'homme peut marcher, parce qu'il en
+a besoin. Cette faculté manifeste en nous un défaut plutôt qu'une
+puissance; d'ailleurs tout ce que nous faisons ne doit-il pas être
+attribué à la puissance de celui qui se sert de nous comme d'instruments
+et fait en quelque sorte tout ce qu'il nous fait faire? Ainsi, quoiqu'il
+ne puisse marcher, il fait que nous marchions; il peut donc tout, non
+qu'il puisse exécuter toutes les actions, mais parce que s'il veut
+qu'une chose se fasse, rien ne peut résister à sa volonté.
+
+Toutefois, si l'on admet qu'il fait tout ce qu'il veut, comme il veut
+que tous les hommes soient sauvés (I Tim, II, 4), il faut professer le
+salut universel. C'est qu'il a deux manières de vouloir: il veut dans
+l'ordre de sa providence, et alors il délibère, dispose, institue ce
+qui postérieurement s'accomplit; ou bien il veut sous la forme de
+l'exhortation et de l'approbation, c'est-à-dire qu'il instruit les
+hommes des choses que par sa grâce il récompense; ainsi il les exhorte
+au salut, mais peu lui obéissent. Il veut la conversion du pécheur,
+c'est-à-dire qu'il lui fait connaître ce qu'il veut récompenser; il
+promet sa grâce, il annonce les châtiments, il révèle sa volonté et nous
+laisse le soin de l'accomplir.
+
+Dieu peut-il plus et mieux qu'il ne fait? Les choses qu'il fait,
+pourrait-il renoncer à les faire? L'affirmative ou la négative nous
+expose à de grandes anxiétés; la première ôterait beaucoup à sa
+souveraine bonté: s'il ne fait pas un bien qu'il peut faire, ou s'il
+renonce à un bien qu'il devait faire, il est jaloux ou injuste. Mais la
+parfaite bonté de Dieu est hors de question, d'où la conséquence que
+tout ce que fait Dieu est aussi bon que possible. Il n'est rien qu'il
+ne fasse ou qu'il n'omette, si ce n'est pour une cause excellente et
+raisonnable, encore qu'elle nous soit inconnue; il fait une chose, non
+parce qu'il la veut, mais il la veut parce qu'elle est bonne. Il n'est
+point de ceux dont _il est écrit_:
+
+ Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas.
+
+Ce qu'il fait ou ce qu'il abandonne, il y a une juste cause de le faire
+ou de l'abandonner; d'où il résulte que ce qu'il fait il faut qu'il le
+fasse, c'est-à-dire qu'il est juste de le faire, et ce qu'il est juste
+de faire, il serait injuste de ne le pas faire.
+
+Quand il s'agit de Dieu, «là où n'est pas le vouloir manque le pouvoir.»
+Dieu étant de nature immutable, immutable est sa volonté; il en résulte
+que Dieu ne peut faire que ce qu'il fait. De là quelques difficultés. En
+effet un homme qui doit être damné peut être sauvé. S'il ne le pouvait,
+c'est-à-dire s'il ne pouvait faire les choses qui lui vaudraient le
+salut, il ne serait plus responsable; Dieu ne lui aurait point prescrit
+ce qu'il ne pourrait exécuter; mais si, grâce à ses oeuvres, il peut
+être sauvé, force est de reconnaître que Dieu peut sauver celui qui
+pourtant ne doit jamais être sauvé.
+
+«Pensez-vous,» disait Notre-Seigneur à ses apôtres, «que je ne puisse
+pas prier mon Père, et qu'il ne m'enverrait pas aussitôt douze légions
+d'anges[240]?» Cette parole signifie que Dieu le pourrait s'il le
+voulait, mais il ne l'aurait voulu, et le Christ ne l'aurait demandé que
+si c'eût été juste et raisonnable. Ne concluez donc pas que Dieu puisse
+faire ce qu'il ne fait jamais; ce qu'il ne fait jamais est chose qu'il
+ne faut pas faire. S'il n'empêche pas le mal, est-ce à dire qu'il
+consente au péché? non, c'est qu'il est bon que le mal même ait lieu;
+n'est-il pas nécessaire que les _scandales arrivent_? «J'estime donc,
+bien que cette opinion ait peu de sectateurs, bien qu'elle s'écarte
+beaucoup de certains passages des saints, et même un peu de la raison,
+que Dieu ne peut faire que ce qu'il convient qu'il fasse, et de ce qu'il
+convient qu'il fasse, il n'y a rien qu'il omette de faire; d'où il
+résulte qu'il ne peut faire que ce qu'il fait réellement.»
+
+[Note 240: Math. xxvi, 53. Cette citation est usitée dans cette
+question. Elle sert de texte à Fénelon pour combattre dans Malebranche
+des idées qui rappellent celles d'Abélard. (_Ref. du Syst. du P.
+Malebranche_, c. v.) Probablement l'exemple avait déjà été cité par
+saint Augustin.]
+
+On oppose que nous, qui lui sommes si inférieurs en puissance, nous
+pouvons faire ce que nous ne faisons pas, abandonner ce que nous
+faisons. Mais assurément nous vaudrions mieux, si nous ne pouvions faire
+que ce que nous devons faire. Pourtant la puissance de mal faire ou de
+pécher ne nous a pas été donnée sans motif; c'était pour que la gloire
+de Dieu parût davantage, la gloire de ne pouvoir pécher; c'était pour
+qu'en fuyant le péché, nous fissions honneur, non à notre nature, mais
+à sa grâce secourable. Quant au salut toujours possible, avouons qu'en
+effet celui qui doit être damné peut en effet toujours être sauvé. Il
+le peut, lui, par sa nature, qui n'est pas immutable; l'homme peut
+consentir à son salut comme à sa damnation. Mais ne disons pas que Dieu
+peut toujours le sauver, parce qu'alors la possibilité serait relative
+à la nature de Dieu, et ce serait dire que le salut du pécheur ne lui
+répugne pas. Quand vous dites qu'un bruit peut être entendu, cela ne
+veut pas dire que quelqu'un soit là qui pourrait l'entendre. Tous les
+hommes seraient sourds, aucun homme n'existerait, que tel bruit
+donné pourrait être entendu; mais il n'en résulte pas qu'un individu
+quelconque le pût entendre. Et ici ne s'applique pas la règle des
+philosophes que si le conséquent est impossible, c'est que l'antécédent
+l'est aussi[241]. Cela est vrai des choses créées, comme en général
+tontes les règles de dialectique. Ce qui est possible est ce qui ne
+répugne point à la nature des créatures; mais les mêmes notions de
+possibilité ou d'impossibilité ne s'appliquent point au Créateur. Ce
+semble la même chose de dire qu'il est juste que le juge punisse un
+individu ou que cet individu soit puni par le juge; mais nullement, la
+justice n'est pas la même dans les deux cas. Il se peut qu'il soit juste
+que le juge punisse, c'est-à-dire qu'il le doive d'après la loi, mais
+qu'il ne soit pas juste que l'homme soit puni; si, par exemple, telle ou
+telle circonstance, comme serait un faux témoignage, est cause que sa
+punition ne soit pas méritée. De même on peut dire d'un pécheur: il est
+possible qu'il soit sauvé par Dieu, et il est impossible que Dieu le
+sauve.
+
+[Note 241: Voyez ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 413.]
+
+Ici, il est vrai, naît une objection contre la Providence, c'est-à-dire
+contre la volonté de Dieu à l'égard des créatures: si Dieu n'a pu être
+sans ce qu'il a en soi de toute éternité, les choses qu'il a voulues
+sont arrivées nécessairement. Distinguons encore les deux possibilités.
+Dire que Dieu, par sa propre nature, a nécessairement l'attribut
+d'une providence universelle, parce que cet attribut lui convient
+souverainement, ce n'est pas dire que les choses soient d'une telle
+nature qu'elles ne puissent absolument pas ne pas être. Quant à
+l'objection qu'alors aucunes grâces ne lui sont dues, puisqu'il agit par
+nécessité, non par volonté, cette nécessité, qui est sa nature ou plutôt
+sa bonté même, n'est pas séparable de sa volonté; elle n'est point une
+contrainte. Son immortalité même est aussi une nécessité de sa nature:
+est-elle donc en opposition avec sa volonté? est-elle une contrainte? ne
+veut-il pas être tout ce qu'il est nécessaire qu'il soit? S'il agissait
+contre sa volonté, sans doute alors aucunes grâces ne lui seraient dues.
+Mais de ce que sa bonté est telle qu'il se porte, non malgré lui, mais
+spontanément, à faire ce qu'il fait, il n'en doit être que plus aimé,
+que plus glorifié. Serions-nous dispensés de gratitude envers l'homme
+qui nous aurait secourus, parce que sa bonté serait telle qu'en nous
+voyant dans l'affliction, il n'aurait pu s'empêcher de nous secourir?
+
+Ainsi, Dieu ne peut faire que ce qu'il fait, de la manière et dans le
+temps qu'il le fait. Il n'est pas même exact de dire qu'il choisisse la
+manière de faire la plus convenable; il ne choisit pas; sa bonté serait
+imparfaite si en tout sa volonté n'était la meilleure. Il ne faut pas
+non plus prétendre que Dieu puisse dans un temps une chose qu'il ne peut
+faire dans un autre, et que sa toute-puissance ne soit pas égale à tous
+les moments. Si l'on applique cette détermination du temps au faire, non
+au pouvoir, soit. Un homme peut marcher, c'est-à-dire qu'il a en soi la
+faculté de marcher, lorsqu'il nage, mais pourtant il ne peut marcher
+dans l'eau. Ainsi, Dieu a le pouvoir de s'incarner, et il n'en est pas
+privé, quoiqu'il ne l'exerce pas, et qu'il n'en puisse user, en ce sens
+qu'il ne convient pas qu'il en use actuellement. Il peut toujours ce
+qu'il peut quelquefois, si l'on entend par là qu'il est immutable en
+tout. Il a su autrefois que je naîtrais un jour, on ne peut dire
+qu'il sache aujourd'hui que je naîtrai un jour, puisque je suis né.
+S'ensuit-il qu'il ne sache plus ce qu'il savait autrefois? Sa science
+est la même, il n'y a que les mots qui changent pour l'exprimer. Le même
+jour s'appelle successivement demain, aujourd'hui, hier. Dieu ne sait
+point le passé, comme passé, tant que le passé est avenir, ni l'avenir,
+comme avenir, quand il est le passé: mais cela ne veut pas dire que sa
+science s'accroisse ou diminue avec le temps. Il en est de même de sa
+puissance. Dire avant: il est possible que Dieu s'incarne; dire après:
+il est possible qu'il se soit incarné, ce n'est point parler d'un fait
+différent ni d'une possibilité différente, mais d'une même chose,
+d'abord au futur, ensuite au passé. Ainsi, pas plus que la science et
+la volonté, la possibilité ne change en Dieu. Si nous disons qu'il peut
+dans un temps ce qu'il ne peut dans un autre, ce langage humain n'ôte
+rien à sa puissance; il n'atteste que le changement des temps, et des
+convenances variables[242].
+
+[Note 242: _Introd._, I. III, p. 1109-1124.--Cf. _Theol. Christ._, I. V,
+p. 1350.--_Epitome_, c. xx, p. 51.]
+
+IV. Ces variations dans le temps doivent se concilier avec
+l'immutabilité. Dieu, après l'oeuvre de six jours, s'est reposé le
+septième; le passage de l'action au repos est en physique un changement.
+Quand Dieu est descendu dans le sein d'une vierge, il a changé, il a
+encouru ce mouvement principal de la substance que les philosophes
+appellent génération[243]. Dieu ne serait-il donc pas immutable? Maisen
+disant que Dieu _fait_, _agit_, gardons-nous d'entendre qu'il y ait pour
+lui, comme pour l'homme, mouvement dans l'opération, passion dans le
+travail; nous n'exprimons qu'un nouvel effet de son éternelle volonté.
+Dieu se repose, dit l'Écriture; ce n'est pas qu'il suspende son
+mouvement d'action, c'est que l'oeuvre est consommée. En opérant, en
+cessant d'opérer, nous changeons; mais dire que Dieu fait, c'est dire
+qu'il est la cause de ce qui se fait. Au propre, il n'y a point en lui
+d'action, car l'action consiste éminemment dans le mouvement. Comme le
+soleil, lorsqu'un objet s'échauffe de sa chaleur, n'éprouve en lui-même
+aucun changement, de même Dieu, lorsqu'une disposition nouvelle de sa
+volonté s'accomplit, ne change pas, quoiqu'il soit la cause ou l'auteur
+d'un changement dans les choses. Un esprit est exempt de mouvement; ce
+qui occupe un lieu est seul mobile[244]. Or, nulle chose n'occupe un
+lieu si par son interposition elle ne produit quelque distance entre
+les objets environnants. Mais que la blancheur ou toute autre chose
+incorporelle s'unisse aux particules, leur continuité n'y perdra rien.
+L'incorporel n'est donc pas susceptible de mouvement local, puisqu'il ne
+peut occuper un lieu.
+
+[Note 243: Voyez ci-dessus, I. II, c. v, t. I, p. 420.]
+
+[Note 244: Ici Abélard dit qu'il a démontré dans sa Grammaire, en
+traitant de la quantité, que ce qui est esprit ne peut être mû. Duchesne
+en note met _Dialecticam_ pour _Grammaticam_, et annonce que cette
+dialectique ou plutôt cette logique, il la publiera au premier jour.
+(_Ab. Op., Introd._, p. 1125, note p. 1160.) L'avait-il déjà dans les
+mains, et cette dialectique est-elle bien celle que nous avons? Nous ne
+trouvons pas dans celle-ci la Démonstration annoncée, ni à l'article de
+la quantité, ni à l'article du mouvement (p. 178-196, et p. 414-422). Du
+reste la quantité, étant une catégorie, a naturellement sa place dans
+une logique; mais, ainsi qu'on l'a vu, la théorie des Catégories peut
+aussi figurer dans un traité sur le langage. La démonstration de
+l'immobilité de l'esprit à propos de la quantité pouvait donc se
+trouver, soit dans la grande dialectique, soit dans le livre élémentaire
+qui la commençait et qui nous manque, soit enfin dans quelque ouvrage
+de grammaire que nous n'avons pas, et le titre _Grammatica_ peut
+être d'autant plus exact que le même nom désigne dans la Théologie
+chrétienne, un ouvrage ou _les catégories sont retraitées_. «De hoc (que
+le nom de _chose_ ne doit Être donné qu'à ce qui a en soi une existence
+véritable, _veram entiam_) diligentem tractatum in retractatione
+prædicamentorum nostra continet grammatica» (I. IV, p. 1341).]
+
+Dieu, qui est substantiellement partout, ne peut changer de lieu, et
+quand on dit qu'il est descendu dans le sein d'une vierge, on ne parle
+que de l'action de sa puissance. Il est partout, veut dire que tout
+lui est présent; en sorte que nulle part ni jamais sa puissance n'est
+oisive. L'âme elle-même est dans le corps par une vertu de sa substance,
+plus que par une position locale; grâce à sa force propre, elle le
+vivifie, le meut et le conserve, pour qu'il ne se dissolve point par la
+putréfaction; par son pouvoir végétatif et sensitif, elle est dans tous
+les membres, pour que chacun végète et pour sentir dans chacun. De même
+Dieu est, non-seulement dans tous les lieux, mais dans chaque chose, par
+quelque efficace de sa puissance, et tandis qu'il meut toutes les
+choses dans lesquelles il est, il n'est pas mû lui-même en elles. Par
+l'incarnation, Dieu n'est donc pas devenu autre chose qu'il n'était, il
+n'a point encouru la génération. Dire que Dieu est devenu homme,
+c'est dire que la substance divine, qui est spirituelle, s'est uni la
+substance humaine, qui est corporelle, en une personne unique. Dans
+cette personne, il y avait trois choses, la divinité, l'âme, la chair.
+Chacune a conservé sa nature propre, aucune ne s'est changée en une
+autre. Dans l'homme même, l'âme ne peut jamais devenir chair, quoique
+l'âme et la chair soient dans chaque homme une seule personne. L'âme,
+en effet, est une essence simple et spirituelle; la chair est une
+chose humaine, corporelle et composée de membres. La divinité unie
+à l'humanité, c'est-à-dire à une âme et à une chair, unies en une
+personne, ne s'est pas non plus changée; elle est restée ce qu'elle
+était; elle a pris notre nature sans déposer la sienne. En quel sens
+donc peut-on dire: le Verbe a été fait chair, Dieu s'est fait homme?
+Prises à la lettre, ces expressions conduiraient à dire que l'homme a
+été fait Dieu, et rien ne peut être Dieu qui ne l'ait été toujours.
+«Israël, n'aie point de nouveau Dieu.» Ces expressions signifient donc
+que la divine substance s'est associée à la substance humaine, sans être
+convertie en elle. La diversité des natures ne fait pas la diversité des
+personnes. C'est le contraire de la Trinité; en Dieu, trois personnes et
+une substance; dans le Christ, deux substances et une personne. Comme
+dans une maison le bois s'unit à la pierre sans se confondre avec elle,
+comme dans le corps les os adhèrent à la chair sans s'y absorber, ainsi
+la divinité en se joignant à l'humanité, n'a point cessé d'être ce
+qu'elle était. Quand nos âmes reprendront leurs corps, elles ne
+deviendront pas autre chose qu'auparavant, quoique le corps, en se
+ranimant, doive changer, ou se mouvoir de l'inanimé à l'animé. L'âme
+prend avec le corps le mouvement, mais elle demeure elle-même immobile.
+Cela est encore bien plus vrai de Dieu dans son union avec l'homme. La
+créature ne lui peut rien conférer[245].
+
+[Note 245: _Introd._, I. III, p. 1124-1130.]
+
+Ici Abélard traite accidentellement une question importante et qui a
+toujours été liée à celle de la Trinité. En effet, une fois qu'il est
+établi que le Fils de Dieu consubstantiel à Dieu est une personne de la
+Trinité, il n'est pas indifférent de savoir comment il s'est fait homme.
+A-t-il cessé d'être Dieu pour devenir homme? non, assurément. L'homme
+est-il devenu Dieu? pas davantage. Dieu n'a-t-il pris que le corps
+humain, la divinité étant l'âme unique du corps de Jésus-Christ? Alors
+il n'aurait pas été homme, puisque l'homme est corps et âme. On conçoit
+que toute erreur sur la Trinité réagit sur le dogme de l'incarnation, et
+toute erreur sur l'incarnation peut étendre ses conséquences au dogme de
+la Trinité. Nestorius, par respect pour elle, avait voulu que l'union de
+Dieu et de l'homme en Jésus-Christ ne fût qu'apparente, et qu'il y eût
+en lui non-seulement deux natures, mais deux personnes. Eutychès, pour
+échapper à cette erreur, avait voulu que les deux natures fussent unies
+au point d'en faire une seule. De là deux hérésies célèbres; l'Église,
+qui les condamne, établit et professe qu'en Jésus-Christ fait homme il
+y a deux natures, savoir, la divinité, d'une part, et de l'autre,
+l'humanité, corps et âme, et il n'y a qu'une personne, la personne
+divine, qui subsiste dans le Fils de l'homme. Ces deux natures sont
+unies d'une union _hypostatique_, c'est-à-dire substantielle. C'est
+cette doctrine qu'Abélard expose, et d'une manière que je crois
+irréprochable; seulement la comparaison de l'union de l'âme et du corps
+dans l'homme pour éclaircir l'union de la divinité et de l'humanité dans
+Jésus-Christ, n'est qu'une comparaison, et ne doit pas être prise à la
+lettre, quoiqu'elle soit dans le Symbole d'Athanase. Elle revient à ce
+raisonnement: admettez que l'homme est uni à Dieu dans le Verbe fait
+chair, puisque vous admettez bien que l'âme soit unie au corps dans
+la personne humaine. L'orthodoxie d'Abélard sur ce point difficile
+et important aurait dû prouver à ses accusateurs que s'il a erré sur
+quelque autre point de la question de la nature divine, cette erreur ne
+peut être taxée d'hérésie, étant parfaitement exempte de toute intention
+d'altérer à un degré quelconque le dogme fondamental de la divinité de
+Jésus-Christ. Celui qui reconnaît d'une manière absolue sa divinité sur
+la terre, tant qu'il y prit la forme humaine, ne peut être soupçonné de
+nier ou d'affaiblir en quoi que ce soit sa divinité dans le ciel, ou
+comme personne de l'essence divine. Il est vrai qu'on a même, sur
+l'article de l'incarnation, soupçonné Abélard d'erreur. Pierre Lombard
+avait avancé que Jésus-Christ, en devenant homme, n'était pas devenu
+quelque chose, ou du moins il avait remarqué que si Dieu pouvait être
+quelque chose, quelque chose pourrait être Dieu, et l'on disait que
+Pierre Lombard avait reçu cette idée de son maître Abélard. Cette
+erreur, qui s'était assez répandue, fut examinée en 1163 au concile de
+Tours, et condamnée par le pape Alexandre III. Jean Cornubius a écrit
+une dissertation où il la discute fort clairement et en fait connaître
+les sources; au nombre des autorités qu'il cite est l'opinion d'Abélard;
+il admet que Pierre Lombard pouvait bien en avoir tiré la sienne, mais
+qu'il s'était mépris, Abélard disant positivement qu'il y a dans le
+Dieu-homme deux substances ou deux natures; aussi Jean Cornubius
+n'hésite-t-il pas à le tenir pour catholique[246].
+
+[Note 246: La citation qu'il donne de l'opinion d'Abélard est
+conforme pour le sens, mais non exactement pour la lettre au texte de
+l'introduction (I. III, p. 1127 et 49). Mais Cornubius peut l'avoir
+réduite ou précisée, ou bien tirée de la Théologie chrétienne qui manque
+de la portion du livre V où devait se trouver ce passage. Ici d'ailleurs
+la doctrine est complétement dégagée de la comparaison avec l'union de
+l'âme et du corps. (P. Lomb. _Sent._, I. III, dist. vi.--Mag. Johan.
+Cornub. _Eulog., Thes. nov. anecd._, t. V, p. 1065.--Cf. Boèce, _De
+duab. nat., etc., et un. Pers., Christ._, p. 948, et S. Thomas., _Summ.
+Theol._, III, quæst. i-vi.)]
+
+V. Dieu est sage; sa sagesse a été appelée verbe, raison, intelligence.
+Le fils de Dieu, _Dei virtus, Dei sapientia_ (I. Cor., i, 24), c'est la
+puissance divine de tout savoir. Dieu ne peut errer en rien, il sait le
+présent, l'avenir, le passé, et ce qui est inconnu et fortuit dans la
+nature est déjà certain et déterminé pour lui. Il y a préordination, il
+y a donc prescience. Les choses qui, pour nous, sont l'oeuvre du hasard
+et ne proviennent pas du libre arbitre, n'arrivent, pour lui, ni par
+hasard ni sans libre arbitre. La définition du hasard, selon les
+philosophes, est l'événement inopiné provenant de causes qui ont
+originairement un autre objet[247]; mais il n'y a pas d'inopiné pour la
+Providence. Si les éclipses de soleil ou de lune ont lieu plus souvent
+que nous ne nous y attendons, elles ont lieu toutefois naturellement,
+non fortuitement; c'est un ordre préfix, aussi aurions-nous pu en savoir
+quelque chose. Mais si, en creusant un champ, on trouve un trésor, la
+découverte est vraiment fortuite; il a fallu que l'un ait enfoui le
+trésor, que l'autre ait creusé la terre, chacun dans une intention
+différente. Voilà un événement qui n'est point l'oeuvre du libre
+arbitre. Je veux aller à l'église, et je m'y rends, ce n'est point
+là oeuvre de hasard, mais de raison; c'est un fait volontaire et non
+nécessaire. Les philosophes définissent le libre arbitre le jugement
+libre de la volonté (_liberum de voluntate judicium_, Boèce). L'arbitre
+est en effet la délibération ou la _judication_ de l'âme par laquelle
+elle se propose de faire ou d'omettre quelque chose[248]; elle est
+libre, lorsqu'elle n'est poussée à ce qu'elle se propose par aucune
+force de la nature, et qu'il est également en son pouvoir de faire ou
+de ne pas faire. Là donc où n'est pas un esprit raisonnable, l'arbitre
+n'est pas libre. Le libre arbitre n'appartient qu'aux êtres qui peuvent
+changer leur volonté, du même, suivant quelques-uns, qui peuvent faire
+bien ou mal; cependant, avec plus d'attention, on ne peut contester
+le libre arbitre à celui qui ne fait que le bien, à Dieu surtout, aux
+bienheureux, qui ne peuvent pécher: plus on est éloigné du mal, plus
+on est libre dans le jugement qui choisit le bien; le péché est un
+esclavage. D'une manière générale, reconnaissons le libre arbitre à qui
+peut accomplir volontairement et sans contrainte ce qu'il a résolu dans
+sa raison: Dieu est donc libre.
+
+[Note 247: Cette définition est de Boèce.--_De Interp., edit. sec._,
+I. III, p. 360 et 375.--_In Topic. Cic._, I. V, p. 840.--_De Consol.
+phil._, I. V, p. 939.--Voyez ci-dessus, I. II, c. iv, t. I, p. 405.]
+
+[Note 248: Voyez la Dialectique, part. II, p. 260-291, et ci-dessus le
+c. iv du t. I. Les idées d'Abélard sur la liberté, ses définitions, ses
+preuves sont en très-grande partie empruntées de Boèce. (_De Interp.,
+ed. sec._, I. III, p. 360, 368, 372.)]
+
+Quant à lui, rien n'advient par hasard, sa providence ayant tout
+précédé, le hasard n'est que l'incertitude humaine. La nature n'a de
+mystères que pour notre science. On ne dit les miracles impossibles que
+si l'on regarde au cours ordinaire de la nature, aux causes primordiales
+des choses, et non à la souveraineté divine. Si Dieu formait encore
+aujourd'hui l'homme du limon, et la femme de la côte de l'homme, ce
+serait contre la nature, au-dessus de la nature, c'est-à-dire que les
+causes primordiales y paraîtraient insuffisantes; il faudrait que Dieu
+imprimât extraordinairement aux choses une force particulière[249].
+Évidemment les recherches des philosophes n'atteignent que les créatures
+et l'ordre journalier, toutes leurs lois sont au-dessous on en dehors de
+la toute-puissance; la possibilité et l'impossibilité sont relatives aux
+facultés des créatures, et en particulier la règle de la possibilité
+de l'antécédent liée à celle du conséquent, ne peut s'appliquer qu'aux
+choses créées.
+
+[Note 249: Cf. _Hexameron. Thesaur. nov. anecd._, t. V, p. 1375.]
+
+C'est ainsi, dit Abélard, que nous viderons cette _ancienne querelle_
+dont parle la philosophie, cette question de la prescience divine, cette
+question de savoir s'il ne résulte pas de l'immutabilité de Dieu que
+tout arrive nécessairement. Les philosophes, et notamment Aristote, «si
+habile dans le raisonnement, qu'il a mérité d'être appelé le prince des
+péripatéticiens, c'est-à-dire des dialecticiens, nous fourniront de quoi
+réfuter les pseudo-philosophes.» Ceux-ci disent, pour troubler la
+foi des simples, que non-seulement le bien, mais le mal arrive
+nécessairement, et qu'ainsi le péché ne peut être évité, car il a été
+prévu de Dieu, et la Providence est infaillible. «Pour rompre cette
+souricière (_muscipulam_), considérons cette forte trame qu'Aristote
+ourdit au commencement de l'_Hermeneia_: il nous y confirme la force du
+principe de contradiction jusque dans les propositions au futur.» Je
+n'analyse point le raisonnement, il nous est connu; nous retrouvons ici
+un résumé substantiel de la théorie logique des futurs contingents.
+«Grâce à cette distinction d'un si grand philosophe, on peut aisément
+réfuter l'objection ordinaire contre la Providence: il est certain, nous
+dit-on, que la Providence est infaillible[250]....»
+
+[Note 250: _Introd_., t. III, p. 1130-1136.--Voyez aussi Arist.
+_Hermen_., IV, IX, et ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 401.]
+
+Ainsi se termine ce qui nous reste du troisième livre de l'Introduction
+a la Théologie, et avec lui l'ouvrage entier; un savant dit bien que la
+suite s'en doit trouver dans la bibliothèque de Bodlei[251], mais si ce
+manuscrit existe, il n'a jamais été publié. Ainsi la discussion d'une
+des questions les plus difficiles peut-être auxquelles donne lieu la
+Théodicée est restée suspendue, et par un hasard singulier, dans la
+Théologie chrétienne, où sont repris tous les points traités dans
+l'Introduction, cette question reste également irrésolue. Le livre
+V, qui répond au troisième du présent ouvrage, s'interrompt aussi
+brusquement, et même plus tôt que celui-ci, après la discussion relative
+à la conciliation de la bonté de Dieu avec sa puissance, et il nous
+manque la solution du grand problème si bien préparé par Abélard. On ne
+peut renoncer à l'espérance de posséder quelque jour l'Introduction
+tout entière; l'ouvrage était probablement complet[252], et il peut se
+retrouver tel dans quelque manuscrit inédit de quelque bibliothèque
+inexplorée. Mabillon pensait l'avoir rencontré dans un manuscrit en
+trente-sept chapitres conservé en Bavière[253]; M. Rheinwald, dont les
+recherches sont plus récentes, soupçonne, non sans raison, le docte
+bénédictin d'avoir pris pour l'Introduction un ouvrage intitulé: _Pétri
+Abælardi Sententiæ_ qu'il a publié en l'appelant _Epitome Theologiæ
+christinæ_[254]. Il croit que c'est le Livre des Sentences dénoncé par
+saint Bernard, condamné par le concile, désavoué par Abélard. Suivant
+lui, le titre seul de Livre des Sentences aurait été faux, et Abélard,
+qui n'a pas discuté pièces en main devant le concile, était en droit
+de désavouer tout ouvrage qu'on lui attribuait sous ce nom; mais il
+se pouvait qu'on désignât ainsi dans l'usage un écrit qu'il appelait
+autrement, ou même un extrait fidèle de ses doctrines qui ne fût pas
+son ouvrage. Tel serait le manuscrit que M. Rheinwald publie [255];
+ses conjectures nous paraissent fondées, mais une chose plus certaine
+encore, c'est que cet Épitome contient un résumé de l'Introduction à
+la Théologie. Dans les douze premiers chapitres (l'ouvrage en a
+trente-sept), l'extrait est presque littéral; par la suite, on remarque
+quelques variantes, mais elles n'altèrent pas le fond de la doctrine. Ce
+qui fait le prix de cet opuscule, c'est que l'ordonnance en étant à peu
+près la même que celle de l'Introduction, il nous donne en substance
+ce que devait contenir la partie de l'Introduction qui manque, et nous
+pouvons ici compléter brièvement notre analyse[256].
+
+[Note 251: Casimir Oudin, _De Script. eccl_., t. II, p. 1169.--Voyez
+aussi l'_Histoire littéraire_, t. XII, p. 126. Les éditeurs de la
+Théologie Chrétienne disent qu'ils n'ont rencontré la suite de
+l'Introduction dans aucun manuscrit. _Thes. nov. anecd_., t. V, p.
+1148.]
+
+[Note 252: C'est du moins l'opinion que nous adoptons d'après Mabillon;
+cependant M. Rheinwald élève des doutes spécieux.]
+
+[Note 253: _Iter Germantæ_, p. 10.--_Hist. litt._, t. XII, p. 118.]
+
+[Note 254: _Anecdot. ad litter. eccles. pertin._, partic. 11. Borolini,
+1836.--M. Rheinwald a trouvé cet ouvrage parmi les manuscrits du
+monastère de Saint-Emmeram de Ratisbonne, conservés à la bibliothèque
+royale de Munich. (_Præfat_, p. vii; et xxxii.) M. Franz Besnard avait
+déjà publié avec Quelques observations que j'ai pu consulter les seize
+derniers chapitres de cet Épitome, dans un recueil allemand dont le nom
+m'est inconnu.]
+
+[Note 255: _Ibid._, _Proefat._, p. ix-xxi.--La preuve directe que cet
+abrégé est d'Abélard sa trouve dans le c. xxxiv, p. 100, il renvoie à
+son Commentaire de l'Épître aux Romains, où il a, dit-il, traité les
+questions relatives à la grâce et au mérite, et cette citation est
+exacte. (_Ab. Op._, p. 648.)]
+
+[Note 256: _Eptiom. Theol. Christ._, C. xxi, p. 60.]
+
+La Providence, c'est-à-dire la prescience ou prévoyance divine, n'impose
+aucune nécessité aux choses qu'elle prévoit. De ce qu'un char passe et
+de ce que je le vois passer, il ne suit pas que le passage du char soit
+nécessaire. Or ce que Dieu prévoit, il le voit; sa providence n'est que
+sa science éternelle, il n'y a point de temps pour lui, tout lui est
+présent; aucune fatalité ne résulte donc de ce qu'il sait tout. Mais
+il est vrai qu'il dispose tout: la disposition des choses dépend de la
+disposition divine, comme la passion de l'action; il n'y a point d'autre
+destin, d'autre _fatum_ que la disposition divine. La prédestination
+n'est proprement que la disposition de Dieu ou sa providence appliquée
+au bien, c'est la préparation de sa grâce.
+
+VI. Après la sagesse de Dieu vient sa bonté. Celle-ci fait pour les
+créatures tout ce qu'il est conforme à sa nature de faire; Dieu ne
+connaît ni l'envie ni la colère, les expressions contraires qui peuvent
+se trouver dans l'Écriture sont figuratives, elles se rapportent à des
+dispositions de sa volonté qui ont pour nous, mais non pour lui, les
+effets de la vengeance ou du courroux.
+
+Ceci conduit à la contemplation des bienfaits de Dieu. Le premier, le
+plus grand de tous, c'est l'incarnation. Ici se présente la question
+célèbre: _Cur Deus homo[257]?_ Dieu s'est fait homme pour nous montrer
+son amour, et ainsi il nous a rachetés du joug du péché, non que nous
+fussions, comme quelques-uns le prétendent, en la possession du démon,
+mais dans la servitude du péché; le Christ nous en a délivrés on
+épanchant sur nous son amour, en offrant à Dieu le prix de notre
+libération et une victime pure. Un si grand exemple nous enseigne
+l'humilité, et en considérant les tortures du Christ, les martyrs
+eux-mêmes ont appris à ne pas s'enorgueillir de ce qu'ils souffraient
+pour le ciel.
+
+[Note 257: C'est le titre du chap. XXIII (p. 62). Il y a un traité de
+saint Anselme sous le même nom: _Car Deus homo_ libri duo (_Op._, p.
+74). La doctrine du saint sur le mode et la nécessité de l'incarnation
+ne diffère point essentiellement de celle de l'Épitome. La différence ne
+roule que sur l'oeuvre même de la rédemption. Du reste, ou l'ordonnance
+de l'Épitome s'écarte un peu de celle de l'Introduction, au dans ce
+dernier ouvrage l'auteur revenait à propos de la bonté de Dieu sur un
+sujet déjà traite à l'occasion de son immutabilité. Voyez ci-dessus p.
+235.]
+
+Dans l'incarnation, ainsi qu'on l'a déjà vu, deux natures se sont unies
+en une personne. Comme la chair et l'âme sont un seul homme, Dieu et
+l'homme sont un seul Christ, similitude consacrée par saint Athanase.
+Entendez toutefois que bien que dans le Christ soit le Verbe, une des
+trois personnes de la Trinité, cette personne divine n'est pas ici par
+elle-même, _per se_ (probablement en tant que personne divine), car
+alors il y aurait une personne dans une personne, la personne du Verbe
+dans celle de Jésus-Christ, et ainsi il y aurait deux personnes dans le
+Christ. Le Verbe divin n'est en quelque sorte dans le Christ que comme
+l'âme est dans le corps. On peut, on doit appeler ces deux natures les
+parties de la personne.
+
+«On trouve dans les autorités toutes ces locutions: _Dieu est homme;
+l'homme est Dieu; le Christ est le fils de l'homme; le Christ est le
+fils de Dieu; le Christ est Dieu et homme_. Aucune de ces locutions
+n'est propre, hors une seule. Si la première doit être prise au propre,
+si Dieu est vraiment homme, l'éternel est temporel, le simple est
+composé, le créateur est créature, ainsi du reste. Ce n'est donc pas une
+expression propre, la partie y est prise pour le tout, comme cela arrive
+souvent. Exemple, une âme pour un homme, _videbit omnis caro salutare
+Dei_ (Isaïe, xlix, 26). Semblablement, quand nous disons: _Dieu est
+homme_, cela n'est vrai qu'en partie, c'est pour: _Dieu s'unit l'homme_.
+Par contre, _l'homme est Dieu_ signifie _l'homme est uni à Dieu_. Il
+faut encore entendre comme vrais en partie ces mots: _le Christ est
+homme_, ou _le Christ est Dieu_; il n'y a de vrai au sens propre que
+cette expression: _le Christ est Dieu et homme_, c'est-à-dire le Christ
+est le Verbe ayant l'homme, ou _le Christ est homme et_ «_Dieu_,
+c'est-à-dire le Christ est l'homme ayant le Verbe[258].»
+
+[Note 258: Épitom., c. XXIV, p. 68.]
+
+Cependant l'unité de la personne ne conduit pas à l'unité de volonté;
+la volonté de l'homme, que Dieu s'est uni, dont il a fait assomption,
+_hominis assumpti_, ne peut être identique à celle de Dieu le Père;
+c'est ce que prouve clairement cette parole de Jésus: «Mon Père, que ce
+calice s'éloigne de moi s'il est possible; cependant qu'il en soit, non
+suivant ma volonté, mais suivant la tienne.» (Math., XXVI, 39.) C'est
+une humanité véritable que le fils de Dieu a prise, il a donc pris de
+l'humanité les affections, les souffrances, les volontés, tout, hors
+le péché. Il a voulu sa passion, en ce sens qu'il l'a jugée bonne et
+salutaire, mais il ne l'a pas désirée, et sous ce rapport il ne l'a pas
+voulue, car elle l'a fait souffrir dans toutes ses affections humaines,
+autrement elle n'eût pas été la passion.
+
+Dans la volonté de Dieu elle-même, il faut distinguer sa volonté qui
+dispose et sa volonté qui approuve. Il dispose, en effet, beaucoup de
+choses qu'il interdit; il veut qu'on désobéisse souvent à ce qu'il veut,
+ou du moins s'il ne dispose pas ce qui est contraire à sa volonté, il le
+permet. A proprement parler, il ne veut que le bien[259].
+
+[Note 259: Epit., c. XXV et XXVI, p. 69-75.]
+
+On élève une question: L'unité de la personne du Christ a-t-elle
+été divisée par la mort? Ce qui est certain, c'est qu'à la mort de
+Jésus-Christ, l'âme a quitté la chair; mais cette âme savait-elle tout
+ce que savait le Verbe? Elle aurait été aussi parfaite que Dieu. Il
+paraît raisonnable de croire que sans en savoir autant que Dieu, elle
+voyait Dieu parfaitement. On entend d'ordinaire par vie animale cette
+vivification et ce mouvement que la chair tient de l'âme; telle n'était
+pas la vie du Christ: ce que l'âme fait pour le corps, le Verbe le
+faisait pour l'âme du Christ, et par elle il donnait le mouvement à son
+corps. Les affections naturelles étaient naturellement dans cette âme,
+et la force motrice également, hormis comme instrument du péché[260].
+
+[Note 260: C. XXVII, p. 76.]
+
+Après le bienfait de l'incarnation, viennent ces bienfaits de Dieu
+qu'on appelle les sacrements. Un sacrement est une image d'une grâce
+invisible, un signe d'une chose sacrée, c'est-à-dire d'un mystère. Le
+premier est le Baptême, puis l'Onction et la Confirmation. Le sacrement
+de l'Autel (l'Eucharistie) est celui dont la cause est la commémoration
+de la passion et de la mort du Christ: il se célèbre avec le pain et le
+vin; après la consécration, ce pain est le corps du Christ et ce vin
+est son sang[261]. Abélard reproduit sous diverses formes les pures
+doctrines de la transsubstantiation; cependant, en exposant avec respect
+et subtilité la merveille et le mystère du sacrement, il n'a pas évité
+la censure. On entrevoit ici comment il a pu être conduit à examiner
+des questions au moins oiseuses, et comment, pour n'avoir pas voulu
+admettre, par exemple, que le corps et le sang de notre Seigneur fussent
+soumis sur la terre à tous les accidents physiques qui peuvent atteindre
+les espèces apparentes du pain et du vin; il a paru cesser, en de
+certains moments, d'y voir, même après la consécration, le corps et le
+sang réels de Jésus-Christ. Mais les questions étaient puériles et la
+faute n'était pas sérieuse[262].
+
+[Note 261: C. XXVIII-XXXI, p. 81-90. On se rappelle qu'au début de
+l'Introduction il est dit que trois choses sont nécessaires au salut, la
+foi, la charité, les sacrements. Ainsi tout le cadre était rempli. Voyez
+ci-dessus, p. 188.
+
+[Note 262: On verra en effet que le concile l'a condamné pour avoir dit
+que le corps et le sang du Christ ne pouvaient tomber par terre. Nous
+n'avons point la passage de l'Introduction où cela pouvait se trouver;
+mais nous pouvons en deviner la place quand nous lisons dans le chap.
+XXIX de l'Épitome, p. 87: «Si nolumus dicere quod illius corporis
+sit hæc forma, possumus satis dicere, quod in acre sit illa forma ad
+occultationem propter prædictam causam carnis et sanguinis reservata,
+sicut forma humana in acre est, quando angelus in homine apparet. De hoc
+quod negligentia ministrorum evenire solet, quod scilicet mures videntur
+rodere et in ore portare corpus illud, quæri solet. Sed dicimus quod
+Deus illud non demittitibi, ut a tam turpi animali tractetur; sed tamen
+remanet ibi forma ad negligentiam ministrorum corrigendam.»]
+
+Enfin le Mariage est un sacrement qui ne confère proprement aucun don
+pour le salut, mais qui est le remède d'un mal, le frein de l'impureté,
+la légitimation du lien de l'homme et de la femme. Les règles sur ce
+sacrement ont varié; beaucoup de choses ont été licites qui ne le sont
+plus; ainsi autrefois un homme pouvait avoir plusieurs femmes, les rois
+seuls n'en devaient avoir qu'une. On demande si les clercs peuvent
+contracter mariage; les prêtres qui ne l'ont pas fait le peuvent[263].
+S'il se trouve dans une église qui a admis le voeu de célibat un prêtre
+qui ne l'ait pas fait, il peut se marier, seulement il n'exercera pas
+le ministère dans cette église, c'est-à-dire qu'il _ne tiendra pas la
+paroisse_[264]. Les prêtres grecs, pourvu qu'ils n'aient pas fait de
+voeux, reçoivent de l'évêque qui les consacre une épouse vierge, qui
+ne peut, ainsi qu'eux-mêmes, être mariée qu'une fois; il leur est même
+prescrit de chercher une femme dans une race étrangère, et cela pour
+l'extension de la charité. Mais celui qui a notoirement prononcé le
+voeu, comme le moine ou un prêtre, ne peut contracter mariage. Les
+ordres sont aussi un empêchement, à compter du rang d'acolythe
+exclusivement, et le mariage entraîne la renonciation aux bénéfices.
+Cependant Grégoire a dispensé de ces règles les Anglais, à cause de la
+nouveauté de leur conversion.
+
+[Note 263: «Sacerdotes qui non fecerunt (ajoutez pout-être _votum_),
+possunt.» P. 91.]
+
+[Note 264: «Si vero aliquis in ecclesia, quæ votum suscepit, fuerit qui
+non votum fecerit, potest ducere, sed in ecclesia illa officium non
+exercebit, quod est, parochiam non tenebit.» p. 91. Tout ceci prouve
+que le célibat des prêtres, quoique estimé et habituellement prescrit,
+n'était pas une règle Commune à toutes les églises.]
+
+Le dernier point traité dans l'Épitome, comme apparemment à la fin de
+l'Introduction, puisqu'il était annoncé au début, c'était la charité.
+Elle est l'amour honnête, ou l'amour qui se rapporte à une fin
+convenable. Si j'aime quelqu'un pour mon utilité, mais non pour
+lui-même, ce n'est pas de l'amour. Si je lui souhaite la vie éternelle,
+non pour lui, mais pour être délivré de sa présence, ce n'est point un
+amour qui tende à sa fin convenable. La fin légitime de l'amour, c'est
+Dieu même. Notre amour pour Dieu et pour le prochain doit répondre à
+l'amour de Dieu pour nous-mêmes. Seulement, tandis que la charité divine
+n'est point une affection de l'Être immuable, mais la disposition que sa
+bonté a prise de toute éternité pour le bien de sa créature, notre amour
+est un mouvement de l'âme, d'abord vers Dieu, puis vers le prochain;
+amour absolu et sans limite pour Dieu, amour subordonné à l'amour divin
+quand il se porte vers nos semblables.
+
+La charité étant la première des vertus et la base de toutes, nous
+devons la retrouver en quelque sorte dans les autres vertus. Elles ne
+sont vertus qu'à la condition de l'amour, elles ne sont vertus que si
+nous les pratiquons à cause de Dieu. Les philosophes ont distingué et
+défini les vertus. Socrate les a ramenées à quatre, la prudence, la
+justice, la force, la tempérance. Aristote en a séparé la prudence, qui
+est pour lui une science plutôt qu'une vertu[265]. Toutes ces vertus ont
+des vices pour opposés; ces vices conduisent à des péchés. Ce qui fait
+la faute dans le péché, c'est le mépris du Créateur. Aussi le mérite
+est-il uniquement dans la bonne volonté. La bonne volonté, c'est la
+volonté du bien inspirée par l'amour de Dieu. Ce qu'elle mérite, c'est
+la vie éternelle, et elle l'obtient par la rémission des péchés.
+Les péchés sont remis par la contrition, la confession, la
+satisfaction[266]. En finissant, Abélard touche avec clarté et précision
+à tous ces points, qu'il considérera plus à loisir dans d'autres
+ouvrages plus étendus et plus authentiques. Mais ce qu'il en dit ici
+suffit pour nous autoriser à penser que l'Introduction contenait en
+substance toutes ses idées sur les divers points de la théologie. Il y
+approfondissait surtout le dogme de la Trinité; mais il n'omettait
+pas les questions de la rédemption, de la grâce, du péché, de la
+justification, c'est-à-dire tout ce qu'il a traité dans son Commentaire
+sur l'Épître aux Romains et dans sa Morale.
+
+[Note 265: Arist., _de anim._, III, 3.--Abélard cite ici, p. 99, la
+définition de la justice selon Justinien: _Justitia est constans_, etc.,
+faut-il en conclure qu'il Connaissait les Institutes, ou bien qu'il
+avait rencontré cette citation?]
+
+[Note 266: _Epit._, c. XXXII-XXXVII, p. 95-114.]
+
+Qu'y avait-il de parfaitement original dans ses doctrines théologiques?
+Telle est la question qui se présente à l'esprit et que nous ne
+saurions, il faut l'avouer, résoudre avec une entière certitude. Nous
+y reviendrons plus d'une fois. Ici bornons-nous à dire que ses
+contemporains lui ont particulièrement imputé sa doctrine de la Trinité.
+Plus tard, on a surtout remarqué ses idées sur le libre arbitre. Parmi
+les preuves de l'attention qu'elles ont obtenue, la moins notable n'est
+pas l'allusion souvent citée de l'auteur d'un poëme du XIVe siècle:
+
+ Pierre Abaillard en un chapitre
+ Où il parle de franc arbitre,
+ Nous dit ainsi en vérité
+ Que c'est une habilité
+ D'une voulenté raisonnable
+ Soit de bien ou de mal prenable,
+ Par grâce est a bien faire encline
+ Et à mal quand elle descline[267].
+
+[Note 267: Duchesne dit que ces vers sont d'un poëte anonyme qui vivait
+en 1376 (_Ab. Op._, in not., p. 1161).]
+
+Mais si les idées qu'Abélard exprime sur la nature et la réalité du
+libre arbitre, et sur la possibilité d'en concilier l'existence avec la
+prescience divine, sont en général justes, nous ne pouvons en admettre
+la parfaite originalité. Ici, comme en tant d'autres occasions, il
+reproduit ses maîtres, et l'on risquerait de concevoir une opinion
+exagérée de la fécondité de son génie, si l'on croyait qu'il a trouvé
+seul la moitié seulement de ce qu'il pense et de ce qu'il enseigne. Par
+exemple, le fond de sa doctrine du libre arbitre est en principe dans
+Aristote, et déjà développé dans Boèce. Seulement Boèce, qui, du moins
+lorsqu'il commente les philosophes grecs, ne fait nulle part acte de
+christianisme, ne défend le libre arbitre que contre la fatalité des
+stoïciens, ou contre la providence peu active du Dieu de la sagesse
+antique. Abélard a le mérite de reprendre à fond ces idées, pour les
+adapter aux croyances d'une religion qui place l'humanité dans un
+commerce bien plus intime avec la volonté suprême. Tel est en général
+son mérite. C'est un mérite de remaniement. Il remet d'anciennes notions
+en rapport avec l'état nouveau des questions et des esprits. Sur la
+liberté, du reste, il avait été devancé. Déjà et presque de son
+temps, saint Anselme avait exposé une doctrine chrétienne du libre
+arbitre[268]. Abélard, moins net peut-être et moins affirmatif,
+discute plus régulièrement, et fait habilement servir la dialectique à
+l'exposition des vérités métaphysiques et morales. Ainsi nous l'avions
+vu entraîné par la logique à des questions sur la nature de l'homme et
+l'ordre du monde; et ici la théodicée le ramène à la logique, qui vient
+en aide à sa foi troublée. C'est, au reste, là une singularité et une
+valeur de la scolastique, et c'est ce qui justifie l'opinion souvent
+exprimée que les scolastiques, soit en métaphysique, soit en théologie,
+n'ont eu véritablement en propre que l'invention d'une méthode, ou
+l'application de la logique à toute la philosophie.
+
+[Note 268: _Dialogus de libero arbitrio, S. Ans., Op.,_ p.
+117.--_Tractatus de Concordia præscient, cum lib. arbit. Id.,_ p.
+128.--Cf. Boeth., _De Interp. ed. sec.,_ t. III.]
+
+Quant aux conclusions que cette méthode lui suggère, on ne saurait les
+adopter sans examen. Si nous ne les discutons pas ici, ce n'est pas
+qu'elles soient au-dessus de la discussion. Tant qu'il parle du libre
+arbitre en lui-même, il nous paraît dans le vrai. Mais quand il passe de
+l'exposition du fait à la conciliation de ce fait avec l'ordre du
+monde, avec la nature de Dieu, je ne dis point qu'il s'égare, mais il
+s'aventure. La toute-puissance de Dieu est donnée comme absolue par
+les théologiens. Sa volonté est la nature des choses, dit saint
+Augustin[269]. Il peut être philosophique de subordonner sa volonté et
+sa puissance à sa perfection; mais ce n'est pas une décision qui aille
+de soi, et l'on trouverait difficilement un écrivain ecclésiastique
+accrédité qui souscrivît à la théorie d'Abélard au moins dans ses
+termes, bien qu'il soit impossible de ne pas admettre quelque chose
+d'analogue, dès qu'on remue les problèmes de la prescience et de la
+liberté, de la bonté divine et de l'existence du mal. Aucune doctrine
+sur ces points n'est exempte de contradiction, peut-être parce que la
+contradiction est dans les choses, autant du moins qu'elles nous
+sont connues. Mais ici la mesure, les nuances, les expressions sont
+importantes, et malgré de justes précautions, Abélard n'a point échappé
+à l'erreur ou du moins aux apparences de l'erreur. Ce n'est pas en ce
+moment qu'il faut le juger.
+
+[Note 269: _De Genes. ad Litt_., VI, xv. La doctrine d'Abélard est
+critiquée par le P. Petau (t. 1, t. V, c, vi, p. 840). Nous reviendrons
+sur ces questions, lorsqu'il y reviendra dans son Commentaire sur saint
+Paul.]
+
+Nous avons suivi fidèlement, dans notre analyse de l'Introduction,
+l'ordre des idées de l'auteur, quoiqu'il soit peu méthodique. Ainsi,
+après deux livres consacrés au dogme de la Trinité, on l'a vu employer
+le troisième à discuter les attributs généraux de Dieu, sa bonté, son
+immutabilité, sa toute-puissance, son unité, même son existence; toutes
+questions indépendantes du dogme chrétien et qui paraissent préalables à
+la connaissance des trois personnes de la Trinité. Il semble, en effet,
+qu'il importe de savoir que Dieu existe, avant de connaître sa nature,
+ou tout au moins qu'il est un, avant de comprendre comment, encore qu'il
+soit un, il se distingue en trois personnes. C'est cet ordre qu'a suivi
+saint Thomas dans la plus méthodique des théologies[270]. Suivant les
+idées modernes, tous les objets traités dans le livre III, tel qu'il est
+imprimé, appartiennent à ce qu'on appelle la religion naturelle, et loin
+d'être des corollaires ou des appendices du dogme chrétien, sont les
+principes mêmes avec lesquels le dogme chrétien doit être conféré et
+raccordé. Mais les idées modernes ne sont pas celles d'Abélard; quoique
+rationaliste parmi les théologiens, il est et veut être théologien; il
+doit donc avant tout poser la Trinité, c'est-à-dire enseigner Dieu, qui
+n'existe pour lui que tel qu'il est pour le chrétien. Lorsqu'il cite les
+philosophes et les païens, ce n'est pas pour avoir connu les vérités
+primitives auxquelles se seraient adjointes plus tard les vérités
+chrétiennes, mais pour avoir pressenti et même annoncé, bien que
+sous une forme un peu vague, un peu voilée, les vérités chrétiennes
+elles-mêmes; il s'efforce au moins autant de faire les philosophes
+chrétiens que de rendre le christianisme philosophique. Mais, dans ce
+plan même, il est impossible de ne pas trouver que les deux premiers
+livres n'ont point d'ordre et de clarté. L'ouvrage semble un premier
+jet, ou plutôt un recueil d'idées et de questions écrit pour
+l'enseignement ou après l'enseignement, dans l'ordre où l'improvisation
+et la polémique, inséparables de l'enseignement oral, avaient
+d'elles-mêmes disposé les matières. En effet, lorsqu'au commencement
+du second livre, Abélard s'interrompt pour justifier avec tant de soin
+l'emploi des autorités profanes et du raisonnement philosophique, il y
+est amené par des attaques récentes, et répond à des objections, à des
+critiques qui semblent être survenues depuis le premier livre, ou plutôt
+depuis les leçons dont le premier livre ne serait que le résumé ou le
+canevas. Qui sait si nous n'avons pas dans l'Introduction une rédaction
+d'un cours de théologie d'Abélard, l'oeuvre d'un de ses élèves
+peut-être? L'inégalité du style, les redites, les désordres, et
+quelquefois aussi les absurdités et les ellipses, les arguments tantôt
+développés avec prolixité, tantôt écourtés brusquement, les citations
+parfois indiquées ou tronquées, et qui souvent encombrent le texte,
+seraient autant de circonstances favorables à cette conjecture, quoique
+assurément les morceaux importants soient de la main du maître, tels
+que le prologue, le début de l'ouvrage, celui du second livre, et les
+principaux articles du troisième. Quant au fond des idées, au choix des
+arguments, des autorités et des exemples, tout est bien de lui, et nous
+venons en vérité de l'entendre et d'assister à ses leçons. Tel on le
+retrouve dans ses autres écrits; les analogies y sont frappantes; il
+aime à se répéter.
+
+[Note 270: _Summ. Theol_., pars 1, quæst. I-XLIV. C'est aussi l'ordre
+suivi par le P. Petau dans ses _Dogmes Théologiques_.]
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+SUITE DE LA THÉODICÉE.--_Theologia Christiana_.
+
+L'Introduction à la Théologie est écrite avec la liberté hardie d'un
+homme habitué à voir les intelligences plier devant lui et qui ignore
+encore les dangers de l'inimitié des pouvoirs intolérants. L'ouvrage
+était fait pour exciter la sévérité soupçonneuse de l'orthodoxie, et
+l'existence même de la Théologie chrétienne[271] prouve qu'Abélard eut
+à défendre l'Introduction, car le second ouvrage répète et adoucit le
+premier; il en contient de longs fragments littéralement reproduits,
+mais autrement divisés et rangés dans un nouvel ordre. Le style est plus
+soigné, la latinité meilleure, la composition plus méthodique et moins
+aride. L'auteur semble avoir autant à coeur d'éviter que de repousser
+les attaques de ses adversaires, et de désarmer la critique que
+d'établir ses idées. Une analyse complète deviendrait fastidieuse, mais
+il faut cependant connaître l'ouvrage; il suffira d'analyser quelques
+passages importants qui modifient ou confirment les propositions les
+plus contestées de l'Introduction.
+
+[Note 271: _P. Abael. Theologia Christiana_, in lib. V; _Thes. nov.
+anecd._, t. V, d. 1156-1860.]
+
+Il paraît que trois points surtout avaient provoqué le doute ou la
+discussion, peut-être aussi les scrupules ou les craintes de l'auteur.
+Ce sont encore les points qui nous intéresseraient le plus aujourd'hui.
+
+Le premier est ce qu'on pourrait appeler le caractère général de cette
+théologie. Il est évident qu'elle tend au rationalisme, ou du moins
+qu'elle a pour but de concilier la foi avec la raison, l'autorité avec
+la science, le dogme avec la philosophie. On a vu que l'entreprise
+n'était pas entièrement nouvelle au temps d'Abélard, mais nul n'y avait
+apporté autant de subtilité réelle que lui, ni surtout un aussi grand
+renom de dialectique. Sans avoir jamais prétendu à l'hétérodoxie, sans
+s'être jamais extérieurement ni, je le crois, intérieurement donné pour
+un novateur religieux, il s'était en tout, et même dans la foi commune,
+piqué de penser par lui-même. Il avait élevé sa chaire de sa propre main
+et se croyait le créateur de sa doctrine. Quoi qu'il fît donc, il était
+suspect: son esprit aurait été plus modéré, plus timide, plus sûr, son
+coeur aurait été plus humble, qu'il n'eût pas évité un grand danger,
+la défiance de l'Église. Il mettait son amour-propre à l'exciter, bien
+qu'il n'eût jamais l'insolence ou le courage de la braver; il ne cessait
+de la provoquer, en s'empressant de la désarmer dès qu'elle le menaçait.
+C'est donc sur le caractère philosophique de sa théologie qu'il se
+montrera d'abord jaloux d'éclairer et de rassurer les fidèles.
+
+L'application de la philosophie à la théologie conduit naturellement à
+citer les philosophes autant ou plus que les Pères, qui ne le sont pas
+toujours; les philosophes, de leur côté, ne sont pas toujours chrétiens.
+D'ailleurs c'est du sein du paganisme que sont sortis les grands noms
+de la philosophie. De là, dans notre auteur, un mélange nécessaire des
+lettres profanes et des lettres saintes. Bien que plusieurs Pères des
+premiers siècles en aient donné l'exemple, assez constamment suivi
+par la littérature du moyen âge, c'est un usage qui a toujours été
+soupçonné, accusé d'être abusif, et par ceux-là même qui s'y étaient
+quelquefois conformés. Pour Abélard, que l'érudition et la dialectique
+conduisaient sans cesse sur le terrain de l'antiquité payenne, il
+y avait donc grand intérêt à justifier l'emploi de ces autorités
+hasardeuses et à réconcilier enfin la science des Gentils avec les
+traditions catholiques.
+
+Mais il lui importait plus encore de se laver de toute connivence avec
+ceux qui ne consultaient les Gentils que pour s'écarter de l'Église,
+qui abusaient des sciences du siècle et corrompaient le dogme par la
+dialectique. La philosophie de son temps, comme de tout temps, était
+prévenue d'incrédulité et de libertinage; pour lui, comme pour ses
+successeurs, restait la commune ressource de dire qu'il y a deux
+philosophies, la vraie et la fausse, et nous le verrons chercher à se
+disculper de son attachement à l'une en s'acharnant contre l'autre. Il
+déclamera avec violence et, s'il le faut, avec fanatisme contre ceux
+qu'il se complaît à nommer les pseudo-philosophes. Plus franche et
+plus hardie, et comme pour achever sa pensée, Héloïse appelait les
+adversaires de son époux du nom injurieux que saint Paul donnait à ses
+calomniateurs: saint Bernard était pour elle un pseudo-apôtre[272].
+
+[Note 272: II Cor. XI, 13.--Voy. t. I, p. 167 et _Ab. Op._, ep. II, p.
+42.]
+
+Quand la dialectique, même circonscrite dans de certaines bornes par une
+intention chrétienne, pénètre dans le dogme, elle peut toujours altérer
+ce qu'elle explique et réduire le mystère à sa plus simple et à sa trop
+simple expression, en l'interprétant suivant la science; elle-même, et
+pour son propre compte, elle n'a été que trop accusée d'être une science
+de mots. Une orthodoxie dialectique risque donc aussi de n'être qu'une
+orthodoxie nominale. Le philosophe peut, dans toute l'énergie du terme,
+n'être _chrétien que de nom_. C'est de ce danger qu'Abélard tâche de se
+préserver; il s'attache à combattre, à détruire toutes les objections
+de l'hérésie contre la Trinité; il prend soin de séparer et même de
+garantir sa doctrine de tout contact avec l'erreur de Roscelin. «Quant
+on lit aujourd'hui les deux ouvrages incriminés,» dit M. Cousin, «on y
+trouve la dialectique placée à la tête de la théologie et l'esprit caché
+du nominalisme y minant les bases du christianisme, au lieu de les
+attaquer directement[273].» En revoyant ses arguments, Abélard semble
+avoir pressenti cette grave critique qui l'attendait encore après six ou
+sept siècles, et il a pris grand soin d'établir le caractère orthodoxe
+de sa doctrine sur la Trinité.
+
+[Note 273: _Ouvr. inèd. d'Ab._, Introd., p. cxvii.]
+
+Recueillons maintenant la substance de ce qu'il dit de neuf ou
+d'important sur ces trois points: l'autorité des philosophes, l'abus de
+la dialectique en matière de religion, la pureté de sa doctrine.
+
+1. «Si l'autorité des apôtres, si celle des Pères, si celle enfin de la
+raison ne suffisent pas, même contre des philosophes qui n'invoquent que
+la dernière, il ne nous reste qu'à renvoyer leurs traits à nos ennemis;
+en repoussant une à une leurs objections, étouffons les aboiements de
+ceux qui cherchent à diffamer aux yeux des fidèles tout ce que, dans
+une intention sincère, nous avons écrit pour la défense de la foi. Ils
+récusent eux-mêmes les philosophes comme Gentils, et leur contestent
+toute autorité en faveur de la foi, comme étant condamnés par elle.....
+Mais tous les philosophes, Gentils peut-être de nation, ne le furent
+point par la foi.... Comment, en effet, dévouerions-nous à la damnation
+ceux à qui Dieu même, au témoignage de l'apôtre, a révélé les secrets de
+la foi et les profonds mystères de la Trinité, et dont les vertus et les
+oeuvres sont célébrées par de saints docteurs[274]?» Car peut-on nier
+que l'incarnation ne paraisse annoncée dans certains écrits payens plus
+ouvertement que dans quelques livres sacrés? Quand Platon dit que Dieu,
+en formant le monde, prit deux longueurs, qu'il appliqua l'une à l'autre
+dans la forme de la lettre grecque X et les courba en orbe, n'est-ce pas
+une image du mystère de la croix[275]? Si les sacrements furent inconnus
+de l'antiquité, c'est que la loi d'Israël n'avait pas été donnée pour
+tous, comme l'Évangile. «Aucune raison ne nous force donc à douter
+du salut de ceux des Gentils qui, avant la venue du Sauveur, ont,
+naturellement et sans loi écrite, _fait_, selon l'apôtre, _ce que veut
+la loi_, et qui la montraient _écrite dans leurs coeurs, leur conscience
+rendant témoignage_ pour eux-mêmes[276].» Il est évident par l'Écriture
+que «la justice a commencé par la loi naturelle.» Les menaces et les
+prescriptions de l'Ancien Testament ne regardaient qu'Abraham et ses
+descendants. «Ne désespérez du salut de personne ayant, avant le Christ,
+vécu bien et purement. Et par quelle abstinence, par quelle continence,
+par quelles vertus, la loi naturelle et l'amour de l'honnête ont
+jadis signalé non-seulement les philosophes, mais encore des hommes
+illettrés!... Que de témoignages nous le redisent, comme pour gourmander
+notre négligence et notre faiblesse!... Armés des pages des deux
+Testaments, des innombrables écrits des saints, nous sommes pires...
+que ceux à qui Dieu avait refusé la tradition de la loi écrite et le
+spectacle des miracles.»
+
+[Note 274: _Theol. Chr_., t. II, p. 1203-1240.]
+
+[Note 275: Ce que dit Platon, c'est que Dieu ayant composé du _même_,
+de _l'autre_ et de _l'essence_ un certain mélange, et l'ayant divisé
+en parties formant une longue bande, il la coupa en deux suivant sa
+longueur, puis croisa ces deux moitiés l'une sur l'autre en la forme du
+X, les courba en cercle et enveloppa le tout dans un double mouvement.
+C'est la création de l'âme du monde et de la forme sphérique de
+l'univers. Il n'y a dans cette obscure description rien qui ressemble au
+christianisme; le croisement à angle aigu est regardé comme une allusion
+à la position de l'écliptique sur l'équateur et n'a point de rapport
+avec la figure de la croix du Sauveur. (_Timée_, éd. de M. H. Martin t.
+1, p. 99, et not. 24, t. II, p. 30.)]
+
+[Note 276: Rom. II, 13, 14, 15, et III, 28.]
+
+Quant à la doctrine, des philosophes ont prêché l'immortalité de l'âme,
+la rétribution future, la gloire ou le châtiment; ils s'y appuient pour
+nous exhorter à bien faire. Il faut bien qu'en eux-mêmes ils aient
+appris à connaître ces vertus qu'ils nous enseignent, il faut qu'ils
+sachent que Dieu en est le principe ou plutôt la cause finale, qu'elles
+doivent avoir l'amour de Dieu pour origine et pour but. C'est la foi de
+Socrate, c'est l'enseignement de Platon que Dieu est le souverain bien.
+L'humilité de Pythagore semble avoir deviné l'humilité chrétienne.
+Lorsqu'on lit ce que Cicéron dit de la sagesse, on se rappelle cette
+parole de Job: _La piété, c'est la sagesse_[277]. Or la sagesse de Dieu,
+c'est le Christ. Si, pour avoir aimé le Christ, nous sommes appelés
+chrétiens, comment refuser le même nom à ceux qui ont aimé la sagesse?
+Les préceptes moraux de l'Évangile ne sont qu'une _réformation de la loi
+naturelle que les philosophes ont observée_[278]. L'Évangile, comme la
+philosophie et à la différence de l'ancienne loi, préfère la justice
+intérieure à l'extérieure et pèse tout d'après l'intention de l'âme;
+aussi quelques platoniciens ont-ils été emportés jusqu'à ce blasphème,
+que Jésus-Christ avait reçu toutes ses maximes de Platon.
+
+[Note 277: _Th. Chr_ t. II, p. 1210. C'est la définition de l'orateur:
+_Vir bonus dicendi peritus_, qui, chose assez singulière, rappelle à
+l'auteur la passage de Job: _Timor domini ipsa est sapientia_ (XXVIII,
+28), passage qu'il cite au reste dans ces termes: _Ecce pietas est
+sapientia_, comme saint Augustin (_De Trin_., XII, xiv, et XIV, i),
+d'après le mot grec des Septante, [Grec: Theosezeia].]
+
+[Note 278: _Id., ibid._, p. 1211. Abélard a commenté ailleurs avec
+détail dans un sens favorable aux philosophes les passages de saint Paul
+déjà cités, (_Com. In ep. ad Rom., Ab. Op._, p. 513.) et déjà il avait
+dit dans l'Introduction: «Diximus deum esse potentiam generantem,
+et sapientiam genitam, et benignitatem procedentem: cum istud nemo
+discretus ambigat, sive Judaeus, sive Gentillis, nemini aec fides deesse
+videtur.» (L. II, p. 1101.)]
+
+Si vous jugez des principes des philosophes par leurs oeuvres, voyez
+comme ils ont réglé la société: ils semblent lui avoir appliqué les
+préceptes évangéliques. Les règles qu'ils prescrivent aux chefs des
+cités sont celles que s'imposent aujourd'hui les clercs et les moines.
+«La cité est une fraternité.... Les législateurs de république ont
+l'air d'avoir devancé la vie apostolique de la primitive Église.»
+L'interdiction de la propriété, la mise en commun de tous les biens
+est le principe de cette parole de Socrate dans le Timée[279]: Que les
+femmes soient communes et que nul n'ait des enfants à lui. «Or, mes
+frères, faut-il tourner cela dans un sens honteux et supposer qu'un si
+grand philosophe, de qui date l'étude de la discipline morale et la
+recherche du souverain bien, ait institué une infamie aussi manifeste et
+aussi abominable que l'adultère, condamné et par les philosophes, et par
+les poëtes, et par tous les hommes observateurs de la loi naturelle, au
+point que quelques-uns regardent comme adultère l'ardeur passionnée de
+l'époux pour son épouse?» Non, Socrate n'a voulu que détruire jusqu'au
+dernier reste de la propriété: il veut que les femmes soient en commun
+dans un but, non de plaisir, mais d'utilité. «La vraie république est
+celle dont l'administration est dirigée vers l'utilité commune, et
+ceux-là seulement sont concitoyens qui cohabitent dans une telle union
+de corps et de dévouement qu'en eux paraisse accompli ce que dit le
+psalmiste de la perfection de la primitive Église, imitée aujourd'hui
+par les congrégations monastiques: _Ah! qu'il est bon et agréable que
+les frères habitent unis en un corps!_ (CXXXII, 1.)
+
+[Note 279: _Th Chr_., t. II, p.1212. Ce n'est pas la communauté des
+femmes, mais celle des enfants qui est prescrite dans le Timée, le
+mariage au contraire y est réglé, et d'une manière assez singulière.
+(_Étud. sur le Tim._, t. I, p. 81.)]
+
+Les anciens n'appellent cité qu'une association où tout a pour but
+le bien commun, «association maintenue sans murmure par la charité
+sincère.» C'est vraiment la définition d'une société chrétienne.
+Et tandis qu'ils ont désiré introduire une telle sévérité dans la
+république que Platon veut en bannir jusqu'aux poëtes, ils ont prescrit
+à ceux qui la gouvernent un tel amour pour le peuple, que, «se regardant
+comme ses ministres, non comme ses maîtres... ils ne doivent pas
+craindre et de combattre et de donner leur vie pour la liberté de la
+patrie, sûrs d'atteindre ce séjour de la béatitude céleste qui, selon
+Cicéron, fut par révélation promise à Scipion[280].» Ainsi ont fait les
+Décius, donnant l'exemple qu'avait donné déjà David, aimé du Seigneur.
+«Qu'ils rougissent à ces souvenirs, les abbés de ce temps-ci, eux à qui
+est confié le premier soin de la religion monastique, qu'ils rougissent
+et reviennent à résipiscence, touchés du moins de l'exemple des Gentils,
+tandis qu'aux yeux de leurs frères, qui ruminent de vils aliments,
+_vilia pulmentorum pabula_, ils dévorent impudemment des mets exquis et
+nombreux. Qu'ils remarquent aussi, les princes chrétiens, avec quel zèle
+courageux des Gentils ont embrassé la justice...» Qu'ils songent à ce
+Zaleucus qui appliqua à son propre fils la loi que lui-même avait faite
+contre l'adultère.
+
+[Note 280: _Th. Chr._, t. II, p. 1215. On voit qu'il avait lu Macrobe, à
+qui nous devons le Songe de Scipion.]
+
+Les philosophes ont connu également l'abstinence des anachorètes ou des
+moines, la sublimité de la vie contemplative, les vertus de la solitude.
+La vie solitaire «est celle où la ferveur extrême de l'amour de Dieu
+nous suspend à la contemplation de la vision divine, et nous faisant
+abandonner toute sollicitude des liens du monde, ne nous laisse,
+pour ainsi dire de commerce qu'avec les choses célestes.» Quelques
+philosophes grecs, les Esséniens aussi, ont su s'y élever. Faut-il
+prouver leur mépris des richesses? citons Pythagore, Cratès, Antisthène,
+leur mépris de la vie? Socrate «succomba pour la défense de la vérité
+comme un martyr certain de la rémunération;» le mépris de la douleur? il
+éclate dans les stoïciens. Parlerons-nous de leur mépris des voluptés et
+de la pureté de leur vie? C'est en eux «que commença cette beauté de la
+chasteté chrétienne ignorée des Juifs.» On voit dans les livres quels
+soins, quels embarras sont attachés au mariage; Salomon a peint avec la
+plus grande force tous les dangers de la passion des femmes. La chasteté
+paraît la vertu la plus agréable à Dieu, et l'histoire romaine abonde en
+beaux traits de continence et de pudeur; il suffit de rappeler Lucrèce
+et Virginie[281].
+
+[Note 281: _Th. Chr._, t. II, p.1216-1235.]
+
+Quant à la science, les témoignages des saints nous apprennent combien
+celle des philosophes nous est nécessaire dans l'étude des lettres
+sacrées, tant pour résoudre toutes les questions que pour éclaircir les
+mystères allégoriques, dont l'explication est souvent dans les
+nombres; aussi saint Augustin met-il au premier rang la dialectique et
+l'arithmétique. C'est la poésie et ses mensonges qu'il faut fuir. Si
+un chrétien a le goût des lettres, qu'a-t-il besoin de se repaître
+de fictions vaines? «Quelles sont les formes de style, les beautés
+d'expression que ne présente pas la page sacrée, _pagina divina_, toute
+remplie des énigmes de l'allégorie et de la parabole, et presque partout
+abondante en allusions mystiques? Quelles sont les grâces d'élocution
+que ne nous enseigne pas la langue hébraïque, cette mère des
+langues?.... Quels mets peuvent manquer à la table spirituelle du
+seigneur, c'est-à-dire à l'Écriture sainte, où, suivant Grégoire,
+_l'éléphant nage et l'agneau se promène?_.... Qui, parmi les poëtes et
+même parmi les philosophes, a égalé saint Jérôme pour la gravité de
+la diction, saint Grégoire pour la douceur, saint Augustin pour la
+subtilité? Dans le premier, vous trouverez l'éloquence de Cicéron, dans
+les deux autres la suavité de Boèce et la subtilité d'Aristote, et bien
+plus encore, si je ne me trompe, en comparant les écrits de chacun.
+Que dire de l'éloquence de Cyprien ou d'Origène et de tant de docteurs
+innombrables, tant grecs que latins, tous profondément versés dans
+l'étude des arts libéraux?.... Mais comment les évêques et les docteurs
+de la religion chrétienne n'écartent-ils pas les poëtes de la cité de
+Dieu, quand Platon leur interdit la cité du siècle? Bien plus, dans
+les jours solennels des grandes fêtes qui devraient être employés
+tout entiers aux louanges du Seigneur, ils appellent à leur table les
+bateleurs, les danseurs, les sorciers, les chanteurs d'infamies. Ils
+célèbrent jour et nuit la fête et le sabbat en leur compagnie; puis
+ils les récompensent par de grands dons, qu'ils dérobent aux bénéfices
+ecclésiastiques, aux offrandes des pauvres, évidemment pour sacrifier
+aux démons. Qu'est-ce, en effet, que ces histrions, sinon les hérauts
+et pour ainsi dire les apôtres des démons?.... Oui, ce qui se dit dans
+l'église fatigue, ennuie de tels auditeurs. C'est un fardeau pour
+eux que de faire l'oblation aux autels du Christ; et jusque dans les
+solennités de la messe, pendant l'espace d'une heure, ils ne peuvent
+sevrer leur langue de propos vains. Toute leur âme brûle pour le dehors
+et aspire à la cour des démons, aux conventicules d'histrions. C'est
+là qu'ils sont prodigues d'offrandes, et attentifs avec le plus grand
+silence et la plus grande passion à la prédication diabolique. Mais
+apparemment c'est peu de chose pour le diable que ce qu'ils font hors du
+sanctuaire des basiliques, s'il n'introduit pas dans l'église de
+Dieu les turpitudes de la scène. O douleur! il l'ose. O honte! il
+l'accomplit; et devant les autels mêmes du Christ, toutes les infamies
+sont introduites de toutes parts; les temples, au milieu des réunions
+des fêtes solennelles, sont dédiés aux démons, et sous le voile de la
+religion et de la prière, tous, hommes et femmes, ne semblent réunis que
+pour satisfaire librement leur lasciveté; et ainsi sont célébrées les
+veilles de Vénus[282].»
+
+[Note 282: _Theol. Chr._, t. II, p. 1235-1240.]
+
+Ce morceau offre quelque intérêt pour l'histoire du théâtre. Il
+prouve que certains jeux scéniques étaient connus dès ce temps-là et
+inspiraient un goût très-vif aux classes supérieures de la société, et
+même aux grands de l'Église. Il indique également que ces scandaleuses
+représentations, qui ont longtemps souillé les lieux saints, étaient
+déjà célébrées aux jours de fêtes, et que si une partie du clergé
+les tolérait, des esprits plus sévères ne lui épargnaient pas les
+remontrances. Mais on comprend que cette sévérité même ne devait pas
+améliorer la position d'Abélard auprès de ceux qu'elle censurait, et ce
+n'était pas une très-habile manière de se bien mettre avec l'Église;
+que d'établir, pour justifier les philosophes, que bon nombre
+d'ecclésiastiques étaient loin de les égaler en pureté et en modestie.
+Cette apologie qui tourne en invective, décèle un esprit toujours près
+de franchir les bornes et de tourner contre le clergé les armes que
+devaient un jour saisir les écrivains réformés et les libres penseurs de
+toutes les écoles. Prise en elle-même et au fond, l'argumentation est
+hardie. Elle tend à mettre la foi philosophique au niveau de la foi
+chrétienne, en même temps qu'à placer les moeurs des philosophes
+au-dessus de celles des prêtres. Si cette argumentation était seule
+et sans contre-poids, elle autoriserait des doutes sérieux sur le
+catholicisme d'Abélard. Mais elle a une contre-partie qui la compense,
+et qui témoigne d'une intention sincère d'impartialité chrétienne.
+Nous allons le voir humilier non moins résolument aux pieds de la foi
+l'orgueil et l'égarement de la philosophie.
+
+II. Au-dessus des ennemis du Christ, hérétiques, juifs, gentils, ceux
+qui contestent avec le plus de subtilité la sainte Trinité, sont les
+professeurs de dialectique, ou ces sophistes tant raillés par Platon,
+«ceux qui n'usent pas, mais abusent de l'art.» Or cette philosophie est
+comme le glaive acéré dont «un tyran aveugle se sert pour tout détruire,
+mais qui peut servir pour la défense: elle peut faire beaucoup de bien
+et beaucoup de mal. On sait que les péripatéticiens, que nous appelons
+aujourd'hui les dialecticiens, ont par de bons arguments, réprimé les
+hérésies tant des stoïciens que des épicuriens.» Quant à ceux dont
+l'adresse perfide a rendu la dialectique odieuse, leur faute a été
+condamnée, il y a longtemps, par Cicéron dans sa Rhétorique[283]. Saint
+Paul s'est prononcé maintes fois contre l'esprit contentieux et les
+argumentations verbeuses. Et un pape, répétant les paroles de saint
+Ambroise, a dit: «Les hérétiques mettent dans la discussion toute la
+force de leurs poisons[284].» Au temps où nous sommes, les dialecticiens
+s'arrogent le premier rang parmi les philosophes, croyant avoir acquis
+la «meilleure philosophie, parce qu'ils ont la plus verbeuse.» En eux
+est ce principe de tout péché qui précipita le premier ange de
+la céleste béatitude, l'orgueil. «Les professeurs de dialectique
+s'imaginent qu'armés des raisons les plus rares, ils peuvent tout
+prétendre et tout attaquer.... qu'il n'est rien qu'ils ne puissent
+comprendre et discuter; et, pleins de mépris pour toutes les autorités,
+ils font gloire de ne croire qu'en eux seuls; car ils n'acceptent que
+ce que leur persuade la raison.... L'orgueil suit la science et
+l'aveuglement l'orgueil; et ainsi, chose singulière, la science ramène à
+l'ignorance.» En s'attribuant à soi-même le don que l'on tient de Dieu,
+on le perd, et l'on s'égare d'autant plus qu'on avait été mieux doué.
+L'hérétique, comme le mot l'annonce, est celui qui choisit, ou qui suit
+la préférence de son jugement, c'est-à-dire qui préfère son propre
+esprit à celui de Dieu. «Il devient alors présomptueux, impatient,
+contentieux: il se forme à la dispute plus qu'à la discipline et aspire
+à la gloire plus qu'au salut.... Gardez-vous de ceux qui rapportent
+en raisonnant la nature unique et incorporelle de la Divinité à la
+similitude des corps composés d'éléments, moins pour atteindre la vérité
+que pour faire montre de philosophie. Ils ne s'élèvent point à la
+connaissance de celui qui résiste aux superbes et fait grâce aux
+humbles.» Nul ne connaît ce qui est de Dieu, hors l'esprit de Dieu:
+nul ne peut rien enseigner, si Dieu ne l'illumine. Dieu est le maître
+intérieur qui instruit sans paroles qui il lui plaît. Aussi la vie
+religieuse sert-elle plus à le comprendre que la subtilité d'esprit.
+«Dieu aime mieux la sainteté que le génie.... Ceux qui ont la ferveur de
+l'amour, qu'importe qu'ils nous paraissent des simples et des idiots, et
+ne puissent exprimer et démontrer tout ce que l'inspiration divine
+leur fait comprendre? Plût à Dieu qu'ils y prissent garde, ceux qui
+s'arrogent impudemment la maîtrise en écriture sainte, et qui ne
+corrigent point leur vie, mais vivent charnellement dans la souillure!
+Ils disent que l'intelligence spéciale des énigmes divines leur a été
+donnée, que les secrets célestes leur ont été confiés; ils mentent. Ils
+semblent se vanter ouvertement d'être le temple du Saint-Esprit. Que du
+moins l'impudence de ces faux chrétiens soit écrasée par les philosophes
+gentils, qui pensaient que la science de Dieu s'acquiert moins en
+raisonnant qu'en vivant bien.» Qu'ils écoutent Socrate, qui professait
+qu'il ne pouvait rien que par la grâce divine. «Qu'ils écoutent les
+philosophes, eux qui se disent philosophes. Qu'ils écoutent leurs
+maîtres, eux qui méprisent les saints[285]....»
+
+[Note 283: _Id., ibid._, p. 1242-1246. Cette rhétorique est celle _ad
+Herennium_, l'ouvrage de Cicéron qu'il cite de préférence. Le passage
+rapporté est extrait du livre II, XI.]
+
+[Note 284: I Cor., XI, 16.--I Tim., VI, 20.---II Tim. II, 14, 22,
+23, 24.--_Resp. Adriani pap. ad Carolum_, c. XLIX; _S. Concil._, t.
+VII.---_Ambr. Op._, t. I, _De Fid._, c. V.]
+
+[Note 285: _Th. Chr._, t. III, p. 1245-1252.]
+
+«Il est vrai que dans toutes les choses qui peuvent se discuter
+rationnellement, la décision de l'autorité n'est pas nécessaire; mais ne
+doit-il pas suffire à la raison qu'il lui soit démontré que celui qui
+surpasse tout, doit surpasser les forces de l'intelligence et de la
+dialectique des hommes? Quelle chose devrait plus indigner les fidèles
+que de confesser un Dieu que cette petite raison humaine pourrait
+comprendre?»
+
+C'est ce qu'ont senti et les saints et les philosophes. Les esprits
+célestes eux-mêmes ne connaissent pas Dieu pleinement. Le nom du fils
+de Dieu, dit Hermès, ne peut être prononcé par une bouche humaine[286].
+Dieu, «c'est-à-dire le Dieu qui n'est compris et cru que par le petit
+nombre ou par les plus grands des sages,» est _le Dieu inconnu; Incerti
+Judaea Dei_, dit Lucain. C'est le Dieu caché de l'Écriture, le Dieu
+inconnu de l'autel d'Athènes, le même, ce semble, que cet autel de
+la Miséricorde, où ne s'offrait pas d'autre sacrifice que celui des
+brachmanes, le sacrifice de la prière et des larmes, l'autel dont parle
+Stace:
+
+ Nulli concessa potentum
+ Ara Deum, mitis posuit clementia sedom.
+
+[Note 286: _Id., ibid._, p. 1254.--Abélard ne cite, je crois, nulle part
+Hermès qu'à l'aide de saint Augustin, et rien ne me prouve qu'il eût
+sous les yeux le texte ou la traduction de ces célèbres apocryphes, le
+Pimandre ou l'Asclépius.--Cf. _Introd._, p. 1004, 1009, 1012, 1052,
+etc., et _Sic et Non_, p. 45.]
+
+«Que répondront à tout cela les professeurs de dialectique, s'ils
+veulent discuter par raisonnement ce que leurs principaux docteurs
+affirment ne pouvoir être expliqué? Ils se moqueront de leurs docteurs,
+pour n'avoir pas tu la vérité que Dieu leur inspirait, vérité que
+ceux-ci font profession de ne pouvoir exposer en dissertant, tenant pour
+plus vénérable ce qui surpasse davantage la portée de l'intelligence
+humaine. Ils ne rougissent pas de déclarer qu'ils entendaient et même
+disaient bien des choses, qu'ils professaient enfin des vérités qu'ils
+ne pouvaient démontrer; et même ils se plaisaient tellement dans
+cette obscurité que, sur les choses qu'ils auraient pu démontrer, ils
+étendaient le voile littéral, pour que la vérité découverte et nue ne
+fût pas méprisée à cause de la facilité de la comprendre.» Les déesses
+d'Éleusis apparurent une nuit au philosophe Numenius, en habit de
+courtisanes, et se plaignirent qu'il les eût arrachées du sanctuaire de
+la pudeur, parce qu'il avait donné l'interprétation de leurs mystères,
+«Oh! plût à Dieu que ceux qui s'affichent pour philosophes fussent, même
+en songe, détournés de leur présomption, et qu'on les vît cesser de nier
+l'existence de l'incompréhensible majesté du Dieu suprême, parce qu'ils
+ne l'entendent pas discuter avec une parfaite évidence[287]!»
+
+[Note 287: _Id., ibid._, p. 1254.---Le songe de Numenius est raconté par
+Macrobe, (_Somn. Scip.,_ t. I, c. II.)]
+
+Mais voici l'objection: Que sert de dire une vérité qu'on ne peut
+expliquer? et voici la réponse: Lorsqu'on entend, touchant Dieu, quelque
+chose que l'on ne comprend pas, l'auditeur est excité à l'inquisition;
+«l'inquisition enfante l'intelligence, si la dévotion l'accompagne.» Aux
+uns a été donnée la grâce de dire, aux autres celle de comprendre. En
+attendant, et tant que la raison ne se dévoile pas, l'autorité doit
+suffire. «Il faut s'en tenir à la maxime connue: ce qui est admis par
+tous, par le plus grand nombre, ou par les doctes, ne doit pas être
+contredit. Il est donc salutaire de croire ce qu'on ne peut expliquer,
+d'autant que ce que l'infirmité humaine peut démontrer n'est pas
+grand'chose, et qu'il ne faut point appeler foi l'adhésion que nous
+arrache l'évidence rationnelle. Nul mérite auprès de Dieu, quand on ne
+croit pas à Dieu, mais à de petits arguments qui trompent souvent, et
+qui peuvent à peine être saisis, même quand ils sont raisonnables[288].»
+
+[Note 288: _Id., ibid._, p. 1255.---Ce passage est en contradiction avec
+ce qu'il a dit dans l'Introduction, t. II, p. 1054 et 1058. Voyez au
+précédent chapitre, p. 201 et 205.]
+
+La dernière objection des dialecticiens, c'est qu'il faut repousser
+une foi qui ne peut être défendue, faute de raisons évidentes pour la
+soutenir. Mais nous leur demanderons ce qu'ils pensent de leurs maîtres
+qui ont enseigné cette foi. «Nous tenons du seul Boèce tout que nous
+savons de l'art de l'argumentation en usage aujourd'hui, et c'est de lui
+que nous avons appris tout ce qui fait la force du raisonnement. Nous
+savons que c'est encore lui qui a disserté sur le dogme de la Trinité,
+exactement et philosophiquement, en se conformant à la classification
+des dix catégories[289]. Accuseront-ils le maître même de la raison, et
+diront-ils qu'il s'est égaré dans l'argumentation, celui de qui ils
+font gloire de l'avoir apprise? Quoi? le maître n'aura pas aperçu ce
+qu'aperçoivent ses disciples! il n'aura pas vu par quelles raisons on
+peut infirmer ce qu'il soutenait! Je pardonne à leur impudence; qu'ils
+nous enlèvent ce qu'ils voudront, ceux qui ne savent point épargner
+leurs maîtres, pourvu qu'ils ne troublent pas la foi des simples, et que
+par les lacs des sophismes où déjà ils sont eux-mêmes enveloppés, ils
+n'entraînent pas les autres dans la fosse où ils sont tombés. Pour
+éviter un tel danger, il ne reste qu'à demander à Dieu un remède contre
+la contagion; qu'il brise les machines de guerre de ceux qui s'efforcent
+de détruire son temple par les coups redoublés du bélier de leurs
+arguments.
+
+[Note 289: On a vu qu'il est douteux que ces ouvrages théologiques
+soient de Boèce. (c. 1, p. 160.)]
+
+«Mais enfin, puisque l'importunité de ces querelleurs ne peut être
+réprimée par l'autorité ni des saints, ni des philosophes, et qu'il faut
+absolument leur résister par le raisonnement humain, nous avons résolu
+de répondre aux fous suivant la folie, et de pulvériser leurs attaques
+par les moyens qui leur servent à nous attaquer[290].»
+
+[Note 290: _Theol. Chr_., p. 1256.]
+
+Ici Abélard, rentrant peut-être plus complètement dans sa vraie pensée,
+revient à l'idée qu'il faut prendre aux incrédules leurs armes, et les
+confondre par leurs propres arguments. «Si cette obscurité si profonde
+aveugle notre raison, qui se signale plus par la religion que par le
+génie, et si à tant de recherches des plus subtiles, notre petitesse ne
+suffit pas ou succombe vaincue, que nos adversaires n'imaginent point
+pour cela d'incriminer ou de censurer notre foi, qui n'en vaudrait pas
+moins en elle-même, quand un homme aurait faibli dans la discussion. Que
+personne ne m'impute à présomption d'avoir entrepris ce que je n'aurai
+pas accompli; mais qu'il pardonne à une intention pieuse qui suffit
+auprès de Dieu, si l'habileté fait défaut. Tout ce que nous exposerons
+sur cette haute philosophie, nous professons que c'est une ombre et non
+la vérité, une certaine ressemblance et non la chose même. Quel est le
+vrai? Dieu le saura. Quel est le vraisemblable et le plus conforme aux
+raisons philosophiques? je pense que je le dirai. En cela, si mes fautes
+veulent que je m'écarte de la pensée et du langage catholiques, qu'il me
+pardonne, celui qui juge des oeuvres par l'intention, prêt que je suis
+toujours à donner toute satisfaction en effaçant ou corrigeant tout ce
+qui sera mal dit, lorsqu'un fidèle m'aura redressé par la vertu de la
+raison ou l'autorité de l'Écriture[291].»
+
+[Note 291: _Id., ibid_., p. 1256-1258. Ceci est repris du prologue de
+l'Introduction, p. 974.--Voy. ci-dessus, p. 185.]
+
+III. La trinité des personnes qui sont en Dieu, est un seul Dieu[292].
+«La religion de la foi chrétienne tient invariablement, croit
+salutairement, affirme constamment, professe sincèrement que le Dieu un
+est trois personnes, le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit, un seul
+dieu et non plusieurs dieux, un seul créateur de toutes choses visibles
+et invisibles..... un en tout, sauf en ce point, la distinction des
+personnes.» Elles ne sont pas trois dieux ni trois seigneurs, mais trois
+personnes, dont chacune n'est aucune des deux autres, quoique chacune
+soit Dieu tout entier. La substance des trois personnes, ou la substance
+de Dieu, est donc simple et une; c'est une essence indivise, une
+puissance, une majesté, une gloire, une raison, une opération; en un
+mot, la seule exception à l'unité divine est dans la différence des
+propriétés; celle d'une personne ne peut jamais être transportée dans
+une autre, car elle ne serait plus propriété, mais communauté.
+
+[Note 292: _Theol. Chr_., t. III, p. 1258-1270.]
+
+Certaines choses sont dites de Dieu qui ne peuvent être entendues que
+d'une des personnes et non de plusieurs. Quand on dit que Dieu est
+inengendré, cela ne peut s'entendre que du Père, car le Saint-Esprit,
+qui n'est pas engendré, n'est pas pour cela inengendré. Ce qui n'est pas
+juste n'est pas nécessairement injuste; exemple, une pierre ou un arbre.
+Certaines choses peuvent être dites de Dieu qui s'appliquent soit
+collectivement, soit séparément, à toutes les personnes ou à chacune;
+ainsi Dieu, Seigneur, Créateur, Tout-Puissant, Éternel, etc., cela
+peut se dire de toute la Trinité et de chaque personne de la Trinité.
+Certaines choses ne peuvent se dire que des trois ensemble, ainsi le nom
+même de Trinité: Dieu est la Trinité, Dieu est père; le Père n'est pas
+la Trinité, Trinité est le nom propre des trois ensemble. Enfin il y
+a un nom, un seul qui convient à chacune d'elles, mais non à toutes
+ensemble, c'est le nom même de personne; il convient à toutes, mais
+séparément et non simultanément.
+
+Dans cette trinité des personnes, aucune n'est substantiellement
+différente des deux autres, aucune n'en est numériquement séparée;
+chacune est différente de chaque autre seulement par la propriété, non,
+encore une fois, dissemblable substantiellement ou numériquement, comme
+le croit Arius. Ainsi le Père n'est pas autre chose (_aliud_) que le
+Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils que le Saint-Esprit; il n'est pas
+autre chose en nature, mais il est autre (_alius_) en personne: celui-ci
+n'est pas celui-là, mais il est ce qu'est celui-là. Socrate est
+différent numériquement de Platon, c'est-à-dire qu'il est autre par
+la distinction de l'essence propre, mais il n'est pas autre chose,
+c'est-à-dire qu'il n'est pas substantiellement différent, puisque tous
+deux sont de même nature, quant à la communauté de l'espèce: l'un et
+l'autre est homme.
+
+«Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu.» Car tout ce qui existe dans la
+nature ou est éternel, et c'est Dieu, ou a commencé, et vient de Dieu;
+hors de là, il n'y a que le péché et l'idole, qui sont nos oeuvres et
+non les oeuvres de Dieu. La sagesse, la puissance qui sont en Dieu sont
+Dieu même. Si l'on prétend que les qualités de Dieu soient en lui, sans
+être ni lui ni créées par lui, mais qu'elles demeurent éternellement en
+lui ou sont coéternelles à la divine substance dans laquelle elles
+sont, nous demanderons si elles sont en Dieu substantiellement ou
+accidentellement. Si elles y sont substantiellement, elles constituent
+la substance de Dieu, elles sont alors antérieures (_priores_) à Dieu,
+comme la raison est dite antérieure (_prior_) à l'homme, étant sa forme
+constitutive. Ainsi, par exemple, le Dieu sage serait constitué par la
+substance de la divinité et la sagesse, il serait un tout composé de
+matière et de forme, il aurait un principe. Si, au contraire, les
+qualités lui appartiennent accidentellement, Dieu est sujet aux
+accidents, proposition condamnée par tous les philosophes et tous les
+catholiques. L'accident peut être ou ne pas être, il est mutable,
+omissible, il dépend de l'altérabilité du sujet; on peut dire qu'il est
+la forme d'une chose corruptible; comment serait-il compatible avec
+la nature divine? La sagesse ne pouvant être en Dieu une forme ni
+substantielle ni accidentelle, il reste qu'elle est Dieu, et de même la
+puissance, et de même les autres attributs.
+
+Dieu n'est une substance qu'autant que c'est une substance unique,
+incomparable, au delà ou au-dessus de la substance; de même, les
+propriétés qui sont dans cette substance ne peuvent être régulièrement
+appelées formes ni accidents, et elles n'ont d'autre effet que la
+distinction des personnes; et cette différence n'est pas celle de la
+personne de Socrate à celle de Platon, les trois personnes n'ayant
+qu'une essence, tandis que Socrate et Platon n'ont pas la même essence
+ou la même substance essentielle. Grande et subtile distinction; il faut
+que l'identité d'une substance unique, l'unité indivisible de l'essence,
+ne fasse pas obstacle à la diversité des personnes, et ne nous conduise
+pas à l'erreur de Sabellius; il faut que la diversité des personnes ne
+soit pas un empêchement à l'unité de la substance, et ne nous jette pas
+dans l'erreur d'Arius.
+
+On ne voit pas bien comment Abélard conciliera ces idées générales avec
+l'attribution de la puissance au Père, de la sagesse au Fils, de l'amour
+au Saint-Esprit, et aucun théologien qui adopte en tout ou en partie
+cette répartition ne nous a paru clair et conséquent. Abélard ne
+l'abandonne pourtant pas, et il présente même d'une manière spécieuse la
+réserve d'une part, éminente dans la puissance en faveur du Père, car
+les autres attributions ne sont pas contestées. Tout ce qui concerne la
+puissance est, dit-il, attribué au Père; d'abord la création est tirée
+du néant, et le Père crée par son Verbe, non le Verbe par le Père; c'est
+le Père qui donne pouvoir et mission, c'est lui qui envoie le Fils
+(Galat., iv, 4) de qui il est écrit qu'il s'est rendu obéissant à son
+Père (Phil., ii, 8). Dans ses souffrances, c'est le Père que le Fils
+invoque, et il parle toujours de son pouvoir comme d'un don que le
+Père lui a fait. Quant à la sagesse dans le Fils, elle est nommée
+textuellement dans l'Écriture, Saint Jean dit aussi que le Père a donné
+tout jugement au Fils (v, 22), et le Verbe est _le Logos_, et _le Logos_
+est la raison, dit saint Augustin[293]. Que la distribution des dons de
+Dieu appartienne au Saint-Esprit, c'est ce qu'on lit partout; à lui donc
+tout ce qui vient de la bonté. Ainsi la distinction des trois propriétés
+se justifie. «Le dialecticien peut être le même que l'orateur, mais son
+attribut comme orateur n'est pas le même que comme dialecticien[294].»
+
+[Note 293: _Quaest._ LXXXIII, c. XLIV.]
+
+[Note 294: _Th. Chr._, p. 1309-1311.]
+
+Si nous n'avions crainte de fatiguer le lecteur des redites nécessaires
+de l'argumentation scolastique, il y aurait ici une controverse
+merveilleuse de subtilité a dérouler devant lui; mais il faudrait la
+donner tout entière, car elle brille surtout par les détails, par cette
+méthode minutieuse qui ne néglige aucune des formes successives du
+raisonnement, qui poursuit la même pensée sous toutes les expressions
+possibles de la science. La grandeur manque à cette discussion, mais non
+la rigueur, la sagacité, l'opiniâtreté; les mathématiques seules offrent
+des exemples analogues, parce qu'elles ont seules une langue comparable
+et supérieure encore comme instrument d'analyse à la langue systématique
+des péripatéticiens du moyen âge.
+
+Nous renonçons à donner, même par échantillons, cette controverse, qui,
+sérieuse pour le fond, semblerait puérile de formel mais nous devons
+dire qu'elle nous paraît embrasser tout l'ensemble des objections
+élevées de tout temps contre le dogme par les adversaires du
+christianisme. Quinze de ces objections attaquent la Trinité au nom de
+l'unité; huit, la Trinité admise, sont dirigées contre l'unité; toutes
+reviennent à cette argumentation: La Trinité est nominale ou réelle.
+Nominale, elle n'est qu'une notion arbitraire; autant de noms peuvent
+être donnés à la divinité, autant elle devrait compter de personnes, et
+il est étrange que des noms, accidents passagers des langues humaines,
+constituent des choses éternelles. Réelle, la Trinité est la triplicité
+de substance, car l'unité de substance est la condition de toute
+réalité: trois personnes réelles ne peuvent être consubstantielles. Que
+devient alors l'unité de Dieu? Trois personnes sont trois choses; dire
+qu'elles sont semblables, c'est dire qu'elles diffèrent en quelque
+chose, et si elles diffèrent, l'unité numérique de l'essence est
+impossible. La question qu'Abélard résume ainsi, Grégoire de Nazianze la
+posait dans ces vers:
+
+ [Grec:
+ Pôs ê triazet, ê trias palin
+ Enizet:
+ (XI, de Vit. sua.)]
+
+Abélard a raison de dire que toute la difficulté scientifique de ces
+objections est celle de concevoir la diversité des personnes, sans leur
+assigner aucun des modes de différence admis par les philosophes; mais
+il ajoute aussitôt que la nature singulière de la divinité doit bien
+exiger un langage singulier. Platon n'ose dire ce que c'est que Dieu, la
+sagesse incarnée seule l'a dit: «Dieu est esprit.» (Jean, IV, 24.) Mais
+c'est un esprit auprès duquel tout autre est corporel et grossier. Nos
+docteurs, «qui ramènent tout à la logique,» n'ont pas même osé mettre
+Dieu au nombre des choses, à peu près par le même scrupule qui décidait
+Platon à insérer entre nulle substance et quelque substance, entre le
+néant et les réalités actuelles, son _Hyle_, cet être informe, matière
+universelle qui n'est aucun être et d'où tous les dires sont pris,
+_materia, mater rerum_. Aux difficultés de la science humaine, il y a
+donc une première réponse générale dans cette parole de saint Jean: «Ce
+qui est de la terre parle de la terre.» (III, 34.) Souvenez-vous que,
+comme votre science, votre langage est terrestre. Les maîtres n'osent
+faire de Dieu ni une substance ni aucune chose; essayez donc, après
+cela, de concilier la divinité et vos dix catégories, ou plutôt
+distinguez profondément l'incréé du créé, et tâchez d'avoir deux
+langages.
+
+N'imitez pas cependant ces hérétiques d'hier, théologiens en titre, qui,
+du haut de la chaire enseignante, annoncent que Dieu ne peut être
+Père, Fils ou Saint-Esprit accidentellement, et que les propriétés des
+personnes sont nécessairement réelles en dehors de son essence, si
+l'on ne veut que la Trinité s'évanouisse. Il ne faut pas chercher une
+différence plus grande entre Dieu le Père et Dieu le Fils qu'entre un
+homme père de celui-ci et le même homme fils de celui-là. S'il est vrai
+qu'en Dieu tout est Dieu, ce n'est que relativement qu'il peut porter
+un autre nom que Dieu. Les propriétés des personnes sont donc des
+relations. Ce que signifie la distinction des personnes, c'est que par
+disjonction on dit Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu Saint-Esprit; c'est
+une distinction relative, ce sont des noms relatifs; seulement il ne
+s'agit point de relation à une autre personne. Le terme auquel le
+premier terme est relatif manque, ou plutôt les relations de Dieu sont
+à Dieu même: le Père est père de Dieu, le Fils fils de Dieu, le
+Saint-Esprit procède de Dieu; aussi la théologie appelle-t-elle les
+relations _relations intérieures de la divinité_[295].
+
+[Note 295: «Opponunt Deum non esse tres personas nisi etiam tria.»
+(_Theol. Chr._, t. IV, p.1202.) La réponse à cette objection repose sur
+une différence entre _tres_ et _tria_, conforme également au langage
+dialectique (car _tria_, c'est _tres res_, tandis que _tres_ se rapporte
+à _personae_) et au texte de l'Évangile: [Grec: kai outoi oi treis
+en eios], les trois sont un, _unum_. (1 Ep. de Jean, V, 7.) Mais par
+malheur en grec [treis] ne peut se rapporter à _personnes_, [Grec:
+prosôpa].]
+
+Les trois personnes ne sont pas nécessairement trois êtres, trois
+choses, _tria_; cette expression synthétique _la trinité des personnes_
+n'emporte pas une division nécessaire de ses éléments, pas plus que _le
+vingt et unième_ n'est séparément _le vingtième et le premier_, pas plus
+que _la demi-maison_ n'est divisément _la maison_ et _la demie_, pas
+plus que le verbe _fait chair_ n'est _fait_ ou créé. Dieu est trois
+en ce sens qu'il est triple de propriété ou de définition; il n'est
+multiple qu'en personnes, c'est-à-dire en propriétés personnelles.
+La similitude entre les personnes n'entraîne aucune distinction
+substantielle. Pourquoi ne tiendrait-on pour semblables que des choses
+qui diffèrent numériquement? Pourquoi celles qui ne sont distinctes que
+par les propriétés, n'admettraient-elles pas un rapport de similitude?
+La proposition et la conclusion sont choses semblables sous plusieurs
+rapports, et cependant elles ne sont pas choses séparées numériquement;
+elles ne sont pas deux choses, puisque une conclusion, est à la fois
+conclusion et proposition.
+
+Mais on dit que, d'une part, chacune des trois personnes est Dieu,
+essence divine; que, d'une autre part, aucune d'elles n'est l'une des
+deux autres, et l'on conclut qu'elles sont plusieurs dieux ou plusieurs
+essences divines. Il faut répondre en contestant ce passage du singulier
+au pluriel. Socrate est le frère d'un homme, Platon est le frère d'un
+autre; Socrate et Platon sont-ils frères? Deux hommes sont chacun une
+intelligence; l'intelligence est-elle donc plusieurs choses et non pas
+une chose? Chaque être a sa durée, ou dure son temps; y a-t-il donc des
+temps différents? Le temps n'est-il pas unique? Tous les membres d'un
+homme font un homme, de tous ces membres on peut dire: c'est un homme;
+coupez une main, l'homme reste, mais ne se double pas, il n'y a toujours
+qu'un homme. D'où vient donc que parce que chaque personne de la Trinité
+est Dieu, les trois personnes feraient trois dieux? Un homme qui sait
+trois arts est trois artistes, et non trois hommes. Tout dépend donc de
+l'idée qu'on se fait de la différence qui constitue chaque personne.
+Il est enseigné que c'est une différence de définition, non d'essence.
+L'honnête et l'utile ne sont pas la même chose, ils se définissent
+différemment, quoique l'honnête soit utile. L'orateur et le grammairien
+ne sont pas identiques, quoique la même essence soit le sujet du
+grammairien et de l'orateur. Ainsi le Père et le Fils sont différents
+avec la même substance; l'un n'est pas l'autre pour cela. Si l'on dit
+quelquefois _le Père est le Fils_, cela signifie que le Fils est Dieu
+comme le Père, tuais non qu'il soit par les propriétés le même que
+(_idem quod_) le Père. Sans doute il ne faut pas trop s'attacher aux
+termes; «encore faut-il que les termes soient catholiques.... On ne doit
+point forcer les expressions figuratives qui ne sont point prises dans
+le sens propre, ni les pousser au delà de ce que prescrit l'usage et
+l'autorité.» De ce qu'on dit que Dieu ne connaît pas les méchants,
+doit-on conclure que Dieu ne connaît pas tout? Ces mots: _J'adore la
+croix_, signifient-ils que j'adore un bois insensible? Transportés
+des créatures au créateur, les noms de père et de fils acquièrent
+une signification spéciale, expriment une relation qui n'a point
+sa pareille. Quand on parle de Dieu, la plus grande discrétion,
+c'est-à-dire le plus grand effort de discernement, est nécessaire.
+Gardons-nous des expressions qui pourraient, contre les paroles
+d'Athanase, conduire à la confusion des personnes, _neque confundentes
+personas_. En vain invoquerait-on la règle du syllogisme: Tout ce qui
+s'affirme du prédicat s'affirme du sujet, ou bien si A est B et que B
+soit C, A est C; il faudrait donc l'entendre comme si, dès qu'une chose
+est dite d'une autre chose, tout propre du prédicat était propre du
+sujet, et admettre par exemple que si cet homme est ce corps, comme ce
+corps est ce qui ne s'anéantit pas, cet homme est ce qui ne s'anéantit
+pas. Les distinctions du bon sens doivent présider à l'emploi des règles
+de l'art.
+
+La relation qui constitue la propriété de chacune des trois personnes,
+a quelque chose de mystérieux; elle ne rentre pas exactement dans les
+cadres de la science, elle ne peut donc être exprimée que par des
+similitudes, _sub quadam pia similitudinis umbra_. Les comparaisons sont
+permises, mais il faut s'en défier, aussi les voyons-nous employées dans
+cet ouvrage avec beaucoup de réserve. Celle du sceau d'airain fait place
+à une comparaison prise d'une image de cire, et c'est avec brièveté
+et précision qu'Abélard en use pour expliquer, en quelque manière, la
+génération du Fils. Comme l'image de cire est de la cire (_ex cera_),
+comme l'espèce est du genre, la sagesse divine, étant une certaine
+puissance, est de la puissance divine (_ex potentia_); et en ce sens
+l'homme est la même chose que l'animal, l'image de cire la même chose
+que la cire, mais sans réciprocité. Semblablement, le Fils est de la
+même substance que le Père, la sagesse est essentiellement puissance,
+mais il n'y a pas identité absolue. La sagesse est comme une partie
+de la puissance; il faut dire _comme_ une partie, parce que Dieu est
+indivisible. Le Fils est du Père comme la sagesse est de la puissance,
+voilà la génération. Quel mode de génération? Le Père ou la puissance
+est-il matière, cause, principe, antécédent quelconque du Fils ou de
+la sagesse? Nulle de ces expressions ne doit être prise au propre: la
+matière est assujettie à la forme, mais non pas Dieu; la cause suppose
+l'effet, et le Fils n'est point un effet; le principe, l'origine, ne
+s'applique point à un être éternel qui a dit de lui-même: _Principium
+qui et loquor vobis_ (Johan., viii, 25); rien en Dieu ne peut être
+l'antécédent de Dieu même[296]. Aucune priorité d'essence non plus que
+de dignité n'est possible entre les personnes divines. Le Père n'est
+point d'un autre ni par un autre, tandis que le Fils est du Père et
+par le Père; mais cette différence ne constitue aucune supériorité. La
+génération ne constitue aucune priorité, parce qu'elle ne suppose aucune
+succession. Dieu, en engendrant le Fils, ne s'engendre pas lui-même et
+n'engendre pas un autre Dieu que lui; mais c'est un acte de génération
+éternelle: le Fils est engendré toujours (_gignitur_), et toujours il
+est engendré (_genitus est_); les relations des personnes de la Trinité
+sont coéternelles[297]. Resterait à examiner ce que c'est qu'être d'un
+autre, par un autre, _esse ab alio_, si cela ne veut pas dire avoir
+un autre pour cause, principe ou matière, ou tout au moins si cela
+n'exprime pas la génération d'une substance détachée d'une autre
+substance; mais c'est là précisément ce qu'Abélard ne discute pas. Il
+affirme, et c'est tout. Il pose les expressions reçues, consacrées, et
+s'abstient de les définir à fond. Ce parti pouvait être le plus sage,
+mais bien plus sage encore il eût été de dire sans commentaire et comme
+axiome, non de la raison, mais de la foi: «Jésus-Christ est le fils de
+Dieu et il est Dieu.»
+
+[Note 296: Tout ceci est d'une orthodoxie plus rigoureuse que l'Église
+même ne l'exige. Plus d'un Père a, sans encourir aucune censure, employé
+des expressions qu'Abélard s'interdit, et il cite ici même, en les
+désapprouvant, des paroles de saint Augustin qui conduiraient aisément à
+l'hérésie, par exemple que le père est _la cause_ de sa sagesse, qu'il
+est _le principe_ de la divinité, etc. (_Th. Chr._, t. IV, p. 1321.)]
+
+[Note 297: _Th. Chr._, l, IV, p. 1324-1326. Ce point a été contesté.
+L'auteur d'une dissertation contre Abélard (_Anonymus Abbas_) trouve
+contraire à la dignité du Fils de dire qu'il soit toujours actuellement
+engendré, _semper gigni_. Il faut dire qu'il est toujours _un engendré,
+semper genitum esse_. (_Disput adv. Ab. dogm._, t. III, _in Bibl.
+Cisterc_. t. IV, p. 251.)]
+
+Abélard ne s'en est pas tenu là; l'Église ne s'en tient pas là.
+Elle analyse les termes, et elle explique ce qu'elle déclare
+incompréhensible. Le philosophe était donc autorisé à s'efforcer de
+_rapprocher de plus en plus la raison humaine de l'intelligence_ des
+mystères. C'est pourquoi il n'a rien négligé pour établir méthodiquement
+la foi touchant la Trinité, «cette foi qui lui paraît ne manquer à
+personne.» Indépendamment des citations des anciens, ceux-mêmes, dit-il,
+qui repoussent les mots sacramentels de notre foi, _Dieu le père, Dieu
+le fils_, sont d'accord avec nous sur le fond de l'idée. Demandez-leur
+s'ils croient à la sagesse de Dieu, s'ils croient à sa bonté: cette
+croyance suffit; avec cet aveu, on peut convertir les plus éloignés de
+nous. C'est pour eux qu'il est écrit: «On croit du coeur à la justice.»
+(Rom. X, 10.)
+
+«Voilà, dit Abélard en finissant, ce que nous avons osé écrire
+touchant la plus haute et incompréhensible philosophie de la Divinité,
+incessamment forcé et provoqué par l'importunité des infidèles,
+n'affirmant rien de ce que nous disons, et ne prétendant pas enseigner
+la vérité que nous faisons profession de ne pas savoir. Mais ceux qui se
+glorifient de combattre notre foi, ne cherchent pas non plus la vérité,
+mais le combat. Attaqués, si nous pouvons leur résister, il doit suffire
+que nous nous défendions. Ceux, qui se font agresseurs, s'ils ne
+triomphent, succombent dans leur dessein et disparaissent. Et puisqu'ils
+nous attaquent principalement avec des raisons philosophiques, nous
+aussi nous avons de préférence, recherché celles qu'on ne saurait
+pleinement entendre, si l'on n'a consacré ses veilles aux études
+philosophiques et surtout dialectiques. Il était vraiment nécessaire que
+notre résistance à nos adversaires usât des moyens qu'ils acceptent, nul
+ne pouvant être accusé ou réfuté que sur les points accordés par lui,
+pour que ce jugement de la vérité fût accompli: _Sur le témoignage de ta
+propre bouche, mauvais serviteur, je te condamne[298].»
+
+[Note 298: _Theol. Chr._, t. IV, p. 1344.---Luc, XIX, 22.]
+
+On ne sait plus guère la théologie; et peut-être pensera-t-on que ces
+distinctions infinies sur la nature de la Trinité sont l'oeuvre spéciale
+du génie subtil d'Abélard, tout au moins un produit passager de l'esprit
+ingénieusement frivole des scolastiques, et dans tous les cas une
+collection dangereuse d'idées hasardées et d'hérésies en germe. Qu'on se
+rassure, Abélard a très-peu inventé. Sauf quelques arguments de détail,
+il ne sort pas du cercle tracé par les théologiens. Des questions qu'il
+parcourt, bien peu ont été inconnues des Pères de l'Église; toutes se
+sont perpétuées dans les écoles de théologie. Nous devons même ajouter
+qu'en général les solutions qu'il donne sont légitimes, et que, même sur
+les points abandonnés à l'appréciation des docteurs, sur les _questions_
+restées _ouvertes_, il se décide communément pour le sentiment le plus
+correct et le mieux autorisé. Il faut ici qu'on daigne nous en croire,
+sans nous demander nos preuves. Mais si l'on veut feuilleter, non pas
+Richard de Saint-Victor, saint Thomas, Albert le Grand, non pas les
+docteurs de l'école, mais tous les théologiens sérieux jusqu'au XVIIIe
+siècle, par exemple le P. Petau, qui ne passe point pour avoir fait abus
+de scolastique, on verra que les questions traitées par Abélard, et
+bien d'autres non moins subtiles, non moins délicates, font une partie
+essentielle de la science théologique, et sont assez souvent résolues
+par les meilleures autorités dans le même sens que par le docteur auquel
+saint Bernard disait anathème.
+
+Nous n'entendons pas dire cependant que tout soit, au point de vue de
+l'orthodoxie, irréprochable dans Abélard. Au reste, on en va mieux
+juger.
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+DES PRINCIPES DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.--OBJECTIONS DES CONTEMPORAINS.
+
+Arrêtons-nous quelques moments, et recherchons comment la doctrine
+d'Abélard touchant la nature de Dieu, a été jugée, comment nous devons
+la juger nous-mêmes. De toutes ses théories, sa théorie de la Trinité
+fut la plus fatale à son repos. Pour elle, il fut condamné à Soissons,
+et lorsque vingt ans plus tard il éclairait et compléta son premier
+ouvrage par un second, c'est encore de ses idées sur la Trinité qu'il
+eut principalement à répondre devant le concile de Sens. Contre ce point
+capital de sa théologie, les griefs de l'Église sont déposés dans les
+écrits de Guillaume de Saint-Thierry, de Geoffroi d'Auxerre, de Gautier
+de Mortagne, de Gautier de Saint-Victor, et surtout de saint Bernard,
+le véritable auteur de la perte d'Abélard[299]. C'est là que nous irons
+chercher ces griefs pour les exposer et les discuter.
+
+[Note 299: Guillelm. S. Theod. _Disputatio adv. P. Abæl, ad vener.
+Gaufredum, carnut. episc. et B. Bernardum, clar. abb. (Biblioth. Patr.
+Cisterc._, t. IV, p. 112-126.) _Disputatio anonym. Abbat. adv. P.
+Abæl. dogmata._ (_Ibid._, p. 238-258.)---Gualter. de Mauritan., episc.
+laudun., _Epistola adv. P. Abæl_, (_Spicileg._, D. Luc d'Achery, ed.
+1723, t. III, p. 524.)--L'ouvrage en quatre livres de Gautier de
+Saint-Victor (_Liber M. Walteri, prior. S. Vict., Paris_.) n'a pas été
+publié. Il était dirigé contre Abélard, P. Lombard, Gilbert de la Porrée
+et Pierre de Poitiers. Il est connu par de longs extraits que Duboulai
+en a donnés. (_Hist. univ. parisiens._, t. II, p. 629-650.)---_S.
+Bernardi Epist._ CLXXXVII et seq., CCCXXXVII et seq. et _Tract. contr.
+error. Abæl. seu Opusc._ XI. (_Op. omn._, v. I, t. I et II)--Hugues
+et Richard de Saint Victor ont aussi critiqué ou indirectement réfuté
+certaines opinions d'Abélard (Hugon. S. Vict., _Op._, 8 vol. in-fol.,
+1618, t. III, _Summ. sent._, Tract. I, p. 430. _De Sacram._, t. II,
+para XIII, c. VII, p. 669.---Rich. S. Vict. _Op. passim._)--Bernard de
+Luxembourg, dans son Catalogue haereticorum, fol. lxiii, veut qu'une des
+épîtres de saint Anselme soit dirigée contre Abélard; mais c'est une
+erreur évidente.]
+
+I.
+
+La méthode générale d'Abélard était le premier. Il veut traiter
+l'Écriture sainte comme la dialectique, dit Guillaume de Saint-Thierry,
+et il contrôle la foi par la raison. Par là, dit Gautier de Mortagne,
+il a ramené la foi à n'être qu'une simple opinion. Et dans la lettre
+célèbre où saint Bernard, s'adressant au pape, réunit et discute les
+principaux chefs d'accusation, il commence par celui-là[300].
+
+[Note 300: _Ab. Op._, p. 270, et S. Bernardi _Op., Ep. pap. Innocent._,
+t. I ep. cxc. et t. II, p 610.]
+
+«Nous avons en France un théologien nouveau, devenu tel d'ancien maître
+qu'il était, et qui après s'être joué dès son premier âge dans l'art
+dialectique, s'égare maintenant dans la science de l'Écriture sainte.
+Il s'efforce de ranimer de vieux dogmes assoupis et déjà condamnés, les
+siens et ceux des autres, et de plus il en ajoute de nouveaux. Comme de
+toutes les choses qui sont au-dessus du ciel et au-dessus de la terre,
+il ne daigne rien ignorer, excepté la sainte ignorance (_nihil proeter
+solum nescio quid nescire_), il lève la face vers le ciel et scrute les
+profondeurs de Dieu; puis, revenant vers nous, il nous rapporte des mots
+ineffables qu'il n'est pas permis à l'homme de prononcer. Et prêt à
+rendre raison de tout, il présume des choses au-dessus de la raison,
+contre la raison, contre la foi. Quoi de plus contraire en effet à la
+raison que l'effort de surmonter la raison par la raison? Et quoi de
+plus contraire à la foi, que de refuser de croire à rien de ce qu'on ne
+peut atteindre par la raison? Enfin voulant interpréter cette parole
+du sage: _Qui croit vite est léger de coeur_ (Eccles. xix, 4.): Croire
+vite, dit-il, c'est accorder la foi avant la raison, tandis que Salomon
+n'a point voulu dans cet endroit parler de la foi en Dieu, mais de la
+crédulité mutuelle entre les hommes. Car pour la foi en Dieu, le pape
+saint Grégoire nie qu'elle ait aucun mérite, si la raison humaine
+l'appuie de son expérience.»
+
+Abélard n'a jamais prétendu surprendre par le raisonnement les secrets
+de Dieu, ni sacrifier la foi à la raison. Sans doute il a mal à propos
+appliqué à la foi religieuse une parole de l'Ecclésiastique, qui n'a
+trait qu'à la crédulité dans les relations des hommes; c'est une maxime
+de morale pratique, on même de prudence humaine, comme il y en a tant
+dans les livres du Sage; ce n'est point une règle de foi. Mais quel est
+le théologien qui ne s'est jamais emparé de passages de l'Écriture, pour
+leur attribuer une valeur dogmatique? La distinction du sens littéral
+et du sens figuré semble tout autoriser d'avance. Dans les écrivains
+sacrés, dans les prédicateurs, bien des citations sont des applications
+ingénieuses plutôt que des témoignages directs. Il faut donc écarter
+le texte et voir la pensée. Quand Abélard dit qu'on doit comprendre
+ce qu'on enseigne, il répète ce que saint Augustin, qu'il cite, avait
+exprimé presque dans les mêmes termes[301]. Cette pensée ne cesse d'être
+la chose la plus simple que lorsqu'elle devient le principe d'une
+méthode théologique. Il s'agit alors de la question générale de
+l'application de la raison à la foi.
+
+[Note 301: _Introd._, t. I, p. 985, et t. II, p. 1003. Voyez nos
+chapitres précédents _passim._]
+
+Faut-il dans l'étude de la théologie mettre la raison humaine en
+interdit? L'affirmative n'est pas soutenable. La raison humaine est
+apparemment aussi indéfectible que l'Église, et la foi la plus absolue
+maîtrise la raison et ne la supprime pas; si l'on voulait prendre à la
+lettre certains anathèmes des saints et même des apôtres, pour professer
+en thèse l'incompatibilité radicale de la raison et la foi, tous les
+écrivains sacrés protesteraient à l'envi. Quand tout est calme, quand
+on n'abuse point de leurs concessions, le christianisme n'a point
+d'apologistes qui ne cherchent à concilier ces deux choses, la foi et la
+raison. Seulement elles sont conciliables _jusqu'à un certain point_;
+toute la difficulté gît dans l'appréciation des droits respectifs, et
+dans la fixation des conditions de l'alliance. De là vient qu'on trouve
+dans les auteurs des passages contradictoires, et tantôt pour, tantôt
+contre la raison. Tout chrétien est rationaliste, tout chrétien est
+croyant en une certaine mesure, et celui qui en invoquant la raison,
+témoigne d'une adhésion sincère à la foi chrétienne, d'un attachement
+scrupuleux à la tradition, nous paraît irréprochable, au moins tant
+qu'il reste dans les termes généraux. Dans ces termes, nous croyons à
+l'entière innocence d'Abélard. Il s'est bien proposé d'enseigner, ou
+plutôt de _défendre_ la foi par la raison, mais, sans cesse il l'a
+déclaré, la foi des apôtres, non une foi nouvelle; voulant expliquer
+le dogme plutôt que le prouver, le rendre intelligible plutôt que
+démonstratif; jaloux seulement de satisfaire les esprits exigeants qui
+tiennent à se rendre compte de ce qu'ils croient, et de confondre les
+raisonneurs infidèles qui rejettent tout ce qui ne se discute pas. Il
+parle avec soumission de l'autorité, avec respect de l'Église, avec
+modestie de son entreprise, avec défiance de ses lumières[302].
+
+[Note 302: _Introd. prol._, p. 874, t. II, p. 1065, 1070. _Theol. Chr._,
+l. III, p. 1256 et seq., t. IV, p. 1316, 1344.]
+
+Mais sortez des termes généraux, et peut-être concevrez-vous mieux
+les scrupules et les alarmes de ses adversaires. D'abord, si les
+conséquences auxquelles l'a conduit sa méthode étaient fausses ou
+dangereuses, sa méthode serait suspecte; il faudrait au moins se défier
+de l'esprit dans lequel il l'emploie. Aussi saint Bernard, passant
+immédiatement a l'examen des opinions produites, s'attache-t-il à
+condamner la science par ses oeuvres. Mais avant d'avérer jusqu'à quel
+point les oeuvres d'Abélard déposent contre sa foi, il faut savoir si
+chez lui domine le principe de l'autorité ou le principe de l'examen;
+car de là dépend l'esprit d'un livre. Les études antérieures d'un
+écrivain, ses ouvrages publiés, le tour de ses idées, le genre de sa
+renommée, tout détermine sa tendance et classe son oeuvre. Reconnaissons
+que toutes ces circonstances se réunissaient pour dénoncer Abélard, en
+quelque sorte, dès qu'il s'avisait de théologie. Chrétien de coeur,
+orthodoxe d'intention, il était rationaliste par là nature et les
+antécédents de son génie; il n'avait touché à rien sans innover en
+quelque chose; il s'était constamment targué de penser sans maître, ou
+même de faire changer de maître à l'esprit humain, prétention de mauvais
+augure et de funeste conséquence.
+
+Le rationalisme chrétien n'est pas formellement défendu ni condamnable
+de plein droit. Certaines écoles théologiques le redoutent et le fuient;
+pour toutes, il est sur une pente périlleuse, et l'on ne citera pas, je
+crois, d'acte solennel qui l'ait prescrit ou recommandé; mais il est
+permis, et d'imposantes autorités ne lui manqueraient pas. Parmi les
+Pères, Origène, si l'on doit lui donner ce nom, a été le premier, dans
+toute la force du terme, un chrétien rationaliste, mais il a failli,
+et pour cela peut-être. Voyez avec quel soin Abélard se justifie de le
+citer, en s'appuyant de l'exemple de saint Jérôme[303]. Le modèle du
+philosophe chrétien, le type d'une orthodoxie raisonnée, paraît être
+saint Augustin; et encore dans notre temps, où les triomphes et les
+excès du rationalisme ont fait verser les écrivains sacrés du côté de
+l'autorité, qui sait s'il ne se trouverait pas des gens pour nous dire
+qu'Augustin est plus digne de respect que d'imitation? Le livre le plus
+détesté peut-être depuis deux siècles par les défenseurs en titre de
+l'unité, porte ce nom: _Augustinus_; celui qui l'écrivit n'entendait
+certainement pas falsifier saint Augustin, et en voulant le reproduire,
+il a scandalisé l'Église. Ne nous étonnons donc pas qu'Abélard, qui
+met sous la protection du nom de saint Augustin presque toutes ses
+hardiesses, ait pu s'égarer lui-même, ou du moins commettra la faute
+d'inquiéter la clergé. D'autres noms sont venus à son aide; il s'est
+réclamé de saint Jérôme, de saint Hilaire, de saint Isodore; avant lui,
+Bède avait allié la théologie aux connaissances philosophiques; on
+célébrait dans l'Église la dialectique de Lanfrano de Pavie et de
+Guillaume de Champeaux; saint Anselme avait donné une théorie de Dieu et
+de la Trinité qu'on n'a point dénaturée en la traduisant sous ce titre:
+_le Rationalisme chrétien_[304]. Mais Abélard a, plus hardiment, plus
+librement que ses contemporains, introduit dans l'exposition du dogme
+les procédés de la science et les formes de la logique. Les erreurs,
+inévitables peut-être en tout traité de théologie, ne pouvaient donc lui
+être pardonnées; l'auteur compromettait l'ouvrage, et je crois qu'on a
+moins condamné sa pensée que son exemple.
+
+[Note 303: _Introd._, t. II, p.1042 et 1045.--_Theol. Chr._, t. II, p.
+1109.]
+
+[Note 304: _Le Rationalism chrétien à la fin du XIe siècle ou Monologium
+et Proslogium de saint Anselme_ traduit par M. Bouchitre, 1842.]
+
+L'Église s'est placée dans une position difficile; elle ne s'en est
+pas tenue, elle ne pouvait s'en tenir à ces deux termes absolus et
+contradictoires, la folie de la croix, ou la sagesse du siècle; elle n'u
+pu prononcer un divorce éternel entre la foi et la raison, Comment,
+en effet, abjurer l'humanité? Tout homme en lui-même a deux esprits,
+l'esprit de foi et l'esprit d'examen; il ne saurait croire sans un peu
+comprendre, sans comprendre ou ce qu'il croit, ou pourquoi il croit,
+ou pourquoi il veut croire. Le chrétien est homme, et à mesure que son
+intelligence est plus développée, il éprouve plus vivement le besoin
+de mettre sa croyance, si ce n'est en harmonie parfaite avec les
+conceptions de l'intelligence, du moins au niveau de ce qu'elles ont de
+plus élevé. Il ne veut pas que les Pythagore et les Platon paraissent,
+à un degré quelconque, en savoir plus que les sages inspirés du
+Saint-Esprit; ni que la doctrine qui illuminait un saint Paul ou un
+saint Jean, soit pour la pureté, la hauteur, l'ordre, la clarté même de
+l'expression, inférieure aux doctrines des écoles profanes. Il tend
+donc à faire de la religion une science, et cette tendance du chrétien
+éclairé a été de bonne heure celle de la société chrétienne. Entre
+la foi et la philosophie, l'Église a placé quelque chose qui n'est
+absolument ni l'une ni l'autre, qui participe de toutes les deux, et
+qu'on appelle théologie. La théologie est par sa nature une chose
+rationnelle, encore qu'elle ne soit pas exclusivement rationnelle;
+en elle viennent se rencontrer et se développer les deux esprits qui
+subsistent dans l'homme et dans l'Église; toute théologie est une
+certaine alliance de la raison et de la foi.
+
+Dans les rares instants où l'Église est paisible et ne se croit point
+d'ennemis, elle nourrit dans son sein les deux esprits dont, à d'autres
+moments, elle signale les combats et veut proclamer l'incompatibilité.
+Suivant les temps, les écoles, les questions, ces deux esprits se font
+ou se refusent des concessions pacifiantes. Les termes auxquels ils
+transigent ne demeurent point invariables. Dès que la guerre se déclare,
+dès que les positions longtemps respectées sont entamées ou paraissent
+menacées par le raisonnement, le sein de la théologie se déchire. ta foi
+se défend en réduisant autant qu'elle peut la part laissée à la raison;
+la raison avance en tâchant de s'agrandir sur le terrain qu'elle concède
+à la foi, jusqu'à ce qu'enfin, poussées aux dernières hostilités, l'une
+et l'autre prononcent ce mot insensé: Tout ou rien. Prétention vaine,
+impuissante ambition qu'engendre la chaleur du combat, et qui, pour
+réussir, aurait d'abord à changer l'humanité. A la guerre succède
+l'armistice; jamais cependant la victoire n'est complète ni la paix
+profonde; toujours deux esprits vivent dans, la société chrétienne;
+mais suivant que l'un ou l'autre domine, il caractérise les temps, les
+sectes, les hommes. On distingue toujours deux écoles et au besoin deux
+partis. A quelque âge que vous preniez la théologie, dans quelques
+limites qu'elle se renferme, vous la trouverez toujours divisée ou
+prête à l'être. Vous entendrez soutenir ici que la foi, supérieure à la
+raison, accepte à peine son secours et ne peut qu'être compromise par
+son alliance; là, qu'elle n'a rien à redouter de la raison, parce
+qu'elle la satisfait, et doit s'appuyer sur celle qui la justifie.
+L'autorité spirituelle en général, l'Église gouvernante penchera vers
+la foi par l'autorité; la pensée isolée du docteur, la méditation de
+l'école inclinera vers la foi par l'examen. Sans prétendre que l'une
+soit toujours entraînée à un superstitieux absolutisme, sans accorder
+que l'autre se laisse toujours aller à la révolte et a la licence, je
+crois vrai que de chaque côté s'élèvent ces funestes écueils où si
+souvent l'orgueil humain fit échouer la vérité; et il faut bien convenir
+que l'Église, prenant quelquefois l'écueil pour le port, ne s'est pas
+toujours, pour sauver la foi, abstenue de la tyrannie.
+
+Saint Bernard et Abélard représentent les deux esprits au XII siècle.
+Mais ni l'un ni l'autre n'a poussé son principe aux dernières
+conséquences. Saint Bernard, qui avait peut-être la tyrannie dans l'âme
+comme toutes les natures faites pour commander, ne se porta point
+aux extrêmes rigueurs du pouvoir absolu, et, tout en condamnant le
+philosophe, il voulut raisonner, sinon avec lui, du moins contre lui.
+Abélard, quoiqu'il fût de nature opposante, et qu'un des mérites de
+son esprit fût l'indépendance, glissa moins encore sur la point de la
+révolte que son adversaire sur celle du despotisme. Fidèle sujet de
+l'Église, il allia les témérités de l'intelligence avec la volonté
+sincère de rester dans l'unité.
+
+La raison peut pénétrer dans la théologie, soit pour exposer le dogme,
+soit pour en établir la vérité. De là deux nationalismes, l'un plus
+réservé, l'autre plus radical. Le premier se borne à faire voir comment
+il faut comprendre les dogmes; le second aspire à montrer pourquoi il
+faut les croire, et celui-ci risque plus de s'écarter de la foi que
+celui-là. Ce n'est pas que l'un ne se lie à l'autre. Démontrer la foi
+due aux dogmes, ne va guère sans dire a quels dogmes; expliquer
+comment ils doivent être compris, c'est les supposer ou les prouver
+compréhensibles. C'est donc encore les soumettra a la raison qui, dans
+un cas, les éclaircit et dans l'autre, les fonde. Il est évident,
+toutefois, que l'entreprise de la raison se chargeant de légitimer
+la foi, est plus périlleuse, et peut conduire à rendre la religion
+justiciable de la philosophie.
+
+Cette dernière entreprise ne fut pas celle d'Abélard. Sa méthode est
+essentiellement l'exposition raisonnée des mystères, non la recherche
+de leurs titres à la croyance. Mais, en s'attachant à bien expliquer le
+sens des points de foi, il est amené par le procédé dialectique à les
+rapprocher à un tel degré des vérités philosophiques, qu'on dirait
+qu'il veut les confondre, et, pour rendre la religion plus raisonnable,
+_obsequium rationabile_, l'absorber dans la raison. Ainsi, sans avoir
+mis en question les vérités de la foi, sans avoir affiché la dernière
+prétention du rationalisme, il marche vers un but qui serait en
+définitive le terme du rationalisme. Que pourrait-on prétendre en effet
+au delà de cette conclusion dernière: La foi, c'est la raison?
+
+Cependant ces mots pourraient encore être entendus chrétiennement. Qu'on
+y songe, le rationalisme incrédule dit: la raison exclut la foi; à
+l'autre extrémité, on dit: la foi exclut la raison. Entre ces deux pôles
+se placent deux opinions modérées et pourtant divergentes, qui diraient,
+l'une: la raison, c'est la foi; et l'autre: la foi, c'est la raison.
+
+Tout ceci prouve que le principe d'Abélard ne peut être définitivement
+jugé que par les conséquences qu'il en a tirées.
+
+II.
+
+Prenons donc qu'il n'a point élevé la question: Faut-il croire les
+dogmes? mais, posé qu'il faut croire les dogmes, quel est le sens de
+ceux qu'il faut croire?
+
+Voici la première erreur d'interprétation que lui reproche saint
+Bernard: «Il établit que Dieu le Père est une pleine puissance, le
+Fils une certaine puissance, le Saint-Esprit aucune puissance.» A cet
+article, placé en tête de tous les actes d'accusation[305] Abélard a
+toujours répondu par une formelle dénégation: «Ce sont paroles que
+je repousse et déteste ainsi qu'il est juste, non pas tant comme
+hérétiques, que comme diaboliques, et je les condamne ainsi que
+leur auteur. Si quelqu'un les trouve dans mes écrits, je me déclare
+non-seulement hérétique, mais hérésiarque[306].»
+
+[Note 305: Cf. les historiens des conciles, et notamment. _Ab. Op., in
+Proefat_.--D'Argentré, _Collect. Judivior. de nov. error_., t. 1, p.
+19.--S. Bern. Op., v. 1.--_Thesaur. nov. anecd_., t. V, p. 1152.--Hist.
+litt. de la France, t. XII. p. 19, 120 et 139.]
+
+[Note 306: _Ab. Op., Apolog_. in princip., ou ep. xx, p. 311.]
+
+Guillaume de Saint-Thierry s'indigne de cette réponse; un autre censeur,
+resté inconnu, est révolté d'un tel mensonge. Des bénédictins modernes
+s'étonnent d'une telle _impudence_[307]. Est-il donc vrai qu'Abélard ait
+entendu contester au Père et au Fils la toute-puissance divine, ce qui
+eût été lui contester la divinité? Il n'y à qu'un Dieu, dit-il, il n'y a
+qu'un Tout-Puissant. Chaque personne est Dieu, donc chaque personne est
+le Tout-Puissant. Dès le concile de Soissons, il avait professé
+cette maxime de saint Athanase en présence de son juge incertain et
+troublé[308]. Et cependant il a dit: «Posons Dieu le Père comme la
+puissance divine et Dieu le Fils comme la divine sagesse, et considérons
+que la sagesse est une certaine puissance.... une certaine portion de la
+puissance divine qui est la toute-puissance.--La bonté, désignée par le
+nom de Saint-Esprit, n'est pas en Dieu quelque puissance ou sagesse;
+être bon n'est pas être sage ou puissant.--La sagesse est une certaine
+puissance, tandis que l'affection de la charité appartient plus à la
+bonté de l'âme qu'à sa puissance.[309]» Que signifient donc ces paroles?
+Est-ce que le Fils n'a qu'un peu de puissance, et le Saint-Esprit nulle
+puissance? Mais la pensée contraire ressort constamment et clairement de
+la foi et de la doctrine d'Abélard. Il y aurait injustice, méprise à
+lui reprocher une induction éventuelle ou possible, comme une maxime
+établie, il y aurait, comme il dit, _malice_ dans l'imputation.
+
+[Note 307: _Thes. nov. anecd_., t. V, p. 1148 et 1153, et _Bibi. Cist_.,
+t. IV; Guill. S. Theod., _In Error. Ab_., c. 1, p. 113, et _Disput.
+anon. Abb_., 1, I, p. 240]
+
+[Note 308: _Introd_., t. I, p. 982, 988, 989, 991, t. II, p.
+1084.--_Theol. Chr_., t. III, p. 1258.--Ab. Op., _In Symbol. Athan_., p.
+382. _Epist_. I, p. 24, et notre livre l, t. I, p. 93.]
+
+[Note 309: _Introd_., p. 1085, 1086.--_Theol. Chr_., t. IV, p. 1318 et
+1329.]
+
+Voici son idée générale. Dieu est une seule substance et trois
+personnes: les personnes ne sont donc pas différentes de substance,
+ou distinctes par la substance, ainsi qu'on le devrait dire de toutes
+autres personnes. Alors elles ne peuvent différer que par leurs
+caractères propres, ou leurs propriétés. Ces propriétés ne sont pas
+celles de la substance divine; les personnes ne sauraient se distinguer
+par les attributs de leur essence commune. Il faut donc qu'elles aient
+chacune une ou plusieurs propriétés personnelles, ou distinctives de
+chaque personne. Cette propriété, c'est au moins pour l'une d'être
+le Père, pour l'autre le Fils, pour la troisième le Saint-Esprit. Le
+caractère distinctif de chaque personne ne serait-il que son nom? Tout
+se réduirait-il à une dénomination, non à une désignation? Ce parti
+incontestablement orthodoxe n'est pourtant pas celui que prend l'Église.
+La règle est de croire le Père _inengendré_, le Fils _seul engendré_,
+le Saint-Esprit _procédant_. Chacun de ces attributs est distinctif,
+exclusif; c'est un propre, _proprium_. Maintenant, peut-on ajouter que
+cette distinction de personnes dans la Trinité correspond à une certaine
+diversité, moins dans les attributs que dans les opérations de la
+Divinité? L'Église ne l'a pas interdit, et quelques textes permettent de
+voir éminemment dans le Père la puissance, dans le Fils la sagesse ou
+l'intelligence, dans le Saint-Esprit la bonté ou l'amour. Le Symbole des
+apôtres nomme _le Père tout-puissant_; le Fils seul est appelé Verbe,
+dit saint Augustin; le Saint-Esprit est l'amour, dit saint Grégoire.
+C'est au Fils que saint Augustin attribue, _nuncupat_, l'intelligence ou
+la sagesse, au Saint-Esprit l'amour et la bonté[310]. Cette répartition
+des attributs divins, Bède, dont l'autorité était si grande _dans la
+latinité_, l'avait admise et propagée. Je conjecture que c'est de lui
+surtout qu'Abélard l'avait empruntée. Pierre Lombard l'a plus tard
+adoptée, et saint Thomas la justifie. Elle se rencontre dans bien des
+livres à l'état de lieu-commun[311]. La trouvant reçue, Abélard a pu en
+inférer qu'elle avait quelque réalité, et qu'elle devait concorder
+avec la distinction fondamentale de Père, de Fils, de Saint-Esprit, de
+non-génération, de génération, de procession. Substituant donc à ces
+trois termes les trois autres, puissance, sagesse, bonté, il a conclu
+que, comme on dit: le Fils est engendré du Père, et le Saint-Esprit
+procède du Père et du Fils; on devait pouvoir dire: la sagesse est
+engendrée de la puissance, et la bonté procède de la puissance et de la
+sagesse. Conséquemment, la sagesse qui est engendrée de la puissance,
+est de la puissance; l'idée de génération conduit là. Car, en thèse
+générale, on peut dire que la sagesse on l'intelligence est une
+puissance, une faculté, celle de comprendre et de savoir. Quant à la
+bonté, elle procède, elle n'est point engendrée: il faut donc que la
+procession soit autre chose que la génération. Or, comme ce qui est
+engendré de la puissance est de la puissance, il suit que ce qui n'est
+pas engendré de la puissance n'est pas de la puissance. Ainsi, le
+Saint-Esprit ou la bonté qui n'est pas engendrée du Père ou de la
+puissance, n'est pas de la puissance; et en effet, dans le langage de la
+psychologie morale, la bonté n'est pas une puissance, ni proprement une
+faculté. En Dieu, elle procède donc de la puissance et de la sagesse,
+c'est-à-dire que le parfaitement puissant et le parfaitement sage
+s'épanche en charité et se communique par l'amour. Car, pour reprendre
+le langage abstrait, là où il y a puissance et sagesse sans bornes, il y
+a nécessairement bonté.
+
+[Note 310: _De Trin_., VI, ii, et XV, xvii.--Homil., xxx, in Ev.
+pentecost.]
+
+[Note 311: Voici les termes de Bède: «Potentia dicitur pater....
+sapientia dicitur filius, pater genuit filium, idest, divina potentia
+sapientiam... Voluntas vere divina dicitur spiritus.... Spiritus iste a
+patre et filio procedit, quio voluntas divina bonitas.» Voyez tout le
+passage dans le [Grec: Peri didaxeôn], t. I, Ven. Bed. _Op._, t. II, p.
+207.--Cf. Pel. Lomb. _Sent_., t. I, Dist. XXVII et XXXIII.--S. Thom.
+_Summ._, 1, qu. XXXIX, a. 8. Je citerai comme lieux-communs les vers
+si connus de Voltaire sur la Trinité dans _la Henriade_, vers qui
+rappellent ceux de Chapelain dans sa _Pucelle_:
+
+ Le suprême pouvoir, la suprême science
+ Et le suprême amour unis en trinité
+ Dans son règne éternel forment sa majesté.
+
+Cependant en théologie rigoureuse, cette distinction n'est pas tenue
+pour essentielle. Les seules propriétés fondamentales constitutives,
+[Grec: schetikai, hypostatika idiômata, tropoi tês huparxeôs], comme ils
+disent, sont pour le Père, la paternité ou d'être _ingenitus_, pour le
+Fils, la filiation ou d'être _unigenitus_, pour le Saint-Esprit, la
+procession ou spiration. Les autres propriétés, [Grec: gnôrismata], ne
+figurant pas au même rang, et ne sont guère prises comme les conditions
+d'existence de la personne. On ne peut faire un propre de la sagesse
+pour le Fils, de la charité pour le Saint-Esprit, comme du nom
+d'_unigenitus_ ou de la procession. Cependant ces attributions de la
+sagesse et de la charité sont admises. Quant à la puissance, elle n'est
+pas aussi généralement, aussi formellement reconnue au Père comme
+attribution particulière.]
+
+Quel juge sincère pourrait accuser cette doctrine d'avoir rien d'odieux,
+rien d'énorme, et de tendre à défigurer le dogme, soit en brisant
+l'unité, soit en abolissant la Trinité? Elle reposé sur une idée qui
+n'est pas neuve, elle se prévaut d'une distinction d'attributs qui
+marque et constitue celle des personnes au lieu de l'affaiblir, et qui
+risque tout au plus de l'exagérer et d'introduire entre les personnes
+une différence qui serait une inégalité. Abélard a protesté contre toute
+pensée de ce genre, et sa bonne intention est évidente. Or comme il n'y
+a pas d'hérésie sans péché, c'est-à-dire sans intention, il échappe au
+soupçon d'hérésie, surtout il n'a pas mérité la moindre des invectives
+de son juge. Mais renier positivement les conséquences éloignées d'une
+doctrine n'est pas les anéantir; par le désaveu, on s'en absout, on ne
+les détruit pas. Si les mots _puissant_, _sage_, _bon_, deviennent les
+modes distinctifs des personnes de la Trinité, comme _inengendré_,
+_seul engendré_, _procédant_, ils deviendront également exclusifs pour
+chacune, et il s'ensuivra que le Père n'est ni bon ni sage, comme il
+n'est ni engendré ni procédant; le Fils ni puissant ni bon, comme il
+n'est ni procédant ni inengendré; le Saint-Esprit ni sage ni puissant,
+comme il n'est ni engendré ni inengendré. Ces conséquences violentes, on
+n'en pouvait charger Abélard; ses juges mêmes ne l'ont pas fait, mais
+ils ont du moins induit de sa doctrine pour le Père la toute-puissance,
+pour le Fils une puissance partielle, pour le Saint-Esprit nulle
+puissance, et ce qui n'était qu'une conséquence possible de son dire,
+ils l'ont accusé de l'avoir dit; ils l'ont accusé d'avoir pensé ce qu'on
+pouvait objecter contre sa pensée. D'une réfutation ils ont fait une
+condamnation; méprise trop ordinaire à une juridiction spirituelle,
+qui mesure souvent sur les droits de la polémique les pouvoirs d'une
+inquisition.
+
+La distinction de la puissance, de la sagesse et de la bonté mène donc à
+faire de chacun de ces trois attributs le propre d'une personne, au lieu
+de l'attribut commun de la divinité, et dépouille ainsi la substance au
+profit de la personne: tel est le danger. La réponse serait qu'il faut
+supprimer cette distinction ou lui donner un sens; or, elle n'en peut
+avoir aucun, elle ne répond à rien, si elle ne sert à caractériser les
+personnes. Mais en l'acceptant on ne doit pas l'oublier, et après avoir
+admis que le Père est la puissance, le Fils la sagesse, le Saint-Esprit
+la bonté, il convient d'ajouter que la puissance, la sagesse et la bonté
+n'en sont pas moins des attributs divins, et qu'aucune des personnes
+de Dieu ne manque des attributs de Dieu, ou de bonté, de sagesse et de
+puissance. Si l'on demande l'explication de cette distinction éminente
+et non pas exclusive, de cette distinction affirmée d'abord et aussitôt
+effacée, elle est dans l'énigme même de la Trinité; on l'expose, on
+ne l'explique pas. Ce n'est qu'une nouvelle forme du mystère de
+contradiction apparente qui fait le fond du dogme, une seule substance
+en trois personnes.
+
+Mais si la distinction des personnes peut ainsi paraîtra mieux établie
+et présente un aspect plus scientifique, elle détermine d'une manière
+neuve Une idée laissée Jusque-là dans le vague, elle en accroît la
+portée, elle crée une difficulté de plus et ajoute au mystère qu'elle
+prétend éclaircir. L'Église a donc eu raison, sous ce rapport, de ne pas
+épouser la doctrine d'Abélard.
+
+III.
+
+Saint Bernard poursuit en ces termes: «Il dit que le Fils est au Père
+ce qu'une certaine puissance est à la puissance, l'espèce au genre,
+le _matérié_ à la matière, l'homme à l'animal, le sceau d'airain à
+l'airain. N'en dit-il pas plus qu'Arius? Qui pourrait supporter cela?
+Qui ne se boucherait les oreilles à ces paroles sacrilèges? Qui n'aurait
+horreur de ces nouveautés profanes par les mots et par le sens[312]?»
+
+[Note 312: _Ab. Op_., S. Bernard, ep. XI, p. 278; et S. Bern. _Op._,
+Opusc., xi.]
+
+Ces comparaisons sont en effet dans Abélard, mais à titre de
+comparaisons seulement; c'était le goût du temps et l'usage des
+théologiens. Les Pères abondent en similitudes quand ils parlent de la
+Trinité. Abélard en rapporte et en discute quelques-unes qu'il trouve
+défectueuses; il présente les siennes comme meilleures, mais cependant
+comme partielles, approximatives, comme des _ombres de la vérité_, comme
+des nécessités de l'intelligence et du langage. Cela seul l'absout de
+toute ressemblance avec Arius.
+
+La _Théologie chrétienne_ figure dans le recueil des bénédictins parmi
+beaucoup d'autres ouvrages du même genre et du même temps. J'ouvre le
+volume qui la contient, et je trouve sept livres de dialogues par un
+certain Hugues, archevêque de Rouen, qui les publia au commencement du
+même siècle. Les auteurs du recueil lui donnent de grands éloges, et
+Pierre le Vénérable l'avait loué[313]. Dans le premier de ces dialogues,
+qui roule sur le souverain bien, l'auteur se fait demander par son
+interrogateur comment trois personnes peuvent coexister dans l'unité
+divine, et il répond: Votre corps et votre âme sont divers en
+substances, comment sont-ils un en personne? L'homme est le miroir de
+Dieu; or l'âme a dans son unité trois choses, elle se comprend, elle se
+souvient, elle s'aime. L'intelligence engendre la mémoire; de l'une et
+de l'autre procède l'amour, car l'âme aime à comprendre ce dont elle se
+souvient et à se souvenir de ce qu'elle comprend. Et ces trois choses
+sont égales, car elles ne vont pas l'une sans l'autre. Ainsi des
+personnes de la Trinité. Dire que le Père engendre le Fils, c'est dire
+que la sagesse vient du Père; dire que le Saint-Esprit procède du Père
+et du Fils, c'est dire qu'il aime tout ce qu'il connaît. Le nom de Père
+désigne ce qui est invisible en Dieu, le Fils est la vertu de Dieu, le
+Saint-Esprit est sa divinité[314]; car c'est le propre de la Divinité
+que cette charité par laquelle elle aime le bien pour le bien.
+
+[Note 313: _Thes. nov. Anecd_., t. V. p. 695.]
+
+[Note 314: D'après ces mots de l'apôtre: «Invisibilia ipsius....
+sempiterna quoque virtus ejus et divinitas.» Rom. t, 20, et ailleurs:
+«Christum Dei virtutem et Dei sapientiam, 1 Cor. i, 24,--_Thes. Anecd.,
+Dialog_., t. I, p. 901.]
+
+Dieu compte par la connaissance (Père), mesure par la vertu (Fils), pèse
+par la bonté (Saint-Esprit), et les choses créées où se trouvent le
+poids, la mesure, le nombre, offrent un vestige de la Trinité qui les a
+faites. L'âme raisonnable mesure et pèse en nombrant, nombre et pèse en
+mesurant, mesure et nombre en pesant. Dans les facultés de l'âme, dans
+les opérations des sens, dans les mouvements du coeur, l'ingénieux
+archevêque poursuit cette analogie, et il arrive enfin a trouver
+qu'Adam, qui n'a été précédé de rien, n'a point été engendré, qu'Ève est
+sortie de sa substance, et que la race humaine vient de leur union. «Et
+vous savez,» ajoute-t-il, «que Dieu le Père n'est de personne, que le
+Fils est né de l'essence du Père, et que le Saint-Esprit, procédant de
+tous deux, est un cependant[315].»
+
+[Note 315: _Ibid. Dial_., t. VII, p. 985-998. Cette assimilation de la
+Trinité au nombre, au poids, à la mesure, était reçue dans l'Église.
+(S. Aug., _De Trin._, XI, x.) Le même recueil renferme un ouvrage du
+cardinal Humbert qui la développe à son tour. (_Id., Adv. Simoniac._,
+III, xxiv, p. 810 et 811.)]
+
+«Le nombre, dit le vénérable Othlon, est le grand délateur de la science
+divine.» Or, tout nombre vient de l'unité, et l'unité subsistante
+par soi, germe et cause de tout nombre, signifie le Dieu, unique
+tout-puissant, tellement parfait et simple qu'il n'a besoin d'aucun
+autre, et que nulle créature ne peut exister sans lui. Dieu le père
+n'est engendré d'aucun, _de nullo_. Nous distinguons la source, le
+ruisseau, l'étang; et cependant en tous trois est un seul et même
+élément, l'eau. Ainsi, dans les trois personnes est une seule et même
+substance.
+
+L'unité ou le nombre un crée tout nombre par le second nombre. Ainsi,
+Dieu le Père crée tout par son Verbe. L'unité s'engendre par elle-même,
+c'est-à-dire qu'elle n'est pas engendrée; mais pour engendrer un nombre,
+il faut l'unité plus un. Ce second ou le binaire est produit par le
+premier (apparemment parce qu'il est le premier pris deux fois), et il
+est toujours unité (puisqu'il n'est que l'unité, plus l'unité). Ainsi
+la seconde personne est engendrée de la première, et cependant elle est
+toujours unité. Quant au troisième nombre, il n'est pas engendré des
+deux autres (apparemment parce que deux pris une fois serait deux, et
+pris deux fois serait quatre). Mais il procède, puisque le troisième a
+besoin des deux autres pour être le troisième; il faut déjà avoir deux
+pour avoir trois. Ainsi le Saint-Esprit procède et n'est pas engendré.
+
+Autres similitudes. Pour qu'il y ait une maison, il faut au moins
+deux murs, plus un toit. Ce sont comme les trois éléments de l'unité
+_maison_. Dans un cierge allumé, il y a la mèche, la cire, la lumière.
+C'est la lumière qui constitue l'unité substantielle, comme le toit
+celle de la maison, comme le troisième un constitue l'unité des deux
+autres, comme le Saint-Esprit l'unité de la Trinité, _du Dieu qui vit et
+règne avec toi dans l'unité du Saint-Esprit_. Le signe de la croix,
+le triangle peuvent aussi être ramenés à quelque ressemblance de la
+Trinité[316].
+
+[Note 316: _Venerabilis Othloni Dialogus de Tribus quæstionibus_,
+c. XXXIV, XXXVI, XXXVII et XXXVIII.--Ejusdem _Liber de Admonitione
+clericorum_, c. III.--_Thes. noviss. Anecd._, A.B. Pezio., pars III, p.
+203-211 et 411.]
+
+Or, le vénérable Othlon, moine et doyen du monastère impérial de
+Saint-Emmeram, et qui fleurissait au XIe siècle, n'a point appelé sur sa
+tête les foudres de l'Église. Et cependant que d'hérésies cachées sous
+le luxe de ses métaphores!
+
+On pourrait invoquer de plus grands exemples; on pourrait citer Scot
+Érigène, qui compare le Père à l'intuition, le Fils à la raison, le
+Saint-Esprit au sens[317]; et il ne faudrait pas dire que ce sont là
+chez des écrivains inconnus des caprices d'imagination qui n'excusent
+point un esprit de l'ordre de celui d'Abélard. Il y avait tradition.
+Saint Augustin comparait la Trinité à l'âme, à la connaissance et à
+l'amour, quelquefois à la mémoire, à l'intelligence et à la charité, et
+puis enfin à la vision qui se compose de l'image vue, de la vue même,
+et de l'attention ou perception de l'âme. Saint Grégoire de Nysse
+assimilait la distinction des personnes à celle de l'âme, de la raison
+et de l'intelligence. Tertullien a employé la comparaison du rayon et du
+soleil, du ruisseau et de la source, de la tige et de la racine on de
+la semence, pour expliquer la génération du Fils. Grégoire de Nazianze
+rappelle comme usitée cette comparaison de la Trinité avec le soleil,
+et saint Jean Damascène l'adopte; tous, peut-être, ignoraient qu'ils
+répétaient ainsi une image chère à la philosophie d'Alexandrie. Saint
+Anselme a conduit la source et le ruisseau jusque dans le lue qui
+procède de l'une et de l'autre[318]. Une source, un ruisseau et un lac
+sont ensemble et séparément le Nil, comme les trois personnes sont Dieu.
+
+[Note 317: _Scot Érigène et la Philosophie scolastique_, par M. S. René
+Taillandier, p. 87 et 117.]
+
+[Note 318: S. Aug., _De Trin_., IX, iii et xii; X, _passim_; XI, n, et
+XIV, x.--_De Civil, Del_, XI, xxvi, XV, xiii.--Nysson., De Eo,--Terlul.,
+_Adv_. _Prax_., XXI, viii.» Nazians., _Oral_., XXIII, XXXI et XXXVII.
+Grégoire de Nazianze insiste cependant sur la grande inexactitude des
+comparaisons et la nécessité de s'en tenir à la foi. (Damasc., _De
+Fid. orth_., I, viii, p. 134, 140 et 142,--Anselme., _De Fid. Trin, et
+Incarn_., c, vii, p. 40, et c, viii, p. 48.--_De Proc. S. Sp_., c.
+xvii, p. 51.)--S. Augustin non plus n'a pas repoussé ces similitudes
+métaphoriques (_De Fid_., c. ix.--_De Symb. Senn. ad cateeh_. Ce dernier
+ouvrage est douteux).]
+
+Pour ne citer qu'un nom parmi les modernes, Bossuet a repris toutes
+les comparaisons. C'est la vapeur qui s'élève de la mer, le rayon, _la
+splendeur qui est la production et comme le fils du soleil_. «Lorsqu'un
+sceau est appliqué sur de la cire, cette cire, sans rien détacher du
+sceau qui s'imprime en elle, en tire la ressemblance tout entière et se
+l'incorpore, en sorte que rien ne peut plus l'en séparer.» C'est comme
+l'image dana un miroir, ou plutôt c'est comme la production de notre
+conception ou de notre pensée, où nous trouvons _une idée de cette
+immatérielle, incorporelle, pure, spirituelle génération que l'Évangile
+nous a révélée_. «Entendre et vouloir, connaître et aimer sont actes
+très-distingués, mais le sont-ils réellement?... Tout cela au fond
+n'est autre chose que ma substance affectée, diversifiée, modifiée de
+différentes manières, mais dans son fond toujours la même... Une
+trinité créée que Dieu fait dans nos âmes, nous représente la Trinité
+incréée[319].»
+
+[Note 319: _Élévations sur les Mystères_, 400. Sem., Eloy. III, IV, V et
+VI.]
+
+Puisque les similitudes, c'est-à-dire les figures sont admises, il ne
+reste au théologien qu'un devoir, c'est d'avertir son lecteur du danger
+et de l'inexactitude inévitable du langage figuré en si grave matière.
+Or, ce devoir, Abélard l'a rempli. Seulement son ton accoutumé de
+confiance et même de présomption, son ascendant sur ses auditeurs, son
+intolérance irritable à la plus simple contradiction l'avaient conduit,
+lui et ses disciples, à mettre son explication au-dessus de l'objection
+et du doute. Il fut bientôt établi dans son cercle qu'il avait rendu le
+dogme clair comme le Jour, et que, grâce à lui, le mystère était devenu
+compréhensible. Or, cela même était une opinion hétérodoxe, dangereuse
+pour les fidèles, provocante pour ses rivaux. «Est-ce vrai, lui dit le
+sage Gautier de Mortagne, ce que disent quelques-uns de vos disciples?
+Ils vantent au loin et glorifient votre subtilité et votre sagesse, et
+en cela ils ne font qu'acte de justice. Mais ils affirment que vous avez
+pénétré les profonds mystères de la Trinité, au point que vous en avez
+une connaissance pleine et parfaite. De grâce, écrivez-moi si enfin vous
+connaissez parfaitement ou imparfaitement Dieu[320].»
+
+[Note 320: _D'Achery, Spicileg_., t.111. _Guali. de Manr_., Ep. V, p.
+524.]
+
+Là était au fond la véritable hérésie, elle résultait moins d'excusables
+opinions que de la prétention hautaine de les donner pour des vérités
+dernières, prétention que semblaient trahir les dédains du maître et la
+jactance des élèves. Là peut s'appliquer le mot d'Abélard lui-même: «Ce
+n'est pas l'ignorance qui fait l'hérétique, c'est l'orgueil[321].» Mais
+quel tribunal humain peut connaître de ce crime-là?
+
+[Note 321: _Theol. Chr_., p.1247.]
+
+IV.
+
+«Il dit encore,» continue saint Bernard[322], «que le Saint-Esprit
+procède du Père et du Fils, mais qu'il n'est nullement de la substance
+du Père ou du Fils. D'où vient-il donc? De rien peut-être, comme toutes
+les choses qui ont été faites?» Si le Saint-Esprit ne procède point
+par essence (_essentialiter_), il faut qu'il procède par création
+(_creabiliter_); ou bien nous trouvera-t-il une troisième manière, cet
+homme toujours en quête de nouveautés, et qui en invente quand il n'en
+trouve pas, affirmant les choses qui ne sont pas comme si elles étaient?
+«Mais, dit-il, si le Saint-Esprit était engendré de la substance du
+Père, le Père aurait deux fils.»
+
+[Note 322: _Ab. Op_., p. 218.]
+
+Comme si ce qui est d'une substance l'avait conséquemment pour père!
+Est-ce que les poux, les lentes et les phlegmes (_phlegmata_?) sont les
+fils de la chair ou ne sont pas de la substance de la chair? Et les vers
+qui sortent du bois pourri sont-ils d'une autre substance que celle du
+bois, pour ne pas être les fils du bois? Mais les teignes aussi tirent
+leur substance de la substance des étoffes, et n'en tirent pas leur
+génération; et beaucoup de choses sont dans le même cas. Je m'étonne
+qu'un homme subtil et quelque peu savant, à ce qu'il croit, ayant
+confessé que le Saint-Esprit est consubstantiel au Père et au Fils, nie
+cependant qu'il sorte de la substance du Père et du Fils, à moins de
+vouloir que ce soit eux qui sortent de la sienne, ce qui serait, il est
+vrai, inouï et ineffable. Mais si le Saint-Esprit n'est pas de
+leur substance ni eux de la sienne, que devient, je vous prie,
+la consubstantialité?» Autant vaut la nier avec Arius et prêcher
+ouvertement la création. Toutes ces différences nouvelles, introduites
+entre le Fils et le Saint-Esprit, détruisent l'unité. Le Saint-Esprit se
+retirant de la substance du Père et du Fils, ce n'est pas une trinité
+qui demeure, mais une dualité; car une personne qui n'aurait en
+substance rien de commun avec les autres, ne serait plus digne défigurer
+dans là Trinité. Ainsi tout à la fois la Trinité est mutilée et l'unité
+divisée.
+
+Or, voici ce que dit Abélard: Le Fils est engendré du Père et seul
+engendré (_unigenitus_), le Saint-Esprit n'est donc pas engendré, il
+procède, et l'Église enseigne qu'il procède du Père et du Fils; ainsi il
+y a une différence entre la génération et la procession. «La différence,
+c'est que celui qui est engendré est de la substance du Père, la sagesse
+étant une certaine puissance, tandis que l'affection de la charité
+appartient plus à la bonté de l'âme qu'à sa puissance... Je n'ignore pas
+que beaucoup de docteurs ecclésiastiques veulent que le Saint-Esprit
+soit aussi de la substance du Père, c'est-à-dire qu'il soit par lui,
+étant d'une seule substance avec luit. Cependant nous ne disons pas
+proprement qu'il soit de la substance du Père (_eco substantix patris_),
+le Fils seul doit être dit tel; mais l'Esprit, quoique de même substance
+(_ejusdem substantix_) avec le Père et le Fils, d'où la Trinité est dite
+_homousios_, c'est-à-dire d'une seule substance, ne doit nullement être
+dit de la substance du Père ou du Fils à proprement parler, car pour
+cela il faut être engendré[323].»
+
+[Note 323: _Introd_., p. 1086.]
+
+Voila l'expression et le délit d'Abélard. Tout se réduit a cette
+distinction fugitive: le Fils est de la substance du Père et le
+Saint-Esprit a la même substance que le Père, une seule et même
+substance étant commune à toutes les personnes de la Trinité. Voici
+comment s'en explique la _Théologie chrétienne_: «Quand on dit que
+le Fils est de la substance du Père, _être de la substance du Père_
+signifie seulement dans cet endroit _être engendré du Père_, par une
+translation de ce qui se passe dans la génération humaine... où quelque
+chose de la substance du corps du père est transporté et converti dans
+le corps du fils.» Seulement, de peur d'équivoque, on rappelle plus loin
+ces mots de saint Jean: «Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui
+est né de l'esprit est esprit[324].»
+
+[Note 324: _Theol. Chr._, I. IV, p. 1327.--Jean, III, 6.]
+
+Quant au Saint-Esprit lui-même, _spiritus_ vient de _spirare_, esprit
+a le même radical que _spiration_; c'est pour cela qu'on dit qu'il
+procède, non qu'il est engendré. «La bonté que le nom de Saint-Esprit
+désigne n'est pas une puissance ou une sagesse, car être bon ce n'est
+pas être puissant ou sage.... Ainsi, quoique le Fils, soit du Père
+autant que le Saint-Esprit... la génération diffère de la procession en
+ce que celui qui est engendré est de la substance même du Père, puisque
+la sagesse a cela de particulier d'être une certaine puissance, et que
+l'affection de la charité appartient plus à la bonté qu'à la puissance
+de l'âme. D'où l'on dit très-bien que le Fils est engendré du
+Père, c'est-à-dire est de la substance même du Père, tandis que le
+Saint-Esprit n'est nullement engendré, mais plutôt procède, c'est-à-dire
+que par la charité il s'étend vers autrui; car par l'amour on _précède_
+en quelque sorte, on avance de soi vers un autre[325].»
+
+[Note 325: _Theol. Chr._, I. IV, p. 1329.]
+
+Évidemment Abélard évite de répéter que le Saint-Esprit ne soit pas de
+la substance du Père (_eco substantia_), mais il l'insinue, et c'est
+créer une difficulté nouvelle dans la Trinité que d'y insérer une
+distinction et une contradiction de plus. Cette subtilité était
+gratuite, et elle a été rejetée avec juste raison; il fallait se borner
+à dire: les trois personnes sont consubstantielles, cependant il ne
+paraît pas que la troisième le soit de la même manière que la seconde,
+puisque l'une est consubstantielle par génération et l'autre par
+procession. On pouvait ajouter: la communauté de substance doit se
+réaliser d'une manière différente pour chacune des trois personnes.
+Quand même on écarterait les mots de _génération_ et de _procession_,
+celui de qui est le Fils ne peut, quant au mode, être identiquement
+consubstantiel à celui qui est de lui, comme celui qui est du premier
+est consubstantiel à celui de qui il est; et ainsi de chaque personne
+comparée aux deux autres. Je répète que je parle du mode; la
+consubstantialité subsiste, les trois personnes ont une seule et même
+substance, mais elles ne l'ont pas absolument de même. Quelle est donc
+la différence? Elle est impénétrable; elle existe pourtant, la théologie
+le veut, puisqu'elle distingue la génération et la procession; mais
+cette différence qu'elle affirme, elle ne l'explique pas. Le tort
+d'Abélard est d'avoir voulu l'expliquer, et le péril est venu de
+la séduction qu'exerçaient sur son esprit la distinction des trois
+attributs, puissance, sagesse, bonté, et la pensée d'identifier cette
+distinction avec les deux autres, celle de Père, Fils, Esprit, et celle
+d'inengendré, engendré, procédant, au point que ces trois _triplicites_
+ne fussent plus que des expressions différentes, substituables les unes
+aux autres, comme des notations diverses de mêmes quantités algébriques.
+Or, il est très-permis de dira en général que la sagesse est puissance
+et que la bonté n'est pas puissance[326]; mais cette abstraction prise
+à la lettre mènerait logiquement à penser que le Fils est substance
+du Père et que le Saint-Esprit n'est pas substance du Père. La foi
+d'Abélard l'a défendu de cette proposition profondément hérétique, elle
+ne l'a pas préservé du péril d'en approcher, et il ne s'est sauvé que
+par des inconséquences peut-être inévitables, quand on traite d'un dogme
+que la métaphysique de l'Église s'est plu à rendre contradictoire dans
+les termes.
+
+[Note 326: Encore Richard de Saint-Victor a-t-il objecté que ta bonté
+n'est qu'une bonne volonté, et que la volonté bonne est une puissance,
+«posse bene velle est aliquid posse.» (_De trin_., I. V, c. xv.)]
+
+Mais ni la prudence ni la raison ne permettent, parce qu'un dogme est
+obscur et incompréhensible, d'y ajouter de nouvelles difficultés, ou
+même, par des nouveautés d'expression, de diversifier la forme de ses
+difficultés nécessaires. C'est la faute où Abélard est tombé. Trop
+prévenu en faveur de cette distinction de la puissance, de la sagesse et
+de la charité, au lieu de ne lui attribuer qu'une vérité approximative,
+il en a fait l'expression exacte de la distinction des personnes. Il n'a
+plus dit: «De même que le Fils est engendré du Père, la sagesse est
+de la puissance;» il n'a plus dit: «Comme le Saint-Esprit n'est pas
+engendré du Père, on peut remarquer que la bonté n'est pas de la
+puissance, quoiqu'elle la suppose et en procède, ainsi qu'on le dit
+du Saint-Esprit.» Ces analogies, ces rapprochements, encore qu'un peu
+métaphoriques, pouvaient passer. Mais il a renversé l'ordre de la
+comparaison, et il a dit: «Le Fils est engendré, _parce que la sagesse
+est de la puissance; le Saint-Esprit n'est pas engendré, parce que
+la bonté n'est pas de la puissance._ D'une similitude il a fait un
+principe, lui qui s'élève ailleurs contre toute similitude quelle
+qu'elle soit.»
+
+Mais est-elle moins attaquable et plus digne, la similitude que préfère
+saint Bernard, quand il dit que le Saint-Esprit peut bien être de la
+substance du Père, sans être le fils du Père, comme le ver est de la
+substance du bois? Est-ce là une notion vraie et chrétienne de la
+procession du Saint-Esprit? La consubstantialité, sans parler de la
+convenance, n'est-elle pas aussi profondément attaquée par cette
+comparaison que par aucune de celles d'Abélard? Et si l'on tournait
+contre le juge son argumentation contre l'accusé, si l'on prenait ses
+comparaisons pour des définitions, ne montrerait-on pas à saint Bernard
+que son raisonnement conserve bien dans les termes la consubstantialité,
+mais ne tient aucun compte de la différence de l'engendré à
+l'inengendré, de la génération à la procession, et atténue, s'il
+ne l'efface, au profit de l'unité de substance, la distinction des
+personnes? De cette dernière, le saint en veut _sobrement_; c'est son
+expression.
+
+Sûrement il faut l'excuser par l'impuissance du langage humain à rendre
+ce qui excède la raison humaine; mais cette excuse, Abélard l'a souvent
+invoquée; qu'elle lui profite également. On ne peut condamner comme une
+hérésie ce qu'on doit relever comme une expression fautive. L'autorité
+ne peut régler ses droits sur ceux de la critique.
+
+Il doit être permis d'observer que, pour avoir voulu déterminer
+scientifiquement les éléments du dogme de la Trinité, l'Église l'a
+compliqué, et que les expressions qu'elle a introduites ou consacrées,
+sont devenues une source de difficultés, d'erreurs et d'hérésies. A lire
+sans prévention les Écritures, rien ne paraît moins indispensable
+que d'attacher un sens sacramentel aux mots de _génération_ et de
+_procession_. Le premier, si nous ne nous trompons, se rencontre trois
+fois dans le Nouveau-Testament avec application au Sauveur. Dans les
+Actes, Philippe trouve l'eunuque du roi Candace lisant un passage
+d'Isaïe, que les interprètes et Philippe lui-même appliquent au Messie,
+et dans lequel sont ces mots: _Qui pourra raconter son origine_[327]?
+C'est le mot _origine_ qu'emploie Sacy, et le latin porte: _Generationem
+ejus quis enarrabit_? Le grec emploie le mot [Grec: _genean_], qui a le
+même radical que celui de génération; et c'est un des textes dont
+on s'appuie pour consacrer ce dernier terme. Or, il est évident
+que l'expression est ici générale, et que tous les mots _origine,
+génération, extraction, naissance_, auraient pu être indifféremment
+employés dans ce passage. Jésus-Christ, dans deux autres, est nommé
+_Filius unigenitus_ ([Grec: _monogenês uios_])[328]. Sacy traduit
+tout simplement _le Fils unique_, et assurément ce mot n'ajoute rien
+d'important ni de spécial à l'idée que nous pouvait déjà donner de
+l'origine du Sauveur ce simple mot si expressif, _le Fils_. Témoin le
+verset du psaume, souvent cité par les apôtres: «Tu es mon fils, je
+t'ai engendré aujourd'hui (Ps. II, 7); [Grec: gegennêka se], dans le
+Nouveau-Testament (Act. XIII, 33, Hébr. I, 5 et V, 5). Quant au mot de
+_procession_, il vient d'une traduction fort gratuite d'un verset de
+l'Évangile selon saint Jean, où on lit: _Spiritum veritatis qui a patre
+procedit_ (XV, 26); «l'esprit de vérité qui procède du Père.» Le
+mot grec [Grec: ekporeuetai] veut dire proprement qu'il sort, qu'il
+s'extrait. Sur ces textes seuls on n'imaginerait pas de regarder comme
+essentiels à la Trinité, comme identifiés au dogme, les deux mots que
+nous discutons, et l'on se bornerait à dire et à croire que la Trinité,
+c'est le Père, le Fils unique du Père, et le Saint-Esprit, qui sort du
+Père et qui reçoit du Fils[329].
+
+[Note 327: Act. VIII, 33.]
+
+[Note 328: Jean, I, 18, et Ep., IV, 9.]
+
+[Note 329: «_Il recevra de ce qui est à moi._» (_Ille de meo accipiet_.)
+Ainsi Sacy traduit ces mots: [Grec: ek tou emou lêphetai], qui sont le
+texte le plus formel que l'on cite pour prouver que, selon l'Écriture,
+le Saint-Esprit procède du Fils. Jean, XVI, 14.]
+
+On voit en effet que dans les premiers siècles, l'Église n'avait adopté
+aucune expression, décrété aucune définition du mode suivant lequel le
+Père produit son Verbe. Il paraît que le premier nom qui eût été donné à
+ce mode, à cet acte ineffable, était en grec celui de [Grec: probolê],
+littéralement _projection_, qu'on a rendu en latin par _prolatio_
+ou _productio_, et remplacé aussi par _émanation_[330]. Employé
+généralement par ceux qui, n'admettant pas la création, voulaient
+exprimer comment les essences spirituelles étaient sorties de l'essence
+divine, ce terme d'émanation paraissait ici bien placé; le Fils et le
+Saint-Esprit pouvaient être dits émaner, puisqu'ils sont d'essence
+spirituelle, puisqu'ils sont provenus de l'essence du Père, sans en
+être créés, et sans en être détachés au point de former de nouvelles
+essences. Aussi quelques Pères ont-ils emprunté ce mot d'_émanation_
+soit aux alexandrins, soit aux gnostiques, les uns le restreignant dans
+le sens catholique qui vient d'être indiqué, les autres prenant avec
+lui toute la doctrine qui faisait de ces émanations des _éons_
+consubstantiels à Dieu, au sens seulement de l'homogénéité de nature.
+Mais le danger de tomber dans le gnosticisme a fait bientôt renoncer à
+ce langage. On a essayé du mot de _parabole_; on a dit aussi _émission_,
+_prolation_, jusqu'à ce qu'enfin on se soit décidé à dire _génération_,
+en écartant toute idée d'imperfection qu'emporte ce terme appliqué à la
+nature humaine. Ainsi le fils a été dit _engendré_ parce qu'il est fils,
+à condition que ce mot de _génération_ fût dépouillé de toute analogie
+avec la filiation humaine; et l'émana tion du Saint-Esprit a été appelée
+_procession_ et quelquefois _spiration_, parce qu'il n'est pas fils de
+Dieu. De sorte que la première expression, celle de génération, n'a plus
+rien de commun que l'apparence avec le sens littéral, et ne s'étend
+pourtant pas au Saint-Esprit, quoiqu'elle ait été réduite à l'état de
+pure métaphore.
+
+[Note 330: [Grec: probolê], _projectio, prolatio_, d'abord employé,
+mais devenu suspect par l'usage qu'en avaient fait les Ariens et les
+Valentiniens. Puis, on y est revenu, notamment Tertullien, Grégoire de
+Nazianze et saint Jean Damascène qui nomme le Père [Grec: dia logou
+proboleus tou ekphantoriokou pneumatos] (_De Fide_, I, XIII). Tel fut
+aussi le sort du mot [Grec uporroia], _transfusio_, écoulement ou
+émanation, compromis par les Sabelliens, réhabilité par Athanase et
+Origène. Mais [Grec: probolê] est resté plus usité, surtout comme
+procession du Saint-Esprit. Celle ci a été diversement nommée. Comme il
+y a toujours eu dans la désignation des personnes quelque trace d'une
+métaphore qui représentait le Père comme la pensée, le fils comme la
+parole, le Saint Esprit comme le souffle, résultat ou lien de la
+pensée et de la parole, le mot [Grec: pnoê], _spiratio_, A été le plus
+volontiers admis avec celui d'[Grec: ekporeusis], consacré par le verset
+de l'Évangile qui sert de titre au dogme même. Mais on dit aussi [Grec:
+ekphoitêsis], sortie, [Grec: ekpemphis] émission, [Grec: proeïnai],
+laisser échapper, [Grec: proskeisthai], S'attacher, [Grec: ekphusis],
+rejeton. C'est ici une des idées chrétiennes qu'il est le plus facile de
+confondre avec une idée alexandrine. L'expression figurée de _processus_
+a bien de l'analogie avec le [Grec: proodos] de Proclus, et on lit dans
+Grégoire de Nazianze que les propriétés des personnes sont [Grec: to
+anarchon, ê gennêsis kai ê proodos]. (Proclus, _Theol. plat._, t. III,
+c. xxi.--Nazianz., _Or_., xiii.--Sulcor., _Thesaur., verbo_ [Grec:
+ekporeusis].--Pelav., _Dogm. Theol._, t. II, t. V, c. viii, t. VII, c. x
+et xi, t. VIII, c. i.)]
+
+Ces deux mots ont été consacrés pour désigner l'une et l'autre relation
+principale du Fils au Père et du Saint-Esprit au Père et au Fils, et
+quand on a voulu attacher une idée à ces mots, les définir, seulement
+les comprendre, même dire que l'un étant différent de l'autre, ils ne
+pouvaient exprimer tous deux la même façon _d'être de la substance_ du
+Père, on est presque immanquablement tombé dans l'hérésie. Tout le monde
+n'a pas eu la sincérité de saint Augustin, avouant qu'il ignore
+comment on doit distinguer la génération du Fils de la procession du
+Saint-esprit, et que sa pénétration échoue contre cette difficulté[331].
+Longtemps avant lui, et, je crois, avant que la langue du dogme fût
+fixée, saint Irénée semblait avoir prévu tous les dangers de cette
+terminologie, quand il disait avec tant de sagesse: «Si quelqu'un nous
+demande comment le Fils a été produit par le Père, nous lui répondrons
+que cette production (_prolatio_), ou génération, _nuncupatio,
+adapertio_, ou tout autre terme dont on voudra se servir, n'est
+connue de personne, parce qu'elle est inexplicable.... Quiconque ose
+entreprendre de la concevoir ou de l'expliquer ne s'entend pas lui-même
+en voulant dévoiler un mystère ineffable[332].»
+
+[Note 331: _Contr. Maxim._, II, XIV. Bossuet dit dans le même sens:
+«Dieu a voulu expliquer que la procession de son Verbe était véritable
+et parfaite génération: ce que c'était que la procession de son
+Saint-Esprit, il n'a pas voulu le dire, ni qu'il y eût rien dans la
+nature qui représentât une action si substantielle et tout ensemble si
+singulière. C'est un secret réservé à la vision bienheureuse.» (_Élév.
+sur les Myst._ 2e som. V.)]
+
+[Note 332: S. Iren., _Contr. Hæres._, II, xxviii, 6.--Voyez aussi
+Bergier, _Dict. De Théol._ aux mots _Saint-Esprit_, _Émanation_,
+_Génération_.]
+
+V.
+
+La censure de saint Bernard n'a point épargné les similitudes employées
+pour représenter la Trinité, et notamment cette _exécrable similitude
+ou plutôt dissimilitude_ du genre et de l'espèce, ainsi que celle de
+l'airain et du sceau d'airain[333].
+
+[Note 333: _Ab. Op._, p. 280.]
+
+«Qu'est-ce donc? veux-tu, selon ta similitude, parce que le Fils, pour
+être, exige que là Père soit, veux-tu que ce qui est le Fils soit le
+Père, mais sans réciprocité, comme le sceau d'airain est airain, parce
+que l'existence du sceau d'airain exige celle de l'airain, comme l'homme
+est animal, parce que l'existence de l'un suppose celle de l'autre, sans
+que l'airain soit le sceau d'airain, ni l'animal l'homme? Si tu dis
+cela, tu es hérétique; si tu ne le dis pas, la similitude tombe.
+Où conduit donc ce long circuit de choses prises de si loin, ces
+rapprochements laborieux, cette vaine multiplicité de mots, ces grands
+éloges que tu donnes a ta déduction, si les membres n'en peuvent
+être ramenés les uns aux autres dans les proportions régulières? Ton
+entreprise n'est-elle pas de nous enseigner l'_habitude_ qui est entre
+le Pèra et le Fils (o'est-à-dire comment le Père _a_ le Fils)? or, nous
+tenons de toi que pour poser l'homme, il faut poser l'animal, mais
+sans réciprocité, d'après la règle de dialectique qui veut, non que la
+position du genre pose l'espèce, mais que la position de l'espèce
+pose le genre. Lors donc que tu rapportes le Père au genre, le Fils à
+l'espèce, ton oraison par similitude n'exige-t-elle pas que le Fils
+posé, tu nous montres que le Père est posé, et que la proposition est
+sans conversion; de même que cette proposition: ce qui est homme est
+nécessairement animal, n'est pas convertible; et qu'ainsi celui qui
+est le Fils est nécessairement le Père, sans que la proposition soit
+convertible? Mais ici la foi catholique le dément; elle ne souffre pas
+plus que celui qui est le Fils soit le Père qu'elle ne souffre que celui
+qui est le Père soit le Fils. Autre (alius), sans nul doute, est le
+Père, autre (alius) le Fils, quoique le Père ne soit pas une autre chose
+(aliud) que le Fils; car grâce à cette distinction d'autre (adjectif)
+et d'autre chose (substantif), la piété de la foi a sa faire un partage
+prudent entre les propriétés des personnes et l'unité indivisible de
+l'essence, et tenant la ligne intermédiaire, marcher dans la vole
+royale, sans dévier vers la droite en confondant les personnes, ni
+vers la gauche en divisant la substance. Que si de la simplicité de
+la substance divine tu induis que si le Fils est, le Père est
+nécessairement, tu n'y gagnes rien, car la règle de la relation veut
+que la proposition soit convertible, et que là même vérité accompagne
+l'inverse, ce qui ne s'adapte pas à la similitude prise du genre et de
+l'espèce, de l'airain et du sceau d'airain...
+
+«Qu'il nous dise maintenant ce qu'il pense du Saint-Esprit. La bonté
+même, dit-il, qui est désignée par ce nom de Saint-Esprit, n'est pas en
+Dieu puissance ou sagesse... _J'ai vu Satan tombant du ciel comme un
+éclair_ (Luc, x, 48). Ainsi doit tomber celui qui s'égare dans les
+choses grandes et merveilleuses qui sont au-dessus de lui. Voua voyez,
+saint Père, quelles échelles, ou plutôt quels précipices cet homme s'est
+préparés pour sa chute. La toute-puissance! une demi-puissance! nulle
+puissance! J'ai horreur de l'entendre, et cette horreur même suffit, je
+pense, pour le réfuter. Mais cependant je veux citer un témoignage qui
+se présente en ce moment û mon esprit troublé, pour effacer l'injure
+faite au Saint-Esprit. On lit dans Isaïe: _l'esprit de sagesse et
+l'esprit de force._ (XI, 2.) Par là l'audace de cet homme est assez
+clairement convaincue, si elle n'est pas comprimée. O langue grande en
+paroles (_magniloqua_)! faut-il, pour que l'injure du Père ou du Fila
+te soit remise, faut-il quelque blasphème du Saint-Esprit? L'ange
+du Seigneur est là qui te coupera par la moitié, car tu as dit: Le
+Saint-Esprit n'est pas en Dieu puissance ou sagesse. Ainsi le pied de
+l'orgueil trébuche quand il attaque[334].»
+
+[Note 334: «Res superbiæ ruit cum irruit.»--_Ab. Op._, S. Bern., Ep., p.
+283.]
+
+Cette argumentation, à laquelle ne manque aucune des formes de la
+dialectique, montre que le saint abbé n'était pas si étranger qu'il le
+dit aux sciences profanes. Mais écartant tout ce qu'y vient ajouter la
+déclamation de sa colère, bornons-nous à la critique des similitude?.
+On pourrait en principe les condamner toutes; mais les Pères ont
+apparemment regardé comme utile, pour donner le change à la curiosité de
+l'intelligence, de s'adresser à l'imagination. Quelquefois on apaise la
+faim en la trompant, et l'on fait mâcher à l'homme affamé des substances
+qui ne sont pas des aliments et qui le calment sans je nourrir. La même
+chose se pratique en philosophie; on donne à l'esprit des métaphores en
+place de raisons; c'est un palliatif de notre ignorance, La théologie
+a usé de cet expédient autant pour le moins que la philosophie, et
+quelquefois elle s'y est compromise. Accepter sans réserve une seule
+similitude est un moyen sûr d'être hérétique, comme s'est un sûr moyen
+de donner à des adversaires l'apparence de l'hérésie que de prendre à la
+lettre une similitude donnée par eux comme une analogie ou une figure.
+Dans sa réfutation d'Abélard, l'abbé de Clairvaux a-t-il bien évité
+cette méprise ou cet artifice?
+
+«Gardez-vous, avait dit Abélard, de ceux qui rapportent en raisonnant la
+nature unique et incorporelle de la Divinité à la similitude des corps
+composés des éléments.... Dans le vrai, la Trinité n'est connue que
+d'elle-même; l'exposition en est difficile, impossible peut-être à
+l'homme.... Plus l'excellence de la nature divine s'éloigne des autres
+natures qu'elle a créées, moins nous trouvons dans celles-ci de
+ressemblances congrues à l'aide desquelles nous puissions satisfaire,
+quand il s'agit de celle-là. Les philosophes doivent se contenter de
+s'enquérir des natures créées; encore ne peuvent-ils suffire à les
+comprendre. En Dieu, aucun mot ne paraît conserver son sens primitif....
+Nous ne pouvons trouver de similitudes parfaites pour les appliquer
+à l'être singulier; nous ne pouvons, quand il s'agit de lui, nous
+satisfaire par des similitudes.... Nous les abordons comme nous pouvons,
+surtout pour repousser l'importunité des pseudo-dialecticiens....
+Nous leur apportons les similitudes les plus probables.... Quand nous
+comparons à l'homme qui est à la fois substance et corps... qui peut
+être à la fois père et fils... l'identité de substance commune en Dieu
+au Père, au Fils, au Saint-Esprit... on reconnaîtra qu'on ne peut
+induire de là une similitude intégrale, mais quelque similitude
+partielle: autrement, nom parlerions d'identité et non de similitude.
+Prévoyant l'abus qu'on pouvait faire de quelques-unes, nous en avons
+introduit d'autres, tant d'après les grammairiens que d'après les
+philosophes, et que nous avons jugées plus conformes à notre dessein;
+mais celle-là surtout qui est prise des philosophes les plus
+raisonnables, et par là moins éloignés de la science de la véritable
+philosophie qui est le Christ[335].»
+
+[Note 335: _Introd._, t. I, p. 1014, t. II, p. 1070, 1073, 1076,
+1079.--_Theol. Chr._, t. III, p. 1249.]
+
+On vient de voir ce qu'Abélard pense des similitudes en général. On peut
+se rappeler comment il juge celles qu'avaient admises saint Augustin,
+saint Anselme, Tertullien. Voyons maintenant quelles sont celles qu'il
+tolère.
+
+I. La première est prise du genre et de l'espèce[336]. Si l'on veut bien
+se reporter au texte, on y verra, je crois, qu'Abélard n'entend pas que
+la génération de l'espèce par le genre soit identique avec celle du Fils
+par le Père, ni même qu'elle en soit le type. «Nos expressions, dit-il,
+transportées à Dieu, contractent de la singularité de la substance
+divine une signification également singulière, et quelquefois un sens
+singulier par construction. Il ne faut pas étendre des expressions
+figuratives et impropres au delà de ce que veulent l'usage et
+l'autorité[337].»
+
+[Note 336: _Introd_., t. II, p. 1083-1084.--_Theol. Chr_., t. IV, p.
+1316-1318.]
+
+[Note 337: _Id. Ibid_., p. 1303.]
+
+Et c'est après avoir posé cette règle que, revenant sur ces distinctions
+de père et de fils, de puissance et de sagesse, de genre et d'espèce,
+de matière et de _matérié_, il dit: «Une grande discrétion doit être
+apportée dans ces énonciations qui concernent Dieu[338].»
+
+[Note 338: _id_., p. 1304 et 1305.]
+
+Ainsi jamais il n'a dit que le Père fût un genre et le Fils une espèce;
+d'abord parce qu'il répète incessamment que Dieu est un être singulier,
+c'est-à-dire qu'il n'est nulle autre chose que lui-même, et que le Père
+est le Père, le Fils, le Fils, sans pouvoir être assimilés à aucun être
+placé dans les degrés de l'échelle prédicamentale; en second lieu, parce
+que le plus grand nombre des caractères qu'il attribue au genre ne
+convient pas au Père, comme de se distribuer en plusieurs espèces, comme
+de n'exister dans le temps que sous forme d'espèces, et même que sous
+forme d'individus; non plus que les caractères de l'espèce ne peuvent
+être pour la plupart attribués au Fils, comme celui de se trouver dans
+un nombre illimité d'individus, comme celui de résulter de l'union avec
+sa matière d'une différence qui lui constitue une autre essence que
+celle du genre.
+
+Qu'a donc voulu dire Abélard? Le voici. On fait difficulté de concevoir
+la distinction du Père et du Fils, ou de deux personnes, l'une qui
+engendre, l'autre engendrée, dans une même essence. On ne conçoit pas
+que comme substance, le Fils soit le même que le Père, et que comme
+personne, le Fils ne soit pas le même que le Père; mais ne se
+rencontre-t-il nulle part rien d'analogue? N'arrive-t-il jamais que
+deux choses distinctes soient et ne soient pas la même? Le genre, par
+exemple, est distinct de l'espèce; cependant on dit que l'espèce est _le
+même_ que le genre, et l'on ne veut pas dire _le même_ de tout point,
+sans plus, sans moins, sans formes ou propriétés qui les distinguent;
+mais par cette expression: l'espèce est _le même_ que le genre, on
+entend que le genre se retrouve dans l'espèce, et qu'en un sens
+l'essence du genre est commune à l'espèce. L'animal est dans l'homme;
+on dit hardiment et légitimement: l'homme est animal, ce qui est dire:
+l'espèce est le genre. Et cependant malgré cette communauté, malgré cet
+identité d'essence, l'espèce est distincte du genre; on dit même que
+l'espèce est engendrée du genre. Ainsi, un être distinct d'un autre
+par ses propriétés, et engendré par cet autre, peut avoir une essence
+commune avec cet autre, et le mystère de la consubstantialité divine
+a des analogues; on ne peut donc _a priori_ le déclarer absurde ou
+impossible. Mais la comparaison ne va pas jusqu'à signifier que
+l'essence du Père soit dans le Fils de la même manière, aux mêmes
+conditions que le genre est dans l'espèce, que le Fils soit engendré du
+Père par une génération essentiellement identique à celle qui du genre
+fait sortir l'espèce. Abélard ne l'a dit nulle part, et même il a
+prévenu ses lecteurs contre ces assimilations mensongères, en leur
+rappelant que toutes ces locutions étaient _impropres et figuratives_,
+qu'elles ne devaient être admises que _dans une certaine mesure, et
+qu'il ne fallait pas entendre une _identité substantielle_ là où il n'y
+avait tout au plus qu'_identité de propriété_[339].
+
+[Note 339: _Theol. Christ_., t. IV, p. 1803-1804.]
+
+II. La seconde similitude qui indigne saint Bernard est celle de
+l'airain et du sceau d'airain. Nous la croyons malheureusement choisie,
+et, l'auteur lui-même semble l'avoir répudiée, on la remplaçant dans son
+second ouvrage par celle de la cire et de l'image de cire, sur laquelle
+il insiste beaucoup moins, et que Bossuet a plus tard adoptée. Toutefois
+n'exagérons rien; cette comparaison ne diffère de la précédente,
+qu'ainsi que le particulier du général, On sait quelle liaison unit la
+doctrine du genre et de l'espèce, et cette maxime d'Aristote que tout se
+compose de matière et de forme. Si donc ou a pu comparer la distinction
+et la consubstantialité du Père et du Fils à la relation du genre et
+de l'espèce, on pourra, dans une certaine mesure, les comparer à la
+relation dans laquelle une matière doit à l'intervention de la forme, de
+devenir un certain _matérié_. On pourra dire, par exemple: l'airain est
+la matière du matérié appelé sceau d'airain; le sceau d'airain est de
+l'airain. Il est le même que l'airain, en ce sens du moins qu'il a la
+même substance matérielle, ou, comme nous dirions, la même matière.
+Cependant s'ensuit-il que l'airain soit essentiellement sceau d'airain?
+Si donc vous m'objectez en théologie que le Fils ne peut être de même
+substance que le Père, et par là identique au Père, sans que l'inverse
+soit vraie, sans que le Père soit le Fils, je répondrai que, si cette
+objection est générale, absolue, elle porte à faux: un être peut être
+consubstantiel à l'être dont il est formé, engendré, constitué, sans
+que celui-ci soit celui-là; c'est ce qui a lieu entre la matière et le
+matérié, l'airain et le sceau d'airain, la cire et l'image de cire.
+Voilà quelle est la portée assez restreinte de ces similitudes. Il en
+résulte que les fins de non-recevoir absolues doivent être écartées, et
+qu'il faut acquiescer au dogme, ou en venir aux objections directes,
+attaquer la Trinité en elle-même si on l'ose, en cessant d'invoquer les
+règles communes de la science et les principes de la dialectique. C'est
+à ce point qu'Abélard se proposait de réduire ses adversaires.
+
+Maintenant, que la comparaison soit dangereuse, qu'elle puisse
+facilement engendrer des idées fausses, et, suivie jusqu'au bout,
+entraîner à de monstrueuses conclusions, je ne le nie pas; saint Bernard
+a signalé quelques-unes de ces mauvaises conséquences, et Abélard ne
+les a pas toutes évitées. On lui devait épargner tout réquisitoire
+injurieux; mais on était en droit de lui dire: Votre comparaison jette
+trop peu de lumière sur la génération du Fils par le Père pour que vous
+puissiez raisonnablement y insister, au risque de la faire accepter
+par l'esprit comme une assimilation complète. Si, en effet, vous vous
+appesantissez, sur les détails d'une analogie superficielle, il peut
+arriver qu'après avoir bien dit que le sceau d'airain est d'airain, sans
+que l'airain soit sceau d'airain, comme le Fils est du Père sans que le
+Père soit le Fils, on pousse la comparaison jusqu'à prétendre que comme
+le Père est la puissance et la sagesse quelque puissance, la sagesse
+est de la puissance, sans que la puissance soit la sagesse; et en
+substituant encore les termes, que le Père n'est pas la sagesse, ce qui
+revient à dire que la sagesse manque au Père. Cette induction serait
+fausse, et pourrait être aisément renversée à l'aide d'une distinction;
+mais elle se présenterait naturellement, et c'est à l'aide de ces
+conséquences qui sont dans les mots plus que dans la pensée, que saint
+Bernard a pu motiver ou colorer ses anathèmes.
+
+Saint Bernard dit que toute distinction ou comparaison qui suppose une
+supériorité d'un terme sur l'autre, est inapplicable à la Trinité, comme
+contraire à l'égalité des personnes. Abélard avait dit: «Chaque personne
+est sans principe, parce que chacune est éternelle et le principe de
+toutes les autres choses. L'une ne peut être sans l'autre, mais aucune
+n'est antérieure ou supérieure sous aucun rapport à l'autre. Cause,
+principe, matière, rien «de tout cela ne peut être dit proprement de la
+relation d'une personne à une autre[340].»
+
+[Note 340: _Introd._, t. II, p. 1069, et _Theol. Chr._, t. IV, p.
+1320-1324.]
+
+Saint Bernard dit que le Père est sagesse et le Fils puissance. Abélard
+avait dit: «Chacune des personnes, étant de même substance, est de même
+puissance; le Père autant que le Saint-Esprit. La Trinité entière est
+sagesse, le Père autant que le Fils. La Trinité entière est charité.
+Dieu ne peut jamais être sans sagesse[341].»
+
+[Note 341: _Introd._, t. I, p. 698, t. II, p. 1083.]
+
+Saint Bernard dit que les noms qui sont donnés aux personnes, leur sont
+donnés, non par rapport à elles-mêmes, mais à chacune par rapport à
+l'autre ou aux deux autres. Abélard avait dit: «Dieu le Père, Dieu
+le Fils ou Dieu le Saint-Esprit, se disent en quelque sorte non pas
+substantiellement, mais relativement, chacun des prédicats relatifs
+désignant en disjonction le Père, le Fils ou le Saint-Esprit, quoiqu'en
+construction (c'est-à-dire tous réunis en Dieu), ils n'aient plus
+d'objet auquel ils soient relatifs[342].»
+
+[Note 342: _Theol._, t. III, p. 1286.]
+
+Saint Bernard dit que suivant Abélard la puissance entière a été
+accordée au Père, et que le Fils n'a obtenu qu'une demi-puissance.
+Abélard avait dit: «Nous ne disons pas le Fils ou le Saint-Esprit moins
+tout-puissants que le Père.... La puissance des trois personnes est la
+même[343].»
+
+[Note 343: _Introd._, t. I, p. 989 et 991.]
+
+Saint Bernard dit que la foi catholique a levé toutes les difficultés
+par la distinction d'_alius_ et d'_aliud_, ou qu'elle a, grâce à
+ce qu'on pourrait appeler la différence adjective et la différence
+substantive, concilié l'unité de la substance et la diversité des
+personnes. Abélard avait dit: «Le Père n'est pas autre chose (_aliud_)
+que le Fils ou le Saint-Esprit.... Il n'est pas, dis-je, autre chose en
+nature, mais il est autre (_alius_) en personne.... Celui-ci n'est pas
+_celui qui_ est celui-là, mais il est _ce qu'_est celui-là.... On ne
+peut dire qu'une quelconque des trois personnes qui sont en Dieu,
+soit autre chose qu'une autre, leur unique substance étant absolument
+singulière, et ne comportant aucune diversité de formes, ou de
+parties[344].»
+
+[Note 344: _Introd_., t. I. p. 982 et 983. _Theol_., t. III, p. 1201 et
+1203, et t. IV, p. 1301 et 1302. Cette distinction entre le neutre et le
+masculin est consacrée en théologie; elle est dans Grégoire de Nazianze
+(Ep. I, _ad Cledon Orat_., LII); dans saint Hilaire (_De Trin_., t. II,
+et t. VII); Saint Augustin (tract. Xxxvi: _In Johan_., et dans l'Append.
+du t. VI, _De Fid. Ad Petr_., c. I); dans saint Ambroise: «Et ipsum ipsa
+quod ipse; et ipsum ipse quod ipsa; et non ipsum ipsa qui ipse, et non
+ipsa ipse quæ ipsa.» (_De Dign. cond. hum_., c. II.)--Cf. saint Anselme
+(_Monol_., c. XLI); saint Thomas (_Summ_., I, qu. XXXI, 2), et Pierre
+Lombard (_Sent_., t. I, dist. 8).]
+
+Dans toutes ces distinctions, il en est une qu'on n'attaque point, et
+qui nous semblerait, à nous, la plus grave; et la voici. Comme étant une
+certaine puissance, une espèce, un _matérié_, le Fils a la propriété
+d'_être par un autre, esse ab alio_, tandis que le Père n'est que par
+lui-même. Être par un autre ou d'un autre, _esse ab alio ou ex aliquo_,
+est une expression connue dans la science. Aristote l'a introduite et
+définie. Elle s'applique aux choses qui proviennent d'une autre, qui en
+sont faites, qui en font partie, et cette relation a en logique un
+sens déterminé[345]. Or, ce sens n'est pas compatible avec l'attribut
+essentiel, éminent, de la Divinité. L'Être nécessaire est nécessairement
+par lui-même; et à parler rigoureusement, refuser à une personne divine
+la propriété d'être par soi-même, ce serait lui dénier la Divinité; il
+y aurait athéisme. Les Pères l'ont senti, lorsqu'ils hésitent et se
+contredisent, plutôt que d'attribuer sans restriction le titre de
+principe au Père à l'exclusion du Fils. Saint Augustin, énonçant cette
+proposition: «Le Père est le principe de toute la Divinité,» proposition
+répétée par Abélard et presque aussitôt par lui restreinte, risque de se
+trouver en contradiction avec le verset sacré: «Dans le principe était
+le Verbe» (Jean, I, 1). Il y a sur ce point un _sic et non_ perpétuel
+dans les théologiens, et le nôtre a bien fait d'écarter, autant que
+possible, des personnes divines les qualifications de principe, cause,
+source, origine, qui ne font qu'ajouter des contradictions à des
+mystères[346]. Je crains bien les mêmes dangers pour cette distinction
+entre _être_ et _n'être pas par soi-même_, et j'aimerais mieux les
+termes mystiques de l'Évangile que ces abstractions qui soulèvent des
+nuages au lieu d'apporter la lumière. Saint Bernard ne s'en préoccupe
+guère; la distinction ne l'arrête que parce qu'Abélard en conclut que
+Dieu le Père, qui a l'existence par lui-même, doit avoir la puissance à
+pareil titre, et en effet il doit avoir les modes de l'existence comme
+il a l'existence même. Mais tout cela est secondaire, à mes yeux, auprès
+de cette assertion que le Père a seul la propriété d'être par lui-même.
+Ce n'est pas moins que l'assertion qu'il a seul la propriété d'être
+Dieu. Ni Abélard, ni saint Bernard, ne sont les seuls ou les premiers
+qui aient parlé ainsi; et il faut convenir que dès que vous accordez la
+paternité, la génération, la procession, vous reconnaissez implicitement
+qu'il est possible d'être Dieu et ne pas être rigoureusement par
+soi-même[347]. Mais la différence de l'implicite à l'explicite n'est pas
+frivole, quand il s'agit des mystères: c'est souvent la différence de
+l'inexplicable à l'absurde, de l'énigme au non-sens. Je puis confesser
+que Dieu est père ou fils, pourvu que j'ajoute aussitôt que je ne sais
+pas comment il est père ou fils, que ces mots ont ici, sans aucun doute,
+un sens surnaturel et inconnu; mais je ne puis, sans que ma raison
+frémisse, affirmer que l'existence par soi-même ne soit pas une
+condition absolue de la Divinité.--Laissons cela[348].
+
+[Note 345: [Grec: To ektinos einai]. _Met._., V, xxiv.--Saint Augustin
+met une différence entre _esse ex ipso_ ou _esse de ipso_. «Quod enim de
+ipso est potest dici ex ipso, non autem, etc.» Ce qui est _ex ipso_
+est créé par lui, ce qui est _de ipso_ est de sa substance. Mais cette
+distinction n'éclaircit ni ne justifie l'application à la Divinité de
+l'expression _esse ab alto_ ou _ex alto_ (_De Nat. Bon. Cont. Manich_.,
+c. XXVIX).]
+
+[Note 346: _Introd_., t. I, p. 984.--_Theol. Chr_., t. IV, p.
+1320.--_Sic et Non_, XIV, p. 42.--P. Lomb., _Sent_., t. I, dist. XXIX.]
+
+[Note 347: _Ex Deo processi_, dit le Christ; car c'est ainsi qu'on
+traduit ces mots [Grec: Ek tou Theou exêlthon], qui au lieu où ils sont
+placés, semblent vouloir dire seulement: «Je suis venu de la part de
+Dieu» (Jean, viii, 42). Mais il y a un passage plus fort: «Le Fils ne
+peut rien faire par lui-même» (_Id_., v. 19). C'est de là qu'on induit
+en général qu'il peut y avoir procession au sein de l'être divin,
+c'est-à-dire une différence d'origine entre les personnes (S. Thom.,
+_Sum_., I, qu. xxvii, er. 1). Saint Augustin dit que le Père est le
+principe de toute la Divinité (_De Trin_., IV, xx). M. Hampden a vu
+dans saint Hilaire que le Fils est _unus ab uno, scilicet ab ingenito
+genitus_ (_De Trin_., IV). Ainsi il est _ab alio_; et saint Thomas qui
+veut que le Fils soit aussi principe, dit qu'il est un principe venant
+d'un principe, tandis que le Père est un principe sans principe.
+«Principium a principio, quod est filius; principium non de principio,
+quod est Pater.... Per hoc quod non est ab alio.... Pater est a
+nullo.... Intelligatur nomine ingeniti quod omnino non sit ab alio....
+Divinæ essentiæ de qua potest dici quod in Filio vel in Spiritu Sancto
+est ab alio, scilicet a Patre» (_Summ_., I, qu. xxxiii, a. 1 et 4).
+L'erreur à laquelle me paraissent conduire ces expressions S'appelle en
+théologie le _subordinationisme_ (Frerichs, _Comment. de Ab. doct_., p.
+10).]
+
+[Note 348: Je crois que, pour atténuer un peu cette difficulté, il est
+plus sage de substituer à cette expression _esse ab alio_, cette autre
+expression _procedere ab alio_, dont se sert plus volontiers saint
+Thomas et qui distingue les personnes de la Trinité en celles qui
+procèdent et celles de qui les autres procèdent (_Summ_., I, qu. xxvii,
+art. 1). On a même voulu Pousser les distinctions verbales plus loin, et
+attribuer au Père l'expression _ex quo_, au Fils _per quem_ et au Saint
+Esprit _in quo_, en se fondant sur un verset de saint Paul (I Cor.,
+viii, 6.--S. Basil., _De Spir. Sanct_., c. ii). Mais cette distinction
+n'est pas admise, on y oppose des passages Formels, entre autres Rom.
+xi. 36. C'est un caractère ou propre, Généralement reconnu au Père, que
+de n'avoir ni auteur ni principe, d'être [Grec: autogenês, anaitios,
+ouk ek tinos] (Damasc., _De Fid_., I, viii); d'être par soi-même ou de
+n'être pas par un autre que par soi. «Proprium est Patris,» dit Alcuin,
+«quod solus est Pater et quod ab alio non est nisi a se.» (_Qu. De
+Trin_., p. 762); tandis qu'on trouve partout que le Fils est «ex Patre,
+ab alio,» et notamment dans saint Augustin, «de Patre est Filius, non
+est de se» (_Cont. Max_., c. xiv.--Tract. xx _In Johan_.); dans saint
+Ambroise: «Dicitur Deus pater quia ipse est ex quo.... et sapientia....
+et dilectio.... et ex ipso sunt quia non a se» (_De Dign. Cond. hum_.,
+c. ii). D'où il suit que le Fils n'est pas [Grec: autotheos]. «Pater
+a nullo habet essentiam nisi a se ipso, Filius habet essentiam suam a
+Patre» (Anselm., _Monol_., c. xliv). Ce qui ne veut pas dire cependant
+que l'essence engendre une autre essence, la consubstantialité y
+périrait. P. Lombard et saint Thomas ont bien établi ce point, malgré
+les objections de Richard de Saint-Victor. Cependant les protestants ont
+été plus loin; Calvin, Bèze ont soutenu qu'il fallait croire que le Fils
+a l'essence et la divinité par lui-même. «Si a se Deus non est,» dit
+un docteur, «quomodo Deus erit?» Cependant La doctrine catholique est
+formelle. «Tout ce qu'ont le Fils et le Saint-Esprit, ils l'ont du Père,
+même l'être, [Grec: kai auto to einai]» (J. Damasc., _De Fid_., I, x).
+On explique cette doctrine en développant ces mots de saint Jean: «Comme
+le Père a la vie en lui-même, il a donné au Fils d'avoir la vie en
+lui-même» (v. 26). La génération parfaite et divine a cette vertu de
+faire que le Fils soit tout ce qu'est le Père, excepté d'être le Père
+(P. Lomb., I. i, dist.v.--Voy. Le P. Petau, t. II, t. II, c. vi; t. VI,
+c. x, xi et xii).]
+
+Le point qui paraît le plus toucher saint Bernard, est l'attribution
+spéciale de la bonté au Saint-Esprit. Qui n'en aperçoit la raison?
+L'Évangile contient ces paroles mystérieuses et terribles: «Tout péché
+et tout blasphème sera remis aux hommes; mais le blasphème de l'Esprit
+ne sera pas remis aux hommes. Et quiconque aura parlé contre le Fils de
+l'homme, il lui sera remis; mais s'il a parlé contre le Saint-Esprit, il
+ne lui sera remis ni dans ce siècle ni dans le siècle à venir» (Math,
+xii, 31, 32). Or, Othon de Frisingen a raison, saint Bernard est crédule
+et tremble pieusement dès qu'il croit entrevoir l'impiété. Abélard a
+dit que le Saint-Esprit était éminemment l'amour ou la charité divine:
+soudain le voilà convaincu d'avoir dépouillé le Saint-Esprit de
+puissance et de sagesse; il a commis le péché irrémissible, il a
+prononcé le blasphème inexpiable. Quant à nous, nous ne rappellerons pas
+que, fondée ou non, cette attribution de la sagesse et de l'amour est
+pour ainsi dire traditionnelle dans l'Église[349]. Nous ferons seulement
+une citation: «Si nous voulons rechercher plus expressément ce que
+signifie la personne en Dieu, elle équivaut à dire que Dieu est ou le
+Père, savoir la divine puissance engendrant, ou le Fils, savoir la
+sagesse divine engendrée (_sumta_) ou le Saint-Esprit, savoir le
+_processus_ de la bonté divine[350].»
+
+[Note 349: Voyez entre mille autorités saint Aug., _De Trin_., VI, v,
+XV, xvii.--_De Civ. Dei_, XI, xxiv. Saint Anselme dans le _Monologium_
+dit que le Père est l'esprit suprême (_summum spiritus_); le Fils,
+l'intelligence et la sagesse, la science, la connaissance, la vérité
+de la substance paternelle; le Saint-Esprit enfin, l'amour de l'esprit
+suprême (c. XLIV, XLVI, XLVII et XLIX).]
+
+[Note 350: _Theol. Chr_., t. III, p. 1280.]
+
+Une seule question aurait dû être posée, et Abélard eût été embarrassé
+d'y répondre. Si la Trinité est toute-puissante, sage, bonne, à quel
+titre et comment la puissance appartient-elle au Père, la sagesse au
+Fils, la bonté au Saint-Esprit, ou plutôt comment et dans quelle mesure
+ces attributs sont-ils séparés ou distingués des autres attributs
+divins, tous également et semblablement communs à la substance divine et
+par elle aux trois personnes, et comment sont-ils distingués de manière
+à devenir éminents chacun dans une d'elles? En d'autres termes encore,
+quelle différence assignez-vous entre la manière dont appartiennent
+les attributs communs ou substantiels, et celle dont appartiennent
+les attributs spéciaux ou personnels, les premiers appartenant à la
+substance et étant communs aux personnes, les seconds appartenant chacun
+à une des personnes et étant communs à la substance? Certainement, il y
+a là une difficulté, et qui n'est pas seulement insoluble, l'insoluble
+est partout ici; mais je crois qu'elle porte sur une distinction
+inexprimable.
+
+VI.
+
+Laissons ce que saint Bernard dit en passant de la théorie platonicienne
+de l'âme du monde assimilée à la foi dans le Saint-Esprit; négligeons
+cette phrase vive et dédaigneuse: «Lorsque Abélard se met en sueur pour
+voir comment il fera Platon chrétien, il se prouve payen.» Venons à
+cette censure générale:
+
+ «Il n'est pas étonnant qu'un homme qui ne s'inquiète pas de ce qu'il
+ dit, en se jetant sur les secrets de la foi, envahisse et disperse
+ avec si peu de respect les trésors cachés de la piété, puisque
+ sur le fond de la piété même il ne pense ni en homme pieux, ni en
+ fidèle. Enfin, dès l'entrée de sa _Théologie_, ou plutôt de sa
+ _Stultilogie_, il définit la foi une _estimation_, comme s'il était
+ loisible à chacun de penser et de dire en matière de foi ce qu'il
+ lui plaît, ou que les sacrements de notre foi demeurassent suspendus
+ à des opinions vagues et variables, au lieu d'être appuyés sur
+ la vérité certaine! Est-ce que, si la foi est flottante, notre
+ espérance, n'est pas vaine? C'étaient donc des sots que nos martyrs,
+ soutenant de si rudes épreuves pour des choses incertaines, et ne
+ balançant pas, pour une récompense douteuse, à courir au-devant d'un
+ long exil par une fin douloureuse? Mais loin de nous la pensée que
+ dans notre foi et notre espérance il y ait rien, comme il l'imagine,
+ qui oscille sur une douteuse estimation, et que tout n'en soit pas
+ fondé sur la vérité certaine et solide, divinement prouvé par les
+ oracles et les miracles, établi et consacré par l'enfantement de
+ la vierge, par le sang de la rédemption, par la gloire de la
+ résurrection. Ces _témoignages sont devenus trop dignes de foi_
+ (Ps. xcii, 7). S'il en est autrement, l'Esprit lui-même enfin rend
+ témoignage à notre esprit que nous sommes fils de Dieu. Comment donc
+ peut-on oser appeler la foi une _estimation_, à moins de n'avoir pas
+ encore reçu ce même esprit, ou bien d'ignorer l'Évangile, ou de
+ le regarder comme une fable? _Je sais à quoi j'ai cru et je suis
+ certain_, s'écrie l'apôtre (II Tim., i, 42), et toi, tu me souffles
+ tout bas: «La foi est une estimation.» Dans ton verbiage, tu fais
+ ambigu ce qui est d'une certitude sans égale; mais Augustin parle
+ autrement: _La foi_, dit-il, _n'est pas dans le coeur où elle réside
+ et pour celui qui la possède comme une conjecture ou une opinion,
+ elle est une certaine science au cri de la conscience_. Loin donc,
+ bien loin de nous de réduire ainsi la foi chrétienne. C'est pour les
+ Académiciens que sont ces _estimations_, gens dont le fait est de
+ douter de tout, de ne savoir rien; pour moi, je marche confiant dans
+ la sentence du maître des nations, et je sais que je ne serai point
+ confondu. Elle me plaît, je l'avoue, sa définition de la foi,
+ quoique cet homme dirige contre elle une accusation détournée: «_La
+ foi_, dit-il, _est la substance des choses qu'il faut espérer,
+ l'argument des choses non apparentes_ (Héb., xi, 1). La substance
+ des choses qu'il faut espérer, non la fantaisie de conjectures
+ énormes; tu l'entends, _la substance!_ Il ne t'est pas permis dans
+ la foi de penser ou de disputer à ton gré, ni de vaguer çà et là
+ dans le vide des opinions, dans les détours de l'erreur. Par le mot
+ de substance, quelque chose de certain et de fixe t'est d'avance
+ imposé; tu es enfermé dans des bornes certaines, tu es emprisonné
+ dans des limites certaines; car la foi n'est pas une estimation,
+ mais une certitude[351].»
+
+[Note 351: _Ab. Op._ Bern., ep. xi, p. 283, 284.]
+
+Il semble ici que saint Bernard ait rencontré juste, et une grande
+autorité lui vient en aide, c'est Gerson[352]. Voilà bien, ce semble,
+le point de la discussion entre le philosophe et le fidèle. Dans cette
+diversité de définition de la foi éclate la différence entre celui qui
+veut par la raison arriver à croire, et celui qui commence par croire et
+qui raisonne après. Cependant, si l'on consulte le texte, la critique
+est hasardée. On se rappelle le début de l'Introduction. A côté de la
+foi, l'auteur place l'espérance, et afin d'expliquer pourquoi il confond
+l'espérance dans la foi, il généralise la foi qui, comme l'espérance,
+est une estimation ou un jugement de l'esprit sur les choses qu'on ne
+voit pas. Cette définition de la foi est donc générale, et non spéciale,
+c'est celle de la foi abstraite, et non de la foi chrétienne; c'est
+un souvenir d'Aristote qui unit la croyance ou la foi à l'opinion ou
+estimation. Mais dès qu'il s'agit de la foi, «en tant qu'elle intéresse
+l'ensemble du salut de l'homme, objet de son ouvrage,» Abélard revient
+à la définition de saint Paul. «Parlons d'abord de la foi, dit-il; qui
+vient avant le reste (la charité et les sacrements), comme étant le
+fondement de tous les biens. Que peut-on en effet espérer et que peut-on
+aimer de ce qu'on espère, si l'on ne croit auparavant, tandis qu'on
+peut croire sans l'espérance et sans l'amour? De la foi, en effet, naît
+l'espérance; ainsi, ce que nous croyons le bien, nous avons la confiance
+de l'obtenir par la miséricorde de Dieu. D'où l'apôtre: «_La foi est la
+substance des choses qu'il faut espérer et l'argument des choses qui
+n'apparaissent pas_.» La substance des choses qu'il faut espérer_,
+c'est-à-dire le fondement et l'origine des espérances auxquelles nous
+sommes conduits, en croyant d'abord que les choses sont, afin de les
+espérer ensuite; _l'argument des choses qui n'apparaissent pas_, cela
+veut dire la preuve qu'il y a des choses non apparentes. Comme en effet
+personne ne doute que la foi n'existe, il faut accorder qu'il y a des
+choses non apparentes. Car la foi, ainsi qu'il a été remarqué, ne se dit
+avec entière propriété que de ce qui n'apparaît pas.»
+
+[Note 352: «Fides dicitur habitus firmus, ad differentiam opinionis vel
+suspicionis incertae, sicut ponebat Petrus Abaelardus per B. Bernardum
+in hoc redargutus (_Serm. Ad commiss, Fidei_, t. II, p. 334; Gerson.
+_Op. omn._, vol. in fol. Antw. 1706).]
+
+Si la foi est ainsi la preuve de l'invisible, il est des objets de la
+foi qui n'importent pas au salut. Quel péril courons-nous à croire que
+Dieu fera demain ou ne fera pas tomber la pluie? «A celui qui vous parle
+de la foi pour votre édification, il suffit de traiter et d'enseigner
+les choses qui, si elles ne sont crues, produisent la damnation. Ce
+sont celles qui appartiennent à la foi catholique. La foi catholique,
+c'est-à-dire universelle, est celle qui est tellement nécessaire à tous,
+que quiconque en est dénué ne peut être sauvé[353].»
+
+[Note 353: _Introd._, t. I, p. 979, 981, 982. Voyez aussi notre c. II p.
+188, et dans le t. I, le c. VII, p. 490.]
+
+Y a-t-il en tout cela prétexte à l'indignation de saint Bernard[354]?
+Nous croyons parfaitement innocente la définition qu'il incrimine, et
+cependant nous avouerons que le rationalisme tend toujours à faire de la
+foi une opinion, ou, si l'on veut, une _estimation_. Sans doute on ne
+saurait proscrire la foi formée par le travail de l'intelligence, elle
+peut être aussi pure et aussi solide que toute autre, et obtenir par
+suite tous les dons célestes promis à la foi. Lorsqu'on enseigne
+la religion, il est même impossible de ne point admettre certains
+antécédents logiques qui servent de base à la foi, et de ne point
+convenir que celle-ci suppose la croyance à certaines vérités
+préalables, ce qui donne à la foi les apparences d'une déduction. Mais
+souvent en fait la foi précède tout raisonnement dont on ait conscience
+ou souvenir, et comme elle est religieusement un devoir, même une
+vertu, elle a souvent, ainsi que toutes les autres vertus, le don de se
+rencontrer dans l'âme et d'y dominer, sans commencement et sans motifs
+connus, en vertu d'une adhésion implicite et involontaire. La foi ainsi
+conçue est en général plus estimée par la religion, elle lui paraît
+mieux assurée; n'étant pas la création laborieuse de la raison, elle
+semble inspirée, et son origine la sanctifie. Aussi a-t-elle en
+elle-même plus de mérite, le mérite qui ne vient pas de nous étant le
+seul véritable, et les plus récents apologistes du christianisme se
+sont attachés à établir que les vérités, regardées jusqu'ici comme un
+préliminaire que la raison démontre pour que la foi prenne naissance,
+sont elles-mêmes connues par la foi avant de l'être par la raison.
+C'est cette foi d'obéissance qui a été louée dans Abraham. À toutes les
+époques, cette foi a été distinguée de la foi acquise et raisonnée, et
+préférée a celle-ci par les hommes pratiques qui unissaient à une piété
+vive l'esprit d'autorité. Cependant l'obéissance raisonnable de saint
+Paul reste permise, et c'est celle qu'Abélard enseigne, car c'est la
+seule qui puisse être enseignée.
+
+[Note 354: Lui-même avait dit: «Deus... tribus voluti viis est
+vestigandus, opinione, fide, intellectu. Fides est votuntaria quaedam
+et certa prolibatio necdum propalatae veritatis; intellectus est rei
+cujusdam invisibilis certa et manifesta notitia» (_De Consider._, V, 3.
+Cf. Frerichs, _Comment, de Ab. doct._, p. 13).]
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+DES PRINCIPES DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.--EXAMEN PHILOSOPHIQUE.
+
+Considérons maintenant dans son ensemble et d'un point de vue plus
+général encore la doctrine d'Abélard sur la Trinité. La sentence de
+l'orthodoxie contemporaine se trouve développée dans la lettre de saint
+Bernard. Essayons de juger ce jugement.
+
+Il a été reproduit, mais avec plus de modération dans les termes, par
+des écrivains modernes. Ainsi D. Clément regarde, non comme faux, mais
+comme dangereux ce principe que la foi doit être dirigée par la lumière
+naturelle, principe qui conduit à cette autre proposition: «On ne croit
+point parce que Dieu a dit, mais parce qu'on est convaincu qu'il en est
+ainsi, on admet[355].» «Voilà,» dit le critique, «un principe qui doit
+mener loin.» Il trouve _naturelles_ les conséquences que saint Bernard
+infère de la définition de la foi donnée par Abélard. «Cependant loin de
+les avoir constamment admises, on voit que l'auteur les a quelquefois
+combattues, même avec succès; mais ce qu'il ne pouvait désavouer en
+aucun cas sans saper par le pied sa nouvelle méthode, c'est que la foi
+n'est pas absolument au-dessus de la raison.» Enfin les explications et
+les comparaisons qu'il donne touchant la Trinité laissent percer tantôt
+le sabellianisme, tantôt l'arianisme. «Nous aimons à nous persuader, et
+ce n'est pas au reste sans preuves, qu'il est exempt dans le fond de
+l'une et de l'autre de ces erreurs.» Mais il n'en a pas moins _brouillé
+réellement toutes les notions théologiques sur la Trinité_.
+
+[Note 355: Art. _Abélard_ dans _l'Hist litt/i> t. XII, p.
+138.--_Introd_., t. II, p. 1060.]
+
+On le voit, le reproche d'hérésie n'est plus proféré, il est même
+formellement écarté[356]; plus de ces mots d'_impiété_, de _blasphème_,
+de _paganisme_, et de là cette conséquence qu'on n'était en droit à
+Sens, comme à Soissons, que de signaler les erreurs du livre et non de
+condamner personnellement un docteur qui n'a pas un seul moment cessé de
+protester de sa soumission à l'Église et au saint-siége.
+
+[Note 356: C'est maintenant une chose généralement accordée. J'en ai
+cité plusieurs preuves (Voy. t. I, p. 218). Il serait trop long de
+rappeler tous les ouvrages où les opinions théologiques d'Abélard sont
+appréciées (Voy. t. I, p. xxii).]
+
+A ces critiques ainsi réduites, M. Cousin, fortifiant de son autorité
+celle d'Othon de Frisingen, ajoute une observation qui pénètre plus
+avant. Il pense qu'Abélard, en introduisant le rationalisme dans la
+théologie, y a introduit aussi le nominalisme, chose grave, surtout
+quand il s'agit de la question de la Trinité. Quelques réflexions seront
+ici nécessaires.
+
+On l'a déjà vu, il y a deux manières de traiter la théologie,
+c'est-à-dire d'enseigner la religion, celle du rationalisme et celle que
+les Allemands appellent du super-naturalisme. Toujours la première
+court le risque d'incliner à l'hétérodoxie, à l'hérésie, et de
+passer insensiblement du rationalisme théologique au rationalisme
+philosophique. La seconde offre une tendance constante au mysticisme ou
+penche vers une abnégation de tout raisonnement, vers une _misologie_,
+comme on dit encore en Allemagne, vers une aversion de toute science qui
+peut transformer l'humilité d'esprit en crédulité superstitieuse. Ce
+n'est pas que la foi manque absolument dans le rationalisme, ni que
+le super-naturalisme (employons ce mot faute d'un meilleur) ne laisse
+absolument aucun rôle à la raison. Le rationalisme peut être orthodoxe,
+honorer du moins et prescrire la foi; même dans le rationalisme purement
+philosophique il y a encore une place pour quelque chose qui peut
+s'appeler la foi, c'est-à-dire pour un assentiment non raisonné à des
+vérités indémontrées et indémontrables, pour une croyance implicite et
+nécessaire à des choses invisibles, _argumentum non apparentium_. Aucune
+philosophie n'est sans mystères ou sans faits inexplicables, insensibles
+et certains; aucune philosophie n'est sans foi. Cela est encore plus
+vrai du rationalisme religieux; il a pour objet de conduire à la foi par
+la raison ceux à qui la foi manque, ou plus souvent, là où il rencontre
+la foi, de l'éclairer, de la motiver, de la corroborer par la raison.
+Qu'est-ce donc en général que le rationalisme chrétien? Une conciliation
+de la foi et de la raison, un éclectisme.
+
+De même, dans la doctrine de ceux qui ramènent tout à la foi, prenant à
+la lettre et dans un sens absolu les anathèmes contre la philosophie, on
+ne peut soutenir que la raison n'ait rien à faire. Soit qu'on cherche
+à exciter la foi uniquement par des récits ou des menaces, comme de
+certains missionnaires, soit qu'on en appelle au sentiment religieux, à
+ce besoin d'amour et de prière qui, dit-on, est déjà la grâce, et qui,
+fidèlement écouté, doit attirer la grâce définitive de la foi, soit
+surtout qu'on invoque le principe de l'autorité contre l'anarchie
+des opinions individuelles et les écarts du libre examen, on recourt
+implicitement à la raison humaine. Il y a un syllogisme jusque dans
+le choix mystique de l'âme préférant la vision à la conception et
+l'enthousiasme à la certitude. «C'est, dit avec profondeur saint Clément
+d'Alexandrie, une sage parole que celle-ci: Il faut de la philosophie
+même pour décider qu'il ne faut pas de philosophie[357].»
+
+[Note 357: Clem. Alex. _Stromat._ VI, in His.]
+
+Mais malgré ce qu'il y a de commun entre les deux méthodes théologiques,
+et ce qu'il y a de commun, c'est l'intelligence à laquelle toutes deux
+s'adressent, et que ni l'une ni l'autre ne peut scinder ni travestir; ce
+qu'il y a de commun à toute religion comme à toute philosophie, c'est
+l'humanité; il faut reconnaître que les deux méthodes diffèrent par
+leurs caractères et par leur tendance.
+
+La première, quoiqu'elle soit celle de presque tous les hérétiques, et
+nécessairement celle de tous les philosophes, et des plus incrédules,
+n'a jamais en elle-même été formellement condamnée par l'Église, qui ne
+pouvait répudier quelques-uns de ses docteurs les plus illustres.
+Les deux méthodes, employées concurremment dans tous les âges du
+christianisme, ont l'une sur l'autre prévalu tour à tour, suivant les
+temps et les questions. Dans le berceau même de la foi, on les trouve
+alternativement s'embrassant et luttant ensemble. Il est impossible de
+ne pas reconnaître dans saint Jean un caractère philosophique qui manque
+à saint Luc; et malgré ses invectives contre les philosophes, saint Paul
+porte dans l'exposition du dogme des formes de discussion, un esprit
+libre et raisonneur qui paraissent étrangers au génie positif et
+formaliste de saint Pierre. «Il _discutait dialectiquement_, dit
+l'Écriture, les choses du royaume de Dieu[358].»
+
+[Note 358: [Grec: Dielegeto]. Act. xvii, 2. [Grec: Dialegomenos kai
+peidoin ta peri tas basileias ton Thiou.] XIX, 8.]
+
+Depuis les apôtres jusqu'aux Pères, depuis les Pères jusqu'aux docteurs
+de nos facultés de théologie, les deux méthodes se sont perpétuées dans
+l'Église; et pour avoir choisi entre elles, Abélard n'est point sorti du
+saint bercail. Il a fait d'ailleurs ce choix sans intention d'innover
+sur aucun point du Symbole. Sa prétention paraît s'être élevée jusque-là
+seulement, qu'il a voulu _exposer_, c'est son expression, sous une forme
+un peu nouvelle, la croyance chrétienne touchant la nature de Dieu,
+et soit par un choix dans les doctrines reçues, soit par quelques
+explications neuves, construire une déduction méthodique du dogme de la
+Trinité et appuyer d'arguments plus modernes l'adhésion qui lui est
+due. Voici dans sa juste mesure la formule générale de ce rationalisme
+dogmatique: «Il ne faut pas toujours demander, dit Leibnitz, des
+_notions adéquates_, et qui n'enveloppent rien qui ne soit expliqué....
+Nous convenons que les mystères reçoivent une explication, mais
+cette explication est imparfaite. Il suffit que nous ayons _quelque
+intelligence analogique_ d'un mystère, tel que la Trinité et que
+l'incarnation, afin qu'en les recevant nous ne prononcions pas des
+paroles entièrement destituées de sens: mais il n'est point nécessaire
+que l'explication aille aussi loin qu'il serait à souhaiter,
+c'est-à-dire qu'elle aille jusqu'à la compréhension et au comment[359].»
+
+[Note 359: _Théodicée_ disc. prél. sec. 54.]
+
+Mais l'exécution a-t-elle parfaitement répondu à l'intention? J'ai
+ailleurs décrit comme je me le représente, l'état religieux de l'âme
+d'Abélard. Le jugement de l'esprit d'un siècle par l'esprit d'un
+autre n'est pas aujourd'hui chose fort malaisée. Notre époque a trop
+d'impartialité pour manquer de sagacité. Mais quand il faut appliquer ce
+jugement général à un individu, pénétrer au fond d'une âme à travers les
+âges, entrevoir comment s'y associaient ou s'y combattaient l'esprit
+du temps auquel elle n'échappait pas, et cet esprit de tous les temps
+auquel participent tous les philosophes; comment s'y mêlaient, sans
+y disparaître, les habitudes religieuses, les habitudes logiques,
+l'érudition sacrée, l'érudition profane, le caractère ecclésiastique, le
+talent dialectique, le respect volontaire pour la tradition, le penchant
+involontaire pour la controverse, le goût de la subtilité, le désir de
+l'originalité, l'amour de la gloire enfin; alors la tâche devient bien
+difficile, et les conjectures les plus plausibles peuvent n'être que
+des mensonges historiques. Sans contester que les doutes, inséparables
+peut-être de toute grande vocation philosophique, aient pu de temps à
+autre traverser l'esprit du chanoine de Paris, moine de Saint-Denis,
+abbé de Saint Gildas, fondateur du Paraclet, que condamna l'Église, nous
+dirons que ces doutes ne transpirent point dans sa théologie. C'est
+l'oeuvre d'un fidèle; mais elle contient plus d'un germe d'infidélité.
+Le rationalisme n'a point fait impunément irruption dans le dogme,
+et l'on reconnaît soit dans l'esprit général, soit dans les opinions
+particulières, plusieurs de ces idées précoces d'où l'esprit des siècles
+a fait sortir quelques-unes des vérités et des erreurs les plus grandes
+de la philosophie moderne.
+
+La clef de la doctrine est dans le _Sic et Non_. Que le simple travail
+de rassembler tant de citations et d'autorités contradictoires, ait
+exercé une passagère influence sur l'esprit de l'auteur, et l'ait pu
+jeter dans quelques incertitudes, je ne le nie pas. Cependant, il
+n'a point entendu conclure au doute universel. Il ne voyait dans ces
+archives du pour et du contre qu'autant d'occasions d'_expliquer_
+des contradictions apparentes, et ce travail a contribué surtout à
+développer cette subtilité qu'on admire. Dans ses autres ouvrages, il a
+pu risquer des opinions qui ont ébranlé certaines croyances, enfanté de
+certains doutes; jamais il ne s'est donné pour sceptique. Seulement,
+on l'y voit sur chaque question chercher et discuter les autorités,
+ordinairement les mêmes qu'il a recueillies dans le _Sic et Non_; il y
+reprend celles qui sont favorables à sa thèse, et parfois aussi celles
+qui sont contraires; il les commente, les développe, et s'efforce
+d'en donner le vrai sens, non dans un esprit d'incertitude, mais de
+conciliation. En fait, qu'est-ce que l'examen d'une question? ne part-il
+pas toujours d'un _sic et non_? ne porte-t-il pas toujours sur une
+contradiction entre certaines idées qui sont dans l'esprit ou dans les
+livres, et qu'il faut ramener à l'unité, soit en montrant qu'elles
+concordent en dernière analyse, soit en faisant évanouir celles qui ne
+concordent pas? L'ouvrage d'Abélard nous représente la forme que, dans
+un temps de citations et d'autorités, la position de toutes questions
+devait prendre naturellement.
+
+Mais cette habitude de poser le oui et le non devait donner à sa manière
+d'enseigner la théologie, un caractère expressément dialectique, et lui
+ôter cette forme dogmatique, qui semble exclure le doute en taisant
+l'objection, et inculquer la vérité par ordre. Abélard ne prêche pas,
+il discute. La polémique avait été l'exercice de toute sa vie; il avait
+pris pour maxime ces mots qu'il attribue à saint Augustin: _Quarite
+disputando_[360].
+
+[Note 360: Je n'ai pu trouver dans saint Augustin ces mots qu'Abélard
+dit extraits du _De Anima_ (_Sic et Non_, I, p. 21), et ailleurs du
+traité (lisez _sermon_) _de Misericordia_ (_Introd._, II, p. 1056).]
+
+Dans cette pratique de discussion, dans cet art de considérer le pour
+et le contre et de chercher en quoi l'un et l'autre étaient vrais ou
+soutenables, puisque l'un et l'autre avaient leurs autorités, il a
+puisé le goût et le talent d'allier les contraires, sans toujours bien
+s'assurer des conditions de l'alliance. Ainsi on le voit plaider la
+cause de la philosophie et lui faire son procès avec une égale vivacité;
+marquer trop fortement la distinction des personnes dans la Trinité,
+et par un retour un peu brusque, rétablir sans restriction l'unité
+de l'essence et la communauté des attributs; braver en un mot les
+contradictions et les résoudre ou les affirmer tour à tour.
+
+C'est là, je l'avoue, ce qui, plus que l'esprit du nominalisme, me
+paraît avoir attaché quelques dangereuses conséquences à sa méthode
+théologique, non que plus d'un passage n'offre des traces de
+nominalisme, mais d'autres passages s'en écartent. Et en effet, le
+principe fondamental de cette doctrine est, nous le reconnaissons avec
+M. Cousin, que rien n'existe qui ne soit individuel. Nous concevons donc
+que de ce principe on conclue (la distinction étant bien fugitive,
+si elle est possible, entre la personne et l'individu) que les trois
+personnes divines en pleine possession de l'existence sont toutes trois
+des réalités, des unités, et que l'identité de substance qu'on leur
+impose est une chimère. Telle paraît avoir été l'erreur de Roscelin:
+il a sacrifié la réalité de l'unité de Dieu à la réalité de l'unité
+de chaque personne. Ce sont trois choses, disait-il, et si l'usage le
+permettait, on devrait dire trois dieux[361]. C'est le trithéisme ou
+l'hérésie de Philopon et des damianistes. Or, c'est l'erreur contraire
+dont Abélard est maintenant accusé; il aurait, dit-on, ramené les
+distinctions réelles à des points de vue divers du même être, à des
+conceptions diverses de notre esprit, rendant ainsi l'existence des
+personnes purement nominale pour sauver l'unité réelle de la substance
+divine. Or, si cette erreur est la sienne, est-elle imputable au
+nominalisme? A la bonne heure pour l'erreur inverse, pour celle de
+Roscelin; les individus seuls sont réels, donc les personnes ne sont
+rien, ou seules elles sont réelles; voilà qui est simple et logique.
+Mais Abélard n'a pas dit cela, on lui prête d'avoir dit le contraire.
+Pour dire le contraire, il faudrait, à la vérité, qu'il eût démenti le
+principe même du nominalisme, en disant: «Il n'y a de réel que ce qui
+n'est pas individuel; comme les personnes sont individuelles, elles ne
+sont rien. La Divinité, qui n'est exclusivement aucune personne, la
+Divinité seule est réelle.» Mais alors il n'eût été rien moins que
+nominaliste, loin de là, il fût tombé dans le réalisme extrême, dans
+celui qui, refusant la pleine existence à l'individu, annulerait les
+personnes de la Trinité, parce qu'elles ne seraient que des individus.
+
+[Note 361: M. Cousin, Introduction, p. cxcviii.--Cf. S. Anselm. _Op._,
+ep. xxxv et xli, I. II.--Ott. Frising., _de Gest. Frid_., I. I, c.
+xlviii.--D'Achery, _Spicileg_., t. III, p. 142.--Buddoeus, _Observ.
+select_., t. I; obs. xv.--Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, p. 673.]
+
+Abélard, dans sa doctrine de la Trinité, ne me paraît avoir été
+précisément ni réaliste, ni nominaliste; il s'est efforcé de donner aux
+choses leur nom, de les qualifier comme il fallait, sans tenir compte
+des conséquences en ontologie dialectique. Mais je suppose qu'il eût
+dit expressément que Dieu est un genre, siérait-il aux réalistes, qui
+soutiennent que le genre est réel, d'en conclure qu'il a nié la réalité
+de la Divinité? De même, s'il n'a vu dans les personnes que des
+propriétés, ceux qui défendent contre Roscelin l'existence réelle
+des qualités spécifiques seraient mal venus à l'accuser de ruiner
+l'existence réelle des personnes.
+
+Un écrivain judicieux a remarqué avec raison que l'orthodoxie
+trinitairienne n'est pas nécessairement engagée dans la controverse
+sur les universaux[362]. Que ceux-ci soient ou ne soient pas réels,
+qu'importe à l'existence de Dieu ou des personnes divines? Ni Dieu, ni
+aucune des personnes n'est donnée comme étant au nombre des universaux,
+et la négation des idées générales ne touche en rien l'être qui ne peut
+être ramené à une simple abstraction. Le principe seul de la réalité
+exclusive des individus pouvait bien, par une application tout à fait
+indépendante de la fameuse controverse, conduire à trop individualiser
+les personnes de la Trinité, et il paraît que c'est ainsi que Roscelin a
+compromis le nominalisme dans l'hérésie et s'est fait blasphémateur, au
+jugement de saint Anselme; car il n'est nullement vrai que son erreur
+ait été, comme on l'a dit, de réduire la distinction des personnes à
+des vues diverses de l'esprit. Mais l'erreur du trithéisme pouvait être
+facilement écartée par la considération de _la singularité_ de la nature
+divine, et par cette pensée que le mystère consistait précisément dans
+l'union de quelques-uns des caractères de l'individualité dans chaque
+personne avec la communauté et l'identité d'essence. Après tout, les
+réalistes ne soutenaient point que les personnes divines fussent des
+genres ou des espèces, et par conséquent les nominalistes n'avaient sur
+ce point rien à leur dire. Aussi, lorsque Abélard marque avec un peu
+d'exagération la distinction des personnes, est-ce en vertu de l'idée de
+propriété, et non de la théorie des genres et des espèces. Il est vrai
+que Neander pense que le reproche de sabellianisme aurait dû plutôt
+être dirigé contre lui, c'est-à-dire qu'il atténuait la distinction des
+personnes, et c'est ainsi qu'Othon de Frisingen et les modernes en ont
+jugé[363]; mais cette accusation plus spécieuse ne nous semble pas plus
+exacte. Répétons d'abord que l'intention est irréprochable; puis, quant
+à la doctrine, elle ne tend pas plus que toute autre à convertir les
+personnes divines en abstractions. C'est le péril commun de toute
+métaphysique sur ce dogme difficile, et le nominalisme y ajoute peu de
+chose; seulement le lecteur est en général nominaliste, et quand on veut
+lui faire séparer à un certain degré la substance et la personne, il
+penche à n'accorder à la personne qu'une existence nominale, et dans sa
+pensée, la doctrine d'Abélard devient en ce sens nominaliste. Mais qu'y
+faire? Est-ce Abélard qui a séparé la substance de la personne? C'est
+l'expression orthodoxe du dogme de la Trinité; quiconque prétendra
+discuter ce dogme sons forme scientifique courra grand risque de
+paraître nominaliste, en conduisant le lecteur par la pente du
+raisonnement à conclure contre la réalité de l'un ou de l'autre des
+éléments constitutifs du dogme, c'est-à-dire contre l'unité divine ou
+contre la distinction des personnes. Du moment qu'on veut ramener un tel
+mystère à une conception rationnelle, la raison involontairement impose
+à la nature divine les conditions ordinaires de l'être, ces conditions
+qu'elle est habituée à tenir pour nécessaires, et soudain la foi dans
+la Trinité s'altère et périt. La raison a-t-elle tort d'en agir ainsi?
+C'est une autre question, je ne la tranche pas, je ne la discute pas;
+mais je dis que c'est la conséquence inévitable de l'application
+méthodique du rationalisme à la Trinité. Encore une fois, ce n'est pas
+le nominalisme qui fait le danger de la théologie d'Abélard, c'est la
+dialectique.
+
+[Note 362: M. Bouchitté, _Hist. des preuves de l'exist. de Dieu_:--Mém.
+de l'Académie des Sciences morales et politiques, t. I, Savants
+étrangers, p. 463.]
+
+[Note 363: Ott. Fris., _De Gest. Frid._, I. 1, c. XLVIII.--Bayle, _Dict.
+crit._, urt. Abél.--Neander, _S. Bernard et son siècle_, I. III, p.
+240.--_Hist. ill._, t. XII, p. 139.--Cousin, _Introd._, p. CXCIX.]
+
+Dans le dogme théologique, en effet (je ne dis pas le dogme chrétien),
+il se présente une difficulté capitale. L'essence étant une, et les
+personnes étant plusieurs, en quoi celles-ci diffèrent-elles? La
+meilleure manière peut-être de résoudre cette question, c'est de ne la
+point poser, et de se dire que les trois personnes diffèrent par leurs
+noms, et que l'Écriture énonce, de chacune sous son nom, certaines
+choses contenues en tels et tels versets; puis, de croire ces choses
+et de n'en pas savoir davantage. Mais la curiosité de l'esprit humain,
+celle même de l'Église veulent aller plus loin, et la question se pose.
+Les personnes sont plusieurs, donc elles diffèrent; mais elles ne
+diffèrent point par l'essence; elles diffèrent donc parles qualités.
+Or, ce qui serait les qualités, modes, ou accidents de Dieu, s'appelle
+attributs, et ces attributs appartiennent à l'essence divine ou la
+constituent. Ce que l'on cherche, ce ne sont donc pas les attributs de
+l'essence; ils sont, ainsi qu'elle, communs aux personnes; ce sont des
+attributs propres aux personnes, ou les propriétés. Quelles sont les
+propriétés des personnes? Ici, l'on marche sur un terrain glissant.
+Le plus sûr serait encore de prendre le nom de chaque personne pour
+l'expression de sa propriété, et de dire simplement que la propriété du
+Père est la paternité, celle du Fils la filiation (_filictas_), celle du
+Saint-Esprit, la _spiration_[364]. Mais les Pères ont prétendu en dire
+davantage.
+
+[Note 364: Damasc., _De Fid._, I, VIII, et III, V.--«Pater paternitate
+est Pater.» (S. Thomas, _Summ. Theol._, I, q. XL., a. 1.)--«Proprium
+Patris est quod semper Pater est.» (Hil., _De Trin._, XII.) «Nihil habet
+Filius nisi natum, nativitate autem est Filius.» (_Id., ib.,_ IV.--Cf.
+P. Lomb. _Sent._, I, dist. XXVII).]
+
+En jugeant Abélard, il faut toujours craindre de le trop isoler. Si l'on
+ne considère que ses opinions, sans en connaître les antécédents donnés
+par l'histoire de la théologie, on risque de lui prêter une originalité
+ou une témérité qu'il n'a pas. Ce n'est pas lui qui a commencé à mettre
+le dogme de la Trinité aux prises en quelque sorte avec les distinctions
+logiques, enseignées au livre des Catégories. Ces distinctions
+étaient trop familières à la plupart des Pères, elles avaient trop
+universellement passé dans la langue du raisonnement, pour qu'ils
+fussent dispensés de rechercher dans quelle mesure elles étaient
+compatibles avec les termes de la foi. Dieu est une substance: a-t-il
+les attributs scientifiques de la substance? Il est une essence: quelle
+sorte d'essence est-il? Comme essence et comme substance, il est un
+sujet: peut-on dire de ce sujet tout ce qu'Aristote dit du sujet en
+général? En d'autres termes, la distinction de la matière et de la
+forme, de l'essence et de la qualité, de la substance et de l'accident,
+du sujet et du mode, du genre et de l'espèce, du concret et de
+l'abstrait, de l'absolu et du relatif, est-elle exactement applicable à
+la Divinité? Ce ne sont pas moins que les plus grandes questions de la
+théodicée. On pressent que ces problèmes qui semblent ne concerner que
+des formules techniques, touchent à la nature même de Dieu, et par
+conséquent à son action sur le monde. Toute religion est là. Sans
+pénétrer au sein des questions, bornons-nous à dire que toutes ces
+distinctions, dans leur application étroite à la Trinité, peuvent
+changer le fond du dogme, si l'on ne se rattache énergiquement aux
+termes de l'orthodoxie.
+
+Le point fondamental, c'est de maintenir l'unité de Dieu, c'est-à-dire
+l'unité de l'essence divine, et cependant il faut en Dieu trois
+personnes. Or, comme de ces trois personnes une est appelée verbe ou
+sagesse, une autre amour ou charité, il n'est que trop tentant pour
+l'esprit de faire de Dieu le Père une essence ou un concret, et des deux
+autres personnes des qualités ou des abstraits. De cette façon, l'unité
+substantielle semble maintenue sans exclure une certaine triplicité; il
+en est de même, si l'on emploie les termes de substance et d'accident
+ou de sujet et de mode. Mais, par contre, attachez-vous à la définition
+consacrée de la personne en général ou de l'individu substantiel, et
+la difficulté se retourne; ce sont les personnes qui deviennent des
+substances, des sujets, des concrets, et l'essence divine ou Dieu n'est
+plus qu'une généralité, une qualité commune, un abstrait. L'hérésie
+n'est pas moins grave, et l'antique dogme de l'unité de Dieu, la gloire
+de l'Ancien Testament, est comme abrogé par le nouveau. Cette hérésie
+touche au blasphème.
+
+La conséquence évidente, c'est qu'il faut se défier en théologie des
+définitions scientifiques de la substance et de la personne, et les
+approprier avec réserve à l'objet unique et incomparable dont la
+théologie entreprend la mystérieuse étude. Aussi est-il en général de
+tradition parmi les écrivains sacrés que si la dialectique est utile
+à l'explication du dogme et nécessaire pour le défendre, elle n'est
+intégralement et rigoureusement vraie que des choses créées, et que Dieu
+est en dehors des catégories.
+
+Abélard se montre fidèle, ce me semble, à cette tradition. Une esquisse
+générale de la doctrine des Pères sur la Trinité, est nécessaire pour
+bien juger de la sienne.
+
+Dieu est l'unité parfaite. Toutes les définitions de l'unité, celle de
+Platon, celle d'Aristote, celle de Plotin lui sont applicables dans ce
+qu'elles ont de vrai. Être, dit saint Augustin, c'est être un[365].
+L'être par excellence est donc l'unité suprême; c'est-à-dire qu'il
+est sans nombre, sans succession, sans quantité. Comme il est l'unité
+réelle[366], la division du tout et des parties ne lui est point
+applicable. D'où résulte l'aveu unanime qu'en Dieu la substance ou
+l'essence est une.
+
+[Note 365: «Nihil est esse quam unum esse.» _De Mor. Manich._, c.
+VI.--Cf. Athan., _Cont Sabellian._, t. II, p. 37. _De Decret. Nic._, p.
+418, Paris. 1698.--Nanzianz., _Orat._ XLIII,--Nyss., _Cont. Eunom._,
+I,--Basil., _Cont. Eunom._, I et II.--Cyrill. Alex. _Thesaur._, XIII,
+Dialog. VII.--Damasc., _De Fid._, I, XII et XIV.]
+
+[Note 366: [Grec: Kata hupokeirlenon]. Arist. _Met._. IV, VI.]
+
+Cependant on distingue des personnes dans son essence, ou dans sa nature
+des hypostases, ou dans sa substance des propriétés. Cette distinction
+divise-t-elle l'unité? non, l'unité subsiste, la Divinité demeure
+indivise dans les divisés[367]. Elle est commune aux trois personnes,
+identique dans le divers, monade dans la triade. C'est le paradoxe de
+la Divinité, dit saint Grégoire de Nazianze, que d'avoir à la fois la
+division et l'unité. «Dieu est nombre et il n'est pas nombre, dit saint
+Augustin, c'est là l'ineffable[368].» Comment est-ce possible? telle est
+la question que se posent distinctement les Pères[369].
+
+[Note 367: [Grec: Ameristos eu memeriomeuois ê theotês]. Damasc., _De
+Fid._, I, x.]
+
+[Note 368: _Or._ XXIII.--_In Johan._, tract. XXXIX.--Cf. Bernard., _De
+Consid._, V. vii.]
+
+[Note 369: Notamment les deux Grégoire. Naz., _Or._ XLV, et Nyss., _Lib.
+ad Ablab.]
+
+La première solution de cette question semble être, l'unité étant
+admise comme substantielle, de regarder la division comme purement
+intelligible; et les passages ne manquent pas où il est formellement dit
+qu'il n'y a en Dieu de distinction que par la pensée, que toutes les
+différences y sont rationnelles, idéales, relatives enfin à l'esprit
+humain[370]. Mais la conséquence serait, que la Trinité, au lieu d'être
+quelque chose de réel, ne serait qu'une conception analytique de la
+Divinité, qu'une distinction purement humaine entre ses actes ou ses
+attributs. Les personnes ne seraient plus que des abstractions. Ce
+conceptualisme théologique anéantirait le dogme même qu'il aurait pour
+but d'expliquer, et les termes sacrés de Père, de Fils, de Saint-Esprit
+deviendraient des symboles. On aurait donc concédé les noms abstraits
+des trois personnes aux besoins de notre intelligence, leurs nome
+mystiques aux exigences de notre imagination. C'est là le fond de
+l'hérésie de Sabellius.
+
+[Note 370: _Ratione, cogitatione_, [Grec: epinoia, kat
+epinoian].--Petav., _Dogm. Theol._, i, I, L II, c. vii.]
+
+La foi s'en défend, et la théologie y résiste, d'abord par la définition
+des personnes. Les noms de personne et d'hypostase signifient quelque
+chose de réel. En principe, il n'y a de personnes que les substances.
+L'hypostase, en général, c'est la substance réalisée, la substance
+individuelle; la personne, c'est le nom de toute hypostase rationnelle
+(raisonnable), c'est-à-dire de toute substance individuelle
+intelligente. Cette définition est à peu près universellement
+admise[371].
+
+[Note 371: Boeth., _De duab. Nat_., p. 951, Saint Anselme accepte la
+définition (_Monol_., c, LXXVIII, p. 27). Mais Richard de Saint-Victor
+l'a attaquée sans succès. Petav., _id_., t, 11, I. IV, c, ix.]
+
+Mais si la préoccupation exclusive de l'unité d'essence incline à
+l'hérésie de Sabellius, l'insistance sur la réalité des personnes penche
+vers celle d'Aruis[372]. Il faut admettre les personnes comme
+réelles, et cependant ne pas introduire dans la Divinité une division
+essentielle. Point de parties en Dieu; cependant point de personnes
+sans substance. Comment donc faire? Qu'est-ce que les personnes? des
+différences ou tout au moins des distinctions en Dieu. Que sont ces
+distinctions? elles sont réelles. Dans la personne il y a donc une
+substance; mais laquelle? la substance divine. Ainsi les personnes sont
+substantielles; seulement elles sont numériquement diverses, et leur
+substance ne l'est pas. Comment cela se peut-il? C'est précisément là le
+merveilleux, le divin; c'est que Dieu n'est pas dans les conditions de
+l'être telles que nous les manifestent les choses créées.
+
+[Note 372: Aussi Grégoire de Nazianze dit-il qu'on regardait ceux qui
+employaient le mot [Grec: upostasis] comme plus près de l'arionisme, et
+ceux qui préféraient le mot de [Grec: prosôpon] comme plus voisins du
+sabellianisme. (_Or._ XXI.)]
+
+Telle est au fond la solution de la foi, et, à mon avis, l'unique
+solution raisonnable. Les théologiens sont tous obligés d'y revenir,
+mais par un détour, et la plupart ne se contentent pas de récuser _a
+priori_ la dialectique. Le problème étant de concilier l'unité de
+l'essence avec la réalité de certaines distinctions dans l'essence, on
+est naturellement conduit à rechercher si dans les êtres, ou dans
+nos conceptions touchant les êtres, il ne se rencontrerait pas des
+conditions analogues. Par exemple, tout être réel est composé de matière
+et de forme. Point de substance individuelle où la dialectique n'opère
+cette distinction, sans cependant que l'unité de l'individu périsse. Si
+Dieu était soumis à cette division _secundum artem_, on dirait qu'il
+est composé pour matière de la substance intelligente et pour forme
+de _l'infinité_, ou bien de la substance animée, rationnelle, et de
+l'immortalité, ou enfin de la substance indéterminée, plus la divinité.
+Or, évidemment cette composition ne serait pas réelle, ou si elle
+était prise comme réelle, elle supposerait qu'une matière indéterminée
+quelconque peut être la base de l'être divin, et que la forme de la
+divinité n'est point par elle-même réelle et substantielle; toutes
+conséquences qui répugnent violemment aux plus simples notions de la
+nature de Dieu. De quelque façon que l'on y conçoive la conjonction de
+la matière et de la forme, ou détruit l'essence de la Divinité, ou l'on
+convertit un de ses attributs nécessaires en un accident ou qualité. Or
+certains attributs peuvent bien être conçus comme des formes[373]; mais
+en réalité, ils ne sont pas séparables de l'essence, et ce n'est que
+par abstraction qu'on en fait des noms substantifs. Il n'y a point de
+toute-puissance en dehors du tout-puissant, ni en général de perfection
+si ce n'est dans le parfait.
+
+[Note 373: Cyrill., _De Trin._, Dial. II.]
+
+Ces attributs pris dans l'abstraction et qu'on érigerait en formes, ne
+peuvent être des formes proprement dites; car la forme fait d'un être
+ce qu'il est; il y aurait donc en Dieu quelque chose qui ne serait pas
+divin, par exemple sa matière, la forme étant ce qui la divinise, et
+partant une division essentielle ou composition dans Dieu. Ces formes ou
+soi-disant telles ne sauraient donc être que des modes. Or si le mode
+est la même chose que l'accident, Dieu n'a pas réellement de mode;
+car l'accident n'est pas nécessaire; il est accessoire, additionnel,
+adventice; il est donc contradictoire avec la nature de Dieu. Si cette
+nature comportait des accidents, elle admettrait la composition. Pour
+parler d'une manière plus générale, tout ce qui dépend de la catégorie
+de la qualité est incompatible avec l'essence divine. Une substance
+identique et simple au sens rigoureux n'a point de qualités; car elle
+serait la substance, plus la qualité; elle ne serait donc plus simple.
+Aussi dit-on qu'en Dieu être grand n'est pas distinct de la grandeur. Il
+est la grandeur même, comme il est la bonté, parce que tout en lui est
+essentiel[374].
+
+[Note 374: Cf. Aug., _De Trin._ V, x.--Epist, liv ou cliii.--S. Bern.
+_Serm._ lxxx.--Clem. Alex. _Paedagog._, I, viii.--Damasc., _De Fid._, 1,
+xii et xiii.]
+
+Qu'est-ce donc que les attributs divins dont parlent toutes les
+théodicées? Qu'est-ce, dans la théologie chrétienne, que les propriétés
+qui caractérisent ou constituent les personnes? D'abord ce ne sont pas
+des accidents; car ce qui distingue l'accident, c'est la contingence,
+c'est d'être sujet au changement, c'est de pouvoir être autre. Or, en
+Dieu les attributs sont immutables comme lui-même; ils participent de
+son éternité; ils sont comme l'essence. Il en est de même des propriétés
+soit absolues, soit personnelles; la génération est éternelle dans le
+Fils, comme en Dieu la justice ou toute autre perfection.
+
+Quelle différence y a-t-il donc entre les propriétés absolues et les
+propriétés des personnes? C'est toujours et sous une nouvelle forme
+la question: comment l'essence est-elle commune aux personnes et en
+est-elle distincte? Si l'essence est commune aux trois personnes ou
+hypostases, les hypostases ou personnes sont quelque chose de plus
+particulier que l'essence ou substance. Ainsi le rapport de l'essence
+à la personne est celui du commun au non-commun ou du général au
+particulier, c'est-à-dire le rapport du genre ou de l'espèce au
+singulier ou à l'individu; et la considération de ce rapport amène, pour
+ainsi dire, de force dans la théologie la question du réalisme et du
+nominalisme.
+
+Saint Jean de Damas n'hésite point: Dieu est dans le genre suprême de
+la substance incorporelle dont il est une des premières espèces, et la
+Divinité est ainsi l'espèce dans laquelle sont les trois personnes[375].
+Et cette opinion, loin d'être isolée, se retrouve, avec plus ou moins
+de développement, dans quelques-uns des meilleurs philosophes du
+christianisme. D'abord c'est une idée presque universelle, que l'essence
+est quelque chose de plus général que l'hypostase, et il le faut bien,
+l'hypostase étant constituée par le propre, qui, de sa nature et par son
+nom même, est moins commun que la substance. Tout au moins est-il vrai
+que telle est notre conception, et que nous ne pouvons nommer
+l'essence ou Dieu, et la personne du Fils ou du Père, sans distinguer
+intellectuellement l'une de l'autre, par cette différence-là[376].
+
+[Note 375: [Grec: Periektikon autôn edos ê uperousios kai akatalêptos
+theotês] (Damasc. _Instit. element. ad Dogm._ c. vii.)]
+
+[Note 376: Petau, _Ouv. cit._, t. I, t. II, c. v et t. II, t. IV, c. i
+et vii.]
+
+Quelques Pères ont poussé cette opinion au point de soutenir que la
+substance en général étant toujours ce qui est commun aux individus,
+l'individu n'était qu'une collection de propriétés, et que par exemple
+la substance _homme_ était commune à Pierre et à Paul, de sorte que
+Pierre et Paul étaient consubstantiels. Ainsi l'on n'aurait pas dû dire
+qu'ils _sont deux hommes_, mais qu'ils _sont homme, sunt homo_, comme
+on a dit que les trois personnes divines _sont Dieu_ et non pas _trois
+Dieux_[377]. Ce réalisme, car jusqu'ici cette opinion n'est que du
+réalisme, aurait pour effet de constituer les personnes par des
+accidents, et de faire entrer indûment dans la Divinité la distinction
+proscrite de la substance et de l'accident; autrement, l'unité de Dieu
+ne serait plus qu'une unité collective, une simple communauté; les trois
+personnes seraient Dieu, comme trois statues d'or sont de l'or.
+
+[Note 377: Nyss., _Ad Ablab._,--_De Commun. Not._.--Cf. Cyrill., _In
+Johan._, ix.--_De Trin._, Dialog. i.--Damasc., _De Fid._, III, viii et
+xiv.--_De Duab. Volum._, V, 7.]
+
+Ce qui paraît avoir inspiré cette doctrine, c'est l'entraînement de la
+controverse contre les ariens; on a voulu sauver la consubstantialité
+à tout prix, et l'on a soutenu presque exclusivement l'unité réelle et
+substantielle d'une essence commune. Mais d'abord une communauté n'est
+pas une unité véritable et rigoureuse, une parfaite simplicité; et si
+l'unité divine n'était que celle du genre ou de l'espèce, elle rendrait
+à chacune des personnes une individuelle unité, trop comparable à celle
+des personnes humaines pour admettre la parfaite identité, l'identité
+réelle et numérique de nature ou d'essence. Ceux-là même qui veulent
+faire de Dieu un genre on une espèce, voient dans l'unité d'une nature
+on essence commune une pure abstraction, oeuvre de la pensée[378].
+Est-ce donc à cela qu'ils veulent réduire l'essence de Dieu?
+
+[Note 378: Damasc., _De Fid_., 1, viii.]
+
+Comment donc éviter que soit l'unité, soit la distinction devienne
+nominale? Il n'y a qu'un moyen, c'est d'écarter définitivement la
+catégorie de qualité. Ainsi la substance est une et réelle; chaque
+personne en est distincte par la propriété qui la constitue. Cette
+propriété n'est pas accidentelle, puisqu'elle est constitutive; elle
+n'est pas une forme ou qualité, car alors elle serait une addition
+à l'essence, et Dieu serait composé; elle ne se dit pas _secundum
+substantiam_, mais elle n'est pas pour cela _secundum accidens_. Il y a
+entre la substance et l'accident un intermédiaire, c'est la relation.
+Ou les propriétés de Dieu sont dites _ad se_, et alors elles sont
+les propriétés essentielles et absolues, qui ne sont séparables de
+l'essence, que dans le langage humain; ou bien elles sont dites _ad
+alterum_, comme la paternité, la génération, la procession, et elles
+sont relatives. Tandis que l'accident est variable, la relation ici
+ne l'est pas; comment le serait-elle entre deux termes éternels? Les
+relations des personnes, étant des relations, ne sont pas absolues, mais
+elles sont le mode de subsister de l'essence[379]. Elles ne sont donc
+pas hors de l'essence, elles ne la doublent pas. Elles peuvent sans
+doute être conçues comme des accidents; c'est une suite de la faiblesse
+de notre esprit, qui ne saurait atteindre la réalité de l'être
+divin; mais elles sont constitutives de l'essence, elles sont donc
+_substantiale quippiam_[380]. L'unité absorberait les personnes, si la
+relation ne s'y opposait; la relation engendrerait la pluralité, si
+l'unité n'y résistait[381].
+
+[Note 379: [Grec: Ouki ousias dêloitika, alla tês pros allêla scheseois,
+kai tou tês huparxeois tropou.] _Id., ibid._ I x.]
+
+[Note 380: Petau, t. IV, c. x, p. 395-397, t. II.]
+
+[Note 381: Aug., _De Trin._, V, v, xi, et xiii.--VI, ii, iii, v.--VII,
+ii.--Saint Anselme dit: «Trinitatis et relationis consequentiæ se
+contemperant ut nec pluralitas quæ sequitur relationem, transeat ad
+ea in quibus prædictæ sonat simplicitas unitatis; nec unitas cohibeat
+pluralitatem ubi eadem relatio significatur. Quatenus nec unitas
+amitiat aliquando suam consequentiam, ubi non obviat aliquæ relationis
+oppositio; nec relatio perdat quod suum est, nisi ubi obsistit unitas
+inseparabilis.» (_De Proc. Spir. S._, c. ii, p. 50. Cf. Nyss., _Cont.
+Eunom._, II.)]
+
+C'est par la relation différente, ensemble avec l'essence identique, que
+l'hypostase est constituée.
+
+Ainsi l'hypostase, ou personne, ne désigne l'essence qu'indirectement
+(_in obliquo_), mais directement (_recte_) elle exprime la relation.
+Dans les choses créées, aucune propriété personnelle ne consiste dans la
+relation; la relation entre les créatures est accidentelle; en Dieu, au
+contraire, dans les personnes incréées, la relation est constitutive, et
+il s'ensuit que la personne divine est relative et non absolue. Les
+noms de Père, de Fils, de Saint-Esprit ne désignent pas des natures en
+elles-mêmes, mais des personnes l'une par rapport à l'autre[382]. Ainsi
+le Dieu des chrétiens n'est plus le Dieu solitaire des juifs, mais ils
+n'est pas non plus la multiplicité de dieux des Gentils. De ces deux
+erreurs il reste, dit saint Jean Damascène, tout ce qu'il y a d'utile
+dans le judaïsme, l'unité de la nature divine, et dans l'hellénisme, la
+distinction des personnes[383]. C'est là quelque chose d'énigmatique,
+comme le dit saint Basile[384]; mais précisément cette condition
+mystérieuse est comme la prérogative imparticipable d'une nature unique,
+d'une essence incréée, de l'être parfait.
+
+[Note 382: Aug., _In Johan_., Tract, xxxix.--Epist. lxvi aut CLXX.--Le
+P. Petau dit: «Pater non est persona, nisi comparatus ad Filium.» T. II,
+l. IV, c. ix, p. 414.]
+
+[Note 383: _De Fid_., I, vii.--Cf. Petau. _ibid_., XIII, p. 422.]
+
+[Note 384: Basil., _Ep_. XLIII.]
+
+On voit que le choix est entre deux manières d'interpréter
+dialectiquement le dogme et d'expliquer, ou plutôt de représenter
+l'impénétrable alliance d'une essence unique avec des personnes
+distinctes.
+
+La première est celle qui a en général fait une grande fortune dans
+l'Église grecque. Elle assimile en principe l'essence divine à un
+universel, et les personnes à des individus. Pour éviter ou pour
+atténuer les conséquences de cette assimilation, elle l'affaiblit
+ensuite, soit en la donnant comme une manière nécessaire de concevoir
+les choses, et en laissant à l'esprit humain la faculté de distribuer à
+son choix la réalité entre l'universel et l'individu; soit en faisant
+remarquer que l'assimilation n'est pas rigoureuse, que l'espèce ou
+le genre incréé n'est pas composé de personnes, mais réside dans les
+personnes, que celles-ci ne sont pas séparées les unes des autres comme
+les individus, mais sont les unes dans les autres, du moins en essence,
+et qu'ainsi aucune diversité, quant au temps de la naissance, n'est
+assignable entre elles, aucune différence en acte n'est entre elles
+possible, si ce n'est celle de la relation[385]. D'où il résulte que le
+rapport de l'individu incréé au genre incréé est une communauté tout
+autre que le rapport similaire entre les créatures, et que cette
+communauté sans pareille n'altère pas l'unité de substance.
+
+[Note 385: _De fid_., I, VIII et seq. C'est même, suivant saint Jean
+de Damas, ce qui fait que l'espèce ou genre est dans la Divinité une
+essence simple, une véritable substance, tandis que l'unité d'essence
+des individus créés n'est qu'une communauté, une ressemblance. Celle-ci
+en Dieu se prend comme réelle, [Grec: to koinon kai en theoreitai
+pragmati], et dans les autres choses elle n'est que pensée, [Grec:
+thsoireitai logos chai epinoia]; et réciproquement, tandis que les
+individus créés sont perçus réellement différents, les différences des
+personnes divines ne sont que distinguées par l'intelligence, [Grec:
+epinoia to digraemenon.]]
+
+L'autre interprétation repousse la précédente pour plusieurs raisons.
+D'abord, c'est que la distinction des universaux et des individus
+n'étant qu'une manière de comprendre les choses, est de droit
+inapplicable à Dieu, c'est-à-dire à l'incompréhensible; puis la
+diversité des personnes dans une essence dont l'unité serait collective
+accroîtrait et composerait cette essence, dont elle rendrait la quantité
+proportionnelle au nombre des personnes. Trois statues d'or font plus
+d'or qu'une seule des statues, tandis que le nom de Dieu, donné à
+chacune des trois personnes de la Trinité, ne crée pas plus trois dieux
+que trois fois le nom de soleil ne crée trois soleils[386]. L'unité
+de Dieu est, à proprement parler, la singularité[387]. De toutes les
+distinctions dialectiques il n'en faut donc garder qu'une, la relation:
+il est universellement admis que les propriétés sont des relations;
+les personnes n'existent donc que par les relations, et combinées avec
+l'identité de l'essence, ces relations la caractérisent sans cependant
+la décomposer, et y introduisent une inexprimable différence, seule
+compatible avec la parfaite unité[388].
+
+[Note 386: Aug., _De Trin_., VII, vi.--Boeth., _Quom. Trin. est un._, p.
+959.]
+
+[Note 387: [Grec: Ouk eipos omoiotêta, alla tautotêta], dit Damascène,
+qui n'est pas toujours d'accord avec lui-même. _De Fid_., 1, viii.
+«Pater, et Filius, et Spiritus Sanctus per hoc, quia cum est Deus in
+Deo, non est nisi unus Deus, servant in deitate, ad similitudinem unis
+hominis, singularitatem.» (S. Anselm., _De Proc. Sp_. S., in fin.)]
+
+[Note 388: Basil., _Ep_. XLIII.]
+
+Au reste, ces deux interprétations ont deux caractères communs; l'un
+dangereux, c'est qu'elles tendent l'une et l'autre à faire regarder les
+propriétés divines, et particulièrement la distinction des personnes,
+comme quelque chose d'intellectuel, et plutôt comme une condition
+de notre esprit que comme une expression vraie et adéquate de la
+réalité[389]. Le second, plus rassurant, c'est que toutes deux finissent
+par conclure à une spécialité incomparable, à un mystère surnaturel dans
+la nature de l'être divin, qui se trouve placé en dehors des données
+communes de la science et du langage.
+
+[Note 389: Grégoire le Thaumaturge a osé dire que le Père et le Fils
+étaient deux par la pensée, un par l'hypostase, [Grec: epinoia men
+einai duo, upostasei oe in]. Le P. Petau, qui cite ces mots après saint
+Basile, ne les excuse qu'en disant qu'il faut ici par hypostase entendre
+substance, et qu'être deux par la pensée signifie n'être pas deux
+essentiellement (t. II, t. I, c, iv, p. 22).]
+
+Or, maintenant dans quel sens s'est déclaré Abélard? Il nous semble
+qu'il s'est plutôt éloigné de l'interprétation des dialecticiens grecs;
+il penche évidemment pour celle qui s'appuie davantage sur la nature
+mystérieuse de Dieu, et qui interdit le plus sévèrement à la science de
+la confondre avec les natures finies. Sa doctrine trinitairienne,
+quoi qu'on en puisse penser d'ailleurs, donne bien peu d'accès à
+l'application de la théorie du genre et de l'espèce; elle ne se
+rencontre presque sur aucun point avec la doctrine de saint Jean de
+Damas, et paraît bien plus près de celle de saint Anselme, laquelle
+devait un jour devenir celle de saint Thomas d'Aquin.
+
+Dans la diversité de noms Abélard aperçoit d'abord une différence de
+génération ou plutôt d'origine: le Père n'est point engendré et le Fils
+est engendré; de cette différence résulte pour chaque personne une
+relation distinctive comme la paternité, la filiation. Qu'est-ce donc
+que les propriétés des personnes? Leurs relations sont-elles les seules
+propriétés? Oui, selon le principe posé par Boèce:
+
+«La relation multiplie la Trinité[390].» Ces propriétés ont l'avantage
+de ne pas désigner seulement un simple attribut, mais la personne
+même; c'est ce qui, en langage d'école, s'exprime ainsi: «La relation
+constitue l'hypostase.» La relation est donc la même chose que la
+propriété; la propriété distingue la personne, et pour nous elle la
+définit; elle est la personne. Du Père retranchez la paternité, reste
+Dieu, ou l'essence qui n'est aucune personne en particulier[391].
+
+[Note 390: «Relatio multiplicat trinitatem... Facta est trinitatis
+numerositas in eo quod est praedicatio relationis.» (Boeth., _De Trin.
+ad Symac_., p. 961.)]
+
+[Note 391: Thom. Aquin. _Summ_., I, qu. XL., art. 2 et 3.]
+
+Abélard n'a pas raisonné avec cette rigueur. Il a bien reconnu que les
+personnes ne peuvent être distinguées que par des propriétés. Puis,
+ouvrant les livres, il a vu qu'on assignait à chaque personne de
+certains caractères. Or, ces caractères ne peuvent être que communs ou
+propres. S'ils sont distinctifs, ils sont propres ou personnels. Quels
+sont-ils? aux termes de l'Écriture, engendrer, être engendré, procéder;
+suivant des auteurs très-révérés, puissance, sagesse, bonté. Les
+premiers sont des actes qui donnent lieu à des relations; mais de telles
+relations peuvent bien être les signes ou les effets des propriétés qui
+caractérisent un être; elles ne sont pas ces propriétés intrinsèques qui
+le définissent. Si donc il existait entre les relations indiquées par
+l'Écriture et les propriétés assignées par les Pères, un secret rapport,
+une intime correspondance, celles-ci pourraient être les véritables
+propriétés personnelles; et voilà comme avec un peu d'adresse inductive
+la distinction de la puissance, de la sagesse et de la bonté devient
+la base ou l'équivalent de la distinction du Père, du Fils et du
+Saint-Esprit.
+
+L'erreur logique, c'est de n'avoir pas aperçu que les propriétés ne
+peuvent être autres que des relations, et d'avoir confondu la catégorie
+de la relation avec la catégorie de la qualité, ou identifié trois
+propriétés absolues avec trois propriétés relatives, en faisant équation
+entre non-génération (ou paternité), génération (ou filiation),
+procession (ou spiration), et puissance, sagesse, bonté. Mais l'emploi
+de la catégorie de qualité ou l'attribution spéciale aux diverses
+personnes de ces diverses propriétés n'est point de l'invention
+d'Abélard; l'Église l'admet, si elle ne la consacre, et ses plus sages
+écrivains la répètent tous les jours[392]. Cependant, dès qu'on fait
+des propriétés personnelles quelque chose d'autre et de plus que
+des relations, et qu'on essaie ainsi de pénétrer en elle-même la
+personnalité intime du Père, du Fils et du Saint-Esprit, on poursuit une
+propriété essentielle, c'est-à-dire qu'on touche à l'essence, et il n'y
+a pas d'autre essence que l'essence divine dans sa simplicité. Toutefois
+on ne s'arrête pas, et l'on prend pour propriétés personnelles des
+attributs essentiels. La puissance, la sagesse, la bonté sont en effet
+des attributs de l'essence divine. Des théologiens, pour excuser l'usage
+de les rapporter chacun à une personne en particulier, disent que
+c'est pour mieux faire connaître la Trinité, en montrant comment
+se manifestent spécialement les personnes, qui la constituent. Ces
+attributs essentiels de la Divinité sont, ajoutent-ils, _appropriés_
+ainsi aux personnes, mais ne leur sont pas _propres_; s'ils leur étaient
+propres, chaque personne deviendrait une véritable forme dont la
+substance divine serait la matière, c'est-à-dire que celle-ci ne serait
+pas Dieu sans ces formes, ou qu'avec ces formes elle serait plus que
+Dieu: ce qui est une hérésie manifeste[393].
+
+[Note 392: C'est encore comme une certaine réalisation de la puissance,
+de l'intelligence et de l'amour, réalisation successive, non par ordre
+de temps, mais de principe, c'est comme une sorte de _processus_ à trois
+degrés dans l'essence divine, qu'un écrivain très-recommandable, M.
+l'abbé Maret, a présenté le dogme de la Trinité. Il est aussi formel
+à cet égard qu'il est permis de l'être. (Voyez l'intéressant ouvrage
+intitulé _Théodicée chrétienne_, leçon XIIIe, Paris, 1844.)]
+
+[Note 393: S. Thom. _Summ._, 1, qu. xxxix, n. 7.]
+
+Cette découverte subtile entre la propriété et l'appropriation, Abélard
+ne l'avait pas faite, ou quoi-qu'il ait en quelque pensée de ce
+genre[394], il ne s'y est pas montré assez fidèle, et il est tombé
+dans l'erreur de transformer des attributs essentiels et absolus en
+propriétés personnelles et relatives; seulement, dans sa prudence, il
+a rappelé que ces mots de propriétés, de différence, etc., ne devaient
+plus, quand il s'agit de Dieu, être pris dans un sens rigoureux et
+technique. C'était indirectement confesser l'abus et le péril de
+l'application de la dialectique au dogme.
+
+[Note 394: Voy. ci-dessus, c. ii, p. 193 et suivantes.]
+
+La théologie scolastique orthodoxe ne s'est pas montrée beaucoup plus
+sage. Que penser de la subtilité qui permet l'appropriation et rejette
+la propriété? Les propriétés, a-t-on dit, sont les relations; mais les
+relations s'appellent aussi _les notions_, ou signes reconnaissables des
+personnes. Sous ce dernier nom, elles ne sont que de pures idées, des
+moyens de concevoir on plutôt de raisonner; mais ontologiquement, en
+elles-mêmes, les relations ou propriétés sont-elles davantage? Elles
+sont réelles, dit saint Thomas, elles ne sont pas purement rationnelles.
+Alors que sont-elles réellement? la relation est la personne même; la
+paternité ne diffère pas en réalité du Père, car la distinction de
+la matière et de la forme n'étant point admise dans l'être divin,
+l'abstrait n'y diffère pas du concret. Or, qu'est-ce que la personne du
+Père en réalité ou substantiellement? L'essence divine en tant que Père.
+Ces mots _en tant que Père_ sont-ils l'expression d'un accident du
+sujet? L'unité divine, cette seule et véritable unité, n'admet pas plus
+là composition du sujet et de l'accident que celle de la matière et de
+la forme. Tout ce qui est attribué en prédicat à Dieu n'est attribut
+qu'en apparence, hypothétiquement, par une loi de notre intelligence; au
+vrai, tout ce qui lui est attribué lui est essentiel; tout en lui est
+essence. Ainsi, de même que les relations sont les propriétés, et les
+propriétés, les personnes, la personne n'est pas dans la réalité autre
+chose que l'essence. _In Deo non aliud persona quam essentia secundum
+rem_[395].
+
+[Note 395: S. Thom. _Summ._, ibid., a. 1, et qu. XI., a. 1.]
+
+Ainsi la scolastique est obligée, dès qu'elle se lance dans l'analyse
+logique du dogme, d'écarter peu à peu toutes les distinctions
+scientifiques, en les présentant comme des suppositions de notre
+intelligence, comme des moyens de raisonnement, comme des formes
+subjectives, c'est-à-dire que les relations, les propriétés, les
+personnes arrivent à n'être plus qu'idéales, et la Trinité objective
+s'évanouit. Je crains fort que saint Thomas n'ait exposé les plus purs
+principes du sabellianisme philosophique. Voilà bien cette fois la
+théologie devenue nominaliste.
+
+Son exemple me ramène donc, comme celui d'Abélard, à cette conclusion:
+il n'y a point de science de la Trinité.
+
+Mais puisque l'Église a donné l'exemple d'en essayer une, l'imitation
+respectueuse de l'Église peut conduire à l'erreur, non à l'hérésie; nous
+croyons que l'erreur est inévitable, mais elle n'est point criminelle,
+c'est-à-dire hérétique, lorsqu'elle est présentée avec réserve,
+lorsqu'on a soin d'avertir, comme le fait Abélard, que rien ne doit être
+pris au pied de la lettre, parce que ni la logique ni le langage ne
+s'appliquent exactement à la Trinité. Que devient alors le nominalisme,
+le réalisme ou tout autre système sur les rapports de l'intelligence
+humaine et de l'ontologie? Nous sommes engagés dans une question en
+dehors de tous les systèmes, en dehors de toutes les terminologies. Il
+n'est donc plus de doctrine spéciale dont les conséquences puissent être
+tournées contre le dogme; car toute doctrine a été récusée, dès qu'il
+s'agit du dogme, et le mystère a été mis en dehors de la philosophie.
+
+Faute de cet avertissement préalable, aucune discussion ne serait
+innocente ni possible sur le dogme de la Trinité. En vous tenant
+strictement au langage de la science, essayez de comprendre sans hérésie
+les célèbres paroles de Bossuet sur la Trinité dans _le Discours sur
+l'histoire universelle_[396]; ou elles ne doivent pas être entendues en
+rigueur, où elles contiennent la négation des personnes de la Trinité.
+Une comparaison psychologique y assimile celles-ci à des phénomènes
+intellectuels, à nos facultés, qui n'introduisent aucune différence dans
+l'unité de la personne humaine. Bossuet est donc sabellien dans les
+termes. Logiquement, adressé à la doctrine et au langage, le reproche
+est irréfragable; adressé à la personne, ce serait une calomnie. Abélard
+nous paraît avoir été calomnié ainsi.
+
+[Note 396: IIe partie, c. XIX. Cf. son sermon sur le mystère de la
+très-sainte Trinité, et ci-dessus, p, 315.]
+
+Maintenant est-il prudent et convenable de se plaire à ces expositions
+métaphysiques du mystère, lesquelles ne sont innocentes qu'à la
+condition de passer pour des métaphores philosophiques? Est-il
+conséquent de traduire le problème de la nature de Dieu dans la langue
+de la science, en professant que cette langue ne s'y adapte pas
+régulièrement? Que dirait-on de celui qui donnerait la théorie
+mathématique d'une question à laquelle il aurait déclaré que les
+mathématiques sont inapplicables? Cette inconséquence est celle
+d'Abélard, mais de bien d'autres avec lui. Il a pour données une seule
+substance et trois personnes dans un même être, et il entreprend de les
+discuter pour les établir philosophiquement. Défense à lui de vous dire,
+pour expliquer quelle est la différence des personnes, que c'est une
+différence substantielle; il faut bien alors que ce soit une différence
+modale. La faute n'est pas de dire cela, mais de prétendre savoir sur
+quelle différence repose la distinction des personnes. Une fois accordé
+qu'il s'agit d'une différence de propriété, ce n'est pas sa faute si
+vous vous dites à vous-même: une propriété n'est pas une chose réelle et
+subsistante par elle-même; donc la personne n'est pas subsistante, elle
+n'est qu'un mode de la substance. C'est vous qui êtes nominaliste, et
+non pas lui, c'est vous qui devenez, par son influence et contre son
+gré, sabellianiste à son école. Quelle ressource lui reste-t-il? Celle
+de vous mettre en défiance contre cette conclusion du général au
+particulier et du créé à l'incréé. Il ne peut pas vous dire que les
+propriétés sont substantielles, mais il se garde de vous dire qu'elles
+ne sont pas réelles; il le penserait, il l'aurait dit antérieurement,
+quand il s'agissait des choses de la création, qu'il s'interdirait de
+qualifier de même ce qui est au-dessus de la création. Il vous dira au
+contraire que la Trinité est, qu'elle est réelle, qu'elle est non
+_in vocabulis_, mais _in re_. Le nominalisme consiste _à classer in
+vocabulis_ ce que le réalisme constitue _in re_[397]. Que vous dirait
+donc de plus un réaliste? Pour lui, comme pour toute intelligence
+humaine, il le faut, la nature divine doit déroger à toutes les
+conditions des autres natures. Si sa doctrine métaphysique lui donnait
+les moyens de concilier la coexistence de trois personnes dans une même
+substance, il détruirait le mystère, il ferait descendre le ciel sur la
+terre, il humaniserait la Divinité. C'est pour lui une loi, comme pour
+le nominaliste, que la raison, sur sa pente naturelle, doive, quand elle
+spécule sur la Trinité, être emportée à des conséquences énormes; c'est
+l'énormité de ces conséquences, toujours présente, toujours menaçante,
+qui fait que la Trinité est un mystère, c'est-à-dire un dogme et non un
+problème, un article de foi et non une question philosophique.
+
+[Note 397: _Theol. Chr_., t. IV, p. 1280.]
+
+Ce dernier point si important, Abélard le néglige, et comme lui tous
+ceux qui, avant ou après lui, ont essayé une démonstration philosophique
+de la Trinité. Aucune des démonstrations que l'Église autorise ou tolère
+n'échappe peut-être complètement aux critiques que l'orthodoxie peut
+diriger contre la sienne. La théorie de saint Thomas, si prudente et
+si régulière, présente encore, ainsi qu'on l'a pu voir, ce mélange de
+science et de dogme, de dialectique et de mysticité, qui tour à tour
+excite et paralyse le raisonnement, et ajoute à la difficulté des
+mystères celle de la contradiction des termes. Le plus sage nous
+semblerait donc de recevoir religieusement de la tradition évangélique
+le dogme de la Trinité, et d'en considérer la théorie canonique comme
+une règle écrite, destinée à prévenir toute tentative d'interprétation
+et à en tenir la place dans le langage chrétien, sans introduire dans
+l'esprit une idée de plus. Mais cette sagesse n'était celle de personne
+au temps où la théologie se formait, et l'on ne peut s'étonner qu'elle
+ait manqué au curieux Abélard.
+
+Mais si, dans l'intérêt de la foi, il a eu tort d'appliquer, même
+avec mesure, la dialectique à l'exposition du dogme de la Trinité,
+reconnaissons au nom de la philosophie que cette application était la
+seule forme que de son temps pût prendre à sa naissance la théodicée
+rationnelle, et il fallait bien, ici je parle en homme du XIXe siècle,
+que la raison préparât son émancipation.
+
+Orthodoxe ou hérétique, chrétienne ou profane, la théologie d'Abélard
+est une philosophie en matière de religion, une théodicée. Qu'en faut-il
+penser à ce titre et quelle en est la valeur scientifique? Ce serait
+un second examen qui se prolongerait sous cette nouvelle forme, et
+reprendrait une à une toutes les questions concernant la nature de
+Dieu, la création, le gouvernement du monde. Il suffira de quelques
+observations.
+
+Les docteurs du moyen âge ne sont pas entièrement responsables des
+principes de leur philosophie religieuse. Ils ne l'ont ni inventée ni
+choisie, ils l'ont trouvée toute faite et reçue de la tradition. Ce
+n'est que lorsqu'elle modifie la doctrine chrétienne et dans la mesure
+où elle l'a modifiée, qu'ils peuvent être jugés comme penseurs et
+figurer en personne dans les annales de la philosophie. On ne peut leur
+demander compte que de ce qu'ils ajoutent ou retranchent aux croyances
+communes de l'Église; celles-ci constituent une doctrine, une école, qui
+n'est à vrai dire celle de personne, et qui n'est pas autre chose que le
+christianisme. Abélard chrétien n'a plus d'individualité, par conséquent
+plus d'importance. Ce qu'il pense ou dit à ce titre a moins de valeur
+que le plus simple, le plus modeste catéchisme. N'examinons donc pas, à
+propos de tel ou tel dogme qu'il adopte et reproduit, quelles sont les
+origines on les conséquences de ce dogme, et si telle ou telle théorie
+catholique porte des traces de platonisme ou ramène, par l'école
+d'Alexandrie, aux philosophies orientales. La théologie d'Abélard dans
+son essence est celle du monde contemporain.
+
+Les exceptions sont rares dans l'Église; on compte peu de docteurs qui,
+en conservant les formes chrétiennes, aient innové au fond et introduit,
+à la faveur de l'orthodoxie dans les termes, une philosophie étrangère
+à la tradition. Dans les premiers siècles et parmi les Pères il se
+rencontre bien de ces hardis penseurs dont l'Église n'a pas toujours
+soupçonné la hardiesse, et qu'elle a de confiance admis ou laissés au
+nombre de ses docteurs, quelquefois rangés au nombre de ses saints.
+Plus tard, la tradition mieux fixée, la puissance ecclésiastique mieux
+établie, l'instruction et l'originalité philosophique en décadence,
+rendent la théologie de plus en plus uniforme et convertissent les
+écrivains en de simples metteurs en oeuvre qui exposent et disposent,
+prouvent et défendent, mais qui n'inventent plus. Seulement, par
+quelques détails, par le choix de certains arguments, par l'emploi de
+certaines citations, par l'attachement à certaines autorités, enfin par
+leur méthode d'exposition, ils se donnent un caractère et manifestent
+une tendance.
+
+ Facies non omnibus una,
+ Non diversa tamen.
+
+Ils sont chrétiens, mais dogmatiques, démonstratifs ou mystiques; et ils
+poussent la science religieuse dans telle ou telle voie qui la conduit,
+soit au quiétisme intellectuel, qui n'enseigne ni ne discute, soit au
+rationalisme chrétien, si goûté de nos pères, soit à l'absolutisme
+de principe de l'autorité, exclusivement admis par une école de ce
+temps-ci. Rarement ces différences importantes ont été, du VIIe au
+XVe siècle, poussées au point d'insinuer dans la foi des doctrines
+inconnues, et les hérésies même n'ont presque jamais produit de
+véritables nouveautés philosophiques. Dans toute cette longue période,
+il se produit peu d'hommes qui, tels que Scot Érigène, se soient fait
+un christianisme personnel, et qui, ressuscitant quelque philosophie
+payenne, l'aient couverte de la robe du lévite pour qu'on ne la reconnût
+pas. Ils ne sont pas plus communs ceux qui, comme saint Anselme, sans
+sortir du giron de l'Église, se sont mis à rechercher les fondements
+philosophiques des idées religieuses, et à démontrer rationnellement
+comment l'homme croit en Dieu. Il ne faut même pas tenir toujours grand
+compte aux écrivains de telle ou telle opinion inusitée, de telles ou
+telles conséquences singulières, qu'on peut apercevoir ou démêler dans
+leurs systèmes; ils n'ont pas toujours eu volonté ni conscience de
+penser ce qu'ils ont dit. Dans ces temps d'érudition, où les livres
+étaient rares et les idées plus encore que les livres, on dépendait
+beaucoup de l'auteur qu'on avait lu, on citait sans discernement, on
+copiait sans choix, et l'on empruntait aveuglément à des ouvrages
+contradictoires, à des sectes opposées, des opinions peu conciliables,
+dont on méconnaissait la portée, et que recommandait également leur
+antiquité commune. Le hasard, plus que le mouvement régulier des
+esprits, décernait successivement l'autorité à des écrivains
+différents, et tandis que la vogue du pseudo-Denys, qu'on croyait Denys
+l'Aréopagite, portait au mysticisme, l'engouement pour le consul Boèce
+ramenait au genre didactique et produisait la philosophie de l'école.
+Ce serait dénaturer les faits que de vouloir assigner une valeur
+philosophique à toutes les opinions, que de les représenter toutes comme
+les phases naturelles, comme les développements logiques de l'esprit
+humain. Pour être vraie, l'histoire même des systèmes ne doit pas
+toujours être systématique. Le moyen âge est rempli de choses fortuites,
+de singularités stériles, de tentatives insignifiantes, et les
+théologiens abondent en hardiesses qui ne mènent à rien, en assertions
+graves qui ne concluent pas, en erreurs qui n'égarent point. La foi
+domine l'ensemble et neutralise souvent ce qui n'est pas elle. Comme un
+corps sain et vigoureux, elle s'assimile quelquefois jusqu'à des poisons
+et n'en est pas plus altérée qu'affaiblie.
+
+Gardons-nous donc d'aller relever dans Abélard tous les passages qui,
+logiquement analysés, conduiraient à des conséquences auxquelles il n'a
+jamais pensé; toutes les expressions qui, par voie de citation, lui sont
+venues de quelque doctrine qu'il n'a jamais connue, toutes les opinions
+épisodiques qu'il répète sur la foi d'un auteur, sans s'être jamais
+aperçu qu'elles fussent d'origine suspecte ou de nature incompatible
+avec la foi. Platonicien quand il cite le Timée, péripatéticien quand il
+cite Boèce, alexandrin par endroits, plus souvent disciple de l'Église
+latine, il n'entend pas être autre chose qu'un philosophe catholique, et
+les combinaisons d'idées hétérogènes qu'on peut ça et là signaler dans
+ses écrits ressemblent souvent à des centons plutôt qu'à un éclectisme.
+Il cite pour se montrer instruit, il commente pour paraître ingénieux,
+il concilie pour rester logique; mais la plupart du temps son travail
+porte moins sur les doctrines que sur les textes, et il entend expliquer
+et non compléter l'antiquité. Nous aimons à généraliser; nous excellons
+aujourd'hui à retrouver la filiation des idées et à voir, comme on dit,
+tout dans tout. Rien ne serait plus trompeur que de supposer à toutes
+les époques, que d'attribuer rétroactivement au temps passé la
+clairvoyance et l'universalité qui appartiennent au nôtre.
+
+Une fois dit qu'Abélard est un théologien catholique et rationaliste, sa
+place est suffisamment marquée, son caractère suffisamment déterminé; on
+sait dans quelle école chrétienne il doit être classé, et nous croyons
+à cet égard nous être assez expliqué. Nous n'ajouterons que deux
+observations.
+
+1º Les Allemands ne se renferment guère dans la réserve que l'on
+conseille ici. Un historien de la philosophie, Rixner, déclare qu'il y a
+dans la doctrine d'Abélard un fond de spinozisme, et il donne en preuve
+un tableau synoptique dressé par Fessler d'extraits divers d'Abélard
+et de Spinoza[398]. On se rappelle que déjà Caramuel accusait Abélard
+d'avoir retrouvé dans les ruines de l'antiquité la philosophie
+d'Empédocle, en soutenant que tout était Dieu et que Dieu était
+tout[399], et en remettant au jour un panthéisme qui, pour cette époque,
+n'avait été signalé qu'en principe dans les doctrines de Bernard de
+Chartres et plus explicitement dans celles d'Amaury de Bène, condamné
+et, suivant quelques-uns, brûlé comme hérétique, mais placé par certains
+historiens au nombre des disciples d'Abélard.
+
+[Note 398: _Handbuch der Geschichte der Philosophie_, t.1, ep. i, sec.
+16, append. iii.]
+
+[Note 399: J. Caram. Lobkowitz, _Ration. et real. Philosophia, Metaph._,
+III, iii, p. 175.]
+
+L'accusation de panthéisme est une des plus faciles à lancer contre
+toute théologie. En traitant de Dieu, le langage humain, plus encore que
+la pensée humaine, manque rarement d'y donner prétexte. Toutefois le
+panthéisme s'accorde plus volontiers avec le réalisme exagéré, et le
+principe nominaliste, savoir l'individualisme absolu, paraît _a priori_
+inconciliable avec une doctrine qui noie tous les individus dans l'unité
+de la substance universelle. Abélard semblait donc plus qu'un autre à
+l'abri de l'accusation de panthéisme. Cependant les incohérences ne
+sont pas rares chez les philosophes, et de ce qu'une doctrine serait
+contradictoire il ne suivrait pas qu'elle fût invraisemblable.
+
+Au premier abord, il semble que Rixner et Fessler ont raison. Le dernier
+a détaché de la seule _Théologie chrétienne_ sept passages auxquels il
+oppose des passages correspondants et selon lui équivalents, qui sont
+les principes mêmes de l'Éthique de Spinoza. Mais quand l'analogie de
+doctrine serait dans ces citations cent fois plus évidente qu'elle ne
+nous semble, la démonstration ne serait pas concluante. Pour qu'il y
+ait panthéisme, il faut le dessein formé de ramener Dieu et le monde à
+l'unité et de nier la dualité qui résulte soit de la coéternité des
+deux principes, soit plutôt de la création substantielle; or, rien de
+semblable dans Abélard; jamais il n'y a songé, et j'ignore même s'il
+savait bien qu'une telle doctrine eût existé. Il croyait en Dieu et en
+la création; ses expressions sont positives dans ce sens. Dans le Dieu
+créateur, dit-il, «Moïse désigne le Père, c'est-à-dire la puissance
+divine, par laquelle tout a pu être créé de rien (_Introd._, lib. 1, p.
+987). Le nom de Tout-Puissant est donné par l'Écriture au Père, quoique
+les autres personnes divines soient toutes-puissantes, parce que le Père
+étant inengendré existe par lui-même et non par un autre... tandis que
+tout le reste ne peut être que par lui (_Theol. Christ._, lib. I, p.
+1165). Il est dit des éléments que Dieu les créa et non qu'il les forma,
+parce que être créé se dit de ce qui est produit du non-être à l'être»
+(_Hexam., p. 1366). Et d'ailleurs celui qui croit réellement en
+l'incarnation et en la rédemption ne peut rien avoir de commun avec
+Spinoza. Le panthéisme et le péché impliquent, le panthéisme et la
+damnation impliquent, le panthéisme et la rémunération impliquent. A
+quelque faible degré qu'un homme soit chrétien, il nie _ipso facto_ le
+panthéisme.
+
+Maintenant ne se peut-il pas faire qu'un théologien, contre son
+intention, à son insu, professe sur la nature de Dieu de telles idées
+que l'unité de substance en résulte logiquement? La doctrine chrétienne
+elle-même est-elle absolument exempte de formules et d'expressions qui
+se prêtent à de telles conséquences? On n'en peut absoudre, par exemple,
+le père Malebranche, qui dans la sincérité de son coeur exécrait le
+panthéisme, qui appelait Spinoza un misérable, son Dieu un monstre, son
+système une épouvantable et ridicule chimère, et qui a dit cependant:
+«Dieu n'est pas renfermé dans son ouvrage, mais son ouvrage est en lui
+et subsiste dans sa substance.... C'est en lui que nous sommes[400].»
+Toutefois c'est là une accusation inductive qu'on ne devrait admettre
+qu'avec grande réserve. Telle est la nature de l'esprit humain et celle
+de la Divinité que l'un ne peut guère raisonner sur l'autre avec un peu
+de suite sans laisser échapper des propositions qui semblent recéler le
+panthéisme. Prenons l'autorité la plus haute: «Je suis l'être,» dit
+le Seigneur dans l'Écriture, «je ne change point» (Exod., III, 14.
+--Malach., III, 6). Supposons que ces passages soient isolés, que rien
+ne les commente, ne les explique, ne les modifie, et essayons, en les
+prenant dans un sens absolu, de les concilier avec la création; aucune
+subtilité n'y réussira. «La vie est en Dieu,» dit saint Jean, «nous
+demeurons en lui.... Il nous a donné de son esprit» (I, 4; IV, 13).
+«Nous vivons en Dieu,» dit saint Paul aux Athéniens, «en lui nous nous
+mouvons et nous sommes» (Act., XVII, 28). Ces mots sont la devise et
+comme l'axiome fondamental du spinozisme, et qui pourtant oserait
+supposer que l'apôtre ait douté de la personnalité humaine et de la
+séparation substantielle entre le créateur et la créature?
+
+[Note 400: VIIIe et IXe _Entretien sur la Métaphysique_.]
+
+On rencontrerait dans les Pères, dans les théologiens, dans les
+philosophes les plus religieux, que vous dirai-je? dans le catéchisme,
+des propositions isolées qui présenteraient le même sens et les mêmes
+dangers. Saint Clément n'a-t-il pas écrit que Dieu est tout, et saint
+Augustin que tout est en Dieu, et que rien, pas même l'âme humaine,
+n'est hors de lui? «Celui qui est est indivisible,» dit Bossuet. «Dieu
+est tout, dit Fénelon.... Il est souverainement un, et souverainement
+tout.... Il est tellement tout être, qu'il a tout l'être de chacune de
+ses créatures.... O Dieu! il n'y a que vous.» «Dieu est tout être, dit
+Malebranche... toutes ses créatures ne sont que des participations
+imparfaites de l'Être divin.» «Dieu est infini en tout sens,» dit
+Bergier, et les catéchismes le répètent[401]. Prenez tous ces mots au
+sens littéral, et je vous défie d'en déduire la création et l'homme.
+C'est qu'il y a, en matière de théodicée, un vice peut-être irrémédiable
+dans le langage humain et dont Spinoza abusait pour construire le
+mensonge de son système.
+
+[Note 401: S. Clem. Al. _Poedag._, t. I.--S. Aug. _Solil._, l, IV;
+et _de Duab. anim._--Bossuet, _Élév. sur les Myst._, 1re sem., élév.
+IV.--Fénelon, _De l'exist. de Dieu_, IIe part., c. II, IIe preuve; c.
+v.--Bergier, _Dict. de Théol._, art. _Dieu_, II, 2°--Voyez l'ouvrage
+intitulé _Théorie de la raison impersonnelle_, par M. Bouillier, c.
+XVII.]
+
+Si l'on appliquait cette critique aux philosophes scolastiques, elle
+ressortirait bien plus évidente encore. Croyants fidèles pour la
+plupart, ils ne s'inquiètent guère des extrêmes conséquences de leurs
+doctrines, et de même qu'on les voit, sans préméditation ni scrupule,
+donner souvent des armes à l'idéalisme ou au scepticisme qui les
+inquiètent peu, on les voit quelquefois, dans leurs effusions pieuses
+sur l'immensité de l'Être divin, anéantir innocemment sa personnalité et
+sa liberté mystérieuses, et avec elles la personnalité et la liberté
+si claires de l'homme. Les preuves se présenteraient en grand nombre.
+Bornons-nous à discuter quelques-unes de celles dont s'arme Fessler
+contre Abélard.
+
+La première est cette proposition que la divine substance est absolument
+indivisible (_omnino individua_), absolument sans forme (_omnino
+informis_), n'ayant besoin de rien d'autre qu'elle, se suffisant à
+elle-même, ayant tout par elle-même, ne tenant rien d'un autre qu'elle.
+Ce sont là, je crois, des propositions reçues en théologie, en
+philosophie même; une seule aurait besoin d'explication dans un autre
+livre que celui-ci, c'est celle qui porte que la Divinité est _informe_.
+Nous savons qu'elle signifie que la distinction de la matière et de la
+forme est inapplicable à Dieu; et certes il n'y a rien là que de fort
+innocent.
+
+ Informis Deus est formarum forma vigorque[402].
+
+[Note 402: J. Saresb. _Enthetic_., p. 87.]
+
+A ces propositions, Fessler assimile celles par lesquelles Spinoza
+définit la substance. La substance est ce qui est en soi, ce qui se
+conçoit par soi, ce dont le concept n'a besoin du concept d'aucune autre
+chose. D'où résulte qu'il ne peut y avoir deux substances et que toute
+substance est nécessairement infinie[403].
+
+[Note 403: Rixner, _loc. cit_.--Abæl. _Th. Chr_., p, 1264.--Spinoza,
+_Ethiq_., part. t, définit. 8, prop. 5, 8, 13.--Cf. Frerichs, Commentat.
+de Ab. Doct., p. 10.]
+
+J'avoue que le rapport logique m'échappe. Abélard parle de la substance
+divine, Spinoza de la substance en général. Quand ce que dit ce dernier
+serait vrai ou plausible, faudrait-il en charger Abélard, dont le but
+est précisément de spécifier la substance divine, de déterminer ce
+qu'elle est et ce qu'elle n'est pas, de la distinguer de toute autre
+substance? C'est la substance incréée qu'il décrit; car il ajoute
+aussitôt: «Les créatures, au contraire, quelque excellentes qu'elles
+soient, ont besoin de l'adjonction d'une autre chose qu'elles, et ce
+besoin atteste leur imperfection» (_Theol. Chr._, p. 1265). Qu'Abélard
+ait tort ou raison, qu'importe donc que Spinoza applique à la substance
+en général ce qu'Abélard dit privativement de la substance particulière
+de Dieu? Ne savons-nous pas que l'artifice de Spinoza est de prendre à
+peu près la définition cartésienne de la substance, et en montrant
+ou tentant de montrer que cette définition n'admet ni limite, ni
+distinction, ni multiplicité, d'en conclure qu'elle suppose une seule
+et même substance pour toute substance, et par conséquent une substance
+illimitée, en telle sorte que celle-ci soit la seule Divinité et que la
+Divinité soit la seule substance? Pour que la racine du spinozisme fût
+dans Abélard, il faudrait la montrer dans sa définition de la substance
+en général qui n'est point ici rapportée, et non dans celle de la
+substance divine en particulier; il faudrait prouver que Spinoza et lui
+définissent de même la première, et non que Spinoza définit la seconde à
+peu près comme Abélard définit la première.
+
+Dana son second extrait, Fessler remarque qu'Abélard a répété ce
+principe des théologiens: _Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu même_,
+et que voulant le développer, il ajoute que tout ce qui existe dans la
+nature est éternel, et alors c'est Dieu, ou est né du principe suprême,
+qui est Dieu, rien n'étant par soi, hors ce par quoi tout existe. Or,
+Fessler a lu dans l'Éthique qu'aucune substance autre que Dieu ne peut
+être donnée ou conçue, que tout ce qui est est en Dieu, que l'essence
+des choses produites par Dieu n'enveloppe pas leur existence et que Dieu
+n'est pas seulement la cause efficiente de l'existence des choses, mais
+encore de leur essence[404]. De là résulte pour le critique l'analogie
+des doctrines.
+
+[Note 404: Rixn., _loc. cit._--Abæl. _Th. Chr._, p. 1262.--_Éthiq._,
+part. I, prop. 14, 15, 24, 25.]
+
+Il me semble qu'il en résulte leur différence. D'abord, la citation
+d'Abélard est tronquée. Ce qui vient après le principe _rien n'est en
+Dieu qui ne soit Dieu_; n'est que la majeure destinée à prouver ce
+principe et non la preuve directe du principe. En effet, dit le
+philosophe, toute chose ou est éternelle, c'est-à-dire Dieu même, ou a
+commencé et vient de lui, _ab eo sumens exordium_. Or, si la sagesse, la
+puissance ou tout autre attribut de Dieu a commencé, Dieu a pu être sans
+la sagesse, sans la puissance, ce qui répugne; les attributs de Dieu
+sont donc éternels, c'est-à-dire qu'ils sont Dieu même. (_Ibid._, p.
+1263.) De bonne foi, comment voir dans ce raisonnement aucun tendance à
+identifier toute substance en Dieu, et à conclure que Dieu est la cause
+de l'essence des choses, de ce que rien et par conséquent aucune essence
+ne peut être conçue sans Dieu[405]? Car cette dernière proposition est
+la preuve donnée par Spinoza. Qu'on dise, si l'on pense comme lui, que
+la division d'Abélard entre ce qui est éternel et ce qui a commencé
+ayant Dieu pour principe, est futile et vaine, et que les choses
+particulières, n'étant que les modes par lesquels les attributs de Dieu
+s'expriment d'une façon déterminée, sont une dépendance nécessaire de
+ces attributs eux-mêmes coéternels et consubstantiels à Dieu; on en
+est le maître, à la charge pourtant de rencontrer de redoutables
+contradicteurs. Mais parce qu'on n'admet pas une division, taxer de
+l'avoir niée celui qui l'a établie, c'est une argumentation étrange,
+et nulle preuve même apparente n'est donnée qu'Abélard ait confondu
+la cause universelle avec la substance universelle, ce qui est le
+panthéisme.
+
+[Note 405: _Éthiq._, part. I, prop, 15.]
+
+2° Passons à une seconde observation. Lorsqu'on a le malheur d'admettre
+le principe de l'unité de substance, c'est une conséquence forcée que
+cette substance constamment identique à elle-même, immutable pour toute
+cause externe, soumise à sa nature comme à sa loi, soit nécessairement
+tout ce qu'elle est, fasse nécessairement tout ce qu'elle fait; d'où il
+suit que Dieu n'est pas une cause libre, mais une cause nécessaire,
+et grâce à l'unité de substance, toute liberté disparaît du monde:
+conclusion inévitable des principes du spinozisme. Nous ne retrouvons
+pas ces principes dans Abélard; nous n'y devons pas retrouver les
+conséquences.
+
+Cependant on ne saurait contester qu'il n'ait limité la liberté de
+Dieu par sa propre nature, et hasardé sur ce sujet difficile diverses
+propositions dont à toute force Spinoza offre quelques analogues. Mais
+elles ne sont pas dans Abélard au nom des mêmes principes; ce n'est pas
+l'axiome éléatique de l'Un et de l'Être qui lui a inspiré l'espèce de
+fatalisme divin qu'on peut lui attribuer. Ce qu'on appelle la liberté de
+Dieu souffre en effet quelques difficultés indépendantes des principes
+du panthéisme. L'être immutable peut-il faire autrement qu'il ne fait?
+L'être infiniment juste peut-il rien faire d'autre que ce qui est
+infiniment juste? L'être parfait ne fait-il pas toujours le mieux
+à faire? Et par conséquent, si Dieu existe, ne suit-il pas de sa
+toute-puissance, de son immutabilité, de toutes ses perfections, que
+tout ce qui se fait ne se faisant que parce qu'il l'a voulu, il ne
+pouvait vouloir autre chose que ce qui se fait, et que ce qui se fait
+est ce qui pouvait se faire de plus digne de lui, de plus conforme à
+sa sagesse, à sa justice, à sa bonté? La nature de Dieu étant la
+perfection, il ne saurait agir que conformément à sa nature ou à la
+perfection; et comme il est toujours égal à lui-même, son oeuvre est
+digne de lui.
+
+Ce raisonnement a évidemment touché Abélard, et sans rapporter les
+cinq passages que Fessler donne en preuve, nous avons assez longuement
+analysé la théodicée de notre auteur pour qu'on s'en rappelle à cet
+égard les remarquables conclusions; mais loin de procéder du spinozisme,
+elles découlent assez naturellement de la notion orthodoxe que toute
+religion donne de la Divinité. Il est certain qu'Abélard reconnaît ces
+deux principes:---Dieu ne faisant que ce qu'il doit faire, il faut qu'il
+fasse ce qu'il fait.--Tout ce que Dieu fait est aussi bien que possible,
+_omnia a Deo tam bona fiunt quantum fieri possunt_.
+
+Mais ce n'est point cette fois à Spinoza qu'il faut comparer Abélard,
+c'est à Malebranche et à Leibnitz. Sa doctrine n'est pas le panthéisme,
+mais l'optimisme. C'est Malebranche qui a dit: «Dieu peut ne point agir,
+mais s'il agit, il ne se peut qu'il ne se règle sur lui-même, sur la loi
+qu'il trouve dans sa propre substance.... Dieu veut faire son ouvrage
+le plus parfait qui se puisse.... mais aussi Dieu veut que sa conduite
+aussi bien que son ouvrage porte le caractère de ses attributs.... Dieu
+lui-même est la sagesse; la raison souveraine lui est coéternelle et
+consubstantielle, il l'aime nécessairement, et quoiqu'il soit obligé de
+la suivre, il demeure indépendant[406].»
+
+[Note 406: Malebranche, IXe entret., n° 8, 10 et 13. Voyez aussi, X,
+_Éclaircissement sur les idées_.]
+
+C'est Leibnitz qui a dit: «La suprême sagesse jointe à une bonté
+qui n'est pas moins infinie qu'elle, n'a pu manquer de choisir le
+meilleur.... Il y aurait quelque chose à corriger dans les actions
+de Dieu, s'il y avait moyen de mieux faire.... S'il n'y avait pas le
+meilleur, _optimum_, parmi tous les mondes possibles, Dieu n'en aurait
+produit aucun[407].»
+
+[Note 407: Leibnitz, _Essais de Théodicée_, part. I, n° 8.]
+
+Telle est cette doctrine si belle, qu'elle est admirée de ceux qui la
+combattent. L'exemple d'Abélard qui lui-même ne l'avait pas inventée,
+mais qui l'a remarquablement exposée, nous prouve qu'elle n'est pas
+entièrement nouvelle; et nouvelles ne sont pas non plus les objections
+qu'elle encourt. On s'est étonné avec raison que saint Bernard ne l'ait
+pas comprise dans ses véhémentes censures. Mais le concile l'avait
+condamnée, car Abélard a l'air de la rétracter dans son Apologie[408].
+Il paraît en effet aussi difficile de la concilier chrétiennement avec
+la liberté et la toute-puissance de Dieu, que d'accorder la doctrine
+opposée avec sa perfection, sa justice et sa bonté. L'Église n'a
+point résolu par un ensemble de décisions canoniques ces questions
+redoutables. Mais elle est loin d'avoir autorisé les solutions
+d'Abélard. Nous voyons que deux contemporains de celui-ci s'élèvent
+contre sa doctrine, «doctrine,» dit l'un d'eux, Hugues de Saint-Victor,
+«que des esprits enflés d'une vaine science s'efforcent aujourd'hui
+d'accréditer;» et l'autre, qui fut peut-être son disciple et qui a fait
+aussi ses Livres des Sentences, Robert Pulleyn, sait très-bien demander
+comment Dieu étant immutable, les efforts des saints peuvent servir à
+les sauver, comment, s'il n'a pu faire autrement qu'il n'a fait, notre
+reconnaissance lui est due[409]. Ces difficultés et de plus grandes
+encore pourraient être développées, si nous traitions le fond de la
+question, mais ce n'est pas moins que celle de la Providence et du libre
+arbitre, de la justice divine et de l'existence du mal, c'est-à-dire le
+plus formidable problème et de la religion et de la philosophie. Il
+nous suffit d'avoir rappelé comment Abélard le considère et le croit
+résoudre. L'analyse ultérieure de ses ouvrages nous fera connaître plus
+profondément encore sa solution. Seulement, quelle qu'elle soit, elle
+est digne des plus nobles esprits, et elle ne dépare paa les doctrines
+du philosophe infortuné qui, sous les coups d'une destinée cruelle,
+proclamait encore en l'adorant la perfection de Dieu réfléchie dans son
+oeuvre, et qui, les yeux en pleurs, au souvenir de saint Bernard, au
+souvenir peut-être d'Héloïse, disait encore: «Tout est bien.»
+
+[Note 408: Petav. _Dogm. Theol._, t. I, t. VI, c. vi, p. 340.--_Ab.
+Op._, Apolog., p. 331.]
+
+[Note 409: Hugon. S. Vict. _Op._, t. III. _Summ. Sent._ tract. i, p.
+430.--_Hist. Littér._, t. XII, p. 1 et 31.--Rob. Pull. _Sentent._, pars
+i, c. xv.--Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 767.--Rixner, _ouvr.
+cité_, t. II, app. iii, B.]
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+SUITE DE LA THÉODICÉE.--_Commentarii super S. Pauli epistolam ad
+Romanos._
+
+La Trinité est l'idée la plus haute que le christianisme ait mise
+dans le monde. Les questions ordinaires de la théodicée ne touchent
+généralement les attributs divins que dans leurs rapports avec la
+création, et surtout avec l'humanité. Mais la Trinité est, pour ainsi
+parler, une question plus désintéressée, où l'esprit semble aspirer à
+connaître la Divinité pour elle-même; ce n'est qu'a _posteriori_ que des
+réflexions ultérieures ou les enseignements de l'Église nous révèlent
+comment des distinctions, d'abord toutes spéculatives entre les
+personnes divines, peuvent se lier tant à l'action de Dieu sur le monde
+et sur l'homme qu'aux dogmes mystiques de l'incarnation et de la mission
+du Christ; et alors des questions métaphysiques l'esprit passe peu à peu
+aux questions morales. Avant d'étudier l'ouvrage qu'Abélard a consacré à
+celles-ci, ou son _Éthique_, recherchons comment il a traité et résolu
+les questions intermédiaires. Nous avons vu ses deux grandes Théologies
+aboutir à une doctrine de la prescience et du libre arbitre. L'ordre
+des idées amène ici naturellement la question générale du salut par la
+rédemption, antécédent nécessaire de la morale, et cette question est
+étudiée dans un ouvrage important dont la lecture est peu attrayante,
+mais qui abonde en vues singulières et en opinions caractéristiques,
+C'est un commentaire verset par verset et presque mot par mot de
+l'épître aux Romains. Ici est la place de cet écrit, car l'Introduction
+à la Théologie s'y trouve rappelée, et la théologie morale, ou
+l'Éthique, à laquelle il est fait plus d'un renvoi, y est annoncée[410].
+
+[Note 410: _Magistri Petri Aboelardi Commentariorum super S. Pauli
+Epistolam ad Romanos, Libri V. Ab. Op._, p. 401-725. C'est aussi l'avis
+des auteurs de l'Histoire littéraire (t. XII, p. 117). Abélard réserve
+une question, celle de la différence entre le vice de l'âme et le péché,
+à son Éthique, et elle y est en effet traitée. (_Comm. in ep. ad Rom._,
+I. II, p. 560, et _Eth_., c. ii et iii, p. 628 et 629.) Il cite souvent
+sa Théologie comme un ouvrage antérieur, p. 513, 515, 516, etc., et les
+citations même indiquent que cette Théologie est l'Introduction. Nous
+supposons que ce commentaire a été composé après l'Introduction, mais
+avant les cinq livres de la Théologie chrétienne]
+
+L'ouvrage ne saurait être méthodique. Les questions y viennent comme les
+présente le texte de saint Paul; l'auteur entremêle la philosophie, la
+théologie, la morale, l'interprétation du texte, et même les remarques
+historiques. Nous élaguerons les détails pour isoler quelques points
+essentiels, en le laissant presque toujours parler lui-même.
+
+Comme toute composition de l'art de la parole, dit-il, l'Écriture-Sainte
+veut instruire ou émouvoir. On peut diviser en trois l'Ancien Testament.
+Le Pentateuque enseigne d'abord les commandements du Seigneur. Les
+livres de prophéties, d'histoires, et tout le reste, ont pour
+but d'exhorter à suivre ces commandements, mais les uns par des
+avertissements, les autres par des exemples. De même dans le Nouveau
+Testament, «l'Évangile est la loi, il enseigne la forme de la
+véritable et parfaite justice.» Les Épîtres et l'Apocalypse excitent à
+l'obéissance à l'Évangile. Les Actes des apôtres, ainsi que la narration
+évangélique, contiennent les récits sacrés. Ainsi les Épîtres sont
+plutôt encore un conseil qu'un enseignement. «Dans une cité, il est des
+biens qui tendent à la conservation, d'autres à l'accroissement. Ainsi
+le remarque Jules à la fin du second livre de sa Rhétorique[411]. A la
+conservation appartiennent les choses nécessaires, les champs, les bois.
+Les autres sont moins nécessaires, mais plus belles, comme les édifices,
+les trésors, la puissance même.» Ainsi peut-être, avec ce qu'enseignent
+les évangiles sur la foi, la charité et les sacrements (sujet de
+l'Introduction à la théologie), le salut était assuré; même, sans y
+ajouter ce qu'ont établi les apôtres, ni les canons, ni les décrets,
+ni les règles monastiques, ni les écrits des saints. Mais Dieu a voulu
+toutes ces choses pour orner, «pour agrandir l'Église, qui est comme sa
+cité, et pour garantir plus sûrement encore le salut de ses citoyens.»
+
+[Note 411: Ce Jules est probablement Julius Severianus, qui vivait un
+peu avant Sidoine Apollinaire, ou même sous Adrien. Il avait composé un
+ouvrage intitulé: _Syntomata sive praecepta artis rhetoricae. (Antiqui
+Rhetorea latini a Fr. Pithaei bibliotheca olim editi_, A. Capperonier,
+un vol. in-4º, p. 320 Voy. aussi Fabricius, _Bibl. lat._, t. III, p.
+759.)]
+
+L'épître aux Romains a pour objet de «rappeler les Romains, anciens
+gentils, ou juifs convertis, qui, dans une orgueilleuse contention, se
+disputaient le premier rang, à la véritable humilité et à la concorde
+fraternelle.» Ce qu'elle fait de deux manières, en amplifiant les dons
+de la grâce divine, en atténuant les mérites de nos oeuvres; et cette
+épître a été placée la première, parce qu'elle est dirigée contre le
+premier des vices, l'orgueil[412].
+
+[Note 412: Prolog., p. 491-498.]
+
+L'existence de ce Commentaire et celle de beaucoup d'autres qui furent
+composés dans ces temps-là, prouve qu'au moyen âge l'Écriture était
+loin d'être négligée comme on l'a dit quelquefois, et que les auteurs
+n'étaient pas tellement infatués des autorités de seconde main, qu'ils
+n'éprouvassent le besoin de se retremper sans cesse aux sources pures
+de la parole divine. Abélard en particulier a toujours paru attacher
+le plus haut prix à la lecture des saints livres. Dans une longue et
+curieuse lettre où il donne à l'abbesse du Paraclet des instructions
+pour son couvent, il veut que les religieuses s'adonnent à cette étude.
+«L'Écriture-Sainte est le miroir de l'âme. Celui qui vit en la lisant,
+qui profite en la comprenant, s'habitue à connaître la beauté de ses
+moeurs ou à en découvrir la difformité, et s'attache ainsi à accroître
+l'une comme à écarter l'autre.... Mais celui qui contemple l'Écriture
+sans la comprendre, la tient comme un aveugle devant ses yeux; c'est un
+miroir où il ne peut se reconnaître. Il ne cherche pas dans l'Écriture
+cette instruction pour laquelle uniquement elle est faite, et comme un
+âne attaché à une lyre, il reste ainsi oisif devant le livre. Il est à
+jeun, il a devant lui le pain, et il ne se nourrit pas. Cette parole de
+Dieu, que son intelligence ne s'assimile point, que l'enseignement ne
+porte point à sa bouche, est pour lui un aliment inutile; il ne s'en
+sert pas.... Il prie ou il chante en esprit, celui qui ne fait que
+former des mots par le souffle de ses lèvres, et n'y ajoute pas
+l'intelligence mentale.... L'oraison même est alors sans fruit.... il
+faut que celui qui prie soit pénétré et enflammé par l'intelligence des
+paroles qu'il adresse à Dieu.... C'est par une suggestion de l'ennemi
+des hommes que dans nos monastères on ne fait aucune étude pour
+l'intelligence des Écritures; on n'y apprend qu'à chanter et à former
+des mots articulés, non à les comprendre, comme s'il était plus utile de
+faire bêler les brebis que de les faire paître[413].»
+
+[Note 413: _Ab. Op._, ep. viii, Petr. ad Helois., p. 188-191.--Voy.
+aussi l'épître aux filles du Paraclet pour les exhorter à l'étude des
+lettres. (_Ibid._, ep. Vii, p. 251.)]
+
+Suivant l'épître aux Romains, si les juifs ont reçu l'ancienne loi, les
+oeuvres de cette loi sont insuffisantes pour le salut; si cette loi a
+manqué aux Gentils, une autre était gravée dans leurs coeurs, qu'ils
+devaient connaître et qu'ils auraient pu suivre. Tous ont eu leur
+révélation, et à tous Jésus-Christ a été nécessaire. Ce thème conduit
+à faire ressortir l'éclat de la lumière naturelle, comme à montrer ce
+qu'il peut y avoir d'étroit et d'impuissant dans les formalités d'un
+culte extérieur, pratiqué sans intelligence et sans vertu. C'est là le
+côté philosophique de cette épître, comme du génie de saint Paul. Par là
+il est l'apôtre des Gentils, c'est-à-dire au fond l'apôtre de la raison
+humaine et le promoteur d'une certaine liberté religieuse. Le côté
+purement chrétien, c'est le tableau des égarements de la raison humaine,
+infidèle à sa révélation primitive, et de la dégradation morale où est
+tombé le monde païen, ses philosophes en tête; c'est le développement
+des causes qui rendent nécessaire de se donner à Dieu et à la vérité,
+sans écouter l'irréflexion présomptueuse de ceux qui croient trouver
+dans les pratiques prescrites aux Hébreux l'infaillible moyen de se
+sauver à peu de frais. Ainsi s'élèvent sur les ruines d'un double
+orgueil, au-dessus de toutes les oeuvres humaines, essentiellement
+imparfaites et corrompues, le dogme sauveur de la rédemption et la vertu
+tutélaire de la foi.
+
+C'est bien là de la religion raisonnée; l'épître aux Romains est un des
+plus beaux monuments du véritable rationalisme chrétien. L'accusation
+dirigée contre les Gentils, par exemple, est essentiellement une
+apologie de la raison humaine. Ils se croyaient, dit Abélard, moins
+répréhensibles, ou même tout à fait excusables, de n'avoir pas servi
+Dieu, qu'ils ne pouvaient connaître, faute d'une loi écrite. Mais le
+Seigneur, sans que rien fût écrit, leur était connu précédemment par la
+loi naturelle; il les avait mis sur la voie d'une notion de lui-même, et
+par la raison qu'il leur avait donnée, et par ses oeuvres visibles. Ils
+avaient donc pu savoir et penser la vérité. «On trouve dans les ouvrages
+des philosophes qui étaient les _maîtres des nations_, beaucoup de
+témoignages évidents en faveur de la Trinité, que les SS. Pères ont
+soigneusement recueillis pour recommander notre foi contre les attaques
+des Gentils. Et nous aussi, nous avons rapporté la plupart de ces
+témoignages dans notre petit ouvrage de théologie[414].» En effet, la
+création avait manifesté ce qu'il y a d'invisible en Dieu, c'est-à-dire
+l'unité et la Trinité; car par la qualité d'un ouvrage on peut juger de
+l'habileté d'un ouvrier. Or, l'habileté de Dieu, c'est-à-dire les dons
+ou les attributs que suppose son ouvrage, c'est, d'une part, l'unité
+de sa nature, attestée par l'harmonie universelle, et, de l'autre, la
+puissance, la sagesse et la bonté, «qui sont les trois choses dans
+lesquelles je crois que consiste toute la distinction trinitaire.»
+Remarquez que saint Paul dit: «Ce qui se connaît de Dieu est révélé en
+eux; Dieu le leur a révélé (I, 19).» Le _révélé_, c'est la raison; le
+_connu_, c'est ce que manifestent les oeuvres visibles, ce que leur a
+manifesté la création; c'est, selon le texte, ce qu'il y a d'invisible
+en Dieu, _invisibilia ipsius_, savoir, sa puissance éternelle et sa
+divinité, _sempiterna ejus virtus et divinitas_[415].
+
+[Note 414: _Comment. in ep. ad Rom._, p. 513.--Rom. i, 19 et 20. Le
+petit ouvrage, _Opusculum_, c'est l'_Introduction à la théologie_.]
+
+[Note 415: _Comm._, p. 514-516. Ni le texte de saint Paul, ni même le
+développement auquel se livre Abélard, ne fait ressortir du spectacle
+du monde la connaissance du Saint-Esprit. Rien donc n'indique que saint
+Paul ait pensé que la Trinité fût révélée aux païens. Le verset paraît
+signifier seulement que la création du monde a dû manifester à la
+connaissance ce qu'il y a d'invisible en Dieu, sa puissance éternelle et
+sa divinité, c'est-à-dire qu'il y a une puissance éternelle et que la
+puissance éternelle, c'est Dieu. On a vu ailleurs que certains docteur,
+par divinité, [Grec: theiotês], entendaient le Saint-Esprit. (C. iv, p.
+312.)]
+
+Insensibles à cette révélation universelle, les Gentils n'ont point
+glorifié Dieu, et Dieu les a livrés à leurs passions. «Ce n'est pas
+cependant de tous les philosophes soumis à la seule loi naturelle que
+doit s'entendre cette malice et cet aveuglement, la plupart ayant été
+dignes d'être reçus de Dieu, tant par leur foi que par leurs moeurs,
+comme le gentil Job[416], et quelques-uns peut-être des philosophes qui
+menèrent la vie la plus pure avant la venue du Seigneur.» C'est pour
+eux, selon saint Jérôme, qu'a été dite cette parole, que _Dieu moissonne
+où il n'a pas semé_. Cependant saint Paul ne fait pas d'exception, il
+prononce une condamnation générale contre tous ceux qui ont trop présumé
+de leur sagesse. Pour apaiser l'orgueil des Romains gentils, il lui
+suffisait de montrer que les philosophes avaient eu connaissance de
+Dieu, et que ces maîtres mêmes de la foi, _magistros fidei_, avaient
+gravement failli, au point de tomber dans l'idolâtrie.
+
+[Note 416: Job était gentil, c'est-à-dire d'une nation autre que le
+peuple de Dieu. On croit qu'il était Idumien. (S. Aug., _De Cir. Dei_,
+XVIII, xlvii.)]
+
+Ces idées sont hardies, et Abélard semble devancer les raisonnements du
+XVIIIe siècle sur le salut de Socrate et de Marc-Aurèle. Au reste, il a
+régné longtemps sur ce point dans l'Église une assez grande liberté de
+penser, et peut-être les temps modernes se sont-ils montrés plus rigides
+que les premiers siècles. Ne citons pas les Pères, Clément d'Alexandrie,
+saint Justin, saint Augustin lui-même; mais au temps d'Abélard, Richard
+de Saint-Victor, qui enseignait dans une école opposée, pensait que la
+raison naturelle pouvait s'élever jusqu'à la Trinité; on a vu ailleurs
+qu'un autre de ses contemporains, l'archevêque Hugues, donnait la même
+portée au verset qu'il discute ici, et Albert-le-Grand, qui le discute à
+son tour, résout par l'affirmative la question que saint Thomas décide
+en sens contraire: La Trinité peut-elle être connue par la raison
+naturelle[417]?
+
+[Note 417: Rich. a S. Vict., _De triu._, t. 1, c. iv.--Hugon. _Dialog._,
+t. 1; _Thes. Anecd._, t. V, p. 801.--Albert. _Summ._, tract. III, qu.
+xiii.--S. Thom. _Summ._, pars i, qu. xxxii, a. t.]
+
+C'est donc un principe à la fois chrétien et philosophique qu'une
+révélation identique dans sa source et dans son objet, mais diverse
+en étendue, en clarté, en puissance, a, pour ainsi dire, embrassé
+l'humanité entière, et que, devant cette loi universelle, l'humanité est
+universellement, bien qu'inégalement responsable des violations qu'elle
+en a commises. Je doute que ce principe, même dans les termes où le pose
+Abélard, eût été de tout temps accepté par l'Église; mais il a reparu à
+diverses époques dans son enseignement, et on peut remarquer qu'après
+avoir été au dernier siècle, sous la forme philosophique de religion
+naturelle, dirigé comme une arme offensive contre le christianisme, il
+est maintenant employé souvent comme une arme défensive par les récents
+apologistes du christianisme. C'est au fond la doctrine de l'_Essai sur
+l'Indifférence_, et l'on sait que ce livre a fait école. Mais on ne
+saurait méconnaître que le même principe puisse être tourné en des sens
+bien divers, et donner naissance à des conséquences opposées. Abélard
+est sur la voie de ceux qui en ont fait sortir l'incrédulité; il est
+loin de le savoir pourtant, et ne prétend que fortifier la foi par un
+double caractère d'universalité et de perpétuité. Il croit avoir donné
+une basé plus large à la doctrine du salut. C'est en effet cette
+doctrine qu'il expose ici, en la poursuivant dans une foule de
+questions qu'elle soulève, et qu'il traite ou qu'il ajourne à d'autres
+ouvrages[418]. Son idée fondamentale, c'est que chacun est jugé selon
+la vérité, loi identique de tous, et selon sa participation à la
+connaissance de cette divine vérité. Les oeuvres ne sont que des preuves
+de l'intention, et l'intention seule est innocente ou coupable. Devant
+Dieu elle est réputée pour le fait. L'issue du jugement est inconnue
+en ce monde. Ce jugement se prononce pour chacun à la mort, il se
+prononcera pour tous à la fin du monde. Cependant ceux qui ont été
+trouvés purs avant le dernier jugement, ceux dont la vie est parfaite,
+acquittés avant ce jour suprême, seront assis auprès du Christ; ils
+partageront sa gloire; juges comme lui, tranquilles sur eux-mêmes, ils
+jugeront les autres. Mais c'est à la condition d'avoir observé, non par
+des oeuvres purement extérieures, mais de coeur et de volonté, soit la
+loi naturelle, soit la loi écrite. Il est vrai que, depuis l'Évangile,
+en ce temps d'amour plus que de crainte, la justification gratuite est
+promise, c'est-à-dire que la justice ne vient pas de nos mérites,
+mais de la grâce de Dieu. Par le Christ _propitiateur_, Dieu offre la
+rédemption à ceux qui croiront en lui.
+
+[Note 418: _Comment._, p. 516-521. Trois questions difficiles sont
+indiquées, qui toutes sont relatives à la possibilité du péché et de la
+punition, de la responsabilité, de la grâce, mais dont les solutions
+sont renvoyées à la Théologie. Elles ne s'y trouvent pas expressément.]
+
+Ici s'élève la plus grande question. Qu'est-ce que cette rédemption
+par le Christ, ou comment son sang peut-il nous justifier, nous qui
+semblerions plus punissables, après avoir commis le crime du serviteur
+infidèle, le crime de la mort du Seigneur innocent?
+
+ «Et d'abord par quelle nécessité Dieu s'est-il fait homme pour
+ nous racheter en mourant suivant la chair, ou de qui nous a-t-il
+ rachetés, comme d'un maître qui nous tint captifs par justice ou
+ par puissance? De quelle justice, de quelle puissance nous a-t-il
+ affranchis? Qui a-t-il prêché pour le décider à nous relâcher?
+ On dit qu'il nous a rachetés de la puissance du diable. Par la
+ transgression du premier homme, qui s'était volontairement soumis
+ à son obéissance, le diable aurait eu comme un certain droit de le
+ tenir en sa possession et en sa puissance, et il l'y tiendrait
+ encore si le libérateur n'était venu. Mais puisque le Seigneur a
+ délivré les seuls élus, quand le diable les a-t-il possédés?
+ Jamais, ni dans le siècle du Messie, ni dans le siècle futur, ni
+ aujourd'hui. Ce pauvre qui reposait dans le sein d'Abraham, est-ce
+ que le diable le torturait comme le riche damné, et quand même il
+ l'aurait tourmenté moins, avait-il domination sur Abraham lui-même
+ et le reste des élus?... Ce droit de possession sur l'homme, le
+ diable ne pouvait l'avoir que si par hasard il avait reçu l'homme
+ pour le tourmenter. Dieu l'ayant permis, ou même le lui ayant livré.
+ D'où viendrait d'ailleurs le droit? Si le serviteur ou l'esclave
+ d'un maître séduisait un de ses compagnons, l'entraînait à la
+ désobéissance, le séducteur ne serait-il pas plus coupable aux
+ yeux du maître que le séduit, et par quelle injustice la premier
+ acquerrait-il privilège et domination sur le second? Il serait plus
+ juste que ce fût celui-ci qui eût sur l'autre un droit de vengeance.
+ D'ailleurs le diable n'a pu donner à l'homme cette immortalité qu'il
+ lui a promise pour le séduire, comment donc aurait-il le droit de le
+ retenir? Il ne l'aurait pu faire que par la permission de Dieu, qui
+ lui aurait livré l'homme comme à son geôlier ou à son bourreau.
+
+ «L'homme n'avait péché que contre le Seigneur; or, si le Seigneur
+ voulait lui remettre le péché, comme il l'a fait pour la vierge
+ Marie, comme avant sa passion le Christ l'a fait pour beaucoup
+ d'autres, pour Marie Magdeleine, pour le paralytique; ne pouvait-il
+ dire à l'exécuteur de sa justice (_tortori suo_): Je ne veux pas
+ que tu le punisses plus longtemps. Dieu cessant de permettre le
+ supplice, aucun droit ne restait à l'exécuteur; s'il s'était plaint,
+ s'il avait murmuré, il eût été convenable que le Seigneur lui
+ répondit: _Est-ce que ton oeil est mauvais parce que je suis bon?_
+ (Math., xx, 15.) Le Seigneur n'a pas fait injure au diable, lorsque
+ de la masse pécheresse il a pris une chair pure et s'est fait un
+ homme exempt de tout péché; cette conception sans péché, cet homme
+ ne l'a pas obtenue par ses mérites, mais par la grâce du Seigneur,
+ qui s'est revêtu de son humanité. Est-ce que la même grâce, si elle
+ avait voulu remettre aux autres hommes leur péché, n'aurait pu les
+ libérer ainsi de leur peine?... Quelle nécessité donc, ou quelle
+ raison, ou quel besoin, lorsque d'un seul regard (_sola visione
+ sua_) la miséricorde divine aurait pu délivrer l'homme des mains du
+ diable, quelle cause, dis-je, a voulu que, pour nous racheter, le
+ fils de Dieu fait chair souffrit tant de privations et d'opprobres,
+ le fouet, le crachat, enfin la cruelle et ignominieuse mort de la
+ croix, au point d'endurer le supplice patibulaire avec des méchants?
+ Comment aussi l'apôtre dit-il que nous sommes justifiés ou
+ réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils, quand Dieu aurait dû
+ se courroucer d'autant plus contre l'homme que les hommes avaient
+ été plus coupables de crucifier son fils que de violer dans le
+ paradis son premier commandement en goûtant un seul fruit?... Que si
+ ce péché d'Adam fut assez grand pour ne pouvoir être expié que par
+ la mort du Christ, quelle expiation aura l'homicide commis contre
+ le Christ et tant et de si grands attentats consommés contre lui et
+ contre les siens? Est-ce que la mort d'un fils innocent a tellement
+ plu à Dieu qu'elle l'ait réconcilié avec nous, qui avons commis le
+ péché, cause de la mort de ce fils innocent?...
+
+ Donc, à moins que ce péché, le plus grand de tous, ne fût commis,
+ il n'en pouvait pardonner un autre beaucoup moindre; il fallait la
+ multiplication du mal pour qu'un si grand bien nous fût fait. En
+ quoi, par la mort du fils de Dieu, sommes-nous devenus plus justes
+ que nous ne l'étions auparavant, pour être dès lors libérés du
+ châtiment? A qui le prix du sang a-t-il été donné pour qu'il y eût
+ rédemption, si ce n'est à celui au pouvoir duquel nous étions,
+ c'est-à-dire à ce Dieu même qui, ainsi qu'il vient d'être dit, nous
+ avait livrés à son bourreau? Car ce ne sont pas les bourreaux, mais
+ les seigneurs et maîtres des captifs qui composent ou acceptent
+ la composition[419]. Comment enfin a-t-il, pour un certain prix,
+ relâché ses captifs, si lui-même, auparavant n'avait exigé et fixé
+ ce même prix auquel il les relâchait? Or, combien paraît cruel et
+ injuste que l'on réclame pour prix le sang de l'innocent, ou que
+ l'on se plaise en façon quelconque au meurtre de l'innocent; et plus
+ encore, que le Seigneur ait pu avoir la mort de son fils pour si
+ agréable, que par elle il ait été réconcilié avec le monde entier!
+
+[Note 419: «Componunt aut suscipiunt.» (p. 552.) On connaît l'usage du
+temps. Suivant une coutume d'origine germaine, pour un crime ou pour
+un délit, on pouvait se racheter moyennent un prix payé à celui qui en
+avait souffert, et peu à peu il avait été également établi qu'un prix
+serait payé à celui qui pouvait exercer une sorte de vindicte publique,
+c'est-à-dire au seigneur, enfin aux matins des captifs, _domini
+captivorum_. C'étaient ceux au pouvoir desquels passaient les
+délinquants.]
+
+ «La solution de cette question, qui _n'est pas médiocre_, paraît
+ être que nous sommes justifiés dans le sang de Jésus-Christ et
+ réconciliés avec Dieu, en ce que par cette grâce singulière qu'il
+ nous a manifestement faite en nous donnant son fils, qui a pris
+ notre nature et qui a persisté jusqu'à la mort à nous instruire sous
+ cette forme par sa parole et son exemple, il nous a plus étroitement
+ attachés à lui du lien de l'amour, et qu'enflammée par un tel
+ bienfait de la grâce divine, la vraie charité ne doit redouter pour
+ lui aucune souffrance.... Après la passion, l'homme est devenu
+ plus juste, c'est-à-dire plus aimant Dieu. Notre rédempt
+ c'est l'amour suprême du Christ pour nous, qui par sa passion
+ non-seulement nous a délivrés de la servitude du péché, mais encore
+ nous a acquis la liberté des fils de Dieu, afin que désormais nous
+ accomplissions tout par amour plus que par crainte de celui qui
+ nous a fait une grâce si grande, qu'une plus grande, à son propre
+ témoignage, ne saurait être inventée.» (Jean, xv, 43[420]).
+
+[Note 420: _Comm_, p. 549-553.---Rom. iii, 2l et suiv. Abélard dit ici
+qu'il expose _succinctement le mode_ de la rédemption, et il renvoie
+à sa Théologie: on y trouve, il est vrai, la même doctrine, mais
+plus _succinctement_ encore exprimée. (_Theol. Christ._, t. IV, p.
+1307-1308.)]
+
+Nous touchons ici à une théorie de la rédemption, de toutes les pensées
+d'Abélard la plus téméraire. Avant d'y insister, parcourons diverses
+questions accessoires, graves pourtant, qu'il y rattache.
+
+I. C'est le Fils qui a été incarné, mais l'a-t-il été seul? Tout dans
+l'Évangile semble montrer le Fils séparé un moment, par sa mission, du
+Père qui la lui donne; et cependant c'est un article de foi que dans la
+Trinité la substance est unique et les oeuvres communes. Abélard a
+déjà dit que dans l'incarnation la substance divine s'est en une seule
+personne uni la substance humaine; il a dit que tout ce que fait le
+Père, le Fils et le Saint-Esprit le font, et réciproquement[421].
+Cependant il ne prétend pas que le Père et le Saint-Esprit se soient
+faits chair, aient éprouvé l'incarnation ou la passion, ce qui serait
+l'erreur de Praxéas, de Sabellius et des patripassiens, mais il dit que
+dans l'incarnation et le Père et le Saint-Esprit ont opéré, la puissance
+et la bonté divine ne pouvant être exclues de la Divinité. Lorsqu'un
+homme s'habille ou s'arme, beaucoup y coopèrent qui ne sont ni habillés
+ni armés. C'est à l'âme, comme motrice du corps, que sont rapportées
+toutes nos actions, et cependant tous les mots qui les expriment ne
+peuvent être attribués à l'âme en prédicats. On ne peut dire que l'âme
+mange ou se promène. C'est par cette subtilité qu'Abélard évite une
+hérésie contre laquelle il a protesté hautement[422].
+
+[Note 421: _Introd._, p. 989 et 1127, et _Theol. Chr._, t. IV, p.
+1309-1311.]
+
+[Note 422: Cf. _Ad Helois. Apol., Op._, p. 309, et ci-dessus, c. II, p.
+193. Il dit ici (_Comment._, t. III, p. 633) qu'il traite la question
+dans son _Anthropologie_. Ce mot singulier que l'éditeur des oeuvres
+remarque, puisqu'il en corrige en marge l'orthographe, semble indiquer
+un ouvrage d'Abélard tout à fait inconnu. L'Anthropologie était, je
+crois, en ce temps là, la science du Dieu fait homme ou la solution de
+la question _Cur Deus homo_? Peut-être ce mot n'indique-t-il qu'une
+partie spéciale de l'une des Théologies.]
+
+II. Une seconde question qui dépend de la rédemption, cette première des
+grâces de Dieu, serait celle de la grâce en général et du mérite des
+hommes. Et d'abord en quoi réside le mérite? Dans la volonté seule ou
+dans la volonté et l'oeuvre? Mais tout cela est du ressort de l'éthique,
+et doit se trouver dans l'ouvrage qui porte ce titre[423].
+
+[Note 423: _Comment._, p. 559-560.--Voy. l'_Éthique_ et ci-après, c.
+VII, p. 464.]
+
+III. Heureux celui à qui Dieu n'a point imputé de péché, dit l'apôtre
+(iv, 8 et 9). Puis il s'interrompt et se demande si ce bonheur n'est que
+pour les circoncis; l'exemple d'Abraham répond. Sa foi lui fut imputée à
+justice avant qu'il eût reçu la circoncision; mais il avait la foi, et
+de la naît une question: Que faut-il penser du sort des enfants qui
+mouraient sous l'ancienne loi avant le huitième jour, celui où la
+circoncision était permise? C'est la même question qui s'élèverait au
+sujet des enfants qui mourraient avant qu'on ne pût les baptiser,
+parce que l'eau manquerait. «La sentence de damnation en ce cas paraît
+cruelle... mais nous en ce remettant à la Providence de tout ce qu'elle
+dispose, à la providence de celui qui seul sait pourquoi il a élu
+celui-ci, réprouvé celui-là, nous tenons pour immuable l'autorité de
+l'Écriture qu'il nous a donnée[424].»
+
+[Note 424: _Comm._, p. 560-564.--Rom. iv, 8.]
+
+IV. Toutes ces questions en supposent résolue une bien plus grande.
+«Maintenant il nous faut en venir à cette vieille querelle du genre
+humain[425], à cette question infinie (_interminatam quoestionem_),
+savoir, celle du péché originel, qui retombe, ainsi que le rappelle
+l'apôtre, de notre premier père sur sa postérité, et il faut, comme nous
+pourrons, travailler à la résoudre.
+
+[Note 425: P. 591-601. Il s'est déjà servi de cette expression,
+_veterem humani generis querelam_; mais pour désigner la question de
+l'immutabilité de la Providence et de la liberté, _Introd._, t. III, p.
+1184.]
+
+«Il est demandé d'abord: Qu'est-ce qu'on appelle le péché originel
+avec lequel chaque homme est procréé? Puis, par quelle justice le
+fils innocent est-il, pour le péché du père, traduit devant le plus
+miséricordieux des juges, ce qui ne serait pas approuvé devant des juges
+du siècle; et comment le péché que nous croyons déjà remis à celui qui
+l'a commis, ou déjà effacé dans les autres par le baptême, est-il puni
+dans les enfants qui n'ont pu consentir encore au péché? Comment ceux
+qui ne sont pas dans les liens de leur propre péché sont-ils damnés
+par le péché d'autrui, et comment l'iniquité du premier père les
+entraîne-t-elle plus sûrement à la damnation que de plus graves
+iniquités de leurs plus proches parents? Combien, en effet, il est cruel
+et contraire à la bonté de Dieu, qui aime mieux sauver les âmes que les
+perdre, de condamner pour le péché du père le fils que pour le sien
+propre sa justice ne sauverait pas[426]!»
+
+[Note 426: _Comment._, t. II, p. 401.]
+
+Par le péché originel il faut entendre la peine du péché, car le péché
+en lui-même, celui de la volonté, n'est point imputable à qui ne peut
+encore user du libre arbitre, ni faire aucun emploi de sa raison. Par la
+définition des philosophes, le libre arbitre n'est que cette faculté de
+l'esprit de délibérer et de déterminer ce qu'il veut faire. Celui qui
+ne délibère pas actuellement, s'il est d'ailleurs apte à délibérer, ne
+manque pas du libre arbitre. Mais cette faculté, nul ne niera qu'elle ne
+manque aux petits enfants, ainsi qu'aux furieux et aux idiots; aussi
+ne sont-ils pas même soumis aux lois humaines. La justice, en effet,
+consiste à rendre à chacun ce qui lui revient, ni plus ni moins qu'il
+n'a mérité. Donner plus de bien ou infliger moins de mal qu'il n'en a
+été mérité, c'est grâce plutôt que justice. Or, maintenant, «qu'elle est
+grande, la cruauté que Dieu paraît montrer à l'égard des petits enfants,
+auxquels, sans trouver qu'ils aient rien mérité, il inflige la peine la
+plus grave, celle du feu infernal!» Saint Augustin ne permet pas d'en
+douter[427]. Cela ne semblerait-il pas, chez les hommes, de la dernière
+injustice? C'est qu'il est interdit aux hommes de venger leur propre
+injure, mais Dieu a dit: «A moi la vengeance.... c'est moi qui ferai
+justice.» (XII, 19; Deut. XXXII, 35.) Dieu, en effet, ne fait pas
+injustice à sa créature, de quelque façon qu'il la traite, ou bien les
+animaux, créés pour travailler dans l'obéissance des hommes, pourraient
+se plaindre et murmurer contre le créateur. Mais l'Évangile leur
+répondrait: «Est-ce qu'il ne m'est pas permis de faire ce que je veux?»
+(Math., XX, 15.) Et l'apôtre dirait: «Homme, qui es-tu, pour répondre à
+Dieu? Le vase se plaint-il au potier?» (IX, 20.)
+
+[Note 427: Cette opinion, quoique très-accréditée dans l'Église, n'est
+pas article de foi. On penche aujourd'hui vers une interprétation plus
+douce. La foi oblige seulement à croire que les enfants morts sans
+baptême sont privés du royaume des cieux. Au reste le passage donné
+comme de saint Augustin est extrait d'un ouvrage qui ne lui est plus
+attribué, mais à l'évêque Fulgence. (_De Fide ad Petrum_, t. VI,
+append.) Il s'exprime autrement et plus modérément ailleurs. Ep. 28, _ad
+Heron.--Cont. Jul._, V, XI.]
+
+«D'ailleurs, on ne saurait appeler mal rien de ce qui s'accomplit
+suivant la volonté de Dieu. Car nous ne pouvons discerner le bien du mal
+que par la conformité avec cette volonté même.» Aussi est-il des choses
+qui semblent très-mal, que nul ne s'ingère de condamner, parce que le
+Seigneur les a ordonnées, comme la spoliation des Égyptiens par les
+Hébreux. «Sans un ordre semblable, ceux qui tuèrent leurs plus chers
+parents pour avoir eu commerce avec des femmes madianites, passeraient
+pour des homicides plutôt que pour des vengeurs[428]. La distinction du
+bien et du mal réside tellement dans le décret de la volonté divine, que
+notre cri de tous les jours est: _Que votre volonté soit faite!_ C'est
+lui dire: que tout soit ordonné pour le mieux; en sorte que le mal ou
+le bien dépend, suivant les temps, de ce qu'il ordonne ou de ce qu'il
+défend.... Les sacrements de l'ancienne loi, jadis en grande vénération,
+sont maintenant abominables.»
+
+[Note 428: De leurs plus chers parents saintement homicides. (Racine)]
+
+«Mais il ne suffirait pas d'absoudre Dieu de toute injustice dans la
+damnation des petits enfants, il faut aussi faire une part à sa bonté.»
+Or, d'abord, nous savons que la peine qui leur est réservée est la plus
+douce de toutes. Ils _souffriront les ténèbres_, dit saint Augustin, ce
+qui signifie qu'ils ne verront pas Dieu. Puis, n'est-il pas permis de
+penser que la mort avant le baptême n'emporte que ceux dont Dieu a prévu
+la méchanceté future? Cette sévérité envers des créatures qui n'ont rien
+fait, n'est-ce pas un salutaire exemple pour les pécheurs, et ne peut-il
+pas y avoir des raisons de famille, _familiares causæ_, qui rendent cet
+exemple nécessaire à leurs parents? N'est-ce pas pour ceux-ci une grande
+excitation à la continence, que la pensée que «leur concupiscence envoie
+incessamment tant d'âmes en enfer?»
+
+Le péché originel en lui-même est la dette de damnation dont nous sommes
+tenus pour la faute de nos premiers parents. Nous avons tous péché en
+Adam, au sens du moins où l'on dit qu'un tyran vit dans ses enfants.
+
+ «Donc, direz-vous, il faut damner ceux qui n'ont point péché, grande
+ iniquité; punir ceux qui ne l'ont pas mérité, grande atrocité. Oui,
+ pour des hommes, et non pour Dieu; sans cela comment ne pas accuser
+ Dieu pour avoir enveloppé les petits enfants dans la peine du déluge
+ ou dans l'incendie de Sodome? Comment a-t-il permis l'affliction
+ et le meurtre du bienheureux Job et des saints martyrs? Et comment
+ enfin a-t-il livré à la mort son fils unique? Vous répondez par une
+ dispensation très-avantageuse de sa grâce. Bien et finement dit! Les
+ hommes aussi, par quelque dispensation d'une salutaire prudence,
+ peuvent également affliger les innocents comme des coupables, et
+ ne point pécher. Ainsi par exemple, à cause de la méchanceté d'un
+ tyran, de bons princes ravagent et pillent ses terres et sont
+ entraînés à faire du mal à de bons et fidèles sujets, liés à leurs
+ maîtres par la possession et non par l'intention, le tout afin de
+ pourvoir à l'utilité du plus grand nombre par le dommage du petit.
+ Il peut aussi arriver que de faux témoins que nous ne pouvons
+ confondre, imputent un crime à un homme que nous savons innocent,
+ et ces témoignages, si toutes les formalités ont été remplies, nous
+ forcent à frapper un innocent, afin, chose assez singulière, qu'en
+ obéissant aux lois, nous punissions justement celui qui n'est pas
+ justement puni, ce qui est commettre justement une injustice, après
+ délibération compétente sur l'affaire, et pour ne pas nuire au grand
+ nombre en épargnant un seul homme. De même, la damnation des petits
+ enfants peut avoir plusieurs motifs des plus salutaires dans
+ la dispensation divine, sans compter les causes que nous avons
+ assignées.... Dieu est également irrité contre eux, ils ont été
+ conçus dans le péché de la concupiscence charnelle, où sont tombés
+ les pères eux-mêmes par la première transgression; une absolution
+ spéciale est nécessaire à chacun d'eux, et la plus facile assurément
+ a été instituée dans le baptême, sacrement où la foi d'autrui et
+ la confession des parrains intercèdent pour le péché d'autrui dans
+ lequel les enfants sont engagés. Celui qui est né dans le péché
+ et qui ne peut encore satisfaire par lui-même est purifié par le
+ sacrement de la grâce divine. Mais on doit trouver tout simple que
+ ce qui est remis aux parents soit exigé des enfants, puisque la
+ génération de la concupiscence charnelle transmet le péché et mérite
+ la colère.... Il pourrait aussi arriver dans la vie qu'un pauvre qui
+ aurait donné sa personne et ses enfants à un seigneur vint ensuite à
+ gagner, par quelque acte de vertu ou à quelque prix, sa liberté
+ et non celle de ses fils. Dieu a voulu que la nature nous offrit
+ quelque chose d'analogue: de la semence de l'olivier, comme de
+ l'olivier sauvage, il naît un olivier sauvage, ainsi que de la chair
+ du juste, comme de celle du pécheur, il naît un pécheur; du froment
+ purgé sans la paille, il naît un froment non purgé avec la paille;
+ ainsi de parents purifiés du péché par le sacrement aucun enfant ne
+ naît exempt de péché....
+
+ «Voilà pour le moment ce qu'il nous suffit de dire touchant le péché
+ originel, moins à titre d'assertion que de simple opinion[429].»
+
+[Note 429: _Ibid._, p. 601. Il n'y a pas d'erreur grave dans ce que dit
+ici notre auteur du péché originel, quoiqu'une partie de ces idées ne
+soit point consacrée par l'Église.]
+
+V. Du péché originel il faut passer au péché actuel. Saint Paul fait
+entendre plus d'une fois que la loi ancienne a favorisé le péché,
+c'est-à-dire apparemment a multiplié les occasions de le commettre. Mais
+comment la loi pouvait-elle être dite sainte et le commandement juste et
+bon, puisque même en les observant on ne pouvait être sauvé? C'est
+qu'à un peuple indocile et grossier ne pouvaient être donnés des
+commandements de perfection; il fallut d'abord lui apprendre à obéir.
+Quand nous domptons des bêtes de somme, nous ne commençons point par
+les charger de lourds fardeaux. Toutefois, on doit croire que ceux qui
+observaient les commandements par amour plus que par crainte, recevaient
+par une révélation spéciale ce qui pouvait leur manquer en perfection.
+En effet, l'inspiration a rendu évangéliques plusieurs hommes spirituels
+de l'ancien peuple, et ils ont prêché ou pratiqué le commandement de la
+loi nouvelle, savoir, l'amour des ennemis. Car c'est un commandement
+nouveau, _novum mandatum_, que celui-ci: Aimez vos ennemis comme je vous
+ai aimés. Ainsi que l'amour divin, notre amour doit être désintéressé.
+«Celui qui rechercherait son propre bien serait un mercenaire, quand
+même il ne tendrait qu'aux choses spirituelles. Le nom de charité
+ne devrait pas être prononcé, si nous aimions Dieu à cause de nous,
+c'est-à-dire pour notre utilité et pour cette félicité que nous espérons
+dans son royaume, plutôt que pour lui-même; nous placerions en nous, non
+dans le Christ, notre fin intentionnelle. Ceux qui sont dans de tels
+sentiments sont des amis de la fortune; l'avarice les soumet plus que
+la grâce.» C'est contre eux qu'il est dit: «Si vous aimez ceux qui vous
+aiment, quelle récompense aurez-vous?» (Math., v, 46.) Aucune, car vous
+en aimeriez d'autres davantage s'ils vous étaient plus utiles, vous
+cesseriez d'aimer celui en qui vous cesseriez d'espérer. Dieu ne doit
+pas être moins aimé de l'homme qu'il punit, car il ne peut punir que
+justement. On dira qu'ici ce qui est utile, c'est Dieu même; il est
+lui-même la récompense; c'est donc toujours lui qu'on aime. Notre amour
+serait pur et sincère, en effet, si nous pensions moins à ce qu'il donne
+qu'à ce qu'il vaut. «Telle est l'affection véritable d'un père pour son
+fils, d'une chaste épouse pour son époux, de tous ceux qui aiment plus
+ceux qui leur sont inutiles que ceux qui leur seraient d'une utilité
+plus grande. Si leur amour les expose à quelques maux, il n'en est pas
+diminué. La cause de cet amour subsiste tout entière dans ceux qu'ils
+aiment.... C'est ce que dit si bien, pour consoler Julie Cornélie
+sa femme, Pompée vaincu et fugitif: _Ce que tu pleures, tu l'as
+aimé_[430].»
+
+[Note 430: Citation de Lucain (_Phars._, t. Vlll) que nous avons vu
+Abélard opposer aux pleurs d'Héloïse. Voyez t. I, p. 155, où cette
+citation est mal indiquée.]
+
+«Souvent même les hommes d'un coeur libéral poursuivent l'honnête plus
+que l'utile; ils voient quelques-uns de leurs semblables de qui ils
+n'espèrent aucun avantage, et ils leur portent une affection plus
+grande qu'à leurs propres esclaves, de qui ils reçoivent des services
+journaliers. Que n'avons-nous pour le Seigneur cette affection sincère
+qui nous le ferait plutôt aimer parce qu'il est bon que parce qu'il nous
+est utile!» Si la crainte u Seigneur est le commencement de la sagesse,
+la charité en est la consommation[431].
+
+[Note 431: _Comment._, p. 620-624. Ailleurs Abélard lit comme saint
+Augustin _pietas_ au lieu de _timor domini_. (c. iii, p. 264.)]
+
+Voilà encore une opinion particulière à notre théologien. Si cet
+ascétisme de la charité n'est point condamnable, il est dangereux. Le
+concile de Sens ne l'a pas blâmé, mais un docteur dont le principal
+ouvrage semble parfois n'être qu'une réfutation implicite des sentiments
+d'Abélard, Hugues de Saint-Victor, une des lumières de cette célèbre
+école si orthodoxe et si scientifique, a combattu avec soin la doctrine
+de l'amour de Dieu pour Dieu même, et s'est joué de ce platonisme d'un
+nouveau genre qui peut affaiblir la piété méritante et le zèle pratique
+pour les oeuvres et le salut[432]. Mais ce que le docte chanoine ni les
+biographes bénédictins qui le vantent n'ont, ce me semble, aperçu,
+c'est que la doctrine d'Abélard, tout sur la révélation antérieure au
+christianisme que sur l'oeuvre de la rédemption, l'entraînait à exagérer
+le rôle de l'amour dans la pratique des vertus chrétiennes. Quand
+on pense que le Christ, en se soumettant aux tortures de sa mission
+terrestre, s'est surtout proposé d'attendrir l'humanité afin de la
+sauver, et quand on écarte les idées de redevance et d'acquittement, de
+crime et d'expiation, on est obligé de substituer l'amour au devoir,
+ou plutôt de fondre tout le devoir dans l'amour. Nous retrouverons ce
+principe en étudiant la morale[433].
+
+[Note 432: _De Sacramentis fidel Christ._, t. II, part xiii, c. vii;
+Hugon. S. Vict. _Op._, t. III, p. 608.--_Hist. litt._, t. XII, p. 40.]
+
+[Note 433: Voyez le chapitre suivant.]
+
+VI. Mais, dit-il en continuant son Commentaire, la concupiscence lutte
+contra la charité. _Je ne fais pas le bien que je veux, je fais le mal
+que je ne veux pas_. (vii, 49.) Serait-ce que le péché est involontaire?
+Nullement. _Je ne veux pas le mal_ est pour _je ne voudrais pas le
+mal._ Je ne voudrais pas céder à la concupiscence, mais j'y cède
+volontairement et même avec amour. Tout péché est volontaire, ce qui
+doit s'entendre de l'acte du péché, non de la concupiscence qui porte
+à le commettre. L'acte est volontaire, c'est-à-dire qu'il n'est pas
+nécessaire, en ce qu'il résulte d'une volonté préalable. Si en jetant
+une pierre vous tuez un homme par hasard, l'acte résulte de la volonté
+de jeter une pierre, et non de la volonté de tuer un homme; ce n'est
+donc pas le péché d'homicide volontaire. Celui qui, forcé de se
+défendre, tue un homme qui l'attaque, commet l'homicide sans l'avoir
+voulu. «S'il séduit la femme d'un autre, c'est la volupté qui lui plaît,
+non l'adultère, non l'accusation qui peut s'ensuivre, et qui, bien loin
+de lui plaire, est un tourment pour la conscience, car il aimerait bien
+mieux que la femme ne fût point mariée. Ainsi ce qui plaît et ce qui
+déplaît, et en ce sens ce qu'on veut et ce qu'on ne veut pas, peuvent se
+trouver dans le même acte.» Il arrive donc à l'homme de consentir à la
+loi par la raison et d'y résister par la concupiscence; l'esprit et la
+chair se combattent. Faire le bien, c'est joindre à la bonne volonté le
+fait. J'ai cette volonté naturellement, car par moi-même j'ai la raison,
+j'ai été créé raisonnable; mais par moi-même je n'ai pas la puissance
+de faire le bien, si quelque grâce ne m'est donnée. La loi me plaît,
+c'est-à-dire plaît à ma raison, à l'_homme intérieur_, à cette image
+spirituelle et invisible de Dieu qui est l'homme de l'âme; mais _je sens
+une autre loi dans mes membres_, j'y reconnais le foyer du péché de la
+chair, les aiguillons de la concupiscence, à laquelle j'obéis dans ma
+faiblesse ainsi qu'à une loi; cette loi règne dans le corps, instrument
+des passions[434].
+
+[Note 434: Comment., p. 621-628.--Rom. VII, 23, 23; I Tim. II, 4.--Voyez
+sur le même sujet l'Éthique au chap. suivant.]
+
+VII. Quand Dieu a revêtu l'humanité, a-t-il revêtu le libre arbitre, ou
+plutôt cet homme qui était en Jésus-Christ uni à la Divinité, avait-il
+une volonté libre, c'est-à-dire la faculté de pécher? Une fois uni, et
+en tant qu'uni à la Divinité, sans contredit, il ne pouvait pécher,
+comme le prédestiné, en tant qu'il est prédestiné, ne peut être damné.
+Mais si l'on disait d'une manière absolue qu'il ne pouvait pécher, le
+doute serait possible, car alors où serait le mérite d'éviter le péché?
+Privé du libre arbitre, le Christ aurait évité le péché par nécessité
+plus que par volonté. Cependant c'était un homme composé de chair et
+d'âme, qui aurait pu, comme tout autre homme, subsister par lui-même,
+autrement il aurait eu l'accident sans la substance, et il serait
+au-dessous de l'humanité; existant par lui-même, pourquoi n'aurait-il
+pas pu pécher? C'est donc le cas de bien distinguer une proposition
+absolue d'une proposition déterminée par de certaines conditions. En
+proposition absolue, on ne saurait dire que celui qui est prédestiné ne
+peut aucunement être damné; mais si la proposition est déterminée, si
+l'on parle du prédestiné comme prédestiné, sa damnation est impossible.
+_Celui qui est amputé_ peut avoir deux pieds, puisque tout homme est
+bipède, mais l'_amputé_ ne peut avoir deux pieds. L'homme qui a été uni
+à Dieu pouvait donc pécher, mais après qu'il a été uni, et tant qu'il a
+été uni, cela était impossible: le Christ, Dieu et homme à la fois, ne
+pouvait absolument pécher[435].
+
+[Note 435: _Comment_., p. 538-539. Cf. Boeth., _De Duab. Nat._, p. 950.]
+
+La conclusion est orthodoxe, bien que précédée de distinctions qui ne le
+sont pas. L'Église professe l'impeccabilité de l'homme dans le Christ,
+cependant elle admet que Dieu s'étant fait homme a nécessairement pris
+le libre arbitre avec l'humanité. Ces deux croyances sont difficiles
+à concilier; on les concilie en disant que bien que la volonté de
+l'Homme-Dieu fût déterminée au bien, il était libre en ce qu'il pouvait
+choisir tel ou tel bien. Dans le système d'Abélard, l'impeccabilité
+du Christ serait une impeccabilité purement morale, c'est-à-dire que
+Jésus-Christ serait homme, mais parfait comme homme; il aurait eu la
+faculté de pécher, sans le péché originel, sans aucun péché actuel,
+quelque chose comme Adam avant sa chute. Il semble que cette opinion
+serait plus conforme à la pensée fondamentale de l'incarnation, mais
+elle n'est pas admise. Le respect pour la Divinité a conduit l'Église à
+penser que l'humanité qui lui avait été unie était absolument incapable
+de pécher, en ce sens qu'elle manquait du libre arbitre en tant que
+faculté de faire le mal. Mais l'erreur d'Abélard est légère et n'est pas
+celle de Nestorius, qui, dans Jésus-Christ, distinguait deux personnes,
+ni celle d'Eutychès, qui absorbait l'humanité du Christ dans sa
+divinité. Suivant la théologie, il y a en Jésus-Christ, ou dans
+l'Homme-Dieu, une seule personne, deux natures et deux volontés[436].
+
+[Note 436: Cf. S. Thom. _Summ._, pars III, qu. XV et XVIII.--Bergier,
+aux mots _humanité, incarnation, nature_.]
+
+VIII. Comment dans l'homme le libre arbitre est-il compatible avec la
+prédestination, ou, en termes plus généraux, avec la Providence divine?
+La Providence est universelle et infaillible; si donc un homme est
+adultère, elle a prévu qu'il le serait, il ne peut donc pas ne pas
+l'être. S'il ne peut pas l'éviter, il n'est pas condamnable pour
+une action inévitable, et tous les maux doivent être renvoyés à la
+Providence comme à leur cause première. Mais il faut encore distinguer
+ici la proposition simple de la modale. Celui qui doit être adultère
+l'est nécessairement, en tant que Dieu l'a prévu; mais on ne peut dire
+d'une manière absolue qu'il soit nécessairement adultère. Abélard
+renvoie cette question à sa Théologie[437].
+
+[Note 437: _Comm._, p. 641. On a vu que la question n'est entièrement
+résolue ni dans le livre III de l'_Introduction_, ni dans le Ve de la
+_Théologie_. Mais nous ne les avons pas tout entiers. Voyez aussi le
+chapitre suivant.]
+
+Cependant il reste que rien n'arrive que Dieu ne l'ait non-seulement
+prévu, mais permis. Une question se présente aussitôt. Ce que Dieu
+permet, il le veut, comment donc veut-il le mal que l'homme fait et
+le mal qui arrive à l'homme? Cette terrible question, Abélard ne
+l'approfondit pas. Mais il l'annonce, il pose les difficultés, et ne les
+lève guère que par un acte de foi. Il faut croire, dit-il, que Dieu a
+tout bien ordonné, même le mal. Dieu a fait un bon usage de la malice de
+Judas, de la malice du diable. Dans l'action de Judas, le Père, le Fils
+et Judas ont coopéré; et c'est parce que le Seigneur a été livré, que le
+monde a été racheté. «Dans l'ordre des choses, la disposition divine ne
+permet pas que rien se fasse d'une manière inutile ou superflue.» On
+peut donc dire qu'il est bon que le mal existe; c'est ce qu'ont senti
+même les philosophes païens, et Platon dit dans le Timée que rien ne se
+fait, sans une cause légitime, sans une raison préalable. Seulement ces
+causes, ces raisons sont au-dessus de nos recherches[438].
+
+[Note 438: Allusion à ce passage du Timée: «Tout ce qui naît doit de
+toute nécessité naître d'une cause; car rien ne peut sans cause prendre
+naissance.» (trad. de M. Martin, t. I, p. 83.) Mais Platon semble ici
+parler de causes productrice; et Abélard s'exprime comme s'il s'agissait
+de raison suffisante. Voyez aussi _Ab. Op., Comment._, p. 541, 543, 652,
+683.--_Introd._, p. 987, 1052, 1112, 1114, 1117, 1118.--_Theol. Chr._,
+p. 1398, 1399.]
+
+L'iniquité n'en doit pas moins être imputée à ses auteurs. Sans doute si
+elle ne pouvait être évitée sans la grâce, et si la grâce a été refusée,
+on comprend difficilement comment elle entraîne punition. On dit bien
+que, si Dieu n'a pas donné la grâce, il l'a offerte, et que c'est
+l'homme qui l'a refusée. Mais ce don lui-même ne peut être accepté sans
+une grâce divine. Supposez qu'un malade fût trop faible pour prendre un
+médicament, que diriez-vous d'un médecin qui se vanterait de lui avoir
+offert le médicament, s'il ne l'avait pas aidé à le prendre? C'est qu'il
+n'est pas vrai, à la lettre, que pour chaque bonne oeuvre une nouvelle
+grâce soit nécessaire; mais souvent, tandis que Dieu distribue sa grâce
+également, tous n'en profitent pas également, et ceux mêmes qui en ont
+reçu davantage ne sont pas ceux qui en profitent le mieux. Qu'un homme
+puissant étale ses richesses devant des pauvres et les promette en
+récompense à celui qui exécutera le mieux ses ordres, l'un sera plein
+d'ardeur, l'autre indolent et mou, et ce n'est pas le plus fort qui sera
+le plus actif. L'offre est égale, le riche n'a rien fait de plus pour
+l'un que pour l'autre, toute la différence vient de ceux mêmes à qui
+il s'adresse. Ainsi Dieu offre à tous le royaume des cieux. Pour nous
+exciter à le désirer, il n'a pas d'autre grâce à nous faire que de nous
+instruire, et il l'offre ainsi aux réprouvés mêmes, puisque la vérité
+leur est révélée comme aux élus. Mais les hommes diffèrent de courage et
+d'ardeur.
+
+«La grâce de Dieu est celle qui prévient tout élu pour qu'il commence
+à bien vouloir, et qui suit le début de la bonne volonté pour que la
+volonté même persévère; et il n'est pas nécessaire qu'à chacune des
+oeuvres nouvelles qui se succèdent, Dieu accorde une autre grâce que la
+foi même, laquelle nous persuade que nos actions peuvent nous gagner une
+si grande récompense. Car les négociants du siècle qui endurent tant de
+fatigues dans la seule espérance conçue dès l'origine d'une récompense
+terrestre, bravent tout, et, en diversifiant leurs opérations,
+ne changent point d'espérance, et cèdent à une seule et même
+impulsion[439].»
+
+[Note 439: _Comm._, p. 654.]
+
+Ainsi, d'un côté, le mal vient de celui qui le commet, c'est-à-dire
+de sa volonté, et non pas de Dieu, car alors la volonté ne serait pas
+libre. Et de l'autre côté, Dieu ne doit rien à sa créature, ou du moins
+sa justice est impénétrable, et tout ce qu'il fait est nécessairement
+bien.
+
+Il suit que le péché est tout dans l'intention. «Le Seigneur, qui sonde
+les reins et les coeurs, pèse tout, en regardant moins à ce qu'on fait
+qu'à l'esprit dans lequel on le fait.» C'est pourquoi, quand l'ignorance
+est invincible, il paraît que le péché doit être beaucoup excusé[440].
+Il suit également que l'amour pur est l'abrégé de toute la morale, ou,
+pour parler théologiquement, que la somme de tous nos mérites est dans
+l'amour de Dieu et du prochain. Resterait à savoir si, sous ce nom de
+prochain, il faut comprendre ceux qui sont en enfer, ceux qui ne sont
+pas prédestinés à la vie; si nous devons les aimer, si les saints les
+aiment. Il semble qu'on ne devrait pas les aimer, puisque ce serait
+embrasser les membres du diable. Ce n'est point là un amour raisonnable,
+pas plus raisonnable qu'il ne l'est de prier pour tous. Nous le faisons
+cependant, quoique nous sachions qu'il y a très-peu d'élus et que notre
+bonne volonté et notre prière n'auront aucun effet. C'est que la charité
+ne connaît pas de mesure, et elle nous fait passer les bornes, en nous
+inspirant de vouloir ce qui ne serait ni bon ni juste, comme le salut
+universel, et de ne pas vouloir des choses dont l'accomplissement est
+un bien, comme l'immolation des saints et l'affliction de tous ceux
+qui coopèrent avec eux dans le bien. Mais c'est encore une discussion
+renvoyée à l'Éthique[441].
+
+[Note 440: Cf. _Sic et Non_, in prol., p. 12 et 13.--_Ab. Op., Problem.
+Heloiss. Cum Ab. solut._, p. 406.]
+
+[Note 441: _Comm._ p. 630, 690, 692.--_Introd._, p. 1120, 1121. Nous ne
+voyons pas que cette discussion soit en effet dans le _Scito te ipsum_.]
+
+L'examen de toutes ces opinions épuiserait et au delà le temps qui nous
+reste. Observons seulement que parmi les plus hasardées il n'en est
+peut-être aucune qui ne se justifie jusqu'à un certain point par les
+prémisses que posaient concurremment et même un peu contradictoirement
+dans l'esprit d'Abélard, la philosophie et la foi. La liberté de l'un et
+la rigueur de l'autre se disputaient sa raison, et il semblait, dans
+son vain et opiniâtre désir de les concilier, se plaire à lutter avec
+l'insoluble. On doit remarquer combien les questions qu'il se fait sont
+hardies; il élève tranquillement, et je crois sans arrière-pensée,
+quelques-unes de ces objections de sens commun dont s'est armée
+l'incrédulité moderne, et qui, si l'on exige une solution démonstrative,
+peuvent ébranler toute croyance. Ces objections, il va très-loin, quand
+il les pose; puis, il les laisse sans réponse, ou, s'il répond, c'est
+en rentrant dans les bornes d'où il est sorti par la question même. Il
+relève les barrières qu'il vient d'abattre en les franchissant, et ne
+voit pas combien il est inutile de les relever derrière celui qui les
+a dépassées. Ses questions en particulier sur la justice de Dieu,
+sont d'une conséquence illimitée, d'une difficulté que je crois
+insurmontable; et comme il semble ne rien admettre d'insoluble, comme
+on dirait à l'entendre qu'il doit y avoir réponse à tout, il autorise à
+comparer les solutions aux problèmes, à remarquer la disproportion
+des unes aux autres, à concevoir les doutes mêmes qu'il ne paraît pas
+ressentir et qu'il a voulu dissiper. Tel est, au point de vue de la
+théologie, le vrai danger de ses doctrines; telle en est l'hétérodoxie
+involontaire, et voilà pourquoi, bien qu'il ait entendu vivre et mourir
+chrétien, la philosophie le revendique et la religion ne le réclame pas.
+
+Une seule idée fixera ici notre attention. C'est celle qui fonde sa
+théorie de la rédemption; la théodicée d'Abélard nous apparaîtra sous un
+jour nouveau, et nous verrons comment une hypothèse spéculative sur
+la Trinité peut altérer le dogme du salut et renouveler la morale
+religieuse elle-même.
+
+«Je me rappelle, dit Geoffroi d'Auxerre[442], avoir eu un maître qui
+retranchait tout le prix de la rédemption.... Le Christ, en effet, dans
+sa passion, a proposé trois choses aux yeux des hommes, l'exemple de la
+vertu, l'excitation à l'amour (_amoris incentivum_), le sacrement de
+la rédemption. Si l'on élimine le dernier, comme le voulait le maître
+Pierre, tout le reste ne pourra servir de rien; car ainsi qu'il est dit:
+«Vous dévorerez la tête de l'agneau avec ses pieds» (Exod. XII, 9), le
+maître Pierre, en supprimant la tête, dévorait tout aussitôt les pieds
+et les entrailles.»
+
+[Note 442: Ces paroles sont extraites, suivant la _Bibliothèque de
+Citeaux_ (t, IV. p. 261), d'un sermon sur la Résurrection de J.-C. par
+Geoffroi, quatrième abbé de Clairvaux, et elles ont probablement servi
+à lui faire attribuer la dissertation de l'abbé anonyme contre Abélard
+(_id._, p. 239). Elles se retrouvent sous le même nom dans une chronique
+du Recueil des Historiens français (Alberic., _Chronic._, t. XIII, p.
+700).]
+
+La doctrine de la rédemption, en effet, telle que la professe le commun
+des fidèles, repose sur cette idée, qu'avant la venue du Christ,
+l'homme, engagé dans les liens du péché, était séparé du salut par un
+obstacle invincible, non-seulement par ses propres fautes, mais par une
+corruption radicale et permanente de sa nature, et que ne pouvaient
+détruire ses efforts les plus héroïques, ses sacrifices les plus
+méritoires, la fidélité la plus scrupuleuse soit aux prescriptions de la
+loi naturelle, soit aux commandements de la loi juive. Or, ce quelque
+chose d'humainement inexpiable, la vie et la mort du Fils de Dieu l'ont
+expié. Cette rançon de l'homme insolvable, le Fils de Dieu l'a payée. Il
+a ainsi libéré, racheté, _redimé_ l'homme; voilà la _rédemption_. Elle
+n'a pas donné le salut, elle en a fait cesser l'impossibilité. L'homme
+était esclave, maintenant il est libre, mais libre seulement; il n'est
+pas sauvé, il a les moyens de se sauver. Donc, celui qui naît, et qui
+n'a rien fait ni pu rien faire pour se sauver ou se perdre, l'enfant au
+berceau, pourvu cependant que par un signe visible le bienfait de la
+rédemption lui soit appliqué, est sauvé; car, n'ayant d'autre souillure
+que la tache originelle, il est de la justice ou au moins de la bonté de
+Dieu de le sauver, dès qu'elle est effacée et qu'il n'a pu en contracter
+une nouvelle. Après la naissance, après le baptême, le salut est
+possible, mais comme il a été rendu possible par l'expiation seule
+de Jésus-Christ, le bienfait n'en peut être accordé qu'à ceux qui
+reconnaissent qu'ils le doivent, non à eux-mêmes, mais à Jésus-Christ,
+non à leurs mérites, mais à ses mérites, et qui observent, non-seulement
+les préceptes de la loi naturelle ou les règles de la loi juive restées
+en vigueur, mais les devoirs nouveaux qui résultent pour l'homme de la
+venue du Messie, c'est-à-dire les commandements que Dieu nous a faits en
+prenant la vie et la parole au milieu de nous.
+
+Mais cette étrange et mystérieuse impossibilité du salut avant
+l'incarnation, quelle en était la cause? ou, en d'autres termes, de quoi
+la rédemption nous a-t-elle rachetés? Cette question est d'un intérêt
+plus pressant encore que celles qui touchent la Trinité. La Trinité est
+un sujet si difficile, elle est tellement inconcevable et inexprimable,
+que, pourvu qu'on adhère fortement à la lettre et à l'esprit du Symbole,
+une pensée trop subtile, une locution inexacte ou exagérée, peut
+paraître sans conséquence. Mais la matière de la rédemption, quoique
+obscure, semble plus accessible; et toute erreur qui la concerne,
+intéresse le sort de l'humanité et les rapports de Dieu à l'homme. Nous
+concevons donc l'attention sévère que montre ici saint Bernard. Il a
+raison de dire, quand il y arrive: «Laissons les bagatelles et venons
+à des choses plus sérieuses, _Noenias... praetereo, venio ad
+graviora_[443].»
+
+[Note 443: _Ab. Op._, p. 284-288.]
+
+ «Abordant le mystère de notre rédemption, continue-t-il, scrutateur
+ téméraire de la majesté divine, il dit dès le début de sa discussion
+ qu'il y a une opinion de tous les docteurs ecclésiastiques sur
+ ce sujet; il l'expose, la dédaigne et se vante d'en avoir une
+ meilleure, ne craignant pas, contre le précepte du sage, de
+ transgresser les limites antiques que nos pères ont posées[444].
+ (J'omets ici un résumé de la doctrine d'Abélard.) Qu'y a-t-il dans
+ ses paroles de plus intolérable, le blasphème ou l'arrogance? Qu'y
+ a-t-il de plus damnable, la témérité ou l'impiété? Est-ce qu'il ne
+ serait pas plus juste de briser avec des bâtons la bouche qui parle
+ ainsi que de la réfuter avec des raisons? Ne provoque-t-il pas
+ contre lui-même les mains de tous, celui qui lève les mains contre
+ tous? Tous, dit-il, pensent ainsi, mais moi, non. Et qui donc, toi?
+ Qu'apportes-tu de meilleur? Que trouves-tu de plus subtil? De quel
+ secret ton orgueil aurait-il reçu la révélation, secret qui aurait
+ été inconnu aux saints, qui aurait échappé aux sages? Cet homme
+ apparemment va nous apporter les eaux dérobées et les pains cachés.
+ Dis pourtant, dis ce qu'il te semble, à toi et à nul autre: est-ce
+ que le Fils de Dieu n'a pas revêtu l'humanité pour délivrer l'homme?
+ Personne absolument ne pense le contraire, toi excepté; c'est à toi
+ de répondre de ce que tu en penses, car tu n'as reçu ta leçon ni du
+ sage, ni du prophète, ni de l'apôtre, ni enfin du Seigneur lui-même.
+ Le maître des Gentils a reçu du Seigneur ce qu'il nous a transmis.
+ Le maître de tous avoue que sa doctrine n'est pas à lui, car,
+ dit-il, je ne parle pas d'après moi-même; mais toi, tu nous donnes
+ du tien et ce que tu n'as reçu de personne. Celui qui ment donne
+ du sien: que ce qui vient de toi reste à toi. Moi j'écoute les
+ prophètes et les apôtres, j'obéis à l'Évangile, mais non à
+ l'Évangile selon Pierre; toi, tu nous établis un nouvel Évangile:
+ l'Église n'admet pas un cinquième évangéliste. Qu'est-ce que la loi,
+ les prophètes, les apôtres, les hommes apostoliques nous prêchent,
+ si ce n'est ce que tu es seul à nier, savoir, Dieu fait homme pour
+ délivrer l'homme? Et si un ange du ciel venait nous prêcher un autre
+ Évangile, qu'il soit anathème. Le Seigneur a dit: Je te sauverai et
+ te délivrerai, ne crains pas. (Sophon., III, 46.) Tu demandes de
+ quelle puissance; tu ne voudrais pas que ce fût de celle du diable,
+ ni moi, je l'avoue, mais ce n'est ni ta volonté ni la mienne qui
+ peuvent l'empocher.... Ceux-là le savent et le disent qui ont été
+ rachetés par le Seigneur, ceux qu'il a rachetés de la main de
+ l'ennemi; tu ne le nierais pas, si tu n'étais toi-même sous la main
+ de l'ennemi; tu ne peux rendre grâce avec les rachetés, toi qui n'es
+ pas racheté. Celui qui les a rachetés les a réunis de toutes les
+ contrées; l'ennemi était unique, les contrées nombreuses. Quel est
+ ce rédempteur si puissant, qui commande non à une seule contrée,
+ mais à toutes? Quel autre, je pense, que celui dont un autre
+ prophète a dit qu'il absorbe les fleuves et ne s'étonne pas? Les
+ fleuves, c'est le genre humain. (Job, XL, 48.) Mais au lieu des
+ prophètes, citons les apôtres: «Afin que Dieu,» dit saint Paul,
+ «leur donne la pénitence pour connaître la vérité, de sorte
+ qu'ils s'échappent des lacs du diable, qui les tient captifs à sa
+ discrétion[445]....» Ce n'est pas de la puissance en elle-même, mais
+ de la volonté que se peut dire la justice ou l'injustice; donc le
+ diable avait un certain droit sur l'homme, acquis non légitimement,
+ criminellement usurpé, et cependant justement permis. Ainsi l'homme
+ était tenu justement captif, de telle sorte pourtant que la justice
+ n'était ni dans l'homme ni dans le diable, mais en Dieu. Justement
+ asservi, l'homme a été miséricordieusement délivré.... Que pouvait
+ faire de lui-même pour recouvrer la justice une fois perdue l'homme
+ esclave du péché, aux fers du diable? Il a été attribué une justice
+ qui venait d'un autre à celui qui n'en avait point à lui, et la
+ voici: le prince du monde est venu, et il n'a rien trouvé dans
+ le Sauveur[446], et comme il n'en a pas moins mis la main sur
+ l'innocent, il a rendu ceux qu'il tenait très-justement, quand celui
+ qui ne doit rien à la mort, en acceptant une mort injuste, eut sauvé
+ celui qui était justement soumis à la dette de la mort et à la
+ domination du diable. Par quelle justice tout cela aurait-il été
+ exigé d'un second homme? Un homme a dû, un homme a payé; car si un
+ seul est mort pour tous, tous sont morts en un seul, afin que la
+ satisfaction d'un seul fût imputée à tous, de même qu'un seul avait
+ porté le péché de tous.... Le Christ est la tête et le corps; la
+ tête a satisfait pour les membres, le Christ pour les entrailles....
+ Si l'on me dit: Ton père t'a engagé, je répondrai: Mais mon frère
+ m'a racheté. Pourquoi la justice ne viendrait-elle pas d'un autre,
+ quand d'un autre est venu le crime?... Que la justice, me dit-on,
+ soit à celui de qui elle vient, qu'est-ce pour toi?--Mais que la
+ faute aussi soit à celui de qui elle vient, qu'est-ce pour moi?...
+ Comme tous sont morts dans Adam, tous seront vivifiés dans le
+ Christ.... Si j'appartiens à l'un par la chair, j'appartiens à
+ l'autre par la foi.... Suivant cet homme de perdition, le Seigneur
+ n'aurait tant fait et tant souffert que pour donner à l'homme la
+ leçon et l'exemple de la vie et de la mort et pour poser en mourant
+ la borne de la charité; ainsi il aurait enseigné la justice et ne
+ l'aurait pas donnée! Il aurait montré la charité et ne l'aurait pas
+ inspirée!»
+
+[Note 444: Je ne vois point qu'Abélard dise que les docteurs soient
+unanimes touchant la domination du diable sur l'homme avant la passion.
+Il se sert même d'une expression qui ne relève pas beaucoup l'importance
+de l'opinion qu'il combat: «Et quod dicitur, etc.» «Et quant à ce qu'on
+dit que nous avons été rachetés de la puissance du diable, etc.» S'il a
+dit en effet on commençant que c'est l'avis de tous les docteurs depuis
+les apôtres, «omnes doctores nostri post apostolos conveniunt,» ce début
+de la discussion doit se trouver dans quelque autre ouvrage. Ici, en
+effet, saint Bernard dit qu'il examine ce qu'il a lu dans un certain
+«Livre de sentences de lui (in libro quodam sententiarum ipsius) et
+dans une exposition de l'Épitre aux Romains.» Dans l'Épitome que nous
+penchons à regarder comme l'ouvrage appellé «Livre des Sentences.» Il y
+a seulement: «Quidam dicunt quod a potestate diaboli redemti sumus.»
+(c. XXIII, p. 63.) Peut-être les expressions cités par saint Bernard se
+trouvaient-elles dans la portion de l'Introduction qui se rapporte à ce
+chapitre de l'Épitome et que le temps nous a ravie. L'Introduction a
+été quelquefois désignée par ce titre commun au moyen âge de «Liber
+Sententiarum.» (_Hist. Litt._, t. XII, p. 137.)]
+
+[Note 445: II Tim, ii, 25 et 26. Saint Bernard ajoute ici d'autres
+citations très-fortes.--Cf. Jean, xii, 31; xix, 11.--Luc, xi, 15 et 21;
+xxii, 53.--Coloss. I, 13.]
+
+[Note 446: Allusion aux paroles de Pilate et à toutes ses oeuvres qui
+dans tout ce passage sont attribuées au démon dont il était _un membre_,
+c'est-à-dire un instrument. Luc, xxiii. 4.--Jean, xviii, 38.]
+
+Ici saint Bernard accuse celui qu'il appelle _un docteur incomparable_,
+d'avoir rendu si ouvert et si uni le grand et imposant mystère, qu'il
+est accessible à tous, à l'impur, à l'incirconcis; tout est facile; le
+saint a été donné aux chiens, les perles aux pourceaux. Mais il n'en
+peut être ainsi; il y a eu manifestation dans la chair, justification
+par l'esprit; l'homme animal ne peut pénétrer si aisément ce qui
+appartient à l'esprit de Dieu. Les dons du Seigneur sont cachés,
+l'Évangile est voilé. (II Cor., iv, 3.)
+
+On demande comment, puisque le Christ n'a délivré que les élus, il se
+pouvait que, soit dans le siècle, soit dans l'avenir, ils fussent plus
+qu'aujourd'hui au pouvoir du démon. C'est parce qu'il les possédait
+_captifs à sa volonté_, dit l'apôtre, qu'un libérateur a été nécessaire.
+Le pauvre qui reposait dans le sein d'Abraham, Abraham lui-même et
+les autres élus, le démon ne les tourmentait pas; mais il les aurait
+possédés, s'ils n'avaient dû être délivrés par la foi. «Le sang de
+Jésus-Christ, même avant sa mort, tombait en rosée sur Lazare, et
+l'empêchait de sentir les flammes.» Si l'on objecte que Dieu pouvait
+tout anéantir d'une parole, sans qu'il fût besoin de l'incarnation ni de
+la passion, il faut répondre que cette nécessité vint de nous qui étions
+assis dans les ténèbres. «C'était un besoin de nous, de Dieu, des anges;
+de nous, pour que le joug de notre captivité nous fût enlevé; de Dieu,
+pour que le dessein de sa volonté fût rempli; des anges, pour que leur
+nombre fût complété.... Qui nie que le Tout-Puissant eût sous la main
+bien d'autres moyens de libération? Pourquoi, dis-tu, faire par le sang
+ce qu'il pouvait faire par la parole? Interrogez-le lui-même. Il m'est
+permis de savoir que cela est ainsi, non pourquoi cela est ainsi....
+Mais tout cela lui paraît folie; il ne peut retenir ses rires;
+entendez-vous ses éclats?» Il ne comprend pas comment le crime plus
+grand de la mort de Jésus a pu calmer le courroux excité par la faute
+moins grave de notre premier père; comme si, dans un seul et même fait,
+l'iniquité des coupables n'avait pu déplaire, pendant que la piété de la
+victime plaisait à Dieu! Ce n'est pas la mort qui a plu à Dieu, mais le
+dévouement de celui qui a voulu mourir. Cette mort, précieuse expiation
+du péché, ne pouvait s'accomplir sans un péché. Ainsi, Dieu, usant bien,
+sans s'y plaire, de la malice humaine, a condamné la mort par la mort,
+et le péché par le péché. Que signifie, en effet, cette leçon de charité
+qu'on prétend que Dieu nous a donnés? «Que sert qu'il nous ait instruits
+(_instituit_), s'il ne nous a pas régénérés (_restituit_)? Notre
+instruction n'est-elle pas vaine, sans une préalable destruction, celle
+du corps du péché qui est en nous?... Si le Christ ne nous a servis
+qu'en nous montrant les vertus, il ne reste plus qu'à dire: Adam ne
+nous a nui qu'en nous montrant le péché.» Mais, à moins de donner dans
+l'hérésie de Pélage, nous «professons que le péché d'Adam nous a été
+transmis, non par instruction, mais par génération, et avec le péché, la
+mort. Il faut donc que nous confessions que le Christ nous a restitué la
+justice, non par instruction, mais par régénération, et avec la justice,
+la vie.» Accordons que la venue du Christ puisse servir à ceux qui
+savent régler leur vie sur la sienne et répondre par leur amour au sien.
+De quoi servira-t-elle aux petits enfants? «Comment s'élèveront-ils
+à l'amour de Dieu, ceux qui ne savent pas encore aimer leurs mères?»
+Faut-il dire qu'ils n'ont pas besoin de régénération, la génération
+d'Adam ne leur ayant fait aucun mal? Celui qui pense ainsi s'égare avec
+Pélage. En définitive, de quelque façon qu'on l'interprète, la doctrine
+en question est hostile _au sacrement du salut de l'homme_, elle
+anéantit le mystère. Elle place le salut, non dans la vertu de la croix,
+non dans le prix du sang; mais dans les progrès de notre conversion.
+Elle est condamnée par ces mots mêmes: «A Dieu ne plaise que je me
+glorifie en autre chose qu'en la croix de notre Seigneur Jésus-Christ
+(Galat., vi, 14)!» Retrancher de la rédemption le sacrement, le mystère,
+la miraculeuse efficace, pour n'en laisser subsister que l'exemple
+d'humilité et de charité, c'est «peindre sur le vide[447].»
+
+[Note 447: _Ab. Op._, p. 288-295.]
+
+Il y a plus d'éloquence peut-être que de méthode dans cette réfutation,
+essayons d'être plus précis. L'Église catholique croit et professe
+qu'Adam, par son péché, a non-seulement encouru la colère de Dieu, la
+mort, la captivité sous l'empire du démon, mais qu'il a dégradé la
+nature humaine et transmis les effets de ce péché et ce péché même
+à tous ses descendants, en sorte que ce péché est devenu propre et
+personnel à tous; c'est là le péché originel[448]. Les effets et la
+peine du péché originel sont: 1° la privation de la grâce sanctifiante
+et du droit au bonheur éternel; 2° le dérèglement de la concupiscence,
+ou l'inclination au mal; 3° l'assujettissement aux souffrances et à la
+mort.
+
+[Note 448: _Concil. Trident._, sess. v, can. 2, 3 et 6.]
+
+Toutes ces blessures, dont Adam était exempt au moment de son péché,
+et que nous avons reçues avec lui et en lui, comme ce n'est pas notre
+propre péché qui nous les a faites, il est naturel et conséquent que ce
+ne soit pas notre propre mérite qui puisse les guérir. Puisqu'en Adam et
+par Adam ce n'est pas sa personnalité seule, mais la nature humaine qui
+a été dégradée, puisqu'il nous l'a dès lors transmise, non plus telle
+qu'il l'avait reçue, mais telle qu'il l'avait faite, la logique veut
+que cette nature reste telle, indépendamment de nos efforts et de notre
+volonté, et qu'elle demeure indéfiniment en état de péché originel, si
+un secours extérieur et surhumain, si une révolution extraordinaire et
+miraculeuse ne vient la changer et la restaurer.
+
+Si l'on demande pourquoi cela était ainsi, on pose une question en
+dehors de la foi et au-dessus de la raison. La volonté de Dieu doit être
+acceptée comme une raison, dit saint Anselme, car elle est toujours
+raisonnable[449].
+
+[Note 449: _Cur Deus homo_? t. I, c. vi, vii, viii.]
+
+Il fallait donc un secours et une révolution; or, la première
+dégradation ayant été consommée par un homme unique, comparable à nul
+autre, c'était une raisonnable analogie qu'elle fût effacée par un homme
+également unique, extraordinaire, investi d'une puissance miraculeuse
+ou supérieure au pouvoir de l'homme, et qui fût à lui seul capable de
+sauver toute la race qu'à lui seul Adam avait perdue.
+
+C'est ainsi que par la doctrine du péché originel on arrive à la
+nécessité d'un médiateur; ce médiateur a existé; il devait être homme,
+il a été homme; il devait être unique, extraordinaire, miraculeusement
+puissant, il a été tout cela, et à un degré infini. Il a été plus
+qu'Adam, au-dessus d'Adam, de toute la distance qui sépare la divinité
+de l'humanité, il a été Dieu. Ce médiateur, homme et Dieu, le fils de
+l'homme et le fils de Dieu, c'est Jésus-Christ. Le médiateur a donc
+réparé les pertes de la nature humaine. L'homme avait en quelque sorte
+passé sous la puissance du mal; l'homme naissait pécheur, non, pas
+seulement, entendons-nous bien, capable de pécher, il l'est encore, mais
+pécheur, c'est-à-dire dans l'état de péché. Or, si l'on dit que l'homme
+était dans les liens du péché, on dira que la venue du médiateur a été
+la rémission des péchés; si l'homme avait mérité la colère ou
+offensé Dieu, le médiateur a été le réconciliateur ou la victime de
+propitiation; si l'homme était souillé, le médiateur est l'agneau sans
+tache qui efface les péchés du monde; si l'homme était mort, mort par le
+péché, le médiateur est la vie; si l'homme était esclave du péché, le
+médiateur l'a délivré; si l'homme était vendu au péché, le médiateur
+l'a racheté. Et en effet tout cela a été dit, et Jésus-Christ est le
+médiateur, le réparateur, la vie, la victime, l'agneau, le libérateur,
+le rédempteur[450].
+
+[Note 450: Ephes. ii, 3.--Johan. viii, 34.--Rom. vii, 14.--II Tim, ii,
+20.--Rom. iii, 25.--Johan. I ep. ii, 2.--Rom. vi, 18.--II Cor. v, 15.--I
+Tim. ii, 6.--Tit. ii, 14.--Galat. iii. 13.--I Cor. vi, 20.--1 Petr. i,
+18, 19.--Hebr. ix, 11.--Apocal. v, 9.--Ephes. i, 7.]
+
+Maintenant! si à ses mots: le mal, le péché, la mort, on veut substituer
+cette personnification du mal, de la mort et du péché, que la théologie
+produit ou retire à volonté, et appeler tout cela le diable ou le démon,
+on est libre de le faire, d'abord parce que la croyance chrétienne
+permet de rapporter au démon, comme à sa cause, tout ce mal qui ailleurs
+est présenté d'une manière plus abstraite, comme la corruption de la
+chair on le dérèglement de la concupiscence; en second lieu, parce que
+le péché d'Adam, source funeste du péché originel, est formellement
+présenté comme une victoire du tentateur; enfin parce que les termes
+mêmes de l'Écriture se prêtent littéralement à cette traduction. On y
+voit _l'homme tenu captif à la volonté du diable_; Jésus-Christ dit
+qu'il est venu pour _le vaincre_, qu'il meurt pour _chasser le prince du
+monde_. Saint Paul dit que Jésus-Christ a _désarmé les principautés et
+les puissances; que par sa mort il a détruit celui qui était le prince
+de la mort, c'est-à-dire le diable_[451]. Si donc il plaît de dire que
+l'homme, en étant esclave du mal et vendu au péché, était sous l'empire
+du démon, il n'y a rien là que de chrétien, c'est le langage régulier de
+la foi.
+
+[Note 451: II Tim. ii, 20.--Luc. xi, 21.--Johan. xii, 31.--Coloss. ii,
+15.--Hebr. ii, 14.]
+
+Telle elle était au temps d'Abélard comme au nôtre, quoique les
+objections qu'il élève eussent été plus d'une fois produites[452]. Les
+pélagiens ont des premiers pris la rédemption dans un sens métaphorique,
+et soutenu que Jésus-Christ ne nous a rachetés du mal, c'est-à-dire
+sauvés de la damnation, que par ses leçons, son exemple, ses bienfaits
+et sa miséricorde; mais aussi ils niaient le péché originel, du moins
+en niaient-ils la propagation dans tous les hommes, et c'était une
+conséquence naturelle de ne plus attribuer à la rédemption qu'une vertu
+morale. Mais comme Abélard croit au péché originel, il est plus réservé
+et moins conséquent que Pélage. Lui qui reconnaît le mal, d'où vient
+qu'il affaiblit le remède? En effet, tout en opposant les notions de
+commune justice au péché originel, il l'admet et même le justifie, si
+c'est le justifier que de citer dans l'Ancien et le Nouveau Testament
+d'autres exemples d'une contradiction apparente entre la conduite divine
+et la justice humaine, et que de déclarer d'une manière absolue que le
+créateur ne doit rien à sa créature, et qu'après tout les notions du
+bien et du mal résultent pour nous de sa volonté. Remarquez la situation
+contradictoire de ce demi-rationalisme. Quel est le premier argument?
+C'est que si le péché originel paraît injuste, il y a bien d'autres
+injustices dans la Bible; il en faudrait inférer que les récits de la
+Bible doivent être enveloppés dans les mêmes doutes, mais ces récits,
+conçus en termes directs, sont couverts par l'autorité inattaquable de
+la lettre. Tous ces doutes, au contraire, le second argument devrait les
+faire tomber. S'il ne faut pas, en effet, appliquer à la question du
+péché originel les notions de commune justice, pourquoi réclamer contre
+ce qui semble inique ou cruel dans l'asservissement de l'homme au diable
+à raison d'une faute dont le diable est l'auteur primitif, dans l'empire
+du séducteur sur le séduit, dans le courroux céleste désarmé par le sang
+innocent, dans le crime d'Adam lavé par un nouvel et plus grand crime?
+Ces objections et d'autres semblables supposent que la justice, la
+bonté, la raison humaine sont compétentes pour juger ce qui est juste,
+bon, raisonnable en Dieu. Il y a donc contradiction frappante à se
+placer dans cette hypothèse pour attaquer la rédemption, et à en sortir
+pour défendre le péché originel.
+
+[Note 452: S. Thom. _Summ_., pars iii, qu. xlviii et l, Voyez aussi
+P. Lombard (_Sentent_., t. III, dist, xix). Mais celui-ci incline
+visiblement vers la théorie de la rédemption suivant Abélard.]
+
+On ne peut nier le péché originel sans cesser en quelque sorte d'être
+chrétien. Abélard reconnaît le péché originel. Mais il aperçoit dans
+saint Paul cette doctrine qui creuse un abîme entre le règne de la
+crainte et celui de l'amour, entre l'ancienne et la nouvelle loi, et qui
+semble donner à la foi en Jésus-Christ, à l'amour de l'homme pour le
+Dieu qui l'a tant aimé, la plus grande part dans le salut. Par là les
+conditions du salut deviennent toutes spirituelles et morales; elles
+rentrent dans le coeur de l'homme, et dépouillent presque tout caractère
+d'un miracle extérieur et en quelque sorte matériel. Cette manière de
+concevoir le principal rapport de l'homme avec Dieu est assurément plus
+philosophique. Abélard s'en empare, et faisant de ce qui est une des
+idées composantes du christianisme, une idée principale, d'une idée
+principale une idée exclusive, il l'agrandit, il l'exagère, et comme
+en elle-même elle est conforme à la lettre ainsi qu'à l'esprit de la
+religion, il l'érige sans scrupule en système et s'applaudit d'avoir
+donné une théorie rationnelle du christianisme, en ramenant la
+rédemption à une grande et divine manifestation de la loi morale sur
+la terre. En effet, Dieu est puissance, sagesse, bonté. Telle est la
+Trinité. Ce n'est pas seulement l'Écriture qui nous l'apprend, c'est la
+raison. La Trinité est une tradition chrétienne et philosophique. De là
+des devoirs pour le philosophe et pour le chrétien, devoirs révélés à
+l'un sous la forme de la loi naturelle, à l'autre sous celle de la
+loi évangélique, qui n'est que la réforme de la première. Or,
+l'accomplissement de la loi est la condition du salut. Les philosophes
+ont donc pu se sauver, comme tous ceux qui ont eu la foi dans la
+Trinité, et qui ont accompli la loi pour obéir et pour plaire à Dieu,
+dans la mesure de leur science et de leurs lumières. Ainsi, même avant
+la venue du Christ, quelques-uns ont pu être sauvés. L'Écriture le
+dit d'Abraham; la tradition et les Pères le disent d'autres encore.
+Cependant le péché originel subsistait. Par une dispensation insondable
+de la justice divine, l'homme était tenu d'une dette de damnation
+contractée par le péché d'Adam. C'est-à-dire que l'état de dégradation,
+d'impuissance, d'ignorance, engendré par le péché originel, était
+invincible en général aux forces de la raison et de la conscience
+humaine. Tout, dans l'homme, intelligence et amour, lumières et vertus,
+tout était faible, obscur: l'humanité était condamnée.
+
+Un tel état n'était pas digne de la céleste bonté. Dieu fit miséricorde
+au genre humain, et dans sa charité ineffable, il lui envoya son fils,
+pour le racheter de l'esclavage de la chair et du péché, pour le
+purifier, pour le délivrer, c'est-à-dire pour lui donner le secours
+indispensable et merveilleux sans lequel l'humanité ne serait jamais
+sortie de son état d'abaissement, de corruption et de misère.
+
+L'homme ne peut rien pour son salut sans la grâce, c'est-à-dire sans
+l'inspiration, c'est-à-dire sans le secours divin, en un mot, si Dieu ne
+l'aide à croire et à aimer. L'incarnation du Fils de Dieu a été la
+plus grande grâce que Dieu ait faite à l'homme. Elle a eu pour objet
+principal de l'instruire, et de l'instruire par la voix divine
+elle-même. Ainsi, Dieu a passé sur la terre pour lui enseigner une loi
+plus parfaite d'une manière plus précise et plus puissante. Il lui a
+enseigné surtout le précepte de l'amour, et, chose admirable, il l'a
+fait en lui donnant de l'amour le plus pathétique exemple, en le
+lui inspirant par le plus saisissant des bienfaits. Voilà comme la
+rédemption a donné à l'homme des lumières, des idées, des forces
+nouvelles. Voilà comme elle a vaincu le mal, lavé le péché originel,
+affranchi l'esprit. Voilà la révolution miraculeuse qu'elle a opérée,
+par des signes visibles sans doute, par des manifestations matérielles,
+mais dans le coeur de l'homme. C'est le plus grand, le plus irrésistible
+don de la grâce que Dieu ait fait aux hommes, et par là, renouvelant le
+principe même du devoir, de la vertu, de la religion, il a inauguré au
+ciel et sur la terre le règne de la charité.
+
+Tel est le christianisme d'Abélard. On peut voir qu'en conservant
+les faits positifs qui sont comme le matériel de la religion, il en
+simplifie en quelque sorte le miracle invisible; il replace, autant
+qu'il le peut, dans l'ordre moral les phénomènes constitutifs de la
+révolution chrétienne, et lui donne un caractère plus exclusivement
+spirituel que celui qui lui est assigné par la tradition de l'Église.
+
+Tout cela est une conséquence de sa doctrine de la Trinité. La nature de
+Dieu, telle qu'il l'a conçue, conduit nécessairement à ses idées sur
+le salut. Sa Trinité est éminemment une Trinité morale, dont l'action
+s'exerce principalement sur l'intelligence humaine soit par cette
+révélation sensible qui parle, dans la création, soit par cette
+révélation intérieure qui semble sortir du sein de la raison même. La
+connaissance de Dieu engendre l'amour comme la lumière amène la chaleur
+avec elle, et les grandes oeuvres de la Providence ne peuvent avoir pour
+objet que d'accroître et la connaissance et l'amour. De là le judaïsme,
+la philosophie, le christianisme.
+
+Ce système est beau, et pour qu'il fût plus conséquent, il faudrait en
+faire disparaître ce qui reste de mystérieux dans le péché originel. Au
+fond, le péché originel pour Abélard est plutôt un état d'ignorance
+et d'impuissance qu'une corruption effective, qu'une modification
+substantielle de l'humanité; pour lui, le péché originel, s'il osait
+éclaircir sa pensée, ne serait qu'un état moral qu'améliorent, également
+par un effet moral, la prédication et le martyre du Christ. Bien souvent
+sans doute, même chez les chrétiens les plus orthodoxes, une semblable
+croyance revient à leur insu et prévaut sur la croyance au miraculeux;
+mais ce système n'explique pas comment un état moral de toute une race a
+pu être le résultat d'une transgression unique, d'une faute particulière
+d'un seul homme, et comment l'imputabilité de cette faute a été
+transmise par génération aux descendants de cet homme. Abélard a fait
+ce que fait tout philosophe chrétien qui ne veut cesser ni d'être
+philosophe ni d'être chrétien. Il y a dans le christianisme deux sortes
+de miracles, ou de faits de l'ordre surnaturel. Les premiers sont ces
+miracles matériels qui frappent surtout les imaginations et contre
+lesquels s'élève facilement l'incrédulité vulgaire: la pêche
+miraculeuse, l'eau changée en vin, la pierre en pain, Lazare ressuscité,
+la vue rendue aux aveugles, enfin et surtout la résurrection de
+Notre-Seigneur. Cependant il y a des choses plus hautes et plus
+embarrassantes dans le christianisme, il y a des miracles invisibles, un
+merveilleux de l'ordre moral dont la raison doit s'inquiéter davantage.
+
+Tel est le péché originel; telles la damnation, la rédemption, la grâce;
+toutes ces choses, entendues au sens orthodoxe, ne sont pas des noms
+métaphoriques donnés à de purs phénomènes moraux. Ce sont des réalités
+indéfinissables, je le sais, mais positives, effectives, si ce n'est
+substantielles et matérielles; ce sont au moins des faits subsistants,
+et non de simples manières de considérer et de représenter la nature
+humaine dans ses rapports avec l'éternelle vérité et l'éternelle
+justice. Or, c'est vers ce dernier point de vue que tout esprit
+philosophique doit nécessairement être entraîné. C'est même la pente
+actuelle de l'intelligence humaine, et quand le chrétien se laisse
+aller, c'est ainsi, c'est sous forme d'abstractions, qu'il se figure
+et traduit tous les phénomènes du monde dogmatique. Tout esprit
+philosophique, d'ailleurs bienveillant et religieux, tend vers une sorte
+de naturalisme évangélique, vers une interprétation toute rationnelle
+des faits révélés, même avec une foi absolue dans ces faits. Il lui
+en coûte beaucoup moins d'admettre les miracles proprement dits,
+c'est-à-dire les dérogations aux lois ordinaires de la nature physique,
+s'il peut faire disparaître les miracles purement intelligibles,
+c'est-à-dire les dérogations aux données de la nature morale; les
+premiers ne seront plus à ses yeux que des moyens dont s'est servie la
+Providence, daignant condescendre aux faiblesses de l'imagination de
+l'homme, pour éclairer sa raison, épurer sa conscience, toucher son
+coeur. C'est dans toute la force de l'expression, _la raison qui s'est
+faite chair_, [Grec: o logos sarx egeneto].
+
+Abélard suit cette tendance, il est sur cette pente; qu'il continue
+de la suivre, qu'il descende encore, et il sera Socin, il sera Locke,
+Rousseau, Kant, Strauss; mais il parle et il écrit au XIIe siècle.
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+DE LA MORALE D'ABÉLARD.--_Ethica seu Scito te ipsum_.
+
+Les questions agitées dans le Commentaire sur saint Paul sont comme une
+transition de la théodicée à la morale. Quelques-unes sont déjà de la
+morale. Nous trouvons la morale même dans un ouvrage d'Abélard, qui
+n'est pas le moins célèbre; c'est l'_Éthique_, ou _le Connais-toi
+toi-même_[453].
+
+[Note 453: Voyez le _Thesaurus anectdotorum novissimus_, de Bernard Pez,
+bénédictin et bibliothécaire de l'abbaye de Moelk (1721). L'ouvrage
+intitulé _Petri Abelardi Ethica seu liber dictus: Scito te ispum_, se
+trouve dans le t. III, part. II, p. 626. Il n'a été imprimé que cette
+fois.]
+
+Les moeurs, dit-il, sont les vices ou les vertus de l'âme qui nous
+rendent enclins aux bonnes ou aux mauvaises actions. Les défauts ou
+vices sont contraires aux vertus, comme la lâcheté à la fermeté,
+l'injustice à la justice. L'âme a des défauts et de bonnes qualités
+qui n'ont nul rapport aux moeurs, comme la lenteur ou la promptitude
+d'esprit, le manque de mémoire ou la mémoire; mais les défauts appelés
+vices sont ceux qui portent la volonté à quelque chose qu'il ne convient
+pas de faire.
+
+Ni le vice, ni l'action mauvaise n'est le péché. On est colère, sans
+être en colère; et une inclination vicieuse n'est qu'une raison de plus
+de se combattre soi-même; car la victoire du vice sur notre âme est plus
+honteuse que celle des hommes, qui ne peuvent vaincre que notre corps.
+Par le vice, nous sommes ainsi inclinés a consentir à ce qui ne convient
+pas; c'est ce consentement qui est le péché, étant un mépris de Dieu,
+une offense à Dieu. Mépriser Dieu, c'est ne pas faire ou ne pas omettre,
+à cause de lui, ce que nous croyons qu'on doit faire on omettre à cause
+de lui. En définissant le péché négativement, en disant _omettre_ ou _ne
+pas faire_, on montre que la substance du péché n'existe pas. «Car elle
+est dans le nom plutôt que dans l'être; c'est comme si, pour définir
+les ténèbres, nous disions l'absence de lumière, là où la lumière a eu
+l'être[454].»
+
+[Note 454: _Ethic_., c. t. II, III, p. 627-630. C'est la doctrine reçue,
+que le mal n'est qu'une privation. «Mali nulla natura est, dit saint
+Augustin, amissio boni mali nomen accepit.» _De Civ. Del_, XI, IX.]
+
+N'objectez pas que le péché, étant dans la mauvaise volonté, est quelque
+chose de positif, _est dans l'être_ comme elle. D'abord nous péchons
+quelquefois sans mauvaise volonté. Un maître cruel me poursuit une épée
+nue à la main; après avoir fui longtemps, et contraint par l'extrême
+péril, je le tue pour n'être pas tué. La mauvaise volonté du meurtre
+n'existait pas; il n'y avait que la volonté de sauver ma vie. Cependant
+j'ai péché en consentant à ce meurtre même par contrainte; car la Vérité
+dit: «Tous ceux qui prendront l'épée, périront par l'épée» (Math., XXVI,
+52); mais qu'on n'appelle point ce consentement une volonté. «Ce que
+l'on veut dans une grande douleur de l'âme, est passion plutôt que
+volonté.»
+
+Mais dans les cas où il n'y a nulle sorte de contrainte, le péché
+n'est-il pas la volonté mauvaise? Un homme voit une femme et forme un
+désir coupable. N'est-ce pas là le péché? Si la volonté est réfrénée
+par la vertu, sans toutefois être éteinte, si elle résiste, si elle est
+vaincue sans périr, il ne reste qu'à recueillir le prix de la victoire.
+«Dieu en récompensant juge le coeur plus que l'action.» Or, le coeur
+consent ou résiste, il préfère ou sacrifie la volonté de Dieu à la
+sienne propre. Le péché n'est donc pas dans la mauvaise volonté; le
+péché, c'est d'y céder. Ce n'est pas le désir, c'est le consentement
+au désir. Celui-là est déjà criminel devant Dieu qui a fait tous ses
+efforts pour commettre et qui a commis autant qu'il était en lui. Il est
+aussi criminel que s'il avait été surpris à l'oeuvre.
+
+Mais si nous péchons quelquefois malgré nous, si la volonté n'est pas le
+péché, peut-on dire que tout péché soit volontaire? Distinguons. Si le
+péché est le mépris de Dieu, peut-on dire que nous voulons mépriser
+Dieu, et nous rendre dignes de damnation? Vouloir faire ce qui doit être
+puni, n'est pas vouloir être puni[455].
+
+[Note 455: «La peine qui est juste déplaît, l'action qui est injuste
+plaît. Souvent aussi il arriva que, lorsque séduit par la figure d'une
+femme que nous savons mariée, nous voudrions la posséder, nous ne
+voudrions pourtant nullement commettre l'adultère, puisque nous
+voudrions qu'elle fût libre. Beaucoup d'autres, au contraire, mettent
+leur gloire à convoiter les femmes des hommes puissants, à cause même de
+leurs maris, et plus que si elles étaient libres; ceux-la aiment mieux
+l'adultère que la fornication, c'est-à-dire faillir plus que moins.
+Il en est qui se sentent tout à fait malheureux d'être entraînés à
+consentir à la concupiscence ou à la mauvaise volonté, forcés qu'ils
+sont par l'infirmité de la chair à vouloir ce qu'ils ne voudraient pas.
+Comment donc ce consentement que nous ne voulons pas accorder, sera-t-il
+dit volontaire?... A moins que nous n'entendions par volonté l'exclusion
+de nécessaire; aucun péché en effet n'est inévitable. Ou bien nous
+appellerons volontaire tout ce qui procède de quelque volonté. Celui qui
+tue un homme pour éviter la mort n'a pas la volonté de tuer, mais il a
+quelque volonté d'éviter la mort.» (_Eth_., c. III, p. 635.)]
+
+«Quelques-uns ne sont pas médiocrement émus de nous entendre dire que
+la consommation du péché n'ajoute rien au crime, à la damnation devant
+Dieu. Suivant eux, l'acte du péché est accompagné d'un certain plaisir
+qui augmente le péché.... Mais il faudrait prouver que le plaisir
+charnel est le péché et qu'il ne peut être goûté sans péché.» Or c'est
+ce qu'on ne saurait soutenir, ou bien il faudrait condamner le mariage,
+les repas; Dieu lui-même ne serait pas irréprochable, lui qui a créé les
+aliments et les corps, d'avoir attaché aux aliments une saveur qui nous
+causerait un plaisir forcé, un péché nécessaire. «Évidemment aucun
+plaisir naturel de la chair ne doit être imputé à péché, et ce ne peut
+être une faute de jouir de ce qui est infailliblement accompagné d'un
+sentiment de plaisir[456].» L'ancienne loi a défendu des actes que la
+nouvelle a permis. Le plaisir attaché à ces actes n'a point cessé avec
+la prohibition; ce n'était donc pas le plaisir qui en faisait des
+péchés. Il est vrai que David dit qu'il a été conçu dans les iniquités:
+mais il ne s'agit là que de l'iniquité du péché originel qui se transmet
+par la génération, ou plutôt de la peine de ce péché que nos premiers
+parents ont léguée à leur postérité.
+
+[Note 456: Ici Abélard examine la situation d'un religieux exposé
+immédiatement à des tentations qu'on peut deviner, et décide que les
+impressions involontaires des sens ne peuvent être imputables, recherche
+et décision qui montrent que les scandales reprochés à la casuistique ne
+sont pas nouveaux, et sont peut-être en partie inévitables.]
+
+Ainsi le consentement est vraiment le péché, savoir le consentement à
+la volonté du mal, ou même le consentement au mal, sans mauvaise
+concupiscence. Quant à l'action, elle est si peu le péché que si la
+violence ou l'ignorance l'ont fait commettre, elie n'est plus imputable.
+«Ainsi la femme victime de la violence est innocente; ainsi celui qui
+a cru par quelque erreur passer la nuit avec son épouse est innocent.
+Désirer la femme d'autrui ou la posséder, ce n'est pas le péché, le
+péché est plutôt de consentir à ce désir ou à cette action.» Quand Moïse
+écrit ce commandement _Non concupisces_ (Deut., v, 21), il est clair que
+ce n'est pas la concupiscence simple, qu'il entend prohiber, puisque
+d'une part nous ne pouvons l'éviter, et que de l'autre nous ne péchons
+point par elle; c'est donc l'assentiment à la concupiscence.
+
+«Évidemment, des oeuvres qu'il convient ou qu'il ne convient aucunement
+de faire, sont également faites par les bons et par les méchants; ce
+qui les sépare, c'est l'intention.» Dans le même acte par lequel notre
+Seigneur a été livré, nous voyons coopérer Dieu le Père, notre Seigneur
+Jésus-Christ et le traître Judas. Dieu a livré son Fils, Jésus s'est
+livré lui-même, Judas a livré son maître: c'est un même fait. En quoi
+l'action diffère-t-elle? dans l'intention. Le diable ne fait rien que
+par la permission de Dieu; mais quand il punit un méchant, il le
+fait par malice, et Dieu qui se sert de lui, veut dans sa justice la
+punition. «Qui parmi les élus peut pour les oeuvres être égalé aux
+hypocrites? qui sait autant endurer, autant accomplir, par amour de
+Dieu, que ceux-là par désir de la louange humaine?» Dieu a défendu
+de publier quelques-uns de ses miracles pour donner l'exemple de
+l'humilité, et ceux à qui il le défendait n'en étaient que plus
+empressés à les publier pour lui rendre hommage (Marc, vii, 36), ils
+transgressaient un commandement. Avaient-ils tort, lui, de le leur
+donner, eux, de l'enfreindre? L'intention justifie donc les contraires.
+
+En résumé, il faut distinguer: 1° le vice de l'âme qui porte au péché;
+2° le péché en lui-même qui est le consentement au mal ou le mépris de
+Dieu; 3° puis la volonté du mal; 4° enfin, l'accomplissement du mal.
+Comme vouloir n'est pas la même chose qu'accomplir sa volonté, pécher
+n'est pas la même chose que consommer le péché. L'un désigne le
+consentement de l'âme en quoi nous péchons, l'autre, l'opération
+effective qui réalise ce à quoi nous avons consenti. On dit que le péché
+ou la tentation a lieu par trois modes, la suggestion, le plaisir et le
+consentement. La première est par exemple la persuasion du diable qui
+séduisit Ève, en la trompant; le plaisir vint, quand elle trouva l'arbre
+et le fruit si beau qu'elle sentit le désir s'allumer; elle aurait dû le
+réprimer, elle consentit, et ce fut le péché. La suggestion, au lieu de
+venir d'un mauvais conseiller, peut venir de la chair, mais alors elle
+n'est pas autre chose que le plaisir ou plutôt la tentation du plaisir.
+La tentation en général est toute inclination de l'âme à faire une
+chose qui ne convient pas, soit par volonté, soit par consentement. La
+_tentation humaine_ dont parle saint Paul, est celle qui est inséparable
+ou à peine séparable de l'infirmité humaine, par exemple le désir d'une
+nourriture agréable, tout désir enfin dont je ne puis être exempt
+qu'avec la fin de ma vie. Le précepte est de n'y pas céder pour le mal.
+Par quelle vertu le pourrons-nous? «Par le Dieu fidèle qui ne souffre
+pas que nous soyons tentés au delà de notre puissance. Confions-nous
+dans sa miséricorde plus qu'en nos propres forces, et puisqu'il est
+_fidèle_, ayons _foi_ en lui[457].»
+
+[Note 457: _Eth._, c. iii, p. 635-644.--1 Cor., x, 13.]
+
+Mais il n'y a pas seulement les suggestions des hommes, il y a celles
+des démons. Ceux-ci connaissent la nature des choses, tant par la
+subtilité de leur esprit que par leur longue expérience. Ils connaissent
+les vertus naturelles qui peuvent aisément pousser la faiblesse humaine
+à la luxure, ou à d'autres emportements. En Égypte, il leur fut permis
+d'opérer, par la main des magiciens, beaucoup de choses merveilleuses
+contre Moïse. Ils employaient les forces de la nature, ils ne créaient
+rien. Celui qui, ainsi que l'enseigne Virgile, parviendrait en battant
+la chair d'un taureau, à produire des abeilles, «ne serait pas un
+créateur d'abeilles, mais un préparateur de la nature.» Les démons
+excitent nos diverses passions en usant avec art contre notre ignorance
+dès secrets qu'ils possèdent. «Il y a en effet, soit dans les herbes,
+soit dans les semences, soit dans la nature et des arbres et des
+pierres, de nombreuses forces propres à exciter ou à calmer nos âmes,
+et qui dans les mains de ceux qui les connaissent peuvent facilement
+produire cet effet[458].»
+
+[Note 458: _Eth._, c. iv, p. 644. Passage condamné par saint Bernard et
+le Concile de Sens.]
+
+D'autres s'émeuvent également de nous entendre dire que l'oeuvre du
+péché n'est pas le péché, ou du moins n'aggrave pas le péché, au point
+d'exiger une plus forte peine. Mais une grande peine de satisfaction
+est souvent prononcée là où il n'y a pas de faute, et nous devons
+quelquefois punir les innocents. «Voilà une pauvre femme qui a un enfant
+à la mamelle, et elle n'a pas assez de vêtements pour le couvrir dans
+son berceau, et se couvrir elle-même suffisamment. Émue de compassion
+pour ce petit enfant, elle le met près d'elle pour le réchauffer de ses
+propres haillons, et enfin dans sa faiblesse, vaincue par la force de
+la nature, elle étouffe malgré elle cet être qu'elle aime d'un extrême
+amour. _Aie la charité_, dit Augustin, _et fais ce que tu voudras_.
+Cependant lorsqu'au jour de la satisfaction cette femme vient devant
+l'évêque, une peine grave est prononcée contre elle, non pour la faute
+qu'elle a commise, mais pour qu'à l'avenir les autres femmes mettent
+plus de précaution dans leurs soins maternels.» De même un juge peut
+être forcé par de faux témoins qu'il ne peut récuser, à condamner
+légalement un homme dont l'innocence lui est connue[459]. Puis donc
+qu'une peine peut être raisonnablement infligée, sans aucune faute
+préalable, pourquoi l'oeuvre qui a suivi la faute, n'aggraverait-elle
+pas la peine devant les hommes en cette vie, et non devant Dieu dans la
+vie future? Les hommes ne jugent point ce qui est caché, mais ce qui est
+manifeste. Ils ne pèsent pas l'imputation de la faute, mais l'effet de
+l'oeuvre. Dieu seul juge véritablement le crime dans l'intention même.
+
+[Note 459: Voyez ci-dessus, c. vi, p. 420.]
+
+Quoique les péchés viennent de l'âme et non de la chair, il y en a de
+spirituels et de charnels, c'est-à-dire que les uns viennent des vices
+de l'âme et les autres de l'infirmité de la chair, et quoique la
+concupiscence dans les deux cas soit dans l'âme comme la volonté, on
+distingue la concupiscence de la chair et celle de l'esprit. Dieu seul
+en est juge, tandis que nous cherchons à punir moins ce qui nuit à l'âme
+du pécheur que ce qui nuit aux autres. Notre justice tend surtout à
+prévenir les dommages publics; nous veillons surtout à l'exemple, et nos
+punitions se mesurent sur le danger de l'action pour l'intérêt commun.
+Ainsi nous punissons plus gravement l'incendie des maisons que la
+fornication, quoique celle-ci soit beaucoup plus grave devant Dieu.
+
+Lors donc que nous disons qu'une intention est bonne et qu'une oeuvre
+est bonne, il n'y a vraiment qu'une bonté, celle de l'intention. Si nous
+disons qu'un homme bon est le fils d'un homme bon, nous ne parlons pas
+de deux bontés; ainsi l'oeuvre bonne n'est bonne que de la bonté de
+l'intention, _dont elle est fille_. Il ne faut donc pas dire que la
+bonté de l'oeuvre ajoute à la récompense méritée par la bonté de
+l'intention; la réunion des deux choses peut valoir mieux que l'une des
+deux prise séparément, comme le bois et le fer unis valent plus que le
+bois seul, mais c'est indifférent pour la rémunération. Ce n'est par
+l'oeuvre qui mérite la rémunération, c'est nous-mêmes, et quant à nous,
+l'oeuvre, ne dépendant pas absolument de notre pouvoir, ne saurait
+ajouter à notre mérite. Deux hommes ont formé le projet de fonder des
+maisons pour les pauvres, l'un accomplit son voeu, l'autre en est
+empêché, parce que l'argent qu'il y destinait lui est violemment enlevé;
+leur mérite à tous deux est-il différent devant Dieu? Si dans cette
+vie on tient compte de l'oeuvre effective dans la rétribution des
+récompenses et des peines, c'est pour l'exemple. Si l'intention
+augmentée de l'oeuvre était meilleure que l'une sans l'autre, on
+pourrait en inférer que Dieu et l'homme unis dans une seule personne
+étaient quelque chose de meilleur que la divinité ou l'humanité du
+Christ; car on sait que l'humanité dans le Christ était bonne; dans
+un homme également, la substance corporelle peut être aussi bonne que
+l'incorporelle, sans que la bonté du corps contribue à la dignité ou au
+mérite de l'âme. Or, qui oserait mettre au-dessus de Dieu ce tout qui
+est appelé Christ et qui est ensemble Dieu et homme? Aucune multitude,
+quelle qu'elle soit, n'est préférable au souverain bien. «Quoique pour
+faire une chose certaines choses paraissent tellement nécessaires
+que Dieu ne puisse la faire sans elles, et qu'elles soient comme des
+conditions (_adminicula_) ou causes primordiales, rien cependant, quelle
+que soit la grandeur des choses, ne peut être dit meilleur que Dieu.
+Quoique d'un grand nombre de bonnes choses il résulte une bonté
+multiple, elle n'en est pas plus grande; car si la science était
+répandue dans un plus grand nombre, ou si le nombre des sciences
+augmentait, la science de chacun ne croîtrait pas de manière à être plus
+grande qu'auparavant. Ainsi Dieu est bon en soi et crée d'innombrables
+choses qui n'ont l'être et la bonté que par lui; la bonté est par lui
+dans plus de choses, le nombre des choses bonnes en est plus grand, et
+pourtant aucune bonté ne peut être préférée ou égalée à la sienne. La
+bonté est dans l'homme et la bonté est en Dieu, et comme les substances
+ou natures dans lesquelles est la bonté sont diverses, la bonté de nulle
+chose ne peut être préférée ou égalée à la bonté divine; on ne peut donc
+dire que rien soit meilleur, qu'aucun bien soit plus grand que Dieu, ou
+même égal à Dieu[460].»
+
+[Note 460: _Eth._, c. vii, ix, p. 646-651.]
+
+Lorsqu'on parle de bonne intention et de bonne oeuvre, la bonté de
+celle-ci procède de la bonté de celle-là, le nombre des _bontés_ ou des
+bonnes choses n'est pas augmenté; donc nulle nécessité d'augmenter la
+récompense. Un homme fait la même chose en des temps divers, et suivant
+son intention qui change, la même chose est bonne ou mauvaise et semble
+changer. C'est ainsi que cette même proposition: _Socrate est assis_,
+change du vrai au faux, suivant que Socrate s'asseoit ou se lève[461].
+
+[Note 461: Voyez plus haut, t. II, c. iii, t. 1, p. 381.]
+
+Quelques-uns croient qu'il y a bonne intention toutes les fois qu'on
+croit bien faire et plaire à Dieu, mais l'intention peut être erronée,
+le zèle peut tromper; il faut que l'oeil du coeur soit clairvoyant.
+«Autrement, les infidèles aussi auraient tout comme nous leurs bonnes
+oeuvres, puisque eux aussi ne croient pas moins que nous être sauvés par
+leurs oeuvres et plaire à Dieu[462].»
+
+[Note 462: _Eth._, c. x, xi, xii, p. 651-653.]
+
+De là naît une objection. Si le péché est le mépris de Dieu, attesté par
+le consentement à ce qu'il défend, comment les persécuteurs des martyrs,
+ceux même du Christ, ont-ils péché, eux qui ignoraient Dieu et ses
+commandements? Comment l'ignorance ou même l'infidélité incompatible
+avec le salut est-elle un péché? L'apôtre a dit: «Si notre coeur ne nous
+condamne point, nous avons confiance en Dieu.» (I Jean, iii, 21.) Or,
+le coeur des Gentils et des idolâtres ne les condamne point, quand ils
+manquent à la loi chrétienne. Cependant Jésus-Christ priait pour ses
+bourreaux, et Étienne demandait à Dieu de ne point _compter ce péché_ à
+ceux qui le lapidaient.
+
+Abélard répond qu'Étienne ne demandait que la remise de toute peine
+corporelle et terrestre. Souvent Dieu envoie aux méchants des
+afflictions, soit pour faire éclater sa justice, soit pour effrayer ceux
+qui les voudraient imiter; c'est, à cela que pensait le premier des
+martyrs.
+
+«Quant aux paroles du Seigneur: _Père, pardonnez-leur_ (Luc, xxiii, 34),
+elles signifient: ne vengez pas ce qu'ils font contre moi, même par une
+peine corporelle, ce qui aurait pu avoir raisonnablement lieu, même sans
+faute préalable de leur part, afin que les autres hommes voyant cela
+reconnussent au châtiment qu'en agissant ainsi, les Juifs n'avaient pas
+bien fait. En outre, il convenait que le Seigneur, par l'exemple de
+cette prière, nous exhortât à la vertu de la patience et à l'imitation
+du suprême amour, afin que son propre exemple nous montrât en action ce
+qu'il nous avait enseigné en précepte, savoir, qu'il faut prier pour
+ses ennemis. En disant _pardonnez-leur_, il n'a donc point regardé à
+quelques fautes préalables, à quelques mépris de Dieu, mais à la raison
+qu'il aurait pu y avoir de leur infliger une peine motivée, même sans
+une faute préexistante.... Ainsi que les petits enfants sont sauvés sans
+mérite, il n'est pas absurde que quelques-uns supportent des peines
+corporelles qu'ils n'ont point méritées, comme les petits enfants morts
+sans le baptême, comme tant d'innocents frappés d'affliction. Qu'y
+aurait-il d'étonnant que ceux qui crucifiaient le Seigneur eussent,
+pour cette action injuste, quoique l'ignorance les excuse de la faute,
+encouru quelque peine temporelle?»
+
+Pas plus que l'ignorance, l'infidélité qui ferme aux adultes
+raisonnables l'entrée du ciel, ne peut être appelée mépris de Dieu. Il
+suffit pour la damnation de ne pas croire à l'Évangile, d'ignorer le
+Christ, de ne point recevoir le sacrement de l'Église, et cela moins par
+malice que par ignorance. _Celui qui ne croit pas est déjà jugé_. (Jean,
+iii, 18.) _Celui qui ne connaît pas ne sera pas connu_. (l Cor., xiv,
+38.) Il n'y a pas, dit Aristote[463], réciprocité dans les relatifs, si
+la relation n'a été bien établie; il faut qu'il n'y ait pas erreur dans
+l'attribution. Si, par exemple, on a présenté comme une relation _l'aile
+d'un oiseau_, il n'y a pas réciprocité, on ne peut dire l'oiseau d'une
+aile. Si donc nous appelons péché tout acte vicieux ou contraire au
+salut, l'infidélité et l'ignorance deviennent des péchés, même sans
+mépris de Dieu. C'est que l'attribution est mal faite. Il faut appeler
+péché ce qui, en aucun cas, ne peut avoir lieu sans une faute. «Or,
+ignorer Dieu, n'y pas croire, les oeuvres mêmes qui ne sont pas bonnes,
+tout cela peut avoir lieu sans aucune faute. Si, par exemple, la
+prédication n'est pas venue jusqu'à vous, quelle faute vous imputer pour
+n'avoir pas cru dans le Christ ou dans l'Évangile? L'apôtre n'a-t-il pas
+dit: _Comment croiront-ils en lui, s'ils n'en ont point entendu parler?
+Et comment en entendront-ils parler, si personne ne le leur prêche?_
+(Rom., x, 14.) Corneille ne croyait pas dans le Christ avant d'avoir été
+instruit par Pierre, et quoique pour avoir précédemment connu et aimé
+Dieu par la loi naturelle, il ait mérité que sa prière fût écoutée et
+que Dieu acceptât ses aumônes, si cependant il lui fût arrivé de quitter
+la lumière avant de croire dans le Christ, nous n'oserions nullement lui
+garantir la vie éternelle, quelque bonnes que parussent ses oeuvres, et
+nous le compterions plutôt parmi les infidèles que parmi les fidèles,
+de quelque zèle pour le salut qu'il fût animé. Beaucoup de jugements
+de Dieu sont un abîme.....» Il réprouva celui qui s'offrait en disant:
+_Maître, je vous suivrai en quelque lieu que vous alliez_. (Math., iv,
+19.) Enfin, gourmandant l'obstination de certaines villes, il dit:
+«_Malheur à toi, Corozaïm; malheur à toi, Bethsaïde! car si dans Tyr et
+dans Sidon avaient eu lieu les miracles accomplis au milieu de vous,
+dès longtemps déjà elles auraient fait pénitence dans le cilice et
+la cendre_[464]. Le voici donc qui a offert et sa prédication et ses
+miracles aux villes dont il prévoyait l'incrédulité, et ces villes des
+Gentils qu'il savait toutes prêtes pour la foi, il ne les a pas jugées
+dignes de sa présence. Si pour avoir été privés de sa parole, quelques
+hommes tout disposés à croire ont péri dans ces villes, qui pourra dire
+que c'est leur faute? Et pourtant cette infidélité dans laquelle ils
+sont morts, nous tenons qu'elle suffit pour leur damnation, quoique
+la cause de l'aveuglement auquel le Seigneur les a abandonnés ne nous
+apparaisse guère.»
+
+[Note 463: _Categ./i>. vii.--Boeth., _In Prædicam._, II, p. 160.]
+
+[Note 464: Math. xi, 21. Cet exemple est cité par Fénelon dans une
+question analogue. (_Réfut. du système du P. Malebranche, c. v.)]
+
+«Assurément, si l'on veut appeler leur aveuglement un péché sans faute,
+on le peut, paraissant absurde qu'ils soient damnés sans péché. Nous
+pourtant, nous ne plaçons proprement le péché que dans la faute de
+négligence; car elle ne peut se rencontrer en aucun homme, quel que soit
+son âge, sans qu'il mérite la damnation. Je ne vois pas, au contraire,
+comment imputer à faute l'infidélité des petits enfants ou de ceux à qui
+l'Évangile n'a point été annoncé, non plus que tout ce qui résulte d'une
+ignorance invincible ou d'une impossibilité de prévoir un fait; autant
+incriminer celui qui, dans une forêt, frappe un homme d'une flèche qu'il
+croyait lancer contre un oiseau.»
+
+Ainsi, quand on emploie ces mots: pécher par ignorance ou pécher en
+pensée, on prend le péché dans un sens large; c'est l'action qu'il ne
+convient pas de faire. Dans le péché d'ignorance, point de faute; pécher
+en pensée ou par la volonté, en parole ou en action, c'est faire ou dire
+ce qu'on ne doit pas, quand même cela nous arriverait à notre insu ou
+malgré nous. «Ainsi, ceux mêmes qui persécutaient le Christ ou les
+siens, qu'ils croyaient devoir être persécutés, sont dits avoir péché
+en action (_in operatione_); ils auraient cependant péché par une faute
+plus grave, s'ils les avaient épargnés contre leur conscience[465].»
+
+[Note 465: _Éth_., c. xiii et xiv, p. 653-659. Il n'est pas nécessaire
+de remarquer que cette assertion doit être condamnée par l'Église.
+Bayle, et après lui, les auteurs de l'_Histoire littéraire_, pensent
+reconnaître ici une doctrine de relâchement, reprochée plus tard aux
+jésuites. On les a vivement attaqués pour une thèse soutenue en 1686,
+dans leur collège de Dijon, et qui établissait une distinction entre
+le péché philosophique ou moral et le péché théologique. Suivant cette
+distinction, tandis que l'un est le péché mortel ou la transgression
+libre de la loi divine, l'autre ne serait qu'un acte humain non conforme
+à la nature raisonnable et à la droite raison. Quoique grave, il ne
+serait pas, dans celui qui ignore Dieu, ou qui ne pense pas actuellement
+à lui, une offense envers Dieu, digne de la peine éternelle. Arnauld a
+écrit cinq _Dénonciations_ étendues contre cette doctrine qu'il présente
+comme très-ancienne dans la Société. (Bayle, art. _Foulque.--Hist.
+litt_., t. XII, p. 128.--_Oeuvres de messire Ant. Arnauld_, t. XXXI, éd.
+de 1780.) L'éditeur de l'_Éthique_, B. Pez, pense qu'Abélard peut bien
+avoir voulu dire seulement que l'inadvertance et l'ignorance invincible
+excusent le péché formel, comme on l'enseigne dans les écoles.
+(_Dissert. isagog_., t. III, p. xx.)]
+
+On demande si tout péché est interdit, c'est-à-dire si l'impossible nous
+est prescrit; car la vie ne peut se passer sans péchés au moins véniels.
+Qui peut, par exemple, se préserver de toute parole oiseuse? (Tit. iii,
+9.) Et cependant un joug doux, un fardeau léger nous a été promis. Mais
+cette difficulté n'en est une que si l'on entend largement par péché
+tout ce qu'il ne convient pas de faire. Si, au contraire, la péché n'est
+que le mépris de Dieu, cette vie peut réellement se passer sans péché,
+_quoique avec la plus grande difficulté_, et il est vrai que tout péché
+est interdit.
+
+Parmi les péchés, les uns sont véniels (graciables) ou légers, les
+autres damnables ou graves. Parmi ceux-ci, on nomme criminels ceux qui
+rendraient leurs auteurs infâmes ou accusables de crime s'ils venaient à
+être connus. Les péchés sont véniels, lorsque nous consentons au mal par
+oubli; on peut savoir et ne pas penser qu'on ne devrait pas consentir.
+On ne se souvient pas toujours de ce qu'on sait. Nos connaissances
+subsistent jusque dans notre sommeil. L'homme qui s'endort ne devient
+pas stupide pour redevenir un sage en s'éveillant; les péchés véniels
+sont donc des péchés d'oubli.
+
+Quelques-uns ont prétendu qu'il était mieux de s'abstenir des péchés
+véniels que des criminels, parce que c'est plus difficile, et qu'il y
+faut plus d'attention; mais Cicéron a dit: _Ce qui est laborieux n'est
+pas pour cela glorieux_. Il est plus pénible d'obéir à la crainte qu'à
+l'amour; est-il donc plus méritoire de porter le joug de la loi ancienne
+que de vivre dans la liberté de l'Évangile? Il est plus difficile de se
+défendre d'une puce que d'un ennemi et d'éviter une petite pierre qu'une
+grande; mais ce qu'il est plus difficile d'éviter fait moins de mal.
+L'amour se défend surtout de ce qui peut le plus offenser Dieu. Si l'on
+prétend repousser cette distinction, en adoptant le principe de quelques
+philosophes que tous les péchés sont égaux, soit; mais alors il faut
+s'abstenir de tous également, et non pas des véniels plus que des
+criminels[466].
+
+[Note 466: Allusion à une maxime fort connue des stoïciens.--_Eth._, c.
+xv et xvi, p. 659-663.]
+
+Après avoir ainsi découvert la plaie de l'âme, il est temps de montrer
+le remède. C'est la réconciliation qui s'opère par la pénitence, la
+confession, la satisfaction.
+
+La pénitence est la douleur de l'âme pour avoir failli: elle provient
+tantôt de l'amour de Dieu, et alors elle est fructueuse, tantôt de
+quelque dommage éprouvé, et alors elle est sans fruit. Telle est la
+pénitence des damnés, «de tous ceux qui au moment de quitter la vie,
+se repentent de leurs crimes et poussent les gémissements de la
+componction, non par amour du Dieu qu'ils ont offensé, non par haine du
+péché qu'ils ont commis, mais par peur de la peine dans laquelle ils
+appréhendent d'être précipités.... Combien nous en voyons tous les jours
+gémir profondément au moment de la mort, s'accuser vivement d'usures,
+de rapines, d'oppression des pauvres, ou des injustices qu'ils ont
+commises, et pour tout réparer consulter un prêtre! Alors si, comme il
+le faut, on leur donne le conseil de vendre tout ce qu'ils possèdent, et
+de restituer aux autres ce qu'ils ont pris..., vous les entendez soudain
+confesser par leur réponse combien leur pénitence est vaine. De quoi
+donc, disent-ils, vivrait ma maison? que laisserais-je à mes fils, à ma
+femme? Comment pourraient-ils se soutenir?... O misérable, ô le plus
+misérable des misérables! le plus insensé des insensés! tu ne t'occupes
+pas de ce qui te restera à toi, mais de ce que tu auras amassé pour les
+autres! Par quelle présomption peux-tu ainsi offenser Dieu, au moment
+d'être emporté devant son formidable tribunal, et cela, pour te rendre
+les tiens plus favorables, en les enrichissant de la dépouille des
+pauvres? Qui ne rirait de toi, à t'entendre espérer que les autres te
+seront plus utiles que toi-même? Tu te confies dans les aumônes des
+tiens, croyant les avoir pour successeurs; tu les constitues héritiers
+de ton iniquité, en leur laissant le bien d'autrui acquis par la
+rapine.... Dans ta piété malheureuse envers les tiens, cruel envers
+toi-même et envers Dieu, qu'attends-tu du juge équitable devant lequel
+tu cours malgré toi, et qui demande compte, non-seulement des vols, mais
+d'une parole inutile?»
+
+Après un tableau animé et satirique des mécomptes qui attendent les
+calculs d'un mourant, et de l'ingratitude d'une épouse, et de l'oubli
+des héritiers, Abélard ajoute un reproche qui monte plus haut. «Et
+comme, dit-il, l'avarice du prêtre n'est pas moindre que celle du
+peuple, d'après cette parole: _Erit sicut sacerdotes sic populus_ (Osée,
+iv, 9), bien des mourants sont abusés par la cupidité des prêtres qui
+leur promettent une vaine sécurité, s'ils offrent ce qu'ils ont pour les
+sacrifices, et achètent des messes qu'ils n'auraient jamais _gratis_;
+marchandise pour laquelle il est certain qu'il existe chez eux un tarif
+fixé d'avance, pour une messe, un denier, pour un service annuel,
+quarante. Ils ne conseillent pas aux mourants de restituer le fruit
+de leurs rapines, mais de l'offrir en sacrifice, contre cette parole:
+_Offrir en sacrifice la substance du pauvre, c'est immoler pour victime
+le fils sous les yeux du père_.» (Eccl., xxxiv, 24.)
+
+La pénitence fructueuse est celle qui naît du regret d'avoir «offensé
+Dieu qui est bon plus encore qu'il n'est juste.» Il n'est pas comme les
+princes de la terre qui ne savent pas différer leur vengeance; mais
+plus la sienne a été retardée, plus elle est terrible. Nous craignons
+d'offenser les hommes, nous fuyons leurs regards pour faire le mal; ne
+savons-nous pas que Dieu est partout présent? «L'affection de la
+chair nous entraîne à faire ou à supporter tant de choses, et si peu
+l'affection spirituelle! Que ne savons-nous, pour ce Dieu à qui nous
+devons tout, faire et supporter autant que pour une épouse, des enfants
+ou quelque courtisane!»
+
+Ceux qui sont salutairement touchés de la bonté, de la patiente
+longanimité de Dieu, ressentent la componction moins par la crainte des
+peines que par l'amour de Dieu. Avec cette contrition du coeur qui est
+la pénitence fructueuse, le péché disparaît. Le gémissement sincère de
+la charité ou de l'amour nous réconcilie avec Dieu. Si, à l'article de
+la mort, quelque nécessité empêche un homme de venir à confession et
+d'accomplir la satisfaction, quittant la vie dans ce gémissement du
+coeur, il n'encourt pas la géhenne éternelle. Obtenir le pardon du
+péché, c'est être tel que l'âme cesse de mériter, pour le péché
+antérieur, l'éternel châtiment; car lorsque Dieu pardonne le péché aux
+pénitents, il ne remet pas toute la peine, mais seulement la peine
+éternelle. Ceux qui, prévenus par la mort, n'ont pu accomplir la
+satisfaction de la pénitence en cette vie, sont réservés aux peines
+purgatoires et non damnatoires.
+
+Cette définition de la pénitence répond à ceux qui ont demandé si l'on
+pouvait se repentir d'un péché et ne pas se repentir d'un autre. La
+pénitence qui vient de l'amour de Dieu ne peut exister pour celui qui
+persiste dans un seul mépris de Dieu.
+
+Mais dire que Dieu pardonne un péché, n'est-ce pas dire que Dieu ne
+prononce pas la condamnation, et qu'il a par conséquent décrété de ne la
+point prononcer? «Dieu ne règle ni ne dispose rien récemment; de toute
+éternité, ce qu'il doit faire est arrêté dans sa prédestination et
+préfixé dans sa providence, tant le pardon d'un péché quelconque, que
+tout ce qui se fait. Il nous paraît donc mieux d'entendre par ces mots:
+Dieu pardonne le péché, qu'il rend un pécheur digne d'indulgence en lui
+inspirant le gémissement de la pénitence, c'est-à-dire qu'il le rend tel
+que la damnation cesse de lui être due, et ne lui sera jamais due, s'il
+persévère[467].»
+
+[Note 467: _Éth._, c. xix et xx, p. 667-671.]
+
+Il y a toutefois un péché irrémissible, c'est le _blasphème_ ou la
+_simple parole contre le Saint-Esprit_ (Luc, xii, 10; Math, xii, 31).
+Quelques-uns disent que ce péché est le désespoir de pardon, l'acte de
+celui qui, troublé parla grandeur de ses fautes, se défie radicalement
+de la bonté de Dieu. Quant au péché contre le Fils, c'est l'acte de
+celui qui attaque l'excellence de l'humanité du Christ, et qui, par
+exemple, nie qu'elle ait été conçue sans péché, ou que Dieu l'ait prise
+à cause de l'infirmité visible de la chair. Ce péché est rémissible,
+parce qu'il s'agit de ces croyances auxquelles ne pouvait conduire
+la raison humaine, mais qui avaient besoin d'une révélation divine.
+Blasphémer l'Esprit, au contraire, c'est calomnier les oeuvres d'une
+grâce manifeste, c'est en quelque sorte attribuer au diable ce que fait
+la bonté dans sa miséricorde; c'est dire l'Esprit méchant, ou que Dieu
+est le diable. «Ce péché ne mérite aucune indulgence; nous ne disons pas
+cependant que ceux qui l'ont commis ne pourraient être sauvés, s'ils
+avaient la pénitence, mais nous disons, seulement qu'ils n'obtiendront
+pas la pénitence[468].»
+
+[Note 468: Cette opinion sur le péché contre le Saint-Esprit est celle
+de saint Jean Chrysostome, suivie par saint Isidore de Péluse et
+beaucoup d'autres. Elle se rapproche de celle de saint Athanase. Les
+docteurs catholiques se partagent en général entre cette opinion et
+celle de saint Augustin, qui veut que le péché contre le Saint-Esprit
+soit l'impénitence finale. Saint Hilaire croyait que le péché contre le
+Saint-Esprit consistait à nier la divinité du Fils, ce qui paraît peu
+probable, ce péché étant précisément opposé par, l'Évangile au péché
+ou au blasphème contre le Fils. L'Église n'a rien décidé concernant la
+nature du péché contre le Saint-Esprit. Quoique deux évangélistes disent
+qu'il ne _sera pas remis_, l'Église en général n'entend pas à la
+rigueur cette irrémissibilité; il n'y a donc ni erreur, ni témérité, ni
+relâchement dans ce que dit Abélard du péché irrémissible. (Bible de
+Vence, t. XIX, p. 325.--Voyez aussi ci-dessus ch. iv, p. 342.)]
+
+On demandera peut-être si ceux qui se retirent de cette vie avec le
+gémissement du coeur, continueront de gémir et d'être tristes de
+leurs péchés dans la vie céleste. Sans aucun doute, comme les péchés
+déplaisent à Dieu et aux anges, indépendamment de la douleur qu'ils
+causent, les nôtres continueront de noua déplaire. «Quant à la question
+de savoir si dans cette vie-là nous voudrions avoir fait ou non des
+choses qui, nous le savons, ont été bien ordonnées de Dieu, et ont
+coopéré à notre bien, d'après ce mot de saint Paul: «Nous savons que
+tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu (Rom. viii, 28); c'est
+une autre question que nous avons, selon nos forces, résolue dans le
+troisième livre de notre Théologie[469].»
+
+[Note 469: _Éth._, c. xxi, xxii, xxiii, p. 671-673.--Le IIIe livre de
+la Théologie, c'est-à-dire de l'Introduction, ne contient pas l'examen
+direct de cette question; mais il n'est pas terminé, et d'ailleurs il y
+est expliqué comment tout, le mal même, est ordonné pour le mieux. (C.
+ii, p. 228.)]
+
+La seconde condition de la réconciliation est la confession. On dit
+que les Grecs se confessent à Dieu; mais quelle est la valeur d'une
+confession à Dieu qui sait tout? «Confessez-vous les uns aux autres
+(Jac. v, 16).» D'abord, c'est un acte d'humilité qui fait déjà une
+grande partie de la satisfaction; puis, les prêtres à qui l'on se
+confesse ont le droit d'enjoindre les satisfactions de la pénitence. Le
+pénitent se rassure en pensant qu'il obéit à ses supérieurs et qu'il
+suit leur volonté et non la sienne.
+
+Mais il faut se confesser sincèrement et ne rien taire par honte de
+l'aveu. Je sais bien que Pierre, après sa faute, s'est tu et qu'il a
+pleuré; pourquoi ne l'a-t-il pas confessée? Peut-être a-t-il craint de
+causer quelque dommage, quelque déshonneur à cette Église dont il devait
+être un jour constitué le prince; alors ce ne serait plus orgueil, mais
+prudence; car la connaissance de sa triple chute aurait pu conduire ses
+frères à repousser son autorité et à désapprouver le dessein de Dieu
+qui, pour les affermir, choisissait celui qui avait failli le premier.
+C'est ainsi qu'on peut retarder une confession ou même l'omettre
+absolument sans péché, lorsqu'on croit qu'elle sera plus nuisible
+qu'utile. D'ailleurs Pierre a pu différer sa confession, quand la foi de
+l'Église était encore tendre et faible, et plus tard il a pu confesser
+sa faute, pour qu'elle restât écrite dans l'Évangile. Mais on ne peut
+alléguer qu'étant au-dessus de tous, Pierre n'avait pas de supérieur à
+qui confier son âme; rien n'empêche les prélats de s'adresser, pour la
+confession, à des subordonnés, afin que la satisfaction leur soit rendue
+plus facile par ce surcroît d'humilité. «Comme il y a beaucoup de
+médecins malhabiles auxquels il est dangereux ou inutile de confier les
+malades; parmi les prélats de l'Église, il s'en trouve beaucoup qui ne
+sont ni religieux ni judicieux, et qui, de plus, sont légers à découvrir
+les péchés de ceux qu'ils confessent. A ceux-là il est non-seulement
+inutile, mais périlleux de se confesser, car ils ne sont pas attentifs à
+prier et ne méritent pas d'être écoutés dans leurs prières. Ignorant les
+dispositions canoniques et n'ayant pas de règle dans la fixation des
+satisfactions, ils promettent souvent une vaine sécurité et trompent les
+pécheurs par une espérance frivole, _aveugles, conducteurs d'aveugles_.»
+(Math., xv, 14.) En révélant les péchés, ils scandalisent l'Église,
+indignent les pénitents, les détournent de la confession, les exposent
+même à des périls. Aussi ceux que ces inconvénients ont décidés à
+éviter leurs prélats et à chercher des confesseurs plus convenables,
+doivent-ils être approuvés. S'ils pouvant obtenir le consentement des
+prélats eux-mêmes, tout n'en va que mieux; mais si l'orgueil leur refuse
+ce consentement, que le malade, inquiet de son salut, continue de
+chercher le meilleur médecin et se soumette au meilleur conseil. «Car
+personne, après s'être aperçu qu'il lui a été donné un guide aveugle,
+ne doit le suivre dans le fossé.» Ce n'est pas qu'on doive mépriser les
+leçons de ceux qui prêchent bien, quoiqu'ils vivent mal, mais de
+ceux-là seulement qui ne savent ni guider ni instruire. Il ne faut pas
+d'ailleurs désespérer du salut de ceux qui s'abandonnent à la décision
+de leurs aveugles prélats, l'erreur des uns ne doit point damner les
+autres.
+
+«Il est quelques prêtres qui trompent leurs ouailles, moins par erreur
+que par cupidité, et qui remettent ou allègent les peines de la
+satisfaction prescrite, moyennant l'offre de quelques écus.... Le
+Seigneur dit par la bouche du prophète: _Mes prêtres n'ont pas dit: Où
+est le Seigneur_? (Jérém., ii, 6.) Ceux-ci semblent dire: Où est l'écu?
+Et non-seulement des prêtres, mais je connais des princes des prêtres,
+des évêques si impudemment consumés de cette cupidité-là, que lorsqu'aux
+dédicaces d'églises, aux bénédictions de cimetières, aux consécrations
+d'autels, à quelques solennités enfin, ils ont de grandes réunions de
+peuple dont ils attendent des oblations considérables, ils se montrent
+faciles à la relaxation des pénitences; ils accordent à tout le monde
+tantôt le tiers, tantôt le quart de la pénitence, sous quelque prétexte
+de charité, mais réellement par une extrême cupidité....
+
+Ils professent qu'ils en ont le droit, que le Seigneur le leur a délégué
+et que le ciel est déposé dans leurs mains. En vérité, ce sont de grands
+impies de ne point absoudre tous leurs subordonnés de tous péchés et de
+permettre qu'il y en ait un seul de damné.... Désire qui voudra, mais
+non pas moi, cette puissance dont on peut faire profiter les autres
+plus que soi-même, et qui permet de sauver l'âme d'autrui plutôt que
+la sienne propre, tandis que tout homme sage a le sentiment
+contraire[470].»
+
+[Note 470: _Éth._., c. xxiv, xxv, p. 674-681.]
+
+Il y a beaucoup d'évêques sans religion ni discernement, ils ont
+cependant la puissance épiscopale. Quelle est à leur égard la portée du
+pouvoir délégué aux apôtres de lier et de délier? (Jean, xx, 23.) S'ils
+veulent sans discernement, sans mesure, aggraver ou atténuer la peine du
+péché, leur pouvoir va-t-il jusque-là que Dieu règle les peines sur leur
+jugement? Si la colère ou la haine ont dicté la sentence d'un évêque,
+Dieu la confirmera-t-il?---La délégation annoncée par saint Jean ne
+semble pas adressée à tous les évêques en général, mais seulement à la
+personne des apôtres; c'est comme pour ces paroles toutes personnelles:
+«_Vous êtes la lumière du monde, vous êtes le sel de la terre_. (Math.,
+v, 13, 14.) Elles ne s'appliquent pas à tous; cette prudence et cette
+sainteté que le Seigneur avait données aux apôtres, il ne les a pas
+accordées également à tous leurs successeurs.» En prononçant les paroles
+évangéliques, Jésus-Christ parlait devant Judas, il n'entendait donc
+parler que des seuls apôtres élus; peut-être faut-il en dire autant de
+la délégation du pouvoir de lier et de délier. Saint Jérôme, Origène,
+paraissent en juger ainsi. Comment, en effet, des évêques qui s'écartent
+de la justice de Dieu, pourraient-ils plier Dieu à leur propre iniquité
+et le rendre semblable à eux-mêmes? Saint Augustin, évêque lui-même, a
+dit ces paroles: «Vous liez sur la terre, songez à lier justement, car
+la justice rompra les liens injustes.» Saint Grégoire fait le même aveu.
+Les mêmes idées s'appliquent à ceux qu'une sentence a privés de la
+communion; aussi lit-on dans les décrets du concile d'Afrique: «Que
+l'évêque ne prive témérairement personne de la communion et tant que
+l'évêque refuse la communion, à son excommunié, que les autres évêques
+ne l'accordent pas à ce même évêque, afin que l'évêque prenne plus garde
+de prononcer ce qu'il ne peut justifier par d'autres témoignages que le
+sien[471].»
+
+[Note 471: _Éth._, c. xxvi, p. 681-688.---Cet article est porté sous
+le n° cxxxiii au Code des canons de l'Église d'Afrique. C'est un des
+décrets du septième Concile de Carthage. (_Act. Concil._, t.1.)]
+
+Après cette citation singulière, on lit _Explicit_, le mot qui annonce
+la fin de tous les livres du moyen âge. Je doute que l'ouvrage soit
+complet. Après la pénitence et la confession, l'auteur devait traiter
+encore de la satisfaction. C'est la satisfaction qui couronne la
+pénitence et constate la vertu de la confession. Elle a en elle-même
+quelque chose de mystique et ne peut être entendue comme une simple
+expiation morale. C'est ainsi cependant que peut-être Abélard l'aurait
+présentée. Son spiritualisme s'accommode peu des mystères.
+
+De graves accusations se sont élevées contre la morale d'Abélard. «Lisez
+le livre qu'ils appellent _Scito te ipsum_, écrit saint Bernard aux
+évêques et aux cardinaux, et voyez quelle moisson y foisonne d'erreurs
+et de sacrilèges; et ce qu'il pense...du pouvoir de lier et de délier,
+du péché originel, de la concupiscence, du péché de plaisir, du péché
+d'infirmité, du péché d'ignorance, de l'oeuvre du péché, de la volonté
+de pécher[472]!» Et parmi les quatorze condamnations prononcées par le
+concile de Sens, il y en a bien six qui frappent des maximes extraites
+en effet du _Scito te ipsum_. Sans les discuter, considérons dans son
+caractère général la morale d'Abélard.
+
+[Note 472: _Ab. Op._, Ep. ix, p. 271.]
+
+Le principe auquel il s'est attaché et qui n'est point faux en lui-même,
+c'est que la moralité de l'action est dans l'intention, ou comme il
+dit, que _le péché consiste dans la mauvaise volonté; et, en effet,
+les hommes de bonne volonté_ sont les honnêtes gens de la religion.
+Ce principe sainement compris paraît irréprochable. Cependant on peut
+remarquer que tous les moralistes, religieux ou autres, qui l'adoptent
+d'une manière absolue, tendent vers un certain relâchement. J'essaierai
+de montrer comment s'introduit naturellement ce principe, tant dans la
+morale philosophique que dans la morale religieuse, et comment aussi,
+dans l'une et dans l'autre, il peut mener, malgré tout ce qu'il a de
+vrai, à des maximes dangereuses ou du moins hasardées.
+
+Les actions des hommes sont leurs volontés rendues visibles, ou
+réalisées en dehors d'eux-mêmes.
+
+Ces actions sont bonnes ou mauvaises; elles le paraissent, surtout par
+leurs effets, par les circonstances qui les accompagnent. El quand, par
+ces effets, par ces circonstances, la loi morale est violée, l'action
+est jugée mauvaise _ipso facto_. C'est ainsi, en général, que prononce
+l'opinion, la loi, le juge, tout ce qui ne peut guère apercevoir et
+atteindre que l'extérieur de l'action. Cependant, un examen plus
+attentif nous apprend bientôt que ce n'est point là toujours un signe
+fidèle de la moralité; celle-ci est souvent pire ou meilleure qu'elle ne
+semble. Les apparences de l'action ne prouvent pas avec une infaillible
+certitude ce que l'agent a voulu, et c'est là le mal opéré dans
+l'action. Le mal que nul n'a voulu est un malheur, le bien que nul n'a
+voulu est un bonheur; il n'y a ni bien ni mal moral sans volonté; sur
+ce point nulle restriction. C'est inexactement que nous appellerions
+injuste, inhumaine, odieuse, une action à laquelle la volonté n'aurait
+point de part. Le jugement prononcé d'après les apparences de l'action
+peut donc se trouver trop sévère; mais il peut aussi se trouver trop
+indulgent. La volonté mauvaise peut avoir échoué dans l'accomplissement
+du mal; le succès ne l'ayant point divulguée, elle reste inconnue, mais
+n'en est pas moins réelle. Celui qui a voulu le mal et qui l'a tenté,
+mais qui n'a pas réussi, a été impuissant; il n'est pas innocent. Il
+suit que l'oeuvre, si par là on veut entendre l'acte réalisé en dehors
+de l'agent volontaire, n'est pas le signe certain de la bonne ou
+mauvaise volonté. La bonne ou mauvaise volonté ne peut être jugée sur
+ses effets; et conséquemment, le bien ou le mal moral n'est ni dans les
+effets, ni dans l'oeuvre. Le bien et le mal moral sont donc dans la
+volonté.
+
+C'est là une proposition parfaitement vraie; l'homme n'est bon ou
+méchant que par la volonté; il n'y a que les actions volontaires qui
+soient bonnes ou mauvaises.
+
+Il s'ensuit plusieurs conséquences pratiques. 1° L'effet de la volonté
+est indifférent au bien ou au mal agir. Ce n'est qu'un signe, une
+présomption à l'appui de la bonne ou mauvaise volonté; mais en soi
+l'oeuvre extérieure n'est ni bonne ni mauvaise, puisque sa moralité
+dépend de la volonté de celui qui l'a faite. 2° Il faut que la volonté
+soit pleine et entière, pour que la bonté ou la méchanceté de l'action
+soit pleine et entière. Selon que la volonté est plus ou moins libre,
+l'action est bonne ou mauvaise à un plus ou moins haut degré. Tout ce
+qui annule, contraint, entrave ou seulement gêne la volonté dans le sens
+du bien ou dans le sens du mal, supprime, augmente ou diminue la bonté
+ou la méchanceté de l'action. 3° La volonté n'est pas pleine et entière,
+quand elle est sans discernement. La volonté sans discernement n'est
+qu'une force aveugle. La moralité des actions est donc en proportion du
+discernement. L'enfant au berceau, l'idiot, l'aliéné, ne font ni bien
+ni mal, et leurs actions ne sont pas imputables. 4° Ainsi la contrainte
+absolue, l'ignorance invincible détruisent le mérite ou le démérite de
+l'agent.
+
+Dans ces termes, les conséquences de la maxime que le bien et mal
+ne résident que dans les actions volontaires, sont évidentes,
+inattaquables. Elles sont la règle de toute équité, de toute loi juste,
+de tout juge honnête et éclairé.
+
+Mais si l'on approfondit l'idée contenue dans cette maxime, voici ce
+qu'on peut y découvrir. La moralité est dans l'agent, elle n'est pas
+dans l'acte; les actes ne sont ni bons ni mauvais par eux-mêmes, puisque
+c'est la volonté seule qui est bonne ou mauvaise. Or, qu'est-ce qu'une
+volonté bonne ou mauvaise? Ce n'est pas la volonté des actes bons ou
+mauvais, puisqu'on vient de voir que les actes ne sont ni l'un ni
+l'autre. C'est l'agent volontaire qui est bon ou mauvais. Le bien ou
+le mal est donc quelque chose d'invisible, d'incorporel, d'interne.
+En effet, pour que l'action soit imputable, il faut qu'elle soit
+volontaire. On peut d'autant plus exactement la dire volontaire, qu'elle
+est l'oeuvre d'une volonté plus libre et plus éclairée. La liberté et
+le discernement sont nécessaires, puisque la contrainte absolue ou
+l'ignorance invincible enlèvent la responsabilité morale. Or, la liberté
+peut être atteinte de bien des manières. Supprimée par l'âge ou la
+maladie, elle emporte avec elle le mérite ou le démérite. Diminuée par
+une cause quelconque, elle doit diminuer en proportion le mérite ou le
+démérite. Mille circonstances gênent, limitent, ou modifient la volonté;
+l'exemple, la tentation, le tempérament, l'habitude sont autant de
+restrictions ou d'obstacles à la liberté absolue de la volonté. Les
+passions, quelle qu'en soit d'ailleurs la cause, les passions ne
+laissent pas à la liberté sa plénitude. Ainsi toutes ces causes agissent
+comme aggravantes ou atténuantes sur le démérite ou le mérite; et l'on
+est peu à peu conduit à cette conséquence, les passions sont une excuse.
+Or, maintenant accroissez leur empire, supposez-le irrésistible; vous
+pourriez arriver à la destruction du bien et du mal moral. C'est ce
+qu'on appelle, dans les écoles de philosophie, la morale sentimentale.
+
+Ce n'est pas tout. Le discernement a été posé comme une condition de la
+moralité; c'est-à-dire qu'il faut, pour qu'une volonté soit bonne ou
+mauvaise, que l'agent volontaire la sache bonne ou mauvaise. Or comment
+le saura-t-il, puisque les actions ne sont pas bonnes ou mauvaises en
+elles-mêmes, puisqu'il ne s'agit que d'un phénomène interne dont lui
+seul est juge et témoin? Sa volonté n'étant mauvaise que s'il la sait
+mauvaise, elle ne l'est que s'il la trouve telle. La question se
+transforme: tel homme qui agit de telle ou telle façon, et qui a voulu
+son action, trouvait-il qu'elle était bonne, ou qu'elle était mauvaise?
+qu'il eût tort ou raison, peu importe; ce qui importe, c'est ce qu'il
+pense. Or, ce qu'il pense est déterminé par son éducation, par ses
+opinions, par sa vie, par sa nature. S'il croit ou trouve bonne une
+action, sa volonté n'est pas mauvaise de la vouloir; et ainsi le bien et
+le mal deviennent complètement subjectifs. La volonté se croyant bonne
+ou se croyant mauvaise, c'est ce qu'on appelle souvent l'intention. Le
+bien ou le mal est dans l'intention, c'est ce qu'on érige souvent en
+principe absolu de toute la morale.
+
+Or, comme l'intention en ce sens dépend d'une foule de circonstances
+externes, indépendantes au moins de la volonté, comme celle-ci est
+soumise, je ne dis plus à des contraintes actuellement et passagèrement
+exercées sur elle, mais à une foule de circonstances antérieures,
+permanentes, fatales comme les circonstances de notre nature et de
+notre destinée, il suit qu'avec la doctrine de l'intention ou de la
+subjectivité absolue de la moralité de nos actes, la règle de ces actes
+ou la morale même s'évanouit.
+
+Assurément, il est possible, facile même de répondre à cette déduction,
+et d'y démêler le vrai du faux. C'est en morale la même erreur qui sert
+de titre et de base au scepticisme en métaphysique; et cette erreur, je
+sais comment elle se réfute. Mais il n'en est pas moins vrai que toute
+morale qui place en première ligne, sans restriction, sans explication,
+non pas l'existence absolue et l'invariabilité de la loi, mais la
+responsabilité intentionnelle de l'agent, est sur la voie d'une doctrine
+relâchée et dangereuse, et n'en est préservée que par cette puissance
+du sens commun qui résiste presque toujours en nous aux conséquences
+extrêmes d'un principe absolu.
+
+Voilà pour la morale philosophique; quant à la morale religieuse, on
+en pourrait dire à peu près autant. D'abord il suffirait de rappeler à
+quels excès la doctrine de l'intention a conduit des casuistes célèbres;
+et _les Provinciales_ subsistent comme un immortel acte d'accusation.
+Mais en thèse générale, montrons quelle forme le même principe peut
+prendre en théologie rationnelle.
+
+Tout péché est volontaire; c'est-à-dire qu'il n'y a péché que là où il
+y a volonté du mal. Pour qu'il y ait volonté du mal, il ne suffit pas
+qu'il y ait eu volition de l'acte qui a produit le mal; il faut qu'il y
+ait eu volition, plus connaissance du mal produit par cet acte. C'est
+ce qu'Abélard appelle avec raison _le consentement au mal_. Ainsi les
+oeuvres, en tant qu'oeuvres extérieures, ne sont ni bonnes ni mauvaises
+par elles mêmes, puisque elles ne sont pas le gage certain d'une volonté
+bonne ou mauvaise. Et cette volonté qui les produit, n'est pas elle-même
+bonne ou mauvaise à raison des oeuvres qu'elle produit, puisque ces
+oeuvres ne sont pas en elles-mêmes le bien ou le mal. La preuve,
+c'est que, suivant les temps, Dieu a prescrit des oeuvres contraires.
+Celles-là, je parle de celles qui sont dans la loi écrite, ont donc été
+bonnes, indifférentes, mauvaises, suivant qu'elles ont été prescrites,
+permises, défendues. En elles-mêmes, elles sont indifférentes; elles ne
+sont mauvaises ou bonnes qu'en tant qu'interdites ou autorisées. En quoi
+donc la volonté qui les fait est-elle bonne ou mauvaise, innocente ou
+pécheresse? Comment, en y consentant, consent-elle au bien ou au mal,
+puisque ces oeuvres ne sont ni le bien ni le mal? en ce qu'elle néglige
+ou observe un commandement. Le mal, c'est donc la désobéissance.
+
+Mais cependant il y a des oeuvres toujours défendues, des oeuvres
+toujours approuvées. Il y a des mots tels que ceux-ci, bien, mal, juste,
+injuste. Dieu est le bien, Dieu est la justice même; cependant je vois
+qu'il a commandé dans l'Ancien Testament des actes contraires aux
+notions du bien et du juste. Il prononce contre les enfants, contre les
+infidèles qui n'ont pu être éclairés, des peines terribles. Le mal est
+non-seulement toléré par la Providence, mais il entre dans ses vues.
+Elle s'en sert, elle en profite, elle semble y concourir. Le mal
+n'est-il donc pas le mal, le bien n'est-il pas le bien? Le saint et la
+damnation ne paraissent pas attachés uniquement au bien ou au mal qu'on
+a fait. Le salut et la damnation nous atteignent irrésistiblement,
+fatalement pour ainsi dire, en ce sens que nous ne sommes pas toujours
+libres d'échapper aux causes de l'une, de réaliser les conditions de
+l'autre. Car par exemple il ne dépend pas de l'homme de naître chrétien,
+ou, né chrétien, de vivre assez pour être baptisé. Qu'en conclure?
+Faut-il donc dire que toutes les actions morales sont au rang de ces
+oeuvres dont nous parlions tout à l'heure et qui sont indifférentes en
+elles-mêmes? au moins est-il certain qu'il ne faut nullement se fier
+en leur mérite; ce n'est point par elles que l'on gagne le ciel. Que
+voyons-nous partout dans la religion? c'est que l'action n'est bonne
+pour le salut, c'est qu'elle n'a de mérite, que lorsqu'elle est faite
+dans une bonne volonté. Cette bonne volonté consiste à vouloir à cause
+de Dieu. Or pour vouloir une action à cause de Dieu, il faut savoir et
+croire que cette action lui plaît. Vous le voyez, le bien en morale
+religieuse, c'est-à-dire le bien en tant que contribuant au salut, ou le
+mérite, a pour principale condition, la foi.
+
+Ainsi les oeuvres purement extérieures sont indifférentes, elles n'ont
+qu'un mérite, celui de l'obéissance, et l'obéissance suppose la volonté
+de plaire à Dieu, et l'une et l'autre supposent la connaissance et la
+foi; il en est de même des oeuvres morales, elles ne peuvent rien pour
+le salut, si elles ne sont accompagnées ou plutôt déterminées par la
+connaissance et la foi. La foi qui obéit, la foi qui veut plaire, c'est
+la foi qui aime. Ainsi, la substance même du bien, ce qui fait la
+volonté bonne ou mauvaise, ce qui fait la bonne ou mauvaise action, au
+sens chrétien, c'est l'amour, c'est la charité.
+
+Admirable solution, noble erreur qui sera toujours comme un merveilleux
+et dernier recours ouvert à quiconque aura entrepris de faire passer par
+l'épreuve du raisonnement les divers principes engagés dans la théorie
+chrétienne du salut. Je suis loin de blâmer Abélard. Quiconque raisonne
+comme lui et croit autant que lui, quiconque s'avance à ce point dans
+la voie de l'examen et ne va pas plus loin, tombera dans un scepticisme
+déplorable, dans une cruelle incertitude sur la règle des devoirs, s'il
+ne se rejette ainsi dans les bras de la foi et n'élève, sur les ruines
+amoncelées par la lutte du dogme et de la raison, l'étendard consolateur
+de la charité. Il y avait quelque chose de bien expressif, quelque chose
+de touchant et de philosophique en même temps dans cette inspiration
+d'Abélard malheureux et diffamé, qui dédie l'institut qu'il fonde au
+Consolateur, au Paraclet, au dieu, non de la puissance et de la sagesse,
+mais de l'amour et de la charité. Il rendait ainsi hommage au seul dogme
+qui lui fût resté, après l'ébranlement de presque tous les autres, et
+qui suffisait à lui seul pour relever ou raffermir tout ce que l'examen
+et le doute avaient fait crouler ou chanceler autour de lui.
+
+Mais ce qui absout Abélard, justifie-t-il pleinement sa doctrine, et
+n'a-t-elle pas des conséquences dont l'orthodoxie doit s'alarmer? Je le
+crois.
+
+1° Si l'on regarde l'amour comme la vraie et unique source de la
+moralité religieuse, ou même seulement comme la condition principale
+du salut, en fait reposer l'édifice sur une base mobile. Il entre dans
+l'amour beaucoup d'involontaire; ne l'éprouve pas qui veut. Il y a dans
+ce qu'on appelle de ce nom quelque chose de purement sentimental, et
+partant de purement subjectif, et nous retrouvons le même vice, le même
+danger aperçu déjà dans le principe de la morale sentimentale. La raison
+peut être convaincue qu'il faut faire tout ce que Dieu commande pour
+gagner le ciel, et posséder sur la volonté assez d'empire pour la
+déterminer à observer tous ses commandements, sans que le principe
+d'action soit la charité. La crainte, la puissance de la conviction, la
+beauté sévère du dogme chrétien, la lassitude ou le mépris des systèmes
+incrédules, le désir austère de conformer sa vie aux prescriptions de
+la morale la plus sainte, mille motifs peuvent jouer dans l'âme d'un
+chrétien un rôle supérieur à l'amour de Dieu proprement dit; et
+la doctrine d'Abélard, en affaiblissant un peu ce qu'il y a de
+substantiellement bon, d'absolument vrai dans la règle chrétienne des
+devoirs, rend incertaine et flottante la morale même que sa foi proclame
+et qu'il voudrait épurer et raffermir.
+
+Allons plus loin; le principe de la foi, de l'obéissance, de l'amour,
+suppose la connaissance, et le péché d'ignorance cesse en quelque sorte
+d'être un péché, ou plutôt il reste un péché, en ce sens qu'il est un
+acte qui entraîne la damnation; mais il cesse d'être une faute,
+étant exempt de la volonté du mal, du consentement au mal, puisqu'il
+s'agissait d'un mal inconnu; bien plus, il a pu être accompagné d'un
+désir de plaire à Dieu, à Dieu tel au moins qu'on le connaissait, et par
+les moyens qu'on lui croyait agréables. Alors il faut hardiment déclarer
+que l'acte qui encourt la damnation, peut n'être pas une faute; il faut
+aller jusqu'à dire qu'un acte moins damnable aurait pu être plus mauvais
+encore; il faut en venir à confesser audacieusement que les Juifs qui
+ont crucifié Jésus-Christ, sont excusés de la faute par l'ignorance,
+qu'ils auraient pu être corporellement punis pour l'exemple, sans être
+pour cela convaincus d'une faute, et qu'enfin le crime eût été bien plus
+grand d'épargner Jésus-Christ contre leur propre conscience.
+
+2° De ce mépris pour les oeuvres, de cette réduction successive de
+tous les éléments de la moralité à un seul, que l'on n'est pas même
+absolument maître de se donner à un degré convenable, il résulte que
+non-seulement les effets de l'action, l'oeuvre extérieure, mais les
+passions, les tentations, les désirs, sont amnistiés et présentés comme
+indifférents à peu près de la même manière que les oeuvres; de la un
+nuage jeté sur de grandes vérités religieuses. C'est un article de foi
+que la nature humaine est devenue mauvaise en elle-même, que le mal a
+pénétré sa substance au point que le corps, la chair, la concupiscence
+sont sans cesse maudits et anathématisés comme étant le péché en
+puissance, si ce n'est en acte. Cette croyance d'abord est liée à celle
+du péché originel, et si le péché n'est que le consentement au mal,
+c'est-à-dire la mauvaise volonté envers Dieu, il se trouve que le péché
+originel est un péché sans consentement, sans volonté, c'est-à-dire un
+péché sans péché. Je sais bien qu'Abélard cite l'objection en disant que
+le péché originel est une expression qui signifie _la peine_ du péché
+originel; mais cette interprétation, quoiqu'elle se trouve dans saint
+Augustin, n'est pas approuvée par l'Église, et elle détruit ou diminue
+ce qu'il y a de mystérieux dans l'existence essentielle de ce péché au
+sein de notre nature actuellement corrompue, et le réduit en quelque
+sorte à une condamnation qui subsiste sur nous, sans avoir en nous
+ni cause ni effet, c'est-à-dire à une déchéance de situation, à une
+impossibilité, extérieure à nous et qui ne nous est pas propre, de nous
+sauver tant que l'arrêt n'est pas rapporté. Or, c'est là certainement
+une erreur grave; elle consiste à prendre figurativement la transmission
+du péché par la génération, et à concevoir seulement qu'à cause du péché
+d'Adam Dieu a condamné la race d'Adam, sans qu'il en soit résulté de
+changement dans sa nature, mais seulement dans sa condition, à peu près
+comme autrefois pour les enfants non réhabilités d'un condamné dégradé
+de noblesse; ils n'en étaient ni meilleurs ni pires, mais ils étaient
+frappés de certaines incapacités qui n'étaient pas de leur fait.
+
+En second lieu, indépendamment du péché originel, et même après qu'il a
+été lavé dans les eaux du baptême, la religion n'admet point que l'homme
+soit pur. En vain l'Évangile l'a éclairé et guidé, en vain la grâce de
+Dieu toujours présente le soutient et le sollicite; il subsiste en
+lui un vice permanent, un instinct de mal, un mauvais désir, la
+concupiscence enfin, qui est loin d'être innocente par elle-même. Sans
+aucun doute, celui qui y cède est le vrai pécheur, et celui qui résiste
+se justifie; mais sa justification même prouve qu'il avait le mal dans
+son propre sein, et la religion admet et condamne le péché par désir et
+le péché par pensée. L'homme est _la chair du péché_, comme dit saint
+Paul, et il n'entend point parler seulement du péché originel effacé par
+le baptême; _la chair convoite contre l'esprit_. «C'est la son fond,»
+dit Bossuet, «depuis la corruption de notre nature.»--«_Le bien n'habite
+pas en moi, c'est-à-dire dans ma chair..... Je trouve en moi une loi qui
+me fait apercevoir que le mal m'est attaché..... Tout ce qui est dans
+la monde est concupiscence de la chair et concupiscence des yeux, et
+orgueil de la vie._»--«Voila,» dit encore Bossuet, «une image véritable
+de la chute de l'homme; nous en sentons le dernier effet dans ce corps
+qui nous accable et dans les plaisirs des sens qui nous captivent. Nous
+nous trouvons au-dessous de tout cela et vraiment esclaves de la nature
+corporelle, nous qui étions nés pour la commander. Telle est donc
+l'extrémité de notre chute[473].» Ainsi les effets corrupteurs du péché
+originel survivent à la damnation inévitable qui en était la suite et
+qui est abolie par le baptême.
+
+[Note 473: Rom., vii, 8.--Gal. v, 17.--Bossuet, _Traité de la
+Concupiscence_, c. vi.--Rom. vii, 18, 21.--1 Jean, ii, 16.--Bossuet,
+_ibid._, c. xv.]
+
+Et quand il serait vrai que l'ascétisme de la morale religieuse passât
+les bornes et allât jusqu'à s'attaquer à d'invincibles conditions de
+la nature humaine, il serait vrai également que toute morale qui ne
+condamne absolument que le consentement aux mauvais désirs, déroge à
+la morale orthodoxe. Le premier inconvénient, et le plus grave, c'est
+qu'elle peut conduire aux égarements de la casuistique, à l'erreur du
+molinisme.
+
+Ce n'est pas tout. Comme la résistance au mauvais désir n'a guère
+d'autre principe, dans Abélard, que l'amour de Dieu, comme dans l'amour
+réside ainsi la vraie vertu chrétienne, et que d'ailleurs concupiscence,
+désir, plaisir, tentation, oeuvre, tout est absous; par une conséquence
+assez plausible, on peut prétendre que l'amour en lui-même et à lui seul
+est l'unique devoir, l'unique mérite, l'unique salut. Abélard dit, en
+effet qu'il faut le purifier de toute crainte de la damnation, de tout
+calcul d'intérêt même spirituel, que la piété pour cause de salut est
+mercenaire, et nous voilà bien près des chimères du quiétisme.
+
+Cela suffit pour montrer comment la morale d'Abélard devait inquiéter
+l'Église, et comment, suivie dans ses conséquences, elle aurait pu
+conduire à des excès qui, du reste, étaient bien loin de la pensée de
+son auteur.
+
+Conclurons-nous cependant à la condamnation absolue de la morale
+contenue, dans l'_Éthique_? non, cette morale est incomplète, elle ne
+s'appuie pas sur un examen assez profond de la nature humaine; enfin
+elle est incohérente, parce qu'elle est à la fois rationnelle et
+mystique; mais elle renferme plus d'un principe vrai que la raison
+devait revendiquer contre l'absolutisme de la morale dogmatique.
+
+Aucun ouvrage d'Abélard ne nous paraît au fond plus que son Éthique
+empreint de l'esprit du rationalisme. Sous des formes de langage qui
+rappellent sa profession et semblent ne s'adresser qu'au sacerdoce, ne
+convenir qu'à la casuistique, il cache en effet des idées originales,
+des nouveautés de sens commun dont peut-être il n'apercevait pas toute
+la portée, et qui, par leurs conséquences, touchent à un haut degré la
+philosophie et la théologie. Ces conséquence s'étendent de la théorie à
+la pratique et finissent par intéresser la dispensation des sacrements
+et la conduite du clergé. Sous tous ces rapports, Abélard s'exprime avec
+une singulière hardiesse. Distinguons quelques points fondamentaux:
+en philosophie, le libre arbitre et la Providence; en théologie, la
+prédestination et la grâce; en pratique, le sacrement de pénitence, le
+pouvoir des clefs, les indulgences.
+
+1. Nous avons de bonne heure rencontré les idées d'Abélard sur le libre
+arbitre; c'est au sujet de la proposition affirmative qu'il s'en est
+expliqué une première fois[474]. Depuis qu'Aristote, obligé,
+dans l'_Hermeneia_, de distinguer la proposition individuelle de
+l'universelle, et dans celle-là celle qui touche le présent ou le passé
+de celle qui concerne le futur, a reconnu que dans cette dernière
+l'affirmation ou la négation n'était pas nécessairement vraie ou fausse,
+parce que dans un avenir indéterminé les deux cas de l'alternative
+étaient possibles; cette question, appelée par les anciens la question
+des possibles, par les scolastiques la question des futurs contingents,
+a toujours trouvé sa place dons la logique, et c'est là qu'elle a été
+par anticipation traitée en dehors de la psychologie et de la morale.
+«_Obscura quaestio est_» disait Cicéron, «_quam_ [Grec: peri dunatôn]
+_philosophi appellant; totaque est logicae_[475].» Cependant Aristote
+avait résolu la question en respectant le libre arbitre, que par là il
+consacrait de nouveau. Les stoïciens, fort subtils à leur ordinaire sur
+cet article, avaient tout confondu, promettant de tout concilier, et
+Chrysippe, en prétendant sauver la liberté humaine, n'avait réussi qu'à
+river les anneaux de la chaîne éternelle du destin[476]. Cicéron, qui
+veut pourtant ramener la question à la morale, prend parti pour
+le fatalisme et nie le libre arbitre; car autrement, dit-il, que
+deviendrait la fortune[477]? Boèce a développé contre les stoïciens la
+doctrine aristotélique dans ce qu'elle a de favorable au libre arbitre,
+et lorsque Abélard traite la question en dialectique, il suit Boèce.
+Il tenait Boèce pour chrétien, même pour théologien, et plus tard,
+retrouvant la question dans la théodicée, dans la morale, il se sert des
+principes établis en dialectique, il les maintient, il demeure fidèle
+à lui-même. D'ailleurs saint Augustin, qui, ainsi que tous les
+théologiens, défend l'existence du libre arbitre au moins en principe,
+a combattu le stoïcisme dans la personne de Cicéron[478]. Toute morale
+suppose le libre arbitre, la morale chrétienne aussi bien que la morale
+philosophique, encore que certains dogmes semblent parfois porter
+dommage à la liberté. Voici donc sur la question les antécédents
+qu'Abélard reconnaît, Aristote, Boèce, saint Augustin[479]; on doit
+ajouter saint Anselme, qui, en ceci comme en beaucoup d'autres choses,
+parle d'après lui-même, sans s'écarter de la tradition, et réussit à se
+créer une orthodoxie individuelle[480].
+
+[Note 474: t. 11, c. iv, t. 1, p. 400 et suiv.--Cf. _Dialectica_, p. 237
+et seq.]
+
+[Note 475: Arist., _De Interp._, c. ix, xii et xiii.--Cic., _De Fato_,
+I.]
+
+[Note 476: A. Gell., VI, ii.--Cic., _ibid._, IV.]
+
+[Note 477: Cic., _ibid_., et _De Divinat._, t. II, 7.]
+
+[Note 478: _De Civ. Dei_, V, ix.]
+
+[Note 479: Arist., _loc. cit._--Boet., _De Interp._, sec. ed. p.
+860.--_De Consol. phil._, I. V, p. 3, 4, 5 et 6.--Aug., _loc. cit._ et
+_De Don. Persev._--_De Duab. anim. in Hanich._, xi et xii.--_De Prædest.
+sanct._ Passim.--_Contr. Faust._, XXII, lxxviii.--Cf. l'ouvrage de M.
+Bersot, _Doctrine de saint Augustin sur la liberté et la Providence_,
+Paris, 1843.]
+
+[Note 480: S. Ans. Op., _Cur Deus homo_, I. I, c. xi, p. 70.--_De lib.
+Arb._, p. 117. _De Concord. præsc. et præd._, p. 123.]
+
+Abélard s'est donc fait une idée saine du libre arbitre. «C'est,»
+dit-il, «la délibération ou la _dijudication_ de l'esprit par
+laquelle il se propose de faire ou de ne pas faire une chose; cette
+_dijudication_ est libre[481].» Puisqu'elle est libre, c'est-à-dire
+puisqu'en toute circonstance l'homme peut faire le pour ou le contre,
+ce qu'il fait peut se trouver bon ou mauvais. Le libre arbitre entraîne
+donc la puissance de faire bien ou mal.
+
+[Note 481: _Introd._, I. III, p. 1131.--_Comm. in Rom._, I. I, p.
+538.--Voy. ci-dessus, c. ii, p. 240, c. vi, p. 425 et 427.]
+
+La liberté est attaquée ou amoindrie par diverses sortes d'objections.
+D'abord, elle est niée au nom de la nature humaine qu'on représente
+comme maîtrisée par ses faiblesses, ses passions, les mobiles qui la
+poussent, les circonstances qui la dominent. En ce sens, la liberté
+serait opposée à la contrainte. Abélard n'a point à s'occuper beaucoup
+de cet ordre d'objections qui dans la théologie chrétienne prennent une
+autre forme. On conteste en second lieu la liberté au nom de l'ordre
+général qu'elle troublerait, et dans lequel l'enchaînement des causes et
+des effets doit être constitué de sorte que celui qui connaîtrait toutes
+les unes, pourrait infailliblement prévoir tous les autres. Or celui-là
+existe, c'est Dieu. La connaissance qu'il a par avance de tout ce qui
+doit arriver s'appelle la prescience. Cette prescience est universelle,
+elle est infaillible. Tout ce qui doit arriver arrive donc
+nécessairement comme Dieu l'a prévu. Entre Dieu et la création, il n'y
+a point de place pour la liberté. Nous avons vu Abélard aux prises avec
+cette objection; il la repousse par les arguments usités. Ce sont à peu
+près ceux qu'avait développés saint Anselme[482]. Les déterminations
+libres de l'homme sont prévues aussi bien que leurs effets; elles sont
+prévues comme libres. Que Dieu sache ce que l'homme choisira après
+délibération, cela n'empêche point que l'homme ne délibère; et l'on ne
+voit pas pourquoi une action serait moins libre en elle-même, parce
+qu'elle est connue de celui qui la prévoit et ne l'empêche pas. La
+question qui se poserait ici n'est point: comment l'homme peut-il être
+libre, sous l'oeil de la prescience universelle? mais plutôt: comment
+l'être qui peut tout et qui fait tout, a-t-il créé l'homme libre?
+question fort différente, et qui regarde la toute-puissance divine et
+l'existence du mal, question qui subsiste tout entière en présence de
+la liberté humaine. Celle-ci, considérée comme nous venons de la
+considérer, est opposée à la nécessité, et Abélard en ce sens ne l'a ni
+méconnue ni affaiblie.
+
+[Note 482: «Deus præscit esse libere futurum quod aliundo non est ex
+necessitate futurum.»--_De Conc. praesc. cum lib. arb._, qu. I, c. I.]
+
+Mais en théologie, ces deux ordres d'objections prennent une forme et
+une gravité nouvelles.
+
+La religion est en général sévère pour la nature humaine. Elle l'humilie
+sous le poids de ses faiblesses; elle l'accuse d'une corruption
+profonde; elle lui raconte sa déchéance et toutes ses misères. Elle en
+conclut que le libre arbitre dans l'homme est déchu comme tout le reste,
+ou qu'il est dominé ou corrompu; de sorte qu'il lui faut un supplément
+pour le rétablir, ou un remède pour le guérir. Ces deux doctrines sont
+alternativement ou confusément prêchées, mais elles conduisent à la même
+conséquence, la nécessité d'un réparateur qui par des moyens surnaturels
+rende à l'homme sa liberté ou la redresse. Les métaphores diverses
+qu'emploie le langage de l'Église, permettent ces deux interprétations
+qui l'une et l'autre tendent à affaiblir le principe de la liberté
+humaine.
+
+En général, il y a toujours de l'incertitude sur le sens de ce mot de
+libre arbitre. On peut entendre par là le pouvoir de choisir, pouvoir
+qui n'est pas absolu, c'est-à-dire complètement indépendant, que la
+raison et les passions sollicitent en sens divers, mais qui subsiste
+aussi longtemps que l'âme humaine conserve la plénitude de ses facultés.
+En tant que pouvoir, ce pouvoir est neutre; il est la faculté du bien
+comme du mal, du mal comme du bien. Mais en choisissant le mal, la
+raison de l'homme cède à l'empire de ses sens ou de ses passions; le
+mauvais choix a toujours les caractères de l'entraînement et de la
+faiblesse, tandis que la vertu signale la puissance de la raison; aussi
+a-t-on pu dire, et a-t-on dit que l'homme était libre dans le bien,
+esclave dans le mal; sa liberté a été proportionnée à sa vertu; _nihil
+liberius recta voluntate_, dit saint Anselme[483]. En ce sens, la
+liberté humaine n'est plus quelque chose de neutre, un moyen, un pouvoir
+instrumental, elle se confond avec la volonté qui dispose d'elle, avec
+la raison qui dirige la volonté.
+
+[Note 483: _Dial. de lib. Arb._, c. IX, p. 121.]
+
+Il est rare que les théologiens ne prennent pas le mot liberté
+successivement dans ces deux acceptions. Ainsi a fait saint
+Augustin[484].
+
+[Note 484: Petau, _Dog. Theol._, t. I, t. V, c. III, p. 319.]
+
+Si le libre arbitre est la faculté du bien, l'homme depuis le péché a
+perdu le libre arbitre. Du moins le libre arbitre a-t-il baissé, et il
+est devenu incapable de se relever par lui-même et d'atteindre au
+bien. S'il est un pouvoir neutre, il subsiste depuis le péché comme
+auparavant, mais il est assujetti à un principe de corruption qui ne le
+détruit pas, mais qui le domine, et pour n'être employé qu'au bien, il
+a besoin qu'une force supérieure pénètre dans la nature humaine et la
+relève. Dans les deux cas, la conséquence pratique et religieuse est la
+même, et la doctrine du péché originel subsiste tout entière.
+
+Par le libre arbitre, Abélard a généralement entendu la faculté de
+se résoudre au mal comme au bien; et certes cette interprétation est
+permise. La difficulté est seulement d'expliquer alors comment les
+saints, comment le Dieu fait homme, et surtout comment Dieu lui-même
+peut être libre[485]. Mais, dans les créatures, la faculté de faire le
+mal cesse d'être une imperfection, dès qu'on cesse de le jamais vouloir;
+tels sont les saints. Le libre arbitre du Christ dans les choses morales
+n'a pu jamais exister qu'en puissance là où l'impeccabilité était en
+acte, et quant à Dieu, Abélard répond assez nettement que la liberté de
+Dieu se confond avec sa toute-puissance et que sa toute-puissance ne va
+pas jusqu'à impliquer la faculté de cesser d'être le souverain bien. En
+Dieu, la liberté est donc improprement dite. Dieu ne peut faire que le
+meilleur. A la vérité, il en résulte qu'il ne peut faire que ce qu'il
+fait et que tout ce qui est, n'étant que par lui, est le mieux possible.
+Cette doctrine s'appelle l'_optimisme_. Abélard a osé la soutenir. D'où
+lui est-elle venue? Quand il l'expose, il rappelle Plotin. Serait-ce
+une de ces grandes idées des écoles d'Alexandrie, qui par l'influence
+d'Origène ou des siens auraient pénétré dans la christianisme, et s'y
+seraient perpétuées, vagues, libres, flottantes, suspectes, mais non
+condamnées, tolérées comme un passe-temps pour l'intelligence, avant
+d'être défendues comme un danger pour la foi?[486] ou plutôt n'est-ce
+pas un mot de Platon dans le Timée, qui, donnant l'éveil à la raison
+d'Abélard, lui aura prématurément inspiré la pensée qui devait un jour
+illustrer Leibnitz[487]?
+
+[Note 485: Saint Bernard accorde que Dieu, comme toute créature bonne
+ou mauvaise, a le libre arbitre en ce sens qu'il n'est pas soumis à la
+nécessité. (_De grat. et lib. arb._, opusc. IX.--Cf. Bersot, _Oeuvre
+cit._, part I, c. I, sect. III p. 24, et part. II, c. III, sect. IV, p.
+200.)]
+
+[Note 486: Voy. ci-dessus, c. II, p. 227 et suiv.--Cf. Plotin, _Ennead._
+V, t. V, c. XII.]
+
+[Note 487: Cf. Tim. XXIX et XXX, et trad. de M. Cousin, t. XII, p. 117,
+118, etc.--Malebranche, _Médit. Chrét._, VII, 17, 18, 19; et Fénélon
+lui-même, quand il le réfute, c. V et VI, lui qui se montre si jaloux
+de sauver la libre volonté de Dieu, est obligé de dire: «Ce qui
+est déterminé invinciblement par l'ordre immuable et nécessaire,
+c'est-à-dire par l'essence même de Dieu, ne peut jamais en aucun sens
+arriver autrement que comme l'ordre l'a réglé.»]
+
+Quoi qu'il en soit, on voit que les difficultés, puisées dans la faible
+nature de l'homme, contre la liberté, s'accroissent, en théologie, de
+l'existence du péché originel.
+
+Celles qui naissent de la prescience divine se compliquent, en
+théologie, du dogme de la prédestination.
+
+Préoccupé de la corruption de la nature et des suites du péché, l'esprit
+est conduit à frapper le libre arbitre d'une telle impuissance que les
+vertus humaines perdent tout leur prix, et que les vertus de la grâce,
+toutes d'origine céleste, peuvent seules sauver notre indignité. Elles
+seules, en d'autres termes, ont un mérite aux regards de Dieu. Reste
+à savoir quelle est la part de la liberté humaine dans ces vertus. Si
+cette part est nulle, la liberté est comme si elle n'était pas, et le
+salut ou la damnation deviennent pour l'homme de pures fatalités.
+Mais si le libre arbitre nous sert à nous approprier les mérites de
+Jésus-Christ, nos résolutions ne sont pas sans quelque mérite. Soit
+que le libre arbitre suffise, soit que seulement il contribue à la
+justification, il n'est donc point annulé; nous ne l'avons point perdu.
+Cependant, en ce cas même, il ne se tourne au bien que par la grâce, et
+comme Dieu souffle sa grâce où il lui plaît, sa justice ne cesse pas
+d'être un redoutable mystère. Si tous, si beaucoup sont appelés, peu
+sont élus; et celui qui élit est celui qui appelle, et qui savait
+lesquels seraient élus au moment qu'il les appelait tous. La prescience
+divine, en tant qu'elle s'applique au salut des hommes, c'est la
+prédestination[488]; et sous ce nom se pose et s'aggrave, en théologie,
+le problème tout à l'heure indiqué sous la forme philosophique.
+
+[Note 488: S. Aug., _De Don. Persev._., XIV.]
+
+II. On sait que le dogme de la prédestination peut être entendu de telle
+manière que toute vertu morale, tout mérite humain, tout effort du
+libre arbitre se réduise à néant. Cet excès de doctrine s'appelle le
+_prédestinatianisme_, et ceux qui y sont tombés ont toujours essayé de
+se donner pour chef saint Augustin[489]. Disciple de ce grand évoque,
+Abélard n'est pourtant pas _prédestinatien_, c'est-à-dire que le dogme
+de la prédestination qu'il admet[490] ne l'emporte pas dans son esprit
+sur l'idée nécessaire et l'indestructible sentiment de la liberté
+humaine. Il ne reproduit son maître saint Augustin que par le côté où
+ce Père confinait aux semi-pélagiens tout en les combattant[491]. On ne
+doit pas compter Abélard dans le parti du christianisme qui peut être
+plausiblement ou spécieusement accusé de fatalisme, qui incline enfin
+dans le sens de la prédestination plus que dans le sens de la liberté.
+Il serait curieux de chercher pourquoi toutes les sectes, y compris la
+stoïcienne, qui n'ont pas été franches sur la question de la liberté,
+et qui, par là, semblaient affaiblir la condition essentielle de toute
+morale, ont tendu cependant au rigorisme, tandis que l'opinion contraire
+a quelquefois versé dans le relâchement[492]; et nous avons vu que
+l'exemple d'Abélard ne dément pas cette observation. Il pose donc le
+libre arbitre; il l'affranchit de cette contrainte inconnue, mais réelle
+où l'on voudrait que le tînt l'existence même de la Providence. Tout
+cela est vrai et juste, mais nous ne voyons pas qu'il présente, nulle
+part le libre arbitre comme déchu, corrompu, incliné au mal, ainsi que
+le veulent beaucoup d'écrivains religieux. Il n'a pas tort; le mal
+qu'ils disent du libre arbitre, vient, ou d'une erreur essentielle, ou
+d'un langage inexact. Si le libre arbitre est méchant, il n'est pas le
+libre arbitre; et si l'on veut dire seulement que ses déterminations
+dépendent plus ou moins de nos faiblesses et de nos passions, ce n'est
+pas à lui qu'il faut s'en prendre, c'est à l'infirmité de notre nature,
+à celle de notre raison, comme principe de nos résolutions. Le libre
+arbitre en lui-même subsiste dans la créature la plus fragile, la plus
+entraînée, la plus passionnée; ce n'est pas lui qui est mauvais, la
+liberté n'est pas le péché. L'homme ne pourrait pécher sans être libre;
+mais il pourrait être libre sans pécher. La liberté est une condition du
+péché, et n'en est pas la source[493].
+
+[Note 489: Cf. Sur la doctrine de saint Augustin, Petau, t. I. t. IX, c.
+VI et suiv.--Ritter, _Hist. de la Phil Chrét._, t. II, t. VI, c. V, et
+surtout la Thése de M. Bersot]
+
+[Note 490: _Comment. to Ep. ad Rom._, t. I, p. 523,538; t. II, p 554 et
+seq.; t. III, p. 641, 649, 652.]
+
+[Note 491: Petau, _Id. ibid._, p. 635]
+
+[Note 492: Voici, je croîs, les noms des principales sectes rangées
+suivant une échelle ascendante de rigidité dans la question de la grâce
+et de la liberté; Sociniens, pélagiens, semi-pélagiens, molinistes,
+congruistes, thomistes, augustiniens, jansénistes, calvinistes. Parmi
+les réformés, le calvinisme et même le luthéranisme pur sont pour
+l'opinion la plus sévère. On distingue pourtant deux partis: dans le
+sens du relâchement, arméniens, universalistes, etc.; dan celui de la
+rigidité, gomaristes, prédestinatiens, Prédestinateurs, particularistes,
+etc.]
+
+[Note 493: Cette doctrine, qui neutralise la liberté entre le bien et le
+mal, est loin d'être hétérodoxe. Elle est conforme aux définitions de la
+liberté données par saint Jean Damascène (_Instit. element. ad dogm._,
+c. X), par saint Jérôme (_In Jovinian._, II), par saint Augustin
+lui-même, quoiqu'il paraisse varier sur ce point (_Homil._ XII.--_De
+duab. Anim. In Manich._, c. XII), par saint Bernard enfin (_De grat. et
+lib. arb._, c. II). Saint Anselme semble y accéder, lorsqu'il dit que,
+prise en général, la liberté est contraire à la nécessité, qu'entre deux
+opposés elle est indifférente au choix; mais il fait une distinction:
+comme il faut que la définition du libre arbitre convienne à Dieu ainsi
+qu'à l'homme, il ne veut pas que la faculté de pêcher soit supposée
+par cette définition; il dit donc que la liberté dans un sens plus
+restreint, c'est le libre arbitre, et entendant alors par ce mot la
+volonté affranchie de ce qui la subjugue, il définit le libre arbitre
+«potestas servandi rectitudinem voluntatis propter ipsam rectitudinem.»
+(_De lib. Arb._, c. I et III.--Cf. _De Consord. prædest. cum lib. arb._,
+qu. II, p. 127) Si l'on veut admettre cette distinction et s'y tenir, on
+le peut, et toute équivoque disparaîtra.]
+
+De là, comme on l'a vu, plusieurs difficultés. Et d'abord, la
+prédestination[494]. La prédestination, au sens spécial du mot, est la
+disposition divine en vertu de laquelle certains hommes sont de toute
+éternité destinés au salut éternel. La prédestination est toujours une
+grâce; mais elle n'est absolument gratuite que si l'on pense qu'aucune
+prévision du mérite de ceux à qui elle s'applique n'entre dans le décret
+qui les a choisis; elle n'est qu'une grâce si Dieu, en les élisant, a
+prévu leurs mérites, c'est-à-dire a tenu compte du bon emploi qu'ils
+feraient des grâces qu'il accorde à tous. Dans le premier cas, Dieu, par
+sa grâce, les justifie, parce qu'il les a élus; dans le second, il ne
+les élit que parce qu'il sait qu'ils seront justifiée par sa grâce.
+Aucune de ces deux opinions n'est interdite; la première, la plus
+sévère, celle de saint Augustin, n'est point un article de foi; et pour
+elle, dès le IXe siècle, s'était déclaré le moine Gothescale, alors que
+l'archevêque Hinemar le fit condamner au fouet. Pierre Lombard, Hughes
+de Saint-Victor, saint Thomas, sont plutôt du côté de Gothescale; mais
+les Romains, et notamment les jésuites, ont tenu pour la doctrine
+d'Hinemar, quoique en général une opinion plus rigide et plus voisine
+de l'augustinianisme, celle des thomistes, ait prévalu dans le clergé
+français, opinion approuvée aussi par Rome et qui s'honore de la
+préférence de Bossuet[495]. Suivant cette opinion, Dieu prévoit bien que
+ceux qu'il prédestine obtiendront le salut par leur foi ou par leurs
+oeuvres, mats en ce sens que, par un décret infaillible, par une volonté
+absolue et efficace, et non dans la prévoyance et à la condition de
+leurs mérites, il a décidé qu'ils auraient le royaume des cieux. Le
+nombre des prédestinés est fixe et immuable; les protestants ont été
+jusqu'à soutenir qu'il n'y avait pas d'autres élus que les prédestinés,
+auquel cas il ne serait plus vrai qu'il y a beaucoup d'appelés; être
+appelé signifierait seulement ignorer si l'on est ou non prédestiné.
+Mais telle n'est pas la doctrine catholique. Non-seulement en dehors des
+prédestinés elle admet des élus, c'est-à-dire des appelés qui seront
+élus, grâce au bon usage qu'ils feront des dons de Dieu; mais même
+elle est allée jusqu'à distinguer la prédestination à la gloire et la
+prédestination à la grâce. La première est la prédestination proprement
+dite ou absolue; la seconde est, en Dieu, la volonté absolue d'accorder
+à telles de ses créatures les dons et les grâces nécessaires pour
+arriver au salut, soit qu'il prévoie qu'elles y parviendront en effet,
+soit qu'il sache qu'elles n'y parviendront pas; et de plus, je ne crois
+pas qu'il fût hérétique de soutenir que, sans la prédestination à la
+grâce, on puisse encore être sauvé, c'est-à-dire obtenir de Dieu les
+dons et les grâces auxquels on n'était pas prédestiné; ou, ce qui
+reviendrait au même, que tous les chrétiens, et dans une certaine mesure
+tous les hommes, soient prédestinés à la grâce; mais c'est sur
+ces points-là qu'on dispute. Ce qui est hors de dispute dans le
+catholicisme, c'est qu'il y a deux ordres d'élus, les uns obligés, les
+autres facultatifs. Cette prédestination, dogme singulier, inexplicable,
+et qui vient ajouter une difficulté nouvelle aux difficultés déjà
+si grandes des questions qui touchent à la justice de Dieu, à la
+prescience, à la liberté humaine, ce dogme dont les Pères grecs semblent
+avoir tenu si peu de compte et que jusqu'au temps de saint Augustin on
+n'avait pas su voir dans les passages de saint Paul, qui en sont les
+principaux titres[496], ce dogme si important pour nos espérances et qui
+l'est si peu pour la conduite de la vie, qui, théoriquement, a engendré
+d'interminables controverses, qui, pratiquement, peut énerver le
+principe de la responsabilité morale, ce dogme étrange, Abélard ne
+l'a ni combattu ni affaibli. Quoique parfois il semble prendre
+la prédestination dans un sens général et la confondre avec la
+prescience[497], il l'admet cependant au sens spécial[498], et reconnaît
+qu'il y a des hommes que Dieu veut sauver par élection et en vertu d'un
+décret particulier et antérieur[499]. Comment cette croyance est-elle
+conciliable avec l'idée de mérite et de démérite, même restreinte à la
+foi et à la charité? C'est une autre question sur laquelle il hasarde
+quelques conjectures[500], mais dont les théologiens n'ont pas droit
+de se faire une arme contre lui, car cette question est une difficulté
+contre le dogme lui-même.
+
+[Note 494: Cf. Saint Thomas, _Summ._, pars I, qu. XXIII.--P, Lomb.,
+_Sent._, t. I, dist. XL et XLI.--Le P. Petau, _Dogm. Theol._, t. I, l.
+IX et X.--Bergier, _Dict. de Theol._, au mot _Prédestination_.]
+
+[Note 495: Petau, _loc. cit._, t. X, c. I, et suiv--Bossuet, _Traité du
+lib. urb._, c. VIII--Bersot, _Ouvr. cit._, part. II, c. III, sect. I.]
+
+[Note 496: Rom. VIII, 29 et 30.--Ephes. I, 4, 5 et 11.]
+
+[Note 497: _Ab. Op._, p. 641]
+
+[Note 498: _Ibid._, p. 623]
+
+[Note 499: _Ibid._, p. 538, 554, 649.]
+
+[Note 500: Voyez ce qu'il dit de Jérémie, de saint Jean-Baptiste et de
+Lazare, p. 221]
+
+Une contradiction paraît inévitable, quand on traite de la
+prédestination; c'est d'affirmer d'abord que Dieu est la justice même,
+et qu'il ne faut pas juger de sa justice d'après nos idées; en d'autres
+termes, que la justice parfaite doit être contraire a la nôtre, parce
+qu'elle lui est supérieure[501], puis, cela dit, c'est d'entreprendre
+d'expliquer, selon la justice humaine, toutes les dispositions de Dieu
+que l'on y peut ramener. Cette contradiction est dans Abélard; mais quel
+théologien s'en est préservé?
+
+[Note 501: Voyez contre cette idée Leibnitz (_Théodic., Disc. prélim._,
+sec. 4).]
+
+III. La prédestination suppose la grâce. On ne dispute guère dans le
+sein du catholicisme que sur le point de savoir si dans les desseins
+de Dieu, la prédestination est antérieure à la prévision des mérites
+engendrés par la grâce, et partant absolument indépendante de ces
+mêmes mérites, ou bien si elle est postérieure à la résolution divine
+d'accorder à celui qui en est l'objet toute la grâce nécessaire au
+salut. C'est rechercher si la prédestination est à nos yeux absolument
+arbitraire ou en quelque manière conditionnelle (ce qui reporterait la
+question sur la grâce même, dont on pourrait demander alors si elle est
+ou n'est pas arbitraire); mais dans tous les cas, prédestinés, élus,
+simples appelés, chrétiens et infidèles; tous ont besoin de la grâce, et
+tous ont, à des degrés différents, la grâce de Dieu: c'est encore là une
+doctrine catholique.
+
+La grâce est-elle incompatible avec la liberté? non, en général. On peut
+admettre, toujours d'une manière générale, que l'homme est si faible, si
+mobile, même si corrompu, qu'à lui seul et sans la grâce il ne saurait
+mériter et obtenir le salut; on peut aller plus loin et admettre encore
+que, fit-il tout ce qu'il faut pour l'obtenir, il ne le mériterait pas
+sans la grâce. Cela ne compromet pas encore le libre arbitre. Ce n'est
+point par défaut ni par excès de libre arbitre que, dans l'un ou l'autre
+cas, l'homme aurait besoin de la grâce. Dans le premier cas, elle
+l'aiderait à faire bon usage du libre arbitre; dans le second, elle
+rendrait fructueux le bon usage qu'il aurait fait du libre arbitre. Rien
+de tout cela n'exclut ni n'infirme l'existence du libre arbitre. Abélard
+en juge ainsi, et va jusqu'à prétendre que l'existence du libre arbitre
+a pour objet de manifester l'effet de la grâce; c'est dire qu'il tient
+la grâce pour puissante, nécessaire, universelle. Il la juge puissante;
+car elle nous met en disposition et en voie de gagner le salut. Il la
+juge nécessaire, puisque sans elle nous ne pourrions croire, aimer,
+agir, comme il le faut pour le salut. Il la juge universelle, dès qu'il
+estime que Dieu offre à tous ce qui est nécessaire pour croire en lui,
+l'aimer, et désirer le royaume des cieux[502].
+
+[Note 502: _Ab. Op., Introd._, t. III, p. 1118; et _Comment._, t. IV, p.
+654]
+
+Sur tous ces points, et si l'on ne pénètre pas en de plus subtiles
+distinctions, il est orthodoxe. Ce n'est pas une garantie d'orthodoxie
+que de dire que le libre arbitre ne se suffit pas à lui-même pour le
+bien; car le contraire ne peut entrer dans l'esprit de celui qui suit la
+valeur des termes. Sans doute, le libre arbitre suffit comme instrument;
+mais il a besoin d'un régulateur qui n'est pas lui-même, et c'est ce
+régulateur qui le détermine au bien ou au mal; le libre arbitre
+n'est que la faculté de détermination; c'est le pouvoir exécutif du
+régulateur. «La raison,» dit saint Bernard, «a été donnée à la liberté
+pour l'instruire et non la détruire[503].» C'est à tort que le concile
+de Sens condamne Abélard sur cet article.
+
+[Note 503: _De grat. et lib. arbit._, opusc. IX, c. II.]
+
+Je ne crois pas qu'il y ait dans ses ouvrages rien de directement et
+d'expressément contraire à ces paroles de Bossuet: «C'est par son libre
+arbitre que l'âme croit, qu'elle espère, qu'elle aime, qu'elle consent à
+la grâce, qu'elle la demande; ainsi, comme ce bien qu'elle fait lui est
+propre en quelque façon, elle se l'approprie, et se l'attribue sans
+songer que tous les bons mouvements du libre arbitre sont préparés,
+dirigés, excités, conservés par une opération propre et spéciale de Dieu
+qui nous fait faire, de la manière qu'il sait, tout le bien que nous
+faisons, et nous donne le bon usage de notre propre liberté, qu'il a
+faite et dont il opère encore le bon exercice; en sorte qu'il n'y a rien
+de ce qui dépend le plus de nous qu'il ne faille demander à Dieu et lui
+en rendre grâce[504].»
+
+[Note 504: _Traité de ta Concupiscence_, c. XXIII.]
+
+Mais voici le point délicat. Si la grâce est nécessaire, soit pour
+amener le bon emploi du libre arbitre, soit pour lui donner du prix,
+quel mérite reste-t-il à l'homme? la grâce est au moins la condition ou
+plutôt la source du mérite; tel est le fond de la doctrine de l'Église.
+Les vertus humaines, dans lesquelles la grâce n'entre ou n'entrerait
+pour rien, s'il en est de telles, n'ont absolument aucun mérite. Dans le
+système de l'Église, ce que nous avons appelé le régulateur ne se suffit
+pas à lui-même pour le bien, ou très-certainement au moins pour le
+mérite.
+
+Abélard, en termes généraux, ne s'écarte pas de ce système; mais
+d'abord, il laisse percer quelquefois une distinction, une séparation
+entre le bien et te mérite, entre la faute et le démérite. Le mérite, le
+démérite, c'est ce qui, chrétiennement parlant, obtient la récompense ou
+le salut, encourt la peine ou la damnation. Le bien n'est pas toujours
+jugé digne de récompense, ni la faute digne de châtiment. Il y a une
+différence entre le mérite au sens théologique et le bien au sens
+purement moral, comme entre le démérite et la faute sous les mêmes
+distinctions. Cette observation, que paraît faire Abélard, mais dont il
+ne tire pas toutes les conséquences, intéresse gravement l'application
+des notions humaines de justice à la théodicée[505], et par là elle est
+comme un premier pas dans la voie du rationalisme.
+
+[Note 505: Petau, t. X, c. XVIII, t. 1, p. 759.]
+
+En second lieu, qu'est-ce que la grâce? un secours surnaturel. Est-ce
+donc la bonté générale et éternelle de Dieu, son action paternelle sur
+le monde, cette merveille perpétuelle que la raison reconnaît et adore
+aussi bien que la foi? L'entendre ainsi, ce serait abuser des termes.
+Sans doute il est assez difficile de trouver dans les Pères des premiers
+temps une autre idée que cette idée philosophique et familière. Le
+mot de grâce, chez les Grecs du moins, reste un assez long temps sans
+recevoir habituellement le sens spécial que l'Église lui assigne dans
+les épîtres de saint Paul. Mais tous les catéchismes nous apprennent
+aujourd'hui qu'il faut l'entendre dans un sens littéral et miraculeux.
+La grâce est une action interne, indéfinissable de sa nature, mais
+réelle et directe, du créateur sur la créature, action qui l'aide,
+la dispose, la pousse, la détermine au bien avec plus ou moins de
+puissance. Dans le langage et dans la doctrine d'Abélard, la grâce
+risque fort d'être quelque chose de plus général et de plus abstrait.
+Sur la même ligne que les dons de la grâce proprement dite, il semble
+ranger toutes les dispositions de l'éternelle sagesse, qu'on peut
+appeler à juste titre des grâces de Dieu, au sens de bienfaits, toutes
+ces harmonies de l'ordonnance universelle, toutes ces révélations qui
+reportent de la constitution du monde et de celle de la raison, en
+un mot tout ce qui témoigne au philosophe comme au chrétien la
+bonté infinie. Le don de la loi ancienne, celui de la loi nouvelle,
+l'incarnation, la prédication, la mort du Christ, sont à bien plus
+forte raison pour Abélard des grâces de Dieu et les plus grandes qui se
+puissent imaginer. Toutes ces choses sont de la grâce; c'est-à-dire des
+actes efficaces et puissants par lesquels Dieu éclaire notre esprit,
+touche notre coeur, nous donne la connaissance, nous inspire l'amour, et
+nous rend ainsi capables, ce que nous n'aurions pas été autrement, de
+croire, d'aimer, d'agir comme il faut pour lui plaire et pour nous
+sauver. C'est en général à ces grâces, aux grâces de Dieu ainsi
+entendues, qu'Abélard attribue l'influence et les effets qu'on réserve
+d'ordinaire à la grâce proprement dite. Il ne nie pas celle-ci, mais je
+ne me rappelle point de passages où il la désigne spécialement, ni même
+de propositions qui en supposent nécessairement l'existence; souvent, au
+contraire, il semble la confondre et la noyer dans cette multitude de
+témoignages divers de la bonté de Dieu. Je ne dis pas qu'il se soit à
+ce point rendu compte de sa doctrine, ni que toutes ses expressions
+reviennent absolument à cela, quoique je sois porté à le soupçonner;
+mais je dis que c'est là le sens général et dominant de ses idées sur la
+grâce divine. Ainsi, dans les paroles de Bossuet qu'on vient de lire,
+nous voyons _les mouvements du libre arbitre comme prévenus par me
+opération propre et spéciale_. Cette grâce _propre et spéciale_,
+cette grâce qui prévient, ne ressort pas clairement des expressions
+d'Abélard[506]. Les théologiens distinguent les grâces dans l'ordre
+naturel de celles qui concernent le salut; les premières sont les bontés
+générales de la Providence, les secondes sont un don surnaturel. Il
+s'agit particulièrement des dernières dans les controverses sur la
+grâce. Or, parmi celles-ci, on distingue encore les grâces extérieures,
+c'est-à-dire tous les secours extérieure qui peuvent nous porter au
+bien; telles sont, par exemple, la loi de Dieu, la prédication de
+l'Évangile; puis on admet les grâces intérieures, ou plutôt la grâce
+intérieure, celle qui touche intérieurement le coeur de l'homme. C'est à
+celle-là que pense saint Paul, quand il parle de la grâce qu'il tient de
+Dieu[507]. C'est sur cette grâce intérieure et surnaturelle que
+roulent les grandes discussions théologiques; c'est elle qui est dite
+habituelle, actuelle, adjacente, opérante, suffisante, efficace,
+prévenante, subséquente, etc. Or, les pélagiens ont été accusés de
+ne reconnaître d'abord que les grâces de l'ordre naturel; puis, dans
+l'ordre surnaturel, que les grâces extérieures. Abélard ne se distingue
+peut-être pas assez nettement des pélagiens[508]; il paraît souvent
+confondre les grâces extérieures et les grâces intérieures, ou, selon la
+distinction de saint Thomas d'Aquin, la grâce gratuite, _gratis data_,
+et la grâce qui produit la gratitude, _gratum faciens_. L'une est celle
+qui nous met en rapport avec Dieu, et qui s'adresse à l'humanité tout
+entière par les prophéties et les miracles; l'autre plus intime, plus
+individuelle, plus élective, surpasse la première en excellence, en
+noblesse, en dignité, _excellentior, nobilior, dignior_; elle seule rend
+le libre arbitre capable du bien, la volonté capable de mérite; elle a
+Dieu seul pour principe et pour cause, et ne laisse à l'humanité que
+l'honneur d'aider à son action. C'est cette distinction fondamentale qui
+établit une différence substantielle entre la morale philosophique et la
+morale chrétienne, quant aux moyens de rendre la vertu agréable à Dieu;
+et lorsqu'on méconnaît et qu'on efface cette distinction, on fait pour
+la morale ce que le rationaliste fait pour le dogme; on cède tout à la
+vertu humaine comme lui à l'humaine raison. C'est une faible ressourcé
+que de se rejeter alors sur l'importance de l'amour, car la grâce est
+surtout nécessaire à la charité; précisément parce que la charité ne
+peut être le fruit ni de la réflexion, ni de l'instinct, ni de la
+crainte, et parce qu'elle est une vertu du coeur plus que de la
+conscience, elle est éminemment l'inspiration de la grâce[509].
+
+[Note 506: Il admet cependant, quoique en termes vagues, une grâce
+préalable comme nécessaire pour profiter des dons de Dieu. Voyez
+ci-dessus, c. VI, p. 480. Mais on n'est pas sûr qu'il n'entende point
+parler de cette grâce bienveillante du créateur qui précédé tous ses
+dons actuels.]
+
+[Note 507: Galat. I, 16--Rom. XV, 18.--I Cor. III, 8, et ailleurs. «Ce
+n'est pas moi qui agit, mais la grâce de Dieu, qui est avec moi.» I Cor.
+XV, 10.]
+
+[Note 508: Il prend le mot de grâce dans un sens tellement général qu'il
+attribue l'existence du mal qui arrive à la grâce de Dieu, appelant
+ainsi les combinaisons de sa sagesse et de sa bonté. (_Introd_., t. III,
+p. 1118.)]
+
+[Note 509: S. Thom., _Summ_., prim. sec., qu. CIX, a. 1 et 11.]
+
+C'est aux théologiens de voir si Abélard est dans la règle, mais
+c'est aux philosophes de reconnaître combien sa doctrine se rapproche
+davantage des notions rationnelles, ou plutôt des notions du sens commun
+sur les rapports de la volonté divine avec la volonté humaine et de la
+justice éternelle avec la vertu.
+
+IV. La connaissance de la nature du libre arbitre conduit naturellement
+à ces idées qui, nous l'avons vu, jouent un si grand rôle dans la morale
+d'Abélard. Tout le bien et tout le mal gisent dans la volonté. Tout
+péché est volontaire en ce que la condition du péché est la volonté
+du mal; cette volonté n'est pas celle de l'acte extérieur qui réalise
+effectivement le péché, mais du mal moral accompli en nous par cet acte
+extérieur. L'acte extérieur ou l'oeuvre est chose indifférente, il en
+est de même de la volonté de l'oeuvre. La volonté mauvaise est donc le
+consentement au mal qui est, ou serait, ou peut être dans l'oeuvre; le
+consentement étant un acte volontaire, et le péché n'étant que dans la
+volonté, il n'y a point de péché dans ce qui n'est point volontaire:
+le désir, la tentation, la concupiscence, le plaisir, tout cela est
+involontaire, il n'y a point de péché dans tout cela.
+
+Nous avons vu les inconvénients possibles de ces idées; ils
+disparaîtraient cependant devant une bonne réponse à cette question:
+Qu'est-ce que le mal? Abélard le sent confusément, il entrevoit que
+là est le point difficile; on l'aperçoit, lorsqu'il dit qu'il veut
+n'appeler péché que ce qui ne peut en aucun cas (_nusquam_) avoir lieu
+sans faute[510]. Mais que faire? S'il avoue l'existence d'un bien
+invariable, ce n'est qu'en passant; il n'ose dire ce que c'est, ou du
+moins lui attribuer une existence absolue, non qu'il ne dise que le
+souverain bien est Dieu, et il a raison, mais il n'a pas conçu en Dieu
+ni dans le souverain bien la substance absolue du bien, manifestée comme
+loi invariable au coeur de l'homme. Il trouverait trop de difficulté à
+la faire concorder, cette doctrine, soit avec certaines prescriptions de
+la loi religieuse, soit avec certaines dispensations rapportées par la
+théologie à la Divinité, soit avec la distribution telle qu'il nous
+l'enseigne des peines et des récompenses; il la jette donc de côté, et
+il dit ou fait entendre que, le bien ou le mal dépendant de la volonté
+de Dieu, le bien méritant ou la vertu, le mal déméritant ou le péché,
+c'est l'obéissance ou la désobéissance. Le principe moral, c'est donc
+l'amour de Dieu.
+
+[Note 510: _Eth._, c. XIV, p. 657, et ci-dessus, p. 464.]
+
+Toute autre solution était impossible, ou du moins n'était possible que
+s'il eût fait un pas de plus dans la voie du rationalisme et cherché le
+bien en lui-même, sauf à le réaliser ensuite dans la substance de la
+Divinité. Cette doctrine, la vraie doctrine philosophique, non pas
+absolument inconnue d'Abélard, car Platon avait transpiré jusqu'à lui,
+mais qui dépassait trop la hardiesse de sa pensée et les forces de
+sa méthode pour qu'il pût la pleinement concevoir, lui aurait paru
+d'ailleurs plus difficile encore à concilier avec les croyances communes
+de l'Église.
+
+V. Enfin, un point qui semble accessoire, quoique j'y voie encore
+une conséquence du principe général de la morale d'Abélard, c'est sa
+critique du sacerdoce dans la direction des âmes. Si la volonté est
+seule coupable, si les oeuvres sont indifférentes, s'il faut chercher
+dans l'âme du pécheur la source du bien et du mal, du mérite ou du
+démérite, il suit que les oeuvres satisfactoires n'ont pas de vertu par
+elles-mêmes; toute leur vertu est dans le sentiment avec lequel on
+les accomplit. Il faut alors de la part des prêtres qui dirigent les
+consciences beaucoup de piété et de pénétration; il importe qu'ils
+n'attribuent pas aux signes extérieurs, méme aux formalités
+sacramentelles, une importance et une puissance indépendantes de la
+partie morale de la confession. Que les pénitents se gardent donc de
+mettre toute leur sécurité dans la fidélité extérieure à certaines
+observances; les mourants ne sauraient se contenter d'une confession
+sans réparation; les vivants, ainsi que les mourants, ne doivent
+pas porter une confiance illimitée à des confesseurs aveugles ou
+superficiels, ils doivent chercher des juges sérieux, sincères,
+clairvoyants; car le pouvoir de lier et de délier n'est pas comme les
+pouvoirs de ce monde, dont les décisions ont leur effet pourvu qu'elles
+soient en forme. Le prêtre, l'évêque même qui néglige les points
+essentiels de la pénitence et de la confession, ou la componction,
+l'humilité, la prière, ne prononce qu'une parole vaine quand il absout,
+quand il condamne, même quand il excommunie. L'erreur on la légèreté en
+ces matières représentent bientôt les formalités comme si exclusivement
+nécessaires, et l'autorité sacerdotale comme si absolue, qu'on s'imagine
+qu'un sacrifice quelconque fonde un droit à la rémission des péchés,
+et qu'une absolution donnée n'importe à quel prix est ratifiée dans le
+ciel. De là la vente des messes et des indulgences.
+
+Abélard, dont nous venons de retracer le raisonnement, est, comme on l'a
+vu, sévère sur ce point, et sa sévérité ne peut qu'être approuvée; elle
+n'est peut-être pas ce qui lui a le moins aliéné l'Église. Quelques-uns
+des abus qu'il attaque étaient déjà bien établis, bien généraux, et
+partant bien puissants; d'ailleurs c'est le caractère du clergé de ne
+pas souffrir qu'on blâme ce qu'il désapprouve dans son propre sein.
+Abélard s'anime toujours quand il aborde les vices ou les préjugés des
+prêtres de son temps, et sa sévérité se passionne tout à coup. Ses
+ouvrages abondent en traits d'une satire amère contre les moines ou même
+contre le clergé séculier; on sent qu'il se venge[511]. Cette fois
+il s'attaque jusqu'aux évêques, c'était provoquer à coup sur une
+condamnation.
+
+[Note 511: Aux exemples que nous avons rapportés ou pourrait ajouter
+D'autres preuves très-vives, et les prendre jusque dans ses sermons;
+comme dans le sermon xxviii, prêché en l'honneur de sainte Suzanne
+devant les religieuses du Paraclet. Il y déclame fortement contre les
+désordres des ecclésiastiques, dont il compare la conduite à celle des
+deux vieillards, car la chaste Suzanne est la sainte qu'il préconise,
+et il s'écrie: «Audistis et vos, tam presbyteri quam clerici, judicium
+vestrum, qui circa sponsas Dei aliqua de causa convenantes, vel eis
+familiaritate qualibet adhærentes, tanto a Deo longius receditis, quanto
+eis turpiter amplius propinquntis.... Cum apud ipsas missarum solemnia
+celebratis, vel ad infirmas ventre cogimini, sæpo, ut audio, earum ori
+hostias porrigitis manibus illis quibus...» Je ne veux pas exprimer même
+en latin le reproche que la rude franchise du prédicateur proférait en
+chaire. (_Ab. Op._, p. 935.)]
+
+Elle ne lui manqua point. Cependant nous sommes de l'avis des auteurs de
+l'_Histoire littéraire_; il n'était pas condamnable pour avoir dit que
+le pouvoir de lier et de délier n'avait été donné qu'aux apôtres et
+non à leurs successeurs. Sa pensée, bien que l'expression prête à
+l'équivoque, est que les apôtres seuls ont eu le pouvoir réellement et
+absolument efficace, c'est-à-dire la certitude de l'exercer avec un
+effet infaillible. Quant à ce qu'on appelle le pouvoir des clefs, comme
+attribution sacerdotale, il ne le conteste pas, il en critique l'usage.
+«En suivant le fil de son raisonnement, disent les bénédictins, on
+voit qu'il ne parle que du pouvoir de discernement et non de celui de
+juridiction[512].»
+
+[Note 512: _Hist. littér._, t. XII, p. 128.]
+
+Mais ce qu'on pouvait observer, c'est qu'ici encore la tendance
+générale de sa doctrine se manifeste. Il semble disputer au pouvoir
+ecclésiastique toute action mystérieuse qui remonterait de la terre au
+ciel, et réduire sa prérogative à une présomption de discernement, à
+une autorité morale de science, d'expérience et de piété, garantie
+temporellement par le caractère extérieur du sacerdoce. Dans tous ses
+chapitres sur la pénitence et la confession, il est parlé d'humilité, de
+prière, d'amour de Dieu, de remords de lui déplaire, de _gémissement
+du coeur_; mais nulle part il n'est vraiment question de sacrement,
+c'est-à-dire d'une communication mystérieuse, invisible et actuelle
+de la sainteté et de la justice, réalisée et constituée par un signe
+visible. Il ne nie pas, mais il se tait. Partout où s'avance Abélard,
+le merveilleux recule; encore une fois, c'est là le rationalisme. Son
+Éthique en est plus profondément empreinte que sa théologie dogmatique;
+nous n'hésitons pas à la regarder comme son ouvrage le plus original.
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+OPUSCULES DIVERS.--_Expositio in Hexameron.--Dialogus inter philosophum,
+judaeum et christianum._
+
+Rien n'est plus grand et plus obscur dans toute l'Écriture sainte que le
+commencement de la Genèse. Rien n'aurait plus besoin d'interprétation,
+si l'esprit humain pouvait élever ses conjectures à l'égal des
+difficultés de la création. Cependant les philosophes chrétiens n'ont
+pas reculé devant cette tâche audacieuse; et plusieurs, à l'exemple de
+saint Jérôme, ont entrepris d'expliquer l'inexplicable; car l'oeuvre des
+six jours est moins pénétrable qu'aucun problème purement rationnel, si
+obscur qu'il puisse être; le fait ici est encore plus mystérieux que
+l'idée, et il est peut-être moins téméraire de se hasarder à dire
+comment de l'essence de Dieu devait naître le monde que de raconter
+comment il est né. Mais Héloïse ne croyait pas qu'aucune question fût
+au-dessus d'Abélard.
+
+«Ma soeur Héloïse, chère autrefois dans le siècle, plus chère
+aujourd'hui dans le Christ, tu me demandes et même tu me supplies
+de t'expliquer ces choses[513], et avec d'autant plus de soin que
+l'intelligence en est plus difficile. C'est un travail spirituel pour
+toi et pour tes filles spirituelles. Et moi, je vous supplie à mon tour,
+puisque ce sont vos instances qui m'y engagent, obtenez-moi en priant
+Dieu la puissance d'y réussir. Je commencerai par la tête; que vos
+prières me soutiennent dans l'étude de cet exorde de la Genèse.... Si
+vous me voyez faiblir, attendez de moi cette excuse de l'apôtre: «Je
+suis devenu insensé, vous m'y avez contraint.» (II Cor. XII, 11.) Sur
+l'ordre d'Héloïse, et guidé par saint Augustin, il entreprend donc une
+exposition de l'Hexameron, _Expositio in Hexameron_. Ce titre était en
+quelque sorte consacré, et l'oeuvre des six jours avait été l'objet de
+plus d'une recherche[514]. Abélard en promet une explication historique,
+morale et mystique.
+
+[Note 513: _P. Abaelardi Expositio in Hexameron.--Thes. nov. Anecd._, t.
+V, p. 1361. Il s'agit des trois parties les plus difficiles peut-être de
+l'Écriture, le commencement de la Genèse, le Cantique des Cantiques et
+la prophétie d'Ézéchiel. Il ne paraît avoir traité que de la première
+partie; encore la dissertation n'est-elle pas terminée.]
+
+[Note 514: Il y a un Hexameron dans les oeuvres de saint Basile, de
+saint Ambroise et d'autres Pères.]
+
+L'ouvrage répond peu à ces promesses. C'est une glose qui suit le texte
+ligne à ligne, et l'explique tantôt suivant la lettre, tantôt suivant
+l'esprit, sans unité et par remarques détachées. Ainsi, dans ces mots:
+_Dieu créa... l'esprit du Seigneur était porté sur les eaux.... Dieu
+dit...._ Abélard retrouve la première expression du dogme de la Trinité,
+le Père, le Saint-Esprit, le Verbe. Plus loin, il compare quelques mots
+de la version latine aux mots correspondants en hébreu, et c'est grâce
+à ces passages qu'il s'est donné facilement la réputation de savoir la
+langue hébraïque. Je conjecture que presque toute sa science à cet égard
+était puisée dans le Commentaire de saint Jérôme.
+
+Ailleurs il s'attache à concilier le récit mosaïque avec la théorie des
+quatre éléments, et il exprime, çà et là, des vues de cosmogonie et
+de physique générale d'un très médiocre intérêt. Ainsi, rencontrant
+l'_herbe verte_ dans le paradis, _herbam virentem_, le quatrième jour,
+c'est-à-dire avant la création du soleil, il recherche comment la
+végétation pouvait précéder l'existence de cet astre bienfaisant, et
+suppose que la terre plus neuve, plus humide, avait plus de fertilité
+par elle-même, ou, qu'apparemment, et ceci est plus plausible, avant
+que le monde fût achevé, tout était soumis à l'action de la volonté
+immédiate de Dieu et non à l'empire, des lois de la nature. Quand les
+astres sont créés, ces signes du ciel, _signa coeeli_, il observe avec,
+beaucoup de sens que s'ils sont les signes de quelques événements, ce ne
+peut être que des événements naturels, comme le cours des saisons et les
+accidents météorologiques. Il penche bien à penser avec Platon et saint
+Augustin que les astres sont animés; mais il ne prend plus ici, comme
+dans l'_Introduction à la théologie_, le Saint-Esprit pour l'âme ou le
+principe de l'âme du monde matériel. Et d'ailleurs il ne se refuse pas à
+croire tout simplement que le mouvement régulier et stable des
+planètes peut être rapporté à la volonté de Dieu qui, dans les causes
+primordiales, tient lieu de la force de la nature. Cette idée est
+grande, et tôt ou tard la science humaine y est ramenée.
+
+L'astronomie n'est au fond pour lui qu'une science naturelle; il n'admet
+pas qu'elle puisse servir à prévoir les futurs contingents, c'est-à-dire
+les faits qui peuvent arriver ou ne pus arriver, comme, par exemple,
+tous ceux qui dépendent de notre libre arbitre. Les futurs naturels sont
+déterminés dans leurs causes, Ils peuvent se prédire; la mort suivra
+le poison, la pluie suivra le tonnerre, et la sécheresse ou l'humidité
+excessive amènera la stérilité. Plus d'un fait est connu de la nature,
+_cognitum naturae_, sans être connu encore de nous. Ainsi le nombre des
+astres est pair ou impair; mais nous n'en savons rien. Le bruit
+est susceptible d'être entendu, même quand personne n'est là pour
+l'entendre, et le champ est cultivable, bien qu'il n'y ait personne
+pour le cultiver. «Mais l'astronomie étant une espèce de la physique,
+c'est-à-dire de la philosophie naturelle, comment des philosophes
+pourraient-ils découvrir par elle ce qui est inconnu à la nature même?»
+Seulement, comme les médecins peuvent, de la constitution des corps,
+tirer beaucoup de pronostics relativement aux maladies, les habiles dans
+la science des astres peuvent y puiser sur le cours des saisons, bien
+des notions utiles à l'agriculture et à la médecine. Mais ceux qui, sur
+la foi de l'astronomie, promettent quelque certitude touchant les
+futurs contingents, professent une science non pas astronomique, mais
+diabolique. Pour la mettre à l'épreuve, interrogez-les sur une chose
+qu'il dépende de vous de faire ou de ne pas faire, ils n'oseront
+répondre. S'ils ont quelque divination, elle leur vient du diable
+_qu'ils consultent[515].
+
+[Note 515: «Diabolus quam consulunt.» _Hexam_., p. 1384-1388.]
+
+Abélard rencontre en passant quelque chose qui intéresse la création des
+espèces. C'est à ces mots: _Creavit_.... omnem amimam viventem atque
+motabilem (sic), quam produxerant aquaoe in species suas_. Cela
+signifie, dit notre commentateur, que Dieu créa toute âme, c'est-à-dire
+_tout animé_ en telles ou telles espèces (_tales in species_); c'est
+comme s'il était dit que Dieu a créé tout animé, quant à l'espèce et non
+quant au nombre, toutes les espèces et non tous les individus. Lorsqu'il
+est dit plus tard que Dieu se reposa, il faut entendre qu'il cessa de
+créer, non des individus, mais des espèces, celles-ci étant désormais
+toutes préparées. Le commandement: _Croissez et multipliez_ ne s'adresse
+qu'aux individus. Le sixième jour, Dieu dit: «_Producat terra animam
+viventem in genere suo jumenta_, etc. Il s'agit de la création des
+animaux terrestres; _toute âme vivante en son genre_ équivaut à tout
+animé vivant dans son genre. Les animaux vivent en effet dans leur
+genre, bien qu'ils meurent comme individus. «Ils vivent dans leur genre,
+c'est-à-dire dans leur espèce, ceux qui furent créés les premiers,
+quoiqu'ils ne vivent plus en soi. C'est ainsi qu'on dit d'un tyran
+mort qu'il vit dans ses enfants[516].» Ceci est-il du réalisme ou du
+nominalisme?
+
+[Note 516: Cf. _Dialectica_, p. 224 et 251.]
+
+Quant à la création de l'homme, une seule remarque. Dieu dit: Faisons
+l'homme, _faciamus hominem_; et aussitôt Dieu créa l'homme, _creavit
+Deus hominem_. Ce pluriel _faciamus_, exprime que c'est la Trinité
+tout entière qui aura dans l'homme son image. Dieu invite, convoque en
+quelque sorte par cette parole les trois personnes à la création de
+l'être qui reproduira au plus haut degré la puissance, la sagesse
+et l'amour; c'est-à-dire qui retracera le mieux les trois personnes
+divines.
+
+«Et Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites, et elles étaient
+très-bonnes, _valde bonæ_. Dieu ne jugea donc pas qu'il y eût rien à
+corriger en elles. Elles avaient reçu toute la perfection qu'elles
+pouvaient recevoir; il n'était pas convenable qu'elles en reçussent
+davantage, suivant cette pensée de Platon que le monde ayant été fait
+par un Dieu tout-puissant et sans envie, n'aurait pas pu être fait
+meilleur[517]. C'est ce que Moïse a considéré quand il a dit que
+toutes les choses créées étaient bonnes, quoiqu'il n'ait été accordé à
+personne, pas même à lui, de rendre compte de toutes. Ce ne sont pas
+les choses chacune en soi, ce sont toutes les choses ensemble qui sont
+très-bonnes. Saint Augustin l'a dit: Chaque chose est _bonne_ en soi,
+mais toutes les choses prises ensemble sont _très-bonnes_. Car celles
+qui, considérées en elles-mêmes, paraissent ne valoir rien ou valoir
+peu, sont très-nécessaires dans l'ensemble général.» S'il y a de
+mauvaises choses, il faut songer que l'orgueil des mauvais anges et le
+péché de l'homme les ont introduites dans le monde; mais ni les anges
+ni l'homme n'avaient été créés mauvais. «Tous les ouvrages de Dieu sont
+bons et toute créature est bonne, n'ayant en elle ni mal ni péché par
+son origine de création. Dieu accorde à chacune ce qui lui convient,
+en sorte que chacune est faite par lui, non-seulement bonne, mais
+excellente, c'est-à-dire très-bonne, _valde bona_, et non-seulement par
+la première création, mais encore tous les jours, lorsque, par l'effet
+des causes primordiales, elles naissent et se multiplient.» La
+désobéissance première de l'homme a seule altéré cet ensemble de la
+création. Aussi le premier devoir est-il encore l'obéissance à Dieu.
+
+[Note 517: _Timée_, t. 1, p. 87 de la trad. de M. H. Martin.]
+
+Toutes ces observations appartiennent au commentaire historique[518].
+Le moral et le mystique qui viennent ensuite sont très-courts et assez
+insignifiants. De là l'auteur passe au second chapitre de la Genèse, et
+nous n'avons son exposition que jusqu'au XVIIe verset. Il n'y a rien à
+remarquer dans cette partie de l'ouvrage, et ses recherches, soit sur la
+topographie du paradis et ses conséquences géographiques, soit sur la
+question de savoir si l'arbre de vie était un figuier ou une vigne[519],
+soit enfin sur la langue que Dieu parla à l'homme et le serpent à la
+femme, n'ont pas même un mérite de singularité.
+
+[Note 518: _Hexam._, p. 1365-1402.]
+
+[Note 519: Il est porté à croire que c'était une vigne. (_Hexam._, p.
+1409.---_In natal. Dom._, serm. ii, _Ab. Op._, p. 744.)]
+
+En tout, nous ne pouvons souscrire aux éloges que quelques auteurs ont
+donné à l'Hexameron[520]. Le commentaire que, quatre ou cinq siècles
+auparavant, Bède avait donné du commencement de la Genèse nous paraît
+supérieur; celui de Scot Érigène s'élève à une tout autre hauteur, et il
+étonne encore aujourd'hui par la profondeur et la hardiesse, tandis que
+nous ne pouvons rien apercevoir de fort ni d'ingénieux dans tout ce que
+suggère à notre interprète le merveilleux récit qu'il prend pour texte;
+ce commentaire ne nous paraît avoir de prix que par les preuves qu'il
+fournit de l'instruction variée de l'auteur. Encore serait-il possible,
+je crois, de découvrir les sources de cette instruction, et de trouver
+çà et là dans saint Augustin, saint Jérôme et Boèce, les principaux
+passages dont il a composé le pastiche de sa science. Mais cela même
+serait curieux et donnerait lieu à d'intéressantes recherches sur
+l'origine et l'état des connaissances à cette époque du moyen âge.
+
+[Note 520: Entre autres les éditeurs de l'ouvrage, Durand et Martène.
+(_Observ. prær_., p. 1361.)]
+
+Quant à celle où l'ouvrage fut composé, elle est, d'après le prologue,
+évidemment postérieure à l'installation d'Héloïse au Paraclet. Je
+crois même qu'elle l'est à la rupture d'Abélard avec le couvent de
+Saint-Gildas. L'ouvrage serait donc des dix dernières années de sa vie.
+Les bénédictins, qui l'ont publié, pensent même, qu'il fut écrit à
+Cluni. Cette conjecture nous paraît dénuée de preuves et exempte
+d'objections. Ils se fondent sur ce qu'en parlant de l'âme du monde,
+Abélard ne la confond plus avec le Saint-Esprit; ils voient là qu'il
+était converti et corrigé, mais il pouvait avoir changé d'avis sur ce
+point, avant que le concile de Sens eût pris soin de le condamner; nous
+voyons dans la Dialectique une rétractation formelle de cette opinion;
+et ce n'est pas une preuve directe que la Dialectique ait été composée à
+Cluni. Rien n'empêche cependant de lui donner cette date[521].
+
+[Note 521: _Hexam. Obs. præv._, p. 1381 et 1385.--Voyez ci-dessus, t. 1,
+c. vi, p 405 et dans ce volume, c. ii, p. 197 et 223.]
+
+Nous ne dirons que peu de chose de quelques opuscules d'Abélard qui
+complètent la série de ses ouvrages publiés sur la théologie. Il avait
+écrit aux filles du Paraclet une épître ou exhortation à l'étude des
+lettres[522]. Dans cette composition assez remarquable, il exalte
+ensemble et le prix de l'étude, et l'utilité des langues, et la
+nécessité de l'instruction littéraire pour l'intelligence de la foi, et
+l'érudition rare de l'abbesse, et l'avantage qu'il y aurait à voir la
+science renaître avec éclat chez les religieuses, lorsqu'elle a péri
+chez les moines. Nous avons déjà cité un fragment de cette épître
+qui mérite d'être lue. Elle excita la curiosité et l'émulation des
+religieuses et de leur supérieure, qui, en leur nom, écrivit au maître
+pour lui soumettre les questions de leur ignorance. «Toi, qui es aimé de
+beaucoup, mais le plus aimé parmi nous... rappelle-toi ce que tu nous
+dois et ne tarde pas à t'acquitter. Nous, les servantes du Christ et
+tes filles spirituelles, tu nous a réunies dans ton propre oratoire, et
+enchaînées au service divin; sans cesse tu nous exhortes à nous occuper
+de la parole divine et à faire des lectures sacrées. Tu nous as bien
+souvent recommandé la science de l'Écriture sainte comme étant le miroir
+de l'âme; l'âme, disais-tu, y voit sa beauté ou sa difformité, et tu ne
+permettais pas à une épouse du Christ de manquer de ce miroir-là, si
+elle avait à coeur de plaire à celui à qui elle s'était vouée; et tu
+ajoutais que la lecture des Écritures non comprise était comme le miroir
+placé devant les yeux d'un aveugle. Excitées par tes conseils, mes
+soeurs et moi, en cherchant à «t'obéir... nous avons été troublées par
+une foule de questions, et la lecture nous devient plus difficile;
+plus nous ignorons, moins nous aimons....» Et elle soumet à son maître
+quarante-deux questions qui ont été recueillies avec les réponses sous
+ce titre: _Heloissæ paraclitensis diaconissæ problemata, cum mag.
+P. Abælardi solutionibus_[523]. Ces problèmes sont des difficultés
+suggérées par la lecture du Nouveau Testament; quelques-unes ne roulent
+que sur le texte ou sur quelques événements du récit évangélique. Un
+petit nombre ont une importance doctrinale.
+
+[Note 522: _Ab. Op._, epist. vi, _De Studio litterarum_, p. 251.]
+
+[Note 523: _Ab. Op._, pars II, p. 384-451.]
+
+Parmi celles-ci, on en peut distinguer plusieurs. 1° La question XIII,
+touchant le péché contre le Saint-Esprit.---Abélard pense que le péché
+remissible contre le Fils est celui qui consiste à lui contester sa
+divinité, non par malice, mais par une invincible ignorance; tandis que
+le péché irrémissible contre le Saint-Esprit est celui de l'homme qui,
+sciemment et méchamment, retire à la bonté de Dieu, c'est-à-dire à
+l'Esprit-Saint, ce qu'il attribue à un malin esprit. C'est un péché plus
+grave que celui du diable même. Car le diable, dans son orgueil, ne
+paraît pas être allé jusqu'à ce blasphème, d'accuser Dieu de méchanceté;
+un tel crime ne mérite point de grâce, tandis «qu'il convient à la
+piété comme à la raison que tout homme qui, par la loi naturelle,
+reconnaissant un Dieu créateur et rémunérateur, s'attache à lui
+d'un zèle assez grand pour ne chercher jamais à l'offenser par ce
+consentement qui est proprement le péché, ne puisse être jugé digne de
+damnation. Ce qu'il est nécessaire qu'il apprenne pour son salut lui est
+révélé avant la fin de la vie ou par inspiration ou par quelque message
+qui lui est envoyé, comme nous le lisons du centurion Corneille[524].»
+
+[Note 524: _Ab. Op._, pars II, p. 407. (Voyez aussi ci-dessus, c. VII,
+p. 471.)]
+
+2° La question XIV sur les sept béatitudes[525].---Abélard pense que la
+béatitude est promise à celui qui, par l'esprit, _spiritu_, est tout ce
+que dit le Sauveur, pauvre, doux, pacifique et le reste. Il n'admet donc
+pas que le _pauvre d'esprit_ soit par là même un bienheureux. Rien au
+monde, je crois, ne l'eût déterminé à faire une vertu ni une grâce
+divine de l'indigence intellectuelle. Ceux-là, selon lui, sont _pauperes
+spiritu_, qui se font pauvres par l'esprit, c'est-à-dire qui, dédaignant
+les voluptés corporelles, s'élèvent par l'esprit au-dessus des richesses
+mondaines, et s'en dépouillent spirituellement en les foulant aux pieds;
+et je doute que cette interprétation ne soit pas la meilleure.
+
+[Note 525: _Ibid._, p. 408.]
+
+3° Les questions XV, XVI, XVIII et XXV[526], toutes relatives à la
+différence de la loi ancienne à la loi nouvelle.---Dans ses réponses,
+Abélard développe le thème connu que la nouvelle loi est une loi
+de perfection morale, qui règle l'intérieur de l'homme, tandis que
+l'ancienne s'adressait surtout à l'homme, extérieur, et qui punit
+l'intention et non pas seulement l'acte matériel; d'où il suit que le
+péché est dans le consentement de l'esprit, et que l'âme est absoute par
+la bonne volonté ou par l'ignorance invincible.
+
+[Note 526: _Ibid._, p. 416, 417, 424 et 427.]
+
+Nous retrouvons partout les doctrines religieuses et morales exposées
+dans les grands ouvrages d'Abélard.
+
+Ses autres écrits théologiques sont trois expositions de l'Oraison
+dominicale, du Symbole des apôtres et du Symbole d'Athanase; on lui
+attribue également, mais à tort suivant les auteurs de l'_Histoire
+littéraire_, un résumé des diverses hérésies et des textes auxquels
+elles sont contraires, _Adversus hæreses liber_[527], ainsi qu'un
+catéchisme incomplet qui, sous le nom d'_Elucidarium_, figure parmi les
+ouvrages apocryphes de saint Anselme[528]. Mais ce serait prolonger sans
+intérêt notre travail que de s'arrêter à des écrits détachés qui, lors
+même qu'ils sont authentiques, ne témoignent guère que de l'ardente
+activité d'esprit de leur auteur.
+
+[Note 527: _Ab. Op._, p. 359, 368, 381, 452.--_Hist. litt._, t. XI, p.
+137.]
+
+[Note 528: _Elucidarium sive Dialogus summam totius christianæ theologiæ
+coniplectens._ Il en existait dans les bibliothèques anglaises deux
+manuscrits, l'un en latin, l'autre en français (ce dernier pourrait
+avoir un certain prix littéraire) sous le nom de saint Anselme; et
+l'ouvrage a été imprimé dans l'édition des oeuvres de ce saint donnée
+à Cologne en 1573. D. Gerberon a dû l'insérer dans la sienne _inter
+spuria_ (p. 457 de l'éd. de 1721). Trithème l'attribue à Honoré d'Autun.
+Durand et Martène disent en avoir vu, dans un couvent du diocèse de
+Tours, un exemplaire sous le titre d'_Abælardi Elucidarium_ (_Thes._,
+t. V, p. 1361). C'est un catéchisme fort incomplet, dont le style ne
+ressemble nullement à celui d'Abélard et où ne se retrouve presque
+aucune de ses opinions caractéristiques. Le passage le plus remarquable
+est un tableau assez piquant des diverses professions de la société
+et de leurs chances de salut éternel (c. XVIII, _De variis laicorum
+statibus_, p. 474). En voici quelques traits. «Milites? parvi
+boni.--Quam spem habeut mercatores? parvam.--Joculatores?
+nullam.--Variiartifices? pene omnes pereunt.--Publice poenitentes? Deum
+irridentes.---Fatui? inter pueros.--Agricolæ? ex magna parte salvantur,
+quia simpliciter vivunt.» Les auteurs de l'_Histoire littéraire_
+adoptent sur l'origine de cet ouvrage l'opinion de Trithème (t. IX, p.
+443, et t. XII, p. 133 et 167).]
+
+Les sermons inspireraient plus d'intérêt[529], S'ils contiennent peu
+d'idées saillantes, ils sont du moins un assez curieux monument de l'art
+de la chaire au XIIe siècle; à ce titre, ils appartiennent à l'histoire
+de la littérature. Ils renferment aussi, bien qu'en très-petit nombre,
+des traits de moeurs dignes d'être recueillis, des allusions aux usages
+ou aux événements du temps; mais on y chercherait vainement l'éloquence
+ou même un art véritable. Un seul, le sermon en l'honneur de sainte
+Suzanne, nous paraît offrir quelques traces de talent. L'héroïne du
+sermon n'est pas, comme on pourrait s'y attendre, une des saintes
+qui ont porté ce nom depuis l'Évangile, mais la Suzanne de l'Ancien
+Testament, la chaste Suzanne elle-même, dont la fête se célébrait alors
+probablement au 26 janvier, et ce discours n'est qu'une paraphrase du
+récit biblique. On y remarque une assez belle peinture de la comparution
+de Suzanne devant ses juges et plus d'un mouvement bien senti contre
+l'indignité et la tyrannie des faux jugements. L'orateur y prend
+occasion du crime des vieillards pour dénoncer avec une singulière
+rudesse les scandales de certains membres du clergé[530]. Un panégyrique
+de saint Jean-Baptiste lui sert également de texte pour dépeindre par de
+claires allusions et pour attaquer avec sévérité la vie des moines,
+leur sottise et leurs désordres, en opposant à ce tableau l'éloge des
+philosophes[531]. En général, Abélard porte dans ses sermons l'esprit
+de liberté et de remontrance qui l'accompagnait ailleurs, et quoique
+la plupart aient été prononcés au Paraclet, on est étonné des choses
+sérieuses ou hardies qu'il entremêle aux exhortations dogmatiques
+destinées à d'humbles religieuses. Mais il enseignait toujours, et tout
+auditeur était un disciple. Héloïse n'avait-elle pas commencé ainsi?
+
+[Note 529: _Ab. Op._, p.729-968.]
+
+[Note 530: Serm. XXVIII de S. Suzanna, _Ab. Op._, p. 925, 930, 935.
+L'Église célèbre aujourd'hui la fête de sainte Suzanne, vierge et
+martyre, le 11 août; mais on ne sait pas généralement que Suzanne de
+Babylone a été assimilée aux saintes de l'Évangile. Les Bollandistes ne
+parlent pas d'elle; mais on peut voir dans Baillet qu'elle est fêtée le
+26 janvier. (_Vie des Saints_, t. IV, part. II, p. 20.)]
+
+[Note 531: Serm. XXXI, p. 946, 953, 968.]
+
+Nous devons à l'érudition allemande une publication intéressante qui
+nous arrêtera plus longtemps. M. Rheinwald, dont nous avons déjà cité le
+recueil d'écrits inédits sur l'histoire ecclésiastique, a découvert dans
+la bibliothèque de Vienne et publié, avec l'assentiment de M. Neander,
+qui occupe en Allemagne une place si élevée dans la science théologique,
+un ouvrage d'Abélard dont l'existence était vaguement connue. C'est un
+dialogue sur la vérité de la religion chrétienne entre un philosophe, un
+juif et un chrétien[532]. L'éditeur n'hésite pas à voir dans cet ouvrage
+une imitation des dialogues de Platon qu'il suppose qu'Abélard avait
+sans cesse entre les mains[533]. De bonnes raisons nous font douter du
+dernier point. Platon était connu à peine des savants de Paris dans la
+première partie du XIIe siècle, et le texte en eût été vainement
+mis sous les yeux d'Abélard, qui ne l'aurait pas entendu; mais il
+connaissait une version du Timée, peut-être avait-il lu dans Boèce
+deux dialogues sur l'Introduction de Porphyre traduite par Victorinus;
+peut-être quelques-uns des ouvrages philosophiques de Cicéron ayant la
+même forme étaient-ils tombés dans ses mains, et d'ailleurs cette forme
+avait été dès longtemps introduite dans la controverse chrétienne. Dès
+le IIe siècle, saint Justin, le premier des apologistes, avait écrit
+son entretien sur la foi avec le juif Tryphon. On connaît les dialogues
+théologiques d'Athanase, de Grégoire de Nazianze, de saint Augustin. Au
+Ve siècle, on citait les compositions du même genre qu'Évagrius
+avait données sous le titre d'_Altercation du chrétien Zacchée_. La
+littérature néo-latine avait suivi cet exemple; c'est un dialogue que
+le grand traité de Scot Érigène sur la division de la nature. Dans
+plus d'un ouvrage on a fait comparaître et discuter la philosophie,
+le judaïsme et le christianisme; les recueils sont remplis de ces
+conversations fictives où l'on introduit un juif, un incrédule ou un
+hérétique qui vient soutenir assez gauchement sa thèse en présence d'un
+docteur aisément victorieux[534]. Les beaux traités de saint Anselme ont
+souvent la forme de dialogues, et Abélard paraît avoir mis plus d'une
+fois dans ce cadre ses idées dogmatiques. On cite de lui[535] plusieurs
+dialogues philosophiques dont un seul est sous nos yeux, et la
+composition en est trop soignée pour que nous nous bornions à en avérer
+l'existence. Voici le début:
+
+[Note 532: P. Abælardi Dialogus inter philosophum, judæum et
+christianum. _Anecd. ad Hist. eccles. pertin._, ed. F. H. Rheinwald,
+pars 1. Berol. 1831.]
+
+[Note 533: _Id. ibid._, prooem., p. x.]
+
+[Note 534: Le volume du _Thesaurus anecdotorum_ qui renferme
+l'_Hexameron_ contient cinq ou six exemples de ces dialogues
+théologiques: _Altercatio inter christianum et judæum; Hugonis archiep.
+Rotom. Dialogorum libri VII; Disputatio Ecclesiæ et Synagogæ; Dialogus
+inter Cluniacensem et Cisterciensem; Disputatio inter catholicum et
+paternum hæreticum_. Les oeuvres de saint Anselme, outre ses dialogues
+authentiques, en contiennent deux qui lui sont attribués sans preuve, et
+où figure un juif parmi les interlocuteurs. (S. Ans., _Op._, p. 513
+et 525.) On peut croire d'ailleurs que de telles discussions devaient
+souvent avoir lieu dans la réalité, et on lit dans Grégoire de Tours
+le curieux récit d'une controverse entre lui et le juif Priscus, en
+présence du roi Chilpéric. (_Récits des temps mérovingiens_, par M. Aug.
+Thierry, t. II, 6e récit.)]
+
+[Note 535: _Hist. litt._, t. XII, p. 132.]
+
+ «Je regardais dans la nuit[536], et voilà que trois hommes, venant
+ chacun par un sentier différent, s'arrêtèrent devant moi. Aussitôt,
+ comme dans une vision, je leur demande quelle est leur profession
+ ou pourquoi ils viennent à moi. Nous sommes des hommes, disent-ils,
+ attachés à diverses sectes religieuses, car nous faisons profession
+ d'être tous également adorateurs d'un seul Dieu, et cependant nous
+ le servons avec une foi différente et par une vie qui n'est pas la
+ même. Un de nous, gentil, de ceux-là qu'on nomme philosophes, se
+ contente de la loi naturelle; les deux autres ont des lois écrites;
+ l'un est appelé juif, l'autre chrétien. Depuis longtemps nous
+ conférons et disputons ensemble, touchant nos diverses croyances, et
+ nous sommes convenus de nous soumettre à ton jugement.
+
+ [Note 536: «Aspiciebam in visu noctis.» _Dialog._, p. 1.]
+
+ «A ces mots, fortement étonné, je leur demande qui les a décidés et
+ réunis ainsi, et par quelle raison surtout ils m'ont choisi pour
+ juge. Le philosophe se charge de me répondre: C'est par mes
+ soins, dit-il, que ce dessein a été arrêté; car c'est le fort des
+ philosophes que de chercher la vérité par le raisonnement et de
+ suivre en tout, non l'opinion des hommes, mais la direction de la
+ raison. Attentif de coeur aux leçons de nos écoles philosophique,
+ une fois instruit tant des raisons que des autorités qu'on y donne,
+ je me suis ensuite appliqué à la philosophie morale, qui est la fin
+ de toutes les sciences; c'est pour elle seule, il me semble, qu'il
+ faut goûter de tout le reste. Éclairé par elle suivant les forces
+ de mon intelligence en ce qui concerne le souverain bien et le
+ souverain mal, et les choses qui font l'homme heureux ou misérable,
+ j'ai dès lors examiné à part moi les sectes diverses entre
+ lesquelles le monde est aujourd'hui divisé, et après les avoir
+ étudiées et comparées, j'ai résolu de suivre ce qui serait le plus
+ conforme à la raison. Je me suis donc adressé à la doctrine des
+ juifs et des chrétiens, et discutant la foi, les lois et les
+ arguments des uns et des autres, j'ai reconnu que les juifs étaient
+ des sots, les chrétiens des insensés; souffre que je parle ainsi,
+ toi qu'on dit chrétien. J'ai conféré longtemps avec eux, et notre
+ discussion n'étant point arrivée à son terme, nous avons résolu de
+ déférer à ton arbitrage les raisons des deux parties. Nous savons,
+ en effet, que ni les forces des raisons philosophiques ni les
+ monuments des deux lois écrites ne te sont inconnus.... Puis, comme
+ s'il me vendait l'huile de la flatterie et qu'il l'épanchât sur ma
+ tête, il ajouta: Plus la renommée vante la pénétration de ton esprit
+ et te dit éminent dans la science de tout ce qui est écrit, plus
+ assurément tu es habile à prononcer un jugement dans cette cause,
+ soit pour le demandeur, soit pour le défendeur, et à faire cesser la
+ résistance de chacun de nous. Combien est grande cette pénétration
+ de ton esprit, combien le trésor de ta mémoire abonde en idées
+ philosophiques ou sacrées; c'est ce que prouvent tes travaux
+ continuels dans tes écoles, où l'on t'a vu briller dans les deux
+ sciences plus que tous les maîtres, plus que les tiens, plus que les
+ écrivains même à qui nous devons la découverte des sciences; et nous
+ en trouvons encore l'assuré témoignage dans cet admirable ouvrage
+ de théologie que l'envie n'a pu supporter et qu'elle n'a
+ su détruire, mais dont elle a augmenté la gloire par la
+ persécution[537].
+
+ [Note 537: «Gloriosius persequendo effecit.» _Dialog._, p. 3.]
+
+ Alors moi: Je n'ambitionne pas, dis-je, la faveur dont vous
+ m'honorez, quand, écartant les sages, vous choisissez pour juge
+ celui qui ne l'est pas; car je suis semblable à vous. Accoutumé aux
+ contentions de ce monde, j'entendrai sans peine des choses qui
+ sont de celles où j'ai l'habitude de me plaire. Toi cependant,
+ philosophe, qui, ne reconnaissant aucune loi écrite, te soumets aux
+ seules raisons, tu ne devras pas estimer bien haut l'avantage de
+ paraître l'emporter dans la lutte; car à ce combat tu apportes
+ deux épées, une seule arme les autres contre toi. Toi, tu peux les
+ attaquer tant par l'Écriture que par le raisonnement; eux, au
+ contraire, ils ne sauraient t'objecter la loi, puisque tu n'en suis
+ aucune; ils peuvent d'autant moins contre toi par le raisonnement
+ que, plus aguerri qu'ils ne sont, tu portes une armure philosophique
+ plus complète. Cependant, puisque vous êtes d'accord, votre
+ résolution peut m'embarrasser, mais elle n'éprouvera pas de moi un
+ refus; j'espère trop retirer quelque instruction de ce débat; car
+ si, comme l'a dit un des nôtres, nulle doctrine n'est si fausse
+ qu'il ne s'y mêle quelque vérité, je pense qu'aucune dispute n'est
+ si frivole qu'elle ne renferme quelque enseignement.»
+
+La discussion commence, et le philosophe interpelle ses deux
+adversaires. Son argumentation est connue; les siècles ne l'ont point
+changée. La loi naturelle, dit-il, a tout précédé; elle est une loi
+purement morale; le reste est superflu. D'où vient qu'on y ajoute ou
+qu'on lui préfère une loi écrite? C'est qu'on s'obstine aux croyances de
+son enfance. Chose étrange! L'intelligence humaine avance avec l'âge en
+toute chose; dans la foi seule, où l'erreur est si dangereuse, elle ne
+fait nul progrès. On se vante de penser ce que pense le vulgaire, de
+n'en pas savoir plus que les ignorants, de croire au plus haut degré ce
+que l'on comprend le moins; et cependant tel est l'orgueil humain que,
+condamnant tous ceux qui ont d'autres croyances, on les déclare déchus
+de la miséricorde divine.
+
+Le juif répond le premier, comme étant en possession de la loi la plus
+ancienne. Cette loi, si, comme les juifs le croient, Dieu l'a donnée,
+comment seraient-ils coupables de la suivre? Des générations nombreuses
+ont passé, depuis que le peuple saint a reçu le saint Testament; elles
+en ont religieusement conservé et transmis le dépôt. Si l'on ne peut
+forcer les incrédules à recevoir cette tradition, on les défie de la
+détruire. Et qu'y a-t-il de plus conforme à la bonté de Dieu que ce soin
+qu'il aurait pris de donner une règle à ses créatures? Si la Providence
+régit ce monde, ne doit-elle pas, comme les rois de la terre, promulguer
+ses lois; et si elle l'a fait, quelle loi est plus ancienne que la loi
+juive? Aussi, voyez le dévouement qu'elle obtient et la fidélité qu'elle
+inspire. Ici se place une peinture vive et pathétique de la condition
+terrible que les juifs ont acceptée pour demeurer attachés à la loi
+divine. C'est un tableau vrai de la situation des juifs au moyen âge, et
+certainement un des plus beaux morceaux qu'Abélard ait écrits[538].
+
+[Note 538: _Dialog._, p. 8-12.]
+
+Le philosophe rend justice au zèle des Hébreux; mais la question est de
+savoir si ce zèle est conforme à la raison. Point de secte qui ne pense
+obéir à Dieu, et cependant la secte juive se croit la seule qui soit
+dans le vrai. Or, avant que la loi fût donnée sur le Sinaï, les saints
+patriarches, bornés à la loi naturelle, étaient agréables à Dieu; et
+tandis que la loi mosaïque ne leur promet que des biens terrestres, ils
+ont perdu les biens terrestres en y demeurant fidèles. La critique que
+le philosophe dirige contre cette loi est vive et développée.
+
+Le juif répond par une apologie très-étendue. Discutant en détail textes
+et arguments, il s'attache à prouver que si l'accomplissement de la loi
+efface les péchés, elle détruit nécessairement le seul obstacle à la
+béatitude.
+
+La réplique du philosophe est une nouvelle censure des formalités
+oiseuses ou bizarres, prescrites par la loi des juifs, et sa conclusion
+est l'impossibilité de prouver que de telles additions à la loi
+naturelle soient légitimes et efficaces. Il cherche à les décrier par
+des raisons prises de l'ordre moral et de la distance qui sépare les
+sentiments du coeur humain des prescriptions matérielles d'une loi de
+chair. Puis les deux interlocuteurs se tournent vers le juge, qui, avant
+de prononcer, dit qu'il veut entendre le chrétien.
+
+«Et maintenant, chrétien, je t'interpelle,» dit le philosophe, «une loi
+postérieure doit être plus parfaite.» Mais le chrétien l'arrête, et lui
+demande pourquoi il somme de s'expliquer celui qu'il nommait tout à
+l'heure un insensé. Et pourtant cette folie des chrétiens a persuadé les
+savants disciples de la philosophie antique! Voici, au reste, l'argument
+du chrétien: Si deux lois ne peuvent être conservées en même temps, il
+faut maintenir la plus importante; de là, la condamnation de la loi
+juive. Le philosophe paraît jusqu'à un certain point souscrire à cette
+proposition, et le chrétien poursuit en défendant sa loi. Ce que vous
+appelez éthique ou loi morale, nous l'appelons loi divine, dit-il; et il
+demande une bonne définition de la loi morale.
+
+Le philosophe alors prend la parole, et il expose que la science de
+cette loi ou la philosophie n'est, en définitive, que la science du
+souverain bien. Or, la superstition seule pourrait contester à la raison
+d'être l'unique guide dans cette précieuse science. Le christianisme
+rejette la foi qui n'est pas fondée sur la raison; et il est sans cesse
+forcé de discuter et de s'appuyer sur des textes ou des arguments à la
+manière de la philosophie. Et le chrétien s'empresse de reconnaître
+qu'il n'est pas en effet de meilleure méthode pour amener un philosophe
+à la foi catholique; et, de concert avec son adversaire, ils se livrent
+à la recherche du souverain bien.
+
+Ici, adoptant un procédé assez analogue à celui de Socrate dans Platon,
+le chrétien amène le philosophe par des questions dont la conclusion
+reste cachée, à concéder, pour arriver à définir le souverain bien, un
+certain nombre de propositions, et ils tombent ainsi tous deux d'accord
+que le souverain bien de l'homme ou la fin de l'honnête homme est la
+béatitude de la vie future à laquelle nous conduisent les vertus. Or,
+s'il est vrai que la loi juive n'ait jamais promis cette béatitude,
+ce reproche ne peut certes s'adresser à la loi de Jésus-Christ. La
+différence entre la philosophie et la foi, c'est que la première tend à
+une béatitude humaine, et l'autre à une béatitude divine. Une béatitude
+humaine varie suivant les hommes, et c'est du souverain bien absolu et
+non relatif a l'homme qu'il faut se préoccuper.
+
+Après quelques contestations sur ce point, le philosophe, sommé de
+définir les vertus qui donnent le souverain bien, développe, suivant les
+idées de la sagesse antique, ce que c'est que la prudence, la justice,
+la force et la tempérance. Puis, passant aux espèces de ces quatre
+genres, il rattache à la justice le respect par lequel on rend soit a
+Dieu, soit aux hommes, l'hommage qui leur est dû, la bienfaisance, qui
+vient au secours des souffrances humaines, la véracité, qui nous inspire
+la fidélité à nos promesses, enfin, la vengeance, _vindicatio_, ou
+la ferme disposition à vouloir que le mal commis porte sa peine. Un
+principe domine toutes les vertus de justice, c'est que le bien commun
+en est la règle, et non pas le bien individuel. Telle est la justice
+dans l'âme du stoïcien, dans l'âme de Caton. La justice, au reste,
+repose sur deux sortes de droit, le droit naturel et le droit positif.
+
+La force se divise en magnanimité et en tolérance; la magnanimité est
+la disposition à tenter le difficile pour une cause raisonnable; la
+tolérance supporte les épreuves de la tentative et y persévère.
+
+La tempérance se décompose en humilité, en frugalité, en douceur, en
+chasteté, en sobriété.
+
+La prudence est nécessaire à toutes ces vertus; elle les dirige et les
+éclaire[539].
+
+Le chrétien semble approuver toute cette analyse; puis, revenant à la
+recherche interrompue du souverain bien, il demande au philosophe ce
+qu'il pense du souverain mal. Comme il résulte de la réponse que le
+souverain mal consiste dans les tourments qui attendent dans le monde à
+venir l'homme qui les a mérités, le chrétien veut savoir comment, si ce
+châtiment est juste, il peut être un mal; car ce qui est juste est bon,
+et ce qui est bon est un bien. Et le philosophe, remarquant qu'une peine
+peut être bonne sans être un bien, est poussé à cette contradiction
+qu'une chose bonne soit le souverain mal, opinion que le chrétien achève
+de ruiner, en observant que la faute, qui amène la peine est un plus
+grand mal encore que la peine, laquelle ne peut par conséquent être
+appelée le souverain mal. Quels sont donc le souverain mal et le
+souverain bien? La haine et l'amour de Dieu, ce qui nous rend meilleurs
+et ce qui nous rend pires, ce qui nous porte à lui plaire, ce qui nous
+pousse à lui déplaire. Seulement il s'agit de l'amour souverain, de la
+haine souveraine. Les degrés s'en mesurent sur ceux de la _vision de
+Dieu_. Dieu est immuable, invariable; mais on le connaît, on le comprend
+plus ou moins, et l'amour croît avec l'intelligence.
+
+[Note 539: _Dialog._, p 83.]
+
+Ici le philosophe, qui n'a pas oublié sa dialectique, demande
+brusquement si le suprême amour de Dieu étant un accident de l'homme,
+le souverain bien est accidentel ou substantiel. C'est la doctrine
+du siècle et de la terre, s'écrie le chrétien, qui se repaît de ces
+distinctions. Elles importent peu à la vie céleste. Comment d'ailleurs
+décider la question, sans l'expérience; et qui a l'expérience de la vie
+céleste? Il est indifférent à la béatitude d'être accident ou substance;
+puisqu'elle n'est pas en tous, elle n'est pas substance; puisqu'une
+fois qu'elle est, elle ne peut cesser d'être, elle n'est pas accident.
+Qu'est-elle donc? Dieu, Dieu même; Dieu est proprement le souverain
+bien, et participer à la vision, à la connaissance de Dieu, est
+véritablement la béatitude.
+
+Le philosophe ne conteste pas, mais il demande si la vision de Dieu est
+bornée localement, et comme il lui est répondu que partout où sont les
+âmes, elles peuvent trouver la béatitude dans la participation à la
+vision de Dieu: Pourquoi donc, dit-il, la béatitude est-elle reléguée
+dans le ciel? c'est au ciel qu'est monté _votre Christ_, et l'Écriture a
+plus d'un passage où une place est donnée à Dieu. Le souverain bien est
+dans le ciel, le souverain mal est en enfer.
+
+Le chrétien répond par la distinction du sens littéral et du sens
+figuré; il faut donner aux expressions un sens parabolique; il faut dans
+le récit des faits chercher le sens mystique. Le philosophe revient une
+seconde fois au souverain bien, et demande ce que c'est que bien, ce
+que c'est que mal; il entraîne ainsi le chrétien dans le labyrinthe des
+définitions. Après quelques réflexions sur la difficulté de définir,
+celui-ci recherche quelles sont les bonnes et les mauvaises choses, et
+il reproduit quelques-unes des idées que nous avons rencontrées dans le
+_Scito te ipsum_, ce qui le conduit à la question tant de fois abordée:
+Dieu a-t-il fait le mal, et comment le permet-il? Nous connaissons le
+sentiment d'Abélard sur cette question profonde, et ce sentiment n'a pas
+changé.
+
+A cet endroit du Dialogue, il semble que nous touchions au point
+décisif. Mais par malheur le manuscrit est interrompu: nous n'avons ni
+la fin de la controverse, ni la sentence du juge. Cette perte est fort
+regrettable. Si le Dialogue contient peu de choses neuves, il est écrit
+avec une liberté philosophique et une élégance littéraire qui lui
+donnent un véritable prix; la question est fondamentale; elle est
+traitée hardiment, et l'on aurait aimé à voir Abélard prononcer à la fin
+un jugement net et motivé entre le juif, le philosophe et le chrétien.
+Il est probable que son arrêt était une conciliation, en ce sens que
+l'identité pour le fond entre la loi naturelle et la loi de Dieu aurait
+été déclarée. On eût accordé au philosophe que, par la raison, la
+science et la vertu, il pouvait s'élever à cette pureté d'âme et de vie
+qui plaît à Dieu, et qui, étant le meilleur fruit de l'amour qu'on
+lui porte, préjuge et suppose en quelque sorte cet amour. Mais cette
+concession ne lui eût été faite qu'à condition de reconnaître que la
+loi de Dieu selon l'Évangile, plus parfaite, plus authentique, plus
+explicite, rendue plus sainte et plus aimable par le divin sacrifice
+du Christ, consacre la vraie philosophie, mais aussi l'achève et la
+remplace, et que la sagesse des sages n'est plus en droit de se tenir
+séparée de la foi des chrétiens. Quant au juif, dans ce compromis, je ne
+sais trop quelle aurait été sa part; je crains bien que ce ne fût lui
+qui payât les frais du procès. Tout au plus lui aurait-on accordé que
+la loi mosaïque avait été une traduction, même un complément de la loi
+universelle, appropriée à un peuple, nécessaire pour un temps, mais
+qu'elle devait se fondre et disparaître dans le sein de la loi
+chrétienne. C'est du moins là l'opinion que déjà nous avons entendu
+soutenir par Abélard, et rien n'annonce dans tout cet ouvrage qu'il
+l'eût abandonnée[540].
+
+[Note 540: Le Dialogue est suivi dans le manuscrit de deux courts
+fragments que M. Rheinwald a publiés. L'un est une exhortation adressée
+par un maître à son élève qu'il appelle son fils chéri, et qu'il loue
+d'avoir remarqué dans le Dialogue du maître Pierre ce qui y est dit du
+souverain bien, et le trouvant insuffisant, d'avoir fait sur ce point de
+nouvelles recherches et rédigé quelque dissertation. L'autre fragment
+est une partie, ou de cette dissertation même, ou plutôt d'une note sur
+la même question, que le maître en finissant a promise à son élève. Le
+tout semble un travail d'école. (_Dialog_., p. 125-180.)]
+
+Tous les principes d'Abélard sont respectés ou reproduits dans cet
+ouvrage. Rien donc, pour le fond des idées, n'empêche de le lui
+attribuer. La forme est nouvelle; le style diffère de celui auquel il
+nous a habitués. Le ton est plus dégagé et l'expression plus vive et
+plus moderne. Mais dans le cadre imaginaire où il place la controverse,
+il a pu prendre une liberté d'allure qu'il s'interdit, dans ses écrits
+didactiques, et l'imitation assez visible des anciens a pu relever et
+rajeunir son talent. Il serait bien sévère, parce qu'un ouvrage est
+mieux écrit que les autres, de le contester à celui dont il porte le
+nom, et nous consentons à en croire M. Rheinwald, qui ne doute pas de
+l'authenticité de ce dialogue. Si elle pouvait, au reste, être ébranlée,
+il faudrait au moins considérer cette composition comme une fiction
+littéraire dont l'auteur aurait entendu faire parler Abélard, comme
+Platon fait parler Socrate, comme Cicéron introduit Brutus ou Caton.
+
+Le monde dure, les siècles passent, l'esprit humain change de croyance,
+de méthode ou de langage. Cependant, qui ne reconnaît dans ce dialogue
+si longtemps ignoré, qui ne croit lire sur ces parchemins si longtemps
+couverts de la poudre des ans, les idées mêmes et les paroles par où
+commencerait encore aujourd'hui une controverse sérieuse sur la vérité
+de la religion? Nous ne sommes pas de ceux qui méconnaissent les
+révolutions de l'esprit humain. Il se renouvelle pour tout ce qui n'a
+qu'un temps; il change pour tout ce qui passe. Mettez-le en présence des
+questions éternelle, il ne change pas.
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+RÉFLEXIONS GÉNÉRALES.
+
+J'ai raconté l'histoire d'un seul homme, et j'ai passé en revue ses
+écrits. Si le vrai ne m'est point échappé, il doit être facile à présent
+de juger son caractère, son talent, son esprit, et avec tout cela
+son influence sur son temps et sur les temps qui ont suivi le sien.
+Peut-être me serait-il permis de ne point exprimer des conclusions dont
+j'ai donné les éléments, et qui se rencontrent çà et là indiquées dans
+cet ouvrage. Je ne saurais, sans d'odieuses redites, développer ici
+la pensée générale que doit laisser ce livre à ceux qui auront eu le
+courage de parcourir jusqu'au bout les arides sentiers de la philosophie
+et de la théologie scolastiques.
+
+On peut remarquer que personne n'a parlé dédaigneusement ou même
+froidement d'Abélard. Tout le monde sait quelle était la sévérité de
+Condillac pour tout ce qui n'était pas le XVIIIe siècle, et voici
+pourtant ce qu'il écrit: «Une âme avide de gloire se hâte de prendre
+son essor. Quelquefois elle se sent comme gênée par la réflexion, et ne
+suivant plus que son instinct, elle s'élance, et ne voit que le terme où
+elle est ambitieuse d'arriver. Elle peut causer et de grands maux et de
+grands biens, et elle diffère en cela des âmes communes qui ne sont pas
+seulement capables d'une grande folie.
+
+Telle était l'âme d'Abélard. Tout ce qui pouvait nourrir une sensibilité
+vive avait des droits tyranniques sur elle. Elle ne put donc se refuser
+à la gloire, qui se montra sous le fantôme de la dialectique; elle ne
+put pas non plus se refuser à l'amour, qui, s'offrant sous les traits
+d'Héloïse, se fit un jeu de la dialectique même; et vous prévoyez que
+l'une et l'autre lui furent funestes. Mais laissons ses amours[541].»
+
+[Note 541: _Histoire moderne_, I. VIII, c. v.]
+
+Peut-être trouvera-t-on le nom d'Abélard plus grand que lui-même; mais
+son influence, je le crois, n'a pas été inférieure à sa renommée.
+Libre à tout esprit sérieux de condamner ce mélange de témérité et de
+timidité, d'orgueil et de faiblesse, de sécheresse et d'ardeur, de
+passion et d'égoïsme, qui s'aperçoit au fond de cette âme. Nous tolérons
+tout jugement sévère, pourvu qu'en le prononçant on se souvienne que la
+nature a tiré plus d'une copie de ce modèle, et que si les hommes d'une
+grande intelligence sont sujets parfois à toutes ces misères, ils ne
+sont pas les seuls. Je ne consens à me montrer juste avec rigueur envers
+la supériorité, que si l'on n'en abuse point contre elle, et je ne
+voudrais rien ôter à la gloire au profit de ce qui ne l'obtiendra
+jamais.
+
+Comme écrivain, Abélard ne saurait non plus nous retenir longtemps. Il
+n'y avait pas d'écrivains au moyen âge, par l'excellente raison qu'il
+n'y avait pas de langue. Le français n'était pas né, et le latin
+était déjà une langue morte qu'on employait par nécessité, mais sans
+inspiration. Ce latin plus rude que simple, dénué d'ornements, de grâce
+et de clarté, ne semblait se prêter en aucune façon à l'imagination
+dans le style. Il n'y a peut-être pas dix expressions remarquables
+dans l'oeuvre volumineuse d'Abélard; la beauté de la forme y manque
+constamment à celle de la pensée; et sans la forme, la pensée a bien de
+la peine à être belle. Ne demandez pas au XIIe siècle l'art savant ou
+plutôt l'affectation industrieuse avec laquelle les langues anciennes
+furent exploitées vers la renaissance. Chose singulière! on vantait, on
+lisait alors les grands écrits de l'antiquité, et le goût ne se formait
+pas; on les admirait sans parvenir à les sentir. On y cherchait plutôt
+des autorités que des modèles.
+
+Sans le style, que devient le talent? celui d'Abélard triomphe trop
+rarement des formes obscures, tourmentées ou pédantesques de la diction.
+Seulement de temps à autre, s'échappent quelques traits d'esprit
+et brille quelque antithèse ingénieuse. Plus rarement, la parole
+s'échauffe, et l'émotion passe de l'âme dans les mots. De courts
+passages, en très-petit nombre, de l'_Historia Calamitatum_, une
+exhortation pathétique à la résignation et à la piété adressée à celle
+qui méprisait l'une et désespérait de l'autre, une peinture animée des
+dangers que court la Justice en certains tribunaux de ce monde, et des
+misères incroyables de la condition des juifs au XIIe siècle, quelques
+invectives passionnées contre les désordres du clergé, enfin une ou deux
+prières empreintes de tendresse et de douleur, et ça et là quelques vers
+où respire une certaine grâce dans la tristesse, voilà peut-être tout
+ce qu'il serait possible d'offrir en preuves de ce qu'on appellerait
+aujourd'hui le talent d'Abélard. Presque constamment, il écrit avec
+une prolixité toute didactique, avec une abondance de mots et des
+complications de tours qui laissent subsister la clarté, mais non la
+facilité du style. L'auteur conçoit, divise, développe ses idées dans un
+ordre exact, avec une sûreté de raisonnement qui ne se dément point. Il
+se comprend parfaitement, et sa pensée peut paraître faible ou fausse,
+jamais incertaine et flottante. Il sait rigoureusement ce qu'il dit.
+Son style ressemble à une algèbre sans élégance, comme parlent les
+géomètres; mais c'est une algèbre, et malgré la multiplicité un peu
+confuse des signes, il n'y a point de vague dans les notions. Sa manière
+d'écrire tient étroitement à sa manière de penser, mais beaucoup moins
+à sa manière de sentir. Il faut donc peu parler de son talent. Sous ce
+rapport, il est bien inférieur à saint Bernard. C'est l'homme d'autorité
+qui était l'homme d'imagination.
+
+L'esprit est le grand coté d'Abélard. Subtil et pénétrant, il excelle
+par l'exactitude, et il ne manque pas d'étendue ni d'abondance. Il est
+original au moins par le choix de ses idées; il est fécond en détails,
+en remarques, en arguments, mais peu riche en grandes vues. Il prouve
+sa force par sa persistance dans une méthode d'exposition déductive, où
+brillent tour à tour les distinctions et les analogies. Encyclopédique
+pour le temps, critique de premier ordre, c'est un inventeur médiocre;
+et, puisque l'on applique métaphoriquement à l'esprit les dimensions de
+l'étendue, disons que le sien a la largeur sans la profondeur. Abélard
+était singulièrement propre à captiver et à remplir les intelligences
+qui venaient comme faire cortège à la sienne; ce qui parait longueur
+quand il écrit, semblait richesse dans son improvisation. On conçoit que
+son enseignement dut, comme un grand fleuve, tout couvrir, tout inonder,
+tout emporter autour de lui.
+
+Ainsi s'explique son influence. Ainsi il a pu imprimer un mouvement
+à l'esprit humain. Ce grand novateur a peu inventé, mais beaucoup
+renouvelé. Les idées qu'il s'approprie se complètent dans ses mains,
+et se convertissent en doctrines liées, définies et saisissables. Une
+vérité sans conséquences en acquiert avec lui; ce qui était vague
+devient précis, un aperçu hasardé se change en proposition fondamentale,
+une distinction ingénieuse en classification méthodique. Une forme
+scientifique en même temps qu'élémentaire vient envelopper, fortifier,
+et pour ainsi dire armer sa pensée. Tout ce qu'il pense se démontre, et
+jusqu'à ses rêveries prennent les apparences d'un système.
+
+C'est ce tour d'esprit peut-être qui aujourd'hui est, au bon comme au
+mauvais sens du mot, considéré comme éminemment scolastique. Mais soit
+qu'il déplaise ou captive, soit qu'on le croie encore applicable ou
+définitivement stérile, on ne peut disconvenir que l'esprit scolastique
+n'ait été une des transformations mémorables de cette identité flexible,
+de cet indestructible Protée qu'on appelle l'esprit humain. Et comme
+cette forme domine dans Abélard, comme nul monument ne la montre portée
+au même degré dans aucun autre avant lui, comme nulle renommée ne fut du
+XIe au XVe siècle supérieure à la sienne, on est en droit de dire que
+l'esprit d'Abélard fut la source principale de l'esprit scolastique, en
+d'autres termes, qu'il eut ce rare honneur de donner une forme de cinq
+siècles à l'esprit humain. C'est là une certaine création; par là
+Abélard est sur la ligne des inventeurs, au moins pour la puissance de
+fait et pour la durée de la puissance. Enfin on le peut compter dans
+le nombre bien petit de ces hommes dont on imagine que s'ils n'avaient
+point paru au monde, les destinées de l'esprit humain n'auraient pas été
+les mêmes.
+
+Je lui donne cet éloge, et je le limite aussitôt, en le motivant sur son
+influence plus que sur son génie, et dans l'influence, il y a souvent
+de la bonne fortune; celui qui l'obtient n'est pas toujours seul à la
+mériter. Abélard fonda plutôt qu'il ne créa la philosophie de l'école
+française. Trouvant les idées toutes faites, il les réduisit en système,
+et leur donna une telle puissance de propagation, qu'il résulta de son
+passage dans l'enseignement, quelque chose de durable quant aux pensées,
+quelque chose d'impérissable quant à la méthode.
+
+Si l'on voit dominer dans sa philosophie l'uniformité du procédé, une
+tendance à tout résoudre logiquement, un besoin constant de se bien
+comprendre et d'être bien compris, une résistance raisonnée aux
+généralités synthétiques, aux hypothèses posées en axiomes, aux
+solutions par intuition, si partout se montrent la crainte du vague,
+l'amour de l'ordre, de l'évidence, et grâce à cette prétention de
+démonstration universelle, une doctrine souvent aride, un peu étroite,
+convaincante et insuffisante, qui saisit tout et n'épuise rien,
+simplifie souvent au risque d'atténuer, et s'empare de la raison sans
+s'égaler à la vérité, ne peut-on pas dire que ces caractères du génie et
+du système philosophiques d'Abélard rappellent ceux du génie national,
+et surtout dans la philosophie? Serons-nous exposé à trouver beaucoup
+d'incrédules en avançant que l'esprit français s'est toujours souvenu
+d'avoir été, dans sa laborieuse enfance, élevé sous l'austère discipline
+de la scolastique?
+
+Le rôle que par la scolastique Abélard a joué dans la théologie,
+attesterait à lui seul que tout dans cette philosophie n'était pas
+formalité vaine, entrave méthodique pour la raison. C'est dans la
+théologie peut-être qu'il a le plus innové, non que ses opinions en
+elles-mêmes aient laissé beaucoup de traces; mais l'esprit qui les a
+dictées, le procédé par lequel il les a établies, les conséquences
+auxquelles elles devaient mener, tout appartient à ce qu'on pourrait
+appeler le mouvement libéral de l'esprit humain. C'est là une gloire
+réelle encore que périlleuse; la raison doit beaucoup à _ces habiles
+gens_ que Leibnitz plaignait dans sa prudence et admirait dans son
+équité[542]. Abélard fit deux choses: il voulut rendre la théologie
+systématique, à l'exemple de la philosophie, en lui appliquant les
+formes de la dialectique, et par là il fut comme le Jean Damascène de
+son siècle. En même temps et par cette révolution dans la forme, il
+servit l'esprit général du rationalisme.
+
+[Note 542: Voyez ci-dessus chap. I, p. 183.]
+
+Il ébranla profondément la tyrannie de l'autorité tout en l'invoquant
+sans cesse, et comme il mit aux prises par des citations habilement
+recueillies et les Pères et les docteurs entre eux, il conduisit
+forcément les esprits à reconnaître l'arbitrage de la raison.
+
+C'est par ces motifs et dans cette mesure que le génie d'Abélard
+peut mériter, soit comme éloge, soit comme blâme, le titre de génie
+_révolutionnaire_[543]. Ses doctrines le sont moins que sa méthode;
+le mouvement de son esprit est plus hardi que ses conclusions. Mais
+cependant celles-ci sont en général dans le sens de la liberté de
+penser, et si nous les résumons encore une fois dans leur ensemble, on
+reconnaîtra peut-être, mieux que dans nos analyses spéciales, combien
+sous les rapports de la religion et de la philosophie, elles concordent
+avec les idées modernes.
+
+[Note 543: Cousin, Ouvrages inéd. d'Abélard, _Introd._, p. v.]
+
+Toute connaissance humaine est originaire des sens. La sensation donne
+naissance à l'idée ou conception. Dans la sensation, la sensibilité
+connaît par l'intermédiaire d'un organe. Dans la conception,
+l'intelligence connaît la nature de la chose perçue dans la sensation,
+ou représentée par l'imagination.
+
+Mais l'intelligence n'a besoin ni de l'organe, ni même de la réalité
+sensible pour concevoir, car elle conçoit ce qui n'est pas sensible, le
+général, l'abstrait, l'invisible, l'impossible. Son mode d'action est le
+jugement; comme régulatrice de son action et d'elle-même, elle est la
+raison. Comme essence ou chose, elle est l'esprit.
+
+L'esprit est dans l'âme ou plutôt il est l'âme en tant qu'intellective,
+rationnelle, pensante. L'âme est aussi végétative, sensitive,
+_animatrice_; c'est-à-dire qu'elle est nécessaire à la vie animale et à
+la vie organique. C'est elle qui souffre et qui jouit, qui veut et qui
+pèche, comme c'est elle qui perçoit et qui pense. Ce sont là en elle des
+fonctions plus encore que des parties. Il n'y a qu'une âme, substance
+simple, unité sans parties; elle est spirituelle.
+
+C'est surtout comme spirituelle qu'elle est intelligence pure,
+c'est-à-dire libre des sens et de l'imagination, et par là analogue ou
+semblable à l'esprit divin; car Dieu n'a ni sens ni imagination. Son
+intelligence atteint tout directement, et contient tout simultanément.
+Par la méditation, par la contemplation, l'esprit de l'homme s'élève et
+s'assimile en quelque sorte à l'esprit de Dieu.
+
+Comme intelligence agissant sous la forme du jugement, l'âme discerne et
+décide. Elle décide de l'action, elle discerne le bien et le mal. Elle
+est la volonté inséparable de la raison. La volonté est le choix de la
+raison. Le libre arbitre est le jugement libre.
+
+L'homme ainsi fait a la _perceptibilité de la discipline_; il est
+capable de la science, toute science dépend d'une science supérieure,
+théorétique, qui la juge et qui remonte aux causes, qui est du
+ressort de la raison et non de l'expérience; c'est la philosophie. La
+philosophie, comme directrice de la science, comme guidant sa marche
+et déterminant ses formes, est un art, ou la dialectique; car la
+dialectique est l'art de la raison. La science des choses telles
+qu'elles sont, est la physique. La science de la nature des choses
+telle que nous la concevons, est la philosophie, qui se résout dans la
+dialectique; car en traitant des conditions et des règles de la raison,
+la dialectique traite de la substance, de la cause, de la matière et de
+la forme, du sujet et du mode, du tout et des parties, du genre et des
+espèces, c'est-à-dire qu'elle enseigne tout ce qui est abstrait et
+général dans les choses, et qui dans l'ordre réel est constitué en
+individus.
+
+Ce qui existe réellement, physiquement, ce qui constitue l'individu
+ou l'être, c'est en général la matière et la forme. Il n'y a point de
+substance qui ne soit essence, et toute essence ou être est composée de
+matière et de forme; sa matière est ce dont elle est, sa forme est ce
+qui la fait ce qu'elle est. Ainsi la forme constitutive est essentielle.
+Elle est générique, lorsqu'elle transforme la catégorie en genre;
+spécifique, lorsqu'elle fait du genre une espèce; individuelle,
+lorsqu'elle distingue un individu de l'espèce. La forme est l'élément
+créateur, le moyen actuel de la création de l'être, ce qui le fait
+passer de la puissance à l'acte. Elle vient de Dieu.
+
+Mais les essences ne sont pas en elles-mêmes et par elles-mêmes
+générales et spéciales. Elles ne sont pas des choses qui soient dans les
+choses, qui existent indépendamment des individus. A ce titre, comme
+générales ou spéciales, elles ne sont que des universaux, c'est-à-dire
+des conceptions universelles, ou des noms significatifs de la conception
+de ce qu'il y a de plus ou moins universel dans les choses. Les
+abstractions ne sont pas des réalités.
+
+La proposition, la division, la définition se calquent sur ces
+distinctions; elles les reproduisent dans le langage; et c'est ainsi que
+la logique ou dialectique donne, dans l'interprétation et l'analyse, ou
+dans la science des mots et de l'oraison, une science de la nature des
+choses.
+
+Un seul être, Dieu, déroge par sa nature aux règles de cette science.
+Il est substance et il n'a pas de mode; car le mode est une division du
+sujet, et Dieu étant simple, il est indivisible. Il est forme, et il n'a
+pas de forme, car la forme aussi est un des composants de l'être, et
+Dieu n'est pas composé; mais il est forme comme étant une essence
+déterminée. Il est sujet et il n'a pas d'accident, car l'accident est
+relatif et changeant, et Dieu est absolu et immuable. Il est individu en
+ce sens qu'il est unique et singulier, et universel en ce sens qu'il est
+infini.
+
+Ces notions philosophiques sur Dieu constituent une croyance
+philosophique en Dieu. S'il existe une autre foi en Dieu, elle ne
+saurait être contraire à celle-là; en d'autres termes, la religion
+ne saurait être contraire à la philosophie; car la vérité n'est pas
+contraire à la vérité. Il y a une foi de la raison. Toute croyance
+aux choses invisibles sur des preuves invisibles est de la foi. Or,
+l'adhésion de la raison ou par la raison est dans ce cas, un argument
+n'étant pas une chose sensible. Elle est donc aussi une foi, la foi
+philosophique. Il faut comprendre ce qu'on croit, et assurément aussi ce
+qu'on enseigne et ce qu'on apprend. On croit parce qu'on est convaincu,
+et la conviction s'opère par l'intelligence.
+
+La philosophie a pu, en conséquence, s'élever aux mêmes idées, aux
+mêmes vérités que la religion. _Elle a connu Dieu_[544]. La raison,
+l'intelligence sont communes à la religion et à la philosophie. Si la
+raison et l'intelligence sont nécessaires à la foi pour la produire, la
+légitimer et l'affermir; là où elles existaient sans la foi, elles ont
+dû produire par elles-mêmes au moins tout ce qu'elles ajoutent à la foi.
+En d'autres termes, Dieu s'est révélé à toute intelligence. Ainsi les
+philosophes avant l'incarnation ont connu les vérités fondamentales de
+la morale et de la religion. Ils ont compris les principes des mystères,
+pressenti les mystères eux-mêmes, pratiqué les vertus chrétiennes. La
+foi n'est donc qu'une réformation de la loi naturelle, et il faut croire
+au salut de ceux qui avaient observé cette loi avec discernement et avec
+amour. La vie de Socrate est celle d'un martyr[545].
+
+[Note 544: Rom. I, 19, 21.]
+
+[Note 545: Et le martyr Socrate....--VOLTAIRE.]
+
+Il suit qu'il faut employer la raison contre les infidèles et les
+hérétiques, et donner, quoique avec précaution, à la religion, les
+formes de la science; car d'abord le raisonnement vaut mieux que la
+force contre l'erreur. Puis, la vérité n'est acceptable, dans les
+temps de discussion, qu'avec les formes rationnelles, et l'on ne peut
+convaincre, sur les points où l'on est en dissidence, qu'à l'aide des
+points sur lesquels on s'accorde.
+
+Toutefois, comme l'esprit des créatures est inégal à la conception et
+à l'expression de l'incréé, de même, que les philosophes ont enveloppé
+leur pensée et cherché des équivalents et des images pour rendre, les
+vérités religieuses, les vérités chrétiennes ne peuvent être exposées
+qu'indirectement, et sous le voile des analogies. On ne doit tendre,
+quand on les exprime, qu'au plus vraisemblable; il faut renoncer à une
+propriété rigoureuse. La théologie rationnelle ne fait qu'approcher de
+la vérité. Elle en donne une ombre.
+
+On a vu que toutes les fois qu'il s'agit de Dieu, les règles et les
+expressions de la science sont défectueuses par quelque endroit. Il y a
+dans l'Être unique un mystère nécessaire. Dieu est un; son unité ne peut
+se comparer avec nulle autre. Ce qu'il y a de plus simple au monde est
+encore corporel, c'est-à-dire composé, en comparaison de lui. Il ne
+peut donc y avoir en lui de diversité que par l'opération et non par
+l'essence; c'est ce qu'on peut appeler une diversité de propriétés.
+
+Les propriétés fondamentales de la Divinité sont la puissance, la
+sagesse, la bonté. Mais tous ces attributs sont coéternels à Dieu, égaux
+les uns aux autres, indivisibles dans leur action. Toute oeuvre divine
+est l'oeuvre de la puissance, de la sagesse et de la bonté.
+
+Dieu est le souverain bien, le bien suprême, la plénitude ou la
+perfection du bien. Il ne fait donc que le bien; il ne peut faire que le
+bien, parce que telle est sa nature. Mais il ne fait que le bien, parce
+qu'il ne veut que le bien, et il ne peut faire que le bien, parce qu'il
+ne peut vouloir que le bien. Sa puissance répond donc à sa volonté. Sa
+puissance en elle-même est illimitée; mais sa volonté est l'instrument
+d'une intelligence parfaite et d'une bonté infinie. Il ne peut pas
+tout, mais il peut, par lui seul, tout ce qu'il veut. L'acte de sa
+toute-puissance est donc réglé nécessairement par sa volonté, par
+sa sagesse, par sa bonté. Il n'y a de supérieur à sa puissance que
+lui-même.
+
+Néanmoins il est libre. Car il ne veut le bien que parce que sa suprême
+intelligence connaît que le bien est le bien. La liberté consiste à
+faire ce qui plaît; mais parce que ce qui plaît dépend de notre nature,
+nous ne cessons pas d'être libres en cela. Parce que la nature de
+Dieu est d'aimer le bien, Dieu ne cesse pas de le vouloir librement.
+Puisqu'il ne veut et ne fait que le bien, il fait tout bien, et tout ce
+qu'il fait est bien: tout est bien. Si tout est bien, le mal même a un
+bon but; tout a une raison.
+
+Toutes ces vérités accessibles à la raison n'ont jamais été manifestées
+d'une manière aussi complète, aussi saisissante, aussi pratique que par
+les faits miraculeux et dans les livres sacrés du christianisme. Il est
+donc la vraie religion dans sa plénitude. Il est la révélation de Dieu
+et de tous ses attributs, par la médiation de Dieu même.
+
+Par l'incarnation, par l'Évangile, l'exemple a été donné et le
+témoignage a été rendu; les vérités sont devenues aussi claires que la
+lumière, les vertus plus parfaites, plus nécessaires, plus faciles. Car
+l'amour a été excité par la grâce. C'est en effet la plus grande grâce
+de Dieu que la rédemption, Elle a délivré l'homme de l'empire du mal, en
+éclairant son esprit, en touchant son coeur. D'une loi de crainte, la
+religion est ainsi devenue une loi d'amour.
+
+L'amour est donc le principe de la piété comme de la vertu. Dieu doit
+être aimé parce qu'il est le bien même. L'amour est dû à sa bonté. La
+volonté de lui plaire fait tout le mérite de nos actions à ses yeux.
+Le péché n'est que le mépris de Dieu, il suit que le bien et le mal
+ne résident que dans l'intention. Pour bien faire, il faut avoir
+l'intention du bien; pour mériter le salut, il faut vouloir le bien, par
+amour pour Dieu même. Le mal commis sans volonté ou sans connaissance
+qu'il est mal, cesse d'être le mal. Le bien accompli sans amour est le
+bien, mais il est sans mérite aux regards de Dieu. Dieu juge les coeurs
+et non les actions.
+
+Arrêtons-nous ici. Ces pensées ainsi généralisées n'ont pas assurément
+l'air des formules d'une sagesse gothique. Si elles ne sont toutes
+vraies, elles offrent toutes le caractère libre et philosophique d'une
+foi qui ne veut relever que de la raison. A les contempler dans leur
+lumineux ensemble, ne vous semble-t-il pas voir dès lors blanchir à
+l'horizon les premiers feux de l'astre qui doit se lever sur les temps
+modernes?
+
+Lorsque nous regardons autour de nous, lorsque nous comparons nos
+moeurs, nos coutumes, nos lois, nos gouvernements, à ce que nous savons
+du passé, il nous semble que tout est nouveau, et que l'on n'a jamais
+pensé ce que nous pensons. L'homme, à nous en croire, a changé d'esprit,
+et la vérité est une découverte de ces derniers jours. Portons-nous
+au contraire une attention plus pénétrante dans l'examen d'une époque
+ancienne mais curieuse, dans l'étude d'un grand esprit d'un autre
+siècle? tout vieillit autour de nous, nous croyons nous reconnaître dans
+nos pères, et toute différence semble s'anéantir entre le passé et le
+présent. L'esprit humain n'a plus fait un seul pas, et la raison n'a
+rien trouvé. Depuis l'origine des choses, le soleil s'est levé et couché
+sans cesse, mais c'est le même soleil, et le monde est tour à tour
+assombri des mêmes nuages, éclairé des mêmes rayons.
+
+Ces jugements contradictoires et alternatifs sont trop naturels pour
+être tout à fait trompeurs, et il faut qu'il y ait, avec le temps, dans
+le monde moral, plus et moins de changement qu'on ne le suppose. Non,
+les hommes du passé ne sont pas ce que nous sommes, mais ils sont ce que
+nous aurions été. Le monde est uniforme et divers, et le temps développe
+tout, s'il ne crée rien. L'histoire de l'humanité ne se pourrait
+comprendre, si l'humanité n'était la même, et n'aurait rien à nous
+apprendre, si l'humanité ne changeait pas.
+
+Mais il y a des temps où l'on est plus frappé des différences que des
+ressemblances. Ainsi, dans le demi-siècle qui vient de s'écouler, c'est
+aux premières que l'attention semble surtout s'être attachée. On n'a
+cessé de remarquer tout ce que le passé offrait de singulier, peut-être
+dans l'espoir de faire autrement et mieux que lui. C'est le propre des
+époques de grandes tentatives, soit en politique, soit en philosophie.
+
+Je ne serais pas étonné qu'après avoir relevé jusqu'à l'exagération
+les différences des époques, nous ne fussions maintenant enclins à
+en apercevoir exclusivement les ressemblances. L'expérience engendre
+l'impartialité, et les esprits qu'elle calme, et que, dit-on, elle
+désabuse, sont portés à conclure qu'en définitive tout se ressemble, et
+qu'il y a sur la terre moins à faire qu'on n'avait dit. On termine avec
+des souvenirs ce qu'on a commencé avec des idées, et parce qu'on a
+rencontré dans l'homme quelque chose de réfractaire qui ne se plie pas
+à tous les caprices des théories, on veut que tout soit vanité, idées,
+espérances, théories, et, par conséquent, efforts et dévouements. Tout
+est vanité, il y a longtemps que telle est la conclusion de la sagesse,
+qui ne trouve _rien de nouveau sous le soleil_.
+
+On dit que la politique s'applaudira de ce retour à la tradition; mais
+nous ne parlons que de philosophie. Dans l'histoire de l'esprit humain,
+toutes les fois qu'on creuse un peu profondément, on trouve, pour ainsi
+parler, un sol identique; c'est un terrain de première formation qui a
+porté toutes les révolutions superficielles. Il en doit être ainsi. La
+philosophie recherche des vérités qui ne sont d'aucune époque, et elle
+les cherche dans l'esprit humain, le même aujourd'hui qu'au moment
+suprême où l'esprit infini le souffla sur la face de l'être qu'il se
+donna pour spectateur et pour témoin. Cette double identité, la vérité
+éternelle transpirant dans une intelligence dont l'essence ne varie
+pas, est le fond même de la philosophie: c'est ce qui fait la valeur
+incomparable de cette science. Mais si la vérité ne change point, il
+n'en est pas de même de la connaissance de la vérité. On en sait plus
+ou moins, et l'esprit humain, multiple en facultés comme en idées, se
+développe, se dirige, s'enrichit diversement en des temps divers. Il est
+bon, il est nécessaire de s'appuyer sur ce qui ne change pas, de savoir
+au moins qu'il y a de l'immutable; mais l'intérêt de l'étude, le
+charme de la science, c'est le mouvement; une science surhumaine seule
+resterait immobile. Le mot de science lui-même suppose une distinction
+entre ce qui connaît et ce qui est connu, et la conscience de notre
+nature intellectuelle fait foi d'un effort constant d'égaler la
+connaissance à l'inconnu. Ainsi de ce que l'éternel est dans l'objet
+de la science, il ne suit pas que la science soit uniforme, immobile,
+qu'elle ait la stabilité fondamentale de son objet. Elle cesserait
+aussitôt de s'en distinguer, elle s'y joindrait dans une unité
+d'essence, et le système de l'identité universelle serait réalisé. C'est
+le monde réel, le monde de l'homme, que celui qui allie l'éternel et le
+mobile, que celui où tout s'attire au lieu de se confondre, où règne la
+relation et non l'identité, où l'unité n'est qu'harmonie. Résignons-nous
+donc à croire les choses comme nous les voyons, ayons l'orgueil de nous
+fier aux apparences. Sachons la vérité éternelle, croyons la science
+mobile. Concevons la stabilité des essences, de l'essence de l'esprit
+humain, par exemple, mais admettons qu'il a une histoire comme il
+le semble, c'est-à-dire que le temps existe pour lui. Les illusions
+nécessaires ne dont pas des illusions, mais des lois de la nature des
+choses, et la pensée coïncide avec ce qui est. S'il n'en était pas
+ainsi, elle n'aurait ni mystères, ni lacunes; si elle se trompait
+elle-même, elle serait contente d'elle-même. Il n'y aurait point de
+doute, s'il n'y avait qu'ignorance, et c'est parce qu'on sait de la
+vérité, qu'on s'aperçoit qu'on ne sait pas la vérité tout entière.
+
+C'est à la lueur de cette foi philosophique qu'il faut considérer
+l'histoire de la philosophie, et dans cette histoire, ses héros, ses
+triomphateurs, ses vaincus, ses martyrs. Tous ils sont de même famille.
+La diversité des doctrines et des langages couvre un fonds d'idées
+communes. La variété des esprits se produit dans celle des points de vue
+et des méthodes; mais ces esprits consacrés à une même science, tendent
+au même but, et marchent à pas inégaux, sous des dehors différents, dans
+une seule et large voie. Arrivez jusqu'au coeur de leurs systèmes, vous
+vous sentirez comme en pays de connaissance. Au fond de la science
+de toute époque, vous retrouverez la science contemporaine, mais des
+esprits divers pénètrent plus ou moins profondément dans des questions
+identiques; et de même que dans les mathématiques il y a des questions
+qu'on peut également aborder et représenter ou résoudre par des nombres,
+par des lignes, par des notations algébriques ou infinitésimales, les
+mêmes problèmes philosophiques ne sont pas toujours posés, exprimés,
+traités dans un même langage, et ces changements ne sont indifférents
+ni à la clarté, ni même à la vérité des solutions. Dans quel ordre ces
+changements se succèdent-ils? suivant quelles lois se règlent la marche
+de la science et la transformation des méthodes? c'est en cherchant cela
+qu'on porte de la philosophie dans l'histoire de la philosophie.
+
+L'ouvrage qu'on vient de lire doit servir quelque peu à qui voudra
+considérer l'origine d'une grande époque de cette histoire dans un de
+ses principaux personnages. C'est au lecteur de faire, dans ce moment,
+dans ce point du XIIe siècle, la part du variable et de l'invariable, et
+de renouer le fil de la causalité entre ce qui précède et ce qui suit
+l'école d'Abélard.
+
+L'hellénisme et le christianisme sont les sources de la philosophie
+du moyen âge, et l'on peut le dire de toute philosophie dans le monde
+moderne. Dans Abélard, l'un de ces éléments se borne à quelques
+traditions isolées et vagues de platonisme et de néoplatonisme et à
+l'aristotélisme logique, transmis surtout par des commentaires. Le
+christianisme est surtout pour lui celui de saint Augustin. A ces
+éléments, il applique un esprit décidément rationaliste, et de plus
+subtilement dialectique, et compose une doctrine où domine toujours
+la foi en Dieu et en la raison. Qu'était cette doctrine? on l'a vu
+peut-être dans ce livre. Qu'en a tiré l'esprit humain? Il me semble
+qu'on le voit tous les jours autour de nous. Nous sommes les enfants de
+l'école de Paris.
+
+
+
+
+FIN DU TOME SECOND ET DERNIER.
+
+
+
+TABLE.
+
+
+SUITE DU LIVRE III.--De la Philosophie d'Abélard.
+
+CHAPITRE VIII.--De la Métaphysique d'Abélard.--_De generibus et
+speciebus_. Question des universaux.
+
+CHAP. IX.--Suite du précédent.
+
+CHAP. X.--Suite du précédent.--_De intellectibus_.--_Glossulae super
+Porphyrium_.--Résumé.
+
+LIVRE III.--De la Théologie d'Abélard.
+
+CHAPITRE Ier.--De la Théologie scolastique en général.--Caractères de
+celle d'Abélard.--Le _Sic et Non_.
+
+CHAP. II.--De la Théodicée d'Abélard.--_Introduction ad Theologiam_.
+
+CHAP. III.--Suite de la Théodicée.--_Theologia christiana_.
+
+CHAP. IV.--Des principes de la Théologie d'Abélard.--Objections des
+contemporains.
+
+CHAP. V.--Des principes de la Théologie d'Abélard.--Examen
+philosophique.
+
+CHAP. VI.--Suite de la Théodicée.--_Commentarii super S. Pauli epistolam
+ad Romanos_.
+
+CHAP. VII.--De la Morale d'Abélard.--_Ethica seu Scito te ipsum_.
+
+CHAP. VIII.--Opuscules divers.--_Expositio in hexameron_.--_Dialogus
+inter Philosophum, Judaeum et Christianum_.
+
+CHAP. IX.--Réflexions générales.
+
+
+FIN DE LA TABLE
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Abélard, Tome II., by Charles de Rémusat
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABÉLARD, TOME II. ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+The Project Gutenberg EBook of ABÉLARD, Tome II., by CHARLES DE RÉMUSAT
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+Title: ABÉLARD, Tome II.
+
+Author: CHARLES DE RÉMUSAT
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+Release Date: October 20, 2004 [EBook #13807]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABÉLARD, TOME II. ***
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+Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team, from images generously made available by gallica
+(Bibliotheque nationale de France).
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+
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+
+
+
+<h1>ABÉLARD</h1>
+
+<h5>PAR</h5>
+
+<h3>CHARLES DE RÉMUSAT.</h3>
+
+<h4>1845</h4>
+
+<br><br>
+
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Spero equidem quod gloriam eorum</p>
+<p>qui nunc sunt posteritas celebrabit.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>JEAN DE SALISBURY, disciple d'Abélard</p>
+<p><i>Metalogicus in prologo</i>.</p>
+ </div> </div>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h2>TOME DEUXIÈME</h2>
+
+
+
+<h2>DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD.</h2>
+<br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<h3>DE LA MÉTAPHYSIQUE D'ABÉLARD.&mdash;<I>De Generibus et Speciebus.</I>&mdash;QUESTION
+DES UNIVERSAUX.</h3>
+
+<p>La nature des genres et des espèces a donné lieu
+à la controverse la plus longue peut-être et la plus
+animée, certainement la plus abstraite, qui ait passionné
+l'esprit humain. Rien en effet ne ressemble
+moins à une question pratique, à une de ces questions
+mêlées aux intérêts du monde et aux affaires
+de la vie, que celle de savoir ce qu'il faut penser de
+la nature des idées générales. S'il existe une chose
+qui paraisse une simple curiosité scientifique, c'est
+assurément une recherche dont il est difficile de
+faire saisir l'objet même à bien des esprits cultivés.
+Cependant la durée de la controverse est un fait
+historique. Elle a commencé avant le moyen âge, et
+elle s'est maintenue à l'état de guerre civile intellectuelle,
+depuis le XIe siècle jusqu'à la fin du XVe,
+c'est-à-dire pendant plus de quatre cents ans. La
+chaleur et la violence même avec lesquelles cette
+guerre a été soutenue passe toute idée; et si le règne
+de la scolastique est à bon droit regardé comme l'ère
+des disputes, il en doit la réputation à la question
+des universaux.</p>
+
+<p>Aussi a-t-on pu dériver toute la scolastique de
+cette unique question. C'est Abélard lui-même qui
+a dit: «Il semblait que la science résidât tout entière
+dans la doctrine des universaux<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.» Et l'un
+des hommes qui ont décrit avec le plus de vivacité
+et jugé le plus librement les querelles de ce temps,
+Jean de Salisbury, voulant dépeindre la présomption
+de certains docteurs, s'exprime ainsi:</p>
+
+<p>Tout apprenti, dès qu'il sait joindre deux parties d'oraison, se
+tient et parle comme s'il savait tous les arts<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>; il vous apporte un
+système nouveau touchant les genres et les espèces, un système
+inconnu de Boèce, ignoré de Platon, et que par un heureux sort il
+vient tout fraîchement de découvrir dans les mystères d'Aristote; il
+est prêt à vous résoudre une question sur laquelle le monde en travail
+a vieilli, pour laquelle il a été consumé plus de temps que la
+maison de César n'en a usé à gagner et à régir l'empire du monde,
+pour laquelle il a été versé plus d'argent que n'en a possédé Crésus
+dans toute son opulence. Elle a retenu en effet si longtemps grand
+nombre de gens, que, ne cherchant que cela dans toute leur vie, ils
+n'ont en fin de compte trouvé ni cela ni autre chose; et c'est peut-être
+que leur curiosité ne s'est pas contentée de ce qui pouvait être
+trouvé; car de même que dans l'ombre d'un corps quelconque la
+substance corporelle se cherche vainement, ainsi dans les intelligibles
+qui peuvent être compris universellement, mais non exister
+universellement, la substance d'une solide existence ne saurait être
+rencontrée. User sa vie en de telles recherches, c'est le fait d'un
+homme oisif et qui travaille à vide. Purs nuages de choses fugitives,
+plus on les poursuit avidement, plus rapidement ils s'évanouissent;
+les auteurs expédient la question de diverses manières, avec divers
+langages, et quand ils se sont différemment servis des mots, ils semblent
+avoir trouvé des opinions différentes; c'est ainsi qu'ils ont
+laissé ample matière à disputer aux gens querelleurs....»</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, ep. i, p. 6.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a><p> Ces deux lignes sont dans le texte deux vers dont
+Jean dit qu'il ne se rappelle pas l'auteur:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Gartio (sic) quisque duas postquam scit jungere partes,</p>
+<p>Sic stat, sic loquitur velut omnes noverit artes.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Policrat.</i>, lib. VII, c. XII.&mdash;Voyez aussi Buddeus, <i>Observ. select.</i>, XIX, t. VI,
+p. 161 et 163.</p></blockquote>
+
+<p>Ainsi parlait un écrivain qui faisait profession
+d'être de l'Académie, c'est-à-dire de douter un peu, et
+de s'en tenir aux choses probables, tout en se donnant
+pour fermement attaché au grand Aristote, qu'il regardait
+comme l'auteur de la science du probabilisme,
+sans doute pour avoir défini le raisonnement dialectique
+le raisonnement probable<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>. Jean de Salisbury
+n'estimait guère la question ni les systèmes qu'elle
+avait enfantés; mais il était frappé de l'importance
+de fait d'une question qui avait donné plus de peine
+à conduire que l'empire romain. Il s'étonnait de la
+violence des disputes qu'elle allumait de son temps;
+et cependant il n'avait pas vu la querelle dégénérer
+en combat véritable, ni le pugilat et les armes employés
+à l'aide d'une thèse de dialectique. Il n'avait
+pas vu le sang rougir le pavé de l'Université, si ce
+n'est quelquefois sous le fouet des maîtres, ni le pouvoir
+spirituel ou temporel déployer ses rigueurs, pour
+intimider ou punir le crime d'errer sur la nature des
+idées abstraites<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. Mais il reconnaissait dans la question
+des universaux le thème éternel des bruyants
+débat du monde savant. «Là sont,» disait-il, «les
+grandes pépinières de la dispute, et chacun ne
+songe à recueillir dans les auteurs que ce qui peut
+confirmer son hérésie. Jamais on ne s'éloigne de
+cette question; on y ramène, on y rattache tout,
+de quelque point que soit partie la discussion. On
+croit se trouver avec ce peintre dont parle un poète,
+et qui pour toutes les occurrences ne savait d'aventure
+retracer qu'un cyprès<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. C'est la folie de Rufus
+épris de Névia, de qui rien ne peut le distraire.
+<i>Il ne pense qu'à elle, ne parle que d'elle; si Névia
+n'était pas, Rufus serait muet</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. C'est qu'en effet la
+chose la plus commode pour philosopher est celle
+qui prête le plus à la liberté de feindre ce qu'on
+veut, et qui par sa difficulté propre et par l'inhabileté
+des contendants, donne le moins la certitude.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> <i>Toplo.</i>, I, 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> <i>Metal.</i>, t. I, c. xxiv.&mdash;Voyez les citations de
+Louis Vives et d'Érasme dans Dugald Stewart (<i>Phil. de l'esp.
+hum.</i>, c. iv, sect. iii). Les réalistes et
+les nominaux se sont mutuellement accusés d'avoir fait brûler
+leurs adversaires sous prétexte d'hérésie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> <i>Poller.</i>, I. VII. c. xii.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a><p>Il cite ici une épigramme de Coquus, Ce Coquus n'est
+pas autre que Martial, de qui une épigramme assez jolie contient
+ce vers:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>... Si non sit Navia, mutus erit.</p>
+<p>(L. I, ep. LXIX.)</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+
+
+<p>Voilà donc le fait bien établi; c'était un sujet infini,
+une source intarissable de disputes et de systèmes.
+C'était le seul problème, le premier intérêt, la
+grande passion; les docteurs en parlaient sans relâche,
+comme les amants ridicules de leur maîtresse.</p>
+
+<p>Et nous-mêmes, ne revenons-nous pas continuellement
+à cette question des universaux? Elle est toujours
+tellement près des autres questions dialectiques
+qu'on n'a pu, sans la rencontrer sur ses pas, parcourir
+le champ de la logique d'Abélard. Déjà nous
+savons comment elle s'est introduite dans le monde;
+comment elle était à la fois posée et compliquée par
+les antécédents du péripatétisme scolastique; comment
+enfin Abélard, intervenant entre deux opinions
+absolues, a pu rendre à l'opinion tierce qu'il a soutenue
+une importance toute nouvelle. Il ne l'avait
+pas inventée; mais il l'a rajeunie et remise en honneur:
+elle a passé pour son ouvrage.</p>
+
+<p>On a vu que la controverse des universaux avait
+sa racine dans l'antiquité<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. Aussitôt qu'elle naît,
+elle doit produire le nominalisme; car la première
+fois qu'on entre en doute sur la nature des idées
+générales, ou qu'on se demande à quoi l'on pense
+lorsqu'on prononce un terme général, il est naturel
+de se dire d'abord que l'être général n'existe pas et
+ne peut exister, puisque la sensation n'en a jamais
+perçu aucun, et que la raison ne peut concevoir
+comme réelle que l'existence individuelle; ensuite,
+de conclure que la généralité n'est qu'une manière
+humaine de concevoir les choses ou de les exprimer
+(conceptualisme et nominalisme). Le premier germe
+de cette doctrine nous est donné par l'histoire dans
+l'école de Mégare. Cette secte avait soutenu 1° que
+la comparaison est impossible, excepté du semblable
+à lui-même (Euclide); 2° qu'une chose ne peut être
+affirmée d'une autre, puisqu'elle ne saurait lui être
+identique (Stilpon); 3° que celui qui dit <i>homme</i> ne
+dit personne, puisqu'il ne dit ni celui-ci, ni celui-là
+(Stilpon)<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>. On voit reparaître tous ces principes
+dans la scolastique du moyen âge; le second surtout
+se retrouve dans Abélard, qui ne savait peut-être
+pas que l'école mégarique eût existé; et ce n'est pas
+sans raison que les historiens de la philosophie placent
+le nom de Stilpon à l'origine du nominalisme.
+Cette origine, au reste, n'est pas faite pour lui ôter
+cette couleur de philosophie négative et ces apparences
+de tendance à l'éristique et au nihilisme que
+les critiques lui reprochent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Voyez le c. ii du présent livre, t. I, p. 344.</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Euclide. Τόν διά τής παÏαβολής λογον ανήÏιι,
+λέγων ήτοι έξ ομοισιν αÏτόν, ή έξ άνομοίων, συνιστασθαι, etc.,
+Laert., I. II, c. x.&mdash;Stilpon. ΕτεÏον ετεÏου μή
+κατηγοÏισθαι.... ότι ών οι λογοι έτεÏοι ταυτα έτεÏα έστι,
+και έτι τά έτεÏα κέχωÏιαθαι άλλήλων. Plutarch., adv. Coloi.,
+xxii, xxiii.&mdash;ΆνήÏιι και τά ειόη, και έλεγε τόν λέγοντα
+άνθÏωπον είναι, μηδίνα οÏτε Î³Î¬Ï Ï„ÏŒÎ½ÏŒÎ­ λεγειν, οÏτε τόνόέ.
+Laert., I, II, c. xii, 7.</blockquote>
+
+<p>Zénon fut le disciple de Stilpon. Plus réservés que
+les mégariens, les stoïciens développèrent les mêmes
+idées, au moins dans le sens du conceptualisme, et
+n'échappèrent point au danger d'une logique plus
+ingénieuse que sensée. Aussi a-t-on imputé à leur
+influence tout ce que la scolastique présente de sophistique
+subtilité<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. Historiquement, de tels rapports
+seraient peut-être difficiles à prouver, quoique les
+analogies soient réelles; mais on se rencontre sans
+s'imiter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Brucker, <i>Hist. crit. Phil.</i>, t. III,
+p. 660, 679, 719 et 804.</blockquote>
+
+<p>Enfin, Aristote et Platon avaient établi chacun
+une doctrine originale; celui-ci, en atténuant et
+supprimant la difficulté de la question par l'attribution
+d'une existence réelle aux types généraux des
+choses, aux idées invisibles, l'exemplaire et l'objet
+des idées générales; celui-là, en adoptant le principe
+négatif, qu'il n'y a rien en acte qui soit universel,
+mais en tempérant les conséquences de cet individualisme,
+soit par la théorie de l'existence en acte
+et en puissance, soit par la distinction de la forme
+et de la matière, soit par l'admission des substances
+secondes et des formes substantielles. De là cependant
+deux doctrines: l'une, le réalisme idéaliste;
+l'autre qu'on pourrait appeler le formalisme, et qui,
+en conservant des traces de réalisme, pouvait mener
+aux conséquences avouées des conceptualistes et
+des nominaux. Ces deux grandes doctrines, protégées
+par des noms immortels, n'avaient jamais été
+complètement oubliées.</p>
+
+<p>Depuis Aristote et Platon, il y avait donc au moins
+deux opinions sur la question, qui n'avait pas toujours
+conservé la même forme ni la même portée.
+Comme, parmi les idées, les unes sont des idées de
+choses sensibles, les autres des idées de choses insensibles,
+cette différence avait engendré celle des
+doctrines et produit les diverses solutions d'un problème
+unique.</p>
+
+<p>Dans l'antiquité, deux grandes écoles avaient pris
+parti contre les idées des choses sensibles, en révoquant
+en doute ces choses mêmes. La secte éléatique
+niait les choses sensibles, prétendant démontrer
+leur impossibilité rationnelle, et elle ouvrait ainsi
+la porte à toutes les sortes de scepticisme. Platon,
+sans aller aussi loin, osa n'attribuer qu'une réalité
+imparfaite aux choses sensibles, accusant ainsi la
+sensation et les idées qu'elle suggère d'une certaine
+infidélité. Ce qui échappe aux sens lui avait paru
+plus réel que ce que les sens atteignent et manifestent.</p>
+
+<p>Mais les idées des choses non sensibles ne sont pas
+toutes de même espèce, parce que les choses non
+sensibles ne sont pas toutes de même nature. Toute
+doctrine qui les confond et les enveloppe dans une
+proscription commune, manque de justesse et de
+pénétration. Peut-être Épicure, peut-être Démocrite
+ont-ils mérité ce reproche. L'injustice ou l'ignorance
+pourraient seules l'adresser à cet Aristote qui a tant
+méprisé Démocrite. Certes il a reconnu comme
+réelles bien des choses non sensibles, et l'invisible
+eut souvent la foi de l'auteur de la Métaphysique,
+de celui qui disait qu'il n'y a de science que de
+l'universel<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>. Mais quel invisible, s'il y en a plusieurs?
+Quelles sont les distinctions à faire parmi
+les idées des choses non sensibles?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Analyt. post.</i>, I, XXX.&mdash;Met., III, iv et vi.</blockquote>
+
+<p>D'abord, les idées sensibles ou souvenirs des individus
+donnent naissance immédiatement à deux
+sortes d'idées. La première se compose des idées des
+qualités perçues dans les individus. Ces idées, souvenirs
+de sensations, une fois qu'elles sont détachées
+de ces souvenirs, ne représentent plus rien de réellement
+individuel, ni qui soit accessible aux sens
+en dehors des individus; elles sont donc, à la rigueur
+et prises isolément, des idées de choses non sensibles,
+quoiqu'elles soient les souvenirs ou conceptions
+des modes sensibles que l'expérience nous
+témoigne dans les individus. Conçues en elles-mêmes
+et séparément, elles représentent les qualités
+abstraites de tout sujet, et c'est pour cela
+qu'on les appelle communément idées abstraites.</p>
+
+<p>La seconde classe d'idées de choses non sensibles
+à laquelle donne lieu le souvenir des choses sensibles,
+est celle des idées des qualités en tant que
+communes aux individus semblables, lesquelles
+qualités, considérées dans les êtres qui les réunissent,
+servent à distribuer ceux-ci en diverses collections.
+Ces collections sont les genres et les espèces.
+Les idées de ces collections sont des idées de choses
+non sensibles, quoique d'une part ces collections
+comprennent tous les individus accessibles aux sens,
+et que de l'autre ces idées soient les souvenirs des
+qualités observées chez les individus que les sens
+ont fait connaître. Mais, d'un côté, le genre ou l'espèce
+comprennent tous les individus, et nul ne peut
+avoir observé tous les individus. De l'autre, les idées
+de genre ou d'espèce font abstraction des individus,
+pour résumer ce qu'ils ont de commun; et ce qu'ils
+ont de commun ne peut être perçu par les sens hors
+d'eux-mêmes. Les idées de genre et d'espèce ne
+sont donc ni des souvenirs directs de sensations, ni
+seulement des souvenirs de sensations, quoiqu'elles
+contiennent des souvenirs de sensations. Elles comprennent
+plus que les sens n'en ont vu.</p>
+
+<p>Ainsi, même pour ceux qui n'admettent pas d'autres
+éléments dans les idées abstraites ou de qualité
+et dans les idées universelles ou de genre et d'espèce
+que la sensation rappelée, décomposée, généralisée,
+ces idées renferment quelque chose de non senti et
+quelque chose de non sensible. Elles ne sont pas de
+pures idées des choses sensibles. Il y a dans les idées
+de genre et d'espèce, non-seulement l'idée abstraite
+de qualité; mais encore une induction qui conclut
+de l'expérience à l'existence des qualités semblables
+dans les individus réels ou seulement possibles autres
+que ceux qu'on a pu observer; et cette induction
+s'appliquant ou pouvant s'appliquer à ce qu'on
+n'a jamais vu, à ce qu'on ne verra jamais, à ce qu'on
+ne saurait voir, il s'ensuit que, dans ces idées, il y
+a déjà la conception de l'invisible.</p>
+
+<p>Une psychologie un peu sévère y verrait bien autre
+chose, et dans la formation des idées de genre et d'espèce,
+dans celle des idées abstraites, dans la notion
+même des individus observés, elle démêlerait et constaterait
+bien d'autres idées, fruits de l'intelligence,
+et qui ne correspondent à rien d'individuel ni de sensible.
+Telles sont les idées d'être, de substance, d'essence,
+de nature, etc. Telles sont encore celles de
+cause, d'action, etc. Là encore se trouveraient des
+idées de choses non sensibles, dont la théorie de l'abstraction,
+telle que nous venons de la rappeler, ne
+suffirait pas à expliquer l'origine. Pour la production
+de ces idées, des philosophes ont admis une sorte
+d'induction particulière; et, dans tous les cas,
+comme elles ne sont pas des idées de pures qualités
+ni de genre et d'espèce, ce sont des idées abstraites
+d'une nouvelle classe, idées encore plus abstraites,
+c'est-à-dire encore plus éloignées des réelles substances
+individuelles, que les autres idées placées
+jusqu'ici hors du cercle des idées sensibles.</p>
+
+<p>Enfin, il est des choses substantielles et réelles
+qui, bien qu'inaccessibles aux sens, sont l'objet de la
+pensée. Dieu n'est pas une qualité, un genre, une
+espèce; c'est le nom et l'idée d'un être déterminé,
+réel, et pourtant inaccessible aux sens. L'âme est
+aussi le nom d'un de ces êtres dont l'existence individuelle
+peut être conçue et affirmée, quoique aucune
+sensation ne la manifeste. Le monde n'est pas non
+plus une idée abstraite, ni un genre, ni une espèce,
+c'est un tout réel et même individuel qui n'est que
+conçu, et dont le nom exprime une idée beaucoup
+plus large que le souvenir d'aucune sensation.</p>
+
+<p>Il suit que les idées des choses non sensibles peuvent
+se diviser ainsi: 1° Idées d'êtres déterminés et
+substantiels, inaccessibles aux sens, <i>Dieu, une
+âme</i>, etc. 2° Idées de choses inaccessibles aux sens,
+mais qui ne sont pas aussi nécessairement conçues
+comme des substances, <i>force, cause, nature, essence</i>,
+etc. 3° Idées de touts dont quelques parties
+ou quelques propriétés seulement sont accessibles
+aux sens, <i>le ciel, l'espace, le monde</i>, etc. 4° Idées de
+collections ou de touts partiels dont les éléments individuels
+ne sont pas tous perçus, le plus grand
+nombre en étant seulement conçu, <i>règne inorganique,
+système des plantes</i>, etc. 5° Idées des collections
+fondées sur une essence commune ou plutôt
+idées d'essences génériques ou spéciales; c'est proprement
+l'idée de genre et d'espèce. 6° Idées de qualités
+ou modes plus ou moins voisins ou éloignés des
+attributs essentiels; ce sont les idées abstraites proprement
+dites.</p>
+
+<p>Toutes ces idées, que la grammaire appelle indistinctement
+abstraites, sont dans le langage et dans
+l'esprit humain. Y sont-elles toutes au même titre?
+Doivent-elles être rangées sous le même nom et sous
+la même loi?</p>
+
+<p>Quelques philosophes l'ont pensé; mais leur autorité
+n'est pas grande. Le sensualisme a toujours incliné
+vers cette erreur; l'idéologie pure y tend.
+Cependant tous les sectateurs éclairés de l'idéologie
+ou du sensualisme s'en sont jusqu'à un certain point
+préservés. Celui qu'on leur donne habituellement
+pour chef, bien qu'il ne puisse être confondu avec
+eux, Aristote, n'a nié ou méconnu aucune classe
+d'idées de choses non sensibles. Il les admet et les
+emploie toutes; mais il ne les range pas toutes sur la
+même ligne. Seulement, ne reconnaissant d'existence
+que l'existence déterminée, il semble avoir
+refusé la réalité aux objets propres et directs des
+idées qui ne sont pas individuelles. Mais ces idées
+en elles-mêmes, il les a tenues pour réelles, pour
+vraies, pour valables, et les conceptions pures de
+l'esprit humain n'ont nulle part joué un plus grand
+rôle que dans le péripatétisme.</p>
+
+<p>Quatorze siècles après lui, on a de nouveau examiné
+le fond de ces idées; et d'abord on a mis hors de
+question les idées de substances invisibles, comme
+<i>Dieu, ange, âme</i>, et les idées de qualités proprement
+dites, de celles qui n'existent réellement que dans les
+sujets individuels, comme les adjectifs <i>blanc, rouge,
+dur</i>, etc., et les substantifs abstraits qui y répondent.
+Les premières de ces idées sont des êtres<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, les secondes
+des accidents. Il est resté: 1° Les idées de
+certaines choses non sensibles qui sont comme les
+conceptions nécessaires de l'esprit (<i>substance,
+essence, cause</i>, etc.), attributs les plus généraux des
+choses, analogues aux catégories ou prédicaments
+des aristotéliciens. 2° Les idées de certaines qualités
+essentielles qui sont la base et la condition des
+essences; ces idées, difficiles à exprimer, sont les
+<i>formes essentielles</i> du péripatétisme et de la scolastique.
+3° Les idées des essences qui sont le fondement
+des genres et des espèces; ce sont les universaux
+proprement dits. 4° Les idées des touts qui sont ou
+les collections d'individus autres que les genres et les
+espèces, ou des composés déterminés de parties
+formant ensemble une unité de conception.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Les premières n'ont pas été constamment et sans exception mises hors
+du débat, et nous voyons dans Abélard qu'une secte, observant que Dieu ne
+pouvait être ni accident, ni espèce, ni genre, ni forme, etc., soutenait qu'il
+n'était rien. Voyez ci-après I. III, c. ii.</blockquote>
+
+
+<p>Toutes ces idées ont un caractère commun: elles
+sont désignées par des noms généraux, ce qui fait
+qu'elles peuvent toutes être appelées des universaux.
+Sur elles toutes, la querelle des universaux pouvait à
+la rigueur s'élever, car toutes étaient atteintes dans
+leur réalité objective immédiate par le principe qu'il
+n'y a de réel que l'individu. Cependant c'est sur la
+troisième classe d'idées que la querelle a surtout
+éclaté. Voici pourquoi. Si l'on décompose le genre ou
+l'espèce, on trouve des réalités incontestables, lorsqu'on
+arrive aux individus. Cependant la conception
+du genre ou de l'espèce n'est pas celle des individus;
+qu'est-elle donc? On ne peut lui refuser toute réalité,
+puisqu'elle comprend les individus qui sont
+réels, et cependant, comme elle n'est pas la conception
+même des individus qui sont seuls réels, elle
+est la conception de quelque chose qui n'est pas réel.
+Ainsi les idées de genre et d'espèce n'ont point de
+réalité immédiate, quoique médiatement elles soient
+fondées sur des réalités. De là des équivoques et des
+difficultés sans nombre. Les autres idées non sensibles
+dont les objets se résolvaient moins facilement en
+réalités, offraient un caractère plus évident d'abstraction;
+c'étaient ces idées scientifiques <i>d'être, d'essence,
+de cause</i>, au lieu que les idées des genres et des espèces
+avaient une face changeante qui piquait la curiosité
+et embarrassait la subtilité.</p>
+
+<p>Or donc, tandis que les universaux avaient été
+assez généralement pris pour des conceptions formées
+en conséquence plus ou moins éloignée de
+l'existence d'individus réels, deux opinions presque
+absolues se produisirent au moyen âge. D'un côté,
+la doctrine de Platon, imparfaitement connue, qui
+attribuait aux idées universelles des types primitifs
+et des essences immuables, devint l'affirmation directe
+de l'existence d'essences universelles subsistant
+dans les genres mêmes et les espèces; ce fut
+là le réalisme. D'un autre côté, la doctrine aristotélique,
+portant que la substance proprement dite
+est nécessairement particulière, et qu'il n'y a point
+d'existence universelle, quoique les universaux
+soient les conceptions générales de réalités individuelles,
+s'exagéra à ce point de ne plus même les
+admettre à titre de conception, et outrant le principe
+du sensualisme, elle les réduisit à de purs noms,
+<i>meroe voces, flatus vocis</i>. Ce fut là le nominalisme.</p>
+
+<p>Roscelin, et probablement Jean le Sourd, son
+maître, traita de noms et de mots, non-seulement
+les genres et les espèces, mais tout ce que l'idéologie
+appelle idées abstraites. Comme il n'admit que les
+individus, il nia les touts et les parties; les touts, en
+tant que formés d'individus, les parties, en tant que
+n'étant pas des individus entiers; de sorte que pour
+lui des individus réels composaient des touts imaginaires,
+et des parties imaginaires composaient des
+individus réels. Ces excès amenèrent l'excès de réalisme
+où tomba Guillaume de Champeaux, du moins
+au témoignage d'Abélard. Il soutint qu'une seule et
+même essence existait dans tous les individus, dont
+la diversité dépendait tout entière de la variété des
+accidents. Dans cette doctrine, la diversité des sujets
+des accidents semble s'anéantir, et comme toutes
+les espèces, aussi bien que les individus, comme
+tous les genres, aussi bien que les espèces, tombent
+sous la loi commune de la conception d'essence,
+cette doctrine, si elle a été fidèlement représentée,
+aurait réduit l'univers à ces termes: unité de substance,
+diversité de phénomènes.</p>
+
+<p>Entre ces deux systèmes absolus, Abélard crut
+trouver la vérité en prenant un milieu. Il produisit
+une doctrine qui, sans être neuve pour le fond,
+l'était par quelques détails et quelques expressions,
+et qui a été tour à tour appelée le conceptualisme
+ou confondue avec le nominalisme. En effet, une
+analyse exacte la réduirait peut-être au premier de
+ces systèmes, lequel lui-même penche vers le second.
+Cependant il est plus difficile qu'on ne croit de bien
+déterminer la doctrine d'Abélard; nous essaierons
+de le faire, après l'avoir exposée; mais de son temps
+même, il ne nous paraît pas qu'on l'ait bien jugée,
+et comme il combattait vivement le réalisme, ou
+plutôt dans le réalisme les essences générales, il fut
+compté tout simplement avec les nominalistes.</p>
+
+<p>Voici le jugement de deux contemporains très-éclairés,
+tous deux versés dans les sciences de leur
+siècle, et dont aucun ne partageait, même à un
+faible degré, les préjugés et les passions qui persécutèrent
+Abélard; tous deux appartenaient à ce qu'on
+pourrait appeler, sans trop forcer les mots, le parti
+libéral dans l'Église. L'un, Othon, évêque de Frisingen,
+fils d'un saint, mais oncle de l'empereur
+Frédéric Barberousse, avait étudié la dialectique à
+l'école de Paris, et il a excusé les opinions théologiques
+qu'on reprochait à Gilbert de la Porrée d'avoir
+empruntées d'Abélard. L'autre, Jean de Salisbury,
+évêque de Chartres, ami des lettres, amateur très-instruit
+de la dialectique, et qui a écrit sur la philosophie
+avec beaucoup d'esprit, avait suivi les
+leçons d'Abélard; il l'admirait, il l'aimait, et il a
+presque dit de lui que pour égaler les anciens il ne
+lui manquait que l'autorité<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>. Tous deux n'ont vu
+dans Abélard qu'un nominaliste.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> <i>Metal</i>., I. III, c. iv.</blockquote>
+
+<p>«Abélard,» dit Othon, «eut d'abord pour précepteur
+un certain Rozelin qui, le premier de notre
+temps, établit dans la logique la doctrine des mots
+(<i>sententiam vocum</i>)... Tenant dans les sciences
+naturelles pour la doctrine des mots ou des noms,
+Abélard l'introduisit dans la théologie<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> <i>De Gest. Frider</i>. I, I. I, c. xlvii.&mdash;Cf.
+Brucker, t. III, p. 685.</blockquote>
+
+<p>Jean de Salisbury se plaît à raconter l'histoire des
+écoles de son temps et à rattacher toutes leurs prétentions
+et toutes leurs dissidences à la question des
+universaux; par deux fois il a exposé avec détail les
+solutions diverses qu'elles en avaient données. Nous
+avons cité une bonne partie de ce qu'il dit dans un
+de ses ouvrages, prenons dans un autre une citation
+plus longue et qui paraîtra curieuse<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> <i>Metal</i>., I. II, c. xvii.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«Tous cependant ici veulent pénétrer la nature des universaux,
+et cette question des plus hautes, d'une recherche si difficile, ils
+s'efforcent, contre l'intention de l'auteur (Porphyre), de la résoudre.</p>
+
+<p>«L'un donc fait tout consister dans les mots, quoique cette opinion
+ait aujourd'hui disparu presque entièrement aveo Roscelin, son
+auteur<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Dans le <i>Policraticus</i>, Jean de Salisbury
+s'exprime ainsi: «Il y a eu des gens qui disaient que les genres
+et les espèces étaient les voix elles-mêmes; mais cette opinion a
+été rejetée et a promptement disparu avec
+son auteur.» (L. VII, c. xii.)</blockquote>
+
+
+<blockquote><p>«Un autre ne voit que les discours (<i>sermones intuetur</i>), et y ramène
+de force tout ce qu'il se souvient d'avoir lu quelque part touchant
+les universaux<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. C'est dans cette opinion que se laissa surprendre
+le péripatéticien palatin, notre cher Abélard, qui a laissé
+beaucoup de sectateurs et de témoins de cette doctrine, et qui en
+conserve encore quelques-uns. Ce sont mes amis; quoique, à vrai
+dire, la plupart du temps ils contraignent et torturent la lettre des
+auteurs au point que le coeur le plus dur en aurait pitié. Ils tiennent
+pour monstrueux qu'une chose s'affirme d'une chose, quoique Aristote
+soit l'auteur de cette monstruosité et qu'il dise très-souvent qu'une
+chose s'affirme d'une chose, ce qui est bien connu de tous ceux à qui
+ses ouvrages sont familiers, s'ils veulent être de bonne foi.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> Il en est cependant encore qui sont surpris sur leurs traces (des nominalistes),
+quoiqu'ils rougissent d'épouser ouvertement l'auteur ou le
+système, et qui, s'attachant aux noms seuls, assignent au discours tout ce
+qu'ils soustraient aux choses et aux conceptions.» (<i>Id.</i>, <i>ibid</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote><p>«Un autre s'attache aux concepts (<i>in intellectibus</i>), et dit que les
+genres et les espèces ne sont que cela<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>. Le prétexte est pris de
+Cicéron et de Boèce, qui citent Aristote comme l'auteur de cette
+doctrine que les genres et les espèces doivent être regardés comme
+des notions. «La notion,» disent-ils, «est une connaissance de
+chaque chose, qui résulte de la perception antérieure de sa forme et
+qui a besoin d'être éclaircie.» Et ailleurs: «La notion est une
+certaine intelligence et une conception simple de l'âme.» Ainsi tous
+les textes sont détournés pour que le concept ou la notion embrasse
+l'universalité des universaux.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> «D'autres considèrent les conceptions, et affirment que
+c'est elles qu'il faut voir sous les noms des universaux.» (<i>Id</i>., <i>ibid</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote><p>«De ceux qui tiennent pour les choses, les opinions aussi sont
+nombreuses et diverses.</p>
+
+<p>«Ainsi celui-ci, de ce que tout ce qui est un est en nombre (<i>in numero
+est</i>, a l'existence numérique), conclut que la chose universelle
+est une en nombre (existe en unité numérique) ou n'est absolument
+pas; mais comme il est impossible que les substantiels ne soient pas,
+dès que ce dont ils sont les substantiels existe, nos gens recueillent
+finalement les universaux pour les unir en essence aux individus<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.
+Dans ce système de la <i>répartition des états</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, on a pour chef Gautier
+de Mortagne, et l'on dit que Platon est individu en tant que Platon,
+espèce en tant qu'homme, genre en tant qu'animal, mais genre
+subalterne, et en tant que substance, genre suprême ou des plus
+généraux (<i>generalissimum</i>). Cette opinion a compté quelques défenseurs,
+mais il y a longtemps que personne ne la professe plus.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> «Se saisissant des sensibles et autres individus, et reconnaissant qu'ils
+ont seuls l'être véritable, il les fait passer par différents états, au moyen
+desquels il constitue dans les individus mêmes et ce qui est le plus général
+et ce qui est le plus spécial (l'universel et la singulier).» (<i>Id., ibid</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> <i>Partiuntur status</i>, (<i>Id., ibid</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote><p>«Celui-là soutient les idées; rival de Platon, imitateur de Bernard
+de Chartres, il dit que hors d'elles rien n'est espèce ou genre; or,
+l'idée est, suivant la définition de Sénèque, l'exemplaire éternel des
+choses de la nature, et comme ces exemplaires ne sont ni sujets à la
+corruption, ni altérés par les mouvements qui meuvent les individus,
+et qui, se succédant presque à chaque moment, les font écouler sans
+cesse différents d'eux-mêmes, ils doivent être proprement et véritablement
+appelés les universaux. En effet, les choses individuelles
+sont jugées indignes de l'attribution d'un nom substantif; jamais
+stables, toujours fugaces, elles n'attendent même pas l'appellation,
+car elles changent tellement de qualités, de temps, de lieux et de
+propriétés de mille sortes, que toute leur existence paraît, non un état
+durable, mais une transition mobile. Nous appelons être, dit Boèce,
+ce qui ni n'augmente par la tension ni ne diminue par la rétraction,
+mais se conserve toujours soutenu par l'appui de sa propre nature:
+ce sont les quantités, les qualités, les relations, les lieux, les temps,
+les habitudes, et tout ce qui se trouve en quelque sorte faire un
+avec les corps. Les choses jointes aux corps paraissent changer,
+mais demeurent immutables dans leur nature; ainsi les espèces des
+choses demeurent les mêmes dans les individus passagers, comme
+dans les eaux qui coulent, le courant en mouvement demeure un
+fleuve; car on dit que c'est le même fleuve, d'où ce mot de Sénèque,
+étranger pourtant à ce sujet: <i>Nous descendons et ne descendons pas
+deux fois dans le même fleuve.</i> Or ces idées, c'est-à-dire les formes
+exemplaires, sont les raisons (définitions) primitives des choses,
+elles ne reçoivent ni accroissement ni diminution; stables et perpétuelles,
+tout le monde corporel périrait qu'elles ne pourraient mourir.
+Le nombre entier des choses corporelles subsiste dans ces idées, et
+ainsi que me semble l'établir Augustin dans son livre sur le libre
+arbitre, comme elles sont toujours, il a beau arriver que les choses
+corporelles périssent, le nombre des choses n'en augmente ni ne
+diminue. Ce que ces docteurs promettent est grand sans doute et
+connu des philosophes amis des hautes contemplations, mais,
+comme Boèce et beaucoup d'autres auteurs l'attestent, rien n'est
+plus éloigné du sentiment d'Aristote, car lui-même, on le voit clairement
+par ses livres, est très-souvent contraire à ce système. Bernard
+de Chartres et ses sectateurs ont pris beaucoup de peine pour
+mettre l'accord entre Aristote et Platon; mais je pense qu'ils sont
+venus trop tard et qu'ils ont travaillé vainement pour réconcilier des
+morts qui toute leur vie se sont contredits.</p>
+
+<p>«Aussi un autre, pour exprimer Aristote, attribue-t-il, avec
+Gilbert, évêque de Poitiers, l'universalité aux formes natives, et il
+s'évertue pour expliquer leur uniformité<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>. Or la forme native est
+l'exemple de l'original<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, et elle ne s'arrête pas dans l'esprit de Dieu,
+mais elle est inhérente aux choses créées; elle s'appelle en grec είδος,
+étant à l'idée ce que l'exemple est à l'exemplaire; sensible dans une
+chose sensible, elle est conçue insensible par l'esprit, singulière
+aussi dans les singuliers, mais universelle dans tous.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> «Il en est qui, à la manière des mathématiciens,
+abstraient les formes et rapportent aux formes tout ce qui se dit
+universaux.» (<i>Id., ibid.</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> <i>Exemplum originalis</i>; il vaut mieux lire
+probablement <i>exemplum originale</i>.</blockquote>
+
+<blockquote><p>«Il y en a un qui, avec Joslen, évêque de Soissons, attribue
+l'universalité aux choses rassemblées en une et la refuse aux individus.
+Mais quand de là il en a fallu venir à l'explication des autorités,
+il souffre grande douleur, ne pouvant, dans beaucoup de passages,
+supporter la grimace du texte indigné.</p>
+
+<p>«Il est quelqu'un enfin qui appelle à son aide une nouvelle langue,
+faute d'être assez habile dans la langue latine; car lorsqu'on lui
+parle de genres et d'espèces, tantôt il dit qu'il faut entendre par là
+des choses universelles, tantôt il explique que ce sont les <i>manières</i>
+des choses. Où a-t-il trouvé ce nom? Dans quel auteur cette distinction?
+Je ne le sais, si ce n'est dans les glossaires ou dans le langage
+des modernes docteurs; mais je ne vois pas ce qu'ici ce mot veut
+dire, s'il ne signifie ou la collection des choses de Joslen, ou la chose
+universelle, ce qui d'ailleurs répugne à recevoir ce nom de <i>manière</i>.
+Et ce nom, l'interprétation ne le peut ramener qu'à ces deux sens:
+la manière est ou le nombre des choses ou l'état permanent de la
+chose.</p>
+
+<p>«Et il ne manque pas de gens qui ne considèrent que les états
+des choses et disent que les états sont les genres et les espèces.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Cette exposition des systèmes est intéressante,
+quoique l'on pût en contester l'exactitude<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>. Ainsi il
+serait difficile de démontrer les titres des partisans
+de Joslen, ou même de ceux de Gautier de Mortagne,
+si leurs opinions sont bien rendues, à se voir
+classer parmi les réalistes, les uns n'admettant d'universalité
+que la totalité collective, les autres réunissant
+dans chaque individu tous les caractères et tous les degrés
+de généralité et de particularité. De même, nous
+n'acceptons pas sans examen le jugement sur la doctrine
+d'Abélard. Mais nous le prenons comme un fait,
+et nous voyons que le premier en date des historiens
+de la philosophie du XIIe siècle, plaçant entre le conceptualisme
+que lui-même professait et le nominalisme
+de Roscelin, Abélard le Palatin, assigne au dernier
+une doctrine intermédiaire qui, procédant de l'un et
+conduisant à l'autre, a pu être successivement confondue
+avec tous les deux. On s'explique comment
+des historiens postérieurs, entre autres Brucker, ont
+pu distinguer de la doctrine d'Abélard le conceptualisme,
+qui, disait-il, <i>s'écartait un peu de son hypothèse</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>;
+tandis que d'autres ont fait du conceptualisme
+l'hypothèse même d'Abélard et sont parvenus
+à l'en faire passer pour le créateur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Voyez la critique qu'en a faite Meiners.
+(<i>De Nomin. ac Real. init.</i>&mdash;Soc.
+Gotting. <i>Comment</i>., t. XII, pars II, p. 31.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> <i>Nominales, deserta paulo Aboelardi hypothese
+conceptuales dicti sunt.</i>, Brucker, <i>Hist. crit. phil.</i>,
+t. III, p. 908.</blockquote>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, prenons pour convenu ce point
+historique, Abélard a été jugé du parti des nominalistes;
+et, selon Jean de Salisbury, il ne s'est distingué
+d'eux qu'en ce qu'il imputait à l'oraison ce
+qu'ils attribuaient aux simples mots. Cette opinion
+n'aurait, suivant le même auteur, séduit Abélard
+que parce qu'elle était la plus facile à comprendre.
+Il aimait mieux, en effet, soutenir <i>une idée puérile,
+une doctrine d'enfant, que se rendre obscur avec une
+gravité de philosophe</i>, et, suivant le précepte de saint
+Augustin, il sacrifiait au désir de se faire entendre,
+<i>serviebat intellectui rerum</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>. Nous avouons que cette
+fois il n'y aurait pas réussi avec nous, et la nuance
+de nominalisme qu'on lui attribue nous parait insaisissable<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.
+On verra dans l'exposé donné par lui-même
+si ses sentiments ont été bien fidèlement
+représentés; lui aussi il a énuméré et discuté tous
+les systèmes contemporains, et, mettant le sien en
+regard, il s'est peint lui-même autrement que ses
+peintres; mais il n'est pas très-facile à reconnaître.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Johan. Saresb. <i>Metal</i>., I. III c. i.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Aucun auteur n'avait encore réussi à s'expliquer
+les expressions de Jean de Salisbury, et à bien saisir la
+distinction qu'il met entre Abélard et Roscelin.
+(Voyez entre autres Morhoff, <i>Polyhist</i>, t. II, I. I,
+c. xiii, sec. 2.&mdash;D. Stewart, <i>Phil. de l'esp. hum.</i>, c. iv,
+sect. iii, et note 11.) Nous serions dans la même incertitude,
+sans le manuscrit que nous analysons au chapitre x.</blockquote>
+
+<p>Ses traits ont déjà été esquissés. En parlant de la
+division, il nous a dit ce qu'il pensait du tout et de
+ses parties, et là, ce qu'il pensait n'était pas le nominalisme.
+En traitant des conceptions, il a profondément
+distingué l'intelligence de la sensation, et
+attribuant à la première la conception des choses
+dont, sans elle, nous n'aurions qu'une image,
+il a montré l'intelligence suscitée et secondée par
+les sens, mais produisant spontanément ses idées
+qui, pour être valables, n'ont pas besoin, comme
+la sensation, de se rapporter à des réalités individuelles.
+Les universaux, pour être les notions de
+quelque chose de plus et d'autre que les réalités individuelles,
+ne sont donc des idées ni fausses, ni
+creuses, ni vaines, et ils peuvent être valables et
+solides, sans supposer des essences générales dont la
+conception est toujours équivoque et gratuite. Là, il
+s'est montré conceptualiste, mais sans trace de scepticisme:
+il n'a donc pas été vrai nominaliste.</p>
+
+<p>Voici maintenant un traité spécial sur la question.
+Il est dans nos mains, du moins en grande partie,
+sous ce titre: <i>De Generibus et Speciebus</i><a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>. Je suis porté
+à croire que ce titre n'est pas le véritable, ou qu'il
+n'indique pas complètement le sujet de l'ouvrage,
+qui probablement embrassait toute la question. Ainsi
+les six ou sept premières pages roulent sur <i>le tout</i>;
+elles sont sans doute un débris d'une portion d'ouvrage
+dirigée contre la doctrine de Roscelin sur le
+tout et les parties. On peut supposer qu'une autre
+portion du livre traitait <i>des formes</i>. Un fragment d'un
+manuscrit récemment publié nous apprend, ce que
+témoignait déjà plus d'un passage de la Dialectique,
+que les formes aussi (les attributs constitutifs et
+essentiels) étaient défendues par Abélard contre les
+atteintes du nominalisme, et ce fragment, rédigé
+par un de ses partisans, pourrait bien contenir des
+passages recueillis littéralement à ses leçons, ou extraits
+de ses écrits<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>. Il n'est pas impossible que de
+nouvelles recherches dans les bibliothèques un peu
+riches en manuscrits de l'époque, nous valussent le
+traité entier ou quelque édition d'un autre traité sur
+la question qui avait le plus exercé son esprit et
+signalé son enseignement. On verra que nous avons
+pu nous-même consulter sur ce sujet un manuscrit
+d'Abélard que ne mentionne aucun catalogue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Abaelardi fragmentum sangermanense de
+Generibus et Speciebus. Ouvr. inéd., p. 507-550.
+M. Cousin, qui a publié ce morceau précieux et inconnu, l'a
+découvert à la bibliothèque du Roi dans un manuscrit du fonds
+de Saint-Germain-des-Prés. (Introd., p. xiv et xviii.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Cousin, <i>Fragm. philos</i>., t. III,
+Append. ix, p. 494.</blockquote>
+
+<p>Mais enfin, comme les genres et les espèces sont
+l'origine et le fond véritable de la question, et comme
+nous possédons sur ce point un fragment étendu,
+étudions-le d'abord dans tous ses détails. Il commence
+ainsi<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> Ouvr. inéd., <i>De Gener. et Spec.</i>, p. 518-519.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«Sur les genres et les espèces, les opinions sont différentes. Les
+uns, en effet, affirment que les genres et les espèces ne sont que
+les mots, lesquels sont généraux ou particuliers, et ils ne leur assignent
+aucune place parmi les choses; les autres, au contraire, disent
+qu'il y a des choses générales et des choses spéciales, d'universelles
+et de particulières, mais ceux-ci mêmes se divisent entre eux: quelques-uns
+disent que les singuliers individuels (les individus) sont
+espèces et genres, genres subalternes et genres généralissimes
+(prédicaments), considérés de telle ou telle façon; d'autres, au contraire,
+imaginent certaines essences universelles qu'ils croient être
+tout entières essentiellement dans chaque individu.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Ce bref exposé sépare d'abord le nominalisme et
+le réalisme, puis dans le réalisme distingue deux
+opinions: l'une, qui n'admet que des individus,
+voit dans les individus des universaux considérés et
+restreints d'une certaine manière et plus ou moins
+particularisés; c'est l'opinion que Jean de Salisbury
+prête aux partisans de Gautier de Mortagne. L'autre
+admet, indépendamment des individus, des essences
+universelles qui résident entièrement en chacun
+d'eux, et c'est l'opinion, l'opinion première et foncière
+de Guillaume de Champeaux.</p>
+
+<p>Abélard entreprend l'examen de ces opinions, en
+commençant par la dernière, dont il donne le développement.</p>
+
+<blockquote><p>
+«De toutes ces opinions, recherchons ce qui peut raisonnablement
+subsister, et d'abord enquérons-nous de cette pensée qui se pose
+ainsi: l'homme est une certaine espèce, chose essentiellement une,
+à laquelle adviennent certaines formes, et elles font Socrate. Cette
+même espèce ou chose est de la même manière <i>informée</i> par les formes
+qui font Platon et les autres individus de l'espèce homme. Il n'y
+a pas en Socrate, hormis ces formes <i>informant</i> cette matière pour faire
+Socrate, quelque chose qui ne soit en même temps <i>informé</i> en
+Platon par les formes de Platon; et cette pensée, on l'applique des
+espèces aux individus et des genres aux espèces.</p>
+
+<p>«Mais, s'il en est ainsi, qui peut faire que Socrate ne soit pas en
+même temps à Rome et à Athènes? En effet, où est Socrate, là est
+aussi l'homme universel qui a dans toute sa quantité reçu la forme
+de la <i>socratité</i>, car tout ce que reçoit la chose universelle elle le
+garde dans toute sa quantité<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>. Si donc la chose universelle affectée
+tout entière de la <i>socratité</i> est dans le même temps à Rome tout
+entière en Platon, il est impossible que dans le même temps n'y soit
+pas la <i>socratité</i>, qui contenait l'essence tout entière; or, partout où
+la <i>socratité</i>, est dans un homme, là est Socrate, car Socrate est
+l'<i>homme socratique</i>. Un esprit raisonnable n'a rien à opposer à cela<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> C'est cette proposition qui fait le nerf de l'argument;
+aussi M. Cousin l'a-t-il attaquée, et il a fait remarquer que plus
+d'une substance, le moi par exemple, peut prendre plusieurs formes,
+mais successivement, et en étant tout entière dans chacune de ses
+manifestations, ne pas les garder à toujours ni s'identifier avec
+elles. Cela est vrai; mais le moi n'est pas universel, il est au
+contraire une individualité rigoureuse, et ses manifestations
+ou modes ne sont pas des formes essentielles. La proposition d'Abélard:
+«L'universel (l'essence universelle) contracte et retient dans sa
+totalité tout ce qu'elle reçoit,» est vraie hypothétiquement,
+c'est-à-dire dans l'hypothèse de Guillaume de Champeaux, et si
+l'essence universelle est intégralement dans chaque individu. Elle
+devient fausse, si l'on admet que l'essence de l'espèce n'est pas
+identique, mais semblable dans chaque individu; mais ce
+n'est plus là, suivant Abélard, la supposition du réalisme
+absolu. (Cousin, Introd., p. cxxxvi.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> Aristote en juge comme Abélard: «Il est impossible,
+selon nous, qu'aucun universel, quel qu'il soit, soit une substance.
+Et d'abord, la substance première d'un individu, c'est celle qui lui
+est propre, qui n'est point la substance d'un autre. L'universel,
+au contraire, est commun à plusieurs êtres; car ce qu'on nomme
+universel, c'est ce qui se trouve, de la nature, en un grand nombre
+d'êtres. De quoi l'universel sera-t-il donc substance? il l'est de
+tous les individus ou il ne l'est d'aucun; et qu'il le soit de tous,
+cela n'est pas possible. Mais si l'universel était la substance
+d'un individu, tous les autres seraient cet individu, car l'unité
+de substance et l'unité d'essence constituent l'unité d'être.
+D'ailleurs la substance, c'est ce qui n'est pas l'attribut d'un
+sujet; or, l'universel est toujours l'attribut de quelque sujet.»
+(<i>Métaph</i>., VII, xiii, p. 49 du t. II de la trad.)</blockquote>
+
+<blockquote><p>«Autre conséquence. La santé et la maladie ont leur fondement
+dans le corps de l'animal, la blancheur et la noirceur dans le corps
+seulement. Que si l'animal qui existe tout entier dans Socrate est
+affecté de maladie, ce tout, puisqu'il reçoit dans toute sa quantité
+tout ce qu'il reçoit, n'est nulle part au même moment sans la maladie;
+or ce même tout est dans Platon, il devrait donc y être
+malade, mais il ne l'y est pas. De même pour la blancheur et la
+noirceur relativement au corps. A cela, qu'on ne croie pas échapper
+en disant: Socrate est malade, l'animal ne l'est pas. Car si l'on
+accorde que Socrate est malade, on accorde que l'animal l'est aussi
+dans l'intérieur<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Ceux-là ne font pas attention à l'universalité qui
+prétendent qu'en disant que l'animal n'est pas malade dans l'universalité,
+quoique malade dans l'inférieur, ils n'entendent point qu'il
+n'est pas malade dans cet accident. Ils pourraient l'entendre, au
+contraire, et dire qu'il n'est point malade dans la singularité; ou
+s'ils entendent que l'animal dans l'universalité, c'est-à-dire l'animal
+universel, n'est pas malade, ils se trompent, dès qu'il est malade
+dans l'inférieur, l'animal universel et l'animal dans l'inférieur étant
+une même chose<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> L'intérieur dit le degré métaphysique immédiatement
+au-dessous du précédent; l'inférieur du genre, c'est l'espèce. Ici,
+c'est l'homme et l'homme individuel.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> Un même, <i>idem</i>. C'est l'expression technique.
+L'essence universelle est un universel réel (<i>Illud universale</i>)
+ou <i>un même</i> (neutralement) qui, identique, dans tous les
+individus, n'est diversifié que par les formes auxquelles
+il est combiné. Il faut se familiariser avec cette expression.</blockquote>
+
+<blockquote><p>«Ils ajoutent: l'animal universel est malade, mais non en tant
+qu'universel. Qu'ils s'entendent s'ils peuvent. Car si en disant: l'animal
+n'est pas malade en tant qu'il est universel, ils entendent que
+ce qui est universel ne lui confère pas la maladie; c'est comme s'ils
+disaient: en tant que singulier, il n'est pas malade, car ce qui est
+singulier ne lui donne pas la maladie davantage. Si en disant: en
+tant qu'universel, il n'est pas malade, ils veulent dire: retranchez ce
+qui est universel, il n'est pas malade; alors il n'est Jamais malade,
+puisqu'il est toujours universel. Et de même, si vous retranchez ce
+qui est singulier, parce qu'aucun singulier n'est malade en tant et
+parce qu'il est singulier. Ainsi nous avons deux fois <i>en tant que</i> de la
+manière suivante: <i>en tant qu'</i>il est universel, l'animal n'est pas
+malade <i>en tant qu'</i>il est universel.</p>
+
+<p>«S'ils ont recours à la ressource de l'état<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a> et qu'ils disent: l'animal,
+en tant qu'il est universel, n'est pas malade dans l'état universel,
+qu'ils expliquent ce qu'ils veulent dire par ces mots: <i>dans
+l'état universel</i>. S'agit-il de la substance ou de l'accident? Si de l'accident,
+nous accordons que rien n'est malade dans cet accident; si
+de la substance, c'est de la substance <i>animal</i> ou d'une autre; si
+d'une autre, nous accordons encore que l'animal n'est pas malade
+dans une substance autre que lui-même; si de la substance <i>animal</i>,
+il est faux alors que l'animal ne soit pas malade dans l'état universel,
+puisque c'est l'animal en soi qui a la maladie. Je ne leur vois donc
+pas non plus ce refuge.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> C'est là proprement le mot introduit, suivant Jean de
+Salisbury, par Gautier de Mortagne. Selon ce dernier, universel ou
+individuel était une même substance à différents états ou à différents
+degrés; au fond, cette doctrine abandonnait le réalisme; mais elle
+semblait, au contraire, en adopter le principe, en mettant l'universel
+au premier rang et en le conservant jusque dans l'individu.</blockquote>
+
+<blockquote><p>«De même, toute différence qui advient au genre le plus prochain
+constitue l'espèce, ainsi fait la rationnalité dans l'animal. Aussitôt,
+en effet, que la rationnalité touche cette nature, celle d'animal,
+aussitôt l'espèce est produite, et la rationnalité trouve en elle
+son fondement.
+Elle affecte donc l'animal tout entier, puisque tout ce que
+le genre reçoit, il le reçoit dans toute sa quantité; mais de la même
+manière, l'<i>irrationnalité</i> affecte en même temps l'animal tout entier;
+ainsi deux opposés sont dans un même de la même manière (<i>in eodem
+secundum idem</i>). Et qu'ils ne disent pas: il n'est point inconvenant<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>
+que deux opposés soient dans un même universel, parce qu'à cela
+Porphyre se récrie, niant que dans un même universel soient des
+opposés: <i>Il n'a pas ces opposés</i>, dit-il en parlant du genre, <i>car
+il aurait simultanément des opposés dans un même</i>. Et à cet endroit
+il ajoute: <i>Ni de choses qui ne sont pas il ne se fera quelque chose, ni
+les opposés ne sont en un même</i><a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>. Et qu'ils ne croient pas se sauver
+en disant que là Porphyre ne tient pas pour absurde que deux opposés
+soient dans un même, pourvu qu'ils ne soient pas actuellement constitutifs
+de la chose dans laquelle ils sont<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. Sur ce pied-là, il ne
+serait pas contradictoire que le blanc et le noir fussent dans un
+même, puisqu'ils ne le constituent pas.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> <i>Inconveniens</i> en scolastique signifie ce qui
+répugne ou ce qui est contradictoire, l'absurde logique.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> En traitant de la différence, Porphyre dit qu'elle est
+ce dont l'espèce surpasse le genre. En effet, il faut bien que l'homme
+(espèce) ait de plus que l'animal la rationnalité; car si l'animal
+avait la rationalité, que resterait-il pour en distinguer l'espèce?
+il faudrait que l'animal eût également l'irrationnalité, puisqu'il
+y a des espèces sans raison, c'est-à-dire que l'animal aurait toutes
+les différences à la fois; ce qui ne se peut, car il en aurait
+simultanément d'opposées. Et Porphyre ajoute: «Nec enim omnes oppositas
+habet; namque idem simul habebit oppositas,» et plus bas: «Nec
+ex his quae non sunt aliquid fiet, nec in eodem simul opposita erunt.»
+C'est du moins ainsi que se lit le passage dans la seule version
+de Porphyre que nous croyons qu'Abélard ait eue sous les yeux. (Boeth.,
+<i>in Porph. a se transl.</i>, t. IV, p. 6.) Cependant il cite les
+deux passages en des termes un peu différents, et qui traduisent plus
+exactement le texte: ΟÏτε δέ πασας τάς άντικειμένασ έχει˚
+έπει το αÏτὸ άμα έξει τά άντικειμένα....... οÏτε έχ οÏκ
+όντων τι γενεται, οÏτε τά άντικειμένα άμα πεÏι τό αÏτο έσται.
+(<i>Isag.</i>, III.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> Porphyre dit en effet au même endroit: «<i>Potestate
+quidem habet omnes differentias sub se, actu vero nullam</i>. Le
+même a bien toutes les différences en puissance, mais aucune en
+acte;» c'est-à-dire que l'animal peut être l'animal sans raison
+comme l'animal raisonnable, mais qu'il ne saurait être actuellement
+l'un et l'autre, non plus que l'un ou l'autre, sans cesser d'être
+le genre. C'est bien en effet de la différence constitutive que
+parle ici Porphyre; mais le raisonnement d'Abélard n'en est pas moins
+plausible.</blockquote>
+
+<blockquote><p>«Il y a plus de simplicité dans ce que disent quelques-uns, que les
+différences adviennent bien au genre, mais n'ont pas leur fondement
+dans le genre; car on dit que ce qui est par soi est ce qui se sert à
+soi-même de sujet<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>. Mais je réponds que l'espèce a été faite du genre
+et de la différence substantielle, et comme dans la statue l'airain est
+la matière et la figure est la forme, de même le genre est la matière
+de l'espèce, dont la différence est la forme. C'est là la matière qui
+reçoit la forme. Ainsi, dans l'espèce constituée, le genre soutient la
+forme, car une fois constituée, l'espèce est composée de matière et de
+forme, c'est-à-dire de genre et de différence; et ainsi nous revenons
+au même point, et la différence a son fondement dans le genre.</p></blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> Il faut ajouter pour éclaircir la thèse: «Et le genre
+n'est point le sujet fondamental de la différence, car il serait
+l'espèce; donc, n'étant pas sujet fondamental, il n'est pas par soi,
+<i>per se</i>.»</blockquote>
+
+<blockquote><p>«Mais ils disent: la rationnalité a bien son fondement dans la
+chair, qui est un genre en dehors de l'espèce et non un genre de
+l'espèce homme. Ils admettent donc deux impossibilités: la première,
+c'est que le genre soit hors de l'espèce et de ses individus, malgré
+ce que dit Boèce: <i>La similitude des espèces diverses, laquelle ne peut
+être que dans les espèces et leurs individus, constitue le genre</i><a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>; la
+seconde, c'est qu'une chose soit existante dans l'espèce, et que la
+même chose au même moment soit le genre hors de l'espèce, et que
+cette chose (corps ou chair) ne soit pas seulement le genre.»</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> Boeth. <i>In Porph. a se transl</i>., t. II,
+p. 50.&mdash;L'artifice de l'objection est
+de substituer le corps à l'animal et la chair au corps, pour en faire
+le fondement de la raison. Car le corps n'est pas le genre de l'espèce
+homme, et la chair est une espèce du corps. De cette manière, l'homme
+étant la raison incarnée et non plus l'animal rationnel, n'est plus
+une espèce composée de la différence pour forme et du genre pour
+matière. Abélard n'a pas de peine à montrer que cette composition est
+arbitraire et contraire aux règles de l'art.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«De plus, si la forme a son fondement dans l'espèce (et elle
+l'aurait, si elle ne l'avait dans le genre et si la rationnalité était
+l'humanité même, en dehors de l'espèce composée alors d'humanité et
+d'animalité), elle a son fondement dans une chose constituée d'elle-même
+et du genre, et c'est ainsi le constitué même qui sert de fondement
+au constituant; d'où il suivrait que l'intelligence peut disjoindre
+la forme et le fondement. C'est, en effet, un pouvoir de
+l'esprit que de conjoindre les disjoints et disjoindre les conjoints;
+mais quel esprit aurait le pouvoir de séparer la rationnalité et
+l'homme, la rationnalité étant renfermée dans l'homme?</p>
+
+<p>«La rationnalité est quelque chose, elle doit donc être contenue
+dans un des membres de la grande division d'Aristote: «Les choses
+ou sont dites d'un sujet et ne sont dans aucun sujet, ou sont dans
+un sujet et ne sont dites d'aucun sujet, ou sont dites d'un sujet et
+sont dans un sujet, ou ne sont ni dans un sujet ni dites d'aucun
+sujet<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>.» Ils choisiront, je pense: <i>Elle est ce qui se dit d'un sujet et est
+dans un sujet</i>. Car la rationnalité est dite d'un sujet, quand on dit
+<i>cette rationnalité</i>; elle est dans un sujet, qui est l'homme. Que si
+elle est dans l'homme ou dans un sujet, <i>elle n'y est pas comme une
+certaine partie, mais en sorte qu'il lui soit impossible de subsister sans
+ce sujet même:</i> car c'est ainsi qu'Aristote définit <i>être dans un sujet</i>;
+mais elle est partie formelle de l'homme, elle est donc partie, et il
+faut lui chercher un sujet dont elle ne soit point partie.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> C'est la grande division des choses établie au
+commencement des Catégories d'Aristote, II, et dans Boèce,
+<i>In Predic. Arist.</i>, t. I, p. 119. La division d'Aristote n'est
+indiquée dans Abélard que par les premiers mots de son texte,
+ce qui semble prouver que nous n'avons pas un ouvrage achevé,
+mais le canevas d'un ouvrage, ou un mémorial d'arguments sur la
+question.</blockquote>
+
+<blockquote><p>«Mais, diront-ils, la rationnalité est dans l'homme comme dans
+un sujet, et elle n'est pas en lui comme partie intégrale; c'est là
+seulement ce que n'a pas voulu Aristote. A cela je proteste, et je
+dis: L'animal est dans l'homme comme en un sujet, et il n'y est pas
+comme partie intégrale. S'ils disent que la dernière partie de la définition
+ne lui convient pas, savoir: <i>en sorte qu'il lui soit impossible
+de subsister sans ce sujet même</i>, vu qu'il est possible que l'animal soit
+sans l'homme et sans les autres inférieurs, non pas actuellement,
+bien entendu, mais en général; dites-leur la même chose de la
+rationnalité, car, suivant eux, quand même la rationnalité ne serait
+dans aucun, elle subsisterait dans la nature.
+</p></blockquote>
+
+<p>Expliquons ce raisonnement. Si la rationnalité est
+dans le sujet homme comme une partie qui en peut
+être séparée, qu'est-ce que le sujet homme séparé de
+cette partie? ce n'est plus l'homme. Si l'on objecte
+qu'elle en est partie formelle et non intégrale, on peut
+répondre qu'alors l'animal aussi est dans le sujet
+homme et n'en est point partie intégrale; pourtant
+de l'homme retranchez l'animal, que restera-t-il? Si
+l'on dit que l'animal ne peut être dans le sujet homme
+comme la rationnalité, parce qu'il est possible de
+l'en séparer sans qu'il cesse de subsister, attendu
+que l'animal peut subsister sans l'homme, ceux qui
+font de la rationnalité une essence subsistante n'en
+doivent-ils pas dire la même chose? Il faut donc
+admettre que la rationnalité et l'animalité sont dans
+le sujet homme de la même manière et sont également
+nécessaires pour le constituer, et que la rationnalité
+n'est pas plus que l'animalité une essence subsistante
+en dehors de l'animal humain.</p>
+
+<p>L'extrait qu'on vient de lire contient une polémique
+assez vive contre la théorie générale de l'existence
+propre des essences génériques ou spéciales,
+distinctes des individus et cependant résidant identiquement
+et intégralement dans les individus. La
+pensée principale d'Abélard, c'est que cette théorie
+établit, entre les éléments constituants des êtres, des
+rapports qui ne rentrent plus dans les cadres de
+l'ontologie logique; ils ne sont plus, en effet, matière
+et forme, genre et différence. Ou bien il faut admettre
+des essences hiérarchiques, entre lesquelles,
+du moment qu'on les tient pour réelles et subsistantes,
+on ne sait plus quelles relations assigner, car
+où est le rapport ontologique possible entre une
+substance universelle et une substance individuelle?
+Ou bien il faut n'attribuer l'être proprement dit
+qu'aux substances universelles et réduire les différences
+tant spécifiques qu'individuelles à de simples
+accidents, et c'est encore une extrémité incompatible
+avec la nature des êtres. Mais la théorie peut prendre
+encore d'autres formes, employer d'autres arguments,
+et Abélard en parcourt rapidement tous les
+points de vue, sans marquer toujours les divisions
+naturelles de l'argumentation; il passe sans transition
+d'une idée à une autre idée, d'une objection à une
+réponse, et quelquefois il ne fait qu'indiquer le raisonnement,
+tandis qu'ailleurs il le développe avec
+complaisance. Son ouvrage ressemble à un recueil
+de notes destinées à l'enseignement ou à la controverse.</p>
+
+<p>Trois objections détachées qui ne rentrent pas
+dans l'argumentation précédente, s'offrent encore à
+lui, et il les pose brièvement en ces termes:</p>
+
+<blockquote><p>
+1° Tout <i>matériel</i> est constitué complètement par sa forme et sa
+matière; or la matière de Socrate est l'espèce homme, la forme est
+la <i>socratité</i>, et cela suffit pour le constituer.&mdash;Mais Socrate est aussi
+composé d'éléments, tout corps étant composé des quatre éléments;
+s'ils les dissolvent, ils ne peuvent dire comment les éléments viennent
+se réunir dans Socrate, car ou ce sera la matière, ou une partie de
+la matière, ou la forme, ou une partie de la forme. Or si ce n'est
+rien de tout cela, un esprit raisonnable ne voit pas comment ce
+peut être là. Quoique la maison soit constituée par le mur, le toit,
+le fondement et la forme, cependant nous disons qu'en composition
+elle est de bois et de pierres, ce qui peut être en effet, parce que
+le bois et la pierre sont les parties des parties de la maison.</p>
+
+<p>2° Les genres et les espèces, étant des choses, sont ou créateur
+ou créature: s'ils sont créés, le créateur a été avant la créature;
+ainsi Dieu a été avant la justice et la force, qui sont sans aucun
+doute en Dieu et autre chose que Dieu; donc Dieu aurait été avant
+d'être juste et fort.&mdash;Mais quelques-uns disent que la division de
+créateur et créature n'est pas complète, ils préfèrent celle d'engendré
+et d'inengendré<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>. Soit, et alors les universaux sont dits inengendrés
+et partant coéternels, auquel cas, chose criminelle à dire, l'âme ne
+serait point soumise à Dieu, étant coéternelle à Dieu et n'ayant ni
+origine ni créateur. Socrate est composé de deux coéternels à Dieu;
+toute création n'est qu'une conjonction nouvelle, car la matière et la
+forme sont deux universaux, et en cette qualité elles sont coéternelles
+à Dieu. La fausseté est manifeste.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> La division de toutes choses en créateur et créature
+était fort connue, et avait été mise en valeur par Scot Erigène.
+En l'employant contre le réalisme, comme en lui donnant la forme de
+la division en engendré et inengendré, Abélard argumente contre le
+système des idées éternelles, et par conséquent contre Bernard de
+Chartres et au fond contre le platonisme.</blockquote>
+
+<blockquote><p>3° Enfin il me vient encore cette objection: c'est une même
+essence (l'essence <i>animalité</i>) qui fait, avec la rationnalité, l'homme,
+avec l'irrationnalité, l'âne; comment se fait-il que d'une seule
+essence deux contraires en fassent deux? Si la nature permettait
+que le blanc et le noir fussent à la fois dans le même doigt, cela ne
+ferait pas deux doigts. Mais il y a mille choses qui ne peuvent se
+concilier avec cette folie, et nous les développerions en objection, si
+l'on n'en avait dit assez.
+</p></blockquote>
+
+<p>Jusqu'ici, Abélard n'a combattu que la théorie
+des essences universelles résidant essentiellement
+dans les individus; c'est la doctrine qui, suivant son
+récit, dominait dans l'école épiscopale de la Cité,
+lorsqu'il y parut à son tour et contraignit Guillaume
+de Champeaux à se rétracter. Voici les termes dont
+il se sert:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Mon précepteur Guillaume, archidiacre de Paris, ayant changé
+son ancien habit, se convertit à l'ordre des clercs réguliers... Mais
+sa conversion ne le fit renoncer ni à la ville de Paris, ni à l'étude
+habituelle de la philosophie. Dans le monastère même où il s'était
+transporté pour cause de religion, il tint immédiatement école à sa
+manière accoutumée. Alors moi, revenu à lui pour l'entendre professer
+la rhétorique, entre autres essais de discussion, je le forçai,
+par les arguments de controverse les plus évidents, à changer ou
+plutôt a détruire son ancienne doctrine des universaux. Son système
+touchant la communauté des universaux était d'établir que la chose
+totale et identique résidait essentiellement et simultanément dans
+chacun des individus, en sorte qu'il ne s'y trouvait aucune diversité
+dans l'essence, mais seulement une variété causée par la multitude
+des accidents. Or, voici comment il amenda cette doctrine:
+il dit désormais que la chose identique l'était, non pas essentiellement,
+mais indifféremment, et comme c'est sur ce point des
+universaux que s'élève toujours la question capitale entre les dialecticiens...
+lorsqu'il eut ainsi corrigé ou plutôt forcément abandonné
+sa doctrine, son enseignement tomba dans un tel délaissement qu'à
+peine l'admit-on depuis lors à professer la dialectique, comme si la
+totalité de l'art consistait dans cette question des universaux<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.»
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, ep. 1., p. 8.</blockquote>
+
+<p>La dialectique d'Abélard est le commentaire de ce
+récit. Nous venons d'y lire le résumé de l'argumentation
+par laquelle il força Guillaume de Champeaux
+à modifier sa thèse. Il va le poursuivre maintenant
+dans sa nouvelle position. C'est la doctrine qu'il
+appelle doctrine de l'indifférence, <i>sententia de indifferentia</i>,
+et qu'au début il a représentée comme n'admettant
+dans les individus que des universaux différemment
+considérés. On va voir comment il l'a développée;
+ici nous analysons au lieu de traduire<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> <i>Id., Gen. et Spec.</i>, p. 518-522.</blockquote>
+
+<p>Rien absolument n'existe que l'individu. Mais l'individu
+différemment considéré est et l'espèce, et le
+genre, et ce qu'il y a de plus général (genre suprême).
+Socrate, quant à sa nature accessible aux sens, est
+un individu, parce que ce qui lui est propre ne se
+retrouve tout entier dans aucun autre homme. La
+<i>socratité</i> ne donne pas un autre homme que Socrate.
+Mais l'idée de Socrate ne contient pas toujours tout
+ce que désigne ce nom; oubliant Socrate, l'intelligence
+quelquefois ne considère en lui que ce qui
+caractérise l'homme, savoir l'animal rationnel mortel,
+et voilà l'espèce. Car c'est un nom qui peut être
+attribué à des êtres, divers quant à l'existence, les
+mêmes quant à la nature; ce qui s'exprime dans le
+langage de la scolastique par ces mots: c'est un
+prédicable de plusieurs en <i>quiddité</i> de même état;
+<i>prédicable</i> (<i>proedicabilis</i>), ce qui peut s'affirmer d'un
+sujet; <i>de plusieurs</i> (<i>de pluribus</i>), de choses numériquement
+différentes; <i>en quiddité</i> (<i>in quid</i>), comme
+prédicat ou attribut essentiel; <i>d'un même état</i> (<i>de
+eodem statu</i>), occupant avec une nature semblable le
+même degré de l'échelle ontologique<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> Nous retrouvons ici encore les idées de Gautier de Mortagne; mais il
+paraît qu'elles n'étaient qu'une traduction du système modifié ou du second
+système de Guillaume de Champeaux dont la subtilité était très-inventive.</blockquote>
+
+<p>Puis, si l'intelligence écarte la rationnalité, et ne
+considère que ce que désigne le mot <i>animal</i>, Socrate
+<i>en cet état</i> devient genre. Enfin, si délaissant toutes
+formes, nous ne considérons en Socrate que la substance,
+alors l'individu ou Socrate devient ce qu'il y a
+de plus général, ou généralissime, pur prédicament.
+Et comme vous pourriez objecter que le propre de
+Socrate en tant qu'homme ne se retrouve pas plus
+en plusieurs que le propre de Socrate en tant que
+Socrate, puisque l'homme socratique n'est en aucun
+autre homme que Socrate, tout comme Socrate lui-même;
+on vous l'accorde avec cette restriction: Socrate,
+en tant que Socrate, n'a rien de commun qui
+se retrouve identique dans un autre; mais en tant
+qu'homme, il a beaucoup de choses communes qui
+se retrouvent dans Platon et les autres individus. Car
+si Socrate est homme, Platon est homme comme lui,
+mais non essentiellement comme lui, c'est-à-dire,
+en même essence que lui. On peut raisonner de même
+de l'animal et de la substance. Or, ce quelque chose
+de commun qui se retrouve ou ne se retrouve pas
+ailleurs que dans l'individu, suivant que l'on considère
+l'individu d'une manière on d'une autre, c'est
+précisément ce qu'on appelle le <i>non-différent</i> ou plutôt
+l'<i>indifférent</i> (<i>indifferens</i>).</p>
+
+<p>Cette doctrine de l'indifférence se réfute par l'autorité
+et par la raison.</p>
+
+<p>L'autorité, c'est Porphyre. Il dit: «Les choses les
+plus générales sont au nombre de dix; les plus spéciales
+sont en un certain nombre, mais non pas
+infini; les individus sont en nombre infini<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>.» Or,
+dans le système en question, les individus, en tant
+que substances, sont les choses les plus générales et
+cessent d'être en nombre infini.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>Isagog</i>. II, et Boeth., <i>In Porph.</i>,
+I. III, p. 75.</blockquote>
+
+<p>On répond précisément par la non-différence. Oui,
+dit-on, les genres les plus généraux sont infinis en
+nombre essentiellement, c'est-à-dire que les genres
+les plus généraux comprennent des essences en
+nombre infini. Mais si on les compare, elles se confondent
+par tout ce qu'elles ont de commun, de non-différent,
+d'indifférent, et alors elles ne sont plus
+que dix, les dix genres les plus généraux: ce qu'on
+exprime en disant que ces mêmes genres sont en
+nombre infini par l'essence et seulement dix par
+l'indifférence. Par exemple, autant d'individus de
+substance, autant de substances et par conséquent
+autant de genres les plus généraux; et cependant
+tous ces individus se réduisent à un seul genre le
+plus général, la substance, parce que sous ce rapport
+ils ne diffèrent point, <i>indifferentia sunt</i>.</p>
+
+<p>Mais Porphyre dit encore que la collection de
+plusieurs en une nature est l'espèce, et plus nombreuse,
+elle est le genre<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>. Cela peut-il se dire de l'individu?
+Socrate communique-t-il sa nature à Platon?
+L'homme de Socrate, l'animal qui est en lui, est-il
+en un autre qui ne soit pas Socrate, en quelqu'un
+hors de Socrate? Comment donc, si les individus
+sont le genre, peuvent-ils mettre leur nature en
+commun?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> Porph. <i>ibid.</i>, et Boeth., p. 70.</blockquote>
+
+<p>On vous répondra, en recourant à l'indifférence
+(<i>ad indifferentiam currentes</i>), que Socrate, en tant
+qu'homme, rassemble (<i>colligit</i>) Platon et tous les
+autres hommes, puisque, sous ce rapport, il est
+l'essence indifférente de l'homme, et par conséquent
+de tous les hommes. Ainsi, comme essence indifférente,
+Socrate est Platon.</p>
+
+<p>Mais voici toujours Porphyre: «Le genre est ce
+qui s'affirme de plusieurs différents en espèce,
+l'espèce ce qui s'affirme de plusieurs différents en
+nombre<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>.» Et alors, comme Socrate, <i>en l'état</i> d'animal,
+est un genre, il est inhérent à plusieurs espèces
+différentes; en l'état d'homme, il est une espèce, et
+il appartient à plusieurs qui diffèrent numériquement.
+Or, comment soutenir que l'animal ou
+l'homme qui est Socrate, soit inhérent à un autre
+que lui-même?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Porph. <i>ibid.</i>, et Boeth., t. II, p. 60 et 72.</blockquote>
+
+<p>Alors on vous dira que sans doute Socrate en aucun
+état, c'est-à-dire à quelque degré ontologique
+qu'on le place, n'appartient <i>essentiellement</i> à personne
+qu'à lui; mais que dans l'état d'homme,
+c'est-à-dire considéré comme espèce <i>homme</i>, on
+peut dire qu'il est inhérent à plusieurs, parce que
+plusieurs lui sont inhérents, comme non différents
+de lui, comme indifférents. De même, si on le prend
+comme animal. Ici on se heurte contre l'autorité de
+Boèce: «L'espèce n'est pas autre chose qu'une pensée
+collective qui se recueille de la ressemblance
+substantielle d'individus qui diffèrent numériquement.
+Le genre est une pensée tirée de la ressemblance
+des espèces<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.» Or, ceci ne s'accorde
+pas avec la doctrine en question; Socrate, comme
+homme, est une espèce qui n'est pas recueillie de
+plusieurs, n'étant pas dans plusieurs; et de même
+pour Socrate pris comme animal. Faut-il donc admettre
+que Socrate comme homme se recueille et de
+soi-même et de Platon et des autres; que tout individu
+soit, en tant qu'homme, recueilli de lui-même?
+mais cela est ridicule. Ce n'est pas l'individu qui
+rassemble les autres individus ou les autres espèces;
+c'est l'inverse. «Les genres et les espèces ne sont
+pas les concepts d'un seul individu, dit Boèce<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>,
+mais sont la collection ou la conception commune
+qu'opère l'intelligence de tous les individus.» Dire
+que Socrate comme homme est une espèce, c'est
+donc dire que l'espèce est la collection d'un individu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> Boeth., <i>In Porph.</i>, I, l, p. 58.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> <i>Id., In Proedic.</i>, lib. l, p. 120.</blockquote>
+
+<p>Après l'autorité, que dit la raison? Si tout individu
+humain, en tant qu'homme, est une espèce,
+on peut dire de Socrate: «Cet homme est une
+espèce; or Socrate est un homme; donc Socrate
+est une espèce.» Le syllogisme est régulier<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> C'est le syllogisme du premier mode de la première
+ligure (<i>Prem. Analyt.</i> I, iv, p. 12, t. II de la trad. de
+M. B. St.-Hilaire.)</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«J'argumente. 1° Si Socrate est une espèce, Socrate est un universel;
+2° s'il est un universel, il n'est pas un singulier; 3° s'il n'est
+pas un singulier, il n'est pas Socrate. On résistera à la seconde conséquence,
+car dans ce système tout universel est un singulier, tout
+singulier est un universel diversement considéré. Je réponds: La
+substance est ou universelle ou singulière. C'est là, je pense que
+personne ne le nie, une division suivant l'accident<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>. Or, comme dit
+Boèce dans le livre <i>des Divisions</i>, «celles-ci ont cette règle commune
+que tout ce qui est ainsi divisé doit l'être en opposés<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>.»
+En sorte que si nous divisons le sujet par les accidents, nous ne
+disions pas: <i>Parmi les corps, les uns sont blancs, les autres doux</i>,
+parce qu'il n'y a pas opposition, mais <i>parmi les corps, les uns sont
+blancs, d'autres noirs, d'autres ni noirs ni blancs</i>. Voici, d'après
+cela, comment il faudrait s'y prendre pour nier que cette division
+«Toute substance est ou universelle ou singulière,» soit suivant
+l'accident: il faudrait dire qu'il n'y a pas plus d'opposition entre
+universel et singulier qu'entre blanc et doux.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, c. vi, t. I, p. 436.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> Boeth., <i>De Divis.</i>, p. 648.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«Ils disent, eux, que Boèce n'a point parlé de toutes les divisions
+suivant l'accident, mais des régulières; si vous leur demandez quelles
+sont les régulières, ils répondent: celles auxquelles la règle s'applique.
+Voyez quelle est leur impudence! lorsque l'autorité dit si
+clairement, en parlant des divisions selon l'accident: <i>Celles-ci ont
+toutes cette règle commune</i>, etc., ils prétendent faussement que cela
+n'est pas dit universellement. Mais ils ne tiendront pas là, car là-dessus
+précisément, sur l'universel et le singulier, l'autorité les contredit:
+aucun universel n'est singulier et aucun singulier n'est universel.
+Boèce, en parlant de cette division: «La substance est ou
+universelle gu singulière,» dit dans son commentaire sur les Catégories:
+«Il ne se peut que l'accident prenne la nature de la substance,
+ni la substance celle de l'accident... ni la particularité, ni l'universalité
+ne passent l'une dans l'autre, car l'universalité peut être
+affirmée de la particularité, comme animal de Socrate ou de Platon,
+et la particularité accepte l'attribution d'universalité, mais non en
+sorte que l'universalité devienne particularité, ni que ce qui est
+particulier devienne universalité<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>.» <i>Universalité</i> et <i>particularité</i>,
+ces noms sont pris pour l'universel et le particulier, les exemples
+nous l'apprennent, témoin celui d'animal et de Socrate. A ceci,
+rien ne peut être opposé de raisonnable.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> Boeth., <i>In Proedic</i>., t. I, p. 120.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«Cependant ils ne se tiennent point tranquilles et ils disent:
+Aucun singulier, en tant que singulier, n'est universel, et réciproquement;
+mais quand il est universel, le singulier est universel,
+et réciproquement.» Contre cela, voici les paroles que je dis. <i>Aucun
+singulier en tant que singulier</i> paraît avoir ce sens: aucun singulier
+demeurant singulier n'est universel demeurant universel; ce qui est
+conséquemment faux, car Socrate demeurant Socrate est homme
+demeurant homme. La proposition pourrait encore avoir ce sens: ce
+qui est le singulier ou la singularité ne confère à aucun singulier
+d'être universel, ou bien elle enlève à l'homme singulier l'universalité;
+ce qui est complètement faux entre Socrate et l'homme, car
+en Socrate ce qui est Socrate implique l'homme et n'interdit à aucun
+singulier d'être quelque chose d'universel, puisque, suivant eux,
+tout singulier est universel.</p>
+
+<p>«De même, s'ils disent: Socrate, en tant qu'il est Socrate, c'est-à-dire
+dans toute la propriété qui lui vaut d'être désigné par le nom
+de Socrate, n'est pas l'homme en tant qu'homme, c'est-à-dire en
+toute cette propriété que désignent ces mots <i>c'est un homme</i>; voilà
+qui est encore faux, car Socrate désigne l'homme socratique, et en
+lui l'homme ou ce que signifie le nom d'<i>homme</i>.</p>
+
+<p>«Enfin s'ils disent: Socrate, dans toute cette propriété qui motive
+la désignation par le nom de <i>Socrate</i>, n'est pas uniquement ce que
+signifie homme, que pourront-ils conclure de là?... Qu'un autre se
+charge d'en juger.»
+</p></blockquote>
+
+<p>D'après le principe de Porphyre que l'espèce est
+composée du genre et de la différence substantielle,
+comme la statue de l'airain et de la figure, la matière,
+ainsi que la différence, est une partie de
+l'espèce. L'espèce elle-même en est le tout définitif.
+Ces deux parties sont donc corrélatives, et opposées
+l'une à l'autre; et comme un père n'est pas le père
+de soi-même, mais d'un autre, un tout est le tout
+d'autre chose que lui-même, le tout de ses parties;
+et la partie est partie, non pas d'elle-même, mais
+du tout qui n'est pas elle.</p>
+
+<p>Mais si l'homme et sa matière ne font qu'un (ce
+qui arrive dans la doctrine ici combattue; là où
+l'espèce même n'est que le genre diversement considéré,
+l'espèce homme n'est essentiellement que le
+genre animal), si, l'espèce étant un tout composé de
+sa matière et de sa différence, l'espèce <i>homme</i> ne
+fait qu'un avec sa matière <i>animal</i>, l'espèce sera un
+tout composé de lui-même et d'un autre, ce qui est
+impossible. En d'autres termes, si l'espèce homme
+et l'animal, son genre, ne font qu'un même, comme
+tout genre est inhérent à son espèce, le même est
+inhérent au même, ce qui ne peut être. Que ce qui
+est soi puisse être inhérent à soi, c'est ce qui ne
+saurait se comprendre, dit Boèce<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> «Testante Boethio super Topica Tullii in
+commentario, libro primo.» (P. 769.) Voila une preuve qu'Abélard
+connaissait le commentaire de Boèce sur les Topiques de Cicéron.</blockquote>
+
+<p>De cette discussion du réalisme, il résulte que les
+choses générales ne sont pas, à proprement parler, des
+choses; et si elles ne sont pas des choses, il semble,
+d'après une antithèse fort usitée, qu'elles sont des
+mots. On conçoit donc que pour avoir contesté aux
+choses générales leur réalité, Abélard ait été accusé
+d'avoir soutenu le nominalisme. L'imputation n'est
+pas exacte, si l'on entend par nominalisme la doctrine
+ainsi appelée dans l'histoire. Il faut distinguer
+en effet entre ceux qui, par forme de réfutation et
+pour convaincre leurs adversaires d'erreur, disent
+aux ennemis du réalisme que, si les universaux ne
+sont pas des essences, alors ils ne sont que des mots;
+et ceux qui établissent volontairement et dogmatiquement
+que les universaux sont et doivent être des
+noms. L'allégation des premiers est une critique,
+une conséquence extrême tournée à crime, une accusation.
+Celle des seconds est une doctrine avouée.
+Les premiers entendent que les choses qui ne sont
+que des idées ne sont que des mots, des sons de la
+voix. Les seconds prétendent que les universaux ne
+sont pas même des idées, mais des mots sans idées,
+des noms sans objet même intellectuel. Cette distinction
+assez subtile et qui, je crois, avait été négligée,
+doit être présente à qui veut bien apprécier les
+opinions et les hommes que cette controverse a mis
+en scène. Ainsi, il est bien permis de soutenir encore
+qu'Abélard a été nominaliste, si l'on entend par
+là que du conceptualisme qu'on lui attribue au nominalisme,
+il y a si peu de distance qu'on ne veut
+pas s'y arrêter; mais il serait historiquement faux
+de dire que la doctrine d'Abélard ait été le nominalisme,
+et qu'il n'ait fait que répéter Roscelin. C'est à
+peu près ainsi qu'on prétend quelquefois, du point de
+vue d'un catholicisme rigide, absolu, que dès qu'un
+homme est gallican il est janséniste, et dès qu'il est
+janséniste, protestant. Et cependant il y aurait mensonge
+à prétendre que le gallicanisme, le jansénisme,
+et le protestantisme ne soient pas des doctrines et
+des sectes profondément distinctes.</p>
+
+<p>Attendons-nous donc à voir Abélard, abandonnant
+le réalisme comme vaincu, porter la guerre
+sur le terrain du nominalisme<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> <i>De Gener. et Spec.</i>, p. 522-524.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«Abordons, dit-il, l'opinion qui veut que les genres et les espèces
+ne soient que des mots universels et particuliers, prédicats ou sujets,
+et non pas des choses.</p>
+
+<p>«Il faut d'abord citer l'autorité qui affirme quo ce sont des choses.
+L'espèce,» avons-nous vu dans Boèce<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>, «n'est qu'une pensée
+recueillie de la similitude substantielle d'individus numériquement
+dissemblables; le genre est une pensée recueillie de la similitude
+des espèces.» Or, qu'il regarde ces similitudes comme des choses,
+c'est ce qu'il montre un peu plus haut ouvertement on disant: «Il y
+a de telles <i>choses</i> dans les êtres corporels et dans les sensibles; l'intelligence
+en conçoit au delà des objets sensibles<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>.» Le même Boèce
+dit encore: «Puisque les premiers genres des <i>choses</i> sont au nombre
+de dix, il fallait nécessairement que ce fût aussi le nombre des mots
+simples qui se diraient des <i>choses</i> simples<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>.» Mais eux, par les
+genres, ils expliquent qu'il faut entendre les <i>manières</i><a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>. Aristote dit
+dans le <i>Peri Hermeneias: Parmi les choses, les unes sont universelles,
+les autres particulières</i><a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>. Mais pour expliquer ce passage, ils
+disent: «<i>Les choses</i>, c'est-à-dire les mots.» Quand je parle d'animal,
+dit Boèce, je désigne une substance qui s'affirme de plusieurs. Que
+cette autorité énonce par là qu'il y a des choses universelles<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>, quand
+il ajoute: «S'affirmer de plusieurs, ce qui est la définition de l'universel,»
+que ce soient des <i>choses</i> prises comme prédicats et comme
+sujets, Boèce le reconnaît en disant: «La proposition prédicative
+énonce que <i>la chose</i> qu'elle pose comme sujet doit prendre le nom de
+<i>la chose</i> qu'elle pose comme prédicat<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>.» Ne pouvant résister raisonnablement
+à des autorités aussi claires, ils disent que les autorités
+mentent, ou bien, cherchant à les interpréter, ils font comme ceux
+qui ne savent pas écorcher, ils coupent la peau.»
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> Boeth., <i>In Porph.</i>, p. 56.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> Le passage se trouve peu de lignes avant le précédent.
+On pourrait contester qu'il ait positivement dans l'auteur primitif le
+sens qui lui est ici donné, et qu'il signifie que les généralités sont
+des choses. Boèce vient de dire que les objets des conceptions générales
+diffèrent de ces conceptions, puisque celles-ci représentent ces objets
+comme s'ils existaient en eux-mêmes, tandis qu'il n'en est rien, et il
+se fait cette objection: si ces conceptions sont inexactes, elles sont
+fausses, et alors il est inutile de s'en occuper. Mais il répond qu'il
+arrive sans cesse à l'entendement de considérer les choses autrement
+qu'elles ne sont, sans tomber dans le vain ni dans le faux. Ainsi
+l'entendement détache d'une chose une propriété qu'il considère
+en elle-même, c'est-à-dire autrement qu'elle n'est dans la réalité,
+et il réussit ainsi à la mieux connaître. «Il y a donc de telles choses
+dans les objets corporels et sensibles. Elles se conçoivent en dehors
+des sensibles, pour que leur nature puisse être pénétrée et leur
+propriété comprise.» Le latin dit: «Sunt igitur hujusmodi <i>res</i>
+in corporalibus atque in sensibilibus <i>rebus</i>. Intelliguntur
+autem praeter sensibilia, ut eorum natura perspici et proprietas
+valeat comprehendi.» N'est-il pas évident que le mot <i>res</i>
+est employé là pour exprimer ce dont on parle, et parce que le
+langage est involontairement réaliste?</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> Boeth., <i>In Praedie.</i>, p. 114.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> Ces diverses citations étaient probablement devenues
+triviales dans la controverse, et ici Abélard fait très-succinctement
+allusion aux interprétations diverses que les divers systèmes en
+donnaient pour n'en point être embarrassés. Nous savons par Jean
+de Salisbury qu'il y avait des gens qui par les mots de genres et
+d'espèces entendaient tantôt les choses universelles, tantôt la
+<i>manière des choses, rerum maneriem</i>. C'est probablement ce
+qu'Abélard appelle ici <i>manerias</i>. En tout cas, le mot paraissait
+nouveau et obscur à l'auteur du <i>Metalogicus</i>, qui trouvait qu'il
+ne devait signifier que la collection des choses ou la chose universelle,
+et que cependant il ne pouvait par l'étymologie exprimer que le nombre
+des choses, ou l'état dans lequel la chose demeure telle, <i>talis
+permanet</i>. Ce dernier sens était probablement le véritable, et nous
+sommes volontiers de l'avis de Brucker, qui croit qu'il exprime la
+<i>demeure</i> des choses dans le sein des choses universelles,
+σιαμονή των όντων; et cette expression aurait ainsi été
+conduite peu à peu à un sens approchant du sens moderne, <i>la
+Manière d'être</i>. «Je ne sais où l'on a trouvé ce mot, dit Jean
+de Salisbury.» Ce qu'il faut remarquer au reste, c'est que cette
+doctrine des <i>manières</i>, l'auteur du <i>Metalogicus</i> la classe
+dans le réalisme, et Abélard avec plus de raison dans
+le nominalisme. (<i>De Gen. et Spec.</i>, p. 523.&mdash;Johan. Saresb.,
+<i>Metal.</i>, t. II, c. xvii.&mdash;Brucker, <i>Hist. crit. phil.</i>,
+t. III, p. 909).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> <i>Hermen.</i>, VII.&mdash;Boeth., <i>De Interp.</i>,
+ed. prim., p. 338.&mdash;Il semble qu'Abélard avait encore une autre
+version du <i>De Interpretatione</i> que la version de Boèce, car
+il cite ainsi la phrase d'Aristote: «Rerum aliae sunt universales,
+aliae sunt singulares,» et il y a dans la version de Boèce: «Sunt
+haec rerum universalia, illa vero singularia.» Les termes cités
+Par Abélard sont conformes à la version de Pacius, (édit. de Duval.,
+t. I, p. 56), qui lui-même avait probablement suivi quelque
+traduction antérieure. Dans tous les cas, si la citation a quelque
+valeur, elle la doit au mot <i>rerum</i>, et il est, dans le grec,
+των Ï€Ïαγμάτων.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> Je ne trouve pas cette citation dans Boèce. L'édition
+d'Abélard renvoie à l'ouvrage de ce dernier sur les Catégories,
+p. 131. A cette page on cherche en vain les termes cités, mais j'y
+lis ainsi qu'aux pages voisines, que les substances secondes se
+disent des substances premières, mais qu'elles sont moins
+substances que celles-ci, et qu'elles sont plus ou moins
+Universelles, tandis que les substances premières sont individuelles.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> <i>De Syll. hyp.</i>, p, 607.</blockquote>
+
+<p>Mais alors ni les genres ni les espèces, tant universelles
+que singulières, tant prédicats que sujets,
+ne sont des mots; tout cela n'est rien du tout, car
+ils tiennent, comme leur adversaire, que ce qui est
+successif ne peut aucunement composer un tout
+constant; or les mots sont successifs, les choses et
+les espèces ne peuvent donc pas composer des touts,
+elles ne sont rien; aussi dit-on que l'autorité a menti
+et non qu'elle s'est trompée.</p>
+
+<p>En outre, comme la statue est matériellement
+d'airain, et que la figure est sa forme, l'espèce a le
+genre pour matière et pour forme la différence. Or
+tout cela ne saurait s'appliquer aux mots; les mots
+n'ont ni forme ni matière. L'animal est le genre de
+l'homme, mais un mot n'est nullement la matière
+d'un autre mot, car de quel mot ou dans quel mot
+serait-il? Du mot animal ne se fait pas le mot
+homme; dans le premier n'est pas le second.</p>
+
+<p>Mais on prétend que tout cela est façon de parler
+figurative. Dire que le genre est la matière de l'espèce,
+reviendrait à dire que la signification du genre
+est la matière de la signification de l'espèce. Mais
+puisque le système est que rien n'existe que les individus,
+et que les mots tant universels que particuliers
+ne désignent au fond que des individus, homme
+et animal signifient la même chose, et par conséquent
+on peut dire, en renversant les termes: la signification
+de l'espèce est la matière de la signification
+du genre. Si l'on accorde cela, et on y est bien
+forcé, qu'on se défende contre Boèce, qui montre
+que la différence du genre au tout gît en ceci que
+le genre est la matière des espèces et les parties la
+matière du tout<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>. Que si les espèces sont la matière
+des genres comme les parties du tout, le genre et
+le tout ne diffèrent plus, ils se confondent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> Boeth., <i>De Div</i>., p. 640.</blockquote>
+
+<p>Enfin, la signification du genre ne saurait être la
+matière de la signification de l'espèce, car le genre et
+l'espèce sont une même chose dans le système de
+l'indifférence, et un même ne reçoit pas de forme
+pour se constituer lui-même. «Mais,» dit Boèce, «le
+genre ayant reçu la différence se transforme en espèce<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>.»
+Un même n'est point partie de lui-même,
+car si le même était à la fois tout et partie, le même
+serait opposé à lui-même.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> <i>Id., Ibid</i>.</blockquote>
+
+<p>Voilà tout ce qu'Abélard dit du nominalisme; mais
+c'est le cas de rappeler ce que nous aurions bien
+fait peut-être de reporter ici, l'examen approfondi
+auquel il s'est livré de l'objection prise du tout et
+des parties<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>. Il faut y remonter, si l'on veut bien
+connaître toute sa polémique contre Roscelin; nous
+n'en revoyons ici qu'une faible trace.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> Voy. <i>Dialect</i>., pars V, p. 460 et seqq. Et
+<i>De Gen. et Spec.</i>, p. 517, et dans la présent ouvrage,
+c. vi, t. I, p. 454. Voy. <i>Dialect</i>., pars V, p. 460 et seqq. Et
+<i>De Gen. et Spec.</i>, p. 517, et dans la présent ouvrage,
+c. vi, t. I, p. 454.</blockquote>
+
+<p>Cette réfutation du nominalisme est en effet brève
+et superficielle, et quoi qu'en dise l'auteur, elle est
+plutôt fondée sur des autorités que sur la raison.</p>
+
+<p>Un des arguments les plus forts est assurément
+celui-ci, un mot (<i>animal</i>) ne peut être la matière
+d'un autre mot (<i>homme</i>). Mais qui ne voit que c'est
+décider la question par la question? Si l'espèce n'est
+qu'un nom, c'est-à-dire rien qu'un nom, il n'y a
+pas lieu d'appliquer à ce rien les conditions de l'être
+et de lui supposer une matière et une forme. Ce
+n'est qu'à ceux qui regardent le genre ou l'espèce
+comme quelque chose, que cette question doit être
+posée, et elle ne peut embarrasser le nominaliste
+qu'autant qu'il conserve de la déférence pour l'autorité
+qui a dit que le genre est la matière de l'espèce et
+l'espèce celle de l'individu. C'est donc une objection
+d'autorité et non de raison. Or, comment supposer
+que celui qui a pleinement et sciemment adopté la
+théorie du nominalisme ne soit pas déjà résolu à se
+peu soucier des autorités?</p>
+
+<p>L'autre argument, pris encore de l'autorité, plus
+fort par les mots que parle fond, c'est que, d'après
+les maîtres, tout est substance ou accident, et que
+les genres et les espèces, n'étant pas des accidents,
+sont des substances. Et en effet, Aristote les met
+au nombre des substances. Mais ce sont des substances
+secondes, celles qui s'affirment des premières,
+celles qui leur sont attribuées ou <i>prédites</i>.
+Elles sont substances, parce qu'elles font connaître
+les substances premières. Elles les manifestent, elles
+montrent ce que c'est, elles les donnent. Qui ne voit
+que l'emploi du mot de substance dans cette occasion
+ne décide rien quant à la réalité substantielle des
+universaux; et qu'au contraire il ne semble leur être
+attribué qu'une réalité dérivée de celle des substances
+premières, c'est-à-dire individuelles? Les substances
+premières ou individuelles sont vraiment
+substances, en ce qu'elles sont prises pour sujets
+(Ïπόκειται) de toutes les autres choses; les substances
+secondes ou universelles sont encore substances,
+parce qu'elles sont prises comme attributs (κατηγοÏείται<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>)
+des substances premières ou individuelles. Évidemment,
+c'est ici la théorie de ce principe des nominalistes,
+la substance est essentiellement individuelle.
+Je n'en conclus pas qu'Aristote ait soutenu
+la thèse des nominalistes, si ceux-ci, en disant que
+les universaux ne sont que des mots, entendaient
+qu'ils sont chimériques et vains. Aristote au contraire
+les fonde sur des réalités, puisqu'il les attribue aux
+substances mêmes, et en fait ainsi des substances par
+attribution.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> Categ., V.</blockquote>
+
+<p>L'intervention constante de l'autorité dans les débats
+scolastiques en constitue la plus grande difficulté.
+Cette autorité est a la fois absolue et contradictoire.
+Il faut l'avoir pour soi ou la tourner pour soi, multiplier
+les citations conformes, interpréter les citations
+contraires; travail aussi épineux que stérile. C'est
+l'incohérence des textes qui a produit dans la présente
+question la multitude et la diversité des systèmes, et
+nous acceptons cette remarque judicieuse de Jean de
+Salisbury: «Dans cette question, dit-il,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Magno se judice quisque tuetur</i>;</p>
+ </div> </div>
+
+<p>et chacun, d'après les paroles des auteurs qui ont
+indifféremment mis les noms pour les choses et les
+choses pour les noms, construit sa doctrine ou
+plutôt son erreur<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>.» C'est ainsi que la controverse
+devient souvent une véritable question de mots; et
+chose curieuse, Jean de Salisbury qui a spirituellement
+discuté et en partie réfuté les systèmes, tombe
+à son tour dans l'erreur qu'il signale, lorsqu'il produit
+le sien. Car se proposant de soutenir que les
+genres et les espèces ne sont rien, il en induit qu'ils
+ne sont pas des noms, puisque les noms sont quelque
+chose<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>. Évidemment, l'équivoque sur le sens du
+mot <i>être</i> est ici, comme dans toute cette question, la
+racine de la difficulté. Aristote n'est pas irréprochable
+en cela; il s'est servi de <i>l'être</i> avec une liberté,
+une indifférence, qu'il fallait remarquer, si l'on ne
+voulait pas tomber dans de fréquentes méprises en le
+lisant et le citer contradictoirement. C'est ce qui est
+arrivé aux scolastiques; ils se combattent tous, et
+cependant tous professent Aristote: <i>Siquidem omnes
+Aristotelem profitentur</i><a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> <i>Polier</i>., t. VII, c, xii.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> <i>Metalog</i>., t. II, c. xx.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> <i>Ibid</i>., c. xix.</blockquote>
+
+<p>Que de peines Abélard se serait épargnées, si, aussi
+hardi qu'il était présomptueux, il se fût fié a son orgueil,
+et si, rejetant les textes, il n'eût, pour résoudre
+un gênant problème, écouté que sa propre raison!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE IX.</h3>
+
+<h3>SUITE DU PRÉCÉDENT.</h3>
+
+<p>Abélard a combattu le réalisme, est-il par conséquent
+nominaliste? Il a combattu le nominalisme,
+est-il néanmoins nominaliste? C'est ce qu'il nous
+reste à décider.</p>
+
+<p>«Montrons à présent,» dit-il, «avec la permission
+de Dieu (<i>Deo annuente</i>), ce qu'il nous paraît
+préférable d'admettre<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>.» J'essaierai d'expliquer
+ce système assez subtil, en suivant l'ordre des idées
+du philosophe, mais sans m'attacher aux formes de
+la diction, quoiqu'il soit nécessaire, pour l'exactitude
+scientifique et pour la fidélité de la couleur, de reproduire
+souvent les termes de l'école.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p. 626-634.</blockquote>
+
+<p>Dans aucun système, on ne refuse une certaine
+réalité à l'individu; s'il ne possède l'être par privilège,
+au moins le possède-t-il en participation (Platon,
+Scot Érigène), et personne n'a articulé formellement
+que la chose individuelle fût une fiction.
+Abélard, voulant se rendre compte de la constitution
+des êtres, considère l'individu, c'est-à-dire qu'il
+pose le problème des genres et des espèces dans ce
+que les scolastiques ont appelé après lui le problème
+de l'individuation; c'est là le propre et la nouveauté
+de sa doctrine. Au moins le procédé est méthodique:
+l'individu est certain et donné; partir de l'individu,
+c'est aller du connu à l'inconnu, du simple
+au composé. Avant de pénétrer dans la constitution
+de l'espace humaine, étudions donc avec Abélard
+les éléments réels de l'espèce, ou les individus.</p>
+
+<p>Socrate, comme tout être individuel, comme toute
+essence, est un composé de matière et de forme; il
+est individu, de l'espèce, l'homme Socrate, homme
+par la matière; Socrate par la forme; la matière est
+l'<i>homme</i>, la forme est la <i>socratité</i>. Dans Platon également,
+la matière est l'<i>homme</i> et la forme la <i>platonité</i>.
+Ainsi l'essence <i>homme</i> qui résulte de l'union de la
+forme <i>humanité</i> à la matière <i>animal</i>, devient dans
+l'individu la matière <i>informée</i>, par la forme individuelle
+qui fait Platon ou par celle qui fait Socrate;
+de là une essence qui est tout l'individu. La forme
+qui, en s'unissant à la matière <i>animal</i>, constitue
+l'individu, est-elle ailleurs qu'en lui? non, assurément:
+point de Socrate hors de Socrate. Mais cette
+essence <i>humanité</i>, qui devient la matière de Socrate
+et comme le sujet de la <i>socratité</i>, est-elle ailleurs?
+pas davantage; sa pareille se retrouve dans la matière,
+de Platon, mais n'est pas individuellement la même,
+elle est numériquement différente, c'est-à-dire que
+l'une et l'autre font deux: il y a analogie, c'est le
+mot d'Aristote<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>, il n'y a pas identité, Or cette essence
+<i>humanité</i>, ou l'espèce humaine, n'est pas ce qui en
+est dans Socrate ou ce qui en est dans Platon, mais
+la réunion de toutes les essences pareilles ou analogues,
+constituées, formellement dans chaque individualité.
+Elle est donc une collection. Une telle collection,
+bien qu'essentiellement multiple, est une
+de nature, en ce sens qu'elle se compose, non pas
+des mêmes, mais des semblables; elle est <i>un</i> universel,
+<i>une</i> espèce, comme un peuple est <i>un</i> peuple.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> <i>Met</i>., XII, iv et v.</blockquote>
+
+<p>Si l'on recherche maintenant comment la collection
+<i>humanité</i>, ou l'espèce humaine, est constituée, on
+trouve que dans chacune des essences qui la composent
+elle a pour matière l'<i>animal</i>, et pour forme une
+forme multiple et non pas une, la <i>rationnalité</i>, la
+<i>mortalité</i>, la <i>bipédalité</i>, et les autres formes substantielles
+de l'humanité, c'est-à-dire qu'elle est la collection
+de toutes les matières <i>animal</i> affectées ou
+<i>informées</i> de toutes ces formes substantielles. Et de
+même que la matière <i>homme</i>, ou, comme dit Abélard,
+<i>ce d'homme</i> (<i>illud hominis</i>), qui soutient l'individualité
+<i>Socrate</i>, n'est pas essentiellement la
+matière <i>homme</i> qui soutient l'individualité <i>Platon</i>,
+de même la matière <i>animal</i> (<i>illud animal</i>) qui soutient
+la forme <i>humanité</i> dans tel ou tel individu n'est
+que dans cet individu, mais son analogue, un non-différent
+d'elle (<i>indifferens illi</i>), se trouve comme
+matière dans chaque individu de l'espèce <i>animal</i>.
+Ce non-différent, ou cet indifférent à toute forme,
+semblable de nature et non identique, ne devient
+essentiellement différent et de plus en plus différent
+qu'en étant constitué formellement, d'abord par
+l'humanité, puis par l'individualité.</p>
+
+<p>Si l'on réunit maintenant cette multitude d'essences
+soutenant les formes des diverses espèces <i>animal</i>,
+on aura une collection générique ou un genre, multitude
+autre que celle qui compose l'espèce. Celle-ci
+est la collection des sujets des individus humains,
+celle-là est la collection des sujets des différences
+substantielles des diverses espèces. Chaque essence
+de la multitude ou du genre <i>animal</i> est composée
+matériellement de <i>corps</i>, formellement d'<i>animation</i>
+et de <i>sensibilité</i>. De toutes les essences du genre,
+aucune ne se trouve, quant à sa matière, ailleurs
+que dans chacune des essences qui le composent,
+mais elles ont des analogues ou des non-différents
+qui soutiennent les formes de toutes les espèces de
+corps. A ce degré, c'est la <i>corporéité</i> qui est la forme,
+elle qui était tout à l'heure comprise dans la matière,
+<i>animalité</i>. De même qu'il s'est composé un nouveau
+genre de la collection des <i>corps</i>, collection dans
+laquelle entre la réunion des essences de la nature
+<i>animal</i>, un nouveau genre, le genre <i>corps</i>, sera la
+collection de tous les êtres composés matériellement
+de <i>substance</i>, formellement de <i>corporéité</i>. Telle sera
+la constitution de toutes les essences du genre <i>corps</i>,
+ou bien de toutes les matières des espèces du corps,
+ou bien des substances informées de la <i>corporéité</i>.
+Faites abstraction de cette dernière forme, il vous
+reste des substances, c'est-à-dire des non-différents,
+et c'est là le genre le plus général ou suprême. Une
+espèce de ce genre soutient l'<i>incorporéité</i>, l'<i>incorporéité</i>
+est sa forme, comme la <i>corporéité</i> était tout à
+l'heure celle des substances, matières des essences
+du genre <i>corps</i>. Ces matières prises comme essences,
+indépendamment de la <i>corporéité</i>, sont les essences
+dont la multitude compose le genre généralissime
+de substance. Elles ne sont pas encore rigoureusement
+simples, on y peut encore décomposer l'être en
+deux principes; sa matière serait, pour ainsi parler,
+la <i>pure essence</i>, sa forme la <i>susceptibilité des contraires</i>.</p>
+
+<p>Nous avons atteint ici la matière première de
+l'être, mais puisque cette matière première est une
+notion, c'est-à-dire un défini, il faut bien que l'on
+puisse distinguer idéalement sa matière de sa forme,
+et la considérer au moins fictivement comme un
+genre dont la différence ou l'équivalent de la différence
+consiste uniquement dans la propriété d'engendrer
+des espèces. La susceptibilité des contraires,
+propriété de la pure matière, n'est pas, en effet, une
+forme réalisée, c'est la simple possibilité de la forme,
+c'est l'acte en puissance. L'indéterminé ne se réalise
+qu'en se déterminant. La définition qu'on vient de
+lire ne donne à l'indéterminé d'autre détermination
+que d'être déterminante. Ici la forme, qui, de sa nature,
+est actuelle, n'est que la possibilité de l'acte;
+l'acte indéterminé, mais possible, est en effet la seule
+différence qu'il y ait entre l'indéterminé pur et le
+néant. Qu'on y songe bien, la matière ou l'essence
+qui ne serait pas déterminable ne contiendrait plus
+rien de l'être, et ne serait que le néant sous un faux
+nom.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'Abélard passe en revue les divers
+degrés de la catégorie de l'essence (substance), et
+dresse ce qu'on pourrait appeler l'échelle de l'être.
+Il serait possible de faire un travail analogue sur les
+autres catégories, quoique là les conditions de l'être
+ne soient pas aussi réelles, et qu'il ne s'y agisse que
+des êtres improprement dits, la qualité, la relation,
+etc., ne pouvant exister séparées d'un sujet.
+Mais, comme le veut Abélard, «que ce qui a été
+dit de la substance soit entendu des autres prédicaments<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec</i>., p. 502.&mdash;Il est impossible
+de ne pas faire remarquer combien cette déduction de l'être dans
+ses diverses phases dialectiques ressemble à l'évolution
+ontologique de l'être partant du néant, dans la logique
+d'Hegel, pour s'élever par <i>le devenir</i> à toutes les formes
+de la réalité et de la pensée. (Hegel, Oeuv. compl. en all.,
+t. III; <i>Science de la Logique</i>, p. 71. Berlin, 1833.)</blockquote>
+
+<p>On remarquera que dans cette analyse des graduations
+de la substance, le mot matière ne doit pas
+être compris dans le sens de l'opposé de l'esprit,
+mais comme le nom du fonds de l'être, puisque dans
+le langage d'Abélard, conforme en cela à celui
+d'Aristote, on pourrait dire que la substance est
+indifféremment la matière de l'esprit et la matière
+du corps, ou qu'elle est la matière, le non-différent
+qui peut recevoir la forme de la corporéité ou la
+forme de l'incorporéité; mais ceci n'a d'importance
+que s'il faut prendre toute cette décomposition d'idées
+comme un dénombrement méthodique de réalités,
+et non comme une analyse de la pensée. Si nous
+avons fait plus que définir des mots, si nous avons
+décrit des choses, alors, sans doute, le genre substance
+serait un seul et même être réel, identique
+en soi sous des formes contraires, comme l'incorporéité
+et la corporéité, et il n'y aurait plus dans le
+fonds de l'être de différence substantielle entre la
+matière et l'esprit. C'est, pour le dire en passant,
+une objection, tout au moins une difficulté contre le
+réalisme, et qu'on pourrait traduire d'une manière
+qui la rendrait plus saillante. Par exemple, la substance,
+étant réellement la pure essence avec la susceptibilité
+des contraires, pourrait être indifféremment
+créée ou créatrice, finie ou infinie; or ce sont
+là certainement des attributs qui impliquent contradiction
+non-seulement entre eux, mais entre leurs
+sujets, et cela seul démontrerait au moins que le
+genre substance, libre de toute détermination, n'est
+pas une réalité.</p>
+
+<p>Mais tout tombe, ou du moins les difficultés se
+déplacent, si l'on prend le parti de nier l'existence
+objective des genres et des espèces, et nous sommes
+ramenés à l'analyse des opinions d'Abélard sur la
+question; il va les justifier en passant en revue, suivant
+son usage, toutes les objections qu'elles peuvent
+encourir.</p>
+
+<p>Et d'abord, il examiné les diverses définitions
+qu'on peut donner de l'espèce, et recherche s'il en
+est aucune qui puisse lui être opposée.</p>
+
+<p>1° La première désigne sous le nom d'espèce la
+multitude des essences semblables entre elles. Ainsi
+l'espèce <i>homme</i> comprend la matière de tous les individus
+qui la composent; en d'autres termes, la
+multitude humaine se compose de la matière de Socrate,
+de celle de Platon, et des autres. Or, la matière
+est ce qui reçoit la forme. L'espèce <i>homme</i> reçoit-elle
+donc la <i>socratité</i>, Socrate est-il l'humanité socratique?
+non, c'est ce qu'il y a d'<i>humanité</i>, <i>illud humanitatis</i>,
+dans Socrate, qui reçoit la <i>socratité</i>, et non
+l'espèce <i>humanité</i>. L'espèce comprend ce qu'il y a
+d'humanité dans Socrate et dans tous les autres;
+elle comprend tous les analogues ou <i>non-différents</i>.
+Lorsqu'on dit que l'espèce est la matière affectée de
+toutes les formes individuelles, on n'entend pas que
+toutes les essences de l'espèce reçoivent en masse
+la forme d'un individu donné, mais qu'une seule
+d'entre elles, semblable de nature aux autres, analogue
+de composition élémentaire, et en ce sens
+non différente, <i>indifférente</i>, prend la forme qui l'individualise.
+On dit que toute l'espèce est propre à
+recevoir la forme individuelle, comme on dit d'un
+morceau de fer, qu'il sera couteau ou stylet, quoiqu'une
+partie seulement doive être stylet, une autre
+partie couteau. Ainsi l'espèce est réelle comme collection
+de réalités, mais non indépendamment des
+réalités qui la composent; elle n'existe pas intégralement
+dans chacune de ces réalités individuelles.</p>
+
+<p>2° On définit aussi l'espèce, ce qui est affirmé de
+plusieurs, en vertu de la catégorie d'essence, ou
+bien ce qui est attribué à divers à titre d'essence
+(<i>proedicatum in quid</i>). Ce qui est attribué à ce titre
+est dit inhérent au sujet: or, l'espèce humaine,
+ou la collection des essences ou matières individuelles,
+n'est pas apparemment inhérente à Socrate
+ou à Platon. Une partie seulement de cette collection
+reçoit la <i>socratité</i> ou la <i>platonité</i>. En ce sens
+seulement l'humanité est inhérente à l'un ou à l'autre.
+C'est ainsi qu'on dit que je touche un mur,
+quoique toutes les parties de mon corps n'y soient
+point appliquées ou adhérentes (<i>hoereant</i>). C'est encore
+ainsi qu'on dit qu'une armée touche un rempart,
+un lieu quelconque, quoique tous les individus
+de cette armée ne le touchent pas. Ainsi l'espèce
+touche les individus, s'applique aux individus. Ce
+n'est qu'une des essences semblables de l'espèce qui
+est réellement dans l'individu, et c'est par extension
+que le langage semble attribuer toute l'espèce à l'individu.
+Lorsqu'on dit: Socrate est homme, on ne dit
+pas évidemment: Socrate est l'espèce <i>homme</i>, mais
+Socrate est de l'espèce <i>homme</i>.</p>
+
+<p>3° En effet, voici encore une définition de l'espèce:
+elle est ce qui est attribué en essence à l'individu, ou,
+si l'on veut, ce qui s'affirme comme prédicat essentiel
+de l'individu. En langage moderne, elle est
+l'essence de l'individu. Attribuer en essence, <i>proedicare
+in quid</i>, c'est dire <i>ceci est cela</i>. Or, si ceci est
+cela, ceci est identique à cela; alors <i>Socrate est
+homme</i> signifierait que Socrate et homme seraient une
+seule et même chose, et le singulier serait l'universel.</p>
+
+<p>On retomberait ainsi dans l'erreur reprochée aux
+doctrines opposées. Elle vient ici de ce que l'on confond
+ces deux expressions <i>s'attribuer en essence</i> et <i>être
+identique</i>; mais cette confusion est fautive. De ce
+qu'une chose est le prédicat essentiel d'une autre, il
+ne s'ensuit pas que celle-ci soit celle-là, toute celle-là,
+rien que celle-là. S'attribuer eu essence, c'est
+s'affirmer d'un sujet (Boèce); or les genres, les
+espèces, les différences substantielles sont également
+dans le cas d'être attribuées ou affirmées ainsi. Par
+exemple, la <i>rationnalité</i> peut, comme <i>l'homme</i>, s'attribuer
+en essence à Socrate ou s'affirmer de Socrate
+ainsi que d'un sujet. Socrate est-il donc la rationnalité?
+non; on ne dit pas Socrate est la raison (<i>rationalitas</i>),
+mais Socrate est <i>un raisonnable</i> (<i>rationale</i>),
+c'est-à-dire Socrate est une chose dans laquelle est la
+raison. De même par cette proposition <i>Socrate est
+homme</i>, personne n'entend que Socrate soit l'espèce
+<i>homme</i>, soit cette multitude d'essences humaines qui
+composent l'espèce, mais qu'il est un des individus
+dans lesquels se retrouve cette espèce. L'humanité
+est en lui, et il n'est pas l'humanité.</p>
+
+<p>Ici Abélard entre dans une discussion d'une subtilité
+vraiment étonnante, et dont nous regrettons de
+n'oser mettre la traduction sous les yeux du lecteur;
+on l'y verrait se mouvoir avec une agilité et un
+aplomb rares à travers les mille détours de la langue
+et de la théorie dialectiques, et l'on comprendrait la
+surprise que devait causer aux esprits roides et durs
+encore de cette époque cette flexibilité d'une raison
+qui se déplie et se replie avec une égale facilité. Mais
+nous n'avons que trop éprouvé la patience du lecteur.
+Remarquons seulement que la conclusion générale,
+après tant de difficultés adroitement dénouées, c'est
+que l'espèce est une essence analogue ou identique
+de nature, mais numériquement diverse comme matière,
+et substantiellement diverse comme forme,
+dans chaque individu; en sorte qu'elle partage toute
+la réalité des individus, et n'en a aucune en dehors
+d'eux. De là une dernière objection.</p>
+
+<p>Cette essence d'homme, qui est en moi, est quelque
+chose ou rien. Si quelque chose, elle est substance
+ou accident. Si substance, substance première
+ou seconde. Si première, elle est individu; si seconde,
+elle est genre ou espèce.</p>
+
+<p>La réponse est qu'aucun nom direct ou métaphorique
+n'a été donné à cette sorte d'essence. Les auteurs
+n'ont nommé que les natures; or, on a vu que cette
+essence n'est pas une nature; elle n'est pas une chose
+existante, une substance; le fût-elle, ce ne serait
+pas une substance à laquelle fût applicable la distinction
+des substances premières ou secondes; car cette
+distinction ne convient qu'aux natures. «Si nous
+l'admettions ici, nous serions conduits dans un
+défilé où il faudrait que cette essence fût l'individu,
+ou les genres et les espèces. Nous ne sommes
+pas les seuls à récuser dans certains cas la distinction
+de la substance première ou seconde. D'autres
+disent bien qu'<i>homme blanc</i> est une substance, et
+n'est pourtant ni substance première, ni substance
+seconde.<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p. 634.</blockquote>
+
+<p>Cette dernière objection n'est pas la moins importante,
+et c'est en la discutant qu'Abélard s'approche
+le plus de la négation des espèces. En effet, voici son
+raisonnement. Ce qu'il y a d'humain en moi, cette
+humanité qui est en moi, n'a point de nom, parce que
+ce n'est point une nature. Et ce n'est point une nature,
+car ce ne peut être une substance première ni une
+substance seconde. En effet, cette essence d'humanité
+ne saurait être substance première, car il y aurait
+contradiction dans les termes à dire qu'elle est individu,
+puisque dans Socrate elle est l'humanité, moins
+l'individualité. Elle n'est pas substance seconde, car
+elle est l'humanité, moins tout ce qui de l'humanité
+n'est pas dans Socrate, c'est-à-dire moins la presque
+totalité de l'espèce. La nature <i>Socrate</i> porte son nom,
+la nature humaine porte son nom; l'essence spéciale
+qui est en Socrate, n'étant ni l'individu ni l'espèce,
+n'est pas une chose qui suppose un acte de création
+différent, puisqu'elle est distinguée de l'individualité
+qui fait la différence réelle, et séparée de toutes
+ses semblables qui, réunies, formeraient seules un
+ensemble de produits d'une certaine création. Elle
+n'est donc point une nature; elle n'est ni une chose ni
+une substance, et l'on ne peut dire que l'essence d'un
+individu soit l'espèce. Mais Abélard a oublié de répondre
+au dilemme fondamental de l'objection; cette
+essence d'humanité, qui est dans l'individu, est
+quelque chose ou rien. Ou plutôt en remarquant avec
+tant de soin qu'elle n'a pu être nommée, parce que
+le nom n'a été donné qu'aux natures véritables, c'est-à-dire
+aux choses réelles, il risque bien de faire entendre
+que ce qu'il y a en moi d'humain et de non
+individuel, n'est rien par soi-même, ne pouvant être
+à soi seul une substance. Or, l'espèce qui est la collection
+des ressemblances moins les différences, serait
+alors une collection de non-substances, et par conséquent
+de néants, si l'on ne la considère comme une
+collection purement intelligible, c'est-à-dire si l'on
+ne revient au conceptualisme.</p>
+
+<p>Mais Abélard semble moins préoccupé des objections
+que des autorités contraires. Il avoue qu'on en
+trouve, quoiqu'il pense avoir supprimé toute opposition
+possible <i>de la part d'un esprit raisonnable</i>.
+Ainsi Boèce a dit: «Quelque nombreuses que soient
+les espèces, le genre est un, non que chaque espèce
+prenne une part du genre, mais c'est que chacune
+a en même temps tout le genre.» Comment concilier
+ces mots avec l'idée qu'une partie des essences
+d'<i>animal</i>, qui font le genre <i>animal</i>, est informée par
+la rationnalité pour faire l'homme, une partie par la
+forme de l'irrationnalité pour faire l'âne, et que jamais
+toute la quantité du genre n'est dans quelqu'une
+des espèces? Mais Boèce parle ainsi dans le
+traité où il soutient que les genres et les espèces ne
+sont pas<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>, ce qui ne pouvait <i>se soutenir sans un sophisme</i>.
+«Dans un sophisme le faux est à sa place.»
+On pourrait d'ailleurs observer que, quand il nie que
+les espèces prennent une partie du genre, il ne s'agit
+pas des essences qui composent la multitude, mais
+des parties de définition. Exemple: le genre animal
+est composé du corps pour matière, et de la sensibilité
+pour forme. Lors donc que, par parties de sa
+quantité, il se distribue en espèces, une des espèces
+ne prend pas la matière sans la forme, une autre la
+forme sans la matière; mais dans chaque espèce
+passent la forme et la matière du genre. «La différence
+est en effet ce que l'espèce a de plus que le
+genre... Il n'y a donc pas dans le genre comme
+dans un corps des parties blanches, des parties
+noires qu'on puisse choisir et prendre. Considéré
+en soi, le genre n'a point de parties, il n'en a que
+si l'on appelle ainsi les espèces. Tout ce qu'il a en
+soi, il le conservera donc, non dans ses parties,
+mais dans la totalité de sa grandeur ou dans sa
+quantité<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> Booth., <i>In Porph.</i>, t. I, p. 54.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> <i>Id., ibid.,</i> t. IV, p.87.</blockquote>
+
+<p>Abélard avoue que dans son système une partie
+du genre <i>animal</i> prend la rationnalité, l'autre l'irrationnalité;
+mais sans que la partie qui est touchée
+par l'une, soit aucunement affectée par l'autre, et
+réciproquement. Autrement, deux opposés seraient
+unis dans un même, contradiction que ne peuvent
+éluder ceux qui soutiennent l'<i>idée du grand âne</i><a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> Ce devait être quelque sophisme connu dans l'école.
+Il s'y disait couramment que l'animal avec la rationnalité fait
+l'homme, et l'âne avec l'irrationnalité. Or si l'animal tout
+entier était dans chaque espèce, il serait homme et âne à la fois,
+il contiendrait deux opposés dans l'identique. C'était
+probablement l'erreur de la théorie dite du <i>grand âne</i>,
+<i>grandis asini sententia</i>. (p. 536.)</blockquote>
+
+<p>Mais comment accorder tout cela avec les termes de
+Boèce? En disant nettement que «ces termes se lisent
+dans un passage où il soutient que les différences
+ne sont rien, ou que deux opposés sont dans un
+même, ce qui est faux et ne peut se prouver sans sophisme.
+Il a donc introduit du faux dans son raisonnement,
+et cela sans se tromper; car il savait
+que c'était faux, mais il voulait conduire à bonne
+fin son sophisme.»</p>
+
+<p>Boèce n'a-t-il pas dit encore: «Comme une même
+ligne est convexe et concave, ainsi le même peut
+être sujet de l'universalité et de la particularité<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>.» Le
+singulier serait-il donc universel? nullement, particulier
+n'est point ici pour singulier, mais pour spécial.
+Car il ajoute: «Les genres et les espèces, c'est-à-dire
+l'universalité et la particularité, ont le même
+sujet.» Sa pensée est donc que comme la même
+ligne est sujet de la concavité et de la convexité, ses
+accidents, Socrate est le sujet du genre et de l'espèce,
+ses prédicats; en d'autres termes, il est animal et
+homme. Dans le phénix, la matière et l'individu
+sont une seule et même chose. Cependant la matière
+est sujet de l'universalité, l'individu de la singularité,
+sans que le singulier soit l'universel, quoique
+l'un soit le même que l'autre. «Aux autorités contraires
+on pourrait opposer en grand nombre des
+autorités favorables. On compterait avec peine les
+confirmations que pourrait recueillir un examinateur
+diligent des écrits des logiciens<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>.» Et plus
+d'une citation déjà invoquée reparaît, une entre autres
+où l'on voit que Porphyre regarde l'espèce comme
+<i>un collectif</i> en une seule <i>nature</i><a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>, d'où il suit que
+l'espèce est une nature collective, sans qu'il soit
+expressément dit que les éléments de la collection
+soient des natures. On y voit que Boèce est d'avis
+que les genres et les espèces sont pensés; qu'une
+ressemblance pensée, une pensée recueillie (<i>collecta</i>)
+de divers individus semblables, en est la définition;
+que les universaux sont conçus, non pas
+d'un seul, mais de tous les individus réunis; que
+l'humanité <i>recueillie</i> des individus est comme ramenée
+à un seul concept et à une seule nature<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>. Enfin,
+on relit cette phrase de Boèce: «Celui qui le premier
+dit <i>homme</i>, n'eut pas dans l'esprit l'homme
+composé de tous les individus, mais cet individu singulier
+auquel il voulut imposer le nom d'homme.»
+Et cette dernière phrase semble la profession du
+nominalisme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> <i>In Porph.</i>, p. 56.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p. 537.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> Voici comme Porphyre est cité: «Collectivum in
+unam naturam species est, et magis id quod genus.» Le texte
+de Boèce ajoute <i>multorum</i> après le premier mot, et donne
+à la fin: <i>et magis etiam genus</i>. (<i>In Porph</i>., III,
+p. 70.) C'est bien la traduction de l'original. (<i>Isag</i>., II.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> <i>In Porph</i>., t. I, p. 50.&mdash;<i>In Proed</i>.,
+l. I, p. 120.&mdash;<i>In Lib. de Interp</i>., ed. sec., p. 339-340.</blockquote>
+
+<p>En général, la doctrine qui réduit les idées générales
+à des idées collectives est celle des nominalistes
+modernes. On sait à quel point Locke, surtout Hume
+et Condillac en ont abusé. Il est remarquable qu'ici
+Abélard l'invoque au moment où il entend se distinguer
+des nominalistes, et se défendre contre eux.
+C'est une preuve de plus que ceux de son siècle
+allaient jusqu'à contester, non pas seulement la réalité
+essentielle, mais le fondement réel des genres et
+des espèces, et qu'en outre, dans cette question
+ardue et difficile, la face des idées est tellement
+changeante que les mêmes arguments peuvent quelquefois
+être appelés presque dans les mêmes termes
+au secours des thèses les plus opposées. Après avoir
+discuté toutes les objections prises de la définition
+de l'espèce, Abélard s'en fait une nouvelle, à laquelle
+il attache beaucoup de gravité; c'est l'objection prise
+des éléments, qu'il avait lui-même dirigée contre les
+systèmes des autres. Voici comme on peut l'exposer
+d'après lui.</p>
+
+<p>Pour constituer une chose quelconque, la matière
+et la forme suffisent. L'individu se compose de l'espèce
+au dernier degré de spécification et de la forme
+qui lui est propre; l'espèce se compose du genre
+pour matière et de la différence pour forme. D'où
+procèdent les éléments physiques des substances
+corporelles? On ne voit pour eux nulle place dans
+l'échelle de l'être. Car la corporéité, elle, n'est
+qu'une forme, et la matière sans forme se subtilise
+et se sublime à ce point qu'elle n'est plus en quelque
+sorte que la matière mathématique, que l'axe des
+substances, ou un je ne sais quoi idéal qui ne peut
+qu'en se <i>formalisant</i> devenir la matière consistante
+ou l'agrégat des éléments. Or, ces éléments eux-mêmes
+semblent aussi la matière de tous les corps;
+ils leur sont antérieurs, et Aristote a dit que l'eau et
+le feu dont l'animal se compose précèdent l'animal.
+Il faut donc admettre que les éléments des corps ne
+sont pas antérieurs aux corps, puisqu'ils ne peuvent
+devenir la forme de la matière qu'en même
+temps que la corporéité le devient aussi. En d'autres
+termes, les éléments ne sont pas les éléments du
+corps, puisqu'ils naissent en même temps que le
+corps.</p>
+
+<p>Cette difficulté embarrasse visiblement l'esprit
+hardi et subtil d'Abélard. Au fond, c'est, sous une
+forme particulière, la difficulté connue de conserver
+la réalité solide de la matière dans l'alambic puissant
+de l'analyse idéologique. Mais notre philosophe
+semble plutôt inquiet de tout concilier avec la doctrine
+des éléments d'Aristote qu'avec les convictions
+de l'expérience et du sens commun. <i>Dura est haec
+provincia</i>, dit-il. Il ne lui semble pas que ses maîtres
+aient donné une explication raisonnable. Pour
+lui, il dira ce qu'il croit le plus vrai, <i>tamen quod
+mihi verius videtur, hoc est</i><a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p. 638.</blockquote>
+
+<p>Lorsque les créateurs de la physique voulurent
+s'enquérir de la nature des choses, ils considérèrent
+d'abord celles qui tombaient sous les sens. Celles-ci
+étant toutes composées, la nature n'en pouvait être
+pleinement connue que si l'on connaissait les propriétés
+de leurs composants, jusqu'à ce que l'intelligence
+atteignît ces parties excessivement petites
+qui ne pouvaient être divisées en parties intégrantes.
+L'analyse s'arrêtant là, il fut naturel de rechercher si
+ces dernières parties, ces essences minimes, <i>essentialae</i>,
+étaient absolument simples, ou se composaient
+aussi de matière et de forme. Or, la raison
+trouva qu'elles étaient des corps ou chauds, ou froids,
+ou autres, en un mot ayant quelque forme; car ce
+sont là, ce semble, les éléments purs de Platon<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>.
+On laissa donc de côté les formes, et l'on examina la
+matière, qui restait seule, pour savoir si elle était
+simple. Mais cette matière, c'était le corps, et le
+corps est composé matériellement de substance,
+formellement de corporéité. On laissa encore de côté
+la forme de la corporéité, et considérant la matière,
+c'est-à-dire la substance, on lui trouva pour matière
+la pure essence (l'existence abstraite des modernes,
+l'être pur d'Hegel), et pour forme la susceptibilité
+des contraires. La pure essence fut reconnue absolument
+simple, c'est-à-dire comme n'étant plus composée,
+et pour cette raison, elle fut appelée l'universel
+ou l'informe, c'est-à-dire, non pas ce qui ne
+reçoit point de forme, mais ce qui n'est constitué
+par aucune forme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> On sait que Platon dans le <i>Timée</i> ne donne
+pas le nom d'éléments aux corps que l'on appelle ainsi, mais qu'il
+les considère eux-mêmes comme composés de principes ou éléments
+qu'il réduit à des lignes et à des figures, tant il les épure et
+les raréfie. Ce qu'on a appelé la géométrie corpusculaire
+de Platon ne pouvait être compris d'Abélard. (<i>Timée</i>,
+t. XII, trad. de M. Cousin, p. 150-161 et suiv.&mdash;Cf. dans
+l'édition de M.H. Martin, les notes 65, 66 et suiv., t. II)</blockquote>
+
+<p>Abélard se fait une objection: l'âme, dira-t-on,
+ou le principe qui anime l'animal, se composerait
+donc d'un universel sans forme; car où elle n'existe
+pas, et alors l'animal n'existe pas, ou, comme l'animal
+consiste matériellement dans le corps, le corps
+dans la substance, la substance dans la pure essence
+qui est appelée universelle, il faut que l'âme consiste
+matériellement dans l'universel. L'âme disparaît
+donc; ou n'est au fond qu'un universel ou un indéterminé.</p>
+
+<p>Ainsi, de la théorie aristotélique ou scolastique
+de l'être résulterait, d'une part, la disparition des
+éléments physiques des corps, de l'autre, l'impossibilité
+d'attribuer une existence substantielle à l'âme.
+Voici comment Abélard se tire de ces deux difficultés.</p>
+
+<p>Le nom d'universel n'a pas été donné, selon lui,
+à cette collection totale de toutes les essences, laquelle,
+<i>informée</i> par la susceptibilité des contraires,
+se divise partie en corps, partie en esprit, mais
+seulement à ce qui, dans cette multitude, grâce à
+la susceptibilité des contraires, reçoit et soutient
+essentiellement la corporéité, et qui n'a rien de
+commun avec l'essence de l'esprit<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>. Si l'on demande
+comment le même nom, ce nom d'universel, ne serait
+donné qu'à une partie de la multitude comprise
+sous le titre de pure essence, et non à l'autre partie
+qui, à ce degré de l'échelle de l'être, n'en est pas
+différente, en ce sens que l'une et l'autre partie de
+la collection sont constituées de ce qu'il y a de commun
+dans toutes les substances; si l'on ajoute qu'on
+ne peut imposer à une partie un nom qui signifie
+une chose d'une nature contradictoire à celle de la
+partie qui, génériquement, n'est pas différente de
+la première, règle suivie jusque-là dans toute l'échelle,
+Abélard répond que nul ne peut faire qu'en
+imposant le nom on ait eu également dans la pensée
+les essences qui recevraient la forme de l'esprit et
+celles qui recevraient la forme du corps; car ce n'est
+pas des choses insensibles, mais des choses sensibles
+qu'on monte aux intellectuelles, et c'est ici du
+genre <i>corps</i> que l'on s'est élevé à la matière incorporelle.
+Ce que le physicien a nommé universel, c'est
+cette matière de la substance (<i>ce de matière, illud
+materiæ</i>) que la pensée rencontre, à titre d'essence,
+en montant du sensible à l'intellectuel, et nullement
+un principe génériquement non-différent, un non-différent
+quelconque auquel il n'a peut-être pas
+songé, dont il n'avait pas à s'occuper (<i>vel non cogitavit,
+vel non curavit</i>). «Son office, à lui, n'est pas
+de feindre ou de dissimuler, comme les dialectitiens;
+aussi Platon dit-il qu'avant son temps personne
+n'avait traité de cette substance élémentaire<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> Ceci n'est pas tout à fait conforme à une
+proposition insérée quelques pages plus haut, et dont le sens se
+retrouve dans notre extrait. «Singulae corporis essentiae ex
+materia, scilicet aliqua essentia substantiae, et forma,
+corporeitate constant; quibus indifferentes essentiae
+Incorporeitatem, quae forma est, species, sustinent.»
+<i>De Gen. et Spec.</i>, p. 525.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p.639.&mdash;-<i>Timée</i>,
+trad. de M. Cousin, p.160.</blockquote>
+
+<p>Ces mots de notre auteur sont singuliers et expressifs,
+ils témoignent d'un certain mépris pour ses
+confrères en dialectique, et ce mépris cadre mal
+avec son estime pour la dialectique même. Ici,
+comme en quelques autres passages, on croit entrevoir
+que s'il avait connu une autre philosophie, il
+l'aurait adoptée. Donnez-lui les écrits de Platon, il
+était platonicien.</p>
+
+<p>Quant à son raisonnement, le voici en d'autres
+termes. Rappelons-nous que la généalogie des espèces
+et des genres avait pour but de donner la
+génération et la classification des êtres sensibles; si
+donc, en remontant l'échelle des sensibles, on est
+arrivé à ce point où l'être cesse d'être corporel, ce
+qui est inévitable, on n'a pas cependant cessé de se
+préoccuper uniquement de la constitution de l'être
+sensible; c'est d'elle seule qu'on a prétendu parler,
+c'est son principe incorporel, ou la matière première,
+qu'on a prétendu nommer, et ce qu'on a dit ne
+s'appliquait nullement à l'esprit, dont on ne traitait
+pas.
+Cette réponse n'est pas forte, et nous paraît une
+excuse plutôt qu'une solution. Il reste qu'à ce degré
+de l'abstraction, ce qui demeure de la substance
+corporelle est la notion d'un principe indifférent
+(<i>non differens</i>), qui convient aussi bien au corps
+qu'à l'esprit; tout ce qu'on affirme de ce principe
+devrait donc être compatible avec la forme <i>corps</i> et
+avec la forme <i>esprit</i>. La difficulté est peu sérieuse
+dans l'hypothèse du nominalisme. Si tous les genres
+ne sont que des vues de l'intelligence, ils sont sans
+conséquence, et en abstrayant graduellement des
+notions d'individu, d'animal, de corps, tout ce qui
+répond à l'étendue sensible, pour arriver à l'idée
+abstraite d'essence pure, conciliable avec le corps
+comme avec l'esprit, la pensée ne risque pas plus
+de spiritualiser le corps que de matérialiser l'esprit;
+les réalités n'ont rien à gagner ni à perdre dans cette
+analyse des fictions de la pensée, dans cette recherche
+purement verbale, que la grammaire revendique,
+et qui touche peu l'ontologie. Mais Abélard
+n'a jamais professé le nominalisme, il vient de le
+réfuter au contraire. C'est un sophisme, a-t-il dit,
+que de prétendre que les genres et les espèces ne
+sont rien, et c'est pourquoi il se borne à une explication
+qui peut servir d'apologie aux physiciens, et
+il se réserve sur le fond des choses.</p>
+
+<p>Il revient donc à l'autre objection, celle qu'il
+appelle la question des éléments. C'est elle, en effet,
+qu'il s'est posée d'abord; celle qui est relative à
+l'âme est venue incidemment. Il s'agit de savoir
+comment, la constitution des corps ayant été ramenée
+à quelque chose d'incorporel, peuvent naître les
+éléments, les éléments physiques. Ils existent, ils
+doivent se composer de général et de spécial, de
+matière et de forme; or on ne trouve nulle part dans
+l'échelle la place qu'ils doivent occuper, ces éléments
+antérieurs aux corps, puisqu'ils en sont les
+composants. Au-dessus du corps cesse le corps; les
+éléments seraient donc incorporels et tomberaient
+dans la matière première; comment seraient-ils alors
+l'air, l'eau ou le feu? La difficulté vient évidemment
+de la notion même des éléments. Si les scolastiques
+avaient vu décidément que les éléments, ceux
+des modernes comme ceux des anciens, ne sont
+eux-mêmes que des corps, corps composants des
+corps composés, Abélard aurait pu négliger l'objection,
+mais il est loin de ces idées, et il répond:</p>
+
+<p>Un corps individuel a une quantité donnée égale
+à sa matière<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>. Les formes qu'il est habile à recevoir,
+en s'ajoutant, n'augmentent pas les quantités. Soit le
+corps individuel Socrate. La part de pure essence
+appelée un universel, qui est en Socrate, se compose
+intégralement d'une essence qui peut se diviser
+en parties; ce n'est point la substance, mais la
+susceptibilité des contraires; ces contraires l'<i>informent</i>,
+et ainsi se produit telle ou telle essence substantielle.
+Or, cette susceptibilité des contraires
+affecte aussi bien chacune des parties que le tout. La
+part de pure essence dans Socrate est devenue un composé
+de susceptibilité des contraires et de corporéité,
+et de là une certaine essence corporelle. Mais aussitôt
+que la corporéité affecte le tout, elle affecte les
+parties, chacune a sa corporéité, et il se produit
+ainsi autant d'essences corporelles. Puis enfin, l'animation
+advient au tout et produit une essence de
+corps animé. Mais ici la scène change, l'animation
+affecte le tout, non les parties; celles-ci, au contraire,
+sont inanimées. De même, la sensibilité, en
+affectant le tout, constitue une essence d'animal;
+mais les parties reçoivent d'autres formes qui produisent
+plusieurs essences d'autres espèces, dont les
+noms ne nous sont pas présents. Enfin le tout reçoit
+la faculté de la science (<i>perceptibilitas disciplinæ</i>), et
+l'homme existe. Mais chaque particule reçoit d'autres
+formes qui font d'autres essences parmi les
+animés. Enfin la <i>socratité</i> informe toute cette essence
+d'humanité et constitue Socrate. Mais aussitôt
+d'autres formes affectent les parties de cette essence
+d'humanité; les unes, les couleurs et les formes du
+feu, en affectent certains atomes et font le feu;
+d'autres s'appliquent à d'autres atomes et font l'eau,
+et ainsi du reste. Les parties du tout se trouvent ainsi
+être feu, eau, air ou terre. De cette manière, il n'est
+pas plus impossible que Socrate soit composé des
+éléments, que de pieds et de mains. Ce sont également
+ses parties composantes. Telle est l'origine des
+éléments et l'origine des individus, pour qui trouverait
+absurde que des essences générales et spéciales
+se composassent d'éléments.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> Je traduis ainsi en hésitant cette phrase
+singulière: «Unumquodque individuum corporis quantum est,
+tantum in se habet fructum.» (P. 539.)</blockquote>
+
+<p>Ce n'est pas qu'on ne pût dire aussi que, dès que
+l'animation affecte le corps, les formes des éléments
+affectent les essences de ce corps, ou du moins,
+qu'aussitôt que la sensibilité affecte le corps animé,
+ses parties deviennent éléments. Ainsi s'expliquerait
+et le mot d'Aristote, que les quatre éléments précèdent
+absolument l'animal, et le mot de Platon, que
+les éléments viennent de l'<i>hyle</i> (la matière), et que
+des éléments vient tout le reste<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>. Abélard avoue
+qu'ici il paraît avoir suivi une marche contraire et
+renversé la règle générale, qui veut que les simples
+soient antérieurs aux composés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec</i>., p. 540.&mdash;J'ignore où
+Abélard a pris ces deux citations. Quant à la première, je vois
+bien que dans les Topiques Aristote dit qu'Empédocle pensait
+que les quatre éléments étaient <i>ceux de tous les corps</i>,
+et précédaient l'animal, ou le corps animé (t. 1, o. xiv, sec. b).
+Mais Abélard n'avait point les Topiques. Quant à la pensée
+qu'il attribue à Platon, elle est bien dans la <i>Timée</i>
+(trad. de M. Cousin, p. 152 et 158), mais elle n'y est pas
+dans les termes qu'il emploie; Platon ne se sert pas en ce sens
+Du mot <i>hyle</i>, Ïλη. (Not. 134 de la trad. du
+<i>Timée</i> de M. H. Martin, t. II p. 295.)</blockquote>
+
+<p>Il s'arrête là, et, comme on voit, ne se montre
+pas net et décidé. Son explication se réduit en effet
+à distinguer dans chaque essence le tout et les parties.
+Depuis la pure essence jusqu'au corps, l'essence
+reçoit les mêmes formes, soit dans le tout,
+soit dans les parties. A compter du corps animé, il
+n'en est plus ainsi, et les formes qui affectent le tout
+ne sont plus celles qui affectent les parties. Ainsi le
+tout d'une espèce d'animal est composé de parties
+qui pourraient être d'autres espèces d'animaux. Le
+tout d'un homme est composé d'atomes qui ne sont
+pas des hommes, mais des éléments. Ou bien, si l'on
+tient à ne pas s'écarter de l'autorité des anciens qui
+veulent que les éléments aient précédé ou les animaux
+ou les corps, il est loisible de faire remonter
+la distinction plus haut et d'admettre qu'au moment
+où le tout d'une essence reçoit la forme animal ou la
+forme corps, ses parties reçoivent simultanément la
+forme éléments. C'est dans cette alternative qu'Abélard
+vous abandonne.</p>
+
+<p>Après tout, ce n'est là qu'une objection discutée,
+et la discussion des objections et des textes, c'est-à-dire
+la controverse proprement dite, couvre et
+obscurcit l'exposition de la doctrine même. Celle
+d'Abélard est contenue dans la distinction de la
+matière et de la forme appliquée à la constitution du
+genre et de l'espèce. Là est sa pensée fondamentale,
+son système, sa doctrine. Et ce n'est pas, chose
+étrange, ce qu'on loue, ce qu'on blâme, ce qu'on
+discute en lui. En vérité, lorsque je vois comment
+et ses contemporains et leurs successeurs ont qualifié
+et jugé son système, je me prends à croire qu'ils
+ne l'ont pas connu, ou qu'ils ont seulement connu
+soit la partie polémique de ce système, soit des
+idées soutenues par lui au temps de sa vie militante;
+tandis que nous le jugeons ici sur quelque
+ouvrage tardivement composé ou revu, témoignage
+suprême de ses opinions modifiées par l'expérience
+et ramenées à leur forme dernière. Ce qui est
+assuré, c'est qu'avec le fragment que nous étudions,
+on ne comprend point comment, par trois fois, Jean
+de Salisbury a pu lui imputer d'avoir substitué l'oraison
+au nom dans la définition des universaux. Nous
+le comprendrons mieux au chapitre suivant. Le seul
+point essentiel, c'est qu'il insistait beaucoup sur la
+<i>prédication</i> de l'espèce. Dire que l'espèce se <i>prédit</i> ou
+plutôt s'affirme, et rechercher comment et dans
+quelle condition elle est ainsi attribuée, c'est bien
+en effet l'étudier comme élément de la proposition.
+Vouloir qu'elle ne s'affirme pas comme inhérente,
+comme attribut essentiel, mais comme désignation,
+signification, tout au plus qualification, c'est en
+effet nier qu'une chose puisse être prédicat d'une
+chose. S'enquérir de la signification principale, c'est
+examiner une question de logique abstraite; en un
+mot, c'est au moins, quant à la forme, convertir la
+question en une question d'oraison<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>. Il est donc vrai
+qu'Abélard semble souvent rechercher uniquement
+ce que signifie une attribution de genre ou d'espèce;
+et, sous ce rapport, il tend à tout réduire à une
+question de langage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> Voyez c. VIII, p. 17, la citation de Jean de
+Salisbury et le chap. suiv.</blockquote>
+
+<p>Mais, indépendamment de ce que cette remarque
+est à peu près commune à toutes les discussions de
+la scolastique, ne sait-on pas qu'elle pourrait à la
+rigueur et sur les premières apparences s'appliquer
+à presque toute recherche scientifique? On ne peut
+philosopher qu'avec des mots, et la recherche de
+toute chose peut se réduire extérieurement à l'étude
+de l'oraison. L'important, c'est que l'oraison ne soit
+pas vide; c'est que les mots cadrent avec les choses;
+il suffit même qu'elle signifie des choses dans la
+pensée de l'auteur. Or assurément ici Abélard a
+entendu donner les conditions mêmes de l'être, en le
+décomposant à tous les degrés métaphysiques, en
+matière et en forme; et il est loin d'avoir cru n'agiter
+qu'une question de grammaire, ainsi que le voulait
+et l'avouait l'école de Roscelin. Il n'en est pas
+moins vrai qu'il pourrait bien n'avoir remué que des
+mots; mais c'est ce qui arrive à toute théorie fausse,
+et ce reproche on pourrait en ce sens l'adresser
+même à Guillaume de Champeaux, si les essences
+universelles n'existent pas, même à Bernard de
+Chartres, si les idées éternelles sont une chimère.
+Mais cette critique est d'un tout autre ordre, et jusqu'à
+jugement définitif, tenons que le principe
+d'Abélard, c'est la distinction de la matière et de
+la forme appliquée à la constitution des universaux.</p>
+
+<p>Si l'espèce se distingue du genre, c'est par la différence.
+La différence est l'attribut essentiel et caractéristique,
+et non le simple accident; et comme le
+genre plus la différence ou la matière plus la forme
+est une nouvelle essence, l'essence spécifique,
+distincte de l'essence générique, il est difficile de ne
+pas regarder la différence ou la forme comme quelque
+chose de réel, comme ou moins un élément constituant
+de l'être. Et en effet, Abélard, lorsqu'il n'argumente
+pas contre le réalisme, nous donne cette
+idée de la différence ou de la forme. Cette idée est
+si bien celle d'Aristote, qu'on a cru la traduire par
+l'expression de <i>forme substantielle</i>. Mais qu'est-ce
+que la forme substantielle en soi? Aristote a beaucoup
+reproché à Platon de ne pouvoir dire quel est le
+mode d'existence des idées. Comment répondrait un
+disciple d'Aristote à cette question: Quel est le mode
+d'existence des formes substantielles?</p>
+
+<p>Il y a quelque vue confuse de cette difficulté dans
+la préoccupation où une autre question jette Abélard.
+A quel prédicament appartient la différence? C'est
+ici un point très-important de la théorie scolastique.
+Voici comment il le pose: les différences doivent-elles
+être rapportées à un prédicament? Il répond
+qu'elles doivent être placées en dehors des prédicaments.</p>
+
+<p>Quelques-uns ont voulu les classer exclusivement
+dans le prédicament de substance, n'admettant pas
+que la division de celui de qualité en deux espèces
+prochaines divise le genre par différence. Comme
+l'essence d'homme qui est en Pierre est autre que
+celle qui est en Paul, sans différer par une forme
+spéciale, la blancheur, disent-ils, n'est pas la noirceur,
+et divise ainsi la couleur, genre de la qualité,
+sans qu'il y ait différence de forme. Mais cela ne vaut
+pas la peine qu'on y réponde, <i>contra hoc agere vile
+est</i>; la couleur ne saurait être le genre de la blancheur,
+l'une étant aussi simple que l'autre.</p>
+
+<p>On ne doit attention qu'à l'opinion soutenue par
+des <i>hommes authentiques (authentici viri)</i>. Suivant
+eux, les espèces, résultant toutes de différences, sont
+toutes dans quelque prédicament, car tout ce qui
+est est dans un prédicament. Celui des différences
+est la qualité, car elles sont toutes posées comme
+prédicats <i>in quale</i> (et non <i>in quid</i>) seulement ce
+sont des prédicats de qualité substantielle, non accidentelle.
+Dans ce système, la différence serait la
+qualité substantielle par excellence, l'essence seconde
+de quelques philosophes modernes.</p>
+
+<p>Mais c'est une règle de Boèce que tout genre est
+naturellement et complètement divisé en deux essences
+prochaines<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>. Ainsi le genre le plus général
+ou prédicament de qualité, se divise ainsi; les deux
+espèces prochaines qui en épuisent la distribution
+sont, par la vertu des différences, constituées chacune
+en genre proprement dit; or quelles sont ces
+différences constitutives? des qualités, par la supposition.
+Quelles sont ces qualités? elles sont ou la
+qualité même (genre le plus général, prédicament
+de qualité), ou les espèces divisantes, ou contenues
+dans les espèces prochaines. Le premier cas est impossible:
+le généralissime, le prédicament, ne peut
+se servir à lui-même de forme pour se constituer en
+espèce; ce serait la matière devenant sa forme essentielle,
+et qui pourrait alors être sans elle-même, la
+forme étant distincte de la matière. Le second cas
+n'est pas plus admissible. Soit <i>a</i> et <i>b</i> les espèces divisantes;
+<i>a</i> et <i>b</i> ne peuvent être les différences <i>a</i> et
+<i>b</i> c'est-à-dire constituer elles-mêmes avec elles-mêmes.
+D'abord ce serait admettre qu'un même peut
+être antérieur et postérieur à lui-même, le constituant
+étant dans ce cas identique au constitué; puis
+il faudrait supposer que <i>a</i>, par exemple, forme du
+prédicament qualité, et constituant l'espèce <i>a</i>, est une
+partie de l'essence de soi-même, ce qui répugne à la
+raison; ou bien qu'en s'unissant comme forme à la
+qualité, il constitue <i>b</i>, comme <i>b</i> lui-même constitue
+<i>a</i>. Des deux côtés impossibilité égale, car si <i>a</i> est la
+forme substantielle de <i>b</i>, <i>b</i> contient <i>a</i> comme partie
+de son essence, unie à la qualité, sa matière. Mais
+<i>b</i> ne peut plus être la forme substantielle de <i>a</i>, car
+<i>a</i> contiendrait ainsi, comme partie formelle unie à la
+qualité, sa matière, <i>b</i>, qui est un tout définitif contenant
+déjà <i>a</i> comme partie de son essence, et réciproquement.
+En d'autres termes, <i>b</i> serait égal à <i>a</i>,
+plus la qualité, c'est-à-dire serait plus grand que <i>a</i>,
+et <i>a</i> serait égal à <i>b</i> plus la qualité, c'est-à-dire plus
+grand que <i>b</i>. La contradiction est évidente. Prétendra-t-on
+placer auprès de la division de la qualité en <i>a</i> et <i>b</i>
+une autre division en <i>c</i> et <i>d</i> et faire réciproquement
+des deux membres de l'une des divisions les différences
+de l'autre? Ainsi, parce qu'animal est divisé
+soit en rationnel et irrationnel, soit en mortel et
+immortel, rationnel et irrationnel seraient les différences
+constitutives d'animal mortel et d'animal immortel,
+et réciproquement! L'absurdité de cette
+combinaison n'a pas besoin de la démonstration
+algébrique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> <i>De Div.</i>, p. 643.</blockquote>
+
+<p>Il suit que si vous placez les différences dans la
+catégorie de qualité, il n'y aura plus d'autres espèces
+que des espèces de qualité; car toute espèce repose
+sur une différence, et Aristote a dit: «Des genres
+divers et non subordonnés entre eux, les espèces
+et les différences sont diverses<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> Arist., <i>Cat.</i> III, et dans Boèce, <i>In Praed.</i>, I, p. 124.</blockquote>
+
+<p>Abélard conclut de ces objections, qu'il déclare
+insolubles, que les différences substantielles ne sont
+dans aucun prédicament. «Elles ne sont que de simples
+formes, n'étant en aucune façon composées
+de matière et de forme, puisqu'elles viennent dans
+la matière du sujet constituer une nature sans être
+constituées par rien.... Je ne suis point conduit
+là,» ajoute-t-il, «par la raison seule.» Et il
+essaie de s'accorder avec Boèce.</p>
+
+<p>Maintenant il faut songer aux conséquences. Un
+point important doit être évité: <i>restat grandis labor</i>,
+dit Abélard. Il faut prendre garde d'être forcé à concéder
+que la matière de la substance soit un des
+genres les plus généraux, savoir la catégorie de la
+substance, et que la susceptibilité des contraires, et
+en général toutes formes simples, soient des espèces.
+Ce serait une conséquence grave, parce qu'alors la
+matière de la substance étant un genre, c'est-à-dire
+une essence, elle en constituerait une autre avec la
+susceptibilité des contraires; à ce point de l'échelle,
+au lieu d'un seul degré, il y en aurait deux, et la
+substance, au lieu d'être la dernière expression de
+l'être, puisqu'elle n'a au-dessus d'elle qu'un principe
+intelligible, un abstrait qui est supposé sa matière
+ou la pure essence, ne serait plus qu'une espèce
+de l'être. C'est ce qui arriverait si l'on appliquait
+sans précaution la théorie de la différence, et que
+l'on fit de la susceptibilité des contraires, comme
+forme simple, une différence spécifique.</p>
+
+<p>Remarquez combien Abélard met de prix à retenir
+et à sauver les caractères de la substance; il s'en
+fait une grande tâche, <i>grandis labor</i>. Mais, dit-il,
+pourquoi la matière de la substance paraît-elle être
+un genre? parce qu'elle est attribuable à plusieurs
+d'espèce différente, d'essence différente. Elle appartient
+à plusieurs espèces dont elle est la matière,
+elle peut être conçue de plusieurs espèces existant
+comme sujets; c'est-à-dire que les différents sens de
+la définition du genre lui sont applicables. Mais il
+faut remarquer que, dans dette définition, être attribuable
+à plusieurs, c'est l'être à plusieurs espèces
+prochaines ou immédiatement subordonnées; or, la
+matière de la substance n'a point d'espèces qui lui
+soient immédiatement subordonnées. Le corps et les
+espèces qui viennent les premières dans le prédicament
+de la substance, sont immédiatement subordonnées
+à celle-ci, à la substance la plus générale, laquelle
+n'est pas seulement la matière de la substance,
+mais cette matière de la substance ou la pure essence,
+plus la susceptibilité des contraires. Nous pouvons
+même dire que cette pure essence n'est pas réellement
+une essence, elle ne suffit pas pour qu'on puisse
+faire une réponse convenable à la question <i>per quid</i>,
+c'est-à-dire si l'on demande d'une chose ce qu'elle est;
+car c'est mal répondre que de répondre à une question
+ce que paraît savoir celui qui questionne. Or, celui
+qui demande ce qu'est une chose sait évidemment
+qu'elle est, puisqu'il pose cette question préalable.
+Si donc l'on demande: qu'est-ce que la substance?
+répondons: elle est<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>; car on ne peut répondre par
+son nom et dire qu'elle est la substance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p.546-547. «Si ergo
+quæritur: quid est substantia? respondeamus: est.» Ce passage
+remarquable conduirait à une difficile question, celle de la
+possibilité d'une distinction entre la substance et l'essence,
+entre l'essence et le mode essentiel, constitutif, ou la
+Différence, entre ce dernier mode et l'accident. Le fond de
+tout ce qu'enseigne là-dessus la scolastique se trouve ou
+commencement de l'Organon. <i>Cat.</i> I, II, V, et dans
+l'ouvrage de M.B. Saint-Hilaire (de la Log. d'Arist.,
+t. I, sect. II, c. II. Cf. la Dialectique d'Abélard, p. 174.)
+Les notions équivalentes ont été exposées sous une forme plus
+moderne dans les <i>Principes de la Philosophie</i>
+de Descartes, part. I, sec. 51, t. III des Oeuvres complètes.</blockquote>
+
+<p>On insistera et l'on dira que si la susceptibilité
+des contraires a pour support la pure essence, elle
+lui est attribuée à titre de prédicat, de sorte qu'on
+peut énoncer cette proposition: la pure essence est
+susceptible des contraires. Dans ce cas, elle est une
+substance, et elle passe dans le prédicament de la
+substance; car si elle est la substance elle-même, elle
+est le genre le plus général; si elle vient après la
+substance, si elle est son inférieure, elle est la substance
+corporelle ou incorporelle, et dans les deux
+cas elle est dans un prédicament.</p>
+
+<p>Mais nous ne devons pas accorder qu'une forme
+quelconque soit prise comme prédicat de la matière
+dans laquelle elle est, et que le mot qui sert de sujet
+désigne nécessairement une matière. De ce que la
+rationnalité est dans l'animal, il ne suit pas que l'animal,
+matière de la forme rationnalité, soit le rationnel
+lui-même. En effet, il serait l'homme ou
+Dieu; et s'il était homme, il serait Socrate ou Platon,
+et alors l'universel serait le singulier, ce qui
+répugne. Nous n'accordons qu'une chose, c'est que
+rationnel peut être le prédicat d'animal, quand
+animal descend d'un degré et passe à l'inférieur,
+quand on dit: animal est un genre, un certain animal
+est rationnel. Ne dites même pas que l'animal soit
+rationnel, parce qu'il est le fondement de la rationnalité.
+Rationnel n'est pas le nom du sujet de la
+rationnalité, mais de l'être qui est constitué par la
+rationnalité, et ce n'est pas l'animal, mais l'homme.
+De même, la pure essence, quoique la susceptibilité
+des contraires se réalise en elle, n'est pas la susceptibilité
+des contraires: susceptible des contraires
+est le nom des êtres constitués par la susceptibilité
+des contraires. Mais si le susceptible est de l'essence
+de la substance, n'est-il pas ou la substance même,
+ou une différence comme la corporéité? Nullement,
+la différence est celle qui divise le genre et
+constitue l'espèce, ce que ne fait pas le pur susceptible;
+mais il est vrai qu'il donne l'être à la substance,
+comme la corporéité au corps, voilà toute
+la ressemblance.</p>
+
+<p>Les différences peuvent sans doute être énoncées
+comme des qualités. Si l'on entend qualité dans un
+sens vague et général, il est certain que la forme
+peut être attribuée en prédicat à titre de qualité;
+mais, dans ces termes, il en est de même de la quantité,
+elle aussi peut être attribuée adjectivement.
+Or, entendue strictement, la qualité est une catégorie
+qui ne doit être confondue avec nulle autre:
+un prédicat de qualité est un attribut au titre de la
+qualité, et non une modification quelconque du
+sujet. La rationnalité ne paraît une espèce que parce
+qu'elle peut être attribuée en essence à des êtres
+numériquement différents; ainsi elle est comme la
+matière de telle ou telle rationnalité particulière,
+toutes rationnalités particulières qui ne diffèrent
+qu'à raison du nombre, et non par une différence
+substantielle. Mais la rationnalité d'Aristote, ou
+toute forme simple, n'ayant de soi nulle matière,
+n'est la matière de rien, et par conséquent est matériellement
+nulle. Cependant, direz-vous, cette part
+de rationnalité qui est dans l'un n'est pas celle qui
+est dans l'autre, elles semblent par conséquent autant
+d'individus de rationnalité. Mais en est-il autrement
+de la part d'humanité qui est dans l'un par
+rapport à celle qui est dans un autre, et cependant
+elle n'est ni genre, ni espèce, ni individu d'humanité,
+elle est seulement une des essences dont se
+compose collectivement l'humanité, qui est l'espèce.
+De même, cette part de rationnalité qui est dans une
+personne n'est pas autre chose qu'une des essences
+dont se compose la rationnalité, qui est la différence.
+Homme est quelque chose qui est constitué matériellement
+de la rationnalité, et qui en est un individu,
+comme Socrate de l'humanité.</p>
+
+<p>On objecte que les différences sont posées comme
+prédicats du sujet (Boèce). Quels prédicats? prédicats
+non <i>in quale</i>, mais <i>in quid</i>, non de qualité, mais
+d'essence. C'est qu'il n'y a de vrai que cette proposition:
+certaines différences, attribuées au sujet, le
+sont en prédicats d'essence. Encore cela n'est-il vrai
+que si l'on prend cette expression de <i>prédicat en
+essence</i> dans le sens le plus large. Ainsi on peut, si
+l'on veut, donner à l'animal homme la rationnalité
+comme prédicat en essence; mais alors au fond rationnalité
+est pris comme essence formelle, animal
+comme essence matérielle. Une forme simple n'est
+jamais attribuée comme prédicat en essence qu'aux
+êtres qu'elle constitue formellement. Si l'on peut
+avec vérité dire: <i>Socrate est ce rationnel (hoc rationale)</i>,
+proposition où l'individu de rationnalité sert
+de prédicat, ce n'est pas en entendant que Socrate
+est support de l'individu de rationnalité, ce ne peut
+être qu'en posant comme prédicat une matérialité
+dans une proposition actuelle pour un cas déterminé.
+Ce n'est pas à titre de forme simple que <i>ce
+rationnel</i> est attribué à Socrate, car c'est la forme
+de ta matière animal et non de Socrate, mais on
+prend cette forme pour prédicat dans un cas actuel
+et particulier. Telle est la proposition: <i>je lis</i>, elle
+donne un support actuel à la lecture, et la lecture
+est en prédicat.</p>
+
+<p>Il reste enfin à donner une connaissance précise
+de ce que c'est que les formes simples, afin de discerner
+avec certitude celles que nous devons placer
+hors des prédicaments. Les formes simples, qui
+ne sont en aucun prédicament, sont celles qui constituent
+des natures. Or la susceptibilité du corporel,
+pour Socrate, le blanc, le dur ou toute forme prédicamentale
+quelconque ne créent pas une nature
+en s'adjoignant au sujet. Quand la blancheur vient
+à naître dans Socrate, il ne se produit pas une troisième
+nature qui soit autre que Socrate, autre que
+la blancheur, un nouvel être qui soit le composé
+Socrate et blancheur. C'est Socrate qui acquiert la
+blancheur, mais qui demeure Socrate. La substance
+et l'accident ne créent rien.</p>
+
+<p>Mais ces formes simples, dira-t-on peut-être, précisément
+parce qu'elles sont incomposées, ne sont
+pas diverses; des essences d'humanité sont la même
+chose, parce qu'elles ne sont pas de nature on de
+création différente. Et pourtant ces choses qui ne
+diffèrent de nature ni par la matière ni par la forme,
+différeraient par leurs effets; elles ne sont donc pas
+de simples formes. La rationnalité, qui n'ayant ni
+matière ni forme de nature, ne diffère à aucun de
+ces titres de l'irrationnalité, produit un différent
+effet; car elle est la forme, en vertu de laquelle
+nous raisonnons, effet que ne produit certainement
+pas l'irrationnalité.</p>
+
+<p>Dites de même alors: ces essences, qui reçoivent
+la rationnalité, produisent un autre effet que celles
+qui sont affectées de l'irrationnalité, puisqu'elles
+produisent les unes l'homme, les antres l'âne, et par
+conséquent elles ne sont pas une même chose. Or
+certainement la même essence sert de matière dans
+les deux cas, c'est l'essence d'animal. C'est que la
+diversité de l'effet ne provient pas des matières,
+mais bien des formes. Car s'il arrivait que la rationnalité
+vînt à affecter des essences qui, en réalité, ne
+la soutiennent jamais, elle ferait également un
+homme avec celles-ci, comme avec les autres l'irrationnalité
+ferait un âne. Ainsi vous avez vu la même
+essence corporelle tantôt composer l'animé avec
+l'animation, tantôt avec l'inanimation l'inanimé.
+On peut donc dire de matières, qui avec des formes
+différentes sont aptes à produire leurs effets, qu'elles
+sont la même chose. Mais on n'en saurait dire autant
+des formes simples diverses, parce que pour
+être la même chose, il ne faut pas avoir cette diversité
+d'effets, qui suit leur combinaison avec les
+pures essences des choses les plus générales<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> Cette phrase est fort obscure et probablement
+altérée dans le texte; la voici: «Diversæ vero formæ
+simplices minime dicuntur idem, quia hoc non habet eamdem
+diversitatem effectuum inveniens in meris essentiis
+generalissimarum.» P. 550.</blockquote>
+
+<p>Supposé qu'il fût possible que la pure essence,
+matière de la qualité la plus générale, au lieu de
+qualifier cette autre pure essence, matière de la
+substance la plus générale, prît la forme de celle-ci,
+jamais de cette combinaison, c'est-à-dire de la matière
+de la substance avec une pareille forme, ne
+résulterait même la qualité substantielle. Car la matière
+de la qualité et la susceptibilité des contraires
+ne feraient jamais de Socrate ou la substance ou la
+qualité, comme de cette même essence de la substance
+qui avec l'incorporéité constitue l'esprit, la
+corporéité ferait le corps; comme de celle qui tout
+à l'heure constituait le corps, l'incorporelle ferait
+l'esprit.</p>
+
+<p>Et c'est là que finit le <i>Fragment sur les Genres et
+les Espèces</i>. Cette dernière partie ne tient même pas
+essentiellement à la question, quoiqu'elle nous
+éclaire singulièrement sur les idées accessoires qui
+devaient la compliquer pour des esprits imbus profondément
+des principes de la scolastique.</p>
+
+<p>Il résulte des dernières paroles qu'il faut soigneusement
+distinguer les formes et les matières. On n'a
+appelé notre examen que sur la première catégorie,
+celle de la substance ou de l'être proprement dit,
+celle de l'essence dans la langue des scolastiques;
+c'est en effet celle qui intéresse éminemment l'ontologie.
+Mais la scolastique qui traite tout comme
+des êtres, sans cependant tenir tout pour des êtres,
+applique à toutes les catégories la même distinction
+de matière et de forme. Ainsi dans la catégorie de
+qualité se produisent par analogie des genres et des
+espèces; la qualité est le genre, dont la couleur est
+l'espèce; la qualité est la matière qui avec la forme
+de la <i>colorité</i> constitue l'essence de la couleur, et
+ainsi du reste. Suit-il de cette analogie qu'on puisse
+indifféremment assortir les formes de l'échelle de la
+qualité avec les matières de l'échelle de la substance,
+ou faire les combinaisons inverses? non, l'échelle
+de l'être proprement dit est à part, et c'est autour
+de la substance à ses divers degrés, mais non dans
+la substance et au même point d'identification, que
+peuvent venir se placer les divers degrés de qualité,
+de quantité, de relation, enfin tous les modes subordonnés
+aux divers prédicaments. «L'être, dit Aristote<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>, signifie
+ou bien la substance et la forme
+essentielle, ou bien encore chacun des attributs
+généraux, la quantité, la qualité et tous les autres
+modes... Il y a de l'être dans toutes ces choses, mais
+non pas au même titre, l'une étant un être premier
+et les autres ne venant qu'à la suite.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91:</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> <i>Métaph.</i>, VII, iv, t. II, p. 12 de la traduction.</blockquote>
+
+<p>Admettez donc une première diversité, une démarcation
+profonde entre les degrés de l'être et les
+accidents de l'être; et ce n'est qu'en suivant les degrés
+d'une même catégorie qu'ainsi qu'entre les
+produits d'une même race peuvent se former des
+combinaisons créatrices.</p>
+
+<p>Voulez-vous associer la matière du premier degré
+de l'être avec la forme du premier degré de la qualité,
+Abélard vous dit que vous n'obtiendrez ni la
+qualité substantielle, ni la substance qualitative; car
+vous n'aurez d'un côté qu'un des éléments de la substance,
+de l'autre qu'un des éléments de la qualité.</p>
+
+<p>Au fond, comme le mot de pure essence est indéterminé
+de sa nature et nul sans sa forme, cette
+union hybride vous donnerait pour unique résultat
+le premier degré de la catégorie dont vous auriez
+emprunté la forme.</p>
+
+<p>Si maintenant vous descendez d'un ou plusieurs
+degrés dans diverses catégories, vous chargerez de
+modes divers les degrés de la première; mais, suivant
+Abélard, vous ne créerez pas de véritables
+espèces, de véritables genres, parce que vous ne
+créerez pas des natures. Des animaux blancs ou noirs,
+grands ou petits, sont toujours des animaux, et ces
+distinctions n'engendrent que des genres et des espèces
+improprement dites, ou des genres et des espèces
+dans l'ordre de la qualité, non dans l'ordre de
+l'essence. Elles n'insèrent pas un anneau de plus
+dans la chaîne de l'être. Les classifications zoologiques
+ne sont pas ontologiques. Cependant, par analogie,
+on peut opérer toutes les combinaisons que
+permet le nombre des graduations et des variétés
+dans les différentes catégories.</p>
+
+<p>De même qu'on peut opérer sur les degrés de la
+qualité, comme si c'étaient des degrés de l'être, on
+peut, jusqu'à un certain point, traiter les degrés
+de l'être comme s'ils étaient des nuances de la qualité:
+le langage s'y prête. Dans la proposition, ce
+qui est affirmé est, au moins dans la forme, un
+attribut d'un sujet. En grammaire et même en logique,
+on peut donc confondre tout ce qui se pense
+d'un objet quelconque avec l'opération qui qualifie
+une substance. Ces propositions <i>Socrate est homme,
+et Socrate est vieux</i> paraissent logiquement composées
+de même, et le penchant à ne considérer que
+comme des qualités tout ce que nous disons des objets
+de notre pensée, est un penchant naturel et même
+assez motivé, puisque la substance de l'être est
+impénétrable, <i>innommable</i>, pour nous, et s'affirme
+plus qu'elle ne se connaît. Quand nous voulons
+définir un objet, nous tombons dans l'énumération
+de ses modes, et nous ne pouvons guère nous assurer
+d'avoir jamais atteint son mode essentiel, encore
+moins sa véritable essence; du moins ne connaissons-nous
+l'essence que dans une mesure subjective.
+Cependant l'examen attentif des diverses propositions
+attributives suffit pour démontrer la distinction
+sur laquelle Abélard s'appuie. Si la raison (<i>rationalitas</i>)
+est la forme qui de l'animal fait l'homme,
+on peut cependant dire également: <i>l'animal est raisonnable
+et l'homme est raisonnable. Raisonnable</i> est,
+dans les deux propositions, attribut ou prédicat;
+mais l'est-il au même titre? non, sans doute, puisque
+l'animal n'est pas raisonnable nécessairement
+comme l'est l'homme, car il y a des animaux sans
+raison. Il s'agit donc, dans chaque proposition,
+d'une attribution on <i>prédication</i> de nature différente.
+C'est dans les deux cas un prédicat d'essence; mais,
+dans le premier cas, il ne fait que modifier l'animal;
+dans le second, il constitue l'homme<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>. La seconde
+proposition énonce donc une attribution qui a une
+vertu propre, et le prédicat qu'elle contient est
+quelque chose de plus qu'un mode; c'est ce qu'Abélard
+appelle <i>forma simplex</i>. Par l'importance qu'il
+attache à sa distinction, on voit qu'il croit toucher
+à un principe substantiel de l'ontologie, et qu'il est
+loin de réduire la connaissance humaine à une vaine
+conception logique de l'accessoire et de l'apparent.
+Par là, il est dans un vrai réalisme. Il met la forme
+simple, comme élément virtuel de la différence spécifique,
+en dehors des catégories; c'est pour ainsi
+dire la mettre en dehors de l'idéologie. C'est lui
+donner une valeur unique, et en faire comme l'instrument
+de la création. On peut trouver gratuite,
+hypothétique, indéfinissable l'existence de ce facteur
+singulier, réalisé par l'abstraction; mais on ne
+peut méconnaître là une théorie comme une autre
+de ce fait si obscur et si grand, l'essence. Les philosophes
+modernes, plus réservés en général, n'ont
+pas cependant été beaucoup plus lumineux; et il ne
+reste guère sur cette question que des distinctions
+purement idéologiques. Ainsi verbalement les différences
+spécifiques peuvent se présenter comme
+des modes ordinaires. Elles constituent les essences,
+et si l'essence est un mode, elle est du moins le
+premier des modes, comme, si l'on veut, le mode
+est un faible degré de l'essence. Entre ces deux extrêmes
+se place une série de conceptions touchant
+les êtres, lesquelles conceptions ont une valeur décroissante,
+depuis celles qui semblent des idées
+nécessaires, jusqu'à celles qui ne sont plus que des
+généralisations de la sensation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> Pour exprimer en scolastique cette différence,
+on aurait pu dire <i>homo est rationale</i>, et non
+<i>rationalis</i>; c'est à peu près dans la même sens
+Qu'on pourrait dire l'homme <i>est une raison</i>, comme on
+dit qu'il <i>est une</i> intelligence.</blockquote>
+
+<p>Mais ici, dans cette catégorie de l'être, Abélard
+fait encore une distinction, le corps marque une limite,
+au-dessus ou au-dessous de laquelle les principes
+ne sont plus les mêmes. Au-dessus du corps,
+la science ne considère plus que des idées qui peuvent
+être vraies, sans correspondre à aucune réalité
+distincte; au-dessous du corps, les genres et les espèces
+peuvent être des abstractions, mais elles correspondent
+à des collections de réalités. Dans la partie
+supérieure de cette série, les mots de matière et
+de forme sont encore employés, mais par induction,
+par symétrie, et comme pour ordre. C'est une des
+marques les plus frappantes de ce besoin et de ce
+pouvoir d'unité, qui caractérise la raison. Mais cette
+concordance symétrique n'autoriserait pas à accoupler
+arbitrairement les divers produits de la pensée
+génératrice, et c'est une règle qu'on ne peut franchir
+un degré pour associer des matières et des formes
+qui ne sont point immédiatement juxtaposées. Quant
+à l'union des matières à des matières, ou des formes
+à des formes, il est évident qu'elle serait un non-sens.
+Seulement, il faut observer que telle est la
+valeur de la différence entre les deux parties de
+l'échelle, qu'Abélard n'a pas hésité à penser que la
+matière du premier degré ou la pure essence pouvait,
+en acquérant la susceptibilité des contraires,
+devenir indifféremment la matière de deux formes
+contradictoires, et que le support de l'incorporel
+pouvait être le même que celui du corporel. Cela
+n'est possible qu'à ce degré de l'abstraction; et certes
+une telle pensée aurait bien mérité d'être approfondie
+au point de vue de la nature réelle des choses.
+Mais le propre de la scolastique est de donner la
+forme ontologique à tout, et de ne considérer l'ontologie
+véritable que de profil; elle la côtoie sans
+cesse; elle y pénétra rarement. Car jamais elle n'a
+explicitement et méthodiquement établi, comme les
+modernes dialecticiens du panthéisme, que ses distinctions
+logiques fussent des choses existantes ou
+les apparences successives de l'être identique universel.</p>
+
+<p>Voilà ce que nous aurions à dire sur cette théorie
+considérée ontologiquement; mais remise à sa place,
+c'est-à-dire reportée dans la controverse des universaux,
+elle a pour but principal d'établir que la
+différence n'est ni espèce, ni accident, ni essence
+prédicamentale, c'est-à-dire relevant d'aucun prédicament:
+elle est la forme simple en dehors de toute
+catégorie. Elle est l'élément formateur de l'espèce,
+et ne peut être ramenée à la simple propriété, au
+mode, à l'accident, à moins que l'on n'entende par
+là tout ce qui a besoin d'autre chose que soi pour
+être. Encore serait-ce un mode à part, incomparable,
+et qui d'ailleurs ne serait le degré d'aucune
+échelle catégorique. D'où il suit tout à la fois, qu'il
+n'y a point d'essence spécifique, ou que ce qui fait
+l'espèce n'est pas un être en soi, et que cependant
+l'espèce n'est ni un mot ni un néant; d'où il suit
+encore que Buhle a eu raison de dire qu'Abélard est
+réaliste à l'égard de Roscelin, et nominaliste a
+l'égard de Guillaume de Champeaux<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> Histoire de la Philosophie moderne.&mdash;Introd.,
+t. 1 de la traduction, p. 689.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE X.</h3>
+
+<h3>SUITE DU PRÉCÉDENT.&mdash;<i>De Intellectibus.</i>&mdash;<i>Glossulæ super
+Porphyrium.</i>&mdash;RÉSUMÉ.</h3>
+
+<p>Les monuments imprimés ont été soigneusement
+interrogés, et l'on vient de lire tout ce que leurs réponses
+nous ont appris. Il semble qu'il ne resterait
+plus qu'à conclure, en tirant de ce long examen un
+jugement définitif. Mais un document précieux et
+inconnu est dans nos mains. Un manuscrit d'Abélard,
+dont l'existence même n'est indiquée nulle
+part, mais dont l'authenticité ne nous laisse aucun
+doute<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>, donne encore sur sa doctrine des lumières
+nouvelles, et surtout explique d'une manière certaine
+ce qui n'avait été jusqu'ici l'objet que d'inductions
+conjecturales, le jugement de ses contemporains.
+Notre analyse ne serait point consciencieuse,
+si la crainte des longueurs nous empêchait de puiser
+à cette nouvelle source. C'est un ouvrage qui porte
+un titre modeste, <i>Petites Gloses sur Porphyre</i>; mais
+plus intéressantes et plus développées que celles qui
+ont été déjà imprimées, ces gloses éclaircissent autre
+chose que le texte de l'auteur grec, dans la version
+de Boèce; c'est un commentaire à la fois littéral et spirituel.
+Nous ne serions pas étonné que cet écrit,
+d'une rédaction elliptique et obscure, fût une oeuvre
+de la jeunesse de l'auteur. Il y annonce qu'il le
+compose à la demande, non plus de ces élèves, mais
+de ses compagnons, disons le mot, de ses camarades,
+<i>sociorum</i>. L'aurait-il rédigé à cette époque intéressante,
+où maître de fait, écolier de nom, il suivait,
+en les discutant les leçons des docteurs de
+la Cité, et répétait pour son compte et à ses pairs les
+leçons qu'il venait d'entendre avec eux, ne s'autorisant
+pour enseigner que de sa hardiesse, de son
+esprit et de son éloquence?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> Ce manuscrit intitulé: «Glossulæ magistri
+Petri Bælardi super Porphyrium,» a été retrouvé par le
+savant M. Ravaisson, et nous en devons la communication à sa
+bienveillante obligeance. Nous ne saurions trop l'engager à
+la publier; c'est un fragment précieux pour l'histoire de la
+Philosophie. La texte est difficile, quelquefois altéré; il
+n'en a que plus besoin d'un éditeur tel que M. Ravaisson.</blockquote>
+
+<p>Les premières pages de ce manuscrit nous apprennent
+qu'on peut ramener la science en général à la
+science du jugement et à la science de l'action. La
+première est celle de la théorie, la seconde est celle
+de la pratique. On peut bien agir et ne point savoir
+juger. Tel peut utilement employer à la guérison
+des infirmités humaines les vertus des simples, qui
+ne sait pas la physique, comme tel autre peut habilement
+instruire, sans être capable d'opérer ce qu'il
+enseigne. La philosophie est une science théorétique.
+Tous les savants n'ont pas droit au nom de philosophes.
+Il n'appartient qu'à ceux qui, s'élevant au-dessus
+des autres par la subtilité de leur intelligence,
+jugent ce qu'ils savent. L'homme doué do
+cette faculté est celui qui sait comprendre et peser
+les causes secrètes des choses; la recherche de ces
+causes est du ressort de la raison et non pas de
+l'expérience sensible<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> «Est scientia alia agendi, alia discernendi.
+Aola autem scientia discernendi philosophia dicitur...
+Philosophos... vocamus costantum qui subtilitate
+intelligentiæ præominentes in his quæ diligentem habent
+discretionem. Discretus est qui causes occultas rerum
+comprehendere ac deliberare valet. Occultas causas dicimus
+ex quibus quæ res eveniunt magis ratione quam experimentis
+sensuum investigandum.»&mdash;Cassiodore avait divisé la science
+en <i>inspectiva</i> et en <i>acutalis</i> (<i>De art. ac
+discipl.</i>, c. iii).</blockquote>
+
+<p>La philosophie se divise en physique, en éthique
+et en logique<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>. La première spécule sur les causes
+des choses naturelles, la seconde est la maîtresse de
+la vertu, la troisième, que nous nommons indifféremment
+dialectique, est l'art de disserter exactement,
+c'est-à-dire de discerner les arguments qui
+servent à disserter, c'est-à-dire encore à discuter; car
+la logique n'enseigne pas à se servir des arguments
+ni à les composer, mais à les distinguer et à les
+apprécier. Ceci est proprement la logique, le reste est
+la <i>rationnative</i><a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>. Or, les arguments étant composés
+de propositions, et les propositions d'expressions,
+<i>dictiones</i>, la logique doit commencer par étudier
+d'abord les oraisons simples, puis les composées.
+De là toute la division de la Logique d'Aristote, de
+là aussi l'Introduction de Porphyre, qui conduit
+aux prédicaments du premier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> Ou naturelle, morale et rationnelle, Cette
+division de la philosophie était vulgaire alors. Saint
+Augustin qui croit qu'elle vient de Dieu même et qu'elle
+est une image de la Trinité, dit qu'on l'attribuait à Platon.
+C'est en effet ainsi qu'Apulée divise la philosophie de Platon,
+ou, comme il dit, le dogme de Platon. La même division se
+retrouve dans Sextus Empiricus et dans Macrobe. Elle fut
+accréditée par Alcuin et Raban Maur. (S. Augustin,
+<i>De Civit. Del</i>, t. XI, c. xxv.&mdash;Apul., <i>De Dogm.
+Plat.</i>, t. 1&mdash;Macrob., <i>In Somn. Scip.</i>, t. II,
+c. xvii.&mdash;Alcuin, Opusc. iv, <i>De Dialect.</i>, c. 1.&mdash;Raban
+Maur, <i>De Universo</i>, t. XV, c. i.&mdash;Johan. Saresb.
+<i>Policrat.</i>, t. VII, c. v, et <i>Metal.</i>, t. II, c. ii.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a><p>«Est logica, auctoritate Tullii, diligens ratio
+disserendi, id est discretio argumentorum per quæ disseritur,
+id est, disputatur. Non enim es logica solentia utendi argumetis
+sive componendi ca, sed discernendi et dijudicandi veraciter
+de cis. Duæ argumentorum scientiæ; une componendi, quam dicimus
+rationnativam, alia autem discernendi composita, quam logicam
+appellamus.&mdash;» L'auteur cite ici les Topiques de Cicéron, qu'il
+connaissait par la Commentaire de Boèce. (Boeth. <i>Op.</i>,
+p.757.)&mdash;Voici comment s'exprime Cicéron:</p>
+
+<p>«Quam omnis ratio diligens disserendi duas habeat partes, unam
+Inveniendi, alteram judicandi, utriusque princeps, ut mihi
+quidem videtur, Aristoteles fuit. Stoici autem in altera
+elaboraverunt, judicandi enim vias diligenter persecuti sunt,
+ca scientia, quam dialecticen appellant.» (<i>Top.</i>, II.)
+Bède adopte cette définition de la dialectique entendue en
+général; celle d'Alcuin, que nous avons citée, on diffère peu,
+et elle a été répétée textuellement par Raban Maur. (Voy.
+ci-dessus, t. 1, p. 311, et Rab. Maur., <i>De instit. cleric.</i>,
+l. III, c. xx.) Au reste c'est la définition que Ramus tirait
+des Topiques de Cicéron pour l'opposer à celle d'Aristote, qui
+définit la logique la science de la démonstration. (Barth.
+Saint-Hilaire, préf. de la trad. de l'Organon, t. I, p. cviii,
+et <i>Prem. anal.</i>, t. 1, p. 1.)</p></blockquote>
+
+<p>Ce préambule amène Abélard à l'examen de l'ouvrage
+de Porphyre. Ce n'est pas une glose littérale,
+une simple interprétation du texte, mais une exposition
+et souvent une critique des principes reçus,
+particulièrement de quelques opinions de Boèce;
+tout cela suivant que les divisions du Traité des cinq
+voix ramènent les questions sous la plume du subtil
+commentateur.</p>
+
+<p>Nous n'extrairons de cet ouvrage que ce qui est
+relatif à notre sujet et peut éclaircir les points jusqu'ici
+demeurés obscurs.</p>
+
+<p>La grande question que Porphyre indique en débutant,
+et qu'il écarte soudain, arrête Abélard, et il
+est presque obligé de la traiter seulement pour la
+poser. Toutes les opinions sur les universaux se prévalent,
+dit-il, de grandes autorités<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>. Lorsque Aristote
+paraît définir l'universel en disant que c'est ce
+qui se dit du sujet ou l'attribuable à plusieurs; lorsque
+Boèce dit que la division des genres et des espèces
+repose sur la nature, tous deux semblent penser (et
+bien des citations pourraient être fournies dans le
+même sens) qu'il existe des choses universelles.
+D'autres cependant n'admettent que des conceptions
+universelles, mais d'accord sur ce point seulement,
+ils se divisent aussitôt et rapportent ces conceptions
+aux choses, à la pensée ou au discours, et toute la
+dissidence reparaît. Abélard cite à l'appui de chacune
+des trois opinions de nombreuses autorités,
+dont un grand nombre ont été déjà produites, et
+qu'il serait trop long de rappeler.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> «Unusquisque se tuetur auctoritate judice.»
+Nous avons vu que Jean de Salisbury dit la même chose.
+Voy. c. II et c. VIII.</blockquote>
+
+<p>Le premier système est celui de l'existence des
+choses universelles. Il est plusieurs manières de
+l'établir.</p>
+
+<p>Suivant l'une, il y a naturellement dix choses générales
+ou communes, ce sont les dix catégories; de
+ces universaux primitifs proviennent les choses générales
+qui sont essentiellement dans les choses individuelles,
+grâce à des formes différentes. Ainsi,
+l'animal, qui, de nature, est substance, est, comme
+substance animée, sensible dans Socrate ou dans
+Brunel<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>, tout entier dans l'un comme dans l'autre,
+sans autre différence que celle des formes. A ce
+compte, l'universel serait attribuable à plusieurs,
+en ce sens qu'une même chose serait en plusieurs,
+diversifiée uniquement par l'opposition des formes,
+et conviendrait ainsi aux individus soit essentiellement,
+soit adjectivement<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> <i>In Brunello.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> <i>Essentialiter vel adjacenter.</i> Il s'agit
+du réalisme proprement dit, de celui de Guillaume de Champeaux.
+Voy. c, VIII, p. 24.</blockquote>
+
+<p>Ce système exige que les formes aient si peu de
+rapport avec la matière qui leur sert de sujet, que
+dès qu'elles disparaissent, la matière ne diffère plus
+d'une autre matière sous aucun rapport, et que tous
+les sujets individuels se réduisent à l'unité et à
+l'identité. Une grave hérésie est au bout de cette
+doctrine; car avec elle, la substance divine, qui est
+reconnue pour n'admettre aucune forme, est nécessairement
+identique à toute substance quelconque ou
+à la substance en général, Or, cette conséquence est
+fausse. Les philosophes tiennent que la substance
+divine n'est passible d'aucun accident, et comme,
+suivant les définitions admises, la substance en général
+est sujette à tous les accidents, il faut bien que
+la substance divine diffère de toute substance; et
+cependant il faut aussi qu'elle soit substance. La
+nature de Dieu a été enseignée au monde le jour où
+le Seigneur a dit à la Samaritaine: «Dieu est esprit.»
+(Jean, IV, 24.) Et tout esprit est substance<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> <i>Onmis spiritus substantia est.</i></blockquote>
+
+<p>Et non-seulement la substance de Dieu, mais la
+substance du Phénix, qui est unique, n'est dans ce
+système que la substance pure et simple, sans accident,
+sans propriété, qui, partout la même, est ainsi
+la substance universelle. C'est la même substance
+qui est raisonnable et sans raison, absolument comme
+la même substance est à la fois blanche et assise; car
+<i>être blanc</i> et <i>être assis</i> ne sont que des formes opposées,
+comme la rationnalité et son contraire, et puisque
+les deux premières formes peuvent notoirement
+se trouver dans le même sujet, pourquoi les deux
+secondes ne s'y trouveraient-elles pas également?</p>
+
+<p>Est-ce parce que la rationnalité et l'irrationnalité
+sont contraires? Elles ne le sont point par l'essence,
+car elles sont toutes deux de l'essence de qualité;
+elles ne le sont point par les adjacents (<i>per adjacentia</i>),
+car elles sont, par la supposition, adjacentes
+à un sujet identique. Du moment que la même substance
+convient à toutes les formes, la contradiction
+peut se réaliser dans un seul et même être, et alors
+comment dire qu'une substance est simple, une autre
+composée, puisqu'il ne peut y avoir quelque chose
+de plus dans une substance que dans une autre?
+Comment dire qu'une âme sente, qu'elle éprouve la
+joie ou la douleur, sans le dire en même temps de
+toutes les âmes, qui sont une seule et même substance?
+On voit qu'Abélard a parfaitement développé
+le reproche que Bayle adresse au réalisme de conduire
+à l'identité universelle<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> <i>Dict. crit.</i>, art. <i>Abélard</i>.</blockquote>
+
+<p>La seconde manière de soutenir l'universalité des
+choses, c'est de prétendre que la même chose est
+universelle et particulière; ce n'est plus essentiellement,
+mais indifféremment que la chose commune
+est en divers. Nous connaissons ce système, c'est
+celui de l'indifférence: ce qui est dans Platon et dans
+Socrate, c'est un indifférent, un semblable, <i>indifferens
+vel consimile</i>. Il est de certaines choses qui conviennent
+ou s'accordent entre elles, c'est-à-dire qui
+sont semblables en nature, par exemple en tant que
+corps, en tant qu'animaux; elles sont ainsi universelles
+et particulières, universelles en ce qu'elles
+sont plusieurs en communauté d'attributs essentiels,
+particulières, en ce que chacune est distincte des
+autres. La définition du genre (<i>prædicari de pluribus</i>,
+s'attribuer à plusieurs) ne s'applique alors aux choses
+qu'elle concerne qu'en tant qu'elles sont semblables,
+et non pas en tant qu'elles sont individuelles. Ainsi
+les même choses ont deux états, leur état de genre,
+leur état d'individus, et, suivant leur état, elles
+comportent ou ne comportent pas une définition
+différente.</p>
+
+<p>Mais c'est là ce qui n'est pas soutenable, la définition
+qui veut que le genre soit ce qui est attribuable
+à plusieurs, a été donnée à l'exclusion de l'individu.
+Ce qu'elle définit ne peut en soi être à aucun titre,
+en aucun état, individu. Dire qu'une même chose
+tour à tour comporte et ne comporte pas la définition
+du genre, c'est dire que cette chose est, comme
+genre, attribuable à plusieurs, mais que, comme
+genre aussi, elle ne l'est pas, car un individu qui
+serait attribuable à plusieurs serait un genre; par
+conséquent l'assertion est contradictoire, ou plutôt
+elle n'a aucun sens. Les auteurs disent que cette
+proposition: <i>L'homme se promène</i>, vraie dans le
+particulier, est fausse de l'espèce. Comment maintenir
+cette distinction, si une même chose est espèce
+et individu? Dira-t-on que l'universel ne se promène
+pas? c'est apparemment l'universel, en tant
+qu'universel, en l'état d'universel; soit, mais le particulier,
+en tant que particulier, ne se promène pas
+davantage. Se promener n'est pas plus une condition
+ou une propriété du particulier que de l'universel;
+le particulier peut, comme l'universel, être conçu
+sans la promenade. L'universalité, la particularité,
+la promenade appartiennent, ou, pour parler le langage
+de l'école, sont adjacentes au même sujet, et
+s'il se promène, il se promène universel et particulier;
+la distinction de Boèce est inapplicable<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> <i>De Interpret.</i>, ed. sec., p. 338-347.&mdash;Voy,
+aussi ci-dessus, c. viii, p. 20.</blockquote>
+
+<p>C'est comme cette autre distinction, par laquelle
+il refuse aux accidents le caractère d'attributs essentiels.
+L'individualité résultant de formes accidentelles
+ne saurait être l'attribut essentiel d'une substance
+susceptible d'universalité; cependant cette substance,
+en tant que particulière, distincte de ses semblables,
+est essentiellement individuelle, violation manifeste
+de la règle de logique qui porte que «dans un même,
+l'affirmation de l'opposé exclut l'affirmation de
+l'autre opposé.» Lorsqu'on dit que le genre est attribuable
+à plusieurs, on parle ou d'attribution essentielle
+(<i>prædicari in quid</i>), ou de toute autre; s'il s'agit
+d'attribution essentielle, comme on le nie après l'avoir
+affirmé, elle cesse d'être essentielle, ou elle
+emporte avec elle son sujet; s'il s'agit d'attribution
+accidentelle (<i>in adjacentia</i>), la définition n'est plus
+exacte, elle ne convient plus à tout genre. Il y a des
+genres qui n'ont pas d'attribution adjective. Veut-on
+parler d'attribution soit essentielle, soit autre, d'attribution
+en général, la blancheur est dans ce cas,
+elle s'affirme essentiellement d'elle-même et adjectivement
+de Socrate: la blancheur est blanche et Socrate
+est blanc, elle s'affirme donc de plusieurs, et
+comme elle satisferait à la définition du genre, la
+blancheur serait un genre.</p>
+
+<p>Enfin on s'y prend d'une troisième manière pour
+soutenir que les universaux sont des choses<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a>. Voulant
+expliquer la communauté, l'on dit qu'entre la
+chose universelle et la chose singulière est une différence
+de propriété, la propriété qui consiste à être
+universelle, la propriété qui consiste à être singulière.
+L'animal, le corps est universel, et n'est pas
+seulement quelque animal ou quelque corps; mais
+dire: <i>l'animal est universel</i>, revient à dire: il y a
+plusieurs choses qui sont chacune individuellement
+<i>animal</i>; quand <i>animal</i> se dit d'un seul, on entend
+qu'un seul, un être déterminé est <i>animal</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> Voy. c. viii, vers la fin.</blockquote>
+
+<p>La difficulté est toujours de faire cadrer ce système
+avec la définition du genre. Il faut que la propriété
+d'être attribuable à plusieurs sépare l'universel de
+l'individuel; or, on vient de dire que de plusieurs
+choses chacune est individuellement animal; le nom
+individuel d'animal serait-il donc le nom de plusieurs?
+l'individu serait-il attribuable à plusieurs?
+Cela ne se peut. Mais comme animal ne peut plus se
+dire de plusieurs, mais de chacun, il n'y a plus de
+genre, ou plutôt tout est renversé, c'est l'individu ou
+le non-universel qui prend la place de l'universel,
+c'est ce qui ne peut s'affirmer de plusieurs qui s'affirme
+de plusieurs, et c'est une pluralité où chacun
+s'affirme de plusieurs que l'on appelle l'individu. Ce
+système, qu'Abélard explique mal, nous paraît au
+fond un véritable nominalisme, qui ne peut être considéré
+nomme admettant la réalité des universaux
+qu'en ce qu'il attribue les universaux comme noms
+particuliers à des individus réels. Il consiste à établir
+que lorsqu'on affirme que ceci est un animal, on
+entend simplement que cet être déterminé est substance
+animée, sensible, soit qu'il ait ou n'ait point
+de semblables, et puis, qu'après avoir reconnu ce
+caractère particulier dans plusieurs individus déterminés,
+on dit de plusieurs qu'ils sont des animaux,
+c'est-à-dire que l'on fait collection d'individus,
+ayant tous et chacun pour caractère particulier l'<i>animalité</i>,
+et qu'ainsi c'est une propriété de chacun
+d'être animal, une propriété de plusieurs d'être
+animaux: voila la propriété de l'universel et la propriété
+du particulier. Ce système, qui semble un
+système de pur sens commun, serait, et non sans
+raison, traité de nominalisme par les modernes;
+mais Abélard le classait dans le réalisme, parce
+que de son temps le nominalisme ne consistait pas à
+fonder les noms généraux sur la réalité exclusive des
+individus, mais à dire littéralement que les universaux
+ne sont que des mots.</p>
+
+<p>Abélard oppose et semble préférer a ces doctrines
+un système dont nous avons déjà entendu parler,
+mais qui jusqu'ici nous était inconnu. On a vu que
+Jean de Salisbury signale par deux fois une doctrine
+qui rapporte tout aux discours (<i>sermonibus</i>), et il
+ajoute que <i>son Abélard chéri</i> s'y est laissé prendre<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>.
+Quelle était cette doctrine? Les auteurs se sont posé
+cette question et n'ont pu la résoudre. Nous-même,
+nous nous sommes longtemps demandé en quoi elle
+pouvait différer du pur nominalisme, extrémité
+qu'Abélard s'est montré si jaloux d'éviter. Cependant
+le texte de Jean de Salisbury est formel, et il est
+encore confirmé par des vers peu connus, mais très-expressifs.
+Un manuscrit de la bibliothèque d'Oxford
+contient une épitaphe d'Abélard, dans laquelle,
+après de grandes louanges, on lit:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Hic docuit voces cum rebus significare,</p>
+<p>Et docuit voces res significando notare;</p>
+<p>Errores generum correxit, ita specierum.</p>
+<p>Hic genus et species in sola voce locavit,</p>
+<p>Et genus et species <i>sermones</i> esse notavit.</p>
+<p>Significativum quid sit, quid significatum,</p>
+<p>Significans quid sit, prudens diversicavit.</p>
+<p>Hic quid res essent, quid voces significarent,</p>
+<p>Lucidius reliquis patefecit in arte peritis.</p>
+<p>Sic animal nullumque animal genus esse probatur.</p>
+<p>Sic et homo et nullus homo species vocitatur<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, c. viii et le c. ix.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a> Rawlinson, dans son édition des Lettres,
+donne l'épitaphe d'où ces vers sont extraite, avec ce titre:
+«Epitaphium, ex M.S. in Bibl. Oxon ex Godfrid priore
+ecclesiæ S. Swithuni, Winton.» (<i>P. Abæl. et Helois.
+epistol.</i>, 1 vol. in-8°. Lond. 1718.)</blockquote>
+
+<p>C'est bien là, du moins sous un de ses aspects,
+la doctrine d'Abélard, telle que nous allons la connaître;
+mais comment l'existence des choses universelles,
+dès qu'elle réside dans les discours,
+<i>sermones esse</i>, peut-elle n'être pas entièrement nominale?
+Le manuscrit, dont nous avons donné plus
+haut un extrait, va cependant nous offrir l'expression
+de cette doctrine qu'il trouve plus conforme à
+la raison, <i>sermoni vicinior</i>, et qui, n'attribuant la
+communauté ni aux choses ni aux mots, veut que
+ce soient les discours qui sont singuliers ou universels.
+Aristote, au dire d'Abélard, paraît l'insinuer
+clairement, quand il définit l'universel ce qui est
+né attribuable à plusieurs, <i>quod de pluribus natum est
+prædicari</i><a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>. C'est une propriété avec laquelle il est
+né, qu'il a d'origine, <i>a nativitate sua</i>. Or quelle est
+la <i>nativité</i>, l'origine des discours ou de noms?
+l'institution humaine, tandis que l'origine des
+choses est la création de leurs natures. Cette différence
+d'origine peut se rencontrer la même où il
+s'agit d'une même essence. Ainsi dans cet exemple:
+<i>Cette pierre et cette statue ne font qu'un</i>, l'état de
+pierre ne peut être donné à la pierre que par la puissance
+divine, l'état de statue lui peut être donné
+par la main des hommes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Note 107:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> Boeth., <i>De Interp.</i>, ed. sec., p. 338.&mdash;On
+lit dans Aristote: Λέγος καθόλου ό έπί πλείονων
+πέφυχε καθηγοÏεισθαι. Hermen., VII.</blockquote>
+
+<p>Or, du moment que l'universel est d'origine attribuable
+à plusieurs, ni les choses ni les mots ne sont
+universels. Car ce n'est pas le mot, la voix, mais le
+discours, <i>sermo</i>, c'est-à-dire l'expression du mot,
+qui est attribuable à divers, et quoique les discours
+soient des mots, ce ne sont pas les mots, mais les
+discours qui sont universels. Quant aux choses, s'il
+était vrai qu'une chose pût s'affirmer de plusieurs
+choses, une seule et même chose se retrouverait également
+dans plusieurs, ce qui répugne. Voilà bien
+ce que nous disait Jean de Salisbury, qu'aux yeux de
+l'école d'Abélard l'attribution d'une chose comme
+prédicat à une autre chose était une monstruosité.
+On peut se rappeler que l'école mégarienne l'avait
+dit formellement: «Une chose ne peut être affirmée
+d'une autre<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup>108</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"></a><b>Note 108:</b><a href="#footnotetag108"> (retour) </a> Voy, ci-dessus, c. vi, p. 478, c. viii, p. 17, 60 et 70.</blockquote>
+
+<p>Il est assurément fort difficile aux modernes de
+saisir une distinction entre ce système et le pur
+nominalisme, et nous savons que certains contemporains
+d'Abélard n'en ont découvert aucune. Quant
+à lui, il en trouvait une cependant. La doctrine de
+Roscelin était plus que du nominalisme; elle ne
+portait pas d'ailleurs ce nom; c'était la doctrine des
+voix, <i>sententia vocum</i>, Les premiers nominaux furent
+appelés <i>vocaux</i> (<i>vocales</i>)<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup>109</sup></a>. Abélard tenait expressément
+à les charger de cette opinion absolue que
+les universaux n'étaient que des voix, ou que les
+voix étaient les universaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"></a><b>Note 109:</b><a href="#footnotetag109"> (retour) </a> On ne trouve ces noms de réalistes et de nominaux
+que vers le milieu du XIIe siècle. (Johan. Saresb., epist.
+CCXXVI.&mdash;<i>Metal.</i>, t. II, c. x.&mdash;Gautofred, a S. Vict.,
+<i>Carmina, Hist. litt.</i>, t. XV, p. 82.) La distinction
+entre les deux opinions était même plutôt exprimée par celle de
+<i>Dialectica</i> in re et in <i>Dialectica in voce</i>.
+(<i>Herlman., restaur, abb. S. Martin Ternac.</i> Spicileg.,
+t. III. p. 889.&mdash;<i>Fragm. hist. franc, a Reg. Roberto</i>;
+Bulæus, <i>Hist. univ. par.</i>, t. I, p. 443.&mdash;Voy. Aussi
+plus haut, c. II, p. 66, 67.) On a appelé plus tard les nominaux
+<i>verbales</i>, <i>formales</i>, <i>connetistæ</i>. (Morhof.,
+<i>Polyhist.</i>, t. II, t. II, c. XIII, p. 73.)</blockquote>
+
+<p>Soit que les adversaires de Roscelin eussent méconnu
+sa doctrine, soit que ce fût un esprit violent,
+capable d'adopter par réaction et de soutenir par entêtement
+un paradoxe grossier, il faut bien savoir
+qu'on lui a de son temps communément imputé un
+nominalisme hyperbolique, un système invraisemblable
+qui choque le sens commun<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup>110</sup></a>, et qui, hors des
+sensations des choses individuelles, ne voit de réel
+dans les genres et les espèces que des sons. Sa doctrine,
+telle qu'on la représente, est quelque chose
+de plus étroit, de plus forcé qu'aucun nominalisme
+postérieur. En soutenant ce qu'il a soutenu, en mettant
+les discours à la place des voix, Abélard croyait
+donc se séparer réellement de Roscelin. Quoique,
+dans les grammaires, les voix, <i>voces</i>, soient quelquefois
+mises pour les mots ou <i>vocables</i>, cependant
+ce nom désigne surtout dans le mot le son vocal
+plutôt que la pensée ou la chose exprimée. Abélard
+attache donc un grand prix à distinguer le discours
+ou l'oraison, <i>sermo</i>, c'est-à-dire l'expression ou le
+mot en tant qu'expressif, de la simple voix, et il
+croit dégager une vérité importante en n'attribuant
+l'universalité qu'au discours. Or, ici le discours étant
+surtout considéré comme expression de l'idée, il s'ensuit
+que la doctrine qui nous occupe est plus encore
+le conceptualisme que le nominalisme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"></a><b>Note 110:</b><a href="#footnotetag110"> (retour) </a> Cf. Meiners, <i>De nomin. ac real. init.</i>,
+<i>Soc. Gotting. Comment.</i>, t. XII, art. II, p. 28.&mdash;Salabert,
+<i>Philos. nomin. vindicat.</i>, p. 12.</blockquote>
+
+<p>Mais Abélard se fait des objections. Comment
+l'oraison peut-elle être universelle, et non pas la
+voix, quand la description du genre convient aussi
+bien à l'une qu'à l'autre? Le genre est ce qui se dit
+de plusieurs qui diffèrent par l'espèce; ainsi le décrit
+Porphyre<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup>111</sup></a>. Or, la description et le décrit doivent
+convenir à tout sujet quelconque; c'est une règle
+de logique, la règle <i>De quocumque</i><a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup>112</sup></a>, et comme le
+discours et les mots ont le même sujet, ce qui est
+dit du discours est dit des mots. Donc, comme le
+discours, la voix est le genre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"></a><b>Note 111:</b><a href="#footnotetag111"> (retour) </a> <I>Isag.</I> II, et Boeth., <i>In Porph.,</i>
+l. II, p.60. Cette définition est empruntée
+aux Topiques, 1 I, c. v, sec. 6.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"></a><b>Note 112:</b><a href="#footnotetag112"> (retour) </a> <i>De quocumque prædicatur descriptio et
+descriptum.</i> Voy. ci-dessus c. vi, p. 477.</blockquote>
+
+<p>Cette proposition est incongrue, <i>non congruit</i>; car
+la lettre étant dans le mot, et par conséquent s'attribuant
+à plusieurs comme lui, il s'ensuivrait que
+la lettre est le genre. C'est que, pour que la description
+ou définition du genre soit applicable, il
+faut qu'on l'applique à quelque chose qui ait en soi
+la réalité du défini, <i>rem definiti</i>; c'est la condition
+de l'application de la règle <i>De quocumque</i>, et ici cette
+condition n'existe pas. Le mot ne contient pas tout
+le défini, il n'en a pas toute la compréhension, et il
+n'est attribué à plusieurs, affirmé de plusieurs, <i>prædicatum
+de pluribus</i>, que parce que le discours est
+prédicable, <i>est sermo prædicabilis</i>, c'est-à-dire parce
+que la pensée dispose des mots pour décrire toutes
+choses.</p>
+
+<p>D'ailleurs, à soigneusement examiner la définition
+du genre, ou du moins ce qu'on appelle ainsi,
+elle n'est pas une définition, car elle ne signifie pas
+que le genre soit ce qui s'attribue à plusieurs, mais
+seulement que le genre est attribuable à plusieurs.</p>
+
+<p>On peut donc dire que le discours étant un genre,
+et le discours étant un mot, un mot est le genre.
+Seulement il faut ajouter que c'est ce mot avec le
+sens qu'on a entendu lui donner. Ce n'est pas l'essence
+du mot, en tant que mot, qui peut être attribuée
+à plusieurs; le son vocal qui constitue le mot
+est toujours actuel et particulier à chaque fois qu'on
+le prononce, et non pas universel; mais c'est la signification
+qu'on y attache qui est générale, en d'autres
+termes, c'est la pensée du mot ou la conception;
+toutefois Abélard ne se sert pas de ces dernières expressions,
+mais il permet qu'on dise que le genre
+ou l'espèce est un mot, <i>est vox</i>, et il rejette les propositions
+converses; car si l'on disait que le mot est
+genre, espèce, universel, on attribuerait une essence
+individuelle, celle du mot, à plusieurs, ce qui ne
+se peut. C'est de même qu'on peut dire: <i>Cet animal</i>
+(hic status animal) <i>est cette matière, la socratité
+est Socrate, l'un et l'autre de ces deux est quelque
+chose</i>, quoique ces propositions ne puissent être
+renversées.</p>
+
+<p>Abélard explique ainsi comment, lors même que
+l'on se tait, lorsque les noms des genres et des espèces,
+ne sont pas prononcés, les genres et les espèces
+n'en existent pas moins. Car, lorsque je les nomme,
+je ne leur confère rien, seulement je témoigne d'une
+convention antérieure, d'une institution préalable,
+qui a fixé la valeur du langage.</p>
+
+<p>Ces développements achèvent d'assurer les caractères
+du nominalisme à la théorie d'Abélard; mais ce
+qui prouve cependant qu'elle est quelque chose de
+plus, c'est qu'après l'avoir exposée, procédant à la
+détermination des questions écartées par la fameuse
+prétermission de Porphyre, il examine à sa manière
+la validité des concepts généraux, et résout cette
+question comme il l'a déjà résolue dans le <i>De Intellectibus</i>.<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup>113</sup></a>
+Il décide que, bien que ces concepts ne
+donnent pas les choses comme discrètes, ainsi que
+les donne la sensation, ils n'en sont pas moins justes
+et valables, et embrassent les choses réelles. De sorte
+qu'il est vrai que les genres et les espèces subsistent,
+en ce sens qu'ils se rapportent à des choses subsistantes,
+car c'est par métaphore seulement que les
+philosophes ont pu dire que ces universaux subsistent.
+Au sens propre, ce serait dire qu'ils sont substances,
+et l'on veut exprimer seulement que les objets
+qui donnent lieu aux universaux, subsistent. Les
+doutes que ce langage figuré a fait naître sont la seule
+source des difficultés qui semblent arrêter Porphyre<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup>114</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"></a><b>Note 113:</b><a href="#footnotetag113"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, t. I, c. vii.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"></a><b>Note 114:</b><a href="#footnotetag114"> (retour) </a> Abélard s'attache ainsi à interpréter les
+expressions de Porphyre, ou plutôt prêtées par Boèce à
+Porphyre, en telle sorte qu'il dénature parfois la question,
+et prouve qu'il connaissait très-imparfaitement le caractère
+et la portée qu'elle avait dans l'antiquité entre Aristote
+et Platon. Ainsi il veut que ces mots: <i>sive in solis nudis
+intellectibus posita sint</i>, signifient: les universaux
+résultent-ils des seuls concepts indépendamment de la sensation,
+c'est-à-dire, désignent-ils la chose sans quelque forme sensible?
+Il se prononce pour l'affirmative, et ceci est admissible. Mais
+il entend <i>sive corporlia sint aut incorporalia</i>, comme
+s'il y avait: sont-ils discrets ou non? et il admet qu'ils
+sont discrets ou corporels dans le gens figuré. Voy. t. I, c. ii,
+p. 345.</blockquote>
+
+<p>Abélard réduit ces difficultés à de simples questions
+de mots. Ainsi pour lui le dissentiment entre
+Aristote et Platon venait seulement de ce que le
+premier pensait que les genres et les espèces subsistent
+par appellation dans les choses sensibles,
+ou servent à les nommer en essence, <i>appellent in se</i>,
+et que cependant ils sont hors de ces choses, en ce
+sens qu'ils correspondent à des concepts, purs de
+toutes formes accidentelles sensibles, ou, comme en
+dirait aujourd'hui, à des idées abstraites qui ne
+donnent pas les objets sous une détermination percevable;
+tandis que Platon voulait que les genres et
+les espèces fussent non-seulement conçus, mais subsistants
+hors des sensibles, parce que les formes accessibles
+aux sens ont beau manquer aux sujets,
+ceux-ci n'en peuvent pas moins, en tant que conçus,
+être soumis à de véritables jugements, et se
+soutiennent à titre de conceptions de genres et
+d'espèces. «Ainsi,» dit Abélard après cette trop
+médiocre explication, «la différence n'est pas dans
+le sens, quoiqu'elle semble se montrer dans les
+termes.» Voilà comme il comprend le grand débat
+sur l'existence des idées, ouvert comme un abîme
+entre l'Académie et le Lycée. Au reste, je ne sais
+si l'on trouverait aisément dans quelque philosophe
+du XVIIIe siècle une appréciation plus juste ou plus
+profonde.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, ce nouveau fragment de la
+philosophie d'Abélard nous la montre sous un jour
+nouveau, et lui restitue le caractère que lui attribue
+la tradition historique. Nous venons de le voir nominaliste,
+non pas à la manière de Roscelin, tel du
+moins qu'il le représente, mais dans le sens où l'on
+a coutume de prendre ce mot, et les historiens sont
+plus qu'excusés d'avoir mêlé Abélard à ceux qui
+n'ont reconnu qu'une existence verbale aux universaux.
+Cependant ce serait là une expression incomplète
+de sa doctrine. Il est évident, par tous les extraits
+que nous avons donnés, que, s'il rapportait
+au langage les genres et les espèces, c'était au langage
+en tant qu'expression choisie et convenue d'une
+pensée humaine<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup>115</sup></a>, et par conséquent, il est à proprement
+parler conceptualiste. Puis, le conceptualisme
+ne lui suffit pas, car lorsqu'il traite de la différence,
+de la forme, de la manière enfin dont se produisent
+les objets des universaux, on voit bien qu'il n'entend
+passe borner à dresser une échelle intellectuelle; ce
+sont les noms des genres et des espèces, et non les êtres,
+bases des conceptions, des genres et des espèces,
+non la nature de ces êtres, qu'il traite d'abstraction;
+et il y a dans toute se philosophie une distinction
+toujours présente entre la logique et la physique.
+Dans la logique pure, les universaux ne sont que les
+termes d'un langage de convention. Dans la physique,
+qui est pour lui plus transcendante qu'expérimentale,
+qui est se véritable ontologie, les genres et
+les espèces se fondent sur la manière dont les êtres
+sont réellement produits et constitués<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup>116</sup></a>. Enfin, entre
+la logique pure et la physique, il y a un milieu
+et comme une science mitoyenne, qu'on peut appeler
+une psychologie, où Abélard recherche comment
+s'engendrent nos concepts, et retrace toute
+cette généalogie intellectuelle des êtres, tableau ou
+symbole de leur hiérarchie et de leur existence
+réelle<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup>117</sup></a>. On conçoit donc que les historiens et les
+critiques se soient quelquefois mépris en exposant
+et classant sa doctrine. Elle est complexe et ambiguë,
+et présente plus d'un aspect a qui la veut
+observer. Elle n'est pas la seule, au reste, qui sur
+cette question soit difficile à saisir, et l'incertitude
+avec laquelle on a de tout temps caractérisé sur ce
+point les sectes et leurs chefs, est un fait remarquable.
+Ainsi nous avons vu Abélard et Jean de Salisbury
+rattacher la même doctrine, l'un au nominalisme,
+l'autre au réalisme<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup>118</sup></a>. Le dernier, qui dédaigne
+les nominaux, en sépare Abélard, et lui reconnaît
+cependant une doctrine qui se distingue malaisément
+de la leur. Pour son propre compte, il s'indigne
+qu'on réduise à les universaux à des noms ou à
+des pensées, et il les considère, d'après Aristote,
+dit-il, comme des fictions de la raison, comme des
+ombres de la réalité, se déclarant en cette matière,
+non pour la doctrine la plus vraie, mais pour la plus
+logique<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup>119</sup></a>. Geoffroi de Saint-Victor, qui montre le
+dernier mépris pour les nominaux, attaque le réalisme
+dans Gilbert de la Porrée, qu'il place au même
+rang qu'Abélard, et traite d'insensés les disciples
+d'Albéric, le plus ardent adversaire du nominalisme.
+Pierre Lombard, qui passe pour l'élève d'Abélard,
+<i>ce chef des nominaux</i>, est appelé <i>le prince des réalistes</i>.
+Amaury de Chartres, condamné au concile de
+Paris pour avoir renouvelé les erreurs d'Abélard,
+avait soutenu des idées empreintes du réalisme particulier
+de Scot Érigène, et Brucker les rattache au
+platonisme, tandis que Buddée les dérive d'Aristote.
+Ce même Brucker, d'accord avec Jean de Salisbury,
+traite de réaliste Joslen de Soissons, que Dom Clément
+soupçonne de nominalisme, et lorsque plus tard Guillaume
+Occam argumentait contre le réalisme, il semblait
+quelquefois réfuter Abélard. Il ne faut donc pas
+s'étonner qu'il y ait quelque variation, quelque
+obscurité dans le jugement que l'histoire de la philosophie
+porte de la doctrine définitive du maître
+d'Héloïse. Un grand nombre, avec Othon de Frisingen,
+l'assimilent à la doctrine de Roscelin. D'autres
+y voient le conceptualisme, que Brucker regarde
+comme une déviation de l'hypothèse d'Abélard. Ce
+conceptualisme est pour M. Cousin un nominalisme
+inconséquent; c'est presqu'un réalisme pour
+M. Rousselot qui, ainsi que Buhle, croit Abélard
+plus près de Guillaume de Champeaux que de Roscelin.
+Caramuel, outrant la même idée, l'avait
+accusé d'avoir ressuscité le panthéisme<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup>120</sup></a>. Ainsi
+Abélard, au gré des critiques et des interprètes, aurait
+parcouru tons les degrés de toutes les doctrines
+sur la question fondamentale de la scolastique; et
+peut-être ces jugements si divers ont-ils tous quelque
+vérité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"></a><b>Note 115:</b><a href="#footnotetag115"> (retour) </a> <i>Dialect.</i>, p. 351.&mdash;<i>Theolog. Christ.</i>,
+p. 1317 et 1320.&mdash;<i>Glossulæ sup. Porph.</i>, ci-dessus,
+p. 104.&mdash;Voy. aussi le chap. III, t. 1, p. 305.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"></a><b>Note 116:</b><a href="#footnotetag116"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p. 538, et ci-dess.,
+c. v, t. ii, p. 431, et la fin du c. ix.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"></a><b>Note 117:</b><a href="#footnotetag117"> (retour) </a> <i>De Intellectibus</i>, et le ch. vii du présent
+ouvrage.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"></a><b>Note 118:</b><a href="#footnotetag118"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, c. viii, p. 18 et 35.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"></a><b>Note 119:</b><a href="#footnotetag119"> (retour) </a> <i>Metalog.</i>, t. II, c. xvii et xx.&mdash;<i>Pollcrat.</i>.,
+l. VII, c. xii.&mdash;Meiners à très-bien montré que Jean de Salisbury
+se contredit sans cesse. (Ouvr. cit. <i>Soc. Goit. Comment.</i>,
+t. XII, pars II, p. 33.&mdash;Petersen, Joh. Saresb. <i>Enthericus,
+in comm.</i>, p. 101.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"></a><b>Note 120:</b><a href="#footnotetag120"> (retour) </a> Johan Saresb. <i>Metal.</i>, t. II, c. xvii.&mdash;Salaberi, <i>Philosophia nominal. vindicata</i>, præfat.&mdash;Brucker, <i>Hist. crit. philos.</i>, t. III, p. 688-695.&mdash;Budd. <i>Obser. select.</i>,
+t. I, obs. xv, p. 197.&mdash;<i>Hist. littér.</i>, t. XV, p. 80.&mdash;Buhle,
+<i>Hist. de la phil.</i>, introd., sect. iii, p. 689.&mdash;Degérando.,
+<i>Hist. comp.</i>, t. IV, c. xxvi et xxvii, p. 409, 414, et
+595.&mdash;Rousselot, <i>Études sur la philos. du moyen âge</i>,
+t. 1, p. 164 et 274, t. II, p. 24, 33, 48, 53 et 98, etc.</blockquote>
+
+<p>Voici, en effet, les principales propositions qui
+peuvent être extraites des fragments de controverse
+analysés dans ces trois chapitres.</p>
+
+<p>1° Les genres et les espèces ne sont pas des essences
+générales qui soient essentiellement et intégralement
+dans les individus, et dont l'identité n'admette d'autre
+diversité que celle des modes individuels ou des
+accidents; car alors le sujet de ces accidents, la substance
+de ces modes étant identique, tous les individus
+ne seraient qu'une seule substance, et l'humanité
+serait un seul homme. (Contre le réalisme.)</p>
+
+<p>2° L'essence universelle n'existe pas davantage,
+comme fond semblable et sans nulle différence, en
+chaque individu; car alors chaque individu serait
+l'espèce. En d'autres termes, l'espace n'existe pas
+à titre d'essence dans chaque individu, ni le genre
+dans chaque espèce; car alors toute espèce serait le
+genre, tout individu serait l'espèce. (Contre le réalisme.)</p>
+
+<p>3° Le genre ou l'espèce ne peut être une essence
+proprement dite, c'est-à-dire une chose réelle; car
+l'espèce ou le genre se dit de l'individu. On dit:
+Socrate est homme ou animal; et une chose ne peut
+être affirmée d'une autre chose, car ce serait prétendre
+qu'une chose est une autre chose qu'elle-même.
+<i>Res de re non prædicatur</i>. (Nominalisme.)</p>
+
+<p>4° Si les genres et les espèces ne sont pas des essences
+universelles tout entières dans chacun, ou
+identiques dans chacun, ce ne sont pas pour cela des
+mots, de simples voix; car l'essence du mot ou terme
+vocal n'est pas l'essence du genre ou de l'espèce. Le
+mot, en tant que mot, a des propriétés qui répugnent
+à la nature du genre on de l'espèce. La définition
+du mot en lui-même ne peut être celle du
+genre ou de l'espèce on elle-même. (Contre le nominalisme.)</p>
+
+<p>5° Ce qu'on peut dire, c'est que lorsqu'on nomme
+les genres et les espèces, lorsqu'on prononce, ou
+même que l'on conçoit les noms généraux, on pense
+et l'on veut penser une affirmation commune a plusieurs;
+or ce qui s'affirme de plusieurs étant la définition
+de l'universel, il s'ensuit que les genres et
+les espèces sont des noms d'institution humaine et
+que les universaux dépendent du langage. (Nominalisme.)</p>
+
+<p>6° Mais ce langage est l'expression de la pensée,
+les universaux sont donc des pensées: ils signifient
+les conceptions par lesquelles l'esprit ramène les
+semblables à l'unité, en faisant abstraction de leurs
+différences. La conception des choses universelles est
+une des prérogatives de l'intelligence. (Conceptualisme.)</p>
+
+<p>7° Ces concepts, recueillis de sensations diverses,
+ces unités intellectuelles représentent des choses qui
+ne sont pas, ou qui sont autrement dans la réalité
+quo dans la pensée, puisque le concret diffère de
+l'abstrait, et ils ne décrivent les objets que tels que
+les veut l'esprit. (Nominalisme.)</p>
+
+<p>8° Ils ne sont pas pour cela vains et faux, ils sont
+la collection des caractères communs de certaines
+multitudes, ils sont eux-mêmes des notions collectives.
+(Conceptualisme.)</p>
+
+<p>9° Ces notions collectives sont prises des caractères
+réels d'individus réels; ces concepts, sans être parfaitement
+identiques à toute la réalité, se fondent
+sur la réalité. (Réalisme.)</p>
+
+<p>10° Pour connaître ce qu'il y a de réalité dans les
+universaux, il faut les étudier dans les réalités incontestées
+dont ils sont, les collections; ces réalités
+sont les individus. En étudiant, en décomposant l'individu,
+on atteindra les éléments réels de l'espèce
+et du genre. (Problème de l'individuation.)</p>
+
+<p>11° L'individu est composé de forme et de matière;
+la matière de l'homme est l'humanité, la forme
+l'individualité. Celle-ci n'existe pas hors de l'individu,
+puisque dès qu'elle existe, elle le réalise;
+elle n'existe que combinée a la matière. La matière,
+qui peut également exister avec telle ou telle indivirtualité,
+n'existe cependant pas actuellement sans
+aucune; elle se retrouve, non pas la même, mais
+analogue, non pas identique, mais semblable, dans
+tous les individus de même nature, et c'est sa similitude
+qui constitue toute l'identité de l'espèce,
+comme c'est la forme individuelle qui diversifie la
+matière de l'espèce. (Théorie de l'individuation.)</p>
+
+<p>12° La collection de toutes les matières, de toutes
+les formes individuelles est une collection de réalités
+qui n'existent point par elles-mêmes isolément et
+séparément; elle n'en est donc pas, dans la réalité
+actuelle, exclusivement composée, de telle sorte que,
+composée de réalités, ou réelle dans ses éléments
+propres, elle n'y peut être réduite que par la pensée
+et n'existe ainsi réduite qu'à l'état de conception et
+d'expression. (Conceptualisme réaliste.)</p>
+
+<p>13° L'individnation est le type de la constitution
+des espèces, de celle des genres; partout matière
+semblable en nature, mais numériquement diverse
+dans ses combinaisons avec la forme. Ainsi, dans
+les individus, la matière est l'espèce, collection des
+matières <i>individualisées</i>; dans les espèces, la matière
+est le genre, collection des matières <i>spécifiées</i>;
+dans le genre, la matière est un genre supérieur ou
+suprême, collection des matières <i>généralisées</i>.</p>
+
+<p>14° A chaque degré, cette matière similaire, mais
+non pas numériquement identique, est le véritable
+universel, universel réel, en puissance réel à lui
+seul, en acte réel en combinaison. (Réalisme.)</p>
+
+<p>15° Comment l'être que par la pensée nous concevons
+ainsi constitué est-il réellement et physiquement
+constitué? Les éléments, principes immédiats
+de tous les êtres, sont-ils dans la matière,
+sont-ils dans la forme; sont-ils à la fois matière et
+forme, et, dans tous ces cas, comment peuvent-ils
+encore être avec propriété appelés éléments? Les
+particules plus ou moins simples conçues par l'analyse
+ne sont que des éléments improprement dits,
+des éléments provisoires. Ce sent des corps composants
+affectés de certaines propriétés non communes
+à tout composé. Le véritable élément de la matière
+du corps, c'est la pure essence, celle-là est proprement
+un universel, car elle est informe et indéterminée.
+Mais tout ceci n'est dit et ne doit être entendu
+que des choses sensibles, et n'est pas applicable aux
+substances spirituelles dont la physique ne traitait
+pas. (Ontologie physique.)</p>
+
+<p>16° Dans les substances corporelles, la pure essence,
+cet universel apte à toutes les formes, reçoit
+ces formes dans toutes ses parties, et ces parties,
+chacune ainsi composée, constituent un tout composé.
+Ce tout est successivement affecté de certaines
+formes qui le font passer à l'état de genre, d'espèce,
+d'individu. Mais, en même temps, ses parties sont
+affectées les unes de certaines formes, les autre de
+certaines autres, qui ne sont pas celles de la totalité,
+et qui font des parties élémentaires différentes
+de nature. (Physique ou ontologie.)</p>
+
+<p>17° La forme, qui on se joignant à la matière,
+produit successivement le genre, l'espèce, l'individu,
+est en général la différence qui diversifie le
+semblable. C'est surtout à ce qui transforme le genre
+en espèce que s'applique ce nom de différence. La
+différence n'est pas une simple qualité, elle n'est
+pas non plus par elle-même une substance, car il n'y
+a point de substance sans matière. Elle est la forme
+simple, la forme proprement dite. La forme simple
+est celle qui constitue une nature. (Idéalisme platonique.)</p>
+
+<p>18° La matière de la substance est la pure essence,
+être en puissance, indéterminé pur, universel
+sans forme, et accessible à toutes les formes.
+L'essence de la substance, c'est d'être; elle n'a pas
+d'autre <i>quiddité</i>. (Idéalisme au point de vue logique,
+spinozisme au point de vue ontologique; hégélianisme au
+point de vue de la doctrine de l'identité de
+la logique et de l'ontologie.)</p>
+
+<p>Faut-il admettre, en effet, ce vaste et incohérent
+ensemble de doctrines dans la tête d'un seul homme,
+et la philosophie d'Abélard est-elle le chaos? Nous
+ne le pensons point. Sans doute, les nécessités de
+la polémique l'entraînent parfois a des assertions
+peu conciliables entre elles, et l'esprit de la dialectique,
+qui, jouant avec les mots comme avec des signes
+d'algèbre, perd souvent de vue la réalité, a pu
+souvent lui dicter des raisonnements qui sont de
+pures formes logiques, sans application et sans valeur
+pour la science des choses. Mais il nous paraît
+cependant que la cohérence se rétablit entre ses idées,
+si l'on y rétablit l'ordre, et si l'on distingue les points
+de vue successifs dans lesquels il s'est placé pour considérer
+la question. Ces distinctions, il ne s'en rendait
+peut-être pas bien compte; cet ordre, il n'aurait
+peut-être pas su l'établir par lui-même. La méthode
+était inconnue aux philosophes de cet âge, et celui-ci
+en aurait eu grand besoin pour éclaircir et justifier
+l'éclectisme qu'il a porté dans la discussion des
+universaux. Réfutant tout, empruntant de tout,
+Abélard me paraît en effet avoir procédé en éclectique.</p>
+
+<p>Pour lui, ce qu'il y a de vrai du nominalisme,
+c'est, non que les universaux sont des voix, mais
+qu'ils existent comme universaux par le langage et
+expriment des conventions de l'esprit.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de vrai du conceptualisme, c'est que
+l'esprit conçoit les objets qu'il a perçus, en ramène
+la diversité à l'unité par les ressemblances, et recueille
+dans les individus la pensée commune qui
+est le genre et l'espèce.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de vrai dans l'individualisme de Roscelin,
+c'est que la réalité en acte est toujours particulière,
+et que la substance proprement dite n'est
+jamais en fait universelle.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de vrai dans le réalisme, c'est que
+les genres et les espèces sont des collections formées
+d'individus réels en vertu de leur réelle communauté
+de nature.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de vrai de la doctrine de l'indifférence,
+c'est qu'il existe dans tous les individus d'une même
+nature un élément commun, la matière, ce non-différent
+ou ce semblable dans tous, diversifié par
+les formes individuelles.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de vrai dans la doctrine des essences
+universelles, c'est que cette matière, semblable dans
+tous les êtres, et qui ne diffère que numériquement,
+est par la communauté de ses caractères, par l'identité
+de ses effets, un universel réel, quoiqu'il ne soit
+jamais séparé d'une forme qui le particularise.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de vrai dans l'idéalisme<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup>121</sup></a>, c'est que la
+forme qui n'est ni matière, ni genre, ni substance,
+est cependant l'élément, réel et formateur de l'essence,
+et subsiste avec un caractère de détermination,
+une constance d'efficacité qui suppose une
+permanence supérieure aux changements et aux
+accidents successifs de la matière sensible; tandis
+que la matière première ou la pure essence, base
+primitive de toute matière postérieure, subsiste
+comme quelque chose de durable, d'identique,
+d'indéterminé, d'inaccessible aux sens en dehors
+des formes, et partant d'incorporel, mais d'accessible
+à toutes les formes et de nécessaire indistinctement
+à toutes les choses existantes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"></a><b>Note 121:</b><a href="#footnotetag121"> (retour) </a> J'entends par ce mot la doctrine qui donnait
+une certaine existence à des dires indéfinissables qui
+n'étaient ni abstraction, ni substance spirituelle,
+ni substance sensible, et que la scolastique était sans
+cesse portée à réaliser; doctrine qu'on peut également
+appeler un platonisme altéré, ou un aristotélisme imparfait.</blockquote>
+
+<p>Voilà en substance ce qu'Abélard a recueilli dans
+tous les systèmes qu'il a critiqués; c'est bien là un
+éclectisme, seulement l'auteur n'en a pas une conscience
+distincte, il ne l'établit pas systématiquement;
+on y rencontre même çà et là des lacunes ou
+des incohérences, car un esprit qui pèche par la méthode
+et par l'observation psychologique ne s'élève
+pas toujours, malgré ses efforts, à l'éclectisme et
+s'arrête au syncrétisme. Cependant il y a plus que
+de la sagacité, il y a de l'étendue d'esprit dans ce
+travail de conciliation de toutes les doctrines sur les
+universaux, et de plus, on y peut entrevoir et dégager
+une idée originale qui en distingue et caractérise
+l'auteur entre tous les chefs d'école qu'il a
+soumis à sa pressante inquisition.</p>
+
+<p>Nous craignons l'ennui des redites, et cependant
+nous ne pouvons nous refuser un dernier mot sur
+une question qui a fait presque toute la renommée
+philosophique d'Abélard, et peut-être tout le malheur
+de sa théologie. Il nous est à coeur de faire bien
+saisir sa pensée et la nôtre, et de fixer le caractère
+définitif de sa doctrine.</p>
+
+<p>Suivant les meilleures autorités, ce caractère est,
+à tout prendre, celui du nominalisme. Faut-il souscrire
+à ce jugement? Non, Abélard ne fut pas nominaliste,
+s'il faut, pour l'être, croire avec Roscelin
+qu'il n'y a dans le genre et l'espèce que des noms,
+et que rien n'est réel dans l'individu que l'individualité;
+s'il faut croire que les qualités, pour n'être pas
+matériellement, objectivement séparables des substances
+individuelles, ne sont que des mots; s'il faut
+croire que les parties, quand elles ne sont pas des
+individus, sont aussi verbales, aussi vaines que les
+espèces et les qualités; s'il faut croire enfin que hors
+du langage aucune abstraction n'est rien.</p>
+
+<p>Mais il fut nominaliste, si, pour mériter ce titre,
+il suffit de n'être pas réaliste, s'il suffit d'ignorer ou
+de rejeter la doctrine platonicienne des idées, s'il
+suffit de ne pas admettre des essences générales subsistant
+essentiellement soit hors des individus, soit
+intégralement et distinctement dans les individus, et
+de regarder qu'entre Dieu, l'âme et les individus, il
+n'y a de numériquement réel que des conceptions,
+qui sont des faits et non des êtres; s'il suffit enfin
+d'imputer aux facultés et aux besoins de l'esprit
+humain l'existence de genres, de qualités, d'abstractions
+de toute sorte, posées séparément et indépendamment
+des sujets effectifs qui ont donné naissance
+à ces créations intellectuelles.</p>
+
+<p>La plupart des philosophes nos contemporains auraient,
+je crois, de la peine à se défendre de penser
+comme lui sur ce dernier point, et seraient fort embarrassés
+d'attribuer une existence distincte à aucune
+des abstractions de cette nature. Cependant beaucoup
+d'entre eux se défendent du nominalisme et
+donnent tort à Abélard dans sa grande controverse;
+ils ne lui accordent d'avoir eu raison que contre les
+abus du réalisme. Si nous pressons bien leur pensée,
+nous avouerons qu'elle nous échappe, et nous osons
+soupçonner que celle d'Abélard aurait bien pu leur
+échapper en partie.</p>
+
+<p>Certes, M. Cousin ne confond point Abélard avec
+Roscelin; il veut bien accorder que le grossier paradoxe
+contre l'existence des parties était trop au-dessous
+de ce grand esprit. Il reconnaît que le nihilisme
+à peu près avoué des nominalistes absolus était étranger
+à sa pensée, mais il laisse entendre qu'en dernière
+analyse ce nihilisme aurait bien pu devenir, à l'insu
+d'Abélard, le produit net de sa théorie, et il ne voit
+dans le conceptualisme qu'un nominalisme tempéré,
+sinon déguisé.</p>
+
+<p>Voici toutefois son principal argument: «Le
+principe de l'école réaliste est la distinction en
+chaque chose d'un élément général et d'un élément
+particulier. Ici les deux extrémités également fausses
+sont ces deux hypothèses: ou la distinction de
+l'élément général et de l'élément particulier portée
+jusqu'à leur séparation, ou leur non-séparation
+portée jusqu'à l'abolition de leur différence, et la
+vérité est que ces deux éléments sont a la fois distincts
+et inséparablement unis. Toute réalité est
+double.... Le moi... est essentiellement distinct
+de chacun de ses actes, même de chacune de ses
+facultés, quoiqu'il n'en soit pas séparé. Le genre
+humain soutient le même rapport avec les individus
+qui le composent; ils ne le constituent pas, c'est
+lui, au contraire, qui les constitue. L'humanité
+est essentiellement tout entière et en même temps
+dans chacun de nous.... L'humanité n'existe que
+dans les individus et par les individus, mais en
+retour les individus n'existent, ne se ressemblent
+et ne forment un genre que par le lien de l'humanité,
+que par l'unité de l'humanité qui est en
+chacun d'eux. Voici donc la réponse que nous ferions
+au problème de Porphyre: πότεÏον χωÏιστά
+(γένη) ή έν τοϊς αίσθητοϊς. Distincts, oui; séparés,
+non; séparables, peut-être; mais alors nous sortons
+des limites de ce monde et de la réalité
+actuelle<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup>122</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"></a><b>Note 122:</b><a href="#footnotetag122"> (retour) </a> Ouvr. inéd., introd., p. cxxxvi.</blockquote>
+
+<p>Ou notre méprise est grande, ou cette objection
+se réduit à ceci: les différences qui séparent les
+hommes des autres animaux sont réelles, ou, ce qui
+revient au même, les ressemblances qui unissent les
+hommes et manquent aux autres animaux, comme
+celles qui leur sont communes avec les autres animaux,
+sont également réelles. Il y a donc une nature
+humaine, l'idée de la nature humaine n'est point
+une hypothèse, une chimère; elle est fondée sur des
+réalités, et puisqu'il y a des réalités au fond des
+idées de cette sorte, c'est-à-dire au fond des idées
+de genres et d'espèces, il y a un certain réalisme.</p>
+
+<p>Cela est vrai, si le réalisme signifie cette opinion
+même, savoir que les idées de genres et d'espèces,
+loin d'être des fictions ou de pures conditions subjectives
+de notre pensée, sont l'expression intellectuelle
+de faits positifs et certains. Ce réalisme-là
+n'est que le contraire du scepticisme et de l'idéalisme.
+Sur ce point, le sens commun est réaliste.
+Mais, qu'on nous permette de le dire, ce n'est pas là
+le réalisme. Le réalisme était plus hardi. Les idées
+de genres et d'espèces, étant fondées sur des faits
+réels, peuvent être appelées des idées réelles, et
+en ce sens il est tout simple de dire abréviativement
+que les genres et les espèces sont réels. Mais
+sont-ils en eux-mêmes des réalités, c'est-à-dire
+quelque chose d'autre que, d'une part, les faits réels
+manifestés dans les individus, de l'autre, les conclusions
+légitimes que nous induisons de ces faits réels,
+généralisations nécessaires de l'intelligence. Le réalisme
+est allé jusqu'à regarder les idées de genre et
+d'espèce comme correspondant objectivement à des
+essences, ontologiquement distinctes des individus
+dans lesquels elles se manifestent.</p>
+
+<p>Sans doute, l'objection de M. Cousin ne va pas si
+loin; c'est une réserve générale en faveur du platonisme;
+c'est surtout l'expression d'une louable
+crainte de donner accès ou prétexte au scepticisme.
+Mais ce n'est en définitive qu'une réclamation incontestable
+en faveur de la vérité de l'idée d'essence.</p>
+
+<p>Oui, il y a dans les êtres individuels autre chose que
+de l'individualité. On peut, on doit dire sans subtilité:
+il n'y a que des individus, et il y a quelque
+chose de plus que des individualités. Ainsi, bien
+qu'il n'existe en fait d'humanité que des hommes,
+il est une essence qui s'appelle la nature humaine.
+Mais la nature humaine ne se réalise que dans les
+individus; dès que l'essence arrive à l'existence,
+elle s'individualise. L'être en puissance peut être
+général, l'être en acte est individu.</p>
+
+<p>Or maintenant, cette réalité des faits sur lesquels
+se fondent les idées de genre et d'espace, cette vérité
+de l'idée d'essence, Abélard l'a-t-il niée? Le conceptualisme
+est-il condamné à la nier? je ne le pense
+pas. Pour la nier, encore une fois, il faudrait dire:
+il n'y a que des individus, et ils n'existent qu'en
+tant qu'individus. Or il est possible que le nominalisme
+ait dit cela, mais ce n'est point ce qu'a dit
+Abélard. Il y a en effet deux hypothèses également
+fausses, la séparation de l'essence et de l'individu,
+et l'abolition de leur différence. Le réalisme est
+tombé dans la première, et le nominalisme dans la
+seconde. Mais Abélard n'a rien fait de cela; ce n'est
+certes pas lui qui abolit la différence. Il n'a nié
+comme faits aucun des fondements de la distinction
+des genres et des espèces. Suivant lui, les seules
+unités sensibles, les seules essences distinctes et
+réelles sont en effet des individus; mais dans l'individu
+humain, il y a ce qui est commun à tous les
+animaux, c'est la matière ou le genre; il y a de plus
+ce qui distingue les hommes des animaux et ce qui
+est commun à tous les hommes: c'est la différence
+spécifique ou la forme essentielle de l'humanité: de
+là l'espèce. La matière et la forme sont les éléments
+réels de l'humanité. D'où il résulte que la distinction
+des genres et des espèces est réelle, et l'on voit
+que loin de méconnaître les caractères communs qui
+décèlent et constituent dans les individus une essence
+on une nature spéciale, Abélard réalise, sous
+le nom de forme essentielle, cet élément intégrant
+et constitutif sans lequel il n'y aurait qu'une matière
+indéterminée, ou des fragments infinis en nombre,
+sans liaison, sans caractère assignable, une création
+sans ordre, qui échapperait à la raison humaine.</p>
+
+<p>En effet, il y a ici, pour le répéter encore, deux
+écueils à éviter: l'un, le réalisme absolu qui absorberait
+l'individu dans l'être universel, et que je
+n'hésiterais pas à nommer, avec Bayle, un spinozisme
+non développé; l'autre, un nominalisme radical
+qui serait au fond un individualisme absolu.
+La formule de cette doctrine serait: «Il n'existe que
+des substances distinguées par des accidents propres.»
+Alors les caractères de l'animal, ceux de
+l'homme ne seraient que des accidents fortuits de
+ces fragments, ou plutôt de ces agrégats isolés que
+nous appelons individus. C'est fictivement et vainement
+que notre esprit comparerait et assimilerait ces
+accidents, et qu'il se formerait ainsi des classes. Ces
+classes, conceptions gratuites, n'auraient de réel que
+leurs noms, et nous ne céderions, en les formant,
+qu'à un penchant, à une fantaisie de notre esprit.
+Au fond, il n'y aurait que des substances et des
+accidents. Est-ce là le conceptualisme d'Abélard?
+nullement; il a répété jusqu'à satiété que de la
+substance en général à l'individu il y a des degrés, et
+que ce n'est point par les simples accidents que l'on
+peut combler la distance. Il s'est emparé d'une idée
+aristotélique, la distinction de la matière et de la
+forme, sans l'une ou l'autre desquelles il n'existe
+rien, et il a posé comme réalités, comme éléments
+nécessaires de l'être, la matière (genre); la forme
+spécifique (différence, espèce); enfin la forme propre
+(individu); mais toutes ces choses ne sont
+séparables qu'en puissance.</p>
+
+<p>Un contemporain, et probablement un disciple
+d'Abélard, a décrit dans quelques fragments précieux
+la vraie doctrine de son maître. Il l'a ramenée
+avec, raison à un seul point, la forme. C'est la place
+et le rôle qu'Abélard donne à la forme, qui font le
+caractère et la valeur de son système. Nous la résumerons
+une dernière fois d'après cet interprète anonyme<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup>123</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"></a><b>Note 123:</b><a href="#footnotetag123"> (retour) </a> <i>De Intellectibus</i>, In fine, p. 404</blockquote>
+
+<p>Un principe a été posé: «Tout ce qui est est ou
+substance ou accident.» Ce principe est faux. Il
+exprime une division qui ne suffit pas, comme on
+dit en logique, c'est-à-dire qui n'embrasse pas toute
+la réalité. Si elle était complète, en effet, il faudrait
+que la rationnalité, qui apparemment n'est pas substance,
+fût accident. Accident, son absence ou sa
+présence dans l'homme serait indifférente, et par
+conséquent l'homme réduit à l'animal sans raison
+serait encore un homme. La division exprimée par
+le principe ne serait donc plausible qu'à la condition
+d'entendre l'accident d'une manière large, et de
+donner ce nom à tout ce qui est attribut de la substance
+à un titre quelconque. Alors la forme, le propre
+seraient des accidents; mais il faudrait toujours
+distinguer parmi ces accidents, et l'on serait obligé
+de désigner certains d'entr'eux par le nom presque
+contradictoire d'accidents essentiels.</p>
+
+<p>Telle serait la rationnalité. Elle est mieux distinguée,
+quand on dit qu'elle est une forme. La forme,
+c'est l'accident ou mode dont le retranchement,&mdash;je
+parle le langage aristotélique,&mdash;<i>corrompt</i> la substance
+dont elle est un des constituants; c'est-à-dire
+fait sortir une substance de la classe où elle est placée
+pour la faire passer dans une autre. Retranchez
+la raison à l'homme, l'homme est <i>corrompu</i>, lisez
+<i>dénaturé</i>; il n'est plus que l'animal. En langage moderne,
+il perd son essence.</p>
+
+<p>Ceci amène et éclaire la question suivante: les
+formes sont-elles des essences?</p>
+
+<p>Les uns veulent qu'elles soient universellement
+des essences. Soit, mais alors, comme Socrate est un,
+ce qu'ils ne peuvent refuser d'accorder, il a l'unité.
+L'unité de Socrate est une, elle a donc l'unité pour
+forme substantielle, et celle-ci une autre, et ainsi à
+l'infini. On s'en tire en admettant je ne sais quelle
+réciprocité, <i>nescio quam reciprocicationem</i>. L'unité
+de Socrate est la forme de celle de Platon, celle de
+Platon la forme de celle de Socrate; c'est-à-dire qu'on
+ne peut éviter ou qu'une seule et même essence soit
+la forme individualisée de plusieurs, ou qu'elle soit
+réciproquement ce qui reçoit et ce qui donne la
+forme. Enfin, toutes les formes étant des essences,
+chaque individu, un par lui-même, a son unité, ou
+chaque unité sujet a son unité forme, c'est-à-dire sa
+semblable dans une autre essence, puisque la forme
+est aussi une essence: il suit qu'il y a plus d'unités
+que de semblables; or, il doit y avoir autant de semblables
+que d'unités. Mais si l'on ajoute les semblables
+des unités formes, qui, étant essences, doivent aussi
+avoir chacune la leur, il se trouve qu'il y a plus de
+semblables que d'unités; et le tout donne un résultat
+absurde. Car il s'ensuivrait qu'il y a plus d'unités
+que d'unités, et plus de semblables que de semblables.
+Tout cela est un non-sens.</p>
+
+<p>Les autres ne veulent point admettre d'essences
+hors de la substance; ceux-ci seront obligés de dire,
+et peut-être avec raison, que les vertus, les vices,
+les couleurs ne sont pas quelque chose. C'est aux
+sages d'en juger, dit notre anonyme, et il passe
+outre.</p>
+
+<p>Mais il ajoute qu'il n'y a plus qu'une troisième
+opinion; c'est celle qui entend que certaines formes
+soient des essences, et certaines autres non. «Ainsi
+le veulent Abélard et les siens, qui portent la clarté
+dans l'art dialectique, parce qu'au lieu de l'embrouiller,
+ils le scrutent avec le soin le plus scrupuleux<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup>124</sup></a>.
+Pour eux, les seules formes qui soient des
+essences sont certaines qualités<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup>125</sup></a> qui sont dans les
+conditions suivantes. 1° Il faut qu'elles soient dans
+le sujet, en telle sorte que le sujet ne suffise pas
+pour qu'elles existent. Par exemple, le sujet suffit à
+l'existence des quantités. 2° Qu'une disposition de
+parties ne soit pas nécessaire à leur existence,
+comme il faut une disposition de parties, réciproque
+entre les parties du doigt pour qu'il soit
+courbé, commune au sujet et au siège pour qu'un
+homme soit assis. 3° Qu'elles n'existent pas dans le
+sujet, grâce à quelque objet extrinsèque, en sorte
+qu'elles ne puissent exister seules, comme la propriété
+qui consiste pour un homme à posséder un
+boeuf ou un cheval. 4° Que pour les écarter, il ne
+soit pas nécessaire d'ajouter une substance au sujet,
+comme pour écarter l'inanimation, il faut ajouter
+au sujet une substance, l'âme.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"></a><b>Note 124:</b><a href="#footnotetag124"> (retour) </a> «Sicut Abælardus et sui, qui artem dialecticam
+non obfuscando, sed diligentissime perscrutando dilucidant.»
+(P. 490.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"></a><b>Note 125:</b><a href="#footnotetag125"> (retour) </a> <i>Quasdam qualitates. Qualités</i> doit
+être entendu ici largement, à la manière
+moderne, dans le sens de modes en général, et non dans le sens
+technique d'espèces de la catégorie de <i>qualité</i>.</blockquote>
+
+<p>Voilà les quatre conditions auxquelles une qualité
+ou plutôt un attribut du sujet est non-seulement
+une forme, mais une essence, d'un seul mot,
+une forme essentielle.</p>
+
+<p>Cet exposé remarquable montre que, loin d'être
+nominaliste, ou même conceptualiste à la manière
+des modernes, Abélard admet qu'il y a essence et
+réalité même hors de la substance, n'entendant par
+ce dernier mot que le <i>substrat</i> du sujet individuel.
+En outre de la substance, il admet quelque chose qui
+n'est pas le simple accident. La substance étant la
+matière, c'est-à-dire ici le fond de l'être, il faut à
+ce fond une forme pour qu'il ait une nature spéciale;
+cette forme qui en fait l'essence est elle-même une
+essence. Toutes les formes ne sont pas dans ce cas.
+La forme essentielle est celle-là seulement que le
+sujet ne produit pas de lui-même, et qui n'a besoin
+pour être, d'aucune disposition, d'aucun objet étranger,
+pour s'anéantir, de l'addition d'aucune substance.</p>
+
+<p>La différence spécifique est une forme essentielle,
+mais elle ne forme de véritables espèces que dans la
+catégorie de la substance, sans être elle-même une
+espèce de cette catégorie. Aux divers degrés de cette
+catégorie sont les divers degrés de l'être véritable,
+par lesquels la substance, être en puissance, arrive
+à l'être en acte. Ces degrés forment la gradation des
+essences.</p>
+
+<p>Un dernier jugement sur cette doctrine.</p>
+
+<p>Si l'on s'arrête au langage, elle se défendra mal.
+La distinction de la matière et de la forme ne s'est pas
+soutenue <i>in terminis</i>. Qu'est-ce qu'une forme essentielle,
+ou du moins quelle sorte d'être est cela? Le
+mode d'existence en est pour le moins aussi difficile
+à concevoir que celui des idées de Platon. Aristote
+ne peut sauver l'existence de ses formes qu'à l'aide
+de la distinction de la puissance et de l'acte; mais
+de l'être en puissance, cela se résout au vrai dans les
+conditions de l'être, par conséquent dans les conceptions
+de l'esprit. Des conceptions de l'esprit fondamentales,
+nécessaires, primordiales, qu'est-ce autre
+chose que des idées éternelles? On peut dire, à mon
+sens, contre Aristote tout ce qu'il a dit contre Platon,
+et l'on voit que les modernes sont plus conceptualistes
+qu'Abélard.</p>
+
+<p>Cela veut-il dire que les modernes sont nominalistes?</p>
+
+<p>Écartez le langage de notre scolastique, et vous
+trouverez peut-être que sa doctrine serait aujourd'hui
+exposée dans ces termes. L'expérience ne manifeste,
+l'intelligence ne conçoit que des êtres individuels,
+comme étant en pleine possession de l'existence. Les
+genres, les espèces ne sont, au positif, que des collections
+d'individus; dans l'individu, le sujet de
+l'existence est la substance; toute substance est individuelle;
+elle est substance, c'est-à-dire qu'elle est
+l'un et l'être, pour dire comme les Grecs. Mais
+quel <i>un</i>, mais quel <i>être</i> est-elle? Elle est telle et non
+pas telle. Ce qu'elle est ainsi, c'est ce qu'on appelle
+son essence. La substance, considérée en elle-même,
+par abstraction ou en puissance, n'a pas d'essence;
+mais en acte ou en réalité, mais dès qu'elle existe,
+elle a ou plutôt elle est une essence. Point de substance
+sans essence. Tout ceci répond à la théorie de
+la matière et de la forme.</p>
+
+<p>L'essence, pour l'esprit qui ne fait que concevoir
+la substance et ne la connaît pas, se représente
+comme une qualité. <i>Quid</i> n'est connu que comme
+<i>quale</i>, mais est conçu comme <i>quid</i>. L'essence est-elle
+donc pour cela la qualité en général, ou se compose-t-elle
+de toutes les qualités du sujet de l'existence?</p>
+
+<p>Comme substance, ce sujet est un, lui, et pas un
+autre, c'est là l'individualité; comme essence, il
+est de telle ou telle nature. Cette nature déterminée
+ne se détermine pour nous que par les qualités que
+nous percevons ou induisons dans le sujet; mais ces
+qualités diverses ne peuvent être ni confondues entre
+elles, ni rangées sur la même ligne: elles sont toutes
+réelles, mais il en est de constitutives, il en est
+d'accessoires, et parmi les constitutives, les unes
+sont communes à un plus grand nombre d'êtres, les
+autres à un nombre moindre. Il y en a d'universelles,
+c'est-a-dire de communes à tous les êtres; il y en a
+de tellement particulières qu'elles sont exclusives.
+Entre ces deux extrêmes se placent divers degrés; à
+ces degrés correspondent de certains groupes de qualités
+constitutives; les qualités constitutives sont dites
+essentielles en ce qu'elles constituent l'essence.</p>
+
+<p>Les qualités sont donc essentielles ou ne le sont
+pas.</p>
+
+<p>Lorsque l'esprit embrasse tous les êtres dans leur
+universalité, il leur trouve un certain nombre de
+caractères communs; ces caractères sont plus que
+des modes, plus même que des attributs. Si nous les
+appelons attributs ou modes, c'est par un besoin de
+notre esprit, qui ne connaît directement les êtres
+que par leurs qualités; mais ces attributs improprement
+dits sont plutôt des conditions ou des principes
+d'existence déterminée. C'est par eux que tes êtres
+sont des êtres.</p>
+
+<p>Dans cette universalité des êtres, des différences
+apparaissent, c'est-à-dire des attributs différents, et
+cependant communs encore à plusieurs, mais en plus
+petit nombre. Les plus communs après les conditions
+universelles constituent les essences plus générales.
+Entre ces caractères communs, on distingue encore
+de certaines différences, et l'on conçoit des essences
+moins générales; ainsi d'essences en essences, on
+arrivé à l'essence la moins générale, à savoir la substance
+individuelle; mais cette substance individuelle
+porte encore des caractères communs à bien d'autres
+substances individuelles, elle a de nombreuses ressemblances.
+De même que la considération des différences
+nous a fait descendre de l'universalité des
+êtres à l'individualité de l'être, la considération des
+ressemblances nous ferait remonter de l'individualité
+à l'universalité.</p>
+
+<p>C'est ainsi que les êtres se représentent à l'esprit
+humain, qui en forme et en ordonne la conception.
+Mais ces classifications, qui sont certainement conçues,
+ne sont-elles que des conceptions? L'affirmative
+serait la réponse insensée du scepticisme. Ne
+lui on déplaise, ces classes sont certainement fondées
+sur des faits réels. Ni l'observation, ni la raison
+qui les a reconnues, ne nous forgent des mensonges.
+Mais ce n'est pas tout que de porter sur des
+faits réels; les conceptions des essences, plus ou
+moins communes, plus ou moins particulières, donnent
+lieu à une distinction fondamentale. Il en est
+qui, sans être illusoires, n'ont rien d'essentiel; il en
+est d'essentielles. Celles-ci reposent sur les caractères
+dominants dont l'ensemble forme dans notre
+pensée la nature des êtres. Ces différences fondamentales
+révèlent et constituent les véritables essences,
+ou les grandes et naturelles divisions de
+l'ensemble des êtres. Ces différences sont assez nombreuses;
+mais dans le nombre on doit distinguer
+celles que voici. Dans l'ensemble des êtres accessibles
+aux sens d'abord se montrent certains caractères
+généraux, communs à tous, et auxquels participe
+toute la masse inorganique, substance confuse
+qui ne se distingue de ce qui est plus général qu'elle
+que par l'attribut qui la rend sensible et que Descartes
+a nommé l'étendue. Si vous en retranchez la
+masse inorganique, vous aurez le règne organique
+(espèce dont l'être étendu est le genre); si vous en
+retranchez tout l'être inanimé, il vous reste l'être
+animé (le genre animal); si vous retranchez ce qui,
+parmi les animés, n'a pas la raison, il vous restera
+l'animal raisonnable ou l'homme (espèce humaine);
+et si, dans la totalité des animaux raisonnables, vous
+distinguez substance par substance, vous avez l'individu.
+Or, parler ainsi, c'est concevoir qu'il y a
+une essence déterminée par chaque groupe d'attributs
+communs, une nature étendue, une nature
+organique, une nature animale, une nature humaine,
+une nature individuelle. On appelle aujourd'hui
+nature ou essence, ce qu'au temps d'Abélard
+on appelait genre ou espèce, matière ou forme; mais
+le fond des idées n'a pas sensiblement varié.</p>
+
+<p>Et lorsqu'il essaie, pour profondément distinguer
+l'espèce de tout le reste, de déterminer à quelles
+conditions la forme est une essence, il entreprend un
+travail difficile, et il fait plus que les philosophes
+modernes qui se sont bien hasardés (non pas tous) à
+reconnaître qu'il y a telle chose que l'essence, mais
+dont aucun ne s'est aventuré à dire ce que c'est.
+Ajouter, comme Abélard, que les essences véritables
+ne se rencontrent que dans la catégorie de la substance,
+et que la forme spécifique est en dehors de
+toute catégorie, et surtout n'est à aucun titre dans
+celle de la qualité, c'est assurément traduire, avec
+l'exactitude scientifique de son art, cette pensée, que
+les qualités essentielles sont irrévocablement distinctes
+des qualités accidentelles, et que les essences
+ne sont pas de pures conceptions.</p>
+
+<p>Nous avons peut-être passé la mesure dans cette
+exposition de la doctrine d'Abélard sur les universaux.
+C'est qu'elle nous paraissait encore incomplètement
+connue, faute d'avoir été complètement
+restituée. Il en est en effet de cette doctrine comme
+de presque toutes les opinions de son auteur; elle
+a disparu avec lui. Il y a peu de philosophes,
+dont le nom ait été plus célèbre et les doctrines
+plus oubliées. Le temps n'a respecté que sa gloire.
+Soit que l'envie, le despotisme ou la peur aient
+détruit ou laissé se perdre ses livres, soit que ceux
+qui ont profité de ses idées aient pris soin d'en dissimuler
+l'origine, cet homme, qui eut tant de disciples,
+n'a pas laissé d'école, et quoiqu'on ne puisse
+douter qu'il n'ait exercé une influence prédominante
+sur l'enseignement, sur les études, sur la
+destinée de la philosophie, il n'a point fondé de
+philosophie. D'innombrables sectes ont aussitôt après
+lui couvert le sol gaulois, et l'on n'a plus parlé de
+lui que comme on parle d'un brillant météore qui
+éblouit et qui s'éteint. Il y a de l'injustice dans cet
+oubli, et lorsqu'au XIIIe siècle on voit la querelle
+des universaux se perpétuer, mais aussi s'éclaircir
+et s'étendre, on peut aisément retrouver plus d'une
+idée, plus d'un raisonnement qui vient d'Abélard,
+ou que ses successeurs ont laborieusement découvert
+après lui au lieu de le lui emprunter. On sait que les
+réalistes et les nominaux se ravirent alternativement
+le crédit et l'influence, et que la puissance des uns
+et des autres, celle des première surtout, prit souvent
+les formes de la tyrannie. On tient en général
+qu'Albert le Grand et saint Thomas d'Acquin furent
+réalistes, et leurs partisans venaient s'allier à Jean
+Duns Scot lui-même, lorsqu'il fallait combattre les
+nominaux. Peut-être que ceux-ci auraient succombé,
+si Occam n'eût glorieusement relevé leur drapeau,
+et, donnant au système l'ordre et la clarté, n'eût
+décidément rétabli leur influence, reconnue enfin et
+assurée par la protection du pouvoir politique. Les
+maîtres de l'école de Paris, Jean Gerson et Pierre
+d'Ailly, furent nominaux<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup>126</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"></a><b>Note 126:</b><a href="#footnotetag126"> (retour) </a> Albert. Magn., <i>De Intellect. et intelligib.</i>,
+l. I, c. II.&mdash;<i>Metaph. comment.</i> IV.&mdash;M. Rousselot
+prouve assez bien qu'Albert était moins réaliste
+que conceptualiste à la manière d'Abélard. (<i>Études sur
+la philos. du moyen âge</i>, t. II, c. XIV, p. 210 et suiv.)
+Il est moins heureux, lorsqu'il essaie la même
+démonstration à l'endroit de Saint Thomas. (<i>Ibid.</i>,
+p. 256 et 205.) Saint Thomas, sur la question des idées,
+incline au platonisme: (<i>Summ. theol.</i>, para I,
+quest. V, LV, et LXXXV.) Le réalisme de Scot ne peut
+être nié. (Rousselot, t. III, c. XVIII, p. 13 et
+suiv.&mdash;Meiners, <i>De nom. et real. init.</i>, ouv. Cit.,
+p. 37.&mdash;Salabert, <i>Philos. nom. vind., praefat.</i>, sec. V.)</blockquote>
+
+<p>Il est remarquable que cette doctrine, quoique
+tolérée souvent, et parfois protégée par l'Église, lui
+redevenait de temps en temps et comme périodiquement
+suspecte, au point d'être persécutée par le saint-siége,
+et qu'elle s'allia maintes fois avec une manière
+libre de penser, soit sur les matières de
+théologie, soit au moins sur les doctrines de la cour
+de Rome. L'esprit d'Abélard, à travers beaucoup
+de transformations, se reconnaît et s'aperçoit encore
+dans les écoles gallicanes, et, osons le dire, dans
+la philosophie nationale.</p>
+
+<p>La science moderne peut, en général, être regardée,
+comme nominaliste. «La secte des nominaux,»
+dit Leibnitz, «est la plus profonde des
+sectes scolastiques, et celle qui s'accorde le mieux
+avec la méthode de la philosophie réformée de nos
+jours.» Descartes ne place point «hors de notre
+«pensée toutes ces idées générales que dans l'école
+on comprend sous le nom d'universaux.» Locke
+et son école ont professé le nominalisme conceptualiste;
+Hobbes, Berkeley, Hume, le nominalisme
+pur; et, sur ce point, les Écossais, surtout Dugald
+Stewart, ont enchéri sur les opinions de Locke, eux
+qui se séparent de lui si volontiers<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup>127</sup></a>. Le conceptualisme
+est peut-être le vrai nom de la doctrine de
+Kant, et ce n'est qu'après lui que la philosophie
+allemande a pris ces formes alexandrines qui la rapprochent
+du réalisme du moyen âge. La doctrine de
+l'identité absolue, qui ne distingue plus l'ordre de la
+connaissance de l'ordre de l'existence, efface ou
+supprime toute controverse sur les universaux, en
+confondant l'être et la pensée, le particulier et le
+général, le fini et l'infini. M. de Schelling s'est fait
+gloire de renouveler le spinozisme qu'on imputait au
+réalisme pour l'accabler; Hegel a courageusement
+érigé les degrés logiques en phases de l'être, et professé
+que toute pensée réalise, au point que l'être
+n'est pleinement réel qu'autant et en tant qu'il se
+pense<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128"><sup>128</sup></a>. Pour Hegel, toute opposition entre les différents,
+que dis-je! entre les contradictoires, n'est
+qu'une passagère apparence. Mais il faut convenir que
+rien plus qu'une telle doctrine n'a été jusqu'à ces
+derniers temps contraire aux méthodes en honneur
+depuis deux siècles, et l'on peut dire qu'en général
+l'esprit du nominalisme est celui de la philosophie
+moderne, quoiqu'il s'y trouve souvent éclairci et
+tempéré par des idées étrangères aux nominaux du
+XIIe siècle, et qui le préservent ou le délivrent des
+excès et des erreurs, infaillible châtiment de toute
+doctrine absolue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"></a><b>Note 127:</b><a href="#footnotetag127"> (retour) </a> Leibnitz, <i>In Nisol</i>. præfat., edit.
+Dutens, t. IV, <i>Nouv. Essais</i>, t. III, c. III, 6,&mdash;Descartes,
+<i>Les Principes</i>, 1re part., sec. 59.&mdash;Locke, <i>De l'Entend.
+hum</i>., t. III, c. III, sec. 6 et suiv., et c. VI, sec. 7 et
+suiv.&mdash;Reid, <i>Essais sur les facultés de l'esprit humain</i>,
+ess. V, c. VI.&mdash;D. Stewart, <i>Philos. de l'esprit humain</i>,
+c. IV, sect. II, III et IV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" name="footnote128"></a><b>Note 128:</b><a href="#footnotetag128"> (retour) </a> Il est remarquable, en effet, que les objections
+dirigées par Bayle contre l'<i>universale a parte vel</i> des
+scolastiques, et contre la confusion de l'attribut
+et de la substance dans Spinoza, soient précisément les idées
+dont s'empare Hegel pour édifier sa doctrine. (Voy. Bayle,
+art, <i>Abélard</i>, et <i>Sillpon</i>.&mdash;Hegel, <i>Gesch. Der
+Philosophie</i>, t. III, p. 168.)</blockquote>
+
+<p>Abélard a donc triomphé; car, malgré les graves
+restrictions qu'une critique clairvoyante découvre
+dans le nominalisme ou le conceptualisme qu'on lui
+impute, son esprit est bien l'esprit moderne à son
+origine. Il l'annonce, il le devance, il le promet. La
+lumière qui blanchit au matin l'horizon est déjà
+celle de l'astre encore invisible qui doit éclairer le
+monde.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, je n'éviterai pas l'accusation de
+nominalisme. Je ne demande qu'à la restreindre
+dans les limites suivantes.</p>
+
+<p>L'essence est réelle; il n'y a point d'existence sans
+essence; mais l'essence ne se rencontre réellement
+que dans l'être déterminé, parce que l'être n'existe
+que déterminé. Cependant la détermination n'est pas
+une chose absolue; elle est susceptible de plus ou
+de moins. La matière étendue, par exemple, est la
+conception de l'être percevable, la plus indéterminée,
+ou, si l'on veut, la moins déterminée que nous
+puissions former. Quand nous divisons la matière
+ou la voyons divisée, ses divisions sont des parties
+qui sont quelquefois appelées individus, et qui devraient
+plutôt s'appeler fragments, car ces parties ne
+méritent proprement ce nom d'individus qu'autant
+qu'elles sont, comme divisions, l'oeuvre de la nature,
+ou, pour parler plus hardiment, un tout de
+création divine, qui ne peut en général être divisé
+sans changer de nature. Quoi qu'il en soit, l'être
+va toujours se déterminant davantage. Ces déterminations
+successives divisent réellement l'universalité
+de la substance, et comme ces divisions correspondent
+à des substances, unes, distinctes, d'origine
+naturelle, l'universalité de la substance est dans le
+fait, est actuellement la totalité des substances.</p>
+
+<p>Chaque substance a une essence, c'est-à-dire une
+nature stable qui se reconnaît à ses attributs permanents
+et invariables, et nous avons raison de croire
+à l'essence. Ainsi, pour prendre l'exemple toujours
+cité, il y a une essence qui s'appelle légitimement
+la nature humaine. Elle ne peut être confondue avec
+aucune autre, ni produite de toutes pièces par aucune
+opération humaine, ni modifiée dans ses éléments
+constitutifs, sans être détruite. <i>Substantialis
+differentia abesse non potest, quin corrumpat</i><a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129"><sup>129</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" name="footnote129"></a><b>Note 129:</b><a href="#footnotetag129"> (retour) </a> <i>De Intellect</i>., p. 492.</blockquote>
+
+<p>L'idée d'essence est une idée nécessaire de l'esprit
+humain, et l'idée d'essence est vraie et légitime,
+non-seulement fondée sur quelque chose de réel et
+d'objectif, mais conforme dans une certaine mesure
+à cette réalité objective, parce que les idées nécessaires
+expriment les conditions mêmes de la réalité.
+Mais pour être conforme à la réalité, cette idée ne
+lui est point adéquate, parce que notre connaissance,
+certaine dans ce qu'elle a de nécessaire, est
+toujours et nécessairement incomplète.</p>
+
+<p>L'essence est une condition de l'être. Mais cette
+condition qui ne peut être ni éludée, ni altérée, ni
+reproduite à volonté, cette loi qui n'est expliquée
+par aucun phénomène naturel, par aucune des forces
+connues ou appréciables, ou même supposables de
+la nature, est un des témoignages les plus certains
+à mes yeux de l'intervention d'une puissance et
+d'une intelligence suprêmes. Pour exister, il faut
+que l'essence ait été conçue et voulue. C'est par là
+que je l'élève au-dessus même de ce qu'il y a de
+plus élevé en ce monde, les idées nécessaires de la
+raison humaine. C'est en ce sens que je suis prêt à
+reconnaître le dogme platonicien, et à nommer l'essence
+une idée de Dieu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h2>LIVRE III.</h2>
+
+
+
+<h3>DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.</h3>
+<br><br><br>
+
+<h3>CHAPITRE 1er.</h3>
+
+<h3>DE LA THÉOLOGIE SCOLASTIQUE EN GÉNÉRAL.&mdash;CARACTÈRE
+DE CELLE D'ABÉLARD.&mdash;LE <i>Sic et Non.</i></h3>
+
+<p>On dit que le moyen âge fut l'empire romain du
+christianisme. C'est alors, suivant des autorités qui
+s'accordent peu sur d'autres points, que l'esprit catholique
+a le plus profondément pénétré dans les
+institutions, les sciences, les sentiments et les coutumes.
+De là l'unité et la grandeur, l'ignorance et
+la tyrannie assignées tour à tour comme caractères à
+cet âge de l'humanité. Accusations ou louanges, il
+y aurait beaucoup à rabattre, et l'on montrerait aisément
+qu'elle devait encourir deux jugements opposés,
+cette étrange et obscure époque, si pleine de
+contrastes, et qui, seule peut-être entre toutes celles
+de l'histoire, a réuni la barbarie dans les moeurs et
+le spiritualisme dans les idées.</p>
+
+<p>Mais si tout l'honneur ne doit pas revenir au
+christianisme, bien moins encore la religion doit-elle
+être rendue responsable de tout ce qu'il y eut
+au moyen âge de grossièreté et d'oppression. Elle
+est loin d'avoir toujours été souveraine maîtresse.
+Dans l'ordre politique, après avoir parfois résisté
+jusqu'à l'héroïsme, aux passions mondaines, elle
+leur a souvent cédé, complu même au point de s'en
+faire l'instrument doctrinal et l'apologiste sophistique.
+De même aussi, dans l'ordre intellectuel, tantôt
+elle a poursuivi la domination exclusive de l'esprit
+humain, tantôt elle s'est alliée avec les sciences
+profanes au point de s'identifier avec elles. Aussi
+n'a-t-elle pas réussi à maintenir son unité aussi rigoureusement
+qu'on le prétend. Elle a eu ses dissidences,
+ses changements, ou, si l'on veut, ses progrès.
+C'était un lieu commun des temps de la
+scolastique que la philosophie devait être la servante
+de la théologie, <i>ancilla theologiæ</i><a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130"><sup>130</sup></a> mais à force de
+vivre avec sa servante, la maîtresse finissait par
+prendre son langage et ses allures, et la puissance
+effective sur l'intelligence a souvent passé du côté
+de la philosophie. Or, quand on pense qu'au moyen
+âge le christianisme régnait en maître absolu, il
+faut soutenir que la scolastique est la vraie et la
+seule philosophie chrétienne; et pourtant comment
+s'aventurer sur le terrain de la scolastique, sans y
+rencontrer quelques-uns des monstres qui infestent,
+nous dit-on, les sombres détours de cette forêt magique
+appelée la philosophie moderne?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" name="footnote130"></a><b>Note 130:</b><a href="#footnotetag130"> (retour) </a> On trouve cette métaphore partout. L'origine
+en est peut-être dans un passage de saint Jean Damascène
+qui veut que, comme une reine a des suivantes, la vérité se
+serve des sciences humaines ainsi que de ses esclaves;
+(<i>Dial.</i>, I, i.) et dans une comparaison prise de
+la situation d'Abraham, qui avait une femme, Sara, et une
+servante, Agor; la théologie est Sara et la dialectique est
+Agor. (Didym. <i>ap. Damasc.,</i> lit. E, tit. ix.) Le
+P. Petau s'approprie cette comparaison. (<i>Theolog.
+Dogm., prolog.,</i> c. iv, 4.)</blockquote>
+
+<p>Pour l'histoire, l'unité tant vantée du moyen âge
+est une apparence qui cache souvent la lutte et la
+division. Comme entre les moeurs et les idées, les
+sentiments et les croyances, l'esprit du Nord et celui
+du Midi, le caractère germain et la civilisation romaine,
+il y eut alors alternative d'opposition et de
+fusion entre la religion et la philosophie. Sans parler
+des conflits du pouvoir ecclésiastique et du pouvoir
+civil, le monde intellectuel admit lui-même deux
+autorités, l'antiquité et la religion, et ces autorités
+s'accordèrent ou se combattirent tour à tour. Tantôt
+Aristote devint chrétien, et l'Évangile revêtit le péripatétisme;
+tantôt, rompant tout commerce, la théologie
+repoussa la philosophie, proscrivit son alliée
+de la veille, ou fit alliance avec une doctrine nouvelle
+contre celle qu'elle délaissait. Elle appelait alors
+Platon à son secours contre Aristote; et puis, quand
+le platonisme au génie libre, au mysticisme indépendant,
+avec l'ampleur de ses dogmes sublimes et
+vagues, brisait les cadres étroits où l'on voulait l'enfermer,
+Aristote revenait en aide à la théologie, et,
+l'armant de ses formules, de ses précisions sévères,
+des subtilités puissantes de son étreignante dialectique,
+il l'aidait à garrotter son maître, et à reprendre
+les formes immuables d'une croyance didactique
+et d'une science exacte, jusqu'au jour où, lasse enfin
+de ses alliances diverses, elle secouait un joug étranger,
+et, dans son ingratitude, anathématisait la raison
+et la science sous les noms de l'orgueil et de l'hérésie.</p>
+
+<p>Ces disparates et ces contradictions se montrent à
+chaque pas dans l'histoire intellectuelle du moyen
+âge, et la philosophie depuis Descartes, c'est-à-dire
+depuis qu'elle s'est sécularisée, n'a pas éprouvé peut-être
+plus de changements que la théologie depuis
+Alcuin jusqu'à la réformation.</p>
+
+<p>La raison dans la liberté de la réflexion est restée
+le caractère dominant, le perpétuel drapeau de la
+science philosophique, dans quelques mains qu'il ait
+passé, quels que soient les armées qui l'ont suivi et
+le prix pour lequel elles ont combattu. Cette liberté
+n'était sûrement pas absolue, surtout dans l'expression;
+on a pu prêter un voile à la philosophie,
+émousser la pointe de ses armes; on a pu dissimuler
+sa nature, on n'a pas pu la détruire. La scolastique
+n'a jamais cessé d'être une science rationnelle,
+même lorsqu'elle s'est le plus attachée à demeurer
+orthodoxe. Sans doute, l'immuable unité de doctrine,
+c'est-à-dire l'interdiction du mouvement philosophique,
+n'a pas non plus cessé d'être en général
+le but et la prétention permanente de toutes les écoles
+théologiques; encore faut-il exclure celles d'où
+s'élança la réforme; mais s'il n'en est guère qui aient
+fait ouvertement profession de sortir de l'Église,
+toutes ont maintes fois changé de direction, sans
+cesse oscillé entre le raisonnement, la tradition,
+l'autorité des philosophes, celle de l'Écriture, la foi,
+la dialectique et la mysticité. La théologie mériterait
+bien aussi d'avoir son histoire des variations.</p>
+
+<p>Abélard nous offre un frappant exemple de la
+manière dont la philosophie et la religion, devenues
+la dialectique et la théologie, s'altéraient et se repoussaient
+mutuellement, s'unissaient et s'envahissaient
+tour à tour. Avant lui, dans le moyen âge,
+nul philosophe peut-être n'avait été autant théologien,
+nul théologien aussi philosophe. Aucun n'avait
+réalisé au même degré cette union des deux sciences
+et des deux génies, éminent qu'il était dans l'école
+d'Aristote et dans celle de Paul<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131"><sup>131</sup></a>. Mais ainsi que son
+esprit croyant et scrutateur fut sans cesse ballotté des
+tentations de l'examen aux exigences de la foi, de la
+liberté à la soumission, sa vie fut tour à tour jouet
+ou victime de l'empire de la philosophie et de la
+puissance de l'Église. Vainement poursuivit-il incessamment
+l'accord pour la science, de la raison et de
+la foi, pour la vie, de la liberté et de l'ordre; ni son
+esprit ne trouva la paix, ni son existence, le repos.
+La logique, il le dit, le rendit odieux aux hommes<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132"><sup>132</sup></a>;
+son génie troubla son âme ainsi que sa destinée, et
+la renommée lui apporta le malheur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" name="footnote131"></a><b>Note 131:</b><a href="#footnotetag131"> (retour) </a> «In Paulo.» <i>Ab. Op., Apol. ad Hel.</i>, p. 308.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" name="footnote132"></a><b>Note 132:</b><a href="#footnotetag132"> (retour) </a> «Odiosum me mundo reddidit logica.» <i>Ibid.</i>,
+et ci-dessus, t. I, t. 1, p. 230.</blockquote>
+
+<p>Ce n'est pas qu'il ait le premier essayé de mener
+ensemble la philosophie et la religion. Cette alliance
+a séduit de bonne heure tous les grands esprits nés
+au sein du christianisme. Saint Paul, en entrant dans
+l'école d'Athènes, donna un mémorable exemple.
+Lorsqu'il planta la croix du Sauveur près du tombeau
+de Socrate, on eût dit que l'Évangile venait
+chercher la philosophie, non pour la détruire, mais
+pour en faire la conquête. L'apôtre des gentils offre
+dans ce titre même un symbole de l'union de la parole
+de Dieu à la parole antique, et malgré ses imprécations
+contre les égarements des sages de son
+temps, il reconnaît à la raison humaine les droits
+imprescriptibles d'une révélation éternelle. Au
+IIe siècle, le troisième écrivain de christianisme, le
+premier des apologistes, saint Justin Martyr, a fait
+profession de vouloir concilier la religion avec la
+philosophie, et saint Irénée, qui presque au même
+temps manifesta l'intention contraire, et voulut délivrer
+la foi de cette mésalliance, ne sut rien de
+mieux que de donner au christianisme la forme
+d'une doctrine scientifique. Amis ou ennemis des
+sciences humaines, les Pères des premiers siècles
+raisonnaient tous, les uns pour prouver que la religion
+valait bien la philosophie, les autres que la philosophie
+ne valait pas la religion. Les plus célèbres
+ont accepté le titre de philosophes chrétiens, quelquefois
+ils ont appelé la religion même philosophie.
+Pour Grégoire de Nazianze, le philosophe, c'est le
+chrétien; pour saint Clément, le gnostique, c'est le
+théologien<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133"><sup>133</sup></a>. Sans doute ils ne se sont pas tous montrés
+rationalistes, à un égal degré. Origène ou Augustin
+sont autrement philosophes qu'Ambroise ou
+Jérôme; mais enfin la théologie a toujours produit
+des penseurs, et dans son sein il s'est perpétuellement
+maintenu, à côté des simples prédicateurs du
+dogme, une secte orthodoxe de scrutateurs et de démonstrateurs
+qui prétendaient conduire à la foi par
+la raison.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" name="footnote133"></a><b>Note 133:</b><a href="#footnotetag133"> (retour) </a> Greg. Naz. <i>Or</i>. XXVI.&mdash;Clem. Alex.
+<i>Stromut.</i>, II et VI.</blockquote>
+
+<p>Cet exemple, constamment donné dans le monde
+chrétien, ne fut pas délaissé dans le Nord et l'Occident.
+Bède le Vénérable était surtout un érudit, mais
+il savait, pour en avoir beaucoup lu, la théologie et
+la philosophie; s'il ne les mêla pas, du moins il les
+rapprocha, et ses lecteurs purent les unir. Si Alcuin
+ne consomma pas encore cette union, il donna les
+moyens de l'essayer, et la doctrine mystique de Scot
+Érigène intéresse également la raison et la foi: c'est
+un christianisme alexandrin. Cependant la théologie
+chez ses successeurs resta éminemment dogmatique,
+jusqu'au temps où la dialectique pénétra davantage
+encore dans la philosophie. Ce fut dans la science
+comme une véritable révolution.</p>
+
+<p>Ce mouvement donna l'être à la théologie scolastique.
+L'origine en paraît d'abord obscure, malgré
+de savantes recherches et des conjectures diverses.
+A quelle date faut-il en rapporter la naissance? à
+quelles sources a-t-elle puisé? quels sont ceux qui
+l'ont découverte ou accréditée? Toutes ces questions
+curieuses paraîtront d'une solution moins difficile,
+grâce à ce que nous savons déjà de l'histoire de la
+philosophie. Le même esprit qui, dans la science
+humaine, avait produit la philosophie scolastique,
+a, passant dans la science sacrée, enfanté la théologie
+scolastique; on appelle ainsi l'aristotélisme du moyen
+âge, ou la dialectique telle que nous la connaissons,
+appliquée à l'enseignement du dogme: c'est la théologie
+rationnelle ou la philosophie religieuse de l'époque,
+c'est pour le temps enfin le christianisme
+selon la science<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134"><sup>134</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" name="footnote134"></a><b>Note 134:</b><a href="#footnotetag134"> (retour) </a> Cf. Ad, Tribbechovii <i>De Doctor. scholast</i>.,
+ed. sec., Jenæ, 1719. C. A. Heumanni præf., p. XIII, et c,
+t, ii, vi, p. 249 et seqq.&mdash;J. Fr. Buddei <i>Isagog. hist. theol</i>.,
+Lips. 1727, t. 1, t. post., c. 1, p. 352 et seqq. et
+passim.&mdash;Budd., <i>Observ. select.</i> xv, t. 1, p. 175, 187,
+194, etc.&mdash;Mabillon, <i>Traité des études monastiques</i>,
+part. ii, c. vi.&mdash;Brucker, <i>Hist. crit. phil</i>., t. III,
+part. ii, passim.&mdash;Riter, <i>Hist. de la Philos. chrét.</i>,
+t. II de la trad., passim.</blockquote>
+
+<p>Si l'on veut éclaircir les commencements de cette
+école théologique, dont le glorieux centre fut à Paris
+et qui se développait au XIIe siècle, il faut remonter
+bien plus haut que le moyen âge. Nous venons de
+dire que dès qu'il y a des livres chrétiens autres que
+les livres divins, et peut-être dans ceux-ci mêmes,
+au moins dans les Épîtres, on voit à la tradition de
+l'Évangile se mêler un élément philosophique. En
+pouvait-il être autrement? Les premiers Pères écrivent,
+ils sont donc à quelque degré des lettrés; leur
+éducation, si modeste qu'on la suppose, a laissé
+dans leur esprit des idées et des expressions originaires
+de la science des gentils. L'enseignement
+apostolique ne peut prendre une forme tant soit peu
+littéraire sans qu'aussitôt les souvenirs de la Grèce
+s'y viennent unir. Une religion, dès qu'elle se traite
+dans les livres, ressemble fort à un système de philosophie.
+Elle prend nécessairement l'esprit humain
+comme elle le trouve, la langue telle qu'elle est
+faite, la science au point où elle en est venue. Tous
+les Pères sont donc plus ou moins philosophes,
+même ceux qui n'en ont aucune envie; mais quelques-uns
+mettent du prix à l'être et font expressément
+à la philosophie une place dans la religion. Ce
+n'est pas encore la philosophie scolastique, ni même
+la philosophie péripatéticienne; ce qui domine,
+c'est l'esprit et quelquefois le langage de Platon. Le
+disciple de Socrate se retrouve dans ces disciples du
+Christ, et quelques lambeaux de la pourpre athénienne
+restent attachés, comme des ornements oubliés,
+à la robe de lin sans tache des catéchumènes;
+non que le dogme chrétien, comme on l'a prétendu,
+soit tout platonique, mais le dogme emprunte à
+l'Académie des idées de détail, des métaphores, des
+hypothèses, des explications théorétiques dont l'Écriture
+n'offre aucune trace et qui sont la part de
+la raison pure dans l'oeuvre de la foi. Aristote contribue
+pour peu de chose à ces développements
+additionnels de la science apostolique: de loin en
+loin, quelques termes d'école, quelques formes dialectiques,
+inséparables de toute discussion, viennent
+seulement attester que l'étude, ou du moins une
+teinture de sa logique était une condition nécessaire
+de la culture de l'esprit.</p>
+
+<p>Dès lors cependant la philosophie n'intervient pas
+dans la religion sans rencontrer de résistance, elle
+excite des ombrages, dea scrupules, des censures;
+tous les Pères s'en servent, mais aucun ne s'y fie
+d'une manière absolue, et si les uns la recherchent
+et l'aiment, les autres la fuient ou la repoussent. La
+crainte se mêle au goût même qu'elle inspire. Beaucoup
+se déclarent résolument contre elle et la proscrivent
+avec sévérité; d'autres, après l'avoir célébrée,
+recommandent de ne la suivre qu'avec prudence,
+les anathèmes de saint Paul contre <i>les surprises de
+la philosophie</i>, contre <i>la vaine tromperie de la science
+humaine</i>, semblent retentir encore aux oreilles des
+successeurs de l'apôtre; ils craignent d'être de ceux
+<i>qui s'égarent dans leurs propres raisonnements</i>; ils se
+croient toujours en présence de cette <i>gnose pseudonyme</i>
+dont <i>les vides paroles et les antithèses profanes</i> sont
+interdites à Timothée<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135"><sup>135</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" name="footnote135"></a><b>Note 135:</b><a href="#footnotetag135"> (retour) </a> Coloss II, 8.&mdash;Rom. I, 21.&mdash;I Tim. VI, 20.</blockquote>
+
+<p>Toutefois, dans les quatre premiers siècles surtout,
+plusieurs Pères, non les moindres par le génie,
+offrent quelques caractères de l'esprit philosophique.
+Justin, Athénagore, Clément, Origène, les trois
+premiers Grégoire, et plus tard Cyrille d'Alexandrie,
+ne cherchent point à fermer les yeux à la lumière
+de la science. Tel d'entre eux semble mettre sur la
+même ligne la raison et la foi, mais aucun ne s'annonce
+pour un disciple d'Aristote; un éclectisme
+flottant qui tend au platonisme se retrouve dans presque
+tous leurs écrits. Ils ne sont pas, quoi qu'on en
+ait dit, de purs alexandrins, mais ils sont vaguement
+animés de l'esprit qui inspire l'école d'Alexandrie.
+La dialectique, comme art de la réfutation, ne leur
+est pas étrangère, ils la regardent, d'après Platon,
+<i>comme un rempart</i><a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136"><sup>136</sup></a>, et cependant d'autres écrivains
+sacrés s'élèvent dès lors contre les dangers et les témérités
+de la dialectique; les plus philosophes songent
+à s'en préserver. Saint Justin lui-même a soin
+de rappeler que la religion chrétienne est la seule
+philosophie solide et utile<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137"><sup>137</sup></a>. C'est la vraie et parfaite
+philosophie, dit saint Clément<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138"><sup>138</sup></a>. Grégoire le Thaumaturge
+et Grégoire de Nazianze redoutent les sciences
+curieuses et les subtiles contentions, déplorant
+le jour où l'art pervers d'Aristote s'est glissé dans
+l'Église<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup>139</sup></a>. L'éclectique saint Cyrille attaque ceux qui,
+n'ayant sur les lèvres que l'art du Stagyrite, font gloire
+de ses leçons et non de celles des divines Écritures<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140"><sup>140</sup></a>.
+Avant lui, Athénagore avait demandé avec hauteur
+si ceux qui résolvent les syllogismes, ceux qui expliquent
+l'équivoque et le synonyme, le sujet et le prédicat,
+avaient le coeur assez pur pour enseigner la
+charité et la béatitude<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141"><sup>141</sup></a>. Grégoire de Nysse enfin, ce
+métaphysicien idéaliste, se vante d'ignorer les artifices
+des rhéteurs et de ne point diriger contre ses
+adversaires l'arme redoutable de la subtilité dialectique<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142"><sup>142</sup></a>.
+Moins engagés encore dans les liens de la philosophie
+et plus libres dans leur jugement, d'autres
+Pères éclatent avec plus de véhémence. Tertullien ne
+peut trop s'indigner contre cet art changeant de la controverse
+qui détruit tout ce qu'il édifie, contre cette
+sagesse athénienne <i>qui feint et interpole la vérité</i>,
+contre un christianisme stoïque, platonique ou dialectique;
+les philosophes sont à ses yeux les <i>patriarches
+de l'hérésie</i>, et sans prévoir combien son exclamation
+eût, mille ans plus tard, scandalisé l'Église,
+il s'écrie: «Misérable Aristote<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143"><sup>143</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" name="footnote136"></a><b>Note 136:</b><a href="#footnotetag136"> (retour) </a> Î©ÏƒÏ€ÎµÏ Ï„Ïιγκός De Rep. VII.&mdash;Clem. Alex. Strom.,
+1 et VI.&mdash;Nazians. <i>Orat</i>. xx.&mdash;Cicéron avait dit aussi
+en parlant des connaissances fondamentales de la raison: «Hæc
+omnia quasi sepimento aliquo vallabit a disserendi ratione.»
+<i>Legg.</i> I, 23.&mdash;Cf. Justin., <i>Dialog. cum Tryph.,</i> 2,
+3, etc.&mdash;Clem. Alex., <i>id.,</i> II et IV, passim.&mdash;Origen.,
+<i>Philocal.,</i> c. xiii.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" name="footnote137"></a><b>Note 137:</b><a href="#footnotetag137"> (retour) </a> <i>Dial. cum Tryph.,</i> p. 225. Ed. Paris.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" name="footnote138"></a><b>Note 138:</b><a href="#footnotetag138"> (retour) </a> <i>Strom.,</i> II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" name="footnote139"></a><b>Note 139:</b><a href="#footnotetag139"> (retour) </a> Greg. Thaum., <i>ap, Damasc. in eclog.,</i>
+litt. A, tit. I.&mdash;Naz. <i>Or.</i> xxv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" name="footnote140"></a><b>Note 140:</b><a href="#footnotetag140"> (retour) </a>> Cyrill., <i>Catech</i>. VI, XXII.&mdash;Phot.,
+<i>Thesaur.</i> II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" name="footnote141"></a><b>Note 141:</b><a href="#footnotetag141"> (retour) </a> Athenag., <i>Apol. pro Christ</i>. XI.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" name="footnote142"></a><b>Note 142:</b><a href="#footnotetag142"> (retour) </a> Nyss., <i>Cont. Eunom</i>. II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" name="footnote143"></a><b>Note 143:</b><a href="#footnotetag143"> (retour) </a> «Miserum Aristotelem.» <i>De praesc.
+haeret.</i>, VII.&mdash;<i>Adv. Hermog.</i>, VIII.</blockquote>
+
+<p>Ce fut même une doctrine reçue que les hérésies
+procédaient de l'esprit philosophique. Épiphane s'en
+prend à l'imitation d'Aristote de l'erreur d'Aetius<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144"><sup>144</sup></a>;
+celle des Agnoètes passe pour venir de Thémistius,
+dénoncé, comme une des gloires du péripatétisme;
+saint Basile, saint Augustin et deux Grégoire imputent
+à Eunomius une méthode syllogistique, <i>écho
+retentissant d'Aristote;</i> Arius lui-même est accusé de
+dialectique. Enfin il a été écrit qu'il n'est pas d'hérésie
+dont Platon lui-même n'ait fourni l'assaisonnement<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145"><sup>145</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" name="footnote144"></a><b>Note 144:</b><a href="#footnotetag144"> (retour) </a> <i>Adv. haeres.</i> t. III, <i>haer.</i>
+LVI <i>vel</i> LXXXVI, sec. 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" name="footnote145"></a><b>Note 145:</b><a href="#footnotetag145"> (retour) </a> Budd., <i>Obs. sel.</i> XV, t. 1, p. 180.&mdash;Basil.,
+I, <i>Cont. Eunom.</i> V et IX.&mdash;Aug. <i>De Trin.</i> XV,
+XX.&mdash;Nyss., I <i>Cont. Eunom.</i>&mdash;Tortul., <i>de Anim.</i>,
+c. XXIII.&mdash;I, <i>Cont. Mart.</i>, c. XIII. C'est l'opinion
+d'un théologien de grande érudition, le P. Petau, <i>Theol.
+dogm.</i>, t. I, t. I, c. III, I, et t. II, t. I, c. i, 4,
+et c. III, 1.&mdash;Cf. Budd., <i>Isag.</i>, lib. post. c. IV,
+p. 557 et 600, c. VI, p. 918, c. VII, p. 1142.</blockquote>
+
+<p>Telles étaient les opinions des Pères, opinions qui
+dans leur incohérence nous montrent la philosophie
+constamment suspecte, au temps même où l'on s'en
+sert le plus, aux jours de gloire de l'Église grecque.
+On sait que c'est vers le milieu du Ve siècle que le
+christianisme, envisagé comme un corps de doctrine,
+reçut la forme générale que lui ont à peu près
+conservée les modernes. Nous relevons plus de saint
+Augustin que d'Origène, et l'Église latine, qui prit
+alors le dessus jusque dans la science, est naturellement
+la source et la règle du catholicisme romain.
+Le christianisme oriental fut toujours plus spéculatif,
+celui de l'Occident plus pratique. L'un tient plus
+d'une théorie sacrée, l'autre d'une politique religieuse.
+En toutes choses, même dans la foi, l'art
+est le lot de la Grèce; le partage de Rome, c'est le
+gouvernement.</p>
+
+<p>Au temps des Jérôme, des Ambroise, des Augustin,
+un principe fondamental est définitivement
+établi, c'est l'autorité de l'Église en matière de foi,
+c'est la subordination de la raison à la tradition, et
+de la science à l'autorité. A compter de ce moment
+surtout, la question essentielle ne doit plus être:
+Quelle est en soi la vérité? mais: Quel est de fait
+l'enseignement de l'Église? Aussi la philosophie
+semble-t-elle irrévocablement condamnée. Les hérétiques,
+dit Ambroise, abandonnent l'apôtre pour
+suivre Aristote; quant à nous, nous n'avons que faire
+de la philosophie, <i>nihil nobis cum philosophia</i><a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146"><sup>146</sup></a>. Elle est
+la troisième plaie de l'Égypte, fait-on dire à saint
+Jérôme, celle qui s'appelait <i>ciniphes</i><a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147"><sup>147</sup></a>. Mais c'est surtout
+dans le grand esprit de saint Augustin que la
+lutte de la philosophie et de la foi s'engage avec éclat
+et se termine par la défaite de la première. L'issue
+du combat paraît longtemps douteuse. Suivant les
+instants, les questions, les ouvrages, nous le voyons
+incertain pencher tour à tour de l'un on l'autre côté.
+Il aime la science, le raisonnement, les lettres antiques;
+son esprit est élevé, subtil, même un peu
+paradoxal; mais il ramène et immole tout à l'Église;
+et après avoir dit que si les sages de l'antiquité revenaient,
+ils auraient à changer peu de mots et peu
+d'idées pour devenir chrétiens, il finit par les accuser
+d'avoir retenu la vérité dans l'Iniquité, parce
+qu'ils ont philosophé sans médiateur. Nous verrons
+Abélard s'appuyer tour à tour, en sens divers, des
+contradictions de saint Augustin, qui croyait connaître
+Platon, et qui, n'ayant guère lu que Cicéron,
+était devenu, comme lui, <i>magnus opinator</i><a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148"><sup>148</sup></a>. Un scepticisme
+académique doit aboutir chez un chrétien
+au sacrifice de la philosophie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" name="footnote146"></a><b>Note 146:</b><a href="#footnotetag146"> (retour) </a> Ambros., <i>In psalm</i>. CXVII, serm.
+XI.&mdash;<i>De offic. minist.</i>, I, XIII.&mdash;<i>Expos. in Luc.</i>, V.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" name="footnote147"></a><b>Note 147:</b><a href="#footnotetag147"> (retour) </a> Hieronym., <i>In psalm</i>. CIV.&mdash;Aug.,
+<i>Serm.</i> LXXXVII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" name="footnote148"></a><b>Note 148:</b><a href="#footnotetag148"> (retour) </a> <i>De ver. relig.</i>, IV&mdash;<i>Retract.</i>,
+I, 1,4.&mdash;<i>De Trin.</i>, XIII, XIX, 24.&mdash;<i>Confess.</i>
+III, IV et VII, XX.&mdash;<i>De Doct.
+Christ.</i>, II, XI. et XVIII.</blockquote>
+
+<p>Nous ne voyons pas poindre encore la théologie
+scolastique; c'est la philosophie en général qui succombe:
+le péripatétisme n'est pas seul en cause; le
+stoïcisme, avec sa logique aiguë et disputeuse, ne
+jouit pas d'un meilleur renom, et le platonisme est
+reconduit avec quelques louanges hors du giron de
+l'Église; d'autant qu'on ne le distinguait pas bien
+du néo-platonisme qui, tantôt par l'audace de sa
+polémique directe, tantôt par la séduction de ses
+dogmes élevés et de sa mysticité sublime, menaçait
+tout autrement le christianisme, et pouvait, s'il ne
+rencontrait une résistance énergique, lui débaucher
+ses plus grands génies.</p>
+
+<p>Durant les cinq premiers siècles, la part du péripatétisme
+se réduit communément à l'emploi de
+quelques formules isolées qui ont passé dans la circulation,
+à l'usage au moins implicite du syllogisme,
+ce qui n'est pas une opinion, mais une nécessité de
+la controverse et même de la raison, au maintien de
+la distinction de la matière et de la forme, distinction,
+au reste, commune à Platon et à son rival,
+enfin à l'application des catégories à toutes les questions
+qui concernent l'être. S'agit-il de la nature de
+Dieu ou de celle de l'âme, les catégories sont presque
+toujours rappelées et discutées; toutefois, du
+sein même de ces discussions, s'échappe presque
+toujours le principe que Dieu est hors de toutes les
+catégories<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149"><sup>149</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" name="footnote149"></a><b>Note 149:</b><a href="#footnotetag149"> (retour) </a> J. Launoy, <i>De var. Arist. fortuna</i>,
+c. II.&mdash;-Ritter, Ouvr. cité, t. VI,
+c. III, p. 249, et t. VII, c. II, p. 516.</blockquote>
+
+<p>C'est plus tard que l'on voit décidément passer
+l'empire du côté du péripatétisme, mais alors la métaphysique
+décroît et cède la place à la logique; ce
+que les historiens de la philosophie appellent <i>le
+formalisme</i>, commence à prévaloir dans la science.
+Chez les païens, on a réconcilié Aristote et Platon;
+les controverses sur le fond des choses s'éteignent;
+on ne songe plus qu'à ordonner les idées, qu'à
+les exposer systématiquement. Chez les chrétiens,
+même tendance. De tout temps, et notamment en
+Asie, Aristote avait eu de dévoués commentateurs,
+mais la plupart en dehors du christianisme; il n'en
+est plus de même aux Ve et VIe siècles. On distingue
+parmi eux David d'Arménie, qui avait étudié sous
+les derniers néo-platoniciens. Déjà, au jugement de
+Ritter, l'esprit d'Aristote avait inspiré Némésius,
+de qui nous possédons un précieux ouvrage. Jean
+Philopon, surnommé <i>le Grammairien</i>, subit plus
+manifestement encore la même influence. Il avait
+été commentateur du prince des péripatéticiens
+avant d'écrire sur la théologie, et ses doctrines s'en
+ressentent, aussi bien que l'hérésie des trithéistes,
+qu'on peut rattacher à son nom<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150"><sup>150</sup></a>. C'est ainsi que
+nous sommes peu à peu conduits à voir naître et
+grandir, au VIIIe siècle, l'aristotélisme chrétien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" name="footnote150"></a><b>Note 150:</b><a href="#footnotetag150"> (retour) </a> Ritter, <i>ibid.</i>, t. II, t. VII, c. i,
+p. 420, 424, 442 et 457.</blockquote>
+
+<p>L'Arabe Mansur, que l'Église sanctifie sous le nom
+de Jean de Damas ou Damascène, est désigné comme
+le créateur de la théologie scolastique. Son ouvrage,
+du moins, en est le premier monument.</p>
+
+<p>Ce livre, intitulé <i>Source de la Science</i>, se compose
+de trois traités distincts<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151"><sup>151</sup></a>. Le premier est une dialectique
+ou une compilation fort claire de l'introduction
+de Porphyre et des Catégories d'Aristote avec une
+définition générale de la philosophie; le second, un
+exposé sommaire des diverses doctrines ou <i>hérésies</i>
+de l'antiquité en matière religieuse, et le troisième,
+un grand traité <i>de la foi orthodoxe</i> où les dogmes fondamentaux
+sont conçus et traduits dans la forme et
+la langue de la logique, avec une lucidité et une rigueur
+que les théologiens de l'Occident ont rarement
+égalées. L'ouvrage n'a peut-être pas une grande profondeur,
+ni une véritable originalité. Mais il est écrit
+avec une précision qui ne manque point d'élégance,
+et l'auteur y fait, avec une parfaite possession du
+langage scientifique, l'application de la dialectique
+au dogme. On ne saurait cependant lui donner pour
+disciples les premiers de nos scolastiques. Rien n'annonce
+qu'il leur fût connu. S'il est vrai que la troisième
+partie de son livre ait été, sous ce titre, <i>de orthodoxa
+Fide</i>, traduite on latin pour la première fois par
+ordre du pape Eugène III<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152"><sup>152</sup></a>, ce ne fut qu'après la
+mort d'Abélard dont les écrits, nous le croyons du
+moins, ne mentionnent nulle part le nom de saint
+Jean Damascène. La théologie scolastique est donc
+née en dehors de l'influence de ce Père; il en a été le
+précurseur plutôt que le créateur; mais après qu'elle
+fut venue au monde, il a puissamment influé sur ses
+destinées; il est devenu une de ses autorités favorites,
+et on a regardé son traité comme le type du célèbre
+livre de Pierre Lombard. Aussi a-t-il partagé dans
+l'opinion du monde le sort des scolastiques. Exalté
+avec eux, avec eux déprimé, il a mérité que leurs
+grands adversaires calvinistes fissent un reproche à
+Melanchton de l'avoir imité, et que leur plus violent
+ennemi, Luther, dît de lui: «Il fait trop de philosophie,
+<i>nimium philosophatur</i><a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153"><sup>153</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" name="footnote151"></a><b>Note 151:</b><a href="#footnotetag151"> (retour) </a> Πηγή γνωσιώς, <i>Fons scientiæ</i>.
+Dans une dédicace au père Goeme, évêque de Maiuine, il dit
+qu'il a commencé par recueillir tout le meilleur des plus
+sages parmi les gentils c'est sa philosophie, objet du premier
+traité intitulé Dialectique. Le second, ΠεÏί αίÏεστων,
+n'est guère qu'un dénombrement de systèmes assez sec et fort peu
+exact pour la partie philosophique. Le troisième,
+Εκδοτις άκÏιζής τής ÏŒÏθοδοξης Πίστίως, est un ouvrage en quatre
+livres qui peut se lire encore avec fruit et même avec plaisir.
+On a accusé l'auteur de pélagianisme et de nouveauté dangereuse
+dans la phraséologie qu'il emploie. Baronius et Bellarmin ne
+l'approuvent pas en tout; les docteurs
+calvinistes le censurent sévèrement. Mais il ne me paraît
+Ouvertement dans l'erreur que touchant la procession du Saint-Esprit.
+Il se rapproche sur ce point du sentiment des Grecs. (S.P.N. Joan.
+Damasc. <i>Op.</i>, ed. Lequien, 2 vol. in fol. Paris, 1712,
+t. 1, p. 7, 70, 123.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" name="footnote152"></a><b>Note 152:</b><a href="#footnotetag152"> (retour) </a> Ritter, Ouvr. cité., <i>ibid.</i>, p. 505.
+Eugène III devint pape en 1143. Un chroniqueur anglais, Bromton,
+porte la date de cette traduction au temps de Hugues et Richard
+de Saint-Victor, et aussitôt après il annonce la publication du
+livre de Pierre Lombard, qui en effet passe pour s'être
+modelé sur l'ouvrage de Jean de Damas. (Tribbech., <i>De Doci,
+schol.,</i> c. vi, p. 280 et seqq.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" name="footnote153"></a><b>Note 153:</b><a href="#footnotetag153"> (retour) </a> Budd. <i>Isay.</i>, 1. post., c. i, p. 383, 386.</blockquote>
+
+<p>Après Jean de Damas, l'Église à laquelle il appartient
+devient stérile, et la théologie orthodoxe
+s'éteint dans l'Orient. Il est le dernier des Pères
+grecs et le premier des nominalistes chrétiens.</p>
+
+<p>En Occident, rien de brillant depuis saint Augustin.
+La littérature latine n'eut plus qu'un seul représentant
+de quelque renommée. C'est ce Boèce que
+nous avons tant cité. On le compte ordinairement
+parmi les chrétiens, et l'on inscrit son nom à la suite
+de la liste dès Pères. Le moyen âge le plaçait pour
+le moins au même rang qu'eux. Cependant la plupart
+des écrits de Boèce sont des versions d'Aristote,
+ou des commentaires sur ses livres; nulle part il ne
+s'y déclare chrétien, et dans son plus grand ouvrage,
+<i>la Consolation philosophique</i>, on peut rencontrer çà
+et là les sentiments, mais non les croyances de l'Évangile.
+Une tradition très-contestable réunit, il est
+vrai, à ses écrits authentiques quelques traités de
+théologie, et la mort que lui infligea Théodoric lui
+a valu, on peu s'en faut, les honneurs d'un martyr<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154"><sup>154</sup></a>;
+on montre même son tombeau dans une église de
+Pavie. Cette réputation bien on mal gagnée d'orthodoxie
+a consacré dans les âges suivants son autorité
+philosophique. La théologie a invoqué son témoignage
+en pleine sécurité de conscience, et nul n'a
+été plus fréquemment, plus hardiment cité dans les
+écoles cléricales. On peut dire qu'il termine avec
+Cassiodore la littérature latine de l'antiquité et commence
+belle du moyen âge. Il n'est pas le créateur de
+la scolastique, mais l'intermédiaire nécessaire entre
+les temps passés et les temps nouveaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" name="footnote154"></a><b>Note 154:</b><a href="#footnotetag154"> (retour) </a> Ritter, Ouvr. cit., t. VII, c. II, p. 528.</blockquote>
+
+<p>Nous arrivons au moyen âge. La naissance de la
+théologie de la scolastique ne nous paraîtra plus un
+mystère, à nous qui avons vu naître sa philosophie.
+L'une et l'autre sont les produits naturels du sol de
+la Gaule. C'est en France que les deux éléments exotiques,
+le christianisme et la philosophie, se sont
+unis, et que le génie du moyen âge, croyant et subtil,
+enthousiaste et raisonneur, a recomposé cette
+science méthodique et dominatrice que le libre génie
+des Orientaux avait bien pu, comme tout le reste,
+découvrir en se jouant, mais à laquelle il ne se fût
+jamais enchaîné. Cette rénovation de la théologie
+date pour nous du XIe siècle.</p>
+
+<p>Les écrivains protestants<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155"><sup>155</sup></a> s'efforcent de la rattacher
+aux usurpations de Grégoire VII, à la codification
+des fausses décrétales, à l'établissement des ordres
+monastiques, enfin à toutes les choses qu'ils détestent
+comme elle. Ils veulent faire de la théologie
+scolastique un des abus de la cour de Rome, un des
+crimes de la politique pontificale. C'est une erreur.
+Cette théologie put s'unir aux institutions, se mêler
+aux événements, mais son histoire appartient surtout
+à l'histoire de l'esprit humain, dont elle fut l'oeuvre
+désintéressée et le développement spontané. La scolastique
+mérite son nom, elle vient des écoles; elle
+n'est point une combinaison de gouvernement, mais
+une phase de la science humaine, qui s'explique par
+des antécédents éminemment littéraires et académiques,
+et il était impossible qu'elle ne réagît pas
+tôt ou tard sur la théologie. Loin d'avoir été inventée
+pour le service de l'Église ou de la papauté, la
+théologie scolastique est devenue souvent suspecte
+à l'une et à l'autre, quoiqu'elle ait enfin réussi à
+s'en faire accepter, et ce n'est pas sans effort qu'elle
+a surmonté les défiances de la portion la plus gouvernementale
+du clergé. A la longue sans doute elle
+a dominé l'enseignement ecclésiastique, et c'est
+pourquoi elle est devenue avec le temps la forme et
+l'auxiliaire de cette autorité en matière de pensée,
+contre laquelle devait se soulever un jour, à des
+titres divers, l'esprit d'examen sous le nom de réformation
+ou de philosophie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" name="footnote155"></a><b>Note 155:</b><a href="#footnotetag155"> (retour) </a> Buddée, Tribbechovius, Heumann, etc.</blockquote>
+
+<p>Mais au début, ceux qui l'avaient introduite dans
+le monde savant étaient, nous l'avons vu» des novateurs.
+Quelques auteurs veulent que le premier d'entre
+eux ait été Lanfrano de Pavie, archevêque de
+Canterbery, ou saint Anselme, son successeur;
+d'autres ne placent cette origine qu'au temps de
+Pierre Lombard, ou descendent jusqu'au temps
+d'Alexandre de Hales. Une opinion intermédiaire
+fait dater de Roscelin la philosophie scolastique, et
+d'Abélard la théologie<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156"><sup>156</sup></a>. «C'est depuis Abélard,» dit
+le docte abbé Trithème, qui certes n'entend pas lui
+donner un éloge, «que la philosophie séculière a
+commencé de souiller la théologie sacrée par son
+inutile curiosité<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157"><sup>157</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" name="footnote156"></a><b>Note 156:</b><a href="#footnotetag156"> (retour) </a> Tribbechovius, <i>De Doctor. scholast.,</i>
+c. vi.&mdash;Heumann, <i>In præf.
+ejusd.,</i> p. xiii et seqq.&mdash;Jac. Thomasius, <i>Vit.
+Abæl.,</i> sec. 64, etc. <i>Theol. schol. init.; Hist. Sap.,</i>
+t. III, sec.6l, etc.&mdash;Mabillon, <i>Des étud. monast.,</i>
+part. II, c. vi.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" name="footnote157"></a><b>Note 157:</b><a href="#footnotetag157"> (retour) </a> Trithem., <i>De script. eccles.,</i> c. cccxci.</blockquote>
+
+<p>Suivant Mabillon, le premier pas avait été la composition
+des sommes de théologie, c'est-à-dire des
+résumés ou compilations systématiques; Vincent de
+Lerins, Isidore de Séville, saint Jean de Damas, un
+évêque de Saragosse au VIIe siècle, nommé Tayon,
+avaient donné cet exemple<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158"><sup>158</sup></a>. Mais les controverses de
+la fin du XIe siècle sont, à mon avis, le véritable foyer
+où la scolastique a pris feu. Bérenger de Tours força
+Lanfrane à la dialectique; toutefois le saint évêque
+l'employa comme à regret, et quoiqu'il ait l'air et se
+vante même de la bien connaître, il prend soin d'en
+déguiser les formes sacramentelles, craignant, dit-il,
+de montrer plus de confiance dans l'art que dans
+la Vérité et l'autorité des Pères<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159"><sup>159</sup></a>. Son ouvrage, en
+effet, n'a rien de technique; la discussion n'y est
+pas régulière, non plus qu'approfondie, et bien qu'on
+ait donné à l'auteur le titre de premier dialecticien
+des Gaules<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160"><sup>160</sup></a>, nous ne pouvons voir en lui le fondateur
+de la théologie scolastique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" name="footnote158"></a><b>Note 158:</b><a href="#footnotetag158"> (retour) </a> Mabillon, Ouvr. cit., <i>ibid.</i>&mdash;Cf. Budd.,
+<i>Isag.,</i> t. post., c. i, p. 367.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" name="footnote159"></a><b>Note 159:</b><a href="#footnotetag159"> (retour) </a> <i>Adv. Berelly. tar.</i>, c. VII, p. 236.
+B. Lanfr., <i>Op. omn.</i>, Paris, 1648.&mdash;Cf. Brucker,
+<i>Hist. crit. phil</i>., t. III, p. 713-727.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" name="footnote160"></a><b>Note 160:</b><a href="#footnotetag160"> (retour) </a> D. Ceiller, <i>Hist. gén. des aut. sacr. Et
+prof.</i>, t. XXI, p. 34.</blockquote>
+
+<p>Saint Anselme, quoiqu'il ait surtout le génie d'un
+métaphysien, saint Anselme, si supérieur à Lanfranc,
+tout en exposant avec une élévation et une profondeur
+singulières les principes d'une théodicée platonique
+et chrétienne, ne rejeta point l'argumentation
+logique; dans ses luttes avec Roscelin et d'autres sectaires,
+il réduisit souvent la théologie a une controverse
+en forme. Mais il ne fut guère qu'un écrivain,
+il n'enseigna point une méthode, il n'eut point
+d'école.</p>
+
+<p>Alors cependant la science fit évidemment un grand
+effort, sinon un grand progrès, et, se concentrant
+presque tout entière dans la dialectique, elle acquit
+un surcroît de vogue et de puissance. Tout aussitôt
+elle alla chercher là théologie ou la théologie vint la
+prendre, toutes deux s'attachant à se soutenir et à
+se compléter mutuellement, toutes deux travaillant
+bientôt à se mutuellement dominer; et soudain ce
+commerce, cet échange entre les deux études fit
+éclore, avec de nouvelles questions, avec des théories
+nouvelles qui semblaient enrichir l'une et l'autre, des
+occasions de divergence et de conflit. Tandis que la
+dialectique venait armer la théologie, qui prétendait
+la protéger, celle-ci entrait sans cesse en défiance de
+son exigeante auxiliaire, et démêlant en elle une
+indépendance cachée, elle craignait le sort des monarques
+asservis ou effacés par leur ministre: elle
+croyait voir un maître du palais s'asseoir près du
+trône d'un roi fainéant<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161"><sup>161</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" name="footnote161"></a><b>Note 161:</b><a href="#footnotetag161"> (retour) </a> La création de la théologie moderne ou la
+transformation de la religion en une science abstraite et
+bientôt scolastique, est exposée avec autant d'instruction
+que de sagacité dans un ouvrage remarquable, intitulé <i>The
+scholastic philosophy considered in its relation to christian
+theology.</i> L'auteur, M. Hampden, professeur royal de
+théologie à l'université d'Oxford, nous a souvent instruit
+et guidé, et son livre mériterait d'être traduit.
+(1 vol. in&mdash;8°, 2° éd. Londres, 1837.)</blockquote>
+
+<p>Il n'est donc pas douteux que les hérésies de Bérenger
+et de Roscelin n'eussent excité des débats
+favorables aux progrès généraux de l'esprit dialectique.
+Le danger, pour le dogme, de l'introduction de
+certaines doctrines dans la science, avait déterminé
+les uns à modifier ces doctrines pour les rendre innocentes
+et compatibles avec l'enseignement de l'Église,
+les autres à s'instruire plus à fond des ressources
+de la logique, pour en repousser plus facilement les
+attaques et en assurer le concours à l'orthodoxie. On
+connaît très-imparfaitement les systèmes d'Anselme
+de Laon, de Guillaume de Champeaux, de Bernard
+de Chartres, mais sans nul doute chacun d'eux a
+travaillé dans son genre à rendre la théologie plus
+scientifique: Anselme discutait les textes, Bernard
+platonisait, Guillaume, grand logicien, raisonnait sur
+les termes du dogme et les passait au crible de la dialectique;
+on a dit que le premier il avait rendu la
+théologie contentieuse<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162"><sup>162</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" name="footnote162"></a><b>Note 162:</b><a href="#footnotetag162"> (retour) </a> <i>Hist. litt. de la France</i>, t. X,
+p. 308.&mdash;<i>J. Saresb. </i>., t. III, c. ix.</blockquote>
+
+<p>Mais aucun n'a brillé dans l'école d'autant d'éclat
+qu'Abélard; nul n'a porté dans les discussions argutieuses
+de la dialectique une subtilité plus facile, une
+lucidité plus éblouissante. Il passait pour avoir une
+intelligence particulière des secrets d'Aristote, et en
+même temps il s'attachait à rendre son art accessible
+et populaire. Lors donc que, vainqueur de Guillaume
+de Champeaux, il entra dans la théologie, ce fut
+comme la science en personne qui venait trouver la
+foi; ce fut la raison qui tendait la main au dogme,
+et l'on put croire, au gré des préventions diverses,
+que la vérité chrétienne rencontrait son défenseur
+ou son conquérant le plus redoutable. Peut-être les
+deux opinions étaient-elles plausibles, il y avait en
+lui de quoi répondre à bien des espérances et justifier
+bien des craintes. Il venait, en effet, et il l'a
+dit, je crois, avec une entière sincérité, il venait
+façonner la foi à la dialectique et la prémunir contre
+la dialectique même. Nous le verrons soutenir en
+même temps que les chrétiens n'ont pas d'appuis
+plus fermes ni de plus dangereux ennemis que les
+philosophes, et tout ensemble attaquer l'abus que
+l'hérésie fait de la logique, et les dédains que l'orthodoxie
+lui témoigne. Ce fut donc sciemment et
+explicitement qu'il se posa en conciliateur et presque
+en arbitre, tour à tour exigeant comme un critique
+et docile comme un fidèle, et qu'il s'efforça de réaliser
+en lui-même ce personnage éclectique, le chrétien
+rationaliste.</p>
+
+<p>Contre lui s'élevèrent bientôt tontes les accusations
+que la philosophie a coutume d'exciter. Elles ont
+poursuivi sa mémoire. Nous pourrions multiplier
+les citations, et l'on verrait, à partir d'Abélard, la
+théologie scolastique continuer sa route et ses succès
+au milieu des plaintes et quelquefois des malédictions
+d'une partie de l'Église, jusqu'au jour où c'est
+la raison aussi qui réclame et ose attaquer Aristote lui-même
+à travers Occam, saint Thomas, Scot, Albert
+le Grand, Averroès, Abélard; mais restons au XIIe siècle.
+Alors, ce qui devait un jour devenir un préjugé
+paraissait une nouveauté, et la témérité était
+du côté des scolastiques. Malgré leur soumission au
+dogme et à l'Église en général le caractère philosophique
+dominait en eux, et l'expression de théologie
+scolastique équivalait, dans le langage du temps,
+à celle de philosophie de la théologie. C'est avec ces
+idées qu'il faut se représenter Abélard, et que son
+siècle l'a considéré. L'opinion commune du clergé
+sur son compte est celle de Baronius<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163"><sup>163</sup></a>: «Pierre
+Abélard a soumis les Écritures aux philosophes,
+principalement à Aristote, et il traite les Pères
+d'ignorants qui ne prouvaient rien de ce qu'ils
+disaient.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" name="footnote163"></a><b>Note 163:</b><a href="#footnotetag163"> (retour) </a> Tribbech., Ouvr. cit., c. v, p. 220 et suiv.&mdash;Budd.,
+<i>Isag</i>., lib. post.,
+c. VII, p. 1126, etc.</blockquote>
+
+<p>On a vu, en effet, comment il gouvernait la dialectique.
+Son procédé dans les questions épineuses
+était d'exposer les diverses opinions, et de les soumettre
+à un examen analytique, sous le double contrôle
+du raisonnement et de l'autorité. Toutes les
+citations que la lecture avait pu lui fournir, étaient
+passées en revue, discutées, interprétées; puis il
+produisait son avis, en le raccordant à son tour avec
+ces citations mêmes, qu'il parvenait à ramener subtilement
+à une apparence d'unité. Cette méthode
+exigeait une connaissance détaillée, tant des doctrines
+des auteurs que des passages de leurs écrits
+qui pouvaient être invoqués pour ou contre telle ou
+telle solution. Ces solutions, soutenues en thèse, ou
+favorisées en passant par des propositions isolées,
+s'appelaient des sentences, <i>sententiæ</i>. L'art de la
+controverse étant d'opposer les autorités aux autorités,
+et de déconcerter une proposition par une citation
+imprévue, tout esprit qui voulait briller dans
+cette sorte d'escrime, devait se faire un arsenal complet
+de toutes les armes dont il pouvait avoir à diriger
+ou à repousser les coups; et c'est pour cela que
+des recueils de citations étaient indispensables aux
+philosophes de l'école, afin que la soudaineté de
+leurs objections fût égale à l'à-propos de leurs
+réponses.</p>
+
+<p>Ce fut donc un titre assez commun parmi les écrits
+du temps que celui de livre des sentences, <i>liber sententiarum</i>;
+et le plus célèbre recueil qui ait porté ce
+nom, est le manuel théologique de Pierre Lombard,
+qui fut évêque de Paris sept ans après la mort d'Abélard.
+Ce livre exerça pendant plusieurs siècles une
+grande autorité: il devint la base de renseignement
+théologique dans l'Université de Paris, et l'on cite
+ordinairement le docte prélat comme le chef et le
+fondateur de cette école de théologiens appelés les
+docteurs sententiaires (<i>doctores sententiarii</i>), par
+opposition à ceux qui portent le nom de docteurs bibliques
+(<i>biblici</i>). Ce fut une école nouvelle, plus savante,
+plus logique, plus aristotélique que l'école ancienne
+qui, discutant moins, approfondissait moins
+peut-être, mais aussi ne provoquait ni le doute ni la
+dispute, et qui, fidèle à son enseignement synthétique,
+voyait avec inquiétude une éristique toute profane
+envahir le domaine entier de la science sacrée<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164"><sup>164</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" name="footnote164"></a><b>Note 164:</b><a href="#footnotetag164"> (retour) </a> Moshem., Secul. XII, pars II, c. III, sec. 8.</blockquote>
+
+<p>Il y eut donc, au XIIe siècle, deux théologies,
+l'une biblique dont Hildebert, évêque du Mans,
+était, dit-on, la lumière, et à laquelle on peut rattacher
+Guillaume de Saint-Thierry, Gautier de
+Mortagne, Hugues et Richard de Saint-Victor, et
+que dut aimer et protéger saint Bernard; l'autre que
+Guillaume de Champeaux avait contribué à former,
+sans prévoir que, bientôt dépassé, il serait lui-même
+effrayé des conséquences de son oeuvre, et
+verrait le sein de la science déchiré par ses enfants.
+Les théologiens de cette nuance sont désignés aussi
+par le nom de <i>theoretici</i>, parce qu'ils se consacraient
+aux recherches spéculatives et aux controverses dogmatiques,
+tandis que les premiers, qu'on a nommés
+<i>practici</i>, s'adonnaient surtout à la propagation de la
+foi et à la prédication. La théologie des uns fut la
+théologie scolastique par excellence, et celle des autres,
+la théologie mystique. C'est la première qui
+fait le plus de bruit dans l'histoire, c'est celle-là dont
+on a donné Pierre Lombard pour le créateur, parce que
+nul avant lui ne l'avait enseignée avec la même autorité.
+Le premier il la professa publiquement, c'est-à-dire
+avec un caractère officiel dans l'Académie de
+Paris. Abélard, qui avant lui l'avait inaugurée au
+même lieu, vit toujours contester son titre de professeur.
+Son enseignement, surtout son enseignement
+théologique, de fait si accrédité, en réalité si puissant,
+paraît n'avoir jamais été qu'un enseignement privé<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165"><sup>165</sup></a>.
+Dans l'ordre de l'intelligence, il fut bien le fondateur
+de l'école, il n'en fut pas l'organisateur. Il
+donna l'esprit aux institutions qui ne furent pas
+son ouvrage. Les libérateurs ne gouvernent pas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" name="footnote165"></a><b>Note 165:</b><a href="#footnotetag165"> (retour) </a> Duboulai, <i>Hist. Univ. par.</i>, t. II,
+p. 4l et seq.&mdash;Heumann, <i>Tribbech., proef</i>., p, XIV-XVII.</blockquote>
+
+<p>Cette méthode sententiaire, à laquelle l'évêque
+Pierre Lombard vint prêter postérieurement l'influence
+de sa dignité, je n'hésite point à en regarder
+Abélard comme le créateur véritable; ce fut lui qui
+donna à la philosophie sacrée sa puissante impulsion,
+et tout ce qui en France et surtout dans les
+académies de Paris propagea ou suivit de près ou de
+loin le mouvement scientifique et rationnel de la théologie,
+a selon moi procédé de l'enseignement d'Abélard.
+En lui se retrouvent tous les caractères de l'esprit
+philosophique de Paris, soit lorsqu'il s'élance, soit
+lorsqu'il s'arrête, dans sa réserve comme dans sa témérité.
+Car ce maître fut tout ensemble modéré et hardi,
+il eut toutes les tendances et voulut servir toutes les
+causes. Mais le dogme absolu, la foi implicite
+n'avaient pas besoin de son secours, et se maintenaient
+avant lui; ce qu'il eut donc de plus nouveau
+et de plus saillant, ce fut l'esprit raisonneur,
+l'esprit d'examen. C'est encore ce côté de son
+génie et de son système que l'on signale en lui; et
+quoiqu'il n'ait eu garde de se porter aux dernières
+extrémités, il a encouragé par son exemple et son
+impulsion le rationalisme à tous les degrés <a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166"><sup>166</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" name="footnote166"></a><b>Note 166:</b><a href="#footnotetag166"> (retour) </a> «Abélard,» dit M. l'abbé Ratisbonne, «posa le
+principe du rationalisme qui dans son premier développement
+exerça sur la foule passionnée l'espèce de fascination que
+le protestantisme produisit trois siècles plus tard, et que
+le libéralisme a renouvelé de nos jours avec un succès non
+moins éclatant.» (<i>Hist. de S. Bernard</i>, t. II, c. XXVIII.)</blockquote>
+
+<p>C'est à l'influence d'Abélard qu'on peut rattacher
+les noms qui illustrent la première période de la
+scolastique; la seconde commence avec Albert le
+Grand<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167"><sup>167</sup></a>. Mais Robert Pulleyn, Gilbert de la Porrée,
+Amaury de Chartres, Pierre Comestor, Jean de Salisbury,
+Othon de Frisingen, Alexandre de Hales,
+Pierre Helie, Adam du Petit-Pont, et tant d'autres,
+continuateurs ou adversaires d'Abélard, lui doivent
+peut-être leur rang dans l'histoire de l'esprit humain.
+Nul d'ailleurs ne paraît lui avoir de plus
+grandes obligations que Pierre Lombard. Pierre
+Lombard, c'est Abélard parvenu; c'est Abélard évêque,
+investi de l'autorité, dépositaire des grands intérêts
+de l'unité ecclésiastique, calmé et contenu par
+les devoirs de sa charge, rendu timide par la responsabilité,
+un peu énervé par une ambition satisfaite,
+mais instituant cependant l'esprit de son école dans
+la chaire épiscopale et donnant à la théologie, pour
+charte octroyée, le <i>Livre des Sentences</i>. Abélard n'a
+point écrit de livre de ce nom, quoiqu'un des siens
+l'ait pu mériter; mais il a été le maître du <i>Maître des
+Sentences</i>. C'est une tradition que Pierre Lombard
+avait été son élève et disait que le <i>Sic et Non</i> était
+son bréviaire<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168"><sup>168</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" name="footnote167"></a><b>Note 167:</b><a href="#footnotetag167"> (retour) </a> Cette division est généralement reçue. Brucker,
+<i>Hist. crit.</i>, t. III, p. 731.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" name="footnote168"></a><b>Note 168:</b><a href="#footnotetag168"> (retour) </a> Mag. J. Cornubius, <i>Eulogium, Thes. nov. anecd.</i>,
+t. V, p. 1066.&mdash;<i>Ab. Op.</i>, in not., p. 1159.</blockquote>
+
+<p><i>Sic et Non</i>, le oui et le non, tel est en effet le titre
+remarquable d'un ouvrage important dans la série
+des écrits théologiques d'Abélard. Il ne faut pas, sur
+la foi du titre, y chercher la thèse du pyrrhonisme;
+ça ne sont point les <i>Hypotyposes</i> d'un Sextus Empiricus
+chrétien. L'ouvrage peut bien suggérer le
+doute, il n'a pas été fait pour l'établir: mais le titre
+seul devait à bon droit alarmer les vigilants défenseurs
+de l'intégrité de la foi catholique. Si jamais
+Abélard a publié cet écrit, il n'a pu le faire sans
+danger pour l'unité de croyance, sans danger pour
+lui-même. Il suffisait, au reste, qu'on sût que l'ouvrage
+existait, c'était assez pour compromettre l'auteur.
+Plus inconnu, le livre en était plus suspect;
+les dénonciateurs d'Abélard au concile n'en parlent
+qu'avec effroi, et jusqu'à l'époque où le texte même
+est enfin sorti des ténèbres, la postérité même a dû
+supposer qu'il contenait le mystère de l'incrédulité
+cachée d'un philosophe hypocrite.</p>
+
+<p>Il n'en est rien. M. Cousin a enfin retrouvé ce
+livre célèbre et ignoré, et nous lui en devons la publication<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169"><sup>169</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" name="footnote169"></a><b>Note 169:</b><a href="#footnotetag169"> (retour) </a> <i>Ouvr. inéd. Petri Abaelardi Sic et Non</i>,
+p. 3-163. Le titre de cet ouvrage, mentionné dans la lettre de
+Guillaume de Saint-Thierry, était tout ce qu'on en connaissait.
+Les bénédictins, éditeurs du <i>Thésaurus anecdotorum</i> et du
+<i>Spicilegium</i>, disaient seulement qu'ils avaient cet écrit
+à leur disposition, et que c'était un tissu de contradictions.
+M. Cousin l'a publié en 1836 sur deux manuscrits, l'un de la
+bibliothèque d'Avranches, l'autre de celle de Tours.
+(Introd., p. CLXXXVI.)</blockquote>
+
+<p>Pour en apprécier la pensée, c'est assez d'en lire
+le prologue. L'auteur y remarque que, dans cette
+foule de phrases qui remplissent les écrits des saints,
+quelques propositions diffèrent et même se combattent.
+Cependant, ajoute-t-il aussitôt, il ne faut pas
+juger témérairement ceux qui doivent juger le
+monde. Au lieu de les soupçonner d'erreur, nous devons
+nous défier de notre infirmité d'esprit. «La
+grâce doit plutôt nous manquer pour les comprendre
+qu'elle ne leur a manqué pour écrire.» Leur
+langage est parfois inusité, le sens des mots varie,
+chacun parle sa langue, et comme l'uniformité est,
+au dire de Cicéron, mère de la satiété, on ne doit
+pas présenter toutes choses dans la nudité de l'expression
+vulgaire.</p>
+
+<p>Mais d'un autre côté, il faut se rappeler qu'on
+attribue aux saints beaucoup d'apocryphes, et que
+même dans les écrits authentiques, et jusque dans
+les divins testaments, des passages ont été altérés
+par les copistes; c'est ainsi que l'Évangile de saint
+Mathieu cite Isaïe pour Asaph, et Jérémie pour Zacharie<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170"><sup>170</sup></a>.
+C'est ainsi que Marc dit que le Seigneur fut
+crucifié à la troisième heure, et Jean et Mathieu à
+la sixième<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171"><sup>171</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" name="footnote170"></a><b>Note 170:</b><a href="#footnotetag170"> (retour) </a> Il n'y a point Isaïe dans saint Mathieu au
+passage indiqué (xii, 35), mais seulement <i>le prophète</i>,
+et comme il s'agit d'un renvoi à un psaume, cette désignation
+indique suffisamment David le roi prophète. C'est le psaume
+qui a pour titre: <i>Intellectus Asaph.</i> (Ps, 77.) Quant
+à Jérémie, cité pour Zacharie, l'erreur existe (Math. xxvii, 9).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" name="footnote171"></a><b>Note 171:</b><a href="#footnotetag171"> (retour) </a> Cette diversité existe également (Marc, xv,
+25.&mdash;Math. xxvii, 45.&mdash;Jean, xix, 14.)</blockquote>
+
+<p>Il faut bien penser aussi, lorsqu'un passage nous
+surprend dans un des écrivains sacrés, qu'il leur
+est arrivé de se rétracter, ainsi que l'a fait saint Augustin,
+ou de poser comme question ou conjecture
+ce qui nous semble une affirmation; ou bien enfin
+de rapporter, sans les adopter, les opinions des autres
+à titre de documents. Il se peut aussi qu'ils
+imitent l'Écriture, laquelle se conforme souvent aux
+idées communes ou aux apparences extérieures. Joseph
+est appelé, dans l'Évangile le père de Jésus-Christ<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172"><sup>172</sup></a>,
+et l'on dit tous les jours que le soleil est
+chaud ou qu'il ne l'est pas, que le ciel est étoile ou
+qu'il ne l'est pas, quoiqu'il ne survienne aucun
+changement dans l'état réel du ciel et du soleil. On
+dit encore qu'un coffre est vide, quoiqu'il n'y ait pas
+de lieu qui soit vide ou qui ne soit rempli d'air. Les
+philosophes eux-mêmes font des concessions à l'apparence.
+Il y en a de telles dans Boèce.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" name="footnote172"></a><b>Note 172:</b><a href="#footnotetag172"> (retour) </a> Luc, II, 48.</blockquote>
+
+<p>Lors donc qu'on trouve des variations ou des contradictions
+dans les Pères, on doit attentivement
+rechercher quelles ont pu Être les causes de ces
+divergences, et tenir compte des temps, des circonstances
+et des intentions. D'ailleurs, en rapprochant
+soigneusement les différents sens d'un même mot
+dans les différentes autorités, on arrivera facilement
+à la solution de la difficulté. Mais lorsqu'enfin la
+contradiction est trop manifeste, il faut comparer
+les autorités et choisir. Ainsi, par exemple, il est
+admis que les prophètes n'ont pas eu a tous les moments
+le don de prophétie, saint Pierre lui-même
+s'est trompé au sujet de certains rites de l'ancienne
+loi, et il a été publiquement repris par saint Paul.
+Saint Paul se trompe à son tour, quand il annonce
+dans son Épître aux Romains qu'il se rendra par Rome
+en Espagne<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173"><sup>173</sup></a>. Mais il ne faut pas traiter de mensonges
+les faussetés qui peuvent se rencontrer dans les écrivains
+ecclésiastiques; le mensonge implique l'intention
+de tromper, «et le Seigneur qui sonde les
+reins et les coeurs, sait tout peser, en considérant
+non ce qu'on fait, mais dans quel esprit on le fait.»
+Seulement on peut supposer l'erreur, et «il faut lire
+les docteur, non avec la nécessité de croire, mais
+avec la liberté de juger.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" name="footnote173"></a><b>Note 173:</b><a href="#footnotetag173"> (retour) </a> Rom. XV, 28. On ne voit pas en effet dans
+les Actes ni dans aucun récit
+que saint Paul soit allé en Espagne.</blockquote>
+
+<p>Faites une distinction entre l'autorité canonique
+de l'Ancien ou du Nouveau Testament et celle des
+livres postérieurs. Si dans l'Écriture quelque chose
+vous semble absurde, n'accusez que le copiste ou
+vous-même; ce serait hérésie que de supposer rien
+de plus. Mais dans les livres qui sont venus après, il
+n'en est pas ainsi: saint Jérôme ne semblé commander
+une confiance absolue que pour les opuscules
+de Cyprien, ceux d'Athanase et le livre d'Hilaire<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174"><sup>174</sup></a>;
+quant aux autres, il veut qu'on les lise en les
+jugeant. C'est le cas du verset: <i>Omnia probate, quod
+bonum est tenete.</i> (I Thess., V, 24.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" name="footnote174"></a><b>Note 174:</b><a href="#footnotetag174"> (retour) </a> Dans une lettre pour l'éducation d'une jeune
+fille, il dit en effet qu'elle peut lire avec confiance
+<i>Cypriani opuscula, Athanasii epistolas et Hilarii libros</i>.
+En citant, Abélard répète <i>opuscula</i> pour Athanase,
+et met <i>librum</i> au lieu de <i>libros</i>. (<i>Sic et Non</i>,
+p. 15.&mdash;S. Hieronym. <i>Op</i>., t. IV, op. LVII, <i>ad
+Loetam</i>.)</blockquote>
+
+<p>«Après ces observations préalables, je veux accomplir
+mon projet et recueillir les diverses maximes
+des saints Pères qui s'offriront à ma mémoire
+et qui entraîneront avec elles quelque question,
+par suite de la dissonance qu'elles paraîtront présenter.
+Elles exciteront de jeunes lecteurs à s'exercer
+plus spécialement à la recherche de la Vérité, et
+les rendront plus pénétrants par l'inquisition. L'inquisition
+est en effet la première clef de la science<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175"><sup>175</sup></a>,
+c'est a l'interrogation assidûment ou fréquemment
+pratiquée que le plus perspicace des philosophes,
+Aristote, demande que tout esprit studieux s'attache
+avec passion, quand il dit, en parlant de la
+Catégorie de la relation: <i>Peut-être est-il difficile de
+s'exprimer avec confiance sur de telles choses, à moins
+qu'on ne les ait retraitées souvent. Le doute sur chacune
+a d'elles ne sera pas inutiles</i><a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176"><sup>176</sup></a>. C'est par le doute, en
+effet, que nous arrivons à l'inquisition, et par l'inquisition
+que nous atteignons la vérité, suivant
+cette parole de la vérité même: <i>Cherchez et vous
+trouverez, frapper et l'on vous ouvrira</i>. Et pour
+nous donner la leçon morale de son propre exemple,
+celui qui fut cette même vérité voulut, vers
+la douzième année de son âge, s'asseoir au milieu
+des docteurs et les interroger, nous montrant ainsi
+par l'interrogation l'image d'un disciple qui questionne
+plutôt que celle d'un maître qui enseigne,
+lui cependant, ce Dieu en qui est la pleine et parfaite
+sagesse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" name="footnote175"></a><b>Note 175:</b><a href="#footnotetag175"> (retour) </a> «Haed quippe prima (Inquisitio) sapientiae
+clavis dellaitur... Dubiando ad inquisitionem veritus,
+inquirendo veritatem perciptimus.» (P. 16.)Ces paroles
+remarquables rappellent celles de Cyrille: ΑÏχή
+μάθησεως ζήτησις και Ïίγα τής έπί τισιν ωγνοδυμένοις
+σÏνισεως ή πεÏί αÏτων έπαπόÏήσις.
+(<i>Comm. in Johan, ev.</i>, I. II, c. iv, p. 180. S. Cyrill.
+<i>Op.</i>, t. IV, Parls, 1638.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" name="footnote176"></a><b>Note 176:</b><a href="#footnotetag176"> (retour) </a> Categ. VII. «Dubitare autem de singulis non
+erit inutile.» Ainsi est citée la version de Boèce, ou il
+y a <i>dubitasse</i> et non <i>dubitare</i> (p. 172).
+M.B. Saint-Hilaire traduit «Il n'est pas inutile d'avoir
+discuté chacune de ces questions» (T. 1, p. 93.) Le mot
+du texte est διηποÏηκεναι.</blockquote>
+
+<p>«Lorsque d'ailleurs quelques paroles des Écritures
+sont produites, elles ne font que mieux exciter
+le lecteur et l'attirer à la recherche de la vérité,
+suivant que l'écrit est recommandé par une autorité
+plus grande. C'est pourquoi nous avons soumis cet
+ouvrage, où sont compilées en un seul volume les
+maximes des saints, à la règle décrétée par le pape
+Gélase concernant les livres authentiques, ayant
+eu soin de n'y rien citer des apocryphes.... Ici
+commencent les sentences recueillies dans les divines
+Écritures<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177"><sup>177</sup></a>, et qui paraissent se contrarier.
+C'est à raison de cette contrariété que cette compilation
+de sentences est appelée <i>Le Oui et le Non
+(Sic et Non)</i>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" name="footnote177"></a><b>Note 177:</b><a href="#footnotetag177"> (retour) </a> «Sententiae ex divinis scripturis collectae.»
+<i>Les divines écritures</i> ne signifient pas ici ce que ces
+mots signifieraient aujourd'hui, l'Ancien et le Nouveau
+Testament, mais les livres saints et les Pères. <i>Divin</i>
+Exprimait alors le sacré par opposition au profane. La science
+<i>divine</i> voulait dire, comme en anglais <i>divinity</i>,
+la théologie. Les <i>écritures</i> désignaient aussi les
+<i>écrits</i>, et non l'Écriture sainte. Tout ce qui était
+anciennement écrit était une autorité, Cicéron, Virgile,
+Macrobe, etc; l'Écriture sainte s'appelait <i>divina pagina</i>.</blockquote>
+
+<p>Et ce qui suit n'est qu'un recueil de nombreuses
+citations énonçant le pour et le contre, et distribuées
+en cent cinquante-sept questions d'une importance
+fort inégale. Naturellement la première est celle que
+l'existence du livre donnait pour résolue dans l'esprit
+de l'auteur: <i>Qu'il faut fonder la foi sur des raisons
+humaines, et le contraire</i><a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178"><sup>178</sup></a>. Si Abélard n'eût
+pas été décidé pour l'affirmative, aurait-il jamais
+écrit son ouvrage?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" name="footnote178"></a><b>Note 178:</b><a href="#footnotetag178"> (retour) </a> «Quod tides humanis rationibus sit adstruenda,
+et contra.» (I, p. 17.) C'est à peu près la question de saint
+Thomas: «Utrum sacra doctrina sit argumentativa.» (<i>Summ.
+Theol.</i>, pars I, qu. i, a. 8.)</blockquote>
+
+<p>La collection de passages qu'il a placés ici en regard
+les uns des autres est encore précieuse aujourd'hui;
+elle atteste une lecture assez considérable et
+plus d'instruction qu'on ne croirait dans les lettres
+sacrées. Elle serait utile comme spécimen du catalogue
+de la bibliothèque ecclésiastique des savants
+de Paris au XIIe siècle, quoique je soupçonne que
+plusieurs passages sont pris dans les auteurs, non
+qui les ont écrits, mais qui les ont cités, et notamment
+dans saint Jérôme et saint Augustin<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179"><sup>179</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" name="footnote179"></a><b>Note 179:</b><a href="#footnotetag179"> (retour) </a> Voici la liste par ordre chronologique des
+auteurs chrétiens cités dans le <i>Sic et Non</i>: Origène,
+Cyprien, Eusèbe, Hilaire, Prudence, Athanase, Éphrem, Ambroise,
+Jean Chrysostôme, Jérôme, Augustin, Léon, pape, Prosper,
+Maxime, évêque de Turin, Gennade, prêtre de Marseille qui
+Écrivait vers la fin du Ve siècle, Hormisdas, pape, Boèce,
+Grégoire le Grand, Isidore de Séville, Bède, Ambroise Autpert,
+abbé de Saint-Vincent près Bénévent, auteur au VIIIe siècle
+d'un commentaire sur l'Apocalypse, Haimon, évêque d'Halberstadt
+en 841, et qui a commenté les Écritures et rédigé un abrégé de
+l'histoire de l'Église, Nicolas Ier, pape, et Remi, moine de
+Saint-Germain l'Auxerrois, qui enseignait la dialectique à
+Paris au commencement du Xe siècle, et qui a commenté les psaumes.
+On peut soupçonner que ce qui est cité des Pères grecs,
+notamment d'Origène, de saint Éphrem, et de saint Jean Chrysostôme,
+vient de seconde main. Abélard pouvait avoir une traduction
+d'Eusèbe, et quant à saint Athanase, il ne cite, je crois, que
+le Symbole, et un traité de la Trinité, qui n'existe qu'en
+latin, et qui lui a été faussement attribué. (S. Athan. Op.,
+<i>de Trin. lib.</i>, VIII, t. II, p. 602, Paris, 1699.)
+Il y a aussi quelques rares citations des païens, savoir
+Aristote, Cicéron, Sénèque et Macrobe.</blockquote>
+
+<p>Cet ouvrage fut apparemment une des premières
+compositions théologiques d'Abélard; il doit être
+antérieur au concile de Soissons, et sans doute il
+l'écrivit ou le commença à l'époque où, délaissant
+Anselme de Laon, il s'érigea définitivement en professeur
+de théologie. C'est, comme l'a dit très-bien
+M. Cousin, «la table des matières de ses traités
+dogmatiques de théologie et de morale<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180"><sup>180</sup></a>.» Mais il
+peut avoir été terminé beaucoup plus tard, et par sa
+nature c'était un recueil qui pouvait n'être jamais
+achevé; aussi est-il permis de douter qu'il ait jamais
+été réellement publié. Guillaume de Saint-Thierry
+dit qu'on le tenait caché<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181"><sup>181</sup></a>. Il pouvait être connu des
+disciples d'Abélard, il avait dû leur être communiqué,
+et son existence était ainsi devenue publique,
+sans qu'il en fût de même de son contenu. Une telle
+composition n'en devait paraître que plus suspecte,
+et je ne m'étonne pas que l'abbé de Saint-Thierry,
+en dénonçant Abélard, rapporte des passages de ses
+autres écrits théologiques et cite seulement comme
+monstrueux le titre du <i>Sic et Non</i><a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182"><sup>182</sup></a>. C'était attacher à
+toute la doctrine d'Abélard l'étiquette du scepticisme
+religieux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" name="footnote180"></a><b>Note 180:</b><a href="#footnotetag180"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, p. CLXXXIX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" name="footnote181"></a><b>Note 181:</b><a href="#footnotetag181"> (retour) </a> «Nec etiam quæsita inveniuntur.» (Guill. S.
+Theod., <i>ad Gaufr. et Bern. Epist., Bibl. cist.</i>,
+t. IV, p. 113.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" name="footnote182"></a><b>Note 182:</b><a href="#footnotetag182"> (retour) </a> «<i>Sic et Non, Scito te ipsum</i> et alia
+quædam, de quibus timeo ne sicut monstruosi sunt nominis sic
+etiam sint monstruosi dogmatis.» (<i>Id., ibid.</i>)</blockquote>
+
+<p>Cependant un tel soupçon était injuste. L'esprit
+d'examen, on le dit du moins, peut conduire au
+scepticisme, mais il n'est pas le scepticisme, et il
+n'y conduit pas toujours. Abélard était chrétien; il
+a pu tomber dans l'erreur, mais non dans le doute,
+et s'il a, par ses raisonnements, altéré la foi, jamais
+il n'a prétendu l'affaiblir. Il se défiait d'autant moins
+de sa méthode, il la jugeait d'autant moins dangereuse
+pour les convictions catholiques, qu'elle avait
+affermi les siennes, et qu'en rendant sa foi plus lumineuse
+elle l'avait rendue plus solide. Son orthodoxie
+seule peut être mise en question.</p>
+
+<p>Il est vrai cependant que l'esprit philosophique
+domine dans ses écrits l'esprit dogmatique, et qu'il
+y a professé hardiment le rationalisme, au risque
+d'ébranler ce qui était pour lui inébranlable. Charmé
+de ses idées, esclave de son raisonnement, il se rendait
+propre la foi commune en la démontrant à sa
+mode, et elle lui devenait plus chère et plus sacrée,
+quand elle était devenue sa doctrine personnelle:
+l'amour-propre de l'auteur ajoutait à la conviction
+du fidèle. Mais il ouvrait ainsi la voie sans terme où
+devait marcher désormais à plus ou moins grands
+pas la raison individuelle; il donnait le signal redoutable
+auquel devaient de siècle en siècle répondre
+tous les esprits opposants; il sonnait le réveil de la
+liberté de penser.</p>
+
+<p>Nous retrouverons ce caractère dans tonte sa théologie.
+Ici bornons-nous à remarquer que le <i>Sic et Non</i>
+peut être regardé comme le point de départ naturel
+de l'esprit d'examen appliqué à la théologie, c'est-à-dire
+à la tradition écrite des doctrines chrétiennes.
+C'était en effet la mise en question du vrai sens de
+ces doctrines, et elle ne pouvait avoir lieu que par
+l'examen contradictoire des autorités. Cette opposition
+systématique des textes avait, dans un cercle
+plus restreint et sous toutes réserves d'une soumission
+générale et implicite à l'Écriture, quelque chose
+du doute préalable de Descartes, quelque chose des
+antinomies de Kant; c'était un choix offert à la
+raison.</p>
+
+<p>Abélard choisit; Pierre Lombard choisit aussi,
+et son livre n'est pas sans analogie avec le <i>Sic et Non</i>.
+Il est fait sur le même plan; nous concevons qu'on
+lui ait disputé cet ouvrage, et qu'avant de connaître
+rien de plus que le titre de celui d'Abélard, on ait
+pu croire quelquefois que Pierre Lombard le lui avait
+dérobé<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183"><sup>183</sup></a>. On sait que les <i>Quatre Livres des sentences</i>
+sont divisés en chapitre intitulés <i>Distinctions;</i>
+c'est-à-dire que chaque question y est successivement
+posée; puis les autorités et les arguments contraires
+sont présentés sur chacune, et la solution
+est établie presque toujours à l'aide d'une distinction.
+Les citations sont souvent celles du <i>Sic et Non;</i>
+cette coïncidence est naturelle, et d'ailleurs pourquoi
+Pierre Lombard n'aurait-il pas pris ses citations
+dans le recueil de son maître? L'ordonnance
+du livre premier, qui roule sur la Trinité et la Providence,
+est absolument celle de l'Introduction à la
+théologie; et bien que le docte évêque évite et parfois
+combatte les opinions contestables du philosophe,
+il se montre partout imbu de sa méthode et
+nourri de sa science.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" name="footnote183"></a><b>Note 183:</b><a href="#footnotetag183"> (retour) </a> «Putatur a P. Abaelarde confectum fuisse hoc
+opus, cui ille per plagum surripuerit.» (Morhof., <i>Polyhist.</i>,
+l. II, c. XIV, t. II, p. 88.)</blockquote>
+
+<p>Enfin cette manière de procéder et de poser hardiment
+le pour et le contre, sauf à conclure, devint
+la forme permanente de la théologie scolastique.
+L'école dogmatique de forme comme de fond, celle
+qui enseignait sans discuter, fut de moins en moins
+puissante et de moins en moins écoutée; et lorsque,
+près de cent ans plus tard, saint Thomas d'Aquin
+résuma toute la théologie dans son admirable livre, il
+posa intrépidement le pour et le contre sur toutes les
+questions, sur tous les articles des questions, et,
+divisant à l'infini les objections et les réponses, opposant
+une par une, autorité à autorité, raisonnement
+à raisonnement, il écrivit, sans jamais faiblir,
+sans jamais douter, un ouvrage aussi dogmatique
+par les conclusions que sceptique par l'exposition.
+<i>La Somme théologique</i> présente la religion tout entière
+comme une immense controverse dialectique, dans
+laquelle le dogme finit toujours par avoir raison.
+C'est la négation la plus franche et la pins développée
+de l'absolutisme dogmatique. Ainsi la théologie
+scolastique, étudiée dans l'esprit de la foi,
+mais enseignée comme une science, est devenue,
+avec le temps, la théologie proprement dite; avec
+le temps, il n'y en a guère eu d'autre dans les écoles.
+C'est essentiellement celle qui s'est perpétuée dans
+les séminaires. Au XVIIe siècle, le P. Petau, en composant
+son remarquable traité des dogmes théologiques,
+reconnaissait pour ses devanciers saint Jean de
+Damas, Pierre Lombard et saint Thomas, et quand
+l'Église veut réellement enseigner, il faut bien, de
+gré ou de force, qu'elle redevienne scolastique. Elle
+n'a pas encore en France d'autre théologie reconnue.</p>
+
+<p>Cependant les âmes ferventes, les esprits simples
+et pratiques, les hommes de gouvernement dans
+l'Église sont loin d'avoir toujours porté une grande
+confiance à ce genre d'enseignement. Chose singulière!
+il a souvent alarmé tout ensemble le mysticisme
+et la politique. Pour dire le vrai, il n'est pas
+rigoureusement d'accord avec ce caractère impératif
+que donne à la parole de Dieu le prêtre qui se
+sent revêtu d'une mission de commandement, et
+croit représenter celui dont il est écrit: <i>Tanquam
+potestatem habens</i> (Math. VIII, 29). Concevons que,
+soit comme mystique, soit comme homme d'État,
+saint Bernard n'ait pas vu sans effroi la transformation
+dialectique de la prédication religieuse, Aujourd'hui
+même il serait difficile de concilier l'enseignement
+traditionnel de la théologie avec la doctrine
+des nouveaux apologistes. On est devenu si réservé
+en matière de raisonnement, que si la chose était à
+faire, je ne sais si le clergé donnerait les mains à
+l'invention de la théologie didactique. A ses yeux,
+en effet, le christianisme pourrait bien avoir peu à
+se louer de la philosophie du moyen âge; car c'est
+sous cette forme que le rationalisme est rentré dans
+son sein. Quant à ceux qui ont ouvert la route, qui
+se sont montrés particulièrement philosophes dans
+la religion, qui ont appuyé sur le côté scientifique
+de la théologie, qui ont enfin fondé la foi sur la
+raison, voici ce qu'en dit le plus prudent des philosophes
+modernes:</p>
+
+<blockquote><p>
+«La question de la conformité de la foi avec la
+raison, a toujours été un grand problème. Dans
+la primitive Eglise, les plus habiles auteurs chrétiens
+s'accommodaient des pensées des platoniciens
+qui leur revenaient le plus et qui étaient le
+plus en vogue alors. Peu à peu Aristote prît la
+place de Platon, lorsque le goût des systèmes commença
+à régner, et lorsque la théologie même devint
+plus systématique par les décisions des conciles
+généraux, qui fournissaient des formulaires
+précis et positifs. Saint Augustin, Boèce et Cassiodore,
+dans l'Occident, et saint Jean de Damas,
+dans l'Orient, ont contribué le plus à réduire la
+théologie en forme de science, sans parler de
+Bède, Alouin, saint Anselme, et quelques autres
+théologiens versés dans la philosophie, Jusqu'à ce
+qu'enfin les scolastiques survinrent et que le loisir
+des cloîtres donnant carrière aux spéculations,
+aidées par la philosophie d'Aristote, traduite de
+l'arabe, on acheva de faire un composé de théologie
+et de philosophie, dans lequel la plupart des
+questions venaient du soin qu'on prenait de concilier
+la foi avec la raison.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Abélard fut un des premiers de ces scolastiques
+qui préparaient ce <i>composé de théologie et de philosophie</i>.
+Il prit soin de <i>concilier la foi avec la raison</i>,
+et Aristote avec saint Paul, avant même que les
+Arabes et l'empereur Frédéric II eussent fait connaître
+Aristote tout entier. Et c'est de lui que Leibnitz
+dit plus loin: «Je plains les habiles gens qui s'attirent
+des affaires par leur travail et par leur zèle.
+Il est arrivé quelque chose de semblable autrefois
+à Pierre Abélard.... et à quelques autres qui se sont
+trop enfoncés dans l'explication des mystères<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184"><sup>184</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" name="footnote184"></a><b>Note 184:</b><a href="#footnotetag184"> (retour) </a> Disc., prél. de la Théodicée, 6 et 86.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h3>DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.&mdash;<i>Introductio ad theologiam</i>.</h3>
+
+<p>Abélard raconte qu'avant d'écrire sur la théologie
+il laissa ses écoliers lui demander «une <i>somme</i> de
+l'érudition sacrée qui fût comme une introduction à
+l'Écriture sainte<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185"><sup>185</sup></a>.» Ils avaient lu, continue-t-il, et
+goûté ses nombreux écrits sur la philosophie, sur les
+lettres séculières; il leur semblait qu'il serait bien plus
+facile à son esprit de pénétrer le sens de l'Écriture
+sainte et les raisons de notre foi qu'il ne le lui avait été
+de tarir, comme ils le disaient, les puits de l'abîme
+philosophique. Le but de la course, le fruit du travail
+ne devait-il pas être, en définitive, l'étude de
+Dieu, à qui tout doit être rapporté? Pourquoi a-t-il
+été permis aux fidèles d'étudier les arts profanes et
+les ouvrages des Gentils, si ce n'est pour y trouver
+et ces formes de langage, et ces procédés de raisonnement,
+et cette connaissance préalable de la nature
+des choses, qui peuvent servir soit à comprendre et
+à orner la sainte Écriture, soit à en établir et à en
+défendre la vérité? Plus la foi chrétienne semble embarrassée
+de questions ardues, plus elle doit être
+munie d'un rempart de fortes raisons, surtout contre
+les attaques de ceux qui font profession d'être philosophes;
+plus de leur part l'inquisition est subtile
+et sait rendre les solutions difficiles, plus elle est
+propre à troubler la simplicité de notre foi. Ils ont
+donc, ces écoliers, jugé capable de résoudre toutes
+ces controverses celui que l'expérience leur a fait
+connaître pour versé dès le berceau dans l'étude de
+la philosophie et principalement de la dialectique,
+cette maîtresse en tout raisonnement, et ils l'ont
+unanimement supplié de faire valoir le talent que
+Dieu lui a remis, puisqu'on ignore quand ce juge
+redoutable en demandera compte avec les intérêts.
+(Math., XXV, 15.) Ils ajoutent que cela convient à
+l'âge et à la profession d'un homme qui, changeant
+de moeurs, d'habit, de travaux, préfère désormais
+les choses divines aux choses humaines et délaisse le
+siècle pour se donner tout à Dieu. Après avoir jadis
+embrassé l'étude pour gagner de l'argent, il faut la
+faire servir maintenant à gagner des âmes: c'est bien
+le moins que de venir à la onzième heure cultiver la
+vigne du Seigneur. A ces fréquentes instances de ses
+disciples, si, par raison ou par faiblesse, il ne se
+rend pas pleinement, il accorde enfin d'entreprendre
+l'oeuvre selon ses forces, ou plutôt avec l'aide supplétive
+de la grâce divine, ne promettant pas tant de
+dire la vérité que d'exposer, comme on le lui demande,
+le sens de ses opinions.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" name="footnote185"></a><b>Note 185:</b><a href="#footnotetag185"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, pars II. <i>Introd. in
+prol.</i>, p. 973-976.</blockquote>
+
+<p>«Que si dans cet ouvrage,» ajoute-t-il, «mes
+fautes veulent, ce qu'à Dieu ne plaise, que je
+m'écarte de la pensée ou de l'expression catholique,
+que celui-là me pardonne qui juge l'oeuvre sur
+l'intention; je serai toujours prêt à donner satisfaction
+sur toute erreur en corrigeant ou en effaçant
+ce que j'aurai mal dit, quand un fidèle me redressera
+par la puissance de la raison ou par l'autorité
+de l'Écriture.... Éclairé par l'exemple de saint
+Augustin, lorsqu'un si grand homme a rétracté ou
+corrigé beaucoup de choses dans ses écrits, si
+j'avance quelques erreurs, je n'en défendrai rien
+par dédain, je n'en soutiendrai rien par présomption.
+Si je ne suis pas exempt du défaut de
+l'ignorance, du moins n'encourrai-je pas l'accusation
+d'hérésie, car ce n'est pas l'ignorance qui
+fait l'hérétique, mais l'obstination de l'orgueil.
+Elle se montre dans celui qui, désirant se faire
+un nom par quelque nouveauté, met sa gloire à
+avancer des choses extraordinaires qu'il s'efforce
+mal à propos de maintenir contre tous, pour paraître
+supérieur aux autres, ou du moins pour ne
+se laisser mettre au-dessous de personne<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186"><sup>186</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" name="footnote186"></a><b>Note 186:</b><a href="#footnotetag186"> (retour) </a> C'est à peu prés le début de l'Introduction à
+la théologie. Dans son autre théologie (<i>Theologia christiana</i>,
+dans le <i>Thesaur. nov. anecd.</i>, t. V, p. 1189), il revient
+avec étendue sur les déclarations qui terminent ce préambule;
+il y dit que c'est une grande impiété que de corrompre par
+le péché le premier don de Dieu, la science, et de faire
+participer à ses fautes un art innocent et irréprochable, la
+logique; et il s'élève contre l'orgueil de la science et de la
+raison avec une force qui prouve combien il avait à
+coeur de n'en être pas accusé. (Lib. III, p. 1245-1258.)</blockquote>
+
+<p>Ce préambule donne l'origine et la date de l'ouvrage
+auquel il appartient. Abélard raconte qu'après
+sa prise d'habit au couvent de Saint-Denis, il rouvrit
+un cours de théologie, et qu'a la demande de ses
+élèves il composa sur l'unité et la trinité divine un
+traité destiné à faire comprendre ce qu'il fallait
+croire<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187"><sup>187</sup></a>. Ce traité, qui fut avidement lu et qui, déféré
+au synode de Soissons, y fut condamné et brûlé,
+c'est, je n'en doute pas, l'<i>Introduction à la théologie</i>,<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188"><sup>188</sup></a>
+véritable résumé de son enseignement, le plus
+important de ses ouvrages théologiques; car ses principales
+opinions en ces matières y sont développées ou
+indiquées, et c'est en général sur ce livre qu'il a été
+jugé par ses contemporains et la postérité. Plus tard,
+cependant, soit que la rédaction n'en fût pas définitive,
+et en effet elle laisse beaucoup a désirer pour
+l'ordre, la proportion, l'élégance; soit qu'il n'avouât
+pas un texte irrégulièrement publié, et qui d'ailleurs
+n'est parvenu jusqu'à nous ni complet ni correct;
+soit enfin que la prudence ou la réflexion eût modifié
+ses idées ou son caractère, il a traité de nouveau le
+même sujet dans un ouvrage dont l'ordonnance paraît
+meilleure et la diction plus travaillée; c'est la
+<i>Théologie chrétienne</i>, que nous n'avons pas non plus
+tout entière. Mais lorsque vers 1140, c'est-à-dire dix-huit
+ou vingt ans après la composition de l'Introduction,
+Guillaume de Saint-Thierry en dénonça
+l'auteur à saint Bernard, c'est sur cet ouvrage qu'il
+fonda principalement son accusation, quoiqu'il y
+comprît la Théologie chrétienne. Sans tenir aucun
+compte des modifications, ou plutôt des précautions
+de doctrine que celle-ci pouvait présenter, il ne voit
+entre les deux livres qu'une différence de volume:
+l'un, dit-il, contient plus et l'autre moins.<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189"><sup>189</sup></a> C'est
+aussi l'Introduction que saint Bernard paraît avoir
+eue sous les yeux et que le concile de Sens a surtout
+condamnée, du moins en ce qui concerne la Trinité
+ou la nature de Dieu. C'est donc l'ouvrage qu'il faut
+bien faire connaître, comme le plus propre à révéler
+la théologie d'Abélard.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" name="footnote187"></a><b>Note 187:</b><a href="#footnotetag187"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, op. i, p. 19 et 20, et 1.1 du présent ouvrage, p. 75.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" name="footnote188"></a><b>Note 188:</b><a href="#footnotetag188"> (retour) </a> Mag. P, Abæl, nannetensis Introductio ad
+theologiam divin in III libros. (<i>Ab. Op.</i>, p. 973-1136.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" name="footnote189"></a><b>Note 189:</b><a href="#footnotetag189"> (retour) </a> S. Bern, <i>Op.</i>, op. CCCXVI.&mdash;<i>Bibl.
+cistero.</i>, t. IV, p. 112, et ci-dessus, t. I, p. 183.</blockquote>
+
+<p>Malheureusement, quoique étendu, il n'est pas
+complet, mais il en a été retrouvé récemment un
+abrégé composé, selon toute apparence, par Abélard,
+ou du moins sous ses yeux, et nous pouvons
+rétablir la substance et l'ordonnance de ce qui nous
+manque de l'ouvrage principal.</p>
+
+<p>Le salut de l'homme, suivant notre auteur, dépend
+de trois choses, la foi, la charité, le sacrement. La
+foi, qui contient l'espérance, comme le genre contient
+l'espèce, est l'estimation des choses qui n'apparaissent
+pas<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190"><sup>190</sup></a>, c'est-à-dire qui ne sont pas soumises
+aux sens du corps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" name="footnote190"></a><b>Note 190:</b><a href="#footnotetag190"> (retour) </a> «Existimatio rerum non apparentium.» <i>Introd</i>,
+p. 977. Le mot d'<i>existimatio</i> répond à celui de saint Paul
+έλεγχος, traduit dans la Vulgate par <i>argumentum</i>,
+et dans saint Augustin par <i>convictio</i>. C'est cette dernière
+Idée que voulait rendre Abélard; on a vu que pour lui estimation,
+Équivalent d'<i>opinio</i>, δόξα, s'alliait naturellement,
+d'après l'autorité d'Aristote, à l'idée de foi ou de croyance.
+(Hébr., xi, I.&mdash;S. Aug., <i>Serm.</i> cxxvi, et ci-dessus
+i. I, p. 400.)</blockquote>
+
+<p>La foi suppose donc l'invisible: les choses qui
+apparaissent, on ne les croit pas, on les connaît; le
+mérite et le propre de la foi est de croire ce qu'on
+ne voit pas. Nous croyons pour connaître, nous ne
+connaissons pas pour croire. Qu'est-ce que la foi?
+croire ce qu'on ne voit pas. Qu'est-ce que la vérité?
+voir ce que l'on croit. Car la foi est la croyance aux
+choses mêmes et non aux mots. Ainsi la foi dans
+l'Évangile contient la foi aux choses de l'Évangile.
+Les philosophes ont bien aussi une certaine foi, lorsqu'une
+chose est mise au-dessus du doute soit par
+la pensée, soit par l'expérience. L'argument est ce
+qui fait foi d'une chose auparavant douteuse<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191"><sup>191</sup></a> (Cicéron).
+Il y a donc plusieurs moyens de produire la
+foi, et la foi est proprement ou improprement dite,
+suivant qu'on l'applique aux choses occultes on aux
+choses apparentes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" name="footnote191"></a><b>Note 191:</b><a href="#footnotetag191"> (retour) </a> Beoth., in <i>Topic. Cie.</i>, t. 1, p. 102.</blockquote>
+
+<p>Parmi les vérités de la foi, parmi les choses de
+Dieu, toutes n'importent pas au salut. Au premier
+rang de celles qui importent au salut se placent celles
+qui sont relatives d'abord à la nature de Dieu, puis
+à ses dispensations ou dispositions nécessaires.</p>
+
+<p>«La religion chrétienne tient qu'il n'existe qu'un
+seul Dieu, et non plusieurs, seul Seigneur de tous,
+seul créateur, seul principe, seule lumière, seul
+souverain bien (bien parfait), seul immense, seul
+tout-puissant, seul éternel, substance une ou essence
+absolument immutable et simple, en qui ne
+peuvent être aucunes parties ni rien qui ne soit
+elle-même, seule véritable unité en tout, hors en
+ce qui concerne la pluralité des personnes divines.
+Car en cette substance si simple, ou indivisible et
+pure, la foi confesse trois personnes en tout coégales
+et coéternelles, et qui ne diffèrent point numériquement,
+c'est-à-dire comme des choses numériquement
+diverses, mais seulement par la
+diversité des propriétés, une étant Dieu le père,
+une étant Dieu le fils, une étant Dieu esprit de
+Dieu, procédant du Père et du Fils. Une de ces
+personnes n'est pas l'autre, quoiqu'elle soit ce
+qu'est l'autre. Ainsi le Père n'est pas le Fils ou le
+Saint-Esprit, ni le Fils le Saint-Esprit; mais le Fils
+est ce qu'est le Père, et le Saint-Esprit également.
+Dieu est autant le Père que le Fils ou le Saint-Esprit,
+étant un en nature, un numériquement
+autant que substantiellement. Mais de la diversité
+des propriétés naît la distinction des personnes;
+elle est telle que cette personne-ci est autre, mais
+non autre chose que cette personne-là; comme un
+homme diffère d'un homme personnellement et
+non substantiellement, en tant que celui-ci n'est
+pas celui-là, quoiqu'étant ce qu'est celui-là, c'est-à-dire
+identique de substance et non de personne<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192"><sup>192</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote192" name="footnote192"></a><b>Note 192:</b><a href="#footnotetag192"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, I. I, p. 917-983. On
+pourrait voir là un réalisme très-prononcé, car Abelard
+semble admettre ici l'identité de substance entre deux hommes:
+mais il peut n'entendre que l'identité de nature, et non
+l'identité numérique. Il est vrai qu'alors la comparaison
+n'est plus exacte par rapport à la Trinité; mais, comme on le
+verra, elle est reçue et presque triviale dans la
+question et ne doit pas être reprochée à notre auteur.</blockquote>
+
+<p>Le propre du Père est d'être inengendré (improduit,
+<i>ingenitus</i>), c'est-à-dire d'exister par soi et non
+par un autre, comme le propre du Fils est d'être engendré,
+et du Saint-Esprit, non pas d'être engendré,
+mais de procéder, sans que le Saint-Esprit ou le
+Fils soient faits ou créés. Le Père est donc le principe
+de la divinité. (Saint Augustin, <i>De Trin.</i>, IV,
+xx.) Mais sa divinité est dans chacune des trois
+personnes, chacune est Dieu, Seigneur, Créateur;
+en ce sens, la Trinité est indivise (proprement individu,
+<i>individua</i>). Mais aucune des trois personnes
+n'étant l'une ou l'autre personne, une seulement
+étant dite inengendrée, une engendrée, une procédant,
+il suit qu'il n'y a pas en elles pluralité de choses
+ou pluralité substantielle, mais pluralité de propriétés:
+chacune est personne, mais point de la même
+manière que chacune est Dieu. Tout ce qui appartient
+à la personne est propre, tout ce qui appartient
+à Dieu, tout ce qui est absolument divin est commun
+à toutes, comme la gloire, la volonté, l'opération.
+«Tel est,» dit Abélard, «le résumé de la foi touchant
+l'unité et la trinité, qu'il nous faut établir
+et fortifier par des exemples et des similitudes
+convenables contre les inquisitions de ceux qui
+doutent. Que sert, en effet, pour la doctrine, de
+parler, si ce que nous voulons enseigner ne peut
+être exposé de façon à être compris<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193"><sup>193</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote193" name="footnote193"></a><b>Note 193:</b><a href="#footnotetag193"> (retour) </a> Ces idées générales sur la Trinité n'ont
+rien d'original, non plus que de hasardé. Abélard les
+emprunte surtout à saint Augustin qui lui-même les a
+plutôt remaniées qu'inventées. On peut les retrouver
+exposées avec soin et développement dans la <i>Somme</i>
+de saint Thomas. (Pars I, quaest. XXVII et seqq.) Une
+différence seule doit être remarquée. Abélard, guidé en
+ceci par saint Augustin, qui s'attache plus aux différences
+qu'aux ressemblances des personnes de la Trinité avec la
+généralité des êtres, ne veut pas qu'elles soient entre
+elles <i>diversae numero rerum</i> (p. 982), ce qui suit
+Dialectiquement de ce qu'elles ne sont pas des substances.
+Cependant comment être trois sans différence numérique?
+Aussi saint Jean Damascène avait-il admis cette différence,
+et Pierre Lombard qui l'explique, ne la rejette pas, quoiqu'il
+trouve plus prudent de s'en tenir à la différence de
+propriété, Jean Damascène, suivant lui, était plus frappé des
+ressemblances que des différences. (Jean Damasc., <i>De orth.
+Fid.</i>, I. III, c. iv et vi.&mdash;P. Lomb., <i>Sent.</i> I,
+<i>Dist.</i> XIX.) Saint Thomas, sans oser prononcer que
+les personnes de la Trinité soient choses numériques diverses,
+admet cependant que le nombre, <i>termini numerales</i>,
+s'applique à la divinité. Il considère la multitude des
+personnes comme une division formelle ou rationnelle. Il dit
+quelque part <i>numeras personarum</i> (<i>Qu.</i> xxx, a.
+3.&mdash;<i>Qu</i>. xxxi, a. 1.)Les modernes n'hésitent pas à dire
+que les trois personnes sont «trois êtres individuels
+subsistant réellement en eux-mêmes, qui sont chacun un
+principe d'action.» (Bergier, <i>Dict. de Théol.</i>, art.
+<i>Trinité et Personne</i>.) C'est aller bien loin, et
+Abélard nous paraît plus sage. Il suit du reste une opinion
+exprimée dans un ouvrage qu'il croyait de Boèce, savoir que
+le nombre réel n'en pas applicable à la divinité, mais
+seulement le nombre intellectuel, (<i>De Trin. unit. Dei,
+Op.</i> Boeth., p. 958.)</blockquote>
+
+<p>Que veut dire dans la nature divine cette distinction
+de personnes? Cette nature restant une et indivisible,
+comment lui assigner une trinité personnelle?
+De là deux points «à défendre contre les
+attaques véhémentes des philosophes.»</p>
+
+<p>La distinction des personnes doit nous servir à
+mieux concevoir la divinité, c'est-à-dire dans la
+divinité le bien suprême et la perfection absolue.
+Ainsi le nom du Père désigne la puissance divine:
+Dieu est tout-puissant, parce qu'il peut faire tout ce
+qu'il veut, non parce qu'il peut tout faire; car il ne
+peut faire des choses injustes, étant lui-même la
+suprême justice. Le nom du Fils désigne la sagesse:
+Dieu est sage, car il sait tout et ne peut se tromper
+ni être trompé. Le nom du Saint-Esprit enfin désigne
+la charité ou la bonté: Dieu est bon, car il
+veut que tout soit disposé pour le mieux, que tout
+arrive le mieux possible, et il conduit tout à la meilleure
+fin. Là où s'unissent ces trois choses, puissance,
+sagesse et bonté parfaites, le bien parfait est
+réalisé.</p>
+
+<p>Le nom du Père exprime la toute-puissance: Je
+crois en Dieu le père tout-puissant, dit le Symbole
+des apôtres. «Comme Dieu, innascible, comme père,
+inengendré (<i>ingenitus</i>), il a, comme tout-puissant,
+la plénitude de la force,» dit l'évêque
+Maxime<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194"><sup>194</sup></a>, «car il est tout-puissant par la divinité
+inengendrée, et père par la toute-puissance.» La
+<i>divinité inengendrée</i> signifie que seul des trois personnes
+il est inengendré, seul il n'est point par un
+autre que lui, <i>solus ipse non sit ab alio</i>, tandis que
+les deux autres personnes sont par lui, <i>ab ipso sunt</i>.
+<i>Père par la toute-puissance</i>, cela veut dire évidemment
+que la puissance divine lui appartient, spécialement,
+comme propriété, de même que celle d'être
+inengendré, bien que chacune des autres personnes,
+étant de même substance, soit de même puissance.
+«En effet, les propriétés des trois personnes étant
+distinctes, certaines choses sont d'ordinaire dites
+ou admises spécialement et comme proprement de
+telle ou telle d'entre elles, lesquelles choses,
+d'après leur nature, nous ne le contestons pas,
+appartiennent en union à chacune d'elles<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195"><sup>195</sup></a>.» Le
+Père et le Saint-Esprit, la Trinité entière est sagesse;
+le Père et le Fils, la Trinité entière est charité. Seulement,
+à raison des propriétés des personnes, certaines
+oeuvres sont spécialement attribuées à chacune
+d'elles, quoique ces oeuvres soient dites oeuvres indivises
+de la Trinité, et que tout ce qui est fait par une
+d'elles le soit par chacune. Ainsi la susception de la
+chair est assignée au Fils; ainsi il est dit que la régénération
+s'accomplit par l'eau et l'Esprit (Jean, iii, 5),
+quoiqu'en tout cela la Trinité opère tout entière.
+L'usage est donc d'attribuer en propriété spécialement
+et principalement au Père ce qui concerne
+la puissance, son nom le désignant surtout, par ce
+fait qu'étant inengendré, il subsiste par lui-même,
+non par un autre; d'où il résulte que, comme mode
+substantiel, la puissance lui reste en propre. En effet,
+encore que le Père puisse faire tout ce que fait le
+Fils et le Saint-Esprit, il a cela de plus qu'il existe
+seul par lui-même et n'a pas besoin d'un antre pour
+être. Néanmoins nous ne disons pas le Fils et le Saint-Esprit
+moins tout-puissant que le Père: les oeuvres
+de la Trinité sont indivises on communes, tout ce
+que fait la puissance étant réglé par la sagesse, accompli
+par la bonté; aussi invoquons-nous Dieu au
+nom du Père, et au Fils, et du Saint-Esprit: les
+trois personnes sont inséparables pour la prière
+comme dans l'opération divine. Mais pour que la
+tonte-puissance qui est a chacune consomme ce
+que chacune veut faire, il n'est pas nécessaire que
+chacune soit absolument comme les deux autres,
+puisqu'elles diffèrent par les propriétés, la non-génération,
+la génération, la procession. Sans doute
+il y a égalité entre elles; il n'y a rien de plus du de
+moins, par exemple, dans le Fils, quant au lieu, au
+temps, à la puissance, à la science, si ce n'est pourtant
+qu'il n'est pas né de lui-même et que le Père
+l'a engendré. Mais <i>ce seul plus ou moins</i> qui est
+dans le Fils, de n'être pas par lui-même comme le
+Père, s'applique-t-il au mode de l'opération, comme
+au mode de l'existence? De cette puissance propre
+au Père de subsister par soi ou d'exister de soi-même,
+et non par un autre, il suit nécessairement
+que les deux autres personnes de la Trinité sont par
+lui et n'ont pas la propriété de subsister par soi. Si
+donc nous rapportons la puissance tant au mode de
+l'existence qu'à celui de l'opération, nous trouverons
+que la toute-puissance appartient au Père proprement
+et spécialement, en sorte que non-seulement il
+peut tout avec les deux autres personnes, mais encore
+qu'il a seul l'existence par soi, non par un autre,
+et conséquemment la puissance par soi, comme l'existence;
+et les autres personnes, ayant l'existence par
+lui, peuvent par lui tout ce qu'elles veulent. C'est
+ainsi que le Fils a dit: «Je ne puis rien faire par
+moi-même.» (Jean, v, 30.) Et ailleurs: «Je ne fais
+rien par moi-même, ou je ne parle point par moi-même.»
+(Jean, xiv, 10.) Cette puissance propre
+du Père par laquelle il subsiste seul par soi et non
+par un autre est comprise dans la toute-puissance,
+et il faut le dire tout-puissant, en ce sens que tout
+ce qui appartient à la puissance, quant à l'opération
+comme à l'existence, lui est attribué en propre par
+l'évêque Maxime.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote194" name="footnote194"></a><b>Note 194:</b><a href="#footnotetag194"> (retour) </a> Maxime, évêque de Turin, qu'il ne faut pas
+confondre avec Maxime le moine a laissé des homélies. La
+citation d'Abélard en dans l'homélie <i>In tradit. Symboli.
+(Bibl. vet. pat</i>., t. VI, p. 42.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote195" name="footnote195"></a><b>Note 195:</b><a href="#footnotetag195"> (retour) </a> C'est ce que saint Thomas appelle <i>essentialia
+personis attributa</i>. (Qu. xxxix, a. 8.) Abélard paraît
+marquer ici avec beaucoup de soin le caractère mixte de ces
+attributions qui sont <i>appropriées</i> sans être <i>propres</i>.
+Le point original comme aussi le point hasardé est le parti
+qu'il a tiré de ces attributions que l'Église en général ne
+regarde pas comme constitutives, et dont elle ne déduit pas
+de conséquences importantes. Nous touchons ici
+à la nouveauté principale de toute la doctrine, et à
+l'origine des censures qu'elle a encourues. Nous y reviendrons.</blockquote>
+
+<p>Peut-être serait-il plus exact de dire que le Père,
+par la toute-puissance qui lui est attribuée en propre,
+engendre la sagesse, comme un fils, la sagesse
+divine étant quelque chose de la divine toute-puissance,
+étant elle-même une certaine puissance; car
+elle est une puissance de discerner, la puissance en
+Dieu de discerner et de connaître tout parfaitement.</p>
+
+<p>L'Écriture en divers passages paraît prouver que
+nommer la puissance du Seigneur, c'est nommer
+la puissance divine, d'où est née la divine sagesse;
+dire Dieu le fils, c'est nommer la sagesse divine,
+née de la divine puissance; nommer le Saint-Esprit,
+c'est nommer la charité de la bonté divine, qui procède
+pareillement du Père et du Fils<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196"><sup>196</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote196" name="footnote196"></a><b>Note 196:</b><a href="#footnotetag196"> (retour) </a> <i>Introd., t. 1, p. 988-996.</i></blockquote>
+
+<p>Mais à ces témoignages des écrivains sacrés, il plaît
+à Abélard d'unir ceux des philosophes, «puisque
+c'est à des philosophes qu'il a affaire, à ceux du
+moins qui tâchent d'attaquer notre foi par des
+citations philosophiques. Nul, en effet, ne peut être
+accusé et persuadé que par des raisons qu'il accepte,
+et la confusion est grande d'être vaincu par
+où l'on espérait vaincre.» D'ailleurs les vertus des
+philosophes ont été louées par de saints docteurs.
+Non-seulement ils se sont élevés à une vie pure, mais
+encore à l'intelligence d'un Dieu unique. Les autorités
+ne manquent point pour prouver qu'ils ont
+connu l'ouvrier à son ouvrage. Ne pût-on les citer
+comme des modèles de la vie, on pourrait encore
+s'instruire à leurs leçons. Dieu peut nous vouloir
+éclairer par l'intermédiaire d'indignes ministres;
+tout lui est bon pour toucher nos esprits et nos coeurs.
+«S'il ne faisait les grandes choses que par les grands
+hommes, la reconnaissance s'adresserait à eux
+plus qu'à lui.» (P. 1006.) D'ailleurs saint Jérôme
+nous dit de ne pas désespérer du salut de tous les
+philosophes qui sont venus avant l'incarnation. On
+sait comment saint Augustin s'exprime sur Socrate<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197"><sup>197</sup></a>.
+Platon parle de Dieu, du culte qui lui est dû, de la
+prière qui l'invoque, de la vertu qui lui plaît, en
+des termes qui semblent indiquer une sorte de révélation
+de sa divinité sainte. On peut dire même que
+l'incarnation a été annoncée par la sibylle plus clairement
+qu'elle ne l'est dans quelques-uns des prophètes,
+et l'on ne saurait s'étonner que <i>le plus grand
+de tous les philosophes</i> ait paru atteindre l'idée essentielle
+de la Trinité, lorsqu'au Dieu suprême il ajoute
+et cette intelligence, ce ÎοÏÏ‚ né de Dieu et coéternel
+à lui, et cette âme du monde qui est la vie et le salut
+de tout ce qui existe. Ne croit-on pas reconnaître là
+le Verbe et l'amour? Le Fils est le ÎοÏÏ‚, le Saint-Esprit
+est cette âme du monde, née de Dieu et de son
+intelligence. «Dans le vrai, la Trinité divine n'est
+bien connue que d'elle-même.» Nous ne pouvons
+la dignement concevoir, nous n'y suffisons point.
+Les expressions de Platon peuvent donc être prises
+pour une image de la Trinité, dès là seulement
+qu'elles lui sont applicables. Lorsque les philosophes
+parlaient de l'âme ou de Dieu, ils étaient souvent
+obligés de voiler leur pensée. Nomment-ils ce Dieu
+suprême, qu'ils appellent le bien, le principe universel,
+ou cette intelligence éternelle qui contient
+les types originels des choses ou les idées, ils ne
+se servent d'aucune fiction; mais veulent-ils aller
+plus loin, il leur faut recourir aux images, aux
+similitudes. La raison prescrit donc de chercher
+le sens caché de leurs expressions et de leurs emblèmes;
+car si l'on ne supposait pas qu'un sens mystérieux
+est enveloppé dans quelques-unes des opinions
+de Platon, <i>le plus grand des philosophes serait
+le plus grand des sots, summus stultorum</i>. Comment
+serait-ce faire violence au vrai que de ramener les
+expressions des sages à la foi chrétienne? Le Saint-Esprit
+a proféré par la voix de Caïphe une prophétie
+à laquelle celui qui l'inspirait et celui qui la prononçait
+attachaient un sens fort différent. (Jean, xi, 54.)
+Saint Grégoire dit qu'il ne faut rien repousser
+de ce qui ne répugne pas à la foi<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198"><sup>198</sup></a>. C'est un fait
+que la doctrine platonicienne s'est toujours accordée
+avec le dogme de la Trinité, et si les abeilles
+déposèrent le miel sur les lèvres de Platon enfant,
+endormi dans son berceau, ce prodige n'annonçait
+pas la douceur de son éloquence, mais bien plutôt
+que Dieu révélerait par sa bouche les mystères de
+sa divinité. Il fallait, en effet, qu'à la plus grande
+sagesse, qui est Jésus-Christ, ce fût le plus grand
+des philosophes qui rendît témoignage<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199"><sup>199</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote197" name="footnote197"></a><b>Note 197:</b><a href="#footnotetag197"> (retour) </a> L'abrégé dont nous avons parlé p. 188,
+et qu'a publié M. Rheinwald, suit exactement jusqu'à ce
+point (p. 1007) le texte de l'Introduction, mais en le
+resserrant. Le chap. xi du premier répond au chap. xv du
+liv. I de la seconde. À partir de ce point, le chap. xii
+de l'<i>Epitome</i> rejoint l'Introduction vers la p. 1077.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote198" name="footnote198"></a><b>Note 198:</b><a href="#footnotetag198"> (retour) </a> Grégoire le Grand dans une lettre à Domition
+imétropolitain, et non comme le dit Abélard à Janvier, évêque
+de Calahorra. (<i>Epist. Regist</i>., t. III, ep. LXVII.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote199" name="footnote199"></a><b>Note 199:</b><a href="#footnotetag199"> (retour) </a> <i>Introd</i>., t. I, p. 1003-1040.&mdash;<i>Theol.
+Christ</i>., t. II, p. 1200, et V, p. 1955, Abélard en
+s'appuyant ici de l'autorité de Platon ne fait que suivre
+les Pères <i>platonisants</i>. De tout temps, on a raisonné
+dans l'Église sur l'analogie de l'idée de la trinité
+platonique avec le dogme de la sainte Trinité. Les passages
+du philosophe grec habituellement cités sont ceux du <i>Timée</i>,
+qu'Abélard connaissait (t. XII de la trad. de Cousin,
+p. 115, 117, 126, etc.) et deux fragments douteux des lettres
+II et VI (t. XIII, p. 59 et 74). Les néo-platoniens d'Alexandrie
+ont développé davantage cette idée de la trinité, et d'une
+manière plus suspecte au christianisme, de sorte que l'assimilation
+qui séduit Abélard est tenue généralement pour dangereuse et n'est
+plus guère usitée. Mais elle n'en est pas moins autorisée par de
+Grands exemples. H. de Chateaubriand en a fait une des beautés de
+la religion chrétienne. (Voyez surtout saint Clément d'Alexandrie,
+<i>Stromat</i>. IV et VII.&mdash;Et saint Augustin lui-même, <i>De
+Ver. relig</i>., l, v et <i>Conf.</i> VII, ix.&mdash;Euseb, <i>Præpar</i>,
+II et XI.&mdash;Theodoret. <i>Serm</i>., II.&mdash;Cyrill. <i>Cont,
+Jut</i>., III, etc.&mdash;Petav. <i>Dogm. theolog</i>., t. II, t. I,
+c. I et VI.&mdash;Bergier aux mots; <i>Platonisme et Trinité</i>.&mdash;<i>Génie
+du christianisme</i>, part. I, t. I, c. III.)</blockquote>
+
+<p>Telle est la substance du premier livre de l'Introduction;
+Abélard commence le second par une apologie.
+Apparemment l'emploi qu'il vient de faire des
+autorités philosophiques et des citations païennes
+avait été critiqué; car il observe qu'il n'a rien introduit
+de nouveau. Saint Paul cite Epiménide,
+Ménandre, Aratus; pour convertir les Athéniens, il
+s'empare d'une inscription qu'ils avaient gravée sur
+un autel<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200"><sup>200</sup></a>. On voit dans le Deutéronome qu'il faut
+raser la tête d'une captive et qu'ensuite on peut
+l'épouser. «Ainsi,» dit Abélard, «j'aime la science
+profane pour sa grâce et sa beauté, et d'une esclave,
+d'une captive étrangère, je veux faire une
+Israélite.» Si j'ai emprunté à Origène, j'ai négligé
+ses erreurs, suivant en cela l'exemple d'Hilaire le
+Confesseur. Si Dieu a dicté la prophétie de Balaam,
+n'a-t-il pu faire parler, et la sibylle, et Virgile le
+Poète<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201"><sup>201</sup></a>? La voix miraculeuse des démons n'a-t-elle
+pas été employée pour annoncer la vérité? Les
+choses matérielles et inanimées elles-mêmes <i>racontent
+la gloire de Dieu</i> (Ps. XVIII, 2). Plus les Gentils,
+plus les philosophes paraîtront étrangers ou hostiles
+à notre foi, plus leur autorité en sa faveur sera
+grande: la déposition favorable d'un ennemi est
+plus forte que celle d'un ami. «Après tout, les témoignages
+que j'ai empruntés aux philosophes,
+je les ai recueillis, non dans leurs écrits, <i>j'en
+connais fort peu</i>, mais dans les livres des Pères<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202"><sup>202</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote200" name="footnote200"></a><b>Note 200:</b><a href="#footnotetag200"> (retour) </a> Tit. I, 12.&mdash;I. Cor., xv, 38.&mdash;Act., XVII, 22.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote201" name="footnote201"></a><b>Note 201:</b><a href="#footnotetag201"> (retour) </a> <i>Dent.</i>, XXI, 11, 12, 13.&mdash;<i>Nomb.</i>,
+XXII, XXIII, XXIV. La croyance dans
+les oracles sibyllius, compilation qui parait avoir été
+fabriquée vers le IIe siècle, s'est maintenue longtemps dans
+l'Église, et bien des Pères l'ont tolérée ou partagée.&mdash;Frérot,
+<i>Mém. de l'Académie des inscriptions,</i> t. XXIII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote202" name="footnote202"></a><b>Note 202:</b><a href="#footnotetag202"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. II, p. 1041-1046. <i>Quorum
+panca novi</i>, dit-il; et dans la Théologie chrétienne,
+exprimant la même idée, il dit qu'il n'a peut-être jamais
+vu les écrits philosophes qu'il cite, mais qu'il a recueilli
+leurs témoignage dans saint Augustin. (<i>Theol. Christ.</i>,
+I. Il, p. 1902.)</blockquote>
+
+<p>Ceux qu'il entasse à la fin du premier livre de l'introduction
+et au commencement du second sont très nombreux et
+très-divers; et il y a là un luxe de citations dont il serait
+intéressant de vérifier l'origine, afin de bien tracer les limites
+de l'érudition de cette époque; car Abélard savait certainement
+tout ce que de son temps on pouvait savoir dans le nord des Gaules.</p>
+
+<p>Après les témoignages viendront les arguments. En
+toute chose, mais principalement en ce qui touche
+Dieu, il y a plus de sûreté à s'appuyer sur l'autorité
+que sur le jugement humain.</p>
+
+<p>«La foi dans la Trinité est le fondement de tous biens, on ce
+sens que l'origine de tous biens est dans la connaissance de la
+nature de Dieu. Qui réussirait à ébranler ce fondement ne nous
+laisserait rien à édifier de solide. Nous aussi, nous avons voulu
+opposer à un si grand péril le bouclier tant de l'autorité que de la
+raison, nous confiant dans celui par l'appui duquel le petit David
+a immolé l'énorme et fier Goliath avec son propre glaive. Nous aussi,
+tournant contre les philosophes et les hérétiques la glaive des raisons
+humaines avec lequel ils nous combattent, nous détruisons la
+force et l'armée de leurs arguments contre le Seigneur, afin qu'ils
+soient moins présomptueux dans leurs attaques contra la simplicité
+des fidèles, on se voyant réfutés sur les points où il leur parait le
+moins possible de leur répondre, savoir cette diversité de personnes
+dans une substance simple et indivisible, la génération du Verbe, la
+procession de l'Esprit. Non que nous promettions d'enseigner la vérité
+sur tout cela; nous ne croyons pas que nous, non plus qu'aucun
+mortel, y puissions suffire; mais du moins voudrions-nous opposer
+quelque chose da vraisemblable, de voisin de la raison humaine,
+et qui ne fût pas contraire à la foi, à ceux qui se font gloire de
+vaincre la foi par les raisons humaines, qui ne sont touchés que des
+raisons humaines parce qu'ils les connaissent, et qui trouvent facilement
+de nombreux approbateurs, presque tous les hommes étant
+de nature animale, fort peu de nature spirituelle... Loin de nous
+donc la pensée que Dieu, qui use bien des mauvaises choses, n'ait
+pas disposé également bien les arts qui sont des dons de la grâce,
+pour qu'ils servissent aussi à soutenir sa divine majesté. Les arts du
+siècle, et enfin la dialectique elle-même ont été jugés par saint Augustin
+et tes autres docteurs ecclésiastiques fort nécessaires a l'Écriture
+sainte. Sans doute on peut trouver des autorités contraires; aux
+passages formels et nombreux de saint Augustin, on peut en opposer
+de fort différents de saint Jérôme..... Mais le synode du pape Eugène
+au temps de Louis<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203"><sup>203</sup></a> a positivement ordonné l'étude et l'enseignement
+des lettres et des arts libéraux..... et si saint Jérôme a été repris et
+<i>flagellé</i> par le Seigneur pour avoir lu les ouvrages de Cicéron, c'est
+qu'il les lisait uniquement pour son plaisir et par goût pour l'éloquence<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204"><sup>204</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote203" name="footnote203"></a><b>Note 203:</b><a href="#footnotetag203"> (retour) </a> <i>Synodus Eugenii papæ tempore Ludovici</i>.
+(Ibid., p. 1040.) C'est la concile de Rome en 823 tenu par
+Eugène II au temps de Louis le Débonnaire. On lit au canon XXXIV
+du 16 novembre: «In universis episcopiis subjectisque plehibu
+et aliis locis in quibus necessitas occurrerit, omnium cura et
+diligentia habentur ut magistri et doctores constituantur qui
+studia litterarum liberaliumque artium, as sancta habentes
+dogmate, assidue deceant, quia in his maxime divina manifestatur
+atque declarantur mandata.» (<i>Sac. Concil</i>., t. VII,
+p. 1557, et t. VIII, p. 112.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote204" name="footnote204"></a><b>Note 204:</b><a href="#footnotetag204"> (retour) </a> <i>Introd</i>., p. 1046-1052. C'est dans une
+épître à Eustochius que saint Jérome raconte cette singulière
+histoire, et il ne souffre pas qu'on la prenne
+pour une vision ou un songe; car il assure qu'à son réveil
+il se ressentait des coups qu'il avait reçus, et que son
+corps on partait les marques. (T. IV, part. II, ep. Xviii
+ad Eustoch., <i>De custodia virginatis</i>.)</blockquote>
+
+<p>«Pour moi donc, je pense que l'étude d'aucun art ne doit être
+interdite à un homme religieux, à moins qu'elle ne l'empêche de se
+livrer à quelque chose de plus utile, d'après la règle commune dans
+les lettres qu'il faut interrompre ou même abandonner ce qui est
+moins important pour ce qui l'est davantage. Quand il n'y a ni
+fausseté dans la doctrine, ni déshonnêteté dans l'expression, comment
+n'y aurait-il aucune utilité dans la science? comment mériter
+des reproches pour l'avoir apprise ou enseignée, si, comme il vient
+d'être dit, rien de meilleur n'a été négligé ou délaissé pour elle?
+Personne en effet ne prétendra qu'une science soit une mauvaise
+chose, même celle du mal, laquelle est nécessaire au juste, non certes
+pour faire le mal, mois pour se prémunir contre le mal connu
+d'avance par la pensée. Ce n'est pas un mal que de connaître le dol
+ou l'adultère, mais de les commettre; car la connaissance en est
+bonne, quoique l'action en soit mauvaise, et nul ne pèche en connaissant
+le péché, mais en le commettant. Si la science était un mal,
+c'est qu'il y aurait des choses qu'il serait mal de savoir: mais alors on
+ne pourrait absoudre de quelque malice Dieu qui sait tout; car la
+plénitude des sciences est en celui-là seul de qui toute science est un
+don. La science est la compréhension de tout ce qui existe, et elle
+discerne, selon la vérité, toutes choses, se rendant en quelque sorte
+présentes celles même qui ne sont pas; voilà pourquoi quand on
+énumère les dons de l'esprit de Dieu, on l'appelle l'esprit de science.
+Or, de même que la science du mal est bonne, étant nécessaire pour
+éviter le mal, il est certain que la puissance ou faculté du mal est
+également bonne, étant nécessaire pour mériter, Si nous ne pouvions
+pécher, nous n'aurions aucun mérite à ne le point faire; à celui qui
+manque du libre arbitre, aucune récompense n'est due pour des
+actions forcées.... Aucune science ou puissance n'est donc mauvaise,
+quelque mauvais qu'en soit l'emploi; aussi est-ce Dieu qui donne
+toute science, et règle toute puissance. C'est pourquoi nous approuvons
+les sciences; mais nous résistons aux mensonges de ceux qui en
+abusent..... Je suppose qu'aucun homme versé dans les lettres saintes
+n'ignore que les nommes spirituels ont fait plus de progrès dans la doctrine
+sacrée par l'étude de la science que par le mérite religieux, et
+que plus un homme parmi eux a été docte avant sa conversion, plus
+il a eu de valeur pour les choses saintes. Quoique Paul ne paraisse
+pas un plus grand apôtre en mérite que Pierre, ni Augustin un plus
+grand confesseur que Martin, cependant l'un et l'autre après leur
+conversion reçurent d'autant plus largement la grâce de la doctrine,
+qu'auparavant ils excellaient davantage dans la connaissance des
+lettres. Ainsi, par une dispensation de Dieu, ce qui recommande
+l'élude des lettres profanes, ce n'est pas seulement l'utilité qu'elles
+contiennent, c'est aussi qu'elles ne paraissent pas étrangères aux
+dons de Dieu, comme elles le seraient s'il ne s'en servait pour aucun
+bien. Nous connaissons cependant le mot de l'apôtre, <i>scientia inflat</i>,
+la science engendre l'orgueil. Mais ce qui doit précisément la convaincre
+d'être une bonne chose, c'est qu'elle entraîne au mal de
+l'orgueil celui qui a conscience de la posséder. Comme il y a quelques
+bonnes choses qui viennent à certains égards du mal, il y en a
+de mauvaises qui tirent leur origine du bien. La pénitence ou la
+satisfaction par la peine, qui sont bonnes, accompagnent le mat commis
+au point d'en avoir besoin pour naître. L'envie et l'orgueil, qui
+sont de très-mauvaises choses, proviennent des bonnes. Ce Lucifer,
+étoile du matin, fut d'autant plus enclin à l'orgueil qu'il était supérieur
+aux esprits angéliques par l'éclat de sa sagesse ou de sa
+science; et pourtant cette sagesse ou cette science de la nature
+des choses qu'il avait reçue de Diou, il serait peu convenable de
+l'appeler mauvaise; c'est lui qui dans son orgueil en a mal usé.
+(Isaïe, xiv, 42.) Quand un homme s'enorgueillit de sa philosophie
+ou de sa doctrine, nous ne devons pas inculper la science, pour
+un vice qui s'y rattache; mais il faut peser chaque chose en elle-même,
+pour ne pas encourir par un jugement imprudent cette malédiction
+prophétique: <i>Malheur à ceux qui disant le bien mal et le mal
+bien, prennent la lumière pour les ténèbres et les ténèbres pour la lumière!</i>
+Que ce peu de mots nous suffisent contre ceux qui, cherchant
+une consolation à leur inhabilité, murmurent aussitôt que, pour
+éclaircir notre pensée, nous empruntons des exemples ou des similitudes
+aux enseignements des philosophes.... Il est écrit: <i>Fas est et
+ab hoste doceri</i><a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205"><sup>205</sup></a>. Pour nous faire comprendre, nous devons employer
+tous les moyens... Nous lisons dans saint Augustin: <i>Il faut chercher
+non l'éloquence, mais l'évidence. Qu'importe la perfection du langage,
+si elle n'est suivie de l'intelligence de celui qui l'entend?... que sert une
+clef d'or, si elle ne peut ouvrir ce que nous voulons ouvrir? en quoi
+nuit une clef de bois, si elle le peut</i><a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206"><sup>206</sup></a>? Mais, direz-vous, nous travaillons
+en vain. Tout ce qu'on ne peut ouvrir a été ouvert par d'autres,
+ou ce que nous voulons ouvrir ne saurait être ouvert: la Trinité, est
+un mystère ineffable. Sans doute, mais pourtant qu'ont donc fait les
+Pères qui nous ont laissé tant de traités sur la Trinité? Si tout ce
+qu'on peut enseigner est enseigné, pourquoi sont-ils venus écrire l'un
+après l'autre, et celui-ci a-t-il tenté de rouvrir ce qu'avait déjà ouvert
+celui-là? Si les enseignements existants suffisent, comment se
+fait-il que les hérésies repullulent sans cesse, que les doutes subsistent
+encore?... Jusqu'à quand l'Eglise actuelle contiendra-t-elle indistinctement
+mêlée la paille avec le grain, et l'homme, ennemi de la moisson
+du Seigneur, continuera-t-il d'y semer l'ivraie? jusqu'à la fin des
+siècles apparemment, où les moissonneurs, anges de Dieu, lieront en
+gerbe l'ivraie et la jetteront aux flammes. Les schismatiques, les
+hérétiques ne peuvent manquer, et le chemin ne sera jamais sûr entre
+les scorpions et les serpents; mais toujours pour exciter et éprouver
+les fidèles, l'Église, notre mère, verra renaître ceux qui, sous
+le nom de Christ, adoreront les antéchrists.... Enfin.... les hérétiques
+doivent être contenus par la raison plutôt que par la puissance<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207"><sup>207</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote205" name="footnote205"></a><b>Note 205:</b><a href="#footnotetag205"> (retour) </a> Cela est <i>écrit dans Ovide, Metam</i>., IV, 428.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote206" name="footnote206"></a><b>Note 206:</b><a href="#footnotetag206"> (retour) </a> <i>De Doct. Christ</i>., IV, x et xi.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote207" name="footnote207"></a><b>Note 207:</b><a href="#footnotetag207"> (retour) </a> <i>Introd</i>., l, II, p. 1052-1055. «Ratione
+potius quam potestate eos coerceri.»</blockquote>
+
+<p>La discussion exerce et éclaire les fidèles; elle les
+rend plus vigilants; elle les met sur leurs gardes.
+Les saints nous ont donné l'exemple de raisonner
+sur les matières de foi et de poursuivre et de combattre
+les esprits rebelles par des exemples et des
+similitudes. Si l'on ne doit point discuter ce qu'il
+faut croire, il ne nous reste qu'à nous livrer à ceux
+qui enseignent le faux comme le vrai<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208"><sup>208</sup></a>. Saint Grégoire
+a bien dit que si l'opération divine est comprise
+par la raison, elle cesse d'être merveilleuse, et que
+la foi est sans mérite, quand la raison humaine lui
+prête ses preuves<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209"><sup>209</sup></a>. L'on en conclut que rien de ce
+qui appartient à la foi ne doit être soumis aux investigations
+de la raison, et qu'il faut croire immédiatement
+à l'autorité, même dans les choses qui
+paraissent le plus éloignées de la raison humaine.
+Mais on peut trouver des citations opposées dans les
+Pères, Jérôme, Hilaire, Augustin, Isidore et Grégoire
+lui-même. Leur exemple à tous est une autorité
+contraire. Comment, d'ailleurs, éclairer un idolâtre,
+convertir un incrédule? Dans toute discussion,
+on commence par persuader au nom de la raison.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote208" name="footnote208"></a><b>Note 208:</b><a href="#footnotetag208"> (retour) </a> Cf. <i>Theol. Christ.</i>, t. III, p. 1261;
+et Fr. Frerichs, <i>Commentat. Theo. crit. de Ab. Doct.</i>
+p. 8. Jana, 1827.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote209" name="footnote209"></a><b>Note 209:</b><a href="#footnotetag209"> (retour) </a> Homil. XXVI. <i>S. Greg. pap. I. cogn. Magn.
+Op.</i>, t. II., Parla, 1705. Cette opinion de saint Grégoire
+a été souvent citée ci discutée. Saint Thomas décide que la
+raison inductive (c'est son expression) diminue ou détruit
+le mérite de la foi, lorsqu'elle est invoquée pour la
+déterminer, mais non quand elle sert à l'éclairer et à
+l'affermir. (<i>Sec. sec.</i>. qu. ii, a. 10)</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«On ne croît point une chose parce que Dieu l'a dite, on l'accepte
+parce que la raison est convaincue.... Tels sont les commencements
+de la foi, et s'ils n'ont absolument aucun mérite, on ne peut cependant
+déclarer inutile une foi bientôt suivie de la charité, qui lui donne
+ce qui lui manque. Il est écrit dans l'Ecclésiastique: <i>Qui croit vite est
+léger de coeur et sera diminué.</i> (XIX, 4.) Celui-là croit vite ou aisément
+qui acquiesce sans discernement et sans prévoyance aux premières
+choses qu'on lui dit, sans en discuter la valeur, sans savoir
+s'il convient d'y ajouter foi.... C'est souvent pour se consoler de son
+incapacité, qu'après avoir essayé d'enseigner en matière de foi des
+choses intelligibles et s'être trouvé insuffisant, on recommande cette
+ferveur de foi qui croit aux choses avant de les comprendre et de
+savoir si elles en valent la peine.</p>
+
+<p>«C'est principalement de la nature de la divinité et de la distinction
+des personnes de la Trinité qu'on dit qu'elles ne peuvent être comprises
+en cette vie, et que les comprendre, c'est précisément le partage de la
+vie éternelle. <i>Haec, est autem vita, aeterna, ut cognoscam te Deum verum
+et quem misisti Jesum Christum</i>, et ailleurs: <i>manifestabo eis
+meipsum</i>.
+(Jean, XIV, 21, et XVII, 3.) Mais autre est comprendre ou croire,
+autre est <i>connaître</i> ou <i>manifester</i>. La foi est une estimation des choses
+non apparentes; la connaissance est l'expérience des choses mêmes,
+grâce à leur présence.... Penser qu'on ne peut dès cette vie comprendre
+ce qui se dit de la Trinité, c'est tomber dans l'hérésie de
+Montanus... qui veut que les prophètes aient parlé dans l'extase,
+sans savoir ce qu'ils disaient.... Mais alors ils n'auraient pas été
+des sages, car Salomon dit que le sage comprend ce qu'il dit du fond
+du coeur et porte son intelligence sur ses lèvres. Paul veut que l'on
+comprenne ce qu'on enseigne, puisqu'il dit: «Que celui qui parle une
+langue demande à Dieu le don de l'interpréter.» Tout le chapitre XIV
+de la première Épître aux Corinthiens roule sur cette idée. C'est là
+qu'il dit «que celui qui n'est pas interprète doit se taire dans l'Église
+ou ne parler qu'à lui-même et à Dieu<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210"><sup>210</sup></a>.» Lorsqu'il parle de <i>la vertu
+de la voix</i>, qu'entend l'apôtre, si ce n'est l'intelligence de ce que la
+voix dit, pour laquelle elle a été inventée?... Qu'il n'imagine point
+de parler aux hommes, celui qui est incapable d'expliquer ce qu'il dit;
+qu'il s'adresse à Dieu, qui n'a pas besoin d'explication, et qu'il prononce
+les paroles d'une confession de foi, au lieu de proférer vainement
+pour l'instruction des hommes des mots incompris.... Qu'il
+cesse de prêcher; ne pas comprendre ce qu'on dit, c'est ne le pas
+savoir; enseigner alors est une impudence présomptueuse. N'écoutez
+pas ces maîtres des lettres saintes qui enseignent aux enfants à prononcer
+des mots, non à comprendre.... Lire sans intelligence est
+négligence<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211"><sup>211</sup></a>.... Qu'y a-t-il de plus ridicule que de voir celui qui veut
+en instruire un autre, interrogé s'il comprend ce qu'il enseigne, répondre
+qu'il ne comprend pas ce qu'il dit ou ne sait ce dont il parle?
+Quels éclats moqueurs eussent excité chez les philosophes et les Grecs
+chercheurs de sagesse les apôtres prêchant le fils de Dieu, si des le
+début de leur prédication ils avaient pu être réduits à la confusion
+d'avouer qu'ils ne savaient ce qu'ils devaient les premiers prêcher et
+enseigner! Ne présumons d'ailleurs rien de nous-mêmes. La vérité à
+promis le Saint-Esprit à qui enseigne. Si nous avons précédemment
+exposé quelques-uns des mystères de Dieu, c'est lui qui a agi en nous
+plutôt que nous-mêmes.... Il enseigne et nous comprenons, il suggère
+et nous exposons ce que nous ne pourrions atteindre par nous-mêmes,
+les mystères de Dieu et de la Trinité....</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote210" name="footnote210"></a><b>Note 210:</b><a href="#footnotetag210"> (retour) </a> Introd., t. II, p. 1056-1063. On explique tout
+différemment ce verset, et Sacy traduit: «S'il n'y a point
+d'interprète, <i>que celui qui a se don</i> se taise
+dans l'Église.» (I. Cor., XIV, 28.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote211" name="footnote211"></a><b>Note 211:</b><a href="#footnotetag211"> (retour) </a> <i>Legere et non intelligere negligere est</i>,
+p. 1064. Cette maxime est extraite de ce recueil de préceptes,
+connu sous le nom de <i>Distiques de Caton</i>, composé,
+dit-on, au IIe siècle et dont le moyen âge faisait si grand
+Usage, les attribuant à Caton d'Utique et non à Dionysius Caton,
+que ce dernier nom soit ou ne soit pas un pseudonyme. Voyez le
+<i>Livre des Proverbes français,</i> par M. Leroux de Liney,
+introd., p. XIIV.</blockquote>
+
+<blockquote><p>«Vous demanderez peut-être à quoi ont servi tant de traités sur
+la foi, s'il subsiste encore des doutes auxquels il n'a pas été satisfait;
+écoutez ce mot d'un poète:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Est quoddam prodire tenus si non datur ultra. (Horace.)</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il a suffi aux Pères de résoudre les questions qu'on agitait alors, de
+lever les doutes da leur temps et de laisser leur exemple à la postérité....
+Cet exemple nous dit de prendre les armes quand l'ennemi
+nous menace,.... Or vous savez ce que dit encore un poète:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Nondum libi defait hostis. (Lucain.)</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+<p>Ici Abélard fait une énumération intéressante des
+récentes hérésies qui ont porté la guerre civile dans
+l'Église. Jamais, dit-il, on n'avait entendu parler d'une
+si grande démence. Un de nos contemporains a été
+assez insensé pour se faire appeler le fils de Dieu et
+se faire chanter comme tel, et l'on dit que le peuple
+séduit lui a élevé un temple<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212"><sup>212</sup></a>. Un autre a dernièrement,
+en Provence, forcé les gens à un nouveau
+baptême, proscrit la signe vénérable de la croix du
+Seigneur et soutenu qu'on ne doit plus célébrer le
+saint sacrement de l'autel<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213"><sup>213</sup></a>. Mais des maîtres mêmes
+en théologie sont assis dans la chaire empestée<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214"><sup>214</sup></a>.
+Un d'eux, qui enseigne en France, affirme que
+beaucoup de ceux qui, sans la foi dans le Messie,
+ont vécu avant son incarnation, seront sauvés;
+que Notre-Seigneur Jésus-Christ est né dans le
+sein d'une femme de la même manière que les autres
+humains, sauf qu'il a été conçu sans la participation
+d'un homme; et quant à là nature de la
+divinité et à la distinction des personnes, il est
+assez présomptueux dans ses assertions pour avancer
+que puisque Dieu le Père à engendré le Fils,
+is s'est engendré lui-même. Erreur, ou plutôt hérésie
+que saint Augustin réfute dans le livre Ier de
+son <i>Traité de la Trinité.</i>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote212" name="footnote212"></a><b>Note 212:</b><a href="#footnotetag212"> (retour) </a> Tanquelme, Tancheim ou Tankelin excita beaucoup
+de désordres en Flandre et en Brabant. Il avait un parti
+nombreux et même des soldats. On dit qu'il prêchait sur la
+place devant la cathédrale d'Anvers. Il fut fortement
+combattu par saint Norbert et tué par un prêtre en 1115.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote213" name="footnote213"></a><b>Note 213:</b><a href="#footnotetag213"> (retour) </a> Le prêtre Pierre de Bruis, suivant Neander.
+Il était né en Dauphiné et fut l'auteur de l'hérésie des
+pétrobusiens, combattue par Pierre le Vénérable.
+Il avait commencé ses prédications en 1110, et fut brûlé
+par le peuple en 1130. (<i>Hist. de S. Bern.</i>; p. 280.&mdash;Moshelm,
+<i>Hist. Eccl. XIIe siècle,</i> part. II, c.v.) Ce tableau
+des hérésies contemporaines est précieux pour l'histoire
+ecclésiastique. Abélard l'a reproduit et un peu développé dans
+Sa Théologie chrétienne. (<i>Introd.</i>, t. 11, p. 1066.&mdash;<i>Theol.
+Christ.</i>, I. IV, p.1314.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote214" name="footnote214"></a><b>Note 214:</b><a href="#footnotetag214"> (retour) </a> <i>Pestilentiæ; cathedras</i>. Racine traduit
+<i>la chaire empestée</i>. On dit aussi <i>chaires de pestilence</i>.</blockquote>
+
+<p>On croit qu'Abélard veut ici désigner Albéric de
+Reims, et en effet, dans sa Théologie chrétienne,
+développant sa critique, il ajoute: «Le docteur qui se
+préfère à tous les maîtres en la divine Écriture et qui
+incrimine avec véhémence ce que d'autres ont dit,
+savoir que rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu, point
+que nous avons concédé, s'égare bien plus gravement
+en professant avec nous qu'il n'y a rien en Dieu
+que la substance même. Car de là il a été poussé,
+je l'ai entendu en personne, à confesser que Dieu
+est engendré de lui-même, parce que le Fils a été
+engendré du Père.» Ceci semble se rapporter bien
+exactement à l'altercation qu'au synode de Soissons
+Abélard eut sur ce point avec son ennemi. Quand il
+composait l'Introduction, il ne parlait que par ouï-dire
+des erreurs d'Albéric; mais plus tard, lorsqu'il
+écrit la Théologie chrétienne, il est rempli de ses souvenirs
+personnels; il se complaît dans les détails,
+et il finit par dire avec amertume: «Et c'est le plus
+arrogant des hommes qui appelle hérétiques tous
+ceux qui ne pensent pas comme lui<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215"><sup>215</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote215" name="footnote215"></a><b>Note 215:</b><a href="#footnotetag215"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, pour cette anecdote, i. I, p.87, et la
+ <i>Theol. Christ.</i>, i. IV, p. 1815.</blockquote>
+
+<p>Un autre, en Bourgogne, établit que les trois propriétés,
+base de la distinction des personnes, sont
+trois essences, distinctes tant des personnes mêmes
+que de la nature divine, en sorte que la paternité, la
+filiation, la procession seraient des choses différentes
+de Dieu même. C'est lui qui n'admet pas que le corps
+de Nôtre-Seigneur ait pris sa croissance comme
+celui des autres hommes, et qui veut qu'il ait eu,
+soit au berceau, soit dans le sein de sa mère, la
+même grandeur qu'au moment où il a été mis en
+croix. Suivant lui encore, les moines et les religieuses,
+même après leur profession publique,
+même dans les liens de la bénédiction et de la consécration,
+peuvent contracter mariage, et malgré la
+violation de leur voeu, leur union ne doit pas être
+rompue, et tout en restant dans les liens du mariage,
+ils en font pénitence. Ce docteur, dit ailleurs Abélard,
+est le compatriote des autres (<i>eorum patriota</i>)
+et un des plus célèbres théologiens <a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216"><sup>216</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote216" name="footnote216"></a><b>Note 216:</b><a href="#footnotetag216"> (retour) </a> <i>Theol. Christ</i>., i. IV, p. 1816.</blockquote>
+
+<p>Un troisième, d'un grand nom, et qui brille dans
+un bourg de l'Anjou, non-seulement établit les
+propriétés des personnes comme autant de choses
+différentes, mais veut que la puissance de Dieu, sa
+justice, sa miséricorde, sa colère, enfin tout ce que
+la langage humain lui attribue, soient des choses ou
+qualités différentes de Dieu, comme en nous-mêmes
+la justice est différente de l'homme juste. Il réalise
+dans la divinité des formes essentielles ainsi que
+dans la créature, les multipliant autant que les
+noms qu'on donne à Dieu, et cela parce que la
+grammaire a décidé que le nom exprime la substance
+et la qualité, et sert à distribuer aux sujets
+corporels les qualités propres ou communes: comme
+si, dit saint Grégoire, la parole céleste se soumettait
+aux règles de Donat!</p>
+
+<p>Un quatrième enfin, qui n'est pas sans renommée,
+enseigne au pays de Bourges que les choses
+pouvant arriver autrement que Dieu ne les a prévues,
+Dieu peut se tromper, assertion qui n'a jamais été
+tolérée chez les Gentils les plus infidèles. A ce dénombrement,
+notre censeur ajoute dans sa Théologie
+deux frères qu'il connaît, qui se comptent parmi les
+plus grands maîtres, dont l'un prétend que les mots
+du Sacrement conservent tonte leur efficace, quelle
+que soit la bouche qui les profère, et qu'une femme
+peut consacrer en prononçant les paroles du Seigneur;
+l'autre se fie tellement à ses systèmes philosophiques
+qu'il professe que Dieu n'a aucune priorité
+d'existence sur le monde<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217"><sup>217</sup></a>; «sans compter une
+quantité innombrable d'autres opinions dont le récit
+me consterne tous les jours, et que le peuple ne
+peut arrêter, même en brûlant les gens dont il peut
+s'emparer<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218"><sup>218</sup></a>.» Voilà dans quels termes le rationaliste
+du XIIe siècle prouve la nécessité de donner
+une démonstration philosophique de la Trinité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote217" name="footnote217"></a><b>Note 217:</b><a href="#footnotetag217"> (retour) </a> On croît que ces deux frères sont Bernard et
+Thierry, deux clercs bretons dont Othon de Frisingen vante
+la subtilité. (Voy. ci-dessus, i. I, p.103.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote218" name="footnote218"></a><b>Note 218:</b><a href="#footnotetag218"> (retour) </a> <i>Theol. Christ</i>., p. 1316.</blockquote>
+
+<p>Nous atteignons à cette démonstration. C'est ici le
+point dangereux<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219"><sup>219</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote219" name="footnote219"></a><b>Note 219:</b><a href="#footnotetag219"> (retour) </a> <i>Introd</i>., p. 1007-1102.</blockquote>
+
+<p>Dieu est indivisible. «La pureté de la substance
+divine n'admet ni accidents, ni formes, ni parties.
+Elle est forme, dit Boèce, et ne peut être soumise
+à aucune forme<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220"><sup>220</sup></a>.» Dieu est immutable.</p>
+
+<p>Stabilisque menens das cuneta moveri<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221"><sup>221</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote220" name="footnote220"></a><b>Note 220:</b><a href="#footnotetag220"> (retour) </a> Booeh., <i>De Trinit. unit. Det</i>, p. 59. C'est
+un principe convenu que la distinction de la forme et de la
+matière n'est pas applicable à la divinité. Dans Aristote, la
+divinité est l'acte pur. En disant qu'elle est forme, Boèce
+entend qu'elle a en elle-même toute la vertu de la forme,
+c'est-à-dire l'essence formatrice.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote221" name="footnote221"></a><b>Note 221:</b><a href="#footnotetag221"> (retour) </a> Boeth., <i>De Consol. phil.</i>, i. III, p. 918.</blockquote>
+
+<p>Or, maintenant, comment dans l'être simple, pur,
+identique, immutable, sans accident, sans forme,
+concevoir et assigner trois personnes? Point de multitude
+réelle<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222"><sup>222</sup></a>; la substance est une. Point de nombre
+réel, ni trois, ni plusieurs; la substance est
+simple et indivise. Point de diversité; elle est identique
+et invariable. Comment donc admettre la pluralité,
+la diversité des personnes? Comment une
+personne diffère-t-elle d'une personne, sans différer
+de la Trinité même? «C'est une exposition difficile
+peut-être, impossible même à l'homme,
+surtout quand on s'efforce de satisfaire à la raison
+humaine, et qu'on veut, en examinant une
+chose pour en déterminer la propriété, s'appuyer
+de la comparaison avec les propriétés de la
+généralité des choses.... La nature divine n'éloigne
+trop de toutes les autres natures qu'elle a formées,
+pour que nous trouvions dans celles-ci des similitudes
+convenables. Les philosophes qui adoraient
+le Dieu inconnu, ont jugé que sa nature
+dépassait tellement la pensée humaine, qu'ils
+n'ont osé l'atteindre ni tenté de la définir; et le
+plus grand de tous, Platon, n'ose dire ce qu'est
+Dieu, sachant seulement que les hommes ne peuvent
+savoir quel il est<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223"><sup>223</sup></a>.» Aussi quelques-uns,
+voyant qu'on ne pouvait ni le concevoir ni l'exprimer,
+l'ont-ils exclu du nombre des choses, en sorte
+qu'ils ont semblé prétendre que Dieu n'était rien.
+Toute chose, en effet, est ou substance, ou quelqu'une
+de ces choses générales qu'on appelle prédicaments.
+Or comment classer Dieu? Aucune
+chose, hormis les substances, ne peut subsister par
+elle-même; seules les substances existent par elles-mêmes,
+seules elles persévéreraient après la destruction
+du reste; elles <i>subsistent</i> en un mot; elles sont
+<i>substances</i>, comme qui dirait <i>subsistances</i>. Naturellement
+elles sont antérieures aux choses qui <i>assistent</i>,
+et non subsistent. Dieu, le principe de l'être, ne
+saurait donc être au nombre des choses qui ne sont
+pas substances. Mais la dialectique enseigne que
+le propre de la substance est d'être, en restant une
+et la même, susceptible d'un certain nombre de
+contraires, Comment cette propriété serait-elle compatible
+avec la nature de Dieu, aveu une nature invariable,
+qui n'admet ni formes, ni accidents? La
+conclusion, c'est qu'il ne faut point assimiler <i>la
+majesté suprême</i> aux natures des choses distribuées
+entre les dix catégories, et que les règles et les
+enseignements de la philosophie ne montent point
+jusqu'à cette ineffable sublimité. Les philosophes
+doivent se contenter de s'enquérir des natures
+créées. Encore ne peuvent-ils suffire à les comprendre
+et à les discuter rationnellement. Si nous
+jugeons difficilement des choses qui sont sur la
+terre, à la portée de notre vue, quel travail nous
+faudrait-il pour atteindre à celles qui sont dans les
+cieux? qui les y poursuivra? Tout le langage humain
+est conçu pour les créatures; cette partie d'oraison
+la plus essentielle de toutes, le verbe, suppose le
+temps, qui commença avec le monde. Ainsi, elle ne
+peut s'appliquer qu'aux choses temporelles. Lorsque
+nous disons que Dieu est antérieur au monde, ou
+qu'il existe avant les temps, que signifient ces paroles,
+prises dans un sens humain, et comment dire
+que Dieu a existé dans le temps passé avant que le
+temps n'existât? Appliquées à la nature unique de
+la divinité, nos locutions doivent donc se prendre
+dans un sens singulier. Dieu, qui surpasse tout,
+peut bien surpasser le langage des nommes. L'excellence
+de Dieu est au-dessus de l'intelligence; or,
+c'est pour l'intelligence que les langues ont été faites.
+Comment s'étonner qu'étant au-dessus de la cause,
+il soit au-dessus de l'effet? Comment s'étonner qu'il
+transgresse par sa nature les règles et les exemples
+des philosophes, lui qui souvent les casse par ses
+oeuvres? car les miracles ne se conforment pas à la
+physique d'Aristote<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224"><sup>224</sup></a>. »Quoi donc? celui qui, au témoignage
+de Job, ou plutôt au témoignage du
+Seigneur, est le seul qui proprement soit, serait
+démontré n'être absolument rien, selon la science
+des docteurs du siècle!... Remarquez, mes frères
+et mes verbeux amis, <i>fratres et verbosi amici</i>,
+quelle dissonance existe entre les traditions divines
+et les traditions humaines, entre les philosophes
+charnels et les philosophes spirituels<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225"><sup>225</sup></a>, les
+lettres sacrées et les lettres profanes, et ne condamnez
+pas en juges téméraires quand la foi prononce
+des paroles dont l'intelligence est inconnue à vos
+sciences, L'homme a inventé la parole pour manifester
+ce qu'il comprenait, et comme il ne peut
+comprendre Dieu, il n'a pas dû oser le nommer de
+son vrai nom. C'est pourquoi en Dieu aucun mot
+ne semble conserver son sens originel.» Tout ce
+qu'on dit de lui est enveloppé de métaphores et
+d'énigmes paraboliques. Mais les similitudes que
+nous employons ne nous peuvent jamais complètement
+satisfaire. «Cependant nous essaierons l'oeuvre
+suivant nos forces, pour nous débarrasser de
+l'importunité des pseudo-dialecticiens; nous aussi,
+nous avons quelque peu effleuré leurs sciences, et
+nous nous sommes assez avancé dans leurs études
+pour avoir la confiance de pouvoir, avec l'aide de
+Dieu, les satisfaire par les raisons humaines, les
+seules qu'ils acceptent..... Nous leur apportons les
+similitudes les plus probables, les prenant dans
+les arts qu'ils cultivent, et les appropriant à leurs
+objections<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226"><sup>226</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote222" name="footnote222"></a><b>Note 222:</b><a href="#footnotetag222"> (retour) </a> «Ubi nulla multitudo rerum, imo penitus nulla
+multitudo, nulla pluralitas, nulla diversitas, quomodo
+multitudo personarum nul ulla earum diversitas?» P.1070.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote223" name="footnote223"></a><b>Note 223:</b><a href="#footnotetag223"> (retour) </a> <i>Timée</i>, XXVII&mdash;<i>Ab. Op., Introd.</i>,
+p. 1026,1032,1033 et 1048.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote224" name="footnote224"></a><b>Note 224:</b><a href="#footnotetag224"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. II, p. 1067-1074.
+Tout ce passage est remarquable; mais il la serait bien
+davantage si le fond des idées était entièrement neuf.
+On verra au chapitre v qu'Abélard invente loi très-peu;
+il a du reste été admis de tout temps en théologie que les
+distinction logiques ne s'appliquaient pas ou ne s'appliquaient
+qu'imparfaitement à la nature de Dieu. Abélard adopte cette
+thèse d'une manière á peu près absolue, et la rajeunit par
+des traits assez heureux. Elle est restée admise dans la
+scolastique.(P. Lombard., <i>Sent.</i>, t. I, dist.
+VIII.&mdash;<i>S. Thom. Summ. Theol.</i>, 1, qu. III.&mdash;Voyez
+aussi le <i>Sic et Non</i>, p. 37).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote225" name="footnote225"></a><b>Note 225:</b><a href="#footnotetag225"> (retour) </a> <i>Animales et spirituales philosophos.</i>
+La distinction de l'âme et de l'esprit était usitée depuis les
+premiers siècles, et les gnostiques, pour déprécier les
+chrétiens, les appelaient des hommes psychiques (<i>animales</i>).
+J'ai traduit par charnels pour être mieux compris; mais ce
+n'est pas le sens véritable, (<i>Introd.</i>, p. 1075.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote226" name="footnote226"></a><b>Note 226:</b><a href="#footnotetag226"> (retour) </a> <i>Ibid</i>., p. 1076. Ici, c'est-à-dire au
+chapitre XII du livre II de l'Introduction (<i>Ab. Op</i>.,
+p. 1077), l'ouvrage recommence à marcher de conserve
+avec l'<i>Epitome</i> (c. xi, p. 35); mais quoiqu'il y ait
+analogie dans le fond des idées et souvent dans l'expression,
+ce n'est plus un abrégé du texte même que l'on trouve dans
+l'<i>Epitome</i> comme précédemment.</blockquote>
+
+<p>1° On demande d'abord comment une substance
+ou essence une et permanente admet cette diversité
+de propriétés qui constitue la Trinité des personnes?
+On peut être différent de trois manières au moins.
+Il y a différence essentielle, quand l'essence qui
+est ceci n'est pas cela, comme un homme et une
+main; différence numérique, quand les essences
+sont séparées de façon à pouvoir s'additionner ensemble,
+et qu'on peut les compter. Enfin, la différence
+de propriété on de définition est celle de deux
+choses qui, bien que dans la même essence, ont en
+propre, l'une ceci, l'autre cela, et doivent être exprimées
+chacune par sa définition propre. La définition
+est propre, quand elle exprime ce que la chose
+est intégralement; ainsi, le corps est la substance
+corporelle. Maintenant il y a des choses qui diffèrent
+ainsi et qui cependant ne peuvent être opposées
+l'une à l'autre dans une division régulière.
+Dans l'animal, le raisonnable et le bipède diffèrent
+de propriété ou de définition; et cependant on ne
+dit point: les animaux sont ou raisonnables, ou
+bipèdes; la même essence étant ou pouvant être
+raisonnable et bipède. De même (et tout ceci est
+emprunté à Boèce), la proposition, la question, la
+conclusion ont une définition propre, et la dialectique
+les distingue par leurs propriétés; cependant
+elles ne sont qu'une, en ce sens que ce que l'on
+pose, ce que l'on traite et ce que l'on conclut, sont
+on peuvent être une seule et même proposition<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227"><sup>227</sup></a>. On
+peut donc très-bien concevoir une chose qui soit et
+demeure une essentiellement et numériquement, et
+dans laquelle se trouvent des propriétés constituant
+une différence, non pas numérique, mais de définition,
+et telle que les mêmes choses reçoivent des
+noms différents; car c'est une règle de dialectique:
+«Les choses dont les termes diffèrent sont différentes,»
+Par exemple, un <i>homme</i> est <i>substance</i>,
+corps, <i>animé</i>, <i>sensible</i>, puis <i>raisonnable</i> et <i>mortel</i>,
+puis il peut être <i>blanc</i>, <i>crépu</i>, et sujet à mille
+accidents, et malgré tant de différences de propriétés qui
+supposent autant de définitions différentes, il est
+numériquement et essentiellement le même. Il peut
+même encore, en sus de ces prédicats, être le sujet
+de diverses relations; par exemple, père et fils. De
+même, en Dieu, quoique Père, Fils et Saint-Esprit
+aient la même essence, autre est la propriété du Père
+en tant qu'il engendre, autre la propriété du Fils en
+tant qu'il est engendré, autre celle du Saint-Esprit
+en tant qu'il procède. Observez qu'on ne dit pas qu'il
+y ait une similitude complète, mais qu'on en peut
+induire une partielle: autrement, on ne parlerait
+pas de similitude, mais d'identité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote227" name="footnote227"></a><b>Note 227:</b><a href="#footnotetag227"> (retour) </a> <i>Cf. Theol. Christ</i>., t. III p. 1281. On
+a signalé ces passages comme étant de ceux qui annulent le
+mystère de la Trinité, en réduisant les trois personnes qui
+les composent à des points de vue d'une même chose. La reproche,
+qui peut dire juste dans l'ensemble, n'est pas ici parfaitement
+Applicable. Dans cet endroit, l'on ne veut prouver qu'un point
+très-général; c'est que la différence de définition ou de
+propriété n'exclut pas l'identité d'essence; et on en donne des
+exemples, mais non comme équivalents, ou même comme similitudes
+de la Trinité. On verra plus tard si Abélard réduit en effet la
+différence des personnes divines à être une différence de
+Définition du même sujet, ni plus ni moins, et enfin si ses
+comparaisons sont présentées comme des assimilations. (Cousin,
+<i>Ouvr, inéd., Introd</i>., p. cxcviii.&mdash;Voyez ci-après c, iv.)</blockquote>
+
+<p>2° Autre analogie. Les grammairiens distinguent
+trois personnes, la première qui parle, la seconde
+à qui l'on parle, la troisième dont on parle; c'est
+une différence de propriétés. La première personne
+est comme le principe, l'origine et la cause de toutes
+les autres; la première et la seconde sont le principe
+de la troisième. En effet, il faut une première
+personne qui parle, pour qu'il y en ait une seconde
+à qui l'on parle, et sans les deux premières, comment
+y en aurait-il une troisième de qui elles parlent?
+Cependant le même être peut être tour à tour
+et simultanément les trois personnes, bien qu'en
+tant que personne grammaticale l'une ne soit pas
+l'autre.</p>
+
+<p>3° Les choses en général se composent de matière
+et de forme. L'airain, par exemple, est une chose
+dont l'opération d'un artiste fait un sceau, en y ciselant
+l'image royale, et le sceau s'imprime dans la
+cire pour sceller les lettres. L'airain est la matière,
+la figure royale est la forme. Le sceau est essentiellement
+airain, mais les propriétés de l'airain et du
+sceau sont si différentes que le propre de l'un n'est
+pas le propre de l'autre, et malgré une même essence,
+on doit dire que le sceau est d'airain et non
+l'inverse: l'airain est la matière du sceau, non le
+sceau celle de l'airain; l'airain d'ailleurs ne peut être
+la matière de lui-même, quoiqu'il soit celle du sceau,
+qui lui-même est airain. Le sceau, une fois fait, est
+propre à sceller, quoiqu'il ne scelle pas actuellement.
+Lorsqu'il s'imprime dans la cire, il y a dans
+la cire trois choses diverses de propriété, savoir:
+l'airain, le sceau, ou ce qui est propre à sceller
+(sigillabile), et le scellant (sigillans); le propre à
+sceller, ou le sceau, est fait d'airain, et le scellant
+résulte de l'airain et du sceau. Toutes ces propriétés
+diverses sont dans une même essence.</p>
+
+<p>«En rapportant,» dit Abélard, «ces distinctions
+en de justes proportions à la Trinité, nous pouvons
+réfuter, par les raisonnements philosophiques, les
+pseudo-philosophes qui nous infestent. Comme
+le sceau d'airain est d'airain, comme il est en quelque
+sorte engendré de l'airain, ainsi le Fils tient
+l'être de la substance de Dieu le Père» et c'est pour
+cela qu'il est dit engendré. On a vu que toute sagesse
+est puissance, puissance de résister ou d'échapper
+à l'ignorance et à l'erreur; ainsi la sagesse est
+une certaine puissance, comme le sceau d'airain est
+un certain airain. Suivant cette similitude, la sagesse
+tient son être de la puissance» comme le sceau de
+l'airain, comme l'espèce du genre, le genre étant
+comme la matière de l'espèce. Le sceau exige nécessairement
+que l'airain existe, la sagesse divine,
+exige nécessairement que la puissance existe; mais
+pour les deux cas, la réciproque n'est pas vraie.
+Comme l'airain, en effet, sert au sceau et à d'autres
+choses, la puissance sert à discerner, mais aussi à
+opérer, et comme le sceau d'airain est dit être de
+la substance ou de l'essence de l'airain, puisqu'il
+est un certain airain, la divine sagesse est dite de la
+substance de la divine puissance, puisqu'elle est une
+certaine puissance, ce qui revient à dire que le Fils
+est de la substance du Père ou qu'il est engendré par
+lui. Les philosophes disaient, en effet, que l'espèce
+est engendrée ou créée du genre en ce sens qu'elle
+en tient l'être; il ne s'ensuit pas nécessairement que
+le genre précède ses espèces dans le temps ou par
+l'existence, car jamais le genre n'arrive à l'existence
+qu'en quelque espèce; il n'y a point d'animal qui
+existe sans être ou raisonnable ou dénué déraison. Il
+est de la nature de certaines espèces d'exister simultanément
+avec leurs genres, comme la quantité et
+l'unité, ou le nombre et le binaire<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228"><sup>228</sup></a>; de même, la
+sagesse divine, quoiqu'elle tienne tout de la divine
+puissance, n'a point été précédée par elle, Dieu ne
+pouvant aucunement être sans sagesse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote228" name="footnote228"></a><b>Note 228:</b><a href="#footnotetag228"> (retour) </a> Dialect., para. I, I. II, p. 178 et 188.</blockquote>
+
+<p>On a également comparé la Trinité au soleil, qui
+n'est ni la splendeur ni la chaleur, la splendeur
+étant comme le Fils, la chaleur comme le Saint-Esprit,
+et Abélard pense que pour désigner la Trinité,
+Platon s'est servi de cette comparaison<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229"><sup>229</sup></a>. Mais
+comme, suivant les philosophes, ce n'est pas la
+substance même du soleil qui est sa splendeur et
+sa chaleur, et comme la chaleur ne vient pas à
+la fois du soleil et de la splendeur, cette comparaison
+n'est pas suffisamment exacte. Il y a une
+comparaison plus familière qu'Anselme de Cantorbery
+a prise à saint Augustin<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230"><sup>230</sup></a>, celle de la source,
+du ruisseau et du lac. Mais cette similitude est
+défectueuse par rapport a l'identité de substance
+des trois personnes: l'eau de la source, du ruisseau
+et du lac n'est la même que successivement, et
+aucune succession de temps ne peut être admise
+entre les personnes éternelles de la Trinité<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231"><sup>231</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote229" name="footnote229"></a><b>Note 229:</b><a href="#footnotetag229"> (retour) </a> Je ne vois pas cette comparaison dans le
+<i>Timée</i>; mais elle est fréquente dans les Alexandrins.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote230" name="footnote230"></a><b>Note 230:</b><a href="#footnotetag230"> (retour) </a> S. Aug., <i>De fid. et se Symb.</i>,
+c. VIII.&mdash;S. Ans., op. <i>Lib. de fid. Trin.</i>, c. VIII, p. 48.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote231" name="footnote231"></a><b>Note 231:</b><a href="#footnotetag231"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, p. 1077-1084. Cf. <i>Theol.
+Christ.</i>, t. IV, p. 1310.</blockquote>
+
+<p>A la génération du Fils il faut maintenant comparer
+la procession. Le Saint-Esprit, c'est la bonté;
+la bonté ou charité n'est pas en Dieu puissance ou
+sagesse. Elle suppose deux termes, nul n'a de charité
+envers soi-même. Dieu procède, c'est-à-dire
+s'étend en quelque sorte par l'amour vers ce qu'il
+aime. «Aussi, quoique le Fils soit du Père autant
+que le Saint-Esprit, l'un est engendré, l'autre
+procède; la différence, c'est que celui qui est engendré
+est de la substance du Père, la sagesse
+étant une certaine puissance, tandis que l'affection
+de la charité appartient plus à la bonté de
+l'âme qu'à sa puissance..... Quoique beaucoup de
+docteurs ecclésiastiques soutiennent que le Saint-Esprit
+est aussi de la substance du Père, e'est-à-dire
+qu'il est tellement par le Père qu'il est de
+seule et même substance avec lui, il n'est pas proprement
+de la substance du Père; on ne doit parler
+ainsi que du Fils<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232"><sup>232</sup></a>. L'Esprit, quoique de même
+substance avec le Père et le Fils, d'où la Trinité
+est dite <i>homousios</i>, c'est-à-dire d'une seule substance,
+n'est pas, à proprement parler, de la substance
+du Père ou du Fils, il faudrait qu'il en fût
+engendré, et il en procède seulement<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233"><sup>233</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote232" name="footnote232"></a><b>Note 232:</b><a href="#footnotetag232"> (retour) </a> La distinction est un peu ardue., Le
+Saint-Esprit a la même substance que le Père,
+όμοοÏσιον, il procède de la substance du Père, έκ τής οÏσιας τοϋ πατÏός...
+έκποÏενομενον (Damasc., <i>De Fid.</i>, t. I, c. VIII.) Cependant il n'est
+pas de la substance du père, έκ τής οÏσιας; il est
+<i>substantiae non ex sustantia</i> La vertu de la particule,
+Greek: έκ] est réservée à celui qui est engendré, au Fils.
+C'est là une subtilité verbale et gratuite. Saint Bernard s'en
+est indigné; et le P. Pelau la condamne. (Dogm. Theol., t. II,
+I. VII, c. XIII, p. 736.) Il dit au reste que c'est une des
+erreurs reprochées Origène.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote233" name="footnote233"></a><b>Note 233:</b><a href="#footnotetag233"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, T. II, p. 1080. Abélard insiste
+fortement sur la différence de la procession à la génération.
+Mais si la génération n'a jamais été appliquée au Saint-Esprit,
+la procession l'a été au Fils. Selon saint Thomas d'Aquin, il
+y a deux processions dans la Trinité, le Fils et le Saint-Esprit
+<i>procèdent</i>. <i>(Sam. Theol.</i>, I, quaest, XXVIII.) Les
+deux citations directes que l'on donne à l'appui, sont pour le
+fils: <i>Ego ex Deo processi</i> (Johan. VIII, 42),
+et pour le Saint-Esprit:<i> Spiritum veritatis qui a patre
+procedit</i> (<i>id.</i> xv, 26).
+Mais pour <i>processi</i> le grec porte έξήλζον et pour
+<i>procedit, έκποÏσυσται Je suis sorti</i>, dit Sacy dans un
+cas; le <i>Saint-Esprit qui procède</i>, dit-il dans l'autre.
+Il ne semble donc pas que dans la phrase où le Fils parle de
+lui-même, le mot <i>processi</i> doive avoir le sens spécial et
+sacramental que la théologie attache à la procession du
+Saint-Esprit. Si en effet la procession était commune à deux
+personnes de la Trinité, elle serait le genre, et la
+génération serait l'espèce, et la difficulté s'accroîtrait
+de distinguer l'un de l'autre. Il vaut mieux tenir pour
+distinctes la génération et la procession,
+et qu'elles soient les deux espèces d'un genre inconnu.</blockquote>
+
+<p>Il est dit que le Saint-Esprit procède du Père et
+du Fils, parce que toute volonté de bonté et d'amour
+dans la divinité entraîne le pouvoir de faire et de
+bien faire ce qu'elle veut, ou la puissance et la sagesse.
+Le sceau tient l'être de l'airain, et le <i>scellant</i>
+de l'airain et du sceau; mais le sceau est surtout
+dans la forme de l'image qui y est gravée. Ainsi le
+Fils seul est dit être <i>dans la forme de Dieu, et la figure
+de sa substance</i> <a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234"><sup>234</sup></a>, en l'image même du Père; il lui
+est uni d'une telle parenté, pour ainsi dire, qu'il
+est non-seulement de même substance, mais de sa
+substance même. Puis, comme le sceau <i>procède</i>,
+c'est-à-dire entre dans un autre, ou s'imprime dans
+un corps mou pour lui donner la forme de l'image
+qui était déjà dans sa substance, le Saint-Esprit se
+communique à nous par la distribution de ses dons,
+et il y reforme l'image effacée de Dieu <a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235"><sup>235</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote234" name="footnote234"></a><b>Note 234:</b><a href="#footnotetag234"> (retour) </a> «Jésus-Christ,» dit saint Paul, «<i>qui ayant
+la forme et la nature de Dieu, έν μοÏφή ΘεοÏ</i>, n'a point cru
+que ce fût pour lui une usurpation d'être égal à Dieu.»
+(Phil. II, 6. Trad. de Sacy.) Bergier veut qu'on traduise:
+<i>étant une personne divine</i>. (Art. <i>Trinité</i>, sec.1.)
+Quant à ces mots, <i>figura substantiae ejus</i> (Héb. I, 3.),
+Bossuet les traduit ainsi: «Le fils de de Dieu est le
+caractère et l'empreinte de sa substance.» Et il en induit
+la comparaison avec l'empreinte du sceau gravée dans la cire.
+(<i>Élév. sur les Myst.,</i> sem II, élév. III.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote235" name="footnote235"></a><b>Note 235:</b><a href="#footnotetag235"> (retour) </a> Abélard dans le texte résume ici en termes
+formels et scientifiques la comparaison avec le sceau d'airain.
+Il en résulte qu'ainsi que le <i>matérié</i> est de sa matière
+et que le sceau est d'airain, la sagesse divine tient l'être
+de la puissance divine, <i>ex divina potentia esse habet</i>
+(p. 1088); en sorte qu'il y a identité de substance, mais non
+de propriété, entre les deux personnes. On peut donc et on ne
+peut pas dire: le Père est le Fils, le Fils est le Père,
+comme on peut dire que le sceau est airain, <i>sigillum est
+res</i>, et l'inverse; il ne faut seulement que bien s'entendre.
+Au reste ce point nous paraît plus sagement traité dans la
+théologie chrétienne (t. IV, p. 1311).</blockquote>
+
+<p>Les Grecs, pour nier la double procession, s'appuient
+sur ces mots de l'Écriture: <i>L'Esprit qui procède
+du Père</i>. (Jean, xv, 26.) Rien de plus. Mais tout
+ce qu'il faut croire n'est pas dans les livres canoniques;
+on n'y lit point que les personnes de la Trinité
+soient coéternelles et coégales, et que chacune d'elles
+soit Dieu; on n'y lit point que Pilate s'appelât Ponce,
+ou que l'âme du Christ fût descendue aux enfers.
+Beaucoup de choses nécessaires à la foi ont été depuis
+l'Évangile ajoutées par les apôtres et les hommes
+apostoliques; par exemple, la virginité de la mère
+du Seigneur perpétuellement conservée après la
+naissance du Christ<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236"><sup>236</sup></a>. Le dogme catholique de la
+double procession n'est pas dénué d'autorités graves,
+mois rappelez-vous seulement cette théorie philosophique
+de Platon: Dieu est semblable à un grand
+artiste, il prémédite tout ce qu'il fait, et sa pensée
+devance son oeuvre. Dans l'esprit divin sont ces
+idées, types et modèles qu'il réalise ensuite, ses
+ouvrages n'étant que l'accomplissement des conceptions
+de l'intelligence divine; or tout accomplissement,
+tout effet appartient au Saint-Esprit. L'Esprit
+procède donc du Fils, puisque les oeuvres de la
+bonté de Dieu doivent d'abord avoir passé par sa
+providence éternelle. Ainsi Dieu est la première
+cause, il tire de lui-même son intelligence ou son
+Verbe, et de Dieu et du Verbe procède l'âme. L'Esprit,
+<i>Spiritus</i>, vient comme une spiration universelle,
+toute âme, <i>anima</i>, anime; aussi est-il dit que le
+Saint-Esprit vivifie; il est l'âme des âmes, il est
+l'esprit éternel qui anime dans le temps, qui anime
+le monde; il est ainsi l'âme temporelle du monde.
+Platon et les siens, ne considérant l'esprit que
+comme âme, ont cru qu'il était créé et non pas
+éternel. Saint Jean lui-même dit que le Verbe a tout
+fait, tout créé, sans mentionner le Saint-Esprit; il
+semble ne réserver l'éternité qu'à Dieu et au Verbe,
+nouvelle preuve de ce qu'a remarqué saint Augustin
+que le commencement de son évangile est tout rempli
+de la langue platonicienne<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237"><sup>237</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote236" name="footnote236"></a><b>Note 236:</b><a href="#footnotetag236"> (retour) </a> Cette remarque sur la différence de la foi de
+l'Église à la foi évangélique pourrait avoir de grandes
+conséquences. Mais à cette époque on était si loin de tirer
+de l'examen les conséquences de l'incrédulité que ce message
+N'a point été relevé par les censeurs. Quant aux exemples
+cités, nous devons dire que le texte de l'Écriture concorde
+avec le dogme, se prête à l'enseignement de l'Église sur la
+Trinité plutôt qu'il n'établit ce dogme formellement et
+<i>in terminis</i>; et c'est ce que veut dire Abélard. Il se
+Trompe relativement à Pilate. Si son prénom manque dans trois
+évangélistes, on le trouve dans saint Mathieu (xxvii, 2).
+Quant a la descente de Jésus-Christ aux enfers, elle est
+attestée par le Symbole; mais l'Évangile n'en parle pas.
+On l'induit seulement de deux versets de la première épître
+de saint Pierre: «Dieu étant mort en sa chair, mais étant
+ressuscité par l'esprit, par lequel «aussi il alla prêcher
+aux esprits qui étaient retenus en prison, (ni, 18 «et 19.)»
+Quant à la virginité perpétuelle de Marie, après la naissance
+Du Sauveur, l'Écriture se tait. Les protestants ont même
+soutenu que le texte de certains passages y était contraire.
+Mais c'est un point que l'Église a décidé il y a longtemps,
+contre les Ébionites.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote237" name="footnote237"></a><b>Note 237:</b><a href="#footnotetag237"> (retour) </a> L'opinion de Platon sur l'âme du monde est
+exprimée dans le <i>Timée</i>: «Dieu mit l'intelligence dans
+l'âme, l'âme dans le corps, et il organisa l'univers de
+manière à ce qu'il fût par sa constitution même l'ouvrage
+Le plus beau et le plus parfait. Ainsi on doit admettre comme
+Vraisemblable que ce monde est un animal véritablement doué
+d'une âme et d'une intelligence par la providence divine.»
+(<i>Trad. de Cousin</i>, t. XII, p. 120, voyez aussi p. 125,
+128, 134, 196.) L'idée de considérer la doctrine de l'âme du
+monde comme un pressentiment ou même une expression du dogme du
+Saint-Esprit n'est pas nouvelle. Eusèbe, qui un des premiers
+a comparé a la Trinité chrétienne la trinité platonique, croit
+que la troisième personne de celle-ci est l'âme du monde
+(<i>Proep. evangel.</i> II). Frerichs dit que l'opinion
+d'Abélard se trouva déjà dans Théophile d'Antioche (<i>Ad
+Amolyc.</i>, I, 8.&mdash;-<i>Commentat. de Ab. Doct.</i>, p. 17).
+Bède la rappelle sans la condamner (<i>Elem. philos.</i>,
+I.&mdash;<i>Op. omn.</i>, t. II, p. 208). Voyez sur tout cela les
+notes sur le <i>Timée</i> de M. H. Martin (t. I, note 22, et
+t. II, note 29). Au reste Abélard, comme on l'a déjà vu
+(t. I, p. 405), a rétracté formellement cette opinion
+(<i>Dial.</i>, p. 475), et c'est encore une preuve que
+l'Introduction est antérieure à la Dialectique. Dans la
+Théologie chrétienne, l'adoption de la pensée de Platon comme
+identique à la foi dans le Saint-Esprit est encore plus explicite
+(l. I, p. 1175, 1187.&mdash;l. IV, p. 1336). Dans l'<i>Hexameron</i>,
+le Saint-Esprit est présenté, non comme l'âme du monde, mais
+comme le principe d'où vient toute âme, d'où vient tout ce qui
+anime les êtres vivants. C'est Dieu en tant que créateur de
+l'<i>animation</i> (<i>Hexam.</i>, p. 1367). Et telle était
+bien la pensée d'Abélard; mais, ne se rendant pas un compte
+fort exact de cette pensée, il n'en professait pas moins du
+fond du coeur la foi en la divinité du Saint-Esprit.</blockquote>
+
+<p>Le Saint-Esprit étant conçu comme l'amour envers
+les créatures, et celles-ci n'étant pas nécessaires, on
+a pu craindre qu'un doute s'élevât sur la nécessité
+de l'existence du Saint-Esprit; de là cette opinion
+plausible que le Père aime le Fils, que le Fils aime
+le Père, et que de cette charité ineffable et mutuelle
+résulte le Saint-Esprit. Mais quand les créatures ne
+seraient pas nécessaires, l'amour de Dieu pour elles
+le serait comme étant dans sa nature: sa bonté est
+un attribut indéfectible. Cela suffit. Sans être ni
+moindre ni plus grande, elle est parfaite, et Ton ne
+saurait admettre que le Père donne son amour au
+Fils et le Fils au Père: rien ne peut être donné à
+celui à qui rien ne peut manquer<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238"><sup>238</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote238" name="footnote238"></a><b>Note 238:</b><a href="#footnotetag238"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, p. 1089-1102.&mdash;Cette fin
+du livre II de l'Introduction répond à celle du chap.
+XIX de l'<i>epitome</i> (p. 51).</blockquote>
+
+<p>Le troisième livre de l'Introduction à la Théologie
+a pour objet d'approfondir la connaissance de la
+divinité, en éclaircissant tous les points difficiles
+par <i>les raisons les plus vraisemblables et les plus dignes</i>
+(<i>honestissimis</i>), afin que la perfection du souverain
+bien, mieux connue, inspire un plus vif amour.
+Jusqu'ici nous avons défendu notre profession de
+foi, il faut maintenant la développer.</p>
+
+<p>I. Mais d'abord la sublimité divine peut-elle
+être l'objet des recherches de l'humaine raison, et
+le Créateur peut-il par elle se faire connaître de
+sa créature? ou bien faut-il que Dieu se manifeste
+par quelque signe sensible, soit en envoyant
+un ange, soit en apparaissant sous la forme d'un
+esprit? C'est, en effet, ainsi que le Créateur invisible
+s'est visiblement révélé dans le paradis terrestre.
+Mais le propre de la raison est de franchir
+le sens, d'atteindre les choses insensibles; plus
+une chose est de nature subtile et supérieure au
+sens, plus elle est du ressort de la raison et doit
+provoquer l'étude de la raison. C'est par la raison
+principalement que l'homme est l'image de Dieu,
+et il n'est rien que la raison doive être plus propre
+à concevoir que ce dont elle a reçu la ressemblance.
+Il est facile de conclure des semblables aux semblables,
+et chacun doit connaître aisément par
+l'examen de soi-même ce qui a une nature semblable
+à la sienne.» Si d'ailleurs le secours des
+sens paraît nécessaire, si l'on veut s'élever du sensible
+à l'intelligible, reste le spectacle admirable de
+la création et de l'ordonnance universelle. «À la
+qualité de l'ouvrage, nous pouvons juger de l'industrie
+de l'ouvrier absent.»</p>
+
+<p>II. Le gouvernement du monde, qui atteste l'existence
+de Dieu, prouve également son unité; c'est
+ce qui ressort de l'harmonie de l'ensemble. Dieu est
+le souverain bien, le souverain bien est nécessairement
+unique; Dieu est conçu comme parfait, c'est-à-dire
+qu'il suffit à tout par lui-même, ou qu'il est
+tout-puissant; or, s'il suffit, un autre créateur ou
+recteur serait superflu. Qu'on ne dise pas que si le
+bien est bien, la multiplication du bien est mieux, et
+qu'ainsi Dieu étant le souverain bien, il vaut mieux
+qu'il soit multiple qu'unique; cela conduirait à une
+infinité de dieux, infinité qui échapperait alors à la
+science de Dieu même. Il cesserait d'être le bien
+suprême, car il y aurait quelque chose de plus grand
+que lui: la multitude des dieux serait au-dessus
+d'un de ces dieux. La rareté en toute chose ajoute au
+prix, et il y a plus de gloire à être unique. C'est une
+des conditions de la perfection de Dieu que sa <i>singularité</i>.
+A ces motifs, il faut ajouter les raisons
+morales, ce qu'Abélard appelle les <i>raisons honnêtes</i>;
+elles valent mieux que les <i>raisons nécessaires</i>, car
+ce qui est honnête nous plaît et nous attire. La conscience
+suggère à tous qu'il vaut mieux que tout soit
+gouverné par une intelligence que par le hasard.
+«Quelle sollicitude nous resterait-il pour les bonnes
+oeuvres, si nous ne savions qu'il existe, ce Dieu que
+nous vénérons par la crainte et l'amour? Quelle
+espérance refrénerait la malice des puissants ou
+les pousserait à bien faire, si la croyance dans le
+plus juste et le plus puissant de tous les êtres était
+vaine?» Accordons que des arguments d'une vérité
+nécessaire nous fissent défaut pour fermer la
+bouche à l'incrédule opiniâtre, ne serions-nous pas
+en droit de l'accuser d'une odieuse impudence? car
+il resterait du moins qu'il ne peut détruire ce
+qu'il attaque, et qu'il a contre lui l'honnêteté et
+l'utilité. D'un côté, point de démonstration rigoureuse,
+soit, mais de nombreuses raisons; et de
+l'autre côté, pas une raison. «Si vous en croyez
+l'autorité des hommes quand il s'agit de choses
+occultes, de ces régions du ciel que vous ne pouvez
+explorer par l'expérience, si vous vous croyez alors
+certains de quelque chose, pourquoi ne pas céder
+à la même autorité, quand il s'agit de Dieu, l'auteur
+de tout<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239"><sup>239</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote239" name="footnote239"></a><b>Note 239:</b><a href="#footnotetag239"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. III, p. 1102-1108.</blockquote>
+
+<p>III. Le Dieu unique est tout-puissant; mais s'il
+est tout-puissant, d'où vient qu'il ne peut pas tout?
+Nous pouvons des choses qu'il ne peut pas; nous
+pouvons marcher, parler, sentir, toutes choses qui
+ne sont pas dans la nature de Dieu, puisque sa substance
+est incorporelle. Mais d'abord toutes ces
+choses, qui ne servent ni à l'avantage ni à la dignité,
+attestent-elles une puissance véritable? Est-ce impuissance
+de Dieu que de ne pouvoir pécher comme
+nous? L'homme peut marcher, parce qu'il en a
+besoin. Cette faculté manifeste en nous un défaut
+plutôt qu'une puissance; d'ailleurs tout ce que nous
+faisons ne doit-il pas être attribué à la puissance de
+celui qui se sert de nous comme d'instruments et
+fait en quelque sorte tout ce qu'il nous fait faire?
+Ainsi, quoiqu'il ne puisse marcher, il fait que nous
+marchions; il peut donc tout, non qu'il puisse exécuter
+toutes les actions, mais parce que s'il veut
+qu'une chose se fasse, rien ne peut résister à sa
+volonté.</p>
+
+<p>Toutefois, si l'on admet qu'il fait tout ce qu'il
+veut, comme il veut que tous les hommes soient
+sauvés (I Tim, II, 4), il faut professer le salut universel.
+C'est qu'il a deux manières de vouloir: il
+veut dans l'ordre de sa providence, et alors il délibère,
+dispose, institue ce qui postérieurement s'accomplit;
+ou bien il veut sous la forme de l'exhortation
+et de l'approbation, c'est-à-dire qu'il instruit les
+hommes des choses que par sa grâce il récompense;
+ainsi il les exhorte au salut, mais peu lui obéissent.
+Il veut la conversion du pécheur, c'est-à-dire qu'il
+lui fait connaître ce qu'il veut récompenser; il promet
+sa grâce, il annonce les châtiments, il révèle sa
+volonté et nous laisse le soin de l'accomplir.</p>
+
+<p>Dieu peut-il plus et mieux qu'il ne fait? Les choses
+qu'il fait, pourrait-il renoncer à les faire? L'affirmative
+ou la négative nous expose à de grandes
+anxiétés; la première ôterait beaucoup à sa souveraine
+bonté: s'il ne fait pas un bien qu'il peut faire,
+ou s'il renonce à un bien qu'il devait faire, il est
+jaloux ou injuste. Mais la parfaite bonté de Dieu est
+hors de question, d'où la conséquence que tout ce
+que fait Dieu est aussi bon que possible. Il n'est rien
+qu'il ne fasse ou qu'il n'omette, si ce n'est pour
+une cause excellente et raisonnable, encore qu'elle
+nous soit inconnue; il fait une chose, non parce
+qu'il la veut, mais il la veut parce qu'elle est bonne.
+Il n'est point de ceux dont <i>il est écrit</i>:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ce qu'il fait ou ce qu'il abandonne, il y a une juste
+cause de le faire ou de l'abandonner; d'où il résulte
+que ce qu'il fait il faut qu'il le fasse, c'est-à-dire
+qu'il est juste de le faire, et ce qu'il est juste de
+faire, il serait injuste de ne le pas faire.</p>
+
+<p>Quand il s'agit de Dieu, «là où n'est pas le vouloir
+manque le pouvoir.» Dieu étant de nature
+immutable, immutable est sa volonté; il en résulte
+que Dieu ne peut faire que ce qu'il fait. De là quelques
+difficultés. En effet un homme qui doit être
+damné peut être sauvé. S'il ne le pouvait, c'est-à-dire
+s'il ne pouvait faire les choses qui lui vaudraient
+le salut, il ne serait plus responsable; Dieu ne lui
+aurait point prescrit ce qu'il ne pourrait exécuter;
+mais si, grâce à ses oeuvres, il peut être sauvé, force
+est de reconnaître que Dieu peut sauver celui qui
+pourtant ne doit jamais être sauvé.</p>
+
+<p>«Pensez-vous,» disait Notre-Seigneur à ses apôtres,
+«que je ne puisse pas prier mon Père, et qu'il
+ne m'enverrait pas aussitôt douze légions d'anges<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240"><sup>240</sup></a>?»
+Cette parole signifie que Dieu le pourrait
+s'il le voulait, mais il ne l'aurait voulu, et le Christ
+ne l'aurait demandé que si c'eût été juste et raisonnable.
+Ne concluez donc pas que Dieu puisse faire
+ce qu'il ne fait jamais; ce qu'il ne fait jamais est
+chose qu'il ne faut pas faire. S'il n'empêche pas le
+mal, est-ce à dire qu'il consente au péché? non,
+c'est qu'il est bon que le mal même ait lieu; n'est-il
+pas nécessaire que les <i>scandales arrivent</i>? «J'estime
+donc, bien que cette opinion ait peu de sectateurs,
+bien qu'elle s'écarte beaucoup de certains passages
+des saints, et même un peu de la raison, que Dieu
+ne peut faire que ce qu'il convient qu'il fasse, et
+de ce qu'il convient qu'il fasse, il n'y a rien qu'il
+omette de faire; d'où il résulte qu'il ne peut faire
+que ce qu'il fait réellement.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote240" name="footnote240"></a><b>Note 240:</b><a href="#footnotetag240"> (retour) </a> Math. xxvi, 53. Cette citation est usitée dans
+cette question. Elle sert de texte à Fénelon pour combattre
+dans Malebranche des idées qui rappellent celles d'Abélard.
+(<i>Ref. du Syst. du P. Malebranche</i>, c. v.) Probablement
+l'exemple avait déjà été cité par saint Augustin.</blockquote>
+
+<p>On oppose que nous, qui lui sommes si inférieurs
+en puissance, nous pouvons faire ce que nous ne
+faisons pas, abandonner ce que nous faisons. Mais
+assurément nous vaudrions mieux, si nous ne pouvions
+faire que ce que nous devons faire. Pourtant la
+puissance de mal faire ou de pécher ne nous a pas
+été donnée sans motif; c'était pour que la gloire de
+Dieu parût davantage, la gloire de ne pouvoir pécher;
+c'était pour qu'en fuyant le péché, nous fissions honneur,
+non à notre nature, mais à sa grâce secourable.
+Quant au salut toujours possible, avouons qu'en
+effet celui qui doit être damné peut en effet toujours
+être sauvé. Il le peut, lui, par sa nature, qui n'est
+pas immutable; l'homme peut consentir à son salut
+comme à sa damnation. Mais ne disons pas que Dieu
+peut toujours le sauver, parce qu'alors la possibilité
+serait relative à la nature de Dieu, et ce serait dire
+que le salut du pécheur ne lui répugne pas. Quand
+vous dites qu'un bruit peut être entendu, cela ne
+veut pas dire que quelqu'un soit là qui pourrait l'entendre.
+Tous les hommes seraient sourds, aucun
+homme n'existerait, que tel bruit donné pourrait
+être entendu; mais il n'en résulte pas qu'un individu
+quelconque le pût entendre. Et ici ne s'applique
+pas la règle des philosophes que si le conséquent
+est impossible, c'est que l'antécédent l'est aussi<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241"><sup>241</sup></a>.
+Cela est vrai des choses créées, comme en général
+tontes les règles de dialectique. Ce qui est possible
+est ce qui ne répugne point à la nature des créatures;
+mais les mêmes notions de possibilité ou d'impossibilité
+ne s'appliquent point au Créateur. Ce semble
+la même chose de dire qu'il est juste que le juge
+punisse un individu ou que cet individu soit puni
+par le juge; mais nullement, la justice n'est pas la
+même dans les deux cas. Il se peut qu'il soit juste que
+le juge punisse, c'est-à-dire qu'il le doive d'après la
+loi, mais qu'il ne soit pas juste que l'homme soit
+puni; si, par exemple, telle ou telle circonstance,
+comme serait un faux témoignage, est cause que sa
+punition ne soit pas méritée. De même on peut dire
+d'un pécheur: il est possible qu'il soit sauvé par Dieu,
+et il est impossible que Dieu le sauve.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote241" name="footnote241"></a><b>Note 241:</b><a href="#footnotetag241"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 413.</blockquote>
+
+<p>Ici, il est vrai, naît une objection contre la Providence,
+c'est-à-dire contre la volonté de Dieu à
+l'égard des créatures: si Dieu n'a pu être sans ce qu'il
+a en soi de toute éternité, les choses qu'il a voulues
+sont arrivées nécessairement. Distinguons encore les
+deux possibilités. Dire que Dieu, par sa propre nature,
+a nécessairement l'attribut d'une providence
+universelle, parce que cet attribut lui convient souverainement,
+ce n'est pas dire que les choses soient
+d'une telle nature qu'elles ne puissent absolument
+pas ne pas être. Quant à l'objection qu'alors aucunes
+grâces ne lui sont dues, puisqu'il agit par nécessité,
+non par volonté, cette nécessité, qui est sa nature ou
+plutôt sa bonté même, n'est pas séparable de sa volonté;
+elle n'est point une contrainte. Son immortalité
+même est aussi une nécessité de sa nature: est-elle
+donc en opposition avec sa volonté? est-elle
+une contrainte? ne veut-il pas être tout ce qu'il est
+nécessaire qu'il soit? S'il agissait contre sa volonté,
+sans doute alors aucunes grâces ne lui seraient dues.
+Mais de ce que sa bonté est telle qu'il se porte, non
+malgré lui, mais spontanément, à faire ce qu'il fait,
+il n'en doit être que plus aimé, que plus glorifié.
+Serions-nous dispensés de gratitude envers l'homme
+qui nous aurait secourus, parce que sa bonté serait
+telle qu'en nous voyant dans l'affliction, il n'aurait
+pu s'empêcher de nous secourir?</p>
+
+<p>Ainsi, Dieu ne peut faire que ce qu'il fait, de la
+manière et dans le temps qu'il le fait. Il n'est pas
+même exact de dire qu'il choisisse la manière de faire
+la plus convenable; il ne choisit pas; sa bonté serait
+imparfaite si en tout sa volonté n'était la meilleure.
+Il ne faut pas non plus prétendre que Dieu puisse
+dans un temps une chose qu'il ne peut faire dans
+un autre, et que sa toute-puissance ne soit pas égale
+à tous les moments. Si l'on applique cette détermination
+du temps au faire, non au pouvoir, soit. Un
+homme peut marcher, c'est-à-dire qu'il a en soi la
+faculté de marcher, lorsqu'il nage, mais pourtant il
+ne peut marcher dans l'eau. Ainsi, Dieu a le pouvoir
+de s'incarner, et il n'en est pas privé, quoiqu'il ne
+l'exerce pas, et qu'il n'en puisse user, en ce sens
+qu'il ne convient pas qu'il en use actuellement. Il
+peut toujours ce qu'il peut quelquefois, si l'on entend
+par là qu'il est immutable en tout. Il a su autrefois
+que je naîtrais un jour, on ne peut dire qu'il sache
+aujourd'hui que je naîtrai un jour, puisque je suis
+né. S'ensuit-il qu'il ne sache plus ce qu'il savait autrefois?
+Sa science est la même, il n'y a que les mots
+qui changent pour l'exprimer. Le même jour s'appelle
+successivement demain, aujourd'hui, hier.
+Dieu ne sait point le passé, comme passé, tant que
+le passé est avenir, ni l'avenir, comme avenir, quand
+il est le passé: mais cela ne veut pas dire que sa
+science s'accroisse ou diminue avec le temps. Il en
+est de même de sa puissance. Dire avant: il est
+possible que Dieu s'incarne; dire après: il est possible
+qu'il se soit incarné, ce n'est point parler d'un
+fait différent ni d'une possibilité différente, mais
+d'une même chose, d'abord au futur, ensuite au
+passé. Ainsi, pas plus que la science et la volonté,
+la possibilité ne change en Dieu. Si nous disons qu'il
+peut dans un temps ce qu'il ne peut dans un autre,
+ce langage humain n'ôte rien à sa puissance; il n'atteste
+que le changement des temps, et des convenances
+variables<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242"><sup>242</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote242" name="footnote242"></a><b>Note 242:</b><a href="#footnotetag242"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, I. III, p. 1109-1124.&mdash;Cf.
+<i>Theol. Christ.</i>, I. V, p. 1350.&mdash;<i>Epitome</i>,
+c. xx, p. 51.</blockquote>
+
+<p>IV. Ces variations dans le temps doivent se concilier
+avec l'immutabilité. Dieu, après l'oeuvre de
+six jours, s'est reposé le septième; le passage de
+l'action au repos est en physique un changement.
+Quand Dieu est descendu dans le sein d'une vierge,
+il a changé, il a encouru ce mouvement principal de
+la substance que les philosophes appellent génération<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243"><sup>243</sup></a>.
+Dieu ne serait-il donc pas immutable? Maisen disant que
+Dieu <i>fait</i>, <i>agit</i>, gardons-nous d'entendre
+qu'il y ait pour lui, comme pour l'homme, mouvement
+dans l'opération, passion dans le travail;
+nous n'exprimons qu'un nouvel effet de son éternelle
+volonté. Dieu se repose, dit l'Écriture; ce n'est
+pas qu'il suspende son mouvement d'action, c'est
+que l'oeuvre est consommée. En opérant, en cessant
+d'opérer, nous changeons; mais dire que Dieu fait,
+c'est dire qu'il est la cause de ce qui se fait. Au propre,
+il n'y a point en lui d'action, car l'action consiste
+éminemment dans le mouvement. Comme le
+soleil, lorsqu'un objet s'échauffe de sa chaleur,
+n'éprouve en lui-même aucun changement, de même
+Dieu, lorsqu'une disposition nouvelle de sa volonté
+s'accomplit, ne change pas, quoiqu'il soit la cause
+ou l'auteur d'un changement dans les choses. Un
+esprit est exempt de mouvement; ce qui occupe un
+lieu est seul mobile<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244"><sup>244</sup></a>. Or, nulle chose n'occupe un
+lieu si par son interposition elle ne produit quelque
+distance entre les objets environnants. Mais que la
+blancheur ou toute autre chose incorporelle s'unisse
+aux particules, leur continuité n'y perdra rien. L'incorporel
+n'est donc pas susceptible de mouvement
+local, puisqu'il ne peut occuper un lieu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote243" name="footnote243"></a><b>Note 243:</b><a href="#footnotetag243"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, I. II, c. v, t. I, p. 420.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote244" name="footnote244"></a><b>Note 244:</b><a href="#footnotetag244"> (retour) </a> Ici Abélard dit qu'il a démontré dans sa
+Grammaire, en traitant de la quantité, que ce qui est esprit
+ne peut être mû. Duchesne en note met <i>Dialecticam</i>
+pour <i>Grammaticam</i>, et annonce que cette dialectique ou
+plutôt cette logique, il la publiera au premier jour.
+(<i>Ab. Op., Introd.</i>, p. 1125, note p. 1160.) L'avait-il
+déjà dans les mains, et cette dialectique est-elle bien
+celle que nous avons? Nous ne trouvons pas dans celle-ci la
+Démonstration annoncée, ni à l'article de la quantité, ni à
+l'article du mouvement (p. 178-196, et p. 414-422). Du reste
+la quantité, étant une catégorie, a naturellement sa place
+dans une logique; mais, ainsi qu'on l'a vu, la théorie des
+Catégories peut aussi figurer dans un traité sur le langage.
+La démonstration de l'immobilité de l'esprit à propos de la
+quantité pouvait donc se trouver, soit dans la grande
+dialectique, soit dans le livre élémentaire qui la commençait
+et qui nous manque, soit enfin dans quelque ouvrage de
+grammaire que nous n'avons pas, et le titre <i>Grammatica</i>
+peut être d'autant plus exact que le même nom désigne dans la
+Théologie chrétienne, un ouvrage ou <i>les catégories sont
+retraitées</i>. «De hoc (que le nom de <i>chose</i> ne doit
+Être donné qu'à ce qui a en soi une existence véritable,
+<i>veram entiam</i>) diligentem tractatum in retractatione
+prædicamentorum nostra continet grammatica» (I. IV, p. 1341).</blockquote>
+
+<p>Dieu, qui est substantiellement partout, ne peut
+changer de lieu, et quand on dit qu'il est descendu
+dans le sein d'une vierge, on ne parle que de l'action
+de sa puissance. Il est partout, veut dire que tout lui
+est présent; en sorte que nulle part ni jamais sa puissance
+n'est oisive. L'âme elle-même est dans le corps
+par une vertu de sa substance, plus que par une
+position locale; grâce à sa force propre, elle le vivifie,
+le meut et le conserve, pour qu'il ne se dissolve
+point par la putréfaction; par son pouvoir
+végétatif et sensitif, elle est dans tous les membres,
+pour que chacun végète et pour sentir dans chacun.
+De même Dieu est, non-seulement dans tous les
+lieux, mais dans chaque chose, par quelque efficace
+de sa puissance, et tandis qu'il meut toutes les choses
+dans lesquelles il est, il n'est pas mû lui-même en
+elles. Par l'incarnation, Dieu n'est donc pas devenu
+autre chose qu'il n'était, il n'a point encouru la
+génération. Dire que Dieu est devenu homme, c'est
+dire que la substance divine, qui est spirituelle, s'est
+uni la substance humaine, qui est corporelle, en une
+personne unique. Dans cette personne, il y avait
+trois choses, la divinité, l'âme, la chair. Chacune a
+conservé sa nature propre, aucune ne s'est changée
+en une autre. Dans l'homme même, l'âme ne peut
+jamais devenir chair, quoique l'âme et la chair soient
+dans chaque homme une seule personne. L'âme, en
+effet, est une essence simple et spirituelle; la chair
+est une chose humaine, corporelle et composée de
+membres. La divinité unie à l'humanité, c'est-à-dire
+à une âme et à une chair, unies en une personne, ne
+s'est pas non plus changée; elle est restée ce qu'elle
+était; elle a pris notre nature sans déposer la sienne.
+En quel sens donc peut-on dire: le Verbe a été fait
+chair, Dieu s'est fait homme? Prises à la lettre, ces
+expressions conduiraient à dire que l'homme a été
+fait Dieu, et rien ne peut être Dieu qui ne l'ait été
+toujours. «Israël, n'aie point de nouveau Dieu.»
+Ces expressions signifient donc que la divine substance
+s'est associée à la substance humaine, sans
+être convertie en elle. La diversité des natures ne
+fait pas la diversité des personnes. C'est le contraire
+de la Trinité; en Dieu, trois personnes et une substance;
+dans le Christ, deux substances et une personne.
+Comme dans une maison le bois s'unit à la
+pierre sans se confondre avec elle, comme dans le
+corps les os adhèrent à la chair sans s'y absorber,
+ainsi la divinité en se joignant à l'humanité, n'a
+point cessé d'être ce qu'elle était. Quand nos âmes
+reprendront leurs corps, elles ne deviendront pas
+autre chose qu'auparavant, quoique le corps, en se
+ranimant, doive changer, ou se mouvoir de l'inanimé
+à l'animé. L'âme prend avec le corps le mouvement,
+mais elle demeure elle-même immobile. Cela est
+encore bien plus vrai de Dieu dans son union avec
+l'homme. La créature ne lui peut rien conférer<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245"><sup>245</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote245" name="footnote245"></a><b>Note 245:</b><a href="#footnotetag245"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, I. III, p. 1124-1130.</blockquote>
+
+<p>Ici Abélard traite accidentellement une question
+importante et qui a toujours été liée à celle de la Trinité.
+En effet, une fois qu'il est établi que le Fils de
+Dieu consubstantiel à Dieu est une personne de la
+Trinité, il n'est pas indifférent de savoir comment il
+s'est fait homme. A-t-il cessé d'être Dieu pour devenir
+homme? non, assurément. L'homme est-il devenu
+Dieu? pas davantage. Dieu n'a-t-il pris que le corps
+humain, la divinité étant l'âme unique du corps de
+Jésus-Christ? Alors il n'aurait pas été homme, puisque
+l'homme est corps et âme. On conçoit que toute
+erreur sur la Trinité réagit sur le dogme de l'incarnation,
+et toute erreur sur l'incarnation peut étendre
+ses conséquences au dogme de la Trinité. Nestorius,
+par respect pour elle, avait voulu que l'union de
+Dieu et de l'homme en Jésus-Christ ne fût qu'apparente,
+et qu'il y eût en lui non-seulement deux natures,
+mais deux personnes. Eutychès, pour échapper
+à cette erreur, avait voulu que les deux natures fussent
+unies au point d'en faire une seule. De là deux
+hérésies célèbres; l'Église, qui les condamne, établit
+et professe qu'en Jésus-Christ fait homme il y a
+deux natures, savoir, la divinité, d'une part, et de
+l'autre, l'humanité, corps et âme, et il n'y a qu'une
+personne, la personne divine, qui subsiste dans le
+Fils de l'homme. Ces deux natures sont unies d'une
+union <i>hypostatique</i>, c'est-à-dire substantielle. C'est
+cette doctrine qu'Abélard expose, et d'une manière
+que je crois irréprochable; seulement la comparaison
+de l'union de l'âme et du corps dans l'homme pour
+éclaircir l'union de la divinité et de l'humanité dans
+Jésus-Christ, n'est qu'une comparaison, et ne doit
+pas être prise à la lettre, quoiqu'elle soit dans le
+Symbole d'Athanase. Elle revient à ce raisonnement:
+admettez que l'homme est uni à Dieu dans le
+Verbe fait chair, puisque vous admettez bien que
+l'âme soit unie au corps dans la personne humaine.
+L'orthodoxie d'Abélard sur ce point difficile et important
+aurait dû prouver à ses accusateurs que s'il
+a erré sur quelque autre point de la question de la
+nature divine, cette erreur ne peut être taxée d'hérésie,
+étant parfaitement exempte de toute intention
+d'altérer à un degré quelconque le dogme fondamental
+de la divinité de Jésus-Christ. Celui qui reconnaît
+d'une manière absolue sa divinité sur la
+terre, tant qu'il y prit la forme humaine, ne peut
+être soupçonné de nier ou d'affaiblir en quoi que ce
+soit sa divinité dans le ciel, ou comme personne de
+l'essence divine. Il est vrai qu'on a même, sur l'article
+de l'incarnation, soupçonné Abélard d'erreur.
+Pierre Lombard avait avancé que Jésus-Christ, en
+devenant homme, n'était pas devenu quelque chose,
+ou du moins il avait remarqué que si Dieu pouvait
+être quelque chose, quelque chose pourrait être
+Dieu, et l'on disait que Pierre Lombard avait reçu
+cette idée de son maître Abélard. Cette erreur,
+qui s'était assez répandue, fut examinée en 1163
+au concile de Tours, et condamnée par le pape
+Alexandre III. Jean Cornubius a écrit une dissertation
+où il la discute fort clairement et en fait connaître
+les sources; au nombre des autorités qu'il cite est
+l'opinion d'Abélard; il admet que Pierre Lombard
+pouvait bien en avoir tiré la sienne, mais qu'il s'était
+mépris, Abélard disant positivement qu'il y a dans
+le Dieu-homme deux substances ou deux natures;
+aussi Jean Cornubius n'hésite-t-il pas à le tenir pour
+catholique<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246"><sup>246</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote246" name="footnote246"></a><b>Note 246:</b><a href="#footnotetag246"> (retour) </a> La citation qu'il donne de l'opinion d'Abélard
+est conforme pour le sens, mais non exactement pour la
+lettre au texte de l'introduction (I. III, p. 1127 et 49).
+Mais Cornubius peut l'avoir réduite ou précisée, ou bien
+tirée de la Théologie chrétienne qui manque de la portion
+du livre V où devait se trouver ce passage. Ici d'ailleurs
+la doctrine est complétement dégagée de la comparaison avec
+l'union de l'âme et du corps. (P. Lomb. <i>Sent.</i>, I. III,
+dist. vi.&mdash;Mag. Johan. Cornub. <i>Eulog., Thes. nov. anecd.</i>,
+t. V, p. 1065.&mdash;Cf. Boèce, <i>De duab. nat., etc., et un. Pers.,
+Christ.</i>, p. 948, et S. Thomas., <i>Summ. Theol.</i>, III,
+quæst. i-vi.)</blockquote>
+
+<p>V. Dieu est sage; sa sagesse a été appelée verbe,
+raison, intelligence. Le fils de Dieu, <i>Dei virtus, Dei
+sapientia</i> (I. Cor., i, 24), c'est la puissance divine
+de tout savoir. Dieu ne peut errer en rien, il sait le
+présent, l'avenir, le passé, et ce qui est inconnu
+et fortuit dans la nature est déjà certain et déterminé
+pour lui. Il y a préordination, il y a donc prescience.
+Les choses qui, pour nous, sont l'oeuvre du
+hasard et ne proviennent pas du libre arbitre, n'arrivent,
+pour lui, ni par hasard ni sans libre arbitre.
+La définition du hasard, selon les philosophes, est
+l'événement inopiné provenant de causes qui ont
+originairement un autre objet<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247"><sup>247</sup></a>; mais il n'y a pas
+d'inopiné pour la Providence. Si les éclipses de soleil
+ou de lune ont lieu plus souvent que nous ne nous
+y attendons, elles ont lieu toutefois naturellement,
+non fortuitement; c'est un ordre préfix, aussi aurions-nous
+pu en savoir quelque chose. Mais si, en
+creusant un champ, on trouve un trésor, la découverte
+est vraiment fortuite; il a fallu que l'un ait
+enfoui le trésor, que l'autre ait creusé la terre, chacun
+dans une intention différente. Voilà un événement
+qui n'est point l'oeuvre du libre arbitre. Je
+veux aller à l'église, et je m'y rends, ce n'est point
+là oeuvre de hasard, mais de raison; c'est un fait
+volontaire et non nécessaire. Les philosophes définissent
+le libre arbitre le jugement libre de la volonté
+(<i>liberum de voluntate judicium</i>, Boèce). L'arbitre est
+en effet la délibération ou la <i>judication</i> de l'âme par
+laquelle elle se propose de faire ou d'omettre quelque
+chose<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248"><sup>248</sup></a>; elle est libre, lorsqu'elle n'est poussée à
+ce qu'elle se propose par aucune force de la nature,
+et qu'il est également en son pouvoir de faire ou de
+ne pas faire. Là donc où n'est pas un esprit raisonnable,
+l'arbitre n'est pas libre. Le libre arbitre n'appartient
+qu'aux êtres qui peuvent changer leur volonté,
+du même, suivant quelques-uns, qui peuvent
+faire bien ou mal; cependant, avec plus d'attention,
+on ne peut contester le libre arbitre à celui qui
+ne fait que le bien, à Dieu surtout, aux bienheureux,
+qui ne peuvent pécher: plus on est éloigné
+du mal, plus on est libre dans le jugement qui
+choisit le bien; le péché est un esclavage. D'une
+manière générale, reconnaissons le libre arbitre à
+qui peut accomplir volontairement et sans contrainte
+ce qu'il a résolu dans sa raison: Dieu est donc libre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote247" name="footnote247"></a><b>Note 247:</b><a href="#footnotetag247"> (retour) </a> Cette définition est de Boèce.&mdash;<i>De Interp.,
+edit. sec.</i>, I. III, p. 360 et 375.&mdash;<i>In Topic.
+Cic.</i>, I. V, p. 840.&mdash;<i>De Consol. phil.</i>, I. V,
+p. 939.&mdash;Voyez ci-dessus, I. II, c. iv, t. I, p. 405.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote248" name="footnote248"></a><b>Note 248:</b><a href="#footnotetag248"> (retour) </a> Voyez la Dialectique, part. II, p. 260-291,
+et ci-dessus le c. iv du t. I. Les idées d'Abélard sur la
+liberté, ses définitions, ses preuves sont en très-grande
+partie empruntées de Boèce. (<i>De Interp., ed. sec.</i>,
+I. III, p. 360, 368, 372.)</blockquote>
+
+<p>Quant à lui, rien n'advient par hasard, sa providence
+ayant tout précédé, le hasard n'est que l'incertitude
+humaine. La nature n'a de mystères que
+pour notre science. On ne dit les miracles impossibles
+que si l'on regarde au cours ordinaire de la
+nature, aux causes primordiales des choses, et non
+à la souveraineté divine. Si Dieu formait encore aujourd'hui
+l'homme du limon, et la femme de la côte
+de l'homme, ce serait contre la nature, au-dessus
+de la nature, c'est-à-dire que les causes primordiales
+y paraîtraient insuffisantes; il faudrait que Dieu
+imprimât extraordinairement aux choses une force
+particulière<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249"><sup>249</sup></a>. Évidemment les recherches des philosophes
+n'atteignent que les créatures et l'ordre
+journalier, toutes leurs lois sont au-dessous on en
+dehors de la toute-puissance; la possibilité et l'impossibilité
+sont relatives aux facultés des créatures,
+et en particulier la règle de la possibilité de l'antécédent
+liée à celle du conséquent, ne peut s'appliquer
+qu'aux choses créées.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote249" name="footnote249"></a><b>Note 249:</b><a href="#footnotetag249"> (retour) </a> Cf. <i>Hexameron. Thesaur. nov. anecd.</i>,
+t. V, p. 1375.</blockquote>
+
+<p>C'est ainsi, dit Abélard, que nous viderons cette
+<i>ancienne querelle</i> dont parle la philosophie, cette
+question de la prescience divine, cette question de
+savoir s'il ne résulte pas de l'immutabilité de Dieu
+que tout arrive nécessairement. Les philosophes, et
+notamment Aristote, «si habile dans le raisonnement,
+qu'il a mérité d'être appelé le prince des
+péripatéticiens, c'est-à-dire des dialecticiens, nous
+fourniront de quoi réfuter les pseudo-philosophes.»
+Ceux-ci disent, pour troubler la foi des simples,
+que non-seulement le bien, mais le mal arrive
+nécessairement, et qu'ainsi le péché ne peut être
+évité, car il a été prévu de Dieu, et la Providence
+est infaillible. «Pour rompre cette souricière (<i>muscipulam</i>),
+considérons cette forte trame qu'Aristote
+ourdit au commencement de l'<i>Hermeneia</i>:
+il nous y confirme la force du principe de contradiction
+jusque dans les propositions au futur.»
+Je n'analyse point le raisonnement, il nous est
+connu; nous retrouvons ici un résumé substantiel
+de la théorie logique des futurs contingents. «Grâce
+à cette distinction d'un si grand philosophe, on
+peut aisément réfuter l'objection ordinaire contre
+la Providence: il est certain, nous dit-on, que la
+Providence est infaillible<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250"><sup>250</sup></a>....»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote250" name="footnote250"></a><b>Note 250:</b><a href="#footnotetag250"> (retour) </a> <i>Introd</i>., t. III, p. 1130-1136.&mdash;Voyez
+aussi Arist. <i>Hermen</i>., IV, IX, et
+ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 401.</blockquote>
+
+<p>Ainsi se termine ce qui nous reste du troisième
+livre de l'Introduction a la Théologie, et avec lui
+l'ouvrage entier; un savant dit bien que la suite s'en
+doit trouver dans la bibliothèque de Bodlei<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251"><sup>251</sup></a>, mais si
+ce manuscrit existe, il n'a jamais été publié. Ainsi
+la discussion d'une des questions les plus difficiles
+peut-être auxquelles donne lieu la Théodicée est
+restée suspendue, et par un hasard singulier, dans
+la Théologie chrétienne, où sont repris tous les
+points traités dans l'Introduction, cette question
+reste également irrésolue. Le livre V, qui répond
+au troisième du présent ouvrage, s'interrompt aussi
+brusquement, et même plus tôt que celui-ci, après
+la discussion relative à la conciliation de la bonté
+de Dieu avec sa puissance, et il nous manque la
+solution du grand problème si bien préparé par
+Abélard. On ne peut renoncer à l'espérance de posséder
+quelque jour l'Introduction tout entière;
+l'ouvrage était probablement complet<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252"><sup>252</sup></a>, et il peut se
+retrouver tel dans quelque manuscrit inédit de quelque
+bibliothèque inexplorée. Mabillon pensait l'avoir
+rencontré dans un manuscrit en trente-sept chapitres
+conservé en Bavière<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253"><sup>253</sup></a>; M. Rheinwald, dont les
+recherches sont plus récentes, soupçonne, non sans
+raison, le docte bénédictin d'avoir pris pour l'Introduction
+un ouvrage intitulé: <i>Pétri Abælardi Sententiæ</i>
+qu'il a publié en l'appelant <i>Epitome Theologiæ
+christinæ</i><a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254"><sup>254</sup></a>. Il croit que c'est le Livre des Sentences
+dénoncé par saint Bernard, condamné par le concile,
+désavoué par Abélard. Suivant lui, le titre seul de
+Livre des Sentences aurait été faux, et Abélard, qui
+n'a pas discuté pièces en main devant le concile,
+était en droit de désavouer tout ouvrage qu'on lui
+attribuait sous ce nom; mais il se pouvait qu'on
+désignât ainsi dans l'usage un écrit qu'il appelait
+autrement, ou même un extrait fidèle de ses doctrines
+qui ne fût pas son ouvrage. Tel serait le manuscrit
+que M. Rheinwald publie <a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255"><sup>255</sup></a>; ses conjectures
+nous paraissent fondées, mais une chose plus certaine
+encore, c'est que cet Épitome contient un résumé
+de l'Introduction à la Théologie. Dans les douze
+premiers chapitres (l'ouvrage en a trente-sept),
+l'extrait est presque littéral; par la suite, on remarque
+quelques variantes, mais elles n'altèrent pas le
+fond de la doctrine. Ce qui fait le prix de cet opuscule,
+c'est que l'ordonnance en étant à peu près la
+même que celle de l'Introduction, il nous donne en
+substance ce que devait contenir la partie de l'Introduction
+qui manque, et nous pouvons ici compléter
+brièvement notre analyse<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256"><sup>256</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote251" name="footnote251"></a><b>Note 251:</b><a href="#footnotetag251"> (retour) </a> Casimir Oudin, <i>De Script. eccl</i>., t. II,
+p. 1169.&mdash;Voyez aussi l'<i>Histoire
+littéraire</i>, t. XII, p. 126. Les éditeurs de la Théologie
+Chrétienne disent qu'ils n'ont rencontré la suite de
+l'Introduction dans aucun manuscrit. <i>Thes. nov. anecd</i>.,
+t. V, p. 1148.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote252" name="footnote252"></a><b>Note 252:</b><a href="#footnotetag252"> (retour) </a> C'est du moins l'opinion que nous adoptons
+d'après Mabillon; cependant M. Rheinwald élève des doutes
+spécieux.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote253" name="footnote253"></a><b>Note 253:</b><a href="#footnotetag253"> (retour) </a> <i>Iter Germantæ</i>, p. 10.&mdash;<i>Hist. litt.</i>,
+t. XII, p. 118.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote254" name="footnote254"></a><b>Note 254:</b><a href="#footnotetag254"> (retour) </a> <i>Anecdot. ad litter. eccles. pertin.</i>,
+partic. 11. Borolini, 1836.&mdash;M. Rheinwald a trouvé cet ouvrage
+parmi les manuscrits du monastère de Saint-Emmeram de Ratisbonne,
+conservés à la bibliothèque royale de Munich. (<i>Præfat</i>,
+p. vii; et xxxii.) M. Franz Besnard avait déjà publié avec
+Quelques observations que j'ai pu consulter les seize derniers
+chapitres de cet Épitome, dans un recueil allemand dont le nom
+m'est inconnu.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote255" name="footnote255"></a><b>Note 255:</b><a href="#footnotetag255"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, <i>Proefat.</i>, p. ix-xxi.&mdash;La
+preuve directe que cet abrégé est d'Abélard sa trouve dans le
+c. xxxiv, p. 100, il renvoie à son Commentaire de l'Épître
+aux Romains, où il a, dit-il, traité les questions relatives
+à la grâce et au mérite, et cette citation est exacte.
+(<i>Ab. Op.</i>, p. 648.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote256" name="footnote256"></a><b>Note 256:</b><a href="#footnotetag256"> (retour) </a> <i>Eptiom. Theol. Christ.</i>, C. xxi, p. 60.</blockquote>
+
+<p>La Providence, c'est-à-dire la prescience ou prévoyance
+divine, n'impose aucune nécessité aux choses
+qu'elle prévoit. De ce qu'un char passe et de ce que
+je le vois passer, il ne suit pas que le passage du
+char soit nécessaire. Or ce que Dieu prévoit, il le
+voit; sa providence n'est que sa science éternelle,
+il n'y a point de temps pour lui, tout lui est présent;
+aucune fatalité ne résulte donc de ce qu'il sait tout.
+Mais il est vrai qu'il dispose tout: la disposition des
+choses dépend de la disposition divine, comme la
+passion de l'action; il n'y a point d'autre destin,
+d'autre <i>fatum</i> que la disposition divine. La prédestination
+n'est proprement que la disposition de Dieu
+ou sa providence appliquée au bien, c'est la préparation
+de sa grâce.</p>
+
+<p>VI. Après la sagesse de Dieu vient sa bonté. Celle-ci
+fait pour les créatures tout ce qu'il est conforme à
+sa nature de faire; Dieu ne connaît ni l'envie ni la
+colère, les expressions contraires qui peuvent se
+trouver dans l'Écriture sont figuratives, elles se rapportent
+à des dispositions de sa volonté qui ont pour
+nous, mais non pour lui, les effets de la vengeance
+ou du courroux.</p>
+
+<p>Ceci conduit à la contemplation des bienfaits de
+Dieu. Le premier, le plus grand de tous, c'est l'incarnation.
+Ici se présente la question célèbre: <i>Cur
+Deus homo<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257"><sup>257</sup></a>?</i> Dieu s'est fait homme pour nous montrer
+son amour, et ainsi il nous a rachetés du joug
+du péché, non que nous fussions, comme quelques-uns
+le prétendent, en la possession du démon, mais
+dans la servitude du péché; le Christ nous en a délivrés
+on épanchant sur nous son amour, en offrant
+à Dieu le prix de notre libération et une victime pure.
+Un si grand exemple nous enseigne l'humilité, et en
+considérant les tortures du Christ, les martyrs eux-mêmes
+ont appris à ne pas s'enorgueillir de ce qu'ils
+souffraient pour le ciel.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote257" name="footnote257"></a><b>Note 257:</b><a href="#footnotetag257"> (retour) </a> C'est le titre du chap. XXIII (p. 62). Il y a
+un traité de saint Anselme sous le même nom: <i>Car Deus
+homo</i> libri duo (<i>Op.</i>, p. 74). La doctrine du
+saint sur le mode et la nécessité de l'incarnation ne
+diffère point essentiellement de celle de l'Épitome. La
+différence ne roule que sur l'oeuvre même de la rédemption.
+Du reste, ou l'ordonnance de l'Épitome s'écarte un peu de
+celle de l'Introduction, au dans ce dernier ouvrage
+l'auteur revenait à propos de la bonté de Dieu sur un
+sujet déjà traite à l'occasion de son immutabilité. Voyez
+ci-dessus p. 235.</blockquote>
+
+<p>Dans l'incarnation, ainsi qu'on l'a déjà vu, deux
+natures se sont unies en une personne. Comme la
+chair et l'âme sont un seul homme, Dieu et l'homme
+sont un seul Christ, similitude consacrée par saint
+Athanase. Entendez toutefois que bien que dans le
+Christ soit le Verbe, une des trois personnes de la
+Trinité, cette personne divine n'est pas ici par elle-même,
+<i>per se</i> (probablement en tant que personne
+divine), car alors il y aurait une personne dans une
+personne, la personne du Verbe dans celle de Jésus-Christ,
+et ainsi il y aurait deux personnes dans le
+Christ. Le Verbe divin n'est en quelque sorte dans
+le Christ que comme l'âme est dans le corps. On peut,
+on doit appeler ces deux natures les parties de la
+personne.</p>
+
+<p>«On trouve dans les autorités toutes ces locutions:
+<i>Dieu est homme; l'homme est Dieu; le Christ est le
+fils de l'homme; le Christ est le fils de Dieu; le Christ
+est Dieu et homme</i>. Aucune de ces locutions n'est
+propre, hors une seule. Si la première doit être
+prise au propre, si Dieu est vraiment homme,
+l'éternel est temporel, le simple est composé, le
+créateur est créature, ainsi du reste. Ce n'est donc
+pas une expression propre, la partie y est prise
+pour le tout, comme cela arrive souvent. Exemple,
+une âme pour un homme, <i>videbit omnis caro salutare
+Dei</i> (Isaïe, xlix, 26). Semblablement, quand
+nous disons: <i>Dieu est homme</i>, cela n'est vrai qu'en
+partie, c'est pour: <i>Dieu s'unit l'homme</i>. Par contre,
+<i>l'homme est Dieu</i> signifie <i>l'homme est uni à Dieu</i>. Il faut
+encore entendre comme vrais en partie ces mots:
+<i>le Christ est homme</i>, ou <i>le Christ est Dieu</i>; il n'y
+a de vrai au sens propre que cette expression: <i>le
+Christ est Dieu et homme</i>, c'est-à-dire le Christ est
+le Verbe ayant l'homme, ou <i>le Christ est homme et</i>
+«<i>Dieu</i>, c'est-à-dire le Christ est l'homme ayant le
+Verbe<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258"><sup>258</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote258" name="footnote258"></a><b>Note 258:</b><a href="#footnotetag258"> (retour) </a> Épitom., c. XXIV, p. 68.</blockquote>
+
+<p>Cependant l'unité de la personne ne conduit pas
+à l'unité de volonté; la volonté de l'homme, que
+Dieu s'est uni, dont il a fait assomption, <i>hominis
+assumpti</i>, ne peut être identique à celle de Dieu le
+Père; c'est ce que prouve clairement cette parole de
+Jésus: «Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi
+s'il est possible; cependant qu'il en soit, non
+suivant ma volonté, mais suivant la tienne.»
+(Math., XXVI, 39.) C'est une humanité véritable que
+le fils de Dieu a prise, il a donc pris de l'humanité
+les affections, les souffrances, les volontés, tout,
+hors le péché. Il a voulu sa passion, en ce sens qu'il
+l'a jugée bonne et salutaire, mais il ne l'a pas désirée,
+et sous ce rapport il ne l'a pas voulue, car elle
+l'a fait souffrir dans toutes ses affections humaines,
+autrement elle n'eût pas été la passion.</p>
+
+<p>Dans la volonté de Dieu elle-même, il faut distinguer
+sa volonté qui dispose et sa volonté qui approuve.
+Il dispose, en effet, beaucoup de choses
+qu'il interdit; il veut qu'on désobéisse souvent à ce
+qu'il veut, ou du moins s'il ne dispose pas ce qui est
+contraire à sa volonté, il le permet. A proprement
+parler, il ne veut que le bien<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259"><sup>259</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote259" name="footnote259"></a><b>Note 259:</b><a href="#footnotetag259"> (retour) </a> Epit., c. XXV et XXVI, p. 69-75.</blockquote>
+
+<p>On élève une question: L'unité de la personne du
+Christ a-t-elle été divisée par la mort? Ce qui est
+certain, c'est qu'à la mort de Jésus-Christ, l'âme a
+quitté la chair; mais cette âme savait-elle tout ce que
+savait le Verbe? Elle aurait été aussi parfaite que
+Dieu. Il paraît raisonnable de croire que sans en savoir
+autant que Dieu, elle voyait Dieu parfaitement. On
+entend d'ordinaire par vie animale cette vivification
+et ce mouvement que la chair tient de l'âme; telle
+n'était pas la vie du Christ: ce que l'âme fait pour
+le corps, le Verbe le faisait pour l'âme du Christ, et
+par elle il donnait le mouvement à son corps. Les
+affections naturelles étaient naturellement dans cette
+âme, et la force motrice également, hormis comme
+instrument du péché<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260"><sup>260</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote260" name="footnote260"></a><b>Note 260:</b><a href="#footnotetag260"> (retour) </a> C. XXVII, p. 76.</blockquote>
+
+<p>Après le bienfait de l'incarnation, viennent ces
+bienfaits de Dieu qu'on appelle les sacrements. Un
+sacrement est une image d'une grâce invisible, un
+signe d'une chose sacrée, c'est-à-dire d'un mystère.
+Le premier est le Baptême, puis l'Onction et la Confirmation.
+Le sacrement de l'Autel (l'Eucharistie)
+est celui dont la cause est la commémoration de la
+passion et de la mort du Christ: il se célèbre avec le
+pain et le vin; après la consécration, ce pain est le
+corps du Christ et ce vin est son sang<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261"><sup>261</sup></a>. Abélard reproduit
+sous diverses formes les pures doctrines de
+la transsubstantiation; cependant, en exposant avec
+respect et subtilité la merveille et le mystère du sacrement,
+il n'a pas évité la censure. On entrevoit ici
+comment il a pu être conduit à examiner des questions
+au moins oiseuses, et comment, pour n'avoir
+pas voulu admettre, par exemple, que le corps et le
+sang de notre Seigneur fussent soumis sur la terre à
+tous les accidents physiques qui peuvent atteindre
+les espèces apparentes du pain et du vin; il a paru
+cesser, en de certains moments, d'y voir, même
+après la consécration, le corps et le sang réels de
+Jésus-Christ. Mais les questions étaient puériles et
+la faute n'était pas sérieuse<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262"><sup>262</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote261" name="footnote261"></a><b>Note 261:</b><a href="#footnotetag261"> (retour) </a> C. XXVIII-XXXI, p. 81-90. On se rappelle
+qu'au début de l'Introduction il est dit que trois
+choses sont nécessaires au salut, la foi, la charité,
+les sacrements. Ainsi tout le cadre était rempli.
+Voyez ci-dessus, p. 188.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote262" name="footnote262"></a><b>Note 262:</b><a href="#footnotetag262"> (retour) </a> On verra en effet que le concile l'a condamné
+pour avoir dit que le corps et le sang du Christ ne pouvaient
+tomber par terre. Nous n'avons point la passage de
+l'Introduction où cela pouvait se trouver; mais nous
+pouvons en deviner la place quand nous lisons dans le chap.
+XXIX de l'Épitome, p. 87: «Si nolumus dicere quod illius
+corporis sit hæc forma, possumus satis dicere, quod in acre
+sit illa forma ad occultationem propter prædictam causam
+carnis et sanguinis reservata, sicut forma humana in
+acre est, quando angelus in homine apparet. De hoc quod
+negligentia ministrorum evenire solet, quod scilicet mures
+videntur rodere et in ore portare corpus illud, quæri solet.
+Sed dicimus quod Deus illud non demittitibi, ut a tam turpi
+animali tractetur; sed tamen remanet ibi forma ad
+negligentiam ministrorum corrigendam.»</blockquote>
+
+<p>Enfin le Mariage est un sacrement qui ne confère
+proprement aucun don pour le salut, mais qui est
+le remède d'un mal, le frein de l'impureté, la légitimation
+du lien de l'homme et de la femme. Les
+règles sur ce sacrement ont varié; beaucoup de choses
+ont été licites qui ne le sont plus; ainsi autrefois un
+homme pouvait avoir plusieurs femmes, les rois
+seuls n'en devaient avoir qu'une. On demande si
+les clercs peuvent contracter mariage; les prêtres
+qui ne l'ont pas fait le peuvent<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263"><sup>263</sup></a>. S'il se trouve dans
+une église qui a admis le voeu de célibat un prêtre
+qui ne l'ait pas fait, il peut se marier, seulement il
+n'exercera pas le ministère dans cette église, c'est-à-dire
+qu'il <i>ne tiendra pas la paroisse</i><a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264"><sup>264</sup></a>. Les prêtres grecs,
+pourvu qu'ils n'aient pas fait de voeux, reçoivent
+de l'évêque qui les consacre une épouse vierge, qui
+ne peut, ainsi qu'eux-mêmes, être mariée qu'une
+fois; il leur est même prescrit de chercher une
+femme dans une race étrangère, et cela pour l'extension
+de la charité. Mais celui qui a notoirement prononcé
+le voeu, comme le moine ou un prêtre, ne
+peut contracter mariage. Les ordres sont aussi un
+empêchement, à compter du rang d'acolythe exclusivement,
+et le mariage entraîne la renonciation aux
+bénéfices. Cependant Grégoire a dispensé de ces
+règles les Anglais, à cause de la nouveauté de leur
+conversion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote263" name="footnote263"></a><b>Note 263:</b><a href="#footnotetag263"> (retour) </a> «Sacerdotes qui non fecerunt (ajoutez pout-être
+<i>votum</i>), possunt.» P. 91.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote264" name="footnote264"></a><b>Note 264:</b><a href="#footnotetag264"> (retour) </a> «Si vero aliquis in ecclesia, quæ votum suscepit,
+fuerit qui non votum fecerit, potest ducere, sed in ecclesia
+illa officium non exercebit, quod est, parochiam non tenebit.»
+p. 91. Tout ceci prouve que le célibat des prêtres, quoique
+estimé et habituellement prescrit, n'était pas une règle
+Commune à toutes les églises.</blockquote>
+
+<p>Le dernier point traité dans l'Épitome, comme
+apparemment à la fin de l'Introduction, puisqu'il
+était annoncé au début, c'était la charité. Elle est
+l'amour honnête, ou l'amour qui se rapporte à une
+fin convenable. Si j'aime quelqu'un pour mon utilité,
+mais non pour lui-même, ce n'est pas de
+l'amour. Si je lui souhaite la vie éternelle, non pour
+lui, mais pour être délivré de sa présence, ce n'est
+point un amour qui tende à sa fin convenable. La
+fin légitime de l'amour, c'est Dieu même. Notre
+amour pour Dieu et pour le prochain doit répondre
+à l'amour de Dieu pour nous-mêmes. Seulement,
+tandis que la charité divine n'est point une affection
+de l'Être immuable, mais la disposition que sa
+bonté a prise de toute éternité pour le bien de sa
+créature, notre amour est un mouvement de l'âme,
+d'abord vers Dieu, puis vers le prochain; amour absolu
+et sans limite pour Dieu, amour subordonné à
+l'amour divin quand il se porte vers nos semblables.</p>
+
+<p>La charité étant la première des vertus et la base
+de toutes, nous devons la retrouver en quelque sorte
+dans les autres vertus. Elles ne sont vertus qu'à la
+condition de l'amour, elles ne sont vertus que si
+nous les pratiquons à cause de Dieu. Les philosophes
+ont distingué et défini les vertus. Socrate les a
+ramenées à quatre, la prudence, la justice, la force,
+la tempérance. Aristote en a séparé la prudence, qui
+est pour lui une science plutôt qu'une vertu<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265"><sup>265</sup></a>. Toutes
+ces vertus ont des vices pour opposés; ces vices
+conduisent à des péchés. Ce qui fait la faute dans le
+péché, c'est le mépris du Créateur. Aussi le mérite
+est-il uniquement dans la bonne volonté. La bonne
+volonté, c'est la volonté du bien inspirée par l'amour
+de Dieu. Ce qu'elle mérite, c'est la vie éternelle, et
+elle l'obtient par la rémission des péchés. Les péchés
+sont remis par la contrition, la confession, la
+satisfaction<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266"><sup>266</sup></a>. En finissant, Abélard touche avec clarté et
+précision à tous ces points, qu'il considérera plus à
+loisir dans d'autres ouvrages plus étendus et plus
+authentiques. Mais ce qu'il en dit ici suffit pour
+nous autoriser à penser que l'Introduction contenait
+en substance toutes ses idées sur les divers points
+de la théologie. Il y approfondissait surtout le dogme
+de la Trinité; mais il n'omettait pas les questions de
+la rédemption, de la grâce, du péché, de la justification,
+c'est-à-dire tout ce qu'il a traité dans son
+Commentaire sur l'Épître aux Romains et dans sa
+Morale.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote265" name="footnote265"></a><b>Note 265:</b><a href="#footnotetag265"> (retour) </a> Arist., <i>de anim.</i>, III, 3.&mdash;Abélard
+cite ici, p. 99, la définition de la justice selon Justinien:
+<i>Justitia est constans</i>, etc., faut-il en conclure qu'il
+Connaissait les Institutes, ou bien qu'il avait rencontré
+cette citation?</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote266" name="footnote266"></a><b>Note 266:</b><a href="#footnotetag266"> (retour) </a> <i>Epit.</i>, c. XXXII-XXXVII, p. 95-114.</blockquote>
+
+<p>Qu'y avait-il de parfaitement original dans ses
+doctrines théologiques? Telle est la question qui se
+présente à l'esprit et que nous ne saurions, il faut
+l'avouer, résoudre avec une entière certitude. Nous
+y reviendrons plus d'une fois. Ici bornons-nous à
+dire que ses contemporains lui ont particulièrement
+imputé sa doctrine de la Trinité. Plus tard, on a
+surtout remarqué ses idées sur le libre arbitre. Parmi
+les preuves de l'attention qu'elles ont obtenue, la
+moins notable n'est pas l'allusion souvent citée de
+l'auteur d'un poëme du XIVe siècle:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Pierre Abaillard en un chapitre</p>
+<p>Où il parle de franc arbitre,</p>
+<p>Nous dit ainsi en vérité</p>
+<p>Que c'est une habilité</p>
+<p>D'une voulenté raisonnable</p>
+<p>Soit de bien ou de mal prenable,</p>
+<p>Par grâce est a bien faire encline</p>
+<p>Et à mal quand elle descline<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267"><sup>267</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote267" name="footnote267"></a><b>Note 267:</b><a href="#footnotetag267"> (retour) </a> Duchesne dit que ces vers sont d'un poëte
+anonyme qui vivait en 1376 (<i>Ab. Op.</i>, in not., p. 1161).</blockquote>
+
+<p>Mais si les idées qu'Abélard exprime sur la nature
+et la réalité du libre arbitre, et sur la possibilité d'en
+concilier l'existence avec la prescience divine, sont
+en général justes, nous ne pouvons en admettre la
+parfaite originalité. Ici, comme en tant d'autres
+occasions, il reproduit ses maîtres, et l'on risquerait de
+concevoir une opinion exagérée de la fécondité de
+son génie, si l'on croyait qu'il a trouvé seul la moitié
+seulement de ce qu'il pense et de ce qu'il enseigne.
+Par exemple, le fond de sa doctrine du libre arbitre
+est en principe dans Aristote, et déjà développé
+dans Boèce. Seulement Boèce, qui, du moins lorsqu'il
+commente les philosophes grecs, ne fait nulle
+part acte de christianisme, ne défend le libre arbitre
+que contre la fatalité des stoïciens, ou contre la
+providence peu active du Dieu de la sagesse antique.
+Abélard a le mérite de reprendre à fond ces idées,
+pour les adapter aux croyances d'une religion qui
+place l'humanité dans un commerce bien plus intime
+avec la volonté suprême. Tel est en général son mérite.
+C'est un mérite de remaniement. Il remet d'anciennes
+notions en rapport avec l'état nouveau des
+questions et des esprits. Sur la liberté, du reste, il
+avait été devancé. Déjà et presque de son temps,
+saint Anselme avait exposé une doctrine chrétienne
+du libre arbitre<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268"><sup>268</sup></a>. Abélard, moins net peut-être et
+moins affirmatif, discute plus régulièrement, et fait
+habilement servir la dialectique à l'exposition des
+vérités métaphysiques et morales. Ainsi nous l'avions
+vu entraîné par la logique à des questions sur la
+nature de l'homme et l'ordre du monde; et ici la
+théodicée le ramène à la logique, qui vient en aide à
+sa foi troublée. C'est, au reste, là une singularité et
+une valeur de la scolastique, et c'est ce qui justifie
+l'opinion souvent exprimée que les scolastiques,
+soit en métaphysique, soit en théologie, n'ont eu
+véritablement en propre que l'invention d'une méthode,
+ou l'application de la logique à toute la philosophie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote268" name="footnote268"></a><b>Note 268:</b><a href="#footnotetag268"> (retour) </a> <i>Dialogus de libero arbitrio, S. Ans.,
+Op.,</i> p. 117.&mdash;<i>Tractatus de Concordia præscient,
+cum lib. arbit. Id.,</i> p. 128.&mdash;Cf. Boeth., <i>De Interp.
+ed. sec.,</i> t. III.</blockquote>
+
+<p>Quant aux conclusions que cette méthode lui suggère,
+on ne saurait les adopter sans examen. Si nous
+ne les discutons pas ici, ce n'est pas qu'elles soient
+au-dessus de la discussion. Tant qu'il parle du libre
+arbitre en lui-même, il nous paraît dans le vrai.
+Mais quand il passe de l'exposition du fait à la conciliation
+de ce fait avec l'ordre du monde, avec la
+nature de Dieu, je ne dis point qu'il s'égare, mais
+il s'aventure. La toute-puissance de Dieu est donnée
+comme absolue par les théologiens. Sa volonté est la
+nature des choses, dit saint Augustin<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269"><sup>269</sup></a>. Il peut être
+philosophique de subordonner sa volonté et sa puissance
+à sa perfection; mais ce n'est pas une décision
+qui aille de soi, et l'on trouverait difficilement un
+écrivain ecclésiastique accrédité qui souscrivît à la
+théorie d'Abélard au moins dans ses termes, bien
+qu'il soit impossible de ne pas admettre quelque
+chose d'analogue, dès qu'on remue les problèmes de
+la prescience et de la liberté, de la bonté divine et
+de l'existence du mal. Aucune doctrine sur ces points
+n'est exempte de contradiction, peut-être parce que
+la contradiction est dans les choses, autant du moins
+qu'elles nous sont connues. Mais ici la mesure, les
+nuances, les expressions sont importantes, et malgré
+de justes précautions, Abélard n'a point échappé à
+l'erreur ou du moins aux apparences de l'erreur. Ce
+n'est pas en ce moment qu'il faut le juger.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote269" name="footnote269"></a><b>Note 269:</b><a href="#footnotetag269"> (retour) </a> <i>De Genes. ad Litt</i>., VI, xv. La doctrine
+d'Abélard est critiquée par le P. Petau (t. 1, t. V,
+c, vi, p. 840). Nous reviendrons sur ces questions, lorsqu'il
+y reviendra dans son Commentaire sur saint Paul.</blockquote>
+
+<p>Nous avons suivi fidèlement, dans notre analyse
+de l'Introduction, l'ordre des idées de l'auteur, quoiqu'il
+soit peu méthodique. Ainsi, après deux livres
+consacrés au dogme de la Trinité, on l'a vu employer
+le troisième à discuter les attributs généraux de
+Dieu, sa bonté, son immutabilité, sa toute-puissance,
+son unité, même son existence; toutes questions
+indépendantes du dogme chrétien et qui paraissent
+préalables à la connaissance des trois personnes de
+la Trinité. Il semble, en effet, qu'il importe de savoir
+que Dieu existe, avant de connaître sa nature,
+ou tout au moins qu'il est un, avant de comprendre
+comment, encore qu'il soit un, il se distingue
+en trois personnes. C'est cet ordre qu'a suivi saint
+Thomas dans la plus méthodique des théologies<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270"><sup>270</sup></a>.
+Suivant les idées modernes, tous les objets traités
+dans le livre III, tel qu'il est imprimé, appartiennent
+à ce qu'on appelle la religion naturelle, et loin
+d'être des corollaires ou des appendices du dogme
+chrétien, sont les principes mêmes avec lesquels le
+dogme chrétien doit être conféré et raccordé. Mais
+les idées modernes ne sont pas celles d'Abélard;
+quoique rationaliste parmi les théologiens, il est
+et veut être théologien; il doit donc avant tout poser
+la Trinité, c'est-à-dire enseigner Dieu, qui n'existe
+pour lui que tel qu'il est pour le chrétien. Lorsqu'il
+cite les philosophes et les païens, ce n'est pas pour
+avoir connu les vérités primitives auxquelles se seraient
+adjointes plus tard les vérités chrétiennes,
+mais pour avoir pressenti et même annoncé, bien que
+sous une forme un peu vague, un peu voilée, les
+vérités chrétiennes elles-mêmes; il s'efforce au moins
+autant de faire les philosophes chrétiens que de rendre
+le christianisme philosophique. Mais, dans ce
+plan même, il est impossible de ne pas trouver que
+les deux premiers livres n'ont point d'ordre et de
+clarté. L'ouvrage semble un premier jet, ou plutôt
+un recueil d'idées et de questions écrit pour l'enseignement
+ou après l'enseignement, dans l'ordre
+où l'improvisation et la polémique, inséparables de
+l'enseignement oral, avaient d'elles-mêmes disposé
+les matières. En effet, lorsqu'au commencement du
+second livre, Abélard s'interrompt pour justifier avec
+tant de soin l'emploi des autorités profanes et du
+raisonnement philosophique, il y est amené par des
+attaques récentes, et répond à des objections, à des
+critiques qui semblent être survenues depuis le premier
+livre, ou plutôt depuis les leçons dont le premier
+livre ne serait que le résumé ou le canevas. Qui
+sait si nous n'avons pas dans l'Introduction une rédaction
+d'un cours de théologie d'Abélard, l'oeuvre
+d'un de ses élèves peut-être? L'inégalité du style,
+les redites, les désordres, et quelquefois aussi les
+absurdités et les ellipses, les arguments tantôt développés
+avec prolixité, tantôt écourtés brusquement,
+les citations parfois indiquées ou tronquées,
+et qui souvent encombrent le texte, seraient autant
+de circonstances favorables à cette conjecture, quoique
+assurément les morceaux importants soient de
+la main du maître, tels que le prologue, le début
+de l'ouvrage, celui du second livre, et les principaux
+articles du troisième. Quant au fond des idées,
+au choix des arguments, des autorités et des exemples,
+tout est bien de lui, et nous venons en vérité
+de l'entendre et d'assister à ses leçons. Tel on le retrouve
+dans ses autres écrits; les analogies y sont
+frappantes; il aime à se répéter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote270" name="footnote270"></a><b>Note 270:</b><a href="#footnotetag270"> (retour) </a> <i>Summ. Theol</i>., pars 1, quæst. I-XLIV.
+C'est aussi l'ordre suivi par le P. Petau dans ses <i>Dogmes
+Théologiques</i>.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h3>SUITE DE LA THÉODICÉE.&mdash;<i>Theologia Christiana</i>.</h3>
+
+<p>L'Introduction à la Théologie est écrite avec la liberté
+hardie d'un homme habitué à voir les intelligences
+plier devant lui et qui ignore encore les dangers de
+l'inimitié des pouvoirs intolérants. L'ouvrage était
+fait pour exciter la sévérité soupçonneuse de l'orthodoxie,
+et l'existence même de la Théologie chrétienne<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271"><sup>271</sup></a>
+prouve qu'Abélard eut à défendre l'Introduction,
+car le second ouvrage répète et adoucit le
+premier; il en contient de longs fragments littéralement
+reproduits, mais autrement divisés et rangés
+dans un nouvel ordre. Le style est plus soigné, la
+latinité meilleure, la composition plus méthodique
+et moins aride. L'auteur semble avoir autant à coeur
+d'éviter que de repousser les attaques de ses adversaires,
+et de désarmer la critique que d'établir ses
+idées. Une analyse complète deviendrait fastidieuse,
+mais il faut cependant connaître l'ouvrage; il suffira
+d'analyser quelques passages importants qui modifient
+ou confirment les propositions les plus contestées
+de l'Introduction.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote271" name="footnote271"></a><b>Note 271:</b><a href="#footnotetag271"> (retour) </a> <i>P. Abael. Theologia Christiana</i>, in
+lib. V; <i>Thes. nov. anecd.</i>, t. V, d. 1156-1860.</blockquote>
+
+<p>Il paraît que trois points surtout avaient provoqué
+le doute ou la discussion, peut-être aussi les scrupules
+ou les craintes de l'auteur. Ce sont encore les
+points qui nous intéresseraient le plus aujourd'hui.</p>
+
+<p>Le premier est ce qu'on pourrait appeler le caractère
+général de cette théologie. Il est évident qu'elle
+tend au rationalisme, ou du moins qu'elle a pour
+but de concilier la foi avec la raison, l'autorité avec
+la science, le dogme avec la philosophie. On a vu
+que l'entreprise n'était pas entièrement nouvelle au
+temps d'Abélard, mais nul n'y avait apporté autant
+de subtilité réelle que lui, ni surtout un aussi grand
+renom de dialectique. Sans avoir jamais prétendu à
+l'hétérodoxie, sans s'être jamais extérieurement ni,
+je le crois, intérieurement donné pour un novateur
+religieux, il s'était en tout, et même dans la foi commune,
+piqué de penser par lui-même. Il avait élevé
+sa chaire de sa propre main et se croyait le créateur
+de sa doctrine. Quoi qu'il fît donc, il était suspect:
+son esprit aurait été plus modéré, plus timide, plus
+sûr, son coeur aurait été plus humble, qu'il n'eût
+pas évité un grand danger, la défiance de l'Église.
+Il mettait son amour-propre à l'exciter, bien qu'il
+n'eût jamais l'insolence ou le courage de la braver;
+il ne cessait de la provoquer, en s'empressant de la
+désarmer dès qu'elle le menaçait. C'est donc sur le
+caractère philosophique de sa théologie qu'il se
+montrera d'abord jaloux d'éclairer et de rassurer les
+fidèles.</p>
+
+<p>L'application de la philosophie à la théologie conduit
+naturellement à citer les philosophes autant ou
+plus que les Pères, qui ne le sont pas toujours; les
+philosophes, de leur côté, ne sont pas toujours chrétiens.
+D'ailleurs c'est du sein du paganisme que sont
+sortis les grands noms de la philosophie. De là, dans
+notre auteur, un mélange nécessaire des lettres profanes
+et des lettres saintes. Bien que plusieurs Pères
+des premiers siècles en aient donné l'exemple, assez
+constamment suivi par la littérature du moyen âge,
+c'est un usage qui a toujours été soupçonné, accusé
+d'être abusif, et par ceux-là même qui s'y étaient
+quelquefois conformés. Pour Abélard, que l'érudition
+et la dialectique conduisaient sans cesse sur le
+terrain de l'antiquité payenne, il y avait donc grand
+intérêt à justifier l'emploi de ces autorités hasardeuses
+et à réconcilier enfin la science des Gentils
+avec les traditions catholiques.</p>
+
+<p>Mais il lui importait plus encore de se laver de
+toute connivence avec ceux qui ne consultaient les
+Gentils que pour s'écarter de l'Église, qui abusaient
+des sciences du siècle et corrompaient le dogme par
+la dialectique. La philosophie de son temps, comme
+de tout temps, était prévenue d'incrédulité et de
+libertinage; pour lui, comme pour ses successeurs,
+restait la commune ressource de dire qu'il y a deux
+philosophies, la vraie et la fausse, et nous le verrons
+chercher à se disculper de son attachement à l'une
+en s'acharnant contre l'autre. Il déclamera avec violence
+et, s'il le faut, avec fanatisme contre ceux
+qu'il se complaît à nommer les pseudo-philosophes.
+Plus franche et plus hardie, et comme pour achever
+sa pensée, Héloïse appelait les adversaires de son
+époux du nom injurieux que saint Paul donnait
+à ses calomniateurs: saint Bernard était pour elle
+un pseudo-apôtre<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272"><sup>272</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote272" name="footnote272"></a><b>Note 272:</b><a href="#footnotetag272"> (retour) </a> II Cor. XI, 13.&mdash;Voy. t. I, p. 167 et
+<i>Ab. Op.</i>, ep. II, p. 42.</blockquote>
+
+<p>Quand la dialectique, même circonscrite dans de
+certaines bornes par une intention chrétienne, pénètre
+dans le dogme, elle peut toujours altérer ce
+qu'elle explique et réduire le mystère à sa plus simple
+et à sa trop simple expression, en l'interprétant
+suivant la science; elle-même, et pour son propre
+compte, elle n'a été que trop accusée d'être une
+science de mots. Une orthodoxie dialectique risque
+donc aussi de n'être qu'une orthodoxie nominale. Le
+philosophe peut, dans toute l'énergie du terme,
+n'être <i>chrétien que de nom</i>. C'est de ce danger qu'Abélard
+tâche de se préserver; il s'attache à combattre,
+à détruire toutes les objections de l'hérésie contre la
+Trinité; il prend soin de séparer et même de garantir
+sa doctrine de tout contact avec l'erreur de Roscelin.
+«Quant on lit aujourd'hui les deux ouvrages incriminés,»
+dit M. Cousin, «on y trouve la dialectique
+placée à la tête de la théologie et l'esprit
+caché du nominalisme y minant les bases du christianisme,
+au lieu de les attaquer directement<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273"><sup>273</sup></a>.»
+En revoyant ses arguments, Abélard semble avoir
+pressenti cette grave critique qui l'attendait encore
+après six ou sept siècles, et il a pris grand soin
+d'établir le caractère orthodoxe de sa doctrine sur la
+Trinité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote273" name="footnote273"></a><b>Note 273:</b><a href="#footnotetag273"> (retour) </a> <i>Ouvr. inèd. d'Ab.</i>, Introd., p. cxvii.</blockquote>
+
+<p>Recueillons maintenant la substance de ce qu'il
+dit de neuf ou d'important sur ces trois points: l'autorité
+des philosophes, l'abus de la dialectique en
+matière de religion, la pureté de sa doctrine.</p>
+
+<p>1. «Si l'autorité des apôtres, si celle des Pères,
+si celle enfin de la raison ne suffisent pas, même
+contre des philosophes qui n'invoquent que la dernière,
+il ne nous reste qu'à renvoyer leurs traits à
+nos ennemis; en repoussant une à une leurs objections,
+étouffons les aboiements de ceux qui
+cherchent à diffamer aux yeux des fidèles tout ce
+que, dans une intention sincère, nous avons écrit
+pour la défense de la foi. Ils récusent eux-mêmes
+les philosophes comme Gentils, et leur contestent
+toute autorité en faveur de la foi, comme étant
+condamnés par elle..... Mais tous les philosophes,
+Gentils peut-être de nation, ne le furent point par
+la foi.... Comment, en effet, dévouerions-nous à
+la damnation ceux à qui Dieu même, au témoignage
+de l'apôtre, a révélé les secrets de la foi et
+les profonds mystères de la Trinité, et dont les
+vertus et les oeuvres sont célébrées par de saints
+docteurs<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274"><sup>274</sup></a>?» Car peut-on nier que l'incarnation ne
+paraisse annoncée dans certains écrits payens plus
+ouvertement que dans quelques livres sacrés? Quand
+Platon dit que Dieu, en formant le monde, prit deux
+longueurs, qu'il appliqua l'une à l'autre dans la forme
+de la lettre grecque X et les courba en orbe, n'est-ce
+pas une image du mystère de la croix<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275"><sup>275</sup></a>? Si les sacrements
+furent inconnus de l'antiquité, c'est que
+la loi d'Israël n'avait pas été donnée pour tous,
+comme l'Évangile. «Aucune raison ne nous force
+donc à douter du salut de ceux des Gentils qui,
+avant la venue du Sauveur, ont, naturellement
+et sans loi écrite, <i>fait</i>, selon l'apôtre, <i>ce que veut
+la loi</i>, et qui la montraient <i>écrite dans leurs coeurs,
+leur conscience rendant témoignage</i> pour eux-mêmes<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276"><sup>276</sup></a>.»
+Il est évident par l'Écriture que «la
+justice a commencé par la loi naturelle.» Les menaces
+et les prescriptions de l'Ancien Testament ne
+regardaient qu'Abraham et ses descendants. «Ne
+désespérez du salut de personne ayant, avant le
+Christ, vécu bien et purement. Et par quelle abstinence,
+par quelle continence, par quelles vertus,
+la loi naturelle et l'amour de l'honnête ont jadis
+signalé non-seulement les philosophes, mais
+encore des hommes illettrés!... Que de témoignages
+nous le redisent, comme pour gourmander
+notre négligence et notre faiblesse!... Armés des
+pages des deux Testaments, des innombrables
+écrits des saints, nous sommes pires... que ceux
+à qui Dieu avait refusé la tradition de la loi écrite
+et le spectacle des miracles.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote274" name="footnote274"></a><b>Note 274:</b><a href="#footnotetag274"> (retour) </a> <i>Theol. Chr</i>., t. II, p. 1203-1240.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote275" name="footnote275"></a><b>Note 275:</b><a href="#footnotetag275"> (retour) </a> Ce que dit Platon, c'est que Dieu ayant composé
+du <i>même</i>, de <i>l'autre</i> et de <i>l'essence</i> un
+certain mélange, et l'ayant divisé en parties formant une
+longue bande, il la coupa en deux suivant sa longueur, puis
+croisa ces deux moitiés l'une sur l'autre en la forme du X,
+les courba en cercle et enveloppa le tout dans un double
+mouvement. C'est la création de l'âme du monde et de la forme
+sphérique de l'univers. Il n'y a dans cette obscure description
+rien qui ressemble au christianisme; le croisement à angle aigu
+est regardé comme une allusion à la position de l'écliptique sur
+l'équateur et n'a point de rapport avec la figure de la croix
+du Sauveur. (<i>Timée</i>, éd. de M. H. Martin t. 1, p. 99, et
+not. 24, t. II, p. 30.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote276" name="footnote276"></a><b>Note 276:</b><a href="#footnotetag276"> (retour) </a> Rom. II, 13, 14, 15, et III, 28.</blockquote>
+
+<p>Quant à la doctrine, des philosophes ont prêché
+l'immortalité de l'âme, la rétribution future, la gloire
+ou le châtiment; ils s'y appuient pour nous exhorter
+à bien faire. Il faut bien qu'en eux-mêmes ils aient
+appris à connaître ces vertus qu'ils nous enseignent,
+il faut qu'ils sachent que Dieu en est le principe ou
+plutôt la cause finale, qu'elles doivent avoir l'amour
+de Dieu pour origine et pour but. C'est la foi de
+Socrate, c'est l'enseignement de Platon que Dieu est
+le souverain bien. L'humilité de Pythagore semble
+avoir deviné l'humilité chrétienne. Lorsqu'on lit ce
+que Cicéron dit de la sagesse, on se rappelle cette
+parole de Job: <i>La piété, c'est la sagesse</i><a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277"><sup>277</sup></a>. Or la sagesse
+de Dieu, c'est le Christ. Si, pour avoir aimé le Christ,
+nous sommes appelés chrétiens, comment refuser
+le même nom à ceux qui ont aimé la sagesse? Les
+préceptes moraux de l'Évangile ne sont qu'une <i>réformation
+de la loi naturelle que les philosophes ont
+observée</i><a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278"><sup>278</sup></a>. L'Évangile, comme la philosophie et à
+la différence de l'ancienne loi, préfère la justice intérieure
+à l'extérieure et pèse tout d'après l'intention
+de l'âme; aussi quelques platoniciens ont-ils été
+emportés jusqu'à ce blasphème, que Jésus-Christ
+avait reçu toutes ses maximes de Platon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote277" name="footnote277"></a><b>Note 277:</b><a href="#footnotetag277"> (retour) </a> <i>Th. Chr</i> t. II, p. 1210. C'est la définition de
+l'orateur: <i>Vir bonus dicendi peritus</i>, qui, chose assez
+singulière, rappelle à l'auteur la passage de Job: <i>Timor domini
+ipsa est sapientia</i> (XXVIII, 28), passage qu'il cite au
+reste dans ces termes: <i>Ecce pietas est sapientia</i>, comme
+saint Augustin (<i>De Trin</i>., XII, xiv, et XIV, i), d'après
+le mot grec des Septante, Θεοσέζεια.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote278" name="footnote278"></a><b>Note 278:</b><a href="#footnotetag278"> (retour) </a> <i>Id., ibid.</i>, p. 1211. Abélard a commenté
+ailleurs avec détail dans un sens favorable aux philosophes les
+passages de saint Paul déjà cités, (<i>Com. In ep. ad Rom., Ab.
+Op.</i>, p. 513.) et déjà il avait dit dans l'Introduction:
+«Diximus deum esse potentiam generantem, et sapientiam genitam,
+et benignitatem procedentem: cum istud nemo discretus ambigat,
+sive Judaeus, sive Gentillis, nemini aec fides deesse videtur.»
+(L. II, p. 1101.)</blockquote>
+
+<p>Si vous jugez des principes des philosophes par
+leurs oeuvres, voyez comme ils ont réglé la société:
+ils semblent lui avoir appliqué les préceptes évangéliques.
+Les règles qu'ils prescrivent aux chefs des
+cités sont celles que s'imposent aujourd'hui les clercs
+et les moines. «La cité est une fraternité.... Les
+législateurs de république ont l'air d'avoir devancé
+la vie apostolique de la primitive Église.» L'interdiction
+de la propriété, la mise en commun de
+tous les biens est le principe de cette parole de
+Socrate dans le Timée<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279"><sup>279</sup></a>: Que les femmes soient communes
+et que nul n'ait des enfants à lui. «Or, mes
+frères, faut-il tourner cela dans un sens honteux
+et supposer qu'un si grand philosophe, de qui
+date l'étude de la discipline morale et la recherche
+du souverain bien, ait institué une infamie aussi
+manifeste et aussi abominable que l'adultère,
+condamné et par les philosophes, et par les poëtes,
+et par tous les hommes observateurs de la loi
+naturelle, au point que quelques-uns regardent
+comme adultère l'ardeur passionnée de l'époux
+pour son épouse?» Non, Socrate n'a voulu que
+détruire jusqu'au dernier reste de la propriété: il
+veut que les femmes soient en commun dans un but,
+non de plaisir, mais d'utilité. «La vraie république
+est celle dont l'administration est dirigée vers
+l'utilité commune, et ceux-là seulement sont concitoyens
+qui cohabitent dans une telle union de
+corps et de dévouement qu'en eux paraisse accompli
+ce que dit le psalmiste de la perfection de
+la primitive Église, imitée aujourd'hui par les
+congrégations monastiques: <i>Ah! qu'il est bon et
+agréable que les frères habitent unis en un corps!</i>
+(CXXXII, 1.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote279" name="footnote279"></a><b>Note 279:</b><a href="#footnotetag279"> (retour) </a> <i>Th Chr</i>., t. II, p.1212. Ce n'est pas
+la communauté des femmes, mais celle des enfants qui est
+prescrite dans le Timée, le mariage au contraire y
+est réglé, et d'une manière assez singulière. (<i>Étud.
+sur le Tim.</i>, t. I, p. 81.)</blockquote>
+
+<p>Les anciens n'appellent cité qu'une association où
+tout a pour but le bien commun, «association
+maintenue sans murmure par la charité sincère.»
+C'est vraiment la définition d'une société chrétienne.
+Et tandis qu'ils ont désiré introduire une telle sévérité
+dans la république que Platon veut en bannir
+jusqu'aux poëtes, ils ont prescrit à ceux qui la gouvernent
+un tel amour pour le peuple, que, «se
+regardant comme ses ministres, non comme ses
+maîtres... ils ne doivent pas craindre et de combattre
+et de donner leur vie pour la liberté de la
+patrie, sûrs d'atteindre ce séjour de la béatitude
+céleste qui, selon Cicéron, fut par révélation promise
+à Scipion<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280"><sup>280</sup></a>.» Ainsi ont fait les Décius, donnant
+l'exemple qu'avait donné déjà David, aimé du
+Seigneur. «Qu'ils rougissent à ces souvenirs, les
+abbés de ce temps-ci, eux à qui est confié le premier
+soin de la religion monastique, qu'ils rougissent
+et reviennent à résipiscence, touchés du
+moins de l'exemple des Gentils, tandis qu'aux
+yeux de leurs frères, qui ruminent de vils aliments,
+<i>vilia pulmentorum pabula</i>, ils dévorent impudemment
+des mets exquis et nombreux. Qu'ils remarquent
+aussi, les princes chrétiens, avec quel zèle
+courageux des Gentils ont embrassé la justice...»
+Qu'ils songent à ce Zaleucus qui appliqua à son
+propre fils la loi que lui-même avait faite contre
+l'adultère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote280" name="footnote280"></a><b>Note 280:</b><a href="#footnotetag280"> (retour) </a> <i>Th. Chr.</i>, t. II, p. 1215. On voit qu'il
+avait lu Macrobe, à qui nous devons le Songe de Scipion.</blockquote>
+
+<p>Les philosophes ont connu également l'abstinence
+des anachorètes ou des moines, la sublimité de la vie
+contemplative, les vertus de la solitude. La vie solitaire
+«est celle où la ferveur extrême de l'amour de
+Dieu nous suspend à la contemplation de la vision
+divine, et nous faisant abandonner toute sollicitude
+des liens du monde, ne nous laisse, pour
+ainsi dire de commerce qu'avec les choses célestes.»
+Quelques philosophes grecs, les Esséniens aussi, ont
+su s'y élever. Faut-il prouver leur mépris des richesses?
+citons Pythagore, Cratès, Antisthène, leur
+mépris de la vie? Socrate «succomba pour la défense
+de la vérité comme un martyr certain de la rémunération;»
+le mépris de la douleur? il éclate dans les
+stoïciens. Parlerons-nous de leur mépris des voluptés
+et de la pureté de leur vie? C'est en eux «que
+commença cette beauté de la chasteté chrétienne
+ignorée des Juifs.» On voit dans les livres quels
+soins, quels embarras sont attachés au mariage;
+Salomon a peint avec la plus grande force tous les
+dangers de la passion des femmes. La chasteté paraît
+la vertu la plus agréable à Dieu, et l'histoire romaine
+abonde en beaux traits de continence et de
+pudeur; il suffit de rappeler Lucrèce et Virginie<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281"><sup>281</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote281" name="footnote281"></a><b>Note 281:</b><a href="#footnotetag281"> (retour) </a> <i>Th. Chr.</i>, t. II, p.1216-1235.</blockquote>
+
+<p>Quant à la science, les témoignages des saints
+nous apprennent combien celle des philosophes nous
+est nécessaire dans l'étude des lettres sacrées, tant
+pour résoudre toutes les questions que pour éclaircir
+les mystères allégoriques, dont l'explication est
+souvent dans les nombres; aussi saint Augustin met-il
+au premier rang la dialectique et l'arithmétique.
+C'est la poésie et ses mensonges qu'il faut fuir. Si
+un chrétien a le goût des lettres, qu'a-t-il besoin
+de se repaître de fictions vaines? «Quelles sont
+les formes de style, les beautés d'expression que
+ne présente pas la page sacrée, <i>pagina divina</i>,
+toute remplie des énigmes de l'allégorie et de la
+parabole, et presque partout abondante en allusions
+mystiques? Quelles sont les grâces d'élocution
+que ne nous enseigne pas la langue hébraïque,
+cette mère des langues?.... Quels mets peuvent
+manquer à la table spirituelle du seigneur, c'est-à-dire
+à l'Écriture sainte, où, suivant Grégoire,
+<i>l'éléphant nage et l'agneau se promène?</i>.... Qui,
+parmi les poëtes et même parmi les philosophes,
+a égalé saint Jérôme pour la gravité de la diction,
+saint Grégoire pour la douceur, saint Augustin
+pour la subtilité? Dans le premier, vous trouverez
+l'éloquence de Cicéron, dans les deux autres la
+suavité de Boèce et la subtilité d'Aristote, et bien
+plus encore, si je ne me trompe, en comparant
+les écrits de chacun. Que dire de l'éloquence de
+Cyprien ou d'Origène et de tant de docteurs innombrables,
+tant grecs que latins, tous profondément
+versés dans l'étude des arts libéraux?....
+Mais comment les évêques et les docteurs de la religion
+chrétienne n'écartent-ils pas les poëtes de
+la cité de Dieu, quand Platon leur interdit la cité
+du siècle? Bien plus, dans les jours solennels des
+grandes fêtes qui devraient être employés tout entiers
+aux louanges du Seigneur, ils appellent à leur
+table les bateleurs, les danseurs, les sorciers, les
+chanteurs d'infamies. Ils célèbrent jour et nuit la
+fête et le sabbat en leur compagnie; puis ils les
+récompensent par de grands dons, qu'ils dérobent
+aux bénéfices ecclésiastiques, aux offrandes
+des pauvres, évidemment pour sacrifier aux démons.
+Qu'est-ce, en effet, que ces histrions, sinon
+les hérauts et pour ainsi dire les apôtres des démons?....
+Oui, ce qui se dit dans l'église fatigue,
+ennuie de tels auditeurs. C'est un fardeau pour eux
+que de faire l'oblation aux autels du Christ; et
+jusque dans les solennités de la messe, pendant
+l'espace d'une heure, ils ne peuvent sevrer leur
+langue de propos vains. Toute leur âme brûle pour
+le dehors et aspire à la cour des démons, aux conventicules
+d'histrions. C'est là qu'ils sont prodigues
+d'offrandes, et attentifs avec le plus grand silence
+et la plus grande passion à la prédication diabolique.
+Mais apparemment c'est peu de chose
+pour le diable que ce qu'ils font hors du sanctuaire
+des basiliques, s'il n'introduit pas dans
+l'église de Dieu les turpitudes de la scène. O douleur!
+il l'ose. O honte! il l'accomplit; et devant
+les autels mêmes du Christ, toutes les infamies
+sont introduites de toutes parts; les temples, au
+milieu des réunions des fêtes solennelles, sont dédiés
+aux démons, et sous le voile de la religion
+et de la prière, tous, hommes et femmes, ne semblent
+réunis que pour satisfaire librement leur
+lasciveté; et ainsi sont célébrées les veilles de
+Vénus<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282"><sup>282</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote282" name="footnote282"></a><b>Note 282:</b><a href="#footnotetag282"> (retour) </a> <i>Theol. Chr.</i>, t. II, p. 1235-1240.</blockquote>
+
+<p>Ce morceau offre quelque intérêt pour l'histoire
+du théâtre. Il prouve que certains jeux scéniques
+étaient connus dès ce temps-là et inspiraient un goût
+très-vif aux classes supérieures de la société, et
+même aux grands de l'Église. Il indique également
+que ces scandaleuses représentations, qui ont longtemps
+souillé les lieux saints, étaient déjà célébrées
+aux jours de fêtes, et que si une partie du clergé
+les tolérait, des esprits plus sévères ne lui épargnaient
+pas les remontrances. Mais on comprend
+que cette sévérité même ne devait pas améliorer la
+position d'Abélard auprès de ceux qu'elle censurait,
+et ce n'était pas une très-habile manière de se bien
+mettre avec l'Église; que d'établir, pour justifier les
+philosophes, que bon nombre d'ecclésiastiques
+étaient loin de les égaler en pureté et en modestie.
+Cette apologie qui tourne en invective, décèle un
+esprit toujours près de franchir les bornes et de
+tourner contre le clergé les armes que devaient un
+jour saisir les écrivains réformés et les libres penseurs
+de toutes les écoles. Prise en elle-même et au
+fond, l'argumentation est hardie. Elle tend à mettre
+la foi philosophique au niveau de la foi chrétienne,
+en même temps qu'à placer les moeurs des philosophes
+au-dessus de celles des prêtres. Si cette argumentation
+était seule et sans contre-poids, elle autoriserait
+des doutes sérieux sur le catholicisme
+d'Abélard. Mais elle a une contre-partie qui la compense,
+et qui témoigne d'une intention sincère d'impartialité
+chrétienne. Nous allons le voir humilier
+non moins résolument aux pieds de la foi l'orgueil
+et l'égarement de la philosophie.</p>
+
+<p>II. Au-dessus des ennemis du Christ, hérétiques,
+juifs, gentils, ceux qui contestent avec le plus de
+subtilité la sainte Trinité, sont les professeurs de
+dialectique, ou ces sophistes tant raillés par Platon,
+«ceux qui n'usent pas, mais abusent de l'art.»
+Or cette philosophie est comme le glaive acéré dont
+«un tyran aveugle se sert pour tout détruire, mais
+qui peut servir pour la défense: elle peut faire
+beaucoup de bien et beaucoup de mal. On sait que
+les péripatéticiens, que nous appelons aujourd'hui
+les dialecticiens, ont par de bons arguments,
+réprimé les hérésies tant des stoïciens que des épicuriens.»
+Quant à ceux dont l'adresse perfide a
+rendu la dialectique odieuse, leur faute a été condamnée,
+il y a longtemps, par Cicéron dans sa
+Rhétorique<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283"><sup>283</sup></a>. Saint Paul s'est prononcé maintes fois
+contre l'esprit contentieux et les argumentations
+verbeuses. Et un pape, répétant les paroles de saint
+Ambroise, a dit: «Les hérétiques mettent dans la discussion
+toute la force de leurs poisons<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284"><sup>284</sup></a>.» Au temps
+où nous sommes, les dialecticiens s'arrogent le premier
+rang parmi les philosophes, croyant avoir acquis
+la «meilleure philosophie, parce qu'ils ont la
+plus verbeuse.» En eux est ce principe de tout
+péché qui précipita le premier ange de la céleste
+béatitude, l'orgueil. «Les professeurs de dialectique
+s'imaginent qu'armés des raisons les plus rares,
+ils peuvent tout prétendre et tout attaquer....
+qu'il n'est rien qu'ils ne puissent comprendre et
+discuter; et, pleins de mépris pour toutes les autorités,
+ils font gloire de ne croire qu'en eux seuls;
+car ils n'acceptent que ce que leur persuade la raison....
+L'orgueil suit la science et l'aveuglement
+l'orgueil; et ainsi, chose singulière, la science ramène
+à l'ignorance.» En s'attribuant à soi-même
+le don que l'on tient de Dieu, on le perd, et l'on
+s'égare d'autant plus qu'on avait été mieux doué.
+L'hérétique, comme le mot l'annonce, est celui qui
+choisit, ou qui suit la préférence de son jugement,
+c'est-à-dire qui préfère son propre esprit à celui de
+Dieu. «Il devient alors présomptueux, impatient,
+contentieux: il se forme à la dispute plus qu'à la
+discipline et aspire à la gloire plus qu'au salut....
+Gardez-vous de ceux qui rapportent en raisonnant
+la nature unique et incorporelle de la Divinité
+à la similitude des corps composés d'éléments,
+moins pour atteindre la vérité que pour faire montre
+de philosophie. Ils ne s'élèvent point à la connaissance
+de celui qui résiste aux superbes et fait
+grâce aux humbles.» Nul ne connaît ce qui est de
+Dieu, hors l'esprit de Dieu: nul ne peut rien enseigner,
+si Dieu ne l'illumine. Dieu est le maître intérieur
+qui instruit sans paroles qui il lui plaît. Aussi
+la vie religieuse sert-elle plus à le comprendre que
+la subtilité d'esprit. «Dieu aime mieux la sainteté
+que le génie.... Ceux qui ont la ferveur de l'amour,
+qu'importe qu'ils nous paraissent des simples et
+des idiots, et ne puissent exprimer et démontrer
+tout ce que l'inspiration divine leur fait comprendre?
+Plût à Dieu qu'ils y prissent garde, ceux
+qui s'arrogent impudemment la maîtrise en écriture
+sainte, et qui ne corrigent point leur vie, mais
+vivent charnellement dans la souillure! Ils disent
+que l'intelligence spéciale des énigmes divines leur
+a été donnée, que les secrets célestes leur ont été
+confiés; ils mentent. Ils semblent se vanter ouvertement
+d'être le temple du Saint-Esprit. Que du
+moins l'impudence de ces faux chrétiens soit écrasée
+par les philosophes gentils, qui pensaient que
+la science de Dieu s'acquiert moins en raisonnant
+qu'en vivant bien.» Qu'ils écoutent Socrate, qui
+professait qu'il ne pouvait rien que par la grâce divine.
+«Qu'ils écoutent les philosophes, eux qui se
+disent philosophes. Qu'ils écoutent leurs maîtres,
+eux qui méprisent les saints<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285"><sup>285</sup></a>....»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote283" name="footnote283"></a><b>Note 283:</b><a href="#footnotetag283"> (retour) </a> <i>Id., ibid.</i>, p. 1242-1246. Cette
+rhétorique est celle <i>ad Herennium</i>, l'ouvrage de
+Cicéron qu'il cite de préférence. Le passage rapporté est
+extrait du livre II, XI.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote284" name="footnote284"></a><b>Note 284:</b><a href="#footnotetag284"> (retour) </a>I Cor., XI, 16.&mdash;I Tim., VI, 20.&mdash;-II
+Tim. II, 14, 22, 23, 24.&mdash;<i>Resp.
+Adriani pap. ad Carolum</i>, c. XLIX; <i>S. Concil.</i>,
+t. VII.&mdash;-<i>Ambr. Op.</i>, t. I, <i>De Fid.</i>, c. V.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote285" name="footnote285"></a><b>Note 285:</b><a href="#footnotetag285"> (retour) </a> <i>Th. Chr.</i>, t. III, p. 1245-1252.</blockquote>
+
+<p>«Il est vrai que dans toutes les choses qui peuvent
+se discuter rationnellement, la décision de l'autorité
+n'est pas nécessaire; mais ne doit-il pas suffire à
+la raison qu'il lui soit démontré que celui qui surpasse
+tout, doit surpasser les forces de l'intelligence
+et de la dialectique des hommes? Quelle
+chose devrait plus indigner les fidèles que de confesser
+un Dieu que cette petite raison humaine
+pourrait comprendre?»</p>
+
+<p>C'est ce qu'ont senti et les saints et les philosophes.
+Les esprits célestes eux-mêmes ne connaissent
+pas Dieu pleinement. Le nom du fils de Dieu, dit
+Hermès, ne peut être prononcé par une bouche humaine<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286"><sup>286</sup></a>.
+Dieu, «c'est-à-dire le Dieu qui n'est compris
+et cru que par le petit nombre ou par les plus
+grands des sages,» est <i>le Dieu inconnu; Incerti
+Judaea Dei</i>, dit Lucain. C'est le Dieu caché de l'Écriture,
+le Dieu inconnu de l'autel d'Athènes, le même,
+ce semble, que cet autel de la Miséricorde, où ne
+s'offrait pas d'autre sacrifice que celui des brachmanes,
+le sacrifice de la prière et des larmes, l'autel
+dont parle Stace:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Nulli concessa potentum</p>
+<p>Ara Deum, mitis posuit clementia sedom.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote286" name="footnote286"></a><b>Note 286:</b><a href="#footnotetag286"> (retour) </a> <i>Id., ibid.</i>, p. 1254.&mdash;Abélard ne cite,
+je crois, nulle part Hermès qu'à l'aide de saint Augustin,
+et rien ne me prouve qu'il eût sous les yeux le texte
+ou la traduction de ces célèbres apocryphes, le Pimandre ou
+l'Asclépius.&mdash;Cf. <i>Introd.</i>, p. 1004, 1009, 1012, 1052,
+etc., et <i>Sic et Non</i>, p. 45.</blockquote>
+
+<p>«Que répondront à tout cela les professeurs de
+dialectique, s'ils veulent discuter par raisonnement
+ce que leurs principaux docteurs affirment
+ne pouvoir être expliqué? Ils se moqueront de leurs
+docteurs, pour n'avoir pas tu la vérité que Dieu
+leur inspirait, vérité que ceux-ci font profession
+de ne pouvoir exposer en dissertant, tenant pour
+plus vénérable ce qui surpasse davantage la portée
+de l'intelligence humaine. Ils ne rougissent pas
+de déclarer qu'ils entendaient et même disaient
+bien des choses, qu'ils professaient enfin des vérités
+qu'ils ne pouvaient démontrer; et même ils
+se plaisaient tellement dans cette obscurité que,
+sur les choses qu'ils auraient pu démontrer, ils
+étendaient le voile littéral, pour que la vérité découverte
+et nue ne fût pas méprisée à cause de la
+facilité de la comprendre.» Les déesses d'Éleusis
+apparurent une nuit au philosophe Numenius, en
+habit de courtisanes, et se plaignirent qu'il les eût
+arrachées du sanctuaire de la pudeur, parce qu'il
+avait donné l'interprétation de leurs mystères, «Oh!
+plût à Dieu que ceux qui s'affichent pour philosophes
+fussent, même en songe, détournés de leur
+présomption, et qu'on les vît cesser de nier l'existence
+de l'incompréhensible majesté du Dieu suprême,
+parce qu'ils ne l'entendent pas discuter
+avec une parfaite évidence<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287"><sup>287</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote287" name="footnote287"></a><b>Note 287:</b><a href="#footnotetag287"> (retour) </a> <i>Id., ibid.</i>, p. 1254.&mdash;-Le songe
+de Numenius est raconté par Macrobe,
+(<i>Somn. Scip.,</i> t. I, c. II.)</blockquote>
+
+<p>Mais voici l'objection: Que sert de dire une vérité
+qu'on ne peut expliquer? et voici la réponse:
+Lorsqu'on entend, touchant Dieu, quelque chose
+que l'on ne comprend pas, l'auditeur est excité à l'inquisition;
+«l'inquisition enfante l'intelligence, si
+la dévotion l'accompagne.» Aux uns a été donnée
+la grâce de dire, aux autres celle de comprendre.
+En attendant, et tant que la raison ne se dévoile pas,
+l'autorité doit suffire. «Il faut s'en tenir à la maxime
+connue: ce qui est admis par tous, par le plus
+grand nombre, ou par les doctes, ne doit pas être
+contredit. Il est donc salutaire de croire ce qu'on
+ne peut expliquer, d'autant que ce que l'infirmité
+humaine peut démontrer n'est pas grand'chose, et
+qu'il ne faut point appeler foi l'adhésion que nous
+arrache l'évidence rationnelle. Nul mérite auprès
+de Dieu, quand on ne croit pas à Dieu, mais à de
+petits arguments qui trompent souvent, et qui
+peuvent à peine être saisis, même quand ils sont
+raisonnables<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288"><sup>288</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote288" name="footnote288"></a><b>Note 288:</b><a href="#footnotetag288"> (retour) </a> <i>Id., ibid.</i>, p. 1255.&mdash;-Ce passage est
+en contradiction avec ce qu'il a dit dans l'Introduction, t. II,
+p. 1054 et 1058. Voyez au précédent chapitre, p. 201 et 205.</blockquote>
+
+<p>La dernière objection des dialecticiens, c'est qu'il
+faut repousser une foi qui ne peut être défendue,
+faute de raisons évidentes pour la soutenir. Mais
+nous leur demanderons ce qu'ils pensent de leurs
+maîtres qui ont enseigné cette foi. «Nous tenons
+du seul Boèce tout que nous savons de l'art de
+l'argumentation en usage aujourd'hui, et c'est de
+lui que nous avons appris tout ce qui fait la force du
+raisonnement. Nous savons que c'est encore lui
+qui a disserté sur le dogme de la Trinité, exactement
+et philosophiquement, en se conformant à la
+classification des dix catégories<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289"><sup>289</sup></a>. Accuseront-ils
+le maître même de la raison, et diront-ils qu'il
+s'est égaré dans l'argumentation, celui de qui ils
+font gloire de l'avoir apprise? Quoi? le maître n'aura
+pas aperçu ce qu'aperçoivent ses disciples! il n'aura
+pas vu par quelles raisons on peut infirmer ce qu'il
+soutenait! Je pardonne à leur impudence; qu'ils
+nous enlèvent ce qu'ils voudront, ceux qui ne savent
+point épargner leurs maîtres, pourvu qu'ils
+ne troublent pas la foi des simples, et que par les
+lacs des sophismes où déjà ils sont eux-mêmes
+enveloppés, ils n'entraînent pas les autres dans la
+fosse où ils sont tombés. Pour éviter un tel danger,
+il ne reste qu'à demander à Dieu un remède contre
+la contagion; qu'il brise les machines de guerre
+de ceux qui s'efforcent de détruire son temple par
+les coups redoublés du bélier de leurs arguments.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote289" name="footnote289"></a><b>Note 289:</b><a href="#footnotetag289"> (retour) </a> On a vu qu'il est douteux que ces ouvrages
+théologiques soient de Boèce. (c. 1, p. 160.)</blockquote>
+
+<p>«Mais enfin, puisque l'importunité de ces querelleurs
+ne peut être réprimée par l'autorité ni des
+saints, ni des philosophes, et qu'il faut absolument
+leur résister par le raisonnement humain,
+nous avons résolu de répondre aux fous suivant la
+folie, et de pulvériser leurs attaques par les moyens
+qui leur servent à nous attaquer<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290"><sup>290</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote290" name="footnote290"></a><b>Note 290:</b><a href="#footnotetag290"> (retour) </a> <i>Theol. Chr</i>., p. 1256.</blockquote>
+
+<p>Ici Abélard, rentrant peut-être plus complètement
+dans sa vraie pensée, revient à l'idée qu'il faut
+prendre aux incrédules leurs armes, et les confondre
+par leurs propres arguments. «Si cette obscurité si
+profonde aveugle notre raison, qui se signale plus
+par la religion que par le génie, et si à tant de recherches
+des plus subtiles, notre petitesse ne suffit
+pas ou succombe vaincue, que nos adversaires
+n'imaginent point pour cela d'incriminer ou de
+censurer notre foi, qui n'en vaudrait pas moins en
+elle-même, quand un homme aurait faibli dans la
+discussion. Que personne ne m'impute à présomption
+d'avoir entrepris ce que je n'aurai pas accompli;
+mais qu'il pardonne à une intention pieuse
+qui suffit auprès de Dieu, si l'habileté fait défaut.
+Tout ce que nous exposerons sur cette haute philosophie,
+nous professons que c'est une ombre et
+non la vérité, une certaine ressemblance et non la
+chose même. Quel est le vrai? Dieu le saura. Quel
+est le vraisemblable et le plus conforme aux raisons
+philosophiques? je pense que je le dirai. En
+cela, si mes fautes veulent que je m'écarte de la pensée
+et du langage catholiques, qu'il me pardonne,
+celui qui juge des oeuvres par l'intention, prêt que
+je suis toujours à donner toute satisfaction en effaçant
+ou corrigeant tout ce qui sera mal dit, lorsqu'un
+fidèle m'aura redressé par la vertu de la raison
+ou l'autorité de l'Écriture<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291"><sup>291</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote291" name="footnote291"></a><b>Note 291:</b><a href="#footnotetag291"> (retour) </a> <i>Id., ibid</i>., p. 1256-1258. Ceci est repris
+du prologue de l'Introduction, p. 974.&mdash;Voy. ci-dessus, p. 185.</blockquote>
+
+<p>III. La trinité des personnes qui sont en Dieu, est
+un seul Dieu<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292"><sup>292</sup></a>. «La religion de la foi chrétienne tient
+invariablement, croit salutairement, affirme constamment,
+professe sincèrement que le Dieu un est
+trois personnes, le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit,
+un seul dieu et non plusieurs dieux, un
+seul créateur de toutes choses visibles et invisibles.....
+un en tout, sauf en ce point, la distinction
+des personnes.» Elles ne sont pas trois dieux
+ni trois seigneurs, mais trois personnes, dont chacune
+n'est aucune des deux autres, quoique chacune
+soit Dieu tout entier. La substance des trois personnes,
+ou la substance de Dieu, est donc simple et
+une; c'est une essence indivise, une puissance, une
+majesté, une gloire, une raison, une opération; en
+un mot, la seule exception à l'unité divine est dans
+la différence des propriétés; celle d'une personne ne
+peut jamais être transportée dans une autre, car elle
+ne serait plus propriété, mais communauté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote292" name="footnote292"></a><b>Note 292:</b><a href="#footnotetag292"> (retour) </a> <i>Theol. Chr</i>., t. III, p. 1258-1270.</blockquote>
+
+<p>Certaines choses sont dites de Dieu qui ne peuvent
+être entendues que d'une des personnes et non
+de plusieurs. Quand on dit que Dieu est inengendré,
+cela ne peut s'entendre que du Père, car le Saint-Esprit,
+qui n'est pas engendré, n'est pas pour cela
+inengendré. Ce qui n'est pas juste n'est pas nécessairement
+injuste; exemple, une pierre ou un arbre.
+Certaines choses peuvent être dites de Dieu qui s'appliquent
+soit collectivement, soit séparément, à toutes
+les personnes ou à chacune; ainsi Dieu, Seigneur,
+Créateur, Tout-Puissant, Éternel, etc., cela peut se
+dire de toute la Trinité et de chaque personne de
+la Trinité. Certaines choses ne peuvent se dire que
+des trois ensemble, ainsi le nom même de Trinité:
+Dieu est la Trinité, Dieu est père; le Père n'est pas
+la Trinité, Trinité est le nom propre des trois ensemble.
+Enfin il y a un nom, un seul qui convient
+à chacune d'elles, mais non à toutes ensemble, c'est
+le nom même de personne; il convient à toutes,
+mais séparément et non simultanément.</p>
+
+<p>Dans cette trinité des personnes, aucune n'est
+substantiellement différente des deux autres, aucune
+n'en est numériquement séparée; chacune est
+différente de chaque autre seulement par la propriété,
+non, encore une fois, dissemblable substantiellement
+ou numériquement, comme le croit Arius.
+Ainsi le Père n'est pas autre chose (<i>aliud</i>) que le
+Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils que le Saint-Esprit;
+il n'est pas autre chose en nature, mais il
+est autre (<i>alius</i>) en personne: celui-ci n'est pas
+celui-là, mais il est ce qu'est celui-là. Socrate est
+différent numériquement de Platon, c'est-à-dire
+qu'il est autre par la distinction de l'essence propre,
+mais il n'est pas autre chose, c'est-à-dire qu'il n'est
+pas substantiellement différent, puisque tous deux
+sont de même nature, quant à la communauté de
+l'espèce: l'un et l'autre est homme.</p>
+
+<p>«Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu.» Car tout
+ce qui existe dans la nature ou est éternel, et c'est
+Dieu, ou a commencé, et vient de Dieu; hors de
+là, il n'y a que le péché et l'idole, qui sont nos
+oeuvres et non les oeuvres de Dieu. La sagesse, la
+puissance qui sont en Dieu sont Dieu même. Si l'on
+prétend que les qualités de Dieu soient en lui, sans
+être ni lui ni créées par lui, mais qu'elles demeurent
+éternellement en lui ou sont coéternelles à la
+divine substance dans laquelle elles sont, nous demanderons
+si elles sont en Dieu substantiellement
+ou accidentellement. Si elles y sont substantiellement,
+elles constituent la substance de Dieu, elles
+sont alors antérieures (<i>priores</i>) à Dieu, comme la
+raison est dite antérieure (<i>prior</i>) à l'homme, étant
+sa forme constitutive. Ainsi, par exemple, le Dieu
+sage serait constitué par la substance de la divinité
+et la sagesse, il serait un tout composé de matière
+et de forme, il aurait un principe. Si, au contraire,
+les qualités lui appartiennent accidentellement, Dieu
+est sujet aux accidents, proposition condamnée par
+tous les philosophes et tous les catholiques. L'accident
+peut être ou ne pas être, il est mutable,
+omissible, il dépend de l'altérabilité du sujet; on
+peut dire qu'il est la forme d'une chose corruptible;
+comment serait-il compatible avec la nature divine?
+La sagesse ne pouvant être en Dieu une forme ni
+substantielle ni accidentelle, il reste qu'elle est Dieu,
+et de même la puissance, et de même les autres attributs.</p>
+
+<p>Dieu n'est une substance qu'autant que c'est une
+substance unique, incomparable, au delà ou au-dessus
+de la substance; de même, les propriétés
+qui sont dans cette substance ne peuvent être régulièrement
+appelées formes ni accidents, et elles n'ont
+d'autre effet que la distinction des personnes; et
+cette différence n'est pas celle de la personne de
+Socrate à celle de Platon, les trois personnes n'ayant
+qu'une essence, tandis que Socrate et Platon n'ont
+pas la même essence ou la même substance essentielle.
+Grande et subtile distinction; il faut que
+l'identité d'une substance unique, l'unité indivisible
+de l'essence, ne fasse pas obstacle à la diversité des
+personnes, et ne nous conduise pas à l'erreur de
+Sabellius; il faut que la diversité des personnes ne
+soit pas un empêchement à l'unité de la substance, et
+ne nous jette pas dans l'erreur d'Arius.</p>
+
+<p>On ne voit pas bien comment Abélard conciliera
+ces idées générales avec l'attribution de la puissance
+au Père, de la sagesse au Fils, de l'amour au
+Saint-Esprit, et aucun théologien qui adopte en
+tout ou en partie cette répartition ne nous a paru
+clair et conséquent. Abélard ne l'abandonne pourtant
+pas, et il présente même d'une manière spécieuse
+la réserve d'une part, éminente dans la puissance en
+faveur du Père, car les autres attributions ne sont
+pas contestées. Tout ce qui concerne la puissance
+est, dit-il, attribué au Père; d'abord la création est
+tirée du néant, et le Père crée par son Verbe, non
+le Verbe par le Père; c'est le Père qui donne pouvoir
+et mission, c'est lui qui envoie le Fils (Galat., iv, 4)
+de qui il est écrit qu'il s'est rendu obéissant à son
+Père (Phil., ii, 8). Dans ses souffrances, c'est le
+Père que le Fils invoque, et il parle toujours de
+son pouvoir comme d'un don que le Père lui a fait.
+Quant à la sagesse dans le Fils, elle est nommée
+textuellement dans l'Écriture, Saint Jean dit aussi
+que le Père a donné tout jugement au Fils (v, 22),
+et le Verbe est <i>le Logos</i>, et <i>le Logos</i> est la raison,
+dit saint Augustin<a id="footnotetag293" name="footnotetag293
+"></a><a href="#footnote293"><sup>293</sup></a>. Que la distribution des dons
+de Dieu appartienne au Saint-Esprit, c'est ce qu'on
+lit partout; à lui donc tout ce qui vient de la bonté.
+Ainsi la distinction des trois propriétés se justifie.
+«Le dialecticien peut être le même que l'orateur,
+mais son attribut comme orateur n'est pas le même
+que comme dialecticien<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294"><sup>294</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote293" name="footnote293"></a><b>Note 293:</b><a href="#footnotetag293"> (retour) </a> <i>Quaest.</i> LXXXIII, c. XLIV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote294" name="footnote294"></a><b>Note 294:</b><a href="#footnotetag294"> (retour) </a> <i>Th. Chr.</i>, p. 1309-1311.</blockquote>
+
+<p>Si nous n'avions crainte de fatiguer le lecteur des
+redites nécessaires de l'argumentation scolastique,
+il y aurait ici une controverse merveilleuse de subtilité
+a dérouler devant lui; mais il faudrait la donner
+tout entière, car elle brille surtout par les détails,
+par cette méthode minutieuse qui ne néglige aucune
+des formes successives du raisonnement, qui poursuit
+la même pensée sous toutes les expressions
+possibles de la science. La grandeur manque à cette
+discussion, mais non la rigueur, la sagacité, l'opiniâtreté;
+les mathématiques seules offrent des exemples
+analogues, parce qu'elles ont seules une langue
+comparable et supérieure encore comme instrument
+d'analyse à la langue systématique des péripatéticiens
+du moyen âge.</p>
+
+<p>Nous renonçons à donner, même par échantillons,
+cette controverse, qui, sérieuse pour le fond, semblerait
+puérile de formel mais nous devons dire
+qu'elle nous paraît embrasser tout l'ensemble des objections
+élevées de tout temps contre le dogme par les
+adversaires du christianisme. Quinze de ces objections
+attaquent la Trinité au nom de l'unité; huit, la
+Trinité admise, sont dirigées contre l'unité; toutes
+reviennent à cette argumentation: La Trinité est nominale
+ou réelle. Nominale, elle n'est qu'une notion
+arbitraire; autant de noms peuvent être donnés à la
+divinité, autant elle devrait compter de personnes, et
+il est étrange que des noms, accidents passagers des
+langues humaines, constituent des choses éternelles.
+Réelle, la Trinité est la triplicité de substance, car
+l'unité de substance est la condition de toute réalité:
+trois personnes réelles ne peuvent être consubstantielles.
+Que devient alors l'unité de Dieu? Trois personnes
+sont trois choses; dire qu'elles sont semblables,
+c'est dire qu'elles diffèrent en quelque chose,
+et si elles diffèrent, l'unité numérique de l'essence
+est impossible. La question qu'Abélard résume ainsi,
+Grégoire de Nazianze la posait dans ces vers:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Πώς ή μονάς Ï„Ïιάζετ΄, ή Ï„Ïιάς παλιν</p>
+<p>Ενίζετ΄;</p>
+<p>(XI, de Vit. sua.)</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Abélard a raison de dire que toute la difficulté
+scientifique de ces objections est celle de concevoir
+la diversité des personnes, sans leur assigner aucun
+des modes de différence admis par les philosophes;
+mais il ajoute aussitôt que la nature singulière de la
+divinité doit bien exiger un langage singulier. Platon
+n'ose dire ce que c'est que Dieu, la sagesse incarnée
+seule l'a dit: «Dieu est esprit.» (Jean, IV, 24.)
+Mais c'est un esprit auprès duquel tout autre est
+corporel et grossier. Nos docteurs, «qui ramènent
+tout à la logique,» n'ont pas même osé mettre
+Dieu au nombre des choses, à peu près par le même
+scrupule qui décidait Platon à insérer entre nulle
+substance et quelque substance, entre le néant et
+les réalités actuelles, son <i>Hyle</i>, cet être informe,
+matière universelle qui n'est aucun être et d'où tous
+les dires sont pris, <i>materia, mater rerum</i>. Aux difficultés
+de la science humaine, il y a donc une première
+réponse générale dans cette parole de saint
+Jean: «Ce qui est de la terre parle de la terre.»
+(III, 34.) Souvenez-vous que, comme votre science,
+votre langage est terrestre. Les maîtres n'osent faire
+de Dieu ni une substance ni aucune chose; essayez
+donc, après cela, de concilier la divinité et vos dix
+catégories, ou plutôt distinguez profondément l'incréé
+du créé, et tâchez d'avoir deux langages.</p>
+
+<p>N'imitez pas cependant ces hérétiques d'hier,
+théologiens en titre, qui, du haut de la chaire enseignante,
+annoncent que Dieu ne peut être Père,
+Fils ou Saint-Esprit accidentellement, et que les
+propriétés des personnes sont nécessairement réelles
+en dehors de son essence, si l'on ne veut que la
+Trinité s'évanouisse. Il ne faut pas chercher une différence
+plus grande entre Dieu le Père et Dieu le
+Fils qu'entre un homme père de celui-ci et le même
+homme fils de celui-là. S'il est vrai qu'en Dieu tout
+est Dieu, ce n'est que relativement qu'il peut porter
+un autre nom que Dieu. Les propriétés des personnes
+sont donc des relations. Ce que signifie la
+distinction des personnes, c'est que par disjonction
+on dit Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu Saint-Esprit;
+c'est une distinction relative, ce sont des noms relatifs;
+seulement il ne s'agit point de relation à une
+autre personne. Le terme auquel le premier terme
+est relatif manque, ou plutôt les relations de Dieu
+sont à Dieu même: le Père est père de Dieu, le Fils
+fils de Dieu, le Saint-Esprit procède de Dieu; aussi
+la théologie appelle-t-elle les relations <i>relations intérieures
+de la divinité</i><a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295"><sup>295</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote295" name="footnote295"></a><b>Note 295:</b><a href="#footnotetag295"> (retour) </a> «Opponunt Deum non esse tres personas nisi
+etiam tria.» (<i>Theol. Chr.</i>, t. IV, p.1202.) La réponse à
+cette objection repose sur une différence entre <i>tres</i> et
+<i>tria</i>, conforme également au langage dialectique (car
+<i>tria</i>, c'est <i>tres res</i>, tandis que <i>tres</i> se
+rapporte à <i>personae</i>) et au texte de l'Évangile: κάι οÏτοι
+οί Ï„Ïείς έν είος, les trois sont un, <i>unum</i>. (1 Ep. de Jean, V, 7.)
+Mais par malheur en grec Ï„Ïείς ne peut se rapporter à
+<i>personnes</i>, Ï€Ïόσωπα.</blockquote>
+
+<p>Les trois personnes ne sont pas nécessairement
+trois êtres, trois choses, <i>tria</i>; cette expression synthétique
+<i>la trinité des personnes</i> n'emporte pas une
+division nécessaire de ses éléments, pas plus que <i>le
+vingt et unième</i> n'est séparément <i>le vingtième et le
+premier</i>, pas plus que <i>la demi-maison</i> n'est divisément
+<i>la maison</i> et <i>la demie</i>, pas plus que le verbe
+<i>fait chair</i> n'est <i>fait</i> ou créé. Dieu est trois en ce sens
+qu'il est triple de propriété ou de définition; il n'est
+multiple qu'en personnes, c'est-à-dire en propriétés
+personnelles. La similitude entre les personnes n'entraîne
+aucune distinction substantielle. Pourquoi ne
+tiendrait-on pour semblables que des choses qui diffèrent
+numériquement? Pourquoi celles qui ne sont
+distinctes que par les propriétés, n'admettraient-elles
+pas un rapport de similitude? La proposition et la
+conclusion sont choses semblables sous plusieurs
+rapports, et cependant elles ne sont pas choses séparées
+numériquement; elles ne sont pas deux
+choses, puisque une conclusion, est à la fois conclusion
+et proposition.</p>
+
+<p>Mais on dit que, d'une part, chacune des trois
+personnes est Dieu, essence divine; que, d'une autre
+part, aucune d'elles n'est l'une des deux autres, et
+l'on conclut qu'elles sont plusieurs dieux ou plusieurs
+essences divines. Il faut répondre en contestant
+ce passage du singulier au pluriel. Socrate est le
+frère d'un homme, Platon est le frère d'un autre;
+Socrate et Platon sont-ils frères? Deux hommes sont
+chacun une intelligence; l'intelligence est-elle donc
+plusieurs choses et non pas une chose? Chaque être
+a sa durée, ou dure son temps; y a-t-il donc des
+temps différents? Le temps n'est-il pas unique? Tous
+les membres d'un homme font un homme, de tous
+ces membres on peut dire: c'est un homme; coupez
+une main, l'homme reste, mais ne se double pas,
+il n'y a toujours qu'un homme. D'où vient donc que
+parce que chaque personne de la Trinité est Dieu,
+les trois personnes feraient trois dieux? Un homme
+qui sait trois arts est trois artistes, et non trois
+hommes. Tout dépend donc de l'idée qu'on se fait
+de la différence qui constitue chaque personne. Il est
+enseigné que c'est une différence de définition, non
+d'essence. L'honnête et l'utile ne sont pas la même
+chose, ils se définissent différemment, quoique
+l'honnête soit utile. L'orateur et le grammairien ne
+sont pas identiques, quoique la même essence soit
+le sujet du grammairien et de l'orateur. Ainsi le Père
+et le Fils sont différents avec la même substance;
+l'un n'est pas l'autre pour cela. Si l'on dit quelquefois
+<i>le Père est le Fils</i>, cela signifie que le Fils est
+Dieu comme le Père, tuais non qu'il soit par les
+propriétés le même que (<i>idem quod</i>) le Père. Sans
+doute il ne faut pas trop s'attacher aux termes;
+«encore faut-il que les termes soient catholiques....
+On ne doit point forcer les expressions figuratives
+qui ne sont point prises dans le sens propre, ni les
+pousser au delà de ce que prescrit l'usage et l'autorité.»
+De ce qu'on dit que Dieu ne connaît pas
+les méchants, doit-on conclure que Dieu ne connaît
+pas tout? Ces mots: <i>J'adore la croix</i>, signifient-ils
+que j'adore un bois insensible? Transportés des créatures
+au créateur, les noms de père et de fils acquièrent
+une signification spéciale, expriment une
+relation qui n'a point sa pareille. Quand on parle de
+Dieu, la plus grande discrétion, c'est-à-dire le plus
+grand effort de discernement, est nécessaire. Gardons-nous
+des expressions qui pourraient, contre les
+paroles d'Athanase, conduire à la confusion des
+personnes, <i>neque confundentes personas</i>. En vain invoquerait-on
+la règle du syllogisme: Tout ce qui s'affirme
+du prédicat s'affirme du sujet, ou bien si A
+est B et que B soit C, A est C; il faudrait donc l'entendre
+comme si, dès qu'une chose est dite d'une
+autre chose, tout propre du prédicat était propre du
+sujet, et admettre par exemple que si cet homme
+est ce corps, comme ce corps est ce qui ne s'anéantit
+pas, cet homme est ce qui ne s'anéantit pas. Les
+distinctions du bon sens doivent présider à l'emploi
+des règles de l'art.</p>
+
+<p>La relation qui constitue la propriété de chacune
+des trois personnes, a quelque chose de mystérieux;
+elle ne rentre pas exactement dans les cadres de la
+science, elle ne peut donc être exprimée que par des
+similitudes, <i>sub quadam pia similitudinis umbra</i>. Les
+comparaisons sont permises, mais il faut s'en défier,
+aussi les voyons-nous employées dans cet ouvrage
+avec beaucoup de réserve. Celle du sceau d'airain
+fait place à une comparaison prise d'une image de
+cire, et c'est avec brièveté et précision qu'Abélard
+en use pour expliquer, en quelque manière, la génération
+du Fils. Comme l'image de cire est de la cire
+(<i>ex cera</i>), comme l'espèce est du genre, la sagesse
+divine, étant une certaine puissance, est de la puissance
+divine (<i>ex potentia</i>); et en ce sens l'homme
+est la même chose que l'animal, l'image de cire la
+même chose que la cire, mais sans réciprocité. Semblablement,
+le Fils est de la même substance que
+le Père, la sagesse est essentiellement puissance,
+mais il n'y a pas identité absolue. La sagesse est
+comme une partie de la puissance; il faut dire <i>comme</i>
+une partie, parce que Dieu est indivisible. Le Fils
+est du Père comme la sagesse est de la puissance,
+voilà la génération. Quel mode de génération? Le
+Père ou la puissance est-il matière, cause, principe,
+antécédent quelconque du Fils ou de la sagesse?
+Nulle de ces expressions ne doit être prise au propre:
+la matière est assujettie à la forme, mais non pas
+Dieu; la cause suppose l'effet, et le Fils n'est point
+un effet; le principe, l'origine, ne s'applique point
+à un être éternel qui a dit de lui-même: <i>Principium
+qui et loquor vobis</i> (Johan., viii, 25); rien en Dieu
+ne peut être l'antécédent de Dieu même<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296"><sup>296</sup></a>. Aucune
+priorité d'essence non plus que de dignité n'est possible
+entre les personnes divines. Le Père n'est point
+d'un autre ni par un autre, tandis que le Fils est
+du Père et par le Père; mais cette différence ne
+constitue aucune supériorité. La génération ne constitue
+aucune priorité, parce qu'elle ne suppose aucune
+succession. Dieu, en engendrant le Fils, ne
+s'engendre pas lui-même et n'engendre pas un autre
+Dieu que lui; mais c'est un acte de génération éternelle:
+le Fils est engendré toujours (<i>gignitur</i>), et
+toujours il est engendré (<i>genitus est</i>); les relations
+des personnes de la Trinité sont coéternelles<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297"><sup>297</sup></a>. Resterait
+à examiner ce que c'est qu'être d'un autre, par
+un autre, <i>esse ab alio</i>, si cela ne veut pas dire avoir
+un autre pour cause, principe ou matière, ou tout
+au moins si cela n'exprime pas la génération d'une
+substance détachée d'une autre substance; mais c'est
+là précisément ce qu'Abélard ne discute pas. Il affirme,
+et c'est tout. Il pose les expressions reçues,
+consacrées, et s'abstient de les définir à fond. Ce
+parti pouvait être le plus sage, mais bien plus sage
+encore il eût été de dire sans commentaire et comme
+axiome, non de la raison, mais de la foi: «Jésus-Christ
+est le fils de Dieu et il est Dieu.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote296" name="footnote296"></a><b>Note 296:</b><a href="#footnotetag296"> (retour) </a> Tout ceci est d'une orthodoxie plus rigoureuse
+que l'Église même ne l'exige. Plus d'un Père a, sans encourir
+aucune censure, employé des expressions qu'Abélard s'interdit,
+et il cite ici même, en les désapprouvant, des paroles de saint
+Augustin qui conduiraient aisément à l'hérésie, par exemple
+que le père est <i>la cause</i> de sa sagesse, qu'il est
+<i>le principe</i> de la divinité, etc. (<i>Th. Chr.</i>,
+l. IV, p. 1321.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote297" name="footnote297"></a><b>Note 297:</b><a href="#footnotetag297"> (retour) </a> <i>Th. Chr.</i>, l, IV, p. 1324-1326. Ce point
+a été contesté. L'auteur d'une dissertation contre Abélard
+(<i>Anonymus Abbas</i>) trouve contraire à la dignité
+du Fils de dire qu'il soit toujours actuellement engendré,
+<i>semper gigni</i>. Il faut dire qu'il est toujours <i>un
+engendré, semper genitum esse</i>. (<i>Disput adv. Ab. dogm.</i>,
+l. III, <i>in Bibl. Cisterc</i>. t. IV, p. 251.)</blockquote>
+
+<p>Abélard ne s'en est pas tenu là; l'Église ne s'en
+tient pas là. Elle analyse les termes, et elle explique
+ce qu'elle déclare incompréhensible. Le philosophe
+était donc autorisé à s'efforcer de <i>rapprocher de plus
+en plus la raison humaine de l'intelligence</i> des mystères.
+C'est pourquoi il n'a rien négligé pour établir
+méthodiquement la foi touchant la Trinité, «cette
+foi qui lui paraît ne manquer à personne.» Indépendamment
+des citations des anciens, ceux-mêmes,
+dit-il, qui repoussent les mots sacramentels
+de notre foi, <i>Dieu le père, Dieu le fils</i>, sont
+d'accord avec nous sur le fond de l'idée. Demandez-leur
+s'ils croient à la sagesse de Dieu, s'ils croient
+à sa bonté: cette croyance suffit; avec cet aveu,
+on peut convertir les plus éloignés de nous. C'est
+pour eux qu'il est écrit: «On croit du coeur à la
+justice.» (Rom. X, 10.)</p>
+
+<p>«Voilà, dit Abélard en finissant, ce que nous
+avons osé écrire touchant la plus haute et incompréhensible
+philosophie de la Divinité, incessamment
+forcé et provoqué par l'importunité des
+infidèles, n'affirmant rien de ce que nous disons,
+et ne prétendant pas enseigner la vérité que nous
+faisons profession de ne pas savoir. Mais ceux qui
+se glorifient de combattre notre foi, ne cherchent
+pas non plus la vérité, mais le combat. Attaqués, si
+nous pouvons leur résister, il doit suffire que nous
+nous défendions. Ceux, qui se font agresseurs, s'ils
+ne triomphent, succombent dans leur dessein et
+disparaissent. Et puisqu'ils nous attaquent principalement
+avec des raisons philosophiques, nous
+aussi nous avons de préférence, recherché celles
+qu'on ne saurait pleinement entendre, si l'on n'a
+consacré ses veilles aux études philosophiques et
+surtout dialectiques. Il était vraiment nécessaire
+que notre résistance à nos adversaires usât des
+moyens qu'ils acceptent, nul ne pouvant être
+accusé ou réfuté que sur les points accordés par
+lui, pour que ce jugement de la vérité fût accompli:
+<i>Sur le témoignage de ta propre bouche,
+mauvais serviteur, je te condamne</i><a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298"><sup>298</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote298" name="footnote298"></a><b>Note 298:</b><a href="#footnotetag298"> (retour) </a> <i>Theol. Chr.</i>, t. IV, p. 1344.&mdash;-Luc, XIX, 22.</blockquote>
+
+<p>On ne sait plus guère la théologie; et peut-être
+pensera-t-on que ces distinctions infinies sur la nature
+de la Trinité sont l'oeuvre spéciale du génie
+subtil d'Abélard, tout au moins un produit passager
+de l'esprit ingénieusement frivole des scolastiques,
+et dans tous les cas une collection dangereuse d'idées
+hasardées et d'hérésies en germe. Qu'on se rassure,
+Abélard a très-peu inventé. Sauf quelques arguments
+de détail, il ne sort pas du cercle tracé par les théologiens.
+Des questions qu'il parcourt, bien peu ont
+été inconnues des Pères de l'Église; toutes se sont
+perpétuées dans les écoles de théologie. Nous devons
+même ajouter qu'en général les solutions qu'il
+donne sont légitimes, et que, même sur les points
+abandonnés à l'appréciation des docteurs, sur les
+<i>questions</i> restées <i>ouvertes</i>, il se décide communément
+pour le sentiment le plus correct et le mieux
+autorisé. Il faut ici qu'on daigne nous en croire,
+sans nous demander nos preuves. Mais si l'on veut
+feuilleter, non pas Richard de Saint-Victor, saint
+Thomas, Albert le Grand, non pas les docteurs de
+l'école, mais tous les théologiens sérieux jusqu'au
+XVIIIe siècle, par exemple le P. Petau, qui ne passe
+point pour avoir fait abus de scolastique, on verra
+que les questions traitées par Abélard, et bien d'autres
+non moins subtiles, non moins délicates, font
+une partie essentielle de la science théologique, et
+sont assez souvent résolues par les meilleures autorités
+dans le même sens que par le docteur auquel
+saint Bernard disait anathème.</p>
+
+<p>Nous n'entendons pas dire cependant que tout soit,
+au point de vue de l'orthodoxie, irréprochable dans
+Abélard. Au reste, on en va mieux juger.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<h3>DES PRINCIPES DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.&mdash;OBJECTIONS
+DES CONTEMPORAINS.</h3>
+
+<p>Arrêtons-nous quelques moments, et recherchons
+comment la doctrine d'Abélard touchant la nature
+de Dieu, a été jugée, comment nous devons la juger
+nous-mêmes. De toutes ses théories, sa théorie de
+la Trinité fut la plus fatale à son repos. Pour elle, il
+fut condamné à Soissons, et lorsque vingt ans plus
+tard il éclairait et compléta son premier ouvrage
+par un second, c'est encore de ses idées sur la Trinité
+qu'il eut principalement à répondre devant le
+concile de Sens. Contre ce point capital de sa théologie,
+les griefs de l'Église sont déposés dans les
+écrits de Guillaume de Saint-Thierry, de Geoffroi
+d'Auxerre, de Gautier de Mortagne, de Gautier de
+Saint-Victor, et surtout de saint Bernard, le véritable
+auteur de la perte d'Abélard<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299"><sup>299</sup></a>. C'est là que nous
+irons chercher ces griefs pour les exposer et les
+discuter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote299" name="footnote299"></a><b>Note 299:</b><a href="#footnotetag299"> (retour) </a> Guillelm. S. Theod. <i>Disputatio adv.
+P. Abæl, ad vener. Gaufredum, carnut. episc. et B. Bernardum,
+clar. abb. (Biblioth. Patr. Cisterc.</i>, t. IV, p. 112-126.)
+<i>Disputatio anonym. Abbat. adv. P. Abæl. dogmata.</i>
+(<i>Ibid.</i>, p. 238-258.)&mdash;-Gualter. de Mauritan., episc.
+laudun., <i>Epistola adv. P. Abæl</i>, (<i>Spicileg.</i>,
+D. Luc d'Achery, ed. 1723, t. III, p. 524.)&mdash;L'ouvrage
+en quatre livres de Gautier de Saint-Victor (<i>Liber
+M. Walteri, prior. S. Vict., Paris</i>.) n'a pas été publié.
+Il était dirigé contre Abélard, P. Lombard, Gilbert de la Porrée
+et Pierre de Poitiers. Il est connu par de longs extraits que
+Duboulai en a donnés. (<i>Hist. univ. parisiens.</i>, t. II,
+p. 629-650.)&mdash;-<i>S. Bernardi Epist.</i> CLXXXVII et seq.,
+CCCXXXVII et seq. et <i>Tract. contr. error. Abæl. seu Opusc.</i>
+XI. (<i>Op. omn.</i>, v. I, t. I et II)&mdash;Hugues et Richard de
+Saint Victor ont aussi critiqué ou indirectement réfuté
+certaines opinions d'Abélard (Hugon. S. Vict., <i>Op.</i>,
+8 vol. in-fol., 1618, t. III, <i>Summ. sent.</i>, Tract. I,
+p. 430. <i>De Sacram.</i>, t. II, para XIII, c. VII,
+p. 669.&mdash;-Rich. S. Vict. <i>Op. passim.</i>)&mdash;Bernard
+de Luxembourg, dans son Catalogue haereticorum, fol. lxiii,
+veut qu'une des épîtres de saint Anselme soit dirigée contre
+Abélard; mais c'est une erreur évidente.</blockquote>
+
+
+
+<p><b>I.</b></p>
+
+<p>La méthode générale d'Abélard était le premier.
+Il veut traiter l'Écriture sainte comme la dialectique,
+dit Guillaume de Saint-Thierry, et il contrôle la
+foi par la raison. Par là, dit Gautier de Mortagne, il
+a ramené la foi à n'être qu'une simple opinion. Et
+dans la lettre célèbre où saint Bernard, s'adressant
+au pape, réunit et discute les principaux chefs d'accusation,
+il commence par celui-là<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300"><sup>300</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote300" name="footnote300"></a><b>Note 300:</b><a href="#footnotetag300"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 270, et S. Bernardi <i>Op.,
+Ep. pap. Innocent.</i>, t. I ep. cxc.
+et t. II, p 610.</blockquote>
+
+<p>«Nous avons en France un théologien nouveau,
+devenu tel d'ancien maître qu'il était, et qui après
+s'être joué dès son premier âge dans l'art dialectique,
+s'égare maintenant dans la science de
+l'Écriture sainte. Il s'efforce de ranimer de vieux
+dogmes assoupis et déjà condamnés, les siens et
+ceux des autres, et de plus il en ajoute de nouveaux.
+Comme de toutes les choses qui sont au-dessus
+du ciel et au-dessus de la terre, il ne
+daigne rien ignorer, excepté la sainte ignorance
+(<i>nihil proeter solum nescio quid nescire</i>), il lève la
+face vers le ciel et scrute les profondeurs de
+Dieu; puis, revenant vers nous, il nous rapporte
+des mots ineffables qu'il n'est pas permis à
+l'homme de prononcer. Et prêt à rendre raison de
+tout, il présume des choses au-dessus de la raison,
+contre la raison, contre la foi. Quoi de plus
+contraire en effet à la raison que l'effort de surmonter
+la raison par la raison? Et quoi de plus
+contraire à la foi, que de refuser de croire à rien
+de ce qu'on ne peut atteindre par la raison? Enfin
+voulant interpréter cette parole du sage: <i>Qui
+croit vite est léger de coeur</i> (Eccles. xix, 4.): Croire
+vite, dit-il, c'est accorder la foi avant la raison,
+tandis que Salomon n'a point voulu dans cet endroit
+parler de la foi en Dieu, mais de la crédulité
+mutuelle entre les hommes. Car pour la foi en
+Dieu, le pape saint Grégoire nie qu'elle ait aucun
+mérite, si la raison humaine l'appuie de son expérience.»</p>
+
+<p>Abélard n'a jamais prétendu surprendre par le
+raisonnement les secrets de Dieu, ni sacrifier la foi
+à la raison. Sans doute il a mal à propos appliqué
+à la foi religieuse une parole de l'Ecclésiastique,
+qui n'a trait qu'à la crédulité dans les relations
+des hommes; c'est une maxime de morale pratique,
+on même de prudence humaine, comme il y en a
+tant dans les livres du Sage; ce n'est point une
+règle de foi. Mais quel est le théologien qui ne s'est
+jamais emparé de passages de l'Écriture, pour leur
+attribuer une valeur dogmatique? La distinction du
+sens littéral et du sens figuré semble tout autoriser
+d'avance. Dans les écrivains sacrés, dans les prédicateurs,
+bien des citations sont des applications ingénieuses
+plutôt que des témoignages directs. Il faut
+donc écarter le texte et voir la pensée. Quand Abélard
+dit qu'on doit comprendre ce qu'on enseigne, il
+répète ce que saint Augustin, qu'il cite, avait exprimé
+presque dans les mêmes termes<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301"><sup>301</sup></a>. Cette pensée
+ne cesse d'être la chose la plus simple que lorsqu'elle
+devient le principe d'une méthode théologique.
+Il s'agit alors de la question générale de l'application
+de la raison à la foi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote301" name="footnote301"></a><b>Note 301:</b><a href="#footnotetag301"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. I, p. 985, et t. II, p. 1003.
+Voyez nos chapitres précédents <i>passim.</i></blockquote>
+
+<p>Faut-il dans l'étude de la théologie mettre la
+raison humaine en interdit? L'affirmative n'est pas
+soutenable. La raison humaine est apparemment
+aussi indéfectible que l'Église, et la foi la plus absolue
+maîtrise la raison et ne la supprime pas; si l'on
+voulait prendre à la lettre certains anathèmes des
+saints et même des apôtres, pour professer en
+thèse l'incompatibilité radicale de la raison et la foi,
+tous les écrivains sacrés protesteraient à l'envi.
+Quand tout est calme, quand on n'abuse point de
+leurs concessions, le christianisme n'a point d'apologistes
+qui ne cherchent à concilier ces deux choses,
+la foi et la raison. Seulement elles sont conciliables
+<i>jusqu'à un certain point</i>; toute la difficulté gît
+dans l'appréciation des droits respectifs, et dans la
+fixation des conditions de l'alliance. De là vient
+qu'on trouve dans les auteurs des passages contradictoires,
+et tantôt pour, tantôt contre la raison. Tout
+chrétien est rationaliste, tout chrétien est croyant en
+une certaine mesure, et celui qui en invoquant la
+raison, témoigne d'une adhésion sincère à la foi
+chrétienne, d'un attachement scrupuleux à la tradition,
+nous paraît irréprochable, au moins tant
+qu'il reste dans les termes généraux. Dans ces
+termes, nous croyons à l'entière innocence d'Abélard.
+Il s'est bien proposé d'enseigner, ou plutôt de
+<i>défendre</i> la foi par la raison, mais, sans cesse il l'a
+déclaré, la foi des apôtres, non une foi nouvelle;
+voulant expliquer le dogme plutôt que le prouver,
+le rendre intelligible plutôt que démonstratif; jaloux
+seulement de satisfaire les esprits exigeants qui tiennent
+à se rendre compte de ce qu'ils croient, et de
+confondre les raisonneurs infidèles qui rejettent tout
+ce qui ne se discute pas. Il parle avec soumission de
+l'autorité, avec respect de l'Église, avec modestie de
+son entreprise, avec défiance de ses lumières<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302"><sup>302</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote302" name="footnote302"></a><b>Note 302:</b><a href="#footnotetag302"> (retour) </a> <i>Introd. prol.</i>, p. 874, t. II, p. 1065, 1070.
+<i>Theol. Chr.</i>, t. III, p. 1256 et seq., t. IV, p. 1316, 1344.</blockquote>
+
+<p>Mais sortez des termes généraux, et peut-être
+concevrez-vous mieux les scrupules et les alarmes
+de ses adversaires. D'abord, si les conséquences
+auxquelles l'a conduit sa méthode étaient fausses ou
+dangereuses, sa méthode serait suspecte; il faudrait
+au moins se défier de l'esprit dans lequel il l'emploie.
+Aussi saint Bernard, passant immédiatement
+a l'examen des opinions produites, s'attache-t-il
+à condamner la science par ses oeuvres. Mais avant
+d'avérer jusqu'à quel point les oeuvres d'Abélard déposent
+contre sa foi, il faut savoir si chez lui domine
+le principe de l'autorité ou le principe de l'examen;
+car de là dépend l'esprit d'un livre. Les études
+antérieures d'un écrivain, ses ouvrages publiés, le
+tour de ses idées, le genre de sa renommée, tout
+détermine sa tendance et classe son oeuvre. Reconnaissons
+que toutes ces circonstances se réunissaient
+pour dénoncer Abélard, en quelque sorte, dès qu'il
+s'avisait de théologie. Chrétien de coeur, orthodoxe
+d'intention, il était rationaliste par là nature et les
+antécédents de son génie; il n'avait touché à rien
+sans innover en quelque chose; il s'était constamment
+targué de penser sans maître, ou même de
+faire changer de maître à l'esprit humain, prétention
+de mauvais augure et de funeste conséquence.</p>
+
+<p>Le rationalisme chrétien n'est pas formellement
+défendu ni condamnable de plein droit. Certaines
+écoles théologiques le redoutent et le fuient; pour
+toutes, il est sur une pente périlleuse, et l'on ne
+citera pas, je crois, d'acte solennel qui l'ait prescrit
+ou recommandé; mais il est permis, et d'imposantes
+autorités ne lui manqueraient pas. Parmi les Pères,
+Origène, si l'on doit lui donner ce nom, a été le premier,
+dans toute la force du terme, un chrétien rationaliste,
+mais il a failli, et pour cela peut-être. Voyez
+avec quel soin Abélard se justifie de le citer, en s'appuyant
+de l'exemple de saint Jérôme<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303"><sup>303</sup></a>. Le modèle du
+philosophe chrétien, le type d'une orthodoxie raisonnée,
+paraît être saint Augustin; et encore dans notre
+temps, où les triomphes et les excès du rationalisme
+ont fait verser les écrivains sacrés du côté de l'autorité,
+qui sait s'il ne se trouverait pas des gens
+pour nous dire qu'Augustin est plus digne de respect
+que d'imitation? Le livre le plus détesté peut-être
+depuis deux siècles par les défenseurs en titre
+de l'unité, porte ce nom: <i>Augustinus</i>; celui qui
+l'écrivit n'entendait certainement pas falsifier saint
+Augustin, et en voulant le reproduire, il a scandalisé
+l'Église. Ne nous étonnons donc pas qu'Abélard, qui
+met sous la protection du nom de saint Augustin
+presque toutes ses hardiesses, ait pu s'égarer lui-même,
+ou du moins commettra la faute d'inquiéter
+la clergé. D'autres noms sont venus à son aide; il
+s'est réclamé de saint Jérôme, de saint Hilaire, de
+saint Isodore; avant lui, Bède avait allié la théologie
+aux connaissances philosophiques; on célébrait dans
+l'Église la dialectique de Lanfrano de Pavie et de
+Guillaume de Champeaux; saint Anselme avait donné
+une théorie de Dieu et de la Trinité qu'on n'a point dénaturée
+en la traduisant sous ce titre: <i>le Rationalisme
+chrétien</i><a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304"><sup>304</sup></a>. Mais Abélard a, plus hardiment, plus librement
+que ses contemporains, introduit dans l'exposition
+du dogme les procédés de la science et les
+formes de la logique. Les erreurs, inévitables peut-être
+en tout traité de théologie, ne pouvaient donc
+lui être pardonnées; l'auteur compromettait l'ouvrage,
+et je crois qu'on a moins condamné sa pensée
+que son exemple.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote303" name="footnote303"></a><b>Note 303:</b><a href="#footnotetag303"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. II, p.1042 et 1045.&mdash;<i>Theol.
+Chr.</i>, t. II, p. 1109.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote304" name="footnote304"></a><b>Note 304:</b><a href="#footnotetag304"> (retour) </a> <i>Le Rationalism chrétien à la fin du XIe siècle
+ou Monologium et Proslogium de saint Anselme</i> traduit par
+M. Bouchitre, 1842.</blockquote>
+
+<p>L'Église s'est placée dans une position difficile;
+elle ne s'en est pas tenue, elle ne pouvait s'en tenir
+à ces deux termes absolus et contradictoires, la folie
+de la croix, ou la sagesse du siècle; elle n'u pu prononcer
+un divorce éternel entre la foi et la raison,
+Comment, en effet, abjurer l'humanité? Tout homme
+en lui-même a deux esprits, l'esprit de foi et l'esprit
+d'examen; il ne saurait croire sans un peu
+comprendre, sans comprendre ou ce qu'il croit, ou
+pourquoi il croit, ou pourquoi il veut croire. Le
+chrétien est homme, et à mesure que son intelligence
+est plus développée, il éprouve plus vivement le
+besoin de mettre sa croyance, si ce n'est en harmonie
+parfaite avec les conceptions de l'intelligence,
+du moins au niveau de ce qu'elles ont de plus élevé.
+Il ne veut pas que les Pythagore et les Platon paraissent,
+à un degré quelconque, en savoir plus que
+les sages inspirés du Saint-Esprit; ni que la doctrine
+qui illuminait un saint Paul ou un saint Jean,
+soit pour la pureté, la hauteur, l'ordre, la clarté
+même de l'expression, inférieure aux doctrines des
+écoles profanes. Il tend donc à faire de la religion
+une science, et cette tendance du chrétien éclairé
+a été de bonne heure celle de la société chrétienne.
+Entre la foi et la philosophie, l'Église a placé quelque
+chose qui n'est absolument ni l'une ni l'autre,
+qui participe de toutes les deux, et qu'on appelle
+théologie. La théologie est par sa nature une chose
+rationnelle, encore qu'elle ne soit pas exclusivement
+rationnelle; en elle viennent se rencontrer et se
+développer les deux esprits qui subsistent dans
+l'homme et dans l'Église; toute théologie est une
+certaine alliance de la raison et de la foi.</p>
+
+<p>Dans les rares instants où l'Église est paisible et
+ne se croit point d'ennemis, elle nourrit dans son
+sein les deux esprits dont, à d'autres moments, elle
+signale les combats et veut proclamer l'incompatibilité.
+Suivant les temps, les écoles, les questions,
+ces deux esprits se font ou se refusent des concessions
+pacifiantes. Les termes auxquels ils transigent
+ne demeurent point invariables. Dès que la guerre
+se déclare, dès que les positions longtemps respectées
+sont entamées ou paraissent menacées par le
+raisonnement, le sein de la théologie se déchire.
+ta foi se défend en réduisant autant qu'elle peut la
+part laissée à la raison; la raison avance en tâchant
+de s'agrandir sur le terrain qu'elle concède à la foi,
+jusqu'à ce qu'enfin, poussées aux dernières hostilités,
+l'une et l'autre prononcent ce mot insensé:
+Tout ou rien. Prétention vaine, impuissante ambition
+qu'engendre la chaleur du combat, et qui, pour
+réussir, aurait d'abord à changer l'humanité. A la
+guerre succède l'armistice; jamais cependant la victoire
+n'est complète ni la paix profonde; toujours
+deux esprits vivent dans, la société chrétienne; mais
+suivant que l'un ou l'autre domine, il caractérise les
+temps, les sectes, les hommes. On distingue toujours
+deux écoles et au besoin deux partis. A quelque
+âge que vous preniez la théologie, dans quelques
+limites qu'elle se renferme, vous la trouverez toujours
+divisée ou prête à l'être. Vous entendrez soutenir
+ici que la foi, supérieure à la raison, accepte
+à peine son secours et ne peut qu'être compromise
+par son alliance; là, qu'elle n'a rien à redouter de
+la raison, parce qu'elle la satisfait, et doit s'appuyer
+sur celle qui la justifie. L'autorité spirituelle en
+général, l'Église gouvernante penchera vers la foi
+par l'autorité; la pensée isolée du docteur, la méditation
+de l'école inclinera vers la foi par l'examen.
+Sans prétendre que l'une soit toujours entraînée à
+un superstitieux absolutisme, sans accorder que
+l'autre se laisse toujours aller à la révolte et a la
+licence, je crois vrai que de chaque côté s'élèvent
+ces funestes écueils où si souvent l'orgueil humain
+fit échouer la vérité; et il faut bien convenir que
+l'Église, prenant quelquefois l'écueil pour le port,
+ne s'est pas toujours, pour sauver la foi, abstenue de
+la tyrannie.</p>
+
+<p>Saint Bernard et Abélard représentent les deux
+esprits au XII siècle. Mais ni l'un ni l'autre n'a poussé
+son principe aux dernières conséquences. Saint
+Bernard, qui avait peut-être la tyrannie dans l'âme
+comme toutes les natures faites pour commander,
+ne se porta point aux extrêmes rigueurs du pouvoir
+absolu, et, tout en condamnant le philosophe, il
+voulut raisonner, sinon avec lui, du moins contre
+lui. Abélard, quoiqu'il fût de nature opposante, et
+qu'un des mérites de son esprit fût l'indépendance,
+glissa moins encore sur la point de la révolte que
+son adversaire sur celle du despotisme. Fidèle sujet
+de l'Église, il allia les témérités de l'intelligence avec
+la volonté sincère de rester dans l'unité.</p>
+
+<p>La raison peut pénétrer dans la théologie, soit
+pour exposer le dogme, soit pour en établir la vérité.
+De là deux nationalismes, l'un plus réservé,
+l'autre plus radical. Le premier se borne à faire voir
+comment il faut comprendre les dogmes; le second
+aspire à montrer pourquoi il faut les croire, et celui-ci
+risque plus de s'écarter de la foi que celui-là. Ce
+n'est pas que l'un ne se lie à l'autre. Démontrer la
+foi due aux dogmes, ne va guère sans dire a quels
+dogmes; expliquer comment ils doivent être compris,
+c'est les supposer ou les prouver compréhensibles.
+C'est donc encore les soumettra a la raison
+qui, dans un cas, les éclaircit et dans l'autre, les
+fonde. Il est évident, toutefois, que l'entreprise de
+la raison se chargeant de légitimer la foi, est plus
+périlleuse, et peut conduire à rendre la religion justiciable
+de la philosophie.</p>
+
+<p>Cette dernière entreprise ne fut pas celle d'Abélard.
+Sa méthode est essentiellement l'exposition
+raisonnée des mystères, non la recherche de leurs
+titres à la croyance. Mais, en s'attachant à bien
+expliquer le sens des points de foi, il est amené par
+le procédé dialectique à les rapprocher à un tel degré
+des vérités philosophiques, qu'on dirait qu'il veut
+les confondre, et, pour rendre la religion plus raisonnable,
+<i>obsequium rationabile</i>, l'absorber dans la
+raison. Ainsi, sans avoir mis en question les vérités
+de la foi, sans avoir affiché la dernière prétention
+du rationalisme, il marche vers un but qui serait
+en définitive le terme du rationalisme. Que pourrait-on
+prétendre en effet au delà de cette conclusion
+dernière: La foi, c'est la raison?</p>
+
+<p>Cependant ces mots pourraient encore être entendus
+chrétiennement. Qu'on y songe, le rationalisme
+incrédule dit: la raison exclut la foi; à l'autre extrémité,
+on dit: la foi exclut la raison. Entre ces deux
+pôles se placent deux opinions modérées et pourtant
+divergentes, qui diraient, l'une: la raison, c'est la
+foi; et l'autre: la foi, c'est la raison.</p>
+
+<p>Tout ceci prouve que le principe d'Abélard ne
+peut être définitivement jugé que par les conséquences
+qu'il en a tirées.</p>
+
+
+<p><b>II.</b></p>
+
+<p>Prenons donc qu'il n'a point élevé la question:
+Faut-il croire les dogmes? mais, posé qu'il faut
+croire les dogmes, quel est le sens de ceux qu'il
+faut croire?</p>
+
+<p>Voici la première erreur d'interprétation que lui
+reproche saint Bernard: «Il établit que Dieu le Père
+est une pleine puissance, le Fils une certaine puissance,
+le Saint-Esprit aucune puissance.» A cet
+article, placé en tête de tous les actes d'accusation<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305"><sup>305</sup></a>
+Abélard a toujours répondu par une formelle dénégation:
+«Ce sont paroles que je repousse et déteste
+ainsi qu'il est juste, non pas tant comme hérétiques,
+que comme diaboliques, et je les condamne
+ainsi que leur auteur. Si quelqu'un les trouve dans
+mes écrits, je me déclare non-seulement hérétique,
+mais hérésiarque<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306"><sup>306</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote305" name="footnote305"></a><b>Note 305:</b><a href="#footnotetag305"> (retour) </a> Cf. les historiens des conciles, et notamment.
+<i>Ab. Op., in Proefat</i>.&mdash;D'Argentré, <i>Collect. Judivior.
+de nov. error</i>., t. 1, p. 19.&mdash;S. Bern. Op., v. 1.&mdash;<i>Thesaur.
+nov. anecd</i>., t. V, p. 1152.&mdash;Hist. litt. de la France,
+t. XII. p. 19, 120 et 139.</blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote306" name="footnote306"></a><b>Note 306:</b><a href="#footnotetag306"> (retour) </a> <i>Ab. Op., Apolog</i>. in princip., ou ep. xx, p. 311.</blockquote>
+
+<p>Guillaume de Saint-Thierry s'indigne de cette réponse;
+un autre censeur, resté inconnu, est révolté
+d'un tel mensonge. Des bénédictins modernes s'étonnent
+d'une telle <i>impudence</i><a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307"><sup>307</sup></a>. Est-il donc vrai qu'Abélard
+ait entendu contester au Père et au Fils la
+toute-puissance divine, ce qui eût été lui contester
+la divinité? Il n'y à qu'un Dieu, dit-il, il n'y a
+qu'un Tout-Puissant. Chaque personne est Dieu,
+donc chaque personne est le Tout-Puissant. Dès le
+concile de Soissons, il avait professé cette maxime
+de saint Athanase en présence de son juge incertain
+et troublé<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308"><sup>308</sup></a>. Et cependant il a dit: «Posons Dieu le
+Père comme la puissance divine et Dieu le Fils
+comme la divine sagesse, et considérons que la
+sagesse est une certaine puissance.... une certaine
+portion de la puissance divine qui est la toute-puissance.&mdash;La
+bonté, désignée par le nom de
+Saint-Esprit, n'est pas en Dieu quelque puissance
+ou sagesse; être bon n'est pas être sage ou puissant.&mdash;La
+sagesse est une certaine puissance, tandis
+que l'affection de la charité appartient plus à la
+bonté de l'âme qu'à sa puissance.<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309"><sup>309</sup></a>» Que signifient
+donc ces paroles? Est-ce que le Fils n'a qu'un peu
+de puissance, et le Saint-Esprit nulle puissance?
+Mais la pensée contraire ressort constamment et clairement
+de la foi et de la doctrine d'Abélard. Il y
+aurait injustice, méprise à lui reprocher une induction
+éventuelle ou possible, comme une maxime
+établie, il y aurait, comme il dit, <I>malice</I> dans l'imputation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote307" name="footnote307"></a><b>Note 307:</b><a href="#footnotetag307"> (retour) </a> <i>Thes. nov. anecd</i>., t. V, p. 1148 et 1153,
+et <i>Bibi. Cist</i>., t. IV; Guill. S. Theod., <i>In Error.
+Ab</i>., c. 1, p. 113, et <i>Disput. anon. Abb</i>., 1, I, p. 240</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote308" name="footnote308"></a><b>Note 308:</b><a href="#footnotetag308"> (retour) </a> <I>Introd</i>., t. I, p. 982, 988, 989, 991,
+l. II, p. 1084.&mdash;<i>Theol. Chr</i>., t. III, p. 1258.&mdash;Ab.
+Op., <i>In Symbol. Athan</i>., p. 382. <i>Epist</i>. I,
+p. 24, et notre livre l, t. I, p. 93.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote309" name="footnote309"></a><b>Note 309:</b><a href="#footnotetag309"> (retour) </a> <i>Introd</i>., p. 1085, 1086.&mdash;<i>Theol. Chr</i>.,
+l. IV, p. 1318 et 1329.</blockquote>
+
+<p>Voici son idée générale. Dieu est une seule substance
+et trois personnes: les personnes ne sont donc
+pas différentes de substance, ou distinctes par la
+substance, ainsi qu'on le devrait dire de toutes autres
+personnes. Alors elles ne peuvent différer que
+par leurs caractères propres, ou leurs propriétés. Ces
+propriétés ne sont pas celles de la substance divine;
+les personnes ne sauraient se distinguer par les
+attributs de leur essence commune. Il faut donc
+qu'elles aient chacune une ou plusieurs propriétés
+personnelles, ou distinctives de chaque personne.
+Cette propriété, c'est au moins pour l'une d'être le
+Père, pour l'autre le Fils, pour la troisième le Saint-Esprit.
+Le caractère distinctif de chaque personne
+ne serait-il que son nom? Tout se réduirait-il à une
+dénomination, non à une désignation? Ce parti incontestablement
+orthodoxe n'est pourtant pas celui
+que prend l'Église. La règle est de croire le Père
+<i>inengendré</i>, le Fils <i>seul engendré</i>, le Saint-Esprit
+<i>procédant</i>. Chacun de ces attributs est distinctif,
+exclusif; c'est un propre, <i>proprium</i>. Maintenant,
+peut-on ajouter que cette distinction de personnes
+dans la Trinité correspond à une certaine diversité,
+moins dans les attributs que dans les opérations de
+la Divinité? L'Église ne l'a pas interdit, et quelques
+textes permettent de voir éminemment dans le Père
+la puissance, dans le Fils la sagesse ou l'intelligence,
+dans le Saint-Esprit la bonté ou l'amour. Le
+Symbole des apôtres nomme <i>le Père tout-puissant</i>;
+le Fils seul est appelé Verbe, dit saint Augustin; le
+Saint-Esprit est l'amour, dit saint Grégoire. C'est au
+Fils que saint Augustin attribue, <i>nuncupat</i>, l'intelligence
+ou la sagesse, au Saint-Esprit l'amour et la
+bonté<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310"><sup>310</sup></a>. Cette répartition des attributs divins, Bède,
+dont l'autorité était si grande <i>dans la latinité</i>, l'avait
+admise et propagée. Je conjecture que c'est de lui
+surtout qu'Abélard l'avait empruntée. Pierre Lombard
+l'a plus tard adoptée, et saint Thomas la justifie.
+Elle se rencontre dans bien des livres à l'état de
+lieu-commun<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311"><sup>311</sup></a>. La trouvant reçue, Abélard a pu en
+inférer qu'elle avait quelque réalité, et qu'elle devait
+concorder avec la distinction fondamentale de Père, de
+Fils, de Saint-Esprit, de non-génération, de génération,
+de procession. Substituant donc à ces trois termes
+les trois autres, puissance, sagesse, bonté, il a
+conclu que, comme on dit: le Fils est engendré du
+Père, et le Saint-Esprit procède du Père et du Fils;
+on devait pouvoir dire: la sagesse est engendrée de la
+puissance, et la bonté procède de la puissance et de
+la sagesse. Conséquemment, la sagesse qui est engendrée
+de la puissance, est de la puissance; l'idée
+de génération conduit là. Car, en thèse générale, on
+peut dire que la sagesse on l'intelligence est une
+puissance, une faculté, celle de comprendre et de
+savoir. Quant à la bonté, elle procède, elle n'est
+point engendrée: il faut donc que la procession soit
+autre chose que la génération. Or, comme ce qui est
+engendré de la puissance est de la puissance, il suit
+que ce qui n'est pas engendré de la puissance n'est
+pas de la puissance. Ainsi, le Saint-Esprit ou la
+bonté qui n'est pas engendrée du Père ou de la puissance,
+n'est pas de la puissance; et en effet, dans le
+langage de la psychologie morale, la bonté n'est pas
+une puissance, ni proprement une faculté. En Dieu,
+elle procède donc de la puissance et de la sagesse,
+c'est-à-dire que le parfaitement puissant et le parfaitement
+sage s'épanche en charité et se communique
+par l'amour. Car, pour reprendre le langage
+abstrait, là où il y a puissance et sagesse sans bornes,
+il y a nécessairement bonté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote310" name="footnote310"></a><b>Note 310:</b><a href="#footnotetag310"> (retour) </a> <i>De Trin</i>., VI, ii, et XV, xvii.&mdash;Homil.,
+xxx, in Ev. pentecost.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote311" name="footnote311"></a><b>Note 311:</b><a href="#footnotetag311"> (retour) </a><p>Voici les termes de Bède: «Potentia dicitur pater....
+sapientia dicitur filius, pater genuit filium, idest, divina
+potentia sapientiam... Voluntas vere divina dicitur spiritus....
+Spiritus iste a patre et filio procedit, quio voluntas divina
+bonitas.» Voyez tout le passage dans le ΠεÏί διδαξεων,
+l. I, Ven. Bed. <i>Op.</i>, t. II, p. 207.&mdash;Cf. Pel. Lomb.
+<i>Sent</i>., t. I, Dist. XXVII et XXXIII.&mdash;S. Thom. <i>Summ.</i>,
+1, qu. XXXIX, a. 8. Je citerai comme lieux-communs les vers si
+connus de Voltaire sur la Trinité dans <i>la Henriade</i>, vers
+qui rappellent ceux de Chapelain dans sa <i>Pucelle</i>:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le suprême pouvoir, la suprême science</p>
+<p>Et le suprême amour unis en trinité</p>
+<p>Dans son règne éternel forment sa majesté.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Cependant en théologie rigoureuse, cette distinction n'est
+pas tenue pour essentielle. Les seules propriétés fondamentales
+constitutives, σχετικαί, Ïποστατικα ίδίωματα, Ï„Ïόποι
+τής υπάÏξεως, comme ils disent, sont pour le Père, la
+paternité ou d'être <i>ingenitus</i>, pour le Fils, la filiation
+ou d'être <i>unigenitus</i>, pour le Saint-Esprit, la procession
+ou spiration. Les autres propriétés, γνωÏίσματα, ne
+figurant pas au même rang, et ne sont guère prises comme les
+conditions d'existence de la personne. On ne peut faire
+un propre de la sagesse pour le Fils, de la charité pour le
+Saint-Esprit, comme du nom d'<i>unigenitus</i> ou de la procession.
+Cependant ces attributions de la sagesse et de la charité sont
+admises. Quant à la puissance, elle n'est pas aussi généralement,
+aussi formellement reconnue au Père comme attribution
+particulière.</p></blockquote>
+
+<p>Quel juge sincère pourrait accuser cette doctrine
+d'avoir rien d'odieux, rien d'énorme, et de tendre
+à défigurer le dogme, soit en brisant l'unité, soit en
+abolissant la Trinité? Elle reposé sur une idée qui
+n'est pas neuve, elle se prévaut d'une distinction
+d'attributs qui marque et constitue celle des personnes
+au lieu de l'affaiblir, et qui risque tout au plus
+de l'exagérer et d'introduire entre les personnes une
+différence qui serait une inégalité. Abélard a protesté
+contre toute pensée de ce genre, et sa bonne
+intention est évidente. Or comme il n'y a pas d'hérésie
+sans péché, c'est-à-dire sans intention, il
+échappe au soupçon d'hérésie, surtout il n'a pas
+mérité la moindre des invectives de son juge. Mais
+renier positivement les conséquences éloignées d'une
+doctrine n'est pas les anéantir; par le désaveu,
+on s'en absout, on ne les détruit pas. Si les mots
+<i>puissant</i>, <i>sage</i>, <i>bon</i>, deviennent les modes distinctifs
+des personnes de la Trinité, comme <i>inengendré</i>, <i>seul
+engendré</i>, <i>procédant</i>, ils deviendront également exclusifs
+pour chacune, et il s'ensuivra que le Père n'est
+ni bon ni sage, comme il n'est ni engendré ni procédant;
+le Fils ni puissant ni bon, comme il n'est
+ni procédant ni inengendré; le Saint-Esprit ni sage
+ni puissant, comme il n'est ni engendré ni inengendré.
+Ces conséquences violentes, on n'en pouvait
+charger Abélard; ses juges mêmes ne l'ont pas fait,
+mais ils ont du moins induit de sa doctrine pour le
+Père la toute-puissance, pour le Fils une puissance
+partielle, pour le Saint-Esprit nulle puissance, et
+ce qui n'était qu'une conséquence possible de son
+dire, ils l'ont accusé de l'avoir dit; ils l'ont accusé
+d'avoir pensé ce qu'on pouvait objecter contre sa
+pensée. D'une réfutation ils ont fait une condamnation;
+méprise trop ordinaire à une juridiction spirituelle,
+qui mesure souvent sur les droits de la polémique
+les pouvoirs d'une inquisition.</p>
+
+<p>La distinction de la puissance, de la sagesse et
+de la bonté mène donc à faire de chacun de ces
+trois attributs le propre d'une personne, au lieu de
+l'attribut commun de la divinité, et dépouille ainsi
+la substance au profit de la personne: tel est le
+danger. La réponse serait qu'il faut supprimer cette
+distinction ou lui donner un sens; or, elle n'en
+peut avoir aucun, elle ne répond à rien, si elle ne
+sert à caractériser les personnes. Mais en l'acceptant
+on ne doit pas l'oublier, et après avoir admis que le
+Père est la puissance, le Fils la sagesse, le Saint-Esprit
+la bonté, il convient d'ajouter que la puissance,
+la sagesse et la bonté n'en sont pas moins
+des attributs divins, et qu'aucune des personnes
+de Dieu ne manque des attributs de Dieu, ou de
+bonté, de sagesse et de puissance. Si l'on demande
+l'explication de cette distinction éminente et non
+pas exclusive, de cette distinction affirmée d'abord
+et aussitôt effacée, elle est dans l'énigme même de
+la Trinité; on l'expose, on ne l'explique pas. Ce
+n'est qu'une nouvelle forme du mystère de contradiction
+apparente qui fait le fond du dogme, une
+seule substance en trois personnes.</p>
+
+<p>Mais si la distinction des personnes peut ainsi
+paraîtra mieux établie et présente un aspect plus
+scientifique, elle détermine d'une manière neuve
+Une idée laissée Jusque-là dans le vague, elle en
+accroît la portée, elle crée une difficulté de plus et
+ajoute au mystère qu'elle prétend éclaircir. L'Église
+a donc eu raison, sous ce rapport, de ne pas épouser
+la doctrine d'Abélard.</p>
+
+<p><b>III.</b></p>
+
+<p>Saint Bernard poursuit en ces termes: «Il dit
+que le Fils est au Père ce qu'une certaine puissance
+est à la puissance, l'espèce au genre, le
+<i>matérié</i> à la matière, l'homme à l'animal, le sceau
+d'airain à l'airain. N'en dit-il pas plus qu'Arius?
+Qui pourrait supporter cela? Qui ne se boucherait
+les oreilles à ces paroles sacrilèges? Qui n'aurait
+horreur de ces nouveautés profanes par les mots
+et par le sens<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312"><sup>312</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote312" name="footnote312"></a><b>Note 312:</b><a href="#footnotetag312"> (retour) </a> <i>Ab. Op</i>., S. Bernard, ep. XI, p. 278; et
+S. Bern. <i>Op.</i>, Opusc., xi.</blockquote>
+
+<p>Ces comparaisons sont en effet dans Abélard,
+mais à titre de comparaisons seulement; c'était le
+goût du temps et l'usage des théologiens. Les Pères
+abondent en similitudes quand ils parlent de la
+Trinité. Abélard en rapporte et en discute quelques-unes
+qu'il trouve défectueuses; il présente les
+siennes comme meilleures, mais cependant comme
+partielles, approximatives, comme des <i>ombres de la
+vérité</i>, comme des nécessités de l'intelligence et du
+langage. Cela seul l'absout de toute ressemblance
+avec Arius.</p>
+
+<p>La <i>Théologie chrétienne</i> figure dans le recueil des
+bénédictins parmi beaucoup d'autres ouvrages du
+même genre et du même temps. J'ouvre le volume
+qui la contient, et je trouve sept livres de dialogues
+par un certain Hugues, archevêque de Rouen, qui
+les publia au commencement du même siècle. Les
+auteurs du recueil lui donnent de grands éloges,
+et Pierre le Vénérable l'avait loué<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313"><sup>313</sup></a>. Dans le premier
+de ces dialogues, qui roule sur le souverain bien,
+l'auteur se fait demander par son interrogateur comment
+trois personnes peuvent coexister dans l'unité
+divine, et il répond: Votre corps et votre âme sont
+divers en substances, comment sont-ils un en personne?
+L'homme est le miroir de Dieu; or l'âme a
+dans son unité trois choses, elle se comprend, elle
+se souvient, elle s'aime. L'intelligence engendre la
+mémoire; de l'une et de l'autre procède l'amour,
+car l'âme aime à comprendre ce dont elle se souvient
+et à se souvenir de ce qu'elle comprend. Et ces
+trois choses sont égales, car elles ne vont pas l'une
+sans l'autre. Ainsi des personnes de la Trinité. Dire
+que le Père engendre le Fils, c'est dire que la sagesse
+vient du Père; dire que le Saint-Esprit procède
+du Père et du Fils, c'est dire qu'il aime tout ce
+qu'il connaît. Le nom de Père désigne ce qui est
+invisible en Dieu, le Fils est la vertu de Dieu, le
+Saint-Esprit est sa divinité<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314"><sup>314</sup></a>; car c'est le propre de
+la Divinité que cette charité par laquelle elle aime
+le bien pour le bien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote313" name="footnote313"></a><b>Note 313:</b><a href="#footnotetag313"> (retour) </a> <i>Thes. nov. Anecd</i>., t. V. p. 695.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote314" name="footnote314"></a><b>Note 314:</b><a href="#footnotetag314"> (retour) </a> D'après ces mots de l'apôtre: «Invisibilia
+ipsius.... sempiterna quoque virtus ejus et divinitas.»
+Rom. t, 20, et ailleurs: «Christum Dei virtutem
+et Dei sapientiam, 1 Cor. i, 24,&mdash;<i>Thes. Anecd.,
+Dialog</i>., t. I, p. 901.</blockquote>
+
+<p>Dieu compte par la connaissance (Père), mesure
+par la vertu (Fils), pèse par la bonté (Saint-Esprit),
+et les choses créées où se trouvent le poids, la mesure,
+le nombre, offrent un vestige de la Trinité qui
+les a faites. L'âme raisonnable mesure et pèse en
+nombrant, nombre et pèse en mesurant, mesure
+et nombre en pesant. Dans les facultés de l'âme,
+dans les opérations des sens, dans les mouvements
+du coeur, l'ingénieux archevêque poursuit cette analogie,
+et il arrive enfin a trouver qu'Adam, qui n'a
+été précédé de rien, n'a point été engendré, qu'Ève
+est sortie de sa substance, et que la race humaine
+vient de leur union. «Et vous savez,» ajoute-t-il,
+«que Dieu le Père n'est de personne, que le Fils
+est né de l'essence du Père, et que le Saint-Esprit,
+procédant de tous deux, est un cependant<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315"><sup>315</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote315" name="footnote315"></a><b>Note 315:</b><a href="#footnotetag315"> (retour) </a> <i>Ibid. Dial</i>., t. VII, p. 985-998. Cette
+assimilation de la Trinité au nombre, au poids, à la mesure,
+était reçue dans l'Église. (S. Aug., <i>De Trin.</i>, XI,
+x.) Le même recueil renferme un ouvrage du cardinal Humbert
+qui la développe à son tour. (<i>Id., Adv. Simoniac.</i>,
+III, xxiv, p. 810 et 811.)</blockquote>
+
+<p>«Le nombre, dit le vénérable Othlon, est le grand
+délateur de la science divine.» Or, tout nombre
+vient de l'unité, et l'unité subsistante par soi,
+germe et cause de tout nombre, signifie le Dieu,
+unique tout-puissant, tellement parfait et simple
+qu'il n'a besoin d'aucun autre, et que nulle créature
+ne peut exister sans lui. Dieu le père n'est engendré
+d'aucun, <i>de nullo</i>. Nous distinguons la source, le
+ruisseau, l'étang; et cependant en tous trois est un
+seul et même élément, l'eau. Ainsi, dans les trois
+personnes est une seule et même substance.</p>
+
+<p>L'unité ou le nombre un crée tout nombre par
+le second nombre. Ainsi, Dieu le Père crée tout par
+son Verbe. L'unité s'engendre par elle-même, c'est-à-dire
+qu'elle n'est pas engendrée; mais pour engendrer
+un nombre, il faut l'unité plus un. Ce second
+ou le binaire est produit par le premier (apparemment
+parce qu'il est le premier pris deux fois), et
+il est toujours unité (puisqu'il n'est que l'unité,
+plus l'unité). Ainsi la seconde personne est engendrée
+de la première, et cependant elle est toujours
+unité. Quant au troisième nombre, il n'est pas engendré
+des deux autres (apparemment parce que
+deux pris une fois serait deux, et pris deux fois
+serait quatre). Mais il procède, puisque le troisième
+a besoin des deux autres pour être le troisième; il
+faut déjà avoir deux pour avoir trois. Ainsi le Saint-Esprit
+procède et n'est pas engendré.</p>
+
+<p>Autres similitudes. Pour qu'il y ait une maison,
+il faut au moins deux murs, plus un toit. Ce sont
+comme les trois éléments de l'unité <i>maison</i>. Dans un
+cierge allumé, il y a la mèche, la cire, la lumière.
+C'est la lumière qui constitue l'unité substantielle,
+comme le toit celle de la maison, comme le troisième
+un constitue l'unité des deux autres, comme le Saint-Esprit
+l'unité de la Trinité, <i>du Dieu qui vit et règne
+avec toi dans l'unité du Saint-Esprit</i>. Le signe de la
+croix, le triangle peuvent aussi être ramenés à quelque
+ressemblance de la Trinité<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316"><sup>316</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote316" name="footnote316"></a><b>Note 316:</b><a href="#footnotetag316"> (retour) </a> <i>Venerabilis Othloni Dialogus de Tribus
+quæstionibus</i>, c. XXXIV, XXXVI, XXXVII et XXXVIII.&mdash;Ejusdem
+<i>Liber de Admonitione clericorum</i>, c. III.&mdash;<i>Thes.
+noviss. Anecd.</i>, A.B. Pezio., pars III, p. 203-211 et 411.</blockquote>
+
+<p>Or, le vénérable Othlon, moine et doyen du monastère
+impérial de Saint-Emmeram, et qui fleurissait
+au XIe siècle, n'a point appelé sur sa tête les
+foudres de l'Église. Et cependant que d'hérésies
+cachées sous le luxe de ses métaphores!</p>
+
+<p>On pourrait invoquer de plus grands exemples;
+on pourrait citer Scot Érigène, qui compare le Père
+à l'intuition, le Fils à la raison, le Saint-Esprit au
+sens<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317"><sup>317</sup></a>; et il ne faudrait pas dire que ce sont là chez
+des écrivains inconnus des caprices d'imagination qui
+n'excusent point un esprit de l'ordre de celui d'Abélard.
+Il y avait tradition. Saint Augustin comparait
+la Trinité à l'âme, à la connaissance et à l'amour,
+quelquefois à la mémoire, à l'intelligence et à la
+charité, et puis enfin à la vision qui se compose de
+l'image vue, de la vue même, et de l'attention ou
+perception de l'âme. Saint Grégoire de Nysse assimilait
+la distinction des personnes à celle de l'âme,
+de la raison et de l'intelligence. Tertullien a employé
+la comparaison du rayon et du soleil, du
+ruisseau et de la source, de la tige et de la racine
+on de la semence, pour expliquer la génération du
+Fils. Grégoire de Nazianze rappelle comme usitée
+cette comparaison de la Trinité avec le soleil, et
+saint Jean Damascène l'adopte; tous, peut-être,
+ignoraient qu'ils répétaient ainsi une image chère
+à la philosophie d'Alexandrie. Saint Anselme a conduit
+la source et le ruisseau jusque dans le lue qui
+procède de l'une et de l'autre<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318"><sup>318</sup></a>. Une source, un ruisseau
+et un lac sont ensemble et séparément le Nil,
+comme les trois personnes sont Dieu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote317" name="footnote317"></a><b>Note 317:</b><a href="#footnotetag317"> (retour) </a> <i>Scot Érigène et la Philosophie scolastique</i>,
+par M. S. René Taillandier, p. 87 et 117.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote318" name="footnote318"></a><b>Note 318:</b><a href="#footnotetag318"> (retour) </a> S. Aug., <i>De Trin</i>., IX, iii et xii; X,
+<i>passim</i>; XI, n, et XIV, x.&mdash;<i>De Civil, Del</i>, XI,
+xxvi, XV, xiii.&mdash;Nysson., De Eo,&mdash;Terlul., <i>Adv</i>.
+<i>Prax</i>., XXI, viii.» Nazians., <i>Oral</i>., XXIII,
+XXXI et XXXVII. Grégoire de Nazianze insiste cependant sur la
+grande inexactitude des comparaisons et la nécessité de s'en
+tenir à la foi. (Damasc., <i>De Fid. orth</i>.,I, viii, p. 134,
+140 et 142,&mdash;Anselme., <i>De Fid. Trin, et Incarn</i>.,
+c, vii, p. 40, et c, viii, p. 48.&mdash;<i>De Proc. S. Sp</i>.,
+c. xvii, p. 51.)&mdash;S. Augustin non plus n'a pas
+repoussé ces similitudes métaphoriques (<i>De Fid</i>.,
+c. ix.&mdash;<i>De Symb. Senn. ad cateeh</i>. Ce dernier ouvrage
+est douteux).</blockquote>
+
+<p>Pour ne citer qu'un nom parmi les modernes, Bossuet
+a repris toutes les comparaisons. C'est la vapeur
+qui s'élève de la mer, le rayon, <i>la splendeur qui est
+la production et comme le fils du soleil</i>. «Lorsqu'un
+sceau est appliqué sur de la cire, cette cire, sans
+rien détacher du sceau qui s'imprime en elle, en
+tire la ressemblance tout entière et se l'incorpore,
+en sorte que rien ne peut plus l'en séparer.» C'est
+comme l'image dana un miroir, ou plutôt c'est comme
+la production de notre conception ou de notre pensée,
+où nous trouvons <i>une idée de cette immatérielle,
+incorporelle, pure, spirituelle génération que l'Évangile
+nous a révélée</i>. «Entendre et vouloir, connaître
+et aimer sont actes très-distingués, mais le sont-ils
+réellement?... Tout cela au fond n'est autre
+chose que ma substance affectée, diversifiée, modifiée
+de différentes manières, mais dans son fond
+toujours la même... Une trinité créée que Dieu
+fait dans nos âmes, nous représente la Trinité incréée<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319"><sup>319</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote319" name="footnote319"></a><b>Note 319:</b><a href="#footnotetag319"> (retour) </a> <i>Élévations sur les Mystères</i>, 400. Sem.,
+Eloy. III, IV, V et VI.</blockquote>
+
+<p>Puisque les similitudes, c'est-à-dire les figures
+sont admises, il ne reste au théologien qu'un devoir,
+c'est d'avertir son lecteur du danger et de l'inexactitude
+inévitable du langage figuré en si grave matière.
+Or, ce devoir, Abélard l'a rempli. Seulement
+son ton accoutumé de confiance et même de
+présomption, son ascendant sur ses auditeurs, son
+intolérance irritable à la plus simple contradiction
+l'avaient conduit, lui et ses disciples, à mettre son
+explication au-dessus de l'objection et du doute. Il
+fut bientôt établi dans son cercle qu'il avait rendu
+le dogme clair comme le Jour, et que, grâce à lui,
+le mystère était devenu compréhensible. Or, cela
+même était une opinion hétérodoxe, dangereuse pour
+les fidèles, provocante pour ses rivaux. «Est-ce
+vrai, lui dit le sage Gautier de Mortagne, ce que
+disent quelques-uns de vos disciples? Ils vantent au
+loin et glorifient votre subtilité et votre sagesse, et
+en cela ils ne font qu'acte de justice. Mais ils affirment
+que vous avez pénétré les profonds mystères
+de la Trinité, au point que vous en avez une connaissance
+pleine et parfaite. De grâce, écrivez-moi
+si enfin vous connaissez parfaitement ou imparfaitement
+Dieu<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320"><sup>320</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote320" name="footnote320"></a><b>Note 320:</b><a href="#footnotetag320"> (retour) </a> <i>D'Achery, Spicileg</i>., t.111. <i>Guali.
+de Manr</i>., Ep. V, p. 524.</blockquote>
+
+<p>Là était au fond la véritable hérésie, elle résultait
+moins d'excusables opinions que de la prétention
+hautaine de les donner pour des vérités dernières,
+prétention que semblaient trahir les dédains
+du maître et la jactance des élèves. Là peut s'appliquer
+le mot d'Abélard lui-même: «Ce n'est pas l'ignorance
+qui fait l'hérétique, c'est l'orgueil<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321"><sup>321</sup></a>.» Mais
+quel tribunal humain peut connaître de ce crime-là?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote321" name="footnote321"></a><b>Note 321:</b><a href="#footnotetag321"> (retour) </a><i>Theol. Chr</i>., p.1247.</blockquote>
+
+
+
+
+<p><b>IV.</b></p>
+
+<p>«Il dit encore,» continue saint Bernard<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322"><sup>322</sup></a>, «que
+le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, mais
+qu'il n'est nullement de la substance du Père ou
+du Fils. D'où vient-il donc? De rien peut-être,
+comme toutes les choses qui ont été faites?» Si le
+Saint-Esprit ne procède point par essence (<i>essentialiter</i>),
+il faut qu'il procède par création (<i>creabiliter</i>);
+ou bien nous trouvera-t-il une troisième manière,
+cet homme toujours en quête de nouveautés, et
+qui en invente quand il n'en trouve pas, affirmant
+les choses qui ne sont pas comme si elles étaient?
+«Mais, dit-il, si le Saint-Esprit était engendré
+de la substance du Père, le Père aurait deux fils.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote322" name="footnote322"></a><b>Note 322:</b><a href="#footnotetag322"> (retour) </a> <i>Ab. Op</i>., p. 218.</blockquote>
+
+<p>Comme si ce qui est d'une substance l'avait
+conséquemment pour père! Est-ce que les poux,
+les lentes et les phlegmes (<i>phlegmata</i>?) sont les fils
+de la chair ou ne sont pas de la substance de la
+chair? Et les vers qui sortent du bois pourri sont-ils
+d'une autre substance que celle du bois, pour
+ne pas être les fils du bois? Mais les teignes aussi
+tirent leur substance de la substance des étoffes,
+et n'en tirent pas leur génération; et beaucoup de
+choses sont dans le même cas. Je m'étonne qu'un
+homme subtil et quelque peu savant, à ce qu'il
+croit, ayant confessé que le Saint-Esprit est consubstantiel
+au Père et au Fils, nie cependant qu'il
+sorte de la substance du Père et du Fils, à moins
+de vouloir que ce soit eux qui sortent de la sienne,
+ce qui serait, il est vrai, inouï et ineffable. Mais
+si le Saint-Esprit n'est pas de leur substance ni eux
+de la sienne, que devient, je vous prie, la consubstantialité?»
+Autant vaut la nier avec Arius et
+prêcher ouvertement la création. Toutes ces différences
+nouvelles, introduites entre le Fils et le Saint-Esprit,
+détruisent l'unité. Le Saint-Esprit se retirant
+de la substance du Père et du Fils, ce n'est pas une
+trinité qui demeure, mais une dualité; car une personne
+qui n'aurait en substance rien de commun
+avec les autres, ne serait plus digne défigurer dans
+là Trinité. Ainsi tout à la fois la Trinité est mutilée
+et l'unité divisée.</p>
+
+<p>Or, voici ce que dit Abélard: Le Fils est engendré
+du Père et seul engendré (<i>unigenitus</i>), le Saint-Esprit
+n'est donc pas engendré, il procède, et l'Église
+enseigne qu'il procède du Père et du Fils; ainsi il y
+a une différence entre la génération et la procession.
+«La différence, c'est que celui qui est engendré est
+de la substance du Père, la sagesse étant une certaine
+puissance, tandis que l'affection de la charité
+appartient plus à la bonté de l'âme qu'à sa
+puissance... Je n'ignore pas que beaucoup de
+docteurs ecclésiastiques veulent que le Saint-Esprit
+soit aussi de la substance du Père, c'est-à-dire
+qu'il soit par lui, étant d'une seule substance
+avec luit. Cependant nous ne disons pas proprement
+qu'il soit de la substance du Père (<i>eco substantix
+patris</i>), le Fils seul doit être dit tel; mais l'Esprit,
+quoique de même substance (<i>ejusdem substantix</i>)
+avec le Père et le Fils, d'où la Trinité est dite
+<i>homousios</i>, c'est-à-dire d'une seule substance, ne
+doit nullement être dit de la substance du Père
+ou du Fils à proprement parler, car pour cela il
+faut être engendré<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323"><sup>323</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote323" name="footnote323"></a><b>Note 323:</b><a href="#footnotetag323"> (retour) </a> <i>Introd</i>., p. 1086.</blockquote>
+
+<p>Voila l'expression et le délit d'Abélard. Tout se
+réduit a cette distinction fugitive: le Fils est de la
+substance du Père et le Saint-Esprit a la même substance
+que le Père, une seule et même substance
+étant commune à toutes les personnes de la Trinité.
+Voici comment s'en explique la <i>Théologie chrétienne</i>:
+«Quand on dit que le Fils est de la substance du
+Père, <i>être de la substance du Père</i> signifie seulement
+dans cet endroit <i>être engendré du Père</i>, par
+une translation de ce qui se passe dans la génération
+humaine... où quelque chose de la substance
+du corps du père est transporté et converti
+dans le corps du fils.» Seulement, de peur d'équivoque,
+on rappelle plus loin ces mots de saint Jean:
+«Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est
+né de l'esprit est esprit<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324"><sup>324</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote324" name="footnote324"></a><b>Note 324:</b><a href="#footnotetag324"> (retour) </a> <i>Theol. Chr.</i>, I. IV, p. 1327.&mdash;Jean, III, 6.</blockquote>
+
+<p>Quant au Saint-Esprit lui-même, <i>spiritus</i> vient
+de <i>spirare</i>, esprit a le même radical que <i>spiration</i>;
+c'est pour cela qu'on dit qu'il procède, non qu'il est
+engendré. «La bonté que le nom de Saint-Esprit
+désigne n'est pas une puissance ou une sagesse,
+car être bon ce n'est pas être puissant ou sage....
+Ainsi, quoique le Fils, soit du Père autant que le
+Saint-Esprit... la génération diffère de la procession
+en ce que celui qui est engendré est de la
+substance même du Père, puisque la sagesse a
+cela de particulier d'être une certaine puissance,
+et que l'affection de la charité appartient plus à
+la bonté qu'à la puissance de l'âme. D'où l'on dit
+très-bien que le Fils est engendré du Père, c'est-à-dire
+est de la substance même du Père, tandis
+que le Saint-Esprit n'est nullement engendré,
+mais plutôt procède, c'est-à-dire que par la charité
+il s'étend vers autrui; car par l'amour on <i>précède</i>
+en quelque sorte, on avance de soi vers un
+autre<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325"><sup>325</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote325" name="footnote325"></a><b>Note 325:</b><a href="#footnotetag325"> (retour) </a> <i>Theol. Chr.</i>, I. IV, p. 1329.</blockquote>
+
+<p>Évidemment Abélard évite de répéter que le Saint-Esprit
+ne soit pas de la substance du Père (<i>eco substantia</i>),
+mais il l'insinue, et c'est créer une difficulté
+nouvelle dans la Trinité que d'y insérer une distinction
+et une contradiction de plus. Cette subtilité
+était gratuite, et elle a été rejetée avec juste raison;
+il fallait se borner à dire: les trois personnes sont
+consubstantielles, cependant il ne paraît pas que la
+troisième le soit de la même manière que la seconde,
+puisque l'une est consubstantielle par génération et
+l'autre par procession. On pouvait ajouter: la communauté
+de substance doit se réaliser d'une manière
+différente pour chacune des trois personnes. Quand
+même on écarterait les mots de <i>génération</i> et de <i>procession</i>,
+celui de qui est le Fils ne peut, quant au mode,
+être identiquement consubstantiel à celui qui est de
+lui, comme celui qui est du premier est consubstantiel
+à celui de qui il est; et ainsi de chaque personne
+comparée aux deux autres. Je répète que je
+parle du mode; la consubstantialité subsiste, les
+trois personnes ont une seule et même substance,
+mais elles ne l'ont pas absolument de même. Quelle
+est donc la différence? Elle est impénétrable; elle
+existe pourtant, la théologie le veut, puisqu'elle
+distingue la génération et la procession; mais cette
+différence qu'elle affirme, elle ne l'explique pas. Le
+tort d'Abélard est d'avoir voulu l'expliquer, et le
+péril est venu de la séduction qu'exerçaient sur son
+esprit la distinction des trois attributs, puissance,
+sagesse, bonté, et la pensée d'identifier cette distinction
+avec les deux autres, celle de Père, Fils,
+Esprit, et celle d'inengendré, engendré, procédant,
+au point que ces trois <i>triplicites</i> ne fussent plus
+que des expressions différentes, substituables les
+unes aux autres, comme des notations diverses
+de mêmes quantités algébriques. Or, il est très-permis
+de dira en général que la sagesse est puissance
+et que la bonté n'est pas puissance<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326"><sup>326</sup></a>; mais
+cette abstraction prise à la lettre mènerait logiquement
+à penser que le Fils est substance du Père et
+que le Saint-Esprit n'est pas substance du Père. La
+foi d'Abélard l'a défendu de cette proposition profondément
+hérétique, elle ne l'a pas préservé du
+péril d'en approcher, et il ne s'est sauvé que par
+des inconséquences peut-être inévitables, quand on
+traite d'un dogme que la métaphysique de l'Église
+s'est plu à rendre contradictoire dans les termes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote326" name="footnote326"></a><b>Note 326:</b><a href="#footnotetag326"> (retour) </a> Encore Richard de Saint-Victor a-t-il objecté
+que ta bonté n'est qu'une bonne volonté, et que la volonté
+bonne est une puissance, «posse bene velle
+est aliquid posse.» (<i>De trin</i>., I. V, c. xv.)</blockquote>
+
+<p>Mais ni la prudence ni la raison ne permettent,
+parce qu'un dogme est obscur et incompréhensible,
+d'y ajouter de nouvelles difficultés, ou même, par
+des nouveautés d'expression, de diversifier la forme
+de ses difficultés nécessaires. C'est la faute où Abélard
+est tombé. Trop prévenu en faveur de cette
+distinction de la puissance, de la sagesse et de la
+charité, au lieu de ne lui attribuer qu'une vérité
+approximative, il en a fait l'expression exacte de la
+distinction des personnes. Il n'a plus dit: «De
+même que le Fils est engendré du Père, la sagesse
+est de la puissance;» il n'a plus dit: «Comme le
+Saint-Esprit n'est pas engendré du Père, on peut
+remarquer que la bonté n'est pas de la puissance,
+quoiqu'elle la suppose et en procède, ainsi qu'on
+le dit du Saint-Esprit.» Ces analogies, ces rapprochements,
+encore qu'un peu métaphoriques, pouvaient
+passer. Mais il a renversé l'ordre de la comparaison,
+et il a dit: «Le Fils est engendré, <i>parce que
+la sagesse est de la puissance; le Saint-Esprit
+n'est pas engendré, parce que la bonté n'est pas de
+la puissance.</i> D'une similitude il a fait un principe,
+lui qui s'élève ailleurs contre toute similitude
+quelle qu'elle soit.»</p>
+
+<p>Mais est-elle moins attaquable et plus digne, la
+similitude que préfère saint Bernard, quand il dit
+que le Saint-Esprit peut bien être de la substance du
+Père, sans être le fils du Père, comme le ver est de
+la substance du bois? Est-ce là une notion vraie et
+chrétienne de la procession du Saint-Esprit? La consubstantialité,
+sans parler de la convenance, n'est-elle
+pas aussi profondément attaquée par cette comparaison
+que par aucune de celles d'Abélard? Et si
+l'on tournait contre le juge son argumentation contre
+l'accusé, si l'on prenait ses comparaisons pour des
+définitions, ne montrerait-on pas à saint Bernard que
+son raisonnement conserve bien dans les termes la
+consubstantialité, mais ne tient aucun compte de la
+différence de l'engendré à l'inengendré, de la génération
+à la procession, et atténue, s'il ne l'efface, au
+profit de l'unité de substance, la distinction des personnes?
+De cette dernière, le saint en veut <i>sobrement</i>;
+c'est son expression.</p>
+
+<p>Sûrement il faut l'excuser par l'impuissance du
+langage humain à rendre ce qui excède la raison
+humaine; mais cette excuse, Abélard l'a souvent
+invoquée; qu'elle lui profite également. On ne peut
+condamner comme une hérésie ce qu'on doit relever
+comme une expression fautive. L'autorité ne peut
+régler ses droits sur ceux de la critique.</p>
+
+<p>Il doit être permis d'observer que, pour avoir
+voulu déterminer scientifiquement les éléments du
+dogme de la Trinité, l'Église l'a compliqué, et que
+les expressions qu'elle a introduites ou consacrées,
+sont devenues une source de difficultés, d'erreurs
+et d'hérésies. A lire sans prévention les Écritures,
+rien ne paraît moins indispensable que d'attacher
+un sens sacramentel aux mots de <i>génération</i> et de
+<i>procession</i>. Le premier, si nous ne nous trompons,
+se rencontre trois fois dans le Nouveau-Testament
+avec application au Sauveur. Dans les Actes, Philippe
+trouve l'eunuque du roi Candace lisant un
+passage d'Isaïe, que les interprètes et Philippe lui-même
+appliquent au Messie, et dans lequel sont ces
+mots: <i>Qui pourra raconter son origine</i><a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327"><sup>327</sup></a>? C'est le
+mot <i>origine</i> qu'emploie Sacy, et le latin porte: <i>Generationem
+ejus quis enarrabit</i>? Le grec emploie le
+mot γενεάν, qui a le même radical que celui de génération;
+et c'est un des textes dont on s'appuie pour
+consacrer ce dernier terme. Or, il est évident que
+l'expression est ici générale, et que tous les mots
+<i>origine, génération, extraction, naissance</i>, auraient
+pu être indifféremment employés dans ce passage.
+Jésus-Christ, dans deux autres, est nommé <i>Filius
+unigenitus</i> (<i>μονογενής υίός</i>)<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328"><sup>328</sup></a>. Sacy traduit tout simplement
+<i>le Fils unique</i>, et assurément ce mot n'ajoute
+rien d'important ni de spécial à l'idée que nous pouvait
+déjà donner de l'origine du Sauveur ce simple
+mot si expressif, <i>le Fils</i>. Témoin le verset du psaume,
+souvent cité par les apôtres: «Tu es mon fils, je
+t'ai engendré aujourd'hui (Ps. II, 7); γεγέννηκά σε,
+dans le Nouveau-Testament (Act. XIII, 33, Hébr. I, 5
+et V, 5). Quant au mot de <i>procession</i>, il vient d'une traduction
+fort gratuite d'un verset de l'Évangile selon
+saint Jean, où on lit: <i>Spiritum veritatis qui a patre
+procedit</i> (XV, 26); «l'esprit de vérité qui procède du
+Père.» Le mot grec έκποÏευέται veut dire proprement
+qu'il sort, qu'il s'extrait. Sur ces textes seuls on
+n'imaginerait pas de regarder comme essentiels à la
+Trinité, comme identifiés au dogme, les deux mots
+que nous discutons, et l'on se bornerait à dire et à
+croire que la Trinité, c'est le Père, le Fils unique du
+Père, et le Saint-Esprit, qui sort du Père et qui reçoit
+du Fils<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329"><sup>329</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote327" name="footnote327"></a><b>Note 327:</b><a href="#footnotetag327"> (retour) </a> Act. VIII, 33.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote328" name="footnote328"></a><b>Note 328:</b><a href="#footnotetag328"> (retour) </a> Jean, I, 18, et Ep., IV, 9.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote329" name="footnote329"></a><b>Note 329:</b><a href="#footnotetag329"> (retour) </a> «<i>Il recevra de ce qui est à moi.</i>» (<i>Ille
+de meo accipiet</i>.) Ainsi Sacy traduit ces mots: έκ Ï„Î¿Ï Î­Î¼Î¿Ï Î»Î®Ï†ÎµÏ„Î±Î¹,
+qui sont le texte le plus formel que l'on cite
+pour prouver que, selon l'Écriture, le Saint-Esprit procède
+du Fils. Jean, XVI, 14.</blockquote>
+
+<p>On voit en effet que dans les premiers siècles,
+l'Église n'avait adopté aucune expression, décrété
+aucune définition du mode suivant lequel le Père
+produit son Verbe. Il paraît que le premier nom qui
+eût été donné à ce mode, à cet acte ineffable, était
+en grec celui de Ï€Ïοβολή, littéralement <i>projection</i>,
+qu'on a rendu en latin par <i>prolatio</i> ou <i>productio</i>, et
+remplacé aussi par <i>émanation</i><a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330"><sup>330</sup></a>. Employé généralement
+par ceux qui, n'admettant pas la création, voulaient
+exprimer comment les essences spirituelles
+étaient sorties de l'essence divine, ce terme d'émanation
+paraissait ici bien placé; le Fils et le Saint-Esprit
+pouvaient être dits émaner, puisqu'ils sont
+d'essence spirituelle, puisqu'ils sont provenus de
+l'essence du Père, sans en être créés, et sans en être
+détachés au point de former de nouvelles essences.
+Aussi quelques Pères ont-ils emprunté ce mot d'<i>émanation</i>
+soit aux alexandrins, soit aux gnostiques, les
+uns le restreignant dans le sens catholique qui vient
+d'être indiqué, les autres prenant avec lui toute la
+doctrine qui faisait de ces émanations des <i>éons</i> consubstantiels
+à Dieu, au sens seulement de l'homogénéité
+de nature. Mais le danger de tomber dans le
+gnosticisme a fait bientôt renoncer à ce langage. On
+a essayé du mot de <i>parabole</i>; on a dit aussi <i>émission</i>,
+<i>prolation</i>, jusqu'à ce qu'enfin on se soit décidé à
+dire <i>génération</i>, en écartant toute idée d'imperfection
+qu'emporte ce terme appliqué à la nature humaine.
+Ainsi le fils a été dit <i>engendré</i> parce qu'il est fils, à
+condition que ce mot de <i>génération</i> fût dépouillé de
+toute analogie avec la filiation humaine; et l'émana
+tion du Saint-Esprit a été appelée <i>procession</i> et quelquefois
+<i>spiration</i>, parce qu'il n'est pas fils de Dieu.
+De sorte que la première expression, celle de génération,
+n'a plus rien de commun que l'apparence
+avec le sens littéral, et ne s'étend pourtant pas au
+Saint-Esprit, quoiqu'elle ait été réduite à l'état de
+pure métaphore.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote330" name="footnote330"></a><b>Note 330:</b><a href="#footnotetag330"> (retour) </a> <i>projectio, prolatio</i>, d'abord
+employé, mais devenu suspect par l'usage qu'en avaient fait les
+Ariens et les Valentiniens. Puis, on y est revenu, notamment
+Tertullien, Grégoire de Nazianze et saint Jean Damascène qui
+nomme le Père διά λόγου Ï€ÏοβολεÏÏ‚ Ï„Î¿Ï Î­ÎºÏ†Î±Î½Ï„Î¿Ïικοϋ πνεÏματος (<i>De Fide</i>, I, XIII). Tel fut
+aussi le sort du mot ÏπόÏÏοια, <i>transfusio</i>, écoulement
+ou émanation, compromis par les Sabelliens, réhabilité par Athanase
+et Origène. Mais ΠÏοβολή est resté plus usité, surtout comme
+procession du Saint-Esprit. Celle ci a été diversement nommée. Comme
+il y a toujours eu dans la désignation des personnes quelque trace
+d'une métaphore qui représentait le Père comme la pensée, le fils
+comme la parole, le Saint Esprit comme le souffle, résultat ou lien
+de la pensée et de la parole, le mot πνοή, <i>spiratio</i>,
+A été le plus volontiers admis avec celui d'έκποÏευσις,
+consacré par le verset de l'Évangile qui sert de titre au dogme même.
+Mais on dit aussi έκποÏευσις, sortie, έκπεμφις
+émission, Ï€Ïοέίναι, laisser échapper, Ï€Ïοσκεϊσται,
+S'attacher, έκφυσις, rejeton. C'est ici une des idées
+chrétiennes qu'il est le plus facile de confondre avec une idée
+alexandrine. L'expression figurée de <i>processus</i> a bien de
+l'analogie avec le Ï€Ïόοδος de Proclus, et on lit dans
+Grégoire de Nazianze que les propriétés des personnes sont
+τό άναÏχον γέννησις ή Ï€Ïόοδος. (Proclus,
+<i>Theol. plat.</i>, t. III, c. xxi.&mdash;Nazianz., <i>Or</i>.,
+xiii.&mdash;Sulcor., <i>Thesaur., verbo</i> έκπόÏευσις.&mdash;Pelav.,
+<i>Dogm. Theol.</i>,
+t. II, t. V, c. viii, t. VII, c. x et xi, t. VIII, c. i.)</blockquote>
+
+<p>Ces deux mots ont été consacrés pour désigner
+l'une et l'autre relation principale du Fils au Père
+et du Saint-Esprit au Père et au Fils, et quand on a
+voulu attacher une idée à ces mots, les définir, seulement
+les comprendre, même dire que l'un étant
+différent de l'autre, ils ne pouvaient exprimer tous
+deux la même façon <i>d'être de la substance</i> du Père,
+on est presque immanquablement tombé dans l'hérésie.
+Tout le monde n'a pas eu la sincérité de saint
+Augustin, avouant qu'il ignore comment on doit
+distinguer la génération du Fils de la procession du
+Saint-esprit, et que sa pénétration échoue contre
+cette difficulté<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331"><sup>331</sup></a>. Longtemps avant lui, et, je crois,
+avant que la langue du dogme fût fixée, saint Irénée
+semblait avoir prévu tous les dangers de cette terminologie,
+quand il disait avec tant de sagesse: «Si
+quelqu'un nous demande comment le Fils a été
+produit par le Père, nous lui répondrons que
+cette production (<i>prolatio</i>), ou génération, <i>nuncupatio,
+adapertio</i>, ou tout autre terme dont on
+voudra se servir, n'est connue de personne, parce
+qu'elle est inexplicable.... Quiconque ose entreprendre
+de la concevoir ou de l'expliquer ne s'entend
+pas lui-même en voulant dévoiler un mystère
+ineffable<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332"><sup>332</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote331" name="footnote331"></a><b>Note 331:</b><a href="#footnotetag331"> (retour) </a> <i>Contr. Maxim.</i>, II, XIV. Bossuet dit dans
+le même sens: «Dieu a voulu expliquer que la procession de son
+Verbe était véritable et parfaite génération: ce que c'était
+que la procession de son Saint-Esprit, il n'a pas voulu le
+dire, ni qu'il y eût rien dans la nature qui représentât une
+action si substantielle et tout ensemble si singulière. C'est
+un secret réservé à la vision bienheureuse.» (<i>Élév. sur les
+Myst.</i> 2e som. V.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote332" name="footnote332"></a><b>Note 332:</b><a href="#footnotetag332"> (retour) </a> S. Iren., <i>Contr. Hæres.</i>, II, xxviii,
+6.&mdash;Voyez aussi Bergier, <i>Dict. De Théol.</i> aux mots
+<i>Saint-Esprit</i>, <i>Émanation</i>, <i>Génération</i>.</blockquote>
+
+
+
+<p><b>V.</b></p>
+
+<p>La censure de saint Bernard n'a point épargné les
+similitudes employées pour représenter la Trinité,
+et notamment cette <i>exécrable similitude ou plutôt dissimilitude</i>
+du genre et de l'espèce, ainsi que celle
+de l'airain et du sceau d'airain<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333"><sup>333</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote333" name="footnote333"></a><b>Note 333:</b><a href="#footnotetag333"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 280.</blockquote>
+
+<p>«Qu'est-ce donc? veux-tu, selon ta similitude, parce que le Fils,
+pour être, exige que là Père soit, veux-tu que ce qui est le Fils soit
+le Père, mais sans réciprocité, comme le sceau d'airain est airain,
+parce que l'existence du sceau d'airain exige celle de l'airain, comme
+l'homme est animal, parce que l'existence de l'un suppose celle de
+l'autre, sans que l'airain soit le sceau d'airain, ni l'animal l'homme?
+Si tu dis cela, tu es hérétique; si tu ne le dis pas, la similitude
+tombe. Où conduit donc ce long circuit de choses prises de si loin,
+ces rapprochements laborieux, cette vaine multiplicité de mots, ces
+grands éloges que tu donnes a ta déduction, si les membres n'en
+peuvent être ramenés les uns aux autres dans les proportions régulières?
+Ton entreprise n'est-elle pas de nous enseigner l'<i>habitude</i> qui
+est entre le Pèra et le Fils (o'est-à-dire comment le Père <i>a</i> le Fils)?
+or, nous tenons de toi que pour poser l'homme, il faut poser l'animal,
+mais sans réciprocité, d'après la règle de dialectique qui veut, non
+que la position du genre pose l'espèce, mais que la position de l'espèce
+pose le genre. Lors donc que tu rapportes le Père au genre, le
+Fils à l'espèce, ton oraison par similitude n'exige-t-elle pas que le
+Fils posé, tu nous montres que le Père est posé, et que la proposition
+est sans conversion; de même que cette proposition: ce qui est
+homme est nécessairement animal, n'est pas convertible; et qu'ainsi
+celui qui est le Fils est nécessairement le Père, sans que la proposition
+soit convertible? Mais ici la foi catholique le dément; elle ne
+souffre pas plus que celui qui est le Fils soit le Père qu'elle ne souffre
+que celui qui est le Père soit le Fils. Autre (alius), sans nul doute,
+est le Père, autre (alius) le Fils, quoique le Père ne soit pas une
+autre chose (aliud) que le Fils; car grâce à cette distinction d'autre
+(adjectif) et d'autre chose (substantif), la piété de la foi a sa faire
+un partage prudent entre les propriétés des personnes et l'unité indivisible
+de l'essence, et tenant la ligne intermédiaire, marcher dans
+la vole royale, sans dévier vers la droite en confondant les personnes,
+ni vers la gauche en divisant la substance. Que si de la simplicité de
+la substance divine tu induis que si le Fils est, le Père est nécessairement,
+tu n'y gagnes rien, car la règle de la relation veut que la
+proposition soit convertible, et que là même vérité accompagne l'inverse,
+ce qui ne s'adapte pas à la similitude prise du genre et de
+l'espèce, de l'airain et du sceau d'airain...</p>
+
+<p>«Qu'il nous dise maintenant ce qu'il pense du Saint-Esprit. La
+bonté même, dit-il, qui est désignée par ce nom de Saint-Esprit,
+n'est pas en Dieu puissance ou sagesse... <i>J'ai vu Satan tombant du
+ciel comme un éclair</i> (Luc, x, 48). Ainsi doit tomber celui qui s'égare
+dans les choses grandes et merveilleuses qui sont au-dessus de lui.
+Voua voyez, saint Père, quelles échelles, ou plutôt quels précipices
+cet homme s'est préparés pour sa chute. La toute-puissance! une
+demi-puissance! nulle puissance! J'ai horreur de l'entendre, et cette
+horreur même suffit, je pense, pour le réfuter. Mais cependant je
+veux citer un témoignage qui se présente en ce moment û mon esprit
+troublé, pour effacer l'injure faite au Saint-Esprit. On lit dans Isaïe:
+<i>l'esprit de sagesse et l'esprit de force.</i> (XI, 2.) Par là l'audace de cet
+homme est assez clairement convaincue, si elle n'est pas comprimée.
+O langue grande en paroles (<i>magniloqua</i>)! faut-il, pour que l'injure
+du Père ou du Fila te soit remise, faut-il quelque blasphème du Saint-Esprit?
+L'ange du Seigneur est là qui te coupera par la moitié, car
+tu as dit: Le Saint-Esprit n'est pas en Dieu puissance ou sagesse.
+Ainsi le pied de l'orgueil trébuche quand il attaque<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334"><sup>334</sup></a>.»
+</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote334" name="footnote334"></a><b>Note 334:</b><a href="#footnotetag334"> (retour) </a> «Res superbiæ ruit cum irruit.»&mdash;<i>Ab. Op.</i>,
+S. Bern., Ep., p. 283.</blockquote>
+
+<p>Cette argumentation, à laquelle ne manque aucune
+des formes de la dialectique, montre que le saint
+abbé n'était pas si étranger qu'il le dit aux sciences
+profanes. Mais écartant tout ce qu'y vient ajouter
+la déclamation de sa colère, bornons-nous à la critique
+des similitude?. On pourrait en principe les
+condamner toutes; mais les Pères ont apparemment
+regardé comme utile, pour donner le change à la
+curiosité de l'intelligence, de s'adresser à l'imagination.
+Quelquefois on apaise la faim en la trompant,
+et l'on fait mâcher à l'homme affamé des
+substances qui ne sont pas des aliments et qui le
+calment sans je nourrir. La même chose se pratique
+en philosophie; on donne à l'esprit des métaphores
+en place de raisons; c'est un palliatif de notre ignorance,
+La théologie a usé de cet expédient autant
+pour le moins que la philosophie, et quelquefois
+elle s'y est compromise. Accepter sans réserve une
+seule similitude est un moyen sûr d'être hérétique,
+comme s'est un sûr moyen de donner à des adversaires
+l'apparence de l'hérésie que de prendre à la
+lettre une similitude donnée par eux comme une
+analogie ou une figure. Dans sa réfutation d'Abélard,
+l'abbé de Clairvaux a-t-il bien évité cette méprise
+ou cet artifice?</p>
+
+<p>«Gardez-vous, avait dit Abélard, de ceux qui
+rapportent en raisonnant la nature unique et incorporelle
+de la Divinité à la similitude des corps
+composés des éléments.... Dans le vrai, la Trinité
+n'est connue que d'elle-même; l'exposition en est
+difficile, impossible peut-être à l'homme.... Plus
+l'excellence de la nature divine s'éloigne des autres
+natures qu'elle a créées, moins nous trouvons
+dans celles-ci de ressemblances congrues à l'aide
+desquelles nous puissions satisfaire, quand il s'agit
+de celle-là. Les philosophes doivent se contenter
+de s'enquérir des natures créées; encore ne
+peuvent-ils suffire à les comprendre. En Dieu,
+aucun mot ne paraît conserver son sens primitif....
+Nous ne pouvons trouver de similitudes parfaites
+pour les appliquer à l'être singulier; nous ne pouvons,
+quand il s'agit de lui, nous satisfaire par
+des similitudes.... Nous les abordons comme nous
+pouvons, surtout pour repousser l'importunité des
+pseudo-dialecticiens.... Nous leur apportons les
+similitudes les plus probables.... Quand nous comparons
+à l'homme qui est à la fois substance et
+corps... qui peut être à la fois père et fils...
+l'identité de substance commune en Dieu au Père,
+au Fils, au Saint-Esprit... on reconnaîtra qu'on
+ne peut induire de là une similitude intégrale,
+mais quelque similitude partielle: autrement,
+nom parlerions d'identité et non de similitude.
+Prévoyant l'abus qu'on pouvait faire de quelques-unes,
+nous en avons introduit d'autres, tant
+d'après les grammairiens que d'après les philosophes,
+et que nous avons jugées plus conformes à
+notre dessein; mais celle-là surtout qui est prise
+des philosophes les plus raisonnables, et par là
+moins éloignés de la science de la véritable philosophie
+qui est le Christ<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335"><sup>335</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote335" name="footnote335"></a><b>Note 335:</b><a href="#footnotetag335"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. I, p. 1014, t. II, p. 1070, 1073, 1076,
+1079.--<i>Theol. Chr.</i>, t. III, p. 1249.</blockquote>
+
+<p>On vient de voir ce qu'Abélard pense des similitudes
+en général. On peut se rappeler comment il
+juge celles qu'avaient admises saint Augustin, saint
+Anselme, Tertullien. Voyons maintenant quelles
+sont celles qu'il tolère.</p>
+
+<p>I. La première est prise du genre et de l'espèce<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336"><sup>336</sup></a>.
+Si l'on veut bien se reporter au texte, on y verra,
+je crois, qu'Abélard n'entend pas que la génération
+de l'espèce par le genre soit identique avec celle du
+Fils par le Père, ni même qu'elle en soit le type. «Nos
+expressions, dit-il, transportées à Dieu, contractent
+de la singularité de la substance divine une
+signification également singulière, et quelquefois
+un sens singulier par construction. Il ne faut pas
+étendre des expressions figuratives et impropres
+au delà de ce que veulent l'usage et l'autorité<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337"><sup>337</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote336" name="footnote336"></a><b>Note 336:</b><a href="#footnotetag336"> (retour) </a> <i>Introd</i>., t. II, p. 1083-1084.&mdash;<i>Theol.
+Chr</i>., t. IV, p. 1316-1318.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote337" name="footnote337"></a><b>Note 337:</b><a href="#footnotetag337"> (retour) </a> <i>Id. Ibid</i>., p. 1303.</blockquote>
+
+<p>Et c'est après avoir posé cette règle que, revenant
+sur ces distinctions de père et de fils, de puissance
+et de sagesse, de genre et d'espèce, de matière et
+de <i>matérié</i>, il dit: «Une grande discrétion doit
+être apportée dans ces énonciations qui concernent Dieu<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338"><sup>338</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote338" name="footnote338"></a><b>Note 338:</b><a href="#footnotetag338"> (retour) </a> <i>id</i>., p. 1304 et 1305.</blockquote>
+
+<p>Ainsi jamais il n'a dit que le Père fût un genre
+et le Fils une espèce; d'abord parce qu'il répète incessamment
+que Dieu est un être singulier, c'est-à-dire
+qu'il n'est nulle autre chose que lui-même, et
+que le Père est le Père, le Fils, le Fils, sans pouvoir
+être assimilés à aucun être placé dans les degrés de
+l'échelle prédicamentale; en second lieu, parce que
+le plus grand nombre des caractères qu'il attribue
+au genre ne convient pas au Père, comme de se
+distribuer en plusieurs espèces, comme de n'exister
+dans le temps que sous forme d'espèces, et même
+que sous forme d'individus; non plus que les caractères
+de l'espèce ne peuvent être pour la plupart
+attribués au Fils, comme celui de se trouver dans
+un nombre illimité d'individus, comme celui de résulter
+de l'union avec sa matière d'une différence
+qui lui constitue une autre essence que celle du
+genre.</p>
+
+<p>Qu'a donc voulu dire Abélard? Le voici. On fait
+difficulté de concevoir la distinction du Père et du
+Fils, ou de deux personnes, l'une qui engendre,
+l'autre engendrée, dans une même essence. On ne
+conçoit pas que comme substance, le Fils soit le
+même que le Père, et que comme personne, le Fils
+ne soit pas le même que le Père; mais ne se rencontre-t-il
+nulle part rien d'analogue? N'arrive-t-il
+jamais que deux choses distinctes soient et ne
+soient pas la même? Le genre, par exemple, est
+distinct de l'espèce; cependant on dit que l'espèce
+est <i>le même</i> que le genre, et l'on ne veut pas
+dire <i>le même</i> de tout point, sans plus, sans moins,
+sans formes ou propriétés qui les distinguent; mais
+par cette expression: l'espèce est <i>le même</i> que le
+genre, on entend que le genre se retrouve dans l'espèce,
+et qu'en un sens l'essence du genre est commune
+à l'espèce. L'animal est dans l'homme; on dit
+hardiment et légitimement: l'homme est animal, ce
+qui est dire: l'espèce est le genre. Et cependant
+malgré cette communauté, malgré cet identité d'essence,
+l'espèce est distincte du genre; on dit même
+que l'espèce est engendrée du genre. Ainsi, un être
+distinct d'un autre par ses propriétés, et engendré
+par cet autre, peut avoir une essence commune
+avec cet autre, et le mystère de la consubstantialité
+divine a des analogues; on ne peut donc <i>a priori</i> le
+déclarer absurde ou impossible. Mais la comparaison
+ne va pas jusqu'à signifier que l'essence du Père
+soit dans le Fils de la même manière, aux mêmes
+conditions que le genre est dans l'espèce, que le
+Fils soit engendré du Père par une génération essentiellement
+identique à celle qui du genre fait
+sortir l'espèce. Abélard ne l'a dit nulle part, et
+même il a prévenu ses lecteurs contre ces assimilations
+mensongères, en leur rappelant que toutes
+ces locutions étaient <i>impropres et figuratives</i>, qu'elles
+ne devaient être admises que <i>dans une certaine mesure,
+et qu'il ne fallait pas entendre une identité
+substantielle</i> là où il n'y avait tout au plus qu'<i>identité
+de propriété</i><a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339"><sup>339</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote339" name="footnote339"></a><b>Note 339:</b><a href="#footnotetag339"> (retour) </a> <i>Theol. Christ</i>., t. IV, p. 1803-1804.</blockquote>
+
+<p>II. La seconde similitude qui indigne saint Bernard
+est celle de l'airain et du sceau d'airain. Nous
+la croyons malheureusement choisie, et, l'auteur lui-même
+semble l'avoir répudiée, on la remplaçant
+dans son second ouvrage par celle de la cire et
+de l'image de cire, sur laquelle il insiste beaucoup
+moins, et que Bossuet a plus tard adoptée. Toutefois
+n'exagérons rien; cette comparaison ne diffère de la
+précédente, qu'ainsi que le particulier du général,
+On sait quelle liaison unit la doctrine du genre et de
+l'espèce, et cette maxime d'Aristote que tout se compose
+de matière et de forme. Si donc ou a pu comparer
+la distinction et la consubstantialité du Père
+et du Fils à la relation du genre et de l'espèce, on
+pourra, dans une certaine mesure, les comparer à la
+relation dans laquelle une matière doit à l'intervention
+de la forme, de devenir un certain <i>matérié</i>. On
+pourra dire, par exemple: l'airain est la matière du
+matérié appelé sceau d'airain; le sceau d'airain est
+de l'airain. Il est le même que l'airain, en ce sens du
+moins qu'il a la même substance matérielle, ou,
+comme nous dirions, la même matière. Cependant
+s'ensuit-il que l'airain soit essentiellement sceau
+d'airain? Si donc vous m'objectez en théologie que
+le Fils ne peut être de même substance que le Père,
+et par là identique au Père, sans que l'inverse soit
+vraie, sans que le Père soit le Fils, je répondrai que,
+si cette objection est générale, absolue, elle porte à
+faux: un être peut être consubstantiel à l'être dont
+il est formé, engendré, constitué, sans que celui-ci
+soit celui-là; c'est ce qui a lieu entre la matière et
+le matérié, l'airain et le sceau d'airain, la cire et
+l'image de cire. Voilà quelle est la portée assez restreinte
+de ces similitudes. Il en résulte que les fins
+de non-recevoir absolues doivent être écartées, et
+qu'il faut acquiescer au dogme, ou en venir aux objections
+directes, attaquer la Trinité en elle-même si
+on l'ose, en cessant d'invoquer les règles communes
+de la science et les principes de la dialectique. C'est
+à ce point qu'Abélard se proposait de réduire ses
+adversaires.</p>
+
+<p>Maintenant, que la comparaison soit dangereuse,
+qu'elle puisse facilement engendrer des idées fausses,
+et, suivie jusqu'au bout, entraîner à de monstrueuses
+conclusions, je ne le nie pas; saint Bernard a signalé
+quelques-unes de ces mauvaises conséquences,
+et Abélard ne les a pas toutes évitées. On lui devait
+épargner tout réquisitoire injurieux; mais on était
+en droit de lui dire: Votre comparaison jette trop
+peu de lumière sur la génération du Fils par le Père
+pour que vous puissiez raisonnablement y insister,
+au risque de la faire accepter par l'esprit comme
+une assimilation complète. Si, en effet, vous vous
+appesantissez, sur les détails d'une analogie superficielle,
+il peut arriver qu'après avoir bien dit que le
+sceau d'airain est d'airain, sans que l'airain soit sceau
+d'airain, comme le Fils est du Père sans que le Père
+soit le Fils, on pousse la comparaison jusqu'à prétendre
+que comme le Père est la puissance et la sagesse
+quelque puissance, la sagesse est de la puissance,
+sans que la puissance soit la sagesse; et en
+substituant encore les termes, que le Père n'est pas
+la sagesse, ce qui revient à dire que la sagesse manque
+au Père. Cette induction serait fausse, et pourrait
+être aisément renversée à l'aide d'une distinction;
+mais elle se présenterait naturellement, et
+c'est à l'aide de ces conséquences qui sont dans les
+mots plus que dans la pensée, que saint Bernard a
+pu motiver ou colorer ses anathèmes.</p>
+
+<p>Saint Bernard dit que toute distinction ou comparaison
+qui suppose une supériorité d'un terme sur
+l'autre, est inapplicable à la Trinité, comme contraire
+à l'égalité des personnes. Abélard avait dit: «Chaque
+personne est sans principe, parce que chacune
+est éternelle et le principe de toutes les autres
+choses. L'une ne peut être sans l'autre, mais aucune
+n'est antérieure ou supérieure sous aucun
+rapport à l'autre. Cause, principe, matière, rien
+«de tout cela ne peut être dit proprement de la relation
+d'une personne à une autre<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340"><sup>340</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote340" name="footnote340"></a><b>Note 340:</b><a href="#footnotetag340"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. II, p. 1069, et <i>Theol.
+Chr.</i>, t. IV, p. 1320-1324.</blockquote>
+
+<p>Saint Bernard dit que le Père est sagesse et le Fils
+puissance. Abélard avait dit: «Chacune des personnes,
+étant de même substance, est de même
+puissance; le Père autant que le Saint-Esprit. La
+Trinité entière est sagesse, le Père autant que le
+Fils. La Trinité entière est charité. Dieu ne peut
+jamais être sans sagesse<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341"><sup>341</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote341" name="footnote341"></a><b>Note 341:</b><a href="#footnotetag341"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. I, p. 698, t. II, p. 1083.</blockquote>
+
+<p>Saint Bernard dit que les noms qui sont donnés
+aux personnes, leur sont donnés, non par rapport à
+elles-mêmes, mais à chacune par rapport à l'autre
+ou aux deux autres. Abélard avait dit: «Dieu le
+Père, Dieu le Fils ou Dieu le Saint-Esprit, se disent
+en quelque sorte non pas substantiellement,
+mais relativement, chacun des prédicats relatifs
+désignant en disjonction le Père, le Fils ou le
+Saint-Esprit, quoiqu'en construction (c'est-à-dire
+tous réunis en Dieu), ils n'aient plus d'objet auquel
+ils soient relatifs<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342"><sup>342</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote342" name="footnote342"></a><b>Note 342:</b><a href="#footnotetag342"> (retour) </a> <i>Theol.</i>, t. III, p. 1286.</blockquote>
+
+<p>Saint Bernard dit que suivant Abélard la puissance
+entière a été accordée au Père, et que le Fils n'a obtenu
+qu'une demi-puissance. Abélard avait dit:
+«Nous ne disons pas le Fils ou le Saint-Esprit moins
+tout-puissants que le Père.... La puissance des
+trois personnes est la même<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343"><sup>343</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote343" name="footnote343"></a><b>Note 343:</b><a href="#footnotetag343"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. I, p. 989 et 991.</blockquote>
+
+<p>Saint Bernard dit que la foi catholique a levé
+toutes les difficultés par la distinction d'<i>alius</i> et
+d'<i>aliud</i>, ou qu'elle a, grâce à ce qu'on pourrait
+appeler la différence adjective et la différence substantive,
+concilié l'unité de la substance et la diversité
+des personnes. Abélard avait dit: «Le Père
+n'est pas autre chose (<i>aliud</i>) que le Fils ou le Saint-Esprit....
+Il n'est pas, dis-je, autre chose en nature,
+mais il est autre (<i>alius</i>) en personne....
+Celui-ci n'est pas <i>celui qui</i> est celui-là, mais il est
+<i>ce qu'</i>est celui-là.... On ne peut dire qu'une quelconque
+des trois personnes qui sont en Dieu, soit
+autre chose qu'une autre, leur unique substance
+étant absolument singulière, et ne comportant
+aucune diversité de formes, ou de parties<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344"><sup>344</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote344" name="footnote344"></a><b>Note 344:</b><a href="#footnotetag344"> (retour) </a> <i>Introd</i>., t. I. p. 982 et 983. <i>Theol</i>.,
+t. III, p. 1201 et 1203, et t. IV, p. 1301 et 1302. Cette
+distinction entre le neutre et le masculin est consacrée
+en théologie; elle est dans Grégoire de Nazianze (Ep. I,
+<i>ad Cledon Orat</i>., LII); dans saint Hilaire (<i>De
+Trin</i>., t. II, et t. VII); Saint Augustin (tract. Xxxvi:
+<i>In Johan</i>., et dans l'Append. du t. VI, <i>De Fid. Ad
+Petr</i>., c. I); dans saint Ambroise: «Et ipsum ipsa quod
+ipse; et ipsum ipse quod ipsa; et non ipsum ipsa qui ipse, et
+non ipsa ipse quæ ipsa.» (<i>De Dign. cond. hum</i>., c. II.)&mdash;Cf.
+saint Anselme (<i>Monol</i>., c. XLI); saint Thomas (<i>Summ</i>.,
+I, qu. XXXI, 2), et Pierre Lombard (<i>Sent</i>., t. I, dist. 8).</blockquote>
+
+<p>Dans toutes ces distinctions, il en est une qu'on
+n'attaque point, et qui nous semblerait, à nous, la
+plus grave; et la voici. Comme étant une certaine
+puissance, une espèce, un <i>matérié</i>, le Fils a la propriété
+d'<i>être par un autre, esse ab alio</i>, tandis que
+le Père n'est que par lui-même. Être par un autre
+ou d'un autre, <i>esse ab alio ou ex aliquo</i>, est une expression
+connue dans la science. Aristote l'a introduite
+et définie. Elle s'applique aux choses qui proviennent
+d'une autre, qui en sont faites, qui en
+font partie, et cette relation a en logique un sens
+déterminé<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345"><sup>345</sup></a>. Or, ce sens n'est pas compatible avec
+l'attribut essentiel, éminent, de la Divinité. L'Être
+nécessaire est nécessairement par lui-même; et à
+parler rigoureusement, refuser à une personne divine
+la propriété d'être par soi-même, ce serait lui dénier
+la Divinité; il y aurait athéisme. Les Pères l'ont
+senti, lorsqu'ils hésitent et se contredisent, plutôt
+que d'attribuer sans restriction le titre de principe
+au Père à l'exclusion du Fils. Saint Augustin, énonçant
+cette proposition: «Le Père est le principe de
+toute la Divinité,» proposition répétée par Abélard
+et presque aussitôt par lui restreinte, risque de se
+trouver en contradiction avec le verset sacré: «Dans
+le principe était le Verbe» (Jean, I, 1). Il y a sur
+ce point un <i>sic et non</i> perpétuel dans les théologiens,
+et le nôtre a bien fait d'écarter, autant que possible,
+des personnes divines les qualifications de principe,
+cause, source, origine, qui ne font qu'ajouter des
+contradictions à des mystères<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346"><sup>346</sup></a>. Je crains bien les
+mêmes dangers pour cette distinction entre <i>être</i> et
+<i>n'être pas par soi-même</i>, et j'aimerais mieux les
+termes mystiques de l'Évangile que ces abstractions
+qui soulèvent des nuages au lieu d'apporter
+la lumière. Saint Bernard ne s'en préoccupe
+guère; la distinction ne l'arrête que parce qu'Abélard
+en conclut que Dieu le Père, qui a l'existence
+par lui-même, doit avoir la puissance à pareil titre,
+et en effet il doit avoir les modes de l'existence
+comme il a l'existence même. Mais tout cela est
+secondaire, à mes yeux, auprès de cette assertion que
+le Père a seul la propriété d'être par lui-même. Ce
+n'est pas moins que l'assertion qu'il a seul la propriété
+d'être Dieu. Ni Abélard, ni saint Bernard, ne
+sont les seuls ou les premiers qui aient parlé ainsi;
+et il faut convenir que dès que vous accordez la
+paternité, la génération, la procession, vous reconnaissez
+implicitement qu'il est possible d'être
+Dieu et ne pas être rigoureusement par soi-même<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347"><sup>347</sup></a>.
+Mais la différence de l'implicite à l'explicite n'est
+pas frivole, quand il s'agit des mystères: c'est souvent
+la différence de l'inexplicable à l'absurde, de
+l'énigme au non-sens. Je puis confesser que Dieu
+est père ou fils, pourvu que j'ajoute aussitôt que je
+ne sais pas comment il est père ou fils, que ces mots
+ont ici, sans aucun doute, un sens surnaturel et inconnu;
+mais je ne puis, sans que ma raison frémisse, affirmer
+que l'existence par soi-même ne soit
+pas une condition absolue de la Divinité.&mdash;Laissons
+cela<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348"><sup>348</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote345" name="footnote345"></a><b>Note 345:</b><a href="#footnotetag345"> (retour) </a> Τό έκτίνος είναι. <i>Met.</i>., V,
+xxiv.&mdash;Saint Augustin met une différence entre <i>esse ex
+ipso</i> ou <i>esse de ipso</i>. «Quod enim de ipso est
+potest dici ex ipso, non autem, etc.» Ce qui est <i>ex ipso</i>
+est créé par lui, ce qui est <i>de ipso</i> est de sa substance.
+Mais cette distinction n'éclaircit ni ne justifie l'application
+à la Divinité de l'expression <i>esse ab alto</i> ou <i>ex
+alto</i> (<i>De Nat. Bon. Cont. Manich</i>., c. XXVIX).</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote346" name="footnote346"></a><b>Note 346:</b><a href="#footnotetag346"> (retour) </a> <i>Introd</i>., t. I, p. 984.&mdash;<i>Theol. Chr</i>., l.
+IV, p. 1320.&mdash;<i>Sic et Non</i>,
+XIV, p. 42.&mdash;P. Lomb., <i>Sent</i>., t. I, dist. XXIX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote347" name="footnote347"></a><b>Note 347:</b><a href="#footnotetag347"> (retour) </a> <i>Ex Deo processi</i>, dit le Christ; car c'est ainsi qu'on traduit ces mots
+Εκ τοϋ Θεοϋ έξηλθον, qui au lieu où ils sont placés,
+semblent vouloir dire seulement: «Je suis venu de la part de
+Dieu» (Jean, viii, 42). Mais il y a un passage plus fort: «Le
+Fils ne peut rien faire par lui-même» (<i>Id</i>., v. 19). C'est
+de là qu'on induit en général qu'il peut y avoir procession au
+sein de l'être divin, c'est-à-dire une différence d'origine
+entre les personnes (S. Thom., <i>Sum</i>., I, qu. xxvii, er. 1).
+Saint Augustin dit que le Père est le principe de toute la Divinité
+(<i>De Trin</i>., IV, xx). M. Hampden a vu dans saint Hilaire que
+le Fils est <i>unus ab uno, scilicet ab ingenito genitus</i>
+(<i>De Trin</i>., IV). Ainsi il est <i>ab alio</i>; et saint
+Thomas qui veut que le Fils soit aussi principe, dit qu'il est
+un principe venant d'un principe, tandis que le Père est un
+principe sans principe. «Principium a principio, quod est
+filius; principium non de principio, quod est Pater.... Per hoc
+quod non est ab alio.... Pater est a nullo.... Intelligatur nomine
+ingeniti quod omnino non sit ab alio.... Divinæ essentiæ de qua
+potest dici quod in Filio vel in Spiritu Sancto est ab alio,
+scilicet a Patre» (<i>Summ</i>., I, qu. xxxiii, a. 1 et 4).
+L'erreur à laquelle me paraissent conduire ces expressions
+S'appelle en théologie le <i>subordinationisme</i> (Frerichs,
+<i>Comment. de Ab. doct</i>., p. 10).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote348" name="footnote348"></a><b>Note 348:</b><a href="#footnotetag348"> (retour) </a> Je crois que, pour atténuer un peu cette difficulté,
+il est plus sage de substituer à cette expression <i>esse ab
+alio</i>, cette autre expression <i>procedere ab alio</i>, dont
+se sert plus volontiers saint Thomas et qui distingue les personnes
+de la Trinité en celles qui procèdent et celles de qui les autres
+procèdent (<i>Summ</i>., I, qu. xxvii, art. 1). On a même voulu
+Pousser les distinctions verbales plus loin, et attribuer au Père
+l'expression <i>ex quo</i>, au Fils <i>per quem</i> et au Saint
+Esprit <i>in quo</i>, en se fondant sur un verset de saint Paul
+(I Cor., viii, 6.&mdash;S. Basil., <i>De Spir. Sanct</i>., c. ii).
+Mais cette distinction n'est pas admise, on y oppose des passages
+Formels, entre autres Rom. xi. 36. C'est un caractère ou propre,
+Généralement reconnu au Père, que de n'avoir ni auteur ni principe,
+d'être αÏτογενής, άναίτιος, οÏκ έκ τίνος (Damasc.,
+<i>De Fid</i>., I, viii); d'être par soi-même ou de n'être pas par
+un autre que par soi. «Proprium est Patris,» dit Alcuin,
+«quod solus est Pater et quod ab alio non est nisi a se.»
+(<i>Qu. De Trin</i>., p. 762); tandis qu'on trouve partout que le
+Fils est «ex Patre, ab alio,» et notamment dans saint Augustin,
+«de Patre est Filius, non est de se» (<i>Cont. Max</i>.,
+c. xiv.&mdash;Tract. xx <i>In Johan</i>.); dans saint Ambroise:
+«Dicitur Deus pater quia ipse est ex quo.... et sapientia.... et
+dilectio.... et ex ipso sunt quia non a se» (<i>De Dign. Cond.
+hum</i>., c. ii). D'où il suit que le Fils n'est pas αÏτόθεος.
+«Pater a nullo habet essentiam nisi a se ipso, Filius habet
+essentiam suam a Patre» (Anselm., <i>Monol</i>.,
+c. xliv). Ce qui ne veut pas dire cependant que l'essence
+engendre une autre essence, la consubstantialité y périrait.
+P. Lombard et saint Thomas ont bien établi ce point, malgré les
+objections de Richard de Saint-Victor. Cependant les protestants
+ont été plus loin; Calvin, Bèze ont soutenu qu'il fallait croire
+que le Fils a l'essence et la divinité par lui-même. «Si a se
+Deus non est,» dit un docteur, «quomodo Deus erit?» Cependant
+La doctrine catholique est formelle. «Tout ce qu'ont le Fils
+et le Saint-Esprit, ils l'ont du Père, même l'être,
+καί αÏτό τό εϊναι» (J. Damasc., <i>De Fid</i>., I, x).
+On explique cette doctrine en développant ces mots de saint Jean:
+«Comme le Père a la vie en lui-même, il a donné au Fils d'avoir
+la vie en lui-même» (v. 26). La génération parfaite et divine a
+cette vertu de faire que le Fils soit tout ce qu'est le Père,
+excepté d'être le Père (P. Lomb., I. i, dist.v.&mdash;Voy. Le
+P. Petau, t. II, t. II, c. vi; t. VI, c. x, xi et xii).</blockquote>
+
+<p>Le point qui paraît le plus toucher saint Bernard,
+est l'attribution spéciale de la bonté au Saint-Esprit.
+Qui n'en aperçoit la raison? L'Évangile contient
+ces paroles mystérieuses et terribles: «Tout péché
+et tout blasphème sera remis aux hommes; mais
+le blasphème de l'Esprit ne sera pas remis aux
+hommes. Et quiconque aura parlé contre le Fils
+de l'homme, il lui sera remis; mais s'il a parlé
+contre le Saint-Esprit, il ne lui sera remis ni
+dans ce siècle ni dans le siècle à venir» (Math, xii,
+31, 32). Or, Othon de Frisingen a raison, saint
+Bernard est crédule et tremble pieusement dès qu'il
+croit entrevoir l'impiété. Abélard a dit que le Saint-Esprit
+était éminemment l'amour ou la charité divine:
+soudain le voilà convaincu d'avoir dépouillé
+le Saint-Esprit de puissance et de sagesse; il a
+commis le péché irrémissible, il a prononcé le blasphème
+inexpiable. Quant à nous, nous ne rappellerons
+pas que, fondée ou non, cette attribution de
+la sagesse et de l'amour est pour ainsi dire traditionnelle
+dans l'Église<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349"><sup>349</sup></a>. Nous ferons seulement une
+citation: «Si nous voulons rechercher plus expressément
+ce que signifie la personne en Dieu, elle
+équivaut à dire que Dieu est ou le Père, savoir
+la divine puissance engendrant, ou le Fils, savoir
+la sagesse divine engendrée (<i>sumta</i>) ou le Saint-Esprit,
+savoir le <i>processus</i> de la bonté divine<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350"><sup>350</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote349" name="footnote349"></a><b>Note 349:</b><a href="#footnotetag349"> (retour) </a> Voyez entre mille autorités saint Aug.,
+<i>De Trin</i>., VI, v, XV, xvii.&mdash;<i>De
+Civ. Dei</i>, XI, xxiv. Saint Anselme dans le <i>Monologium</i>
+dit que le Père est l'esprit suprême (<i>summum spiritus</i>);
+le Fils, l'intelligence et la sagesse, la science, la
+connaissance, la vérité de la substance paternelle; le Saint-Esprit
+enfin, l'amour de l'esprit suprême (c. XLIV, XLVI, XLVII et XLIX).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote350" name="footnote350"></a><b>Note 350:</b><a href="#footnotetag350"> (retour) </a> <i>Theol. Chr</i>., t. III, p. 1280.</blockquote>
+
+<p>Une seule question aurait dû être posée, et Abélard
+eût été embarrassé d'y répondre. Si la Trinité est
+toute-puissante, sage, bonne, à quel titre et comment
+la puissance appartient-elle au Père, la sagesse
+au Fils, la bonté au Saint-Esprit, ou plutôt comment
+et dans quelle mesure ces attributs sont-ils séparés
+ou distingués des autres attributs divins, tous également
+et semblablement communs à la substance
+divine et par elle aux trois personnes, et comment
+sont-ils distingués de manière à devenir éminents
+chacun dans une d'elles? En d'autres termes encore,
+quelle différence assignez-vous entre la manière
+dont appartiennent les attributs communs ou substantiels,
+et celle dont appartiennent les attributs
+spéciaux ou personnels, les premiers appartenant à
+la substance et étant communs aux personnes, les
+seconds appartenant chacun à une des personnes et
+étant communs à la substance? Certainement, il y a
+là une difficulté, et qui n'est pas seulement insoluble,
+l'insoluble est partout ici; mais je crois qu'elle porte
+sur une distinction inexprimable.</p>
+
+
+
+
+<p><b>VI.</b></p>
+
+
+<p>Laissons ce que saint Bernard dit en passant de la
+théorie platonicienne de l'âme du monde assimilée à
+la foi dans le Saint-Esprit; négligeons cette phrase
+vive et dédaigneuse: «Lorsque Abélard se met en
+sueur pour voir comment il fera Platon chrétien,
+il se prouve payen.» Venons à cette censure générale:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Il n'est pas étonnant qu'un homme qui ne s'inquiète pas de ce
+qu'il dit, en se jetant sur les secrets de la foi, envahisse et disperse
+avec si peu de respect les trésors cachés de la piété, puisque sur le
+fond de la piété même il ne pense ni en homme pieux, ni en fidèle.
+Enfin, dès l'entrée de sa <i>Théologie</i>, ou plutôt de sa <i>Stultilogie</i>, il définit
+la foi une <i>estimation</i>, comme s'il était loisible à chacun de penser et
+de dire en matière de foi ce qu'il lui plaît, ou que les sacrements de
+notre foi demeurassent suspendus à des opinions vagues et variables,
+au lieu d'être appuyés sur la vérité certaine! Est-ce que, si la foi est
+flottante, notre espérance, n'est pas vaine? C'étaient donc des sots
+que nos martyrs, soutenant de si rudes épreuves pour des choses
+incertaines, et ne balançant pas, pour une récompense douteuse,
+à courir au-devant d'un long exil par une fin douloureuse? Mais
+loin de nous la pensée que dans notre foi et notre espérance il y
+ait rien, comme il l'imagine, qui oscille sur une douteuse estimation,
+et que tout n'en soit pas fondé sur la vérité certaine et solide,
+divinement prouvé par les oracles et les miracles, établi et consacré
+par l'enfantement de la vierge, par le sang de la rédemption, par la
+gloire de la résurrection. Ces <i>témoignages sont devenus trop dignes de
+foi</i> (Ps. xcii, 7). S'il en est autrement, l'Esprit lui-même enfin rend
+témoignage à notre esprit que nous sommes fils de Dieu. Comment
+donc peut-on oser appeler la foi une <i>estimation</i>, à moins de n'avoir
+pas encore reçu ce même esprit, ou bien d'ignorer l'Évangile, ou de
+le regarder comme une fable? <i>Je sais à quoi j'ai cru et je suis certain</i>,
+s'écrie l'apôtre (II Tim., i, 42), et toi, tu me souffles tout bas: «La
+foi est une estimation.» Dans ton verbiage, tu fais ambigu ce qui est
+d'une certitude sans égale; mais Augustin parle autrement: <i>La foi</i>,
+dit-il, <i>n'est pas dans le coeur où elle réside et pour celui qui la possède
+comme une conjecture ou une opinion, elle est une certaine science au
+cri de la conscience</i>. Loin donc, bien loin de nous de réduire ainsi la
+foi chrétienne. C'est pour les Académiciens que sont ces <i>estimations</i>,
+gens dont le fait est de douter de tout, de ne savoir rien; pour moi,
+je marche confiant dans la sentence du maître des nations, et je sais
+que je ne serai point confondu. Elle me plaît, je l'avoue, sa définition
+de la foi, quoique cet homme dirige contre elle une accusation détournée:
+«<i>La foi</i>, dit-il, <i>est la substance des choses qu'il faut espérer,
+l'argument des choses non apparentes</i> (Héb., xi, 1). La substance
+des choses qu'il faut espérer, non la fantaisie de conjectures énormes;
+tu l'entends, <i>la substance!</i> Il ne t'est pas permis dans la foi de
+penser ou de disputer à ton gré, ni de vaguer çà et là dans le vide
+des opinions, dans les détours de l'erreur. Par le mot de substance,
+quelque chose de certain et de fixe t'est d'avance imposé; tu es enfermé
+dans des bornes certaines, tu es emprisonné dans des limites
+certaines; car la foi n'est pas une estimation, mais une certitude<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351"><sup>351</sup></a>.»
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote351" name="footnote351"></a><b>Note 351:</b><a href="#footnotetag351"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i> Bern., ep. xi, p. 283, 284.</blockquote>
+
+<p>Il semble ici que saint Bernard ait rencontré juste,
+et une grande autorité lui vient en aide, c'est Gerson<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352"><sup>352</sup></a>.
+Voilà bien, ce semble, le point de la discussion
+entre le philosophe et le fidèle. Dans cette diversité
+de définition de la foi éclate la différence entre celui
+qui veut par la raison arriver à croire, et celui qui
+commence par croire et qui raisonne après. Cependant,
+si l'on consulte le texte, la critique est hasardée.
+On se rappelle le début de l'Introduction. A
+côté de la foi, l'auteur place l'espérance, et afin
+d'expliquer pourquoi il confond l'espérance dans la
+foi, il généralise la foi qui, comme l'espérance,
+est une estimation ou un jugement de l'esprit sur
+les choses qu'on ne voit pas. Cette définition de la
+foi est donc générale, et non spéciale, c'est celle de
+la foi abstraite, et non de la foi chrétienne; c'est un
+souvenir d'Aristote qui unit la croyance ou la foi à
+l'opinion ou estimation. Mais dès qu'il s'agit de la
+foi, «en tant qu'elle intéresse l'ensemble du salut de
+l'homme, objet de son ouvrage,» Abélard revient
+à la définition de saint Paul. «Parlons d'abord de la
+foi, dit-il; qui vient avant le reste (la charité et
+les sacrements), comme étant le fondement de tous
+les biens. Que peut-on en effet espérer et que
+peut-on aimer de ce qu'on espère, si l'on ne croit
+auparavant, tandis qu'on peut croire sans l'espérance
+et sans l'amour? De la foi, en effet, naît l'espérance;
+ainsi, ce que nous croyons le bien, nous
+avons la confiance de l'obtenir par la miséricorde
+de Dieu. D'où l'apôtre: «<i>La foi est la substance des
+choses qu'il faut espérer et l'argument des choses qui
+n'apparaissent pas</i>.» La substance des choses qu'il
+faut espérer, c'est-à-dire le fondement et l'origine
+des espérances auxquelles nous sommes conduits,
+en croyant d'abord que les choses sont, afin de les
+espérer ensuite; <i>l'argument des choses qui n'apparaissent
+pas</i>, cela veut dire la preuve qu'il y a des
+choses non apparentes. Comme en effet personne
+ne doute que la foi n'existe, il faut accorder qu'il
+y a des choses non apparentes. Car la foi, ainsi
+qu'il a été remarqué, ne se dit avec entière propriété
+que de ce qui n'apparaît pas.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote352" name="footnote352"></a><b>Note 352:</b><a href="#footnotetag352"> (retour) </a> «Fides dicitur habitus firmus, ad differentiam
+opinionis vel suspicionis incertae, sicut ponebat Petrus
+Abaelardus per B. Bernardum in hoc redargutus (<i>Serm. Ad
+commiss, Fidei</i>, t. II, p. 334; Gerson. <i>Op. omn.</i>,
+vol. in fol. Antw. 1706).</blockquote>
+
+<p>Si la foi est ainsi la preuve de l'invisible, il est
+des objets de la foi qui n'importent pas au salut.
+Quel péril courons-nous à croire que Dieu fera demain
+ou ne fera pas tomber la pluie? «A celui qui
+vous parle de la foi pour votre édification, il suffit
+de traiter et d'enseigner les choses qui, si elles
+ne sont crues, produisent la damnation. Ce sont
+celles qui appartiennent à la foi catholique. La foi
+catholique, c'est-à-dire universelle, est celle qui
+est tellement nécessaire à tous, que quiconque en
+est dénué ne peut être sauvé<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353"><sup>353</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote353" name="footnote353"></a><b>Note 353:</b><a href="#footnotetag353"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. I, p. 979, 981, 982.
+Voyez aussi notre c. II p. 188, et dans le t. I, le c. VII, p. 490.</blockquote>
+
+<p>Y a-t-il en tout cela prétexte à l'indignation de
+saint Bernard<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354"><sup>354</sup></a>? Nous croyons parfaitement innocente
+la définition qu'il incrimine, et cependant
+nous avouerons que le rationalisme tend toujours à
+faire de la foi une opinion, ou, si l'on veut, une
+<i>estimation</i>. Sans doute on ne saurait proscrire la foi
+formée par le travail de l'intelligence, elle peut être
+aussi pure et aussi solide que toute autre, et obtenir
+par suite tous les dons célestes promis à la foi.
+Lorsqu'on enseigne la religion, il est même impossible
+de ne point admettre certains antécédents logiques
+qui servent de base à la foi, et de ne point
+convenir que celle-ci suppose la croyance à certaines
+vérités préalables, ce qui donne à la foi les apparences
+d'une déduction. Mais souvent en fait la foi
+précède tout raisonnement dont on ait conscience
+ou souvenir, et comme elle est religieusement un
+devoir, même une vertu, elle a souvent, ainsi que
+toutes les autres vertus, le don de se rencontrer dans
+l'âme et d'y dominer, sans commencement et sans
+motifs connus, en vertu d'une adhésion implicite
+et involontaire. La foi ainsi conçue est en général
+plus estimée par la religion, elle lui paraît mieux
+assurée; n'étant pas la création laborieuse de la raison,
+elle semble inspirée, et son origine la sanctifie.
+Aussi a-t-elle en elle-même plus de mérite, le mérite
+qui ne vient pas de nous étant le seul véritable,
+et les plus récents apologistes du christianisme se
+sont attachés à établir que les vérités, regardées
+jusqu'ici comme un préliminaire que la raison démontre
+pour que la foi prenne naissance, sont elles-mêmes
+connues par la foi avant de l'être par la raison.
+C'est cette foi d'obéissance qui a été louée dans
+Abraham. À toutes les époques, cette foi a été distinguée
+de la foi acquise et raisonnée, et préférée a
+celle-ci par les hommes pratiques qui unissaient à
+une piété vive l'esprit d'autorité. Cependant l'obéissance
+raisonnable de saint Paul reste permise, et
+c'est celle qu'Abélard enseigne, car c'est la seule
+qui puisse être enseignée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote354" name="footnote354"></a><b>Note 354:</b><a href="#footnotetag354"> (retour) </a> Lui-même avait dit: «Deus... tribus voluti
+viis est vestigandus, opinione, fide, intellectu. Fides est
+votuntaria quaedam et certa prolibatio necdum propalatae
+veritatis; intellectus est rei cujusdam invisibilis certa
+et manifesta notitia» (<i>De Consider.</i>, V, 3.
+Cf. Frerichs, <i>Comment, de Ab. doct.</i>, p. 13).</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE V.</h3>
+
+<h3>DES PRINCIPES DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.&mdash;EXAMEN
+PHILOSOPHIQUE.</h3>
+
+
+<p>Considérons maintenant dans son ensemble et
+d'un point de vue plus général encore la doctrine
+d'Abélard sur la Trinité. La sentence de l'orthodoxie
+contemporaine se trouve développée dans la lettre
+de saint Bernard. Essayons de juger ce jugement.</p>
+
+<p>Il a été reproduit, mais avec plus de modération
+dans les termes, par des écrivains modernes. Ainsi
+D. Clément regarde, non comme faux, mais comme
+dangereux ce principe que la foi doit être dirigée
+par la lumière naturelle, principe qui conduit à
+cette autre proposition: «On ne croit point parce
+que Dieu a dit, mais parce qu'on est convaincu
+qu'il en est ainsi, on admet<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355"><sup>355</sup></a>.» «Voilà,» dit le
+critique, «un principe qui doit mener loin.» Il
+trouve <i>naturelles</i> les conséquences que saint Bernard
+infère de la définition de la foi donnée par Abélard.
+«Cependant loin de les avoir constamment admises,
+on voit que l'auteur les a quelquefois combattues,
+même avec succès; mais ce qu'il ne pouvait désavouer
+en aucun cas sans saper par le pied sa nouvelle
+méthode, c'est que la foi n'est pas absolument
+au-dessus de la raison.» Enfin les explications
+et les comparaisons qu'il donne touchant la Trinité
+laissent percer tantôt le sabellianisme, tantôt l'arianisme.
+«Nous aimons à nous persuader, et ce n'est
+pas au reste sans preuves, qu'il est exempt dans
+le fond de l'une et de l'autre de ces erreurs.» Mais
+il n'en a pas moins <i>brouillé réellement toutes les notions
+théologiques sur la Trinité</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote355" name="footnote355"></a><b>Note 355:</b><a href="#footnotetag355"> (retour) </a> Art. <i>Abélard</i> dans <i>l'Hist litt</i>
+t. XII, p. 138.&mdash;<i>Introd</i>., t. II, p. 1060.</blockquote>
+
+<p>On le voit, le reproche d'hérésie n'est plus proféré,
+il est même formellement écarté<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356"><sup>356</sup></a>; plus de ces
+mots d'<i>impiété</i>, de <i>blasphème</i>, de <i>paganisme</i>, et de
+là cette conséquence qu'on n'était en droit à Sens,
+comme à Soissons, que de signaler les erreurs du
+livre et non de condamner personnellement un docteur
+qui n'a pas un seul moment cessé de protester
+de sa soumission à l'Église et au saint-siége.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote356" name="footnote356"></a><b>Note 356:</b><a href="#footnotetag356"> (retour) </a> C'est maintenant une chose généralement accordée.
+J'en ai cité plusieurs preuves (Voy. t. I, p. 218). Il serait trop
+long de rappeler tous les ouvrages où les opinions théologiques
+d'Abélard sont appréciées (Voy. t. I, p. xxii).</blockquote>
+
+<p>A ces critiques ainsi réduites, M. Cousin, fortifiant
+de son autorité celle d'Othon de Frisingen,
+ajoute une observation qui pénètre plus avant. Il
+pense qu'Abélard, en introduisant le rationalisme
+dans la théologie, y a introduit aussi le nominalisme,
+chose grave, surtout quand il s'agit de la
+question de la Trinité. Quelques réflexions seront
+ici nécessaires.</p>
+
+<p>On l'a déjà vu, il y a deux manières de traiter la
+théologie, c'est-à-dire d'enseigner la religion, celle
+du rationalisme et celle que les Allemands appellent
+du super-naturalisme. Toujours la première
+court le risque d'incliner à l'hétérodoxie, à l'hérésie,
+et de passer insensiblement du rationalisme théologique
+au rationalisme philosophique. La seconde
+offre une tendance constante au mysticisme ou
+penche vers une abnégation de tout raisonnement,
+vers une <i>misologie</i>, comme on dit encore en Allemagne,
+vers une aversion de toute science qui peut
+transformer l'humilité d'esprit en crédulité superstitieuse.
+Ce n'est pas que la foi manque absolument
+dans le rationalisme, ni que le super-naturalisme
+(employons ce mot faute d'un meilleur) ne laisse
+absolument aucun rôle à la raison. Le rationalisme
+peut être orthodoxe, honorer du moins et prescrire
+la foi; même dans le rationalisme purement philosophique
+il y a encore une place pour quelque chose
+qui peut s'appeler la foi, c'est-à-dire pour un assentiment
+non raisonné à des vérités indémontrées et
+indémontrables, pour une croyance implicite et
+nécessaire à des choses invisibles, <i>argumentum non
+apparentium</i>. Aucune philosophie n'est sans mystères
+ou sans faits inexplicables, insensibles et certains;
+aucune philosophie n'est sans foi. Cela est
+encore plus vrai du rationalisme religieux; il a pour
+objet de conduire à la foi par la raison ceux à qui
+la foi manque, ou plus souvent, là où il rencontre la
+foi, de l'éclairer, de la motiver, de la corroborer
+par la raison. Qu'est-ce donc en général que le rationalisme
+chrétien? Une conciliation de la foi et de la
+raison, un éclectisme.</p>
+
+<p>De même, dans la doctrine de ceux qui ramènent
+tout à la foi, prenant à la lettre et dans un sens
+absolu les anathèmes contre la philosophie, on ne
+peut soutenir que la raison n'ait rien à faire. Soit
+qu'on cherche à exciter la foi uniquement par des
+récits ou des menaces, comme de certains missionnaires,
+soit qu'on en appelle au sentiment religieux,
+à ce besoin d'amour et de prière qui, dit-on, est
+déjà la grâce, et qui, fidèlement écouté, doit attirer
+la grâce définitive de la foi, soit surtout qu'on invoque
+le principe de l'autorité contre l'anarchie des
+opinions individuelles et les écarts du libre examen,
+on recourt implicitement à la raison humaine. Il y
+a un syllogisme jusque dans le choix mystique de
+l'âme préférant la vision à la conception et l'enthousiasme
+à la certitude. «C'est, dit avec profondeur
+saint Clément d'Alexandrie, une sage parole que
+celle-ci: Il faut de la philosophie même pour décider
+qu'il ne faut pas de philosophie<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357"><sup>357</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote357" name="footnote357"></a><b>Note 357:</b><a href="#footnotetag357"> (retour) </a> Clem. Alex. <i>Stromat.</i> VI, in His.</blockquote>
+
+<p>Mais malgré ce qu'il y a de commun entre les
+deux méthodes théologiques, et ce qu'il y a de commun,
+c'est l'intelligence à laquelle toutes deux s'adressent,
+et que ni l'une ni l'autre ne peut scinder ni
+travestir; ce qu'il y a de commun à toute religion
+comme à toute philosophie, c'est l'humanité; il faut
+reconnaître que les deux méthodes diffèrent par
+leurs caractères et par leur tendance.</p>
+
+<p>La première, quoiqu'elle soit celle de presque tous
+les hérétiques, et nécessairement celle de tous les
+philosophes, et des plus incrédules, n'a jamais en
+elle-même été formellement condamnée par l'Église,
+qui ne pouvait répudier quelques-uns de ses docteurs
+les plus illustres. Les deux méthodes, employées
+concurremment dans tous les âges du christianisme,
+ont l'une sur l'autre prévalu tour à tour,
+suivant les temps et les questions. Dans le berceau
+même de la foi, on les trouve alternativement s'embrassant
+et luttant ensemble. Il est impossible de ne
+pas reconnaître dans saint Jean un caractère philosophique
+qui manque à saint Luc; et malgré ses invectives
+contre les philosophes, saint Paul porte
+dans l'exposition du dogme des formes de discussion,
+un esprit libre et raisonneur qui paraissent
+étrangers au génie positif et formaliste de saint
+Pierre. «Il <i>discutait dialectiquement</i>, dit l'Écriture,
+les choses du royaume de Dieu<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358"><sup>358</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote358" name="footnote358"></a><b>Note 358:</b><a href="#footnotetag358"> (retour) </a> Διελέγετο. Act. xvii, 2.
+Διελέγόμενος καί πειθοιν τά πεÏί τής βασιλείας
+Ï„Î¿Ï Î¸Î¹Î¿Ï. XIX, 8.</blockquote>
+
+<p>Depuis les apôtres jusqu'aux Pères, depuis les
+Pères jusqu'aux docteurs de nos facultés de théologie,
+les deux méthodes se sont perpétuées dans
+l'Église; et pour avoir choisi entre elles, Abélard
+n'est point sorti du saint bercail. Il a fait d'ailleurs
+ce choix sans intention d'innover sur aucun point du
+Symbole. Sa prétention paraît s'être élevée jusque-là
+seulement, qu'il a voulu <i>exposer</i>, c'est son expression,
+sous une forme un peu nouvelle, la croyance
+chrétienne touchant la nature de Dieu, et soit par un
+choix dans les doctrines reçues, soit par quelques
+explications neuves, construire une déduction méthodique
+du dogme de la Trinité et appuyer d'arguments
+plus modernes l'adhésion qui lui est due.
+Voici dans sa juste mesure la formule générale de ce
+rationalisme dogmatique: «Il ne faut pas toujours
+demander, dit Leibnitz, des <i>notions adéquates</i>, et
+qui n'enveloppent rien qui ne soit expliqué....
+Nous convenons que les mystères reçoivent une
+explication, mais cette explication est imparfaite.
+Il suffit que nous ayons <i>quelque intelligence analogique</i>
+d'un mystère, tel que la Trinité et que l'incarnation,
+afin qu'en les recevant nous ne prononcions
+pas des paroles entièrement destituées de sens:
+mais il n'est point nécessaire que l'explication aille
+aussi loin qu'il serait à souhaiter, c'est-à-dire
+qu'elle aille jusqu'à la compréhension et au comment<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359"><sup>359</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote359" name="footnote359"></a><b>Note 359:</b><a href="#footnotetag359"> (retour) </a> <i>Théodicée</i> disc. prél. sec. 54.</blockquote>
+
+<p>Mais l'exécution a-t-elle parfaitement répondu à
+l'intention? J'ai ailleurs décrit comme je me le représente,
+l'état religieux de l'âme d'Abélard. Le jugement
+de l'esprit d'un siècle par l'esprit d'un autre
+n'est pas aujourd'hui chose fort malaisée. Notre époque
+a trop d'impartialité pour manquer de sagacité.
+Mais quand il faut appliquer ce jugement général à
+un individu, pénétrer au fond d'une âme à travers
+les âges, entrevoir comment s'y associaient ou s'y
+combattaient l'esprit du temps auquel elle n'échappait
+pas, et cet esprit de tous les temps auquel participent
+tous les philosophes; comment s'y mêlaient,
+sans y disparaître, les habitudes religieuses, les
+habitudes logiques, l'érudition sacrée, l'érudition
+profane, le caractère ecclésiastique, le talent dialectique,
+le respect volontaire pour la tradition, le penchant
+involontaire pour la controverse, le goût de la
+subtilité, le désir de l'originalité, l'amour de la
+gloire enfin; alors la tâche devient bien difficile, et
+les conjectures les plus plausibles peuvent n'être que
+des mensonges historiques. Sans contester que les
+doutes, inséparables peut-être de toute grande vocation
+philosophique, aient pu de temps à autre
+traverser l'esprit du chanoine de Paris, moine de
+Saint-Denis, abbé de Saint Gildas, fondateur du Paraclet,
+que condamna l'Église, nous dirons que ces
+doutes ne transpirent point dans sa théologie. C'est
+l'oeuvre d'un fidèle; mais elle contient plus d'un
+germe d'infidélité. Le rationalisme n'a point fait impunément
+irruption dans le dogme, et l'on reconnaît
+soit dans l'esprit général, soit dans les opinions
+particulières, plusieurs de ces idées précoces d'où
+l'esprit des siècles a fait sortir quelques-unes des
+vérités et des erreurs les plus grandes de la philosophie
+moderne.</p>
+
+<p>La clef de la doctrine est dans le <i>Sic et Non</i>. Que le
+simple travail de rassembler tant de citations et
+d'autorités contradictoires, ait exercé une passagère
+influence sur l'esprit de l'auteur, et l'ait pu jeter
+dans quelques incertitudes, je ne le nie pas. Cependant,
+il n'a point entendu conclure au doute universel.
+Il ne voyait dans ces archives du pour et du
+contre qu'autant d'occasions d'<i>expliquer</i> des contradictions
+apparentes, et ce travail a contribué surtout
+à développer cette subtilité qu'on admire. Dans ses
+autres ouvrages, il a pu risquer des opinions qui ont
+ébranlé certaines croyances, enfanté de certains
+doutes; jamais il ne s'est donné pour sceptique. Seulement,
+on l'y voit sur chaque question chercher et
+discuter les autorités, ordinairement les mêmes qu'il
+a recueillies dans le <i>Sic et Non</i>; il y reprend celles
+qui sont favorables à sa thèse, et parfois aussi celles
+qui sont contraires; il les commente, les développe,
+et s'efforce d'en donner le vrai sens, non dans un
+esprit d'incertitude, mais de conciliation. En fait,
+qu'est-ce que l'examen d'une question? ne part-il
+pas toujours d'un <i>sic et non</i>? ne porte-t-il pas toujours
+sur une contradiction entre certaines idées qui
+sont dans l'esprit ou dans les livres, et qu'il faut
+ramener à l'unité, soit en montrant qu'elles concordent
+en dernière analyse, soit en faisant évanouir
+celles qui ne concordent pas? L'ouvrage d'Abélard
+nous représente la forme que, dans un temps de citations
+et d'autorités, la position de toutes questions
+devait prendre naturellement.</p>
+
+<p>Mais cette habitude de poser le oui et le non devait
+donner à sa manière d'enseigner la théologie, un caractère
+expressément dialectique, et lui ôter cette
+forme dogmatique, qui semble exclure le doute en
+taisant l'objection, et inculquer la vérité par ordre.
+Abélard ne prêche pas, il discute. La polémique
+avait été l'exercice de toute sa vie; il avait pris pour
+maxime ces mots qu'il attribue à saint Augustin:
+<i>Quarite disputando</i><a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360"><sup>360</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote360" name="footnote360"></a><b>Note 360:</b><a href="#footnotetag360"> (retour) </a> Je n'ai pu trouver dans saint Augustin ces mots
+qu'Abélard dit extraits du <i>De Anima</i> (<i>Sic et Non</i>,
+I, p. 21), et ailleurs du traité (lisez <i>sermon</i>)
+<i>de Misericordia</i> (<i>Introd.</i>, II, p. 1056).</blockquote>
+
+<p>Dans cette pratique de discussion, dans cet art
+de considérer le pour et le contre et de chercher
+en quoi l'un et l'autre étaient vrais ou soutenables,
+puisque l'un et l'autre avaient leurs autorités, il a
+puisé le goût et le talent d'allier les contraires,
+sans toujours bien s'assurer des conditions de l'alliance.
+Ainsi on le voit plaider la cause de la philosophie
+et lui faire son procès avec une égale
+vivacité; marquer trop fortement la distinction des
+personnes dans la Trinité, et par un retour un peu
+brusque, rétablir sans restriction l'unité de l'essence
+et la communauté des attributs; braver en un mot
+les contradictions et les résoudre ou les affirmer
+tour à tour.</p>
+
+<p>C'est là, je l'avoue, ce qui, plus que l'esprit du
+nominalisme, me paraît avoir attaché quelques dangereuses
+conséquences à sa méthode théologique,
+non que plus d'un passage n'offre des traces de
+nominalisme, mais d'autres passages s'en écartent.
+Et en effet, le principe fondamental de cette doctrine
+est, nous le reconnaissons avec M. Cousin,
+que rien n'existe qui ne soit individuel. Nous concevons
+donc que de ce principe on conclue (la distinction
+étant bien fugitive, si elle est possible,
+entre la personne et l'individu) que les trois personnes
+divines en pleine possession de l'existence
+sont toutes trois des réalités, des unités, et que
+l'identité de substance qu'on leur impose est une
+chimère. Telle paraît avoir été l'erreur de Roscelin:
+il a sacrifié la réalité de l'unité de Dieu à la réalité
+de l'unité de chaque personne. Ce sont trois choses,
+disait-il, et si l'usage le permettait, on devrait dire
+trois dieux<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361"><sup>361</sup></a>. C'est le trithéisme ou l'hérésie de Philopon
+et des damianistes. Or, c'est l'erreur contraire
+dont Abélard est maintenant accusé; il aurait, dit-on,
+ramené les distinctions réelles à des points de vue
+divers du même être, à des conceptions diverses de
+notre esprit, rendant ainsi l'existence des personnes
+purement nominale pour sauver l'unité réelle de la
+substance divine. Or, si cette erreur est la sienne,
+est-elle imputable au nominalisme? A la bonne heure
+pour l'erreur inverse, pour celle de Roscelin; les
+individus seuls sont réels, donc les personnes ne
+sont rien, ou seules elles sont réelles; voilà qui est
+simple et logique. Mais Abélard n'a pas dit cela, on
+lui prête d'avoir dit le contraire. Pour dire le contraire,
+il faudrait, à la vérité, qu'il eût démenti le
+principe même du nominalisme, en disant: «Il n'y
+a de réel que ce qui n'est pas individuel; comme les
+personnes sont individuelles, elles ne sont rien. La
+Divinité, qui n'est exclusivement aucune personne,
+la Divinité seule est réelle.» Mais alors il n'eût été
+rien moins que nominaliste, loin de là, il fût tombé
+dans le réalisme extrême, dans celui qui, refusant
+la pleine existence à l'individu, annulerait les personnes
+de la Trinité, parce qu'elles ne seraient que
+des individus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote361" name="footnote361"></a><b>Note 361:</b><a href="#footnotetag361"> (retour) </a> M. Cousin, Introduction, p. cxcviii.&mdash;Cf.
+S. Anselm. <i>Op.</i>, ep. xxxv et xli, I. II.&mdash;Ott. Frising.,
+<i>de Gest. Frid</i>., I. I, c. xlviii.&mdash;D'Achery,
+<i>Spicileg</i>., t. III, p. 142.&mdash;Buddoeus, <i>Observ.
+select</i>., t. I; obs. xv.&mdash;Brucker,
+<i>Hist. crit. phil</i>., t. III, p. 673.</blockquote>
+
+<p>Abélard, dans sa doctrine de la Trinité, ne me
+paraît avoir été précisément ni réaliste, ni nominaliste;
+il s'est efforcé de donner aux choses leur
+nom, de les qualifier comme il fallait, sans tenir
+compte des conséquences en ontologie dialectique.
+Mais je suppose qu'il eût dit expressément que Dieu
+est un genre, siérait-il aux réalistes, qui soutiennent
+que le genre est réel, d'en conclure qu'il a nié
+la réalité de la Divinité? De même, s'il n'a vu dans
+les personnes que des propriétés, ceux qui défendent
+contre Roscelin l'existence réelle des qualités spécifiques
+seraient mal venus à l'accuser de ruiner
+l'existence réelle des personnes.</p>
+
+<p>Un écrivain judicieux a remarqué avec raison que
+l'orthodoxie trinitairienne n'est pas nécessairement
+engagée dans la controverse sur les universaux<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362"><sup>362</sup></a>.
+Que ceux-ci soient ou ne soient pas réels, qu'importe
+à l'existence de Dieu ou des personnes divines? Ni
+Dieu, ni aucune des personnes n'est donnée comme
+étant au nombre des universaux, et la négation des
+idées générales ne touche en rien l'être qui ne peut
+être ramené à une simple abstraction. Le principe
+seul de la réalité exclusive des individus pouvait
+bien, par une application tout à fait indépendante de
+la fameuse controverse, conduire à trop individualiser
+les personnes de la Trinité, et il paraît que c'est
+ainsi que Roscelin a compromis le nominalisme dans
+l'hérésie et s'est fait blasphémateur, au jugement
+de saint Anselme; car il n'est nullement vrai que
+son erreur ait été, comme on l'a dit, de réduire la
+distinction des personnes à des vues diverses de l'esprit.
+Mais l'erreur du trithéisme pouvait être facilement
+écartée par la considération de <i>la singularité</i>
+de la nature divine, et par cette pensée que le mystère
+consistait précisément dans l'union de quelques-uns
+des caractères de l'individualité dans chaque
+personne avec la communauté et l'identité d'essence.
+Après tout, les réalistes ne soutenaient point que
+les personnes divines fussent des genres ou des espèces,
+et par conséquent les nominalistes n'avaient
+sur ce point rien à leur dire. Aussi, lorsque Abélard
+marque avec un peu d'exagération la distinction des
+personnes, est-ce en vertu de l'idée de propriété,
+et non de la théorie des genres et des espèces. Il est
+vrai que Neander pense que le reproche de sabellianisme
+aurait dû plutôt être dirigé contre lui, c'est-à-dire
+qu'il atténuait la distinction des personnes, et
+c'est ainsi qu'Othon de Frisingen et les modernes en
+ont jugé<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363"><sup>363</sup></a>; mais cette accusation plus spécieuse ne
+nous semble pas plus exacte. Répétons d'abord que
+l'intention est irréprochable; puis, quant à la doctrine,
+elle ne tend pas plus que toute autre à convertir
+les personnes divines en abstractions. C'est le
+péril commun de toute métaphysique sur ce dogme
+difficile, et le nominalisme y ajoute peu de chose;
+seulement le lecteur est en général nominaliste, et
+quand on veut lui faire séparer à un certain degré
+la substance et la personne, il penche à n'accorder à
+la personne qu'une existence nominale, et dans sa
+pensée, la doctrine d'Abélard devient en ce sens
+nominaliste. Mais qu'y faire? Est-ce Abélard qui a
+séparé la substance de la personne? C'est l'expression
+orthodoxe du dogme de la Trinité; quiconque
+prétendra discuter ce dogme sons forme scientifique
+courra grand risque de paraître nominaliste, en conduisant
+le lecteur par la pente du raisonnement à
+conclure contre la réalité de l'un ou de l'autre des
+éléments constitutifs du dogme, c'est-à-dire contre
+l'unité divine ou contre la distinction des personnes.
+Du moment qu'on veut ramener un tel mystère à
+une conception rationnelle, la raison involontairement
+impose à la nature divine les conditions ordinaires
+de l'être, ces conditions qu'elle est habituée
+à tenir pour nécessaires, et soudain la foi dans la
+Trinité s'altère et périt. La raison a-t-elle tort d'en
+agir ainsi? C'est une autre question, je ne la tranche
+pas, je ne la discute pas; mais je dis que c'est la
+conséquence inévitable de l'application méthodique
+du rationalisme à la Trinité. Encore une fois, ce
+n'est pas le nominalisme qui fait le danger de la
+théologie d'Abélard, c'est la dialectique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote362" name="footnote362"></a><b>Note 362:</b><a href="#footnotetag362"> (retour) </a> M. Bouchitté, <i>Hist. des preuves de l'exist.
+de Dieu</i>:&mdash;Mém. de l'Académie des Sciences morales et
+politiques, t. I, Savants étrangers, p. 463.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote363" name="footnote363"></a><b>Note 363:</b><a href="#footnotetag363"> (retour) </a> Ott. Fris., <i>De Gest. Frid.</i>, I. 1,
+c. XLVIII.&mdash;Bayle, <i>Dict. crit.</i>, urt. Abél.&mdash;Neander,
+<i>S. Bernard et son siècle</i>, I. III, p. 240.&mdash;<i>Hist.
+ill.</i>, t. XII, p. 139.&mdash;Cousin, <i>Introd.</i>, p. CXCIX.</blockquote>
+
+<p>Dans le dogme théologique, en effet (je ne dis
+pas le dogme chrétien), il se présente une difficulté
+capitale. L'essence étant une, et les personnes étant
+plusieurs, en quoi celles-ci diffèrent-elles? La meilleure
+manière peut-être de résoudre cette question,
+c'est de ne la point poser, et de se dire que les trois
+personnes diffèrent par leurs noms, et que l'Écriture
+énonce, de chacune sous son nom, certaines
+choses contenues en tels et tels versets; puis, de
+croire ces choses et de n'en pas savoir davantage.
+Mais la curiosité de l'esprit humain, celle même de
+l'Église veulent aller plus loin, et la question se
+pose. Les personnes sont plusieurs, donc elles diffèrent;
+mais elles ne diffèrent point par l'essence;
+elles diffèrent donc parles qualités. Or, ce qui serait
+les qualités, modes, ou accidents de Dieu,
+s'appelle attributs, et ces attributs appartiennent à
+l'essence divine ou la constituent. Ce que l'on cherche,
+ce ne sont donc pas les attributs de l'essence;
+ils sont, ainsi qu'elle, communs aux personnes; ce
+sont des attributs propres aux personnes, ou les
+propriétés. Quelles sont les propriétés des personnes?
+Ici, l'on marche sur un terrain glissant. Le
+plus sûr serait encore de prendre le nom de chaque
+personne pour l'expression de sa propriété, et de
+dire simplement que la propriété du Père est la paternité,
+celle du Fils la filiation (<i>filictas</i>), celle du
+Saint-Esprit, la <i>spiration</i><a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364"><sup>364</sup></a>. Mais les Pères ont prétendu
+en dire davantage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote364" name="footnote364"></a><b>Note 364:</b><a href="#footnotetag364"> (retour) </a> Damasc., <i>De Fid.</i>, I, VIII, et III, V.&mdash;«Pater
+paternitate est Pater.» (S. Thomas, <i>Summ. Theol.</i>, I, q. XL.,
+a. 1.)&mdash;«Proprium Patris est quod semper Pater est.»
+(Hil., <i>De Trin.</i>, XII.) «Nihil habet Filius nisi natum,
+nativitate autem est Filius.» (<i>Id., ib.,</i> IV.&mdash;Cf.
+P. Lomb. <i>Sent.</i>, I, dist. XXVII).</blockquote>
+
+<p>En jugeant Abélard, il faut toujours craindre de le
+trop isoler. Si l'on ne considère que ses opinions,
+sans en connaître les antécédents donnés par l'histoire
+de la théologie, on risque de lui prêter une
+originalité ou une témérité qu'il n'a pas. Ce n'est
+pas lui qui a commencé à mettre le dogme de la
+Trinité aux prises en quelque sorte avec les distinctions
+logiques, enseignées au livre des Catégories.
+Ces distinctions étaient trop familières à la plupart
+des Pères, elles avaient trop universellement passé
+dans la langue du raisonnement, pour qu'ils fussent
+dispensés de rechercher dans quelle mesure elles
+étaient compatibles avec les termes de la foi. Dieu
+est une substance: a-t-il les attributs scientifiques
+de la substance? Il est une essence: quelle sorte
+d'essence est-il? Comme essence et comme substance,
+il est un sujet: peut-on dire de ce sujet
+tout ce qu'Aristote dit du sujet en général? En d'autres
+termes, la distinction de la matière et de la
+forme, de l'essence et de la qualité, de la substance
+et de l'accident, du sujet et du mode, du genre et
+de l'espèce, du concret et de l'abstrait, de l'absolu
+et du relatif, est-elle exactement applicable à la
+Divinité? Ce ne sont pas moins que les plus grandes
+questions de la théodicée. On pressent que ces problèmes
+qui semblent ne concerner que des formules
+techniques, touchent à la nature même de Dieu, et
+par conséquent à son action sur le monde. Toute
+religion est là. Sans pénétrer au sein des questions,
+bornons-nous à dire que toutes ces distinctions,
+dans leur application étroite à la Trinité, peuvent
+changer le fond du dogme, si l'on ne se rattache
+énergiquement aux termes de l'orthodoxie.</p>
+
+<p>Le point fondamental, c'est de maintenir l'unité
+de Dieu, c'est-à-dire l'unité de l'essence divine, et
+cependant il faut en Dieu trois personnes. Or,
+comme de ces trois personnes une est appelée verbe
+ou sagesse, une autre amour ou charité, il n'est que
+trop tentant pour l'esprit de faire de Dieu le Père une
+essence ou un concret, et des deux autres personnes
+des qualités ou des abstraits. De cette façon, l'unité
+substantielle semble maintenue sans exclure une
+certaine triplicité; il en est de même, si l'on emploie
+les termes de substance et d'accident ou de
+sujet et de mode. Mais, par contre, attachez-vous à la
+définition consacrée de la personne en général ou
+de l'individu substantiel, et la difficulté se retourne;
+ce sont les personnes qui deviennent des substances,
+des sujets, des concrets, et l'essence divine ou
+Dieu n'est plus qu'une généralité, une qualité commune,
+un abstrait. L'hérésie n'est pas moins grave,
+et l'antique dogme de l'unité de Dieu, la gloire de
+l'Ancien Testament, est comme abrogé par le nouveau.
+Cette hérésie touche au blasphème.</p>
+
+<p>La conséquence évidente, c'est qu'il faut se défier
+en théologie des définitions scientifiques de la substance
+et de la personne, et les approprier avec réserve
+à l'objet unique et incomparable dont la théologie
+entreprend la mystérieuse étude. Aussi est-il
+en général de tradition parmi les écrivains sacrés que
+si la dialectique est utile à l'explication du dogme et
+nécessaire pour le défendre, elle n'est intégralement
+et rigoureusement vraie que des choses créées, et que
+Dieu est en dehors des catégories.</p>
+
+<p>Abélard se montre fidèle, ce me semble, à cette
+tradition. Une esquisse générale de la doctrine des
+Pères sur la Trinité, est nécessaire pour bien juger
+de la sienne.</p>
+
+<p>Dieu est l'unité parfaite. Toutes les définitions de
+l'unité, celle de Platon, celle d'Aristote, celle de
+Plotin lui sont applicables dans ce qu'elles ont de
+vrai. Être, dit saint Augustin, c'est être un<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365"><sup>365</sup></a>. L'être
+par excellence est donc l'unité suprême; c'est-à-dire
+qu'il est sans nombre, sans succession, sans quantité.
+Comme il est l'unité réelle<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366"><sup>366</sup></a>, la division du tout
+et des parties ne lui est point applicable. D'où résulte
+l'aveu unanime qu'en Dieu la substance ou l'essence
+est une.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote365" name="footnote365"></a><b>Note 365:</b><a href="#footnotetag365"> (retour) </a> «Nihil est esse quam unum esse.» <i>De Mor.
+Manich.</i>, c. VI.&mdash;Cf. Athan., <i>Cont Sabellian.</i>,
+t. II, p. 37. <i>De Decret. Nic.</i>, p. 418, Paris. 1698.&mdash;Nanzianz.,
+<i>Orat.</i> XLIII,&mdash;Nyss., <i>Cont. Eunom.</i>, I,&mdash;Basil.,
+<i>Cont. Eunom.</i>, I et II.&mdash;Cyrill. Alex. <i>Thesaur.</i>,
+XIII, Dialog. VII.&mdash;Damasc., <i>De Fid.</i>,
+I, XII et XIV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote366" name="footnote366"></a><b>Note 366:</b><a href="#footnotetag366"> (retour) </a> Κατα υποκειÏλενον. Arist.
+<i>Met.</i>. IV, VI.</blockquote>
+
+<p>Cependant on distingue des personnes dans son
+essence, ou dans sa nature des hypostases, ou dans
+sa substance des propriétés. Cette distinction divise-t-elle
+l'unité? non, l'unité subsiste, la Divinité demeure
+indivise dans les divisés<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367"><sup>367</sup></a>. Elle est commune
+aux trois personnes, identique dans le divers, monade
+dans la triade. C'est le paradoxe de la Divinité,
+dit saint Grégoire de Nazianze, que d'avoir à la fois
+la division et l'unité. «Dieu est nombre et il n'est pas
+nombre, dit saint Augustin, c'est là l'ineffable<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368"><sup>368</sup></a>.»
+Comment est-ce possible? telle est la question que se
+posent distinctement les Pères<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369"><sup>369</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote367" name="footnote367"></a><b>Note 367:</b><a href="#footnotetag367"> (retour) </a> ΑμέÏιστος εν μεμεÏιομένοις ή θεότης .
+Damasc., <i>De Fid.</i>, I, x.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote368" name="footnote368"></a><b>Note 368:</b><a href="#footnotetag368"> (retour) </a> <i>Or.</i> XXIII.&mdash;<i>In Johan.</i>, tract.
+XXXIX.&mdash;Cf. Bernard., <i>De Consid.</i>, V. vii.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote369" name="footnote369"></a><b>Note 369:</b><a href="#footnotetag369"> (retour) </a> Notamment les deux Grégoire. Naz., <i>Or.</i>
+XLV, et Nyss., <i>Lib. ad Ablab</i>.</blockquote>
+
+<p>La première solution de cette question semble
+être, l'unité étant admise comme substantielle, de
+regarder la division comme purement intelligible; et
+les passages ne manquent pas où il est formellement
+dit qu'il n'y a en Dieu de distinction que par la pensée,
+que toutes les différences y sont rationnelles,
+idéales, relatives enfin à l'esprit humain<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370"><sup>370</sup></a>. Mais la
+conséquence serait, que la Trinité, au lieu d'être
+quelque chose de réel, ne serait qu'une conception
+analytique de la Divinité, qu'une distinction purement
+humaine entre ses actes ou ses attributs. Les
+personnes ne seraient plus que des abstractions. Ce
+conceptualisme théologique anéantirait le dogme
+même qu'il aurait pour but d'expliquer, et les termes
+sacrés de Père, de Fils, de Saint-Esprit deviendraient
+des symboles. On aurait donc concédé les
+noms abstraits des trois personnes aux besoins de
+notre intelligence, leurs nome mystiques aux exigences
+de notre imagination. C'est là le fond de
+l'hérésie de Sabellius.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote370" name="footnote370"></a><b>Note 370:</b><a href="#footnotetag370"> (retour) </a> <i>Ratione, cogitatione</i>, έπίνοια, κατ' έπίνοιαν.&mdash;Petav.,
+<i>Dogm. Theol.</i>, i, I, L II, c. vii.</blockquote>
+
+<p>La foi s'en défend, et la théologie y résiste,
+d'abord par la définition des personnes. Les noms
+de personne et d'hypostase signifient quelque chose
+de réel. En principe, il n'y a de personnes que les
+substances. L'hypostase, en général, c'est la substance
+réalisée, la substance individuelle; la personne,
+c'est le nom de toute hypostase rationnelle
+(raisonnable), c'est-à-dire de toute substance individuelle
+intelligente. Cette définition est à peu près
+universellement admise<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371"><sup>371</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote371" name="footnote371"></a><b>Note 371:</b><a href="#footnotetag371"> (retour) </a> Boeth., <i>De duab. Nat</i>., p. 951, Saint
+Anselme accepte la définition (<i>Monol</i>., c, LXXVIII, p. 27).
+Mais Richard de Saint-Victor l'a attaquée sans
+succès. Petav., <i>id</i>., t, 11, I. IV, c, ix.</blockquote>
+
+<p>Mais si la préoccupation exclusive de l'unité d'essence
+incline à l'hérésie de Sabellius, l'insistance sur
+la réalité des personnes penche vers celle d'Aruis<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372"><sup>372</sup></a>.
+Il faut admettre les personnes comme réelles, et cependant
+ne pas introduire dans la Divinité une division
+essentielle. Point de parties en Dieu; cependant
+point de personnes sans substance. Comment donc
+faire? Qu'est-ce que les personnes? des différences
+ou tout au moins des distinctions en Dieu. Que sont
+ces distinctions? elles sont réelles. Dans la personne
+il y a donc une substance; mais laquelle? la substance
+divine. Ainsi les personnes sont substantielles;
+seulement elles sont numériquement diverses, et
+leur substance ne l'est pas. Comment cela se peut-il?
+C'est précisément là le merveilleux, le divin;
+c'est que Dieu n'est pas dans les conditions de l'être
+telles que nous les manifestent les choses créées.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote372" name="footnote372"></a><b>Note 372:</b><a href="#footnotetag372"> (retour) </a> Aussi Grégoire de Nazianze dit-il qu'on regardait
+ceux qui employaient le mot Ïποστασις comme plus près de
+l'arionisme, et ceux qui préféraient le mot de Ï€Ïόσωπον
+comme plus voisins du sabellianisme. (<i>Or.</i> XXI.)</blockquote>
+
+<p>Telle est au fond la solution de la foi, et, à mon
+avis, l'unique solution raisonnable. Les théologiens
+sont tous obligés d'y revenir, mais par un détour,
+et la plupart ne se contentent pas de récuser <i>a priori</i>
+la dialectique. Le problème étant de concilier l'unité
+de l'essence avec la réalité de certaines distinctions
+dans l'essence, on est naturellement conduit à rechercher
+si dans les êtres, ou dans nos conceptions
+touchant les êtres, il ne se rencontrerait pas des conditions
+analogues. Par exemple, tout être réel est
+composé de matière et de forme. Point de substance
+individuelle où la dialectique n'opère cette distinction,
+sans cependant que l'unité de l'individu périsse.
+Si Dieu était soumis à cette division <i>secundum
+artem</i>, on dirait qu'il est composé pour matière de
+la substance intelligente et pour forme de <i>l'infinité</i>,
+ou bien de la substance animée, rationnelle, et de
+l'immortalité, ou enfin de la substance indéterminée,
+plus la divinité. Or, évidemment cette composition
+ne serait pas réelle, ou si elle était prise comme
+réelle, elle supposerait qu'une matière indéterminée
+quelconque peut être la base de l'être divin, et que
+la forme de la divinité n'est point par elle-même
+réelle et substantielle; toutes conséquences qui répugnent
+violemment aux plus simples notions de la
+nature de Dieu. De quelque façon que l'on y conçoive
+la conjonction de la matière et de la forme, ou
+détruit l'essence de la Divinité, ou l'on convertit un
+de ses attributs nécessaires en un accident ou qualité.
+Or certains attributs peuvent bien être conçus
+comme des formes<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373"><sup>373</sup></a>; mais en réalité, ils ne sont pas
+séparables de l'essence, et ce n'est que par abstraction
+qu'on en fait des noms substantifs. Il n'y a
+point de toute-puissance en dehors du tout-puissant,
+ni en général de perfection si ce n'est dans
+le parfait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote373" name="footnote373"></a><b>Note 373:</b><a href="#footnotetag373"> (retour) </a> Cyrill., <i>De Trin.</i>, Dial. II.</blockquote>
+
+<p>Ces attributs pris dans l'abstraction et qu'on érigerait
+en formes, ne peuvent être des formes proprement
+dites; car la forme fait d'un être ce qu'il
+est; il y aurait donc en Dieu quelque chose qui ne
+serait pas divin, par exemple sa matière, la forme
+étant ce qui la divinise, et partant une division essentielle
+ou composition dans Dieu. Ces formes ou soi-disant
+telles ne sauraient donc être que des modes.
+Or si le mode est la même chose que l'accident, Dieu
+n'a pas réellement de mode; car l'accident n'est pas
+nécessaire; il est accessoire, additionnel, adventice;
+il est donc contradictoire avec la nature de Dieu. Si
+cette nature comportait des accidents, elle admettrait
+la composition. Pour parler d'une manière plus générale,
+tout ce qui dépend de la catégorie de la qualité
+est incompatible avec l'essence divine. Une substance
+identique et simple au sens rigoureux n'a point de
+qualités; car elle serait la substance, plus la qualité;
+elle ne serait donc plus simple. Aussi dit-on qu'en
+Dieu être grand n'est pas distinct de la grandeur. Il
+est la grandeur même, comme il est la bonté, parce
+que tout en lui est essentiel<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374"><sup>374</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote374" name="footnote374"></a><b>Note 374:</b><a href="#footnotetag374"> (retour) </a> Cf. Aug., <i>De Trin.</i> V, x.&mdash;Epist, liv ou
+cliii.&mdash;S. Bern. <i>Serm.</i> lxxx.&mdash;Clem. Alex. <i>Paedagog.</i>,
+I, viii.&mdash;Damasc., <i>De Fid.</i>, 1, xii et xiii.</blockquote>
+
+<p>Qu'est-ce donc que les attributs divins dont parlent
+toutes les théodicées? Qu'est-ce, dans la théologie
+chrétienne, que les propriétés qui caractérisent
+ou constituent les personnes? D'abord ce ne sont pas
+des accidents; car ce qui distingue l'accident, c'est
+la contingence, c'est d'être sujet au changement, c'est
+de pouvoir être autre. Or, en Dieu les attributs sont
+immutables comme lui-même; ils participent de son
+éternité; ils sont comme l'essence. Il en est de même
+des propriétés soit absolues, soit personnelles; la
+génération est éternelle dans le Fils, comme en Dieu
+la justice ou toute autre perfection.</p>
+
+<p>Quelle différence y a-t-il donc entre les propriétés
+absolues et les propriétés des personnes? C'est toujours
+et sous une nouvelle forme la question: comment
+l'essence est-elle commune aux personnes et
+en est-elle distincte? Si l'essence est commune aux
+trois personnes ou hypostases, les hypostases ou personnes
+sont quelque chose de plus particulier que
+l'essence ou substance. Ainsi le rapport de l'essence
+à la personne est celui du commun au non-commun
+ou du général au particulier, c'est-à-dire le rapport
+du genre ou de l'espèce au singulier ou à l'individu;
+et la considération de ce rapport amène, pour ainsi
+dire, de force dans la théologie la question du réalisme
+et du nominalisme.</p>
+
+<p>Saint Jean de Damas n'hésite point: Dieu est dans
+le genre suprême de la substance incorporelle dont
+il est une des premières espèces, et la Divinité est
+ainsi l'espèce dans laquelle sont les trois personnes<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375"><sup>375</sup></a>.
+Et cette opinion, loin d'être isolée, se retrouve,
+avec plus ou moins de développement, dans
+quelques-uns des meilleurs philosophes du christianisme.
+D'abord c'est une idée presque universelle,
+que l'essence est quelque chose de plus général que
+l'hypostase, et il le faut bien, l'hypostase étant
+constituée par le propre, qui, de sa nature et par son
+nom même, est moins commun que la substance.
+Tout au moins est-il vrai que telle est notre conception,
+et que nous ne pouvons nommer l'essence
+ou Dieu, et la personne du Fils ou du Père, sans
+distinguer intellectuellement l'une de l'autre, par
+cette différence-là<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376"><sup>376</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote375" name="footnote375"></a><b>Note 375:</b><a href="#footnotetag375"> (retour) </a> ΠεÏιεκτικον αυτων είδος ή υπεÏουσιος καί
+ακαταληπτος θεότης (Damasc.
+<i>Instit. element. ad Dogm.</i> c. vii.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote376" name="footnote376"></a><b>Note 376:</b><a href="#footnotetag376"> (retour) </a> Petau, <i>Ouv. cit.</i>, t. I, t. II,
+c. v et t. II, t. IV, c. i et vii.</blockquote>
+
+<p>Quelques Pères ont poussé cette opinion au point
+de soutenir que la substance en général étant toujours
+ce qui est commun aux individus, l'individu
+n'était qu'une collection de propriétés, et que par
+exemple la substance <i>homme</i> était commune à Pierre
+et à Paul, de sorte que Pierre et Paul étaient consubstantiels.
+Ainsi l'on n'aurait pas dû dire qu'ils
+<i>sont deux hommes</i>, mais qu'ils <i>sont homme, sunt homo</i>,
+comme on a dit que les trois personnes divines <i>sont
+Dieu</i> et non pas <i>trois Dieux</i><a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377"><sup>377</sup></a>. Ce réalisme, car jusqu'ici
+cette opinion n'est que du réalisme, aurait
+pour effet de constituer les personnes par des accidents,
+et de faire entrer indûment dans la Divinité la
+distinction proscrite de la substance et de l'accident;
+autrement, l'unité de Dieu ne serait plus qu'une
+unité collective, une simple communauté; les trois
+personnes seraient Dieu, comme trois statues d'or
+sont de l'or.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote377" name="footnote377"></a><b>Note 377:</b><a href="#footnotetag377"> (retour) </a> Nyss., <i>Ad Ablab.</i>,&mdash;<i>De Commun.
+Not.</i>.&mdash;Cf. Cyrill., <i>In Johan.</i>, ix.&mdash;<i>De
+Trin.</i>, Dialog. i.&mdash;Damasc., <i>De Fid.</i>, III,
+viii et xiv.&mdash;<i>De Duab. Volum.</i>, V, 7.</blockquote>
+
+<p>Ce qui paraît avoir inspiré cette doctrine, c'est
+l'entraînement de la controverse contre les ariens;
+on a voulu sauver la consubstantialité à tout prix,
+et l'on a soutenu presque exclusivement l'unité réelle
+et substantielle d'une essence commune. Mais d'abord
+une communauté n'est pas une unité véritable
+et rigoureuse, une parfaite simplicité; et si l'unité
+divine n'était que celle du genre ou de l'espèce,
+elle rendrait à chacune des personnes une individuelle
+unité, trop comparable à celle des personnes
+humaines pour admettre la parfaite identité, l'identité
+réelle et numérique de nature ou d'essence. Ceux-là
+même qui veulent faire de Dieu un genre on une espèce,
+voient dans l'unité d'une nature on essence
+commune une pure abstraction, oeuvre de la pensée<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378"><sup>378</sup></a>.
+Est-ce donc à cela qu'ils veulent réduire l'essence
+de Dieu?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote378" name="footnote378"></a><b>Note 378:</b><a href="#footnotetag378"> (retour) </a> Damasc., <i>De Fid</i>., 1, viii.</blockquote>
+
+<p>Comment donc éviter que soit l'unité, soit la
+distinction devienne nominale? Il n'y a qu'un moyen,
+c'est d'écarter définitivement la catégorie de qualité.
+Ainsi la substance est une et réelle; chaque personne
+en est distincte par la propriété qui la constitue.
+Cette propriété n'est pas accidentelle, puisqu'elle
+est constitutive; elle n'est pas une forme ou
+qualité, car alors elle serait une addition à l'essence,
+et Dieu serait composé; elle ne se dit pas <i>secundum
+substantiam</i>, mais elle n'est pas pour cela <i>secundum
+accidens</i>. Il y a entre la substance et l'accident un
+intermédiaire, c'est la relation. Ou les propriétés de
+Dieu sont dites <i>ad se</i>, et alors elles sont les propriétés
+essentielles et absolues, qui ne sont séparables
+de l'essence, que dans le langage humain;
+ou bien elles sont dites <i>ad alterum</i>, comme la paternité,
+la génération, la procession, et elles sont
+relatives. Tandis que l'accident est variable, la relation
+ici ne l'est pas; comment le serait-elle entre
+deux termes éternels? Les relations des personnes,
+étant des relations, ne sont pas absolues, mais elles
+sont le mode de subsister de l'essence<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379"><sup>379</sup></a>. Elles ne sont
+donc pas hors de l'essence, elles ne la doublent pas.
+Elles peuvent sans doute être conçues comme des accidents;
+c'est une suite de la faiblesse de notre esprit,
+qui ne saurait atteindre la réalité de l'être divin;
+mais elles sont constitutives de l'essence, elles sont
+donc <i>substantiale quippiam</i><a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380"><sup>380</sup></a>. L'unité absorberait les
+personnes, si la relation ne s'y opposait; la relation
+engendrerait la pluralité, si l'unité n'y résistait<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381"><sup>381</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote379" name="footnote379"></a><b>Note 379:</b><a href="#footnotetag379"> (retour) </a> Ουκι ουσιας δηλοιτικα αλλα της Ï€Ïος αλληλα
+σχέσοις και του υπαÏξεως Ï„Ïοπου. <i>Id.,
+ibid.</i> I x.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote380" name="footnote380"></a><b>Note 380:</b><a href="#footnotetag380"> (retour) </a> Petau, t. IV, c. x, p. 395-397, t. II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote381" name="footnote381"></a><b>Note 381:</b><a href="#footnotetag381"> (retour) </a> Aug., <i>De Trin.</i>, V, v, xi, et xiii.&mdash;VI,
+ii, iii, v.&mdash;VII, ii.&mdash;Saint Anselme dit: «Trinitatis et relationis
+consequentiæ se contemperant ut nec pluralitas quæ sequitur relationem,
+transeat ad ea in quibus prædictæ sonat simplicitas unitatis; nec
+unitas cohibeat pluralitatem ubi eadem relatio significatur. Quatenus
+nec unitas amitiat aliquando suam consequentiam, ubi non obviat aliquæ
+relationis oppositio; nec relatio perdat quod suum est, nisi ubi
+obsistit unitas inseparabilis.» (<i>De Proc. Spir. S.</i>, c. ii,
+p. 50. Cf. Nyss., <i>Cont. Eunom.</i>, II.)</blockquote>
+
+<p>C'est par la relation différente, ensemble avec l'essence
+identique, que l'hypostase est constituée.</p>
+
+<p>Ainsi l'hypostase, ou personne, ne désigne l'essence
+qu'indirectement (<i>in obliquo</i>), mais directement
+(<i>recte</i>) elle exprime la relation. Dans les choses
+créées, aucune propriété personnelle ne consiste
+dans la relation; la relation entre les créatures est
+accidentelle; en Dieu, au contraire, dans les personnes
+incréées, la relation est constitutive, et il
+s'ensuit que la personne divine est relative et non
+absolue. Les noms de Père, de Fils, de Saint-Esprit
+ne désignent pas des natures en elles-mêmes, mais
+des personnes l'une par rapport à l'autre<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382"><sup>382</sup></a>. Ainsi le
+Dieu des chrétiens n'est plus le Dieu solitaire des
+juifs, mais ils n'est pas non plus la multiplicité de
+dieux des Gentils. De ces deux erreurs il reste, dit
+saint Jean Damascène, tout ce qu'il y a d'utile dans
+le judaïsme, l'unité de la nature divine, et dans
+l'hellénisme, la distinction des personnes<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383"><sup>383</sup></a>. C'est là
+quelque chose d'énigmatique, comme le dit saint
+Basile<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384"><sup>384</sup></a>; mais précisément cette condition mystérieuse
+est comme la prérogative imparticipable d'une
+nature unique, d'une essence incréée, de l'être
+parfait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote382" name="footnote382"></a><b>Note 382:</b><a href="#footnotetag382"> (retour) </a> Aug., <i>In Johan</i>., Tract, xxxix.&mdash;Epist.
+lxvi aut CLXX.&mdash;Le P. Petau dit: «Pater non est persona, nisi
+comparatus ad Filium.» T. II, t. IV, c. ix, p. 414.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote383" name="footnote383"></a><b>Note 383:</b><a href="#footnotetag383"> (retour) </a> <i>De Fid</i>., I, vii.&mdash;Cf. Petau.
+<i>ibid</i>., XIII, p. 422.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote384" name="footnote384"></a><b>Note 384:</b><a href="#footnotetag384"> (retour) </a> Basil., <i>Ep</i>. XLIII.</blockquote>
+
+<p>On voit que le choix est entre deux manières
+d'interpréter dialectiquement le dogme et d'expliquer,
+ou plutôt de représenter l'impénétrable alliance
+d'une essence unique avec des personnes distinctes.</p>
+
+<p>La première est celle qui a en général fait une
+grande fortune dans l'Église grecque. Elle assimile
+en principe l'essence divine à un universel, et les
+personnes à des individus. Pour éviter ou pour atténuer
+les conséquences de cette assimilation, elle l'affaiblit
+ensuite, soit en la donnant comme une manière
+nécessaire de concevoir les choses, et en laissant
+à l'esprit humain la faculté de distribuer à son choix
+la réalité entre l'universel et l'individu; soit en faisant
+remarquer que l'assimilation n'est pas rigoureuse,
+que l'espèce ou le genre incréé n'est pas composé
+de personnes, mais réside dans les personnes,
+que celles-ci ne sont pas séparées les unes des autres
+comme les individus, mais sont les unes dans les
+autres, du moins en essence, et qu'ainsi aucune
+diversité, quant au temps de la naissance, n'est
+assignable entre elles, aucune différence en acte
+n'est entre elles possible, si ce n'est celle de la
+relation<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385"><sup>385</sup></a>. D'où il résulte que le rapport de l'individu
+incréé au genre incréé est une communauté tout
+autre que le rapport similaire entre les créatures,
+et que cette communauté sans pareille n'altère pas
+l'unité de substance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote385" name="footnote385"></a><b>Note 385:</b><a href="#footnotetag385"> (retour) </a> <i>De fid</i>., I, VIII et seq. C'est même, suivant
+saint Jean de Damas, ce qui fait que l'espèce ou genre est dans la
+Divinité une essence simple, une véritable substance, tandis que l'unité
+d'essence des individus créés n'est qu'une communauté, une ressemblance.
+Celle-ci en Dieu se prend comme réelle, τό κοινον έν
+θεωÏειται Ï€Ïαγματι, et dans les autres choses elle n'est que pensée,
+θεωÏειται λόγω και επίνοια; et réciproquement, tandis
+que les individus créés sont perçus réellement différents, les
+différences des personnes divines ne sont que distinguées par
+l'intelligence, επίνοια το διγÏημενον.</blockquote>
+
+<p>L'autre interprétation repousse la précédente pour
+plusieurs raisons. D'abord, c'est que la distinction
+des universaux et des individus n'étant qu'une manière
+de comprendre les choses, est de droit inapplicable
+à Dieu, c'est-à-dire à l'incompréhensible;
+puis la diversité des personnes dans une essence
+dont l'unité serait collective accroîtrait et composerait
+cette essence, dont elle rendrait la quantité
+proportionnelle au nombre des personnes. Trois
+statues d'or font plus d'or qu'une seule des statues,
+tandis que le nom de Dieu, donné à chacune des
+trois personnes de la Trinité, ne crée pas plus trois
+dieux que trois fois le nom de soleil ne crée trois
+soleils<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386"><sup>386</sup></a>. L'unité de Dieu est, à proprement parler,
+la singularité<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387"><sup>387</sup></a>. De toutes les distinctions dialectiques
+il n'en faut donc garder qu'une, la relation:
+il est universellement admis que les propriétés sont
+des relations; les personnes n'existent donc que par
+les relations, et combinées avec l'identité de l'essence,
+ces relations la caractérisent sans cependant
+la décomposer, et y introduisent une inexprimable
+différence, seule compatible avec la parfaite unité<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388"><sup>388</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote386" name="footnote386"></a><b>Note 386:</b><a href="#footnotetag386"> (retour) </a> Aug., <i>De Trin</i>., VII, vi.&mdash;Boeth.,
+<i>Quom. Trin. est un.</i>, p. 959.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote387" name="footnote387"></a><b>Note 387:</b><a href="#footnotetag387"> (retour) </a> Ουκ ειπος ομοιοτητα, αλλα ταυτοτητα,
+dit Damascène, qui n'est pas toujours d'accord
+avec lui-même. <i>De Fid</i>., 1, viii. «Pater, et Filius,
+et Spiritus Sanctus per hoc, quia cum est Deus in Deo, non
+est nisi unus Deus, servant in deitate, ad similitudinem
+unis hominis, singularitatem.» (S. Anselm.,
+<i>De Proc. Sp</i>. S., in fin.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote388" name="footnote388"></a><b>Note 388:</b><a href="#footnotetag388"> (retour) </a> Basil., <i>Ep</i>. XLIII.</blockquote>
+
+<p>Au reste, ces deux interprétations ont deux caractères
+communs; l'un dangereux, c'est qu'elles
+tendent l'une et l'autre à faire regarder les propriétés
+divines, et particulièrement la distinction
+des personnes, comme quelque chose d'intellectuel,
+et plutôt comme une condition de notre esprit que
+comme une expression vraie et adéquate de la réalité<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389"><sup>389</sup></a>.
+Le second, plus rassurant, c'est que toutes
+deux finissent par conclure à une spécialité incomparable,
+à un mystère surnaturel dans la nature de
+l'être divin, qui se trouve placé en dehors des
+données communes de la science et du langage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote389" name="footnote389"></a><b>Note 389:</b><a href="#footnotetag389"> (retour) </a> Grégoire le Thaumaturge a osé dire que le Père
+et le Fils étaient deux par la pensée, un par l'hypostase,
+επινοια μεν είναι δÏο, υποστασει οέ ίν. Le
+P. Petau, qui cite ces mots après saint Basile, ne les excuse
+qu'en disant qu'il faut ici par hypostase entendre substance,
+et qu'être deux par la pensée signifie n'être pas deux essentiellement
+(t. II, t. I, c, iv, p. 22).</blockquote>
+
+<p>Or, maintenant dans quel sens s'est déclaré Abélard?
+Il nous semble qu'il s'est plutôt éloigné de
+l'interprétation des dialecticiens grecs; il penche
+évidemment pour celle qui s'appuie davantage sur
+la nature mystérieuse de Dieu, et qui interdit le plus
+sévèrement à la science de la confondre avec les
+natures finies. Sa doctrine trinitairienne, quoi qu'on
+en puisse penser d'ailleurs, donne bien peu d'accès
+à l'application de la théorie du genre et de l'espèce;
+elle ne se rencontre presque sur aucun point avec
+la doctrine de saint Jean de Damas, et paraît bien
+plus près de celle de saint Anselme, laquelle devait
+un jour devenir celle de saint Thomas d'Aquin.</p>
+
+<p>Dans la diversité de noms Abélard aperçoit d'abord
+une différence de génération ou plutôt d'origine:
+le Père n'est point engendré et le Fils est engendré;
+de cette différence résulte pour chaque personne
+une relation distinctive comme la paternité, la filiation.
+Qu'est-ce donc que les propriétés des personnes?
+Leurs relations sont-elles les seules propriétés?
+Oui, selon le principe posé par Boèce:</p>
+
+<p>«La relation multiplie la Trinité<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390"><sup>390</sup></a>.» Ces propriétés
+ont l'avantage de ne pas désigner seulement un
+simple attribut, mais la personne même; c'est ce
+qui, en langage d'école, s'exprime ainsi: «La relation
+constitue l'hypostase.» La relation est donc
+la même chose que la propriété; la propriété distingue
+la personne, et pour nous elle la définit; elle
+est la personne. Du Père retranchez la paternité,
+reste Dieu, ou l'essence qui n'est aucune personne
+en particulier<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391"><sup>391</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote390" name="footnote390"></a><b>Note 390:</b><a href="#footnotetag390"> (retour) </a> «Relatio multiplicat trinitatem... Facta est
+trinitatis numerositas in eo quod est praedicatio relationis.»
+(Boeth., <i>De Trin. ad Symac</i>., p. 961.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote391" name="footnote391"></a><b>Note 391:</b><a href="#footnotetag391"> (retour) </a> Thom. Aquin. <i>Summ</i>., I, qu. XL., art. 2 et 3.</blockquote>
+
+<p>Abélard n'a pas raisonné avec cette rigueur. Il a
+bien reconnu que les personnes ne peuvent être
+distinguées que par des propriétés. Puis, ouvrant
+les livres, il a vu qu'on assignait à chaque personne
+de certains caractères. Or, ces caractères ne peuvent
+être que communs ou propres. S'ils sont distinctifs,
+ils sont propres ou personnels. Quels sont-ils? aux
+termes de l'Écriture, engendrer, être engendré, procéder;
+suivant des auteurs très-révérés, puissance,
+sagesse, bonté. Les premiers sont des actes qui donnent
+lieu à des relations; mais de telles relations
+peuvent bien être les signes ou les effets des propriétés
+qui caractérisent un être; elles ne sont pas
+ces propriétés intrinsèques qui le définissent. Si
+donc il existait entre les relations indiquées par
+l'Écriture et les propriétés assignées par les Pères,
+un secret rapport, une intime correspondance, celles-ci
+pourraient être les véritables propriétés personnelles;
+et voilà comme avec un peu d'adresse inductive
+la distinction de la puissance, de la sagesse
+et de la bonté devient la base ou l'équivalent de la
+distinction du Père, du Fils et du Saint-Esprit.</p>
+
+<p>L'erreur logique, c'est de n'avoir pas aperçu que
+les propriétés ne peuvent être autres que des relations,
+et d'avoir confondu la catégorie de la relation
+avec la catégorie de la qualité, ou identifié trois propriétés
+absolues avec trois propriétés relatives, en
+faisant équation entre non-génération (ou paternité),
+génération (ou filiation), procession (ou spiration),
+et puissance, sagesse, bonté. Mais l'emploi de la
+catégorie de qualité ou l'attribution spéciale aux diverses
+personnes de ces diverses propriétés n'est
+point de l'invention d'Abélard; l'Église l'admet, si
+elle ne la consacre, et ses plus sages écrivains la répètent
+tous les jours<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392"><sup>392</sup></a>. Cependant, dès qu'on fait des
+propriétés personnelles quelque chose d'autre et de
+plus que des relations, et qu'on essaie ainsi de pénétrer
+en elle-même la personnalité intime du Père, du
+Fils et du Saint-Esprit, on poursuit une propriété
+essentielle, c'est-à-dire qu'on touche à l'essence, et il
+n'y a pas d'autre essence que l'essence divine dans sa
+simplicité. Toutefois on ne s'arrête pas, et l'on prend
+pour propriétés personnelles des attributs essentiels.
+La puissance, la sagesse, la bonté sont en effet des
+attributs de l'essence divine. Des théologiens, pour
+excuser l'usage de les rapporter chacun à une personne
+en particulier, disent que c'est pour mieux
+faire connaître la Trinité, en montrant comment se
+manifestent spécialement les personnes, qui la constituent.
+Ces attributs essentiels de la Divinité sont,
+ajoutent-ils, <i>appropriés</i> ainsi aux personnes, mais
+ne leur sont pas <i>propres</i>; s'ils leur étaient propres,
+chaque personne deviendrait une véritable forme
+dont la substance divine serait la matière, c'est-à-dire
+que celle-ci ne serait pas Dieu sans ces formes,
+ou qu'avec ces formes elle serait plus que Dieu: ce
+qui est une hérésie manifeste<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393"><sup>393</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote392" name="footnote392"></a><b>Note 392:</b><a href="#footnotetag392"> (retour) </a> C'est encore comme une certaine réalisation de la
+puissance, de l'intelligence et de l'amour, réalisation successive,
+non par ordre de temps, mais de principe, c'est comme une sorte de
+<i>processus</i> à trois degrés dans l'essence divine,
+qu'un écrivain très-recommandable, M. l'abbé Maret, a présenté
+le dogme de la Trinité. Il est aussi formel à cet égard qu'il est
+permis de l'être. (Voyez l'intéressant ouvrage intitulé <i>Théodicée
+chrétienne</i>, leçon XIIIe, Paris, 1844.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote393" name="footnote393"></a><b>Note 393:</b><a href="#footnotetag393"> (retour) </a> S. Thom. <i>Summ.</i>, 1, qu. xxxix, n. 7.</blockquote>
+
+<p>Cette découverte subtile entre la propriété et l'appropriation,
+Abélard ne l'avait pas faite, ou quoi-qu'il
+ait en quelque pensée de ce genre<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394"><sup>394</sup></a>, il ne s'y
+est pas montré assez fidèle, et il est tombé dans l'erreur
+de transformer des attributs essentiels et absolus
+en propriétés personnelles et relatives; seulement,
+dans sa prudence, il a rappelé que ces mots
+de propriétés, de différence, etc., ne devaient plus,
+quand il s'agit de Dieu, être pris dans un sens rigoureux
+et technique. C'était indirectement confesser
+l'abus et le péril de l'application de la dialectique
+au dogme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote394" name="footnote394"></a><b>Note 394:</b><a href="#footnotetag394"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, c. ii, p. 193 et suivantes.</blockquote>
+
+<p>La théologie scolastique orthodoxe ne s'est pas
+montrée beaucoup plus sage. Que penser de la subtilité
+qui permet l'appropriation et rejette la propriété?
+Les propriétés, a-t-on dit, sont les relations;
+mais les relations s'appellent aussi <i>les notions</i>, ou
+signes reconnaissables des personnes. Sous ce dernier
+nom, elles ne sont que de pures idées, des
+moyens de concevoir on plutôt de raisonner; mais
+ontologiquement, en elles-mêmes, les relations ou
+propriétés sont-elles davantage? Elles sont réelles,
+dit saint Thomas, elles ne sont pas purement rationnelles.
+Alors que sont-elles réellement? la relation
+est la personne même; la paternité ne diffère pas en
+réalité du Père, car la distinction de la matière et
+de la forme n'étant point admise dans l'être divin,
+l'abstrait n'y diffère pas du concret. Or, qu'est-ce
+que la personne du Père en réalité ou substantiellement?
+L'essence divine en tant que Père. Ces mots
+<i>en tant que Père</i> sont-ils l'expression d'un accident
+du sujet? L'unité divine, cette seule et véritable
+unité, n'admet pas plus là composition du sujet et
+de l'accident que celle de la matière et de la forme.
+Tout ce qui est attribué en prédicat à Dieu n'est
+attribut qu'en apparence, hypothétiquement, par
+une loi de notre intelligence; au vrai, tout ce qui
+lui est attribué lui est essentiel; tout en lui est essence.
+Ainsi, de même que les relations sont les
+propriétés, et les propriétés, les personnes, la personne
+n'est pas dans la réalité autre chose que l'essence.
+<i>In Deo non aliud persona quam essentia secundum
+rem</i><a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395"><sup>395</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote395" name="footnote395"></a><b>Note 395:</b><a href="#footnotetag395"> (retour) </a> S. Thom. <i>Summ.</i>, ibid., a. 1, et qu. XI., a. 1.</blockquote>
+
+<p>Ainsi la scolastique est obligée, dès qu'elle se
+lance dans l'analyse logique du dogme, d'écarter peu
+à peu toutes les distinctions scientifiques, en les
+présentant comme des suppositions de notre intelligence,
+comme des moyens de raisonnement, comme
+des formes subjectives, c'est-à-dire que les relations,
+les propriétés, les personnes arrivent à n'être plus
+qu'idéales, et la Trinité objective s'évanouit. Je crains
+fort que saint Thomas n'ait exposé les plus purs
+principes du sabellianisme philosophique. Voilà bien
+cette fois la théologie devenue nominaliste.</p>
+
+<p>Son exemple me ramène donc, comme celui d'Abélard,
+à cette conclusion: il n'y a point de science
+de la Trinité.</p>
+
+<p>Mais puisque l'Église a donné l'exemple d'en essayer
+une, l'imitation respectueuse de l'Église peut
+conduire à l'erreur, non à l'hérésie; nous croyons
+que l'erreur est inévitable, mais elle n'est point criminelle,
+c'est-à-dire hérétique, lorsqu'elle est présentée
+avec réserve, lorsqu'on a soin d'avertir,
+comme le fait Abélard, que rien ne doit être pris au
+pied de la lettre, parce que ni la logique ni le langage
+ne s'appliquent exactement à la Trinité. Que devient
+alors le nominalisme, le réalisme ou tout autre système
+sur les rapports de l'intelligence humaine et de
+l'ontologie? Nous sommes engagés dans une question
+en dehors de tous les systèmes, en dehors de toutes
+les terminologies. Il n'est donc plus de doctrine spéciale
+dont les conséquences puissent être tournées
+contre le dogme; car toute doctrine a été récusée, dès
+qu'il s'agit du dogme, et le mystère a été mis en
+dehors de la philosophie.</p>
+
+<p>Faute de cet avertissement préalable, aucune discussion
+ne serait innocente ni possible sur le dogme
+de la Trinité. En vous tenant strictement au langage
+de la science, essayez de comprendre sans hérésie
+les célèbres paroles de Bossuet sur la Trinité dans
+<i>le Discours sur l'histoire universelle</i><a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396"><sup>396</sup></a>; ou elles ne doivent
+pas être entendues en rigueur, où elles contiennent
+la négation des personnes de la Trinité. Une
+comparaison psychologique y assimile celles-ci à des
+phénomènes intellectuels, à nos facultés, qui n'introduisent
+aucune différence dans l'unité de la personne
+humaine. Bossuet est donc sabellien dans les
+termes. Logiquement, adressé à la doctrine et au
+langage, le reproche est irréfragable; adressé à la
+personne, ce serait une calomnie. Abélard nous
+paraît avoir été calomnié ainsi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote396" name="footnote396"></a><b>Note 396:</b><a href="#footnotetag396"> (retour) </a> IIe partie, c. XIX. Cf. son sermon sur le mystère
+de la très-sainte Trinité, et ci-dessus, p, 315.</blockquote>
+
+<p>Maintenant est-il prudent et convenable de se
+plaire à ces expositions métaphysiques du mystère,
+lesquelles ne sont innocentes qu'à la condition de
+passer pour des métaphores philosophiques? Est-il
+conséquent de traduire le problème de la nature de
+Dieu dans la langue de la science, en professant que
+cette langue ne s'y adapte pas régulièrement? Que
+dirait-on de celui qui donnerait la théorie mathématique
+d'une question à laquelle il aurait déclaré
+que les mathématiques sont inapplicables? Cette inconséquence
+est celle d'Abélard, mais de bien d'autres
+avec lui. Il a pour données une seule substance
+et trois personnes dans un même être, et il entreprend
+de les discuter pour les établir philosophiquement.
+Défense à lui de vous dire, pour expliquer
+quelle est la différence des personnes, que c'est
+une différence substantielle; il faut bien alors que
+ce soit une différence modale. La faute n'est pas de
+dire cela, mais de prétendre savoir sur quelle différence
+repose la distinction des personnes. Une fois
+accordé qu'il s'agit d'une différence de propriété,
+ce n'est pas sa faute si vous vous dites à vous-même:
+une propriété n'est pas une chose réelle et
+subsistante par elle-même; donc la personne n'est
+pas subsistante, elle n'est qu'un mode de la substance.
+C'est vous qui êtes nominaliste, et non pas
+lui, c'est vous qui devenez, par son influence et
+contre son gré, sabellianiste à son école. Quelle
+ressource lui reste-t-il? Celle de vous mettre en défiance
+contre cette conclusion du général au particulier
+et du créé à l'incréé. Il ne peut pas vous dire
+que les propriétés sont substantielles, mais il se
+garde de vous dire qu'elles ne sont pas réelles; il le
+penserait, il l'aurait dit antérieurement, quand il
+s'agissait des choses de la création, qu'il s'interdirait
+de qualifier de même ce qui est au-dessus de la
+création. Il vous dira au contraire que la Trinité est,
+qu'elle est réelle, qu'elle est non <i>in vocabulis</i>, mais
+<i>in re</i>. Le nominalisme consiste <i>à classer in vocabulis</i>
+ce que le réalisme constitue <i>in re</i><a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397"><sup>397</sup></a>. Que vous dirait
+donc de plus un réaliste? Pour lui, comme pour
+toute intelligence humaine, il le faut, la nature
+divine doit déroger à toutes les conditions des autres
+natures. Si sa doctrine métaphysique lui donnait
+les moyens de concilier la coexistence de trois personnes
+dans une même substance, il détruirait le
+mystère, il ferait descendre le ciel sur la terre, il
+humaniserait la Divinité. C'est pour lui une loi,
+comme pour le nominaliste, que la raison, sur sa
+pente naturelle, doive, quand elle spécule sur la Trinité,
+être emportée à des conséquences énormes; c'est
+l'énormité de ces conséquences, toujours présente,
+toujours menaçante, qui fait que la Trinité est un
+mystère, c'est-à-dire un dogme et non un problème,
+un article de foi et non une question philosophique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote397" name="footnote397"></a><b>Note 397:</b><a href="#footnotetag397"> (retour) </a> <i>Theol. Chr</i>., t. IV, p. 1280.</blockquote>
+
+<p>Ce dernier point si important, Abélard le néglige,
+et comme lui tous ceux qui, avant ou après lui,
+ont essayé une démonstration philosophique de la
+Trinité. Aucune des démonstrations que l'Église
+autorise ou tolère n'échappe peut-être complètement
+aux critiques que l'orthodoxie peut diriger contre la
+sienne. La théorie de saint Thomas, si prudente et
+si régulière, présente encore, ainsi qu'on l'a pu voir,
+ce mélange de science et de dogme, de dialectique
+et de mysticité, qui tour à tour excite et paralyse le
+raisonnement, et ajoute à la difficulté des mystères
+celle de la contradiction des termes. Le plus sage
+nous semblerait donc de recevoir religieusement de
+la tradition évangélique le dogme de la Trinité, et d'en
+considérer la théorie canonique comme une règle
+écrite, destinée à prévenir toute tentative d'interprétation
+et à en tenir la place dans le langage chrétien,
+sans introduire dans l'esprit une idée de plus.
+Mais cette sagesse n'était celle de personne au temps
+où la théologie se formait, et l'on ne peut s'étonner
+qu'elle ait manqué au curieux Abélard.</p>
+
+<p>Mais si, dans l'intérêt de la foi, il a eu tort d'appliquer,
+même avec mesure, la dialectique à l'exposition
+du dogme de la Trinité, reconnaissons au
+nom de la philosophie que cette application était la
+seule forme que de son temps pût prendre à sa
+naissance la théodicée rationnelle, et il fallait bien,
+ici je parle en homme du XIXe siècle, que la raison
+préparât son émancipation.</p>
+
+<p>Orthodoxe ou hérétique, chrétienne ou profane, la
+théologie d'Abélard est une philosophie en matière de
+religion, une théodicée. Qu'en faut-il penser à ce titre
+et quelle en est la valeur scientifique? Ce serait un second
+examen qui se prolongerait sous cette nouvelle
+forme, et reprendrait une à une toutes les questions
+concernant la nature de Dieu, la création, le gouvernement
+du monde. Il suffira de quelques observations.</p>
+
+<p>Les docteurs du moyen âge ne sont pas entièrement
+responsables des principes de leur philosophie religieuse.
+Ils ne l'ont ni inventée ni choisie, ils l'ont
+trouvée toute faite et reçue de la tradition. Ce n'est
+que lorsqu'elle modifie la doctrine chrétienne et dans
+la mesure où elle l'a modifiée, qu'ils peuvent être
+jugés comme penseurs et figurer en personne dans
+les annales de la philosophie. On ne peut leur demander
+compte que de ce qu'ils ajoutent ou retranchent
+aux croyances communes de l'Église; celles-ci constituent
+une doctrine, une école, qui n'est à vrai dire
+celle de personne, et qui n'est pas autre chose que
+le christianisme. Abélard chrétien n'a plus d'individualité,
+par conséquent plus d'importance. Ce qu'il
+pense ou dit à ce titre a moins de valeur que le plus
+simple, le plus modeste catéchisme. N'examinons
+donc pas, à propos de tel ou tel dogme qu'il adopte
+et reproduit, quelles sont les origines on les conséquences
+de ce dogme, et si telle ou telle théorie catholique
+porte des traces de platonisme ou ramène,
+par l'école d'Alexandrie, aux philosophies orientales.
+La théologie d'Abélard dans son essence est celle du
+monde contemporain.</p>
+
+<p>Les exceptions sont rares dans l'Église; on compte
+peu de docteurs qui, en conservant les formes chrétiennes,
+aient innové au fond et introduit, à la faveur
+de l'orthodoxie dans les termes, une philosophie
+étrangère à la tradition. Dans les premiers siècles
+et parmi les Pères il se rencontre bien de ces hardis
+penseurs dont l'Église n'a pas toujours soupçonné
+la hardiesse, et qu'elle a de confiance admis
+ou laissés au nombre de ses docteurs, quelquefois
+rangés au nombre de ses saints. Plus tard, la tradition
+mieux fixée, la puissance ecclésiastique mieux
+établie, l'instruction et l'originalité philosophique
+en décadence, rendent la théologie de plus en plus
+uniforme et convertissent les écrivains en de simples
+metteurs en oeuvre qui exposent et disposent, prouvent
+et défendent, mais qui n'inventent plus. Seulement,
+par quelques détails, par le choix de certains
+arguments, par l'emploi de certaines citations, par
+l'attachement à certaines autorités, enfin par leur
+méthode d'exposition, ils se donnent un caractère et
+manifestent une tendance.</p>
+
+<blockquote><p>
+Facies non omnibus una,
+Non diversa tamen.
+</p></blockquote>
+
+<p>Ils sont chrétiens, mais dogmatiques, démonstratifs
+ou mystiques; et ils poussent la science religieuse
+dans telle ou telle voie qui la conduit, soit au quiétisme
+intellectuel, qui n'enseigne ni ne discute, soit
+au rationalisme chrétien, si goûté de nos pères, soit
+à l'absolutisme de principe de l'autorité, exclusivement
+admis par une école de ce temps-ci. Rarement
+ces différences importantes ont été, du VIIe au XVe siècle,
+poussées au point d'insinuer dans la foi des doctrines
+inconnues, et les hérésies même n'ont presque
+jamais produit de véritables nouveautés philosophiques.
+Dans toute cette longue période, il se produit
+peu d'hommes qui, tels que Scot Érigène, se soient
+fait un christianisme personnel, et qui, ressuscitant
+quelque philosophie payenne, l'aient couverte de la
+robe du lévite pour qu'on ne la reconnût pas. Ils ne
+sont pas plus communs ceux qui, comme saint Anselme,
+sans sortir du giron de l'Église, se sont mis
+à rechercher les fondements philosophiques des idées
+religieuses, et à démontrer rationnellement comment
+l'homme croit en Dieu. Il ne faut même pas tenir
+toujours grand compte aux écrivains de telle ou telle
+opinion inusitée, de telles ou telles conséquences
+singulières, qu'on peut apercevoir ou démêler
+dans leurs systèmes; ils n'ont pas toujours eu volonté
+ni conscience de penser ce qu'ils ont dit. Dans
+ces temps d'érudition, où les livres étaient rares
+et les idées plus encore que les livres, on dépendait
+beaucoup de l'auteur qu'on avait lu, on citait
+sans discernement, on copiait sans choix, et l'on
+empruntait aveuglément à des ouvrages contradictoires,
+à des sectes opposées, des opinions peu conciliables,
+dont on méconnaissait la portée, et que
+recommandait également leur antiquité commune.
+Le hasard, plus que le mouvement régulier des esprits,
+décernait successivement l'autorité à des écrivains
+différents, et tandis que la vogue du pseudo-Denys,
+qu'on croyait Denys l'Aréopagite, portait au
+mysticisme, l'engouement pour le consul Boèce ramenait
+au genre didactique et produisait la philosophie
+de l'école. Ce serait dénaturer les faits que
+de vouloir assigner une valeur philosophique à toutes
+les opinions, que de les représenter toutes comme
+les phases naturelles, comme les développements logiques
+de l'esprit humain. Pour être vraie, l'histoire
+même des systèmes ne doit pas toujours être systématique.
+Le moyen âge est rempli de choses fortuites,
+de singularités stériles, de tentatives insignifiantes,
+et les théologiens abondent en hardiesses
+qui ne mènent à rien, en assertions graves qui ne
+concluent pas, en erreurs qui n'égarent point. La foi
+domine l'ensemble et neutralise souvent ce qui n'est
+pas elle. Comme un corps sain et vigoureux, elle
+s'assimile quelquefois jusqu'à des poisons et n'en est
+pas plus altérée qu'affaiblie.</p>
+
+<p>Gardons-nous donc d'aller relever dans Abélard
+tous les passages qui, logiquement analysés, conduiraient
+à des conséquences auxquelles il n'a jamais
+pensé; toutes les expressions qui, par voie de citation,
+lui sont venues de quelque doctrine qu'il n'a
+jamais connue, toutes les opinions épisodiques qu'il
+répète sur la foi d'un auteur, sans s'être jamais
+aperçu qu'elles fussent d'origine suspecte ou de
+nature incompatible avec la foi. Platonicien quand il
+cite le Timée, péripatéticien quand il cite Boèce,
+alexandrin par endroits, plus souvent disciple de
+l'Église latine, il n'entend pas être autre chose qu'un
+philosophe catholique, et les combinaisons d'idées
+hétérogènes qu'on peut ça et là signaler dans ses
+écrits ressemblent souvent à des centons plutôt qu'à
+un éclectisme. Il cite pour se montrer instruit, il
+commente pour paraître ingénieux, il concilie pour
+rester logique; mais la plupart du temps son travail
+porte moins sur les doctrines que sur les textes, et
+il entend expliquer et non compléter l'antiquité.
+Nous aimons à généraliser; nous excellons aujourd'hui
+à retrouver la filiation des idées et à voir,
+comme on dit, tout dans tout. Rien ne serait plus
+trompeur que de supposer à toutes les époques, que
+d'attribuer rétroactivement au temps passé la clairvoyance
+et l'universalité qui appartiennent au nôtre.</p>
+
+<p>Une fois dit qu'Abélard est un théologien catholique
+et rationaliste, sa place est suffisamment marquée,
+son caractère suffisamment déterminé; on sait
+dans quelle école chrétienne il doit être classé, et
+nous croyons à cet égard nous être assez expliqué.
+Nous n'ajouterons que deux observations.</p>
+
+<p>1º Les Allemands ne se renferment guère dans la
+réserve que l'on conseille ici. Un historien de la
+philosophie, Rixner, déclare qu'il y a dans la doctrine
+d'Abélard un fond de spinozisme, et il donne
+en preuve un tableau synoptique dressé par Fessler
+d'extraits divers d'Abélard et de Spinoza<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398"><sup>398</sup></a>. On se
+rappelle que déjà Caramuel accusait Abélard d'avoir
+retrouvé dans les ruines de l'antiquité la philosophie
+d'Empédocle, en soutenant que tout était Dieu
+et que Dieu était tout<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399"><sup>399</sup></a>, et en remettant au jour un
+panthéisme qui, pour cette époque, n'avait été
+signalé qu'en principe dans les doctrines de Bernard
+de Chartres et plus explicitement dans celles
+d'Amaury de Bène, condamné et, suivant quelques-uns,
+brûlé comme hérétique, mais placé par certains
+historiens au nombre des disciples d'Abélard.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote398" name="footnote398"></a><b>Note 398:</b><a href="#footnotetag398"> (retour) </a> <i>Handbuch der Geschichte der Philosophie</i>, t.1, ep. i, sec.
+16, append. iii.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote399" name="footnote399"></a><b>Note 399:</b><a href="#footnotetag399"> (retour) </a> J. Caram. Lobkowitz, <i>Ration. et real. Philosophia,
+Metaph.</i>, III, iii, p. 175.</blockquote>
+
+<p>L'accusation de panthéisme est une des plus
+faciles à lancer contre toute théologie. En traitant de
+Dieu, le langage humain, plus encore que la pensée
+humaine, manque rarement d'y donner prétexte.
+Toutefois le panthéisme s'accorde plus volontiers
+avec le réalisme exagéré, et le principe nominaliste,
+savoir l'individualisme absolu, paraît <i>a priori</i> inconciliable
+avec une doctrine qui noie tous les individus
+dans l'unité de la substance universelle. Abélard
+semblait donc plus qu'un autre à l'abri de
+l'accusation de panthéisme. Cependant les incohérences
+ne sont pas rares chez les philosophes, et
+de ce qu'une doctrine serait contradictoire il ne
+suivrait pas qu'elle fût invraisemblable.</p>
+
+<p>Au premier abord, il semble que Rixner et Fessler
+ont raison. Le dernier a détaché de la seule <i>Théologie
+chrétienne</i> sept passages auxquels il oppose des passages
+correspondants et selon lui équivalents, qui
+sont les principes mêmes de l'Éthique de Spinoza.
+Mais quand l'analogie de doctrine serait dans ces
+citations cent fois plus évidente qu'elle ne nous
+semble, la démonstration ne serait pas concluante.
+Pour qu'il y ait panthéisme, il faut le dessein formé
+de ramener Dieu et le monde à l'unité et de nier la
+dualité qui résulte soit de la coéternité des deux
+principes, soit plutôt de la création substantielle;
+or, rien de semblable dans Abélard; jamais il n'y a
+songé, et j'ignore même s'il savait bien qu'une telle
+doctrine eût existé. Il croyait en Dieu et en la création;
+ses expressions sont positives dans ce sens.
+Dans le Dieu créateur, dit-il, «Moïse désigne
+le Père, c'est-à-dire la puissance divine, par laquelle
+tout a pu être créé de rien (<i>Introd.</i>, lib. 1,
+p. 987). Le nom de Tout-Puissant est donné par
+l'Écriture au Père, quoique les autres personnes
+divines soient toutes-puissantes, parce que le Père
+étant inengendré existe par lui-même et non par
+un autre... tandis que tout le reste ne peut être
+que par lui (<i>Theol. Christ.</i>, lib. I, p. 1165). Il est
+dit des éléments que Dieu les créa et non qu'il les
+forma, parce que être créé se dit de ce qui est
+produit du non-être à l'être» (<i>Hexam.</i>, p. 1366).
+Et d'ailleurs celui qui croit réellement en l'incarnation
+et en la rédemption ne peut rien avoir de commun
+avec Spinoza. Le panthéisme et le péché impliquent,
+le panthéisme et la damnation impliquent,
+le panthéisme et la rémunération impliquent. A quelque
+faible degré qu'un homme soit chrétien, il nie
+<i>ipso facto</i> le panthéisme.</p>
+
+<p>Maintenant ne se peut-il pas faire qu'un théologien,
+contre son intention, à son insu, professe sur
+la nature de Dieu de telles idées que l'unité de substance
+en résulte logiquement? La doctrine chrétienne
+elle-même est-elle absolument exempte de formules
+et d'expressions qui se prêtent à de telles conséquences?
+On n'en peut absoudre, par exemple, le
+père Malebranche, qui dans la sincérité de son coeur
+exécrait le panthéisme, qui appelait Spinoza un
+misérable, son Dieu un monstre, son système une
+épouvantable et ridicule chimère, et qui a dit cependant:
+«Dieu n'est pas renfermé dans son ouvrage,
+mais son ouvrage est en lui et subsiste dans sa
+substance.... C'est en lui que nous sommes<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400"><sup>400</sup></a>.»
+Toutefois c'est là une accusation inductive qu'on ne
+devrait admettre qu'avec grande réserve. Telle est la
+nature de l'esprit humain et celle de la Divinité que
+l'un ne peut guère raisonner sur l'autre avec un peu
+de suite sans laisser échapper des propositions qui
+semblent recéler le panthéisme. Prenons l'autorité
+la plus haute: «Je suis l'être,» dit le Seigneur dans
+l'Écriture, «je ne change point» (Exod., III, 14.
+&mdash;Malach., III, 6). Supposons que ces passages
+soient isolés, que rien ne les commente, ne les explique,
+ne les modifie, et essayons, en les prenant
+dans un sens absolu, de les concilier avec la création;
+aucune subtilité n'y réussira. «La vie est en Dieu,»
+dit saint Jean, «nous demeurons en lui.... Il nous
+a donné de son esprit» (I, 4; IV, 13). «Nous
+vivons en Dieu,» dit saint Paul aux Athéniens,
+«en lui nous nous mouvons et nous sommes»
+(Act., XVII, 28). Ces mots sont la devise et comme
+l'axiome fondamental du spinozisme, et qui pourtant
+oserait supposer que l'apôtre ait douté de la
+personnalité humaine et de la séparation substantielle
+entre le créateur et la créature?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote400" name="footnote400"></a><b>Note 400:</b><a href="#footnotetag400"> (retour) </a> VIIIe et IXe <i>Entretien sur la Métaphysique</i>.</blockquote>
+
+<p>On rencontrerait dans les Pères, dans les théologiens,
+dans les philosophes les plus religieux, que
+vous dirai-je? dans le catéchisme, des propositions
+isolées qui présenteraient le même sens et les mêmes
+dangers. Saint Clément n'a-t-il pas écrit que Dieu est
+tout, et saint Augustin que tout est en Dieu, et que
+rien, pas même l'âme humaine, n'est hors de lui?
+«Celui qui est est indivisible,» dit Bossuet. «Dieu est
+tout, dit Fénelon.... Il est souverainement un, et
+souverainement tout.... Il est tellement tout être,
+qu'il a tout l'être de chacune de ses créatures....
+O Dieu! il n'y a que vous.» «Dieu est tout être, dit
+Malebranche... toutes ses créatures ne sont que
+des participations imparfaites de l'Être divin.» «Dieu
+est infini en tout sens,» dit Bergier, et les catéchismes
+le répètent<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401"><sup>401</sup></a>. Prenez tous ces mots au sens littéral,
+et je vous défie d'en déduire la création et l'homme.
+C'est qu'il y a, en matière de théodicée, un vice
+peut-être irrémédiable dans le langage humain et
+dont Spinoza abusait pour construire le mensonge
+de son système.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote401" name="footnote401"></a><b>Note 401:</b><a href="#footnotetag401"> (retour) </a> S. Clem. Al. <i>Poedag.</i>, t. I.&mdash;S. Aug.
+<i>Solil.</i>, l, IV; et <i>de Duab. anim.</i>&mdash;Bossuet,
+<i>Élév. sur les Myst.</i>, 1re sem., élév. IV.&mdash;Fénelon,
+<i>De l'exist. de Dieu</i>, IIe part., c. II, IIe preuve;
+c. v.&mdash;Bergier, <i>Dict. de Théol.</i>, art. <i>Dieu</i>,
+II, 2°&mdash;Voyez l'ouvrage intitulé
+<i>Théorie de la raison impersonnelle</i>, par M. Bouillier, c. XVII.</blockquote>
+
+<p>Si l'on appliquait cette critique aux philosophes
+scolastiques, elle ressortirait bien plus évidente encore.
+Croyants fidèles pour la plupart, ils ne s'inquiètent
+guère des extrêmes conséquences de leurs
+doctrines, et de même qu'on les voit, sans préméditation
+ni scrupule, donner souvent des armes à
+l'idéalisme ou au scepticisme qui les inquiètent peu,
+on les voit quelquefois, dans leurs effusions pieuses
+sur l'immensité de l'Être divin, anéantir innocemment
+sa personnalité et sa liberté mystérieuses, et
+avec elles la personnalité et la liberté si claires de
+l'homme. Les preuves se présenteraient en grand
+nombre. Bornons-nous à discuter quelques-unes de
+celles dont s'arme Fessler contre Abélard.</p>
+
+<p>La première est cette proposition que la divine
+substance est absolument indivisible (<i>omnino individua</i>),
+absolument sans forme (<i>omnino informis</i>),
+n'ayant besoin de rien d'autre qu'elle, se suffisant à
+elle-même, ayant tout par elle-même, ne tenant
+rien d'un autre qu'elle. Ce sont là, je crois, des propositions
+reçues en théologie, en philosophie même;
+une seule aurait besoin d'explication dans un autre
+livre que celui-ci, c'est celle qui porte que la Divinité
+est <i>informe</i>. Nous savons qu'elle signifie que la distinction
+de la matière et de la forme est inapplicable
+à Dieu; et certes il n'y a rien là que de fort innocent.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Informis Deus est formarum forma vigorque<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402"><sup>402</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote402" name="footnote402"></a><b>Note 402:</b><a href="#footnotetag402"> (retour) </a> J. Saresb. <i>Enthetic</i>., p. 87.</blockquote>
+
+<p>A ces propositions, Fessler assimile celles par
+lesquelles Spinoza définit la substance. La substance
+est ce qui est en soi, ce qui se conçoit par soi, ce dont
+le concept n'a besoin du concept d'aucune autre
+chose. D'où résulte qu'il ne peut y avoir deux substances
+et que toute substance est nécessairement
+infinie<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403"><sup>403</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote403" name="footnote403"></a><b>Note 403:</b><a href="#footnotetag403"> (retour) </a> Rixner, <i>loc. cit</i>.&mdash;Abæl. <i>Th. Chr</i>.,
+p, 1264.&mdash;Spinoza, <i>Ethiq</i>., part. t, définit. 8,
+prop. 5, 8, 13.&mdash;Cf. Frerichs, Commentat. de Ab. Doct., p. 10.</blockquote>
+
+<p>J'avoue que le rapport logique m'échappe. Abélard
+parle de la substance divine, Spinoza de la substance
+en général. Quand ce que dit ce dernier serait vrai
+ou plausible, faudrait-il en charger Abélard, dont le
+but est précisément de spécifier la substance divine,
+de déterminer ce qu'elle est et ce qu'elle n'est pas,
+de la distinguer de toute autre substance? C'est la
+substance incréée qu'il décrit; car il ajoute aussitôt:
+«Les créatures, au contraire, quelque excellentes
+qu'elles soient, ont besoin de l'adjonction d'une
+autre chose qu'elles, et ce besoin atteste leur imperfection»
+(<i>Theol. Chr.</i>, p. 1265). Qu'Abélard
+ait tort ou raison, qu'importe donc que Spinoza applique
+à la substance en général ce qu'Abélard dit
+privativement de la substance particulière de Dieu?
+Ne savons-nous pas que l'artifice de Spinoza est de
+prendre à peu près la définition cartésienne de la
+substance, et en montrant ou tentant de montrer
+que cette définition n'admet ni limite, ni distinction,
+ni multiplicité, d'en conclure qu'elle suppose
+une seule et même substance pour toute substance,
+et par conséquent une substance illimitée, en telle
+sorte que celle-ci soit la seule Divinité et que la
+Divinité soit la seule substance? Pour que la racine
+du spinozisme fût dans Abélard, il faudrait la montrer
+dans sa définition de la substance en général
+qui n'est point ici rapportée, et non dans celle de la
+substance divine en particulier; il faudrait prouver
+que Spinoza et lui définissent de même la première,
+et non que Spinoza définit la seconde à peu près
+comme Abélard définit la première.</p>
+
+<p>Dana son second extrait, Fessler remarque qu'Abélard
+a répété ce principe des théologiens: <i>Rien n'est
+en Dieu qui ne soit Dieu même</i>, et que voulant le développer,
+il ajoute que tout ce qui existe dans la
+nature est éternel, et alors c'est Dieu, ou est né
+du principe suprême, qui est Dieu, rien n'étant par
+soi, hors ce par quoi tout existe. Or, Fessler a lu dans
+l'Éthique qu'aucune substance autre que Dieu ne
+peut être donnée ou conçue, que tout ce qui est est
+en Dieu, que l'essence des choses produites par Dieu
+n'enveloppe pas leur existence et que Dieu n'est pas
+seulement la cause efficiente de l'existence des choses,
+mais encore de leur essence<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404"><sup>404</sup></a>. De là résulte pour le
+critique l'analogie des doctrines.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote404" name="footnote404"></a><b>Note 404:</b><a href="#footnotetag404"> (retour) </a> Rixn., <i>loc. cit.</i>&mdash;Abæl. <i>Th. Chr.</i>,
+p. 1262.&mdash;<i>Éthiq.</i>, part. I, prop. 14, 15, 24, 25.</blockquote>
+
+<p>Il me semble qu'il en résulte leur différence.
+D'abord, la citation d'Abélard est tronquée. Ce qui
+vient après le principe <i>rien n'est en Dieu qui ne soit
+Dieu</i>; n'est que la majeure destinée à prouver ce
+principe et non la preuve directe du principe. En
+effet, dit le philosophe, toute chose ou est éternelle,
+c'est-à-dire Dieu même, ou a commencé et vient de
+lui, <i>ab eo sumens exordium</i>. Or, si la sagesse, la puissance
+ou tout autre attribut de Dieu a commencé,
+Dieu a pu être sans la sagesse, sans la puissance, ce
+qui répugne; les attributs de Dieu sont donc éternels,
+c'est-à-dire qu'ils sont Dieu même. (<i>Ibid.</i>, p. 1263.)
+De bonne foi, comment voir dans ce raisonnement
+aucun tendance à identifier toute substance en Dieu,
+et à conclure que Dieu est la cause de l'essence des
+choses, de ce que rien et par conséquent aucune essence
+ne peut être conçue sans Dieu<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405"><sup>405</sup></a>? Car cette
+dernière proposition est la preuve donnée par Spinoza.
+Qu'on dise, si l'on pense comme lui, que la
+division d'Abélard entre ce qui est éternel et ce qui
+a commencé ayant Dieu pour principe, est futile et
+vaine, et que les choses particulières, n'étant que
+les modes par lesquels les attributs de Dieu s'expriment
+d'une façon déterminée, sont une dépendance
+nécessaire de ces attributs eux-mêmes coéternels et
+consubstantiels à Dieu; on en est le maître, à la
+charge pourtant de rencontrer de redoutables contradicteurs.
+Mais parce qu'on n'admet pas une division,
+taxer de l'avoir niée celui qui l'a établie, c'est
+une argumentation étrange, et nulle preuve même
+apparente n'est donnée qu'Abélard ait confondu la
+cause universelle avec la substance universelle, ce
+qui est le panthéisme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote405" name="footnote405"></a><b>Note 405:</b><a href="#footnotetag405"> (retour) </a> <i>Éthiq.</i>, part. I, prop, 15.</blockquote>
+
+<p>2° Passons à une seconde observation. Lorsqu'on
+a le malheur d'admettre le principe de l'unité de
+substance, c'est une conséquence forcée que cette
+substance constamment identique à elle-même, immutable
+pour toute cause externe, soumise à sa nature
+comme à sa loi, soit nécessairement tout ce
+qu'elle est, fasse nécessairement tout ce qu'elle fait;
+d'où il suit que Dieu n'est pas une cause libre, mais
+une cause nécessaire, et grâce à l'unité de substance,
+toute liberté disparaît du monde: conclusion inévitable
+des principes du spinozisme. Nous ne retrouvons
+pas ces principes dans Abélard; nous n'y devons
+pas retrouver les conséquences.</p>
+
+<p>Cependant on ne saurait contester qu'il n'ait
+limité la liberté de Dieu par sa propre nature, et
+hasardé sur ce sujet difficile diverses propositions
+dont à toute force Spinoza offre quelques analogues.
+Mais elles ne sont pas dans Abélard au nom des
+mêmes principes; ce n'est pas l'axiome éléatique de
+l'Un et de l'Être qui lui a inspiré l'espèce de fatalisme
+divin qu'on peut lui attribuer. Ce qu'on appelle la
+liberté de Dieu souffre en effet quelques difficultés
+indépendantes des principes du panthéisme. L'être
+immutable peut-il faire autrement qu'il ne fait?
+L'être infiniment juste peut-il rien faire d'autre que
+ce qui est infiniment juste? L'être parfait ne fait-il
+pas toujours le mieux à faire? Et par conséquent, si
+Dieu existe, ne suit-il pas de sa toute-puissance, de
+son immutabilité, de toutes ses perfections, que tout
+ce qui se fait ne se faisant que parce qu'il l'a voulu,
+il ne pouvait vouloir autre chose que ce qui se fait,
+et que ce qui se fait est ce qui pouvait se faire de
+plus digne de lui, de plus conforme à sa sagesse, à
+sa justice, à sa bonté? La nature de Dieu étant la
+perfection, il ne saurait agir que conformément à sa
+nature ou à la perfection; et comme il est toujours
+égal à lui-même, son oeuvre est digne de lui.</p>
+
+<p>Ce raisonnement a évidemment touché Abélard,
+et sans rapporter les cinq passages que Fessler donne
+en preuve, nous avons assez longuement analysé la
+théodicée de notre auteur pour qu'on s'en rappelle à
+cet égard les remarquables conclusions; mais loin
+de procéder du spinozisme, elles découlent assez
+naturellement de la notion orthodoxe que toute religion
+donne de la Divinité. Il est certain qu'Abélard
+reconnaît ces deux principes:&mdash;-Dieu ne faisant que
+ce qu'il doit faire, il faut qu'il fasse ce qu'il fait.&mdash;Tout
+ce que Dieu fait est aussi bien que possible,
+<i>omnia a Deo tam bona fiunt quantum fieri possunt</i>.</p>
+
+<p>Mais ce n'est point cette fois à Spinoza qu'il faut
+comparer Abélard, c'est à Malebranche et à Leibnitz.
+Sa doctrine n'est pas le panthéisme, mais l'optimisme.
+C'est Malebranche qui a dit: «Dieu peut ne
+point agir, mais s'il agit, il ne se peut qu'il ne se
+règle sur lui-même, sur la loi qu'il trouve dans sa
+propre substance.... Dieu veut faire son ouvrage le
+plus parfait qui se puisse.... mais aussi Dieu veut
+que sa conduite aussi bien que son ouvrage porte
+le caractère de ses attributs.... Dieu lui-même est
+la sagesse; la raison souveraine lui est coéternelle
+et consubstantielle, il l'aime nécessairement, et
+quoiqu'il soit obligé de la suivre, il demeure indépendant<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a><a href="#footnote406"><sup>406</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote406" name="footnote406"></a><b>Note 406:</b><a href="#footnotetag406"> (retour) </a> Malebranche, IXe entret., n° 8, 10 et 13.
+Voyez aussi, X, <i>Éclaircissement sur les idées</i>.</blockquote>
+
+<p>C'est Leibnitz qui a dit: «La suprême sagesse
+jointe à une bonté qui n'est pas moins infinie
+qu'elle, n'a pu manquer de choisir le meilleur.... Il
+y aurait quelque chose à corriger dans les actions
+de Dieu, s'il y avait moyen de mieux faire.... S'il
+n'y avait pas le meilleur, <i>optimum</i>, parmi tous les
+mondes possibles, Dieu n'en aurait produit aucun<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407"><sup>407</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote407" name="footnote407"></a><b>Note 407:</b><a href="#footnotetag407"> (retour) </a> Leibnitz, <i>Essais de Théodicée</i>, part. I, n° 8.</blockquote>
+
+<p>Telle est cette doctrine si belle, qu'elle est admirée
+de ceux qui la combattent. L'exemple d'Abélard
+qui lui-même ne l'avait pas inventée, mais qui l'a
+remarquablement exposée, nous prouve qu'elle n'est
+pas entièrement nouvelle; et nouvelles ne sont pas
+non plus les objections qu'elle encourt. On s'est
+étonné avec raison que saint Bernard ne l'ait pas
+comprise dans ses véhémentes censures. Mais le
+concile l'avait condamnée, car Abélard a l'air de la
+rétracter dans son Apologie<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408"><sup>408</sup></a>. Il paraît en effet aussi
+difficile de la concilier chrétiennement avec la liberté
+et la toute-puissance de Dieu, que d'accorder
+la doctrine opposée avec sa perfection, sa justice et
+sa bonté. L'Église n'a point résolu par un ensemble
+de décisions canoniques ces questions redoutables.
+Mais elle est loin d'avoir autorisé les solutions d'Abélard.
+Nous voyons que deux contemporains de celui-ci
+s'élèvent contre sa doctrine, «doctrine,» dit l'un
+d'eux, Hugues de Saint-Victor, «que des esprits enflés
+d'une vaine science s'efforcent aujourd'hui d'accréditer;»
+et l'autre, qui fut peut-être son disciple et
+qui a fait aussi ses Livres des Sentences, Robert
+Pulleyn, sait très-bien demander comment Dieu
+étant immutable, les efforts des saints peuvent servir
+à les sauver, comment, s'il n'a pu faire autrement
+qu'il n'a fait, notre reconnaissance lui est
+due<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409"><sup>409</sup></a>. Ces difficultés et de plus grandes encore
+pourraient être développées, si nous traitions le fond
+de la question, mais ce n'est pas moins que celle
+de la Providence et du libre arbitre, de la justice
+divine et de l'existence du mal, c'est-à-dire le plus
+formidable problème et de la religion et de la philosophie.
+Il nous suffit d'avoir rappelé comment
+Abélard le considère et le croit résoudre. L'analyse
+ultérieure de ses ouvrages nous fera connaître plus
+profondément encore sa solution. Seulement, quelle
+qu'elle soit, elle est digne des plus nobles esprits,
+et elle ne dépare paa les doctrines du philosophe
+infortuné qui, sous les coups d'une destinée cruelle,
+proclamait encore en l'adorant la perfection de Dieu
+réfléchie dans son oeuvre, et qui, les yeux en pleurs,
+au souvenir de saint Bernard, au souvenir peut-être
+d'Héloïse, disait encore: «Tout est bien.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote408" name="footnote408"></a><b>Note 408:</b><a href="#footnotetag408"> (retour) </a> Petav. <i>Dogm. Theol.</i>, t. I, t. VI,
+c. vi, p. 340.&mdash;<i>Ab. Op.</i>, Apolog., p. 331.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote409" name="footnote409"></a><b>Note 409:</b><a href="#footnotetag409"> (retour) </a> Hugon. S. Vict. <i>Op.</i>, t. III. <i>Summ.
+Sent.</i> tract. i, p. 430.&mdash;<i>Hist.
+Littér.</i>, t. XII, p. 1 et 31.&mdash;Rob. Pull.
+<i>Sentent.</i>, pars i, c. xv.&mdash;Brucker,
+<i>Hist. crit. phil.</i>, t. III, p. 767.&mdash;Rixner, <i>ouvr. cité</i>,
+t. II, app. iii, B.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<h3>SUITE DE LA THÉODICÉE.&mdash;<i>Commentarii super S. Pauli
+epistolam ad Romanos.</i></h3>
+
+<p>La Trinité est l'idée la plus haute que le christianisme
+ait mise dans le monde. Les questions
+ordinaires de la théodicée ne touchent généralement
+les attributs divins que dans leurs rapports avec la
+création, et surtout avec l'humanité. Mais la Trinité
+est, pour ainsi parler, une question plus désintéressée,
+où l'esprit semble aspirer à connaître la
+Divinité pour elle-même; ce n'est qu'a <i>posteriori</i>
+que des réflexions ultérieures ou les enseignements
+de l'Église nous révèlent comment des distinctions,
+d'abord toutes spéculatives entre les personnes divines,
+peuvent se lier tant à l'action de Dieu sur
+le monde et sur l'homme qu'aux dogmes mystiques
+de l'incarnation et de la mission du Christ; et alors
+des questions métaphysiques l'esprit passe peu
+à peu aux questions morales. Avant d'étudier l'ouvrage
+qu'Abélard a consacré à celles-ci, ou son
+<i>Éthique</i>, recherchons comment il a traité et résolu
+les questions intermédiaires. Nous avons vu ses deux
+grandes Théologies aboutir à une doctrine de la
+prescience et du libre arbitre. L'ordre des idées
+amène ici naturellement la question générale du
+salut par la rédemption, antécédent nécessaire de la
+morale, et cette question est étudiée dans un ouvrage
+important dont la lecture est peu attrayante,
+mais qui abonde en vues singulières et en opinions
+caractéristiques, C'est un commentaire verset par
+verset et presque mot par mot de l'épître aux Romains.
+Ici est la place de cet écrit, car l'Introduction
+à la Théologie s'y trouve rappelée, et la théologie
+morale, ou l'Éthique, à laquelle il est fait plus d'un
+renvoi, y est annoncée<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a><a href="#footnote410"><sup>410</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote410" name="footnote410"></a><b>Note 410:</b><a href="#footnotetag410"> (retour) </a> <i>Magistri Petri Aboelardi Commentariorum super
+S. Pauli Epistolam ad Romanos, Libri V. Ab. Op.</i>, p. 401-725.
+C'est aussi l'avis des auteurs de l'Histoire littéraire (t. XII, p. 117).
+Abélard réserve une question, celle de la différence entre le vice de
+l'âme et le péché, à son Éthique, et elle y est en effet traitée.
+(<i>Comm. in ep. ad Rom.</i>, I. II, p. 560, et <i>Eth</i>.,
+c. ii et iii, p. 628 et 629.) Il cite souvent sa Théologie comme un
+ouvrage antérieur, p. 513, 515, 516, etc., et les citations même indiquent
+que cette Théologie est l'Introduction. Nous supposons que ce commentaire
+a été composé après l'Introduction, mais avant les cinq livres de la
+Théologie chrétienne</blockquote>
+
+<p>L'ouvrage ne saurait être méthodique. Les questions
+y viennent comme les présente le texte de saint
+Paul; l'auteur entremêle la philosophie, la théologie,
+la morale, l'interprétation du texte, et même les
+remarques historiques. Nous élaguerons les détails
+pour isoler quelques points essentiels, en le laissant
+presque toujours parler lui-même.</p>
+
+<p>Comme toute composition de l'art de la parole,
+dit-il, l'Écriture-Sainte veut instruire ou émouvoir.
+On peut diviser en trois l'Ancien Testament. Le
+Pentateuque enseigne d'abord les commandements
+du Seigneur. Les livres de prophéties, d'histoires, et
+tout le reste, ont pour but d'exhorter à suivre ces
+commandements, mais les uns par des avertissements,
+les autres par des exemples. De même dans
+le Nouveau Testament, «l'Évangile est la loi, il
+enseigne la forme de la véritable et parfaite justice.»
+Les Épîtres et l'Apocalypse excitent à
+l'obéissance à l'Évangile. Les Actes des apôtres,
+ainsi que la narration évangélique, contiennent les
+récits sacrés. Ainsi les Épîtres sont plutôt encore un
+conseil qu'un enseignement. «Dans une cité, il est
+des biens qui tendent à la conservation, d'autres à
+l'accroissement. Ainsi le remarque Jules à la fin
+du second livre de sa Rhétorique<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a><a href="#footnote411"><sup>411</sup></a>. A la conservation
+appartiennent les choses nécessaires, les
+champs, les bois. Les autres sont moins nécessaires,
+mais plus belles, comme les édifices, les
+trésors, la puissance même.» Ainsi peut-être, avec
+ce qu'enseignent les évangiles sur la foi, la charité
+et les sacrements (sujet de l'Introduction à la théologie),
+le salut était assuré; même, sans y ajouter
+ce qu'ont établi les apôtres, ni les canons, ni les
+décrets, ni les règles monastiques, ni les écrits des
+saints. Mais Dieu a voulu toutes ces choses pour
+orner, «pour agrandir l'Église, qui est comme sa
+cité, et pour garantir plus sûrement encore le salut
+de ses citoyens.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote411" name="footnote411"></a><b>Note 411:</b><a href="#footnotetag411"> (retour) </a> Ce Jules est probablement Julius Severianus,
+qui vivait un peu avant Sidoine Apollinaire, ou même sous Adrien.
+Il avait composé un ouvrage intitulé: <i>Syntomata sive praecepta
+artis rhetoricae. (Antiqui Rhetorea latini a Fr. Pithaei bibliotheca
+olim editi</i>, A. Capperonier, un vol. in-4º, p. 320
+Voy. aussi Fabricius, <i>Bibl. lat.</i>, t. III, p. 759.)</blockquote>
+
+<p>L'épître aux Romains a pour objet de «rappeler
+les Romains, anciens gentils, ou juifs convertis,
+qui, dans une orgueilleuse contention, se disputaient
+le premier rang, à la véritable humilité et
+à la concorde fraternelle.» Ce qu'elle fait de deux
+manières, en amplifiant les dons de la grâce divine,
+en atténuant les mérites de nos oeuvres; et cette
+épître a été placée la première, parce qu'elle est dirigée
+contre le premier des vices, l'orgueil<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a><a href="#footnote412"><sup>412</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote412" name="footnote412"></a><b>Note 412:</b><a href="#footnotetag412"> (retour) </a> Prolog., p. 491-498.</blockquote>
+
+<p>L'existence de ce Commentaire et celle de beaucoup
+d'autres qui furent composés dans ces temps-là,
+prouve qu'au moyen âge l'Écriture était loin d'être
+négligée comme on l'a dit quelquefois, et que les
+auteurs n'étaient pas tellement infatués des autorités
+de seconde main, qu'ils n'éprouvassent le besoin de
+se retremper sans cesse aux sources pures de la parole
+divine. Abélard en particulier a toujours paru
+attacher le plus haut prix à la lecture des saints livres.
+Dans une longue et curieuse lettre où il donne
+à l'abbesse du Paraclet des instructions pour son
+couvent, il veut que les religieuses s'adonnent à cette
+étude. «L'Écriture-Sainte est le miroir de l'âme.
+Celui qui vit en la lisant, qui profite en la comprenant,
+s'habitue à connaître la beauté de ses
+moeurs ou à en découvrir la difformité, et s'attache
+ainsi à accroître l'une comme à écarter l'autre....
+Mais celui qui contemple l'Écriture sans la comprendre,
+la tient comme un aveugle devant ses
+yeux; c'est un miroir où il ne peut se reconnaître.
+Il ne cherche pas dans l'Écriture cette instruction
+pour laquelle uniquement elle est faite, et comme
+un âne attaché à une lyre, il reste ainsi oisif devant
+le livre. Il est à jeun, il a devant lui le pain,
+et il ne se nourrit pas. Cette parole de Dieu, que
+son intelligence ne s'assimile point, que l'enseignement
+ne porte point à sa bouche, est pour lui un
+aliment inutile; il ne s'en sert pas.... Il prie ou il
+chante en esprit, celui qui ne fait que former des
+mots par le souffle de ses lèvres, et n'y ajoute pas
+l'intelligence mentale.... L'oraison même est alors
+sans fruit.... il faut que celui qui prie soit pénétré
+et enflammé par l'intelligence des paroles qu'il
+adresse à Dieu.... C'est par une suggestion de l'ennemi
+des hommes que dans nos monastères on ne
+fait aucune étude pour l'intelligence des Écritures;
+on n'y apprend qu'à chanter et à former des
+mots articulés, non à les comprendre, comme s'il
+était plus utile de faire bêler les brebis que de les
+faire paître<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a><a href="#footnote413"><sup>413</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote413" name="footnote413"></a><b>Note 413:</b><a href="#footnotetag413"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, ep. viii, Petr. ad Helois.,
+p. 188-191.&mdash;Voy. aussi l'épître aux
+filles du Paraclet pour les exhorter à l'étude des lettres.
+(<i>Ibid.</i>, ep. Vii, p. 251.)</blockquote>
+
+<p>Suivant l'épître aux Romains, si les juifs ont reçu
+l'ancienne loi, les oeuvres de cette loi sont insuffisantes
+pour le salut; si cette loi a manqué aux Gentils,
+une autre était gravée dans leurs coeurs, qu'ils
+devaient connaître et qu'ils auraient pu suivre. Tous
+ont eu leur révélation, et à tous Jésus-Christ a été
+nécessaire. Ce thème conduit à faire ressortir l'éclat
+de la lumière naturelle, comme à montrer ce qu'il
+peut y avoir d'étroit et d'impuissant dans les formalités
+d'un culte extérieur, pratiqué sans intelligence
+et sans vertu. C'est là le côté philosophique de cette
+épître, comme du génie de saint Paul. Par là il est
+l'apôtre des Gentils, c'est-à-dire au fond l'apôtre de
+la raison humaine et le promoteur d'une certaine
+liberté religieuse. Le côté purement chrétien, c'est
+le tableau des égarements de la raison humaine, infidèle
+à sa révélation primitive, et de la dégradation
+morale où est tombé le monde païen, ses philosophes
+en tête; c'est le développement des causes qui
+rendent nécessaire de se donner à Dieu et à la vérité,
+sans écouter l'irréflexion présomptueuse de ceux qui
+croient trouver dans les pratiques prescrites aux
+Hébreux l'infaillible moyen de se sauver à peu de
+frais. Ainsi s'élèvent sur les ruines d'un double orgueil,
+au-dessus de toutes les oeuvres humaines, essentiellement
+imparfaites et corrompues, le dogme
+sauveur de la rédemption et la vertu tutélaire de
+la foi.</p>
+
+<p>C'est bien là de la religion raisonnée; l'épître aux
+Romains est un des plus beaux monuments du véritable
+rationalisme chrétien. L'accusation dirigée contre
+les Gentils, par exemple, est essentiellement une
+apologie de la raison humaine. Ils se croyaient, dit
+Abélard, moins répréhensibles, ou même tout à fait
+excusables, de n'avoir pas servi Dieu, qu'ils ne pouvaient
+connaître, faute d'une loi écrite. Mais le Seigneur,
+sans que rien fût écrit, leur était connu
+précédemment par la loi naturelle; il les avait mis
+sur la voie d'une notion de lui-même, et par la
+raison qu'il leur avait donnée, et par ses oeuvres
+visibles. Ils avaient donc pu savoir et penser la
+vérité. «On trouve dans les ouvrages des philosophes
+qui étaient les <i>maîtres des nations</i>, beaucoup
+de témoignages évidents en faveur de la
+Trinité, que les SS. Pères ont soigneusement
+recueillis pour recommander notre foi contre les
+attaques des Gentils. Et nous aussi, nous avons
+rapporté la plupart de ces témoignages dans notre
+petit ouvrage de théologie<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a><a href="#footnote414"><sup>414</sup></a>.» En effet, la création
+avait manifesté ce qu'il y a d'invisible en Dieu,
+c'est-à-dire l'unité et la Trinité; car par la qualité
+d'un ouvrage on peut juger de l'habileté d'un
+ouvrier. Or, l'habileté de Dieu, c'est-à-dire les
+dons ou les attributs que suppose son ouvrage, c'est,
+d'une part, l'unité de sa nature, attestée par l'harmonie
+universelle, et, de l'autre, la puissance, la
+sagesse et la bonté, «qui sont les trois choses dans
+lesquelles je crois que consiste toute la distinction
+trinitaire.» Remarquez que saint Paul dit: «Ce
+qui se connaît de Dieu est révélé en eux; Dieu le
+leur a révélé (I, 19).» Le <i>révélé</i>, c'est la raison;
+le <i>connu</i>, c'est ce que manifestent les oeuvres visibles,
+ce que leur a manifesté la création; c'est, selon
+le texte, ce qu'il y a d'invisible en Dieu, <i>invisibilia
+ipsius</i>, savoir, sa puissance éternelle et sa divinité,
+<i>sempiterna ejus virtus et divinitas</i><a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a><a href="#footnote415"><sup>415</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote414" name="footnote414"></a><b>Note 414:</b><a href="#footnotetag414"> (retour) </a> <i>Comment. in ep. ad Rom.</i>, p. 513.&mdash;Rom.
+i, 19 et 20. Le petit ouvrage, <i>Opusculum</i>, c'est
+l'<i>Introduction à la théologie</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote415" name="footnote415"></a><b>Note 415:</b><a href="#footnotetag415"> (retour) </a> <i>Comm.</i>, p. 514-516. Ni le texte de saint Paul,
+ni même le développement auquel se livre Abélard, ne fait ressortir
+du spectacle du monde la connaissance du Saint-Esprit. Rien donc
+n'indique que saint Paul ait pensé que la Trinité fût révélée aux
+païens. Le verset paraît signifier seulement que la création du monde
+a dû manifester à la connaissance ce qu'il y a d'invisible en Dieu,
+sa puissance éternelle et sa divinité, c'est-à-dire qu'il y
+a une puissance éternelle et que la puissance éternelle, c'est
+Dieu. On a vu ailleurs que certains docteur, par divinité,
+θειότης, entendaient le Saint-Esprit.
+(C. iv, p. 312.)</blockquote>
+
+<p>Insensibles à cette révélation universelle, les Gentils
+n'ont point glorifié Dieu, et Dieu les a livrés à
+leurs passions. «Ce n'est pas cependant de tous les
+philosophes soumis à la seule loi naturelle que
+doit s'entendre cette malice et cet aveuglement, la
+plupart ayant été dignes d'être reçus de Dieu, tant
+par leur foi que par leurs moeurs, comme le gentil
+Job<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a><a href="#footnote416"><sup>416</sup></a>, et quelques-uns peut-être des philosophes
+qui menèrent la vie la plus pure avant la venue du
+Seigneur.» C'est pour eux, selon saint Jérôme,
+qu'a été dite cette parole, que <i>Dieu moissonne où il n'a
+pas semé</i>. Cependant saint Paul ne fait pas d'exception,
+il prononce une condamnation générale contre
+tous ceux qui ont trop présumé de leur sagesse.
+Pour apaiser l'orgueil des Romains gentils, il lui
+suffisait de montrer que les philosophes avaient eu
+connaissance de Dieu, et que ces maîtres mêmes de
+la foi, <i>magistros fidei</i>, avaient gravement failli, au
+point de tomber dans l'idolâtrie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote416" name="footnote416"></a><b>Note 416:</b><a href="#footnotetag416"> (retour) </a> Job était gentil, c'est-à-dire d'une nation autre
+que le peuple de Dieu. On croit qu'il était Idumien. (S. Aug.,
+<i>De Cir. Dei</i>, XVIII, xlvii.)</blockquote>
+
+<p>Ces idées sont hardies, et Abélard semble devancer
+les raisonnements du XVIIIe siècle sur le salut de
+Socrate et de Marc-Aurèle. Au reste, il a régné longtemps
+sur ce point dans l'Église une assez grande
+liberté de penser, et peut-être les temps modernes
+se sont-ils montrés plus rigides que les premiers
+siècles. Ne citons pas les Pères, Clément d'Alexandrie,
+saint Justin, saint Augustin lui-même; mais
+au temps d'Abélard, Richard de Saint-Victor, qui
+enseignait dans une école opposée, pensait que la
+raison naturelle pouvait s'élever jusqu'à la Trinité;
+on a vu ailleurs qu'un autre de ses contemporains,
+l'archevêque Hugues, donnait la même portée au
+verset qu'il discute ici, et Albert-le-Grand, qui le
+discute à son tour, résout par l'affirmative la question
+que saint Thomas décide en sens contraire: La
+Trinité peut-elle être connue par la raison
+naturelle<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a><a href="#footnote417"><sup>417</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote417" name="footnote417"></a><b>Note 417:</b><a href="#footnotetag417"> (retour) </a> Rich. a S. Vict., <i>De triu.</i>, t. 1,
+c. iv.&mdash;Hugon. <i>Dialog.</i>, t. 1; <i>Thes. Anecd.</i>, t. V,
+p. 801.&mdash;Albert. <i>Summ.</i>, tract. III, qu. xiii.&mdash;S.
+Thom. <i>Summ.</i>, pars i, qu. xxxii, a. t.</blockquote>
+
+<p>C'est donc un principe à la fois chrétien et philosophique
+qu'une révélation identique dans sa source
+et dans son objet, mais diverse en étendue, en clarté,
+en puissance, a, pour ainsi dire, embrassé l'humanité
+entière, et que, devant cette loi universelle, l'humanité
+est universellement, bien qu'inégalement responsable
+des violations qu'elle en a commises. Je
+doute que ce principe, même dans les termes où le
+pose Abélard, eût été de tout temps accepté par
+l'Église; mais il a reparu à diverses époques dans
+son enseignement, et on peut remarquer qu'après
+avoir été au dernier siècle, sous la forme philosophique
+de religion naturelle, dirigé comme une
+arme offensive contre le christianisme, il est maintenant
+employé souvent comme une arme défensive
+par les récents apologistes du christianisme. C'est
+au fond la doctrine de l'<i>Essai sur l'Indifférence</i>, et
+l'on sait que ce livre a fait école. Mais on ne saurait
+méconnaître que le même principe puisse être
+tourné en des sens bien divers, et donner naissance
+à des conséquences opposées. Abélard est sur la voie
+de ceux qui en ont fait sortir l'incrédulité; il est
+loin de le savoir pourtant, et ne prétend que fortifier
+la foi par un double caractère d'universalité et
+de perpétuité. Il croit avoir donné une basé plus
+large à la doctrine du salut. C'est en effet cette doctrine
+qu'il expose ici, en la poursuivant dans une
+foule de questions qu'elle soulève, et qu'il traite ou
+qu'il ajourne à d'autres ouvrages<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a><a href="#footnote418"><sup>418</sup></a>. Son idée fondamentale,
+c'est que chacun est jugé selon la vérité,
+loi identique de tous, et selon sa participation à la
+connaissance de cette divine vérité. Les oeuvres ne
+sont que des preuves de l'intention, et l'intention
+seule est innocente ou coupable. Devant Dieu elle
+est réputée pour le fait. L'issue du jugement est inconnue
+en ce monde. Ce jugement se prononce pour
+chacun à la mort, il se prononcera pour tous à la fin
+du monde. Cependant ceux qui ont été trouvés purs
+avant le dernier jugement, ceux dont la vie est parfaite,
+acquittés avant ce jour suprême, seront assis
+auprès du Christ; ils partageront sa gloire; juges
+comme lui, tranquilles sur eux-mêmes, ils jugeront
+les autres. Mais c'est à la condition d'avoir observé,
+non par des oeuvres purement extérieures, mais de
+coeur et de volonté, soit la loi naturelle, soit la loi
+écrite. Il est vrai que, depuis l'Évangile, en ce temps
+d'amour plus que de crainte, la justification gratuite
+est promise, c'est-à-dire que la justice ne vient pas
+de nos mérites, mais de la grâce de Dieu. Par le
+Christ <i>propitiateur</i>, Dieu offre la rédemption à ceux
+qui croiront en lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote418" name="footnote418"></a><b>Note 418:</b><a href="#footnotetag418"> (retour) </a> <i>Comment.</i>, p. 516-521. Trois questions difficiles
+sont indiquées, qui toutes sont relatives à la possibilité du péché et
+de la punition, de la responsabilité, de la grâce, mais dont les solutions
+sont renvoyées à la Théologie. Elles ne s'y trouvent pas expressément.</blockquote>
+
+<p>Ici s'élève la plus grande question. Qu'est-ce que
+cette rédemption par le Christ, ou comment son
+sang peut-il nous justifier, nous qui semblerions
+plus punissables, après avoir commis le crime du
+serviteur infidèle, le crime de la mort du Seigneur
+innocent?</p>
+
+<blockquote><p>
+«Et d'abord par quelle nécessité Dieu s'est-il fait homme pour nous
+racheter en mourant suivant la chair, ou de qui nous a-t-il rachetés,
+comme d'un maître qui nous tint captifs par justice ou par puissance?
+De quelle justice, de quelle puissance nous a-t-il affranchis?
+Qui a-t-il prêché pour le décider à nous relâcher? On dit qu'il nous a
+rachetés de la puissance du diable. Par la transgression du premier
+homme, qui s'était volontairement soumis à son obéissance, le diable
+aurait eu comme un certain droit de le tenir en sa possession et en
+sa puissance, et il l'y tiendrait encore si le libérateur n'était venu.
+Mais puisque le Seigneur a délivré les seuls élus, quand le diable
+les a-t-il possédés? Jamais, ni dans le siècle du Messie, ni dans le
+siècle futur, ni aujourd'hui. Ce pauvre qui reposait dans le sein
+d'Abraham, est-ce que le diable le torturait comme le riche damné,
+et quand même il l'aurait tourmenté moins, avait-il domination sur
+Abraham lui-même et le reste des élus?... Ce droit de possession
+sur l'homme, le diable ne pouvait l'avoir que si par hasard il avait
+reçu l'homme pour le tourmenter. Dieu l'ayant permis, ou même le
+lui ayant livré. D'où viendrait d'ailleurs le droit? Si le serviteur ou
+l'esclave d'un maître séduisait un de ses compagnons, l'entraînait à
+la désobéissance, le séducteur ne serait-il pas plus coupable aux
+yeux du maître que le séduit, et par quelle injustice la premier
+acquerrait-il privilège et domination sur le second? Il serait plus juste
+que ce fût celui-ci qui eût sur l'autre un droit de vengeance. D'ailleurs
+le diable n'a pu donner à l'homme cette immortalité qu'il lui a
+promise pour le séduire, comment donc aurait-il le droit de le retenir?
+Il ne l'aurait pu faire que par la permission de Dieu, qui lui aurait
+livré l'homme comme à son geôlier ou à son bourreau.</p>
+
+<p>«L'homme n'avait péché que contre le Seigneur; or, si le Seigneur
+voulait lui remettre le péché, comme il l'a fait pour la vierge Marie,
+comme avant sa passion le Christ l'a fait pour beaucoup d'autres,
+pour Marie Magdeleine, pour le paralytique; ne pouvait-il dire à
+l'exécuteur de sa justice (<i>tortori suo</i>): Je ne veux pas que tu le
+punisses plus longtemps. Dieu cessant de permettre le supplice,
+aucun droit ne restait à l'exécuteur; s'il s'était plaint, s'il avait murmuré,
+il eût été convenable que le Seigneur lui répondit: <i>Est-ce que
+ton oeil est mauvais parce que je suis bon?</i> (Math., xx, 15.) Le Seigneur
+n'a pas fait injure au diable, lorsque de la masse pécheresse il
+a pris une chair pure et s'est fait un homme exempt de tout péché;
+cette conception sans péché, cet homme ne l'a pas obtenue par ses
+mérites, mais par la grâce du Seigneur, qui s'est revêtu de son
+humanité. Est-ce que la même grâce, si elle avait voulu remettre
+aux autres hommes leur péché, n'aurait pu les libérer ainsi de leur
+peine?... Quelle nécessité donc, ou quelle raison, ou quel besoin,
+lorsque d'un seul regard (<i>sola visione sua</i>) la miséricorde divine
+aurait pu délivrer l'homme des mains du diable, quelle cause, dis-je,
+a voulu que, pour nous racheter, le fils de Dieu fait chair souffrit
+tant de privations et d'opprobres, le fouet, le crachat, enfin la cruelle
+et ignominieuse mort de la croix, au point d'endurer le supplice patibulaire
+avec des méchants? Comment aussi l'apôtre dit-il que nous
+sommes justifiés ou réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils,
+quand Dieu aurait dû se courroucer d'autant plus contre l'homme
+que les hommes avaient été plus coupables de crucifier son fils que
+de violer dans le paradis son premier commandement en goûtant un
+seul fruit?... Que si ce péché d'Adam fut assez grand pour ne pouvoir
+être expié que par la mort du Christ, quelle expiation aura
+l'homicide commis contre le Christ et tant et de si grands attentats
+consommés contre lui et contre les siens? Est-ce que la mort d'un fils
+innocent a tellement plu à Dieu qu'elle l'ait réconcilié avec nous, qui
+avons commis le péché, cause de la mort de ce fils innocent?...</p>
+
+<p>Donc, à moins que ce péché, le plus grand de tous, ne fût commis,
+il n'en pouvait pardonner un autre beaucoup moindre; il fallait
+la multiplication du mal pour qu'un si grand bien nous fût fait. En
+quoi, par la mort du fils de Dieu, sommes-nous devenus plus justes
+que nous ne l'étions auparavant, pour être dès lors libérés du châtiment?
+A qui le prix du sang a-t-il été donné pour qu'il y eût rédemption,
+si ce n'est à celui au pouvoir duquel nous étions, c'est-à-dire à
+ce Dieu même qui, ainsi qu'il vient d'être dit, nous avait livrés à son
+bourreau? Car ce ne sont pas les bourreaux, mais les seigneurs
+et maîtres des captifs qui composent ou acceptent la composition<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a><a href="#footnote419"><sup>419</sup></a>.
+Comment enfin a-t-il, pour un certain prix, relâché ses captifs, si
+lui-même, auparavant n'avait exigé et fixé ce même prix auquel il les
+relâchait? Or, combien paraît cruel et injuste que l'on réclame pour
+prix le sang de l'innocent, ou que l'on se plaise en façon quelconque
+au meurtre de l'innocent; et plus encore, que le Seigneur ait pu avoir
+la mort de son fils pour si agréable, que par elle il ait été réconcilié
+avec le monde entier!
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote419" name="footnote419"></a><b>Note 419:</b><a href="#footnotetag419"> (retour) </a> «Componunt aut suscipiunt.» (p. 552.) On connaît l'usage
+du temps. Suivant une coutume d'origine germaine, pour un crime ou
+pour un délit, on pouvait se racheter moyennent un prix payé à celui
+qui en avait souffert, et peu à peu il avait été également établi qu'un
+prix serait payé à celui qui pouvait exercer une sorte de vindicte
+publique, c'est-à-dire au seigneur, enfin aux matins des captifs,
+<i>domini captivorum</i>. C'étaient ceux au pouvoir
+desquels passaient les délinquants.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«La solution de cette question, qui <i>n'est pas médiocre</i>, paraît être
+que nous sommes justifiés dans le sang de Jésus-Christ et réconciliés
+avec Dieu, en ce que par cette grâce singulière qu'il nous a manifestement
+faite en nous donnant son fils, qui a pris notre nature et
+qui a persisté jusqu'à la mort à nous instruire sous cette forme par
+sa parole et son exemple, il nous a plus étroitement attachés à lui du
+lien de l'amour, et qu'enflammée par un tel bienfait de la grâce divine,
+la vraie charité ne doit redouter pour lui aucune souffrance....
+Après la passion, l'homme est devenu plus juste, c'est-à-dire plus
+aimant Dieu. Notre rédemption, c'est l'amour suprême du Christ
+pour nous, qui par sa passion non-seulement nous a délivrés de la
+servitude du péché, mais encore nous a acquis la liberté des fils de
+Dieu, afin que désormais nous accomplissions tout par amour plus
+que par crainte de celui qui nous a fait une grâce si grande, qu'une
+plus grande, à son propre témoignage, ne saurait être inventée.»
+(Jean, xv, 43<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a><a href="#footnote420"><sup>420</sup></a>).
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote420" name="footnote420"></a><b>Note 420:</b><a href="#footnotetag420"> (retour) </a> <i>Comm</i>, p. 549-553.&mdash;-Rom. iii, 2l et suiv.
+Abélard dit ici qu'il expose <i>succinctement le mode</i> de la
+rédemption, et il renvoie à sa Théologie: on y trouve, il est vrai,
+la même doctrine, mais plus <i>succinctement</i> encore exprimée.
+(<i>Theol. Christ.</i>, t. IV, p. 1307-1308.)</blockquote>
+
+<p>Nous touchons ici à une théorie de la rédemption,
+de toutes les pensées d'Abélard la plus téméraire.
+Avant d'y insister, parcourons diverses questions
+accessoires, graves pourtant, qu'il y rattache.</p>
+
+<p>I. C'est le Fils qui a été incarné, mais l'a-t-il été
+seul? Tout dans l'Évangile semble montrer le Fils
+séparé un moment, par sa mission, du Père qui la
+lui donne; et cependant c'est un article de foi que
+dans la Trinité la substance est unique et les oeuvres
+communes. Abélard a déjà dit que dans l'incarnation
+la substance divine s'est en une seule personne uni
+la substance humaine; il a dit que tout ce que fait
+le Père, le Fils et le Saint-Esprit le font, et réciproquement<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a><a href="#footnote421"><sup>421</sup></a>.
+Cependant il ne prétend pas que le
+Père et le Saint-Esprit se soient faits chair, aient
+éprouvé l'incarnation ou la passion, ce qui serait
+l'erreur de Praxéas, de Sabellius et des patripassiens,
+mais il dit que dans l'incarnation et le Père
+et le Saint-Esprit ont opéré, la puissance et la bonté
+divine ne pouvant être exclues de la Divinité. Lorsqu'un
+homme s'habille ou s'arme, beaucoup y coopèrent
+qui ne sont ni habillés ni armés. C'est à l'âme,
+comme motrice du corps, que sont rapportées toutes
+nos actions, et cependant tous les mots qui les
+expriment ne peuvent être attribués à l'âme en prédicats.
+On ne peut dire que l'âme mange ou se promène.
+C'est par cette subtilité qu'Abélard évite une
+hérésie contre laquelle il a protesté hautement<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a><a href="#footnote422"><sup>422</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote421" name="footnote421"></a><b>Note 421:</b><a href="#footnotetag421"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, p. 989 et 1127, et <i>Theol.
+Chr.</i>, t. IV, p. 1309-1311.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote422" name="footnote422"></a><b>Note 422:</b><a href="#footnotetag422"> (retour) </a> Cf. <i>Ad Helois. Apol., Op.</i>, p. 309, et ci-dessus,
+c. II, p. 193. Il dit ici (<i>Comment.</i>, t. III, p. 633) qu'il traite
+la question dans son <i>Anthropologie</i>. Ce mot singulier que l'éditeur
+des oeuvres remarque, puisqu'il en corrige en marge l'orthographe, semble
+indiquer un ouvrage d'Abélard tout à fait inconnu. L'Anthropologie était,
+je crois, en ce temps là, la science du Dieu fait homme ou la solution de
+la question <i>Cur Deus homo</i>? Peut-être ce mot n'indique-t-il
+qu'une partie spéciale de l'une des Théologies.</blockquote>
+
+<p>II. Une seconde question qui dépend de la rédemption,
+cette première des grâces de Dieu, serait
+celle de la grâce en général et du mérite des hommes.
+Et d'abord en quoi réside le mérite? Dans la volonté
+seule ou dans la volonté et l'oeuvre? Mais tout cela
+est du ressort de l'éthique, et doit se trouver dans
+l'ouvrage qui porte ce titre<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a><a href="#footnote423"><sup>423</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote423" name="footnote423"></a><b>Note 423:</b><a href="#footnotetag423"> (retour) </a> <i>Comment.</i>, p. 559-560.&mdash;Voy. l'<i>Éthique</i> et
+ci-après, c. VII, p. 464.</blockquote>
+
+<p>III. Heureux celui à qui Dieu n'a point imputé
+de péché, dit l'apôtre (iv, 8 et 9). Puis il s'interrompt
+et se demande si ce bonheur n'est que pour
+les circoncis; l'exemple d'Abraham répond. Sa foi
+lui fut imputée à justice avant qu'il eût reçu la circoncision;
+mais il avait la foi, et de la naît une
+question: Que faut-il penser du sort des enfants
+qui mouraient sous l'ancienne loi avant le huitième
+jour, celui où la circoncision était permise? C'est
+la même question qui s'élèverait au sujet des enfants
+qui mourraient avant qu'on ne pût les baptiser,
+parce que l'eau manquerait. «La sentence de damnation
+en ce cas paraît cruelle... mais nous en
+ce remettant à la Providence de tout ce qu'elle dispose,
+à la providence de celui qui seul sait pourquoi
+il a élu celui-ci, réprouvé celui-là, nous
+tenons pour immuable l'autorité de l'Écriture qu'il
+nous a donnée<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a><a href="#footnote424"><sup>424</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote424" name="footnote424"></a><b>Note 424:</b><a href="#footnotetag424"> (retour) </a> <i>Comm.</i>, p. 560-564.&mdash;Rom. iv, 8.</blockquote>
+
+<p>IV. Toutes ces questions en supposent résolue
+une bien plus grande. «Maintenant il nous faut en
+venir à cette vieille querelle du genre humain<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a><a href="#footnote425"><sup>425</sup></a>, à
+cette question infinie (<i>interminatam quoestionem</i>),
+savoir, celle du péché originel, qui retombe, ainsi
+que le rappelle l'apôtre, de notre premier père sur
+sa postérité, et il faut, comme nous pourrons,
+travailler à la résoudre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote425" name="footnote425"></a><b>Note 425:</b><a href="#footnotetag425"> (retour) </a> P. 591-601. Il s'est déjà servi de cette expression,
+<i>veterem humani generis querelam</i>; mais pour désigner la question
+de l'immutabilité de la Providence et de la liberté, <i>Introd.</i>,
+l. III, p. 1184.</blockquote>
+
+<p>«Il est demandé d'abord: Qu'est-ce qu'on appelle
+le péché originel avec lequel chaque homme est
+procréé? Puis, par quelle justice le fils innocent
+est-il, pour le péché du père, traduit devant le
+plus miséricordieux des juges, ce qui ne serait
+pas approuvé devant des juges du siècle; et comment
+le péché que nous croyons déjà remis à celui
+qui l'a commis, ou déjà effacé dans les autres
+par le baptême, est-il puni dans les enfants qui
+n'ont pu consentir encore au péché? Comment
+ceux qui ne sont pas dans les liens de leur propre
+péché sont-ils damnés par le péché d'autrui, et
+comment l'iniquité du premier père les entraîne-t-elle
+plus sûrement à la damnation que de plus
+graves iniquités de leurs plus proches parents?
+Combien, en effet, il est cruel et contraire à la
+bonté de Dieu, qui aime mieux sauver les âmes
+que les perdre, de condamner pour le péché du
+père le fils que pour le sien propre sa justice ne
+sauverait pas<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a><a href="#footnote426"><sup>426</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote426" name="footnote426"></a><b>Note 426:</b><a href="#footnotetag426"> (retour) </a> <i>Comment.</i>, t. II, p. 401.</blockquote>
+
+<p>Par le péché originel il faut entendre la peine du
+péché, car le péché en lui-même, celui de la volonté,
+n'est point imputable à qui ne peut encore user du
+libre arbitre, ni faire aucun emploi de sa raison.
+Par la définition des philosophes, le libre arbitre
+n'est que cette faculté de l'esprit de délibérer et de
+déterminer ce qu'il veut faire. Celui qui ne délibère
+pas actuellement, s'il est d'ailleurs apte à délibérer,
+ne manque pas du libre arbitre. Mais cette faculté,
+nul ne niera qu'elle ne manque aux petits enfants,
+ainsi qu'aux furieux et aux idiots; aussi ne sont-ils
+pas même soumis aux lois humaines. La justice, en
+effet, consiste à rendre à chacun ce qui lui revient,
+ni plus ni moins qu'il n'a mérité. Donner plus de
+bien ou infliger moins de mal qu'il n'en a été mérité,
+c'est grâce plutôt que justice. Or, maintenant,
+«qu'elle est grande, la cruauté que Dieu paraît
+montrer à l'égard des petits enfants, auxquels, sans
+trouver qu'ils aient rien mérité, il inflige la peine
+la plus grave, celle du feu infernal!» Saint Augustin
+ne permet pas d'en douter<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a><a href="#footnote427"><sup>427</sup></a>. Cela ne semblerait-il
+pas, chez les hommes, de la dernière
+injustice? C'est qu'il est interdit aux hommes de
+venger leur propre injure, mais Dieu a dit: «A moi
+la vengeance.... c'est moi qui ferai justice.»
+(XII, 19; Deut. XXXII, 35.) Dieu, en effet, ne fait pas
+injustice à sa créature, de quelque façon qu'il la
+traite, ou bien les animaux, créés pour travailler
+dans l'obéissance des hommes, pourraient se plaindre
+et murmurer contre le créateur. Mais l'Évangile
+leur répondrait: «Est-ce qu'il ne m'est pas permis
+de faire ce que je veux?» (Math., XX, 15.) Et
+l'apôtre dirait: «Homme, qui es-tu, pour répondre à
+Dieu? Le vase se plaint-il au potier?» (IX, 20.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote427" name="footnote427"></a><b>Note 427:</b><a href="#footnotetag427"> (retour) </a> Cette opinion, quoique très-accréditée dans l'Église,
+n'est pas article de foi. On penche aujourd'hui vers une interprétation
+plus douce. La foi oblige seulement à croire que les enfants morts sans
+baptême sont privés du royaume des cieux. Au reste le passage donné comme
+de saint Augustin est extrait d'un ouvrage qui ne lui est plus attribué,
+mais à l'évêque Fulgence. (<i>De Fide ad Petrum</i>, t. VI, append.)
+Il s'exprime autrement et plus modérément ailleurs. Ep. 28, <i>ad
+Heron.&mdash;Cont. Jul.</i>, V, XI.</blockquote>
+
+<p>«D'ailleurs, on ne saurait appeler mal rien de ce
+qui s'accomplit suivant la volonté de Dieu. Car
+nous ne pouvons discerner le bien du mal que par
+la conformité avec cette volonté même.» Aussi
+est-il des choses qui semblent très-mal, que nul ne
+s'ingère de condamner, parce que le Seigneur les a
+ordonnées, comme la spoliation des Égyptiens par
+les Hébreux. «Sans un ordre semblable, ceux qui
+tuèrent leurs plus chers parents pour avoir eu
+commerce avec des femmes madianites, passeraient
+pour des homicides plutôt que pour des
+vengeurs<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a><a href="#footnote428"><sup>428</sup></a>. La distinction du bien et du mal réside
+tellement dans le décret de la volonté divine, que
+notre cri de tous les jours est: <i>Que votre volonté
+soit faite!</i> C'est lui dire: que tout soit ordonné
+pour le mieux; en sorte que le mal ou le bien
+dépend, suivant les temps, de ce qu'il ordonne ou
+de ce qu'il défend.... Les sacrements de l'ancienne
+loi, jadis en grande vénération, sont maintenant
+abominables.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote428" name="footnote428"></a><b>Note 428:</b><a href="#footnotetag428"> (retour) </a> De leurs plus chers parents saintement homicides. (Racine)</blockquote>
+
+<p>«Mais il ne suffirait pas d'absoudre Dieu de toute
+injustice dans la damnation des petits enfants, il
+faut aussi faire une part à sa bonté.» Or, d'abord,
+nous savons que la peine qui leur est réservée est la
+plus douce de toutes. Ils <i>souffriront les ténèbres</i>, dit
+saint Augustin, ce qui signifie qu'ils ne verront pas
+Dieu. Puis, n'est-il pas permis de penser que la mort
+avant le baptême n'emporte que ceux dont Dieu a
+prévu la méchanceté future? Cette sévérité envers
+des créatures qui n'ont rien fait, n'est-ce pas un salutaire
+exemple pour les pécheurs, et ne peut-il pas
+y avoir des raisons de famille, <i>familiares causæ</i>, qui
+rendent cet exemple nécessaire à leurs parents?
+N'est-ce pas pour ceux-ci une grande excitation à la
+continence, que la pensée que «leur concupiscence
+envoie incessamment tant d'âmes en enfer?»</p>
+
+<p>Le péché originel en lui-même est la dette de
+damnation dont nous sommes tenus pour la faute de
+nos premiers parents. Nous avons tous péché en
+Adam, au sens du moins où l'on dit qu'un tyran vit
+dans ses enfants.</p>
+
+<blockquote><p>
+«Donc, direz-vous, il faut damner ceux qui n'ont point péché,
+grande iniquité; punir ceux qui ne l'ont pas mérité, grande atrocité.
+Oui, pour des hommes, et non pour Dieu; sans cela comment
+ne pas accuser Dieu pour avoir enveloppé les petits enfants dans la
+peine du déluge ou dans l'incendie de Sodome? Comment a-t-il permis
+l'affliction et le meurtre du bienheureux Job et des saints martyrs?
+Et comment enfin a-t-il livré à la mort son fils unique? Vous
+répondez par une dispensation très-avantageuse de sa grâce. Bien
+et finement dit! Les hommes aussi, par quelque dispensation d'une
+salutaire prudence, peuvent également affliger les innocents comme
+des coupables, et ne point pécher. Ainsi par exemple, à cause
+de la méchanceté d'un tyran, de bons princes ravagent et pillent
+ses terres et sont entraînés à faire du mal à de bons et fidèles
+sujets, liés à leurs maîtres par la possession et non par l'intention,
+le tout afin de pourvoir à l'utilité du plus grand nombre par le dommage
+du petit. Il peut aussi arriver que de faux témoins que nous ne
+pouvons confondre, imputent un crime à un homme que nous savons
+innocent, et ces témoignages, si toutes les formalités ont été
+remplies, nous forcent à frapper un innocent, afin, chose assez
+singulière, qu'en obéissant aux lois, nous punissions justement
+celui qui n'est pas justement puni, ce qui est commettre justement
+une injustice, après délibération compétente sur l'affaire, et pour ne
+pas nuire au grand nombre en épargnant un seul homme. De même,
+la damnation des petits enfants peut avoir plusieurs motifs des plus
+salutaires dans la dispensation divine, sans compter les causes que
+nous avons assignées.... Dieu est également irrité contre eux, ils ont
+été conçus dans le péché de la concupiscence charnelle, où sont tombés
+les pères eux-mêmes par la première transgression; une absolution
+spéciale est nécessaire à chacun d'eux, et la plus facile assurément
+a été instituée dans le baptême, sacrement où la foi d'autrui et la
+confession des parrains intercèdent pour le péché d'autrui dans lequel
+les enfants sont engagés. Celui qui est né dans le péché et qui ne
+peut encore satisfaire par lui-même est purifié par le sacrement de la
+grâce divine. Mais on doit trouver tout simple que ce qui est remis
+aux parents soit exigé des enfants, puisque la génération de la concupiscence
+charnelle transmet le péché et mérite la colère.... Il pourrait
+aussi arriver dans la vie qu'un pauvre qui aurait donné sa personne
+et ses enfants à un seigneur vint ensuite à gagner, par quelque
+acte de vertu ou à quelque prix, sa liberté et non celle de ses fils.
+Dieu a voulu que la nature nous offrit quelque chose d'analogue: de
+la semence de l'olivier, comme de l'olivier sauvage, il naît un olivier
+sauvage, ainsi que de la chair du juste, comme de celle du pécheur,
+il naît un pécheur; du froment purgé sans la paille, il naît un froment
+non purgé avec la paille; ainsi de parents purifiés du péché
+par le sacrement aucun enfant ne naît exempt de péché....</p>
+
+<p>«Voilà pour le moment ce qu'il nous suffit de dire touchant le
+péché originel, moins à titre d'assertion que de simple opinion<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a><a href="#footnote429"><sup>429</sup></a>.»
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote429" name="footnote429"></a><b>Note 429:</b><a href="#footnotetag429"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 601. Il n'y a pas d'erreur grave
+dans ce que dit ici notre auteur du péché originel, quoiqu'une
+partie de ces idées ne soit point consacrée par l'Église.</blockquote>
+
+<p>V. Du péché originel il faut passer au péché actuel.
+Saint Paul fait entendre plus d'une fois que la
+loi ancienne a favorisé le péché, c'est-à-dire apparemment
+a multiplié les occasions de le commettre.
+Mais comment la loi pouvait-elle être dite sainte et
+le commandement juste et bon, puisque même en
+les observant on ne pouvait être sauvé? C'est qu'à
+un peuple indocile et grossier ne pouvaient être
+donnés des commandements de perfection; il fallut
+d'abord lui apprendre à obéir. Quand nous domptons
+des bêtes de somme, nous ne commençons point
+par les charger de lourds fardeaux. Toutefois, on
+doit croire que ceux qui observaient les commandements
+par amour plus que par crainte, recevaient
+par une révélation spéciale ce qui pouvait leur manquer
+en perfection. En effet, l'inspiration a rendu
+évangéliques plusieurs hommes spirituels de l'ancien
+peuple, et ils ont prêché ou pratiqué le commandement
+de la loi nouvelle, savoir, l'amour des ennemis.
+Car c'est un commandement nouveau, <i>novum
+mandatum</i>, que celui-ci: Aimez vos ennemis comme
+je vous ai aimés. Ainsi que l'amour divin, notre
+amour doit être désintéressé. «Celui qui rechercherait
+son propre bien serait un mercenaire, quand
+même il ne tendrait qu'aux choses spirituelles. Le
+nom de charité ne devrait pas être prononcé, si
+nous aimions Dieu à cause de nous, c'est-à-dire
+pour notre utilité et pour cette félicité que nous
+espérons dans son royaume, plutôt que pour lui-même;
+nous placerions en nous, non dans le
+Christ, notre fin intentionnelle. Ceux qui sont dans
+de tels sentiments sont des amis de la fortune;
+l'avarice les soumet plus que la grâce.» C'est
+contre eux qu'il est dit: «Si vous aimez ceux qui
+vous aiment, quelle récompense aurez-vous?»
+(Math., v, 46.) Aucune, car vous en aimeriez d'autres
+davantage s'ils vous étaient plus utiles, vous
+cesseriez d'aimer celui en qui vous cesseriez d'espérer.
+Dieu ne doit pas être moins aimé de l'homme
+qu'il punit, car il ne peut punir que justement.
+On dira qu'ici ce qui est utile, c'est Dieu même;
+il est lui-même la récompense; c'est donc toujours
+lui qu'on aime. Notre amour serait pur et sincère,
+en effet, si nous pensions moins à ce qu'il donne
+qu'à ce qu'il vaut. «Telle est l'affection véritable
+d'un père pour son fils, d'une chaste épouse pour
+son époux, de tous ceux qui aiment plus ceux qui
+leur sont inutiles que ceux qui leur seraient d'une
+utilité plus grande. Si leur amour les expose à
+quelques maux, il n'en est pas diminué. La cause
+de cet amour subsiste tout entière dans ceux qu'ils
+aiment.... C'est ce que dit si bien, pour consoler
+Julie Cornélie sa femme, Pompée vaincu et fugitif:
+<i>Ce que tu pleures, tu l'as aimé</i><a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a><a href="#footnote430"><sup>430</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote430" name="footnote430"></a><b>Note 430:</b><a href="#footnotetag430"> (retour) </a> Citation de Lucain (<i>Phars.</i>, t. Vlll) que nous
+avons vu Abélard opposer aux pleurs d'Héloïse. Voyez t. I, p. 155,
+où cette citation est mal indiquée.</blockquote>
+
+<p>«Souvent même les hommes d'un coeur libéral
+poursuivent l'honnête plus que l'utile; ils voient
+quelques-uns de leurs semblables de qui ils n'espèrent
+aucun avantage, et ils leur portent une affection
+plus grande qu'à leurs propres esclaves,
+de qui ils reçoivent des services journaliers. Que
+n'avons-nous pour le Seigneur cette affection sincère
+qui nous le ferait plutôt aimer parce qu'il est
+bon que parce qu'il nous est utile!» Si la crainte
+u Seigneur est le commencement de la sagesse, la
+charité en est la consommation<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a><a href="#footnote431"><sup>431</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote431" name="footnote431"></a><b>Note 431:</b><a href="#footnotetag431"> (retour) </a> <i>Comment.</i>, p. 620-624. Ailleurs Abélard lit
+comme saint Augustin <i>pietas</i> au lieu de <i>timor domini</i>.
+(c. iii, p. 264.)</blockquote>
+
+<p>Voilà encore une opinion particulière à notre théologien.
+Si cet ascétisme de la charité n'est point condamnable,
+il est dangereux. Le concile de Sens ne l'a
+pas blâmé, mais un docteur dont le principal ouvrage
+semble parfois n'être qu'une réfutation implicite des
+sentiments d'Abélard, Hugues de Saint-Victor, une
+des lumières de cette célèbre école si orthodoxe et
+si scientifique, a combattu avec soin la doctrine de
+l'amour de Dieu pour Dieu même, et s'est joué de
+ce platonisme d'un nouveau genre qui peut affaiblir
+la piété méritante et le zèle pratique pour les oeuvres
+et le salut<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a><a href="#footnote432"><sup>432</sup></a>. Mais ce que le docte chanoine ni les
+biographes bénédictins qui le vantent n'ont, ce me
+semble, aperçu, c'est que la doctrine d'Abélard, tout
+sur la révélation antérieure au christianisme que sur
+l'oeuvre de la rédemption, l'entraînait à exagérer le
+rôle de l'amour dans la pratique des vertus chrétiennes.
+Quand on pense que le Christ, en se soumettant
+aux tortures de sa mission terrestre, s'est
+surtout proposé d'attendrir l'humanité afin de la
+sauver, et quand on écarte les idées de redevance
+et d'acquittement, de crime et d'expiation, on est
+obligé de substituer l'amour au devoir, ou plutôt
+de fondre tout le devoir dans l'amour. Nous retrouverons
+ce principe en étudiant la morale<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a><a href="#footnote433"><sup>433</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote432" name="footnote432"></a><b>Note 432:</b><a href="#footnotetag432"> (retour) </a> <i>De Sacramentis fidel Christ.</i>, t. II, part xiii,
+c. vii; Hugon. S. Vict. <i>Op.</i>, t. III, p. 608.&mdash;<i>Hist.
+litt.</i>, t. XII, p. 40.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote433" name="footnote433"></a><b>Note 433:</b><a href="#footnotetag433"> (retour) </a> Voyez le chapitre suivant.</blockquote>
+
+<p>VI. Mais, dit-il en continuant son Commentaire,
+la concupiscence lutte contra la charité. <i>Je ne fais
+pas le bien que je veux, je fais le mal que je ne veux
+pas</i>. (vii, 49.) Serait-ce que le péché est involontaire?
+Nullement. <i>Je ne veux pas le mal</i> est pour
+<i>je ne voudrais pas le mal.</i> Je ne voudrais pas céder
+à la concupiscence, mais j'y cède volontairement
+et même avec amour. Tout péché est volontaire, ce
+qui doit s'entendre de l'acte du péché, non de la
+concupiscence qui porte à le commettre. L'acte est
+volontaire, c'est-à-dire qu'il n'est pas nécessaire,
+en ce qu'il résulte d'une volonté préalable. Si en
+jetant une pierre vous tuez un homme par hasard,
+l'acte résulte de la volonté de jeter une pierre, et
+non de la volonté de tuer un homme; ce n'est donc
+pas le péché d'homicide volontaire. Celui qui, forcé
+de se défendre, tue un homme qui l'attaque, commet
+l'homicide sans l'avoir voulu. «S'il séduit la
+femme d'un autre, c'est la volupté qui lui plaît,
+non l'adultère, non l'accusation qui peut s'ensuivre,
+et qui, bien loin de lui plaire, est un
+tourment pour la conscience, car il aimerait bien
+mieux que la femme ne fût point mariée. Ainsi
+ce qui plaît et ce qui déplaît, et en ce sens ce
+qu'on veut et ce qu'on ne veut pas, peuvent se
+trouver dans le même acte.» Il arrive donc à
+l'homme de consentir à la loi par la raison et d'y
+résister par la concupiscence; l'esprit et la chair se
+combattent. Faire le bien, c'est joindre à la bonne
+volonté le fait. J'ai cette volonté naturellement, car
+par moi-même j'ai la raison, j'ai été créé raisonnable;
+mais par moi-même je n'ai pas la puissance de faire
+le bien, si quelque grâce ne m'est donnée. La loi
+me plaît, c'est-à-dire plaît à ma raison, à l'<i>homme
+intérieur</i>, à cette image spirituelle et invisible de
+Dieu qui est l'homme de l'âme; mais <i>je sens une
+autre loi dans mes membres</i>, j'y reconnais le foyer
+du péché de la chair, les aiguillons de la concupiscence,
+à laquelle j'obéis dans ma faiblesse ainsi
+qu'à une loi; cette loi règne dans le corps, instrument
+des passions<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a><a href="#footnote434"><sup>434</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote434" name="footnote434"></a><b>Note 434:</b><a href="#footnotetag434"> (retour) </a> Comment., p. 621-628.&mdash;Rom. VII, 23, 23; I Tim.
+II, 4.&mdash;Voyez sur le même sujet l'Éthique au chap. suivant.</blockquote>
+
+<p>VII. Quand Dieu a revêtu l'humanité, a-t-il revêtu
+le libre arbitre, ou plutôt cet homme qui était
+en Jésus-Christ uni à la Divinité, avait-il une volonté
+libre, c'est-à-dire la faculté de pécher? Une fois uni,
+et en tant qu'uni à la Divinité, sans contredit, il ne
+pouvait pécher, comme le prédestiné, en tant qu'il
+est prédestiné, ne peut être damné. Mais si l'on
+disait d'une manière absolue qu'il ne pouvait pécher,
+le doute serait possible, car alors où serait le mérite
+d'éviter le péché? Privé du libre arbitre, le Christ
+aurait évité le péché par nécessité plus que par volonté.
+Cependant c'était un homme composé de chair
+et d'âme, qui aurait pu, comme tout autre homme,
+subsister par lui-même, autrement il aurait eu l'accident
+sans la substance, et il serait au-dessous de
+l'humanité; existant par lui-même, pourquoi n'aurait-il
+pas pu pécher? C'est donc le cas de bien
+distinguer une proposition absolue d'une proposition
+déterminée par de certaines conditions. En proposition
+absolue, on ne saurait dire que celui qui est
+prédestiné ne peut aucunement être damné; mais
+si la proposition est déterminée, si l'on parle du
+prédestiné comme prédestiné, sa damnation est impossible.
+<i>Celui qui est amputé</i> peut avoir deux pieds,
+puisque tout homme est bipède, mais l'<i>amputé</i> ne
+peut avoir deux pieds. L'homme qui a été uni à
+Dieu pouvait donc pécher, mais après qu'il a été
+uni, et tant qu'il a été uni, cela était impossible:
+le Christ, Dieu et homme à la fois, ne pouvait absolument
+pécher<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a><a href="#footnote435"><sup>435</sup></a>.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote435" name="footnote435"></a><b>Note 435:</b><a href="#footnotetag435"> (retour) </a> <i>Comment</i>., p. 538-539. Cf. Boeth.,
+<i>De Duab. Nat.</i>, p. 950.</blockquote>
+
+<p>La conclusion est orthodoxe, bien que précédée
+de distinctions qui ne le sont pas. L'Église professe
+l'impeccabilité de l'homme dans le Christ, cependant
+elle admet que Dieu s'étant fait homme a nécessairement
+pris le libre arbitre avec l'humanité. Ces
+deux croyances sont difficiles à concilier; on les concilie
+en disant que bien que la volonté de l'Homme-Dieu
+fût déterminée au bien, il était libre en ce qu'il
+pouvait choisir tel ou tel bien. Dans le système
+d'Abélard, l'impeccabilité du Christ serait une impeccabilité
+purement morale, c'est-à-dire que Jésus-Christ
+serait homme, mais parfait comme homme;
+il aurait eu la faculté de pécher, sans le péché originel,
+sans aucun péché actuel, quelque chose
+comme Adam avant sa chute. Il semble que cette
+opinion serait plus conforme à la pensée fondamentale
+de l'incarnation, mais elle n'est pas admise.
+Le respect pour la Divinité a conduit l'Église à penser
+que l'humanité qui lui avait été unie était absolument
+incapable de pécher, en ce sens qu'elle manquait
+du libre arbitre en tant que faculté de faire le
+mal. Mais l'erreur d'Abélard est légère et n'est pas
+celle de Nestorius, qui, dans Jésus-Christ, distinguait
+deux personnes, ni celle d'Eutychès, qui
+absorbait l'humanité du Christ dans sa divinité.
+Suivant la théologie, il y a en Jésus-Christ, ou dans
+l'Homme-Dieu, une seule personne, deux natures et
+deux volontés<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a><a href="#footnote436"><sup>436</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote436" name="footnote436"></a><b>Note 436:</b><a href="#footnotetag436"> (retour) </a> Cf. S. Thom. <i>Summ.</i>, pars III,
+qu. XV et XVIII.&mdash;Bergier, aux mots
+<i>humanité, incarnation, nature</i>.</blockquote>
+
+<p>VIII. Comment dans l'homme le libre arbitre est-il
+compatible avec la prédestination, ou, en termes
+plus généraux, avec la Providence divine? La Providence
+est universelle et infaillible; si donc un
+homme est adultère, elle a prévu qu'il le serait, il
+ne peut donc pas ne pas l'être. S'il ne peut pas
+l'éviter, il n'est pas condamnable pour une action
+inévitable, et tous les maux doivent être renvoyés
+à la Providence comme à leur cause première. Mais
+il faut encore distinguer ici la proposition simple
+de la modale. Celui qui doit être adultère l'est nécessairement,
+en tant que Dieu l'a prévu; mais on
+ne peut dire d'une manière absolue qu'il soit nécessairement
+adultère. Abélard renvoie cette question
+à sa Théologie<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a><a href="#footnote437"><sup>437</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote437" name="footnote437"></a><b>Note 437:</b><a href="#footnotetag437"> (retour) </a> <i>Comm.</i>, p. 641. On a vu que la question n'est
+entièrement résolue ni dans le livre III de l'<i>Introduction</i>,
+ni dans le Ve de la <i>Théologie</i>. Mais nous ne les avons pas
+tout entiers. Voyez aussi le chapitre suivant.</blockquote>
+
+<p>Cependant il reste que rien n'arrive que Dieu ne
+l'ait non-seulement prévu, mais permis. Une question
+se présente aussitôt. Ce que Dieu permet, il le veut,
+comment donc veut-il le mal que l'homme fait et le
+mal qui arrive à l'homme? Cette terrible question,
+Abélard ne l'approfondit pas. Mais il l'annonce, il
+pose les difficultés, et ne les lève guère que par un
+acte de foi. Il faut croire, dit-il, que Dieu a tout bien
+ordonné, même le mal. Dieu a fait un bon usage de
+la malice de Judas, de la malice du diable. Dans
+l'action de Judas, le Père, le Fils et Judas ont coopéré;
+et c'est parce que le Seigneur a été livré, que
+le monde a été racheté. «Dans l'ordre des choses,
+la disposition divine ne permet pas que rien se
+fasse d'une manière inutile ou superflue.» On
+peut donc dire qu'il est bon que le mal existe; c'est
+ce qu'ont senti même les philosophes païens, et
+Platon dit dans le Timée que rien ne se fait, sans une
+cause légitime, sans une raison préalable. Seulement
+ces causes, ces raisons sont au-dessus de nos recherches<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a><a href="#footnote438"><sup>438</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote438" name="footnote438"></a><b>Note 438:</b><a href="#footnotetag438"> (retour) </a> Allusion à ce passage du Timée: «Tout ce qui naît doit
+de toute nécessité naître d'une cause; car rien ne peut sans cause
+prendre naissance.» (trad. de M. Martin, t. I, p. 83.) Mais Platon
+semble ici parler de causes productrice; et Abélard s'exprime comme
+s'il s'agissait de raison suffisante. Voyez aussi <i>Ab. Op.,
+Comment.</i>, p. 541, 543, 652, 683.&mdash;<i>Introd.</i>, p. 987,
+1052, 1112, 1114, 1117, 1118.&mdash;<i>Theol. Chr.</i>, p. 1398, 1399.</blockquote>
+
+<p>L'iniquité n'en doit pas moins être imputée à ses
+auteurs. Sans doute si elle ne pouvait être évitée
+sans la grâce, et si la grâce a été refusée, on comprend
+difficilement comment elle entraîne punition.
+On dit bien que, si Dieu n'a pas donné la grâce, il
+l'a offerte, et que c'est l'homme qui l'a refusée. Mais
+ce don lui-même ne peut être accepté sans une
+grâce divine. Supposez qu'un malade fût trop faible
+pour prendre un médicament, que diriez-vous d'un
+médecin qui se vanterait de lui avoir offert le médicament,
+s'il ne l'avait pas aidé à le prendre? C'est qu'il
+n'est pas vrai, à la lettre, que pour chaque bonne oeuvre
+une nouvelle grâce soit nécessaire; mais souvent,
+tandis que Dieu distribue sa grâce également, tous
+n'en profitent pas également, et ceux mêmes qui en
+ont reçu davantage ne sont pas ceux qui en profitent
+le mieux. Qu'un homme puissant étale ses richesses
+devant des pauvres et les promette en récompense à
+celui qui exécutera le mieux ses ordres, l'un sera
+plein d'ardeur, l'autre indolent et mou, et ce n'est
+pas le plus fort qui sera le plus actif. L'offre est
+égale, le riche n'a rien fait de plus pour l'un que pour
+l'autre, toute la différence vient de ceux mêmes à qui
+il s'adresse. Ainsi Dieu offre à tous le royaume des
+cieux. Pour nous exciter à le désirer, il n'a pas
+d'autre grâce à nous faire que de nous instruire, et
+il l'offre ainsi aux réprouvés mêmes, puisque la vérité
+leur est révélée comme aux élus. Mais les
+hommes diffèrent de courage et d'ardeur.</p>
+
+<p>«La grâce de Dieu est celle qui prévient tout élu
+pour qu'il commence à bien vouloir, et qui suit
+le début de la bonne volonté pour que la volonté
+même persévère; et il n'est pas nécessaire qu'à
+chacune des oeuvres nouvelles qui se succèdent,
+Dieu accorde une autre grâce que la foi même,
+laquelle nous persuade que nos actions peuvent
+nous gagner une si grande récompense. Car les
+négociants du siècle qui endurent tant de fatigues
+dans la seule espérance conçue dès l'origine
+d'une récompense terrestre, bravent tout, et,
+en diversifiant leurs opérations, ne changent point
+d'espérance, et cèdent à une seule et même impulsion<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a><a href="#footnote439"><sup>439</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote439" name="footnote439"></a><b>Note 439:</b><a href="#footnotetag439"> (retour) </a> <i>Comm.</i>, p. 654.</blockquote>
+
+<p>Ainsi, d'un côté, le mal vient de celui qui le
+commet, c'est-à-dire de sa volonté, et non pas de
+Dieu, car alors la volonté ne serait pas libre. Et de
+l'autre côté, Dieu ne doit rien à sa créature, ou du
+moins sa justice est impénétrable, et tout ce qu'il fait
+est nécessairement bien.</p>
+
+<p>Il suit que le péché est tout dans l'intention. «Le
+Seigneur, qui sonde les reins et les coeurs, pèse
+tout, en regardant moins à ce qu'on fait qu'à
+l'esprit dans lequel on le fait.» C'est pourquoi,
+quand l'ignorance est invincible, il paraît que le
+péché doit être beaucoup excusé<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a><a href="#footnote440"><sup>440</sup></a>. Il suit également
+que l'amour pur est l'abrégé de toute la morale, ou,
+pour parler théologiquement, que la somme de tous
+nos mérites est dans l'amour de Dieu et du prochain.
+Resterait à savoir si, sous ce nom de prochain, il
+faut comprendre ceux qui sont en enfer, ceux qui
+ne sont pas prédestinés à la vie; si nous devons les
+aimer, si les saints les aiment. Il semble qu'on ne
+devrait pas les aimer, puisque ce serait embrasser
+les membres du diable. Ce n'est point là un amour
+raisonnable, pas plus raisonnable qu'il ne l'est de
+prier pour tous. Nous le faisons cependant, quoique
+nous sachions qu'il y a très-peu d'élus et que notre
+bonne volonté et notre prière n'auront aucun effet.
+C'est que la charité ne connaît pas de mesure, et elle
+nous fait passer les bornes, en nous inspirant de
+vouloir ce qui ne serait ni bon ni juste, comme le
+salut universel, et de ne pas vouloir des choses dont
+l'accomplissement est un bien, comme l'immolation
+des saints et l'affliction de tous ceux qui coopèrent
+avec eux dans le bien. Mais c'est encore une discussion
+renvoyée à l'Éthique<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a><a href="#footnote441"><sup>441</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote440" name="footnote440"></a><b>Note 440:</b><a href="#footnotetag440"> (retour) </a> Cf. <i>Sic et Non</i>, in prol., p. 12 et
+13.&mdash;<i>Ab. Op., Problem. Heloiss. Cum Ab. solut.</i>, p. 406.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote441" name="footnote441"></a><b>Note 441:</b><a href="#footnotetag441"> (retour) </a> <i>Comm.</i> p. 630, 690, 692.&mdash;<i>Introd.</i>,
+p. 1120, 1121. Nous ne voyons pas que cette discussion soit en effet
+dans le <i>Scito te ipsum</i>.</blockquote>
+
+<p>L'examen de toutes ces opinions épuiserait et au
+delà le temps qui nous reste. Observons seulement
+que parmi les plus hasardées il n'en est peut-être
+aucune qui ne se justifie jusqu'à un certain point par
+les prémisses que posaient concurremment et même
+un peu contradictoirement dans l'esprit d'Abélard,
+la philosophie et la foi. La liberté de l'un et la rigueur
+de l'autre se disputaient sa raison, et il semblait,
+dans son vain et opiniâtre désir de les concilier,
+se plaire à lutter avec l'insoluble. On doit
+remarquer combien les questions qu'il se fait sont
+hardies; il élève tranquillement, et je crois sans
+arrière-pensée, quelques-unes de ces objections de
+sens commun dont s'est armée l'incrédulité moderne,
+et qui, si l'on exige une solution démonstrative,
+peuvent ébranler toute croyance. Ces objections, il
+va très-loin, quand il les pose; puis, il les laisse sans
+réponse, ou, s'il répond, c'est en rentrant dans les
+bornes d'où il est sorti par la question même. Il
+relève les barrières qu'il vient d'abattre en les franchissant,
+et ne voit pas combien il est inutile de
+les relever derrière celui qui les a dépassées. Ses
+questions en particulier sur la justice de Dieu, sont
+d'une conséquence illimitée, d'une difficulté que je
+crois insurmontable; et comme il semble ne rien
+admettre d'insoluble, comme on dirait à l'entendre
+qu'il doit y avoir réponse à tout, il autorise à comparer
+les solutions aux problèmes, à remarquer la
+disproportion des unes aux autres, à concevoir les
+doutes mêmes qu'il ne paraît pas ressentir et qu'il a
+voulu dissiper. Tel est, au point de vue de la théologie,
+le vrai danger de ses doctrines; telle en est
+l'hétérodoxie involontaire, et voilà pourquoi, bien
+qu'il ait entendu vivre et mourir chrétien, la philosophie
+le revendique et la religion ne le réclame pas.</p>
+
+<p>Une seule idée fixera ici notre attention. C'est
+celle qui fonde sa théorie de la rédemption; la théodicée
+d'Abélard nous apparaîtra sous un jour nouveau,
+et nous verrons comment une hypothèse
+spéculative sur la Trinité peut altérer le dogme du
+salut et renouveler la morale religieuse elle-même.</p>
+
+<p>«Je me rappelle, dit Geoffroi d'Auxerre<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a><a href="#footnote442"><sup>442</sup></a>, avoir
+eu un maître qui retranchait tout le prix de la
+rédemption.... Le Christ, en effet, dans sa passion, a
+proposé trois choses aux yeux des hommes, l'exemple
+de la vertu, l'excitation à l'amour (<i>amoris incentivum</i>),
+le sacrement de la rédemption. Si l'on élimine le dernier,
+comme le voulait le maître Pierre, tout le reste
+ne pourra servir de rien; car ainsi qu'il est dit: «Vous
+dévorerez la tête de l'agneau avec ses pieds» (Exod.
+XII, 9), le maître Pierre, en supprimant la tête,
+dévorait tout aussitôt les pieds et les entrailles.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote442" name="footnote442"></a><b>Note 442:</b><a href="#footnotetag442"> (retour) </a> Ces paroles sont extraites, suivant la
+<i>Bibliothèque de Citeaux</i> (t, IV. p. 261), d'un sermon sur la
+Résurrection de J.-C. par Geoffroi, quatrième abbé de Clairvaux, et elles
+ont probablement servi à lui faire attribuer la dissertation de l'abbé
+anonyme contre Abélard (<i>id.</i>, p. 239). Elles se retrouvent
+sous le même nom dans une chronique du Recueil des Historiens
+français (Alberic., <i>Chronic.</i>, t. XIII, p. 700).</blockquote>
+
+<p>La doctrine de la rédemption, en effet, telle que
+la professe le commun des fidèles, repose sur cette
+idée, qu'avant la venue du Christ, l'homme, engagé
+dans les liens du péché, était séparé du salut par un
+obstacle invincible, non-seulement par ses propres
+fautes, mais par une corruption radicale et permanente
+de sa nature, et que ne pouvaient détruire ses
+efforts les plus héroïques, ses sacrifices les plus
+méritoires, la fidélité la plus scrupuleuse soit aux
+prescriptions de la loi naturelle, soit aux commandements
+de la loi juive. Or, ce quelque chose d'humainement
+inexpiable, la vie et la mort du Fils de
+Dieu l'ont expié. Cette rançon de l'homme insolvable,
+le Fils de Dieu l'a payée. Il a ainsi libéré, racheté,
+<i>redimé</i> l'homme; voilà la <i>rédemption</i>. Elle n'a pas
+donné le salut, elle en a fait cesser l'impossibilité.
+L'homme était esclave, maintenant il est libre, mais
+libre seulement; il n'est pas sauvé, il a les moyens de
+se sauver. Donc, celui qui naît, et qui n'a rien fait
+ni pu rien faire pour se sauver ou se perdre, l'enfant
+au berceau, pourvu cependant que par un signe
+visible le bienfait de la rédemption lui soit appliqué,
+est sauvé; car, n'ayant d'autre souillure que la tache
+originelle, il est de la justice ou au moins de la bonté
+de Dieu de le sauver, dès qu'elle est effacée et qu'il
+n'a pu en contracter une nouvelle. Après la naissance,
+après le baptême, le salut est possible, mais
+comme il a été rendu possible par l'expiation seule
+de Jésus-Christ, le bienfait n'en peut être accordé
+qu'à ceux qui reconnaissent qu'ils le doivent, non à
+eux-mêmes, mais à Jésus-Christ, non à leurs mérites,
+mais à ses mérites, et qui observent, non-seulement
+les préceptes de la loi naturelle ou les règles de la
+loi juive restées en vigueur, mais les devoirs nouveaux
+qui résultent pour l'homme de la venue du
+Messie, c'est-à-dire les commandements que Dieu
+nous a faits en prenant la vie et la parole au milieu
+de nous.</p>
+
+<p>Mais cette étrange et mystérieuse impossibilité
+du salut avant l'incarnation, quelle en était la cause?
+ou, en d'autres termes, de quoi la rédemption nous
+a-t-elle rachetés? Cette question est d'un intérêt
+plus pressant encore que celles qui touchent la
+Trinité. La Trinité est un sujet si difficile, elle est
+tellement inconcevable et inexprimable, que, pourvu
+qu'on adhère fortement à la lettre et à l'esprit du
+Symbole, une pensée trop subtile, une locution
+inexacte ou exagérée, peut paraître sans conséquence.
+Mais la matière de la rédemption, quoique
+obscure, semble plus accessible; et toute erreur qui
+la concerne, intéresse le sort de l'humanité et les
+rapports de Dieu à l'homme. Nous concevons donc
+l'attention sévère que montre ici saint Bernard. Il a
+raison de dire, quand il y arrive: «Laissons les
+bagatelles et venons à des choses plus sérieuses,
+<i>Noenias... praetereo, venio ad graviora</i><a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a><a href="#footnote443"><sup>443</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote443" name="footnote443"></a><b>Note 443:</b><a href="#footnotetag443"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 284-288.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«Abordant le mystère de notre rédemption, continue-t-il, scrutateur
+téméraire de la majesté divine, il dit dès le début de sa discussion
+qu'il y a une opinion de tous les docteurs ecclésiastiques sur ce
+sujet; il l'expose, la dédaigne et se vante d'en avoir une meilleure,
+ne craignant pas, contre le précepte du sage, de transgresser les
+limites antiques que nos pères ont posées<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a><a href="#footnote444"><sup>444</sup></a>. (J'omets ici un résumé
+de la doctrine d'Abélard.) Qu'y a-t-il dans ses paroles de plus intolérable,
+le blasphème ou l'arrogance? Qu'y a-t-il de plus damnable,
+la témérité ou l'impiété? Est-ce qu'il ne serait pas plus juste de briser
+avec des bâtons la bouche qui parle ainsi que de la réfuter avec des
+raisons? Ne provoque-t-il pas contre lui-même les mains de tous,
+celui qui lève les mains contre tous? Tous, dit-il, pensent ainsi,
+mais moi, non. Et qui donc, toi? Qu'apportes-tu de meilleur? Que
+trouves-tu de plus subtil? De quel secret ton orgueil aurait-il reçu la
+révélation, secret qui aurait été inconnu aux saints, qui aurait
+échappé aux sages? Cet homme apparemment va nous apporter les
+eaux dérobées et les pains cachés. Dis pourtant, dis ce qu'il te
+semble, à toi et à nul autre: est-ce que le Fils de Dieu n'a pas revêtu
+l'humanité pour délivrer l'homme? Personne absolument ne pense le
+contraire, toi excepté; c'est à toi de répondre de ce que tu en penses,
+car tu n'as reçu ta leçon ni du sage, ni du prophète, ni de l'apôtre,
+ni enfin du Seigneur lui-même. Le maître des Gentils a reçu du Seigneur
+ce qu'il nous a transmis. Le maître de tous avoue que sa doctrine
+n'est pas à lui, car, dit-il, je ne parle pas d'après moi-même;
+mais toi, tu nous donnes du tien et ce que tu n'as reçu de personne.
+Celui qui ment donne du sien: que ce qui vient de toi reste à toi.
+Moi j'écoute les prophètes et les apôtres, j'obéis à l'Évangile, mais
+non à l'Évangile selon Pierre; toi, tu nous établis un nouvel Évangile:
+l'Église n'admet pas un cinquième évangéliste. Qu'est-ce que la
+loi, les prophètes, les apôtres, les hommes apostoliques nous prêchent,
+si ce n'est ce que tu es seul à nier, savoir, Dieu fait homme
+pour délivrer l'homme? Et si un ange du ciel venait nous prêcher un
+autre Évangile, qu'il soit anathème. Le Seigneur a dit: Je te sauverai
+et te délivrerai, ne crains pas. (Sophon., III, 46.) Tu demandes
+de quelle puissance; tu ne voudrais pas que ce fût de celle du diable,
+ni moi, je l'avoue, mais ce n'est ni ta volonté ni la mienne qui peuvent
+l'empocher.... Ceux-là le savent et le disent qui ont été rachetés
+par le Seigneur, ceux qu'il a rachetés de la main de l'ennemi; tu ne
+le nierais pas, si tu n'étais toi-même sous la main de l'ennemi; tu
+ne peux rendre grâce avec les rachetés, toi qui n'es pas racheté.
+Celui qui les a rachetés les a réunis de toutes les contrées; l'ennemi
+était unique, les contrées nombreuses. Quel est ce rédempteur si
+puissant, qui commande non à une seule contrée, mais à toutes?
+Quel autre, je pense, que celui dont un autre prophète a dit qu'il
+absorbe les fleuves et ne s'étonne pas? Les fleuves, c'est le genre
+humain. (Job, XL, 48.) Mais au lieu des prophètes, citons les
+apôtres: «Afin que Dieu,» dit saint Paul, «leur donne la pénitence
+pour connaître la vérité, de sorte qu'ils s'échappent des lacs
+du diable, qui les tient captifs à sa discrétion<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a><a href="#footnote445"><sup>445</sup></a>....» Ce n'est pas
+de la puissance en elle-même, mais de la volonté que se peut dire la
+justice ou l'injustice; donc le diable avait un certain droit sur l'homme,
+acquis non légitimement, criminellement usurpé, et cependant justement
+permis. Ainsi l'homme était tenu justement captif, de telle
+sorte pourtant que la justice n'était ni dans l'homme ni dans le diable,
+mais en Dieu. Justement asservi, l'homme a été miséricordieusement
+délivré.... Que pouvait faire de lui-même pour recouvrer la justice
+une fois perdue l'homme esclave du péché, aux fers du diable? Il a
+été attribué une justice qui venait d'un autre à celui qui n'en avait
+point à lui, et la voici: le prince du monde est venu, et il n'a rien
+trouvé dans le Sauveur<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a><a href="#footnote446"><sup>446</sup></a>, et comme il n'en a pas moins mis la main
+sur l'innocent, il a rendu ceux qu'il tenait très-justement, quand celui
+qui ne doit rien à la mort, en acceptant une mort injuste, eut sauvé
+celui qui était justement soumis à la dette de la mort et à la domination
+du diable. Par quelle justice tout cela aurait-il été exigé d'un
+second homme? Un homme a dû, un homme a payé; car si un seul
+est mort pour tous, tous sont morts en un seul, afin que la satisfaction
+d'un seul fût imputée à tous, de même qu'un seul avait porté
+le péché de tous.... Le Christ est la tête et le corps; la tête a satisfait
+pour les membres, le Christ pour les entrailles.... Si l'on me
+dit: Ton père t'a engagé, je répondrai: Mais mon frère m'a racheté.
+Pourquoi la justice ne viendrait-elle pas d'un autre, quand d'un autre
+est venu le crime?... Que la justice, me dit-on, soit à celui de qui
+elle vient, qu'est-ce pour toi?&mdash;Mais que la faute aussi soit à celui
+de qui elle vient, qu'est-ce pour moi?... Comme tous sont morts
+dans Adam, tous seront vivifiés dans le Christ.... Si j'appartiens à
+l'un par la chair, j'appartiens à l'autre par la foi.... Suivant cet
+homme de perdition, le Seigneur n'aurait tant fait et tant souffert que
+pour donner à l'homme la leçon et l'exemple de la vie et de la mort
+et pour poser en mourant la borne de la charité; ainsi il aurait enseigné
+la justice et ne l'aurait pas donnée! Il aurait montré la charité
+et ne l'aurait pas inspirée!»
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote444" name="footnote444"></a><b>Note 444:</b><a href="#footnotetag444"> (retour) </a> Je ne vois point qu'Abélard dise que les docteurs soient
+unanimes touchant
+la domination du diable sur l'homme avant la passion. Il se sert
+même d'une expression qui ne relève pas beaucoup l'importance de l'opinion
+qu'il combat: «Et quod dicitur, etc.» «Et quant à ce qu'on dit que nous
+avons été rachetés de la puissance du diable, etc.» S'il a dit en effet
+on commençant
+que c'est l'avis de tous les docteurs depuis les apôtres, «omnes
+doctores nostri post apostolos conveniunt,» ce début de la discussion
+doit se trouver dans quelque autre ouvrage. Ici, en effet, saint Bernard dit
+qu'il examine ce qu'il a lu dans un certain «Livre de sentences de lui (in
+libro quodam sententiarum ipsius) et dans une exposition de l'Épitre
+aux Romains.» Dans l'Épitome que nous penchons à regarder comme l'ouvrage
+appellé «Livre des Sentences.» Il y a seulement: «Quidam dicunt
+quod a potestate diaboli redemti sumus.» (c. XXIII, p. 63.) Peut-être les
+expressions cités par saint Bernard se trouvaient-elles dans la portion de
+l'Introduction qui se rapporte à ce chapitre de l'Épitome et que le temps
+nous a ravie. L'Introduction a été quelquefois désignée par ce titre commun
+au moyen âge de «Liber Sententiarum.» (<i>Hist. Litt.</i>, t. XII, p. 137.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote445" name="footnote445"></a><b>Note 445:</b><a href="#footnotetag445"> (retour) </a> II Tim, ii, 25 et 26. Saint Bernard ajoute ici d'autres
+citations très-fortes.&mdash;Cf.
+Jean, xii, 31; xix, 11.&mdash;Luc, xi, 15 et 21; xxii, 53.&mdash;Coloss.
+I, 13.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote446" name="footnote446"></a><b>Note 446:</b><a href="#footnotetag446"> (retour) </a> Allusion aux paroles de Pilate et à toutes ses oeuvres qui
+dans tout ce
+passage sont attribuées au démon dont il était <i>un membre</i>,
+c'est-à-dire un
+instrument. Luc, xxiii. 4.&mdash;Jean, xviii, 38.</blockquote>
+
+<p>Ici saint Bernard accuse celui qu'il appelle <i>un
+docteur incomparable</i>, d'avoir rendu si ouvert et si
+uni le grand et imposant mystère, qu'il est accessible
+à tous, à l'impur, à l'incirconcis; tout est facile;
+le saint a été donné aux chiens, les perles aux
+pourceaux. Mais il n'en peut être ainsi; il y a eu manifestation
+dans la chair, justification par l'esprit;
+l'homme animal ne peut pénétrer si aisément ce qui
+appartient à l'esprit de Dieu. Les dons du Seigneur
+sont cachés, l'Évangile est voilé. (II Cor., iv, 3.)</p>
+
+<p>On demande comment, puisque le Christ n'a délivré
+que les élus, il se pouvait que, soit dans le siècle,
+soit dans l'avenir, ils fussent plus qu'aujourd'hui au
+pouvoir du démon. C'est parce qu'il les possédait <i>captifs
+à sa volonté</i>, dit l'apôtre, qu'un libérateur a été
+nécessaire. Le pauvre qui reposait dans le sein d'Abraham,
+Abraham lui-même et les autres élus, le démon
+ne les tourmentait pas; mais il les aurait possédés, s'ils
+n'avaient dû être délivrés par la foi. «Le sang de Jésus-Christ,
+même avant sa mort, tombait en rosée sur
+Lazare, et l'empêchait de sentir les flammes.» Si
+l'on objecte que Dieu pouvait tout anéantir d'une
+parole, sans qu'il fût besoin de l'incarnation ni de
+la passion, il faut répondre que cette nécessité vint
+de nous qui étions assis dans les ténèbres. «C'était
+un besoin de nous, de Dieu, des anges; de nous,
+pour que le joug de notre captivité nous fût enlevé;
+de Dieu, pour que le dessein de sa volonté
+fût rempli; des anges, pour que leur nombre fût
+complété.... Qui nie que le Tout-Puissant eût sous
+la main bien d'autres moyens de libération? Pourquoi,
+dis-tu, faire par le sang ce qu'il pouvait
+faire par la parole? Interrogez-le lui-même. Il
+m'est permis de savoir que cela est ainsi, non
+pourquoi cela est ainsi.... Mais tout cela lui paraît
+folie; il ne peut retenir ses rires; entendez-vous
+ses éclats?» Il ne comprend pas comment le crime
+plus grand de la mort de Jésus a pu calmer le courroux
+excité par la faute moins grave de notre premier
+père; comme si, dans un seul et même fait,
+l'iniquité des coupables n'avait pu déplaire, pendant
+que la piété de la victime plaisait à Dieu! Ce n'est
+pas la mort qui a plu à Dieu, mais le dévouement de
+celui qui a voulu mourir. Cette mort, précieuse
+expiation du péché, ne pouvait s'accomplir sans un
+péché. Ainsi, Dieu, usant bien, sans s'y plaire, de
+la malice humaine, a condamné la mort par la mort,
+et le péché par le péché. Que signifie, en effet, cette
+leçon de charité qu'on prétend que Dieu nous a donnés?
+«Que sert qu'il nous ait instruits (<i>instituit</i>),
+s'il ne nous a pas régénérés (<i>restituit</i>)? Notre instruction
+n'est-elle pas vaine, sans une préalable
+destruction, celle du corps du péché qui est en
+nous?... Si le Christ ne nous a servis qu'en nous
+montrant les vertus, il ne reste plus qu'à dire:
+Adam ne nous a nui qu'en nous montrant le péché.»
+Mais, à moins de donner dans l'hérésie de Pélage,
+nous «professons que le péché d'Adam nous a été
+transmis, non par instruction, mais par génération,
+et avec le péché, la mort. Il faut donc que
+nous confessions que le Christ nous a restitué la
+justice, non par instruction, mais par régénération,
+et avec la justice, la vie.» Accordons que la venue
+du Christ puisse servir à ceux qui savent régler leur
+vie sur la sienne et répondre par leur amour au sien.
+De quoi servira-t-elle aux petits enfants? «Comment
+s'élèveront-ils à l'amour de Dieu, ceux qui ne savent
+pas encore aimer leurs mères?» Faut-il dire
+qu'ils n'ont pas besoin de régénération, la génération
+d'Adam ne leur ayant fait aucun mal? Celui qui
+pense ainsi s'égare avec Pélage. En définitive, de
+quelque façon qu'on l'interprète, la doctrine en question
+est hostile <i>au sacrement du salut de l'homme</i>,
+elle anéantit le mystère. Elle place le salut, non dans
+la vertu de la croix, non dans le prix du sang; mais
+dans les progrès de notre conversion. Elle est condamnée
+par ces mots mêmes: «A Dieu ne plaise que
+je me glorifie en autre chose qu'en la croix de notre
+Seigneur Jésus-Christ (Galat., vi, 14)!» Retrancher
+de la rédemption le sacrement, le mystère, la miraculeuse
+efficace, pour n'en laisser subsister que
+l'exemple d'humilité et de charité, c'est «peindre
+sur le vide<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a><a href="#footnote447"><sup>447</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote447" name="footnote447"></a><b>Note 447:</b><a href="#footnotetag447"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 288-295.</blockquote>
+
+<p>Il y a plus d'éloquence peut-être que de méthode
+dans cette réfutation, essayons d'être plus précis.
+L'Église catholique croit et professe qu'Adam, par
+son péché, a non-seulement encouru la colère de
+Dieu, la mort, la captivité sous l'empire du démon,
+mais qu'il a dégradé la nature humaine et transmis
+les effets de ce péché et ce péché même à tous ses
+descendants, en sorte que ce péché est devenu propre
+et personnel à tous; c'est là le péché originel<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a><a href="#footnote448"><sup>448</sup></a>.
+Les effets et la peine du péché originel sont: 1° la
+privation de la grâce sanctifiante et du droit au
+bonheur éternel; 2° le dérèglement de la concupiscence,
+ou l'inclination au mal; 3° l'assujettissement
+aux souffrances et à la mort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote448" name="footnote448"></a><b>Note 448:</b><a href="#footnotetag448"> (retour) </a> <i>Concil. Trident.</i>, sess. v, can. 2, 3 et 6.</blockquote>
+
+<p>Toutes ces blessures, dont Adam était exempt au
+moment de son péché, et que nous avons reçues
+avec lui et en lui, comme ce n'est pas notre propre
+péché qui nous les a faites, il est naturel et conséquent
+que ce ne soit pas notre propre mérite qui
+puisse les guérir. Puisqu'en Adam et par Adam ce
+n'est pas sa personnalité seule, mais la nature humaine
+qui a été dégradée, puisqu'il nous l'a dès
+lors transmise, non plus telle qu'il l'avait reçue, mais
+telle qu'il l'avait faite, la logique veut que cette
+nature reste telle, indépendamment de nos efforts
+et de notre volonté, et qu'elle demeure indéfiniment
+en état de péché originel, si un secours extérieur
+et surhumain, si une révolution extraordinaire et
+miraculeuse ne vient la changer et la restaurer.</p>
+
+<p>Si l'on demande pourquoi cela était ainsi, on pose
+une question en dehors de la foi et au-dessus de la
+raison. La volonté de Dieu doit être acceptée comme
+une raison, dit saint Anselme, car elle est toujours
+raisonnable<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a><a href="#footnote449"><sup>449</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote449" name="footnote449"></a><b>Note 449:</b><a href="#footnotetag449"> (retour) </a> <i>Cur Deus homo</i>? t. I, c. vi, vii, viii.</blockquote>
+
+<p>Il fallait donc un secours et une révolution; or,
+la première dégradation ayant été consommée par
+un homme unique, comparable à nul autre, c'était
+une raisonnable analogie qu'elle fût effacée par un
+homme également unique, extraordinaire, investi
+d'une puissance miraculeuse ou supérieure au pouvoir
+de l'homme, et qui fût à lui seul capable de
+sauver toute la race qu'à lui seul Adam avait perdue.</p>
+
+<p>C'est ainsi que par la doctrine du péché originel on
+arrive à la nécessité d'un médiateur; ce médiateur a
+existé; il devait être homme, il a été homme; il
+devait être unique, extraordinaire, miraculeusement
+puissant, il a été tout cela, et à un degré infini.
+Il a été plus qu'Adam, au-dessus d'Adam, de toute
+la distance qui sépare la divinité de l'humanité, il
+a été Dieu. Ce médiateur, homme et Dieu, le fils
+de l'homme et le fils de Dieu, c'est Jésus-Christ.
+Le médiateur a donc réparé les pertes de la nature
+humaine. L'homme avait en quelque sorte passé sous
+la puissance du mal; l'homme naissait pécheur, non,
+pas seulement, entendons-nous bien, capable de pécher,
+il l'est encore, mais pécheur, c'est-à-dire dans
+l'état de péché. Or, si l'on dit que l'homme était dans
+les liens du péché, on dira que la venue du médiateur
+a été la rémission des péchés; si l'homme avait
+mérité la colère ou offensé Dieu, le médiateur a
+été le réconciliateur ou la victime de propitiation;
+si l'homme était souillé, le médiateur est l'agneau
+sans tache qui efface les péchés du monde; si l'homme
+était mort, mort par le péché, le médiateur est la
+vie; si l'homme était esclave du péché, le médiateur
+l'a délivré; si l'homme était vendu au péché, le
+médiateur l'a racheté. Et en effet tout cela a été dit,
+et Jésus-Christ est le médiateur, le réparateur, la
+vie, la victime, l'agneau, le libérateur, le rédempteur<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a><a href="#footnote450"><sup>450</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote450" name="footnote450"></a><b>Note 450:</b><a href="#footnotetag450"> (retour) </a> Ephes. ii, 3.&mdash;Johan. viii, 34.&mdash;Rom. vii, 14.&mdash;II Tim, ii,
+20.&mdash;Rom.
+iii, 25.&mdash;Johan. I ep. ii, 2.&mdash;Rom. vi, 18.&mdash;II Cor. v, 15.&mdash;I Tim.
+ii, 6.&mdash;Tit. ii, 14.&mdash;Galat. iii. 13.&mdash;I Cor. vi, 20.&mdash;1 Petr. i,
+18, 19.&mdash;Hebr. ix, 11.&mdash;Apocal. v, 9.&mdash;Ephes. i, 7.</blockquote>
+
+<p>Maintenant! si à ses mots: le mal, le péché, la
+mort, on veut substituer cette personnification du
+mal, de la mort et du péché, que la théologie produit
+ou retire à volonté, et appeler tout cela le
+diable ou le démon, on est libre de le faire,
+d'abord parce que la croyance chrétienne permet
+de rapporter au démon, comme à sa cause, tout ce
+mal qui ailleurs est présenté d'une manière plus
+abstraite, comme la corruption de la chair on le dérèglement
+de la concupiscence; en second lieu,
+parce que le péché d'Adam, source funeste du péché
+originel, est formellement présenté comme une victoire
+du tentateur; enfin parce que les termes mêmes
+de l'Écriture se prêtent littéralement à cette traduction.
+On y voit <i>l'homme tenu captif à la volonté du
+diable</i>; Jésus-Christ dit qu'il est venu pour <i>le vaincre</i>,
+qu'il meurt pour <i>chasser le prince du monde</i>.
+Saint Paul dit que Jésus-Christ a <i>désarmé les principautés
+et les puissances; que par sa mort il a détruit
+celui qui était le prince de la mort, c'est-à-dire le
+diable</i><a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a><a href="#footnote451"><sup>451</sup></a>. Si donc il plaît de dire que l'homme, en
+étant esclave du mal et vendu au péché, était sous
+l'empire du démon, il n'y a rien là que de chrétien,
+c'est le langage régulier de la foi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote451" name="footnote451"></a><b>Note 451:</b><a href="#footnotetag451"> (retour) </a> II Tim. ii, 20.&mdash;Luc. xi, 21.&mdash;Johan. xii, 31.&mdash;Coloss.
+ii, 15.&mdash;Hebr. ii, 14.</blockquote>
+
+<p>Telle elle était au temps d'Abélard comme au
+nôtre, quoique les objections qu'il élève eussent
+été plus d'une fois produites<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a><a href="#footnote452"><sup>452</sup></a>. Les pélagiens ont des
+premiers pris la rédemption dans un sens métaphorique,
+et soutenu que Jésus-Christ ne nous a rachetés
+du mal, c'est-à-dire sauvés de la damnation, que
+par ses leçons, son exemple, ses bienfaits et sa
+miséricorde; mais aussi ils niaient le péché originel,
+du moins en niaient-ils la propagation dans tous les
+hommes, et c'était une conséquence naturelle de ne
+plus attribuer à la rédemption qu'une vertu morale.
+Mais comme Abélard croit au péché originel, il est
+plus réservé et moins conséquent que Pélage. Lui
+qui reconnaît le mal, d'où vient qu'il affaiblit le
+remède? En effet, tout en opposant les notions de
+commune justice au péché originel, il l'admet et
+même le justifie, si c'est le justifier que de citer
+dans l'Ancien et le Nouveau Testament d'autres
+exemples d'une contradiction apparente entre la
+conduite divine et la justice humaine, et que de
+déclarer d'une manière absolue que le créateur ne
+doit rien à sa créature, et qu'après tout les notions
+du bien et du mal résultent pour nous de sa volonté.
+Remarquez la situation contradictoire de ce
+demi-rationalisme. Quel est le premier argument? C'est
+que si le péché originel paraît injuste, il y a bien
+d'autres injustices dans la Bible; il en faudrait
+inférer que les récits de la Bible doivent être
+enveloppés dans les mêmes doutes, mais ces récits,
+conçus en termes directs, sont couverts par l'autorité
+inattaquable de la lettre. Tous ces doutes, au
+contraire, le second argument devrait les faire tomber.
+S'il ne faut pas, en effet, appliquer à la question
+du péché originel les notions de commune
+justice, pourquoi réclamer contre ce qui semble
+inique ou cruel dans l'asservissement de l'homme
+au diable à raison d'une faute dont le diable est
+l'auteur primitif, dans l'empire du séducteur sur le
+séduit, dans le courroux céleste désarmé par le sang
+innocent, dans le crime d'Adam lavé par un nouvel
+et plus grand crime? Ces objections et d'autres semblables
+supposent que la justice, la bonté, la raison
+humaine sont compétentes pour juger ce qui est
+juste, bon, raisonnable en Dieu. Il y a donc contradiction
+frappante à se placer dans cette hypothèse
+pour attaquer la rédemption, et à en sortir pour
+défendre le péché originel.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote452" name="footnote452"></a><b>Note 452:</b><a href="#footnotetag452"> (retour) </a> S. Thom. <i>Summ</i>., pars iii, qu. xlviii et l,
+Voyez aussi P. Lombard
+(<i>Sentent</i>., t. III, dist, xix). Mais celui-ci incline visiblement
+vers la théorie
+de la rédemption suivant Abélard.</blockquote>
+
+<p>On ne peut nier le péché originel sans cesser en
+quelque sorte d'être chrétien. Abélard reconnaît le
+péché originel. Mais il aperçoit dans saint Paul cette
+doctrine qui creuse un abîme entre le règne de la
+crainte et celui de l'amour, entre l'ancienne et la
+nouvelle loi, et qui semble donner à la foi en Jésus-Christ,
+à l'amour de l'homme pour le Dieu qui l'a
+tant aimé, la plus grande part dans le salut. Par là
+les conditions du salut deviennent toutes spirituelles
+et morales; elles rentrent dans le coeur de l'homme,
+et dépouillent presque tout caractère d'un miracle
+extérieur et en quelque sorte matériel. Cette manière
+de concevoir le principal rapport de l'homme
+avec Dieu est assurément plus philosophique. Abélard
+s'en empare, et faisant de ce qui est une des
+idées composantes du christianisme, une idée principale,
+d'une idée principale une idée exclusive, il
+l'agrandit, il l'exagère, et comme en elle-même elle
+est conforme à la lettre ainsi qu'à l'esprit de la
+religion, il l'érige sans scrupule en système et
+s'applaudit d'avoir donné une théorie rationnelle du
+christianisme, en ramenant la rédemption à une
+grande et divine manifestation de la loi morale sur
+la terre. En effet, Dieu est puissance, sagesse, bonté.
+Telle est la Trinité. Ce n'est pas seulement l'Écriture
+qui nous l'apprend, c'est la raison. La Trinité est
+une tradition chrétienne et philosophique. De là
+des devoirs pour le philosophe et pour le chrétien,
+devoirs révélés à l'un sous la forme de la loi naturelle,
+à l'autre sous celle de la loi évangélique, qui
+n'est que la réforme de la première. Or, l'accomplissement
+de la loi est la condition du salut. Les
+philosophes ont donc pu se sauver, comme tous
+ceux qui ont eu la foi dans la Trinité, et qui ont
+accompli la loi pour obéir et pour plaire à Dieu,
+dans la mesure de leur science et de leurs lumières.
+Ainsi, même avant la venue du Christ, quelques-uns
+ont pu être sauvés. L'Écriture le dit d'Abraham;
+la tradition et les Pères le disent d'autres encore.
+Cependant le péché originel subsistait. Par une dispensation
+insondable de la justice divine, l'homme
+était tenu d'une dette de damnation contractée par
+le péché d'Adam. C'est-à-dire que l'état de dégradation,
+d'impuissance, d'ignorance, engendré par
+le péché originel, était invincible en général aux
+forces de la raison et de la conscience humaine.
+Tout, dans l'homme, intelligence et amour, lumières
+et vertus, tout était faible, obscur: l'humanité était
+condamnée.</p>
+
+<p>Un tel état n'était pas digne de la céleste bonté.
+Dieu fit miséricorde au genre humain, et dans sa
+charité ineffable, il lui envoya son fils, pour le
+racheter de l'esclavage de la chair et du péché, pour
+le purifier, pour le délivrer, c'est-à-dire pour lui
+donner le secours indispensable et merveilleux sans
+lequel l'humanité ne serait jamais sortie de son état
+d'abaissement, de corruption et de misère.</p>
+
+<p>L'homme ne peut rien pour son salut sans la
+grâce, c'est-à-dire sans l'inspiration, c'est-à-dire
+sans le secours divin, en un mot, si Dieu ne l'aide à
+croire et à aimer. L'incarnation du Fils de Dieu a
+été la plus grande grâce que Dieu ait faite à l'homme.
+Elle a eu pour objet principal de l'instruire, et de
+l'instruire par la voix divine elle-même. Ainsi, Dieu
+a passé sur la terre pour lui enseigner une loi plus
+parfaite d'une manière plus précise et plus puissante.
+Il lui a enseigné surtout le précepte de
+l'amour, et, chose admirable, il l'a fait en lui
+donnant de l'amour le plus pathétique exemple, en le
+lui inspirant par le plus saisissant des bienfaits.
+Voilà comme la rédemption a donné à l'homme des
+lumières, des idées, des forces nouvelles. Voilà
+comme elle a vaincu le mal, lavé le péché originel,
+affranchi l'esprit. Voilà la révolution miraculeuse
+qu'elle a opérée, par des signes visibles sans doute,
+par des manifestations matérielles, mais dans le coeur
+de l'homme. C'est le plus grand, le plus irrésistible
+don de la grâce que Dieu ait fait aux hommes, et
+par là, renouvelant le principe même du devoir, de
+la vertu, de la religion, il a inauguré au ciel et sur
+la terre le règne de la charité.</p>
+
+<p>Tel est le christianisme d'Abélard. On peut voir
+qu'en conservant les faits positifs qui sont comme le
+matériel de la religion, il en simplifie en quelque
+sorte le miracle invisible; il replace, autant qu'il le
+peut, dans l'ordre moral les phénomènes constitutifs
+de la révolution chrétienne, et lui donne un caractère
+plus exclusivement spirituel que celui qui lui
+est assigné par la tradition de l'Église.</p>
+
+<p>Tout cela est une conséquence de sa doctrine de
+la Trinité. La nature de Dieu, telle qu'il l'a conçue,
+conduit nécessairement à ses idées sur le salut. Sa
+Trinité est éminemment une Trinité morale, dont
+l'action s'exerce principalement sur l'intelligence
+humaine soit par cette révélation sensible qui parle,
+dans la création, soit par cette révélation intérieure
+qui semble sortir du sein de la raison même. La
+connaissance de Dieu engendre l'amour comme la
+lumière amène la chaleur avec elle, et les grandes
+oeuvres de la Providence ne peuvent avoir pour
+objet que d'accroître et la connaissance et l'amour.
+De là le judaïsme, la philosophie, le christianisme.</p>
+
+<p>Ce système est beau, et pour qu'il fût plus conséquent,
+il faudrait en faire disparaître ce qui reste
+de mystérieux dans le péché originel. Au fond, le
+péché originel pour Abélard est plutôt un état d'ignorance
+et d'impuissance qu'une corruption effective,
+qu'une modification substantielle de l'humanité;
+pour lui, le péché originel, s'il osait éclaircir sa
+pensée, ne serait qu'un état moral qu'améliorent,
+également par un effet moral, la prédication et le
+martyre du Christ. Bien souvent sans doute, même
+chez les chrétiens les plus orthodoxes, une semblable
+croyance revient à leur insu et prévaut sur la croyance
+au miraculeux; mais ce système n'explique pas
+comment un état moral de toute une race a pu être le
+résultat d'une transgression unique, d'une faute particulière
+d'un seul homme, et comment l'imputabilité
+de cette faute a été transmise par génération
+aux descendants de cet homme. Abélard a fait ce
+que fait tout philosophe chrétien qui ne veut cesser
+ni d'être philosophe ni d'être chrétien. Il y a dans
+le christianisme deux sortes de miracles, ou de
+faits de l'ordre surnaturel. Les premiers sont ces
+miracles matériels qui frappent surtout les imaginations
+et contre lesquels s'élève facilement
+l'incrédulité vulgaire: la pêche miraculeuse, l'eau
+changée en vin, la pierre en pain, Lazare ressuscité,
+la vue rendue aux aveugles, enfin et surtout la résurrection
+de Notre-Seigneur. Cependant il y a des
+choses plus hautes et plus embarrassantes dans le
+christianisme, il y a des miracles invisibles, un
+merveilleux de l'ordre moral dont la raison doit
+s'inquiéter davantage.</p>
+
+<p>Tel est le péché originel; telles la damnation, la
+rédemption, la grâce; toutes ces choses, entendues
+au sens orthodoxe, ne sont pas des noms métaphoriques
+donnés à de purs phénomènes moraux. Ce
+sont des réalités indéfinissables, je le sais, mais
+positives, effectives, si ce n'est substantielles et
+matérielles; ce sont au moins des faits subsistants, et
+non de simples manières de considérer et de représenter
+la nature humaine dans ses rapports avec
+l'éternelle vérité et l'éternelle justice. Or, c'est vers
+ce dernier point de vue que tout esprit philosophique
+doit nécessairement être entraîné. C'est même la
+pente actuelle de l'intelligence humaine, et quand le
+chrétien se laisse aller, c'est ainsi, c'est sous forme
+d'abstractions, qu'il se figure et traduit tous les phénomènes
+du monde dogmatique. Tout esprit philosophique,
+d'ailleurs bienveillant et religieux, tend
+vers une sorte de naturalisme évangélique, vers une
+interprétation toute rationnelle des faits révélés,
+même avec une foi absolue dans ces faits. Il lui en
+coûte beaucoup moins d'admettre les miracles proprement
+dits, c'est-à-dire les dérogations aux lois
+ordinaires de la nature physique, s'il peut faire disparaître
+les miracles purement intelligibles, c'est-à-dire
+les dérogations aux données de la nature morale;
+les premiers ne seront plus à ses yeux que des moyens
+dont s'est servie la Providence, daignant condescendre
+aux faiblesses de l'imagination de l'homme,
+pour éclairer sa raison, épurer sa conscience, toucher
+son coeur. C'est dans toute la force de l'expression,
+<i>la raison qui s'est faite chair</i>, ο λογος σαÏξ έγένετο.</p>
+
+<p>Abélard suit cette tendance, il est sur cette pente;
+qu'il continue de la suivre, qu'il descende encore,
+et il sera Socin, il sera Locke, Rousseau, Kant,
+Strauss; mais il parle et il écrit au XIIe siècle.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VII.</h3>
+
+<h3>DE LA MORALE D'ABÉLARD.&mdash;<i>Ethica seu Scito te ipsum</i>.</h3>
+
+<p>Les questions agitées dans le Commentaire sur saint
+Paul sont comme une transition de la théodicée à la
+morale. Quelques-unes sont déjà de la morale. Nous
+trouvons la morale même dans un ouvrage d'Abélard,
+qui n'est pas le moins célèbre; c'est l'<i>Éthique</i>,
+ou <i>le Connais-toi toi-même</i><a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a><a href="#footnote453"><sup>453</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote453" name="footnote453"></a><b>Note 453:</b><a href="#footnotetag453"> (retour) </a> Voyez le <i>Thesaurus anectdotorum novissimus</i>,
+de Bernard Pez, bénédictin
+et bibliothécaire de l'abbaye de Moelk (1721). L'ouvrage intitulé
+<i>Petri
+Abelardi Ethica seu liber dictus: Scito te ispum</i>, se trouve dans
+le t. III,
+part. II, p. 626. Il n'a été imprimé que cette fois.</blockquote>
+
+<p>Les moeurs, dit-il, sont les vices ou les vertus de
+l'âme qui nous rendent enclins aux bonnes ou aux
+mauvaises actions. Les défauts ou vices sont contraires
+aux vertus, comme la lâcheté à la fermeté, l'injustice
+à la justice. L'âme a des défauts et de bonnes
+qualités qui n'ont nul rapport aux moeurs, comme
+la lenteur ou la promptitude d'esprit, le manque de
+mémoire ou la mémoire; mais les défauts appelés
+vices sont ceux qui portent la volonté à quelque
+chose qu'il ne convient pas de faire.</p>
+
+<p>Ni le vice, ni l'action mauvaise n'est le péché.
+On est colère, sans être en colère; et une inclination
+vicieuse n'est qu'une raison de plus de se combattre
+soi-même; car la victoire du vice sur notre
+âme est plus honteuse que celle des hommes, qui
+ne peuvent vaincre que notre corps. Par le vice,
+nous sommes ainsi inclinés a consentir à ce qui ne
+convient pas; c'est ce consentement qui est le péché,
+étant un mépris de Dieu, une offense à Dieu. Mépriser
+Dieu, c'est ne pas faire ou ne pas omettre, à cause de
+lui, ce que nous croyons qu'on doit faire on omettre
+à cause de lui. En définissant le péché négativement,
+en disant <i>omettre</i> ou <i>ne pas faire</i>, on montre que la
+substance du péché n'existe pas. «Car elle est dans
+le nom plutôt que dans l'être; c'est comme si,
+pour définir les ténèbres, nous disions l'absence de
+lumière, là où la lumière a eu l'être<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a><a href="#footnote454"><sup>454</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote454" name="footnote454"></a><b>Note 454:</b><a href="#footnotetag454"> (retour) </a> <i>Ethic</i>., c. t. II, III, p. 627-630. C'est la doctrine reçue,
+que le mal n'est qu'une privation. «Mali nulla natura est, dit saint
+Augustin, amissio boni mali nomen accepit.» <i>De Civ. Del</i>, XI, IX.</blockquote>
+
+<p>N'objectez pas que le péché, étant dans la mauvaise
+volonté, est quelque chose de positif, <i>est dans
+l'être</i> comme elle. D'abord nous péchons quelquefois
+sans mauvaise volonté. Un maître cruel me
+poursuit une épée nue à la main; après avoir fui
+longtemps, et contraint par l'extrême péril, je le tue
+pour n'être pas tué. La mauvaise volonté du meurtre
+n'existait pas; il n'y avait que la volonté de sauver
+ma vie. Cependant j'ai péché en consentant à ce
+meurtre même par contrainte; car la Vérité dit:
+«Tous ceux qui prendront l'épée, périront par
+l'épée» (Math., XXVI, 52); mais qu'on n'appelle
+point ce consentement une volonté. «Ce que l'on veut
+dans une grande douleur de l'âme, est passion
+plutôt que volonté.»</p>
+
+<p>Mais dans les cas où il n'y a nulle sorte de contrainte,
+le péché n'est-il pas la volonté mauvaise?
+Un homme voit une femme et forme un désir coupable.
+N'est-ce pas là le péché? Si la volonté est réfrénée
+par la vertu, sans toutefois être éteinte, si
+elle résiste, si elle est vaincue sans périr, il ne reste
+qu'à recueillir le prix de la victoire. «Dieu en récompensant
+juge le coeur plus que l'action.» Or, le
+coeur consent ou résiste, il préfère ou sacrifie la volonté
+de Dieu à la sienne propre. Le péché n'est donc
+pas dans la mauvaise volonté; le péché, c'est d'y
+céder. Ce n'est pas le désir, c'est le consentement
+au désir. Celui-là est déjà criminel devant Dieu qui a
+fait tous ses efforts pour commettre et qui a commis
+autant qu'il était en lui. Il est aussi criminel que
+s'il avait été surpris à l'oeuvre.</p>
+
+<p>Mais si nous péchons quelquefois malgré nous, si
+la volonté n'est pas le péché, peut-on dire que tout
+péché soit volontaire? Distinguons. Si le péché est le
+mépris de Dieu, peut-on dire que nous voulons mépriser
+Dieu, et nous rendre dignes de damnation?
+Vouloir faire ce qui doit être puni, n'est pas vouloir
+être puni<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a><a href="#footnote455"><sup>455</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote455" name="footnote455"></a><b>Note 455:</b><a href="#footnotetag455"> (retour) </a> «La peine qui est juste déplaît, l'action qui est injuste
+plaît. Souvent
+aussi il arriva que, lorsque séduit par la figure d'une femme que nous
+savons mariée, nous voudrions la posséder, nous ne voudrions pourtant
+nullement commettre l'adultère, puisque nous voudrions qu'elle fût
+libre. Beaucoup d'autres, au contraire, mettent leur gloire à convoiter
+les femmes des hommes puissants, à cause même de leurs maris, et plus
+que si elles étaient libres; ceux-la aiment mieux l'adultère que la
+fornication,
+c'est-à-dire faillir plus que moins. Il en est qui se sentent tout à fait
+malheureux d'être entraînés à consentir à la concupiscence ou à la mauvaise
+volonté, forcés qu'ils sont par l'infirmité de la chair à vouloir ce
+qu'ils ne voudraient pas. Comment donc ce consentement que nous ne
+voulons pas accorder, sera-t-il dit volontaire?... A moins que nous
+n'entendions
+par volonté l'exclusion de nécessaire; aucun péché en effet n'est
+inévitable. Ou bien nous appellerons volontaire tout ce qui procède de
+quelque volonté. Celui qui tue un homme pour éviter la mort n'a pas la
+volonté de tuer, mais il a quelque volonté d'éviter la mort.»
+(<i>Eth</i>., c. III, p. 635.)</blockquote>
+
+<p>«Quelques-uns ne sont pas médiocrement émus
+de nous entendre dire que la consommation du
+péché n'ajoute rien au crime, à la damnation devant
+Dieu. Suivant eux, l'acte du péché est accompagné
+d'un certain plaisir qui augmente le
+péché.... Mais il faudrait prouver que le plaisir
+charnel est le péché et qu'il ne peut être goûté
+sans péché.» Or c'est ce qu'on ne saurait soutenir,
+ou bien il faudrait condamner le mariage, les repas;
+Dieu lui-même ne serait pas irréprochable, lui qui
+a créé les aliments et les corps, d'avoir attaché aux
+aliments une saveur qui nous causerait un plaisir
+forcé, un péché nécessaire. «Évidemment aucun
+plaisir naturel de la chair ne doit être imputé à
+péché, et ce ne peut être une faute de jouir de
+ce qui est infailliblement accompagné d'un sentiment
+de plaisir<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a><a href="#footnote456"><sup>456</sup></a>.» L'ancienne loi a défendu des
+actes que la nouvelle a permis. Le plaisir attaché à
+ces actes n'a point cessé avec la prohibition; ce
+n'était donc pas le plaisir qui en faisait des péchés.
+Il est vrai que David dit qu'il a été conçu dans les
+iniquités: mais il ne s'agit là que de l'iniquité du
+péché originel qui se transmet par la génération, ou
+plutôt de la peine de ce péché que nos premiers parents
+ont léguée à leur postérité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote456" name="footnote456"></a><b>Note 456:</b><a href="#footnotetag456"> (retour) </a> Ici Abélard examine la situation d'un religieux exposé immédiatement à
+des tentations qu'on peut deviner, et décide que les impressions
+involontaires
+des sens ne peuvent être imputables, recherche et décision qui
+montrent que les scandales reprochés à la casuistique ne sont pas
+nouveaux,
+et sont peut-être en partie inévitables.</blockquote>
+
+<p>Ainsi le consentement est vraiment le péché,
+savoir le consentement à la volonté du mal, ou
+même le consentement au mal, sans mauvaise concupiscence.
+Quant à l'action, elle est si peu le péché
+que si la violence ou l'ignorance l'ont fait commettre,
+elie n'est plus imputable. «Ainsi la femme victime
+de la violence est innocente; ainsi celui qui
+a cru par quelque erreur passer la nuit avec son
+épouse est innocent. Désirer la femme d'autrui ou
+la posséder, ce n'est pas le péché, le péché est
+plutôt de consentir à ce désir ou à cette action.»
+Quand Moïse écrit ce commandement <i>Non concupisces</i>
+(Deut., v, 21), il est clair que ce n'est pas la concupiscence
+simple, qu'il entend prohiber, puisque
+d'une part nous ne pouvons l'éviter, et que de l'autre
+nous ne péchons point par elle; c'est donc l'assentiment
+à la concupiscence.</p>
+
+<p>«Évidemment, des oeuvres qu'il convient ou qu'il
+ne convient aucunement de faire, sont également
+faites par les bons et par les méchants; ce qui les
+sépare, c'est l'intention.» Dans le même acte par
+lequel notre Seigneur a été livré, nous voyons coopérer
+Dieu le Père, notre Seigneur Jésus-Christ et le
+traître Judas. Dieu a livré son Fils, Jésus s'est livré
+lui-même, Judas a livré son maître: c'est un même
+fait. En quoi l'action diffère-t-elle? dans l'intention.
+Le diable ne fait rien que par la permission de Dieu;
+mais quand il punit un méchant, il le fait par malice,
+et Dieu qui se sert de lui, veut dans sa justice
+la punition. «Qui parmi les élus peut pour les
+oeuvres être égalé aux hypocrites? qui sait autant
+endurer, autant accomplir, par amour de Dieu, que
+ceux-là par désir de la louange humaine?» Dieu
+a défendu de publier quelques-uns de ses miracles
+pour donner l'exemple de l'humilité, et ceux à qui
+il le défendait n'en étaient que plus empressés à
+les publier pour lui rendre hommage (Marc, vii, 36),
+ils transgressaient un commandement. Avaient-ils
+tort, lui, de le leur donner, eux, de l'enfreindre?
+L'intention justifie donc les contraires.</p>
+
+<p>En résumé, il faut distinguer: 1° le vice de l'âme
+qui porte au péché; 2° le péché en lui-même qui est
+le consentement au mal ou le mépris de Dieu; 3° puis
+la volonté du mal; 4° enfin, l'accomplissement du
+mal. Comme vouloir n'est pas la même chose qu'accomplir
+sa volonté, pécher n'est pas la même chose
+que consommer le péché. L'un désigne le consentement
+de l'âme en quoi nous péchons, l'autre, l'opération
+effective qui réalise ce à quoi nous avons
+consenti. On dit que le péché ou la tentation a lieu
+par trois modes, la suggestion, le plaisir et le consentement.
+La première est par exemple la persuasion
+du diable qui séduisit Ève, en la trompant; le
+plaisir vint, quand elle trouva l'arbre et le fruit si
+beau qu'elle sentit le désir s'allumer; elle aurait dû
+le réprimer, elle consentit, et ce fut le péché. La
+suggestion, au lieu de venir d'un mauvais conseiller,
+peut venir de la chair, mais alors elle n'est pas autre
+chose que le plaisir ou plutôt la tentation du plaisir.
+La tentation en général est toute inclination de l'âme
+à faire une chose qui ne convient pas, soit par volonté,
+soit par consentement. La <i>tentation humaine</i>
+dont parle saint Paul, est celle qui est inséparable ou
+à peine séparable de l'infirmité humaine, par exemple
+le désir d'une nourriture agréable, tout désir enfin
+dont je ne puis être exempt qu'avec la fin de ma vie.
+Le précepte est de n'y pas céder pour le mal. Par
+quelle vertu le pourrons-nous? «Par le Dieu fidèle
+qui ne souffre pas que nous soyons tentés au delà
+de notre puissance. Confions-nous dans sa miséricorde
+plus qu'en nos propres forces, et puisqu'il
+est <i>fidèle</i>, ayons <i>foi</i> en lui<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a><a href="#footnote457"><sup>457</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote457" name="footnote457"></a><b>Note 457:</b><a href="#footnotetag457"> (retour) </a> <i>Eth.</i>, c. iii, p. 635-644.&mdash;1 Cor., x, 13.</blockquote>
+
+<p>Mais il n'y a pas seulement les suggestions des
+hommes, il y a celles des démons. Ceux-ci connaissent
+la nature des choses, tant par la subtilité de leur
+esprit que par leur longue expérience. Ils connaissent
+les vertus naturelles qui peuvent aisément pousser
+la faiblesse humaine à la luxure, ou à d'autres
+emportements. En Égypte, il leur fut permis d'opérer,
+par la main des magiciens, beaucoup de choses merveilleuses
+contre Moïse. Ils employaient les forces
+de la nature, ils ne créaient rien. Celui qui, ainsi
+que l'enseigne Virgile, parviendrait en battant la
+chair d'un taureau, à produire des abeilles, «ne
+serait pas un créateur d'abeilles, mais un préparateur
+de la nature.» Les démons excitent nos diverses
+passions en usant avec art contre notre ignorance
+dès secrets qu'ils possèdent. «Il y a en effet,
+soit dans les herbes, soit dans les semences, soit
+dans la nature et des arbres et des pierres, de nombreuses
+forces propres à exciter ou à calmer nos
+âmes, et qui dans les mains de ceux qui les connaissent
+peuvent facilement produire cet effet<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a><a href="#footnote458"><sup>458</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote458" name="footnote458"></a><b>Note 458:</b><a href="#footnotetag458"> (retour) </a> <i>Eth.</i>, c. iv, p. 644. Passage condamné par
+saint Bernard et le Concile de Sens.</blockquote>
+
+<p>D'autres s'émeuvent également de nous entendre
+dire que l'oeuvre du péché n'est pas le péché, ou du
+moins n'aggrave pas le péché, au point d'exiger une
+plus forte peine. Mais une grande peine de satisfaction
+est souvent prononcée là où il n'y a pas de
+faute, et nous devons quelquefois punir les innocents.
+«Voilà une pauvre femme qui a un enfant à
+la mamelle, et elle n'a pas assez de vêtements
+pour le couvrir dans son berceau, et se couvrir
+elle-même suffisamment. Émue de compassion
+pour ce petit enfant, elle le met près d'elle pour le
+réchauffer de ses propres haillons, et enfin dans
+sa faiblesse, vaincue par la force de la nature,
+elle étouffe malgré elle cet être qu'elle aime d'un
+extrême amour. <i>Aie la charité</i>, dit Augustin, <i>et
+fais ce que tu voudras</i>. Cependant lorsqu'au jour
+de la satisfaction cette femme vient devant l'évêque,
+une peine grave est prononcée contre elle,
+non pour la faute qu'elle a commise, mais pour
+qu'à l'avenir les autres femmes mettent plus de
+précaution dans leurs soins maternels.» De même
+un juge peut être forcé par de faux témoins qu'il ne
+peut récuser, à condamner légalement un homme
+dont l'innocence lui est connue<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a><a href="#footnote459"><sup>459</sup></a>. Puis donc qu'une
+peine peut être raisonnablement infligée, sans aucune
+faute préalable, pourquoi l'oeuvre qui a suivi
+la faute, n'aggraverait-elle pas la peine devant les
+hommes en cette vie, et non devant Dieu dans la
+vie future? Les hommes ne jugent point ce qui est
+caché, mais ce qui est manifeste. Ils ne pèsent
+pas l'imputation de la faute, mais l'effet de l'oeuvre.
+Dieu seul juge véritablement le crime dans l'intention même.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote459" name="footnote459"></a><b>Note 459:</b><a href="#footnotetag459"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, c. vi, p. 420.</blockquote>
+
+<p>Quoique les péchés viennent de l'âme et non de la
+chair, il y en a de spirituels et de charnels, c'est-à-dire
+que les uns viennent des vices de l'âme et les
+autres de l'infirmité de la chair, et quoique la concupiscence
+dans les deux cas soit dans l'âme comme la
+volonté, on distingue la concupiscence de la chair et
+celle de l'esprit. Dieu seul en est juge, tandis que
+nous cherchons à punir moins ce qui nuit à l'âme du
+pécheur que ce qui nuit aux autres. Notre justice
+tend surtout à prévenir les dommages publics; nous
+veillons surtout à l'exemple, et nos punitions se
+mesurent sur le danger de l'action pour l'intérêt
+commun. Ainsi nous punissons plus gravement l'incendie
+des maisons que la fornication, quoique
+celle-ci soit beaucoup plus grave devant Dieu.</p>
+
+<p>Lors donc que nous disons qu'une intention est
+bonne et qu'une oeuvre est bonne, il n'y a vraiment
+qu'une bonté, celle de l'intention. Si nous disons
+qu'un homme bon est le fils d'un homme bon, nous
+ne parlons pas de deux bontés; ainsi l'oeuvre bonne
+n'est bonne que de la bonté de l'intention, <i>dont elle
+est fille</i>. Il ne faut donc pas dire que la bonté de
+l'oeuvre ajoute à la récompense méritée par la bonté de
+l'intention; la réunion des deux choses peut valoir
+mieux que l'une des deux prise séparément, comme
+le bois et le fer unis valent plus que le bois seul,
+mais c'est indifférent pour la rémunération. Ce
+n'est par l'oeuvre qui mérite la rémunération, c'est
+nous-mêmes, et quant à nous, l'oeuvre, ne dépendant
+pas absolument de notre pouvoir, ne saurait
+ajouter à notre mérite. Deux hommes ont formé le
+projet de fonder des maisons pour les pauvres, l'un
+accomplit son voeu, l'autre en est empêché, parce
+que l'argent qu'il y destinait lui est violemment
+enlevé; leur mérite à tous deux est-il différent devant
+Dieu? Si dans cette vie on tient compte de l'oeuvre
+effective dans la rétribution des récompenses et des
+peines, c'est pour l'exemple. Si l'intention augmentée
+de l'oeuvre était meilleure que l'une sans l'autre, on
+pourrait en inférer que Dieu et l'homme unis dans
+une seule personne étaient quelque chose de meilleur
+que la divinité ou l'humanité du Christ; car
+on sait que l'humanité dans le Christ était bonne;
+dans un homme également, la substance corporelle
+peut être aussi bonne que l'incorporelle, sans que la
+bonté du corps contribue à la dignité ou au mérite
+de l'âme. Or, qui oserait mettre au-dessus de Dieu
+ce tout qui est appelé Christ et qui est ensemble
+Dieu et homme? Aucune multitude, quelle qu'elle
+soit, n'est préférable au souverain bien. «Quoique
+pour faire une chose certaines choses paraissent
+tellement nécessaires que Dieu ne puisse la faire
+sans elles, et qu'elles soient comme des conditions
+(<i>adminicula</i>) ou causes primordiales, rien cependant,
+quelle que soit la grandeur des choses, ne
+peut être dit meilleur que Dieu. Quoique d'un
+grand nombre de bonnes choses il résulte une bonté
+multiple, elle n'en est pas plus grande; car si
+la science était répandue dans un plus grand
+nombre, ou si le nombre des sciences augmentait,
+la science de chacun ne croîtrait pas de manière à
+être plus grande qu'auparavant. Ainsi Dieu est
+bon en soi et crée d'innombrables choses qui n'ont
+l'être et la bonté que par lui; la bonté est par lui
+dans plus de choses, le nombre des choses bonnes
+en est plus grand, et pourtant aucune bonté ne peut
+être préférée ou égalée à la sienne. La bonté est
+dans l'homme et la bonté est en Dieu, et comme
+les substances ou natures dans lesquelles est la
+bonté sont diverses, la bonté de nulle chose ne
+peut être préférée ou égalée à la bonté divine; on
+ne peut donc dire que rien soit meilleur, qu'aucun
+bien soit plus grand que Dieu, ou même égal à
+Dieu<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a><a href="#footnote460"><sup>460</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote460" name="footnote460"></a><b>Note 460:</b><a href="#footnotetag460"> (retour) </a> <i>Eth.</i>, c. vii, ix, p. 646-651.</blockquote>
+
+<p>Lorsqu'on parle de bonne intention et de bonne
+oeuvre, la bonté de celle-ci procède de la bonté
+de celle-là, le nombre des <i>bontés</i> ou des bonnes
+choses n'est pas augmenté; donc nulle nécessité
+d'augmenter la récompense. Un homme fait la
+même chose en des temps divers, et suivant son
+intention qui change, la même chose est bonne
+ou mauvaise et semble changer. C'est ainsi que cette
+même proposition: <i>Socrate est assis</i>, change du
+vrai au faux, suivant que Socrate s'asseoit ou se
+lève<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a><a href="#footnote461"><sup>461</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote461" name="footnote461"></a><b>Note 461:</b><a href="#footnotetag461"> (retour) </a> Voyez plus haut, t. II, c. iii, t. 1, p. 381.</blockquote>
+
+<p>Quelques-uns croient qu'il y a bonne intention
+toutes les fois qu'on croit bien faire et plaire à
+Dieu, mais l'intention peut être erronée, le zèle
+peut tromper; il faut que l'oeil du coeur soit clairvoyant.
+«Autrement, les infidèles aussi auraient
+tout comme nous leurs bonnes oeuvres, puisque
+eux aussi ne croient pas moins que nous être
+sauvés par leurs oeuvres et plaire à Dieu<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a><a href="#footnote462"><sup>462</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote462" name="footnote462"></a><b>Note 462:</b><a href="#footnotetag462"> (retour) </a> <i>Eth.</i>, c. x, xi, xii, p. 651-653.</blockquote>
+
+<p>De là naît une objection. Si le péché est le mépris
+de Dieu, attesté par le consentement à ce qu'il défend,
+comment les persécuteurs des martyrs, ceux
+même du Christ, ont-ils péché, eux qui ignoraient
+Dieu et ses commandements? Comment l'ignorance
+ou même l'infidélité incompatible avec le salut est-elle
+un péché? L'apôtre a dit: «Si notre coeur ne
+nous condamne point, nous avons confiance en
+Dieu.» (I Jean, iii, 21.) Or, le coeur des Gentils et
+des idolâtres ne les condamne point, quand ils manquent
+à la loi chrétienne. Cependant Jésus-Christ
+priait pour ses bourreaux, et Étienne demandait à
+Dieu de ne point <i>compter ce péché</i> à ceux qui le lapidaient.</p>
+
+<p>Abélard répond qu'Étienne ne demandait que la
+remise de toute peine corporelle et terrestre. Souvent
+Dieu envoie aux méchants des afflictions, soit
+pour faire éclater sa justice, soit pour effrayer ceux
+qui les voudraient imiter; c'est, à cela que pensait
+le premier des martyrs.</p>
+
+<p>«Quant aux paroles du Seigneur: <i>Père, pardonnez-leur</i>
+(Luc, xxiii, 34), elles signifient: ne
+vengez pas ce qu'ils font contre moi, même par
+une peine corporelle, ce qui aurait pu avoir raisonnablement
+lieu, même sans faute préalable de
+leur part, afin que les autres hommes voyant
+cela reconnussent au châtiment qu'en agissant
+ainsi, les Juifs n'avaient pas bien fait. En outre,
+il convenait que le Seigneur, par l'exemple
+de cette prière, nous exhortât à la vertu de la
+patience et à l'imitation du suprême amour, afin
+que son propre exemple nous montrât en action
+ce qu'il nous avait enseigné en précepte, savoir,
+qu'il faut prier pour ses ennemis. En disant
+<i>pardonnez-leur</i>, il n'a donc point regardé à quelques
+fautes préalables, à quelques mépris de Dieu,
+mais à la raison qu'il aurait pu y avoir de leur
+infliger une peine motivée, même sans une faute
+préexistante.... Ainsi que les petits enfants
+sont sauvés sans mérite, il n'est pas absurde que
+quelques-uns supportent des peines corporelles
+qu'ils n'ont point méritées, comme les petits enfants
+morts sans le baptême, comme tant d'innocents
+frappés d'affliction. Qu'y aurait-il d'étonnant
+que ceux qui crucifiaient le Seigneur eussent,
+pour cette action injuste, quoique l'ignorance les
+excuse de la faute, encouru quelque peine temporelle?»</p>
+
+<p>Pas plus que l'ignorance, l'infidélité qui ferme
+aux adultes raisonnables l'entrée du ciel, ne peut être
+appelée mépris de Dieu. Il suffit pour la damnation
+de ne pas croire à l'Évangile, d'ignorer le Christ, de
+ne point recevoir le sacrement de l'Église, et cela
+moins par malice que par ignorance. <i>Celui qui ne
+croit pas est déjà jugé</i>. (Jean, iii, 18.) <i>Celui qui ne
+connaît pas ne sera pas connu</i>. (l Cor., xiv, 38.) Il
+n'y a pas, dit Aristote<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a><a href="#footnote463"><sup>463</sup></a>, réciprocité dans les relatifs,
+si la relation n'a été bien établie; il faut qu'il n'y
+ait pas erreur dans l'attribution. Si, par exemple,
+on a présenté comme une relation <i>l'aile d'un oiseau</i>,
+il n'y a pas réciprocité, on ne peut dire l'oiseau
+d'une aile. Si donc nous appelons péché tout acte
+vicieux ou contraire au salut, l'infidélité et l'ignorance
+deviennent des péchés, même sans mépris de
+Dieu. C'est que l'attribution est mal faite. Il faut
+appeler péché ce qui, en aucun cas, ne peut avoir
+lieu sans une faute. «Or, ignorer Dieu, n'y pas
+croire, les oeuvres mêmes qui ne sont pas bonnes,
+tout cela peut avoir lieu sans aucune faute. Si, par
+exemple, la prédication n'est pas venue jusqu'à
+vous, quelle faute vous imputer pour n'avoir pas
+cru dans le Christ ou dans l'Évangile? L'apôtre
+n'a-t-il pas dit: <i>Comment croiront-ils en lui, s'ils
+n'en ont point entendu parler? Et comment en entendront-ils
+parler, si personne ne le leur prêche?</i>
+(Rom., x, 14.) Corneille ne croyait pas dans le
+Christ avant d'avoir été instruit par Pierre, et
+quoique pour avoir précédemment connu et aimé
+Dieu par la loi naturelle, il ait mérité que sa prière
+fût écoutée et que Dieu acceptât ses aumônes, si
+cependant il lui fût arrivé de quitter la lumière
+avant de croire dans le Christ, nous n'oserions
+nullement lui garantir la vie éternelle, quelque
+bonnes que parussent ses oeuvres, et nous le
+compterions plutôt parmi les infidèles que parmi
+les fidèles, de quelque zèle pour le salut qu'il fût
+animé. Beaucoup de jugements de Dieu sont un
+abîme.....» Il réprouva celui qui s'offrait en disant:
+<i>Maître, je vous suivrai en quelque lieu que vous alliez</i>.
+(Math., iv, 19.) Enfin, gourmandant l'obstination
+de certaines villes, il dit: «<i>Malheur à toi, Corozaïm;
+malheur à toi, Bethsaïde! car si dans Tyr et dans
+Sidon avaient eu lieu les miracles accomplis au milieu
+de vous, dès longtemps déjà elles auraient fait pénitence
+dans le cilice et la cendre</i><a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a><a href="#footnote464"><sup>464</sup></a>. Le voici donc
+qui a offert et sa prédication et ses miracles aux
+villes dont il prévoyait l'incrédulité, et ces villes
+des Gentils qu'il savait toutes prêtes pour la foi, il
+ne les a pas jugées dignes de sa présence. Si pour
+avoir été privés de sa parole, quelques hommes
+tout disposés à croire ont péri dans ces villes, qui
+pourra dire que c'est leur faute? Et pourtant cette
+infidélité dans laquelle ils sont morts, nous tenons
+qu'elle suffit pour leur damnation, quoique la
+cause de l'aveuglement auquel le Seigneur les a
+abandonnés ne nous apparaisse guère.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote463" name="footnote463"></a><b>Note 463:</b><a href="#footnotetag463"> (retour) </a> <i>Categ.</i>. vii.&mdash;Boeth., <i>In Prædicam.</i>, II, p. 160.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote464" name="footnote464"></a><b>Note 464:</b><a href="#footnotetag464"> (retour) </a> Math. xi, 21. Cet exemple est cité par Fénelon
+dans une question analogue.
+(<i>Réfut. du système</i> du P. Malebranche, c. v.)</blockquote>
+
+<p>«Assurément, si l'on veut appeler leur aveuglement
+un péché sans faute, on le peut, paraissant
+absurde qu'ils soient damnés sans péché.
+Nous pourtant, nous ne plaçons proprement le
+péché que dans la faute de négligence; car elle
+ne peut se rencontrer en aucun homme, quel que
+soit son âge, sans qu'il mérite la damnation. Je
+ne vois pas, au contraire, comment imputer à
+faute l'infidélité des petits enfants ou de ceux à
+qui l'Évangile n'a point été annoncé, non plus que
+tout ce qui résulte d'une ignorance invincible ou
+d'une impossibilité de prévoir un fait; autant incriminer
+celui qui, dans une forêt, frappe un
+homme d'une flèche qu'il croyait lancer contre un
+oiseau.»</p>
+
+<p>Ainsi, quand on emploie ces mots: pécher par
+ignorance ou pécher en pensée, on prend le péché
+dans un sens large; c'est l'action qu'il ne convient
+pas de faire. Dans le péché d'ignorance, point de
+faute; pécher en pensée ou par la volonté, en parole
+ou en action, c'est faire ou dire ce qu'on ne doit
+pas, quand même cela nous arriverait à notre insu
+ou malgré nous. «Ainsi, ceux mêmes qui persécutaient
+le Christ ou les siens, qu'ils croyaient
+devoir être persécutés, sont dits avoir péché en
+action (<i>in operatione</i>); ils auraient cependant
+péché par une faute plus grave, s'ils les avaient
+épargnés contre leur conscience<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a><a href="#footnote465"><sup>465</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote465" name="footnote465"></a><b>Note 465:</b><a href="#footnotetag465"> (retour) </a> <i>Éth</i>., c. xiii et xiv, p. 653-659. Il n'est pas
+nécessaire de remarquer
+que cette assertion doit être condamnée par l'Église. Bayle, et après lui, les
+auteurs de l'<i>Histoire littéraire</i>, pensent reconnaître ici une
+doctrine de relâchement,
+reprochée plus tard aux jésuites. On les a vivement attaqués pour
+une thèse soutenue en 1686, dans leur collège de Dijon, et qui établissait une
+distinction entre le péché philosophique ou moral et le péché théologique.
+Suivant cette distinction, tandis que l'un est le péché mortel
+ou la transgression
+libre de la loi divine, l'autre ne serait qu'un acte humain non conforme
+à la nature raisonnable et à la droite raison. Quoique grave, il ne serait pas,
+dans celui qui ignore Dieu, ou qui ne pense pas actuellement à lui, une
+offense envers Dieu, digne de la peine éternelle. Arnauld a écrit
+cinq <i>Dénonciations</i>
+étendues contre cette doctrine qu'il présente comme très-ancienne
+dans la Société. (Bayle, art. <i>Foulque.&mdash;Hist. litt</i>., t. XII,
+p. 128.&mdash;<i>Oeuvres de messire Ant. Arnauld</i>, t. XXXI, éd. de 1780.)
+L'éditeur de l'<i>Éthique</i>,
+B. Pez, pense qu'Abélard peut bien avoir voulu dire seulement que
+l'inadvertance
+et l'ignorance invincible excusent le péché formel, comme on l'enseigne
+dans les écoles. (<i>Dissert. isagog</i>., t. III, p. xx.)</blockquote>
+
+<p>On demande si tout péché est interdit, c'est-à-dire
+si l'impossible nous est prescrit; car la vie ne
+peut se passer sans péchés au moins véniels. Qui
+peut, par exemple, se préserver de toute parole
+oiseuse? (Tit. iii, 9.) Et cependant un joug doux,
+un fardeau léger nous a été promis. Mais cette difficulté
+n'en est une que si l'on entend largement par
+péché tout ce qu'il ne convient pas de faire. Si, au
+contraire, la péché n'est que le mépris de Dieu,
+cette vie peut réellement se passer sans péché, <i>quoique
+avec la plus grande difficulté</i>, et il est vrai que
+tout péché est interdit.</p>
+
+<p>Parmi les péchés, les uns sont véniels (graciables)
+ou légers, les autres damnables ou graves. Parmi
+ceux-ci, on nomme criminels ceux qui rendraient
+leurs auteurs infâmes ou accusables de crime s'ils
+venaient à être connus. Les péchés sont véniels, lorsque
+nous consentons au mal par oubli; on peut savoir
+et ne pas penser qu'on ne devrait pas consentir.
+On ne se souvient pas toujours de ce qu'on sait. Nos
+connaissances subsistent jusque dans notre sommeil.
+L'homme qui s'endort ne devient pas stupide
+pour redevenir un sage en s'éveillant; les péchés
+véniels sont donc des péchés d'oubli.</p>
+
+<p>Quelques-uns ont prétendu qu'il était mieux de
+s'abstenir des péchés véniels que des criminels,
+parce que c'est plus difficile, et qu'il y faut plus
+d'attention; mais Cicéron a dit: <i>Ce qui est laborieux
+n'est pas pour cela glorieux</i>. Il est plus pénible d'obéir
+à la crainte qu'à l'amour; est-il donc plus méritoire
+de porter le joug de la loi ancienne que de vivre
+dans la liberté de l'Évangile? Il est plus difficile de
+se défendre d'une puce que d'un ennemi et d'éviter
+une petite pierre qu'une grande; mais ce qu'il est
+plus difficile d'éviter fait moins de mal. L'amour se
+défend surtout de ce qui peut le plus offenser Dieu.
+Si l'on prétend repousser cette distinction, en adoptant
+le principe de quelques philosophes que tous
+les péchés sont égaux, soit; mais alors il faut s'abstenir
+de tous également, et non pas des véniels
+plus que des criminels<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a><a href="#footnote466"><sup>466</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote466" name="footnote466"></a><b>Note 466:</b><a href="#footnotetag466"> (retour) </a> Allusion à une maxime fort connue des
+stoïciens.&mdash;<i>Eth.</i>, c. xv et xvi, p. 659-663.</blockquote>
+
+<p>Après avoir ainsi découvert la plaie de l'âme, il
+est temps de montrer le remède. C'est la réconciliation
+qui s'opère par la pénitence, la confession, la
+satisfaction.</p>
+
+<p>La pénitence est la douleur de l'âme pour avoir
+failli: elle provient tantôt de l'amour de Dieu, et
+alors elle est fructueuse, tantôt de quelque dommage
+éprouvé, et alors elle est sans fruit. Telle est
+la pénitence des damnés, «de tous ceux qui au
+moment de quitter la vie, se repentent de leurs
+crimes et poussent les gémissements de la componction,
+non par amour du Dieu qu'ils ont offensé,
+non par haine du péché qu'ils ont commis,
+mais par peur de la peine dans laquelle ils appréhendent
+d'être précipités.... Combien nous en
+voyons tous les jours gémir profondément au moment
+de la mort, s'accuser vivement d'usures, de
+rapines, d'oppression des pauvres, ou des injustices
+qu'ils ont commises, et pour tout réparer
+consulter un prêtre! Alors si, comme il le faut,
+on leur donne le conseil de vendre tout ce qu'ils
+possèdent, et de restituer aux autres ce qu'ils ont
+pris..., vous les entendez soudain confesser par
+leur réponse combien leur pénitence est vaine. De
+quoi donc, disent-ils, vivrait ma maison? que laisserais-je
+à mes fils, à ma femme? Comment pourraient-ils
+se soutenir?... O misérable, ô le plus
+misérable des misérables! le plus insensé des insensés!
+tu ne t'occupes pas de ce qui te restera à toi,
+mais de ce que tu auras amassé pour les autres! Par
+quelle présomption peux-tu ainsi offenser Dieu, au
+moment d'être emporté devant son formidable tribunal,
+et cela, pour te rendre les tiens plus favorables,
+en les enrichissant de la dépouille des pauvres?
+Qui ne rirait de toi, à t'entendre espérer que les
+autres te seront plus utiles que toi-même? Tu te
+confies dans les aumônes des tiens, croyant les avoir
+pour successeurs; tu les constitues héritiers de ton
+iniquité, en leur laissant le bien d'autrui acquis
+par la rapine.... Dans ta piété malheureuse envers
+les tiens, cruel envers toi-même et envers Dieu,
+qu'attends-tu du juge équitable devant lequel tu
+cours malgré toi, et qui demande compte, non-seulement
+des vols, mais d'une parole inutile?»</p>
+
+<p>Après un tableau animé et satirique des mécomptes
+qui attendent les calculs d'un mourant, et
+de l'ingratitude d'une épouse, et de l'oubli des héritiers,
+Abélard ajoute un reproche qui monte plus
+haut. «Et comme, dit-il, l'avarice du prêtre n'est
+pas moindre que celle du peuple, d'après cette
+parole: <i>Erit sicut sacerdotes sic populus</i> (Osée, iv, 9),
+bien des mourants sont abusés par la cupidité des
+prêtres qui leur promettent une vaine sécurité,
+s'ils offrent ce qu'ils ont pour les sacrifices, et
+achètent des messes qu'ils n'auraient jamais <i>gratis</i>;
+marchandise pour laquelle il est certain qu'il existe
+chez eux un tarif fixé d'avance, pour une messe,
+un denier, pour un service annuel, quarante. Ils
+ne conseillent pas aux mourants de restituer le
+fruit de leurs rapines, mais de l'offrir en sacrifice,
+contre cette parole: <i>Offrir en sacrifice la substance
+du pauvre, c'est immoler pour victime le fils sous les
+yeux du père</i>.» (Eccl., xxxiv, 24.)</p>
+
+<p>La pénitence fructueuse est celle qui naît du regret
+d'avoir «offensé Dieu qui est bon plus encore
+qu'il n'est juste.» Il n'est pas comme les princes
+de la terre qui ne savent pas différer leur vengeance;
+mais plus la sienne a été retardée, plus elle est terrible.
+Nous craignons d'offenser les hommes, nous
+fuyons leurs regards pour faire le mal; ne savons-nous
+pas que Dieu est partout présent? «L'affection
+de la chair nous entraîne à faire ou à supporter
+tant de choses, et si peu l'affection spirituelle!
+Que ne savons-nous, pour ce Dieu à qui nous devons
+tout, faire et supporter autant que pour une
+épouse, des enfants ou quelque courtisane!»</p>
+
+<p>Ceux qui sont salutairement touchés de la bonté,
+de la patiente longanimité de Dieu, ressentent la
+componction moins par la crainte des peines que
+par l'amour de Dieu. Avec cette contrition du coeur
+qui est la pénitence fructueuse, le péché disparaît.
+Le gémissement sincère de la charité ou de l'amour
+nous réconcilie avec Dieu. Si, à l'article de la mort,
+quelque nécessité empêche un homme de venir à
+confession et d'accomplir la satisfaction, quittant
+la vie dans ce gémissement du coeur, il n'encourt
+pas la géhenne éternelle. Obtenir le pardon du
+péché, c'est être tel que l'âme cesse de mériter,
+pour le péché antérieur, l'éternel châtiment; car
+lorsque Dieu pardonne le péché aux pénitents, il
+ne remet pas toute la peine, mais seulement la
+peine éternelle. Ceux qui, prévenus par la mort,
+n'ont pu accomplir la satisfaction de la pénitence
+en cette vie, sont réservés aux peines purgatoires et
+non damnatoires.</p>
+
+<p>Cette définition de la pénitence répond à ceux qui
+ont demandé si l'on pouvait se repentir d'un péché
+et ne pas se repentir d'un autre. La pénitence qui
+vient de l'amour de Dieu ne peut exister pour celui
+qui persiste dans un seul mépris de Dieu.</p>
+
+<p>Mais dire que Dieu pardonne un péché, n'est-ce
+pas dire que Dieu ne prononce pas la condamnation,
+et qu'il a par conséquent décrété de ne la point prononcer?
+«Dieu ne règle ni ne dispose rien récemment;
+de toute éternité, ce qu'il doit faire est arrêté
+dans sa prédestination et préfixé dans sa providence,
+tant le pardon d'un péché quelconque, que
+tout ce qui se fait. Il nous paraît donc mieux d'entendre
+par ces mots: Dieu pardonne le péché, qu'il
+rend un pécheur digne d'indulgence en lui inspirant
+le gémissement de la pénitence, c'est-à-dire
+qu'il le rend tel que la damnation cesse de lui être
+due, et ne lui sera jamais due, s'il persévère<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a><a href="#footnote467"><sup>467</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote467" name="footnote467"></a><b>Note 467:</b><a href="#footnotetag467"> (retour) </a> <i>Éth.</i>, c. xix et xx, p. 667-671.</blockquote>
+
+<p>Il y a toutefois un péché irrémissible, c'est le
+<i>blasphème</i> ou la <i>simple parole contre le Saint-Esprit</i>
+(Luc, xii, 10; Math, xii, 31). Quelques-uns disent
+que ce péché est le désespoir de pardon, l'acte de
+celui qui, troublé parla grandeur de ses fautes, se
+défie radicalement de la bonté de Dieu. Quant au
+péché contre le Fils, c'est l'acte de celui qui attaque
+l'excellence de l'humanité du Christ, et qui, par
+exemple, nie qu'elle ait été conçue sans péché, ou
+que Dieu l'ait prise à cause de l'infirmité visible de
+la chair. Ce péché est rémissible, parce qu'il s'agit
+de ces croyances auxquelles ne pouvait conduire la
+raison humaine, mais qui avaient besoin d'une révélation
+divine. Blasphémer l'Esprit, au contraire,
+c'est calomnier les oeuvres d'une grâce manifeste,
+c'est en quelque sorte attribuer au diable ce que fait
+la bonté dans sa miséricorde; c'est dire l'Esprit
+méchant, ou que Dieu est le diable. «Ce péché ne
+mérite aucune indulgence; nous ne disons pas
+cependant que ceux qui l'ont commis ne pourraient
+être sauvés, s'ils avaient la pénitence, mais
+nous disons, seulement qu'ils n'obtiendront pas la
+pénitence<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a><a href="#footnote468"><sup>468</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote468" name="footnote468"></a><b>Note 468:</b><a href="#footnotetag468"> (retour) </a> Cette opinion sur le péché contre le Saint-Esprit est
+celle de saint Jean
+Chrysostome, suivie par saint Isidore de Péluse et beaucoup d'autres. Elle
+se rapproche de celle de saint Athanase. Les docteurs catholiques se partagent
+en général entre cette opinion et celle de saint Augustin, qui veut
+que le péché contre le Saint-Esprit soit l'impénitence finale. Saint Hilaire
+croyait que le péché contre le Saint-Esprit consistait à nier la divinité du
+Fils, ce qui paraît peu probable, ce péché étant précisément opposé par,
+l'Évangile au péché ou au blasphème contre le Fils. L'Église n'a rien décidé
+concernant la nature du péché contre le Saint-Esprit. Quoique deux
+évangélistes disent qu'il ne <i>sera pas remis</i>, l'Église en général
+n'entend pas
+à la rigueur cette irrémissibilité; il n'y a donc ni erreur, ni témérité, ni
+relâchement dans ce que dit Abélard du péché irrémissible. (Bible de Vence,
+t. XIX, p. 325.&mdash;Voyez aussi ci-dessus ch. iv, p. 342.)</blockquote>
+
+<p>On demandera peut-être si ceux qui se retirent
+de cette vie avec le gémissement du coeur, continueront
+de gémir et d'être tristes de leurs péchés dans
+la vie céleste. Sans aucun doute, comme les péchés
+déplaisent à Dieu et aux anges, indépendamment de
+la douleur qu'ils causent, les nôtres continueront de
+noua déplaire. «Quant à la question de savoir si
+dans cette vie-là nous voudrions avoir fait ou non
+des choses qui, nous le savons, ont été bien ordonnées
+de Dieu, et ont coopéré à notre bien,
+d'après ce mot de saint Paul: «Nous savons que
+tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu
+(Rom. viii, 28); c'est une autre question que
+nous avons, selon nos forces, résolue dans le troisième
+livre de notre Théologie<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a><a href="#footnote469"><sup>469</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote469" name="footnote469"></a><b>Note 469:</b><a href="#footnotetag469"> (retour) </a> <i>Éth.</i>, c. xxi, xxii, xxiii, p. 671-673.&mdash;Le
+IIIe livre de la Théologie,
+c'est-à-dire de l'Introduction, ne contient pas l'examen direct de cette
+question; mais il n'est pas terminé, et d'ailleurs il y est expliqué comment
+tout, le mal même, est ordonné pour le mieux. (C. ii, p. 228.)</blockquote>
+
+<p>La seconde condition de la réconciliation est la
+confession. On dit que les Grecs se confessent à
+Dieu; mais quelle est la valeur d'une confession à
+Dieu qui sait tout? «Confessez-vous les uns aux
+autres (Jac. v, 16).» D'abord, c'est un acte d'humilité
+qui fait déjà une grande partie de la satisfaction;
+puis, les prêtres à qui l'on se confesse ont
+le droit d'enjoindre les satisfactions de la pénitence.
+Le pénitent se rassure en pensant qu'il obéit à ses
+supérieurs et qu'il suit leur volonté et non la sienne.</p>
+
+<p>Mais il faut se confesser sincèrement et ne rien
+taire par honte de l'aveu. Je sais bien que Pierre,
+après sa faute, s'est tu et qu'il a pleuré; pourquoi
+ne l'a-t-il pas confessée? Peut-être a-t-il craint de
+causer quelque dommage, quelque déshonneur à
+cette Église dont il devait être un jour constitué le
+prince; alors ce ne serait plus orgueil, mais prudence;
+car la connaissance de sa triple chute aurait
+pu conduire ses frères à repousser son autorité
+et à désapprouver le dessein de Dieu qui, pour les
+affermir, choisissait celui qui avait failli le premier.
+C'est ainsi qu'on peut retarder une confession
+ou même l'omettre absolument sans péché, lorsqu'on
+croit qu'elle sera plus nuisible qu'utile. D'ailleurs
+Pierre a pu différer sa confession, quand la
+foi de l'Église était encore tendre et faible, et plus
+tard il a pu confesser sa faute, pour qu'elle restât
+écrite dans l'Évangile. Mais on ne peut alléguer
+qu'étant au-dessus de tous, Pierre n'avait pas de
+supérieur à qui confier son âme; rien n'empêche
+les prélats de s'adresser, pour la confession, à des
+subordonnés, afin que la satisfaction leur soit rendue
+plus facile par ce surcroît d'humilité. «Comme il
+y a beaucoup de médecins malhabiles auxquels
+il est dangereux ou inutile de confier les malades;
+parmi les prélats de l'Église, il s'en trouve
+beaucoup qui ne sont ni religieux ni judicieux,
+et qui, de plus, sont légers à découvrir les péchés
+de ceux qu'ils confessent. A ceux-là il est
+non-seulement inutile, mais périlleux de se confesser,
+car ils ne sont pas attentifs à prier et ne
+méritent pas d'être écoutés dans leurs prières.
+Ignorant les dispositions canoniques et n'ayant pas
+de règle dans la fixation des satisfactions, ils promettent
+souvent une vaine sécurité et trompent les
+pécheurs par une espérance frivole, <i>aveugles, conducteurs
+d'aveugles</i>.» (Math., xv, 14.) En révélant
+les péchés, ils scandalisent l'Église, indignent les
+pénitents, les détournent de la confession, les exposent
+même à des périls. Aussi ceux que ces inconvénients
+ont décidés à éviter leurs prélats et à chercher
+des confesseurs plus convenables, doivent-ils être
+approuvés. S'ils pouvant obtenir le consentement des
+prélats eux-mêmes, tout n'en va que mieux; mais
+si l'orgueil leur refuse ce consentement, que le malade,
+inquiet de son salut, continue de chercher le
+meilleur médecin et se soumette au meilleur conseil.
+«Car personne, après s'être aperçu qu'il lui a
+été donné un guide aveugle, ne doit le suivre dans
+le fossé.» Ce n'est pas qu'on doive mépriser les
+leçons de ceux qui prêchent bien, quoiqu'ils vivent
+mal, mais de ceux-là seulement qui ne savent ni
+guider ni instruire. Il ne faut pas d'ailleurs désespérer
+du salut de ceux qui s'abandonnent à la décision
+de leurs aveugles prélats, l'erreur des uns ne
+doit point damner les autres.</p>
+
+<p>«Il est quelques prêtres qui trompent leurs
+ouailles, moins par erreur que par cupidité, et qui
+remettent ou allègent les peines de la satisfaction
+prescrite, moyennant l'offre de quelques écus....
+Le Seigneur dit par la bouche du prophète: <i>Mes
+prêtres n'ont pas dit: Où est le Seigneur</i>? (Jérém.,
+ii, 6.) Ceux-ci semblent dire: Où est l'écu? Et
+non-seulement des prêtres, mais je connais des
+princes des prêtres, des évêques si impudemment
+consumés de cette cupidité-là, que lorsqu'aux dédicaces
+d'églises, aux bénédictions de cimetières,
+aux consécrations d'autels, à quelques solennités
+enfin, ils ont de grandes réunions de peuple dont
+ils attendent des oblations considérables, ils se
+montrent faciles à la relaxation des pénitences; ils
+accordent à tout le monde tantôt le tiers, tantôt le
+quart de la pénitence, sous quelque prétexte de charité,
+mais réellement par une extrême cupidité....</p>
+
+<p>Ils professent qu'ils en ont le droit, que le Seigneur
+le leur a délégué et que le ciel est déposé dans
+leurs mains. En vérité, ce sont de grands impies
+de ne point absoudre tous leurs subordonnés de
+tous péchés et de permettre qu'il y en ait un seul
+de damné.... Désire qui voudra, mais non pas
+moi, cette puissance dont on peut faire profiter les
+autres plus que soi-même, et qui permet de sauver
+l'âme d'autrui plutôt que la sienne propre, tandis
+que tout homme sage a le sentiment contraire<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a><a href="#footnote470"><sup>470</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote470" name="footnote470"></a><b>Note 470:</b><a href="#footnotetag470"> (retour) </a> <i>Éth.</i>., c. xxiv, xxv, p. 674-681.</blockquote>
+
+<p>Il y a beaucoup d'évêques sans religion ni discernement,
+ils ont cependant la puissance épiscopale.
+Quelle est à leur égard la portée du pouvoir délégué
+aux apôtres de lier et de délier? (Jean, xx, 23.) S'ils
+veulent sans discernement, sans mesure, aggraver
+ou atténuer la peine du péché, leur pouvoir va-t-il
+jusque-là que Dieu règle les peines sur leur jugement?
+Si la colère ou la haine ont dicté la sentence
+d'un évêque, Dieu la confirmera-t-il?&mdash;-La délégation
+annoncée par saint Jean ne semble pas adressée
+à tous les évêques en général, mais seulement à la
+personne des apôtres; c'est comme pour ces paroles
+toutes personnelles: «<i>Vous êtes la lumière du monde,
+vous êtes le sel de la terre</i>. (Math., v, 13, 14.)
+Elles ne s'appliquent pas à tous; cette prudence et
+cette sainteté que le Seigneur avait données aux
+apôtres, il ne les a pas accordées également à tous
+leurs successeurs.» En prononçant les paroles
+évangéliques, Jésus-Christ parlait devant Judas, il
+n'entendait donc parler que des seuls apôtres élus;
+peut-être faut-il en dire autant de la délégation du
+pouvoir de lier et de délier. Saint Jérôme, Origène,
+paraissent en juger ainsi. Comment, en effet, des
+évêques qui s'écartent de la justice de Dieu, pourraient-ils
+plier Dieu à leur propre iniquité et le rendre
+semblable à eux-mêmes? Saint Augustin, évêque
+lui-même, a dit ces paroles: «Vous liez sur la
+terre, songez à lier justement, car la justice rompra
+les liens injustes.» Saint Grégoire fait le même
+aveu. Les mêmes idées s'appliquent à ceux qu'une
+sentence a privés de la communion; aussi lit-on
+dans les décrets du concile d'Afrique: «Que l'évêque
+ne prive témérairement personne de la communion
+et tant que l'évêque refuse la communion,
+à son excommunié, que les autres évêques ne
+l'accordent pas à ce même évêque, afin que l'évêque
+prenne plus garde de prononcer ce qu'il ne
+peut justifier par d'autres témoignages que le
+sien<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a><a href="#footnote471"><sup>471</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote471" name="footnote471"></a><b>Note 471:</b><a href="#footnotetag471"> (retour) </a> <i>Éth.</i>, c. xxvi, p. 681-688.&mdash;-Cet article
+est porté sous le n° cxxxiii au
+Code des canons de l'Église d'Afrique. C'est un des décrets du septième
+Concile de Carthage. (<i>Act. Concil.</i>, t.1.)</blockquote>
+
+<p>Après cette citation singulière, on lit <i>Explicit</i>, le
+mot qui annonce la fin de tous les livres du moyen
+âge. Je doute que l'ouvrage soit complet. Après la
+pénitence et la confession, l'auteur devait traiter
+encore de la satisfaction. C'est la satisfaction qui
+couronne la pénitence et constate la vertu de la
+confession. Elle a en elle-même quelque chose de
+mystique et ne peut être entendue comme une simple
+expiation morale. C'est ainsi cependant que peut-être
+Abélard l'aurait présentée. Son spiritualisme
+s'accommode peu des mystères.</p>
+
+<p>De graves accusations se sont élevées contre la
+morale d'Abélard. «Lisez le livre qu'ils appellent
+<i>Scito te ipsum</i>, écrit saint Bernard aux évêques et
+aux cardinaux, et voyez quelle moisson y foisonne
+d'erreurs et de sacrilèges; et ce qu'il pense...du
+pouvoir de lier et de délier, du péché originel,
+de la concupiscence, du péché de plaisir,
+du péché d'infirmité, du péché d'ignorance, de
+l'oeuvre du péché, de la volonté de pécher<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a><a href="#footnote472"><sup>472</sup></a>!» Et
+parmi les quatorze condamnations prononcées par
+le concile de Sens, il y en a bien six qui frappent des
+maximes extraites en effet du <i>Scito te ipsum</i>. Sans
+les discuter, considérons dans son caractère général
+la morale d'Abélard.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote472" name="footnote472"></a><b>Note 472:</b><a href="#footnotetag472"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, Ep. ix, p. 271.</blockquote>
+
+<p>Le principe auquel il s'est attaché et qui n'est
+point faux en lui-même, c'est que la moralité de
+l'action est dans l'intention, ou comme il dit, que
+<i>le péché consiste dans la mauvaise volonté; et, en effet,
+les hommes de bonne volonté</i> sont les honnêtes gens de
+la religion. Ce principe sainement compris paraît
+irréprochable. Cependant on peut remarquer que tous
+les moralistes, religieux ou autres, qui l'adoptent
+d'une manière absolue, tendent vers un certain relâchement.
+J'essaierai de montrer comment s'introduit
+naturellement ce principe, tant dans la morale philosophique
+que dans la morale religieuse, et comment
+aussi, dans l'une et dans l'autre, il peut mener,
+malgré tout ce qu'il a de vrai, à des maximes dangereuses
+ou du moins hasardées.</p>
+
+<p>Les actions des hommes sont leurs volontés rendues
+visibles, ou réalisées en dehors d'eux-mêmes.</p>
+
+<p>Ces actions sont bonnes ou mauvaises; elles le paraissent,
+surtout par leurs effets, par les circonstances
+qui les accompagnent. El quand, par ces
+effets, par ces circonstances, la loi morale est violée,
+l'action est jugée mauvaise <i>ipso facto</i>. C'est ainsi,
+en général, que prononce l'opinion, la loi, le juge,
+tout ce qui ne peut guère apercevoir et atteindre que
+l'extérieur de l'action. Cependant, un examen plus
+attentif nous apprend bientôt que ce n'est point là
+toujours un signe fidèle de la moralité; celle-ci est
+souvent pire ou meilleure qu'elle ne semble. Les
+apparences de l'action ne prouvent pas avec une
+infaillible certitude ce que l'agent a voulu, et c'est
+là le mal opéré dans l'action. Le mal que nul n'a
+voulu est un malheur, le bien que nul n'a voulu
+est un bonheur; il n'y a ni bien ni mal moral sans
+volonté; sur ce point nulle restriction. C'est inexactement
+que nous appellerions injuste, inhumaine,
+odieuse, une action à laquelle la volonté n'aurait
+point de part. Le jugement prononcé d'après les apparences
+de l'action peut donc se trouver trop sévère;
+mais il peut aussi se trouver trop indulgent.
+La volonté mauvaise peut avoir échoué dans l'accomplissement
+du mal; le succès ne l'ayant point
+divulguée, elle reste inconnue, mais n'en est pas
+moins réelle. Celui qui a voulu le mal et qui l'a tenté,
+mais qui n'a pas réussi, a été impuissant; il n'est
+pas innocent. Il suit que l'oeuvre, si par là on veut
+entendre l'acte réalisé en dehors de l'agent volontaire,
+n'est pas le signe certain de la bonne ou mauvaise
+volonté. La bonne ou mauvaise volonté ne peut
+être jugée sur ses effets; et conséquemment, le bien
+ou le mal moral n'est ni dans les effets, ni dans l'oeuvre.
+Le bien et le mal moral sont donc dans la volonté.</p>
+
+<p>C'est là une proposition parfaitement vraie;
+l'homme n'est bon ou méchant que par la volonté;
+il n'y a que les actions volontaires qui soient bonnes
+ou mauvaises.</p>
+
+<p>Il s'ensuit plusieurs conséquences pratiques.
+1° L'effet de la volonté est indifférent au bien ou au
+mal agir. Ce n'est qu'un signe, une présomption à
+l'appui de la bonne ou mauvaise volonté; mais en
+soi l'oeuvre extérieure n'est ni bonne ni mauvaise,
+puisque sa moralité dépend de la volonté de celui
+qui l'a faite. 2° Il faut que la volonté soit pleine et
+entière, pour que la bonté ou la méchanceté de l'action
+soit pleine et entière. Selon que la volonté est
+plus ou moins libre, l'action est bonne ou mauvaise
+à un plus ou moins haut degré. Tout ce qui
+annule, contraint, entrave ou seulement gêne la
+volonté dans le sens du bien ou dans le sens du mal,
+supprime, augmente ou diminue la bonté ou la méchanceté
+de l'action. 3° La volonté n'est pas pleine et
+entière, quand elle est sans discernement. La volonté
+sans discernement n'est qu'une force aveugle. La moralité
+des actions est donc en proportion du discernement.
+L'enfant au berceau, l'idiot, l'aliéné, ne
+font ni bien ni mal, et leurs actions ne sont pas imputables.
+4° Ainsi la contrainte absolue, l'ignorance
+invincible détruisent le mérite ou le démérite de
+l'agent.</p>
+
+<p>Dans ces termes, les conséquences de la maxime
+que le bien et mal ne résident que dans les actions
+volontaires, sont évidentes, inattaquables. Elles sont
+la règle de toute équité, de toute loi juste, de tout
+juge honnête et éclairé.</p>
+
+<p>Mais si l'on approfondit l'idée contenue dans cette
+maxime, voici ce qu'on peut y découvrir. La moralité
+est dans l'agent, elle n'est pas dans l'acte; les
+actes ne sont ni bons ni mauvais par eux-mêmes,
+puisque c'est la volonté seule qui est bonne ou mauvaise.
+Or, qu'est-ce qu'une volonté bonne ou mauvaise?
+Ce n'est pas la volonté des actes bons ou
+mauvais, puisqu'on vient de voir que les actes ne
+sont ni l'un ni l'autre. C'est l'agent volontaire qui est
+bon ou mauvais. Le bien ou le mal est donc quelque
+chose d'invisible, d'incorporel, d'interne. En effet,
+pour que l'action soit imputable, il faut qu'elle soit
+volontaire. On peut d'autant plus exactement la dire
+volontaire, qu'elle est l'oeuvre d'une volonté plus
+libre et plus éclairée. La liberté et le discernement
+sont nécessaires, puisque la contrainte absolue ou
+l'ignorance invincible enlèvent la responsabilité morale.
+Or, la liberté peut être atteinte de bien des
+manières. Supprimée par l'âge ou la maladie, elle
+emporte avec elle le mérite ou le démérite. Diminuée
+par une cause quelconque, elle doit diminuer
+en proportion le mérite ou le démérite. Mille circonstances
+gênent, limitent, ou modifient la volonté;
+l'exemple, la tentation, le tempérament, l'habitude
+sont autant de restrictions ou d'obstacles à la
+liberté absolue de la volonté. Les passions, quelle
+qu'en soit d'ailleurs la cause, les passions ne laissent
+pas à la liberté sa plénitude. Ainsi toutes ces causes
+agissent comme aggravantes ou atténuantes sur le démérite
+ou le mérite; et l'on est peu à peu conduit à
+cette conséquence, les passions sont une excuse. Or,
+maintenant accroissez leur empire, supposez-le irrésistible;
+vous pourriez arriver à la destruction du
+bien et du mal moral. C'est ce qu'on appelle, dans
+les écoles de philosophie, la morale sentimentale.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout. Le discernement a été posé
+comme une condition de la moralité; c'est-à-dire
+qu'il faut, pour qu'une volonté soit bonne ou mauvaise,
+que l'agent volontaire la sache bonne ou mauvaise.
+Or comment le saura-t-il, puisque les actions
+ne sont pas bonnes ou mauvaises en elles-mêmes,
+puisqu'il ne s'agit que d'un phénomène interne dont
+lui seul est juge et témoin? Sa volonté n'étant mauvaise
+que s'il la sait mauvaise, elle ne l'est que s'il
+la trouve telle. La question se transforme: tel
+homme qui agit de telle ou telle façon, et qui a voulu
+son action, trouvait-il qu'elle était bonne, ou qu'elle
+était mauvaise? qu'il eût tort ou raison, peu importe;
+ce qui importe, c'est ce qu'il pense. Or, ce qu'il pense
+est déterminé par son éducation, par ses opinions, par
+sa vie, par sa nature. S'il croit ou trouve bonne une
+action, sa volonté n'est pas mauvaise de la vouloir;
+et ainsi le bien et le mal deviennent complètement
+subjectifs. La volonté se croyant bonne ou se croyant
+mauvaise, c'est ce qu'on appelle souvent l'intention.
+Le bien ou le mal est dans l'intention, c'est ce qu'on
+érige souvent en principe absolu de toute la morale.</p>
+
+<p>Or, comme l'intention en ce sens dépend d'une
+foule de circonstances externes, indépendantes au
+moins de la volonté, comme celle-ci est soumise, je ne
+dis plus à des contraintes actuellement et passagèrement
+exercées sur elle, mais à une foule de circonstances
+antérieures, permanentes, fatales comme les
+circonstances de notre nature et de notre destinée,
+il suit qu'avec la doctrine de l'intention ou de la subjectivité
+absolue de la moralité de nos actes, la règle
+de ces actes ou la morale même s'évanouit.</p>
+
+<p>Assurément, il est possible, facile même de répondre
+à cette déduction, et d'y démêler le vrai du faux.
+C'est en morale la même erreur qui sert de titre et
+de base au scepticisme en métaphysique; et cette
+erreur, je sais comment elle se réfute. Mais il n'en
+est pas moins vrai que toute morale qui place en
+première ligne, sans restriction, sans explication,
+non pas l'existence absolue et l'invariabilité de la loi,
+mais la responsabilité intentionnelle de l'agent, est
+sur la voie d'une doctrine relâchée et dangereuse,
+et n'en est préservée que par cette puissance du sens
+commun qui résiste presque toujours en nous aux
+conséquences extrêmes d'un principe absolu.</p>
+
+<p>Voilà pour la morale philosophique; quant à la
+morale religieuse, on en pourrait dire à peu près autant.
+D'abord il suffirait de rappeler à quels excès la
+doctrine de l'intention a conduit des casuistes célèbres;
+et <i>les Provinciales</i> subsistent comme un immortel
+acte d'accusation. Mais en thèse générale,
+montrons quelle forme le même principe peut prendre
+en théologie rationnelle.</p>
+
+<p>Tout péché est volontaire; c'est-à-dire qu'il n'y a
+péché que là où il y a volonté du mal. Pour qu'il y ait
+volonté du mal, il ne suffit pas qu'il y ait eu volition
+de l'acte qui a produit le mal; il faut qu'il y ait eu
+volition, plus connaissance du mal produit par cet
+acte. C'est ce qu'Abélard appelle avec raison <i>le consentement
+au mal</i>. Ainsi les oeuvres, en tant qu'oeuvres
+extérieures, ne sont ni bonnes ni mauvaises par elles
+mêmes, puisque elles ne sont pas le gage certain
+d'une volonté bonne ou mauvaise. Et cette volonté
+qui les produit, n'est pas elle-même bonne ou mauvaise
+à raison des oeuvres qu'elle produit, puisque
+ces oeuvres ne sont pas en elles-mêmes le bien ou le
+mal. La preuve, c'est que, suivant les temps, Dieu a
+prescrit des oeuvres contraires. Celles-là, je parle de
+celles qui sont dans la loi écrite, ont donc été bonnes,
+indifférentes, mauvaises, suivant qu'elles ont été
+prescrites, permises, défendues. En elles-mêmes,
+elles sont indifférentes; elles ne sont mauvaises ou
+bonnes qu'en tant qu'interdites ou autorisées. En quoi
+donc la volonté qui les fait est-elle bonne ou mauvaise,
+innocente ou pécheresse? Comment, en y consentant,
+consent-elle au bien ou au mal, puisque
+ces oeuvres ne sont ni le bien ni le mal? en ce qu'elle
+néglige ou observe un commandement. Le mal, c'est
+donc la désobéissance.</p>
+
+<p>Mais cependant il y a des oeuvres toujours défendues,
+des oeuvres toujours approuvées. Il y a des mots
+tels que ceux-ci, bien, mal, juste, injuste. Dieu
+est le bien, Dieu est la justice même; cependant je
+vois qu'il a commandé dans l'Ancien Testament des
+actes contraires aux notions du bien et du juste. Il
+prononce contre les enfants, contre les infidèles qui
+n'ont pu être éclairés, des peines terribles. Le mal
+est non-seulement toléré par la Providence, mais il
+entre dans ses vues. Elle s'en sert, elle en profite,
+elle semble y concourir. Le mal n'est-il donc pas le
+mal, le bien n'est-il pas le bien? Le saint et la damnation
+ne paraissent pas attachés uniquement au
+bien ou au mal qu'on a fait. Le salut et la damnation
+nous atteignent irrésistiblement, fatalement pour
+ainsi dire, en ce sens que nous ne sommes pas toujours
+libres d'échapper aux causes de l'une, de réaliser
+les conditions de l'autre. Car par exemple il ne
+dépend pas de l'homme de naître chrétien, ou, né
+chrétien, de vivre assez pour être baptisé. Qu'en
+conclure? Faut-il donc dire que toutes les actions
+morales sont au rang de ces oeuvres dont nous parlions
+tout à l'heure et qui sont indifférentes en elles-mêmes?
+au moins est-il certain qu'il ne faut nullement
+se fier en leur mérite; ce n'est point par elles
+que l'on gagne le ciel. Que voyons-nous partout dans
+la religion? c'est que l'action n'est bonne pour le salut,
+c'est qu'elle n'a de mérite, que lorsqu'elle est
+faite dans une bonne volonté. Cette bonne volonté
+consiste à vouloir à cause de Dieu. Or pour vouloir
+une action à cause de Dieu, il faut savoir et croire
+que cette action lui plaît. Vous le voyez, le bien en
+morale religieuse, c'est-à-dire le bien en tant que
+contribuant au salut, ou le mérite, a pour principale
+condition, la foi.</p>
+
+<p>Ainsi les oeuvres purement extérieures sont indifférentes,
+elles n'ont qu'un mérite, celui de l'obéissance,
+et l'obéissance suppose la volonté de plaire à
+Dieu, et l'une et l'autre supposent la connaissance
+et la foi; il en est de même des oeuvres morales, elles
+ne peuvent rien pour le salut, si elles ne sont accompagnées
+ou plutôt déterminées par la connaissance
+et la foi. La foi qui obéit, la foi qui veut plaire, c'est
+la foi qui aime. Ainsi, la substance même du bien,
+ce qui fait la volonté bonne ou mauvaise, ce qui fait
+la bonne ou mauvaise action, au sens chrétien, c'est
+l'amour, c'est la charité.</p>
+
+<p>Admirable solution, noble erreur qui sera toujours
+comme un merveilleux et dernier recours ouvert
+à quiconque aura entrepris de faire passer par
+l'épreuve du raisonnement les divers principes engagés
+dans la théorie chrétienne du salut. Je suis
+loin de blâmer Abélard. Quiconque raisonne comme
+lui et croit autant que lui, quiconque s'avance à ce
+point dans la voie de l'examen et ne va pas plus loin,
+tombera dans un scepticisme déplorable, dans une
+cruelle incertitude sur la règle des devoirs, s'il ne se
+rejette ainsi dans les bras de la foi et n'élève, sur les
+ruines amoncelées par la lutte du dogme et de la
+raison, l'étendard consolateur de la charité. Il y
+avait quelque chose de bien expressif, quelque chose
+de touchant et de philosophique en même temps
+dans cette inspiration d'Abélard malheureux et diffamé,
+qui dédie l'institut qu'il fonde au Consolateur,
+au Paraclet, au dieu, non de la puissance et de la
+sagesse, mais de l'amour et de la charité. Il rendait
+ainsi hommage au seul dogme qui lui fût resté, après
+l'ébranlement de presque tous les autres, et qui
+suffisait à lui seul pour relever ou raffermir tout ce
+que l'examen et le doute avaient fait crouler ou chanceler
+autour de lui.</p>
+
+<p>Mais ce qui absout Abélard, justifie-t-il pleinement
+sa doctrine, et n'a-t-elle pas des conséquences
+dont l'orthodoxie doit s'alarmer? Je le crois.</p>
+
+<p>1° Si l'on regarde l'amour comme la vraie et
+unique source de la moralité religieuse, ou même
+seulement comme la condition principale du salut,
+en fait reposer l'édifice sur une base mobile. Il entre
+dans l'amour beaucoup d'involontaire; ne l'éprouve
+pas qui veut. Il y a dans ce qu'on appelle de ce nom
+quelque chose de purement sentimental, et partant
+de purement subjectif, et nous retrouvons le même
+vice, le même danger aperçu déjà dans le principe
+de la morale sentimentale. La raison peut être convaincue
+qu'il faut faire tout ce que Dieu commande
+pour gagner le ciel, et posséder sur la volonté assez
+d'empire pour la déterminer à observer tous ses
+commandements, sans que le principe d'action soit
+la charité. La crainte, la puissance de la conviction,
+la beauté sévère du dogme chrétien, la lassitude
+ou le mépris des systèmes incrédules, le
+désir austère de conformer sa vie aux prescriptions
+de la morale la plus sainte, mille motifs
+peuvent jouer dans l'âme d'un chrétien un rôle
+supérieur à l'amour de Dieu proprement dit; et
+la doctrine d'Abélard, en affaiblissant un peu ce
+qu'il y a de substantiellement bon, d'absolument
+vrai dans la règle chrétienne des devoirs, rend
+incertaine et flottante la morale même que sa foi
+proclame et qu'il voudrait épurer et raffermir.</p>
+
+<p>Allons plus loin; le principe de la foi, de l'obéissance,
+de l'amour, suppose la connaissance, et le
+péché d'ignorance cesse en quelque sorte d'être un
+péché, ou plutôt il reste un péché, en ce sens qu'il
+est un acte qui entraîne la damnation; mais il
+cesse d'être une faute, étant exempt de la volonté
+du mal, du consentement au mal, puisqu'il s'agissait
+d'un mal inconnu; bien plus, il a pu être accompagné
+d'un désir de plaire à Dieu, à Dieu tel au
+moins qu'on le connaissait, et par les moyens qu'on
+lui croyait agréables. Alors il faut hardiment déclarer
+que l'acte qui encourt la damnation, peut n'être pas
+une faute; il faut aller jusqu'à dire qu'un acte moins
+damnable aurait pu être plus mauvais encore; il
+faut en venir à confesser audacieusement que les
+Juifs qui ont crucifié Jésus-Christ, sont excusés de
+la faute par l'ignorance, qu'ils auraient pu être corporellement
+punis pour l'exemple, sans être pour
+cela convaincus d'une faute, et qu'enfin le crime
+eût été bien plus grand d'épargner Jésus-Christ
+contre leur propre conscience.</p>
+
+<p>2° De ce mépris pour les oeuvres, de cette réduction
+successive de tous les éléments de la moralité
+à un seul, que l'on n'est pas même absolument
+maître de se donner à un degré convenable, il résulte
+que non-seulement les effets de l'action, l'oeuvre
+extérieure, mais les passions, les tentations, les
+désirs, sont amnistiés et présentés comme indifférents
+à peu près de la même manière que les
+oeuvres; de la un nuage jeté sur de grandes vérités
+religieuses. C'est un article de foi que la nature
+humaine est devenue mauvaise en elle-même, que
+le mal a pénétré sa substance au point que le corps,
+la chair, la concupiscence sont sans cesse maudits
+et anathématisés comme étant le péché en puissance,
+si ce n'est en acte. Cette croyance d'abord est liée
+à celle du péché originel, et si le péché n'est que
+le consentement au mal, c'est-à-dire la mauvaise
+volonté envers Dieu, il se trouve que le péché originel
+est un péché sans consentement, sans volonté,
+c'est-à-dire un péché sans péché. Je sais bien
+qu'Abélard cite l'objection en disant que le péché
+originel est une expression qui signifie <i>la peine</i> du
+péché originel; mais cette interprétation, quoiqu'elle
+se trouve dans saint Augustin, n'est pas
+approuvée par l'Église, et elle détruit ou diminue
+ce qu'il y a de mystérieux dans l'existence essentielle
+de ce péché au sein de notre nature actuellement
+corrompue, et le réduit en quelque sorte à une condamnation
+qui subsiste sur nous, sans avoir en nous
+ni cause ni effet, c'est-à-dire à une déchéance de
+situation, à une impossibilité, extérieure à nous et
+qui ne nous est pas propre, de nous sauver tant que
+l'arrêt n'est pas rapporté. Or, c'est là certainement
+une erreur grave; elle consiste à prendre figurativement
+la transmission du péché par la génération,
+et à concevoir seulement qu'à cause du péché d'Adam
+Dieu a condamné la race d'Adam, sans qu'il en soit
+résulté de changement dans sa nature, mais seulement
+dans sa condition, à peu près comme autrefois
+pour les enfants non réhabilités d'un condamné
+dégradé de noblesse; ils n'en étaient ni meilleurs
+ni pires, mais ils étaient frappés de certaines incapacités
+qui n'étaient pas de leur fait.</p>
+
+<p>En second lieu, indépendamment du péché originel,
+et même après qu'il a été lavé dans les eaux
+du baptême, la religion n'admet point que l'homme
+soit pur. En vain l'Évangile l'a éclairé et guidé, en
+vain la grâce de Dieu toujours présente le soutient
+et le sollicite; il subsiste en lui un vice permanent,
+un instinct de mal, un mauvais désir, la concupiscence
+enfin, qui est loin d'être innocente par elle-même.
+Sans aucun doute, celui qui y cède est le vrai
+pécheur, et celui qui résiste se justifie; mais sa
+justification même prouve qu'il avait le mal dans
+son propre sein, et la religion admet et condamne
+le péché par désir et le péché par pensée. L'homme
+est <i>la chair du péché</i>, comme dit saint Paul, et il n'entend
+point parler seulement du péché originel effacé
+par le baptême; <i>la chair convoite contre l'esprit</i>. «C'est
+la son fond,» dit Bossuet, «depuis la corruption
+de notre nature.»&mdash;«<i>Le bien n'habite pas en moi,
+c'est-à-dire dans ma chair..... Je trouve en moi une
+loi qui me fait apercevoir que le mal m'est attaché.....
+Tout ce qui est dans la monde est concupiscence de
+la chair et concupiscence des yeux, et orgueil de la
+vie.</i>»&mdash;«Voila,» dit encore Bossuet, «une
+image véritable de la chute de l'homme; nous en
+sentons le dernier effet dans ce corps qui nous
+accable et dans les plaisirs des sens qui nous captivent.
+Nous nous trouvons au-dessous de tout
+cela et vraiment esclaves de la nature corporelle,
+nous qui étions nés pour la commander. Telle est
+donc l'extrémité de notre chute<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a><a href="#footnote473"><sup>473</sup></a>.» Ainsi les effets
+corrupteurs du péché originel survivent à la damnation
+inévitable qui en était la suite et qui est abolie
+par le baptême.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote473" name="footnote473"></a><b>Note 473:</b><a href="#footnotetag473"> (retour) </a> Rom., vii, 8.&mdash;Gal. v, 17.&mdash;Bossuet, <i>Traité de
+la Concupiscence</i>,
+c. vi.&mdash;Rom. vii, 18, 21.&mdash;1 Jean, ii, 16.&mdash;Bossuet, <i>ibid.</i>, c. xv.</blockquote>
+
+<p>Et quand il serait vrai que l'ascétisme de la morale
+religieuse passât les bornes et allât jusqu'à s'attaquer
+à d'invincibles conditions de la nature humaine, il
+serait vrai également que toute morale qui ne condamne
+absolument que le consentement aux mauvais
+désirs, déroge à la morale orthodoxe. Le premier inconvénient,
+et le plus grave, c'est qu'elle peut
+conduire aux égarements de la casuistique, à l'erreur
+du molinisme.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout. Comme la résistance au mauvais
+désir n'a guère d'autre principe, dans Abélard, que
+l'amour de Dieu, comme dans l'amour réside ainsi la
+vraie vertu chrétienne, et que d'ailleurs concupiscence,
+désir, plaisir, tentation, oeuvre, tout est
+absous; par une conséquence assez plausible, on peut
+prétendre que l'amour en lui-même et à lui seul est
+l'unique devoir, l'unique mérite, l'unique salut.
+Abélard dit, en effet qu'il faut le purifier de toute
+crainte de la damnation, de tout calcul d'intérêt
+même spirituel, que la piété pour cause de salut
+est mercenaire, et nous voilà bien près des chimères
+du quiétisme.</p>
+
+<p>Cela suffit pour montrer comment la morale
+d'Abélard devait inquiéter l'Église, et comment,
+suivie dans ses conséquences, elle aurait pu conduire
+à des excès qui, du reste, étaient bien loin de
+la pensée de son auteur.</p>
+
+<p>Conclurons-nous cependant à la condamnation
+absolue de la morale contenue, dans l'<i>Éthique</i>? non,
+cette morale est incomplète, elle ne s'appuie pas
+sur un examen assez profond de la nature humaine;
+enfin elle est incohérente, parce qu'elle est à la fois
+rationnelle et mystique; mais elle renferme plus
+d'un principe vrai que la raison devait revendiquer
+contre l'absolutisme de la morale dogmatique.</p>
+
+<p>Aucun ouvrage d'Abélard ne nous paraît au fond
+plus que son Éthique empreint de l'esprit du rationalisme.
+Sous des formes de langage qui rappellent
+sa profession et semblent ne s'adresser qu'au sacerdoce,
+ne convenir qu'à la casuistique, il cache en
+effet des idées originales, des nouveautés de sens
+commun dont peut-être il n'apercevait pas toute la
+portée, et qui, par leurs conséquences, touchent à
+un haut degré la philosophie et la théologie. Ces
+conséquence s'étendent de la théorie à la pratique
+et finissent par intéresser la dispensation des sacrements
+et la conduite du clergé. Sous tous ces rapports,
+Abélard s'exprime avec une singulière hardiesse.
+Distinguons quelques points fondamentaux:
+en philosophie, le libre arbitre et la Providence;
+en théologie, la prédestination et la grâce; en pratique,
+le sacrement de pénitence, le pouvoir des
+clefs, les indulgences.</p>
+
+<p>1. Nous avons de bonne heure rencontré les idées
+d'Abélard sur le libre arbitre; c'est au sujet de la
+proposition affirmative qu'il s'en est expliqué une
+première fois<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a><a href="#footnote474"><sup>474</sup></a>. Depuis qu'Aristote, obligé, dans
+l'<i>Hermeneia</i>, de distinguer la proposition individuelle
+de l'universelle, et dans celle-là celle qui
+touche le présent ou le passé de celle qui concerne
+le futur, a reconnu que dans cette dernière l'affirmation
+ou la négation n'était pas nécessairement vraie
+ou fausse, parce que dans un avenir indéterminé
+les deux cas de l'alternative étaient possibles; cette
+question, appelée par les anciens la question des
+possibles, par les scolastiques la question des futurs
+contingents, a toujours trouvé sa place dons la logique,
+et c'est là qu'elle a été par anticipation traitée
+en dehors de la psychologie et de la morale. «<i>Obscura
+quaestio est</i>» disait Cicéron, «<i>quam</i> πεÏί δυνατων
+<i>philosophi appellant; totaque est logicae</i><a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a><a href="#footnote475"><sup>475</sup></a>.» Cependant
+Aristote avait résolu la question en respectant
+le libre arbitre, que par là il consacrait de nouveau.
+Les stoïciens, fort subtils à leur ordinaire sur cet
+article, avaient tout confondu, promettant de tout
+concilier, et Chrysippe, en prétendant sauver la
+liberté humaine, n'avait réussi qu'à river les anneaux
+de la chaîne éternelle du destin<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a><a href="#footnote476"><sup>476</sup></a>. Cicéron, qui veut
+pourtant ramener la question à la morale, prend
+parti pour le fatalisme et nie le libre arbitre; car
+autrement, dit-il, que deviendrait la fortune<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a><a href="#footnote477"><sup>477</sup></a>?
+Boèce a développé contre les stoïciens la doctrine
+aristotélique dans ce qu'elle a de favorable au libre
+arbitre, et lorsque Abélard traite la question en
+dialectique, il suit Boèce. Il tenait Boèce pour chrétien,
+même pour théologien, et plus tard, retrouvant
+la question dans la théodicée, dans la morale,
+il se sert des principes établis en dialectique, il les
+maintient, il demeure fidèle à lui-même. D'ailleurs
+saint Augustin, qui, ainsi que tous les théologiens,
+défend l'existence du libre arbitre au moins en principe,
+a combattu le stoïcisme dans la personne de
+Cicéron<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a><a href="#footnote478"><sup>478</sup></a>. Toute morale suppose le libre arbitre, la
+morale chrétienne aussi bien que la morale philosophique,
+encore que certains dogmes semblent
+parfois porter dommage à la liberté. Voici donc sur
+la question les antécédents qu'Abélard reconnaît,
+Aristote, Boèce, saint Augustin<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a><a href="#footnote479"><sup>479</sup></a>; on doit ajouter
+saint Anselme, qui, en ceci comme en beaucoup
+d'autres choses, parle d'après lui-même, sans
+s'écarter de la tradition, et réussit à se créer une
+orthodoxie individuelle<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a><a href="#footnote480"><sup>480</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote474" name="footnote474"></a><b>Note 474:</b><a href="#footnotetag474"> (retour) </a> t. 11, c. iv, t. 1, p. 400 et suiv.&mdash;Cf.
+<i>Dialectica</i>, p. 237 et seq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote475" name="footnote475"></a><b>Note 475:</b><a href="#footnotetag475"> (retour) </a> Arist., <i>De Interp.</i>, c. ix, xii et xiii.&mdash;Cic., <i>De Fato</i>, I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote476" name="footnote476"></a><b>Note 476:</b><a href="#footnotetag476"> (retour) </a> A. Gell., VI, ii.&mdash;Cic., <i>ibid.</i>, IV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote477" name="footnote477"></a><b>Note 477:</b><a href="#footnotetag477"> (retour) </a> Cic., <i>ibid</i>., et <i>De Divinat.</i>, t. II, 7.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote478" name="footnote478"></a><b>Note 478:</b><a href="#footnotetag478"> (retour) </a> <i>De Civ. Dei</i>, V, ix.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote479" name="footnote479"></a><b>Note 479:</b><a href="#footnotetag479"> (retour) </a> Arist., <i>loc. cit.</i>&mdash;Boet., <i>De Interp.</i>,
+sec. ed. p. 860.&mdash;<i>De Consol.
+phil.</i>, I. V, p. 3, 4, 5 et 6.&mdash;Aug., <i>loc. cit.</i> et <i>De
+Don. Persev.</i>&mdash;<i>De
+Duab. anim. in Hanich.</i>, xi et xii.&mdash;<i>De Prædest. sanct.</i>
+Passim.&mdash;<i>Contr. Faust.</i>, XXII, lxxviii.&mdash;Cf. l'ouvrage de M. Bersot,
+<i>Doctrine de
+saint Augustin sur la liberté et la Providence</i>, Paris, 1843.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote480" name="footnote480"></a><b>Note 480:</b><a href="#footnotetag480"> (retour) </a> S. Ans. Op., <i>Cur Deus homo</i>, I. I, c. xi,
+p. 70.&mdash;<i>De lib. Arb.</i>, p. 117.
+<i>De Concord. præsc. et præd.</i>, p. 123.</blockquote>
+
+<p>Abélard s'est donc fait une idée saine du libre
+arbitre. «C'est,» dit-il, «la délibération ou la
+<i>dijudication</i> de l'esprit par laquelle il se propose
+de faire ou de ne pas faire une chose; cette <i>dijudication</i>
+est libre<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a><a href="#footnote481"><sup>481</sup></a>.» Puisqu'elle est libre, c'est-à-dire
+puisqu'en toute circonstance l'homme peut faire
+le pour ou le contre, ce qu'il fait peut se trouver
+bon ou mauvais. Le libre arbitre entraîne donc la
+puissance de faire bien ou mal.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote481" name="footnote481"></a><b>Note 481:</b><a href="#footnotetag481"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, I. III, p. 1131.&mdash;<i>Comm.
+in Rom.</i>, I. I, p. 538.&mdash;Voy. ci-dessus,
+c. ii, p. 240, c. vi, p. 425 et 427.</blockquote>
+
+<p>La liberté est attaquée ou amoindrie par diverses
+sortes d'objections. D'abord, elle est niée au nom de
+la nature humaine qu'on représente comme maîtrisée
+par ses faiblesses, ses passions, les mobiles qui
+la poussent, les circonstances qui la dominent. En ce
+sens, la liberté serait opposée à la contrainte. Abélard
+n'a point à s'occuper beaucoup de cet ordre
+d'objections qui dans la théologie chrétienne prennent
+une autre forme. On conteste en second lieu la
+liberté au nom de l'ordre général qu'elle troublerait,
+et dans lequel l'enchaînement des causes et des effets
+doit être constitué de sorte que celui qui connaîtrait
+toutes les unes, pourrait infailliblement prévoir tous
+les autres. Or celui-là existe, c'est Dieu. La connaissance
+qu'il a par avance de tout ce qui doit arriver
+s'appelle la prescience. Cette prescience est universelle,
+elle est infaillible. Tout ce qui doit arriver
+arrive donc nécessairement comme Dieu l'a prévu.
+Entre Dieu et la création, il n'y a point de place pour
+la liberté. Nous avons vu Abélard aux prises avec
+cette objection; il la repousse par les arguments usités.
+Ce sont à peu près ceux qu'avait développés saint
+Anselme<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a><a href="#footnote482"><sup>482</sup></a>. Les déterminations libres de l'homme
+sont prévues aussi bien que leurs effets; elles sont
+prévues comme libres. Que Dieu sache ce que
+l'homme choisira après délibération, cela n'empêche
+point que l'homme ne délibère; et l'on ne voit pas
+pourquoi une action serait moins libre en elle-même,
+parce qu'elle est connue de celui qui la prévoit et ne
+l'empêche pas. La question qui se poserait ici n'est
+point: comment l'homme peut-il être libre, sous
+l'oeil de la prescience universelle? mais plutôt: comment
+l'être qui peut tout et qui fait tout, a-t-il créé
+l'homme libre? question fort différente, et qui regarde
+la toute-puissance divine et l'existence du
+mal, question qui subsiste tout entière en présence
+de la liberté humaine. Celle-ci, considérée comme
+nous venons de la considérer, est opposée à la nécessité,
+et Abélard en ce sens ne l'a ni méconnue ni
+affaiblie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote482" name="footnote482"></a><b>Note 482:</b><a href="#footnotetag482"> (retour) </a> «Deus præscit esse libere futurum quod aliundo non
+est ex necessitate
+futurum.»&mdash;<i>De Conc. praesc. cum lib. arb.</i>, qu. I, c. I.</blockquote>
+
+<p>Mais en théologie, ces deux ordres d'objections
+prennent une forme et une gravité nouvelles.</p>
+
+<p>La religion est en général sévère pour la nature
+humaine. Elle l'humilie sous le poids de ses faiblesses;
+elle l'accuse d'une corruption profonde; elle lui
+raconte sa déchéance et toutes ses misères. Elle en
+conclut que le libre arbitre dans l'homme est déchu
+comme tout le reste, ou qu'il est dominé ou corrompu;
+de sorte qu'il lui faut un supplément pour
+le rétablir, ou un remède pour le guérir. Ces deux
+doctrines sont alternativement ou confusément prêchées,
+mais elles conduisent à la même conséquence,
+la nécessité d'un réparateur qui par des moyens
+surnaturels rende à l'homme sa liberté ou la redresse.
+Les métaphores diverses qu'emploie le langage
+de l'Église, permettent ces deux interprétations
+qui l'une et l'autre tendent à affaiblir le principe de
+la liberté humaine.</p>
+
+<p>En général, il y a toujours de l'incertitude sur le
+sens de ce mot de libre arbitre. On peut entendre par
+là le pouvoir de choisir, pouvoir qui n'est pas absolu,
+c'est-à-dire complètement indépendant, que
+la raison et les passions sollicitent en sens divers,
+mais qui subsiste aussi longtemps que l'âme humaine
+conserve la plénitude de ses facultés. En tant que
+pouvoir, ce pouvoir est neutre; il est la faculté du
+bien comme du mal, du mal comme du bien. Mais
+en choisissant le mal, la raison de l'homme cède à
+l'empire de ses sens ou de ses passions; le mauvais
+choix a toujours les caractères de l'entraînement et
+de la faiblesse, tandis que la vertu signale la puissance
+de la raison; aussi a-t-on pu dire, et a-t-on
+dit que l'homme était libre dans le bien, esclave dans
+le mal; sa liberté a été proportionnée à sa vertu;
+<i>nihil liberius recta voluntate</i>, dit saint Anselme<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a><a href="#footnote483"><sup>483</sup></a>.
+En ce sens, la liberté humaine n'est plus quelque
+chose de neutre, un moyen, un pouvoir instrumental,
+elle se confond avec la volonté qui dispose d'elle,
+avec la raison qui dirige la volonté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote483" name="footnote483"></a><b>Note 483:</b><a href="#footnotetag483"> (retour) </a> <i>Dial. de lib. Arb.</i>, c. IX, p. 121.</blockquote>
+
+<p>Il est rare que les théologiens ne prennent pas le
+mot liberté successivement dans ces deux acceptions.
+Ainsi a fait saint Augustin<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a><a href="#footnote484"><sup>484</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote484" name="footnote484"></a><b>Note 484:</b><a href="#footnotetag484"> (retour) </a> Petau, <i>Dog. Theol.</i>, t. I, t. V, c. III, p. 319.</blockquote>
+
+<p>Si le libre arbitre est la faculté du bien, l'homme
+depuis le péché a perdu le libre arbitre. Du moins le
+libre arbitre a-t-il baissé, et il est devenu incapable
+de se relever par lui-même et d'atteindre au bien.
+S'il est un pouvoir neutre, il subsiste depuis le péché
+comme auparavant, mais il est assujetti à un
+principe de corruption qui ne le détruit pas, mais
+qui le domine, et pour n'être employé qu'au bien, il
+a besoin qu'une force supérieure pénètre dans la nature
+humaine et la relève. Dans les deux cas, la conséquence
+pratique et religieuse est la même, et la
+doctrine du péché originel subsiste tout entière.</p>
+
+<p>Par le libre arbitre, Abélard a généralement entendu
+la faculté de se résoudre au mal comme au
+bien; et certes cette interprétation est permise. La
+difficulté est seulement d'expliquer alors comment
+les saints, comment le Dieu fait homme, et surtout
+comment Dieu lui-même peut être libre<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a><a href="#footnote485"><sup>485</sup></a>. Mais, dans
+les créatures, la faculté de faire le mal cesse d'être
+une imperfection, dès qu'on cesse de le jamais vouloir;
+tels sont les saints. Le libre arbitre du Christ
+dans les choses morales n'a pu jamais exister qu'en
+puissance là où l'impeccabilité était en acte, et quant à
+Dieu, Abélard répond assez nettement que la liberté
+de Dieu se confond avec sa toute-puissance et que
+sa toute-puissance ne va pas jusqu'à impliquer la
+faculté de cesser d'être le souverain bien. En Dieu,
+la liberté est donc improprement dite. Dieu ne peut
+faire que le meilleur. A la vérité, il en résulte qu'il
+ne peut faire que ce qu'il fait et que tout ce qui est,
+n'étant que par lui, est le mieux possible. Cette doctrine
+s'appelle l'<i>optimisme</i>. Abélard a osé la soutenir.
+D'où lui est-elle venue? Quand il l'expose, il rappelle
+Plotin. Serait-ce une de ces grandes idées des
+écoles d'Alexandrie, qui par l'influence d'Origène ou
+des siens auraient pénétré dans la christianisme, et
+s'y seraient perpétuées, vagues, libres, flottantes,
+suspectes, mais non condamnées, tolérées comme un
+passe-temps pour l'intelligence, avant d'être défendues
+comme un danger pour la foi?<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a><a href="#footnote486"><sup>486</sup></a> ou plutôt
+n'est-ce pas un mot de Platon dans le Timée, qui,
+donnant l'éveil à la raison d'Abélard, lui aura prématurément
+inspiré la pensée qui devait un jour illustrer
+Leibnitz<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a><a href="#footnote487"><sup>487</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote485" name="footnote485"></a><b>Note 485:</b><a href="#footnotetag485"> (retour) </a> Saint Bernard accorde que Dieu, comme toute créature
+bonne ou mauvaise,
+a le libre arbitre en ce sens qu'il n'est pas soumis à la nécessité. (<i>De
+grat. et lib. arb.</i>, opusc. IX.&mdash;Cf. Bersot, <i>Oeuvre cit.</i>,
+part I, c. I, sect. III
+p. 24, et part. II, c. III, sect. IV, p. 200.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote486" name="footnote486"></a><b>Note 486:</b><a href="#footnotetag486"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, c. II, p. 227 et suiv.&mdash;Cf. Plotin,
+<i>Ennead.</i> V, t. V, c. XII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote487" name="footnote487"></a><b>Note 487:</b><a href="#footnotetag487"> (retour) </a> Cf. Tim. XXIX et XXX, et trad. de M. Cousin, t. XII,
+p. 117, 118, etc.&mdash;Malebranche, <i>Médit. Chrét.</i>, VII, 17, 18, 19;
+et Fénélon lui-même, quand il
+le réfute, c. V et VI, lui qui se montre si jaloux de sauver la libre volonté de
+Dieu, est obligé de dire: «Ce qui est déterminé invinciblement par l'ordre
+immuable et nécessaire, c'est-à-dire par l'essence même de Dieu, ne peut
+jamais en aucun sens arriver autrement que comme l'ordre l'a réglé.»</blockquote>
+
+
+<p>Quoi qu'il en soit, on voit que les difficultés, puisées
+dans la faible nature de l'homme, contre la liberté,
+s'accroissent, en théologie, de l'existence du
+péché originel.</p>
+
+<p>Celles qui naissent de la prescience divine se compliquent,
+en théologie, du dogme de la prédestination.</p>
+
+<p>Préoccupé de la corruption de la nature et des
+suites du péché, l'esprit est conduit à frapper le libre
+arbitre d'une telle impuissance que les vertus humaines
+perdent tout leur prix, et que les vertus de
+la grâce, toutes d'origine céleste, peuvent seules sauver
+notre indignité. Elles seules, en d'autres termes,
+ont un mérite aux regards de Dieu. Reste à savoir
+quelle est la part de la liberté humaine dans ces vertus.
+Si cette part est nulle, la liberté est comme si
+elle n'était pas, et le salut ou la damnation deviennent
+pour l'homme de pures fatalités. Mais si le
+libre arbitre nous sert à nous approprier les mérites
+de Jésus-Christ, nos résolutions ne sont pas sans
+quelque mérite. Soit que le libre arbitre suffise, soit
+que seulement il contribue à la justification, il n'est
+donc point annulé; nous ne l'avons point perdu.
+Cependant, en ce cas même, il ne se tourne au bien
+que par la grâce, et comme Dieu souffle sa grâce où
+il lui plaît, sa justice ne cesse pas d'être un redoutable
+mystère. Si tous, si beaucoup sont appelés,
+peu sont élus; et celui qui élit est celui qui appelle,
+et qui savait lesquels seraient élus au moment qu'il
+les appelait tous. La prescience divine, en tant qu'elle
+s'applique au salut des hommes, c'est la prédestination<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a><a href="#footnote488"><sup>488</sup></a>;
+et sous ce nom se pose et s'aggrave, en
+théologie, le problème tout à l'heure indiqué sous
+la forme philosophique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote488" name="footnote488"></a><b>Note 488:</b><a href="#footnotetag488"> (retour) </a> S. Aug., <i>De Don. Persev.</i>., XIV.</blockquote>
+
+<p>II. On sait que le dogme de la prédestination peut
+être entendu de telle manière que toute vertu morale,
+tout mérite humain, tout effort du libre
+arbitre se réduise à néant. Cet excès de doctrine
+s'appelle le <i>prédestinatianisme</i>, et ceux qui y sont
+tombés ont toujours essayé de se donner pour chef
+saint Augustin<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a><a href="#footnote489"><sup>489</sup></a>. Disciple de ce grand évoque, Abélard
+n'est pourtant pas <i>prédestinatien</i>, c'est-à-dire
+que le dogme de la prédestination qu'il admet<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a><a href="#footnote490"><sup>490</sup></a> ne
+l'emporte pas dans son esprit sur l'idée nécessaire et
+l'indestructible sentiment de la liberté humaine. Il
+ne reproduit son maître saint Augustin que par le
+côté où ce Père confinait aux semi-pélagiens tout en
+les combattant<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a><a href="#footnote491"><sup>491</sup></a>. On ne doit pas compter Abélard
+dans le parti du christianisme qui peut être plausiblement
+ou spécieusement accusé de fatalisme, qui
+incline enfin dans le sens de la prédestination
+plus que dans le sens de la liberté. Il serait curieux
+de chercher pourquoi toutes les sectes, y compris la
+stoïcienne, qui n'ont pas été franches sur la question
+de la liberté, et qui, par là, semblaient affaiblir la
+condition essentielle de toute morale, ont tendu
+cependant au rigorisme, tandis que l'opinion contraire
+a quelquefois versé dans le relâchement<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a><a href="#footnote492"><sup>492</sup></a>; et
+nous avons vu que l'exemple d'Abélard ne dément
+pas cette observation. Il pose donc le libre arbitre;
+il l'affranchit de cette contrainte inconnue, mais
+réelle où l'on voudrait que le tînt l'existence même
+de la Providence. Tout cela est vrai et juste, mais
+nous ne voyons pas qu'il présente, nulle part le libre
+arbitre comme déchu, corrompu, incliné au mal,
+ainsi que le veulent beaucoup d'écrivains religieux.
+Il n'a pas tort; le mal qu'ils disent du libre arbitre,
+vient, ou d'une erreur essentielle, ou d'un langage
+inexact. Si le libre arbitre est méchant, il n'est pas
+le libre arbitre; et si l'on veut dire seulement que
+ses déterminations dépendent plus ou moins de nos
+faiblesses et de nos passions, ce n'est pas à lui qu'il
+faut s'en prendre, c'est à l'infirmité de notre nature,
+à celle de notre raison, comme principe de nos résolutions.
+Le libre arbitre en lui-même subsiste dans
+la créature la plus fragile, la plus entraînée, la plus
+passionnée; ce n'est pas lui qui est mauvais, la
+liberté n'est pas le péché. L'homme ne pourrait pécher
+sans être libre; mais il pourrait être libre sans
+pécher. La liberté est une condition du péché, et
+n'en est pas la source<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a><a href="#footnote493"><sup>493</sup></a>.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote489" name="footnote489"></a><b>Note 489:</b><a href="#footnotetag489"> (retour) </a> Cf. Sur la doctrine de saint Augustin, Petau,
+t. I. t. IX, c. VI et suiv.&mdash;Ritter,
+<i>Hist. de la Phil Chrét.</i>, t. II, t. VI, c. V, et surtout
+la Thése de M. Bersot</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote490" name="footnote490"></a><b>Note 490:</b><a href="#footnotetag490"> (retour) </a> <i>Comment. to Ep. ad Rom.</i>, t. I, p. 523,538; t. II,
+p 554 et seq.; t. III, p. 641, 649, 652.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote491" name="footnote491"></a><b>Note 491:</b><a href="#footnotetag491"> (retour) </a> Petau, <i>Id. ibid.</i>, p. 635</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote492" name="footnote492"></a><b>Note 492:</b><a href="#footnotetag492"> (retour) </a> Voici, je croîs, les noms des principales sectes rangées
+suivant une
+échelle ascendante de rigidité dans la question de la grâce et de la liberté;
+Sociniens, pélagiens, semi-pélagiens, molinistes, congruistes, thomistes,
+augustiniens, jansénistes, calvinistes. Parmi les réformés, le calvinisme et
+même le luthéranisme pur sont pour l'opinion la plus sévère. On distingue
+pourtant deux partis: dans le sens du relâchement, arméniens, universalistes,
+etc.; dan celui de la rigidité, gomaristes, prédestinatiens,
+Prédestinateurs, particularistes, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote493" name="footnote493"></a><b>Note 493:</b><a href="#footnotetag493"> (retour) </a> Cette doctrine, qui neutralise la liberté entre le bien et
+le mal, est loin
+d'être hétérodoxe. Elle est conforme aux définitions de la liberté données
+par saint Jean Damascène (<i>Instit. element. ad dogm.</i>, c. X), par
+saint Jérôme
+(<i>In Jovinian.</i>, II), par saint Augustin lui-même, quoiqu'il paraisse
+varier sur ce point (<i>Homil.</i> XII.&mdash;<i>De duab. Anim. In
+Manich.</i>, c. XII),
+par saint Bernard enfin (<i>De grat. et lib. arb.</i>, c. II).
+Saint Anselme semble
+y accéder, lorsqu'il dit que, prise en général, la liberté est contraire
+à la nécessité,
+qu'entre deux opposés elle est indifférente au choix; mais il fait une
+distinction: comme il faut que la définition du libre arbitre convienne à Dieu
+ainsi qu'à l'homme, il ne veut pas que la faculté de pêcher soit supposée par
+cette définition; il dit donc que la liberté dans un sens plus restreint,
+c'est le
+libre arbitre, et entendant alors par ce mot la volonté affranchie de ce
+qui la
+subjugue, il définit le libre arbitre «potestas servandi rectitudinem
+voluntatis
+propter ipsam rectitudinem.» (<i>De lib. Arb.</i>, c. I et III.&mdash;Cf.
+<i>De Consord. prædest. cum lib. arb.</i>, qu. II, p. 127) Si l'on
+veut admettre cette
+distinction et s'y tenir, on le peut, et toute équivoque disparaîtra.</blockquote>
+
+<p>De là, comme on l'a vu, plusieurs difficultés.
+Et d'abord, la prédestination<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a><a href="#footnote494"><sup>494</sup></a>. La prédestination, au
+sens spécial du mot, est la disposition divine en
+vertu de laquelle certains hommes sont de toute
+éternité destinés au salut éternel. La prédestination
+est toujours une grâce; mais elle n'est absolument
+gratuite que si l'on pense qu'aucune prévision du
+mérite de ceux à qui elle s'applique n'entre dans le
+décret qui les a choisis; elle n'est qu'une grâce si
+Dieu, en les élisant, a prévu leurs mérites, c'est-à-dire
+a tenu compte du bon emploi qu'ils feraient
+des grâces qu'il accorde à tous. Dans le premier cas,
+Dieu, par sa grâce, les justifie, parce qu'il les a
+élus; dans le second, il ne les élit que parce qu'il
+sait qu'ils seront justifiée par sa grâce. Aucune de
+ces deux opinions n'est interdite; la première, la
+plus sévère, celle de saint Augustin, n'est point un
+article de foi; et pour elle, dès le IXe siècle, s'était
+déclaré le moine Gothescale, alors que l'archevêque
+Hinemar le fit condamner au fouet. Pierre Lombard,
+Hughes de Saint-Victor, saint Thomas, sont
+plutôt du côté de Gothescale; mais les Romains,
+et notamment les jésuites, ont tenu pour la doctrine
+d'Hinemar, quoique en général une opinion plus
+rigide et plus voisine de l'augustinianisme, celle
+des thomistes, ait prévalu dans le clergé français,
+opinion approuvée aussi par Rome et qui s'honore
+de la préférence de Bossuet<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a><a href="#footnote495"><sup>495</sup></a>. Suivant cette opinion,
+Dieu prévoit bien que ceux qu'il prédestine obtiendront
+le salut par leur foi ou par leurs oeuvres, mats
+en ce sens que, par un décret infaillible, par une
+volonté absolue et efficace, et non dans la prévoyance
+et à la condition de leurs mérites, il a décidé
+qu'ils auraient le royaume des cieux. Le nombre des
+prédestinés est fixe et immuable; les protestants ont
+été jusqu'à soutenir qu'il n'y avait pas d'autres élus
+que les prédestinés, auquel cas il ne serait plus vrai
+qu'il y a beaucoup d'appelés; être appelé signifierait
+seulement ignorer si l'on est ou non prédestiné.
+Mais telle n'est pas la doctrine catholique. Non-seulement
+en dehors des prédestinés elle admet des
+élus, c'est-à-dire des appelés qui seront élus, grâce
+au bon usage qu'ils feront des dons de Dieu; mais
+même elle est allée jusqu'à distinguer la prédestination
+à la gloire et la prédestination à la grâce. La
+première est la prédestination proprement dite ou
+absolue; la seconde est, en Dieu, la volonté absolue
+d'accorder à telles de ses créatures les dons et les
+grâces nécessaires pour arriver au salut, soit qu'il
+prévoie qu'elles y parviendront en effet, soit qu'il
+sache qu'elles n'y parviendront pas; et de plus, je
+ne crois pas qu'il fût hérétique de soutenir que,
+sans la prédestination à la grâce, on puisse encore
+être sauvé, c'est-à-dire obtenir de Dieu les dons et
+les grâces auxquels on n'était pas prédestiné; ou, ce
+qui reviendrait au même, que tous les chrétiens, et
+dans une certaine mesure tous les hommes, soient
+prédestinés à la grâce; mais c'est sur ces points-là
+qu'on dispute. Ce qui est hors de dispute dans le catholicisme,
+c'est qu'il y a deux ordres d'élus, les uns
+obligés, les autres facultatifs. Cette prédestination,
+dogme singulier, inexplicable, et qui vient ajouter une
+difficulté nouvelle aux difficultés déjà si grandes des
+questions qui touchent à la justice de Dieu, à la
+prescience, à la liberté humaine, ce dogme dont les
+Pères grecs semblent avoir tenu si peu de compte et
+que jusqu'au temps de saint Augustin on n'avait
+pas su voir dans les passages de saint Paul, qui en
+sont les principaux titres<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a><a href="#footnote496"><sup>496</sup></a>, ce dogme si important
+pour nos espérances et qui l'est si peu pour la conduite
+de la vie, qui, théoriquement, a engendré
+d'interminables controverses, qui, pratiquement,
+peut énerver le principe de la responsabilité morale,
+ce dogme étrange, Abélard ne l'a ni combattu ni
+affaibli. Quoique parfois il semble prendre la prédestination
+dans un sens général et la confondre avec
+la prescience<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a><a href="#footnote497"><sup>497</sup></a>, il l'admet cependant au sens spécial<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a><a href="#footnote498"><sup>498</sup></a>,
+et reconnaît qu'il y a des hommes que Dieu veut
+sauver par élection et en vertu d'un décret particulier
+et antérieur<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a><a href="#footnote499"><sup>499</sup></a>. Comment cette croyance est-elle conciliable
+avec l'idée de mérite et de démérite, même
+restreinte à la foi et à la charité? C'est une autre
+question sur laquelle il hasarde quelques conjectures<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a><a href="#footnote500"><sup>500</sup></a>,
+mais dont les théologiens n'ont pas droit de
+se faire une arme contre lui, car cette question est
+une difficulté contre le dogme lui-même.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote494" name="footnote494"></a><b>Note 494:</b><a href="#footnotetag494"> (retour) </a> Cf. Saint Thomas, <i>Summ.</i>, pars I,
+qu. XXIII.&mdash;P, Lomb., <i>Sent.</i>, t. I,
+dist. XL et XLI.&mdash;Le P. Petau, <i>Dogm. Theol.</i>, t. I, t. IX et
+X.&mdash;Bergier,
+<i>Dict. de Theol.</i>, au mot <i>Prédestination</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote495" name="footnote495"></a><b>Note 495:</b><a href="#footnotetag495"> (retour) </a> Petau, <i>loc. cit.</i>, t. X, c. I, et suiv&mdash;Bossuet,
+<i>Traité du lib. urb.</i>,
+c. VIII&mdash;Bersot, <i>Ouvr. cit.</i>, part. II, c. III, sect. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote496" name="footnote496"></a><b>Note 496:</b><a href="#footnotetag496"> (retour) </a> Rom. VIII, 29 et 30.&mdash;Ephes. I, 4, 5 et 11.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote497" name="footnote497"></a><b>Note 497:</b><a href="#footnotetag497"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 641</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote498" name="footnote498"></a><b>Note 498:</b><a href="#footnotetag498"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 623</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote499" name="footnote499"></a><b>Note 499:</b><a href="#footnotetag499"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 538, 554, 649.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote500" name="footnote500"></a><b>Note 500:</b><a href="#footnotetag500"> (retour) </a> Voyez ce qu'il dit de Jérémie, de saint Jean-Baptiste
+et de Lazare, p. 221</blockquote>
+
+<p>Une contradiction paraît inévitable, quand on
+traite de la prédestination; c'est d'affirmer d'abord
+que Dieu est la justice même, et qu'il ne faut pas
+juger de sa justice d'après nos idées; en d'autres
+termes, que la justice parfaite doit être contraire a
+la nôtre, parce qu'elle lui est supérieure<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a><a href="#footnote501"><sup>501</sup></a>, puis, cela
+dit, c'est d'entreprendre d'expliquer, selon la justice
+humaine, toutes les dispositions de Dieu que l'on y
+peut ramener. Cette contradiction est dans Abélard;
+mais quel théologien s'en est préservé?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote501" name="footnote501"></a><b>Note 501:</b><a href="#footnotetag501"> (retour) </a> Voyez contre cette idée Leibnitz (<i>Théodic., Disc.
+prélim.</i>, sec. 4).</blockquote>
+
+<p>III. La prédestination suppose la grâce. On ne
+dispute guère dans le sein du catholicisme que sur
+le point de savoir si dans les desseins de Dieu, la
+prédestination est antérieure à la prévision des mérites
+engendrés par la grâce, et partant absolument
+indépendante de ces mêmes mérites, ou bien si elle
+est postérieure à la résolution divine d'accorder à
+celui qui en est l'objet toute la grâce nécessaire au
+salut. C'est rechercher si la prédestination est à nos
+yeux absolument arbitraire ou en quelque manière
+conditionnelle (ce qui reporterait la question sur la
+grâce même, dont on pourrait demander alors si elle
+est ou n'est pas arbitraire); mais dans tous les cas,
+prédestinés, élus, simples appelés, chrétiens et infidèles;
+tous ont besoin de la grâce, et tous ont, à
+des degrés différents, la grâce de Dieu: c'est encore
+là une doctrine catholique.</p>
+
+<p>La grâce est-elle incompatible avec la liberté?
+non, en général. On peut admettre, toujours d'une
+manière générale, que l'homme est si faible, si mobile,
+même si corrompu, qu'à lui seul et sans la grâce
+il ne saurait mériter et obtenir le salut; on peut aller
+plus loin et admettre encore que, fit-il tout ce qu'il
+faut pour l'obtenir, il ne le mériterait pas sans
+la grâce. Cela ne compromet pas encore le libre
+arbitre. Ce n'est point par défaut ni par excès de
+libre arbitre que, dans l'un ou l'autre cas, l'homme
+aurait besoin de la grâce. Dans le premier cas, elle
+l'aiderait à faire bon usage du libre arbitre; dans le
+second, elle rendrait fructueux le bon usage qu'il
+aurait fait du libre arbitre. Rien de tout cela n'exclut
+ni n'infirme l'existence du libre arbitre. Abélard
+en juge ainsi, et va jusqu'à prétendre que l'existence
+du libre arbitre a pour objet de manifester l'effet de
+la grâce; c'est dire qu'il tient la grâce pour puissante,
+nécessaire, universelle. Il la juge puissante; car
+elle nous met en disposition et en voie de gagner le
+salut. Il la juge nécessaire, puisque sans elle nous
+ne pourrions croire, aimer, agir, comme il le faut
+pour le salut. Il la juge universelle, dès qu'il estime
+que Dieu offre à tous ce qui est nécessaire pour croire
+en lui, l'aimer, et désirer le royaume des cieux<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a><a href="#footnote502"><sup>502</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote502" name="footnote502"></a><b>Note 502:</b><a href="#footnotetag502"> (retour) </a> <i>Ab. Op., Introd.</i>, t. III, p. 1118; et
+<i>Comment.</i>, t. IV, p. 654</blockquote>
+
+<p>Sur tous ces points, et si l'on ne pénètre pas en
+de plus subtiles distinctions, il est orthodoxe. Ce
+n'est pas une garantie d'orthodoxie que de dire que le
+libre arbitre ne se suffit pas à lui-même pour le bien;
+car le contraire ne peut entrer dans l'esprit de celui
+qui suit la valeur des termes. Sans doute, le libre
+arbitre suffit comme instrument; mais il a besoin
+d'un régulateur qui n'est pas lui-même, et c'est
+ce régulateur qui le détermine au bien ou au
+mal; le libre arbitre n'est que la faculté de détermination;
+c'est le pouvoir exécutif du régulateur.
+«La raison,» dit saint Bernard, «a été donnée à la
+liberté pour l'instruire et non la détruire<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a><a href="#footnote503"><sup>503</sup></a>.» C'est
+à tort que le concile de Sens condamne Abélard sur
+cet article.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote503" name="footnote503"></a><b>Note 503:</b><a href="#footnotetag503"> (retour) </a> <i>De grat. et lib. arbit.</i>, opusc. IX, c. II.</blockquote>
+
+<p>Je ne crois pas qu'il y ait dans ses ouvrages rien
+de directement et d'expressément contraire à ces paroles
+de Bossuet: «C'est par son libre arbitre que
+l'âme croit, qu'elle espère, qu'elle aime, qu'elle
+consent à la grâce, qu'elle la demande; ainsi,
+comme ce bien qu'elle fait lui est propre en quelque
+façon, elle se l'approprie, et se l'attribue sans
+songer que tous les bons mouvements du libre arbitre
+sont préparés, dirigés, excités, conservés
+par une opération propre et spéciale de Dieu qui
+nous fait faire, de la manière qu'il sait, tout le bien
+que nous faisons, et nous donne le bon usage de
+notre propre liberté, qu'il a faite et dont il opère
+encore le bon exercice; en sorte qu'il n'y a rien de
+ce qui dépend le plus de nous qu'il ne faille demander
+à Dieu et lui en rendre grâce<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a><a href="#footnote504"><sup>504</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote504" name="footnote504"></a><b>Note 504:</b><a href="#footnotetag504"> (retour) </a> <i>Traité de ta Concupiscence</i>, c. XXIII.</blockquote>
+
+<p>Mais voici le point délicat. Si la grâce est nécessaire,
+soit pour amener le bon emploi du libre arbitre,
+soit pour lui donner du prix, quel mérite reste-t-il
+à l'homme? la grâce est au moins la condition ou
+plutôt la source du mérite; tel est le fond de la doctrine
+de l'Église. Les vertus humaines, dans lesquelles
+la grâce n'entre ou n'entrerait pour rien, s'il en est
+de telles, n'ont absolument aucun mérite. Dans le
+système de l'Église, ce que nous avons appelé le
+régulateur ne se suffit pas à lui-même pour le bien,
+ou très-certainement au moins pour le mérite.</p>
+
+<p>Abélard, en termes généraux, ne s'écarte pas de ce
+système; mais d'abord, il laisse percer quelquefois
+une distinction, une séparation entre le bien et te mérite,
+entre la faute et le démérite. Le mérite, le démérite,
+c'est ce qui, chrétiennement parlant, obtient la
+récompense ou le salut, encourt la peine ou la damnation.
+Le bien n'est pas toujours jugé digne de récompense,
+ni la faute digne de châtiment. Il y a une différence
+entre le mérite au sens théologique et le bien
+au sens purement moral, comme entre le démérite
+et la faute sous les mêmes distinctions. Cette observation,
+que paraît faire Abélard, mais dont il ne
+tire pas toutes les conséquences, intéresse gravement
+l'application des notions humaines de justice à la
+théodicée<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a><a href="#footnote505"><sup>505</sup></a>, et par là elle est comme un premier pas
+dans la voie du rationalisme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote505" name="footnote505"></a><b>Note 505:</b><a href="#footnotetag505"> (retour) </a> Petau, t. X, c. XVIII, t. 1, p. 759.</blockquote>
+
+<p>En second lieu, qu'est-ce que la grâce? un secours
+surnaturel. Est-ce donc la bonté générale et éternelle
+de Dieu, son action paternelle sur le monde,
+cette merveille perpétuelle que la raison reconnaît
+et adore aussi bien que la foi? L'entendre ainsi, ce
+serait abuser des termes. Sans doute il est assez
+difficile de trouver dans les Pères des premiers temps
+une autre idée que cette idée philosophique et familière.
+Le mot de grâce, chez les Grecs du moins,
+reste un assez long temps sans recevoir habituellement
+le sens spécial que l'Église lui assigne dans
+les épîtres de saint Paul. Mais tous les catéchismes
+nous apprennent aujourd'hui qu'il faut l'entendre
+dans un sens littéral et miraculeux. La grâce est
+une action interne, indéfinissable de sa nature, mais
+réelle et directe, du créateur sur la créature, action
+qui l'aide, la dispose, la pousse, la détermine au
+bien avec plus ou moins de puissance. Dans le langage
+et dans la doctrine d'Abélard, la grâce risque fort
+d'être quelque chose de plus général et de plus
+abstrait. Sur la même ligne que les dons de la grâce
+proprement dite, il semble ranger toutes les dispositions
+de l'éternelle sagesse, qu'on peut appeler à
+juste titre des grâces de Dieu, au sens de bienfaits,
+toutes ces harmonies de l'ordonnance universelle,
+toutes ces révélations qui reportent de la constitution
+du monde et de celle de la raison, en un mot
+tout ce qui témoigne au philosophe comme au chrétien
+la bonté infinie. Le don de la loi ancienne, celui
+de la loi nouvelle, l'incarnation, la prédication, la
+mort du Christ, sont à bien plus forte raison pour
+Abélard des grâces de Dieu et les plus grandes qui
+se puissent imaginer. Toutes ces choses sont de la
+grâce; c'est-à-dire des actes efficaces et puissants
+par lesquels Dieu éclaire notre esprit, touche notre
+coeur, nous donne la connaissance, nous inspire
+l'amour, et nous rend ainsi capables, ce que nous
+n'aurions pas été autrement, de croire, d'aimer,
+d'agir comme il faut pour lui plaire et pour nous
+sauver. C'est en général à ces grâces, aux grâces de
+Dieu ainsi entendues, qu'Abélard attribue l'influence
+et les effets qu'on réserve d'ordinaire à la
+grâce proprement dite. Il ne nie pas celle-ci, mais
+je ne me rappelle point de passages où il la désigne
+spécialement, ni même de propositions qui en supposent
+nécessairement l'existence; souvent, au contraire,
+il semble la confondre et la noyer dans cette
+multitude de témoignages divers de la bonté de
+Dieu. Je ne dis pas qu'il se soit à ce point rendu
+compte de sa doctrine, ni que toutes ses expressions
+reviennent absolument à cela, quoique je sois porté
+à le soupçonner; mais je dis que c'est là le sens
+général et dominant de ses idées sur la grâce divine.
+Ainsi, dans les paroles de Bossuet qu'on vient de
+lire, nous voyons <i>les mouvements du libre arbitre
+comme prévenus par me opération propre et spéciale</i>.
+Cette grâce <i>propre et spéciale</i>, cette grâce qui prévient,
+ne ressort pas clairement des expressions
+d'Abélard<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a><a href="#footnote506"><sup>506</sup></a>. Les théologiens distinguent les grâces
+dans l'ordre naturel de celles qui concernent le salut;
+les premières sont les bontés générales de la Providence,
+les secondes sont un don surnaturel. Il s'agit
+particulièrement des dernières dans les controverses
+sur la grâce. Or, parmi celles-ci, on distingue encore
+les grâces extérieures, c'est-à-dire tous les secours extérieure
+qui peuvent nous porter au bien; telles sont,
+par exemple, la loi de Dieu, la prédication de l'Évangile;
+puis on admet les grâces intérieures, ou plutôt
+la grâce intérieure, celle qui touche intérieurement
+le coeur de l'homme. C'est à celle-là que pense saint
+Paul, quand il parle de la grâce qu'il tient de Dieu<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a><a href="#footnote507"><sup>507</sup></a>.
+C'est sur cette grâce intérieure et surnaturelle que
+roulent les grandes discussions théologiques; c'est
+elle qui est dite habituelle, actuelle, adjacente,
+opérante, suffisante, efficace, prévenante, subséquente,
+etc. Or, les pélagiens ont été accusés de ne
+reconnaître d'abord que les grâces de l'ordre naturel;
+puis, dans l'ordre surnaturel, que les grâces extérieures.
+Abélard ne se distingue peut-être pas assez
+nettement des pélagiens<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a><a href="#footnote508"><sup>508</sup></a>; il paraît souvent confondre
+les grâces extérieures et les grâces intérieures, ou,
+selon la distinction de saint Thomas d'Aquin, la grâce
+gratuite, <i>gratis data</i>, et la grâce qui produit la gratitude,
+<i>gratum faciens</i>. L'une est celle qui nous met en
+rapport avec Dieu, et qui s'adresse à l'humanité tout
+entière par les prophéties et les miracles; l'autre
+plus intime, plus individuelle, plus élective, surpasse
+la première en excellence, en noblesse, en
+dignité, <i>excellentior, nobilior, dignior</i>; elle seule
+rend le libre arbitre capable du bien, la volonté
+capable de mérite; elle a Dieu seul pour principe et
+pour cause, et ne laisse à l'humanité que l'honneur
+d'aider à son action. C'est cette distinction fondamentale
+qui établit une différence substantielle
+entre la morale philosophique et la morale chrétienne,
+quant aux moyens de rendre la vertu agréable
+à Dieu; et lorsqu'on méconnaît et qu'on efface cette
+distinction, on fait pour la morale ce que le rationaliste
+fait pour le dogme; on cède tout à la vertu
+humaine comme lui à l'humaine raison. C'est une
+faible ressourcé que de se rejeter alors sur l'importance
+de l'amour, car la grâce est surtout nécessaire
+à la charité; précisément parce que la charité ne
+peut être le fruit ni de la réflexion, ni de l'instinct,
+ni de la crainte, et parce qu'elle est une vertu du
+coeur plus que de la conscience, elle est éminemment
+l'inspiration de la grâce<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a><a href="#footnote509"><sup>509</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote506" name="footnote506"></a><b>Note 506:</b><a href="#footnotetag506"> (retour) </a> Il admet cependant, quoique en termes vagues, une grâce préalable
+comme nécessaire pour profiter des dons de Dieu. Voyez ci-dessus, c. VI,
+p. 480. Mais on n'est pas sûr qu'il n'entende point parler de cette grâce
+bienveillante du créateur qui précédé tous ses dons actuels.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote507" name="footnote507"></a><b>Note 507:</b><a href="#footnotetag507"> (retour) </a> Galat. I, 16&mdash;Rom. XV, 18.&mdash;I Cor. III, 8, et ailleurs. «Ce n'est
+pas moi qui agit, mais la grâce de Dieu, qui est avec moi.» I Cor. XV, 10.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote508" name="footnote508"></a><b>Note 508:</b><a href="#footnotetag508"> (retour) </a> Il prend le mot de grâce dans un sens tellement général
+qu'il attribue
+l'existence du mal qui arrive à la grâce de Dieu, appelant ainsi
+les combinaisons
+de sa sagesse et de sa bonté. (<i>Introd</i>., t. III, p. 1118.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote509" name="footnote509"></a><b>Note 509:</b><a href="#footnotetag509"> (retour) </a> S. Thom., <i>Summ</i>., prim. sec., qu. CIX, a. 1 et 11.</blockquote>
+
+<p>C'est aux théologiens de voir si Abélard est dans
+la règle, mais c'est aux philosophes de reconnaître
+combien sa doctrine se rapproche davantage des notions
+rationnelles, ou plutôt des notions du sens commun
+sur les rapports de la volonté divine avec la volonté
+humaine et de la justice éternelle avec la vertu.</p>
+
+<p>IV. La connaissance de la nature du libre arbitre
+conduit naturellement à ces idées qui, nous l'avons
+vu, jouent un si grand rôle dans la morale d'Abélard.
+Tout le bien et tout le mal gisent dans la volonté. Tout
+péché est volontaire en ce que la condition du péché
+est la volonté du mal; cette volonté n'est pas celle
+de l'acte extérieur qui réalise effectivement le péché,
+mais du mal moral accompli en nous par cet acte
+extérieur. L'acte extérieur ou l'oeuvre est chose indifférente,
+il en est de même de la volonté de l'oeuvre.
+La volonté mauvaise est donc le consentement au
+mal qui est, ou serait, ou peut être dans l'oeuvre;
+le consentement étant un acte volontaire, et le péché
+n'étant que dans la volonté, il n'y a point de péché
+dans ce qui n'est point volontaire: le désir, la tentation,
+la concupiscence, le plaisir, tout cela est involontaire,
+il n'y a point de péché dans tout cela.</p>
+
+<p>Nous avons vu les inconvénients possibles de ces
+idées; ils disparaîtraient cependant devant une bonne
+réponse à cette question: Qu'est-ce que le mal?
+Abélard le sent confusément, il entrevoit que là est
+le point difficile; on l'aperçoit, lorsqu'il dit qu'il
+veut n'appeler péché que ce qui ne peut en aucun
+cas (<i>nusquam</i>) avoir lieu sans faute<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a><a href="#footnote510"><sup>510</sup></a>. Mais que faire?
+S'il avoue l'existence d'un bien invariable, ce n'est
+qu'en passant; il n'ose dire ce que c'est, ou du
+moins lui attribuer une existence absolue, non qu'il
+ne dise que le souverain bien est Dieu, et il a raison,
+mais il n'a pas conçu en Dieu ni dans le souverain
+bien la substance absolue du bien, manifestée comme
+loi invariable au coeur de l'homme. Il trouverait
+trop de difficulté à la faire concorder, cette doctrine,
+soit avec certaines prescriptions de la loi religieuse,
+soit avec certaines dispensations rapportées
+par la théologie à la Divinité, soit avec la distribution
+telle qu'il nous l'enseigne des peines et des
+récompenses; il la jette donc de côté, et il dit ou
+fait entendre que, le bien ou le mal dépendant de la
+volonté de Dieu, le bien méritant ou la vertu, le
+mal déméritant ou le péché, c'est l'obéissance ou
+la désobéissance. Le principe moral, c'est donc
+l'amour de Dieu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote510" name="footnote510"></a><b>Note 510:</b><a href="#footnotetag510"> (retour) </a> <i>Eth.</i>, c. XIV, p. 657, et ci-dessus, p. 464.</blockquote>
+
+<p>Toute autre solution était impossible, ou du moins
+n'était possible que s'il eût fait un pas de plus dans
+la voie du rationalisme et cherché le bien en lui-même,
+sauf à le réaliser ensuite dans la substance
+de la Divinité. Cette doctrine, la vraie doctrine philosophique,
+non pas absolument inconnue d'Abélard,
+car Platon avait transpiré jusqu'à lui, mais
+qui dépassait trop la hardiesse de sa pensée et les
+forces de sa méthode pour qu'il pût la pleinement
+concevoir, lui aurait paru d'ailleurs plus difficile
+encore à concilier avec les croyances communes de
+l'Église.</p>
+
+<p>V. Enfin, un point qui semble accessoire, quoique
+j'y voie encore une conséquence du principe
+général de la morale d'Abélard, c'est sa critique du
+sacerdoce dans la direction des âmes. Si la volonté
+est seule coupable, si les oeuvres sont indifférentes,
+s'il faut chercher dans l'âme du pécheur la source
+du bien et du mal, du mérite ou du démérite, il
+suit que les oeuvres satisfactoires n'ont pas de vertu
+par elles-mêmes; toute leur vertu est dans le sentiment
+avec lequel on les accomplit. Il faut alors de
+la part des prêtres qui dirigent les consciences
+beaucoup de piété et de pénétration; il importe
+qu'ils n'attribuent pas aux signes extérieurs, méme
+aux formalités sacramentelles, une importance et
+une puissance indépendantes de la partie morale de
+la confession. Que les pénitents se gardent donc de
+mettre toute leur sécurité dans la fidélité extérieure
+à certaines observances; les mourants ne sauraient
+se contenter d'une confession sans réparation; les
+vivants, ainsi que les mourants, ne doivent pas
+porter une confiance illimitée à des confesseurs aveugles
+ou superficiels, ils doivent chercher des juges
+sérieux, sincères, clairvoyants; car le pouvoir de
+lier et de délier n'est pas comme les pouvoirs de ce
+monde, dont les décisions ont leur effet pourvu
+qu'elles soient en forme. Le prêtre, l'évêque même
+qui néglige les points essentiels de la pénitence et
+de la confession, ou la componction, l'humilité, la
+prière, ne prononce qu'une parole vaine quand il
+absout, quand il condamne, même quand il excommunie.
+L'erreur on la légèreté en ces matières représentent
+bientôt les formalités comme si exclusivement
+nécessaires, et l'autorité sacerdotale comme
+si absolue, qu'on s'imagine qu'un sacrifice quelconque
+fonde un droit à la rémission des péchés,
+et qu'une absolution donnée n'importe à quel prix
+est ratifiée dans le ciel. De là la vente des messes
+et des indulgences.</p>
+
+<p>Abélard, dont nous venons de retracer le raisonnement,
+est, comme on l'a vu, sévère sur ce point,
+et sa sévérité ne peut qu'être approuvée; elle n'est
+peut-être pas ce qui lui a le moins aliéné l'Église.
+Quelques-uns des abus qu'il attaque étaient déjà bien
+établis, bien généraux, et partant bien puissants;
+d'ailleurs c'est le caractère du clergé de ne pas souffrir
+qu'on blâme ce qu'il désapprouve dans son propre
+sein. Abélard s'anime toujours quand il aborde
+les vices ou les préjugés des prêtres de son temps,
+et sa sévérité se passionne tout à coup. Ses ouvrages
+abondent en traits d'une satire amère contre les
+moines ou même contre le clergé séculier; on sent
+qu'il se venge<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a><a href="#footnote511"><sup>511</sup></a>. Cette fois il s'attaque jusqu'aux évêques,
+c'était provoquer à coup sur une condamnation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote511" name="footnote511"></a><b>Note 511:</b><a href="#footnotetag511"> (retour) </a> Aux exemples que nous avons rapportés ou pourrait ajouter
+D'autres preuves très-vives, et les prendre jusque dans ses sermons; comme
+dans le sermon xxviii, prêché en l'honneur de sainte Suzanne devant les religieuses
+du Paraclet. Il y déclame fortement contre les désordres des ecclésiastiques,
+dont il compare la conduite à celle des deux vieillards, car la chaste
+Suzanne
+est la sainte qu'il préconise, et il s'écrie: «Audistis et vos, tam
+presbyteri
+quam clerici, judicium vestrum, qui circa sponsas Dei aliqua de
+causa convenantes, vel eis familiaritate qualibet adhærentes, tanto a Deo
+longius receditis, quanto eis turpiter amplius propinquntis.... Cum apud
+ipsas missarum solemnia celebratis, vel ad infirmas ventre cogimini, sæpo,
+ut audio, earum ori hostias porrigitis manibus illis quibus...» Je ne veux
+pas exprimer même en latin le reproche que la rude franchise du prédicateur
+proférait en chaire. (<i>Ab. Op.</i>, p. 935.)</blockquote>
+
+<p>Elle ne lui manqua point. Cependant nous sommes
+de l'avis des auteurs de l'<i>Histoire littéraire</i>; il
+n'était pas condamnable pour avoir dit que le pouvoir
+de lier et de délier n'avait été donné qu'aux
+apôtres et non à leurs successeurs. Sa pensée, bien
+que l'expression prête à l'équivoque, est que les
+apôtres seuls ont eu le pouvoir réellement et absolument
+efficace, c'est-à-dire la certitude de l'exercer
+avec un effet infaillible. Quant à ce qu'on appelle le
+pouvoir des clefs, comme attribution sacerdotale, il
+ne le conteste pas, il en critique l'usage. «En suivant
+le fil de son raisonnement, disent les bénédictins,
+on voit qu'il ne parle que du pouvoir de discernement
+et non de celui de juridiction<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a><a href="#footnote512"><sup>512</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote512" name="footnote512"></a><b>Note 512:</b><a href="#footnotetag512"> (retour) </a> <i>Hist. littér.</i>, t. XII, p. 128.</blockquote>
+
+<p>Mais ce qu'on pouvait observer, c'est qu'ici encore
+la tendance générale de sa doctrine se manifeste. Il
+semble disputer au pouvoir ecclésiastique toute action
+mystérieuse qui remonterait de la terre au ciel,
+et réduire sa prérogative à une présomption de discernement,
+à une autorité morale de science, d'expérience
+et de piété, garantie temporellement par le
+caractère extérieur du sacerdoce. Dans tous ses
+chapitres sur la pénitence et la confession, il est
+parlé d'humilité, de prière, d'amour de Dieu, de
+remords de lui déplaire, de <i>gémissement du coeur</i>;
+mais nulle part il n'est vraiment question de sacrement,
+c'est-à-dire d'une communication mystérieuse,
+invisible et actuelle de la sainteté et de la justice,
+réalisée et constituée par un signe visible. Il ne nie
+pas, mais il se tait. Partout où s'avance Abélard,
+le merveilleux recule; encore une fois, c'est là le
+rationalisme. Son Éthique en est plus profondément
+empreinte que sa théologie dogmatique; nous n'hésitons
+pas à la regarder comme son ouvrage le plus
+original.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<h3>OPUSCULES DIVERS.&mdash;<i>Expositio in Hexameron.&mdash;Dialogus
+inter philosophum, judaeum et christianum.</i></h3>
+
+<p>Rien n'est plus grand et plus obscur dans toute
+l'Écriture sainte que le commencement de la Genèse.
+Rien n'aurait plus besoin d'interprétation, si l'esprit
+humain pouvait élever ses conjectures à l'égal des
+difficultés de la création. Cependant les philosophes
+chrétiens n'ont pas reculé devant cette tâche audacieuse;
+et plusieurs, à l'exemple de saint Jérôme, ont
+entrepris d'expliquer l'inexplicable; car l'oeuvre des
+six jours est moins pénétrable qu'aucun problème
+purement rationnel, si obscur qu'il puisse être; le
+fait ici est encore plus mystérieux que l'idée, et il
+est peut-être moins téméraire de se hasarder à dire
+comment de l'essence de Dieu devait naître le monde
+que de raconter comment il est né. Mais Héloïse ne
+croyait pas qu'aucune question fût au-dessus d'Abélard.</p>
+
+<p>«Ma soeur Héloïse, chère autrefois dans le siècle,
+plus chère aujourd'hui dans le Christ, tu me demandes
+et même tu me supplies de t'expliquer ces
+choses<a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a><a href="#footnote513"><sup>513</sup></a>, et avec d'autant plus de soin que l'intelligence
+en est plus difficile. C'est un travail spirituel
+pour toi et pour tes filles spirituelles. Et moi,
+je vous supplie à mon tour, puisque ce sont vos
+instances qui m'y engagent, obtenez-moi en priant
+Dieu la puissance d'y réussir. Je commencerai par
+la tête; que vos prières me soutiennent dans l'étude
+de cet exorde de la Genèse.... Si vous me voyez
+faiblir, attendez de moi cette excuse de l'apôtre:
+«Je suis devenu insensé, vous m'y avez contraint.»
+(II Cor. XII, 11.) Sur l'ordre d'Héloïse, et guidé
+par saint Augustin, il entreprend donc une exposition
+de l'Hexameron, <i>Expositio in Hexameron</i>. Ce
+titre était en quelque sorte consacré, et l'oeuvre des
+six jours avait été l'objet de plus d'une recherche<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a><a href="#footnote514"><sup>514</sup></a>.
+Abélard en promet une explication historique, morale
+et mystique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote513" name="footnote513"></a><b>Note 513:</b><a href="#footnotetag513"> (retour) </a> <i>P. Abaelardi Expositio in Hexameron.&mdash;Thes.
+nov. Anecd.</i>, t. V,
+p. 1361. Il s'agit des trois parties les plus difficiles peut-être
+de l'Écriture,
+le commencement de la Genèse, le Cantique des Cantiques et la prophétie
+d'Ézéchiel. Il ne paraît avoir traité que de la première partie; encore la
+dissertation n'est-elle pas terminée.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote514" name="footnote514"></a><b>Note 514:</b><a href="#footnotetag514"> (retour) </a> Il y a un Hexameron dans les oeuvres de saint Basile, de
+saint Ambroise et d'autres Pères.</blockquote>
+
+<p>L'ouvrage répond peu à ces promesses. C'est une
+glose qui suit le texte ligne à ligne, et l'explique
+tantôt suivant la lettre, tantôt suivant l'esprit, sans
+unité et par remarques détachées. Ainsi, dans ces
+mots: <i>Dieu créa... l'esprit du Seigneur était porté
+sur les eaux.... Dieu dit....</i> Abélard retrouve la première
+expression du dogme de la Trinité, le Père, le
+Saint-Esprit, le Verbe. Plus loin, il compare quelques
+mots de la version latine aux mots correspondants
+en hébreu, et c'est grâce à ces passages qu'il
+s'est donné facilement la réputation de savoir la
+langue hébraïque. Je conjecture que presque toute
+sa science à cet égard était puisée dans le Commentaire
+de saint Jérôme.</p>
+
+<p>Ailleurs il s'attache à concilier le récit mosaïque
+avec la théorie des quatre éléments, et il exprime,
+çà et là, des vues de cosmogonie et de physique générale
+d'un très médiocre intérêt. Ainsi, rencontrant
+l'<i>herbe verte</i> dans le paradis, <i>herbam virentem</i>, le
+quatrième jour, c'est-à-dire avant la création du soleil,
+il recherche comment la végétation pouvait précéder
+l'existence de cet astre bienfaisant, et suppose
+que la terre plus neuve, plus humide, avait plus de
+fertilité par elle-même, ou, qu'apparemment, et ceci
+est plus plausible, avant que le monde fût achevé,
+tout était soumis à l'action de la volonté immédiate
+de Dieu et non à l'empire, des lois de la nature.
+Quand les astres sont créés, ces signes du ciel, <i>signa
+coeeli</i>, il observe avec, beaucoup de sens que s'ils sont
+les signes de quelques événements, ce ne peut être
+que des événements naturels, comme le cours des
+saisons et les accidents météorologiques. Il penche
+bien à penser avec Platon et saint Augustin que les
+astres sont animés; mais il ne prend plus ici, comme
+dans l'<i>Introduction à la théologie</i>, le Saint-Esprit
+pour l'âme ou le principe de l'âme du monde matériel.
+Et d'ailleurs il ne se refuse pas à croire tout
+simplement que le mouvement régulier et stable des
+planètes peut être rapporté à la volonté de Dieu qui,
+dans les causes primordiales, tient lieu de la force
+de la nature. Cette idée est grande, et tôt ou tard la
+science humaine y est ramenée.</p>
+
+<p>L'astronomie n'est au fond pour lui qu'une science
+naturelle; il n'admet pas qu'elle puisse servir à prévoir
+les futurs contingents, c'est-à-dire les faits qui
+peuvent arriver ou ne pus arriver, comme, par exemple,
+tous ceux qui dépendent de notre libre arbitre.
+Les futurs naturels sont déterminés dans leurs causes,
+Ils peuvent se prédire; la mort suivra le poison, la
+pluie suivra le tonnerre, et la sécheresse ou l'humidité
+excessive amènera la stérilité. Plus d'un fait
+est connu de la nature, <i>cognitum naturae</i>, sans être
+connu encore de nous. Ainsi le nombre des astres
+est pair ou impair; mais nous n'en savons rien. Le
+bruit est susceptible d'être entendu, même quand
+personne n'est là pour l'entendre, et le champ est
+cultivable, bien qu'il n'y ait personne pour le cultiver.
+«Mais l'astronomie étant une espèce de la physique,
+c'est-à-dire de la philosophie naturelle,
+comment des philosophes pourraient-ils découvrir
+par elle ce qui est inconnu à la nature même?»
+Seulement, comme les médecins peuvent, de la constitution
+des corps, tirer beaucoup de pronostics
+relativement aux maladies, les habiles dans la science
+des astres peuvent y puiser sur le cours des saisons,
+bien des notions utiles à l'agriculture et à la médecine.
+Mais ceux qui, sur la foi de l'astronomie,
+promettent quelque certitude touchant les futurs contingents,
+professent une science non pas astronomique,
+mais diabolique. Pour la mettre à l'épreuve,
+interrogez-les sur une chose qu'il dépende de vous
+de faire ou de ne pas faire, ils n'oseront répondre.
+S'ils ont quelque divination, elle leur vient du diable
+qu'ils consultent<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a><a href="#footnote515"><sup>515</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote515" name="footnote515"></a><b>Note 515:</b><a href="#footnotetag515"> (retour) </a> «Diabolus quam consulunt.» <i>Hexam</i>., p. 1384-1388.</blockquote>
+
+<p>Abélard rencontre en passant quelque chose qui
+intéresse la création des espèces. C'est à ces mots:
+<i>Creavit.... omnem amimam viventem atque motabilem
+(sic), quam produxerant aquaoe in species suas</i>. Cela signifie,
+dit notre commentateur, que Dieu créa toute
+âme, c'est-à-dire <i>tout animé</i> en telles ou telles espèces
+(<i>tales in species</i>); c'est comme s'il était dit que
+Dieu a créé tout animé, quant à l'espèce et non quant
+au nombre, toutes les espèces et non tous les individus.
+Lorsqu'il est dit plus tard que Dieu se reposa,
+il faut entendre qu'il cessa de créer, non des individus,
+mais des espèces, celles-ci étant désormais
+toutes préparées. Le commandement: <i>Croissez et
+multipliez</i> ne s'adresse qu'aux individus. Le sixième
+jour, Dieu dit: «<i>Producat terra animam viventem in
+genere suo jumenta</i>, etc. Il s'agit de la création des
+animaux terrestres; <i>toute âme vivante en son genre</i>
+équivaut à tout animé vivant dans son genre. Les
+animaux vivent en effet dans leur genre, bien qu'ils
+meurent comme individus. «Ils vivent dans leur
+genre, c'est-à-dire dans leur espèce, ceux qui furent
+créés les premiers, quoiqu'ils ne vivent plus
+en soi. C'est ainsi qu'on dit d'un tyran mort qu'il
+vit dans ses enfants<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a><a href="#footnote516"><sup>516</sup></a>.» Ceci est-il du réalisme ou
+du nominalisme?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote516" name="footnote516"></a><b>Note 516:</b><a href="#footnotetag516"> (retour) </a> Cf. <i>Dialectica</i>, p. 224 et 251.</blockquote>
+
+<p>Quant à la création de l'homme, une seule remarque.
+Dieu dit: Faisons l'homme, <i>faciamus hominem</i>;
+et aussitôt Dieu créa l'homme, <i>creavit Deus
+hominem</i>. Ce pluriel <i>faciamus</i>, exprime que c'est la
+Trinité tout entière qui aura dans l'homme son image.
+Dieu invite, convoque en quelque sorte par cette
+parole les trois personnes à la création de l'être qui
+reproduira au plus haut degré la puissance, la sagesse
+et l'amour; c'est-à-dire qui retracera le mieux
+les trois personnes divines.</p>
+
+<p>«Et Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites,
+et elles étaient très-bonnes, <i>valde bonæ</i>. Dieu ne
+jugea donc pas qu'il y eût rien à corriger en elles.
+Elles avaient reçu toute la perfection qu'elles pouvaient
+recevoir; il n'était pas convenable qu'elles
+en reçussent davantage, suivant cette pensée de
+Platon que le monde ayant été fait par un Dieu
+tout-puissant et sans envie, n'aurait pas pu être fait
+meilleur<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a><a href="#footnote517"><sup>517</sup></a>.
+C'est ce que Moïse a considéré quand il
+a dit que toutes les choses créées étaient bonnes,
+quoiqu'il n'ait été accordé à personne, pas même
+à lui, de rendre compte de toutes. Ce ne sont pas
+les choses chacune en soi, ce sont toutes les choses
+ensemble qui sont très-bonnes. Saint Augustin l'a
+dit: Chaque chose est <i>bonne</i> en soi, mais toutes les
+choses prises ensemble sont <i>très-bonnes</i>. Car celles
+qui, considérées en elles-mêmes, paraissent ne
+valoir rien ou valoir peu, sont très-nécessaires dans
+l'ensemble général.» S'il y a de mauvaises choses,
+il faut songer que l'orgueil des mauvais anges et le
+péché de l'homme les ont introduites dans le monde;
+mais ni les anges ni l'homme n'avaient été créés mauvais.
+«Tous les ouvrages de Dieu sont bons et toute
+créature est bonne, n'ayant en elle ni mal ni péché
+par son origine de création. Dieu accorde à chacune
+ce qui lui convient, en sorte que chacune est faite
+par lui, non-seulement bonne, mais excellente,
+c'est-à-dire très-bonne, <i>valde bona</i>, et non-seulement
+par la première création, mais encore tous les
+jours, lorsque, par l'effet des causes primordiales,
+elles naissent et se multiplient.» La désobéissance
+première de l'homme a seule altéré cet ensemble de
+la création. Aussi le premier devoir est-il encore
+l'obéissance à Dieu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote517" name="footnote517"></a><b>Note 517:</b><a href="#footnotetag517"> (retour) </a> <i>Timée</i>, t. 1, p. 87 de la trad. de M. H. Martin.</blockquote>
+
+<p>Toutes ces observations appartiennent au commentaire
+historique<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a><a href="#footnote518"><sup>518</sup></a>. Le moral et le mystique qui
+viennent ensuite sont très-courts et assez insignifiants.
+De là l'auteur passe au second chapitre de la
+Genèse, et nous n'avons son exposition que jusqu'au
+XVIIe verset. Il n'y a rien à remarquer dans cette partie
+de l'ouvrage, et ses recherches, soit sur la topographie
+du paradis et ses conséquences géographiques,
+soit sur la question de savoir si l'arbre de vie
+était un figuier ou une vigne<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a><a href="#footnote519"><sup>519</sup></a>, soit enfin sur la langue
+que Dieu parla à l'homme et le serpent à la
+femme, n'ont pas même un mérite de singularité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote518" name="footnote518"></a><b>Note 518:</b><a href="#footnotetag518"> (retour) </a> <i>Hexam.</i>, p. 1365-1402.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote519" name="footnote519"></a><b>Note 519:</b><a href="#footnotetag519"> (retour) </a> Il est porté à croire que c'était une vigne.
+(<i>Hexam.</i>, p. 1409.&mdash;-<i>In
+natal. Dom.</i>, serm. ii, <i>Ab. Op.</i>, p. 744.)</blockquote>
+
+<p>En tout, nous ne pouvons souscrire aux éloges que
+quelques auteurs ont donné à l'Hexameron<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a><a href="#footnote520"><sup>520</sup></a>. Le commentaire
+que, quatre ou cinq siècles auparavant, Bède
+avait donné du commencement de la Genèse nous paraît
+supérieur; celui de Scot Érigène s'élève à une tout
+autre hauteur, et il étonne encore aujourd'hui par la
+profondeur et la hardiesse, tandis que nous ne pouvons
+rien apercevoir de fort ni d'ingénieux dans tout
+ce que suggère à notre interprète le merveilleux récit
+qu'il prend pour texte; ce commentaire ne nous
+paraît avoir de prix que par les preuves qu'il fournit
+de l'instruction variée de l'auteur. Encore serait-il
+possible, je crois, de découvrir les sources de cette
+instruction, et de trouver çà et là dans saint Augustin,
+saint Jérôme et Boèce, les principaux passages
+dont il a composé le pastiche de sa science. Mais
+cela même serait curieux et donnerait lieu à d'intéressantes
+recherches sur l'origine et l'état des connaissances
+à cette époque du moyen âge.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote520" name="footnote520"></a><b>Note 520:</b><a href="#footnotetag520"> (retour) </a> Entre autres les éditeurs de l'ouvrage, Durand et
+Martène. (<i>Observ. prær</i>., p. 1361.)</blockquote>
+
+<p>Quant à celle où l'ouvrage fut composé, elle
+est, d'après le prologue, évidemment postérieure
+à l'installation d'Héloïse au Paraclet. Je crois
+même qu'elle l'est à la rupture d'Abélard avec le
+couvent de Saint-Gildas. L'ouvrage serait donc des
+dix dernières années de sa vie. Les bénédictins,
+qui l'ont publié, pensent même, qu'il fut écrit à
+Cluni. Cette conjecture nous paraît dénuée de
+preuves et exempte d'objections. Ils se fondent sur
+ce qu'en parlant de l'âme du monde, Abélard ne la
+confond plus avec le Saint-Esprit; ils voient là qu'il
+était converti et corrigé, mais il pouvait avoir changé
+d'avis sur ce point, avant que le concile de Sens eût
+pris soin de le condamner; nous voyons dans la
+Dialectique une rétractation formelle de cette opinion;
+et ce n'est pas une preuve directe que la Dialectique
+ait été composée à Cluni. Rien n'empêche
+cependant de lui donner cette date<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a><a href="#footnote521"><sup>521</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote521" name="footnote521"></a><b>Note 521:</b><a href="#footnotetag521"> (retour) </a> <i>Hexam. Obs. præv.</i>, p. 1381 et 1385.&mdash;Voyez ci-dessus,
+t. 1, c. vi, p 405 et dans ce volume, c. ii, p. 197 et 223.</blockquote>
+
+<p>Nous ne dirons que peu de chose de quelques
+opuscules d'Abélard qui complètent la série de ses
+ouvrages publiés sur la théologie. Il avait écrit aux
+filles du Paraclet une épître ou exhortation à l'étude
+des lettres<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a><a href="#footnote522"><sup>522</sup></a>. Dans cette composition assez remarquable,
+il exalte ensemble et le prix de l'étude, et
+l'utilité des langues, et la nécessité de l'instruction
+littéraire pour l'intelligence de la foi, et l'érudition
+rare de l'abbesse, et l'avantage qu'il y aurait à voir
+la science renaître avec éclat chez les religieuses,
+lorsqu'elle a péri chez les moines. Nous avons déjà
+cité un fragment de cette épître qui mérite d'être
+lue. Elle excita la curiosité et l'émulation des religieuses
+et de leur supérieure, qui, en leur nom,
+écrivit au maître pour lui soumettre les questions
+de leur ignorance. «Toi, qui es aimé de beaucoup,
+mais le plus aimé parmi nous... rappelle-toi ce
+que tu nous dois et ne tarde pas à t'acquitter.
+Nous, les servantes du Christ et tes filles spirituelles,
+tu nous a réunies dans ton propre oratoire,
+et enchaînées au service divin; sans cesse tu nous
+exhortes à nous occuper de la parole divine et à
+faire des lectures sacrées. Tu nous as bien souvent
+recommandé la science de l'Écriture sainte comme
+étant le miroir de l'âme; l'âme, disais-tu, y voit
+sa beauté ou sa difformité, et tu ne permettais pas
+à une épouse du Christ de manquer de ce miroir-là,
+si elle avait à coeur de plaire à celui à qui elle
+s'était vouée; et tu ajoutais que la lecture des
+Écritures non comprise était comme le miroir placé
+devant les yeux d'un aveugle. Excitées par tes
+conseils, mes soeurs et moi, en cherchant à
+«t'obéir... nous avons été troublées par une foule
+de questions, et la lecture nous devient plus
+difficile; plus nous ignorons, moins nous aimons....»
+Et elle soumet à son maître quarante-deux
+questions qui ont été recueillies avec les
+réponses sous ce titre: <i>Heloissæ paraclitensis diaconissæ
+problemata, cum mag. P. Abælardi solutionibus</i><a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a><a href="#footnote523"><sup>523</sup></a>.
+Ces problèmes sont des difficultés suggérées par la
+lecture du Nouveau Testament; quelques-unes ne
+roulent que sur le texte ou sur quelques événements
+du récit évangélique. Un petit nombre ont une
+importance doctrinale.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote522" name="footnote522"></a><b>Note 522:</b><a href="#footnotetag522"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, epist. vi, <i>De Studio litterarum</i>, p. 251.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote523" name="footnote523"></a><b>Note 523:</b><a href="#footnotetag523"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, pars II, p. 384-451.</blockquote>
+
+<p>Parmi celles-ci, on en peut distinguer plusieurs.
+1° La question XIII, touchant le péché contre le
+Saint-Esprit.&mdash;-Abélard pense que le péché remissible
+contre le Fils est celui qui consiste à lui
+contester sa divinité, non par malice, mais par une
+invincible ignorance; tandis que le péché irrémissible
+contre le Saint-Esprit est celui de l'homme qui,
+sciemment et méchamment, retire à la bonté de
+Dieu, c'est-à-dire à l'Esprit-Saint, ce qu'il attribue à
+un malin esprit. C'est un péché plus grave que celui
+du diable même. Car le diable, dans son orgueil, ne
+paraît pas être allé jusqu'à ce blasphème, d'accuser
+Dieu de méchanceté; un tel crime ne mérite point
+de grâce, tandis «qu'il convient à la piété comme à
+la raison que tout homme qui, par la loi naturelle,
+reconnaissant un Dieu créateur et rémunérateur,
+s'attache à lui d'un zèle assez grand pour ne chercher
+jamais à l'offenser par ce consentement qui
+est proprement le péché, ne puisse être jugé digne
+de damnation. Ce qu'il est nécessaire qu'il apprenne
+pour son salut lui est révélé avant la fin de
+la vie ou par inspiration ou par quelque message
+qui lui est envoyé, comme nous le lisons du centurion Corneille<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a><a href="#footnote524"><sup>524</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote524" name="footnote524"></a><b>Note 524:</b><a href="#footnotetag524"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, pars II, p. 407. (Voyez aussi ci-dessus, c. VII, p. 471.)</blockquote>
+
+<p>2° La question XIV sur les sept béatitudes<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a><a href="#footnote525"><sup>525</sup></a>.&mdash;-Abélard
+pense que la béatitude est promise à celui
+qui, par l'esprit, <i>spiritu</i>, est tout ce que dit le Sauveur,
+pauvre, doux, pacifique et le reste. Il n'admet
+donc pas que le <i>pauvre d'esprit</i> soit par là même un
+bienheureux. Rien au monde, je crois, ne l'eût déterminé
+à faire une vertu ni une grâce divine de l'indigence
+intellectuelle. Ceux-là, selon lui, sont
+<i>pauperes spiritu</i>, qui se font pauvres par l'esprit,
+c'est-à-dire qui, dédaignant les voluptés corporelles,
+s'élèvent par l'esprit au-dessus des richesses mondaines,
+et s'en dépouillent spirituellement en les
+foulant aux pieds; et je doute que cette interprétation
+ne soit pas la meilleure.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote525" name="footnote525"></a><b>Note 525:</b><a href="#footnotetag525"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 408.</blockquote>
+
+<p>3° Les questions XV, XVI, XVIII et XXV<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a><a href="#footnote526"><sup>526</sup></a>, toutes
+relatives à la différence de la loi ancienne à la loi
+nouvelle.&mdash;-Dans ses réponses, Abélard développe le
+thème connu que la nouvelle loi est une loi de perfection
+morale, qui règle l'intérieur de l'homme,
+tandis que l'ancienne s'adressait surtout à l'homme,
+extérieur, et qui punit l'intention et non pas seulement
+l'acte matériel; d'où il suit que le péché est
+dans le consentement de l'esprit, et que l'âme est
+absoute par la bonne volonté ou par l'ignorance
+invincible.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote526" name="footnote526"></a><b>Note 526:</b><a href="#footnotetag526"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 416, 417, 424 et 427.</blockquote>
+
+<p>Nous retrouvons partout les doctrines religieuses
+et morales exposées dans les grands ouvrages d'Abélard.</p>
+
+<p>Ses autres écrits théologiques sont trois expositions
+de l'Oraison dominicale, du Symbole des
+apôtres et du Symbole d'Athanase; on lui attribue
+également, mais à tort suivant les auteurs de l'<i>Histoire
+littéraire</i>, un résumé des diverses hérésies et
+des textes auxquels elles sont contraires, <i>Adversus
+hæreses liber</i><a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a><a href="#footnote527"><sup>527</sup></a>, ainsi qu'un catéchisme incomplet qui,
+sous le nom d'<i>Elucidarium</i>, figure parmi les ouvrages
+apocryphes de saint Anselme<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a><a href="#footnote528"><sup>528</sup></a>. Mais ce serait
+prolonger sans intérêt notre travail que de s'arrêter
+à des écrits détachés qui, lors même qu'ils sont
+authentiques, ne témoignent guère que de l'ardente
+activité d'esprit de leur auteur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote527" name="footnote527"></a><b>Note 527:</b><a href="#footnotetag527"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 359, 368, 381, 452.&mdash;<i>Hist. litt.</i>,
+t. XI, p. 137.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote528" name="footnote528"></a><b>Note 528:</b><a href="#footnotetag528"> (retour) </a> <i>Elucidarium sive Dialogus summam totius christianæ
+theologiæ coniplectens.</i>
+Il en existait dans les bibliothèques anglaises deux manuscrits,
+l'un en latin, l'autre en français (ce dernier pourrait avoir un certain prix
+littéraire) sous le nom de saint Anselme; et l'ouvrage a été imprimé dans
+l'édition des oeuvres de ce saint donnée à Cologne en 1573. D. Gerberon a
+dû l'insérer dans la sienne <i>inter spuria</i> (p. 457 de l'éd.
+de 1721). Trithème
+l'attribue à Honoré d'Autun. Durand et Martène disent en avoir vu, dans un
+couvent du diocèse de Tours, un exemplaire sous le titre d'<i>Abælardi Elucidarium</i>
+(<i>Thes.</i>, t. V, p. 1361). C'est un catéchisme fort incomplet, dont le
+style ne ressemble nullement à celui d'Abélard et où ne se retrouve presque
+aucune de ses opinions caractéristiques. Le passage le plus remarquable est
+un tableau assez piquant des diverses professions de la société et de leurs
+chances de salut éternel (c. XVIII, <i>De variis laicorum statibus</i>,
+p. 474). En
+voici quelques traits. «Milites? parvi boni.&mdash;Quam spem habeut
+mercatores?
+parvam.&mdash;Joculatores? nullam.&mdash;Variiartifices? pene omnes
+pereunt.&mdash;Publice
+poenitentes? Deum irridentes.&mdash;-Fatui? inter pueros.&mdash;Agricolæ?
+ex magna parte salvantur, quia simpliciter vivunt.» Les auteurs de
+l'<i>Histoire
+littéraire</i> adoptent sur l'origine de cet ouvrage l'opinion de
+Trithème
+(t. IX, p. 443, et t. XII, p. 133 et 167).</blockquote>
+
+
+
+<p>Les sermons inspireraient plus d'intérêt<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a><a href="#footnote529"><sup>529</sup></a>, S'ils
+contiennent peu d'idées saillantes, ils sont du moins
+un assez curieux monument de l'art de la chaire au
+XIIe siècle; à ce titre, ils appartiennent à l'histoire
+de la littérature. Ils renferment aussi, bien qu'en
+très-petit nombre, des traits de moeurs dignes d'être
+recueillis, des allusions aux usages ou aux événements
+du temps; mais on y chercherait vainement
+l'éloquence ou même un art véritable. Un seul, le
+sermon en l'honneur de sainte Suzanne, nous paraît
+offrir quelques traces de talent. L'héroïne du sermon
+n'est pas, comme on pourrait s'y attendre, une
+des saintes qui ont porté ce nom depuis l'Évangile,
+mais la Suzanne de l'Ancien Testament, la chaste
+Suzanne elle-même, dont la fête se célébrait alors
+probablement au 26 janvier, et ce discours n'est
+qu'une paraphrase du récit biblique. On y remarque
+une assez belle peinture de la comparution de Suzanne
+devant ses juges et plus d'un mouvement bien senti
+contre l'indignité et la tyrannie des faux jugements.
+L'orateur y prend occasion du crime des vieillards
+pour dénoncer avec une singulière rudesse les scandales
+de certains membres du clergé<a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a><a href="#footnote530"><sup>530</sup></a>. Un panégyrique
+de saint Jean-Baptiste lui sert également de
+texte pour dépeindre par de claires allusions et pour
+attaquer avec sévérité la vie des moines, leur sottise
+et leurs désordres, en opposant à ce tableau
+l'éloge des philosophes<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a><a href="#footnote531"><sup>531</sup></a>. En général, Abélard porte
+dans ses sermons l'esprit de liberté et de remontrance
+qui l'accompagnait ailleurs, et quoique la
+plupart aient été prononcés au Paraclet, on est
+étonné des choses sérieuses ou hardies qu'il entremêle
+aux exhortations dogmatiques destinées à
+d'humbles religieuses. Mais il enseignait toujours,
+et tout auditeur était un disciple. Héloïse n'avait-elle
+pas commencé ainsi?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote529" name="footnote529"></a><b>Note 529:</b><a href="#footnotetag529"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p.729-968.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote530" name="footnote530"></a><b>Note 530:</b><a href="#footnotetag530"> (retour) </a> Serm. XXVIII de S. Suzanna, <i>Ab. Op.</i>, p. 925, 930,
+935. L'Église célèbre
+aujourd'hui la fête de sainte Suzanne, vierge et martyre, le 11 août;
+mais on ne sait pas généralement que Suzanne de Babylone a été assimilée
+aux saintes de l'Évangile. Les Bollandistes ne parlent pas d'elle; mais on
+peut voir dans Baillet qu'elle est fêtée le 26 janvier. (<i>Vie des
+Saints</i>, t. IV, part. II, p. 20.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote531" name="footnote531"></a><b>Note 531:</b><a href="#footnotetag531"> (retour) </a> Serm. XXXI, p. 946, 953, 968.</blockquote>
+
+<p>Nous devons à l'érudition allemande une publication
+intéressante qui nous arrêtera plus longtemps.
+M. Rheinwald, dont nous avons déjà cité le recueil
+d'écrits inédits sur l'histoire ecclésiastique, a découvert
+dans la bibliothèque de Vienne et publié,
+avec l'assentiment de M. Neander, qui occupe en
+Allemagne une place si élevée dans la science théologique,
+un ouvrage d'Abélard dont l'existence était
+vaguement connue. C'est un dialogue sur la vérité
+de la religion chrétienne entre un philosophe, un
+juif et un chrétien<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a><a href="#footnote532"><sup>532</sup></a>. L'éditeur n'hésite pas à voir
+dans cet ouvrage une imitation des dialogues de
+Platon qu'il suppose qu'Abélard avait sans cesse
+entre les mains<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a><a href="#footnote533"><sup>533</sup></a>. De bonnes raisons nous font douter
+du dernier point. Platon était connu à peine des
+savants de Paris dans la première partie du XIIe siècle,
+et le texte en eût été vainement mis sous les yeux
+d'Abélard, qui ne l'aurait pas entendu; mais il connaissait
+une version du Timée, peut-être avait-il lu
+dans Boèce deux dialogues sur l'Introduction de
+Porphyre traduite par Victorinus; peut-être quelques-uns
+des ouvrages philosophiques de Cicéron
+ayant la même forme étaient-ils tombés dans ses
+mains, et d'ailleurs cette forme avait été dès longtemps
+introduite dans la controverse chrétienne.
+Dès le IIe siècle, saint Justin, le premier des apologistes,
+avait écrit son entretien sur la foi avec
+le juif Tryphon. On connaît les dialogues théologiques
+d'Athanase, de Grégoire de Nazianze, de
+saint Augustin. Au Ve siècle, on citait les compositions
+du même genre qu'Évagrius avait données sous
+le titre d'<i>Altercation du chrétien Zacchée</i>. La littérature
+néo-latine avait suivi cet exemple; c'est un
+dialogue que le grand traité de Scot Érigène sur la
+division de la nature. Dans plus d'un ouvrage on a
+fait comparaître et discuter la philosophie, le judaïsme
+et le christianisme; les recueils sont remplis
+de ces conversations fictives où l'on introduit
+un juif, un incrédule ou un hérétique qui vient
+soutenir assez gauchement sa thèse en présence
+d'un docteur aisément victorieux<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a><a href="#footnote534"><sup>534</sup></a>. Les beaux traités
+de saint Anselme ont souvent la forme de dialogues,
+et Abélard paraît avoir mis plus d'une fois dans ce
+cadre ses idées dogmatiques. On cite de lui<a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a><a href="#footnote535"><sup>535</sup></a> plusieurs
+dialogues philosophiques dont un seul est sous
+nos yeux, et la composition en est trop soignée
+pour que nous nous bornions à en avérer l'existence.
+Voici le début:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote532" name="footnote532"></a><b>Note 532:</b><a href="#footnotetag532"> (retour) </a> P. Abælardi Dialogus inter philosophum, judæum et christianum.
+<i>Anecd. ad Hist. eccles. pertin.</i>, ed. F. H. Rheinwald, pars 1.
+Berol. 1831.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote533" name="footnote533"></a><b>Note 533:</b><a href="#footnotetag533"> (retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, prooem., p. x.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote534" name="footnote534"></a><b>Note 534:</b><a href="#footnotetag534"> (retour) </a> Le volume du <i>Thesaurus anecdotorum</i> qui
+renferme l'<i>Hexameron</i> contient
+cinq ou six exemples de ces dialogues théologiques: <i>Altercatio inter
+christianum et judæum; Hugonis archiep. Rotom. Dialogorum libri VII;
+Disputatio Ecclesiæ et Synagogæ; Dialogus inter Cluniacensem et
+Cisterciensem;
+Disputatio inter catholicum et paternum hæreticum</i>. Les oeuvres de
+saint Anselme, outre ses dialogues authentiques, en contiennent deux qui lui
+sont attribués sans preuve, et où figure un juif parmi les interlocuteurs.
+(S. Ans., <i>Op.</i>, p. 513 et 525.) On peut croire d'ailleurs que de
+telles discussions
+devaient souvent avoir lieu dans la réalité, et on lit dans Grégoire de
+Tours le curieux récit d'une controverse entre lui et le juif Priscus,
+en présence
+du roi Chilpéric. (<i>Récits des temps mérovingiens</i>, par M. Aug.
+Thierry,
+t. II, 6e récit.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote535" name="footnote535"></a><b>Note 535:</b><a href="#footnotetag535"> (retour) </a> <i>Hist. litt.</i>, t. XII, p. 132.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«Je regardais dans la nuit<a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a><a href="#footnote536"><sup>536</sup></a>, et voilà que trois hommes, venant
+chacun par un sentier différent, s'arrêtèrent devant moi. Aussitôt,
+comme dans une vision, je leur demande quelle est leur profession
+ou pourquoi ils viennent à moi. Nous sommes des hommes, disent-ils,
+attachés à diverses sectes religieuses, car nous faisons profession
+d'être tous également adorateurs d'un seul Dieu, et cependant nous
+le servons avec une foi différente et par une vie qui n'est pas la
+même. Un de nous, gentil, de ceux-là qu'on nomme philosophes, se
+contente de la loi naturelle; les deux autres ont des lois écrites; l'un
+est appelé juif, l'autre chrétien. Depuis longtemps nous conférons
+et disputons ensemble, touchant nos diverses croyances, et nous
+sommes convenus de nous soumettre à ton jugement.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote536" name="footnote536"></a><b>Note 536:</b><a href="#footnotetag536"> (retour) </a> «Aspiciebam in visu noctis.» <i>Dialog.</i>, p. 1.</blockquote>
+
+<blockquote><p>«A ces mots, fortement étonné, je leur demande qui les a décidés
+et réunis ainsi, et par quelle raison surtout ils m'ont choisi
+pour juge. Le philosophe se charge de me répondre: C'est par mes
+soins, dit-il, que ce dessein a été arrêté; car c'est le fort des philosophes
+que de chercher la vérité par le raisonnement et de suivre en
+tout, non l'opinion des hommes, mais la direction de la raison. Attentif
+de coeur aux leçons de nos écoles philosophique, une fois instruit
+tant des raisons que des autorités qu'on y donne, je me suis ensuite
+appliqué à la philosophie morale, qui est la fin de toutes les sciences;
+c'est pour elle seule, il me semble, qu'il faut goûter de tout le reste.
+Éclairé par elle suivant les forces de mon intelligence en ce qui concerne
+le souverain bien et le souverain mal, et les choses qui font
+l'homme heureux ou misérable, j'ai dès lors examiné à part moi les
+sectes diverses entre lesquelles le monde est aujourd'hui divisé, et
+après les avoir étudiées et comparées, j'ai résolu de suivre ce qui
+serait le plus conforme à la raison. Je me suis donc adressé à la doctrine
+des juifs et des chrétiens, et discutant la foi, les lois et les arguments
+des uns et des autres, j'ai reconnu que les juifs étaient des
+sots, les chrétiens des insensés; souffre que je parle ainsi, toi qu'on
+dit chrétien. J'ai conféré longtemps avec eux, et notre discussion
+n'étant point arrivée à son terme, nous avons résolu de déférer à ton
+arbitrage les raisons des deux parties. Nous savons, en effet, que ni
+les forces des raisons philosophiques ni les monuments des deux lois
+écrites ne te sont inconnus.... Puis, comme s'il me vendait l'huile
+de la flatterie et qu'il l'épanchât sur ma tête, il ajouta: Plus la renommée
+vante la pénétration de ton esprit et te dit éminent dans la
+science de tout ce qui est écrit, plus assurément tu es habile à prononcer
+un jugement dans cette cause, soit pour le demandeur, soit pour
+le défendeur, et à faire cesser la résistance de chacun de nous. Combien
+est grande cette pénétration de ton esprit, combien le trésor de ta
+mémoire abonde en idées philosophiques ou sacrées; c'est ce que
+prouvent tes travaux continuels dans tes écoles, où l'on t'a vu briller
+dans les deux sciences plus que tous les maîtres, plus que les tiens,
+plus que les écrivains même à qui nous devons la découverte des
+sciences; et nous en trouvons encore l'assuré témoignage dans cet
+admirable ouvrage de théologie que l'envie n'a pu supporter et
+qu'elle n'a pas su détruire, mais dont elle a augmenté la gloire par
+la persécution<a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a><a href="#footnote537"><sup>537</sup></a>.</p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote537" name="footnote537"></a><b>Note 537:</b><a href="#footnotetag537"> (retour) </a> «Gloriosius persequendo effecit.» <i>Dialog.</i>, p. 3.</blockquote>
+
+
+<blockquote><p>Alors moi: Je n'ambitionne pas, dis-je, la faveur dont vous m'honorez,
+quand, écartant les sages, vous choisissez pour juge celui
+qui ne l'est pas; car je suis semblable à vous. Accoutumé aux contentions
+de ce monde, j'entendrai sans peine des choses qui sont de
+celles où j'ai l'habitude de me plaire. Toi cependant, philosophe,
+qui, ne reconnaissant aucune loi écrite, te soumets aux seules raisons,
+tu ne devras pas estimer bien haut l'avantage de paraître
+l'emporter dans la lutte; car à ce combat tu apportes deux épées,
+une seule arme les autres contre toi. Toi, tu peux les attaquer tant
+par l'Écriture que par le raisonnement; eux, au contraire, ils ne
+sauraient t'objecter la loi, puisque tu n'en suis aucune; ils peuvent
+d'autant moins contre toi par le raisonnement que, plus aguerri qu'ils
+ne sont, tu portes une armure philosophique plus complète. Cependant,
+puisque vous êtes d'accord, votre résolution peut m'embarrasser,
+mais elle n'éprouvera pas de moi un refus; j'espère trop
+retirer quelque instruction de ce débat; car si, comme l'a dit un des
+nôtres, nulle doctrine n'est si fausse qu'il ne s'y mêle quelque vérité,
+je pense qu'aucune dispute n'est si frivole qu'elle ne renferme quelque
+enseignement.»
+</p></blockquote>
+
+<p>La discussion commence, et le philosophe interpelle
+ses deux adversaires. Son argumentation est
+connue; les siècles ne l'ont point changée. La loi
+naturelle, dit-il, a tout précédé; elle est une loi
+purement morale; le reste est superflu. D'où vient
+qu'on y ajoute ou qu'on lui préfère une loi écrite?
+C'est qu'on s'obstine aux croyances de son enfance.
+Chose étrange! L'intelligence humaine avance avec
+l'âge en toute chose; dans la foi seule, où l'erreur est
+si dangereuse, elle ne fait nul progrès. On se vante
+de penser ce que pense le vulgaire, de n'en pas savoir
+plus que les ignorants, de croire au plus haut
+degré ce que l'on comprend le moins; et cependant
+tel est l'orgueil humain que, condamnant tous ceux
+qui ont d'autres croyances, on les déclare déchus de
+la miséricorde divine.</p>
+
+<p>Le juif répond le premier, comme étant en possession
+de la loi la plus ancienne. Cette loi, si, comme
+les juifs le croient, Dieu l'a donnée, comment seraient-ils
+coupables de la suivre? Des générations
+nombreuses ont passé, depuis que le peuple saint a
+reçu le saint Testament; elles en ont religieusement
+conservé et transmis le dépôt. Si l'on ne peut forcer
+les incrédules à recevoir cette tradition, on les défie
+de la détruire. Et qu'y a-t-il de plus conforme à la
+bonté de Dieu que ce soin qu'il aurait pris de donner
+une règle à ses créatures? Si la Providence régit ce
+monde, ne doit-elle pas, comme les rois de la terre,
+promulguer ses lois; et si elle l'a fait, quelle loi est
+plus ancienne que la loi juive? Aussi, voyez le dévouement
+qu'elle obtient et la fidélité qu'elle inspire.
+Ici se place une peinture vive et pathétique de la
+condition terrible que les juifs ont acceptée pour
+demeurer attachés à la loi divine. C'est un tableau
+vrai de la situation des juifs au moyen âge, et certainement
+un des plus beaux morceaux qu'Abélard
+ait écrits<a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a><a href="#footnote538"><sup>538</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote538" name="footnote538"></a><b>Note 538:</b><a href="#footnotetag538"> (retour) </a> <i>Dialog.</i>, p. 8-12.</blockquote>
+
+<p>Le philosophe rend justice au zèle des Hébreux;
+mais la question est de savoir si ce zèle est conforme
+à la raison. Point de secte qui ne pense obéir à Dieu,
+et cependant la secte juive se croit la seule qui soit
+dans le vrai. Or, avant que la loi fût donnée sur le
+Sinaï, les saints patriarches, bornés à la loi naturelle,
+étaient agréables à Dieu; et tandis que la loi
+mosaïque ne leur promet que des biens terrestres,
+ils ont perdu les biens terrestres en y demeurant
+fidèles. La critique que le philosophe dirige contre
+cette loi est vive et développée.</p>
+
+<p>Le juif répond par une apologie très-étendue. Discutant
+en détail textes et arguments, il s'attache à
+prouver que si l'accomplissement de la loi efface les
+péchés, elle détruit nécessairement le seul obstacle
+à la béatitude.</p>
+
+<p>La réplique du philosophe est une nouvelle censure
+des formalités oiseuses ou bizarres, prescrites
+par la loi des juifs, et sa conclusion est l'impossibilité
+de prouver que de telles additions à la loi naturelle
+soient légitimes et efficaces. Il cherche à
+les décrier par des raisons prises de l'ordre moral et
+de la distance qui sépare les sentiments du coeur humain
+des prescriptions matérielles d'une loi de chair.
+Puis les deux interlocuteurs se tournent vers le juge,
+qui, avant de prononcer, dit qu'il veut entendre le
+chrétien.</p>
+
+<p>«Et maintenant, chrétien, je t'interpelle,» dit
+le philosophe, «une loi postérieure doit être plus
+parfaite.» Mais le chrétien l'arrête, et lui demande
+pourquoi il somme de s'expliquer celui qu'il nommait
+tout à l'heure un insensé. Et pourtant cette folie
+des chrétiens a persuadé les savants disciples de la
+philosophie antique! Voici, au reste, l'argument du
+chrétien: Si deux lois ne peuvent être conservées en
+même temps, il faut maintenir la plus importante;
+de là, la condamnation de la loi juive. Le philosophe
+paraît jusqu'à un certain point souscrire à cette proposition,
+et le chrétien poursuit en défendant sa loi.
+Ce que vous appelez éthique ou loi morale, nous
+l'appelons loi divine, dit-il; et il demande une bonne
+définition de la loi morale.</p>
+
+<p>Le philosophe alors prend la parole, et il expose
+que la science de cette loi ou la philosophie n'est,
+en définitive, que la science du souverain bien. Or,
+la superstition seule pourrait contester à la raison
+d'être l'unique guide dans cette précieuse science.
+Le christianisme rejette la foi qui n'est pas fondée
+sur la raison; et il est sans cesse forcé de discuter
+et de s'appuyer sur des textes ou des arguments à la
+manière de la philosophie. Et le chrétien s'empresse
+de reconnaître qu'il n'est pas en effet de meilleure
+méthode pour amener un philosophe à la foi catholique;
+et, de concert avec son adversaire, ils se
+livrent à la recherche du souverain bien.</p>
+
+<p>Ici, adoptant un procédé assez analogue à celui de
+Socrate dans Platon, le chrétien amène le philosophe
+par des questions dont la conclusion reste cachée, à
+concéder, pour arriver à définir le souverain bien,
+un certain nombre de propositions, et ils tombent
+ainsi tous deux d'accord que le souverain bien de
+l'homme ou la fin de l'honnête homme est la béatitude
+de la vie future à laquelle nous conduisent les
+vertus. Or, s'il est vrai que la loi juive n'ait jamais
+promis cette béatitude, ce reproche ne peut certes
+s'adresser à la loi de Jésus-Christ. La différence entre
+la philosophie et la foi, c'est que la première tend à
+une béatitude humaine, et l'autre à une béatitude
+divine. Une béatitude humaine varie suivant les
+hommes, et c'est du souverain bien absolu et non
+relatif a l'homme qu'il faut se préoccuper.</p>
+
+<p>Après quelques contestations sur ce point, le
+philosophe, sommé de définir les vertus qui donnent
+le souverain bien, développe, suivant les idées de
+la sagesse antique, ce que c'est que la prudence,
+la justice, la force et la tempérance. Puis, passant
+aux espèces de ces quatre genres, il rattache à la
+justice le respect par lequel on rend soit a Dieu,
+soit aux hommes, l'hommage qui leur est dû, la
+bienfaisance, qui vient au secours des souffrances
+humaines, la véracité, qui nous inspire la fidélité
+à nos promesses, enfin, la vengeance, <i>vindicatio</i>,
+ou la ferme disposition à vouloir que le mal commis
+porte sa peine. Un principe domine toutes les vertus
+de justice, c'est que le bien commun en est la
+règle, et non pas le bien individuel. Telle est la
+justice dans l'âme du stoïcien, dans l'âme de Caton.
+La justice, au reste, repose sur deux sortes de droit,
+le droit naturel et le droit positif.</p>
+
+<p>La force se divise en magnanimité et en tolérance;
+la magnanimité est la disposition à tenter le
+difficile pour une cause raisonnable; la tolérance
+supporte les épreuves de la tentative et y persévère.</p>
+
+<p>La tempérance se décompose en humilité, en
+frugalité, en douceur, en chasteté, en sobriété.</p>
+
+<p>La prudence est nécessaire à toutes ces vertus;
+elle les dirige et les éclaire<a id="footnotetag539" name="footnotetag539"></a><a href="#footnote539"><sup>539</sup></a>.</p>
+
+<p>Le chrétien semble approuver toute cette analyse;
+puis, revenant à la recherche interrompue du souverain
+bien, il demande au philosophe ce qu'il pense
+du souverain mal. Comme il résulte de la réponse
+que le souverain mal consiste dans les tourments
+qui attendent dans le monde à venir l'homme qui
+les a mérités, le chrétien veut savoir comment, si
+ce châtiment est juste, il peut être un mal; car ce
+qui est juste est bon, et ce qui est bon est un bien.
+Et le philosophe, remarquant qu'une peine peut être
+bonne sans être un bien, est poussé à cette contradiction
+qu'une chose bonne soit le souverain mal,
+opinion que le chrétien achève de ruiner, en observant
+que la faute, qui amène la peine est un plus
+grand mal encore que la peine, laquelle ne peut par
+conséquent être appelée le souverain mal. Quels sont
+donc le souverain mal et le souverain bien? La
+haine et l'amour de Dieu, ce qui nous rend meilleurs
+et ce qui nous rend pires, ce qui nous porte à lui
+plaire, ce qui nous pousse à lui déplaire. Seulement
+il s'agit de l'amour souverain, de la haine souveraine.
+Les degrés s'en mesurent sur ceux de la <i>vision de
+Dieu</i>. Dieu est immuable, invariable; mais on le
+connaît, on le comprend plus ou moins, et l'amour
+croît avec l'intelligence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote539" name="footnote539"></a><b>Note 539:</b><a href="#footnotetag539"> (retour) </a> <i>Dialog.</i>, p 83.</blockquote>
+
+<p>Ici le philosophe, qui n'a pas oublié sa dialectique,
+demande brusquement si le suprême amour de Dieu
+étant un accident de l'homme, le souverain bien est
+accidentel ou substantiel. C'est la doctrine du siècle
+et de la terre, s'écrie le chrétien, qui se repaît de
+ces distinctions. Elles importent peu à la vie céleste.
+Comment d'ailleurs décider la question, sans l'expérience;
+et qui a l'expérience de la vie céleste? Il
+est indifférent à la béatitude d'être accident ou substance;
+puisqu'elle n'est pas en tous, elle n'est pas
+substance; puisqu'une fois qu'elle est, elle ne peut
+cesser d'être, elle n'est pas accident. Qu'est-elle
+donc? Dieu, Dieu même; Dieu est proprement le
+souverain bien, et participer à la vision, à la connaissance
+de Dieu, est véritablement la béatitude.</p>
+
+<p>Le philosophe ne conteste pas, mais il demande
+si la vision de Dieu est bornée localement, et comme
+il lui est répondu que partout où sont les âmes, elles
+peuvent trouver la béatitude dans la participation à
+la vision de Dieu: Pourquoi donc, dit-il, la béatitude
+est-elle reléguée dans le ciel? c'est au ciel qu'est
+monté <i>votre Christ</i>, et l'Écriture a plus d'un passage
+où une place est donnée à Dieu. Le souverain bien
+est dans le ciel, le souverain mal est en enfer.</p>
+
+<p>Le chrétien répond par la distinction du sens
+littéral et du sens figuré; il faut donner aux expressions
+un sens parabolique; il faut dans le récit des
+faits chercher le sens mystique. Le philosophe revient
+une seconde fois au souverain bien, et demande
+ce que c'est que bien, ce que c'est que mal; il entraîne
+ainsi le chrétien dans le labyrinthe des définitions.
+Après quelques réflexions sur la difficulté
+de définir, celui-ci recherche quelles sont les bonnes
+et les mauvaises choses, et il reproduit quelques-unes
+des idées que nous avons rencontrées dans le
+<i>Scito te ipsum</i>, ce qui le conduit à la question tant
+de fois abordée: Dieu a-t-il fait le mal, et comment
+le permet-il? Nous connaissons le sentiment d'Abélard
+sur cette question profonde, et ce sentiment n'a
+pas changé.</p>
+
+<p>A cet endroit du Dialogue, il semble que nous
+touchions au point décisif. Mais par malheur le
+manuscrit est interrompu: nous n'avons ni la fin de
+la controverse, ni la sentence du juge. Cette perte
+est fort regrettable. Si le Dialogue contient peu de
+choses neuves, il est écrit avec une liberté philosophique
+et une élégance littéraire qui lui donnent un
+véritable prix; la question est fondamentale; elle
+est traitée hardiment, et l'on aurait aimé à voir
+Abélard prononcer à la fin un jugement net et
+motivé entre le juif, le philosophe et le chrétien. Il
+est probable que son arrêt était une conciliation, en
+ce sens que l'identité pour le fond entre la loi naturelle
+et la loi de Dieu aurait été déclarée. On eût
+accordé au philosophe que, par la raison, la science
+et la vertu, il pouvait s'élever à cette pureté d'âme et
+de vie qui plaît à Dieu, et qui, étant le meilleur fruit
+de l'amour qu'on lui porte, préjuge et suppose en
+quelque sorte cet amour. Mais cette concession ne
+lui eût été faite qu'à condition de reconnaître que
+la loi de Dieu selon l'Évangile, plus parfaite, plus
+authentique, plus explicite, rendue plus sainte et
+plus aimable par le divin sacrifice du Christ, consacre
+la vraie philosophie, mais aussi l'achève et la
+remplace, et que la sagesse des sages n'est plus en
+droit de se tenir séparée de la foi des chrétiens.
+Quant au juif, dans ce compromis, je ne sais trop
+quelle aurait été sa part; je crains bien que ce ne fût
+lui qui payât les frais du procès. Tout au plus lui
+aurait-on accordé que la loi mosaïque avait été une
+traduction, même un complément de la loi universelle,
+appropriée à un peuple, nécessaire pour un
+temps, mais qu'elle devait se fondre et disparaître
+dans le sein de la loi chrétienne. C'est du moins là
+l'opinion que déjà nous avons entendu soutenir par
+Abélard, et rien n'annonce dans tout cet ouvrage
+qu'il l'eût abandonnée<a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a><a href="#footnote540"><sup>540</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote540" name="footnote540"></a><b>Note 540:</b><a href="#footnotetag540"> (retour) </a> Le Dialogue est suivi dans le manuscrit de deux courts
+fragments que
+M. Rheinwald a publiés. L'un est une exhortation adressée par un maître à
+son élève qu'il appelle son fils chéri, et qu'il loue d'avoir remarqué dans le
+Dialogue du maître Pierre ce qui y est dit du souverain bien, et le trouvant
+insuffisant, d'avoir fait sur ce point de nouvelles recherches et rédigé quelque
+dissertation. L'autre fragment est une partie, ou de cette dissertation
+même, ou plutôt d'une note sur la même question, que le maître en finissant
+a promise à son élève. Le tout semble un travail d'école. (<i>Dialog</i>.,
+p. 125-180.)</blockquote>
+
+<p>Tous les principes d'Abélard sont respectés ou
+reproduits dans cet ouvrage. Rien donc, pour le fond
+des idées, n'empêche de le lui attribuer. La forme
+est nouvelle; le style diffère de celui auquel il nous
+a habitués. Le ton est plus dégagé et l'expression
+plus vive et plus moderne. Mais dans le cadre imaginaire
+où il place la controverse, il a pu prendre une
+liberté d'allure qu'il s'interdit, dans ses écrits didactiques,
+et l'imitation assez visible des anciens a pu
+relever et rajeunir son talent. Il serait bien sévère,
+parce qu'un ouvrage est mieux écrit que les autres,
+de le contester à celui dont il porte le nom, et nous
+consentons à en croire M. Rheinwald, qui ne doute
+pas de l'authenticité de ce dialogue. Si elle pouvait,
+au reste, être ébranlée, il faudrait au moins considérer
+cette composition comme une fiction littéraire
+dont l'auteur aurait entendu faire parler Abélard,
+comme Platon fait parler Socrate, comme Cicéron
+introduit Brutus ou Caton.</p>
+
+<p>Le monde dure, les siècles passent, l'esprit humain
+change de croyance, de méthode ou de langage.
+Cependant, qui ne reconnaît dans ce dialogue
+si longtemps ignoré, qui ne croit lire sur ces parchemins
+si longtemps couverts de la poudre des
+ans, les idées mêmes et les paroles par où commencerait
+encore aujourd'hui une controverse sérieuse
+sur la vérité de la religion? Nous ne sommes pas de
+ceux qui méconnaissent les révolutions de l'esprit
+humain. Il se renouvelle pour tout ce qui n'a qu'un
+temps; il change pour tout ce qui passe. Mettez-le
+en présence des questions éternelle, il ne change pas.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE IX.</h3>
+
+<h3>RÉFLEXIONS GÉNÉRALES.</h3>
+
+
+<p>J'ai raconté l'histoire d'un seul homme, et j'ai
+passé en revue ses écrits. Si le vrai ne m'est point
+échappé, il doit être facile à présent de juger son
+caractère, son talent, son esprit, et avec tout cela
+son influence sur son temps et sur les temps qui
+ont suivi le sien. Peut-être me serait-il permis de
+ne point exprimer des conclusions dont j'ai donné
+les éléments, et qui se rencontrent çà et là indiquées
+dans cet ouvrage. Je ne saurais, sans d'odieuses
+redites, développer ici la pensée générale que doit
+laisser ce livre à ceux qui auront eu le courage de
+parcourir jusqu'au bout les arides sentiers de la philosophie
+et de la théologie scolastiques.</p>
+
+<p>On peut remarquer que personne n'a parlé dédaigneusement
+ou même froidement d'Abélard. Tout
+le monde sait quelle était la sévérité de Condillac
+pour tout ce qui n'était pas le XVIIIe siècle, et voici
+pourtant ce qu'il écrit: «Une âme avide de gloire
+se hâte de prendre son essor. Quelquefois elle se
+sent comme gênée par la réflexion, et ne suivant
+plus que son instinct, elle s'élance, et ne voit que
+le terme où elle est ambitieuse d'arriver. Elle peut
+causer et de grands maux et de grands biens, et
+elle diffère en cela des âmes communes qui ne
+sont pas seulement capables d'une grande folie.</p>
+
+<p>Telle était l'âme d'Abélard. Tout ce qui pouvait
+nourrir une sensibilité vive avait des droits tyranniques
+sur elle. Elle ne put donc se refuser à la
+gloire, qui se montra sous le fantôme de la dialectique;
+elle ne put pas non plus se refuser à l'amour,
+qui, s'offrant sous les traits d'Héloïse, se fit
+un jeu de la dialectique même; et vous prévoyez
+que l'une et l'autre lui furent funestes. Mais laissons
+ses amours<a id="footnotetag541" name="footnotetag541"></a><a href="#footnote541"><sup>541</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote541" name="footnote541"></a><b>Note 541:</b><a href="#footnotetag541"> (retour) </a> <i>Histoire moderne</i>, I. VIII, c. v.</blockquote>
+
+<p>Peut-être trouvera-t-on le nom d'Abélard plus
+grand que lui-même; mais son influence, je le crois,
+n'a pas été inférieure à sa renommée. Libre à tout
+esprit sérieux de condamner ce mélange de témérité
+et de timidité, d'orgueil et de faiblesse, de sécheresse
+et d'ardeur, de passion et d'égoïsme, qui
+s'aperçoit au fond de cette âme. Nous tolérons tout
+jugement sévère, pourvu qu'en le prononçant on se
+souvienne que la nature a tiré plus d'une copie de ce
+modèle, et que si les hommes d'une grande intelligence
+sont sujets parfois à toutes ces misères, ils
+ne sont pas les seuls. Je ne consens à me montrer
+juste avec rigueur envers la supériorité, que si l'on
+n'en abuse point contre elle, et je ne voudrais rien
+ôter à la gloire au profit de ce qui ne l'obtiendra
+jamais.</p>
+
+<p>Comme écrivain, Abélard ne saurait non plus nous
+retenir longtemps. Il n'y avait pas d'écrivains au
+moyen âge, par l'excellente raison qu'il n'y avait pas
+de langue. Le français n'était pas né, et le latin était
+déjà une langue morte qu'on employait par nécessité,
+mais sans inspiration. Ce latin plus rude que simple,
+dénué d'ornements, de grâce et de clarté, ne semblait
+se prêter en aucune façon à l'imagination dans le
+style. Il n'y a peut-être pas dix expressions remarquables
+dans l'oeuvre volumineuse d'Abélard; la
+beauté de la forme y manque constamment à celle
+de la pensée; et sans la forme, la pensée a bien de
+la peine à être belle. Ne demandez pas au XIIe siècle
+l'art savant ou plutôt l'affectation industrieuse avec
+laquelle les langues anciennes furent exploitées vers
+la renaissance. Chose singulière! on vantait, on lisait
+alors les grands écrits de l'antiquité, et le goût
+ne se formait pas; on les admirait sans parvenir à les
+sentir. On y cherchait plutôt des autorités que des
+modèles.</p>
+
+<p>Sans le style, que devient le talent? celui d'Abélard
+triomphe trop rarement des formes obscures,
+tourmentées ou pédantesques de la diction. Seulement
+de temps à autre, s'échappent quelques traits
+d'esprit et brille quelque antithèse ingénieuse. Plus
+rarement, la parole s'échauffe, et l'émotion passe de
+l'âme dans les mots. De courts passages, en très-petit
+nombre, de l'<i>Historia Calamitatum</i>, une exhortation
+pathétique à la résignation et à la piété adressée
+à celle qui méprisait l'une et désespérait de
+l'autre, une peinture animée des dangers que court
+la Justice en certains tribunaux de ce monde, et des
+misères incroyables de la condition des juifs au XIIe
+siècle, quelques invectives passionnées contre les
+désordres du clergé, enfin une ou deux prières empreintes
+de tendresse et de douleur, et ça et là quelques
+vers où respire une certaine grâce dans la
+tristesse, voilà peut-être tout ce qu'il serait possible
+d'offrir en preuves de ce qu'on appellerait aujourd'hui
+le talent d'Abélard. Presque constamment, il
+écrit avec une prolixité toute didactique, avec une
+abondance de mots et des complications de tours
+qui laissent subsister la clarté, mais non la facilité
+du style. L'auteur conçoit, divise, développe ses
+idées dans un ordre exact, avec une sûreté de raisonnement
+qui ne se dément point. Il se comprend
+parfaitement, et sa pensée peut paraître faible ou
+fausse, jamais incertaine et flottante. Il sait rigoureusement
+ce qu'il dit. Son style ressemble à une
+algèbre sans élégance, comme parlent les géomètres;
+mais c'est une algèbre, et malgré la multiplicité un
+peu confuse des signes, il n'y a point de vague dans
+les notions. Sa manière d'écrire tient étroitement à sa
+manière de penser, mais beaucoup moins à sa manière
+de sentir. Il faut donc peu parler de son talent. Sous
+ce rapport, il est bien inférieur à saint Bernard. C'est
+l'homme d'autorité qui était l'homme d'imagination.</p>
+
+<p>L'esprit est le grand coté d'Abélard. Subtil et pénétrant,
+il excelle par l'exactitude, et il ne manque
+pas d'étendue ni d'abondance. Il est original au
+moins par le choix de ses idées; il est fécond en détails,
+en remarques, en arguments, mais peu riche
+en grandes vues. Il prouve sa force par sa persistance
+dans une méthode d'exposition déductive, où
+brillent tour à tour les distinctions et les analogies.
+Encyclopédique pour le temps, critique de premier
+ordre, c'est un inventeur médiocre; et, puisque l'on
+applique métaphoriquement à l'esprit les dimensions
+de l'étendue, disons que le sien a la largeur sans la
+profondeur. Abélard était singulièrement propre à
+captiver et à remplir les intelligences qui venaient
+comme faire cortège à la sienne; ce qui parait longueur
+quand il écrit, semblait richesse dans son
+improvisation. On conçoit que son enseignement
+dut, comme un grand fleuve, tout couvrir, tout
+inonder, tout emporter autour de lui.</p>
+
+<p>Ainsi s'explique son influence. Ainsi il a pu imprimer
+un mouvement à l'esprit humain. Ce grand novateur
+a peu inventé, mais beaucoup renouvelé.
+Les idées qu'il s'approprie se complètent dans ses
+mains, et se convertissent en doctrines liées, définies
+et saisissables. Une vérité sans conséquences en
+acquiert avec lui; ce qui était vague devient précis,
+un aperçu hasardé se change en proposition fondamentale,
+une distinction ingénieuse en classification
+méthodique. Une forme scientifique en même
+temps qu'élémentaire vient envelopper, fortifier, et
+pour ainsi dire armer sa pensée. Tout ce qu'il pense
+se démontre, et jusqu'à ses rêveries prennent les apparences
+d'un système.</p>
+
+<p>C'est ce tour d'esprit peut-être qui aujourd'hui
+est, au bon comme au mauvais sens du mot, considéré
+comme éminemment scolastique. Mais soit qu'il
+déplaise ou captive, soit qu'on le croie encore applicable
+ou définitivement stérile, on ne peut disconvenir
+que l'esprit scolastique n'ait été une des
+transformations mémorables de cette identité flexible,
+de cet indestructible Protée qu'on appelle
+l'esprit humain. Et comme cette forme domine dans
+Abélard, comme nul monument ne la montre portée
+au même degré dans aucun autre avant lui, comme
+nulle renommée ne fut du XIe au XVe siècle supérieure
+à la sienne, on est en droit de dire que l'esprit
+d'Abélard fut la source principale de l'esprit
+scolastique, en d'autres termes, qu'il eut ce rare
+honneur de donner une forme de cinq siècles à l'esprit
+humain. C'est là une certaine création; par là
+Abélard est sur la ligne des inventeurs, au moins
+pour la puissance de fait et pour la durée de la puissance.
+Enfin on le peut compter dans le nombre bien
+petit de ces hommes dont on imagine que s'ils
+n'avaient point paru au monde, les destinées de l'esprit
+humain n'auraient pas été les mêmes.</p>
+
+<p>Je lui donne cet éloge, et je le limite aussitôt, en
+le motivant sur son influence plus que sur son génie,
+et dans l'influence, il y a souvent de la bonne
+fortune; celui qui l'obtient n'est pas toujours seul à
+la mériter. Abélard fonda plutôt qu'il ne créa la
+philosophie de l'école française. Trouvant les idées
+toutes faites, il les réduisit en système, et leur
+donna une telle puissance de propagation, qu'il résulta
+de son passage dans l'enseignement, quelque
+chose de durable quant aux pensées, quelque chose
+d'impérissable quant à la méthode.</p>
+
+<p>Si l'on voit dominer dans sa philosophie l'uniformité
+du procédé, une tendance à tout résoudre logiquement,
+un besoin constant de se bien comprendre
+et d'être bien compris, une résistance raisonnée aux
+généralités synthétiques, aux hypothèses posées en
+axiomes, aux solutions par intuition, si partout se
+montrent la crainte du vague, l'amour de l'ordre,
+de l'évidence, et grâce à cette prétention de démonstration
+universelle, une doctrine souvent aride, un
+peu étroite, convaincante et insuffisante, qui saisit
+tout et n'épuise rien, simplifie souvent au risque
+d'atténuer, et s'empare de la raison sans s'égaler à
+la vérité, ne peut-on pas dire que ces caractères du
+génie et du système philosophiques d'Abélard rappellent
+ceux du génie national, et surtout dans la philosophie?
+Serons-nous exposé à trouver beaucoup
+d'incrédules en avançant que l'esprit français s'est
+toujours souvenu d'avoir été, dans sa laborieuse enfance,
+élevé sous l'austère discipline de la scolastique?</p>
+
+<p>Le rôle que par la scolastique Abélard a joué dans
+la théologie, attesterait à lui seul que tout dans cette
+philosophie n'était pas formalité vaine, entrave
+méthodique pour la raison. C'est dans la théologie
+peut-être qu'il a le plus innové, non que ses opinions
+en elles-mêmes aient laissé beaucoup de traces;
+mais l'esprit qui les a dictées, le procédé par
+lequel il les a établies, les conséquences auxquelles
+elles devaient mener, tout appartient à ce qu'on
+pourrait appeler le mouvement libéral de l'esprit
+humain. C'est là une gloire réelle encore que périlleuse;
+la raison doit beaucoup à <i>ces habiles gens</i> que
+Leibnitz plaignait dans sa prudence et admirait dans
+son équité<a id="footnotetag542" name="footnotetag542"></a><a href="#footnote542"><sup>542</sup></a>. Abélard fit deux choses: il voulut rendre
+la théologie systématique, à l'exemple de la philosophie,
+en lui appliquant les formes de la dialectique,
+et par là il fut comme le Jean Damascène de son
+siècle. En même temps et par cette révolution dans
+la forme, il servit l'esprit général du rationalisme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote542" name="footnote542"></a><b>Note 542:</b><a href="#footnotetag542"> (retour) </a> Voyez ci-dessus chap. I, p. 183.</blockquote>
+
+<p>Il ébranla profondément la tyrannie de l'autorité tout
+en l'invoquant sans cesse, et comme il mit aux prises
+par des citations habilement recueillies et les
+Pères et les docteurs entre eux, il conduisit forcément
+les esprits à reconnaître l'arbitrage de la raison.</p>
+
+<p>C'est par ces motifs et dans cette mesure que le
+génie d'Abélard peut mériter, soit comme éloge,
+soit comme blâme, le titre de génie <i>révolutionnaire</i><a id="footnotetag543" name="footnotetag543"></a><a href="#footnote543"><sup>543</sup></a>.
+Ses doctrines le sont moins que sa méthode; le mouvement
+de son esprit est plus hardi que ses conclusions.
+Mais cependant celles-ci sont en général dans
+le sens de la liberté de penser, et si nous les résumons
+encore une fois dans leur ensemble, on reconnaîtra
+peut-être, mieux que dans nos analyses spéciales,
+combien sous les rapports de la religion et de
+la philosophie, elles concordent avec les idées modernes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote543" name="footnote543"></a><b>Note 543:</b><a href="#footnotetag543"> (retour) </a> Cousin, Ouvrages inéd. d'Abélard, <i>Introd.</i>, p. v.</blockquote>
+
+<p>Toute connaissance humaine est originaire des
+sens. La sensation donne naissance à l'idée ou conception.
+Dans la sensation, la sensibilité connaît par
+l'intermédiaire d'un organe. Dans la conception, l'intelligence
+connaît la nature de la chose perçue dans
+la sensation, ou représentée par l'imagination.</p>
+
+<p>Mais l'intelligence n'a besoin ni de l'organe, ni
+même de la réalité sensible pour concevoir, car elle
+conçoit ce qui n'est pas sensible, le général, l'abstrait,
+l'invisible, l'impossible. Son mode d'action
+est le jugement; comme régulatrice de son action
+et d'elle-même, elle est la raison. Comme essence
+ou chose, elle est l'esprit.</p>
+
+<p>L'esprit est dans l'âme ou plutôt il est l'âme en
+tant qu'intellective, rationnelle, pensante. L'âme est
+aussi végétative, sensitive, <i>animatrice</i>; c'est-à-dire
+qu'elle est nécessaire à la vie animale et à la vie organique.
+C'est elle qui souffre et qui jouit, qui veut
+et qui pèche, comme c'est elle qui perçoit et qui
+pense. Ce sont là en elle des fonctions plus encore
+que des parties. Il n'y a qu'une âme, substance
+simple, unité sans parties; elle est spirituelle.</p>
+
+<p>C'est surtout comme spirituelle qu'elle est intelligence
+pure, c'est-à-dire libre des sens et de l'imagination,
+et par là analogue ou semblable à l'esprit
+divin; car Dieu n'a ni sens ni imagination. Son intelligence
+atteint tout directement, et contient tout
+simultanément. Par la méditation, par la contemplation,
+l'esprit de l'homme s'élève et s'assimile en
+quelque sorte à l'esprit de Dieu.</p>
+
+<p>Comme intelligence agissant sous la forme du jugement,
+l'âme discerne et décide. Elle décide de
+l'action, elle discerne le bien et le mal. Elle est la
+volonté inséparable de la raison. La volonté est le
+choix de la raison. Le libre arbitre est le jugement
+libre.</p>
+
+<p>L'homme ainsi fait a la <i>perceptibilité de la discipline</i>;
+il est capable de la science, toute science dépend
+d'une science supérieure, théorétique, qui la
+juge et qui remonte aux causes, qui est du ressort
+de la raison et non de l'expérience; c'est la philosophie.
+La philosophie, comme directrice de la science,
+comme guidant sa marche et déterminant ses formes,
+est un art, ou la dialectique; car la dialectique est
+l'art de la raison. La science des choses telles qu'elles
+sont, est la physique. La science de la nature des
+choses telle que nous la concevons, est la philosophie,
+qui se résout dans la dialectique; car en traitant
+des conditions et des règles de la raison, la
+dialectique traite de la substance, de la cause, de la
+matière et de la forme, du sujet et du mode, du tout
+et des parties, du genre et des espèces, c'est-à-dire
+qu'elle enseigne tout ce qui est abstrait et général
+dans les choses, et qui dans l'ordre réel est constitué
+en individus.</p>
+
+<p>Ce qui existe réellement, physiquement, ce qui
+constitue l'individu ou l'être, c'est en général la matière
+et la forme. Il n'y a point de substance qui ne
+soit essence, et toute essence ou être est composée
+de matière et de forme; sa matière est ce dont elle
+est, sa forme est ce qui la fait ce qu'elle est. Ainsi
+la forme constitutive est essentielle. Elle est générique,
+lorsqu'elle transforme la catégorie en genre;
+spécifique, lorsqu'elle fait du genre une espèce;
+individuelle, lorsqu'elle distingue un individu de
+l'espèce. La forme est l'élément créateur, le moyen
+actuel de la création de l'être, ce qui le fait passer
+de la puissance à l'acte. Elle vient de Dieu.</p>
+
+<p>Mais les essences ne sont pas en elles-mêmes et
+par elles-mêmes générales et spéciales. Elles ne
+sont pas des choses qui soient dans les choses, qui
+existent indépendamment des individus. A ce titre,
+comme générales ou spéciales, elles ne sont que
+des universaux, c'est-à-dire des conceptions universelles,
+ou des noms significatifs de la conception
+de ce qu'il y a de plus ou moins universel dans les
+choses. Les abstractions ne sont pas des réalités.</p>
+
+<p>La proposition, la division, la définition se calquent
+sur ces distinctions; elles les reproduisent
+dans le langage; et c'est ainsi que la logique ou
+dialectique donne, dans l'interprétation et l'analyse,
+ou dans la science des mots et de l'oraison,
+une science de la nature des choses.</p>
+
+<p>Un seul être, Dieu, déroge par sa nature aux règles
+de cette science. Il est substance et il n'a pas
+de mode; car le mode est une division du sujet, et
+Dieu étant simple, il est indivisible. Il est forme, et
+il n'a pas de forme, car la forme aussi est un des
+composants de l'être, et Dieu n'est pas composé;
+mais il est forme comme étant une essence déterminée.
+Il est sujet et il n'a pas d'accident, car l'accident
+est relatif et changeant, et Dieu est absolu et
+immuable. Il est individu en ce sens qu'il est unique
+et singulier, et universel en ce sens qu'il est
+infini.</p>
+
+<p>Ces notions philosophiques sur Dieu constituent
+une croyance philosophique en Dieu. S'il existe une
+autre foi en Dieu, elle ne saurait être contraire à
+celle-là; en d'autres termes, la religion ne saurait
+être contraire à la philosophie; car la vérité n'est
+pas contraire à la vérité. Il y a une foi de la raison.
+Toute croyance aux choses invisibles sur des preuves
+invisibles est de la foi. Or, l'adhésion de la raison ou
+par la raison est dans ce cas, un argument n'étant
+pas une chose sensible. Elle est donc aussi une foi,
+la foi philosophique. Il faut comprendre ce qu'on
+croit, et assurément aussi ce qu'on enseigne et ce
+qu'on apprend. On croit parce qu'on est convaincu,
+et la conviction s'opère par l'intelligence.</p>
+
+<p>La philosophie a pu, en conséquence, s'élever aux
+mêmes idées, aux mêmes vérités que la religion.
+<i>Elle a connu Dieu</i><a id="footnotetag544" name="footnotetag544"></a><a href="#footnote544"><sup>544</sup></a>. La raison, l'intelligence sont communes
+à la religion et à la philosophie. Si la raison
+et l'intelligence sont nécessaires à la foi pour la produire,
+la légitimer et l'affermir; là où elles existaient
+sans la foi, elles ont dû produire par elles-mêmes
+au moins tout ce qu'elles ajoutent à la foi. En d'autres
+termes, Dieu s'est révélé à toute intelligence.
+Ainsi les philosophes avant l'incarnation ont connu
+les vérités fondamentales de la morale et de la religion.
+Ils ont compris les principes des mystères,
+pressenti les mystères eux-mêmes, pratiqué les vertus
+chrétiennes. La foi n'est donc qu'une réformation
+de la loi naturelle, et il faut croire au salut de ceux
+qui avaient observé cette loi avec discernement et
+avec amour. La vie de Socrate est celle d'un martyr<a id="footnotetag545" name="footnotetag545"></a><a href="#footnote545"><sup>545</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote544" name="footnote544"></a><b>Note 544:</b><a href="#footnotetag544"> (retour) </a> Rom. I, 19, 21.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote545" name="footnote545"></a><b>Note 545:</b><a href="#footnotetag545"> (retour) </a> Et le martyr Socrate....&mdash;VOLTAIRE.</blockquote>
+
+<p>Il suit qu'il faut employer la raison contre les infidèles
+et les hérétiques, et donner, quoique avec
+précaution, à la religion, les formes de la science;
+car d'abord le raisonnement vaut mieux que la force
+contre l'erreur. Puis, la vérité n'est acceptable, dans
+les temps de discussion, qu'avec les formes rationnelles,
+et l'on ne peut convaincre, sur les points où
+l'on est en dissidence, qu'à l'aide des points sur lesquels
+on s'accorde.</p>
+
+<p>Toutefois, comme l'esprit des créatures est inégal
+à la conception et à l'expression de l'incréé, de même,
+que les philosophes ont enveloppé leur pensée et
+cherché des équivalents et des images pour rendre,
+les vérités religieuses, les vérités chrétiennes ne
+peuvent être exposées qu'indirectement, et sous le
+voile des analogies. On ne doit tendre, quand on les
+exprime, qu'au plus vraisemblable; il faut renoncer
+à une propriété rigoureuse. La théologie rationnelle
+ne fait qu'approcher de la vérité. Elle en donne une
+ombre.</p>
+
+<p>On a vu que toutes les fois qu'il s'agit de Dieu,
+les règles et les expressions de la science sont défectueuses
+par quelque endroit. Il y a dans l'Être
+unique un mystère nécessaire. Dieu est un; son
+unité ne peut se comparer avec nulle autre. Ce qu'il
+y a de plus simple au monde est encore corporel,
+c'est-à-dire composé, en comparaison de lui. Il ne
+peut donc y avoir en lui de diversité que par l'opération
+et non par l'essence; c'est ce qu'on peut appeler
+une diversité de propriétés.</p>
+
+<p>Les propriétés fondamentales de la Divinité sont
+la puissance, la sagesse, la bonté. Mais tous ces
+attributs sont coéternels à Dieu, égaux les uns aux
+autres, indivisibles dans leur action. Toute oeuvre
+divine est l'oeuvre de la puissance, de la sagesse
+et de la bonté.</p>
+
+<p>Dieu est le souverain bien, le bien suprême, la
+plénitude ou la perfection du bien. Il ne fait donc
+que le bien; il ne peut faire que le bien, parce que
+telle est sa nature. Mais il ne fait que le bien, parce
+qu'il ne veut que le bien, et il ne peut faire que le
+bien, parce qu'il ne peut vouloir que le bien. Sa
+puissance répond donc à sa volonté. Sa puissance
+en elle-même est illimitée; mais sa volonté est l'instrument
+d'une intelligence parfaite et d'une bonté
+infinie. Il ne peut pas tout, mais il peut, par lui
+seul, tout ce qu'il veut. L'acte de sa toute-puissance
+est donc réglé nécessairement par sa volonté,
+par sa sagesse, par sa bonté. Il n'y a de supérieur
+à sa puissance que lui-même.</p>
+
+<p>Néanmoins il est libre. Car il ne veut le bien que
+parce que sa suprême intelligence connaît que le
+bien est le bien. La liberté consiste à faire ce qui
+plaît; mais parce que ce qui plaît dépend de notre
+nature, nous ne cessons pas d'être libres en cela.
+Parce que la nature de Dieu est d'aimer le bien,
+Dieu ne cesse pas de le vouloir librement. Puisqu'il
+ne veut et ne fait que le bien, il fait tout bien, et
+tout ce qu'il fait est bien: tout est bien. Si tout est
+bien, le mal même a un bon but; tout a une raison.</p>
+
+<p>Toutes ces vérités accessibles à la raison n'ont
+jamais été manifestées d'une manière aussi complète,
+aussi saisissante, aussi pratique que par les
+faits miraculeux et dans les livres sacrés du christianisme.
+Il est donc la vraie religion dans sa plénitude.
+Il est la révélation de Dieu et de tous ses
+attributs, par la médiation de Dieu même.</p>
+
+<p>Par l'incarnation, par l'Évangile, l'exemple a été
+donné et le témoignage a été rendu; les vérités
+sont devenues aussi claires que la lumière, les
+vertus plus parfaites, plus nécessaires, plus faciles.
+Car l'amour a été excité par la grâce. C'est en effet
+la plus grande grâce de Dieu que la rédemption,
+Elle a délivré l'homme de l'empire du mal, en
+éclairant son esprit, en touchant son coeur. D'une
+loi de crainte, la religion est ainsi devenue une loi
+d'amour.</p>
+
+<p>L'amour est donc le principe de la piété comme
+de la vertu. Dieu doit être aimé parce qu'il est
+le bien même. L'amour est dû à sa bonté. La volonté
+de lui plaire fait tout le mérite de nos
+actions à ses yeux. Le péché n'est que le mépris
+de Dieu, il suit que le bien et le mal ne résident
+que dans l'intention. Pour bien faire, il faut avoir
+l'intention du bien; pour mériter le salut, il faut
+vouloir le bien, par amour pour Dieu même. Le
+mal commis sans volonté ou sans connaissance qu'il
+est mal, cesse d'être le mal. Le bien accompli sans
+amour est le bien, mais il est sans mérite aux
+regards de Dieu. Dieu juge les coeurs et non les
+actions.</p>
+
+<p>Arrêtons-nous ici. Ces pensées ainsi généralisées
+n'ont pas assurément l'air des formules d'une
+sagesse gothique. Si elles ne sont toutes vraies,
+elles offrent toutes le caractère libre et philosophique
+d'une foi qui ne veut relever que de la
+raison. A les contempler dans leur lumineux ensemble,
+ne vous semble-t-il pas voir dès lors blanchir
+à l'horizon les premiers feux de l'astre qui
+doit se lever sur les temps modernes?</p>
+
+<p>Lorsque nous regardons autour de nous, lorsque
+nous comparons nos moeurs, nos coutumes, nos
+lois, nos gouvernements, à ce que nous savons du
+passé, il nous semble que tout est nouveau, et que
+l'on n'a jamais pensé ce que nous pensons. L'homme,
+à nous en croire, a changé d'esprit, et la vérité est
+une découverte de ces derniers jours. Portons-nous
+au contraire une attention plus pénétrante dans
+l'examen d'une époque ancienne mais curieuse,
+dans l'étude d'un grand esprit d'un autre siècle?
+tout vieillit autour de nous, nous croyons nous reconnaître
+dans nos pères, et toute différence semble
+s'anéantir entre le passé et le présent. L'esprit
+humain n'a plus fait un seul pas, et la raison n'a
+rien trouvé. Depuis l'origine des choses, le soleil
+s'est levé et couché sans cesse, mais c'est le même
+soleil, et le monde est tour à tour assombri des
+mêmes nuages, éclairé des mêmes rayons.</p>
+
+<p>Ces jugements contradictoires et alternatifs sont
+trop naturels pour être tout à fait trompeurs, et il
+faut qu'il y ait, avec le temps, dans le monde
+moral, plus et moins de changement qu'on ne le
+suppose. Non, les hommes du passé ne sont pas ce
+que nous sommes, mais ils sont ce que nous aurions
+été. Le monde est uniforme et divers, et le temps
+développe tout, s'il ne crée rien. L'histoire de l'humanité
+ne se pourrait comprendre, si l'humanité
+n'était la même, et n'aurait rien à nous apprendre,
+si l'humanité ne changeait pas.</p>
+
+<p>Mais il y a des temps où l'on est plus frappé des
+différences que des ressemblances. Ainsi, dans le
+demi-siècle qui vient de s'écouler, c'est aux premières
+que l'attention semble surtout s'être attachée.
+On n'a cessé de remarquer tout ce que le passé offrait
+de singulier, peut-être dans l'espoir de faire autrement
+et mieux que lui. C'est le propre des époques
+de grandes tentatives, soit en politique, soit en
+philosophie.</p>
+
+<p>Je ne serais pas étonné qu'après avoir relevé
+jusqu'à l'exagération les différences des époques,
+nous ne fussions maintenant enclins à en apercevoir
+exclusivement les ressemblances. L'expérience engendre
+l'impartialité, et les esprits qu'elle calme,
+et que, dit-on, elle désabuse, sont portés à conclure
+qu'en définitive tout se ressemble, et qu'il y
+a sur la terre moins à faire qu'on n'avait dit. On
+termine avec des souvenirs ce qu'on a commencé
+avec des idées, et parce qu'on a rencontré dans
+l'homme quelque chose de réfractaire qui ne se plie
+pas à tous les caprices des théories, on veut que
+tout soit vanité, idées, espérances, théories, et, par
+conséquent, efforts et dévouements. Tout est vanité,
+il y a longtemps que telle est la conclusion de la sagesse,
+qui ne trouve <i>rien de nouveau sous le soleil</i>.</p>
+
+<p>On dit que la politique s'applaudira de ce retour
+à la tradition; mais nous ne parlons que de philosophie.
+Dans l'histoire de l'esprit humain, toutes les
+fois qu'on creuse un peu profondément, on trouve,
+pour ainsi parler, un sol identique; c'est un terrain
+de première formation qui a porté toutes les révolutions
+superficielles. Il en doit être ainsi. La philosophie
+recherche des vérités qui ne sont d'aucune époque,
+et elle les cherche dans l'esprit humain, le
+même aujourd'hui qu'au moment suprême où l'esprit
+infini le souffla sur la face de l'être qu'il se
+donna pour spectateur et pour témoin. Cette double
+identité, la vérité éternelle transpirant dans une intelligence
+dont l'essence ne varie pas, est le fond
+même de la philosophie: c'est ce qui fait la valeur
+incomparable de cette science. Mais si la vérité ne
+change point, il n'en est pas de même de la connaissance
+de la vérité. On en sait plus ou moins, et
+l'esprit humain, multiple en facultés comme en idées,
+se développe, se dirige, s'enrichit diversement en
+des temps divers. Il est bon, il est nécessaire de
+s'appuyer sur ce qui ne change pas, de savoir au
+moins qu'il y a de l'immutable; mais l'intérêt de
+l'étude, le charme de la science, c'est le mouvement;
+une science surhumaine seule resterait immobile.
+Le mot de science lui-même suppose une
+distinction entre ce qui connaît et ce qui est connu,
+et la conscience de notre nature intellectuelle fait foi
+d'un effort constant d'égaler la connaissance à l'inconnu.
+Ainsi de ce que l'éternel est dans l'objet de la
+science, il ne suit pas que la science soit uniforme,
+immobile, qu'elle ait la stabilité fondamentale de son
+objet. Elle cesserait aussitôt de s'en distinguer, elle
+s'y joindrait dans une unité d'essence, et le système
+de l'identité universelle serait réalisé. C'est le monde
+réel, le monde de l'homme, que celui qui allie l'éternel
+et le mobile, que celui où tout s'attire au lieu
+de se confondre, où règne la relation et non l'identité,
+où l'unité n'est qu'harmonie. Résignons-nous
+donc à croire les choses comme nous les voyons,
+ayons l'orgueil de nous fier aux apparences. Sachons
+la vérité éternelle, croyons la science mobile. Concevons
+la stabilité des essences, de l'essence de
+l'esprit humain, par exemple, mais admettons qu'il
+a une histoire comme il le semble, c'est-à-dire que
+le temps existe pour lui. Les illusions nécessaires
+ne dont pas des illusions, mais des lois de la nature
+des choses, et la pensée coïncide avec ce qui est. S'il
+n'en était pas ainsi, elle n'aurait ni mystères, ni lacunes;
+si elle se trompait elle-même, elle serait contente
+d'elle-même. Il n'y aurait point de doute, s'il
+n'y avait qu'ignorance, et c'est parce qu'on sait de la
+vérité, qu'on s'aperçoit qu'on ne sait pas la vérité
+tout entière.</p>
+
+<p>C'est à la lueur de cette foi philosophique qu'il
+faut considérer l'histoire de la philosophie, et dans
+cette histoire, ses héros, ses triomphateurs, ses
+vaincus, ses martyrs. Tous ils sont de même famille.
+La diversité des doctrines et des langages couvre
+un fonds d'idées communes. La variété des esprits
+se produit dans celle des points de vue et des méthodes;
+mais ces esprits consacrés à une même
+science, tendent au même but, et marchent à pas
+inégaux, sous des dehors différents, dans une seule et
+large voie. Arrivez jusqu'au coeur de leurs systèmes,
+vous vous sentirez comme en pays de connaissance.
+Au fond de la science de toute époque, vous retrouverez
+la science contemporaine, mais des esprits
+divers pénètrent plus ou moins profondément dans
+des questions identiques; et de même que dans les
+mathématiques il y a des questions qu'on peut également
+aborder et représenter ou résoudre par des
+nombres, par des lignes, par des notations algébriques
+ou infinitésimales, les mêmes problèmes philosophiques
+ne sont pas toujours posés, exprimés,
+traités dans un même langage, et ces changements
+ne sont indifférents ni à la clarté, ni même à la vérité
+des solutions. Dans quel ordre ces changements
+se succèdent-ils? suivant quelles lois se règlent la
+marche de la science et la transformation des méthodes?
+c'est en cherchant cela qu'on porte de la philosophie
+dans l'histoire de la philosophie.</p>
+
+<p>L'ouvrage qu'on vient de lire doit servir quelque
+peu à qui voudra considérer l'origine d'une grande
+époque de cette histoire dans un de ses principaux
+personnages. C'est au lecteur de faire, dans ce moment,
+dans ce point du XIIe siècle, la part du variable
+et de l'invariable, et de renouer le fil de la causalité
+entre ce qui précède et ce qui suit l'école d'Abélard.</p>
+
+<p>L'hellénisme et le christianisme sont les sources
+de la philosophie du moyen âge, et l'on peut le dire
+de toute philosophie dans le monde moderne. Dans
+Abélard, l'un de ces éléments se borne à quelques
+traditions isolées et vagues de platonisme et de néoplatonisme
+et à l'aristotélisme logique, transmis surtout
+par des commentaires. Le christianisme est
+surtout pour lui celui de saint Augustin. A ces éléments,
+il applique un esprit décidément rationaliste,
+et de plus subtilement dialectique, et compose une
+doctrine où domine toujours la foi en Dieu et en la
+raison. Qu'était cette doctrine? on l'a vu peut-être
+dans ce livre. Qu'en a tiré l'esprit humain? Il me
+semble qu'on le voit tous les jours autour de nous.
+Nous sommes les enfants de l'école de Paris.</p>
+<br>
+
+<p>FIN DU TOME SECOND ET DERNIER.</p>
+<br><br><br>
+<h3>TABLE.</h3>
+<br>
+
+<p>SUITE DU LIVRE III.&mdash;De la Philosophie d'Abélard.</p>
+
+<p>CHAPITRE VIII.&mdash;De la Métaphysique d'Abélard.&mdash;<i>De generibus
+et speciebus</i>. Question des universaux.</p>
+
+<p>CHAP. IX.&mdash;Suite du précédent.</p>
+
+<p>CHAP. X.&mdash;Suite du précédent.&mdash;<i>De intellectibus</i>.&mdash;<i>Glossulae
+super Porphyrium</i>.&mdash;Résumé.</p>
+
+<p>LIVRE III.&mdash;De la Théologie d'Abélard.</p>
+
+<p>CHAPITRE Ier.&mdash;De la Théologie scolastique en général.&mdash;Caractères
+de celle d'Abélard.&mdash;Le <i>Sic et Non</i>.</p>
+
+<p>CHAP. II.&mdash;De la Théodicée d'Abélard.&mdash;<i>Introduction ad Theologiam</i>.</p>
+
+<p>CHAP. III.&mdash;Suite de la Théodicée.&mdash;<i>Theologia christiana</i>.</p>
+
+<p>CHAP. IV.&mdash;Des principes de la Théologie d'Abélard.&mdash;Objections
+des contemporains.</p>
+
+<p>CHAP. V.&mdash;Des principes de la Théologie d'Abélard.&mdash;Examen
+philosophique.</p>
+
+<p>CHAP. VI.&mdash;Suite de la Théodicée.&mdash;<i>Commentarii super
+S. Pauli epistolam ad Romanos</i>.</p>
+
+<p>CHAP. VII.&mdash;De la Morale d'Abélard.&mdash;<i>Ethica seu Scito te
+ipsum</i>.</p>
+
+<p>CHAP. VIII.&mdash;Opuscules divers.&mdash;<i>Expositio in hexameron</i>.&mdash;<i>Dialogus
+inter Philosophum, Judaeum et Christianum</i>.</p>
+
+<p>CHAP. IX.&mdash;Réflexions générales.</p>
+<br>
+
+<p><b>FIN DE LA TABLE</b></p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of ABÉLARD, Tome II., by CHARLES DE RÉMUSAT
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABÉLARD, TOME II. ***
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+people in all walks of life.
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+status with the IRS.
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
+
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+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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new file mode 100644
index 0000000..f69280f
--- /dev/null
+++ b/old/13807.txt
@@ -0,0 +1,16425 @@
+The Project Gutenberg EBook of Abelard, Tome II., by Charles de Remusat
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Abelard, Tome II.
+
+Author: Charles de Remusat
+
+Release Date: October 20, 2004 [EBook #13807]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABELARD, TOME II. ***
+
+
+
+
+Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team, from images generously made available by gallica
+(Bibliotheque nationale de France).
+
+
+
+
+
+
+ABELARD
+
+PAR
+
+CHARLES DE REMUSAT
+
+ Spero equidem quod gloriam eorum
+ qui nunc sunt posteritas celebrabit.
+
+ JEAN DE SALISBURY, disciple d'Abelard
+ _Metalogicus in prologo_.
+
+
+
+TOME DEUXIEME
+
+DE LA PHILOSOPHIE D'ABELARD.
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+DE LA METAPHYSIQUE D'ABELARD.--_De Generibus et Speciebus._--QUESTION
+DES UNIVERSAUX.
+
+La nature des genres et des especes a donne lieu a la controverse la
+plus longue peut-etre et la plus animee, certainement la plus abstraite,
+qui ait passionne l'esprit humain. Rien en effet ne ressemble moins a
+une question pratique, a une de ces questions melees aux interets du
+monde et aux affaires de la vie, que celle de savoir ce qu'il faut
+penser de la nature des idees generales. S'il existe une chose qui
+paraisse une simple curiosite scientifique, c'est assurement une
+recherche dont il est difficile de faire saisir l'objet meme a bien
+des esprits cultives. Cependant la duree de la controverse est un fait
+historique. Elle a commence avant le moyen age, et elle s'est maintenue
+a l'etat de guerre civile intellectuelle, depuis le XIe siecle jusqu'a
+la fin du XVe, c'est-a-dire pendant plus de quatre cents ans. La chaleur
+et la violence meme avec lesquelles cette guerre a ete soutenue passe
+toute idee; et si le regne de la scolastique est a bon droit regarde
+comme l'ere des disputes, il en doit la reputation a la question des
+universaux.
+
+Aussi a-t-on pu deriver toute la scolastique de cette unique question.
+C'est Abelard lui-meme qui a dit: "Il semblait que la science residat
+tout entiere dans la doctrine des universaux[1]." Et l'un des hommes
+qui ont decrit avec le plus de vivacite et juge le plus librement
+les querelles de ce temps, Jean de Salisbury, voulant depeindre la
+presomption de certains docteurs, s'exprime ainsi:
+
+Tout apprenti, des qu'il sait joindre deux parties d'oraison, se tient
+et parle comme s'il savait tous les arts[2]; il vous apporte un systeme
+nouveau touchant les genres et les especes, un systeme inconnu de Boece,
+ignore de Platon, et que par un heureux sort il vient tout fraichement
+de decouvrir dans les mysteres d'Aristote; il est pret a vous resoudre
+une question sur laquelle le monde en travail a vieilli, pour laquelle
+il a ete consume plus de temps que la maison de Cesar n'en a use a
+gagner et a regir l'empire du monde, pour laquelle il a ete verse plus
+d'argent que n'en a possede Cresus dans toute son opulence. Elle a
+retenu en effet si longtemps grand nombre de gens, que, ne cherchant que
+cela dans toute leur vie, ils n'ont en fin de compte trouve ni cela
+ni autre chose; et c'est peut-etre que leur curiosite ne s'est pas
+contentee de ce qui pouvait etre trouve; car de meme que dans l'ombre
+d'un corps quelconque la substance corporelle se cherche vainement,
+ainsi dans les intelligibles qui peuvent etre compris universellement,
+mais non exister universellement, la substance d'une solide existence ne
+saurait etre rencontree. User sa vie en de telles recherches, c'est le
+fait d'un homme oisif et qui travaille a vide. Purs nuages de choses
+fugitives, plus on les poursuit avidement, plus rapidement ils
+s'evanouissent; les auteurs expedient la question de diverses manieres,
+avec divers langages, et quand ils se sont differemment servis des mots,
+ils semblent avoir trouve des opinions differentes; c'est ainsi qu'ils
+ont laisse ample matiere a disputer aux gens querelleurs...."
+
+[Note 1: _Ab. Op._, ep. i, p. 6.]
+
+[Note 2: Ces deux lignes sont dans le texte deux vers dont Jean dit
+qu'il ne se rappelle pas l'auteur:
+
+ Gartio (sic) quisque duas postquam scit jungere partes,
+ Sic stat, sic loquitur velut omnes noverit artes.
+
+_Policrat._, lib. VII, c. XII.--Voyez aussi Buddeus, _Observ. select._,
+XIX, t. VI, p. 161 et 163.]
+
+Ainsi parlait un ecrivain qui faisait profession d'etre de l'Academie,
+c'est-a-dire de douter un peu, et de s'en tenir aux choses probables,
+tout en se donnant pour fermement attache au grand Aristote, qu'il
+regardait comme l'auteur de la science du probabilisme, sans doute pour
+avoir defini le raisonnement dialectique le raisonnement probable[3].
+Jean de Salisbury n'estimait guere la question ni les systemes qu'elle
+avait enfantes; mais il etait frappe de l'importance de fait d'une
+question qui avait donne plus de peine a conduire que l'empire romain.
+Il s'etonnait de la violence des disputes qu'elle allumait de son
+temps; et cependant il n'avait pas vu la querelle degenerer en combat
+veritable, ni le pugilat et les armes employes a l'aide d'une these de
+dialectique. Il n'avait pas vu le sang rougir le pave de l'Universite,
+si ce n'est quelquefois sous le fouet des maitres, ni le pouvoir
+spirituel ou temporel deployer ses rigueurs, pour intimider ou punir
+le crime d'errer sur la nature des idees abstraites[4]. Mais il
+reconnaissait dans la question des universaux le theme eternel des
+bruyants debat du monde savant. "La sont," disait-il, "les grandes
+pepinieres de la dispute, et chacun ne songe a recueillir dans les
+auteurs que ce qui peut confirmer son heresie. Jamais on ne s'eloigne de
+cette question; on y ramene, on y rattache tout, de quelque point que
+soit partie la discussion. On croit se trouver avec ce peintre dont
+parle un poete, et qui pour toutes les occurrences ne savait d'aventure
+retracer qu'un cypres[5]. C'est la folie de Rufus epris de Nevia, de qui
+rien ne peut le distraire. _Il ne pense qu'a elle, ne parle que d'elle;
+si Nevia n'etait pas, Rufus serait muet_[6]. C'est qu'en effet la chose
+la plus commode pour philosopher est celle qui prete le plus a la
+liberte de feindre ce qu'on veut, et qui par sa difficulte propre et par
+l'inhabilete des contendants, donne le moins la certitude."
+
+[Note 3: _Toplo._, I, 1.]
+
+[Note 4: _Metal._, t. I, c. xxiv.--Voyez les citations de Louis Vives et
+d'Erasme dans Dugald Stewart (_Phil. de l'esp. hum._, c. iv, sect. iii).
+Les realistes et les nominaux se sont mutuellement accuses d'avoir fait
+bruler leurs adversaires sous pretexte d'heresie.]
+
+[Note 5: _Poller._, I. VII. c. xii.]
+
+[Note 6: Il cite ici une epigramme de Coquus, Ce Coquus n'est pas autre
+que Martial, de qui une epigramme assez jolie contient ce vers:
+
+ ... Si non sit Navia, mutus erit.
+ (L. I, ep. LXIX.)
+]
+
+Voila donc le fait bien etabli; c'etait un sujet infini, une source
+intarissable de disputes et de systemes. C'etait le seul probleme, le
+premier interet, la grande passion; les docteurs en parlaient sans
+relache, comme les amants ridicules de leur maitresse.
+
+Et nous-memes, ne revenons-nous pas continuellement a cette question
+des universaux? Elle est toujours tellement pres des autres questions
+dialectiques qu'on n'a pu, sans la rencontrer sur ses pas, parcourir
+le champ de la logique d'Abelard. Deja nous savons comment elle s'est
+introduite dans le monde; comment elle etait a la fois posee et
+compliquee par les antecedents du peripatetisme scolastique; comment
+enfin Abelard, intervenant entre deux opinions absolues, a pu rendre a
+l'opinion tierce qu'il a soutenue une importance toute nouvelle. Il ne
+l'avait pas inventee; mais il l'a rajeunie et remise en honneur: elle a
+passe pour son ouvrage.
+
+On a vu que la controverse des universaux avait sa racine dans
+l'antiquite[7]. Aussitot qu'elle nait, elle doit produire le
+nominalisme; car la premiere fois qu'on entre en doute sur la nature
+des idees generales, ou qu'on se demande a quoi l'on pense lorsqu'on
+prononce un terme general, il est naturel de se dire d'abord que l'etre
+general n'existe pas et ne peut exister, puisque la sensation n'en a
+jamais percu aucun, et que la raison ne peut concevoir comme reelle que
+l'existence individuelle; ensuite, de conclure que la generalite n'est
+qu'une maniere humaine de concevoir les choses ou de les exprimer
+(conceptualisme et nominalisme). Le premier germe de cette doctrine
+nous est donne par l'histoire dans l'ecole de Megare. Cette secte avait
+soutenu 1 deg. que la comparaison est impossible, excepte du semblable a
+lui-meme (Euclide); 2 deg. qu'une chose ne peut etre affirmee d'une autre,
+puisqu'elle ne saurait lui etre identique (Stilpon); 3 deg. que celui qui
+dit _homme_ ne dit personne, puisqu'il ne dit ni celui-ci, ni celui-la
+(Stilpon)[8]. On voit reparaitre tous ces principes dans la scolastique
+du moyen age; le second surtout se retrouve dans Abelard, qui ne savait
+peut-etre pas que l'ecole megarique eut existe; et ce n'est pas sans
+raison que les historiens de la philosophie placent le nom de Stilpon a
+l'origine du nominalisme. Cette origine, au reste, n'est pas faite pour
+lui oter cette couleur de philosophie negative et ces apparences de
+tendance a l'eristique et au nihilisme que les critiques lui reprochent.
+
+[Note 7: Voyez le c. ii du present livre, t. I, p. 344.]
+
+[Note 8: Euclide. [Grec: Ton dia tes paraboles logon anerii, legon etoi
+ex omoisin auton, e ex anomoion synistasthai], etc., Laert., I. II, c.
+x.--Stilpon. [Grec: Eteron eterou me kategoristhai.... oti on oi logoi
+eteroi tauta etera esti, kai eti ta etera kechoriothai allelon.]
+Plutarch., adv. Coloi., xxii, xxiii.--[Grec: Anerii kai ta eioe, kai
+elege ton legonta anthropon einai, medena oute gar tonoe legein, oute
+tonoe.] Laert., I, II, c. xii, 7.]
+
+Zenon fut le disciple de Stilpon. Plus reserves que les megariens,
+les stoiciens developperent les memes idees, au moins dans le sens du
+conceptualisme, et n'echapperent point au danger d'une logique plus
+ingenieuse que sensee. Aussi a-t-on impute a leur influence tout ce que
+la scolastique presente de sophistique subtilite[9]. Historiquement,
+de tels rapports seraient peut-etre difficiles a prouver, quoique les
+analogies soient reelles; mais on se rencontre sans s'imiter.
+
+[Note 9: Brucker, _Hist. crit. Phil._, t. III, p. 660, 679, 719 et 804.]
+
+Enfin, Aristote et Platon avaient etabli chacun une doctrine originale;
+celui-ci, en attenuant et supprimant la difficulte de la question par
+l'attribution d'une existence reelle aux types generaux des choses, aux
+idees invisibles, l'exemplaire et l'objet des idees generales; celui-la,
+en adoptant le principe negatif, qu'il n'y a rien en acte qui soit
+universel, mais en temperant les consequences de cet individualisme,
+soit par la theorie de l'existence en acte et en puissance, soit par
+la distinction de la forme et de la matiere, soit par l'admission des
+substances secondes et des formes substantielles. De la cependant deux
+doctrines: l'une, le realisme idealiste; l'autre qu'on pourrait appeler
+le formalisme, et qui, en conservant des traces de realisme, pouvait
+mener aux consequences avouees des conceptualistes et des nominaux. Ces
+deux grandes doctrines, protegees par des noms immortels, n'avaient
+jamais ete completement oubliees.
+
+Depuis Aristote et Platon, il y avait donc au moins deux opinions sur
+la question, qui n'avait pas toujours conserve la meme forme ni la
+meme portee. Comme, parmi les idees, les unes sont des idees de choses
+sensibles, les autres des idees de choses insensibles, cette difference
+avait engendre celle des doctrines et produit les diverses solutions
+d'un probleme unique.
+
+Dans l'antiquite, deux grandes ecoles avaient pris parti contre les
+idees des choses sensibles, en revoquant en doute ces choses memes. La
+secte eleatique niait les choses sensibles, pretendant demontrer leur
+impossibilite rationnelle, et elle ouvrait ainsi la porte a toutes les
+sortes de scepticisme. Platon, sans aller aussi loin, osa n'attribuer
+qu'une realite imparfaite aux choses sensibles, accusant ainsi la
+sensation et les idees qu'elle suggere d'une certaine infidelite. Ce qui
+echappe aux sens lui avait paru plus reel que ce que les sens atteignent
+et manifestent.
+
+Mais les idees des choses non sensibles ne sont pas toutes de meme
+espece, parce que les choses non sensibles ne sont pas toutes de meme
+nature. Toute doctrine qui les confond et les enveloppe dans une
+proscription commune, manque de justesse et de penetration. Peut-etre
+Epicure, peut-etre Democrite ont-ils merite ce reproche. L'injustice
+ou l'ignorance pourraient seules l'adresser a cet Aristote qui a tant
+meprise Democrite. Certes il a reconnu comme reelles bien des choses
+non sensibles, et l'invisible eut souvent la foi de l'auteur de la
+Metaphysique, de celui qui disait qu'il n'y a de science que de
+l'universel[10]. Mais quel invisible, s'il y en a plusieurs? Quelles
+sont les distinctions a faire parmi les idees des choses non sensibles?
+
+[Note 10: _Analyt. post._, I, XXX.--Met., III, iv et vi.]
+
+D'abord, les idees sensibles ou souvenirs des individus donnent
+naissance immediatement a deux sortes d'idees. La premiere se compose
+des idees des qualites percues dans les individus. Ces idees, souvenirs
+de sensations, une fois qu'elles sont detachees de ces souvenirs, ne
+representent plus rien de reellement individuel, ni qui soit accessible
+aux sens en dehors des individus; elles sont donc, a la rigueur et
+prises isolement, des idees de choses non sensibles, quoiqu'elles soient
+les souvenirs ou conceptions des modes sensibles que l'experience nous
+temoigne dans les individus. Concues en elles-memes et separement, elles
+representent les qualites abstraites de tout sujet, et c'est pour cela
+qu'on les appelle communement idees abstraites.
+
+La seconde classe d'idees de choses non sensibles a laquelle donne lieu
+le souvenir des choses sensibles, est celle des idees des qualites
+en tant que communes aux individus semblables, lesquelles qualites,
+considerees dans les etres qui les reunissent, servent a distribuer
+ceux-ci en diverses collections. Ces collections sont les genres et
+les especes. Les idees de ces collections sont des idees de choses non
+sensibles, quoique d'une part ces collections comprennent tous les
+individus accessibles aux sens, et que de l'autre ces idees soient les
+souvenirs des qualites observees chez les individus que les sens ont
+fait connaitre. Mais, d'un cote, le genre ou l'espece comprennent tous
+les individus, et nul ne peut avoir observe tous les individus. De
+l'autre, les idees de genre ou d'espece font abstraction des individus,
+pour resumer ce qu'ils ont de commun; et ce qu'ils ont de commun ne peut
+etre percu par les sens hors d'eux-memes. Les idees de genre et d'espece
+ne sont donc ni des souvenirs directs de sensations, ni seulement des
+souvenirs de sensations, quoiqu'elles contiennent des souvenirs de
+sensations. Elles comprennent plus que les sens n'en ont vu.
+
+Ainsi, meme pour ceux qui n'admettent pas d'autres elements dans les
+idees abstraites ou de qualite et dans les idees universelles ou de
+genre et d'espece que la sensation rappelee, decomposee, generalisee,
+ces idees renferment quelque chose de non senti et quelque chose de non
+sensible. Elles ne sont pas de pures idees des choses sensibles. Il y a
+dans les idees de genre et d'espece, non-seulement l'idee abstraite
+de qualite; mais encore une induction qui conclut de l'experience
+a l'existence des qualites semblables dans les individus reels ou
+seulement possibles autres que ceux qu'on a pu observer; et cette
+induction s'appliquant ou pouvant s'appliquer a ce qu'on n'a jamais vu,
+a ce qu'on ne verra jamais, a ce qu'on ne saurait voir, il s'ensuit que,
+dans ces idees, il y a deja la conception de l'invisible.
+
+Une psychologie un peu severe y verrait bien autre chose, et dans
+la formation des idees de genre et d'espece, dans celle des idees
+abstraites, dans la notion meme des individus observes, elle demelerait
+et constaterait bien d'autres idees, fruits de l'intelligence, et qui ne
+correspondent a rien d'individuel ni de sensible. Telles sont les idees
+d'etre, de substance, d'essence, de nature, etc. Telles sont encore
+celles de cause, d'action, etc. La encore se trouveraient des idees de
+choses non sensibles, dont la theorie de l'abstraction, telle que nous
+venons de la rappeler, ne suffirait pas a expliquer l'origine. Pour la
+production de ces idees, des philosophes ont admis une sorte d'induction
+particuliere; et, dans tous les cas, comme elles ne sont pas des idees
+de pures qualites ni de genre et d'espece, ce sont des idees abstraites
+d'une nouvelle classe, idees encore plus abstraites, c'est-a-dire encore
+plus eloignees des reelles substances individuelles, que les autres
+idees placees jusqu'ici hors du cercle des idees sensibles.
+
+Enfin, il est des choses substantielles et reelles qui, bien
+qu'inaccessibles aux sens, sont l'objet de la pensee. Dieu n'est pas
+une qualite, un genre, une espece; c'est le nom et l'idee d'un etre
+determine, reel, et pourtant inaccessible aux sens. L'ame est aussi le
+nom d'un de ces etres dont l'existence individuelle peut etre concue et
+affirmee, quoique aucune sensation ne la manifeste. Le monde n'est pas
+non plus une idee abstraite, ni un genre, ni une espece, c'est un tout
+reel et meme individuel qui n'est que concu, et dont le nom exprime une
+idee beaucoup plus large que le souvenir d'aucune sensation.
+
+Il suit que les idees des choses non sensibles peuvent se diviser ainsi:
+1 deg. Idees d'etres determines et substantiels, inaccessibles aux sens,
+_Dieu, une ame_, etc. 2 deg. Idees de choses inaccessibles aux sens, mais
+qui ne sont pas aussi necessairement concues comme des substances,
+_force, cause, nature, essence_, etc. 3 deg. Idees de touts dont quelques
+parties ou quelques proprietes seulement sont accessibles aux sens, _le
+ciel, l'espace, le monde_, etc. 4 deg. Idees de collections ou de touts
+partiels dont les elements individuels ne sont pas tous percus, le plus
+grand nombre en etant seulement concu, _regne inorganique, systeme des
+plantes_, etc. 5 deg. Idees des collections fondees sur une essence commune
+ou plutot idees d'essences generiques ou speciales; c'est proprement
+l'idee de genre et d'espece. 6 deg. Idees de qualites ou modes plus ou
+moins voisins ou eloignes des attributs essentiels; ce sont les idees
+abstraites proprement dites.
+
+Toutes ces idees, que la grammaire appelle indistinctement abstraites,
+sont dans le langage et dans l'esprit humain. Y sont-elles toutes au
+meme titre? Doivent-elles etre rangees sous le meme nom et sous la meme
+loi?
+
+Quelques philosophes l'ont pense; mais leur autorite n'est pas grande.
+Le sensualisme a toujours incline vers cette erreur; l'ideologie pure
+y tend. Cependant tous les sectateurs eclaires de l'ideologie ou du
+sensualisme s'en sont jusqu'a un certain point preserves. Celui qu'on
+leur donne habituellement pour chef, bien qu'il ne puisse etre confondu
+avec eux, Aristote, n'a nie ou meconnu aucune classe d'idees de choses
+non sensibles. Il les admet et les emploie toutes; mais il ne les range
+pas toutes sur la meme ligne. Seulement, ne reconnaissant d'existence
+que l'existence determinee, il semble avoir refuse la realite aux objets
+propres et directs des idees qui ne sont pas individuelles. Mais ces
+idees en elles-memes, il les a tenues pour reelles, pour vraies, pour
+valables, et les conceptions pures de l'esprit humain n'ont nulle part
+joue un plus grand role que dans le peripatetisme.
+
+Quatorze siecles apres lui, on a de nouveau examine le fond de ces
+idees; et d'abord on a mis hors de question les idees de substances
+invisibles, comme _Dieu, ange, ame_, et les idees de qualites proprement
+dites, de celles qui n'existent reellement que dans les sujets
+individuels, comme les adjectifs _blanc, rouge, dur_, etc., et les
+substantifs abstraits qui y repondent. Les premieres de ces idees sont
+des etres[11], les secondes des accidents. Il est reste: 1 deg. Les idees
+de certaines choses non sensibles qui sont comme les conceptions
+necessaires de l'esprit (_substance, essence, cause_, etc.), attributs
+les plus generaux des choses, analogues aux categories ou predicaments
+des aristoteliciens. 2 deg. Les idees de certaines qualites essentielles
+qui sont la base et la condition des essences; ces idees, difficiles
+a exprimer, sont les _formes essentielles_ du peripatetisme et de la
+scolastique. 3 deg. Les idees des essences qui sont le fondement des genres
+et des especes; ce sont les universaux proprement dits. 4 deg. Les idees des
+touts qui sont ou les collections d'individus autres que les genres et
+les especes, ou des composes determines de parties formant ensemble une
+unite de conception.
+
+[Note 11: Les premieres n'ont pas ete constamment et sans exception
+mises hors du debat, et nous voyons dans Abelard qu'une secte, observant
+que Dieu ne pouvait etre ni accident, ni espece, ni genre, ni forme,
+etc., soutenait qu'il n'etait rien. Voyez ci-apres I. III, c. ii.]
+
+Toutes ces idees ont un caractere commun: elles sont designees par des
+noms generaux, ce qui fait qu'elles peuvent toutes etre appelees des
+universaux. Sur elles toutes, la querelle des universaux pouvait a
+la rigueur s'elever, car toutes etaient atteintes dans leur realite
+objective immediate par le principe qu'il n'y a de reel que l'individu.
+Cependant c'est sur la troisieme classe d'idees que la querelle a
+surtout eclate. Voici pourquoi. Si l'on decompose le genre ou l'espece,
+on trouve des realites incontestables, lorsqu'on arrive aux individus.
+Cependant la conception du genre ou de l'espece n'est pas celle des
+individus; qu'est-elle donc? On ne peut lui refuser toute realite,
+puisqu'elle comprend les individus qui sont reels, et cependant, comme
+elle n'est pas la conception meme des individus qui sont seuls reels,
+elle est la conception de quelque chose qui n'est pas reel. Ainsi les
+idees de genre et d'espece n'ont point de realite immediate, quoique
+mediatement elles soient fondees sur des realites. De la des equivoques
+et des difficultes sans nombre. Les autres idees non sensibles dont
+les objets se resolvaient moins facilement en realites, offraient un
+caractere plus evident d'abstraction; c'etaient ces idees scientifiques
+_d'etre, d'essence, de cause_, au lieu que les idees des genres et
+des especes avaient une face changeante qui piquait la curiosite et
+embarrassait la subtilite.
+
+Or donc, tandis que les universaux avaient ete assez generalement pris
+pour des conceptions formees en consequence plus ou moins eloignee
+de l'existence d'individus reels, deux opinions presque absolues
+se produisirent au moyen age. D'un cote, la doctrine de Platon,
+imparfaitement connue, qui attribuait aux idees universelles des types
+primitifs et des essences immuables, devint l'affirmation directe de
+l'existence d'essences universelles subsistant dans les genres memes
+et les especes; ce fut la le realisme. D'un autre cote, la doctrine
+aristotelique, portant que la substance proprement dite est
+necessairement particuliere, et qu'il n'y a point d'existence
+universelle, quoique les universaux soient les conceptions generales
+de realites individuelles, s'exagera a ce point de ne plus meme les
+admettre a titre de conception, et outrant le principe du sensualisme,
+elle les reduisit a de purs noms, _meroe voces, flatus vocis_. Ce fut la
+le nominalisme.
+
+Roscelin, et probablement Jean le Sourd, son maitre, traita de noms
+et de mots, non-seulement les genres et les especes, mais tout ce
+que l'ideologie appelle idees abstraites. Comme il n'admit que les
+individus, il nia les touts et les parties; les touts, en tant que
+formes d'individus, les parties, en tant que n'etant pas des individus
+entiers; de sorte que pour lui des individus reels composaient des touts
+imaginaires, et des parties imaginaires composaient des individus reels.
+Ces exces amenerent l'exces de realisme ou tomba Guillaume de Champeaux,
+du moins au temoignage d'Abelard. Il soutint qu'une seule et meme
+essence existait dans tous les individus, dont la diversite dependait
+tout entiere de la variete des accidents. Dans cette doctrine, la
+diversite des sujets des accidents semble s'aneantir, et comme toutes
+les especes, aussi bien que les individus, comme tous les genres, aussi
+bien que les especes, tombent sous la loi commune de la conception
+d'essence, cette doctrine, si elle a ete fidelement representee,
+aurait reduit l'univers a ces termes: unite de substance, diversite de
+phenomenes.
+
+Entre ces deux systemes absolus, Abelard crut trouver la verite en
+prenant un milieu. Il produisit une doctrine qui, sans etre neuve pour
+le fond, l'etait par quelques details et quelques expressions, et qui
+a ete tour a tour appelee le conceptualisme ou confondue avec le
+nominalisme. En effet, une analyse exacte la reduirait peut-etre
+au premier de ces systemes, lequel lui-meme penche vers le second.
+Cependant il est plus difficile qu'on ne croit de bien determiner la
+doctrine d'Abelard; nous essaierons de le faire, apres l'avoir exposee;
+mais de son temps meme, il ne nous parait pas qu'on l'ait bien jugee, et
+comme il combattait vivement le realisme, ou plutot dans le realisme les
+essences generales, il fut compte tout simplement avec les nominalistes.
+
+Voici le jugement de deux contemporains tres-eclaires, tous deux verses
+dans les sciences de leur siecle, et dont aucun ne partageait, meme a un
+faible degre, les prejuges et les passions qui persecuterent Abelard;
+tous deux appartenaient a ce qu'on pourrait appeler, sans trop forcer
+les mots, le parti liberal dans l'Eglise. L'un, Othon, eveque de
+Frisingen, fils d'un saint, mais oncle de l'empereur Frederic
+Barberousse, avait etudie la dialectique a l'ecole de Paris, et il a
+excuse les opinions theologiques qu'on reprochait a Gilbert de la Porree
+d'avoir empruntees d'Abelard. L'autre, Jean de Salisbury, eveque de
+Chartres, ami des lettres, amateur tres-instruit de la dialectique, et
+qui a ecrit sur la philosophie avec beaucoup d'esprit, avait suivi les
+lecons d'Abelard; il l'admirait, il l'aimait, et il a presque dit de lui
+que pour egaler les anciens il ne lui manquait que l'autorite[12]. Tous
+deux n'ont vu dans Abelard qu'un nominaliste.
+
+[Note 12: _Metal_., I. III, c. iv.]
+
+"Abelard," dit Othon, "eut d'abord pour precepteur un certain Rozelin
+qui, le premier de notre temps, etablit dans la logique la doctrine des
+mots (_sententiam vocum_)... Tenant dans les sciences naturelles pour
+la doctrine des mots ou des noms, Abelard l'introduisit dans la
+theologie[13]."
+
+[Note 13: _De Gest. Frider_. I, I. I, c. xlvii.--Cf. Brucker, t. III, p.
+685.]
+
+Jean de Salisbury se plait a raconter l'histoire des ecoles de son temps
+et a rattacher toutes leurs pretentions et toutes leurs dissidences a
+la question des universaux; par deux fois il a expose avec detail les
+solutions diverses qu'elles en avaient donnees. Nous avons cite une
+bonne partie de ce qu'il dit dans un de ses ouvrages, prenons dans un
+autre une citation plus longue et qui paraitra curieuse[14].
+
+[Note 14: _Metal_., I. II, c. xvii.]
+
+ "Tous cependant ici veulent penetrer la nature des universaux, et
+ cette question des plus hautes, d'une recherche si difficile, ils
+ s'efforcent, contre l'intention de l'auteur (Porphyre), de la
+ resoudre.
+
+ "L'un donc fait tout consister dans les mots, quoique cette opinion
+ ait aujourd'hui disparu presque entierement aveo Roscelin, son
+ auteur[15].
+
+ [Note 15: Dans le _Policraticus_, Jean de Salisbury s'exprime ainsi:
+ "Il y a eu des gens qui disaient que les genres et les especes
+ etaient les voix elles-memes; mais cette opinion a ete rejetee et a
+ promptement disparu avec son auteur." (L. VII, c. xii.)]
+
+ "Un autre ne voit que les discours (_sermones intuetur_), et y
+ ramene de force tout ce qu'il se souvient d'avoir lu quelque part
+ touchant les universaux[16]. C'est dans cette opinion que se laissa
+ surprendre le peripateticien palatin, notre cher Abelard, qui a
+ laisse beaucoup de sectateurs et de temoins de cette doctrine, et
+ qui en conserve encore quelques-uns. Ce sont mes amis; quoique, a
+ vrai dire, la plupart du temps ils contraignent et torturent la
+ lettre des auteurs au point que le coeur le plus dur en aurait
+ pitie. Ils tiennent pour monstrueux qu'une chose s'affirme d'une
+ chose, quoique Aristote soit l'auteur de cette monstruosite et qu'il
+ dise tres-souvent qu'une chose s'affirme d'une chose, ce qui est
+ bien connu de tous ceux a qui ses ouvrages sont familiers, s'ils
+ veulent etre de bonne foi.
+
+ [Note 16: Il en est cependant encore qui sont surpris sur leurs
+ traces (des nominalistes), quoiqu'ils rougissent d'epouser
+ ouvertement l'auteur ou le systeme, et qui, s'attachant aux noms
+ seuls, assignent au discours tout ce qu'ils soustraient aux choses
+ et aux conceptions." (_Id._, _ibid_.)]
+
+ "Un autre s'attache aux concepts (_in intellectibus_), et dit que
+ les genres et les especes ne sont que cela[17]. Le pretexte est pris
+ de Ciceron et de Boece, qui citent Aristote comme l'auteur de cette
+ doctrine que les genres et les especes doivent etre regardes comme
+ des notions. "La notion," disent-ils, "est une connaissance de
+ chaque chose, qui resulte de la perception anterieure de sa forme
+ et qui a besoin d'etre eclaircie." Et ailleurs: "La notion est une
+ certaine intelligence et une conception simple de l'ame." Ainsi tous
+ les textes sont detournes pour que le concept ou la notion embrasse
+ l'universalite des universaux.
+
+ [Note 17: "D'autres considerent les conceptions, et affirment que
+ c'est elles qu'il faut voir sous les noms des universaux." (_Id_.,
+ _ibid_.)]
+
+ "De ceux qui tiennent pour les choses, les opinions aussi sont
+ nombreuses et diverses.
+
+ "Ainsi celui-ci, de ce que tout ce qui est un est en nombre (_in
+ numero est_, a l'existence numerique), conclut que la chose
+ universelle est une en nombre (existe en unite numerique) ou n'est
+ absolument pas; mais comme il est impossible que les substantiels ne
+ soient pas, des que ce dont ils sont les substantiels existe, nos
+ gens recueillent finalement les universaux pour les unir en
+ essence aux individus[18]. Dans ce systeme de la _repartition des
+ etats_[19], on a pour chef Gautier de Mortagne, et l'on dit que
+ Platon est individu en tant que Platon, espece en tant qu'homme,
+ genre en tant qu'animal, mais genre subalterne, et en tant que
+ substance, genre supreme ou des plus generaux (_generalissimum_).
+ Cette opinion a compte quelques defenseurs, mais il y a longtemps
+ que personne ne la professe plus.
+
+ [Note 18: "Se saisissant des sensibles et autres individus, et
+ reconnaissant qu'ils ont seuls l'etre veritable, il les fait passer
+ par differents etats, au moyen desquels il constitue dans les
+ individus memes et ce qui est le plus general et ce qui est le plus
+ special (l'universel et la singulier)." (_Id., ibid_.)]
+
+ [Note 19: _Partiuntur status_, (_Id., ibid_.)]
+
+ "Celui-la soutient les idees; rival de Platon, imitateur de Bernard
+ de Chartres, il dit que hors d'elles rien n'est espece ou genre; or,
+ l'idee est, suivant la definition de Seneque, l'exemplaire eternel
+ des choses de la nature, et comme ces exemplaires ne sont ni sujets
+ a la corruption, ni alteres par les mouvements qui meuvent les
+ individus, et qui, se succedant presque a chaque moment, les
+ font ecouler sans cesse differents d'eux-memes, ils doivent etre
+ proprement et veritablement appeles les universaux. En effet, les
+ choses individuelles sont jugees indignes de l'attribution d'un nom
+ substantif; jamais stables, toujours fugaces, elles n'attendent meme
+ pas l'appellation, car elles changent tellement de qualites, de
+ temps, de lieux et de proprietes de mille sortes, que toute leur
+ existence parait, non un etat durable, mais une transition mobile.
+ Nous appelons etre, dit Boece, ce qui ni n'augmente par la tension
+ ni ne diminue par la retraction, mais se conserve toujours soutenu
+ par l'appui de sa propre nature: ce sont les quantites, les
+ qualites, les relations, les lieux, les temps, les habitudes, et
+ tout ce qui se trouve en quelque sorte faire un avec les corps.
+ Les choses jointes aux corps paraissent changer, mais demeurent
+ immutables dans leur nature; ainsi les especes des choses demeurent
+ les memes dans les individus passagers, comme dans les eaux qui
+ coulent, le courant en mouvement demeure un fleuve; car on dit que
+ c'est le meme fleuve, d'ou ce mot de Seneque, etranger pourtant a ce
+ sujet: _Nous descendons et ne descendons pas deux fois dans le meme
+ fleuve._ Or ces idees, c'est-a-dire les formes exemplaires, sont les
+ raisons (definitions) primitives des choses, elles ne recoivent ni
+ accroissement ni diminution; stables et perpetuelles, tout le monde
+ corporel perirait qu'elles ne pourraient mourir. Le nombre entier
+ des choses corporelles subsiste dans ces idees, et ainsi que me
+ semble l'etablir Augustin dans son livre sur le libre arbitre, comme
+ elles sont toujours, il a beau arriver que les choses corporelles
+ perissent, le nombre des choses n'en augmente ni ne diminue. Ce
+ que ces docteurs promettent est grand sans doute et connu des
+ philosophes amis des hautes contemplations, mais, comme Boece et
+ beaucoup d'autres auteurs l'attestent, rien n'est plus eloigne du
+ sentiment d'Aristote, car lui-meme, on le voit clairement par ses
+ livres, est tres-souvent contraire a ce systeme. Bernard de Chartres
+ et ses sectateurs ont pris beaucoup de peine pour mettre l'accord
+ entre Aristote et Platon; mais je pense qu'ils sont venus trop tard
+ et qu'ils ont travaille vainement pour reconcilier des morts qui
+ toute leur vie se sont contredits.
+
+ "Aussi un autre, pour exprimer Aristote, attribue-t-il, avec
+ Gilbert, eveque de Poitiers, l'universalite aux formes natives, et
+ il s'evertue pour expliquer leur uniformite[20]. Or la forme native
+ est l'exemple de l'original[21], et elle ne s'arrete pas dans
+ l'esprit de Dieu, mais elle est inherente aux choses creees; elle
+ s'appelle en grec [Grec: eidos], etant a l'idee ce que l'exemple est
+ a l'exemplaire; sensible dans une chose sensible, elle est concue
+ insensible par l'esprit, singuliere aussi dans les singuliers, mais
+ universelle dans tous.
+
+ [Note 20: "Il en est qui, a la maniere des mathematiciens,
+ abstraient les formes et rapportent aux formes tout ce qui se dit
+ universaux." (_Id., ibid._.)]
+
+ [Note 21: _Exemplum originalis_; il vaut mieux lire probablement
+ _exemplum originale_.]
+
+ "Il y en a un qui, avec Joslen, eveque de Soissons, attribue
+ l'universalite aux choses rassemblees en une et la refuse aux
+ individus. Mais quand de la il en a fallu venir a l'explication des
+ autorites, il souffre grande douleur, ne pouvant, dans beaucoup de
+ passages, supporter la grimace du texte indigne.
+
+ "Il est quelqu'un enfin qui appelle a son aide une nouvelle langue,
+ faute d'etre assez habile dans la langue latine; car lorsqu'on lui
+ parle de genres et d'especes, tantot il dit qu'il faut entendre
+ par la des choses universelles, tantot il explique que ce sont les
+ _manieres_ des choses. Ou a-t-il trouve ce nom? Dans quel auteur
+ cette distinction? Je ne le sais, si ce n'est dans les glossaires ou
+ dans le langage des modernes docteurs; mais je ne vois pas ce qu'ici
+ ce mot veut dire, s'il ne signifie ou la collection des choses
+ de Joslen, ou la chose universelle, ce qui d'ailleurs repugne a
+ recevoir ce nom de _maniere_. Et ce nom, l'interpretation ne le peut
+ ramener qu'a ces deux sens: la maniere est ou le nombre des choses
+ ou l'etat permanent de la chose.
+
+ "Et il ne manque pas de gens qui ne considerent que les etats des
+ choses et disent que les etats sont les genres et les especes."
+
+Cette exposition des systemes est interessante, quoique l'on put en
+contester l'exactitude[22]. Ainsi il serait difficile de demontrer les
+titres des partisans de Joslen, ou meme de ceux de Gautier de Mortagne,
+si leurs opinions sont bien rendues, a se voir classer parmi les
+realistes, les uns n'admettant d'universalite que la totalite
+collective, les autres reunissant dans chaque individu tous les
+caracteres et tous les degres de generalite et de particularite. De
+meme, nous n'acceptons pas sans examen le jugement sur la doctrine
+d'Abelard. Mais nous le prenons comme un fait, et nous voyons que le
+premier en date des historiens de la philosophie du XIIe siecle, placant
+entre le conceptualisme que lui-meme professait et le nominalisme
+de Roscelin, Abelard le Palatin, assigne au dernier une doctrine
+intermediaire qui, procedant de l'un et conduisant a l'autre, a pu etre
+successivement confondue avec tous les deux. On s'explique comment des
+historiens posterieurs, entre autres Brucker, ont pu distinguer de la
+doctrine d'Abelard le conceptualisme, qui, disait-il, _s'ecartait un peu
+de son hypothese_[23]; tandis que d'autres ont fait du conceptualisme
+l'hypothese meme d'Abelard et sont parvenus a l'en faire passer pour le
+createur.
+
+[Note 22: Voyez la critique qu'en a faite Meiners. (_De Nomin. ac Real.
+init._--Soc. Gotting. _Comment_., t. XII, pars II, p. 31.)]
+
+[Note 23: _Nominales, deserta paulo Aboelardi hypothese conceptuales
+dicti sunt._, Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 908.]
+
+Quoi qu'il en soit, prenons pour convenu ce point historique, Abelard a
+ete juge du parti des nominalistes; et, selon Jean de Salisbury, il ne
+s'est distingue d'eux qu'en ce qu'il imputait a l'oraison ce qu'ils
+attribuaient aux simples mots. Cette opinion n'aurait, suivant le
+meme auteur, seduit Abelard que parce qu'elle etait la plus facile a
+comprendre. Il aimait mieux, en effet, soutenir _une idee puerile, une
+doctrine d'enfant, que se rendre obscur avec une gravite de philosophe_,
+et, suivant le precepte de saint Augustin, il sacrifiait au desir de
+se faire entendre, _serviebat intellectui rerum_[24]. Nous avouons
+que cette fois il n'y aurait pas reussi avec nous, et la nuance de
+nominalisme qu'on lui attribue nous parait insaisissable[25]. On
+verra dans l'expose donne par lui-meme si ses sentiments ont ete bien
+fidelement representes; lui aussi il a enumere et discute tous les
+systemes contemporains, et, mettant le sien en regard, il s'est peint
+lui-meme autrement que ses peintres; mais il n'est pas tres-facile a
+reconnaitre.
+
+[Note 24: Johan. Saresb. _Metal_., I. III c. i.]
+
+[Note 25: Aucun auteur n'avait encore reussi a s'expliquer les
+expressions de Jean de Salisbury, et a bien saisir la distinction qu'il
+met entre Abelard et Roscelin. (Voyez entre autres Morhoff, _Polyhist_,
+t. II, I. I, c. xiii, sec. 2.--D. Stewart, _Phil. de l'esp. hum._, c.
+iv, sect. iii, et note 11.) Nous serions dans la meme incertitude, sans
+le manuscrit que nous analysons au chapitre x.]
+
+Ses traits ont deja ete esquisses. En parlant de la division, il nous a
+dit ce qu'il pensait du tout et de ses parties, et la, ce qu'il
+pensait n'etait pas le nominalisme. En traitant des conceptions, il a
+profondement distingue l'intelligence de la sensation, et attribuant a
+la premiere la conception des choses dont, sans elle, nous n'aurions
+qu'une image, il a montre l'intelligence suscitee et secondee par les
+sens, mais produisant spontanement ses idees qui, pour etre valables,
+n'ont pas besoin, comme la sensation, de se rapporter a des realites
+individuelles. Les universaux, pour etre les notions de quelque chose de
+plus et d'autre que les realites individuelles, ne sont donc des idees
+ni fausses, ni creuses, ni vaines, et ils peuvent etre valables et
+solides, sans supposer des essences generales dont la conception est
+toujours equivoque et gratuite. La, il s'est montre conceptualiste, mais
+sans trace de scepticisme: il n'a donc pas ete vrai nominaliste.
+
+Voici maintenant un traite special sur la question. Il est dans nos
+mains, du moins en grande partie, sous ce titre: _De Generibus et
+Speciebus_[26]. Je suis porte a croire que ce titre n'est pas le
+veritable, ou qu'il n'indique pas completement le sujet de l'ouvrage,
+qui probablement embrassait toute la question. Ainsi les six ou sept
+premieres pages roulent sur _le tout_; elles sont sans doute un debris
+d'une portion d'ouvrage dirigee contre la doctrine de Roscelin sur le
+tout et les parties. On peut supposer qu'une autre portion du livre
+traitait _des formes_. Un fragment d'un manuscrit recemment publie nous
+apprend, ce que temoignait deja plus d'un passage de la Dialectique,
+que les formes aussi (les attributs constitutifs et essentiels) etaient
+defendues par Abelard contre les atteintes du nominalisme, et ce
+fragment, redige par un de ses partisans, pourrait bien contenir des
+passages recueillis litteralement a ses lecons, ou extraits de ses
+ecrits[27]. Il n'est pas impossible que de nouvelles recherches dans les
+bibliotheques un peu riches en manuscrits de l'epoque, nous valussent le
+traite entier ou quelque edition d'un autre traite sur la question qui
+avait le plus exerce son esprit et signale son enseignement. On verra
+que nous avons pu nous-meme consulter sur ce sujet un manuscrit
+d'Abelard que ne mentionne aucun catalogue.
+
+[Note 26: _P. Abaelardi fragmentum sangermanense de Generibus et
+Speciebus._ Ouvr. ined., p. 507-550. M. Cousin, qui a publie ce morceau
+precieux et inconnu, l'a decouvert a la bibliotheque du Roi dans un
+manuscrit du fonds de Saint-Germain-des-Pres. (Introd., p. xiv et
+xviii.)]
+
+[Note 27: Cousin, _Fragm. philos_., t. III, Append. ix, p. 494.]
+
+Mais enfin, comme les genres et les especes sont l'origine et le fond
+veritable de la question, et comme nous possedons sur ce point un
+fragment etendu, etudions-le d'abord dans tous ses details. Il commence
+ainsi[28]:
+
+[Note 28: Ouvr. ined., _De Gener. et Spec._, p. 518-519.]
+
+ "Sur les genres et les especes, les opinions sont differentes. Les
+ uns, en effet, affirment que les genres et les especes ne sont que
+ les mots, lesquels sont generaux ou particuliers, et ils ne leur
+ assignent aucune place parmi les choses; les autres, au contraire,
+ disent qu'il y a des choses generales et des choses speciales,
+ d'universelles et de particulieres, mais ceux-ci memes se divisent
+ entre eux: quelques-uns disent que les singuliers individuels (les
+ individus) sont especes et genres, genres subalternes et genres
+ generalissimes (predicaments), consideres de telle ou telle facon;
+ d'autres, au contraire, imaginent certaines essences universelles
+ qu'ils croient etre tout entieres essentiellement dans chaque
+ individu."
+
+Ce bref expose separe d'abord le nominalisme et le realisme, puis
+dans le realisme distingue deux opinions: l'une, qui n'admet que
+des individus, voit dans les individus des universaux consideres et
+restreints d'une certaine maniere et plus ou moins particularises;
+c'est l'opinion que Jean de Salisbury prete aux partisans de Gautier
+de Mortagne. L'autre admet, independamment des individus, des essences
+universelles qui resident entierement en chacun d'eux, et c'est
+l'opinion, l'opinion premiere et fonciere de Guillaume de Champeaux.
+
+Abelard entreprend l'examen de ces opinions, en commencant par la
+derniere, dont il donne le developpement.
+
+ "De toutes ces opinions, recherchons ce qui peut raisonnablement
+ subsister, et d'abord enquerons-nous de cette pensee qui se pose
+ ainsi: l'homme est une certaine espece, chose essentiellement une, a
+ laquelle adviennent certaines formes, et elles font Socrate. Cette
+ meme espece ou chose est de la meme maniere _informee_ par les
+ formes qui font Platon et les autres individus de l'espece homme. Il
+ n'y a pas en Socrate, hormis ces formes _informant_ cette matiere
+ pour faire Socrate, quelque chose qui ne soit en meme temps
+ _informe_ en Platon par les formes de Platon; et cette pensee, on
+ l'applique des especes aux individus et des genres aux especes.
+
+ "Mais, s'il en est ainsi, qui peut faire que Socrate ne soit pas en
+ meme temps a Rome et a Athenes? En effet, ou est Socrate, la est
+ aussi l'homme universel qui a dans toute sa quantite recu la forme
+ de la _socratite_, car tout ce que recoit la chose universelle elle
+ le garde dans toute sa quantite[29]. Si donc la chose universelle
+ affectee tout entiere de la _socratite_ est dans le meme temps a
+ Rome tout entiere en Platon, il est impossible que dans le meme
+ temps n'y soit pas la _socratite_, qui contenait l'essence tout
+ entiere; or, partout ou la _socratite_, est dans un homme, la est
+ Socrate, car Socrate est l'_homme socratique_. Un esprit raisonnable
+ n'a rien a opposer a cela[30].
+
+ [Note 29: C'est cette proposition qui fait le nerf de l'argument;
+ aussi M. Cousin l'a-t-il attaquee, et il a fait remarquer que plus
+ d'une substance, le moi par exemple, peut prendre plusieurs formes,
+ mais successivement, et en etant tout entiere dans chacune de ses
+ manifestations, ne pas les garder a toujours ni s'identifier avec
+ elles. Cela est vrai; mais le moi n'est pas universel, il est au
+ contraire une individualite rigoureuse, et ses manifestations ou
+ modes ne sont pas des formes essentielles. La proposition d'Abelard:
+ "L'universel (l'essence universelle) contracte et retient dans
+ sa totalite tout ce qu'elle recoit," est vraie hypothetiquement,
+ c'est-a-dire dans l'hypothese de Guillaume de Champeaux, et si
+ l'essence universelle est integralement dans chaque individu. Elle
+ devient fausse, si l'on admet que l'essence de l'espece n'est pas
+ identique, mais semblable dans chaque individu; mais ce n'est plus
+ la, suivant Abelard, la supposition du realisme absolu. (Cousin,
+ Introd., p. cxxxvi.)]
+
+ [Note 30: Aristote en juge comme Abelard: "Il est impossible, selon
+ nous, qu'aucun universel, quel qu'il soit, soit une substance. Et
+ d'abord, la substance premiere d'un individu, c'est celle qui lui
+ est propre, qui n'est point la substance d'un autre. L'universel,
+ au contraire, est commun a plusieurs etres; car ce qu'on nomme
+ universel, c'est ce qui se trouve, de la nature, en un grand nombre
+ d'etres. De quoi l'universel sera-t-il donc substance? il l'est de
+ tous les individus ou il ne l'est d'aucun; et qu'il le soit de tous,
+ cela n'est pas possible. Mais si l'universel etait la substance d'un
+ individu, tous les autres seraient cet individu, car l'unite
+ de substance et l'unite d'essence constituent l'unite d'etre.
+ D'ailleurs la substance, c'est ce qui n'est pas l'attribut d'un
+ sujet; or, l'universel est toujours l'attribut de quelque sujet."
+ (_Metaph_., VII, xiii, p. 49 du t. II de la trad.)]
+
+ "Autre consequence. La sante et la maladie ont leur fondement dans
+ le corps de l'animal, la blancheur et la noirceur dans le corps
+ seulement. Que si l'animal qui existe tout entier dans Socrate est
+ affecte de maladie, ce tout, puisqu'il recoit dans toute sa quantite
+ tout ce qu'il recoit, n'est nulle part au meme moment sans la
+ maladie; or ce meme tout est dans Platon, il devrait donc y etre
+ malade, mais il ne l'y est pas. De meme pour la blancheur et la
+ noirceur relativement au corps. A cela, qu'on ne croie pas echapper
+ en disant: Socrate est malade, l'animal ne l'est pas. Car si l'on
+ accorde que Socrate est malade, on accorde que l'animal l'est aussi
+ dans l'interieur[31]. Ceux-la ne font pas attention a l'universalite
+ qui pretendent qu'en disant que l'animal n'est pas malade dans
+ l'universalite, quoique malade dans l'inferieur, ils n'entendent
+ point qu'il n'est pas malade dans cet accident. Ils pourraient
+ l'entendre, au contraire, et dire qu'il n'est point malade dans la
+ singularite; ou s'ils entendent que l'animal dans l'universalite,
+ c'est-a-dire l'animal universel, n'est pas malade, ils se trompent,
+ des qu'il est malade dans l'inferieur, l'animal universel et
+ l'animal dans l'inferieur etant une meme chose[32].
+
+ [Note 31: L'interieur dit le degre metaphysique immediatement
+ au-dessous du precedent; l'inferieur du genre, c'est l'espece. Ici,
+ c'est l'homme et l'homme individuel.]
+
+ [Note 32: Un meme, _idem_. C'est l'expression technique. L'essence
+ universelle est un universel reel (_Illud universale_) ou _un meme_
+ (neutralement) qui, identique, dans tous les individus, n'est
+ diversifie que par les formes auxquelles il est combine. Il faut se
+ familiariser avec cette expression.]
+
+ "Ils ajoutent: l'animal universel est malade, mais non en tant
+ qu'universel. Qu'ils s'entendent s'ils peuvent. Car si en disant:
+ l'animal n'est pas malade en tant qu'il est universel, ils entendent
+ que ce qui est universel ne lui confere pas la maladie; c'est comme
+ s'ils disaient: en tant que singulier, il n'est pas malade, car
+ ce qui est singulier ne lui donne pas la maladie davantage. Si en
+ disant: en tant qu'universel, il n'est pas malade, ils veulent dire:
+ retranchez ce qui est universel, il n'est pas malade; alors il n'est
+ Jamais malade, puisqu'il est toujours universel. Et de meme, si vous
+ retranchez ce qui est singulier, parce qu'aucun singulier n'est
+ malade en tant et parce qu'il est singulier. Ainsi nous avons deux
+ fois _en tant que_ de la maniere suivante: _en tant qu'_il est
+ universel, l'animal n'est pas malade _en tant qu'_il est universel.
+
+ "S'ils ont recours a la ressource de l'etat[33] et qu'ils disent:
+ l'animal, en tant qu'il est universel, n'est pas malade dans l'etat
+ universel, qu'ils expliquent ce qu'ils veulent dire par ces mots:
+ _dans l'etat universel_. S'agit-il de la substance ou de l'accident?
+ Si de l'accident, nous accordons que rien n'est malade dans cet
+ accident; si de la substance, c'est de la substance _animal_ ou
+ d'une autre; si d'une autre, nous accordons encore que l'animal
+ n'est pas malade dans une substance autre que lui-meme; si de la
+ substance _animal_, il est faux alors que l'animal ne soit pas
+ malade dans l'etat universel, puisque c'est l'animal en soi qui a la
+ maladie. Je ne leur vois donc pas non plus ce refuge.
+
+ [Note 33: C'est la proprement le mot introduit, suivant Jean de
+ Salisbury, par Gautier de Mortagne. Selon ce dernier, universel
+ ou individuel etait une meme substance a differents etats ou a
+ differents degres; au fond, cette doctrine abandonnait le realisme;
+ mais elle semblait, au contraire, en adopter le principe, en
+ mettant l'universel au premier rang et en le conservant jusque dans
+ l'individu.]
+
+ "De meme, toute difference qui advient au genre le plus prochain
+ constitue l'espece, ainsi fait la rationnalite dans l'animal.
+ Aussitot, en effet, que la rationnalite touche cette nature, celle
+ d'animal, aussitot l'espece est produite, et la rationnalite trouve
+ en elle son fondement.
+
+ Elle affecte donc l'animal tout entier, puisque tout ce que le
+ genre recoit, il le recoit dans toute sa quantite; mais de la meme
+ maniere, l'_irrationnalite_ affecte en meme temps l'animal tout
+ entier; ainsi deux opposes sont dans un meme de la meme maniere
+ (_in eodem secundum idem_). Et qu'ils ne disent pas: il n'est point
+ inconvenant[34] que deux opposes soient dans un meme universel,
+ parce qu'a cela Porphyre se recrie, niant que dans un meme universel
+ soient des opposes: _Il n'a pas ces opposes_, dit-il en parlant du
+ genre, _car il aurait simultanement des opposes dans un meme_. Et a
+ cet endroit il ajoute: _Ni de choses qui ne sont pas il ne se fera
+ quelque chose, ni les opposes ne sont en un meme_[35]. Et qu'ils ne
+ croient pas se sauver en disant que la Porphyre ne tient pas pour
+ absurde que deux opposes soient dans un meme, pourvu qu'ils ne
+ soient pas actuellement constitutifs de la chose dans laquelle ils
+ sont[36]. Sur ce pied-la, il ne serait pas contradictoire que le
+ blanc et le noir fussent dans un meme, puisqu'ils ne le constituent
+ pas.
+
+ [Note 34: _Inconveniens_ en scolastique signifie ce qui repugne ou
+ ce qui est contradictoire, l'absurde logique.]
+
+ [Note 35: En traitant de la difference, Porphyre dit qu'elle est ce
+ dont l'espece surpasse le genre. En effet, il faut bien que l'homme
+ (espece) ait de plus que l'animal la rationnalite; car si l'animal
+ avait la rationalite, que resterait-il pour en distinguer l'espece?
+ il faudrait que l'animal eut egalement l'irrationnalite, puisqu'il y
+ a des especes sans raison, c'est-a-dire que l'animal aurait toutes
+ les differences a la fois; ce qui ne se peut, car il en aurait
+ simultanement d'opposees. Et Porphyre ajoute: "Nec enim omnes
+ oppositas habet; namque idem simul habebit oppositas," et plus bas:
+ "Nec ex his quae non sunt aliquid fiet, nec in eodem simul opposita
+ erunt." C'est du moins ainsi que se lit le passage dans la seule
+ version de Porphyre que nous croyons qu'Abelard ait eue sous les
+ yeux. (Boeth., _in Porph. a se transl._, t. IV, p. 6.) Cependant
+ il cite les deux passages en des termes un peu differents, et qui
+ traduisent plus exactement le texte: [Grec: Oute de pasas tas
+ antikeimenas echei epei to auto ama exei ta antikeimena.......
+ oute ech ouk onton ti genetai, oute ta antikeimea ama peri to auto
+ estai.] (_Isag._, III.)]
+
+ [Note 36: Porphyre dit en effet au meme endroit: "_Potestate quidem
+ habet omnes differentias sub se, actu vero nullam_. Le meme a
+ bien toutes les differences en puissance, mais aucune en acte;"
+ c'est-a-dire que l'animal peut etre l'animal sans raison comme
+ l'animal raisonnable, mais qu'il ne saurait etre actuellement l'un
+ et l'autre, non plus que l'un ou l'autre, sans cesser d'etre le
+ genre. C'est bien en effet de la difference constitutive que parle
+ ici Porphyre; mais le raisonnement d'Abelard n'en est pas moins
+ plausible.]
+
+ "Il y a plus de simplicite dans ce que disent quelques-uns, que les
+ differences adviennent bien au genre, mais n'ont pas leur fondement
+ dans le genre; car on dit que ce qui est par soi est ce qui se sert
+ a soi-meme de sujet[37]. Mais je reponds que l'espece a ete faite
+ du genre et de la difference substantielle, et comme dans la statue
+ l'airain est la matiere et la figure est la forme, de meme le genre
+ est la matiere de l'espece, dont la difference est la forme. C'est
+ la la matiere qui recoit la forme. Ainsi, dans l'espece constituee,
+ le genre soutient la forme, car une fois constituee, l'espece
+ est composee de matiere et de forme, c'est-a-dire de genre et de
+ difference; et ainsi nous revenons au meme point, et la difference a
+ son fondement dans le genre.
+
+ [Note 37: Il faut ajouter pour eclaircir la these: "Et le genre
+ n'est point le sujet fondamental de la difference, car il serait
+ l'espece; donc, n'etant pas sujet fondamental, il n'est pas par soi,
+ _per se_."]
+
+ "Mais ils disent: la rationnalite a bien son fondement dans la
+ chair, qui est un genre en dehors de l'espece et non un genre de
+ l'espece homme. Ils admettent donc deux impossibilites: la premiere,
+ c'est que le genre soit hors de l'espece et de ses individus, malgre
+ ce que dit Boece: _La similitude des especes diverses, laquelle ne
+ peut etre que dans les especes et leurs individus, constitue le
+ genre_[38]; la seconde, c'est qu'une chose soit existante dans
+ l'espece, et que la meme chose au meme moment soit le genre hors de
+ l'espece, et que cette chose (corps ou chair) ne soit pas seulement
+ le genre."
+
+ [Note 38: Boeth. _In Porph. a se transl_., t. II, p. 50.--L'artifice
+ de l'objection est de substituer le corps a l'animal et la chair au
+ corps, pour en faire le fondement de la raison. Car le corps n'est
+ pas le genre de l'espece homme, et la chair est une espece du corps.
+ De cette maniere, l'homme etant la raison incarnee et non plus
+ l'animal rationnel, n'est plus une espece composee de la difference
+ pour forme et du genre pour matiere. Abelard n'a pas de peine a
+ montrer que cette composition est arbitraire et contraire aux regles
+ de l'art.]
+
+ "De plus, si la forme a son fondement dans l'espece (et elle
+ l'aurait, si elle ne l'avait dans le genre et si la rationnalite
+ etait l'humanite meme, en dehors de l'espece composee alors
+ d'humanite et d'animalite), elle a son fondement dans une chose
+ constituee d'elle-meme et du genre, et c'est ainsi le constitue
+ meme qui sert de fondement au constituant; d'ou il suivrait que
+ l'intelligence peut disjoindre la forme et le fondement. C'est, en
+ effet, un pouvoir de l'esprit que de conjoindre les disjoints et
+ disjoindre les conjoints; mais quel esprit aurait le pouvoir de
+ separer la rationnalite et l'homme, la rationnalite etant renfermee
+ dans l'homme?
+
+ "La rationnalite est quelque chose, elle doit donc etre contenue
+ dans un des membres de la grande division d'Aristote: "Les choses ou
+ sont dites d'un sujet et ne sont dans aucun sujet, ou sont dans un
+ sujet et ne sont dites d'aucun sujet, ou sont dites d'un sujet et
+ sont dans un sujet, ou ne sont ni dans un sujet ni dites d'aucun
+ sujet[39]." Ils choisiront, je pense: _Elle est ce qui se dit d'un
+ sujet et est dans un sujet_. Car la rationnalite est dite d'un
+ sujet, quand on dit _cette rationnalite_; elle est dans un sujet,
+ qui est l'homme. Que si elle est dans l'homme ou dans un sujet,
+ _elle n'y est pas comme une certaine partie, mais en sorte qu'il lui
+ soit impossible de subsister sans ce sujet meme:_ car c'est ainsi
+ qu'Aristote definit _etre dans un sujet_; mais elle est partie
+ formelle de l'homme, elle est donc partie, et il faut lui chercher
+ un sujet dont elle ne soit point partie.
+
+ [Note 39: C'est la grande division des choses etablie au
+ commencement des Categories d'Aristote, II, et dans Boece, _In
+ Predic. Arist., t. I, p. 119. La division d'Aristote n'est indiquee
+ dans Abelard que par les premiers mots de son texte, ce qui semble
+ prouver que nous n'avons pas un ouvrage acheve, mais le canevas d'un
+ ouvrage, ou un memorial d'arguments sur la question.]
+
+ "Mais, diront-ils, la rationnalite est dans l'homme comme dans un
+ sujet, et elle n'est pas en lui comme partie integrale; c'est la
+ seulement ce que n'a pas voulu Aristote. A cela je proteste, et je
+ dis: L'animal est dans l'homme comme en un sujet, et il n'y est pas
+ comme partie integrale. S'ils disent que la derniere partie de la
+ definition ne lui convient pas, savoir: _en sorte qu'il lui soit
+ impossible de subsister sans ce sujet meme_, vu qu'il est possible
+ que l'animal soit sans l'homme et sans les autres inferieurs, non
+ pas actuellement, bien entendu, mais en general; dites-leur la
+ meme chose de la rationnalite, car, suivant eux, quand meme la
+ rationnalite ne serait dans aucun, elle subsisterait dans la nature.
+
+Expliquons ce raisonnement. Si la rationnalite est dans le sujet homme
+comme une partie qui en peut etre separee, qu'est-ce que le sujet homme
+separe de cette partie? ce n'est plus l'homme. Si l'on objecte qu'elle
+en est partie formelle et non integrale, on peut repondre qu'alors
+l'animal aussi est dans le sujet homme et n'en est point partie
+integrale; pourtant de l'homme retranchez l'animal, que restera-t-il?
+Si l'on dit que l'animal ne peut etre dans le sujet homme comme la
+rationnalite, parce qu'il est possible de l'en separer sans qu'il cesse
+de subsister, attendu que l'animal peut subsister sans l'homme, ceux qui
+font de la rationnalite une essence subsistante n'en doivent-ils pas
+dire la meme chose? Il faut donc admettre que la rationnalite et
+l'animalite sont dans le sujet homme de la meme maniere et sont
+egalement necessaires pour le constituer, et que la rationnalite n'est
+pas plus que l'animalite une essence subsistante en dehors de l'animal
+humain.
+
+L'extrait qu'on vient de lire contient une polemique assez vive contre
+la theorie generale de l'existence propre des essences generiques ou
+speciales, distinctes des individus et cependant residant identiquement
+et integralement dans les individus. La pensee principale d'Abelard,
+c'est que cette theorie etablit, entre les elements constituants des
+etres, des rapports qui ne rentrent plus dans les cadres de l'ontologie
+logique; ils ne sont plus, en effet, matiere et forme, genre et
+difference. Ou bien il faut admettre des essences hierarchiques, entre
+lesquelles, du moment qu'on les tient pour reelles et subsistantes,
+on ne sait plus quelles relations assigner, car ou est le rapport
+ontologique possible entre une substance universelle et une substance
+individuelle? Ou bien il faut n'attribuer l'etre proprement dit qu'aux
+substances universelles et reduire les differences tant specifiques
+qu'individuelles a de simples accidents, et c'est encore une extremite
+incompatible avec la nature des etres. Mais la theorie peut prendre
+encore d'autres formes, employer d'autres arguments, et Abelard en
+parcourt rapidement tous les points de vue, sans marquer toujours les
+divisions naturelles de l'argumentation; il passe sans transition d'une
+idee a une autre idee, d'une objection a une reponse, et quelquefois il
+ne fait qu'indiquer le raisonnement, tandis qu'ailleurs il le developpe
+avec complaisance. Son ouvrage ressemble a un recueil de notes destinees
+a l'enseignement ou a la controverse.
+
+Trois objections detachees qui ne rentrent pas dans l'argumentation
+precedente, s'offrent encore a lui, et il les pose brievement en ces
+termes:
+
+ 1 deg. Tout _materiel_ est constitue completement par sa forme et sa
+ matiere; or la matiere de Socrate est l'espece homme, la forme est
+ la _socratite_, et cela suffit pour le constituer.--Mais Socrate
+ est aussi compose d'elements, tout corps etant compose des quatre
+ elements; s'ils les dissolvent, ils ne peuvent dire comment les
+ elements viennent se reunir dans Socrate, car ou ce sera la matiere,
+ ou une partie de la matiere, ou la forme, ou une partie de la forme.
+ Or si ce n'est rien de tout cela, un esprit raisonnable ne voit pas
+ comment ce peut etre la. Quoique la maison soit constituee par le
+ mur, le toit, le fondement et la forme, cependant nous disons qu'en
+ composition elle est de bois et de pierres, ce qui peut etre en
+ effet, parce que le bois et la pierre sont les parties des parties
+ de la maison.
+
+ 2 deg. Les genres et les especes, etant des choses, sont ou createur ou
+ creature: s'ils sont crees, le createur a ete avant la creature;
+ ainsi Dieu a ete avant la justice et la force, qui sont sans aucun
+ doute en Dieu et autre chose que Dieu; donc Dieu aurait ete avant
+ d'etre juste et fort.--Mais quelques-uns disent que la division
+ de createur et creature n'est pas complete, ils preferent celle
+ d'engendre et d'inengendre[40]. Soit, et alors les universaux sont
+ dits inengendres et partant coeternels, auquel cas, chose criminelle
+ a dire, l'ame ne serait point soumise a Dieu, etant coeternelle a
+ Dieu et n'ayant ni origine ni createur. Socrate est compose de deux
+ coeternels a Dieu; toute creation n'est qu'une conjonction nouvelle,
+ car la matiere et la forme sont deux universaux, et en cette qualite
+ elles sont coeternelles a Dieu. La faussete est manifeste.
+
+ [Note 40: La division de toutes choses en createur et creature
+ etait fort connue, et avait ete mise en valeur par Scot Erigene. En
+ l'employant contre le realisme, comme en lui donnant la forme de
+ la division en engendre et inengendre, Abelard argumente contre le
+ systeme des idees eternelles, et par consequent contre Bernard de
+ Chartres et au fond contre le platonisme.]
+
+ 3 deg. Enfin il me vient encore cette objection: c'est une meme essence
+ (l'essence _animalite_) qui fait, avec la rationnalite, l'homme,
+ avec l'irrationnalite, l'ane; comment se fait-il que d'une seule
+ essence deux contraires en fassent deux? Si la nature permettait que
+ le blanc et le noir fussent a la fois dans le meme doigt, cela ne
+ ferait pas deux doigts. Mais il y a mille choses qui ne peuvent se
+ concilier avec cette folie, et nous les developperions en objection,
+ si l'on n'en avait dit assez.
+
+Jusqu'ici, Abelard n'a combattu que la theorie des essences universelles
+residant essentiellement dans les individus; c'est la doctrine qui,
+suivant son recit, dominait dans l'ecole episcopale de la Cite,
+lorsqu'il y parut a son tour et contraignit Guillaume de Champeaux a se
+retracter. Voici les termes dont il se sert:
+
+ "Mon precepteur Guillaume, archidiacre de Paris, ayant change son
+ ancien habit, se convertit a l'ordre des clercs reguliers... Mais sa
+ conversion ne le fit renoncer ni a la ville de Paris, ni a l'etude
+ habituelle de la philosophie. Dans le monastere meme ou il s'etait
+ transporte pour cause de religion, il tint immediatement ecole a
+ sa maniere accoutumee. Alors moi, revenu a lui pour l'entendre
+ professer la rhetorique, entre autres essais de discussion, je
+ le forcai, par les arguments de controverse les plus evidents, a
+ changer ou plutot a detruire son ancienne doctrine des universaux.
+ Son systeme touchant la communaute des universaux etait d'etablir
+ que la chose totale et identique residait essentiellement et
+ simultanement dans chacun des individus, en sorte qu'il ne s'y
+ trouvait aucune diversite dans l'essence, mais seulement une variete
+ causee par la multitude des accidents. Or, voici comment il amenda
+ cette doctrine: il dit desormais que la chose identique l'etait,
+ non pas essentiellement, mais indifferemment, et comme c'est sur ce
+ point des universaux que s'eleve toujours la question capitale entre
+ les dialecticiens... lorsqu'il eut ainsi corrige ou plutot
+ forcement abandonne sa doctrine, son enseignement tomba dans un tel
+ delaissement qu'a peine l'admit-on depuis lors a professer la
+ dialectique, comme si la totalite de l'art consistait dans cette
+ question des universaux[41]."
+
+[Note 41: _Ab. Op._, ep. 1., p. 8.]
+
+La dialectique d'Abelard est le commentaire de ce recit. Nous venons d'y
+lire le resume de l'argumentation par laquelle il forca Guillaume de
+Champeaux a modifier sa these. Il va le poursuivre maintenant dans
+sa nouvelle position. C'est la doctrine qu'il appelle doctrine de
+l'indifference, _sententia de indifferentia_, et qu'au debut il a
+representee comme n'admettant dans les individus que des universaux
+differemment consideres. On va voir comment il l'a developpee; ici nous
+analysons au lieu de traduire[42].
+
+[Note 42: _Id., Gen. et Spec._, p. 518-522.]
+
+Rien absolument n'existe que l'individu. Mais l'individu differemment
+considere est et l'espece, et le genre, et ce qu'il y a de plus general
+(genre supreme). Socrate, quant a sa nature accessible aux sens, est un
+individu, parce que ce qui lui est propre ne se retrouve tout entier
+dans aucun autre homme. La _socratite_ ne donne pas un autre homme que
+Socrate. Mais l'idee de Socrate ne contient pas toujours tout ce
+que designe ce nom; oubliant Socrate, l'intelligence quelquefois ne
+considere en lui que ce qui caracterise l'homme, savoir l'animal
+rationnel mortel, et voila l'espece. Car c'est un nom qui peut etre
+attribue a des etres, divers quant a l'existence, les memes quant a la
+nature; ce qui s'exprime dans le langage de la scolastique par ces
+mots: c'est un predicable de plusieurs en _quiddite_ de meme etat;
+_predicable_ (_proedicabilis_), ce qui peut s'affirmer d'un sujet; _de
+plusieurs_ (_de pluribus_), de choses numeriquement differentes; _en
+quiddite_ (_in quid_), comme predicat ou attribut essentiel; _d'un meme
+etat_ (_de eodem statu_), occupant avec une nature semblable le meme
+degre de l'echelle ontologique[43].
+
+[Note 43: Nous retrouvons ici encore les idees de Gautier de Mortagne;
+mais il parait qu'elles n'etaient qu'une traduction du systeme modifie
+ou du second systeme de Guillaume de Champeaux dont la subtilite etait
+tres-inventive.]
+
+Puis, si l'intelligence ecarte la rationnalite, et ne considere que ce
+que designe le mot _animal_, Socrate _en cet etat_ devient genre. Enfin,
+si delaissant toutes formes, nous ne considerons en Socrate que la
+substance, alors l'individu ou Socrate devient ce qu'il y a de plus
+general, ou generalissime, pur predicament. Et comme vous pourriez
+objecter que le propre de Socrate en tant qu'homme ne se retrouve pas
+plus en plusieurs que le propre de Socrate en tant que Socrate, puisque
+l'homme socratique n'est en aucun autre homme que Socrate, tout comme
+Socrate lui-meme; on vous l'accorde avec cette restriction: Socrate, en
+tant que Socrate, n'a rien de commun qui se retrouve identique dans un
+autre; mais en tant qu'homme, il a beaucoup de choses communes qui se
+retrouvent dans Platon et les autres individus. Car si Socrate est
+homme, Platon est homme comme lui, mais non essentiellement comme lui,
+c'est-a-dire, en meme essence que lui. On peut raisonner de meme de
+l'animal et de la substance. Or, ce quelque chose de commun qui se
+retrouve ou ne se retrouve pas ailleurs que dans l'individu, suivant
+que l'on considere l'individu d'une maniere on d'une autre,
+c'est precisement ce qu'on appelle le _non-different_ ou plutot
+l'_indifferent_ (_indifferens_).
+
+Cette doctrine de l'indifference se refute par l'autorite et par la
+raison.
+
+L'autorite, c'est Porphyre. Il dit: "Les choses les plus generales sont
+au nombre de dix; les plus speciales sont en un certain nombre, mais
+non pas infini; les individus sont en nombre infini[44]." Or, dans le
+systeme en question, les individus, en tant que substances, sont les
+choses les plus generales et cessent d'etre en nombre infini.
+
+[Note 44: _Isagog_. II, et Boeth., _In Porph._, I. III, p. 75.]
+
+On repond precisement par la non-difference. Oui, dit-on, les genres les
+plus generaux sont infinis en nombre essentiellement, c'est-a-dire que
+les genres les plus generaux comprennent des essences en nombre infini.
+Mais si on les compare, elles se confondent par tout ce qu'elles ont de
+commun, de non-different, d'indifferent, et alors elles ne sont plus que
+dix, les dix genres les plus generaux: ce qu'on exprime en disant que
+ces memes genres sont en nombre infini par l'essence et seulement dix
+par l'indifference. Par exemple, autant d'individus de substance, autant
+de substances et par consequent autant de genres les plus generaux;
+et cependant tous ces individus se reduisent a un seul genre le plus
+general, la substance, parce que sous ce rapport ils ne different point,
+_indifferentia sunt_.
+
+Mais Porphyre dit encore que la collection de plusieurs en une nature
+est l'espece, et plus nombreuse, elle est le genre[45]. Cela peut-il se
+dire de l'individu? Socrate communique-t-il sa nature a Platon? L'homme
+de Socrate, l'animal qui est en lui, est-il en un autre qui ne soit pas
+Socrate, en quelqu'un hors de Socrate? Comment donc, si les individus
+sont le genre, peuvent-ils mettre leur nature en commun?
+
+[Note 45: Porph. _ibid._, et Boeth., p. 70.]
+
+On vous repondra, en recourant a l'indifference (_ad indifferentiam
+currentes_), que Socrate, en tant qu'homme, rassemble (_colligit_)
+Platon et tous les autres hommes, puisque, sous ce rapport, il est
+l'essence indifferente de l'homme, et par consequent de tous les hommes.
+Ainsi, comme essence indifferente, Socrate est Platon.
+
+Mais voici toujours Porphyre: "Le genre est ce qui s'affirme de
+plusieurs differents en espece, l'espece ce qui s'affirme de plusieurs
+differents en nombre[46]." Et alors, comme Socrate, _en l'etat_
+d'animal, est un genre, il est inherent a plusieurs especes differentes;
+en l'etat d'homme, il est une espece, et il appartient a plusieurs qui
+different numeriquement. Or, comment soutenir que l'animal ou l'homme
+qui est Socrate, soit inherent a un autre que lui-meme?
+
+[Note 46: Porph. _ibid._, et Boeth., t. II, p. 60 et 72.]
+
+Alors on vous dira que sans doute Socrate en aucun etat, c'est-a-dire a
+quelque degre ontologique qu'on le place, n'appartient _essentiellement_
+a personne qu'a lui; mais que dans l'etat d'homme, c'est-a-dire
+considere comme espece _homme_, on peut dire qu'il est inherent a
+plusieurs, parce que plusieurs lui sont inherents, comme non differents
+de lui, comme indifferents. De meme, si on le prend comme animal. Ici on
+se heurte contre l'autorite de Boece: "L'espece n'est pas autre
+chose qu'une pensee collective qui se recueille de la ressemblance
+substantielle d'individus qui different numeriquement. Le genre est une
+pensee tiree de la ressemblance des especes[47]." Or, ceci ne s'accorde
+pas avec la doctrine en question; Socrate, comme homme, est une espece
+qui n'est pas recueillie de plusieurs, n'etant pas dans plusieurs; et de
+meme pour Socrate pris comme animal. Faut-il donc admettre que Socrate
+comme homme se recueille et de soi-meme et de Platon et des autres; que
+tout individu soit, en tant qu'homme, recueilli de lui-meme? mais cela
+est ridicule. Ce n'est pas l'individu qui rassemble les autres individus
+ou les autres especes; c'est l'inverse. "Les genres et les especes ne
+sont pas les concepts d'un seul individu, dit Boece[48], mais sont la
+collection ou la conception commune qu'opere l'intelligence de tous les
+individus." Dire que Socrate comme homme est une espece, c'est donc dire
+que l'espece est la collection d'un individu.
+
+[Note 47: Boeth., _In Porph._, I, l, p. 58.]
+
+[Note 48: _Id., In Proedic._, lib. l, p. 120.]
+
+Apres l'autorite, que dit la raison? Si tout individu humain, en tant
+qu'homme, est une espece, on peut dire de Socrate: "Cet homme est une
+espece; or Socrate est un homme; donc Socrate est une espece." Le
+syllogisme est regulier[49].
+
+[Note 49: C'est le syllogisme du premier mode de la premiere ligure
+(_Prem. Analyt._ I, iv, p. 12, t. II de la trad. de M. B. St.-Hilaire.)]
+
+ "J'argumente. 1 deg. Si Socrate est une espece, Socrate est un
+ universel; 2 deg. s'il est un universel, il n'est pas un singulier; 3 deg.
+ s'il n'est pas un singulier, il n'est pas Socrate. On resistera a
+ la seconde consequence, car dans ce systeme tout universel est un
+ singulier, tout singulier est un universel diversement considere. Je
+ reponds: La substance est ou universelle ou singuliere. C'est la, je
+ pense que personne ne le nie, une division suivant l'accident[50].
+ Or, comme dit Boece dans le livre _des Divisions_, "celles-ci ont
+ cette regle commune que tout ce qui est ainsi divise doit l'etre
+ en opposes[51]." En sorte que si nous divisons le sujet par les
+ accidents, nous ne disions pas: _Parmi les corps, les uns sont
+ blancs, les autres doux_, parce qu'il n'y a pas opposition, mais
+ _parmi les corps, les uns sont blancs, d'autres noirs, d'autres
+ ni noirs ni blancs_. Voici, d'apres cela, comment il faudrait s'y
+ prendre pour nier que cette division "Toute substance est ou
+ universelle ou singuliere," soit suivant l'accident: il faudrait
+ dire qu'il n'y a pas plus d'opposition entre universel et singulier
+ qu'entre blanc et doux.
+
+[Note 50: Voy. ci-dessus, c. vi, t. I, p. 436.]
+
+[Note 51: Boeth., _De Divis._, p. 648.]
+
+ "Ils disent, eux, que Boece n'a point parle de toutes les divisions
+ suivant l'accident, mais des regulieres; si vous leur demandez
+ quelles sont les regulieres, ils repondent: celles auxquelles
+ la regle s'applique. Voyez quelle est leur impudence! lorsque
+ l'autorite dit si clairement, en parlant des divisions selon
+ l'accident: _Celles-ci ont toutes cette regle commune_, etc., ils
+ pretendent faussement que cela n'est pas dit universellement. Mais
+ ils ne tiendront pas la, car la-dessus precisement, sur l'universel
+ et le singulier, l'autorite les contredit: aucun universel n'est
+ singulier et aucun singulier n'est universel. Boece, en parlant de
+ cette division: "La substance est ou universelle gu singuliere,"
+ dit dans son commentaire sur les Categories: "Il ne se peut que
+ l'accident prenne la nature de la substance, ni la substance celle
+ de l'accident... ni la particularite, ni l'universalite ne passent
+ l'une dans l'autre, car l'universalite peut etre affirmee de
+ la particularite, comme animal de Socrate ou de Platon, et la
+ particularite accepte l'attribution d'universalite, mais non en
+ sorte que l'universalite devienne particularite, ni que ce qui
+ est particulier devienne universalite[52]." _Universalite_ et
+ _particularite_, ces noms sont pris pour l'universel et le
+ particulier, les exemples nous l'apprennent, temoin celui d'animal
+ et de Socrate. A ceci, rien ne peut etre oppose de raisonnable.
+
+[Note 52: Boeth., _In Proedic_., t. I, p. 120.]
+
+ "Cependant ils ne se tiennent point tranquilles et ils disent:
+ Aucun singulier, en tant que singulier, n'est universel, et
+ reciproquement; mais quand il est universel, le singulier est
+ universel, et reciproquement." Contre cela, voici les paroles que je
+ dis. _Aucun singulier en tant que singulier_ parait avoir ce sens:
+ aucun singulier demeurant singulier n'est universel demeurant
+ universel; ce qui est consequemment faux, car Socrate demeurant
+ Socrate est homme demeurant homme. La proposition pourrait encore
+ avoir ce sens: ce qui est le singulier ou la singularite ne confere
+ a aucun singulier d'etre universel, ou bien elle enleve a l'homme
+ singulier l'universalite; ce qui est completement faux entre Socrate
+ et l'homme, car en Socrate ce qui est Socrate implique l'homme et
+ n'interdit a aucun singulier d'etre quelque chose d'universel,
+ puisque, suivant eux, tout singulier est universel.
+
+ "De meme, s'ils disent: Socrate, en tant qu'il est Socrate,
+ c'est-a-dire dans toute la propriete qui lui vaut d'etre designe par
+ le nom de Socrate, n'est pas l'homme en tant qu'homme, c'est-a-dire
+ en toute cette propriete que designent ces mots _c'est un homme_;
+ voila qui est encore faux, car Socrate designe l'homme socratique,
+ et en lui l'homme ou ce que signifie le nom d'_homme_.
+
+ "Enfin s'ils disent: Socrate, dans toute cette propriete qui motive
+ la designation par le nom de _Socrate_, n'est pas uniquement ce que
+ signifie homme, que pourront-ils conclure de la?... Qu'un autre se
+ charge d'en juger."
+
+D'apres le principe de Porphyre que l'espece est composee du genre et
+de la difference substantielle, comme la statue de l'airain et de la
+figure, la matiere, ainsi que la difference, est une partie de l'espece.
+L'espece elle-meme en est le tout definitif. Ces deux parties sont donc
+correlatives, et opposees l'une a l'autre; et comme un pere n'est pas le
+pere de soi-meme, mais d'un autre, un tout est le tout d'autre chose
+que lui-meme, le tout de ses parties; et la partie est partie, non pas
+d'elle-meme, mais du tout qui n'est pas elle.
+
+Mais si l'homme et sa matiere ne font qu'un (ce qui arrive dans
+la doctrine ici combattue; la ou l'espece meme n'est que le genre
+diversement considere, l'espece homme n'est essentiellement que le genre
+animal), si, l'espece etant un tout compose de sa matiere et de sa
+difference, l'espece _homme_ ne fait qu'un avec sa matiere _animal_,
+l'espece sera un tout compose de lui-meme et d'un autre, ce qui est
+impossible. En d'autres termes, si l'espece homme et l'animal, son
+genre, ne font qu'un meme, comme tout genre est inherent a son espece,
+le meme est inherent au meme, ce qui ne peut etre. Que ce qui est soi
+puisse etre inherent a soi, c'est ce qui ne saurait se comprendre, dit
+Boece[53].
+
+[Note 53: "Testante Boethio super Topica Tullii in commentario, libro
+primo." (P. 769.) Voila une preuve qu'Abelard connaissait le commentaire
+de Boece sur les Topiques de Ciceron.]
+
+De cette discussion du realisme, il resulte que les choses generales ne
+sont pas, a proprement parler, des choses; et si elles ne sont pas des
+choses, il semble, d'apres une antithese fort usitee, qu'elles sont des
+mots. On concoit donc que pour avoir conteste aux choses generales
+leur realite, Abelard ait ete accuse d'avoir soutenu le nominalisme.
+L'imputation n'est pas exacte, si l'on entend par nominalisme la
+doctrine ainsi appelee dans l'histoire. Il faut distinguer en effet
+entre ceux qui, par forme de refutation et pour convaincre leurs
+adversaires d'erreur, disent aux ennemis du realisme que, si les
+universaux ne sont pas des essences, alors ils ne sont que des mots; et
+ceux qui etablissent volontairement et dogmatiquement que les universaux
+sont et doivent etre des noms. L'allegation des premiers est une
+critique, une consequence extreme tournee a crime, une accusation. Celle
+des seconds est une doctrine avouee. Les premiers entendent que les
+choses qui ne sont que des idees ne sont que des mots, des sons de la
+voix. Les seconds pretendent que les universaux ne sont pas meme des
+idees, mais des mots sans idees, des noms sans objet meme intellectuel.
+Cette distinction assez subtile et qui, je crois, avait ete negligee,
+doit etre presente a qui veut bien apprecier les opinions et les hommes
+que cette controverse a mis en scene. Ainsi, il est bien permis de
+soutenir encore qu'Abelard a ete nominaliste, si l'on entend par la que
+du conceptualisme qu'on lui attribue au nominalisme, il y a si peu de
+distance qu'on ne veut pas s'y arreter; mais il serait historiquement
+faux de dire que la doctrine d'Abelard ait ete le nominalisme, et qu'il
+n'ait fait que repeter Roscelin. C'est a peu pres ainsi qu'on pretend
+quelquefois, du point de vue d'un catholicisme rigide, absolu, que des
+qu'un homme est gallican il est janseniste, et des qu'il est janseniste,
+protestant. Et cependant il y aurait mensonge a pretendre que le
+gallicanisme, le jansenisme, et le protestantisme ne soient pas des
+doctrines et des sectes profondement distinctes.
+
+Attendons-nous donc a voir Abelard, abandonnant le realisme comme
+vaincu, porter la guerre sur le terrain du nominalisme[54].
+
+[Note 54: _De Gener. et Spec._, p. 522-524.]
+
+ "Abordons, dit-il, l'opinion qui veut que les genres et les especes
+ ne soient que des mots universels et particuliers, predicats ou
+ sujets, et non pas des choses.
+
+ "Il faut d'abord citer l'autorite qui affirme quo ce sont des
+ choses. L'espece," avons-nous vu dans Boece[55], "n'est qu'une
+ pensee recueillie de la similitude substantielle d'individus
+ numeriquement dissemblables; le genre est une pensee recueillie de
+ la similitude des especes." Or, qu'il regarde ces similitudes comme
+ des choses, c'est ce qu'il montre un peu plus haut ouvertement on
+ disant: "Il y a de telles _choses_ dans les etres corporels et
+ dans les sensibles; l'intelligence en concoit au dela des objets
+ sensibles[56]." Le meme Boece dit encore: "Puisque les premiers
+ genres des _choses_ sont au nombre de dix, il fallait necessairement
+ que ce fut aussi le nombre des mots simples qui se diraient des
+ _choses_ simples[57]." Mais eux, par les genres, ils expliquent
+ qu'il faut entendre les _manieres_[58]. Aristote dit dans le _Peri
+ Hermeneias: Parmi les choses, les unes sont universelles, les autres
+ particulieres_[59]. Mais pour expliquer ce passage, ils disent:
+ "_Les choses_, c'est-a-dire les mots." Quand je parle d'animal, dit
+ Boece, je designe une substance qui s'affirme de plusieurs. Que
+ cette autorite enonce par la qu'il y a des choses universelles[60],
+ quand il ajoute: "S'affirmer de plusieurs, ce qui est la definition
+ de l'universel," que ce soient des _choses_ prises comme predicats
+ et comme sujets, Boece le reconnait en disant: "La proposition
+ predicative enonce que _la chose_ qu'elle pose comme sujet doit
+ prendre le nom de _la chose_ qu'elle pose comme predicat[61]." Ne
+ pouvant resister raisonnablement a des autorites aussi claires,
+ ils disent que les autorites mentent, ou bien, cherchant a les
+ interpreter, ils font comme ceux qui ne savent pas ecorcher, ils
+ coupent la peau."
+
+[Note 55: Boeth., _In Porph._, p. 56.]
+
+[Note 56: Le passage se trouve peu de lignes avant le precedent. On
+pourrait contester qu'il ait positivement dans l'auteur primitif le sens
+qui lui est ici donne, et qu'il signifie que les generalites sont des
+choses. Boece vient de dire que les objets des conceptions generales
+different de ces conceptions, puisque celles-ci representent ces objets
+comme s'ils existaient en eux-memes, tandis qu'il n'en est rien, et il
+se fait cette objection: si ces conceptions sont inexactes, elles sont
+fausses, et alors il est inutile de s'en occuper. Mais il repond qu'il
+arrive sans cesse a l'entendement de considerer les choses autrement
+qu'elles ne sont, sans tomber dans le vain ni dans le faux. Ainsi
+l'entendement detache d'une chose une propriete qu'il considere en
+elle-meme, c'est-a-dire autrement qu'elle n'est dans la realite, et il
+reussit ainsi a la mieux connaitre. "Il y a donc de telles choses dans
+les objets corporels et sensibles. Elles se concoivent en dehors des
+sensibles, pour que leur nature puisse etre penetree et leur propriete
+comprise." Le latin dit: "Sunt igitur hujusmodi _res_ in corporalibus
+atque in sensibilibus _rebus_. Intelliguntur autem praeter sensibilia,
+ut eorum natura perspici et proprietas valeat comprehendi." N'est-il pas
+evident que le mot _res_ est employe la pour exprimer ce dont on parle,
+et parce que le langage est involontairement realiste?]
+
+[Note 57: Boeth., _In Praedie._, p. 114.]
+
+[Note 58: Ces diverses citations etaient probablement devenues triviales
+dans la controverse, et ici Abelard fait tres-succinctement allusion aux
+interpretations diverses que les divers systemes en donnaient pour n'en
+point etre embarrasses. Nous savons par Jean de Salisbury qu'il y avait
+des gens qui par les mots de genres et d'especes entendaient tantot les
+choses universelles, tantot la _maniere des choses, rerum maneriem_.
+C'est probablement ce qu'Abelard appelle ici _manerias_. En tout cas,
+le mot paraissait nouveau et obscur a l'auteur du _Metalogicus_, qui
+trouvait qu'il ne devait signifier que la collection des choses ou la
+chose universelle, et que cependant il ne pouvait par l'etymologie
+exprimer que le nombre des choses, ou l'etat dans lequel la chose
+demeure telle, _talis permanet_. Ce dernier sens etait probablement le
+veritable, et nous sommes volontiers de l'avis de Brucker, qui
+croit qu'il exprime la _demeure_ des choses dans le sein des choses
+universelles, [Grec: diamone ton onton]; et cette expression aurait
+ainsi ete conduite peu a peu a un sens approchant du sens moderne,
+_la Maniere d'etre_. "Je ne sais ou l'on a trouve ce mot, dit Jean de
+Salisbury." Ce qu'il faut remarquer au reste, c'est que cette doctrine
+des _manieres_, l'auteur du _Metalogicus_ la classe dans le realisme, et
+Abelard avec plus de raison dans le nominalisme. (_De Gen. et Spec._, p.
+523.--Johan. Saresb., _Metal._, t. II, c. xvii.--Brucker, _Hist. crit.
+phil._, t. III, p. 909).]
+
+[Note 59: _Hermen._, VII.--Boeth., _De Interp._, ed. prim., p. 338.--Il
+semble qu'Abelard avait encore une autre version du _De Interpretatione_
+que la version de Boece, car il cite ainsi la phrase d'Aristote: "Rerum
+aliae sunt universales, aliae sunt singulares," et il y a dans la
+version de Boece: "Sunt haec rerum universalia, illa vero singularia."
+Les termes cites Par Abelard sont conformes a la version de Pacius,
+(edit. de Duval., t. I, p. 56), qui lui-meme avait probablement suivi
+quelque traduction anterieure. Dans tous les cas, si la citation a
+quelque valeur, elle la doit au mot _rerum_, et il est, dans le grec,
+[Grec: ton pragmaton].]
+
+[Note 60: Je ne trouve pas cette citation dans Boece. L'edition
+d'Abelard renvoie a l'ouvrage de ce dernier sur les Categories, p. 131.
+A cette page on cherche en vain les termes cites, mais j'y lis ainsi
+qu'aux pages voisines, que les substances secondes se disent des
+substances premieres, mais qu'elles sont moins substances que celles-ci,
+et qu'elles sont plus ou moins Universelles, tandis que les substances
+premieres sont individuelles.]
+
+[Note 61: _De Syll. hyp._, p, 607.]
+
+Mais alors ni les genres ni les especes, tant universelles que
+singulieres, tant predicats que sujets, ne sont des mots; tout cela
+n'est rien du tout, car ils tiennent, comme leur adversaire, que ce qui
+est successif ne peut aucunement composer un tout constant; or les mots
+sont successifs, les choses et les especes ne peuvent donc pas composer
+des touts, elles ne sont rien; aussi dit-on que l'autorite a menti et
+non qu'elle s'est trompee.
+
+En outre, comme la statue est materiellement d'airain, et que la
+figure est sa forme, l'espece a le genre pour matiere et pour forme la
+difference. Or tout cela ne saurait s'appliquer aux mots; les mots n'ont
+ni forme ni matiere. L'animal est le genre de l'homme, mais un mot n'est
+nullement la matiere d'un autre mot, car de quel mot ou dans quel mot
+serait-il? Du mot animal ne se fait pas le mot homme; dans le premier
+n'est pas le second.
+
+Mais on pretend que tout cela est facon de parler figurative. Dire
+que le genre est la matiere de l'espece, reviendrait a dire que la
+signification du genre est la matiere de la signification de l'espece.
+Mais puisque le systeme est que rien n'existe que les individus, et que
+les mots tant universels que particuliers ne designent au fond que des
+individus, homme et animal signifient la meme chose, et par consequent
+on peut dire, en renversant les termes: la signification de l'espece est
+la matiere de la signification du genre. Si l'on accorde cela, et on
+y est bien force, qu'on se defende contre Boece, qui montre que la
+difference du genre au tout git en ceci que le genre est la matiere des
+especes et les parties la matiere du tout[62]. Que si les especes sont
+la matiere des genres comme les parties du tout, le genre et le tout ne
+different plus, ils se confondent.
+
+[Note 62: Boeth., _De Div_., p. 640.]
+
+Enfin, la signification du genre ne saurait etre la matiere de la
+signification de l'espece, car le genre et l'espece sont une meme chose
+dans le systeme de l'indifference, et un meme ne recoit pas de forme
+pour se constituer lui-meme. "Mais," dit Boece, "le genre ayant recu la
+difference se transforme en espece[63]." Un meme n'est point partie de
+lui-meme, car si le meme etait a la fois tout et partie, le meme serait
+oppose a lui-meme.
+
+[Note 63: _Id., Ibid_.]
+
+Voila tout ce qu'Abelard dit du nominalisme; mais c'est le cas de
+rappeler ce que nous aurions bien fait peut-etre de reporter ici,
+l'examen approfondi auquel il s'est livre de l'objection prise du tout
+et des parties[64]. Il faut y remonter, si l'on veut bien connaitre
+toute sa polemique contre Roscelin; nous n'en revoyons ici qu'une faible
+trace.
+
+[Note 64: Voy. _Dialect_., pars V, p. 460 et seqq. Et _De Gen. et
+Spec._, p. 517, et dans la present ouvrage, c. vi, t. I, p. 454.]
+
+Cette refutation du nominalisme est en effet breve et superficielle, et
+quoi qu'en dise l'auteur, elle est plutot fondee sur des autorites que
+sur la raison.
+
+Un des arguments les plus forts est assurement celui-ci, un mot
+(_animal_) ne peut etre la matiere d'un autre mot (_homme_). Mais qui ne
+voit que c'est decider la question par la question? Si l'espece n'est
+qu'un nom, c'est-a-dire rien qu'un nom, il n'y a pas lieu d'appliquer a
+ce rien les conditions de l'etre et de lui supposer une matiere et une
+forme. Ce n'est qu'a ceux qui regardent le genre ou l'espece comme
+quelque chose, que cette question doit etre posee, et elle ne peut
+embarrasser le nominaliste qu'autant qu'il conserve de la deference pour
+l'autorite qui a dit que le genre est la matiere de l'espece et l'espece
+celle de l'individu. C'est donc une objection d'autorite et non de
+raison. Or, comment supposer que celui qui a pleinement et sciemment
+adopte la theorie du nominalisme ne soit pas deja resolu a se peu
+soucier des autorites?
+
+L'autre argument, pris encore de l'autorite, plus fort par les mots
+que parle fond, c'est que, d'apres les maitres, tout est substance ou
+accident, et que les genres et les especes, n'etant pas des accidents,
+sont des substances. Et en effet, Aristote les met au nombre des
+substances. Mais ce sont des substances secondes, celles qui s'affirment
+des premieres, celles qui leur sont attribuees ou _predites_. Elles sont
+substances, parce qu'elles font connaitre les substances premieres.
+Elles les manifestent, elles montrent ce que c'est, elles les donnent.
+Qui ne voit que l'emploi du mot de substance dans cette occasion ne
+decide rien quant a la realite substantielle des universaux; et qu'au
+contraire il ne semble leur etre attribue qu'une realite derivee
+de celle des substances premieres, c'est-a-dire individuelles? Les
+substances premieres ou individuelles sont vraiment substances, en ce
+qu'elles sont prises pour sujets ([Grec: upokeitai]) de toutes les
+autres choses; les substances secondes ou universelles sont encore
+substances, parce qu'elles sont prises comme attributs ([Grec:
+kategoreitai][65]) des substances premieres ou individuelles.
+Evidemment, c'est ici la theorie de ce principe des nominalistes,
+la substance est essentiellement individuelle. Je n'en conclus pas
+qu'Aristote ait soutenu la these des nominalistes, si ceux-ci, en
+disant que les universaux ne sont que des mots, entendaient qu'ils sont
+chimeriques et vains. Aristote au contraire les fonde sur des realites,
+puisqu'il les attribue aux substances memes, et en fait ainsi des
+substances par attribution.
+
+[Note 65: Categ., V.]
+
+L'intervention constante de l'autorite dans les debats scolastiques
+en constitue la plus grande difficulte. Cette autorite est a la fois
+absolue et contradictoire. Il faut l'avoir pour soi ou la tourner pour
+soi, multiplier les citations conformes, interpreter les citations
+contraires; travail aussi epineux que sterile. C'est l'incoherence
+des textes qui a produit dans la presente question la multitude et la
+diversite des systemes, et nous acceptons cette remarque judicieuse de
+Jean de Salisbury: "Dans cette question, dit-il,
+
+ _Magno se judice quisque tuetur_;
+
+et chacun, d'apres les paroles des auteurs qui ont indifferemment mis
+les noms pour les choses et les choses pour les noms, construit sa
+doctrine ou plutot son erreur[66]." C'est ainsi que la controverse
+devient souvent une veritable question de mots; et chose curieuse, Jean
+de Salisbury qui a spirituellement discute et en partie refute les
+systemes, tombe a son tour dans l'erreur qu'il signale, lorsqu'il
+produit le sien. Car se proposant de soutenir que les genres et les
+especes ne sont rien, il en induit qu'ils ne sont pas des noms, puisque
+les noms sont quelque chose[67]. Evidemment, l'equivoque sur le sens du
+mot _etre_ est ici, comme dans toute cette question, la racine de la
+difficulte. Aristote n'est pas irreprochable en cela; il s'est servi de
+_l'etre_ avec une liberte, une indifference, qu'il fallait remarquer, si
+l'on ne voulait pas tomber dans de frequentes meprises en le lisant et
+le citer contradictoirement. C'est ce qui est arrive aux scolastiques;
+ils se combattent tous, et cependant tous professent Aristote: _Siquidem
+omnes Aristotelem profitentur_[68].
+
+[Note 66: _Polier_., t. VII, c, xii.]
+
+[Note 67: _Metalog_., t. II, c. xx.]
+
+[Note 68: _Ibid_., c. xix.]
+
+Que de peines Abelard se serait epargnees, si, aussi hardi qu'il etait
+presomptueux, il se fut fie a son orgueil, et si, rejetant les textes,
+il n'eut, pour resoudre un genant probleme, ecoute que sa propre raison!
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+SUITE DU PRECEDENT.
+
+Abelard a combattu le realisme, est-il par consequent nominaliste? Il a
+combattu le nominalisme, est-il neanmoins nominaliste? C'est ce qu'il
+nous reste a decider.
+
+"Montrons a present," dit-il, "avec la permission de Dieu (_Deo
+annuente_), ce qu'il nous parait preferable d'admettre[69]." J'essaierai
+d'expliquer ce systeme assez subtil, en suivant l'ordre des idees du
+philosophe, mais sans m'attacher aux formes de la diction, quoiqu'il
+soit necessaire, pour l'exactitude scientifique et pour la fidelite de
+la couleur, de reproduire souvent les termes de l'ecole.
+
+[Note 69: _De Gen. et Spec._, p. 626-634.]
+
+Dans aucun systeme, on ne refuse une certaine realite a l'individu;
+s'il ne possede l'etre par privilege, au moins le possede-t-il en
+participation (Platon, Scot Erigene), et personne n'a articule
+formellement que la chose individuelle fut une fiction. Abelard, voulant
+se rendre compte de la constitution des etres, considere l'individu,
+c'est-a-dire qu'il pose le probleme des genres et des especes dans
+ce que les scolastiques ont appele apres lui le probleme de
+l'individuation; c'est la le propre et la nouveaute de sa doctrine. Au
+moins le procede est methodique: l'individu est certain et donne; partir
+de l'individu, c'est aller du connu a l'inconnu, du simple au compose.
+Avant de penetrer dans la constitution de l'espace humaine, etudions
+donc avec Abelard les elements reels de l'espece, ou les individus.
+
+Socrate, comme tout etre individuel, comme toute essence, est un compose
+de matiere et de forme; il est individu, de l'espece, l'homme Socrate,
+homme par la matiere; Socrate par la forme; la matiere est l'_homme_,
+la forme est la _socratite_. Dans Platon egalement, la matiere est
+l'_homme_ et la forme la _platonite_. Ainsi l'essence _homme_ qui
+resulte de l'union de la forme _humanite_ a la matiere _animal_, devient
+dans l'individu la matiere _informee_, par la forme individuelle qui
+fait Platon ou par celle qui fait Socrate; de la une essence qui est
+tout l'individu. La forme qui, en s'unissant a la matiere _animal_,
+constitue l'individu, est-elle ailleurs qu'en lui? non, assurement:
+point de Socrate hors de Socrate. Mais cette essence _humanite_, qui
+devient la matiere de Socrate et comme le sujet de la _socratite_,
+est-elle ailleurs? pas davantage; sa pareille se retrouve dans la
+matiere, de Platon, mais n'est pas individuellement la meme, elle est
+numeriquement differente, c'est-a-dire que l'une et l'autre font deux:
+il y a analogie, c'est le mot d'Aristote[70], il n'y a pas identite, Or
+cette essence _humanite_, ou l'espece humaine, n'est pas ce qui en est
+dans Socrate ou ce qui en est dans Platon, mais la reunion de toutes les
+essences pareilles ou analogues, constituees, formellement dans chaque
+individualite. Elle est donc une collection. Une telle collection, bien
+qu'essentiellement multiple, est une de nature, en ce sens qu'elle
+se compose, non pas des memes, mais des semblables; elle est _un_
+universel, _une_ espece, comme un peuple est _un_ peuple.
+
+[Note 70: _Met_., XII, iv et v.]
+
+Si l'on recherche maintenant comment la collection _humanite_, ou
+l'espece humaine, est constituee, on trouve que dans chacune des
+essences qui la composent elle a pour matiere l'_animal_, et pour forme
+une forme multiple et non pas une, la _rationnalite_, la _mortalite_,
+la _bipedalite_, et les autres formes substantielles de l'humanite,
+c'est-a-dire qu'elle est la collection de toutes les matieres _animal_
+affectees ou _informees_ de toutes ces formes substantielles. Et de meme
+que la matiere _homme_, ou, comme dit Abelard, _ce d'homme_ (_illud
+hominis_), qui soutient l'individualite _Socrate_, n'est pas
+essentiellement la matiere _homme_ qui soutient l'individualite
+_Platon_, de meme la matiere _animal_ (_illud animal_) qui soutient la
+forme _humanite_ dans tel ou tel individu n'est que dans cet individu,
+mais son analogue, un non-different d'elle (_indifferens illi_), se
+trouve comme matiere dans chaque individu de l'espece _animal_. Ce
+non-different, ou cet indifferent a toute forme, semblable de nature et
+non identique, ne devient essentiellement different et de plus en plus
+different qu'en etant constitue formellement, d'abord par l'humanite,
+puis par l'individualite.
+
+Si l'on reunit maintenant cette multitude d'essences soutenant les
+formes des diverses especes _animal_, on aura une collection generique
+ou un genre, multitude autre que celle qui compose l'espece. Celle-ci
+est la collection des sujets des individus humains, celle-la est la
+collection des sujets des differences substantielles des diverses
+especes. Chaque essence de la multitude ou du genre _animal_ est
+composee materiellement de _corps_, formellement d'_animation_ et de
+_sensibilite_. De toutes les essences du genre, aucune ne se trouve,
+quant a sa matiere, ailleurs que dans chacune des essences qui le
+composent, mais elles ont des analogues ou des non-differents qui
+soutiennent les formes de toutes les especes de corps. A ce degre, c'est
+la _corporeite_ qui est la forme, elle qui etait tout a l'heure comprise
+dans la matiere, _animalite_. De meme qu'il s'est compose un nouveau
+genre de la collection des _corps_, collection dans laquelle entre la
+reunion des essences de la nature _animal_, un nouveau genre, le genre
+_corps_, sera la collection de tous les etres composes materiellement de
+_substance_, formellement de _corporeite_. Telle sera la constitution de
+toutes les essences du genre _corps_, ou bien de toutes les matieres des
+especes du corps, ou bien des substances informees de la _corporeite_.
+Faites abstraction de cette derniere forme, il vous reste des
+substances, c'est-a-dire des non-differents, et c'est la le genre
+le plus general ou supreme. Une espece de ce genre soutient
+l'_incorporeite_, l'_incorporeite_ est sa forme, comme la _corporeite_
+etait tout a l'heure celle des substances, matieres des essences du
+genre _corps_. Ces matieres prises comme essences, independamment de
+la _corporeite_, sont les essences dont la multitude compose le genre
+generalissime de substance. Elles ne sont pas encore rigoureusement
+simples, on y peut encore decomposer l'etre en deux principes; sa
+matiere serait, pour ainsi parler, la _pure essence_, sa forme la
+_susceptibilite des contraires_.
+
+Nous avons atteint ici la matiere premiere de l'etre, mais puisque cette
+matiere premiere est une notion, c'est-a-dire un defini, il faut bien
+que l'on puisse distinguer idealement sa matiere de sa forme, et la
+considerer au moins fictivement comme un genre dont la difference ou
+l'equivalent de la difference consiste uniquement dans la propriete
+d'engendrer des especes. La susceptibilite des contraires, propriete
+de la pure matiere, n'est pas, en effet, une forme realisee, c'est la
+simple possibilite de la forme, c'est l'acte en puissance. L'indetermine
+ne se realise qu'en se determinant. La definition qu'on vient de lire ne
+donne a l'indetermine d'autre determination que d'etre determinante. Ici
+la forme, qui, de sa nature, est actuelle, n'est que la possibilite
+de l'acte; l'acte indetermine, mais possible, est en effet la seule
+difference qu'il y ait entre l'indetermine pur et le neant. Qu'on y
+songe bien, la matiere ou l'essence qui ne serait pas determinable ne
+contiendrait plus rien de l'etre, et ne serait que le neant sous un faux
+nom.
+
+C'est ainsi qu'Abelard passe en revue les divers degres de la categorie
+de l'essence (substance), et dresse ce qu'on pourrait appeler l'echelle
+de l'etre. Il serait possible de faire un travail analogue sur les
+autres categories, quoique la les conditions de l'etre ne soient pas
+aussi reelles, et qu'il ne s'y agisse que des etres improprement dits,
+la qualite, la relation, etc., ne pouvant exister separees d'un sujet.
+Mais, comme le veut Abelard, "que ce qui a ete dit de la substance soit
+entendu des autres predicaments[71]."
+
+[Note 71: _De Gen. et Spec_., p. 502.--Il est impossible de ne pas faire
+remarquer combien cette deduction de l'etre dans ses diverses phases
+dialectiques ressemble a l'evolution ontologique de l'etre partant du
+neant, dans la logique d'Hegel, pour s'elever par _le devenir_ a toutes
+les formes de la realite et de la pensee. (Hegel, Oeuv. compl. en all.,
+t. III; _Science de la Logique_, p. 71. Berlin, 1833.)]
+
+On remarquera que dans cette analyse des graduations de la substance,
+le mot matiere ne doit pas etre compris dans le sens de l'oppose de
+l'esprit, mais comme le nom du fonds de l'etre, puisque dans le langage
+d'Abelard, conforme en cela a celui d'Aristote, on pourrait dire que la
+substance est indifferemment la matiere de l'esprit et la matiere du
+corps, ou qu'elle est la matiere, le non-different qui peut recevoir
+la forme de la corporeite ou la forme de l'incorporeite; mais ceci n'a
+d'importance que s'il faut prendre toute cette decomposition d'idees
+comme un denombrement methodique de realites, et non comme une analyse
+de la pensee. Si nous avons fait plus que definir des mots, si nous
+avons decrit des choses, alors, sans doute, le genre substance serait
+un seul et meme etre reel, identique en soi sous des formes contraires,
+comme l'incorporeite et la corporeite, et il n'y aurait plus dans
+le fonds de l'etre de difference substantielle entre la matiere et
+l'esprit. C'est, pour le dire en passant, une objection, tout au moins
+une difficulte contre le realisme, et qu'on pourrait traduire d'une
+maniere qui la rendrait plus saillante. Par exemple, la substance,
+etant reellement la pure essence avec la susceptibilite des contraires,
+pourrait etre indifferemment creee ou creatrice, finie ou infinie; or
+ce sont la certainement des attributs qui impliquent contradiction
+non-seulement entre eux, mais entre leurs sujets, et cela seul
+demontrerait au moins que le genre substance, libre de toute
+determination, n'est pas une realite.
+
+Mais tout tombe, ou du moins les difficultes se deplacent, si l'on prend
+le parti de nier l'existence objective des genres et des especes, et
+nous sommes ramenes a l'analyse des opinions d'Abelard sur la question;
+il va les justifier en passant en revue, suivant son usage, toutes les
+objections qu'elles peuvent encourir.
+
+Et d'abord, il examine les diverses definitions qu'on peut donner de
+l'espece, et recherche s'il en est aucune qui puisse lui etre opposee.
+
+1 deg. La premiere designe sous le nom d'espece la multitude des essences
+semblables entre elles. Ainsi l'espece _homme_ comprend la matiere de
+tous les individus qui la composent; en d'autres termes, la multitude
+humaine se compose de la matiere de Socrate, de celle de Platon, et des
+autres. Or, la matiere est ce qui recoit la forme. L'espece _homme_
+recoit-elle donc la _socratite_, Socrate est-il l'humanite socratique?
+non, c'est ce qu'il y a d'_humanite_, _illud humanitatis_, dans Socrate,
+qui recoit la _socratite_, et non l'espece _humanite_. L'espece comprend
+ce qu'il y a d'humanite dans Socrate et dans tous les autres; elle
+comprend tous les analogues ou _non-differents_. Lorsqu'on dit que
+l'espece est la matiere affectee de toutes les formes individuelles, on
+n'entend pas que toutes les essences de l'espece recoivent en masse la
+forme d'un individu donne, mais qu'une seule d'entre elles, semblable de
+nature aux autres, analogue de composition elementaire, et en ce sens
+non differente, _indifferente_, prend la forme qui l'individualise. On
+dit que toute l'espece est propre a recevoir la forme individuelle,
+comme on dit d'un morceau de fer, qu'il sera couteau ou stylet,
+quoiqu'une partie seulement doive etre stylet, une autre partie couteau.
+Ainsi l'espece est reelle comme collection de realites, mais non
+independamment des realites qui la composent; elle n'existe pas
+integralement dans chacune de ces realites individuelles.
+
+2'o On definit aussi l'espece, ce qui est affirme de plusieurs, en vertu
+de la categorie d'essence, ou bien ce qui est attribue a divers a titre
+d'essence (_proedicatum in quid_). Ce qui est attribue a ce titre est
+dit inherent au sujet: or, l'espece humaine, ou la collection des
+essences ou matieres individuelles, n'est pas apparemment inherente a
+Socrate ou a Platon. Une partie seulement de cette collection recoit
+la _socratite_ ou la _platonite_. En ce sens seulement l'humanite est
+inherente a l'un ou a l'autre. C'est ainsi qu'on dit que je touche un
+mur, quoique toutes les parties de mon corps n'y soient point appliquees
+ou adherentes (_hoereant_). C'est encore ainsi qu'on dit qu'une armee
+touche un rempart, un lieu quelconque, quoique tous les individus de
+cette armee ne le touchent pas. Ainsi l'espece touche les individus,
+s'applique aux individus. Ce n'est qu'une des essences semblables de
+l'espece qui est reellement dans l'individu, et c'est par extension que
+le langage semble attribuer toute l'espece a l'individu. Lorsqu'on
+dit: Socrate est homme, on ne dit pas evidemment: Socrate est l'espece
+_homme_, mais Socrate est de l'espece _homme_.
+
+3 deg. En effet, voici encore une definition de l'espece: elle est ce qui
+est attribue en essence a l'individu, ou, si l'on veut, ce qui s'affirme
+comme predicat essentiel de l'individu. En langage moderne, elle est
+l'essence de l'individu. Attribuer en essence, _proedicare in quid_,
+c'est dire _ceci est cela_. Or, si ceci est cela, ceci est identique
+a cela; alors _Socrate est homme_ signifierait que Socrate et homme
+seraient une seule et meme chose, et le singulier serait l'universel.
+
+On retomberait ainsi dans l'erreur reprochee aux doctrines opposees.
+Elle vient ici de ce que l'on confond ces deux expressions _s'attribuer
+en essence_ et _etre identique_; mais cette confusion est fautive. De ce
+qu'une chose est le predicat essentiel d'une autre, il ne s'ensuit
+pas que celle-ci soit celle-la, toute celle-la, rien que celle-la.
+S'attribuer eu essence, c'est s'affirmer d'un sujet (Boece); or les
+genres, les especes, les differences substantielles sont egalement
+dans le cas d'etre attribuees ou affirmees ainsi. Par exemple, la
+_rationnalite_ peut, comme _l'homme_, s'attribuer en essence a Socrate
+ou s'affirmer de Socrate ainsi que d'un sujet. Socrate est-il donc la
+rationnalite? non; on ne dit pas Socrate est la raison (_rationalitas_),
+mais Socrate est _un raisonnable_ (_rationale_), c'est-a-dire Socrate
+est une chose dans laquelle est la raison. De meme par cette proposition
+_Socrate est homme_, personne n'entend que Socrate soit l'espece
+_homme_, soit cette multitude d'essences humaines qui composent
+l'espece, mais qu'il est un des individus dans lesquels se retrouve
+cette espece. L'humanite est en lui, et il n'est pas l'humanite.
+
+Ici Abelard entre dans une discussion d'une subtilite vraiment
+etonnante, et dont nous regrettons de n'oser mettre la traduction sous
+les yeux du lecteur; on l'y verrait se mouvoir avec une agilite et un
+aplomb rares a travers les mille detours de la langue et de la theorie
+dialectiques, et l'on comprendrait la surprise que devait causer aux
+esprits roides et durs encore de cette epoque cette flexibilite d'une
+raison qui se deplie et se replie avec une egale facilite. Mais nous
+n'avons que trop eprouve la patience du lecteur. Remarquons seulement
+que la conclusion generale, apres tant de difficultes adroitement
+denouees, c'est que l'espece est une essence analogue ou identique de
+nature, mais numeriquement diverse comme matiere, et substantiellement
+diverse comme forme, dans chaque individu; en sorte qu'elle partage
+toute la realite des individus, et n'en a aucune en dehors d'eux. De la
+une derniere objection.
+
+Cette essence d'homme, qui est en moi, est quelque chose ou rien. Si
+quelque chose, elle est substance ou accident. Si substance, substance
+premiere ou seconde. Si premiere, elle est individu; si seconde, elle
+est genre ou espece.
+
+La reponse est qu'aucun nom direct ou metaphorique n'a ete donne a cette
+sorte d'essence. Les auteurs n'ont nomme que les natures; or, on a
+vu que cette essence n'est pas une nature; elle n'est pas une chose
+existante, une substance; le fut-elle, ce ne serait pas une substance
+a laquelle fut applicable la distinction des substances premieres ou
+secondes; car cette distinction ne convient qu'aux natures. "Si nous
+l'admettions ici, nous serions conduits dans un defile ou il faudrait
+que cette essence fut l'individu, ou les genres et les especes. Nous ne
+sommes pas les seuls a recuser dans certains cas la distinction de la
+substance premiere ou seconde. D'autres disent bien qu'_homme blanc_ est
+une substance, et n'est pourtant ni substance premiere, ni substance
+seconde.[72]"
+
+[Note 72: _De Gen. et Spec._, p. 634.]
+
+Cette derniere objection n'est pas la moins importante, et c'est en la
+discutant qu'Abelard s'approche le plus de la negation des especes.
+En effet, voici son raisonnement. Ce qu'il y a d'humain en moi, cette
+humanite qui est en moi, n'a point de nom, parce que ce n'est point une
+nature. Et ce n'est point une nature, car ce ne peut etre une substance
+premiere ni une substance seconde. En effet, cette essence d'humanite ne
+saurait etre substance premiere, car il y aurait contradiction dans
+les termes a dire qu'elle est individu, puisque dans Socrate elle est
+l'humanite, moins l'individualite. Elle n'est pas substance seconde,
+car elle est l'humanite, moins tout ce qui de l'humanite n'est pas dans
+Socrate, c'est-a-dire moins la presque totalite de l'espece. La nature
+_Socrate_ porte son nom, la nature humaine porte son nom; l'essence
+speciale qui est en Socrate, n'etant ni l'individu ni l'espece, n'est
+pas une chose qui suppose un acte de creation different, puisqu'elle est
+distinguee de l'individualite qui fait la difference reelle, et separee
+de toutes ses semblables qui, reunies, formeraient seules un ensemble de
+produits d'une certaine creation. Elle n'est donc point une nature; elle
+n'est ni une chose ni une substance, et l'on ne peut dire que l'essence
+d'un individu soit l'espece. Mais Abelard a oublie de repondre au
+dilemme fondamental de l'objection; cette essence d'humanite, qui est
+dans l'individu, est quelque chose ou rien. Ou plutot en remarquant avec
+tant de soin qu'elle n'a pu etre nommee, parce que le nom n'a ete donne
+qu'aux natures veritables, c'est-a-dire aux choses reelles, il risque
+bien de faire entendre que ce qu'il y a en moi d'humain et de non
+individuel, n'est rien par soi-meme, ne pouvant etre a soi seul une
+substance. Or, l'espece qui est la collection des ressemblances moins
+les differences, serait alors une collection de non-substances, et par
+consequent de neants, si l'on ne la considere comme une collection
+purement intelligible, c'est-a-dire si l'on ne revient au
+conceptualisme.
+
+Mais Abelard semble moins preoccupe des objections que des autorites
+contraires. Il avoue qu'on en trouve, quoiqu'il pense avoir supprime
+toute opposition possible _de la part d'un esprit raisonnable_. Ainsi
+Boece a dit: "Quelque nombreuses que soient les especes, le genre est
+un, non que chaque espece prenne une part du genre, mais c'est que
+chacune a en meme temps tout le genre." Comment concilier ces mots
+avec l'idee qu'une partie des essences d'_animal_, qui font le genre
+_animal_, est informee par la rationnalite pour faire l'homme, une
+partie par la forme de l'irrationnalite pour faire l'ane, et que jamais
+toute la quantite du genre n'est dans quelqu'une des especes? Mais Boece
+parle ainsi dans le traite ou il soutient que les genres et les especes
+ne sont pas[73], ce qui ne pouvait _se soutenir sans un sophisme_. "Dans
+un sophisme le faux est a sa place." On pourrait d'ailleurs observer
+que, quand il nie que les especes prennent une partie du genre, il ne
+s'agit pas des essences qui composent la multitude, mais des parties de
+definition. Exemple: le genre animal est compose du corps pour matiere,
+et de la sensibilite pour forme. Lors donc que, par parties de sa
+quantite, il se distribue en especes, une des especes ne prend pas la
+matiere sans la forme, une autre la forme sans la matiere; mais dans
+chaque espece passent la forme et la matiere du genre. "La difference
+est en effet ce que l'espece a de plus que le genre... Il n'y a donc
+pas dans le genre comme dans un corps des parties blanches, des parties
+noires qu'on puisse choisir et prendre. Considere en soi, le genre n'a
+point de parties, il n'en a que si l'on appelle ainsi les especes. Tout
+ce qu'il a en soi, il le conservera donc, non dans ses parties, mais
+dans la totalite de sa grandeur ou dans sa quantite[74]."
+
+[Note 73: Booth., _In Porph._, t. I, p. 54.]
+
+[Note 74: _Id., ibid.,_ t. IV, p.87.]
+
+Abelard avoue que dans son systeme une partie du genre _animal_ prend la
+rationnalite, l'autre l'irrationnalite; mais sans que la partie qui
+est touchee par l'une, soit aucunement affectee par l'autre, et
+reciproquement. Autrement, deux opposes seraient unis dans un meme,
+contradiction que ne peuvent eluder ceux qui soutiennent l'_idee du
+grand ane_[75].
+
+[Note 75: Ce devait etre quelque sophisme connu dans l'ecole. Il s'y
+disait couramment que l'animal avec la rationnalite fait l'homme, et
+l'ane avec l'irrationnalite. Or si l'animal tout entier etait dans
+chaque espece, il serait homme et ane a la fois, il contiendrait deux
+opposes dans l'identique. C'etait probablement l'erreur de la theorie
+dite du _grand ane_, _grandis asini sententia_. (p. 536.)]
+
+Mais comment accorder tout cela avec les termes de Boece? En disant
+nettement que "ces termes se lisent dans un passage ou il soutient que
+les differences ne sont rien, ou que deux opposes sont dans un meme, ce
+qui est faux et ne peut se prouver sans sophisme. Il a donc introduit du
+faux dans son raisonnement, et cela sans se tromper; car il savait que
+c'etait faux, mais il voulait conduire a bonne fin son sophisme."
+
+Boece n'a-t-il pas dit encore: "Comme une meme ligne est convexe et
+concave, ainsi le meme peut etre sujet de l'universalite et de la
+particularite[76]." Le singulier serait-il donc universel? nullement,
+particulier n'est point ici pour singulier, mais pour special. Car il
+ajoute: "Les genres et les especes, c'est-a-dire l'universalite et la
+particularite, ont le meme sujet." Sa pensee est donc que comme la meme
+ligne est sujet de la concavite et de la convexite, ses accidents,
+Socrate est le sujet du genre et de l'espece, ses predicats; en d'autres
+termes, il est animal et homme. Dans le phenix, la matiere et l'individu
+sont une seule et meme chose. Cependant la matiere est sujet de
+l'universalite, l'individu de la singularite, sans que le singulier
+soit l'universel, quoique l'un soit le meme que l'autre. "Aux autorites
+contraires on pourrait opposer en grand nombre des autorites favorables.
+On compterait avec peine les confirmations que pourrait recueillir
+un examinateur diligent des ecrits des logiciens[77]." Et plus d'une
+citation deja invoquee reparait, une entre autres ou l'on voit
+que Porphyre regarde l'espece comme _un collectif_ en une seule
+_nature_[78], d'ou il suit que l'espece est une nature collective, sans
+qu'il soit expressement dit que les elements de la collection soient des
+natures. On y voit que Boece est d'avis que les genres et les especes
+sont penses; qu'une ressemblance pensee, une pensee recueillie
+(_collecta_) de divers individus semblables, en est la definition;
+que les universaux sont concus, non pas d'un seul, mais de tous les
+individus reunis; que l'humanite _recueillie_ des individus est comme
+ramenee a un seul concept et a une seule nature[79]. Enfin, on relit
+cette phrase de Boece: "Celui qui le premier dit _homme_, n'eut pas
+dans l'esprit l'homme compose de tous les individus, mais cet individu
+singulier auquel il voulut imposer le nom d'homme." Et cette derniere
+phrase semble la profession du nominalisme.
+
+[Note 76: _In Porph._, p. 56.]
+
+[Note 77: _De Gen. et Spec._, p. 537.]
+
+[Note 78: Voici comme Porphyre est cite: "Collectivum in unam naturam
+species est, et magis id quod genus." Le texte de Boece ajoute
+_multorum_ apres le premier mot, et donne a la fin: _et magis etiam
+genus_. (_In Porph_., III, p. 70.) C'est bien la traduction de
+l'original. (_Isag_., II.)]
+
+[Note 79: _In Porph_., t. I, p. 50.--_In Proed_., t. I, p. 120.--_In
+Lib. de Interp_., ed. sec., p. 339-340.]
+
+En general, la doctrine qui reduit les idees generales a des idees
+collectives est celle des nominalistes modernes. On sait a quel point
+Locke, surtout Hume et Condillac en ont abuse. Il est remarquable qu'ici
+Abelard l'invoque au moment ou il entend se distinguer des nominalistes,
+et se defendre contre eux. C'est une preuve de plus que ceux de son
+siecle allaient jusqu'a contester, non pas seulement la realite
+essentielle, mais le fondement reel des genres et des especes, et qu'en
+outre, dans cette question ardue et difficile, la face des idees est
+tellement changeante que les memes arguments peuvent quelquefois etre
+appeles presque dans les memes termes au secours des theses les plus
+opposees. Apres avoir discute toutes les objections prises de la
+definition de l'espece, Abelard s'en fait une nouvelle, a laquelle il
+attache beaucoup de gravite; c'est l'objection prise des elements, qu'il
+avait lui-meme dirigee contre les systemes des autres. Voici comme on
+peut l'exposer d'apres lui.
+
+Pour constituer une chose quelconque, la matiere et la forme suffisent.
+L'individu se compose de l'espece au dernier degre de specification
+et de la forme qui lui est propre; l'espece se compose du genre pour
+matiere et de la difference pour forme. D'ou procedent les elements
+physiques des substances corporelles? On ne voit pour eux nulle place
+dans l'echelle de l'etre. Car la corporeite, elle, n'est qu'une forme,
+et la matiere sans forme se subtilise et se sublime a ce point qu'elle
+n'est plus en quelque sorte que la matiere mathematique, que l'axe
+des substances, ou un je ne sais quoi ideal qui ne peut qu'en se
+_formalisant_ devenir la matiere consistante ou l'agregat des elements.
+Or, ces elements eux-memes semblent aussi la matiere de tous les corps;
+ils leur sont anterieurs, et Aristote a dit que l'eau et le feu dont
+l'animal se compose precedent l'animal. Il faut donc admettre que les
+elements des corps ne sont pas anterieurs aux corps, puisqu'ils
+ne peuvent devenir la forme de la matiere qu'en meme temps que la
+corporeite le devient aussi. En d'autres termes, les elements ne sont
+pas les elements du corps, puisqu'ils naissent en meme temps que le
+corps.
+
+Cette difficulte embarrasse visiblement l'esprit hardi et subtil
+d'Abelard. Au fond, c'est, sous une forme particuliere, la difficulte
+connue de conserver la realite solide de la matiere dans l'alambic
+puissant de l'analyse ideologique. Mais notre philosophe semble plutot
+inquiet de tout concilier avec la doctrine des elements d'Aristote
+qu'avec les convictions de l'experience et du sens commun. _Dura est
+haec provincia_, dit-il. Il ne lui semble pas que ses maitres aient
+donne une explication raisonnable. Pour lui, il dira ce qu'il croit le
+plus vrai, _tamen quod mihi verius videtur, hoc est_[80].
+
+[Note 80: _De Gen. et Spec._, p. 638.]
+
+Lorsque les createurs de la physique voulurent s'enquerir de la nature
+des choses, ils considererent d'abord celles qui tombaient sous les
+sens. Celles-ci etant toutes composees, la nature n'en pouvait etre
+pleinement connue que si l'on connaissait les proprietes de leurs
+composants, jusqu'a ce que l'intelligence atteignit ces parties
+excessivement petites qui ne pouvaient etre divisees en parties
+integrantes. L'analyse s'arretant la, il fut naturel de rechercher si
+ces dernieres parties, ces essences minimes, _essentialae_, etaient
+absolument simples, ou se composaient aussi de matiere et de forme. Or,
+la raison trouva qu'elles etaient des corps ou chauds, ou froids, ou
+autres, en un mot ayant quelque forme; car ce sont la, ce semble, les
+elements purs de Platon[81]. On laissa donc de cote les formes, et l'on
+examina la matiere, qui restait seule, pour savoir si elle etait
+simple. Mais cette matiere, c'etait le corps, et le corps est compose
+materiellement de substance, formellement de corporeite. On laissa
+encore de cote la forme de la corporeite, et considerant la matiere,
+c'est-a-dire la substance, on lui trouva pour matiere la pure essence
+(l'existence abstraite des modernes, l'etre pur d'Hegel), et pour
+forme la susceptibilite des contraires. La pure essence fut reconnue
+absolument simple, c'est-a-dire comme n'etant plus composee, et pour
+cette raison, elle fut appelee l'universel ou l'informe, c'est-a-dire,
+non pas ce qui ne recoit point de forme, mais ce qui n'est constitue par
+aucune forme.
+
+[Note 81: On sait que Platon dans le _Timee_ ne donne pas le nom
+d'elements aux corps que l'on appelle ainsi, mais qu'il les considere
+eux-memes comme composes de principes ou elements qu'il reduit a des
+lignes et a des figures, tant il les epure et les rarefie. Ce qu'on a
+appele la geometrie corpusculaire de Platon ne pouvait etre compris
+d'Abelard. (_Timee_, t. XII, trad. de M. Cousin, p. 150-161 et
+suiv.--Cf. dans l'edition de M.H. Martin, les notes 65, 66 et suiv.,
+t. II)]
+
+Abelard se fait une objection: l'ame, dira-t-on, ou le principe qui
+anime l'animal, se composerait donc d'un universel sans forme; car ou
+elle n'existe pas, et alors l'animal n'existe pas, ou, comme l'animal
+consiste materiellement dans le corps, le corps dans la substance, la
+substance dans la pure essence qui est appelee universelle, il faut que
+l'ame consiste materiellement dans l'universel. L'ame disparait donc; ou
+n'est au fond qu'un universel ou un indetermine.
+
+Ainsi, de la theorie aristotelique ou scolastique de l'etre resulterait,
+d'une part, la disparition des elements physiques des corps, de l'autre,
+l'impossibilite d'attribuer une existence substantielle a l'ame. Voici
+comment Abelard se tire de ces deux difficultes.
+
+Le nom d'universel n'a pas ete donne, selon lui, a cette collection
+totale de toutes les essences, laquelle, _informee_ par la
+susceptibilite des contraires, se divise partie en corps, partie en
+esprit, mais seulement a ce qui, dans cette multitude, grace a la
+susceptibilite des contraires, recoit et soutient essentiellement la
+corporeite, et qui n'a rien de commun avec l'essence de l'esprit[82]. Si
+l'on demande comment le meme nom, ce nom d'universel, ne serait donne
+qu'a une partie de la multitude comprise sous le titre de pure essence,
+et non a l'autre partie qui, a ce degre de l'echelle de l'etre, n'en est
+pas differente, en ce sens que l'une et l'autre partie de la collection
+sont constituees de ce qu'il y a de commun dans toutes les substances;
+si l'on ajoute qu'on ne peut imposer a une partie un nom qui signifie
+une chose d'une nature contradictoire a celle de la partie qui,
+generiquement, n'est pas differente de la premiere, regle suivie
+jusque-la dans toute l'echelle, Abelard repond que nul ne peut faire
+qu'en imposant le nom on ait eu egalement dans la pensee les essences
+qui recevraient la forme de l'esprit et celles qui recevraient la forme
+du corps; car ce n'est pas des choses insensibles, mais des choses
+sensibles qu'on monte aux intellectuelles, et c'est ici du genre _corps_
+que l'on s'est eleve a la matiere incorporelle. Ce que le physicien a
+nomme universel, c'est cette matiere de la substance (_ce de matiere,
+illud materiae_) que la pensee rencontre, a titre d'essence, en montant
+du sensible a l'intellectuel, et nullement un principe generiquement
+non-different, un non-different quelconque auquel il n'a peut-etre pas
+songe, dont il n'avait pas a s'occuper (_vel non cogitavit, vel non
+curavit_). "Son office, a lui, n'est pas de feindre ou de dissimuler,
+comme les dialectitiens; aussi Platon dit-il qu'avant son temps personne
+n'avait traite de cette substance elementaire[83]."
+
+[Note 82: Ceci n'est pas tout a fait conforme a une proposition inseree
+quelques pages plus haut, et dont le sens se retrouve dans notre
+extrait. "Singulae corporis essentiae ex materia, scilicet aliqua
+essentia substantiae, et forma, corporeitate constant; quibus
+indifferentes essentiae Incorporeitatem, quae forma est, species,
+sustinent." _De Gen. et Spec._, p. 525.]
+
+[Note 83: _De Gen. et Spec._, p.639.---_Timee_, trad. de M. Cousin,
+p.160.]
+
+Ces mots de notre auteur sont singuliers et expressifs, ils temoignent
+d'un certain mepris pour ses confreres en dialectique, et ce mepris
+cadre mal avec son estime pour la dialectique meme. Ici, comme en
+quelques autres passages, on croit entrevoir que s'il avait connu une
+autre philosophie, il l'aurait adoptee. Donnez-lui les ecrits de Platon,
+il etait platonicien.
+
+Quant a son raisonnement, le voici en d'autres termes. Rappelons-nous
+que la genealogie des especes et des genres avait pour but de donner
+la generation et la classification des etres sensibles; si donc, en
+remontant l'echelle des sensibles, on est arrive a ce point ou l'etre
+cesse d'etre corporel, ce qui est inevitable, on n'a pas cependant cesse
+de se preoccuper uniquement de la constitution de l'etre sensible; c'est
+d'elle seule qu'on a pretendu parler, c'est son principe incorporel,
+ou la matiere premiere, qu'on a pretendu nommer, et ce qu'on a dit
+ne s'appliquait nullement a l'esprit, dont on ne traitait pas. Cette
+reponse n'est pas forte, et nous parait une excuse plutot qu'une
+solution. Il reste qu'a ce degre de l'abstraction, ce qui demeure de
+la substance corporelle est la notion d'un principe indifferent (_non
+differens_), qui convient aussi bien au corps qu'a l'esprit; tout ce
+qu'on affirme de ce principe devrait donc etre compatible avec la forme
+_corps_ et avec la forme _esprit_. La difficulte est peu serieuse dans
+l'hypothese du nominalisme. Si tous les genres ne sont que des vues
+de l'intelligence, ils sont sans consequence, et en abstrayant
+graduellement des notions d'individu, d'animal, de corps, tout ce qui
+repond a l'etendue sensible, pour arriver a l'idee abstraite d'essence
+pure, conciliable avec le corps comme avec l'esprit, la pensee ne risque
+pas plus de spiritualiser le corps que de materialiser l'esprit; les
+realites n'ont rien a gagner ni a perdre dans cette analyse des fictions
+de la pensee, dans cette recherche purement verbale, que la grammaire
+revendique, et qui touche peu l'ontologie. Mais Abelard n'a jamais
+professe le nominalisme, il vient de le refuter au contraire. C'est un
+sophisme, a-t-il dit, que de pretendre que les genres et les especes
+ne sont rien, et c'est pourquoi il se borne a une explication qui peut
+servir d'apologie aux physiciens, et il se reserve sur le fond des
+choses.
+
+Il revient donc a l'autre objection, celle qu'il appelle la question des
+elements. C'est elle, en effet, qu'il s'est posee d'abord; celle qui est
+relative a l'ame est venue incidemment. Il s'agit de savoir comment, la
+constitution des corps ayant ete ramenee a quelque chose d'incorporel,
+peuvent naitre les elements, les elements physiques. Ils existent, ils
+doivent se composer de general et de special, de matiere et de forme; or
+on ne trouve nulle part dans l'echelle la place qu'ils doivent occuper,
+ces elements anterieurs aux corps, puisqu'ils en sont les composants.
+Au-dessus du corps cesse le corps; les elements seraient donc
+incorporels et tomberaient dans la matiere premiere; comment
+seraient-ils alors l'air, l'eau ou le feu? La difficulte vient
+evidemment de la notion meme des elements. Si les scolastiques avaient
+vu decidement que les elements, ceux des modernes comme ceux des
+anciens, ne sont eux-memes que des corps, corps composants des corps
+composes, Abelard aurait pu negliger l'objection, mais il est loin de
+ces idees, et il repond:
+
+Un corps individuel a une quantite donnee egale a sa matiere[84]. Les
+formes qu'il est habile a recevoir, en s'ajoutant, n'augmentent pas les
+quantites. Soit le corps individuel Socrate. La part de pure essence
+appelee un universel, qui est en Socrate, se compose integralement d'une
+essence qui peut se diviser en parties; ce n'est point la substance,
+mais la susceptibilite des contraires; ces contraires l'_informent_,
+et ainsi se produit telle ou telle essence substantielle. Or, cette
+susceptibilite des contraires affecte aussi bien chacune des parties que
+le tout. La part de pure essence dans Socrate est devenue un compose de
+susceptibilite des contraires et de corporeite, et de la une certaine
+essence corporelle. Mais aussitot que la corporeite affecte le tout,
+elle affecte les parties, chacune a sa corporeite, et il se produit
+ainsi autant d'essences corporelles. Puis enfin, l'animation advient au
+tout et produit une essence de corps anime. Mais ici la scene change,
+l'animation affecte le tout, non les parties; celles-ci, au contraire,
+sont inanimees. De meme, la sensibilite, en affectant le tout, constitue
+une essence d'animal; mais les parties recoivent d'autres formes qui
+produisent plusieurs essences d'autres especes, dont les noms ne nous
+sont pas presents. Enfin le tout recoit la faculte de la science
+(_perceptibilitas disciplinae_), et l'homme existe. Mais chaque particule
+recoit d'autres formes qui font d'autres essences parmi les animes.
+Enfin la _socratite_ informe toute cette essence d'humanite et constitue
+Socrate. Mais aussitot d'autres formes affectent les parties de cette
+essence d'humanite; les unes, les couleurs et les formes du feu, en
+affectent certains atomes et font le feu; d'autres s'appliquent a
+d'autres atomes et font l'eau, et ainsi du reste. Les parties du tout se
+trouvent ainsi etre feu, eau, air ou terre. De cette maniere, il n'est
+pas plus impossible que Socrate soit compose des elements, que de pieds
+et de mains. Ce sont egalement ses parties composantes. Telle est
+l'origine des elements et l'origine des individus, pour qui trouverait
+absurde que des essences generales et speciales se composassent
+d'elements.
+
+[Note 84: Je traduis ainsi en hesitant cette phrase singuliere:
+"Unumquodque individuum corporis quantum est, tantum in se habet
+fructum." (P. 539.)]
+
+Ce n'est pas qu'on ne put dire aussi que, des que l'animation affecte le
+corps, les formes des elements affectent les essences de ce corps, ou
+du moins, qu'aussitot que la sensibilite affecte le corps anime, ses
+parties deviennent elements. Ainsi s'expliquerait et le mot d'Aristote,
+que les quatre elements precedent absolument l'animal, et le mot de
+Platon, que les elements viennent de l'_hyle_ (la matiere), et que des
+elements vient tout le reste[85]. Abelard avoue qu'ici il parait avoir
+suivi une marche contraire et renverse la regle generale, qui veut que
+les simples soient anterieurs aux composes.
+
+[Note 85: _De Gen. et Spec_., p. 540.--J'ignore ou Abelard a pris ces
+deux citations. Quant a la premiere, je vois bien que dans les Topiques
+Aristote dit qu'Empedocle pensait que les quatre elements etaient _ceux
+de tous les corps_, et precedaient l'animal, ou le corps anime (t. 1, o.
+xiv, sec. b). Mais Abelard n'avait point les Topiques. Quant a la pensee
+qu'il attribue a Platon, elle est bien dans la _Timee_ (trad. de M.
+Cousin, p. 152 et 158), mais elle n'y est pas dans les termes qu'il
+emploie; Platon ne se sert pas en ce sens Du mot _hyle, [Grec: ule].
+(Not. 134 de la trad. du _Timee_ de M. H. Martin, t. II p. 295.)]
+
+Il s'arrete la, et, comme on voit, ne se montre pas net et decide. Son
+explication se reduit en effet a distinguer dans chaque essence le tout
+et les parties. Depuis la pure essence jusqu'au corps, l'essence recoit
+les memes formes, soit dans le tout, soit dans les parties. A compter du
+corps anime, il n'en est plus ainsi, et les formes qui affectent le
+tout ne sont plus celles qui affectent les parties. Ainsi le tout d'une
+espece d'animal est compose de parties qui pourraient etre d'autres
+especes d'animaux. Le tout d'un homme est compose d'atomes qui ne sont
+pas des hommes, mais des elements. Ou bien, si l'on tient a ne pas
+s'ecarter de l'autorite des anciens qui veulent que les elements aient
+precede ou les animaux ou les corps, il est loisible de faire remonter
+la distinction plus haut et d'admettre qu'au moment ou le tout d'une
+essence recoit la forme animal ou la forme corps, ses parties recoivent
+simultanement la forme elements. C'est dans cette alternative qu'Abelard
+vous abandonne.
+
+Apres tout, ce n'est la qu'une objection discutee, et la discussion des
+objections et des textes, c'est-a-dire la controverse proprement dite,
+couvre et obscurcit l'exposition de la doctrine meme. Celle d'Abelard
+est contenue dans la distinction de la matiere et de la forme
+appliquee a la constitution du genre et de l'espece. La est sa pensee
+fondamentale, son systeme, sa doctrine. Et ce n'est pas, chose etrange,
+ce qu'on loue, ce qu'on blame, ce qu'on discute en lui. En verite,
+lorsque je vois comment et ses contemporains et leurs successeurs ont
+qualifie et juge son systeme, je me prends a croire qu'ils ne l'ont pas
+connu, ou qu'ils ont seulement connu soit la partie polemique de ce
+systeme, soit des idees soutenues par lui au temps de sa vie militante;
+tandis que nous le jugeons ici sur quelque ouvrage tardivement compose
+ou revu, temoignage supreme de ses opinions modifiees par l'experience
+et ramenees a leur forme derniere. Ce qui est assure, c'est qu'avec le
+fragment que nous etudions, on ne comprend point comment, par trois
+fois, Jean de Salisbury a pu lui imputer d'avoir substitue l'oraison au
+nom dans la definition des universaux. Nous le comprendrons mieux
+au chapitre suivant. Le seul point essentiel, c'est qu'il insistait
+beaucoup sur la _predication_ de l'espece. Dire que l'espece se
+i>predit_ ou plutot s'affirme, et rechercher comment et dans quelle
+condition elle est ainsi attribuee, c'est bien en effet l'etudier comme
+element de la proposition. Vouloir qu'elle ne s'affirme pas comme
+inherente, comme attribut essentiel, mais comme designation,
+signification, tout au plus qualification, c'est en effet nier qu'une
+chose puisse etre predicat d'une chose. S'enquerir de la signification
+principale, c'est examiner une question de logique abstraite; en un mot,
+c'est au moins, quant a la forme, convertir la question en une question
+d'oraison[86]. Il est donc vrai qu'Abelard semble souvent rechercher
+uniquement ce que signifie une attribution de genre ou d'espece; et,
+sous ce rapport, il tend a tout reduire a une question de langage.
+
+[Note 86: Voyez c. VIII, p. 17, la citation de Jean de Salisbury et le
+chap. suiv.]
+
+Mais, independamment de ce que cette remarque est a peu pres commune
+a toutes les discussions de la scolastique, ne sait-on pas qu'elle
+pourrait a la rigueur et sur les premieres apparences s'appliquer a
+presque toute recherche scientifique? On ne peut philosopher qu'avec des
+mots, et la recherche de toute chose peut se reduire exterieurement a
+l'etude de l'oraison. L'important, c'est que l'oraison ne soit pas vide;
+c'est que les mots cadrent avec les choses; il suffit meme qu'elle
+signifie des choses dans la pensee de l'auteur. Or assurement ici
+Abelard a entendu donner les conditions memes de l'etre, en le
+decomposant a tous les degres metaphysiques, en matiere et en forme; et
+il est loin d'avoir cru n'agiter qu'une question de grammaire, ainsi que
+le voulait et l'avouait l'ecole de Roscelin. Il n'en est pas moins vrai
+qu'il pourrait bien n'avoir remue que des mots; mais c'est ce qui arrive
+a toute theorie fausse, et ce reproche on pourrait en ce sens l'adresser
+meme a Guillaume de Champeaux, si les essences universelles n'existent
+pas, meme a Bernard de Chartres, si les idees eternelles sont une
+chimere. Mais cette critique est d'un tout autre ordre, et jusqu'a
+jugement definitif, tenons que le principe d'Abelard, c'est la
+distinction de la matiere et de la forme appliquee a la constitution des
+universaux.
+
+Si l'espece se distingue du genre, c'est par la difference. La
+difference est l'attribut essentiel et caracteristique, et non le simple
+accident; et comme le genre plus la difference ou la matiere plus la
+forme est une nouvelle essence, l'essence specifique, distincte de
+l'essence generique, il est difficile de ne pas regarder la difference
+ou la forme comme quelque chose de reel, comme ou moins un element
+constituant de l'etre. Et en effet, Abelard, lorsqu'il n'argumente pas
+contre le realisme, nous donne cette idee de la difference ou de la
+forme. Cette idee est si bien celle d'Aristote, qu'on a cru la traduire
+par l'expression de _forme substantielle_. Mais qu'est-ce que la forme
+substantielle en soi? Aristote a beaucoup reproche a Platon de ne
+pouvoir dire quel est le mode d'existence des idees. Comment repondrait
+un disciple d'Aristote a cette question: Quel est le mode d'existence
+des formes substantielles?
+
+Il y a quelque vue confuse de cette difficulte dans la preoccupation
+ou une autre question jette Abelard. A quel predicament appartient la
+difference? C'est ici un point tres-important de la theorie scolastique.
+Voici comment il le pose: les differences doivent-elles etre rapportees
+a un predicament? Il repond qu'elles doivent etre placees en dehors des
+predicaments.
+
+Quelques-uns ont voulu les classer exclusivement dans le predicament de
+substance, n'admettant pas que la division de celui de qualite en deux
+especes prochaines divise le genre par difference. Comme l'essence
+d'homme qui est en Pierre est autre que celle qui est en Paul, sans
+differer par une forme speciale, la blancheur, disent-ils, n'est pas la
+noirceur, et divise ainsi la couleur, genre de la qualite, sans qu'il y
+ait difference de forme. Mais cela ne vaut pas la peine qu'on y reponde,
+_contra hoc agere vile est_; la couleur ne saurait etre le genre de la
+blancheur, l'une etant aussi simple que l'autre.
+
+On ne doit attention qu'a l'opinion soutenue par des _hommes
+authentiques (authentici viri)_. Suivant eux, les especes, resultant
+toutes de differences, sont toutes dans quelque predicament, car tout ce
+qui est est dans un predicament. Celui des differences est la qualite,
+car elles sont toutes posees comme predicats _in quale_ (et non _in
+quid_) seulement ce sont des predicats de qualite substantielle,
+non accidentelle. Dans ce systeme, la difference serait la qualite
+substantielle par excellence, l'essence seconde de quelques philosophes
+modernes.
+
+Mais c'est une regle de Boece que tout genre est naturellement et
+completement divise en deux essences prochaines[87]. Ainsi le genre
+le plus general ou predicament de qualite, se divise ainsi; les deux
+especes prochaines qui en epuisent la distribution sont, par la vertu
+des differences, constituees chacune en genre proprement dit; or quelles
+sont ces differences constitutives? des qualites, par la supposition.
+Quelles sont ces qualites? elles sont ou la qualite meme (genre le
+plus general, predicament de qualite), ou les especes divisantes, ou
+contenues dans les especes prochaines. Le premier cas est impossible:
+le generalissime, le predicament, ne peut se servir a lui-meme de forme
+pour se constituer en espece; ce serait la matiere devenant sa forme
+essentielle, et qui pourrait alors etre sans elle-meme, la forme etant
+distincte de la matiere. Le second cas n'est pas plus admissible. Soit
+_a_ et _b_ les especes divisantes; _a_ et _b_ ne peuvent etre les
+differences _a_ et _b_ c'est-a-dire constituer elles-memes avec
+elles-memes. D'abord ce serait admettre qu'un meme peut etre anterieur
+et posterieur a lui-meme, le constituant etant dans ce cas identique
+au constitue; puis il faudrait supposer que _a_, par exemple, forme du
+predicament qualite, et constituant l'espece _a_, est une partie de
+l'essence de soi-meme, ce qui repugne a la raison; ou bien qu'en
+s'unissant comme forme a la qualite, il constitue _b_, comme _b_
+lui-meme constitue _a_. Des deux cotes impossibilite egale, car si _a_
+est la forme substantielle de _b_, _b_ contient _a_ comme partie de son
+essence, unie a la qualite, sa matiere. Mais _b_ ne peut plus etre la
+forme substantielle de _a_, car _a_ contiendrait ainsi, comme partie
+formelle unie a la qualite, sa matiere, _b_, qui est un tout definitif
+contenant deja _a_ comme partie de son essence, et reciproquement. En
+d'autres termes, _b_ serait egal a _a_, plus la qualite, c'est-a-dire
+serait plus grand que _a_, et _a_ serait egal a _b_ plus la qualite,
+c'est-a-dire plus grand que _b_. La contradiction est evidente.
+Pretendra-t-on placer aupres de la division de la qualite en _a_ et
+_b_ une autre division en _c_ et _d_ et faire reciproquement des deux
+membres de l'une des divisions les differences de l'autre? Ainsi, parce
+qu'animal est divise soit en rationnel et irrationnel, soit en mortel
+et immortel, rationnel et irrationnel seraient les differences
+constitutives d'animal mortel et d'animal immortel, et reciproquement!
+L'absurdite de cette combinaison n'a pas besoin de la demonstration
+algebrique.
+
+[Note 87: _De Div._, p. 643.]
+
+Il suit que si vous placez les differences dans la categorie de qualite,
+il n'y aura plus d'autres especes que des especes de qualite; car toute
+espece repose sur une difference, et Aristote a dit: "Des genres divers
+et non subordonnes entre eux, les especes et les differences sont
+diverses[88]."
+
+[Note 88: Arist., _Cat._ III, et dans Boece, _In Praed._, I, p. 124.]
+
+Abelard conclut de ces objections, qu'il declare insolubles, que les
+differences substantielles ne sont dans aucun predicament. "Elles ne
+sont que de simples formes, n'etant en aucune facon composees de matiere
+et de forme, puisqu'elles viennent dans la matiere du sujet constituer
+une nature sans etre constituees par rien.... Je ne suis point conduit
+la," ajoute-t-il, "par la raison seule." Et il essaie de s'accorder avec
+Boece.
+
+Maintenant il faut songer aux consequences. Un point important doit etre
+evite: _restat grandis labor_, dit Abelard. Il faut prendre garde d'etre
+force a conceder que la matiere de la substance soit un des genres
+les plus generaux, savoir la categorie de la substance, et que la
+susceptibilite des contraires, et en general toutes formes simples,
+soient des especes. Ce serait une consequence grave, parce qu'alors la
+matiere de la substance etant un genre, c'est-a-dire une essence, elle
+en constituerait une autre avec la susceptibilite des contraires; a ce
+point de l'echelle, au lieu d'un seul degre, il y en aurait deux, et la
+substance, au lieu d'etre la derniere expression de l'etre, puisqu'elle
+n'a au-dessus d'elle qu'un principe intelligible, un abstrait qui est
+suppose sa matiere ou la pure essence, ne serait plus qu'une espece de
+l'etre. C'est ce qui arriverait si l'on appliquait sans precaution la
+theorie de la difference, et que l'on fit de la susceptibilite des
+contraires, comme forme simple, une difference specifique.
+
+Remarquez combien Abelard met de prix a retenir et a sauver les
+caracteres de la substance; il s'en fait une grande tache, _grandis
+labor_. Mais, dit-il, pourquoi la matiere de la substance parait-elle
+etre un genre? parce qu'elle est attribuable a plusieurs d'espece
+differente, d'essence differente. Elle appartient a plusieurs especes
+dont elle est la matiere, elle peut etre concue de plusieurs especes
+existant comme sujets; c'est-a-dire que les differents sens de la
+definition du genre lui sont applicables. Mais il faut remarquer que,
+dans dette definition, etre attribuable a plusieurs, c'est l'etre a
+plusieurs especes prochaines ou immediatement subordonnees; or, la
+matiere de la substance n'a point d'especes qui lui soient immediatement
+subordonnees. Le corps et les especes qui viennent les premieres dans le
+predicament de la substance, sont immediatement subordonnees a celle-ci,
+a la substance la plus generale, laquelle n'est pas seulement la matiere
+de la substance, mais cette matiere de la substance ou la pure essence,
+plus la susceptibilite des contraires. Nous pouvons meme dire que cette
+pure essence n'est pas reellement une essence, elle ne suffit pas pour
+qu'on puisse faire une reponse convenable a la question _per quid_,
+c'est-a-dire si l'on demande d'une chose ce qu'elle est; car c'est mal
+repondre que de repondre a une question ce que parait savoir celui qui
+questionne. Or, celui qui demande ce qu'est une chose sait evidemment
+qu'elle est, puisqu'il pose cette question prealable. Si donc l'on
+demande: qu'est-ce que la substance? repondons: elle est[89]; car on ne
+peut repondre par son nom et dire qu'elle est la substance.
+
+[Note 89: _De Gen. et Spec._, p.546-547. "Si ergo quaeritur: quid est
+substantia? respondeamus: est." Ce passage remarquable conduirait a une
+difficile question, celle de la possibilite d'une distinction entre
+la substance et l'essence, entre l'essence et le mode essentiel,
+constitutif, ou la Difference, entre ce dernier mode et l'accident.
+Le fond de tout ce qu'enseigne la-dessus la scolastique se trouve ou
+commencement de l'Organon. _Cat._ I, II, V, et dans l'ouvrage de M.B.
+Saint-Hilaire (de la Log. d'Arist., t. I, sect. II, c. II. Cf. la
+Dialectique d'Abelard, p. 174.) Les notions equivalentes ont ete
+exposees sous une forme plus moderne dans les _Principes de la
+Philosophie_ de Descartes, part. I, sec. 51, t. III des Oeuvres
+completes.]
+
+On insistera et l'on dira que si la susceptibilite des contraires a pour
+support la pure essence, elle lui est attribuee a titre de predicat,
+de sorte qu'on peut enoncer cette proposition: la pure essence est
+susceptible des contraires. Dans ce cas, elle est une substance, et elle
+passe dans le predicament de la substance; car si elle est la substance
+elle-meme, elle est le genre le plus general; si elle vient apres la
+substance, si elle est son inferieure, elle est la substance corporelle
+ou incorporelle, et dans les deux cas elle est dans un predicament.
+
+Mais nous ne devons pas accorder qu'une forme quelconque soit prise
+comme predicat de la matiere dans laquelle elle est, et que le mot
+qui sert de sujet designe necessairement une matiere. De ce que la
+rationnalite est dans l'animal, il ne suit pas que l'animal, matiere de
+la forme rationnalite, soit le rationnel lui-meme. En effet, il serait
+l'homme ou Dieu; et s'il etait homme, il serait Socrate ou Platon, et
+alors l'universel serait le singulier, ce qui repugne. Nous n'accordons
+qu'une chose, c'est que rationnel peut etre le predicat d'animal, quand
+animal descend d'un degre et passe a l'inferieur, quand on dit: animal
+est un genre, un certain animal est rationnel. Ne dites meme pas
+que l'animal soit rationnel, parce qu'il est le fondement de la
+rationnalite. Rationnel n'est pas le nom du sujet de la rationnalite,
+mais de l'etre qui est constitue par la rationnalite, et ce n'est
+pas l'animal, mais l'homme. De meme, la pure essence, quoique la
+susceptibilite des contraires se realise en elle, n'est pas la
+susceptibilite des contraires: susceptible des contraires est le nom
+des etres constitues par la susceptibilite des contraires. Mais si
+le susceptible est de l'essence de la substance, n'est-il pas ou la
+substance meme, ou une difference comme la corporeite? Nullement, la
+difference est celle qui divise le genre et constitue l'espece, ce que
+ne fait pas le pur susceptible; mais il est vrai qu'il donne l'etre a la
+substance, comme la corporeite au corps, voila toute la ressemblance.
+
+Les differences peuvent sans doute etre enoncees comme des qualites. Si
+l'on entend qualite dans un sens vague et general, il est certain que la
+forme peut etre attribuee en predicat a titre de qualite; mais, dans ces
+termes, il en est de meme de la quantite, elle aussi peut etre attribuee
+adjectivement. Or, entendue strictement, la qualite est une categorie
+qui ne doit etre confondue avec nulle autre: un predicat de qualite est
+un attribut au titre de la qualite, et non une modification quelconque
+du sujet. La rationnalite ne parait une espece que parce qu'elle peut
+etre attribuee en essence a des etres numeriquement differents; ainsi
+elle est comme la matiere de telle ou telle rationnalite particuliere,
+toutes rationnalites particulieres qui ne different qu'a raison du
+nombre, et non par une difference substantielle. Mais la rationnalite
+d'Aristote, ou toute forme simple, n'ayant de soi nulle matiere,
+n'est la matiere de rien, et par consequent est materiellement nulle.
+Cependant, direz-vous, cette part de rationnalite qui est dans l'un
+n'est pas celle qui est dans l'autre, elles semblent par consequent
+autant d'individus de rationnalite. Mais en est-il autrement de la part
+d'humanite qui est dans l'un par rapport a celle qui est dans un autre,
+et cependant elle n'est ni genre, ni espece, ni individu d'humanite,
+elle est seulement une des essences dont se compose collectivement
+l'humanite, qui est l'espece. De meme, cette part de rationnalite qui
+est dans une personne n'est pas autre chose qu'une des essences dont se
+compose la rationnalite, qui est la difference. Homme est quelque chose
+qui est constitue materiellement de la rationnalite, et qui en est un
+individu, comme Socrate de l'humanite.
+
+On objecte que les differences sont posees comme predicats du sujet
+(Boece). Quels predicats? predicats non _in quale_, mais _in quid_,
+non de qualite, mais d'essence. C'est qu'il n'y a de vrai que cette
+proposition: certaines differences, attribuees au sujet, le sont en
+predicats d'essence. Encore cela n'est-il vrai que si l'on prend cette
+expression de _predicat en essence_ dans le sens le plus large. Ainsi
+on peut, si l'on veut, donner a l'animal homme la rationnalite comme
+predicat en essence; mais alors au fond rationnalite est pris comme
+essence formelle, animal comme essence materielle. Une forme simple
+n'est jamais attribuee comme predicat en essence qu'aux etres qu'elle
+constitue formellement. Si l'on peut avec verite dire: _Socrate est ce
+rationnel (hoc rationale)_, proposition ou l'individu de rationnalite
+sert de predicat, ce n'est pas en entendant que Socrate est support de
+l'individu de rationnalite, ce ne peut etre qu'en posant comme predicat
+une materialite dans une proposition actuelle pour un cas determine.
+Ce n'est pas a titre de forme simple que _ce rationnel_ est attribue a
+Socrate, car c'est la forme de ta matiere animal et non de Socrate, mais
+on prend cette forme pour predicat dans un cas actuel et particulier.
+Telle est la proposition: _je lis_, elle donne un support actuel a la
+lecture, et la lecture est en predicat.
+
+Il reste enfin a donner une connaissance precise de ce que c'est que les
+formes simples, afin de discerner avec certitude celles que nous devons
+placer hors des predicaments. Les formes simples, qui ne sont en
+aucun predicament, sont celles qui constituent des natures. Or la
+susceptibilite du corporel, pour Socrate, le blanc, le dur ou toute
+forme predicamentale quelconque ne creent pas une nature en s'adjoignant
+au sujet. Quand la blancheur vient a naitre dans Socrate, il ne se
+produit pas une troisieme nature qui soit autre que Socrate, autre que
+la blancheur, un nouvel etre qui soit le compose Socrate et blancheur.
+C'est Socrate qui acquiert la blancheur, mais qui demeure Socrate. La
+substance et l'accident ne creent rien.
+
+Mais ces formes simples, dira-t-on peut-etre, precisement parce qu'elles
+sont incomposees, ne sont pas diverses; des essences d'humanite sont
+la meme chose, parce qu'elles ne sont pas de nature on de creation
+differente. Et pourtant ces choses qui ne different de nature ni par la
+matiere ni par la forme, differeraient par leurs effets; elles ne sont
+donc pas de simples formes. La rationnalite, qui n'ayant ni matiere ni
+forme de nature, ne differe a aucun de ces titres de l'irrationnalite,
+produit un different effet; car elle est la forme, en vertu de laquelle
+nous raisonnons, effet que ne produit certainement pas l'irrationnalite.
+
+Dites de meme alors: ces essences, qui recoivent la rationnalite,
+produisent un autre effet que celles qui sont affectees de
+l'irrationnalite, puisqu'elles produisent les unes l'homme, les
+antres l'ane, et par consequent elles ne sont pas une meme chose. Or
+certainement la meme essence sert de matiere dans les deux cas, c'est
+l'essence d'animal. C'est que la diversite de l'effet ne provient
+pas des matieres, mais bien des formes. Car s'il arrivait que la
+rationnalite vint a affecter des essences qui, en realite, ne la
+soutiennent jamais, elle ferait egalement un homme avec celles-ci, comme
+avec les autres l'irrationnalite ferait un ane. Ainsi vous avez vu la
+meme essence corporelle tantot composer l'anime avec l'animation, tantot
+avec l'inanimation l'inanime. On peut donc dire de matieres, qui avec
+des formes differentes sont aptes a produire leurs effets, qu'elles
+sont la meme chose. Mais on n'en saurait dire autant des formes simples
+diverses, parce que pour etre la meme chose, il ne faut pas avoir cette
+diversite d'effets, qui suit leur combinaison avec les pures essences
+des choses les plus generales[90].
+
+[Note 90: Cette phrase est fort obscure et probablement alteree dans le
+texte; la voici: "Diversae vero formae simplices minime dicuntur idem,
+quia hoc non habet eamdem diversitatem effectuum inveniens in meris
+essentiis generalissimarum." P. 550.]
+
+Suppose qu'il fut possible que la pure essence, matiere de la qualite la
+plus generale, au lieu de qualifier cette autre pure essence, matiere
+de la substance la plus generale, prit la forme de celle-ci, jamais de
+cette combinaison, c'est-a-dire de la matiere de la substance avec une
+pareille forme, ne resulterait meme la qualite substantielle. Car la
+matiere de la qualite et la susceptibilite des contraires ne feraient
+jamais de Socrate ou la substance ou la qualite, comme de cette meme
+essence de la substance qui avec l'incorporeite constitue l'esprit,
+la corporeite ferait le corps; comme de celle qui tout a l'heure
+constituait le corps, l'incorporelle ferait l'esprit.
+
+Et c'est la que finit le _Fragment sur les Genres et les Especes_.
+Cette derniere partie ne tient meme pas essentiellement a la question,
+quoiqu'elle nous eclaire singulierement sur les idees accessoires qui
+devaient la compliquer pour des esprits imbus profondement des principes
+de la scolastique.
+
+Il resulte des dernieres paroles qu'il faut soigneusement distinguer les
+formes et les matieres. On n'a appele notre examen que sur la premiere
+categorie, celle de la substance ou de l'etre proprement dit, celle de
+l'essence dans la langue des scolastiques; c'est en effet celle qui
+interesse eminemment l'ontologie. Mais la scolastique qui traite tout
+comme des etres, sans cependant tenir tout pour des etres, applique a
+toutes les categories la meme distinction de matiere et de forme. Ainsi
+dans la categorie de qualite se produisent par analogie des genres et
+des especes; la qualite est le genre, dont la couleur est l'espece; la
+qualite est la matiere qui avec la forme de la _colorite_ constitue
+l'essence de la couleur, et ainsi du reste. Suit-il de cette analogie
+qu'on puisse indifferemment assortir les formes de l'echelle de la
+qualite avec les matieres de l'echelle de la substance, ou faire les
+combinaisons inverses? non, l'echelle de l'etre proprement dit est a
+part, et c'est autour de la substance a ses divers degres, mais non dans
+la substance et au meme point d'identification, que peuvent venir se
+placer les divers degres de qualite, de quantite, de relation, enfin
+tous les modes subordonnes aux divers predicaments. "L'etre, dit
+Aristote[91], signifie ou bien la substance et la forme essentielle, ou
+bien encore chacun des attributs generaux, la quantite, la qualite et
+tous les autres modes... Il y a de l'etre dans toutes ces choses, mais
+non pas au meme titre, l'une etant un etre premier et les autres ne
+venant qu'a la suite."
+
+[Note 91: _Metaph._, VII, iv, t. II, p. 12 de la traduction.]
+
+Admettez donc une premiere diversite, une demarcation profonde entre les
+degres de l'etre et les accidents de l'etre; et ce n'est qu'en suivant
+les degres d'une meme categorie qu'ainsi qu'entre les produits d'une
+meme race peuvent se former des combinaisons creatrices.
+
+Voulez-vous associer la matiere du premier degre de l'etre avec la forme
+du premier degre de la qualite, Abelard vous dit que vous n'obtiendrez
+ni la qualite substantielle, ni la substance qualitative; car vous
+n'aurez d'un cote qu'un des elements de la substance, de l'autre qu'un
+des elements de la qualite.
+
+Au fond, comme le mot de pure essence est indetermine de sa nature
+et nul sans sa forme, cette union hybride vous donnerait pour unique
+resultat le premier degre de la categorie dont vous auriez emprunte la
+forme.
+
+Si maintenant vous descendez d'un ou plusieurs degres dans diverses
+categories, vous chargerez de modes divers les degres de la premiere;
+mais, suivant Abelard, vous ne creerez pas de veritables especes, de
+veritables genres, parce que vous ne creerez pas des natures. Des
+animaux blancs ou noirs, grands ou petits, sont toujours des animaux, et
+ces distinctions n'engendrent que des genres et des especes improprement
+dites, ou des genres et des especes dans l'ordre de la qualite, non dans
+l'ordre de l'essence. Elles n'inserent pas un anneau de plus dans
+la chaine de l'etre. Les classifications zoologiques ne sont pas
+ontologiques. Cependant, par analogie, on peut operer toutes les
+combinaisons que permet le nombre des graduations et des varietes dans
+les differentes categories.
+
+De meme qu'on peut operer sur les degres de la qualite, comme si
+c'etaient des degres de l'etre, on peut, jusqu'a un certain point,
+traiter les degres de l'etre comme s'ils etaient des nuances de la
+qualite: le langage s'y prete. Dans la proposition, ce qui est affirme
+est, au moins dans la forme, un attribut d'un sujet. En grammaire et
+meme en logique, on peut donc confondre tout ce qui se pense d'un objet
+quelconque avec l'operation qui qualifie une substance. Ces propositions
+_Socrate est homme, et Socrate est vieux_ paraissent logiquement
+composees de meme, et le penchant a ne considerer que comme des qualites
+tout ce que nous disons des objets de notre pensee, est un penchant
+naturel et meme assez motive, puisque la substance de l'etre est
+impenetrable, _innommable_, pour nous, et s'affirme plus qu'elle ne
+se connait. Quand nous voulons definir un objet, nous tombons dans
+l'enumeration de ses modes, et nous ne pouvons guere nous assurer
+d'avoir jamais atteint son mode essentiel, encore moins sa veritable
+essence; du moins ne connaissons-nous l'essence que dans une mesure
+subjective. Cependant l'examen attentif des diverses propositions
+attributives suffit pour demontrer la distinction sur laquelle Abelard
+s'appuie. Si la raison (_rationalitas_) est la forme qui de l'animal
+fait l'homme, on peut cependant dire egalement: _l'animal est
+raisonnable et l'homme est raisonnable. Raisonnable_ est, dans les deux
+propositions, attribut ou predicat; mais l'est-il au meme titre? non,
+sans doute, puisque l'animal n'est pas raisonnable necessairement comme
+l'est l'homme, car il y a des animaux sans raison. Il s'agit donc,
+dans chaque proposition, d'une attribution on _predication_ de nature
+differente. C'est dans les deux cas un predicat d'essence; mais, dans
+le premier cas, il ne fait que modifier l'animal; dans le second,
+il constitue l'homme[92]. La seconde proposition enonce donc une
+attribution qui a une vertu propre, et le predicat qu'elle contient est
+quelque chose de plus qu'un mode; c'est ce qu'Abelard appelle _forma
+simplex_. Par l'importance qu'il attache a sa distinction, on voit qu'il
+croit toucher a un principe substantiel de l'ontologie, et qu'il est
+loin de reduire la connaissance humaine a une vaine conception logique
+de l'accessoire et de l'apparent. Par la, il est dans un vrai realisme.
+Il met la forme simple, comme element virtuel de la difference
+specifique, en dehors des categories; c'est pour ainsi dire la mettre en
+dehors de l'ideologie. C'est lui donner une valeur unique, et en
+faire comme l'instrument de la creation. On peut trouver gratuite,
+hypothetique, indefinissable l'existence de ce facteur singulier,
+realise par l'abstraction; mais on ne peut meconnaitre la une theorie
+comme une autre de ce fait si obscur et si grand, l'essence. Les
+philosophes modernes, plus reserves en general, n'ont pas cependant ete
+beaucoup plus lumineux; et il ne reste guere sur cette question que des
+distinctions purement ideologiques. Ainsi verbalement les differences
+specifiques peuvent se presenter comme des modes ordinaires. Elles
+constituent les essences, et si l'essence est un mode, elle est du moins
+le premier des modes, comme, si l'on veut, le mode est un faible degre
+de l'essence. Entre ces deux extremes se place une serie de conceptions
+touchant les etres, lesquelles conceptions ont une valeur decroissante,
+depuis celles qui semblent des idees necessaires, jusqu'a celles qui ne
+sont plus que des generalisations de la sensation.
+
+[Note 92: Pour exprimer en scolastique cette difference, on aurait pu
+dire _homo est rationale_, et non _rationalis_; c'est a peu pres dans
+la meme sens Qu'on pourrait dire l'homme _est une raison_, comme on dit
+qu'il _est une_ intelligence.]
+
+Mais ici, dans cette categorie de l'etre, Abelard fait encore une
+distinction, le corps marque une limite, au-dessus ou au-dessous de
+laquelle les principes ne sont plus les memes. Au-dessus du corps, la
+science ne considere plus que des idees qui peuvent etre vraies, sans
+correspondre a aucune realite distincte; au-dessous du corps, les genres
+et les especes peuvent etre des abstractions, mais elles correspondent a
+des collections de realites. Dans la partie superieure de cette
+serie, les mots de matiere et de forme sont encore employes, mais par
+induction, par symetrie, et comme pour ordre. C'est une des marques les
+plus frappantes de ce besoin et de ce pouvoir d'unite, qui caracterise
+la raison. Mais cette concordance symetrique n'autoriserait pas a
+accoupler arbitrairement les divers produits de la pensee generatrice,
+et c'est une regle qu'on ne peut franchir un degre pour associer des
+matieres et des formes qui ne sont point immediatement juxtaposees.
+Quant a l'union des matieres a des matieres, ou des formes a des formes,
+il est evident qu'elle serait un non-sens. Seulement, il faut observer
+que telle est la valeur de la difference entre les deux parties de
+l'echelle, qu'Abelard n'a pas hesite a penser que la matiere du premier
+degre ou la pure essence pouvait, en acquerant la susceptibilite
+des contraires, devenir indifferemment la matiere de deux formes
+contradictoires, et que le support de l'incorporel pouvait etre le
+meme que celui du corporel. Cela n'est possible qu'a ce degre de
+l'abstraction; et certes une telle pensee aurait bien merite d'etre
+approfondie au point de vue de la nature reelle des choses. Mais le
+propre de la scolastique est de donner la forme ontologique a tout, et
+de ne considerer l'ontologie veritable que de profil; elle la cotoie
+sans cesse; elle y penetra rarement. Car jamais elle n'a explicitement
+et methodiquement etabli, comme les modernes dialecticiens du
+pantheisme, que ses distinctions logiques fussent des choses existantes
+ou les apparences successives de l'etre identique universel.
+
+Voila ce que nous aurions a dire sur cette theorie consideree
+ontologiquement; mais remise a sa place, c'est-a-dire reportee dans la
+controverse des universaux, elle a pour but principal d'etablir que la
+difference n'est ni espece, ni accident, ni essence predicamentale,
+c'est-a-dire relevant d'aucun predicament: elle est la forme simple en
+dehors de toute categorie. Elle est l'element formateur de l'espece, et
+ne peut etre ramenee a la simple propriete, au mode, a l'accident, a
+moins que l'on n'entende par la tout ce qui a besoin d'autre chose que
+soi pour etre. Encore serait-ce un mode a part, incomparable, et qui
+d'ailleurs ne serait le degre d'aucune echelle categorique. D'ou il suit
+tout a la fois, qu'il n'y a point d'essence specifique, ou que ce qui
+fait l'espece n'est pas un etre en soi, et que cependant l'espece n'est
+ni un mot ni un neant; d'ou il suit encore que Buhle a eu raison de dire
+qu'Abelard est realiste a l'egard de Roscelin, et nominaliste a l'egard
+de Guillaume de Champeaux[93].
+
+[Note 93: Histoire de la Philosophie moderne.--Introd., t. 1 de la
+traduction, p. 689.]
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+SUITE DU PRECEDENT.--_De Intellectibus._--_Glossulae super
+Porphyrium._--RESUME.
+
+Les monuments imprimes ont ete soigneusement interroges, et l'on vient
+de lire tout ce que leurs reponses nous ont appris. Il semble qu'il ne
+resterait plus qu'a conclure, en tirant de ce long examen un jugement
+definitif. Mais un document precieux et inconnu est dans nos mains. Un
+manuscrit d'Abelard, dont l'existence meme n'est indiquee nulle part,
+mais dont l'authenticite ne nous laisse aucun doute[94], donne encore
+sur sa doctrine des lumieres nouvelles, et surtout explique d'une
+maniere certaine ce qui n'avait ete jusqu'ici l'objet que d'inductions
+conjecturales, le jugement de ses contemporains. Notre analyse ne serait
+point consciencieuse, si la crainte des longueurs nous empechait de
+puiser a cette nouvelle source. C'est un ouvrage qui porte un titre
+modeste, _Petites Gloses sur Porphyre_; mais plus interessantes et
+plus developpees que celles qui ont ete deja imprimees, ces gloses
+eclaircissent autre chose que le texte de l'auteur grec, dans la version
+de Boece; c'est un commentaire a la fois litteral et spirituel. Nous ne
+serions pas etonne que cet ecrit, d'une redaction elliptique et obscure,
+fut une oeuvre de la jeunesse de l'auteur. Il y annonce qu'il le compose
+a la demande, non plus de ces eleves, mais de ses compagnons, disons le
+mot, de ses camarades, _sociorum_. L'aurait-il redige a cette epoque
+interessante, ou maitre de fait, ecolier de nom, il suivait, en les
+discutant les lecons des docteurs de la Cite, et repetait pour son
+compte et a ses pairs les lecons qu'il venait d'entendre avec eux, ne
+s'autorisant pour enseigner que de sa hardiesse, de son esprit et de son
+eloquence?
+
+[Note 94: Ce manuscrit intitule: "Glossulae magistri Petri Baelardi super
+Porphyrium," a ete retrouve par le savant M. Ravaisson, et nous en
+devons la communication a sa bienveillante obligeance. Nous ne saurions
+trop l'engager a la publier; c'est un fragment precieux pour l'histoire
+de la Philosophie. La texte est difficile, quelquefois altere; il n'en a
+que plus besoin d'un editeur tel que M. Ravaisson.]
+
+Les premieres pages de ce manuscrit nous apprennent qu'on peut ramener
+la science en general a la science du jugement et a la science de
+l'action. La premiere est celle de la theorie, la seconde est celle
+de la pratique. On peut bien agir et ne point savoir juger. Tel peut
+utilement employer a la guerison des infirmites humaines les vertus des
+simples, qui ne sait pas la physique, comme tel autre peut habilement
+instruire, sans etre capable d'operer ce qu'il enseigne. La philosophie
+est une science theoretique. Tous les savants n'ont pas droit au nom
+de philosophes. Il n'appartient qu'a ceux qui, s'elevant au-dessus des
+autres par la subtilite de leur intelligence, jugent ce qu'ils savent.
+L'homme doue do cette faculte est celui qui sait comprendre et peser les
+causes secretes des choses; la recherche de ces causes est du ressort de
+la raison et non pas de l'experience sensible[95].
+
+[Note 95: "Est scientia alia agendi, alia discernendi. Aola autem
+scientia discernendi philosophia dicitur... Philosophos... vocamus
+costantum qui subtilitate intelligentiae praeominentes in his quae
+diligentem habent discretionem. Discretus est qui causes occultas rerum
+comprehendere ac deliberare valet. Occultas causas dicimus ex quibus
+quae res eveniunt magis ratione quam experimentis sensuum
+investigandum."--Cassiodore avait divise la science en _inspectiva_ et
+en _acutalis_ (_De art. ac discipl._, c. iii).]
+
+La philosophie se divise en physique, en ethique et en logique[96]. La
+premiere specule sur les causes des choses naturelles, la seconde est
+la maitresse de la vertu, la troisieme, que nous nommons indifferemment
+dialectique, est l'art de disserter exactement, c'est-a-dire de
+discerner les arguments qui servent a disserter, c'est-a-dire encore a
+discuter; car la logique n'enseigne pas a se servir des arguments ni
+a les composer, mais a les distinguer et a les apprecier. Ceci est
+proprement la logique, le reste est la _rationnative_[97]. Or,
+les arguments etant composes de propositions, et les propositions
+d'expressions, _dictiones_, la logique doit commencer par etudier
+d'abord les oraisons simples, puis les composees. De la toute la
+division de la Logique d'Aristote, de la aussi l'Introduction de
+Porphyre, qui conduit aux predicaments du premier.
+
+[Note 96: Ou naturelle, morale et rationnelle, Cette division de la
+philosophie etait vulgaire alors. Saint Augustin qui croit qu'elle
+vient de Dieu meme et qu'elle est une image de la Trinite, dit qu'on
+l'attribuait a Platon. C'est en effet ainsi qu'Apulee divise la
+philosophie de Platon, ou, comme il dit, le dogme de Platon. La meme
+division se retrouve dans Sextus Empiricus et dans Macrobe. Elle fut
+accreditee par Alcuin et Raban Maur. (S. Augustin, _De Civit. Del_, l.
+XI, c. xxv.--Apul., _De Dogm. Plat._, t. 1--Macrob., _In Somn. Scip._,
+l. II, c. xvii.--Alcuin, Opusc. iv, _De Dialect._, c. 1.--Raban Maur,
+_De Universo_, t. XV, c. i.--Johan. Saresb. _Policrat._, t. VII, c. v,
+et _Metal._, t. II, c. ii.)]
+
+[Note 97: "Est logica, auctoritate Tullii, diligens ratio disserendi, id
+est discretio argumentorum per quae disseritur, id est, disputatur.
+Non enim es logica solentia utendi argumetis sive componendi ca, sed
+discernendi et dijudicandi veraciter de cis. Duae argumentorum scientiae;
+une componendi, quam dicimus rationnativam, alia autem discernendi
+composita, quam logicam appellamus.--" L'auteur cite ici les Topiques de
+Ciceron, qu'il connaissait par la Commentaire de Boece. (Boeth. _Op._,
+p.757.)--Voici comment s'exprime Ciceron:
+
+"Quam omnis ratio diligens disserendi duas habeat partes, unam
+Inveniendi, alteram judicandi, utriusque princeps, ut mihi quidem
+videtur, Aristoteles fuit. Stoici autem in altera elaboraverunt,
+judicandi enim vias diligenter persecuti sunt, ca scientia, quam
+dialecticen appellant." (_Top._, II.) Bede adopte cette definition de la
+dialectique entendue en general; celle d'Alcuin, que nous avons citee,
+on differe peu, et elle a ete repetee textuellement par Raban Maur.
+(Voy. ci-dessus, t. 1, p. 311, et Rab. Maur., _De instit. cleric._, l.
+III, c. xx.) Au reste c'est la definition que Ramus tirait des Topiques
+de Ciceron pour l'opposer a celle d'Aristote, qui definit la logique la
+science de la demonstration. (Barth. Saint-Hilaire, pref. de la trad. de
+l'Organon, t. I, p. cviii, et _Prem. anal._, t. 1, p. 1.)]
+
+Ce preambule amene Abelard a l'examen de l'ouvrage de Porphyre. Ce n'est
+pas une glose litterale, une simple interpretation du texte, mais une
+exposition et souvent une critique des principes recus, particulierement
+de quelques opinions de Boece; tout cela suivant que les divisions du
+Traite des cinq voix ramenent les questions sous la plume du subtil
+commentateur.
+
+Nous n'extrairons de cet ouvrage que ce qui est relatif a notre sujet et
+peut eclaircir les points jusqu'ici demeures obscurs.
+
+La grande question que Porphyre indique en debutant, et qu'il ecarte
+soudain, arrete Abelard, et il est presque oblige de la traiter
+seulement pour la poser. Toutes les opinions sur les universaux se
+prevalent, dit-il, de grandes autorites[98]. Lorsque Aristote parait
+definir l'universel en disant que c'est ce qui se dit du sujet ou
+l'attribuable a plusieurs; lorsque Boece dit que la division des genres
+et des especes repose sur la nature, tous deux semblent penser (et bien
+des citations pourraient etre fournies dans le meme sens) qu'il existe
+des choses universelles. D'autres cependant n'admettent que des
+conceptions universelles, mais d'accord sur ce point seulement, ils se
+divisent aussitot et rapportent ces conceptions aux choses, a la pensee
+ou au discours, et toute la dissidence reparait. Abelard cite a l'appui
+de chacune des trois opinions de nombreuses autorites, dont un grand
+nombre ont ete deja produites, et qu'il serait trop long de rappeler.
+
+[Note 98: "Unusquisque se tuetur auctoritate judice." Nous avons vu que
+Jean de Salisbury dit la meme chose. Voy. c. II et c. VIII.]
+
+Le premier systeme est celui de l'existence des choses universelles. Il
+est plusieurs manieres de l'etablir.
+
+Suivant l'une, il y a naturellement dix choses generales ou communes,
+ce sont les dix categories; de ces universaux primitifs proviennent les
+choses generales qui sont essentiellement dans les choses individuelles,
+grace a des formes differentes. Ainsi, l'animal, qui, de nature, est
+substance, est, comme substance animee, sensible dans Socrate ou dans
+Brunel[99], tout entier dans l'un comme dans l'autre, sans autre
+difference que celle des formes. A ce compte, l'universel serait
+attribuable a plusieurs, en ce sens qu'une meme chose serait en
+plusieurs, diversifiee uniquement par l'opposition des formes,
+et conviendrait ainsi aux individus soit essentiellement, soit
+adjectivement[100].
+
+[Note 99: _In Brunello._]
+
+[Note 100: _Essentialiter vel adjacenter._ Il s'agit du realisme
+proprement dit, de celui de Guillaume de Champeaux. Voy. c, VIII, p.
+24.]
+
+Ce systeme exige que les formes aient si peu de rapport avec la matiere
+qui leur sert de sujet, que des qu'elles disparaissent, la matiere ne
+differe plus d'une autre matiere sous aucun rapport, et que tous les
+sujets individuels se reduisent a l'unite et a l'identite. Une grave
+heresie est au bout de cette doctrine; car avec elle, la substance
+divine, qui est reconnue pour n'admettre aucune forme, est
+necessairement identique a toute substance quelconque ou a la substance
+en general, Or, cette consequence est fausse. Les philosophes tiennent
+que la substance divine n'est passible d'aucun accident, et comme,
+suivant les definitions admises, la substance en general est sujette
+a tous les accidents, il faut bien que la substance divine differe de
+toute substance; et cependant il faut aussi qu'elle soit substance. La
+nature de Dieu a ete enseignee au monde le jour ou le Seigneur a dit a
+la Samaritaine: "Dieu est esprit." (Jean, IV, 24.) Et tout esprit est
+substance[101].
+
+[Note 101: _Onmis spiritus substantia est._]
+
+Et non-seulement la substance de Dieu, mais la substance du Phenix, qui
+est unique, n'est dans ce systeme que la substance pure et simple, sans
+accident, sans propriete, qui, partout la meme, est ainsi la substance
+universelle. C'est la meme substance qui est raisonnable et sans raison,
+absolument comme la meme substance est a la fois blanche et assise; car
+_etre blanc_ et _etre assis_ ne sont que des formes opposees, comme la
+rationnalite et son contraire, et puisque les deux premieres formes
+peuvent notoirement se trouver dans le meme sujet, pourquoi les deux
+secondes ne s'y trouveraient-elles pas egalement?
+
+Est-ce parce que la rationnalite et l'irrationnalite sont contraires?
+Elles ne le sont point par l'essence, car elles sont toutes deux de
+l'essence de qualite; elles ne le sont point par les adjacents (_per
+adjacentia_), car elles sont, par la supposition, adjacentes a un sujet
+identique. Du moment que la meme substance convient a toutes les formes,
+la contradiction peut se realiser dans un seul et meme etre, et alors
+comment dire qu'une substance est simple, une autre composee, puisqu'il
+ne peut y avoir quelque chose de plus dans une substance que dans une
+autre? Comment dire qu'une ame sente, qu'elle eprouve la joie ou la
+douleur, sans le dire en meme temps de toutes les ames, qui sont une
+seule et meme substance? On voit qu'Abelard a parfaitement developpe
+le reproche que Bayle adresse au realisme de conduire a l'identite
+universelle[102].
+
+[Note 102: _Dict. crit._, art. _Abelard_.]
+
+La seconde maniere de soutenir l'universalite des choses, c'est de
+pretendre que la meme chose est universelle et particuliere; ce n'est
+plus essentiellement, mais indifferemment que la chose commune est en
+divers. Nous connaissons ce systeme, c'est celui de l'indifference: ce
+qui est dans Platon et dans Socrate, c'est un indifferent, un semblable,
+_indifferens vel consimile_. Il est de certaines choses qui conviennent
+ou s'accordent entre elles, c'est-a-dire qui sont semblables en nature,
+par exemple en tant que corps, en tant qu'animaux; elles sont ainsi
+universelles et particulieres, universelles en ce qu'elles sont
+plusieurs en communaute d'attributs essentiels, particulieres, en ce que
+chacune est distincte des autres. La definition du genre (_praedicari
+de pluribus_, s'attribuer a plusieurs) ne s'applique alors aux choses
+qu'elle concerne qu'en tant qu'elles sont semblables, et non pas en tant
+qu'elles sont individuelles. Ainsi les meme choses ont deux etats, leur
+etat de genre, leur etat d'individus, et, suivant leur etat, elles
+comportent ou ne comportent pas une definition differente.
+
+Mais c'est la ce qui n'est pas soutenable, la definition qui veut que
+le genre soit ce qui est attribuable a plusieurs, a ete donnee a
+l'exclusion de l'individu. Ce qu'elle definit ne peut en soi etre a
+aucun titre, en aucun etat, individu. Dire qu'une meme chose tour a tour
+comporte et ne comporte pas la definition du genre, c'est dire que cette
+chose est, comme genre, attribuable a plusieurs, mais que, comme genre
+aussi, elle ne l'est pas, car un individu qui serait attribuable
+a plusieurs serait un genre; par consequent l'assertion est
+contradictoire, ou plutot elle n'a aucun sens. Les auteurs disent que
+cette proposition: _L'homme se promene_, vraie dans le particulier, est
+fausse de l'espece. Comment maintenir cette distinction, si une meme
+chose est espece et individu? Dira-t-on que l'universel ne se promene
+pas? c'est apparemment l'universel, en tant qu'universel, en l'etat
+d'universel; soit, mais le particulier, en tant que particulier, ne se
+promene pas davantage. Se promener n'est pas plus une condition ou une
+propriete du particulier que de l'universel; le particulier peut,
+comme l'universel, etre concu sans la promenade. L'universalite, la
+particularite, la promenade appartiennent, ou, pour parler le langage
+de l'ecole, sont adjacentes au meme sujet, et s'il se promene, il
+se promene universel et particulier; la distinction de Boece est
+inapplicable[103].
+
+[Note 103: _De Interpret._, ed. sec., p. 338-347.--Voy, aussi ci-dessus,
+c. viii, p. 20.]
+
+C'est comme cette autre distinction, par laquelle il refuse aux
+accidents le caractere d'attributs essentiels. L'individualite resultant
+de formes accidentelles ne saurait etre l'attribut essentiel d'une
+substance susceptible d'universalite; cependant cette substance, en
+tant que particuliere, distincte de ses semblables, est essentiellement
+individuelle, violation manifeste de la regle de logique qui porte que
+"dans un meme, l'affirmation de l'oppose exclut l'affirmation de l'autre
+oppose." Lorsqu'on dit que le genre est attribuable a plusieurs, on
+parle ou d'attribution essentielle (_praedicari in quid_), ou de toute
+autre; s'il s'agit d'attribution essentielle, comme on le nie apres
+l'avoir affirme, elle cesse d'etre essentielle, ou elle emporte
+avec elle son sujet; s'il s'agit d'attribution accidentelle (_in
+adjacentia_), la definition n'est plus exacte, elle ne convient plus a
+tout genre. Il y a des genres qui n'ont pas d'attribution adjective.
+Veut-on parler d'attribution soit essentielle, soit autre, d'attribution
+en general, la blancheur est dans ce cas, elle s'affirme essentiellement
+d'elle-meme et adjectivement de Socrate: la blancheur est blanche et
+Socrate est blanc, elle s'affirme donc de plusieurs, et comme elle
+satisferait a la definition du genre, la blancheur serait un genre.
+
+Enfin on s'y prend d'une troisieme maniere pour soutenir que les
+universaux sont des choses[104]. Voulant expliquer la communaute,
+l'on dit qu'entre la chose universelle et la chose singuliere est une
+difference de propriete, la propriete qui consiste a etre universelle,
+la propriete qui consiste a etre singuliere. L'animal, le corps est
+universel, et n'est pas seulement quelque animal ou quelque corps; mais
+dire: _l'animal est universel_, revient a dire: il y a plusieurs choses
+qui sont chacune individuellement _animal_; quand _animal_ se dit d'un
+seul, on entend qu'un seul, un etre determine est _animal_.
+
+[Note 104: Voy. c. viii, vers la fin.]
+
+La difficulte est toujours de faire cadrer ce systeme avec la definition
+du genre. Il faut que la propriete d'etre attribuable a plusieurs separe
+l'universel de l'individuel; or, on vient de dire que de plusieurs
+choses chacune est individuellement animal; le nom individuel d'animal
+serait-il donc le nom de plusieurs? l'individu serait-il attribuable a
+plusieurs? Cela ne se peut. Mais comme animal ne peut plus se dire de
+plusieurs, mais de chacun, il n'y a plus de genre, ou plutot tout est
+renverse, c'est l'individu ou le non-universel qui prend la place de
+l'universel, c'est ce qui ne peut s'affirmer de plusieurs qui s'affirme
+de plusieurs, et c'est une pluralite ou chacun s'affirme de plusieurs
+que l'on appelle l'individu. Ce systeme, qu'Abelard explique mal, nous
+parait au fond un veritable nominalisme, qui ne peut etre considere
+nomme admettant la realite des universaux qu'en ce qu'il attribue les
+universaux comme noms particuliers a des individus reels. Il consiste
+a etablir que lorsqu'on affirme que ceci est un animal, on entend
+simplement que cet etre determine est substance animee, sensible, soit
+qu'il ait ou n'ait point de semblables, et puis, qu'apres avoir reconnu
+ce caractere particulier dans plusieurs individus determines, on dit de
+plusieurs qu'ils sont des animaux, c'est-a-dire que l'on fait
+collection d'individus, ayant tous et chacun pour caractere particulier
+l'_animalite_, et qu'ainsi c'est une propriete de chacun d'etre animal,
+une propriete de plusieurs d'etre animaux: voila la propriete de
+l'universel et la propriete du particulier. Ce systeme, qui semble
+un systeme de pur sens commun, serait, et non sans raison, traite de
+nominalisme par les modernes; mais Abelard le classait dans le realisme,
+parce que de son temps le nominalisme ne consistait pas a fonder les
+noms generaux sur la realite exclusive des individus, mais a dire
+litteralement que les universaux ne sont que des mots.
+
+Abelard oppose et semble preferer a ces doctrines un systeme dont nous
+avons deja entendu parler, mais qui jusqu'ici nous etait inconnu. On a
+vu que Jean de Salisbury signale par deux fois une doctrine qui rapporte
+tout aux discours (_sermonibus_), et il ajoute que _son Abelard cheri_
+s'y est laisse prendre[105]. Quelle etait cette doctrine? Les auteurs se
+sont pose cette question et n'ont pu la resoudre. Nous-meme, nous
+nous sommes longtemps demande en quoi elle pouvait differer du pur
+nominalisme, extremite qu'Abelard s'est montre si jaloux d'eviter.
+Cependant le texte de Jean de Salisbury est formel, et il est encore
+confirme par des vers peu connus, mais tres-expressifs. Un manuscrit de
+la bibliotheque d'Oxford contient une epitaphe d'Abelard, dans laquelle,
+apres de grandes louanges, on lit:
+
+ Hic docuit voces cum rebus significare,
+ Et docuit voces res significando notare;
+ Errores generum correxit, ita specierum.
+ Hic genus et species in sola voce locavit,
+ Et genus et species _sermones_ esse notavit.
+ Significativum quid sit, quid significatum,
+ Significans quid sit, prudens diversicavit.
+ Hic quid res essent, quid voces significarent,
+ Lucidius reliquis patefecit in arte peritis.
+ Sic animal nullumque animal genus esse probatur.
+ Sic et homo et nullus homo species vocitatur[106].
+
+[Note 105: Voyez ci-dessus, c. viii et le c. ix.]
+
+[Note 106: Rawlinson, dans son edition des Lettres, donne l'epitaphe
+d'ou ces vers sont extraite, avec ce titre: "Epitaphium, ex M.S. in
+Bibl. Oxon ex Godfrid priore ecclesiae S. Swithuni, Winton." (_P. Abael.
+et Helois. epistol._, 1 vol. in-8 deg.. Lond. 1718.)]
+
+C'est bien la, du moins sous un de ses aspects, la doctrine d'Abelard,
+telle que nous allons la connaitre; mais comment l'existence des choses
+universelles, des qu'elle reside dans les discours, _sermones esse_,
+peut-elle n'etre pas entierement nominale? Le manuscrit, dont nous avons
+donne plus haut un extrait, va cependant nous offrir l'expression
+de cette doctrine qu'il trouve plus conforme a la raison, _sermoni
+vicinior_, et qui, n'attribuant la communaute ni aux choses ni aux mots,
+veut que ce soient les discours qui sont singuliers ou universels.
+Aristote, au dire d'Abelard, parait l'insinuer clairement, quand il
+definit l'universel ce qui est ne attribuable a plusieurs, _quod de
+pluribus natum est praedicari_[107]. C'est une propriete avec laquelle
+il est ne, qu'il a d'origine, _a nativitate sua_. Or quelle est la
+_nativite_, l'origine des discours ou de noms? l'institution humaine,
+tandis que l'origine des choses est la creation de leurs natures. Cette
+difference d'origine peut se rencontrer la meme ou il s'agit d'une meme
+essence. Ainsi dans cet exemple: _Cette pierre et cette statue ne font
+qu'un_, l'etat de pierre ne peut etre donne a la pierre que par la
+puissance divine, l'etat de statue lui peut etre donne par la main des
+hommes.
+
+[Note 107: Boeth., _De Interp._, ed. sec., p. 338.--On lit
+dans Aristote: [Grec: Legos katholou o epi pleionon pephuche
+kathegoreisthai.] Hermen._, VII.]
+
+Or, du moment que l'universel est d'origine attribuable a plusieurs, ni
+les choses ni les mots ne sont universels. Car ce n'est pas le mot, la
+voix, mais le discours, _sermo_, c'est-a-dire l'expression du mot, qui
+est attribuable a divers, et quoique les discours soient des mots, ce
+ne sont pas les mots, mais les discours qui sont universels. Quant aux
+choses, s'il etait vrai qu'une chose put s'affirmer de plusieurs choses,
+une seule et meme chose se retrouverait egalement dans plusieurs, ce qui
+repugne. Voila bien ce que nous disait Jean de Salisbury, qu'aux yeux de
+l'ecole d'Abelard l'attribution d'une chose comme predicat a une autre
+chose etait une monstruosite. On peut se rappeler que l'ecole megarienne
+l'avait dit formellement: "Une chose ne peut etre affirmee d'une
+autre[108]."
+
+[Note 108: Voy, ci-dessus, c. vi, p. 478, c. viii, p. 17, 60 et 70.]
+
+Il est assurement fort difficile aux modernes de saisir une distinction
+entre ce systeme et le pur nominalisme, et nous savons que certains
+contemporains d'Abelard n'en ont decouvert aucune. Quant a lui, il
+en trouvait une cependant. La doctrine de Roscelin etait plus que du
+nominalisme; elle ne portait pas d'ailleurs ce nom; c'etait la doctrine
+des voix, _sententia vocum_, Les premiers nominaux furent appeles
+_vocaux_ (_vocales_)[109]. Abelard tenait expressement a les charger de
+cette opinion absolue que les universaux n'etaient que des voix, ou que
+les voix etaient les universaux.
+
+[Note 109: On ne trouve ces noms de realistes et de nominaux que vers le
+milieu du XIIe siecle. (Johan. Saresb., epist. CCXXVI.--_Metal._, t. II,
+c. x.--Gautofred, a S. Vict., _Carmina, Hist. litt._, t. XV, p. 82.) La
+distinction entre les deux opinions etait meme plutot exprimee par celle
+de i>Dialectica_ in re et in _Dialectica in voce_. (_Herlman., restaur,
+abb. S. Martin Ternac._ Spicileg., t. III. p. 889.--_Fragm. hist. franc,
+a Reg. Roberto_; Bulaeus, _Hist. univ. par._, t. I, p. 443.--Voy. Aussi
+plus haut, c. II, p. 66, 67.) On a appele plus tard les nominaux
+_verbales_, _formales_, _connetistae_. (Morhof., _Polyhist._, t. II, l.
+II, c. XIII, p. 73.)
+
+Soit que les adversaires de Roscelin eussent meconnu sa doctrine, soit
+que ce fut un esprit violent, capable d'adopter par reaction et de
+soutenir par entetement un paradoxe grossier, il faut bien savoir qu'on
+lui a de son temps communement impute un nominalisme hyperbolique, un
+systeme invraisemblable qui choque le sens commun[110], et qui, hors des
+sensations des choses individuelles, ne voit de reel dans les genres et
+les especes que des sons. Sa doctrine, telle qu'on la represente,
+est quelque chose de plus etroit, de plus force qu'aucun nominalisme
+posterieur. En soutenant ce qu'il a soutenu, en mettant les discours
+a la place des voix, Abelard croyait donc se separer reellement de
+Roscelin. Quoique, dans les grammaires, les voix, _voces_, soient
+quelquefois mises pour les mots ou _vocables_, cependant ce nom designe
+surtout dans le mot le son vocal plutot que la pensee ou la chose
+exprimee. Abelard attache donc un grand prix a distinguer le discours
+ou l'oraison, _sermo_, c'est-a-dire l'expression ou le mot en tant
+qu'expressif, de la simple voix, et il croit degager une verite
+importante en n'attribuant l'universalite qu'au discours. Or, ici le
+discours etant surtout considere comme expression de l'idee, il s'ensuit
+que la doctrine qui nous occupe est plus encore le conceptualisme que le
+nominalisme.
+
+[Note 110: Cf. Meiners, _De nomin. ac real. init._, _Soc. Gotting.
+Comment._, t. XII, art. II, p. 28.--Salabert, _Philos. nomin.
+vindicat._, p. 12.]
+
+Mais Abelard se fait des objections. Comment l'oraison peut-elle etre
+universelle, et non pas la voix, quand la description du genre convient
+aussi bien a l'une qu'a l'autre? Le genre est ce qui se dit de plusieurs
+qui different par l'espece; ainsi le decrit Porphyre[111]. Or, la
+description et le decrit doivent convenir a tout sujet quelconque; c'est
+une regle de logique, la regle _De quocumque_[112], et comme le discours
+et les mots ont le meme sujet, ce qui est dit du discours est dit des
+mots. Donc, comme le discours, la voix est le genre.
+
+[Note 111: _Isag._ II, et Boeth., _In Porph.,_ t. II, p.60. Cette
+definition est empruntee aux Topiques, 1 I, c. v, sec. 6.]
+
+[Note 112: _De quocumque praedicatur descriptio et descriptum._ Voy.
+ci-dessus c. vi, p. 477.]
+
+Cette proposition est incongrue, _non congruit_; car la lettre etant
+dans le mot, et par consequent s'attribuant a plusieurs comme lui,
+il s'ensuivrait que la lettre est le genre. C'est que, pour que la
+description ou definition du genre soit applicable, il faut qu'on
+l'applique a quelque chose qui ait en soi la realite du defini,
+_rem definiti_; c'est la condition de l'application de la regle _De
+quocumque_, et ici cette condition n'existe pas. Le mot ne contient
+pas tout le defini, il n'en a pas toute la comprehension, et il n'est
+attribue a plusieurs, affirme de plusieurs, _praedicatum de pluribus_,
+que parce que le discours est predicable, _est sermo praedicabilis_,
+c'est-a-dire parce que la pensee dispose des mots pour decrire toutes
+choses.
+
+D'ailleurs, a soigneusement examiner la definition du genre, ou du moins
+ce qu'on appelle ainsi, elle n'est pas une definition, car elle ne
+signifie pas que le genre soit ce qui s'attribue a plusieurs, mais
+seulement que le genre est attribuable a plusieurs.
+
+On peut donc dire que le discours etant un genre, et le discours etant
+un mot, un mot est le genre. Seulement il faut ajouter que c'est ce mot
+avec le sens qu'on a entendu lui donner. Ce n'est pas l'essence du mot,
+en tant que mot, qui peut etre attribuee a plusieurs; le son vocal qui
+constitue le mot est toujours actuel et particulier a chaque fois qu'on
+le prononce, et non pas universel; mais c'est la signification qu'on y
+attache qui est generale, en d'autres termes, c'est la pensee du mot
+ou la conception; toutefois Abelard ne se sert pas de ces dernieres
+expressions, mais il permet qu'on dise que le genre ou l'espece est un
+mot, _est vox_, et il rejette les propositions converses; car si l'on
+disait que le mot est genre, espece, universel, on attribuerait une
+essence individuelle, celle du mot, a plusieurs, ce qui ne se peut.
+C'est de meme qu'on peut dire: _Cet animal_ (hic status animal) _est
+cette matiere, la socratite est Socrate, l'un et l'autre de ces deux est
+quelque chose_, quoique ces propositions ne puissent etre renversees.
+
+Abelard explique ainsi comment, lors meme que l'on se tait, lorsque les
+noms des genres et des especes, ne sont pas prononces, les genres et les
+especes n'en existent pas moins. Car, lorsque je les nomme, je ne leur
+confere rien, seulement je temoigne d'une convention anterieure, d'une
+institution prealable, qui a fixe la valeur du langage.
+
+Ces developpements achevent d'assurer les caracteres du nominalisme a
+la theorie d'Abelard; mais ce qui prouve cependant qu'elle est
+quelque chose de plus, c'est qu'apres l'avoir exposee, procedant a la
+determination des questions ecartees par la fameuse pretermission de
+Porphyre, il examine a sa maniere la validite des concepts generaux,
+et resout cette question comme il l'a deja resolue dans le _De
+Intellectibus_.[113] Il decide que, bien que ces concepts ne donnent pas
+les choses comme discretes, ainsi que les donne la sensation, ils n'en
+sont pas moins justes et valables, et embrassent les choses reelles. De
+sorte qu'il est vrai que les genres et les especes subsistent, en ce
+sens qu'ils se rapportent a des choses subsistantes, car c'est par
+metaphore seulement que les philosophes ont pu dire que ces universaux
+subsistent. Au sens propre, ce serait dire qu'ils sont substances,
+et l'on veut exprimer seulement que les objets qui donnent lieu aux
+universaux, subsistent. Les doutes que ce langage figure a fait naitre
+sont la seule source des difficultes qui semblent arreter Porphyre[114].
+
+[Note 113: Voy. ci-dessus, t. I, c. vii.]
+
+[Note 114: Abelard s'attache ainsi a interpreter les expressions de
+Porphyre, ou plutot pretees par Boece a Porphyre, en telle sorte
+qu'il denature parfois la question, et prouve qu'il connaissait
+tres-imparfaitement le caractere et la portee qu'elle avait dans
+l'antiquite entre Aristote et Platon. Ainsi il veut que ces mots: _sive
+in solis nudis intellectibus posita sint_, signifient: les universaux
+resultent-ils des seuls concepts independamment de la sensation,
+c'est-a-dire, designent-ils la chose sans quelque forme sensible? Il
+se prononce pour l'affirmative, et ceci est admissible. Mais il entend
+_sive corporlia sint aut incorporalia_, comme s'il y avait: sont-ils
+discrets ou non? et il admet qu'ils sont discrets ou corporels dans le
+gens figure. Voy. t. I, c. ii, p. 345.]
+
+Abelard reduit ces difficultes a de simples questions de mots. Ainsi
+pour lui le dissentiment entre Aristote et Platon venait seulement de
+ce que le premier pensait que les genres et les especes subsistent
+par appellation dans les choses sensibles, ou servent a les nommer
+en essence, _appellent in se_, et que cependant ils sont hors de ces
+choses, en ce sens qu'ils correspondent a des concepts, purs de toutes
+formes accidentelles sensibles, ou, comme en dirait aujourd'hui, a des
+idees abstraites qui ne donnent pas les objets sous une determination
+percevable; tandis que Platon voulait que les genres et les especes
+fussent non-seulement concus, mais subsistants hors des sensibles, parce
+que les formes accessibles aux sens ont beau manquer aux sujets, ceux-ci
+n'en peuvent pas moins, en tant que concus, etre soumis a de veritables
+jugements, et se soutiennent a titre de conceptions de genres et
+d'especes. "Ainsi," dit Abelard apres cette trop mediocre explication,
+"la difference n'est pas dans le sens, quoiqu'elle semble se montrer
+dans les termes." Voila comme il comprend le grand debat sur l'existence
+des idees, ouvert comme un abime entre l'Academie et le Lycee. Au reste,
+je ne sais si l'on trouverait aisement dans quelque philosophe du XVIIIe
+siecle une appreciation plus juste ou plus profonde.
+
+Quoi qu'il en soit, ce nouveau fragment de la philosophie d'Abelard nous
+la montre sous un jour nouveau, et lui restitue le caractere que lui
+attribue la tradition historique. Nous venons de le voir nominaliste,
+non pas a la maniere de Roscelin, tel du moins qu'il le represente, mais
+dans le sens ou l'on a coutume de prendre ce mot, et les historiens sont
+plus qu'excuses d'avoir mele Abelard a ceux qui n'ont reconnu qu'une
+existence verbale aux universaux. Cependant ce serait la une expression
+incomplete de sa doctrine. Il est evident, par tous les extraits que
+nous avons donnes, que, s'il rapportait au langage les genres et les
+especes, c'etait au langage en tant qu'expression choisie et convenue
+d'une pensee humaine[115], et par consequent, il est a proprement parler
+conceptualiste. Puis, le conceptualisme ne lui suffit pas, car lorsqu'il
+traite de la difference, de la forme, de la maniere enfin dont se
+produisent les objets des universaux, on voit bien qu'il n'entend passe
+borner a dresser une echelle intellectuelle; ce sont les noms des genres
+et des especes, et non les etres, bases des conceptions, des genres et
+des especes, non la nature de ces etres, qu'il traite d'abstraction; et
+il y a dans toute se philosophie une distinction toujours presente entre
+la logique et la physique. Dans la logique pure, les universaux ne sont
+que les termes d'un langage de convention. Dans la physique, qui est
+pour lui plus transcendante qu'experimentale, qui est se veritable
+ontologie, les genres et les especes se fondent sur la maniere dont
+les etres sont reellement produits et constitues[116]. Enfin, entre
+la logique pure et la physique, il y a un milieu et comme une science
+mitoyenne, qu'on peut appeler une psychologie, ou Abelard recherche
+comment s'engendrent nos concepts, et retrace toute cette genealogie
+intellectuelle des etres, tableau ou symbole de leur hierarchie et de
+leur existence reelle[117]. On concoit donc que les historiens et les
+critiques se soient quelquefois mepris en exposant et classant sa
+doctrine. Elle est complexe et ambigue, et presente plus d'un aspect a
+qui la veut observer. Elle n'est pas la seule, au reste, qui sur cette
+question soit difficile a saisir, et l'incertitude avec laquelle on a de
+tout temps caracterise sur ce point les sectes et leurs chefs, est un
+fait remarquable. Ainsi nous avons vu Abelard et Jean de Salisbury
+rattacher la meme doctrine, l'un au nominalisme, l'autre au
+realisme[118]. Le dernier, qui dedaigne les nominaux, en separe Abelard,
+et lui reconnait cependant une doctrine qui se distingue malaisement
+de la leur. Pour son propre compte, il s'indigne qu'on reduise a les
+universaux a des noms ou a des pensees, et il les considere, d'apres
+Aristote, dit-il, comme des fictions de la raison, comme des ombres de
+la realite, se declarant en cette matiere, non pour la doctrine la plus
+vraie, mais pour la plus logique[119]. Geoffroi de Saint-Victor, qui
+montre le dernier mepris pour les nominaux, attaque le realisme dans
+Gilbert de la Porree, qu'il place au meme rang qu'Abelard, et traite
+d'insenses les disciples d'Alberic, le plus ardent adversaire du
+nominalisme. Pierre Lombard, qui passe pour l'eleve d'Abelard, _ce chef
+des nominaux_, est appele _le prince des realistes_. Amaury de Chartres,
+condamne au concile de Paris pour avoir renouvele les erreurs d'Abelard,
+avait soutenu des idees empreintes du realisme particulier de Scot
+Erigene, et Brucker les rattache au platonisme, tandis que Buddee les
+derive d'Aristote. Ce meme Brucker, d'accord avec Jean de Salisbury,
+traite de realiste Joslen de Soissons, que Dom Clement soupconne de
+nominalisme, et lorsque plus tard Guillaume Occam argumentait contre le
+realisme, il semblait quelquefois refuter Abelard. Il ne faut donc pas
+s'etonner qu'il y ait quelque variation, quelque obscurite dans
+le jugement que l'histoire de la philosophie porte de la doctrine
+definitive du maitre d'Heloise. Un grand nombre, avec Othon de
+Frisingen, l'assimilent a la doctrine de Roscelin. D'autres y voient le
+conceptualisme, que Brucker regarde comme une deviation de l'hypothese
+d'Abelard. Ce conceptualisme est pour M. Cousin un nominalisme
+inconsequent; c'est presqu'un realisme pour M. Rousselot qui, ainsi
+que Buhle, croit Abelard plus pres de Guillaume de Champeaux que de
+Roscelin. Caramuel, outrant la meme idee, l'avait accuse d'avoir
+ressuscite le pantheisme[120]. Ainsi Abelard, au gre des critiques et
+des interpretes, aurait parcouru tons les degres de toutes les doctrines
+sur la question fondamentale de la scolastique; et peut-etre ces
+jugements si divers ont-ils tous quelque verite.
+
+[Note 115: _Dialect._, p. 351.--_Theolog. Christ._, p. 1317 et
+1320.--_Glossulae sup. Porph._, ci-dessus, p. 104.--Voy. aussi le chap.
+III, t. 1, p. 305.]
+
+[Note 116: _De Gen. et Spec._, p. 538, et ci-dess., c. v, t. ii, p. 431,
+et la fin du c. ix.]
+
+[Note 117: _De Intellectibus_, et le ch. vii du present ouvrage.]
+
+[Note 118: Voy. ci-dessus, c. viii, p. 18 et 35.]
+
+[Note 119: _Metalog._, t. II, c. xvii et xx.--_Pollcrat._., t. VII, c.
+xii.--Meiners a tres-bien montre que Jean de Salisbury se contredit
+sans cesse. (Ouvr. cit. _Soc. Goit. Comment._, t. XII, pars II, p.
+33.--Petersen, Joh. Saresb. _Enthericus, in comm._, p. 101.)]
+
+[Note 120: Johan Saresb. _Metal._, t. II, c. xvii.--Salaberi,
+_Philosophia nominal. vindicata_, praefat.--Brucker, _Hist. crit.
+philos._, t. III, p. 688-695.--Budd. _Obser. select._, t. I, obs. xv,
+p. 197.--_Hist. litter._, t. XV, p. 80.--Buhle, _Hist. de la phil._,
+introd., sect. iii, p. 689.--Degerando., _Hist. comp._, t. IV, c. xxvi
+et xxvii, p. 409, 414, et 595.--Rousselot, _Etudes sur la philos. du
+moyen age_, t. 1, p. 164 et 274, t. II, p. 24, 33, 48, 53 et 98, etc.]
+
+Voici, en effet, les principales propositions qui peuvent etre extraites
+des fragments de controverse analyses dans ces trois chapitres.
+
+1 deg. Les genres et les especes ne sont pas des essences generales qui
+soient essentiellement et integralement dans les individus, et dont
+l'identite n'admette d'autre diversite que celle des modes individuels
+ou des accidents; car alors le sujet de ces accidents, la substance de
+ces modes etant identique, tous les individus ne seraient qu'une seule
+substance, et l'humanite serait un seul homme. (Contre le realisme.)
+
+2 deg. L'essence universelle n'existe pas davantage, comme fond semblable
+et sans nulle difference, en chaque individu; car alors chaque individu
+serait l'espece. En d'autres termes, l'espace n'existe pas a titre
+d'essence dans chaque individu, ni le genre dans chaque espece; car
+alors toute espece serait le genre, tout individu serait l'espece.
+(Contre le realisme.)
+
+3 deg. Le genre ou l'espece ne peut etre une essence proprement dite,
+c'est-a-dire une chose reelle; car l'espece ou le genre se dit de
+l'individu. On dit: Socrate est homme ou animal; et une chose ne peut
+etre affirmee d'une autre chose, car ce serait pretendre qu'une
+chose est une autre chose qu'elle-meme. _Res de re non praedicatur_.
+(Nominalisme.)
+
+4 deg. Si les genres et les especes ne sont pas des essences universelles
+tout entieres dans chacun, ou identiques dans chacun, ce ne sont pas
+pour cela des mots, de simples voix; car l'essence du mot ou terme vocal
+n'est pas l'essence du genre ou de l'espece. Le mot, en tant que mot,
+a des proprietes qui repugnent a la nature du genre on de l'espece. La
+definition du mot en lui-meme ne peut etre celle du genre ou de l'espece
+on elle-meme. (Contre le nominalisme.)
+
+5 deg. Ce qu'on peut dire, c'est que lorsqu'on nomme les genres et les
+especes, lorsqu'on prononce, ou meme que l'on concoit les noms generaux,
+on pense et l'on veut penser une affirmation commune a plusieurs; or
+ce qui s'affirme de plusieurs etant la definition de l'universel, il
+s'ensuit que les genres et les especes sont des noms d'institution
+humaine et que les universaux dependent du langage. (Nominalisme.)
+
+6 deg. Mais ce langage est l'expression de la pensee, les universaux sont
+donc des pensees: ils signifient les conceptions par lesquelles l'esprit
+ramene les semblables a l'unite, en faisant abstraction de leurs
+differences. La conception des choses universelles est une des
+prerogatives de l'intelligence. (Conceptualisme.)
+
+7 deg. Ces concepts, recueillis de sensations diverses, ces unites
+intellectuelles representent des choses qui ne sont pas, ou qui sont
+autrement dans la realite quo dans la pensee, puisque le concret differe
+de l'abstrait, et ils ne decrivent les objets que tels que les veut
+l'esprit. (Nominalisme.)
+
+8 deg. Ils ne sont pas pour cela vains et faux, ils sont la collection des
+caracteres communs de certaines multitudes, ils sont eux-memes des
+notions collectives. (Conceptualisme.)
+
+9 deg. Ces notions collectives sont prises des caracteres reels d'individus
+reels; ces concepts, sans etre parfaitement identiques a toute la
+realite, se fondent sur la realite. (Realisme.)
+
+10 deg. Pour connaitre ce qu'il y a de realite dans les universaux, il
+faut les etudier dans les realites incontestees dont ils sont,
+les collections; ces realites sont les individus. En etudiant, en
+decomposant l'individu, on atteindra les elements reels de l'espece et
+du genre. (Probleme de l'individuation.)
+
+11 deg. L'individu est compose de forme et de matiere; la matiere de l'homme
+est l'humanite, la forme l'individualite. Celle-ci n'existe pas hors de
+l'individu, puisque des qu'elle existe, elle le realise; elle n'existe
+que combinee a la matiere. La matiere, qui peut egalement exister avec
+telle ou telle indivirtualite, n'existe cependant pas actuellement
+sans aucune; elle se retrouve, non pas la meme, mais analogue, non pas
+identique, mais semblable, dans tous les individus de meme nature, et
+c'est sa similitude qui constitue toute l'identite de l'espece, comme
+c'est la forme individuelle qui diversifie la matiere de l'espece.
+(Theorie de l'individuation.)
+
+12 deg. La collection de toutes les matieres, de toutes les formes
+individuelles est une collection de realites qui n'existent point par
+elles-memes isolement et separement; elle n'en est donc pas, dans la
+realite actuelle, exclusivement composee, de telle sorte que, composee
+de realites, ou reelle dans ses elements propres, elle n'y peut etre
+reduite que par la pensee et n'existe ainsi reduite qu'a l'etat de
+conception et d'expression. (Conceptualisme realiste.)
+
+13 deg. L'individnation est le type de la constitution des especes, de celle
+des genres; partout matiere semblable en nature, mais numeriquement
+diverse dans ses combinaisons avec la forme. Ainsi, dans les individus,
+la matiere est l'espece, collection des matieres _individualisees_;
+dans les especes, la matiere est le genre, collection des matieres
+_specifiees_; dans le genre, la matiere est un genre superieur ou
+supreme, collection des matieres _generalisees_.
+
+14 deg. A chaque degre, cette matiere similaire, mais non pas numeriquement
+identique, est le veritable universel, universel reel, en puissance reel
+a lui seul, en acte reel en combinaison. (Realisme.)
+
+15 deg. Comment l'etre que par la pensee nous concevons ainsi constitue
+est-il reellement et physiquement constitue? Les elements, principes
+immediats de tous les etres, sont-ils dans la matiere, sont-ils dans
+la forme; sont-ils a la fois matiere et forme, et, dans tous ces cas,
+comment peuvent-ils encore etre avec propriete appeles elements? Les
+particules plus ou moins simples concues par l'analyse ne sont que des
+elements improprement dits, des elements provisoires. Ce sent des corps
+composants affectes de certaines proprietes non communes a tout compose.
+Le veritable element de la matiere du corps, c'est la pure essence,
+celle-la est proprement un universel, car elle est informe et
+indeterminee. Mais tout ceci n'est dit et ne doit etre entendu que des
+choses sensibles, et n'est pas applicable aux substances spirituelles
+dont la physique ne traitait pas. (Ontologie physique.)
+
+16 deg. Dans les substances corporelles, la pure essence, cet universel apte
+a toutes les formes, recoit ces formes dans toutes ses parties, et ces
+parties, chacune ainsi composee, constituent un tout compose. Ce tout
+est successivement affecte de certaines formes qui le font passer a
+l'etat de genre, d'espece, d'individu. Mais, en meme temps, ses parties
+sont affectees les unes de certaines formes, les autre de certaines
+autres, qui ne sont pas celles de la totalite, et qui font des parties
+elementaires differentes de nature. (Physique ou ontologie.)
+
+17 deg. La forme, qui on se joignant a la matiere, produit successivement le
+genre, l'espece, l'individu, est en general la difference qui diversifie
+le semblable. C'est surtout a ce qui transforme le genre en espece que
+s'applique ce nom de difference. La difference n'est pas une simple
+qualite, elle n'est pas non plus par elle-meme une substance, car il n'y
+a point de substance sans matiere. Elle est la forme simple, la forme
+proprement dite. La forme simple est celle qui constitue une nature.
+(Idealisme platonique.)
+
+18 deg. La matiere de la substance est la pure essence, etre en puissance,
+indetermine pur, universel sans forme, et accessible a toutes les
+formes. L'essence de la substance, c'est d'etre; elle n'a pas d'autre
+_quiddite_. (Idealisme au point de vue logique, spinozisme au point
+de vue ontologique; hegelianisme au point de vue de la doctrine de
+l'identite de la logique et de l'ontologie.)
+
+Faut-il admettre, en effet, ce vaste et incoherent ensemble de doctrines
+dans la tete d'un seul homme, et la philosophie d'Abelard est-elle
+le chaos? Nous ne le pensons point. Sans doute, les necessites de la
+polemique l'entrainent parfois a des assertions peu conciliables entre
+elles, et l'esprit de la dialectique, qui, jouant avec les mots comme
+avec des signes d'algebre, perd souvent de vue la realite, a pu souvent
+lui dicter des raisonnements qui sont de pures formes logiques, sans
+application et sans valeur pour la science des choses. Mais il nous
+parait cependant que la coherence se retablit entre ses idees, si l'on y
+retablit l'ordre, et si l'on distingue les points de vue successifs dans
+lesquels il s'est place pour considerer la question. Ces distinctions,
+il ne s'en rendait peut-etre pas bien compte; cet ordre, il n'aurait
+peut-etre pas su l'etablir par lui-meme. La methode etait inconnue aux
+philosophes de cet age, et celui-ci en aurait eu grand besoin pour
+eclaircir et justifier l'eclectisme qu'il a porte dans la discussion
+des universaux. Refutant tout, empruntant de tout, Abelard me parait en
+effet avoir procede en eclectique.
+
+Pour lui, ce qu'il y a de vrai du nominalisme, c'est, non que les
+universaux sont des voix, mais qu'ils existent comme universaux par le
+langage et expriment des conventions de l'esprit.
+
+Ce qu'il y a de vrai du conceptualisme, c'est que l'esprit concoit
+les objets qu'il a percus, en ramene la diversite a l'unite par les
+ressemblances, et recueille dans les individus la pensee commune qui est
+le genre et l'espece.
+
+Ce qu'il y a de vrai dans l'individualisme de Roscelin, c'est que
+la realite en acte est toujours particuliere, et que la substance
+proprement dite n'est jamais en fait universelle.
+
+Ce qu'il y a de vrai dans le realisme, c'est que les genres et les
+especes sont des collections formees d'individus reels en vertu de leur
+reelle communaute de nature.
+
+Ce qu'il y a de vrai de la doctrine de l'indifference, c'est qu'il
+existe dans tous les individus d'une meme nature un element commun, la
+matiere, ce non-different ou ce semblable dans tous, diversifie par les
+formes individuelles.
+
+Ce qu'il y a de vrai dans la doctrine des essences universelles, c'est
+que cette matiere, semblable dans tous les etres, et qui ne differe que
+numeriquement, est par la communaute de ses caracteres, par l'identite
+de ses effets, un universel reel, quoiqu'il ne soit jamais separe d'une
+forme qui le particularise.
+
+Ce qu'il y a de vrai dans l'idealisme[121], c'est que la forme qui n'est
+ni matiere, ni genre, ni substance, est cependant l'element, reel et
+formateur de l'essence, et subsiste avec un caractere de determination,
+une constance d'efficacite qui suppose une permanence superieure aux
+changements et aux accidents successifs de la matiere sensible; tandis
+que la matiere premiere ou la pure essence, base primitive de toute
+matiere posterieure, subsiste comme quelque chose de durable,
+d'identique, d'indetermine, d'inaccessible aux sens en dehors des
+formes, et partant d'incorporel, mais d'accessible a toutes les formes
+et de necessaire indistinctement a toutes les choses existantes.
+
+[Note 121: J'entends par ce mot la doctrine qui donnait une certaine
+existence a des dires indefinissables qui n'etaient ni abstraction, ni
+substance spirituelle, ni substance sensible, et que la scolastique
+etait sans cesse portee a realiser; doctrine qu'on peut egalement
+appeler un platonisme altere, ou un aristotelisme imparfait.]
+
+Voila en substance ce qu'Abelard a recueilli dans tous les systemes
+qu'il a critiques; c'est bien la un eclectisme, seulement l'auteur n'en
+a pas une conscience distincte, il ne l'etablit pas systematiquement; on
+y rencontre meme ca et la des lacunes ou des incoherences, car un esprit
+qui peche par la methode et par l'observation psychologique ne s'eleve
+pas toujours, malgre ses efforts, a l'eclectisme et s'arrete au
+syncretisme. Cependant il y a plus que de la sagacite, il y a de
+l'etendue d'esprit dans ce travail de conciliation de toutes les
+doctrines sur les universaux, et de plus, on y peut entrevoir et degager
+une idee originale qui en distingue et caracterise l'auteur entre tous
+les chefs d'ecole qu'il a soumis a sa pressante inquisition.
+
+Nous craignons l'ennui des redites, et cependant nous ne pouvons nous
+refuser un dernier mot sur une question qui a fait presque toute la
+renommee philosophique d'Abelard, et peut-etre tout le malheur de sa
+theologie. Il nous est a coeur de faire bien saisir sa pensee et la
+notre, et de fixer le caractere definitif de sa doctrine.
+
+Suivant les meilleures autorites, ce caractere est, a tout prendre,
+celui du nominalisme. Faut-il souscrire a ce jugement? Non, Abelard ne
+fut pas nominaliste, s'il faut, pour l'etre, croire avec Roscelin qu'il
+n'y a dans le genre et l'espece que des noms, et que rien n'est reel
+dans l'individu que l'individualite; s'il faut croire que les qualites,
+pour n'etre pas materiellement, objectivement separables des substances
+individuelles, ne sont que des mots; s'il faut croire que les parties,
+quand elles ne sont pas des individus, sont aussi verbales, aussi vaines
+que les especes et les qualites; s'il faut croire enfin que hors du
+langage aucune abstraction n'est rien.
+
+Mais il fut nominaliste, si, pour meriter ce titre, il suffit de
+n'etre pas realiste, s'il suffit d'ignorer ou de rejeter la doctrine
+platonicienne des idees, s'il suffit de ne pas admettre des essences
+generales subsistant essentiellement soit hors des individus, soit
+integralement et distinctement dans les individus, et de regarder
+qu'entre Dieu, l'ame et les individus, il n'y a de numeriquement reel
+que des conceptions, qui sont des faits et non des etres; s'il suffit
+enfin d'imputer aux facultes et aux besoins de l'esprit humain
+l'existence de genres, de qualites, d'abstractions de toute sorte,
+posees separement et independamment des sujets effectifs qui ont donne
+naissance a ces creations intellectuelles.
+
+La plupart des philosophes nos contemporains auraient, je crois, de
+la peine a se defendre de penser comme lui sur ce dernier point, et
+seraient fort embarrasses d'attribuer une existence distincte a aucune
+des abstractions de cette nature. Cependant beaucoup d'entre eux se
+defendent du nominalisme et donnent tort a Abelard dans sa grande
+controverse; ils ne lui accordent d'avoir eu raison que contre les abus
+du realisme. Si nous pressons bien leur pensee, nous avouerons qu'elle
+nous echappe, et nous osons soupconner que celle d'Abelard aurait bien
+pu leur echapper en partie.
+
+Certes, M. Cousin ne confond point Abelard avec Roscelin; il veut bien
+accorder que le grossier paradoxe contre l'existence des parties etait
+trop au-dessous de ce grand esprit. Il reconnait que le nihilisme a peu
+pres avoue des nominalistes absolus etait etranger a sa pensee, mais
+il laisse entendre qu'en derniere analyse ce nihilisme aurait bien pu
+devenir, a l'insu d'Abelard, le produit net de sa theorie, et il ne voit
+dans le conceptualisme qu'un nominalisme tempere, sinon deguise.
+
+Voici toutefois son principal argument: "Le principe de l'ecole realiste
+est la distinction en chaque chose d'un element general et d'un element
+particulier. Ici les deux extremites egalement fausses sont ces deux
+hypotheses: ou la distinction de l'element general et de l'element
+particulier portee jusqu'a leur separation, ou leur non-separation
+portee jusqu'a l'abolition de leur difference, et la verite est que ces
+deux elements sont a la fois distincts et inseparablement unis. Toute
+realite est double.... Le moi... est essentiellement distinct de chacun
+de ses actes, meme de chacune de ses facultes, quoiqu'il n'en soit pas
+separe. Le genre humain soutient le meme rapport avec les individus qui
+le composent; ils ne le constituent pas, c'est lui, au contraire, qui
+les constitue. L'humanite est essentiellement tout entiere et en meme
+temps dans chacun de nous.... L'humanite n'existe que dans les individus
+et par les individus, mais en retour les individus n'existent, ne se
+ressemblent et ne forment un genre que par le lien de l'humanite, que
+par l'unite de l'humanite qui est en chacun d'eux. Voici donc la reponse
+que nous ferions au probleme de Porphyre: [Grec: poteron chorista
+(gene) e en tois aisthetois.] Distincts, oui; separes, non; separables,
+peut-etre; mais alors nous sortons des limites de ce monde et de la
+realite actuelle[122]."
+
+[Note 122: Ouvr. ined., introd., p. cxxxvi.]
+
+Ou notre meprise est grande, ou cette objection se reduit a ceci: les
+differences qui separent les hommes des autres animaux sont reelles, ou,
+ce qui revient au meme, les ressemblances qui unissent les hommes et
+manquent aux autres animaux, comme celles qui leur sont communes avec
+les autres animaux, sont egalement reelles. Il y a donc une nature
+humaine, l'idee de la nature humaine n'est point une hypothese, une
+chimere; elle est fondee sur des realites, et puisqu'il y a des realites
+au fond des idees de cette sorte, c'est-a-dire au fond des idees de
+genres et d'especes, il y a un certain realisme.
+
+Cela est vrai, si le realisme signifie cette opinion meme, savoir que
+les idees de genres et d'especes, loin d'etre des fictions ou de pures
+conditions subjectives de notre pensee, sont l'expression intellectuelle
+de faits positifs et certains. Ce realisme-la n'est que le contraire
+du scepticisme et de l'idealisme. Sur ce point, le sens commun est
+realiste. Mais, qu'on nous permette de le dire, ce n'est pas la
+le realisme. Le realisme etait plus hardi. Les idees de genres et
+d'especes, etant fondees sur des faits reels, peuvent etre appelees des
+idees reelles, et en ce sens il est tout simple de dire abreviativement
+que les genres et les especes sont reels. Mais sont-ils en eux-memes des
+realites, c'est-a-dire quelque chose d'autre que, d'une part, les
+faits reels manifestes dans les individus, de l'autre, les conclusions
+legitimes que nous induisons de ces faits reels, generalisations
+necessaires de l'intelligence. Le realisme est alle jusqu'a regarder
+les idees de genre et d'espece comme correspondant objectivement a des
+essences, ontologiquement distinctes des individus dans lesquels elles
+se manifestent.
+
+Sans doute, l'objection de M. Cousin ne va pas si loin; c'est une
+reserve generale en faveur du platonisme; c'est surtout l'expression
+d'une louable crainte de donner acces ou pretexte au scepticisme. Mais
+ce n'est en definitive qu'une reclamation incontestable en faveur de la
+verite de l'idee d'essence.
+
+Oui, il y a dans les etres individuels autre chose que de
+l'individualite. On peut, on doit dire sans subtilite: il n'y a que
+des individus, et il y a quelque chose de plus que des individualites.
+Ainsi, bien qu'il n'existe en fait d'humanite que des hommes, il est une
+essence qui s'appelle la nature humaine. Mais la nature humaine ne se
+realise que dans les individus; des que l'essence arrive a l'existence,
+elle s'individualise. L'etre en puissance peut etre general, l'etre en
+acte est individu.
+
+Or maintenant, cette realite des faits sur lesquels se fondent les idees
+de genre et d'espace, cette verite de l'idee d'essence, Abelard l'a-t-il
+niee? Le conceptualisme est-il condamne a la nier? je ne le pense pas.
+Pour la nier, encore une fois, il faudrait dire: il n'y a que des
+individus, et ils n'existent qu'en tant qu'individus. Or il est possible
+que le nominalisme ait dit cela, mais ce n'est point ce qu'a dit
+Abelard. Il y a en effet deux hypotheses egalement fausses, la
+separation de l'essence et de l'individu, et l'abolition de leur
+difference. Le realisme est tombe dans la premiere, et le nominalisme
+dans la seconde. Mais Abelard n'a rien fait de cela; ce n'est certes
+pas lui qui abolit la difference. Il n'a nie comme faits aucun des
+fondements de la distinction des genres et des especes. Suivant lui, les
+seules unites sensibles, les seules essences distinctes et reelles sont
+en effet des individus; mais dans l'individu humain, il y a ce qui est
+commun a tous les animaux, c'est la matiere ou le genre; il y a de plus
+ce qui distingue les hommes des animaux et ce qui est commun a tous
+les hommes: c'est la difference specifique ou la forme essentielle de
+l'humanite: de la l'espece. La matiere et la forme sont les elements
+reels de l'humanite. D'ou il resulte que la distinction des genres
+et des especes est reelle, et l'on voit que loin de meconnaitre les
+caracteres communs qui decelent et constituent dans les individus une
+essence on une nature speciale, Abelard realise, sous le nom de forme
+essentielle, cet element integrant et constitutif sans lequel il n'y
+aurait qu'une matiere indeterminee, ou des fragments infinis en nombre,
+sans liaison, sans caractere assignable, une creation sans ordre, qui
+echapperait a la raison humaine.
+
+En effet, il y a ici, pour le repeter encore, deux ecueils a eviter:
+l'un, le realisme absolu qui absorberait l'individu dans l'etre
+universel, et que je n'hesiterais pas a nommer, avec Bayle, un
+spinozisme non developpe; l'autre, un nominalisme radical qui serait au
+fond un individualisme absolu. La formule de cette doctrine serait: "Il
+n'existe que des substances distinguees par des accidents propres."
+Alors les caracteres de l'animal, ceux de l'homme ne seraient que des
+accidents fortuits de ces fragments, ou plutot de ces agregats isoles
+que nous appelons individus. C'est fictivement et vainement que notre
+esprit comparerait et assimilerait ces accidents, et qu'il se formerait
+ainsi des classes. Ces classes, conceptions gratuites, n'auraient de
+reel que leurs noms, et nous ne cederions, en les formant, qu'a un
+penchant, a une fantaisie de notre esprit. Au fond, il n'y aurait que
+des substances et des accidents. Est-ce la le conceptualisme d'Abelard?
+nullement; il a repete jusqu'a satiete que de la substance en general
+a l'individu il y a des degres, et que ce n'est point par les simples
+accidents que l'on peut combler la distance. Il s'est empare d'une idee
+aristotelique, la distinction de la matiere et de la forme, sans l'une
+ou l'autre desquelles il n'existe rien, et il a pose comme realites,
+comme elements necessaires de l'etre, la matiere (genre); la forme
+specifique (difference, espece); enfin la forme propre (individu); mais
+toutes ces choses ne sont separables qu'en puissance.
+
+Un contemporain, et probablement un disciple d'Abelard, a decrit dans
+quelques fragments precieux la vraie doctrine de son maitre. Il l'a
+ramenee avec, raison a un seul point, la forme. C'est la place et le
+role qu'Abelard donne a la forme, qui font le caractere et la valeur de
+son systeme. Nous la resumerons une derniere fois d'apres cet interprete
+anonyme[123].
+
+[Note 123: _De Intellectibus_, In fine, p. 404]
+
+Un principe a ete pose: "Tout ce qui est est ou substance ou accident."
+Ce principe est faux. Il exprime une division qui ne suffit pas, comme
+on dit en logique, c'est-a-dire qui n'embrasse pas toute la realite.
+Si elle etait complete, en effet, il faudrait que la rationnalite, qui
+apparemment n'est pas substance, fut accident. Accident, son absence ou
+sa presence dans l'homme serait indifferente, et par consequent l'homme
+reduit a l'animal sans raison serait encore un homme. La division
+exprimee par le principe ne serait donc plausible qu'a la condition
+d'entendre l'accident d'une maniere large, et de donner ce nom a tout ce
+qui est attribut de la substance a un titre quelconque. Alors la forme,
+le propre seraient des accidents; mais il faudrait toujours distinguer
+parmi ces accidents, et l'on serait oblige de designer certains
+d'entr'eux par le nom presque contradictoire d'accidents essentiels.
+
+Telle serait la rationnalite. Elle est mieux distinguee, quand on dit
+qu'elle est une forme. La forme, c'est l'accident ou mode dont le
+retranchement,--je parle le langage aristotelique,--_corrompt_ la
+substance dont elle est un des constituants; c'est-a-dire fait sortir
+une substance de la classe ou elle est placee pour la faire passer dans
+une autre. Retranchez la raison a l'homme, l'homme est _corrompu_, lisez
+_denature_; il n'est plus que l'animal. En langage moderne, il perd son
+essence.
+
+Ceci amene et eclaire la question suivante: les formes sont-elles des
+essences?
+
+Les uns veulent qu'elles soient universellement des essences. Soit, mais
+alors, comme Socrate est un, ce qu'ils ne peuvent refuser d'accorder, il
+a l'unite. L'unite de Socrate est une, elle a donc l'unite pour forme
+substantielle, et celle-ci une autre, et ainsi a l'infini. On s'en
+tire en admettant je ne sais quelle reciprocite, _nescio quam
+reciprocicationem_. L'unite de Socrate est la forme de celle de Platon,
+celle de Platon la forme de celle de Socrate; c'est-a-dire qu'on ne peut
+eviter ou qu'une seule et meme essence soit la forme individualisee de
+plusieurs, ou qu'elle soit reciproquement ce qui recoit et ce qui donne
+la forme. Enfin, toutes les formes etant des essences, chaque individu,
+un par lui-meme, a son unite, ou chaque unite sujet a son unite forme,
+c'est-a-dire sa semblable dans une autre essence, puisque la forme est
+aussi une essence: il suit qu'il y a plus d'unites que de semblables;
+or, il doit y avoir autant de semblables que d'unites. Mais si l'on
+ajoute les semblables des unites formes, qui, etant essences, doivent
+aussi avoir chacune la leur, il se trouve qu'il y a plus de semblables
+que d'unites; et le tout donne un resultat absurde. Car il s'ensuivrait
+qu'il y a plus d'unites que d'unites, et plus de semblables que de
+semblables. Tout cela est un non-sens.
+
+Les autres ne veulent point admettre d'essences hors de la substance;
+ceux-ci seront obliges de dire, et peut-etre avec raison, que les
+vertus, les vices, les couleurs ne sont pas quelque chose. C'est aux
+sages d'en juger, dit notre anonyme, et il passe outre.
+
+Mais il ajoute qu'il n'y a plus qu'une troisieme opinion; c'est celle
+qui entend que certaines formes soient des essences, et certaines autres
+non. "Ainsi le veulent Abelard et les siens, qui portent la clarte dans
+l'art dialectique, parce qu'au lieu de l'embrouiller, ils le scrutent
+avec le soin le plus scrupuleux[124]. Pour eux, les seules formes qui
+soient des essences sont certaines qualites[125] qui sont dans les
+conditions suivantes. 1 deg. Il faut qu'elles soient dans le sujet, en telle
+sorte que le sujet ne suffise pas pour qu'elles existent. Par exemple,
+le sujet suffit a l'existence des quantites. 2 deg. Qu'une disposition de
+parties ne soit pas necessaire a leur existence, comme il faut une
+disposition de parties, reciproque entre les parties du doigt pour qu'il
+soit courbe, commune au sujet et au siege pour qu'un homme soit assis.
+3 deg. Qu'elles n'existent pas dans le sujet, grace a quelque objet
+extrinseque, en sorte qu'elles ne puissent exister seules, comme la
+propriete qui consiste pour un homme a posseder un boeuf ou un cheval.
+4 deg. Que pour les ecarter, il ne soit pas necessaire d'ajouter une
+substance au sujet, comme pour ecarter l'inanimation, il faut ajouter au
+sujet une substance, l'ame."
+
+[Note 124: "Sicut Abaelardus et sui, qui artem dialecticam non
+obfuscando, sed diligentissime perscrutando dilucidant." (P. 490.)]
+
+[Note 125: _Quasdam qualitates. Qualites_ doit etre entendu ici
+largement, a la maniere moderne, dans le sens de modes en general, et
+non dans le sens technique d'especes de la categorie de _qualite_.]
+
+Voila les quatre conditions auxquelles une qualite ou plutot un attribut
+du sujet est non-seulement une forme, mais une essence, d'un seul mot,
+une forme essentielle.
+
+Cet expose remarquable montre que, loin d'etre nominaliste, ou meme
+conceptualiste a la maniere des modernes, Abelard admet qu'il y a
+essence et realite meme hors de la substance, n'entendant par ce dernier
+mot que le _substrat_ du sujet individuel. En outre de la substance, il
+admet quelque chose qui n'est pas le simple accident. La substance etant
+la matiere, c'est-a-dire ici le fond de l'etre, il faut a ce fond une
+forme pour qu'il ait une nature speciale; cette forme qui en fait
+l'essence est elle-meme une essence. Toutes les formes ne sont pas dans
+ce cas. La forme essentielle est celle-la seulement que le sujet
+ne produit pas de lui-meme, et qui n'a besoin pour etre, d'aucune
+disposition, d'aucun objet etranger, pour s'aneantir, de l'addition
+d'aucune substance.
+
+La difference specifique est une forme essentielle, mais elle ne forme
+de veritables especes que dans la categorie de la substance, sans etre
+elle-meme une espece de cette categorie. Aux divers degres de cette
+categorie sont les divers degres de l'etre veritable, par lesquels
+la substance, etre en puissance, arrive a l'etre en acte. Ces degres
+forment la gradation des essences.
+
+Un dernier jugement sur cette doctrine.
+
+Si l'on s'arrete au langage, elle se defendra mal. La distinction de la
+matiere et de la forme ne s'est pas soutenue _in terminis_. Qu'est-ce
+qu'une forme essentielle, ou du moins quelle sorte d'etre est cela? Le
+mode d'existence en est pour le moins aussi difficile a concevoir que
+celui des idees de Platon. Aristote ne peut sauver l'existence de ses
+formes qu'a l'aide de la distinction de la puissance et de l'acte; mais
+de l'etre en puissance, cela se resout au vrai dans les conditions de
+l'etre, par consequent dans les conceptions de l'esprit. Des conceptions
+de l'esprit fondamentales, necessaires, primordiales, qu'est-ce autre
+chose que des idees eternelles? On peut dire, a mon sens, contre
+Aristote tout ce qu'il a dit contre Platon, et l'on voit que les
+modernes sont plus conceptualistes qu'Abelard.
+
+Cela veut-il dire que les modernes sont nominalistes?
+
+Ecartez le langage de notre scolastique, et vous trouverez peut-etre que
+sa doctrine serait aujourd'hui exposee dans ces termes. L'experience ne
+manifeste, l'intelligence ne concoit que des etres individuels, comme
+etant en pleine possession de l'existence. Les genres, les especes ne
+sont, au positif, que des collections d'individus; dans l'individu, le
+sujet de l'existence est la substance; toute substance est individuelle;
+elle est substance, c'est-a-dire qu'elle est l'un et l'etre, pour dire
+comme les Grecs. Mais quel _un_, mais quel _etre_ est-elle? Elle est
+telle et non pas telle. Ce qu'elle est ainsi, c'est ce qu'on appelle son
+essence. La substance, consideree en elle-meme, par abstraction ou en
+puissance, n'a pas d'essence; mais en acte ou en realite, mais des
+qu'elle existe, elle a ou plutot elle est une essence. Point de
+substance sans essence. Tout ceci repond a la theorie de la matiere et
+de la forme.
+
+L'essence, pour l'esprit qui ne fait que concevoir la substance et ne
+la connait pas, se represente comme une qualite. _Quid_ n'est connu que
+comme _quale_, mais est concu comme _quid_. L'essence est-elle donc pour
+cela la qualite en general, ou se compose-t-elle de toutes les qualites
+du sujet de l'existence?
+
+Comme substance, ce sujet est un, lui, et pas un autre, c'est la
+l'individualite; comme essence, il est de telle ou telle nature. Cette
+nature determinee ne se determine pour nous que par les qualites que
+nous percevons ou induisons dans le sujet; mais ces qualites diverses ne
+peuvent etre ni confondues entre elles, ni rangees sur la meme ligne:
+elles sont toutes reelles, mais il en est de constitutives, il en est
+d'accessoires, et parmi les constitutives, les unes sont communes a un
+plus grand nombre d'etres, les autres a un nombre moindre. Il y en a
+d'universelles, c'est-a-dire de communes a tous les etres; il y en a
+de tellement particulieres qu'elles sont exclusives. Entre ces deux
+extremes se placent divers degres; a ces degres correspondent de
+certains groupes de qualites constitutives; les qualites constitutives
+sont dites essentielles en ce qu'elles constituent l'essence.
+
+Les qualites sont donc essentielles ou ne le sont pas.
+
+Lorsque l'esprit embrasse tous les etres dans leur universalite, il leur
+trouve un certain nombre de caracteres communs; ces caracteres sont
+plus que des modes, plus meme que des attributs. Si nous les appelons
+attributs ou modes, c'est par un besoin de notre esprit, qui ne connait
+directement les etres que par leurs qualites; mais ces attributs
+improprement dits sont plutot des conditions ou des principes
+d'existence determinee. C'est par eux que tes etres sont des etres.
+
+Dans cette universalite des etres, des differences apparaissent,
+c'est-a-dire des attributs differents, et cependant communs encore
+a plusieurs, mais en plus petit nombre. Les plus communs apres les
+conditions universelles constituent les essences plus generales. Entre
+ces caracteres communs, on distingue encore de certaines differences, et
+l'on concoit des essences moins generales; ainsi d'essences en essences,
+on arrive a l'essence la moins generale, a savoir la substance
+individuelle; mais cette substance individuelle porte encore des
+caracteres communs a bien d'autres substances individuelles, elle a de
+nombreuses ressemblances. De meme que la consideration des differences
+nous a fait descendre de l'universalite des etres a l'individualite
+de l'etre, la consideration des ressemblances nous ferait remonter de
+l'individualite a l'universalite.
+
+C'est ainsi que les etres se representent a l'esprit humain, qui en
+forme et en ordonne la conception. Mais ces classifications, qui sont
+certainement concues, ne sont-elles que des conceptions? L'affirmative
+serait la reponse insensee du scepticisme. Ne lui on deplaise, ces
+classes sont certainement fondees sur des faits reels. Ni l'observation,
+ni la raison qui les a reconnues, ne nous forgent des mensonges. Mais ce
+n'est pas tout que de porter sur des faits reels; les conceptions des
+essences, plus ou moins communes, plus ou moins particulieres,
+donnent lieu a une distinction fondamentale. Il en est qui, sans etre
+illusoires, n'ont rien d'essentiel; il en est d'essentielles. Celles-ci
+reposent sur les caracteres dominants dont l'ensemble forme dans notre
+pensee la nature des etres. Ces differences fondamentales revelent
+et constituent les veritables essences, ou les grandes et naturelles
+divisions de l'ensemble des etres. Ces differences sont assez
+nombreuses; mais dans le nombre on doit distinguer celles que voici.
+Dans l'ensemble des etres accessibles aux sens d'abord se montrent
+certains caracteres generaux, communs a tous, et auxquels participe
+toute la masse inorganique, substance confuse qui ne se distingue de ce
+qui est plus general qu'elle que par l'attribut qui la rend sensible
+et que Descartes a nomme l'etendue. Si vous en retranchez la masse
+inorganique, vous aurez le regne organique (espece dont l'etre etendu
+est le genre); si vous en retranchez tout l'etre inanime, il vous reste
+l'etre anime (le genre animal); si vous retranchez ce qui, parmi les
+animes, n'a pas la raison, il vous restera l'animal raisonnable
+ou l'homme (espece humaine); et si, dans la totalite des animaux
+raisonnables, vous distinguez substance par substance, vous avez
+l'individu. Or, parler ainsi, c'est concevoir qu'il y a une essence
+determinee par chaque groupe d'attributs communs, une nature etendue,
+une nature organique, une nature animale, une nature humaine, une nature
+individuelle. On appelle aujourd'hui nature ou essence, ce qu'au temps
+d'Abelard on appelait genre ou espece, matiere ou forme; mais le fond
+des idees n'a pas sensiblement varie.
+
+Et lorsqu'il essaie, pour profondement distinguer l'espece de tout le
+reste, de determiner a quelles conditions la forme est une essence, il
+entreprend un travail difficile, et il fait plus que les philosophes
+modernes qui se sont bien hasardes (non pas tous) a reconnaitre qu'il y
+a telle chose que l'essence, mais dont aucun ne s'est aventure a dire
+ce que c'est. Ajouter, comme Abelard, que les essences veritables ne
+se rencontrent que dans la categorie de la substance, et que la forme
+specifique est en dehors de toute categorie, et surtout n'est a aucun
+titre dans celle de la qualite, c'est assurement traduire, avec
+l'exactitude scientifique de son art, cette pensee, que les qualites
+essentielles sont irrevocablement distinctes des qualites accidentelles,
+et que les essences ne sont pas de pures conceptions.
+
+Nous avons peut-etre passe la mesure dans cette exposition de la
+doctrine d'Abelard sur les universaux. C'est qu'elle nous paraissait
+encore incompletement connue, faute d'avoir ete completement restituee.
+Il en est en effet de cette doctrine comme de presque toutes les
+opinions de son auteur; elle a disparu avec lui. Il y a peu de
+philosophes, dont le nom ait ete plus celebre et les doctrines plus
+oubliees. Le temps n'a respecte que sa gloire. Soit que l'envie, le
+despotisme ou la peur aient detruit ou laisse se perdre ses livres, soit
+que ceux qui ont profite de ses idees aient pris soin d'en dissimuler
+l'origine, cet homme, qui eut tant de disciples, n'a pas laisse
+d'ecole, et quoiqu'on ne puisse douter qu'il n'ait exerce une influence
+predominante sur l'enseignement, sur les etudes, sur la destinee de la
+philosophie, il n'a point fonde de philosophie. D'innombrables sectes
+ont aussitot apres lui couvert le sol gaulois, et l'on n'a plus parle
+de lui que comme on parle d'un brillant meteore qui eblouit et qui
+s'eteint. Il y a de l'injustice dans cet oubli, et lorsqu'au XIIIe
+siecle on voit la querelle des universaux se perpetuer, mais aussi
+s'eclaircir et s'etendre, on peut aisement retrouver plus d'une idee,
+plus d'un raisonnement qui vient d'Abelard, ou que ses successeurs ont
+laborieusement decouvert apres lui au lieu de le lui emprunter. On sait
+que les realistes et les nominaux se ravirent alternativement le credit
+et l'influence, et que la puissance des uns et des autres, celle des
+premiere surtout, prit souvent les formes de la tyrannie. On tient en
+general qu'Albert le Grand et saint Thomas d'Acquin furent realistes, et
+leurs partisans venaient s'allier a Jean Duns Scot lui-meme, lorsqu'il
+fallait combattre les nominaux. Peut-etre que ceux-ci auraient succombe,
+si Occam n'eut glorieusement releve leur drapeau, et, donnant au systeme
+l'ordre et la clarte, n'eut decidement retabli leur influence, reconnue
+enfin et assuree par la protection du pouvoir politique. Les maitres de
+l'ecole de Paris, Jean Gerson et Pierre d'Ailly, furent nominaux[126].
+
+[Note 126: Albert. Magn., _De Intellect. et intelligib._, t. I, c.
+II.--_Metaph. comment._ IV.--M. Rousselot prouve assez bien qu'Albert
+etait moins realiste que conceptualiste a la maniere d'Abelard. (_Etudes
+sur la philos. du moyen age_, t. II, c. XIV, p. 210 et suiv.) Il est
+moins heureux, lorsqu'il essaie la meme demonstration a l'endroit de
+Saint Thomas. (_Ibid._, p. 256 et 205.) Saint Thomas, sur la question
+des idees, incline au platonisme: (_Summ. theol._, para I, quest. V, LV,
+et LXXXV.) Le realisme de Scot ne peut etre nie. (Rousselot, t. III, c.
+XVIII, p. 13 et suiv.--Meiners, _De nom. et real. init._, ouv. Cit., p.
+37.--Salabert, _Philos. nom. vind., praefat._, sec. V.)]
+
+Il est remarquable que cette doctrine, quoique toleree souvent, et
+parfois protegee par l'Eglise, lui redevenait de temps en temps et comme
+periodiquement suspecte, au point d'etre persecutee par le saint-siege,
+et qu'elle s'allia maintes fois avec une maniere libre de penser, soit
+sur les matieres de theologie, soit au moins sur les doctrines de la
+cour de Rome. L'esprit d'Abelard, a travers beaucoup de transformations,
+se reconnait et s'apercoit encore dans les ecoles gallicanes, et, osons
+le dire, dans la philosophie nationale.
+
+La science moderne peut, en general, etre regardee, comme nominaliste.
+"La secte des nominaux," dit Leibnitz, "est la plus profonde des sectes
+scolastiques, et celle qui s'accorde le mieux avec la methode de la
+philosophie reformee de nos jours." Descartes ne place point "hors de
+notre "pensee toutes ces idees generales que dans l'ecole on comprend
+sous le nom d'universaux." Locke et son ecole ont professe le
+nominalisme conceptualiste; Hobbes, Berkeley, Hume, le nominalisme pur;
+et, sur ce point, les Ecossais, surtout Dugald Stewart, ont encheri sur
+les opinions de Locke, eux qui se separent de lui si volontiers[127]. Le
+conceptualisme est peut-etre le vrai nom de la doctrine de Kant, et
+ce n'est qu'apres lui que la philosophie allemande a pris ces formes
+alexandrines qui la rapprochent du realisme du moyen age. La doctrine de
+l'identite absolue, qui ne distingue plus l'ordre de la connaissance de
+l'ordre de l'existence, efface ou supprime toute controverse sur les
+universaux, en confondant l'etre et la pensee, le particulier et le
+general, le fini et l'infini. M. de Schelling s'est fait gloire de
+renouveler le spinozisme qu'on imputait au realisme pour l'accabler;
+Hegel a courageusement erige les degres logiques en phases de l'etre, et
+professe que toute pensee realise, au point que l'etre n'est pleinement
+reel qu'autant et en tant qu'il se pense[128]. Pour Hegel, toute
+opposition entre les differents, que dis-je! entre les contradictoires,
+n'est qu'une passagere apparence. Mais il faut convenir que rien plus
+qu'une telle doctrine n'a ete jusqu'a ces derniers temps contraire aux
+methodes en honneur depuis deux siecles, et l'on peut dire qu'en general
+l'esprit du nominalisme est celui de la philosophie moderne, quoiqu'il
+s'y trouve souvent eclairci et tempere par des idees etrangeres aux
+nominaux du XIIe siecle, et qui le preservent ou le delivrent des exces
+et des erreurs, infaillible chatiment de toute doctrine absolue.
+
+[Note 127: Leibnitz, _In Nisol_. praefat., edit. Dutens, t. IV, _Nouv.
+Essais_, t. III, c. III, 6,--Descartes, _Les Principes_, 1re part., sec.
+59.--Locke, _De l'Entend. hum_., t. III, c. III, sec. 6 et suiv., et c.
+VI, sec. 7 et suiv.--Reid, _Essais sur les facultes de l'esprit humain_,
+ess. V, c. VI.--D. Stewart, _Philos. de l'esprit humain_, c. IV, sect.
+II, III et IV.]
+
+[Note 128: Il est remarquable, en effet, que les objections dirigees par
+Bayle contre l'_universale a parte vel_ des scolastiques, et contre
+la confusion de l'attribut et de la substance dans Spinoza, soient
+precisement les idees dont s'empare Hegel pour edifier sa doctrine.
+(Voy. Bayle, art, _Abelard_, et _Sillpon_.--Hegel, _Gesch. Der
+Philosophie_, t. III, p. 168.)]
+
+Abelard a donc triomphe; car, malgre les graves restrictions qu'une
+critique clairvoyante decouvre dans le nominalisme ou le conceptualisme
+qu'on lui impute, son esprit est bien l'esprit moderne a son origine. Il
+l'annonce, il le devance, il le promet. La lumiere qui blanchit au matin
+l'horizon est deja celle de l'astre encore invisible qui doit eclairer
+le monde.
+
+En parlant ainsi, je n'eviterai pas l'accusation de nominalisme. Je ne
+demande qu'a la restreindre dans les limites suivantes.
+
+L'essence est reelle; il n'y a point d'existence sans essence; mais
+l'essence ne se rencontre reellement que dans l'etre determine, parce
+que l'etre n'existe que determine. Cependant la determination n'est pas
+une chose absolue; elle est susceptible de plus ou de moins. La matiere
+etendue, par exemple, est la conception de l'etre percevable, la plus
+indeterminee, ou, si l'on veut, la moins determinee que nous puissions
+former. Quand nous divisons la matiere ou la voyons divisee, ses
+divisions sont des parties qui sont quelquefois appelees individus, et
+qui devraient plutot s'appeler fragments, car ces parties ne meritent
+proprement ce nom d'individus qu'autant qu'elles sont, comme divisions,
+l'oeuvre de la nature, ou, pour parler plus hardiment, un tout de
+creation divine, qui ne peut en general etre divise sans changer de
+nature. Quoi qu'il en soit, l'etre va toujours se determinant davantage.
+Ces determinations successives divisent reellement l'universalite de la
+substance, et comme ces divisions correspondent a des substances, unes,
+distinctes, d'origine naturelle, l'universalite de la substance est dans
+le fait, est actuellement la totalite des substances.
+
+Chaque substance a une essence, c'est-a-dire une nature stable qui se
+reconnait a ses attributs permanents et invariables, et nous avons
+raison de croire a l'essence. Ainsi, pour prendre l'exemple toujours
+cite, il y a une essence qui s'appelle legitimement la nature humaine.
+Elle ne peut etre confondue avec aucune autre, ni produite de toutes
+pieces par aucune operation humaine, ni modifiee dans ses elements
+constitutifs, sans etre detruite. _Substantialis differentia abesse non
+potest, quin corrumpat_[129].
+
+[Note 129: _De Intellect_., p. 492.]
+
+L'idee d'essence est une idee necessaire de l'esprit humain, et l'idee
+d'essence est vraie et legitime, non-seulement fondee sur quelque chose
+de reel et d'objectif, mais conforme dans une certaine mesure a cette
+realite objective, parce que les idees necessaires expriment les
+conditions memes de la realite. Mais pour etre conforme a la realite,
+cette idee ne lui est point adequate, parce que notre connaissance,
+certaine dans ce qu'elle a de necessaire, est toujours et necessairement
+incomplete.
+
+L'essence est une condition de l'etre. Mais cette condition qui ne peut
+etre ni eludee, ni alteree, ni reproduite a volonte, cette loi qui n'est
+expliquee par aucun phenomene naturel, par aucune des forces connues ou
+appreciables, ou meme supposables de la nature, est un des temoignages
+les plus certains a mes yeux de l'intervention d'une puissance et d'une
+intelligence supremes. Pour exister, il faut que l'essence ait ete
+concue et voulue. C'est par la que je l'eleve au-dessus meme de ce
+qu'il y a de plus eleve en ce monde, les idees necessaires de la raison
+humaine. C'est en ce sens que je suis pret a reconnaitre le dogme
+platonicien, et a nommer l'essence une idee de Dieu.
+
+
+
+LIVRE III.
+
+DE LA THEOLOGIE D'ABELARD.
+
+
+
+CHAPITRE 1er.
+
+DE LA THEOLOGIE SCOLASTIQUE EN GENERAL.--CARACTERE DE CELLE
+D'ABELARD.--LE _Sic et Non._
+
+On dit que le moyen age fut l'empire romain du christianisme. C'est
+alors, suivant des autorites qui s'accordent peu sur d'autres points,
+que l'esprit catholique a le plus profondement penetre dans les
+institutions, les sciences, les sentiments et les coutumes. De la
+l'unite et la grandeur, l'ignorance et la tyrannie assignees tour a tour
+comme caracteres a cet age de l'humanite. Accusations ou louanges, il y
+aurait beaucoup a rabattre, et l'on montrerait aisement qu'elle devait
+encourir deux jugements opposes, cette etrange et obscure epoque, si
+pleine de contrastes, et qui, seule peut-etre entre toutes celles de
+l'histoire, a reuni la barbarie dans les moeurs et le spiritualisme dans
+les idees.
+
+Mais si tout l'honneur ne doit pas revenir au christianisme, bien moins
+encore la religion doit-elle etre rendue responsable de tout ce qu'il y
+eut au moyen age de grossierete et d'oppression. Elle est loin d'avoir
+toujours ete souveraine maitresse. Dans l'ordre politique, apres avoir
+parfois resiste jusqu'a l'heroisme, aux passions mondaines, elle leur a
+souvent cede, complu meme au point de s'en faire l'instrument doctrinal
+et l'apologiste sophistique. De meme aussi, dans l'ordre intellectuel,
+tantot elle a poursuivi la domination exclusive de l'esprit humain,
+tantot elle s'est alliee avec les sciences profanes au point de
+s'identifier avec elles. Aussi n'a-t-elle pas reussi a maintenir son
+unite aussi rigoureusement qu'on le pretend. Elle a eu ses dissidences,
+ses changements, ou, si l'on veut, ses progres. C'etait un lieu commun
+des temps de la scolastique que la philosophie devait etre la servante
+de la theologie, _ancilla theologiae_[130] mais a force de vivre avec sa
+servante, la maitresse finissait par prendre son langage et ses allures,
+et la puissance effective sur l'intelligence a souvent passe du cote
+de la philosophie. Or, quand on pense qu'au moyen age le christianisme
+regnait en maitre absolu, il faut soutenir que la scolastique est
+la vraie et la seule philosophie chretienne; et pourtant comment
+s'aventurer sur le terrain de la scolastique, sans y rencontrer
+quelques-uns des monstres qui infestent, nous dit-on, les sombres
+detours de cette foret magique appelee la philosophie moderne?
+
+[Note 130: On trouve cette metaphore partout. L'origine en est peut-etre
+dans un passage de saint Jean Damascene qui veut que, comme une reine a
+des suivantes, la verite se serve des sciences humaines ainsi que de ses
+esclaves; (_Dial._, I, i.) et dans une comparaison prise de la situation
+d'Abraham, qui avait une femme, Sara, et une servante, Agor; la
+theologie est Sara et la dialectique est Agor. (Didym. _ap. Damasc.,_
+lit. E, tit. ix.) Le P. Petau s'approprie cette comparaison. (_Theolog.
+Dogm., prolog.,_ c. iv, 4.)]
+
+Pour l'histoire, l'unite tant vantee du moyen age est une apparence qui
+cache souvent la lutte et la division. Comme entre les moeurs et les
+idees, les sentiments et les croyances, l'esprit du Nord et celui du
+Midi, le caractere germain et la civilisation romaine, il y eut
+alors alternative d'opposition et de fusion entre la religion et la
+philosophie. Sans parler des conflits du pouvoir ecclesiastique et du
+pouvoir civil, le monde intellectuel admit lui-meme deux autorites,
+l'antiquite et la religion, et ces autorites s'accorderent ou se
+combattirent tour a tour. Tantot Aristote devint chretien, et l'Evangile
+revetit le peripatetisme; tantot, rompant tout commerce, la theologie
+repoussa la philosophie, proscrivit son alliee de la veille, ou fit
+alliance avec une doctrine nouvelle contre celle qu'elle delaissait.
+Elle appelait alors Platon a son secours contre Aristote; et puis, quand
+le platonisme au genie libre, au mysticisme independant, avec l'ampleur
+de ses dogmes sublimes et vagues, brisait les cadres etroits ou l'on
+voulait l'enfermer, Aristote revenait en aide a la theologie, et,
+l'armant de ses formules, de ses precisions severes, des subtilites
+puissantes de son etreignante dialectique, il l'aidait a garrotter son
+maitre, et a reprendre les formes immuables d'une croyance didactique
+et d'une science exacte, jusqu'au jour ou, lasse enfin de ses alliances
+diverses, elle secouait un joug etranger, et, dans son ingratitude,
+anathematisait la raison et la science sous les noms de l'orgueil et de
+l'heresie.
+
+Ces disparates et ces contradictions se montrent a chaque pas dans
+l'histoire intellectuelle du moyen age, et la philosophie depuis
+Descartes, c'est-a-dire depuis qu'elle s'est secularisee, n'a pas
+eprouve peut-etre plus de changements que la theologie depuis Alcuin
+jusqu'a la reformation.
+
+La raison dans la liberte de la reflexion est restee le caractere
+dominant, le perpetuel drapeau de la science philosophique, dans
+quelques mains qu'il ait passe, quels que soient les armees qui l'ont
+suivi et le prix pour lequel elles ont combattu. Cette liberte n'etait
+surement pas absolue, surtout dans l'expression; on a pu preter un voile
+a la philosophie, emousser la pointe de ses armes; on a pu dissimuler
+sa nature, on n'a pas pu la detruire. La scolastique n'a jamais cesse
+d'etre une science rationnelle, meme lorsqu'elle s'est le plus attachee
+a demeurer orthodoxe. Sans doute, l'immuable unite de doctrine,
+c'est-a-dire l'interdiction du mouvement philosophique, n'a pas non plus
+cesse d'etre en general le but et la pretention permanente de toutes
+les ecoles theologiques; encore faut-il exclure celles d'ou s'elanca la
+reforme; mais s'il n'en est guere qui aient fait ouvertement profession
+de sortir de l'Eglise, toutes ont maintes fois change de direction,
+sans cesse oscille entre le raisonnement, la tradition, l'autorite
+des philosophes, celle de l'Ecriture, la foi, la dialectique et la
+mysticite. La theologie meriterait bien aussi d'avoir son histoire des
+variations.
+
+Abelard nous offre un frappant exemple de la maniere dont la philosophie
+et la religion, devenues la dialectique et la theologie, s'alteraient
+et se repoussaient mutuellement, s'unissaient et s'envahissaient tour a
+tour. Avant lui, dans le moyen age, nul philosophe peut-etre n'avait
+ete autant theologien, nul theologien aussi philosophe. Aucun n'avait
+realise au meme degre cette union des deux sciences et des deux genies,
+eminent qu'il etait dans l'ecole d'Aristote et dans celle de Paul[131].
+Mais ainsi que son esprit croyant et scrutateur fut sans cesse ballotte
+des tentations de l'examen aux exigences de la foi, de la liberte a la
+soumission, sa vie fut tour a tour jouet ou victime de l'empire de la
+philosophie et de la puissance de l'Eglise. Vainement poursuivit-il
+incessamment l'accord pour la science, de la raison et de la foi, pour
+la vie, de la liberte et de l'ordre; ni son esprit ne trouva la paix,
+ni son existence, le repos. La logique, il le dit, le rendit odieux aux
+hommes[132]; son genie troubla son ame ainsi que sa destinee, et la
+renommee lui apporta le malheur.
+
+[Note 131: "In Paulo." _Ab. Op., Apol. ad Hel._, p. 308.]
+
+[Note 132: "Odiosum me mundo reddidit logica." _Ibid._, et ci-dessus, l.
+I, t. 1, p. 230.]
+
+Ce n'est pas qu'il ait le premier essaye de mener ensemble la
+philosophie et la religion. Cette alliance a seduit de bonne heure tous
+les grands esprits nes au sein du christianisme. Saint Paul, en entrant
+dans l'ecole d'Athenes, donna un memorable exemple. Lorsqu'il planta la
+croix du Sauveur pres du tombeau de Socrate, on eut dit que l'Evangile
+venait chercher la philosophie, non pour la detruire, mais pour en faire
+la conquete. L'apotre des gentils offre dans ce titre meme un symbole
+de l'union de la parole de Dieu a la parole antique, et malgre ses
+imprecations contre les egarements des sages de son temps, il reconnait
+a la raison humaine les droits imprescriptibles d'une revelation
+eternelle. Au IIe siecle, le troisieme ecrivain de christianisme, le
+premier des apologistes, saint Justin Martyr, a fait profession de
+vouloir concilier la religion avec la philosophie, et saint Irenee,
+qui presque au meme temps manifesta l'intention contraire, et voulut
+delivrer la foi de cette mesalliance, ne sut rien de mieux que de donner
+au christianisme la forme d'une doctrine scientifique. Amis ou ennemis
+des sciences humaines, les Peres des premiers siecles raisonnaient tous,
+les uns pour prouver que la religion valait bien la philosophie, les
+autres que la philosophie ne valait pas la religion. Les plus celebres
+ont accepte le titre de philosophes chretiens, quelquefois ils ont
+appele la religion meme philosophie. Pour Gregoire de Nazianze, le
+philosophe, c'est le chretien; pour saint Clement, le gnostique,
+c'est le theologien[133]. Sans doute ils ne se sont pas tous montres
+rationalistes, a un egal degre. Origene ou Augustin sont autrement
+philosophes qu'Ambroise ou Jerome; mais enfin la theologie a toujours
+produit des penseurs, et dans son sein il s'est perpetuellement
+maintenu, a cote des simples predicateurs du dogme, une secte orthodoxe
+de scrutateurs et de demonstrateurs qui pretendaient conduire a la foi
+par la raison.
+
+[Note 133: Greg. Naz. _Or_. XXVI.--Clem. Alex. _Stromut._, II et VI.]
+
+Cet exemple, constamment donne dans le monde chretien, ne fut pas
+delaisse dans le Nord et l'Occident. Bede le Venerable etait surtout un
+erudit, mais il savait, pour en avoir beaucoup lu, la theologie et la
+philosophie; s'il ne les mela pas, du moins il les rapprocha, et ses
+lecteurs purent les unir. Si Alcuin ne consomma pas encore cette union,
+il donna les moyens de l'essayer, et la doctrine mystique de Scot
+Erigene interesse egalement la raison et la foi: c'est un christianisme
+alexandrin. Cependant la theologie chez ses successeurs resta eminemment
+dogmatique, jusqu'au temps ou la dialectique penetra davantage encore
+dans la philosophie. Ce fut dans la science comme une veritable
+revolution.
+
+Ce mouvement donna l'etre a la theologie scolastique. L'origine en
+parait d'abord obscure, malgre de savantes recherches et des conjectures
+diverses. A quelle date faut-il en rapporter la naissance? a quelles
+sources a-t-elle puise? quels sont ceux qui l'ont decouverte ou
+accreditee? Toutes ces questions curieuses paraitront d'une solution
+moins difficile, grace a ce que nous savons deja de l'histoire de la
+philosophie. Le meme esprit qui, dans la science humaine, avait produit
+la philosophie scolastique, a, passant dans la science sacree, enfante
+la theologie scolastique; on appelle ainsi l'aristotelisme du moyen
+age, ou la dialectique telle que nous la connaissons, appliquee
+a l'enseignement du dogme: c'est la theologie rationnelle ou la
+philosophie religieuse de l'epoque, c'est pour le temps enfin le
+christianisme selon la science[134].
+
+[Note 134: Cf. Ad, Tribbechovii _De Doctor. scholast_., ed. sec.,
+Jenae, 1719. C. A. Heumanni praef., p. XIII, et c, t, ii, vi, p. 249 et
+seqq.--J. Fr. Buddei _Isagog. hist. theol_., Lips. 1727, t. 1, t. post.,
+c. 1, p. 352 et seqq. et passim.--Budd., _Observ. select._ xv, t. 1, p.
+175, 187, 194, etc.--Mabillon, _Traite des etudes monastiques_,
+part. ii, c. vi.--Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, part. ii,
+passim.--Riter, _Hist. de la Philos. chret._, t. II de la trad.,
+passim.]
+
+Si l'on veut eclaircir les commencements de cette ecole theologique,
+dont le glorieux centre fut a Paris et qui se developpait au XIIe
+siecle, il faut remonter bien plus haut que le moyen age. Nous venons
+de dire que des qu'il y a des livres chretiens autres que les livres
+divins, et peut-etre dans ceux-ci memes, au moins dans les Epitres, on
+voit a la tradition de l'Evangile se meler un element philosophique. En
+pouvait-il etre autrement? Les premiers Peres ecrivent, ils sont donc a
+quelque degre des lettres; leur education, si modeste qu'on la suppose,
+a laisse dans leur esprit des idees et des expressions originaires de
+la science des gentils. L'enseignement apostolique ne peut prendre une
+forme tant soit peu litteraire sans qu'aussitot les souvenirs de la
+Grece s'y viennent unir. Une religion, des qu'elle se traite dans
+les livres, ressemble fort a un systeme de philosophie. Elle prend
+necessairement l'esprit humain comme elle le trouve, la langue telle
+qu'elle est faite, la science au point ou elle en est venue. Tous les
+Peres sont donc plus ou moins philosophes, meme ceux qui n'en ont aucune
+envie; mais quelques-uns mettent du prix a l'etre et font expressement
+a la philosophie une place dans la religion. Ce n'est pas encore la
+philosophie scolastique, ni meme la philosophie peripateticienne; ce qui
+domine, c'est l'esprit et quelquefois le langage de Platon. Le disciple
+de Socrate se retrouve dans ces disciples du Christ, et quelques
+lambeaux de la pourpre athenienne restent attaches, comme des ornements
+oublies, a la robe de lin sans tache des catechumenes; non que le dogme
+chretien, comme on l'a pretendu, soit tout platonique, mais le dogme
+emprunte a l'Academie des idees de detail, des metaphores, des
+hypotheses, des explications theoretiques dont l'Ecriture n'offre aucune
+trace et qui sont la part de la raison pure dans l'oeuvre de la foi.
+Aristote contribue pour peu de chose a ces developpements additionnels
+de la science apostolique: de loin en loin, quelques termes d'ecole,
+quelques formes dialectiques, inseparables de toute discussion, viennent
+seulement attester que l'etude, ou du moins une teinture de sa logique
+etait une condition necessaire de la culture de l'esprit.
+
+Des lors cependant la philosophie n'intervient pas dans la religion sans
+rencontrer de resistance, elle excite des ombrages, dea scrupules, des
+censures; tous les Peres s'en servent, mais aucun ne s'y fie d'une
+maniere absolue, et si les uns la recherchent et l'aiment, les autres
+la fuient ou la repoussent. La crainte se mele au gout meme qu'elle
+inspire. Beaucoup se declarent resolument contre elle et la proscrivent
+avec severite; d'autres, apres l'avoir celebree, recommandent de ne
+la suivre qu'avec prudence, les anathemes de saint Paul contre _les
+surprises de la philosophie_, contre _la vaine tromperie de la science
+humaine_, semblent retentir encore aux oreilles des successeurs de
+l'apotre; ils craignent d'etre de ceux _qui s'egarent dans leurs propres
+raisonnements_; ils se croient toujours en presence de cette _gnose
+pseudonyme_ dont _les vides paroles et les antitheses profanes_ sont
+interdites a Timothee[135].
+
+[Note 135: Coloss II, 8.--Rom. I, 21.--I Tim. VI, 20.]
+
+Toutefois, dans les quatre premiers siecles surtout, plusieurs Peres,
+non les moindres par le genie, offrent quelques caracteres de l'esprit
+philosophique. Justin, Athenagore, Clement, Origene, les trois premiers
+Gregoire, et plus tard Cyrille d'Alexandrie, ne cherchent point a fermer
+les yeux a la lumiere de la science. Tel d'entre eux semble mettre sur
+la meme ligne la raison et la foi, mais aucun ne s'annonce pour un
+disciple d'Aristote; un eclectisme flottant qui tend au platonisme se
+retrouve dans presque tous leurs ecrits. Ils ne sont pas, quoi qu'on en
+ait dit, de purs alexandrins, mais ils sont vaguement animes de l'esprit
+qui inspire l'ecole d'Alexandrie. La dialectique, comme art de la
+refutation, ne leur est pas etrangere, ils la regardent, d'apres
+Platon, _comme un rempart_[136], et cependant d'autres ecrivains
+sacres s'elevent des lors contre les dangers et les temerites de la
+dialectique; les plus philosophes songent a s'en preserver. Saint Justin
+lui-meme a soin de rappeler que la religion chretienne est la
+seule philosophie solide et utile[137]. C'est la vraie et parfaite
+philosophie, dit saint Clement[138]. Gregoire le Thaumaturge et
+Gregoire de Nazianze redoutent les sciences curieuses et les subtiles
+contentions, deplorant le jour ou l'art pervers d'Aristote s'est glisse
+dans l'Eglise[139]. L'eclectique saint Cyrille attaque ceux qui, n'ayant
+sur les levres que l'art du Stagyrite, font gloire de ses lecons et
+non de celles des divines Ecritures[140]. Avant lui, Athenagore avait
+demande avec hauteur si ceux qui resolvent les syllogismes, ceux qui
+expliquent l'equivoque et le synonyme, le sujet et le predicat, avaient
+le coeur assez pur pour enseigner la charite et la beatitude[141].
+Gregoire de Nysse enfin, ce metaphysicien idealiste, se vante d'ignorer
+les artifices des rheteurs et de ne point diriger contre ses adversaires
+l'arme redoutable de la subtilite dialectique[142]. Moins engages encore
+dans les liens de la philosophie et plus libres dans leur jugement,
+d'autres Peres eclatent avec plus de vehemence. Tertullien ne peut trop
+s'indigner contre cet art changeant de la controverse qui detruit tout
+ce qu'il edifie, contre cette sagesse athenienne _qui feint et interpole
+la verite_, contre un christianisme stoique, platonique ou dialectique;
+les philosophes sont a ses yeux les _patriarches de l'heresie_, et sans
+prevoir combien son exclamation eut, mille ans plus tard, scandalise
+l'Eglise, il s'ecrie: "Miserable Aristote[143]!"
+
+[Note 136: [Grec: Osper trinkos] De Rep. VII.--Clem. Alex. Strom., 1
+et VI.--Nazians. _Orat_. xx.--Ciceron avait dit aussi en parlant des
+connaissances fondamentales de la raison: "Haec omnia quasi sepimento
+aliquo vallabit a disserendi ratione." _Legg._ I, 23.--Cf. Justin.,
+_Dialog. cum Tryph.,_ 2, 3, etc.--Clem. Alex., _id.,_ II et IV,
+passim.--Origen., _Philocal.,_ c. xiii.]
+
+[Note 137: _Dial. cum Tryph.,_ p. 225. Ed. paris.]
+
+[Note 138: _Strom.,_ II.]
+
+[Note 139: Greg. Thaum., _ap, Damasc. in eclog.,_ litt. A, tit. I.--Naz.
+_Or._ xxv.]
+
+[Note 140: Cyrill., _Catech_. VI, XXII.--Phot., _Thesaur._ II.]
+
+[Note 141: Athenag., _Apol. pro Christ_. XI.]
+
+[Note 142: Nyss., _Cont. Eunom_. II.]
+
+[Note 143: "Miserum Aristotelem." _De praesc. haeret._, VII.--_Adv.
+Hermog._, VIII.]
+
+Ce fut meme une doctrine recue que les heresies procedaient de l'esprit
+philosophique. Epiphane s'en prend a l'imitation d'Aristote de l'erreur
+d'Aetius[144]; celle des Agnoetes passe pour venir de Themistius,
+denonce, comme une des gloires du peripatetisme; saint Basile, saint
+Augustin et deux Gregoire imputent a Eunomius une methode syllogistique,
+_echo retentissant d'Aristote;_ Arius lui-meme est accuse de
+dialectique. Enfin il a ete ecrit qu'il n'est pas d'heresie dont Platon
+lui-meme n'ait fourni l'assaisonnement[145].
+
+[Note 144: _Adv. haeres._ t. III, _haer._ LVI _vel_ LXXXVI, sec. 2.]
+
+[Note 145: Budd., _Obs. sel._ XV, t. 1, p. 180.--Basil., I,
+_Cont. Eunom._ V et IX.--Aug. _De Trin._ XV, XX.--Nyss., I _Cont.
+Eunom._--Tortul., _de Anim._, c. XXIII.--I, _Cont. Mart._, c. XIII.
+C'est l'opinion d'un theologien de grande erudition, le P. Petau,
+_Theol. dogm._, t. I, t. I, c. III, I, et t. II, t. I, c. i, 4, et c.
+III, 1.--Cf. Budd., _Isag._, lib. post. c. IV, p. 557 et 600, c. VI, p.
+918, c. VII, p. 1142.]
+
+Telles etaient les opinions des Peres, opinions qui dans leur
+incoherence nous montrent la philosophie constamment suspecte, au temps
+meme ou l'on s'en sert le plus, aux jours de gloire de l'Eglise grecque.
+On sait que c'est vers le milieu du Ve siecle que le christianisme,
+envisage comme un corps de doctrine, recut la forme generale que lui ont
+a peu pres conservee les modernes. Nous relevons plus de saint Augustin
+que d'Origene, et l'Eglise latine, qui prit alors le dessus jusque dans
+la science, est naturellement la source et la regle du catholicisme
+romain. Le christianisme oriental fut toujours plus speculatif, celui de
+l'Occident plus pratique. L'un tient plus d'une theorie sacree, l'autre
+d'une politique religieuse. En toutes choses, meme dans la foi, l'art
+est le lot de la Grece; le partage de Rome, c'est le gouvernement.
+
+Au temps des Jerome, des Ambroise, des Augustin, un principe fondamental
+est definitivement etabli, c'est l'autorite de l'Eglise en matiere
+de foi, c'est la subordination de la raison a la tradition, et de la
+science a l'autorite. A compter de ce moment surtout, la question
+essentielle ne doit plus etre: Quelle est en soi la verite? mais:
+Quel est de fait l'enseignement de l'Eglise? Aussi la philosophie
+semble-t-elle irrevocablement condamnee. Les heretiques, dit Ambroise,
+abandonnent l'apotre pour suivre Aristote; quant a nous, nous n'avons
+que faire de la philosophie, _nihil nobis cum philosophia_[146]. Elle
+est la troisieme plaie de l'Egypte, fait-on dire a saint Jerome, celle
+qui s'appelait _ciniphes_[147]. Mais c'est surtout dans le grand esprit
+de saint Augustin que la lutte de la philosophie et de la foi s'engage
+avec eclat et se termine par la defaite de la premiere. L'issue du
+combat parait longtemps douteuse. Suivant les instants, les questions,
+les ouvrages, nous le voyons incertain pencher tour a tour de l'un on
+l'autre cote. Il aime la science, le raisonnement, les lettres antiques;
+son esprit est eleve, subtil, meme un peu paradoxal; mais il ramene
+et immole tout a l'Eglise; et apres avoir dit que si les sages de
+l'antiquite revenaient, ils auraient a changer peu de mots et peu
+d'idees pour devenir chretiens, il finit par les accuser d'avoir retenu
+la verite dans l'Iniquite, parce qu'ils ont philosophe sans mediateur.
+Nous verrons Abelard s'appuyer tour a tour, en sens divers, des
+contradictions de saint Augustin, qui croyait connaitre Platon, et
+qui, n'ayant guere lu que Ciceron, etait devenu, comme lui, _magnus
+opinator_[148]. Un scepticisme academique doit aboutir chez un chretien
+au sacrifice de la philosophie.
+
+[Note 146: Ambros., _In psalm_. CXVII, serm. XI.--_De offic. minist._,
+I, XIII.--_Expos. in Luc._, V.]
+
+[Note 147: Hieronym., _In psalm_. CIV.--Aug., _Serm._ LXXXVII.]
+
+[Note 148: _De ver. relig._, IV--_Retract._, I, 1,4.--_De Trin._, XIII,
+XIX, 24.--_Confess._ III, IV et VII, XX.--_De Doct. Christ._, II, XI. et
+XVIII.
+
+Nous ne voyons pas poindre encore la theologie scolastique; c'est la
+philosophie en general qui succombe: le peripatetisme n'est pas seul en
+cause; le stoicisme, avec sa logique aigue et disputeuse, ne jouit
+pas d'un meilleur renom, et le platonisme est reconduit avec quelques
+louanges hors du giron de l'Eglise; d'autant qu'on ne le distinguait pas
+bien du neo-platonisme qui, tantot par l'audace de sa polemique directe,
+tantot par la seduction de ses dogmes eleves et de sa mysticite
+sublime, menacait tout autrement le christianisme, et pouvait, s'il ne
+rencontrait une resistance energique, lui debaucher ses plus grands
+genies.
+
+Durant les cinq premiers siecles, la part du peripatetisme se reduit
+communement a l'emploi de quelques formules isolees qui ont passe dans
+la circulation, a l'usage au moins implicite du syllogisme, ce qui n'est
+pas une opinion, mais une necessite de la controverse et meme de la
+raison, au maintien de la distinction de la matiere et de la forme,
+distinction, au reste, commune a Platon et a son rival, enfin a
+l'application des categories a toutes les questions qui concernent
+l'etre. S'agit-il de la nature de Dieu ou de celle de l'ame, les
+categories sont presque toujours rappelees et discutees; toutefois, du
+sein meme de ces discussions, s'echappe presque toujours le principe que
+Dieu est hors de toutes les categories[149].
+
+[Note 149: J. Launoy, _De var. Arist. fortuna_, c. II.---Ritter, Ouvr.
+cite, t. VI, c. III, p. 249, et t. VII, c. II, p. 516.]
+
+C'est plus tard que l'on voit decidement passer l'empire du cote du
+peripatetisme, mais alors la metaphysique decroit et cede la place a
+la logique; ce que les historiens de la philosophie appellent _le
+formalisme_, commence a prevaloir dans la science. Chez les paiens, on a
+reconcilie Aristote et Platon; les controverses sur le fond des choses
+s'eteignent; on ne songe plus qu'a ordonner les idees, qu'a les exposer
+systematiquement. Chez les chretiens, meme tendance. De tout temps, et
+notamment en Asie, Aristote avait eu de devoues commentateurs, mais la
+plupart en dehors du christianisme; il n'en est plus de meme aux Ve et
+VIe siecles. On distingue parmi eux David d'Armenie, qui avait etudie
+sous les derniers neo-platoniciens. Deja, au jugement de Ritter,
+l'esprit d'Aristote avait inspire Nemesius, de qui nous possedons un
+precieux ouvrage. Jean Philopon, surnomme _le Grammairien_, subit plus
+manifestement encore la meme influence. Il avait ete commentateur du
+prince des peripateticiens avant d'ecrire sur la theologie, et ses
+doctrines s'en ressentent, aussi bien que l'heresie des tritheistes,
+qu'on peut rattacher a son nom[150]. C'est ainsi que nous sommes peu a
+peu conduits a voir naitre et grandir, au VIIIe siecle, l'aristotelisme
+chretien.
+
+[Note 150: Ritter, _ibid._, t. II, t. VII, c. i, p. 420, 424, 442 et
+457.]
+
+L'Arabe Mansur, que l'Eglise sanctifie sous le nom de Jean de Damas ou
+Damascene, est designe comme le createur de la theologie scolastique.
+Son ouvrage, du moins, en est le premier monument.
+
+Ce livre, intitule _Source de la Science_, se compose de trois traites
+distincts[151]. Le premier est une dialectique ou une compilation fort
+claire de l'introduction de Porphyre et des Categories d'Aristote avec
+une definition generale de la philosophie; le second, un expose
+sommaire des diverses doctrines ou _heresies_ de l'antiquite en matiere
+religieuse, et le troisieme, un grand traite _de la foi orthodoxe_ ou
+les dogmes fondamentaux sont concus et traduits dans la forme et
+la langue de la logique, avec une lucidite et une rigueur que les
+theologiens de l'Occident ont rarement egalees. L'ouvrage n'a peut-etre
+pas une grande profondeur, ni une veritable originalite. Mais il est
+ecrit avec une precision qui ne manque point d'elegance, et l'auteur
+y fait, avec une parfaite possession du langage scientifique,
+l'application de la dialectique au dogme. On ne saurait cependant lui
+donner pour disciples les premiers de nos scolastiques. Rien n'annonce
+qu'il leur fut connu. S'il est vrai que la troisieme partie de son livre
+ait ete, sous ce titre, _de orthodoxa Fide_, traduite on latin pour la
+premiere fois par ordre du pape Eugene III[152], ce ne fut qu'apres la
+mort d'Abelard dont les ecrits, nous le croyons du moins, ne mentionnent
+nulle part le nom de saint Jean Damascene. La theologie scolastique est
+donc nee en dehors de l'influence de ce Pere; il en a ete le precurseur
+plutot que le createur; mais apres qu'elle fut venue au monde, il a
+puissamment influe sur ses destinees; il est devenu une de ses autorites
+favorites, et on a regarde son traite comme le type du celebre livre de
+Pierre Lombard. Aussi a-t-il partage dans l'opinion du monde le sort des
+scolastiques. Exalte avec eux, avec eux deprime, il a merite que leurs
+grands adversaires calvinistes fissent un reproche a Melanchton de
+l'avoir imite, et que leur plus violent ennemi, Luther, dit de lui: "Il
+fait trop de philosophie, _nimium philosophatur_[153]."
+
+[Note 151: [Grec: Pege gnosios], _Fons scientiae_. Dans une dedicace au
+pere Goeme, eveque de Maiuine, il dit qu'il a commence par recueillir
+tout le meilleur des plus sages parmi les gentils c'est sa philosophie,
+objet du premier traite intitule Dialectique. Le second, [Grec: Peri
+aireston], n'est guere qu'un denombrement de systemes assez sec et fort
+peu exact pour la partie philosophique. Le troisieme, [Grec: Ekdotis
+akrizes tes orthodoxes Pistios], est un ouvrage en quatre livres qui
+peut se lire encore avec fruit et meme avec plaisir. On a accuse
+l'auteur de pelagianisme et de nouveaute dangereuse dans la phraseologie
+qu'il emploie. Baronius et Bellarmin ne l'approuvent pas en tout; les
+docteurs calvinistes le censurent severement. Mais il ne me parait
+Ouvertement dans l'erreur que touchant la procession du Saint-Esprit. Il
+se rapproche sur ce point du sentiment des Grecs. (S.P.N. Joan. Damasc.
+_Op._, ed. Lequien, 2 vol. in fol. Paris, 1712, t. 1, p. 7, 70, 123.)]
+
+[Note 152: Ritter, Ouvr. cite., _ibid._, p. 505. Eugene III devint
+pape en 1143. Un chroniqueur anglais, Bromton, porte la date de cette
+traduction au temps de Hugues et Richard de Saint-Victor, et aussitot
+apres il annonce la publication du livre de Pierre Lombard, qui en effet
+passe pour s'etre modele sur l'ouvrage de Jean de Damas. (Tribbech., _De
+Doci, schol.,_ c. vi, p. 280 et seqq.)]
+
+[Note 153: Budd. _Isay._, 1. post., c. i, p. 383, 386.]
+
+Apres Jean de Damas, l'Eglise a laquelle il appartient devient sterile,
+et la theologie orthodoxe s'eteint dans l'Orient. Il est le dernier des
+Peres grecs et le premier des nominalistes chretiens.
+
+En Occident, rien de brillant depuis saint Augustin. La litterature
+latine n'eut plus qu'un seul representant de quelque renommee. C'est ce
+Boece que nous avons tant cite. On le compte ordinairement parmi les
+chretiens, et l'on inscrit son nom a la suite de la liste des Peres. Le
+moyen age le placait pour le moins au meme rang qu'eux. Cependant
+la plupart des ecrits de Boece sont des versions d'Aristote, ou des
+commentaires sur ses livres; nulle part il ne s'y declare chretien, et
+dans son plus grand ouvrage, _la Consolation philosophique_, on
+peut rencontrer ca et la les sentiments, mais non les croyances de
+l'Evangile. Une tradition tres-contestable reunit, il est vrai, a ses
+ecrits authentiques quelques traites de theologie, et la mort que lui
+infligea Theodoric lui a valu, on peu s'en faut, les honneurs d'un
+martyr[154]; on montre meme son tombeau dans une eglise de Pavie. Cette
+reputation bien on mal gagnee d'orthodoxie a consacre dans les ages
+suivants son autorite philosophique. La theologie a invoque son
+temoignage en pleine securite de conscience, et nul n'a ete plus
+frequemment, plus hardiment cite dans les ecoles clericales. On peut
+dire qu'il termine avec Cassiodore la litterature latine de l'antiquite
+et commence belle du moyen age. Il n'est pas le createur de la
+scolastique, mais l'intermediaire necessaire entre les temps passes et
+les temps nouveaux.
+
+[Note 154: Ritter, Ouvr. cit., t. VII, c. II, p. 528.]
+
+Nous arrivons au moyen age. La naissance de la theologie de la
+scolastique ne nous paraitra plus un mystere, a nous qui avons vu naitre
+sa philosophie. L'une et l'autre sont les produits naturels du sol de la
+Gaule. C'est en France que les deux elements exotiques, le christianisme
+et la philosophie, se sont unis, et que le genie du moyen age, croyant
+et subtil, enthousiaste et raisonneur, a recompose cette science
+methodique et dominatrice que le libre genie des Orientaux avait bien
+pu, comme tout le reste, decouvrir en se jouant, mais a laquelle il ne
+se fut jamais enchaine. Cette renovation de la theologie date pour nous
+du XIe siecle.
+
+Les ecrivains protestants[155] s'efforcent de la rattacher aux
+usurpations de Gregoire VII, a la codification des fausses decretales, a
+l'etablissement des ordres monastiques, enfin a toutes les choses qu'ils
+detestent comme elle. Ils veulent faire de la theologie scolastique un
+des abus de la cour de Rome, un des crimes de la politique pontificale.
+C'est une erreur. Cette theologie put s'unir aux institutions, se meler
+aux evenements, mais son histoire appartient surtout a l'histoire
+de l'esprit humain, dont elle fut l'oeuvre desinteressee et le
+developpement spontane. La scolastique merite son nom, elle vient des
+ecoles; elle n'est point une combinaison de gouvernement, mais une phase
+de la science humaine, qui s'explique par des antecedents eminemment
+litteraires et academiques, et il etait impossible qu'elle ne reagit pas
+tot ou tard sur la theologie. Loin d'avoir ete inventee pour le service
+de l'Eglise ou de la papaute, la theologie scolastique est devenue
+souvent suspecte a l'une et a l'autre, quoiqu'elle ait enfin reussi a
+s'en faire accepter, et ce n'est pas sans effort qu'elle a surmonte les
+defiances de la portion la plus gouvernementale du clerge. A la longue
+sans doute elle a domine l'enseignement ecclesiastique, et c'est
+pourquoi elle est devenue avec le temps la forme et l'auxiliaire de
+cette autorite en matiere de pensee, contre laquelle devait se soulever
+un jour, a des titres divers, l'esprit d'examen sous le nom de
+reformation ou de philosophie.
+
+[Note 155: Buddee, Tribbechovius, Heumann, etc.]
+
+Mais au debut, ceux qui l'avaient introduite dans le monde savant
+etaient, nous l'avons vu" des novateurs. Quelques auteurs veulent que le
+premier d'entre eux ait ete Lanfrano de Pavie, archeveque de Canterbery,
+ou saint Anselme, son successeur; d'autres ne placent cette origine
+qu'au temps de Pierre Lombard, ou descendent jusqu'au temps d'Alexandre
+de Hales. Une opinion intermediaire fait dater de Roscelin la
+philosophie scolastique, et d'Abelard la theologie[156]. "C'est depuis
+Abelard," dit le docte abbe Tritheme, qui certes n'entend pas lui donner
+un eloge, "que la philosophie seculiere a commence de souiller la
+theologie sacree par son inutile curiosite[157]."
+
+[Note 156: Tribbechovius, _De Doctor. scholast.,_ c. vi.--Heumann, _In
+praef. ejusd.,_ p. xiii et seqq.--Jac. Thomasius, _Vit. Abael.,_ sec. 64,
+etc. _Theol. schol. init.; Hist. Sap.,_ t. III, sec.6l, etc.--Mabillon,
+_Des etud. monast.,_ part. II, c. vi.]
+
+[Note 157: Trithem., _De script. eccles.,_ c. cccxci.]
+
+Suivant Mabillon, le premier pas avait ete la composition des sommes
+de theologie, c'est-a-dire des resumes ou compilations systematiques;
+Vincent de Lerins, Isidore de Seville, saint Jean de Damas, un eveque de
+Saragosse au VIIe siecle, nomme Tayon, avaient donne cet exemple[158].
+Mais les controverses de la fin du XIe siecle sont, a mon avis, le
+veritable foyer ou la scolastique a pris feu. Berenger de Tours forca
+Lanfrane a la dialectique; toutefois le saint eveque l'employa comme a
+regret, et quoiqu'il ait l'air et se vante meme de la bien connaitre, il
+prend soin d'en deguiser les formes sacramentelles, craignant, dit-il,
+de montrer plus de confiance dans l'art que dans la Verite et l'autorite
+des Peres[159]. Son ouvrage, en effet, n'a rien de technique; la
+discussion n'y est pas reguliere, non plus qu'approfondie, et bien qu'on
+ait donne a l'auteur le titre de premier dialecticien des Gaules[160],
+nous ne pouvons voir en lui le fondateur de la theologie scolastique.
+
+[Note 158: Mabillon, Ouvr. cit., _ibid._--Cf. Budd., _Isag.,_ t. post.,
+c. i, p. 367.]
+
+[Note 159: _Adv. Berelly. tar._, c. VII, p. 236. B. Lanfr., _Op. omn._,
+Paris, 1648.--Cf. Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, p. 713-727.]
+
+[Note 160: D. Ceiller, _Hist. gen. des aut. sacr. Et prof._, t. XXI, p.
+34.]
+
+Saint Anselme, quoiqu'il ait surtout le genie d'un metaphysien, saint
+Anselme, si superieur a Lanfranc, tout en exposant avec une elevation et
+une profondeur singulieres les principes d'une theodicee platonique et
+chretienne, ne rejeta point l'argumentation logique; dans ses luttes
+avec Roscelin et d'autres sectaires, il reduisit souvent la theologie
+a une controverse en forme. Mais il ne fut guere qu'un ecrivain, il
+n'enseigna point une methode, il n'eut point d'ecole.
+
+Alors cependant la science fit evidemment un grand effort, sinon
+un grand progres, et, se concentrant presque tout entiere dans la
+dialectique, elle acquit un surcroit de vogue et de puissance. Tout
+aussitot elle alla chercher la theologie ou la theologie vint la
+prendre, toutes deux s'attachant a se soutenir et a se completer
+mutuellement, toutes deux travaillant bientot a se mutuellement dominer;
+et soudain ce commerce, cet echange entre les deux etudes fit eclore,
+avec de nouvelles questions, avec des theories nouvelles qui semblaient
+enrichir l'une et l'autre, des occasions de divergence et de conflit.
+Tandis que la dialectique venait armer la theologie, qui pretendait
+la proteger, celle-ci entrait sans cesse en defiance de son exigeante
+auxiliaire, et demelant en elle une independance cachee, elle craignait
+le sort des monarques asservis ou effaces par leur ministre: elle
+croyait voir un maitre du palais s'asseoir pres du trone d'un roi
+faineant[161].
+
+[Note 161: La creation de la theologie moderne ou la transformation de
+la religion en une science abstraite et bientot scolastique, est exposee
+avec autant d'instruction que de sagacite dans un ouvrage remarquable,
+intitule _The scholastic philosophy considered in its relation to
+christian theology._ L'auteur, M. Hampden, professeur royal de theologie
+a l'universite d'Oxford, nous a souvent instruit et guide, et son livre
+meriterait d'etre traduit. (1 vol. in--8 deg., 2 deg. ed. Londres, 1837.)]
+
+Il n'est donc pas douteux que les heresies de Berenger et de Roscelin
+n'eussent excite des debats favorables aux progres generaux de l'esprit
+dialectique. Le danger, pour le dogme, de l'introduction de certaines
+doctrines dans la science, avait determine les uns a modifier ces
+doctrines pour les rendre innocentes et compatibles avec l'enseignement
+de l'Eglise, les autres a s'instruire plus a fond des ressources de la
+logique, pour en repousser plus facilement les attaques et en assurer
+le concours a l'orthodoxie. On connait tres-imparfaitement les systemes
+d'Anselme de Laon, de Guillaume de Champeaux, de Bernard de Chartres,
+mais sans nul doute chacun d'eux a travaille dans son genre a rendre
+la theologie plus scientifique: Anselme discutait les textes, Bernard
+platonisait, Guillaume, grand logicien, raisonnait sur les termes du
+dogme et les passait au crible de la dialectique; on a dit que le
+premier il avait rendu la theologie contentieuse[162].
+
+[Note 162: _Hist. litt. de la France_, t. X, p. 308.--_J. Saresb. _., t.
+III, c. ix.]
+
+Mais aucun n'a brille dans l'ecole d'autant d'eclat qu'Abelard; nul n'a
+porte dans les discussions argutieuses de la dialectique une subtilite
+plus facile, une lucidite plus eblouissante. Il passait pour avoir une
+intelligence particuliere des secrets d'Aristote, et en meme temps il
+s'attachait a rendre son art accessible et populaire. Lors donc que,
+vainqueur de Guillaume de Champeaux, il entra dans la theologie, ce fut
+comme la science en personne qui venait trouver la foi; ce fut la raison
+qui tendait la main au dogme, et l'on put croire, au gre des preventions
+diverses, que la verite chretienne rencontrait son defenseur ou son
+conquerant le plus redoutable. Peut-etre les deux opinions etaient-elles
+plausibles, il y avait en lui de quoi repondre a bien des esperances
+et justifier bien des craintes. Il venait, en effet, et il l'a dit,
+je crois, avec une entiere sincerite, il venait faconner la foi a la
+dialectique et la premunir contre la dialectique meme. Nous le verrons
+soutenir en meme temps que les chretiens n'ont pas d'appuis plus fermes
+ni de plus dangereux ennemis que les philosophes, et tout ensemble
+attaquer l'abus que l'heresie fait de la logique, et les dedains que
+l'orthodoxie lui temoigne. Ce fut donc sciemment et explicitement qu'il
+se posa en conciliateur et presque en arbitre, tour a tour exigeant
+comme un critique et docile comme un fidele, et qu'il s'efforca de
+realiser en lui-meme ce personnage eclectique, le chretien rationaliste.
+
+Contre lui s'eleverent bientot tontes les accusations que la philosophie
+a coutume d'exciter. Elles ont poursuivi sa memoire. Nous pourrions
+multiplier les citations, et l'on verrait, a partir d'Abelard, la
+theologie scolastique continuer sa route et ses succes au milieu des
+plaintes et quelquefois des maledictions d'une partie de l'Eglise,
+jusqu'au jour ou c'est la raison aussi qui reclame et ose attaquer
+Aristote lui-meme a travers Occam, saint Thomas, Scot, Albert le Grand,
+Averroes, Abelard; mais restons au XIIe siecle. Alors, ce qui devait un
+jour devenir un prejuge paraissait une nouveaute, et la temerite etait
+du cote des scolastiques. Malgre leur soumission au dogme et a l'Eglise
+en general le caractere philosophique dominait en eux, et l'expression
+de theologie scolastique equivalait, dans le langage du temps, a celle
+de philosophie de la theologie. C'est avec ces idees qu'il faut se
+representer Abelard, et que son siecle l'a considere. L'opinion commune
+du clerge sur son compte est celle de Baronius[163]: "Pierre Abelard a
+soumis les Ecritures aux philosophes, principalement a Aristote, et
+il traite les Peres d'ignorants qui ne prouvaient rien de ce qu'ils
+disaient."
+
+[Note 163: Tribbech., Ouvr. cit., c. v, p. 220 et suiv.--Budd., _Isag_.,
+lib. post., c. VII, p. 1126, etc.]
+
+On a vu, en effet, comment il gouvernait la dialectique. Son procede
+dans les questions epineuses etait d'exposer les diverses opinions, et
+de les soumettre a un examen analytique, sous le double controle du
+raisonnement et de l'autorite. Toutes les citations que la lecture avait
+pu lui fournir, etaient passees en revue, discutees, interpretees; puis
+il produisait son avis, en le raccordant a son tour avec ces citations
+memes, qu'il parvenait a ramener subtilement a une apparence d'unite.
+Cette methode exigeait une connaissance detaillee, tant des doctrines
+des auteurs que des passages de leurs ecrits qui pouvaient etre invoques
+pour ou contre telle ou telle solution. Ces solutions, soutenues
+en these, ou favorisees en passant par des propositions isolees,
+s'appelaient des sentences, _sententiae_. L'art de la controverse etant
+d'opposer les autorites aux autorites, et de deconcerter une proposition
+par une citation imprevue, tout esprit qui voulait briller dans cette
+sorte d'escrime, devait se faire un arsenal complet de toutes les armes
+dont il pouvait avoir a diriger ou a repousser les coups; et c'est
+pour cela que des recueils de citations etaient indispensables aux
+philosophes de l'ecole, afin que la soudainete de leurs objections fut
+egale a l'a-propos de leurs reponses.
+
+Ce fut donc un titre assez commun parmi les ecrits du temps que celui de
+livre des sentences, _liber sententiarum_; et le plus celebre recueil
+qui ait porte ce nom, est le manuel theologique de Pierre Lombard, qui
+fut eveque de Paris sept ans apres la mort d'Abelard. Ce livre exerca
+pendant plusieurs siecles une grande autorite: il devint la base de
+renseignement theologique dans l'Universite de Paris, et l'on cite
+ordinairement le docte prelat comme le chef et le fondateur de cette
+ecole de theologiens appeles les docteurs sententiaires (_doctores
+sententiarii_), par opposition a ceux qui portent le nom de docteurs
+bibliques (_biblici_). Ce fut une ecole nouvelle, plus savante, plus
+logique, plus aristotelique que l'ecole ancienne qui, discutant moins,
+approfondissait moins peut-etre, mais aussi ne provoquait ni le doute ni
+la dispute, et qui, fidele a son enseignement synthetique, voyait avec
+inquietude une eristique toute profane envahir le domaine entier de la
+science sacree[164].
+
+[Note 164: Moshem., Secul. XII, pars II, c. III, sec. 8.]
+
+Il y eut donc, au XIIe siecle, deux theologies, l'une biblique dont
+Hildebert, eveque du Mans, etait, dit-on, la lumiere, et a laquelle on
+peut rattacher Guillaume de Saint-Thierry, Gautier de Mortagne, Hugues
+et Richard de Saint-Victor, et que dut aimer et proteger saint Bernard;
+l'autre que Guillaume de Champeaux avait contribue a former, sans
+prevoir que, bientot depasse, il serait lui-meme effraye des
+consequences de son oeuvre, et verrait le sein de la science dechire par
+ses enfants. Les theologiens de cette nuance sont designes aussi par
+le nom de _theoretici_, parce qu'ils se consacraient aux recherches
+speculatives et aux controverses dogmatiques, tandis que les premiers,
+qu'on a nommes _practici_, s'adonnaient surtout a la propagation de
+la foi et a la predication. La theologie des uns fut la theologie
+scolastique par excellence, et celle des autres, la theologie mystique.
+C'est la premiere qui fait le plus de bruit dans l'histoire, c'est
+celle-la dont on a donne Pierre Lombard pour le createur, parce que nul
+avant lui ne l'avait enseignee avec la meme autorite. Le premier il la
+professa publiquement, c'est-a-dire avec un caractere officiel dans
+l'Academie de Paris. Abelard, qui avant lui l'avait inauguree au meme
+lieu, vit toujours contester son titre de professeur. Son enseignement,
+surtout son enseignement theologique, de fait si accredite, en realite
+si puissant, parait n'avoir jamais ete qu'un enseignement prive[165].
+Dans l'ordre de l'intelligence, il fut bien le fondateur de l'ecole, il
+n'en fut pas l'organisateur. Il donna l'esprit aux institutions qui ne
+furent pas son ouvrage. Les liberateurs ne gouvernent pas.
+
+[Note 165: Duboulai, _Hist. Univ. par._, t. II, p. 4l et seq.--Heumann,
+_Tribbech., proef_., p, XIV-XVII.]
+
+Cette methode sententiaire, a laquelle l'eveque Pierre Lombard vint
+preter posterieurement l'influence de sa dignite, je n'hesite point a en
+regarder Abelard comme le createur veritable; ce fut lui qui donna a la
+philosophie sacree sa puissante impulsion, et tout ce qui en France et
+surtout dans les academies de Paris propagea ou suivit de pres ou de
+loin le mouvement scientifique et rationnel de la theologie, a selon
+moi procede de l'enseignement d'Abelard. En lui se retrouvent tous les
+caracteres de l'esprit philosophique de Paris, soit lorsqu'il s'elance,
+soit lorsqu'il s'arrete, dans sa reserve comme dans sa temerite. Car ce
+maitre fut tout ensemble modere et hardi, il eut toutes les tendances et
+voulut servir toutes les causes. Mais le dogme absolu, la foi implicite
+n'avaient pas besoin de son secours, et se maintenaient avant lui; ce
+qu'il eut donc de plus nouveau et de plus saillant, ce fut l'esprit
+raisonneur, l'esprit d'examen. C'est encore ce cote de son genie et de
+son systeme que l'on signale en lui; et quoiqu'il n'ait eu garde de se
+porter aux dernieres extremites, il a encourage par son exemple et son
+impulsion le rationalisme a tous les degres [166].
+
+[Note 166: "Abelard," dit M. l'abbe Ratisbonne, "posa le principe du
+rationalisme qui dans son premier developpement exerca sur la foule
+passionnee l'espece de fascination que le protestantisme produisit trois
+siecles plus tard, et que le liberalisme a renouvele de nos jours
+avec un succes non moins eclatant." (_Hist. de S. Bernard_, t. II, c.
+XXVIII.)]
+
+C'est a l'influence d'Abelard qu'on peut rattacher les noms qui
+illustrent la premiere periode de la scolastique; la seconde commence
+avec Albert le Grand[167]. Mais Robert Pulleyn, Gilbert de la Porree,
+Amaury de Chartres, Pierre Comestor, Jean de Salisbury, Othon de
+Frisingen, Alexandre de Hales, Pierre Helie, Adam du Petit-Pont, et tant
+d'autres, continuateurs ou adversaires d'Abelard, lui doivent peut-etre
+leur rang dans l'histoire de l'esprit humain. Nul d'ailleurs ne parait
+lui avoir de plus grandes obligations que Pierre Lombard. Pierre
+Lombard, c'est Abelard parvenu; c'est Abelard eveque, investi de
+l'autorite, depositaire des grands interets de l'unite ecclesiastique,
+calme et contenu par les devoirs de sa charge, rendu timide par la
+responsabilite, un peu enerve par une ambition satisfaite, mais
+instituant cependant l'esprit de son ecole dans la chaire episcopale et
+donnant a la theologie, pour charte octroyee, le _Livre des Sentences_.
+Abelard n'a point ecrit de livre de ce nom, quoiqu'un des siens l'ait pu
+meriter; mais il a ete le maitre du _Maitre des Sentences_. C'est une
+tradition que Pierre Lombard avait ete son eleve et disait que le _Sic
+et Non_ etait son breviaire[168].
+
+[Note 167: Cette division est generalement recue. Brucker, _Hist.
+crit._, t. III, p. 731.]
+
+[Note 168: Mag. J. Cornubius, _Eulogium, Thes. nov. anecd._, t. V, p.
+1066.--_Ab. Op._, in not., p. 1159.]
+
+_Sic et Non_, le oui et le non, tel est en effet le titre remarquable
+d'un ouvrage important dans la serie des ecrits theologiques d'Abelard.
+Il ne faut pas, sur la foi du titre, y chercher la these du pyrrhonisme;
+ca ne sont point les _Hypotyposes_ d'un Sextus Empiricus chretien.
+L'ouvrage peut bien suggerer le doute, il n'a pas ete fait pour
+l'etablir: mais le titre seul devait a bon droit alarmer les vigilants
+defenseurs de l'integrite de la foi catholique. Si jamais Abelard
+a publie cet ecrit, il n'a pu le faire sans danger pour l'unite de
+croyance, sans danger pour lui-meme. Il suffisait, au reste, qu'on sut
+que l'ouvrage existait, c'etait assez pour compromettre l'auteur. Plus
+inconnu, le livre en etait plus suspect; les denonciateurs d'Abelard au
+concile n'en parlent qu'avec effroi, et jusqu'a l'epoque ou le texte
+meme est enfin sorti des tenebres, la posterite meme a du supposer qu'il
+contenait le mystere de l'incredulite cachee d'un philosophe hypocrite.
+
+Il n'en est rien. M. Cousin a enfin retrouve ce livre celebre et ignore,
+et nous lui en devons la publication[169].
+
+[Note 169: _Ouvr. ined. Petri Abaelardi Sic et Non_, p. 3-163. Le titre
+de cet ouvrage, mentionne dans la lettre de Guillaume de Saint-Thierry,
+etait tout ce qu'on en connaissait. Les benedictins, editeurs du
+_Thesaurus anecdotorum_ et du _Spicilegium_, disaient seulement qu'ils
+avaient cet ecrit a leur disposition, et que c'etait un tissu de
+contradictions. M. Cousin l'a publie en 1836 sur deux manuscrits, l'un
+de la bibliotheque d'Avranches, l'autre de celle de Tours. (Introd., p.
+CLXXXVI.)]
+
+Pour en apprecier la pensee, c'est assez d'en lire le prologue. L'auteur
+y remarque que, dans cette foule de phrases qui remplissent les ecrits
+des saints, quelques propositions different et meme se combattent.
+Cependant, ajoute-t-il aussitot, il ne faut pas juger temerairement ceux
+qui doivent juger le monde. Au lieu de les soupconner d'erreur, nous
+devons nous defier de notre infirmite d'esprit. "La grace doit plutot
+nous manquer pour les comprendre qu'elle ne leur a manque pour ecrire."
+Leur langage est parfois inusite, le sens des mots varie, chacun parle
+sa langue, et comme l'uniformite est, au dire de Ciceron, mere de la
+satiete, on ne doit pas presenter toutes choses dans la nudite de
+l'expression vulgaire.
+
+Mais d'un autre cote, il faut se rappeler qu'on attribue aux saints
+beaucoup d'apocryphes, et que meme dans les ecrits authentiques, et
+jusque dans les divins testaments, des passages ont ete alteres par les
+copistes; c'est ainsi que l'Evangile de saint Mathieu cite Isaie pour
+Asaph, et Jeremie pour Zacharie[170]. C'est ainsi que Marc dit que le
+Seigneur fut crucifie a la troisieme heure, et Jean et Mathieu a la
+sixieme[171].
+
+[Note 170: Il n'y a point Isaie dans saint Mathieu au passage indique
+(xii, 35), mais seulement _le prophete_, et comme il s'agit d'un renvoi
+a un psaume, cette designation indique suffisamment David le roi
+prophete. C'est le psaume qui a pour titre: _Intellectus Asaph._ (Ps,
+77.) Quant a Jeremie, cite pour Zacharie, l'erreur existe (Math. xxvii,
+9).]
+
+[Note 171: Cette diversite existe egalement (Marc, xv, 25.--Math. xxvii,
+45.--Jean, xix, 14.)]
+
+Il faut bien penser aussi, lorsqu'un passage nous surprend dans un des
+ecrivains sacres, qu'il leur est arrive de se retracter, ainsi que l'a
+fait saint Augustin, ou de poser comme question ou conjecture ce qui
+nous semble une affirmation; ou bien enfin de rapporter, sans les
+adopter, les opinions des autres a titre de documents. Il se peut aussi
+qu'ils imitent l'Ecriture, laquelle se conforme souvent aux idees
+communes ou aux apparences exterieures. Joseph est appele, dans
+l'Evangile le pere de Jesus-Christ[172], et l'on dit tous les jours que
+le soleil est chaud ou qu'il ne l'est pas, que le ciel est etoile ou
+qu'il ne l'est pas, quoiqu'il ne survienne aucun changement dans
+l'etat reel du ciel et du soleil. On dit encore qu'un coffre est vide,
+quoiqu'il n'y ait pas de lieu qui soit vide ou qui ne soit rempli d'air.
+Les philosophes eux-memes font des concessions a l'apparence. Il y en a
+de telles dans Boece.
+
+[Note 172: Luc, II, 48.]
+
+Lors donc qu'on trouve des variations ou des contradictions dans les
+Peres, on doit attentivement rechercher quelles ont pu Etre les causes
+de ces divergences, et tenir compte des temps, des circonstances et des
+intentions. D'ailleurs, en rapprochant soigneusement les differents sens
+d'un meme mot dans les differentes autorites, on arrivera facilement a
+la solution de la difficulte. Mais lorsqu'enfin la contradiction est
+trop manifeste, il faut comparer les autorites et choisir. Ainsi, par
+exemple, il est admis que les prophetes n'ont pas eu a tous les moments
+le don de prophetie, saint Pierre lui-meme s'est trompe au sujet de
+certains rites de l'ancienne loi, et il a ete publiquement repris par
+saint Paul. Saint Paul se trompe a son tour, quand il annonce dans son
+Epitre aux Romains qu'il se rendra par Rome en Espagne[173]. Mais il ne
+faut pas traiter de mensonges les faussetes qui peuvent se rencontrer
+dans les ecrivains ecclesiastiques; le mensonge implique l'intention de
+tromper, "et le Seigneur qui sonde les reins et les coeurs, sait tout
+peser, en considerant non ce qu'on fait, mais dans quel esprit on
+le fait." Seulement on peut supposer l'erreur, et "il faut lire les
+docteur, non avec la necessite de croire, mais avec la liberte de
+juger."
+
+[Note 173: Rom. XV, 28. On ne voit pas en effet dans les Actes ni dans
+aucun recit que saint Paul soit alle en Espagne.]
+
+Faites une distinction entre l'autorite canonique de l'Ancien ou du
+Nouveau Testament et celle des livres posterieurs. Si dans l'Ecriture
+quelque chose vous semble absurde, n'accusez que le copiste ou
+vous-meme; ce serait heresie que de supposer rien de plus. Mais dans
+les livres qui sont venus apres, il n'en est pas ainsi: saint Jerome
+ne semble commander une confiance absolue que pour les opuscules de
+Cyprien, ceux d'Athanase et le livre d'Hilaire[174]; quant aux autres,
+il veut qu'on les lise en les jugeant. C'est le cas du verset: _Omnia
+probate, quod bonum est tenete._ (I Thess., V, 24.)
+
+[Note 174: Dans une lettre pour l'education d'une jeune fille, il dit
+en effet qu'elle peut lire avec confiance _Cypriani opuscula, Athanasii
+epistolas et Hilarii libros_. En citant, Abelard repete _opuscula_ pour
+Athanase, et met _librum_ au lieu de _libros_. (_Sic et Non_, p. 15.--S.
+Hieronym. _Op_., t. IV, op. LVII, _ad Loetam_.)]
+
+"Apres ces observations prealables, je veux accomplir mon projet et
+recueillir les diverses maximes des saints Peres qui s'offriront a ma
+memoire et qui entraineront avec elles quelque question, par suite de
+la dissonance qu'elles paraitront presenter. Elles exciteront de jeunes
+lecteurs a s'exercer plus specialement a la recherche de la Verite, et
+les rendront plus penetrants par l'inquisition. L'inquisition est en
+effet la premiere clef de la science[175], c'est a l'interrogation
+assidument ou frequemment pratiquee que le plus perspicace des
+philosophes, Aristote, demande que tout esprit studieux s'attache avec
+passion, quand il dit, en parlant de la Categorie de la relation:
+_Peut-etre est-il difficile de s'exprimer avec confiance sur de telles
+choses, a moins qu'on ne les ait retraitees souvent. Le doute sur
+chacune a d'elles ne sera pas inutiles_[176]. C'est par le doute, en
+effet, que nous arrivons a l'inquisition, et par l'inquisition que nous
+atteignons la verite, suivant cette parole de la verite meme: _Cherchez
+et vous trouverez, frapper et l'on vous ouvrira_. Et pour nous donner
+la lecon morale de son propre exemple, celui qui fut cette meme verite
+voulut, vers la douzieme annee de son age, s'asseoir au milieu des
+docteurs et les interroger, nous montrant ainsi par l'interrogation
+l'image d'un disciple qui questionne plutot que celle d'un maitre qui
+enseigne, lui cependant, ce Dieu en qui est la pleine et parfaite
+sagesse.
+
+[Note 175: "Haed quippe prima (Inquisitio) sapientiae clavis
+dellaitur... Dubiando ad inquisitionem veritus, inquirendo veritatem
+perciptimus." (P. 16.)Ces paroles remarquables rappellent celles
+de Cyrille: [Grec: Arche matheseos xetesis, kai riza tes epi tisin
+ognodumenois suniseos e peri auton epaporesis.] (_Comm. in Johan, ev._,
+I. II, c. iv, p. 180. S. Cyrill. _Op._, t. IV, Parls, 1638.)]
+
+[Note 176: Categ. VII. "Dubitare autem de singulis non erit inutile."
+Ainsi est citee la version de Boece, ou il y a _dubitasse_ et non
+_dubitare_ (p. 172). M.B. Saint-Hilaire traduit "Il n'est pas inutile
+d'avoir discute chacune de ces questions" (T. 1, p. 93.) Le mot du texte
+est [Grec: dieporekenai].]
+
+"Lorsque d'ailleurs quelques paroles des Ecritures sont produites, elles
+ne font que mieux exciter le lecteur et l'attirer a la recherche de la
+verite, suivant que l'ecrit est recommande par une autorite plus grande.
+C'est pourquoi nous avons soumis cet ouvrage, ou sont compilees en un
+seul volume les maximes des saints, a la regle decretee par le pape
+Gelase concernant les livres authentiques, ayant eu soin de n'y rien
+citer des apocryphes.... Ici commencent les sentences recueillies dans
+les divines Ecritures[177], et qui paraissent se contrarier. C'est a
+raison de cette contrariete que cette compilation de sentences est
+appelee _Le Oui et le Non (Sic et Non)_."
+
+[Note 177: "Sententiae ex divinis scripturis collectae." _Les divines
+ecritures_ ne signifient pas ici ce que ces mots signifieraient
+aujourd'hui, l'Ancien et le Nouveau Testament, mais les livres saints et
+les Peres. _Divin_ Exprimait alors le sacre par opposition au profane.
+La science _divine_ voulait dire, comme en anglais _divinity_, la
+theologie. Les _ecritures_ designaient aussi les _ecrits_, et non
+l'Ecriture sainte. Tout ce qui etait anciennement ecrit etait une
+autorite, Ciceron, Virgile, Macrobe, etc; l'Ecriture sainte s'appelait
+_divina pagina_.]
+
+Et ce qui suit n'est qu'un recueil de nombreuses citations enoncant le
+pour et le contre, et distribuees en cent cinquante-sept questions
+d'une importance fort inegale. Naturellement la premiere est celle que
+l'existence du livre donnait pour resolue dans l'esprit de
+l'auteur: _Qu'il faut fonder la foi sur des raisons humaines, et le
+contraire_[178]. Si Abelard n'eut pas ete decide pour l'affirmative,
+aurait-il jamais ecrit son ouvrage?
+
+[Note 178: "Quod tides humanis rationibus sit adstruenda, et contra."
+(I, p. 17.) C'est a peu pres la question de saint Thomas: "Utrum sacra
+doctrina sit argumentativa." (_Summ. Theol._, pars I, qu. i, a. 8.)]
+
+La collection de passages qu'il a places ici en regard les uns des
+autres est encore precieuse aujourd'hui; elle atteste une lecture assez
+considerable et plus d'instruction qu'on ne croirait dans les
+lettres sacrees. Elle serait utile comme specimen du catalogue de la
+bibliotheque ecclesiastique des savants de Paris au XIIe siecle, quoique
+je soupconne que plusieurs passages sont pris dans les auteurs, non qui
+les ont ecrits, mais qui les ont cites, et notamment dans saint Jerome
+et saint Augustin[179].
+
+[Note 179: Voici la liste par ordre chronologique des auteurs chretiens
+cites dans le _Sic et Non_: Origene, Cyprien, Eusebe, Hilaire, Prudence,
+Athanase, Ephrem, Ambroise, Jean Chrysostome, Jerome, Augustin, Leon,
+pape, Prosper, Maxime, eveque de Turin, Gennade, pretre de Marseille qui
+Ecrivait vers la fin du Ve siecle, Hormisdas, pape, Boece, Gregoire le
+Grand, Isidore de Seville, Bede, Ambroise Autpert, abbe de Saint-Vincent
+pres Benevent, auteur au VIIIe siecle d'un commentaire sur l'Apocalypse,
+Haimon, eveque d'Halberstadt en 841, et qui a commente les Ecritures et
+redige un abrege de l'histoire de l'Eglise, Nicolas Ier, pape, et Remi,
+moine de Saint-Germain l'Auxerrois, qui enseignait la dialectique a
+Paris au commencement du Xe siecle, et qui a commente les psaumes.
+On peut soupconner que ce qui est cite des Peres grecs, notamment
+d'Origene, de saint Ephrem, et de saint Jean Chrysostome, vient de
+seconde main. Abelard pouvait avoir une traduction d'Eusebe, et quant a
+saint Athanase, il ne cite, je crois, que le Symbole, et un traite de la
+Trinite, qui n'existe qu'en latin, et qui lui a ete faussement attribue.
+(S. Athan. Op., _de Trin. lib._, VIII, t. II, p. 602, Paris, 1699.) Il y
+a aussi quelques rares citations des paiens, savoir Aristote, Ciceron,
+Seneque et Macrobe.]
+
+Cet ouvrage fut apparemment une des premieres compositions theologiques
+d'Abelard; il doit etre anterieur au concile de Soissons, et sans doute
+il l'ecrivit ou le commenca a l'epoque ou, delaissant Anselme de Laon,
+il s'erigea definitivement en professeur de theologie. C'est, comme
+l'a dit tres-bien M. Cousin, "la table des matieres de ses traites
+dogmatiques de theologie et de morale[180]." Mais il peut avoir ete
+termine beaucoup plus tard, et par sa nature c'etait un recueil qui
+pouvait n'etre jamais acheve; aussi est-il permis de douter qu'il ait
+jamais ete reellement publie. Guillaume de Saint-Thierry dit qu'on le
+tenait cache[181]. Il pouvait etre connu des disciples d'Abelard, il
+avait du leur etre communique, et son existence etait ainsi devenue
+publique, sans qu'il en fut de meme de son contenu. Une telle
+composition n'en devait paraitre que plus suspecte, et je ne m'etonne
+pas que l'abbe de Saint-Thierry, en denoncant Abelard, rapporte des
+passages de ses autres ecrits theologiques et cite seulement comme
+monstrueux le titre du _Sic et Non_[182]. C'etait attacher a toute la
+doctrine d'Abelard l'etiquette du scepticisme religieux.
+
+[Note 180: _Introd._, p. CLXXXIX.]
+
+[Note 181: "Nec etiam quaesita inveniuntur." (Guill. S. Theod., _ad
+Gaufr. et Bern. Epist., Bibl. cist._, t. IV, p. 113.)]
+
+[Note 182: "_Sic et Non, Scito te ipsum_ et alia quaedam, de quibus timeo
+ne sicut monstruosi sunt nominis sic etiam sint monstruosi dogmatis."
+(_Id., ibid._)]
+
+Cependant un tel soupcon etait injuste. L'esprit d'examen, on le dit du
+moins, peut conduire au scepticisme, mais il n'est pas le scepticisme,
+et il n'y conduit pas toujours. Abelard etait chretien; il a pu tomber
+dans l'erreur, mais non dans le doute, et s'il a, par ses raisonnements,
+altere la foi, jamais il n'a pretendu l'affaiblir. Il se defiait
+d'autant moins de sa methode, il la jugeait d'autant moins dangereuse
+pour les convictions catholiques, qu'elle avait affermi les siennes, et
+qu'en rendant sa foi plus lumineuse elle l'avait rendue plus solide. Son
+orthodoxie seule peut etre mise en question.
+
+Il est vrai cependant que l'esprit philosophique domine dans ses ecrits
+l'esprit dogmatique, et qu'il y a professe hardiment le rationalisme,
+au risque d'ebranler ce qui etait pour lui inebranlable. Charme de ses
+idees, esclave de son raisonnement, il se rendait propre la foi commune
+en la demontrant a sa mode, et elle lui devenait plus chere et plus
+sacree, quand elle etait devenue sa doctrine personnelle: l'amour-propre
+de l'auteur ajoutait a la conviction du fidele. Mais il ouvrait ainsi la
+voie sans terme ou devait marcher desormais a plus ou moins grands pas
+la raison individuelle; il donnait le signal redoutable auquel devaient
+de siecle en siecle repondre tous les esprits opposants; il sonnait le
+reveil de la liberte de penser.
+
+Nous retrouverons ce caractere dans tonte sa theologie. Ici bornons-nous
+a remarquer que le _Sic et Non_ peut etre regarde comme le point
+de depart naturel de l'esprit d'examen applique a la theologie,
+c'est-a-dire a la tradition ecrite des doctrines chretiennes. C'etait
+en effet la mise en question du vrai sens de ces doctrines, et elle ne
+pouvait avoir lieu que par l'examen contradictoire des autorites. Cette
+opposition systematique des textes avait, dans un cercle plus restreint
+et sous toutes reserves d'une soumission generale et implicite a
+l'Ecriture, quelque chose du doute prealable de Descartes, quelque chose
+des antinomies de Kant; c'etait un choix offert a la raison.
+
+Abelard choisit; Pierre Lombard choisit aussi, et son livre n'est pas
+sans analogie avec le _Sic et Non_. Il est fait sur le meme plan; nous
+concevons qu'on lui ait dispute cet ouvrage, et qu'avant de connaitre
+rien de plus que le titre de celui d'Abelard, on ait pu croire
+quelquefois que Pierre Lombard le lui avait derobe[183]. On sait que
+les _Quatre Livres des sentences_ sont divises en chapitre intitules
+_Distinctions;_ c'est-a-dire que chaque question y est successivement
+posee; puis les autorites et les arguments contraires sont presentes
+sur chacune, et la solution est etablie presque toujours a l'aide d'une
+distinction. Les citations sont souvent celles du _Sic et Non;_ cette
+coincidence est naturelle, et d'ailleurs pourquoi Pierre Lombard
+n'aurait-il pas pris ses citations dans le recueil de son maitre?
+L'ordonnance du livre premier, qui roule sur la Trinite et la
+Providence, est absolument celle de l'Introduction a la theologie;
+et bien que le docte eveque evite et parfois combatte les opinions
+contestables du philosophe, il se montre partout imbu de sa methode et
+nourri de sa science.
+
+[Note 183: "Putatur a P. Abaelarde confectum fuisse hoc opus, cui ille
+per plagum surripuerit." (Morhof., _Polyhist._, t. II, c. XIV, t. II, p.
+88.)]
+
+Enfin cette maniere de proceder et de poser hardiment le pour et le
+contre, sauf a conclure, devint la forme permanente de la theologie
+scolastique. L'ecole dogmatique de forme comme de fond, celle qui
+enseignait sans discuter, fut de moins en moins puissante et de moins
+en moins ecoutee; et lorsque, pres de cent ans plus tard, saint Thomas
+d'Aquin resuma toute la theologie dans son admirable livre, il posa
+intrepidement le pour et le contre sur toutes les questions, sur tous
+les articles des questions, et, divisant a l'infini les objections et
+les reponses, opposant une par une, autorite a autorite, raisonnement a
+raisonnement, il ecrivit, sans jamais faiblir, sans jamais douter,
+un ouvrage aussi dogmatique par les conclusions que sceptique par
+l'exposition. _La Somme theologique_ presente la religion tout entiere
+comme une immense controverse dialectique, dans laquelle le dogme finit
+toujours par avoir raison. C'est la negation la plus franche et la pins
+developpee de l'absolutisme dogmatique. Ainsi la theologie scolastique,
+etudiee dans l'esprit de la foi, mais enseignee comme une science, est
+devenue, avec le temps, la theologie proprement dite; avec le temps, il
+n'y en a guere eu d'autre dans les ecoles. C'est essentiellement celle
+qui s'est perpetuee dans les seminaires. Au XVIIe siecle, le P.
+Petau, en composant son remarquable traite des dogmes theologiques,
+reconnaissait pour ses devanciers saint Jean de Damas, Pierre Lombard et
+saint Thomas, et quand l'Eglise veut reellement enseigner, il faut bien,
+de gre ou de force, qu'elle redevienne scolastique. Elle n'a pas encore
+en France d'autre theologie reconnue.
+
+Cependant les ames ferventes, les esprits simples et pratiques, les
+hommes de gouvernement dans l'Eglise sont loin d'avoir toujours porte
+une grande confiance a ce genre d'enseignement. Chose singuliere! il a
+souvent alarme tout ensemble le mysticisme et la politique. Pour dire le
+vrai, il n'est pas rigoureusement d'accord avec ce caractere imperatif
+que donne a la parole de Dieu le pretre qui se sent revetu d'une mission
+de commandement, et croit representer celui dont il est ecrit: _Tanquam
+potestatem habens_ (Math. VIII, 29). Concevons que, soit comme mystique,
+soit comme homme d'Etat, saint Bernard n'ait pas vu sans effroi la
+transformation dialectique de la predication religieuse, Aujourd'hui
+meme il serait difficile de concilier l'enseignement traditionnel de la
+theologie avec la doctrine des nouveaux apologistes. On est devenu si
+reserve en matiere de raisonnement, que si la chose etait a faire, je
+ne sais si le clerge donnerait les mains a l'invention de la theologie
+didactique. A ses yeux, en effet, le christianisme pourrait bien avoir
+peu a se louer de la philosophie du moyen age; car c'est sous cette
+forme que le rationalisme est rentre dans son sein. Quant a ceux qui ont
+ouvert la route, qui se sont montres particulierement philosophes dans
+la religion, qui ont appuye sur le cote scientifique de la theologie,
+qui ont enfin fonde la foi sur la raison, voici ce qu'en dit le plus
+prudent des philosophes modernes:
+
+ "La question de la conformite de la foi avec la raison, a toujours
+ ete un grand probleme. Dans la primitive Eglise, les plus habiles
+ auteurs chretiens s'accommodaient des pensees des platoniciens qui
+ leur revenaient le plus et qui etaient le plus en vogue alors. Peu a
+ peu Aristote prit la place de Platon, lorsque le gout des systemes
+ commenca a regner, et lorsque la theologie meme devint plus
+ systematique par les decisions des conciles generaux, qui
+ fournissaient des formulaires precis et positifs. Saint Augustin,
+ Boece et Cassiodore, dans l'Occident, et saint Jean de Damas, dans
+ l'Orient, ont contribue le plus a reduire la theologie en forme de
+ science, sans parler de Bede, Alouin, saint Anselme, et quelques
+ autres theologiens verses dans la philosophie, Jusqu'a ce qu'enfin
+ les scolastiques survinrent et que le loisir des cloitres donnant
+ carriere aux speculations, aidees par la philosophie d'Aristote,
+ traduite de l'arabe, on acheva de faire un compose de theologie et
+ de philosophie, dans lequel la plupart des questions venaient du
+ soin qu'on prenait de concilier la foi avec la raison."
+
+Abelard fut un des premiers de ces scolastiques qui preparaient ce
+_compose de theologie et de philosophie_. Il prit soin de _concilier la
+foi avec la raison_, et Aristote avec saint Paul, avant meme que les
+Arabes et l'empereur Frederic II eussent fait connaitre Aristote tout
+entier. Et c'est de lui que Leibnitz dit plus loin: "Je plains les
+habiles gens qui s'attirent des affaires par leur travail et par leur
+zele. Il est arrive quelque chose de semblable autrefois a Pierre
+Abelard.... et a quelques autres qui se sont trop enfonces dans
+l'explication des mysteres[184]."
+
+[Note 184: Disc., prel. de la Theodicee, 6 et 86.]
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+DE LA THEOLOGIE D'ABELARD.--_Introductio ad theologiam_.
+
+Abelard raconte qu'avant d'ecrire sur la theologie il laissa ses
+ecoliers lui demander "une _somme_ de l'erudition sacree qui fut
+comme une introduction a l'Ecriture sainte[185]." Ils avaient lu,
+continue-t-il, et goute ses nombreux ecrits sur la philosophie, sur les
+lettres seculieres; il leur semblait qu'il serait bien plus facile a son
+esprit de penetrer le sens de l'Ecriture sainte et les raisons de notre
+foi qu'il ne le lui avait ete de tarir, comme ils le disaient, les puits
+de l'abime philosophique. Le but de la course, le fruit du travail ne
+devait-il pas etre, en definitive, l'etude de Dieu, a qui tout doit etre
+rapporte? Pourquoi a-t-il ete permis aux fideles d'etudier les arts
+profanes et les ouvrages des Gentils, si ce n'est pour y trouver et
+ces formes de langage, et ces procedes de raisonnement, et cette
+connaissance prealable de la nature des choses, qui peuvent servir soit
+a comprendre et a orner la sainte Ecriture, soit a en etablir et a
+en defendre la verite? Plus la foi chretienne semble embarrassee de
+questions ardues, plus elle doit etre munie d'un rempart de fortes
+raisons, surtout contre les attaques de ceux qui font profession d'etre
+philosophes; plus de leur part l'inquisition est subtile et sait rendre
+les solutions difficiles, plus elle est propre a troubler la simplicite
+de notre foi. Ils ont donc, ces ecoliers, juge capable de resoudre
+toutes ces controverses celui que l'experience leur a fait connaitre
+pour verse des le berceau dans l'etude de la philosophie et
+principalement de la dialectique, cette maitresse en tout raisonnement,
+et ils l'ont unanimement supplie de faire valoir le talent que Dieu lui
+a remis, puisqu'on ignore quand ce juge redoutable en demandera compte
+avec les interets. (Math., XXV, 15.) Ils ajoutent que cela convient a
+l'age et a la profession d'un homme qui, changeant de moeurs, d'habit,
+de travaux, prefere desormais les choses divines aux choses humaines
+et delaisse le siecle pour se donner tout a Dieu. Apres avoir jadis
+embrasse l'etude pour gagner de l'argent, il faut la faire servir
+maintenant a gagner des ames: c'est bien le moins que de venir a la
+onzieme heure cultiver la vigne du Seigneur. A ces frequentes instances
+de ses disciples, si, par raison ou par faiblesse, il ne se rend pas
+pleinement, il accorde enfin d'entreprendre l'oeuvre selon ses forces,
+ou plutot avec l'aide suppletive de la grace divine, ne promettant pas
+tant de dire la verite que d'exposer, comme on le lui demande, le sens
+de ses opinions.
+
+[Note 185: _Ab. Op._, pars II. _Introd. in prol._, p. 973-976.]
+
+"Que si dans cet ouvrage," ajoute-t-il, "mes fautes veulent, ce qu'a
+Dieu ne plaise, que je m'ecarte de la pensee ou de l'expression
+catholique, que celui-la me pardonne qui juge l'oeuvre sur l'intention;
+je serai toujours pret a donner satisfaction sur toute erreur en
+corrigeant ou en effacant ce que j'aurai mal dit, quand un fidele
+me redressera par la puissance de la raison ou par l'autorite de
+l'Ecriture.... Eclaire par l'exemple de saint Augustin, lorsqu'un si
+grand homme a retracte ou corrige beaucoup de choses dans ses ecrits, si
+j'avance quelques erreurs, je n'en defendrai rien par dedain, je n'en
+soutiendrai rien par presomption. Si je ne suis pas exempt du defaut de
+l'ignorance, du moins n'encourrai-je pas l'accusation d'heresie, car
+ce n'est pas l'ignorance qui fait l'heretique, mais l'obstination de
+l'orgueil. Elle se montre dans celui qui, desirant se faire un nom par
+quelque nouveaute, met sa gloire a avancer des choses extraordinaires
+qu'il s'efforce mal a propos de maintenir contre tous, pour paraitre
+superieur aux autres, ou du moins pour ne se laisser mettre au-dessous
+de personne[186]."
+
+[Note 186: C'est a peu pres le debut de l'Introduction a la theologie.
+Dans son autre theologie (_Theologia christiana_, dans le _Thesaur. nov.
+anecd._, t. V, p. 1189), il revient avec etendue sur les declarations
+qui terminent ce preambule; il y dit que c'est une grande impiete que de
+corrompre par le peche le premier don de Dieu, la science, et de faire
+participer a ses fautes un art innocent et irreprochable, la logique; et
+il s'eleve contre l'orgueil de la science et de la raison avec une force
+qui prouve combien il avait a coeur de n'en etre pas accuse. (Lib. III,
+p. 1245-1258.)]
+
+Ce preambule donne l'origine et la date de l'ouvrage auquel il
+appartient. Abelard raconte qu'apres sa prise d'habit au couvent de
+Saint-Denis, il rouvrit un cours de theologie, et qu'a la demande de ses
+eleves il composa sur l'unite et la trinite divine un traite destine
+a faire comprendre ce qu'il fallait croire[187]. Ce traite, qui fut
+avidement lu et qui, defere au synode de Soissons, y fut condamne et
+brule, c'est, je n'en doute pas, l'_Introduction a la theologie_,[188]
+veritable resume de son enseignement, le plus important de ses ouvrages
+theologiques; car ses principales opinions en ces matieres y sont
+developpees ou indiquees, et c'est en general sur ce livre qu'il a ete
+juge par ses contemporains et la posterite. Plus tard, cependant, soit
+que la redaction n'en fut pas definitive, et en effet elle laisse
+beaucoup a desirer pour l'ordre, la proportion, l'elegance; soit qu'il
+n'avouat pas un texte irregulierement publie, et qui d'ailleurs n'est
+parvenu jusqu'a nous ni complet ni correct; soit enfin que la prudence
+ou la reflexion eut modifie ses idees ou son caractere, il a traite de
+nouveau le meme sujet dans un ouvrage dont l'ordonnance parait meilleure
+et la diction plus travaillee; c'est la _Theologie chretienne_, que nous
+n'avons pas non plus tout entiere. Mais lorsque vers 1140, c'est-a-dire
+dix-huit ou vingt ans apres la composition de l'Introduction, Guillaume
+de Saint-Thierry en denonca l'auteur a saint Bernard, c'est sur cet
+ouvrage qu'il fonda principalement son accusation, quoiqu'il y comprit
+la Theologie chretienne. Sans tenir aucun compte des modifications, ou
+plutot des precautions de doctrine que celle-ci pouvait presenter, il ne
+voit entre les deux livres qu'une difference de volume: l'un, dit-il,
+contient plus et l'autre moins.[189] C'est aussi l'Introduction que
+saint Bernard parait avoir eue sous les yeux et que le concile de Sens a
+surtout condamnee, du moins en ce qui concerne la Trinite ou la nature
+de Dieu. C'est donc l'ouvrage qu'il faut bien faire connaitre, comme le
+plus propre a reveler la theologie d'Abelard.
+
+[Note 187: _Ab. Op._, op. i, p. 19 et 20, et 1.1 du present ouvrage, p.
+75.]
+
+[Note 188: Mag. P, Abael, nannetensis Introductio ad theologiam divin in
+III libros. (_Ab. Op._, p. 973-1136.)]
+
+[Note 189: S. Bern, _Op._, op. CCCXVI.--_Bibl. cistero._, t. IV, p. 112,
+et ci-dessus, t. I, p. 183.]
+
+Malheureusement, quoique etendu, il n'est pas complet, mais il en a
+ete retrouve recemment un abrege compose, selon toute apparence,
+par Abelard, ou du moins sous ses yeux, et nous pouvons retablir la
+substance et l'ordonnance de ce qui nous manque de l'ouvrage principal.
+
+Le salut de l'homme, suivant notre auteur, depend de trois choses, la
+foi, la charite, le sacrement. La foi, qui contient l'esperance,
+comme le genre contient l'espece, est l'estimation des choses qui
+n'apparaissent pas[190], c'est-a-dire qui ne sont pas soumises aux sens
+du corps.
+
+[Note 190: "Existimatio rerum non apparentium." _Introd_, p. 977. Le mot
+d'_existimatio_ repond a celui de saint Paul [Grec: Elenchos],
+traduit dans la Vulgate par _argumentum_, et dans saint Augustin par
+_convictio_. C'est cette derniere Idee que voulait rendre Abelard; on
+a vu que pour lui estimation, Equivalent d'_opinio_, [Grec: doxa],
+s'alliait naturellement, d'apres l'autorite d'Aristote, a l'idee de foi
+ou de croyance. (Hebr., xi, I.--S. Aug., _Serm._ cxxvi, et ci-dessus i.
+I, p. 400.)]
+
+La foi suppose donc l'invisible: les choses qui apparaissent, on ne
+les croit pas, on les connait; le merite et le propre de la foi est
+de croire ce qu'on ne voit pas. Nous croyons pour connaitre, nous ne
+connaissons pas pour croire. Qu'est-ce que la foi? croire ce qu'on ne
+voit pas. Qu'est-ce que la verite? voir ce que l'on croit. Car la foi
+est la croyance aux choses memes et non aux mots. Ainsi la foi dans
+l'Evangile contient la foi aux choses de l'Evangile. Les philosophes
+ont bien aussi une certaine foi, lorsqu'une chose est mise au-dessus du
+doute soit par la pensee, soit par l'experience. L'argument est ce qui
+fait foi d'une chose auparavant douteuse[191] (Ciceron). Il y a donc
+plusieurs moyens de produire la foi, et la foi est proprement ou
+improprement dite, suivant qu'on l'applique aux choses occultes on aux
+choses apparentes.
+
+[Note 191: Beoth., in _Topic. Cie._, t. 1, p. 102.]
+
+Parmi les verites de la foi, parmi les choses de Dieu, toutes
+n'importent pas au salut. Au premier rang de celles qui importent au
+salut se placent celles qui sont relatives d'abord a la nature de Dieu,
+puis a ses dispensations ou dispositions necessaires.
+
+"La religion chretienne tient qu'il n'existe qu'un seul Dieu, et non
+plusieurs, seul Seigneur de tous, seul createur, seul principe, seule
+lumiere, seul souverain bien (bien parfait), seul immense, seul
+tout-puissant, seul eternel, substance une ou essence absolument
+immutable et simple, en qui ne peuvent etre aucunes parties ni rien
+qui ne soit elle-meme, seule veritable unite en tout, hors en ce qui
+concerne la pluralite des personnes divines. Car en cette substance si
+simple, ou indivisible et pure, la foi confesse trois personnes en tout
+coegales et coeternelles, et qui ne different point numeriquement,
+c'est-a-dire comme des choses numeriquement diverses, mais seulement par
+la diversite des proprietes, une etant Dieu le pere, une etant Dieu le
+fils, une etant Dieu esprit de Dieu, procedant du Pere et du Fils. Une
+de ces personnes n'est pas l'autre, quoiqu'elle soit ce qu'est l'autre.
+Ainsi le Pere n'est pas le Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils le
+Saint-Esprit; mais le Fils est ce qu'est le Pere, et le Saint-Esprit
+egalement. Dieu est autant le Pere que le Fils ou le Saint-Esprit, etant
+un en nature, un numeriquement autant que substantiellement. Mais de la
+diversite des proprietes nait la distinction des personnes; elle est
+telle que cette personne-ci est autre, mais non autre chose que cette
+personne-la; comme un homme differe d'un homme personnellement et non
+substantiellement, en tant que celui-ci n'est pas celui-la, quoiqu'etant
+ce qu'est celui-la, c'est-a-dire identique de substance et non de
+personne[192]."
+
+[Note 192: _Introd._, I. I, p. 917-983. On pourrait voir la un realisme
+tres-prononce, car Abelard semble admettre ici l'identite de substance
+entre deux hommes: mais il peut n'entendre que l'identite de nature, et
+non l'identite numerique. Il est vrai qu'alors la comparaison n'est plus
+exacte par rapport a la Trinite; mais, comme on le verra, elle est recue
+et presque triviale dans la question et ne doit pas etre reprochee a
+notre auteur.]
+
+Le propre du Pere est d'etre inengendre (improduit, _ingenitus_),
+c'est-a-dire d'exister par soi et non par un autre, comme le propre du
+Fils est d'etre engendre, et du Saint-Esprit, non pas d'etre engendre,
+mais de proceder, sans que le Saint-Esprit ou le Fils soient faits ou
+crees. Le Pere est donc le principe de la divinite. (Saint Augustin, _De
+Trin._, IV, xx.) Mais sa divinite est dans chacune des trois personnes,
+chacune est Dieu, Seigneur, Createur; en ce sens, la Trinite est
+indivise (proprement individu, _individua_). Mais aucune des trois
+personnes n'etant l'une ou l'autre personne, une seulement etant dite
+inengendree, une engendree, une procedant, il suit qu'il n'y a pas en
+elles pluralite de choses ou pluralite substantielle, mais pluralite
+de proprietes: chacune est personne, mais point de la meme maniere que
+chacune est Dieu. Tout ce qui appartient a la personne est propre, tout
+ce qui appartient a Dieu, tout ce qui est absolument divin est commun
+a toutes, comme la gloire, la volonte, l'operation. "Tel est," dit
+Abelard, "le resume de la foi touchant l'unite et la trinite, qu'il
+nous faut etablir et fortifier par des exemples et des similitudes
+convenables contre les inquisitions de ceux qui doutent. Que sert, en
+effet, pour la doctrine, de parler, si ce que nous voulons enseigner ne
+peut etre expose de facon a etre compris[193]?"
+
+[Note 193: Ces idees generales sur la Trinite n'ont rien d'original, non
+plus que de hasarde. Abelard les emprunte surtout a saint Augustin qui
+lui-meme les a plutot remaniees qu'inventees. On peut les retrouver
+exposees avec soin et developpement dans la _Somme_ de saint Thomas.
+(Pars I, quaest. XXVII et seqq.) Une difference seule doit etre
+remarquee. Abelard, guide en ceci par saint Augustin, qui s'attache plus
+aux differences qu'aux ressemblances des personnes de la Trinite avec la
+generalite des etres, ne veut pas qu'elles soient entre elles _diversae
+numero rerum_ (p. 982), ce qui suit Dialectiquement de ce qu'elles ne
+sont pas des substances. Cependant comment etre trois sans difference
+numerique? Aussi saint Jean Damascene avait-il admis cette difference,
+et Pierre Lombard qui l'explique, ne la rejette pas, quoiqu'il trouve
+plus prudent de s'en tenir a la difference de propriete, Jean Damascene,
+suivant lui, etait plus frappe des ressemblances que des differences.
+(Jean Damasc., _De orth. Fid._, I. III, c. iv et vi.--P. Lomb., _Sent._
+I, _Dist._ XIX.) Saint Thomas, sans oser prononcer que les personnes de
+la Trinite soient choses numeriques diverses, admet cependant que le
+nombre, _termini numerales_, s'applique a la divinite. Il considere la
+multitude des personnes comme une division formelle ou rationnelle. Il
+dit quelque part _numeras personarum_ (_Qu._ xxx, a. 3.--_Qu_. xxxi,
+a. 1.)Les modernes n'hesitent pas a dire que les trois personnes sont
+"trois etres individuels subsistant reellement en eux-memes, qui sont
+chacun un principe d'action." (Bergier, _Dict. de Theol._, art. _Trinite
+et Personne_.) C'est aller bien loin, et Abelard nous parait plus sage.
+Il suit du reste une opinion exprimee dans un ouvrage qu'il croyait de
+Boece, savoir que le nombre reel n'en pas applicable a la divinite, mais
+seulement le nombre intellectuel, (_De Trin. unit. Dei, Op._ Boeth., p.
+958.)]
+
+Que veut dire dans la nature divine cette distinction de personnes?
+Cette nature restant une et indivisible, comment lui assigner une
+trinite personnelle? De la deux points "a defendre contre les attaques
+vehementes des philosophes."
+
+La distinction des personnes doit nous servir a mieux concevoir la
+divinite, c'est-a-dire dans la divinite le bien supreme et la perfection
+absolue. Ainsi le nom du Pere designe la puissance divine: Dieu est
+tout-puissant, parce qu'il peut faire tout ce qu'il veut, non parce
+qu'il peut tout faire; car il ne peut faire des choses injustes, etant
+lui-meme la supreme justice. Le nom du Fils designe la sagesse: Dieu est
+sage, car il sait tout et ne peut se tromper ni etre trompe. Le nom du
+Saint-Esprit enfin designe la charite ou la bonte: Dieu est bon, car
+il veut que tout soit dispose pour le mieux, que tout arrive le mieux
+possible, et il conduit tout a la meilleure fin. La ou s'unissent ces
+trois choses, puissance, sagesse et bonte parfaites, le bien parfait est
+realise.
+
+Le nom du Pere exprime la toute-puissance: Je crois en Dieu le pere
+tout-puissant, dit le Symbole des apotres. "Comme Dieu, innascible,
+comme pere, inengendre (_ingenitus_), il a, comme tout-puissant,
+la plenitude de la force," dit l'eveque Maxime[194], "car il
+est tout-puissant par la divinite inengendree, et pere par la
+toute-puissance." La _divinite inengendree_ signifie que seul des trois
+personnes il est inengendre, seul il n'est point par un autre que lui,
+_solus ipse non sit ab alio_, tandis que les deux autres personnes sont
+par lui, _ab ipso sunt_. _Pere par la toute-puissance_, cela veut dire
+evidemment que la puissance divine lui appartient, specialement, comme
+propriete, de meme que celle d'etre inengendre, bien que chacune des
+autres personnes, etant de meme substance, soit de meme puissance. "En
+effet, les proprietes des trois personnes etant distinctes, certaines
+choses sont d'ordinaire dites ou admises specialement et comme
+proprement de telle ou telle d'entre elles, lesquelles choses, d'apres
+leur nature, nous ne le contestons pas, appartiennent en union a chacune
+d'elles[195]." Le Pere et le Saint-Esprit, la Trinite entiere est
+sagesse; le Pere et le Fils, la Trinite entiere est charite. Seulement,
+a raison des proprietes des personnes, certaines oeuvres sont
+specialement attribuees a chacune d'elles, quoique ces oeuvres soient
+dites oeuvres indivises de la Trinite, et que tout ce qui est fait par
+une d'elles le soit par chacune. Ainsi la susception de la chair est
+assignee au Fils; ainsi il est dit que la regeneration s'accomplit par
+l'eau et l'Esprit (Jean, iii, 5), quoiqu'en tout cela la Trinite opere
+tout entiere. L'usage est donc d'attribuer en propriete specialement
+et principalement au Pere ce qui concerne la puissance, son nom le
+designant surtout, par ce fait qu'etant inengendre, il subsiste par
+lui-meme, non par un autre; d'ou il resulte que, comme mode substantiel,
+la puissance lui reste en propre. En effet, encore que le Pere puisse
+faire tout ce que fait le Fils et le Saint-Esprit, il a cela de plus
+qu'il existe seul par lui-meme et n'a pas besoin d'un antre pour
+etre. Neanmoins nous ne disons pas le Fils et le Saint-Esprit moins
+tout-puissant que le Pere: les oeuvres de la Trinite sont indivises on
+communes, tout ce que fait la puissance etant regle par la sagesse,
+accompli par la bonte; aussi invoquons-nous Dieu au nom du Pere, et au
+Fils, et du Saint-Esprit: les trois personnes sont inseparables pour la
+priere comme dans l'operation divine. Mais pour que la tonte-puissance
+qui est a chacune consomme ce que chacune veut faire, il n'est
+pas necessaire que chacune soit absolument comme les deux autres,
+puisqu'elles different par les proprietes, la non-generation, la
+generation, la procession. Sans doute il y a egalite entre elles; il n'y
+a rien de plus du de moins, par exemple, dans le Fils, quant au lieu, au
+temps, a la puissance, a la science, si ce n'est pourtant qu'il n'est
+pas ne de lui-meme et que le Pere l'a engendre. Mais _ce seul plus ou
+moins_ qui est dans le Fils, de n'etre pas par lui-meme comme le Pere,
+s'applique-t-il au mode de l'operation, comme au mode de l'existence?
+De cette puissance propre au Pere de subsister par soi ou d'exister
+de soi-meme, et non par un autre, il suit necessairement que les deux
+autres personnes de la Trinite sont par lui et n'ont pas la propriete de
+subsister par soi. Si donc nous rapportons la puissance tant au mode
+de l'existence qu'a celui de l'operation, nous trouverons que la
+toute-puissance appartient au Pere proprement et specialement, en sorte
+que non-seulement il peut tout avec les deux autres personnes,
+mais encore qu'il a seul l'existence par soi, non par un autre, et
+consequemment la puissance par soi, comme l'existence; et les autres
+personnes, ayant l'existence par lui, peuvent par lui tout ce qu'elles
+veulent. C'est ainsi que le Fils a dit: "Je ne puis rien faire par
+moi-meme." (Jean, v, 30.) Et ailleurs: "Je ne fais rien par moi-meme, ou
+je ne parle point par moi-meme." (Jean, xiv, 10.) Cette puissance propre
+du Pere par laquelle il subsiste seul par soi et non par un autre est
+comprise dans la toute-puissance, et il faut le dire tout-puissant, en
+ce sens que tout ce qui appartient a la puissance, quant a l'operation
+comme a l'existence, lui est attribue en propre par l'eveque Maxime.
+
+[Note 194: Maxime, eveque de Turin, qu'il ne faut pas confondre avec
+Maxime le moine a laisse des homelies. La citation d'Abelard en dans
+l'homelie _In tradit. Symboli. (Bibl. vet. pat_., t. VI, p. 42.)]
+
+[Note 195: C'est ce que saint Thomas appelle _essentialia personis
+attributa_. (Qu. xxxix, a. 8.) Abelard parait marquer ici avec beaucoup
+de soin le caractere mixte de ces attributions qui sont _appropriees_
+sans etre _propres_. Le point original comme aussi le point hasarde est
+le parti qu'il a tire de ces attributions que l'Eglise en general
+ne regarde pas comme constitutives, et dont elle ne deduit pas de
+consequences importantes. Nous touchons ici a la nouveaute principale de
+toute la doctrine, et a l'origine des censures qu'elle a encourues. Nous
+y reviendrons.]
+
+Peut-etre serait-il plus exact de dire que le Pere, par la
+toute-puissance qui lui est attribuee en propre, engendre la sagesse,
+comme un fils, la sagesse divine etant quelque chose de la divine
+toute-puissance, etant elle-meme une certaine puissance; car elle est
+une puissance de discerner, la puissance en Dieu de discerner et de
+connaitre tout parfaitement.
+
+L'Ecriture en divers passages parait prouver que nommer la puissance
+du Seigneur, c'est nommer la puissance divine, d'ou est nee la divine
+sagesse; dire Dieu le fils, c'est nommer la sagesse divine, nee de la
+divine puissance; nommer le Saint-Esprit, c'est nommer la charite de la
+bonte divine, qui procede pareillement du Pere et du Fils[196].
+
+[Note 196: _Introd., t. 1, p. 988-996.]
+
+Mais a ces temoignages des ecrivains sacres, il plait a Abelard d'unir
+ceux des philosophes, "puisque c'est a des philosophes qu'il a affaire,
+a ceux du moins qui tachent d'attaquer notre foi par des citations
+philosophiques. Nul, en effet, ne peut etre accuse et persuade que par
+des raisons qu'il accepte, et la confusion est grande d'etre vaincu par
+ou l'on esperait vaincre." D'ailleurs les vertus des philosophes ont ete
+louees par de saints docteurs. Non-seulement ils se sont eleves a une
+vie pure, mais encore a l'intelligence d'un Dieu unique. Les autorites
+ne manquent point pour prouver qu'ils ont connu l'ouvrier a son ouvrage.
+Ne put-on les citer comme des modeles de la vie, on pourrait encore
+s'instruire a leurs lecons. Dieu peut nous vouloir eclairer par
+l'intermediaire d'indignes ministres; tout lui est bon pour toucher nos
+esprits et nos coeurs. "S'il ne faisait les grandes choses que par les
+grands hommes, la reconnaissance s'adresserait a eux plus qu'a lui." (P.
+1006.) D'ailleurs saint Jerome nous dit de ne pas desesperer du salut de
+tous les philosophes qui sont venus avant l'incarnation. On sait comment
+saint Augustin s'exprime sur Socrate[197]. Platon parle de Dieu, du
+culte qui lui est du, de la priere qui l'invoque, de la vertu qui lui
+plait, en des termes qui semblent indiquer une sorte de revelation de sa
+divinite sainte. On peut dire meme que l'incarnation a ete annoncee
+par la sibylle plus clairement qu'elle ne l'est dans quelques-uns des
+prophetes, et l'on ne saurait s'etonner que _le plus grand de tous
+les philosophes_ ait paru atteindre l'idee essentielle de la Trinite,
+lorsqu'au Dieu supreme il ajoute et cette intelligence, ce [Grec: Nous]
+ne de Dieu et coeternel a lui, et cette ame du monde qui est la vie et
+le salut de tout ce qui existe. Ne croit-on pas reconnaitre la le Verbe
+et l'amour? Le Fils est le [Grec: Nous], le Saint-Esprit est cette ame
+du monde, nee de Dieu et de son intelligence. "Dans le vrai, la Trinite
+divine n'est bien connue que d'elle-meme." Nous ne pouvons la dignement
+concevoir, nous n'y suffisons point. Les expressions de Platon peuvent
+donc etre prises pour une image de la Trinite, des la seulement qu'elles
+lui sont applicables. Lorsque les philosophes parlaient de l'ame ou de
+Dieu, ils etaient souvent obliges de voiler leur pensee. Nomment-ils ce
+Dieu supreme, qu'ils appellent le bien, le principe universel, ou cette
+intelligence eternelle qui contient les types originels des choses ou
+les idees, ils ne se servent d'aucune fiction; mais veulent-ils aller
+plus loin, il leur faut recourir aux images, aux similitudes. La raison
+prescrit donc de chercher le sens cache de leurs expressions et de
+leurs emblemes; car si l'on ne supposait pas qu'un sens mysterieux est
+enveloppe dans quelques-unes des opinions de Platon, _le plus grand des
+philosophes serait le plus grand des sots, summus stultorum_. Comment
+serait-ce faire violence au vrai que de ramener les expressions des
+sages a la foi chretienne? Le Saint-Esprit a profere par la voix de
+Caiphe une prophetie a laquelle celui qui l'inspirait et celui qui la
+prononcait attachaient un sens fort different. (Jean, xi, 54.) Saint
+Gregoire dit qu'il ne faut rien repousser de ce qui ne repugne pas a la
+foi[198]. C'est un fait que la doctrine platonicienne s'est toujours
+accordee avec le dogme de la Trinite, et si les abeilles deposerent
+le miel sur les levres de Platon enfant, endormi dans son berceau, ce
+prodige n'annoncait pas la douceur de son eloquence, mais bien plutot
+que Dieu revelerait par sa bouche les mysteres de sa divinite. Il
+fallait, en effet, qu'a la plus grande sagesse, qui est Jesus-Christ, ce
+fut le plus grand des philosophes qui rendit temoignage[199].
+
+[Note 197: L'abrege dont nous avons parle p. 188, et qu'a publie M.
+Rheinwald, suit exactement jusqu'a ce point (p. 1007) le texte de
+l'Introduction, mais en le resserrant. Le chap. xi du premier repond au
+chap. xv du liv. I de la seconde. A partir de ce point, le chap. xii de
+l'_Epitome_ rejoint l'Introduction vers la p. 1077.]
+
+[Note 198: Gregoire le Grand dans une lettre a Domition imetropolitain,
+et non comme le dit Abelard a Janvier, eveque de Calahorra. (_Epist.
+Regist_., t. III, ep. LXVII.)]
+
+[Note 199: _Introd_., t. I, p. 1003-1040.--_Theol. Christ_., t. II, p.
+1200, et V, p. 1955, Abelard en s'appuyant ici de l'autorite de Platon
+ne fait que suivre les Peres _platonisants. De tout temps, on a raisonne
+dans l'Eglise sur l'analogie de l'idee de la trinite platonique avec
+le dogme de la sainte Trinite. Les passages du philosophe grec
+habituellement cites sont ceux du _Timee_, qu'Abelard connaissait (t.
+XII de la trad. de Cousin, p. 115, 117, 126, etc.) et deux fragments
+douteux des lettres II et VI (t. XIII, p. 59 et 74). Les neo-platoniens
+d'Alexandrie ont developpe davantage cette idee de la trinite, et d'une
+maniere plus suspecte au christianisme, de sorte que l'assimilation qui
+seduit Abelard est tenue generalement pour dangereuse et n'est plus
+guere usitee. Mais elle n'en est pas moins autorisee par de Grands
+exemples. H. de Chateaubriand en a fait une des beautes de la religion
+chretienne. (Voyez surtout saint Clement d'Alexandrie, _Stromat_. IV et
+VII.--Et saint Augustin lui-meme, _De Ver. relig_., l, v et _Conf._ VII,
+ix.--Euseb, _Praepar_, II et XI.--Theodoret. _Serm_., II.--Cyrill.
+_Cont, Jut_., III, etc.--Petav. _Dogm. theolog_., t. II, t. I, c. I
+et VI.--Bergier aux mots; _Platonisme et Trinite_.--Genie du
+christianisme_, part. I, t. I, c. III.)]
+
+Telle est la substance du premier livre de l'Introduction; Abelard
+commence le second par une apologie. Apparemment l'emploi qu'il vient de
+faire des autorites philosophiques et des citations paiennes avait ete
+critique; car il observe qu'il n'a rien introduit de nouveau. Saint
+Paul cite Epimenide, Menandre, Aratus; pour convertir les Atheniens, il
+s'empare d'une inscription qu'ils avaient gravee sur un autel[200].
+On voit dans le Deuteronome qu'il faut raser la tete d'une captive et
+qu'ensuite on peut l'epouser. "Ainsi," dit Abelard, "j'aime la science
+profane pour sa grace et sa beaute, et d'une esclave, d'une captive
+etrangere, je veux faire une Israelite." Si j'ai emprunte a Origene,
+j'ai neglige ses erreurs, suivant en cela l'exemple d'Hilaire le
+Confesseur. Si Dieu a dicte la prophetie de Balaam, n'a-t-il pu faire
+parler, et la sibylle, et Virgile le Poete[201]? La voix miraculeuse des
+demons n'a-t-elle pas ete employee pour annoncer la verite? Les choses
+materielles et inanimees elles-memes _racontent la gloire de Dieu_ (Ps.
+XVIII, 2). Plus les Gentils, plus les philosophes paraitront etrangers
+ou hostiles a notre foi, plus leur autorite en sa faveur sera grande:
+la deposition favorable d'un ennemi est plus forte que celle d'un ami.
+"Apres tout, les temoignages que j'ai empruntes aux philosophes, je les
+ai recueillis, non dans leurs ecrits, _j'en connais fort peu_, mais dans
+les livres des Peres[202]."
+
+[Note 200: Tit. I, 12.--I. Cor., xv, 38.--Act., XVII, 22.]
+
+[Note 201: _Dent._, XXI, 11, 12, 13.--_Nomb._, XXII, XXIII, XXIV. La
+croyance dans les oracles sibyllius, compilation qui parait avoir ete
+fabriquee vers le IIe siecle, s'est maintenue longtemps dans l'Eglise,
+et bien des Peres l'ont toleree ou partagee.--Frerot, _Mem. de
+l'Academie des inscriptions,_ t. XXIII.]
+
+[Note 202: _Introd._, t. II, p. 1041-1046. _Quorum panca novi_, dit-il;
+et dans la Theologie chretienne, exprimant la meme idee, il dit qu'il
+n'a peut-etre jamais vu les ecrits philosophes qu'il cite, mais qu'il a
+recueilli leurs temoignage dans saint Augustin. (_Theol. Christ._,
+I. Il, p. 1902.)[
+
+Ceux qu'il entasse a la fin du premier livre de l'introduction et au
+commencement du second sont tres nombreux et tres-divers; et il y a la
+un luxe de citations dont il serait interessant de verifier l'origine,
+afin de bien tracer les limites de l'erudition de cette epoque; car
+Abelard savait certainement tout ce que de son temps on pouvait savoir
+dans le nord des Gaules.
+
+Apres les temoignages viendront les arguments. En toute chose, mais
+principalement en ce qui touche Dieu, il y a plus de surete a s'appuyer
+sur l'autorite que sur le jugement humain.
+
+"La foi dans la Trinite est le fondement de tous biens, on ce sens que
+l'origine de tous biens est dans la connaissance de la nature de Dieu.
+Qui reussirait a ebranler ce fondement ne nous laisserait rien a edifier
+de solide. Nous aussi, nous avons voulu opposer a un si grand peril le
+bouclier tant de l'autorite que de la raison, nous confiant dans celui
+par l'appui duquel le petit David a immole l'enorme et fier Goliath avec
+son propre glaive. Nous aussi, tournant contre les philosophes et
+les heretiques la glaive des raisons humaines avec lequel ils nous
+combattent, nous detruisons la force et l'armee de leurs arguments
+contre le Seigneur, afin qu'ils soient moins presomptueux dans leurs
+attaques contra la simplicite des fideles, on se voyant refutes sur les
+points ou il leur parait le moins possible de leur repondre, savoir
+cette diversite de personnes dans une substance simple et indivisible,
+la generation du Verbe, la procession de l'Esprit. Non que nous
+promettions d'enseigner la verite sur tout cela; nous ne croyons pas
+que nous, non plus qu'aucun mortel, y puissions suffire; mais du moins
+voudrions-nous opposer quelque chose da vraisemblable, de voisin de la
+raison humaine, et qui ne fut pas contraire a la foi, a ceux qui se font
+gloire de vaincre la foi par les raisons humaines, qui ne sont touches
+que des raisons humaines parce qu'ils les connaissent, et qui trouvent
+facilement de nombreux approbateurs, presque tous les hommes etant de
+nature animale, fort peu de nature spirituelle... Loin de nous donc la
+pensee que Dieu, qui use bien des mauvaises choses, n'ait pas dispose
+egalement bien les arts qui sont des dons de la grace, pour qu'ils
+servissent aussi a soutenir sa divine majeste. Les arts du siecle, et
+enfin la dialectique elle-meme ont ete juges par saint Augustin et tes
+autres docteurs ecclesiastiques fort necessaires a l'Ecriture sainte.
+Sans doute on peut trouver des autorites contraires; aux passages
+formels et nombreux de saint Augustin, on peut en opposer de fort
+differents de saint Jerome..... Mais le synode du pape Eugene au temps
+de Louis[203] a positivement ordonne l'etude et l'enseignement des
+lettres et des arts liberaux..... et si saint Jerome a ete repris et
+_flagelle_ par le Seigneur pour avoir lu les ouvrages de Ciceron,
+c'est qu'il les lisait uniquement pour son plaisir et par gout pour
+l'eloquence[204].
+
+[Note 203: _Synodus Eugenii papae tempore Ludovici_. (Ibid., p. 1040.)
+C'est la concile de Rome en 823 tenu par Eugene II au temps de Louis
+le Debonnaire. On lit au canon XXXIV du 16 novembre: "In universis
+episcopiis subjectisque plehibu et aliis locis in quibus necessitas
+occurrerit, omnium cura et diligentia habentur ut magistri et doctores
+constituantur qui studia litterarum liberaliumque artium, as sancta
+habentes dogmate, assidue deceant, quia in his maxime divina
+manifestatur atque declarantur mandata." (_Sac. Concil_., t. VII, p.
+1557, et t. VIII, p. 112.)]
+
+[Note 204: _Introd_., p. 1046-1052. C'est dans une epitre a Eustochius
+que saint Jerome raconte cette singuliere histoire, et il ne souffre
+pas qu'on la prenne pour une vision ou un songe; car il assure qu'a son
+reveil il se ressentait des coups qu'il avait recus, et que son corps
+on partait les marques. (T. IV, part. II, ep. Xviii ad Eustoch., _De
+custodia virginatis_.)]
+
+"Pour moi donc, je pense que l'etude d'aucun art ne doit etre interdite
+a un homme religieux, a moins qu'elle ne l'empeche de se livrer a
+quelque chose de plus utile, d'apres la regle commune dans les lettres
+qu'il faut interrompre ou meme abandonner ce qui est moins important
+pour ce qui l'est davantage. Quand il n'y a ni faussete dans la
+doctrine, ni deshonnetete dans l'expression, comment n'y aurait-il
+aucune utilite dans la science? comment meriter des reproches pour
+l'avoir apprise ou enseignee, si, comme il vient d'etre dit, rien de
+meilleur n'a ete neglige ou delaisse pour elle? Personne en effet ne
+pretendra qu'une science soit une mauvaise chose, meme celle du mal,
+laquelle est necessaire au juste, non certes pour faire le mal, mois
+pour se premunir contre le mal connu d'avance par la pensee. Ce n'est
+pas un mal que de connaitre le dol ou l'adultere, mais de les commettre;
+car la connaissance en est bonne, quoique l'action en soit mauvaise,
+et nul ne peche en connaissant le peche, mais en le commettant. Si la
+science etait un mal, c'est qu'il y aurait des choses qu'il serait mal
+de savoir: mais alors on ne pourrait absoudre de quelque malice Dieu qui
+sait tout; car la plenitude des sciences est en celui-la seul de qui
+toute science est un don. La science est la comprehension de tout ce qui
+existe, et elle discerne, selon la verite, toutes choses, se rendant
+en quelque sorte presentes celles meme qui ne sont pas; voila pourquoi
+quand on enumere les dons de l'esprit de Dieu, on l'appelle l'esprit de
+science. Or, de meme que la science du mal est bonne, etant necessaire
+pour eviter le mal, il est certain que la puissance ou faculte du mal
+est egalement bonne, etant necessaire pour meriter, Si nous ne pouvions
+pecher, nous n'aurions aucun merite a ne le point faire; a celui qui
+manque du libre arbitre, aucune recompense n'est due pour des actions
+forcees.... Aucune science ou puissance n'est donc mauvaise, quelque
+mauvais qu'en soit l'emploi; aussi est-ce Dieu qui donne toute science,
+et regle toute puissance. C'est pourquoi nous approuvons les sciences;
+mais nous resistons aux mensonges de ceux qui en abusent..... Je suppose
+qu'aucun homme verse dans les lettres saintes n'ignore que les nommes
+spirituels ont fait plus de progres dans la doctrine sacree par l'etude
+de la science que par le merite religieux, et que plus un homme parmi
+eux a ete docte avant sa conversion, plus il a eu de valeur pour les
+choses saintes. Quoique Paul ne paraisse pas un plus grand apotre en
+merite que Pierre, ni Augustin un plus grand confesseur que Martin,
+cependant l'un et l'autre apres leur conversion recurent d'autant
+plus largement la grace de la doctrine, qu'auparavant ils excellaient
+davantage dans la connaissance des lettres. Ainsi, par une dispensation
+de Dieu, ce qui recommande l'elude des lettres profanes, ce n'est pas
+seulement l'utilite qu'elles contiennent, c'est aussi qu'elles ne
+paraissent pas etrangeres aux dons de Dieu, comme elles le seraient s'il
+ne s'en servait pour aucun bien. Nous connaissons cependant le mot de
+l'apotre, _scientia inflat_, la science engendre l'orgueil. Mais ce qui
+doit precisement la convaincre d'etre une bonne chose, c'est qu'elle
+entraine au mal de l'orgueil celui qui a conscience de la posseder.
+Comme il y a quelques bonnes choses qui viennent a certains egards
+du mal, il y en a de mauvaises qui tirent leur origine du bien. La
+penitence ou la satisfaction par la peine, qui sont bonnes, accompagnent
+le mat commis au point d'en avoir besoin pour naitre. L'envie et
+l'orgueil, qui sont de tres-mauvaises choses, proviennent des bonnes.
+Ce Lucifer, etoile du matin, fut d'autant plus enclin a l'orgueil qu'il
+etait superieur aux esprits angeliques par l'eclat de sa sagesse ou de
+sa science; et pourtant cette sagesse ou cette science de la nature des
+choses qu'il avait recue de Diou, il serait peu convenable de l'appeler
+mauvaise; c'est lui qui dans son orgueil en a mal use. (Isaie, xiv, 42.)
+Quand un homme s'enorgueillit de sa philosophie ou de sa doctrine, nous
+ne devons pas inculper la science, pour un vice qui s'y rattache; mais
+il faut peser chaque chose en elle-meme, pour ne pas encourir par un
+jugement imprudent cette malediction prophetique: _Malheur a ceux qui
+disant le bien mal et le mal bien, prennent la lumiere pour les tenebres
+et les tenebres pour la lumiere!_ Que ce peu de mots nous suffisent
+contre ceux qui, cherchant une consolation a leur inhabilite, murmurent
+aussitot que, pour eclaircir notre pensee, nous empruntons des exemples
+ou des similitudes aux enseignements des philosophes.... Il est ecrit:
+_Fas est et ab hoste doceri_[205]. Pour nous faire comprendre, nous
+devons employer tous les moyens... Nous lisons dans saint Augustin: _Il
+faut chercher non l'eloquence, mais l'evidence. Qu'importe la perfection
+du langage, si elle n'est suivie de l'intelligence de celui qui
+l'entend?... que sert une clef d'or, si elle ne peut ouvrir ce que nous
+voulons ouvrir? en quoi nuit une clef de bois, si elle le peut_[206]?
+Mais, direz-vous, nous travaillons en vain. Tout ce qu'on ne peut ouvrir
+a ete ouvert par d'autres, ou ce que nous voulons ouvrir ne saurait etre
+ouvert: la Trinite, est un mystere ineffable. Sans doute, mais pourtant
+qu'ont donc fait les Peres qui nous ont laisse tant de traites sur la
+Trinite? Si tout ce qu'on peut enseigner est enseigne, pourquoi sont-ils
+venus ecrire l'un apres l'autre, et celui-ci a-t-il tente de rouvrir ce
+qu'avait deja ouvert celui-la? Si les enseignements existants suffisent,
+comment se fait-il que les heresies repullulent sans cesse, que
+les doutes subsistent encore?... Jusqu'a quand l'Eglise actuelle
+contiendra-t-elle indistinctement melee la paille avec le grain, et
+l'homme, ennemi de la moisson du Seigneur, continuera-t-il d'y semer
+l'ivraie? jusqu'a la fin des siecles apparemment, ou les moissonneurs,
+anges de Dieu, lieront en gerbe l'ivraie et la jetteront aux flammes.
+Les schismatiques, les heretiques ne peuvent manquer, et le chemin ne
+sera jamais sur entre les scorpions et les serpents; mais toujours pour
+exciter et eprouver les fideles, l'Eglise, notre mere, verra renaitre
+ceux qui, sous le nom de Christ, adoreront les antechrists.... Enfin....
+les heretiques doivent etre contenus par la raison plutot que par la
+puissance[207]."
+
+[Note 205: Cela est _ecrit dans Ovide, Metam_., IV, 428.]
+
+[Note 206: _De Doct. Christ_., IV, x et xi.]
+
+[Note 207: _Introd_., l, II, p. 1052-1055. "Ratione potius quam
+potestate eos coerceri."]
+
+La discussion exerce et eclaire les fideles; elle les rend plus
+vigilants; elle les met sur leurs gardes. Les saints nous ont donne
+l'exemple de raisonner sur les matieres de foi et de poursuivre et de
+combattre les esprits rebelles par des exemples et des similitudes. Si
+l'on ne doit point discuter ce qu'il faut croire, il ne nous reste qu'a
+nous livrer a ceux qui enseignent le faux comme le vrai[208]. Saint
+Gregoire a bien dit que si l'operation divine est comprise par la
+raison, elle cesse d'etre merveilleuse, et que la foi est sans merite,
+quand la raison humaine lui prete ses preuves[209]. L'on en conclut
+que rien de ce qui appartient a la foi ne doit etre soumis aux
+investigations de la raison, et qu'il faut croire immediatement a
+l'autorite, meme dans les choses qui paraissent le plus eloignees de la
+raison humaine. Mais on peut trouver des citations opposees dans les
+Peres, Jerome, Hilaire, Augustin, Isidore et Gregoire lui-meme. Leur
+exemple a tous est une autorite contraire. Comment, d'ailleurs, eclairer
+un idolatre, convertir un incredule? Dans toute discussion, on commence
+par persuader au nom de la raison.
+
+[Note 208: Cf. _Theol. Christ._, t. III, p. 1261; et Fr. Frerichs,
+_Commentat. Theo. crit. de Ab. Doct._ p. 8. Jana, 1827.]
+
+[Note 209: Homil. XXVI. _S. Greg. pap. I. cogn. Magn. Op._, t. II.,
+Parla, 1705. Cette opinion de saint Gregoire a ete souvent citee ci
+discutee. Saint Thomas decide que la raison inductive (c'est son
+expression) diminue ou detruit le merite de la foi, lorsqu'elle est
+invoquee pour la determiner, mais non quand elle sert a l'eclairer et a
+l'affermir. (_Sec. sec._. qu. ii, a. 10)]
+
+"On ne croit point une chose parce que Dieu l'a dite, on l'accepte parce
+que la raison est convaincue.... Tels sont les commencements de la foi,
+et s'ils n'ont absolument aucun merite, on ne peut cependant declarer
+inutile une foi bientot suivie de la charite, qui lui donne ce qui lui
+manque. Il est ecrit dans l'Ecclesiastique: _Qui croit vite est leger de
+coeur et sera diminue._ (XIX, 4.) Celui-la croit vite ou aisement qui
+acquiesce sans discernement et sans prevoyance aux premieres choses
+qu'on lui dit, sans en discuter la valeur, sans savoir s'il convient
+d'y ajouter foi.... C'est souvent pour se consoler de son incapacite,
+qu'apres avoir essaye d'enseigner en matiere de foi des choses
+intelligibles et s'etre trouve insuffisant, on recommande cette ferveur
+de foi qui croit aux choses avant de les comprendre et de savoir si
+elles en valent la peine.
+
+"C'est principalement de la nature de la divinite et de la distinction
+des personnes de la Trinite qu'on dit qu'elles ne peuvent etre comprises
+en cette vie, et que les comprendre, c'est precisement le partage de
+la vie eternelle. _Haec, est autem vita, aeterna, ut cognoscam te Deum
+verum et quem misisti Jesum Christum_, et ailleurs: _manifestabo eis
+meipsum_. (Jean, XIV, 21, et XVII, 3.) Mais autre est comprendre ou
+croire, autre est _connaitre_ ou _manifester_. La foi est une estimation
+des choses non apparentes; la connaissance est l'experience des choses
+memes, grace a leur presence.... Penser qu'on ne peut des cette vie
+comprendre ce qui se dit de la Trinite, c'est tomber dans l'heresie de
+Montanus... qui veut que les prophetes aient parle dans l'extase, sans
+savoir ce qu'ils disaient.... Mais alors ils n'auraient pas ete des
+sages, car Salomon dit que le sage comprend ce qu'il dit du fond du
+coeur et porte son intelligence sur ses levres. Paul veut que l'on
+comprenne ce qu'on enseigne, puisqu'il dit: "Que celui qui parle une
+langue demande a Dieu le don de l'interpreter." Tout le chapitre XIV de
+la premiere Epitre aux Corinthiens roule sur cette idee. C'est la qu'il
+dit "que celui qui n'est pas interprete doit se taire dans l'Eglise ou
+ne parler qu'a lui-meme et a Dieu[210]." Lorsqu'il parle de _la vertu de
+la voix_, qu'entend l'apotre, si ce n'est l'intelligence de ce que la
+voix dit, pour laquelle elle a ete inventee?... Qu'il n'imagine point
+de parler aux hommes, celui qui est incapable d'expliquer ce qu'il dit;
+qu'il s'adresse a Dieu, qui n'a pas besoin d'explication, et qu'il
+prononce les paroles d'une confession de foi, au lieu de proferer
+vainement pour l'instruction des hommes des mots incompris.... Qu'il
+cesse de precher; ne pas comprendre ce qu'on dit, c'est ne le pas
+savoir; enseigner alors est une impudence presomptueuse. N'ecoutez pas
+ces maitres des lettres saintes qui enseignent aux enfants a
+prononcer des mots, non a comprendre.... Lire sans intelligence est
+negligence[211].... Qu'y a-t-il de plus ridicule que de voir celui qui
+veut en instruire un autre, interroge s'il comprend ce qu'il enseigne,
+repondre qu'il ne comprend pas ce qu'il dit ou ne sait ce dont il parle?
+Quels eclats moqueurs eussent excite chez les philosophes et les Grecs
+chercheurs de sagesse les apotres prechant le fils de Dieu, si des le
+debut de leur predication ils avaient pu etre reduits a la confusion
+d'avouer qu'ils ne savaient ce qu'ils devaient les premiers precher
+et enseigner! Ne presumons d'ailleurs rien de nous-memes. La verite a
+promis le Saint-Esprit a qui enseigne. Si nous avons precedemment expose
+quelques-uns des mysteres de Dieu, c'est lui qui a agi en nous plutot
+que nous-memes.... Il enseigne et nous comprenons, il suggere et nous
+exposons ce que nous ne pourrions atteindre par nous-memes, les mysteres
+de Dieu et de la Trinite....
+
+[Note 210: Introd., t. II, p. 1056-1063. On explique tout differemment
+ce verset, et Sacy traduit: "S'il n'y a point d'interprete, _que celui
+qui a se don_ se taise dans l'Eglise." (I. Cor., XIV, 28.)]
+
+[Note 211: _Legere et non intelligere negligere est_, p. 1064. Cette
+maxime est extraite de ce recueil de preceptes, connu sous le nom de
+_Distiques de Caton_, compose, dit-on, au IIe siecle et dont le moyen
+age faisait si grand Usage, les attribuant a Caton d'Utique et non a
+Dionysius Caton, que ce dernier nom soit ou ne soit pas un pseudonyme.
+Voyez le _Livre des Proverbes francais,_ par M. Leroux de Liney,
+introd., p. XIIV.]
+
+"Vous demanderez peut-etre a quoi ont servi tant de traites sur la foi,
+s'il subsiste encore des doutes auxquels il n'a pas ete satisfait;
+ecoutez ce mot d'un poete:
+
+ Est quoddam prodire tenus si non datur ultra. (Horace.)
+
+Il a suffi aux Peres de resoudre les questions qu'on agitait alors,
+de lever les doutes da leur temps et de laisser leur exemple a la
+posterite.... Cet exemple nous dit de prendre les armes quand l'ennemi
+nous menace,.... Or vous savez ce que dit encore un poete:
+
+ Nondum libi defait hostis. (Lucain.)
+
+Ici Abelard fait une enumeration interessante des recentes heresies qui
+ont porte la guerre civile dans l'Eglise. Jamais, dit-il, on n'avait
+entendu parler d'une si grande demence. Un de nos contemporains a ete
+assez insense pour se faire appeler le fils de Dieu et se faire chanter
+comme tel, et l'on dit que le peuple seduit lui a eleve un temple[212].
+Un autre a dernierement, en Provence, force les gens a un nouveau
+bapteme, proscrit la signe venerable de la croix du Seigneur et soutenu
+qu'on ne doit plus celebrer le saint sacrement de l'autel[213]. Mais des
+maitres memes en theologie sont assis dans la chaire empestee[214]. Un
+d'eux, qui enseigne en France, affirme que beaucoup de ceux qui, sans la
+foi dans le Messie, ont vecu avant son incarnation, seront sauves; que
+Notre-Seigneur Jesus-Christ est ne dans le sein d'une femme de la
+meme maniere que les autres humains, sauf qu'il a ete concu sans la
+participation d'un homme; et quant a la nature de la divinite et a la
+distinction des personnes, il est assez presomptueux dans ses assertions
+pour avancer que puisque Dieu le Pere a engendre le Fils, is s'est
+engendre lui-meme. Erreur, ou plutot heresie que saint Augustin refute
+dans le livre Ier de son _Traite de la Trinite._"
+
+[Note 212: Tanquelme, Tancheim ou Tankelin excita beaucoup de desordres
+en Flandre et en Brabant. Il avait un parti nombreux et meme des
+soldats. On dit qu'il prechait sur la place devant la cathedrale
+d'Anvers. Il fut fortement combattu par saint Norbert et tue par un
+pretre en 1115.]
+
+[Note 213: Le pretre Pierre de Bruis, suivant Neander. Il etait ne en
+Dauphine et fut l'auteur de l'heresie des petrobusiens, combattue par
+Pierre le Venerable. Il avait commence ses predications en 1110, et fut
+brule par le peuple en 1130. (_Hist. de S. Bern._; p. 280.--Moshelm,
+_Hist. Eccl. XIIe siecle,_ part. II, c.v.) Ce tableau des heresies
+contemporaines est precieux pour l'histoire ecclesiastique. Abelard l'a
+reproduit et un peu developpe dans Sa Theologie chretienne. (_Introd.,
+t. 11, p. 1066.--_Theol. Christ._, I. IV, p.1314.)]
+
+[Note 214: _Pestilentiae; cathedras_. Racine traduit _la chaire
+empestee_. On dit aussi _chaires de pestilence_.]
+
+On croit qu'Abelard veut ici designer Alberic de Reims, et en effet,
+dans sa Theologie chretienne, developpant sa critique, il ajoute: "Le
+docteur qui se prefere a tous les maitres en la divine Ecriture et qui
+incrimine avec vehemence ce que d'autres ont dit, savoir que rien n'est
+en Dieu qui ne soit Dieu, point que nous avons concede, s'egare bien
+plus gravement en professant avec nous qu'il n'y a rien en Dieu que la
+substance meme. Car de la il a ete pousse, je l'ai entendu en personne,
+a confesser que Dieu est engendre de lui-meme, parce que le Fils a
+ete engendre du Pere." Ceci semble se rapporter bien exactement a
+l'altercation qu'au synode de Soissons Abelard eut sur ce point avec
+son ennemi. Quand il composait l'Introduction, il ne parlait que par
+oui-dire des erreurs d'Alberic; mais plus tard, lorsqu'il ecrit la
+Theologie chretienne, il est rempli de ses souvenirs personnels; il se
+complait dans les details, et il finit par dire avec amertume: "Et c'est
+le plus arrogant des hommes qui appelle heretiques tous ceux qui ne
+pensent pas comme lui[215]!"
+
+[Note 215: Voyez ci-dessus, pour cette anecdote, i. I, p.87, et la
+_Theol. Christ._, i. IV, p. 1815.]
+
+Un autre, en Bourgogne, etablit que les trois proprietes, base de la
+distinction des personnes, sont trois essences, distinctes tant des
+personnes memes que de la nature divine, en sorte que la paternite, la
+filiation, la procession seraient des choses differentes de Dieu meme.
+C'est lui qui n'admet pas que le corps de Notre-Seigneur ait pris sa
+croissance comme celui des autres hommes, et qui veut qu'il ait eu, soit
+au berceau, soit dans le sein de sa mere, la meme grandeur qu'au
+moment ou il a ete mis en croix. Suivant lui encore, les moines et les
+religieuses, meme apres leur profession publique, meme dans les liens
+de la benediction et de la consecration, peuvent contracter mariage, et
+malgre la violation de leur voeu, leur union ne doit pas etre rompue,
+et tout en restant dans les liens du mariage, ils en font penitence. Ce
+docteur, dit ailleurs Abelard, est le compatriote des autres (_eorum
+patriota_) et un des plus celebres theologiens [216].
+
+[Note 216: _Theol. Christ_., i. IV, p. 1816.]
+
+Un troisieme, d'un grand nom, et qui brille dans un bourg de l'Anjou,
+non-seulement etablit les proprietes des personnes comme autant de
+choses differentes, mais veut que la puissance de Dieu, sa justice,
+sa misericorde, sa colere, enfin tout ce que la langage humain lui
+attribue, soient des choses ou qualites differentes de Dieu, comme en
+nous-memes la justice est differente de l'homme juste. Il realise dans
+la divinite des formes essentielles ainsi que dans la creature, les
+multipliant autant que les noms qu'on donne a Dieu, et cela parce que
+la grammaire a decide que le nom exprime la substance et la qualite, et
+sert a distribuer aux sujets corporels les qualites propres ou communes:
+comme si, dit saint Gregoire, la parole celeste se soumettait aux regles
+de Donat!
+
+Un quatrieme enfin, qui n'est pas sans renommee, enseigne au pays de
+Bourges que les choses pouvant arriver autrement que Dieu ne les a
+prevues, Dieu peut se tromper, assertion qui n'a jamais ete toleree chez
+les Gentils les plus infideles. A ce denombrement, notre censeur ajoute
+dans sa Theologie deux freres qu'il connait, qui se comptent parmi
+les plus grands maitres, dont l'un pretend que les mots du Sacrement
+conservent tonte leur efficace, quelle que soit la bouche qui les
+profere, et qu'une femme peut consacrer en prononcant les paroles du
+Seigneur; l'autre se fie tellement a ses systemes philosophiques qu'il
+professe que Dieu n'a aucune priorite d'existence sur le monde[217];
+"sans compter une quantite innombrable d'autres opinions dont le recit
+me consterne tous les jours, et que le peuple ne peut arreter, meme en
+brulant les gens dont il peut s'emparer[218]." Voila dans quels termes
+le rationaliste du XIIe siecle prouve la necessite de donner une
+demonstration philosophique de la Trinite.
+
+[Note 217: On croit que ces deux freres sont Bernard et Thierry, deux
+clercs bretons dont Othon de Frisingen vante la subtilite. (Voy.
+ci-dessus, i. I, p.103.)]
+
+[Note 218: _Theol. Christ_., p. 1316.]
+
+Nous atteignons a cette demonstration. C'est ici le point
+dangereux[219].
+
+[Note 219: _Introd_., p. 1007-1102.
+
+Dieu est indivisible. "La purete de la substance divine n'admet ni
+accidents, ni formes, ni parties. Elle est forme, dit Boece, et ne peut
+etre soumise a aucune forme[220]." Dieu est immutable.
+
+ Stabilisque menens das cuneta moveri[221].
+
+[Note 220: Booeh., _De Trinit. unit. Det_, p. 59. C'est un principe
+convenu que la distinction de la forme et de la matiere n'est pas
+applicable a la divinite. Dans Aristote, la divinite est l'acte pur. En
+disant qu'elle est forme, Boece entend qu'elle a en elle-meme toute la
+vertu de la forme, c'est-a-dire l'essence formatrice.]
+
+[Note 221: Boeth., _De Consol. phil., i. III, p. 918.]
+
+Or, maintenant, comment dans l'etre simple, pur, identique, immutable,
+sans accident, sans forme, concevoir et assigner trois personnes? Point
+de multitude reelle[222]; la substance est une. Point de nombre reel,
+ni trois, ni plusieurs; la substance est simple et indivise. Point de
+diversite; elle est identique et invariable. Comment donc admettre
+la pluralite, la diversite des personnes? Comment une personne
+differe-t-elle d'une personne, sans differer de la Trinite meme? "C'est
+une exposition difficile peut-etre, impossible meme a l'homme, surtout
+quand on s'efforce de satisfaire a la raison humaine, et qu'on veut, en
+examinant une chose pour en determiner la propriete, s'appuyer de la
+comparaison avec les proprietes de la generalite des choses.... La
+nature divine n'eloigne trop de toutes les autres natures qu'elle
+a formees, pour que nous trouvions dans celles-ci des similitudes
+convenables. Les philosophes qui adoraient le Dieu inconnu, ont juge
+que sa nature depassait tellement la pensee humaine, qu'ils n'ont ose
+l'atteindre ni tente de la definir; et le plus grand de tous, Platon,
+n'ose dire ce qu'est Dieu, sachant seulement que les hommes ne peuvent
+savoir quel il est[223]." Aussi quelques-uns, voyant qu'on ne pouvait
+ni le concevoir ni l'exprimer, l'ont-ils exclu du nombre des choses, en
+sorte qu'ils ont semble pretendre que Dieu n'etait rien. Toute chose,
+en effet, est ou substance, ou quelqu'une de ces choses generales qu'on
+appelle predicaments. Or comment classer Dieu? Aucune chose, hormis
+les substances, ne peut subsister par elle-meme; seules les substances
+existent par elles-memes, seules elles persevereraient apres la
+destruction du reste; elles _subsistent_ en un mot; elles sont
+_substances_, comme qui dirait _subsistances_. Naturellement elles sont
+anterieures aux choses qui _assistent_, et non subsistent. Dieu, le
+principe de l'etre, ne saurait donc etre au nombre des choses qui ne
+sont pas substances. Mais la dialectique enseigne que le propre de
+la substance est d'etre, en restant une et la meme, susceptible d'un
+certain nombre de contraires, Comment cette propriete serait-elle
+compatible avec la nature de Dieu, aveu une nature invariable, qui
+n'admet ni formes, ni accidents? La conclusion, c'est qu'il ne faut
+point assimiler _la majeste supreme_ aux natures des choses distribuees
+entre les dix categories, et que les regles et les enseignements de la
+philosophie ne montent point jusqu'a cette ineffable sublimite. Les
+philosophes doivent se contenter de s'enquerir des natures creees.
+Encore ne peuvent-ils suffire a les comprendre et a les discuter
+rationnellement. Si nous jugeons difficilement des choses qui sont sur
+la terre, a la portee de notre vue, quel travail nous faudrait-il pour
+atteindre a celles qui sont dans les cieux? qui les y poursuivra? Tout
+le langage humain est concu pour les creatures; cette partie d'oraison
+la plus essentielle de toutes, le verbe, suppose le temps, qui
+commenca avec le monde. Ainsi, elle ne peut s'appliquer qu'aux choses
+temporelles. Lorsque nous disons que Dieu est anterieur au monde, ou
+qu'il existe avant les temps, que signifient ces paroles, prises dans un
+sens humain, et comment dire que Dieu a existe dans le temps passe avant
+que le temps n'existat? Appliquees a la nature unique de la divinite,
+nos locutions doivent donc se prendre dans un sens singulier. Dieu, qui
+surpasse tout, peut bien surpasser le langage des nommes. L'excellence
+de Dieu est au-dessus de l'intelligence; or, c'est pour l'intelligence
+que les langues ont ete faites. Comment s'etonner qu'etant au-dessus
+de la cause, il soit au-dessus de l'effet? Comment s'etonner qu'il
+transgresse par sa nature les regles et les exemples des philosophes,
+lui qui souvent les casse par ses oeuvres? car les miracles ne se
+conforment pas a la physique d'Aristote[224]. "Quoi donc? celui qui, au
+temoignage de Job, ou plutot au temoignage du Seigneur, est le seul
+qui proprement soit, serait demontre n'etre absolument rien, selon la
+science des docteurs du siecle!... Remarquez, mes freres et mes verbeux
+amis, _fratres et verbosi amici_, quelle dissonance existe entre les
+traditions divines et les traditions humaines, entre les philosophes
+charnels et les philosophes spirituels[225], les lettres sacrees et les
+lettres profanes, et ne condamnez pas en juges temeraires quand la foi
+prononce des paroles dont l'intelligence est inconnue a vos sciences,
+L'homme a invente la parole pour manifester ce qu'il comprenait, et
+comme il ne peut comprendre Dieu, il n'a pas du oser le nommer de son
+vrai nom. C'est pourquoi en Dieu aucun mot ne semble conserver son sens
+originel." Tout ce qu'on dit de lui est enveloppe de metaphores et
+d'enigmes paraboliques. Mais les similitudes que nous employons ne nous
+peuvent jamais completement satisfaire. "Cependant nous essaierons
+l'oeuvre suivant nos forces, pour nous debarrasser de l'importunite des
+pseudo-dialecticiens; nous aussi, nous avons quelque peu effleure leurs
+sciences, et nous nous sommes assez avance dans leurs etudes pour avoir
+la confiance de pouvoir, avec l'aide de Dieu, les satisfaire par les
+raisons humaines, les seules qu'ils acceptent..... Nous leur apportons
+les similitudes les plus probables, les prenant dans les arts qu'ils
+cultivent, et les appropriant a leurs objections[226]."
+
+[Note 222: "Ubi nulla multitudo rerum, imo penitus nulla multitudo,
+nulla pluralitas, nulla diversitas, quomodo multitudo personarum nul
+ulla earum diversitas?" P.1070.]
+
+[Note 223: _Timee_, XXVII--_Ab. Op., Introd._, p. 1026,1032,1033 et
+1048.]
+
+[Note 224: _Introd._, t. II, p. 1067-1074. Tout ce passage est
+remarquable; mais il la serait bien davantage si le fond des idees
+etait entierement neuf. On verra au chapitre v qu'Abelard invente loi
+tres-peu; il a du reste ete admis de tout temps en theologie que
+les distinction logiques ne s'appliquaient pas ou ne s'appliquaient
+qu'imparfaitement a la nature de Dieu. Abelard adopte cette these d'une
+maniere a peu pres absolue, et la rajeunit par des traits assez heureux.
+Elle est restee admise dans la scolastique.(P. Lombard., _Sent._, t. I,
+dist. VIII.--_S. Thom. Summ. Theol._, 1, qu. III.--Voyez aussi le _Sic
+et Non_, p. 37).]
+
+[Note 225: _Animales et spirituales philosophos._ La distinction de
+l'ame et de l'esprit etait usitee depuis les premiers siecles, et les
+gnostiques, pour deprecier les chretiens, les appelaient des hommes
+psychiques (_animales_). J'ai traduit par charnels pour etre mieux
+compris; mais ce n'est pas le sens veritable, (_Introd._, p. 1075.)]
+
+[Note 226: _Ibid_., p. 1076. Ici, c'est-a-dire au chapitre XII du livre
+II de l'Introduction (_Ab. Op_., p. 1077), l'ouvrage recommence a
+marcher de conserve avec l'_Epitome_ (c. xi, p. 35); mais quoiqu'il y
+ait analogie dans le fond des idees et souvent dans l'expression, ce
+n'est plus un abrege du texte meme que l'on trouve dans l'_Epitome_
+comme precedemment.]
+
+1 deg. On demande d'abord comment une substance ou essence une et permanente
+admet cette diversite de proprietes qui constitue la Trinite des
+personnes? On peut etre different de trois manieres au moins. Il y a
+difference essentielle, quand l'essence qui est ceci n'est pas cela,
+comme un homme et une main; difference numerique, quand les essences
+sont separees de facon a pouvoir s'additionner ensemble, et qu'on peut
+les compter. Enfin, la difference de propriete on de definition est
+celle de deux choses qui, bien que dans la meme essence, ont en propre,
+l'une ceci, l'autre cela, et doivent etre exprimees chacune par sa
+definition propre. La definition est propre, quand elle exprime ce que
+la chose est integralement; ainsi, le corps est la substance corporelle.
+Maintenant il y a des choses qui different ainsi et qui cependant ne
+peuvent etre opposees l'une a l'autre dans une division reguliere. Dans
+l'animal, le raisonnable et le bipede different de propriete ou
+de definition; et cependant on ne dit point: les animaux sont ou
+raisonnables, ou bipedes; la meme essence etant ou pouvant etre
+raisonnable et bipede. De meme (et tout ceci est emprunte a Boece), la
+proposition, la question, la conclusion ont une definition propre, et la
+dialectique les distingue par leurs proprietes; cependant elles ne sont
+qu'une, en ce sens que ce que l'on pose, ce que l'on traite et ce que
+l'on conclut, sont on peuvent etre une seule et meme proposition[227].
+On peut donc tres-bien concevoir une chose qui soit et demeure une
+essentiellement et numeriquement, et dans laquelle se trouvent des
+proprietes constituant une difference, non pas numerique, mais de
+definition, et telle que les memes choses recoivent des noms differents;
+car c'est une regle de dialectique: "Les choses dont les termes
+different sont differentes," Par exemple, un _homme_ est _substance_,
+corps, _anime_, _sensible_, puis _raisonnable_ et _mortel_, puis il peut
+etre _blanc_, _crepu_, et sujet a mille accidents, et malgre tant
+de differences de proprietes qui supposent autant de definitions
+differentes, il est numeriquement et essentiellement le meme. Il
+peut meme encore, en sus de ces predicats, etre le sujet de diverses
+relations; par exemple, pere et fils. De meme, en Dieu, quoique Pere,
+Fils et Saint-Esprit aient la meme essence, autre est la propriete du
+Pere en tant qu'il engendre, autre la propriete du Fils en tant qu'il
+est engendre, autre celle du Saint-Esprit en tant qu'il procede.
+Observez qu'on ne dit pas qu'il y ait une similitude complete, mais
+qu'on en peut induire une partielle: autrement, on ne parlerait pas de
+similitude, mais d'identite.
+
+[Note 227: _Cf. Theol. Christ_., t. III p. 1281. On a signale ces
+passages comme etant de ceux qui annulent le mystere de la Trinite, en
+reduisant les trois personnes qui les composent a des points de vue
+d'une meme chose. La reproche, qui peut dire juste dans l'ensemble,
+n'est pas ici parfaitement Applicable. Dans cet endroit, l'on ne veut
+prouver qu'un point tres-general; c'est que la difference de definition
+ou de propriete n'exclut pas l'identite d'essence; et on en donne des
+exemples, mais non comme equivalents, ou meme comme similitudes de la
+Trinite. On verra plus tard si Abelard reduit en effet la difference des
+personnes divines a etre une difference de Definition du meme sujet, ni
+plus ni moins, et enfin si ses comparaisons sont presentees comme des
+assimilations. (Cousin, _Ouvr, ined., Introd_., p. cxcviii.--Voyez
+ci-apres c, iv.)]
+
+2 deg. Autre analogie. Les grammairiens distinguent trois personnes, la
+premiere qui parle, la seconde a qui l'on parle, la troisieme dont on
+parle; c'est une difference de proprietes. La premiere personne est
+comme le principe, l'origine et la cause de toutes les autres; la
+premiere et la seconde sont le principe de la troisieme. En effet, il
+faut une premiere personne qui parle, pour qu'il y en ait une seconde a
+qui l'on parle, et sans les deux premieres, comment y en aurait-il une
+troisieme de qui elles parlent? Cependant le meme etre peut etre tour a
+tour et simultanement les trois personnes, bien qu'en tant que personne
+grammaticale l'une ne soit pas l'autre.
+
+3 deg. Les choses en general se composent de matiere et de forme. L'airain,
+par exemple, est une chose dont l'operation d'un artiste fait un sceau,
+en y ciselant l'image royale, et le sceau s'imprime dans la cire pour
+sceller les lettres. L'airain est la matiere, la figure royale est la
+forme. Le sceau est essentiellement airain, mais les proprietes de
+l'airain et du sceau sont si differentes que le propre de l'un n'est pas
+le propre de l'autre, et malgre une meme essence, on doit dire que le
+sceau est d'airain et non l'inverse: l'airain est la matiere du sceau,
+non le sceau celle de l'airain; l'airain d'ailleurs ne peut etre la
+matiere de lui-meme, quoiqu'il soit celle du sceau, qui lui-meme est
+airain. Le sceau, une fois fait, est propre a sceller, quoiqu'il ne
+scelle pas actuellement. Lorsqu'il s'imprime dans la cire, il y a dans
+la cire trois choses diverses de propriete, savoir: l'airain, le
+sceau, ou ce qui est propre a sceller (sigillabile), et le scellant
+(sigillans); le propre a sceller, ou le sceau, est fait d'airain, et le
+scellant resulte de l'airain et du sceau. Toutes ces proprietes diverses
+sont dans une meme essence.
+
+"En rapportant," dit Abelard, "ces distinctions en de justes
+proportions a la Trinite, nous pouvons refuter, par les raisonnements
+philosophiques, les pseudo-philosophes qui nous infestent. Comme le
+sceau d'airain est d'airain, comme il est en quelque sorte engendre de
+l'airain, ainsi le Fils tient l'etre de la substance de Dieu le Pere" et
+c'est pour cela qu'il est dit engendre. On a vu que toute sagesse est
+puissance, puissance de resister ou d'echapper a l'ignorance et a
+l'erreur; ainsi la sagesse est une certaine puissance, comme le sceau
+d'airain est un certain airain. Suivant cette similitude, la sagesse
+tient son etre de la puissance" comme le sceau de l'airain, comme
+l'espece du genre, le genre etant comme la matiere de l'espece. Le sceau
+exige necessairement que l'airain existe, la sagesse divine, exige
+necessairement que la puissance existe; mais pour les deux cas, la
+reciproque n'est pas vraie. Comme l'airain, en effet, sert au sceau et a
+d'autres choses, la puissance sert a discerner, mais aussi a operer, et
+comme le sceau d'airain est dit etre de la substance ou de l'essence de
+l'airain, puisqu'il est un certain airain, la divine sagesse est dite
+de la substance de la divine puissance, puisqu'elle est une certaine
+puissance, ce qui revient a dire que le Fils est de la substance du Pere
+ou qu'il est engendre par lui. Les philosophes disaient, en effet, que
+l'espece est engendree ou creee du genre en ce sens qu'elle en tient
+l'etre; il ne s'ensuit pas necessairement que le genre precede ses
+especes dans le temps ou par l'existence, car jamais le genre n'arrive
+a l'existence qu'en quelque espece; il n'y a point d'animal qui existe
+sans etre ou raisonnable ou denue deraison. Il est de la nature de
+certaines especes d'exister simultanement avec leurs genres, comme
+la quantite et l'unite, ou le nombre et le binaire[228]; de meme, la
+sagesse divine, quoiqu'elle tienne tout de la divine puissance, n'a
+point ete precedee par elle, Dieu ne pouvant aucunement etre sans
+sagesse.
+
+[Note 228: Dialect., para. I, I. II, p. 178 et 188.
+
+On a egalement compare la Trinite au soleil, qui n'est ni la splendeur
+ni la chaleur, la splendeur etant comme le Fils, la chaleur comme le
+Saint-Esprit, et Abelard pense que pour designer la Trinite, Platon
+s'est servi de cette comparaison[229]. Mais comme, suivant les
+philosophes, ce n'est pas la substance meme du soleil qui est sa
+splendeur et sa chaleur, et comme la chaleur ne vient pas a la fois du
+soleil et de la splendeur, cette comparaison n'est pas suffisamment
+exacte. Il y a une comparaison plus familiere qu'Anselme de Cantorbery a
+prise a saint Augustin[230], celle de la source, du ruisseau et du
+lac. Mais cette similitude est defectueuse par rapport a l'identite de
+substance des trois personnes: l'eau de la source, du ruisseau et du lac
+n'est la meme que successivement, et aucune succession de temps ne peut
+etre admise entre les personnes eternelles de la Trinite[231].
+
+[Note 229: Je ne vois pas cette comparaison dans le _Timee_; mais elle
+est frequente dans les Alexandrins.]
+
+[Note 230: S. Aug., _De fid. et se Symb._, c. VIII.--S. Ans., op. _Lib.
+de fid. Trin., c. VIII, p. 48.]
+
+[Note 231: _Introd._, p. 1077-1084. Cf. _Theol. Christ._, t. IV, p.
+1310.]
+
+A la generation du Fils il faut maintenant comparer la procession. Le
+Saint-Esprit, c'est la bonte; la bonte ou charite n'est pas en Dieu
+puissance ou sagesse. Elle suppose deux termes, nul n'a de charite
+envers soi-meme. Dieu procede, c'est-a-dire s'etend en quelque sorte par
+l'amour vers ce qu'il aime. "Aussi, quoique le Fils soit du Pere autant
+que le Saint-Esprit, l'un est engendre, l'autre procede; la difference,
+c'est que celui qui est engendre est de la substance du Pere, la sagesse
+etant une certaine puissance, tandis que l'affection de la charite
+appartient plus a la bonte de l'ame qu'a sa puissance..... Quoique
+beaucoup de docteurs ecclesiastiques soutiennent que le Saint-Esprit est
+aussi de la substance du Pere, e'est-a-dire qu'il est tellement par
+le Pere qu'il est de seule et meme substance avec lui, il n'est pas
+proprement de la substance du Pere; on ne doit parler ainsi que du
+Fils[232]. L'Esprit, quoique de meme substance avec le Pere et le
+Fils, d'ou la Trinite est dite _homousios_, c'est-a-dire d'une seule
+substance, n'est pas, a proprement parler, de la substance du Pere ou
+du Fils, il faudrait qu'il en fut engendre, et il en procede
+seulement[233]."
+
+[Note 232: La distinction est un peu ardue., Le Saint-Esprit a la meme
+substance que le Pere, [Grec: omoousion], il procede de la substance du
+Pere,[Grec: ek tes ousias tou patros... ekporenomenon] (Damasc., _De
+Fid., t. I, c. VIII.) Cependant il n'est pas de la substance du pere,
+[Grec: ek tes ousias]; il est _substantiae non ex sustantia_ La vertu de
+la particule, Grec: ek] est reservee a celui qui est engendre, au Fils.
+C'est la une subtilite verbale et gratuite. Saint Bernard s'en est
+indigne; et le P. Pelau la condamne. (Dogm. Theol., t. II, I. VII, c.
+XIII, p. 736.) Il dit au reste que c'est une des erreurs reprochees
+Origene.]
+
+[Note 233: _Introd._, T. II, p. 1080. Abelard insiste fortement sur la
+difference de la procession a la generation. Mais si la generation n'a
+jamais ete appliquee au Saint-Esprit, la procession l'a ete au Fils.
+Selon saint Thomas d'Aquin, il y a deux processions dans la Trinite, le
+Fils et le Saint-Esprit _procedent_. _(Sam. Theol._, I, quaest, XXVIII.)
+Les deux citations directes que l'on donne a l'appui, sont pour le fils:
+_Ego ex Deo processi_ (Johan. VIII, 42), et pour le Saint-Esprit:_
+Spiritum veritatis qui a patre procedit_ (_id._ xv, 26). Mais pour
+_processi_ le grec porte [Grec: exelzon] et pour _procedit, [Grec:
+ekporsustai] Je suis sorti_, dit Sacy dans un cas; le _Saint-Esprit qui
+procede_, dit-il dans l'autre. Il ne semble donc pas que dans la phrase
+ou le Fils parle de lui-meme, le mot _processi doive avoir le sens
+special et sacramental que la theologie attache a la procession du
+Saint-Esprit. Si en effet la procession etait commune a deux personnes
+de la Trinite, elle serait le genre, et la generation serait l'espece,
+et la difficulte s'accroitrait de distinguer l'un de l'autre. Il vaut
+mieux tenir pour distinctes la generation et la procession, et qu'elles
+soient les deux especes d'un genre inconnu.]
+
+Il est dit que le Saint-Esprit procede du Pere et du Fils, parce que
+toute volonte de bonte et d'amour dans la divinite entraine le pouvoir
+de faire et de bien faire ce qu'elle veut, ou la puissance et la
+sagesse. Le sceau tient l'etre de l'airain, et le _scellant_ de l'airain
+et du sceau; mais le sceau est surtout dans la forme de l'image qui y
+est gravee. Ainsi le Fils seul est dit etre _dans la forme de Dieu, et
+la figure de sa substance_ [234], en l'image meme du Pere; il lui est
+uni d'une telle parente, pour ainsi dire, qu'il est non-seulement
+de meme substance, mais de sa substance meme. Puis, comme le sceau
+_procede_, c'est-a-dire entre dans un autre, ou s'imprime dans un
+corps mou pour lui donner la forme de l'image qui etait deja dans sa
+substance, le Saint-Esprit se communique a nous par la distribution de
+ses dons, et il y reforme l'image effacee de Dieu [235].
+
+[Note 234: "Jesus-Christ," dit saint Paul, "_qui ayant la forme et la
+nature de Dieu, [Grec: en morphe Theou]_, n'a point cru que ce fut pour
+lui une usurpation d'etre egal a Dieu." (Phil. II, 6. Trad. de Sacy.)
+Bergier veut qu'on traduise: _etant une personne divine_. (Art.
+_Trinite_, sec.1.) Quant a ces mots, _figura substantiae ejus_ (Heb. I,
+3.), Bossuet les traduit ainsi: "Le fils de de Dieu est le caractere
+et l'empreinte de sa substance." Et il en induit la comparaison avec
+l'empreinte du sceau gravee dans la cire. (_Elev. sur les Myst.,_ sem
+II, elev. III.)]
+
+[Note 235: Abelard dans le texte resume ici en termes formels et
+scientifiques la comparaison avec le sceau d'airain. Il en resulte
+qu'ainsi que le _materie_ est de sa matiere et que le sceau est
+d'airain, la sagesse divine tient l'etre de la puissance divine, _ex
+divina potentia esse habet_ (p. 1088); en sorte qu'il y a identite de
+substance, mais non de propriete, entre les deux personnes. On peut donc
+et on ne peut pas dire: le Pere est le Fils, le Fils est le Pere, comme
+on peut dire que le sceau est airain, _sigillum est res_, et l'inverse;
+il ne faut seulement que bien s'entendre. Au reste ce point nous parait
+plus sagement traite dans la theologie chretienne (t. IV, p. 1311).]
+
+Les Grecs, pour nier la double procession, s'appuient sur ces mots de
+l'Ecriture: _L'Esprit qui procede du Pere_. (Jean, xv, 26.) Rien
+de plus. Mais tout ce qu'il faut croire n'est pas dans les livres
+canoniques; on n'y lit point que les personnes de la Trinite soient
+coeternelles et coegales, et que chacune d'elles soit Dieu; on n'y lit
+point que Pilate s'appelat Ponce, ou que l'ame du Christ fut descendue
+aux enfers. Beaucoup de choses necessaires a la foi ont ete depuis
+l'Evangile ajoutees par les apotres et les hommes apostoliques; par
+exemple, la virginite de la mere du Seigneur perpetuellement conservee
+apres la naissance du Christ[236]. Le dogme catholique de la double
+procession n'est pas denue d'autorites graves, mois rappelez-vous
+seulement cette theorie philosophique de Platon: Dieu est semblable a un
+grand artiste, il premedite tout ce qu'il fait, et sa pensee devance
+son oeuvre. Dans l'esprit divin sont ces idees, types et modeles
+qu'il realise ensuite, ses ouvrages n'etant que l'accomplissement des
+conceptions de l'intelligence divine; or tout accomplissement, tout
+effet appartient au Saint-Esprit. L'Esprit procede donc du Fils, puisque
+les oeuvres de la bonte de Dieu doivent d'abord avoir passe par sa
+providence eternelle. Ainsi Dieu est la premiere cause, il tire de
+lui-meme son intelligence ou son Verbe, et de Dieu et du Verbe procede
+l'ame. L'Esprit, _Spiritus_, vient comme une spiration universelle,
+toute ame, _anima_, anime; aussi est-il dit que le Saint-Esprit vivifie;
+il est l'ame des ames, il est l'esprit eternel qui anime dans le temps,
+qui anime le monde; il est ainsi l'ame temporelle du monde. Platon et
+les siens, ne considerant l'esprit que comme ame, ont cru qu'il etait
+cree et non pas eternel. Saint Jean lui-meme dit que le Verbe a tout
+fait, tout cree, sans mentionner le Saint-Esprit; il semble ne reserver
+l'eternite qu'a Dieu et au Verbe, nouvelle preuve de ce qu'a remarque
+saint Augustin que le commencement de son evangile est tout rempli de la
+langue platonicienne[237].
+
+[Note 236: Cette remarque sur la difference de la foi de l'Eglise a la
+foi evangelique pourrait avoir de grandes consequences. Mais a cette
+epoque on etait si loin de tirer de l'examen les consequences de
+l'incredulite que ce message N'a point ete releve par les censeurs.
+Quant aux exemples cites, nous devons dire que le texte de l'Ecriture
+concorde avec le dogme, se prete a l'enseignement de l'Eglise sur la
+Trinite plutot qu'il n'etablit ce dogme formellement et _in terminis_;
+et c'est ce que veut dire Abelard. Il se Trompe relativement a Pilate.
+Si son prenom manque dans trois evangelistes, on le trouve dans saint
+Mathieu (xxvii, 2). Quant a la descente de Jesus-Christ aux enfers, elle
+est attestee par le Symbole; mais l'Evangile n'en parle pas. On l'induit
+seulement de deux versets de la premiere epitre de saint Pierre: "Dieu
+etant mort en sa chair, mais etant ressuscite par l'esprit, par lequel
+"aussi il alla precher aux esprits qui etaient retenus en prison,
+(ni, 18 "et 19.)" Quant a la virginite perpetuelle de Marie, apres la
+naissance Du Sauveur, l'Ecriture se tait. Les protestants ont meme
+soutenu que le texte de certains passages y etait contraire. Mais c'est
+un point que l'Eglise a decide il y a longtemps, contre les Ebionites.]
+
+[Note 237: L'opinion de Platon sur l'ame du monde est exprimee dans le
+_Timee_: "Dieu mit l'intelligence dans l'ame, l'ame dans le corps, et il
+organisa l'univers de maniere a ce qu'il fut par sa constitution meme
+l'ouvrage Le plus beau et le plus parfait. Ainsi on doit admettre comme
+Vraisemblable que ce monde est un animal veritablement doue d'une ame
+et d'une intelligence par la providence divine." (_Trad. de Cousin_, t.
+XII, p. 120, voyez aussi p. 125, 128, 134, 196.) L'idee de considerer la
+doctrine de l'ame du monde comme un pressentiment ou meme une expression
+du dogme du Saint-Esprit n'est pas nouvelle. Eusebe, qui un des premiers
+a compare a la Trinite chretienne la trinite platonique, croit que la
+troisieme personne de celle-ci est l'ame du monde (_Proep. evangel._
+II). Frerichs dit que l'opinion d'Abelard se trouva deja dans Theophile
+d'Antioche (_Ad Amolyc._, I, 8.---_Commentat. de Ab. Doct._, p. 17).
+Bede la rappelle sans la condamner (_Elem. philos._, I.--_Op. omn._,
+t. II, p. 208). Voyez sur tout cela les notes sur le _Timee_ de M. H.
+Martin (t. I, note 22, et t. II, note 29). Au reste Abelard, comme
+on l'a deja vu (t. I, p. 405), a retracte formellement cette opinion
+(_Dial._, p. 475), et c'est encore une preuve que l'Introduction est
+anterieure a la Dialectique. Dans la Theologie chretienne, l'adoption de
+la pensee de Platon comme identique a la foi dans le Saint-Esprit est
+encore plus explicite (l. I, p. 1175, 1187.--l. IV, p. 1336). Dans
+l'_Hexameron_, le Saint-Esprit est presente, non comme l'ame du monde,
+mais comme le principe d'ou vient toute ame, d'ou vient tout ce
+qui anime les etres vivants. C'est Dieu en tant que createur de
+l'_animation_ (_Hexam._, p. 1367). Et telle etait bien la pensee
+d'Abelard; mais, ne se rendant pas un compte fort exact de cette pensee,
+il n'en professait pas moins du fond du coeur la foi en la divinite du
+Saint-Esprit.]
+
+Le Saint-Esprit etant concu comme l'amour envers les creatures, et
+celles-ci n'etant pas necessaires, on a pu craindre qu'un doute s'elevat
+sur la necessite de l'existence du Saint-Esprit; de la cette opinion
+plausible que le Pere aime le Fils, que le Fils aime le Pere, et que de
+cette charite ineffable et mutuelle resulte le Saint-Esprit. Mais quand
+les creatures ne seraient pas necessaires, l'amour de Dieu pour elles
+le serait comme etant dans sa nature: sa bonte est un attribut
+indefectible. Cela suffit. Sans etre ni moindre ni plus grande, elle est
+parfaite, et Ton ne saurait admettre que le Pere donne son amour au Fils
+et le Fils au Pere: rien ne peut etre donne a celui a qui rien ne peut
+manquer[238].
+
+[Note 238: _Introd._, p. 1089-1102.--Cette fin du livre II de
+l'Introduction repond a celle du chap. XIX de l'_epitome_ (p. 51).]
+
+Le troisieme livre de l'Introduction a la Theologie a pour objet
+d'approfondir la connaissance de la divinite, en eclaircissant tous les
+points difficiles par _les raisons les plus vraisemblables et les plus
+dignes_ (_honestissimis_), afin que la perfection du souverain bien,
+mieux connue, inspire un plus vif amour. Jusqu'ici nous avons defendu
+notre profession de foi, il faut maintenant la developper.
+
+I. Mais d'abord la sublimite divine peut-elle etre l'objet des
+recherches de l'humaine raison, et le Createur peut-il par elle se faire
+connaitre de sa creature? ou bien faut-il que Dieu se manifeste par
+quelque signe sensible, soit en envoyant un ange, soit en apparaissant
+sous la forme d'un esprit? C'est, en effet, ainsi que le Createur
+invisible s'est visiblement revele dans le paradis terrestre. Mais le
+propre de la raison est de franchir le sens, d'atteindre les choses
+insensibles; plus une chose est de nature subtile et superieure au sens,
+plus elle est du ressort de la raison et doit provoquer l'etude de la
+raison. C'est par la raison principalement que l'homme est l'image de
+Dieu, et il n'est rien que la raison doive etre plus propre a concevoir
+que ce dont elle a recu la ressemblance. Il est facile de conclure
+des semblables aux semblables, et chacun doit connaitre aisement par
+l'examen de soi-meme ce qui a une nature semblable a la sienne." Si
+d'ailleurs le secours des sens parait necessaire, si l'on veut s'elever
+du sensible a l'intelligible, reste le spectacle admirable de la
+creation et de l'ordonnance universelle. "A la qualite de l'ouvrage,
+nous pouvons juger de l'industrie de l'ouvrier absent."
+
+II. Le gouvernement du monde, qui atteste l'existence de Dieu, prouve
+egalement son unite; c'est ce qui ressort de l'harmonie de l'ensemble.
+Dieu est le souverain bien, le souverain bien est necessairement unique;
+Dieu est concu comme parfait, c'est-a-dire qu'il suffit a tout par
+lui-meme, ou qu'il est tout-puissant; or, s'il suffit, un autre createur
+ou recteur serait superflu. Qu'on ne dise pas que si le bien est bien,
+la multiplication du bien est mieux, et qu'ainsi Dieu etant le souverain
+bien, il vaut mieux qu'il soit multiple qu'unique; cela conduirait a une
+infinite de dieux, infinite qui echapperait alors a la science de Dieu
+meme. Il cesserait d'etre le bien supreme, car il y aurait quelque chose
+de plus grand que lui: la multitude des dieux serait au-dessus d'un de
+ces dieux. La rarete en toute chose ajoute au prix, et il y a plus de
+gloire a etre unique. C'est une des conditions de la perfection de Dieu
+que sa _singularite_. A ces motifs, il faut ajouter les raisons morales,
+ce qu'Abelard appelle les _raisons honnetes_; elles valent mieux que les
+_raisons necessaires_, car ce qui est honnete nous plait et nous attire.
+La conscience suggere a tous qu'il vaut mieux que tout soit gouverne
+par une intelligence que par le hasard. "Quelle sollicitude nous
+resterait-il pour les bonnes oeuvres, si nous ne savions qu'il existe,
+ce Dieu que nous venerons par la crainte et l'amour? Quelle esperance
+refrenerait la malice des puissants ou les pousserait a bien faire, si
+la croyance dans le plus juste et le plus puissant de tous les etres
+etait vaine?" Accordons que des arguments d'une verite necessaire
+nous fissent defaut pour fermer la bouche a l'incredule opiniatre, ne
+serions-nous pas en droit de l'accuser d'une odieuse impudence? car il
+resterait du moins qu'il ne peut detruire ce qu'il attaque, et qu'il a
+contre lui l'honnetete et l'utilite. D'un cote, point de demonstration
+rigoureuse, soit, mais de nombreuses raisons; et de l'autre cote, pas
+une raison. "Si vous en croyez l'autorite des hommes quand il s'agit de
+choses occultes, de ces regions du ciel que vous ne pouvez explorer
+par l'experience, si vous vous croyez alors certains de quelque chose,
+pourquoi ne pas ceder a la meme autorite, quand il s'agit de Dieu,
+l'auteur de tout[239]?"
+
+[Note 239: _Introd._, t. III, p. 1102-1108.]
+
+III. Le Dieu unique est tout-puissant; mais s'il est tout-puissant, d'ou
+vient qu'il ne peut pas tout? Nous pouvons des choses qu'il ne peut pas;
+nous pouvons marcher, parler, sentir, toutes choses qui ne sont pas dans
+la nature de Dieu, puisque sa substance est incorporelle. Mais d'abord
+toutes ces choses, qui ne servent ni a l'avantage ni a la dignite,
+attestent-elles une puissance veritable? Est-ce impuissance de Dieu que
+de ne pouvoir pecher comme nous? L'homme peut marcher, parce qu'il en
+a besoin. Cette faculte manifeste en nous un defaut plutot qu'une
+puissance; d'ailleurs tout ce que nous faisons ne doit-il pas etre
+attribue a la puissance de celui qui se sert de nous comme d'instruments
+et fait en quelque sorte tout ce qu'il nous fait faire? Ainsi, quoiqu'il
+ne puisse marcher, il fait que nous marchions; il peut donc tout, non
+qu'il puisse executer toutes les actions, mais parce que s'il veut
+qu'une chose se fasse, rien ne peut resister a sa volonte.
+
+Toutefois, si l'on admet qu'il fait tout ce qu'il veut, comme il veut
+que tous les hommes soient sauves (I Tim, II, 4), il faut professer le
+salut universel. C'est qu'il a deux manieres de vouloir: il veut dans
+l'ordre de sa providence, et alors il delibere, dispose, institue ce
+qui posterieurement s'accomplit; ou bien il veut sous la forme de
+l'exhortation et de l'approbation, c'est-a-dire qu'il instruit les
+hommes des choses que par sa grace il recompense; ainsi il les exhorte
+au salut, mais peu lui obeissent. Il veut la conversion du pecheur,
+c'est-a-dire qu'il lui fait connaitre ce qu'il veut recompenser; il
+promet sa grace, il annonce les chatiments, il revele sa volonte et nous
+laisse le soin de l'accomplir.
+
+Dieu peut-il plus et mieux qu'il ne fait? Les choses qu'il fait,
+pourrait-il renoncer a les faire? L'affirmative ou la negative nous
+expose a de grandes anxietes; la premiere oterait beaucoup a sa
+souveraine bonte: s'il ne fait pas un bien qu'il peut faire, ou s'il
+renonce a un bien qu'il devait faire, il est jaloux ou injuste. Mais la
+parfaite bonte de Dieu est hors de question, d'ou la consequence que
+tout ce que fait Dieu est aussi bon que possible. Il n'est rien qu'il
+ne fasse ou qu'il n'omette, si ce n'est pour une cause excellente et
+raisonnable, encore qu'elle nous soit inconnue; il fait une chose, non
+parce qu'il la veut, mais il la veut parce qu'elle est bonne. Il n'est
+point de ceux dont _il est ecrit_:
+
+ Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas.
+
+Ce qu'il fait ou ce qu'il abandonne, il y a une juste cause de le faire
+ou de l'abandonner; d'ou il resulte que ce qu'il fait il faut qu'il le
+fasse, c'est-a-dire qu'il est juste de le faire, et ce qu'il est juste
+de faire, il serait injuste de ne le pas faire.
+
+Quand il s'agit de Dieu, "la ou n'est pas le vouloir manque le pouvoir."
+Dieu etant de nature immutable, immutable est sa volonte; il en resulte
+que Dieu ne peut faire que ce qu'il fait. De la quelques difficultes. En
+effet un homme qui doit etre damne peut etre sauve. S'il ne le pouvait,
+c'est-a-dire s'il ne pouvait faire les choses qui lui vaudraient le
+salut, il ne serait plus responsable; Dieu ne lui aurait point prescrit
+ce qu'il ne pourrait executer; mais si, grace a ses oeuvres, il peut
+etre sauve, force est de reconnaitre que Dieu peut sauver celui qui
+pourtant ne doit jamais etre sauve.
+
+"Pensez-vous," disait Notre-Seigneur a ses apotres, "que je ne puisse
+pas prier mon Pere, et qu'il ne m'enverrait pas aussitot douze legions
+d'anges[240]?" Cette parole signifie que Dieu le pourrait s'il le
+voulait, mais il ne l'aurait voulu, et le Christ ne l'aurait demande que
+si c'eut ete juste et raisonnable. Ne concluez donc pas que Dieu puisse
+faire ce qu'il ne fait jamais; ce qu'il ne fait jamais est chose qu'il
+ne faut pas faire. S'il n'empeche pas le mal, est-ce a dire qu'il
+consente au peche? non, c'est qu'il est bon que le mal meme ait lieu;
+n'est-il pas necessaire que les _scandales arrivent_? "J'estime donc,
+bien que cette opinion ait peu de sectateurs, bien qu'elle s'ecarte
+beaucoup de certains passages des saints, et meme un peu de la raison,
+que Dieu ne peut faire que ce qu'il convient qu'il fasse, et de ce qu'il
+convient qu'il fasse, il n'y a rien qu'il omette de faire; d'ou il
+resulte qu'il ne peut faire que ce qu'il fait reellement."
+
+[Note 240: Math. xxvi, 53. Cette citation est usitee dans cette
+question. Elle sert de texte a Fenelon pour combattre dans Malebranche
+des idees qui rappellent celles d'Abelard. (_Ref. du Syst. du P.
+Malebranche_, c. v.) Probablement l'exemple avait deja ete cite par
+saint Augustin.]
+
+On oppose que nous, qui lui sommes si inferieurs en puissance, nous
+pouvons faire ce que nous ne faisons pas, abandonner ce que nous
+faisons. Mais assurement nous vaudrions mieux, si nous ne pouvions faire
+que ce que nous devons faire. Pourtant la puissance de mal faire ou de
+pecher ne nous a pas ete donnee sans motif; c'etait pour que la gloire
+de Dieu parut davantage, la gloire de ne pouvoir pecher; c'etait pour
+qu'en fuyant le peche, nous fissions honneur, non a notre nature, mais
+a sa grace secourable. Quant au salut toujours possible, avouons qu'en
+effet celui qui doit etre damne peut en effet toujours etre sauve. Il
+le peut, lui, par sa nature, qui n'est pas immutable; l'homme peut
+consentir a son salut comme a sa damnation. Mais ne disons pas que Dieu
+peut toujours le sauver, parce qu'alors la possibilite serait relative
+a la nature de Dieu, et ce serait dire que le salut du pecheur ne lui
+repugne pas. Quand vous dites qu'un bruit peut etre entendu, cela ne
+veut pas dire que quelqu'un soit la qui pourrait l'entendre. Tous les
+hommes seraient sourds, aucun homme n'existerait, que tel bruit
+donne pourrait etre entendu; mais il n'en resulte pas qu'un individu
+quelconque le put entendre. Et ici ne s'applique pas la regle des
+philosophes que si le consequent est impossible, c'est que l'antecedent
+l'est aussi[241]. Cela est vrai des choses creees, comme en general
+tontes les regles de dialectique. Ce qui est possible est ce qui ne
+repugne point a la nature des creatures; mais les memes notions de
+possibilite ou d'impossibilite ne s'appliquent point au Createur. Ce
+semble la meme chose de dire qu'il est juste que le juge punisse un
+individu ou que cet individu soit puni par le juge; mais nullement, la
+justice n'est pas la meme dans les deux cas. Il se peut qu'il soit juste
+que le juge punisse, c'est-a-dire qu'il le doive d'apres la loi, mais
+qu'il ne soit pas juste que l'homme soit puni; si, par exemple, telle ou
+telle circonstance, comme serait un faux temoignage, est cause que sa
+punition ne soit pas meritee. De meme on peut dire d'un pecheur: il est
+possible qu'il soit sauve par Dieu, et il est impossible que Dieu le
+sauve.
+
+[Note 241: Voyez ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 413.]
+
+Ici, il est vrai, nait une objection contre la Providence, c'est-a-dire
+contre la volonte de Dieu a l'egard des creatures: si Dieu n'a pu etre
+sans ce qu'il a en soi de toute eternite, les choses qu'il a voulues
+sont arrivees necessairement. Distinguons encore les deux possibilites.
+Dire que Dieu, par sa propre nature, a necessairement l'attribut
+d'une providence universelle, parce que cet attribut lui convient
+souverainement, ce n'est pas dire que les choses soient d'une telle
+nature qu'elles ne puissent absolument pas ne pas etre. Quant a
+l'objection qu'alors aucunes graces ne lui sont dues, puisqu'il agit par
+necessite, non par volonte, cette necessite, qui est sa nature ou plutot
+sa bonte meme, n'est pas separable de sa volonte; elle n'est point une
+contrainte. Son immortalite meme est aussi une necessite de sa nature:
+est-elle donc en opposition avec sa volonte? est-elle une contrainte? ne
+veut-il pas etre tout ce qu'il est necessaire qu'il soit? S'il agissait
+contre sa volonte, sans doute alors aucunes graces ne lui seraient dues.
+Mais de ce que sa bonte est telle qu'il se porte, non malgre lui, mais
+spontanement, a faire ce qu'il fait, il n'en doit etre que plus aime,
+que plus glorifie. Serions-nous dispenses de gratitude envers l'homme
+qui nous aurait secourus, parce que sa bonte serait telle qu'en nous
+voyant dans l'affliction, il n'aurait pu s'empecher de nous secourir?
+
+Ainsi, Dieu ne peut faire que ce qu'il fait, de la maniere et dans le
+temps qu'il le fait. Il n'est pas meme exact de dire qu'il choisisse la
+maniere de faire la plus convenable; il ne choisit pas; sa bonte serait
+imparfaite si en tout sa volonte n'etait la meilleure. Il ne faut pas
+non plus pretendre que Dieu puisse dans un temps une chose qu'il ne peut
+faire dans un autre, et que sa toute-puissance ne soit pas egale a tous
+les moments. Si l'on applique cette determination du temps au faire, non
+au pouvoir, soit. Un homme peut marcher, c'est-a-dire qu'il a en soi la
+faculte de marcher, lorsqu'il nage, mais pourtant il ne peut marcher
+dans l'eau. Ainsi, Dieu a le pouvoir de s'incarner, et il n'en est pas
+prive, quoiqu'il ne l'exerce pas, et qu'il n'en puisse user, en ce sens
+qu'il ne convient pas qu'il en use actuellement. Il peut toujours ce
+qu'il peut quelquefois, si l'on entend par la qu'il est immutable en
+tout. Il a su autrefois que je naitrais un jour, on ne peut dire
+qu'il sache aujourd'hui que je naitrai un jour, puisque je suis ne.
+S'ensuit-il qu'il ne sache plus ce qu'il savait autrefois? Sa science
+est la meme, il n'y a que les mots qui changent pour l'exprimer. Le meme
+jour s'appelle successivement demain, aujourd'hui, hier. Dieu ne sait
+point le passe, comme passe, tant que le passe est avenir, ni l'avenir,
+comme avenir, quand il est le passe: mais cela ne veut pas dire que sa
+science s'accroisse ou diminue avec le temps. Il en est de meme de sa
+puissance. Dire avant: il est possible que Dieu s'incarne; dire apres:
+il est possible qu'il se soit incarne, ce n'est point parler d'un fait
+different ni d'une possibilite differente, mais d'une meme chose,
+d'abord au futur, ensuite au passe. Ainsi, pas plus que la science et
+la volonte, la possibilite ne change en Dieu. Si nous disons qu'il peut
+dans un temps ce qu'il ne peut dans un autre, ce langage humain n'ote
+rien a sa puissance; il n'atteste que le changement des temps, et des
+convenances variables[242].
+
+[Note 242: _Introd._, I. III, p. 1109-1124.--Cf. _Theol. Christ._, I. V,
+p. 1350.--_Epitome_, c. xx, p. 51.]
+
+IV. Ces variations dans le temps doivent se concilier avec
+l'immutabilite. Dieu, apres l'oeuvre de six jours, s'est repose le
+septieme; le passage de l'action au repos est en physique un changement.
+Quand Dieu est descendu dans le sein d'une vierge, il a change, il a
+encouru ce mouvement principal de la substance que les philosophes
+appellent generation[243]. Dieu ne serait-il donc pas immutable? Maisen
+disant que Dieu _fait_, _agit_, gardons-nous d'entendre qu'il y ait pour
+lui, comme pour l'homme, mouvement dans l'operation, passion dans le
+travail; nous n'exprimons qu'un nouvel effet de son eternelle volonte.
+Dieu se repose, dit l'Ecriture; ce n'est pas qu'il suspende son
+mouvement d'action, c'est que l'oeuvre est consommee. En operant, en
+cessant d'operer, nous changeons; mais dire que Dieu fait, c'est dire
+qu'il est la cause de ce qui se fait. Au propre, il n'y a point en lui
+d'action, car l'action consiste eminemment dans le mouvement. Comme le
+soleil, lorsqu'un objet s'echauffe de sa chaleur, n'eprouve en lui-meme
+aucun changement, de meme Dieu, lorsqu'une disposition nouvelle de sa
+volonte s'accomplit, ne change pas, quoiqu'il soit la cause ou l'auteur
+d'un changement dans les choses. Un esprit est exempt de mouvement; ce
+qui occupe un lieu est seul mobile[244]. Or, nulle chose n'occupe un
+lieu si par son interposition elle ne produit quelque distance entre
+les objets environnants. Mais que la blancheur ou toute autre chose
+incorporelle s'unisse aux particules, leur continuite n'y perdra rien.
+L'incorporel n'est donc pas susceptible de mouvement local, puisqu'il ne
+peut occuper un lieu.
+
+[Note 243: Voyez ci-dessus, I. II, c. v, t. I, p. 420.]
+
+[Note 244: Ici Abelard dit qu'il a demontre dans sa Grammaire, en
+traitant de la quantite, que ce qui est esprit ne peut etre mu. Duchesne
+en note met _Dialecticam_ pour _Grammaticam_, et annonce que cette
+dialectique ou plutot cette logique, il la publiera au premier jour.
+(_Ab. Op., Introd._, p. 1125, note p. 1160.) L'avait-il deja dans les
+mains, et cette dialectique est-elle bien celle que nous avons? Nous ne
+trouvons pas dans celle-ci la Demonstration annoncee, ni a l'article de
+la quantite, ni a l'article du mouvement (p. 178-196, et p. 414-422). Du
+reste la quantite, etant une categorie, a naturellement sa place dans
+une logique; mais, ainsi qu'on l'a vu, la theorie des Categories peut
+aussi figurer dans un traite sur le langage. La demonstration de
+l'immobilite de l'esprit a propos de la quantite pouvait donc se
+trouver, soit dans la grande dialectique, soit dans le livre elementaire
+qui la commencait et qui nous manque, soit enfin dans quelque ouvrage
+de grammaire que nous n'avons pas, et le titre _Grammatica_ peut
+etre d'autant plus exact que le meme nom designe dans la Theologie
+chretienne, un ouvrage ou _les categories sont retraitees_. "De hoc (que
+le nom de _chose_ ne doit Etre donne qu'a ce qui a en soi une existence
+veritable, _veram entiam_) diligentem tractatum in retractatione
+praedicamentorum nostra continet grammatica" (I. IV, p. 1341).]
+
+Dieu, qui est substantiellement partout, ne peut changer de lieu, et
+quand on dit qu'il est descendu dans le sein d'une vierge, on ne parle
+que de l'action de sa puissance. Il est partout, veut dire que tout
+lui est present; en sorte que nulle part ni jamais sa puissance n'est
+oisive. L'ame elle-meme est dans le corps par une vertu de sa substance,
+plus que par une position locale; grace a sa force propre, elle le
+vivifie, le meut et le conserve, pour qu'il ne se dissolve point par la
+putrefaction; par son pouvoir vegetatif et sensitif, elle est dans tous
+les membres, pour que chacun vegete et pour sentir dans chacun. De meme
+Dieu est, non-seulement dans tous les lieux, mais dans chaque chose, par
+quelque efficace de sa puissance, et tandis qu'il meut toutes les
+choses dans lesquelles il est, il n'est pas mu lui-meme en elles. Par
+l'incarnation, Dieu n'est donc pas devenu autre chose qu'il n'etait, il
+n'a point encouru la generation. Dire que Dieu est devenu homme,
+c'est dire que la substance divine, qui est spirituelle, s'est uni la
+substance humaine, qui est corporelle, en une personne unique. Dans
+cette personne, il y avait trois choses, la divinite, l'ame, la chair.
+Chacune a conserve sa nature propre, aucune ne s'est changee en une
+autre. Dans l'homme meme, l'ame ne peut jamais devenir chair, quoique
+l'ame et la chair soient dans chaque homme une seule personne. L'ame,
+en effet, est une essence simple et spirituelle; la chair est une
+chose humaine, corporelle et composee de membres. La divinite unie
+a l'humanite, c'est-a-dire a une ame et a une chair, unies en une
+personne, ne s'est pas non plus changee; elle est restee ce qu'elle
+etait; elle a pris notre nature sans deposer la sienne. En quel sens
+donc peut-on dire: le Verbe a ete fait chair, Dieu s'est fait homme?
+Prises a la lettre, ces expressions conduiraient a dire que l'homme a
+ete fait Dieu, et rien ne peut etre Dieu qui ne l'ait ete toujours.
+"Israel, n'aie point de nouveau Dieu." Ces expressions signifient donc
+que la divine substance s'est associee a la substance humaine, sans etre
+convertie en elle. La diversite des natures ne fait pas la diversite des
+personnes. C'est le contraire de la Trinite; en Dieu, trois personnes et
+une substance; dans le Christ, deux substances et une personne. Comme
+dans une maison le bois s'unit a la pierre sans se confondre avec elle,
+comme dans le corps les os adherent a la chair sans s'y absorber, ainsi
+la divinite en se joignant a l'humanite, n'a point cesse d'etre ce
+qu'elle etait. Quand nos ames reprendront leurs corps, elles ne
+deviendront pas autre chose qu'auparavant, quoique le corps, en se
+ranimant, doive changer, ou se mouvoir de l'inanime a l'anime. L'ame
+prend avec le corps le mouvement, mais elle demeure elle-meme immobile.
+Cela est encore bien plus vrai de Dieu dans son union avec l'homme. La
+creature ne lui peut rien conferer[245].
+
+[Note 245: _Introd._, I. III, p. 1124-1130.]
+
+Ici Abelard traite accidentellement une question importante et qui a
+toujours ete liee a celle de la Trinite. En effet, une fois qu'il est
+etabli que le Fils de Dieu consubstantiel a Dieu est une personne de la
+Trinite, il n'est pas indifferent de savoir comment il s'est fait homme.
+A-t-il cesse d'etre Dieu pour devenir homme? non, assurement. L'homme
+est-il devenu Dieu? pas davantage. Dieu n'a-t-il pris que le corps
+humain, la divinite etant l'ame unique du corps de Jesus-Christ? Alors
+il n'aurait pas ete homme, puisque l'homme est corps et ame. On concoit
+que toute erreur sur la Trinite reagit sur le dogme de l'incarnation, et
+toute erreur sur l'incarnation peut etendre ses consequences au dogme de
+la Trinite. Nestorius, par respect pour elle, avait voulu que l'union de
+Dieu et de l'homme en Jesus-Christ ne fut qu'apparente, et qu'il y eut
+en lui non-seulement deux natures, mais deux personnes. Eutyches, pour
+echapper a cette erreur, avait voulu que les deux natures fussent unies
+au point d'en faire une seule. De la deux heresies celebres; l'Eglise,
+qui les condamne, etablit et professe qu'en Jesus-Christ fait homme il
+y a deux natures, savoir, la divinite, d'une part, et de l'autre,
+l'humanite, corps et ame, et il n'y a qu'une personne, la personne
+divine, qui subsiste dans le Fils de l'homme. Ces deux natures sont
+unies d'une union _hypostatique_, c'est-a-dire substantielle. C'est
+cette doctrine qu'Abelard expose, et d'une maniere que je crois
+irreprochable; seulement la comparaison de l'union de l'ame et du corps
+dans l'homme pour eclaircir l'union de la divinite et de l'humanite dans
+Jesus-Christ, n'est qu'une comparaison, et ne doit pas etre prise a la
+lettre, quoiqu'elle soit dans le Symbole d'Athanase. Elle revient a ce
+raisonnement: admettez que l'homme est uni a Dieu dans le Verbe fait
+chair, puisque vous admettez bien que l'ame soit unie au corps dans
+la personne humaine. L'orthodoxie d'Abelard sur ce point difficile
+et important aurait du prouver a ses accusateurs que s'il a erre sur
+quelque autre point de la question de la nature divine, cette erreur ne
+peut etre taxee d'heresie, etant parfaitement exempte de toute intention
+d'alterer a un degre quelconque le dogme fondamental de la divinite de
+Jesus-Christ. Celui qui reconnait d'une maniere absolue sa divinite sur
+la terre, tant qu'il y prit la forme humaine, ne peut etre soupconne de
+nier ou d'affaiblir en quoi que ce soit sa divinite dans le ciel, ou
+comme personne de l'essence divine. Il est vrai qu'on a meme, sur
+l'article de l'incarnation, soupconne Abelard d'erreur. Pierre Lombard
+avait avance que Jesus-Christ, en devenant homme, n'etait pas devenu
+quelque chose, ou du moins il avait remarque que si Dieu pouvait etre
+quelque chose, quelque chose pourrait etre Dieu, et l'on disait que
+Pierre Lombard avait recu cette idee de son maitre Abelard. Cette
+erreur, qui s'etait assez repandue, fut examinee en 1163 au concile de
+Tours, et condamnee par le pape Alexandre III. Jean Cornubius a ecrit
+une dissertation ou il la discute fort clairement et en fait connaitre
+les sources; au nombre des autorites qu'il cite est l'opinion d'Abelard;
+il admet que Pierre Lombard pouvait bien en avoir tire la sienne, mais
+qu'il s'etait mepris, Abelard disant positivement qu'il y a dans le
+Dieu-homme deux substances ou deux natures; aussi Jean Cornubius
+n'hesite-t-il pas a le tenir pour catholique[246].
+
+[Note 246: La citation qu'il donne de l'opinion d'Abelard est
+conforme pour le sens, mais non exactement pour la lettre au texte de
+l'introduction (I. III, p. 1127 et 49). Mais Cornubius peut l'avoir
+reduite ou precisee, ou bien tiree de la Theologie chretienne qui manque
+de la portion du livre V ou devait se trouver ce passage. Ici d'ailleurs
+la doctrine est completement degagee de la comparaison avec l'union de
+l'ame et du corps. (P. Lomb. _Sent._, I. III, dist. vi.--Mag. Johan.
+Cornub. _Eulog., Thes. nov. anecd._, t. V, p. 1065.--Cf. Boece, _De
+duab. nat., etc., et un. Pers., Christ._, p. 948, et S. Thomas., _Summ.
+Theol._, III, quaest. i-vi.)]
+
+V. Dieu est sage; sa sagesse a ete appelee verbe, raison, intelligence.
+Le fils de Dieu, _Dei virtus, Dei sapientia_ (I. Cor., i, 24), c'est la
+puissance divine de tout savoir. Dieu ne peut errer en rien, il sait le
+present, l'avenir, le passe, et ce qui est inconnu et fortuit dans la
+nature est deja certain et determine pour lui. Il y a preordination, il
+y a donc prescience. Les choses qui, pour nous, sont l'oeuvre du hasard
+et ne proviennent pas du libre arbitre, n'arrivent, pour lui, ni par
+hasard ni sans libre arbitre. La definition du hasard, selon les
+philosophes, est l'evenement inopine provenant de causes qui ont
+originairement un autre objet[247]; mais il n'y a pas d'inopine pour la
+Providence. Si les eclipses de soleil ou de lune ont lieu plus souvent
+que nous ne nous y attendons, elles ont lieu toutefois naturellement,
+non fortuitement; c'est un ordre prefix, aussi aurions-nous pu en savoir
+quelque chose. Mais si, en creusant un champ, on trouve un tresor, la
+decouverte est vraiment fortuite; il a fallu que l'un ait enfoui le
+tresor, que l'autre ait creuse la terre, chacun dans une intention
+differente. Voila un evenement qui n'est point l'oeuvre du libre
+arbitre. Je veux aller a l'eglise, et je m'y rends, ce n'est point
+la oeuvre de hasard, mais de raison; c'est un fait volontaire et non
+necessaire. Les philosophes definissent le libre arbitre le jugement
+libre de la volonte (_liberum de voluntate judicium_, Boece). L'arbitre
+est en effet la deliberation ou la _judication_ de l'ame par laquelle
+elle se propose de faire ou d'omettre quelque chose[248]; elle est
+libre, lorsqu'elle n'est poussee a ce qu'elle se propose par aucune
+force de la nature, et qu'il est egalement en son pouvoir de faire ou
+de ne pas faire. La donc ou n'est pas un esprit raisonnable, l'arbitre
+n'est pas libre. Le libre arbitre n'appartient qu'aux etres qui peuvent
+changer leur volonte, du meme, suivant quelques-uns, qui peuvent faire
+bien ou mal; cependant, avec plus d'attention, on ne peut contester
+le libre arbitre a celui qui ne fait que le bien, a Dieu surtout, aux
+bienheureux, qui ne peuvent pecher: plus on est eloigne du mal, plus
+on est libre dans le jugement qui choisit le bien; le peche est un
+esclavage. D'une maniere generale, reconnaissons le libre arbitre a qui
+peut accomplir volontairement et sans contrainte ce qu'il a resolu dans
+sa raison: Dieu est donc libre.
+
+[Note 247: Cette definition est de Boece.--_De Interp., edit. sec._,
+I. III, p. 360 et 375.--_In Topic. Cic._, I. V, p. 840.--_De Consol.
+phil._, I. V, p. 939.--Voyez ci-dessus, I. II, c. iv, t. I, p. 405.]
+
+[Note 248: Voyez la Dialectique, part. II, p. 260-291, et ci-dessus le
+c. iv du t. I. Les idees d'Abelard sur la liberte, ses definitions, ses
+preuves sont en tres-grande partie empruntees de Boece. (_De Interp.,
+ed. sec._, I. III, p. 360, 368, 372.)]
+
+Quant a lui, rien n'advient par hasard, sa providence ayant tout
+precede, le hasard n'est que l'incertitude humaine. La nature n'a de
+mysteres que pour notre science. On ne dit les miracles impossibles que
+si l'on regarde au cours ordinaire de la nature, aux causes primordiales
+des choses, et non a la souverainete divine. Si Dieu formait encore
+aujourd'hui l'homme du limon, et la femme de la cote de l'homme, ce
+serait contre la nature, au-dessus de la nature, c'est-a-dire que les
+causes primordiales y paraitraient insuffisantes; il faudrait que Dieu
+imprimat extraordinairement aux choses une force particuliere[249].
+Evidemment les recherches des philosophes n'atteignent que les creatures
+et l'ordre journalier, toutes leurs lois sont au-dessous on en dehors de
+la toute-puissance; la possibilite et l'impossibilite sont relatives aux
+facultes des creatures, et en particulier la regle de la possibilite
+de l'antecedent liee a celle du consequent, ne peut s'appliquer qu'aux
+choses creees.
+
+[Note 249: Cf. _Hexameron. Thesaur. nov. anecd._, t. V, p. 1375.]
+
+C'est ainsi, dit Abelard, que nous viderons cette _ancienne querelle_
+dont parle la philosophie, cette question de la prescience divine, cette
+question de savoir s'il ne resulte pas de l'immutabilite de Dieu que
+tout arrive necessairement. Les philosophes, et notamment Aristote, "si
+habile dans le raisonnement, qu'il a merite d'etre appele le prince des
+peripateticiens, c'est-a-dire des dialecticiens, nous fourniront de quoi
+refuter les pseudo-philosophes." Ceux-ci disent, pour troubler la
+foi des simples, que non-seulement le bien, mais le mal arrive
+necessairement, et qu'ainsi le peche ne peut etre evite, car il a ete
+prevu de Dieu, et la Providence est infaillible. "Pour rompre cette
+souriciere (_muscipulam_), considerons cette forte trame qu'Aristote
+ourdit au commencement de l'_Hermeneia_: il nous y confirme la force du
+principe de contradiction jusque dans les propositions au futur." Je
+n'analyse point le raisonnement, il nous est connu; nous retrouvons ici
+un resume substantiel de la theorie logique des futurs contingents.
+"Grace a cette distinction d'un si grand philosophe, on peut aisement
+refuter l'objection ordinaire contre la Providence: il est certain, nous
+dit-on, que la Providence est infaillible[250]...."
+
+[Note 250: _Introd_., t. III, p. 1130-1136.--Voyez aussi Arist.
+_Hermen_., IV, IX, et ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 401.]
+
+Ainsi se termine ce qui nous reste du troisieme livre de l'Introduction
+a la Theologie, et avec lui l'ouvrage entier; un savant dit bien que la
+suite s'en doit trouver dans la bibliotheque de Bodlei[251], mais si ce
+manuscrit existe, il n'a jamais ete publie. Ainsi la discussion d'une
+des questions les plus difficiles peut-etre auxquelles donne lieu la
+Theodicee est restee suspendue, et par un hasard singulier, dans la
+Theologie chretienne, ou sont repris tous les points traites dans
+l'Introduction, cette question reste egalement irresolue. Le livre
+V, qui repond au troisieme du present ouvrage, s'interrompt aussi
+brusquement, et meme plus tot que celui-ci, apres la discussion relative
+a la conciliation de la bonte de Dieu avec sa puissance, et il nous
+manque la solution du grand probleme si bien prepare par Abelard. On ne
+peut renoncer a l'esperance de posseder quelque jour l'Introduction
+tout entiere; l'ouvrage etait probablement complet[252], et il peut se
+retrouver tel dans quelque manuscrit inedit de quelque bibliotheque
+inexploree. Mabillon pensait l'avoir rencontre dans un manuscrit en
+trente-sept chapitres conserve en Baviere[253]; M. Rheinwald, dont les
+recherches sont plus recentes, soupconne, non sans raison, le docte
+benedictin d'avoir pris pour l'Introduction un ouvrage intitule: _Petri
+Abaelardi Sententiae_ qu'il a publie en l'appelant _Epitome Theologiae
+christinae_[254]. Il croit que c'est le Livre des Sentences denonce par
+saint Bernard, condamne par le concile, desavoue par Abelard. Suivant
+lui, le titre seul de Livre des Sentences aurait ete faux, et Abelard,
+qui n'a pas discute pieces en main devant le concile, etait en droit
+de desavouer tout ouvrage qu'on lui attribuait sous ce nom; mais il
+se pouvait qu'on designat ainsi dans l'usage un ecrit qu'il appelait
+autrement, ou meme un extrait fidele de ses doctrines qui ne fut pas
+son ouvrage. Tel serait le manuscrit que M. Rheinwald publie [255];
+ses conjectures nous paraissent fondees, mais une chose plus certaine
+encore, c'est que cet Epitome contient un resume de l'Introduction a
+la Theologie. Dans les douze premiers chapitres (l'ouvrage en a
+trente-sept), l'extrait est presque litteral; par la suite, on remarque
+quelques variantes, mais elles n'alterent pas le fond de la doctrine. Ce
+qui fait le prix de cet opuscule, c'est que l'ordonnance en etant a peu
+pres la meme que celle de l'Introduction, il nous donne en substance
+ce que devait contenir la partie de l'Introduction qui manque, et nous
+pouvons ici completer brievement notre analyse[256].
+
+[Note 251: Casimir Oudin, _De Script. eccl_., t. II, p. 1169.--Voyez
+aussi l'_Histoire litteraire_, t. XII, p. 126. Les editeurs de la
+Theologie Chretienne disent qu'ils n'ont rencontre la suite de
+l'Introduction dans aucun manuscrit. _Thes. nov. anecd_., t. V, p.
+1148.]
+
+[Note 252: C'est du moins l'opinion que nous adoptons d'apres Mabillon;
+cependant M. Rheinwald eleve des doutes specieux.]
+
+[Note 253: _Iter Germantae_, p. 10.--_Hist. litt._, t. XII, p. 118.]
+
+[Note 254: _Anecdot. ad litter. eccles. pertin._, partic. 11. Borolini,
+1836.--M. Rheinwald a trouve cet ouvrage parmi les manuscrits du
+monastere de Saint-Emmeram de Ratisbonne, conserves a la bibliotheque
+royale de Munich. (_Praefat_, p. vii; et xxxii.) M. Franz Besnard avait
+deja publie avec Quelques observations que j'ai pu consulter les seize
+derniers chapitres de cet Epitome, dans un recueil allemand dont le nom
+m'est inconnu.]
+
+[Note 255: _Ibid._, _Proefat._, p. ix-xxi.--La preuve directe que cet
+abrege est d'Abelard sa trouve dans le c. xxxiv, p. 100, il renvoie a
+son Commentaire de l'Epitre aux Romains, ou il a, dit-il, traite les
+questions relatives a la grace et au merite, et cette citation est
+exacte. (_Ab. Op._, p. 648.)]
+
+[Note 256: _Eptiom. Theol. Christ._, C. xxi, p. 60.]
+
+La Providence, c'est-a-dire la prescience ou prevoyance divine, n'impose
+aucune necessite aux choses qu'elle prevoit. De ce qu'un char passe et
+de ce que je le vois passer, il ne suit pas que le passage du char soit
+necessaire. Or ce que Dieu prevoit, il le voit; sa providence n'est que
+sa science eternelle, il n'y a point de temps pour lui, tout lui est
+present; aucune fatalite ne resulte donc de ce qu'il sait tout. Mais
+il est vrai qu'il dispose tout: la disposition des choses depend de la
+disposition divine, comme la passion de l'action; il n'y a point d'autre
+destin, d'autre _fatum_ que la disposition divine. La predestination
+n'est proprement que la disposition de Dieu ou sa providence appliquee
+au bien, c'est la preparation de sa grace.
+
+VI. Apres la sagesse de Dieu vient sa bonte. Celle-ci fait pour les
+creatures tout ce qu'il est conforme a sa nature de faire; Dieu ne
+connait ni l'envie ni la colere, les expressions contraires qui peuvent
+se trouver dans l'Ecriture sont figuratives, elles se rapportent a des
+dispositions de sa volonte qui ont pour nous, mais non pour lui, les
+effets de la vengeance ou du courroux.
+
+Ceci conduit a la contemplation des bienfaits de Dieu. Le premier, le
+plus grand de tous, c'est l'incarnation. Ici se presente la question
+celebre: _Cur Deus homo[257]?_ Dieu s'est fait homme pour nous montrer
+son amour, et ainsi il nous a rachetes du joug du peche, non que nous
+fussions, comme quelques-uns le pretendent, en la possession du demon,
+mais dans la servitude du peche; le Christ nous en a delivres on
+epanchant sur nous son amour, en offrant a Dieu le prix de notre
+liberation et une victime pure. Un si grand exemple nous enseigne
+l'humilite, et en considerant les tortures du Christ, les martyrs
+eux-memes ont appris a ne pas s'enorgueillir de ce qu'ils souffraient
+pour le ciel.
+
+[Note 257: C'est le titre du chap. XXIII (p. 62). Il y a un traite de
+saint Anselme sous le meme nom: _Car Deus homo_ libri duo (_Op._, p.
+74). La doctrine du saint sur le mode et la necessite de l'incarnation
+ne differe point essentiellement de celle de l'Epitome. La difference ne
+roule que sur l'oeuvre meme de la redemption. Du reste, ou l'ordonnance
+de l'Epitome s'ecarte un peu de celle de l'Introduction, au dans ce
+dernier ouvrage l'auteur revenait a propos de la bonte de Dieu sur un
+sujet deja traite a l'occasion de son immutabilite. Voyez ci-dessus p.
+235.]
+
+Dans l'incarnation, ainsi qu'on l'a deja vu, deux natures se sont unies
+en une personne. Comme la chair et l'ame sont un seul homme, Dieu et
+l'homme sont un seul Christ, similitude consacree par saint Athanase.
+Entendez toutefois que bien que dans le Christ soit le Verbe, une des
+trois personnes de la Trinite, cette personne divine n'est pas ici par
+elle-meme, _per se_ (probablement en tant que personne divine), car
+alors il y aurait une personne dans une personne, la personne du Verbe
+dans celle de Jesus-Christ, et ainsi il y aurait deux personnes dans le
+Christ. Le Verbe divin n'est en quelque sorte dans le Christ que comme
+l'ame est dans le corps. On peut, on doit appeler ces deux natures les
+parties de la personne.
+
+"On trouve dans les autorites toutes ces locutions: _Dieu est homme;
+l'homme est Dieu; le Christ est le fils de l'homme; le Christ est le
+fils de Dieu; le Christ est Dieu et homme_. Aucune de ces locutions
+n'est propre, hors une seule. Si la premiere doit etre prise au propre,
+si Dieu est vraiment homme, l'eternel est temporel, le simple est
+compose, le createur est creature, ainsi du reste. Ce n'est donc pas une
+expression propre, la partie y est prise pour le tout, comme cela arrive
+souvent. Exemple, une ame pour un homme, _videbit omnis caro salutare
+Dei_ (Isaie, xlix, 26). Semblablement, quand nous disons: _Dieu est
+homme_, cela n'est vrai qu'en partie, c'est pour: _Dieu s'unit l'homme_.
+Par contre, _l'homme est Dieu_ signifie _l'homme est uni a Dieu_. Il
+faut encore entendre comme vrais en partie ces mots: _le Christ est
+homme_, ou _le Christ est Dieu_; il n'y a de vrai au sens propre que
+cette expression: _le Christ est Dieu et homme_, c'est-a-dire le Christ
+est le Verbe ayant l'homme, ou _le Christ est homme et_ "_Dieu_,
+c'est-a-dire le Christ est l'homme ayant le Verbe[258]."
+
+[Note 258: Epitom., c. XXIV, p. 68.]
+
+Cependant l'unite de la personne ne conduit pas a l'unite de volonte;
+la volonte de l'homme, que Dieu s'est uni, dont il a fait assomption,
+_hominis assumpti_, ne peut etre identique a celle de Dieu le Pere;
+c'est ce que prouve clairement cette parole de Jesus: "Mon Pere, que ce
+calice s'eloigne de moi s'il est possible; cependant qu'il en soit, non
+suivant ma volonte, mais suivant la tienne." (Math., XXVI, 39.) C'est
+une humanite veritable que le fils de Dieu a prise, il a donc pris de
+l'humanite les affections, les souffrances, les volontes, tout, hors
+le peche. Il a voulu sa passion, en ce sens qu'il l'a jugee bonne et
+salutaire, mais il ne l'a pas desiree, et sous ce rapport il ne l'a pas
+voulue, car elle l'a fait souffrir dans toutes ses affections humaines,
+autrement elle n'eut pas ete la passion.
+
+Dans la volonte de Dieu elle-meme, il faut distinguer sa volonte qui
+dispose et sa volonte qui approuve. Il dispose, en effet, beaucoup de
+choses qu'il interdit; il veut qu'on desobeisse souvent a ce qu'il veut,
+ou du moins s'il ne dispose pas ce qui est contraire a sa volonte, il le
+permet. A proprement parler, il ne veut que le bien[259].
+
+[Note 259: Epit., c. XXV et XXVI, p. 69-75.]
+
+On eleve une question: L'unite de la personne du Christ a-t-elle
+ete divisee par la mort? Ce qui est certain, c'est qu'a la mort de
+Jesus-Christ, l'ame a quitte la chair; mais cette ame savait-elle tout
+ce que savait le Verbe? Elle aurait ete aussi parfaite que Dieu. Il
+parait raisonnable de croire que sans en savoir autant que Dieu, elle
+voyait Dieu parfaitement. On entend d'ordinaire par vie animale cette
+vivification et ce mouvement que la chair tient de l'ame; telle n'etait
+pas la vie du Christ: ce que l'ame fait pour le corps, le Verbe le
+faisait pour l'ame du Christ, et par elle il donnait le mouvement a son
+corps. Les affections naturelles etaient naturellement dans cette ame,
+et la force motrice egalement, hormis comme instrument du peche[260].
+
+[Note 260: C. XXVII, p. 76.]
+
+Apres le bienfait de l'incarnation, viennent ces bienfaits de Dieu
+qu'on appelle les sacrements. Un sacrement est une image d'une grace
+invisible, un signe d'une chose sacree, c'est-a-dire d'un mystere. Le
+premier est le Bapteme, puis l'Onction et la Confirmation. Le sacrement
+de l'Autel (l'Eucharistie) est celui dont la cause est la commemoration
+de la passion et de la mort du Christ: il se celebre avec le pain et le
+vin; apres la consecration, ce pain est le corps du Christ et ce vin
+est son sang[261]. Abelard reproduit sous diverses formes les pures
+doctrines de la transsubstantiation; cependant, en exposant avec respect
+et subtilite la merveille et le mystere du sacrement, il n'a pas evite
+la censure. On entrevoit ici comment il a pu etre conduit a examiner
+des questions au moins oiseuses, et comment, pour n'avoir pas voulu
+admettre, par exemple, que le corps et le sang de notre Seigneur fussent
+soumis sur la terre a tous les accidents physiques qui peuvent atteindre
+les especes apparentes du pain et du vin; il a paru cesser, en de
+certains moments, d'y voir, meme apres la consecration, le corps et le
+sang reels de Jesus-Christ. Mais les questions etaient pueriles et la
+faute n'etait pas serieuse[262].
+
+[Note 261: C. XXVIII-XXXI, p. 81-90. On se rappelle qu'au debut de
+l'Introduction il est dit que trois choses sont necessaires au salut, la
+foi, la charite, les sacrements. Ainsi tout le cadre etait rempli. Voyez
+ci-dessus, p. 188.
+
+[Note 262: On verra en effet que le concile l'a condamne pour avoir dit
+que le corps et le sang du Christ ne pouvaient tomber par terre. Nous
+n'avons point la passage de l'Introduction ou cela pouvait se trouver;
+mais nous pouvons en deviner la place quand nous lisons dans le chap.
+XXIX de l'Epitome, p. 87: "Si nolumus dicere quod illius corporis
+sit haec forma, possumus satis dicere, quod in acre sit illa forma ad
+occultationem propter praedictam causam carnis et sanguinis reservata,
+sicut forma humana in acre est, quando angelus in homine apparet. De hoc
+quod negligentia ministrorum evenire solet, quod scilicet mures videntur
+rodere et in ore portare corpus illud, quaeri solet. Sed dicimus quod
+Deus illud non demittitibi, ut a tam turpi animali tractetur; sed tamen
+remanet ibi forma ad negligentiam ministrorum corrigendam."]
+
+Enfin le Mariage est un sacrement qui ne confere proprement aucun don
+pour le salut, mais qui est le remede d'un mal, le frein de l'impurete,
+la legitimation du lien de l'homme et de la femme. Les regles sur ce
+sacrement ont varie; beaucoup de choses ont ete licites qui ne le sont
+plus; ainsi autrefois un homme pouvait avoir plusieurs femmes, les rois
+seuls n'en devaient avoir qu'une. On demande si les clercs peuvent
+contracter mariage; les pretres qui ne l'ont pas fait le peuvent[263].
+S'il se trouve dans une eglise qui a admis le voeu de celibat un pretre
+qui ne l'ait pas fait, il peut se marier, seulement il n'exercera pas
+le ministere dans cette eglise, c'est-a-dire qu'il _ne tiendra pas la
+paroisse_[264]. Les pretres grecs, pourvu qu'ils n'aient pas fait de
+voeux, recoivent de l'eveque qui les consacre une epouse vierge, qui
+ne peut, ainsi qu'eux-memes, etre mariee qu'une fois; il leur est meme
+prescrit de chercher une femme dans une race etrangere, et cela pour
+l'extension de la charite. Mais celui qui a notoirement prononce le
+voeu, comme le moine ou un pretre, ne peut contracter mariage. Les
+ordres sont aussi un empechement, a compter du rang d'acolythe
+exclusivement, et le mariage entraine la renonciation aux benefices.
+Cependant Gregoire a dispense de ces regles les Anglais, a cause de la
+nouveaute de leur conversion.
+
+[Note 263: "Sacerdotes qui non fecerunt (ajoutez pout-etre _votum_),
+possunt." P. 91.]
+
+[Note 264: "Si vero aliquis in ecclesia, quae votum suscepit, fuerit qui
+non votum fecerit, potest ducere, sed in ecclesia illa officium non
+exercebit, quod est, parochiam non tenebit." p. 91. Tout ceci prouve
+que le celibat des pretres, quoique estime et habituellement prescrit,
+n'etait pas une regle Commune a toutes les eglises.]
+
+Le dernier point traite dans l'Epitome, comme apparemment a la fin de
+l'Introduction, puisqu'il etait annonce au debut, c'etait la charite.
+Elle est l'amour honnete, ou l'amour qui se rapporte a une fin
+convenable. Si j'aime quelqu'un pour mon utilite, mais non pour
+lui-meme, ce n'est pas de l'amour. Si je lui souhaite la vie eternelle,
+non pour lui, mais pour etre delivre de sa presence, ce n'est point un
+amour qui tende a sa fin convenable. La fin legitime de l'amour, c'est
+Dieu meme. Notre amour pour Dieu et pour le prochain doit repondre a
+l'amour de Dieu pour nous-memes. Seulement, tandis que la charite divine
+n'est point une affection de l'Etre immuable, mais la disposition que sa
+bonte a prise de toute eternite pour le bien de sa creature, notre amour
+est un mouvement de l'ame, d'abord vers Dieu, puis vers le prochain;
+amour absolu et sans limite pour Dieu, amour subordonne a l'amour divin
+quand il se porte vers nos semblables.
+
+La charite etant la premiere des vertus et la base de toutes, nous
+devons la retrouver en quelque sorte dans les autres vertus. Elles ne
+sont vertus qu'a la condition de l'amour, elles ne sont vertus que si
+nous les pratiquons a cause de Dieu. Les philosophes ont distingue et
+defini les vertus. Socrate les a ramenees a quatre, la prudence, la
+justice, la force, la temperance. Aristote en a separe la prudence, qui
+est pour lui une science plutot qu'une vertu[265]. Toutes ces vertus ont
+des vices pour opposes; ces vices conduisent a des peches. Ce qui fait
+la faute dans le peche, c'est le mepris du Createur. Aussi le merite
+est-il uniquement dans la bonne volonte. La bonne volonte, c'est la
+volonte du bien inspiree par l'amour de Dieu. Ce qu'elle merite, c'est
+la vie eternelle, et elle l'obtient par la remission des peches.
+Les peches sont remis par la contrition, la confession, la
+satisfaction[266]. En finissant, Abelard touche avec clarte et precision
+a tous ces points, qu'il considerera plus a loisir dans d'autres
+ouvrages plus etendus et plus authentiques. Mais ce qu'il en dit ici
+suffit pour nous autoriser a penser que l'Introduction contenait en
+substance toutes ses idees sur les divers points de la theologie. Il y
+approfondissait surtout le dogme de la Trinite; mais il n'omettait
+pas les questions de la redemption, de la grace, du peche, de la
+justification, c'est-a-dire tout ce qu'il a traite dans son Commentaire
+sur l'Epitre aux Romains et dans sa Morale.
+
+[Note 265: Arist., _de anim._, III, 3.--Abelard cite ici, p. 99, la
+definition de la justice selon Justinien: _Justitia est constans_, etc.,
+faut-il en conclure qu'il Connaissait les Institutes, ou bien qu'il
+avait rencontre cette citation?]
+
+[Note 266: _Epit._, c. XXXII-XXXVII, p. 95-114.]
+
+Qu'y avait-il de parfaitement original dans ses doctrines theologiques?
+Telle est la question qui se presente a l'esprit et que nous ne
+saurions, il faut l'avouer, resoudre avec une entiere certitude. Nous
+y reviendrons plus d'une fois. Ici bornons-nous a dire que ses
+contemporains lui ont particulierement impute sa doctrine de la Trinite.
+Plus tard, on a surtout remarque ses idees sur le libre arbitre. Parmi
+les preuves de l'attention qu'elles ont obtenue, la moins notable n'est
+pas l'allusion souvent citee de l'auteur d'un poeme du XIVe siecle:
+
+ Pierre Abaillard en un chapitre
+ Ou il parle de franc arbitre,
+ Nous dit ainsi en verite
+ Que c'est une habilite
+ D'une voulente raisonnable
+ Soit de bien ou de mal prenable,
+ Par grace est a bien faire encline
+ Et a mal quand elle descline[267].
+
+[Note 267: Duchesne dit que ces vers sont d'un poete anonyme qui vivait
+en 1376 (_Ab. Op._, in not., p. 1161).]
+
+Mais si les idees qu'Abelard exprime sur la nature et la realite du
+libre arbitre, et sur la possibilite d'en concilier l'existence avec la
+prescience divine, sont en general justes, nous ne pouvons en admettre
+la parfaite originalite. Ici, comme en tant d'autres occasions, il
+reproduit ses maitres, et l'on risquerait de concevoir une opinion
+exageree de la fecondite de son genie, si l'on croyait qu'il a trouve
+seul la moitie seulement de ce qu'il pense et de ce qu'il enseigne. Par
+exemple, le fond de sa doctrine du libre arbitre est en principe dans
+Aristote, et deja developpe dans Boece. Seulement Boece, qui, du moins
+lorsqu'il commente les philosophes grecs, ne fait nulle part acte de
+christianisme, ne defend le libre arbitre que contre la fatalite des
+stoiciens, ou contre la providence peu active du Dieu de la sagesse
+antique. Abelard a le merite de reprendre a fond ces idees, pour les
+adapter aux croyances d'une religion qui place l'humanite dans un
+commerce bien plus intime avec la volonte supreme. Tel est en general
+son merite. C'est un merite de remaniement. Il remet d'anciennes notions
+en rapport avec l'etat nouveau des questions et des esprits. Sur la
+liberte, du reste, il avait ete devance. Deja et presque de son
+temps, saint Anselme avait expose une doctrine chretienne du libre
+arbitre[268]. Abelard, moins net peut-etre et moins affirmatif,
+discute plus regulierement, et fait habilement servir la dialectique a
+l'exposition des verites metaphysiques et morales. Ainsi nous l'avions
+vu entraine par la logique a des questions sur la nature de l'homme et
+l'ordre du monde; et ici la theodicee le ramene a la logique, qui vient
+en aide a sa foi troublee. C'est, au reste, la une singularite et une
+valeur de la scolastique, et c'est ce qui justifie l'opinion souvent
+exprimee que les scolastiques, soit en metaphysique, soit en theologie,
+n'ont eu veritablement en propre que l'invention d'une methode, ou
+l'application de la logique a toute la philosophie.
+
+[Note 268: _Dialogus de libero arbitrio, S. Ans., Op.,_ p.
+117.--_Tractatus de Concordia praescient, cum lib. arbit. Id.,_ p.
+128.--Cf. Boeth., _De Interp. ed. sec.,_ t. III.]
+
+Quant aux conclusions que cette methode lui suggere, on ne saurait les
+adopter sans examen. Si nous ne les discutons pas ici, ce n'est pas
+qu'elles soient au-dessus de la discussion. Tant qu'il parle du libre
+arbitre en lui-meme, il nous parait dans le vrai. Mais quand il passe de
+l'exposition du fait a la conciliation de ce fait avec l'ordre du
+monde, avec la nature de Dieu, je ne dis point qu'il s'egare, mais il
+s'aventure. La toute-puissance de Dieu est donnee comme absolue par
+les theologiens. Sa volonte est la nature des choses, dit saint
+Augustin[269]. Il peut etre philosophique de subordonner sa volonte et
+sa puissance a sa perfection; mais ce n'est pas une decision qui aille
+de soi, et l'on trouverait difficilement un ecrivain ecclesiastique
+accredite qui souscrivit a la theorie d'Abelard au moins dans ses
+termes, bien qu'il soit impossible de ne pas admettre quelque chose
+d'analogue, des qu'on remue les problemes de la prescience et de la
+liberte, de la bonte divine et de l'existence du mal. Aucune doctrine
+sur ces points n'est exempte de contradiction, peut-etre parce que la
+contradiction est dans les choses, autant du moins qu'elles nous
+sont connues. Mais ici la mesure, les nuances, les expressions sont
+importantes, et malgre de justes precautions, Abelard n'a point echappe
+a l'erreur ou du moins aux apparences de l'erreur. Ce n'est pas en ce
+moment qu'il faut le juger.
+
+[Note 269: _De Genes. ad Litt_., VI, xv. La doctrine d'Abelard est
+critiquee par le P. Petau (t. 1, t. V, c, vi, p. 840). Nous reviendrons
+sur ces questions, lorsqu'il y reviendra dans son Commentaire sur saint
+Paul.]
+
+Nous avons suivi fidelement, dans notre analyse de l'Introduction,
+l'ordre des idees de l'auteur, quoiqu'il soit peu methodique. Ainsi,
+apres deux livres consacres au dogme de la Trinite, on l'a vu employer
+le troisieme a discuter les attributs generaux de Dieu, sa bonte, son
+immutabilite, sa toute-puissance, son unite, meme son existence; toutes
+questions independantes du dogme chretien et qui paraissent prealables a
+la connaissance des trois personnes de la Trinite. Il semble, en effet,
+qu'il importe de savoir que Dieu existe, avant de connaitre sa nature,
+ou tout au moins qu'il est un, avant de comprendre comment, encore qu'il
+soit un, il se distingue en trois personnes. C'est cet ordre qu'a suivi
+saint Thomas dans la plus methodique des theologies[270]. Suivant les
+idees modernes, tous les objets traites dans le livre III, tel qu'il est
+imprime, appartiennent a ce qu'on appelle la religion naturelle, et loin
+d'etre des corollaires ou des appendices du dogme chretien, sont les
+principes memes avec lesquels le dogme chretien doit etre confere et
+raccorde. Mais les idees modernes ne sont pas celles d'Abelard; quoique
+rationaliste parmi les theologiens, il est et veut etre theologien; il
+doit donc avant tout poser la Trinite, c'est-a-dire enseigner Dieu, qui
+n'existe pour lui que tel qu'il est pour le chretien. Lorsqu'il cite les
+philosophes et les paiens, ce n'est pas pour avoir connu les verites
+primitives auxquelles se seraient adjointes plus tard les verites
+chretiennes, mais pour avoir pressenti et meme annonce, bien que
+sous une forme un peu vague, un peu voilee, les verites chretiennes
+elles-memes; il s'efforce au moins autant de faire les philosophes
+chretiens que de rendre le christianisme philosophique. Mais, dans ce
+plan meme, il est impossible de ne pas trouver que les deux premiers
+livres n'ont point d'ordre et de clarte. L'ouvrage semble un premier
+jet, ou plutot un recueil d'idees et de questions ecrit pour
+l'enseignement ou apres l'enseignement, dans l'ordre ou l'improvisation
+et la polemique, inseparables de l'enseignement oral, avaient
+d'elles-memes dispose les matieres. En effet, lorsqu'au commencement
+du second livre, Abelard s'interrompt pour justifier avec tant de soin
+l'emploi des autorites profanes et du raisonnement philosophique, il y
+est amene par des attaques recentes, et repond a des objections, a des
+critiques qui semblent etre survenues depuis le premier livre, ou plutot
+depuis les lecons dont le premier livre ne serait que le resume ou le
+canevas. Qui sait si nous n'avons pas dans l'Introduction une redaction
+d'un cours de theologie d'Abelard, l'oeuvre d'un de ses eleves
+peut-etre? L'inegalite du style, les redites, les desordres, et
+quelquefois aussi les absurdites et les ellipses, les arguments tantot
+developpes avec prolixite, tantot ecourtes brusquement, les citations
+parfois indiquees ou tronquees, et qui souvent encombrent le texte,
+seraient autant de circonstances favorables a cette conjecture, quoique
+assurement les morceaux importants soient de la main du maitre, tels
+que le prologue, le debut de l'ouvrage, celui du second livre, et les
+principaux articles du troisieme. Quant au fond des idees, au choix des
+arguments, des autorites et des exemples, tout est bien de lui, et nous
+venons en verite de l'entendre et d'assister a ses lecons. Tel on le
+retrouve dans ses autres ecrits; les analogies y sont frappantes; il
+aime a se repeter.
+
+[Note 270: _Summ. Theol_., pars 1, quaest. I-XLIV. C'est aussi l'ordre
+suivi par le P. Petau dans ses _Dogmes Theologiques_.]
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+SUITE DE LA THEODICEE.--_Theologia Christiana_.
+
+L'Introduction a la Theologie est ecrite avec la liberte hardie d'un
+homme habitue a voir les intelligences plier devant lui et qui ignore
+encore les dangers de l'inimitie des pouvoirs intolerants. L'ouvrage
+etait fait pour exciter la severite soupconneuse de l'orthodoxie, et
+l'existence meme de la Theologie chretienne[271] prouve qu'Abelard eut
+a defendre l'Introduction, car le second ouvrage repete et adoucit le
+premier; il en contient de longs fragments litteralement reproduits,
+mais autrement divises et ranges dans un nouvel ordre. Le style est plus
+soigne, la latinite meilleure, la composition plus methodique et moins
+aride. L'auteur semble avoir autant a coeur d'eviter que de repousser
+les attaques de ses adversaires, et de desarmer la critique que
+d'etablir ses idees. Une analyse complete deviendrait fastidieuse, mais
+il faut cependant connaitre l'ouvrage; il suffira d'analyser quelques
+passages importants qui modifient ou confirment les propositions les
+plus contestees de l'Introduction.
+
+[Note 271: _P. Abael. Theologia Christiana_, in lib. V; _Thes. nov.
+anecd._, t. V, d. 1156-1860.]
+
+Il parait que trois points surtout avaient provoque le doute ou la
+discussion, peut-etre aussi les scrupules ou les craintes de l'auteur.
+Ce sont encore les points qui nous interesseraient le plus aujourd'hui.
+
+Le premier est ce qu'on pourrait appeler le caractere general de cette
+theologie. Il est evident qu'elle tend au rationalisme, ou du moins
+qu'elle a pour but de concilier la foi avec la raison, l'autorite avec
+la science, le dogme avec la philosophie. On a vu que l'entreprise
+n'etait pas entierement nouvelle au temps d'Abelard, mais nul n'y avait
+apporte autant de subtilite reelle que lui, ni surtout un aussi grand
+renom de dialectique. Sans avoir jamais pretendu a l'heterodoxie, sans
+s'etre jamais exterieurement ni, je le crois, interieurement donne pour
+un novateur religieux, il s'etait en tout, et meme dans la foi commune,
+pique de penser par lui-meme. Il avait eleve sa chaire de sa propre main
+et se croyait le createur de sa doctrine. Quoi qu'il fit donc, il etait
+suspect: son esprit aurait ete plus modere, plus timide, plus sur, son
+coeur aurait ete plus humble, qu'il n'eut pas evite un grand danger,
+la defiance de l'Eglise. Il mettait son amour-propre a l'exciter, bien
+qu'il n'eut jamais l'insolence ou le courage de la braver; il ne cessait
+de la provoquer, en s'empressant de la desarmer des qu'elle le menacait.
+C'est donc sur le caractere philosophique de sa theologie qu'il se
+montrera d'abord jaloux d'eclairer et de rassurer les fideles.
+
+L'application de la philosophie a la theologie conduit naturellement a
+citer les philosophes autant ou plus que les Peres, qui ne le sont pas
+toujours; les philosophes, de leur cote, ne sont pas toujours chretiens.
+D'ailleurs c'est du sein du paganisme que sont sortis les grands noms
+de la philosophie. De la, dans notre auteur, un melange necessaire des
+lettres profanes et des lettres saintes. Bien que plusieurs Peres des
+premiers siecles en aient donne l'exemple, assez constamment suivi
+par la litterature du moyen age, c'est un usage qui a toujours ete
+soupconne, accuse d'etre abusif, et par ceux-la meme qui s'y etaient
+quelquefois conformes. Pour Abelard, que l'erudition et la dialectique
+conduisaient sans cesse sur le terrain de l'antiquite payenne, il
+y avait donc grand interet a justifier l'emploi de ces autorites
+hasardeuses et a reconcilier enfin la science des Gentils avec les
+traditions catholiques.
+
+Mais il lui importait plus encore de se laver de toute connivence avec
+ceux qui ne consultaient les Gentils que pour s'ecarter de l'Eglise,
+qui abusaient des sciences du siecle et corrompaient le dogme par la
+dialectique. La philosophie de son temps, comme de tout temps, etait
+prevenue d'incredulite et de libertinage; pour lui, comme pour ses
+successeurs, restait la commune ressource de dire qu'il y a deux
+philosophies, la vraie et la fausse, et nous le verrons chercher a se
+disculper de son attachement a l'une en s'acharnant contre l'autre. Il
+declamera avec violence et, s'il le faut, avec fanatisme contre ceux
+qu'il se complait a nommer les pseudo-philosophes. Plus franche et
+plus hardie, et comme pour achever sa pensee, Heloise appelait les
+adversaires de son epoux du nom injurieux que saint Paul donnait a ses
+calomniateurs: saint Bernard etait pour elle un pseudo-apotre[272].
+
+[Note 272: II Cor. XI, 13.--Voy. t. I, p. 167 et _Ab. Op._, ep. II, p.
+42.]
+
+Quand la dialectique, meme circonscrite dans de certaines bornes par une
+intention chretienne, penetre dans le dogme, elle peut toujours alterer
+ce qu'elle explique et reduire le mystere a sa plus simple et a sa trop
+simple expression, en l'interpretant suivant la science; elle-meme, et
+pour son propre compte, elle n'a ete que trop accusee d'etre une science
+de mots. Une orthodoxie dialectique risque donc aussi de n'etre qu'une
+orthodoxie nominale. Le philosophe peut, dans toute l'energie du terme,
+n'etre _chretien que de nom_. C'est de ce danger qu'Abelard tache de se
+preserver; il s'attache a combattre, a detruire toutes les objections
+de l'heresie contre la Trinite; il prend soin de separer et meme de
+garantir sa doctrine de tout contact avec l'erreur de Roscelin. "Quant
+on lit aujourd'hui les deux ouvrages incrimines," dit M. Cousin, "on y
+trouve la dialectique placee a la tete de la theologie et l'esprit cache
+du nominalisme y minant les bases du christianisme, au lieu de les
+attaquer directement[273]." En revoyant ses arguments, Abelard semble
+avoir pressenti cette grave critique qui l'attendait encore apres six ou
+sept siecles, et il a pris grand soin d'etablir le caractere orthodoxe
+de sa doctrine sur la Trinite.
+
+[Note 273: _Ouvr. ined. d'Ab._, Introd., p. cxvii.]
+
+Recueillons maintenant la substance de ce qu'il dit de neuf ou
+d'important sur ces trois points: l'autorite des philosophes, l'abus de
+la dialectique en matiere de religion, la purete de sa doctrine.
+
+1. "Si l'autorite des apotres, si celle des Peres, si celle enfin de la
+raison ne suffisent pas, meme contre des philosophes qui n'invoquent que
+la derniere, il ne nous reste qu'a renvoyer leurs traits a nos ennemis;
+en repoussant une a une leurs objections, etouffons les aboiements de
+ceux qui cherchent a diffamer aux yeux des fideles tout ce que, dans
+une intention sincere, nous avons ecrit pour la defense de la foi. Ils
+recusent eux-memes les philosophes comme Gentils, et leur contestent
+toute autorite en faveur de la foi, comme etant condamnes par elle.....
+Mais tous les philosophes, Gentils peut-etre de nation, ne le furent
+point par la foi.... Comment, en effet, devouerions-nous a la damnation
+ceux a qui Dieu meme, au temoignage de l'apotre, a revele les secrets de
+la foi et les profonds mysteres de la Trinite, et dont les vertus et les
+oeuvres sont celebrees par de saints docteurs[274]?" Car peut-on nier
+que l'incarnation ne paraisse annoncee dans certains ecrits payens plus
+ouvertement que dans quelques livres sacres? Quand Platon dit que Dieu,
+en formant le monde, prit deux longueurs, qu'il appliqua l'une a l'autre
+dans la forme de la lettre grecque X et les courba en orbe, n'est-ce pas
+une image du mystere de la croix[275]? Si les sacrements furent inconnus
+de l'antiquite, c'est que la loi d'Israel n'avait pas ete donnee pour
+tous, comme l'Evangile. "Aucune raison ne nous force donc a douter
+du salut de ceux des Gentils qui, avant la venue du Sauveur, ont,
+naturellement et sans loi ecrite, _fait_, selon l'apotre, _ce que veut
+la loi_, et qui la montraient _ecrite dans leurs coeurs, leur conscience
+rendant temoignage_ pour eux-memes[276]." Il est evident par l'Ecriture
+que "la justice a commence par la loi naturelle." Les menaces et les
+prescriptions de l'Ancien Testament ne regardaient qu'Abraham et ses
+descendants. "Ne desesperez du salut de personne ayant, avant le Christ,
+vecu bien et purement. Et par quelle abstinence, par quelle continence,
+par quelles vertus, la loi naturelle et l'amour de l'honnete ont
+jadis signale non-seulement les philosophes, mais encore des hommes
+illettres!... Que de temoignages nous le redisent, comme pour gourmander
+notre negligence et notre faiblesse!... Armes des pages des deux
+Testaments, des innombrables ecrits des saints, nous sommes pires...
+que ceux a qui Dieu avait refuse la tradition de la loi ecrite et le
+spectacle des miracles."
+
+[Note 274: _Theol. Chr_., t. II, p. 1203-1240.]
+
+[Note 275: Ce que dit Platon, c'est que Dieu ayant compose du _meme_,
+de _l'autre_ et de _l'essence_ un certain melange, et l'ayant divise
+en parties formant une longue bande, il la coupa en deux suivant sa
+longueur, puis croisa ces deux moities l'une sur l'autre en la forme du
+X, les courba en cercle et enveloppa le tout dans un double mouvement.
+C'est la creation de l'ame du monde et de la forme spherique de
+l'univers. Il n'y a dans cette obscure description rien qui ressemble au
+christianisme; le croisement a angle aigu est regarde comme une allusion
+a la position de l'ecliptique sur l'equateur et n'a point de rapport
+avec la figure de la croix du Sauveur. (_Timee_, ed. de M. H. Martin t.
+1, p. 99, et not. 24, t. II, p. 30.)]
+
+[Note 276: Rom. II, 13, 14, 15, et III, 28.]
+
+Quant a la doctrine, des philosophes ont preche l'immortalite de l'ame,
+la retribution future, la gloire ou le chatiment; ils s'y appuient pour
+nous exhorter a bien faire. Il faut bien qu'en eux-memes ils aient
+appris a connaitre ces vertus qu'ils nous enseignent, il faut qu'ils
+sachent que Dieu en est le principe ou plutot la cause finale, qu'elles
+doivent avoir l'amour de Dieu pour origine et pour but. C'est la foi de
+Socrate, c'est l'enseignement de Platon que Dieu est le souverain bien.
+L'humilite de Pythagore semble avoir devine l'humilite chretienne.
+Lorsqu'on lit ce que Ciceron dit de la sagesse, on se rappelle cette
+parole de Job: _La piete, c'est la sagesse_[277]. Or la sagesse de Dieu,
+c'est le Christ. Si, pour avoir aime le Christ, nous sommes appeles
+chretiens, comment refuser le meme nom a ceux qui ont aime la sagesse?
+Les preceptes moraux de l'Evangile ne sont qu'une _reformation de la loi
+naturelle que les philosophes ont observee_[278]. L'Evangile, comme la
+philosophie et a la difference de l'ancienne loi, prefere la justice
+interieure a l'exterieure et pese tout d'apres l'intention de l'ame;
+aussi quelques platoniciens ont-ils ete emportes jusqu'a ce blaspheme,
+que Jesus-Christ avait recu toutes ses maximes de Platon.
+
+[Note 277: _Th. Chr_ t. II, p. 1210. C'est la definition de l'orateur:
+_Vir bonus dicendi peritus_, qui, chose assez singuliere, rappelle a
+l'auteur la passage de Job: _Timor domini ipsa est sapientia_ (XXVIII,
+28), passage qu'il cite au reste dans ces termes: _Ecce pietas est
+sapientia_, comme saint Augustin (_De Trin_., XII, xiv, et XIV, i),
+d'apres le mot grec des Septante, [Grec: Theosezeia].]
+
+[Note 278: _Id., ibid._, p. 1211. Abelard a commente ailleurs avec
+detail dans un sens favorable aux philosophes les passages de saint Paul
+deja cites, (_Com. In ep. ad Rom., Ab. Op._, p. 513.) et deja il avait
+dit dans l'Introduction: "Diximus deum esse potentiam generantem,
+et sapientiam genitam, et benignitatem procedentem: cum istud nemo
+discretus ambigat, sive Judaeus, sive Gentillis, nemini aec fides deesse
+videtur." (L. II, p. 1101.)]
+
+Si vous jugez des principes des philosophes par leurs oeuvres, voyez
+comme ils ont regle la societe: ils semblent lui avoir applique les
+preceptes evangeliques. Les regles qu'ils prescrivent aux chefs des
+cites sont celles que s'imposent aujourd'hui les clercs et les moines.
+"La cite est une fraternite.... Les legislateurs de republique ont
+l'air d'avoir devance la vie apostolique de la primitive Eglise."
+L'interdiction de la propriete, la mise en commun de tous les biens
+est le principe de cette parole de Socrate dans le Timee[279]: Que les
+femmes soient communes et que nul n'ait des enfants a lui. "Or, mes
+freres, faut-il tourner cela dans un sens honteux et supposer qu'un si
+grand philosophe, de qui date l'etude de la discipline morale et la
+recherche du souverain bien, ait institue une infamie aussi manifeste et
+aussi abominable que l'adultere, condamne et par les philosophes, et par
+les poetes, et par tous les hommes observateurs de la loi naturelle, au
+point que quelques-uns regardent comme adultere l'ardeur passionnee de
+l'epoux pour son epouse?" Non, Socrate n'a voulu que detruire jusqu'au
+dernier reste de la propriete: il veut que les femmes soient en commun
+dans un but, non de plaisir, mais d'utilite. "La vraie republique est
+celle dont l'administration est dirigee vers l'utilite commune, et
+ceux-la seulement sont concitoyens qui cohabitent dans une telle union
+de corps et de devouement qu'en eux paraisse accompli ce que dit le
+psalmiste de la perfection de la primitive Eglise, imitee aujourd'hui
+par les congregations monastiques: _Ah! qu'il est bon et agreable que
+les freres habitent unis en un corps!_ (CXXXII, 1.)
+
+[Note 279: _Th Chr_., t. II, p.1212. Ce n'est pas la communaute des
+femmes, mais celle des enfants qui est prescrite dans le Timee, le
+mariage au contraire y est regle, et d'une maniere assez singuliere.
+(_Etud. sur le Tim._, t. I, p. 81.)]
+
+Les anciens n'appellent cite qu'une association ou tout a pour but
+le bien commun, "association maintenue sans murmure par la charite
+sincere." C'est vraiment la definition d'une societe chretienne.
+Et tandis qu'ils ont desire introduire une telle severite dans la
+republique que Platon veut en bannir jusqu'aux poetes, ils ont prescrit
+a ceux qui la gouvernent un tel amour pour le peuple, que, "se regardant
+comme ses ministres, non comme ses maitres... ils ne doivent pas
+craindre et de combattre et de donner leur vie pour la liberte de la
+patrie, surs d'atteindre ce sejour de la beatitude celeste qui, selon
+Ciceron, fut par revelation promise a Scipion[280]." Ainsi ont fait les
+Decius, donnant l'exemple qu'avait donne deja David, aime du Seigneur.
+"Qu'ils rougissent a ces souvenirs, les abbes de ce temps-ci, eux a qui
+est confie le premier soin de la religion monastique, qu'ils rougissent
+et reviennent a resipiscence, touches du moins de l'exemple des Gentils,
+tandis qu'aux yeux de leurs freres, qui ruminent de vils aliments,
+_vilia pulmentorum pabula_, ils devorent impudemment des mets exquis et
+nombreux. Qu'ils remarquent aussi, les princes chretiens, avec quel zele
+courageux des Gentils ont embrasse la justice..." Qu'ils songent a ce
+Zaleucus qui appliqua a son propre fils la loi que lui-meme avait faite
+contre l'adultere.
+
+[Note 280: _Th. Chr._, t. II, p. 1215. On voit qu'il avait lu Macrobe, a
+qui nous devons le Songe de Scipion.]
+
+Les philosophes ont connu egalement l'abstinence des anachoretes ou des
+moines, la sublimite de la vie contemplative, les vertus de la solitude.
+La vie solitaire "est celle ou la ferveur extreme de l'amour de Dieu
+nous suspend a la contemplation de la vision divine, et nous faisant
+abandonner toute sollicitude des liens du monde, ne nous laisse,
+pour ainsi dire de commerce qu'avec les choses celestes." Quelques
+philosophes grecs, les Esseniens aussi, ont su s'y elever. Faut-il
+prouver leur mepris des richesses? citons Pythagore, Crates, Antisthene,
+leur mepris de la vie? Socrate "succomba pour la defense de la verite
+comme un martyr certain de la remuneration;" le mepris de la douleur? il
+eclate dans les stoiciens. Parlerons-nous de leur mepris des voluptes et
+de la purete de leur vie? C'est en eux "que commenca cette beaute de la
+chastete chretienne ignoree des Juifs." On voit dans les livres quels
+soins, quels embarras sont attaches au mariage; Salomon a peint avec la
+plus grande force tous les dangers de la passion des femmes. La chastete
+parait la vertu la plus agreable a Dieu, et l'histoire romaine abonde en
+beaux traits de continence et de pudeur; il suffit de rappeler Lucrece
+et Virginie[281].
+
+[Note 281: _Th. Chr._, t. II, p.1216-1235.]
+
+Quant a la science, les temoignages des saints nous apprennent combien
+celle des philosophes nous est necessaire dans l'etude des lettres
+sacrees, tant pour resoudre toutes les questions que pour eclaircir les
+mysteres allegoriques, dont l'explication est souvent dans les
+nombres; aussi saint Augustin met-il au premier rang la dialectique et
+l'arithmetique. C'est la poesie et ses mensonges qu'il faut fuir. Si
+un chretien a le gout des lettres, qu'a-t-il besoin de se repaitre
+de fictions vaines? "Quelles sont les formes de style, les beautes
+d'expression que ne presente pas la page sacree, _pagina divina_, toute
+remplie des enigmes de l'allegorie et de la parabole, et presque partout
+abondante en allusions mystiques? Quelles sont les graces d'elocution
+que ne nous enseigne pas la langue hebraique, cette mere des
+langues?.... Quels mets peuvent manquer a la table spirituelle du
+seigneur, c'est-a-dire a l'Ecriture sainte, ou, suivant Gregoire,
+_l'elephant nage et l'agneau se promene?_.... Qui, parmi les poetes et
+meme parmi les philosophes, a egale saint Jerome pour la gravite de
+la diction, saint Gregoire pour la douceur, saint Augustin pour la
+subtilite? Dans le premier, vous trouverez l'eloquence de Ciceron, dans
+les deux autres la suavite de Boece et la subtilite d'Aristote, et bien
+plus encore, si je ne me trompe, en comparant les ecrits de chacun.
+Que dire de l'eloquence de Cyprien ou d'Origene et de tant de docteurs
+innombrables, tant grecs que latins, tous profondement verses dans
+l'etude des arts liberaux?.... Mais comment les eveques et les docteurs
+de la religion chretienne n'ecartent-ils pas les poetes de la cite de
+Dieu, quand Platon leur interdit la cite du siecle? Bien plus, dans
+les jours solennels des grandes fetes qui devraient etre employes
+tout entiers aux louanges du Seigneur, ils appellent a leur table les
+bateleurs, les danseurs, les sorciers, les chanteurs d'infamies. Ils
+celebrent jour et nuit la fete et le sabbat en leur compagnie; puis
+ils les recompensent par de grands dons, qu'ils derobent aux benefices
+ecclesiastiques, aux offrandes des pauvres, evidemment pour sacrifier
+aux demons. Qu'est-ce, en effet, que ces histrions, sinon les herauts
+et pour ainsi dire les apotres des demons?.... Oui, ce qui se dit dans
+l'eglise fatigue, ennuie de tels auditeurs. C'est un fardeau pour
+eux que de faire l'oblation aux autels du Christ; et jusque dans les
+solennites de la messe, pendant l'espace d'une heure, ils ne peuvent
+sevrer leur langue de propos vains. Toute leur ame brule pour le dehors
+et aspire a la cour des demons, aux conventicules d'histrions. C'est
+la qu'ils sont prodigues d'offrandes, et attentifs avec le plus grand
+silence et la plus grande passion a la predication diabolique. Mais
+apparemment c'est peu de chose pour le diable que ce qu'ils font hors du
+sanctuaire des basiliques, s'il n'introduit pas dans l'eglise de
+Dieu les turpitudes de la scene. O douleur! il l'ose. O honte! il
+l'accomplit; et devant les autels memes du Christ, toutes les infamies
+sont introduites de toutes parts; les temples, au milieu des reunions
+des fetes solennelles, sont dedies aux demons, et sous le voile de la
+religion et de la priere, tous, hommes et femmes, ne semblent reunis que
+pour satisfaire librement leur lascivete; et ainsi sont celebrees les
+veilles de Venus[282]."
+
+[Note 282: _Theol. Chr._, t. II, p. 1235-1240.]
+
+Ce morceau offre quelque interet pour l'histoire du theatre. Il
+prouve que certains jeux sceniques etaient connus des ce temps-la et
+inspiraient un gout tres-vif aux classes superieures de la societe, et
+meme aux grands de l'Eglise. Il indique egalement que ces scandaleuses
+representations, qui ont longtemps souille les lieux saints, etaient
+deja celebrees aux jours de fetes, et que si une partie du clerge
+les tolerait, des esprits plus severes ne lui epargnaient pas les
+remontrances. Mais on comprend que cette severite meme ne devait pas
+ameliorer la position d'Abelard aupres de ceux qu'elle censurait, et ce
+n'etait pas une tres-habile maniere de se bien mettre avec l'Eglise;
+que d'etablir, pour justifier les philosophes, que bon nombre
+d'ecclesiastiques etaient loin de les egaler en purete et en modestie.
+Cette apologie qui tourne en invective, decele un esprit toujours pres
+de franchir les bornes et de tourner contre le clerge les armes que
+devaient un jour saisir les ecrivains reformes et les libres penseurs de
+toutes les ecoles. Prise en elle-meme et au fond, l'argumentation est
+hardie. Elle tend a mettre la foi philosophique au niveau de la foi
+chretienne, en meme temps qu'a placer les moeurs des philosophes
+au-dessus de celles des pretres. Si cette argumentation etait seule
+et sans contre-poids, elle autoriserait des doutes serieux sur le
+catholicisme d'Abelard. Mais elle a une contre-partie qui la compense,
+et qui temoigne d'une intention sincere d'impartialite chretienne.
+Nous allons le voir humilier non moins resolument aux pieds de la foi
+l'orgueil et l'egarement de la philosophie.
+
+II. Au-dessus des ennemis du Christ, heretiques, juifs, gentils, ceux
+qui contestent avec le plus de subtilite la sainte Trinite, sont les
+professeurs de dialectique, ou ces sophistes tant railles par Platon,
+"ceux qui n'usent pas, mais abusent de l'art." Or cette philosophie est
+comme le glaive acere dont "un tyran aveugle se sert pour tout detruire,
+mais qui peut servir pour la defense: elle peut faire beaucoup de bien
+et beaucoup de mal. On sait que les peripateticiens, que nous appelons
+aujourd'hui les dialecticiens, ont par de bons arguments, reprime les
+heresies tant des stoiciens que des epicuriens." Quant a ceux dont
+l'adresse perfide a rendu la dialectique odieuse, leur faute a ete
+condamnee, il y a longtemps, par Ciceron dans sa Rhetorique[283]. Saint
+Paul s'est prononce maintes fois contre l'esprit contentieux et les
+argumentations verbeuses. Et un pape, repetant les paroles de saint
+Ambroise, a dit: "Les heretiques mettent dans la discussion toute la
+force de leurs poisons[284]." Au temps ou nous sommes, les dialecticiens
+s'arrogent le premier rang parmi les philosophes, croyant avoir acquis
+la "meilleure philosophie, parce qu'ils ont la plus verbeuse." En eux
+est ce principe de tout peche qui precipita le premier ange de
+la celeste beatitude, l'orgueil. "Les professeurs de dialectique
+s'imaginent qu'armes des raisons les plus rares, ils peuvent tout
+pretendre et tout attaquer.... qu'il n'est rien qu'ils ne puissent
+comprendre et discuter; et, pleins de mepris pour toutes les autorites,
+ils font gloire de ne croire qu'en eux seuls; car ils n'acceptent que
+ce que leur persuade la raison.... L'orgueil suit la science et
+l'aveuglement l'orgueil; et ainsi, chose singuliere, la science ramene a
+l'ignorance." En s'attribuant a soi-meme le don que l'on tient de Dieu,
+on le perd, et l'on s'egare d'autant plus qu'on avait ete mieux doue.
+L'heretique, comme le mot l'annonce, est celui qui choisit, ou qui suit
+la preference de son jugement, c'est-a-dire qui prefere son propre
+esprit a celui de Dieu. "Il devient alors presomptueux, impatient,
+contentieux: il se forme a la dispute plus qu'a la discipline et aspire
+a la gloire plus qu'au salut.... Gardez-vous de ceux qui rapportent
+en raisonnant la nature unique et incorporelle de la Divinite a la
+similitude des corps composes d'elements, moins pour atteindre la verite
+que pour faire montre de philosophie. Ils ne s'elevent point a la
+connaissance de celui qui resiste aux superbes et fait grace aux
+humbles." Nul ne connait ce qui est de Dieu, hors l'esprit de Dieu:
+nul ne peut rien enseigner, si Dieu ne l'illumine. Dieu est le maitre
+interieur qui instruit sans paroles qui il lui plait. Aussi la vie
+religieuse sert-elle plus a le comprendre que la subtilite d'esprit.
+"Dieu aime mieux la saintete que le genie.... Ceux qui ont la ferveur de
+l'amour, qu'importe qu'ils nous paraissent des simples et des idiots, et
+ne puissent exprimer et demontrer tout ce que l'inspiration divine
+leur fait comprendre? Plut a Dieu qu'ils y prissent garde, ceux qui
+s'arrogent impudemment la maitrise en ecriture sainte, et qui ne
+corrigent point leur vie, mais vivent charnellement dans la souillure!
+Ils disent que l'intelligence speciale des enigmes divines leur a ete
+donnee, que les secrets celestes leur ont ete confies; ils mentent. Ils
+semblent se vanter ouvertement d'etre le temple du Saint-Esprit. Que du
+moins l'impudence de ces faux chretiens soit ecrasee par les philosophes
+gentils, qui pensaient que la science de Dieu s'acquiert moins en
+raisonnant qu'en vivant bien." Qu'ils ecoutent Socrate, qui professait
+qu'il ne pouvait rien que par la grace divine. "Qu'ils ecoutent les
+philosophes, eux qui se disent philosophes. Qu'ils ecoutent leurs
+maitres, eux qui meprisent les saints[285]...."
+
+[Note 283: _Id., ibid._, p. 1242-1246. Cette rhetorique est celle _ad
+Herennium_, l'ouvrage de Ciceron qu'il cite de preference. Le passage
+rapporte est extrait du livre II, XI.]
+
+[Note 284: I Cor., XI, 16.--I Tim., VI, 20.---II Tim. II, 14, 22,
+23, 24.--_Resp. Adriani pap. ad Carolum_, c. XLIX; _S. Concil._, t.
+VII.---_Ambr. Op._, t. I, _De Fid._, c. V.]
+
+[Note 285: _Th. Chr._, t. III, p. 1245-1252.]
+
+"Il est vrai que dans toutes les choses qui peuvent se discuter
+rationnellement, la decision de l'autorite n'est pas necessaire; mais ne
+doit-il pas suffire a la raison qu'il lui soit demontre que celui qui
+surpasse tout, doit surpasser les forces de l'intelligence et de la
+dialectique des hommes? Quelle chose devrait plus indigner les fideles
+que de confesser un Dieu que cette petite raison humaine pourrait
+comprendre?"
+
+C'est ce qu'ont senti et les saints et les philosophes. Les esprits
+celestes eux-memes ne connaissent pas Dieu pleinement. Le nom du fils
+de Dieu, dit Hermes, ne peut etre prononce par une bouche humaine[286].
+Dieu, "c'est-a-dire le Dieu qui n'est compris et cru que par le petit
+nombre ou par les plus grands des sages," est _le Dieu inconnu; Incerti
+Judaea Dei_, dit Lucain. C'est le Dieu cache de l'Ecriture, le Dieu
+inconnu de l'autel d'Athenes, le meme, ce semble, que cet autel de
+la Misericorde, ou ne s'offrait pas d'autre sacrifice que celui des
+brachmanes, le sacrifice de la priere et des larmes, l'autel dont parle
+Stace:
+
+ Nulli concessa potentum
+ Ara Deum, mitis posuit clementia sedom.
+
+[Note 286: _Id., ibid._, p. 1254.--Abelard ne cite, je crois, nulle part
+Hermes qu'a l'aide de saint Augustin, et rien ne me prouve qu'il eut
+sous les yeux le texte ou la traduction de ces celebres apocryphes, le
+Pimandre ou l'Asclepius.--Cf. _Introd._, p. 1004, 1009, 1012, 1052,
+etc., et _Sic et Non_, p. 45.]
+
+"Que repondront a tout cela les professeurs de dialectique, s'ils
+veulent discuter par raisonnement ce que leurs principaux docteurs
+affirment ne pouvoir etre explique? Ils se moqueront de leurs docteurs,
+pour n'avoir pas tu la verite que Dieu leur inspirait, verite que
+ceux-ci font profession de ne pouvoir exposer en dissertant, tenant pour
+plus venerable ce qui surpasse davantage la portee de l'intelligence
+humaine. Ils ne rougissent pas de declarer qu'ils entendaient et meme
+disaient bien des choses, qu'ils professaient enfin des verites qu'ils
+ne pouvaient demontrer; et meme ils se plaisaient tellement dans
+cette obscurite que, sur les choses qu'ils auraient pu demontrer, ils
+etendaient le voile litteral, pour que la verite decouverte et nue ne
+fut pas meprisee a cause de la facilite de la comprendre." Les deesses
+d'Eleusis apparurent une nuit au philosophe Numenius, en habit de
+courtisanes, et se plaignirent qu'il les eut arrachees du sanctuaire de
+la pudeur, parce qu'il avait donne l'interpretation de leurs mysteres,
+"Oh! plut a Dieu que ceux qui s'affichent pour philosophes fussent, meme
+en songe, detournes de leur presomption, et qu'on les vit cesser de nier
+l'existence de l'incomprehensible majeste du Dieu supreme, parce qu'ils
+ne l'entendent pas discuter avec une parfaite evidence[287]!"
+
+[Note 287: _Id., ibid._, p. 1254.---Le songe de Numenius est raconte par
+Macrobe, (_Somn. Scip.,_ t. I, c. II.)]
+
+Mais voici l'objection: Que sert de dire une verite qu'on ne peut
+expliquer? et voici la reponse: Lorsqu'on entend, touchant Dieu, quelque
+chose que l'on ne comprend pas, l'auditeur est excite a l'inquisition;
+"l'inquisition enfante l'intelligence, si la devotion l'accompagne." Aux
+uns a ete donnee la grace de dire, aux autres celle de comprendre. En
+attendant, et tant que la raison ne se devoile pas, l'autorite doit
+suffire. "Il faut s'en tenir a la maxime connue: ce qui est admis par
+tous, par le plus grand nombre, ou par les doctes, ne doit pas etre
+contredit. Il est donc salutaire de croire ce qu'on ne peut expliquer,
+d'autant que ce que l'infirmite humaine peut demontrer n'est pas
+grand'chose, et qu'il ne faut point appeler foi l'adhesion que nous
+arrache l'evidence rationnelle. Nul merite aupres de Dieu, quand on ne
+croit pas a Dieu, mais a de petits arguments qui trompent souvent, et
+qui peuvent a peine etre saisis, meme quand ils sont raisonnables[288]."
+
+[Note 288: _Id., ibid._, p. 1255.---Ce passage est en contradiction avec
+ce qu'il a dit dans l'Introduction, t. II, p. 1054 et 1058. Voyez au
+precedent chapitre, p. 201 et 205.]
+
+La derniere objection des dialecticiens, c'est qu'il faut repousser
+une foi qui ne peut etre defendue, faute de raisons evidentes pour la
+soutenir. Mais nous leur demanderons ce qu'ils pensent de leurs maitres
+qui ont enseigne cette foi. "Nous tenons du seul Boece tout que nous
+savons de l'art de l'argumentation en usage aujourd'hui, et c'est de lui
+que nous avons appris tout ce qui fait la force du raisonnement. Nous
+savons que c'est encore lui qui a disserte sur le dogme de la Trinite,
+exactement et philosophiquement, en se conformant a la classification
+des dix categories[289]. Accuseront-ils le maitre meme de la raison, et
+diront-ils qu'il s'est egare dans l'argumentation, celui de qui ils
+font gloire de l'avoir apprise? Quoi? le maitre n'aura pas apercu ce
+qu'apercoivent ses disciples! il n'aura pas vu par quelles raisons on
+peut infirmer ce qu'il soutenait! Je pardonne a leur impudence; qu'ils
+nous enlevent ce qu'ils voudront, ceux qui ne savent point epargner
+leurs maitres, pourvu qu'ils ne troublent pas la foi des simples, et que
+par les lacs des sophismes ou deja ils sont eux-memes enveloppes, ils
+n'entrainent pas les autres dans la fosse ou ils sont tombes. Pour
+eviter un tel danger, il ne reste qu'a demander a Dieu un remede contre
+la contagion; qu'il brise les machines de guerre de ceux qui s'efforcent
+de detruire son temple par les coups redoubles du belier de leurs
+arguments.
+
+[Note 289: On a vu qu'il est douteux que ces ouvrages theologiques
+soient de Boece. (c. 1, p. 160.)]
+
+"Mais enfin, puisque l'importunite de ces querelleurs ne peut etre
+reprimee par l'autorite ni des saints, ni des philosophes, et qu'il faut
+absolument leur resister par le raisonnement humain, nous avons resolu
+de repondre aux fous suivant la folie, et de pulveriser leurs attaques
+par les moyens qui leur servent a nous attaquer[290]."
+
+[Note 290: _Theol. Chr_., p. 1256.]
+
+Ici Abelard, rentrant peut-etre plus completement dans sa vraie pensee,
+revient a l'idee qu'il faut prendre aux incredules leurs armes, et les
+confondre par leurs propres arguments. "Si cette obscurite si profonde
+aveugle notre raison, qui se signale plus par la religion que par le
+genie, et si a tant de recherches des plus subtiles, notre petitesse ne
+suffit pas ou succombe vaincue, que nos adversaires n'imaginent point
+pour cela d'incriminer ou de censurer notre foi, qui n'en vaudrait pas
+moins en elle-meme, quand un homme aurait faibli dans la discussion. Que
+personne ne m'impute a presomption d'avoir entrepris ce que je n'aurai
+pas accompli; mais qu'il pardonne a une intention pieuse qui suffit
+aupres de Dieu, si l'habilete fait defaut. Tout ce que nous exposerons
+sur cette haute philosophie, nous professons que c'est une ombre et non
+la verite, une certaine ressemblance et non la chose meme. Quel est le
+vrai? Dieu le saura. Quel est le vraisemblable et le plus conforme aux
+raisons philosophiques? je pense que je le dirai. En cela, si mes fautes
+veulent que je m'ecarte de la pensee et du langage catholiques, qu'il me
+pardonne, celui qui juge des oeuvres par l'intention, pret que je suis
+toujours a donner toute satisfaction en effacant ou corrigeant tout ce
+qui sera mal dit, lorsqu'un fidele m'aura redresse par la vertu de la
+raison ou l'autorite de l'Ecriture[291]."
+
+[Note 291: _Id., ibid_., p. 1256-1258. Ceci est repris du prologue de
+l'Introduction, p. 974.--Voy. ci-dessus, p. 185.]
+
+III. La trinite des personnes qui sont en Dieu, est un seul Dieu[292].
+"La religion de la foi chretienne tient invariablement, croit
+salutairement, affirme constamment, professe sincerement que le Dieu un
+est trois personnes, le Pere, et le Fils, et le Saint-Esprit, un seul
+dieu et non plusieurs dieux, un seul createur de toutes choses visibles
+et invisibles..... un en tout, sauf en ce point, la distinction des
+personnes." Elles ne sont pas trois dieux ni trois seigneurs, mais trois
+personnes, dont chacune n'est aucune des deux autres, quoique chacune
+soit Dieu tout entier. La substance des trois personnes, ou la substance
+de Dieu, est donc simple et une; c'est une essence indivise, une
+puissance, une majeste, une gloire, une raison, une operation; en un
+mot, la seule exception a l'unite divine est dans la difference des
+proprietes; celle d'une personne ne peut jamais etre transportee dans
+une autre, car elle ne serait plus propriete, mais communaute.
+
+[Note 292: _Theol. Chr_., t. III, p. 1258-1270.]
+
+Certaines choses sont dites de Dieu qui ne peuvent etre entendues que
+d'une des personnes et non de plusieurs. Quand on dit que Dieu est
+inengendre, cela ne peut s'entendre que du Pere, car le Saint-Esprit,
+qui n'est pas engendre, n'est pas pour cela inengendre. Ce qui n'est pas
+juste n'est pas necessairement injuste; exemple, une pierre ou un arbre.
+Certaines choses peuvent etre dites de Dieu qui s'appliquent soit
+collectivement, soit separement, a toutes les personnes ou a chacune;
+ainsi Dieu, Seigneur, Createur, Tout-Puissant, Eternel, etc., cela
+peut se dire de toute la Trinite et de chaque personne de la Trinite.
+Certaines choses ne peuvent se dire que des trois ensemble, ainsi le nom
+meme de Trinite: Dieu est la Trinite, Dieu est pere; le Pere n'est pas
+la Trinite, Trinite est le nom propre des trois ensemble. Enfin il y
+a un nom, un seul qui convient a chacune d'elles, mais non a toutes
+ensemble, c'est le nom meme de personne; il convient a toutes, mais
+separement et non simultanement.
+
+Dans cette trinite des personnes, aucune n'est substantiellement
+differente des deux autres, aucune n'en est numeriquement separee;
+chacune est differente de chaque autre seulement par la propriete, non,
+encore une fois, dissemblable substantiellement ou numeriquement, comme
+le croit Arius. Ainsi le Pere n'est pas autre chose (_aliud_) que le
+Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils que le Saint-Esprit; il n'est pas
+autre chose en nature, mais il est autre (_alius_) en personne: celui-ci
+n'est pas celui-la, mais il est ce qu'est celui-la. Socrate est
+different numeriquement de Platon, c'est-a-dire qu'il est autre par
+la distinction de l'essence propre, mais il n'est pas autre chose,
+c'est-a-dire qu'il n'est pas substantiellement different, puisque tous
+deux sont de meme nature, quant a la communaute de l'espece: l'un et
+l'autre est homme.
+
+"Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu." Car tout ce qui existe dans la
+nature ou est eternel, et c'est Dieu, ou a commence, et vient de Dieu;
+hors de la, il n'y a que le peche et l'idole, qui sont nos oeuvres et
+non les oeuvres de Dieu. La sagesse, la puissance qui sont en Dieu sont
+Dieu meme. Si l'on pretend que les qualites de Dieu soient en lui, sans
+etre ni lui ni creees par lui, mais qu'elles demeurent eternellement en
+lui ou sont coeternelles a la divine substance dans laquelle elles
+sont, nous demanderons si elles sont en Dieu substantiellement ou
+accidentellement. Si elles y sont substantiellement, elles constituent
+la substance de Dieu, elles sont alors anterieures (_priores_) a Dieu,
+comme la raison est dite anterieure (_prior_) a l'homme, etant sa forme
+constitutive. Ainsi, par exemple, le Dieu sage serait constitue par la
+substance de la divinite et la sagesse, il serait un tout compose de
+matiere et de forme, il aurait un principe. Si, au contraire, les
+qualites lui appartiennent accidentellement, Dieu est sujet aux
+accidents, proposition condamnee par tous les philosophes et tous les
+catholiques. L'accident peut etre ou ne pas etre, il est mutable,
+omissible, il depend de l'alterabilite du sujet; on peut dire qu'il est
+la forme d'une chose corruptible; comment serait-il compatible avec
+la nature divine? La sagesse ne pouvant etre en Dieu une forme ni
+substantielle ni accidentelle, il reste qu'elle est Dieu, et de meme la
+puissance, et de meme les autres attributs.
+
+Dieu n'est une substance qu'autant que c'est une substance unique,
+incomparable, au dela ou au-dessus de la substance; de meme, les
+proprietes qui sont dans cette substance ne peuvent etre regulierement
+appelees formes ni accidents, et elles n'ont d'autre effet que la
+distinction des personnes; et cette difference n'est pas celle de la
+personne de Socrate a celle de Platon, les trois personnes n'ayant
+qu'une essence, tandis que Socrate et Platon n'ont pas la meme essence
+ou la meme substance essentielle. Grande et subtile distinction; il faut
+que l'identite d'une substance unique, l'unite indivisible de l'essence,
+ne fasse pas obstacle a la diversite des personnes, et ne nous conduise
+pas a l'erreur de Sabellius; il faut que la diversite des personnes ne
+soit pas un empechement a l'unite de la substance, et ne nous jette pas
+dans l'erreur d'Arius.
+
+On ne voit pas bien comment Abelard conciliera ces idees generales avec
+l'attribution de la puissance au Pere, de la sagesse au Fils, de l'amour
+au Saint-Esprit, et aucun theologien qui adopte en tout ou en partie
+cette repartition ne nous a paru clair et consequent. Abelard ne
+l'abandonne pourtant pas, et il presente meme d'une maniere specieuse la
+reserve d'une part, eminente dans la puissance en faveur du Pere, car
+les autres attributions ne sont pas contestees. Tout ce qui concerne la
+puissance est, dit-il, attribue au Pere; d'abord la creation est tiree
+du neant, et le Pere cree par son Verbe, non le Verbe par le Pere; c'est
+le Pere qui donne pouvoir et mission, c'est lui qui envoie le Fils
+(Galat., iv, 4) de qui il est ecrit qu'il s'est rendu obeissant a son
+Pere (Phil., ii, 8). Dans ses souffrances, c'est le Pere que le Fils
+invoque, et il parle toujours de son pouvoir comme d'un don que le
+Pere lui a fait. Quant a la sagesse dans le Fils, elle est nommee
+textuellement dans l'Ecriture, Saint Jean dit aussi que le Pere a donne
+tout jugement au Fils (v, 22), et le Verbe est _le Logos_, et _le Logos_
+est la raison, dit saint Augustin[293]. Que la distribution des dons de
+Dieu appartienne au Saint-Esprit, c'est ce qu'on lit partout; a lui donc
+tout ce qui vient de la bonte. Ainsi la distinction des trois proprietes
+se justifie. "Le dialecticien peut etre le meme que l'orateur, mais son
+attribut comme orateur n'est pas le meme que comme dialecticien[294]."
+
+[Note 293: _Quaest._ LXXXIII, c. XLIV.]
+
+[Note 294: _Th. Chr._, p. 1309-1311.]
+
+Si nous n'avions crainte de fatiguer le lecteur des redites necessaires
+de l'argumentation scolastique, il y aurait ici une controverse
+merveilleuse de subtilite a derouler devant lui; mais il faudrait la
+donner tout entiere, car elle brille surtout par les details, par cette
+methode minutieuse qui ne neglige aucune des formes successives du
+raisonnement, qui poursuit la meme pensee sous toutes les expressions
+possibles de la science. La grandeur manque a cette discussion, mais non
+la rigueur, la sagacite, l'opiniatrete; les mathematiques seules offrent
+des exemples analogues, parce qu'elles ont seules une langue comparable
+et superieure encore comme instrument d'analyse a la langue systematique
+des peripateticiens du moyen age.
+
+Nous renoncons a donner, meme par echantillons, cette controverse, qui,
+serieuse pour le fond, semblerait puerile de formel mais nous devons
+dire qu'elle nous parait embrasser tout l'ensemble des objections
+elevees de tout temps contre le dogme par les adversaires du
+christianisme. Quinze de ces objections attaquent la Trinite au nom de
+l'unite; huit, la Trinite admise, sont dirigees contre l'unite; toutes
+reviennent a cette argumentation: La Trinite est nominale ou reelle.
+Nominale, elle n'est qu'une notion arbitraire; autant de noms peuvent
+etre donnes a la divinite, autant elle devrait compter de personnes, et
+il est etrange que des noms, accidents passagers des langues humaines,
+constituent des choses eternelles. Reelle, la Trinite est la triplicite
+de substance, car l'unite de substance est la condition de toute
+realite: trois personnes reelles ne peuvent etre consubstantielles. Que
+devient alors l'unite de Dieu? Trois personnes sont trois choses; dire
+qu'elles sont semblables, c'est dire qu'elles different en quelque
+chose, et si elles different, l'unite numerique de l'essence est
+impossible. La question qu'Abelard resume ainsi, Gregoire de Nazianze la
+posait dans ces vers:
+
+ [Grec:
+ Pos e triazet, e trias palin
+ Enizet:
+ (XI, de Vit. sua.)]
+
+Abelard a raison de dire que toute la difficulte scientifique de ces
+objections est celle de concevoir la diversite des personnes, sans leur
+assigner aucun des modes de difference admis par les philosophes; mais
+il ajoute aussitot que la nature singuliere de la divinite doit bien
+exiger un langage singulier. Platon n'ose dire ce que c'est que Dieu, la
+sagesse incarnee seule l'a dit: "Dieu est esprit." (Jean, IV, 24.) Mais
+c'est un esprit aupres duquel tout autre est corporel et grossier. Nos
+docteurs, "qui ramenent tout a la logique," n'ont pas meme ose mettre
+Dieu au nombre des choses, a peu pres par le meme scrupule qui decidait
+Platon a inserer entre nulle substance et quelque substance, entre le
+neant et les realites actuelles, son _Hyle_, cet etre informe, matiere
+universelle qui n'est aucun etre et d'ou tous les dires sont pris,
+_materia, mater rerum_. Aux difficultes de la science humaine, il y a
+donc une premiere reponse generale dans cette parole de saint Jean: "Ce
+qui est de la terre parle de la terre." (III, 34.) Souvenez-vous que,
+comme votre science, votre langage est terrestre. Les maitres n'osent
+faire de Dieu ni une substance ni aucune chose; essayez donc, apres
+cela, de concilier la divinite et vos dix categories, ou plutot
+distinguez profondement l'incree du cree, et tachez d'avoir deux
+langages.
+
+N'imitez pas cependant ces heretiques d'hier, theologiens en titre, qui,
+du haut de la chaire enseignante, annoncent que Dieu ne peut etre
+Pere, Fils ou Saint-Esprit accidentellement, et que les proprietes des
+personnes sont necessairement reelles en dehors de son essence, si
+l'on ne veut que la Trinite s'evanouisse. Il ne faut pas chercher une
+difference plus grande entre Dieu le Pere et Dieu le Fils qu'entre un
+homme pere de celui-ci et le meme homme fils de celui-la. S'il est vrai
+qu'en Dieu tout est Dieu, ce n'est que relativement qu'il peut porter
+un autre nom que Dieu. Les proprietes des personnes sont donc des
+relations. Ce que signifie la distinction des personnes, c'est que par
+disjonction on dit Dieu le Pere, Dieu le Fils, Dieu Saint-Esprit; c'est
+une distinction relative, ce sont des noms relatifs; seulement il ne
+s'agit point de relation a une autre personne. Le terme auquel le
+premier terme est relatif manque, ou plutot les relations de Dieu sont
+a Dieu meme: le Pere est pere de Dieu, le Fils fils de Dieu, le
+Saint-Esprit procede de Dieu; aussi la theologie appelle-t-elle les
+relations _relations interieures de la divinite_[295].
+
+[Note 295: "Opponunt Deum non esse tres personas nisi etiam tria."
+(_Theol. Chr._, t. IV, p.1202.) La reponse a cette objection repose sur
+une difference entre _tres_ et _tria_, conforme egalement au langage
+dialectique (car _tria_, c'est _tres res_, tandis que _tres_ se rapporte
+a _personae_) et au texte de l'Evangile: [Grec: kai outoi oi treis
+en eios], les trois sont un, _unum_. (1 Ep. de Jean, V, 7.) Mais par
+malheur en grec [treis] ne peut se rapporter a _personnes_, [Grec:
+prosopa].]
+
+Les trois personnes ne sont pas necessairement trois etres, trois
+choses, _tria_; cette expression synthetique _la trinite des personnes_
+n'emporte pas une division necessaire de ses elements, pas plus que _le
+vingt et unieme_ n'est separement _le vingtieme et le premier_, pas plus
+que _la demi-maison_ n'est divisement _la maison_ et _la demie_, pas
+plus que le verbe _fait chair_ n'est _fait_ ou cree. Dieu est trois
+en ce sens qu'il est triple de propriete ou de definition; il n'est
+multiple qu'en personnes, c'est-a-dire en proprietes personnelles.
+La similitude entre les personnes n'entraine aucune distinction
+substantielle. Pourquoi ne tiendrait-on pour semblables que des choses
+qui different numeriquement? Pourquoi celles qui ne sont distinctes que
+par les proprietes, n'admettraient-elles pas un rapport de similitude?
+La proposition et la conclusion sont choses semblables sous plusieurs
+rapports, et cependant elles ne sont pas choses separees numeriquement;
+elles ne sont pas deux choses, puisque une conclusion, est a la fois
+conclusion et proposition.
+
+Mais on dit que, d'une part, chacune des trois personnes est Dieu,
+essence divine; que, d'une autre part, aucune d'elles n'est l'une des
+deux autres, et l'on conclut qu'elles sont plusieurs dieux ou plusieurs
+essences divines. Il faut repondre en contestant ce passage du singulier
+au pluriel. Socrate est le frere d'un homme, Platon est le frere d'un
+autre; Socrate et Platon sont-ils freres? Deux hommes sont chacun une
+intelligence; l'intelligence est-elle donc plusieurs choses et non pas
+une chose? Chaque etre a sa duree, ou dure son temps; y a-t-il donc des
+temps differents? Le temps n'est-il pas unique? Tous les membres d'un
+homme font un homme, de tous ces membres on peut dire: c'est un homme;
+coupez une main, l'homme reste, mais ne se double pas, il n'y a toujours
+qu'un homme. D'ou vient donc que parce que chaque personne de la Trinite
+est Dieu, les trois personnes feraient trois dieux? Un homme qui sait
+trois arts est trois artistes, et non trois hommes. Tout depend donc de
+l'idee qu'on se fait de la difference qui constitue chaque personne.
+Il est enseigne que c'est une difference de definition, non d'essence.
+L'honnete et l'utile ne sont pas la meme chose, ils se definissent
+differemment, quoique l'honnete soit utile. L'orateur et le grammairien
+ne sont pas identiques, quoique la meme essence soit le sujet du
+grammairien et de l'orateur. Ainsi le Pere et le Fils sont differents
+avec la meme substance; l'un n'est pas l'autre pour cela. Si l'on dit
+quelquefois _le Pere est le Fils_, cela signifie que le Fils est Dieu
+comme le Pere, tuais non qu'il soit par les proprietes le meme que
+(_idem quod_) le Pere. Sans doute il ne faut pas trop s'attacher aux
+termes; "encore faut-il que les termes soient catholiques.... On ne doit
+point forcer les expressions figuratives qui ne sont point prises dans
+le sens propre, ni les pousser au dela de ce que prescrit l'usage et
+l'autorite." De ce qu'on dit que Dieu ne connait pas les mechants,
+doit-on conclure que Dieu ne connait pas tout? Ces mots: _J'adore la
+croix_, signifient-ils que j'adore un bois insensible? Transportes
+des creatures au createur, les noms de pere et de fils acquierent
+une signification speciale, expriment une relation qui n'a point
+sa pareille. Quand on parle de Dieu, la plus grande discretion,
+c'est-a-dire le plus grand effort de discernement, est necessaire.
+Gardons-nous des expressions qui pourraient, contre les paroles
+d'Athanase, conduire a la confusion des personnes, _neque confundentes
+personas_. En vain invoquerait-on la regle du syllogisme: Tout ce qui
+s'affirme du predicat s'affirme du sujet, ou bien si A est B et que B
+soit C, A est C; il faudrait donc l'entendre comme si, des qu'une chose
+est dite d'une autre chose, tout propre du predicat etait propre du
+sujet, et admettre par exemple que si cet homme est ce corps, comme ce
+corps est ce qui ne s'aneantit pas, cet homme est ce qui ne s'aneantit
+pas. Les distinctions du bon sens doivent presider a l'emploi des regles
+de l'art.
+
+La relation qui constitue la propriete de chacune des trois personnes,
+a quelque chose de mysterieux; elle ne rentre pas exactement dans les
+cadres de la science, elle ne peut donc etre exprimee que par des
+similitudes, _sub quadam pia similitudinis umbra_. Les comparaisons sont
+permises, mais il faut s'en defier, aussi les voyons-nous employees dans
+cet ouvrage avec beaucoup de reserve. Celle du sceau d'airain fait place
+a une comparaison prise d'une image de cire, et c'est avec brievete
+et precision qu'Abelard en use pour expliquer, en quelque maniere, la
+generation du Fils. Comme l'image de cire est de la cire (_ex cera_),
+comme l'espece est du genre, la sagesse divine, etant une certaine
+puissance, est de la puissance divine (_ex potentia_); et en ce sens
+l'homme est la meme chose que l'animal, l'image de cire la meme chose
+que la cire, mais sans reciprocite. Semblablement, le Fils est de la
+meme substance que le Pere, la sagesse est essentiellement puissance,
+mais il n'y a pas identite absolue. La sagesse est comme une partie
+de la puissance; il faut dire _comme_ une partie, parce que Dieu est
+indivisible. Le Fils est du Pere comme la sagesse est de la puissance,
+voila la generation. Quel mode de generation? Le Pere ou la puissance
+est-il matiere, cause, principe, antecedent quelconque du Fils ou de
+la sagesse? Nulle de ces expressions ne doit etre prise au propre: la
+matiere est assujettie a la forme, mais non pas Dieu; la cause suppose
+l'effet, et le Fils n'est point un effet; le principe, l'origine, ne
+s'applique point a un etre eternel qui a dit de lui-meme: _Principium
+qui et loquor vobis_ (Johan., viii, 25); rien en Dieu ne peut etre
+l'antecedent de Dieu meme[296]. Aucune priorite d'essence non plus que
+de dignite n'est possible entre les personnes divines. Le Pere n'est
+point d'un autre ni par un autre, tandis que le Fils est du Pere et
+par le Pere; mais cette difference ne constitue aucune superiorite. La
+generation ne constitue aucune priorite, parce qu'elle ne suppose aucune
+succession. Dieu, en engendrant le Fils, ne s'engendre pas lui-meme et
+n'engendre pas un autre Dieu que lui; mais c'est un acte de generation
+eternelle: le Fils est engendre toujours (_gignitur_), et toujours il
+est engendre (_genitus est_); les relations des personnes de la Trinite
+sont coeternelles[297]. Resterait a examiner ce que c'est qu'etre d'un
+autre, par un autre, _esse ab alio_, si cela ne veut pas dire avoir
+un autre pour cause, principe ou matiere, ou tout au moins si cela
+n'exprime pas la generation d'une substance detachee d'une autre
+substance; mais c'est la precisement ce qu'Abelard ne discute pas. Il
+affirme, et c'est tout. Il pose les expressions recues, consacrees, et
+s'abstient de les definir a fond. Ce parti pouvait etre le plus sage,
+mais bien plus sage encore il eut ete de dire sans commentaire et comme
+axiome, non de la raison, mais de la foi: "Jesus-Christ est le fils de
+Dieu et il est Dieu."
+
+[Note 296: Tout ceci est d'une orthodoxie plus rigoureuse que l'Eglise
+meme ne l'exige. Plus d'un Pere a, sans encourir aucune censure, employe
+des expressions qu'Abelard s'interdit, et il cite ici meme, en les
+desapprouvant, des paroles de saint Augustin qui conduiraient aisement a
+l'heresie, par exemple que le pere est _la cause_ de sa sagesse, qu'il
+est _le principe_ de la divinite, etc. (_Th. Chr._, t. IV, p. 1321.)]
+
+[Note 297: _Th. Chr._, l, IV, p. 1324-1326. Ce point a ete conteste.
+L'auteur d'une dissertation contre Abelard (_Anonymus Abbas_) trouve
+contraire a la dignite du Fils de dire qu'il soit toujours actuellement
+engendre, _semper gigni_. Il faut dire qu'il est toujours _un engendre,
+semper genitum esse_. (_Disput adv. Ab. dogm._, t. III, _in Bibl.
+Cisterc_. t. IV, p. 251.)]
+
+Abelard ne s'en est pas tenu la; l'Eglise ne s'en tient pas la.
+Elle analyse les termes, et elle explique ce qu'elle declare
+incomprehensible. Le philosophe etait donc autorise a s'efforcer de
+_rapprocher de plus en plus la raison humaine de l'intelligence_ des
+mysteres. C'est pourquoi il n'a rien neglige pour etablir methodiquement
+la foi touchant la Trinite, "cette foi qui lui parait ne manquer a
+personne." Independamment des citations des anciens, ceux-memes, dit-il,
+qui repoussent les mots sacramentels de notre foi, _Dieu le pere, Dieu
+le fils_, sont d'accord avec nous sur le fond de l'idee. Demandez-leur
+s'ils croient a la sagesse de Dieu, s'ils croient a sa bonte: cette
+croyance suffit; avec cet aveu, on peut convertir les plus eloignes de
+nous. C'est pour eux qu'il est ecrit: "On croit du coeur a la justice."
+(Rom. X, 10.)
+
+"Voila, dit Abelard en finissant, ce que nous avons ose ecrire
+touchant la plus haute et incomprehensible philosophie de la Divinite,
+incessamment force et provoque par l'importunite des infideles,
+n'affirmant rien de ce que nous disons, et ne pretendant pas enseigner
+la verite que nous faisons profession de ne pas savoir. Mais ceux qui se
+glorifient de combattre notre foi, ne cherchent pas non plus la verite,
+mais le combat. Attaques, si nous pouvons leur resister, il doit suffire
+que nous nous defendions. Ceux, qui se font agresseurs, s'ils ne
+triomphent, succombent dans leur dessein et disparaissent. Et puisqu'ils
+nous attaquent principalement avec des raisons philosophiques, nous
+aussi nous avons de preference, recherche celles qu'on ne saurait
+pleinement entendre, si l'on n'a consacre ses veilles aux etudes
+philosophiques et surtout dialectiques. Il etait vraiment necessaire que
+notre resistance a nos adversaires usat des moyens qu'ils acceptent, nul
+ne pouvant etre accuse ou refute que sur les points accordes par lui,
+pour que ce jugement de la verite fut accompli: _Sur le temoignage de ta
+propre bouche, mauvais serviteur, je te condamne[298]."
+
+[Note 298: _Theol. Chr._, t. IV, p. 1344.---Luc, XIX, 22.]
+
+On ne sait plus guere la theologie; et peut-etre pensera-t-on que ces
+distinctions infinies sur la nature de la Trinite sont l'oeuvre speciale
+du genie subtil d'Abelard, tout au moins un produit passager de l'esprit
+ingenieusement frivole des scolastiques, et dans tous les cas une
+collection dangereuse d'idees hasardees et d'heresies en germe. Qu'on se
+rassure, Abelard a tres-peu invente. Sauf quelques arguments de detail,
+il ne sort pas du cercle trace par les theologiens. Des questions qu'il
+parcourt, bien peu ont ete inconnues des Peres de l'Eglise; toutes se
+sont perpetuees dans les ecoles de theologie. Nous devons meme ajouter
+qu'en general les solutions qu'il donne sont legitimes, et que, meme sur
+les points abandonnes a l'appreciation des docteurs, sur les _questions_
+restees _ouvertes_, il se decide communement pour le sentiment le plus
+correct et le mieux autorise. Il faut ici qu'on daigne nous en croire,
+sans nous demander nos preuves. Mais si l'on veut feuilleter, non pas
+Richard de Saint-Victor, saint Thomas, Albert le Grand, non pas les
+docteurs de l'ecole, mais tous les theologiens serieux jusqu'au XVIIIe
+siecle, par exemple le P. Petau, qui ne passe point pour avoir fait abus
+de scolastique, on verra que les questions traitees par Abelard, et
+bien d'autres non moins subtiles, non moins delicates, font une partie
+essentielle de la science theologique, et sont assez souvent resolues
+par les meilleures autorites dans le meme sens que par le docteur auquel
+saint Bernard disait anatheme.
+
+Nous n'entendons pas dire cependant que tout soit, au point de vue de
+l'orthodoxie, irreprochable dans Abelard. Au reste, on en va mieux
+juger.
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+DES PRINCIPES DE LA THEOLOGIE D'ABELARD.--OBJECTIONS DES CONTEMPORAINS.
+
+Arretons-nous quelques moments, et recherchons comment la doctrine
+d'Abelard touchant la nature de Dieu, a ete jugee, comment nous devons
+la juger nous-memes. De toutes ses theories, sa theorie de la Trinite
+fut la plus fatale a son repos. Pour elle, il fut condamne a Soissons,
+et lorsque vingt ans plus tard il eclairait et completa son premier
+ouvrage par un second, c'est encore de ses idees sur la Trinite qu'il
+eut principalement a repondre devant le concile de Sens. Contre ce point
+capital de sa theologie, les griefs de l'Eglise sont deposes dans les
+ecrits de Guillaume de Saint-Thierry, de Geoffroi d'Auxerre, de Gautier
+de Mortagne, de Gautier de Saint-Victor, et surtout de saint Bernard,
+le veritable auteur de la perte d'Abelard[299]. C'est la que nous irons
+chercher ces griefs pour les exposer et les discuter.
+
+[Note 299: Guillelm. S. Theod. _Disputatio adv. P. Abael, ad vener.
+Gaufredum, carnut. episc. et B. Bernardum, clar. abb. (Biblioth. Patr.
+Cisterc._, t. IV, p. 112-126.) _Disputatio anonym. Abbat. adv. P.
+Abael. dogmata._ (_Ibid._, p. 238-258.)---Gualter. de Mauritan., episc.
+laudun., _Epistola adv. P. Abael_, (_Spicileg._, D. Luc d'Achery, ed.
+1723, t. III, p. 524.)--L'ouvrage en quatre livres de Gautier de
+Saint-Victor (_Liber M. Walteri, prior. S. Vict., Paris_.) n'a pas ete
+publie. Il etait dirige contre Abelard, P. Lombard, Gilbert de la Porree
+et Pierre de Poitiers. Il est connu par de longs extraits que Duboulai
+en a donnes. (_Hist. univ. parisiens._, t. II, p. 629-650.)---_S.
+Bernardi Epist._ CLXXXVII et seq., CCCXXXVII et seq. et _Tract. contr.
+error. Abael. seu Opusc._ XI. (_Op. omn._, v. I, t. I et II)--Hugues
+et Richard de Saint Victor ont aussi critique ou indirectement refute
+certaines opinions d'Abelard (Hugon. S. Vict., _Op._, 8 vol. in-fol.,
+1618, t. III, _Summ. sent._, Tract. I, p. 430. _De Sacram._, t. II,
+para XIII, c. VII, p. 669.---Rich. S. Vict. _Op. passim._)--Bernard de
+Luxembourg, dans son Catalogue haereticorum, fol. lxiii, veut qu'une des
+epitres de saint Anselme soit dirigee contre Abelard; mais c'est une
+erreur evidente.]
+
+I.
+
+La methode generale d'Abelard etait le premier. Il veut traiter
+l'Ecriture sainte comme la dialectique, dit Guillaume de Saint-Thierry,
+et il controle la foi par la raison. Par la, dit Gautier de Mortagne,
+il a ramene la foi a n'etre qu'une simple opinion. Et dans la lettre
+celebre ou saint Bernard, s'adressant au pape, reunit et discute les
+principaux chefs d'accusation, il commence par celui-la[300].
+
+[Note 300: _Ab. Op._, p. 270, et S. Bernardi _Op., Ep. pap. Innocent._,
+t. I ep. cxc. et t. II, p 610.]
+
+"Nous avons en France un theologien nouveau, devenu tel d'ancien maitre
+qu'il etait, et qui apres s'etre joue des son premier age dans l'art
+dialectique, s'egare maintenant dans la science de l'Ecriture sainte.
+Il s'efforce de ranimer de vieux dogmes assoupis et deja condamnes, les
+siens et ceux des autres, et de plus il en ajoute de nouveaux. Comme de
+toutes les choses qui sont au-dessus du ciel et au-dessus de la terre,
+il ne daigne rien ignorer, excepte la sainte ignorance (_nihil proeter
+solum nescio quid nescire_), il leve la face vers le ciel et scrute les
+profondeurs de Dieu; puis, revenant vers nous, il nous rapporte des mots
+ineffables qu'il n'est pas permis a l'homme de prononcer. Et pret a
+rendre raison de tout, il presume des choses au-dessus de la raison,
+contre la raison, contre la foi. Quoi de plus contraire en effet a la
+raison que l'effort de surmonter la raison par la raison? Et quoi de
+plus contraire a la foi, que de refuser de croire a rien de ce qu'on ne
+peut atteindre par la raison? Enfin voulant interpreter cette parole
+du sage: _Qui croit vite est leger de coeur_ (Eccles. xix, 4.): Croire
+vite, dit-il, c'est accorder la foi avant la raison, tandis que Salomon
+n'a point voulu dans cet endroit parler de la foi en Dieu, mais de la
+credulite mutuelle entre les hommes. Car pour la foi en Dieu, le pape
+saint Gregoire nie qu'elle ait aucun merite, si la raison humaine
+l'appuie de son experience."
+
+Abelard n'a jamais pretendu surprendre par le raisonnement les secrets
+de Dieu, ni sacrifier la foi a la raison. Sans doute il a mal a propos
+applique a la foi religieuse une parole de l'Ecclesiastique, qui n'a
+trait qu'a la credulite dans les relations des hommes; c'est une maxime
+de morale pratique, on meme de prudence humaine, comme il y en a tant
+dans les livres du Sage; ce n'est point une regle de foi. Mais quel est
+le theologien qui ne s'est jamais empare de passages de l'Ecriture, pour
+leur attribuer une valeur dogmatique? La distinction du sens litteral
+et du sens figure semble tout autoriser d'avance. Dans les ecrivains
+sacres, dans les predicateurs, bien des citations sont des applications
+ingenieuses plutot que des temoignages directs. Il faut donc ecarter
+le texte et voir la pensee. Quand Abelard dit qu'on doit comprendre
+ce qu'on enseigne, il repete ce que saint Augustin, qu'il cite, avait
+exprime presque dans les memes termes[301]. Cette pensee ne cesse d'etre
+la chose la plus simple que lorsqu'elle devient le principe d'une
+methode theologique. Il s'agit alors de la question generale de
+l'application de la raison a la foi.
+
+[Note 301: _Introd._, t. I, p. 985, et t. II, p. 1003. Voyez nos
+chapitres precedents _passim._]
+
+Faut-il dans l'etude de la theologie mettre la raison humaine en
+interdit? L'affirmative n'est pas soutenable. La raison humaine est
+apparemment aussi indefectible que l'Eglise, et la foi la plus absolue
+maitrise la raison et ne la supprime pas; si l'on voulait prendre a la
+lettre certains anathemes des saints et meme des apotres, pour professer
+en these l'incompatibilite radicale de la raison et la foi, tous les
+ecrivains sacres protesteraient a l'envi. Quand tout est calme, quand
+on n'abuse point de leurs concessions, le christianisme n'a point
+d'apologistes qui ne cherchent a concilier ces deux choses, la foi et la
+raison. Seulement elles sont conciliables _jusqu'a un certain point_;
+toute la difficulte git dans l'appreciation des droits respectifs, et
+dans la fixation des conditions de l'alliance. De la vient qu'on trouve
+dans les auteurs des passages contradictoires, et tantot pour, tantot
+contre la raison. Tout chretien est rationaliste, tout chretien est
+croyant en une certaine mesure, et celui qui en invoquant la raison,
+temoigne d'une adhesion sincere a la foi chretienne, d'un attachement
+scrupuleux a la tradition, nous parait irreprochable, au moins tant
+qu'il reste dans les termes generaux. Dans ces termes, nous croyons a
+l'entiere innocence d'Abelard. Il s'est bien propose d'enseigner, ou
+plutot de _defendre_ la foi par la raison, mais, sans cesse il l'a
+declare, la foi des apotres, non une foi nouvelle; voulant expliquer
+le dogme plutot que le prouver, le rendre intelligible plutot que
+demonstratif; jaloux seulement de satisfaire les esprits exigeants qui
+tiennent a se rendre compte de ce qu'ils croient, et de confondre les
+raisonneurs infideles qui rejettent tout ce qui ne se discute pas. Il
+parle avec soumission de l'autorite, avec respect de l'Eglise, avec
+modestie de son entreprise, avec defiance de ses lumieres[302].
+
+[Note 302: _Introd. prol._, p. 874, t. II, p. 1065, 1070. _Theol. Chr._,
+l. III, p. 1256 et seq., t. IV, p. 1316, 1344.]
+
+Mais sortez des termes generaux, et peut-etre concevrez-vous mieux
+les scrupules et les alarmes de ses adversaires. D'abord, si les
+consequences auxquelles l'a conduit sa methode etaient fausses ou
+dangereuses, sa methode serait suspecte; il faudrait au moins se defier
+de l'esprit dans lequel il l'emploie. Aussi saint Bernard, passant
+immediatement a l'examen des opinions produites, s'attache-t-il a
+condamner la science par ses oeuvres. Mais avant d'averer jusqu'a quel
+point les oeuvres d'Abelard deposent contre sa foi, il faut savoir si
+chez lui domine le principe de l'autorite ou le principe de l'examen;
+car de la depend l'esprit d'un livre. Les etudes anterieures d'un
+ecrivain, ses ouvrages publies, le tour de ses idees, le genre de sa
+renommee, tout determine sa tendance et classe son oeuvre. Reconnaissons
+que toutes ces circonstances se reunissaient pour denoncer Abelard, en
+quelque sorte, des qu'il s'avisait de theologie. Chretien de coeur,
+orthodoxe d'intention, il etait rationaliste par la nature et les
+antecedents de son genie; il n'avait touche a rien sans innover en
+quelque chose; il s'etait constamment targue de penser sans maitre, ou
+meme de faire changer de maitre a l'esprit humain, pretention de mauvais
+augure et de funeste consequence.
+
+Le rationalisme chretien n'est pas formellement defendu ni condamnable
+de plein droit. Certaines ecoles theologiques le redoutent et le fuient;
+pour toutes, il est sur une pente perilleuse, et l'on ne citera pas, je
+crois, d'acte solennel qui l'ait prescrit ou recommande; mais il est
+permis, et d'imposantes autorites ne lui manqueraient pas. Parmi les
+Peres, Origene, si l'on doit lui donner ce nom, a ete le premier, dans
+toute la force du terme, un chretien rationaliste, mais il a failli,
+et pour cela peut-etre. Voyez avec quel soin Abelard se justifie de le
+citer, en s'appuyant de l'exemple de saint Jerome[303]. Le modele du
+philosophe chretien, le type d'une orthodoxie raisonnee, parait etre
+saint Augustin; et encore dans notre temps, ou les triomphes et les
+exces du rationalisme ont fait verser les ecrivains sacres du cote de
+l'autorite, qui sait s'il ne se trouverait pas des gens pour nous dire
+qu'Augustin est plus digne de respect que d'imitation? Le livre le plus
+deteste peut-etre depuis deux siecles par les defenseurs en titre de
+l'unite, porte ce nom: _Augustinus_; celui qui l'ecrivit n'entendait
+certainement pas falsifier saint Augustin, et en voulant le reproduire,
+il a scandalise l'Eglise. Ne nous etonnons donc pas qu'Abelard, qui
+met sous la protection du nom de saint Augustin presque toutes ses
+hardiesses, ait pu s'egarer lui-meme, ou du moins commettra la faute
+d'inquieter la clerge. D'autres noms sont venus a son aide; il s'est
+reclame de saint Jerome, de saint Hilaire, de saint Isodore; avant lui,
+Bede avait allie la theologie aux connaissances philosophiques; on
+celebrait dans l'Eglise la dialectique de Lanfrano de Pavie et de
+Guillaume de Champeaux; saint Anselme avait donne une theorie de Dieu et
+de la Trinite qu'on n'a point denaturee en la traduisant sous ce titre:
+_le Rationalisme chretien_[304]. Mais Abelard a, plus hardiment, plus
+librement que ses contemporains, introduit dans l'exposition du dogme
+les procedes de la science et les formes de la logique. Les erreurs,
+inevitables peut-etre en tout traite de theologie, ne pouvaient donc lui
+etre pardonnees; l'auteur compromettait l'ouvrage, et je crois qu'on a
+moins condamne sa pensee que son exemple.
+
+[Note 303: _Introd._, t. II, p.1042 et 1045.--_Theol. Chr._, t. II, p.
+1109.]
+
+[Note 304: _Le Rationalism chretien a la fin du XIe siecle ou Monologium
+et Proslogium de saint Anselme_ traduit par M. Bouchitre, 1842.]
+
+L'Eglise s'est placee dans une position difficile; elle ne s'en est
+pas tenue, elle ne pouvait s'en tenir a ces deux termes absolus et
+contradictoires, la folie de la croix, ou la sagesse du siecle; elle n'u
+pu prononcer un divorce eternel entre la foi et la raison, Comment,
+en effet, abjurer l'humanite? Tout homme en lui-meme a deux esprits,
+l'esprit de foi et l'esprit d'examen; il ne saurait croire sans un peu
+comprendre, sans comprendre ou ce qu'il croit, ou pourquoi il croit,
+ou pourquoi il veut croire. Le chretien est homme, et a mesure que son
+intelligence est plus developpee, il eprouve plus vivement le besoin
+de mettre sa croyance, si ce n'est en harmonie parfaite avec les
+conceptions de l'intelligence, du moins au niveau de ce qu'elles ont de
+plus eleve. Il ne veut pas que les Pythagore et les Platon paraissent,
+a un degre quelconque, en savoir plus que les sages inspires du
+Saint-Esprit; ni que la doctrine qui illuminait un saint Paul ou un
+saint Jean, soit pour la purete, la hauteur, l'ordre, la clarte meme de
+l'expression, inferieure aux doctrines des ecoles profanes. Il tend
+donc a faire de la religion une science, et cette tendance du chretien
+eclaire a ete de bonne heure celle de la societe chretienne. Entre
+la foi et la philosophie, l'Eglise a place quelque chose qui n'est
+absolument ni l'une ni l'autre, qui participe de toutes les deux, et
+qu'on appelle theologie. La theologie est par sa nature une chose
+rationnelle, encore qu'elle ne soit pas exclusivement rationnelle;
+en elle viennent se rencontrer et se developper les deux esprits qui
+subsistent dans l'homme et dans l'Eglise; toute theologie est une
+certaine alliance de la raison et de la foi.
+
+Dans les rares instants ou l'Eglise est paisible et ne se croit point
+d'ennemis, elle nourrit dans son sein les deux esprits dont, a d'autres
+moments, elle signale les combats et veut proclamer l'incompatibilite.
+Suivant les temps, les ecoles, les questions, ces deux esprits se font
+ou se refusent des concessions pacifiantes. Les termes auxquels ils
+transigent ne demeurent point invariables. Des que la guerre se declare,
+des que les positions longtemps respectees sont entamees ou paraissent
+menacees par le raisonnement, le sein de la theologie se dechire. ta foi
+se defend en reduisant autant qu'elle peut la part laissee a la raison;
+la raison avance en tachant de s'agrandir sur le terrain qu'elle concede
+a la foi, jusqu'a ce qu'enfin, poussees aux dernieres hostilites, l'une
+et l'autre prononcent ce mot insense: Tout ou rien. Pretention vaine,
+impuissante ambition qu'engendre la chaleur du combat, et qui, pour
+reussir, aurait d'abord a changer l'humanite. A la guerre succede
+l'armistice; jamais cependant la victoire n'est complete ni la paix
+profonde; toujours deux esprits vivent dans, la societe chretienne;
+mais suivant que l'un ou l'autre domine, il caracterise les temps, les
+sectes, les hommes. On distingue toujours deux ecoles et au besoin deux
+partis. A quelque age que vous preniez la theologie, dans quelques
+limites qu'elle se renferme, vous la trouverez toujours divisee ou
+prete a l'etre. Vous entendrez soutenir ici que la foi, superieure a la
+raison, accepte a peine son secours et ne peut qu'etre compromise par
+son alliance; la, qu'elle n'a rien a redouter de la raison, parce
+qu'elle la satisfait, et doit s'appuyer sur celle qui la justifie.
+L'autorite spirituelle en general, l'Eglise gouvernante penchera vers
+la foi par l'autorite; la pensee isolee du docteur, la meditation de
+l'ecole inclinera vers la foi par l'examen. Sans pretendre que l'une
+soit toujours entrainee a un superstitieux absolutisme, sans accorder
+que l'autre se laisse toujours aller a la revolte et a la licence, je
+crois vrai que de chaque cote s'elevent ces funestes ecueils ou si
+souvent l'orgueil humain fit echouer la verite; et il faut bien convenir
+que l'Eglise, prenant quelquefois l'ecueil pour le port, ne s'est pas
+toujours, pour sauver la foi, abstenue de la tyrannie.
+
+Saint Bernard et Abelard representent les deux esprits au XII siecle.
+Mais ni l'un ni l'autre n'a pousse son principe aux dernieres
+consequences. Saint Bernard, qui avait peut-etre la tyrannie dans l'ame
+comme toutes les natures faites pour commander, ne se porta point
+aux extremes rigueurs du pouvoir absolu, et, tout en condamnant le
+philosophe, il voulut raisonner, sinon avec lui, du moins contre lui.
+Abelard, quoiqu'il fut de nature opposante, et qu'un des merites de
+son esprit fut l'independance, glissa moins encore sur la point de la
+revolte que son adversaire sur celle du despotisme. Fidele sujet de
+l'Eglise, il allia les temerites de l'intelligence avec la volonte
+sincere de rester dans l'unite.
+
+La raison peut penetrer dans la theologie, soit pour exposer le dogme,
+soit pour en etablir la verite. De la deux nationalismes, l'un plus
+reserve, l'autre plus radical. Le premier se borne a faire voir comment
+il faut comprendre les dogmes; le second aspire a montrer pourquoi il
+faut les croire, et celui-ci risque plus de s'ecarter de la foi que
+celui-la. Ce n'est pas que l'un ne se lie a l'autre. Demontrer la foi
+due aux dogmes, ne va guere sans dire a quels dogmes; expliquer
+comment ils doivent etre compris, c'est les supposer ou les prouver
+comprehensibles. C'est donc encore les soumettra a la raison qui, dans
+un cas, les eclaircit et dans l'autre, les fonde. Il est evident,
+toutefois, que l'entreprise de la raison se chargeant de legitimer
+la foi, est plus perilleuse, et peut conduire a rendre la religion
+justiciable de la philosophie.
+
+Cette derniere entreprise ne fut pas celle d'Abelard. Sa methode est
+essentiellement l'exposition raisonnee des mysteres, non la recherche
+de leurs titres a la croyance. Mais, en s'attachant a bien expliquer le
+sens des points de foi, il est amene par le procede dialectique a les
+rapprocher a un tel degre des verites philosophiques, qu'on dirait
+qu'il veut les confondre, et, pour rendre la religion plus raisonnable,
+_obsequium rationabile_, l'absorber dans la raison. Ainsi, sans avoir
+mis en question les verites de la foi, sans avoir affiche la derniere
+pretention du rationalisme, il marche vers un but qui serait en
+definitive le terme du rationalisme. Que pourrait-on pretendre en effet
+au dela de cette conclusion derniere: La foi, c'est la raison?
+
+Cependant ces mots pourraient encore etre entendus chretiennement. Qu'on
+y songe, le rationalisme incredule dit: la raison exclut la foi; a
+l'autre extremite, on dit: la foi exclut la raison. Entre ces deux poles
+se placent deux opinions moderees et pourtant divergentes, qui diraient,
+l'une: la raison, c'est la foi; et l'autre: la foi, c'est la raison.
+
+Tout ceci prouve que le principe d'Abelard ne peut etre definitivement
+juge que par les consequences qu'il en a tirees.
+
+II.
+
+Prenons donc qu'il n'a point eleve la question: Faut-il croire les
+dogmes? mais, pose qu'il faut croire les dogmes, quel est le sens de
+ceux qu'il faut croire?
+
+Voici la premiere erreur d'interpretation que lui reproche saint
+Bernard: "Il etablit que Dieu le Pere est une pleine puissance, le
+Fils une certaine puissance, le Saint-Esprit aucune puissance." A cet
+article, place en tete de tous les actes d'accusation[305] Abelard a
+toujours repondu par une formelle denegation: "Ce sont paroles que
+je repousse et deteste ainsi qu'il est juste, non pas tant comme
+heretiques, que comme diaboliques, et je les condamne ainsi que
+leur auteur. Si quelqu'un les trouve dans mes ecrits, je me declare
+non-seulement heretique, mais heresiarque[306]."
+
+[Note 305: Cf. les historiens des conciles, et notamment. _Ab. Op., in
+Proefat_.--D'Argentre, _Collect. Judivior. de nov. error_., t. 1, p.
+19.--S. Bern. Op., v. 1.--_Thesaur. nov. anecd_., t. V, p. 1152.--Hist.
+litt. de la France, t. XII. p. 19, 120 et 139.]
+
+[Note 306: _Ab. Op., Apolog_. in princip., ou ep. xx, p. 311.]
+
+Guillaume de Saint-Thierry s'indigne de cette reponse; un autre censeur,
+reste inconnu, est revolte d'un tel mensonge. Des benedictins modernes
+s'etonnent d'une telle _impudence_[307]. Est-il donc vrai qu'Abelard ait
+entendu contester au Pere et au Fils la toute-puissance divine, ce qui
+eut ete lui contester la divinite? Il n'y a qu'un Dieu, dit-il, il n'y a
+qu'un Tout-Puissant. Chaque personne est Dieu, donc chaque personne est
+le Tout-Puissant. Des le concile de Soissons, il avait professe
+cette maxime de saint Athanase en presence de son juge incertain et
+trouble[308]. Et cependant il a dit: "Posons Dieu le Pere comme la
+puissance divine et Dieu le Fils comme la divine sagesse, et considerons
+que la sagesse est une certaine puissance.... une certaine portion de la
+puissance divine qui est la toute-puissance.--La bonte, designee par le
+nom de Saint-Esprit, n'est pas en Dieu quelque puissance ou sagesse;
+etre bon n'est pas etre sage ou puissant.--La sagesse est une certaine
+puissance, tandis que l'affection de la charite appartient plus a la
+bonte de l'ame qu'a sa puissance.[309]" Que signifient donc ces paroles?
+Est-ce que le Fils n'a qu'un peu de puissance, et le Saint-Esprit nulle
+puissance? Mais la pensee contraire ressort constamment et clairement de
+la foi et de la doctrine d'Abelard. Il y aurait injustice, meprise a
+lui reprocher une induction eventuelle ou possible, comme une maxime
+etablie, il y aurait, comme il dit, _malice_ dans l'imputation.
+
+[Note 307: _Thes. nov. anecd_., t. V, p. 1148 et 1153, et _Bibi. Cist_.,
+t. IV; Guill. S. Theod., _In Error. Ab_., c. 1, p. 113, et _Disput.
+anon. Abb_., 1, I, p. 240]
+
+[Note 308: _Introd_., t. I, p. 982, 988, 989, 991, t. II, p.
+1084.--_Theol. Chr_., t. III, p. 1258.--Ab. Op., _In Symbol. Athan_., p.
+382. _Epist_. I, p. 24, et notre livre l, t. I, p. 93.]
+
+[Note 309: _Introd_., p. 1085, 1086.--_Theol. Chr_., t. IV, p. 1318 et
+1329.]
+
+Voici son idee generale. Dieu est une seule substance et trois
+personnes: les personnes ne sont donc pas differentes de substance,
+ou distinctes par la substance, ainsi qu'on le devrait dire de toutes
+autres personnes. Alors elles ne peuvent differer que par leurs
+caracteres propres, ou leurs proprietes. Ces proprietes ne sont pas
+celles de la substance divine; les personnes ne sauraient se distinguer
+par les attributs de leur essence commune. Il faut donc qu'elles aient
+chacune une ou plusieurs proprietes personnelles, ou distinctives de
+chaque personne. Cette propriete, c'est au moins pour l'une d'etre
+le Pere, pour l'autre le Fils, pour la troisieme le Saint-Esprit. Le
+caractere distinctif de chaque personne ne serait-il que son nom? Tout
+se reduirait-il a une denomination, non a une designation? Ce parti
+incontestablement orthodoxe n'est pourtant pas celui que prend l'Eglise.
+La regle est de croire le Pere _inengendre_, le Fils _seul engendre_,
+le Saint-Esprit _procedant_. Chacun de ces attributs est distinctif,
+exclusif; c'est un propre, _proprium_. Maintenant, peut-on ajouter que
+cette distinction de personnes dans la Trinite correspond a une certaine
+diversite, moins dans les attributs que dans les operations de la
+Divinite? L'Eglise ne l'a pas interdit, et quelques textes permettent de
+voir eminemment dans le Pere la puissance, dans le Fils la sagesse ou
+l'intelligence, dans le Saint-Esprit la bonte ou l'amour. Le Symbole des
+apotres nomme _le Pere tout-puissant_; le Fils seul est appele Verbe,
+dit saint Augustin; le Saint-Esprit est l'amour, dit saint Gregoire.
+C'est au Fils que saint Augustin attribue, _nuncupat_, l'intelligence ou
+la sagesse, au Saint-Esprit l'amour et la bonte[310]. Cette repartition
+des attributs divins, Bede, dont l'autorite etait si grande _dans la
+latinite_, l'avait admise et propagee. Je conjecture que c'est de lui
+surtout qu'Abelard l'avait empruntee. Pierre Lombard l'a plus tard
+adoptee, et saint Thomas la justifie. Elle se rencontre dans bien des
+livres a l'etat de lieu-commun[311]. La trouvant recue, Abelard a pu en
+inferer qu'elle avait quelque realite, et qu'elle devait concorder
+avec la distinction fondamentale de Pere, de Fils, de Saint-Esprit, de
+non-generation, de generation, de procession. Substituant donc a ces
+trois termes les trois autres, puissance, sagesse, bonte, il a conclu
+que, comme on dit: le Fils est engendre du Pere, et le Saint-Esprit
+procede du Pere et du Fils; on devait pouvoir dire: la sagesse est
+engendree de la puissance, et la bonte procede de la puissance et de la
+sagesse. Consequemment, la sagesse qui est engendree de la puissance,
+est de la puissance; l'idee de generation conduit la. Car, en these
+generale, on peut dire que la sagesse on l'intelligence est une
+puissance, une faculte, celle de comprendre et de savoir. Quant a la
+bonte, elle procede, elle n'est point engendree: il faut donc que la
+procession soit autre chose que la generation. Or, comme ce qui est
+engendre de la puissance est de la puissance, il suit que ce qui n'est
+pas engendre de la puissance n'est pas de la puissance. Ainsi, le
+Saint-Esprit ou la bonte qui n'est pas engendree du Pere ou de la
+puissance, n'est pas de la puissance; et en effet, dans le langage de la
+psychologie morale, la bonte n'est pas une puissance, ni proprement une
+faculte. En Dieu, elle procede donc de la puissance et de la sagesse,
+c'est-a-dire que le parfaitement puissant et le parfaitement sage
+s'epanche en charite et se communique par l'amour. Car, pour reprendre
+le langage abstrait, la ou il y a puissance et sagesse sans bornes, il y
+a necessairement bonte.
+
+[Note 310: _De Trin_., VI, ii, et XV, xvii.--Homil., xxx, in Ev.
+pentecost.]
+
+[Note 311: Voici les termes de Bede: "Potentia dicitur pater....
+sapientia dicitur filius, pater genuit filium, idest, divina potentia
+sapientiam... Voluntas vere divina dicitur spiritus.... Spiritus iste a
+patre et filio procedit, quio voluntas divina bonitas." Voyez tout le
+passage dans le [Grec: Peri didaxeon], t. I, Ven. Bed. _Op._, t. II, p.
+207.--Cf. Pel. Lomb. _Sent_., t. I, Dist. XXVII et XXXIII.--S. Thom.
+_Summ._, 1, qu. XXXIX, a. 8. Je citerai comme lieux-communs les vers
+si connus de Voltaire sur la Trinite dans _la Henriade_, vers qui
+rappellent ceux de Chapelain dans sa _Pucelle_:
+
+ Le supreme pouvoir, la supreme science
+ Et le supreme amour unis en trinite
+ Dans son regne eternel forment sa majeste.
+
+Cependant en theologie rigoureuse, cette distinction n'est pas tenue
+pour essentielle. Les seules proprietes fondamentales constitutives,
+[Grec: schetikai, hypostatika idiomata, tropoi tes huparxeos], comme ils
+disent, sont pour le Pere, la paternite ou d'etre _ingenitus_, pour le
+Fils, la filiation ou d'etre _unigenitus_, pour le Saint-Esprit, la
+procession ou spiration. Les autres proprietes, [Grec: gnorismata], ne
+figurant pas au meme rang, et ne sont guere prises comme les conditions
+d'existence de la personne. On ne peut faire un propre de la sagesse
+pour le Fils, de la charite pour le Saint-Esprit, comme du nom
+d'_unigenitus_ ou de la procession. Cependant ces attributions de la
+sagesse et de la charite sont admises. Quant a la puissance, elle n'est
+pas aussi generalement, aussi formellement reconnue au Pere comme
+attribution particuliere.]
+
+Quel juge sincere pourrait accuser cette doctrine d'avoir rien d'odieux,
+rien d'enorme, et de tendre a defigurer le dogme, soit en brisant
+l'unite, soit en abolissant la Trinite? Elle repose sur une idee qui
+n'est pas neuve, elle se prevaut d'une distinction d'attributs qui
+marque et constitue celle des personnes au lieu de l'affaiblir, et qui
+risque tout au plus de l'exagerer et d'introduire entre les personnes
+une difference qui serait une inegalite. Abelard a proteste contre toute
+pensee de ce genre, et sa bonne intention est evidente. Or comme il n'y
+a pas d'heresie sans peche, c'est-a-dire sans intention, il echappe au
+soupcon d'heresie, surtout il n'a pas merite la moindre des invectives
+de son juge. Mais renier positivement les consequences eloignees d'une
+doctrine n'est pas les aneantir; par le desaveu, on s'en absout, on ne
+les detruit pas. Si les mots _puissant_, _sage_, _bon_, deviennent les
+modes distinctifs des personnes de la Trinite, comme _inengendre_,
+_seul engendre_, _procedant_, ils deviendront egalement exclusifs pour
+chacune, et il s'ensuivra que le Pere n'est ni bon ni sage, comme il
+n'est ni engendre ni procedant; le Fils ni puissant ni bon, comme il
+n'est ni procedant ni inengendre; le Saint-Esprit ni sage ni puissant,
+comme il n'est ni engendre ni inengendre. Ces consequences violentes, on
+n'en pouvait charger Abelard; ses juges memes ne l'ont pas fait, mais
+ils ont du moins induit de sa doctrine pour le Pere la toute-puissance,
+pour le Fils une puissance partielle, pour le Saint-Esprit nulle
+puissance, et ce qui n'etait qu'une consequence possible de son dire,
+ils l'ont accuse de l'avoir dit; ils l'ont accuse d'avoir pense ce qu'on
+pouvait objecter contre sa pensee. D'une refutation ils ont fait une
+condamnation; meprise trop ordinaire a une juridiction spirituelle,
+qui mesure souvent sur les droits de la polemique les pouvoirs d'une
+inquisition.
+
+La distinction de la puissance, de la sagesse et de la bonte mene donc a
+faire de chacun de ces trois attributs le propre d'une personne, au lieu
+de l'attribut commun de la divinite, et depouille ainsi la substance au
+profit de la personne: tel est le danger. La reponse serait qu'il faut
+supprimer cette distinction ou lui donner un sens; or, elle n'en peut
+avoir aucun, elle ne repond a rien, si elle ne sert a caracteriser les
+personnes. Mais en l'acceptant on ne doit pas l'oublier, et apres avoir
+admis que le Pere est la puissance, le Fils la sagesse, le Saint-Esprit
+la bonte, il convient d'ajouter que la puissance, la sagesse et la bonte
+n'en sont pas moins des attributs divins, et qu'aucune des personnes
+de Dieu ne manque des attributs de Dieu, ou de bonte, de sagesse et de
+puissance. Si l'on demande l'explication de cette distinction eminente
+et non pas exclusive, de cette distinction affirmee d'abord et aussitot
+effacee, elle est dans l'enigme meme de la Trinite; on l'expose, on
+ne l'explique pas. Ce n'est qu'une nouvelle forme du mystere de
+contradiction apparente qui fait le fond du dogme, une seule substance
+en trois personnes.
+
+Mais si la distinction des personnes peut ainsi paraitra mieux etablie
+et presente un aspect plus scientifique, elle determine d'une maniere
+neuve Une idee laissee Jusque-la dans le vague, elle en accroit la
+portee, elle cree une difficulte de plus et ajoute au mystere qu'elle
+pretend eclaircir. L'Eglise a donc eu raison, sous ce rapport, de ne pas
+epouser la doctrine d'Abelard.
+
+III.
+
+Saint Bernard poursuit en ces termes: "Il dit que le Fils est au Pere
+ce qu'une certaine puissance est a la puissance, l'espece au genre,
+le _materie_ a la matiere, l'homme a l'animal, le sceau d'airain a
+l'airain. N'en dit-il pas plus qu'Arius? Qui pourrait supporter cela?
+Qui ne se boucherait les oreilles a ces paroles sacrileges? Qui n'aurait
+horreur de ces nouveautes profanes par les mots et par le sens[312]?"
+
+[Note 312: _Ab. Op_., S. Bernard, ep. XI, p. 278; et S. Bern. _Op._,
+Opusc., xi.]
+
+Ces comparaisons sont en effet dans Abelard, mais a titre de
+comparaisons seulement; c'etait le gout du temps et l'usage des
+theologiens. Les Peres abondent en similitudes quand ils parlent de la
+Trinite. Abelard en rapporte et en discute quelques-unes qu'il trouve
+defectueuses; il presente les siennes comme meilleures, mais cependant
+comme partielles, approximatives, comme des _ombres de la verite_, comme
+des necessites de l'intelligence et du langage. Cela seul l'absout de
+toute ressemblance avec Arius.
+
+La _Theologie chretienne_ figure dans le recueil des benedictins parmi
+beaucoup d'autres ouvrages du meme genre et du meme temps. J'ouvre le
+volume qui la contient, et je trouve sept livres de dialogues par un
+certain Hugues, archeveque de Rouen, qui les publia au commencement du
+meme siecle. Les auteurs du recueil lui donnent de grands eloges, et
+Pierre le Venerable l'avait loue[313]. Dans le premier de ces dialogues,
+qui roule sur le souverain bien, l'auteur se fait demander par son
+interrogateur comment trois personnes peuvent coexister dans l'unite
+divine, et il repond: Votre corps et votre ame sont divers en
+substances, comment sont-ils un en personne? L'homme est le miroir de
+Dieu; or l'ame a dans son unite trois choses, elle se comprend, elle se
+souvient, elle s'aime. L'intelligence engendre la memoire; de l'une et
+de l'autre procede l'amour, car l'ame aime a comprendre ce dont elle se
+souvient et a se souvenir de ce qu'elle comprend. Et ces trois choses
+sont egales, car elles ne vont pas l'une sans l'autre. Ainsi des
+personnes de la Trinite. Dire que le Pere engendre le Fils, c'est dire
+que la sagesse vient du Pere; dire que le Saint-Esprit procede du Pere
+et du Fils, c'est dire qu'il aime tout ce qu'il connait. Le nom de Pere
+designe ce qui est invisible en Dieu, le Fils est la vertu de Dieu, le
+Saint-Esprit est sa divinite[314]; car c'est le propre de la Divinite
+que cette charite par laquelle elle aime le bien pour le bien.
+
+[Note 313: _Thes. nov. Anecd_., t. V. p. 695.]
+
+[Note 314: D'apres ces mots de l'apotre: "Invisibilia ipsius....
+sempiterna quoque virtus ejus et divinitas." Rom. t, 20, et ailleurs:
+"Christum Dei virtutem et Dei sapientiam, 1 Cor. i, 24,--_Thes. Anecd.,
+Dialog_., t. I, p. 901.]
+
+Dieu compte par la connaissance (Pere), mesure par la vertu (Fils), pese
+par la bonte (Saint-Esprit), et les choses creees ou se trouvent le
+poids, la mesure, le nombre, offrent un vestige de la Trinite qui les a
+faites. L'ame raisonnable mesure et pese en nombrant, nombre et pese en
+mesurant, mesure et nombre en pesant. Dans les facultes de l'ame, dans
+les operations des sens, dans les mouvements du coeur, l'ingenieux
+archeveque poursuit cette analogie, et il arrive enfin a trouver
+qu'Adam, qui n'a ete precede de rien, n'a point ete engendre, qu'Eve est
+sortie de sa substance, et que la race humaine vient de leur union. "Et
+vous savez," ajoute-t-il, "que Dieu le Pere n'est de personne, que le
+Fils est ne de l'essence du Pere, et que le Saint-Esprit, procedant de
+tous deux, est un cependant[315]."
+
+[Note 315: _Ibid. Dial_., t. VII, p. 985-998. Cette assimilation de la
+Trinite au nombre, au poids, a la mesure, etait recue dans l'Eglise.
+(S. Aug., _De Trin._, XI, x.) Le meme recueil renferme un ouvrage du
+cardinal Humbert qui la developpe a son tour. (_Id., Adv. Simoniac._,
+III, xxiv, p. 810 et 811.)]
+
+"Le nombre, dit le venerable Othlon, est le grand delateur de la science
+divine." Or, tout nombre vient de l'unite, et l'unite subsistante
+par soi, germe et cause de tout nombre, signifie le Dieu, unique
+tout-puissant, tellement parfait et simple qu'il n'a besoin d'aucun
+autre, et que nulle creature ne peut exister sans lui. Dieu le pere
+n'est engendre d'aucun, _de nullo_. Nous distinguons la source, le
+ruisseau, l'etang; et cependant en tous trois est un seul et meme
+element, l'eau. Ainsi, dans les trois personnes est une seule et meme
+substance.
+
+L'unite ou le nombre un cree tout nombre par le second nombre. Ainsi,
+Dieu le Pere cree tout par son Verbe. L'unite s'engendre par elle-meme,
+c'est-a-dire qu'elle n'est pas engendree; mais pour engendrer un nombre,
+il faut l'unite plus un. Ce second ou le binaire est produit par le
+premier (apparemment parce qu'il est le premier pris deux fois), et il
+est toujours unite (puisqu'il n'est que l'unite, plus l'unite). Ainsi
+la seconde personne est engendree de la premiere, et cependant elle est
+toujours unite. Quant au troisieme nombre, il n'est pas engendre des
+deux autres (apparemment parce que deux pris une fois serait deux, et
+pris deux fois serait quatre). Mais il procede, puisque le troisieme a
+besoin des deux autres pour etre le troisieme; il faut deja avoir deux
+pour avoir trois. Ainsi le Saint-Esprit procede et n'est pas engendre.
+
+Autres similitudes. Pour qu'il y ait une maison, il faut au moins
+deux murs, plus un toit. Ce sont comme les trois elements de l'unite
+_maison_. Dans un cierge allume, il y a la meche, la cire, la lumiere.
+C'est la lumiere qui constitue l'unite substantielle, comme le toit
+celle de la maison, comme le troisieme un constitue l'unite des deux
+autres, comme le Saint-Esprit l'unite de la Trinite, _du Dieu qui vit et
+regne avec toi dans l'unite du Saint-Esprit_. Le signe de la croix,
+le triangle peuvent aussi etre ramenes a quelque ressemblance de la
+Trinite[316].
+
+[Note 316: _Venerabilis Othloni Dialogus de Tribus quaestionibus_,
+c. XXXIV, XXXVI, XXXVII et XXXVIII.--Ejusdem _Liber de Admonitione
+clericorum_, c. III.--_Thes. noviss. Anecd._, A.B. Pezio., pars III, p.
+203-211 et 411.]
+
+Or, le venerable Othlon, moine et doyen du monastere imperial de
+Saint-Emmeram, et qui fleurissait au XIe siecle, n'a point appele sur sa
+tete les foudres de l'Eglise. Et cependant que d'heresies cachees sous
+le luxe de ses metaphores!
+
+On pourrait invoquer de plus grands exemples; on pourrait citer Scot
+Erigene, qui compare le Pere a l'intuition, le Fils a la raison, le
+Saint-Esprit au sens[317]; et il ne faudrait pas dire que ce sont la
+chez des ecrivains inconnus des caprices d'imagination qui n'excusent
+point un esprit de l'ordre de celui d'Abelard. Il y avait tradition.
+Saint Augustin comparait la Trinite a l'ame, a la connaissance et a
+l'amour, quelquefois a la memoire, a l'intelligence et a la charite, et
+puis enfin a la vision qui se compose de l'image vue, de la vue meme,
+et de l'attention ou perception de l'ame. Saint Gregoire de Nysse
+assimilait la distinction des personnes a celle de l'ame, de la raison
+et de l'intelligence. Tertullien a employe la comparaison du rayon et du
+soleil, du ruisseau et de la source, de la tige et de la racine on de
+la semence, pour expliquer la generation du Fils. Gregoire de Nazianze
+rappelle comme usitee cette comparaison de la Trinite avec le soleil,
+et saint Jean Damascene l'adopte; tous, peut-etre, ignoraient qu'ils
+repetaient ainsi une image chere a la philosophie d'Alexandrie. Saint
+Anselme a conduit la source et le ruisseau jusque dans le lue qui
+procede de l'une et de l'autre[318]. Une source, un ruisseau et un lac
+sont ensemble et separement le Nil, comme les trois personnes sont Dieu.
+
+[Note 317: _Scot Erigene et la Philosophie scolastique_, par M. S. Rene
+Taillandier, p. 87 et 117.]
+
+[Note 318: S. Aug., _De Trin_., IX, iii et xii; X, _passim_; XI, n, et
+XIV, x.--_De Civil, Del_, XI, xxvi, XV, xiii.--Nysson., De Eo,--Terlul.,
+_Adv_. _Prax_., XXI, viii." Nazians., _Oral_., XXIII, XXXI et XXXVII.
+Gregoire de Nazianze insiste cependant sur la grande inexactitude des
+comparaisons et la necessite de s'en tenir a la foi. (Damasc., _De
+Fid. orth_., I, viii, p. 134, 140 et 142,--Anselme., _De Fid. Trin, et
+Incarn_., c, vii, p. 40, et c, viii, p. 48.--_De Proc. S. Sp_., c.
+xvii, p. 51.)--S. Augustin non plus n'a pas repousse ces similitudes
+metaphoriques (_De Fid_., c. ix.--_De Symb. Senn. ad cateeh_. Ce dernier
+ouvrage est douteux).]
+
+Pour ne citer qu'un nom parmi les modernes, Bossuet a repris toutes
+les comparaisons. C'est la vapeur qui s'eleve de la mer, le rayon, _la
+splendeur qui est la production et comme le fils du soleil_. "Lorsqu'un
+sceau est applique sur de la cire, cette cire, sans rien detacher du
+sceau qui s'imprime en elle, en tire la ressemblance tout entiere et se
+l'incorpore, en sorte que rien ne peut plus l'en separer." C'est comme
+l'image dana un miroir, ou plutot c'est comme la production de notre
+conception ou de notre pensee, ou nous trouvons _une idee de cette
+immaterielle, incorporelle, pure, spirituelle generation que l'Evangile
+nous a revelee_. "Entendre et vouloir, connaitre et aimer sont actes
+tres-distingues, mais le sont-ils reellement?... Tout cela au fond
+n'est autre chose que ma substance affectee, diversifiee, modifiee de
+differentes manieres, mais dans son fond toujours la meme... Une
+trinite creee que Dieu fait dans nos ames, nous represente la Trinite
+increee[319]."
+
+[Note 319: _Elevations sur les Mysteres_, 400. Sem., Eloy. III, IV, V et
+VI.]
+
+Puisque les similitudes, c'est-a-dire les figures sont admises, il ne
+reste au theologien qu'un devoir, c'est d'avertir son lecteur du danger
+et de l'inexactitude inevitable du langage figure en si grave matiere.
+Or, ce devoir, Abelard l'a rempli. Seulement son ton accoutume de
+confiance et meme de presomption, son ascendant sur ses auditeurs, son
+intolerance irritable a la plus simple contradiction l'avaient conduit,
+lui et ses disciples, a mettre son explication au-dessus de l'objection
+et du doute. Il fut bientot etabli dans son cercle qu'il avait rendu le
+dogme clair comme le Jour, et que, grace a lui, le mystere etait devenu
+comprehensible. Or, cela meme etait une opinion heterodoxe, dangereuse
+pour les fideles, provocante pour ses rivaux. "Est-ce vrai, lui dit le
+sage Gautier de Mortagne, ce que disent quelques-uns de vos disciples?
+Ils vantent au loin et glorifient votre subtilite et votre sagesse, et
+en cela ils ne font qu'acte de justice. Mais ils affirment que vous avez
+penetre les profonds mysteres de la Trinite, au point que vous en avez
+une connaissance pleine et parfaite. De grace, ecrivez-moi si enfin vous
+connaissez parfaitement ou imparfaitement Dieu[320]."
+
+[Note 320: _D'Achery, Spicileg_., t.111. _Guali. de Manr_., Ep. V, p.
+524.]
+
+La etait au fond la veritable heresie, elle resultait moins d'excusables
+opinions que de la pretention hautaine de les donner pour des verites
+dernieres, pretention que semblaient trahir les dedains du maitre et la
+jactance des eleves. La peut s'appliquer le mot d'Abelard lui-meme: "Ce
+n'est pas l'ignorance qui fait l'heretique, c'est l'orgueil[321]." Mais
+quel tribunal humain peut connaitre de ce crime-la?
+
+[Note 321: _Theol. Chr_., p.1247.]
+
+IV.
+
+"Il dit encore," continue saint Bernard[322], "que le Saint-Esprit
+procede du Pere et du Fils, mais qu'il n'est nullement de la substance
+du Pere ou du Fils. D'ou vient-il donc? De rien peut-etre, comme toutes
+les choses qui ont ete faites?" Si le Saint-Esprit ne procede point
+par essence (_essentialiter_), il faut qu'il procede par creation
+(_creabiliter_); ou bien nous trouvera-t-il une troisieme maniere, cet
+homme toujours en quete de nouveautes, et qui en invente quand il n'en
+trouve pas, affirmant les choses qui ne sont pas comme si elles etaient?
+"Mais, dit-il, si le Saint-Esprit etait engendre de la substance du
+Pere, le Pere aurait deux fils."
+
+[Note 322: _Ab. Op_., p. 218.]
+
+Comme si ce qui est d'une substance l'avait consequemment pour pere!
+Est-ce que les poux, les lentes et les phlegmes (_phlegmata_?) sont les
+fils de la chair ou ne sont pas de la substance de la chair? Et les vers
+qui sortent du bois pourri sont-ils d'une autre substance que celle du
+bois, pour ne pas etre les fils du bois? Mais les teignes aussi tirent
+leur substance de la substance des etoffes, et n'en tirent pas leur
+generation; et beaucoup de choses sont dans le meme cas. Je m'etonne
+qu'un homme subtil et quelque peu savant, a ce qu'il croit, ayant
+confesse que le Saint-Esprit est consubstantiel au Pere et au Fils, nie
+cependant qu'il sorte de la substance du Pere et du Fils, a moins de
+vouloir que ce soit eux qui sortent de la sienne, ce qui serait, il est
+vrai, inoui et ineffable. Mais si le Saint-Esprit n'est pas de
+leur substance ni eux de la sienne, que devient, je vous prie,
+la consubstantialite?" Autant vaut la nier avec Arius et precher
+ouvertement la creation. Toutes ces differences nouvelles, introduites
+entre le Fils et le Saint-Esprit, detruisent l'unite. Le Saint-Esprit se
+retirant de la substance du Pere et du Fils, ce n'est pas une trinite
+qui demeure, mais une dualite; car une personne qui n'aurait en
+substance rien de commun avec les autres, ne serait plus digne defigurer
+dans la Trinite. Ainsi tout a la fois la Trinite est mutilee et l'unite
+divisee.
+
+Or, voici ce que dit Abelard: Le Fils est engendre du Pere et seul
+engendre (_unigenitus_), le Saint-Esprit n'est donc pas engendre, il
+procede, et l'Eglise enseigne qu'il procede du Pere et du Fils; ainsi il
+y a une difference entre la generation et la procession. "La difference,
+c'est que celui qui est engendre est de la substance du Pere, la sagesse
+etant une certaine puissance, tandis que l'affection de la charite
+appartient plus a la bonte de l'ame qu'a sa puissance... Je n'ignore pas
+que beaucoup de docteurs ecclesiastiques veulent que le Saint-Esprit
+soit aussi de la substance du Pere, c'est-a-dire qu'il soit par lui,
+etant d'une seule substance avec luit. Cependant nous ne disons pas
+proprement qu'il soit de la substance du Pere (_eco substantix patris_),
+le Fils seul doit etre dit tel; mais l'Esprit, quoique de meme substance
+(_ejusdem substantix_) avec le Pere et le Fils, d'ou la Trinite est dite
+_homousios_, c'est-a-dire d'une seule substance, ne doit nullement etre
+dit de la substance du Pere ou du Fils a proprement parler, car pour
+cela il faut etre engendre[323]."
+
+[Note 323: _Introd_., p. 1086.]
+
+Voila l'expression et le delit d'Abelard. Tout se reduit a cette
+distinction fugitive: le Fils est de la substance du Pere et le
+Saint-Esprit a la meme substance que le Pere, une seule et meme
+substance etant commune a toutes les personnes de la Trinite. Voici
+comment s'en explique la _Theologie chretienne_: "Quand on dit que
+le Fils est de la substance du Pere, _etre de la substance du Pere_
+signifie seulement dans cet endroit _etre engendre du Pere_, par une
+translation de ce qui se passe dans la generation humaine... ou quelque
+chose de la substance du corps du pere est transporte et converti dans
+le corps du fils." Seulement, de peur d'equivoque, on rappelle plus loin
+ces mots de saint Jean: "Ce qui est ne de la chair est chair, et ce qui
+est ne de l'esprit est esprit[324]."
+
+[Note 324: _Theol. Chr._, I. IV, p. 1327.--Jean, III, 6.]
+
+Quant au Saint-Esprit lui-meme, _spiritus_ vient de _spirare_, esprit
+a le meme radical que _spiration_; c'est pour cela qu'on dit qu'il
+procede, non qu'il est engendre. "La bonte que le nom de Saint-Esprit
+designe n'est pas une puissance ou une sagesse, car etre bon ce n'est
+pas etre puissant ou sage.... Ainsi, quoique le Fils, soit du Pere
+autant que le Saint-Esprit... la generation differe de la procession en
+ce que celui qui est engendre est de la substance meme du Pere, puisque
+la sagesse a cela de particulier d'etre une certaine puissance, et que
+l'affection de la charite appartient plus a la bonte qu'a la puissance
+de l'ame. D'ou l'on dit tres-bien que le Fils est engendre du
+Pere, c'est-a-dire est de la substance meme du Pere, tandis que le
+Saint-Esprit n'est nullement engendre, mais plutot procede, c'est-a-dire
+que par la charite il s'etend vers autrui; car par l'amour on _precede_
+en quelque sorte, on avance de soi vers un autre[325]."
+
+[Note 325: _Theol. Chr._, I. IV, p. 1329.]
+
+Evidemment Abelard evite de repeter que le Saint-Esprit ne soit pas de
+la substance du Pere (_eco substantia_), mais il l'insinue, et c'est
+creer une difficulte nouvelle dans la Trinite que d'y inserer une
+distinction et une contradiction de plus. Cette subtilite etait
+gratuite, et elle a ete rejetee avec juste raison; il fallait se borner
+a dire: les trois personnes sont consubstantielles, cependant il ne
+parait pas que la troisieme le soit de la meme maniere que la seconde,
+puisque l'une est consubstantielle par generation et l'autre par
+procession. On pouvait ajouter: la communaute de substance doit se
+realiser d'une maniere differente pour chacune des trois personnes.
+Quand meme on ecarterait les mots de _generation_ et de _procession_,
+celui de qui est le Fils ne peut, quant au mode, etre identiquement
+consubstantiel a celui qui est de lui, comme celui qui est du premier
+est consubstantiel a celui de qui il est; et ainsi de chaque personne
+comparee aux deux autres. Je repete que je parle du mode; la
+consubstantialite subsiste, les trois personnes ont une seule et meme
+substance, mais elles ne l'ont pas absolument de meme. Quelle est donc
+la difference? Elle est impenetrable; elle existe pourtant, la theologie
+le veut, puisqu'elle distingue la generation et la procession; mais
+cette difference qu'elle affirme, elle ne l'explique pas. Le tort
+d'Abelard est d'avoir voulu l'expliquer, et le peril est venu de
+la seduction qu'exercaient sur son esprit la distinction des trois
+attributs, puissance, sagesse, bonte, et la pensee d'identifier cette
+distinction avec les deux autres, celle de Pere, Fils, Esprit, et celle
+d'inengendre, engendre, procedant, au point que ces trois _triplicites_
+ne fussent plus que des expressions differentes, substituables les unes
+aux autres, comme des notations diverses de memes quantites algebriques.
+Or, il est tres-permis de dira en general que la sagesse est puissance
+et que la bonte n'est pas puissance[326]; mais cette abstraction prise
+a la lettre menerait logiquement a penser que le Fils est substance
+du Pere et que le Saint-Esprit n'est pas substance du Pere. La foi
+d'Abelard l'a defendu de cette proposition profondement heretique, elle
+ne l'a pas preserve du peril d'en approcher, et il ne s'est sauve que
+par des inconsequences peut-etre inevitables, quand on traite d'un dogme
+que la metaphysique de l'Eglise s'est plu a rendre contradictoire dans
+les termes.
+
+[Note 326: Encore Richard de Saint-Victor a-t-il objecte que ta bonte
+n'est qu'une bonne volonte, et que la volonte bonne est une puissance,
+"posse bene velle est aliquid posse." (_De trin_., I. V, c. xv.)]
+
+Mais ni la prudence ni la raison ne permettent, parce qu'un dogme est
+obscur et incomprehensible, d'y ajouter de nouvelles difficultes, ou
+meme, par des nouveautes d'expression, de diversifier la forme de ses
+difficultes necessaires. C'est la faute ou Abelard est tombe. Trop
+prevenu en faveur de cette distinction de la puissance, de la sagesse et
+de la charite, au lieu de ne lui attribuer qu'une verite approximative,
+il en a fait l'expression exacte de la distinction des personnes. Il n'a
+plus dit: "De meme que le Fils est engendre du Pere, la sagesse est
+de la puissance;" il n'a plus dit: "Comme le Saint-Esprit n'est pas
+engendre du Pere, on peut remarquer que la bonte n'est pas de la
+puissance, quoiqu'elle la suppose et en procede, ainsi qu'on le dit
+du Saint-Esprit." Ces analogies, ces rapprochements, encore qu'un peu
+metaphoriques, pouvaient passer. Mais il a renverse l'ordre de la
+comparaison, et il a dit: "Le Fils est engendre, _parce que la sagesse
+est de la puissance; le Saint-Esprit n'est pas engendre, parce que
+la bonte n'est pas de la puissance._ D'une similitude il a fait un
+principe, lui qui s'eleve ailleurs contre toute similitude quelle
+qu'elle soit."
+
+Mais est-elle moins attaquable et plus digne, la similitude que prefere
+saint Bernard, quand il dit que le Saint-Esprit peut bien etre de la
+substance du Pere, sans etre le fils du Pere, comme le ver est de la
+substance du bois? Est-ce la une notion vraie et chretienne de la
+procession du Saint-Esprit? La consubstantialite, sans parler de la
+convenance, n'est-elle pas aussi profondement attaquee par cette
+comparaison que par aucune de celles d'Abelard? Et si l'on tournait
+contre le juge son argumentation contre l'accuse, si l'on prenait ses
+comparaisons pour des definitions, ne montrerait-on pas a saint Bernard
+que son raisonnement conserve bien dans les termes la consubstantialite,
+mais ne tient aucun compte de la difference de l'engendre a
+l'inengendre, de la generation a la procession, et attenue, s'il
+ne l'efface, au profit de l'unite de substance, la distinction des
+personnes? De cette derniere, le saint en veut _sobrement_; c'est son
+expression.
+
+Surement il faut l'excuser par l'impuissance du langage humain a rendre
+ce qui excede la raison humaine; mais cette excuse, Abelard l'a souvent
+invoquee; qu'elle lui profite egalement. On ne peut condamner comme une
+heresie ce qu'on doit relever comme une expression fautive. L'autorite
+ne peut regler ses droits sur ceux de la critique.
+
+Il doit etre permis d'observer que, pour avoir voulu determiner
+scientifiquement les elements du dogme de la Trinite, l'Eglise l'a
+complique, et que les expressions qu'elle a introduites ou consacrees,
+sont devenues une source de difficultes, d'erreurs et d'heresies. A lire
+sans prevention les Ecritures, rien ne parait moins indispensable
+que d'attacher un sens sacramentel aux mots de _generation_ et de
+_procession_. Le premier, si nous ne nous trompons, se rencontre trois
+fois dans le Nouveau-Testament avec application au Sauveur. Dans les
+Actes, Philippe trouve l'eunuque du roi Candace lisant un passage
+d'Isaie, que les interpretes et Philippe lui-meme appliquent au Messie,
+et dans lequel sont ces mots: _Qui pourra raconter son origine_[327]?
+C'est le mot _origine_ qu'emploie Sacy, et le latin porte: _Generationem
+ejus quis enarrabit_? Le grec emploie le mot [Grec: _genean_], qui a le
+meme radical que celui de generation; et c'est un des textes dont
+on s'appuie pour consacrer ce dernier terme. Or, il est evident
+que l'expression est ici generale, et que tous les mots _origine,
+generation, extraction, naissance_, auraient pu etre indifferemment
+employes dans ce passage. Jesus-Christ, dans deux autres, est nomme
+_Filius unigenitus_ ([Grec: _monogenes uios_])[328]. Sacy traduit
+tout simplement _le Fils unique_, et assurement ce mot n'ajoute rien
+d'important ni de special a l'idee que nous pouvait deja donner de
+l'origine du Sauveur ce simple mot si expressif, _le Fils_. Temoin le
+verset du psaume, souvent cite par les apotres: "Tu es mon fils, je
+t'ai engendre aujourd'hui (Ps. II, 7); [Grec: gegenneka se], dans le
+Nouveau-Testament (Act. XIII, 33, Hebr. I, 5 et V, 5). Quant au mot de
+_procession_, il vient d'une traduction fort gratuite d'un verset de
+l'Evangile selon saint Jean, ou on lit: _Spiritum veritatis qui a patre
+procedit_ (XV, 26); "l'esprit de verite qui procede du Pere." Le
+mot grec [Grec: ekporeuetai] veut dire proprement qu'il sort, qu'il
+s'extrait. Sur ces textes seuls on n'imaginerait pas de regarder comme
+essentiels a la Trinite, comme identifies au dogme, les deux mots que
+nous discutons, et l'on se bornerait a dire et a croire que la Trinite,
+c'est le Pere, le Fils unique du Pere, et le Saint-Esprit, qui sort du
+Pere et qui recoit du Fils[329].
+
+[Note 327: Act. VIII, 33.]
+
+[Note 328: Jean, I, 18, et Ep., IV, 9.]
+
+[Note 329: "_Il recevra de ce qui est a moi._" (_Ille de meo accipiet_.)
+Ainsi Sacy traduit ces mots: [Grec: ek tou emou lephetai], qui sont le
+texte le plus formel que l'on cite pour prouver que, selon l'Ecriture,
+le Saint-Esprit procede du Fils. Jean, XVI, 14.]
+
+On voit en effet que dans les premiers siecles, l'Eglise n'avait adopte
+aucune expression, decrete aucune definition du mode suivant lequel le
+Pere produit son Verbe. Il parait que le premier nom qui eut ete donne a
+ce mode, a cet acte ineffable, etait en grec celui de [Grec: probole],
+litteralement _projection_, qu'on a rendu en latin par _prolatio_
+ou _productio_, et remplace aussi par _emanation_[330]. Employe
+generalement par ceux qui, n'admettant pas la creation, voulaient
+exprimer comment les essences spirituelles etaient sorties de l'essence
+divine, ce terme d'emanation paraissait ici bien place; le Fils et le
+Saint-Esprit pouvaient etre dits emaner, puisqu'ils sont d'essence
+spirituelle, puisqu'ils sont provenus de l'essence du Pere, sans en
+etre crees, et sans en etre detaches au point de former de nouvelles
+essences. Aussi quelques Peres ont-ils emprunte ce mot d'_emanation_
+soit aux alexandrins, soit aux gnostiques, les uns le restreignant dans
+le sens catholique qui vient d'etre indique, les autres prenant avec
+lui toute la doctrine qui faisait de ces emanations des _eons_
+consubstantiels a Dieu, au sens seulement de l'homogeneite de nature.
+Mais le danger de tomber dans le gnosticisme a fait bientot renoncer a
+ce langage. On a essaye du mot de _parabole_; on a dit aussi _emission_,
+_prolation_, jusqu'a ce qu'enfin on se soit decide a dire _generation_,
+en ecartant toute idee d'imperfection qu'emporte ce terme applique a la
+nature humaine. Ainsi le fils a ete dit _engendre_ parce qu'il est fils,
+a condition que ce mot de _generation_ fut depouille de toute analogie
+avec la filiation humaine; et l'emana tion du Saint-Esprit a ete appelee
+_procession_ et quelquefois _spiration_, parce qu'il n'est pas fils de
+Dieu. De sorte que la premiere expression, celle de generation, n'a plus
+rien de commun que l'apparence avec le sens litteral, et ne s'etend
+pourtant pas au Saint-Esprit, quoiqu'elle ait ete reduite a l'etat de
+pure metaphore.
+
+[Note 330: [Grec: probole], _projectio, prolatio_, d'abord employe,
+mais devenu suspect par l'usage qu'en avaient fait les Ariens et les
+Valentiniens. Puis, on y est revenu, notamment Tertullien, Gregoire de
+Nazianze et saint Jean Damascene qui nomme le Pere [Grec: dia logou
+proboleus tou ekphantoriokou pneumatos] (_De Fide_, I, XIII). Tel fut
+aussi le sort du mot [Grec uporroia], _transfusio_, ecoulement ou
+emanation, compromis par les Sabelliens, rehabilite par Athanase et
+Origene. Mais [Grec: probole] est reste plus usite, surtout comme
+procession du Saint-Esprit. Celle ci a ete diversement nommee. Comme il
+y a toujours eu dans la designation des personnes quelque trace d'une
+metaphore qui representait le Pere comme la pensee, le fils comme la
+parole, le Saint Esprit comme le souffle, resultat ou lien de la
+pensee et de la parole, le mot [Grec: pnoe], _spiratio_, A ete le plus
+volontiers admis avec celui d'[Grec: ekporeusis], consacre par le verset
+de l'Evangile qui sert de titre au dogme meme. Mais on dit aussi [Grec:
+ekphoitesis], sortie, [Grec: ekpemphis] emission, [Grec: proeinai],
+laisser echapper, [Grec: proskeisthai], S'attacher, [Grec: ekphusis],
+rejeton. C'est ici une des idees chretiennes qu'il est le plus facile de
+confondre avec une idee alexandrine. L'expression figuree de _processus_
+a bien de l'analogie avec le [Grec: proodos] de Proclus, et on lit dans
+Gregoire de Nazianze que les proprietes des personnes sont [Grec: to
+anarchon, e gennesis kai e proodos]. (Proclus, _Theol. plat._, t. III,
+c. xxi.--Nazianz., _Or_., xiii.--Sulcor., _Thesaur., verbo_ [Grec:
+ekporeusis].--Pelav., _Dogm. Theol._, t. II, t. V, c. viii, t. VII, c. x
+et xi, t. VIII, c. i.)]
+
+Ces deux mots ont ete consacres pour designer l'une et l'autre relation
+principale du Fils au Pere et du Saint-Esprit au Pere et au Fils, et
+quand on a voulu attacher une idee a ces mots, les definir, seulement
+les comprendre, meme dire que l'un etant different de l'autre, ils ne
+pouvaient exprimer tous deux la meme facon _d'etre de la substance_ du
+Pere, on est presque immanquablement tombe dans l'heresie. Tout le monde
+n'a pas eu la sincerite de saint Augustin, avouant qu'il ignore
+comment on doit distinguer la generation du Fils de la procession du
+Saint-esprit, et que sa penetration echoue contre cette difficulte[331].
+Longtemps avant lui, et, je crois, avant que la langue du dogme fut
+fixee, saint Irenee semblait avoir prevu tous les dangers de cette
+terminologie, quand il disait avec tant de sagesse: "Si quelqu'un nous
+demande comment le Fils a ete produit par le Pere, nous lui repondrons
+que cette production (_prolatio_), ou generation, _nuncupatio,
+adapertio_, ou tout autre terme dont on voudra se servir, n'est
+connue de personne, parce qu'elle est inexplicable.... Quiconque ose
+entreprendre de la concevoir ou de l'expliquer ne s'entend pas lui-meme
+en voulant devoiler un mystere ineffable[332]."
+
+[Note 331: _Contr. Maxim._, II, XIV. Bossuet dit dans le meme sens:
+"Dieu a voulu expliquer que la procession de son Verbe etait veritable
+et parfaite generation: ce que c'etait que la procession de son
+Saint-Esprit, il n'a pas voulu le dire, ni qu'il y eut rien dans la
+nature qui representat une action si substantielle et tout ensemble si
+singuliere. C'est un secret reserve a la vision bienheureuse." (_Elev.
+sur les Myst._ 2e som. V.)]
+
+[Note 332: S. Iren., _Contr. Haeres._, II, xxviii, 6.--Voyez aussi
+Bergier, _Dict. De Theol._ aux mots _Saint-Esprit_, _Emanation_,
+_Generation_.]
+
+V.
+
+La censure de saint Bernard n'a point epargne les similitudes employees
+pour representer la Trinite, et notamment cette _execrable similitude
+ou plutot dissimilitude_ du genre et de l'espece, ainsi que celle de
+l'airain et du sceau d'airain[333].
+
+[Note 333: _Ab. Op._, p. 280.]
+
+"Qu'est-ce donc? veux-tu, selon ta similitude, parce que le Fils, pour
+etre, exige que la Pere soit, veux-tu que ce qui est le Fils soit le
+Pere, mais sans reciprocite, comme le sceau d'airain est airain, parce
+que l'existence du sceau d'airain exige celle de l'airain, comme l'homme
+est animal, parce que l'existence de l'un suppose celle de l'autre, sans
+que l'airain soit le sceau d'airain, ni l'animal l'homme? Si tu dis
+cela, tu es heretique; si tu ne le dis pas, la similitude tombe.
+Ou conduit donc ce long circuit de choses prises de si loin, ces
+rapprochements laborieux, cette vaine multiplicite de mots, ces grands
+eloges que tu donnes a ta deduction, si les membres n'en peuvent
+etre ramenes les uns aux autres dans les proportions regulieres? Ton
+entreprise n'est-elle pas de nous enseigner l'_habitude_ qui est entre
+le Pera et le Fils (o'est-a-dire comment le Pere _a_ le Fils)? or, nous
+tenons de toi que pour poser l'homme, il faut poser l'animal, mais
+sans reciprocite, d'apres la regle de dialectique qui veut, non que la
+position du genre pose l'espece, mais que la position de l'espece
+pose le genre. Lors donc que tu rapportes le Pere au genre, le Fils a
+l'espece, ton oraison par similitude n'exige-t-elle pas que le Fils
+pose, tu nous montres que le Pere est pose, et que la proposition est
+sans conversion; de meme que cette proposition: ce qui est homme est
+necessairement animal, n'est pas convertible; et qu'ainsi celui qui
+est le Fils est necessairement le Pere, sans que la proposition soit
+convertible? Mais ici la foi catholique le dement; elle ne souffre pas
+plus que celui qui est le Fils soit le Pere qu'elle ne souffre que celui
+qui est le Pere soit le Fils. Autre (alius), sans nul doute, est le
+Pere, autre (alius) le Fils, quoique le Pere ne soit pas une autre chose
+(aliud) que le Fils; car grace a cette distinction d'autre (adjectif)
+et d'autre chose (substantif), la piete de la foi a sa faire un partage
+prudent entre les proprietes des personnes et l'unite indivisible de
+l'essence, et tenant la ligne intermediaire, marcher dans la vole
+royale, sans devier vers la droite en confondant les personnes, ni
+vers la gauche en divisant la substance. Que si de la simplicite de
+la substance divine tu induis que si le Fils est, le Pere est
+necessairement, tu n'y gagnes rien, car la regle de la relation veut
+que la proposition soit convertible, et que la meme verite accompagne
+l'inverse, ce qui ne s'adapte pas a la similitude prise du genre et de
+l'espece, de l'airain et du sceau d'airain...
+
+"Qu'il nous dise maintenant ce qu'il pense du Saint-Esprit. La bonte
+meme, dit-il, qui est designee par ce nom de Saint-Esprit, n'est pas en
+Dieu puissance ou sagesse... _J'ai vu Satan tombant du ciel comme un
+eclair_ (Luc, x, 48). Ainsi doit tomber celui qui s'egare dans les
+choses grandes et merveilleuses qui sont au-dessus de lui. Voua voyez,
+saint Pere, quelles echelles, ou plutot quels precipices cet homme s'est
+prepares pour sa chute. La toute-puissance! une demi-puissance! nulle
+puissance! J'ai horreur de l'entendre, et cette horreur meme suffit, je
+pense, pour le refuter. Mais cependant je veux citer un temoignage qui
+se presente en ce moment u mon esprit trouble, pour effacer l'injure
+faite au Saint-Esprit. On lit dans Isaie: _l'esprit de sagesse et
+l'esprit de force._ (XI, 2.) Par la l'audace de cet homme est assez
+clairement convaincue, si elle n'est pas comprimee. O langue grande en
+paroles (_magniloqua_)! faut-il, pour que l'injure du Pere ou du Fila
+te soit remise, faut-il quelque blaspheme du Saint-Esprit? L'ange
+du Seigneur est la qui te coupera par la moitie, car tu as dit: Le
+Saint-Esprit n'est pas en Dieu puissance ou sagesse. Ainsi le pied de
+l'orgueil trebuche quand il attaque[334]."
+
+[Note 334: "Res superbiae ruit cum irruit."--_Ab. Op._, S. Bern., Ep., p.
+283.]
+
+Cette argumentation, a laquelle ne manque aucune des formes de la
+dialectique, montre que le saint abbe n'etait pas si etranger qu'il le
+dit aux sciences profanes. Mais ecartant tout ce qu'y vient ajouter la
+declamation de sa colere, bornons-nous a la critique des similitude?.
+On pourrait en principe les condamner toutes; mais les Peres ont
+apparemment regarde comme utile, pour donner le change a la curiosite de
+l'intelligence, de s'adresser a l'imagination. Quelquefois on apaise la
+faim en la trompant, et l'on fait macher a l'homme affame des substances
+qui ne sont pas des aliments et qui le calment sans je nourrir. La meme
+chose se pratique en philosophie; on donne a l'esprit des metaphores en
+place de raisons; c'est un palliatif de notre ignorance, La theologie
+a use de cet expedient autant pour le moins que la philosophie, et
+quelquefois elle s'y est compromise. Accepter sans reserve une seule
+similitude est un moyen sur d'etre heretique, comme s'est un sur moyen
+de donner a des adversaires l'apparence de l'heresie que de prendre a la
+lettre une similitude donnee par eux comme une analogie ou une figure.
+Dans sa refutation d'Abelard, l'abbe de Clairvaux a-t-il bien evite
+cette meprise ou cet artifice?
+
+"Gardez-vous, avait dit Abelard, de ceux qui rapportent en raisonnant la
+nature unique et incorporelle de la Divinite a la similitude des corps
+composes des elements.... Dans le vrai, la Trinite n'est connue que
+d'elle-meme; l'exposition en est difficile, impossible peut-etre a
+l'homme.... Plus l'excellence de la nature divine s'eloigne des autres
+natures qu'elle a creees, moins nous trouvons dans celles-ci de
+ressemblances congrues a l'aide desquelles nous puissions satisfaire,
+quand il s'agit de celle-la. Les philosophes doivent se contenter de
+s'enquerir des natures creees; encore ne peuvent-ils suffire a les
+comprendre. En Dieu, aucun mot ne parait conserver son sens primitif....
+Nous ne pouvons trouver de similitudes parfaites pour les appliquer
+a l'etre singulier; nous ne pouvons, quand il s'agit de lui, nous
+satisfaire par des similitudes.... Nous les abordons comme nous pouvons,
+surtout pour repousser l'importunite des pseudo-dialecticiens....
+Nous leur apportons les similitudes les plus probables.... Quand nous
+comparons a l'homme qui est a la fois substance et corps... qui peut
+etre a la fois pere et fils... l'identite de substance commune en Dieu
+au Pere, au Fils, au Saint-Esprit... on reconnaitra qu'on ne peut
+induire de la une similitude integrale, mais quelque similitude
+partielle: autrement, nom parlerions d'identite et non de similitude.
+Prevoyant l'abus qu'on pouvait faire de quelques-unes, nous en avons
+introduit d'autres, tant d'apres les grammairiens que d'apres les
+philosophes, et que nous avons jugees plus conformes a notre dessein;
+mais celle-la surtout qui est prise des philosophes les plus
+raisonnables, et par la moins eloignes de la science de la veritable
+philosophie qui est le Christ[335]."
+
+[Note 335: _Introd._, t. I, p. 1014, t. II, p. 1070, 1073, 1076,
+1079.--_Theol. Chr._, t. III, p. 1249.]
+
+On vient de voir ce qu'Abelard pense des similitudes en general. On peut
+se rappeler comment il juge celles qu'avaient admises saint Augustin,
+saint Anselme, Tertullien. Voyons maintenant quelles sont celles qu'il
+tolere.
+
+I. La premiere est prise du genre et de l'espece[336]. Si l'on veut bien
+se reporter au texte, on y verra, je crois, qu'Abelard n'entend pas que
+la generation de l'espece par le genre soit identique avec celle du Fils
+par le Pere, ni meme qu'elle en soit le type. "Nos expressions, dit-il,
+transportees a Dieu, contractent de la singularite de la substance
+divine une signification egalement singuliere, et quelquefois un sens
+singulier par construction. Il ne faut pas etendre des expressions
+figuratives et impropres au dela de ce que veulent l'usage et
+l'autorite[337]."
+
+[Note 336: _Introd_., t. II, p. 1083-1084.--_Theol. Chr_., t. IV, p.
+1316-1318.]
+
+[Note 337: _Id. Ibid_., p. 1303.]
+
+Et c'est apres avoir pose cette regle que, revenant sur ces distinctions
+de pere et de fils, de puissance et de sagesse, de genre et d'espece,
+de matiere et de _materie_, il dit: "Une grande discretion doit etre
+apportee dans ces enonciations qui concernent Dieu[338]."
+
+[Note 338: _id_., p. 1304 et 1305.]
+
+Ainsi jamais il n'a dit que le Pere fut un genre et le Fils une espece;
+d'abord parce qu'il repete incessamment que Dieu est un etre singulier,
+c'est-a-dire qu'il n'est nulle autre chose que lui-meme, et que le Pere
+est le Pere, le Fils, le Fils, sans pouvoir etre assimiles a aucun etre
+place dans les degres de l'echelle predicamentale; en second lieu, parce
+que le plus grand nombre des caracteres qu'il attribue au genre ne
+convient pas au Pere, comme de se distribuer en plusieurs especes, comme
+de n'exister dans le temps que sous forme d'especes, et meme que sous
+forme d'individus; non plus que les caracteres de l'espece ne peuvent
+etre pour la plupart attribues au Fils, comme celui de se trouver dans
+un nombre illimite d'individus, comme celui de resulter de l'union avec
+sa matiere d'une difference qui lui constitue une autre essence que
+celle du genre.
+
+Qu'a donc voulu dire Abelard? Le voici. On fait difficulte de concevoir
+la distinction du Pere et du Fils, ou de deux personnes, l'une qui
+engendre, l'autre engendree, dans une meme essence. On ne concoit pas
+que comme substance, le Fils soit le meme que le Pere, et que comme
+personne, le Fils ne soit pas le meme que le Pere; mais ne se
+rencontre-t-il nulle part rien d'analogue? N'arrive-t-il jamais que
+deux choses distinctes soient et ne soient pas la meme? Le genre, par
+exemple, est distinct de l'espece; cependant on dit que l'espece est _le
+meme_ que le genre, et l'on ne veut pas dire _le meme_ de tout point,
+sans plus, sans moins, sans formes ou proprietes qui les distinguent;
+mais par cette expression: l'espece est _le meme_ que le genre, on
+entend que le genre se retrouve dans l'espece, et qu'en un sens
+l'essence du genre est commune a l'espece. L'animal est dans l'homme;
+on dit hardiment et legitimement: l'homme est animal, ce qui est dire:
+l'espece est le genre. Et cependant malgre cette communaute, malgre cet
+identite d'essence, l'espece est distincte du genre; on dit meme que
+l'espece est engendree du genre. Ainsi, un etre distinct d'un autre
+par ses proprietes, et engendre par cet autre, peut avoir une essence
+commune avec cet autre, et le mystere de la consubstantialite divine
+a des analogues; on ne peut donc _a priori_ le declarer absurde ou
+impossible. Mais la comparaison ne va pas jusqu'a signifier que
+l'essence du Pere soit dans le Fils de la meme maniere, aux memes
+conditions que le genre est dans l'espece, que le Fils soit engendre du
+Pere par une generation essentiellement identique a celle qui du genre
+fait sortir l'espece. Abelard ne l'a dit nulle part, et meme il a
+prevenu ses lecteurs contre ces assimilations mensongeres, en leur
+rappelant que toutes ces locutions etaient _impropres et figuratives_,
+qu'elles ne devaient etre admises que _dans une certaine mesure, et
+qu'il ne fallait pas entendre une _identite substantielle_ la ou il n'y
+avait tout au plus qu'_identite de propriete_[339].
+
+[Note 339: _Theol. Christ_., t. IV, p. 1803-1804.]
+
+II. La seconde similitude qui indigne saint Bernard est celle de
+l'airain et du sceau d'airain. Nous la croyons malheureusement choisie,
+et, l'auteur lui-meme semble l'avoir repudiee, on la remplacant dans son
+second ouvrage par celle de la cire et de l'image de cire, sur laquelle
+il insiste beaucoup moins, et que Bossuet a plus tard adoptee. Toutefois
+n'exagerons rien; cette comparaison ne differe de la precedente,
+qu'ainsi que le particulier du general, On sait quelle liaison unit la
+doctrine du genre et de l'espece, et cette maxime d'Aristote que tout se
+compose de matiere et de forme. Si donc ou a pu comparer la distinction
+et la consubstantialite du Pere et du Fils a la relation du genre et
+de l'espece, on pourra, dans une certaine mesure, les comparer a la
+relation dans laquelle une matiere doit a l'intervention de la forme, de
+devenir un certain _materie_. On pourra dire, par exemple: l'airain est
+la matiere du materie appele sceau d'airain; le sceau d'airain est de
+l'airain. Il est le meme que l'airain, en ce sens du moins qu'il a la
+meme substance materielle, ou, comme nous dirions, la meme matiere.
+Cependant s'ensuit-il que l'airain soit essentiellement sceau d'airain?
+Si donc vous m'objectez en theologie que le Fils ne peut etre de meme
+substance que le Pere, et par la identique au Pere, sans que l'inverse
+soit vraie, sans que le Pere soit le Fils, je repondrai que, si cette
+objection est generale, absolue, elle porte a faux: un etre peut etre
+consubstantiel a l'etre dont il est forme, engendre, constitue, sans
+que celui-ci soit celui-la; c'est ce qui a lieu entre la matiere et le
+materie, l'airain et le sceau d'airain, la cire et l'image de cire.
+Voila quelle est la portee assez restreinte de ces similitudes. Il en
+resulte que les fins de non-recevoir absolues doivent etre ecartees, et
+qu'il faut acquiescer au dogme, ou en venir aux objections directes,
+attaquer la Trinite en elle-meme si on l'ose, en cessant d'invoquer les
+regles communes de la science et les principes de la dialectique. C'est
+a ce point qu'Abelard se proposait de reduire ses adversaires.
+
+Maintenant, que la comparaison soit dangereuse, qu'elle puisse
+facilement engendrer des idees fausses, et, suivie jusqu'au bout,
+entrainer a de monstrueuses conclusions, je ne le nie pas; saint Bernard
+a signale quelques-unes de ces mauvaises consequences, et Abelard ne
+les a pas toutes evitees. On lui devait epargner tout requisitoire
+injurieux; mais on etait en droit de lui dire: Votre comparaison jette
+trop peu de lumiere sur la generation du Fils par le Pere pour que vous
+puissiez raisonnablement y insister, au risque de la faire accepter
+par l'esprit comme une assimilation complete. Si, en effet, vous vous
+appesantissez, sur les details d'une analogie superficielle, il peut
+arriver qu'apres avoir bien dit que le sceau d'airain est d'airain, sans
+que l'airain soit sceau d'airain, comme le Fils est du Pere sans que le
+Pere soit le Fils, on pousse la comparaison jusqu'a pretendre que comme
+le Pere est la puissance et la sagesse quelque puissance, la sagesse
+est de la puissance, sans que la puissance soit la sagesse; et en
+substituant encore les termes, que le Pere n'est pas la sagesse, ce qui
+revient a dire que la sagesse manque au Pere. Cette induction serait
+fausse, et pourrait etre aisement renversee a l'aide d'une distinction;
+mais elle se presenterait naturellement, et c'est a l'aide de ces
+consequences qui sont dans les mots plus que dans la pensee, que saint
+Bernard a pu motiver ou colorer ses anathemes.
+
+Saint Bernard dit que toute distinction ou comparaison qui suppose une
+superiorite d'un terme sur l'autre, est inapplicable a la Trinite, comme
+contraire a l'egalite des personnes. Abelard avait dit: "Chaque personne
+est sans principe, parce que chacune est eternelle et le principe de
+toutes les autres choses. L'une ne peut etre sans l'autre, mais aucune
+n'est anterieure ou superieure sous aucun rapport a l'autre. Cause,
+principe, matiere, rien "de tout cela ne peut etre dit proprement de la
+relation d'une personne a une autre[340]."
+
+[Note 340: _Introd._, t. II, p. 1069, et _Theol. Chr._, t. IV, p.
+1320-1324.]
+
+Saint Bernard dit que le Pere est sagesse et le Fils puissance. Abelard
+avait dit: "Chacune des personnes, etant de meme substance, est de meme
+puissance; le Pere autant que le Saint-Esprit. La Trinite entiere est
+sagesse, le Pere autant que le Fils. La Trinite entiere est charite.
+Dieu ne peut jamais etre sans sagesse[341]."
+
+[Note 341: _Introd._, t. I, p. 698, t. II, p. 1083.]
+
+Saint Bernard dit que les noms qui sont donnes aux personnes, leur sont
+donnes, non par rapport a elles-memes, mais a chacune par rapport a
+l'autre ou aux deux autres. Abelard avait dit: "Dieu le Pere, Dieu
+le Fils ou Dieu le Saint-Esprit, se disent en quelque sorte non pas
+substantiellement, mais relativement, chacun des predicats relatifs
+designant en disjonction le Pere, le Fils ou le Saint-Esprit, quoiqu'en
+construction (c'est-a-dire tous reunis en Dieu), ils n'aient plus
+d'objet auquel ils soient relatifs[342]."
+
+[Note 342: _Theol._, t. III, p. 1286.]
+
+Saint Bernard dit que suivant Abelard la puissance entiere a ete
+accordee au Pere, et que le Fils n'a obtenu qu'une demi-puissance.
+Abelard avait dit: "Nous ne disons pas le Fils ou le Saint-Esprit moins
+tout-puissants que le Pere.... La puissance des trois personnes est la
+meme[343]."
+
+[Note 343: _Introd._, t. I, p. 989 et 991.]
+
+Saint Bernard dit que la foi catholique a leve toutes les difficultes
+par la distinction d'_alius_ et d'_aliud_, ou qu'elle a, grace a
+ce qu'on pourrait appeler la difference adjective et la difference
+substantive, concilie l'unite de la substance et la diversite des
+personnes. Abelard avait dit: "Le Pere n'est pas autre chose (_aliud_)
+que le Fils ou le Saint-Esprit.... Il n'est pas, dis-je, autre chose en
+nature, mais il est autre (_alius_) en personne.... Celui-ci n'est pas
+_celui qui_ est celui-la, mais il est _ce qu'_est celui-la.... On ne
+peut dire qu'une quelconque des trois personnes qui sont en Dieu,
+soit autre chose qu'une autre, leur unique substance etant absolument
+singuliere, et ne comportant aucune diversite de formes, ou de
+parties[344]."
+
+[Note 344: _Introd_., t. I. p. 982 et 983. _Theol_., t. III, p. 1201 et
+1203, et t. IV, p. 1301 et 1302. Cette distinction entre le neutre et le
+masculin est consacree en theologie; elle est dans Gregoire de Nazianze
+(Ep. I, _ad Cledon Orat_., LII); dans saint Hilaire (_De Trin_., t. II,
+et t. VII); Saint Augustin (tract. Xxxvi: _In Johan_., et dans l'Append.
+du t. VI, _De Fid. Ad Petr_., c. I); dans saint Ambroise: "Et ipsum ipsa
+quod ipse; et ipsum ipse quod ipsa; et non ipsum ipsa qui ipse, et non
+ipsa ipse quae ipsa." (_De Dign. cond. hum_., c. II.)--Cf. saint Anselme
+(_Monol_., c. XLI); saint Thomas (_Summ_., I, qu. XXXI, 2), et Pierre
+Lombard (_Sent_., t. I, dist. 8).]
+
+Dans toutes ces distinctions, il en est une qu'on n'attaque point, et
+qui nous semblerait, a nous, la plus grave; et la voici. Comme etant une
+certaine puissance, une espece, un _materie_, le Fils a la propriete
+d'_etre par un autre, esse ab alio_, tandis que le Pere n'est que par
+lui-meme. Etre par un autre ou d'un autre, _esse ab alio ou ex aliquo_,
+est une expression connue dans la science. Aristote l'a introduite et
+definie. Elle s'applique aux choses qui proviennent d'une autre, qui en
+sont faites, qui en font partie, et cette relation a en logique un
+sens determine[345]. Or, ce sens n'est pas compatible avec l'attribut
+essentiel, eminent, de la Divinite. L'Etre necessaire est necessairement
+par lui-meme; et a parler rigoureusement, refuser a une personne divine
+la propriete d'etre par soi-meme, ce serait lui denier la Divinite; il
+y aurait atheisme. Les Peres l'ont senti, lorsqu'ils hesitent et se
+contredisent, plutot que d'attribuer sans restriction le titre de
+principe au Pere a l'exclusion du Fils. Saint Augustin, enoncant cette
+proposition: "Le Pere est le principe de toute la Divinite," proposition
+repetee par Abelard et presque aussitot par lui restreinte, risque de se
+trouver en contradiction avec le verset sacre: "Dans le principe etait
+le Verbe" (Jean, I, 1). Il y a sur ce point un _sic et non_ perpetuel
+dans les theologiens, et le notre a bien fait d'ecarter, autant que
+possible, des personnes divines les qualifications de principe, cause,
+source, origine, qui ne font qu'ajouter des contradictions a des
+mysteres[346]. Je crains bien les memes dangers pour cette distinction
+entre _etre_ et _n'etre pas par soi-meme_, et j'aimerais mieux les
+termes mystiques de l'Evangile que ces abstractions qui soulevent des
+nuages au lieu d'apporter la lumiere. Saint Bernard ne s'en preoccupe
+guere; la distinction ne l'arrete que parce qu'Abelard en conclut que
+Dieu le Pere, qui a l'existence par lui-meme, doit avoir la puissance a
+pareil titre, et en effet il doit avoir les modes de l'existence comme
+il a l'existence meme. Mais tout cela est secondaire, a mes yeux, aupres
+de cette assertion que le Pere a seul la propriete d'etre par lui-meme.
+Ce n'est pas moins que l'assertion qu'il a seul la propriete d'etre
+Dieu. Ni Abelard, ni saint Bernard, ne sont les seuls ou les premiers
+qui aient parle ainsi; et il faut convenir que des que vous accordez la
+paternite, la generation, la procession, vous reconnaissez implicitement
+qu'il est possible d'etre Dieu et ne pas etre rigoureusement par
+soi-meme[347]. Mais la difference de l'implicite a l'explicite n'est pas
+frivole, quand il s'agit des mysteres: c'est souvent la difference de
+l'inexplicable a l'absurde, de l'enigme au non-sens. Je puis confesser
+que Dieu est pere ou fils, pourvu que j'ajoute aussitot que je ne sais
+pas comment il est pere ou fils, que ces mots ont ici, sans aucun doute,
+un sens surnaturel et inconnu; mais je ne puis, sans que ma raison
+fremisse, affirmer que l'existence par soi-meme ne soit pas une
+condition absolue de la Divinite.--Laissons cela[348].
+
+[Note 345: [Grec: To ektinos einai]. _Met._., V, xxiv.--Saint Augustin
+met une difference entre _esse ex ipso_ ou _esse de ipso_. "Quod enim de
+ipso est potest dici ex ipso, non autem, etc." Ce qui est _ex ipso_
+est cree par lui, ce qui est _de ipso_ est de sa substance. Mais cette
+distinction n'eclaircit ni ne justifie l'application a la Divinite de
+l'expression _esse ab alto_ ou _ex alto_ (_De Nat. Bon. Cont. Manich_.,
+c. XXVIX).]
+
+[Note 346: _Introd_., t. I, p. 984.--_Theol. Chr_., t. IV, p.
+1320.--_Sic et Non_, XIV, p. 42.--P. Lomb., _Sent_., t. I, dist. XXIX.]
+
+[Note 347: _Ex Deo processi_, dit le Christ; car c'est ainsi qu'on
+traduit ces mots [Grec: Ek tou Theou exelthon], qui au lieu ou ils sont
+places, semblent vouloir dire seulement: "Je suis venu de la part de
+Dieu" (Jean, viii, 42). Mais il y a un passage plus fort: "Le Fils ne
+peut rien faire par lui-meme" (_Id_., v. 19). C'est de la qu'on induit
+en general qu'il peut y avoir procession au sein de l'etre divin,
+c'est-a-dire une difference d'origine entre les personnes (S. Thom.,
+_Sum_., I, qu. xxvii, er. 1). Saint Augustin dit que le Pere est le
+principe de toute la Divinite (_De Trin_., IV, xx). M. Hampden a vu
+dans saint Hilaire que le Fils est _unus ab uno, scilicet ab ingenito
+genitus_ (_De Trin_., IV). Ainsi il est _ab alio_; et saint Thomas qui
+veut que le Fils soit aussi principe, dit qu'il est un principe venant
+d'un principe, tandis que le Pere est un principe sans principe.
+"Principium a principio, quod est filius; principium non de principio,
+quod est Pater.... Per hoc quod non est ab alio.... Pater est a
+nullo.... Intelligatur nomine ingeniti quod omnino non sit ab alio....
+Divinae essentiae de qua potest dici quod in Filio vel in Spiritu Sancto
+est ab alio, scilicet a Patre" (_Summ_., I, qu. xxxiii, a. 1 et 4).
+L'erreur a laquelle me paraissent conduire ces expressions S'appelle en
+theologie le _subordinationisme_ (Frerichs, _Comment. de Ab. doct_., p.
+10).]
+
+[Note 348: Je crois que, pour attenuer un peu cette difficulte, il est
+plus sage de substituer a cette expression _esse ab alio_, cette autre
+expression _procedere ab alio_, dont se sert plus volontiers saint
+Thomas et qui distingue les personnes de la Trinite en celles qui
+procedent et celles de qui les autres procedent (_Summ_., I, qu. xxvii,
+art. 1). On a meme voulu Pousser les distinctions verbales plus loin, et
+attribuer au Pere l'expression _ex quo_, au Fils _per quem_ et au Saint
+Esprit _in quo_, en se fondant sur un verset de saint Paul (I Cor.,
+viii, 6.--S. Basil., _De Spir. Sanct_., c. ii). Mais cette distinction
+n'est pas admise, on y oppose des passages Formels, entre autres Rom.
+xi. 36. C'est un caractere ou propre, Generalement reconnu au Pere, que
+de n'avoir ni auteur ni principe, d'etre [Grec: autogenes, anaitios,
+ouk ek tinos] (Damasc., _De Fid_., I, viii); d'etre par soi-meme ou de
+n'etre pas par un autre que par soi. "Proprium est Patris," dit Alcuin,
+"quod solus est Pater et quod ab alio non est nisi a se." (_Qu. De
+Trin_., p. 762); tandis qu'on trouve partout que le Fils est "ex Patre,
+ab alio," et notamment dans saint Augustin, "de Patre est Filius, non
+est de se" (_Cont. Max_., c. xiv.--Tract. xx _In Johan_.); dans saint
+Ambroise: "Dicitur Deus pater quia ipse est ex quo.... et sapientia....
+et dilectio.... et ex ipso sunt quia non a se" (_De Dign. Cond. hum_.,
+c. ii). D'ou il suit que le Fils n'est pas [Grec: autotheos]. "Pater
+a nullo habet essentiam nisi a se ipso, Filius habet essentiam suam a
+Patre" (Anselm., _Monol_., c. xliv). Ce qui ne veut pas dire cependant
+que l'essence engendre une autre essence, la consubstantialite y
+perirait. P. Lombard et saint Thomas ont bien etabli ce point, malgre
+les objections de Richard de Saint-Victor. Cependant les protestants ont
+ete plus loin; Calvin, Beze ont soutenu qu'il fallait croire que le Fils
+a l'essence et la divinite par lui-meme. "Si a se Deus non est," dit
+un docteur, "quomodo Deus erit?" Cependant La doctrine catholique est
+formelle. "Tout ce qu'ont le Fils et le Saint-Esprit, ils l'ont du Pere,
+meme l'etre, [Grec: kai auto to einai]" (J. Damasc., _De Fid_., I, x).
+On explique cette doctrine en developpant ces mots de saint Jean: "Comme
+le Pere a la vie en lui-meme, il a donne au Fils d'avoir la vie en
+lui-meme" (v. 26). La generation parfaite et divine a cette vertu de
+faire que le Fils soit tout ce qu'est le Pere, excepte d'etre le Pere
+(P. Lomb., I. i, dist.v.--Voy. Le P. Petau, t. II, t. II, c. vi; t. VI,
+c. x, xi et xii).]
+
+Le point qui parait le plus toucher saint Bernard, est l'attribution
+speciale de la bonte au Saint-Esprit. Qui n'en apercoit la raison?
+L'Evangile contient ces paroles mysterieuses et terribles: "Tout peche
+et tout blaspheme sera remis aux hommes; mais le blaspheme de l'Esprit
+ne sera pas remis aux hommes. Et quiconque aura parle contre le Fils de
+l'homme, il lui sera remis; mais s'il a parle contre le Saint-Esprit, il
+ne lui sera remis ni dans ce siecle ni dans le siecle a venir" (Math,
+xii, 31, 32). Or, Othon de Frisingen a raison, saint Bernard est credule
+et tremble pieusement des qu'il croit entrevoir l'impiete. Abelard a
+dit que le Saint-Esprit etait eminemment l'amour ou la charite divine:
+soudain le voila convaincu d'avoir depouille le Saint-Esprit de
+puissance et de sagesse; il a commis le peche irremissible, il a
+prononce le blaspheme inexpiable. Quant a nous, nous ne rappellerons pas
+que, fondee ou non, cette attribution de la sagesse et de l'amour est
+pour ainsi dire traditionnelle dans l'Eglise[349]. Nous ferons seulement
+une citation: "Si nous voulons rechercher plus expressement ce que
+signifie la personne en Dieu, elle equivaut a dire que Dieu est ou le
+Pere, savoir la divine puissance engendrant, ou le Fils, savoir la
+sagesse divine engendree (_sumta_) ou le Saint-Esprit, savoir le
+_processus_ de la bonte divine[350]."
+
+[Note 349: Voyez entre mille autorites saint Aug., _De Trin_., VI, v,
+XV, xvii.--_De Civ. Dei_, XI, xxiv. Saint Anselme dans le _Monologium_
+dit que le Pere est l'esprit supreme (_summum spiritus_); le Fils,
+l'intelligence et la sagesse, la science, la connaissance, la verite
+de la substance paternelle; le Saint-Esprit enfin, l'amour de l'esprit
+supreme (c. XLIV, XLVI, XLVII et XLIX).]
+
+[Note 350: _Theol. Chr_., t. III, p. 1280.]
+
+Une seule question aurait du etre posee, et Abelard eut ete embarrasse
+d'y repondre. Si la Trinite est toute-puissante, sage, bonne, a quel
+titre et comment la puissance appartient-elle au Pere, la sagesse au
+Fils, la bonte au Saint-Esprit, ou plutot comment et dans quelle mesure
+ces attributs sont-ils separes ou distingues des autres attributs
+divins, tous egalement et semblablement communs a la substance divine et
+par elle aux trois personnes, et comment sont-ils distingues de maniere
+a devenir eminents chacun dans une d'elles? En d'autres termes encore,
+quelle difference assignez-vous entre la maniere dont appartiennent
+les attributs communs ou substantiels, et celle dont appartiennent
+les attributs speciaux ou personnels, les premiers appartenant a la
+substance et etant communs aux personnes, les seconds appartenant chacun
+a une des personnes et etant communs a la substance? Certainement, il y
+a la une difficulte, et qui n'est pas seulement insoluble, l'insoluble
+est partout ici; mais je crois qu'elle porte sur une distinction
+inexprimable.
+
+VI.
+
+Laissons ce que saint Bernard dit en passant de la theorie platonicienne
+de l'ame du monde assimilee a la foi dans le Saint-Esprit; negligeons
+cette phrase vive et dedaigneuse: "Lorsque Abelard se met en sueur pour
+voir comment il fera Platon chretien, il se prouve payen." Venons a
+cette censure generale:
+
+ "Il n'est pas etonnant qu'un homme qui ne s'inquiete pas de ce qu'il
+ dit, en se jetant sur les secrets de la foi, envahisse et disperse
+ avec si peu de respect les tresors caches de la piete, puisque
+ sur le fond de la piete meme il ne pense ni en homme pieux, ni en
+ fidele. Enfin, des l'entree de sa _Theologie_, ou plutot de sa
+ _Stultilogie_, il definit la foi une _estimation_, comme s'il etait
+ loisible a chacun de penser et de dire en matiere de foi ce qu'il
+ lui plait, ou que les sacrements de notre foi demeurassent suspendus
+ a des opinions vagues et variables, au lieu d'etre appuyes sur
+ la verite certaine! Est-ce que, si la foi est flottante, notre
+ esperance, n'est pas vaine? C'etaient donc des sots que nos martyrs,
+ soutenant de si rudes epreuves pour des choses incertaines, et ne
+ balancant pas, pour une recompense douteuse, a courir au-devant d'un
+ long exil par une fin douloureuse? Mais loin de nous la pensee que
+ dans notre foi et notre esperance il y ait rien, comme il l'imagine,
+ qui oscille sur une douteuse estimation, et que tout n'en soit pas
+ fonde sur la verite certaine et solide, divinement prouve par les
+ oracles et les miracles, etabli et consacre par l'enfantement de
+ la vierge, par le sang de la redemption, par la gloire de la
+ resurrection. Ces _temoignages sont devenus trop dignes de foi_
+ (Ps. xcii, 7). S'il en est autrement, l'Esprit lui-meme enfin rend
+ temoignage a notre esprit que nous sommes fils de Dieu. Comment donc
+ peut-on oser appeler la foi une _estimation_, a moins de n'avoir pas
+ encore recu ce meme esprit, ou bien d'ignorer l'Evangile, ou de
+ le regarder comme une fable? _Je sais a quoi j'ai cru et je suis
+ certain_, s'ecrie l'apotre (II Tim., i, 42), et toi, tu me souffles
+ tout bas: "La foi est une estimation." Dans ton verbiage, tu fais
+ ambigu ce qui est d'une certitude sans egale; mais Augustin parle
+ autrement: _La foi_, dit-il, _n'est pas dans le coeur ou elle reside
+ et pour celui qui la possede comme une conjecture ou une opinion,
+ elle est une certaine science au cri de la conscience_. Loin donc,
+ bien loin de nous de reduire ainsi la foi chretienne. C'est pour les
+ Academiciens que sont ces _estimations_, gens dont le fait est de
+ douter de tout, de ne savoir rien; pour moi, je marche confiant dans
+ la sentence du maitre des nations, et je sais que je ne serai point
+ confondu. Elle me plait, je l'avoue, sa definition de la foi,
+ quoique cet homme dirige contre elle une accusation detournee: "_La
+ foi_, dit-il, _est la substance des choses qu'il faut esperer,
+ l'argument des choses non apparentes_ (Heb., xi, 1). La substance
+ des choses qu'il faut esperer, non la fantaisie de conjectures
+ enormes; tu l'entends, _la substance!_ Il ne t'est pas permis dans
+ la foi de penser ou de disputer a ton gre, ni de vaguer ca et la
+ dans le vide des opinions, dans les detours de l'erreur. Par le mot
+ de substance, quelque chose de certain et de fixe t'est d'avance
+ impose; tu es enferme dans des bornes certaines, tu es emprisonne
+ dans des limites certaines; car la foi n'est pas une estimation,
+ mais une certitude[351]."
+
+[Note 351: _Ab. Op._ Bern., ep. xi, p. 283, 284.]
+
+Il semble ici que saint Bernard ait rencontre juste, et une grande
+autorite lui vient en aide, c'est Gerson[352]. Voila bien, ce semble,
+le point de la discussion entre le philosophe et le fidele. Dans cette
+diversite de definition de la foi eclate la difference entre celui qui
+veut par la raison arriver a croire, et celui qui commence par croire et
+qui raisonne apres. Cependant, si l'on consulte le texte, la critique
+est hasardee. On se rappelle le debut de l'Introduction. A cote de la
+foi, l'auteur place l'esperance, et afin d'expliquer pourquoi il confond
+l'esperance dans la foi, il generalise la foi qui, comme l'esperance,
+est une estimation ou un jugement de l'esprit sur les choses qu'on ne
+voit pas. Cette definition de la foi est donc generale, et non speciale,
+c'est celle de la foi abstraite, et non de la foi chretienne; c'est
+un souvenir d'Aristote qui unit la croyance ou la foi a l'opinion ou
+estimation. Mais des qu'il s'agit de la foi, "en tant qu'elle interesse
+l'ensemble du salut de l'homme, objet de son ouvrage," Abelard revient
+a la definition de saint Paul. "Parlons d'abord de la foi, dit-il; qui
+vient avant le reste (la charite et les sacrements), comme etant le
+fondement de tous les biens. Que peut-on en effet esperer et que peut-on
+aimer de ce qu'on espere, si l'on ne croit auparavant, tandis qu'on
+peut croire sans l'esperance et sans l'amour? De la foi, en effet, nait
+l'esperance; ainsi, ce que nous croyons le bien, nous avons la confiance
+de l'obtenir par la misericorde de Dieu. D'ou l'apotre: "_La foi est la
+substance des choses qu'il faut esperer et l'argument des choses qui
+n'apparaissent pas_." La substance des choses qu'il faut esperer_,
+c'est-a-dire le fondement et l'origine des esperances auxquelles nous
+sommes conduits, en croyant d'abord que les choses sont, afin de les
+esperer ensuite; _l'argument des choses qui n'apparaissent pas_, cela
+veut dire la preuve qu'il y a des choses non apparentes. Comme en effet
+personne ne doute que la foi n'existe, il faut accorder qu'il y a des
+choses non apparentes. Car la foi, ainsi qu'il a ete remarque, ne se dit
+avec entiere propriete que de ce qui n'apparait pas."
+
+[Note 352: "Fides dicitur habitus firmus, ad differentiam opinionis vel
+suspicionis incertae, sicut ponebat Petrus Abaelardus per B. Bernardum
+in hoc redargutus (_Serm. Ad commiss, Fidei_, t. II, p. 334; Gerson.
+_Op. omn._, vol. in fol. Antw. 1706).]
+
+Si la foi est ainsi la preuve de l'invisible, il est des objets de la
+foi qui n'importent pas au salut. Quel peril courons-nous a croire que
+Dieu fera demain ou ne fera pas tomber la pluie? "A celui qui vous parle
+de la foi pour votre edification, il suffit de traiter et d'enseigner
+les choses qui, si elles ne sont crues, produisent la damnation. Ce
+sont celles qui appartiennent a la foi catholique. La foi catholique,
+c'est-a-dire universelle, est celle qui est tellement necessaire a tous,
+que quiconque en est denue ne peut etre sauve[353]."
+
+[Note 353: _Introd._, t. I, p. 979, 981, 982. Voyez aussi notre c. II p.
+188, et dans le t. I, le c. VII, p. 490.]
+
+Y a-t-il en tout cela pretexte a l'indignation de saint Bernard[354]?
+Nous croyons parfaitement innocente la definition qu'il incrimine, et
+cependant nous avouerons que le rationalisme tend toujours a faire de la
+foi une opinion, ou, si l'on veut, une _estimation_. Sans doute on ne
+saurait proscrire la foi formee par le travail de l'intelligence, elle
+peut etre aussi pure et aussi solide que toute autre, et obtenir par
+suite tous les dons celestes promis a la foi. Lorsqu'on enseigne
+la religion, il est meme impossible de ne point admettre certains
+antecedents logiques qui servent de base a la foi, et de ne point
+convenir que celle-ci suppose la croyance a certaines verites
+prealables, ce qui donne a la foi les apparences d'une deduction. Mais
+souvent en fait la foi precede tout raisonnement dont on ait conscience
+ou souvenir, et comme elle est religieusement un devoir, meme une
+vertu, elle a souvent, ainsi que toutes les autres vertus, le don de se
+rencontrer dans l'ame et d'y dominer, sans commencement et sans motifs
+connus, en vertu d'une adhesion implicite et involontaire. La foi ainsi
+concue est en general plus estimee par la religion, elle lui parait
+mieux assuree; n'etant pas la creation laborieuse de la raison, elle
+semble inspiree, et son origine la sanctifie. Aussi a-t-elle en
+elle-meme plus de merite, le merite qui ne vient pas de nous etant le
+seul veritable, et les plus recents apologistes du christianisme se
+sont attaches a etablir que les verites, regardees jusqu'ici comme un
+preliminaire que la raison demontre pour que la foi prenne naissance,
+sont elles-memes connues par la foi avant de l'etre par la raison.
+C'est cette foi d'obeissance qui a ete louee dans Abraham. A toutes les
+epoques, cette foi a ete distinguee de la foi acquise et raisonnee, et
+preferee a celle-ci par les hommes pratiques qui unissaient a une piete
+vive l'esprit d'autorite. Cependant l'obeissance raisonnable de saint
+Paul reste permise, et c'est celle qu'Abelard enseigne, car c'est la
+seule qui puisse etre enseignee.
+
+[Note 354: Lui-meme avait dit: "Deus... tribus voluti viis est
+vestigandus, opinione, fide, intellectu. Fides est votuntaria quaedam
+et certa prolibatio necdum propalatae veritatis; intellectus est rei
+cujusdam invisibilis certa et manifesta notitia" (_De Consider._, V, 3.
+Cf. Frerichs, _Comment, de Ab. doct._, p. 13).]
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+DES PRINCIPES DE LA THEOLOGIE D'ABELARD.--EXAMEN PHILOSOPHIQUE.
+
+Considerons maintenant dans son ensemble et d'un point de vue plus
+general encore la doctrine d'Abelard sur la Trinite. La sentence de
+l'orthodoxie contemporaine se trouve developpee dans la lettre de saint
+Bernard. Essayons de juger ce jugement.
+
+Il a ete reproduit, mais avec plus de moderation dans les termes, par
+des ecrivains modernes. Ainsi D. Clement regarde, non comme faux, mais
+comme dangereux ce principe que la foi doit etre dirigee par la lumiere
+naturelle, principe qui conduit a cette autre proposition: "On ne croit
+point parce que Dieu a dit, mais parce qu'on est convaincu qu'il en est
+ainsi, on admet[355]." "Voila," dit le critique, "un principe qui doit
+mener loin." Il trouve _naturelles_ les consequences que saint Bernard
+infere de la definition de la foi donnee par Abelard. "Cependant loin de
+les avoir constamment admises, on voit que l'auteur les a quelquefois
+combattues, meme avec succes; mais ce qu'il ne pouvait desavouer en
+aucun cas sans saper par le pied sa nouvelle methode, c'est que la foi
+n'est pas absolument au-dessus de la raison." Enfin les explications et
+les comparaisons qu'il donne touchant la Trinite laissent percer tantot
+le sabellianisme, tantot l'arianisme. "Nous aimons a nous persuader, et
+ce n'est pas au reste sans preuves, qu'il est exempt dans le fond de
+l'une et de l'autre de ces erreurs." Mais il n'en a pas moins _brouille
+reellement toutes les notions theologiques sur la Trinite_.
+
+[Note 355: Art. _Abelard_ dans _l'Hist litt/i> t. XII, p.
+138.--_Introd_., t. II, p. 1060.]
+
+On le voit, le reproche d'heresie n'est plus profere, il est meme
+formellement ecarte[356]; plus de ces mots d'_impiete_, de _blaspheme_,
+de _paganisme_, et de la cette consequence qu'on n'etait en droit a
+Sens, comme a Soissons, que de signaler les erreurs du livre et non de
+condamner personnellement un docteur qui n'a pas un seul moment cesse de
+protester de sa soumission a l'Eglise et au saint-siege.
+
+[Note 356: C'est maintenant une chose generalement accordee. J'en ai
+cite plusieurs preuves (Voy. t. I, p. 218). Il serait trop long de
+rappeler tous les ouvrages ou les opinions theologiques d'Abelard sont
+appreciees (Voy. t. I, p. xxii).]
+
+A ces critiques ainsi reduites, M. Cousin, fortifiant de son autorite
+celle d'Othon de Frisingen, ajoute une observation qui penetre plus
+avant. Il pense qu'Abelard, en introduisant le rationalisme dans la
+theologie, y a introduit aussi le nominalisme, chose grave, surtout
+quand il s'agit de la question de la Trinite. Quelques reflexions seront
+ici necessaires.
+
+On l'a deja vu, il y a deux manieres de traiter la theologie,
+c'est-a-dire d'enseigner la religion, celle du rationalisme et celle que
+les Allemands appellent du super-naturalisme. Toujours la premiere
+court le risque d'incliner a l'heterodoxie, a l'heresie, et de
+passer insensiblement du rationalisme theologique au rationalisme
+philosophique. La seconde offre une tendance constante au mysticisme ou
+penche vers une abnegation de tout raisonnement, vers une _misologie_,
+comme on dit encore en Allemagne, vers une aversion de toute science qui
+peut transformer l'humilite d'esprit en credulite superstitieuse. Ce
+n'est pas que la foi manque absolument dans le rationalisme, ni que
+le super-naturalisme (employons ce mot faute d'un meilleur) ne laisse
+absolument aucun role a la raison. Le rationalisme peut etre orthodoxe,
+honorer du moins et prescrire la foi; meme dans le rationalisme purement
+philosophique il y a encore une place pour quelque chose qui peut
+s'appeler la foi, c'est-a-dire pour un assentiment non raisonne a des
+verites indemontrees et indemontrables, pour une croyance implicite et
+necessaire a des choses invisibles, _argumentum non apparentium_. Aucune
+philosophie n'est sans mysteres ou sans faits inexplicables, insensibles
+et certains; aucune philosophie n'est sans foi. Cela est encore plus
+vrai du rationalisme religieux; il a pour objet de conduire a la foi par
+la raison ceux a qui la foi manque, ou plus souvent, la ou il rencontre
+la foi, de l'eclairer, de la motiver, de la corroborer par la raison.
+Qu'est-ce donc en general que le rationalisme chretien? Une conciliation
+de la foi et de la raison, un eclectisme.
+
+De meme, dans la doctrine de ceux qui ramenent tout a la foi, prenant a
+la lettre et dans un sens absolu les anathemes contre la philosophie, on
+ne peut soutenir que la raison n'ait rien a faire. Soit qu'on cherche
+a exciter la foi uniquement par des recits ou des menaces, comme de
+certains missionnaires, soit qu'on en appelle au sentiment religieux, a
+ce besoin d'amour et de priere qui, dit-on, est deja la grace, et qui,
+fidelement ecoute, doit attirer la grace definitive de la foi, soit
+surtout qu'on invoque le principe de l'autorite contre l'anarchie
+des opinions individuelles et les ecarts du libre examen, on recourt
+implicitement a la raison humaine. Il y a un syllogisme jusque dans
+le choix mystique de l'ame preferant la vision a la conception et
+l'enthousiasme a la certitude. "C'est, dit avec profondeur saint Clement
+d'Alexandrie, une sage parole que celle-ci: Il faut de la philosophie
+meme pour decider qu'il ne faut pas de philosophie[357]."
+
+[Note 357: Clem. Alex. _Stromat._ VI, in His.]
+
+Mais malgre ce qu'il y a de commun entre les deux methodes theologiques,
+et ce qu'il y a de commun, c'est l'intelligence a laquelle toutes deux
+s'adressent, et que ni l'une ni l'autre ne peut scinder ni travestir; ce
+qu'il y a de commun a toute religion comme a toute philosophie, c'est
+l'humanite; il faut reconnaitre que les deux methodes different par
+leurs caracteres et par leur tendance.
+
+La premiere, quoiqu'elle soit celle de presque tous les heretiques, et
+necessairement celle de tous les philosophes, et des plus incredules,
+n'a jamais en elle-meme ete formellement condamnee par l'Eglise, qui ne
+pouvait repudier quelques-uns de ses docteurs les plus illustres.
+Les deux methodes, employees concurremment dans tous les ages du
+christianisme, ont l'une sur l'autre prevalu tour a tour, suivant les
+temps et les questions. Dans le berceau meme de la foi, on les trouve
+alternativement s'embrassant et luttant ensemble. Il est impossible de
+ne pas reconnaitre dans saint Jean un caractere philosophique qui manque
+a saint Luc; et malgre ses invectives contre les philosophes, saint Paul
+porte dans l'exposition du dogme des formes de discussion, un esprit
+libre et raisonneur qui paraissent etrangers au genie positif et
+formaliste de saint Pierre. "Il _discutait dialectiquement_, dit
+l'Ecriture, les choses du royaume de Dieu[358]."
+
+[Note 358: [Grec: Dielegeto]. Act. xvii, 2. [Grec: Dialegomenos kai
+peidoin ta peri tas basileias ton Thiou.] XIX, 8.]
+
+Depuis les apotres jusqu'aux Peres, depuis les Peres jusqu'aux docteurs
+de nos facultes de theologie, les deux methodes se sont perpetuees dans
+l'Eglise; et pour avoir choisi entre elles, Abelard n'est point sorti du
+saint bercail. Il a fait d'ailleurs ce choix sans intention d'innover
+sur aucun point du Symbole. Sa pretention parait s'etre elevee jusque-la
+seulement, qu'il a voulu _exposer_, c'est son expression, sous une forme
+un peu nouvelle, la croyance chretienne touchant la nature de Dieu,
+et soit par un choix dans les doctrines recues, soit par quelques
+explications neuves, construire une deduction methodique du dogme de la
+Trinite et appuyer d'arguments plus modernes l'adhesion qui lui est
+due. Voici dans sa juste mesure la formule generale de ce rationalisme
+dogmatique: "Il ne faut pas toujours demander, dit Leibnitz, des
+_notions adequates_, et qui n'enveloppent rien qui ne soit explique....
+Nous convenons que les mysteres recoivent une explication, mais
+cette explication est imparfaite. Il suffit que nous ayons _quelque
+intelligence analogique_ d'un mystere, tel que la Trinite et que
+l'incarnation, afin qu'en les recevant nous ne prononcions pas des
+paroles entierement destituees de sens: mais il n'est point necessaire
+que l'explication aille aussi loin qu'il serait a souhaiter,
+c'est-a-dire qu'elle aille jusqu'a la comprehension et au comment[359]."
+
+[Note 359: _Theodicee_ disc. prel. sec. 54.]
+
+Mais l'execution a-t-elle parfaitement repondu a l'intention? J'ai
+ailleurs decrit comme je me le represente, l'etat religieux de l'ame
+d'Abelard. Le jugement de l'esprit d'un siecle par l'esprit d'un
+autre n'est pas aujourd'hui chose fort malaisee. Notre epoque a trop
+d'impartialite pour manquer de sagacite. Mais quand il faut appliquer ce
+jugement general a un individu, penetrer au fond d'une ame a travers les
+ages, entrevoir comment s'y associaient ou s'y combattaient l'esprit
+du temps auquel elle n'echappait pas, et cet esprit de tous les temps
+auquel participent tous les philosophes; comment s'y melaient, sans
+y disparaitre, les habitudes religieuses, les habitudes logiques,
+l'erudition sacree, l'erudition profane, le caractere ecclesiastique, le
+talent dialectique, le respect volontaire pour la tradition, le penchant
+involontaire pour la controverse, le gout de la subtilite, le desir de
+l'originalite, l'amour de la gloire enfin; alors la tache devient bien
+difficile, et les conjectures les plus plausibles peuvent n'etre que
+des mensonges historiques. Sans contester que les doutes, inseparables
+peut-etre de toute grande vocation philosophique, aient pu de temps a
+autre traverser l'esprit du chanoine de Paris, moine de Saint-Denis,
+abbe de Saint Gildas, fondateur du Paraclet, que condamna l'Eglise, nous
+dirons que ces doutes ne transpirent point dans sa theologie. C'est
+l'oeuvre d'un fidele; mais elle contient plus d'un germe d'infidelite.
+Le rationalisme n'a point fait impunement irruption dans le dogme,
+et l'on reconnait soit dans l'esprit general, soit dans les opinions
+particulieres, plusieurs de ces idees precoces d'ou l'esprit des siecles
+a fait sortir quelques-unes des verites et des erreurs les plus grandes
+de la philosophie moderne.
+
+La clef de la doctrine est dans le _Sic et Non_. Que le simple travail
+de rassembler tant de citations et d'autorites contradictoires, ait
+exerce une passagere influence sur l'esprit de l'auteur, et l'ait pu
+jeter dans quelques incertitudes, je ne le nie pas. Cependant, il
+n'a point entendu conclure au doute universel. Il ne voyait dans ces
+archives du pour et du contre qu'autant d'occasions d'_expliquer_
+des contradictions apparentes, et ce travail a contribue surtout a
+developper cette subtilite qu'on admire. Dans ses autres ouvrages, il a
+pu risquer des opinions qui ont ebranle certaines croyances, enfante de
+certains doutes; jamais il ne s'est donne pour sceptique. Seulement,
+on l'y voit sur chaque question chercher et discuter les autorites,
+ordinairement les memes qu'il a recueillies dans le _Sic et Non_; il y
+reprend celles qui sont favorables a sa these, et parfois aussi celles
+qui sont contraires; il les commente, les developpe, et s'efforce
+d'en donner le vrai sens, non dans un esprit d'incertitude, mais de
+conciliation. En fait, qu'est-ce que l'examen d'une question? ne part-il
+pas toujours d'un _sic et non_? ne porte-t-il pas toujours sur une
+contradiction entre certaines idees qui sont dans l'esprit ou dans les
+livres, et qu'il faut ramener a l'unite, soit en montrant qu'elles
+concordent en derniere analyse, soit en faisant evanouir celles qui ne
+concordent pas? L'ouvrage d'Abelard nous represente la forme que, dans
+un temps de citations et d'autorites, la position de toutes questions
+devait prendre naturellement.
+
+Mais cette habitude de poser le oui et le non devait donner a sa maniere
+d'enseigner la theologie, un caractere expressement dialectique, et lui
+oter cette forme dogmatique, qui semble exclure le doute en taisant
+l'objection, et inculquer la verite par ordre. Abelard ne preche pas,
+il discute. La polemique avait ete l'exercice de toute sa vie; il avait
+pris pour maxime ces mots qu'il attribue a saint Augustin: _Quarite
+disputando_[360].
+
+[Note 360: Je n'ai pu trouver dans saint Augustin ces mots qu'Abelard
+dit extraits du _De Anima_ (_Sic et Non_, I, p. 21), et ailleurs du
+traite (lisez _sermon_) _de Misericordia_ (_Introd._, II, p. 1056).]
+
+Dans cette pratique de discussion, dans cet art de considerer le pour
+et le contre et de chercher en quoi l'un et l'autre etaient vrais ou
+soutenables, puisque l'un et l'autre avaient leurs autorites, il a
+puise le gout et le talent d'allier les contraires, sans toujours bien
+s'assurer des conditions de l'alliance. Ainsi on le voit plaider la
+cause de la philosophie et lui faire son proces avec une egale vivacite;
+marquer trop fortement la distinction des personnes dans la Trinite,
+et par un retour un peu brusque, retablir sans restriction l'unite
+de l'essence et la communaute des attributs; braver en un mot les
+contradictions et les resoudre ou les affirmer tour a tour.
+
+C'est la, je l'avoue, ce qui, plus que l'esprit du nominalisme, me
+parait avoir attache quelques dangereuses consequences a sa methode
+theologique, non que plus d'un passage n'offre des traces de
+nominalisme, mais d'autres passages s'en ecartent. Et en effet, le
+principe fondamental de cette doctrine est, nous le reconnaissons avec
+M. Cousin, que rien n'existe qui ne soit individuel. Nous concevons donc
+que de ce principe on conclue (la distinction etant bien fugitive,
+si elle est possible, entre la personne et l'individu) que les trois
+personnes divines en pleine possession de l'existence sont toutes trois
+des realites, des unites, et que l'identite de substance qu'on leur
+impose est une chimere. Telle parait avoir ete l'erreur de Roscelin:
+il a sacrifie la realite de l'unite de Dieu a la realite de l'unite
+de chaque personne. Ce sont trois choses, disait-il, et si l'usage le
+permettait, on devrait dire trois dieux[361]. C'est le tritheisme ou
+l'heresie de Philopon et des damianistes. Or, c'est l'erreur contraire
+dont Abelard est maintenant accuse; il aurait, dit-on, ramene les
+distinctions reelles a des points de vue divers du meme etre, a des
+conceptions diverses de notre esprit, rendant ainsi l'existence des
+personnes purement nominale pour sauver l'unite reelle de la substance
+divine. Or, si cette erreur est la sienne, est-elle imputable au
+nominalisme? A la bonne heure pour l'erreur inverse, pour celle de
+Roscelin; les individus seuls sont reels, donc les personnes ne sont
+rien, ou seules elles sont reelles; voila qui est simple et logique.
+Mais Abelard n'a pas dit cela, on lui prete d'avoir dit le contraire.
+Pour dire le contraire, il faudrait, a la verite, qu'il eut dementi le
+principe meme du nominalisme, en disant: "Il n'y a de reel que ce qui
+n'est pas individuel; comme les personnes sont individuelles, elles ne
+sont rien. La Divinite, qui n'est exclusivement aucune personne, la
+Divinite seule est reelle." Mais alors il n'eut ete rien moins que
+nominaliste, loin de la, il fut tombe dans le realisme extreme, dans
+celui qui, refusant la pleine existence a l'individu, annulerait les
+personnes de la Trinite, parce qu'elles ne seraient que des individus.
+
+[Note 361: M. Cousin, Introduction, p. cxcviii.--Cf. S. Anselm. _Op._,
+ep. xxxv et xli, I. II.--Ott. Frising., _de Gest. Frid_., I. I, c.
+xlviii.--D'Achery, _Spicileg_., t. III, p. 142.--Buddoeus, _Observ.
+select_., t. I; obs. xv.--Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, p. 673.]
+
+Abelard, dans sa doctrine de la Trinite, ne me parait avoir ete
+precisement ni realiste, ni nominaliste; il s'est efforce de donner aux
+choses leur nom, de les qualifier comme il fallait, sans tenir compte
+des consequences en ontologie dialectique. Mais je suppose qu'il eut
+dit expressement que Dieu est un genre, sierait-il aux realistes, qui
+soutiennent que le genre est reel, d'en conclure qu'il a nie la realite
+de la Divinite? De meme, s'il n'a vu dans les personnes que des
+proprietes, ceux qui defendent contre Roscelin l'existence reelle
+des qualites specifiques seraient mal venus a l'accuser de ruiner
+l'existence reelle des personnes.
+
+Un ecrivain judicieux a remarque avec raison que l'orthodoxie
+trinitairienne n'est pas necessairement engagee dans la controverse
+sur les universaux[362]. Que ceux-ci soient ou ne soient pas reels,
+qu'importe a l'existence de Dieu ou des personnes divines? Ni Dieu, ni
+aucune des personnes n'est donnee comme etant au nombre des universaux,
+et la negation des idees generales ne touche en rien l'etre qui ne peut
+etre ramene a une simple abstraction. Le principe seul de la realite
+exclusive des individus pouvait bien, par une application tout a fait
+independante de la fameuse controverse, conduire a trop individualiser
+les personnes de la Trinite, et il parait que c'est ainsi que Roscelin a
+compromis le nominalisme dans l'heresie et s'est fait blasphemateur, au
+jugement de saint Anselme; car il n'est nullement vrai que son erreur
+ait ete, comme on l'a dit, de reduire la distinction des personnes a
+des vues diverses de l'esprit. Mais l'erreur du tritheisme pouvait etre
+facilement ecartee par la consideration de _la singularite_ de la nature
+divine, et par cette pensee que le mystere consistait precisement dans
+l'union de quelques-uns des caracteres de l'individualite dans chaque
+personne avec la communaute et l'identite d'essence. Apres tout, les
+realistes ne soutenaient point que les personnes divines fussent des
+genres ou des especes, et par consequent les nominalistes n'avaient sur
+ce point rien a leur dire. Aussi, lorsque Abelard marque avec un peu
+d'exageration la distinction des personnes, est-ce en vertu de l'idee de
+propriete, et non de la theorie des genres et des especes. Il est vrai
+que Neander pense que le reproche de sabellianisme aurait du plutot
+etre dirige contre lui, c'est-a-dire qu'il attenuait la distinction des
+personnes, et c'est ainsi qu'Othon de Frisingen et les modernes en ont
+juge[363]; mais cette accusation plus specieuse ne nous semble pas plus
+exacte. Repetons d'abord que l'intention est irreprochable; puis, quant
+a la doctrine, elle ne tend pas plus que toute autre a convertir les
+personnes divines en abstractions. C'est le peril commun de toute
+metaphysique sur ce dogme difficile, et le nominalisme y ajoute peu de
+chose; seulement le lecteur est en general nominaliste, et quand on veut
+lui faire separer a un certain degre la substance et la personne, il
+penche a n'accorder a la personne qu'une existence nominale, et dans sa
+pensee, la doctrine d'Abelard devient en ce sens nominaliste. Mais qu'y
+faire? Est-ce Abelard qui a separe la substance de la personne? C'est
+l'expression orthodoxe du dogme de la Trinite; quiconque pretendra
+discuter ce dogme sons forme scientifique courra grand risque de
+paraitre nominaliste, en conduisant le lecteur par la pente du
+raisonnement a conclure contre la realite de l'un ou de l'autre des
+elements constitutifs du dogme, c'est-a-dire contre l'unite divine ou
+contre la distinction des personnes. Du moment qu'on veut ramener un tel
+mystere a une conception rationnelle, la raison involontairement impose
+a la nature divine les conditions ordinaires de l'etre, ces conditions
+qu'elle est habituee a tenir pour necessaires, et soudain la foi dans
+la Trinite s'altere et perit. La raison a-t-elle tort d'en agir ainsi?
+C'est une autre question, je ne la tranche pas, je ne la discute pas;
+mais je dis que c'est la consequence inevitable de l'application
+methodique du rationalisme a la Trinite. Encore une fois, ce n'est pas
+le nominalisme qui fait le danger de la theologie d'Abelard, c'est la
+dialectique.
+
+[Note 362: M. Bouchitte, _Hist. des preuves de l'exist. de Dieu_:--Mem.
+de l'Academie des Sciences morales et politiques, t. I, Savants
+etrangers, p. 463.]
+
+[Note 363: Ott. Fris., _De Gest. Frid._, I. 1, c. XLVIII.--Bayle, _Dict.
+crit._, urt. Abel.--Neander, _S. Bernard et son siecle_, I. III, p.
+240.--_Hist. ill._, t. XII, p. 139.--Cousin, _Introd._, p. CXCIX.]
+
+Dans le dogme theologique, en effet (je ne dis pas le dogme chretien),
+il se presente une difficulte capitale. L'essence etant une, et les
+personnes etant plusieurs, en quoi celles-ci different-elles? La
+meilleure maniere peut-etre de resoudre cette question, c'est de ne la
+point poser, et de se dire que les trois personnes different par leurs
+noms, et que l'Ecriture enonce, de chacune sous son nom, certaines
+choses contenues en tels et tels versets; puis, de croire ces choses
+et de n'en pas savoir davantage. Mais la curiosite de l'esprit humain,
+celle meme de l'Eglise veulent aller plus loin, et la question se pose.
+Les personnes sont plusieurs, donc elles different; mais elles ne
+different point par l'essence; elles different donc parles qualites.
+Or, ce qui serait les qualites, modes, ou accidents de Dieu, s'appelle
+attributs, et ces attributs appartiennent a l'essence divine ou la
+constituent. Ce que l'on cherche, ce ne sont donc pas les attributs de
+l'essence; ils sont, ainsi qu'elle, communs aux personnes; ce sont des
+attributs propres aux personnes, ou les proprietes. Quelles sont les
+proprietes des personnes? Ici, l'on marche sur un terrain glissant.
+Le plus sur serait encore de prendre le nom de chaque personne pour
+l'expression de sa propriete, et de dire simplement que la propriete du
+Pere est la paternite, celle du Fils la filiation (_filictas_), celle du
+Saint-Esprit, la _spiration_[364]. Mais les Peres ont pretendu en dire
+davantage.
+
+[Note 364: Damasc., _De Fid._, I, VIII, et III, V.--"Pater paternitate
+est Pater." (S. Thomas, _Summ. Theol._, I, q. XL., a. 1.)--"Proprium
+Patris est quod semper Pater est." (Hil., _De Trin._, XII.) "Nihil habet
+Filius nisi natum, nativitate autem est Filius." (_Id., ib.,_ IV.--Cf.
+P. Lomb. _Sent._, I, dist. XXVII).]
+
+En jugeant Abelard, il faut toujours craindre de le trop isoler. Si l'on
+ne considere que ses opinions, sans en connaitre les antecedents donnes
+par l'histoire de la theologie, on risque de lui preter une originalite
+ou une temerite qu'il n'a pas. Ce n'est pas lui qui a commence a mettre
+le dogme de la Trinite aux prises en quelque sorte avec les distinctions
+logiques, enseignees au livre des Categories. Ces distinctions
+etaient trop familieres a la plupart des Peres, elles avaient trop
+universellement passe dans la langue du raisonnement, pour qu'ils
+fussent dispenses de rechercher dans quelle mesure elles etaient
+compatibles avec les termes de la foi. Dieu est une substance: a-t-il
+les attributs scientifiques de la substance? Il est une essence: quelle
+sorte d'essence est-il? Comme essence et comme substance, il est un
+sujet: peut-on dire de ce sujet tout ce qu'Aristote dit du sujet en
+general? En d'autres termes, la distinction de la matiere et de la
+forme, de l'essence et de la qualite, de la substance et de l'accident,
+du sujet et du mode, du genre et de l'espece, du concret et de
+l'abstrait, de l'absolu et du relatif, est-elle exactement applicable a
+la Divinite? Ce ne sont pas moins que les plus grandes questions de la
+theodicee. On pressent que ces problemes qui semblent ne concerner que
+des formules techniques, touchent a la nature meme de Dieu, et par
+consequent a son action sur le monde. Toute religion est la. Sans
+penetrer au sein des questions, bornons-nous a dire que toutes ces
+distinctions, dans leur application etroite a la Trinite, peuvent
+changer le fond du dogme, si l'on ne se rattache energiquement aux
+termes de l'orthodoxie.
+
+Le point fondamental, c'est de maintenir l'unite de Dieu, c'est-a-dire
+l'unite de l'essence divine, et cependant il faut en Dieu trois
+personnes. Or, comme de ces trois personnes une est appelee verbe ou
+sagesse, une autre amour ou charite, il n'est que trop tentant pour
+l'esprit de faire de Dieu le Pere une essence ou un concret, et des deux
+autres personnes des qualites ou des abstraits. De cette facon, l'unite
+substantielle semble maintenue sans exclure une certaine triplicite; il
+en est de meme, si l'on emploie les termes de substance et d'accident
+ou de sujet et de mode. Mais, par contre, attachez-vous a la definition
+consacree de la personne en general ou de l'individu substantiel, et
+la difficulte se retourne; ce sont les personnes qui deviennent des
+substances, des sujets, des concrets, et l'essence divine ou Dieu n'est
+plus qu'une generalite, une qualite commune, un abstrait. L'heresie
+n'est pas moins grave, et l'antique dogme de l'unite de Dieu, la gloire
+de l'Ancien Testament, est comme abroge par le nouveau. Cette heresie
+touche au blaspheme.
+
+La consequence evidente, c'est qu'il faut se defier en theologie des
+definitions scientifiques de la substance et de la personne, et les
+approprier avec reserve a l'objet unique et incomparable dont la
+theologie entreprend la mysterieuse etude. Aussi est-il en general de
+tradition parmi les ecrivains sacres que si la dialectique est utile
+a l'explication du dogme et necessaire pour le defendre, elle n'est
+integralement et rigoureusement vraie que des choses creees, et que Dieu
+est en dehors des categories.
+
+Abelard se montre fidele, ce me semble, a cette tradition. Une esquisse
+generale de la doctrine des Peres sur la Trinite, est necessaire pour
+bien juger de la sienne.
+
+Dieu est l'unite parfaite. Toutes les definitions de l'unite, celle de
+Platon, celle d'Aristote, celle de Plotin lui sont applicables dans ce
+qu'elles ont de vrai. Etre, dit saint Augustin, c'est etre un[365].
+L'etre par excellence est donc l'unite supreme; c'est-a-dire qu'il
+est sans nombre, sans succession, sans quantite. Comme il est l'unite
+reelle[366], la division du tout et des parties ne lui est point
+applicable. D'ou resulte l'aveu unanime qu'en Dieu la substance ou
+l'essence est une.
+
+[Note 365: "Nihil est esse quam unum esse." _De Mor. Manich._, c.
+VI.--Cf. Athan., _Cont Sabellian._, t. II, p. 37. _De Decret. Nic._, p.
+418, Paris. 1698.--Nanzianz., _Orat._ XLIII,--Nyss., _Cont. Eunom._,
+I,--Basil., _Cont. Eunom._, I et II.--Cyrill. Alex. _Thesaur._, XIII,
+Dialog. VII.--Damasc., _De Fid._, I, XII et XIV.]
+
+[Note 366: [Grec: Kata hupokeirlenon]. Arist. _Met._. IV, VI.]
+
+Cependant on distingue des personnes dans son essence, ou dans sa nature
+des hypostases, ou dans sa substance des proprietes. Cette distinction
+divise-t-elle l'unite? non, l'unite subsiste, la Divinite demeure
+indivise dans les divises[367]. Elle est commune aux trois personnes,
+identique dans le divers, monade dans la triade. C'est le paradoxe de
+la Divinite, dit saint Gregoire de Nazianze, que d'avoir a la fois la
+division et l'unite. "Dieu est nombre et il n'est pas nombre, dit saint
+Augustin, c'est la l'ineffable[368]." Comment est-ce possible? telle est
+la question que se posent distinctement les Peres[369].
+
+[Note 367: [Grec: Ameristos eu memeriomeuois e theotes]. Damasc., _De
+Fid._, I, x.]
+
+[Note 368: _Or._ XXIII.--_In Johan._, tract. XXXIX.--Cf. Bernard., _De
+Consid._, V. vii.]
+
+[Note 369: Notamment les deux Gregoire. Naz., _Or._ XLV, et Nyss., _Lib.
+ad Ablab.]
+
+La premiere solution de cette question semble etre, l'unite etant
+admise comme substantielle, de regarder la division comme purement
+intelligible; et les passages ne manquent pas ou il est formellement dit
+qu'il n'y a en Dieu de distinction que par la pensee, que toutes les
+differences y sont rationnelles, ideales, relatives enfin a l'esprit
+humain[370]. Mais la consequence serait, que la Trinite, au lieu d'etre
+quelque chose de reel, ne serait qu'une conception analytique de la
+Divinite, qu'une distinction purement humaine entre ses actes ou ses
+attributs. Les personnes ne seraient plus que des abstractions. Ce
+conceptualisme theologique aneantirait le dogme meme qu'il aurait pour
+but d'expliquer, et les termes sacres de Pere, de Fils, de Saint-Esprit
+deviendraient des symboles. On aurait donc concede les noms abstraits
+des trois personnes aux besoins de notre intelligence, leurs nome
+mystiques aux exigences de notre imagination. C'est la le fond de
+l'heresie de Sabellius.
+
+[Note 370: _Ratione, cogitatione_, [Grec: epinoia, kat
+epinoian].--Petav., _Dogm. Theol._, i, I, L II, c. vii.]
+
+La foi s'en defend, et la theologie y resiste, d'abord par la definition
+des personnes. Les noms de personne et d'hypostase signifient quelque
+chose de reel. En principe, il n'y a de personnes que les substances.
+L'hypostase, en general, c'est la substance realisee, la substance
+individuelle; la personne, c'est le nom de toute hypostase rationnelle
+(raisonnable), c'est-a-dire de toute substance individuelle
+intelligente. Cette definition est a peu pres universellement
+admise[371].
+
+[Note 371: Boeth., _De duab. Nat_., p. 951, Saint Anselme accepte la
+definition (_Monol_., c, LXXVIII, p. 27). Mais Richard de Saint-Victor
+l'a attaquee sans succes. Petav., _id_., t, 11, I. IV, c, ix.]
+
+Mais si la preoccupation exclusive de l'unite d'essence incline a
+l'heresie de Sabellius, l'insistance sur la realite des personnes penche
+vers celle d'Aruis[372]. Il faut admettre les personnes comme
+reelles, et cependant ne pas introduire dans la Divinite une division
+essentielle. Point de parties en Dieu; cependant point de personnes
+sans substance. Comment donc faire? Qu'est-ce que les personnes? des
+differences ou tout au moins des distinctions en Dieu. Que sont ces
+distinctions? elles sont reelles. Dans la personne il y a donc une
+substance; mais laquelle? la substance divine. Ainsi les personnes sont
+substantielles; seulement elles sont numeriquement diverses, et leur
+substance ne l'est pas. Comment cela se peut-il? C'est precisement la le
+merveilleux, le divin; c'est que Dieu n'est pas dans les conditions de
+l'etre telles que nous les manifestent les choses creees.
+
+[Note 372: Aussi Gregoire de Nazianze dit-il qu'on regardait ceux qui
+employaient le mot [Grec: upostasis] comme plus pres de l'arionisme, et
+ceux qui preferaient le mot de [Grec: prosopon] comme plus voisins du
+sabellianisme. (_Or._ XXI.)]
+
+Telle est au fond la solution de la foi, et, a mon avis, l'unique
+solution raisonnable. Les theologiens sont tous obliges d'y revenir,
+mais par un detour, et la plupart ne se contentent pas de recuser _a
+priori_ la dialectique. Le probleme etant de concilier l'unite de
+l'essence avec la realite de certaines distinctions dans l'essence, on
+est naturellement conduit a rechercher si dans les etres, ou dans
+nos conceptions touchant les etres, il ne se rencontrerait pas des
+conditions analogues. Par exemple, tout etre reel est compose de matiere
+et de forme. Point de substance individuelle ou la dialectique n'opere
+cette distinction, sans cependant que l'unite de l'individu perisse. Si
+Dieu etait soumis a cette division _secundum artem_, on dirait qu'il
+est compose pour matiere de la substance intelligente et pour forme
+de _l'infinite_, ou bien de la substance animee, rationnelle, et de
+l'immortalite, ou enfin de la substance indeterminee, plus la divinite.
+Or, evidemment cette composition ne serait pas reelle, ou si elle
+etait prise comme reelle, elle supposerait qu'une matiere indeterminee
+quelconque peut etre la base de l'etre divin, et que la forme de la
+divinite n'est point par elle-meme reelle et substantielle; toutes
+consequences qui repugnent violemment aux plus simples notions de la
+nature de Dieu. De quelque facon que l'on y concoive la conjonction de
+la matiere et de la forme, ou detruit l'essence de la Divinite, ou l'on
+convertit un de ses attributs necessaires en un accident ou qualite. Or
+certains attributs peuvent bien etre concus comme des formes[373]; mais
+en realite, ils ne sont pas separables de l'essence, et ce n'est que
+par abstraction qu'on en fait des noms substantifs. Il n'y a point de
+toute-puissance en dehors du tout-puissant, ni en general de perfection
+si ce n'est dans le parfait.
+
+[Note 373: Cyrill., _De Trin._, Dial. II.]
+
+Ces attributs pris dans l'abstraction et qu'on erigerait en formes, ne
+peuvent etre des formes proprement dites; car la forme fait d'un etre
+ce qu'il est; il y aurait donc en Dieu quelque chose qui ne serait pas
+divin, par exemple sa matiere, la forme etant ce qui la divinise, et
+partant une division essentielle ou composition dans Dieu. Ces formes ou
+soi-disant telles ne sauraient donc etre que des modes. Or si le mode
+est la meme chose que l'accident, Dieu n'a pas reellement de mode;
+car l'accident n'est pas necessaire; il est accessoire, additionnel,
+adventice; il est donc contradictoire avec la nature de Dieu. Si cette
+nature comportait des accidents, elle admettrait la composition. Pour
+parler d'une maniere plus generale, tout ce qui depend de la categorie
+de la qualite est incompatible avec l'essence divine. Une substance
+identique et simple au sens rigoureux n'a point de qualites; car elle
+serait la substance, plus la qualite; elle ne serait donc plus simple.
+Aussi dit-on qu'en Dieu etre grand n'est pas distinct de la grandeur. Il
+est la grandeur meme, comme il est la bonte, parce que tout en lui est
+essentiel[374].
+
+[Note 374: Cf. Aug., _De Trin._ V, x.--Epist, liv ou cliii.--S. Bern.
+_Serm._ lxxx.--Clem. Alex. _Paedagog._, I, viii.--Damasc., _De Fid._, 1,
+xii et xiii.]
+
+Qu'est-ce donc que les attributs divins dont parlent toutes les
+theodicees? Qu'est-ce, dans la theologie chretienne, que les proprietes
+qui caracterisent ou constituent les personnes? D'abord ce ne sont pas
+des accidents; car ce qui distingue l'accident, c'est la contingence,
+c'est d'etre sujet au changement, c'est de pouvoir etre autre. Or, en
+Dieu les attributs sont immutables comme lui-meme; ils participent de
+son eternite; ils sont comme l'essence. Il en est de meme des proprietes
+soit absolues, soit personnelles; la generation est eternelle dans le
+Fils, comme en Dieu la justice ou toute autre perfection.
+
+Quelle difference y a-t-il donc entre les proprietes absolues et les
+proprietes des personnes? C'est toujours et sous une nouvelle forme
+la question: comment l'essence est-elle commune aux personnes et en
+est-elle distincte? Si l'essence est commune aux trois personnes ou
+hypostases, les hypostases ou personnes sont quelque chose de plus
+particulier que l'essence ou substance. Ainsi le rapport de l'essence
+a la personne est celui du commun au non-commun ou du general au
+particulier, c'est-a-dire le rapport du genre ou de l'espece au
+singulier ou a l'individu; et la consideration de ce rapport amene, pour
+ainsi dire, de force dans la theologie la question du realisme et du
+nominalisme.
+
+Saint Jean de Damas n'hesite point: Dieu est dans le genre supreme de
+la substance incorporelle dont il est une des premieres especes, et la
+Divinite est ainsi l'espece dans laquelle sont les trois personnes[375].
+Et cette opinion, loin d'etre isolee, se retrouve, avec plus ou moins
+de developpement, dans quelques-uns des meilleurs philosophes du
+christianisme. D'abord c'est une idee presque universelle, que l'essence
+est quelque chose de plus general que l'hypostase, et il le faut bien,
+l'hypostase etant constituee par le propre, qui, de sa nature et par son
+nom meme, est moins commun que la substance. Tout au moins est-il vrai
+que telle est notre conception, et que nous ne pouvons nommer
+l'essence ou Dieu, et la personne du Fils ou du Pere, sans distinguer
+intellectuellement l'une de l'autre, par cette difference-la[376].
+
+[Note 375: [Grec: Periektikon auton edos e uperousios kai akataleptos
+theotes] (Damasc. _Instit. element. ad Dogm._ c. vii.)]
+
+[Note 376: Petau, _Ouv. cit._, t. I, t. II, c. v et t. II, t. IV, c. i
+et vii.]
+
+Quelques Peres ont pousse cette opinion au point de soutenir que la
+substance en general etant toujours ce qui est commun aux individus,
+l'individu n'etait qu'une collection de proprietes, et que par exemple
+la substance _homme_ etait commune a Pierre et a Paul, de sorte que
+Pierre et Paul etaient consubstantiels. Ainsi l'on n'aurait pas du dire
+qu'ils _sont deux hommes_, mais qu'ils _sont homme, sunt homo_, comme
+on a dit que les trois personnes divines _sont Dieu_ et non pas _trois
+Dieux_[377]. Ce realisme, car jusqu'ici cette opinion n'est que du
+realisme, aurait pour effet de constituer les personnes par des
+accidents, et de faire entrer indument dans la Divinite la distinction
+proscrite de la substance et de l'accident; autrement, l'unite de Dieu
+ne serait plus qu'une unite collective, une simple communaute; les trois
+personnes seraient Dieu, comme trois statues d'or sont de l'or.
+
+[Note 377: Nyss., _Ad Ablab._,--_De Commun. Not._.--Cf. Cyrill., _In
+Johan._, ix.--_De Trin._, Dialog. i.--Damasc., _De Fid._, III, viii et
+xiv.--_De Duab. Volum._, V, 7.]
+
+Ce qui parait avoir inspire cette doctrine, c'est l'entrainement de la
+controverse contre les ariens; on a voulu sauver la consubstantialite
+a tout prix, et l'on a soutenu presque exclusivement l'unite reelle et
+substantielle d'une essence commune. Mais d'abord une communaute n'est
+pas une unite veritable et rigoureuse, une parfaite simplicite; et si
+l'unite divine n'etait que celle du genre ou de l'espece, elle rendrait
+a chacune des personnes une individuelle unite, trop comparable a celle
+des personnes humaines pour admettre la parfaite identite, l'identite
+reelle et numerique de nature ou d'essence. Ceux-la meme qui veulent
+faire de Dieu un genre on une espece, voient dans l'unite d'une nature
+on essence commune une pure abstraction, oeuvre de la pensee[378].
+Est-ce donc a cela qu'ils veulent reduire l'essence de Dieu?
+
+[Note 378: Damasc., _De Fid_., 1, viii.]
+
+Comment donc eviter que soit l'unite, soit la distinction devienne
+nominale? Il n'y a qu'un moyen, c'est d'ecarter definitivement la
+categorie de qualite. Ainsi la substance est une et reelle; chaque
+personne en est distincte par la propriete qui la constitue. Cette
+propriete n'est pas accidentelle, puisqu'elle est constitutive; elle
+n'est pas une forme ou qualite, car alors elle serait une addition
+a l'essence, et Dieu serait compose; elle ne se dit pas _secundum
+substantiam_, mais elle n'est pas pour cela _secundum accidens_. Il y a
+entre la substance et l'accident un intermediaire, c'est la relation.
+Ou les proprietes de Dieu sont dites _ad se_, et alors elles sont
+les proprietes essentielles et absolues, qui ne sont separables de
+l'essence, que dans le langage humain; ou bien elles sont dites _ad
+alterum_, comme la paternite, la generation, la procession, et elles
+sont relatives. Tandis que l'accident est variable, la relation ici
+ne l'est pas; comment le serait-elle entre deux termes eternels? Les
+relations des personnes, etant des relations, ne sont pas absolues, mais
+elles sont le mode de subsister de l'essence[379]. Elles ne sont donc
+pas hors de l'essence, elles ne la doublent pas. Elles peuvent sans
+doute etre concues comme des accidents; c'est une suite de la faiblesse
+de notre esprit, qui ne saurait atteindre la realite de l'etre
+divin; mais elles sont constitutives de l'essence, elles sont donc
+_substantiale quippiam_[380]. L'unite absorberait les personnes, si la
+relation ne s'y opposait; la relation engendrerait la pluralite, si
+l'unite n'y resistait[381].
+
+[Note 379: [Grec: Ouki ousias deloitika, alla tes pros allela scheseois,
+kai tou tes huparxeois tropou.] _Id., ibid._ I x.]
+
+[Note 380: Petau, t. IV, c. x, p. 395-397, t. II.]
+
+[Note 381: Aug., _De Trin._, V, v, xi, et xiii.--VI, ii, iii, v.--VII,
+ii.--Saint Anselme dit: "Trinitatis et relationis consequentiae se
+contemperant ut nec pluralitas quae sequitur relationem, transeat ad
+ea in quibus praedictae sonat simplicitas unitatis; nec unitas cohibeat
+pluralitatem ubi eadem relatio significatur. Quatenus nec unitas
+amitiat aliquando suam consequentiam, ubi non obviat aliquae relationis
+oppositio; nec relatio perdat quod suum est, nisi ubi obsistit unitas
+inseparabilis." (_De Proc. Spir. S._, c. ii, p. 50. Cf. Nyss., _Cont.
+Eunom._, II.)]
+
+C'est par la relation differente, ensemble avec l'essence identique, que
+l'hypostase est constituee.
+
+Ainsi l'hypostase, ou personne, ne designe l'essence qu'indirectement
+(_in obliquo_), mais directement (_recte_) elle exprime la relation.
+Dans les choses creees, aucune propriete personnelle ne consiste dans la
+relation; la relation entre les creatures est accidentelle; en Dieu, au
+contraire, dans les personnes increees, la relation est constitutive, et
+il s'ensuit que la personne divine est relative et non absolue. Les
+noms de Pere, de Fils, de Saint-Esprit ne designent pas des natures en
+elles-memes, mais des personnes l'une par rapport a l'autre[382]. Ainsi
+le Dieu des chretiens n'est plus le Dieu solitaire des juifs, mais ils
+n'est pas non plus la multiplicite de dieux des Gentils. De ces deux
+erreurs il reste, dit saint Jean Damascene, tout ce qu'il y a d'utile
+dans le judaisme, l'unite de la nature divine, et dans l'hellenisme, la
+distinction des personnes[383]. C'est la quelque chose d'enigmatique,
+comme le dit saint Basile[384]; mais precisement cette condition
+mysterieuse est comme la prerogative imparticipable d'une nature unique,
+d'une essence increee, de l'etre parfait.
+
+[Note 382: Aug., _In Johan_., Tract, xxxix.--Epist. lxvi aut CLXX.--Le
+P. Petau dit: "Pater non est persona, nisi comparatus ad Filium." T. II,
+l. IV, c. ix, p. 414.]
+
+[Note 383: _De Fid_., I, vii.--Cf. Petau. _ibid_., XIII, p. 422.]
+
+[Note 384: Basil., _Ep_. XLIII.]
+
+On voit que le choix est entre deux manieres d'interpreter
+dialectiquement le dogme et d'expliquer, ou plutot de representer
+l'impenetrable alliance d'une essence unique avec des personnes
+distinctes.
+
+La premiere est celle qui a en general fait une grande fortune dans
+l'Eglise grecque. Elle assimile en principe l'essence divine a un
+universel, et les personnes a des individus. Pour eviter ou pour
+attenuer les consequences de cette assimilation, elle l'affaiblit
+ensuite, soit en la donnant comme une maniere necessaire de concevoir
+les choses, et en laissant a l'esprit humain la faculte de distribuer a
+son choix la realite entre l'universel et l'individu; soit en faisant
+remarquer que l'assimilation n'est pas rigoureuse, que l'espece ou
+le genre incree n'est pas compose de personnes, mais reside dans les
+personnes, que celles-ci ne sont pas separees les unes des autres comme
+les individus, mais sont les unes dans les autres, du moins en essence,
+et qu'ainsi aucune diversite, quant au temps de la naissance, n'est
+assignable entre elles, aucune difference en acte n'est entre elles
+possible, si ce n'est celle de la relation[385]. D'ou il resulte que le
+rapport de l'individu incree au genre incree est une communaute tout
+autre que le rapport similaire entre les creatures, et que cette
+communaute sans pareille n'altere pas l'unite de substance.
+
+[Note 385: _De fid_., I, VIII et seq. C'est meme, suivant saint Jean
+de Damas, ce qui fait que l'espece ou genre est dans la Divinite une
+essence simple, une veritable substance, tandis que l'unite d'essence
+des individus crees n'est qu'une communaute, une ressemblance. Celle-ci
+en Dieu se prend comme reelle, [Grec: to koinon kai en theoreitai
+pragmati], et dans les autres choses elle n'est que pensee, [Grec:
+thsoireitai logos chai epinoia]; et reciproquement, tandis que les
+individus crees sont percus reellement differents, les differences des
+personnes divines ne sont que distinguees par l'intelligence, [Grec:
+epinoia to digraemenon.]]
+
+L'autre interpretation repousse la precedente pour plusieurs raisons.
+D'abord, c'est que la distinction des universaux et des individus
+n'etant qu'une maniere de comprendre les choses, est de droit
+inapplicable a Dieu, c'est-a-dire a l'incomprehensible; puis la
+diversite des personnes dans une essence dont l'unite serait collective
+accroitrait et composerait cette essence, dont elle rendrait la quantite
+proportionnelle au nombre des personnes. Trois statues d'or font plus
+d'or qu'une seule des statues, tandis que le nom de Dieu, donne a
+chacune des trois personnes de la Trinite, ne cree pas plus trois dieux
+que trois fois le nom de soleil ne cree trois soleils[386]. L'unite
+de Dieu est, a proprement parler, la singularite[387]. De toutes les
+distinctions dialectiques il n'en faut donc garder qu'une, la relation:
+il est universellement admis que les proprietes sont des relations;
+les personnes n'existent donc que par les relations, et combinees avec
+l'identite de l'essence, ces relations la caracterisent sans cependant
+la decomposer, et y introduisent une inexprimable difference, seule
+compatible avec la parfaite unite[388].
+
+[Note 386: Aug., _De Trin_., VII, vi.--Boeth., _Quom. Trin. est un._, p.
+959.]
+
+[Note 387: [Grec: Ouk eipos omoioteta, alla tautoteta], dit Damascene,
+qui n'est pas toujours d'accord avec lui-meme. _De Fid_., 1, viii.
+"Pater, et Filius, et Spiritus Sanctus per hoc, quia cum est Deus in
+Deo, non est nisi unus Deus, servant in deitate, ad similitudinem unis
+hominis, singularitatem." (S. Anselm., _De Proc. Sp_. S., in fin.)]
+
+[Note 388: Basil., _Ep_. XLIII.]
+
+Au reste, ces deux interpretations ont deux caracteres communs; l'un
+dangereux, c'est qu'elles tendent l'une et l'autre a faire regarder les
+proprietes divines, et particulierement la distinction des personnes,
+comme quelque chose d'intellectuel, et plutot comme une condition
+de notre esprit que comme une expression vraie et adequate de la
+realite[389]. Le second, plus rassurant, c'est que toutes deux finissent
+par conclure a une specialite incomparable, a un mystere surnaturel dans
+la nature de l'etre divin, qui se trouve place en dehors des donnees
+communes de la science et du langage.
+
+[Note 389: Gregoire le Thaumaturge a ose dire que le Pere et le Fils
+etaient deux par la pensee, un par l'hypostase, [Grec: epinoia men
+einai duo, upostasei oe in]. Le P. Petau, qui cite ces mots apres saint
+Basile, ne les excuse qu'en disant qu'il faut ici par hypostase entendre
+substance, et qu'etre deux par la pensee signifie n'etre pas deux
+essentiellement (t. II, t. I, c, iv, p. 22).]
+
+Or, maintenant dans quel sens s'est declare Abelard? Il nous semble
+qu'il s'est plutot eloigne de l'interpretation des dialecticiens grecs;
+il penche evidemment pour celle qui s'appuie davantage sur la nature
+mysterieuse de Dieu, et qui interdit le plus severement a la science de
+la confondre avec les natures finies. Sa doctrine trinitairienne,
+quoi qu'on en puisse penser d'ailleurs, donne bien peu d'acces a
+l'application de la theorie du genre et de l'espece; elle ne se
+rencontre presque sur aucun point avec la doctrine de saint Jean de
+Damas, et parait bien plus pres de celle de saint Anselme, laquelle
+devait un jour devenir celle de saint Thomas d'Aquin.
+
+Dans la diversite de noms Abelard apercoit d'abord une difference de
+generation ou plutot d'origine: le Pere n'est point engendre et le Fils
+est engendre; de cette difference resulte pour chaque personne une
+relation distinctive comme la paternite, la filiation. Qu'est-ce donc
+que les proprietes des personnes? Leurs relations sont-elles les seules
+proprietes? Oui, selon le principe pose par Boece:
+
+"La relation multiplie la Trinite[390]." Ces proprietes ont l'avantage
+de ne pas designer seulement un simple attribut, mais la personne
+meme; c'est ce qui, en langage d'ecole, s'exprime ainsi: "La relation
+constitue l'hypostase." La relation est donc la meme chose que la
+propriete; la propriete distingue la personne, et pour nous elle la
+definit; elle est la personne. Du Pere retranchez la paternite, reste
+Dieu, ou l'essence qui n'est aucune personne en particulier[391].
+
+[Note 390: "Relatio multiplicat trinitatem... Facta est trinitatis
+numerositas in eo quod est praedicatio relationis." (Boeth., _De Trin.
+ad Symac_., p. 961.)]
+
+[Note 391: Thom. Aquin. _Summ_., I, qu. XL., art. 2 et 3.]
+
+Abelard n'a pas raisonne avec cette rigueur. Il a bien reconnu que les
+personnes ne peuvent etre distinguees que par des proprietes. Puis,
+ouvrant les livres, il a vu qu'on assignait a chaque personne de
+certains caracteres. Or, ces caracteres ne peuvent etre que communs ou
+propres. S'ils sont distinctifs, ils sont propres ou personnels. Quels
+sont-ils? aux termes de l'Ecriture, engendrer, etre engendre, proceder;
+suivant des auteurs tres-reveres, puissance, sagesse, bonte. Les
+premiers sont des actes qui donnent lieu a des relations; mais de telles
+relations peuvent bien etre les signes ou les effets des proprietes qui
+caracterisent un etre; elles ne sont pas ces proprietes intrinseques qui
+le definissent. Si donc il existait entre les relations indiquees par
+l'Ecriture et les proprietes assignees par les Peres, un secret rapport,
+une intime correspondance, celles-ci pourraient etre les veritables
+proprietes personnelles; et voila comme avec un peu d'adresse inductive
+la distinction de la puissance, de la sagesse et de la bonte devient
+la base ou l'equivalent de la distinction du Pere, du Fils et du
+Saint-Esprit.
+
+L'erreur logique, c'est de n'avoir pas apercu que les proprietes ne
+peuvent etre autres que des relations, et d'avoir confondu la categorie
+de la relation avec la categorie de la qualite, ou identifie trois
+proprietes absolues avec trois proprietes relatives, en faisant equation
+entre non-generation (ou paternite), generation (ou filiation),
+procession (ou spiration), et puissance, sagesse, bonte. Mais l'emploi
+de la categorie de qualite ou l'attribution speciale aux diverses
+personnes de ces diverses proprietes n'est point de l'invention
+d'Abelard; l'Eglise l'admet, si elle ne la consacre, et ses plus sages
+ecrivains la repetent tous les jours[392]. Cependant, des qu'on fait
+des proprietes personnelles quelque chose d'autre et de plus que
+des relations, et qu'on essaie ainsi de penetrer en elle-meme la
+personnalite intime du Pere, du Fils et du Saint-Esprit, on poursuit une
+propriete essentielle, c'est-a-dire qu'on touche a l'essence, et il n'y
+a pas d'autre essence que l'essence divine dans sa simplicite. Toutefois
+on ne s'arrete pas, et l'on prend pour proprietes personnelles des
+attributs essentiels. La puissance, la sagesse, la bonte sont en effet
+des attributs de l'essence divine. Des theologiens, pour excuser l'usage
+de les rapporter chacun a une personne en particulier, disent que
+c'est pour mieux faire connaitre la Trinite, en montrant comment
+se manifestent specialement les personnes, qui la constituent. Ces
+attributs essentiels de la Divinite sont, ajoutent-ils, _appropries_
+ainsi aux personnes, mais ne leur sont pas _propres_; s'ils leur etaient
+propres, chaque personne deviendrait une veritable forme dont la
+substance divine serait la matiere, c'est-a-dire que celle-ci ne serait
+pas Dieu sans ces formes, ou qu'avec ces formes elle serait plus que
+Dieu: ce qui est une heresie manifeste[393].
+
+[Note 392: C'est encore comme une certaine realisation de la puissance,
+de l'intelligence et de l'amour, realisation successive, non par ordre
+de temps, mais de principe, c'est comme une sorte de _processus_ a trois
+degres dans l'essence divine, qu'un ecrivain tres-recommandable, M.
+l'abbe Maret, a presente le dogme de la Trinite. Il est aussi formel
+a cet egard qu'il est permis de l'etre. (Voyez l'interessant ouvrage
+intitule _Theodicee chretienne_, lecon XIIIe, Paris, 1844.)]
+
+[Note 393: S. Thom. _Summ._, 1, qu. xxxix, n. 7.]
+
+Cette decouverte subtile entre la propriete et l'appropriation, Abelard
+ne l'avait pas faite, ou quoi-qu'il ait en quelque pensee de ce
+genre[394], il ne s'y est pas montre assez fidele, et il est tombe
+dans l'erreur de transformer des attributs essentiels et absolus en
+proprietes personnelles et relatives; seulement, dans sa prudence, il
+a rappele que ces mots de proprietes, de difference, etc., ne devaient
+plus, quand il s'agit de Dieu, etre pris dans un sens rigoureux et
+technique. C'etait indirectement confesser l'abus et le peril de
+l'application de la dialectique au dogme.
+
+[Note 394: Voy. ci-dessus, c. ii, p. 193 et suivantes.]
+
+La theologie scolastique orthodoxe ne s'est pas montree beaucoup plus
+sage. Que penser de la subtilite qui permet l'appropriation et rejette
+la propriete? Les proprietes, a-t-on dit, sont les relations; mais les
+relations s'appellent aussi _les notions_, ou signes reconnaissables des
+personnes. Sous ce dernier nom, elles ne sont que de pures idees, des
+moyens de concevoir on plutot de raisonner; mais ontologiquement, en
+elles-memes, les relations ou proprietes sont-elles davantage? Elles
+sont reelles, dit saint Thomas, elles ne sont pas purement rationnelles.
+Alors que sont-elles reellement? la relation est la personne meme; la
+paternite ne differe pas en realite du Pere, car la distinction de
+la matiere et de la forme n'etant point admise dans l'etre divin,
+l'abstrait n'y differe pas du concret. Or, qu'est-ce que la personne du
+Pere en realite ou substantiellement? L'essence divine en tant que Pere.
+Ces mots _en tant que Pere_ sont-ils l'expression d'un accident du
+sujet? L'unite divine, cette seule et veritable unite, n'admet pas plus
+la composition du sujet et de l'accident que celle de la matiere et de
+la forme. Tout ce qui est attribue en predicat a Dieu n'est attribut
+qu'en apparence, hypothetiquement, par une loi de notre intelligence; au
+vrai, tout ce qui lui est attribue lui est essentiel; tout en lui est
+essence. Ainsi, de meme que les relations sont les proprietes, et les
+proprietes, les personnes, la personne n'est pas dans la realite autre
+chose que l'essence. _In Deo non aliud persona quam essentia secundum
+rem_[395].
+
+[Note 395: S. Thom. _Summ._, ibid., a. 1, et qu. XI., a. 1.]
+
+Ainsi la scolastique est obligee, des qu'elle se lance dans l'analyse
+logique du dogme, d'ecarter peu a peu toutes les distinctions
+scientifiques, en les presentant comme des suppositions de notre
+intelligence, comme des moyens de raisonnement, comme des formes
+subjectives, c'est-a-dire que les relations, les proprietes, les
+personnes arrivent a n'etre plus qu'ideales, et la Trinite objective
+s'evanouit. Je crains fort que saint Thomas n'ait expose les plus purs
+principes du sabellianisme philosophique. Voila bien cette fois la
+theologie devenue nominaliste.
+
+Son exemple me ramene donc, comme celui d'Abelard, a cette conclusion:
+il n'y a point de science de la Trinite.
+
+Mais puisque l'Eglise a donne l'exemple d'en essayer une, l'imitation
+respectueuse de l'Eglise peut conduire a l'erreur, non a l'heresie; nous
+croyons que l'erreur est inevitable, mais elle n'est point criminelle,
+c'est-a-dire heretique, lorsqu'elle est presentee avec reserve,
+lorsqu'on a soin d'avertir, comme le fait Abelard, que rien ne doit etre
+pris au pied de la lettre, parce que ni la logique ni le langage ne
+s'appliquent exactement a la Trinite. Que devient alors le nominalisme,
+le realisme ou tout autre systeme sur les rapports de l'intelligence
+humaine et de l'ontologie? Nous sommes engages dans une question en
+dehors de tous les systemes, en dehors de toutes les terminologies. Il
+n'est donc plus de doctrine speciale dont les consequences puissent etre
+tournees contre le dogme; car toute doctrine a ete recusee, des qu'il
+s'agit du dogme, et le mystere a ete mis en dehors de la philosophie.
+
+Faute de cet avertissement prealable, aucune discussion ne serait
+innocente ni possible sur le dogme de la Trinite. En vous tenant
+strictement au langage de la science, essayez de comprendre sans heresie
+les celebres paroles de Bossuet sur la Trinite dans _le Discours sur
+l'histoire universelle_[396]; ou elles ne doivent pas etre entendues en
+rigueur, ou elles contiennent la negation des personnes de la Trinite.
+Une comparaison psychologique y assimile celles-ci a des phenomenes
+intellectuels, a nos facultes, qui n'introduisent aucune difference dans
+l'unite de la personne humaine. Bossuet est donc sabellien dans les
+termes. Logiquement, adresse a la doctrine et au langage, le reproche
+est irrefragable; adresse a la personne, ce serait une calomnie. Abelard
+nous parait avoir ete calomnie ainsi.
+
+[Note 396: IIe partie, c. XIX. Cf. son sermon sur le mystere de la
+tres-sainte Trinite, et ci-dessus, p, 315.]
+
+Maintenant est-il prudent et convenable de se plaire a ces expositions
+metaphysiques du mystere, lesquelles ne sont innocentes qu'a la
+condition de passer pour des metaphores philosophiques? Est-il
+consequent de traduire le probleme de la nature de Dieu dans la langue
+de la science, en professant que cette langue ne s'y adapte pas
+regulierement? Que dirait-on de celui qui donnerait la theorie
+mathematique d'une question a laquelle il aurait declare que les
+mathematiques sont inapplicables? Cette inconsequence est celle
+d'Abelard, mais de bien d'autres avec lui. Il a pour donnees une seule
+substance et trois personnes dans un meme etre, et il entreprend de les
+discuter pour les etablir philosophiquement. Defense a lui de vous dire,
+pour expliquer quelle est la difference des personnes, que c'est une
+difference substantielle; il faut bien alors que ce soit une difference
+modale. La faute n'est pas de dire cela, mais de pretendre savoir sur
+quelle difference repose la distinction des personnes. Une fois accorde
+qu'il s'agit d'une difference de propriete, ce n'est pas sa faute si
+vous vous dites a vous-meme: une propriete n'est pas une chose reelle et
+subsistante par elle-meme; donc la personne n'est pas subsistante, elle
+n'est qu'un mode de la substance. C'est vous qui etes nominaliste, et
+non pas lui, c'est vous qui devenez, par son influence et contre son
+gre, sabellianiste a son ecole. Quelle ressource lui reste-t-il? Celle
+de vous mettre en defiance contre cette conclusion du general au
+particulier et du cree a l'incree. Il ne peut pas vous dire que les
+proprietes sont substantielles, mais il se garde de vous dire qu'elles
+ne sont pas reelles; il le penserait, il l'aurait dit anterieurement,
+quand il s'agissait des choses de la creation, qu'il s'interdirait de
+qualifier de meme ce qui est au-dessus de la creation. Il vous dira au
+contraire que la Trinite est, qu'elle est reelle, qu'elle est non
+_in vocabulis_, mais _in re_. Le nominalisme consiste _a classer in
+vocabulis_ ce que le realisme constitue _in re_[397]. Que vous dirait
+donc de plus un realiste? Pour lui, comme pour toute intelligence
+humaine, il le faut, la nature divine doit deroger a toutes les
+conditions des autres natures. Si sa doctrine metaphysique lui donnait
+les moyens de concilier la coexistence de trois personnes dans une meme
+substance, il detruirait le mystere, il ferait descendre le ciel sur la
+terre, il humaniserait la Divinite. C'est pour lui une loi, comme pour
+le nominaliste, que la raison, sur sa pente naturelle, doive, quand elle
+specule sur la Trinite, etre emportee a des consequences enormes; c'est
+l'enormite de ces consequences, toujours presente, toujours menacante,
+qui fait que la Trinite est un mystere, c'est-a-dire un dogme et non un
+probleme, un article de foi et non une question philosophique.
+
+[Note 397: _Theol. Chr_., t. IV, p. 1280.]
+
+Ce dernier point si important, Abelard le neglige, et comme lui tous
+ceux qui, avant ou apres lui, ont essaye une demonstration philosophique
+de la Trinite. Aucune des demonstrations que l'Eglise autorise ou tolere
+n'echappe peut-etre completement aux critiques que l'orthodoxie peut
+diriger contre la sienne. La theorie de saint Thomas, si prudente et
+si reguliere, presente encore, ainsi qu'on l'a pu voir, ce melange de
+science et de dogme, de dialectique et de mysticite, qui tour a tour
+excite et paralyse le raisonnement, et ajoute a la difficulte des
+mysteres celle de la contradiction des termes. Le plus sage nous
+semblerait donc de recevoir religieusement de la tradition evangelique
+le dogme de la Trinite, et d'en considerer la theorie canonique comme
+une regle ecrite, destinee a prevenir toute tentative d'interpretation
+et a en tenir la place dans le langage chretien, sans introduire dans
+l'esprit une idee de plus. Mais cette sagesse n'etait celle de personne
+au temps ou la theologie se formait, et l'on ne peut s'etonner qu'elle
+ait manque au curieux Abelard.
+
+Mais si, dans l'interet de la foi, il a eu tort d'appliquer, meme
+avec mesure, la dialectique a l'exposition du dogme de la Trinite,
+reconnaissons au nom de la philosophie que cette application etait la
+seule forme que de son temps put prendre a sa naissance la theodicee
+rationnelle, et il fallait bien, ici je parle en homme du XIXe siecle,
+que la raison preparat son emancipation.
+
+Orthodoxe ou heretique, chretienne ou profane, la theologie d'Abelard
+est une philosophie en matiere de religion, une theodicee. Qu'en faut-il
+penser a ce titre et quelle en est la valeur scientifique? Ce serait
+un second examen qui se prolongerait sous cette nouvelle forme, et
+reprendrait une a une toutes les questions concernant la nature de
+Dieu, la creation, le gouvernement du monde. Il suffira de quelques
+observations.
+
+Les docteurs du moyen age ne sont pas entierement responsables des
+principes de leur philosophie religieuse. Ils ne l'ont ni inventee ni
+choisie, ils l'ont trouvee toute faite et recue de la tradition. Ce
+n'est que lorsqu'elle modifie la doctrine chretienne et dans la mesure
+ou elle l'a modifiee, qu'ils peuvent etre juges comme penseurs et
+figurer en personne dans les annales de la philosophie. On ne peut leur
+demander compte que de ce qu'ils ajoutent ou retranchent aux croyances
+communes de l'Eglise; celles-ci constituent une doctrine, une ecole, qui
+n'est a vrai dire celle de personne, et qui n'est pas autre chose que le
+christianisme. Abelard chretien n'a plus d'individualite, par consequent
+plus d'importance. Ce qu'il pense ou dit a ce titre a moins de valeur
+que le plus simple, le plus modeste catechisme. N'examinons donc pas, a
+propos de tel ou tel dogme qu'il adopte et reproduit, quelles sont les
+origines on les consequences de ce dogme, et si telle ou telle theorie
+catholique porte des traces de platonisme ou ramene, par l'ecole
+d'Alexandrie, aux philosophies orientales. La theologie d'Abelard dans
+son essence est celle du monde contemporain.
+
+Les exceptions sont rares dans l'Eglise; on compte peu de docteurs qui,
+en conservant les formes chretiennes, aient innove au fond et introduit,
+a la faveur de l'orthodoxie dans les termes, une philosophie etrangere
+a la tradition. Dans les premiers siecles et parmi les Peres il se
+rencontre bien de ces hardis penseurs dont l'Eglise n'a pas toujours
+soupconne la hardiesse, et qu'elle a de confiance admis ou laisses au
+nombre de ses docteurs, quelquefois ranges au nombre de ses saints.
+Plus tard, la tradition mieux fixee, la puissance ecclesiastique mieux
+etablie, l'instruction et l'originalite philosophique en decadence,
+rendent la theologie de plus en plus uniforme et convertissent les
+ecrivains en de simples metteurs en oeuvre qui exposent et disposent,
+prouvent et defendent, mais qui n'inventent plus. Seulement, par
+quelques details, par le choix de certains arguments, par l'emploi de
+certaines citations, par l'attachement a certaines autorites, enfin par
+leur methode d'exposition, ils se donnent un caractere et manifestent
+une tendance.
+
+ Facies non omnibus una,
+ Non diversa tamen.
+
+Ils sont chretiens, mais dogmatiques, demonstratifs ou mystiques; et ils
+poussent la science religieuse dans telle ou telle voie qui la conduit,
+soit au quietisme intellectuel, qui n'enseigne ni ne discute, soit au
+rationalisme chretien, si goute de nos peres, soit a l'absolutisme
+de principe de l'autorite, exclusivement admis par une ecole de ce
+temps-ci. Rarement ces differences importantes ont ete, du VIIe au
+XVe siecle, poussees au point d'insinuer dans la foi des doctrines
+inconnues, et les heresies meme n'ont presque jamais produit de
+veritables nouveautes philosophiques. Dans toute cette longue periode,
+il se produit peu d'hommes qui, tels que Scot Erigene, se soient fait
+un christianisme personnel, et qui, ressuscitant quelque philosophie
+payenne, l'aient couverte de la robe du levite pour qu'on ne la reconnut
+pas. Ils ne sont pas plus communs ceux qui, comme saint Anselme, sans
+sortir du giron de l'Eglise, se sont mis a rechercher les fondements
+philosophiques des idees religieuses, et a demontrer rationnellement
+comment l'homme croit en Dieu. Il ne faut meme pas tenir toujours grand
+compte aux ecrivains de telle ou telle opinion inusitee, de telles ou
+telles consequences singulieres, qu'on peut apercevoir ou demeler dans
+leurs systemes; ils n'ont pas toujours eu volonte ni conscience de
+penser ce qu'ils ont dit. Dans ces temps d'erudition, ou les livres
+etaient rares et les idees plus encore que les livres, on dependait
+beaucoup de l'auteur qu'on avait lu, on citait sans discernement, on
+copiait sans choix, et l'on empruntait aveuglement a des ouvrages
+contradictoires, a des sectes opposees, des opinions peu conciliables,
+dont on meconnaissait la portee, et que recommandait egalement leur
+antiquite commune. Le hasard, plus que le mouvement regulier des
+esprits, decernait successivement l'autorite a des ecrivains
+differents, et tandis que la vogue du pseudo-Denys, qu'on croyait Denys
+l'Areopagite, portait au mysticisme, l'engouement pour le consul Boece
+ramenait au genre didactique et produisait la philosophie de l'ecole.
+Ce serait denaturer les faits que de vouloir assigner une valeur
+philosophique a toutes les opinions, que de les representer toutes comme
+les phases naturelles, comme les developpements logiques de l'esprit
+humain. Pour etre vraie, l'histoire meme des systemes ne doit pas
+toujours etre systematique. Le moyen age est rempli de choses fortuites,
+de singularites steriles, de tentatives insignifiantes, et les
+theologiens abondent en hardiesses qui ne menent a rien, en assertions
+graves qui ne concluent pas, en erreurs qui n'egarent point. La foi
+domine l'ensemble et neutralise souvent ce qui n'est pas elle. Comme un
+corps sain et vigoureux, elle s'assimile quelquefois jusqu'a des poisons
+et n'en est pas plus alteree qu'affaiblie.
+
+Gardons-nous donc d'aller relever dans Abelard tous les passages qui,
+logiquement analyses, conduiraient a des consequences auxquelles il n'a
+jamais pense; toutes les expressions qui, par voie de citation, lui sont
+venues de quelque doctrine qu'il n'a jamais connue, toutes les opinions
+episodiques qu'il repete sur la foi d'un auteur, sans s'etre jamais
+apercu qu'elles fussent d'origine suspecte ou de nature incompatible
+avec la foi. Platonicien quand il cite le Timee, peripateticien quand il
+cite Boece, alexandrin par endroits, plus souvent disciple de l'Eglise
+latine, il n'entend pas etre autre chose qu'un philosophe catholique, et
+les combinaisons d'idees heterogenes qu'on peut ca et la signaler dans
+ses ecrits ressemblent souvent a des centons plutot qu'a un eclectisme.
+Il cite pour se montrer instruit, il commente pour paraitre ingenieux,
+il concilie pour rester logique; mais la plupart du temps son travail
+porte moins sur les doctrines que sur les textes, et il entend expliquer
+et non completer l'antiquite. Nous aimons a generaliser; nous excellons
+aujourd'hui a retrouver la filiation des idees et a voir, comme on dit,
+tout dans tout. Rien ne serait plus trompeur que de supposer a toutes
+les epoques, que d'attribuer retroactivement au temps passe la
+clairvoyance et l'universalite qui appartiennent au notre.
+
+Une fois dit qu'Abelard est un theologien catholique et rationaliste, sa
+place est suffisamment marquee, son caractere suffisamment determine; on
+sait dans quelle ecole chretienne il doit etre classe, et nous croyons
+a cet egard nous etre assez explique. Nous n'ajouterons que deux
+observations.
+
+1º Les Allemands ne se renferment guere dans la reserve que l'on
+conseille ici. Un historien de la philosophie, Rixner, declare qu'il y a
+dans la doctrine d'Abelard un fond de spinozisme, et il donne en preuve
+un tableau synoptique dresse par Fessler d'extraits divers d'Abelard
+et de Spinoza[398]. On se rappelle que deja Caramuel accusait Abelard
+d'avoir retrouve dans les ruines de l'antiquite la philosophie
+d'Empedocle, en soutenant que tout etait Dieu et que Dieu etait
+tout[399], et en remettant au jour un pantheisme qui, pour cette epoque,
+n'avait ete signale qu'en principe dans les doctrines de Bernard de
+Chartres et plus explicitement dans celles d'Amaury de Bene, condamne
+et, suivant quelques-uns, brule comme heretique, mais place par certains
+historiens au nombre des disciples d'Abelard.
+
+[Note 398: _Handbuch der Geschichte der Philosophie_, t.1, ep. i, sec.
+16, append. iii.]
+
+[Note 399: J. Caram. Lobkowitz, _Ration. et real. Philosophia, Metaph._,
+III, iii, p. 175.]
+
+L'accusation de pantheisme est une des plus faciles a lancer contre
+toute theologie. En traitant de Dieu, le langage humain, plus encore que
+la pensee humaine, manque rarement d'y donner pretexte. Toutefois le
+pantheisme s'accorde plus volontiers avec le realisme exagere, et le
+principe nominaliste, savoir l'individualisme absolu, parait _a priori_
+inconciliable avec une doctrine qui noie tous les individus dans l'unite
+de la substance universelle. Abelard semblait donc plus qu'un autre a
+l'abri de l'accusation de pantheisme. Cependant les incoherences ne
+sont pas rares chez les philosophes, et de ce qu'une doctrine serait
+contradictoire il ne suivrait pas qu'elle fut invraisemblable.
+
+Au premier abord, il semble que Rixner et Fessler ont raison. Le dernier
+a detache de la seule _Theologie chretienne_ sept passages auxquels il
+oppose des passages correspondants et selon lui equivalents, qui sont
+les principes memes de l'Ethique de Spinoza. Mais quand l'analogie de
+doctrine serait dans ces citations cent fois plus evidente qu'elle ne
+nous semble, la demonstration ne serait pas concluante. Pour qu'il y
+ait pantheisme, il faut le dessein forme de ramener Dieu et le monde a
+l'unite et de nier la dualite qui resulte soit de la coeternite des
+deux principes, soit plutot de la creation substantielle; or, rien de
+semblable dans Abelard; jamais il n'y a songe, et j'ignore meme s'il
+savait bien qu'une telle doctrine eut existe. Il croyait en Dieu et en
+la creation; ses expressions sont positives dans ce sens. Dans le Dieu
+createur, dit-il, "Moise designe le Pere, c'est-a-dire la puissance
+divine, par laquelle tout a pu etre cree de rien (_Introd._, lib. 1, p.
+987). Le nom de Tout-Puissant est donne par l'Ecriture au Pere, quoique
+les autres personnes divines soient toutes-puissantes, parce que le Pere
+etant inengendre existe par lui-meme et non par un autre... tandis que
+tout le reste ne peut etre que par lui (_Theol. Christ._, lib. I, p.
+1165). Il est dit des elements que Dieu les crea et non qu'il les forma,
+parce que etre cree se dit de ce qui est produit du non-etre a l'etre"
+(_Hexam., p. 1366). Et d'ailleurs celui qui croit reellement en
+l'incarnation et en la redemption ne peut rien avoir de commun avec
+Spinoza. Le pantheisme et le peche impliquent, le pantheisme et la
+damnation impliquent, le pantheisme et la remuneration impliquent. A
+quelque faible degre qu'un homme soit chretien, il nie _ipso facto_ le
+pantheisme.
+
+Maintenant ne se peut-il pas faire qu'un theologien, contre son
+intention, a son insu, professe sur la nature de Dieu de telles idees
+que l'unite de substance en resulte logiquement? La doctrine chretienne
+elle-meme est-elle absolument exempte de formules et d'expressions qui
+se pretent a de telles consequences? On n'en peut absoudre, par exemple,
+le pere Malebranche, qui dans la sincerite de son coeur execrait le
+pantheisme, qui appelait Spinoza un miserable, son Dieu un monstre, son
+systeme une epouvantable et ridicule chimere, et qui a dit cependant:
+"Dieu n'est pas renferme dans son ouvrage, mais son ouvrage est en lui
+et subsiste dans sa substance.... C'est en lui que nous sommes[400]."
+Toutefois c'est la une accusation inductive qu'on ne devrait admettre
+qu'avec grande reserve. Telle est la nature de l'esprit humain et celle
+de la Divinite que l'un ne peut guere raisonner sur l'autre avec un peu
+de suite sans laisser echapper des propositions qui semblent receler le
+pantheisme. Prenons l'autorite la plus haute: "Je suis l'etre," dit
+le Seigneur dans l'Ecriture, "je ne change point" (Exod., III, 14.
+--Malach., III, 6). Supposons que ces passages soient isoles, que rien
+ne les commente, ne les explique, ne les modifie, et essayons, en les
+prenant dans un sens absolu, de les concilier avec la creation; aucune
+subtilite n'y reussira. "La vie est en Dieu," dit saint Jean, "nous
+demeurons en lui.... Il nous a donne de son esprit" (I, 4; IV, 13).
+"Nous vivons en Dieu," dit saint Paul aux Atheniens, "en lui nous nous
+mouvons et nous sommes" (Act., XVII, 28). Ces mots sont la devise et
+comme l'axiome fondamental du spinozisme, et qui pourtant oserait
+supposer que l'apotre ait doute de la personnalite humaine et de la
+separation substantielle entre le createur et la creature?
+
+[Note 400: VIIIe et IXe _Entretien sur la Metaphysique_.]
+
+On rencontrerait dans les Peres, dans les theologiens, dans les
+philosophes les plus religieux, que vous dirai-je? dans le catechisme,
+des propositions isolees qui presenteraient le meme sens et les memes
+dangers. Saint Clement n'a-t-il pas ecrit que Dieu est tout, et saint
+Augustin que tout est en Dieu, et que rien, pas meme l'ame humaine,
+n'est hors de lui? "Celui qui est est indivisible," dit Bossuet. "Dieu
+est tout, dit Fenelon.... Il est souverainement un, et souverainement
+tout.... Il est tellement tout etre, qu'il a tout l'etre de chacune de
+ses creatures.... O Dieu! il n'y a que vous." "Dieu est tout etre, dit
+Malebranche... toutes ses creatures ne sont que des participations
+imparfaites de l'Etre divin." "Dieu est infini en tout sens," dit
+Bergier, et les catechismes le repetent[401]. Prenez tous ces mots au
+sens litteral, et je vous defie d'en deduire la creation et l'homme.
+C'est qu'il y a, en matiere de theodicee, un vice peut-etre irremediable
+dans le langage humain et dont Spinoza abusait pour construire le
+mensonge de son systeme.
+
+[Note 401: S. Clem. Al. _Poedag._, t. I.--S. Aug. _Solil._, l, IV;
+et _de Duab. anim._--Bossuet, _Elev. sur les Myst._, 1re sem., elev.
+IV.--Fenelon, _De l'exist. de Dieu_, IIe part., c. II, IIe preuve; c.
+v.--Bergier, _Dict. de Theol._, art. _Dieu_, II, 2 deg.--Voyez l'ouvrage
+intitule _Theorie de la raison impersonnelle_, par M. Bouillier, c.
+XVII.]
+
+Si l'on appliquait cette critique aux philosophes scolastiques, elle
+ressortirait bien plus evidente encore. Croyants fideles pour la
+plupart, ils ne s'inquietent guere des extremes consequences de leurs
+doctrines, et de meme qu'on les voit, sans premeditation ni scrupule,
+donner souvent des armes a l'idealisme ou au scepticisme qui les
+inquietent peu, on les voit quelquefois, dans leurs effusions pieuses
+sur l'immensite de l'Etre divin, aneantir innocemment sa personnalite et
+sa liberte mysterieuses, et avec elles la personnalite et la liberte
+si claires de l'homme. Les preuves se presenteraient en grand nombre.
+Bornons-nous a discuter quelques-unes de celles dont s'arme Fessler
+contre Abelard.
+
+La premiere est cette proposition que la divine substance est absolument
+indivisible (_omnino individua_), absolument sans forme (_omnino
+informis_), n'ayant besoin de rien d'autre qu'elle, se suffisant a
+elle-meme, ayant tout par elle-meme, ne tenant rien d'un autre qu'elle.
+Ce sont la, je crois, des propositions recues en theologie, en
+philosophie meme; une seule aurait besoin d'explication dans un autre
+livre que celui-ci, c'est celle qui porte que la Divinite est _informe_.
+Nous savons qu'elle signifie que la distinction de la matiere et de la
+forme est inapplicable a Dieu; et certes il n'y a rien la que de fort
+innocent.
+
+ Informis Deus est formarum forma vigorque[402].
+
+[Note 402: J. Saresb. _Enthetic_., p. 87.]
+
+A ces propositions, Fessler assimile celles par lesquelles Spinoza
+definit la substance. La substance est ce qui est en soi, ce qui se
+concoit par soi, ce dont le concept n'a besoin du concept d'aucune autre
+chose. D'ou resulte qu'il ne peut y avoir deux substances et que toute
+substance est necessairement infinie[403].
+
+[Note 403: Rixner, _loc. cit_.--Abael. _Th. Chr_., p, 1264.--Spinoza,
+_Ethiq_., part. t, definit. 8, prop. 5, 8, 13.--Cf. Frerichs, Commentat.
+de Ab. Doct., p. 10.]
+
+J'avoue que le rapport logique m'echappe. Abelard parle de la substance
+divine, Spinoza de la substance en general. Quand ce que dit ce dernier
+serait vrai ou plausible, faudrait-il en charger Abelard, dont le but
+est precisement de specifier la substance divine, de determiner ce
+qu'elle est et ce qu'elle n'est pas, de la distinguer de toute autre
+substance? C'est la substance increee qu'il decrit; car il ajoute
+aussitot: "Les creatures, au contraire, quelque excellentes qu'elles
+soient, ont besoin de l'adjonction d'une autre chose qu'elles, et ce
+besoin atteste leur imperfection" (_Theol. Chr._, p. 1265). Qu'Abelard
+ait tort ou raison, qu'importe donc que Spinoza applique a la substance
+en general ce qu'Abelard dit privativement de la substance particuliere
+de Dieu? Ne savons-nous pas que l'artifice de Spinoza est de prendre a
+peu pres la definition cartesienne de la substance, et en montrant
+ou tentant de montrer que cette definition n'admet ni limite, ni
+distinction, ni multiplicite, d'en conclure qu'elle suppose une seule
+et meme substance pour toute substance, et par consequent une substance
+illimitee, en telle sorte que celle-ci soit la seule Divinite et que la
+Divinite soit la seule substance? Pour que la racine du spinozisme fut
+dans Abelard, il faudrait la montrer dans sa definition de la substance
+en general qui n'est point ici rapportee, et non dans celle de la
+substance divine en particulier; il faudrait prouver que Spinoza et lui
+definissent de meme la premiere, et non que Spinoza definit la seconde a
+peu pres comme Abelard definit la premiere.
+
+Dana son second extrait, Fessler remarque qu'Abelard a repete ce
+principe des theologiens: _Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu meme_,
+et que voulant le developper, il ajoute que tout ce qui existe dans la
+nature est eternel, et alors c'est Dieu, ou est ne du principe supreme,
+qui est Dieu, rien n'etant par soi, hors ce par quoi tout existe. Or,
+Fessler a lu dans l'Ethique qu'aucune substance autre que Dieu ne peut
+etre donnee ou concue, que tout ce qui est est en Dieu, que l'essence
+des choses produites par Dieu n'enveloppe pas leur existence et que Dieu
+n'est pas seulement la cause efficiente de l'existence des choses, mais
+encore de leur essence[404]. De la resulte pour le critique l'analogie
+des doctrines.
+
+[Note 404: Rixn., _loc. cit._--Abael. _Th. Chr._, p. 1262.--_Ethiq._,
+part. I, prop. 14, 15, 24, 25.]
+
+Il me semble qu'il en resulte leur difference. D'abord, la citation
+d'Abelard est tronquee. Ce qui vient apres le principe _rien n'est en
+Dieu qui ne soit Dieu_; n'est que la majeure destinee a prouver ce
+principe et non la preuve directe du principe. En effet, dit le
+philosophe, toute chose ou est eternelle, c'est-a-dire Dieu meme, ou a
+commence et vient de lui, _ab eo sumens exordium_. Or, si la sagesse, la
+puissance ou tout autre attribut de Dieu a commence, Dieu a pu etre sans
+la sagesse, sans la puissance, ce qui repugne; les attributs de Dieu
+sont donc eternels, c'est-a-dire qu'ils sont Dieu meme. (_Ibid._, p.
+1263.) De bonne foi, comment voir dans ce raisonnement aucun tendance a
+identifier toute substance en Dieu, et a conclure que Dieu est la cause
+de l'essence des choses, de ce que rien et par consequent aucune essence
+ne peut etre concue sans Dieu[405]? Car cette derniere proposition est
+la preuve donnee par Spinoza. Qu'on dise, si l'on pense comme lui, que
+la division d'Abelard entre ce qui est eternel et ce qui a commence
+ayant Dieu pour principe, est futile et vaine, et que les choses
+particulieres, n'etant que les modes par lesquels les attributs de Dieu
+s'expriment d'une facon determinee, sont une dependance necessaire de
+ces attributs eux-memes coeternels et consubstantiels a Dieu; on en
+est le maitre, a la charge pourtant de rencontrer de redoutables
+contradicteurs. Mais parce qu'on n'admet pas une division, taxer de
+l'avoir niee celui qui l'a etablie, c'est une argumentation etrange,
+et nulle preuve meme apparente n'est donnee qu'Abelard ait confondu
+la cause universelle avec la substance universelle, ce qui est le
+pantheisme.
+
+[Note 405: _Ethiq._, part. I, prop, 15.]
+
+2 deg. Passons a une seconde observation. Lorsqu'on a le malheur d'admettre
+le principe de l'unite de substance, c'est une consequence forcee que
+cette substance constamment identique a elle-meme, immutable pour toute
+cause externe, soumise a sa nature comme a sa loi, soit necessairement
+tout ce qu'elle est, fasse necessairement tout ce qu'elle fait; d'ou il
+suit que Dieu n'est pas une cause libre, mais une cause necessaire,
+et grace a l'unite de substance, toute liberte disparait du monde:
+conclusion inevitable des principes du spinozisme. Nous ne retrouvons
+pas ces principes dans Abelard; nous n'y devons pas retrouver les
+consequences.
+
+Cependant on ne saurait contester qu'il n'ait limite la liberte de
+Dieu par sa propre nature, et hasarde sur ce sujet difficile diverses
+propositions dont a toute force Spinoza offre quelques analogues. Mais
+elles ne sont pas dans Abelard au nom des memes principes; ce n'est pas
+l'axiome eleatique de l'Un et de l'Etre qui lui a inspire l'espece de
+fatalisme divin qu'on peut lui attribuer. Ce qu'on appelle la liberte de
+Dieu souffre en effet quelques difficultes independantes des principes
+du pantheisme. L'etre immutable peut-il faire autrement qu'il ne fait?
+L'etre infiniment juste peut-il rien faire d'autre que ce qui est
+infiniment juste? L'etre parfait ne fait-il pas toujours le mieux
+a faire? Et par consequent, si Dieu existe, ne suit-il pas de sa
+toute-puissance, de son immutabilite, de toutes ses perfections, que
+tout ce qui se fait ne se faisant que parce qu'il l'a voulu, il ne
+pouvait vouloir autre chose que ce qui se fait, et que ce qui se fait
+est ce qui pouvait se faire de plus digne de lui, de plus conforme a
+sa sagesse, a sa justice, a sa bonte? La nature de Dieu etant la
+perfection, il ne saurait agir que conformement a sa nature ou a la
+perfection; et comme il est toujours egal a lui-meme, son oeuvre est
+digne de lui.
+
+Ce raisonnement a evidemment touche Abelard, et sans rapporter les
+cinq passages que Fessler donne en preuve, nous avons assez longuement
+analyse la theodicee de notre auteur pour qu'on s'en rappelle a cet
+egard les remarquables conclusions; mais loin de proceder du spinozisme,
+elles decoulent assez naturellement de la notion orthodoxe que toute
+religion donne de la Divinite. Il est certain qu'Abelard reconnait ces
+deux principes:---Dieu ne faisant que ce qu'il doit faire, il faut qu'il
+fasse ce qu'il fait.--Tout ce que Dieu fait est aussi bien que possible,
+_omnia a Deo tam bona fiunt quantum fieri possunt_.
+
+Mais ce n'est point cette fois a Spinoza qu'il faut comparer Abelard,
+c'est a Malebranche et a Leibnitz. Sa doctrine n'est pas le pantheisme,
+mais l'optimisme. C'est Malebranche qui a dit: "Dieu peut ne point agir,
+mais s'il agit, il ne se peut qu'il ne se regle sur lui-meme, sur la loi
+qu'il trouve dans sa propre substance.... Dieu veut faire son ouvrage
+le plus parfait qui se puisse.... mais aussi Dieu veut que sa conduite
+aussi bien que son ouvrage porte le caractere de ses attributs.... Dieu
+lui-meme est la sagesse; la raison souveraine lui est coeternelle et
+consubstantielle, il l'aime necessairement, et quoiqu'il soit oblige de
+la suivre, il demeure independant[406]."
+
+[Note 406: Malebranche, IXe entret., n deg. 8, 10 et 13. Voyez aussi, X,
+_Eclaircissement sur les idees_.]
+
+C'est Leibnitz qui a dit: "La supreme sagesse jointe a une bonte
+qui n'est pas moins infinie qu'elle, n'a pu manquer de choisir le
+meilleur.... Il y aurait quelque chose a corriger dans les actions
+de Dieu, s'il y avait moyen de mieux faire.... S'il n'y avait pas le
+meilleur, _optimum_, parmi tous les mondes possibles, Dieu n'en aurait
+produit aucun[407]."
+
+[Note 407: Leibnitz, _Essais de Theodicee_, part. I, n deg. 8.]
+
+Telle est cette doctrine si belle, qu'elle est admiree de ceux qui la
+combattent. L'exemple d'Abelard qui lui-meme ne l'avait pas inventee,
+mais qui l'a remarquablement exposee, nous prouve qu'elle n'est pas
+entierement nouvelle; et nouvelles ne sont pas non plus les objections
+qu'elle encourt. On s'est etonne avec raison que saint Bernard ne l'ait
+pas comprise dans ses vehementes censures. Mais le concile l'avait
+condamnee, car Abelard a l'air de la retracter dans son Apologie[408].
+Il parait en effet aussi difficile de la concilier chretiennement avec
+la liberte et la toute-puissance de Dieu, que d'accorder la doctrine
+opposee avec sa perfection, sa justice et sa bonte. L'Eglise n'a
+point resolu par un ensemble de decisions canoniques ces questions
+redoutables. Mais elle est loin d'avoir autorise les solutions
+d'Abelard. Nous voyons que deux contemporains de celui-ci s'elevent
+contre sa doctrine, "doctrine," dit l'un d'eux, Hugues de Saint-Victor,
+"que des esprits enfles d'une vaine science s'efforcent aujourd'hui
+d'accrediter;" et l'autre, qui fut peut-etre son disciple et qui a fait
+aussi ses Livres des Sentences, Robert Pulleyn, sait tres-bien demander
+comment Dieu etant immutable, les efforts des saints peuvent servir a
+les sauver, comment, s'il n'a pu faire autrement qu'il n'a fait, notre
+reconnaissance lui est due[409]. Ces difficultes et de plus grandes
+encore pourraient etre developpees, si nous traitions le fond de la
+question, mais ce n'est pas moins que celle de la Providence et du libre
+arbitre, de la justice divine et de l'existence du mal, c'est-a-dire le
+plus formidable probleme et de la religion et de la philosophie. Il
+nous suffit d'avoir rappele comment Abelard le considere et le croit
+resoudre. L'analyse ulterieure de ses ouvrages nous fera connaitre plus
+profondement encore sa solution. Seulement, quelle qu'elle soit, elle
+est digne des plus nobles esprits, et elle ne depare paa les doctrines
+du philosophe infortune qui, sous les coups d'une destinee cruelle,
+proclamait encore en l'adorant la perfection de Dieu reflechie dans son
+oeuvre, et qui, les yeux en pleurs, au souvenir de saint Bernard, au
+souvenir peut-etre d'Heloise, disait encore: "Tout est bien."
+
+[Note 408: Petav. _Dogm. Theol._, t. I, t. VI, c. vi, p. 340.--_Ab.
+Op._, Apolog., p. 331.]
+
+[Note 409: Hugon. S. Vict. _Op._, t. III. _Summ. Sent._ tract. i, p.
+430.--_Hist. Litter._, t. XII, p. 1 et 31.--Rob. Pull. _Sentent._, pars
+i, c. xv.--Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 767.--Rixner, _ouvr.
+cite_, t. II, app. iii, B.]
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+SUITE DE LA THEODICEE.--_Commentarii super S. Pauli epistolam ad
+Romanos._
+
+La Trinite est l'idee la plus haute que le christianisme ait mise
+dans le monde. Les questions ordinaires de la theodicee ne touchent
+generalement les attributs divins que dans leurs rapports avec la
+creation, et surtout avec l'humanite. Mais la Trinite est, pour ainsi
+parler, une question plus desinteressee, ou l'esprit semble aspirer a
+connaitre la Divinite pour elle-meme; ce n'est qu'a _posteriori_ que des
+reflexions ulterieures ou les enseignements de l'Eglise nous revelent
+comment des distinctions, d'abord toutes speculatives entre les
+personnes divines, peuvent se lier tant a l'action de Dieu sur le monde
+et sur l'homme qu'aux dogmes mystiques de l'incarnation et de la mission
+du Christ; et alors des questions metaphysiques l'esprit passe peu a peu
+aux questions morales. Avant d'etudier l'ouvrage qu'Abelard a consacre a
+celles-ci, ou son _Ethique_, recherchons comment il a traite et resolu
+les questions intermediaires. Nous avons vu ses deux grandes Theologies
+aboutir a une doctrine de la prescience et du libre arbitre. L'ordre
+des idees amene ici naturellement la question generale du salut par la
+redemption, antecedent necessaire de la morale, et cette question est
+etudiee dans un ouvrage important dont la lecture est peu attrayante,
+mais qui abonde en vues singulieres et en opinions caracteristiques,
+C'est un commentaire verset par verset et presque mot par mot de
+l'epitre aux Romains. Ici est la place de cet ecrit, car l'Introduction
+a la Theologie s'y trouve rappelee, et la theologie morale, ou
+l'Ethique, a laquelle il est fait plus d'un renvoi, y est annoncee[410].
+
+[Note 410: _Magistri Petri Aboelardi Commentariorum super S. Pauli
+Epistolam ad Romanos, Libri V. Ab. Op._, p. 401-725. C'est aussi l'avis
+des auteurs de l'Histoire litteraire (t. XII, p. 117). Abelard reserve
+une question, celle de la difference entre le vice de l'ame et le peche,
+a son Ethique, et elle y est en effet traitee. (_Comm. in ep. ad Rom._,
+I. II, p. 560, et _Eth_., c. ii et iii, p. 628 et 629.) Il cite souvent
+sa Theologie comme un ouvrage anterieur, p. 513, 515, 516, etc., et les
+citations meme indiquent que cette Theologie est l'Introduction. Nous
+supposons que ce commentaire a ete compose apres l'Introduction, mais
+avant les cinq livres de la Theologie chretienne]
+
+L'ouvrage ne saurait etre methodique. Les questions y viennent comme les
+presente le texte de saint Paul; l'auteur entremele la philosophie, la
+theologie, la morale, l'interpretation du texte, et meme les remarques
+historiques. Nous elaguerons les details pour isoler quelques points
+essentiels, en le laissant presque toujours parler lui-meme.
+
+Comme toute composition de l'art de la parole, dit-il, l'Ecriture-Sainte
+veut instruire ou emouvoir. On peut diviser en trois l'Ancien Testament.
+Le Pentateuque enseigne d'abord les commandements du Seigneur. Les
+livres de propheties, d'histoires, et tout le reste, ont pour
+but d'exhorter a suivre ces commandements, mais les uns par des
+avertissements, les autres par des exemples. De meme dans le Nouveau
+Testament, "l'Evangile est la loi, il enseigne la forme de la
+veritable et parfaite justice." Les Epitres et l'Apocalypse excitent a
+l'obeissance a l'Evangile. Les Actes des apotres, ainsi que la narration
+evangelique, contiennent les recits sacres. Ainsi les Epitres sont
+plutot encore un conseil qu'un enseignement. "Dans une cite, il est des
+biens qui tendent a la conservation, d'autres a l'accroissement. Ainsi
+le remarque Jules a la fin du second livre de sa Rhetorique[411]. A la
+conservation appartiennent les choses necessaires, les champs, les bois.
+Les autres sont moins necessaires, mais plus belles, comme les edifices,
+les tresors, la puissance meme." Ainsi peut-etre, avec ce qu'enseignent
+les evangiles sur la foi, la charite et les sacrements (sujet de
+l'Introduction a la theologie), le salut etait assure; meme, sans y
+ajouter ce qu'ont etabli les apotres, ni les canons, ni les decrets,
+ni les regles monastiques, ni les ecrits des saints. Mais Dieu a voulu
+toutes ces choses pour orner, "pour agrandir l'Eglise, qui est comme sa
+cite, et pour garantir plus surement encore le salut de ses citoyens."
+
+[Note 411: Ce Jules est probablement Julius Severianus, qui vivait un
+peu avant Sidoine Apollinaire, ou meme sous Adrien. Il avait compose un
+ouvrage intitule: _Syntomata sive praecepta artis rhetoricae. (Antiqui
+Rhetorea latini a Fr. Pithaei bibliotheca olim editi_, A. Capperonier,
+un vol. in-4º, p. 320 Voy. aussi Fabricius, _Bibl. lat._, t. III, p.
+759.)]
+
+L'epitre aux Romains a pour objet de "rappeler les Romains, anciens
+gentils, ou juifs convertis, qui, dans une orgueilleuse contention, se
+disputaient le premier rang, a la veritable humilite et a la concorde
+fraternelle." Ce qu'elle fait de deux manieres, en amplifiant les dons
+de la grace divine, en attenuant les merites de nos oeuvres; et cette
+epitre a ete placee la premiere, parce qu'elle est dirigee contre le
+premier des vices, l'orgueil[412].
+
+[Note 412: Prolog., p. 491-498.]
+
+L'existence de ce Commentaire et celle de beaucoup d'autres qui furent
+composes dans ces temps-la, prouve qu'au moyen age l'Ecriture etait
+loin d'etre negligee comme on l'a dit quelquefois, et que les auteurs
+n'etaient pas tellement infatues des autorites de seconde main, qu'ils
+n'eprouvassent le besoin de se retremper sans cesse aux sources pures
+de la parole divine. Abelard en particulier a toujours paru attacher
+le plus haut prix a la lecture des saints livres. Dans une longue et
+curieuse lettre ou il donne a l'abbesse du Paraclet des instructions
+pour son couvent, il veut que les religieuses s'adonnent a cette etude.
+"L'Ecriture-Sainte est le miroir de l'ame. Celui qui vit en la lisant,
+qui profite en la comprenant, s'habitue a connaitre la beaute de ses
+moeurs ou a en decouvrir la difformite, et s'attache ainsi a accroitre
+l'une comme a ecarter l'autre.... Mais celui qui contemple l'Ecriture
+sans la comprendre, la tient comme un aveugle devant ses yeux; c'est un
+miroir ou il ne peut se reconnaitre. Il ne cherche pas dans l'Ecriture
+cette instruction pour laquelle uniquement elle est faite, et comme un
+ane attache a une lyre, il reste ainsi oisif devant le livre. Il est a
+jeun, il a devant lui le pain, et il ne se nourrit pas. Cette parole de
+Dieu, que son intelligence ne s'assimile point, que l'enseignement ne
+porte point a sa bouche, est pour lui un aliment inutile; il ne s'en
+sert pas.... Il prie ou il chante en esprit, celui qui ne fait que
+former des mots par le souffle de ses levres, et n'y ajoute pas
+l'intelligence mentale.... L'oraison meme est alors sans fruit.... il
+faut que celui qui prie soit penetre et enflamme par l'intelligence des
+paroles qu'il adresse a Dieu.... C'est par une suggestion de l'ennemi
+des hommes que dans nos monasteres on ne fait aucune etude pour
+l'intelligence des Ecritures; on n'y apprend qu'a chanter et a former
+des mots articules, non a les comprendre, comme s'il etait plus utile de
+faire beler les brebis que de les faire paitre[413]."
+
+[Note 413: _Ab. Op._, ep. viii, Petr. ad Helois., p. 188-191.--Voy.
+aussi l'epitre aux filles du Paraclet pour les exhorter a l'etude des
+lettres. (_Ibid._, ep. Vii, p. 251.)]
+
+Suivant l'epitre aux Romains, si les juifs ont recu l'ancienne loi, les
+oeuvres de cette loi sont insuffisantes pour le salut; si cette loi a
+manque aux Gentils, une autre etait gravee dans leurs coeurs, qu'ils
+devaient connaitre et qu'ils auraient pu suivre. Tous ont eu leur
+revelation, et a tous Jesus-Christ a ete necessaire. Ce theme conduit
+a faire ressortir l'eclat de la lumiere naturelle, comme a montrer ce
+qu'il peut y avoir d'etroit et d'impuissant dans les formalites d'un
+culte exterieur, pratique sans intelligence et sans vertu. C'est la le
+cote philosophique de cette epitre, comme du genie de saint Paul. Par la
+il est l'apotre des Gentils, c'est-a-dire au fond l'apotre de la raison
+humaine et le promoteur d'une certaine liberte religieuse. Le cote
+purement chretien, c'est le tableau des egarements de la raison humaine,
+infidele a sa revelation primitive, et de la degradation morale ou est
+tombe le monde paien, ses philosophes en tete; c'est le developpement
+des causes qui rendent necessaire de se donner a Dieu et a la verite,
+sans ecouter l'irreflexion presomptueuse de ceux qui croient trouver
+dans les pratiques prescrites aux Hebreux l'infaillible moyen de se
+sauver a peu de frais. Ainsi s'elevent sur les ruines d'un double
+orgueil, au-dessus de toutes les oeuvres humaines, essentiellement
+imparfaites et corrompues, le dogme sauveur de la redemption et la vertu
+tutelaire de la foi.
+
+C'est bien la de la religion raisonnee; l'epitre aux Romains est un des
+plus beaux monuments du veritable rationalisme chretien. L'accusation
+dirigee contre les Gentils, par exemple, est essentiellement une
+apologie de la raison humaine. Ils se croyaient, dit Abelard, moins
+reprehensibles, ou meme tout a fait excusables, de n'avoir pas servi
+Dieu, qu'ils ne pouvaient connaitre, faute d'une loi ecrite. Mais le
+Seigneur, sans que rien fut ecrit, leur etait connu precedemment par la
+loi naturelle; il les avait mis sur la voie d'une notion de lui-meme, et
+par la raison qu'il leur avait donnee, et par ses oeuvres visibles. Ils
+avaient donc pu savoir et penser la verite. "On trouve dans les ouvrages
+des philosophes qui etaient les _maitres des nations_, beaucoup de
+temoignages evidents en faveur de la Trinite, que les SS. Peres ont
+soigneusement recueillis pour recommander notre foi contre les attaques
+des Gentils. Et nous aussi, nous avons rapporte la plupart de ces
+temoignages dans notre petit ouvrage de theologie[414]." En effet, la
+creation avait manifeste ce qu'il y a d'invisible en Dieu, c'est-a-dire
+l'unite et la Trinite; car par la qualite d'un ouvrage on peut juger de
+l'habilete d'un ouvrier. Or, l'habilete de Dieu, c'est-a-dire les dons
+ou les attributs que suppose son ouvrage, c'est, d'une part, l'unite
+de sa nature, attestee par l'harmonie universelle, et, de l'autre, la
+puissance, la sagesse et la bonte, "qui sont les trois choses dans
+lesquelles je crois que consiste toute la distinction trinitaire."
+Remarquez que saint Paul dit: "Ce qui se connait de Dieu est revele en
+eux; Dieu le leur a revele (I, 19)." Le _revele_, c'est la raison; le
+_connu_, c'est ce que manifestent les oeuvres visibles, ce que leur a
+manifeste la creation; c'est, selon le texte, ce qu'il y a d'invisible
+en Dieu, _invisibilia ipsius_, savoir, sa puissance eternelle et sa
+divinite, _sempiterna ejus virtus et divinitas_[415].
+
+[Note 414: _Comment. in ep. ad Rom._, p. 513.--Rom. i, 19 et 20. Le
+petit ouvrage, _Opusculum_, c'est l'_Introduction a la theologie_.]
+
+[Note 415: _Comm._, p. 514-516. Ni le texte de saint Paul, ni meme le
+developpement auquel se livre Abelard, ne fait ressortir du spectacle
+du monde la connaissance du Saint-Esprit. Rien donc n'indique que saint
+Paul ait pense que la Trinite fut revelee aux paiens. Le verset parait
+signifier seulement que la creation du monde a du manifester a la
+connaissance ce qu'il y a d'invisible en Dieu, sa puissance eternelle et
+sa divinite, c'est-a-dire qu'il y a une puissance eternelle et que la
+puissance eternelle, c'est Dieu. On a vu ailleurs que certains docteur,
+par divinite, [Grec: theiotes], entendaient le Saint-Esprit. (C. iv, p.
+312.)]
+
+Insensibles a cette revelation universelle, les Gentils n'ont point
+glorifie Dieu, et Dieu les a livres a leurs passions. "Ce n'est pas
+cependant de tous les philosophes soumis a la seule loi naturelle que
+doit s'entendre cette malice et cet aveuglement, la plupart ayant ete
+dignes d'etre recus de Dieu, tant par leur foi que par leurs moeurs,
+comme le gentil Job[416], et quelques-uns peut-etre des philosophes qui
+menerent la vie la plus pure avant la venue du Seigneur." C'est pour
+eux, selon saint Jerome, qu'a ete dite cette parole, que _Dieu moissonne
+ou il n'a pas seme_. Cependant saint Paul ne fait pas d'exception, il
+prononce une condamnation generale contre tous ceux qui ont trop presume
+de leur sagesse. Pour apaiser l'orgueil des Romains gentils, il lui
+suffisait de montrer que les philosophes avaient eu connaissance de
+Dieu, et que ces maitres memes de la foi, _magistros fidei_, avaient
+gravement failli, au point de tomber dans l'idolatrie.
+
+[Note 416: Job etait gentil, c'est-a-dire d'une nation autre que le
+peuple de Dieu. On croit qu'il etait Idumien. (S. Aug., _De Cir. Dei_,
+XVIII, xlvii.)]
+
+Ces idees sont hardies, et Abelard semble devancer les raisonnements du
+XVIIIe siecle sur le salut de Socrate et de Marc-Aurele. Au reste, il a
+regne longtemps sur ce point dans l'Eglise une assez grande liberte de
+penser, et peut-etre les temps modernes se sont-ils montres plus rigides
+que les premiers siecles. Ne citons pas les Peres, Clement d'Alexandrie,
+saint Justin, saint Augustin lui-meme; mais au temps d'Abelard, Richard
+de Saint-Victor, qui enseignait dans une ecole opposee, pensait que la
+raison naturelle pouvait s'elever jusqu'a la Trinite; on a vu ailleurs
+qu'un autre de ses contemporains, l'archeveque Hugues, donnait la meme
+portee au verset qu'il discute ici, et Albert-le-Grand, qui le discute a
+son tour, resout par l'affirmative la question que saint Thomas decide
+en sens contraire: La Trinite peut-elle etre connue par la raison
+naturelle[417]?
+
+[Note 417: Rich. a S. Vict., _De triu._, t. 1, c. iv.--Hugon. _Dialog._,
+t. 1; _Thes. Anecd._, t. V, p. 801.--Albert. _Summ._, tract. III, qu.
+xiii.--S. Thom. _Summ._, pars i, qu. xxxii, a. t.]
+
+C'est donc un principe a la fois chretien et philosophique qu'une
+revelation identique dans sa source et dans son objet, mais diverse
+en etendue, en clarte, en puissance, a, pour ainsi dire, embrasse
+l'humanite entiere, et que, devant cette loi universelle, l'humanite est
+universellement, bien qu'inegalement responsable des violations qu'elle
+en a commises. Je doute que ce principe, meme dans les termes ou le pose
+Abelard, eut ete de tout temps accepte par l'Eglise; mais il a reparu a
+diverses epoques dans son enseignement, et on peut remarquer qu'apres
+avoir ete au dernier siecle, sous la forme philosophique de religion
+naturelle, dirige comme une arme offensive contre le christianisme, il
+est maintenant employe souvent comme une arme defensive par les recents
+apologistes du christianisme. C'est au fond la doctrine de l'_Essai sur
+l'Indifference_, et l'on sait que ce livre a fait ecole. Mais on ne
+saurait meconnaitre que le meme principe puisse etre tourne en des sens
+bien divers, et donner naissance a des consequences opposees. Abelard
+est sur la voie de ceux qui en ont fait sortir l'incredulite; il est
+loin de le savoir pourtant, et ne pretend que fortifier la foi par un
+double caractere d'universalite et de perpetuite. Il croit avoir donne
+une base plus large a la doctrine du salut. C'est en effet cette
+doctrine qu'il expose ici, en la poursuivant dans une foule de
+questions qu'elle souleve, et qu'il traite ou qu'il ajourne a d'autres
+ouvrages[418]. Son idee fondamentale, c'est que chacun est juge selon
+la verite, loi identique de tous, et selon sa participation a la
+connaissance de cette divine verite. Les oeuvres ne sont que des preuves
+de l'intention, et l'intention seule est innocente ou coupable. Devant
+Dieu elle est reputee pour le fait. L'issue du jugement est inconnue
+en ce monde. Ce jugement se prononce pour chacun a la mort, il se
+prononcera pour tous a la fin du monde. Cependant ceux qui ont ete
+trouves purs avant le dernier jugement, ceux dont la vie est parfaite,
+acquittes avant ce jour supreme, seront assis aupres du Christ; ils
+partageront sa gloire; juges comme lui, tranquilles sur eux-memes, ils
+jugeront les autres. Mais c'est a la condition d'avoir observe, non par
+des oeuvres purement exterieures, mais de coeur et de volonte, soit la
+loi naturelle, soit la loi ecrite. Il est vrai que, depuis l'Evangile,
+en ce temps d'amour plus que de crainte, la justification gratuite est
+promise, c'est-a-dire que la justice ne vient pas de nos merites,
+mais de la grace de Dieu. Par le Christ _propitiateur_, Dieu offre la
+redemption a ceux qui croiront en lui.
+
+[Note 418: _Comment._, p. 516-521. Trois questions difficiles sont
+indiquees, qui toutes sont relatives a la possibilite du peche et de la
+punition, de la responsabilite, de la grace, mais dont les solutions
+sont renvoyees a la Theologie. Elles ne s'y trouvent pas expressement.]
+
+Ici s'eleve la plus grande question. Qu'est-ce que cette redemption
+par le Christ, ou comment son sang peut-il nous justifier, nous qui
+semblerions plus punissables, apres avoir commis le crime du serviteur
+infidele, le crime de la mort du Seigneur innocent?
+
+ "Et d'abord par quelle necessite Dieu s'est-il fait homme pour
+ nous racheter en mourant suivant la chair, ou de qui nous a-t-il
+ rachetes, comme d'un maitre qui nous tint captifs par justice ou
+ par puissance? De quelle justice, de quelle puissance nous a-t-il
+ affranchis? Qui a-t-il preche pour le decider a nous relacher?
+ On dit qu'il nous a rachetes de la puissance du diable. Par la
+ transgression du premier homme, qui s'etait volontairement soumis
+ a son obeissance, le diable aurait eu comme un certain droit de le
+ tenir en sa possession et en sa puissance, et il l'y tiendrait
+ encore si le liberateur n'etait venu. Mais puisque le Seigneur a
+ delivre les seuls elus, quand le diable les a-t-il possedes?
+ Jamais, ni dans le siecle du Messie, ni dans le siecle futur, ni
+ aujourd'hui. Ce pauvre qui reposait dans le sein d'Abraham, est-ce
+ que le diable le torturait comme le riche damne, et quand meme il
+ l'aurait tourmente moins, avait-il domination sur Abraham lui-meme
+ et le reste des elus?... Ce droit de possession sur l'homme, le
+ diable ne pouvait l'avoir que si par hasard il avait recu l'homme
+ pour le tourmenter. Dieu l'ayant permis, ou meme le lui ayant livre.
+ D'ou viendrait d'ailleurs le droit? Si le serviteur ou l'esclave
+ d'un maitre seduisait un de ses compagnons, l'entrainait a la
+ desobeissance, le seducteur ne serait-il pas plus coupable aux
+ yeux du maitre que le seduit, et par quelle injustice la premier
+ acquerrait-il privilege et domination sur le second? Il serait plus
+ juste que ce fut celui-ci qui eut sur l'autre un droit de vengeance.
+ D'ailleurs le diable n'a pu donner a l'homme cette immortalite qu'il
+ lui a promise pour le seduire, comment donc aurait-il le droit de le
+ retenir? Il ne l'aurait pu faire que par la permission de Dieu, qui
+ lui aurait livre l'homme comme a son geolier ou a son bourreau.
+
+ "L'homme n'avait peche que contre le Seigneur; or, si le Seigneur
+ voulait lui remettre le peche, comme il l'a fait pour la vierge
+ Marie, comme avant sa passion le Christ l'a fait pour beaucoup
+ d'autres, pour Marie Magdeleine, pour le paralytique; ne pouvait-il
+ dire a l'executeur de sa justice (_tortori suo_): Je ne veux pas
+ que tu le punisses plus longtemps. Dieu cessant de permettre le
+ supplice, aucun droit ne restait a l'executeur; s'il s'etait plaint,
+ s'il avait murmure, il eut ete convenable que le Seigneur lui
+ repondit: _Est-ce que ton oeil est mauvais parce que je suis bon?_
+ (Math., xx, 15.) Le Seigneur n'a pas fait injure au diable, lorsque
+ de la masse pecheresse il a pris une chair pure et s'est fait un
+ homme exempt de tout peche; cette conception sans peche, cet homme
+ ne l'a pas obtenue par ses merites, mais par la grace du Seigneur,
+ qui s'est revetu de son humanite. Est-ce que la meme grace, si elle
+ avait voulu remettre aux autres hommes leur peche, n'aurait pu les
+ liberer ainsi de leur peine?... Quelle necessite donc, ou quelle
+ raison, ou quel besoin, lorsque d'un seul regard (_sola visione
+ sua_) la misericorde divine aurait pu delivrer l'homme des mains du
+ diable, quelle cause, dis-je, a voulu que, pour nous racheter, le
+ fils de Dieu fait chair souffrit tant de privations et d'opprobres,
+ le fouet, le crachat, enfin la cruelle et ignominieuse mort de la
+ croix, au point d'endurer le supplice patibulaire avec des mechants?
+ Comment aussi l'apotre dit-il que nous sommes justifies ou
+ reconcilies avec Dieu par la mort de son Fils, quand Dieu aurait du
+ se courroucer d'autant plus contre l'homme que les hommes avaient
+ ete plus coupables de crucifier son fils que de violer dans le
+ paradis son premier commandement en goutant un seul fruit?... Que si
+ ce peche d'Adam fut assez grand pour ne pouvoir etre expie que par
+ la mort du Christ, quelle expiation aura l'homicide commis contre
+ le Christ et tant et de si grands attentats consommes contre lui et
+ contre les siens? Est-ce que la mort d'un fils innocent a tellement
+ plu a Dieu qu'elle l'ait reconcilie avec nous, qui avons commis le
+ peche, cause de la mort de ce fils innocent?...
+
+ Donc, a moins que ce peche, le plus grand de tous, ne fut commis,
+ il n'en pouvait pardonner un autre beaucoup moindre; il fallait la
+ multiplication du mal pour qu'un si grand bien nous fut fait. En
+ quoi, par la mort du fils de Dieu, sommes-nous devenus plus justes
+ que nous ne l'etions auparavant, pour etre des lors liberes du
+ chatiment? A qui le prix du sang a-t-il ete donne pour qu'il y eut
+ redemption, si ce n'est a celui au pouvoir duquel nous etions,
+ c'est-a-dire a ce Dieu meme qui, ainsi qu'il vient d'etre dit, nous
+ avait livres a son bourreau? Car ce ne sont pas les bourreaux, mais
+ les seigneurs et maitres des captifs qui composent ou acceptent
+ la composition[419]. Comment enfin a-t-il, pour un certain prix,
+ relache ses captifs, si lui-meme, auparavant n'avait exige et fixe
+ ce meme prix auquel il les relachait? Or, combien parait cruel et
+ injuste que l'on reclame pour prix le sang de l'innocent, ou que
+ l'on se plaise en facon quelconque au meurtre de l'innocent; et plus
+ encore, que le Seigneur ait pu avoir la mort de son fils pour si
+ agreable, que par elle il ait ete reconcilie avec le monde entier!
+
+[Note 419: "Componunt aut suscipiunt." (p. 552.) On connait l'usage du
+temps. Suivant une coutume d'origine germaine, pour un crime ou pour
+un delit, on pouvait se racheter moyennent un prix paye a celui qui en
+avait souffert, et peu a peu il avait ete egalement etabli qu'un prix
+serait paye a celui qui pouvait exercer une sorte de vindicte publique,
+c'est-a-dire au seigneur, enfin aux matins des captifs, _domini
+captivorum_. C'etaient ceux au pouvoir desquels passaient les
+delinquants.]
+
+ "La solution de cette question, qui _n'est pas mediocre_, parait
+ etre que nous sommes justifies dans le sang de Jesus-Christ et
+ reconcilies avec Dieu, en ce que par cette grace singuliere qu'il
+ nous a manifestement faite en nous donnant son fils, qui a pris
+ notre nature et qui a persiste jusqu'a la mort a nous instruire sous
+ cette forme par sa parole et son exemple, il nous a plus etroitement
+ attaches a lui du lien de l'amour, et qu'enflammee par un tel
+ bienfait de la grace divine, la vraie charite ne doit redouter pour
+ lui aucune souffrance.... Apres la passion, l'homme est devenu
+ plus juste, c'est-a-dire plus aimant Dieu. Notre redempt
+ c'est l'amour supreme du Christ pour nous, qui par sa passion
+ non-seulement nous a delivres de la servitude du peche, mais encore
+ nous a acquis la liberte des fils de Dieu, afin que desormais nous
+ accomplissions tout par amour plus que par crainte de celui qui
+ nous a fait une grace si grande, qu'une plus grande, a son propre
+ temoignage, ne saurait etre inventee." (Jean, xv, 43[420]).
+
+[Note 420: _Comm_, p. 549-553.---Rom. iii, 2l et suiv. Abelard dit ici
+qu'il expose _succinctement le mode_ de la redemption, et il renvoie
+a sa Theologie: on y trouve, il est vrai, la meme doctrine, mais
+plus _succinctement_ encore exprimee. (_Theol. Christ._, t. IV, p.
+1307-1308.)]
+
+Nous touchons ici a une theorie de la redemption, de toutes les pensees
+d'Abelard la plus temeraire. Avant d'y insister, parcourons diverses
+questions accessoires, graves pourtant, qu'il y rattache.
+
+I. C'est le Fils qui a ete incarne, mais l'a-t-il ete seul? Tout dans
+l'Evangile semble montrer le Fils separe un moment, par sa mission, du
+Pere qui la lui donne; et cependant c'est un article de foi que dans la
+Trinite la substance est unique et les oeuvres communes. Abelard a
+deja dit que dans l'incarnation la substance divine s'est en une seule
+personne uni la substance humaine; il a dit que tout ce que fait le
+Pere, le Fils et le Saint-Esprit le font, et reciproquement[421].
+Cependant il ne pretend pas que le Pere et le Saint-Esprit se soient
+faits chair, aient eprouve l'incarnation ou la passion, ce qui serait
+l'erreur de Praxeas, de Sabellius et des patripassiens, mais il dit que
+dans l'incarnation et le Pere et le Saint-Esprit ont opere, la puissance
+et la bonte divine ne pouvant etre exclues de la Divinite. Lorsqu'un
+homme s'habille ou s'arme, beaucoup y cooperent qui ne sont ni habilles
+ni armes. C'est a l'ame, comme motrice du corps, que sont rapportees
+toutes nos actions, et cependant tous les mots qui les expriment ne
+peuvent etre attribues a l'ame en predicats. On ne peut dire que l'ame
+mange ou se promene. C'est par cette subtilite qu'Abelard evite une
+heresie contre laquelle il a proteste hautement[422].
+
+[Note 421: _Introd._, p. 989 et 1127, et _Theol. Chr._, t. IV, p.
+1309-1311.]
+
+[Note 422: Cf. _Ad Helois. Apol., Op._, p. 309, et ci-dessus, c. II, p.
+193. Il dit ici (_Comment._, t. III, p. 633) qu'il traite la question
+dans son _Anthropologie_. Ce mot singulier que l'editeur des oeuvres
+remarque, puisqu'il en corrige en marge l'orthographe, semble indiquer
+un ouvrage d'Abelard tout a fait inconnu. L'Anthropologie etait, je
+crois, en ce temps la, la science du Dieu fait homme ou la solution de
+la question _Cur Deus homo_? Peut-etre ce mot n'indique-t-il qu'une
+partie speciale de l'une des Theologies.]
+
+II. Une seconde question qui depend de la redemption, cette premiere des
+graces de Dieu, serait celle de la grace en general et du merite des
+hommes. Et d'abord en quoi reside le merite? Dans la volonte seule ou
+dans la volonte et l'oeuvre? Mais tout cela est du ressort de l'ethique,
+et doit se trouver dans l'ouvrage qui porte ce titre[423].
+
+[Note 423: _Comment._, p. 559-560.--Voy. l'_Ethique_ et ci-apres, c.
+VII, p. 464.]
+
+III. Heureux celui a qui Dieu n'a point impute de peche, dit l'apotre
+(iv, 8 et 9). Puis il s'interrompt et se demande si ce bonheur n'est que
+pour les circoncis; l'exemple d'Abraham repond. Sa foi lui fut imputee a
+justice avant qu'il eut recu la circoncision; mais il avait la foi, et
+de la nait une question: Que faut-il penser du sort des enfants qui
+mouraient sous l'ancienne loi avant le huitieme jour, celui ou la
+circoncision etait permise? C'est la meme question qui s'eleverait au
+sujet des enfants qui mourraient avant qu'on ne put les baptiser,
+parce que l'eau manquerait. "La sentence de damnation en ce cas parait
+cruelle... mais nous en ce remettant a la Providence de tout ce qu'elle
+dispose, a la providence de celui qui seul sait pourquoi il a elu
+celui-ci, reprouve celui-la, nous tenons pour immuable l'autorite de
+l'Ecriture qu'il nous a donnee[424]."
+
+[Note 424: _Comm._, p. 560-564.--Rom. iv, 8.]
+
+IV. Toutes ces questions en supposent resolue une bien plus grande.
+"Maintenant il nous faut en venir a cette vieille querelle du genre
+humain[425], a cette question infinie (_interminatam quoestionem_),
+savoir, celle du peche originel, qui retombe, ainsi que le rappelle
+l'apotre, de notre premier pere sur sa posterite, et il faut, comme nous
+pourrons, travailler a la resoudre.
+
+[Note 425: P. 591-601. Il s'est deja servi de cette expression,
+_veterem humani generis querelam_; mais pour designer la question de
+l'immutabilite de la Providence et de la liberte, _Introd._, t. III, p.
+1184.]
+
+"Il est demande d'abord: Qu'est-ce qu'on appelle le peche originel
+avec lequel chaque homme est procree? Puis, par quelle justice le
+fils innocent est-il, pour le peche du pere, traduit devant le plus
+misericordieux des juges, ce qui ne serait pas approuve devant des juges
+du siecle; et comment le peche que nous croyons deja remis a celui qui
+l'a commis, ou deja efface dans les autres par le bapteme, est-il puni
+dans les enfants qui n'ont pu consentir encore au peche? Comment ceux
+qui ne sont pas dans les liens de leur propre peche sont-ils damnes
+par le peche d'autrui, et comment l'iniquite du premier pere les
+entraine-t-elle plus surement a la damnation que de plus graves
+iniquites de leurs plus proches parents? Combien, en effet, il est cruel
+et contraire a la bonte de Dieu, qui aime mieux sauver les ames que les
+perdre, de condamner pour le peche du pere le fils que pour le sien
+propre sa justice ne sauverait pas[426]!"
+
+[Note 426: _Comment._, t. II, p. 401.]
+
+Par le peche originel il faut entendre la peine du peche, car le peche
+en lui-meme, celui de la volonte, n'est point imputable a qui ne peut
+encore user du libre arbitre, ni faire aucun emploi de sa raison. Par la
+definition des philosophes, le libre arbitre n'est que cette faculte de
+l'esprit de deliberer et de determiner ce qu'il veut faire. Celui qui
+ne delibere pas actuellement, s'il est d'ailleurs apte a deliberer, ne
+manque pas du libre arbitre. Mais cette faculte, nul ne niera qu'elle ne
+manque aux petits enfants, ainsi qu'aux furieux et aux idiots; aussi
+ne sont-ils pas meme soumis aux lois humaines. La justice, en effet,
+consiste a rendre a chacun ce qui lui revient, ni plus ni moins qu'il
+n'a merite. Donner plus de bien ou infliger moins de mal qu'il n'en a
+ete merite, c'est grace plutot que justice. Or, maintenant, "qu'elle est
+grande, la cruaute que Dieu parait montrer a l'egard des petits enfants,
+auxquels, sans trouver qu'ils aient rien merite, il inflige la peine la
+plus grave, celle du feu infernal!" Saint Augustin ne permet pas d'en
+douter[427]. Cela ne semblerait-il pas, chez les hommes, de la derniere
+injustice? C'est qu'il est interdit aux hommes de venger leur propre
+injure, mais Dieu a dit: "A moi la vengeance.... c'est moi qui ferai
+justice." (XII, 19; Deut. XXXII, 35.) Dieu, en effet, ne fait pas
+injustice a sa creature, de quelque facon qu'il la traite, ou bien les
+animaux, crees pour travailler dans l'obeissance des hommes, pourraient
+se plaindre et murmurer contre le createur. Mais l'Evangile leur
+repondrait: "Est-ce qu'il ne m'est pas permis de faire ce que je veux?"
+(Math., XX, 15.) Et l'apotre dirait: "Homme, qui es-tu, pour repondre a
+Dieu? Le vase se plaint-il au potier?" (IX, 20.)
+
+[Note 427: Cette opinion, quoique tres-accreditee dans l'Eglise, n'est
+pas article de foi. On penche aujourd'hui vers une interpretation plus
+douce. La foi oblige seulement a croire que les enfants morts sans
+bapteme sont prives du royaume des cieux. Au reste le passage donne
+comme de saint Augustin est extrait d'un ouvrage qui ne lui est plus
+attribue, mais a l'eveque Fulgence. (_De Fide ad Petrum_, t. VI,
+append.) Il s'exprime autrement et plus moderement ailleurs. Ep. 28, _ad
+Heron.--Cont. Jul._, V, XI.]
+
+"D'ailleurs, on ne saurait appeler mal rien de ce qui s'accomplit
+suivant la volonte de Dieu. Car nous ne pouvons discerner le bien du mal
+que par la conformite avec cette volonte meme." Aussi est-il des choses
+qui semblent tres-mal, que nul ne s'ingere de condamner, parce que le
+Seigneur les a ordonnees, comme la spoliation des Egyptiens par les
+Hebreux. "Sans un ordre semblable, ceux qui tuerent leurs plus chers
+parents pour avoir eu commerce avec des femmes madianites, passeraient
+pour des homicides plutot que pour des vengeurs[428]. La distinction du
+bien et du mal reside tellement dans le decret de la volonte divine, que
+notre cri de tous les jours est: _Que votre volonte soit faite!_ C'est
+lui dire: que tout soit ordonne pour le mieux; en sorte que le mal ou
+le bien depend, suivant les temps, de ce qu'il ordonne ou de ce qu'il
+defend.... Les sacrements de l'ancienne loi, jadis en grande veneration,
+sont maintenant abominables."
+
+[Note 428: De leurs plus chers parents saintement homicides. (Racine)]
+
+"Mais il ne suffirait pas d'absoudre Dieu de toute injustice dans la
+damnation des petits enfants, il faut aussi faire une part a sa bonte."
+Or, d'abord, nous savons que la peine qui leur est reservee est la plus
+douce de toutes. Ils _souffriront les tenebres_, dit saint Augustin, ce
+qui signifie qu'ils ne verront pas Dieu. Puis, n'est-il pas permis de
+penser que la mort avant le bapteme n'emporte que ceux dont Dieu a prevu
+la mechancete future? Cette severite envers des creatures qui n'ont rien
+fait, n'est-ce pas un salutaire exemple pour les pecheurs, et ne peut-il
+pas y avoir des raisons de famille, _familiares causae_, qui rendent cet
+exemple necessaire a leurs parents? N'est-ce pas pour ceux-ci une grande
+excitation a la continence, que la pensee que "leur concupiscence envoie
+incessamment tant d'ames en enfer?"
+
+Le peche originel en lui-meme est la dette de damnation dont nous sommes
+tenus pour la faute de nos premiers parents. Nous avons tous peche en
+Adam, au sens du moins ou l'on dit qu'un tyran vit dans ses enfants.
+
+ "Donc, direz-vous, il faut damner ceux qui n'ont point peche, grande
+ iniquite; punir ceux qui ne l'ont pas merite, grande atrocite. Oui,
+ pour des hommes, et non pour Dieu; sans cela comment ne pas accuser
+ Dieu pour avoir enveloppe les petits enfants dans la peine du deluge
+ ou dans l'incendie de Sodome? Comment a-t-il permis l'affliction
+ et le meurtre du bienheureux Job et des saints martyrs? Et comment
+ enfin a-t-il livre a la mort son fils unique? Vous repondez par une
+ dispensation tres-avantageuse de sa grace. Bien et finement dit! Les
+ hommes aussi, par quelque dispensation d'une salutaire prudence,
+ peuvent egalement affliger les innocents comme des coupables, et
+ ne point pecher. Ainsi par exemple, a cause de la mechancete d'un
+ tyran, de bons princes ravagent et pillent ses terres et sont
+ entraines a faire du mal a de bons et fideles sujets, lies a leurs
+ maitres par la possession et non par l'intention, le tout afin de
+ pourvoir a l'utilite du plus grand nombre par le dommage du petit.
+ Il peut aussi arriver que de faux temoins que nous ne pouvons
+ confondre, imputent un crime a un homme que nous savons innocent,
+ et ces temoignages, si toutes les formalites ont ete remplies, nous
+ forcent a frapper un innocent, afin, chose assez singuliere, qu'en
+ obeissant aux lois, nous punissions justement celui qui n'est pas
+ justement puni, ce qui est commettre justement une injustice, apres
+ deliberation competente sur l'affaire, et pour ne pas nuire au grand
+ nombre en epargnant un seul homme. De meme, la damnation des petits
+ enfants peut avoir plusieurs motifs des plus salutaires dans
+ la dispensation divine, sans compter les causes que nous avons
+ assignees.... Dieu est egalement irrite contre eux, ils ont ete
+ concus dans le peche de la concupiscence charnelle, ou sont tombes
+ les peres eux-memes par la premiere transgression; une absolution
+ speciale est necessaire a chacun d'eux, et la plus facile assurement
+ a ete instituee dans le bapteme, sacrement ou la foi d'autrui et
+ la confession des parrains intercedent pour le peche d'autrui dans
+ lequel les enfants sont engages. Celui qui est ne dans le peche
+ et qui ne peut encore satisfaire par lui-meme est purifie par le
+ sacrement de la grace divine. Mais on doit trouver tout simple que
+ ce qui est remis aux parents soit exige des enfants, puisque la
+ generation de la concupiscence charnelle transmet le peche et merite
+ la colere.... Il pourrait aussi arriver dans la vie qu'un pauvre qui
+ aurait donne sa personne et ses enfants a un seigneur vint ensuite a
+ gagner, par quelque acte de vertu ou a quelque prix, sa liberte
+ et non celle de ses fils. Dieu a voulu que la nature nous offrit
+ quelque chose d'analogue: de la semence de l'olivier, comme de
+ l'olivier sauvage, il nait un olivier sauvage, ainsi que de la chair
+ du juste, comme de celle du pecheur, il nait un pecheur; du froment
+ purge sans la paille, il nait un froment non purge avec la paille;
+ ainsi de parents purifies du peche par le sacrement aucun enfant ne
+ nait exempt de peche....
+
+ "Voila pour le moment ce qu'il nous suffit de dire touchant le peche
+ originel, moins a titre d'assertion que de simple opinion[429]."
+
+[Note 429: _Ibid._, p. 601. Il n'y a pas d'erreur grave dans ce que dit
+ici notre auteur du peche originel, quoiqu'une partie de ces idees ne
+soit point consacree par l'Eglise.]
+
+V. Du peche originel il faut passer au peche actuel. Saint Paul fait
+entendre plus d'une fois que la loi ancienne a favorise le peche,
+c'est-a-dire apparemment a multiplie les occasions de le commettre. Mais
+comment la loi pouvait-elle etre dite sainte et le commandement juste et
+bon, puisque meme en les observant on ne pouvait etre sauve? C'est
+qu'a un peuple indocile et grossier ne pouvaient etre donnes des
+commandements de perfection; il fallut d'abord lui apprendre a obeir.
+Quand nous domptons des betes de somme, nous ne commencons point par
+les charger de lourds fardeaux. Toutefois, on doit croire que ceux qui
+observaient les commandements par amour plus que par crainte, recevaient
+par une revelation speciale ce qui pouvait leur manquer en perfection.
+En effet, l'inspiration a rendu evangeliques plusieurs hommes spirituels
+de l'ancien peuple, et ils ont preche ou pratique le commandement de la
+loi nouvelle, savoir, l'amour des ennemis. Car c'est un commandement
+nouveau, _novum mandatum_, que celui-ci: Aimez vos ennemis comme je vous
+ai aimes. Ainsi que l'amour divin, notre amour doit etre desinteresse.
+"Celui qui rechercherait son propre bien serait un mercenaire, quand
+meme il ne tendrait qu'aux choses spirituelles. Le nom de charite
+ne devrait pas etre prononce, si nous aimions Dieu a cause de nous,
+c'est-a-dire pour notre utilite et pour cette felicite que nous esperons
+dans son royaume, plutot que pour lui-meme; nous placerions en nous, non
+dans le Christ, notre fin intentionnelle. Ceux qui sont dans de tels
+sentiments sont des amis de la fortune; l'avarice les soumet plus que
+la grace." C'est contre eux qu'il est dit: "Si vous aimez ceux qui vous
+aiment, quelle recompense aurez-vous?" (Math., v, 46.) Aucune, car vous
+en aimeriez d'autres davantage s'ils vous etaient plus utiles, vous
+cesseriez d'aimer celui en qui vous cesseriez d'esperer. Dieu ne doit
+pas etre moins aime de l'homme qu'il punit, car il ne peut punir que
+justement. On dira qu'ici ce qui est utile, c'est Dieu meme; il est
+lui-meme la recompense; c'est donc toujours lui qu'on aime. Notre amour
+serait pur et sincere, en effet, si nous pensions moins a ce qu'il donne
+qu'a ce qu'il vaut. "Telle est l'affection veritable d'un pere pour son
+fils, d'une chaste epouse pour son epoux, de tous ceux qui aiment plus
+ceux qui leur sont inutiles que ceux qui leur seraient d'une utilite
+plus grande. Si leur amour les expose a quelques maux, il n'en est pas
+diminue. La cause de cet amour subsiste tout entiere dans ceux qu'ils
+aiment.... C'est ce que dit si bien, pour consoler Julie Cornelie
+sa femme, Pompee vaincu et fugitif: _Ce que tu pleures, tu l'as
+aime_[430]."
+
+[Note 430: Citation de Lucain (_Phars._, t. Vlll) que nous avons vu
+Abelard opposer aux pleurs d'Heloise. Voyez t. I, p. 155, ou cette
+citation est mal indiquee.]
+
+"Souvent meme les hommes d'un coeur liberal poursuivent l'honnete plus
+que l'utile; ils voient quelques-uns de leurs semblables de qui ils
+n'esperent aucun avantage, et ils leur portent une affection plus
+grande qu'a leurs propres esclaves, de qui ils recoivent des services
+journaliers. Que n'avons-nous pour le Seigneur cette affection sincere
+qui nous le ferait plutot aimer parce qu'il est bon que parce qu'il nous
+est utile!" Si la crainte u Seigneur est le commencement de la sagesse,
+la charite en est la consommation[431].
+
+[Note 431: _Comment._, p. 620-624. Ailleurs Abelard lit comme saint
+Augustin _pietas_ au lieu de _timor domini_. (c. iii, p. 264.)]
+
+Voila encore une opinion particuliere a notre theologien. Si cet
+ascetisme de la charite n'est point condamnable, il est dangereux. Le
+concile de Sens ne l'a pas blame, mais un docteur dont le principal
+ouvrage semble parfois n'etre qu'une refutation implicite des sentiments
+d'Abelard, Hugues de Saint-Victor, une des lumieres de cette celebre
+ecole si orthodoxe et si scientifique, a combattu avec soin la doctrine
+de l'amour de Dieu pour Dieu meme, et s'est joue de ce platonisme d'un
+nouveau genre qui peut affaiblir la piete meritante et le zele pratique
+pour les oeuvres et le salut[432]. Mais ce que le docte chanoine ni les
+biographes benedictins qui le vantent n'ont, ce me semble, apercu,
+c'est que la doctrine d'Abelard, tout sur la revelation anterieure au
+christianisme que sur l'oeuvre de la redemption, l'entrainait a exagerer
+le role de l'amour dans la pratique des vertus chretiennes. Quand
+on pense que le Christ, en se soumettant aux tortures de sa mission
+terrestre, s'est surtout propose d'attendrir l'humanite afin de la
+sauver, et quand on ecarte les idees de redevance et d'acquittement, de
+crime et d'expiation, on est oblige de substituer l'amour au devoir,
+ou plutot de fondre tout le devoir dans l'amour. Nous retrouverons ce
+principe en etudiant la morale[433].
+
+[Note 432: _De Sacramentis fidel Christ._, t. II, part xiii, c. vii;
+Hugon. S. Vict. _Op._, t. III, p. 608.--_Hist. litt._, t. XII, p. 40.]
+
+[Note 433: Voyez le chapitre suivant.]
+
+VI. Mais, dit-il en continuant son Commentaire, la concupiscence lutte
+contra la charite. _Je ne fais pas le bien que je veux, je fais le mal
+que je ne veux pas_. (vii, 49.) Serait-ce que le peche est involontaire?
+Nullement. _Je ne veux pas le mal_ est pour _je ne voudrais pas le
+mal._ Je ne voudrais pas ceder a la concupiscence, mais j'y cede
+volontairement et meme avec amour. Tout peche est volontaire, ce qui
+doit s'entendre de l'acte du peche, non de la concupiscence qui porte
+a le commettre. L'acte est volontaire, c'est-a-dire qu'il n'est pas
+necessaire, en ce qu'il resulte d'une volonte prealable. Si en jetant
+une pierre vous tuez un homme par hasard, l'acte resulte de la volonte
+de jeter une pierre, et non de la volonte de tuer un homme; ce n'est
+donc pas le peche d'homicide volontaire. Celui qui, force de se
+defendre, tue un homme qui l'attaque, commet l'homicide sans l'avoir
+voulu. "S'il seduit la femme d'un autre, c'est la volupte qui lui plait,
+non l'adultere, non l'accusation qui peut s'ensuivre, et qui, bien loin
+de lui plaire, est un tourment pour la conscience, car il aimerait bien
+mieux que la femme ne fut point mariee. Ainsi ce qui plait et ce qui
+deplait, et en ce sens ce qu'on veut et ce qu'on ne veut pas, peuvent se
+trouver dans le meme acte." Il arrive donc a l'homme de consentir a la
+loi par la raison et d'y resister par la concupiscence; l'esprit et la
+chair se combattent. Faire le bien, c'est joindre a la bonne volonte le
+fait. J'ai cette volonte naturellement, car par moi-meme j'ai la raison,
+j'ai ete cree raisonnable; mais par moi-meme je n'ai pas la puissance
+de faire le bien, si quelque grace ne m'est donnee. La loi me plait,
+c'est-a-dire plait a ma raison, a l'_homme interieur_, a cette image
+spirituelle et invisible de Dieu qui est l'homme de l'ame; mais _je sens
+une autre loi dans mes membres_, j'y reconnais le foyer du peche de la
+chair, les aiguillons de la concupiscence, a laquelle j'obeis dans ma
+faiblesse ainsi qu'a une loi; cette loi regne dans le corps, instrument
+des passions[434].
+
+[Note 434: Comment., p. 621-628.--Rom. VII, 23, 23; I Tim. II, 4.--Voyez
+sur le meme sujet l'Ethique au chap. suivant.]
+
+VII. Quand Dieu a revetu l'humanite, a-t-il revetu le libre arbitre, ou
+plutot cet homme qui etait en Jesus-Christ uni a la Divinite, avait-il
+une volonte libre, c'est-a-dire la faculte de pecher? Une fois uni, et
+en tant qu'uni a la Divinite, sans contredit, il ne pouvait pecher,
+comme le predestine, en tant qu'il est predestine, ne peut etre damne.
+Mais si l'on disait d'une maniere absolue qu'il ne pouvait pecher, le
+doute serait possible, car alors ou serait le merite d'eviter le peche?
+Prive du libre arbitre, le Christ aurait evite le peche par necessite
+plus que par volonte. Cependant c'etait un homme compose de chair et
+d'ame, qui aurait pu, comme tout autre homme, subsister par lui-meme,
+autrement il aurait eu l'accident sans la substance, et il serait
+au-dessous de l'humanite; existant par lui-meme, pourquoi n'aurait-il
+pas pu pecher? C'est donc le cas de bien distinguer une proposition
+absolue d'une proposition determinee par de certaines conditions. En
+proposition absolue, on ne saurait dire que celui qui est predestine ne
+peut aucunement etre damne; mais si la proposition est determinee, si
+l'on parle du predestine comme predestine, sa damnation est impossible.
+_Celui qui est ampute_ peut avoir deux pieds, puisque tout homme est
+bipede, mais l'_ampute_ ne peut avoir deux pieds. L'homme qui a ete uni
+a Dieu pouvait donc pecher, mais apres qu'il a ete uni, et tant qu'il a
+ete uni, cela etait impossible: le Christ, Dieu et homme a la fois, ne
+pouvait absolument pecher[435].
+
+[Note 435: _Comment_., p. 538-539. Cf. Boeth., _De Duab. Nat._, p. 950.]
+
+La conclusion est orthodoxe, bien que precedee de distinctions qui ne le
+sont pas. L'Eglise professe l'impeccabilite de l'homme dans le Christ,
+cependant elle admet que Dieu s'etant fait homme a necessairement pris
+le libre arbitre avec l'humanite. Ces deux croyances sont difficiles
+a concilier; on les concilie en disant que bien que la volonte de
+l'Homme-Dieu fut determinee au bien, il etait libre en ce qu'il pouvait
+choisir tel ou tel bien. Dans le systeme d'Abelard, l'impeccabilite
+du Christ serait une impeccabilite purement morale, c'est-a-dire que
+Jesus-Christ serait homme, mais parfait comme homme; il aurait eu la
+faculte de pecher, sans le peche originel, sans aucun peche actuel,
+quelque chose comme Adam avant sa chute. Il semble que cette opinion
+serait plus conforme a la pensee fondamentale de l'incarnation, mais
+elle n'est pas admise. Le respect pour la Divinite a conduit l'Eglise a
+penser que l'humanite qui lui avait ete unie etait absolument incapable
+de pecher, en ce sens qu'elle manquait du libre arbitre en tant que
+faculte de faire le mal. Mais l'erreur d'Abelard est legere et n'est pas
+celle de Nestorius, qui, dans Jesus-Christ, distinguait deux personnes,
+ni celle d'Eutyches, qui absorbait l'humanite du Christ dans sa
+divinite. Suivant la theologie, il y a en Jesus-Christ, ou dans
+l'Homme-Dieu, une seule personne, deux natures et deux volontes[436].
+
+[Note 436: Cf. S. Thom. _Summ._, pars III, qu. XV et XVIII.--Bergier,
+aux mots _humanite, incarnation, nature_.]
+
+VIII. Comment dans l'homme le libre arbitre est-il compatible avec la
+predestination, ou, en termes plus generaux, avec la Providence divine?
+La Providence est universelle et infaillible; si donc un homme est
+adultere, elle a prevu qu'il le serait, il ne peut donc pas ne pas
+l'etre. S'il ne peut pas l'eviter, il n'est pas condamnable pour
+une action inevitable, et tous les maux doivent etre renvoyes a la
+Providence comme a leur cause premiere. Mais il faut encore distinguer
+ici la proposition simple de la modale. Celui qui doit etre adultere
+l'est necessairement, en tant que Dieu l'a prevu; mais on ne peut dire
+d'une maniere absolue qu'il soit necessairement adultere. Abelard
+renvoie cette question a sa Theologie[437].
+
+[Note 437: _Comm._, p. 641. On a vu que la question n'est entierement
+resolue ni dans le livre III de l'_Introduction_, ni dans le Ve de la
+_Theologie_. Mais nous ne les avons pas tout entiers. Voyez aussi le
+chapitre suivant.]
+
+Cependant il reste que rien n'arrive que Dieu ne l'ait non-seulement
+prevu, mais permis. Une question se presente aussitot. Ce que Dieu
+permet, il le veut, comment donc veut-il le mal que l'homme fait et
+le mal qui arrive a l'homme? Cette terrible question, Abelard ne
+l'approfondit pas. Mais il l'annonce, il pose les difficultes, et ne les
+leve guere que par un acte de foi. Il faut croire, dit-il, que Dieu a
+tout bien ordonne, meme le mal. Dieu a fait un bon usage de la malice de
+Judas, de la malice du diable. Dans l'action de Judas, le Pere, le Fils
+et Judas ont coopere; et c'est parce que le Seigneur a ete livre, que le
+monde a ete rachete. "Dans l'ordre des choses, la disposition divine ne
+permet pas que rien se fasse d'une maniere inutile ou superflue." On
+peut donc dire qu'il est bon que le mal existe; c'est ce qu'ont senti
+meme les philosophes paiens, et Platon dit dans le Timee que rien ne se
+fait, sans une cause legitime, sans une raison prealable. Seulement ces
+causes, ces raisons sont au-dessus de nos recherches[438].
+
+[Note 438: Allusion a ce passage du Timee: "Tout ce qui nait doit de
+toute necessite naitre d'une cause; car rien ne peut sans cause prendre
+naissance." (trad. de M. Martin, t. I, p. 83.) Mais Platon semble ici
+parler de causes productrice; et Abelard s'exprime comme s'il s'agissait
+de raison suffisante. Voyez aussi _Ab. Op., Comment._, p. 541, 543, 652,
+683.--_Introd._, p. 987, 1052, 1112, 1114, 1117, 1118.--_Theol. Chr._,
+p. 1398, 1399.]
+
+L'iniquite n'en doit pas moins etre imputee a ses auteurs. Sans doute si
+elle ne pouvait etre evitee sans la grace, et si la grace a ete refusee,
+on comprend difficilement comment elle entraine punition. On dit bien
+que, si Dieu n'a pas donne la grace, il l'a offerte, et que c'est
+l'homme qui l'a refusee. Mais ce don lui-meme ne peut etre accepte sans
+une grace divine. Supposez qu'un malade fut trop faible pour prendre un
+medicament, que diriez-vous d'un medecin qui se vanterait de lui avoir
+offert le medicament, s'il ne l'avait pas aide a le prendre? C'est qu'il
+n'est pas vrai, a la lettre, que pour chaque bonne oeuvre une nouvelle
+grace soit necessaire; mais souvent, tandis que Dieu distribue sa grace
+egalement, tous n'en profitent pas egalement, et ceux memes qui en ont
+recu davantage ne sont pas ceux qui en profitent le mieux. Qu'un homme
+puissant etale ses richesses devant des pauvres et les promette en
+recompense a celui qui executera le mieux ses ordres, l'un sera plein
+d'ardeur, l'autre indolent et mou, et ce n'est pas le plus fort qui sera
+le plus actif. L'offre est egale, le riche n'a rien fait de plus pour
+l'un que pour l'autre, toute la difference vient de ceux memes a qui
+il s'adresse. Ainsi Dieu offre a tous le royaume des cieux. Pour nous
+exciter a le desirer, il n'a pas d'autre grace a nous faire que de nous
+instruire, et il l'offre ainsi aux reprouves memes, puisque la verite
+leur est revelee comme aux elus. Mais les hommes different de courage et
+d'ardeur.
+
+"La grace de Dieu est celle qui previent tout elu pour qu'il commence
+a bien vouloir, et qui suit le debut de la bonne volonte pour que la
+volonte meme persevere; et il n'est pas necessaire qu'a chacune des
+oeuvres nouvelles qui se succedent, Dieu accorde une autre grace que la
+foi meme, laquelle nous persuade que nos actions peuvent nous gagner une
+si grande recompense. Car les negociants du siecle qui endurent tant de
+fatigues dans la seule esperance concue des l'origine d'une recompense
+terrestre, bravent tout, et, en diversifiant leurs operations,
+ne changent point d'esperance, et cedent a une seule et meme
+impulsion[439]."
+
+[Note 439: _Comm._, p. 654.]
+
+Ainsi, d'un cote, le mal vient de celui qui le commet, c'est-a-dire
+de sa volonte, et non pas de Dieu, car alors la volonte ne serait pas
+libre. Et de l'autre cote, Dieu ne doit rien a sa creature, ou du moins
+sa justice est impenetrable, et tout ce qu'il fait est necessairement
+bien.
+
+Il suit que le peche est tout dans l'intention. "Le Seigneur, qui sonde
+les reins et les coeurs, pese tout, en regardant moins a ce qu'on fait
+qu'a l'esprit dans lequel on le fait." C'est pourquoi, quand l'ignorance
+est invincible, il parait que le peche doit etre beaucoup excuse[440].
+Il suit egalement que l'amour pur est l'abrege de toute la morale, ou,
+pour parler theologiquement, que la somme de tous nos merites est dans
+l'amour de Dieu et du prochain. Resterait a savoir si, sous ce nom de
+prochain, il faut comprendre ceux qui sont en enfer, ceux qui ne sont
+pas predestines a la vie; si nous devons les aimer, si les saints les
+aiment. Il semble qu'on ne devrait pas les aimer, puisque ce serait
+embrasser les membres du diable. Ce n'est point la un amour raisonnable,
+pas plus raisonnable qu'il ne l'est de prier pour tous. Nous le faisons
+cependant, quoique nous sachions qu'il y a tres-peu d'elus et que notre
+bonne volonte et notre priere n'auront aucun effet. C'est que la charite
+ne connait pas de mesure, et elle nous fait passer les bornes, en nous
+inspirant de vouloir ce qui ne serait ni bon ni juste, comme le salut
+universel, et de ne pas vouloir des choses dont l'accomplissement est
+un bien, comme l'immolation des saints et l'affliction de tous ceux
+qui cooperent avec eux dans le bien. Mais c'est encore une discussion
+renvoyee a l'Ethique[441].
+
+[Note 440: Cf. _Sic et Non_, in prol., p. 12 et 13.--_Ab. Op., Problem.
+Heloiss. Cum Ab. solut._, p. 406.]
+
+[Note 441: _Comm._ p. 630, 690, 692.--_Introd._, p. 1120, 1121. Nous ne
+voyons pas que cette discussion soit en effet dans le _Scito te ipsum_.]
+
+L'examen de toutes ces opinions epuiserait et au dela le temps qui nous
+reste. Observons seulement que parmi les plus hasardees il n'en est
+peut-etre aucune qui ne se justifie jusqu'a un certain point par les
+premisses que posaient concurremment et meme un peu contradictoirement
+dans l'esprit d'Abelard, la philosophie et la foi. La liberte de l'un et
+la rigueur de l'autre se disputaient sa raison, et il semblait, dans
+son vain et opiniatre desir de les concilier, se plaire a lutter avec
+l'insoluble. On doit remarquer combien les questions qu'il se fait sont
+hardies; il eleve tranquillement, et je crois sans arriere-pensee,
+quelques-unes de ces objections de sens commun dont s'est armee
+l'incredulite moderne, et qui, si l'on exige une solution demonstrative,
+peuvent ebranler toute croyance. Ces objections, il va tres-loin, quand
+il les pose; puis, il les laisse sans reponse, ou, s'il repond, c'est
+en rentrant dans les bornes d'ou il est sorti par la question meme. Il
+releve les barrieres qu'il vient d'abattre en les franchissant, et ne
+voit pas combien il est inutile de les relever derriere celui qui les
+a depassees. Ses questions en particulier sur la justice de Dieu,
+sont d'une consequence illimitee, d'une difficulte que je crois
+insurmontable; et comme il semble ne rien admettre d'insoluble, comme
+on dirait a l'entendre qu'il doit y avoir reponse a tout, il autorise a
+comparer les solutions aux problemes, a remarquer la disproportion
+des unes aux autres, a concevoir les doutes memes qu'il ne parait pas
+ressentir et qu'il a voulu dissiper. Tel est, au point de vue de la
+theologie, le vrai danger de ses doctrines; telle en est l'heterodoxie
+involontaire, et voila pourquoi, bien qu'il ait entendu vivre et mourir
+chretien, la philosophie le revendique et la religion ne le reclame pas.
+
+Une seule idee fixera ici notre attention. C'est celle qui fonde sa
+theorie de la redemption; la theodicee d'Abelard nous apparaitra sous un
+jour nouveau, et nous verrons comment une hypothese speculative sur
+la Trinite peut alterer le dogme du salut et renouveler la morale
+religieuse elle-meme.
+
+"Je me rappelle, dit Geoffroi d'Auxerre[442], avoir eu un maitre qui
+retranchait tout le prix de la redemption.... Le Christ, en effet, dans
+sa passion, a propose trois choses aux yeux des hommes, l'exemple de la
+vertu, l'excitation a l'amour (_amoris incentivum_), le sacrement de
+la redemption. Si l'on elimine le dernier, comme le voulait le maitre
+Pierre, tout le reste ne pourra servir de rien; car ainsi qu'il est dit:
+"Vous devorerez la tete de l'agneau avec ses pieds" (Exod. XII, 9), le
+maitre Pierre, en supprimant la tete, devorait tout aussitot les pieds
+et les entrailles."
+
+[Note 442: Ces paroles sont extraites, suivant la _Bibliotheque de
+Citeaux_ (t, IV. p. 261), d'un sermon sur la Resurrection de J.-C. par
+Geoffroi, quatrieme abbe de Clairvaux, et elles ont probablement servi
+a lui faire attribuer la dissertation de l'abbe anonyme contre Abelard
+(_id._, p. 239). Elles se retrouvent sous le meme nom dans une chronique
+du Recueil des Historiens francais (Alberic., _Chronic._, t. XIII, p.
+700).]
+
+La doctrine de la redemption, en effet, telle que la professe le commun
+des fideles, repose sur cette idee, qu'avant la venue du Christ,
+l'homme, engage dans les liens du peche, etait separe du salut par un
+obstacle invincible, non-seulement par ses propres fautes, mais par une
+corruption radicale et permanente de sa nature, et que ne pouvaient
+detruire ses efforts les plus heroiques, ses sacrifices les plus
+meritoires, la fidelite la plus scrupuleuse soit aux prescriptions de la
+loi naturelle, soit aux commandements de la loi juive. Or, ce quelque
+chose d'humainement inexpiable, la vie et la mort du Fils de Dieu l'ont
+expie. Cette rancon de l'homme insolvable, le Fils de Dieu l'a payee. Il
+a ainsi libere, rachete, _redime_ l'homme; voila la _redemption_. Elle
+n'a pas donne le salut, elle en a fait cesser l'impossibilite. L'homme
+etait esclave, maintenant il est libre, mais libre seulement; il n'est
+pas sauve, il a les moyens de se sauver. Donc, celui qui nait, et qui
+n'a rien fait ni pu rien faire pour se sauver ou se perdre, l'enfant au
+berceau, pourvu cependant que par un signe visible le bienfait de la
+redemption lui soit applique, est sauve; car, n'ayant d'autre souillure
+que la tache originelle, il est de la justice ou au moins de la bonte de
+Dieu de le sauver, des qu'elle est effacee et qu'il n'a pu en contracter
+une nouvelle. Apres la naissance, apres le bapteme, le salut est
+possible, mais comme il a ete rendu possible par l'expiation seule
+de Jesus-Christ, le bienfait n'en peut etre accorde qu'a ceux qui
+reconnaissent qu'ils le doivent, non a eux-memes, mais a Jesus-Christ,
+non a leurs merites, mais a ses merites, et qui observent, non-seulement
+les preceptes de la loi naturelle ou les regles de la loi juive restees
+en vigueur, mais les devoirs nouveaux qui resultent pour l'homme de la
+venue du Messie, c'est-a-dire les commandements que Dieu nous a faits en
+prenant la vie et la parole au milieu de nous.
+
+Mais cette etrange et mysterieuse impossibilite du salut avant
+l'incarnation, quelle en etait la cause? ou, en d'autres termes, de quoi
+la redemption nous a-t-elle rachetes? Cette question est d'un interet
+plus pressant encore que celles qui touchent la Trinite. La Trinite est
+un sujet si difficile, elle est tellement inconcevable et inexprimable,
+que, pourvu qu'on adhere fortement a la lettre et a l'esprit du Symbole,
+une pensee trop subtile, une locution inexacte ou exageree, peut
+paraitre sans consequence. Mais la matiere de la redemption, quoique
+obscure, semble plus accessible; et toute erreur qui la concerne,
+interesse le sort de l'humanite et les rapports de Dieu a l'homme. Nous
+concevons donc l'attention severe que montre ici saint Bernard. Il a
+raison de dire, quand il y arrive: "Laissons les bagatelles et venons
+a des choses plus serieuses, _Noenias... praetereo, venio ad
+graviora_[443]."
+
+[Note 443: _Ab. Op._, p. 284-288.]
+
+ "Abordant le mystere de notre redemption, continue-t-il, scrutateur
+ temeraire de la majeste divine, il dit des le debut de sa discussion
+ qu'il y a une opinion de tous les docteurs ecclesiastiques sur
+ ce sujet; il l'expose, la dedaigne et se vante d'en avoir une
+ meilleure, ne craignant pas, contre le precepte du sage, de
+ transgresser les limites antiques que nos peres ont posees[444].
+ (J'omets ici un resume de la doctrine d'Abelard.) Qu'y a-t-il dans
+ ses paroles de plus intolerable, le blaspheme ou l'arrogance? Qu'y
+ a-t-il de plus damnable, la temerite ou l'impiete? Est-ce qu'il ne
+ serait pas plus juste de briser avec des batons la bouche qui parle
+ ainsi que de la refuter avec des raisons? Ne provoque-t-il pas
+ contre lui-meme les mains de tous, celui qui leve les mains contre
+ tous? Tous, dit-il, pensent ainsi, mais moi, non. Et qui donc, toi?
+ Qu'apportes-tu de meilleur? Que trouves-tu de plus subtil? De quel
+ secret ton orgueil aurait-il recu la revelation, secret qui aurait
+ ete inconnu aux saints, qui aurait echappe aux sages? Cet homme
+ apparemment va nous apporter les eaux derobees et les pains caches.
+ Dis pourtant, dis ce qu'il te semble, a toi et a nul autre: est-ce
+ que le Fils de Dieu n'a pas revetu l'humanite pour delivrer l'homme?
+ Personne absolument ne pense le contraire, toi excepte; c'est a toi
+ de repondre de ce que tu en penses, car tu n'as recu ta lecon ni du
+ sage, ni du prophete, ni de l'apotre, ni enfin du Seigneur lui-meme.
+ Le maitre des Gentils a recu du Seigneur ce qu'il nous a transmis.
+ Le maitre de tous avoue que sa doctrine n'est pas a lui, car,
+ dit-il, je ne parle pas d'apres moi-meme; mais toi, tu nous donnes
+ du tien et ce que tu n'as recu de personne. Celui qui ment donne
+ du sien: que ce qui vient de toi reste a toi. Moi j'ecoute les
+ prophetes et les apotres, j'obeis a l'Evangile, mais non a
+ l'Evangile selon Pierre; toi, tu nous etablis un nouvel Evangile:
+ l'Eglise n'admet pas un cinquieme evangeliste. Qu'est-ce que la loi,
+ les prophetes, les apotres, les hommes apostoliques nous prechent,
+ si ce n'est ce que tu es seul a nier, savoir, Dieu fait homme pour
+ delivrer l'homme? Et si un ange du ciel venait nous precher un autre
+ Evangile, qu'il soit anatheme. Le Seigneur a dit: Je te sauverai et
+ te delivrerai, ne crains pas. (Sophon., III, 46.) Tu demandes de
+ quelle puissance; tu ne voudrais pas que ce fut de celle du diable,
+ ni moi, je l'avoue, mais ce n'est ni ta volonte ni la mienne qui
+ peuvent l'empocher.... Ceux-la le savent et le disent qui ont ete
+ rachetes par le Seigneur, ceux qu'il a rachetes de la main de
+ l'ennemi; tu ne le nierais pas, si tu n'etais toi-meme sous la main
+ de l'ennemi; tu ne peux rendre grace avec les rachetes, toi qui n'es
+ pas rachete. Celui qui les a rachetes les a reunis de toutes les
+ contrees; l'ennemi etait unique, les contrees nombreuses. Quel est
+ ce redempteur si puissant, qui commande non a une seule contree,
+ mais a toutes? Quel autre, je pense, que celui dont un autre
+ prophete a dit qu'il absorbe les fleuves et ne s'etonne pas? Les
+ fleuves, c'est le genre humain. (Job, XL, 48.) Mais au lieu des
+ prophetes, citons les apotres: "Afin que Dieu," dit saint Paul,
+ "leur donne la penitence pour connaitre la verite, de sorte
+ qu'ils s'echappent des lacs du diable, qui les tient captifs a sa
+ discretion[445]...." Ce n'est pas de la puissance en elle-meme, mais
+ de la volonte que se peut dire la justice ou l'injustice; donc le
+ diable avait un certain droit sur l'homme, acquis non legitimement,
+ criminellement usurpe, et cependant justement permis. Ainsi l'homme
+ etait tenu justement captif, de telle sorte pourtant que la justice
+ n'etait ni dans l'homme ni dans le diable, mais en Dieu. Justement
+ asservi, l'homme a ete misericordieusement delivre.... Que pouvait
+ faire de lui-meme pour recouvrer la justice une fois perdue l'homme
+ esclave du peche, aux fers du diable? Il a ete attribue une justice
+ qui venait d'un autre a celui qui n'en avait point a lui, et la
+ voici: le prince du monde est venu, et il n'a rien trouve dans
+ le Sauveur[446], et comme il n'en a pas moins mis la main sur
+ l'innocent, il a rendu ceux qu'il tenait tres-justement, quand celui
+ qui ne doit rien a la mort, en acceptant une mort injuste, eut sauve
+ celui qui etait justement soumis a la dette de la mort et a la
+ domination du diable. Par quelle justice tout cela aurait-il ete
+ exige d'un second homme? Un homme a du, un homme a paye; car si un
+ seul est mort pour tous, tous sont morts en un seul, afin que la
+ satisfaction d'un seul fut imputee a tous, de meme qu'un seul avait
+ porte le peche de tous.... Le Christ est la tete et le corps; la
+ tete a satisfait pour les membres, le Christ pour les entrailles....
+ Si l'on me dit: Ton pere t'a engage, je repondrai: Mais mon frere
+ m'a rachete. Pourquoi la justice ne viendrait-elle pas d'un autre,
+ quand d'un autre est venu le crime?... Que la justice, me dit-on,
+ soit a celui de qui elle vient, qu'est-ce pour toi?--Mais que la
+ faute aussi soit a celui de qui elle vient, qu'est-ce pour moi?...
+ Comme tous sont morts dans Adam, tous seront vivifies dans le
+ Christ.... Si j'appartiens a l'un par la chair, j'appartiens a
+ l'autre par la foi.... Suivant cet homme de perdition, le Seigneur
+ n'aurait tant fait et tant souffert que pour donner a l'homme la
+ lecon et l'exemple de la vie et de la mort et pour poser en mourant
+ la borne de la charite; ainsi il aurait enseigne la justice et ne
+ l'aurait pas donnee! Il aurait montre la charite et ne l'aurait pas
+ inspiree!"
+
+[Note 444: Je ne vois point qu'Abelard dise que les docteurs soient
+unanimes touchant la domination du diable sur l'homme avant la passion.
+Il se sert meme d'une expression qui ne releve pas beaucoup l'importance
+de l'opinion qu'il combat: "Et quod dicitur, etc." "Et quant a ce qu'on
+dit que nous avons ete rachetes de la puissance du diable, etc." S'il a
+dit en effet on commencant que c'est l'avis de tous les docteurs depuis
+les apotres, "omnes doctores nostri post apostolos conveniunt," ce debut
+de la discussion doit se trouver dans quelque autre ouvrage. Ici, en
+effet, saint Bernard dit qu'il examine ce qu'il a lu dans un certain
+"Livre de sentences de lui (in libro quodam sententiarum ipsius) et
+dans une exposition de l'Epitre aux Romains." Dans l'Epitome que nous
+penchons a regarder comme l'ouvrage appelle "Livre des Sentences." Il y
+a seulement: "Quidam dicunt quod a potestate diaboli redemti sumus."
+(c. XXIII, p. 63.) Peut-etre les expressions cites par saint Bernard se
+trouvaient-elles dans la portion de l'Introduction qui se rapporte a ce
+chapitre de l'Epitome et que le temps nous a ravie. L'Introduction a
+ete quelquefois designee par ce titre commun au moyen age de "Liber
+Sententiarum." (_Hist. Litt._, t. XII, p. 137.)]
+
+[Note 445: II Tim, ii, 25 et 26. Saint Bernard ajoute ici d'autres
+citations tres-fortes.--Cf. Jean, xii, 31; xix, 11.--Luc, xi, 15 et 21;
+xxii, 53.--Coloss. I, 13.]
+
+[Note 446: Allusion aux paroles de Pilate et a toutes ses oeuvres qui
+dans tout ce passage sont attribuees au demon dont il etait _un membre_,
+c'est-a-dire un instrument. Luc, xxiii. 4.--Jean, xviii, 38.]
+
+Ici saint Bernard accuse celui qu'il appelle _un docteur incomparable_,
+d'avoir rendu si ouvert et si uni le grand et imposant mystere, qu'il
+est accessible a tous, a l'impur, a l'incirconcis; tout est facile; le
+saint a ete donne aux chiens, les perles aux pourceaux. Mais il n'en
+peut etre ainsi; il y a eu manifestation dans la chair, justification
+par l'esprit; l'homme animal ne peut penetrer si aisement ce qui
+appartient a l'esprit de Dieu. Les dons du Seigneur sont caches,
+l'Evangile est voile. (II Cor., iv, 3.)
+
+On demande comment, puisque le Christ n'a delivre que les elus, il se
+pouvait que, soit dans le siecle, soit dans l'avenir, ils fussent plus
+qu'aujourd'hui au pouvoir du demon. C'est parce qu'il les possedait
+_captifs a sa volonte_, dit l'apotre, qu'un liberateur a ete necessaire.
+Le pauvre qui reposait dans le sein d'Abraham, Abraham lui-meme et
+les autres elus, le demon ne les tourmentait pas; mais il les aurait
+possedes, s'ils n'avaient du etre delivres par la foi. "Le sang de
+Jesus-Christ, meme avant sa mort, tombait en rosee sur Lazare, et
+l'empechait de sentir les flammes." Si l'on objecte que Dieu pouvait
+tout aneantir d'une parole, sans qu'il fut besoin de l'incarnation ni de
+la passion, il faut repondre que cette necessite vint de nous qui etions
+assis dans les tenebres. "C'etait un besoin de nous, de Dieu, des anges;
+de nous, pour que le joug de notre captivite nous fut enleve; de Dieu,
+pour que le dessein de sa volonte fut rempli; des anges, pour que leur
+nombre fut complete.... Qui nie que le Tout-Puissant eut sous la main
+bien d'autres moyens de liberation? Pourquoi, dis-tu, faire par le sang
+ce qu'il pouvait faire par la parole? Interrogez-le lui-meme. Il m'est
+permis de savoir que cela est ainsi, non pourquoi cela est ainsi....
+Mais tout cela lui parait folie; il ne peut retenir ses rires;
+entendez-vous ses eclats?" Il ne comprend pas comment le crime plus
+grand de la mort de Jesus a pu calmer le courroux excite par la faute
+moins grave de notre premier pere; comme si, dans un seul et meme fait,
+l'iniquite des coupables n'avait pu deplaire, pendant que la piete de la
+victime plaisait a Dieu! Ce n'est pas la mort qui a plu a Dieu, mais le
+devouement de celui qui a voulu mourir. Cette mort, precieuse expiation
+du peche, ne pouvait s'accomplir sans un peche. Ainsi, Dieu, usant bien,
+sans s'y plaire, de la malice humaine, a condamne la mort par la mort,
+et le peche par le peche. Que signifie, en effet, cette lecon de charite
+qu'on pretend que Dieu nous a donnes? "Que sert qu'il nous ait instruits
+(_instituit_), s'il ne nous a pas regeneres (_restituit_)? Notre
+instruction n'est-elle pas vaine, sans une prealable destruction, celle
+du corps du peche qui est en nous?... Si le Christ ne nous a servis
+qu'en nous montrant les vertus, il ne reste plus qu'a dire: Adam ne
+nous a nui qu'en nous montrant le peche." Mais, a moins de donner dans
+l'heresie de Pelage, nous "professons que le peche d'Adam nous a ete
+transmis, non par instruction, mais par generation, et avec le peche, la
+mort. Il faut donc que nous confessions que le Christ nous a restitue la
+justice, non par instruction, mais par regeneration, et avec la justice,
+la vie." Accordons que la venue du Christ puisse servir a ceux qui
+savent regler leur vie sur la sienne et repondre par leur amour au sien.
+De quoi servira-t-elle aux petits enfants? "Comment s'eleveront-ils
+a l'amour de Dieu, ceux qui ne savent pas encore aimer leurs meres?"
+Faut-il dire qu'ils n'ont pas besoin de regeneration, la generation
+d'Adam ne leur ayant fait aucun mal? Celui qui pense ainsi s'egare avec
+Pelage. En definitive, de quelque facon qu'on l'interprete, la doctrine
+en question est hostile _au sacrement du salut de l'homme_, elle
+aneantit le mystere. Elle place le salut, non dans la vertu de la croix,
+non dans le prix du sang; mais dans les progres de notre conversion.
+Elle est condamnee par ces mots memes: "A Dieu ne plaise que je me
+glorifie en autre chose qu'en la croix de notre Seigneur Jesus-Christ
+(Galat., vi, 14)!" Retrancher de la redemption le sacrement, le mystere,
+la miraculeuse efficace, pour n'en laisser subsister que l'exemple
+d'humilite et de charite, c'est "peindre sur le vide[447]."
+
+[Note 447: _Ab. Op._, p. 288-295.]
+
+Il y a plus d'eloquence peut-etre que de methode dans cette refutation,
+essayons d'etre plus precis. L'Eglise catholique croit et professe
+qu'Adam, par son peche, a non-seulement encouru la colere de Dieu, la
+mort, la captivite sous l'empire du demon, mais qu'il a degrade la
+nature humaine et transmis les effets de ce peche et ce peche meme
+a tous ses descendants, en sorte que ce peche est devenu propre et
+personnel a tous; c'est la le peche originel[448]. Les effets et la
+peine du peche originel sont: 1 deg. la privation de la grace sanctifiante
+et du droit au bonheur eternel; 2 deg. le dereglement de la concupiscence,
+ou l'inclination au mal; 3 deg. l'assujettissement aux souffrances et a la
+mort.
+
+[Note 448: _Concil. Trident._, sess. v, can. 2, 3 et 6.]
+
+Toutes ces blessures, dont Adam etait exempt au moment de son peche,
+et que nous avons recues avec lui et en lui, comme ce n'est pas notre
+propre peche qui nous les a faites, il est naturel et consequent que ce
+ne soit pas notre propre merite qui puisse les guerir. Puisqu'en Adam et
+par Adam ce n'est pas sa personnalite seule, mais la nature humaine qui
+a ete degradee, puisqu'il nous l'a des lors transmise, non plus telle
+qu'il l'avait recue, mais telle qu'il l'avait faite, la logique veut
+que cette nature reste telle, independamment de nos efforts et de notre
+volonte, et qu'elle demeure indefiniment en etat de peche originel, si
+un secours exterieur et surhumain, si une revolution extraordinaire et
+miraculeuse ne vient la changer et la restaurer.
+
+Si l'on demande pourquoi cela etait ainsi, on pose une question en
+dehors de la foi et au-dessus de la raison. La volonte de Dieu doit etre
+acceptee comme une raison, dit saint Anselme, car elle est toujours
+raisonnable[449].
+
+[Note 449: _Cur Deus homo_? t. I, c. vi, vii, viii.]
+
+Il fallait donc un secours et une revolution; or, la premiere
+degradation ayant ete consommee par un homme unique, comparable a nul
+autre, c'etait une raisonnable analogie qu'elle fut effacee par un homme
+egalement unique, extraordinaire, investi d'une puissance miraculeuse
+ou superieure au pouvoir de l'homme, et qui fut a lui seul capable de
+sauver toute la race qu'a lui seul Adam avait perdue.
+
+C'est ainsi que par la doctrine du peche originel on arrive a la
+necessite d'un mediateur; ce mediateur a existe; il devait etre homme,
+il a ete homme; il devait etre unique, extraordinaire, miraculeusement
+puissant, il a ete tout cela, et a un degre infini. Il a ete plus
+qu'Adam, au-dessus d'Adam, de toute la distance qui separe la divinite
+de l'humanite, il a ete Dieu. Ce mediateur, homme et Dieu, le fils de
+l'homme et le fils de Dieu, c'est Jesus-Christ. Le mediateur a donc
+repare les pertes de la nature humaine. L'homme avait en quelque sorte
+passe sous la puissance du mal; l'homme naissait pecheur, non, pas
+seulement, entendons-nous bien, capable de pecher, il l'est encore, mais
+pecheur, c'est-a-dire dans l'etat de peche. Or, si l'on dit que l'homme
+etait dans les liens du peche, on dira que la venue du mediateur a ete
+la remission des peches; si l'homme avait merite la colere ou
+offense Dieu, le mediateur a ete le reconciliateur ou la victime de
+propitiation; si l'homme etait souille, le mediateur est l'agneau sans
+tache qui efface les peches du monde; si l'homme etait mort, mort par le
+peche, le mediateur est la vie; si l'homme etait esclave du peche, le
+mediateur l'a delivre; si l'homme etait vendu au peche, le mediateur
+l'a rachete. Et en effet tout cela a ete dit, et Jesus-Christ est le
+mediateur, le reparateur, la vie, la victime, l'agneau, le liberateur,
+le redempteur[450].
+
+[Note 450: Ephes. ii, 3.--Johan. viii, 34.--Rom. vii, 14.--II Tim, ii,
+20.--Rom. iii, 25.--Johan. I ep. ii, 2.--Rom. vi, 18.--II Cor. v, 15.--I
+Tim. ii, 6.--Tit. ii, 14.--Galat. iii. 13.--I Cor. vi, 20.--1 Petr. i,
+18, 19.--Hebr. ix, 11.--Apocal. v, 9.--Ephes. i, 7.]
+
+Maintenant! si a ses mots: le mal, le peche, la mort, on veut substituer
+cette personnification du mal, de la mort et du peche, que la theologie
+produit ou retire a volonte, et appeler tout cela le diable ou le demon,
+on est libre de le faire, d'abord parce que la croyance chretienne
+permet de rapporter au demon, comme a sa cause, tout ce mal qui ailleurs
+est presente d'une maniere plus abstraite, comme la corruption de la
+chair on le dereglement de la concupiscence; en second lieu, parce que
+le peche d'Adam, source funeste du peche originel, est formellement
+presente comme une victoire du tentateur; enfin parce que les termes
+memes de l'Ecriture se pretent litteralement a cette traduction. On y
+voit _l'homme tenu captif a la volonte du diable_; Jesus-Christ dit
+qu'il est venu pour _le vaincre_, qu'il meurt pour _chasser le prince du
+monde_. Saint Paul dit que Jesus-Christ a _desarme les principautes et
+les puissances; que par sa mort il a detruit celui qui etait le prince
+de la mort, c'est-a-dire le diable_[451]. Si donc il plait de dire que
+l'homme, en etant esclave du mal et vendu au peche, etait sous l'empire
+du demon, il n'y a rien la que de chretien, c'est le langage regulier de
+la foi.
+
+[Note 451: II Tim. ii, 20.--Luc. xi, 21.--Johan. xii, 31.--Coloss. ii,
+15.--Hebr. ii, 14.]
+
+Telle elle etait au temps d'Abelard comme au notre, quoique les
+objections qu'il eleve eussent ete plus d'une fois produites[452]. Les
+pelagiens ont des premiers pris la redemption dans un sens metaphorique,
+et soutenu que Jesus-Christ ne nous a rachetes du mal, c'est-a-dire
+sauves de la damnation, que par ses lecons, son exemple, ses bienfaits
+et sa misericorde; mais aussi ils niaient le peche originel, du moins
+en niaient-ils la propagation dans tous les hommes, et c'etait une
+consequence naturelle de ne plus attribuer a la redemption qu'une vertu
+morale. Mais comme Abelard croit au peche originel, il est plus reserve
+et moins consequent que Pelage. Lui qui reconnait le mal, d'ou vient
+qu'il affaiblit le remede? En effet, tout en opposant les notions de
+commune justice au peche originel, il l'admet et meme le justifie, si
+c'est le justifier que de citer dans l'Ancien et le Nouveau Testament
+d'autres exemples d'une contradiction apparente entre la conduite divine
+et la justice humaine, et que de declarer d'une maniere absolue que le
+createur ne doit rien a sa creature, et qu'apres tout les notions du
+bien et du mal resultent pour nous de sa volonte. Remarquez la situation
+contradictoire de ce demi-rationalisme. Quel est le premier argument?
+C'est que si le peche originel parait injuste, il y a bien d'autres
+injustices dans la Bible; il en faudrait inferer que les recits de la
+Bible doivent etre enveloppes dans les memes doutes, mais ces recits,
+concus en termes directs, sont couverts par l'autorite inattaquable de
+la lettre. Tous ces doutes, au contraire, le second argument devrait les
+faire tomber. S'il ne faut pas, en effet, appliquer a la question du
+peche originel les notions de commune justice, pourquoi reclamer contre
+ce qui semble inique ou cruel dans l'asservissement de l'homme au diable
+a raison d'une faute dont le diable est l'auteur primitif, dans l'empire
+du seducteur sur le seduit, dans le courroux celeste desarme par le sang
+innocent, dans le crime d'Adam lave par un nouvel et plus grand crime?
+Ces objections et d'autres semblables supposent que la justice, la
+bonte, la raison humaine sont competentes pour juger ce qui est juste,
+bon, raisonnable en Dieu. Il y a donc contradiction frappante a se
+placer dans cette hypothese pour attaquer la redemption, et a en sortir
+pour defendre le peche originel.
+
+[Note 452: S. Thom. _Summ_., pars iii, qu. xlviii et l, Voyez aussi
+P. Lombard (_Sentent_., t. III, dist, xix). Mais celui-ci incline
+visiblement vers la theorie de la redemption suivant Abelard.]
+
+On ne peut nier le peche originel sans cesser en quelque sorte d'etre
+chretien. Abelard reconnait le peche originel. Mais il apercoit dans
+saint Paul cette doctrine qui creuse un abime entre le regne de la
+crainte et celui de l'amour, entre l'ancienne et la nouvelle loi, et qui
+semble donner a la foi en Jesus-Christ, a l'amour de l'homme pour le
+Dieu qui l'a tant aime, la plus grande part dans le salut. Par la les
+conditions du salut deviennent toutes spirituelles et morales; elles
+rentrent dans le coeur de l'homme, et depouillent presque tout caractere
+d'un miracle exterieur et en quelque sorte materiel. Cette maniere de
+concevoir le principal rapport de l'homme avec Dieu est assurement plus
+philosophique. Abelard s'en empare, et faisant de ce qui est une des
+idees composantes du christianisme, une idee principale, d'une idee
+principale une idee exclusive, il l'agrandit, il l'exagere, et comme
+en elle-meme elle est conforme a la lettre ainsi qu'a l'esprit de la
+religion, il l'erige sans scrupule en systeme et s'applaudit d'avoir
+donne une theorie rationnelle du christianisme, en ramenant la
+redemption a une grande et divine manifestation de la loi morale sur
+la terre. En effet, Dieu est puissance, sagesse, bonte. Telle est la
+Trinite. Ce n'est pas seulement l'Ecriture qui nous l'apprend, c'est la
+raison. La Trinite est une tradition chretienne et philosophique. De la
+des devoirs pour le philosophe et pour le chretien, devoirs reveles a
+l'un sous la forme de la loi naturelle, a l'autre sous celle de la
+loi evangelique, qui n'est que la reforme de la premiere. Or,
+l'accomplissement de la loi est la condition du salut. Les philosophes
+ont donc pu se sauver, comme tous ceux qui ont eu la foi dans la
+Trinite, et qui ont accompli la loi pour obeir et pour plaire a Dieu,
+dans la mesure de leur science et de leurs lumieres. Ainsi, meme avant
+la venue du Christ, quelques-uns ont pu etre sauves. L'Ecriture le
+dit d'Abraham; la tradition et les Peres le disent d'autres encore.
+Cependant le peche originel subsistait. Par une dispensation insondable
+de la justice divine, l'homme etait tenu d'une dette de damnation
+contractee par le peche d'Adam. C'est-a-dire que l'etat de degradation,
+d'impuissance, d'ignorance, engendre par le peche originel, etait
+invincible en general aux forces de la raison et de la conscience
+humaine. Tout, dans l'homme, intelligence et amour, lumieres et vertus,
+tout etait faible, obscur: l'humanite etait condamnee.
+
+Un tel etat n'etait pas digne de la celeste bonte. Dieu fit misericorde
+au genre humain, et dans sa charite ineffable, il lui envoya son fils,
+pour le racheter de l'esclavage de la chair et du peche, pour le
+purifier, pour le delivrer, c'est-a-dire pour lui donner le secours
+indispensable et merveilleux sans lequel l'humanite ne serait jamais
+sortie de son etat d'abaissement, de corruption et de misere.
+
+L'homme ne peut rien pour son salut sans la grace, c'est-a-dire sans
+l'inspiration, c'est-a-dire sans le secours divin, en un mot, si Dieu ne
+l'aide a croire et a aimer. L'incarnation du Fils de Dieu a ete la
+plus grande grace que Dieu ait faite a l'homme. Elle a eu pour objet
+principal de l'instruire, et de l'instruire par la voix divine
+elle-meme. Ainsi, Dieu a passe sur la terre pour lui enseigner une loi
+plus parfaite d'une maniere plus precise et plus puissante. Il lui a
+enseigne surtout le precepte de l'amour, et, chose admirable, il l'a
+fait en lui donnant de l'amour le plus pathetique exemple, en le
+lui inspirant par le plus saisissant des bienfaits. Voila comme la
+redemption a donne a l'homme des lumieres, des idees, des forces
+nouvelles. Voila comme elle a vaincu le mal, lave le peche originel,
+affranchi l'esprit. Voila la revolution miraculeuse qu'elle a operee,
+par des signes visibles sans doute, par des manifestations materielles,
+mais dans le coeur de l'homme. C'est le plus grand, le plus irresistible
+don de la grace que Dieu ait fait aux hommes, et par la, renouvelant le
+principe meme du devoir, de la vertu, de la religion, il a inaugure au
+ciel et sur la terre le regne de la charite.
+
+Tel est le christianisme d'Abelard. On peut voir qu'en conservant
+les faits positifs qui sont comme le materiel de la religion, il en
+simplifie en quelque sorte le miracle invisible; il replace, autant
+qu'il le peut, dans l'ordre moral les phenomenes constitutifs de la
+revolution chretienne, et lui donne un caractere plus exclusivement
+spirituel que celui qui lui est assigne par la tradition de l'Eglise.
+
+Tout cela est une consequence de sa doctrine de la Trinite. La nature de
+Dieu, telle qu'il l'a concue, conduit necessairement a ses idees sur
+le salut. Sa Trinite est eminemment une Trinite morale, dont l'action
+s'exerce principalement sur l'intelligence humaine soit par cette
+revelation sensible qui parle, dans la creation, soit par cette
+revelation interieure qui semble sortir du sein de la raison meme. La
+connaissance de Dieu engendre l'amour comme la lumiere amene la chaleur
+avec elle, et les grandes oeuvres de la Providence ne peuvent avoir pour
+objet que d'accroitre et la connaissance et l'amour. De la le judaisme,
+la philosophie, le christianisme.
+
+Ce systeme est beau, et pour qu'il fut plus consequent, il faudrait en
+faire disparaitre ce qui reste de mysterieux dans le peche originel. Au
+fond, le peche originel pour Abelard est plutot un etat d'ignorance
+et d'impuissance qu'une corruption effective, qu'une modification
+substantielle de l'humanite; pour lui, le peche originel, s'il osait
+eclaircir sa pensee, ne serait qu'un etat moral qu'ameliorent, egalement
+par un effet moral, la predication et le martyre du Christ. Bien souvent
+sans doute, meme chez les chretiens les plus orthodoxes, une semblable
+croyance revient a leur insu et prevaut sur la croyance au miraculeux;
+mais ce systeme n'explique pas comment un etat moral de toute une race a
+pu etre le resultat d'une transgression unique, d'une faute particuliere
+d'un seul homme, et comment l'imputabilite de cette faute a ete
+transmise par generation aux descendants de cet homme. Abelard a fait
+ce que fait tout philosophe chretien qui ne veut cesser ni d'etre
+philosophe ni d'etre chretien. Il y a dans le christianisme deux sortes
+de miracles, ou de faits de l'ordre surnaturel. Les premiers sont ces
+miracles materiels qui frappent surtout les imaginations et contre
+lesquels s'eleve facilement l'incredulite vulgaire: la peche
+miraculeuse, l'eau changee en vin, la pierre en pain, Lazare ressuscite,
+la vue rendue aux aveugles, enfin et surtout la resurrection de
+Notre-Seigneur. Cependant il y a des choses plus hautes et plus
+embarrassantes dans le christianisme, il y a des miracles invisibles, un
+merveilleux de l'ordre moral dont la raison doit s'inquieter davantage.
+
+Tel est le peche originel; telles la damnation, la redemption, la grace;
+toutes ces choses, entendues au sens orthodoxe, ne sont pas des noms
+metaphoriques donnes a de purs phenomenes moraux. Ce sont des realites
+indefinissables, je le sais, mais positives, effectives, si ce n'est
+substantielles et materielles; ce sont au moins des faits subsistants,
+et non de simples manieres de considerer et de representer la nature
+humaine dans ses rapports avec l'eternelle verite et l'eternelle
+justice. Or, c'est vers ce dernier point de vue que tout esprit
+philosophique doit necessairement etre entraine. C'est meme la pente
+actuelle de l'intelligence humaine, et quand le chretien se laisse
+aller, c'est ainsi, c'est sous forme d'abstractions, qu'il se figure
+et traduit tous les phenomenes du monde dogmatique. Tout esprit
+philosophique, d'ailleurs bienveillant et religieux, tend vers une sorte
+de naturalisme evangelique, vers une interpretation toute rationnelle
+des faits reveles, meme avec une foi absolue dans ces faits. Il lui
+en coute beaucoup moins d'admettre les miracles proprement dits,
+c'est-a-dire les derogations aux lois ordinaires de la nature physique,
+s'il peut faire disparaitre les miracles purement intelligibles,
+c'est-a-dire les derogations aux donnees de la nature morale; les
+premiers ne seront plus a ses yeux que des moyens dont s'est servie la
+Providence, daignant condescendre aux faiblesses de l'imagination de
+l'homme, pour eclairer sa raison, epurer sa conscience, toucher son
+coeur. C'est dans toute la force de l'expression, _la raison qui s'est
+faite chair_, [Grec: o logos sarx egeneto].
+
+Abelard suit cette tendance, il est sur cette pente; qu'il continue
+de la suivre, qu'il descende encore, et il sera Socin, il sera Locke,
+Rousseau, Kant, Strauss; mais il parle et il ecrit au XIIe siecle.
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+DE LA MORALE D'ABELARD.--_Ethica seu Scito te ipsum_.
+
+Les questions agitees dans le Commentaire sur saint Paul sont comme une
+transition de la theodicee a la morale. Quelques-unes sont deja de la
+morale. Nous trouvons la morale meme dans un ouvrage d'Abelard, qui
+n'est pas le moins celebre; c'est l'_Ethique_, ou _le Connais-toi
+toi-meme_[453].
+
+[Note 453: Voyez le _Thesaurus anectdotorum novissimus_, de Bernard Pez,
+benedictin et bibliothecaire de l'abbaye de Moelk (1721). L'ouvrage
+intitule _Petri Abelardi Ethica seu liber dictus: Scito te ispum_, se
+trouve dans le t. III, part. II, p. 626. Il n'a ete imprime que cette
+fois.]
+
+Les moeurs, dit-il, sont les vices ou les vertus de l'ame qui nous
+rendent enclins aux bonnes ou aux mauvaises actions. Les defauts ou
+vices sont contraires aux vertus, comme la lachete a la fermete,
+l'injustice a la justice. L'ame a des defauts et de bonnes qualites
+qui n'ont nul rapport aux moeurs, comme la lenteur ou la promptitude
+d'esprit, le manque de memoire ou la memoire; mais les defauts appeles
+vices sont ceux qui portent la volonte a quelque chose qu'il ne convient
+pas de faire.
+
+Ni le vice, ni l'action mauvaise n'est le peche. On est colere, sans
+etre en colere; et une inclination vicieuse n'est qu'une raison de plus
+de se combattre soi-meme; car la victoire du vice sur notre ame est plus
+honteuse que celle des hommes, qui ne peuvent vaincre que notre corps.
+Par le vice, nous sommes ainsi inclines a consentir a ce qui ne convient
+pas; c'est ce consentement qui est le peche, etant un mepris de Dieu,
+une offense a Dieu. Mepriser Dieu, c'est ne pas faire ou ne pas omettre,
+a cause de lui, ce que nous croyons qu'on doit faire on omettre a cause
+de lui. En definissant le peche negativement, en disant _omettre_ ou _ne
+pas faire_, on montre que la substance du peche n'existe pas. "Car elle
+est dans le nom plutot que dans l'etre; c'est comme si, pour definir
+les tenebres, nous disions l'absence de lumiere, la ou la lumiere a eu
+l'etre[454]."
+
+[Note 454: _Ethic_., c. t. II, III, p. 627-630. C'est la doctrine recue,
+que le mal n'est qu'une privation. "Mali nulla natura est, dit saint
+Augustin, amissio boni mali nomen accepit." _De Civ. Del_, XI, IX.]
+
+N'objectez pas que le peche, etant dans la mauvaise volonte, est quelque
+chose de positif, _est dans l'etre_ comme elle. D'abord nous pechons
+quelquefois sans mauvaise volonte. Un maitre cruel me poursuit une epee
+nue a la main; apres avoir fui longtemps, et contraint par l'extreme
+peril, je le tue pour n'etre pas tue. La mauvaise volonte du meurtre
+n'existait pas; il n'y avait que la volonte de sauver ma vie. Cependant
+j'ai peche en consentant a ce meurtre meme par contrainte; car la Verite
+dit: "Tous ceux qui prendront l'epee, periront par l'epee" (Math., XXVI,
+52); mais qu'on n'appelle point ce consentement une volonte. "Ce que
+l'on veut dans une grande douleur de l'ame, est passion plutot que
+volonte."
+
+Mais dans les cas ou il n'y a nulle sorte de contrainte, le peche
+n'est-il pas la volonte mauvaise? Un homme voit une femme et forme un
+desir coupable. N'est-ce pas la le peche? Si la volonte est refrenee
+par la vertu, sans toutefois etre eteinte, si elle resiste, si elle est
+vaincue sans perir, il ne reste qu'a recueillir le prix de la victoire.
+"Dieu en recompensant juge le coeur plus que l'action." Or, le coeur
+consent ou resiste, il prefere ou sacrifie la volonte de Dieu a la
+sienne propre. Le peche n'est donc pas dans la mauvaise volonte; le
+peche, c'est d'y ceder. Ce n'est pas le desir, c'est le consentement
+au desir. Celui-la est deja criminel devant Dieu qui a fait tous ses
+efforts pour commettre et qui a commis autant qu'il etait en lui. Il est
+aussi criminel que s'il avait ete surpris a l'oeuvre.
+
+Mais si nous pechons quelquefois malgre nous, si la volonte n'est pas le
+peche, peut-on dire que tout peche soit volontaire? Distinguons. Si le
+peche est le mepris de Dieu, peut-on dire que nous voulons mepriser
+Dieu, et nous rendre dignes de damnation? Vouloir faire ce qui doit etre
+puni, n'est pas vouloir etre puni[455].
+
+[Note 455: "La peine qui est juste deplait, l'action qui est injuste
+plait. Souvent aussi il arriva que, lorsque seduit par la figure d'une
+femme que nous savons mariee, nous voudrions la posseder, nous ne
+voudrions pourtant nullement commettre l'adultere, puisque nous
+voudrions qu'elle fut libre. Beaucoup d'autres, au contraire, mettent
+leur gloire a convoiter les femmes des hommes puissants, a cause meme de
+leurs maris, et plus que si elles etaient libres; ceux-la aiment mieux
+l'adultere que la fornication, c'est-a-dire faillir plus que moins.
+Il en est qui se sentent tout a fait malheureux d'etre entraines a
+consentir a la concupiscence ou a la mauvaise volonte, forces qu'ils
+sont par l'infirmite de la chair a vouloir ce qu'ils ne voudraient pas.
+Comment donc ce consentement que nous ne voulons pas accorder, sera-t-il
+dit volontaire?... A moins que nous n'entendions par volonte l'exclusion
+de necessaire; aucun peche en effet n'est inevitable. Ou bien nous
+appellerons volontaire tout ce qui procede de quelque volonte. Celui qui
+tue un homme pour eviter la mort n'a pas la volonte de tuer, mais il a
+quelque volonte d'eviter la mort." (_Eth_., c. III, p. 635.)]
+
+"Quelques-uns ne sont pas mediocrement emus de nous entendre dire que
+la consommation du peche n'ajoute rien au crime, a la damnation devant
+Dieu. Suivant eux, l'acte du peche est accompagne d'un certain plaisir
+qui augmente le peche.... Mais il faudrait prouver que le plaisir
+charnel est le peche et qu'il ne peut etre goute sans peche." Or c'est
+ce qu'on ne saurait soutenir, ou bien il faudrait condamner le mariage,
+les repas; Dieu lui-meme ne serait pas irreprochable, lui qui a cree les
+aliments et les corps, d'avoir attache aux aliments une saveur qui nous
+causerait un plaisir force, un peche necessaire. "Evidemment aucun
+plaisir naturel de la chair ne doit etre impute a peche, et ce ne peut
+etre une faute de jouir de ce qui est infailliblement accompagne d'un
+sentiment de plaisir[456]." L'ancienne loi a defendu des actes que la
+nouvelle a permis. Le plaisir attache a ces actes n'a point cesse avec
+la prohibition; ce n'etait donc pas le plaisir qui en faisait des
+peches. Il est vrai que David dit qu'il a ete concu dans les iniquites:
+mais il ne s'agit la que de l'iniquite du peche originel qui se transmet
+par la generation, ou plutot de la peine de ce peche que nos premiers
+parents ont leguee a leur posterite.
+
+[Note 456: Ici Abelard examine la situation d'un religieux expose
+immediatement a des tentations qu'on peut deviner, et decide que les
+impressions involontaires des sens ne peuvent etre imputables, recherche
+et decision qui montrent que les scandales reproches a la casuistique ne
+sont pas nouveaux, et sont peut-etre en partie inevitables.]
+
+Ainsi le consentement est vraiment le peche, savoir le consentement a
+la volonte du mal, ou meme le consentement au mal, sans mauvaise
+concupiscence. Quant a l'action, elle est si peu le peche que si la
+violence ou l'ignorance l'ont fait commettre, elie n'est plus imputable.
+"Ainsi la femme victime de la violence est innocente; ainsi celui qui
+a cru par quelque erreur passer la nuit avec son epouse est innocent.
+Desirer la femme d'autrui ou la posseder, ce n'est pas le peche, le
+peche est plutot de consentir a ce desir ou a cette action." Quand Moise
+ecrit ce commandement _Non concupisces_ (Deut., v, 21), il est clair que
+ce n'est pas la concupiscence simple, qu'il entend prohiber, puisque
+d'une part nous ne pouvons l'eviter, et que de l'autre nous ne pechons
+point par elle; c'est donc l'assentiment a la concupiscence.
+
+"Evidemment, des oeuvres qu'il convient ou qu'il ne convient aucunement
+de faire, sont egalement faites par les bons et par les mechants; ce
+qui les separe, c'est l'intention." Dans le meme acte par lequel notre
+Seigneur a ete livre, nous voyons cooperer Dieu le Pere, notre Seigneur
+Jesus-Christ et le traitre Judas. Dieu a livre son Fils, Jesus s'est
+livre lui-meme, Judas a livre son maitre: c'est un meme fait. En quoi
+l'action differe-t-elle? dans l'intention. Le diable ne fait rien que
+par la permission de Dieu; mais quand il punit un mechant, il le
+fait par malice, et Dieu qui se sert de lui, veut dans sa justice la
+punition. "Qui parmi les elus peut pour les oeuvres etre egale aux
+hypocrites? qui sait autant endurer, autant accomplir, par amour de
+Dieu, que ceux-la par desir de la louange humaine?" Dieu a defendu
+de publier quelques-uns de ses miracles pour donner l'exemple de
+l'humilite, et ceux a qui il le defendait n'en etaient que plus
+empresses a les publier pour lui rendre hommage (Marc, vii, 36), ils
+transgressaient un commandement. Avaient-ils tort, lui, de le leur
+donner, eux, de l'enfreindre? L'intention justifie donc les contraires.
+
+En resume, il faut distinguer: 1 deg. le vice de l'ame qui porte au peche;
+2 deg. le peche en lui-meme qui est le consentement au mal ou le mepris de
+Dieu; 3 deg. puis la volonte du mal; 4 deg. enfin, l'accomplissement du mal.
+Comme vouloir n'est pas la meme chose qu'accomplir sa volonte, pecher
+n'est pas la meme chose que consommer le peche. L'un designe le
+consentement de l'ame en quoi nous pechons, l'autre, l'operation
+effective qui realise ce a quoi nous avons consenti. On dit que le peche
+ou la tentation a lieu par trois modes, la suggestion, le plaisir et le
+consentement. La premiere est par exemple la persuasion du diable qui
+seduisit Eve, en la trompant; le plaisir vint, quand elle trouva l'arbre
+et le fruit si beau qu'elle sentit le desir s'allumer; elle aurait du le
+reprimer, elle consentit, et ce fut le peche. La suggestion, au lieu de
+venir d'un mauvais conseiller, peut venir de la chair, mais alors elle
+n'est pas autre chose que le plaisir ou plutot la tentation du plaisir.
+La tentation en general est toute inclination de l'ame a faire une
+chose qui ne convient pas, soit par volonte, soit par consentement. La
+_tentation humaine_ dont parle saint Paul, est celle qui est inseparable
+ou a peine separable de l'infirmite humaine, par exemple le desir d'une
+nourriture agreable, tout desir enfin dont je ne puis etre exempt
+qu'avec la fin de ma vie. Le precepte est de n'y pas ceder pour le mal.
+Par quelle vertu le pourrons-nous? "Par le Dieu fidele qui ne souffre
+pas que nous soyons tentes au dela de notre puissance. Confions-nous
+dans sa misericorde plus qu'en nos propres forces, et puisqu'il est
+_fidele_, ayons _foi_ en lui[457]."
+
+[Note 457: _Eth._, c. iii, p. 635-644.--1 Cor., x, 13.]
+
+Mais il n'y a pas seulement les suggestions des hommes, il y a celles
+des demons. Ceux-ci connaissent la nature des choses, tant par la
+subtilite de leur esprit que par leur longue experience. Ils connaissent
+les vertus naturelles qui peuvent aisement pousser la faiblesse humaine
+a la luxure, ou a d'autres emportements. En Egypte, il leur fut permis
+d'operer, par la main des magiciens, beaucoup de choses merveilleuses
+contre Moise. Ils employaient les forces de la nature, ils ne creaient
+rien. Celui qui, ainsi que l'enseigne Virgile, parviendrait en battant
+la chair d'un taureau, a produire des abeilles, "ne serait pas un
+createur d'abeilles, mais un preparateur de la nature." Les demons
+excitent nos diverses passions en usant avec art contre notre ignorance
+des secrets qu'ils possedent. "Il y a en effet, soit dans les herbes,
+soit dans les semences, soit dans la nature et des arbres et des
+pierres, de nombreuses forces propres a exciter ou a calmer nos ames,
+et qui dans les mains de ceux qui les connaissent peuvent facilement
+produire cet effet[458]."
+
+[Note 458: _Eth._, c. iv, p. 644. Passage condamne par saint Bernard et
+le Concile de Sens.]
+
+D'autres s'emeuvent egalement de nous entendre dire que l'oeuvre du
+peche n'est pas le peche, ou du moins n'aggrave pas le peche, au point
+d'exiger une plus forte peine. Mais une grande peine de satisfaction
+est souvent prononcee la ou il n'y a pas de faute, et nous devons
+quelquefois punir les innocents. "Voila une pauvre femme qui a un enfant
+a la mamelle, et elle n'a pas assez de vetements pour le couvrir dans
+son berceau, et se couvrir elle-meme suffisamment. Emue de compassion
+pour ce petit enfant, elle le met pres d'elle pour le rechauffer de ses
+propres haillons, et enfin dans sa faiblesse, vaincue par la force de
+la nature, elle etouffe malgre elle cet etre qu'elle aime d'un extreme
+amour. _Aie la charite_, dit Augustin, _et fais ce que tu voudras_.
+Cependant lorsqu'au jour de la satisfaction cette femme vient devant
+l'eveque, une peine grave est prononcee contre elle, non pour la faute
+qu'elle a commise, mais pour qu'a l'avenir les autres femmes mettent
+plus de precaution dans leurs soins maternels." De meme un juge peut
+etre force par de faux temoins qu'il ne peut recuser, a condamner
+legalement un homme dont l'innocence lui est connue[459]. Puis donc
+qu'une peine peut etre raisonnablement infligee, sans aucune faute
+prealable, pourquoi l'oeuvre qui a suivi la faute, n'aggraverait-elle
+pas la peine devant les hommes en cette vie, et non devant Dieu dans la
+vie future? Les hommes ne jugent point ce qui est cache, mais ce qui est
+manifeste. Ils ne pesent pas l'imputation de la faute, mais l'effet de
+l'oeuvre. Dieu seul juge veritablement le crime dans l'intention meme.
+
+[Note 459: Voyez ci-dessus, c. vi, p. 420.]
+
+Quoique les peches viennent de l'ame et non de la chair, il y en a de
+spirituels et de charnels, c'est-a-dire que les uns viennent des vices
+de l'ame et les autres de l'infirmite de la chair, et quoique la
+concupiscence dans les deux cas soit dans l'ame comme la volonte, on
+distingue la concupiscence de la chair et celle de l'esprit. Dieu seul
+en est juge, tandis que nous cherchons a punir moins ce qui nuit a l'ame
+du pecheur que ce qui nuit aux autres. Notre justice tend surtout a
+prevenir les dommages publics; nous veillons surtout a l'exemple, et nos
+punitions se mesurent sur le danger de l'action pour l'interet commun.
+Ainsi nous punissons plus gravement l'incendie des maisons que la
+fornication, quoique celle-ci soit beaucoup plus grave devant Dieu.
+
+Lors donc que nous disons qu'une intention est bonne et qu'une oeuvre
+est bonne, il n'y a vraiment qu'une bonte, celle de l'intention. Si nous
+disons qu'un homme bon est le fils d'un homme bon, nous ne parlons pas
+de deux bontes; ainsi l'oeuvre bonne n'est bonne que de la bonte de
+l'intention, _dont elle est fille_. Il ne faut donc pas dire que la
+bonte de l'oeuvre ajoute a la recompense meritee par la bonte de
+l'intention; la reunion des deux choses peut valoir mieux que l'une des
+deux prise separement, comme le bois et le fer unis valent plus que le
+bois seul, mais c'est indifferent pour la remuneration. Ce n'est par
+l'oeuvre qui merite la remuneration, c'est nous-memes, et quant a nous,
+l'oeuvre, ne dependant pas absolument de notre pouvoir, ne saurait
+ajouter a notre merite. Deux hommes ont forme le projet de fonder des
+maisons pour les pauvres, l'un accomplit son voeu, l'autre en est
+empeche, parce que l'argent qu'il y destinait lui est violemment enleve;
+leur merite a tous deux est-il different devant Dieu? Si dans cette
+vie on tient compte de l'oeuvre effective dans la retribution des
+recompenses et des peines, c'est pour l'exemple. Si l'intention
+augmentee de l'oeuvre etait meilleure que l'une sans l'autre, on
+pourrait en inferer que Dieu et l'homme unis dans une seule personne
+etaient quelque chose de meilleur que la divinite ou l'humanite du
+Christ; car on sait que l'humanite dans le Christ etait bonne; dans
+un homme egalement, la substance corporelle peut etre aussi bonne que
+l'incorporelle, sans que la bonte du corps contribue a la dignite ou au
+merite de l'ame. Or, qui oserait mettre au-dessus de Dieu ce tout qui
+est appele Christ et qui est ensemble Dieu et homme? Aucune multitude,
+quelle qu'elle soit, n'est preferable au souverain bien. "Quoique pour
+faire une chose certaines choses paraissent tellement necessaires
+que Dieu ne puisse la faire sans elles, et qu'elles soient comme des
+conditions (_adminicula_) ou causes primordiales, rien cependant, quelle
+que soit la grandeur des choses, ne peut etre dit meilleur que Dieu.
+Quoique d'un grand nombre de bonnes choses il resulte une bonte
+multiple, elle n'en est pas plus grande; car si la science etait
+repandue dans un plus grand nombre, ou si le nombre des sciences
+augmentait, la science de chacun ne croitrait pas de maniere a etre plus
+grande qu'auparavant. Ainsi Dieu est bon en soi et cree d'innombrables
+choses qui n'ont l'etre et la bonte que par lui; la bonte est par lui
+dans plus de choses, le nombre des choses bonnes en est plus grand, et
+pourtant aucune bonte ne peut etre preferee ou egalee a la sienne. La
+bonte est dans l'homme et la bonte est en Dieu, et comme les substances
+ou natures dans lesquelles est la bonte sont diverses, la bonte de nulle
+chose ne peut etre preferee ou egalee a la bonte divine; on ne peut donc
+dire que rien soit meilleur, qu'aucun bien soit plus grand que Dieu, ou
+meme egal a Dieu[460]."
+
+[Note 460: _Eth._, c. vii, ix, p. 646-651.]
+
+Lorsqu'on parle de bonne intention et de bonne oeuvre, la bonte de
+celle-ci procede de la bonte de celle-la, le nombre des _bontes_ ou des
+bonnes choses n'est pas augmente; donc nulle necessite d'augmenter la
+recompense. Un homme fait la meme chose en des temps divers, et suivant
+son intention qui change, la meme chose est bonne ou mauvaise et semble
+changer. C'est ainsi que cette meme proposition: _Socrate est assis_,
+change du vrai au faux, suivant que Socrate s'asseoit ou se leve[461].
+
+[Note 461: Voyez plus haut, t. II, c. iii, t. 1, p. 381.]
+
+Quelques-uns croient qu'il y a bonne intention toutes les fois qu'on
+croit bien faire et plaire a Dieu, mais l'intention peut etre erronee,
+le zele peut tromper; il faut que l'oeil du coeur soit clairvoyant.
+"Autrement, les infideles aussi auraient tout comme nous leurs bonnes
+oeuvres, puisque eux aussi ne croient pas moins que nous etre sauves par
+leurs oeuvres et plaire a Dieu[462]."
+
+[Note 462: _Eth._, c. x, xi, xii, p. 651-653.]
+
+De la nait une objection. Si le peche est le mepris de Dieu, atteste par
+le consentement a ce qu'il defend, comment les persecuteurs des martyrs,
+ceux meme du Christ, ont-ils peche, eux qui ignoraient Dieu et ses
+commandements? Comment l'ignorance ou meme l'infidelite incompatible
+avec le salut est-elle un peche? L'apotre a dit: "Si notre coeur ne nous
+condamne point, nous avons confiance en Dieu." (I Jean, iii, 21.) Or,
+le coeur des Gentils et des idolatres ne les condamne point, quand ils
+manquent a la loi chretienne. Cependant Jesus-Christ priait pour ses
+bourreaux, et Etienne demandait a Dieu de ne point _compter ce peche_ a
+ceux qui le lapidaient.
+
+Abelard repond qu'Etienne ne demandait que la remise de toute peine
+corporelle et terrestre. Souvent Dieu envoie aux mechants des
+afflictions, soit pour faire eclater sa justice, soit pour effrayer ceux
+qui les voudraient imiter; c'est, a cela que pensait le premier des
+martyrs.
+
+"Quant aux paroles du Seigneur: _Pere, pardonnez-leur_ (Luc, xxiii, 34),
+elles signifient: ne vengez pas ce qu'ils font contre moi, meme par une
+peine corporelle, ce qui aurait pu avoir raisonnablement lieu, meme sans
+faute prealable de leur part, afin que les autres hommes voyant cela
+reconnussent au chatiment qu'en agissant ainsi, les Juifs n'avaient pas
+bien fait. En outre, il convenait que le Seigneur, par l'exemple de
+cette priere, nous exhortat a la vertu de la patience et a l'imitation
+du supreme amour, afin que son propre exemple nous montrat en action ce
+qu'il nous avait enseigne en precepte, savoir, qu'il faut prier pour
+ses ennemis. En disant _pardonnez-leur_, il n'a donc point regarde a
+quelques fautes prealables, a quelques mepris de Dieu, mais a la raison
+qu'il aurait pu y avoir de leur infliger une peine motivee, meme sans
+une faute preexistante.... Ainsi que les petits enfants sont sauves sans
+merite, il n'est pas absurde que quelques-uns supportent des peines
+corporelles qu'ils n'ont point meritees, comme les petits enfants morts
+sans le bapteme, comme tant d'innocents frappes d'affliction. Qu'y
+aurait-il d'etonnant que ceux qui crucifiaient le Seigneur eussent,
+pour cette action injuste, quoique l'ignorance les excuse de la faute,
+encouru quelque peine temporelle?"
+
+Pas plus que l'ignorance, l'infidelite qui ferme aux adultes
+raisonnables l'entree du ciel, ne peut etre appelee mepris de Dieu. Il
+suffit pour la damnation de ne pas croire a l'Evangile, d'ignorer le
+Christ, de ne point recevoir le sacrement de l'Eglise, et cela moins par
+malice que par ignorance. _Celui qui ne croit pas est deja juge_. (Jean,
+iii, 18.) _Celui qui ne connait pas ne sera pas connu_. (l Cor., xiv,
+38.) Il n'y a pas, dit Aristote[463], reciprocite dans les relatifs, si
+la relation n'a ete bien etablie; il faut qu'il n'y ait pas erreur dans
+l'attribution. Si, par exemple, on a presente comme une relation _l'aile
+d'un oiseau_, il n'y a pas reciprocite, on ne peut dire l'oiseau d'une
+aile. Si donc nous appelons peche tout acte vicieux ou contraire au
+salut, l'infidelite et l'ignorance deviennent des peches, meme sans
+mepris de Dieu. C'est que l'attribution est mal faite. Il faut appeler
+peche ce qui, en aucun cas, ne peut avoir lieu sans une faute. "Or,
+ignorer Dieu, n'y pas croire, les oeuvres memes qui ne sont pas bonnes,
+tout cela peut avoir lieu sans aucune faute. Si, par exemple, la
+predication n'est pas venue jusqu'a vous, quelle faute vous imputer pour
+n'avoir pas cru dans le Christ ou dans l'Evangile? L'apotre n'a-t-il pas
+dit: _Comment croiront-ils en lui, s'ils n'en ont point entendu parler?
+Et comment en entendront-ils parler, si personne ne le leur preche?_
+(Rom., x, 14.) Corneille ne croyait pas dans le Christ avant d'avoir ete
+instruit par Pierre, et quoique pour avoir precedemment connu et aime
+Dieu par la loi naturelle, il ait merite que sa priere fut ecoutee et
+que Dieu acceptat ses aumones, si cependant il lui fut arrive de quitter
+la lumiere avant de croire dans le Christ, nous n'oserions nullement lui
+garantir la vie eternelle, quelque bonnes que parussent ses oeuvres, et
+nous le compterions plutot parmi les infideles que parmi les fideles,
+de quelque zele pour le salut qu'il fut anime. Beaucoup de jugements
+de Dieu sont un abime....." Il reprouva celui qui s'offrait en disant:
+_Maitre, je vous suivrai en quelque lieu que vous alliez_. (Math., iv,
+19.) Enfin, gourmandant l'obstination de certaines villes, il dit:
+"_Malheur a toi, Corozaim; malheur a toi, Bethsaide! car si dans Tyr et
+dans Sidon avaient eu lieu les miracles accomplis au milieu de vous,
+des longtemps deja elles auraient fait penitence dans le cilice et
+la cendre_[464]. Le voici donc qui a offert et sa predication et ses
+miracles aux villes dont il prevoyait l'incredulite, et ces villes des
+Gentils qu'il savait toutes pretes pour la foi, il ne les a pas jugees
+dignes de sa presence. Si pour avoir ete prives de sa parole, quelques
+hommes tout disposes a croire ont peri dans ces villes, qui pourra dire
+que c'est leur faute? Et pourtant cette infidelite dans laquelle ils
+sont morts, nous tenons qu'elle suffit pour leur damnation, quoique
+la cause de l'aveuglement auquel le Seigneur les a abandonnes ne nous
+apparaisse guere."
+
+[Note 463: _Categ./i>. vii.--Boeth., _In Praedicam._, II, p. 160.]
+
+[Note 464: Math. xi, 21. Cet exemple est cite par Fenelon dans une
+question analogue. (_Refut. du systeme du P. Malebranche, c. v.)]
+
+"Assurement, si l'on veut appeler leur aveuglement un peche sans faute,
+on le peut, paraissant absurde qu'ils soient damnes sans peche. Nous
+pourtant, nous ne placons proprement le peche que dans la faute de
+negligence; car elle ne peut se rencontrer en aucun homme, quel que soit
+son age, sans qu'il merite la damnation. Je ne vois pas, au contraire,
+comment imputer a faute l'infidelite des petits enfants ou de ceux a qui
+l'Evangile n'a point ete annonce, non plus que tout ce qui resulte d'une
+ignorance invincible ou d'une impossibilite de prevoir un fait; autant
+incriminer celui qui, dans une foret, frappe un homme d'une fleche qu'il
+croyait lancer contre un oiseau."
+
+Ainsi, quand on emploie ces mots: pecher par ignorance ou pecher en
+pensee, on prend le peche dans un sens large; c'est l'action qu'il ne
+convient pas de faire. Dans le peche d'ignorance, point de faute; pecher
+en pensee ou par la volonte, en parole ou en action, c'est faire ou dire
+ce qu'on ne doit pas, quand meme cela nous arriverait a notre insu ou
+malgre nous. "Ainsi, ceux memes qui persecutaient le Christ ou les
+siens, qu'ils croyaient devoir etre persecutes, sont dits avoir peche
+en action (_in operatione_); ils auraient cependant peche par une faute
+plus grave, s'ils les avaient epargnes contre leur conscience[465]."
+
+[Note 465: _Eth_., c. xiii et xiv, p. 653-659. Il n'est pas necessaire
+de remarquer que cette assertion doit etre condamnee par l'Eglise.
+Bayle, et apres lui, les auteurs de l'_Histoire litteraire_, pensent
+reconnaitre ici une doctrine de relachement, reprochee plus tard aux
+jesuites. On les a vivement attaques pour une these soutenue en 1686,
+dans leur college de Dijon, et qui etablissait une distinction entre
+le peche philosophique ou moral et le peche theologique. Suivant cette
+distinction, tandis que l'un est le peche mortel ou la transgression
+libre de la loi divine, l'autre ne serait qu'un acte humain non conforme
+a la nature raisonnable et a la droite raison. Quoique grave, il ne
+serait pas, dans celui qui ignore Dieu, ou qui ne pense pas actuellement
+a lui, une offense envers Dieu, digne de la peine eternelle. Arnauld a
+ecrit cinq _Denonciations_ etendues contre cette doctrine qu'il presente
+comme tres-ancienne dans la Societe. (Bayle, art. _Foulque.--Hist.
+litt_., t. XII, p. 128.--_Oeuvres de messire Ant. Arnauld_, t. XXXI, ed.
+de 1780.) L'editeur de l'_Ethique_, B. Pez, pense qu'Abelard peut bien
+avoir voulu dire seulement que l'inadvertance et l'ignorance invincible
+excusent le peche formel, comme on l'enseigne dans les ecoles.
+(_Dissert. isagog_., t. III, p. xx.)]
+
+On demande si tout peche est interdit, c'est-a-dire si l'impossible nous
+est prescrit; car la vie ne peut se passer sans peches au moins veniels.
+Qui peut, par exemple, se preserver de toute parole oiseuse? (Tit. iii,
+9.) Et cependant un joug doux, un fardeau leger nous a ete promis. Mais
+cette difficulte n'en est une que si l'on entend largement par peche
+tout ce qu'il ne convient pas de faire. Si, au contraire, la peche n'est
+que le mepris de Dieu, cette vie peut reellement se passer sans peche,
+_quoique avec la plus grande difficulte_, et il est vrai que tout peche
+est interdit.
+
+Parmi les peches, les uns sont veniels (graciables) ou legers, les
+autres damnables ou graves. Parmi ceux-ci, on nomme criminels ceux qui
+rendraient leurs auteurs infames ou accusables de crime s'ils venaient a
+etre connus. Les peches sont veniels, lorsque nous consentons au mal par
+oubli; on peut savoir et ne pas penser qu'on ne devrait pas consentir.
+On ne se souvient pas toujours de ce qu'on sait. Nos connaissances
+subsistent jusque dans notre sommeil. L'homme qui s'endort ne devient
+pas stupide pour redevenir un sage en s'eveillant; les peches veniels
+sont donc des peches d'oubli.
+
+Quelques-uns ont pretendu qu'il etait mieux de s'abstenir des peches
+veniels que des criminels, parce que c'est plus difficile, et qu'il y
+faut plus d'attention; mais Ciceron a dit: _Ce qui est laborieux n'est
+pas pour cela glorieux_. Il est plus penible d'obeir a la crainte qu'a
+l'amour; est-il donc plus meritoire de porter le joug de la loi ancienne
+que de vivre dans la liberte de l'Evangile? Il est plus difficile de se
+defendre d'une puce que d'un ennemi et d'eviter une petite pierre qu'une
+grande; mais ce qu'il est plus difficile d'eviter fait moins de mal.
+L'amour se defend surtout de ce qui peut le plus offenser Dieu. Si l'on
+pretend repousser cette distinction, en adoptant le principe de quelques
+philosophes que tous les peches sont egaux, soit; mais alors il faut
+s'abstenir de tous egalement, et non pas des veniels plus que des
+criminels[466].
+
+[Note 466: Allusion a une maxime fort connue des stoiciens.--_Eth._, c.
+xv et xvi, p. 659-663.]
+
+Apres avoir ainsi decouvert la plaie de l'ame, il est temps de montrer
+le remede. C'est la reconciliation qui s'opere par la penitence, la
+confession, la satisfaction.
+
+La penitence est la douleur de l'ame pour avoir failli: elle provient
+tantot de l'amour de Dieu, et alors elle est fructueuse, tantot de
+quelque dommage eprouve, et alors elle est sans fruit. Telle est la
+penitence des damnes, "de tous ceux qui au moment de quitter la vie,
+se repentent de leurs crimes et poussent les gemissements de la
+componction, non par amour du Dieu qu'ils ont offense, non par haine du
+peche qu'ils ont commis, mais par peur de la peine dans laquelle ils
+apprehendent d'etre precipites.... Combien nous en voyons tous les jours
+gemir profondement au moment de la mort, s'accuser vivement d'usures,
+de rapines, d'oppression des pauvres, ou des injustices qu'ils ont
+commises, et pour tout reparer consulter un pretre! Alors si, comme il
+le faut, on leur donne le conseil de vendre tout ce qu'ils possedent, et
+de restituer aux autres ce qu'ils ont pris..., vous les entendez soudain
+confesser par leur reponse combien leur penitence est vaine. De quoi
+donc, disent-ils, vivrait ma maison? que laisserais-je a mes fils, a ma
+femme? Comment pourraient-ils se soutenir?... O miserable, o le plus
+miserable des miserables! le plus insense des insenses! tu ne t'occupes
+pas de ce qui te restera a toi, mais de ce que tu auras amasse pour les
+autres! Par quelle presomption peux-tu ainsi offenser Dieu, au moment
+d'etre emporte devant son formidable tribunal, et cela, pour te rendre
+les tiens plus favorables, en les enrichissant de la depouille des
+pauvres? Qui ne rirait de toi, a t'entendre esperer que les autres te
+seront plus utiles que toi-meme? Tu te confies dans les aumones des
+tiens, croyant les avoir pour successeurs; tu les constitues heritiers
+de ton iniquite, en leur laissant le bien d'autrui acquis par la
+rapine.... Dans ta piete malheureuse envers les tiens, cruel envers
+toi-meme et envers Dieu, qu'attends-tu du juge equitable devant lequel
+tu cours malgre toi, et qui demande compte, non-seulement des vols, mais
+d'une parole inutile?"
+
+Apres un tableau anime et satirique des mecomptes qui attendent les
+calculs d'un mourant, et de l'ingratitude d'une epouse, et de l'oubli
+des heritiers, Abelard ajoute un reproche qui monte plus haut. "Et
+comme, dit-il, l'avarice du pretre n'est pas moindre que celle du
+peuple, d'apres cette parole: _Erit sicut sacerdotes sic populus_ (Osee,
+iv, 9), bien des mourants sont abuses par la cupidite des pretres qui
+leur promettent une vaine securite, s'ils offrent ce qu'ils ont pour les
+sacrifices, et achetent des messes qu'ils n'auraient jamais _gratis_;
+marchandise pour laquelle il est certain qu'il existe chez eux un tarif
+fixe d'avance, pour une messe, un denier, pour un service annuel,
+quarante. Ils ne conseillent pas aux mourants de restituer le fruit
+de leurs rapines, mais de l'offrir en sacrifice, contre cette parole:
+_Offrir en sacrifice la substance du pauvre, c'est immoler pour victime
+le fils sous les yeux du pere_." (Eccl., xxxiv, 24.)
+
+La penitence fructueuse est celle qui nait du regret d'avoir "offense
+Dieu qui est bon plus encore qu'il n'est juste." Il n'est pas comme les
+princes de la terre qui ne savent pas differer leur vengeance; mais
+plus la sienne a ete retardee, plus elle est terrible. Nous craignons
+d'offenser les hommes, nous fuyons leurs regards pour faire le mal; ne
+savons-nous pas que Dieu est partout present? "L'affection de la
+chair nous entraine a faire ou a supporter tant de choses, et si peu
+l'affection spirituelle! Que ne savons-nous, pour ce Dieu a qui nous
+devons tout, faire et supporter autant que pour une epouse, des enfants
+ou quelque courtisane!"
+
+Ceux qui sont salutairement touches de la bonte, de la patiente
+longanimite de Dieu, ressentent la componction moins par la crainte des
+peines que par l'amour de Dieu. Avec cette contrition du coeur qui est
+la penitence fructueuse, le peche disparait. Le gemissement sincere de
+la charite ou de l'amour nous reconcilie avec Dieu. Si, a l'article de
+la mort, quelque necessite empeche un homme de venir a confession et
+d'accomplir la satisfaction, quittant la vie dans ce gemissement du
+coeur, il n'encourt pas la gehenne eternelle. Obtenir le pardon du
+peche, c'est etre tel que l'ame cesse de meriter, pour le peche
+anterieur, l'eternel chatiment; car lorsque Dieu pardonne le peche aux
+penitents, il ne remet pas toute la peine, mais seulement la peine
+eternelle. Ceux qui, prevenus par la mort, n'ont pu accomplir la
+satisfaction de la penitence en cette vie, sont reserves aux peines
+purgatoires et non damnatoires.
+
+Cette definition de la penitence repond a ceux qui ont demande si l'on
+pouvait se repentir d'un peche et ne pas se repentir d'un autre. La
+penitence qui vient de l'amour de Dieu ne peut exister pour celui qui
+persiste dans un seul mepris de Dieu.
+
+Mais dire que Dieu pardonne un peche, n'est-ce pas dire que Dieu ne
+prononce pas la condamnation, et qu'il a par consequent decrete de ne la
+point prononcer? "Dieu ne regle ni ne dispose rien recemment; de toute
+eternite, ce qu'il doit faire est arrete dans sa predestination et
+prefixe dans sa providence, tant le pardon d'un peche quelconque, que
+tout ce qui se fait. Il nous parait donc mieux d'entendre par ces mots:
+Dieu pardonne le peche, qu'il rend un pecheur digne d'indulgence en lui
+inspirant le gemissement de la penitence, c'est-a-dire qu'il le rend tel
+que la damnation cesse de lui etre due, et ne lui sera jamais due, s'il
+persevere[467]."
+
+[Note 467: _Eth._, c. xix et xx, p. 667-671.]
+
+Il y a toutefois un peche irremissible, c'est le _blaspheme_ ou la
+_simple parole contre le Saint-Esprit_ (Luc, xii, 10; Math, xii, 31).
+Quelques-uns disent que ce peche est le desespoir de pardon, l'acte de
+celui qui, trouble parla grandeur de ses fautes, se defie radicalement
+de la bonte de Dieu. Quant au peche contre le Fils, c'est l'acte de
+celui qui attaque l'excellence de l'humanite du Christ, et qui, par
+exemple, nie qu'elle ait ete concue sans peche, ou que Dieu l'ait prise
+a cause de l'infirmite visible de la chair. Ce peche est remissible,
+parce qu'il s'agit de ces croyances auxquelles ne pouvait conduire
+la raison humaine, mais qui avaient besoin d'une revelation divine.
+Blasphemer l'Esprit, au contraire, c'est calomnier les oeuvres d'une
+grace manifeste, c'est en quelque sorte attribuer au diable ce que fait
+la bonte dans sa misericorde; c'est dire l'Esprit mechant, ou que Dieu
+est le diable. "Ce peche ne merite aucune indulgence; nous ne disons pas
+cependant que ceux qui l'ont commis ne pourraient etre sauves, s'ils
+avaient la penitence, mais nous disons, seulement qu'ils n'obtiendront
+pas la penitence[468]."
+
+[Note 468: Cette opinion sur le peche contre le Saint-Esprit est celle
+de saint Jean Chrysostome, suivie par saint Isidore de Peluse et
+beaucoup d'autres. Elle se rapproche de celle de saint Athanase. Les
+docteurs catholiques se partagent en general entre cette opinion et
+celle de saint Augustin, qui veut que le peche contre le Saint-Esprit
+soit l'impenitence finale. Saint Hilaire croyait que le peche contre le
+Saint-Esprit consistait a nier la divinite du Fils, ce qui parait peu
+probable, ce peche etant precisement oppose par, l'Evangile au peche
+ou au blaspheme contre le Fils. L'Eglise n'a rien decide concernant la
+nature du peche contre le Saint-Esprit. Quoique deux evangelistes disent
+qu'il ne _sera pas remis_, l'Eglise en general n'entend pas a la
+rigueur cette irremissibilite; il n'y a donc ni erreur, ni temerite, ni
+relachement dans ce que dit Abelard du peche irremissible. (Bible de
+Vence, t. XIX, p. 325.--Voyez aussi ci-dessus ch. iv, p. 342.)]
+
+On demandera peut-etre si ceux qui se retirent de cette vie avec le
+gemissement du coeur, continueront de gemir et d'etre tristes de
+leurs peches dans la vie celeste. Sans aucun doute, comme les peches
+deplaisent a Dieu et aux anges, independamment de la douleur qu'ils
+causent, les notres continueront de noua deplaire. "Quant a la question
+de savoir si dans cette vie-la nous voudrions avoir fait ou non des
+choses qui, nous le savons, ont ete bien ordonnees de Dieu, et ont
+coopere a notre bien, d'apres ce mot de saint Paul: "Nous savons que
+tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu (Rom. viii, 28); c'est
+une autre question que nous avons, selon nos forces, resolue dans le
+troisieme livre de notre Theologie[469]."
+
+[Note 469: _Eth._, c. xxi, xxii, xxiii, p. 671-673.--Le IIIe livre de
+la Theologie, c'est-a-dire de l'Introduction, ne contient pas l'examen
+direct de cette question; mais il n'est pas termine, et d'ailleurs il y
+est explique comment tout, le mal meme, est ordonne pour le mieux. (C.
+ii, p. 228.)]
+
+La seconde condition de la reconciliation est la confession. On dit
+que les Grecs se confessent a Dieu; mais quelle est la valeur d'une
+confession a Dieu qui sait tout? "Confessez-vous les uns aux autres
+(Jac. v, 16)." D'abord, c'est un acte d'humilite qui fait deja une
+grande partie de la satisfaction; puis, les pretres a qui l'on se
+confesse ont le droit d'enjoindre les satisfactions de la penitence. Le
+penitent se rassure en pensant qu'il obeit a ses superieurs et qu'il
+suit leur volonte et non la sienne.
+
+Mais il faut se confesser sincerement et ne rien taire par honte de
+l'aveu. Je sais bien que Pierre, apres sa faute, s'est tu et qu'il a
+pleure; pourquoi ne l'a-t-il pas confessee? Peut-etre a-t-il craint de
+causer quelque dommage, quelque deshonneur a cette Eglise dont il devait
+etre un jour constitue le prince; alors ce ne serait plus orgueil, mais
+prudence; car la connaissance de sa triple chute aurait pu conduire ses
+freres a repousser son autorite et a desapprouver le dessein de Dieu
+qui, pour les affermir, choisissait celui qui avait failli le premier.
+C'est ainsi qu'on peut retarder une confession ou meme l'omettre
+absolument sans peche, lorsqu'on croit qu'elle sera plus nuisible
+qu'utile. D'ailleurs Pierre a pu differer sa confession, quand la foi de
+l'Eglise etait encore tendre et faible, et plus tard il a pu confesser
+sa faute, pour qu'elle restat ecrite dans l'Evangile. Mais on ne peut
+alleguer qu'etant au-dessus de tous, Pierre n'avait pas de superieur a
+qui confier son ame; rien n'empeche les prelats de s'adresser, pour la
+confession, a des subordonnes, afin que la satisfaction leur soit rendue
+plus facile par ce surcroit d'humilite. "Comme il y a beaucoup de
+medecins malhabiles auxquels il est dangereux ou inutile de confier les
+malades; parmi les prelats de l'Eglise, il s'en trouve beaucoup qui ne
+sont ni religieux ni judicieux, et qui, de plus, sont legers a decouvrir
+les peches de ceux qu'ils confessent. A ceux-la il est non-seulement
+inutile, mais perilleux de se confesser, car ils ne sont pas attentifs a
+prier et ne meritent pas d'etre ecoutes dans leurs prieres. Ignorant les
+dispositions canoniques et n'ayant pas de regle dans la fixation des
+satisfactions, ils promettent souvent une vaine securite et trompent les
+pecheurs par une esperance frivole, _aveugles, conducteurs d'aveugles_."
+(Math., xv, 14.) En revelant les peches, ils scandalisent l'Eglise,
+indignent les penitents, les detournent de la confession, les exposent
+meme a des perils. Aussi ceux que ces inconvenients ont decides a
+eviter leurs prelats et a chercher des confesseurs plus convenables,
+doivent-ils etre approuves. S'ils pouvant obtenir le consentement des
+prelats eux-memes, tout n'en va que mieux; mais si l'orgueil leur refuse
+ce consentement, que le malade, inquiet de son salut, continue de
+chercher le meilleur medecin et se soumette au meilleur conseil. "Car
+personne, apres s'etre apercu qu'il lui a ete donne un guide aveugle,
+ne doit le suivre dans le fosse." Ce n'est pas qu'on doive mepriser les
+lecons de ceux qui prechent bien, quoiqu'ils vivent mal, mais de
+ceux-la seulement qui ne savent ni guider ni instruire. Il ne faut pas
+d'ailleurs desesperer du salut de ceux qui s'abandonnent a la decision
+de leurs aveugles prelats, l'erreur des uns ne doit point damner les
+autres.
+
+"Il est quelques pretres qui trompent leurs ouailles, moins par erreur
+que par cupidite, et qui remettent ou allegent les peines de la
+satisfaction prescrite, moyennant l'offre de quelques ecus.... Le
+Seigneur dit par la bouche du prophete: _Mes pretres n'ont pas dit: Ou
+est le Seigneur_? (Jerem., ii, 6.) Ceux-ci semblent dire: Ou est l'ecu?
+Et non-seulement des pretres, mais je connais des princes des pretres,
+des eveques si impudemment consumes de cette cupidite-la, que lorsqu'aux
+dedicaces d'eglises, aux benedictions de cimetieres, aux consecrations
+d'autels, a quelques solennites enfin, ils ont de grandes reunions de
+peuple dont ils attendent des oblations considerables, ils se montrent
+faciles a la relaxation des penitences; ils accordent a tout le monde
+tantot le tiers, tantot le quart de la penitence, sous quelque pretexte
+de charite, mais reellement par une extreme cupidite....
+
+Ils professent qu'ils en ont le droit, que le Seigneur le leur a delegue
+et que le ciel est depose dans leurs mains. En verite, ce sont de grands
+impies de ne point absoudre tous leurs subordonnes de tous peches et de
+permettre qu'il y en ait un seul de damne.... Desire qui voudra, mais
+non pas moi, cette puissance dont on peut faire profiter les autres
+plus que soi-meme, et qui permet de sauver l'ame d'autrui plutot que
+la sienne propre, tandis que tout homme sage a le sentiment
+contraire[470]."
+
+[Note 470: _Eth._., c. xxiv, xxv, p. 674-681.]
+
+Il y a beaucoup d'eveques sans religion ni discernement, ils ont
+cependant la puissance episcopale. Quelle est a leur egard la portee du
+pouvoir delegue aux apotres de lier et de delier? (Jean, xx, 23.) S'ils
+veulent sans discernement, sans mesure, aggraver ou attenuer la peine du
+peche, leur pouvoir va-t-il jusque-la que Dieu regle les peines sur leur
+jugement? Si la colere ou la haine ont dicte la sentence d'un eveque,
+Dieu la confirmera-t-il?---La delegation annoncee par saint Jean ne
+semble pas adressee a tous les eveques en general, mais seulement a la
+personne des apotres; c'est comme pour ces paroles toutes personnelles:
+"_Vous etes la lumiere du monde, vous etes le sel de la terre_. (Math.,
+v, 13, 14.) Elles ne s'appliquent pas a tous; cette prudence et cette
+saintete que le Seigneur avait donnees aux apotres, il ne les a pas
+accordees egalement a tous leurs successeurs." En prononcant les paroles
+evangeliques, Jesus-Christ parlait devant Judas, il n'entendait donc
+parler que des seuls apotres elus; peut-etre faut-il en dire autant de
+la delegation du pouvoir de lier et de delier. Saint Jerome, Origene,
+paraissent en juger ainsi. Comment, en effet, des eveques qui s'ecartent
+de la justice de Dieu, pourraient-ils plier Dieu a leur propre iniquite
+et le rendre semblable a eux-memes? Saint Augustin, eveque lui-meme, a
+dit ces paroles: "Vous liez sur la terre, songez a lier justement, car
+la justice rompra les liens injustes." Saint Gregoire fait le meme aveu.
+Les memes idees s'appliquent a ceux qu'une sentence a prives de la
+communion; aussi lit-on dans les decrets du concile d'Afrique: "Que
+l'eveque ne prive temerairement personne de la communion et tant que
+l'eveque refuse la communion, a son excommunie, que les autres eveques
+ne l'accordent pas a ce meme eveque, afin que l'eveque prenne plus garde
+de prononcer ce qu'il ne peut justifier par d'autres temoignages que le
+sien[471]."
+
+[Note 471: _Eth._, c. xxvi, p. 681-688.---Cet article est porte sous
+le n deg. cxxxiii au Code des canons de l'Eglise d'Afrique. C'est un des
+decrets du septieme Concile de Carthage. (_Act. Concil._, t.1.)]
+
+Apres cette citation singuliere, on lit _Explicit_, le mot qui annonce
+la fin de tous les livres du moyen age. Je doute que l'ouvrage soit
+complet. Apres la penitence et la confession, l'auteur devait traiter
+encore de la satisfaction. C'est la satisfaction qui couronne la
+penitence et constate la vertu de la confession. Elle a en elle-meme
+quelque chose de mystique et ne peut etre entendue comme une simple
+expiation morale. C'est ainsi cependant que peut-etre Abelard l'aurait
+presentee. Son spiritualisme s'accommode peu des mysteres.
+
+De graves accusations se sont elevees contre la morale d'Abelard. "Lisez
+le livre qu'ils appellent _Scito te ipsum_, ecrit saint Bernard aux
+eveques et aux cardinaux, et voyez quelle moisson y foisonne d'erreurs
+et de sacrileges; et ce qu'il pense...du pouvoir de lier et de delier,
+du peche originel, de la concupiscence, du peche de plaisir, du peche
+d'infirmite, du peche d'ignorance, de l'oeuvre du peche, de la volonte
+de pecher[472]!" Et parmi les quatorze condamnations prononcees par le
+concile de Sens, il y en a bien six qui frappent des maximes extraites
+en effet du _Scito te ipsum_. Sans les discuter, considerons dans son
+caractere general la morale d'Abelard.
+
+[Note 472: _Ab. Op._, Ep. ix, p. 271.]
+
+Le principe auquel il s'est attache et qui n'est point faux en lui-meme,
+c'est que la moralite de l'action est dans l'intention, ou comme il
+dit, que _le peche consiste dans la mauvaise volonte; et, en effet,
+les hommes de bonne volonte_ sont les honnetes gens de la religion.
+Ce principe sainement compris parait irreprochable. Cependant on peut
+remarquer que tous les moralistes, religieux ou autres, qui l'adoptent
+d'une maniere absolue, tendent vers un certain relachement. J'essaierai
+de montrer comment s'introduit naturellement ce principe, tant dans la
+morale philosophique que dans la morale religieuse, et comment aussi,
+dans l'une et dans l'autre, il peut mener, malgre tout ce qu'il a de
+vrai, a des maximes dangereuses ou du moins hasardees.
+
+Les actions des hommes sont leurs volontes rendues visibles, ou
+realisees en dehors d'eux-memes.
+
+Ces actions sont bonnes ou mauvaises; elles le paraissent, surtout par
+leurs effets, par les circonstances qui les accompagnent. El quand, par
+ces effets, par ces circonstances, la loi morale est violee, l'action
+est jugee mauvaise _ipso facto_. C'est ainsi, en general, que prononce
+l'opinion, la loi, le juge, tout ce qui ne peut guere apercevoir et
+atteindre que l'exterieur de l'action. Cependant, un examen plus
+attentif nous apprend bientot que ce n'est point la toujours un signe
+fidele de la moralite; celle-ci est souvent pire ou meilleure qu'elle ne
+semble. Les apparences de l'action ne prouvent pas avec une infaillible
+certitude ce que l'agent a voulu, et c'est la le mal opere dans
+l'action. Le mal que nul n'a voulu est un malheur, le bien que nul n'a
+voulu est un bonheur; il n'y a ni bien ni mal moral sans volonte; sur
+ce point nulle restriction. C'est inexactement que nous appellerions
+injuste, inhumaine, odieuse, une action a laquelle la volonte n'aurait
+point de part. Le jugement prononce d'apres les apparences de l'action
+peut donc se trouver trop severe; mais il peut aussi se trouver trop
+indulgent. La volonte mauvaise peut avoir echoue dans l'accomplissement
+du mal; le succes ne l'ayant point divulguee, elle reste inconnue, mais
+n'en est pas moins reelle. Celui qui a voulu le mal et qui l'a tente,
+mais qui n'a pas reussi, a ete impuissant; il n'est pas innocent. Il
+suit que l'oeuvre, si par la on veut entendre l'acte realise en dehors
+de l'agent volontaire, n'est pas le signe certain de la bonne ou
+mauvaise volonte. La bonne ou mauvaise volonte ne peut etre jugee sur
+ses effets; et consequemment, le bien ou le mal moral n'est ni dans les
+effets, ni dans l'oeuvre. Le bien et le mal moral sont donc dans la
+volonte.
+
+C'est la une proposition parfaitement vraie; l'homme n'est bon ou
+mechant que par la volonte; il n'y a que les actions volontaires qui
+soient bonnes ou mauvaises.
+
+Il s'ensuit plusieurs consequences pratiques. 1 deg. L'effet de la volonte
+est indifferent au bien ou au mal agir. Ce n'est qu'un signe, une
+presomption a l'appui de la bonne ou mauvaise volonte; mais en soi
+l'oeuvre exterieure n'est ni bonne ni mauvaise, puisque sa moralite
+depend de la volonte de celui qui l'a faite. 2 deg. Il faut que la volonte
+soit pleine et entiere, pour que la bonte ou la mechancete de l'action
+soit pleine et entiere. Selon que la volonte est plus ou moins libre,
+l'action est bonne ou mauvaise a un plus ou moins haut degre. Tout ce
+qui annule, contraint, entrave ou seulement gene la volonte dans le sens
+du bien ou dans le sens du mal, supprime, augmente ou diminue la bonte
+ou la mechancete de l'action. 3 deg. La volonte n'est pas pleine et entiere,
+quand elle est sans discernement. La volonte sans discernement n'est
+qu'une force aveugle. La moralite des actions est donc en proportion du
+discernement. L'enfant au berceau, l'idiot, l'aliene, ne font ni bien
+ni mal, et leurs actions ne sont pas imputables. 4 deg. Ainsi la contrainte
+absolue, l'ignorance invincible detruisent le merite ou le demerite de
+l'agent.
+
+Dans ces termes, les consequences de la maxime que le bien et mal
+ne resident que dans les actions volontaires, sont evidentes,
+inattaquables. Elles sont la regle de toute equite, de toute loi juste,
+de tout juge honnete et eclaire.
+
+Mais si l'on approfondit l'idee contenue dans cette maxime, voici ce
+qu'on peut y decouvrir. La moralite est dans l'agent, elle n'est pas
+dans l'acte; les actes ne sont ni bons ni mauvais par eux-memes, puisque
+c'est la volonte seule qui est bonne ou mauvaise. Or, qu'est-ce qu'une
+volonte bonne ou mauvaise? Ce n'est pas la volonte des actes bons ou
+mauvais, puisqu'on vient de voir que les actes ne sont ni l'un ni
+l'autre. C'est l'agent volontaire qui est bon ou mauvais. Le bien ou
+le mal est donc quelque chose d'invisible, d'incorporel, d'interne.
+En effet, pour que l'action soit imputable, il faut qu'elle soit
+volontaire. On peut d'autant plus exactement la dire volontaire, qu'elle
+est l'oeuvre d'une volonte plus libre et plus eclairee. La liberte et
+le discernement sont necessaires, puisque la contrainte absolue ou
+l'ignorance invincible enlevent la responsabilite morale. Or, la liberte
+peut etre atteinte de bien des manieres. Supprimee par l'age ou la
+maladie, elle emporte avec elle le merite ou le demerite. Diminuee par
+une cause quelconque, elle doit diminuer en proportion le merite ou le
+demerite. Mille circonstances genent, limitent, ou modifient la volonte;
+l'exemple, la tentation, le temperament, l'habitude sont autant de
+restrictions ou d'obstacles a la liberte absolue de la volonte. Les
+passions, quelle qu'en soit d'ailleurs la cause, les passions ne
+laissent pas a la liberte sa plenitude. Ainsi toutes ces causes agissent
+comme aggravantes ou attenuantes sur le demerite ou le merite; et l'on
+est peu a peu conduit a cette consequence, les passions sont une excuse.
+Or, maintenant accroissez leur empire, supposez-le irresistible; vous
+pourriez arriver a la destruction du bien et du mal moral. C'est ce
+qu'on appelle, dans les ecoles de philosophie, la morale sentimentale.
+
+Ce n'est pas tout. Le discernement a ete pose comme une condition de la
+moralite; c'est-a-dire qu'il faut, pour qu'une volonte soit bonne ou
+mauvaise, que l'agent volontaire la sache bonne ou mauvaise. Or comment
+le saura-t-il, puisque les actions ne sont pas bonnes ou mauvaises en
+elles-memes, puisqu'il ne s'agit que d'un phenomene interne dont lui
+seul est juge et temoin? Sa volonte n'etant mauvaise que s'il la sait
+mauvaise, elle ne l'est que s'il la trouve telle. La question se
+transforme: tel homme qui agit de telle ou telle facon, et qui a voulu
+son action, trouvait-il qu'elle etait bonne, ou qu'elle etait mauvaise?
+qu'il eut tort ou raison, peu importe; ce qui importe, c'est ce qu'il
+pense. Or, ce qu'il pense est determine par son education, par ses
+opinions, par sa vie, par sa nature. S'il croit ou trouve bonne une
+action, sa volonte n'est pas mauvaise de la vouloir; et ainsi le bien et
+le mal deviennent completement subjectifs. La volonte se croyant bonne
+ou se croyant mauvaise, c'est ce qu'on appelle souvent l'intention. Le
+bien ou le mal est dans l'intention, c'est ce qu'on erige souvent en
+principe absolu de toute la morale.
+
+Or, comme l'intention en ce sens depend d'une foule de circonstances
+externes, independantes au moins de la volonte, comme celle-ci est
+soumise, je ne dis plus a des contraintes actuellement et passagerement
+exercees sur elle, mais a une foule de circonstances anterieures,
+permanentes, fatales comme les circonstances de notre nature et de
+notre destinee, il suit qu'avec la doctrine de l'intention ou de la
+subjectivite absolue de la moralite de nos actes, la regle de ces actes
+ou la morale meme s'evanouit.
+
+Assurement, il est possible, facile meme de repondre a cette deduction,
+et d'y demeler le vrai du faux. C'est en morale la meme erreur qui sert
+de titre et de base au scepticisme en metaphysique; et cette erreur, je
+sais comment elle se refute. Mais il n'en est pas moins vrai que toute
+morale qui place en premiere ligne, sans restriction, sans explication,
+non pas l'existence absolue et l'invariabilite de la loi, mais la
+responsabilite intentionnelle de l'agent, est sur la voie d'une doctrine
+relachee et dangereuse, et n'en est preservee que par cette puissance
+du sens commun qui resiste presque toujours en nous aux consequences
+extremes d'un principe absolu.
+
+Voila pour la morale philosophique; quant a la morale religieuse, on
+en pourrait dire a peu pres autant. D'abord il suffirait de rappeler a
+quels exces la doctrine de l'intention a conduit des casuistes celebres;
+et _les Provinciales_ subsistent comme un immortel acte d'accusation.
+Mais en these generale, montrons quelle forme le meme principe peut
+prendre en theologie rationnelle.
+
+Tout peche est volontaire; c'est-a-dire qu'il n'y a peche que la ou il
+y a volonte du mal. Pour qu'il y ait volonte du mal, il ne suffit pas
+qu'il y ait eu volition de l'acte qui a produit le mal; il faut qu'il y
+ait eu volition, plus connaissance du mal produit par cet acte. C'est
+ce qu'Abelard appelle avec raison _le consentement au mal_. Ainsi les
+oeuvres, en tant qu'oeuvres exterieures, ne sont ni bonnes ni mauvaises
+par elles memes, puisque elles ne sont pas le gage certain d'une volonte
+bonne ou mauvaise. Et cette volonte qui les produit, n'est pas elle-meme
+bonne ou mauvaise a raison des oeuvres qu'elle produit, puisque ces
+oeuvres ne sont pas en elles-memes le bien ou le mal. La preuve,
+c'est que, suivant les temps, Dieu a prescrit des oeuvres contraires.
+Celles-la, je parle de celles qui sont dans la loi ecrite, ont donc ete
+bonnes, indifferentes, mauvaises, suivant qu'elles ont ete prescrites,
+permises, defendues. En elles-memes, elles sont indifferentes; elles ne
+sont mauvaises ou bonnes qu'en tant qu'interdites ou autorisees. En quoi
+donc la volonte qui les fait est-elle bonne ou mauvaise, innocente ou
+pecheresse? Comment, en y consentant, consent-elle au bien ou au mal,
+puisque ces oeuvres ne sont ni le bien ni le mal? en ce qu'elle neglige
+ou observe un commandement. Le mal, c'est donc la desobeissance.
+
+Mais cependant il y a des oeuvres toujours defendues, des oeuvres
+toujours approuvees. Il y a des mots tels que ceux-ci, bien, mal, juste,
+injuste. Dieu est le bien, Dieu est la justice meme; cependant je vois
+qu'il a commande dans l'Ancien Testament des actes contraires aux
+notions du bien et du juste. Il prononce contre les enfants, contre les
+infideles qui n'ont pu etre eclaires, des peines terribles. Le mal est
+non-seulement tolere par la Providence, mais il entre dans ses vues.
+Elle s'en sert, elle en profite, elle semble y concourir. Le mal
+n'est-il donc pas le mal, le bien n'est-il pas le bien? Le saint et la
+damnation ne paraissent pas attaches uniquement au bien ou au mal qu'on
+a fait. Le salut et la damnation nous atteignent irresistiblement,
+fatalement pour ainsi dire, en ce sens que nous ne sommes pas toujours
+libres d'echapper aux causes de l'une, de realiser les conditions de
+l'autre. Car par exemple il ne depend pas de l'homme de naitre chretien,
+ou, ne chretien, de vivre assez pour etre baptise. Qu'en conclure?
+Faut-il donc dire que toutes les actions morales sont au rang de ces
+oeuvres dont nous parlions tout a l'heure et qui sont indifferentes en
+elles-memes? au moins est-il certain qu'il ne faut nullement se fier
+en leur merite; ce n'est point par elles que l'on gagne le ciel. Que
+voyons-nous partout dans la religion? c'est que l'action n'est bonne
+pour le salut, c'est qu'elle n'a de merite, que lorsqu'elle est faite
+dans une bonne volonte. Cette bonne volonte consiste a vouloir a cause
+de Dieu. Or pour vouloir une action a cause de Dieu, il faut savoir et
+croire que cette action lui plait. Vous le voyez, le bien en morale
+religieuse, c'est-a-dire le bien en tant que contribuant au salut, ou le
+merite, a pour principale condition, la foi.
+
+Ainsi les oeuvres purement exterieures sont indifferentes, elles n'ont
+qu'un merite, celui de l'obeissance, et l'obeissance suppose la volonte
+de plaire a Dieu, et l'une et l'autre supposent la connaissance et la
+foi; il en est de meme des oeuvres morales, elles ne peuvent rien pour
+le salut, si elles ne sont accompagnees ou plutot determinees par la
+connaissance et la foi. La foi qui obeit, la foi qui veut plaire, c'est
+la foi qui aime. Ainsi, la substance meme du bien, ce qui fait la
+volonte bonne ou mauvaise, ce qui fait la bonne ou mauvaise action, au
+sens chretien, c'est l'amour, c'est la charite.
+
+Admirable solution, noble erreur qui sera toujours comme un merveilleux
+et dernier recours ouvert a quiconque aura entrepris de faire passer par
+l'epreuve du raisonnement les divers principes engages dans la theorie
+chretienne du salut. Je suis loin de blamer Abelard. Quiconque raisonne
+comme lui et croit autant que lui, quiconque s'avance a ce point dans
+la voie de l'examen et ne va pas plus loin, tombera dans un scepticisme
+deplorable, dans une cruelle incertitude sur la regle des devoirs, s'il
+ne se rejette ainsi dans les bras de la foi et n'eleve, sur les ruines
+amoncelees par la lutte du dogme et de la raison, l'etendard consolateur
+de la charite. Il y avait quelque chose de bien expressif, quelque chose
+de touchant et de philosophique en meme temps dans cette inspiration
+d'Abelard malheureux et diffame, qui dedie l'institut qu'il fonde au
+Consolateur, au Paraclet, au dieu, non de la puissance et de la sagesse,
+mais de l'amour et de la charite. Il rendait ainsi hommage au seul dogme
+qui lui fut reste, apres l'ebranlement de presque tous les autres, et
+qui suffisait a lui seul pour relever ou raffermir tout ce que l'examen
+et le doute avaient fait crouler ou chanceler autour de lui.
+
+Mais ce qui absout Abelard, justifie-t-il pleinement sa doctrine, et
+n'a-t-elle pas des consequences dont l'orthodoxie doit s'alarmer? Je le
+crois.
+
+1 deg. Si l'on regarde l'amour comme la vraie et unique source de la
+moralite religieuse, ou meme seulement comme la condition principale
+du salut, en fait reposer l'edifice sur une base mobile. Il entre dans
+l'amour beaucoup d'involontaire; ne l'eprouve pas qui veut. Il y a dans
+ce qu'on appelle de ce nom quelque chose de purement sentimental, et
+partant de purement subjectif, et nous retrouvons le meme vice, le meme
+danger apercu deja dans le principe de la morale sentimentale. La raison
+peut etre convaincue qu'il faut faire tout ce que Dieu commande pour
+gagner le ciel, et posseder sur la volonte assez d'empire pour la
+determiner a observer tous ses commandements, sans que le principe
+d'action soit la charite. La crainte, la puissance de la conviction, la
+beaute severe du dogme chretien, la lassitude ou le mepris des systemes
+incredules, le desir austere de conformer sa vie aux prescriptions de
+la morale la plus sainte, mille motifs peuvent jouer dans l'ame d'un
+chretien un role superieur a l'amour de Dieu proprement dit; et
+la doctrine d'Abelard, en affaiblissant un peu ce qu'il y a de
+substantiellement bon, d'absolument vrai dans la regle chretienne des
+devoirs, rend incertaine et flottante la morale meme que sa foi proclame
+et qu'il voudrait epurer et raffermir.
+
+Allons plus loin; le principe de la foi, de l'obeissance, de l'amour,
+suppose la connaissance, et le peche d'ignorance cesse en quelque sorte
+d'etre un peche, ou plutot il reste un peche, en ce sens qu'il est un
+acte qui entraine la damnation; mais il cesse d'etre une faute,
+etant exempt de la volonte du mal, du consentement au mal, puisqu'il
+s'agissait d'un mal inconnu; bien plus, il a pu etre accompagne d'un
+desir de plaire a Dieu, a Dieu tel au moins qu'on le connaissait, et par
+les moyens qu'on lui croyait agreables. Alors il faut hardiment declarer
+que l'acte qui encourt la damnation, peut n'etre pas une faute; il faut
+aller jusqu'a dire qu'un acte moins damnable aurait pu etre plus mauvais
+encore; il faut en venir a confesser audacieusement que les Juifs qui
+ont crucifie Jesus-Christ, sont excuses de la faute par l'ignorance,
+qu'ils auraient pu etre corporellement punis pour l'exemple, sans etre
+pour cela convaincus d'une faute, et qu'enfin le crime eut ete bien plus
+grand d'epargner Jesus-Christ contre leur propre conscience.
+
+2 deg. De ce mepris pour les oeuvres, de cette reduction successive de
+tous les elements de la moralite a un seul, que l'on n'est pas meme
+absolument maitre de se donner a un degre convenable, il resulte que
+non-seulement les effets de l'action, l'oeuvre exterieure, mais les
+passions, les tentations, les desirs, sont amnisties et presentes comme
+indifferents a peu pres de la meme maniere que les oeuvres; de la un
+nuage jete sur de grandes verites religieuses. C'est un article de foi
+que la nature humaine est devenue mauvaise en elle-meme, que le mal a
+penetre sa substance au point que le corps, la chair, la concupiscence
+sont sans cesse maudits et anathematises comme etant le peche en
+puissance, si ce n'est en acte. Cette croyance d'abord est liee a celle
+du peche originel, et si le peche n'est que le consentement au mal,
+c'est-a-dire la mauvaise volonte envers Dieu, il se trouve que le peche
+originel est un peche sans consentement, sans volonte, c'est-a-dire un
+peche sans peche. Je sais bien qu'Abelard cite l'objection en disant que
+le peche originel est une expression qui signifie _la peine_ du peche
+originel; mais cette interpretation, quoiqu'elle se trouve dans saint
+Augustin, n'est pas approuvee par l'Eglise, et elle detruit ou diminue
+ce qu'il y a de mysterieux dans l'existence essentielle de ce peche au
+sein de notre nature actuellement corrompue, et le reduit en quelque
+sorte a une condamnation qui subsiste sur nous, sans avoir en nous
+ni cause ni effet, c'est-a-dire a une decheance de situation, a une
+impossibilite, exterieure a nous et qui ne nous est pas propre, de nous
+sauver tant que l'arret n'est pas rapporte. Or, c'est la certainement
+une erreur grave; elle consiste a prendre figurativement la transmission
+du peche par la generation, et a concevoir seulement qu'a cause du peche
+d'Adam Dieu a condamne la race d'Adam, sans qu'il en soit resulte de
+changement dans sa nature, mais seulement dans sa condition, a peu pres
+comme autrefois pour les enfants non rehabilites d'un condamne degrade
+de noblesse; ils n'en etaient ni meilleurs ni pires, mais ils etaient
+frappes de certaines incapacites qui n'etaient pas de leur fait.
+
+En second lieu, independamment du peche originel, et meme apres qu'il a
+ete lave dans les eaux du bapteme, la religion n'admet point que l'homme
+soit pur. En vain l'Evangile l'a eclaire et guide, en vain la grace de
+Dieu toujours presente le soutient et le sollicite; il subsiste en
+lui un vice permanent, un instinct de mal, un mauvais desir, la
+concupiscence enfin, qui est loin d'etre innocente par elle-meme. Sans
+aucun doute, celui qui y cede est le vrai pecheur, et celui qui resiste
+se justifie; mais sa justification meme prouve qu'il avait le mal dans
+son propre sein, et la religion admet et condamne le peche par desir et
+le peche par pensee. L'homme est _la chair du peche_, comme dit saint
+Paul, et il n'entend point parler seulement du peche originel efface par
+le bapteme; _la chair convoite contre l'esprit_. "C'est la son fond,"
+dit Bossuet, "depuis la corruption de notre nature."--"_Le bien n'habite
+pas en moi, c'est-a-dire dans ma chair..... Je trouve en moi une loi qui
+me fait apercevoir que le mal m'est attache..... Tout ce qui est dans
+la monde est concupiscence de la chair et concupiscence des yeux, et
+orgueil de la vie._"--"Voila," dit encore Bossuet, "une image veritable
+de la chute de l'homme; nous en sentons le dernier effet dans ce corps
+qui nous accable et dans les plaisirs des sens qui nous captivent. Nous
+nous trouvons au-dessous de tout cela et vraiment esclaves de la nature
+corporelle, nous qui etions nes pour la commander. Telle est donc
+l'extremite de notre chute[473]." Ainsi les effets corrupteurs du peche
+originel survivent a la damnation inevitable qui en etait la suite et
+qui est abolie par le bapteme.
+
+[Note 473: Rom., vii, 8.--Gal. v, 17.--Bossuet, _Traite de la
+Concupiscence_, c. vi.--Rom. vii, 18, 21.--1 Jean, ii, 16.--Bossuet,
+_ibid._, c. xv.]
+
+Et quand il serait vrai que l'ascetisme de la morale religieuse passat
+les bornes et allat jusqu'a s'attaquer a d'invincibles conditions de
+la nature humaine, il serait vrai egalement que toute morale qui ne
+condamne absolument que le consentement aux mauvais desirs, deroge a
+la morale orthodoxe. Le premier inconvenient, et le plus grave, c'est
+qu'elle peut conduire aux egarements de la casuistique, a l'erreur du
+molinisme.
+
+Ce n'est pas tout. Comme la resistance au mauvais desir n'a guere
+d'autre principe, dans Abelard, que l'amour de Dieu, comme dans l'amour
+reside ainsi la vraie vertu chretienne, et que d'ailleurs concupiscence,
+desir, plaisir, tentation, oeuvre, tout est absous; par une consequence
+assez plausible, on peut pretendre que l'amour en lui-meme et a lui seul
+est l'unique devoir, l'unique merite, l'unique salut. Abelard dit, en
+effet qu'il faut le purifier de toute crainte de la damnation, de tout
+calcul d'interet meme spirituel, que la piete pour cause de salut est
+mercenaire, et nous voila bien pres des chimeres du quietisme.
+
+Cela suffit pour montrer comment la morale d'Abelard devait inquieter
+l'Eglise, et comment, suivie dans ses consequences, elle aurait pu
+conduire a des exces qui, du reste, etaient bien loin de la pensee de
+son auteur.
+
+Conclurons-nous cependant a la condamnation absolue de la morale
+contenue, dans l'_Ethique_? non, cette morale est incomplete, elle ne
+s'appuie pas sur un examen assez profond de la nature humaine; enfin
+elle est incoherente, parce qu'elle est a la fois rationnelle et
+mystique; mais elle renferme plus d'un principe vrai que la raison
+devait revendiquer contre l'absolutisme de la morale dogmatique.
+
+Aucun ouvrage d'Abelard ne nous parait au fond plus que son Ethique
+empreint de l'esprit du rationalisme. Sous des formes de langage qui
+rappellent sa profession et semblent ne s'adresser qu'au sacerdoce, ne
+convenir qu'a la casuistique, il cache en effet des idees originales,
+des nouveautes de sens commun dont peut-etre il n'apercevait pas toute
+la portee, et qui, par leurs consequences, touchent a un haut degre la
+philosophie et la theologie. Ces consequence s'etendent de la theorie a
+la pratique et finissent par interesser la dispensation des sacrements
+et la conduite du clerge. Sous tous ces rapports, Abelard s'exprime avec
+une singuliere hardiesse. Distinguons quelques points fondamentaux:
+en philosophie, le libre arbitre et la Providence; en theologie, la
+predestination et la grace; en pratique, le sacrement de penitence, le
+pouvoir des clefs, les indulgences.
+
+1. Nous avons de bonne heure rencontre les idees d'Abelard sur le libre
+arbitre; c'est au sujet de la proposition affirmative qu'il s'en est
+explique une premiere fois[474]. Depuis qu'Aristote, oblige,
+dans l'_Hermeneia_, de distinguer la proposition individuelle de
+l'universelle, et dans celle-la celle qui touche le present ou le passe
+de celle qui concerne le futur, a reconnu que dans cette derniere
+l'affirmation ou la negation n'etait pas necessairement vraie ou fausse,
+parce que dans un avenir indetermine les deux cas de l'alternative
+etaient possibles; cette question, appelee par les anciens la question
+des possibles, par les scolastiques la question des futurs contingents,
+a toujours trouve sa place dons la logique, et c'est la qu'elle a ete
+par anticipation traitee en dehors de la psychologie et de la morale.
+"_Obscura quaestio est_" disait Ciceron, "_quam_ [Grec: peri dunaton]
+_philosophi appellant; totaque est logicae_[475]." Cependant Aristote
+avait resolu la question en respectant le libre arbitre, que par la il
+consacrait de nouveau. Les stoiciens, fort subtils a leur ordinaire sur
+cet article, avaient tout confondu, promettant de tout concilier, et
+Chrysippe, en pretendant sauver la liberte humaine, n'avait reussi qu'a
+river les anneaux de la chaine eternelle du destin[476]. Ciceron, qui
+veut pourtant ramener la question a la morale, prend parti pour
+le fatalisme et nie le libre arbitre; car autrement, dit-il, que
+deviendrait la fortune[477]? Boece a developpe contre les stoiciens la
+doctrine aristotelique dans ce qu'elle a de favorable au libre arbitre,
+et lorsque Abelard traite la question en dialectique, il suit Boece.
+Il tenait Boece pour chretien, meme pour theologien, et plus tard,
+retrouvant la question dans la theodicee, dans la morale, il se sert des
+principes etablis en dialectique, il les maintient, il demeure fidele
+a lui-meme. D'ailleurs saint Augustin, qui, ainsi que tous les
+theologiens, defend l'existence du libre arbitre au moins en principe,
+a combattu le stoicisme dans la personne de Ciceron[478]. Toute morale
+suppose le libre arbitre, la morale chretienne aussi bien que la morale
+philosophique, encore que certains dogmes semblent parfois porter
+dommage a la liberte. Voici donc sur la question les antecedents
+qu'Abelard reconnait, Aristote, Boece, saint Augustin[479]; on doit
+ajouter saint Anselme, qui, en ceci comme en beaucoup d'autres choses,
+parle d'apres lui-meme, sans s'ecarter de la tradition, et reussit a se
+creer une orthodoxie individuelle[480].
+
+[Note 474: t. 11, c. iv, t. 1, p. 400 et suiv.--Cf. _Dialectica_, p. 237
+et seq.]
+
+[Note 475: Arist., _De Interp._, c. ix, xii et xiii.--Cic., _De Fato_,
+I.]
+
+[Note 476: A. Gell., VI, ii.--Cic., _ibid._, IV.]
+
+[Note 477: Cic., _ibid_., et _De Divinat._, t. II, 7.]
+
+[Note 478: _De Civ. Dei_, V, ix.]
+
+[Note 479: Arist., _loc. cit._--Boet., _De Interp._, sec. ed. p.
+860.--_De Consol. phil._, I. V, p. 3, 4, 5 et 6.--Aug., _loc. cit._ et
+_De Don. Persev._--_De Duab. anim. in Hanich._, xi et xii.--_De Praedest.
+sanct._ Passim.--_Contr. Faust._, XXII, lxxviii.--Cf. l'ouvrage de M.
+Bersot, _Doctrine de saint Augustin sur la liberte et la Providence_,
+Paris, 1843.]
+
+[Note 480: S. Ans. Op., _Cur Deus homo_, I. I, c. xi, p. 70.--_De lib.
+Arb._, p. 117. _De Concord. praesc. et praed._, p. 123.]
+
+Abelard s'est donc fait une idee saine du libre arbitre. "C'est,"
+dit-il, "la deliberation ou la _dijudication_ de l'esprit par
+laquelle il se propose de faire ou de ne pas faire une chose; cette
+_dijudication_ est libre[481]." Puisqu'elle est libre, c'est-a-dire
+puisqu'en toute circonstance l'homme peut faire le pour ou le contre,
+ce qu'il fait peut se trouver bon ou mauvais. Le libre arbitre entraine
+donc la puissance de faire bien ou mal.
+
+[Note 481: _Introd._, I. III, p. 1131.--_Comm. in Rom._, I. I, p.
+538.--Voy. ci-dessus, c. ii, p. 240, c. vi, p. 425 et 427.]
+
+La liberte est attaquee ou amoindrie par diverses sortes d'objections.
+D'abord, elle est niee au nom de la nature humaine qu'on represente
+comme maitrisee par ses faiblesses, ses passions, les mobiles qui la
+poussent, les circonstances qui la dominent. En ce sens, la liberte
+serait opposee a la contrainte. Abelard n'a point a s'occuper beaucoup
+de cet ordre d'objections qui dans la theologie chretienne prennent une
+autre forme. On conteste en second lieu la liberte au nom de l'ordre
+general qu'elle troublerait, et dans lequel l'enchainement des causes et
+des effets doit etre constitue de sorte que celui qui connaitrait toutes
+les unes, pourrait infailliblement prevoir tous les autres. Or celui-la
+existe, c'est Dieu. La connaissance qu'il a par avance de tout ce qui
+doit arriver s'appelle la prescience. Cette prescience est universelle,
+elle est infaillible. Tout ce qui doit arriver arrive donc
+necessairement comme Dieu l'a prevu. Entre Dieu et la creation, il n'y
+a point de place pour la liberte. Nous avons vu Abelard aux prises avec
+cette objection; il la repousse par les arguments usites. Ce sont a peu
+pres ceux qu'avait developpes saint Anselme[482]. Les determinations
+libres de l'homme sont prevues aussi bien que leurs effets; elles sont
+prevues comme libres. Que Dieu sache ce que l'homme choisira apres
+deliberation, cela n'empeche point que l'homme ne delibere; et l'on ne
+voit pas pourquoi une action serait moins libre en elle-meme, parce
+qu'elle est connue de celui qui la prevoit et ne l'empeche pas. La
+question qui se poserait ici n'est point: comment l'homme peut-il etre
+libre, sous l'oeil de la prescience universelle? mais plutot: comment
+l'etre qui peut tout et qui fait tout, a-t-il cree l'homme libre?
+question fort differente, et qui regarde la toute-puissance divine et
+l'existence du mal, question qui subsiste tout entiere en presence de
+la liberte humaine. Celle-ci, consideree comme nous venons de la
+considerer, est opposee a la necessite, et Abelard en ce sens ne l'a ni
+meconnue ni affaiblie.
+
+[Note 482: "Deus praescit esse libere futurum quod aliundo non est ex
+necessitate futurum."--_De Conc. praesc. cum lib. arb._, qu. I, c. I.]
+
+Mais en theologie, ces deux ordres d'objections prennent une forme et
+une gravite nouvelles.
+
+La religion est en general severe pour la nature humaine. Elle l'humilie
+sous le poids de ses faiblesses; elle l'accuse d'une corruption
+profonde; elle lui raconte sa decheance et toutes ses miseres. Elle en
+conclut que le libre arbitre dans l'homme est dechu comme tout le reste,
+ou qu'il est domine ou corrompu; de sorte qu'il lui faut un supplement
+pour le retablir, ou un remede pour le guerir. Ces deux doctrines sont
+alternativement ou confusement prechees, mais elles conduisent a la meme
+consequence, la necessite d'un reparateur qui par des moyens surnaturels
+rende a l'homme sa liberte ou la redresse. Les metaphores diverses
+qu'emploie le langage de l'Eglise, permettent ces deux interpretations
+qui l'une et l'autre tendent a affaiblir le principe de la liberte
+humaine.
+
+En general, il y a toujours de l'incertitude sur le sens de ce mot de
+libre arbitre. On peut entendre par la le pouvoir de choisir, pouvoir
+qui n'est pas absolu, c'est-a-dire completement independant, que la
+raison et les passions sollicitent en sens divers, mais qui subsiste
+aussi longtemps que l'ame humaine conserve la plenitude de ses facultes.
+En tant que pouvoir, ce pouvoir est neutre; il est la faculte du bien
+comme du mal, du mal comme du bien. Mais en choisissant le mal, la
+raison de l'homme cede a l'empire de ses sens ou de ses passions; le
+mauvais choix a toujours les caracteres de l'entrainement et de la
+faiblesse, tandis que la vertu signale la puissance de la raison; aussi
+a-t-on pu dire, et a-t-on dit que l'homme etait libre dans le bien,
+esclave dans le mal; sa liberte a ete proportionnee a sa vertu; _nihil
+liberius recta voluntate_, dit saint Anselme[483]. En ce sens, la
+liberte humaine n'est plus quelque chose de neutre, un moyen, un pouvoir
+instrumental, elle se confond avec la volonte qui dispose d'elle, avec
+la raison qui dirige la volonte.
+
+[Note 483: _Dial. de lib. Arb._, c. IX, p. 121.]
+
+Il est rare que les theologiens ne prennent pas le mot liberte
+successivement dans ces deux acceptions. Ainsi a fait saint
+Augustin[484].
+
+[Note 484: Petau, _Dog. Theol._, t. I, t. V, c. III, p. 319.]
+
+Si le libre arbitre est la faculte du bien, l'homme depuis le peche a
+perdu le libre arbitre. Du moins le libre arbitre a-t-il baisse, et il
+est devenu incapable de se relever par lui-meme et d'atteindre au
+bien. S'il est un pouvoir neutre, il subsiste depuis le peche comme
+auparavant, mais il est assujetti a un principe de corruption qui ne le
+detruit pas, mais qui le domine, et pour n'etre employe qu'au bien, il
+a besoin qu'une force superieure penetre dans la nature humaine et la
+releve. Dans les deux cas, la consequence pratique et religieuse est la
+meme, et la doctrine du peche originel subsiste tout entiere.
+
+Par le libre arbitre, Abelard a generalement entendu la faculte de
+se resoudre au mal comme au bien; et certes cette interpretation est
+permise. La difficulte est seulement d'expliquer alors comment les
+saints, comment le Dieu fait homme, et surtout comment Dieu lui-meme
+peut etre libre[485]. Mais, dans les creatures, la faculte de faire le
+mal cesse d'etre une imperfection, des qu'on cesse de le jamais vouloir;
+tels sont les saints. Le libre arbitre du Christ dans les choses morales
+n'a pu jamais exister qu'en puissance la ou l'impeccabilite etait en
+acte, et quant a Dieu, Abelard repond assez nettement que la liberte de
+Dieu se confond avec sa toute-puissance et que sa toute-puissance ne va
+pas jusqu'a impliquer la faculte de cesser d'etre le souverain bien. En
+Dieu, la liberte est donc improprement dite. Dieu ne peut faire que le
+meilleur. A la verite, il en resulte qu'il ne peut faire que ce qu'il
+fait et que tout ce qui est, n'etant que par lui, est le mieux possible.
+Cette doctrine s'appelle l'_optimisme_. Abelard a ose la soutenir. D'ou
+lui est-elle venue? Quand il l'expose, il rappelle Plotin. Serait-ce
+une de ces grandes idees des ecoles d'Alexandrie, qui par l'influence
+d'Origene ou des siens auraient penetre dans la christianisme, et s'y
+seraient perpetuees, vagues, libres, flottantes, suspectes, mais non
+condamnees, tolerees comme un passe-temps pour l'intelligence, avant
+d'etre defendues comme un danger pour la foi?[486] ou plutot n'est-ce
+pas un mot de Platon dans le Timee, qui, donnant l'eveil a la raison
+d'Abelard, lui aura prematurement inspire la pensee qui devait un jour
+illustrer Leibnitz[487]?
+
+[Note 485: Saint Bernard accorde que Dieu, comme toute creature bonne
+ou mauvaise, a le libre arbitre en ce sens qu'il n'est pas soumis a la
+necessite. (_De grat. et lib. arb._, opusc. IX.--Cf. Bersot, _Oeuvre
+cit._, part I, c. I, sect. III p. 24, et part. II, c. III, sect. IV, p.
+200.)]
+
+[Note 486: Voy. ci-dessus, c. II, p. 227 et suiv.--Cf. Plotin, _Ennead._
+V, t. V, c. XII.]
+
+[Note 487: Cf. Tim. XXIX et XXX, et trad. de M. Cousin, t. XII, p. 117,
+118, etc.--Malebranche, _Medit. Chret._, VII, 17, 18, 19; et Fenelon
+lui-meme, quand il le refute, c. V et VI, lui qui se montre si jaloux
+de sauver la libre volonte de Dieu, est oblige de dire: "Ce qui
+est determine invinciblement par l'ordre immuable et necessaire,
+c'est-a-dire par l'essence meme de Dieu, ne peut jamais en aucun sens
+arriver autrement que comme l'ordre l'a regle."]
+
+Quoi qu'il en soit, on voit que les difficultes, puisees dans la faible
+nature de l'homme, contre la liberte, s'accroissent, en theologie, de
+l'existence du peche originel.
+
+Celles qui naissent de la prescience divine se compliquent, en
+theologie, du dogme de la predestination.
+
+Preoccupe de la corruption de la nature et des suites du peche, l'esprit
+est conduit a frapper le libre arbitre d'une telle impuissance que les
+vertus humaines perdent tout leur prix, et que les vertus de la grace,
+toutes d'origine celeste, peuvent seules sauver notre indignite. Elles
+seules, en d'autres termes, ont un merite aux regards de Dieu. Reste
+a savoir quelle est la part de la liberte humaine dans ces vertus. Si
+cette part est nulle, la liberte est comme si elle n'etait pas, et le
+salut ou la damnation deviennent pour l'homme de pures fatalites.
+Mais si le libre arbitre nous sert a nous approprier les merites de
+Jesus-Christ, nos resolutions ne sont pas sans quelque merite. Soit
+que le libre arbitre suffise, soit que seulement il contribue a la
+justification, il n'est donc point annule; nous ne l'avons point perdu.
+Cependant, en ce cas meme, il ne se tourne au bien que par la grace, et
+comme Dieu souffle sa grace ou il lui plait, sa justice ne cesse pas
+d'etre un redoutable mystere. Si tous, si beaucoup sont appeles, peu
+sont elus; et celui qui elit est celui qui appelle, et qui savait
+lesquels seraient elus au moment qu'il les appelait tous. La prescience
+divine, en tant qu'elle s'applique au salut des hommes, c'est la
+predestination[488]; et sous ce nom se pose et s'aggrave, en theologie,
+le probleme tout a l'heure indique sous la forme philosophique.
+
+[Note 488: S. Aug., _De Don. Persev._., XIV.]
+
+II. On sait que le dogme de la predestination peut etre entendu de telle
+maniere que toute vertu morale, tout merite humain, tout effort du
+libre arbitre se reduise a neant. Cet exces de doctrine s'appelle le
+_predestinatianisme_, et ceux qui y sont tombes ont toujours essaye de
+se donner pour chef saint Augustin[489]. Disciple de ce grand evoque,
+Abelard n'est pourtant pas _predestinatien_, c'est-a-dire que le dogme
+de la predestination qu'il admet[490] ne l'emporte pas dans son esprit
+sur l'idee necessaire et l'indestructible sentiment de la liberte
+humaine. Il ne reproduit son maitre saint Augustin que par le cote ou
+ce Pere confinait aux semi-pelagiens tout en les combattant[491]. On ne
+doit pas compter Abelard dans le parti du christianisme qui peut etre
+plausiblement ou specieusement accuse de fatalisme, qui incline enfin
+dans le sens de la predestination plus que dans le sens de la liberte.
+Il serait curieux de chercher pourquoi toutes les sectes, y compris la
+stoicienne, qui n'ont pas ete franches sur la question de la liberte,
+et qui, par la, semblaient affaiblir la condition essentielle de toute
+morale, ont tendu cependant au rigorisme, tandis que l'opinion contraire
+a quelquefois verse dans le relachement[492]; et nous avons vu que
+l'exemple d'Abelard ne dement pas cette observation. Il pose donc le
+libre arbitre; il l'affranchit de cette contrainte inconnue, mais reelle
+ou l'on voudrait que le tint l'existence meme de la Providence. Tout
+cela est vrai et juste, mais nous ne voyons pas qu'il presente, nulle
+part le libre arbitre comme dechu, corrompu, incline au mal, ainsi que
+le veulent beaucoup d'ecrivains religieux. Il n'a pas tort; le mal
+qu'ils disent du libre arbitre, vient, ou d'une erreur essentielle, ou
+d'un langage inexact. Si le libre arbitre est mechant, il n'est pas le
+libre arbitre; et si l'on veut dire seulement que ses determinations
+dependent plus ou moins de nos faiblesses et de nos passions, ce n'est
+pas a lui qu'il faut s'en prendre, c'est a l'infirmite de notre nature,
+a celle de notre raison, comme principe de nos resolutions. Le libre
+arbitre en lui-meme subsiste dans la creature la plus fragile, la plus
+entrainee, la plus passionnee; ce n'est pas lui qui est mauvais, la
+liberte n'est pas le peche. L'homme ne pourrait pecher sans etre libre;
+mais il pourrait etre libre sans pecher. La liberte est une condition du
+peche, et n'en est pas la source[493].
+
+[Note 489: Cf. Sur la doctrine de saint Augustin, Petau, t. I. t. IX, c.
+VI et suiv.--Ritter, _Hist. de la Phil Chret._, t. II, t. VI, c. V, et
+surtout la These de M. Bersot]
+
+[Note 490: _Comment. to Ep. ad Rom._, t. I, p. 523,538; t. II, p 554 et
+seq.; t. III, p. 641, 649, 652.]
+
+[Note 491: Petau, _Id. ibid._, p. 635]
+
+[Note 492: Voici, je crois, les noms des principales sectes rangees
+suivant une echelle ascendante de rigidite dans la question de la grace
+et de la liberte; Sociniens, pelagiens, semi-pelagiens, molinistes,
+congruistes, thomistes, augustiniens, jansenistes, calvinistes. Parmi
+les reformes, le calvinisme et meme le lutheranisme pur sont pour
+l'opinion la plus severe. On distingue pourtant deux partis: dans le
+sens du relachement, armeniens, universalistes, etc.; dan celui de la
+rigidite, gomaristes, predestinatiens, Predestinateurs, particularistes,
+etc.]
+
+[Note 493: Cette doctrine, qui neutralise la liberte entre le bien et le
+mal, est loin d'etre heterodoxe. Elle est conforme aux definitions de la
+liberte donnees par saint Jean Damascene (_Instit. element. ad dogm._,
+c. X), par saint Jerome (_In Jovinian._, II), par saint Augustin
+lui-meme, quoiqu'il paraisse varier sur ce point (_Homil._ XII.--_De
+duab. Anim. In Manich._, c. XII), par saint Bernard enfin (_De grat. et
+lib. arb._, c. II). Saint Anselme semble y acceder, lorsqu'il dit que,
+prise en general, la liberte est contraire a la necessite, qu'entre deux
+opposes elle est indifferente au choix; mais il fait une distinction:
+comme il faut que la definition du libre arbitre convienne a Dieu ainsi
+qu'a l'homme, il ne veut pas que la faculte de pecher soit supposee
+par cette definition; il dit donc que la liberte dans un sens plus
+restreint, c'est le libre arbitre, et entendant alors par ce mot la
+volonte affranchie de ce qui la subjugue, il definit le libre arbitre
+"potestas servandi rectitudinem voluntatis propter ipsam rectitudinem."
+(_De lib. Arb._, c. I et III.--Cf. _De Consord. praedest. cum lib. arb._,
+qu. II, p. 127) Si l'on veut admettre cette distinction et s'y tenir, on
+le peut, et toute equivoque disparaitra.]
+
+De la, comme on l'a vu, plusieurs difficultes. Et d'abord, la
+predestination[494]. La predestination, au sens special du mot, est la
+disposition divine en vertu de laquelle certains hommes sont de toute
+eternite destines au salut eternel. La predestination est toujours une
+grace; mais elle n'est absolument gratuite que si l'on pense qu'aucune
+prevision du merite de ceux a qui elle s'applique n'entre dans le decret
+qui les a choisis; elle n'est qu'une grace si Dieu, en les elisant, a
+prevu leurs merites, c'est-a-dire a tenu compte du bon emploi qu'ils
+feraient des graces qu'il accorde a tous. Dans le premier cas, Dieu, par
+sa grace, les justifie, parce qu'il les a elus; dans le second, il ne
+les elit que parce qu'il sait qu'ils seront justifiee par sa grace.
+Aucune de ces deux opinions n'est interdite; la premiere, la plus
+severe, celle de saint Augustin, n'est point un article de foi; et pour
+elle, des le IXe siecle, s'etait declare le moine Gothescale, alors que
+l'archeveque Hinemar le fit condamner au fouet. Pierre Lombard, Hughes
+de Saint-Victor, saint Thomas, sont plutot du cote de Gothescale; mais
+les Romains, et notamment les jesuites, ont tenu pour la doctrine
+d'Hinemar, quoique en general une opinion plus rigide et plus voisine
+de l'augustinianisme, celle des thomistes, ait prevalu dans le clerge
+francais, opinion approuvee aussi par Rome et qui s'honore de la
+preference de Bossuet[495]. Suivant cette opinion, Dieu prevoit bien que
+ceux qu'il predestine obtiendront le salut par leur foi ou par leurs
+oeuvres, mats en ce sens que, par un decret infaillible, par une volonte
+absolue et efficace, et non dans la prevoyance et a la condition de
+leurs merites, il a decide qu'ils auraient le royaume des cieux. Le
+nombre des predestines est fixe et immuable; les protestants ont ete
+jusqu'a soutenir qu'il n'y avait pas d'autres elus que les predestines,
+auquel cas il ne serait plus vrai qu'il y a beaucoup d'appeles; etre
+appele signifierait seulement ignorer si l'on est ou non predestine.
+Mais telle n'est pas la doctrine catholique. Non-seulement en dehors des
+predestines elle admet des elus, c'est-a-dire des appeles qui seront
+elus, grace au bon usage qu'ils feront des dons de Dieu; mais meme
+elle est allee jusqu'a distinguer la predestination a la gloire et la
+predestination a la grace. La premiere est la predestination proprement
+dite ou absolue; la seconde est, en Dieu, la volonte absolue d'accorder
+a telles de ses creatures les dons et les graces necessaires pour
+arriver au salut, soit qu'il prevoie qu'elles y parviendront en effet,
+soit qu'il sache qu'elles n'y parviendront pas; et de plus, je ne crois
+pas qu'il fut heretique de soutenir que, sans la predestination a la
+grace, on puisse encore etre sauve, c'est-a-dire obtenir de Dieu les
+dons et les graces auxquels on n'etait pas predestine; ou, ce qui
+reviendrait au meme, que tous les chretiens, et dans une certaine mesure
+tous les hommes, soient predestines a la grace; mais c'est sur
+ces points-la qu'on dispute. Ce qui est hors de dispute dans le
+catholicisme, c'est qu'il y a deux ordres d'elus, les uns obliges, les
+autres facultatifs. Cette predestination, dogme singulier, inexplicable,
+et qui vient ajouter une difficulte nouvelle aux difficultes deja
+si grandes des questions qui touchent a la justice de Dieu, a la
+prescience, a la liberte humaine, ce dogme dont les Peres grecs semblent
+avoir tenu si peu de compte et que jusqu'au temps de saint Augustin on
+n'avait pas su voir dans les passages de saint Paul, qui en sont les
+principaux titres[496], ce dogme si important pour nos esperances et qui
+l'est si peu pour la conduite de la vie, qui, theoriquement, a engendre
+d'interminables controverses, qui, pratiquement, peut enerver le
+principe de la responsabilite morale, ce dogme etrange, Abelard ne
+l'a ni combattu ni affaibli. Quoique parfois il semble prendre
+la predestination dans un sens general et la confondre avec la
+prescience[497], il l'admet cependant au sens special[498], et reconnait
+qu'il y a des hommes que Dieu veut sauver par election et en vertu d'un
+decret particulier et anterieur[499]. Comment cette croyance est-elle
+conciliable avec l'idee de merite et de demerite, meme restreinte a la
+foi et a la charite? C'est une autre question sur laquelle il hasarde
+quelques conjectures[500], mais dont les theologiens n'ont pas droit
+de se faire une arme contre lui, car cette question est une difficulte
+contre le dogme lui-meme.
+
+[Note 494: Cf. Saint Thomas, _Summ._, pars I, qu. XXIII.--P, Lomb.,
+_Sent._, t. I, dist. XL et XLI.--Le P. Petau, _Dogm. Theol._, t. I, l.
+IX et X.--Bergier, _Dict. de Theol._, au mot _Predestination_.]
+
+[Note 495: Petau, _loc. cit._, t. X, c. I, et suiv--Bossuet, _Traite du
+lib. urb._, c. VIII--Bersot, _Ouvr. cit._, part. II, c. III, sect. I.]
+
+[Note 496: Rom. VIII, 29 et 30.--Ephes. I, 4, 5 et 11.]
+
+[Note 497: _Ab. Op._, p. 641]
+
+[Note 498: _Ibid._, p. 623]
+
+[Note 499: _Ibid._, p. 538, 554, 649.]
+
+[Note 500: Voyez ce qu'il dit de Jeremie, de saint Jean-Baptiste et de
+Lazare, p. 221]
+
+Une contradiction parait inevitable, quand on traite de la
+predestination; c'est d'affirmer d'abord que Dieu est la justice meme,
+et qu'il ne faut pas juger de sa justice d'apres nos idees; en d'autres
+termes, que la justice parfaite doit etre contraire a la notre, parce
+qu'elle lui est superieure[501], puis, cela dit, c'est d'entreprendre
+d'expliquer, selon la justice humaine, toutes les dispositions de Dieu
+que l'on y peut ramener. Cette contradiction est dans Abelard; mais quel
+theologien s'en est preserve?
+
+[Note 501: Voyez contre cette idee Leibnitz (_Theodic., Disc. prelim._,
+sec. 4).]
+
+III. La predestination suppose la grace. On ne dispute guere dans le
+sein du catholicisme que sur le point de savoir si dans les desseins
+de Dieu, la predestination est anterieure a la prevision des merites
+engendres par la grace, et partant absolument independante de ces
+memes merites, ou bien si elle est posterieure a la resolution divine
+d'accorder a celui qui en est l'objet toute la grace necessaire au
+salut. C'est rechercher si la predestination est a nos yeux absolument
+arbitraire ou en quelque maniere conditionnelle (ce qui reporterait la
+question sur la grace meme, dont on pourrait demander alors si elle est
+ou n'est pas arbitraire); mais dans tous les cas, predestines, elus,
+simples appeles, chretiens et infideles; tous ont besoin de la grace, et
+tous ont, a des degres differents, la grace de Dieu: c'est encore la une
+doctrine catholique.
+
+La grace est-elle incompatible avec la liberte? non, en general. On peut
+admettre, toujours d'une maniere generale, que l'homme est si faible, si
+mobile, meme si corrompu, qu'a lui seul et sans la grace il ne saurait
+meriter et obtenir le salut; on peut aller plus loin et admettre encore
+que, fit-il tout ce qu'il faut pour l'obtenir, il ne le meriterait pas
+sans la grace. Cela ne compromet pas encore le libre arbitre. Ce n'est
+point par defaut ni par exces de libre arbitre que, dans l'un ou l'autre
+cas, l'homme aurait besoin de la grace. Dans le premier cas, elle
+l'aiderait a faire bon usage du libre arbitre; dans le second, elle
+rendrait fructueux le bon usage qu'il aurait fait du libre arbitre. Rien
+de tout cela n'exclut ni n'infirme l'existence du libre arbitre. Abelard
+en juge ainsi, et va jusqu'a pretendre que l'existence du libre arbitre
+a pour objet de manifester l'effet de la grace; c'est dire qu'il tient
+la grace pour puissante, necessaire, universelle. Il la juge puissante;
+car elle nous met en disposition et en voie de gagner le salut. Il la
+juge necessaire, puisque sans elle nous ne pourrions croire, aimer,
+agir, comme il le faut pour le salut. Il la juge universelle, des qu'il
+estime que Dieu offre a tous ce qui est necessaire pour croire en lui,
+l'aimer, et desirer le royaume des cieux[502].
+
+[Note 502: _Ab. Op., Introd._, t. III, p. 1118; et _Comment._, t. IV, p.
+654]
+
+Sur tous ces points, et si l'on ne penetre pas en de plus subtiles
+distinctions, il est orthodoxe. Ce n'est pas une garantie d'orthodoxie
+que de dire que le libre arbitre ne se suffit pas a lui-meme pour le
+bien; car le contraire ne peut entrer dans l'esprit de celui qui suit la
+valeur des termes. Sans doute, le libre arbitre suffit comme instrument;
+mais il a besoin d'un regulateur qui n'est pas lui-meme, et c'est ce
+regulateur qui le determine au bien ou au mal; le libre arbitre
+n'est que la faculte de determination; c'est le pouvoir executif du
+regulateur. "La raison," dit saint Bernard, "a ete donnee a la liberte
+pour l'instruire et non la detruire[503]." C'est a tort que le concile
+de Sens condamne Abelard sur cet article.
+
+[Note 503: _De grat. et lib. arbit._, opusc. IX, c. II.]
+
+Je ne crois pas qu'il y ait dans ses ouvrages rien de directement et
+d'expressement contraire a ces paroles de Bossuet: "C'est par son libre
+arbitre que l'ame croit, qu'elle espere, qu'elle aime, qu'elle consent a
+la grace, qu'elle la demande; ainsi, comme ce bien qu'elle fait lui est
+propre en quelque facon, elle se l'approprie, et se l'attribue sans
+songer que tous les bons mouvements du libre arbitre sont prepares,
+diriges, excites, conserves par une operation propre et speciale de Dieu
+qui nous fait faire, de la maniere qu'il sait, tout le bien que nous
+faisons, et nous donne le bon usage de notre propre liberte, qu'il a
+faite et dont il opere encore le bon exercice; en sorte qu'il n'y a rien
+de ce qui depend le plus de nous qu'il ne faille demander a Dieu et lui
+en rendre grace[504]."
+
+[Note 504: _Traite de ta Concupiscence_, c. XXIII.]
+
+Mais voici le point delicat. Si la grace est necessaire, soit pour
+amener le bon emploi du libre arbitre, soit pour lui donner du prix,
+quel merite reste-t-il a l'homme? la grace est au moins la condition ou
+plutot la source du merite; tel est le fond de la doctrine de l'Eglise.
+Les vertus humaines, dans lesquelles la grace n'entre ou n'entrerait
+pour rien, s'il en est de telles, n'ont absolument aucun merite. Dans le
+systeme de l'Eglise, ce que nous avons appele le regulateur ne se suffit
+pas a lui-meme pour le bien, ou tres-certainement au moins pour le
+merite.
+
+Abelard, en termes generaux, ne s'ecarte pas de ce systeme; mais
+d'abord, il laisse percer quelquefois une distinction, une separation
+entre le bien et te merite, entre la faute et le demerite. Le merite, le
+demerite, c'est ce qui, chretiennement parlant, obtient la recompense ou
+le salut, encourt la peine ou la damnation. Le bien n'est pas toujours
+juge digne de recompense, ni la faute digne de chatiment. Il y a une
+difference entre le merite au sens theologique et le bien au sens
+purement moral, comme entre le demerite et la faute sous les memes
+distinctions. Cette observation, que parait faire Abelard, mais dont il
+ne tire pas toutes les consequences, interesse gravement l'application
+des notions humaines de justice a la theodicee[505], et par la elle est
+comme un premier pas dans la voie du rationalisme.
+
+[Note 505: Petau, t. X, c. XVIII, t. 1, p. 759.]
+
+En second lieu, qu'est-ce que la grace? un secours surnaturel. Est-ce
+donc la bonte generale et eternelle de Dieu, son action paternelle sur
+le monde, cette merveille perpetuelle que la raison reconnait et adore
+aussi bien que la foi? L'entendre ainsi, ce serait abuser des termes.
+Sans doute il est assez difficile de trouver dans les Peres des premiers
+temps une autre idee que cette idee philosophique et familiere. Le
+mot de grace, chez les Grecs du moins, reste un assez long temps sans
+recevoir habituellement le sens special que l'Eglise lui assigne dans
+les epitres de saint Paul. Mais tous les catechismes nous apprennent
+aujourd'hui qu'il faut l'entendre dans un sens litteral et miraculeux.
+La grace est une action interne, indefinissable de sa nature, mais
+reelle et directe, du createur sur la creature, action qui l'aide,
+la dispose, la pousse, la determine au bien avec plus ou moins de
+puissance. Dans le langage et dans la doctrine d'Abelard, la grace
+risque fort d'etre quelque chose de plus general et de plus abstrait.
+Sur la meme ligne que les dons de la grace proprement dite, il semble
+ranger toutes les dispositions de l'eternelle sagesse, qu'on peut
+appeler a juste titre des graces de Dieu, au sens de bienfaits, toutes
+ces harmonies de l'ordonnance universelle, toutes ces revelations qui
+reportent de la constitution du monde et de celle de la raison, en
+un mot tout ce qui temoigne au philosophe comme au chretien la
+bonte infinie. Le don de la loi ancienne, celui de la loi nouvelle,
+l'incarnation, la predication, la mort du Christ, sont a bien plus
+forte raison pour Abelard des graces de Dieu et les plus grandes qui se
+puissent imaginer. Toutes ces choses sont de la grace; c'est-a-dire des
+actes efficaces et puissants par lesquels Dieu eclaire notre esprit,
+touche notre coeur, nous donne la connaissance, nous inspire l'amour, et
+nous rend ainsi capables, ce que nous n'aurions pas ete autrement, de
+croire, d'aimer, d'agir comme il faut pour lui plaire et pour nous
+sauver. C'est en general a ces graces, aux graces de Dieu ainsi
+entendues, qu'Abelard attribue l'influence et les effets qu'on reserve
+d'ordinaire a la grace proprement dite. Il ne nie pas celle-ci, mais je
+ne me rappelle point de passages ou il la designe specialement, ni meme
+de propositions qui en supposent necessairement l'existence; souvent, au
+contraire, il semble la confondre et la noyer dans cette multitude de
+temoignages divers de la bonte de Dieu. Je ne dis pas qu'il se soit a
+ce point rendu compte de sa doctrine, ni que toutes ses expressions
+reviennent absolument a cela, quoique je sois porte a le soupconner;
+mais je dis que c'est la le sens general et dominant de ses idees sur la
+grace divine. Ainsi, dans les paroles de Bossuet qu'on vient de lire,
+nous voyons _les mouvements du libre arbitre comme prevenus par me
+operation propre et speciale_. Cette grace _propre et speciale_,
+cette grace qui previent, ne ressort pas clairement des expressions
+d'Abelard[506]. Les theologiens distinguent les graces dans l'ordre
+naturel de celles qui concernent le salut; les premieres sont les bontes
+generales de la Providence, les secondes sont un don surnaturel. Il
+s'agit particulierement des dernieres dans les controverses sur la
+grace. Or, parmi celles-ci, on distingue encore les graces exterieures,
+c'est-a-dire tous les secours exterieure qui peuvent nous porter au
+bien; telles sont, par exemple, la loi de Dieu, la predication de
+l'Evangile; puis on admet les graces interieures, ou plutot la grace
+interieure, celle qui touche interieurement le coeur de l'homme. C'est a
+celle-la que pense saint Paul, quand il parle de la grace qu'il tient de
+Dieu[507]. C'est sur cette grace interieure et surnaturelle que
+roulent les grandes discussions theologiques; c'est elle qui est dite
+habituelle, actuelle, adjacente, operante, suffisante, efficace,
+prevenante, subsequente, etc. Or, les pelagiens ont ete accuses de
+ne reconnaitre d'abord que les graces de l'ordre naturel; puis, dans
+l'ordre surnaturel, que les graces exterieures. Abelard ne se distingue
+peut-etre pas assez nettement des pelagiens[508]; il parait souvent
+confondre les graces exterieures et les graces interieures, ou, selon la
+distinction de saint Thomas d'Aquin, la grace gratuite, _gratis data_,
+et la grace qui produit la gratitude, _gratum faciens_. L'une est celle
+qui nous met en rapport avec Dieu, et qui s'adresse a l'humanite tout
+entiere par les propheties et les miracles; l'autre plus intime, plus
+individuelle, plus elective, surpasse la premiere en excellence, en
+noblesse, en dignite, _excellentior, nobilior, dignior_; elle seule rend
+le libre arbitre capable du bien, la volonte capable de merite; elle a
+Dieu seul pour principe et pour cause, et ne laisse a l'humanite que
+l'honneur d'aider a son action. C'est cette distinction fondamentale qui
+etablit une difference substantielle entre la morale philosophique et la
+morale chretienne, quant aux moyens de rendre la vertu agreable a Dieu;
+et lorsqu'on meconnait et qu'on efface cette distinction, on fait pour
+la morale ce que le rationaliste fait pour le dogme; on cede tout a la
+vertu humaine comme lui a l'humaine raison. C'est une faible ressource
+que de se rejeter alors sur l'importance de l'amour, car la grace est
+surtout necessaire a la charite; precisement parce que la charite ne
+peut etre le fruit ni de la reflexion, ni de l'instinct, ni de la
+crainte, et parce qu'elle est une vertu du coeur plus que de la
+conscience, elle est eminemment l'inspiration de la grace[509].
+
+[Note 506: Il admet cependant, quoique en termes vagues, une grace
+prealable comme necessaire pour profiter des dons de Dieu. Voyez
+ci-dessus, c. VI, p. 480. Mais on n'est pas sur qu'il n'entende point
+parler de cette grace bienveillante du createur qui precede tous ses
+dons actuels.]
+
+[Note 507: Galat. I, 16--Rom. XV, 18.--I Cor. III, 8, et ailleurs. "Ce
+n'est pas moi qui agit, mais la grace de Dieu, qui est avec moi." I Cor.
+XV, 10.]
+
+[Note 508: Il prend le mot de grace dans un sens tellement general qu'il
+attribue l'existence du mal qui arrive a la grace de Dieu, appelant
+ainsi les combinaisons de sa sagesse et de sa bonte. (_Introd_., t. III,
+p. 1118.)]
+
+[Note 509: S. Thom., _Summ_., prim. sec., qu. CIX, a. 1 et 11.]
+
+C'est aux theologiens de voir si Abelard est dans la regle, mais
+c'est aux philosophes de reconnaitre combien sa doctrine se rapproche
+davantage des notions rationnelles, ou plutot des notions du sens commun
+sur les rapports de la volonte divine avec la volonte humaine et de la
+justice eternelle avec la vertu.
+
+IV. La connaissance de la nature du libre arbitre conduit naturellement
+a ces idees qui, nous l'avons vu, jouent un si grand role dans la morale
+d'Abelard. Tout le bien et tout le mal gisent dans la volonte. Tout
+peche est volontaire en ce que la condition du peche est la volonte
+du mal; cette volonte n'est pas celle de l'acte exterieur qui realise
+effectivement le peche, mais du mal moral accompli en nous par cet acte
+exterieur. L'acte exterieur ou l'oeuvre est chose indifferente, il en
+est de meme de la volonte de l'oeuvre. La volonte mauvaise est donc le
+consentement au mal qui est, ou serait, ou peut etre dans l'oeuvre; le
+consentement etant un acte volontaire, et le peche n'etant que dans la
+volonte, il n'y a point de peche dans ce qui n'est point volontaire:
+le desir, la tentation, la concupiscence, le plaisir, tout cela est
+involontaire, il n'y a point de peche dans tout cela.
+
+Nous avons vu les inconvenients possibles de ces idees; ils
+disparaitraient cependant devant une bonne reponse a cette question:
+Qu'est-ce que le mal? Abelard le sent confusement, il entrevoit que
+la est le point difficile; on l'apercoit, lorsqu'il dit qu'il veut
+n'appeler peche que ce qui ne peut en aucun cas (_nusquam_) avoir lieu
+sans faute[510]. Mais que faire? S'il avoue l'existence d'un bien
+invariable, ce n'est qu'en passant; il n'ose dire ce que c'est, ou du
+moins lui attribuer une existence absolue, non qu'il ne dise que le
+souverain bien est Dieu, et il a raison, mais il n'a pas concu en Dieu
+ni dans le souverain bien la substance absolue du bien, manifestee comme
+loi invariable au coeur de l'homme. Il trouverait trop de difficulte a
+la faire concorder, cette doctrine, soit avec certaines prescriptions de
+la loi religieuse, soit avec certaines dispensations rapportees par la
+theologie a la Divinite, soit avec la distribution telle qu'il nous
+l'enseigne des peines et des recompenses; il la jette donc de cote, et
+il dit ou fait entendre que, le bien ou le mal dependant de la volonte
+de Dieu, le bien meritant ou la vertu, le mal demeritant ou le peche,
+c'est l'obeissance ou la desobeissance. Le principe moral, c'est donc
+l'amour de Dieu.
+
+[Note 510: _Eth._, c. XIV, p. 657, et ci-dessus, p. 464.]
+
+Toute autre solution etait impossible, ou du moins n'etait possible que
+s'il eut fait un pas de plus dans la voie du rationalisme et cherche le
+bien en lui-meme, sauf a le realiser ensuite dans la substance de la
+Divinite. Cette doctrine, la vraie doctrine philosophique, non pas
+absolument inconnue d'Abelard, car Platon avait transpire jusqu'a lui,
+mais qui depassait trop la hardiesse de sa pensee et les forces de
+sa methode pour qu'il put la pleinement concevoir, lui aurait paru
+d'ailleurs plus difficile encore a concilier avec les croyances communes
+de l'Eglise.
+
+V. Enfin, un point qui semble accessoire, quoique j'y voie encore
+une consequence du principe general de la morale d'Abelard, c'est sa
+critique du sacerdoce dans la direction des ames. Si la volonte est
+seule coupable, si les oeuvres sont indifferentes, s'il faut chercher
+dans l'ame du pecheur la source du bien et du mal, du merite ou du
+demerite, il suit que les oeuvres satisfactoires n'ont pas de vertu par
+elles-memes; toute leur vertu est dans le sentiment avec lequel on
+les accomplit. Il faut alors de la part des pretres qui dirigent les
+consciences beaucoup de piete et de penetration; il importe qu'ils
+n'attribuent pas aux signes exterieurs, meme aux formalites
+sacramentelles, une importance et une puissance independantes de la
+partie morale de la confession. Que les penitents se gardent donc de
+mettre toute leur securite dans la fidelite exterieure a certaines
+observances; les mourants ne sauraient se contenter d'une confession
+sans reparation; les vivants, ainsi que les mourants, ne doivent
+pas porter une confiance illimitee a des confesseurs aveugles ou
+superficiels, ils doivent chercher des juges serieux, sinceres,
+clairvoyants; car le pouvoir de lier et de delier n'est pas comme les
+pouvoirs de ce monde, dont les decisions ont leur effet pourvu qu'elles
+soient en forme. Le pretre, l'eveque meme qui neglige les points
+essentiels de la penitence et de la confession, ou la componction,
+l'humilite, la priere, ne prononce qu'une parole vaine quand il absout,
+quand il condamne, meme quand il excommunie. L'erreur on la legerete en
+ces matieres representent bientot les formalites comme si exclusivement
+necessaires, et l'autorite sacerdotale comme si absolue, qu'on s'imagine
+qu'un sacrifice quelconque fonde un droit a la remission des peches,
+et qu'une absolution donnee n'importe a quel prix est ratifiee dans le
+ciel. De la la vente des messes et des indulgences.
+
+Abelard, dont nous venons de retracer le raisonnement, est, comme on l'a
+vu, severe sur ce point, et sa severite ne peut qu'etre approuvee; elle
+n'est peut-etre pas ce qui lui a le moins aliene l'Eglise. Quelques-uns
+des abus qu'il attaque etaient deja bien etablis, bien generaux, et
+partant bien puissants; d'ailleurs c'est le caractere du clerge de ne
+pas souffrir qu'on blame ce qu'il desapprouve dans son propre sein.
+Abelard s'anime toujours quand il aborde les vices ou les prejuges des
+pretres de son temps, et sa severite se passionne tout a coup. Ses
+ouvrages abondent en traits d'une satire amere contre les moines ou meme
+contre le clerge seculier; on sent qu'il se venge[511]. Cette fois
+il s'attaque jusqu'aux eveques, c'etait provoquer a coup sur une
+condamnation.
+
+[Note 511: Aux exemples que nous avons rapportes ou pourrait ajouter
+D'autres preuves tres-vives, et les prendre jusque dans ses sermons;
+comme dans le sermon xxviii, preche en l'honneur de sainte Suzanne
+devant les religieuses du Paraclet. Il y declame fortement contre les
+desordres des ecclesiastiques, dont il compare la conduite a celle des
+deux vieillards, car la chaste Suzanne est la sainte qu'il preconise,
+et il s'ecrie: "Audistis et vos, tam presbyteri quam clerici, judicium
+vestrum, qui circa sponsas Dei aliqua de causa convenantes, vel eis
+familiaritate qualibet adhaerentes, tanto a Deo longius receditis, quanto
+eis turpiter amplius propinquntis.... Cum apud ipsas missarum solemnia
+celebratis, vel ad infirmas ventre cogimini, saepo, ut audio, earum ori
+hostias porrigitis manibus illis quibus..." Je ne veux pas exprimer meme
+en latin le reproche que la rude franchise du predicateur proferait en
+chaire. (_Ab. Op._, p. 935.)]
+
+Elle ne lui manqua point. Cependant nous sommes de l'avis des auteurs de
+l'_Histoire litteraire_; il n'etait pas condamnable pour avoir dit que
+le pouvoir de lier et de delier n'avait ete donne qu'aux apotres et
+non a leurs successeurs. Sa pensee, bien que l'expression prete a
+l'equivoque, est que les apotres seuls ont eu le pouvoir reellement et
+absolument efficace, c'est-a-dire la certitude de l'exercer avec un
+effet infaillible. Quant a ce qu'on appelle le pouvoir des clefs, comme
+attribution sacerdotale, il ne le conteste pas, il en critique l'usage.
+"En suivant le fil de son raisonnement, disent les benedictins, on
+voit qu'il ne parle que du pouvoir de discernement et non de celui de
+juridiction[512]."
+
+[Note 512: _Hist. litter._, t. XII, p. 128.]
+
+Mais ce qu'on pouvait observer, c'est qu'ici encore la tendance
+generale de sa doctrine se manifeste. Il semble disputer au pouvoir
+ecclesiastique toute action mysterieuse qui remonterait de la terre au
+ciel, et reduire sa prerogative a une presomption de discernement, a
+une autorite morale de science, d'experience et de piete, garantie
+temporellement par le caractere exterieur du sacerdoce. Dans tous ses
+chapitres sur la penitence et la confession, il est parle d'humilite, de
+priere, d'amour de Dieu, de remords de lui deplaire, de _gemissement
+du coeur_; mais nulle part il n'est vraiment question de sacrement,
+c'est-a-dire d'une communication mysterieuse, invisible et actuelle
+de la saintete et de la justice, realisee et constituee par un signe
+visible. Il ne nie pas, mais il se tait. Partout ou s'avance Abelard,
+le merveilleux recule; encore une fois, c'est la le rationalisme. Son
+Ethique en est plus profondement empreinte que sa theologie dogmatique;
+nous n'hesitons pas a la regarder comme son ouvrage le plus original.
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+OPUSCULES DIVERS.--_Expositio in Hexameron.--Dialogus inter philosophum,
+judaeum et christianum._
+
+Rien n'est plus grand et plus obscur dans toute l'Ecriture sainte que le
+commencement de la Genese. Rien n'aurait plus besoin d'interpretation,
+si l'esprit humain pouvait elever ses conjectures a l'egal des
+difficultes de la creation. Cependant les philosophes chretiens n'ont
+pas recule devant cette tache audacieuse; et plusieurs, a l'exemple de
+saint Jerome, ont entrepris d'expliquer l'inexplicable; car l'oeuvre des
+six jours est moins penetrable qu'aucun probleme purement rationnel, si
+obscur qu'il puisse etre; le fait ici est encore plus mysterieux que
+l'idee, et il est peut-etre moins temeraire de se hasarder a dire
+comment de l'essence de Dieu devait naitre le monde que de raconter
+comment il est ne. Mais Heloise ne croyait pas qu'aucune question fut
+au-dessus d'Abelard.
+
+"Ma soeur Heloise, chere autrefois dans le siecle, plus chere
+aujourd'hui dans le Christ, tu me demandes et meme tu me supplies
+de t'expliquer ces choses[513], et avec d'autant plus de soin que
+l'intelligence en est plus difficile. C'est un travail spirituel pour
+toi et pour tes filles spirituelles. Et moi, je vous supplie a mon tour,
+puisque ce sont vos instances qui m'y engagent, obtenez-moi en priant
+Dieu la puissance d'y reussir. Je commencerai par la tete; que vos
+prieres me soutiennent dans l'etude de cet exorde de la Genese.... Si
+vous me voyez faiblir, attendez de moi cette excuse de l'apotre: "Je
+suis devenu insense, vous m'y avez contraint." (II Cor. XII, 11.) Sur
+l'ordre d'Heloise, et guide par saint Augustin, il entreprend donc une
+exposition de l'Hexameron, _Expositio in Hexameron_. Ce titre etait en
+quelque sorte consacre, et l'oeuvre des six jours avait ete l'objet de
+plus d'une recherche[514]. Abelard en promet une explication historique,
+morale et mystique.
+
+[Note 513: _P. Abaelardi Expositio in Hexameron.--Thes. nov. Anecd._, t.
+V, p. 1361. Il s'agit des trois parties les plus difficiles peut-etre de
+l'Ecriture, le commencement de la Genese, le Cantique des Cantiques et
+la prophetie d'Ezechiel. Il ne parait avoir traite que de la premiere
+partie; encore la dissertation n'est-elle pas terminee.]
+
+[Note 514: Il y a un Hexameron dans les oeuvres de saint Basile, de
+saint Ambroise et d'autres Peres.]
+
+L'ouvrage repond peu a ces promesses. C'est une glose qui suit le texte
+ligne a ligne, et l'explique tantot suivant la lettre, tantot suivant
+l'esprit, sans unite et par remarques detachees. Ainsi, dans ces mots:
+_Dieu crea... l'esprit du Seigneur etait porte sur les eaux.... Dieu
+dit...._ Abelard retrouve la premiere expression du dogme de la Trinite,
+le Pere, le Saint-Esprit, le Verbe. Plus loin, il compare quelques mots
+de la version latine aux mots correspondants en hebreu, et c'est grace
+a ces passages qu'il s'est donne facilement la reputation de savoir la
+langue hebraique. Je conjecture que presque toute sa science a cet egard
+etait puisee dans le Commentaire de saint Jerome.
+
+Ailleurs il s'attache a concilier le recit mosaique avec la theorie des
+quatre elements, et il exprime, ca et la, des vues de cosmogonie et
+de physique generale d'un tres mediocre interet. Ainsi, rencontrant
+l'_herbe verte_ dans le paradis, _herbam virentem_, le quatrieme jour,
+c'est-a-dire avant la creation du soleil, il recherche comment la
+vegetation pouvait preceder l'existence de cet astre bienfaisant, et
+suppose que la terre plus neuve, plus humide, avait plus de fertilite
+par elle-meme, ou, qu'apparemment, et ceci est plus plausible, avant
+que le monde fut acheve, tout etait soumis a l'action de la volonte
+immediate de Dieu et non a l'empire, des lois de la nature. Quand les
+astres sont crees, ces signes du ciel, _signa coeeli_, il observe avec,
+beaucoup de sens que s'ils sont les signes de quelques evenements, ce ne
+peut etre que des evenements naturels, comme le cours des saisons et les
+accidents meteorologiques. Il penche bien a penser avec Platon et saint
+Augustin que les astres sont animes; mais il ne prend plus ici, comme
+dans l'_Introduction a la theologie_, le Saint-Esprit pour l'ame ou le
+principe de l'ame du monde materiel. Et d'ailleurs il ne se refuse pas a
+croire tout simplement que le mouvement regulier et stable des
+planetes peut etre rapporte a la volonte de Dieu qui, dans les causes
+primordiales, tient lieu de la force de la nature. Cette idee est
+grande, et tot ou tard la science humaine y est ramenee.
+
+L'astronomie n'est au fond pour lui qu'une science naturelle; il n'admet
+pas qu'elle puisse servir a prevoir les futurs contingents, c'est-a-dire
+les faits qui peuvent arriver ou ne pus arriver, comme, par exemple,
+tous ceux qui dependent de notre libre arbitre. Les futurs naturels sont
+determines dans leurs causes, Ils peuvent se predire; la mort suivra
+le poison, la pluie suivra le tonnerre, et la secheresse ou l'humidite
+excessive amenera la sterilite. Plus d'un fait est connu de la nature,
+_cognitum naturae_, sans etre connu encore de nous. Ainsi le nombre des
+astres est pair ou impair; mais nous n'en savons rien. Le bruit
+est susceptible d'etre entendu, meme quand personne n'est la pour
+l'entendre, et le champ est cultivable, bien qu'il n'y ait personne
+pour le cultiver. "Mais l'astronomie etant une espece de la physique,
+c'est-a-dire de la philosophie naturelle, comment des philosophes
+pourraient-ils decouvrir par elle ce qui est inconnu a la nature meme?"
+Seulement, comme les medecins peuvent, de la constitution des corps,
+tirer beaucoup de pronostics relativement aux maladies, les habiles dans
+la science des astres peuvent y puiser sur le cours des saisons, bien
+des notions utiles a l'agriculture et a la medecine. Mais ceux qui, sur
+la foi de l'astronomie, promettent quelque certitude touchant les
+futurs contingents, professent une science non pas astronomique, mais
+diabolique. Pour la mettre a l'epreuve, interrogez-les sur une chose
+qu'il depende de vous de faire ou de ne pas faire, ils n'oseront
+repondre. S'ils ont quelque divination, elle leur vient du diable
+_qu'ils consultent[515].
+
+[Note 515: "Diabolus quam consulunt." _Hexam_., p. 1384-1388.]
+
+Abelard rencontre en passant quelque chose qui interesse la creation des
+especes. C'est a ces mots: _Creavit_.... omnem amimam viventem atque
+motabilem (sic), quam produxerant aquaoe in species suas_. Cela
+signifie, dit notre commentateur, que Dieu crea toute ame, c'est-a-dire
+_tout anime_ en telles ou telles especes (_tales in species_); c'est
+comme s'il etait dit que Dieu a cree tout anime, quant a l'espece et non
+quant au nombre, toutes les especes et non tous les individus. Lorsqu'il
+est dit plus tard que Dieu se reposa, il faut entendre qu'il cessa de
+creer, non des individus, mais des especes, celles-ci etant desormais
+toutes preparees. Le commandement: _Croissez et multipliez_ ne s'adresse
+qu'aux individus. Le sixieme jour, Dieu dit: "_Producat terra animam
+viventem in genere suo jumenta_, etc. Il s'agit de la creation des
+animaux terrestres; _toute ame vivante en son genre_ equivaut a tout
+anime vivant dans son genre. Les animaux vivent en effet dans leur
+genre, bien qu'ils meurent comme individus. "Ils vivent dans leur genre,
+c'est-a-dire dans leur espece, ceux qui furent crees les premiers,
+quoiqu'ils ne vivent plus en soi. C'est ainsi qu'on dit d'un tyran
+mort qu'il vit dans ses enfants[516]." Ceci est-il du realisme ou du
+nominalisme?
+
+[Note 516: Cf. _Dialectica_, p. 224 et 251.]
+
+Quant a la creation de l'homme, une seule remarque. Dieu dit: Faisons
+l'homme, _faciamus hominem_; et aussitot Dieu crea l'homme, _creavit
+Deus hominem_. Ce pluriel _faciamus_, exprime que c'est la Trinite
+tout entiere qui aura dans l'homme son image. Dieu invite, convoque en
+quelque sorte par cette parole les trois personnes a la creation de
+l'etre qui reproduira au plus haut degre la puissance, la sagesse
+et l'amour; c'est-a-dire qui retracera le mieux les trois personnes
+divines.
+
+"Et Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites, et elles etaient
+tres-bonnes, _valde bonae_. Dieu ne jugea donc pas qu'il y eut rien a
+corriger en elles. Elles avaient recu toute la perfection qu'elles
+pouvaient recevoir; il n'etait pas convenable qu'elles en recussent
+davantage, suivant cette pensee de Platon que le monde ayant ete fait
+par un Dieu tout-puissant et sans envie, n'aurait pas pu etre fait
+meilleur[517]. C'est ce que Moise a considere quand il a dit que
+toutes les choses creees etaient bonnes, quoiqu'il n'ait ete accorde a
+personne, pas meme a lui, de rendre compte de toutes. Ce ne sont pas
+les choses chacune en soi, ce sont toutes les choses ensemble qui sont
+tres-bonnes. Saint Augustin l'a dit: Chaque chose est _bonne_ en soi,
+mais toutes les choses prises ensemble sont _tres-bonnes_. Car celles
+qui, considerees en elles-memes, paraissent ne valoir rien ou valoir
+peu, sont tres-necessaires dans l'ensemble general." S'il y a de
+mauvaises choses, il faut songer que l'orgueil des mauvais anges et le
+peche de l'homme les ont introduites dans le monde; mais ni les anges
+ni l'homme n'avaient ete crees mauvais. "Tous les ouvrages de Dieu sont
+bons et toute creature est bonne, n'ayant en elle ni mal ni peche par
+son origine de creation. Dieu accorde a chacune ce qui lui convient,
+en sorte que chacune est faite par lui, non-seulement bonne, mais
+excellente, c'est-a-dire tres-bonne, _valde bona_, et non-seulement par
+la premiere creation, mais encore tous les jours, lorsque, par l'effet
+des causes primordiales, elles naissent et se multiplient." La
+desobeissance premiere de l'homme a seule altere cet ensemble de la
+creation. Aussi le premier devoir est-il encore l'obeissance a Dieu.
+
+[Note 517: _Timee_, t. 1, p. 87 de la trad. de M. H. Martin.]
+
+Toutes ces observations appartiennent au commentaire historique[518].
+Le moral et le mystique qui viennent ensuite sont tres-courts et assez
+insignifiants. De la l'auteur passe au second chapitre de la Genese, et
+nous n'avons son exposition que jusqu'au XVIIe verset. Il n'y a rien a
+remarquer dans cette partie de l'ouvrage, et ses recherches, soit sur la
+topographie du paradis et ses consequences geographiques, soit sur la
+question de savoir si l'arbre de vie etait un figuier ou une vigne[519],
+soit enfin sur la langue que Dieu parla a l'homme et le serpent a la
+femme, n'ont pas meme un merite de singularite.
+
+[Note 518: _Hexam._, p. 1365-1402.]
+
+[Note 519: Il est porte a croire que c'etait une vigne. (_Hexam._, p.
+1409.---_In natal. Dom._, serm. ii, _Ab. Op._, p. 744.)]
+
+En tout, nous ne pouvons souscrire aux eloges que quelques auteurs ont
+donne a l'Hexameron[520]. Le commentaire que, quatre ou cinq siecles
+auparavant, Bede avait donne du commencement de la Genese nous parait
+superieur; celui de Scot Erigene s'eleve a une tout autre hauteur, et il
+etonne encore aujourd'hui par la profondeur et la hardiesse, tandis que
+nous ne pouvons rien apercevoir de fort ni d'ingenieux dans tout ce que
+suggere a notre interprete le merveilleux recit qu'il prend pour texte;
+ce commentaire ne nous parait avoir de prix que par les preuves qu'il
+fournit de l'instruction variee de l'auteur. Encore serait-il possible,
+je crois, de decouvrir les sources de cette instruction, et de trouver
+ca et la dans saint Augustin, saint Jerome et Boece, les principaux
+passages dont il a compose le pastiche de sa science. Mais cela meme
+serait curieux et donnerait lieu a d'interessantes recherches sur
+l'origine et l'etat des connaissances a cette epoque du moyen age.
+
+[Note 520: Entre autres les editeurs de l'ouvrage, Durand et Martene.
+(_Observ. praer_., p. 1361.)]
+
+Quant a celle ou l'ouvrage fut compose, elle est, d'apres le prologue,
+evidemment posterieure a l'installation d'Heloise au Paraclet. Je
+crois meme qu'elle l'est a la rupture d'Abelard avec le couvent de
+Saint-Gildas. L'ouvrage serait donc des dix dernieres annees de sa vie.
+Les benedictins, qui l'ont publie, pensent meme, qu'il fut ecrit a
+Cluni. Cette conjecture nous parait denuee de preuves et exempte
+d'objections. Ils se fondent sur ce qu'en parlant de l'ame du monde,
+Abelard ne la confond plus avec le Saint-Esprit; ils voient la qu'il
+etait converti et corrige, mais il pouvait avoir change d'avis sur ce
+point, avant que le concile de Sens eut pris soin de le condamner; nous
+voyons dans la Dialectique une retractation formelle de cette opinion;
+et ce n'est pas une preuve directe que la Dialectique ait ete composee a
+Cluni. Rien n'empeche cependant de lui donner cette date[521].
+
+[Note 521: _Hexam. Obs. praev._, p. 1381 et 1385.--Voyez ci-dessus, t. 1,
+c. vi, p 405 et dans ce volume, c. ii, p. 197 et 223.]
+
+Nous ne dirons que peu de chose de quelques opuscules d'Abelard qui
+completent la serie de ses ouvrages publies sur la theologie. Il avait
+ecrit aux filles du Paraclet une epitre ou exhortation a l'etude des
+lettres[522]. Dans cette composition assez remarquable, il exalte
+ensemble et le prix de l'etude, et l'utilite des langues, et la
+necessite de l'instruction litteraire pour l'intelligence de la foi, et
+l'erudition rare de l'abbesse, et l'avantage qu'il y aurait a voir la
+science renaitre avec eclat chez les religieuses, lorsqu'elle a peri
+chez les moines. Nous avons deja cite un fragment de cette epitre
+qui merite d'etre lue. Elle excita la curiosite et l'emulation des
+religieuses et de leur superieure, qui, en leur nom, ecrivit au maitre
+pour lui soumettre les questions de leur ignorance. "Toi, qui es aime de
+beaucoup, mais le plus aime parmi nous... rappelle-toi ce que tu nous
+dois et ne tarde pas a t'acquitter. Nous, les servantes du Christ et
+tes filles spirituelles, tu nous a reunies dans ton propre oratoire, et
+enchainees au service divin; sans cesse tu nous exhortes a nous occuper
+de la parole divine et a faire des lectures sacrees. Tu nous as bien
+souvent recommande la science de l'Ecriture sainte comme etant le miroir
+de l'ame; l'ame, disais-tu, y voit sa beaute ou sa difformite, et tu ne
+permettais pas a une epouse du Christ de manquer de ce miroir-la, si
+elle avait a coeur de plaire a celui a qui elle s'etait vouee; et tu
+ajoutais que la lecture des Ecritures non comprise etait comme le miroir
+place devant les yeux d'un aveugle. Excitees par tes conseils, mes
+soeurs et moi, en cherchant a "t'obeir... nous avons ete troublees par
+une foule de questions, et la lecture nous devient plus difficile;
+plus nous ignorons, moins nous aimons...." Et elle soumet a son maitre
+quarante-deux questions qui ont ete recueillies avec les reponses sous
+ce titre: _Heloissae paraclitensis diaconissae problemata, cum mag.
+P. Abaelardi solutionibus_[523]. Ces problemes sont des difficultes
+suggerees par la lecture du Nouveau Testament; quelques-unes ne roulent
+que sur le texte ou sur quelques evenements du recit evangelique. Un
+petit nombre ont une importance doctrinale.
+
+[Note 522: _Ab. Op._, epist. vi, _De Studio litterarum_, p. 251.]
+
+[Note 523: _Ab. Op._, pars II, p. 384-451.]
+
+Parmi celles-ci, on en peut distinguer plusieurs. 1 deg. La question XIII,
+touchant le peche contre le Saint-Esprit.---Abelard pense que le peche
+remissible contre le Fils est celui qui consiste a lui contester sa
+divinite, non par malice, mais par une invincible ignorance; tandis que
+le peche irremissible contre le Saint-Esprit est celui de l'homme qui,
+sciemment et mechamment, retire a la bonte de Dieu, c'est-a-dire a
+l'Esprit-Saint, ce qu'il attribue a un malin esprit. C'est un peche plus
+grave que celui du diable meme. Car le diable, dans son orgueil, ne
+parait pas etre alle jusqu'a ce blaspheme, d'accuser Dieu de mechancete;
+un tel crime ne merite point de grace, tandis "qu'il convient a la
+piete comme a la raison que tout homme qui, par la loi naturelle,
+reconnaissant un Dieu createur et remunerateur, s'attache a lui
+d'un zele assez grand pour ne chercher jamais a l'offenser par ce
+consentement qui est proprement le peche, ne puisse etre juge digne de
+damnation. Ce qu'il est necessaire qu'il apprenne pour son salut lui est
+revele avant la fin de la vie ou par inspiration ou par quelque message
+qui lui est envoye, comme nous le lisons du centurion Corneille[524]."
+
+[Note 524: _Ab. Op._, pars II, p. 407. (Voyez aussi ci-dessus, c. VII,
+p. 471.)]
+
+2 deg. La question XIV sur les sept beatitudes[525].---Abelard pense que la
+beatitude est promise a celui qui, par l'esprit, _spiritu_, est tout ce
+que dit le Sauveur, pauvre, doux, pacifique et le reste. Il n'admet donc
+pas que le _pauvre d'esprit_ soit par la meme un bienheureux. Rien au
+monde, je crois, ne l'eut determine a faire une vertu ni une grace
+divine de l'indigence intellectuelle. Ceux-la, selon lui, sont _pauperes
+spiritu_, qui se font pauvres par l'esprit, c'est-a-dire qui, dedaignant
+les voluptes corporelles, s'elevent par l'esprit au-dessus des richesses
+mondaines, et s'en depouillent spirituellement en les foulant aux pieds;
+et je doute que cette interpretation ne soit pas la meilleure.
+
+[Note 525: _Ibid._, p. 408.]
+
+3 deg. Les questions XV, XVI, XVIII et XXV[526], toutes relatives a la
+difference de la loi ancienne a la loi nouvelle.---Dans ses reponses,
+Abelard developpe le theme connu que la nouvelle loi est une loi
+de perfection morale, qui regle l'interieur de l'homme, tandis que
+l'ancienne s'adressait surtout a l'homme, exterieur, et qui punit
+l'intention et non pas seulement l'acte materiel; d'ou il suit que le
+peche est dans le consentement de l'esprit, et que l'ame est absoute par
+la bonne volonte ou par l'ignorance invincible.
+
+[Note 526: _Ibid._, p. 416, 417, 424 et 427.]
+
+Nous retrouvons partout les doctrines religieuses et morales exposees
+dans les grands ouvrages d'Abelard.
+
+Ses autres ecrits theologiques sont trois expositions de l'Oraison
+dominicale, du Symbole des apotres et du Symbole d'Athanase; on lui
+attribue egalement, mais a tort suivant les auteurs de l'_Histoire
+litteraire_, un resume des diverses heresies et des textes auxquels
+elles sont contraires, _Adversus haereses liber_[527], ainsi qu'un
+catechisme incomplet qui, sous le nom d'_Elucidarium_, figure parmi les
+ouvrages apocryphes de saint Anselme[528]. Mais ce serait prolonger sans
+interet notre travail que de s'arreter a des ecrits detaches qui, lors
+meme qu'ils sont authentiques, ne temoignent guere que de l'ardente
+activite d'esprit de leur auteur.
+
+[Note 527: _Ab. Op._, p. 359, 368, 381, 452.--_Hist. litt._, t. XI, p.
+137.]
+
+[Note 528: _Elucidarium sive Dialogus summam totius christianae theologiae
+coniplectens._ Il en existait dans les bibliotheques anglaises deux
+manuscrits, l'un en latin, l'autre en francais (ce dernier pourrait
+avoir un certain prix litteraire) sous le nom de saint Anselme; et
+l'ouvrage a ete imprime dans l'edition des oeuvres de ce saint donnee
+a Cologne en 1573. D. Gerberon a du l'inserer dans la sienne _inter
+spuria_ (p. 457 de l'ed. de 1721). Tritheme l'attribue a Honore d'Autun.
+Durand et Martene disent en avoir vu, dans un couvent du diocese de
+Tours, un exemplaire sous le titre d'_Abaelardi Elucidarium_ (_Thes._,
+t. V, p. 1361). C'est un catechisme fort incomplet, dont le style ne
+ressemble nullement a celui d'Abelard et ou ne se retrouve presque
+aucune de ses opinions caracteristiques. Le passage le plus remarquable
+est un tableau assez piquant des diverses professions de la societe
+et de leurs chances de salut eternel (c. XVIII, _De variis laicorum
+statibus_, p. 474). En voici quelques traits. "Milites? parvi
+boni.--Quam spem habeut mercatores? parvam.--Joculatores?
+nullam.--Variiartifices? pene omnes pereunt.--Publice poenitentes? Deum
+irridentes.---Fatui? inter pueros.--Agricolae? ex magna parte salvantur,
+quia simpliciter vivunt." Les auteurs de l'_Histoire litteraire_
+adoptent sur l'origine de cet ouvrage l'opinion de Tritheme (t. IX, p.
+443, et t. XII, p. 133 et 167).]
+
+Les sermons inspireraient plus d'interet[529], S'ils contiennent peu
+d'idees saillantes, ils sont du moins un assez curieux monument de l'art
+de la chaire au XIIe siecle; a ce titre, ils appartiennent a l'histoire
+de la litterature. Ils renferment aussi, bien qu'en tres-petit nombre,
+des traits de moeurs dignes d'etre recueillis, des allusions aux usages
+ou aux evenements du temps; mais on y chercherait vainement l'eloquence
+ou meme un art veritable. Un seul, le sermon en l'honneur de sainte
+Suzanne, nous parait offrir quelques traces de talent. L'heroine du
+sermon n'est pas, comme on pourrait s'y attendre, une des saintes
+qui ont porte ce nom depuis l'Evangile, mais la Suzanne de l'Ancien
+Testament, la chaste Suzanne elle-meme, dont la fete se celebrait alors
+probablement au 26 janvier, et ce discours n'est qu'une paraphrase du
+recit biblique. On y remarque une assez belle peinture de la comparution
+de Suzanne devant ses juges et plus d'un mouvement bien senti contre
+l'indignite et la tyrannie des faux jugements. L'orateur y prend
+occasion du crime des vieillards pour denoncer avec une singuliere
+rudesse les scandales de certains membres du clerge[530]. Un panegyrique
+de saint Jean-Baptiste lui sert egalement de texte pour depeindre par de
+claires allusions et pour attaquer avec severite la vie des moines,
+leur sottise et leurs desordres, en opposant a ce tableau l'eloge des
+philosophes[531]. En general, Abelard porte dans ses sermons l'esprit
+de liberte et de remontrance qui l'accompagnait ailleurs, et quoique
+la plupart aient ete prononces au Paraclet, on est etonne des choses
+serieuses ou hardies qu'il entremele aux exhortations dogmatiques
+destinees a d'humbles religieuses. Mais il enseignait toujours, et tout
+auditeur etait un disciple. Heloise n'avait-elle pas commence ainsi?
+
+[Note 529: _Ab. Op._, p.729-968.]
+
+[Note 530: Serm. XXVIII de S. Suzanna, _Ab. Op._, p. 925, 930, 935.
+L'Eglise celebre aujourd'hui la fete de sainte Suzanne, vierge et
+martyre, le 11 aout; mais on ne sait pas generalement que Suzanne de
+Babylone a ete assimilee aux saintes de l'Evangile. Les Bollandistes ne
+parlent pas d'elle; mais on peut voir dans Baillet qu'elle est fetee le
+26 janvier. (_Vie des Saints_, t. IV, part. II, p. 20.)]
+
+[Note 531: Serm. XXXI, p. 946, 953, 968.]
+
+Nous devons a l'erudition allemande une publication interessante qui
+nous arretera plus longtemps. M. Rheinwald, dont nous avons deja cite le
+recueil d'ecrits inedits sur l'histoire ecclesiastique, a decouvert dans
+la bibliotheque de Vienne et publie, avec l'assentiment de M. Neander,
+qui occupe en Allemagne une place si elevee dans la science theologique,
+un ouvrage d'Abelard dont l'existence etait vaguement connue. C'est un
+dialogue sur la verite de la religion chretienne entre un philosophe, un
+juif et un chretien[532]. L'editeur n'hesite pas a voir dans cet ouvrage
+une imitation des dialogues de Platon qu'il suppose qu'Abelard avait
+sans cesse entre les mains[533]. De bonnes raisons nous font douter du
+dernier point. Platon etait connu a peine des savants de Paris dans la
+premiere partie du XIIe siecle, et le texte en eut ete vainement
+mis sous les yeux d'Abelard, qui ne l'aurait pas entendu; mais il
+connaissait une version du Timee, peut-etre avait-il lu dans Boece
+deux dialogues sur l'Introduction de Porphyre traduite par Victorinus;
+peut-etre quelques-uns des ouvrages philosophiques de Ciceron ayant la
+meme forme etaient-ils tombes dans ses mains, et d'ailleurs cette forme
+avait ete des longtemps introduite dans la controverse chretienne. Des
+le IIe siecle, saint Justin, le premier des apologistes, avait ecrit
+son entretien sur la foi avec le juif Tryphon. On connait les dialogues
+theologiques d'Athanase, de Gregoire de Nazianze, de saint Augustin. Au
+Ve siecle, on citait les compositions du meme genre qu'Evagrius
+avait donnees sous le titre d'_Altercation du chretien Zacchee_. La
+litterature neo-latine avait suivi cet exemple; c'est un dialogue que
+le grand traite de Scot Erigene sur la division de la nature. Dans
+plus d'un ouvrage on a fait comparaitre et discuter la philosophie,
+le judaisme et le christianisme; les recueils sont remplis de ces
+conversations fictives ou l'on introduit un juif, un incredule ou un
+heretique qui vient soutenir assez gauchement sa these en presence d'un
+docteur aisement victorieux[534]. Les beaux traites de saint Anselme ont
+souvent la forme de dialogues, et Abelard parait avoir mis plus d'une
+fois dans ce cadre ses idees dogmatiques. On cite de lui[535] plusieurs
+dialogues philosophiques dont un seul est sous nos yeux, et la
+composition en est trop soignee pour que nous nous bornions a en averer
+l'existence. Voici le debut:
+
+[Note 532: P. Abaelardi Dialogus inter philosophum, judaeum et
+christianum. _Anecd. ad Hist. eccles. pertin._, ed. F. H. Rheinwald,
+pars 1. Berol. 1831.]
+
+[Note 533: _Id. ibid._, prooem., p. x.]
+
+[Note 534: Le volume du _Thesaurus anecdotorum_ qui renferme
+l'_Hexameron_ contient cinq ou six exemples de ces dialogues
+theologiques: _Altercatio inter christianum et judaeum; Hugonis archiep.
+Rotom. Dialogorum libri VII; Disputatio Ecclesiae et Synagogae; Dialogus
+inter Cluniacensem et Cisterciensem; Disputatio inter catholicum et
+paternum haereticum_. Les oeuvres de saint Anselme, outre ses dialogues
+authentiques, en contiennent deux qui lui sont attribues sans preuve, et
+ou figure un juif parmi les interlocuteurs. (S. Ans., _Op._, p. 513
+et 525.) On peut croire d'ailleurs que de telles discussions devaient
+souvent avoir lieu dans la realite, et on lit dans Gregoire de Tours
+le curieux recit d'une controverse entre lui et le juif Priscus, en
+presence du roi Chilperic. (_Recits des temps merovingiens_, par M. Aug.
+Thierry, t. II, 6e recit.)]
+
+[Note 535: _Hist. litt._, t. XII, p. 132.]
+
+ "Je regardais dans la nuit[536], et voila que trois hommes, venant
+ chacun par un sentier different, s'arreterent devant moi. Aussitot,
+ comme dans une vision, je leur demande quelle est leur profession
+ ou pourquoi ils viennent a moi. Nous sommes des hommes, disent-ils,
+ attaches a diverses sectes religieuses, car nous faisons profession
+ d'etre tous egalement adorateurs d'un seul Dieu, et cependant nous
+ le servons avec une foi differente et par une vie qui n'est pas la
+ meme. Un de nous, gentil, de ceux-la qu'on nomme philosophes, se
+ contente de la loi naturelle; les deux autres ont des lois ecrites;
+ l'un est appele juif, l'autre chretien. Depuis longtemps nous
+ conferons et disputons ensemble, touchant nos diverses croyances, et
+ nous sommes convenus de nous soumettre a ton jugement.
+
+ [Note 536: "Aspiciebam in visu noctis." _Dialog._, p. 1.]
+
+ "A ces mots, fortement etonne, je leur demande qui les a decides et
+ reunis ainsi, et par quelle raison surtout ils m'ont choisi pour
+ juge. Le philosophe se charge de me repondre: C'est par mes
+ soins, dit-il, que ce dessein a ete arrete; car c'est le fort des
+ philosophes que de chercher la verite par le raisonnement et de
+ suivre en tout, non l'opinion des hommes, mais la direction de la
+ raison. Attentif de coeur aux lecons de nos ecoles philosophique,
+ une fois instruit tant des raisons que des autorites qu'on y donne,
+ je me suis ensuite applique a la philosophie morale, qui est la fin
+ de toutes les sciences; c'est pour elle seule, il me semble, qu'il
+ faut gouter de tout le reste. Eclaire par elle suivant les forces
+ de mon intelligence en ce qui concerne le souverain bien et le
+ souverain mal, et les choses qui font l'homme heureux ou miserable,
+ j'ai des lors examine a part moi les sectes diverses entre
+ lesquelles le monde est aujourd'hui divise, et apres les avoir
+ etudiees et comparees, j'ai resolu de suivre ce qui serait le plus
+ conforme a la raison. Je me suis donc adresse a la doctrine des
+ juifs et des chretiens, et discutant la foi, les lois et les
+ arguments des uns et des autres, j'ai reconnu que les juifs etaient
+ des sots, les chretiens des insenses; souffre que je parle ainsi,
+ toi qu'on dit chretien. J'ai confere longtemps avec eux, et notre
+ discussion n'etant point arrivee a son terme, nous avons resolu de
+ deferer a ton arbitrage les raisons des deux parties. Nous savons,
+ en effet, que ni les forces des raisons philosophiques ni les
+ monuments des deux lois ecrites ne te sont inconnus.... Puis, comme
+ s'il me vendait l'huile de la flatterie et qu'il l'epanchat sur ma
+ tete, il ajouta: Plus la renommee vante la penetration de ton esprit
+ et te dit eminent dans la science de tout ce qui est ecrit, plus
+ assurement tu es habile a prononcer un jugement dans cette cause,
+ soit pour le demandeur, soit pour le defendeur, et a faire cesser la
+ resistance de chacun de nous. Combien est grande cette penetration
+ de ton esprit, combien le tresor de ta memoire abonde en idees
+ philosophiques ou sacrees; c'est ce que prouvent tes travaux
+ continuels dans tes ecoles, ou l'on t'a vu briller dans les deux
+ sciences plus que tous les maitres, plus que les tiens, plus que les
+ ecrivains meme a qui nous devons la decouverte des sciences; et nous
+ en trouvons encore l'assure temoignage dans cet admirable ouvrage
+ de theologie que l'envie n'a pu supporter et qu'elle n'a
+ su detruire, mais dont elle a augmente la gloire par la
+ persecution[537].
+
+ [Note 537: "Gloriosius persequendo effecit." _Dialog._, p. 3.]
+
+ Alors moi: Je n'ambitionne pas, dis-je, la faveur dont vous
+ m'honorez, quand, ecartant les sages, vous choisissez pour juge
+ celui qui ne l'est pas; car je suis semblable a vous. Accoutume aux
+ contentions de ce monde, j'entendrai sans peine des choses qui
+ sont de celles ou j'ai l'habitude de me plaire. Toi cependant,
+ philosophe, qui, ne reconnaissant aucune loi ecrite, te soumets aux
+ seules raisons, tu ne devras pas estimer bien haut l'avantage de
+ paraitre l'emporter dans la lutte; car a ce combat tu apportes
+ deux epees, une seule arme les autres contre toi. Toi, tu peux les
+ attaquer tant par l'Ecriture que par le raisonnement; eux, au
+ contraire, ils ne sauraient t'objecter la loi, puisque tu n'en suis
+ aucune; ils peuvent d'autant moins contre toi par le raisonnement
+ que, plus aguerri qu'ils ne sont, tu portes une armure philosophique
+ plus complete. Cependant, puisque vous etes d'accord, votre
+ resolution peut m'embarrasser, mais elle n'eprouvera pas de moi un
+ refus; j'espere trop retirer quelque instruction de ce debat; car
+ si, comme l'a dit un des notres, nulle doctrine n'est si fausse
+ qu'il ne s'y mele quelque verite, je pense qu'aucune dispute n'est
+ si frivole qu'elle ne renferme quelque enseignement."
+
+La discussion commence, et le philosophe interpelle ses deux
+adversaires. Son argumentation est connue; les siecles ne l'ont point
+changee. La loi naturelle, dit-il, a tout precede; elle est une loi
+purement morale; le reste est superflu. D'ou vient qu'on y ajoute ou
+qu'on lui prefere une loi ecrite? C'est qu'on s'obstine aux croyances de
+son enfance. Chose etrange! L'intelligence humaine avance avec l'age en
+toute chose; dans la foi seule, ou l'erreur est si dangereuse, elle ne
+fait nul progres. On se vante de penser ce que pense le vulgaire, de
+n'en pas savoir plus que les ignorants, de croire au plus haut degre ce
+que l'on comprend le moins; et cependant tel est l'orgueil humain que,
+condamnant tous ceux qui ont d'autres croyances, on les declare dechus
+de la misericorde divine.
+
+Le juif repond le premier, comme etant en possession de la loi la plus
+ancienne. Cette loi, si, comme les juifs le croient, Dieu l'a donnee,
+comment seraient-ils coupables de la suivre? Des generations nombreuses
+ont passe, depuis que le peuple saint a recu le saint Testament; elles
+en ont religieusement conserve et transmis le depot. Si l'on ne peut
+forcer les incredules a recevoir cette tradition, on les defie de la
+detruire. Et qu'y a-t-il de plus conforme a la bonte de Dieu que ce soin
+qu'il aurait pris de donner une regle a ses creatures? Si la Providence
+regit ce monde, ne doit-elle pas, comme les rois de la terre, promulguer
+ses lois; et si elle l'a fait, quelle loi est plus ancienne que la loi
+juive? Aussi, voyez le devouement qu'elle obtient et la fidelite qu'elle
+inspire. Ici se place une peinture vive et pathetique de la condition
+terrible que les juifs ont acceptee pour demeurer attaches a la loi
+divine. C'est un tableau vrai de la situation des juifs au moyen age, et
+certainement un des plus beaux morceaux qu'Abelard ait ecrits[538].
+
+[Note 538: _Dialog._, p. 8-12.]
+
+Le philosophe rend justice au zele des Hebreux; mais la question est de
+savoir si ce zele est conforme a la raison. Point de secte qui ne pense
+obeir a Dieu, et cependant la secte juive se croit la seule qui soit
+dans le vrai. Or, avant que la loi fut donnee sur le Sinai, les saints
+patriarches, bornes a la loi naturelle, etaient agreables a Dieu; et
+tandis que la loi mosaique ne leur promet que des biens terrestres, ils
+ont perdu les biens terrestres en y demeurant fideles. La critique que
+le philosophe dirige contre cette loi est vive et developpee.
+
+Le juif repond par une apologie tres-etendue. Discutant en detail textes
+et arguments, il s'attache a prouver que si l'accomplissement de la loi
+efface les peches, elle detruit necessairement le seul obstacle a la
+beatitude.
+
+La replique du philosophe est une nouvelle censure des formalites
+oiseuses ou bizarres, prescrites par la loi des juifs, et sa conclusion
+est l'impossibilite de prouver que de telles additions a la loi
+naturelle soient legitimes et efficaces. Il cherche a les decrier par
+des raisons prises de l'ordre moral et de la distance qui separe les
+sentiments du coeur humain des prescriptions materielles d'une loi de
+chair. Puis les deux interlocuteurs se tournent vers le juge, qui, avant
+de prononcer, dit qu'il veut entendre le chretien.
+
+"Et maintenant, chretien, je t'interpelle," dit le philosophe, "une loi
+posterieure doit etre plus parfaite." Mais le chretien l'arrete, et lui
+demande pourquoi il somme de s'expliquer celui qu'il nommait tout a
+l'heure un insense. Et pourtant cette folie des chretiens a persuade les
+savants disciples de la philosophie antique! Voici, au reste, l'argument
+du chretien: Si deux lois ne peuvent etre conservees en meme temps, il
+faut maintenir la plus importante; de la, la condamnation de la loi
+juive. Le philosophe parait jusqu'a un certain point souscrire a cette
+proposition, et le chretien poursuit en defendant sa loi. Ce que vous
+appelez ethique ou loi morale, nous l'appelons loi divine, dit-il; et il
+demande une bonne definition de la loi morale.
+
+Le philosophe alors prend la parole, et il expose que la science de
+cette loi ou la philosophie n'est, en definitive, que la science du
+souverain bien. Or, la superstition seule pourrait contester a la raison
+d'etre l'unique guide dans cette precieuse science. Le christianisme
+rejette la foi qui n'est pas fondee sur la raison; et il est sans cesse
+force de discuter et de s'appuyer sur des textes ou des arguments a la
+maniere de la philosophie. Et le chretien s'empresse de reconnaitre
+qu'il n'est pas en effet de meilleure methode pour amener un philosophe
+a la foi catholique; et, de concert avec son adversaire, ils se livrent
+a la recherche du souverain bien.
+
+Ici, adoptant un procede assez analogue a celui de Socrate dans Platon,
+le chretien amene le philosophe par des questions dont la conclusion
+reste cachee, a conceder, pour arriver a definir le souverain bien, un
+certain nombre de propositions, et ils tombent ainsi tous deux d'accord
+que le souverain bien de l'homme ou la fin de l'honnete homme est la
+beatitude de la vie future a laquelle nous conduisent les vertus. Or,
+s'il est vrai que la loi juive n'ait jamais promis cette beatitude,
+ce reproche ne peut certes s'adresser a la loi de Jesus-Christ. La
+difference entre la philosophie et la foi, c'est que la premiere tend a
+une beatitude humaine, et l'autre a une beatitude divine. Une beatitude
+humaine varie suivant les hommes, et c'est du souverain bien absolu et
+non relatif a l'homme qu'il faut se preoccuper.
+
+Apres quelques contestations sur ce point, le philosophe, somme de
+definir les vertus qui donnent le souverain bien, developpe, suivant les
+idees de la sagesse antique, ce que c'est que la prudence, la justice,
+la force et la temperance. Puis, passant aux especes de ces quatre
+genres, il rattache a la justice le respect par lequel on rend soit a
+Dieu, soit aux hommes, l'hommage qui leur est du, la bienfaisance, qui
+vient au secours des souffrances humaines, la veracite, qui nous inspire
+la fidelite a nos promesses, enfin, la vengeance, _vindicatio_, ou
+la ferme disposition a vouloir que le mal commis porte sa peine. Un
+principe domine toutes les vertus de justice, c'est que le bien commun
+en est la regle, et non pas le bien individuel. Telle est la justice
+dans l'ame du stoicien, dans l'ame de Caton. La justice, au reste,
+repose sur deux sortes de droit, le droit naturel et le droit positif.
+
+La force se divise en magnanimite et en tolerance; la magnanimite est
+la disposition a tenter le difficile pour une cause raisonnable; la
+tolerance supporte les epreuves de la tentative et y persevere.
+
+La temperance se decompose en humilite, en frugalite, en douceur, en
+chastete, en sobriete.
+
+La prudence est necessaire a toutes ces vertus; elle les dirige et les
+eclaire[539].
+
+Le chretien semble approuver toute cette analyse; puis, revenant a la
+recherche interrompue du souverain bien, il demande au philosophe ce
+qu'il pense du souverain mal. Comme il resulte de la reponse que le
+souverain mal consiste dans les tourments qui attendent dans le monde a
+venir l'homme qui les a merites, le chretien veut savoir comment, si ce
+chatiment est juste, il peut etre un mal; car ce qui est juste est bon,
+et ce qui est bon est un bien. Et le philosophe, remarquant qu'une peine
+peut etre bonne sans etre un bien, est pousse a cette contradiction
+qu'une chose bonne soit le souverain mal, opinion que le chretien acheve
+de ruiner, en observant que la faute, qui amene la peine est un plus
+grand mal encore que la peine, laquelle ne peut par consequent etre
+appelee le souverain mal. Quels sont donc le souverain mal et le
+souverain bien? La haine et l'amour de Dieu, ce qui nous rend meilleurs
+et ce qui nous rend pires, ce qui nous porte a lui plaire, ce qui nous
+pousse a lui deplaire. Seulement il s'agit de l'amour souverain, de la
+haine souveraine. Les degres s'en mesurent sur ceux de la _vision de
+Dieu_. Dieu est immuable, invariable; mais on le connait, on le comprend
+plus ou moins, et l'amour croit avec l'intelligence.
+
+[Note 539: _Dialog._, p 83.]
+
+Ici le philosophe, qui n'a pas oublie sa dialectique, demande
+brusquement si le supreme amour de Dieu etant un accident de l'homme,
+le souverain bien est accidentel ou substantiel. C'est la doctrine
+du siecle et de la terre, s'ecrie le chretien, qui se repait de ces
+distinctions. Elles importent peu a la vie celeste. Comment d'ailleurs
+decider la question, sans l'experience; et qui a l'experience de la vie
+celeste? Il est indifferent a la beatitude d'etre accident ou substance;
+puisqu'elle n'est pas en tous, elle n'est pas substance; puisqu'une
+fois qu'elle est, elle ne peut cesser d'etre, elle n'est pas accident.
+Qu'est-elle donc? Dieu, Dieu meme; Dieu est proprement le souverain
+bien, et participer a la vision, a la connaissance de Dieu, est
+veritablement la beatitude.
+
+Le philosophe ne conteste pas, mais il demande si la vision de Dieu est
+bornee localement, et comme il lui est repondu que partout ou sont les
+ames, elles peuvent trouver la beatitude dans la participation a la
+vision de Dieu: Pourquoi donc, dit-il, la beatitude est-elle releguee
+dans le ciel? c'est au ciel qu'est monte _votre Christ_, et l'Ecriture a
+plus d'un passage ou une place est donnee a Dieu. Le souverain bien est
+dans le ciel, le souverain mal est en enfer.
+
+Le chretien repond par la distinction du sens litteral et du sens
+figure; il faut donner aux expressions un sens parabolique; il faut dans
+le recit des faits chercher le sens mystique. Le philosophe revient une
+seconde fois au souverain bien, et demande ce que c'est que bien, ce
+que c'est que mal; il entraine ainsi le chretien dans le labyrinthe des
+definitions. Apres quelques reflexions sur la difficulte de definir,
+celui-ci recherche quelles sont les bonnes et les mauvaises choses, et
+il reproduit quelques-unes des idees que nous avons rencontrees dans le
+_Scito te ipsum_, ce qui le conduit a la question tant de fois abordee:
+Dieu a-t-il fait le mal, et comment le permet-il? Nous connaissons le
+sentiment d'Abelard sur cette question profonde, et ce sentiment n'a pas
+change.
+
+A cet endroit du Dialogue, il semble que nous touchions au point
+decisif. Mais par malheur le manuscrit est interrompu: nous n'avons ni
+la fin de la controverse, ni la sentence du juge. Cette perte est fort
+regrettable. Si le Dialogue contient peu de choses neuves, il est ecrit
+avec une liberte philosophique et une elegance litteraire qui lui
+donnent un veritable prix; la question est fondamentale; elle est
+traitee hardiment, et l'on aurait aime a voir Abelard prononcer a la fin
+un jugement net et motive entre le juif, le philosophe et le chretien.
+Il est probable que son arret etait une conciliation, en ce sens que
+l'identite pour le fond entre la loi naturelle et la loi de Dieu aurait
+ete declaree. On eut accorde au philosophe que, par la raison, la
+science et la vertu, il pouvait s'elever a cette purete d'ame et de vie
+qui plait a Dieu, et qui, etant le meilleur fruit de l'amour qu'on
+lui porte, prejuge et suppose en quelque sorte cet amour. Mais cette
+concession ne lui eut ete faite qu'a condition de reconnaitre que la
+loi de Dieu selon l'Evangile, plus parfaite, plus authentique, plus
+explicite, rendue plus sainte et plus aimable par le divin sacrifice
+du Christ, consacre la vraie philosophie, mais aussi l'acheve et la
+remplace, et que la sagesse des sages n'est plus en droit de se tenir
+separee de la foi des chretiens. Quant au juif, dans ce compromis, je ne
+sais trop quelle aurait ete sa part; je crains bien que ce ne fut lui
+qui payat les frais du proces. Tout au plus lui aurait-on accorde que
+la loi mosaique avait ete une traduction, meme un complement de la loi
+universelle, appropriee a un peuple, necessaire pour un temps, mais
+qu'elle devait se fondre et disparaitre dans le sein de la loi
+chretienne. C'est du moins la l'opinion que deja nous avons entendu
+soutenir par Abelard, et rien n'annonce dans tout cet ouvrage qu'il
+l'eut abandonnee[540].
+
+[Note 540: Le Dialogue est suivi dans le manuscrit de deux courts
+fragments que M. Rheinwald a publies. L'un est une exhortation adressee
+par un maitre a son eleve qu'il appelle son fils cheri, et qu'il loue
+d'avoir remarque dans le Dialogue du maitre Pierre ce qui y est dit du
+souverain bien, et le trouvant insuffisant, d'avoir fait sur ce point de
+nouvelles recherches et redige quelque dissertation. L'autre fragment
+est une partie, ou de cette dissertation meme, ou plutot d'une note sur
+la meme question, que le maitre en finissant a promise a son eleve. Le
+tout semble un travail d'ecole. (_Dialog_., p. 125-180.)]
+
+Tous les principes d'Abelard sont respectes ou reproduits dans cet
+ouvrage. Rien donc, pour le fond des idees, n'empeche de le lui
+attribuer. La forme est nouvelle; le style differe de celui auquel il
+nous a habitues. Le ton est plus degage et l'expression plus vive et
+plus moderne. Mais dans le cadre imaginaire ou il place la controverse,
+il a pu prendre une liberte d'allure qu'il s'interdit, dans ses ecrits
+didactiques, et l'imitation assez visible des anciens a pu relever et
+rajeunir son talent. Il serait bien severe, parce qu'un ouvrage est
+mieux ecrit que les autres, de le contester a celui dont il porte le
+nom, et nous consentons a en croire M. Rheinwald, qui ne doute pas de
+l'authenticite de ce dialogue. Si elle pouvait, au reste, etre ebranlee,
+il faudrait au moins considerer cette composition comme une fiction
+litteraire dont l'auteur aurait entendu faire parler Abelard, comme
+Platon fait parler Socrate, comme Ciceron introduit Brutus ou Caton.
+
+Le monde dure, les siecles passent, l'esprit humain change de croyance,
+de methode ou de langage. Cependant, qui ne reconnait dans ce dialogue
+si longtemps ignore, qui ne croit lire sur ces parchemins si longtemps
+couverts de la poudre des ans, les idees memes et les paroles par ou
+commencerait encore aujourd'hui une controverse serieuse sur la verite
+de la religion? Nous ne sommes pas de ceux qui meconnaissent les
+revolutions de l'esprit humain. Il se renouvelle pour tout ce qui n'a
+qu'un temps; il change pour tout ce qui passe. Mettez-le en presence des
+questions eternelle, il ne change pas.
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+REFLEXIONS GENERALES.
+
+J'ai raconte l'histoire d'un seul homme, et j'ai passe en revue ses
+ecrits. Si le vrai ne m'est point echappe, il doit etre facile a present
+de juger son caractere, son talent, son esprit, et avec tout cela
+son influence sur son temps et sur les temps qui ont suivi le sien.
+Peut-etre me serait-il permis de ne point exprimer des conclusions dont
+j'ai donne les elements, et qui se rencontrent ca et la indiquees dans
+cet ouvrage. Je ne saurais, sans d'odieuses redites, developper ici
+la pensee generale que doit laisser ce livre a ceux qui auront eu le
+courage de parcourir jusqu'au bout les arides sentiers de la philosophie
+et de la theologie scolastiques.
+
+On peut remarquer que personne n'a parle dedaigneusement ou meme
+froidement d'Abelard. Tout le monde sait quelle etait la severite de
+Condillac pour tout ce qui n'etait pas le XVIIIe siecle, et voici
+pourtant ce qu'il ecrit: "Une ame avide de gloire se hate de prendre
+son essor. Quelquefois elle se sent comme genee par la reflexion, et ne
+suivant plus que son instinct, elle s'elance, et ne voit que le terme ou
+elle est ambitieuse d'arriver. Elle peut causer et de grands maux et de
+grands biens, et elle differe en cela des ames communes qui ne sont pas
+seulement capables d'une grande folie.
+
+Telle etait l'ame d'Abelard. Tout ce qui pouvait nourrir une sensibilite
+vive avait des droits tyranniques sur elle. Elle ne put donc se refuser
+a la gloire, qui se montra sous le fantome de la dialectique; elle ne
+put pas non plus se refuser a l'amour, qui, s'offrant sous les traits
+d'Heloise, se fit un jeu de la dialectique meme; et vous prevoyez que
+l'une et l'autre lui furent funestes. Mais laissons ses amours[541]."
+
+[Note 541: _Histoire moderne_, I. VIII, c. v.]
+
+Peut-etre trouvera-t-on le nom d'Abelard plus grand que lui-meme; mais
+son influence, je le crois, n'a pas ete inferieure a sa renommee.
+Libre a tout esprit serieux de condamner ce melange de temerite et de
+timidite, d'orgueil et de faiblesse, de secheresse et d'ardeur, de
+passion et d'egoisme, qui s'apercoit au fond de cette ame. Nous tolerons
+tout jugement severe, pourvu qu'en le prononcant on se souvienne que la
+nature a tire plus d'une copie de ce modele, et que si les hommes d'une
+grande intelligence sont sujets parfois a toutes ces miseres, ils ne
+sont pas les seuls. Je ne consens a me montrer juste avec rigueur envers
+la superiorite, que si l'on n'en abuse point contre elle, et je ne
+voudrais rien oter a la gloire au profit de ce qui ne l'obtiendra
+jamais.
+
+Comme ecrivain, Abelard ne saurait non plus nous retenir longtemps. Il
+n'y avait pas d'ecrivains au moyen age, par l'excellente raison qu'il
+n'y avait pas de langue. Le francais n'etait pas ne, et le latin
+etait deja une langue morte qu'on employait par necessite, mais sans
+inspiration. Ce latin plus rude que simple, denue d'ornements, de grace
+et de clarte, ne semblait se preter en aucune facon a l'imagination
+dans le style. Il n'y a peut-etre pas dix expressions remarquables
+dans l'oeuvre volumineuse d'Abelard; la beaute de la forme y manque
+constamment a celle de la pensee; et sans la forme, la pensee a bien de
+la peine a etre belle. Ne demandez pas au XIIe siecle l'art savant ou
+plutot l'affectation industrieuse avec laquelle les langues anciennes
+furent exploitees vers la renaissance. Chose singuliere! on vantait, on
+lisait alors les grands ecrits de l'antiquite, et le gout ne se formait
+pas; on les admirait sans parvenir a les sentir. On y cherchait plutot
+des autorites que des modeles.
+
+Sans le style, que devient le talent? celui d'Abelard triomphe trop
+rarement des formes obscures, tourmentees ou pedantesques de la diction.
+Seulement de temps a autre, s'echappent quelques traits d'esprit
+et brille quelque antithese ingenieuse. Plus rarement, la parole
+s'echauffe, et l'emotion passe de l'ame dans les mots. De courts
+passages, en tres-petit nombre, de l'_Historia Calamitatum_, une
+exhortation pathetique a la resignation et a la piete adressee a celle
+qui meprisait l'une et desesperait de l'autre, une peinture animee des
+dangers que court la Justice en certains tribunaux de ce monde, et des
+miseres incroyables de la condition des juifs au XIIe siecle, quelques
+invectives passionnees contre les desordres du clerge, enfin une ou deux
+prieres empreintes de tendresse et de douleur, et ca et la quelques vers
+ou respire une certaine grace dans la tristesse, voila peut-etre tout
+ce qu'il serait possible d'offrir en preuves de ce qu'on appellerait
+aujourd'hui le talent d'Abelard. Presque constamment, il ecrit avec
+une prolixite toute didactique, avec une abondance de mots et des
+complications de tours qui laissent subsister la clarte, mais non la
+facilite du style. L'auteur concoit, divise, developpe ses idees dans un
+ordre exact, avec une surete de raisonnement qui ne se dement point. Il
+se comprend parfaitement, et sa pensee peut paraitre faible ou fausse,
+jamais incertaine et flottante. Il sait rigoureusement ce qu'il dit.
+Son style ressemble a une algebre sans elegance, comme parlent les
+geometres; mais c'est une algebre, et malgre la multiplicite un peu
+confuse des signes, il n'y a point de vague dans les notions. Sa maniere
+d'ecrire tient etroitement a sa maniere de penser, mais beaucoup moins
+a sa maniere de sentir. Il faut donc peu parler de son talent. Sous ce
+rapport, il est bien inferieur a saint Bernard. C'est l'homme d'autorite
+qui etait l'homme d'imagination.
+
+L'esprit est le grand cote d'Abelard. Subtil et penetrant, il excelle
+par l'exactitude, et il ne manque pas d'etendue ni d'abondance. Il est
+original au moins par le choix de ses idees; il est fecond en details,
+en remarques, en arguments, mais peu riche en grandes vues. Il prouve
+sa force par sa persistance dans une methode d'exposition deductive, ou
+brillent tour a tour les distinctions et les analogies. Encyclopedique
+pour le temps, critique de premier ordre, c'est un inventeur mediocre;
+et, puisque l'on applique metaphoriquement a l'esprit les dimensions de
+l'etendue, disons que le sien a la largeur sans la profondeur. Abelard
+etait singulierement propre a captiver et a remplir les intelligences
+qui venaient comme faire cortege a la sienne; ce qui parait longueur
+quand il ecrit, semblait richesse dans son improvisation. On concoit que
+son enseignement dut, comme un grand fleuve, tout couvrir, tout inonder,
+tout emporter autour de lui.
+
+Ainsi s'explique son influence. Ainsi il a pu imprimer un mouvement
+a l'esprit humain. Ce grand novateur a peu invente, mais beaucoup
+renouvele. Les idees qu'il s'approprie se completent dans ses mains,
+et se convertissent en doctrines liees, definies et saisissables. Une
+verite sans consequences en acquiert avec lui; ce qui etait vague
+devient precis, un apercu hasarde se change en proposition fondamentale,
+une distinction ingenieuse en classification methodique. Une forme
+scientifique en meme temps qu'elementaire vient envelopper, fortifier,
+et pour ainsi dire armer sa pensee. Tout ce qu'il pense se demontre, et
+jusqu'a ses reveries prennent les apparences d'un systeme.
+
+C'est ce tour d'esprit peut-etre qui aujourd'hui est, au bon comme au
+mauvais sens du mot, considere comme eminemment scolastique. Mais soit
+qu'il deplaise ou captive, soit qu'on le croie encore applicable ou
+definitivement sterile, on ne peut disconvenir que l'esprit scolastique
+n'ait ete une des transformations memorables de cette identite flexible,
+de cet indestructible Protee qu'on appelle l'esprit humain. Et comme
+cette forme domine dans Abelard, comme nul monument ne la montre portee
+au meme degre dans aucun autre avant lui, comme nulle renommee ne fut du
+XIe au XVe siecle superieure a la sienne, on est en droit de dire que
+l'esprit d'Abelard fut la source principale de l'esprit scolastique, en
+d'autres termes, qu'il eut ce rare honneur de donner une forme de cinq
+siecles a l'esprit humain. C'est la une certaine creation; par la
+Abelard est sur la ligne des inventeurs, au moins pour la puissance de
+fait et pour la duree de la puissance. Enfin on le peut compter dans
+le nombre bien petit de ces hommes dont on imagine que s'ils n'avaient
+point paru au monde, les destinees de l'esprit humain n'auraient pas ete
+les memes.
+
+Je lui donne cet eloge, et je le limite aussitot, en le motivant sur son
+influence plus que sur son genie, et dans l'influence, il y a souvent
+de la bonne fortune; celui qui l'obtient n'est pas toujours seul a la
+meriter. Abelard fonda plutot qu'il ne crea la philosophie de l'ecole
+francaise. Trouvant les idees toutes faites, il les reduisit en systeme,
+et leur donna une telle puissance de propagation, qu'il resulta de son
+passage dans l'enseignement, quelque chose de durable quant aux pensees,
+quelque chose d'imperissable quant a la methode.
+
+Si l'on voit dominer dans sa philosophie l'uniformite du procede, une
+tendance a tout resoudre logiquement, un besoin constant de se bien
+comprendre et d'etre bien compris, une resistance raisonnee aux
+generalites synthetiques, aux hypotheses posees en axiomes, aux
+solutions par intuition, si partout se montrent la crainte du vague,
+l'amour de l'ordre, de l'evidence, et grace a cette pretention de
+demonstration universelle, une doctrine souvent aride, un peu etroite,
+convaincante et insuffisante, qui saisit tout et n'epuise rien,
+simplifie souvent au risque d'attenuer, et s'empare de la raison sans
+s'egaler a la verite, ne peut-on pas dire que ces caracteres du genie et
+du systeme philosophiques d'Abelard rappellent ceux du genie national,
+et surtout dans la philosophie? Serons-nous expose a trouver beaucoup
+d'incredules en avancant que l'esprit francais s'est toujours souvenu
+d'avoir ete, dans sa laborieuse enfance, eleve sous l'austere discipline
+de la scolastique?
+
+Le role que par la scolastique Abelard a joue dans la theologie,
+attesterait a lui seul que tout dans cette philosophie n'etait pas
+formalite vaine, entrave methodique pour la raison. C'est dans la
+theologie peut-etre qu'il a le plus innove, non que ses opinions en
+elles-memes aient laisse beaucoup de traces; mais l'esprit qui les a
+dictees, le procede par lequel il les a etablies, les consequences
+auxquelles elles devaient mener, tout appartient a ce qu'on pourrait
+appeler le mouvement liberal de l'esprit humain. C'est la une gloire
+reelle encore que perilleuse; la raison doit beaucoup a _ces habiles
+gens_ que Leibnitz plaignait dans sa prudence et admirait dans son
+equite[542]. Abelard fit deux choses: il voulut rendre la theologie
+systematique, a l'exemple de la philosophie, en lui appliquant les
+formes de la dialectique, et par la il fut comme le Jean Damascene de
+son siecle. En meme temps et par cette revolution dans la forme, il
+servit l'esprit general du rationalisme.
+
+[Note 542: Voyez ci-dessus chap. I, p. 183.]
+
+Il ebranla profondement la tyrannie de l'autorite tout en l'invoquant
+sans cesse, et comme il mit aux prises par des citations habilement
+recueillies et les Peres et les docteurs entre eux, il conduisit
+forcement les esprits a reconnaitre l'arbitrage de la raison.
+
+C'est par ces motifs et dans cette mesure que le genie d'Abelard
+peut meriter, soit comme eloge, soit comme blame, le titre de genie
+_revolutionnaire_[543]. Ses doctrines le sont moins que sa methode;
+le mouvement de son esprit est plus hardi que ses conclusions. Mais
+cependant celles-ci sont en general dans le sens de la liberte de
+penser, et si nous les resumons encore une fois dans leur ensemble, on
+reconnaitra peut-etre, mieux que dans nos analyses speciales, combien
+sous les rapports de la religion et de la philosophie, elles concordent
+avec les idees modernes.
+
+[Note 543: Cousin, Ouvrages ined. d'Abelard, _Introd._, p. v.]
+
+Toute connaissance humaine est originaire des sens. La sensation donne
+naissance a l'idee ou conception. Dans la sensation, la sensibilite
+connait par l'intermediaire d'un organe. Dans la conception,
+l'intelligence connait la nature de la chose percue dans la sensation,
+ou representee par l'imagination.
+
+Mais l'intelligence n'a besoin ni de l'organe, ni meme de la realite
+sensible pour concevoir, car elle concoit ce qui n'est pas sensible, le
+general, l'abstrait, l'invisible, l'impossible. Son mode d'action est le
+jugement; comme regulatrice de son action et d'elle-meme, elle est la
+raison. Comme essence ou chose, elle est l'esprit.
+
+L'esprit est dans l'ame ou plutot il est l'ame en tant qu'intellective,
+rationnelle, pensante. L'ame est aussi vegetative, sensitive,
+_animatrice_; c'est-a-dire qu'elle est necessaire a la vie animale et a
+la vie organique. C'est elle qui souffre et qui jouit, qui veut et qui
+peche, comme c'est elle qui percoit et qui pense. Ce sont la en elle des
+fonctions plus encore que des parties. Il n'y a qu'une ame, substance
+simple, unite sans parties; elle est spirituelle.
+
+C'est surtout comme spirituelle qu'elle est intelligence pure,
+c'est-a-dire libre des sens et de l'imagination, et par la analogue ou
+semblable a l'esprit divin; car Dieu n'a ni sens ni imagination. Son
+intelligence atteint tout directement, et contient tout simultanement.
+Par la meditation, par la contemplation, l'esprit de l'homme s'eleve et
+s'assimile en quelque sorte a l'esprit de Dieu.
+
+Comme intelligence agissant sous la forme du jugement, l'ame discerne et
+decide. Elle decide de l'action, elle discerne le bien et le mal. Elle
+est la volonte inseparable de la raison. La volonte est le choix de la
+raison. Le libre arbitre est le jugement libre.
+
+L'homme ainsi fait a la _perceptibilite de la discipline_; il est
+capable de la science, toute science depend d'une science superieure,
+theoretique, qui la juge et qui remonte aux causes, qui est du
+ressort de la raison et non de l'experience; c'est la philosophie. La
+philosophie, comme directrice de la science, comme guidant sa marche
+et determinant ses formes, est un art, ou la dialectique; car la
+dialectique est l'art de la raison. La science des choses telles
+qu'elles sont, est la physique. La science de la nature des choses
+telle que nous la concevons, est la philosophie, qui se resout dans la
+dialectique; car en traitant des conditions et des regles de la raison,
+la dialectique traite de la substance, de la cause, de la matiere et de
+la forme, du sujet et du mode, du tout et des parties, du genre et des
+especes, c'est-a-dire qu'elle enseigne tout ce qui est abstrait et
+general dans les choses, et qui dans l'ordre reel est constitue en
+individus.
+
+Ce qui existe reellement, physiquement, ce qui constitue l'individu
+ou l'etre, c'est en general la matiere et la forme. Il n'y a point de
+substance qui ne soit essence, et toute essence ou etre est composee de
+matiere et de forme; sa matiere est ce dont elle est, sa forme est ce
+qui la fait ce qu'elle est. Ainsi la forme constitutive est essentielle.
+Elle est generique, lorsqu'elle transforme la categorie en genre;
+specifique, lorsqu'elle fait du genre une espece; individuelle,
+lorsqu'elle distingue un individu de l'espece. La forme est l'element
+createur, le moyen actuel de la creation de l'etre, ce qui le fait
+passer de la puissance a l'acte. Elle vient de Dieu.
+
+Mais les essences ne sont pas en elles-memes et par elles-memes
+generales et speciales. Elles ne sont pas des choses qui soient dans les
+choses, qui existent independamment des individus. A ce titre, comme
+generales ou speciales, elles ne sont que des universaux, c'est-a-dire
+des conceptions universelles, ou des noms significatifs de la conception
+de ce qu'il y a de plus ou moins universel dans les choses. Les
+abstractions ne sont pas des realites.
+
+La proposition, la division, la definition se calquent sur ces
+distinctions; elles les reproduisent dans le langage; et c'est ainsi que
+la logique ou dialectique donne, dans l'interpretation et l'analyse, ou
+dans la science des mots et de l'oraison, une science de la nature des
+choses.
+
+Un seul etre, Dieu, deroge par sa nature aux regles de cette science.
+Il est substance et il n'a pas de mode; car le mode est une division du
+sujet, et Dieu etant simple, il est indivisible. Il est forme, et il n'a
+pas de forme, car la forme aussi est un des composants de l'etre, et
+Dieu n'est pas compose; mais il est forme comme etant une essence
+determinee. Il est sujet et il n'a pas d'accident, car l'accident est
+relatif et changeant, et Dieu est absolu et immuable. Il est individu en
+ce sens qu'il est unique et singulier, et universel en ce sens qu'il est
+infini.
+
+Ces notions philosophiques sur Dieu constituent une croyance
+philosophique en Dieu. S'il existe une autre foi en Dieu, elle ne
+saurait etre contraire a celle-la; en d'autres termes, la religion
+ne saurait etre contraire a la philosophie; car la verite n'est pas
+contraire a la verite. Il y a une foi de la raison. Toute croyance
+aux choses invisibles sur des preuves invisibles est de la foi. Or,
+l'adhesion de la raison ou par la raison est dans ce cas, un argument
+n'etant pas une chose sensible. Elle est donc aussi une foi, la foi
+philosophique. Il faut comprendre ce qu'on croit, et assurement aussi ce
+qu'on enseigne et ce qu'on apprend. On croit parce qu'on est convaincu,
+et la conviction s'opere par l'intelligence.
+
+La philosophie a pu, en consequence, s'elever aux memes idees, aux
+memes verites que la religion. _Elle a connu Dieu_[544]. La raison,
+l'intelligence sont communes a la religion et a la philosophie. Si la
+raison et l'intelligence sont necessaires a la foi pour la produire, la
+legitimer et l'affermir; la ou elles existaient sans la foi, elles ont
+du produire par elles-memes au moins tout ce qu'elles ajoutent a la foi.
+En d'autres termes, Dieu s'est revele a toute intelligence. Ainsi les
+philosophes avant l'incarnation ont connu les verites fondamentales de
+la morale et de la religion. Ils ont compris les principes des mysteres,
+pressenti les mysteres eux-memes, pratique les vertus chretiennes. La
+foi n'est donc qu'une reformation de la loi naturelle, et il faut croire
+au salut de ceux qui avaient observe cette loi avec discernement et avec
+amour. La vie de Socrate est celle d'un martyr[545].
+
+[Note 544: Rom. I, 19, 21.]
+
+[Note 545: Et le martyr Socrate....--VOLTAIRE.]
+
+Il suit qu'il faut employer la raison contre les infideles et les
+heretiques, et donner, quoique avec precaution, a la religion, les
+formes de la science; car d'abord le raisonnement vaut mieux que la
+force contre l'erreur. Puis, la verite n'est acceptable, dans les
+temps de discussion, qu'avec les formes rationnelles, et l'on ne peut
+convaincre, sur les points ou l'on est en dissidence, qu'a l'aide des
+points sur lesquels on s'accorde.
+
+Toutefois, comme l'esprit des creatures est inegal a la conception et
+a l'expression de l'incree, de meme, que les philosophes ont enveloppe
+leur pensee et cherche des equivalents et des images pour rendre, les
+verites religieuses, les verites chretiennes ne peuvent etre exposees
+qu'indirectement, et sous le voile des analogies. On ne doit tendre,
+quand on les exprime, qu'au plus vraisemblable; il faut renoncer a une
+propriete rigoureuse. La theologie rationnelle ne fait qu'approcher de
+la verite. Elle en donne une ombre.
+
+On a vu que toutes les fois qu'il s'agit de Dieu, les regles et les
+expressions de la science sont defectueuses par quelque endroit. Il y a
+dans l'Etre unique un mystere necessaire. Dieu est un; son unite ne peut
+se comparer avec nulle autre. Ce qu'il y a de plus simple au monde est
+encore corporel, c'est-a-dire compose, en comparaison de lui. Il ne
+peut donc y avoir en lui de diversite que par l'operation et non par
+l'essence; c'est ce qu'on peut appeler une diversite de proprietes.
+
+Les proprietes fondamentales de la Divinite sont la puissance, la
+sagesse, la bonte. Mais tous ces attributs sont coeternels a Dieu, egaux
+les uns aux autres, indivisibles dans leur action. Toute oeuvre divine
+est l'oeuvre de la puissance, de la sagesse et de la bonte.
+
+Dieu est le souverain bien, le bien supreme, la plenitude ou la
+perfection du bien. Il ne fait donc que le bien; il ne peut faire que le
+bien, parce que telle est sa nature. Mais il ne fait que le bien, parce
+qu'il ne veut que le bien, et il ne peut faire que le bien, parce qu'il
+ne peut vouloir que le bien. Sa puissance repond donc a sa volonte. Sa
+puissance en elle-meme est illimitee; mais sa volonte est l'instrument
+d'une intelligence parfaite et d'une bonte infinie. Il ne peut pas
+tout, mais il peut, par lui seul, tout ce qu'il veut. L'acte de sa
+toute-puissance est donc regle necessairement par sa volonte, par
+sa sagesse, par sa bonte. Il n'y a de superieur a sa puissance que
+lui-meme.
+
+Neanmoins il est libre. Car il ne veut le bien que parce que sa supreme
+intelligence connait que le bien est le bien. La liberte consiste a
+faire ce qui plait; mais parce que ce qui plait depend de notre nature,
+nous ne cessons pas d'etre libres en cela. Parce que la nature de
+Dieu est d'aimer le bien, Dieu ne cesse pas de le vouloir librement.
+Puisqu'il ne veut et ne fait que le bien, il fait tout bien, et tout ce
+qu'il fait est bien: tout est bien. Si tout est bien, le mal meme a un
+bon but; tout a une raison.
+
+Toutes ces verites accessibles a la raison n'ont jamais ete manifestees
+d'une maniere aussi complete, aussi saisissante, aussi pratique que par
+les faits miraculeux et dans les livres sacres du christianisme. Il est
+donc la vraie religion dans sa plenitude. Il est la revelation de Dieu
+et de tous ses attributs, par la mediation de Dieu meme.
+
+Par l'incarnation, par l'Evangile, l'exemple a ete donne et le
+temoignage a ete rendu; les verites sont devenues aussi claires que la
+lumiere, les vertus plus parfaites, plus necessaires, plus faciles. Car
+l'amour a ete excite par la grace. C'est en effet la plus grande grace
+de Dieu que la redemption, Elle a delivre l'homme de l'empire du mal, en
+eclairant son esprit, en touchant son coeur. D'une loi de crainte, la
+religion est ainsi devenue une loi d'amour.
+
+L'amour est donc le principe de la piete comme de la vertu. Dieu doit
+etre aime parce qu'il est le bien meme. L'amour est du a sa bonte. La
+volonte de lui plaire fait tout le merite de nos actions a ses yeux.
+Le peche n'est que le mepris de Dieu, il suit que le bien et le mal
+ne resident que dans l'intention. Pour bien faire, il faut avoir
+l'intention du bien; pour meriter le salut, il faut vouloir le bien, par
+amour pour Dieu meme. Le mal commis sans volonte ou sans connaissance
+qu'il est mal, cesse d'etre le mal. Le bien accompli sans amour est le
+bien, mais il est sans merite aux regards de Dieu. Dieu juge les coeurs
+et non les actions.
+
+Arretons-nous ici. Ces pensees ainsi generalisees n'ont pas assurement
+l'air des formules d'une sagesse gothique. Si elles ne sont toutes
+vraies, elles offrent toutes le caractere libre et philosophique d'une
+foi qui ne veut relever que de la raison. A les contempler dans leur
+lumineux ensemble, ne vous semble-t-il pas voir des lors blanchir a
+l'horizon les premiers feux de l'astre qui doit se lever sur les temps
+modernes?
+
+Lorsque nous regardons autour de nous, lorsque nous comparons nos
+moeurs, nos coutumes, nos lois, nos gouvernements, a ce que nous savons
+du passe, il nous semble que tout est nouveau, et que l'on n'a jamais
+pense ce que nous pensons. L'homme, a nous en croire, a change d'esprit,
+et la verite est une decouverte de ces derniers jours. Portons-nous
+au contraire une attention plus penetrante dans l'examen d'une epoque
+ancienne mais curieuse, dans l'etude d'un grand esprit d'un autre
+siecle? tout vieillit autour de nous, nous croyons nous reconnaitre dans
+nos peres, et toute difference semble s'aneantir entre le passe et le
+present. L'esprit humain n'a plus fait un seul pas, et la raison n'a
+rien trouve. Depuis l'origine des choses, le soleil s'est leve et couche
+sans cesse, mais c'est le meme soleil, et le monde est tour a tour
+assombri des memes nuages, eclaire des memes rayons.
+
+Ces jugements contradictoires et alternatifs sont trop naturels pour
+etre tout a fait trompeurs, et il faut qu'il y ait, avec le temps, dans
+le monde moral, plus et moins de changement qu'on ne le suppose. Non,
+les hommes du passe ne sont pas ce que nous sommes, mais ils sont ce que
+nous aurions ete. Le monde est uniforme et divers, et le temps developpe
+tout, s'il ne cree rien. L'histoire de l'humanite ne se pourrait
+comprendre, si l'humanite n'etait la meme, et n'aurait rien a nous
+apprendre, si l'humanite ne changeait pas.
+
+Mais il y a des temps ou l'on est plus frappe des differences que des
+ressemblances. Ainsi, dans le demi-siecle qui vient de s'ecouler, c'est
+aux premieres que l'attention semble surtout s'etre attachee. On n'a
+cesse de remarquer tout ce que le passe offrait de singulier, peut-etre
+dans l'espoir de faire autrement et mieux que lui. C'est le propre des
+epoques de grandes tentatives, soit en politique, soit en philosophie.
+
+Je ne serais pas etonne qu'apres avoir releve jusqu'a l'exageration
+les differences des epoques, nous ne fussions maintenant enclins a
+en apercevoir exclusivement les ressemblances. L'experience engendre
+l'impartialite, et les esprits qu'elle calme, et que, dit-on, elle
+desabuse, sont portes a conclure qu'en definitive tout se ressemble, et
+qu'il y a sur la terre moins a faire qu'on n'avait dit. On termine avec
+des souvenirs ce qu'on a commence avec des idees, et parce qu'on a
+rencontre dans l'homme quelque chose de refractaire qui ne se plie pas
+a tous les caprices des theories, on veut que tout soit vanite, idees,
+esperances, theories, et, par consequent, efforts et devouements. Tout
+est vanite, il y a longtemps que telle est la conclusion de la sagesse,
+qui ne trouve _rien de nouveau sous le soleil_.
+
+On dit que la politique s'applaudira de ce retour a la tradition; mais
+nous ne parlons que de philosophie. Dans l'histoire de l'esprit humain,
+toutes les fois qu'on creuse un peu profondement, on trouve, pour ainsi
+parler, un sol identique; c'est un terrain de premiere formation qui a
+porte toutes les revolutions superficielles. Il en doit etre ainsi. La
+philosophie recherche des verites qui ne sont d'aucune epoque, et elle
+les cherche dans l'esprit humain, le meme aujourd'hui qu'au moment
+supreme ou l'esprit infini le souffla sur la face de l'etre qu'il se
+donna pour spectateur et pour temoin. Cette double identite, la verite
+eternelle transpirant dans une intelligence dont l'essence ne varie
+pas, est le fond meme de la philosophie: c'est ce qui fait la valeur
+incomparable de cette science. Mais si la verite ne change point, il
+n'en est pas de meme de la connaissance de la verite. On en sait plus
+ou moins, et l'esprit humain, multiple en facultes comme en idees, se
+developpe, se dirige, s'enrichit diversement en des temps divers. Il est
+bon, il est necessaire de s'appuyer sur ce qui ne change pas, de savoir
+au moins qu'il y a de l'immutable; mais l'interet de l'etude, le
+charme de la science, c'est le mouvement; une science surhumaine seule
+resterait immobile. Le mot de science lui-meme suppose une distinction
+entre ce qui connait et ce qui est connu, et la conscience de notre
+nature intellectuelle fait foi d'un effort constant d'egaler la
+connaissance a l'inconnu. Ainsi de ce que l'eternel est dans l'objet
+de la science, il ne suit pas que la science soit uniforme, immobile,
+qu'elle ait la stabilite fondamentale de son objet. Elle cesserait
+aussitot de s'en distinguer, elle s'y joindrait dans une unite
+d'essence, et le systeme de l'identite universelle serait realise. C'est
+le monde reel, le monde de l'homme, que celui qui allie l'eternel et le
+mobile, que celui ou tout s'attire au lieu de se confondre, ou regne la
+relation et non l'identite, ou l'unite n'est qu'harmonie. Resignons-nous
+donc a croire les choses comme nous les voyons, ayons l'orgueil de nous
+fier aux apparences. Sachons la verite eternelle, croyons la science
+mobile. Concevons la stabilite des essences, de l'essence de l'esprit
+humain, par exemple, mais admettons qu'il a une histoire comme il
+le semble, c'est-a-dire que le temps existe pour lui. Les illusions
+necessaires ne dont pas des illusions, mais des lois de la nature des
+choses, et la pensee coincide avec ce qui est. S'il n'en etait pas
+ainsi, elle n'aurait ni mysteres, ni lacunes; si elle se trompait
+elle-meme, elle serait contente d'elle-meme. Il n'y aurait point de
+doute, s'il n'y avait qu'ignorance, et c'est parce qu'on sait de la
+verite, qu'on s'apercoit qu'on ne sait pas la verite tout entiere.
+
+C'est a la lueur de cette foi philosophique qu'il faut considerer
+l'histoire de la philosophie, et dans cette histoire, ses heros, ses
+triomphateurs, ses vaincus, ses martyrs. Tous ils sont de meme famille.
+La diversite des doctrines et des langages couvre un fonds d'idees
+communes. La variete des esprits se produit dans celle des points de vue
+et des methodes; mais ces esprits consacres a une meme science, tendent
+au meme but, et marchent a pas inegaux, sous des dehors differents, dans
+une seule et large voie. Arrivez jusqu'au coeur de leurs systemes, vous
+vous sentirez comme en pays de connaissance. Au fond de la science
+de toute epoque, vous retrouverez la science contemporaine, mais des
+esprits divers penetrent plus ou moins profondement dans des questions
+identiques; et de meme que dans les mathematiques il y a des questions
+qu'on peut egalement aborder et representer ou resoudre par des nombres,
+par des lignes, par des notations algebriques ou infinitesimales, les
+memes problemes philosophiques ne sont pas toujours poses, exprimes,
+traites dans un meme langage, et ces changements ne sont indifferents
+ni a la clarte, ni meme a la verite des solutions. Dans quel ordre ces
+changements se succedent-ils? suivant quelles lois se reglent la marche
+de la science et la transformation des methodes? c'est en cherchant cela
+qu'on porte de la philosophie dans l'histoire de la philosophie.
+
+L'ouvrage qu'on vient de lire doit servir quelque peu a qui voudra
+considerer l'origine d'une grande epoque de cette histoire dans un de
+ses principaux personnages. C'est au lecteur de faire, dans ce moment,
+dans ce point du XIIe siecle, la part du variable et de l'invariable, et
+de renouer le fil de la causalite entre ce qui precede et ce qui suit
+l'ecole d'Abelard.
+
+L'hellenisme et le christianisme sont les sources de la philosophie
+du moyen age, et l'on peut le dire de toute philosophie dans le monde
+moderne. Dans Abelard, l'un de ces elements se borne a quelques
+traditions isolees et vagues de platonisme et de neoplatonisme et a
+l'aristotelisme logique, transmis surtout par des commentaires. Le
+christianisme est surtout pour lui celui de saint Augustin. A ces
+elements, il applique un esprit decidement rationaliste, et de plus
+subtilement dialectique, et compose une doctrine ou domine toujours
+la foi en Dieu et en la raison. Qu'etait cette doctrine? on l'a vu
+peut-etre dans ce livre. Qu'en a tire l'esprit humain? Il me semble
+qu'on le voit tous les jours autour de nous. Nous sommes les enfants de
+l'ecole de Paris.
+
+
+
+
+FIN DU TOME SECOND ET DERNIER.
+
+
+
+TABLE.
+
+
+SUITE DU LIVRE III.--De la Philosophie d'Abelard.
+
+CHAPITRE VIII.--De la Metaphysique d'Abelard.--_De generibus et
+speciebus_. Question des universaux.
+
+CHAP. IX.--Suite du precedent.
+
+CHAP. X.--Suite du precedent.--_De intellectibus_.--_Glossulae super
+Porphyrium_.--Resume.
+
+LIVRE III.--De la Theologie d'Abelard.
+
+CHAPITRE Ier.--De la Theologie scolastique en general.--Caracteres de
+celle d'Abelard.--Le _Sic et Non_.
+
+CHAP. II.--De la Theodicee d'Abelard.--_Introduction ad Theologiam_.
+
+CHAP. III.--Suite de la Theodicee.--_Theologia christiana_.
+
+CHAP. IV.--Des principes de la Theologie d'Abelard.--Objections des
+contemporains.
+
+CHAP. V.--Des principes de la Theologie d'Abelard.--Examen
+philosophique.
+
+CHAP. VI.--Suite de la Theodicee.--_Commentarii super S. Pauli epistolam
+ad Romanos_.
+
+CHAP. VII.--De la Morale d'Abelard.--_Ethica seu Scito te ipsum_.
+
+CHAP. VIII.--Opuscules divers.--_Expositio in hexameron_.--_Dialogus
+inter Philosophum, Judaeum et Christianum_.
+
+CHAP. IX.--Reflexions generales.
+
+
+FIN DE LA TABLE
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Abelard, Tome II., by Charles de Remusat
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABELARD, TOME II. ***
+
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+Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team, from images generously made available by gallica
+(Bibliotheque nationale de France).
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+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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