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diff --git a/old/13807-8.txt b/old/13807-8.txt new file mode 100644 index 0000000..5d62acd --- /dev/null +++ b/old/13807-8.txt @@ -0,0 +1,16425 @@ +The Project Gutenberg EBook of Abélard, Tome II., by Charles de Rémusat + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Abélard, Tome II. + +Author: Charles de Rémusat + +Release Date: October 20, 2004 [EBook #13807] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABÉLARD, TOME II. *** + + + + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team, from images generously made available by gallica +(Bibliothèque nationale de France). + + + + + + +ABÉLARD + +PAR + +CHARLES DE RÉMUSAT + + Spero equidem quod gloriam eorum + qui nunc sunt posteritas celebrabit. + + JEAN DE SALISBURY, disciple d'Abélard + _Metalogicus in prologo_. + + + +TOME DEUXIÈME + +DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD. + + + +CHAPITRE VIII. + +DE LA MÉTAPHYSIQUE D'ABÉLARD.--_De Generibus et Speciebus._--QUESTION +DES UNIVERSAUX. + +La nature des genres et des espèces a donné lieu à la controverse la +plus longue peut-être et la plus animée, certainement la plus abstraite, +qui ait passionné l'esprit humain. Rien en effet ne ressemble moins à +une question pratique, à une de ces questions mêlées aux intérêts du +monde et aux affaires de la vie, que celle de savoir ce qu'il faut +penser de la nature des idées générales. S'il existe une chose qui +paraisse une simple curiosité scientifique, c'est assurément une +recherche dont il est difficile de faire saisir l'objet même à bien +des esprits cultivés. Cependant la durée de la controverse est un fait +historique. Elle a commencé avant le moyen âge, et elle s'est maintenue +à l'état de guerre civile intellectuelle, depuis le XIe siècle jusqu'à +la fin du XVe, c'est-à-dire pendant plus de quatre cents ans. La chaleur +et la violence même avec lesquelles cette guerre a été soutenue passe +toute idée; et si le règne de la scolastique est à bon droit regardé +comme l'ère des disputes, il en doit la réputation à la question des +universaux. + +Aussi a-t-on pu dériver toute la scolastique de cette unique question. +C'est Abélard lui-même qui a dit: «Il semblait que la science résidât +tout entière dans la doctrine des universaux[1].» Et l'un des hommes +qui ont décrit avec le plus de vivacité et jugé le plus librement +les querelles de ce temps, Jean de Salisbury, voulant dépeindre la +présomption de certains docteurs, s'exprime ainsi: + +Tout apprenti, dès qu'il sait joindre deux parties d'oraison, se tient +et parle comme s'il savait tous les arts[2]; il vous apporte un système +nouveau touchant les genres et les espèces, un système inconnu de Boèce, +ignoré de Platon, et que par un heureux sort il vient tout fraîchement +de découvrir dans les mystères d'Aristote; il est prêt à vous résoudre +une question sur laquelle le monde en travail a vieilli, pour laquelle +il a été consumé plus de temps que la maison de César n'en a usé à +gagner et à régir l'empire du monde, pour laquelle il a été versé plus +d'argent que n'en a possédé Crésus dans toute son opulence. Elle a +retenu en effet si longtemps grand nombre de gens, que, ne cherchant que +cela dans toute leur vie, ils n'ont en fin de compte trouvé ni cela +ni autre chose; et c'est peut-être que leur curiosité ne s'est pas +contentée de ce qui pouvait être trouvé; car de même que dans l'ombre +d'un corps quelconque la substance corporelle se cherche vainement, +ainsi dans les intelligibles qui peuvent être compris universellement, +mais non exister universellement, la substance d'une solide existence ne +saurait être rencontrée. User sa vie en de telles recherches, c'est le +fait d'un homme oisif et qui travaille à vide. Purs nuages de choses +fugitives, plus on les poursuit avidement, plus rapidement ils +s'évanouissent; les auteurs expédient la question de diverses manières, +avec divers langages, et quand ils se sont différemment servis des mots, +ils semblent avoir trouvé des opinions différentes; c'est ainsi qu'ils +ont laissé ample matière à disputer aux gens querelleurs....» + +[Note 1: _Ab. Op._, ep. i, p. 6.] + +[Note 2: Ces deux lignes sont dans le texte deux vers dont Jean dit +qu'il ne se rappelle pas l'auteur: + + Gartio (sic) quisque duas postquam scit jungere partes, + Sic stat, sic loquitur velut omnes noverit artes. + +_Policrat._, lib. VII, c. XII.--Voyez aussi Buddeus, _Observ. select._, +XIX, t. VI, p. 161 et 163.] + +Ainsi parlait un écrivain qui faisait profession d'être de l'Académie, +c'est-à-dire de douter un peu, et de s'en tenir aux choses probables, +tout en se donnant pour fermement attaché au grand Aristote, qu'il +regardait comme l'auteur de la science du probabilisme, sans doute pour +avoir défini le raisonnement dialectique le raisonnement probable[3]. +Jean de Salisbury n'estimait guère la question ni les systèmes qu'elle +avait enfantés; mais il était frappé de l'importance de fait d'une +question qui avait donné plus de peine à conduire que l'empire romain. +Il s'étonnait de la violence des disputes qu'elle allumait de son +temps; et cependant il n'avait pas vu la querelle dégénérer en combat +véritable, ni le pugilat et les armes employés à l'aide d'une thèse de +dialectique. Il n'avait pas vu le sang rougir le pavé de l'Université, +si ce n'est quelquefois sous le fouet des maîtres, ni le pouvoir +spirituel ou temporel déployer ses rigueurs, pour intimider ou punir +le crime d'errer sur la nature des idées abstraites[4]. Mais il +reconnaissait dans la question des universaux le thème éternel des +bruyants débat du monde savant. «Là sont,» disait-il, «les grandes +pépinières de la dispute, et chacun ne songe à recueillir dans les +auteurs que ce qui peut confirmer son hérésie. Jamais on ne s'éloigne de +cette question; on y ramène, on y rattache tout, de quelque point que +soit partie la discussion. On croit se trouver avec ce peintre dont +parle un poète, et qui pour toutes les occurrences ne savait d'aventure +retracer qu'un cyprès[5]. C'est la folie de Rufus épris de Névia, de qui +rien ne peut le distraire. _Il ne pense qu'à elle, ne parle que d'elle; +si Névia n'était pas, Rufus serait muet_[6]. C'est qu'en effet la chose +la plus commode pour philosopher est celle qui prête le plus à la +liberté de feindre ce qu'on veut, et qui par sa difficulté propre et par +l'inhabileté des contendants, donne le moins la certitude.» + +[Note 3: _Toplo._, I, 1.] + +[Note 4: _Metal._, t. I, c. xxiv.--Voyez les citations de Louis Vives et +d'Érasme dans Dugald Stewart (_Phil. de l'esp. hum._, c. iv, sect. iii). +Les réalistes et les nominaux se sont mutuellement accusés d'avoir fait +brûler leurs adversaires sous prétexte d'hérésie.] + +[Note 5: _Poller._, I. VII. c. xii.] + +[Note 6: Il cite ici une épigramme de Coquus, Ce Coquus n'est pas autre +que Martial, de qui une épigramme assez jolie contient ce vers: + + ... Si non sit Navia, mutus erit. + (L. I, ep. LXIX.) +] + +Voilà donc le fait bien établi; c'était un sujet infini, une source +intarissable de disputes et de systèmes. C'était le seul problème, le +premier intérêt, la grande passion; les docteurs en parlaient sans +relâche, comme les amants ridicules de leur maîtresse. + +Et nous-mêmes, ne revenons-nous pas continuellement à cette question +des universaux? Elle est toujours tellement près des autres questions +dialectiques qu'on n'a pu, sans la rencontrer sur ses pas, parcourir +le champ de la logique d'Abélard. Déjà nous savons comment elle s'est +introduite dans le monde; comment elle était à la fois posée et +compliquée par les antécédents du péripatétisme scolastique; comment +enfin Abélard, intervenant entre deux opinions absolues, a pu rendre à +l'opinion tierce qu'il a soutenue une importance toute nouvelle. Il ne +l'avait pas inventée; mais il l'a rajeunie et remise en honneur: elle a +passé pour son ouvrage. + +On a vu que la controverse des universaux avait sa racine dans +l'antiquité[7]. Aussitôt qu'elle naît, elle doit produire le +nominalisme; car la première fois qu'on entre en doute sur la nature +des idées générales, ou qu'on se demande à quoi l'on pense lorsqu'on +prononce un terme général, il est naturel de se dire d'abord que l'être +général n'existe pas et ne peut exister, puisque la sensation n'en a +jamais perçu aucun, et que la raison ne peut concevoir comme réelle que +l'existence individuelle; ensuite, de conclure que la généralité n'est +qu'une manière humaine de concevoir les choses ou de les exprimer +(conceptualisme et nominalisme). Le premier germe de cette doctrine +nous est donné par l'histoire dans l'école de Mégare. Cette secte avait +soutenu 1° que la comparaison est impossible, excepté du semblable à +lui-même (Euclide); 2° qu'une chose ne peut être affirmée d'une autre, +puisqu'elle ne saurait lui être identique (Stilpon); 3° que celui qui +dit _homme_ ne dit personne, puisqu'il ne dit ni celui-ci, ni celui-là +(Stilpon)[8]. On voit reparaître tous ces principes dans la scolastique +du moyen âge; le second surtout se retrouve dans Abélard, qui ne savait +peut-être pas que l'école mégarique eût existé; et ce n'est pas sans +raison que les historiens de la philosophie placent le nom de Stilpon à +l'origine du nominalisme. Cette origine, au reste, n'est pas faite pour +lui ôter cette couleur de philosophie négative et ces apparences de +tendance à l'éristique et au nihilisme que les critiques lui reprochent. + +[Note 7: Voyez le c. ii du présent livre, t. I, p. 344.] + +[Note 8: Euclide. [Grec: Ton dia tês parabolês logon anêrii, legôn êtoi +ex omoisin auton, ê ex anomoiôn synistasthai], etc., Laert., I. II, c. +x.--Stilpon. [Grec: Eteron eterou mê katêgoristhai.... oti ôn oi logoi +eteroi tauta etera esti, kai eti ta etera kechôriothai allêlôn.] +Plutarch., adv. Coloi., xxii, xxiii.--[Grec: Anerii kai ta eioê, kai +elege ton legonta anthropon einai, mêdena oute gar tonoe legein, oute +tonoe.] Laert., I, II, c. xii, 7.] + +Zénon fut le disciple de Stilpon. Plus réservés que les mégariens, +les stoïciens développèrent les mêmes idées, au moins dans le sens du +conceptualisme, et n'échappèrent point au danger d'une logique plus +ingénieuse que sensée. Aussi a-t-on imputé à leur influence tout ce que +la scolastique présente de sophistique subtilité[9]. Historiquement, +de tels rapports seraient peut-être difficiles à prouver, quoique les +analogies soient réelles; mais on se rencontre sans s'imiter. + +[Note 9: Brucker, _Hist. crit. Phil._, t. III, p. 660, 679, 719 et 804.] + +Enfin, Aristote et Platon avaient établi chacun une doctrine originale; +celui-ci, en atténuant et supprimant la difficulté de la question par +l'attribution d'une existence réelle aux types généraux des choses, aux +idées invisibles, l'exemplaire et l'objet des idées générales; celui-là, +en adoptant le principe négatif, qu'il n'y a rien en acte qui soit +universel, mais en tempérant les conséquences de cet individualisme, +soit par la théorie de l'existence en acte et en puissance, soit par +la distinction de la forme et de la matière, soit par l'admission des +substances secondes et des formes substantielles. De là cependant deux +doctrines: l'une, le réalisme idéaliste; l'autre qu'on pourrait appeler +le formalisme, et qui, en conservant des traces de réalisme, pouvait +mener aux conséquences avouées des conceptualistes et des nominaux. Ces +deux grandes doctrines, protégées par des noms immortels, n'avaient +jamais été complètement oubliées. + +Depuis Aristote et Platon, il y avait donc au moins deux opinions sur +la question, qui n'avait pas toujours conservé la même forme ni la +même portée. Comme, parmi les idées, les unes sont des idées de choses +sensibles, les autres des idées de choses insensibles, cette différence +avait engendré celle des doctrines et produit les diverses solutions +d'un problème unique. + +Dans l'antiquité, deux grandes écoles avaient pris parti contre les +idées des choses sensibles, en révoquant en doute ces choses mêmes. La +secte éléatique niait les choses sensibles, prétendant démontrer leur +impossibilité rationnelle, et elle ouvrait ainsi la porte à toutes les +sortes de scepticisme. Platon, sans aller aussi loin, osa n'attribuer +qu'une réalité imparfaite aux choses sensibles, accusant ainsi la +sensation et les idées qu'elle suggère d'une certaine infidélité. Ce qui +échappe aux sens lui avait paru plus réel que ce que les sens atteignent +et manifestent. + +Mais les idées des choses non sensibles ne sont pas toutes de même +espèce, parce que les choses non sensibles ne sont pas toutes de même +nature. Toute doctrine qui les confond et les enveloppe dans une +proscription commune, manque de justesse et de pénétration. Peut-être +Épicure, peut-être Démocrite ont-ils mérité ce reproche. L'injustice +ou l'ignorance pourraient seules l'adresser à cet Aristote qui a tant +méprisé Démocrite. Certes il a reconnu comme réelles bien des choses +non sensibles, et l'invisible eut souvent la foi de l'auteur de la +Métaphysique, de celui qui disait qu'il n'y a de science que de +l'universel[10]. Mais quel invisible, s'il y en a plusieurs? Quelles +sont les distinctions à faire parmi les idées des choses non sensibles? + +[Note 10: _Analyt. post._, I, XXX.--Met., III, iv et vi.] + +D'abord, les idées sensibles ou souvenirs des individus donnent +naissance immédiatement à deux sortes d'idées. La première se compose +des idées des qualités perçues dans les individus. Ces idées, souvenirs +de sensations, une fois qu'elles sont détachées de ces souvenirs, ne +représentent plus rien de réellement individuel, ni qui soit accessible +aux sens en dehors des individus; elles sont donc, à la rigueur et +prises isolément, des idées de choses non sensibles, quoiqu'elles soient +les souvenirs ou conceptions des modes sensibles que l'expérience nous +témoigne dans les individus. Conçues en elles-mêmes et séparément, elles +représentent les qualités abstraites de tout sujet, et c'est pour cela +qu'on les appelle communément idées abstraites. + +La seconde classe d'idées de choses non sensibles à laquelle donne lieu +le souvenir des choses sensibles, est celle des idées des qualités +en tant que communes aux individus semblables, lesquelles qualités, +considérées dans les êtres qui les réunissent, servent à distribuer +ceux-ci en diverses collections. Ces collections sont les genres et +les espèces. Les idées de ces collections sont des idées de choses non +sensibles, quoique d'une part ces collections comprennent tous les +individus accessibles aux sens, et que de l'autre ces idées soient les +souvenirs des qualités observées chez les individus que les sens ont +fait connaître. Mais, d'un côté, le genre ou l'espèce comprennent tous +les individus, et nul ne peut avoir observé tous les individus. De +l'autre, les idées de genre ou d'espèce font abstraction des individus, +pour résumer ce qu'ils ont de commun; et ce qu'ils ont de commun ne peut +être perçu par les sens hors d'eux-mêmes. Les idées de genre et d'espèce +ne sont donc ni des souvenirs directs de sensations, ni seulement des +souvenirs de sensations, quoiqu'elles contiennent des souvenirs de +sensations. Elles comprennent plus que les sens n'en ont vu. + +Ainsi, même pour ceux qui n'admettent pas d'autres éléments dans les +idées abstraites ou de qualité et dans les idées universelles ou de +genre et d'espèce que la sensation rappelée, décomposée, généralisée, +ces idées renferment quelque chose de non senti et quelque chose de non +sensible. Elles ne sont pas de pures idées des choses sensibles. Il y a +dans les idées de genre et d'espèce, non-seulement l'idée abstraite +de qualité; mais encore une induction qui conclut de l'expérience +à l'existence des qualités semblables dans les individus réels ou +seulement possibles autres que ceux qu'on a pu observer; et cette +induction s'appliquant ou pouvant s'appliquer à ce qu'on n'a jamais vu, +à ce qu'on ne verra jamais, à ce qu'on ne saurait voir, il s'ensuit que, +dans ces idées, il y a déjà la conception de l'invisible. + +Une psychologie un peu sévère y verrait bien autre chose, et dans +la formation des idées de genre et d'espèce, dans celle des idées +abstraites, dans la notion même des individus observés, elle démêlerait +et constaterait bien d'autres idées, fruits de l'intelligence, et qui ne +correspondent à rien d'individuel ni de sensible. Telles sont les idées +d'être, de substance, d'essence, de nature, etc. Telles sont encore +celles de cause, d'action, etc. Là encore se trouveraient des idées de +choses non sensibles, dont la théorie de l'abstraction, telle que nous +venons de la rappeler, ne suffirait pas à expliquer l'origine. Pour la +production de ces idées, des philosophes ont admis une sorte d'induction +particulière; et, dans tous les cas, comme elles ne sont pas des idées +de pures qualités ni de genre et d'espèce, ce sont des idées abstraites +d'une nouvelle classe, idées encore plus abstraites, c'est-à-dire encore +plus éloignées des réelles substances individuelles, que les autres +idées placées jusqu'ici hors du cercle des idées sensibles. + +Enfin, il est des choses substantielles et réelles qui, bien +qu'inaccessibles aux sens, sont l'objet de la pensée. Dieu n'est pas +une qualité, un genre, une espèce; c'est le nom et l'idée d'un être +déterminé, réel, et pourtant inaccessible aux sens. L'âme est aussi le +nom d'un de ces êtres dont l'existence individuelle peut être conçue et +affirmée, quoique aucune sensation ne la manifeste. Le monde n'est pas +non plus une idée abstraite, ni un genre, ni une espèce, c'est un tout +réel et même individuel qui n'est que conçu, et dont le nom exprime une +idée beaucoup plus large que le souvenir d'aucune sensation. + +Il suit que les idées des choses non sensibles peuvent se diviser ainsi: +1° Idées d'êtres déterminés et substantiels, inaccessibles aux sens, +_Dieu, une âme_, etc. 2° Idées de choses inaccessibles aux sens, mais +qui ne sont pas aussi nécessairement conçues comme des substances, +_force, cause, nature, essence_, etc. 3° Idées de touts dont quelques +parties ou quelques propriétés seulement sont accessibles aux sens, _le +ciel, l'espace, le monde_, etc. 4° Idées de collections ou de touts +partiels dont les éléments individuels ne sont pas tous perçus, le plus +grand nombre en étant seulement conçu, _règne inorganique, système des +plantes_, etc. 5° Idées des collections fondées sur une essence commune +ou plutôt idées d'essences génériques ou spéciales; c'est proprement +l'idée de genre et d'espèce. 6° Idées de qualités ou modes plus ou +moins voisins ou éloignés des attributs essentiels; ce sont les idées +abstraites proprement dites. + +Toutes ces idées, que la grammaire appelle indistinctement abstraites, +sont dans le langage et dans l'esprit humain. Y sont-elles toutes au +même titre? Doivent-elles être rangées sous le même nom et sous la même +loi? + +Quelques philosophes l'ont pensé; mais leur autorité n'est pas grande. +Le sensualisme a toujours incliné vers cette erreur; l'idéologie pure +y tend. Cependant tous les sectateurs éclairés de l'idéologie ou du +sensualisme s'en sont jusqu'à un certain point préservés. Celui qu'on +leur donne habituellement pour chef, bien qu'il ne puisse être confondu +avec eux, Aristote, n'a nié ou méconnu aucune classe d'idées de choses +non sensibles. Il les admet et les emploie toutes; mais il ne les range +pas toutes sur la même ligne. Seulement, ne reconnaissant d'existence +que l'existence déterminée, il semble avoir refusé la réalité aux objets +propres et directs des idées qui ne sont pas individuelles. Mais ces +idées en elles-mêmes, il les a tenues pour réelles, pour vraies, pour +valables, et les conceptions pures de l'esprit humain n'ont nulle part +joué un plus grand rôle que dans le péripatétisme. + +Quatorze siècles après lui, on a de nouveau examiné le fond de ces +idées; et d'abord on a mis hors de question les idées de substances +invisibles, comme _Dieu, ange, âme_, et les idées de qualités proprement +dites, de celles qui n'existent réellement que dans les sujets +individuels, comme les adjectifs _blanc, rouge, dur_, etc., et les +substantifs abstraits qui y répondent. Les premières de ces idées sont +des êtres[11], les secondes des accidents. Il est resté: 1° Les idées +de certaines choses non sensibles qui sont comme les conceptions +nécessaires de l'esprit (_substance, essence, cause_, etc.), attributs +les plus généraux des choses, analogues aux catégories ou prédicaments +des aristotéliciens. 2° Les idées de certaines qualités essentielles +qui sont la base et la condition des essences; ces idées, difficiles +à exprimer, sont les _formes essentielles_ du péripatétisme et de la +scolastique. 3° Les idées des essences qui sont le fondement des genres +et des espèces; ce sont les universaux proprement dits. 4° Les idées des +touts qui sont ou les collections d'individus autres que les genres et +les espèces, ou des composés déterminés de parties formant ensemble une +unité de conception. + +[Note 11: Les premières n'ont pas été constamment et sans exception +mises hors du débat, et nous voyons dans Abélard qu'une secte, observant +que Dieu ne pouvait être ni accident, ni espèce, ni genre, ni forme, +etc., soutenait qu'il n'était rien. Voyez ci-après I. III, c. ii.] + +Toutes ces idées ont un caractère commun: elles sont désignées par des +noms généraux, ce qui fait qu'elles peuvent toutes être appelées des +universaux. Sur elles toutes, la querelle des universaux pouvait à +la rigueur s'élever, car toutes étaient atteintes dans leur réalité +objective immédiate par le principe qu'il n'y a de réel que l'individu. +Cependant c'est sur la troisième classe d'idées que la querelle a +surtout éclaté. Voici pourquoi. Si l'on décompose le genre ou l'espèce, +on trouve des réalités incontestables, lorsqu'on arrive aux individus. +Cependant la conception du genre ou de l'espèce n'est pas celle des +individus; qu'est-elle donc? On ne peut lui refuser toute réalité, +puisqu'elle comprend les individus qui sont réels, et cependant, comme +elle n'est pas la conception même des individus qui sont seuls réels, +elle est la conception de quelque chose qui n'est pas réel. Ainsi les +idées de genre et d'espèce n'ont point de réalité immédiate, quoique +médiatement elles soient fondées sur des réalités. De là des équivoques +et des difficultés sans nombre. Les autres idées non sensibles dont +les objets se résolvaient moins facilement en réalités, offraient un +caractère plus évident d'abstraction; c'étaient ces idées scientifiques +_d'être, d'essence, de cause_, au lieu que les idées des genres et +des espèces avaient une face changeante qui piquait la curiosité et +embarrassait la subtilité. + +Or donc, tandis que les universaux avaient été assez généralement pris +pour des conceptions formées en conséquence plus ou moins éloignée +de l'existence d'individus réels, deux opinions presque absolues +se produisirent au moyen âge. D'un côté, la doctrine de Platon, +imparfaitement connue, qui attribuait aux idées universelles des types +primitifs et des essences immuables, devint l'affirmation directe de +l'existence d'essences universelles subsistant dans les genres mêmes +et les espèces; ce fut là le réalisme. D'un autre côté, la doctrine +aristotélique, portant que la substance proprement dite est +nécessairement particulière, et qu'il n'y a point d'existence +universelle, quoique les universaux soient les conceptions générales +de réalités individuelles, s'exagéra à ce point de ne plus même les +admettre à titre de conception, et outrant le principe du sensualisme, +elle les réduisit à de purs noms, _meroe voces, flatus vocis_. Ce fut là +le nominalisme. + +Roscelin, et probablement Jean le Sourd, son maître, traita de noms +et de mots, non-seulement les genres et les espèces, mais tout ce +que l'idéologie appelle idées abstraites. Comme il n'admit que les +individus, il nia les touts et les parties; les touts, en tant que +formés d'individus, les parties, en tant que n'étant pas des individus +entiers; de sorte que pour lui des individus réels composaient des touts +imaginaires, et des parties imaginaires composaient des individus réels. +Ces excès amenèrent l'excès de réalisme où tomba Guillaume de Champeaux, +du moins au témoignage d'Abélard. Il soutint qu'une seule et même +essence existait dans tous les individus, dont la diversité dépendait +tout entière de la variété des accidents. Dans cette doctrine, la +diversité des sujets des accidents semble s'anéantir, et comme toutes +les espèces, aussi bien que les individus, comme tous les genres, aussi +bien que les espèces, tombent sous la loi commune de la conception +d'essence, cette doctrine, si elle a été fidèlement représentée, +aurait réduit l'univers à ces termes: unité de substance, diversité de +phénomènes. + +Entre ces deux systèmes absolus, Abélard crut trouver la vérité en +prenant un milieu. Il produisit une doctrine qui, sans être neuve pour +le fond, l'était par quelques détails et quelques expressions, et qui +a été tour à tour appelée le conceptualisme ou confondue avec le +nominalisme. En effet, une analyse exacte la réduirait peut-être +au premier de ces systèmes, lequel lui-même penche vers le second. +Cependant il est plus difficile qu'on ne croit de bien déterminer la +doctrine d'Abélard; nous essaierons de le faire, après l'avoir exposée; +mais de son temps même, il ne nous paraît pas qu'on l'ait bien jugée, et +comme il combattait vivement le réalisme, ou plutôt dans le réalisme les +essences générales, il fut compté tout simplement avec les nominalistes. + +Voici le jugement de deux contemporains très-éclairés, tous deux versés +dans les sciences de leur siècle, et dont aucun ne partageait, même à un +faible degré, les préjugés et les passions qui persécutèrent Abélard; +tous deux appartenaient à ce qu'on pourrait appeler, sans trop forcer +les mots, le parti libéral dans l'Église. L'un, Othon, évêque de +Frisingen, fils d'un saint, mais oncle de l'empereur Frédéric +Barberousse, avait étudié la dialectique à l'école de Paris, et il a +excusé les opinions théologiques qu'on reprochait à Gilbert de la Porrée +d'avoir empruntées d'Abélard. L'autre, Jean de Salisbury, évêque de +Chartres, ami des lettres, amateur très-instruit de la dialectique, et +qui a écrit sur la philosophie avec beaucoup d'esprit, avait suivi les +leçons d'Abélard; il l'admirait, il l'aimait, et il a presque dit de lui +que pour égaler les anciens il ne lui manquait que l'autorité[12]. Tous +deux n'ont vu dans Abélard qu'un nominaliste. + +[Note 12: _Metal_., I. III, c. iv.] + +«Abélard,» dit Othon, «eut d'abord pour précepteur un certain Rozelin +qui, le premier de notre temps, établit dans la logique la doctrine des +mots (_sententiam vocum_)... Tenant dans les sciences naturelles pour +la doctrine des mots ou des noms, Abélard l'introduisit dans la +théologie[13].» + +[Note 13: _De Gest. Frider_. I, I. I, c. xlvii.--Cf. Brucker, t. III, p. +685.] + +Jean de Salisbury se plaît à raconter l'histoire des écoles de son temps +et à rattacher toutes leurs prétentions et toutes leurs dissidences à +la question des universaux; par deux fois il a exposé avec détail les +solutions diverses qu'elles en avaient données. Nous avons cité une +bonne partie de ce qu'il dit dans un de ses ouvrages, prenons dans un +autre une citation plus longue et qui paraîtra curieuse[14]. + +[Note 14: _Metal_., I. II, c. xvii.] + + «Tous cependant ici veulent pénétrer la nature des universaux, et + cette question des plus hautes, d'une recherche si difficile, ils + s'efforcent, contre l'intention de l'auteur (Porphyre), de la + résoudre. + + «L'un donc fait tout consister dans les mots, quoique cette opinion + ait aujourd'hui disparu presque entièrement aveo Roscelin, son + auteur[15]. + + [Note 15: Dans le _Policraticus_, Jean de Salisbury s'exprime ainsi: + «Il y a eu des gens qui disaient que les genres et les espèces + étaient les voix elles-mêmes; mais cette opinion a été rejetée et a + promptement disparu avec son auteur.» (L. VII, c. xii.)] + + «Un autre ne voit que les discours (_sermones intuetur_), et y + ramène de force tout ce qu'il se souvient d'avoir lu quelque part + touchant les universaux[16]. C'est dans cette opinion que se laissa + surprendre le péripatéticien palatin, notre cher Abélard, qui a + laissé beaucoup de sectateurs et de témoins de cette doctrine, et + qui en conserve encore quelques-uns. Ce sont mes amis; quoique, à + vrai dire, la plupart du temps ils contraignent et torturent la + lettre des auteurs au point que le coeur le plus dur en aurait + pitié. Ils tiennent pour monstrueux qu'une chose s'affirme d'une + chose, quoique Aristote soit l'auteur de cette monstruosité et qu'il + dise très-souvent qu'une chose s'affirme d'une chose, ce qui est + bien connu de tous ceux à qui ses ouvrages sont familiers, s'ils + veulent être de bonne foi. + + [Note 16: Il en est cependant encore qui sont surpris sur leurs + traces (des nominalistes), quoiqu'ils rougissent d'épouser + ouvertement l'auteur ou le système, et qui, s'attachant aux noms + seuls, assignent au discours tout ce qu'ils soustraient aux choses + et aux conceptions.» (_Id._, _ibid_.)] + + «Un autre s'attache aux concepts (_in intellectibus_), et dit que + les genres et les espèces ne sont que cela[17]. Le prétexte est pris + de Cicéron et de Boèce, qui citent Aristote comme l'auteur de cette + doctrine que les genres et les espèces doivent être regardés comme + des notions. «La notion,» disent-ils, «est une connaissance de + chaque chose, qui résulte de la perception antérieure de sa forme + et qui a besoin d'être éclaircie.» Et ailleurs: «La notion est une + certaine intelligence et une conception simple de l'âme.» Ainsi tous + les textes sont détournés pour que le concept ou la notion embrasse + l'universalité des universaux. + + [Note 17: «D'autres considèrent les conceptions, et affirment que + c'est elles qu'il faut voir sous les noms des universaux.» (_Id_., + _ibid_.)] + + «De ceux qui tiennent pour les choses, les opinions aussi sont + nombreuses et diverses. + + «Ainsi celui-ci, de ce que tout ce qui est un est en nombre (_in + numero est_, a l'existence numérique), conclut que la chose + universelle est une en nombre (existe en unité numérique) ou n'est + absolument pas; mais comme il est impossible que les substantiels ne + soient pas, dès que ce dont ils sont les substantiels existe, nos + gens recueillent finalement les universaux pour les unir en + essence aux individus[18]. Dans ce système de la _répartition des + états_[19], on a pour chef Gautier de Mortagne, et l'on dit que + Platon est individu en tant que Platon, espèce en tant qu'homme, + genre en tant qu'animal, mais genre subalterne, et en tant que + substance, genre suprême ou des plus généraux (_generalissimum_). + Cette opinion a compté quelques défenseurs, mais il y a longtemps + que personne ne la professe plus. + + [Note 18: «Se saisissant des sensibles et autres individus, et + reconnaissant qu'ils ont seuls l'être véritable, il les fait passer + par différents états, au moyen desquels il constitue dans les + individus mêmes et ce qui est le plus général et ce qui est le plus + spécial (l'universel et la singulier).» (_Id., ibid_.)] + + [Note 19: _Partiuntur status_, (_Id., ibid_.)] + + «Celui-là soutient les idées; rival de Platon, imitateur de Bernard + de Chartres, il dit que hors d'elles rien n'est espèce ou genre; or, + l'idée est, suivant la définition de Sénèque, l'exemplaire éternel + des choses de la nature, et comme ces exemplaires ne sont ni sujets + à la corruption, ni altérés par les mouvements qui meuvent les + individus, et qui, se succédant presque à chaque moment, les + font écouler sans cesse différents d'eux-mêmes, ils doivent être + proprement et véritablement appelés les universaux. En effet, les + choses individuelles sont jugées indignes de l'attribution d'un nom + substantif; jamais stables, toujours fugaces, elles n'attendent même + pas l'appellation, car elles changent tellement de qualités, de + temps, de lieux et de propriétés de mille sortes, que toute leur + existence paraît, non un état durable, mais une transition mobile. + Nous appelons être, dit Boèce, ce qui ni n'augmente par la tension + ni ne diminue par la rétraction, mais se conserve toujours soutenu + par l'appui de sa propre nature: ce sont les quantités, les + qualités, les relations, les lieux, les temps, les habitudes, et + tout ce qui se trouve en quelque sorte faire un avec les corps. + Les choses jointes aux corps paraissent changer, mais demeurent + immutables dans leur nature; ainsi les espèces des choses demeurent + les mêmes dans les individus passagers, comme dans les eaux qui + coulent, le courant en mouvement demeure un fleuve; car on dit que + c'est le même fleuve, d'où ce mot de Sénèque, étranger pourtant à ce + sujet: _Nous descendons et ne descendons pas deux fois dans le même + fleuve._ Or ces idées, c'est-à-dire les formes exemplaires, sont les + raisons (définitions) primitives des choses, elles ne reçoivent ni + accroissement ni diminution; stables et perpétuelles, tout le monde + corporel périrait qu'elles ne pourraient mourir. Le nombre entier + des choses corporelles subsiste dans ces idées, et ainsi que me + semble l'établir Augustin dans son livre sur le libre arbitre, comme + elles sont toujours, il a beau arriver que les choses corporelles + périssent, le nombre des choses n'en augmente ni ne diminue. Ce + que ces docteurs promettent est grand sans doute et connu des + philosophes amis des hautes contemplations, mais, comme Boèce et + beaucoup d'autres auteurs l'attestent, rien n'est plus éloigné du + sentiment d'Aristote, car lui-même, on le voit clairement par ses + livres, est très-souvent contraire à ce système. Bernard de Chartres + et ses sectateurs ont pris beaucoup de peine pour mettre l'accord + entre Aristote et Platon; mais je pense qu'ils sont venus trop tard + et qu'ils ont travaillé vainement pour réconcilier des morts qui + toute leur vie se sont contredits. + + «Aussi un autre, pour exprimer Aristote, attribue-t-il, avec + Gilbert, évêque de Poitiers, l'universalité aux formes natives, et + il s'évertue pour expliquer leur uniformité[20]. Or la forme native + est l'exemple de l'original[21], et elle ne s'arrête pas dans + l'esprit de Dieu, mais elle est inhérente aux choses créées; elle + s'appelle en grec [Grec: eidos], étant à l'idée ce que l'exemple est + à l'exemplaire; sensible dans une chose sensible, elle est conçue + insensible par l'esprit, singulière aussi dans les singuliers, mais + universelle dans tous. + + [Note 20: «Il en est qui, à la manière des mathématiciens, + abstraient les formes et rapportent aux formes tout ce qui se dit + universaux.» (_Id., ibid._.)] + + [Note 21: _Exemplum originalis_; il vaut mieux lire probablement + _exemplum originale_.] + + «Il y en a un qui, avec Joslen, évêque de Soissons, attribue + l'universalité aux choses rassemblées en une et la refuse aux + individus. Mais quand de là il en a fallu venir à l'explication des + autorités, il souffre grande douleur, ne pouvant, dans beaucoup de + passages, supporter la grimace du texte indigné. + + «Il est quelqu'un enfin qui appelle à son aide une nouvelle langue, + faute d'être assez habile dans la langue latine; car lorsqu'on lui + parle de genres et d'espèces, tantôt il dit qu'il faut entendre + par là des choses universelles, tantôt il explique que ce sont les + _manières_ des choses. Où a-t-il trouvé ce nom? Dans quel auteur + cette distinction? Je ne le sais, si ce n'est dans les glossaires ou + dans le langage des modernes docteurs; mais je ne vois pas ce qu'ici + ce mot veut dire, s'il ne signifie ou la collection des choses + de Joslen, ou la chose universelle, ce qui d'ailleurs répugne à + recevoir ce nom de _manière_. Et ce nom, l'interprétation ne le peut + ramener qu'à ces deux sens: la manière est ou le nombre des choses + ou l'état permanent de la chose. + + «Et il ne manque pas de gens qui ne considèrent que les états des + choses et disent que les états sont les genres et les espèces.» + +Cette exposition des systèmes est intéressante, quoique l'on pût en +contester l'exactitude[22]. Ainsi il serait difficile de démontrer les +titres des partisans de Joslen, ou même de ceux de Gautier de Mortagne, +si leurs opinions sont bien rendues, à se voir classer parmi les +réalistes, les uns n'admettant d'universalité que la totalité +collective, les autres réunissant dans chaque individu tous les +caractères et tous les degrés de généralité et de particularité. De +même, nous n'acceptons pas sans examen le jugement sur la doctrine +d'Abélard. Mais nous le prenons comme un fait, et nous voyons que le +premier en date des historiens de la philosophie du XIIe siècle, plaçant +entre le conceptualisme que lui-même professait et le nominalisme +de Roscelin, Abélard le Palatin, assigne au dernier une doctrine +intermédiaire qui, procédant de l'un et conduisant à l'autre, a pu être +successivement confondue avec tous les deux. On s'explique comment des +historiens postérieurs, entre autres Brucker, ont pu distinguer de la +doctrine d'Abélard le conceptualisme, qui, disait-il, _s'écartait un peu +de son hypothèse_[23]; tandis que d'autres ont fait du conceptualisme +l'hypothèse même d'Abélard et sont parvenus à l'en faire passer pour le +créateur. + +[Note 22: Voyez la critique qu'en a faite Meiners. (_De Nomin. ac Real. +init._--Soc. Gotting. _Comment_., t. XII, pars II, p. 31.)] + +[Note 23: _Nominales, deserta paulo Aboelardi hypothese conceptuales +dicti sunt._, Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 908.] + +Quoi qu'il en soit, prenons pour convenu ce point historique, Abélard a +été jugé du parti des nominalistes; et, selon Jean de Salisbury, il ne +s'est distingué d'eux qu'en ce qu'il imputait à l'oraison ce qu'ils +attribuaient aux simples mots. Cette opinion n'aurait, suivant le +même auteur, séduit Abélard que parce qu'elle était la plus facile à +comprendre. Il aimait mieux, en effet, soutenir _une idée puérile, une +doctrine d'enfant, que se rendre obscur avec une gravité de philosophe_, +et, suivant le précepte de saint Augustin, il sacrifiait au désir de +se faire entendre, _serviebat intellectui rerum_[24]. Nous avouons +que cette fois il n'y aurait pas réussi avec nous, et la nuance de +nominalisme qu'on lui attribue nous parait insaisissable[25]. On +verra dans l'exposé donné par lui-même si ses sentiments ont été bien +fidèlement représentés; lui aussi il a énuméré et discuté tous les +systèmes contemporains, et, mettant le sien en regard, il s'est peint +lui-même autrement que ses peintres; mais il n'est pas très-facile à +reconnaître. + +[Note 24: Johan. Saresb. _Metal_., I. III c. i.] + +[Note 25: Aucun auteur n'avait encore réussi à s'expliquer les +expressions de Jean de Salisbury, et à bien saisir la distinction qu'il +met entre Abélard et Roscelin. (Voyez entre autres Morhoff, _Polyhist_, +t. II, I. I, c. xiii, sec. 2.--D. Stewart, _Phil. de l'esp. hum._, c. +iv, sect. iii, et note 11.) Nous serions dans la même incertitude, sans +le manuscrit que nous analysons au chapitre x.] + +Ses traits ont déjà été esquissés. En parlant de la division, il nous a +dit ce qu'il pensait du tout et de ses parties, et là, ce qu'il +pensait n'était pas le nominalisme. En traitant des conceptions, il a +profondément distingué l'intelligence de la sensation, et attribuant à +la première la conception des choses dont, sans elle, nous n'aurions +qu'une image, il a montré l'intelligence suscitée et secondée par les +sens, mais produisant spontanément ses idées qui, pour être valables, +n'ont pas besoin, comme la sensation, de se rapporter à des réalités +individuelles. Les universaux, pour être les notions de quelque chose de +plus et d'autre que les réalités individuelles, ne sont donc des idées +ni fausses, ni creuses, ni vaines, et ils peuvent être valables et +solides, sans supposer des essences générales dont la conception est +toujours équivoque et gratuite. Là, il s'est montré conceptualiste, mais +sans trace de scepticisme: il n'a donc pas été vrai nominaliste. + +Voici maintenant un traité spécial sur la question. Il est dans nos +mains, du moins en grande partie, sous ce titre: _De Generibus et +Speciebus_[26]. Je suis porté à croire que ce titre n'est pas le +véritable, ou qu'il n'indique pas complètement le sujet de l'ouvrage, +qui probablement embrassait toute la question. Ainsi les six ou sept +premières pages roulent sur _le tout_; elles sont sans doute un débris +d'une portion d'ouvrage dirigée contre la doctrine de Roscelin sur le +tout et les parties. On peut supposer qu'une autre portion du livre +traitait _des formes_. Un fragment d'un manuscrit récemment publié nous +apprend, ce que témoignait déjà plus d'un passage de la Dialectique, +que les formes aussi (les attributs constitutifs et essentiels) étaient +défendues par Abélard contre les atteintes du nominalisme, et ce +fragment, rédigé par un de ses partisans, pourrait bien contenir des +passages recueillis littéralement à ses leçons, ou extraits de ses +écrits[27]. Il n'est pas impossible que de nouvelles recherches dans les +bibliothèques un peu riches en manuscrits de l'époque, nous valussent le +traité entier ou quelque édition d'un autre traité sur la question qui +avait le plus exercé son esprit et signalé son enseignement. On verra +que nous avons pu nous-même consulter sur ce sujet un manuscrit +d'Abélard que ne mentionne aucun catalogue. + +[Note 26: _P. Abaelardi fragmentum sangermanense de Generibus et +Speciebus._ Ouvr. inéd., p. 507-550. M. Cousin, qui a publié ce morceau +précieux et inconnu, l'a découvert à la bibliothèque du Roi dans un +manuscrit du fonds de Saint-Germain-des-Prés. (Introd., p. xiv et +xviii.)] + +[Note 27: Cousin, _Fragm. philos_., t. III, Append. ix, p. 494.] + +Mais enfin, comme les genres et les espèces sont l'origine et le fond +véritable de la question, et comme nous possédons sur ce point un +fragment étendu, étudions-le d'abord dans tous ses détails. Il commence +ainsi[28]: + +[Note 28: Ouvr. inéd., _De Gener. et Spec._, p. 518-519.] + + «Sur les genres et les espèces, les opinions sont différentes. Les + uns, en effet, affirment que les genres et les espèces ne sont que + les mots, lesquels sont généraux ou particuliers, et ils ne leur + assignent aucune place parmi les choses; les autres, au contraire, + disent qu'il y a des choses générales et des choses spéciales, + d'universelles et de particulières, mais ceux-ci mêmes se divisent + entre eux: quelques-uns disent que les singuliers individuels (les + individus) sont espèces et genres, genres subalternes et genres + généralissimes (prédicaments), considérés de telle ou telle façon; + d'autres, au contraire, imaginent certaines essences universelles + qu'ils croient être tout entières essentiellement dans chaque + individu.» + +Ce bref exposé sépare d'abord le nominalisme et le réalisme, puis +dans le réalisme distingue deux opinions: l'une, qui n'admet que +des individus, voit dans les individus des universaux considérés et +restreints d'une certaine manière et plus ou moins particularisés; +c'est l'opinion que Jean de Salisbury prête aux partisans de Gautier +de Mortagne. L'autre admet, indépendamment des individus, des essences +universelles qui résident entièrement en chacun d'eux, et c'est +l'opinion, l'opinion première et foncière de Guillaume de Champeaux. + +Abélard entreprend l'examen de ces opinions, en commençant par la +dernière, dont il donne le développement. + + «De toutes ces opinions, recherchons ce qui peut raisonnablement + subsister, et d'abord enquérons-nous de cette pensée qui se pose + ainsi: l'homme est une certaine espèce, chose essentiellement une, à + laquelle adviennent certaines formes, et elles font Socrate. Cette + même espèce ou chose est de la même manière _informée_ par les + formes qui font Platon et les autres individus de l'espèce homme. Il + n'y a pas en Socrate, hormis ces formes _informant_ cette matière + pour faire Socrate, quelque chose qui ne soit en même temps + _informé_ en Platon par les formes de Platon; et cette pensée, on + l'applique des espèces aux individus et des genres aux espèces. + + «Mais, s'il en est ainsi, qui peut faire que Socrate ne soit pas en + même temps à Rome et à Athènes? En effet, où est Socrate, là est + aussi l'homme universel qui a dans toute sa quantité reçu la forme + de la _socratité_, car tout ce que reçoit la chose universelle elle + le garde dans toute sa quantité[29]. Si donc la chose universelle + affectée tout entière de la _socratité_ est dans le même temps à + Rome tout entière en Platon, il est impossible que dans le même + temps n'y soit pas la _socratité_, qui contenait l'essence tout + entière; or, partout où la _socratité_, est dans un homme, là est + Socrate, car Socrate est l'_homme socratique_. Un esprit raisonnable + n'a rien à opposer à cela[30]. + + [Note 29: C'est cette proposition qui fait le nerf de l'argument; + aussi M. Cousin l'a-t-il attaquée, et il a fait remarquer que plus + d'une substance, le moi par exemple, peut prendre plusieurs formes, + mais successivement, et en étant tout entière dans chacune de ses + manifestations, ne pas les garder à toujours ni s'identifier avec + elles. Cela est vrai; mais le moi n'est pas universel, il est au + contraire une individualité rigoureuse, et ses manifestations ou + modes ne sont pas des formes essentielles. La proposition d'Abélard: + «L'universel (l'essence universelle) contracte et retient dans + sa totalité tout ce qu'elle reçoit,» est vraie hypothétiquement, + c'est-à-dire dans l'hypothèse de Guillaume de Champeaux, et si + l'essence universelle est intégralement dans chaque individu. Elle + devient fausse, si l'on admet que l'essence de l'espèce n'est pas + identique, mais semblable dans chaque individu; mais ce n'est plus + là, suivant Abélard, la supposition du réalisme absolu. (Cousin, + Introd., p. cxxxvi.)] + + [Note 30: Aristote en juge comme Abélard: «Il est impossible, selon + nous, qu'aucun universel, quel qu'il soit, soit une substance. Et + d'abord, la substance première d'un individu, c'est celle qui lui + est propre, qui n'est point la substance d'un autre. L'universel, + au contraire, est commun à plusieurs êtres; car ce qu'on nomme + universel, c'est ce qui se trouve, de la nature, en un grand nombre + d'êtres. De quoi l'universel sera-t-il donc substance? il l'est de + tous les individus ou il ne l'est d'aucun; et qu'il le soit de tous, + cela n'est pas possible. Mais si l'universel était la substance d'un + individu, tous les autres seraient cet individu, car l'unité + de substance et l'unité d'essence constituent l'unité d'être. + D'ailleurs la substance, c'est ce qui n'est pas l'attribut d'un + sujet; or, l'universel est toujours l'attribut de quelque sujet.» + (_Métaph_., VII, xiii, p. 49 du t. II de la trad.)] + + «Autre conséquence. La santé et la maladie ont leur fondement dans + le corps de l'animal, la blancheur et la noirceur dans le corps + seulement. Que si l'animal qui existe tout entier dans Socrate est + affecté de maladie, ce tout, puisqu'il reçoit dans toute sa quantité + tout ce qu'il reçoit, n'est nulle part au même moment sans la + maladie; or ce même tout est dans Platon, il devrait donc y être + malade, mais il ne l'y est pas. De même pour la blancheur et la + noirceur relativement au corps. A cela, qu'on ne croie pas échapper + en disant: Socrate est malade, l'animal ne l'est pas. Car si l'on + accorde que Socrate est malade, on accorde que l'animal l'est aussi + dans l'intérieur[31]. Ceux-là ne font pas attention à l'universalité + qui prétendent qu'en disant que l'animal n'est pas malade dans + l'universalité, quoique malade dans l'inférieur, ils n'entendent + point qu'il n'est pas malade dans cet accident. Ils pourraient + l'entendre, au contraire, et dire qu'il n'est point malade dans la + singularité; ou s'ils entendent que l'animal dans l'universalité, + c'est-à-dire l'animal universel, n'est pas malade, ils se trompent, + dès qu'il est malade dans l'inférieur, l'animal universel et + l'animal dans l'inférieur étant une même chose[32]. + + [Note 31: L'intérieur dit le degré métaphysique immédiatement + au-dessous du précédent; l'inférieur du genre, c'est l'espèce. Ici, + c'est l'homme et l'homme individuel.] + + [Note 32: Un même, _idem_. C'est l'expression technique. L'essence + universelle est un universel réel (_Illud universale_) ou _un même_ + (neutralement) qui, identique, dans tous les individus, n'est + diversifié que par les formes auxquelles il est combiné. Il faut se + familiariser avec cette expression.] + + «Ils ajoutent: l'animal universel est malade, mais non en tant + qu'universel. Qu'ils s'entendent s'ils peuvent. Car si en disant: + l'animal n'est pas malade en tant qu'il est universel, ils entendent + que ce qui est universel ne lui confère pas la maladie; c'est comme + s'ils disaient: en tant que singulier, il n'est pas malade, car + ce qui est singulier ne lui donne pas la maladie davantage. Si en + disant: en tant qu'universel, il n'est pas malade, ils veulent dire: + retranchez ce qui est universel, il n'est pas malade; alors il n'est + Jamais malade, puisqu'il est toujours universel. Et de même, si vous + retranchez ce qui est singulier, parce qu'aucun singulier n'est + malade en tant et parce qu'il est singulier. Ainsi nous avons deux + fois _en tant que_ de la manière suivante: _en tant qu'_il est + universel, l'animal n'est pas malade _en tant qu'_il est universel. + + «S'ils ont recours à la ressource de l'état[33] et qu'ils disent: + l'animal, en tant qu'il est universel, n'est pas malade dans l'état + universel, qu'ils expliquent ce qu'ils veulent dire par ces mots: + _dans l'état universel_. S'agit-il de la substance ou de l'accident? + Si de l'accident, nous accordons que rien n'est malade dans cet + accident; si de la substance, c'est de la substance _animal_ ou + d'une autre; si d'une autre, nous accordons encore que l'animal + n'est pas malade dans une substance autre que lui-même; si de la + substance _animal_, il est faux alors que l'animal ne soit pas + malade dans l'état universel, puisque c'est l'animal en soi qui a la + maladie. Je ne leur vois donc pas non plus ce refuge. + + [Note 33: C'est là proprement le mot introduit, suivant Jean de + Salisbury, par Gautier de Mortagne. Selon ce dernier, universel + ou individuel était une même substance à différents états ou à + différents degrés; au fond, cette doctrine abandonnait le réalisme; + mais elle semblait, au contraire, en adopter le principe, en + mettant l'universel au premier rang et en le conservant jusque dans + l'individu.] + + «De même, toute différence qui advient au genre le plus prochain + constitue l'espèce, ainsi fait la rationnalité dans l'animal. + Aussitôt, en effet, que la rationnalité touche cette nature, celle + d'animal, aussitôt l'espèce est produite, et la rationnalité trouve + en elle son fondement. + + Elle affecte donc l'animal tout entier, puisque tout ce que le + genre reçoit, il le reçoit dans toute sa quantité; mais de la même + manière, l'_irrationnalité_ affecte en même temps l'animal tout + entier; ainsi deux opposés sont dans un même de la même manière + (_in eodem secundum idem_). Et qu'ils ne disent pas: il n'est point + inconvenant[34] que deux opposés soient dans un même universel, + parce qu'à cela Porphyre se récrie, niant que dans un même universel + soient des opposés: _Il n'a pas ces opposés_, dit-il en parlant du + genre, _car il aurait simultanément des opposés dans un même_. Et à + cet endroit il ajoute: _Ni de choses qui ne sont pas il ne se fera + quelque chose, ni les opposés ne sont en un même_[35]. Et qu'ils ne + croient pas se sauver en disant que là Porphyre ne tient pas pour + absurde que deux opposés soient dans un même, pourvu qu'ils ne + soient pas actuellement constitutifs de la chose dans laquelle ils + sont[36]. Sur ce pied-là, il ne serait pas contradictoire que le + blanc et le noir fussent dans un même, puisqu'ils ne le constituent + pas. + + [Note 34: _Inconveniens_ en scolastique signifie ce qui répugne ou + ce qui est contradictoire, l'absurde logique.] + + [Note 35: En traitant de la différence, Porphyre dit qu'elle est ce + dont l'espèce surpasse le genre. En effet, il faut bien que l'homme + (espèce) ait de plus que l'animal la rationnalité; car si l'animal + avait la rationalité, que resterait-il pour en distinguer l'espèce? + il faudrait que l'animal eût également l'irrationnalité, puisqu'il y + a des espèces sans raison, c'est-à-dire que l'animal aurait toutes + les différences à la fois; ce qui ne se peut, car il en aurait + simultanément d'opposées. Et Porphyre ajoute: «Nec enim omnes + oppositas habet; namque idem simul habebit oppositas,» et plus bas: + «Nec ex his quae non sunt aliquid fiet, nec in eodem simul opposita + erunt.» C'est du moins ainsi que se lit le passage dans la seule + version de Porphyre que nous croyons qu'Abélard ait eue sous les + yeux. (Boeth., _in Porph. a se transl._, t. IV, p. 6.) Cependant + il cite les deux passages en des termes un peu différents, et qui + traduisent plus exactement le texte: [Grec: Oute de pasas tas + antikeimenas echei epei to auto ama exei ta antikeimena....... + oute ech ouk onton ti genetai, oute ta antikeimea ama peri to auto + estai.] (_Isag._, III.)] + + [Note 36: Porphyre dit en effet au même endroit: «_Potestate quidem + habet omnes differentias sub se, actu vero nullam_. Le même a + bien toutes les différences en puissance, mais aucune en acte;» + c'est-à-dire que l'animal peut être l'animal sans raison comme + l'animal raisonnable, mais qu'il ne saurait être actuellement l'un + et l'autre, non plus que l'un ou l'autre, sans cesser d'être le + genre. C'est bien en effet de la différence constitutive que parle + ici Porphyre; mais le raisonnement d'Abélard n'en est pas moins + plausible.] + + «Il y a plus de simplicité dans ce que disent quelques-uns, que les + différences adviennent bien au genre, mais n'ont pas leur fondement + dans le genre; car on dit que ce qui est par soi est ce qui se sert + à soi-même de sujet[37]. Mais je réponds que l'espèce a été faite + du genre et de la différence substantielle, et comme dans la statue + l'airain est la matière et la figure est la forme, de même le genre + est la matière de l'espèce, dont la différence est la forme. C'est + là la matière qui reçoit la forme. Ainsi, dans l'espèce constituée, + le genre soutient la forme, car une fois constituée, l'espèce + est composée de matière et de forme, c'est-à-dire de genre et de + différence; et ainsi nous revenons au même point, et la différence a + son fondement dans le genre. + + [Note 37: Il faut ajouter pour éclaircir la thèse: «Et le genre + n'est point le sujet fondamental de la différence, car il serait + l'espèce; donc, n'étant pas sujet fondamental, il n'est pas par soi, + _per se_.»] + + «Mais ils disent: la rationnalité a bien son fondement dans la + chair, qui est un genre en dehors de l'espèce et non un genre de + l'espèce homme. Ils admettent donc deux impossibilités: la première, + c'est que le genre soit hors de l'espèce et de ses individus, malgré + ce que dit Boèce: _La similitude des espèces diverses, laquelle ne + peut être que dans les espèces et leurs individus, constitue le + genre_[38]; la seconde, c'est qu'une chose soit existante dans + l'espèce, et que la même chose au même moment soit le genre hors de + l'espèce, et que cette chose (corps ou chair) ne soit pas seulement + le genre.» + + [Note 38: Boeth. _In Porph. a se transl_., t. II, p. 50.--L'artifice + de l'objection est de substituer le corps à l'animal et la chair au + corps, pour en faire le fondement de la raison. Car le corps n'est + pas le genre de l'espèce homme, et la chair est une espèce du corps. + De cette manière, l'homme étant la raison incarnée et non plus + l'animal rationnel, n'est plus une espèce composée de la différence + pour forme et du genre pour matière. Abélard n'a pas de peine à + montrer que cette composition est arbitraire et contraire aux règles + de l'art.] + + «De plus, si la forme a son fondement dans l'espèce (et elle + l'aurait, si elle ne l'avait dans le genre et si la rationnalité + était l'humanité même, en dehors de l'espèce composée alors + d'humanité et d'animalité), elle a son fondement dans une chose + constituée d'elle-même et du genre, et c'est ainsi le constitué + même qui sert de fondement au constituant; d'où il suivrait que + l'intelligence peut disjoindre la forme et le fondement. C'est, en + effet, un pouvoir de l'esprit que de conjoindre les disjoints et + disjoindre les conjoints; mais quel esprit aurait le pouvoir de + séparer la rationnalité et l'homme, la rationnalité étant renfermée + dans l'homme? + + «La rationnalité est quelque chose, elle doit donc être contenue + dans un des membres de la grande division d'Aristote: «Les choses ou + sont dites d'un sujet et ne sont dans aucun sujet, ou sont dans un + sujet et ne sont dites d'aucun sujet, ou sont dites d'un sujet et + sont dans un sujet, ou ne sont ni dans un sujet ni dites d'aucun + sujet[39].» Ils choisiront, je pense: _Elle est ce qui se dit d'un + sujet et est dans un sujet_. Car la rationnalité est dite d'un + sujet, quand on dit _cette rationnalité_; elle est dans un sujet, + qui est l'homme. Que si elle est dans l'homme ou dans un sujet, + _elle n'y est pas comme une certaine partie, mais en sorte qu'il lui + soit impossible de subsister sans ce sujet même:_ car c'est ainsi + qu'Aristote définit _être dans un sujet_; mais elle est partie + formelle de l'homme, elle est donc partie, et il faut lui chercher + un sujet dont elle ne soit point partie. + + [Note 39: C'est la grande division des choses établie au + commencement des Catégories d'Aristote, II, et dans Boèce, _In + Predic. Arist., t. I, p. 119. La division d'Aristote n'est indiquée + dans Abélard que par les premiers mots de son texte, ce qui semble + prouver que nous n'avons pas un ouvrage achevé, mais le canevas d'un + ouvrage, ou un mémorial d'arguments sur la question.] + + «Mais, diront-ils, la rationnalité est dans l'homme comme dans un + sujet, et elle n'est pas en lui comme partie intégrale; c'est là + seulement ce que n'a pas voulu Aristote. A cela je proteste, et je + dis: L'animal est dans l'homme comme en un sujet, et il n'y est pas + comme partie intégrale. S'ils disent que la dernière partie de la + définition ne lui convient pas, savoir: _en sorte qu'il lui soit + impossible de subsister sans ce sujet même_, vu qu'il est possible + que l'animal soit sans l'homme et sans les autres inférieurs, non + pas actuellement, bien entendu, mais en général; dites-leur la + même chose de la rationnalité, car, suivant eux, quand même la + rationnalité ne serait dans aucun, elle subsisterait dans la nature. + +Expliquons ce raisonnement. Si la rationnalité est dans le sujet homme +comme une partie qui en peut être séparée, qu'est-ce que le sujet homme +séparé de cette partie? ce n'est plus l'homme. Si l'on objecte qu'elle +en est partie formelle et non intégrale, on peut répondre qu'alors +l'animal aussi est dans le sujet homme et n'en est point partie +intégrale; pourtant de l'homme retranchez l'animal, que restera-t-il? +Si l'on dit que l'animal ne peut être dans le sujet homme comme la +rationnalité, parce qu'il est possible de l'en séparer sans qu'il cesse +de subsister, attendu que l'animal peut subsister sans l'homme, ceux qui +font de la rationnalité une essence subsistante n'en doivent-ils pas +dire la même chose? Il faut donc admettre que la rationnalité et +l'animalité sont dans le sujet homme de la même manière et sont +également nécessaires pour le constituer, et que la rationnalité n'est +pas plus que l'animalité une essence subsistante en dehors de l'animal +humain. + +L'extrait qu'on vient de lire contient une polémique assez vive contre +la théorie générale de l'existence propre des essences génériques ou +spéciales, distinctes des individus et cependant résidant identiquement +et intégralement dans les individus. La pensée principale d'Abélard, +c'est que cette théorie établit, entre les éléments constituants des +êtres, des rapports qui ne rentrent plus dans les cadres de l'ontologie +logique; ils ne sont plus, en effet, matière et forme, genre et +différence. Ou bien il faut admettre des essences hiérarchiques, entre +lesquelles, du moment qu'on les tient pour réelles et subsistantes, +on ne sait plus quelles relations assigner, car où est le rapport +ontologique possible entre une substance universelle et une substance +individuelle? Ou bien il faut n'attribuer l'être proprement dit qu'aux +substances universelles et réduire les différences tant spécifiques +qu'individuelles à de simples accidents, et c'est encore une extrémité +incompatible avec la nature des êtres. Mais la théorie peut prendre +encore d'autres formes, employer d'autres arguments, et Abélard en +parcourt rapidement tous les points de vue, sans marquer toujours les +divisions naturelles de l'argumentation; il passe sans transition d'une +idée à une autre idée, d'une objection à une réponse, et quelquefois il +ne fait qu'indiquer le raisonnement, tandis qu'ailleurs il le développe +avec complaisance. Son ouvrage ressemble à un recueil de notes destinées +à l'enseignement ou à la controverse. + +Trois objections détachées qui ne rentrent pas dans l'argumentation +précédente, s'offrent encore à lui, et il les pose brièvement en ces +termes: + + 1° Tout _matériel_ est constitué complètement par sa forme et sa + matière; or la matière de Socrate est l'espèce homme, la forme est + la _socratité_, et cela suffit pour le constituer.--Mais Socrate + est aussi composé d'éléments, tout corps étant composé des quatre + éléments; s'ils les dissolvent, ils ne peuvent dire comment les + éléments viennent se réunir dans Socrate, car ou ce sera la matière, + ou une partie de la matière, ou la forme, ou une partie de la forme. + Or si ce n'est rien de tout cela, un esprit raisonnable ne voit pas + comment ce peut être là. Quoique la maison soit constituée par le + mur, le toit, le fondement et la forme, cependant nous disons qu'en + composition elle est de bois et de pierres, ce qui peut être en + effet, parce que le bois et la pierre sont les parties des parties + de la maison. + + 2° Les genres et les espèces, étant des choses, sont ou créateur ou + créature: s'ils sont créés, le créateur a été avant la créature; + ainsi Dieu a été avant la justice et la force, qui sont sans aucun + doute en Dieu et autre chose que Dieu; donc Dieu aurait été avant + d'être juste et fort.--Mais quelques-uns disent que la division + de créateur et créature n'est pas complète, ils préfèrent celle + d'engendré et d'inengendré[40]. Soit, et alors les universaux sont + dits inengendrés et partant coéternels, auquel cas, chose criminelle + à dire, l'âme ne serait point soumise à Dieu, étant coéternelle à + Dieu et n'ayant ni origine ni créateur. Socrate est composé de deux + coéternels à Dieu; toute création n'est qu'une conjonction nouvelle, + car la matière et la forme sont deux universaux, et en cette qualité + elles sont coéternelles à Dieu. La fausseté est manifeste. + + [Note 40: La division de toutes choses en créateur et créature + était fort connue, et avait été mise en valeur par Scot Erigène. En + l'employant contre le réalisme, comme en lui donnant la forme de + la division en engendré et inengendré, Abélard argumente contre le + système des idées éternelles, et par conséquent contre Bernard de + Chartres et au fond contre le platonisme.] + + 3° Enfin il me vient encore cette objection: c'est une même essence + (l'essence _animalité_) qui fait, avec la rationnalité, l'homme, + avec l'irrationnalité, l'âne; comment se fait-il que d'une seule + essence deux contraires en fassent deux? Si la nature permettait que + le blanc et le noir fussent à la fois dans le même doigt, cela ne + ferait pas deux doigts. Mais il y a mille choses qui ne peuvent se + concilier avec cette folie, et nous les développerions en objection, + si l'on n'en avait dit assez. + +Jusqu'ici, Abélard n'a combattu que la théorie des essences universelles +résidant essentiellement dans les individus; c'est la doctrine qui, +suivant son récit, dominait dans l'école épiscopale de la Cité, +lorsqu'il y parut à son tour et contraignit Guillaume de Champeaux à se +rétracter. Voici les termes dont il se sert: + + «Mon précepteur Guillaume, archidiacre de Paris, ayant changé son + ancien habit, se convertit à l'ordre des clercs réguliers... Mais sa + conversion ne le fit renoncer ni à la ville de Paris, ni à l'étude + habituelle de la philosophie. Dans le monastère même où il s'était + transporté pour cause de religion, il tint immédiatement école à + sa manière accoutumée. Alors moi, revenu à lui pour l'entendre + professer la rhétorique, entre autres essais de discussion, je + le forçai, par les arguments de controverse les plus évidents, à + changer ou plutôt a détruire son ancienne doctrine des universaux. + Son système touchant la communauté des universaux était d'établir + que la chose totale et identique résidait essentiellement et + simultanément dans chacun des individus, en sorte qu'il ne s'y + trouvait aucune diversité dans l'essence, mais seulement une variété + causée par la multitude des accidents. Or, voici comment il amenda + cette doctrine: il dit désormais que la chose identique l'était, + non pas essentiellement, mais indifféremment, et comme c'est sur ce + point des universaux que s'élève toujours la question capitale entre + les dialecticiens... lorsqu'il eut ainsi corrigé ou plutôt + forcément abandonné sa doctrine, son enseignement tomba dans un tel + délaissement qu'à peine l'admit-on depuis lors à professer la + dialectique, comme si la totalité de l'art consistait dans cette + question des universaux[41].» + +[Note 41: _Ab. Op._, ep. 1., p. 8.] + +La dialectique d'Abélard est le commentaire de ce récit. Nous venons d'y +lire le résumé de l'argumentation par laquelle il força Guillaume de +Champeaux à modifier sa thèse. Il va le poursuivre maintenant dans +sa nouvelle position. C'est la doctrine qu'il appelle doctrine de +l'indifférence, _sententia de indifferentia_, et qu'au début il a +représentée comme n'admettant dans les individus que des universaux +différemment considérés. On va voir comment il l'a développée; ici nous +analysons au lieu de traduire[42]. + +[Note 42: _Id., Gen. et Spec._, p. 518-522.] + +Rien absolument n'existe que l'individu. Mais l'individu différemment +considéré est et l'espèce, et le genre, et ce qu'il y a de plus général +(genre suprême). Socrate, quant à sa nature accessible aux sens, est un +individu, parce que ce qui lui est propre ne se retrouve tout entier +dans aucun autre homme. La _socratité_ ne donne pas un autre homme que +Socrate. Mais l'idée de Socrate ne contient pas toujours tout ce +que désigne ce nom; oubliant Socrate, l'intelligence quelquefois ne +considère en lui que ce qui caractérise l'homme, savoir l'animal +rationnel mortel, et voilà l'espèce. Car c'est un nom qui peut être +attribué à des êtres, divers quant à l'existence, les mêmes quant à la +nature; ce qui s'exprime dans le langage de la scolastique par ces +mots: c'est un prédicable de plusieurs en _quiddité_ de même état; +_prédicable_ (_proedicabilis_), ce qui peut s'affirmer d'un sujet; _de +plusieurs_ (_de pluribus_), de choses numériquement différentes; _en +quiddité_ (_in quid_), comme prédicat ou attribut essentiel; _d'un même +état_ (_de eodem statu_), occupant avec une nature semblable le même +degré de l'échelle ontologique[43]. + +[Note 43: Nous retrouvons ici encore les idées de Gautier de Mortagne; +mais il paraît qu'elles n'étaient qu'une traduction du système modifié +ou du second système de Guillaume de Champeaux dont la subtilité était +très-inventive.] + +Puis, si l'intelligence écarte la rationnalité, et ne considère que ce +que désigne le mot _animal_, Socrate _en cet état_ devient genre. Enfin, +si délaissant toutes formes, nous ne considérons en Socrate que la +substance, alors l'individu ou Socrate devient ce qu'il y a de plus +général, ou généralissime, pur prédicament. Et comme vous pourriez +objecter que le propre de Socrate en tant qu'homme ne se retrouve pas +plus en plusieurs que le propre de Socrate en tant que Socrate, puisque +l'homme socratique n'est en aucun autre homme que Socrate, tout comme +Socrate lui-même; on vous l'accorde avec cette restriction: Socrate, en +tant que Socrate, n'a rien de commun qui se retrouve identique dans un +autre; mais en tant qu'homme, il a beaucoup de choses communes qui se +retrouvent dans Platon et les autres individus. Car si Socrate est +homme, Platon est homme comme lui, mais non essentiellement comme lui, +c'est-à-dire, en même essence que lui. On peut raisonner de même de +l'animal et de la substance. Or, ce quelque chose de commun qui se +retrouve ou ne se retrouve pas ailleurs que dans l'individu, suivant +que l'on considère l'individu d'une manière on d'une autre, +c'est précisément ce qu'on appelle le _non-différent_ ou plutôt +l'_indifférent_ (_indifferens_). + +Cette doctrine de l'indifférence se réfute par l'autorité et par la +raison. + +L'autorité, c'est Porphyre. Il dit: «Les choses les plus générales sont +au nombre de dix; les plus spéciales sont en un certain nombre, mais +non pas infini; les individus sont en nombre infini[44].» Or, dans le +système en question, les individus, en tant que substances, sont les +choses les plus générales et cessent d'être en nombre infini. + +[Note 44: _Isagog_. II, et Boeth., _In Porph._, I. III, p. 75.] + +On répond précisément par la non-différence. Oui, dit-on, les genres les +plus généraux sont infinis en nombre essentiellement, c'est-à-dire que +les genres les plus généraux comprennent des essences en nombre infini. +Mais si on les compare, elles se confondent par tout ce qu'elles ont de +commun, de non-différent, d'indifférent, et alors elles ne sont plus que +dix, les dix genres les plus généraux: ce qu'on exprime en disant que +ces mêmes genres sont en nombre infini par l'essence et seulement dix +par l'indifférence. Par exemple, autant d'individus de substance, autant +de substances et par conséquent autant de genres les plus généraux; +et cependant tous ces individus se réduisent à un seul genre le plus +général, la substance, parce que sous ce rapport ils ne diffèrent point, +_indifferentia sunt_. + +Mais Porphyre dit encore que la collection de plusieurs en une nature +est l'espèce, et plus nombreuse, elle est le genre[45]. Cela peut-il se +dire de l'individu? Socrate communique-t-il sa nature à Platon? L'homme +de Socrate, l'animal qui est en lui, est-il en un autre qui ne soit pas +Socrate, en quelqu'un hors de Socrate? Comment donc, si les individus +sont le genre, peuvent-ils mettre leur nature en commun? + +[Note 45: Porph. _ibid._, et Boeth., p. 70.] + +On vous répondra, en recourant à l'indifférence (_ad indifferentiam +currentes_), que Socrate, en tant qu'homme, rassemble (_colligit_) +Platon et tous les autres hommes, puisque, sous ce rapport, il est +l'essence indifférente de l'homme, et par conséquent de tous les hommes. +Ainsi, comme essence indifférente, Socrate est Platon. + +Mais voici toujours Porphyre: «Le genre est ce qui s'affirme de +plusieurs différents en espèce, l'espèce ce qui s'affirme de plusieurs +différents en nombre[46].» Et alors, comme Socrate, _en l'état_ +d'animal, est un genre, il est inhérent à plusieurs espèces différentes; +en l'état d'homme, il est une espèce, et il appartient à plusieurs qui +diffèrent numériquement. Or, comment soutenir que l'animal ou l'homme +qui est Socrate, soit inhérent à un autre que lui-même? + +[Note 46: Porph. _ibid._, et Boeth., t. II, p. 60 et 72.] + +Alors on vous dira que sans doute Socrate en aucun état, c'est-à-dire à +quelque degré ontologique qu'on le place, n'appartient _essentiellement_ +à personne qu'à lui; mais que dans l'état d'homme, c'est-à-dire +considéré comme espèce _homme_, on peut dire qu'il est inhérent à +plusieurs, parce que plusieurs lui sont inhérents, comme non différents +de lui, comme indifférents. De même, si on le prend comme animal. Ici on +se heurte contre l'autorité de Boèce: «L'espèce n'est pas autre +chose qu'une pensée collective qui se recueille de la ressemblance +substantielle d'individus qui diffèrent numériquement. Le genre est une +pensée tirée de la ressemblance des espèces[47].» Or, ceci ne s'accorde +pas avec la doctrine en question; Socrate, comme homme, est une espèce +qui n'est pas recueillie de plusieurs, n'étant pas dans plusieurs; et de +même pour Socrate pris comme animal. Faut-il donc admettre que Socrate +comme homme se recueille et de soi-même et de Platon et des autres; que +tout individu soit, en tant qu'homme, recueilli de lui-même? mais cela +est ridicule. Ce n'est pas l'individu qui rassemble les autres individus +ou les autres espèces; c'est l'inverse. «Les genres et les espèces ne +sont pas les concepts d'un seul individu, dit Boèce[48], mais sont la +collection ou la conception commune qu'opère l'intelligence de tous les +individus.» Dire que Socrate comme homme est une espèce, c'est donc dire +que l'espèce est la collection d'un individu. + +[Note 47: Boeth., _In Porph._, I, l, p. 58.] + +[Note 48: _Id., In Proedic._, lib. l, p. 120.] + +Après l'autorité, que dit la raison? Si tout individu humain, en tant +qu'homme, est une espèce, on peut dire de Socrate: «Cet homme est une +espèce; or Socrate est un homme; donc Socrate est une espèce.» Le +syllogisme est régulier[49]. + +[Note 49: C'est le syllogisme du premier mode de la première ligure +(_Prem. Analyt._ I, iv, p. 12, t. II de la trad. de M. B. St.-Hilaire.)] + + «J'argumente. 1° Si Socrate est une espèce, Socrate est un + universel; 2° s'il est un universel, il n'est pas un singulier; 3° + s'il n'est pas un singulier, il n'est pas Socrate. On résistera à + la seconde conséquence, car dans ce système tout universel est un + singulier, tout singulier est un universel diversement considéré. Je + réponds: La substance est ou universelle ou singulière. C'est là, je + pense que personne ne le nie, une division suivant l'accident[50]. + Or, comme dit Boèce dans le livre _des Divisions_, «celles-ci ont + cette règle commune que tout ce qui est ainsi divisé doit l'être + en opposés[51].» En sorte que si nous divisons le sujet par les + accidents, nous ne disions pas: _Parmi les corps, les uns sont + blancs, les autres doux_, parce qu'il n'y a pas opposition, mais + _parmi les corps, les uns sont blancs, d'autres noirs, d'autres + ni noirs ni blancs_. Voici, d'après cela, comment il faudrait s'y + prendre pour nier que cette division «Toute substance est ou + universelle ou singulière,» soit suivant l'accident: il faudrait + dire qu'il n'y a pas plus d'opposition entre universel et singulier + qu'entre blanc et doux. + +[Note 50: Voy. ci-dessus, c. vi, t. I, p. 436.] + +[Note 51: Boeth., _De Divis._, p. 648.] + + «Ils disent, eux, que Boèce n'a point parlé de toutes les divisions + suivant l'accident, mais des régulières; si vous leur demandez + quelles sont les régulières, ils répondent: celles auxquelles + la règle s'applique. Voyez quelle est leur impudence! lorsque + l'autorité dit si clairement, en parlant des divisions selon + l'accident: _Celles-ci ont toutes cette règle commune_, etc., ils + prétendent faussement que cela n'est pas dit universellement. Mais + ils ne tiendront pas là, car là-dessus précisément, sur l'universel + et le singulier, l'autorité les contredit: aucun universel n'est + singulier et aucun singulier n'est universel. Boèce, en parlant de + cette division: «La substance est ou universelle gu singulière,» + dit dans son commentaire sur les Catégories: «Il ne se peut que + l'accident prenne la nature de la substance, ni la substance celle + de l'accident... ni la particularité, ni l'universalité ne passent + l'une dans l'autre, car l'universalité peut être affirmée de + la particularité, comme animal de Socrate ou de Platon, et la + particularité accepte l'attribution d'universalité, mais non en + sorte que l'universalité devienne particularité, ni que ce qui + est particulier devienne universalité[52].» _Universalité_ et + _particularité_, ces noms sont pris pour l'universel et le + particulier, les exemples nous l'apprennent, témoin celui d'animal + et de Socrate. A ceci, rien ne peut être opposé de raisonnable. + +[Note 52: Boeth., _In Proedic_., t. I, p. 120.] + + «Cependant ils ne se tiennent point tranquilles et ils disent: + Aucun singulier, en tant que singulier, n'est universel, et + réciproquement; mais quand il est universel, le singulier est + universel, et réciproquement.» Contre cela, voici les paroles que je + dis. _Aucun singulier en tant que singulier_ paraît avoir ce sens: + aucun singulier demeurant singulier n'est universel demeurant + universel; ce qui est conséquemment faux, car Socrate demeurant + Socrate est homme demeurant homme. La proposition pourrait encore + avoir ce sens: ce qui est le singulier ou la singularité ne confère + à aucun singulier d'être universel, ou bien elle enlève à l'homme + singulier l'universalité; ce qui est complètement faux entre Socrate + et l'homme, car en Socrate ce qui est Socrate implique l'homme et + n'interdit à aucun singulier d'être quelque chose d'universel, + puisque, suivant eux, tout singulier est universel. + + «De même, s'ils disent: Socrate, en tant qu'il est Socrate, + c'est-à-dire dans toute la propriété qui lui vaut d'être désigné par + le nom de Socrate, n'est pas l'homme en tant qu'homme, c'est-à-dire + en toute cette propriété que désignent ces mots _c'est un homme_; + voilà qui est encore faux, car Socrate désigne l'homme socratique, + et en lui l'homme ou ce que signifie le nom d'_homme_. + + «Enfin s'ils disent: Socrate, dans toute cette propriété qui motive + la désignation par le nom de _Socrate_, n'est pas uniquement ce que + signifie homme, que pourront-ils conclure de là?... Qu'un autre se + charge d'en juger.» + +D'après le principe de Porphyre que l'espèce est composée du genre et +de la différence substantielle, comme la statue de l'airain et de la +figure, la matière, ainsi que la différence, est une partie de l'espèce. +L'espèce elle-même en est le tout définitif. Ces deux parties sont donc +corrélatives, et opposées l'une à l'autre; et comme un père n'est pas le +père de soi-même, mais d'un autre, un tout est le tout d'autre chose +que lui-même, le tout de ses parties; et la partie est partie, non pas +d'elle-même, mais du tout qui n'est pas elle. + +Mais si l'homme et sa matière ne font qu'un (ce qui arrive dans +la doctrine ici combattue; là où l'espèce même n'est que le genre +diversement considéré, l'espèce homme n'est essentiellement que le genre +animal), si, l'espèce étant un tout composé de sa matière et de sa +différence, l'espèce _homme_ ne fait qu'un avec sa matière _animal_, +l'espèce sera un tout composé de lui-même et d'un autre, ce qui est +impossible. En d'autres termes, si l'espèce homme et l'animal, son +genre, ne font qu'un même, comme tout genre est inhérent à son espèce, +le même est inhérent au même, ce qui ne peut être. Que ce qui est soi +puisse être inhérent à soi, c'est ce qui ne saurait se comprendre, dit +Boèce[53]. + +[Note 53: «Testante Boethio super Topica Tullii in commentario, libro +primo.» (P. 769.) Voila une preuve qu'Abélard connaissait le commentaire +de Boèce sur les Topiques de Cicéron.] + +De cette discussion du réalisme, il résulte que les choses générales ne +sont pas, à proprement parler, des choses; et si elles ne sont pas des +choses, il semble, d'après une antithèse fort usitée, qu'elles sont des +mots. On conçoit donc que pour avoir contesté aux choses générales +leur réalité, Abélard ait été accusé d'avoir soutenu le nominalisme. +L'imputation n'est pas exacte, si l'on entend par nominalisme la +doctrine ainsi appelée dans l'histoire. Il faut distinguer en effet +entre ceux qui, par forme de réfutation et pour convaincre leurs +adversaires d'erreur, disent aux ennemis du réalisme que, si les +universaux ne sont pas des essences, alors ils ne sont que des mots; et +ceux qui établissent volontairement et dogmatiquement que les universaux +sont et doivent être des noms. L'allégation des premiers est une +critique, une conséquence extrême tournée à crime, une accusation. Celle +des seconds est une doctrine avouée. Les premiers entendent que les +choses qui ne sont que des idées ne sont que des mots, des sons de la +voix. Les seconds prétendent que les universaux ne sont pas même des +idées, mais des mots sans idées, des noms sans objet même intellectuel. +Cette distinction assez subtile et qui, je crois, avait été négligée, +doit être présente à qui veut bien apprécier les opinions et les hommes +que cette controverse a mis en scène. Ainsi, il est bien permis de +soutenir encore qu'Abélard a été nominaliste, si l'on entend par là que +du conceptualisme qu'on lui attribue au nominalisme, il y a si peu de +distance qu'on ne veut pas s'y arrêter; mais il serait historiquement +faux de dire que la doctrine d'Abélard ait été le nominalisme, et qu'il +n'ait fait que répéter Roscelin. C'est à peu près ainsi qu'on prétend +quelquefois, du point de vue d'un catholicisme rigide, absolu, que dès +qu'un homme est gallican il est janséniste, et dès qu'il est janséniste, +protestant. Et cependant il y aurait mensonge à prétendre que le +gallicanisme, le jansénisme, et le protestantisme ne soient pas des +doctrines et des sectes profondément distinctes. + +Attendons-nous donc à voir Abélard, abandonnant le réalisme comme +vaincu, porter la guerre sur le terrain du nominalisme[54]. + +[Note 54: _De Gener. et Spec._, p. 522-524.] + + «Abordons, dit-il, l'opinion qui veut que les genres et les espèces + ne soient que des mots universels et particuliers, prédicats ou + sujets, et non pas des choses. + + «Il faut d'abord citer l'autorité qui affirme quo ce sont des + choses. L'espèce,» avons-nous vu dans Boèce[55], «n'est qu'une + pensée recueillie de la similitude substantielle d'individus + numériquement dissemblables; le genre est une pensée recueillie de + la similitude des espèces.» Or, qu'il regarde ces similitudes comme + des choses, c'est ce qu'il montre un peu plus haut ouvertement on + disant: «Il y a de telles _choses_ dans les êtres corporels et + dans les sensibles; l'intelligence en conçoit au delà des objets + sensibles[56].» Le même Boèce dit encore: «Puisque les premiers + genres des _choses_ sont au nombre de dix, il fallait nécessairement + que ce fût aussi le nombre des mots simples qui se diraient des + _choses_ simples[57].» Mais eux, par les genres, ils expliquent + qu'il faut entendre les _manières_[58]. Aristote dit dans le _Peri + Hermeneias: Parmi les choses, les unes sont universelles, les autres + particulières_[59]. Mais pour expliquer ce passage, ils disent: + «_Les choses_, c'est-à-dire les mots.» Quand je parle d'animal, dit + Boèce, je désigne une substance qui s'affirme de plusieurs. Que + cette autorité énonce par là qu'il y a des choses universelles[60], + quand il ajoute: «S'affirmer de plusieurs, ce qui est la définition + de l'universel,» que ce soient des _choses_ prises comme prédicats + et comme sujets, Boèce le reconnaît en disant: «La proposition + prédicative énonce que _la chose_ qu'elle pose comme sujet doit + prendre le nom de _la chose_ qu'elle pose comme prédicat[61].» Ne + pouvant résister raisonnablement à des autorités aussi claires, + ils disent que les autorités mentent, ou bien, cherchant à les + interpréter, ils font comme ceux qui ne savent pas écorcher, ils + coupent la peau.» + +[Note 55: Boeth., _In Porph._, p. 56.] + +[Note 56: Le passage se trouve peu de lignes avant le précédent. On +pourrait contester qu'il ait positivement dans l'auteur primitif le sens +qui lui est ici donné, et qu'il signifie que les généralités sont des +choses. Boèce vient de dire que les objets des conceptions générales +diffèrent de ces conceptions, puisque celles-ci représentent ces objets +comme s'ils existaient en eux-mêmes, tandis qu'il n'en est rien, et il +se fait cette objection: si ces conceptions sont inexactes, elles sont +fausses, et alors il est inutile de s'en occuper. Mais il répond qu'il +arrive sans cesse à l'entendement de considérer les choses autrement +qu'elles ne sont, sans tomber dans le vain ni dans le faux. Ainsi +l'entendement détache d'une chose une propriété qu'il considère en +elle-même, c'est-à-dire autrement qu'elle n'est dans la réalité, et il +réussit ainsi à la mieux connaître. «Il y a donc de telles choses dans +les objets corporels et sensibles. Elles se conçoivent en dehors des +sensibles, pour que leur nature puisse être pénétrée et leur propriété +comprise.» Le latin dit: «Sunt igitur hujusmodi _res_ in corporalibus +atque in sensibilibus _rebus_. Intelliguntur autem praeter sensibilia, +ut eorum natura perspici et proprietas valeat comprehendi.» N'est-il pas +évident que le mot _res_ est employé là pour exprimer ce dont on parle, +et parce que le langage est involontairement réaliste?] + +[Note 57: Boeth., _In Praedie._, p. 114.] + +[Note 58: Ces diverses citations étaient probablement devenues triviales +dans la controverse, et ici Abélard fait très-succinctement allusion aux +interprétations diverses que les divers systèmes en donnaient pour n'en +point être embarrassés. Nous savons par Jean de Salisbury qu'il y avait +des gens qui par les mots de genres et d'espèces entendaient tantôt les +choses universelles, tantôt la _manière des choses, rerum maneriem_. +C'est probablement ce qu'Abélard appelle ici _manerias_. En tout cas, +le mot paraissait nouveau et obscur à l'auteur du _Metalogicus_, qui +trouvait qu'il ne devait signifier que la collection des choses ou la +chose universelle, et que cependant il ne pouvait par l'étymologie +exprimer que le nombre des choses, ou l'état dans lequel la chose +demeure telle, _talis permanet_. Ce dernier sens était probablement le +véritable, et nous sommes volontiers de l'avis de Brucker, qui +croit qu'il exprime la _demeure_ des choses dans le sein des choses +universelles, [Grec: diamonê tôn ontôn]; et cette expression aurait +ainsi été conduite peu à peu à un sens approchant du sens moderne, +_la Manière d'être_. «Je ne sais où l'on a trouvé ce mot, dit Jean de +Salisbury.» Ce qu'il faut remarquer au reste, c'est que cette doctrine +des _manières_, l'auteur du _Metalogicus_ la classe dans le réalisme, et +Abélard avec plus de raison dans le nominalisme. (_De Gen. et Spec._, p. +523.--Johan. Saresb., _Metal._, t. II, c. xvii.--Brucker, _Hist. crit. +phil._, t. III, p. 909).] + +[Note 59: _Hermen._, VII.--Boeth., _De Interp._, ed. prim., p. 338.--Il +semble qu'Abélard avait encore une autre version du _De Interpretatione_ +que la version de Boèce, car il cite ainsi la phrase d'Aristote: «Rerum +aliae sunt universales, aliae sunt singulares,» et il y a dans la +version de Boèce: «Sunt haec rerum universalia, illa vero singularia.» +Les termes cités Par Abélard sont conformes à la version de Pacius, +(édit. de Duval., t. I, p. 56), qui lui-même avait probablement suivi +quelque traduction antérieure. Dans tous les cas, si la citation a +quelque valeur, elle la doit au mot _rerum_, et il est, dans le grec, +[Grec: tôn pragmatôn].] + +[Note 60: Je ne trouve pas cette citation dans Boèce. L'édition +d'Abélard renvoie à l'ouvrage de ce dernier sur les Catégories, p. 131. +A cette page on cherche en vain les termes cités, mais j'y lis ainsi +qu'aux pages voisines, que les substances secondes se disent des +substances premières, mais qu'elles sont moins substances que celles-ci, +et qu'elles sont plus ou moins Universelles, tandis que les substances +premières sont individuelles.] + +[Note 61: _De Syll. hyp._, p, 607.] + +Mais alors ni les genres ni les espèces, tant universelles que +singulières, tant prédicats que sujets, ne sont des mots; tout cela +n'est rien du tout, car ils tiennent, comme leur adversaire, que ce qui +est successif ne peut aucunement composer un tout constant; or les mots +sont successifs, les choses et les espèces ne peuvent donc pas composer +des touts, elles ne sont rien; aussi dit-on que l'autorité a menti et +non qu'elle s'est trompée. + +En outre, comme la statue est matériellement d'airain, et que la +figure est sa forme, l'espèce a le genre pour matière et pour forme la +différence. Or tout cela ne saurait s'appliquer aux mots; les mots n'ont +ni forme ni matière. L'animal est le genre de l'homme, mais un mot n'est +nullement la matière d'un autre mot, car de quel mot ou dans quel mot +serait-il? Du mot animal ne se fait pas le mot homme; dans le premier +n'est pas le second. + +Mais on prétend que tout cela est façon de parler figurative. Dire +que le genre est la matière de l'espèce, reviendrait à dire que la +signification du genre est la matière de la signification de l'espèce. +Mais puisque le système est que rien n'existe que les individus, et que +les mots tant universels que particuliers ne désignent au fond que des +individus, homme et animal signifient la même chose, et par conséquent +on peut dire, en renversant les termes: la signification de l'espèce est +la matière de la signification du genre. Si l'on accorde cela, et on +y est bien forcé, qu'on se défende contre Boèce, qui montre que la +différence du genre au tout gît en ceci que le genre est la matière des +espèces et les parties la matière du tout[62]. Que si les espèces sont +la matière des genres comme les parties du tout, le genre et le tout ne +diffèrent plus, ils se confondent. + +[Note 62: Boeth., _De Div_., p. 640.] + +Enfin, la signification du genre ne saurait être la matière de la +signification de l'espèce, car le genre et l'espèce sont une même chose +dans le système de l'indifférence, et un même ne reçoit pas de forme +pour se constituer lui-même. «Mais,» dit Boèce, «le genre ayant reçu la +différence se transforme en espèce[63].» Un même n'est point partie de +lui-même, car si le même était à la fois tout et partie, le même serait +opposé à lui-même. + +[Note 63: _Id., Ibid_.] + +Voilà tout ce qu'Abélard dit du nominalisme; mais c'est le cas de +rappeler ce que nous aurions bien fait peut-être de reporter ici, +l'examen approfondi auquel il s'est livré de l'objection prise du tout +et des parties[64]. Il faut y remonter, si l'on veut bien connaître +toute sa polémique contre Roscelin; nous n'en revoyons ici qu'une faible +trace. + +[Note 64: Voy. _Dialect_., pars V, p. 460 et seqq. Et _De Gen. et +Spec._, p. 517, et dans la présent ouvrage, c. vi, t. I, p. 454.] + +Cette réfutation du nominalisme est en effet brève et superficielle, et +quoi qu'en dise l'auteur, elle est plutôt fondée sur des autorités que +sur la raison. + +Un des arguments les plus forts est assurément celui-ci, un mot +(_animal_) ne peut être la matière d'un autre mot (_homme_). Mais qui ne +voit que c'est décider la question par la question? Si l'espèce n'est +qu'un nom, c'est-à-dire rien qu'un nom, il n'y a pas lieu d'appliquer à +ce rien les conditions de l'être et de lui supposer une matière et une +forme. Ce n'est qu'à ceux qui regardent le genre ou l'espèce comme +quelque chose, que cette question doit être posée, et elle ne peut +embarrasser le nominaliste qu'autant qu'il conserve de la déférence pour +l'autorité qui a dit que le genre est la matière de l'espèce et l'espèce +celle de l'individu. C'est donc une objection d'autorité et non de +raison. Or, comment supposer que celui qui a pleinement et sciemment +adopté la théorie du nominalisme ne soit pas déjà résolu à se peu +soucier des autorités? + +L'autre argument, pris encore de l'autorité, plus fort par les mots +que parle fond, c'est que, d'après les maîtres, tout est substance ou +accident, et que les genres et les espèces, n'étant pas des accidents, +sont des substances. Et en effet, Aristote les met au nombre des +substances. Mais ce sont des substances secondes, celles qui s'affirment +des premières, celles qui leur sont attribuées ou _prédites_. Elles sont +substances, parce qu'elles font connaître les substances premières. +Elles les manifestent, elles montrent ce que c'est, elles les donnent. +Qui ne voit que l'emploi du mot de substance dans cette occasion ne +décide rien quant à la réalité substantielle des universaux; et qu'au +contraire il ne semble leur être attribué qu'une réalité dérivée +de celle des substances premières, c'est-à-dire individuelles? Les +substances premières ou individuelles sont vraiment substances, en ce +qu'elles sont prises pour sujets ([Grec: upokeitai]) de toutes les +autres choses; les substances secondes ou universelles sont encore +substances, parce qu'elles sont prises comme attributs ([Grec: +katêgoreitai][65]) des substances premières ou individuelles. +Évidemment, c'est ici la théorie de ce principe des nominalistes, +la substance est essentiellement individuelle. Je n'en conclus pas +qu'Aristote ait soutenu la thèse des nominalistes, si ceux-ci, en +disant que les universaux ne sont que des mots, entendaient qu'ils sont +chimériques et vains. Aristote au contraire les fonde sur des réalités, +puisqu'il les attribue aux substances mêmes, et en fait ainsi des +substances par attribution. + +[Note 65: Categ., V.] + +L'intervention constante de l'autorité dans les débats scolastiques +en constitue la plus grande difficulté. Cette autorité est a la fois +absolue et contradictoire. Il faut l'avoir pour soi ou la tourner pour +soi, multiplier les citations conformes, interpréter les citations +contraires; travail aussi épineux que stérile. C'est l'incohérence +des textes qui a produit dans la présente question la multitude et la +diversité des systèmes, et nous acceptons cette remarque judicieuse de +Jean de Salisbury: «Dans cette question, dit-il, + + _Magno se judice quisque tuetur_; + +et chacun, d'après les paroles des auteurs qui ont indifféremment mis +les noms pour les choses et les choses pour les noms, construit sa +doctrine ou plutôt son erreur[66].» C'est ainsi que la controverse +devient souvent une véritable question de mots; et chose curieuse, Jean +de Salisbury qui a spirituellement discuté et en partie réfuté les +systèmes, tombe à son tour dans l'erreur qu'il signale, lorsqu'il +produit le sien. Car se proposant de soutenir que les genres et les +espèces ne sont rien, il en induit qu'ils ne sont pas des noms, puisque +les noms sont quelque chose[67]. Évidemment, l'équivoque sur le sens du +mot _être_ est ici, comme dans toute cette question, la racine de la +difficulté. Aristote n'est pas irréprochable en cela; il s'est servi de +_l'être_ avec une liberté, une indifférence, qu'il fallait remarquer, si +l'on ne voulait pas tomber dans de fréquentes méprises en le lisant et +le citer contradictoirement. C'est ce qui est arrivé aux scolastiques; +ils se combattent tous, et cependant tous professent Aristote: _Siquidem +omnes Aristotelem profitentur_[68]. + +[Note 66: _Polier_., t. VII, c, xii.] + +[Note 67: _Metalog_., t. II, c. xx.] + +[Note 68: _Ibid_., c. xix.] + +Que de peines Abélard se serait épargnées, si, aussi hardi qu'il était +présomptueux, il se fût fié a son orgueil, et si, rejetant les textes, +il n'eût, pour résoudre un gênant problème, écouté que sa propre raison! + + + +CHAPITRE IX. + +SUITE DU PRÉCÉDENT. + +Abélard a combattu le réalisme, est-il par conséquent nominaliste? Il a +combattu le nominalisme, est-il néanmoins nominaliste? C'est ce qu'il +nous reste à décider. + +«Montrons à présent,» dit-il, «avec la permission de Dieu (_Deo +annuente_), ce qu'il nous paraît préférable d'admettre[69].» J'essaierai +d'expliquer ce système assez subtil, en suivant l'ordre des idées du +philosophe, mais sans m'attacher aux formes de la diction, quoiqu'il +soit nécessaire, pour l'exactitude scientifique et pour la fidélité de +la couleur, de reproduire souvent les termes de l'école. + +[Note 69: _De Gen. et Spec._, p. 626-634.] + +Dans aucun système, on ne refuse une certaine réalité à l'individu; +s'il ne possède l'être par privilège, au moins le possède-t-il en +participation (Platon, Scot Érigène), et personne n'a articulé +formellement que la chose individuelle fût une fiction. Abélard, voulant +se rendre compte de la constitution des êtres, considère l'individu, +c'est-à-dire qu'il pose le problème des genres et des espèces dans +ce que les scolastiques ont appelé après lui le problème de +l'individuation; c'est là le propre et la nouveauté de sa doctrine. Au +moins le procédé est méthodique: l'individu est certain et donné; partir +de l'individu, c'est aller du connu à l'inconnu, du simple au composé. +Avant de pénétrer dans la constitution de l'espace humaine, étudions +donc avec Abélard les éléments réels de l'espèce, ou les individus. + +Socrate, comme tout être individuel, comme toute essence, est un composé +de matière et de forme; il est individu, de l'espèce, l'homme Socrate, +homme par la matière; Socrate par la forme; la matière est l'_homme_, +la forme est la _socratité_. Dans Platon également, la matière est +l'_homme_ et la forme la _platonité_. Ainsi l'essence _homme_ qui +résulte de l'union de la forme _humanité_ à la matière _animal_, devient +dans l'individu la matière _informée_, par la forme individuelle qui +fait Platon ou par celle qui fait Socrate; de là une essence qui est +tout l'individu. La forme qui, en s'unissant à la matière _animal_, +constitue l'individu, est-elle ailleurs qu'en lui? non, assurément: +point de Socrate hors de Socrate. Mais cette essence _humanité_, qui +devient la matière de Socrate et comme le sujet de la _socratité_, +est-elle ailleurs? pas davantage; sa pareille se retrouve dans la +matière, de Platon, mais n'est pas individuellement la même, elle est +numériquement différente, c'est-à-dire que l'une et l'autre font deux: +il y a analogie, c'est le mot d'Aristote[70], il n'y a pas identité, Or +cette essence _humanité_, ou l'espèce humaine, n'est pas ce qui en est +dans Socrate ou ce qui en est dans Platon, mais la réunion de toutes les +essences pareilles ou analogues, constituées, formellement dans chaque +individualité. Elle est donc une collection. Une telle collection, bien +qu'essentiellement multiple, est une de nature, en ce sens qu'elle +se compose, non pas des mêmes, mais des semblables; elle est _un_ +universel, _une_ espèce, comme un peuple est _un_ peuple. + +[Note 70: _Met_., XII, iv et v.] + +Si l'on recherche maintenant comment la collection _humanité_, ou +l'espèce humaine, est constituée, on trouve que dans chacune des +essences qui la composent elle a pour matière l'_animal_, et pour forme +une forme multiple et non pas une, la _rationnalité_, la _mortalité_, +la _bipédalité_, et les autres formes substantielles de l'humanité, +c'est-à-dire qu'elle est la collection de toutes les matières _animal_ +affectées ou _informées_ de toutes ces formes substantielles. Et de même +que la matière _homme_, ou, comme dit Abélard, _ce d'homme_ (_illud +hominis_), qui soutient l'individualité _Socrate_, n'est pas +essentiellement la matière _homme_ qui soutient l'individualité +_Platon_, de même la matière _animal_ (_illud animal_) qui soutient la +forme _humanité_ dans tel ou tel individu n'est que dans cet individu, +mais son analogue, un non-différent d'elle (_indifferens illi_), se +trouve comme matière dans chaque individu de l'espèce _animal_. Ce +non-différent, ou cet indifférent à toute forme, semblable de nature et +non identique, ne devient essentiellement différent et de plus en plus +différent qu'en étant constitué formellement, d'abord par l'humanité, +puis par l'individualité. + +Si l'on réunit maintenant cette multitude d'essences soutenant les +formes des diverses espèces _animal_, on aura une collection générique +ou un genre, multitude autre que celle qui compose l'espèce. Celle-ci +est la collection des sujets des individus humains, celle-là est la +collection des sujets des différences substantielles des diverses +espèces. Chaque essence de la multitude ou du genre _animal_ est +composée matériellement de _corps_, formellement d'_animation_ et de +_sensibilité_. De toutes les essences du genre, aucune ne se trouve, +quant à sa matière, ailleurs que dans chacune des essences qui le +composent, mais elles ont des analogues ou des non-différents qui +soutiennent les formes de toutes les espèces de corps. A ce degré, c'est +la _corporéité_ qui est la forme, elle qui était tout à l'heure comprise +dans la matière, _animalité_. De même qu'il s'est composé un nouveau +genre de la collection des _corps_, collection dans laquelle entre la +réunion des essences de la nature _animal_, un nouveau genre, le genre +_corps_, sera la collection de tous les êtres composés matériellement de +_substance_, formellement de _corporéité_. Telle sera la constitution de +toutes les essences du genre _corps_, ou bien de toutes les matières des +espèces du corps, ou bien des substances informées de la _corporéité_. +Faites abstraction de cette dernière forme, il vous reste des +substances, c'est-à-dire des non-différents, et c'est là le genre +le plus général ou suprême. Une espèce de ce genre soutient +l'_incorporéité_, l'_incorporéité_ est sa forme, comme la _corporéité_ +était tout à l'heure celle des substances, matières des essences du +genre _corps_. Ces matières prises comme essences, indépendamment de +la _corporéité_, sont les essences dont la multitude compose le genre +généralissime de substance. Elles ne sont pas encore rigoureusement +simples, on y peut encore décomposer l'être en deux principes; sa +matière serait, pour ainsi parler, la _pure essence_, sa forme la +_susceptibilité des contraires_. + +Nous avons atteint ici la matière première de l'être, mais puisque cette +matière première est une notion, c'est-à-dire un défini, il faut bien +que l'on puisse distinguer idéalement sa matière de sa forme, et la +considérer au moins fictivement comme un genre dont la différence ou +l'équivalent de la différence consiste uniquement dans la propriété +d'engendrer des espèces. La susceptibilité des contraires, propriété +de la pure matière, n'est pas, en effet, une forme réalisée, c'est la +simple possibilité de la forme, c'est l'acte en puissance. L'indéterminé +ne se réalise qu'en se déterminant. La définition qu'on vient de lire ne +donne à l'indéterminé d'autre détermination que d'être déterminante. Ici +la forme, qui, de sa nature, est actuelle, n'est que la possibilité +de l'acte; l'acte indéterminé, mais possible, est en effet la seule +différence qu'il y ait entre l'indéterminé pur et le néant. Qu'on y +songe bien, la matière ou l'essence qui ne serait pas déterminable ne +contiendrait plus rien de l'être, et ne serait que le néant sous un faux +nom. + +C'est ainsi qu'Abélard passe en revue les divers degrés de la catégorie +de l'essence (substance), et dresse ce qu'on pourrait appeler l'échelle +de l'être. Il serait possible de faire un travail analogue sur les +autres catégories, quoique là les conditions de l'être ne soient pas +aussi réelles, et qu'il ne s'y agisse que des êtres improprement dits, +la qualité, la relation, etc., ne pouvant exister séparées d'un sujet. +Mais, comme le veut Abélard, «que ce qui a été dit de la substance soit +entendu des autres prédicaments[71].» + +[Note 71: _De Gen. et Spec_., p. 502.--Il est impossible de ne pas faire +remarquer combien cette déduction de l'être dans ses diverses phases +dialectiques ressemble à l'évolution ontologique de l'être partant du +néant, dans la logique d'Hegel, pour s'élever par _le devenir_ à toutes +les formes de la réalité et de la pensée. (Hegel, Oeuv. compl. en all., +t. III; _Science de la Logique_, p. 71. Berlin, 1833.)] + +On remarquera que dans cette analyse des graduations de la substance, +le mot matière ne doit pas être compris dans le sens de l'opposé de +l'esprit, mais comme le nom du fonds de l'être, puisque dans le langage +d'Abélard, conforme en cela à celui d'Aristote, on pourrait dire que la +substance est indifféremment la matière de l'esprit et la matière du +corps, ou qu'elle est la matière, le non-différent qui peut recevoir +la forme de la corporéité ou la forme de l'incorporéité; mais ceci n'a +d'importance que s'il faut prendre toute cette décomposition d'idées +comme un dénombrement méthodique de réalités, et non comme une analyse +de la pensée. Si nous avons fait plus que définir des mots, si nous +avons décrit des choses, alors, sans doute, le genre substance serait +un seul et même être réel, identique en soi sous des formes contraires, +comme l'incorporéité et la corporéité, et il n'y aurait plus dans +le fonds de l'être de différence substantielle entre la matière et +l'esprit. C'est, pour le dire en passant, une objection, tout au moins +une difficulté contre le réalisme, et qu'on pourrait traduire d'une +manière qui la rendrait plus saillante. Par exemple, la substance, +étant réellement la pure essence avec la susceptibilité des contraires, +pourrait être indifféremment créée ou créatrice, finie ou infinie; or +ce sont là certainement des attributs qui impliquent contradiction +non-seulement entre eux, mais entre leurs sujets, et cela seul +démontrerait au moins que le genre substance, libre de toute +détermination, n'est pas une réalité. + +Mais tout tombe, ou du moins les difficultés se déplacent, si l'on prend +le parti de nier l'existence objective des genres et des espèces, et +nous sommes ramenés à l'analyse des opinions d'Abélard sur la question; +il va les justifier en passant en revue, suivant son usage, toutes les +objections qu'elles peuvent encourir. + +Et d'abord, il examiné les diverses définitions qu'on peut donner de +l'espèce, et recherche s'il en est aucune qui puisse lui être opposée. + +1° La première désigne sous le nom d'espèce la multitude des essences +semblables entre elles. Ainsi l'espèce _homme_ comprend la matière de +tous les individus qui la composent; en d'autres termes, la multitude +humaine se compose de la matière de Socrate, de celle de Platon, et des +autres. Or, la matière est ce qui reçoit la forme. L'espèce _homme_ +reçoit-elle donc la _socratité_, Socrate est-il l'humanité socratique? +non, c'est ce qu'il y a d'_humanité_, _illud humanitatis_, dans Socrate, +qui reçoit la _socratité_, et non l'espèce _humanité_. L'espèce comprend +ce qu'il y a d'humanité dans Socrate et dans tous les autres; elle +comprend tous les analogues ou _non-différents_. Lorsqu'on dit que +l'espèce est la matière affectée de toutes les formes individuelles, on +n'entend pas que toutes les essences de l'espèce reçoivent en masse la +forme d'un individu donné, mais qu'une seule d'entre elles, semblable de +nature aux autres, analogue de composition élémentaire, et en ce sens +non différente, _indifférente_, prend la forme qui l'individualise. On +dit que toute l'espèce est propre à recevoir la forme individuelle, +comme on dit d'un morceau de fer, qu'il sera couteau ou stylet, +quoiqu'une partie seulement doive être stylet, une autre partie couteau. +Ainsi l'espèce est réelle comme collection de réalités, mais non +indépendamment des réalités qui la composent; elle n'existe pas +intégralement dans chacune de ces réalités individuelles. + +2'o On définit aussi l'espèce, ce qui est affirmé de plusieurs, en vertu +de la catégorie d'essence, ou bien ce qui est attribué à divers à titre +d'essence (_proedicatum in quid_). Ce qui est attribué à ce titre est +dit inhérent au sujet: or, l'espèce humaine, ou la collection des +essences ou matières individuelles, n'est pas apparemment inhérente à +Socrate ou à Platon. Une partie seulement de cette collection reçoit +la _socratité_ ou la _platonité_. En ce sens seulement l'humanité est +inhérente à l'un ou à l'autre. C'est ainsi qu'on dit que je touche un +mur, quoique toutes les parties de mon corps n'y soient point appliquées +ou adhérentes (_hoereant_). C'est encore ainsi qu'on dit qu'une armée +touche un rempart, un lieu quelconque, quoique tous les individus de +cette armée ne le touchent pas. Ainsi l'espèce touche les individus, +s'applique aux individus. Ce n'est qu'une des essences semblables de +l'espèce qui est réellement dans l'individu, et c'est par extension que +le langage semble attribuer toute l'espèce à l'individu. Lorsqu'on +dit: Socrate est homme, on ne dit pas évidemment: Socrate est l'espèce +_homme_, mais Socrate est de l'espèce _homme_. + +3° En effet, voici encore une définition de l'espèce: elle est ce qui +est attribué en essence à l'individu, ou, si l'on veut, ce qui s'affirme +comme prédicat essentiel de l'individu. En langage moderne, elle est +l'essence de l'individu. Attribuer en essence, _proedicare in quid_, +c'est dire _ceci est cela_. Or, si ceci est cela, ceci est identique +à cela; alors _Socrate est homme_ signifierait que Socrate et homme +seraient une seule et même chose, et le singulier serait l'universel. + +On retomberait ainsi dans l'erreur reprochée aux doctrines opposées. +Elle vient ici de ce que l'on confond ces deux expressions _s'attribuer +en essence_ et _être identique_; mais cette confusion est fautive. De ce +qu'une chose est le prédicat essentiel d'une autre, il ne s'ensuit +pas que celle-ci soit celle-là, toute celle-là, rien que celle-là. +S'attribuer eu essence, c'est s'affirmer d'un sujet (Boèce); or les +genres, les espèces, les différences substantielles sont également +dans le cas d'être attribuées ou affirmées ainsi. Par exemple, la +_rationnalité_ peut, comme _l'homme_, s'attribuer en essence à Socrate +ou s'affirmer de Socrate ainsi que d'un sujet. Socrate est-il donc la +rationnalité? non; on ne dit pas Socrate est la raison (_rationalitas_), +mais Socrate est _un raisonnable_ (_rationale_), c'est-à-dire Socrate +est une chose dans laquelle est la raison. De même par cette proposition +_Socrate est homme_, personne n'entend que Socrate soit l'espèce +_homme_, soit cette multitude d'essences humaines qui composent +l'espèce, mais qu'il est un des individus dans lesquels se retrouve +cette espèce. L'humanité est en lui, et il n'est pas l'humanité. + +Ici Abélard entre dans une discussion d'une subtilité vraiment +étonnante, et dont nous regrettons de n'oser mettre la traduction sous +les yeux du lecteur; on l'y verrait se mouvoir avec une agilité et un +aplomb rares à travers les mille détours de la langue et de la théorie +dialectiques, et l'on comprendrait la surprise que devait causer aux +esprits roides et durs encore de cette époque cette flexibilité d'une +raison qui se déplie et se replie avec une égale facilité. Mais nous +n'avons que trop éprouvé la patience du lecteur. Remarquons seulement +que la conclusion générale, après tant de difficultés adroitement +dénouées, c'est que l'espèce est une essence analogue ou identique de +nature, mais numériquement diverse comme matière, et substantiellement +diverse comme forme, dans chaque individu; en sorte qu'elle partage +toute la réalité des individus, et n'en a aucune en dehors d'eux. De là +une dernière objection. + +Cette essence d'homme, qui est en moi, est quelque chose ou rien. Si +quelque chose, elle est substance ou accident. Si substance, substance +première ou seconde. Si première, elle est individu; si seconde, elle +est genre ou espèce. + +La réponse est qu'aucun nom direct ou métaphorique n'a été donné à cette +sorte d'essence. Les auteurs n'ont nommé que les natures; or, on a +vu que cette essence n'est pas une nature; elle n'est pas une chose +existante, une substance; le fût-elle, ce ne serait pas une substance +à laquelle fût applicable la distinction des substances premières ou +secondes; car cette distinction ne convient qu'aux natures. «Si nous +l'admettions ici, nous serions conduits dans un défilé où il faudrait +que cette essence fût l'individu, ou les genres et les espèces. Nous ne +sommes pas les seuls à récuser dans certains cas la distinction de la +substance première ou seconde. D'autres disent bien qu'_homme blanc_ est +une substance, et n'est pourtant ni substance première, ni substance +seconde.[72]» + +[Note 72: _De Gen. et Spec._, p. 634.] + +Cette dernière objection n'est pas la moins importante, et c'est en la +discutant qu'Abélard s'approche le plus de la négation des espèces. +En effet, voici son raisonnement. Ce qu'il y a d'humain en moi, cette +humanité qui est en moi, n'a point de nom, parce que ce n'est point une +nature. Et ce n'est point une nature, car ce ne peut être une substance +première ni une substance seconde. En effet, cette essence d'humanité ne +saurait être substance première, car il y aurait contradiction dans +les termes à dire qu'elle est individu, puisque dans Socrate elle est +l'humanité, moins l'individualité. Elle n'est pas substance seconde, +car elle est l'humanité, moins tout ce qui de l'humanité n'est pas dans +Socrate, c'est-à-dire moins la presque totalité de l'espèce. La nature +_Socrate_ porte son nom, la nature humaine porte son nom; l'essence +spéciale qui est en Socrate, n'étant ni l'individu ni l'espèce, n'est +pas une chose qui suppose un acte de création différent, puisqu'elle est +distinguée de l'individualité qui fait la différence réelle, et séparée +de toutes ses semblables qui, réunies, formeraient seules un ensemble de +produits d'une certaine création. Elle n'est donc point une nature; elle +n'est ni une chose ni une substance, et l'on ne peut dire que l'essence +d'un individu soit l'espèce. Mais Abélard a oublié de répondre au +dilemme fondamental de l'objection; cette essence d'humanité, qui est +dans l'individu, est quelque chose ou rien. Ou plutôt en remarquant avec +tant de soin qu'elle n'a pu être nommée, parce que le nom n'a été donné +qu'aux natures véritables, c'est-à-dire aux choses réelles, il risque +bien de faire entendre que ce qu'il y a en moi d'humain et de non +individuel, n'est rien par soi-même, ne pouvant être à soi seul une +substance. Or, l'espèce qui est la collection des ressemblances moins +les différences, serait alors une collection de non-substances, et par +conséquent de néants, si l'on ne la considère comme une collection +purement intelligible, c'est-à-dire si l'on ne revient au +conceptualisme. + +Mais Abélard semble moins préoccupé des objections que des autorités +contraires. Il avoue qu'on en trouve, quoiqu'il pense avoir supprimé +toute opposition possible _de la part d'un esprit raisonnable_. Ainsi +Boèce a dit: «Quelque nombreuses que soient les espèces, le genre est +un, non que chaque espèce prenne une part du genre, mais c'est que +chacune a en même temps tout le genre.» Comment concilier ces mots +avec l'idée qu'une partie des essences d'_animal_, qui font le genre +_animal_, est informée par la rationnalité pour faire l'homme, une +partie par la forme de l'irrationnalité pour faire l'âne, et que jamais +toute la quantité du genre n'est dans quelqu'une des espèces? Mais Boèce +parle ainsi dans le traité où il soutient que les genres et les espèces +ne sont pas[73], ce qui ne pouvait _se soutenir sans un sophisme_. «Dans +un sophisme le faux est à sa place.» On pourrait d'ailleurs observer +que, quand il nie que les espèces prennent une partie du genre, il ne +s'agit pas des essences qui composent la multitude, mais des parties de +définition. Exemple: le genre animal est composé du corps pour matière, +et de la sensibilité pour forme. Lors donc que, par parties de sa +quantité, il se distribue en espèces, une des espèces ne prend pas la +matière sans la forme, une autre la forme sans la matière; mais dans +chaque espèce passent la forme et la matière du genre. «La différence +est en effet ce que l'espèce a de plus que le genre... Il n'y a donc +pas dans le genre comme dans un corps des parties blanches, des parties +noires qu'on puisse choisir et prendre. Considéré en soi, le genre n'a +point de parties, il n'en a que si l'on appelle ainsi les espèces. Tout +ce qu'il a en soi, il le conservera donc, non dans ses parties, mais +dans la totalité de sa grandeur ou dans sa quantité[74].» + +[Note 73: Booth., _In Porph._, t. I, p. 54.] + +[Note 74: _Id., ibid.,_ t. IV, p.87.] + +Abélard avoue que dans son système une partie du genre _animal_ prend la +rationnalité, l'autre l'irrationnalité; mais sans que la partie qui +est touchée par l'une, soit aucunement affectée par l'autre, et +réciproquement. Autrement, deux opposés seraient unis dans un même, +contradiction que ne peuvent éluder ceux qui soutiennent l'_idée du +grand âne_[75]. + +[Note 75: Ce devait être quelque sophisme connu dans l'école. Il s'y +disait couramment que l'animal avec la rationnalité fait l'homme, et +l'âne avec l'irrationnalité. Or si l'animal tout entier était dans +chaque espèce, il serait homme et âne à la fois, il contiendrait deux +opposés dans l'identique. C'était probablement l'erreur de la théorie +dite du _grand âne_, _grandis asini sententia_. (p. 536.)] + +Mais comment accorder tout cela avec les termes de Boèce? En disant +nettement que «ces termes se lisent dans un passage où il soutient que +les différences ne sont rien, ou que deux opposés sont dans un même, ce +qui est faux et ne peut se prouver sans sophisme. Il a donc introduit du +faux dans son raisonnement, et cela sans se tromper; car il savait que +c'était faux, mais il voulait conduire à bonne fin son sophisme.» + +Boèce n'a-t-il pas dit encore: «Comme une même ligne est convexe et +concave, ainsi le même peut être sujet de l'universalité et de la +particularité[76].» Le singulier serait-il donc universel? nullement, +particulier n'est point ici pour singulier, mais pour spécial. Car il +ajoute: «Les genres et les espèces, c'est-à-dire l'universalité et la +particularité, ont le même sujet.» Sa pensée est donc que comme la même +ligne est sujet de la concavité et de la convexité, ses accidents, +Socrate est le sujet du genre et de l'espèce, ses prédicats; en d'autres +termes, il est animal et homme. Dans le phénix, la matière et l'individu +sont une seule et même chose. Cependant la matière est sujet de +l'universalité, l'individu de la singularité, sans que le singulier +soit l'universel, quoique l'un soit le même que l'autre. «Aux autorités +contraires on pourrait opposer en grand nombre des autorités favorables. +On compterait avec peine les confirmations que pourrait recueillir +un examinateur diligent des écrits des logiciens[77].» Et plus d'une +citation déjà invoquée reparaît, une entre autres où l'on voit +que Porphyre regarde l'espèce comme _un collectif_ en une seule +_nature_[78], d'où il suit que l'espèce est une nature collective, sans +qu'il soit expressément dit que les éléments de la collection soient des +natures. On y voit que Boèce est d'avis que les genres et les espèces +sont pensés; qu'une ressemblance pensée, une pensée recueillie +(_collecta_) de divers individus semblables, en est la définition; +que les universaux sont conçus, non pas d'un seul, mais de tous les +individus réunis; que l'humanité _recueillie_ des individus est comme +ramenée à un seul concept et à une seule nature[79]. Enfin, on relit +cette phrase de Boèce: «Celui qui le premier dit _homme_, n'eut pas +dans l'esprit l'homme composé de tous les individus, mais cet individu +singulier auquel il voulut imposer le nom d'homme.» Et cette dernière +phrase semble la profession du nominalisme. + +[Note 76: _In Porph._, p. 56.] + +[Note 77: _De Gen. et Spec._, p. 537.] + +[Note 78: Voici comme Porphyre est cité: «Collectivum in unam naturam +species est, et magis id quod genus.» Le texte de Boèce ajoute +_multorum_ après le premier mot, et donne à la fin: _et magis etiam +genus_. (_In Porph_., III, p. 70.) C'est bien la traduction de +l'original. (_Isag_., II.)] + +[Note 79: _In Porph_., t. I, p. 50.--_In Proed_., t. I, p. 120.--_In +Lib. de Interp_., ed. sec., p. 339-340.] + +En général, la doctrine qui réduit les idées générales à des idées +collectives est celle des nominalistes modernes. On sait à quel point +Locke, surtout Hume et Condillac en ont abusé. Il est remarquable qu'ici +Abélard l'invoque au moment où il entend se distinguer des nominalistes, +et se défendre contre eux. C'est une preuve de plus que ceux de son +siècle allaient jusqu'à contester, non pas seulement la réalité +essentielle, mais le fondement réel des genres et des espèces, et qu'en +outre, dans cette question ardue et difficile, la face des idées est +tellement changeante que les mêmes arguments peuvent quelquefois être +appelés presque dans les mêmes termes au secours des thèses les plus +opposées. Après avoir discuté toutes les objections prises de la +définition de l'espèce, Abélard s'en fait une nouvelle, à laquelle il +attache beaucoup de gravité; c'est l'objection prise des éléments, qu'il +avait lui-même dirigée contre les systèmes des autres. Voici comme on +peut l'exposer d'après lui. + +Pour constituer une chose quelconque, la matière et la forme suffisent. +L'individu se compose de l'espèce au dernier degré de spécification +et de la forme qui lui est propre; l'espèce se compose du genre pour +matière et de la différence pour forme. D'où procèdent les éléments +physiques des substances corporelles? On ne voit pour eux nulle place +dans l'échelle de l'être. Car la corporéité, elle, n'est qu'une forme, +et la matière sans forme se subtilise et se sublime à ce point qu'elle +n'est plus en quelque sorte que la matière mathématique, que l'axe +des substances, ou un je ne sais quoi idéal qui ne peut qu'en se +_formalisant_ devenir la matière consistante ou l'agrégat des éléments. +Or, ces éléments eux-mêmes semblent aussi la matière de tous les corps; +ils leur sont antérieurs, et Aristote a dit que l'eau et le feu dont +l'animal se compose précèdent l'animal. Il faut donc admettre que les +éléments des corps ne sont pas antérieurs aux corps, puisqu'ils +ne peuvent devenir la forme de la matière qu'en même temps que la +corporéité le devient aussi. En d'autres termes, les éléments ne sont +pas les éléments du corps, puisqu'ils naissent en même temps que le +corps. + +Cette difficulté embarrasse visiblement l'esprit hardi et subtil +d'Abélard. Au fond, c'est, sous une forme particulière, la difficulté +connue de conserver la réalité solide de la matière dans l'alambic +puissant de l'analyse idéologique. Mais notre philosophe semble plutôt +inquiet de tout concilier avec la doctrine des éléments d'Aristote +qu'avec les convictions de l'expérience et du sens commun. _Dura est +haec provincia_, dit-il. Il ne lui semble pas que ses maîtres aient +donné une explication raisonnable. Pour lui, il dira ce qu'il croit le +plus vrai, _tamen quod mihi verius videtur, hoc est_[80]. + +[Note 80: _De Gen. et Spec._, p. 638.] + +Lorsque les créateurs de la physique voulurent s'enquérir de la nature +des choses, ils considérèrent d'abord celles qui tombaient sous les +sens. Celles-ci étant toutes composées, la nature n'en pouvait être +pleinement connue que si l'on connaissait les propriétés de leurs +composants, jusqu'à ce que l'intelligence atteignît ces parties +excessivement petites qui ne pouvaient être divisées en parties +intégrantes. L'analyse s'arrêtant là, il fut naturel de rechercher si +ces dernières parties, ces essences minimes, _essentialae_, étaient +absolument simples, ou se composaient aussi de matière et de forme. Or, +la raison trouva qu'elles étaient des corps ou chauds, ou froids, ou +autres, en un mot ayant quelque forme; car ce sont là, ce semble, les +éléments purs de Platon[81]. On laissa donc de côté les formes, et l'on +examina la matière, qui restait seule, pour savoir si elle était +simple. Mais cette matière, c'était le corps, et le corps est composé +matériellement de substance, formellement de corporéité. On laissa +encore de côté la forme de la corporéité, et considérant la matière, +c'est-à-dire la substance, on lui trouva pour matière la pure essence +(l'existence abstraite des modernes, l'être pur d'Hegel), et pour +forme la susceptibilité des contraires. La pure essence fut reconnue +absolument simple, c'est-à-dire comme n'étant plus composée, et pour +cette raison, elle fut appelée l'universel ou l'informe, c'est-à-dire, +non pas ce qui ne reçoit point de forme, mais ce qui n'est constitué par +aucune forme. + +[Note 81: On sait que Platon dans le _Timée_ ne donne pas le nom +d'éléments aux corps que l'on appelle ainsi, mais qu'il les considère +eux-mêmes comme composés de principes ou éléments qu'il réduit à des +lignes et à des figures, tant il les épure et les raréfie. Ce qu'on a +appelé la géométrie corpusculaire de Platon ne pouvait être compris +d'Abélard. (_Timée_, t. XII, trad. de M. Cousin, p. 150-161 et +suiv.--Cf. dans l'édition de M.H. Martin, les notes 65, 66 et suiv., +t. II)] + +Abélard se fait une objection: l'âme, dira-t-on, ou le principe qui +anime l'animal, se composerait donc d'un universel sans forme; car où +elle n'existe pas, et alors l'animal n'existe pas, ou, comme l'animal +consiste matériellement dans le corps, le corps dans la substance, la +substance dans la pure essence qui est appelée universelle, il faut que +l'âme consiste matériellement dans l'universel. L'âme disparaît donc; ou +n'est au fond qu'un universel ou un indéterminé. + +Ainsi, de la théorie aristotélique ou scolastique de l'être résulterait, +d'une part, la disparition des éléments physiques des corps, de l'autre, +l'impossibilité d'attribuer une existence substantielle à l'âme. Voici +comment Abélard se tire de ces deux difficultés. + +Le nom d'universel n'a pas été donné, selon lui, à cette collection +totale de toutes les essences, laquelle, _informée_ par la +susceptibilité des contraires, se divise partie en corps, partie en +esprit, mais seulement à ce qui, dans cette multitude, grâce à la +susceptibilité des contraires, reçoit et soutient essentiellement la +corporéité, et qui n'a rien de commun avec l'essence de l'esprit[82]. Si +l'on demande comment le même nom, ce nom d'universel, ne serait donné +qu'à une partie de la multitude comprise sous le titre de pure essence, +et non à l'autre partie qui, à ce degré de l'échelle de l'être, n'en est +pas différente, en ce sens que l'une et l'autre partie de la collection +sont constituées de ce qu'il y a de commun dans toutes les substances; +si l'on ajoute qu'on ne peut imposer à une partie un nom qui signifie +une chose d'une nature contradictoire à celle de la partie qui, +génériquement, n'est pas différente de la première, règle suivie +jusque-là dans toute l'échelle, Abélard répond que nul ne peut faire +qu'en imposant le nom on ait eu également dans la pensée les essences +qui recevraient la forme de l'esprit et celles qui recevraient la forme +du corps; car ce n'est pas des choses insensibles, mais des choses +sensibles qu'on monte aux intellectuelles, et c'est ici du genre _corps_ +que l'on s'est élevé à la matière incorporelle. Ce que le physicien a +nommé universel, c'est cette matière de la substance (_ce de matière, +illud materiæ_) que la pensée rencontre, à titre d'essence, en montant +du sensible à l'intellectuel, et nullement un principe génériquement +non-différent, un non-différent quelconque auquel il n'a peut-être pas +songé, dont il n'avait pas à s'occuper (_vel non cogitavit, vel non +curavit_). «Son office, à lui, n'est pas de feindre ou de dissimuler, +comme les dialectitiens; aussi Platon dit-il qu'avant son temps personne +n'avait traité de cette substance élémentaire[83].» + +[Note 82: Ceci n'est pas tout à fait conforme à une proposition insérée +quelques pages plus haut, et dont le sens se retrouve dans notre +extrait. «Singulae corporis essentiae ex materia, scilicet aliqua +essentia substantiae, et forma, corporeitate constant; quibus +indifferentes essentiae Incorporeitatem, quae forma est, species, +sustinent.» _De Gen. et Spec._, p. 525.] + +[Note 83: _De Gen. et Spec._, p.639.---_Timée_, trad. de M. Cousin, +p.160.] + +Ces mots de notre auteur sont singuliers et expressifs, ils témoignent +d'un certain mépris pour ses confrères en dialectique, et ce mépris +cadre mal avec son estime pour la dialectique même. Ici, comme en +quelques autres passages, on croit entrevoir que s'il avait connu une +autre philosophie, il l'aurait adoptée. Donnez-lui les écrits de Platon, +il était platonicien. + +Quant à son raisonnement, le voici en d'autres termes. Rappelons-nous +que la généalogie des espèces et des genres avait pour but de donner +la génération et la classification des êtres sensibles; si donc, en +remontant l'échelle des sensibles, on est arrivé à ce point où l'être +cesse d'être corporel, ce qui est inévitable, on n'a pas cependant cessé +de se préoccuper uniquement de la constitution de l'être sensible; c'est +d'elle seule qu'on a prétendu parler, c'est son principe incorporel, +ou la matière première, qu'on a prétendu nommer, et ce qu'on a dit +ne s'appliquait nullement à l'esprit, dont on ne traitait pas. Cette +réponse n'est pas forte, et nous paraît une excuse plutôt qu'une +solution. Il reste qu'à ce degré de l'abstraction, ce qui demeure de +la substance corporelle est la notion d'un principe indifférent (_non +differens_), qui convient aussi bien au corps qu'à l'esprit; tout ce +qu'on affirme de ce principe devrait donc être compatible avec la forme +_corps_ et avec la forme _esprit_. La difficulté est peu sérieuse dans +l'hypothèse du nominalisme. Si tous les genres ne sont que des vues +de l'intelligence, ils sont sans conséquence, et en abstrayant +graduellement des notions d'individu, d'animal, de corps, tout ce qui +répond à l'étendue sensible, pour arriver à l'idée abstraite d'essence +pure, conciliable avec le corps comme avec l'esprit, la pensée ne risque +pas plus de spiritualiser le corps que de matérialiser l'esprit; les +réalités n'ont rien à gagner ni à perdre dans cette analyse des fictions +de la pensée, dans cette recherche purement verbale, que la grammaire +revendique, et qui touche peu l'ontologie. Mais Abélard n'a jamais +professé le nominalisme, il vient de le réfuter au contraire. C'est un +sophisme, a-t-il dit, que de prétendre que les genres et les espèces +ne sont rien, et c'est pourquoi il se borne à une explication qui peut +servir d'apologie aux physiciens, et il se réserve sur le fond des +choses. + +Il revient donc à l'autre objection, celle qu'il appelle la question des +éléments. C'est elle, en effet, qu'il s'est posée d'abord; celle qui est +relative à l'âme est venue incidemment. Il s'agit de savoir comment, la +constitution des corps ayant été ramenée à quelque chose d'incorporel, +peuvent naître les éléments, les éléments physiques. Ils existent, ils +doivent se composer de général et de spécial, de matière et de forme; or +on ne trouve nulle part dans l'échelle la place qu'ils doivent occuper, +ces éléments antérieurs aux corps, puisqu'ils en sont les composants. +Au-dessus du corps cesse le corps; les éléments seraient donc +incorporels et tomberaient dans la matière première; comment +seraient-ils alors l'air, l'eau ou le feu? La difficulté vient +évidemment de la notion même des éléments. Si les scolastiques avaient +vu décidément que les éléments, ceux des modernes comme ceux des +anciens, ne sont eux-mêmes que des corps, corps composants des corps +composés, Abélard aurait pu négliger l'objection, mais il est loin de +ces idées, et il répond: + +Un corps individuel a une quantité donnée égale à sa matière[84]. Les +formes qu'il est habile à recevoir, en s'ajoutant, n'augmentent pas les +quantités. Soit le corps individuel Socrate. La part de pure essence +appelée un universel, qui est en Socrate, se compose intégralement d'une +essence qui peut se diviser en parties; ce n'est point la substance, +mais la susceptibilité des contraires; ces contraires l'_informent_, +et ainsi se produit telle ou telle essence substantielle. Or, cette +susceptibilité des contraires affecte aussi bien chacune des parties que +le tout. La part de pure essence dans Socrate est devenue un composé de +susceptibilité des contraires et de corporéité, et de là une certaine +essence corporelle. Mais aussitôt que la corporéité affecte le tout, +elle affecte les parties, chacune a sa corporéité, et il se produit +ainsi autant d'essences corporelles. Puis enfin, l'animation advient au +tout et produit une essence de corps animé. Mais ici la scène change, +l'animation affecte le tout, non les parties; celles-ci, au contraire, +sont inanimées. De même, la sensibilité, en affectant le tout, constitue +une essence d'animal; mais les parties reçoivent d'autres formes qui +produisent plusieurs essences d'autres espèces, dont les noms ne nous +sont pas présents. Enfin le tout reçoit la faculté de la science +(_perceptibilitas disciplinæ_), et l'homme existe. Mais chaque particule +reçoit d'autres formes qui font d'autres essences parmi les animés. +Enfin la _socratité_ informe toute cette essence d'humanité et constitue +Socrate. Mais aussitôt d'autres formes affectent les parties de cette +essence d'humanité; les unes, les couleurs et les formes du feu, en +affectent certains atomes et font le feu; d'autres s'appliquent à +d'autres atomes et font l'eau, et ainsi du reste. Les parties du tout se +trouvent ainsi être feu, eau, air ou terre. De cette manière, il n'est +pas plus impossible que Socrate soit composé des éléments, que de pieds +et de mains. Ce sont également ses parties composantes. Telle est +l'origine des éléments et l'origine des individus, pour qui trouverait +absurde que des essences générales et spéciales se composassent +d'éléments. + +[Note 84: Je traduis ainsi en hésitant cette phrase singulière: +«Unumquodque individuum corporis quantum est, tantum in se habet +fructum.» (P. 539.)] + +Ce n'est pas qu'on ne pût dire aussi que, dès que l'animation affecte le +corps, les formes des éléments affectent les essences de ce corps, ou +du moins, qu'aussitôt que la sensibilité affecte le corps animé, ses +parties deviennent éléments. Ainsi s'expliquerait et le mot d'Aristote, +que les quatre éléments précèdent absolument l'animal, et le mot de +Platon, que les éléments viennent de l'_hyle_ (la matière), et que des +éléments vient tout le reste[85]. Abélard avoue qu'ici il paraît avoir +suivi une marche contraire et renversé la règle générale, qui veut que +les simples soient antérieurs aux composés. + +[Note 85: _De Gen. et Spec_., p. 540.--J'ignore où Abélard a pris ces +deux citations. Quant à la première, je vois bien que dans les Topiques +Aristote dit qu'Empédocle pensait que les quatre éléments étaient _ceux +de tous les corps_, et précédaient l'animal, ou le corps animé (t. 1, o. +xiv, sec. b). Mais Abélard n'avait point les Topiques. Quant à la pensée +qu'il attribue à Platon, elle est bien dans la _Timée_ (trad. de M. +Cousin, p. 152 et 158), mais elle n'y est pas dans les termes qu'il +emploie; Platon ne se sert pas en ce sens Du mot _hyle, [Grec: ulê]. +(Not. 134 de la trad. du _Timée_ de M. H. Martin, t. II p. 295.)] + +Il s'arrête là, et, comme on voit, ne se montre pas net et décidé. Son +explication se réduit en effet à distinguer dans chaque essence le tout +et les parties. Depuis la pure essence jusqu'au corps, l'essence reçoit +les mêmes formes, soit dans le tout, soit dans les parties. A compter du +corps animé, il n'en est plus ainsi, et les formes qui affectent le +tout ne sont plus celles qui affectent les parties. Ainsi le tout d'une +espèce d'animal est composé de parties qui pourraient être d'autres +espèces d'animaux. Le tout d'un homme est composé d'atomes qui ne sont +pas des hommes, mais des éléments. Ou bien, si l'on tient à ne pas +s'écarter de l'autorité des anciens qui veulent que les éléments aient +précédé ou les animaux ou les corps, il est loisible de faire remonter +la distinction plus haut et d'admettre qu'au moment où le tout d'une +essence reçoit la forme animal ou la forme corps, ses parties reçoivent +simultanément la forme éléments. C'est dans cette alternative qu'Abélard +vous abandonne. + +Après tout, ce n'est là qu'une objection discutée, et la discussion des +objections et des textes, c'est-à-dire la controverse proprement dite, +couvre et obscurcit l'exposition de la doctrine même. Celle d'Abélard +est contenue dans la distinction de la matière et de la forme +appliquée à la constitution du genre et de l'espèce. Là est sa pensée +fondamentale, son système, sa doctrine. Et ce n'est pas, chose étrange, +ce qu'on loue, ce qu'on blâme, ce qu'on discute en lui. En vérité, +lorsque je vois comment et ses contemporains et leurs successeurs ont +qualifié et jugé son système, je me prends à croire qu'ils ne l'ont pas +connu, ou qu'ils ont seulement connu soit la partie polémique de ce +système, soit des idées soutenues par lui au temps de sa vie militante; +tandis que nous le jugeons ici sur quelque ouvrage tardivement composé +ou revu, témoignage suprême de ses opinions modifiées par l'expérience +et ramenées à leur forme dernière. Ce qui est assuré, c'est qu'avec le +fragment que nous étudions, on ne comprend point comment, par trois +fois, Jean de Salisbury a pu lui imputer d'avoir substitué l'oraison au +nom dans la définition des universaux. Nous le comprendrons mieux +au chapitre suivant. Le seul point essentiel, c'est qu'il insistait +beaucoup sur la _prédication_ de l'espèce. Dire que l'espèce se +i>prédit_ ou plutôt s'affirme, et rechercher comment et dans quelle +condition elle est ainsi attribuée, c'est bien en effet l'étudier comme +élément de la proposition. Vouloir qu'elle ne s'affirme pas comme +inhérente, comme attribut essentiel, mais comme désignation, +signification, tout au plus qualification, c'est en effet nier qu'une +chose puisse être prédicat d'une chose. S'enquérir de la signification +principale, c'est examiner une question de logique abstraite; en un mot, +c'est au moins, quant à la forme, convertir la question en une question +d'oraison[86]. Il est donc vrai qu'Abélard semble souvent rechercher +uniquement ce que signifie une attribution de genre ou d'espèce; et, +sous ce rapport, il tend à tout réduire à une question de langage. + +[Note 86: Voyez c. VIII, p. 17, la citation de Jean de Salisbury et le +chap. suiv.] + +Mais, indépendamment de ce que cette remarque est à peu près commune +à toutes les discussions de la scolastique, ne sait-on pas qu'elle +pourrait à la rigueur et sur les premières apparences s'appliquer à +presque toute recherche scientifique? On ne peut philosopher qu'avec des +mots, et la recherche de toute chose peut se réduire extérieurement à +l'étude de l'oraison. L'important, c'est que l'oraison ne soit pas vide; +c'est que les mots cadrent avec les choses; il suffit même qu'elle +signifie des choses dans la pensée de l'auteur. Or assurément ici +Abélard a entendu donner les conditions mêmes de l'être, en le +décomposant à tous les degrés métaphysiques, en matière et en forme; et +il est loin d'avoir cru n'agiter qu'une question de grammaire, ainsi que +le voulait et l'avouait l'école de Roscelin. Il n'en est pas moins vrai +qu'il pourrait bien n'avoir remué que des mots; mais c'est ce qui arrive +à toute théorie fausse, et ce reproche on pourrait en ce sens l'adresser +même à Guillaume de Champeaux, si les essences universelles n'existent +pas, même à Bernard de Chartres, si les idées éternelles sont une +chimère. Mais cette critique est d'un tout autre ordre, et jusqu'à +jugement définitif, tenons que le principe d'Abélard, c'est la +distinction de la matière et de la forme appliquée à la constitution des +universaux. + +Si l'espèce se distingue du genre, c'est par la différence. La +différence est l'attribut essentiel et caractéristique, et non le simple +accident; et comme le genre plus la différence ou la matière plus la +forme est une nouvelle essence, l'essence spécifique, distincte de +l'essence générique, il est difficile de ne pas regarder la différence +ou la forme comme quelque chose de réel, comme ou moins un élément +constituant de l'être. Et en effet, Abélard, lorsqu'il n'argumente pas +contre le réalisme, nous donne cette idée de la différence ou de la +forme. Cette idée est si bien celle d'Aristote, qu'on a cru la traduire +par l'expression de _forme substantielle_. Mais qu'est-ce que la forme +substantielle en soi? Aristote a beaucoup reproché à Platon de ne +pouvoir dire quel est le mode d'existence des idées. Comment répondrait +un disciple d'Aristote à cette question: Quel est le mode d'existence +des formes substantielles? + +Il y a quelque vue confuse de cette difficulté dans la préoccupation +où une autre question jette Abélard. A quel prédicament appartient la +différence? C'est ici un point très-important de la théorie scolastique. +Voici comment il le pose: les différences doivent-elles être rapportées +à un prédicament? Il répond qu'elles doivent être placées en dehors des +prédicaments. + +Quelques-uns ont voulu les classer exclusivement dans le prédicament de +substance, n'admettant pas que la division de celui de qualité en deux +espèces prochaines divise le genre par différence. Comme l'essence +d'homme qui est en Pierre est autre que celle qui est en Paul, sans +différer par une forme spéciale, la blancheur, disent-ils, n'est pas la +noirceur, et divise ainsi la couleur, genre de la qualité, sans qu'il y +ait différence de forme. Mais cela ne vaut pas la peine qu'on y réponde, +_contra hoc agere vile est_; la couleur ne saurait être le genre de la +blancheur, l'une étant aussi simple que l'autre. + +On ne doit attention qu'à l'opinion soutenue par des _hommes +authentiques (authentici viri)_. Suivant eux, les espèces, résultant +toutes de différences, sont toutes dans quelque prédicament, car tout ce +qui est est dans un prédicament. Celui des différences est la qualité, +car elles sont toutes posées comme prédicats _in quale_ (et non _in +quid_) seulement ce sont des prédicats de qualité substantielle, +non accidentelle. Dans ce système, la différence serait la qualité +substantielle par excellence, l'essence seconde de quelques philosophes +modernes. + +Mais c'est une règle de Boèce que tout genre est naturellement et +complètement divisé en deux essences prochaines[87]. Ainsi le genre +le plus général ou prédicament de qualité, se divise ainsi; les deux +espèces prochaines qui en épuisent la distribution sont, par la vertu +des différences, constituées chacune en genre proprement dit; or quelles +sont ces différences constitutives? des qualités, par la supposition. +Quelles sont ces qualités? elles sont ou la qualité même (genre le +plus général, prédicament de qualité), ou les espèces divisantes, ou +contenues dans les espèces prochaines. Le premier cas est impossible: +le généralissime, le prédicament, ne peut se servir à lui-même de forme +pour se constituer en espèce; ce serait la matière devenant sa forme +essentielle, et qui pourrait alors être sans elle-même, la forme étant +distincte de la matière. Le second cas n'est pas plus admissible. Soit +_a_ et _b_ les espèces divisantes; _a_ et _b_ ne peuvent être les +différences _a_ et _b_ c'est-à-dire constituer elles-mêmes avec +elles-mêmes. D'abord ce serait admettre qu'un même peut être antérieur +et postérieur à lui-même, le constituant étant dans ce cas identique +au constitué; puis il faudrait supposer que _a_, par exemple, forme du +prédicament qualité, et constituant l'espèce _a_, est une partie de +l'essence de soi-même, ce qui répugne à la raison; ou bien qu'en +s'unissant comme forme à la qualité, il constitue _b_, comme _b_ +lui-même constitue _a_. Des deux côtés impossibilité égale, car si _a_ +est la forme substantielle de _b_, _b_ contient _a_ comme partie de son +essence, unie à la qualité, sa matière. Mais _b_ ne peut plus être la +forme substantielle de _a_, car _a_ contiendrait ainsi, comme partie +formelle unie à la qualité, sa matière, _b_, qui est un tout définitif +contenant déjà _a_ comme partie de son essence, et réciproquement. En +d'autres termes, _b_ serait égal à _a_, plus la qualité, c'est-à-dire +serait plus grand que _a_, et _a_ serait égal à _b_ plus la qualité, +c'est-à-dire plus grand que _b_. La contradiction est évidente. +Prétendra-t-on placer auprès de la division de la qualité en _a_ et +_b_ une autre division en _c_ et _d_ et faire réciproquement des deux +membres de l'une des divisions les différences de l'autre? Ainsi, parce +qu'animal est divisé soit en rationnel et irrationnel, soit en mortel +et immortel, rationnel et irrationnel seraient les différences +constitutives d'animal mortel et d'animal immortel, et réciproquement! +L'absurdité de cette combinaison n'a pas besoin de la démonstration +algébrique. + +[Note 87: _De Div._, p. 643.] + +Il suit que si vous placez les différences dans la catégorie de qualité, +il n'y aura plus d'autres espèces que des espèces de qualité; car toute +espèce repose sur une différence, et Aristote a dit: «Des genres divers +et non subordonnés entre eux, les espèces et les différences sont +diverses[88].» + +[Note 88: Arist., _Cat._ III, et dans Boèce, _In Praed._, I, p. 124.] + +Abélard conclut de ces objections, qu'il déclare insolubles, que les +différences substantielles ne sont dans aucun prédicament. «Elles ne +sont que de simples formes, n'étant en aucune façon composées de matière +et de forme, puisqu'elles viennent dans la matière du sujet constituer +une nature sans être constituées par rien.... Je ne suis point conduit +là,» ajoute-t-il, «par la raison seule.» Et il essaie de s'accorder avec +Boèce. + +Maintenant il faut songer aux conséquences. Un point important doit être +évité: _restat grandis labor_, dit Abélard. Il faut prendre garde d'être +forcé à concéder que la matière de la substance soit un des genres +les plus généraux, savoir la catégorie de la substance, et que la +susceptibilité des contraires, et en général toutes formes simples, +soient des espèces. Ce serait une conséquence grave, parce qu'alors la +matière de la substance étant un genre, c'est-à-dire une essence, elle +en constituerait une autre avec la susceptibilité des contraires; à ce +point de l'échelle, au lieu d'un seul degré, il y en aurait deux, et la +substance, au lieu d'être la dernière expression de l'être, puisqu'elle +n'a au-dessus d'elle qu'un principe intelligible, un abstrait qui est +supposé sa matière ou la pure essence, ne serait plus qu'une espèce de +l'être. C'est ce qui arriverait si l'on appliquait sans précaution la +théorie de la différence, et que l'on fit de la susceptibilité des +contraires, comme forme simple, une différence spécifique. + +Remarquez combien Abélard met de prix à retenir et à sauver les +caractères de la substance; il s'en fait une grande tâche, _grandis +labor_. Mais, dit-il, pourquoi la matière de la substance paraît-elle +être un genre? parce qu'elle est attribuable à plusieurs d'espèce +différente, d'essence différente. Elle appartient à plusieurs espèces +dont elle est la matière, elle peut être conçue de plusieurs espèces +existant comme sujets; c'est-à-dire que les différents sens de la +définition du genre lui sont applicables. Mais il faut remarquer que, +dans dette définition, être attribuable à plusieurs, c'est l'être à +plusieurs espèces prochaines ou immédiatement subordonnées; or, la +matière de la substance n'a point d'espèces qui lui soient immédiatement +subordonnées. Le corps et les espèces qui viennent les premières dans le +prédicament de la substance, sont immédiatement subordonnées à celle-ci, +à la substance la plus générale, laquelle n'est pas seulement la matière +de la substance, mais cette matière de la substance ou la pure essence, +plus la susceptibilité des contraires. Nous pouvons même dire que cette +pure essence n'est pas réellement une essence, elle ne suffit pas pour +qu'on puisse faire une réponse convenable à la question _per quid_, +c'est-à-dire si l'on demande d'une chose ce qu'elle est; car c'est mal +répondre que de répondre à une question ce que paraît savoir celui qui +questionne. Or, celui qui demande ce qu'est une chose sait évidemment +qu'elle est, puisqu'il pose cette question préalable. Si donc l'on +demande: qu'est-ce que la substance? répondons: elle est[89]; car on ne +peut répondre par son nom et dire qu'elle est la substance. + +[Note 89: _De Gen. et Spec._, p.546-547. «Si ergo quæritur: quid est +substantia? respondeamus: est.» Ce passage remarquable conduirait à une +difficile question, celle de la possibilité d'une distinction entre +la substance et l'essence, entre l'essence et le mode essentiel, +constitutif, ou la Différence, entre ce dernier mode et l'accident. +Le fond de tout ce qu'enseigne là-dessus la scolastique se trouve ou +commencement de l'Organon. _Cat._ I, II, V, et dans l'ouvrage de M.B. +Saint-Hilaire (de la Log. d'Arist., t. I, sect. II, c. II. Cf. la +Dialectique d'Abélard, p. 174.) Les notions équivalentes ont été +exposées sous une forme plus moderne dans les _Principes de la +Philosophie_ de Descartes, part. I, sec. 51, t. III des Oeuvres +complètes.] + +On insistera et l'on dira que si la susceptibilité des contraires a pour +support la pure essence, elle lui est attribuée à titre de prédicat, +de sorte qu'on peut énoncer cette proposition: la pure essence est +susceptible des contraires. Dans ce cas, elle est une substance, et elle +passe dans le prédicament de la substance; car si elle est la substance +elle-même, elle est le genre le plus général; si elle vient après la +substance, si elle est son inférieure, elle est la substance corporelle +ou incorporelle, et dans les deux cas elle est dans un prédicament. + +Mais nous ne devons pas accorder qu'une forme quelconque soit prise +comme prédicat de la matière dans laquelle elle est, et que le mot +qui sert de sujet désigne nécessairement une matière. De ce que la +rationnalité est dans l'animal, il ne suit pas que l'animal, matière de +la forme rationnalité, soit le rationnel lui-même. En effet, il serait +l'homme ou Dieu; et s'il était homme, il serait Socrate ou Platon, et +alors l'universel serait le singulier, ce qui répugne. Nous n'accordons +qu'une chose, c'est que rationnel peut être le prédicat d'animal, quand +animal descend d'un degré et passe à l'inférieur, quand on dit: animal +est un genre, un certain animal est rationnel. Ne dites même pas +que l'animal soit rationnel, parce qu'il est le fondement de la +rationnalité. Rationnel n'est pas le nom du sujet de la rationnalité, +mais de l'être qui est constitué par la rationnalité, et ce n'est +pas l'animal, mais l'homme. De même, la pure essence, quoique la +susceptibilité des contraires se réalise en elle, n'est pas la +susceptibilité des contraires: susceptible des contraires est le nom +des êtres constitués par la susceptibilité des contraires. Mais si +le susceptible est de l'essence de la substance, n'est-il pas ou la +substance même, ou une différence comme la corporéité? Nullement, la +différence est celle qui divise le genre et constitue l'espèce, ce que +ne fait pas le pur susceptible; mais il est vrai qu'il donne l'être à la +substance, comme la corporéité au corps, voilà toute la ressemblance. + +Les différences peuvent sans doute être énoncées comme des qualités. Si +l'on entend qualité dans un sens vague et général, il est certain que la +forme peut être attribuée en prédicat à titre de qualité; mais, dans ces +termes, il en est de même de la quantité, elle aussi peut être attribuée +adjectivement. Or, entendue strictement, la qualité est une catégorie +qui ne doit être confondue avec nulle autre: un prédicat de qualité est +un attribut au titre de la qualité, et non une modification quelconque +du sujet. La rationnalité ne paraît une espèce que parce qu'elle peut +être attribuée en essence à des êtres numériquement différents; ainsi +elle est comme la matière de telle ou telle rationnalité particulière, +toutes rationnalités particulières qui ne diffèrent qu'à raison du +nombre, et non par une différence substantielle. Mais la rationnalité +d'Aristote, ou toute forme simple, n'ayant de soi nulle matière, +n'est la matière de rien, et par conséquent est matériellement nulle. +Cependant, direz-vous, cette part de rationnalité qui est dans l'un +n'est pas celle qui est dans l'autre, elles semblent par conséquent +autant d'individus de rationnalité. Mais en est-il autrement de la part +d'humanité qui est dans l'un par rapport à celle qui est dans un autre, +et cependant elle n'est ni genre, ni espèce, ni individu d'humanité, +elle est seulement une des essences dont se compose collectivement +l'humanité, qui est l'espèce. De même, cette part de rationnalité qui +est dans une personne n'est pas autre chose qu'une des essences dont se +compose la rationnalité, qui est la différence. Homme est quelque chose +qui est constitué matériellement de la rationnalité, et qui en est un +individu, comme Socrate de l'humanité. + +On objecte que les différences sont posées comme prédicats du sujet +(Boèce). Quels prédicats? prédicats non _in quale_, mais _in quid_, +non de qualité, mais d'essence. C'est qu'il n'y a de vrai que cette +proposition: certaines différences, attribuées au sujet, le sont en +prédicats d'essence. Encore cela n'est-il vrai que si l'on prend cette +expression de _prédicat en essence_ dans le sens le plus large. Ainsi +on peut, si l'on veut, donner à l'animal homme la rationnalité comme +prédicat en essence; mais alors au fond rationnalité est pris comme +essence formelle, animal comme essence matérielle. Une forme simple +n'est jamais attribuée comme prédicat en essence qu'aux êtres qu'elle +constitue formellement. Si l'on peut avec vérité dire: _Socrate est ce +rationnel (hoc rationale)_, proposition où l'individu de rationnalité +sert de prédicat, ce n'est pas en entendant que Socrate est support de +l'individu de rationnalité, ce ne peut être qu'en posant comme prédicat +une matérialité dans une proposition actuelle pour un cas déterminé. +Ce n'est pas à titre de forme simple que _ce rationnel_ est attribué à +Socrate, car c'est la forme de ta matière animal et non de Socrate, mais +on prend cette forme pour prédicat dans un cas actuel et particulier. +Telle est la proposition: _je lis_, elle donne un support actuel à la +lecture, et la lecture est en prédicat. + +Il reste enfin à donner une connaissance précise de ce que c'est que les +formes simples, afin de discerner avec certitude celles que nous devons +placer hors des prédicaments. Les formes simples, qui ne sont en +aucun prédicament, sont celles qui constituent des natures. Or la +susceptibilité du corporel, pour Socrate, le blanc, le dur ou toute +forme prédicamentale quelconque ne créent pas une nature en s'adjoignant +au sujet. Quand la blancheur vient à naître dans Socrate, il ne se +produit pas une troisième nature qui soit autre que Socrate, autre que +la blancheur, un nouvel être qui soit le composé Socrate et blancheur. +C'est Socrate qui acquiert la blancheur, mais qui demeure Socrate. La +substance et l'accident ne créent rien. + +Mais ces formes simples, dira-t-on peut-être, précisément parce qu'elles +sont incomposées, ne sont pas diverses; des essences d'humanité sont +la même chose, parce qu'elles ne sont pas de nature on de création +différente. Et pourtant ces choses qui ne diffèrent de nature ni par la +matière ni par la forme, différeraient par leurs effets; elles ne sont +donc pas de simples formes. La rationnalité, qui n'ayant ni matière ni +forme de nature, ne diffère à aucun de ces titres de l'irrationnalité, +produit un différent effet; car elle est la forme, en vertu de laquelle +nous raisonnons, effet que ne produit certainement pas l'irrationnalité. + +Dites de même alors: ces essences, qui reçoivent la rationnalité, +produisent un autre effet que celles qui sont affectées de +l'irrationnalité, puisqu'elles produisent les unes l'homme, les +antres l'âne, et par conséquent elles ne sont pas une même chose. Or +certainement la même essence sert de matière dans les deux cas, c'est +l'essence d'animal. C'est que la diversité de l'effet ne provient +pas des matières, mais bien des formes. Car s'il arrivait que la +rationnalité vînt à affecter des essences qui, en réalité, ne la +soutiennent jamais, elle ferait également un homme avec celles-ci, comme +avec les autres l'irrationnalité ferait un âne. Ainsi vous avez vu la +même essence corporelle tantôt composer l'animé avec l'animation, tantôt +avec l'inanimation l'inanimé. On peut donc dire de matières, qui avec +des formes différentes sont aptes à produire leurs effets, qu'elles +sont la même chose. Mais on n'en saurait dire autant des formes simples +diverses, parce que pour être la même chose, il ne faut pas avoir cette +diversité d'effets, qui suit leur combinaison avec les pures essences +des choses les plus générales[90]. + +[Note 90: Cette phrase est fort obscure et probablement altérée dans le +texte; la voici: «Diversæ vero formæ simplices minime dicuntur idem, +quia hoc non habet eamdem diversitatem effectuum inveniens in meris +essentiis generalissimarum.» P. 550.] + +Supposé qu'il fût possible que la pure essence, matière de la qualité la +plus générale, au lieu de qualifier cette autre pure essence, matière +de la substance la plus générale, prît la forme de celle-ci, jamais de +cette combinaison, c'est-à-dire de la matière de la substance avec une +pareille forme, ne résulterait même la qualité substantielle. Car la +matière de la qualité et la susceptibilité des contraires ne feraient +jamais de Socrate ou la substance ou la qualité, comme de cette même +essence de la substance qui avec l'incorporéité constitue l'esprit, +la corporéité ferait le corps; comme de celle qui tout à l'heure +constituait le corps, l'incorporelle ferait l'esprit. + +Et c'est là que finit le _Fragment sur les Genres et les Espèces_. +Cette dernière partie ne tient même pas essentiellement à la question, +quoiqu'elle nous éclaire singulièrement sur les idées accessoires qui +devaient la compliquer pour des esprits imbus profondément des principes +de la scolastique. + +Il résulte des dernières paroles qu'il faut soigneusement distinguer les +formes et les matières. On n'a appelé notre examen que sur la première +catégorie, celle de la substance ou de l'être proprement dit, celle de +l'essence dans la langue des scolastiques; c'est en effet celle qui +intéresse éminemment l'ontologie. Mais la scolastique qui traite tout +comme des êtres, sans cependant tenir tout pour des êtres, applique à +toutes les catégories la même distinction de matière et de forme. Ainsi +dans la catégorie de qualité se produisent par analogie des genres et +des espèces; la qualité est le genre, dont la couleur est l'espèce; la +qualité est la matière qui avec la forme de la _colorité_ constitue +l'essence de la couleur, et ainsi du reste. Suit-il de cette analogie +qu'on puisse indifféremment assortir les formes de l'échelle de la +qualité avec les matières de l'échelle de la substance, ou faire les +combinaisons inverses? non, l'échelle de l'être proprement dit est à +part, et c'est autour de la substance à ses divers degrés, mais non dans +la substance et au même point d'identification, que peuvent venir se +placer les divers degrés de qualité, de quantité, de relation, enfin +tous les modes subordonnés aux divers prédicaments. «L'être, dit +Aristote[91], signifie ou bien la substance et la forme essentielle, ou +bien encore chacun des attributs généraux, la quantité, la qualité et +tous les autres modes... Il y a de l'être dans toutes ces choses, mais +non pas au même titre, l'une étant un être premier et les autres ne +venant qu'à la suite.» + +[Note 91: _Métaph._, VII, iv, t. II, p. 12 de la traduction.] + +Admettez donc une première diversité, une démarcation profonde entre les +degrés de l'être et les accidents de l'être; et ce n'est qu'en suivant +les degrés d'une même catégorie qu'ainsi qu'entre les produits d'une +même race peuvent se former des combinaisons créatrices. + +Voulez-vous associer la matière du premier degré de l'être avec la forme +du premier degré de la qualité, Abélard vous dit que vous n'obtiendrez +ni la qualité substantielle, ni la substance qualitative; car vous +n'aurez d'un côté qu'un des éléments de la substance, de l'autre qu'un +des éléments de la qualité. + +Au fond, comme le mot de pure essence est indéterminé de sa nature +et nul sans sa forme, cette union hybride vous donnerait pour unique +résultat le premier degré de la catégorie dont vous auriez emprunté la +forme. + +Si maintenant vous descendez d'un ou plusieurs degrés dans diverses +catégories, vous chargerez de modes divers les degrés de la première; +mais, suivant Abélard, vous ne créerez pas de véritables espèces, de +véritables genres, parce que vous ne créerez pas des natures. Des +animaux blancs ou noirs, grands ou petits, sont toujours des animaux, et +ces distinctions n'engendrent que des genres et des espèces improprement +dites, ou des genres et des espèces dans l'ordre de la qualité, non dans +l'ordre de l'essence. Elles n'insèrent pas un anneau de plus dans +la chaîne de l'être. Les classifications zoologiques ne sont pas +ontologiques. Cependant, par analogie, on peut opérer toutes les +combinaisons que permet le nombre des graduations et des variétés dans +les différentes catégories. + +De même qu'on peut opérer sur les degrés de la qualité, comme si +c'étaient des degrés de l'être, on peut, jusqu'à un certain point, +traiter les degrés de l'être comme s'ils étaient des nuances de la +qualité: le langage s'y prête. Dans la proposition, ce qui est affirmé +est, au moins dans la forme, un attribut d'un sujet. En grammaire et +même en logique, on peut donc confondre tout ce qui se pense d'un objet +quelconque avec l'opération qui qualifie une substance. Ces propositions +_Socrate est homme, et Socrate est vieux_ paraissent logiquement +composées de même, et le penchant à ne considérer que comme des qualités +tout ce que nous disons des objets de notre pensée, est un penchant +naturel et même assez motivé, puisque la substance de l'être est +impénétrable, _innommable_, pour nous, et s'affirme plus qu'elle ne +se connaît. Quand nous voulons définir un objet, nous tombons dans +l'énumération de ses modes, et nous ne pouvons guère nous assurer +d'avoir jamais atteint son mode essentiel, encore moins sa véritable +essence; du moins ne connaissons-nous l'essence que dans une mesure +subjective. Cependant l'examen attentif des diverses propositions +attributives suffit pour démontrer la distinction sur laquelle Abélard +s'appuie. Si la raison (_rationalitas_) est la forme qui de l'animal +fait l'homme, on peut cependant dire également: _l'animal est +raisonnable et l'homme est raisonnable. Raisonnable_ est, dans les deux +propositions, attribut ou prédicat; mais l'est-il au même titre? non, +sans doute, puisque l'animal n'est pas raisonnable nécessairement comme +l'est l'homme, car il y a des animaux sans raison. Il s'agit donc, +dans chaque proposition, d'une attribution on _prédication_ de nature +différente. C'est dans les deux cas un prédicat d'essence; mais, dans +le premier cas, il ne fait que modifier l'animal; dans le second, +il constitue l'homme[92]. La seconde proposition énonce donc une +attribution qui a une vertu propre, et le prédicat qu'elle contient est +quelque chose de plus qu'un mode; c'est ce qu'Abélard appelle _forma +simplex_. Par l'importance qu'il attache à sa distinction, on voit qu'il +croit toucher à un principe substantiel de l'ontologie, et qu'il est +loin de réduire la connaissance humaine à une vaine conception logique +de l'accessoire et de l'apparent. Par là, il est dans un vrai réalisme. +Il met la forme simple, comme élément virtuel de la différence +spécifique, en dehors des catégories; c'est pour ainsi dire la mettre en +dehors de l'idéologie. C'est lui donner une valeur unique, et en +faire comme l'instrument de la création. On peut trouver gratuite, +hypothétique, indéfinissable l'existence de ce facteur singulier, +réalisé par l'abstraction; mais on ne peut méconnaître là une théorie +comme une autre de ce fait si obscur et si grand, l'essence. Les +philosophes modernes, plus réservés en général, n'ont pas cependant été +beaucoup plus lumineux; et il ne reste guère sur cette question que des +distinctions purement idéologiques. Ainsi verbalement les différences +spécifiques peuvent se présenter comme des modes ordinaires. Elles +constituent les essences, et si l'essence est un mode, elle est du moins +le premier des modes, comme, si l'on veut, le mode est un faible degré +de l'essence. Entre ces deux extrêmes se place une série de conceptions +touchant les êtres, lesquelles conceptions ont une valeur décroissante, +depuis celles qui semblent des idées nécessaires, jusqu'à celles qui ne +sont plus que des généralisations de la sensation. + +[Note 92: Pour exprimer en scolastique cette différence, on aurait pu +dire _homo est rationale_, et non _rationalis_; c'est à peu près dans +la même sens Qu'on pourrait dire l'homme _est une raison_, comme on dit +qu'il _est une_ intelligence.] + +Mais ici, dans cette catégorie de l'être, Abélard fait encore une +distinction, le corps marque une limite, au-dessus ou au-dessous de +laquelle les principes ne sont plus les mêmes. Au-dessus du corps, la +science ne considère plus que des idées qui peuvent être vraies, sans +correspondre à aucune réalité distincte; au-dessous du corps, les genres +et les espèces peuvent être des abstractions, mais elles correspondent à +des collections de réalités. Dans la partie supérieure de cette +série, les mots de matière et de forme sont encore employés, mais par +induction, par symétrie, et comme pour ordre. C'est une des marques les +plus frappantes de ce besoin et de ce pouvoir d'unité, qui caractérise +la raison. Mais cette concordance symétrique n'autoriserait pas à +accoupler arbitrairement les divers produits de la pensée génératrice, +et c'est une règle qu'on ne peut franchir un degré pour associer des +matières et des formes qui ne sont point immédiatement juxtaposées. +Quant à l'union des matières à des matières, ou des formes à des formes, +il est évident qu'elle serait un non-sens. Seulement, il faut observer +que telle est la valeur de la différence entre les deux parties de +l'échelle, qu'Abélard n'a pas hésité à penser que la matière du premier +degré ou la pure essence pouvait, en acquérant la susceptibilité +des contraires, devenir indifféremment la matière de deux formes +contradictoires, et que le support de l'incorporel pouvait être le +même que celui du corporel. Cela n'est possible qu'à ce degré de +l'abstraction; et certes une telle pensée aurait bien mérité d'être +approfondie au point de vue de la nature réelle des choses. Mais le +propre de la scolastique est de donner la forme ontologique à tout, et +de ne considérer l'ontologie véritable que de profil; elle la côtoie +sans cesse; elle y pénétra rarement. Car jamais elle n'a explicitement +et méthodiquement établi, comme les modernes dialecticiens du +panthéisme, que ses distinctions logiques fussent des choses existantes +ou les apparences successives de l'être identique universel. + +Voilà ce que nous aurions à dire sur cette théorie considérée +ontologiquement; mais remise à sa place, c'est-à-dire reportée dans la +controverse des universaux, elle a pour but principal d'établir que la +différence n'est ni espèce, ni accident, ni essence prédicamentale, +c'est-à-dire relevant d'aucun prédicament: elle est la forme simple en +dehors de toute catégorie. Elle est l'élément formateur de l'espèce, et +ne peut être ramenée à la simple propriété, au mode, à l'accident, à +moins que l'on n'entende par là tout ce qui a besoin d'autre chose que +soi pour être. Encore serait-ce un mode à part, incomparable, et qui +d'ailleurs ne serait le degré d'aucune échelle catégorique. D'où il suit +tout à la fois, qu'il n'y a point d'essence spécifique, ou que ce qui +fait l'espèce n'est pas un être en soi, et que cependant l'espèce n'est +ni un mot ni un néant; d'où il suit encore que Buhle a eu raison de dire +qu'Abélard est réaliste à l'égard de Roscelin, et nominaliste a l'égard +de Guillaume de Champeaux[93]. + +[Note 93: Histoire de la Philosophie moderne.--Introd., t. 1 de la +traduction, p. 689.] + + + +CHAPITRE X. + +SUITE DU PRÉCÉDENT.--_De Intellectibus._--_Glossulæ super +Porphyrium._--RÉSUMÉ. + +Les monuments imprimés ont été soigneusement interrogés, et l'on vient +de lire tout ce que leurs réponses nous ont appris. Il semble qu'il ne +resterait plus qu'à conclure, en tirant de ce long examen un jugement +définitif. Mais un document précieux et inconnu est dans nos mains. Un +manuscrit d'Abélard, dont l'existence même n'est indiquée nulle part, +mais dont l'authenticité ne nous laisse aucun doute[94], donne encore +sur sa doctrine des lumières nouvelles, et surtout explique d'une +manière certaine ce qui n'avait été jusqu'ici l'objet que d'inductions +conjecturales, le jugement de ses contemporains. Notre analyse ne serait +point consciencieuse, si la crainte des longueurs nous empêchait de +puiser à cette nouvelle source. C'est un ouvrage qui porte un titre +modeste, _Petites Gloses sur Porphyre_; mais plus intéressantes et +plus développées que celles qui ont été déjà imprimées, ces gloses +éclaircissent autre chose que le texte de l'auteur grec, dans la version +de Boèce; c'est un commentaire à la fois littéral et spirituel. Nous ne +serions pas étonné que cet écrit, d'une rédaction elliptique et obscure, +fût une oeuvre de la jeunesse de l'auteur. Il y annonce qu'il le compose +à la demande, non plus de ces élèves, mais de ses compagnons, disons le +mot, de ses camarades, _sociorum_. L'aurait-il rédigé à cette époque +intéressante, où maître de fait, écolier de nom, il suivait, en les +discutant les leçons des docteurs de la Cité, et répétait pour son +compte et à ses pairs les leçons qu'il venait d'entendre avec eux, ne +s'autorisant pour enseigner que de sa hardiesse, de son esprit et de son +éloquence? + +[Note 94: Ce manuscrit intitulé: «Glossulæ magistri Petri Bælardi super +Porphyrium,» a été retrouvé par le savant M. Ravaisson, et nous en +devons la communication à sa bienveillante obligeance. Nous ne saurions +trop l'engager à la publier; c'est un fragment précieux pour l'histoire +de la Philosophie. La texte est difficile, quelquefois altéré; il n'en a +que plus besoin d'un éditeur tel que M. Ravaisson.] + +Les premières pages de ce manuscrit nous apprennent qu'on peut ramener +la science en général à la science du jugement et à la science de +l'action. La première est celle de la théorie, la seconde est celle +de la pratique. On peut bien agir et ne point savoir juger. Tel peut +utilement employer à la guérison des infirmités humaines les vertus des +simples, qui ne sait pas la physique, comme tel autre peut habilement +instruire, sans être capable d'opérer ce qu'il enseigne. La philosophie +est une science théorétique. Tous les savants n'ont pas droit au nom +de philosophes. Il n'appartient qu'à ceux qui, s'élevant au-dessus des +autres par la subtilité de leur intelligence, jugent ce qu'ils savent. +L'homme doué do cette faculté est celui qui sait comprendre et peser les +causes secrètes des choses; la recherche de ces causes est du ressort de +la raison et non pas de l'expérience sensible[95]. + +[Note 95: «Est scientia alia agendi, alia discernendi. Aola autem +scientia discernendi philosophia dicitur... Philosophos... vocamus +costantum qui subtilitate intelligentiæ præominentes in his quæ +diligentem habent discretionem. Discretus est qui causes occultas rerum +comprehendere ac deliberare valet. Occultas causas dicimus ex quibus +quæ res eveniunt magis ratione quam experimentis sensuum +investigandum.»--Cassiodore avait divisé la science en _inspectiva_ et +en _acutalis_ (_De art. ac discipl._, c. iii).] + +La philosophie se divise en physique, en éthique et en logique[96]. La +première spécule sur les causes des choses naturelles, la seconde est +la maîtresse de la vertu, la troisième, que nous nommons indifféremment +dialectique, est l'art de disserter exactement, c'est-à-dire de +discerner les arguments qui servent à disserter, c'est-à-dire encore à +discuter; car la logique n'enseigne pas à se servir des arguments ni +à les composer, mais à les distinguer et à les apprécier. Ceci est +proprement la logique, le reste est la _rationnative_[97]. Or, +les arguments étant composés de propositions, et les propositions +d'expressions, _dictiones_, la logique doit commencer par étudier +d'abord les oraisons simples, puis les composées. De là toute la +division de la Logique d'Aristote, de là aussi l'Introduction de +Porphyre, qui conduit aux prédicaments du premier. + +[Note 96: Ou naturelle, morale et rationnelle, Cette division de la +philosophie était vulgaire alors. Saint Augustin qui croit qu'elle +vient de Dieu même et qu'elle est une image de la Trinité, dit qu'on +l'attribuait à Platon. C'est en effet ainsi qu'Apulée divise la +philosophie de Platon, ou, comme il dit, le dogme de Platon. La même +division se retrouve dans Sextus Empiricus et dans Macrobe. Elle fut +accréditée par Alcuin et Raban Maur. (S. Augustin, _De Civit. Del_, l. +XI, c. xxv.--Apul., _De Dogm. Plat._, t. 1--Macrob., _In Somn. Scip._, +l. II, c. xvii.--Alcuin, Opusc. iv, _De Dialect._, c. 1.--Raban Maur, +_De Universo_, t. XV, c. i.--Johan. Saresb. _Policrat._, t. VII, c. v, +et _Metal._, t. II, c. ii.)] + +[Note 97: «Est logica, auctoritate Tullii, diligens ratio disserendi, id +est discretio argumentorum per quæ disseritur, id est, disputatur. +Non enim es logica solentia utendi argumetis sive componendi ca, sed +discernendi et dijudicandi veraciter de cis. Duæ argumentorum scientiæ; +une componendi, quam dicimus rationnativam, alia autem discernendi +composita, quam logicam appellamus.--» L'auteur cite ici les Topiques de +Cicéron, qu'il connaissait par la Commentaire de Boèce. (Boeth. _Op._, +p.757.)--Voici comment s'exprime Cicéron: + +«Quam omnis ratio diligens disserendi duas habeat partes, unam +Inveniendi, alteram judicandi, utriusque princeps, ut mihi quidem +videtur, Aristoteles fuit. Stoici autem in altera elaboraverunt, +judicandi enim vias diligenter persecuti sunt, ca scientia, quam +dialecticen appellant.» (_Top._, II.) Bède adopte cette définition de la +dialectique entendue en général; celle d'Alcuin, que nous avons citée, +on diffère peu, et elle a été répétée textuellement par Raban Maur. +(Voy. ci-dessus, t. 1, p. 311, et Rab. Maur., _De instit. cleric._, l. +III, c. xx.) Au reste c'est la définition que Ramus tirait des Topiques +de Cicéron pour l'opposer à celle d'Aristote, qui définit la logique la +science de la démonstration. (Barth. Saint-Hilaire, préf. de la trad. de +l'Organon, t. I, p. cviii, et _Prem. anal._, t. 1, p. 1.)] + +Ce préambule amène Abélard à l'examen de l'ouvrage de Porphyre. Ce n'est +pas une glose littérale, une simple interprétation du texte, mais une +exposition et souvent une critique des principes reçus, particulièrement +de quelques opinions de Boèce; tout cela suivant que les divisions du +Traité des cinq voix ramènent les questions sous la plume du subtil +commentateur. + +Nous n'extrairons de cet ouvrage que ce qui est relatif à notre sujet et +peut éclaircir les points jusqu'ici demeurés obscurs. + +La grande question que Porphyre indique en débutant, et qu'il écarte +soudain, arrête Abélard, et il est presque obligé de la traiter +seulement pour la poser. Toutes les opinions sur les universaux se +prévalent, dit-il, de grandes autorités[98]. Lorsque Aristote paraît +définir l'universel en disant que c'est ce qui se dit du sujet ou +l'attribuable à plusieurs; lorsque Boèce dit que la division des genres +et des espèces repose sur la nature, tous deux semblent penser (et bien +des citations pourraient être fournies dans le même sens) qu'il existe +des choses universelles. D'autres cependant n'admettent que des +conceptions universelles, mais d'accord sur ce point seulement, ils se +divisent aussitôt et rapportent ces conceptions aux choses, à la pensée +ou au discours, et toute la dissidence reparaît. Abélard cite à l'appui +de chacune des trois opinions de nombreuses autorités, dont un grand +nombre ont été déjà produites, et qu'il serait trop long de rappeler. + +[Note 98: «Unusquisque se tuetur auctoritate judice.» Nous avons vu que +Jean de Salisbury dit la même chose. Voy. c. II et c. VIII.] + +Le premier système est celui de l'existence des choses universelles. Il +est plusieurs manières de l'établir. + +Suivant l'une, il y a naturellement dix choses générales ou communes, +ce sont les dix catégories; de ces universaux primitifs proviennent les +choses générales qui sont essentiellement dans les choses individuelles, +grâce à des formes différentes. Ainsi, l'animal, qui, de nature, est +substance, est, comme substance animée, sensible dans Socrate ou dans +Brunel[99], tout entier dans l'un comme dans l'autre, sans autre +différence que celle des formes. A ce compte, l'universel serait +attribuable à plusieurs, en ce sens qu'une même chose serait en +plusieurs, diversifiée uniquement par l'opposition des formes, +et conviendrait ainsi aux individus soit essentiellement, soit +adjectivement[100]. + +[Note 99: _In Brunello._] + +[Note 100: _Essentialiter vel adjacenter._ Il s'agit du réalisme +proprement dit, de celui de Guillaume de Champeaux. Voy. c, VIII, p. +24.] + +Ce système exige que les formes aient si peu de rapport avec la matière +qui leur sert de sujet, que dès qu'elles disparaissent, la matière ne +diffère plus d'une autre matière sous aucun rapport, et que tous les +sujets individuels se réduisent à l'unité et à l'identité. Une grave +hérésie est au bout de cette doctrine; car avec elle, la substance +divine, qui est reconnue pour n'admettre aucune forme, est +nécessairement identique à toute substance quelconque ou à la substance +en général, Or, cette conséquence est fausse. Les philosophes tiennent +que la substance divine n'est passible d'aucun accident, et comme, +suivant les définitions admises, la substance en général est sujette +à tous les accidents, il faut bien que la substance divine diffère de +toute substance; et cependant il faut aussi qu'elle soit substance. La +nature de Dieu a été enseignée au monde le jour où le Seigneur a dit à +la Samaritaine: «Dieu est esprit.» (Jean, IV, 24.) Et tout esprit est +substance[101]. + +[Note 101: _Onmis spiritus substantia est._] + +Et non-seulement la substance de Dieu, mais la substance du Phénix, qui +est unique, n'est dans ce système que la substance pure et simple, sans +accident, sans propriété, qui, partout la même, est ainsi la substance +universelle. C'est la même substance qui est raisonnable et sans raison, +absolument comme la même substance est à la fois blanche et assise; car +_être blanc_ et _être assis_ ne sont que des formes opposées, comme la +rationnalité et son contraire, et puisque les deux premières formes +peuvent notoirement se trouver dans le même sujet, pourquoi les deux +secondes ne s'y trouveraient-elles pas également? + +Est-ce parce que la rationnalité et l'irrationnalité sont contraires? +Elles ne le sont point par l'essence, car elles sont toutes deux de +l'essence de qualité; elles ne le sont point par les adjacents (_per +adjacentia_), car elles sont, par la supposition, adjacentes à un sujet +identique. Du moment que la même substance convient à toutes les formes, +la contradiction peut se réaliser dans un seul et même être, et alors +comment dire qu'une substance est simple, une autre composée, puisqu'il +ne peut y avoir quelque chose de plus dans une substance que dans une +autre? Comment dire qu'une âme sente, qu'elle éprouve la joie ou la +douleur, sans le dire en même temps de toutes les âmes, qui sont une +seule et même substance? On voit qu'Abélard a parfaitement développé +le reproche que Bayle adresse au réalisme de conduire à l'identité +universelle[102]. + +[Note 102: _Dict. crit._, art. _Abélard_.] + +La seconde manière de soutenir l'universalité des choses, c'est de +prétendre que la même chose est universelle et particulière; ce n'est +plus essentiellement, mais indifféremment que la chose commune est en +divers. Nous connaissons ce système, c'est celui de l'indifférence: ce +qui est dans Platon et dans Socrate, c'est un indifférent, un semblable, +_indifferens vel consimile_. Il est de certaines choses qui conviennent +ou s'accordent entre elles, c'est-à-dire qui sont semblables en nature, +par exemple en tant que corps, en tant qu'animaux; elles sont ainsi +universelles et particulières, universelles en ce qu'elles sont +plusieurs en communauté d'attributs essentiels, particulières, en ce que +chacune est distincte des autres. La définition du genre (_prædicari +de pluribus_, s'attribuer à plusieurs) ne s'applique alors aux choses +qu'elle concerne qu'en tant qu'elles sont semblables, et non pas en tant +qu'elles sont individuelles. Ainsi les même choses ont deux états, leur +état de genre, leur état d'individus, et, suivant leur état, elles +comportent ou ne comportent pas une définition différente. + +Mais c'est là ce qui n'est pas soutenable, la définition qui veut que +le genre soit ce qui est attribuable à plusieurs, a été donnée à +l'exclusion de l'individu. Ce qu'elle définit ne peut en soi être à +aucun titre, en aucun état, individu. Dire qu'une même chose tour à tour +comporte et ne comporte pas la définition du genre, c'est dire que cette +chose est, comme genre, attribuable à plusieurs, mais que, comme genre +aussi, elle ne l'est pas, car un individu qui serait attribuable +à plusieurs serait un genre; par conséquent l'assertion est +contradictoire, ou plutôt elle n'a aucun sens. Les auteurs disent que +cette proposition: _L'homme se promène_, vraie dans le particulier, est +fausse de l'espèce. Comment maintenir cette distinction, si une même +chose est espèce et individu? Dira-t-on que l'universel ne se promène +pas? c'est apparemment l'universel, en tant qu'universel, en l'état +d'universel; soit, mais le particulier, en tant que particulier, ne se +promène pas davantage. Se promener n'est pas plus une condition ou une +propriété du particulier que de l'universel; le particulier peut, +comme l'universel, être conçu sans la promenade. L'universalité, la +particularité, la promenade appartiennent, ou, pour parler le langage +de l'école, sont adjacentes au même sujet, et s'il se promène, il +se promène universel et particulier; la distinction de Boèce est +inapplicable[103]. + +[Note 103: _De Interpret._, ed. sec., p. 338-347.--Voy, aussi ci-dessus, +c. viii, p. 20.] + +C'est comme cette autre distinction, par laquelle il refuse aux +accidents le caractère d'attributs essentiels. L'individualité résultant +de formes accidentelles ne saurait être l'attribut essentiel d'une +substance susceptible d'universalité; cependant cette substance, en +tant que particulière, distincte de ses semblables, est essentiellement +individuelle, violation manifeste de la règle de logique qui porte que +«dans un même, l'affirmation de l'opposé exclut l'affirmation de l'autre +opposé.» Lorsqu'on dit que le genre est attribuable à plusieurs, on +parle ou d'attribution essentielle (_prædicari in quid_), ou de toute +autre; s'il s'agit d'attribution essentielle, comme on le nie après +l'avoir affirmé, elle cesse d'être essentielle, ou elle emporte +avec elle son sujet; s'il s'agit d'attribution accidentelle (_in +adjacentia_), la définition n'est plus exacte, elle ne convient plus à +tout genre. Il y a des genres qui n'ont pas d'attribution adjective. +Veut-on parler d'attribution soit essentielle, soit autre, d'attribution +en général, la blancheur est dans ce cas, elle s'affirme essentiellement +d'elle-même et adjectivement de Socrate: la blancheur est blanche et +Socrate est blanc, elle s'affirme donc de plusieurs, et comme elle +satisferait à la définition du genre, la blancheur serait un genre. + +Enfin on s'y prend d'une troisième manière pour soutenir que les +universaux sont des choses[104]. Voulant expliquer la communauté, +l'on dit qu'entre la chose universelle et la chose singulière est une +différence de propriété, la propriété qui consiste à être universelle, +la propriété qui consiste à être singulière. L'animal, le corps est +universel, et n'est pas seulement quelque animal ou quelque corps; mais +dire: _l'animal est universel_, revient à dire: il y a plusieurs choses +qui sont chacune individuellement _animal_; quand _animal_ se dit d'un +seul, on entend qu'un seul, un être déterminé est _animal_. + +[Note 104: Voy. c. viii, vers la fin.] + +La difficulté est toujours de faire cadrer ce système avec la définition +du genre. Il faut que la propriété d'être attribuable à plusieurs sépare +l'universel de l'individuel; or, on vient de dire que de plusieurs +choses chacune est individuellement animal; le nom individuel d'animal +serait-il donc le nom de plusieurs? l'individu serait-il attribuable à +plusieurs? Cela ne se peut. Mais comme animal ne peut plus se dire de +plusieurs, mais de chacun, il n'y a plus de genre, ou plutôt tout est +renversé, c'est l'individu ou le non-universel qui prend la place de +l'universel, c'est ce qui ne peut s'affirmer de plusieurs qui s'affirme +de plusieurs, et c'est une pluralité où chacun s'affirme de plusieurs +que l'on appelle l'individu. Ce système, qu'Abélard explique mal, nous +paraît au fond un véritable nominalisme, qui ne peut être considéré +nomme admettant la réalité des universaux qu'en ce qu'il attribue les +universaux comme noms particuliers à des individus réels. Il consiste +à établir que lorsqu'on affirme que ceci est un animal, on entend +simplement que cet être déterminé est substance animée, sensible, soit +qu'il ait ou n'ait point de semblables, et puis, qu'après avoir reconnu +ce caractère particulier dans plusieurs individus déterminés, on dit de +plusieurs qu'ils sont des animaux, c'est-à-dire que l'on fait +collection d'individus, ayant tous et chacun pour caractère particulier +l'_animalité_, et qu'ainsi c'est une propriété de chacun d'être animal, +une propriété de plusieurs d'être animaux: voila la propriété de +l'universel et la propriété du particulier. Ce système, qui semble +un système de pur sens commun, serait, et non sans raison, traité de +nominalisme par les modernes; mais Abélard le classait dans le réalisme, +parce que de son temps le nominalisme ne consistait pas à fonder les +noms généraux sur la réalité exclusive des individus, mais à dire +littéralement que les universaux ne sont que des mots. + +Abélard oppose et semble préférer a ces doctrines un système dont nous +avons déjà entendu parler, mais qui jusqu'ici nous était inconnu. On a +vu que Jean de Salisbury signale par deux fois une doctrine qui rapporte +tout aux discours (_sermonibus_), et il ajoute que _son Abélard chéri_ +s'y est laissé prendre[105]. Quelle était cette doctrine? Les auteurs se +sont posé cette question et n'ont pu la résoudre. Nous-même, nous +nous sommes longtemps demandé en quoi elle pouvait différer du pur +nominalisme, extrémité qu'Abélard s'est montré si jaloux d'éviter. +Cependant le texte de Jean de Salisbury est formel, et il est encore +confirmé par des vers peu connus, mais très-expressifs. Un manuscrit de +la bibliothèque d'Oxford contient une épitaphe d'Abélard, dans laquelle, +après de grandes louanges, on lit: + + Hic docuit voces cum rebus significare, + Et docuit voces res significando notare; + Errores generum correxit, ita specierum. + Hic genus et species in sola voce locavit, + Et genus et species _sermones_ esse notavit. + Significativum quid sit, quid significatum, + Significans quid sit, prudens diversicavit. + Hic quid res essent, quid voces significarent, + Lucidius reliquis patefecit in arte peritis. + Sic animal nullumque animal genus esse probatur. + Sic et homo et nullus homo species vocitatur[106]. + +[Note 105: Voyez ci-dessus, c. viii et le c. ix.] + +[Note 106: Rawlinson, dans son édition des Lettres, donne l'épitaphe +d'où ces vers sont extraite, avec ce titre: «Epitaphium, ex M.S. in +Bibl. Oxon ex Godfrid priore ecclesiæ S. Swithuni, Winton.» (_P. Abæl. +et Helois. epistol._, 1 vol. in-8°. Lond. 1718.)] + +C'est bien là, du moins sous un de ses aspects, la doctrine d'Abélard, +telle que nous allons la connaître; mais comment l'existence des choses +universelles, dès qu'elle réside dans les discours, _sermones esse_, +peut-elle n'être pas entièrement nominale? Le manuscrit, dont nous avons +donné plus haut un extrait, va cependant nous offrir l'expression +de cette doctrine qu'il trouve plus conforme à la raison, _sermoni +vicinior_, et qui, n'attribuant la communauté ni aux choses ni aux mots, +veut que ce soient les discours qui sont singuliers ou universels. +Aristote, au dire d'Abélard, paraît l'insinuer clairement, quand il +définit l'universel ce qui est né attribuable à plusieurs, _quod de +pluribus natum est prædicari_[107]. C'est une propriété avec laquelle +il est né, qu'il a d'origine, _a nativitate sua_. Or quelle est la +_nativité_, l'origine des discours ou de noms? l'institution humaine, +tandis que l'origine des choses est la création de leurs natures. Cette +différence d'origine peut se rencontrer la même où il s'agit d'une même +essence. Ainsi dans cet exemple: _Cette pierre et cette statue ne font +qu'un_, l'état de pierre ne peut être donné à la pierre que par la +puissance divine, l'état de statue lui peut être donné par la main des +hommes. + +[Note 107: Boeth., _De Interp._, ed. sec., p. 338.--On lit +dans Aristote: [Grec: Legos katholou o epi pleionôn pephuche +kathêgoreisthai.] Hermen._, VII.] + +Or, du moment que l'universel est d'origine attribuable à plusieurs, ni +les choses ni les mots ne sont universels. Car ce n'est pas le mot, la +voix, mais le discours, _sermo_, c'est-à-dire l'expression du mot, qui +est attribuable à divers, et quoique les discours soient des mots, ce +ne sont pas les mots, mais les discours qui sont universels. Quant aux +choses, s'il était vrai qu'une chose pût s'affirmer de plusieurs choses, +une seule et même chose se retrouverait également dans plusieurs, ce qui +répugne. Voilà bien ce que nous disait Jean de Salisbury, qu'aux yeux de +l'école d'Abélard l'attribution d'une chose comme prédicat à une autre +chose était une monstruosité. On peut se rappeler que l'école mégarienne +l'avait dit formellement: «Une chose ne peut être affirmée d'une +autre[108].» + +[Note 108: Voy, ci-dessus, c. vi, p. 478, c. viii, p. 17, 60 et 70.] + +Il est assurément fort difficile aux modernes de saisir une distinction +entre ce système et le pur nominalisme, et nous savons que certains +contemporains d'Abélard n'en ont découvert aucune. Quant à lui, il +en trouvait une cependant. La doctrine de Roscelin était plus que du +nominalisme; elle ne portait pas d'ailleurs ce nom; c'était la doctrine +des voix, _sententia vocum_, Les premiers nominaux furent appelés +_vocaux_ (_vocales_)[109]. Abélard tenait expressément à les charger de +cette opinion absolue que les universaux n'étaient que des voix, ou que +les voix étaient les universaux. + +[Note 109: On ne trouve ces noms de réalistes et de nominaux que vers le +milieu du XIIe siècle. (Johan. Saresb., epist. CCXXVI.--_Metal._, t. II, +c. x.--Gautofred, a S. Vict., _Carmina, Hist. litt._, t. XV, p. 82.) La +distinction entre les deux opinions était même plutôt exprimée par celle +de i>Dialectica_ in re et in _Dialectica in voce_. (_Herlman., restaur, +abb. S. Martin Ternac._ Spicileg., t. III. p. 889.--_Fragm. hist. franc, +a Reg. Roberto_; Bulæus, _Hist. univ. par._, t. I, p. 443.--Voy. Aussi +plus haut, c. II, p. 66, 67.) On a appelé plus tard les nominaux +_verbales_, _formales_, _connetistæ_. (Morhof., _Polyhist._, t. II, l. +II, c. XIII, p. 73.) + +Soit que les adversaires de Roscelin eussent méconnu sa doctrine, soit +que ce fût un esprit violent, capable d'adopter par réaction et de +soutenir par entêtement un paradoxe grossier, il faut bien savoir qu'on +lui a de son temps communément imputé un nominalisme hyperbolique, un +système invraisemblable qui choque le sens commun[110], et qui, hors des +sensations des choses individuelles, ne voit de réel dans les genres et +les espèces que des sons. Sa doctrine, telle qu'on la représente, +est quelque chose de plus étroit, de plus forcé qu'aucun nominalisme +postérieur. En soutenant ce qu'il a soutenu, en mettant les discours +à la place des voix, Abélard croyait donc se séparer réellement de +Roscelin. Quoique, dans les grammaires, les voix, _voces_, soient +quelquefois mises pour les mots ou _vocables_, cependant ce nom désigne +surtout dans le mot le son vocal plutôt que la pensée ou la chose +exprimée. Abélard attache donc un grand prix à distinguer le discours +ou l'oraison, _sermo_, c'est-à-dire l'expression ou le mot en tant +qu'expressif, de la simple voix, et il croit dégager une vérité +importante en n'attribuant l'universalité qu'au discours. Or, ici le +discours étant surtout considéré comme expression de l'idée, il s'ensuit +que la doctrine qui nous occupe est plus encore le conceptualisme que le +nominalisme. + +[Note 110: Cf. Meiners, _De nomin. ac real. init._, _Soc. Gotting. +Comment._, t. XII, art. II, p. 28.--Salabert, _Philos. nomin. +vindicat._, p. 12.] + +Mais Abélard se fait des objections. Comment l'oraison peut-elle être +universelle, et non pas la voix, quand la description du genre convient +aussi bien à l'une qu'à l'autre? Le genre est ce qui se dit de plusieurs +qui diffèrent par l'espèce; ainsi le décrit Porphyre[111]. Or, la +description et le décrit doivent convenir à tout sujet quelconque; c'est +une règle de logique, la règle _De quocumque_[112], et comme le discours +et les mots ont le même sujet, ce qui est dit du discours est dit des +mots. Donc, comme le discours, la voix est le genre. + +[Note 111: _Isag._ II, et Boeth., _In Porph.,_ t. II, p.60. Cette +définition est empruntée aux Topiques, 1 I, c. v, sec. 6.] + +[Note 112: _De quocumque prædicatur descriptio et descriptum._ Voy. +ci-dessus c. vi, p. 477.] + +Cette proposition est incongrue, _non congruit_; car la lettre étant +dans le mot, et par conséquent s'attribuant à plusieurs comme lui, +il s'ensuivrait que la lettre est le genre. C'est que, pour que la +description ou définition du genre soit applicable, il faut qu'on +l'applique à quelque chose qui ait en soi la réalité du défini, +_rem definiti_; c'est la condition de l'application de la règle _De +quocumque_, et ici cette condition n'existe pas. Le mot ne contient +pas tout le défini, il n'en a pas toute la compréhension, et il n'est +attribué à plusieurs, affirmé de plusieurs, _prædicatum de pluribus_, +que parce que le discours est prédicable, _est sermo prædicabilis_, +c'est-à-dire parce que la pensée dispose des mots pour décrire toutes +choses. + +D'ailleurs, à soigneusement examiner la définition du genre, ou du moins +ce qu'on appelle ainsi, elle n'est pas une définition, car elle ne +signifie pas que le genre soit ce qui s'attribue à plusieurs, mais +seulement que le genre est attribuable à plusieurs. + +On peut donc dire que le discours étant un genre, et le discours étant +un mot, un mot est le genre. Seulement il faut ajouter que c'est ce mot +avec le sens qu'on a entendu lui donner. Ce n'est pas l'essence du mot, +en tant que mot, qui peut être attribuée à plusieurs; le son vocal qui +constitue le mot est toujours actuel et particulier à chaque fois qu'on +le prononce, et non pas universel; mais c'est la signification qu'on y +attache qui est générale, en d'autres termes, c'est la pensée du mot +ou la conception; toutefois Abélard ne se sert pas de ces dernières +expressions, mais il permet qu'on dise que le genre ou l'espèce est un +mot, _est vox_, et il rejette les propositions converses; car si l'on +disait que le mot est genre, espèce, universel, on attribuerait une +essence individuelle, celle du mot, à plusieurs, ce qui ne se peut. +C'est de même qu'on peut dire: _Cet animal_ (hic status animal) _est +cette matière, la socratité est Socrate, l'un et l'autre de ces deux est +quelque chose_, quoique ces propositions ne puissent être renversées. + +Abélard explique ainsi comment, lors même que l'on se tait, lorsque les +noms des genres et des espèces, ne sont pas prononcés, les genres et les +espèces n'en existent pas moins. Car, lorsque je les nomme, je ne leur +confère rien, seulement je témoigne d'une convention antérieure, d'une +institution préalable, qui a fixé la valeur du langage. + +Ces développements achèvent d'assurer les caractères du nominalisme à +la théorie d'Abélard; mais ce qui prouve cependant qu'elle est +quelque chose de plus, c'est qu'après l'avoir exposée, procédant à la +détermination des questions écartées par la fameuse prétermission de +Porphyre, il examine à sa manière la validité des concepts généraux, +et résout cette question comme il l'a déjà résolue dans le _De +Intellectibus_.[113] Il décide que, bien que ces concepts ne donnent pas +les choses comme discrètes, ainsi que les donne la sensation, ils n'en +sont pas moins justes et valables, et embrassent les choses réelles. De +sorte qu'il est vrai que les genres et les espèces subsistent, en ce +sens qu'ils se rapportent à des choses subsistantes, car c'est par +métaphore seulement que les philosophes ont pu dire que ces universaux +subsistent. Au sens propre, ce serait dire qu'ils sont substances, +et l'on veut exprimer seulement que les objets qui donnent lieu aux +universaux, subsistent. Les doutes que ce langage figuré a fait naître +sont la seule source des difficultés qui semblent arrêter Porphyre[114]. + +[Note 113: Voy. ci-dessus, t. I, c. vii.] + +[Note 114: Abélard s'attache ainsi à interpréter les expressions de +Porphyre, ou plutôt prêtées par Boèce à Porphyre, en telle sorte +qu'il dénature parfois la question, et prouve qu'il connaissait +très-imparfaitement le caractère et la portée qu'elle avait dans +l'antiquité entre Aristote et Platon. Ainsi il veut que ces mots: _sive +in solis nudis intellectibus posita sint_, signifient: les universaux +résultent-ils des seuls concepts indépendamment de la sensation, +c'est-à-dire, désignent-ils la chose sans quelque forme sensible? Il +se prononce pour l'affirmative, et ceci est admissible. Mais il entend +_sive corporlia sint aut incorporalia_, comme s'il y avait: sont-ils +discrets ou non? et il admet qu'ils sont discrets ou corporels dans le +gens figuré. Voy. t. I, c. ii, p. 345.] + +Abélard réduit ces difficultés à de simples questions de mots. Ainsi +pour lui le dissentiment entre Aristote et Platon venait seulement de +ce que le premier pensait que les genres et les espèces subsistent +par appellation dans les choses sensibles, ou servent à les nommer +en essence, _appellent in se_, et que cependant ils sont hors de ces +choses, en ce sens qu'ils correspondent à des concepts, purs de toutes +formes accidentelles sensibles, ou, comme en dirait aujourd'hui, à des +idées abstraites qui ne donnent pas les objets sous une détermination +percevable; tandis que Platon voulait que les genres et les espèces +fussent non-seulement conçus, mais subsistants hors des sensibles, parce +que les formes accessibles aux sens ont beau manquer aux sujets, ceux-ci +n'en peuvent pas moins, en tant que conçus, être soumis à de véritables +jugements, et se soutiennent à titre de conceptions de genres et +d'espèces. «Ainsi,» dit Abélard après cette trop médiocre explication, +«la différence n'est pas dans le sens, quoiqu'elle semble se montrer +dans les termes.» Voilà comme il comprend le grand débat sur l'existence +des idées, ouvert comme un abîme entre l'Académie et le Lycée. Au reste, +je ne sais si l'on trouverait aisément dans quelque philosophe du XVIIIe +siècle une appréciation plus juste ou plus profonde. + +Quoi qu'il en soit, ce nouveau fragment de la philosophie d'Abélard nous +la montre sous un jour nouveau, et lui restitue le caractère que lui +attribue la tradition historique. Nous venons de le voir nominaliste, +non pas à la manière de Roscelin, tel du moins qu'il le représente, mais +dans le sens où l'on a coutume de prendre ce mot, et les historiens sont +plus qu'excusés d'avoir mêlé Abélard à ceux qui n'ont reconnu qu'une +existence verbale aux universaux. Cependant ce serait là une expression +incomplète de sa doctrine. Il est évident, par tous les extraits que +nous avons donnés, que, s'il rapportait au langage les genres et les +espèces, c'était au langage en tant qu'expression choisie et convenue +d'une pensée humaine[115], et par conséquent, il est à proprement parler +conceptualiste. Puis, le conceptualisme ne lui suffit pas, car lorsqu'il +traite de la différence, de la forme, de la manière enfin dont se +produisent les objets des universaux, on voit bien qu'il n'entend passe +borner à dresser une échelle intellectuelle; ce sont les noms des genres +et des espèces, et non les êtres, bases des conceptions, des genres et +des espèces, non la nature de ces êtres, qu'il traite d'abstraction; et +il y a dans toute se philosophie une distinction toujours présente entre +la logique et la physique. Dans la logique pure, les universaux ne sont +que les termes d'un langage de convention. Dans la physique, qui est +pour lui plus transcendante qu'expérimentale, qui est se véritable +ontologie, les genres et les espèces se fondent sur la manière dont +les êtres sont réellement produits et constitués[116]. Enfin, entre +la logique pure et la physique, il y a un milieu et comme une science +mitoyenne, qu'on peut appeler une psychologie, où Abélard recherche +comment s'engendrent nos concepts, et retrace toute cette généalogie +intellectuelle des êtres, tableau ou symbole de leur hiérarchie et de +leur existence réelle[117]. On conçoit donc que les historiens et les +critiques se soient quelquefois mépris en exposant et classant sa +doctrine. Elle est complexe et ambiguë, et présente plus d'un aspect a +qui la veut observer. Elle n'est pas la seule, au reste, qui sur cette +question soit difficile à saisir, et l'incertitude avec laquelle on a de +tout temps caractérisé sur ce point les sectes et leurs chefs, est un +fait remarquable. Ainsi nous avons vu Abélard et Jean de Salisbury +rattacher la même doctrine, l'un au nominalisme, l'autre au +réalisme[118]. Le dernier, qui dédaigne les nominaux, en sépare Abélard, +et lui reconnaît cependant une doctrine qui se distingue malaisément +de la leur. Pour son propre compte, il s'indigne qu'on réduise à les +universaux à des noms ou à des pensées, et il les considère, d'après +Aristote, dit-il, comme des fictions de la raison, comme des ombres de +la réalité, se déclarant en cette matière, non pour la doctrine la plus +vraie, mais pour la plus logique[119]. Geoffroi de Saint-Victor, qui +montre le dernier mépris pour les nominaux, attaque le réalisme dans +Gilbert de la Porrée, qu'il place au même rang qu'Abélard, et traite +d'insensés les disciples d'Albéric, le plus ardent adversaire du +nominalisme. Pierre Lombard, qui passe pour l'élève d'Abélard, _ce chef +des nominaux_, est appelé _le prince des réalistes_. Amaury de Chartres, +condamné au concile de Paris pour avoir renouvelé les erreurs d'Abélard, +avait soutenu des idées empreintes du réalisme particulier de Scot +Érigène, et Brucker les rattache au platonisme, tandis que Buddée les +dérive d'Aristote. Ce même Brucker, d'accord avec Jean de Salisbury, +traite de réaliste Joslen de Soissons, que Dom Clément soupçonne de +nominalisme, et lorsque plus tard Guillaume Occam argumentait contre le +réalisme, il semblait quelquefois réfuter Abélard. Il ne faut donc pas +s'étonner qu'il y ait quelque variation, quelque obscurité dans +le jugement que l'histoire de la philosophie porte de la doctrine +définitive du maître d'Héloïse. Un grand nombre, avec Othon de +Frisingen, l'assimilent à la doctrine de Roscelin. D'autres y voient le +conceptualisme, que Brucker regarde comme une déviation de l'hypothèse +d'Abélard. Ce conceptualisme est pour M. Cousin un nominalisme +inconséquent; c'est presqu'un réalisme pour M. Rousselot qui, ainsi +que Buhle, croit Abélard plus près de Guillaume de Champeaux que de +Roscelin. Caramuel, outrant la même idée, l'avait accusé d'avoir +ressuscité le panthéisme[120]. Ainsi Abélard, au gré des critiques et +des interprètes, aurait parcouru tons les degrés de toutes les doctrines +sur la question fondamentale de la scolastique; et peut-être ces +jugements si divers ont-ils tous quelque vérité. + +[Note 115: _Dialect._, p. 351.--_Theolog. Christ._, p. 1317 et +1320.--_Glossulæ sup. Porph._, ci-dessus, p. 104.--Voy. aussi le chap. +III, t. 1, p. 305.] + +[Note 116: _De Gen. et Spec._, p. 538, et ci-dess., c. v, t. ii, p. 431, +et la fin du c. ix.] + +[Note 117: _De Intellectibus_, et le ch. vii du présent ouvrage.] + +[Note 118: Voy. ci-dessus, c. viii, p. 18 et 35.] + +[Note 119: _Metalog._, t. II, c. xvii et xx.--_Pollcrat._., t. VII, c. +xii.--Meiners à très-bien montré que Jean de Salisbury se contredit +sans cesse. (Ouvr. cit. _Soc. Goit. Comment._, t. XII, pars II, p. +33.--Petersen, Joh. Saresb. _Enthericus, in comm._, p. 101.)] + +[Note 120: Johan Saresb. _Metal._, t. II, c. xvii.--Salaberi, +_Philosophia nominal. vindicata_, præfat.--Brucker, _Hist. crit. +philos._, t. III, p. 688-695.--Budd. _Obser. select._, t. I, obs. xv, +p. 197.--_Hist. littér._, t. XV, p. 80.--Buhle, _Hist. de la phil._, +introd., sect. iii, p. 689.--Degérando., _Hist. comp._, t. IV, c. xxvi +et xxvii, p. 409, 414, et 595.--Rousselot, _Études sur la philos. du +moyen âge_, t. 1, p. 164 et 274, t. II, p. 24, 33, 48, 53 et 98, etc.] + +Voici, en effet, les principales propositions qui peuvent être extraites +des fragments de controverse analysés dans ces trois chapitres. + +1° Les genres et les espèces ne sont pas des essences générales qui +soient essentiellement et intégralement dans les individus, et dont +l'identité n'admette d'autre diversité que celle des modes individuels +ou des accidents; car alors le sujet de ces accidents, la substance de +ces modes étant identique, tous les individus ne seraient qu'une seule +substance, et l'humanité serait un seul homme. (Contre le réalisme.) + +2° L'essence universelle n'existe pas davantage, comme fond semblable +et sans nulle différence, en chaque individu; car alors chaque individu +serait l'espèce. En d'autres termes, l'espace n'existe pas à titre +d'essence dans chaque individu, ni le genre dans chaque espèce; car +alors toute espèce serait le genre, tout individu serait l'espèce. +(Contre le réalisme.) + +3° Le genre ou l'espèce ne peut être une essence proprement dite, +c'est-à-dire une chose réelle; car l'espèce ou le genre se dit de +l'individu. On dit: Socrate est homme ou animal; et une chose ne peut +être affirmée d'une autre chose, car ce serait prétendre qu'une +chose est une autre chose qu'elle-même. _Res de re non prædicatur_. +(Nominalisme.) + +4° Si les genres et les espèces ne sont pas des essences universelles +tout entières dans chacun, ou identiques dans chacun, ce ne sont pas +pour cela des mots, de simples voix; car l'essence du mot ou terme vocal +n'est pas l'essence du genre ou de l'espèce. Le mot, en tant que mot, +a des propriétés qui répugnent à la nature du genre on de l'espèce. La +définition du mot en lui-même ne peut être celle du genre ou de l'espèce +on elle-même. (Contre le nominalisme.) + +5° Ce qu'on peut dire, c'est que lorsqu'on nomme les genres et les +espèces, lorsqu'on prononce, ou même que l'on conçoit les noms généraux, +on pense et l'on veut penser une affirmation commune a plusieurs; or +ce qui s'affirme de plusieurs étant la définition de l'universel, il +s'ensuit que les genres et les espèces sont des noms d'institution +humaine et que les universaux dépendent du langage. (Nominalisme.) + +6° Mais ce langage est l'expression de la pensée, les universaux sont +donc des pensées: ils signifient les conceptions par lesquelles l'esprit +ramène les semblables à l'unité, en faisant abstraction de leurs +différences. La conception des choses universelles est une des +prérogatives de l'intelligence. (Conceptualisme.) + +7° Ces concepts, recueillis de sensations diverses, ces unités +intellectuelles représentent des choses qui ne sont pas, ou qui sont +autrement dans la réalité quo dans la pensée, puisque le concret diffère +de l'abstrait, et ils ne décrivent les objets que tels que les veut +l'esprit. (Nominalisme.) + +8° Ils ne sont pas pour cela vains et faux, ils sont la collection des +caractères communs de certaines multitudes, ils sont eux-mêmes des +notions collectives. (Conceptualisme.) + +9° Ces notions collectives sont prises des caractères réels d'individus +réels; ces concepts, sans être parfaitement identiques à toute la +réalité, se fondent sur la réalité. (Réalisme.) + +10° Pour connaître ce qu'il y a de réalité dans les universaux, il +faut les étudier dans les réalités incontestées dont ils sont, +les collections; ces réalités sont les individus. En étudiant, en +décomposant l'individu, on atteindra les éléments réels de l'espèce et +du genre. (Problème de l'individuation.) + +11° L'individu est composé de forme et de matière; la matière de l'homme +est l'humanité, la forme l'individualité. Celle-ci n'existe pas hors de +l'individu, puisque dès qu'elle existe, elle le réalise; elle n'existe +que combinée a la matière. La matière, qui peut également exister avec +telle ou telle indivirtualité, n'existe cependant pas actuellement +sans aucune; elle se retrouve, non pas la même, mais analogue, non pas +identique, mais semblable, dans tous les individus de même nature, et +c'est sa similitude qui constitue toute l'identité de l'espèce, comme +c'est la forme individuelle qui diversifie la matière de l'espèce. +(Théorie de l'individuation.) + +12° La collection de toutes les matières, de toutes les formes +individuelles est une collection de réalités qui n'existent point par +elles-mêmes isolément et séparément; elle n'en est donc pas, dans la +réalité actuelle, exclusivement composée, de telle sorte que, composée +de réalités, ou réelle dans ses éléments propres, elle n'y peut être +réduite que par la pensée et n'existe ainsi réduite qu'à l'état de +conception et d'expression. (Conceptualisme réaliste.) + +13° L'individnation est le type de la constitution des espèces, de celle +des genres; partout matière semblable en nature, mais numériquement +diverse dans ses combinaisons avec la forme. Ainsi, dans les individus, +la matière est l'espèce, collection des matières _individualisées_; +dans les espèces, la matière est le genre, collection des matières +_spécifiées_; dans le genre, la matière est un genre supérieur ou +suprême, collection des matières _généralisées_. + +14° A chaque degré, cette matière similaire, mais non pas numériquement +identique, est le véritable universel, universel réel, en puissance réel +à lui seul, en acte réel en combinaison. (Réalisme.) + +15° Comment l'être que par la pensée nous concevons ainsi constitué +est-il réellement et physiquement constitué? Les éléments, principes +immédiats de tous les êtres, sont-ils dans la matière, sont-ils dans +la forme; sont-ils à la fois matière et forme, et, dans tous ces cas, +comment peuvent-ils encore être avec propriété appelés éléments? Les +particules plus ou moins simples conçues par l'analyse ne sont que des +éléments improprement dits, des éléments provisoires. Ce sent des corps +composants affectés de certaines propriétés non communes à tout composé. +Le véritable élément de la matière du corps, c'est la pure essence, +celle-là est proprement un universel, car elle est informe et +indéterminée. Mais tout ceci n'est dit et ne doit être entendu que des +choses sensibles, et n'est pas applicable aux substances spirituelles +dont la physique ne traitait pas. (Ontologie physique.) + +16° Dans les substances corporelles, la pure essence, cet universel apte +à toutes les formes, reçoit ces formes dans toutes ses parties, et ces +parties, chacune ainsi composée, constituent un tout composé. Ce tout +est successivement affecté de certaines formes qui le font passer à +l'état de genre, d'espèce, d'individu. Mais, en même temps, ses parties +sont affectées les unes de certaines formes, les autre de certaines +autres, qui ne sont pas celles de la totalité, et qui font des parties +élémentaires différentes de nature. (Physique ou ontologie.) + +17° La forme, qui on se joignant à la matière, produit successivement le +genre, l'espèce, l'individu, est en général la différence qui diversifie +le semblable. C'est surtout à ce qui transforme le genre en espèce que +s'applique ce nom de différence. La différence n'est pas une simple +qualité, elle n'est pas non plus par elle-même une substance, car il n'y +a point de substance sans matière. Elle est la forme simple, la forme +proprement dite. La forme simple est celle qui constitue une nature. +(Idéalisme platonique.) + +18° La matière de la substance est la pure essence, être en puissance, +indéterminé pur, universel sans forme, et accessible à toutes les +formes. L'essence de la substance, c'est d'être; elle n'a pas d'autre +_quiddité_. (Idéalisme au point de vue logique, spinozisme au point +de vue ontologique; hégélianisme au point de vue de la doctrine de +l'identité de la logique et de l'ontologie.) + +Faut-il admettre, en effet, ce vaste et incohérent ensemble de doctrines +dans la tête d'un seul homme, et la philosophie d'Abélard est-elle +le chaos? Nous ne le pensons point. Sans doute, les nécessités de la +polémique l'entraînent parfois a des assertions peu conciliables entre +elles, et l'esprit de la dialectique, qui, jouant avec les mots comme +avec des signes d'algèbre, perd souvent de vue la réalité, a pu souvent +lui dicter des raisonnements qui sont de pures formes logiques, sans +application et sans valeur pour la science des choses. Mais il nous +paraît cependant que la cohérence se rétablit entre ses idées, si l'on y +rétablit l'ordre, et si l'on distingue les points de vue successifs dans +lesquels il s'est placé pour considérer la question. Ces distinctions, +il ne s'en rendait peut-être pas bien compte; cet ordre, il n'aurait +peut-être pas su l'établir par lui-même. La méthode était inconnue aux +philosophes de cet âge, et celui-ci en aurait eu grand besoin pour +éclaircir et justifier l'éclectisme qu'il a porté dans la discussion +des universaux. Réfutant tout, empruntant de tout, Abélard me paraît en +effet avoir procédé en éclectique. + +Pour lui, ce qu'il y a de vrai du nominalisme, c'est, non que les +universaux sont des voix, mais qu'ils existent comme universaux par le +langage et expriment des conventions de l'esprit. + +Ce qu'il y a de vrai du conceptualisme, c'est que l'esprit conçoit +les objets qu'il a perçus, en ramène la diversité à l'unité par les +ressemblances, et recueille dans les individus la pensée commune qui est +le genre et l'espèce. + +Ce qu'il y a de vrai dans l'individualisme de Roscelin, c'est que +la réalité en acte est toujours particulière, et que la substance +proprement dite n'est jamais en fait universelle. + +Ce qu'il y a de vrai dans le réalisme, c'est que les genres et les +espèces sont des collections formées d'individus réels en vertu de leur +réelle communauté de nature. + +Ce qu'il y a de vrai de la doctrine de l'indifférence, c'est qu'il +existe dans tous les individus d'une même nature un élément commun, la +matière, ce non-différent ou ce semblable dans tous, diversifié par les +formes individuelles. + +Ce qu'il y a de vrai dans la doctrine des essences universelles, c'est +que cette matière, semblable dans tous les êtres, et qui ne diffère que +numériquement, est par la communauté de ses caractères, par l'identité +de ses effets, un universel réel, quoiqu'il ne soit jamais séparé d'une +forme qui le particularise. + +Ce qu'il y a de vrai dans l'idéalisme[121], c'est que la forme qui n'est +ni matière, ni genre, ni substance, est cependant l'élément, réel et +formateur de l'essence, et subsiste avec un caractère de détermination, +une constance d'efficacité qui suppose une permanence supérieure aux +changements et aux accidents successifs de la matière sensible; tandis +que la matière première ou la pure essence, base primitive de toute +matière postérieure, subsiste comme quelque chose de durable, +d'identique, d'indéterminé, d'inaccessible aux sens en dehors des +formes, et partant d'incorporel, mais d'accessible à toutes les formes +et de nécessaire indistinctement à toutes les choses existantes. + +[Note 121: J'entends par ce mot la doctrine qui donnait une certaine +existence à des dires indéfinissables qui n'étaient ni abstraction, ni +substance spirituelle, ni substance sensible, et que la scolastique +était sans cesse portée à réaliser; doctrine qu'on peut également +appeler un platonisme altéré, ou un aristotélisme imparfait.] + +Voilà en substance ce qu'Abélard a recueilli dans tous les systèmes +qu'il a critiqués; c'est bien là un éclectisme, seulement l'auteur n'en +a pas une conscience distincte, il ne l'établit pas systématiquement; on +y rencontre même çà et là des lacunes ou des incohérences, car un esprit +qui pèche par la méthode et par l'observation psychologique ne s'élève +pas toujours, malgré ses efforts, à l'éclectisme et s'arrête au +syncrétisme. Cependant il y a plus que de la sagacité, il y a de +l'étendue d'esprit dans ce travail de conciliation de toutes les +doctrines sur les universaux, et de plus, on y peut entrevoir et dégager +une idée originale qui en distingue et caractérise l'auteur entre tous +les chefs d'école qu'il a soumis à sa pressante inquisition. + +Nous craignons l'ennui des redites, et cependant nous ne pouvons nous +refuser un dernier mot sur une question qui a fait presque toute la +renommée philosophique d'Abélard, et peut-être tout le malheur de sa +théologie. Il nous est à coeur de faire bien saisir sa pensée et la +nôtre, et de fixer le caractère définitif de sa doctrine. + +Suivant les meilleures autorités, ce caractère est, à tout prendre, +celui du nominalisme. Faut-il souscrire à ce jugement? Non, Abélard ne +fut pas nominaliste, s'il faut, pour l'être, croire avec Roscelin qu'il +n'y a dans le genre et l'espèce que des noms, et que rien n'est réel +dans l'individu que l'individualité; s'il faut croire que les qualités, +pour n'être pas matériellement, objectivement séparables des substances +individuelles, ne sont que des mots; s'il faut croire que les parties, +quand elles ne sont pas des individus, sont aussi verbales, aussi vaines +que les espèces et les qualités; s'il faut croire enfin que hors du +langage aucune abstraction n'est rien. + +Mais il fut nominaliste, si, pour mériter ce titre, il suffit de +n'être pas réaliste, s'il suffit d'ignorer ou de rejeter la doctrine +platonicienne des idées, s'il suffit de ne pas admettre des essences +générales subsistant essentiellement soit hors des individus, soit +intégralement et distinctement dans les individus, et de regarder +qu'entre Dieu, l'âme et les individus, il n'y a de numériquement réel +que des conceptions, qui sont des faits et non des êtres; s'il suffit +enfin d'imputer aux facultés et aux besoins de l'esprit humain +l'existence de genres, de qualités, d'abstractions de toute sorte, +posées séparément et indépendamment des sujets effectifs qui ont donné +naissance à ces créations intellectuelles. + +La plupart des philosophes nos contemporains auraient, je crois, de +la peine à se défendre de penser comme lui sur ce dernier point, et +seraient fort embarrassés d'attribuer une existence distincte à aucune +des abstractions de cette nature. Cependant beaucoup d'entre eux se +défendent du nominalisme et donnent tort à Abélard dans sa grande +controverse; ils ne lui accordent d'avoir eu raison que contre les abus +du réalisme. Si nous pressons bien leur pensée, nous avouerons qu'elle +nous échappe, et nous osons soupçonner que celle d'Abélard aurait bien +pu leur échapper en partie. + +Certes, M. Cousin ne confond point Abélard avec Roscelin; il veut bien +accorder que le grossier paradoxe contre l'existence des parties était +trop au-dessous de ce grand esprit. Il reconnaît que le nihilisme à peu +près avoué des nominalistes absolus était étranger à sa pensée, mais +il laisse entendre qu'en dernière analyse ce nihilisme aurait bien pu +devenir, à l'insu d'Abélard, le produit net de sa théorie, et il ne voit +dans le conceptualisme qu'un nominalisme tempéré, sinon déguisé. + +Voici toutefois son principal argument: «Le principe de l'école réaliste +est la distinction en chaque chose d'un élément général et d'un élément +particulier. Ici les deux extrémités également fausses sont ces deux +hypothèses: ou la distinction de l'élément général et de l'élément +particulier portée jusqu'à leur séparation, ou leur non-séparation +portée jusqu'à l'abolition de leur différence, et la vérité est que ces +deux éléments sont a la fois distincts et inséparablement unis. Toute +réalité est double.... Le moi... est essentiellement distinct de chacun +de ses actes, même de chacune de ses facultés, quoiqu'il n'en soit pas +séparé. Le genre humain soutient le même rapport avec les individus qui +le composent; ils ne le constituent pas, c'est lui, au contraire, qui +les constitue. L'humanité est essentiellement tout entière et en même +temps dans chacun de nous.... L'humanité n'existe que dans les individus +et par les individus, mais en retour les individus n'existent, ne se +ressemblent et ne forment un genre que par le lien de l'humanité, que +par l'unité de l'humanité qui est en chacun d'eux. Voici donc la réponse +que nous ferions au problème de Porphyre: [Grec: poteron chôrista +(genê) ê en tois aisthêtois.] Distincts, oui; séparés, non; séparables, +peut-être; mais alors nous sortons des limites de ce monde et de la +réalité actuelle[122].» + +[Note 122: Ouvr. inéd., introd., p. cxxxvi.] + +Ou notre méprise est grande, ou cette objection se réduit à ceci: les +différences qui séparent les hommes des autres animaux sont réelles, ou, +ce qui revient au même, les ressemblances qui unissent les hommes et +manquent aux autres animaux, comme celles qui leur sont communes avec +les autres animaux, sont également réelles. Il y a donc une nature +humaine, l'idée de la nature humaine n'est point une hypothèse, une +chimère; elle est fondée sur des réalités, et puisqu'il y a des réalités +au fond des idées de cette sorte, c'est-à-dire au fond des idées de +genres et d'espèces, il y a un certain réalisme. + +Cela est vrai, si le réalisme signifie cette opinion même, savoir que +les idées de genres et d'espèces, loin d'être des fictions ou de pures +conditions subjectives de notre pensée, sont l'expression intellectuelle +de faits positifs et certains. Ce réalisme-là n'est que le contraire +du scepticisme et de l'idéalisme. Sur ce point, le sens commun est +réaliste. Mais, qu'on nous permette de le dire, ce n'est pas là +le réalisme. Le réalisme était plus hardi. Les idées de genres et +d'espèces, étant fondées sur des faits réels, peuvent être appelées des +idées réelles, et en ce sens il est tout simple de dire abréviativement +que les genres et les espèces sont réels. Mais sont-ils en eux-mêmes des +réalités, c'est-à-dire quelque chose d'autre que, d'une part, les +faits réels manifestés dans les individus, de l'autre, les conclusions +légitimes que nous induisons de ces faits réels, généralisations +nécessaires de l'intelligence. Le réalisme est allé jusqu'à regarder +les idées de genre et d'espèce comme correspondant objectivement à des +essences, ontologiquement distinctes des individus dans lesquels elles +se manifestent. + +Sans doute, l'objection de M. Cousin ne va pas si loin; c'est une +réserve générale en faveur du platonisme; c'est surtout l'expression +d'une louable crainte de donner accès ou prétexte au scepticisme. Mais +ce n'est en définitive qu'une réclamation incontestable en faveur de la +vérité de l'idée d'essence. + +Oui, il y a dans les êtres individuels autre chose que de +l'individualité. On peut, on doit dire sans subtilité: il n'y a que +des individus, et il y a quelque chose de plus que des individualités. +Ainsi, bien qu'il n'existe en fait d'humanité que des hommes, il est une +essence qui s'appelle la nature humaine. Mais la nature humaine ne se +réalise que dans les individus; dès que l'essence arrive à l'existence, +elle s'individualise. L'être en puissance peut être général, l'être en +acte est individu. + +Or maintenant, cette réalité des faits sur lesquels se fondent les idées +de genre et d'espace, cette vérité de l'idée d'essence, Abélard l'a-t-il +niée? Le conceptualisme est-il condamné à la nier? je ne le pense pas. +Pour la nier, encore une fois, il faudrait dire: il n'y a que des +individus, et ils n'existent qu'en tant qu'individus. Or il est possible +que le nominalisme ait dit cela, mais ce n'est point ce qu'a dit +Abélard. Il y a en effet deux hypothèses également fausses, la +séparation de l'essence et de l'individu, et l'abolition de leur +différence. Le réalisme est tombé dans la première, et le nominalisme +dans la seconde. Mais Abélard n'a rien fait de cela; ce n'est certes +pas lui qui abolit la différence. Il n'a nié comme faits aucun des +fondements de la distinction des genres et des espèces. Suivant lui, les +seules unités sensibles, les seules essences distinctes et réelles sont +en effet des individus; mais dans l'individu humain, il y a ce qui est +commun à tous les animaux, c'est la matière ou le genre; il y a de plus +ce qui distingue les hommes des animaux et ce qui est commun à tous +les hommes: c'est la différence spécifique ou la forme essentielle de +l'humanité: de là l'espèce. La matière et la forme sont les éléments +réels de l'humanité. D'où il résulte que la distinction des genres +et des espèces est réelle, et l'on voit que loin de méconnaître les +caractères communs qui décèlent et constituent dans les individus une +essence on une nature spéciale, Abélard réalise, sous le nom de forme +essentielle, cet élément intégrant et constitutif sans lequel il n'y +aurait qu'une matière indéterminée, ou des fragments infinis en nombre, +sans liaison, sans caractère assignable, une création sans ordre, qui +échapperait à la raison humaine. + +En effet, il y a ici, pour le répéter encore, deux écueils à éviter: +l'un, le réalisme absolu qui absorberait l'individu dans l'être +universel, et que je n'hésiterais pas à nommer, avec Bayle, un +spinozisme non développé; l'autre, un nominalisme radical qui serait au +fond un individualisme absolu. La formule de cette doctrine serait: «Il +n'existe que des substances distinguées par des accidents propres.» +Alors les caractères de l'animal, ceux de l'homme ne seraient que des +accidents fortuits de ces fragments, ou plutôt de ces agrégats isolés +que nous appelons individus. C'est fictivement et vainement que notre +esprit comparerait et assimilerait ces accidents, et qu'il se formerait +ainsi des classes. Ces classes, conceptions gratuites, n'auraient de +réel que leurs noms, et nous ne céderions, en les formant, qu'à un +penchant, à une fantaisie de notre esprit. Au fond, il n'y aurait que +des substances et des accidents. Est-ce là le conceptualisme d'Abélard? +nullement; il a répété jusqu'à satiété que de la substance en général +à l'individu il y a des degrés, et que ce n'est point par les simples +accidents que l'on peut combler la distance. Il s'est emparé d'une idée +aristotélique, la distinction de la matière et de la forme, sans l'une +ou l'autre desquelles il n'existe rien, et il a posé comme réalités, +comme éléments nécessaires de l'être, la matière (genre); la forme +spécifique (différence, espèce); enfin la forme propre (individu); mais +toutes ces choses ne sont séparables qu'en puissance. + +Un contemporain, et probablement un disciple d'Abélard, a décrit dans +quelques fragments précieux la vraie doctrine de son maître. Il l'a +ramenée avec, raison à un seul point, la forme. C'est la place et le +rôle qu'Abélard donne à la forme, qui font le caractère et la valeur de +son système. Nous la résumerons une dernière fois d'après cet interprète +anonyme[123]. + +[Note 123: _De Intellectibus_, In fine, p. 404] + +Un principe a été posé: «Tout ce qui est est ou substance ou accident.» +Ce principe est faux. Il exprime une division qui ne suffit pas, comme +on dit en logique, c'est-à-dire qui n'embrasse pas toute la réalité. +Si elle était complète, en effet, il faudrait que la rationnalité, qui +apparemment n'est pas substance, fût accident. Accident, son absence ou +sa présence dans l'homme serait indifférente, et par conséquent l'homme +réduit à l'animal sans raison serait encore un homme. La division +exprimée par le principe ne serait donc plausible qu'à la condition +d'entendre l'accident d'une manière large, et de donner ce nom à tout ce +qui est attribut de la substance à un titre quelconque. Alors la forme, +le propre seraient des accidents; mais il faudrait toujours distinguer +parmi ces accidents, et l'on serait obligé de désigner certains +d'entr'eux par le nom presque contradictoire d'accidents essentiels. + +Telle serait la rationnalité. Elle est mieux distinguée, quand on dit +qu'elle est une forme. La forme, c'est l'accident ou mode dont le +retranchement,--je parle le langage aristotélique,--_corrompt_ la +substance dont elle est un des constituants; c'est-à-dire fait sortir +une substance de la classe où elle est placée pour la faire passer dans +une autre. Retranchez la raison à l'homme, l'homme est _corrompu_, lisez +_dénaturé_; il n'est plus que l'animal. En langage moderne, il perd son +essence. + +Ceci amène et éclaire la question suivante: les formes sont-elles des +essences? + +Les uns veulent qu'elles soient universellement des essences. Soit, mais +alors, comme Socrate est un, ce qu'ils ne peuvent refuser d'accorder, il +a l'unité. L'unité de Socrate est une, elle a donc l'unité pour forme +substantielle, et celle-ci une autre, et ainsi à l'infini. On s'en +tire en admettant je ne sais quelle réciprocité, _nescio quam +reciprocicationem_. L'unité de Socrate est la forme de celle de Platon, +celle de Platon la forme de celle de Socrate; c'est-à-dire qu'on ne peut +éviter ou qu'une seule et même essence soit la forme individualisée de +plusieurs, ou qu'elle soit réciproquement ce qui reçoit et ce qui donne +la forme. Enfin, toutes les formes étant des essences, chaque individu, +un par lui-même, a son unité, ou chaque unité sujet a son unité forme, +c'est-à-dire sa semblable dans une autre essence, puisque la forme est +aussi une essence: il suit qu'il y a plus d'unités que de semblables; +or, il doit y avoir autant de semblables que d'unités. Mais si l'on +ajoute les semblables des unités formes, qui, étant essences, doivent +aussi avoir chacune la leur, il se trouve qu'il y a plus de semblables +que d'unités; et le tout donne un résultat absurde. Car il s'ensuivrait +qu'il y a plus d'unités que d'unités, et plus de semblables que de +semblables. Tout cela est un non-sens. + +Les autres ne veulent point admettre d'essences hors de la substance; +ceux-ci seront obligés de dire, et peut-être avec raison, que les +vertus, les vices, les couleurs ne sont pas quelque chose. C'est aux +sages d'en juger, dit notre anonyme, et il passe outre. + +Mais il ajoute qu'il n'y a plus qu'une troisième opinion; c'est celle +qui entend que certaines formes soient des essences, et certaines autres +non. «Ainsi le veulent Abélard et les siens, qui portent la clarté dans +l'art dialectique, parce qu'au lieu de l'embrouiller, ils le scrutent +avec le soin le plus scrupuleux[124]. Pour eux, les seules formes qui +soient des essences sont certaines qualités[125] qui sont dans les +conditions suivantes. 1° Il faut qu'elles soient dans le sujet, en telle +sorte que le sujet ne suffise pas pour qu'elles existent. Par exemple, +le sujet suffit à l'existence des quantités. 2° Qu'une disposition de +parties ne soit pas nécessaire à leur existence, comme il faut une +disposition de parties, réciproque entre les parties du doigt pour qu'il +soit courbé, commune au sujet et au siège pour qu'un homme soit assis. +3° Qu'elles n'existent pas dans le sujet, grâce à quelque objet +extrinsèque, en sorte qu'elles ne puissent exister seules, comme la +propriété qui consiste pour un homme à posséder un boeuf ou un cheval. +4° Que pour les écarter, il ne soit pas nécessaire d'ajouter une +substance au sujet, comme pour écarter l'inanimation, il faut ajouter au +sujet une substance, l'âme.» + +[Note 124: «Sicut Abælardus et sui, qui artem dialecticam non +obfuscando, sed diligentissime perscrutando dilucidant.» (P. 490.)] + +[Note 125: _Quasdam qualitates. Qualités_ doit être entendu ici +largement, à la manière moderne, dans le sens de modes en général, et +non dans le sens technique d'espèces de la catégorie de _qualité_.] + +Voilà les quatre conditions auxquelles une qualité ou plutôt un attribut +du sujet est non-seulement une forme, mais une essence, d'un seul mot, +une forme essentielle. + +Cet exposé remarquable montre que, loin d'être nominaliste, ou même +conceptualiste à la manière des modernes, Abélard admet qu'il y a +essence et réalité même hors de la substance, n'entendant par ce dernier +mot que le _substrat_ du sujet individuel. En outre de la substance, il +admet quelque chose qui n'est pas le simple accident. La substance étant +la matière, c'est-à-dire ici le fond de l'être, il faut à ce fond une +forme pour qu'il ait une nature spéciale; cette forme qui en fait +l'essence est elle-même une essence. Toutes les formes ne sont pas dans +ce cas. La forme essentielle est celle-là seulement que le sujet +ne produit pas de lui-même, et qui n'a besoin pour être, d'aucune +disposition, d'aucun objet étranger, pour s'anéantir, de l'addition +d'aucune substance. + +La différence spécifique est une forme essentielle, mais elle ne forme +de véritables espèces que dans la catégorie de la substance, sans être +elle-même une espèce de cette catégorie. Aux divers degrés de cette +catégorie sont les divers degrés de l'être véritable, par lesquels +la substance, être en puissance, arrive à l'être en acte. Ces degrés +forment la gradation des essences. + +Un dernier jugement sur cette doctrine. + +Si l'on s'arrête au langage, elle se défendra mal. La distinction de la +matière et de la forme ne s'est pas soutenue _in terminis_. Qu'est-ce +qu'une forme essentielle, ou du moins quelle sorte d'être est cela? Le +mode d'existence en est pour le moins aussi difficile à concevoir que +celui des idées de Platon. Aristote ne peut sauver l'existence de ses +formes qu'à l'aide de la distinction de la puissance et de l'acte; mais +de l'être en puissance, cela se résout au vrai dans les conditions de +l'être, par conséquent dans les conceptions de l'esprit. Des conceptions +de l'esprit fondamentales, nécessaires, primordiales, qu'est-ce autre +chose que des idées éternelles? On peut dire, à mon sens, contre +Aristote tout ce qu'il a dit contre Platon, et l'on voit que les +modernes sont plus conceptualistes qu'Abélard. + +Cela veut-il dire que les modernes sont nominalistes? + +Écartez le langage de notre scolastique, et vous trouverez peut-être que +sa doctrine serait aujourd'hui exposée dans ces termes. L'expérience ne +manifeste, l'intelligence ne conçoit que des êtres individuels, comme +étant en pleine possession de l'existence. Les genres, les espèces ne +sont, au positif, que des collections d'individus; dans l'individu, le +sujet de l'existence est la substance; toute substance est individuelle; +elle est substance, c'est-à-dire qu'elle est l'un et l'être, pour dire +comme les Grecs. Mais quel _un_, mais quel _être_ est-elle? Elle est +telle et non pas telle. Ce qu'elle est ainsi, c'est ce qu'on appelle son +essence. La substance, considérée en elle-même, par abstraction ou en +puissance, n'a pas d'essence; mais en acte ou en réalité, mais dès +qu'elle existe, elle a ou plutôt elle est une essence. Point de +substance sans essence. Tout ceci répond à la théorie de la matière et +de la forme. + +L'essence, pour l'esprit qui ne fait que concevoir la substance et ne +la connaît pas, se représente comme une qualité. _Quid_ n'est connu que +comme _quale_, mais est conçu comme _quid_. L'essence est-elle donc pour +cela la qualité en général, ou se compose-t-elle de toutes les qualités +du sujet de l'existence? + +Comme substance, ce sujet est un, lui, et pas un autre, c'est là +l'individualité; comme essence, il est de telle ou telle nature. Cette +nature déterminée ne se détermine pour nous que par les qualités que +nous percevons ou induisons dans le sujet; mais ces qualités diverses ne +peuvent être ni confondues entre elles, ni rangées sur la même ligne: +elles sont toutes réelles, mais il en est de constitutives, il en est +d'accessoires, et parmi les constitutives, les unes sont communes à un +plus grand nombre d'êtres, les autres à un nombre moindre. Il y en a +d'universelles, c'est-a-dire de communes à tous les êtres; il y en a +de tellement particulières qu'elles sont exclusives. Entre ces deux +extrêmes se placent divers degrés; à ces degrés correspondent de +certains groupes de qualités constitutives; les qualités constitutives +sont dites essentielles en ce qu'elles constituent l'essence. + +Les qualités sont donc essentielles ou ne le sont pas. + +Lorsque l'esprit embrasse tous les êtres dans leur universalité, il leur +trouve un certain nombre de caractères communs; ces caractères sont +plus que des modes, plus même que des attributs. Si nous les appelons +attributs ou modes, c'est par un besoin de notre esprit, qui ne connaît +directement les êtres que par leurs qualités; mais ces attributs +improprement dits sont plutôt des conditions ou des principes +d'existence déterminée. C'est par eux que tes êtres sont des êtres. + +Dans cette universalité des êtres, des différences apparaissent, +c'est-à-dire des attributs différents, et cependant communs encore +à plusieurs, mais en plus petit nombre. Les plus communs après les +conditions universelles constituent les essences plus générales. Entre +ces caractères communs, on distingue encore de certaines différences, et +l'on conçoit des essences moins générales; ainsi d'essences en essences, +on arrivé à l'essence la moins générale, à savoir la substance +individuelle; mais cette substance individuelle porte encore des +caractères communs à bien d'autres substances individuelles, elle a de +nombreuses ressemblances. De même que la considération des différences +nous a fait descendre de l'universalité des êtres à l'individualité +de l'être, la considération des ressemblances nous ferait remonter de +l'individualité à l'universalité. + +C'est ainsi que les êtres se représentent à l'esprit humain, qui en +forme et en ordonne la conception. Mais ces classifications, qui sont +certainement conçues, ne sont-elles que des conceptions? L'affirmative +serait la réponse insensée du scepticisme. Ne lui on déplaise, ces +classes sont certainement fondées sur des faits réels. Ni l'observation, +ni la raison qui les a reconnues, ne nous forgent des mensonges. Mais ce +n'est pas tout que de porter sur des faits réels; les conceptions des +essences, plus ou moins communes, plus ou moins particulières, +donnent lieu à une distinction fondamentale. Il en est qui, sans être +illusoires, n'ont rien d'essentiel; il en est d'essentielles. Celles-ci +reposent sur les caractères dominants dont l'ensemble forme dans notre +pensée la nature des êtres. Ces différences fondamentales révèlent +et constituent les véritables essences, ou les grandes et naturelles +divisions de l'ensemble des êtres. Ces différences sont assez +nombreuses; mais dans le nombre on doit distinguer celles que voici. +Dans l'ensemble des êtres accessibles aux sens d'abord se montrent +certains caractères généraux, communs à tous, et auxquels participe +toute la masse inorganique, substance confuse qui ne se distingue de ce +qui est plus général qu'elle que par l'attribut qui la rend sensible +et que Descartes a nommé l'étendue. Si vous en retranchez la masse +inorganique, vous aurez le règne organique (espèce dont l'être étendu +est le genre); si vous en retranchez tout l'être inanimé, il vous reste +l'être animé (le genre animal); si vous retranchez ce qui, parmi les +animés, n'a pas la raison, il vous restera l'animal raisonnable +ou l'homme (espèce humaine); et si, dans la totalité des animaux +raisonnables, vous distinguez substance par substance, vous avez +l'individu. Or, parler ainsi, c'est concevoir qu'il y a une essence +déterminée par chaque groupe d'attributs communs, une nature étendue, +une nature organique, une nature animale, une nature humaine, une nature +individuelle. On appelle aujourd'hui nature ou essence, ce qu'au temps +d'Abélard on appelait genre ou espèce, matière ou forme; mais le fond +des idées n'a pas sensiblement varié. + +Et lorsqu'il essaie, pour profondément distinguer l'espèce de tout le +reste, de déterminer à quelles conditions la forme est une essence, il +entreprend un travail difficile, et il fait plus que les philosophes +modernes qui se sont bien hasardés (non pas tous) à reconnaître qu'il y +a telle chose que l'essence, mais dont aucun ne s'est aventuré à dire +ce que c'est. Ajouter, comme Abélard, que les essences véritables ne +se rencontrent que dans la catégorie de la substance, et que la forme +spécifique est en dehors de toute catégorie, et surtout n'est à aucun +titre dans celle de la qualité, c'est assurément traduire, avec +l'exactitude scientifique de son art, cette pensée, que les qualités +essentielles sont irrévocablement distinctes des qualités accidentelles, +et que les essences ne sont pas de pures conceptions. + +Nous avons peut-être passé la mesure dans cette exposition de la +doctrine d'Abélard sur les universaux. C'est qu'elle nous paraissait +encore incomplètement connue, faute d'avoir été complètement restituée. +Il en est en effet de cette doctrine comme de presque toutes les +opinions de son auteur; elle a disparu avec lui. Il y a peu de +philosophes, dont le nom ait été plus célèbre et les doctrines plus +oubliées. Le temps n'a respecté que sa gloire. Soit que l'envie, le +despotisme ou la peur aient détruit ou laissé se perdre ses livres, soit +que ceux qui ont profité de ses idées aient pris soin d'en dissimuler +l'origine, cet homme, qui eut tant de disciples, n'a pas laissé +d'école, et quoiqu'on ne puisse douter qu'il n'ait exercé une influence +prédominante sur l'enseignement, sur les études, sur la destinée de la +philosophie, il n'a point fondé de philosophie. D'innombrables sectes +ont aussitôt après lui couvert le sol gaulois, et l'on n'a plus parlé +de lui que comme on parle d'un brillant météore qui éblouit et qui +s'éteint. Il y a de l'injustice dans cet oubli, et lorsqu'au XIIIe +siècle on voit la querelle des universaux se perpétuer, mais aussi +s'éclaircir et s'étendre, on peut aisément retrouver plus d'une idée, +plus d'un raisonnement qui vient d'Abélard, ou que ses successeurs ont +laborieusement découvert après lui au lieu de le lui emprunter. On sait +que les réalistes et les nominaux se ravirent alternativement le crédit +et l'influence, et que la puissance des uns et des autres, celle des +première surtout, prit souvent les formes de la tyrannie. On tient en +général qu'Albert le Grand et saint Thomas d'Acquin furent réalistes, et +leurs partisans venaient s'allier à Jean Duns Scot lui-même, lorsqu'il +fallait combattre les nominaux. Peut-être que ceux-ci auraient succombé, +si Occam n'eût glorieusement relevé leur drapeau, et, donnant au système +l'ordre et la clarté, n'eût décidément rétabli leur influence, reconnue +enfin et assurée par la protection du pouvoir politique. Les maîtres de +l'école de Paris, Jean Gerson et Pierre d'Ailly, furent nominaux[126]. + +[Note 126: Albert. Magn., _De Intellect. et intelligib._, t. I, c. +II.--_Metaph. comment._ IV.--M. Rousselot prouve assez bien qu'Albert +était moins réaliste que conceptualiste à la manière d'Abélard. (_Études +sur la philos. du moyen âge_, t. II, c. XIV, p. 210 et suiv.) Il est +moins heureux, lorsqu'il essaie la même démonstration à l'endroit de +Saint Thomas. (_Ibid._, p. 256 et 205.) Saint Thomas, sur la question +des idées, incline au platonisme: (_Summ. theol._, para I, quest. V, LV, +et LXXXV.) Le réalisme de Scot ne peut être nié. (Rousselot, t. III, c. +XVIII, p. 13 et suiv.--Meiners, _De nom. et real. init._, ouv. Cit., p. +37.--Salabert, _Philos. nom. vind., praefat._, sec. V.)] + +Il est remarquable que cette doctrine, quoique tolérée souvent, et +parfois protégée par l'Église, lui redevenait de temps en temps et comme +périodiquement suspecte, au point d'être persécutée par le saint-siége, +et qu'elle s'allia maintes fois avec une manière libre de penser, soit +sur les matières de théologie, soit au moins sur les doctrines de la +cour de Rome. L'esprit d'Abélard, à travers beaucoup de transformations, +se reconnaît et s'aperçoit encore dans les écoles gallicanes, et, osons +le dire, dans la philosophie nationale. + +La science moderne peut, en général, être regardée, comme nominaliste. +«La secte des nominaux,» dit Leibnitz, «est la plus profonde des sectes +scolastiques, et celle qui s'accorde le mieux avec la méthode de la +philosophie réformée de nos jours.» Descartes ne place point «hors de +notre «pensée toutes ces idées générales que dans l'école on comprend +sous le nom d'universaux.» Locke et son école ont professé le +nominalisme conceptualiste; Hobbes, Berkeley, Hume, le nominalisme pur; +et, sur ce point, les Écossais, surtout Dugald Stewart, ont enchéri sur +les opinions de Locke, eux qui se séparent de lui si volontiers[127]. Le +conceptualisme est peut-être le vrai nom de la doctrine de Kant, et +ce n'est qu'après lui que la philosophie allemande a pris ces formes +alexandrines qui la rapprochent du réalisme du moyen âge. La doctrine de +l'identité absolue, qui ne distingue plus l'ordre de la connaissance de +l'ordre de l'existence, efface ou supprime toute controverse sur les +universaux, en confondant l'être et la pensée, le particulier et le +général, le fini et l'infini. M. de Schelling s'est fait gloire de +renouveler le spinozisme qu'on imputait au réalisme pour l'accabler; +Hegel a courageusement érigé les degrés logiques en phases de l'être, et +professé que toute pensée réalise, au point que l'être n'est pleinement +réel qu'autant et en tant qu'il se pense[128]. Pour Hegel, toute +opposition entre les différents, que dis-je! entre les contradictoires, +n'est qu'une passagère apparence. Mais il faut convenir que rien plus +qu'une telle doctrine n'a été jusqu'à ces derniers temps contraire aux +méthodes en honneur depuis deux siècles, et l'on peut dire qu'en général +l'esprit du nominalisme est celui de la philosophie moderne, quoiqu'il +s'y trouve souvent éclairci et tempéré par des idées étrangères aux +nominaux du XIIe siècle, et qui le préservent ou le délivrent des excès +et des erreurs, infaillible châtiment de toute doctrine absolue. + +[Note 127: Leibnitz, _In Nisol_. præfat., edit. Dutens, t. IV, _Nouv. +Essais_, t. III, c. III, 6,--Descartes, _Les Principes_, 1re part., sec. +59.--Locke, _De l'Entend. hum_., t. III, c. III, sec. 6 et suiv., et c. +VI, sec. 7 et suiv.--Reid, _Essais sur les facultés de l'esprit humain_, +ess. V, c. VI.--D. Stewart, _Philos. de l'esprit humain_, c. IV, sect. +II, III et IV.] + +[Note 128: Il est remarquable, en effet, que les objections dirigées par +Bayle contre l'_universale a parte vel_ des scolastiques, et contre +la confusion de l'attribut et de la substance dans Spinoza, soient +précisément les idées dont s'empare Hegel pour édifier sa doctrine. +(Voy. Bayle, art, _Abélard_, et _Sillpon_.--Hegel, _Gesch. Der +Philosophie_, t. III, p. 168.)] + +Abélard a donc triomphé; car, malgré les graves restrictions qu'une +critique clairvoyante découvre dans le nominalisme ou le conceptualisme +qu'on lui impute, son esprit est bien l'esprit moderne à son origine. Il +l'annonce, il le devance, il le promet. La lumière qui blanchit au matin +l'horizon est déjà celle de l'astre encore invisible qui doit éclairer +le monde. + +En parlant ainsi, je n'éviterai pas l'accusation de nominalisme. Je ne +demande qu'à la restreindre dans les limites suivantes. + +L'essence est réelle; il n'y a point d'existence sans essence; mais +l'essence ne se rencontre réellement que dans l'être déterminé, parce +que l'être n'existe que déterminé. Cependant la détermination n'est pas +une chose absolue; elle est susceptible de plus ou de moins. La matière +étendue, par exemple, est la conception de l'être percevable, la plus +indéterminée, ou, si l'on veut, la moins déterminée que nous puissions +former. Quand nous divisons la matière ou la voyons divisée, ses +divisions sont des parties qui sont quelquefois appelées individus, et +qui devraient plutôt s'appeler fragments, car ces parties ne méritent +proprement ce nom d'individus qu'autant qu'elles sont, comme divisions, +l'oeuvre de la nature, ou, pour parler plus hardiment, un tout de +création divine, qui ne peut en général être divisé sans changer de +nature. Quoi qu'il en soit, l'être va toujours se déterminant davantage. +Ces déterminations successives divisent réellement l'universalité de la +substance, et comme ces divisions correspondent à des substances, unes, +distinctes, d'origine naturelle, l'universalité de la substance est dans +le fait, est actuellement la totalité des substances. + +Chaque substance a une essence, c'est-à-dire une nature stable qui se +reconnaît à ses attributs permanents et invariables, et nous avons +raison de croire à l'essence. Ainsi, pour prendre l'exemple toujours +cité, il y a une essence qui s'appelle légitimement la nature humaine. +Elle ne peut être confondue avec aucune autre, ni produite de toutes +pièces par aucune opération humaine, ni modifiée dans ses éléments +constitutifs, sans être détruite. _Substantialis differentia abesse non +potest, quin corrumpat_[129]. + +[Note 129: _De Intellect_., p. 492.] + +L'idée d'essence est une idée nécessaire de l'esprit humain, et l'idée +d'essence est vraie et légitime, non-seulement fondée sur quelque chose +de réel et d'objectif, mais conforme dans une certaine mesure à cette +réalité objective, parce que les idées nécessaires expriment les +conditions mêmes de la réalité. Mais pour être conforme à la réalité, +cette idée ne lui est point adéquate, parce que notre connaissance, +certaine dans ce qu'elle a de nécessaire, est toujours et nécessairement +incomplète. + +L'essence est une condition de l'être. Mais cette condition qui ne peut +être ni éludée, ni altérée, ni reproduite à volonté, cette loi qui n'est +expliquée par aucun phénomène naturel, par aucune des forces connues ou +appréciables, ou même supposables de la nature, est un des témoignages +les plus certains à mes yeux de l'intervention d'une puissance et d'une +intelligence suprêmes. Pour exister, il faut que l'essence ait été +conçue et voulue. C'est par là que je l'élève au-dessus même de ce +qu'il y a de plus élevé en ce monde, les idées nécessaires de la raison +humaine. C'est en ce sens que je suis prêt à reconnaître le dogme +platonicien, et à nommer l'essence une idée de Dieu. + + + +LIVRE III. + +DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD. + + + +CHAPITRE 1er. + +DE LA THÉOLOGIE SCOLASTIQUE EN GÉNÉRAL.--CARACTÈRE DE CELLE +D'ABÉLARD.--LE _Sic et Non._ + +On dit que le moyen âge fut l'empire romain du christianisme. C'est +alors, suivant des autorités qui s'accordent peu sur d'autres points, +que l'esprit catholique a le plus profondément pénétré dans les +institutions, les sciences, les sentiments et les coutumes. De là +l'unité et la grandeur, l'ignorance et la tyrannie assignées tour à tour +comme caractères à cet âge de l'humanité. Accusations ou louanges, il y +aurait beaucoup à rabattre, et l'on montrerait aisément qu'elle devait +encourir deux jugements opposés, cette étrange et obscure époque, si +pleine de contrastes, et qui, seule peut-être entre toutes celles de +l'histoire, a réuni la barbarie dans les moeurs et le spiritualisme dans +les idées. + +Mais si tout l'honneur ne doit pas revenir au christianisme, bien moins +encore la religion doit-elle être rendue responsable de tout ce qu'il y +eut au moyen âge de grossièreté et d'oppression. Elle est loin d'avoir +toujours été souveraine maîtresse. Dans l'ordre politique, après avoir +parfois résisté jusqu'à l'héroïsme, aux passions mondaines, elle leur a +souvent cédé, complu même au point de s'en faire l'instrument doctrinal +et l'apologiste sophistique. De même aussi, dans l'ordre intellectuel, +tantôt elle a poursuivi la domination exclusive de l'esprit humain, +tantôt elle s'est alliée avec les sciences profanes au point de +s'identifier avec elles. Aussi n'a-t-elle pas réussi à maintenir son +unité aussi rigoureusement qu'on le prétend. Elle a eu ses dissidences, +ses changements, ou, si l'on veut, ses progrès. C'était un lieu commun +des temps de la scolastique que la philosophie devait être la servante +de la théologie, _ancilla theologiæ_[130] mais à force de vivre avec sa +servante, la maîtresse finissait par prendre son langage et ses allures, +et la puissance effective sur l'intelligence a souvent passé du côté +de la philosophie. Or, quand on pense qu'au moyen âge le christianisme +régnait en maître absolu, il faut soutenir que la scolastique est +la vraie et la seule philosophie chrétienne; et pourtant comment +s'aventurer sur le terrain de la scolastique, sans y rencontrer +quelques-uns des monstres qui infestent, nous dit-on, les sombres +détours de cette forêt magique appelée la philosophie moderne? + +[Note 130: On trouve cette métaphore partout. L'origine en est peut-être +dans un passage de saint Jean Damascène qui veut que, comme une reine a +des suivantes, la vérité se serve des sciences humaines ainsi que de ses +esclaves; (_Dial._, I, i.) et dans une comparaison prise de la situation +d'Abraham, qui avait une femme, Sara, et une servante, Agor; la +théologie est Sara et la dialectique est Agor. (Didym. _ap. Damasc.,_ +lit. E, tit. ix.) Le P. Petau s'approprie cette comparaison. (_Theolog. +Dogm., prolog.,_ c. iv, 4.)] + +Pour l'histoire, l'unité tant vantée du moyen âge est une apparence qui +cache souvent la lutte et la division. Comme entre les moeurs et les +idées, les sentiments et les croyances, l'esprit du Nord et celui du +Midi, le caractère germain et la civilisation romaine, il y eut +alors alternative d'opposition et de fusion entre la religion et la +philosophie. Sans parler des conflits du pouvoir ecclésiastique et du +pouvoir civil, le monde intellectuel admit lui-même deux autorités, +l'antiquité et la religion, et ces autorités s'accordèrent ou se +combattirent tour à tour. Tantôt Aristote devint chrétien, et l'Évangile +revêtit le péripatétisme; tantôt, rompant tout commerce, la théologie +repoussa la philosophie, proscrivit son alliée de la veille, ou fit +alliance avec une doctrine nouvelle contre celle qu'elle délaissait. +Elle appelait alors Platon à son secours contre Aristote; et puis, quand +le platonisme au génie libre, au mysticisme indépendant, avec l'ampleur +de ses dogmes sublimes et vagues, brisait les cadres étroits où l'on +voulait l'enfermer, Aristote revenait en aide à la théologie, et, +l'armant de ses formules, de ses précisions sévères, des subtilités +puissantes de son étreignante dialectique, il l'aidait à garrotter son +maître, et à reprendre les formes immuables d'une croyance didactique +et d'une science exacte, jusqu'au jour où, lasse enfin de ses alliances +diverses, elle secouait un joug étranger, et, dans son ingratitude, +anathématisait la raison et la science sous les noms de l'orgueil et de +l'hérésie. + +Ces disparates et ces contradictions se montrent à chaque pas dans +l'histoire intellectuelle du moyen âge, et la philosophie depuis +Descartes, c'est-à-dire depuis qu'elle s'est sécularisée, n'a pas +éprouvé peut-être plus de changements que la théologie depuis Alcuin +jusqu'à la réformation. + +La raison dans la liberté de la réflexion est restée le caractère +dominant, le perpétuel drapeau de la science philosophique, dans +quelques mains qu'il ait passé, quels que soient les armées qui l'ont +suivi et le prix pour lequel elles ont combattu. Cette liberté n'était +sûrement pas absolue, surtout dans l'expression; on a pu prêter un voile +à la philosophie, émousser la pointe de ses armes; on a pu dissimuler +sa nature, on n'a pas pu la détruire. La scolastique n'a jamais cessé +d'être une science rationnelle, même lorsqu'elle s'est le plus attachée +à demeurer orthodoxe. Sans doute, l'immuable unité de doctrine, +c'est-à-dire l'interdiction du mouvement philosophique, n'a pas non plus +cessé d'être en général le but et la prétention permanente de toutes +les écoles théologiques; encore faut-il exclure celles d'où s'élança la +réforme; mais s'il n'en est guère qui aient fait ouvertement profession +de sortir de l'Église, toutes ont maintes fois changé de direction, +sans cesse oscillé entre le raisonnement, la tradition, l'autorité +des philosophes, celle de l'Écriture, la foi, la dialectique et la +mysticité. La théologie mériterait bien aussi d'avoir son histoire des +variations. + +Abélard nous offre un frappant exemple de la manière dont la philosophie +et la religion, devenues la dialectique et la théologie, s'altéraient +et se repoussaient mutuellement, s'unissaient et s'envahissaient tour à +tour. Avant lui, dans le moyen âge, nul philosophe peut-être n'avait +été autant théologien, nul théologien aussi philosophe. Aucun n'avait +réalisé au même degré cette union des deux sciences et des deux génies, +éminent qu'il était dans l'école d'Aristote et dans celle de Paul[131]. +Mais ainsi que son esprit croyant et scrutateur fut sans cesse ballotté +des tentations de l'examen aux exigences de la foi, de la liberté à la +soumission, sa vie fut tour à tour jouet ou victime de l'empire de la +philosophie et de la puissance de l'Église. Vainement poursuivit-il +incessamment l'accord pour la science, de la raison et de la foi, pour +la vie, de la liberté et de l'ordre; ni son esprit ne trouva la paix, +ni son existence, le repos. La logique, il le dit, le rendit odieux aux +hommes[132]; son génie troubla son âme ainsi que sa destinée, et la +renommée lui apporta le malheur. + +[Note 131: «In Paulo.» _Ab. Op., Apol. ad Hel._, p. 308.] + +[Note 132: «Odiosum me mundo reddidit logica.» _Ibid._, et ci-dessus, l. +I, t. 1, p. 230.] + +Ce n'est pas qu'il ait le premier essayé de mener ensemble la +philosophie et la religion. Cette alliance a séduit de bonne heure tous +les grands esprits nés au sein du christianisme. Saint Paul, en entrant +dans l'école d'Athènes, donna un mémorable exemple. Lorsqu'il planta la +croix du Sauveur près du tombeau de Socrate, on eût dit que l'Évangile +venait chercher la philosophie, non pour la détruire, mais pour en faire +la conquête. L'apôtre des gentils offre dans ce titre même un symbole +de l'union de la parole de Dieu à la parole antique, et malgré ses +imprécations contre les égarements des sages de son temps, il reconnaît +à la raison humaine les droits imprescriptibles d'une révélation +éternelle. Au IIe siècle, le troisième écrivain de christianisme, le +premier des apologistes, saint Justin Martyr, a fait profession de +vouloir concilier la religion avec la philosophie, et saint Irénée, +qui presque au même temps manifesta l'intention contraire, et voulut +délivrer la foi de cette mésalliance, ne sut rien de mieux que de donner +au christianisme la forme d'une doctrine scientifique. Amis ou ennemis +des sciences humaines, les Pères des premiers siècles raisonnaient tous, +les uns pour prouver que la religion valait bien la philosophie, les +autres que la philosophie ne valait pas la religion. Les plus célèbres +ont accepté le titre de philosophes chrétiens, quelquefois ils ont +appelé la religion même philosophie. Pour Grégoire de Nazianze, le +philosophe, c'est le chrétien; pour saint Clément, le gnostique, +c'est le théologien[133]. Sans doute ils ne se sont pas tous montrés +rationalistes, à un égal degré. Origène ou Augustin sont autrement +philosophes qu'Ambroise ou Jérôme; mais enfin la théologie a toujours +produit des penseurs, et dans son sein il s'est perpétuellement +maintenu, à côté des simples prédicateurs du dogme, une secte orthodoxe +de scrutateurs et de démonstrateurs qui prétendaient conduire à la foi +par la raison. + +[Note 133: Greg. Naz. _Or_. XXVI.--Clem. Alex. _Stromut._, II et VI.] + +Cet exemple, constamment donné dans le monde chrétien, ne fut pas +délaissé dans le Nord et l'Occident. Bède le Vénérable était surtout un +érudit, mais il savait, pour en avoir beaucoup lu, la théologie et la +philosophie; s'il ne les mêla pas, du moins il les rapprocha, et ses +lecteurs purent les unir. Si Alcuin ne consomma pas encore cette union, +il donna les moyens de l'essayer, et la doctrine mystique de Scot +Érigène intéresse également la raison et la foi: c'est un christianisme +alexandrin. Cependant la théologie chez ses successeurs resta éminemment +dogmatique, jusqu'au temps où la dialectique pénétra davantage encore +dans la philosophie. Ce fut dans la science comme une véritable +révolution. + +Ce mouvement donna l'être à la théologie scolastique. L'origine en +paraît d'abord obscure, malgré de savantes recherches et des conjectures +diverses. A quelle date faut-il en rapporter la naissance? à quelles +sources a-t-elle puisé? quels sont ceux qui l'ont découverte ou +accréditée? Toutes ces questions curieuses paraîtront d'une solution +moins difficile, grâce à ce que nous savons déjà de l'histoire de la +philosophie. Le même esprit qui, dans la science humaine, avait produit +la philosophie scolastique, a, passant dans la science sacrée, enfanté +la théologie scolastique; on appelle ainsi l'aristotélisme du moyen +âge, ou la dialectique telle que nous la connaissons, appliquée +à l'enseignement du dogme: c'est la théologie rationnelle ou la +philosophie religieuse de l'époque, c'est pour le temps enfin le +christianisme selon la science[134]. + +[Note 134: Cf. Ad, Tribbechovii _De Doctor. scholast_., ed. sec., +Jenæ, 1719. C. A. Heumanni præf., p. XIII, et c, t, ii, vi, p. 249 et +seqq.--J. Fr. Buddei _Isagog. hist. theol_., Lips. 1727, t. 1, t. post., +c. 1, p. 352 et seqq. et passim.--Budd., _Observ. select._ xv, t. 1, p. +175, 187, 194, etc.--Mabillon, _Traité des études monastiques_, +part. ii, c. vi.--Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, part. ii, +passim.--Riter, _Hist. de la Philos. chrét._, t. II de la trad., +passim.] + +Si l'on veut éclaircir les commencements de cette école théologique, +dont le glorieux centre fut à Paris et qui se développait au XIIe +siècle, il faut remonter bien plus haut que le moyen âge. Nous venons +de dire que dès qu'il y a des livres chrétiens autres que les livres +divins, et peut-être dans ceux-ci mêmes, au moins dans les Épîtres, on +voit à la tradition de l'Évangile se mêler un élément philosophique. En +pouvait-il être autrement? Les premiers Pères écrivent, ils sont donc à +quelque degré des lettrés; leur éducation, si modeste qu'on la suppose, +a laissé dans leur esprit des idées et des expressions originaires de +la science des gentils. L'enseignement apostolique ne peut prendre une +forme tant soit peu littéraire sans qu'aussitôt les souvenirs de la +Grèce s'y viennent unir. Une religion, dès qu'elle se traite dans +les livres, ressemble fort à un système de philosophie. Elle prend +nécessairement l'esprit humain comme elle le trouve, la langue telle +qu'elle est faite, la science au point où elle en est venue. Tous les +Pères sont donc plus ou moins philosophes, même ceux qui n'en ont aucune +envie; mais quelques-uns mettent du prix à l'être et font expressément +à la philosophie une place dans la religion. Ce n'est pas encore la +philosophie scolastique, ni même la philosophie péripatéticienne; ce qui +domine, c'est l'esprit et quelquefois le langage de Platon. Le disciple +de Socrate se retrouve dans ces disciples du Christ, et quelques +lambeaux de la pourpre athénienne restent attachés, comme des ornements +oubliés, à la robe de lin sans tache des catéchumènes; non que le dogme +chrétien, comme on l'a prétendu, soit tout platonique, mais le dogme +emprunte à l'Académie des idées de détail, des métaphores, des +hypothèses, des explications théorétiques dont l'Écriture n'offre aucune +trace et qui sont la part de la raison pure dans l'oeuvre de la foi. +Aristote contribue pour peu de chose à ces développements additionnels +de la science apostolique: de loin en loin, quelques termes d'école, +quelques formes dialectiques, inséparables de toute discussion, viennent +seulement attester que l'étude, ou du moins une teinture de sa logique +était une condition nécessaire de la culture de l'esprit. + +Dès lors cependant la philosophie n'intervient pas dans la religion sans +rencontrer de résistance, elle excite des ombrages, dea scrupules, des +censures; tous les Pères s'en servent, mais aucun ne s'y fie d'une +manière absolue, et si les uns la recherchent et l'aiment, les autres +la fuient ou la repoussent. La crainte se mêle au goût même qu'elle +inspire. Beaucoup se déclarent résolument contre elle et la proscrivent +avec sévérité; d'autres, après l'avoir célébrée, recommandent de ne +la suivre qu'avec prudence, les anathèmes de saint Paul contre _les +surprises de la philosophie_, contre _la vaine tromperie de la science +humaine_, semblent retentir encore aux oreilles des successeurs de +l'apôtre; ils craignent d'être de ceux _qui s'égarent dans leurs propres +raisonnements_; ils se croient toujours en présence de cette _gnose +pseudonyme_ dont _les vides paroles et les antithèses profanes_ sont +interdites à Timothée[135]. + +[Note 135: Coloss II, 8.--Rom. I, 21.--I Tim. VI, 20.] + +Toutefois, dans les quatre premiers siècles surtout, plusieurs Pères, +non les moindres par le génie, offrent quelques caractères de l'esprit +philosophique. Justin, Athénagore, Clément, Origène, les trois premiers +Grégoire, et plus tard Cyrille d'Alexandrie, ne cherchent point à fermer +les yeux à la lumière de la science. Tel d'entre eux semble mettre sur +la même ligne la raison et la foi, mais aucun ne s'annonce pour un +disciple d'Aristote; un éclectisme flottant qui tend au platonisme se +retrouve dans presque tous leurs écrits. Ils ne sont pas, quoi qu'on en +ait dit, de purs alexandrins, mais ils sont vaguement animés de l'esprit +qui inspire l'école d'Alexandrie. La dialectique, comme art de la +réfutation, ne leur est pas étrangère, ils la regardent, d'après +Platon, _comme un rempart_[136], et cependant d'autres écrivains +sacrés s'élèvent dès lors contre les dangers et les témérités de la +dialectique; les plus philosophes songent à s'en préserver. Saint Justin +lui-même a soin de rappeler que la religion chrétienne est la +seule philosophie solide et utile[137]. C'est la vraie et parfaite +philosophie, dit saint Clément[138]. Grégoire le Thaumaturge et +Grégoire de Nazianze redoutent les sciences curieuses et les subtiles +contentions, déplorant le jour où l'art pervers d'Aristote s'est glissé +dans l'Église[139]. L'éclectique saint Cyrille attaque ceux qui, n'ayant +sur les lèvres que l'art du Stagyrite, font gloire de ses leçons et +non de celles des divines Écritures[140]. Avant lui, Athénagore avait +demandé avec hauteur si ceux qui résolvent les syllogismes, ceux qui +expliquent l'équivoque et le synonyme, le sujet et le prédicat, avaient +le coeur assez pur pour enseigner la charité et la béatitude[141]. +Grégoire de Nysse enfin, ce métaphysicien idéaliste, se vante d'ignorer +les artifices des rhéteurs et de ne point diriger contre ses adversaires +l'arme redoutable de la subtilité dialectique[142]. Moins engagés encore +dans les liens de la philosophie et plus libres dans leur jugement, +d'autres Pères éclatent avec plus de véhémence. Tertullien ne peut trop +s'indigner contre cet art changeant de la controverse qui détruit tout +ce qu'il édifie, contre cette sagesse athénienne _qui feint et interpole +la vérité_, contre un christianisme stoïque, platonique ou dialectique; +les philosophes sont à ses yeux les _patriarches de l'hérésie_, et sans +prévoir combien son exclamation eût, mille ans plus tard, scandalisé +l'Église, il s'écrie: «Misérable Aristote[143]!» + +[Note 136: [Grec: Ôsper trinkos] De Rep. VII.--Clem. Alex. Strom., 1 +et VI.--Nazians. _Orat_. xx.--Cicéron avait dit aussi en parlant des +connaissances fondamentales de la raison: «Hæc omnia quasi sepimento +aliquo vallabit a disserendi ratione.» _Legg._ I, 23.--Cf. Justin., +_Dialog. cum Tryph.,_ 2, 3, etc.--Clem. Alex., _id.,_ II et IV, +passim.--Origen., _Philocal.,_ c. xiii.] + +[Note 137: _Dial. cum Tryph.,_ p. 225. Ed. paris.] + +[Note 138: _Strom.,_ II.] + +[Note 139: Greg. Thaum., _ap, Damasc. in eclog.,_ litt. A, tit. I.--Naz. +_Or._ xxv.] + +[Note 140: Cyrill., _Catech_. VI, XXII.--Phot., _Thesaur._ II.] + +[Note 141: Athenag., _Apol. pro Christ_. XI.] + +[Note 142: Nyss., _Cont. Eunom_. II.] + +[Note 143: «Miserum Aristotelem.» _De praesc. haeret._, VII.--_Adv. +Hermog._, VIII.] + +Ce fut même une doctrine reçue que les hérésies procédaient de l'esprit +philosophique. Épiphane s'en prend à l'imitation d'Aristote de l'erreur +d'Aetius[144]; celle des Agnoètes passe pour venir de Thémistius, +dénoncé, comme une des gloires du péripatétisme; saint Basile, saint +Augustin et deux Grégoire imputent à Eunomius une méthode syllogistique, +_écho retentissant d'Aristote;_ Arius lui-même est accusé de +dialectique. Enfin il a été écrit qu'il n'est pas d'hérésie dont Platon +lui-même n'ait fourni l'assaisonnement[145]. + +[Note 144: _Adv. haeres._ t. III, _haer._ LVI _vel_ LXXXVI, sec. 2.] + +[Note 145: Budd., _Obs. sel._ XV, t. 1, p. 180.--Basil., I, +_Cont. Eunom._ V et IX.--Aug. _De Trin._ XV, XX.--Nyss., I _Cont. +Eunom._--Tortul., _de Anim._, c. XXIII.--I, _Cont. Mart._, c. XIII. +C'est l'opinion d'un théologien de grande érudition, le P. Petau, +_Theol. dogm._, t. I, t. I, c. III, I, et t. II, t. I, c. i, 4, et c. +III, 1.--Cf. Budd., _Isag._, lib. post. c. IV, p. 557 et 600, c. VI, p. +918, c. VII, p. 1142.] + +Telles étaient les opinions des Pères, opinions qui dans leur +incohérence nous montrent la philosophie constamment suspecte, au temps +même où l'on s'en sert le plus, aux jours de gloire de l'Église grecque. +On sait que c'est vers le milieu du Ve siècle que le christianisme, +envisagé comme un corps de doctrine, reçut la forme générale que lui ont +à peu près conservée les modernes. Nous relevons plus de saint Augustin +que d'Origène, et l'Église latine, qui prit alors le dessus jusque dans +la science, est naturellement la source et la règle du catholicisme +romain. Le christianisme oriental fut toujours plus spéculatif, celui de +l'Occident plus pratique. L'un tient plus d'une théorie sacrée, l'autre +d'une politique religieuse. En toutes choses, même dans la foi, l'art +est le lot de la Grèce; le partage de Rome, c'est le gouvernement. + +Au temps des Jérôme, des Ambroise, des Augustin, un principe fondamental +est définitivement établi, c'est l'autorité de l'Église en matière +de foi, c'est la subordination de la raison à la tradition, et de la +science à l'autorité. A compter de ce moment surtout, la question +essentielle ne doit plus être: Quelle est en soi la vérité? mais: +Quel est de fait l'enseignement de l'Église? Aussi la philosophie +semble-t-elle irrévocablement condamnée. Les hérétiques, dit Ambroise, +abandonnent l'apôtre pour suivre Aristote; quant à nous, nous n'avons +que faire de la philosophie, _nihil nobis cum philosophia_[146]. Elle +est la troisième plaie de l'Égypte, fait-on dire à saint Jérôme, celle +qui s'appelait _ciniphes_[147]. Mais c'est surtout dans le grand esprit +de saint Augustin que la lutte de la philosophie et de la foi s'engage +avec éclat et se termine par la défaite de la première. L'issue du +combat paraît longtemps douteuse. Suivant les instants, les questions, +les ouvrages, nous le voyons incertain pencher tour à tour de l'un on +l'autre côté. Il aime la science, le raisonnement, les lettres antiques; +son esprit est élevé, subtil, même un peu paradoxal; mais il ramène +et immole tout à l'Église; et après avoir dit que si les sages de +l'antiquité revenaient, ils auraient à changer peu de mots et peu +d'idées pour devenir chrétiens, il finit par les accuser d'avoir retenu +la vérité dans l'Iniquité, parce qu'ils ont philosophé sans médiateur. +Nous verrons Abélard s'appuyer tour à tour, en sens divers, des +contradictions de saint Augustin, qui croyait connaître Platon, et +qui, n'ayant guère lu que Cicéron, était devenu, comme lui, _magnus +opinator_[148]. Un scepticisme académique doit aboutir chez un chrétien +au sacrifice de la philosophie. + +[Note 146: Ambros., _In psalm_. CXVII, serm. XI.--_De offic. minist._, +I, XIII.--_Expos. in Luc._, V.] + +[Note 147: Hieronym., _In psalm_. CIV.--Aug., _Serm._ LXXXVII.] + +[Note 148: _De ver. relig._, IV--_Retract._, I, 1,4.--_De Trin._, XIII, +XIX, 24.--_Confess._ III, IV et VII, XX.--_De Doct. Christ._, II, XI. et +XVIII. + +Nous ne voyons pas poindre encore la théologie scolastique; c'est la +philosophie en général qui succombe: le péripatétisme n'est pas seul en +cause; le stoïcisme, avec sa logique aiguë et disputeuse, ne jouit +pas d'un meilleur renom, et le platonisme est reconduit avec quelques +louanges hors du giron de l'Église; d'autant qu'on ne le distinguait pas +bien du néo-platonisme qui, tantôt par l'audace de sa polémique directe, +tantôt par la séduction de ses dogmes élevés et de sa mysticité +sublime, menaçait tout autrement le christianisme, et pouvait, s'il ne +rencontrait une résistance énergique, lui débaucher ses plus grands +génies. + +Durant les cinq premiers siècles, la part du péripatétisme se réduit +communément à l'emploi de quelques formules isolées qui ont passé dans +la circulation, à l'usage au moins implicite du syllogisme, ce qui n'est +pas une opinion, mais une nécessité de la controverse et même de la +raison, au maintien de la distinction de la matière et de la forme, +distinction, au reste, commune à Platon et à son rival, enfin à +l'application des catégories à toutes les questions qui concernent +l'être. S'agit-il de la nature de Dieu ou de celle de l'âme, les +catégories sont presque toujours rappelées et discutées; toutefois, du +sein même de ces discussions, s'échappe presque toujours le principe que +Dieu est hors de toutes les catégories[149]. + +[Note 149: J. Launoy, _De var. Arist. fortuna_, c. II.---Ritter, Ouvr. +cité, t. VI, c. III, p. 249, et t. VII, c. II, p. 516.] + +C'est plus tard que l'on voit décidément passer l'empire du côté du +péripatétisme, mais alors la métaphysique décroît et cède la place à +la logique; ce que les historiens de la philosophie appellent _le +formalisme_, commence à prévaloir dans la science. Chez les païens, on a +réconcilié Aristote et Platon; les controverses sur le fond des choses +s'éteignent; on ne songe plus qu'à ordonner les idées, qu'à les exposer +systématiquement. Chez les chrétiens, même tendance. De tout temps, et +notamment en Asie, Aristote avait eu de dévoués commentateurs, mais la +plupart en dehors du christianisme; il n'en est plus de même aux Ve et +VIe siècles. On distingue parmi eux David d'Arménie, qui avait étudié +sous les derniers néo-platoniciens. Déjà, au jugement de Ritter, +l'esprit d'Aristote avait inspiré Némésius, de qui nous possédons un +précieux ouvrage. Jean Philopon, surnommé _le Grammairien_, subit plus +manifestement encore la même influence. Il avait été commentateur du +prince des péripatéticiens avant d'écrire sur la théologie, et ses +doctrines s'en ressentent, aussi bien que l'hérésie des trithéistes, +qu'on peut rattacher à son nom[150]. C'est ainsi que nous sommes peu à +peu conduits à voir naître et grandir, au VIIIe siècle, l'aristotélisme +chrétien. + +[Note 150: Ritter, _ibid._, t. II, t. VII, c. i, p. 420, 424, 442 et +457.] + +L'Arabe Mansur, que l'Église sanctifie sous le nom de Jean de Damas ou +Damascène, est désigné comme le créateur de la théologie scolastique. +Son ouvrage, du moins, en est le premier monument. + +Ce livre, intitulé _Source de la Science_, se compose de trois traités +distincts[151]. Le premier est une dialectique ou une compilation fort +claire de l'introduction de Porphyre et des Catégories d'Aristote avec +une définition générale de la philosophie; le second, un exposé +sommaire des diverses doctrines ou _hérésies_ de l'antiquité en matière +religieuse, et le troisième, un grand traité _de la foi orthodoxe_ où +les dogmes fondamentaux sont conçus et traduits dans la forme et +la langue de la logique, avec une lucidité et une rigueur que les +théologiens de l'Occident ont rarement égalées. L'ouvrage n'a peut-être +pas une grande profondeur, ni une véritable originalité. Mais il est +écrit avec une précision qui ne manque point d'élégance, et l'auteur +y fait, avec une parfaite possession du langage scientifique, +l'application de la dialectique au dogme. On ne saurait cependant lui +donner pour disciples les premiers de nos scolastiques. Rien n'annonce +qu'il leur fût connu. S'il est vrai que la troisième partie de son livre +ait été, sous ce titre, _de orthodoxa Fide_, traduite on latin pour la +première fois par ordre du pape Eugène III[152], ce ne fut qu'après la +mort d'Abélard dont les écrits, nous le croyons du moins, ne mentionnent +nulle part le nom de saint Jean Damascène. La théologie scolastique est +donc née en dehors de l'influence de ce Père; il en a été le précurseur +plutôt que le créateur; mais après qu'elle fut venue au monde, il a +puissamment influé sur ses destinées; il est devenu une de ses autorités +favorites, et on a regardé son traité comme le type du célèbre livre de +Pierre Lombard. Aussi a-t-il partagé dans l'opinion du monde le sort des +scolastiques. Exalté avec eux, avec eux déprimé, il a mérité que leurs +grands adversaires calvinistes fissent un reproche à Melanchton de +l'avoir imité, et que leur plus violent ennemi, Luther, dît de lui: «Il +fait trop de philosophie, _nimium philosophatur_[153].» + +[Note 151: [Grec: Pêgê gnôsiôs], _Fons scientiæ_. Dans une dédicace au +père Goeme, évêque de Maiuine, il dit qu'il a commencé par recueillir +tout le meilleur des plus sages parmi les gentils c'est sa philosophie, +objet du premier traité intitulé Dialectique. Le second, [Grec: Peri +airestôn], n'est guère qu'un dénombrement de systèmes assez sec et fort +peu exact pour la partie philosophique. Le troisième, [Grec: Ekdotis +akrizês tês orthodoxês Pistiôs], est un ouvrage en quatre livres qui +peut se lire encore avec fruit et même avec plaisir. On a accusé +l'auteur de pélagianisme et de nouveauté dangereuse dans la phraséologie +qu'il emploie. Baronius et Bellarmin ne l'approuvent pas en tout; les +docteurs calvinistes le censurent sévèrement. Mais il ne me paraît +Ouvertement dans l'erreur que touchant la procession du Saint-Esprit. Il +se rapproche sur ce point du sentiment des Grecs. (S.P.N. Joan. Damasc. +_Op._, ed. Lequien, 2 vol. in fol. Paris, 1712, t. 1, p. 7, 70, 123.)] + +[Note 152: Ritter, Ouvr. cité., _ibid._, p. 505. Eugène III devint +pape en 1143. Un chroniqueur anglais, Bromton, porte la date de cette +traduction au temps de Hugues et Richard de Saint-Victor, et aussitôt +après il annonce la publication du livre de Pierre Lombard, qui en effet +passe pour s'être modelé sur l'ouvrage de Jean de Damas. (Tribbech., _De +Doci, schol.,_ c. vi, p. 280 et seqq.)] + +[Note 153: Budd. _Isay._, 1. post., c. i, p. 383, 386.] + +Après Jean de Damas, l'Église à laquelle il appartient devient stérile, +et la théologie orthodoxe s'éteint dans l'Orient. Il est le dernier des +Pères grecs et le premier des nominalistes chrétiens. + +En Occident, rien de brillant depuis saint Augustin. La littérature +latine n'eut plus qu'un seul représentant de quelque renommée. C'est ce +Boèce que nous avons tant cité. On le compte ordinairement parmi les +chrétiens, et l'on inscrit son nom à la suite de la liste dès Pères. Le +moyen âge le plaçait pour le moins au même rang qu'eux. Cependant +la plupart des écrits de Boèce sont des versions d'Aristote, ou des +commentaires sur ses livres; nulle part il ne s'y déclare chrétien, et +dans son plus grand ouvrage, _la Consolation philosophique_, on +peut rencontrer çà et là les sentiments, mais non les croyances de +l'Évangile. Une tradition très-contestable réunit, il est vrai, à ses +écrits authentiques quelques traités de théologie, et la mort que lui +infligea Théodoric lui a valu, on peu s'en faut, les honneurs d'un +martyr[154]; on montre même son tombeau dans une église de Pavie. Cette +réputation bien on mal gagnée d'orthodoxie a consacré dans les âges +suivants son autorité philosophique. La théologie a invoqué son +témoignage en pleine sécurité de conscience, et nul n'a été plus +fréquemment, plus hardiment cité dans les écoles cléricales. On peut +dire qu'il termine avec Cassiodore la littérature latine de l'antiquité +et commence belle du moyen âge. Il n'est pas le créateur de la +scolastique, mais l'intermédiaire nécessaire entre les temps passés et +les temps nouveaux. + +[Note 154: Ritter, Ouvr. cit., t. VII, c. II, p. 528.] + +Nous arrivons au moyen âge. La naissance de la théologie de la +scolastique ne nous paraîtra plus un mystère, à nous qui avons vu naître +sa philosophie. L'une et l'autre sont les produits naturels du sol de la +Gaule. C'est en France que les deux éléments exotiques, le christianisme +et la philosophie, se sont unis, et que le génie du moyen âge, croyant +et subtil, enthousiaste et raisonneur, a recomposé cette science +méthodique et dominatrice que le libre génie des Orientaux avait bien +pu, comme tout le reste, découvrir en se jouant, mais à laquelle il ne +se fût jamais enchaîné. Cette rénovation de la théologie date pour nous +du XIe siècle. + +Les écrivains protestants[155] s'efforcent de la rattacher aux +usurpations de Grégoire VII, à la codification des fausses décrétales, à +l'établissement des ordres monastiques, enfin à toutes les choses qu'ils +détestent comme elle. Ils veulent faire de la théologie scolastique un +des abus de la cour de Rome, un des crimes de la politique pontificale. +C'est une erreur. Cette théologie put s'unir aux institutions, se mêler +aux événements, mais son histoire appartient surtout à l'histoire +de l'esprit humain, dont elle fut l'oeuvre désintéressée et le +développement spontané. La scolastique mérite son nom, elle vient des +écoles; elle n'est point une combinaison de gouvernement, mais une phase +de la science humaine, qui s'explique par des antécédents éminemment +littéraires et académiques, et il était impossible qu'elle ne réagît pas +tôt ou tard sur la théologie. Loin d'avoir été inventée pour le service +de l'Église ou de la papauté, la théologie scolastique est devenue +souvent suspecte à l'une et à l'autre, quoiqu'elle ait enfin réussi à +s'en faire accepter, et ce n'est pas sans effort qu'elle a surmonté les +défiances de la portion la plus gouvernementale du clergé. A la longue +sans doute elle a dominé l'enseignement ecclésiastique, et c'est +pourquoi elle est devenue avec le temps la forme et l'auxiliaire de +cette autorité en matière de pensée, contre laquelle devait se soulever +un jour, à des titres divers, l'esprit d'examen sous le nom de +réformation ou de philosophie. + +[Note 155: Buddée, Tribbechovius, Heumann, etc.] + +Mais au début, ceux qui l'avaient introduite dans le monde savant +étaient, nous l'avons vu» des novateurs. Quelques auteurs veulent que le +premier d'entre eux ait été Lanfrano de Pavie, archevêque de Canterbery, +ou saint Anselme, son successeur; d'autres ne placent cette origine +qu'au temps de Pierre Lombard, ou descendent jusqu'au temps d'Alexandre +de Hales. Une opinion intermédiaire fait dater de Roscelin la +philosophie scolastique, et d'Abélard la théologie[156]. «C'est depuis +Abélard,» dit le docte abbé Trithème, qui certes n'entend pas lui donner +un éloge, «que la philosophie séculière a commencé de souiller la +théologie sacrée par son inutile curiosité[157].» + +[Note 156: Tribbechovius, _De Doctor. scholast.,_ c. vi.--Heumann, _In +præf. ejusd.,_ p. xiii et seqq.--Jac. Thomasius, _Vit. Abæl.,_ sec. 64, +etc. _Theol. schol. init.; Hist. Sap.,_ t. III, sec.6l, etc.--Mabillon, +_Des étud. monast.,_ part. II, c. vi.] + +[Note 157: Trithem., _De script. eccles.,_ c. cccxci.] + +Suivant Mabillon, le premier pas avait été la composition des sommes +de théologie, c'est-à-dire des résumés ou compilations systématiques; +Vincent de Lerins, Isidore de Séville, saint Jean de Damas, un évêque de +Saragosse au VIIe siècle, nommé Tayon, avaient donné cet exemple[158]. +Mais les controverses de la fin du XIe siècle sont, à mon avis, le +véritable foyer où la scolastique a pris feu. Bérenger de Tours força +Lanfrane à la dialectique; toutefois le saint évêque l'employa comme à +regret, et quoiqu'il ait l'air et se vante même de la bien connaître, il +prend soin d'en déguiser les formes sacramentelles, craignant, dit-il, +de montrer plus de confiance dans l'art que dans la Vérité et l'autorité +des Pères[159]. Son ouvrage, en effet, n'a rien de technique; la +discussion n'y est pas régulière, non plus qu'approfondie, et bien qu'on +ait donné à l'auteur le titre de premier dialecticien des Gaules[160], +nous ne pouvons voir en lui le fondateur de la théologie scolastique. + +[Note 158: Mabillon, Ouvr. cit., _ibid._--Cf. Budd., _Isag.,_ t. post., +c. i, p. 367.] + +[Note 159: _Adv. Berelly. tar._, c. VII, p. 236. B. Lanfr., _Op. omn._, +Paris, 1648.--Cf. Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, p. 713-727.] + +[Note 160: D. Ceiller, _Hist. gén. des aut. sacr. Et prof._, t. XXI, p. +34.] + +Saint Anselme, quoiqu'il ait surtout le génie d'un métaphysien, saint +Anselme, si supérieur à Lanfranc, tout en exposant avec une élévation et +une profondeur singulières les principes d'une théodicée platonique et +chrétienne, ne rejeta point l'argumentation logique; dans ses luttes +avec Roscelin et d'autres sectaires, il réduisit souvent la théologie +a une controverse en forme. Mais il ne fut guère qu'un écrivain, il +n'enseigna point une méthode, il n'eut point d'école. + +Alors cependant la science fit évidemment un grand effort, sinon +un grand progrès, et, se concentrant presque tout entière dans la +dialectique, elle acquit un surcroît de vogue et de puissance. Tout +aussitôt elle alla chercher là théologie ou la théologie vint la +prendre, toutes deux s'attachant à se soutenir et à se compléter +mutuellement, toutes deux travaillant bientôt à se mutuellement dominer; +et soudain ce commerce, cet échange entre les deux études fit éclore, +avec de nouvelles questions, avec des théories nouvelles qui semblaient +enrichir l'une et l'autre, des occasions de divergence et de conflit. +Tandis que la dialectique venait armer la théologie, qui prétendait +la protéger, celle-ci entrait sans cesse en défiance de son exigeante +auxiliaire, et démêlant en elle une indépendance cachée, elle craignait +le sort des monarques asservis ou effacés par leur ministre: elle +croyait voir un maître du palais s'asseoir près du trône d'un roi +fainéant[161]. + +[Note 161: La création de la théologie moderne ou la transformation de +la religion en une science abstraite et bientôt scolastique, est exposée +avec autant d'instruction que de sagacité dans un ouvrage remarquable, +intitulé _The scholastic philosophy considered in its relation to +christian theology._ L'auteur, M. Hampden, professeur royal de théologie +à l'université d'Oxford, nous a souvent instruit et guidé, et son livre +mériterait d'être traduit. (1 vol. in--8°, 2° éd. Londres, 1837.)] + +Il n'est donc pas douteux que les hérésies de Bérenger et de Roscelin +n'eussent excité des débats favorables aux progrès généraux de l'esprit +dialectique. Le danger, pour le dogme, de l'introduction de certaines +doctrines dans la science, avait déterminé les uns à modifier ces +doctrines pour les rendre innocentes et compatibles avec l'enseignement +de l'Église, les autres à s'instruire plus à fond des ressources de la +logique, pour en repousser plus facilement les attaques et en assurer +le concours à l'orthodoxie. On connaît très-imparfaitement les systèmes +d'Anselme de Laon, de Guillaume de Champeaux, de Bernard de Chartres, +mais sans nul doute chacun d'eux a travaillé dans son genre à rendre +la théologie plus scientifique: Anselme discutait les textes, Bernard +platonisait, Guillaume, grand logicien, raisonnait sur les termes du +dogme et les passait au crible de la dialectique; on a dit que le +premier il avait rendu la théologie contentieuse[162]. + +[Note 162: _Hist. litt. de la France_, t. X, p. 308.--_J. Saresb. _., t. +III, c. ix.] + +Mais aucun n'a brillé dans l'école d'autant d'éclat qu'Abélard; nul n'a +porté dans les discussions argutieuses de la dialectique une subtilité +plus facile, une lucidité plus éblouissante. Il passait pour avoir une +intelligence particulière des secrets d'Aristote, et en même temps il +s'attachait à rendre son art accessible et populaire. Lors donc que, +vainqueur de Guillaume de Champeaux, il entra dans la théologie, ce fut +comme la science en personne qui venait trouver la foi; ce fut la raison +qui tendait la main au dogme, et l'on put croire, au gré des préventions +diverses, que la vérité chrétienne rencontrait son défenseur ou son +conquérant le plus redoutable. Peut-être les deux opinions étaient-elles +plausibles, il y avait en lui de quoi répondre à bien des espérances +et justifier bien des craintes. Il venait, en effet, et il l'a dit, +je crois, avec une entière sincérité, il venait façonner la foi à la +dialectique et la prémunir contre la dialectique même. Nous le verrons +soutenir en même temps que les chrétiens n'ont pas d'appuis plus fermes +ni de plus dangereux ennemis que les philosophes, et tout ensemble +attaquer l'abus que l'hérésie fait de la logique, et les dédains que +l'orthodoxie lui témoigne. Ce fut donc sciemment et explicitement qu'il +se posa en conciliateur et presque en arbitre, tour à tour exigeant +comme un critique et docile comme un fidèle, et qu'il s'efforça de +réaliser en lui-même ce personnage éclectique, le chrétien rationaliste. + +Contre lui s'élevèrent bientôt tontes les accusations que la philosophie +a coutume d'exciter. Elles ont poursuivi sa mémoire. Nous pourrions +multiplier les citations, et l'on verrait, à partir d'Abélard, la +théologie scolastique continuer sa route et ses succès au milieu des +plaintes et quelquefois des malédictions d'une partie de l'Église, +jusqu'au jour où c'est la raison aussi qui réclame et ose attaquer +Aristote lui-même à travers Occam, saint Thomas, Scot, Albert le Grand, +Averroès, Abélard; mais restons au XIIe siècle. Alors, ce qui devait un +jour devenir un préjugé paraissait une nouveauté, et la témérité était +du côté des scolastiques. Malgré leur soumission au dogme et à l'Église +en général le caractère philosophique dominait en eux, et l'expression +de théologie scolastique équivalait, dans le langage du temps, à celle +de philosophie de la théologie. C'est avec ces idées qu'il faut se +représenter Abélard, et que son siècle l'a considéré. L'opinion commune +du clergé sur son compte est celle de Baronius[163]: «Pierre Abélard a +soumis les Écritures aux philosophes, principalement à Aristote, et +il traite les Pères d'ignorants qui ne prouvaient rien de ce qu'ils +disaient.» + +[Note 163: Tribbech., Ouvr. cit., c. v, p. 220 et suiv.--Budd., _Isag_., +lib. post., c. VII, p. 1126, etc.] + +On a vu, en effet, comment il gouvernait la dialectique. Son procédé +dans les questions épineuses était d'exposer les diverses opinions, et +de les soumettre à un examen analytique, sous le double contrôle du +raisonnement et de l'autorité. Toutes les citations que la lecture avait +pu lui fournir, étaient passées en revue, discutées, interprétées; puis +il produisait son avis, en le raccordant à son tour avec ces citations +mêmes, qu'il parvenait à ramener subtilement à une apparence d'unité. +Cette méthode exigeait une connaissance détaillée, tant des doctrines +des auteurs que des passages de leurs écrits qui pouvaient être invoqués +pour ou contre telle ou telle solution. Ces solutions, soutenues +en thèse, ou favorisées en passant par des propositions isolées, +s'appelaient des sentences, _sententiæ_. L'art de la controverse étant +d'opposer les autorités aux autorités, et de déconcerter une proposition +par une citation imprévue, tout esprit qui voulait briller dans cette +sorte d'escrime, devait se faire un arsenal complet de toutes les armes +dont il pouvait avoir à diriger ou à repousser les coups; et c'est +pour cela que des recueils de citations étaient indispensables aux +philosophes de l'école, afin que la soudaineté de leurs objections fût +égale à l'à-propos de leurs réponses. + +Ce fut donc un titre assez commun parmi les écrits du temps que celui de +livre des sentences, _liber sententiarum_; et le plus célèbre recueil +qui ait porté ce nom, est le manuel théologique de Pierre Lombard, qui +fut évêque de Paris sept ans après la mort d'Abélard. Ce livre exerça +pendant plusieurs siècles une grande autorité: il devint la base de +renseignement théologique dans l'Université de Paris, et l'on cite +ordinairement le docte prélat comme le chef et le fondateur de cette +école de théologiens appelés les docteurs sententiaires (_doctores +sententiarii_), par opposition à ceux qui portent le nom de docteurs +bibliques (_biblici_). Ce fut une école nouvelle, plus savante, plus +logique, plus aristotélique que l'école ancienne qui, discutant moins, +approfondissait moins peut-être, mais aussi ne provoquait ni le doute ni +la dispute, et qui, fidèle à son enseignement synthétique, voyait avec +inquiétude une éristique toute profane envahir le domaine entier de la +science sacrée[164]. + +[Note 164: Moshem., Secul. XII, pars II, c. III, sec. 8.] + +Il y eut donc, au XIIe siècle, deux théologies, l'une biblique dont +Hildebert, évêque du Mans, était, dit-on, la lumière, et à laquelle on +peut rattacher Guillaume de Saint-Thierry, Gautier de Mortagne, Hugues +et Richard de Saint-Victor, et que dut aimer et protéger saint Bernard; +l'autre que Guillaume de Champeaux avait contribué à former, sans +prévoir que, bientôt dépassé, il serait lui-même effrayé des +conséquences de son oeuvre, et verrait le sein de la science déchiré par +ses enfants. Les théologiens de cette nuance sont désignés aussi par +le nom de _theoretici_, parce qu'ils se consacraient aux recherches +spéculatives et aux controverses dogmatiques, tandis que les premiers, +qu'on a nommés _practici_, s'adonnaient surtout à la propagation de +la foi et à la prédication. La théologie des uns fut la théologie +scolastique par excellence, et celle des autres, la théologie mystique. +C'est la première qui fait le plus de bruit dans l'histoire, c'est +celle-là dont on a donné Pierre Lombard pour le créateur, parce que nul +avant lui ne l'avait enseignée avec la même autorité. Le premier il la +professa publiquement, c'est-à-dire avec un caractère officiel dans +l'Académie de Paris. Abélard, qui avant lui l'avait inaugurée au même +lieu, vit toujours contester son titre de professeur. Son enseignement, +surtout son enseignement théologique, de fait si accrédité, en réalité +si puissant, paraît n'avoir jamais été qu'un enseignement privé[165]. +Dans l'ordre de l'intelligence, il fut bien le fondateur de l'école, il +n'en fut pas l'organisateur. Il donna l'esprit aux institutions qui ne +furent pas son ouvrage. Les libérateurs ne gouvernent pas. + +[Note 165: Duboulai, _Hist. Univ. par._, t. II, p. 4l et seq.--Heumann, +_Tribbech., proef_., p, XIV-XVII.] + +Cette méthode sententiaire, à laquelle l'évêque Pierre Lombard vint +prêter postérieurement l'influence de sa dignité, je n'hésite point à en +regarder Abélard comme le créateur véritable; ce fut lui qui donna à la +philosophie sacrée sa puissante impulsion, et tout ce qui en France et +surtout dans les académies de Paris propagea ou suivit de près ou de +loin le mouvement scientifique et rationnel de la théologie, a selon +moi procédé de l'enseignement d'Abélard. En lui se retrouvent tous les +caractères de l'esprit philosophique de Paris, soit lorsqu'il s'élance, +soit lorsqu'il s'arrête, dans sa réserve comme dans sa témérité. Car ce +maître fut tout ensemble modéré et hardi, il eut toutes les tendances et +voulut servir toutes les causes. Mais le dogme absolu, la foi implicite +n'avaient pas besoin de son secours, et se maintenaient avant lui; ce +qu'il eut donc de plus nouveau et de plus saillant, ce fut l'esprit +raisonneur, l'esprit d'examen. C'est encore ce côté de son génie et de +son système que l'on signale en lui; et quoiqu'il n'ait eu garde de se +porter aux dernières extrémités, il a encouragé par son exemple et son +impulsion le rationalisme à tous les degrés [166]. + +[Note 166: «Abélard,» dit M. l'abbé Ratisbonne, «posa le principe du +rationalisme qui dans son premier développement exerça sur la foule +passionnée l'espèce de fascination que le protestantisme produisit trois +siècles plus tard, et que le libéralisme a renouvelé de nos jours +avec un succès non moins éclatant.» (_Hist. de S. Bernard_, t. II, c. +XXVIII.)] + +C'est à l'influence d'Abélard qu'on peut rattacher les noms qui +illustrent la première période de la scolastique; la seconde commence +avec Albert le Grand[167]. Mais Robert Pulleyn, Gilbert de la Porrée, +Amaury de Chartres, Pierre Comestor, Jean de Salisbury, Othon de +Frisingen, Alexandre de Hales, Pierre Helie, Adam du Petit-Pont, et tant +d'autres, continuateurs ou adversaires d'Abélard, lui doivent peut-être +leur rang dans l'histoire de l'esprit humain. Nul d'ailleurs ne paraît +lui avoir de plus grandes obligations que Pierre Lombard. Pierre +Lombard, c'est Abélard parvenu; c'est Abélard évêque, investi de +l'autorité, dépositaire des grands intérêts de l'unité ecclésiastique, +calmé et contenu par les devoirs de sa charge, rendu timide par la +responsabilité, un peu énervé par une ambition satisfaite, mais +instituant cependant l'esprit de son école dans la chaire épiscopale et +donnant à la théologie, pour charte octroyée, le _Livre des Sentences_. +Abélard n'a point écrit de livre de ce nom, quoiqu'un des siens l'ait pu +mériter; mais il a été le maître du _Maître des Sentences_. C'est une +tradition que Pierre Lombard avait été son élève et disait que le _Sic +et Non_ était son bréviaire[168]. + +[Note 167: Cette division est généralement reçue. Brucker, _Hist. +crit._, t. III, p. 731.] + +[Note 168: Mag. J. Cornubius, _Eulogium, Thes. nov. anecd._, t. V, p. +1066.--_Ab. Op._, in not., p. 1159.] + +_Sic et Non_, le oui et le non, tel est en effet le titre remarquable +d'un ouvrage important dans la série des écrits théologiques d'Abélard. +Il ne faut pas, sur la foi du titre, y chercher la thèse du pyrrhonisme; +ça ne sont point les _Hypotyposes_ d'un Sextus Empiricus chrétien. +L'ouvrage peut bien suggérer le doute, il n'a pas été fait pour +l'établir: mais le titre seul devait à bon droit alarmer les vigilants +défenseurs de l'intégrité de la foi catholique. Si jamais Abélard +a publié cet écrit, il n'a pu le faire sans danger pour l'unité de +croyance, sans danger pour lui-même. Il suffisait, au reste, qu'on sût +que l'ouvrage existait, c'était assez pour compromettre l'auteur. Plus +inconnu, le livre en était plus suspect; les dénonciateurs d'Abélard au +concile n'en parlent qu'avec effroi, et jusqu'à l'époque où le texte +même est enfin sorti des ténèbres, la postérité même a dû supposer qu'il +contenait le mystère de l'incrédulité cachée d'un philosophe hypocrite. + +Il n'en est rien. M. Cousin a enfin retrouvé ce livre célèbre et ignoré, +et nous lui en devons la publication[169]. + +[Note 169: _Ouvr. inéd. Petri Abaelardi Sic et Non_, p. 3-163. Le titre +de cet ouvrage, mentionné dans la lettre de Guillaume de Saint-Thierry, +était tout ce qu'on en connaissait. Les bénédictins, éditeurs du +_Thésaurus anecdotorum_ et du _Spicilegium_, disaient seulement qu'ils +avaient cet écrit à leur disposition, et que c'était un tissu de +contradictions. M. Cousin l'a publié en 1836 sur deux manuscrits, l'un +de la bibliothèque d'Avranches, l'autre de celle de Tours. (Introd., p. +CLXXXVI.)] + +Pour en apprécier la pensée, c'est assez d'en lire le prologue. L'auteur +y remarque que, dans cette foule de phrases qui remplissent les écrits +des saints, quelques propositions diffèrent et même se combattent. +Cependant, ajoute-t-il aussitôt, il ne faut pas juger témérairement ceux +qui doivent juger le monde. Au lieu de les soupçonner d'erreur, nous +devons nous défier de notre infirmité d'esprit. «La grâce doit plutôt +nous manquer pour les comprendre qu'elle ne leur a manqué pour écrire.» +Leur langage est parfois inusité, le sens des mots varie, chacun parle +sa langue, et comme l'uniformité est, au dire de Cicéron, mère de la +satiété, on ne doit pas présenter toutes choses dans la nudité de +l'expression vulgaire. + +Mais d'un autre côté, il faut se rappeler qu'on attribue aux saints +beaucoup d'apocryphes, et que même dans les écrits authentiques, et +jusque dans les divins testaments, des passages ont été altérés par les +copistes; c'est ainsi que l'Évangile de saint Mathieu cite Isaïe pour +Asaph, et Jérémie pour Zacharie[170]. C'est ainsi que Marc dit que le +Seigneur fut crucifié à la troisième heure, et Jean et Mathieu à la +sixième[171]. + +[Note 170: Il n'y a point Isaïe dans saint Mathieu au passage indiqué +(xii, 35), mais seulement _le prophète_, et comme il s'agit d'un renvoi +à un psaume, cette désignation indique suffisamment David le roi +prophète. C'est le psaume qui a pour titre: _Intellectus Asaph._ (Ps, +77.) Quant à Jérémie, cité pour Zacharie, l'erreur existe (Math. xxvii, +9).] + +[Note 171: Cette diversité existe également (Marc, xv, 25.--Math. xxvii, +45.--Jean, xix, 14.)] + +Il faut bien penser aussi, lorsqu'un passage nous surprend dans un des +écrivains sacrés, qu'il leur est arrivé de se rétracter, ainsi que l'a +fait saint Augustin, ou de poser comme question ou conjecture ce qui +nous semble une affirmation; ou bien enfin de rapporter, sans les +adopter, les opinions des autres à titre de documents. Il se peut aussi +qu'ils imitent l'Écriture, laquelle se conforme souvent aux idées +communes ou aux apparences extérieures. Joseph est appelé, dans +l'Évangile le père de Jésus-Christ[172], et l'on dit tous les jours que +le soleil est chaud ou qu'il ne l'est pas, que le ciel est étoile ou +qu'il ne l'est pas, quoiqu'il ne survienne aucun changement dans +l'état réel du ciel et du soleil. On dit encore qu'un coffre est vide, +quoiqu'il n'y ait pas de lieu qui soit vide ou qui ne soit rempli d'air. +Les philosophes eux-mêmes font des concessions à l'apparence. Il y en a +de telles dans Boèce. + +[Note 172: Luc, II, 48.] + +Lors donc qu'on trouve des variations ou des contradictions dans les +Pères, on doit attentivement rechercher quelles ont pu Être les causes +de ces divergences, et tenir compte des temps, des circonstances et des +intentions. D'ailleurs, en rapprochant soigneusement les différents sens +d'un même mot dans les différentes autorités, on arrivera facilement à +la solution de la difficulté. Mais lorsqu'enfin la contradiction est +trop manifeste, il faut comparer les autorités et choisir. Ainsi, par +exemple, il est admis que les prophètes n'ont pas eu a tous les moments +le don de prophétie, saint Pierre lui-même s'est trompé au sujet de +certains rites de l'ancienne loi, et il a été publiquement repris par +saint Paul. Saint Paul se trompe à son tour, quand il annonce dans son +Épître aux Romains qu'il se rendra par Rome en Espagne[173]. Mais il ne +faut pas traiter de mensonges les faussetés qui peuvent se rencontrer +dans les écrivains ecclésiastiques; le mensonge implique l'intention de +tromper, «et le Seigneur qui sonde les reins et les coeurs, sait tout +peser, en considérant non ce qu'on fait, mais dans quel esprit on +le fait.» Seulement on peut supposer l'erreur, et «il faut lire les +docteur, non avec la nécessité de croire, mais avec la liberté de +juger.» + +[Note 173: Rom. XV, 28. On ne voit pas en effet dans les Actes ni dans +aucun récit que saint Paul soit allé en Espagne.] + +Faites une distinction entre l'autorité canonique de l'Ancien ou du +Nouveau Testament et celle des livres postérieurs. Si dans l'Écriture +quelque chose vous semble absurde, n'accusez que le copiste ou +vous-même; ce serait hérésie que de supposer rien de plus. Mais dans +les livres qui sont venus après, il n'en est pas ainsi: saint Jérôme +ne semblé commander une confiance absolue que pour les opuscules de +Cyprien, ceux d'Athanase et le livre d'Hilaire[174]; quant aux autres, +il veut qu'on les lise en les jugeant. C'est le cas du verset: _Omnia +probate, quod bonum est tenete._ (I Thess., V, 24.) + +[Note 174: Dans une lettre pour l'éducation d'une jeune fille, il dit +en effet qu'elle peut lire avec confiance _Cypriani opuscula, Athanasii +epistolas et Hilarii libros_. En citant, Abélard répète _opuscula_ pour +Athanase, et met _librum_ au lieu de _libros_. (_Sic et Non_, p. 15.--S. +Hieronym. _Op_., t. IV, op. LVII, _ad Loetam_.)] + +«Après ces observations préalables, je veux accomplir mon projet et +recueillir les diverses maximes des saints Pères qui s'offriront à ma +mémoire et qui entraîneront avec elles quelque question, par suite de +la dissonance qu'elles paraîtront présenter. Elles exciteront de jeunes +lecteurs à s'exercer plus spécialement à la recherche de la Vérité, et +les rendront plus pénétrants par l'inquisition. L'inquisition est en +effet la première clef de la science[175], c'est a l'interrogation +assidûment ou fréquemment pratiquée que le plus perspicace des +philosophes, Aristote, demande que tout esprit studieux s'attache avec +passion, quand il dit, en parlant de la Catégorie de la relation: +_Peut-être est-il difficile de s'exprimer avec confiance sur de telles +choses, à moins qu'on ne les ait retraitées souvent. Le doute sur +chacune a d'elles ne sera pas inutiles_[176]. C'est par le doute, en +effet, que nous arrivons à l'inquisition, et par l'inquisition que nous +atteignons la vérité, suivant cette parole de la vérité même: _Cherchez +et vous trouverez, frapper et l'on vous ouvrira_. Et pour nous donner +la leçon morale de son propre exemple, celui qui fut cette même vérité +voulut, vers la douzième année de son âge, s'asseoir au milieu des +docteurs et les interroger, nous montrant ainsi par l'interrogation +l'image d'un disciple qui questionne plutôt que celle d'un maître qui +enseigne, lui cependant, ce Dieu en qui est la pleine et parfaite +sagesse. + +[Note 175: «Haed quippe prima (Inquisitio) sapientiae clavis +dellaitur... Dubiando ad inquisitionem veritus, inquirendo veritatem +perciptimus.» (P. 16.)Ces paroles remarquables rappellent celles +de Cyrille: [Grec: Archê mathêseôs xêtêsis, kai riza tês epi tisin +ôgnodumenois suniseôs ê peri autôn epaporêsis.] (_Comm. in Johan, ev._, +I. II, c. iv, p. 180. S. Cyrill. _Op._, t. IV, Parls, 1638.)] + +[Note 176: Categ. VII. «Dubitare autem de singulis non erit inutile.» +Ainsi est citée la version de Boèce, ou il y a _dubitasse_ et non +_dubitare_ (p. 172). M.B. Saint-Hilaire traduit «Il n'est pas inutile +d'avoir discuté chacune de ces questions» (T. 1, p. 93.) Le mot du texte +est [Grec: diêporêkenai].] + +«Lorsque d'ailleurs quelques paroles des Écritures sont produites, elles +ne font que mieux exciter le lecteur et l'attirer à la recherche de la +vérité, suivant que l'écrit est recommandé par une autorité plus grande. +C'est pourquoi nous avons soumis cet ouvrage, où sont compilées en un +seul volume les maximes des saints, à la règle décrétée par le pape +Gélase concernant les livres authentiques, ayant eu soin de n'y rien +citer des apocryphes.... Ici commencent les sentences recueillies dans +les divines Écritures[177], et qui paraissent se contrarier. C'est à +raison de cette contrariété que cette compilation de sentences est +appelée _Le Oui et le Non (Sic et Non)_.» + +[Note 177: «Sententiae ex divinis scripturis collectae.» _Les divines +écritures_ ne signifient pas ici ce que ces mots signifieraient +aujourd'hui, l'Ancien et le Nouveau Testament, mais les livres saints et +les Pères. _Divin_ Exprimait alors le sacré par opposition au profane. +La science _divine_ voulait dire, comme en anglais _divinity_, la +théologie. Les _écritures_ désignaient aussi les _écrits_, et non +l'Écriture sainte. Tout ce qui était anciennement écrit était une +autorité, Cicéron, Virgile, Macrobe, etc; l'Écriture sainte s'appelait +_divina pagina_.] + +Et ce qui suit n'est qu'un recueil de nombreuses citations énonçant le +pour et le contre, et distribuées en cent cinquante-sept questions +d'une importance fort inégale. Naturellement la première est celle que +l'existence du livre donnait pour résolue dans l'esprit de +l'auteur: _Qu'il faut fonder la foi sur des raisons humaines, et le +contraire_[178]. Si Abélard n'eût pas été décidé pour l'affirmative, +aurait-il jamais écrit son ouvrage? + +[Note 178: «Quod tides humanis rationibus sit adstruenda, et contra.» +(I, p. 17.) C'est à peu près la question de saint Thomas: «Utrum sacra +doctrina sit argumentativa.» (_Summ. Theol._, pars I, qu. i, a. 8.)] + +La collection de passages qu'il a placés ici en regard les uns des +autres est encore précieuse aujourd'hui; elle atteste une lecture assez +considérable et plus d'instruction qu'on ne croirait dans les +lettres sacrées. Elle serait utile comme spécimen du catalogue de la +bibliothèque ecclésiastique des savants de Paris au XIIe siècle, quoique +je soupçonne que plusieurs passages sont pris dans les auteurs, non qui +les ont écrits, mais qui les ont cités, et notamment dans saint Jérôme +et saint Augustin[179]. + +[Note 179: Voici la liste par ordre chronologique des auteurs chrétiens +cités dans le _Sic et Non_: Origène, Cyprien, Eusèbe, Hilaire, Prudence, +Athanase, Éphrem, Ambroise, Jean Chrysostôme, Jérôme, Augustin, Léon, +pape, Prosper, Maxime, évêque de Turin, Gennade, prêtre de Marseille qui +Écrivait vers la fin du Ve siècle, Hormisdas, pape, Boèce, Grégoire le +Grand, Isidore de Séville, Bède, Ambroise Autpert, abbé de Saint-Vincent +près Bénévent, auteur au VIIIe siècle d'un commentaire sur l'Apocalypse, +Haimon, évêque d'Halberstadt en 841, et qui a commenté les Écritures et +rédigé un abrégé de l'histoire de l'Église, Nicolas Ier, pape, et Remi, +moine de Saint-Germain l'Auxerrois, qui enseignait la dialectique à +Paris au commencement du Xe siècle, et qui a commenté les psaumes. +On peut soupçonner que ce qui est cité des Pères grecs, notamment +d'Origène, de saint Éphrem, et de saint Jean Chrysostôme, vient de +seconde main. Abélard pouvait avoir une traduction d'Eusèbe, et quant à +saint Athanase, il ne cite, je crois, que le Symbole, et un traité de la +Trinité, qui n'existe qu'en latin, et qui lui a été faussement attribué. +(S. Athan. Op., _de Trin. lib._, VIII, t. II, p. 602, Paris, 1699.) Il y +a aussi quelques rares citations des païens, savoir Aristote, Cicéron, +Sénèque et Macrobe.] + +Cet ouvrage fut apparemment une des premières compositions théologiques +d'Abélard; il doit être antérieur au concile de Soissons, et sans doute +il l'écrivit ou le commença à l'époque où, délaissant Anselme de Laon, +il s'érigea définitivement en professeur de théologie. C'est, comme +l'a dit très-bien M. Cousin, «la table des matières de ses traités +dogmatiques de théologie et de morale[180].» Mais il peut avoir été +terminé beaucoup plus tard, et par sa nature c'était un recueil qui +pouvait n'être jamais achevé; aussi est-il permis de douter qu'il ait +jamais été réellement publié. Guillaume de Saint-Thierry dit qu'on le +tenait caché[181]. Il pouvait être connu des disciples d'Abélard, il +avait dû leur être communiqué, et son existence était ainsi devenue +publique, sans qu'il en fût de même de son contenu. Une telle +composition n'en devait paraître que plus suspecte, et je ne m'étonne +pas que l'abbé de Saint-Thierry, en dénonçant Abélard, rapporte des +passages de ses autres écrits théologiques et cite seulement comme +monstrueux le titre du _Sic et Non_[182]. C'était attacher à toute la +doctrine d'Abélard l'étiquette du scepticisme religieux. + +[Note 180: _Introd._, p. CLXXXIX.] + +[Note 181: «Nec etiam quæsita inveniuntur.» (Guill. S. Theod., _ad +Gaufr. et Bern. Epist., Bibl. cist._, t. IV, p. 113.)] + +[Note 182: «_Sic et Non, Scito te ipsum_ et alia quædam, de quibus timeo +ne sicut monstruosi sunt nominis sic etiam sint monstruosi dogmatis.» +(_Id., ibid._)] + +Cependant un tel soupçon était injuste. L'esprit d'examen, on le dit du +moins, peut conduire au scepticisme, mais il n'est pas le scepticisme, +et il n'y conduit pas toujours. Abélard était chrétien; il a pu tomber +dans l'erreur, mais non dans le doute, et s'il a, par ses raisonnements, +altéré la foi, jamais il n'a prétendu l'affaiblir. Il se défiait +d'autant moins de sa méthode, il la jugeait d'autant moins dangereuse +pour les convictions catholiques, qu'elle avait affermi les siennes, et +qu'en rendant sa foi plus lumineuse elle l'avait rendue plus solide. Son +orthodoxie seule peut être mise en question. + +Il est vrai cependant que l'esprit philosophique domine dans ses écrits +l'esprit dogmatique, et qu'il y a professé hardiment le rationalisme, +au risque d'ébranler ce qui était pour lui inébranlable. Charmé de ses +idées, esclave de son raisonnement, il se rendait propre la foi commune +en la démontrant à sa mode, et elle lui devenait plus chère et plus +sacrée, quand elle était devenue sa doctrine personnelle: l'amour-propre +de l'auteur ajoutait à la conviction du fidèle. Mais il ouvrait ainsi la +voie sans terme où devait marcher désormais à plus ou moins grands pas +la raison individuelle; il donnait le signal redoutable auquel devaient +de siècle en siècle répondre tous les esprits opposants; il sonnait le +réveil de la liberté de penser. + +Nous retrouverons ce caractère dans tonte sa théologie. Ici bornons-nous +à remarquer que le _Sic et Non_ peut être regardé comme le point +de départ naturel de l'esprit d'examen appliqué à la théologie, +c'est-à-dire à la tradition écrite des doctrines chrétiennes. C'était +en effet la mise en question du vrai sens de ces doctrines, et elle ne +pouvait avoir lieu que par l'examen contradictoire des autorités. Cette +opposition systématique des textes avait, dans un cercle plus restreint +et sous toutes réserves d'une soumission générale et implicite à +l'Écriture, quelque chose du doute préalable de Descartes, quelque chose +des antinomies de Kant; c'était un choix offert à la raison. + +Abélard choisit; Pierre Lombard choisit aussi, et son livre n'est pas +sans analogie avec le _Sic et Non_. Il est fait sur le même plan; nous +concevons qu'on lui ait disputé cet ouvrage, et qu'avant de connaître +rien de plus que le titre de celui d'Abélard, on ait pu croire +quelquefois que Pierre Lombard le lui avait dérobé[183]. On sait que +les _Quatre Livres des sentences_ sont divisés en chapitre intitulés +_Distinctions;_ c'est-à-dire que chaque question y est successivement +posée; puis les autorités et les arguments contraires sont présentés +sur chacune, et la solution est établie presque toujours à l'aide d'une +distinction. Les citations sont souvent celles du _Sic et Non;_ cette +coïncidence est naturelle, et d'ailleurs pourquoi Pierre Lombard +n'aurait-il pas pris ses citations dans le recueil de son maître? +L'ordonnance du livre premier, qui roule sur la Trinité et la +Providence, est absolument celle de l'Introduction à la théologie; +et bien que le docte évêque évite et parfois combatte les opinions +contestables du philosophe, il se montre partout imbu de sa méthode et +nourri de sa science. + +[Note 183: «Putatur a P. Abaelarde confectum fuisse hoc opus, cui ille +per plagum surripuerit.» (Morhof., _Polyhist._, t. II, c. XIV, t. II, p. +88.)] + +Enfin cette manière de procéder et de poser hardiment le pour et le +contre, sauf à conclure, devint la forme permanente de la théologie +scolastique. L'école dogmatique de forme comme de fond, celle qui +enseignait sans discuter, fut de moins en moins puissante et de moins +en moins écoutée; et lorsque, près de cent ans plus tard, saint Thomas +d'Aquin résuma toute la théologie dans son admirable livre, il posa +intrépidement le pour et le contre sur toutes les questions, sur tous +les articles des questions, et, divisant à l'infini les objections et +les réponses, opposant une par une, autorité à autorité, raisonnement à +raisonnement, il écrivit, sans jamais faiblir, sans jamais douter, +un ouvrage aussi dogmatique par les conclusions que sceptique par +l'exposition. _La Somme théologique_ présente la religion tout entière +comme une immense controverse dialectique, dans laquelle le dogme finit +toujours par avoir raison. C'est la négation la plus franche et la pins +développée de l'absolutisme dogmatique. Ainsi la théologie scolastique, +étudiée dans l'esprit de la foi, mais enseignée comme une science, est +devenue, avec le temps, la théologie proprement dite; avec le temps, il +n'y en a guère eu d'autre dans les écoles. C'est essentiellement celle +qui s'est perpétuée dans les séminaires. Au XVIIe siècle, le P. +Petau, en composant son remarquable traité des dogmes théologiques, +reconnaissait pour ses devanciers saint Jean de Damas, Pierre Lombard et +saint Thomas, et quand l'Église veut réellement enseigner, il faut bien, +de gré ou de force, qu'elle redevienne scolastique. Elle n'a pas encore +en France d'autre théologie reconnue. + +Cependant les âmes ferventes, les esprits simples et pratiques, les +hommes de gouvernement dans l'Église sont loin d'avoir toujours porté +une grande confiance à ce genre d'enseignement. Chose singulière! il a +souvent alarmé tout ensemble le mysticisme et la politique. Pour dire le +vrai, il n'est pas rigoureusement d'accord avec ce caractère impératif +que donne à la parole de Dieu le prêtre qui se sent revêtu d'une mission +de commandement, et croit représenter celui dont il est écrit: _Tanquam +potestatem habens_ (Math. VIII, 29). Concevons que, soit comme mystique, +soit comme homme d'État, saint Bernard n'ait pas vu sans effroi la +transformation dialectique de la prédication religieuse, Aujourd'hui +même il serait difficile de concilier l'enseignement traditionnel de la +théologie avec la doctrine des nouveaux apologistes. On est devenu si +réservé en matière de raisonnement, que si la chose était à faire, je +ne sais si le clergé donnerait les mains à l'invention de la théologie +didactique. A ses yeux, en effet, le christianisme pourrait bien avoir +peu à se louer de la philosophie du moyen âge; car c'est sous cette +forme que le rationalisme est rentré dans son sein. Quant à ceux qui ont +ouvert la route, qui se sont montrés particulièrement philosophes dans +la religion, qui ont appuyé sur le côté scientifique de la théologie, +qui ont enfin fondé la foi sur la raison, voici ce qu'en dit le plus +prudent des philosophes modernes: + + «La question de la conformité de la foi avec la raison, a toujours + été un grand problème. Dans la primitive Eglise, les plus habiles + auteurs chrétiens s'accommodaient des pensées des platoniciens qui + leur revenaient le plus et qui étaient le plus en vogue alors. Peu à + peu Aristote prît la place de Platon, lorsque le goût des systèmes + commença à régner, et lorsque la théologie même devint plus + systématique par les décisions des conciles généraux, qui + fournissaient des formulaires précis et positifs. Saint Augustin, + Boèce et Cassiodore, dans l'Occident, et saint Jean de Damas, dans + l'Orient, ont contribué le plus à réduire la théologie en forme de + science, sans parler de Bède, Alouin, saint Anselme, et quelques + autres théologiens versés dans la philosophie, Jusqu'à ce qu'enfin + les scolastiques survinrent et que le loisir des cloîtres donnant + carrière aux spéculations, aidées par la philosophie d'Aristote, + traduite de l'arabe, on acheva de faire un composé de théologie et + de philosophie, dans lequel la plupart des questions venaient du + soin qu'on prenait de concilier la foi avec la raison.» + +Abélard fut un des premiers de ces scolastiques qui préparaient ce +_composé de théologie et de philosophie_. Il prit soin de _concilier la +foi avec la raison_, et Aristote avec saint Paul, avant même que les +Arabes et l'empereur Frédéric II eussent fait connaître Aristote tout +entier. Et c'est de lui que Leibnitz dit plus loin: «Je plains les +habiles gens qui s'attirent des affaires par leur travail et par leur +zèle. Il est arrivé quelque chose de semblable autrefois à Pierre +Abélard.... et à quelques autres qui se sont trop enfoncés dans +l'explication des mystères[184].» + +[Note 184: Disc., prél. de la Théodicée, 6 et 86.] + + + +CHAPITRE II. + +DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.--_Introductio ad theologiam_. + +Abélard raconte qu'avant d'écrire sur la théologie il laissa ses +écoliers lui demander «une _somme_ de l'érudition sacrée qui fût +comme une introduction à l'Écriture sainte[185].» Ils avaient lu, +continue-t-il, et goûté ses nombreux écrits sur la philosophie, sur les +lettres séculières; il leur semblait qu'il serait bien plus facile à son +esprit de pénétrer le sens de l'Écriture sainte et les raisons de notre +foi qu'il ne le lui avait été de tarir, comme ils le disaient, les puits +de l'abîme philosophique. Le but de la course, le fruit du travail ne +devait-il pas être, en définitive, l'étude de Dieu, à qui tout doit être +rapporté? Pourquoi a-t-il été permis aux fidèles d'étudier les arts +profanes et les ouvrages des Gentils, si ce n'est pour y trouver et +ces formes de langage, et ces procédés de raisonnement, et cette +connaissance préalable de la nature des choses, qui peuvent servir soit +à comprendre et à orner la sainte Écriture, soit à en établir et à +en défendre la vérité? Plus la foi chrétienne semble embarrassée de +questions ardues, plus elle doit être munie d'un rempart de fortes +raisons, surtout contre les attaques de ceux qui font profession d'être +philosophes; plus de leur part l'inquisition est subtile et sait rendre +les solutions difficiles, plus elle est propre à troubler la simplicité +de notre foi. Ils ont donc, ces écoliers, jugé capable de résoudre +toutes ces controverses celui que l'expérience leur a fait connaître +pour versé dès le berceau dans l'étude de la philosophie et +principalement de la dialectique, cette maîtresse en tout raisonnement, +et ils l'ont unanimement supplié de faire valoir le talent que Dieu lui +a remis, puisqu'on ignore quand ce juge redoutable en demandera compte +avec les intérêts. (Math., XXV, 15.) Ils ajoutent que cela convient à +l'âge et à la profession d'un homme qui, changeant de moeurs, d'habit, +de travaux, préfère désormais les choses divines aux choses humaines +et délaisse le siècle pour se donner tout à Dieu. Après avoir jadis +embrassé l'étude pour gagner de l'argent, il faut la faire servir +maintenant à gagner des âmes: c'est bien le moins que de venir à la +onzième heure cultiver la vigne du Seigneur. A ces fréquentes instances +de ses disciples, si, par raison ou par faiblesse, il ne se rend pas +pleinement, il accorde enfin d'entreprendre l'oeuvre selon ses forces, +ou plutôt avec l'aide supplétive de la grâce divine, ne promettant pas +tant de dire la vérité que d'exposer, comme on le lui demande, le sens +de ses opinions. + +[Note 185: _Ab. Op._, pars II. _Introd. in prol._, p. 973-976.] + +«Que si dans cet ouvrage,» ajoute-t-il, «mes fautes veulent, ce qu'à +Dieu ne plaise, que je m'écarte de la pensée ou de l'expression +catholique, que celui-là me pardonne qui juge l'oeuvre sur l'intention; +je serai toujours prêt à donner satisfaction sur toute erreur en +corrigeant ou en effaçant ce que j'aurai mal dit, quand un fidèle +me redressera par la puissance de la raison ou par l'autorité de +l'Écriture.... Éclairé par l'exemple de saint Augustin, lorsqu'un si +grand homme a rétracté ou corrigé beaucoup de choses dans ses écrits, si +j'avance quelques erreurs, je n'en défendrai rien par dédain, je n'en +soutiendrai rien par présomption. Si je ne suis pas exempt du défaut de +l'ignorance, du moins n'encourrai-je pas l'accusation d'hérésie, car +ce n'est pas l'ignorance qui fait l'hérétique, mais l'obstination de +l'orgueil. Elle se montre dans celui qui, désirant se faire un nom par +quelque nouveauté, met sa gloire à avancer des choses extraordinaires +qu'il s'efforce mal à propos de maintenir contre tous, pour paraître +supérieur aux autres, ou du moins pour ne se laisser mettre au-dessous +de personne[186].» + +[Note 186: C'est à peu prés le début de l'Introduction à la théologie. +Dans son autre théologie (_Theologia christiana_, dans le _Thesaur. nov. +anecd._, t. V, p. 1189), il revient avec étendue sur les déclarations +qui terminent ce préambule; il y dit que c'est une grande impiété que de +corrompre par le péché le premier don de Dieu, la science, et de faire +participer à ses fautes un art innocent et irréprochable, la logique; et +il s'élève contre l'orgueil de la science et de la raison avec une force +qui prouve combien il avait à coeur de n'en être pas accusé. (Lib. III, +p. 1245-1258.)] + +Ce préambule donne l'origine et la date de l'ouvrage auquel il +appartient. Abélard raconte qu'après sa prise d'habit au couvent de +Saint-Denis, il rouvrit un cours de théologie, et qu'a la demande de ses +élèves il composa sur l'unité et la trinité divine un traité destiné +à faire comprendre ce qu'il fallait croire[187]. Ce traité, qui fut +avidement lu et qui, déféré au synode de Soissons, y fut condamné et +brûlé, c'est, je n'en doute pas, l'_Introduction à la théologie_,[188] +véritable résumé de son enseignement, le plus important de ses ouvrages +théologiques; car ses principales opinions en ces matières y sont +développées ou indiquées, et c'est en général sur ce livre qu'il a été +jugé par ses contemporains et la postérité. Plus tard, cependant, soit +que la rédaction n'en fût pas définitive, et en effet elle laisse +beaucoup a désirer pour l'ordre, la proportion, l'élégance; soit qu'il +n'avouât pas un texte irrégulièrement publié, et qui d'ailleurs n'est +parvenu jusqu'à nous ni complet ni correct; soit enfin que la prudence +ou la réflexion eût modifié ses idées ou son caractère, il a traité de +nouveau le même sujet dans un ouvrage dont l'ordonnance paraît meilleure +et la diction plus travaillée; c'est la _Théologie chrétienne_, que nous +n'avons pas non plus tout entière. Mais lorsque vers 1140, c'est-à-dire +dix-huit ou vingt ans après la composition de l'Introduction, Guillaume +de Saint-Thierry en dénonça l'auteur à saint Bernard, c'est sur cet +ouvrage qu'il fonda principalement son accusation, quoiqu'il y comprît +la Théologie chrétienne. Sans tenir aucun compte des modifications, ou +plutôt des précautions de doctrine que celle-ci pouvait présenter, il ne +voit entre les deux livres qu'une différence de volume: l'un, dit-il, +contient plus et l'autre moins.[189] C'est aussi l'Introduction que +saint Bernard paraît avoir eue sous les yeux et que le concile de Sens a +surtout condamnée, du moins en ce qui concerne la Trinité ou la nature +de Dieu. C'est donc l'ouvrage qu'il faut bien faire connaître, comme le +plus propre à révéler la théologie d'Abélard. + +[Note 187: _Ab. Op._, op. i, p. 19 et 20, et 1.1 du présent ouvrage, p. +75.] + +[Note 188: Mag. P, Abæl, nannetensis Introductio ad theologiam divin in +III libros. (_Ab. Op._, p. 973-1136.)] + +[Note 189: S. Bern, _Op._, op. CCCXVI.--_Bibl. cistero._, t. IV, p. 112, +et ci-dessus, t. I, p. 183.] + +Malheureusement, quoique étendu, il n'est pas complet, mais il en a +été retrouvé récemment un abrégé composé, selon toute apparence, +par Abélard, ou du moins sous ses yeux, et nous pouvons rétablir la +substance et l'ordonnance de ce qui nous manque de l'ouvrage principal. + +Le salut de l'homme, suivant notre auteur, dépend de trois choses, la +foi, la charité, le sacrement. La foi, qui contient l'espérance, +comme le genre contient l'espèce, est l'estimation des choses qui +n'apparaissent pas[190], c'est-à-dire qui ne sont pas soumises aux sens +du corps. + +[Note 190: «Existimatio rerum non apparentium.» _Introd_, p. 977. Le mot +d'_existimatio_ répond à celui de saint Paul [Grec: Elenchos], +traduit dans la Vulgate par _argumentum_, et dans saint Augustin par +_convictio_. C'est cette dernière Idée que voulait rendre Abélard; on +a vu que pour lui estimation, Équivalent d'_opinio_, [Grec: doxa], +s'alliait naturellement, d'après l'autorité d'Aristote, à l'idée de foi +ou de croyance. (Hébr., xi, I.--S. Aug., _Serm._ cxxvi, et ci-dessus i. +I, p. 400.)] + +La foi suppose donc l'invisible: les choses qui apparaissent, on ne +les croit pas, on les connaît; le mérite et le propre de la foi est +de croire ce qu'on ne voit pas. Nous croyons pour connaître, nous ne +connaissons pas pour croire. Qu'est-ce que la foi? croire ce qu'on ne +voit pas. Qu'est-ce que la vérité? voir ce que l'on croit. Car la foi +est la croyance aux choses mêmes et non aux mots. Ainsi la foi dans +l'Évangile contient la foi aux choses de l'Évangile. Les philosophes +ont bien aussi une certaine foi, lorsqu'une chose est mise au-dessus du +doute soit par la pensée, soit par l'expérience. L'argument est ce qui +fait foi d'une chose auparavant douteuse[191] (Cicéron). Il y a donc +plusieurs moyens de produire la foi, et la foi est proprement ou +improprement dite, suivant qu'on l'applique aux choses occultes on aux +choses apparentes. + +[Note 191: Beoth., in _Topic. Cie._, t. 1, p. 102.] + +Parmi les vérités de la foi, parmi les choses de Dieu, toutes +n'importent pas au salut. Au premier rang de celles qui importent au +salut se placent celles qui sont relatives d'abord à la nature de Dieu, +puis à ses dispensations ou dispositions nécessaires. + +«La religion chrétienne tient qu'il n'existe qu'un seul Dieu, et non +plusieurs, seul Seigneur de tous, seul créateur, seul principe, seule +lumière, seul souverain bien (bien parfait), seul immense, seul +tout-puissant, seul éternel, substance une ou essence absolument +immutable et simple, en qui ne peuvent être aucunes parties ni rien +qui ne soit elle-même, seule véritable unité en tout, hors en ce qui +concerne la pluralité des personnes divines. Car en cette substance si +simple, ou indivisible et pure, la foi confesse trois personnes en tout +coégales et coéternelles, et qui ne diffèrent point numériquement, +c'est-à-dire comme des choses numériquement diverses, mais seulement par +la diversité des propriétés, une étant Dieu le père, une étant Dieu le +fils, une étant Dieu esprit de Dieu, procédant du Père et du Fils. Une +de ces personnes n'est pas l'autre, quoiqu'elle soit ce qu'est l'autre. +Ainsi le Père n'est pas le Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils le +Saint-Esprit; mais le Fils est ce qu'est le Père, et le Saint-Esprit +également. Dieu est autant le Père que le Fils ou le Saint-Esprit, étant +un en nature, un numériquement autant que substantiellement. Mais de la +diversité des propriétés naît la distinction des personnes; elle est +telle que cette personne-ci est autre, mais non autre chose que cette +personne-là; comme un homme diffère d'un homme personnellement et non +substantiellement, en tant que celui-ci n'est pas celui-là, quoiqu'étant +ce qu'est celui-là, c'est-à-dire identique de substance et non de +personne[192].» + +[Note 192: _Introd._, I. I, p. 917-983. On pourrait voir là un réalisme +très-prononcé, car Abelard semble admettre ici l'identité de substance +entre deux hommes: mais il peut n'entendre que l'identité de nature, et +non l'identité numérique. Il est vrai qu'alors la comparaison n'est plus +exacte par rapport à la Trinité; mais, comme on le verra, elle est reçue +et presque triviale dans la question et ne doit pas être reprochée à +notre auteur.] + +Le propre du Père est d'être inengendré (improduit, _ingenitus_), +c'est-à-dire d'exister par soi et non par un autre, comme le propre du +Fils est d'être engendré, et du Saint-Esprit, non pas d'être engendré, +mais de procéder, sans que le Saint-Esprit ou le Fils soient faits ou +créés. Le Père est donc le principe de la divinité. (Saint Augustin, _De +Trin._, IV, xx.) Mais sa divinité est dans chacune des trois personnes, +chacune est Dieu, Seigneur, Créateur; en ce sens, la Trinité est +indivise (proprement individu, _individua_). Mais aucune des trois +personnes n'étant l'une ou l'autre personne, une seulement étant dite +inengendrée, une engendrée, une procédant, il suit qu'il n'y a pas en +elles pluralité de choses ou pluralité substantielle, mais pluralité +de propriétés: chacune est personne, mais point de la même manière que +chacune est Dieu. Tout ce qui appartient à la personne est propre, tout +ce qui appartient à Dieu, tout ce qui est absolument divin est commun +à toutes, comme la gloire, la volonté, l'opération. «Tel est,» dit +Abélard, «le résumé de la foi touchant l'unité et la trinité, qu'il +nous faut établir et fortifier par des exemples et des similitudes +convenables contre les inquisitions de ceux qui doutent. Que sert, en +effet, pour la doctrine, de parler, si ce que nous voulons enseigner ne +peut être exposé de façon à être compris[193]?» + +[Note 193: Ces idées générales sur la Trinité n'ont rien d'original, non +plus que de hasardé. Abélard les emprunte surtout à saint Augustin qui +lui-même les a plutôt remaniées qu'inventées. On peut les retrouver +exposées avec soin et développement dans la _Somme_ de saint Thomas. +(Pars I, quaest. XXVII et seqq.) Une différence seule doit être +remarquée. Abélard, guidé en ceci par saint Augustin, qui s'attache plus +aux différences qu'aux ressemblances des personnes de la Trinité avec la +généralité des êtres, ne veut pas qu'elles soient entre elles _diversae +numero rerum_ (p. 982), ce qui suit Dialectiquement de ce qu'elles ne +sont pas des substances. Cependant comment être trois sans différence +numérique? Aussi saint Jean Damascène avait-il admis cette différence, +et Pierre Lombard qui l'explique, ne la rejette pas, quoiqu'il trouve +plus prudent de s'en tenir à la différence de propriété, Jean Damascène, +suivant lui, était plus frappé des ressemblances que des différences. +(Jean Damasc., _De orth. Fid._, I. III, c. iv et vi.--P. Lomb., _Sent._ +I, _Dist._ XIX.) Saint Thomas, sans oser prononcer que les personnes de +la Trinité soient choses numériques diverses, admet cependant que le +nombre, _termini numerales_, s'applique à la divinité. Il considère la +multitude des personnes comme une division formelle ou rationnelle. Il +dit quelque part _numeras personarum_ (_Qu._ xxx, a. 3.--_Qu_. xxxi, +a. 1.)Les modernes n'hésitent pas à dire que les trois personnes sont +«trois êtres individuels subsistant réellement en eux-mêmes, qui sont +chacun un principe d'action.» (Bergier, _Dict. de Théol._, art. _Trinité +et Personne_.) C'est aller bien loin, et Abélard nous paraît plus sage. +Il suit du reste une opinion exprimée dans un ouvrage qu'il croyait de +Boèce, savoir que le nombre réel n'en pas applicable à la divinité, mais +seulement le nombre intellectuel, (_De Trin. unit. Dei, Op._ Boeth., p. +958.)] + +Que veut dire dans la nature divine cette distinction de personnes? +Cette nature restant une et indivisible, comment lui assigner une +trinité personnelle? De là deux points «à défendre contre les attaques +véhémentes des philosophes.» + +La distinction des personnes doit nous servir à mieux concevoir la +divinité, c'est-à-dire dans la divinité le bien suprême et la perfection +absolue. Ainsi le nom du Père désigne la puissance divine: Dieu est +tout-puissant, parce qu'il peut faire tout ce qu'il veut, non parce +qu'il peut tout faire; car il ne peut faire des choses injustes, étant +lui-même la suprême justice. Le nom du Fils désigne la sagesse: Dieu est +sage, car il sait tout et ne peut se tromper ni être trompé. Le nom du +Saint-Esprit enfin désigne la charité ou la bonté: Dieu est bon, car +il veut que tout soit disposé pour le mieux, que tout arrive le mieux +possible, et il conduit tout à la meilleure fin. Là où s'unissent ces +trois choses, puissance, sagesse et bonté parfaites, le bien parfait est +réalisé. + +Le nom du Père exprime la toute-puissance: Je crois en Dieu le père +tout-puissant, dit le Symbole des apôtres. «Comme Dieu, innascible, +comme père, inengendré (_ingenitus_), il a, comme tout-puissant, +la plénitude de la force,» dit l'évêque Maxime[194], «car il +est tout-puissant par la divinité inengendrée, et père par la +toute-puissance.» La _divinité inengendrée_ signifie que seul des trois +personnes il est inengendré, seul il n'est point par un autre que lui, +_solus ipse non sit ab alio_, tandis que les deux autres personnes sont +par lui, _ab ipso sunt_. _Père par la toute-puissance_, cela veut dire +évidemment que la puissance divine lui appartient, spécialement, comme +propriété, de même que celle d'être inengendré, bien que chacune des +autres personnes, étant de même substance, soit de même puissance. «En +effet, les propriétés des trois personnes étant distinctes, certaines +choses sont d'ordinaire dites ou admises spécialement et comme +proprement de telle ou telle d'entre elles, lesquelles choses, d'après +leur nature, nous ne le contestons pas, appartiennent en union à chacune +d'elles[195].» Le Père et le Saint-Esprit, la Trinité entière est +sagesse; le Père et le Fils, la Trinité entière est charité. Seulement, +à raison des propriétés des personnes, certaines oeuvres sont +spécialement attribuées à chacune d'elles, quoique ces oeuvres soient +dites oeuvres indivises de la Trinité, et que tout ce qui est fait par +une d'elles le soit par chacune. Ainsi la susception de la chair est +assignée au Fils; ainsi il est dit que la régénération s'accomplit par +l'eau et l'Esprit (Jean, iii, 5), quoiqu'en tout cela la Trinité opère +tout entière. L'usage est donc d'attribuer en propriété spécialement +et principalement au Père ce qui concerne la puissance, son nom le +désignant surtout, par ce fait qu'étant inengendré, il subsiste par +lui-même, non par un autre; d'où il résulte que, comme mode substantiel, +la puissance lui reste en propre. En effet, encore que le Père puisse +faire tout ce que fait le Fils et le Saint-Esprit, il a cela de plus +qu'il existe seul par lui-même et n'a pas besoin d'un antre pour +être. Néanmoins nous ne disons pas le Fils et le Saint-Esprit moins +tout-puissant que le Père: les oeuvres de la Trinité sont indivises on +communes, tout ce que fait la puissance étant réglé par la sagesse, +accompli par la bonté; aussi invoquons-nous Dieu au nom du Père, et au +Fils, et du Saint-Esprit: les trois personnes sont inséparables pour la +prière comme dans l'opération divine. Mais pour que la tonte-puissance +qui est a chacune consomme ce que chacune veut faire, il n'est +pas nécessaire que chacune soit absolument comme les deux autres, +puisqu'elles diffèrent par les propriétés, la non-génération, la +génération, la procession. Sans doute il y a égalité entre elles; il n'y +a rien de plus du de moins, par exemple, dans le Fils, quant au lieu, au +temps, à la puissance, à la science, si ce n'est pourtant qu'il n'est +pas né de lui-même et que le Père l'a engendré. Mais _ce seul plus ou +moins_ qui est dans le Fils, de n'être pas par lui-même comme le Père, +s'applique-t-il au mode de l'opération, comme au mode de l'existence? +De cette puissance propre au Père de subsister par soi ou d'exister +de soi-même, et non par un autre, il suit nécessairement que les deux +autres personnes de la Trinité sont par lui et n'ont pas la propriété de +subsister par soi. Si donc nous rapportons la puissance tant au mode +de l'existence qu'à celui de l'opération, nous trouverons que la +toute-puissance appartient au Père proprement et spécialement, en sorte +que non-seulement il peut tout avec les deux autres personnes, +mais encore qu'il a seul l'existence par soi, non par un autre, et +conséquemment la puissance par soi, comme l'existence; et les autres +personnes, ayant l'existence par lui, peuvent par lui tout ce qu'elles +veulent. C'est ainsi que le Fils a dit: «Je ne puis rien faire par +moi-même.» (Jean, v, 30.) Et ailleurs: «Je ne fais rien par moi-même, ou +je ne parle point par moi-même.» (Jean, xiv, 10.) Cette puissance propre +du Père par laquelle il subsiste seul par soi et non par un autre est +comprise dans la toute-puissance, et il faut le dire tout-puissant, en +ce sens que tout ce qui appartient à la puissance, quant à l'opération +comme à l'existence, lui est attribué en propre par l'évêque Maxime. + +[Note 194: Maxime, évêque de Turin, qu'il ne faut pas confondre avec +Maxime le moine a laissé des homélies. La citation d'Abélard en dans +l'homélie _In tradit. Symboli. (Bibl. vet. pat_., t. VI, p. 42.)] + +[Note 195: C'est ce que saint Thomas appelle _essentialia personis +attributa_. (Qu. xxxix, a. 8.) Abélard paraît marquer ici avec beaucoup +de soin le caractère mixte de ces attributions qui sont _appropriées_ +sans être _propres_. Le point original comme aussi le point hasardé est +le parti qu'il a tiré de ces attributions que l'Église en général +ne regarde pas comme constitutives, et dont elle ne déduit pas de +conséquences importantes. Nous touchons ici à la nouveauté principale de +toute la doctrine, et à l'origine des censures qu'elle a encourues. Nous +y reviendrons.] + +Peut-être serait-il plus exact de dire que le Père, par la +toute-puissance qui lui est attribuée en propre, engendre la sagesse, +comme un fils, la sagesse divine étant quelque chose de la divine +toute-puissance, étant elle-même une certaine puissance; car elle est +une puissance de discerner, la puissance en Dieu de discerner et de +connaître tout parfaitement. + +L'Écriture en divers passages paraît prouver que nommer la puissance +du Seigneur, c'est nommer la puissance divine, d'où est née la divine +sagesse; dire Dieu le fils, c'est nommer la sagesse divine, née de la +divine puissance; nommer le Saint-Esprit, c'est nommer la charité de la +bonté divine, qui procède pareillement du Père et du Fils[196]. + +[Note 196: _Introd., t. 1, p. 988-996.] + +Mais à ces témoignages des écrivains sacrés, il plaît à Abélard d'unir +ceux des philosophes, «puisque c'est à des philosophes qu'il a affaire, +à ceux du moins qui tâchent d'attaquer notre foi par des citations +philosophiques. Nul, en effet, ne peut être accusé et persuadé que par +des raisons qu'il accepte, et la confusion est grande d'être vaincu par +où l'on espérait vaincre.» D'ailleurs les vertus des philosophes ont été +louées par de saints docteurs. Non-seulement ils se sont élevés à une +vie pure, mais encore à l'intelligence d'un Dieu unique. Les autorités +ne manquent point pour prouver qu'ils ont connu l'ouvrier à son ouvrage. +Ne pût-on les citer comme des modèles de la vie, on pourrait encore +s'instruire à leurs leçons. Dieu peut nous vouloir éclairer par +l'intermédiaire d'indignes ministres; tout lui est bon pour toucher nos +esprits et nos coeurs. «S'il ne faisait les grandes choses que par les +grands hommes, la reconnaissance s'adresserait à eux plus qu'à lui.» (P. +1006.) D'ailleurs saint Jérôme nous dit de ne pas désespérer du salut de +tous les philosophes qui sont venus avant l'incarnation. On sait comment +saint Augustin s'exprime sur Socrate[197]. Platon parle de Dieu, du +culte qui lui est dû, de la prière qui l'invoque, de la vertu qui lui +plaît, en des termes qui semblent indiquer une sorte de révélation de sa +divinité sainte. On peut dire même que l'incarnation a été annoncée +par la sibylle plus clairement qu'elle ne l'est dans quelques-uns des +prophètes, et l'on ne saurait s'étonner que _le plus grand de tous +les philosophes_ ait paru atteindre l'idée essentielle de la Trinité, +lorsqu'au Dieu suprême il ajoute et cette intelligence, ce [Grec: Nous] +né de Dieu et coéternel à lui, et cette âme du monde qui est la vie et +le salut de tout ce qui existe. Ne croit-on pas reconnaître là le Verbe +et l'amour? Le Fils est le [Grec: Nous], le Saint-Esprit est cette âme +du monde, née de Dieu et de son intelligence. «Dans le vrai, la Trinité +divine n'est bien connue que d'elle-même.» Nous ne pouvons la dignement +concevoir, nous n'y suffisons point. Les expressions de Platon peuvent +donc être prises pour une image de la Trinité, dès là seulement qu'elles +lui sont applicables. Lorsque les philosophes parlaient de l'âme ou de +Dieu, ils étaient souvent obligés de voiler leur pensée. Nomment-ils ce +Dieu suprême, qu'ils appellent le bien, le principe universel, ou cette +intelligence éternelle qui contient les types originels des choses ou +les idées, ils ne se servent d'aucune fiction; mais veulent-ils aller +plus loin, il leur faut recourir aux images, aux similitudes. La raison +prescrit donc de chercher le sens caché de leurs expressions et de +leurs emblèmes; car si l'on ne supposait pas qu'un sens mystérieux est +enveloppé dans quelques-unes des opinions de Platon, _le plus grand des +philosophes serait le plus grand des sots, summus stultorum_. Comment +serait-ce faire violence au vrai que de ramener les expressions des +sages à la foi chrétienne? Le Saint-Esprit a proféré par la voix de +Caïphe une prophétie à laquelle celui qui l'inspirait et celui qui la +prononçait attachaient un sens fort différent. (Jean, xi, 54.) Saint +Grégoire dit qu'il ne faut rien repousser de ce qui ne répugne pas à la +foi[198]. C'est un fait que la doctrine platonicienne s'est toujours +accordée avec le dogme de la Trinité, et si les abeilles déposèrent +le miel sur les lèvres de Platon enfant, endormi dans son berceau, ce +prodige n'annonçait pas la douceur de son éloquence, mais bien plutôt +que Dieu révélerait par sa bouche les mystères de sa divinité. Il +fallait, en effet, qu'à la plus grande sagesse, qui est Jésus-Christ, ce +fût le plus grand des philosophes qui rendît témoignage[199]. + +[Note 197: L'abrégé dont nous avons parlé p. 188, et qu'a publié M. +Rheinwald, suit exactement jusqu'à ce point (p. 1007) le texte de +l'Introduction, mais en le resserrant. Le chap. xi du premier répond au +chap. xv du liv. I de la seconde. À partir de ce point, le chap. xii de +l'_Epitome_ rejoint l'Introduction vers la p. 1077.] + +[Note 198: Grégoire le Grand dans une lettre à Domition imétropolitain, +et non comme le dit Abélard à Janvier, évêque de Calahorra. (_Epist. +Regist_., t. III, ep. LXVII.)] + +[Note 199: _Introd_., t. I, p. 1003-1040.--_Theol. Christ_., t. II, p. +1200, et V, p. 1955, Abélard en s'appuyant ici de l'autorité de Platon +ne fait que suivre les Pères _platonisants. De tout temps, on a raisonné +dans l'Église sur l'analogie de l'idée de la trinité platonique avec +le dogme de la sainte Trinité. Les passages du philosophe grec +habituellement cités sont ceux du _Timée_, qu'Abélard connaissait (t. +XII de la trad. de Cousin, p. 115, 117, 126, etc.) et deux fragments +douteux des lettres II et VI (t. XIII, p. 59 et 74). Les néo-platoniens +d'Alexandrie ont développé davantage cette idée de la trinité, et d'une +manière plus suspecte au christianisme, de sorte que l'assimilation qui +séduit Abélard est tenue généralement pour dangereuse et n'est plus +guère usitée. Mais elle n'en est pas moins autorisée par de Grands +exemples. H. de Chateaubriand en a fait une des beautés de la religion +chrétienne. (Voyez surtout saint Clément d'Alexandrie, _Stromat_. IV et +VII.--Et saint Augustin lui-même, _De Ver. relig_., l, v et _Conf._ VII, +ix.--Euseb, _Præpar_, II et XI.--Theodoret. _Serm_., II.--Cyrill. +_Cont, Jut_., III, etc.--Petav. _Dogm. theolog_., t. II, t. I, c. I +et VI.--Bergier aux mots; _Platonisme et Trinité_.--Génie du +christianisme_, part. I, t. I, c. III.)] + +Telle est la substance du premier livre de l'Introduction; Abélard +commence le second par une apologie. Apparemment l'emploi qu'il vient de +faire des autorités philosophiques et des citations païennes avait été +critiqué; car il observe qu'il n'a rien introduit de nouveau. Saint +Paul cite Epiménide, Ménandre, Aratus; pour convertir les Athéniens, il +s'empare d'une inscription qu'ils avaient gravée sur un autel[200]. +On voit dans le Deutéronome qu'il faut raser la tête d'une captive et +qu'ensuite on peut l'épouser. «Ainsi,» dit Abélard, «j'aime la science +profane pour sa grâce et sa beauté, et d'une esclave, d'une captive +étrangère, je veux faire une Israélite.» Si j'ai emprunté à Origène, +j'ai négligé ses erreurs, suivant en cela l'exemple d'Hilaire le +Confesseur. Si Dieu a dicté la prophétie de Balaam, n'a-t-il pu faire +parler, et la sibylle, et Virgile le Poète[201]? La voix miraculeuse des +démons n'a-t-elle pas été employée pour annoncer la vérité? Les choses +matérielles et inanimées elles-mêmes _racontent la gloire de Dieu_ (Ps. +XVIII, 2). Plus les Gentils, plus les philosophes paraîtront étrangers +ou hostiles à notre foi, plus leur autorité en sa faveur sera grande: +la déposition favorable d'un ennemi est plus forte que celle d'un ami. +«Après tout, les témoignages que j'ai empruntés aux philosophes, je les +ai recueillis, non dans leurs écrits, _j'en connais fort peu_, mais dans +les livres des Pères[202].» + +[Note 200: Tit. I, 12.--I. Cor., xv, 38.--Act., XVII, 22.] + +[Note 201: _Dent._, XXI, 11, 12, 13.--_Nomb._, XXII, XXIII, XXIV. La +croyance dans les oracles sibyllius, compilation qui parait avoir été +fabriquée vers le IIe siècle, s'est maintenue longtemps dans l'Église, +et bien des Pères l'ont tolérée ou partagée.--Frérot, _Mém. de +l'Académie des inscriptions,_ t. XXIII.] + +[Note 202: _Introd._, t. II, p. 1041-1046. _Quorum panca novi_, dit-il; +et dans la Théologie chrétienne, exprimant la même idée, il dit qu'il +n'a peut-être jamais vu les écrits philosophes qu'il cite, mais qu'il a +recueilli leurs témoignage dans saint Augustin. (_Theol. Christ._, +I. Il, p. 1902.)[ + +Ceux qu'il entasse à la fin du premier livre de l'introduction et au +commencement du second sont très nombreux et très-divers; et il y a là +un luxe de citations dont il serait intéressant de vérifier l'origine, +afin de bien tracer les limites de l'érudition de cette époque; car +Abélard savait certainement tout ce que de son temps on pouvait savoir +dans le nord des Gaules. + +Après les témoignages viendront les arguments. En toute chose, mais +principalement en ce qui touche Dieu, il y a plus de sûreté à s'appuyer +sur l'autorité que sur le jugement humain. + +«La foi dans la Trinité est le fondement de tous biens, on ce sens que +l'origine de tous biens est dans la connaissance de la nature de Dieu. +Qui réussirait à ébranler ce fondement ne nous laisserait rien à édifier +de solide. Nous aussi, nous avons voulu opposer à un si grand péril le +bouclier tant de l'autorité que de la raison, nous confiant dans celui +par l'appui duquel le petit David a immolé l'énorme et fier Goliath avec +son propre glaive. Nous aussi, tournant contre les philosophes et +les hérétiques la glaive des raisons humaines avec lequel ils nous +combattent, nous détruisons la force et l'armée de leurs arguments +contre le Seigneur, afin qu'ils soient moins présomptueux dans leurs +attaques contra la simplicité des fidèles, on se voyant réfutés sur les +points où il leur parait le moins possible de leur répondre, savoir +cette diversité de personnes dans une substance simple et indivisible, +la génération du Verbe, la procession de l'Esprit. Non que nous +promettions d'enseigner la vérité sur tout cela; nous ne croyons pas +que nous, non plus qu'aucun mortel, y puissions suffire; mais du moins +voudrions-nous opposer quelque chose da vraisemblable, de voisin de la +raison humaine, et qui ne fût pas contraire à la foi, à ceux qui se font +gloire de vaincre la foi par les raisons humaines, qui ne sont touchés +que des raisons humaines parce qu'ils les connaissent, et qui trouvent +facilement de nombreux approbateurs, presque tous les hommes étant de +nature animale, fort peu de nature spirituelle... Loin de nous donc la +pensée que Dieu, qui use bien des mauvaises choses, n'ait pas disposé +également bien les arts qui sont des dons de la grâce, pour qu'ils +servissent aussi à soutenir sa divine majesté. Les arts du siècle, et +enfin la dialectique elle-même ont été jugés par saint Augustin et tes +autres docteurs ecclésiastiques fort nécessaires a l'Écriture sainte. +Sans doute on peut trouver des autorités contraires; aux passages +formels et nombreux de saint Augustin, on peut en opposer de fort +différents de saint Jérôme..... Mais le synode du pape Eugène au temps +de Louis[203] a positivement ordonné l'étude et l'enseignement des +lettres et des arts libéraux..... et si saint Jérôme a été repris et +_flagellé_ par le Seigneur pour avoir lu les ouvrages de Cicéron, +c'est qu'il les lisait uniquement pour son plaisir et par goût pour +l'éloquence[204]. + +[Note 203: _Synodus Eugenii papæ tempore Ludovici_. (Ibid., p. 1040.) +C'est la concile de Rome en 823 tenu par Eugène II au temps de Louis +le Débonnaire. On lit au canon XXXIV du 16 novembre: «In universis +episcopiis subjectisque plehibu et aliis locis in quibus necessitas +occurrerit, omnium cura et diligentia habentur ut magistri et doctores +constituantur qui studia litterarum liberaliumque artium, as sancta +habentes dogmate, assidue deceant, quia in his maxime divina +manifestatur atque declarantur mandata.» (_Sac. Concil_., t. VII, p. +1557, et t. VIII, p. 112.)] + +[Note 204: _Introd_., p. 1046-1052. C'est dans une épître à Eustochius +que saint Jérome raconte cette singulière histoire, et il ne souffre +pas qu'on la prenne pour une vision ou un songe; car il assure qu'à son +réveil il se ressentait des coups qu'il avait reçus, et que son corps +on partait les marques. (T. IV, part. II, ep. Xviii ad Eustoch., _De +custodia virginatis_.)] + +«Pour moi donc, je pense que l'étude d'aucun art ne doit être interdite +à un homme religieux, à moins qu'elle ne l'empêche de se livrer à +quelque chose de plus utile, d'après la règle commune dans les lettres +qu'il faut interrompre ou même abandonner ce qui est moins important +pour ce qui l'est davantage. Quand il n'y a ni fausseté dans la +doctrine, ni déshonnêteté dans l'expression, comment n'y aurait-il +aucune utilité dans la science? comment mériter des reproches pour +l'avoir apprise ou enseignée, si, comme il vient d'être dit, rien de +meilleur n'a été négligé ou délaissé pour elle? Personne en effet ne +prétendra qu'une science soit une mauvaise chose, même celle du mal, +laquelle est nécessaire au juste, non certes pour faire le mal, mois +pour se prémunir contre le mal connu d'avance par la pensée. Ce n'est +pas un mal que de connaître le dol ou l'adultère, mais de les commettre; +car la connaissance en est bonne, quoique l'action en soit mauvaise, +et nul ne pèche en connaissant le péché, mais en le commettant. Si la +science était un mal, c'est qu'il y aurait des choses qu'il serait mal +de savoir: mais alors on ne pourrait absoudre de quelque malice Dieu qui +sait tout; car la plénitude des sciences est en celui-là seul de qui +toute science est un don. La science est la compréhension de tout ce qui +existe, et elle discerne, selon la vérité, toutes choses, se rendant +en quelque sorte présentes celles même qui ne sont pas; voilà pourquoi +quand on énumère les dons de l'esprit de Dieu, on l'appelle l'esprit de +science. Or, de même que la science du mal est bonne, étant nécessaire +pour éviter le mal, il est certain que la puissance ou faculté du mal +est également bonne, étant nécessaire pour mériter, Si nous ne pouvions +pécher, nous n'aurions aucun mérite à ne le point faire; à celui qui +manque du libre arbitre, aucune récompense n'est due pour des actions +forcées.... Aucune science ou puissance n'est donc mauvaise, quelque +mauvais qu'en soit l'emploi; aussi est-ce Dieu qui donne toute science, +et règle toute puissance. C'est pourquoi nous approuvons les sciences; +mais nous résistons aux mensonges de ceux qui en abusent..... Je suppose +qu'aucun homme versé dans les lettres saintes n'ignore que les nommes +spirituels ont fait plus de progrès dans la doctrine sacrée par l'étude +de la science que par le mérite religieux, et que plus un homme parmi +eux a été docte avant sa conversion, plus il a eu de valeur pour les +choses saintes. Quoique Paul ne paraisse pas un plus grand apôtre en +mérite que Pierre, ni Augustin un plus grand confesseur que Martin, +cependant l'un et l'autre après leur conversion reçurent d'autant +plus largement la grâce de la doctrine, qu'auparavant ils excellaient +davantage dans la connaissance des lettres. Ainsi, par une dispensation +de Dieu, ce qui recommande l'élude des lettres profanes, ce n'est pas +seulement l'utilité qu'elles contiennent, c'est aussi qu'elles ne +paraissent pas étrangères aux dons de Dieu, comme elles le seraient s'il +ne s'en servait pour aucun bien. Nous connaissons cependant le mot de +l'apôtre, _scientia inflat_, la science engendre l'orgueil. Mais ce qui +doit précisément la convaincre d'être une bonne chose, c'est qu'elle +entraîne au mal de l'orgueil celui qui a conscience de la posséder. +Comme il y a quelques bonnes choses qui viennent à certains égards +du mal, il y en a de mauvaises qui tirent leur origine du bien. La +pénitence ou la satisfaction par la peine, qui sont bonnes, accompagnent +le mat commis au point d'en avoir besoin pour naître. L'envie et +l'orgueil, qui sont de très-mauvaises choses, proviennent des bonnes. +Ce Lucifer, étoile du matin, fut d'autant plus enclin à l'orgueil qu'il +était supérieur aux esprits angéliques par l'éclat de sa sagesse ou de +sa science; et pourtant cette sagesse ou cette science de la nature des +choses qu'il avait reçue de Diou, il serait peu convenable de l'appeler +mauvaise; c'est lui qui dans son orgueil en a mal usé. (Isaïe, xiv, 42.) +Quand un homme s'enorgueillit de sa philosophie ou de sa doctrine, nous +ne devons pas inculper la science, pour un vice qui s'y rattache; mais +il faut peser chaque chose en elle-même, pour ne pas encourir par un +jugement imprudent cette malédiction prophétique: _Malheur à ceux qui +disant le bien mal et le mal bien, prennent la lumière pour les ténèbres +et les ténèbres pour la lumière!_ Que ce peu de mots nous suffisent +contre ceux qui, cherchant une consolation à leur inhabilité, murmurent +aussitôt que, pour éclaircir notre pensée, nous empruntons des exemples +ou des similitudes aux enseignements des philosophes.... Il est écrit: +_Fas est et ab hoste doceri_[205]. Pour nous faire comprendre, nous +devons employer tous les moyens... Nous lisons dans saint Augustin: _Il +faut chercher non l'éloquence, mais l'évidence. Qu'importe la perfection +du langage, si elle n'est suivie de l'intelligence de celui qui +l'entend?... que sert une clef d'or, si elle ne peut ouvrir ce que nous +voulons ouvrir? en quoi nuit une clef de bois, si elle le peut_[206]? +Mais, direz-vous, nous travaillons en vain. Tout ce qu'on ne peut ouvrir +a été ouvert par d'autres, ou ce que nous voulons ouvrir ne saurait être +ouvert: la Trinité, est un mystère ineffable. Sans doute, mais pourtant +qu'ont donc fait les Pères qui nous ont laissé tant de traités sur la +Trinité? Si tout ce qu'on peut enseigner est enseigné, pourquoi sont-ils +venus écrire l'un après l'autre, et celui-ci a-t-il tenté de rouvrir ce +qu'avait déjà ouvert celui-là? Si les enseignements existants suffisent, +comment se fait-il que les hérésies repullulent sans cesse, que +les doutes subsistent encore?... Jusqu'à quand l'Eglise actuelle +contiendra-t-elle indistinctement mêlée la paille avec le grain, et +l'homme, ennemi de la moisson du Seigneur, continuera-t-il d'y semer +l'ivraie? jusqu'à la fin des siècles apparemment, où les moissonneurs, +anges de Dieu, lieront en gerbe l'ivraie et la jetteront aux flammes. +Les schismatiques, les hérétiques ne peuvent manquer, et le chemin ne +sera jamais sûr entre les scorpions et les serpents; mais toujours pour +exciter et éprouver les fidèles, l'Église, notre mère, verra renaître +ceux qui, sous le nom de Christ, adoreront les antéchrists.... Enfin.... +les hérétiques doivent être contenus par la raison plutôt que par la +puissance[207].» + +[Note 205: Cela est _écrit dans Ovide, Metam_., IV, 428.] + +[Note 206: _De Doct. Christ_., IV, x et xi.] + +[Note 207: _Introd_., l, II, p. 1052-1055. «Ratione potius quam +potestate eos coerceri.»] + +La discussion exerce et éclaire les fidèles; elle les rend plus +vigilants; elle les met sur leurs gardes. Les saints nous ont donné +l'exemple de raisonner sur les matières de foi et de poursuivre et de +combattre les esprits rebelles par des exemples et des similitudes. Si +l'on ne doit point discuter ce qu'il faut croire, il ne nous reste qu'à +nous livrer à ceux qui enseignent le faux comme le vrai[208]. Saint +Grégoire a bien dit que si l'opération divine est comprise par la +raison, elle cesse d'être merveilleuse, et que la foi est sans mérite, +quand la raison humaine lui prête ses preuves[209]. L'on en conclut +que rien de ce qui appartient à la foi ne doit être soumis aux +investigations de la raison, et qu'il faut croire immédiatement à +l'autorité, même dans les choses qui paraissent le plus éloignées de la +raison humaine. Mais on peut trouver des citations opposées dans les +Pères, Jérôme, Hilaire, Augustin, Isidore et Grégoire lui-même. Leur +exemple à tous est une autorité contraire. Comment, d'ailleurs, éclairer +un idolâtre, convertir un incrédule? Dans toute discussion, on commence +par persuader au nom de la raison. + +[Note 208: Cf. _Theol. Christ._, t. III, p. 1261; et Fr. Frerichs, +_Commentat. Theo. crit. de Ab. Doct._ p. 8. Jana, 1827.] + +[Note 209: Homil. XXVI. _S. Greg. pap. I. cogn. Magn. Op._, t. II., +Parla, 1705. Cette opinion de saint Grégoire a été souvent citée ci +discutée. Saint Thomas décide que la raison inductive (c'est son +expression) diminue ou détruit le mérite de la foi, lorsqu'elle est +invoquée pour la déterminer, mais non quand elle sert à l'éclairer et à +l'affermir. (_Sec. sec._. qu. ii, a. 10)] + +«On ne croît point une chose parce que Dieu l'a dite, on l'accepte parce +que la raison est convaincue.... Tels sont les commencements de la foi, +et s'ils n'ont absolument aucun mérite, on ne peut cependant déclarer +inutile une foi bientôt suivie de la charité, qui lui donne ce qui lui +manque. Il est écrit dans l'Ecclésiastique: _Qui croit vite est léger de +coeur et sera diminué._ (XIX, 4.) Celui-là croit vite ou aisément qui +acquiesce sans discernement et sans prévoyance aux premières choses +qu'on lui dit, sans en discuter la valeur, sans savoir s'il convient +d'y ajouter foi.... C'est souvent pour se consoler de son incapacité, +qu'après avoir essayé d'enseigner en matière de foi des choses +intelligibles et s'être trouvé insuffisant, on recommande cette ferveur +de foi qui croit aux choses avant de les comprendre et de savoir si +elles en valent la peine. + +«C'est principalement de la nature de la divinité et de la distinction +des personnes de la Trinité qu'on dit qu'elles ne peuvent être comprises +en cette vie, et que les comprendre, c'est précisément le partage de +la vie éternelle. _Haec, est autem vita, aeterna, ut cognoscam te Deum +verum et quem misisti Jesum Christum_, et ailleurs: _manifestabo eis +meipsum_. (Jean, XIV, 21, et XVII, 3.) Mais autre est comprendre ou +croire, autre est _connaître_ ou _manifester_. La foi est une estimation +des choses non apparentes; la connaissance est l'expérience des choses +mêmes, grâce à leur présence.... Penser qu'on ne peut dès cette vie +comprendre ce qui se dit de la Trinité, c'est tomber dans l'hérésie de +Montanus... qui veut que les prophètes aient parlé dans l'extase, sans +savoir ce qu'ils disaient.... Mais alors ils n'auraient pas été des +sages, car Salomon dit que le sage comprend ce qu'il dit du fond du +coeur et porte son intelligence sur ses lèvres. Paul veut que l'on +comprenne ce qu'on enseigne, puisqu'il dit: «Que celui qui parle une +langue demande à Dieu le don de l'interpréter.» Tout le chapitre XIV de +la première Épître aux Corinthiens roule sur cette idée. C'est là qu'il +dit «que celui qui n'est pas interprète doit se taire dans l'Église ou +ne parler qu'à lui-même et à Dieu[210].» Lorsqu'il parle de _la vertu de +la voix_, qu'entend l'apôtre, si ce n'est l'intelligence de ce que la +voix dit, pour laquelle elle a été inventée?... Qu'il n'imagine point +de parler aux hommes, celui qui est incapable d'expliquer ce qu'il dit; +qu'il s'adresse à Dieu, qui n'a pas besoin d'explication, et qu'il +prononce les paroles d'une confession de foi, au lieu de proférer +vainement pour l'instruction des hommes des mots incompris.... Qu'il +cesse de prêcher; ne pas comprendre ce qu'on dit, c'est ne le pas +savoir; enseigner alors est une impudence présomptueuse. N'écoutez pas +ces maîtres des lettres saintes qui enseignent aux enfants à +prononcer des mots, non à comprendre.... Lire sans intelligence est +négligence[211].... Qu'y a-t-il de plus ridicule que de voir celui qui +veut en instruire un autre, interrogé s'il comprend ce qu'il enseigne, +répondre qu'il ne comprend pas ce qu'il dit ou ne sait ce dont il parle? +Quels éclats moqueurs eussent excité chez les philosophes et les Grecs +chercheurs de sagesse les apôtres prêchant le fils de Dieu, si des le +début de leur prédication ils avaient pu être réduits à la confusion +d'avouer qu'ils ne savaient ce qu'ils devaient les premiers prêcher +et enseigner! Ne présumons d'ailleurs rien de nous-mêmes. La vérité à +promis le Saint-Esprit à qui enseigne. Si nous avons précédemment exposé +quelques-uns des mystères de Dieu, c'est lui qui a agi en nous plutôt +que nous-mêmes.... Il enseigne et nous comprenons, il suggère et nous +exposons ce que nous ne pourrions atteindre par nous-mêmes, les mystères +de Dieu et de la Trinité.... + +[Note 210: Introd., t. II, p. 1056-1063. On explique tout différemment +ce verset, et Sacy traduit: «S'il n'y a point d'interprète, _que celui +qui a se don_ se taise dans l'Église.» (I. Cor., XIV, 28.)] + +[Note 211: _Legere et non intelligere negligere est_, p. 1064. Cette +maxime est extraite de ce recueil de préceptes, connu sous le nom de +_Distiques de Caton_, composé, dit-on, au IIe siècle et dont le moyen +âge faisait si grand Usage, les attribuant à Caton d'Utique et non à +Dionysius Caton, que ce dernier nom soit ou ne soit pas un pseudonyme. +Voyez le _Livre des Proverbes français,_ par M. Leroux de Liney, +introd., p. XIIV.] + +«Vous demanderez peut-être à quoi ont servi tant de traités sur la foi, +s'il subsiste encore des doutes auxquels il n'a pas été satisfait; +écoutez ce mot d'un poète: + + Est quoddam prodire tenus si non datur ultra. (Horace.) + +Il a suffi aux Pères de résoudre les questions qu'on agitait alors, +de lever les doutes da leur temps et de laisser leur exemple à la +postérité.... Cet exemple nous dit de prendre les armes quand l'ennemi +nous menace,.... Or vous savez ce que dit encore un poète: + + Nondum libi defait hostis. (Lucain.) + +Ici Abélard fait une énumération intéressante des récentes hérésies qui +ont porté la guerre civile dans l'Église. Jamais, dit-il, on n'avait +entendu parler d'une si grande démence. Un de nos contemporains a été +assez insensé pour se faire appeler le fils de Dieu et se faire chanter +comme tel, et l'on dit que le peuple séduit lui a élevé un temple[212]. +Un autre a dernièrement, en Provence, forcé les gens à un nouveau +baptême, proscrit la signe vénérable de la croix du Seigneur et soutenu +qu'on ne doit plus célébrer le saint sacrement de l'autel[213]. Mais des +maîtres mêmes en théologie sont assis dans la chaire empestée[214]. Un +d'eux, qui enseigne en France, affirme que beaucoup de ceux qui, sans la +foi dans le Messie, ont vécu avant son incarnation, seront sauvés; que +Notre-Seigneur Jésus-Christ est né dans le sein d'une femme de la +même manière que les autres humains, sauf qu'il a été conçu sans la +participation d'un homme; et quant à là nature de la divinité et à la +distinction des personnes, il est assez présomptueux dans ses assertions +pour avancer que puisque Dieu le Père à engendré le Fils, is s'est +engendré lui-même. Erreur, ou plutôt hérésie que saint Augustin réfute +dans le livre Ier de son _Traité de la Trinité._» + +[Note 212: Tanquelme, Tancheim ou Tankelin excita beaucoup de désordres +en Flandre et en Brabant. Il avait un parti nombreux et même des +soldats. On dit qu'il prêchait sur la place devant la cathédrale +d'Anvers. Il fut fortement combattu par saint Norbert et tué par un +prêtre en 1115.] + +[Note 213: Le prêtre Pierre de Bruis, suivant Neander. Il était né en +Dauphiné et fut l'auteur de l'hérésie des pétrobusiens, combattue par +Pierre le Vénérable. Il avait commencé ses prédications en 1110, et fut +brûlé par le peuple en 1130. (_Hist. de S. Bern._; p. 280.--Moshelm, +_Hist. Eccl. XIIe siècle,_ part. II, c.v.) Ce tableau des hérésies +contemporaines est précieux pour l'histoire ecclésiastique. Abélard l'a +reproduit et un peu développé dans Sa Théologie chrétienne. (_Introd., +t. 11, p. 1066.--_Theol. Christ._, I. IV, p.1314.)] + +[Note 214: _Pestilentiæ; cathedras_. Racine traduit _la chaire +empestée_. On dit aussi _chaires de pestilence_.] + +On croit qu'Abélard veut ici désigner Albéric de Reims, et en effet, +dans sa Théologie chrétienne, développant sa critique, il ajoute: «Le +docteur qui se préfère à tous les maîtres en la divine Écriture et qui +incrimine avec véhémence ce que d'autres ont dit, savoir que rien n'est +en Dieu qui ne soit Dieu, point que nous avons concédé, s'égare bien +plus gravement en professant avec nous qu'il n'y a rien en Dieu que la +substance même. Car de là il a été poussé, je l'ai entendu en personne, +à confesser que Dieu est engendré de lui-même, parce que le Fils a +été engendré du Père.» Ceci semble se rapporter bien exactement à +l'altercation qu'au synode de Soissons Abélard eut sur ce point avec +son ennemi. Quand il composait l'Introduction, il ne parlait que par +ouï-dire des erreurs d'Albéric; mais plus tard, lorsqu'il écrit la +Théologie chrétienne, il est rempli de ses souvenirs personnels; il se +complaît dans les détails, et il finit par dire avec amertume: «Et c'est +le plus arrogant des hommes qui appelle hérétiques tous ceux qui ne +pensent pas comme lui[215]!» + +[Note 215: Voyez ci-dessus, pour cette anecdote, i. I, p.87, et la +_Theol. Christ._, i. IV, p. 1815.] + +Un autre, en Bourgogne, établit que les trois propriétés, base de la +distinction des personnes, sont trois essences, distinctes tant des +personnes mêmes que de la nature divine, en sorte que la paternité, la +filiation, la procession seraient des choses différentes de Dieu même. +C'est lui qui n'admet pas que le corps de Nôtre-Seigneur ait pris sa +croissance comme celui des autres hommes, et qui veut qu'il ait eu, soit +au berceau, soit dans le sein de sa mère, la même grandeur qu'au +moment où il a été mis en croix. Suivant lui encore, les moines et les +religieuses, même après leur profession publique, même dans les liens +de la bénédiction et de la consécration, peuvent contracter mariage, et +malgré la violation de leur voeu, leur union ne doit pas être rompue, +et tout en restant dans les liens du mariage, ils en font pénitence. Ce +docteur, dit ailleurs Abélard, est le compatriote des autres (_eorum +patriota_) et un des plus célèbres théologiens [216]. + +[Note 216: _Theol. Christ_., i. IV, p. 1816.] + +Un troisième, d'un grand nom, et qui brille dans un bourg de l'Anjou, +non-seulement établit les propriétés des personnes comme autant de +choses différentes, mais veut que la puissance de Dieu, sa justice, +sa miséricorde, sa colère, enfin tout ce que la langage humain lui +attribue, soient des choses ou qualités différentes de Dieu, comme en +nous-mêmes la justice est différente de l'homme juste. Il réalise dans +la divinité des formes essentielles ainsi que dans la créature, les +multipliant autant que les noms qu'on donne à Dieu, et cela parce que +la grammaire a décidé que le nom exprime la substance et la qualité, et +sert à distribuer aux sujets corporels les qualités propres ou communes: +comme si, dit saint Grégoire, la parole céleste se soumettait aux règles +de Donat! + +Un quatrième enfin, qui n'est pas sans renommée, enseigne au pays de +Bourges que les choses pouvant arriver autrement que Dieu ne les a +prévues, Dieu peut se tromper, assertion qui n'a jamais été tolérée chez +les Gentils les plus infidèles. A ce dénombrement, notre censeur ajoute +dans sa Théologie deux frères qu'il connaît, qui se comptent parmi +les plus grands maîtres, dont l'un prétend que les mots du Sacrement +conservent tonte leur efficace, quelle que soit la bouche qui les +profère, et qu'une femme peut consacrer en prononçant les paroles du +Seigneur; l'autre se fie tellement à ses systèmes philosophiques qu'il +professe que Dieu n'a aucune priorité d'existence sur le monde[217]; +«sans compter une quantité innombrable d'autres opinions dont le récit +me consterne tous les jours, et que le peuple ne peut arrêter, même en +brûlant les gens dont il peut s'emparer[218].» Voilà dans quels termes +le rationaliste du XIIe siècle prouve la nécessité de donner une +démonstration philosophique de la Trinité. + +[Note 217: On croît que ces deux frères sont Bernard et Thierry, deux +clercs bretons dont Othon de Frisingen vante la subtilité. (Voy. +ci-dessus, i. I, p.103.)] + +[Note 218: _Theol. Christ_., p. 1316.] + +Nous atteignons à cette démonstration. C'est ici le point +dangereux[219]. + +[Note 219: _Introd_., p. 1007-1102. + +Dieu est indivisible. «La pureté de la substance divine n'admet ni +accidents, ni formes, ni parties. Elle est forme, dit Boèce, et ne peut +être soumise à aucune forme[220].» Dieu est immutable. + + Stabilisque menens das cuneta moveri[221]. + +[Note 220: Booeh., _De Trinit. unit. Det_, p. 59. C'est un principe +convenu que la distinction de la forme et de la matière n'est pas +applicable à la divinité. Dans Aristote, la divinité est l'acte pur. En +disant qu'elle est forme, Boèce entend qu'elle a en elle-même toute la +vertu de la forme, c'est-à-dire l'essence formatrice.] + +[Note 221: Boeth., _De Consol. phil., i. III, p. 918.] + +Or, maintenant, comment dans l'être simple, pur, identique, immutable, +sans accident, sans forme, concevoir et assigner trois personnes? Point +de multitude réelle[222]; la substance est une. Point de nombre réel, +ni trois, ni plusieurs; la substance est simple et indivise. Point de +diversité; elle est identique et invariable. Comment donc admettre +la pluralité, la diversité des personnes? Comment une personne +diffère-t-elle d'une personne, sans différer de la Trinité même? «C'est +une exposition difficile peut-être, impossible même à l'homme, surtout +quand on s'efforce de satisfaire à la raison humaine, et qu'on veut, en +examinant une chose pour en déterminer la propriété, s'appuyer de la +comparaison avec les propriétés de la généralité des choses.... La +nature divine n'éloigne trop de toutes les autres natures qu'elle +a formées, pour que nous trouvions dans celles-ci des similitudes +convenables. Les philosophes qui adoraient le Dieu inconnu, ont jugé +que sa nature dépassait tellement la pensée humaine, qu'ils n'ont osé +l'atteindre ni tenté de la définir; et le plus grand de tous, Platon, +n'ose dire ce qu'est Dieu, sachant seulement que les hommes ne peuvent +savoir quel il est[223].» Aussi quelques-uns, voyant qu'on ne pouvait +ni le concevoir ni l'exprimer, l'ont-ils exclu du nombre des choses, en +sorte qu'ils ont semblé prétendre que Dieu n'était rien. Toute chose, +en effet, est ou substance, ou quelqu'une de ces choses générales qu'on +appelle prédicaments. Or comment classer Dieu? Aucune chose, hormis +les substances, ne peut subsister par elle-même; seules les substances +existent par elles-mêmes, seules elles persévéreraient après la +destruction du reste; elles _subsistent_ en un mot; elles sont +_substances_, comme qui dirait _subsistances_. Naturellement elles sont +antérieures aux choses qui _assistent_, et non subsistent. Dieu, le +principe de l'être, ne saurait donc être au nombre des choses qui ne +sont pas substances. Mais la dialectique enseigne que le propre de +la substance est d'être, en restant une et la même, susceptible d'un +certain nombre de contraires, Comment cette propriété serait-elle +compatible avec la nature de Dieu, aveu une nature invariable, qui +n'admet ni formes, ni accidents? La conclusion, c'est qu'il ne faut +point assimiler _la majesté suprême_ aux natures des choses distribuées +entre les dix catégories, et que les règles et les enseignements de la +philosophie ne montent point jusqu'à cette ineffable sublimité. Les +philosophes doivent se contenter de s'enquérir des natures créées. +Encore ne peuvent-ils suffire à les comprendre et à les discuter +rationnellement. Si nous jugeons difficilement des choses qui sont sur +la terre, à la portée de notre vue, quel travail nous faudrait-il pour +atteindre à celles qui sont dans les cieux? qui les y poursuivra? Tout +le langage humain est conçu pour les créatures; cette partie d'oraison +la plus essentielle de toutes, le verbe, suppose le temps, qui +commença avec le monde. Ainsi, elle ne peut s'appliquer qu'aux choses +temporelles. Lorsque nous disons que Dieu est antérieur au monde, ou +qu'il existe avant les temps, que signifient ces paroles, prises dans un +sens humain, et comment dire que Dieu a existé dans le temps passé avant +que le temps n'existât? Appliquées à la nature unique de la divinité, +nos locutions doivent donc se prendre dans un sens singulier. Dieu, qui +surpasse tout, peut bien surpasser le langage des nommes. L'excellence +de Dieu est au-dessus de l'intelligence; or, c'est pour l'intelligence +que les langues ont été faites. Comment s'étonner qu'étant au-dessus +de la cause, il soit au-dessus de l'effet? Comment s'étonner qu'il +transgresse par sa nature les règles et les exemples des philosophes, +lui qui souvent les casse par ses oeuvres? car les miracles ne se +conforment pas à la physique d'Aristote[224]. »Quoi donc? celui qui, au +témoignage de Job, ou plutôt au témoignage du Seigneur, est le seul +qui proprement soit, serait démontré n'être absolument rien, selon la +science des docteurs du siècle!... Remarquez, mes frères et mes verbeux +amis, _fratres et verbosi amici_, quelle dissonance existe entre les +traditions divines et les traditions humaines, entre les philosophes +charnels et les philosophes spirituels[225], les lettres sacrées et les +lettres profanes, et ne condamnez pas en juges téméraires quand la foi +prononce des paroles dont l'intelligence est inconnue à vos sciences, +L'homme a inventé la parole pour manifester ce qu'il comprenait, et +comme il ne peut comprendre Dieu, il n'a pas dû oser le nommer de son +vrai nom. C'est pourquoi en Dieu aucun mot ne semble conserver son sens +originel.» Tout ce qu'on dit de lui est enveloppé de métaphores et +d'énigmes paraboliques. Mais les similitudes que nous employons ne nous +peuvent jamais complètement satisfaire. «Cependant nous essaierons +l'oeuvre suivant nos forces, pour nous débarrasser de l'importunité des +pseudo-dialecticiens; nous aussi, nous avons quelque peu effleuré leurs +sciences, et nous nous sommes assez avancé dans leurs études pour avoir +la confiance de pouvoir, avec l'aide de Dieu, les satisfaire par les +raisons humaines, les seules qu'ils acceptent..... Nous leur apportons +les similitudes les plus probables, les prenant dans les arts qu'ils +cultivent, et les appropriant à leurs objections[226].» + +[Note 222: «Ubi nulla multitudo rerum, imo penitus nulla multitudo, +nulla pluralitas, nulla diversitas, quomodo multitudo personarum nul +ulla earum diversitas?» P.1070.] + +[Note 223: _Timée_, XXVII--_Ab. Op., Introd._, p. 1026,1032,1033 et +1048.] + +[Note 224: _Introd._, t. II, p. 1067-1074. Tout ce passage est +remarquable; mais il la serait bien davantage si le fond des idées +était entièrement neuf. On verra au chapitre v qu'Abélard invente loi +très-peu; il a du reste été admis de tout temps en théologie que +les distinction logiques ne s'appliquaient pas ou ne s'appliquaient +qu'imparfaitement à la nature de Dieu. Abélard adopte cette thèse d'une +manière á peu près absolue, et la rajeunit par des traits assez heureux. +Elle est restée admise dans la scolastique.(P. Lombard., _Sent._, t. I, +dist. VIII.--_S. Thom. Summ. Theol._, 1, qu. III.--Voyez aussi le _Sic +et Non_, p. 37).] + +[Note 225: _Animales et spirituales philosophos._ La distinction de +l'âme et de l'esprit était usitée depuis les premiers siècles, et les +gnostiques, pour déprécier les chrétiens, les appelaient des hommes +psychiques (_animales_). J'ai traduit par charnels pour être mieux +compris; mais ce n'est pas le sens véritable, (_Introd._, p. 1075.)] + +[Note 226: _Ibid_., p. 1076. Ici, c'est-à-dire au chapitre XII du livre +II de l'Introduction (_Ab. Op_., p. 1077), l'ouvrage recommence à +marcher de conserve avec l'_Epitome_ (c. xi, p. 35); mais quoiqu'il y +ait analogie dans le fond des idées et souvent dans l'expression, ce +n'est plus un abrégé du texte même que l'on trouve dans l'_Epitome_ +comme précédemment.] + +1° On demande d'abord comment une substance ou essence une et permanente +admet cette diversité de propriétés qui constitue la Trinité des +personnes? On peut être différent de trois manières au moins. Il y a +différence essentielle, quand l'essence qui est ceci n'est pas cela, +comme un homme et une main; différence numérique, quand les essences +sont séparées de façon à pouvoir s'additionner ensemble, et qu'on peut +les compter. Enfin, la différence de propriété on de définition est +celle de deux choses qui, bien que dans la même essence, ont en propre, +l'une ceci, l'autre cela, et doivent être exprimées chacune par sa +définition propre. La définition est propre, quand elle exprime ce que +la chose est intégralement; ainsi, le corps est la substance corporelle. +Maintenant il y a des choses qui diffèrent ainsi et qui cependant ne +peuvent être opposées l'une à l'autre dans une division régulière. Dans +l'animal, le raisonnable et le bipède diffèrent de propriété ou +de définition; et cependant on ne dit point: les animaux sont ou +raisonnables, ou bipèdes; la même essence étant ou pouvant être +raisonnable et bipède. De même (et tout ceci est emprunté à Boèce), la +proposition, la question, la conclusion ont une définition propre, et la +dialectique les distingue par leurs propriétés; cependant elles ne sont +qu'une, en ce sens que ce que l'on pose, ce que l'on traite et ce que +l'on conclut, sont on peuvent être une seule et même proposition[227]. +On peut donc très-bien concevoir une chose qui soit et demeure une +essentiellement et numériquement, et dans laquelle se trouvent des +propriétés constituant une différence, non pas numérique, mais de +définition, et telle que les mêmes choses reçoivent des noms différents; +car c'est une règle de dialectique: «Les choses dont les termes +diffèrent sont différentes,» Par exemple, un _homme_ est _substance_, +corps, _animé_, _sensible_, puis _raisonnable_ et _mortel_, puis il peut +être _blanc_, _crépu_, et sujet à mille accidents, et malgré tant +de différences de propriétés qui supposent autant de définitions +différentes, il est numériquement et essentiellement le même. Il +peut même encore, en sus de ces prédicats, être le sujet de diverses +relations; par exemple, père et fils. De même, en Dieu, quoique Père, +Fils et Saint-Esprit aient la même essence, autre est la propriété du +Père en tant qu'il engendre, autre la propriété du Fils en tant qu'il +est engendré, autre celle du Saint-Esprit en tant qu'il procède. +Observez qu'on ne dit pas qu'il y ait une similitude complète, mais +qu'on en peut induire une partielle: autrement, on ne parlerait pas de +similitude, mais d'identité. + +[Note 227: _Cf. Theol. Christ_., t. III p. 1281. On a signalé ces +passages comme étant de ceux qui annulent le mystère de la Trinité, en +réduisant les trois personnes qui les composent à des points de vue +d'une même chose. La reproche, qui peut dire juste dans l'ensemble, +n'est pas ici parfaitement Applicable. Dans cet endroit, l'on ne veut +prouver qu'un point très-général; c'est que la différence de définition +ou de propriété n'exclut pas l'identité d'essence; et on en donne des +exemples, mais non comme équivalents, ou même comme similitudes de la +Trinité. On verra plus tard si Abélard réduit en effet la différence des +personnes divines à être une différence de Définition du même sujet, ni +plus ni moins, et enfin si ses comparaisons sont présentées comme des +assimilations. (Cousin, _Ouvr, inéd., Introd_., p. cxcviii.--Voyez +ci-après c, iv.)] + +2° Autre analogie. Les grammairiens distinguent trois personnes, la +première qui parle, la seconde à qui l'on parle, la troisième dont on +parle; c'est une différence de propriétés. La première personne est +comme le principe, l'origine et la cause de toutes les autres; la +première et la seconde sont le principe de la troisième. En effet, il +faut une première personne qui parle, pour qu'il y en ait une seconde à +qui l'on parle, et sans les deux premières, comment y en aurait-il une +troisième de qui elles parlent? Cependant le même être peut être tour à +tour et simultanément les trois personnes, bien qu'en tant que personne +grammaticale l'une ne soit pas l'autre. + +3° Les choses en général se composent de matière et de forme. L'airain, +par exemple, est une chose dont l'opération d'un artiste fait un sceau, +en y ciselant l'image royale, et le sceau s'imprime dans la cire pour +sceller les lettres. L'airain est la matière, la figure royale est la +forme. Le sceau est essentiellement airain, mais les propriétés de +l'airain et du sceau sont si différentes que le propre de l'un n'est pas +le propre de l'autre, et malgré une même essence, on doit dire que le +sceau est d'airain et non l'inverse: l'airain est la matière du sceau, +non le sceau celle de l'airain; l'airain d'ailleurs ne peut être la +matière de lui-même, quoiqu'il soit celle du sceau, qui lui-même est +airain. Le sceau, une fois fait, est propre à sceller, quoiqu'il ne +scelle pas actuellement. Lorsqu'il s'imprime dans la cire, il y a dans +la cire trois choses diverses de propriété, savoir: l'airain, le +sceau, ou ce qui est propre à sceller (sigillabile), et le scellant +(sigillans); le propre à sceller, ou le sceau, est fait d'airain, et le +scellant résulte de l'airain et du sceau. Toutes ces propriétés diverses +sont dans une même essence. + +«En rapportant,» dit Abélard, «ces distinctions en de justes +proportions à la Trinité, nous pouvons réfuter, par les raisonnements +philosophiques, les pseudo-philosophes qui nous infestent. Comme le +sceau d'airain est d'airain, comme il est en quelque sorte engendré de +l'airain, ainsi le Fils tient l'être de la substance de Dieu le Père» et +c'est pour cela qu'il est dit engendré. On a vu que toute sagesse est +puissance, puissance de résister ou d'échapper à l'ignorance et à +l'erreur; ainsi la sagesse est une certaine puissance, comme le sceau +d'airain est un certain airain. Suivant cette similitude, la sagesse +tient son être de la puissance» comme le sceau de l'airain, comme +l'espèce du genre, le genre étant comme la matière de l'espèce. Le sceau +exige nécessairement que l'airain existe, la sagesse divine, exige +nécessairement que la puissance existe; mais pour les deux cas, la +réciproque n'est pas vraie. Comme l'airain, en effet, sert au sceau et à +d'autres choses, la puissance sert à discerner, mais aussi à opérer, et +comme le sceau d'airain est dit être de la substance ou de l'essence de +l'airain, puisqu'il est un certain airain, la divine sagesse est dite +de la substance de la divine puissance, puisqu'elle est une certaine +puissance, ce qui revient à dire que le Fils est de la substance du Père +ou qu'il est engendré par lui. Les philosophes disaient, en effet, que +l'espèce est engendrée ou créée du genre en ce sens qu'elle en tient +l'être; il ne s'ensuit pas nécessairement que le genre précède ses +espèces dans le temps ou par l'existence, car jamais le genre n'arrive +à l'existence qu'en quelque espèce; il n'y a point d'animal qui existe +sans être ou raisonnable ou dénué déraison. Il est de la nature de +certaines espèces d'exister simultanément avec leurs genres, comme +la quantité et l'unité, ou le nombre et le binaire[228]; de même, la +sagesse divine, quoiqu'elle tienne tout de la divine puissance, n'a +point été précédée par elle, Dieu ne pouvant aucunement être sans +sagesse. + +[Note 228: Dialect., para. I, I. II, p. 178 et 188. + +On a également comparé la Trinité au soleil, qui n'est ni la splendeur +ni la chaleur, la splendeur étant comme le Fils, la chaleur comme le +Saint-Esprit, et Abélard pense que pour désigner la Trinité, Platon +s'est servi de cette comparaison[229]. Mais comme, suivant les +philosophes, ce n'est pas la substance même du soleil qui est sa +splendeur et sa chaleur, et comme la chaleur ne vient pas à la fois du +soleil et de la splendeur, cette comparaison n'est pas suffisamment +exacte. Il y a une comparaison plus familière qu'Anselme de Cantorbery a +prise à saint Augustin[230], celle de la source, du ruisseau et du +lac. Mais cette similitude est défectueuse par rapport a l'identité de +substance des trois personnes: l'eau de la source, du ruisseau et du lac +n'est la même que successivement, et aucune succession de temps ne peut +être admise entre les personnes éternelles de la Trinité[231]. + +[Note 229: Je ne vois pas cette comparaison dans le _Timée_; mais elle +est fréquente dans les Alexandrins.] + +[Note 230: S. Aug., _De fid. et se Symb._, c. VIII.--S. Ans., op. _Lib. +de fid. Trin., c. VIII, p. 48.] + +[Note 231: _Introd._, p. 1077-1084. Cf. _Theol. Christ._, t. IV, p. +1310.] + +A la génération du Fils il faut maintenant comparer la procession. Le +Saint-Esprit, c'est la bonté; la bonté ou charité n'est pas en Dieu +puissance ou sagesse. Elle suppose deux termes, nul n'a de charité +envers soi-même. Dieu procède, c'est-à-dire s'étend en quelque sorte par +l'amour vers ce qu'il aime. «Aussi, quoique le Fils soit du Père autant +que le Saint-Esprit, l'un est engendré, l'autre procède; la différence, +c'est que celui qui est engendré est de la substance du Père, la sagesse +étant une certaine puissance, tandis que l'affection de la charité +appartient plus à la bonté de l'âme qu'à sa puissance..... Quoique +beaucoup de docteurs ecclésiastiques soutiennent que le Saint-Esprit est +aussi de la substance du Père, e'est-à-dire qu'il est tellement par +le Père qu'il est de seule et même substance avec lui, il n'est pas +proprement de la substance du Père; on ne doit parler ainsi que du +Fils[232]. L'Esprit, quoique de même substance avec le Père et le +Fils, d'où la Trinité est dite _homousios_, c'est-à-dire d'une seule +substance, n'est pas, à proprement parler, de la substance du Père ou +du Fils, il faudrait qu'il en fût engendré, et il en procède +seulement[233].» + +[Note 232: La distinction est un peu ardue., Le Saint-Esprit a la même +substance que le Père, [Grec: omoousion], il procède de la substance du +Père,[Grec: ek tês ousias tou patros... ekporenomenon] (Damasc., _De +Fid., t. I, c. VIII.) Cependant il n'est pas de la substance du père, +[Grec: ek tês ousias]; il est _substantiae non ex sustantia_ La vertu de +la particule, Grec: ek] est réservée à celui qui est engendré, au Fils. +C'est là une subtilité verbale et gratuite. Saint Bernard s'en est +indigné; et le P. Pelau la condamne. (Dogm. Theol., t. II, I. VII, c. +XIII, p. 736.) Il dit au reste que c'est une des erreurs reprochées +Origène.] + +[Note 233: _Introd._, T. II, p. 1080. Abélard insiste fortement sur la +différence de la procession à la génération. Mais si la génération n'a +jamais été appliquée au Saint-Esprit, la procession l'a été au Fils. +Selon saint Thomas d'Aquin, il y a deux processions dans la Trinité, le +Fils et le Saint-Esprit _procèdent_. _(Sam. Theol._, I, quaest, XXVIII.) +Les deux citations directes que l'on donne à l'appui, sont pour le fils: +_Ego ex Deo processi_ (Johan. VIII, 42), et pour le Saint-Esprit:_ +Spiritum veritatis qui a patre procedit_ (_id._ xv, 26). Mais pour +_processi_ le grec porte [Grec: exêlzon] et pour _procedit, [Grec: +ekporsustai] Je suis sorti_, dit Sacy dans un cas; le _Saint-Esprit qui +procède_, dit-il dans l'autre. Il ne semble donc pas que dans la phrase +où le Fils parle de lui-même, le mot _processi doive avoir le sens +spécial et sacramental que la théologie attache à la procession du +Saint-Esprit. Si en effet la procession était commune à deux personnes +de la Trinité, elle serait le genre, et la génération serait l'espèce, +et la difficulté s'accroîtrait de distinguer l'un de l'autre. Il vaut +mieux tenir pour distinctes la génération et la procession, et qu'elles +soient les deux espèces d'un genre inconnu.] + +Il est dit que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, parce que +toute volonté de bonté et d'amour dans la divinité entraîne le pouvoir +de faire et de bien faire ce qu'elle veut, ou la puissance et la +sagesse. Le sceau tient l'être de l'airain, et le _scellant_ de l'airain +et du sceau; mais le sceau est surtout dans la forme de l'image qui y +est gravée. Ainsi le Fils seul est dit être _dans la forme de Dieu, et +la figure de sa substance_ [234], en l'image même du Père; il lui est +uni d'une telle parenté, pour ainsi dire, qu'il est non-seulement +de même substance, mais de sa substance même. Puis, comme le sceau +_procède_, c'est-à-dire entre dans un autre, ou s'imprime dans un +corps mou pour lui donner la forme de l'image qui était déjà dans sa +substance, le Saint-Esprit se communique à nous par la distribution de +ses dons, et il y reforme l'image effacée de Dieu [235]. + +[Note 234: «Jésus-Christ,» dit saint Paul, «_qui ayant la forme et la +nature de Dieu, [Grec: en morphê Theou]_, n'a point cru que ce fût pour +lui une usurpation d'être égal à Dieu.» (Phil. II, 6. Trad. de Sacy.) +Bergier veut qu'on traduise: _étant une personne divine_. (Art. +_Trinité_, sec.1.) Quant à ces mots, _figura substantiae ejus_ (Héb. I, +3.), Bossuet les traduit ainsi: «Le fils de de Dieu est le caractère +et l'empreinte de sa substance.» Et il en induit la comparaison avec +l'empreinte du sceau gravée dans la cire. (_Élév. sur les Myst.,_ sem +II, élév. III.)] + +[Note 235: Abélard dans le texte résume ici en termes formels et +scientifiques la comparaison avec le sceau d'airain. Il en résulte +qu'ainsi que le _matérié_ est de sa matière et que le sceau est +d'airain, la sagesse divine tient l'être de la puissance divine, _ex +divina potentia esse habet_ (p. 1088); en sorte qu'il y a identité de +substance, mais non de propriété, entre les deux personnes. On peut donc +et on ne peut pas dire: le Père est le Fils, le Fils est le Père, comme +on peut dire que le sceau est airain, _sigillum est res_, et l'inverse; +il ne faut seulement que bien s'entendre. Au reste ce point nous paraît +plus sagement traité dans la théologie chrétienne (t. IV, p. 1311).] + +Les Grecs, pour nier la double procession, s'appuient sur ces mots de +l'Écriture: _L'Esprit qui procède du Père_. (Jean, xv, 26.) Rien +de plus. Mais tout ce qu'il faut croire n'est pas dans les livres +canoniques; on n'y lit point que les personnes de la Trinité soient +coéternelles et coégales, et que chacune d'elles soit Dieu; on n'y lit +point que Pilate s'appelât Ponce, ou que l'âme du Christ fût descendue +aux enfers. Beaucoup de choses nécessaires à la foi ont été depuis +l'Évangile ajoutées par les apôtres et les hommes apostoliques; par +exemple, la virginité de la mère du Seigneur perpétuellement conservée +après la naissance du Christ[236]. Le dogme catholique de la double +procession n'est pas dénué d'autorités graves, mois rappelez-vous +seulement cette théorie philosophique de Platon: Dieu est semblable à un +grand artiste, il prémédite tout ce qu'il fait, et sa pensée devance +son oeuvre. Dans l'esprit divin sont ces idées, types et modèles +qu'il réalise ensuite, ses ouvrages n'étant que l'accomplissement des +conceptions de l'intelligence divine; or tout accomplissement, tout +effet appartient au Saint-Esprit. L'Esprit procède donc du Fils, puisque +les oeuvres de la bonté de Dieu doivent d'abord avoir passé par sa +providence éternelle. Ainsi Dieu est la première cause, il tire de +lui-même son intelligence ou son Verbe, et de Dieu et du Verbe procède +l'âme. L'Esprit, _Spiritus_, vient comme une spiration universelle, +toute âme, _anima_, anime; aussi est-il dit que le Saint-Esprit vivifie; +il est l'âme des âmes, il est l'esprit éternel qui anime dans le temps, +qui anime le monde; il est ainsi l'âme temporelle du monde. Platon et +les siens, ne considérant l'esprit que comme âme, ont cru qu'il était +créé et non pas éternel. Saint Jean lui-même dit que le Verbe a tout +fait, tout créé, sans mentionner le Saint-Esprit; il semble ne réserver +l'éternité qu'à Dieu et au Verbe, nouvelle preuve de ce qu'a remarqué +saint Augustin que le commencement de son évangile est tout rempli de la +langue platonicienne[237]. + +[Note 236: Cette remarque sur la différence de la foi de l'Église à la +foi évangélique pourrait avoir de grandes conséquences. Mais à cette +époque on était si loin de tirer de l'examen les conséquences de +l'incrédulité que ce message N'a point été relevé par les censeurs. +Quant aux exemples cités, nous devons dire que le texte de l'Écriture +concorde avec le dogme, se prête à l'enseignement de l'Église sur la +Trinité plutôt qu'il n'établit ce dogme formellement et _in terminis_; +et c'est ce que veut dire Abélard. Il se Trompe relativement à Pilate. +Si son prénom manque dans trois évangélistes, on le trouve dans saint +Mathieu (xxvii, 2). Quant a la descente de Jésus-Christ aux enfers, elle +est attestée par le Symbole; mais l'Évangile n'en parle pas. On l'induit +seulement de deux versets de la première épître de saint Pierre: «Dieu +étant mort en sa chair, mais étant ressuscité par l'esprit, par lequel +«aussi il alla prêcher aux esprits qui étaient retenus en prison, +(ni, 18 «et 19.)» Quant à la virginité perpétuelle de Marie, après la +naissance Du Sauveur, l'Écriture se tait. Les protestants ont même +soutenu que le texte de certains passages y était contraire. Mais c'est +un point que l'Église a décidé il y a longtemps, contre les Ébionites.] + +[Note 237: L'opinion de Platon sur l'âme du monde est exprimée dans le +_Timée_: «Dieu mit l'intelligence dans l'âme, l'âme dans le corps, et il +organisa l'univers de manière à ce qu'il fût par sa constitution même +l'ouvrage Le plus beau et le plus parfait. Ainsi on doit admettre comme +Vraisemblable que ce monde est un animal véritablement doué d'une âme +et d'une intelligence par la providence divine.» (_Trad. de Cousin_, t. +XII, p. 120, voyez aussi p. 125, 128, 134, 196.) L'idée de considérer la +doctrine de l'âme du monde comme un pressentiment ou même une expression +du dogme du Saint-Esprit n'est pas nouvelle. Eusèbe, qui un des premiers +a comparé a la Trinité chrétienne la trinité platonique, croit que la +troisième personne de celle-ci est l'âme du monde (_Proep. evangel._ +II). Frerichs dit que l'opinion d'Abélard se trouva déjà dans Théophile +d'Antioche (_Ad Amolyc._, I, 8.---_Commentat. de Ab. Doct._, p. 17). +Bède la rappelle sans la condamner (_Elem. philos._, I.--_Op. omn._, +t. II, p. 208). Voyez sur tout cela les notes sur le _Timée_ de M. H. +Martin (t. I, note 22, et t. II, note 29). Au reste Abélard, comme +on l'a déjà vu (t. I, p. 405), a rétracté formellement cette opinion +(_Dial._, p. 475), et c'est encore une preuve que l'Introduction est +antérieure à la Dialectique. Dans la Théologie chrétienne, l'adoption de +la pensée de Platon comme identique à la foi dans le Saint-Esprit est +encore plus explicite (l. I, p. 1175, 1187.--l. IV, p. 1336). Dans +l'_Hexameron_, le Saint-Esprit est présenté, non comme l'âme du monde, +mais comme le principe d'où vient toute âme, d'où vient tout ce +qui anime les êtres vivants. C'est Dieu en tant que créateur de +l'_animation_ (_Hexam._, p. 1367). Et telle était bien la pensée +d'Abélard; mais, ne se rendant pas un compte fort exact de cette pensée, +il n'en professait pas moins du fond du coeur la foi en la divinité du +Saint-Esprit.] + +Le Saint-Esprit étant conçu comme l'amour envers les créatures, et +celles-ci n'étant pas nécessaires, on a pu craindre qu'un doute s'élevât +sur la nécessité de l'existence du Saint-Esprit; de là cette opinion +plausible que le Père aime le Fils, que le Fils aime le Père, et que de +cette charité ineffable et mutuelle résulte le Saint-Esprit. Mais quand +les créatures ne seraient pas nécessaires, l'amour de Dieu pour elles +le serait comme étant dans sa nature: sa bonté est un attribut +indéfectible. Cela suffit. Sans être ni moindre ni plus grande, elle est +parfaite, et Ton ne saurait admettre que le Père donne son amour au Fils +et le Fils au Père: rien ne peut être donné à celui à qui rien ne peut +manquer[238]. + +[Note 238: _Introd._, p. 1089-1102.--Cette fin du livre II de +l'Introduction répond à celle du chap. XIX de l'_epitome_ (p. 51).] + +Le troisième livre de l'Introduction à la Théologie a pour objet +d'approfondir la connaissance de la divinité, en éclaircissant tous les +points difficiles par _les raisons les plus vraisemblables et les plus +dignes_ (_honestissimis_), afin que la perfection du souverain bien, +mieux connue, inspire un plus vif amour. Jusqu'ici nous avons défendu +notre profession de foi, il faut maintenant la développer. + +I. Mais d'abord la sublimité divine peut-elle être l'objet des +recherches de l'humaine raison, et le Créateur peut-il par elle se faire +connaître de sa créature? ou bien faut-il que Dieu se manifeste par +quelque signe sensible, soit en envoyant un ange, soit en apparaissant +sous la forme d'un esprit? C'est, en effet, ainsi que le Créateur +invisible s'est visiblement révélé dans le paradis terrestre. Mais le +propre de la raison est de franchir le sens, d'atteindre les choses +insensibles; plus une chose est de nature subtile et supérieure au sens, +plus elle est du ressort de la raison et doit provoquer l'étude de la +raison. C'est par la raison principalement que l'homme est l'image de +Dieu, et il n'est rien que la raison doive être plus propre à concevoir +que ce dont elle a reçu la ressemblance. Il est facile de conclure +des semblables aux semblables, et chacun doit connaître aisément par +l'examen de soi-même ce qui a une nature semblable à la sienne.» Si +d'ailleurs le secours des sens paraît nécessaire, si l'on veut s'élever +du sensible à l'intelligible, reste le spectacle admirable de la +création et de l'ordonnance universelle. «À la qualité de l'ouvrage, +nous pouvons juger de l'industrie de l'ouvrier absent.» + +II. Le gouvernement du monde, qui atteste l'existence de Dieu, prouve +également son unité; c'est ce qui ressort de l'harmonie de l'ensemble. +Dieu est le souverain bien, le souverain bien est nécessairement unique; +Dieu est conçu comme parfait, c'est-à-dire qu'il suffit à tout par +lui-même, ou qu'il est tout-puissant; or, s'il suffit, un autre créateur +ou recteur serait superflu. Qu'on ne dise pas que si le bien est bien, +la multiplication du bien est mieux, et qu'ainsi Dieu étant le souverain +bien, il vaut mieux qu'il soit multiple qu'unique; cela conduirait à une +infinité de dieux, infinité qui échapperait alors à la science de Dieu +même. Il cesserait d'être le bien suprême, car il y aurait quelque chose +de plus grand que lui: la multitude des dieux serait au-dessus d'un de +ces dieux. La rareté en toute chose ajoute au prix, et il y a plus de +gloire à être unique. C'est une des conditions de la perfection de Dieu +que sa _singularité_. A ces motifs, il faut ajouter les raisons morales, +ce qu'Abélard appelle les _raisons honnêtes_; elles valent mieux que les +_raisons nécessaires_, car ce qui est honnête nous plaît et nous attire. +La conscience suggère à tous qu'il vaut mieux que tout soit gouverné +par une intelligence que par le hasard. «Quelle sollicitude nous +resterait-il pour les bonnes oeuvres, si nous ne savions qu'il existe, +ce Dieu que nous vénérons par la crainte et l'amour? Quelle espérance +refrénerait la malice des puissants ou les pousserait à bien faire, si +la croyance dans le plus juste et le plus puissant de tous les êtres +était vaine?» Accordons que des arguments d'une vérité nécessaire +nous fissent défaut pour fermer la bouche à l'incrédule opiniâtre, ne +serions-nous pas en droit de l'accuser d'une odieuse impudence? car il +resterait du moins qu'il ne peut détruire ce qu'il attaque, et qu'il a +contre lui l'honnêteté et l'utilité. D'un côté, point de démonstration +rigoureuse, soit, mais de nombreuses raisons; et de l'autre côté, pas +une raison. «Si vous en croyez l'autorité des hommes quand il s'agit de +choses occultes, de ces régions du ciel que vous ne pouvez explorer +par l'expérience, si vous vous croyez alors certains de quelque chose, +pourquoi ne pas céder à la même autorité, quand il s'agit de Dieu, +l'auteur de tout[239]?» + +[Note 239: _Introd._, t. III, p. 1102-1108.] + +III. Le Dieu unique est tout-puissant; mais s'il est tout-puissant, d'où +vient qu'il ne peut pas tout? Nous pouvons des choses qu'il ne peut pas; +nous pouvons marcher, parler, sentir, toutes choses qui ne sont pas dans +la nature de Dieu, puisque sa substance est incorporelle. Mais d'abord +toutes ces choses, qui ne servent ni à l'avantage ni à la dignité, +attestent-elles une puissance véritable? Est-ce impuissance de Dieu que +de ne pouvoir pécher comme nous? L'homme peut marcher, parce qu'il en +a besoin. Cette faculté manifeste en nous un défaut plutôt qu'une +puissance; d'ailleurs tout ce que nous faisons ne doit-il pas être +attribué à la puissance de celui qui se sert de nous comme d'instruments +et fait en quelque sorte tout ce qu'il nous fait faire? Ainsi, quoiqu'il +ne puisse marcher, il fait que nous marchions; il peut donc tout, non +qu'il puisse exécuter toutes les actions, mais parce que s'il veut +qu'une chose se fasse, rien ne peut résister à sa volonté. + +Toutefois, si l'on admet qu'il fait tout ce qu'il veut, comme il veut +que tous les hommes soient sauvés (I Tim, II, 4), il faut professer le +salut universel. C'est qu'il a deux manières de vouloir: il veut dans +l'ordre de sa providence, et alors il délibère, dispose, institue ce +qui postérieurement s'accomplit; ou bien il veut sous la forme de +l'exhortation et de l'approbation, c'est-à-dire qu'il instruit les +hommes des choses que par sa grâce il récompense; ainsi il les exhorte +au salut, mais peu lui obéissent. Il veut la conversion du pécheur, +c'est-à-dire qu'il lui fait connaître ce qu'il veut récompenser; il +promet sa grâce, il annonce les châtiments, il révèle sa volonté et nous +laisse le soin de l'accomplir. + +Dieu peut-il plus et mieux qu'il ne fait? Les choses qu'il fait, +pourrait-il renoncer à les faire? L'affirmative ou la négative nous +expose à de grandes anxiétés; la première ôterait beaucoup à sa +souveraine bonté: s'il ne fait pas un bien qu'il peut faire, ou s'il +renonce à un bien qu'il devait faire, il est jaloux ou injuste. Mais la +parfaite bonté de Dieu est hors de question, d'où la conséquence que +tout ce que fait Dieu est aussi bon que possible. Il n'est rien qu'il +ne fasse ou qu'il n'omette, si ce n'est pour une cause excellente et +raisonnable, encore qu'elle nous soit inconnue; il fait une chose, non +parce qu'il la veut, mais il la veut parce qu'elle est bonne. Il n'est +point de ceux dont _il est écrit_: + + Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas. + +Ce qu'il fait ou ce qu'il abandonne, il y a une juste cause de le faire +ou de l'abandonner; d'où il résulte que ce qu'il fait il faut qu'il le +fasse, c'est-à-dire qu'il est juste de le faire, et ce qu'il est juste +de faire, il serait injuste de ne le pas faire. + +Quand il s'agit de Dieu, «là où n'est pas le vouloir manque le pouvoir.» +Dieu étant de nature immutable, immutable est sa volonté; il en résulte +que Dieu ne peut faire que ce qu'il fait. De là quelques difficultés. En +effet un homme qui doit être damné peut être sauvé. S'il ne le pouvait, +c'est-à-dire s'il ne pouvait faire les choses qui lui vaudraient le +salut, il ne serait plus responsable; Dieu ne lui aurait point prescrit +ce qu'il ne pourrait exécuter; mais si, grâce à ses oeuvres, il peut +être sauvé, force est de reconnaître que Dieu peut sauver celui qui +pourtant ne doit jamais être sauvé. + +«Pensez-vous,» disait Notre-Seigneur à ses apôtres, «que je ne puisse +pas prier mon Père, et qu'il ne m'enverrait pas aussitôt douze légions +d'anges[240]?» Cette parole signifie que Dieu le pourrait s'il le +voulait, mais il ne l'aurait voulu, et le Christ ne l'aurait demandé que +si c'eût été juste et raisonnable. Ne concluez donc pas que Dieu puisse +faire ce qu'il ne fait jamais; ce qu'il ne fait jamais est chose qu'il +ne faut pas faire. S'il n'empêche pas le mal, est-ce à dire qu'il +consente au péché? non, c'est qu'il est bon que le mal même ait lieu; +n'est-il pas nécessaire que les _scandales arrivent_? «J'estime donc, +bien que cette opinion ait peu de sectateurs, bien qu'elle s'écarte +beaucoup de certains passages des saints, et même un peu de la raison, +que Dieu ne peut faire que ce qu'il convient qu'il fasse, et de ce qu'il +convient qu'il fasse, il n'y a rien qu'il omette de faire; d'où il +résulte qu'il ne peut faire que ce qu'il fait réellement.» + +[Note 240: Math. xxvi, 53. Cette citation est usitée dans cette +question. Elle sert de texte à Fénelon pour combattre dans Malebranche +des idées qui rappellent celles d'Abélard. (_Ref. du Syst. du P. +Malebranche_, c. v.) Probablement l'exemple avait déjà été cité par +saint Augustin.] + +On oppose que nous, qui lui sommes si inférieurs en puissance, nous +pouvons faire ce que nous ne faisons pas, abandonner ce que nous +faisons. Mais assurément nous vaudrions mieux, si nous ne pouvions faire +que ce que nous devons faire. Pourtant la puissance de mal faire ou de +pécher ne nous a pas été donnée sans motif; c'était pour que la gloire +de Dieu parût davantage, la gloire de ne pouvoir pécher; c'était pour +qu'en fuyant le péché, nous fissions honneur, non à notre nature, mais +à sa grâce secourable. Quant au salut toujours possible, avouons qu'en +effet celui qui doit être damné peut en effet toujours être sauvé. Il +le peut, lui, par sa nature, qui n'est pas immutable; l'homme peut +consentir à son salut comme à sa damnation. Mais ne disons pas que Dieu +peut toujours le sauver, parce qu'alors la possibilité serait relative +à la nature de Dieu, et ce serait dire que le salut du pécheur ne lui +répugne pas. Quand vous dites qu'un bruit peut être entendu, cela ne +veut pas dire que quelqu'un soit là qui pourrait l'entendre. Tous les +hommes seraient sourds, aucun homme n'existerait, que tel bruit +donné pourrait être entendu; mais il n'en résulte pas qu'un individu +quelconque le pût entendre. Et ici ne s'applique pas la règle des +philosophes que si le conséquent est impossible, c'est que l'antécédent +l'est aussi[241]. Cela est vrai des choses créées, comme en général +tontes les règles de dialectique. Ce qui est possible est ce qui ne +répugne point à la nature des créatures; mais les mêmes notions de +possibilité ou d'impossibilité ne s'appliquent point au Créateur. Ce +semble la même chose de dire qu'il est juste que le juge punisse un +individu ou que cet individu soit puni par le juge; mais nullement, la +justice n'est pas la même dans les deux cas. Il se peut qu'il soit juste +que le juge punisse, c'est-à-dire qu'il le doive d'après la loi, mais +qu'il ne soit pas juste que l'homme soit puni; si, par exemple, telle ou +telle circonstance, comme serait un faux témoignage, est cause que sa +punition ne soit pas méritée. De même on peut dire d'un pécheur: il est +possible qu'il soit sauvé par Dieu, et il est impossible que Dieu le +sauve. + +[Note 241: Voyez ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 413.] + +Ici, il est vrai, naît une objection contre la Providence, c'est-à-dire +contre la volonté de Dieu à l'égard des créatures: si Dieu n'a pu être +sans ce qu'il a en soi de toute éternité, les choses qu'il a voulues +sont arrivées nécessairement. Distinguons encore les deux possibilités. +Dire que Dieu, par sa propre nature, a nécessairement l'attribut +d'une providence universelle, parce que cet attribut lui convient +souverainement, ce n'est pas dire que les choses soient d'une telle +nature qu'elles ne puissent absolument pas ne pas être. Quant à +l'objection qu'alors aucunes grâces ne lui sont dues, puisqu'il agit par +nécessité, non par volonté, cette nécessité, qui est sa nature ou plutôt +sa bonté même, n'est pas séparable de sa volonté; elle n'est point une +contrainte. Son immortalité même est aussi une nécessité de sa nature: +est-elle donc en opposition avec sa volonté? est-elle une contrainte? ne +veut-il pas être tout ce qu'il est nécessaire qu'il soit? S'il agissait +contre sa volonté, sans doute alors aucunes grâces ne lui seraient dues. +Mais de ce que sa bonté est telle qu'il se porte, non malgré lui, mais +spontanément, à faire ce qu'il fait, il n'en doit être que plus aimé, +que plus glorifié. Serions-nous dispensés de gratitude envers l'homme +qui nous aurait secourus, parce que sa bonté serait telle qu'en nous +voyant dans l'affliction, il n'aurait pu s'empêcher de nous secourir? + +Ainsi, Dieu ne peut faire que ce qu'il fait, de la manière et dans le +temps qu'il le fait. Il n'est pas même exact de dire qu'il choisisse la +manière de faire la plus convenable; il ne choisit pas; sa bonté serait +imparfaite si en tout sa volonté n'était la meilleure. Il ne faut pas +non plus prétendre que Dieu puisse dans un temps une chose qu'il ne peut +faire dans un autre, et que sa toute-puissance ne soit pas égale à tous +les moments. Si l'on applique cette détermination du temps au faire, non +au pouvoir, soit. Un homme peut marcher, c'est-à-dire qu'il a en soi la +faculté de marcher, lorsqu'il nage, mais pourtant il ne peut marcher +dans l'eau. Ainsi, Dieu a le pouvoir de s'incarner, et il n'en est pas +privé, quoiqu'il ne l'exerce pas, et qu'il n'en puisse user, en ce sens +qu'il ne convient pas qu'il en use actuellement. Il peut toujours ce +qu'il peut quelquefois, si l'on entend par là qu'il est immutable en +tout. Il a su autrefois que je naîtrais un jour, on ne peut dire +qu'il sache aujourd'hui que je naîtrai un jour, puisque je suis né. +S'ensuit-il qu'il ne sache plus ce qu'il savait autrefois? Sa science +est la même, il n'y a que les mots qui changent pour l'exprimer. Le même +jour s'appelle successivement demain, aujourd'hui, hier. Dieu ne sait +point le passé, comme passé, tant que le passé est avenir, ni l'avenir, +comme avenir, quand il est le passé: mais cela ne veut pas dire que sa +science s'accroisse ou diminue avec le temps. Il en est de même de sa +puissance. Dire avant: il est possible que Dieu s'incarne; dire après: +il est possible qu'il se soit incarné, ce n'est point parler d'un fait +différent ni d'une possibilité différente, mais d'une même chose, +d'abord au futur, ensuite au passé. Ainsi, pas plus que la science et +la volonté, la possibilité ne change en Dieu. Si nous disons qu'il peut +dans un temps ce qu'il ne peut dans un autre, ce langage humain n'ôte +rien à sa puissance; il n'atteste que le changement des temps, et des +convenances variables[242]. + +[Note 242: _Introd._, I. III, p. 1109-1124.--Cf. _Theol. Christ._, I. V, +p. 1350.--_Epitome_, c. xx, p. 51.] + +IV. Ces variations dans le temps doivent se concilier avec +l'immutabilité. Dieu, après l'oeuvre de six jours, s'est reposé le +septième; le passage de l'action au repos est en physique un changement. +Quand Dieu est descendu dans le sein d'une vierge, il a changé, il a +encouru ce mouvement principal de la substance que les philosophes +appellent génération[243]. Dieu ne serait-il donc pas immutable? Maisen +disant que Dieu _fait_, _agit_, gardons-nous d'entendre qu'il y ait pour +lui, comme pour l'homme, mouvement dans l'opération, passion dans le +travail; nous n'exprimons qu'un nouvel effet de son éternelle volonté. +Dieu se repose, dit l'Écriture; ce n'est pas qu'il suspende son +mouvement d'action, c'est que l'oeuvre est consommée. En opérant, en +cessant d'opérer, nous changeons; mais dire que Dieu fait, c'est dire +qu'il est la cause de ce qui se fait. Au propre, il n'y a point en lui +d'action, car l'action consiste éminemment dans le mouvement. Comme le +soleil, lorsqu'un objet s'échauffe de sa chaleur, n'éprouve en lui-même +aucun changement, de même Dieu, lorsqu'une disposition nouvelle de sa +volonté s'accomplit, ne change pas, quoiqu'il soit la cause ou l'auteur +d'un changement dans les choses. Un esprit est exempt de mouvement; ce +qui occupe un lieu est seul mobile[244]. Or, nulle chose n'occupe un +lieu si par son interposition elle ne produit quelque distance entre +les objets environnants. Mais que la blancheur ou toute autre chose +incorporelle s'unisse aux particules, leur continuité n'y perdra rien. +L'incorporel n'est donc pas susceptible de mouvement local, puisqu'il ne +peut occuper un lieu. + +[Note 243: Voyez ci-dessus, I. II, c. v, t. I, p. 420.] + +[Note 244: Ici Abélard dit qu'il a démontré dans sa Grammaire, en +traitant de la quantité, que ce qui est esprit ne peut être mû. Duchesne +en note met _Dialecticam_ pour _Grammaticam_, et annonce que cette +dialectique ou plutôt cette logique, il la publiera au premier jour. +(_Ab. Op., Introd._, p. 1125, note p. 1160.) L'avait-il déjà dans les +mains, et cette dialectique est-elle bien celle que nous avons? Nous ne +trouvons pas dans celle-ci la Démonstration annoncée, ni à l'article de +la quantité, ni à l'article du mouvement (p. 178-196, et p. 414-422). Du +reste la quantité, étant une catégorie, a naturellement sa place dans +une logique; mais, ainsi qu'on l'a vu, la théorie des Catégories peut +aussi figurer dans un traité sur le langage. La démonstration de +l'immobilité de l'esprit à propos de la quantité pouvait donc se +trouver, soit dans la grande dialectique, soit dans le livre élémentaire +qui la commençait et qui nous manque, soit enfin dans quelque ouvrage +de grammaire que nous n'avons pas, et le titre _Grammatica_ peut +être d'autant plus exact que le même nom désigne dans la Théologie +chrétienne, un ouvrage ou _les catégories sont retraitées_. «De hoc (que +le nom de _chose_ ne doit Être donné qu'à ce qui a en soi une existence +véritable, _veram entiam_) diligentem tractatum in retractatione +prædicamentorum nostra continet grammatica» (I. IV, p. 1341).] + +Dieu, qui est substantiellement partout, ne peut changer de lieu, et +quand on dit qu'il est descendu dans le sein d'une vierge, on ne parle +que de l'action de sa puissance. Il est partout, veut dire que tout +lui est présent; en sorte que nulle part ni jamais sa puissance n'est +oisive. L'âme elle-même est dans le corps par une vertu de sa substance, +plus que par une position locale; grâce à sa force propre, elle le +vivifie, le meut et le conserve, pour qu'il ne se dissolve point par la +putréfaction; par son pouvoir végétatif et sensitif, elle est dans tous +les membres, pour que chacun végète et pour sentir dans chacun. De même +Dieu est, non-seulement dans tous les lieux, mais dans chaque chose, par +quelque efficace de sa puissance, et tandis qu'il meut toutes les +choses dans lesquelles il est, il n'est pas mû lui-même en elles. Par +l'incarnation, Dieu n'est donc pas devenu autre chose qu'il n'était, il +n'a point encouru la génération. Dire que Dieu est devenu homme, +c'est dire que la substance divine, qui est spirituelle, s'est uni la +substance humaine, qui est corporelle, en une personne unique. Dans +cette personne, il y avait trois choses, la divinité, l'âme, la chair. +Chacune a conservé sa nature propre, aucune ne s'est changée en une +autre. Dans l'homme même, l'âme ne peut jamais devenir chair, quoique +l'âme et la chair soient dans chaque homme une seule personne. L'âme, +en effet, est une essence simple et spirituelle; la chair est une +chose humaine, corporelle et composée de membres. La divinité unie +à l'humanité, c'est-à-dire à une âme et à une chair, unies en une +personne, ne s'est pas non plus changée; elle est restée ce qu'elle +était; elle a pris notre nature sans déposer la sienne. En quel sens +donc peut-on dire: le Verbe a été fait chair, Dieu s'est fait homme? +Prises à la lettre, ces expressions conduiraient à dire que l'homme a +été fait Dieu, et rien ne peut être Dieu qui ne l'ait été toujours. +«Israël, n'aie point de nouveau Dieu.» Ces expressions signifient donc +que la divine substance s'est associée à la substance humaine, sans être +convertie en elle. La diversité des natures ne fait pas la diversité des +personnes. C'est le contraire de la Trinité; en Dieu, trois personnes et +une substance; dans le Christ, deux substances et une personne. Comme +dans une maison le bois s'unit à la pierre sans se confondre avec elle, +comme dans le corps les os adhèrent à la chair sans s'y absorber, ainsi +la divinité en se joignant à l'humanité, n'a point cessé d'être ce +qu'elle était. Quand nos âmes reprendront leurs corps, elles ne +deviendront pas autre chose qu'auparavant, quoique le corps, en se +ranimant, doive changer, ou se mouvoir de l'inanimé à l'animé. L'âme +prend avec le corps le mouvement, mais elle demeure elle-même immobile. +Cela est encore bien plus vrai de Dieu dans son union avec l'homme. La +créature ne lui peut rien conférer[245]. + +[Note 245: _Introd._, I. III, p. 1124-1130.] + +Ici Abélard traite accidentellement une question importante et qui a +toujours été liée à celle de la Trinité. En effet, une fois qu'il est +établi que le Fils de Dieu consubstantiel à Dieu est une personne de la +Trinité, il n'est pas indifférent de savoir comment il s'est fait homme. +A-t-il cessé d'être Dieu pour devenir homme? non, assurément. L'homme +est-il devenu Dieu? pas davantage. Dieu n'a-t-il pris que le corps +humain, la divinité étant l'âme unique du corps de Jésus-Christ? Alors +il n'aurait pas été homme, puisque l'homme est corps et âme. On conçoit +que toute erreur sur la Trinité réagit sur le dogme de l'incarnation, et +toute erreur sur l'incarnation peut étendre ses conséquences au dogme de +la Trinité. Nestorius, par respect pour elle, avait voulu que l'union de +Dieu et de l'homme en Jésus-Christ ne fût qu'apparente, et qu'il y eût +en lui non-seulement deux natures, mais deux personnes. Eutychès, pour +échapper à cette erreur, avait voulu que les deux natures fussent unies +au point d'en faire une seule. De là deux hérésies célèbres; l'Église, +qui les condamne, établit et professe qu'en Jésus-Christ fait homme il +y a deux natures, savoir, la divinité, d'une part, et de l'autre, +l'humanité, corps et âme, et il n'y a qu'une personne, la personne +divine, qui subsiste dans le Fils de l'homme. Ces deux natures sont +unies d'une union _hypostatique_, c'est-à-dire substantielle. C'est +cette doctrine qu'Abélard expose, et d'une manière que je crois +irréprochable; seulement la comparaison de l'union de l'âme et du corps +dans l'homme pour éclaircir l'union de la divinité et de l'humanité dans +Jésus-Christ, n'est qu'une comparaison, et ne doit pas être prise à la +lettre, quoiqu'elle soit dans le Symbole d'Athanase. Elle revient à ce +raisonnement: admettez que l'homme est uni à Dieu dans le Verbe fait +chair, puisque vous admettez bien que l'âme soit unie au corps dans +la personne humaine. L'orthodoxie d'Abélard sur ce point difficile +et important aurait dû prouver à ses accusateurs que s'il a erré sur +quelque autre point de la question de la nature divine, cette erreur ne +peut être taxée d'hérésie, étant parfaitement exempte de toute intention +d'altérer à un degré quelconque le dogme fondamental de la divinité de +Jésus-Christ. Celui qui reconnaît d'une manière absolue sa divinité sur +la terre, tant qu'il y prit la forme humaine, ne peut être soupçonné de +nier ou d'affaiblir en quoi que ce soit sa divinité dans le ciel, ou +comme personne de l'essence divine. Il est vrai qu'on a même, sur +l'article de l'incarnation, soupçonné Abélard d'erreur. Pierre Lombard +avait avancé que Jésus-Christ, en devenant homme, n'était pas devenu +quelque chose, ou du moins il avait remarqué que si Dieu pouvait être +quelque chose, quelque chose pourrait être Dieu, et l'on disait que +Pierre Lombard avait reçu cette idée de son maître Abélard. Cette +erreur, qui s'était assez répandue, fut examinée en 1163 au concile de +Tours, et condamnée par le pape Alexandre III. Jean Cornubius a écrit +une dissertation où il la discute fort clairement et en fait connaître +les sources; au nombre des autorités qu'il cite est l'opinion d'Abélard; +il admet que Pierre Lombard pouvait bien en avoir tiré la sienne, mais +qu'il s'était mépris, Abélard disant positivement qu'il y a dans le +Dieu-homme deux substances ou deux natures; aussi Jean Cornubius +n'hésite-t-il pas à le tenir pour catholique[246]. + +[Note 246: La citation qu'il donne de l'opinion d'Abélard est +conforme pour le sens, mais non exactement pour la lettre au texte de +l'introduction (I. III, p. 1127 et 49). Mais Cornubius peut l'avoir +réduite ou précisée, ou bien tirée de la Théologie chrétienne qui manque +de la portion du livre V où devait se trouver ce passage. Ici d'ailleurs +la doctrine est complétement dégagée de la comparaison avec l'union de +l'âme et du corps. (P. Lomb. _Sent._, I. III, dist. vi.--Mag. Johan. +Cornub. _Eulog., Thes. nov. anecd._, t. V, p. 1065.--Cf. Boèce, _De +duab. nat., etc., et un. Pers., Christ._, p. 948, et S. Thomas., _Summ. +Theol._, III, quæst. i-vi.)] + +V. Dieu est sage; sa sagesse a été appelée verbe, raison, intelligence. +Le fils de Dieu, _Dei virtus, Dei sapientia_ (I. Cor., i, 24), c'est la +puissance divine de tout savoir. Dieu ne peut errer en rien, il sait le +présent, l'avenir, le passé, et ce qui est inconnu et fortuit dans la +nature est déjà certain et déterminé pour lui. Il y a préordination, il +y a donc prescience. Les choses qui, pour nous, sont l'oeuvre du hasard +et ne proviennent pas du libre arbitre, n'arrivent, pour lui, ni par +hasard ni sans libre arbitre. La définition du hasard, selon les +philosophes, est l'événement inopiné provenant de causes qui ont +originairement un autre objet[247]; mais il n'y a pas d'inopiné pour la +Providence. Si les éclipses de soleil ou de lune ont lieu plus souvent +que nous ne nous y attendons, elles ont lieu toutefois naturellement, +non fortuitement; c'est un ordre préfix, aussi aurions-nous pu en savoir +quelque chose. Mais si, en creusant un champ, on trouve un trésor, la +découverte est vraiment fortuite; il a fallu que l'un ait enfoui le +trésor, que l'autre ait creusé la terre, chacun dans une intention +différente. Voilà un événement qui n'est point l'oeuvre du libre +arbitre. Je veux aller à l'église, et je m'y rends, ce n'est point +là oeuvre de hasard, mais de raison; c'est un fait volontaire et non +nécessaire. Les philosophes définissent le libre arbitre le jugement +libre de la volonté (_liberum de voluntate judicium_, Boèce). L'arbitre +est en effet la délibération ou la _judication_ de l'âme par laquelle +elle se propose de faire ou d'omettre quelque chose[248]; elle est +libre, lorsqu'elle n'est poussée à ce qu'elle se propose par aucune +force de la nature, et qu'il est également en son pouvoir de faire ou +de ne pas faire. Là donc où n'est pas un esprit raisonnable, l'arbitre +n'est pas libre. Le libre arbitre n'appartient qu'aux êtres qui peuvent +changer leur volonté, du même, suivant quelques-uns, qui peuvent faire +bien ou mal; cependant, avec plus d'attention, on ne peut contester +le libre arbitre à celui qui ne fait que le bien, à Dieu surtout, aux +bienheureux, qui ne peuvent pécher: plus on est éloigné du mal, plus +on est libre dans le jugement qui choisit le bien; le péché est un +esclavage. D'une manière générale, reconnaissons le libre arbitre à qui +peut accomplir volontairement et sans contrainte ce qu'il a résolu dans +sa raison: Dieu est donc libre. + +[Note 247: Cette définition est de Boèce.--_De Interp., edit. sec._, +I. III, p. 360 et 375.--_In Topic. Cic._, I. V, p. 840.--_De Consol. +phil._, I. V, p. 939.--Voyez ci-dessus, I. II, c. iv, t. I, p. 405.] + +[Note 248: Voyez la Dialectique, part. II, p. 260-291, et ci-dessus le +c. iv du t. I. Les idées d'Abélard sur la liberté, ses définitions, ses +preuves sont en très-grande partie empruntées de Boèce. (_De Interp., +ed. sec._, I. III, p. 360, 368, 372.)] + +Quant à lui, rien n'advient par hasard, sa providence ayant tout +précédé, le hasard n'est que l'incertitude humaine. La nature n'a de +mystères que pour notre science. On ne dit les miracles impossibles que +si l'on regarde au cours ordinaire de la nature, aux causes primordiales +des choses, et non à la souveraineté divine. Si Dieu formait encore +aujourd'hui l'homme du limon, et la femme de la côte de l'homme, ce +serait contre la nature, au-dessus de la nature, c'est-à-dire que les +causes primordiales y paraîtraient insuffisantes; il faudrait que Dieu +imprimât extraordinairement aux choses une force particulière[249]. +Évidemment les recherches des philosophes n'atteignent que les créatures +et l'ordre journalier, toutes leurs lois sont au-dessous on en dehors de +la toute-puissance; la possibilité et l'impossibilité sont relatives aux +facultés des créatures, et en particulier la règle de la possibilité +de l'antécédent liée à celle du conséquent, ne peut s'appliquer qu'aux +choses créées. + +[Note 249: Cf. _Hexameron. Thesaur. nov. anecd._, t. V, p. 1375.] + +C'est ainsi, dit Abélard, que nous viderons cette _ancienne querelle_ +dont parle la philosophie, cette question de la prescience divine, cette +question de savoir s'il ne résulte pas de l'immutabilité de Dieu que +tout arrive nécessairement. Les philosophes, et notamment Aristote, «si +habile dans le raisonnement, qu'il a mérité d'être appelé le prince des +péripatéticiens, c'est-à-dire des dialecticiens, nous fourniront de quoi +réfuter les pseudo-philosophes.» Ceux-ci disent, pour troubler la +foi des simples, que non-seulement le bien, mais le mal arrive +nécessairement, et qu'ainsi le péché ne peut être évité, car il a été +prévu de Dieu, et la Providence est infaillible. «Pour rompre cette +souricière (_muscipulam_), considérons cette forte trame qu'Aristote +ourdit au commencement de l'_Hermeneia_: il nous y confirme la force du +principe de contradiction jusque dans les propositions au futur.» Je +n'analyse point le raisonnement, il nous est connu; nous retrouvons ici +un résumé substantiel de la théorie logique des futurs contingents. +«Grâce à cette distinction d'un si grand philosophe, on peut aisément +réfuter l'objection ordinaire contre la Providence: il est certain, nous +dit-on, que la Providence est infaillible[250]....» + +[Note 250: _Introd_., t. III, p. 1130-1136.--Voyez aussi Arist. +_Hermen_., IV, IX, et ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 401.] + +Ainsi se termine ce qui nous reste du troisième livre de l'Introduction +a la Théologie, et avec lui l'ouvrage entier; un savant dit bien que la +suite s'en doit trouver dans la bibliothèque de Bodlei[251], mais si ce +manuscrit existe, il n'a jamais été publié. Ainsi la discussion d'une +des questions les plus difficiles peut-être auxquelles donne lieu la +Théodicée est restée suspendue, et par un hasard singulier, dans la +Théologie chrétienne, où sont repris tous les points traités dans +l'Introduction, cette question reste également irrésolue. Le livre +V, qui répond au troisième du présent ouvrage, s'interrompt aussi +brusquement, et même plus tôt que celui-ci, après la discussion relative +à la conciliation de la bonté de Dieu avec sa puissance, et il nous +manque la solution du grand problème si bien préparé par Abélard. On ne +peut renoncer à l'espérance de posséder quelque jour l'Introduction +tout entière; l'ouvrage était probablement complet[252], et il peut se +retrouver tel dans quelque manuscrit inédit de quelque bibliothèque +inexplorée. Mabillon pensait l'avoir rencontré dans un manuscrit en +trente-sept chapitres conservé en Bavière[253]; M. Rheinwald, dont les +recherches sont plus récentes, soupçonne, non sans raison, le docte +bénédictin d'avoir pris pour l'Introduction un ouvrage intitulé: _Pétri +Abælardi Sententiæ_ qu'il a publié en l'appelant _Epitome Theologiæ +christinæ_[254]. Il croit que c'est le Livre des Sentences dénoncé par +saint Bernard, condamné par le concile, désavoué par Abélard. Suivant +lui, le titre seul de Livre des Sentences aurait été faux, et Abélard, +qui n'a pas discuté pièces en main devant le concile, était en droit +de désavouer tout ouvrage qu'on lui attribuait sous ce nom; mais il +se pouvait qu'on désignât ainsi dans l'usage un écrit qu'il appelait +autrement, ou même un extrait fidèle de ses doctrines qui ne fût pas +son ouvrage. Tel serait le manuscrit que M. Rheinwald publie [255]; +ses conjectures nous paraissent fondées, mais une chose plus certaine +encore, c'est que cet Épitome contient un résumé de l'Introduction à +la Théologie. Dans les douze premiers chapitres (l'ouvrage en a +trente-sept), l'extrait est presque littéral; par la suite, on remarque +quelques variantes, mais elles n'altèrent pas le fond de la doctrine. Ce +qui fait le prix de cet opuscule, c'est que l'ordonnance en étant à peu +près la même que celle de l'Introduction, il nous donne en substance +ce que devait contenir la partie de l'Introduction qui manque, et nous +pouvons ici compléter brièvement notre analyse[256]. + +[Note 251: Casimir Oudin, _De Script. eccl_., t. II, p. 1169.--Voyez +aussi l'_Histoire littéraire_, t. XII, p. 126. Les éditeurs de la +Théologie Chrétienne disent qu'ils n'ont rencontré la suite de +l'Introduction dans aucun manuscrit. _Thes. nov. anecd_., t. V, p. +1148.] + +[Note 252: C'est du moins l'opinion que nous adoptons d'après Mabillon; +cependant M. Rheinwald élève des doutes spécieux.] + +[Note 253: _Iter Germantæ_, p. 10.--_Hist. litt._, t. XII, p. 118.] + +[Note 254: _Anecdot. ad litter. eccles. pertin._, partic. 11. Borolini, +1836.--M. Rheinwald a trouvé cet ouvrage parmi les manuscrits du +monastère de Saint-Emmeram de Ratisbonne, conservés à la bibliothèque +royale de Munich. (_Præfat_, p. vii; et xxxii.) M. Franz Besnard avait +déjà publié avec Quelques observations que j'ai pu consulter les seize +derniers chapitres de cet Épitome, dans un recueil allemand dont le nom +m'est inconnu.] + +[Note 255: _Ibid._, _Proefat._, p. ix-xxi.--La preuve directe que cet +abrégé est d'Abélard sa trouve dans le c. xxxiv, p. 100, il renvoie à +son Commentaire de l'Épître aux Romains, où il a, dit-il, traité les +questions relatives à la grâce et au mérite, et cette citation est +exacte. (_Ab. Op._, p. 648.)] + +[Note 256: _Eptiom. Theol. Christ._, C. xxi, p. 60.] + +La Providence, c'est-à-dire la prescience ou prévoyance divine, n'impose +aucune nécessité aux choses qu'elle prévoit. De ce qu'un char passe et +de ce que je le vois passer, il ne suit pas que le passage du char soit +nécessaire. Or ce que Dieu prévoit, il le voit; sa providence n'est que +sa science éternelle, il n'y a point de temps pour lui, tout lui est +présent; aucune fatalité ne résulte donc de ce qu'il sait tout. Mais +il est vrai qu'il dispose tout: la disposition des choses dépend de la +disposition divine, comme la passion de l'action; il n'y a point d'autre +destin, d'autre _fatum_ que la disposition divine. La prédestination +n'est proprement que la disposition de Dieu ou sa providence appliquée +au bien, c'est la préparation de sa grâce. + +VI. Après la sagesse de Dieu vient sa bonté. Celle-ci fait pour les +créatures tout ce qu'il est conforme à sa nature de faire; Dieu ne +connaît ni l'envie ni la colère, les expressions contraires qui peuvent +se trouver dans l'Écriture sont figuratives, elles se rapportent à des +dispositions de sa volonté qui ont pour nous, mais non pour lui, les +effets de la vengeance ou du courroux. + +Ceci conduit à la contemplation des bienfaits de Dieu. Le premier, le +plus grand de tous, c'est l'incarnation. Ici se présente la question +célèbre: _Cur Deus homo[257]?_ Dieu s'est fait homme pour nous montrer +son amour, et ainsi il nous a rachetés du joug du péché, non que nous +fussions, comme quelques-uns le prétendent, en la possession du démon, +mais dans la servitude du péché; le Christ nous en a délivrés on +épanchant sur nous son amour, en offrant à Dieu le prix de notre +libération et une victime pure. Un si grand exemple nous enseigne +l'humilité, et en considérant les tortures du Christ, les martyrs +eux-mêmes ont appris à ne pas s'enorgueillir de ce qu'ils souffraient +pour le ciel. + +[Note 257: C'est le titre du chap. XXIII (p. 62). Il y a un traité de +saint Anselme sous le même nom: _Car Deus homo_ libri duo (_Op._, p. +74). La doctrine du saint sur le mode et la nécessité de l'incarnation +ne diffère point essentiellement de celle de l'Épitome. La différence ne +roule que sur l'oeuvre même de la rédemption. Du reste, ou l'ordonnance +de l'Épitome s'écarte un peu de celle de l'Introduction, au dans ce +dernier ouvrage l'auteur revenait à propos de la bonté de Dieu sur un +sujet déjà traite à l'occasion de son immutabilité. Voyez ci-dessus p. +235.] + +Dans l'incarnation, ainsi qu'on l'a déjà vu, deux natures se sont unies +en une personne. Comme la chair et l'âme sont un seul homme, Dieu et +l'homme sont un seul Christ, similitude consacrée par saint Athanase. +Entendez toutefois que bien que dans le Christ soit le Verbe, une des +trois personnes de la Trinité, cette personne divine n'est pas ici par +elle-même, _per se_ (probablement en tant que personne divine), car +alors il y aurait une personne dans une personne, la personne du Verbe +dans celle de Jésus-Christ, et ainsi il y aurait deux personnes dans le +Christ. Le Verbe divin n'est en quelque sorte dans le Christ que comme +l'âme est dans le corps. On peut, on doit appeler ces deux natures les +parties de la personne. + +«On trouve dans les autorités toutes ces locutions: _Dieu est homme; +l'homme est Dieu; le Christ est le fils de l'homme; le Christ est le +fils de Dieu; le Christ est Dieu et homme_. Aucune de ces locutions +n'est propre, hors une seule. Si la première doit être prise au propre, +si Dieu est vraiment homme, l'éternel est temporel, le simple est +composé, le créateur est créature, ainsi du reste. Ce n'est donc pas une +expression propre, la partie y est prise pour le tout, comme cela arrive +souvent. Exemple, une âme pour un homme, _videbit omnis caro salutare +Dei_ (Isaïe, xlix, 26). Semblablement, quand nous disons: _Dieu est +homme_, cela n'est vrai qu'en partie, c'est pour: _Dieu s'unit l'homme_. +Par contre, _l'homme est Dieu_ signifie _l'homme est uni à Dieu_. Il +faut encore entendre comme vrais en partie ces mots: _le Christ est +homme_, ou _le Christ est Dieu_; il n'y a de vrai au sens propre que +cette expression: _le Christ est Dieu et homme_, c'est-à-dire le Christ +est le Verbe ayant l'homme, ou _le Christ est homme et_ «_Dieu_, +c'est-à-dire le Christ est l'homme ayant le Verbe[258].» + +[Note 258: Épitom., c. XXIV, p. 68.] + +Cependant l'unité de la personne ne conduit pas à l'unité de volonté; +la volonté de l'homme, que Dieu s'est uni, dont il a fait assomption, +_hominis assumpti_, ne peut être identique à celle de Dieu le Père; +c'est ce que prouve clairement cette parole de Jésus: «Mon Père, que ce +calice s'éloigne de moi s'il est possible; cependant qu'il en soit, non +suivant ma volonté, mais suivant la tienne.» (Math., XXVI, 39.) C'est +une humanité véritable que le fils de Dieu a prise, il a donc pris de +l'humanité les affections, les souffrances, les volontés, tout, hors +le péché. Il a voulu sa passion, en ce sens qu'il l'a jugée bonne et +salutaire, mais il ne l'a pas désirée, et sous ce rapport il ne l'a pas +voulue, car elle l'a fait souffrir dans toutes ses affections humaines, +autrement elle n'eût pas été la passion. + +Dans la volonté de Dieu elle-même, il faut distinguer sa volonté qui +dispose et sa volonté qui approuve. Il dispose, en effet, beaucoup de +choses qu'il interdit; il veut qu'on désobéisse souvent à ce qu'il veut, +ou du moins s'il ne dispose pas ce qui est contraire à sa volonté, il le +permet. A proprement parler, il ne veut que le bien[259]. + +[Note 259: Epit., c. XXV et XXVI, p. 69-75.] + +On élève une question: L'unité de la personne du Christ a-t-elle +été divisée par la mort? Ce qui est certain, c'est qu'à la mort de +Jésus-Christ, l'âme a quitté la chair; mais cette âme savait-elle tout +ce que savait le Verbe? Elle aurait été aussi parfaite que Dieu. Il +paraît raisonnable de croire que sans en savoir autant que Dieu, elle +voyait Dieu parfaitement. On entend d'ordinaire par vie animale cette +vivification et ce mouvement que la chair tient de l'âme; telle n'était +pas la vie du Christ: ce que l'âme fait pour le corps, le Verbe le +faisait pour l'âme du Christ, et par elle il donnait le mouvement à son +corps. Les affections naturelles étaient naturellement dans cette âme, +et la force motrice également, hormis comme instrument du péché[260]. + +[Note 260: C. XXVII, p. 76.] + +Après le bienfait de l'incarnation, viennent ces bienfaits de Dieu +qu'on appelle les sacrements. Un sacrement est une image d'une grâce +invisible, un signe d'une chose sacrée, c'est-à-dire d'un mystère. Le +premier est le Baptême, puis l'Onction et la Confirmation. Le sacrement +de l'Autel (l'Eucharistie) est celui dont la cause est la commémoration +de la passion et de la mort du Christ: il se célèbre avec le pain et le +vin; après la consécration, ce pain est le corps du Christ et ce vin +est son sang[261]. Abélard reproduit sous diverses formes les pures +doctrines de la transsubstantiation; cependant, en exposant avec respect +et subtilité la merveille et le mystère du sacrement, il n'a pas évité +la censure. On entrevoit ici comment il a pu être conduit à examiner +des questions au moins oiseuses, et comment, pour n'avoir pas voulu +admettre, par exemple, que le corps et le sang de notre Seigneur fussent +soumis sur la terre à tous les accidents physiques qui peuvent atteindre +les espèces apparentes du pain et du vin; il a paru cesser, en de +certains moments, d'y voir, même après la consécration, le corps et le +sang réels de Jésus-Christ. Mais les questions étaient puériles et la +faute n'était pas sérieuse[262]. + +[Note 261: C. XXVIII-XXXI, p. 81-90. On se rappelle qu'au début de +l'Introduction il est dit que trois choses sont nécessaires au salut, la +foi, la charité, les sacrements. Ainsi tout le cadre était rempli. Voyez +ci-dessus, p. 188. + +[Note 262: On verra en effet que le concile l'a condamné pour avoir dit +que le corps et le sang du Christ ne pouvaient tomber par terre. Nous +n'avons point la passage de l'Introduction où cela pouvait se trouver; +mais nous pouvons en deviner la place quand nous lisons dans le chap. +XXIX de l'Épitome, p. 87: «Si nolumus dicere quod illius corporis +sit hæc forma, possumus satis dicere, quod in acre sit illa forma ad +occultationem propter prædictam causam carnis et sanguinis reservata, +sicut forma humana in acre est, quando angelus in homine apparet. De hoc +quod negligentia ministrorum evenire solet, quod scilicet mures videntur +rodere et in ore portare corpus illud, quæri solet. Sed dicimus quod +Deus illud non demittitibi, ut a tam turpi animali tractetur; sed tamen +remanet ibi forma ad negligentiam ministrorum corrigendam.»] + +Enfin le Mariage est un sacrement qui ne confère proprement aucun don +pour le salut, mais qui est le remède d'un mal, le frein de l'impureté, +la légitimation du lien de l'homme et de la femme. Les règles sur ce +sacrement ont varié; beaucoup de choses ont été licites qui ne le sont +plus; ainsi autrefois un homme pouvait avoir plusieurs femmes, les rois +seuls n'en devaient avoir qu'une. On demande si les clercs peuvent +contracter mariage; les prêtres qui ne l'ont pas fait le peuvent[263]. +S'il se trouve dans une église qui a admis le voeu de célibat un prêtre +qui ne l'ait pas fait, il peut se marier, seulement il n'exercera pas +le ministère dans cette église, c'est-à-dire qu'il _ne tiendra pas la +paroisse_[264]. Les prêtres grecs, pourvu qu'ils n'aient pas fait de +voeux, reçoivent de l'évêque qui les consacre une épouse vierge, qui +ne peut, ainsi qu'eux-mêmes, être mariée qu'une fois; il leur est même +prescrit de chercher une femme dans une race étrangère, et cela pour +l'extension de la charité. Mais celui qui a notoirement prononcé le +voeu, comme le moine ou un prêtre, ne peut contracter mariage. Les +ordres sont aussi un empêchement, à compter du rang d'acolythe +exclusivement, et le mariage entraîne la renonciation aux bénéfices. +Cependant Grégoire a dispensé de ces règles les Anglais, à cause de la +nouveauté de leur conversion. + +[Note 263: «Sacerdotes qui non fecerunt (ajoutez pout-être _votum_), +possunt.» P. 91.] + +[Note 264: «Si vero aliquis in ecclesia, quæ votum suscepit, fuerit qui +non votum fecerit, potest ducere, sed in ecclesia illa officium non +exercebit, quod est, parochiam non tenebit.» p. 91. Tout ceci prouve +que le célibat des prêtres, quoique estimé et habituellement prescrit, +n'était pas une règle Commune à toutes les églises.] + +Le dernier point traité dans l'Épitome, comme apparemment à la fin de +l'Introduction, puisqu'il était annoncé au début, c'était la charité. +Elle est l'amour honnête, ou l'amour qui se rapporte à une fin +convenable. Si j'aime quelqu'un pour mon utilité, mais non pour +lui-même, ce n'est pas de l'amour. Si je lui souhaite la vie éternelle, +non pour lui, mais pour être délivré de sa présence, ce n'est point un +amour qui tende à sa fin convenable. La fin légitime de l'amour, c'est +Dieu même. Notre amour pour Dieu et pour le prochain doit répondre à +l'amour de Dieu pour nous-mêmes. Seulement, tandis que la charité divine +n'est point une affection de l'Être immuable, mais la disposition que sa +bonté a prise de toute éternité pour le bien de sa créature, notre amour +est un mouvement de l'âme, d'abord vers Dieu, puis vers le prochain; +amour absolu et sans limite pour Dieu, amour subordonné à l'amour divin +quand il se porte vers nos semblables. + +La charité étant la première des vertus et la base de toutes, nous +devons la retrouver en quelque sorte dans les autres vertus. Elles ne +sont vertus qu'à la condition de l'amour, elles ne sont vertus que si +nous les pratiquons à cause de Dieu. Les philosophes ont distingué et +défini les vertus. Socrate les a ramenées à quatre, la prudence, la +justice, la force, la tempérance. Aristote en a séparé la prudence, qui +est pour lui une science plutôt qu'une vertu[265]. Toutes ces vertus ont +des vices pour opposés; ces vices conduisent à des péchés. Ce qui fait +la faute dans le péché, c'est le mépris du Créateur. Aussi le mérite +est-il uniquement dans la bonne volonté. La bonne volonté, c'est la +volonté du bien inspirée par l'amour de Dieu. Ce qu'elle mérite, c'est +la vie éternelle, et elle l'obtient par la rémission des péchés. +Les péchés sont remis par la contrition, la confession, la +satisfaction[266]. En finissant, Abélard touche avec clarté et précision +à tous ces points, qu'il considérera plus à loisir dans d'autres +ouvrages plus étendus et plus authentiques. Mais ce qu'il en dit ici +suffit pour nous autoriser à penser que l'Introduction contenait en +substance toutes ses idées sur les divers points de la théologie. Il y +approfondissait surtout le dogme de la Trinité; mais il n'omettait +pas les questions de la rédemption, de la grâce, du péché, de la +justification, c'est-à-dire tout ce qu'il a traité dans son Commentaire +sur l'Épître aux Romains et dans sa Morale. + +[Note 265: Arist., _de anim._, III, 3.--Abélard cite ici, p. 99, la +définition de la justice selon Justinien: _Justitia est constans_, etc., +faut-il en conclure qu'il Connaissait les Institutes, ou bien qu'il +avait rencontré cette citation?] + +[Note 266: _Epit._, c. XXXII-XXXVII, p. 95-114.] + +Qu'y avait-il de parfaitement original dans ses doctrines théologiques? +Telle est la question qui se présente à l'esprit et que nous ne +saurions, il faut l'avouer, résoudre avec une entière certitude. Nous +y reviendrons plus d'une fois. Ici bornons-nous à dire que ses +contemporains lui ont particulièrement imputé sa doctrine de la Trinité. +Plus tard, on a surtout remarqué ses idées sur le libre arbitre. Parmi +les preuves de l'attention qu'elles ont obtenue, la moins notable n'est +pas l'allusion souvent citée de l'auteur d'un poëme du XIVe siècle: + + Pierre Abaillard en un chapitre + Où il parle de franc arbitre, + Nous dit ainsi en vérité + Que c'est une habilité + D'une voulenté raisonnable + Soit de bien ou de mal prenable, + Par grâce est a bien faire encline + Et à mal quand elle descline[267]. + +[Note 267: Duchesne dit que ces vers sont d'un poëte anonyme qui vivait +en 1376 (_Ab. Op._, in not., p. 1161).] + +Mais si les idées qu'Abélard exprime sur la nature et la réalité du +libre arbitre, et sur la possibilité d'en concilier l'existence avec la +prescience divine, sont en général justes, nous ne pouvons en admettre +la parfaite originalité. Ici, comme en tant d'autres occasions, il +reproduit ses maîtres, et l'on risquerait de concevoir une opinion +exagérée de la fécondité de son génie, si l'on croyait qu'il a trouvé +seul la moitié seulement de ce qu'il pense et de ce qu'il enseigne. Par +exemple, le fond de sa doctrine du libre arbitre est en principe dans +Aristote, et déjà développé dans Boèce. Seulement Boèce, qui, du moins +lorsqu'il commente les philosophes grecs, ne fait nulle part acte de +christianisme, ne défend le libre arbitre que contre la fatalité des +stoïciens, ou contre la providence peu active du Dieu de la sagesse +antique. Abélard a le mérite de reprendre à fond ces idées, pour les +adapter aux croyances d'une religion qui place l'humanité dans un +commerce bien plus intime avec la volonté suprême. Tel est en général +son mérite. C'est un mérite de remaniement. Il remet d'anciennes notions +en rapport avec l'état nouveau des questions et des esprits. Sur la +liberté, du reste, il avait été devancé. Déjà et presque de son +temps, saint Anselme avait exposé une doctrine chrétienne du libre +arbitre[268]. Abélard, moins net peut-être et moins affirmatif, +discute plus régulièrement, et fait habilement servir la dialectique à +l'exposition des vérités métaphysiques et morales. Ainsi nous l'avions +vu entraîné par la logique à des questions sur la nature de l'homme et +l'ordre du monde; et ici la théodicée le ramène à la logique, qui vient +en aide à sa foi troublée. C'est, au reste, là une singularité et une +valeur de la scolastique, et c'est ce qui justifie l'opinion souvent +exprimée que les scolastiques, soit en métaphysique, soit en théologie, +n'ont eu véritablement en propre que l'invention d'une méthode, ou +l'application de la logique à toute la philosophie. + +[Note 268: _Dialogus de libero arbitrio, S. Ans., Op.,_ p. +117.--_Tractatus de Concordia præscient, cum lib. arbit. Id.,_ p. +128.--Cf. Boeth., _De Interp. ed. sec.,_ t. III.] + +Quant aux conclusions que cette méthode lui suggère, on ne saurait les +adopter sans examen. Si nous ne les discutons pas ici, ce n'est pas +qu'elles soient au-dessus de la discussion. Tant qu'il parle du libre +arbitre en lui-même, il nous paraît dans le vrai. Mais quand il passe de +l'exposition du fait à la conciliation de ce fait avec l'ordre du +monde, avec la nature de Dieu, je ne dis point qu'il s'égare, mais il +s'aventure. La toute-puissance de Dieu est donnée comme absolue par +les théologiens. Sa volonté est la nature des choses, dit saint +Augustin[269]. Il peut être philosophique de subordonner sa volonté et +sa puissance à sa perfection; mais ce n'est pas une décision qui aille +de soi, et l'on trouverait difficilement un écrivain ecclésiastique +accrédité qui souscrivît à la théorie d'Abélard au moins dans ses +termes, bien qu'il soit impossible de ne pas admettre quelque chose +d'analogue, dès qu'on remue les problèmes de la prescience et de la +liberté, de la bonté divine et de l'existence du mal. Aucune doctrine +sur ces points n'est exempte de contradiction, peut-être parce que la +contradiction est dans les choses, autant du moins qu'elles nous +sont connues. Mais ici la mesure, les nuances, les expressions sont +importantes, et malgré de justes précautions, Abélard n'a point échappé +à l'erreur ou du moins aux apparences de l'erreur. Ce n'est pas en ce +moment qu'il faut le juger. + +[Note 269: _De Genes. ad Litt_., VI, xv. La doctrine d'Abélard est +critiquée par le P. Petau (t. 1, t. V, c, vi, p. 840). Nous reviendrons +sur ces questions, lorsqu'il y reviendra dans son Commentaire sur saint +Paul.] + +Nous avons suivi fidèlement, dans notre analyse de l'Introduction, +l'ordre des idées de l'auteur, quoiqu'il soit peu méthodique. Ainsi, +après deux livres consacrés au dogme de la Trinité, on l'a vu employer +le troisième à discuter les attributs généraux de Dieu, sa bonté, son +immutabilité, sa toute-puissance, son unité, même son existence; toutes +questions indépendantes du dogme chrétien et qui paraissent préalables à +la connaissance des trois personnes de la Trinité. Il semble, en effet, +qu'il importe de savoir que Dieu existe, avant de connaître sa nature, +ou tout au moins qu'il est un, avant de comprendre comment, encore qu'il +soit un, il se distingue en trois personnes. C'est cet ordre qu'a suivi +saint Thomas dans la plus méthodique des théologies[270]. Suivant les +idées modernes, tous les objets traités dans le livre III, tel qu'il est +imprimé, appartiennent à ce qu'on appelle la religion naturelle, et loin +d'être des corollaires ou des appendices du dogme chrétien, sont les +principes mêmes avec lesquels le dogme chrétien doit être conféré et +raccordé. Mais les idées modernes ne sont pas celles d'Abélard; quoique +rationaliste parmi les théologiens, il est et veut être théologien; il +doit donc avant tout poser la Trinité, c'est-à-dire enseigner Dieu, qui +n'existe pour lui que tel qu'il est pour le chrétien. Lorsqu'il cite les +philosophes et les païens, ce n'est pas pour avoir connu les vérités +primitives auxquelles se seraient adjointes plus tard les vérités +chrétiennes, mais pour avoir pressenti et même annoncé, bien que +sous une forme un peu vague, un peu voilée, les vérités chrétiennes +elles-mêmes; il s'efforce au moins autant de faire les philosophes +chrétiens que de rendre le christianisme philosophique. Mais, dans ce +plan même, il est impossible de ne pas trouver que les deux premiers +livres n'ont point d'ordre et de clarté. L'ouvrage semble un premier +jet, ou plutôt un recueil d'idées et de questions écrit pour +l'enseignement ou après l'enseignement, dans l'ordre où l'improvisation +et la polémique, inséparables de l'enseignement oral, avaient +d'elles-mêmes disposé les matières. En effet, lorsqu'au commencement +du second livre, Abélard s'interrompt pour justifier avec tant de soin +l'emploi des autorités profanes et du raisonnement philosophique, il y +est amené par des attaques récentes, et répond à des objections, à des +critiques qui semblent être survenues depuis le premier livre, ou plutôt +depuis les leçons dont le premier livre ne serait que le résumé ou le +canevas. Qui sait si nous n'avons pas dans l'Introduction une rédaction +d'un cours de théologie d'Abélard, l'oeuvre d'un de ses élèves +peut-être? L'inégalité du style, les redites, les désordres, et +quelquefois aussi les absurdités et les ellipses, les arguments tantôt +développés avec prolixité, tantôt écourtés brusquement, les citations +parfois indiquées ou tronquées, et qui souvent encombrent le texte, +seraient autant de circonstances favorables à cette conjecture, quoique +assurément les morceaux importants soient de la main du maître, tels +que le prologue, le début de l'ouvrage, celui du second livre, et les +principaux articles du troisième. Quant au fond des idées, au choix des +arguments, des autorités et des exemples, tout est bien de lui, et nous +venons en vérité de l'entendre et d'assister à ses leçons. Tel on le +retrouve dans ses autres écrits; les analogies y sont frappantes; il +aime à se répéter. + +[Note 270: _Summ. Theol_., pars 1, quæst. I-XLIV. C'est aussi l'ordre +suivi par le P. Petau dans ses _Dogmes Théologiques_.] + + + +CHAPITRE III. + +SUITE DE LA THÉODICÉE.--_Theologia Christiana_. + +L'Introduction à la Théologie est écrite avec la liberté hardie d'un +homme habitué à voir les intelligences plier devant lui et qui ignore +encore les dangers de l'inimitié des pouvoirs intolérants. L'ouvrage +était fait pour exciter la sévérité soupçonneuse de l'orthodoxie, et +l'existence même de la Théologie chrétienne[271] prouve qu'Abélard eut +à défendre l'Introduction, car le second ouvrage répète et adoucit le +premier; il en contient de longs fragments littéralement reproduits, +mais autrement divisés et rangés dans un nouvel ordre. Le style est plus +soigné, la latinité meilleure, la composition plus méthodique et moins +aride. L'auteur semble avoir autant à coeur d'éviter que de repousser +les attaques de ses adversaires, et de désarmer la critique que +d'établir ses idées. Une analyse complète deviendrait fastidieuse, mais +il faut cependant connaître l'ouvrage; il suffira d'analyser quelques +passages importants qui modifient ou confirment les propositions les +plus contestées de l'Introduction. + +[Note 271: _P. Abael. Theologia Christiana_, in lib. V; _Thes. nov. +anecd._, t. V, d. 1156-1860.] + +Il paraît que trois points surtout avaient provoqué le doute ou la +discussion, peut-être aussi les scrupules ou les craintes de l'auteur. +Ce sont encore les points qui nous intéresseraient le plus aujourd'hui. + +Le premier est ce qu'on pourrait appeler le caractère général de cette +théologie. Il est évident qu'elle tend au rationalisme, ou du moins +qu'elle a pour but de concilier la foi avec la raison, l'autorité avec +la science, le dogme avec la philosophie. On a vu que l'entreprise +n'était pas entièrement nouvelle au temps d'Abélard, mais nul n'y avait +apporté autant de subtilité réelle que lui, ni surtout un aussi grand +renom de dialectique. Sans avoir jamais prétendu à l'hétérodoxie, sans +s'être jamais extérieurement ni, je le crois, intérieurement donné pour +un novateur religieux, il s'était en tout, et même dans la foi commune, +piqué de penser par lui-même. Il avait élevé sa chaire de sa propre main +et se croyait le créateur de sa doctrine. Quoi qu'il fît donc, il était +suspect: son esprit aurait été plus modéré, plus timide, plus sûr, son +coeur aurait été plus humble, qu'il n'eût pas évité un grand danger, +la défiance de l'Église. Il mettait son amour-propre à l'exciter, bien +qu'il n'eût jamais l'insolence ou le courage de la braver; il ne cessait +de la provoquer, en s'empressant de la désarmer dès qu'elle le menaçait. +C'est donc sur le caractère philosophique de sa théologie qu'il se +montrera d'abord jaloux d'éclairer et de rassurer les fidèles. + +L'application de la philosophie à la théologie conduit naturellement à +citer les philosophes autant ou plus que les Pères, qui ne le sont pas +toujours; les philosophes, de leur côté, ne sont pas toujours chrétiens. +D'ailleurs c'est du sein du paganisme que sont sortis les grands noms +de la philosophie. De là, dans notre auteur, un mélange nécessaire des +lettres profanes et des lettres saintes. Bien que plusieurs Pères des +premiers siècles en aient donné l'exemple, assez constamment suivi +par la littérature du moyen âge, c'est un usage qui a toujours été +soupçonné, accusé d'être abusif, et par ceux-là même qui s'y étaient +quelquefois conformés. Pour Abélard, que l'érudition et la dialectique +conduisaient sans cesse sur le terrain de l'antiquité payenne, il +y avait donc grand intérêt à justifier l'emploi de ces autorités +hasardeuses et à réconcilier enfin la science des Gentils avec les +traditions catholiques. + +Mais il lui importait plus encore de se laver de toute connivence avec +ceux qui ne consultaient les Gentils que pour s'écarter de l'Église, +qui abusaient des sciences du siècle et corrompaient le dogme par la +dialectique. La philosophie de son temps, comme de tout temps, était +prévenue d'incrédulité et de libertinage; pour lui, comme pour ses +successeurs, restait la commune ressource de dire qu'il y a deux +philosophies, la vraie et la fausse, et nous le verrons chercher à se +disculper de son attachement à l'une en s'acharnant contre l'autre. Il +déclamera avec violence et, s'il le faut, avec fanatisme contre ceux +qu'il se complaît à nommer les pseudo-philosophes. Plus franche et +plus hardie, et comme pour achever sa pensée, Héloïse appelait les +adversaires de son époux du nom injurieux que saint Paul donnait à ses +calomniateurs: saint Bernard était pour elle un pseudo-apôtre[272]. + +[Note 272: II Cor. XI, 13.--Voy. t. I, p. 167 et _Ab. Op._, ep. II, p. +42.] + +Quand la dialectique, même circonscrite dans de certaines bornes par une +intention chrétienne, pénètre dans le dogme, elle peut toujours altérer +ce qu'elle explique et réduire le mystère à sa plus simple et à sa trop +simple expression, en l'interprétant suivant la science; elle-même, et +pour son propre compte, elle n'a été que trop accusée d'être une science +de mots. Une orthodoxie dialectique risque donc aussi de n'être qu'une +orthodoxie nominale. Le philosophe peut, dans toute l'énergie du terme, +n'être _chrétien que de nom_. C'est de ce danger qu'Abélard tâche de se +préserver; il s'attache à combattre, à détruire toutes les objections +de l'hérésie contre la Trinité; il prend soin de séparer et même de +garantir sa doctrine de tout contact avec l'erreur de Roscelin. «Quant +on lit aujourd'hui les deux ouvrages incriminés,» dit M. Cousin, «on y +trouve la dialectique placée à la tête de la théologie et l'esprit caché +du nominalisme y minant les bases du christianisme, au lieu de les +attaquer directement[273].» En revoyant ses arguments, Abélard semble +avoir pressenti cette grave critique qui l'attendait encore après six ou +sept siècles, et il a pris grand soin d'établir le caractère orthodoxe +de sa doctrine sur la Trinité. + +[Note 273: _Ouvr. inèd. d'Ab._, Introd., p. cxvii.] + +Recueillons maintenant la substance de ce qu'il dit de neuf ou +d'important sur ces trois points: l'autorité des philosophes, l'abus de +la dialectique en matière de religion, la pureté de sa doctrine. + +1. «Si l'autorité des apôtres, si celle des Pères, si celle enfin de la +raison ne suffisent pas, même contre des philosophes qui n'invoquent que +la dernière, il ne nous reste qu'à renvoyer leurs traits à nos ennemis; +en repoussant une à une leurs objections, étouffons les aboiements de +ceux qui cherchent à diffamer aux yeux des fidèles tout ce que, dans +une intention sincère, nous avons écrit pour la défense de la foi. Ils +récusent eux-mêmes les philosophes comme Gentils, et leur contestent +toute autorité en faveur de la foi, comme étant condamnés par elle..... +Mais tous les philosophes, Gentils peut-être de nation, ne le furent +point par la foi.... Comment, en effet, dévouerions-nous à la damnation +ceux à qui Dieu même, au témoignage de l'apôtre, a révélé les secrets de +la foi et les profonds mystères de la Trinité, et dont les vertus et les +oeuvres sont célébrées par de saints docteurs[274]?» Car peut-on nier +que l'incarnation ne paraisse annoncée dans certains écrits payens plus +ouvertement que dans quelques livres sacrés? Quand Platon dit que Dieu, +en formant le monde, prit deux longueurs, qu'il appliqua l'une à l'autre +dans la forme de la lettre grecque X et les courba en orbe, n'est-ce pas +une image du mystère de la croix[275]? Si les sacrements furent inconnus +de l'antiquité, c'est que la loi d'Israël n'avait pas été donnée pour +tous, comme l'Évangile. «Aucune raison ne nous force donc à douter +du salut de ceux des Gentils qui, avant la venue du Sauveur, ont, +naturellement et sans loi écrite, _fait_, selon l'apôtre, _ce que veut +la loi_, et qui la montraient _écrite dans leurs coeurs, leur conscience +rendant témoignage_ pour eux-mêmes[276].» Il est évident par l'Écriture +que «la justice a commencé par la loi naturelle.» Les menaces et les +prescriptions de l'Ancien Testament ne regardaient qu'Abraham et ses +descendants. «Ne désespérez du salut de personne ayant, avant le Christ, +vécu bien et purement. Et par quelle abstinence, par quelle continence, +par quelles vertus, la loi naturelle et l'amour de l'honnête ont +jadis signalé non-seulement les philosophes, mais encore des hommes +illettrés!... Que de témoignages nous le redisent, comme pour gourmander +notre négligence et notre faiblesse!... Armés des pages des deux +Testaments, des innombrables écrits des saints, nous sommes pires... +que ceux à qui Dieu avait refusé la tradition de la loi écrite et le +spectacle des miracles.» + +[Note 274: _Theol. Chr_., t. II, p. 1203-1240.] + +[Note 275: Ce que dit Platon, c'est que Dieu ayant composé du _même_, +de _l'autre_ et de _l'essence_ un certain mélange, et l'ayant divisé +en parties formant une longue bande, il la coupa en deux suivant sa +longueur, puis croisa ces deux moitiés l'une sur l'autre en la forme du +X, les courba en cercle et enveloppa le tout dans un double mouvement. +C'est la création de l'âme du monde et de la forme sphérique de +l'univers. Il n'y a dans cette obscure description rien qui ressemble au +christianisme; le croisement à angle aigu est regardé comme une allusion +à la position de l'écliptique sur l'équateur et n'a point de rapport +avec la figure de la croix du Sauveur. (_Timée_, éd. de M. H. Martin t. +1, p. 99, et not. 24, t. II, p. 30.)] + +[Note 276: Rom. II, 13, 14, 15, et III, 28.] + +Quant à la doctrine, des philosophes ont prêché l'immortalité de l'âme, +la rétribution future, la gloire ou le châtiment; ils s'y appuient pour +nous exhorter à bien faire. Il faut bien qu'en eux-mêmes ils aient +appris à connaître ces vertus qu'ils nous enseignent, il faut qu'ils +sachent que Dieu en est le principe ou plutôt la cause finale, qu'elles +doivent avoir l'amour de Dieu pour origine et pour but. C'est la foi de +Socrate, c'est l'enseignement de Platon que Dieu est le souverain bien. +L'humilité de Pythagore semble avoir deviné l'humilité chrétienne. +Lorsqu'on lit ce que Cicéron dit de la sagesse, on se rappelle cette +parole de Job: _La piété, c'est la sagesse_[277]. Or la sagesse de Dieu, +c'est le Christ. Si, pour avoir aimé le Christ, nous sommes appelés +chrétiens, comment refuser le même nom à ceux qui ont aimé la sagesse? +Les préceptes moraux de l'Évangile ne sont qu'une _réformation de la loi +naturelle que les philosophes ont observée_[278]. L'Évangile, comme la +philosophie et à la différence de l'ancienne loi, préfère la justice +intérieure à l'extérieure et pèse tout d'après l'intention de l'âme; +aussi quelques platoniciens ont-ils été emportés jusqu'à ce blasphème, +que Jésus-Christ avait reçu toutes ses maximes de Platon. + +[Note 277: _Th. Chr_ t. II, p. 1210. C'est la définition de l'orateur: +_Vir bonus dicendi peritus_, qui, chose assez singulière, rappelle à +l'auteur la passage de Job: _Timor domini ipsa est sapientia_ (XXVIII, +28), passage qu'il cite au reste dans ces termes: _Ecce pietas est +sapientia_, comme saint Augustin (_De Trin_., XII, xiv, et XIV, i), +d'après le mot grec des Septante, [Grec: Theosezeia].] + +[Note 278: _Id., ibid._, p. 1211. Abélard a commenté ailleurs avec +détail dans un sens favorable aux philosophes les passages de saint Paul +déjà cités, (_Com. In ep. ad Rom., Ab. Op._, p. 513.) et déjà il avait +dit dans l'Introduction: «Diximus deum esse potentiam generantem, +et sapientiam genitam, et benignitatem procedentem: cum istud nemo +discretus ambigat, sive Judaeus, sive Gentillis, nemini aec fides deesse +videtur.» (L. II, p. 1101.)] + +Si vous jugez des principes des philosophes par leurs oeuvres, voyez +comme ils ont réglé la société: ils semblent lui avoir appliqué les +préceptes évangéliques. Les règles qu'ils prescrivent aux chefs des +cités sont celles que s'imposent aujourd'hui les clercs et les moines. +«La cité est une fraternité.... Les législateurs de république ont +l'air d'avoir devancé la vie apostolique de la primitive Église.» +L'interdiction de la propriété, la mise en commun de tous les biens +est le principe de cette parole de Socrate dans le Timée[279]: Que les +femmes soient communes et que nul n'ait des enfants à lui. «Or, mes +frères, faut-il tourner cela dans un sens honteux et supposer qu'un si +grand philosophe, de qui date l'étude de la discipline morale et la +recherche du souverain bien, ait institué une infamie aussi manifeste et +aussi abominable que l'adultère, condamné et par les philosophes, et par +les poëtes, et par tous les hommes observateurs de la loi naturelle, au +point que quelques-uns regardent comme adultère l'ardeur passionnée de +l'époux pour son épouse?» Non, Socrate n'a voulu que détruire jusqu'au +dernier reste de la propriété: il veut que les femmes soient en commun +dans un but, non de plaisir, mais d'utilité. «La vraie république est +celle dont l'administration est dirigée vers l'utilité commune, et +ceux-là seulement sont concitoyens qui cohabitent dans une telle union +de corps et de dévouement qu'en eux paraisse accompli ce que dit le +psalmiste de la perfection de la primitive Église, imitée aujourd'hui +par les congrégations monastiques: _Ah! qu'il est bon et agréable que +les frères habitent unis en un corps!_ (CXXXII, 1.) + +[Note 279: _Th Chr_., t. II, p.1212. Ce n'est pas la communauté des +femmes, mais celle des enfants qui est prescrite dans le Timée, le +mariage au contraire y est réglé, et d'une manière assez singulière. +(_Étud. sur le Tim._, t. I, p. 81.)] + +Les anciens n'appellent cité qu'une association où tout a pour but +le bien commun, «association maintenue sans murmure par la charité +sincère.» C'est vraiment la définition d'une société chrétienne. +Et tandis qu'ils ont désiré introduire une telle sévérité dans la +république que Platon veut en bannir jusqu'aux poëtes, ils ont prescrit +à ceux qui la gouvernent un tel amour pour le peuple, que, «se regardant +comme ses ministres, non comme ses maîtres... ils ne doivent pas +craindre et de combattre et de donner leur vie pour la liberté de la +patrie, sûrs d'atteindre ce séjour de la béatitude céleste qui, selon +Cicéron, fut par révélation promise à Scipion[280].» Ainsi ont fait les +Décius, donnant l'exemple qu'avait donné déjà David, aimé du Seigneur. +«Qu'ils rougissent à ces souvenirs, les abbés de ce temps-ci, eux à qui +est confié le premier soin de la religion monastique, qu'ils rougissent +et reviennent à résipiscence, touchés du moins de l'exemple des Gentils, +tandis qu'aux yeux de leurs frères, qui ruminent de vils aliments, +_vilia pulmentorum pabula_, ils dévorent impudemment des mets exquis et +nombreux. Qu'ils remarquent aussi, les princes chrétiens, avec quel zèle +courageux des Gentils ont embrassé la justice...» Qu'ils songent à ce +Zaleucus qui appliqua à son propre fils la loi que lui-même avait faite +contre l'adultère. + +[Note 280: _Th. Chr._, t. II, p. 1215. On voit qu'il avait lu Macrobe, à +qui nous devons le Songe de Scipion.] + +Les philosophes ont connu également l'abstinence des anachorètes ou des +moines, la sublimité de la vie contemplative, les vertus de la solitude. +La vie solitaire «est celle où la ferveur extrême de l'amour de Dieu +nous suspend à la contemplation de la vision divine, et nous faisant +abandonner toute sollicitude des liens du monde, ne nous laisse, +pour ainsi dire de commerce qu'avec les choses célestes.» Quelques +philosophes grecs, les Esséniens aussi, ont su s'y élever. Faut-il +prouver leur mépris des richesses? citons Pythagore, Cratès, Antisthène, +leur mépris de la vie? Socrate «succomba pour la défense de la vérité +comme un martyr certain de la rémunération;» le mépris de la douleur? il +éclate dans les stoïciens. Parlerons-nous de leur mépris des voluptés et +de la pureté de leur vie? C'est en eux «que commença cette beauté de la +chasteté chrétienne ignorée des Juifs.» On voit dans les livres quels +soins, quels embarras sont attachés au mariage; Salomon a peint avec la +plus grande force tous les dangers de la passion des femmes. La chasteté +paraît la vertu la plus agréable à Dieu, et l'histoire romaine abonde en +beaux traits de continence et de pudeur; il suffit de rappeler Lucrèce +et Virginie[281]. + +[Note 281: _Th. Chr._, t. II, p.1216-1235.] + +Quant à la science, les témoignages des saints nous apprennent combien +celle des philosophes nous est nécessaire dans l'étude des lettres +sacrées, tant pour résoudre toutes les questions que pour éclaircir les +mystères allégoriques, dont l'explication est souvent dans les +nombres; aussi saint Augustin met-il au premier rang la dialectique et +l'arithmétique. C'est la poésie et ses mensonges qu'il faut fuir. Si +un chrétien a le goût des lettres, qu'a-t-il besoin de se repaître +de fictions vaines? «Quelles sont les formes de style, les beautés +d'expression que ne présente pas la page sacrée, _pagina divina_, toute +remplie des énigmes de l'allégorie et de la parabole, et presque partout +abondante en allusions mystiques? Quelles sont les grâces d'élocution +que ne nous enseigne pas la langue hébraïque, cette mère des +langues?.... Quels mets peuvent manquer à la table spirituelle du +seigneur, c'est-à-dire à l'Écriture sainte, où, suivant Grégoire, +_l'éléphant nage et l'agneau se promène?_.... Qui, parmi les poëtes et +même parmi les philosophes, a égalé saint Jérôme pour la gravité de +la diction, saint Grégoire pour la douceur, saint Augustin pour la +subtilité? Dans le premier, vous trouverez l'éloquence de Cicéron, dans +les deux autres la suavité de Boèce et la subtilité d'Aristote, et bien +plus encore, si je ne me trompe, en comparant les écrits de chacun. +Que dire de l'éloquence de Cyprien ou d'Origène et de tant de docteurs +innombrables, tant grecs que latins, tous profondément versés dans +l'étude des arts libéraux?.... Mais comment les évêques et les docteurs +de la religion chrétienne n'écartent-ils pas les poëtes de la cité de +Dieu, quand Platon leur interdit la cité du siècle? Bien plus, dans +les jours solennels des grandes fêtes qui devraient être employés +tout entiers aux louanges du Seigneur, ils appellent à leur table les +bateleurs, les danseurs, les sorciers, les chanteurs d'infamies. Ils +célèbrent jour et nuit la fête et le sabbat en leur compagnie; puis +ils les récompensent par de grands dons, qu'ils dérobent aux bénéfices +ecclésiastiques, aux offrandes des pauvres, évidemment pour sacrifier +aux démons. Qu'est-ce, en effet, que ces histrions, sinon les hérauts +et pour ainsi dire les apôtres des démons?.... Oui, ce qui se dit dans +l'église fatigue, ennuie de tels auditeurs. C'est un fardeau pour +eux que de faire l'oblation aux autels du Christ; et jusque dans les +solennités de la messe, pendant l'espace d'une heure, ils ne peuvent +sevrer leur langue de propos vains. Toute leur âme brûle pour le dehors +et aspire à la cour des démons, aux conventicules d'histrions. C'est +là qu'ils sont prodigues d'offrandes, et attentifs avec le plus grand +silence et la plus grande passion à la prédication diabolique. Mais +apparemment c'est peu de chose pour le diable que ce qu'ils font hors du +sanctuaire des basiliques, s'il n'introduit pas dans l'église de +Dieu les turpitudes de la scène. O douleur! il l'ose. O honte! il +l'accomplit; et devant les autels mêmes du Christ, toutes les infamies +sont introduites de toutes parts; les temples, au milieu des réunions +des fêtes solennelles, sont dédiés aux démons, et sous le voile de la +religion et de la prière, tous, hommes et femmes, ne semblent réunis que +pour satisfaire librement leur lasciveté; et ainsi sont célébrées les +veilles de Vénus[282].» + +[Note 282: _Theol. Chr._, t. II, p. 1235-1240.] + +Ce morceau offre quelque intérêt pour l'histoire du théâtre. Il +prouve que certains jeux scéniques étaient connus dès ce temps-là et +inspiraient un goût très-vif aux classes supérieures de la société, et +même aux grands de l'Église. Il indique également que ces scandaleuses +représentations, qui ont longtemps souillé les lieux saints, étaient +déjà célébrées aux jours de fêtes, et que si une partie du clergé +les tolérait, des esprits plus sévères ne lui épargnaient pas les +remontrances. Mais on comprend que cette sévérité même ne devait pas +améliorer la position d'Abélard auprès de ceux qu'elle censurait, et ce +n'était pas une très-habile manière de se bien mettre avec l'Église; +que d'établir, pour justifier les philosophes, que bon nombre +d'ecclésiastiques étaient loin de les égaler en pureté et en modestie. +Cette apologie qui tourne en invective, décèle un esprit toujours près +de franchir les bornes et de tourner contre le clergé les armes que +devaient un jour saisir les écrivains réformés et les libres penseurs de +toutes les écoles. Prise en elle-même et au fond, l'argumentation est +hardie. Elle tend à mettre la foi philosophique au niveau de la foi +chrétienne, en même temps qu'à placer les moeurs des philosophes +au-dessus de celles des prêtres. Si cette argumentation était seule +et sans contre-poids, elle autoriserait des doutes sérieux sur le +catholicisme d'Abélard. Mais elle a une contre-partie qui la compense, +et qui témoigne d'une intention sincère d'impartialité chrétienne. +Nous allons le voir humilier non moins résolument aux pieds de la foi +l'orgueil et l'égarement de la philosophie. + +II. Au-dessus des ennemis du Christ, hérétiques, juifs, gentils, ceux +qui contestent avec le plus de subtilité la sainte Trinité, sont les +professeurs de dialectique, ou ces sophistes tant raillés par Platon, +«ceux qui n'usent pas, mais abusent de l'art.» Or cette philosophie est +comme le glaive acéré dont «un tyran aveugle se sert pour tout détruire, +mais qui peut servir pour la défense: elle peut faire beaucoup de bien +et beaucoup de mal. On sait que les péripatéticiens, que nous appelons +aujourd'hui les dialecticiens, ont par de bons arguments, réprimé les +hérésies tant des stoïciens que des épicuriens.» Quant à ceux dont +l'adresse perfide a rendu la dialectique odieuse, leur faute a été +condamnée, il y a longtemps, par Cicéron dans sa Rhétorique[283]. Saint +Paul s'est prononcé maintes fois contre l'esprit contentieux et les +argumentations verbeuses. Et un pape, répétant les paroles de saint +Ambroise, a dit: «Les hérétiques mettent dans la discussion toute la +force de leurs poisons[284].» Au temps où nous sommes, les dialecticiens +s'arrogent le premier rang parmi les philosophes, croyant avoir acquis +la «meilleure philosophie, parce qu'ils ont la plus verbeuse.» En eux +est ce principe de tout péché qui précipita le premier ange de +la céleste béatitude, l'orgueil. «Les professeurs de dialectique +s'imaginent qu'armés des raisons les plus rares, ils peuvent tout +prétendre et tout attaquer.... qu'il n'est rien qu'ils ne puissent +comprendre et discuter; et, pleins de mépris pour toutes les autorités, +ils font gloire de ne croire qu'en eux seuls; car ils n'acceptent que +ce que leur persuade la raison.... L'orgueil suit la science et +l'aveuglement l'orgueil; et ainsi, chose singulière, la science ramène à +l'ignorance.» En s'attribuant à soi-même le don que l'on tient de Dieu, +on le perd, et l'on s'égare d'autant plus qu'on avait été mieux doué. +L'hérétique, comme le mot l'annonce, est celui qui choisit, ou qui suit +la préférence de son jugement, c'est-à-dire qui préfère son propre +esprit à celui de Dieu. «Il devient alors présomptueux, impatient, +contentieux: il se forme à la dispute plus qu'à la discipline et aspire +à la gloire plus qu'au salut.... Gardez-vous de ceux qui rapportent +en raisonnant la nature unique et incorporelle de la Divinité à la +similitude des corps composés d'éléments, moins pour atteindre la vérité +que pour faire montre de philosophie. Ils ne s'élèvent point à la +connaissance de celui qui résiste aux superbes et fait grâce aux +humbles.» Nul ne connaît ce qui est de Dieu, hors l'esprit de Dieu: +nul ne peut rien enseigner, si Dieu ne l'illumine. Dieu est le maître +intérieur qui instruit sans paroles qui il lui plaît. Aussi la vie +religieuse sert-elle plus à le comprendre que la subtilité d'esprit. +«Dieu aime mieux la sainteté que le génie.... Ceux qui ont la ferveur de +l'amour, qu'importe qu'ils nous paraissent des simples et des idiots, et +ne puissent exprimer et démontrer tout ce que l'inspiration divine +leur fait comprendre? Plût à Dieu qu'ils y prissent garde, ceux qui +s'arrogent impudemment la maîtrise en écriture sainte, et qui ne +corrigent point leur vie, mais vivent charnellement dans la souillure! +Ils disent que l'intelligence spéciale des énigmes divines leur a été +donnée, que les secrets célestes leur ont été confiés; ils mentent. Ils +semblent se vanter ouvertement d'être le temple du Saint-Esprit. Que du +moins l'impudence de ces faux chrétiens soit écrasée par les philosophes +gentils, qui pensaient que la science de Dieu s'acquiert moins en +raisonnant qu'en vivant bien.» Qu'ils écoutent Socrate, qui professait +qu'il ne pouvait rien que par la grâce divine. «Qu'ils écoutent les +philosophes, eux qui se disent philosophes. Qu'ils écoutent leurs +maîtres, eux qui méprisent les saints[285]....» + +[Note 283: _Id., ibid._, p. 1242-1246. Cette rhétorique est celle _ad +Herennium_, l'ouvrage de Cicéron qu'il cite de préférence. Le passage +rapporté est extrait du livre II, XI.] + +[Note 284: I Cor., XI, 16.--I Tim., VI, 20.---II Tim. II, 14, 22, +23, 24.--_Resp. Adriani pap. ad Carolum_, c. XLIX; _S. Concil._, t. +VII.---_Ambr. Op._, t. I, _De Fid._, c. V.] + +[Note 285: _Th. Chr._, t. III, p. 1245-1252.] + +«Il est vrai que dans toutes les choses qui peuvent se discuter +rationnellement, la décision de l'autorité n'est pas nécessaire; mais ne +doit-il pas suffire à la raison qu'il lui soit démontré que celui qui +surpasse tout, doit surpasser les forces de l'intelligence et de la +dialectique des hommes? Quelle chose devrait plus indigner les fidèles +que de confesser un Dieu que cette petite raison humaine pourrait +comprendre?» + +C'est ce qu'ont senti et les saints et les philosophes. Les esprits +célestes eux-mêmes ne connaissent pas Dieu pleinement. Le nom du fils +de Dieu, dit Hermès, ne peut être prononcé par une bouche humaine[286]. +Dieu, «c'est-à-dire le Dieu qui n'est compris et cru que par le petit +nombre ou par les plus grands des sages,» est _le Dieu inconnu; Incerti +Judaea Dei_, dit Lucain. C'est le Dieu caché de l'Écriture, le Dieu +inconnu de l'autel d'Athènes, le même, ce semble, que cet autel de +la Miséricorde, où ne s'offrait pas d'autre sacrifice que celui des +brachmanes, le sacrifice de la prière et des larmes, l'autel dont parle +Stace: + + Nulli concessa potentum + Ara Deum, mitis posuit clementia sedom. + +[Note 286: _Id., ibid._, p. 1254.--Abélard ne cite, je crois, nulle part +Hermès qu'à l'aide de saint Augustin, et rien ne me prouve qu'il eût +sous les yeux le texte ou la traduction de ces célèbres apocryphes, le +Pimandre ou l'Asclépius.--Cf. _Introd._, p. 1004, 1009, 1012, 1052, +etc., et _Sic et Non_, p. 45.] + +«Que répondront à tout cela les professeurs de dialectique, s'ils +veulent discuter par raisonnement ce que leurs principaux docteurs +affirment ne pouvoir être expliqué? Ils se moqueront de leurs docteurs, +pour n'avoir pas tu la vérité que Dieu leur inspirait, vérité que +ceux-ci font profession de ne pouvoir exposer en dissertant, tenant pour +plus vénérable ce qui surpasse davantage la portée de l'intelligence +humaine. Ils ne rougissent pas de déclarer qu'ils entendaient et même +disaient bien des choses, qu'ils professaient enfin des vérités qu'ils +ne pouvaient démontrer; et même ils se plaisaient tellement dans +cette obscurité que, sur les choses qu'ils auraient pu démontrer, ils +étendaient le voile littéral, pour que la vérité découverte et nue ne +fût pas méprisée à cause de la facilité de la comprendre.» Les déesses +d'Éleusis apparurent une nuit au philosophe Numenius, en habit de +courtisanes, et se plaignirent qu'il les eût arrachées du sanctuaire de +la pudeur, parce qu'il avait donné l'interprétation de leurs mystères, +«Oh! plût à Dieu que ceux qui s'affichent pour philosophes fussent, même +en songe, détournés de leur présomption, et qu'on les vît cesser de nier +l'existence de l'incompréhensible majesté du Dieu suprême, parce qu'ils +ne l'entendent pas discuter avec une parfaite évidence[287]!» + +[Note 287: _Id., ibid._, p. 1254.---Le songe de Numenius est raconté par +Macrobe, (_Somn. Scip.,_ t. I, c. II.)] + +Mais voici l'objection: Que sert de dire une vérité qu'on ne peut +expliquer? et voici la réponse: Lorsqu'on entend, touchant Dieu, quelque +chose que l'on ne comprend pas, l'auditeur est excité à l'inquisition; +«l'inquisition enfante l'intelligence, si la dévotion l'accompagne.» Aux +uns a été donnée la grâce de dire, aux autres celle de comprendre. En +attendant, et tant que la raison ne se dévoile pas, l'autorité doit +suffire. «Il faut s'en tenir à la maxime connue: ce qui est admis par +tous, par le plus grand nombre, ou par les doctes, ne doit pas être +contredit. Il est donc salutaire de croire ce qu'on ne peut expliquer, +d'autant que ce que l'infirmité humaine peut démontrer n'est pas +grand'chose, et qu'il ne faut point appeler foi l'adhésion que nous +arrache l'évidence rationnelle. Nul mérite auprès de Dieu, quand on ne +croit pas à Dieu, mais à de petits arguments qui trompent souvent, et +qui peuvent à peine être saisis, même quand ils sont raisonnables[288].» + +[Note 288: _Id., ibid._, p. 1255.---Ce passage est en contradiction avec +ce qu'il a dit dans l'Introduction, t. II, p. 1054 et 1058. Voyez au +précédent chapitre, p. 201 et 205.] + +La dernière objection des dialecticiens, c'est qu'il faut repousser +une foi qui ne peut être défendue, faute de raisons évidentes pour la +soutenir. Mais nous leur demanderons ce qu'ils pensent de leurs maîtres +qui ont enseigné cette foi. «Nous tenons du seul Boèce tout que nous +savons de l'art de l'argumentation en usage aujourd'hui, et c'est de lui +que nous avons appris tout ce qui fait la force du raisonnement. Nous +savons que c'est encore lui qui a disserté sur le dogme de la Trinité, +exactement et philosophiquement, en se conformant à la classification +des dix catégories[289]. Accuseront-ils le maître même de la raison, et +diront-ils qu'il s'est égaré dans l'argumentation, celui de qui ils +font gloire de l'avoir apprise? Quoi? le maître n'aura pas aperçu ce +qu'aperçoivent ses disciples! il n'aura pas vu par quelles raisons on +peut infirmer ce qu'il soutenait! Je pardonne à leur impudence; qu'ils +nous enlèvent ce qu'ils voudront, ceux qui ne savent point épargner +leurs maîtres, pourvu qu'ils ne troublent pas la foi des simples, et que +par les lacs des sophismes où déjà ils sont eux-mêmes enveloppés, ils +n'entraînent pas les autres dans la fosse où ils sont tombés. Pour +éviter un tel danger, il ne reste qu'à demander à Dieu un remède contre +la contagion; qu'il brise les machines de guerre de ceux qui s'efforcent +de détruire son temple par les coups redoublés du bélier de leurs +arguments. + +[Note 289: On a vu qu'il est douteux que ces ouvrages théologiques +soient de Boèce. (c. 1, p. 160.)] + +«Mais enfin, puisque l'importunité de ces querelleurs ne peut être +réprimée par l'autorité ni des saints, ni des philosophes, et qu'il faut +absolument leur résister par le raisonnement humain, nous avons résolu +de répondre aux fous suivant la folie, et de pulvériser leurs attaques +par les moyens qui leur servent à nous attaquer[290].» + +[Note 290: _Theol. Chr_., p. 1256.] + +Ici Abélard, rentrant peut-être plus complètement dans sa vraie pensée, +revient à l'idée qu'il faut prendre aux incrédules leurs armes, et les +confondre par leurs propres arguments. «Si cette obscurité si profonde +aveugle notre raison, qui se signale plus par la religion que par le +génie, et si à tant de recherches des plus subtiles, notre petitesse ne +suffit pas ou succombe vaincue, que nos adversaires n'imaginent point +pour cela d'incriminer ou de censurer notre foi, qui n'en vaudrait pas +moins en elle-même, quand un homme aurait faibli dans la discussion. Que +personne ne m'impute à présomption d'avoir entrepris ce que je n'aurai +pas accompli; mais qu'il pardonne à une intention pieuse qui suffit +auprès de Dieu, si l'habileté fait défaut. Tout ce que nous exposerons +sur cette haute philosophie, nous professons que c'est une ombre et non +la vérité, une certaine ressemblance et non la chose même. Quel est le +vrai? Dieu le saura. Quel est le vraisemblable et le plus conforme aux +raisons philosophiques? je pense que je le dirai. En cela, si mes fautes +veulent que je m'écarte de la pensée et du langage catholiques, qu'il me +pardonne, celui qui juge des oeuvres par l'intention, prêt que je suis +toujours à donner toute satisfaction en effaçant ou corrigeant tout ce +qui sera mal dit, lorsqu'un fidèle m'aura redressé par la vertu de la +raison ou l'autorité de l'Écriture[291].» + +[Note 291: _Id., ibid_., p. 1256-1258. Ceci est repris du prologue de +l'Introduction, p. 974.--Voy. ci-dessus, p. 185.] + +III. La trinité des personnes qui sont en Dieu, est un seul Dieu[292]. +«La religion de la foi chrétienne tient invariablement, croit +salutairement, affirme constamment, professe sincèrement que le Dieu un +est trois personnes, le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit, un seul +dieu et non plusieurs dieux, un seul créateur de toutes choses visibles +et invisibles..... un en tout, sauf en ce point, la distinction des +personnes.» Elles ne sont pas trois dieux ni trois seigneurs, mais trois +personnes, dont chacune n'est aucune des deux autres, quoique chacune +soit Dieu tout entier. La substance des trois personnes, ou la substance +de Dieu, est donc simple et une; c'est une essence indivise, une +puissance, une majesté, une gloire, une raison, une opération; en un +mot, la seule exception à l'unité divine est dans la différence des +propriétés; celle d'une personne ne peut jamais être transportée dans +une autre, car elle ne serait plus propriété, mais communauté. + +[Note 292: _Theol. Chr_., t. III, p. 1258-1270.] + +Certaines choses sont dites de Dieu qui ne peuvent être entendues que +d'une des personnes et non de plusieurs. Quand on dit que Dieu est +inengendré, cela ne peut s'entendre que du Père, car le Saint-Esprit, +qui n'est pas engendré, n'est pas pour cela inengendré. Ce qui n'est pas +juste n'est pas nécessairement injuste; exemple, une pierre ou un arbre. +Certaines choses peuvent être dites de Dieu qui s'appliquent soit +collectivement, soit séparément, à toutes les personnes ou à chacune; +ainsi Dieu, Seigneur, Créateur, Tout-Puissant, Éternel, etc., cela +peut se dire de toute la Trinité et de chaque personne de la Trinité. +Certaines choses ne peuvent se dire que des trois ensemble, ainsi le nom +même de Trinité: Dieu est la Trinité, Dieu est père; le Père n'est pas +la Trinité, Trinité est le nom propre des trois ensemble. Enfin il y +a un nom, un seul qui convient à chacune d'elles, mais non à toutes +ensemble, c'est le nom même de personne; il convient à toutes, mais +séparément et non simultanément. + +Dans cette trinité des personnes, aucune n'est substantiellement +différente des deux autres, aucune n'en est numériquement séparée; +chacune est différente de chaque autre seulement par la propriété, non, +encore une fois, dissemblable substantiellement ou numériquement, comme +le croit Arius. Ainsi le Père n'est pas autre chose (_aliud_) que le +Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils que le Saint-Esprit; il n'est pas +autre chose en nature, mais il est autre (_alius_) en personne: celui-ci +n'est pas celui-là, mais il est ce qu'est celui-là. Socrate est +différent numériquement de Platon, c'est-à-dire qu'il est autre par +la distinction de l'essence propre, mais il n'est pas autre chose, +c'est-à-dire qu'il n'est pas substantiellement différent, puisque tous +deux sont de même nature, quant à la communauté de l'espèce: l'un et +l'autre est homme. + +«Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu.» Car tout ce qui existe dans la +nature ou est éternel, et c'est Dieu, ou a commencé, et vient de Dieu; +hors de là, il n'y a que le péché et l'idole, qui sont nos oeuvres et +non les oeuvres de Dieu. La sagesse, la puissance qui sont en Dieu sont +Dieu même. Si l'on prétend que les qualités de Dieu soient en lui, sans +être ni lui ni créées par lui, mais qu'elles demeurent éternellement en +lui ou sont coéternelles à la divine substance dans laquelle elles +sont, nous demanderons si elles sont en Dieu substantiellement ou +accidentellement. Si elles y sont substantiellement, elles constituent +la substance de Dieu, elles sont alors antérieures (_priores_) à Dieu, +comme la raison est dite antérieure (_prior_) à l'homme, étant sa forme +constitutive. Ainsi, par exemple, le Dieu sage serait constitué par la +substance de la divinité et la sagesse, il serait un tout composé de +matière et de forme, il aurait un principe. Si, au contraire, les +qualités lui appartiennent accidentellement, Dieu est sujet aux +accidents, proposition condamnée par tous les philosophes et tous les +catholiques. L'accident peut être ou ne pas être, il est mutable, +omissible, il dépend de l'altérabilité du sujet; on peut dire qu'il est +la forme d'une chose corruptible; comment serait-il compatible avec +la nature divine? La sagesse ne pouvant être en Dieu une forme ni +substantielle ni accidentelle, il reste qu'elle est Dieu, et de même la +puissance, et de même les autres attributs. + +Dieu n'est une substance qu'autant que c'est une substance unique, +incomparable, au delà ou au-dessus de la substance; de même, les +propriétés qui sont dans cette substance ne peuvent être régulièrement +appelées formes ni accidents, et elles n'ont d'autre effet que la +distinction des personnes; et cette différence n'est pas celle de la +personne de Socrate à celle de Platon, les trois personnes n'ayant +qu'une essence, tandis que Socrate et Platon n'ont pas la même essence +ou la même substance essentielle. Grande et subtile distinction; il faut +que l'identité d'une substance unique, l'unité indivisible de l'essence, +ne fasse pas obstacle à la diversité des personnes, et ne nous conduise +pas à l'erreur de Sabellius; il faut que la diversité des personnes ne +soit pas un empêchement à l'unité de la substance, et ne nous jette pas +dans l'erreur d'Arius. + +On ne voit pas bien comment Abélard conciliera ces idées générales avec +l'attribution de la puissance au Père, de la sagesse au Fils, de l'amour +au Saint-Esprit, et aucun théologien qui adopte en tout ou en partie +cette répartition ne nous a paru clair et conséquent. Abélard ne +l'abandonne pourtant pas, et il présente même d'une manière spécieuse la +réserve d'une part, éminente dans la puissance en faveur du Père, car +les autres attributions ne sont pas contestées. Tout ce qui concerne la +puissance est, dit-il, attribué au Père; d'abord la création est tirée +du néant, et le Père crée par son Verbe, non le Verbe par le Père; c'est +le Père qui donne pouvoir et mission, c'est lui qui envoie le Fils +(Galat., iv, 4) de qui il est écrit qu'il s'est rendu obéissant à son +Père (Phil., ii, 8). Dans ses souffrances, c'est le Père que le Fils +invoque, et il parle toujours de son pouvoir comme d'un don que le +Père lui a fait. Quant à la sagesse dans le Fils, elle est nommée +textuellement dans l'Écriture, Saint Jean dit aussi que le Père a donné +tout jugement au Fils (v, 22), et le Verbe est _le Logos_, et _le Logos_ +est la raison, dit saint Augustin[293]. Que la distribution des dons de +Dieu appartienne au Saint-Esprit, c'est ce qu'on lit partout; à lui donc +tout ce qui vient de la bonté. Ainsi la distinction des trois propriétés +se justifie. «Le dialecticien peut être le même que l'orateur, mais son +attribut comme orateur n'est pas le même que comme dialecticien[294].» + +[Note 293: _Quaest._ LXXXIII, c. XLIV.] + +[Note 294: _Th. Chr._, p. 1309-1311.] + +Si nous n'avions crainte de fatiguer le lecteur des redites nécessaires +de l'argumentation scolastique, il y aurait ici une controverse +merveilleuse de subtilité a dérouler devant lui; mais il faudrait la +donner tout entière, car elle brille surtout par les détails, par cette +méthode minutieuse qui ne néglige aucune des formes successives du +raisonnement, qui poursuit la même pensée sous toutes les expressions +possibles de la science. La grandeur manque à cette discussion, mais non +la rigueur, la sagacité, l'opiniâtreté; les mathématiques seules offrent +des exemples analogues, parce qu'elles ont seules une langue comparable +et supérieure encore comme instrument d'analyse à la langue systématique +des péripatéticiens du moyen âge. + +Nous renonçons à donner, même par échantillons, cette controverse, qui, +sérieuse pour le fond, semblerait puérile de formel mais nous devons +dire qu'elle nous paraît embrasser tout l'ensemble des objections +élevées de tout temps contre le dogme par les adversaires du +christianisme. Quinze de ces objections attaquent la Trinité au nom de +l'unité; huit, la Trinité admise, sont dirigées contre l'unité; toutes +reviennent à cette argumentation: La Trinité est nominale ou réelle. +Nominale, elle n'est qu'une notion arbitraire; autant de noms peuvent +être donnés à la divinité, autant elle devrait compter de personnes, et +il est étrange que des noms, accidents passagers des langues humaines, +constituent des choses éternelles. Réelle, la Trinité est la triplicité +de substance, car l'unité de substance est la condition de toute +réalité: trois personnes réelles ne peuvent être consubstantielles. Que +devient alors l'unité de Dieu? Trois personnes sont trois choses; dire +qu'elles sont semblables, c'est dire qu'elles diffèrent en quelque +chose, et si elles diffèrent, l'unité numérique de l'essence est +impossible. La question qu'Abélard résume ainsi, Grégoire de Nazianze la +posait dans ces vers: + + [Grec: + Pôs ê triazet, ê trias palin + Enizet: + (XI, de Vit. sua.)] + +Abélard a raison de dire que toute la difficulté scientifique de ces +objections est celle de concevoir la diversité des personnes, sans leur +assigner aucun des modes de différence admis par les philosophes; mais +il ajoute aussitôt que la nature singulière de la divinité doit bien +exiger un langage singulier. Platon n'ose dire ce que c'est que Dieu, la +sagesse incarnée seule l'a dit: «Dieu est esprit.» (Jean, IV, 24.) Mais +c'est un esprit auprès duquel tout autre est corporel et grossier. Nos +docteurs, «qui ramènent tout à la logique,» n'ont pas même osé mettre +Dieu au nombre des choses, à peu près par le même scrupule qui décidait +Platon à insérer entre nulle substance et quelque substance, entre le +néant et les réalités actuelles, son _Hyle_, cet être informe, matière +universelle qui n'est aucun être et d'où tous les dires sont pris, +_materia, mater rerum_. Aux difficultés de la science humaine, il y a +donc une première réponse générale dans cette parole de saint Jean: «Ce +qui est de la terre parle de la terre.» (III, 34.) Souvenez-vous que, +comme votre science, votre langage est terrestre. Les maîtres n'osent +faire de Dieu ni une substance ni aucune chose; essayez donc, après +cela, de concilier la divinité et vos dix catégories, ou plutôt +distinguez profondément l'incréé du créé, et tâchez d'avoir deux +langages. + +N'imitez pas cependant ces hérétiques d'hier, théologiens en titre, qui, +du haut de la chaire enseignante, annoncent que Dieu ne peut être +Père, Fils ou Saint-Esprit accidentellement, et que les propriétés des +personnes sont nécessairement réelles en dehors de son essence, si +l'on ne veut que la Trinité s'évanouisse. Il ne faut pas chercher une +différence plus grande entre Dieu le Père et Dieu le Fils qu'entre un +homme père de celui-ci et le même homme fils de celui-là. S'il est vrai +qu'en Dieu tout est Dieu, ce n'est que relativement qu'il peut porter +un autre nom que Dieu. Les propriétés des personnes sont donc des +relations. Ce que signifie la distinction des personnes, c'est que par +disjonction on dit Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu Saint-Esprit; c'est +une distinction relative, ce sont des noms relatifs; seulement il ne +s'agit point de relation à une autre personne. Le terme auquel le +premier terme est relatif manque, ou plutôt les relations de Dieu sont +à Dieu même: le Père est père de Dieu, le Fils fils de Dieu, le +Saint-Esprit procède de Dieu; aussi la théologie appelle-t-elle les +relations _relations intérieures de la divinité_[295]. + +[Note 295: «Opponunt Deum non esse tres personas nisi etiam tria.» +(_Theol. Chr._, t. IV, p.1202.) La réponse à cette objection repose sur +une différence entre _tres_ et _tria_, conforme également au langage +dialectique (car _tria_, c'est _tres res_, tandis que _tres_ se rapporte +à _personae_) et au texte de l'Évangile: [Grec: kai outoi oi treis +en eios], les trois sont un, _unum_. (1 Ep. de Jean, V, 7.) Mais par +malheur en grec [treis] ne peut se rapporter à _personnes_, [Grec: +prosôpa].] + +Les trois personnes ne sont pas nécessairement trois êtres, trois +choses, _tria_; cette expression synthétique _la trinité des personnes_ +n'emporte pas une division nécessaire de ses éléments, pas plus que _le +vingt et unième_ n'est séparément _le vingtième et le premier_, pas plus +que _la demi-maison_ n'est divisément _la maison_ et _la demie_, pas +plus que le verbe _fait chair_ n'est _fait_ ou créé. Dieu est trois +en ce sens qu'il est triple de propriété ou de définition; il n'est +multiple qu'en personnes, c'est-à-dire en propriétés personnelles. +La similitude entre les personnes n'entraîne aucune distinction +substantielle. Pourquoi ne tiendrait-on pour semblables que des choses +qui diffèrent numériquement? Pourquoi celles qui ne sont distinctes que +par les propriétés, n'admettraient-elles pas un rapport de similitude? +La proposition et la conclusion sont choses semblables sous plusieurs +rapports, et cependant elles ne sont pas choses séparées numériquement; +elles ne sont pas deux choses, puisque une conclusion, est à la fois +conclusion et proposition. + +Mais on dit que, d'une part, chacune des trois personnes est Dieu, +essence divine; que, d'une autre part, aucune d'elles n'est l'une des +deux autres, et l'on conclut qu'elles sont plusieurs dieux ou plusieurs +essences divines. Il faut répondre en contestant ce passage du singulier +au pluriel. Socrate est le frère d'un homme, Platon est le frère d'un +autre; Socrate et Platon sont-ils frères? Deux hommes sont chacun une +intelligence; l'intelligence est-elle donc plusieurs choses et non pas +une chose? Chaque être a sa durée, ou dure son temps; y a-t-il donc des +temps différents? Le temps n'est-il pas unique? Tous les membres d'un +homme font un homme, de tous ces membres on peut dire: c'est un homme; +coupez une main, l'homme reste, mais ne se double pas, il n'y a toujours +qu'un homme. D'où vient donc que parce que chaque personne de la Trinité +est Dieu, les trois personnes feraient trois dieux? Un homme qui sait +trois arts est trois artistes, et non trois hommes. Tout dépend donc de +l'idée qu'on se fait de la différence qui constitue chaque personne. +Il est enseigné que c'est une différence de définition, non d'essence. +L'honnête et l'utile ne sont pas la même chose, ils se définissent +différemment, quoique l'honnête soit utile. L'orateur et le grammairien +ne sont pas identiques, quoique la même essence soit le sujet du +grammairien et de l'orateur. Ainsi le Père et le Fils sont différents +avec la même substance; l'un n'est pas l'autre pour cela. Si l'on dit +quelquefois _le Père est le Fils_, cela signifie que le Fils est Dieu +comme le Père, tuais non qu'il soit par les propriétés le même que +(_idem quod_) le Père. Sans doute il ne faut pas trop s'attacher aux +termes; «encore faut-il que les termes soient catholiques.... On ne doit +point forcer les expressions figuratives qui ne sont point prises dans +le sens propre, ni les pousser au delà de ce que prescrit l'usage et +l'autorité.» De ce qu'on dit que Dieu ne connaît pas les méchants, +doit-on conclure que Dieu ne connaît pas tout? Ces mots: _J'adore la +croix_, signifient-ils que j'adore un bois insensible? Transportés +des créatures au créateur, les noms de père et de fils acquièrent +une signification spéciale, expriment une relation qui n'a point +sa pareille. Quand on parle de Dieu, la plus grande discrétion, +c'est-à-dire le plus grand effort de discernement, est nécessaire. +Gardons-nous des expressions qui pourraient, contre les paroles +d'Athanase, conduire à la confusion des personnes, _neque confundentes +personas_. En vain invoquerait-on la règle du syllogisme: Tout ce qui +s'affirme du prédicat s'affirme du sujet, ou bien si A est B et que B +soit C, A est C; il faudrait donc l'entendre comme si, dès qu'une chose +est dite d'une autre chose, tout propre du prédicat était propre du +sujet, et admettre par exemple que si cet homme est ce corps, comme ce +corps est ce qui ne s'anéantit pas, cet homme est ce qui ne s'anéantit +pas. Les distinctions du bon sens doivent présider à l'emploi des règles +de l'art. + +La relation qui constitue la propriété de chacune des trois personnes, +a quelque chose de mystérieux; elle ne rentre pas exactement dans les +cadres de la science, elle ne peut donc être exprimée que par des +similitudes, _sub quadam pia similitudinis umbra_. Les comparaisons sont +permises, mais il faut s'en défier, aussi les voyons-nous employées dans +cet ouvrage avec beaucoup de réserve. Celle du sceau d'airain fait place +à une comparaison prise d'une image de cire, et c'est avec brièveté +et précision qu'Abélard en use pour expliquer, en quelque manière, la +génération du Fils. Comme l'image de cire est de la cire (_ex cera_), +comme l'espèce est du genre, la sagesse divine, étant une certaine +puissance, est de la puissance divine (_ex potentia_); et en ce sens +l'homme est la même chose que l'animal, l'image de cire la même chose +que la cire, mais sans réciprocité. Semblablement, le Fils est de la +même substance que le Père, la sagesse est essentiellement puissance, +mais il n'y a pas identité absolue. La sagesse est comme une partie +de la puissance; il faut dire _comme_ une partie, parce que Dieu est +indivisible. Le Fils est du Père comme la sagesse est de la puissance, +voilà la génération. Quel mode de génération? Le Père ou la puissance +est-il matière, cause, principe, antécédent quelconque du Fils ou de +la sagesse? Nulle de ces expressions ne doit être prise au propre: la +matière est assujettie à la forme, mais non pas Dieu; la cause suppose +l'effet, et le Fils n'est point un effet; le principe, l'origine, ne +s'applique point à un être éternel qui a dit de lui-même: _Principium +qui et loquor vobis_ (Johan., viii, 25); rien en Dieu ne peut être +l'antécédent de Dieu même[296]. Aucune priorité d'essence non plus que +de dignité n'est possible entre les personnes divines. Le Père n'est +point d'un autre ni par un autre, tandis que le Fils est du Père et +par le Père; mais cette différence ne constitue aucune supériorité. La +génération ne constitue aucune priorité, parce qu'elle ne suppose aucune +succession. Dieu, en engendrant le Fils, ne s'engendre pas lui-même et +n'engendre pas un autre Dieu que lui; mais c'est un acte de génération +éternelle: le Fils est engendré toujours (_gignitur_), et toujours il +est engendré (_genitus est_); les relations des personnes de la Trinité +sont coéternelles[297]. Resterait à examiner ce que c'est qu'être d'un +autre, par un autre, _esse ab alio_, si cela ne veut pas dire avoir +un autre pour cause, principe ou matière, ou tout au moins si cela +n'exprime pas la génération d'une substance détachée d'une autre +substance; mais c'est là précisément ce qu'Abélard ne discute pas. Il +affirme, et c'est tout. Il pose les expressions reçues, consacrées, et +s'abstient de les définir à fond. Ce parti pouvait être le plus sage, +mais bien plus sage encore il eût été de dire sans commentaire et comme +axiome, non de la raison, mais de la foi: «Jésus-Christ est le fils de +Dieu et il est Dieu.» + +[Note 296: Tout ceci est d'une orthodoxie plus rigoureuse que l'Église +même ne l'exige. Plus d'un Père a, sans encourir aucune censure, employé +des expressions qu'Abélard s'interdit, et il cite ici même, en les +désapprouvant, des paroles de saint Augustin qui conduiraient aisément à +l'hérésie, par exemple que le père est _la cause_ de sa sagesse, qu'il +est _le principe_ de la divinité, etc. (_Th. Chr._, t. IV, p. 1321.)] + +[Note 297: _Th. Chr._, l, IV, p. 1324-1326. Ce point a été contesté. +L'auteur d'une dissertation contre Abélard (_Anonymus Abbas_) trouve +contraire à la dignité du Fils de dire qu'il soit toujours actuellement +engendré, _semper gigni_. Il faut dire qu'il est toujours _un engendré, +semper genitum esse_. (_Disput adv. Ab. dogm._, t. III, _in Bibl. +Cisterc_. t. IV, p. 251.)] + +Abélard ne s'en est pas tenu là; l'Église ne s'en tient pas là. +Elle analyse les termes, et elle explique ce qu'elle déclare +incompréhensible. Le philosophe était donc autorisé à s'efforcer de +_rapprocher de plus en plus la raison humaine de l'intelligence_ des +mystères. C'est pourquoi il n'a rien négligé pour établir méthodiquement +la foi touchant la Trinité, «cette foi qui lui paraît ne manquer à +personne.» Indépendamment des citations des anciens, ceux-mêmes, dit-il, +qui repoussent les mots sacramentels de notre foi, _Dieu le père, Dieu +le fils_, sont d'accord avec nous sur le fond de l'idée. Demandez-leur +s'ils croient à la sagesse de Dieu, s'ils croient à sa bonté: cette +croyance suffit; avec cet aveu, on peut convertir les plus éloignés de +nous. C'est pour eux qu'il est écrit: «On croit du coeur à la justice.» +(Rom. X, 10.) + +«Voilà, dit Abélard en finissant, ce que nous avons osé écrire +touchant la plus haute et incompréhensible philosophie de la Divinité, +incessamment forcé et provoqué par l'importunité des infidèles, +n'affirmant rien de ce que nous disons, et ne prétendant pas enseigner +la vérité que nous faisons profession de ne pas savoir. Mais ceux qui se +glorifient de combattre notre foi, ne cherchent pas non plus la vérité, +mais le combat. Attaqués, si nous pouvons leur résister, il doit suffire +que nous nous défendions. Ceux, qui se font agresseurs, s'ils ne +triomphent, succombent dans leur dessein et disparaissent. Et puisqu'ils +nous attaquent principalement avec des raisons philosophiques, nous +aussi nous avons de préférence, recherché celles qu'on ne saurait +pleinement entendre, si l'on n'a consacré ses veilles aux études +philosophiques et surtout dialectiques. Il était vraiment nécessaire que +notre résistance à nos adversaires usât des moyens qu'ils acceptent, nul +ne pouvant être accusé ou réfuté que sur les points accordés par lui, +pour que ce jugement de la vérité fût accompli: _Sur le témoignage de ta +propre bouche, mauvais serviteur, je te condamne[298].» + +[Note 298: _Theol. Chr._, t. IV, p. 1344.---Luc, XIX, 22.] + +On ne sait plus guère la théologie; et peut-être pensera-t-on que ces +distinctions infinies sur la nature de la Trinité sont l'oeuvre spéciale +du génie subtil d'Abélard, tout au moins un produit passager de l'esprit +ingénieusement frivole des scolastiques, et dans tous les cas une +collection dangereuse d'idées hasardées et d'hérésies en germe. Qu'on se +rassure, Abélard a très-peu inventé. Sauf quelques arguments de détail, +il ne sort pas du cercle tracé par les théologiens. Des questions qu'il +parcourt, bien peu ont été inconnues des Pères de l'Église; toutes se +sont perpétuées dans les écoles de théologie. Nous devons même ajouter +qu'en général les solutions qu'il donne sont légitimes, et que, même sur +les points abandonnés à l'appréciation des docteurs, sur les _questions_ +restées _ouvertes_, il se décide communément pour le sentiment le plus +correct et le mieux autorisé. Il faut ici qu'on daigne nous en croire, +sans nous demander nos preuves. Mais si l'on veut feuilleter, non pas +Richard de Saint-Victor, saint Thomas, Albert le Grand, non pas les +docteurs de l'école, mais tous les théologiens sérieux jusqu'au XVIIIe +siècle, par exemple le P. Petau, qui ne passe point pour avoir fait abus +de scolastique, on verra que les questions traitées par Abélard, et +bien d'autres non moins subtiles, non moins délicates, font une partie +essentielle de la science théologique, et sont assez souvent résolues +par les meilleures autorités dans le même sens que par le docteur auquel +saint Bernard disait anathème. + +Nous n'entendons pas dire cependant que tout soit, au point de vue de +l'orthodoxie, irréprochable dans Abélard. Au reste, on en va mieux +juger. + + + +CHAPITRE IV. + +DES PRINCIPES DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.--OBJECTIONS DES CONTEMPORAINS. + +Arrêtons-nous quelques moments, et recherchons comment la doctrine +d'Abélard touchant la nature de Dieu, a été jugée, comment nous devons +la juger nous-mêmes. De toutes ses théories, sa théorie de la Trinité +fut la plus fatale à son repos. Pour elle, il fut condamné à Soissons, +et lorsque vingt ans plus tard il éclairait et compléta son premier +ouvrage par un second, c'est encore de ses idées sur la Trinité qu'il +eut principalement à répondre devant le concile de Sens. Contre ce point +capital de sa théologie, les griefs de l'Église sont déposés dans les +écrits de Guillaume de Saint-Thierry, de Geoffroi d'Auxerre, de Gautier +de Mortagne, de Gautier de Saint-Victor, et surtout de saint Bernard, +le véritable auteur de la perte d'Abélard[299]. C'est là que nous irons +chercher ces griefs pour les exposer et les discuter. + +[Note 299: Guillelm. S. Theod. _Disputatio adv. P. Abæl, ad vener. +Gaufredum, carnut. episc. et B. Bernardum, clar. abb. (Biblioth. Patr. +Cisterc._, t. IV, p. 112-126.) _Disputatio anonym. Abbat. adv. P. +Abæl. dogmata._ (_Ibid._, p. 238-258.)---Gualter. de Mauritan., episc. +laudun., _Epistola adv. P. Abæl_, (_Spicileg._, D. Luc d'Achery, ed. +1723, t. III, p. 524.)--L'ouvrage en quatre livres de Gautier de +Saint-Victor (_Liber M. Walteri, prior. S. Vict., Paris_.) n'a pas été +publié. Il était dirigé contre Abélard, P. Lombard, Gilbert de la Porrée +et Pierre de Poitiers. Il est connu par de longs extraits que Duboulai +en a donnés. (_Hist. univ. parisiens._, t. II, p. 629-650.)---_S. +Bernardi Epist._ CLXXXVII et seq., CCCXXXVII et seq. et _Tract. contr. +error. Abæl. seu Opusc._ XI. (_Op. omn._, v. I, t. I et II)--Hugues +et Richard de Saint Victor ont aussi critiqué ou indirectement réfuté +certaines opinions d'Abélard (Hugon. S. Vict., _Op._, 8 vol. in-fol., +1618, t. III, _Summ. sent._, Tract. I, p. 430. _De Sacram._, t. II, +para XIII, c. VII, p. 669.---Rich. S. Vict. _Op. passim._)--Bernard de +Luxembourg, dans son Catalogue haereticorum, fol. lxiii, veut qu'une des +épîtres de saint Anselme soit dirigée contre Abélard; mais c'est une +erreur évidente.] + +I. + +La méthode générale d'Abélard était le premier. Il veut traiter +l'Écriture sainte comme la dialectique, dit Guillaume de Saint-Thierry, +et il contrôle la foi par la raison. Par là, dit Gautier de Mortagne, +il a ramené la foi à n'être qu'une simple opinion. Et dans la lettre +célèbre où saint Bernard, s'adressant au pape, réunit et discute les +principaux chefs d'accusation, il commence par celui-là[300]. + +[Note 300: _Ab. Op._, p. 270, et S. Bernardi _Op., Ep. pap. Innocent._, +t. I ep. cxc. et t. II, p 610.] + +«Nous avons en France un théologien nouveau, devenu tel d'ancien maître +qu'il était, et qui après s'être joué dès son premier âge dans l'art +dialectique, s'égare maintenant dans la science de l'Écriture sainte. +Il s'efforce de ranimer de vieux dogmes assoupis et déjà condamnés, les +siens et ceux des autres, et de plus il en ajoute de nouveaux. Comme de +toutes les choses qui sont au-dessus du ciel et au-dessus de la terre, +il ne daigne rien ignorer, excepté la sainte ignorance (_nihil proeter +solum nescio quid nescire_), il lève la face vers le ciel et scrute les +profondeurs de Dieu; puis, revenant vers nous, il nous rapporte des mots +ineffables qu'il n'est pas permis à l'homme de prononcer. Et prêt à +rendre raison de tout, il présume des choses au-dessus de la raison, +contre la raison, contre la foi. Quoi de plus contraire en effet à la +raison que l'effort de surmonter la raison par la raison? Et quoi de +plus contraire à la foi, que de refuser de croire à rien de ce qu'on ne +peut atteindre par la raison? Enfin voulant interpréter cette parole +du sage: _Qui croit vite est léger de coeur_ (Eccles. xix, 4.): Croire +vite, dit-il, c'est accorder la foi avant la raison, tandis que Salomon +n'a point voulu dans cet endroit parler de la foi en Dieu, mais de la +crédulité mutuelle entre les hommes. Car pour la foi en Dieu, le pape +saint Grégoire nie qu'elle ait aucun mérite, si la raison humaine +l'appuie de son expérience.» + +Abélard n'a jamais prétendu surprendre par le raisonnement les secrets +de Dieu, ni sacrifier la foi à la raison. Sans doute il a mal à propos +appliqué à la foi religieuse une parole de l'Ecclésiastique, qui n'a +trait qu'à la crédulité dans les relations des hommes; c'est une maxime +de morale pratique, on même de prudence humaine, comme il y en a tant +dans les livres du Sage; ce n'est point une règle de foi. Mais quel est +le théologien qui ne s'est jamais emparé de passages de l'Écriture, pour +leur attribuer une valeur dogmatique? La distinction du sens littéral +et du sens figuré semble tout autoriser d'avance. Dans les écrivains +sacrés, dans les prédicateurs, bien des citations sont des applications +ingénieuses plutôt que des témoignages directs. Il faut donc écarter +le texte et voir la pensée. Quand Abélard dit qu'on doit comprendre +ce qu'on enseigne, il répète ce que saint Augustin, qu'il cite, avait +exprimé presque dans les mêmes termes[301]. Cette pensée ne cesse d'être +la chose la plus simple que lorsqu'elle devient le principe d'une +méthode théologique. Il s'agit alors de la question générale de +l'application de la raison à la foi. + +[Note 301: _Introd._, t. I, p. 985, et t. II, p. 1003. Voyez nos +chapitres précédents _passim._] + +Faut-il dans l'étude de la théologie mettre la raison humaine en +interdit? L'affirmative n'est pas soutenable. La raison humaine est +apparemment aussi indéfectible que l'Église, et la foi la plus absolue +maîtrise la raison et ne la supprime pas; si l'on voulait prendre à la +lettre certains anathèmes des saints et même des apôtres, pour professer +en thèse l'incompatibilité radicale de la raison et la foi, tous les +écrivains sacrés protesteraient à l'envi. Quand tout est calme, quand +on n'abuse point de leurs concessions, le christianisme n'a point +d'apologistes qui ne cherchent à concilier ces deux choses, la foi et la +raison. Seulement elles sont conciliables _jusqu'à un certain point_; +toute la difficulté gît dans l'appréciation des droits respectifs, et +dans la fixation des conditions de l'alliance. De là vient qu'on trouve +dans les auteurs des passages contradictoires, et tantôt pour, tantôt +contre la raison. Tout chrétien est rationaliste, tout chrétien est +croyant en une certaine mesure, et celui qui en invoquant la raison, +témoigne d'une adhésion sincère à la foi chrétienne, d'un attachement +scrupuleux à la tradition, nous paraît irréprochable, au moins tant +qu'il reste dans les termes généraux. Dans ces termes, nous croyons à +l'entière innocence d'Abélard. Il s'est bien proposé d'enseigner, ou +plutôt de _défendre_ la foi par la raison, mais, sans cesse il l'a +déclaré, la foi des apôtres, non une foi nouvelle; voulant expliquer +le dogme plutôt que le prouver, le rendre intelligible plutôt que +démonstratif; jaloux seulement de satisfaire les esprits exigeants qui +tiennent à se rendre compte de ce qu'ils croient, et de confondre les +raisonneurs infidèles qui rejettent tout ce qui ne se discute pas. Il +parle avec soumission de l'autorité, avec respect de l'Église, avec +modestie de son entreprise, avec défiance de ses lumières[302]. + +[Note 302: _Introd. prol._, p. 874, t. II, p. 1065, 1070. _Theol. Chr._, +l. III, p. 1256 et seq., t. IV, p. 1316, 1344.] + +Mais sortez des termes généraux, et peut-être concevrez-vous mieux +les scrupules et les alarmes de ses adversaires. D'abord, si les +conséquences auxquelles l'a conduit sa méthode étaient fausses ou +dangereuses, sa méthode serait suspecte; il faudrait au moins se défier +de l'esprit dans lequel il l'emploie. Aussi saint Bernard, passant +immédiatement a l'examen des opinions produites, s'attache-t-il à +condamner la science par ses oeuvres. Mais avant d'avérer jusqu'à quel +point les oeuvres d'Abélard déposent contre sa foi, il faut savoir si +chez lui domine le principe de l'autorité ou le principe de l'examen; +car de là dépend l'esprit d'un livre. Les études antérieures d'un +écrivain, ses ouvrages publiés, le tour de ses idées, le genre de sa +renommée, tout détermine sa tendance et classe son oeuvre. Reconnaissons +que toutes ces circonstances se réunissaient pour dénoncer Abélard, en +quelque sorte, dès qu'il s'avisait de théologie. Chrétien de coeur, +orthodoxe d'intention, il était rationaliste par là nature et les +antécédents de son génie; il n'avait touché à rien sans innover en +quelque chose; il s'était constamment targué de penser sans maître, ou +même de faire changer de maître à l'esprit humain, prétention de mauvais +augure et de funeste conséquence. + +Le rationalisme chrétien n'est pas formellement défendu ni condamnable +de plein droit. Certaines écoles théologiques le redoutent et le fuient; +pour toutes, il est sur une pente périlleuse, et l'on ne citera pas, je +crois, d'acte solennel qui l'ait prescrit ou recommandé; mais il est +permis, et d'imposantes autorités ne lui manqueraient pas. Parmi les +Pères, Origène, si l'on doit lui donner ce nom, a été le premier, dans +toute la force du terme, un chrétien rationaliste, mais il a failli, +et pour cela peut-être. Voyez avec quel soin Abélard se justifie de le +citer, en s'appuyant de l'exemple de saint Jérôme[303]. Le modèle du +philosophe chrétien, le type d'une orthodoxie raisonnée, paraît être +saint Augustin; et encore dans notre temps, où les triomphes et les +excès du rationalisme ont fait verser les écrivains sacrés du côté de +l'autorité, qui sait s'il ne se trouverait pas des gens pour nous dire +qu'Augustin est plus digne de respect que d'imitation? Le livre le plus +détesté peut-être depuis deux siècles par les défenseurs en titre de +l'unité, porte ce nom: _Augustinus_; celui qui l'écrivit n'entendait +certainement pas falsifier saint Augustin, et en voulant le reproduire, +il a scandalisé l'Église. Ne nous étonnons donc pas qu'Abélard, qui +met sous la protection du nom de saint Augustin presque toutes ses +hardiesses, ait pu s'égarer lui-même, ou du moins commettra la faute +d'inquiéter la clergé. D'autres noms sont venus à son aide; il s'est +réclamé de saint Jérôme, de saint Hilaire, de saint Isodore; avant lui, +Bède avait allié la théologie aux connaissances philosophiques; on +célébrait dans l'Église la dialectique de Lanfrano de Pavie et de +Guillaume de Champeaux; saint Anselme avait donné une théorie de Dieu et +de la Trinité qu'on n'a point dénaturée en la traduisant sous ce titre: +_le Rationalisme chrétien_[304]. Mais Abélard a, plus hardiment, plus +librement que ses contemporains, introduit dans l'exposition du dogme +les procédés de la science et les formes de la logique. Les erreurs, +inévitables peut-être en tout traité de théologie, ne pouvaient donc lui +être pardonnées; l'auteur compromettait l'ouvrage, et je crois qu'on a +moins condamné sa pensée que son exemple. + +[Note 303: _Introd._, t. II, p.1042 et 1045.--_Theol. Chr._, t. II, p. +1109.] + +[Note 304: _Le Rationalism chrétien à la fin du XIe siècle ou Monologium +et Proslogium de saint Anselme_ traduit par M. Bouchitre, 1842.] + +L'Église s'est placée dans une position difficile; elle ne s'en est +pas tenue, elle ne pouvait s'en tenir à ces deux termes absolus et +contradictoires, la folie de la croix, ou la sagesse du siècle; elle n'u +pu prononcer un divorce éternel entre la foi et la raison, Comment, +en effet, abjurer l'humanité? Tout homme en lui-même a deux esprits, +l'esprit de foi et l'esprit d'examen; il ne saurait croire sans un peu +comprendre, sans comprendre ou ce qu'il croit, ou pourquoi il croit, +ou pourquoi il veut croire. Le chrétien est homme, et à mesure que son +intelligence est plus développée, il éprouve plus vivement le besoin +de mettre sa croyance, si ce n'est en harmonie parfaite avec les +conceptions de l'intelligence, du moins au niveau de ce qu'elles ont de +plus élevé. Il ne veut pas que les Pythagore et les Platon paraissent, +à un degré quelconque, en savoir plus que les sages inspirés du +Saint-Esprit; ni que la doctrine qui illuminait un saint Paul ou un +saint Jean, soit pour la pureté, la hauteur, l'ordre, la clarté même de +l'expression, inférieure aux doctrines des écoles profanes. Il tend +donc à faire de la religion une science, et cette tendance du chrétien +éclairé a été de bonne heure celle de la société chrétienne. Entre +la foi et la philosophie, l'Église a placé quelque chose qui n'est +absolument ni l'une ni l'autre, qui participe de toutes les deux, et +qu'on appelle théologie. La théologie est par sa nature une chose +rationnelle, encore qu'elle ne soit pas exclusivement rationnelle; +en elle viennent se rencontrer et se développer les deux esprits qui +subsistent dans l'homme et dans l'Église; toute théologie est une +certaine alliance de la raison et de la foi. + +Dans les rares instants où l'Église est paisible et ne se croit point +d'ennemis, elle nourrit dans son sein les deux esprits dont, à d'autres +moments, elle signale les combats et veut proclamer l'incompatibilité. +Suivant les temps, les écoles, les questions, ces deux esprits se font +ou se refusent des concessions pacifiantes. Les termes auxquels ils +transigent ne demeurent point invariables. Dès que la guerre se déclare, +dès que les positions longtemps respectées sont entamées ou paraissent +menacées par le raisonnement, le sein de la théologie se déchire. ta foi +se défend en réduisant autant qu'elle peut la part laissée à la raison; +la raison avance en tâchant de s'agrandir sur le terrain qu'elle concède +à la foi, jusqu'à ce qu'enfin, poussées aux dernières hostilités, l'une +et l'autre prononcent ce mot insensé: Tout ou rien. Prétention vaine, +impuissante ambition qu'engendre la chaleur du combat, et qui, pour +réussir, aurait d'abord à changer l'humanité. A la guerre succède +l'armistice; jamais cependant la victoire n'est complète ni la paix +profonde; toujours deux esprits vivent dans, la société chrétienne; +mais suivant que l'un ou l'autre domine, il caractérise les temps, les +sectes, les hommes. On distingue toujours deux écoles et au besoin deux +partis. A quelque âge que vous preniez la théologie, dans quelques +limites qu'elle se renferme, vous la trouverez toujours divisée ou +prête à l'être. Vous entendrez soutenir ici que la foi, supérieure à la +raison, accepte à peine son secours et ne peut qu'être compromise par +son alliance; là, qu'elle n'a rien à redouter de la raison, parce +qu'elle la satisfait, et doit s'appuyer sur celle qui la justifie. +L'autorité spirituelle en général, l'Église gouvernante penchera vers +la foi par l'autorité; la pensée isolée du docteur, la méditation de +l'école inclinera vers la foi par l'examen. Sans prétendre que l'une +soit toujours entraînée à un superstitieux absolutisme, sans accorder +que l'autre se laisse toujours aller à la révolte et a la licence, je +crois vrai que de chaque côté s'élèvent ces funestes écueils où si +souvent l'orgueil humain fit échouer la vérité; et il faut bien convenir +que l'Église, prenant quelquefois l'écueil pour le port, ne s'est pas +toujours, pour sauver la foi, abstenue de la tyrannie. + +Saint Bernard et Abélard représentent les deux esprits au XII siècle. +Mais ni l'un ni l'autre n'a poussé son principe aux dernières +conséquences. Saint Bernard, qui avait peut-être la tyrannie dans l'âme +comme toutes les natures faites pour commander, ne se porta point +aux extrêmes rigueurs du pouvoir absolu, et, tout en condamnant le +philosophe, il voulut raisonner, sinon avec lui, du moins contre lui. +Abélard, quoiqu'il fût de nature opposante, et qu'un des mérites de +son esprit fût l'indépendance, glissa moins encore sur la point de la +révolte que son adversaire sur celle du despotisme. Fidèle sujet de +l'Église, il allia les témérités de l'intelligence avec la volonté +sincère de rester dans l'unité. + +La raison peut pénétrer dans la théologie, soit pour exposer le dogme, +soit pour en établir la vérité. De là deux nationalismes, l'un plus +réservé, l'autre plus radical. Le premier se borne à faire voir comment +il faut comprendre les dogmes; le second aspire à montrer pourquoi il +faut les croire, et celui-ci risque plus de s'écarter de la foi que +celui-là. Ce n'est pas que l'un ne se lie à l'autre. Démontrer la foi +due aux dogmes, ne va guère sans dire a quels dogmes; expliquer +comment ils doivent être compris, c'est les supposer ou les prouver +compréhensibles. C'est donc encore les soumettra a la raison qui, dans +un cas, les éclaircit et dans l'autre, les fonde. Il est évident, +toutefois, que l'entreprise de la raison se chargeant de légitimer +la foi, est plus périlleuse, et peut conduire à rendre la religion +justiciable de la philosophie. + +Cette dernière entreprise ne fut pas celle d'Abélard. Sa méthode est +essentiellement l'exposition raisonnée des mystères, non la recherche +de leurs titres à la croyance. Mais, en s'attachant à bien expliquer le +sens des points de foi, il est amené par le procédé dialectique à les +rapprocher à un tel degré des vérités philosophiques, qu'on dirait +qu'il veut les confondre, et, pour rendre la religion plus raisonnable, +_obsequium rationabile_, l'absorber dans la raison. Ainsi, sans avoir +mis en question les vérités de la foi, sans avoir affiché la dernière +prétention du rationalisme, il marche vers un but qui serait en +définitive le terme du rationalisme. Que pourrait-on prétendre en effet +au delà de cette conclusion dernière: La foi, c'est la raison? + +Cependant ces mots pourraient encore être entendus chrétiennement. Qu'on +y songe, le rationalisme incrédule dit: la raison exclut la foi; à +l'autre extrémité, on dit: la foi exclut la raison. Entre ces deux pôles +se placent deux opinions modérées et pourtant divergentes, qui diraient, +l'une: la raison, c'est la foi; et l'autre: la foi, c'est la raison. + +Tout ceci prouve que le principe d'Abélard ne peut être définitivement +jugé que par les conséquences qu'il en a tirées. + +II. + +Prenons donc qu'il n'a point élevé la question: Faut-il croire les +dogmes? mais, posé qu'il faut croire les dogmes, quel est le sens de +ceux qu'il faut croire? + +Voici la première erreur d'interprétation que lui reproche saint +Bernard: «Il établit que Dieu le Père est une pleine puissance, le +Fils une certaine puissance, le Saint-Esprit aucune puissance.» A cet +article, placé en tête de tous les actes d'accusation[305] Abélard a +toujours répondu par une formelle dénégation: «Ce sont paroles que +je repousse et déteste ainsi qu'il est juste, non pas tant comme +hérétiques, que comme diaboliques, et je les condamne ainsi que +leur auteur. Si quelqu'un les trouve dans mes écrits, je me déclare +non-seulement hérétique, mais hérésiarque[306].» + +[Note 305: Cf. les historiens des conciles, et notamment. _Ab. Op., in +Proefat_.--D'Argentré, _Collect. Judivior. de nov. error_., t. 1, p. +19.--S. Bern. Op., v. 1.--_Thesaur. nov. anecd_., t. V, p. 1152.--Hist. +litt. de la France, t. XII. p. 19, 120 et 139.] + +[Note 306: _Ab. Op., Apolog_. in princip., ou ep. xx, p. 311.] + +Guillaume de Saint-Thierry s'indigne de cette réponse; un autre censeur, +resté inconnu, est révolté d'un tel mensonge. Des bénédictins modernes +s'étonnent d'une telle _impudence_[307]. Est-il donc vrai qu'Abélard ait +entendu contester au Père et au Fils la toute-puissance divine, ce qui +eût été lui contester la divinité? Il n'y à qu'un Dieu, dit-il, il n'y a +qu'un Tout-Puissant. Chaque personne est Dieu, donc chaque personne est +le Tout-Puissant. Dès le concile de Soissons, il avait professé +cette maxime de saint Athanase en présence de son juge incertain et +troublé[308]. Et cependant il a dit: «Posons Dieu le Père comme la +puissance divine et Dieu le Fils comme la divine sagesse, et considérons +que la sagesse est une certaine puissance.... une certaine portion de la +puissance divine qui est la toute-puissance.--La bonté, désignée par le +nom de Saint-Esprit, n'est pas en Dieu quelque puissance ou sagesse; +être bon n'est pas être sage ou puissant.--La sagesse est une certaine +puissance, tandis que l'affection de la charité appartient plus à la +bonté de l'âme qu'à sa puissance.[309]» Que signifient donc ces paroles? +Est-ce que le Fils n'a qu'un peu de puissance, et le Saint-Esprit nulle +puissance? Mais la pensée contraire ressort constamment et clairement de +la foi et de la doctrine d'Abélard. Il y aurait injustice, méprise à +lui reprocher une induction éventuelle ou possible, comme une maxime +établie, il y aurait, comme il dit, _malice_ dans l'imputation. + +[Note 307: _Thes. nov. anecd_., t. V, p. 1148 et 1153, et _Bibi. Cist_., +t. IV; Guill. S. Theod., _In Error. Ab_., c. 1, p. 113, et _Disput. +anon. Abb_., 1, I, p. 240] + +[Note 308: _Introd_., t. I, p. 982, 988, 989, 991, t. II, p. +1084.--_Theol. Chr_., t. III, p. 1258.--Ab. Op., _In Symbol. Athan_., p. +382. _Epist_. I, p. 24, et notre livre l, t. I, p. 93.] + +[Note 309: _Introd_., p. 1085, 1086.--_Theol. Chr_., t. IV, p. 1318 et +1329.] + +Voici son idée générale. Dieu est une seule substance et trois +personnes: les personnes ne sont donc pas différentes de substance, +ou distinctes par la substance, ainsi qu'on le devrait dire de toutes +autres personnes. Alors elles ne peuvent différer que par leurs +caractères propres, ou leurs propriétés. Ces propriétés ne sont pas +celles de la substance divine; les personnes ne sauraient se distinguer +par les attributs de leur essence commune. Il faut donc qu'elles aient +chacune une ou plusieurs propriétés personnelles, ou distinctives de +chaque personne. Cette propriété, c'est au moins pour l'une d'être +le Père, pour l'autre le Fils, pour la troisième le Saint-Esprit. Le +caractère distinctif de chaque personne ne serait-il que son nom? Tout +se réduirait-il à une dénomination, non à une désignation? Ce parti +incontestablement orthodoxe n'est pourtant pas celui que prend l'Église. +La règle est de croire le Père _inengendré_, le Fils _seul engendré_, +le Saint-Esprit _procédant_. Chacun de ces attributs est distinctif, +exclusif; c'est un propre, _proprium_. Maintenant, peut-on ajouter que +cette distinction de personnes dans la Trinité correspond à une certaine +diversité, moins dans les attributs que dans les opérations de la +Divinité? L'Église ne l'a pas interdit, et quelques textes permettent de +voir éminemment dans le Père la puissance, dans le Fils la sagesse ou +l'intelligence, dans le Saint-Esprit la bonté ou l'amour. Le Symbole des +apôtres nomme _le Père tout-puissant_; le Fils seul est appelé Verbe, +dit saint Augustin; le Saint-Esprit est l'amour, dit saint Grégoire. +C'est au Fils que saint Augustin attribue, _nuncupat_, l'intelligence ou +la sagesse, au Saint-Esprit l'amour et la bonté[310]. Cette répartition +des attributs divins, Bède, dont l'autorité était si grande _dans la +latinité_, l'avait admise et propagée. Je conjecture que c'est de lui +surtout qu'Abélard l'avait empruntée. Pierre Lombard l'a plus tard +adoptée, et saint Thomas la justifie. Elle se rencontre dans bien des +livres à l'état de lieu-commun[311]. La trouvant reçue, Abélard a pu en +inférer qu'elle avait quelque réalité, et qu'elle devait concorder +avec la distinction fondamentale de Père, de Fils, de Saint-Esprit, de +non-génération, de génération, de procession. Substituant donc à ces +trois termes les trois autres, puissance, sagesse, bonté, il a conclu +que, comme on dit: le Fils est engendré du Père, et le Saint-Esprit +procède du Père et du Fils; on devait pouvoir dire: la sagesse est +engendrée de la puissance, et la bonté procède de la puissance et de la +sagesse. Conséquemment, la sagesse qui est engendrée de la puissance, +est de la puissance; l'idée de génération conduit là. Car, en thèse +générale, on peut dire que la sagesse on l'intelligence est une +puissance, une faculté, celle de comprendre et de savoir. Quant à la +bonté, elle procède, elle n'est point engendrée: il faut donc que la +procession soit autre chose que la génération. Or, comme ce qui est +engendré de la puissance est de la puissance, il suit que ce qui n'est +pas engendré de la puissance n'est pas de la puissance. Ainsi, le +Saint-Esprit ou la bonté qui n'est pas engendrée du Père ou de la +puissance, n'est pas de la puissance; et en effet, dans le langage de la +psychologie morale, la bonté n'est pas une puissance, ni proprement une +faculté. En Dieu, elle procède donc de la puissance et de la sagesse, +c'est-à-dire que le parfaitement puissant et le parfaitement sage +s'épanche en charité et se communique par l'amour. Car, pour reprendre +le langage abstrait, là où il y a puissance et sagesse sans bornes, il y +a nécessairement bonté. + +[Note 310: _De Trin_., VI, ii, et XV, xvii.--Homil., xxx, in Ev. +pentecost.] + +[Note 311: Voici les termes de Bède: «Potentia dicitur pater.... +sapientia dicitur filius, pater genuit filium, idest, divina potentia +sapientiam... Voluntas vere divina dicitur spiritus.... Spiritus iste a +patre et filio procedit, quio voluntas divina bonitas.» Voyez tout le +passage dans le [Grec: Peri didaxeôn], t. I, Ven. Bed. _Op._, t. II, p. +207.--Cf. Pel. Lomb. _Sent_., t. I, Dist. XXVII et XXXIII.--S. Thom. +_Summ._, 1, qu. XXXIX, a. 8. Je citerai comme lieux-communs les vers +si connus de Voltaire sur la Trinité dans _la Henriade_, vers qui +rappellent ceux de Chapelain dans sa _Pucelle_: + + Le suprême pouvoir, la suprême science + Et le suprême amour unis en trinité + Dans son règne éternel forment sa majesté. + +Cependant en théologie rigoureuse, cette distinction n'est pas tenue +pour essentielle. Les seules propriétés fondamentales constitutives, +[Grec: schetikai, hypostatika idiômata, tropoi tês huparxeôs], comme ils +disent, sont pour le Père, la paternité ou d'être _ingenitus_, pour le +Fils, la filiation ou d'être _unigenitus_, pour le Saint-Esprit, la +procession ou spiration. Les autres propriétés, [Grec: gnôrismata], ne +figurant pas au même rang, et ne sont guère prises comme les conditions +d'existence de la personne. On ne peut faire un propre de la sagesse +pour le Fils, de la charité pour le Saint-Esprit, comme du nom +d'_unigenitus_ ou de la procession. Cependant ces attributions de la +sagesse et de la charité sont admises. Quant à la puissance, elle n'est +pas aussi généralement, aussi formellement reconnue au Père comme +attribution particulière.] + +Quel juge sincère pourrait accuser cette doctrine d'avoir rien d'odieux, +rien d'énorme, et de tendre à défigurer le dogme, soit en brisant +l'unité, soit en abolissant la Trinité? Elle reposé sur une idée qui +n'est pas neuve, elle se prévaut d'une distinction d'attributs qui +marque et constitue celle des personnes au lieu de l'affaiblir, et qui +risque tout au plus de l'exagérer et d'introduire entre les personnes +une différence qui serait une inégalité. Abélard a protesté contre toute +pensée de ce genre, et sa bonne intention est évidente. Or comme il n'y +a pas d'hérésie sans péché, c'est-à-dire sans intention, il échappe au +soupçon d'hérésie, surtout il n'a pas mérité la moindre des invectives +de son juge. Mais renier positivement les conséquences éloignées d'une +doctrine n'est pas les anéantir; par le désaveu, on s'en absout, on ne +les détruit pas. Si les mots _puissant_, _sage_, _bon_, deviennent les +modes distinctifs des personnes de la Trinité, comme _inengendré_, +_seul engendré_, _procédant_, ils deviendront également exclusifs pour +chacune, et il s'ensuivra que le Père n'est ni bon ni sage, comme il +n'est ni engendré ni procédant; le Fils ni puissant ni bon, comme il +n'est ni procédant ni inengendré; le Saint-Esprit ni sage ni puissant, +comme il n'est ni engendré ni inengendré. Ces conséquences violentes, on +n'en pouvait charger Abélard; ses juges mêmes ne l'ont pas fait, mais +ils ont du moins induit de sa doctrine pour le Père la toute-puissance, +pour le Fils une puissance partielle, pour le Saint-Esprit nulle +puissance, et ce qui n'était qu'une conséquence possible de son dire, +ils l'ont accusé de l'avoir dit; ils l'ont accusé d'avoir pensé ce qu'on +pouvait objecter contre sa pensée. D'une réfutation ils ont fait une +condamnation; méprise trop ordinaire à une juridiction spirituelle, +qui mesure souvent sur les droits de la polémique les pouvoirs d'une +inquisition. + +La distinction de la puissance, de la sagesse et de la bonté mène donc à +faire de chacun de ces trois attributs le propre d'une personne, au lieu +de l'attribut commun de la divinité, et dépouille ainsi la substance au +profit de la personne: tel est le danger. La réponse serait qu'il faut +supprimer cette distinction ou lui donner un sens; or, elle n'en peut +avoir aucun, elle ne répond à rien, si elle ne sert à caractériser les +personnes. Mais en l'acceptant on ne doit pas l'oublier, et après avoir +admis que le Père est la puissance, le Fils la sagesse, le Saint-Esprit +la bonté, il convient d'ajouter que la puissance, la sagesse et la bonté +n'en sont pas moins des attributs divins, et qu'aucune des personnes +de Dieu ne manque des attributs de Dieu, ou de bonté, de sagesse et de +puissance. Si l'on demande l'explication de cette distinction éminente +et non pas exclusive, de cette distinction affirmée d'abord et aussitôt +effacée, elle est dans l'énigme même de la Trinité; on l'expose, on +ne l'explique pas. Ce n'est qu'une nouvelle forme du mystère de +contradiction apparente qui fait le fond du dogme, une seule substance +en trois personnes. + +Mais si la distinction des personnes peut ainsi paraîtra mieux établie +et présente un aspect plus scientifique, elle détermine d'une manière +neuve Une idée laissée Jusque-là dans le vague, elle en accroît la +portée, elle crée une difficulté de plus et ajoute au mystère qu'elle +prétend éclaircir. L'Église a donc eu raison, sous ce rapport, de ne pas +épouser la doctrine d'Abélard. + +III. + +Saint Bernard poursuit en ces termes: «Il dit que le Fils est au Père +ce qu'une certaine puissance est à la puissance, l'espèce au genre, +le _matérié_ à la matière, l'homme à l'animal, le sceau d'airain à +l'airain. N'en dit-il pas plus qu'Arius? Qui pourrait supporter cela? +Qui ne se boucherait les oreilles à ces paroles sacrilèges? Qui n'aurait +horreur de ces nouveautés profanes par les mots et par le sens[312]?» + +[Note 312: _Ab. Op_., S. Bernard, ep. XI, p. 278; et S. Bern. _Op._, +Opusc., xi.] + +Ces comparaisons sont en effet dans Abélard, mais à titre de +comparaisons seulement; c'était le goût du temps et l'usage des +théologiens. Les Pères abondent en similitudes quand ils parlent de la +Trinité. Abélard en rapporte et en discute quelques-unes qu'il trouve +défectueuses; il présente les siennes comme meilleures, mais cependant +comme partielles, approximatives, comme des _ombres de la vérité_, comme +des nécessités de l'intelligence et du langage. Cela seul l'absout de +toute ressemblance avec Arius. + +La _Théologie chrétienne_ figure dans le recueil des bénédictins parmi +beaucoup d'autres ouvrages du même genre et du même temps. J'ouvre le +volume qui la contient, et je trouve sept livres de dialogues par un +certain Hugues, archevêque de Rouen, qui les publia au commencement du +même siècle. Les auteurs du recueil lui donnent de grands éloges, et +Pierre le Vénérable l'avait loué[313]. Dans le premier de ces dialogues, +qui roule sur le souverain bien, l'auteur se fait demander par son +interrogateur comment trois personnes peuvent coexister dans l'unité +divine, et il répond: Votre corps et votre âme sont divers en +substances, comment sont-ils un en personne? L'homme est le miroir de +Dieu; or l'âme a dans son unité trois choses, elle se comprend, elle se +souvient, elle s'aime. L'intelligence engendre la mémoire; de l'une et +de l'autre procède l'amour, car l'âme aime à comprendre ce dont elle se +souvient et à se souvenir de ce qu'elle comprend. Et ces trois choses +sont égales, car elles ne vont pas l'une sans l'autre. Ainsi des +personnes de la Trinité. Dire que le Père engendre le Fils, c'est dire +que la sagesse vient du Père; dire que le Saint-Esprit procède du Père +et du Fils, c'est dire qu'il aime tout ce qu'il connaît. Le nom de Père +désigne ce qui est invisible en Dieu, le Fils est la vertu de Dieu, le +Saint-Esprit est sa divinité[314]; car c'est le propre de la Divinité +que cette charité par laquelle elle aime le bien pour le bien. + +[Note 313: _Thes. nov. Anecd_., t. V. p. 695.] + +[Note 314: D'après ces mots de l'apôtre: «Invisibilia ipsius.... +sempiterna quoque virtus ejus et divinitas.» Rom. t, 20, et ailleurs: +«Christum Dei virtutem et Dei sapientiam, 1 Cor. i, 24,--_Thes. Anecd., +Dialog_., t. I, p. 901.] + +Dieu compte par la connaissance (Père), mesure par la vertu (Fils), pèse +par la bonté (Saint-Esprit), et les choses créées où se trouvent le +poids, la mesure, le nombre, offrent un vestige de la Trinité qui les a +faites. L'âme raisonnable mesure et pèse en nombrant, nombre et pèse en +mesurant, mesure et nombre en pesant. Dans les facultés de l'âme, dans +les opérations des sens, dans les mouvements du coeur, l'ingénieux +archevêque poursuit cette analogie, et il arrive enfin a trouver +qu'Adam, qui n'a été précédé de rien, n'a point été engendré, qu'Ève est +sortie de sa substance, et que la race humaine vient de leur union. «Et +vous savez,» ajoute-t-il, «que Dieu le Père n'est de personne, que le +Fils est né de l'essence du Père, et que le Saint-Esprit, procédant de +tous deux, est un cependant[315].» + +[Note 315: _Ibid. Dial_., t. VII, p. 985-998. Cette assimilation de la +Trinité au nombre, au poids, à la mesure, était reçue dans l'Église. +(S. Aug., _De Trin._, XI, x.) Le même recueil renferme un ouvrage du +cardinal Humbert qui la développe à son tour. (_Id., Adv. Simoniac._, +III, xxiv, p. 810 et 811.)] + +«Le nombre, dit le vénérable Othlon, est le grand délateur de la science +divine.» Or, tout nombre vient de l'unité, et l'unité subsistante +par soi, germe et cause de tout nombre, signifie le Dieu, unique +tout-puissant, tellement parfait et simple qu'il n'a besoin d'aucun +autre, et que nulle créature ne peut exister sans lui. Dieu le père +n'est engendré d'aucun, _de nullo_. Nous distinguons la source, le +ruisseau, l'étang; et cependant en tous trois est un seul et même +élément, l'eau. Ainsi, dans les trois personnes est une seule et même +substance. + +L'unité ou le nombre un crée tout nombre par le second nombre. Ainsi, +Dieu le Père crée tout par son Verbe. L'unité s'engendre par elle-même, +c'est-à-dire qu'elle n'est pas engendrée; mais pour engendrer un nombre, +il faut l'unité plus un. Ce second ou le binaire est produit par le +premier (apparemment parce qu'il est le premier pris deux fois), et il +est toujours unité (puisqu'il n'est que l'unité, plus l'unité). Ainsi +la seconde personne est engendrée de la première, et cependant elle est +toujours unité. Quant au troisième nombre, il n'est pas engendré des +deux autres (apparemment parce que deux pris une fois serait deux, et +pris deux fois serait quatre). Mais il procède, puisque le troisième a +besoin des deux autres pour être le troisième; il faut déjà avoir deux +pour avoir trois. Ainsi le Saint-Esprit procède et n'est pas engendré. + +Autres similitudes. Pour qu'il y ait une maison, il faut au moins +deux murs, plus un toit. Ce sont comme les trois éléments de l'unité +_maison_. Dans un cierge allumé, il y a la mèche, la cire, la lumière. +C'est la lumière qui constitue l'unité substantielle, comme le toit +celle de la maison, comme le troisième un constitue l'unité des deux +autres, comme le Saint-Esprit l'unité de la Trinité, _du Dieu qui vit et +règne avec toi dans l'unité du Saint-Esprit_. Le signe de la croix, +le triangle peuvent aussi être ramenés à quelque ressemblance de la +Trinité[316]. + +[Note 316: _Venerabilis Othloni Dialogus de Tribus quæstionibus_, +c. XXXIV, XXXVI, XXXVII et XXXVIII.--Ejusdem _Liber de Admonitione +clericorum_, c. III.--_Thes. noviss. Anecd._, A.B. Pezio., pars III, p. +203-211 et 411.] + +Or, le vénérable Othlon, moine et doyen du monastère impérial de +Saint-Emmeram, et qui fleurissait au XIe siècle, n'a point appelé sur sa +tête les foudres de l'Église. Et cependant que d'hérésies cachées sous +le luxe de ses métaphores! + +On pourrait invoquer de plus grands exemples; on pourrait citer Scot +Érigène, qui compare le Père à l'intuition, le Fils à la raison, le +Saint-Esprit au sens[317]; et il ne faudrait pas dire que ce sont là +chez des écrivains inconnus des caprices d'imagination qui n'excusent +point un esprit de l'ordre de celui d'Abélard. Il y avait tradition. +Saint Augustin comparait la Trinité à l'âme, à la connaissance et à +l'amour, quelquefois à la mémoire, à l'intelligence et à la charité, et +puis enfin à la vision qui se compose de l'image vue, de la vue même, +et de l'attention ou perception de l'âme. Saint Grégoire de Nysse +assimilait la distinction des personnes à celle de l'âme, de la raison +et de l'intelligence. Tertullien a employé la comparaison du rayon et du +soleil, du ruisseau et de la source, de la tige et de la racine on de +la semence, pour expliquer la génération du Fils. Grégoire de Nazianze +rappelle comme usitée cette comparaison de la Trinité avec le soleil, +et saint Jean Damascène l'adopte; tous, peut-être, ignoraient qu'ils +répétaient ainsi une image chère à la philosophie d'Alexandrie. Saint +Anselme a conduit la source et le ruisseau jusque dans le lue qui +procède de l'une et de l'autre[318]. Une source, un ruisseau et un lac +sont ensemble et séparément le Nil, comme les trois personnes sont Dieu. + +[Note 317: _Scot Érigène et la Philosophie scolastique_, par M. S. René +Taillandier, p. 87 et 117.] + +[Note 318: S. Aug., _De Trin_., IX, iii et xii; X, _passim_; XI, n, et +XIV, x.--_De Civil, Del_, XI, xxvi, XV, xiii.--Nysson., De Eo,--Terlul., +_Adv_. _Prax_., XXI, viii.» Nazians., _Oral_., XXIII, XXXI et XXXVII. +Grégoire de Nazianze insiste cependant sur la grande inexactitude des +comparaisons et la nécessité de s'en tenir à la foi. (Damasc., _De +Fid. orth_., I, viii, p. 134, 140 et 142,--Anselme., _De Fid. Trin, et +Incarn_., c, vii, p. 40, et c, viii, p. 48.--_De Proc. S. Sp_., c. +xvii, p. 51.)--S. Augustin non plus n'a pas repoussé ces similitudes +métaphoriques (_De Fid_., c. ix.--_De Symb. Senn. ad cateeh_. Ce dernier +ouvrage est douteux).] + +Pour ne citer qu'un nom parmi les modernes, Bossuet a repris toutes +les comparaisons. C'est la vapeur qui s'élève de la mer, le rayon, _la +splendeur qui est la production et comme le fils du soleil_. «Lorsqu'un +sceau est appliqué sur de la cire, cette cire, sans rien détacher du +sceau qui s'imprime en elle, en tire la ressemblance tout entière et se +l'incorpore, en sorte que rien ne peut plus l'en séparer.» C'est comme +l'image dana un miroir, ou plutôt c'est comme la production de notre +conception ou de notre pensée, où nous trouvons _une idée de cette +immatérielle, incorporelle, pure, spirituelle génération que l'Évangile +nous a révélée_. «Entendre et vouloir, connaître et aimer sont actes +très-distingués, mais le sont-ils réellement?... Tout cela au fond +n'est autre chose que ma substance affectée, diversifiée, modifiée de +différentes manières, mais dans son fond toujours la même... Une +trinité créée que Dieu fait dans nos âmes, nous représente la Trinité +incréée[319].» + +[Note 319: _Élévations sur les Mystères_, 400. Sem., Eloy. III, IV, V et +VI.] + +Puisque les similitudes, c'est-à-dire les figures sont admises, il ne +reste au théologien qu'un devoir, c'est d'avertir son lecteur du danger +et de l'inexactitude inévitable du langage figuré en si grave matière. +Or, ce devoir, Abélard l'a rempli. Seulement son ton accoutumé de +confiance et même de présomption, son ascendant sur ses auditeurs, son +intolérance irritable à la plus simple contradiction l'avaient conduit, +lui et ses disciples, à mettre son explication au-dessus de l'objection +et du doute. Il fut bientôt établi dans son cercle qu'il avait rendu le +dogme clair comme le Jour, et que, grâce à lui, le mystère était devenu +compréhensible. Or, cela même était une opinion hétérodoxe, dangereuse +pour les fidèles, provocante pour ses rivaux. «Est-ce vrai, lui dit le +sage Gautier de Mortagne, ce que disent quelques-uns de vos disciples? +Ils vantent au loin et glorifient votre subtilité et votre sagesse, et +en cela ils ne font qu'acte de justice. Mais ils affirment que vous avez +pénétré les profonds mystères de la Trinité, au point que vous en avez +une connaissance pleine et parfaite. De grâce, écrivez-moi si enfin vous +connaissez parfaitement ou imparfaitement Dieu[320].» + +[Note 320: _D'Achery, Spicileg_., t.111. _Guali. de Manr_., Ep. V, p. +524.] + +Là était au fond la véritable hérésie, elle résultait moins d'excusables +opinions que de la prétention hautaine de les donner pour des vérités +dernières, prétention que semblaient trahir les dédains du maître et la +jactance des élèves. Là peut s'appliquer le mot d'Abélard lui-même: «Ce +n'est pas l'ignorance qui fait l'hérétique, c'est l'orgueil[321].» Mais +quel tribunal humain peut connaître de ce crime-là? + +[Note 321: _Theol. Chr_., p.1247.] + +IV. + +«Il dit encore,» continue saint Bernard[322], «que le Saint-Esprit +procède du Père et du Fils, mais qu'il n'est nullement de la substance +du Père ou du Fils. D'où vient-il donc? De rien peut-être, comme toutes +les choses qui ont été faites?» Si le Saint-Esprit ne procède point +par essence (_essentialiter_), il faut qu'il procède par création +(_creabiliter_); ou bien nous trouvera-t-il une troisième manière, cet +homme toujours en quête de nouveautés, et qui en invente quand il n'en +trouve pas, affirmant les choses qui ne sont pas comme si elles étaient? +«Mais, dit-il, si le Saint-Esprit était engendré de la substance du +Père, le Père aurait deux fils.» + +[Note 322: _Ab. Op_., p. 218.] + +Comme si ce qui est d'une substance l'avait conséquemment pour père! +Est-ce que les poux, les lentes et les phlegmes (_phlegmata_?) sont les +fils de la chair ou ne sont pas de la substance de la chair? Et les vers +qui sortent du bois pourri sont-ils d'une autre substance que celle du +bois, pour ne pas être les fils du bois? Mais les teignes aussi tirent +leur substance de la substance des étoffes, et n'en tirent pas leur +génération; et beaucoup de choses sont dans le même cas. Je m'étonne +qu'un homme subtil et quelque peu savant, à ce qu'il croit, ayant +confessé que le Saint-Esprit est consubstantiel au Père et au Fils, nie +cependant qu'il sorte de la substance du Père et du Fils, à moins de +vouloir que ce soit eux qui sortent de la sienne, ce qui serait, il est +vrai, inouï et ineffable. Mais si le Saint-Esprit n'est pas de +leur substance ni eux de la sienne, que devient, je vous prie, +la consubstantialité?» Autant vaut la nier avec Arius et prêcher +ouvertement la création. Toutes ces différences nouvelles, introduites +entre le Fils et le Saint-Esprit, détruisent l'unité. Le Saint-Esprit se +retirant de la substance du Père et du Fils, ce n'est pas une trinité +qui demeure, mais une dualité; car une personne qui n'aurait en +substance rien de commun avec les autres, ne serait plus digne défigurer +dans là Trinité. Ainsi tout à la fois la Trinité est mutilée et l'unité +divisée. + +Or, voici ce que dit Abélard: Le Fils est engendré du Père et seul +engendré (_unigenitus_), le Saint-Esprit n'est donc pas engendré, il +procède, et l'Église enseigne qu'il procède du Père et du Fils; ainsi il +y a une différence entre la génération et la procession. «La différence, +c'est que celui qui est engendré est de la substance du Père, la sagesse +étant une certaine puissance, tandis que l'affection de la charité +appartient plus à la bonté de l'âme qu'à sa puissance... Je n'ignore pas +que beaucoup de docteurs ecclésiastiques veulent que le Saint-Esprit +soit aussi de la substance du Père, c'est-à-dire qu'il soit par lui, +étant d'une seule substance avec luit. Cependant nous ne disons pas +proprement qu'il soit de la substance du Père (_eco substantix patris_), +le Fils seul doit être dit tel; mais l'Esprit, quoique de même substance +(_ejusdem substantix_) avec le Père et le Fils, d'où la Trinité est dite +_homousios_, c'est-à-dire d'une seule substance, ne doit nullement être +dit de la substance du Père ou du Fils à proprement parler, car pour +cela il faut être engendré[323].» + +[Note 323: _Introd_., p. 1086.] + +Voila l'expression et le délit d'Abélard. Tout se réduit a cette +distinction fugitive: le Fils est de la substance du Père et le +Saint-Esprit a la même substance que le Père, une seule et même +substance étant commune à toutes les personnes de la Trinité. Voici +comment s'en explique la _Théologie chrétienne_: «Quand on dit que +le Fils est de la substance du Père, _être de la substance du Père_ +signifie seulement dans cet endroit _être engendré du Père_, par une +translation de ce qui se passe dans la génération humaine... où quelque +chose de la substance du corps du père est transporté et converti dans +le corps du fils.» Seulement, de peur d'équivoque, on rappelle plus loin +ces mots de saint Jean: «Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui +est né de l'esprit est esprit[324].» + +[Note 324: _Theol. Chr._, I. IV, p. 1327.--Jean, III, 6.] + +Quant au Saint-Esprit lui-même, _spiritus_ vient de _spirare_, esprit +a le même radical que _spiration_; c'est pour cela qu'on dit qu'il +procède, non qu'il est engendré. «La bonté que le nom de Saint-Esprit +désigne n'est pas une puissance ou une sagesse, car être bon ce n'est +pas être puissant ou sage.... Ainsi, quoique le Fils, soit du Père +autant que le Saint-Esprit... la génération diffère de la procession en +ce que celui qui est engendré est de la substance même du Père, puisque +la sagesse a cela de particulier d'être une certaine puissance, et que +l'affection de la charité appartient plus à la bonté qu'à la puissance +de l'âme. D'où l'on dit très-bien que le Fils est engendré du +Père, c'est-à-dire est de la substance même du Père, tandis que le +Saint-Esprit n'est nullement engendré, mais plutôt procède, c'est-à-dire +que par la charité il s'étend vers autrui; car par l'amour on _précède_ +en quelque sorte, on avance de soi vers un autre[325].» + +[Note 325: _Theol. Chr._, I. IV, p. 1329.] + +Évidemment Abélard évite de répéter que le Saint-Esprit ne soit pas de +la substance du Père (_eco substantia_), mais il l'insinue, et c'est +créer une difficulté nouvelle dans la Trinité que d'y insérer une +distinction et une contradiction de plus. Cette subtilité était +gratuite, et elle a été rejetée avec juste raison; il fallait se borner +à dire: les trois personnes sont consubstantielles, cependant il ne +paraît pas que la troisième le soit de la même manière que la seconde, +puisque l'une est consubstantielle par génération et l'autre par +procession. On pouvait ajouter: la communauté de substance doit se +réaliser d'une manière différente pour chacune des trois personnes. +Quand même on écarterait les mots de _génération_ et de _procession_, +celui de qui est le Fils ne peut, quant au mode, être identiquement +consubstantiel à celui qui est de lui, comme celui qui est du premier +est consubstantiel à celui de qui il est; et ainsi de chaque personne +comparée aux deux autres. Je répète que je parle du mode; la +consubstantialité subsiste, les trois personnes ont une seule et même +substance, mais elles ne l'ont pas absolument de même. Quelle est donc +la différence? Elle est impénétrable; elle existe pourtant, la théologie +le veut, puisqu'elle distingue la génération et la procession; mais +cette différence qu'elle affirme, elle ne l'explique pas. Le tort +d'Abélard est d'avoir voulu l'expliquer, et le péril est venu de +la séduction qu'exerçaient sur son esprit la distinction des trois +attributs, puissance, sagesse, bonté, et la pensée d'identifier cette +distinction avec les deux autres, celle de Père, Fils, Esprit, et celle +d'inengendré, engendré, procédant, au point que ces trois _triplicites_ +ne fussent plus que des expressions différentes, substituables les unes +aux autres, comme des notations diverses de mêmes quantités algébriques. +Or, il est très-permis de dira en général que la sagesse est puissance +et que la bonté n'est pas puissance[326]; mais cette abstraction prise +à la lettre mènerait logiquement à penser que le Fils est substance +du Père et que le Saint-Esprit n'est pas substance du Père. La foi +d'Abélard l'a défendu de cette proposition profondément hérétique, elle +ne l'a pas préservé du péril d'en approcher, et il ne s'est sauvé que +par des inconséquences peut-être inévitables, quand on traite d'un dogme +que la métaphysique de l'Église s'est plu à rendre contradictoire dans +les termes. + +[Note 326: Encore Richard de Saint-Victor a-t-il objecté que ta bonté +n'est qu'une bonne volonté, et que la volonté bonne est une puissance, +«posse bene velle est aliquid posse.» (_De trin_., I. V, c. xv.)] + +Mais ni la prudence ni la raison ne permettent, parce qu'un dogme est +obscur et incompréhensible, d'y ajouter de nouvelles difficultés, ou +même, par des nouveautés d'expression, de diversifier la forme de ses +difficultés nécessaires. C'est la faute où Abélard est tombé. Trop +prévenu en faveur de cette distinction de la puissance, de la sagesse et +de la charité, au lieu de ne lui attribuer qu'une vérité approximative, +il en a fait l'expression exacte de la distinction des personnes. Il n'a +plus dit: «De même que le Fils est engendré du Père, la sagesse est +de la puissance;» il n'a plus dit: «Comme le Saint-Esprit n'est pas +engendré du Père, on peut remarquer que la bonté n'est pas de la +puissance, quoiqu'elle la suppose et en procède, ainsi qu'on le dit +du Saint-Esprit.» Ces analogies, ces rapprochements, encore qu'un peu +métaphoriques, pouvaient passer. Mais il a renversé l'ordre de la +comparaison, et il a dit: «Le Fils est engendré, _parce que la sagesse +est de la puissance; le Saint-Esprit n'est pas engendré, parce que +la bonté n'est pas de la puissance._ D'une similitude il a fait un +principe, lui qui s'élève ailleurs contre toute similitude quelle +qu'elle soit.» + +Mais est-elle moins attaquable et plus digne, la similitude que préfère +saint Bernard, quand il dit que le Saint-Esprit peut bien être de la +substance du Père, sans être le fils du Père, comme le ver est de la +substance du bois? Est-ce là une notion vraie et chrétienne de la +procession du Saint-Esprit? La consubstantialité, sans parler de la +convenance, n'est-elle pas aussi profondément attaquée par cette +comparaison que par aucune de celles d'Abélard? Et si l'on tournait +contre le juge son argumentation contre l'accusé, si l'on prenait ses +comparaisons pour des définitions, ne montrerait-on pas à saint Bernard +que son raisonnement conserve bien dans les termes la consubstantialité, +mais ne tient aucun compte de la différence de l'engendré à +l'inengendré, de la génération à la procession, et atténue, s'il +ne l'efface, au profit de l'unité de substance, la distinction des +personnes? De cette dernière, le saint en veut _sobrement_; c'est son +expression. + +Sûrement il faut l'excuser par l'impuissance du langage humain à rendre +ce qui excède la raison humaine; mais cette excuse, Abélard l'a souvent +invoquée; qu'elle lui profite également. On ne peut condamner comme une +hérésie ce qu'on doit relever comme une expression fautive. L'autorité +ne peut régler ses droits sur ceux de la critique. + +Il doit être permis d'observer que, pour avoir voulu déterminer +scientifiquement les éléments du dogme de la Trinité, l'Église l'a +compliqué, et que les expressions qu'elle a introduites ou consacrées, +sont devenues une source de difficultés, d'erreurs et d'hérésies. A lire +sans prévention les Écritures, rien ne paraît moins indispensable +que d'attacher un sens sacramentel aux mots de _génération_ et de +_procession_. Le premier, si nous ne nous trompons, se rencontre trois +fois dans le Nouveau-Testament avec application au Sauveur. Dans les +Actes, Philippe trouve l'eunuque du roi Candace lisant un passage +d'Isaïe, que les interprètes et Philippe lui-même appliquent au Messie, +et dans lequel sont ces mots: _Qui pourra raconter son origine_[327]? +C'est le mot _origine_ qu'emploie Sacy, et le latin porte: _Generationem +ejus quis enarrabit_? Le grec emploie le mot [Grec: _genean_], qui a le +même radical que celui de génération; et c'est un des textes dont +on s'appuie pour consacrer ce dernier terme. Or, il est évident +que l'expression est ici générale, et que tous les mots _origine, +génération, extraction, naissance_, auraient pu être indifféremment +employés dans ce passage. Jésus-Christ, dans deux autres, est nommé +_Filius unigenitus_ ([Grec: _monogenês uios_])[328]. Sacy traduit +tout simplement _le Fils unique_, et assurément ce mot n'ajoute rien +d'important ni de spécial à l'idée que nous pouvait déjà donner de +l'origine du Sauveur ce simple mot si expressif, _le Fils_. Témoin le +verset du psaume, souvent cité par les apôtres: «Tu es mon fils, je +t'ai engendré aujourd'hui (Ps. II, 7); [Grec: gegennêka se], dans le +Nouveau-Testament (Act. XIII, 33, Hébr. I, 5 et V, 5). Quant au mot de +_procession_, il vient d'une traduction fort gratuite d'un verset de +l'Évangile selon saint Jean, où on lit: _Spiritum veritatis qui a patre +procedit_ (XV, 26); «l'esprit de vérité qui procède du Père.» Le +mot grec [Grec: ekporeuetai] veut dire proprement qu'il sort, qu'il +s'extrait. Sur ces textes seuls on n'imaginerait pas de regarder comme +essentiels à la Trinité, comme identifiés au dogme, les deux mots que +nous discutons, et l'on se bornerait à dire et à croire que la Trinité, +c'est le Père, le Fils unique du Père, et le Saint-Esprit, qui sort du +Père et qui reçoit du Fils[329]. + +[Note 327: Act. VIII, 33.] + +[Note 328: Jean, I, 18, et Ep., IV, 9.] + +[Note 329: «_Il recevra de ce qui est à moi._» (_Ille de meo accipiet_.) +Ainsi Sacy traduit ces mots: [Grec: ek tou emou lêphetai], qui sont le +texte le plus formel que l'on cite pour prouver que, selon l'Écriture, +le Saint-Esprit procède du Fils. Jean, XVI, 14.] + +On voit en effet que dans les premiers siècles, l'Église n'avait adopté +aucune expression, décrété aucune définition du mode suivant lequel le +Père produit son Verbe. Il paraît que le premier nom qui eût été donné à +ce mode, à cet acte ineffable, était en grec celui de [Grec: probolê], +littéralement _projection_, qu'on a rendu en latin par _prolatio_ +ou _productio_, et remplacé aussi par _émanation_[330]. Employé +généralement par ceux qui, n'admettant pas la création, voulaient +exprimer comment les essences spirituelles étaient sorties de l'essence +divine, ce terme d'émanation paraissait ici bien placé; le Fils et le +Saint-Esprit pouvaient être dits émaner, puisqu'ils sont d'essence +spirituelle, puisqu'ils sont provenus de l'essence du Père, sans en +être créés, et sans en être détachés au point de former de nouvelles +essences. Aussi quelques Pères ont-ils emprunté ce mot d'_émanation_ +soit aux alexandrins, soit aux gnostiques, les uns le restreignant dans +le sens catholique qui vient d'être indiqué, les autres prenant avec +lui toute la doctrine qui faisait de ces émanations des _éons_ +consubstantiels à Dieu, au sens seulement de l'homogénéité de nature. +Mais le danger de tomber dans le gnosticisme a fait bientôt renoncer à +ce langage. On a essayé du mot de _parabole_; on a dit aussi _émission_, +_prolation_, jusqu'à ce qu'enfin on se soit décidé à dire _génération_, +en écartant toute idée d'imperfection qu'emporte ce terme appliqué à la +nature humaine. Ainsi le fils a été dit _engendré_ parce qu'il est fils, +à condition que ce mot de _génération_ fût dépouillé de toute analogie +avec la filiation humaine; et l'émana tion du Saint-Esprit a été appelée +_procession_ et quelquefois _spiration_, parce qu'il n'est pas fils de +Dieu. De sorte que la première expression, celle de génération, n'a plus +rien de commun que l'apparence avec le sens littéral, et ne s'étend +pourtant pas au Saint-Esprit, quoiqu'elle ait été réduite à l'état de +pure métaphore. + +[Note 330: [Grec: probolê], _projectio, prolatio_, d'abord employé, +mais devenu suspect par l'usage qu'en avaient fait les Ariens et les +Valentiniens. Puis, on y est revenu, notamment Tertullien, Grégoire de +Nazianze et saint Jean Damascène qui nomme le Père [Grec: dia logou +proboleus tou ekphantoriokou pneumatos] (_De Fide_, I, XIII). Tel fut +aussi le sort du mot [Grec uporroia], _transfusio_, écoulement ou +émanation, compromis par les Sabelliens, réhabilité par Athanase et +Origène. Mais [Grec: probolê] est resté plus usité, surtout comme +procession du Saint-Esprit. Celle ci a été diversement nommée. Comme il +y a toujours eu dans la désignation des personnes quelque trace d'une +métaphore qui représentait le Père comme la pensée, le fils comme la +parole, le Saint Esprit comme le souffle, résultat ou lien de la +pensée et de la parole, le mot [Grec: pnoê], _spiratio_, A été le plus +volontiers admis avec celui d'[Grec: ekporeusis], consacré par le verset +de l'Évangile qui sert de titre au dogme même. Mais on dit aussi [Grec: +ekphoitêsis], sortie, [Grec: ekpemphis] émission, [Grec: proeïnai], +laisser échapper, [Grec: proskeisthai], S'attacher, [Grec: ekphusis], +rejeton. C'est ici une des idées chrétiennes qu'il est le plus facile de +confondre avec une idée alexandrine. L'expression figurée de _processus_ +a bien de l'analogie avec le [Grec: proodos] de Proclus, et on lit dans +Grégoire de Nazianze que les propriétés des personnes sont [Grec: to +anarchon, ê gennêsis kai ê proodos]. (Proclus, _Theol. plat._, t. III, +c. xxi.--Nazianz., _Or_., xiii.--Sulcor., _Thesaur., verbo_ [Grec: +ekporeusis].--Pelav., _Dogm. Theol._, t. II, t. V, c. viii, t. VII, c. x +et xi, t. VIII, c. i.)] + +Ces deux mots ont été consacrés pour désigner l'une et l'autre relation +principale du Fils au Père et du Saint-Esprit au Père et au Fils, et +quand on a voulu attacher une idée à ces mots, les définir, seulement +les comprendre, même dire que l'un étant différent de l'autre, ils ne +pouvaient exprimer tous deux la même façon _d'être de la substance_ du +Père, on est presque immanquablement tombé dans l'hérésie. Tout le monde +n'a pas eu la sincérité de saint Augustin, avouant qu'il ignore +comment on doit distinguer la génération du Fils de la procession du +Saint-esprit, et que sa pénétration échoue contre cette difficulté[331]. +Longtemps avant lui, et, je crois, avant que la langue du dogme fût +fixée, saint Irénée semblait avoir prévu tous les dangers de cette +terminologie, quand il disait avec tant de sagesse: «Si quelqu'un nous +demande comment le Fils a été produit par le Père, nous lui répondrons +que cette production (_prolatio_), ou génération, _nuncupatio, +adapertio_, ou tout autre terme dont on voudra se servir, n'est +connue de personne, parce qu'elle est inexplicable.... Quiconque ose +entreprendre de la concevoir ou de l'expliquer ne s'entend pas lui-même +en voulant dévoiler un mystère ineffable[332].» + +[Note 331: _Contr. Maxim._, II, XIV. Bossuet dit dans le même sens: +«Dieu a voulu expliquer que la procession de son Verbe était véritable +et parfaite génération: ce que c'était que la procession de son +Saint-Esprit, il n'a pas voulu le dire, ni qu'il y eût rien dans la +nature qui représentât une action si substantielle et tout ensemble si +singulière. C'est un secret réservé à la vision bienheureuse.» (_Élév. +sur les Myst._ 2e som. V.)] + +[Note 332: S. Iren., _Contr. Hæres._, II, xxviii, 6.--Voyez aussi +Bergier, _Dict. De Théol._ aux mots _Saint-Esprit_, _Émanation_, +_Génération_.] + +V. + +La censure de saint Bernard n'a point épargné les similitudes employées +pour représenter la Trinité, et notamment cette _exécrable similitude +ou plutôt dissimilitude_ du genre et de l'espèce, ainsi que celle de +l'airain et du sceau d'airain[333]. + +[Note 333: _Ab. Op._, p. 280.] + +«Qu'est-ce donc? veux-tu, selon ta similitude, parce que le Fils, pour +être, exige que là Père soit, veux-tu que ce qui est le Fils soit le +Père, mais sans réciprocité, comme le sceau d'airain est airain, parce +que l'existence du sceau d'airain exige celle de l'airain, comme l'homme +est animal, parce que l'existence de l'un suppose celle de l'autre, sans +que l'airain soit le sceau d'airain, ni l'animal l'homme? Si tu dis +cela, tu es hérétique; si tu ne le dis pas, la similitude tombe. +Où conduit donc ce long circuit de choses prises de si loin, ces +rapprochements laborieux, cette vaine multiplicité de mots, ces grands +éloges que tu donnes a ta déduction, si les membres n'en peuvent +être ramenés les uns aux autres dans les proportions régulières? Ton +entreprise n'est-elle pas de nous enseigner l'_habitude_ qui est entre +le Pèra et le Fils (o'est-à-dire comment le Père _a_ le Fils)? or, nous +tenons de toi que pour poser l'homme, il faut poser l'animal, mais +sans réciprocité, d'après la règle de dialectique qui veut, non que la +position du genre pose l'espèce, mais que la position de l'espèce +pose le genre. Lors donc que tu rapportes le Père au genre, le Fils à +l'espèce, ton oraison par similitude n'exige-t-elle pas que le Fils +posé, tu nous montres que le Père est posé, et que la proposition est +sans conversion; de même que cette proposition: ce qui est homme est +nécessairement animal, n'est pas convertible; et qu'ainsi celui qui +est le Fils est nécessairement le Père, sans que la proposition soit +convertible? Mais ici la foi catholique le dément; elle ne souffre pas +plus que celui qui est le Fils soit le Père qu'elle ne souffre que celui +qui est le Père soit le Fils. Autre (alius), sans nul doute, est le +Père, autre (alius) le Fils, quoique le Père ne soit pas une autre chose +(aliud) que le Fils; car grâce à cette distinction d'autre (adjectif) +et d'autre chose (substantif), la piété de la foi a sa faire un partage +prudent entre les propriétés des personnes et l'unité indivisible de +l'essence, et tenant la ligne intermédiaire, marcher dans la vole +royale, sans dévier vers la droite en confondant les personnes, ni +vers la gauche en divisant la substance. Que si de la simplicité de +la substance divine tu induis que si le Fils est, le Père est +nécessairement, tu n'y gagnes rien, car la règle de la relation veut +que la proposition soit convertible, et que là même vérité accompagne +l'inverse, ce qui ne s'adapte pas à la similitude prise du genre et de +l'espèce, de l'airain et du sceau d'airain... + +«Qu'il nous dise maintenant ce qu'il pense du Saint-Esprit. La bonté +même, dit-il, qui est désignée par ce nom de Saint-Esprit, n'est pas en +Dieu puissance ou sagesse... _J'ai vu Satan tombant du ciel comme un +éclair_ (Luc, x, 48). Ainsi doit tomber celui qui s'égare dans les +choses grandes et merveilleuses qui sont au-dessus de lui. Voua voyez, +saint Père, quelles échelles, ou plutôt quels précipices cet homme s'est +préparés pour sa chute. La toute-puissance! une demi-puissance! nulle +puissance! J'ai horreur de l'entendre, et cette horreur même suffit, je +pense, pour le réfuter. Mais cependant je veux citer un témoignage qui +se présente en ce moment û mon esprit troublé, pour effacer l'injure +faite au Saint-Esprit. On lit dans Isaïe: _l'esprit de sagesse et +l'esprit de force._ (XI, 2.) Par là l'audace de cet homme est assez +clairement convaincue, si elle n'est pas comprimée. O langue grande en +paroles (_magniloqua_)! faut-il, pour que l'injure du Père ou du Fila +te soit remise, faut-il quelque blasphème du Saint-Esprit? L'ange +du Seigneur est là qui te coupera par la moitié, car tu as dit: Le +Saint-Esprit n'est pas en Dieu puissance ou sagesse. Ainsi le pied de +l'orgueil trébuche quand il attaque[334].» + +[Note 334: «Res superbiæ ruit cum irruit.»--_Ab. Op._, S. Bern., Ep., p. +283.] + +Cette argumentation, à laquelle ne manque aucune des formes de la +dialectique, montre que le saint abbé n'était pas si étranger qu'il le +dit aux sciences profanes. Mais écartant tout ce qu'y vient ajouter la +déclamation de sa colère, bornons-nous à la critique des similitude?. +On pourrait en principe les condamner toutes; mais les Pères ont +apparemment regardé comme utile, pour donner le change à la curiosité de +l'intelligence, de s'adresser à l'imagination. Quelquefois on apaise la +faim en la trompant, et l'on fait mâcher à l'homme affamé des substances +qui ne sont pas des aliments et qui le calment sans je nourrir. La même +chose se pratique en philosophie; on donne à l'esprit des métaphores en +place de raisons; c'est un palliatif de notre ignorance, La théologie +a usé de cet expédient autant pour le moins que la philosophie, et +quelquefois elle s'y est compromise. Accepter sans réserve une seule +similitude est un moyen sûr d'être hérétique, comme s'est un sûr moyen +de donner à des adversaires l'apparence de l'hérésie que de prendre à la +lettre une similitude donnée par eux comme une analogie ou une figure. +Dans sa réfutation d'Abélard, l'abbé de Clairvaux a-t-il bien évité +cette méprise ou cet artifice? + +«Gardez-vous, avait dit Abélard, de ceux qui rapportent en raisonnant la +nature unique et incorporelle de la Divinité à la similitude des corps +composés des éléments.... Dans le vrai, la Trinité n'est connue que +d'elle-même; l'exposition en est difficile, impossible peut-être à +l'homme.... Plus l'excellence de la nature divine s'éloigne des autres +natures qu'elle a créées, moins nous trouvons dans celles-ci de +ressemblances congrues à l'aide desquelles nous puissions satisfaire, +quand il s'agit de celle-là. Les philosophes doivent se contenter de +s'enquérir des natures créées; encore ne peuvent-ils suffire à les +comprendre. En Dieu, aucun mot ne paraît conserver son sens primitif.... +Nous ne pouvons trouver de similitudes parfaites pour les appliquer +à l'être singulier; nous ne pouvons, quand il s'agit de lui, nous +satisfaire par des similitudes.... Nous les abordons comme nous pouvons, +surtout pour repousser l'importunité des pseudo-dialecticiens.... +Nous leur apportons les similitudes les plus probables.... Quand nous +comparons à l'homme qui est à la fois substance et corps... qui peut +être à la fois père et fils... l'identité de substance commune en Dieu +au Père, au Fils, au Saint-Esprit... on reconnaîtra qu'on ne peut +induire de là une similitude intégrale, mais quelque similitude +partielle: autrement, nom parlerions d'identité et non de similitude. +Prévoyant l'abus qu'on pouvait faire de quelques-unes, nous en avons +introduit d'autres, tant d'après les grammairiens que d'après les +philosophes, et que nous avons jugées plus conformes à notre dessein; +mais celle-là surtout qui est prise des philosophes les plus +raisonnables, et par là moins éloignés de la science de la véritable +philosophie qui est le Christ[335].» + +[Note 335: _Introd._, t. I, p. 1014, t. II, p. 1070, 1073, 1076, +1079.--_Theol. Chr._, t. III, p. 1249.] + +On vient de voir ce qu'Abélard pense des similitudes en général. On peut +se rappeler comment il juge celles qu'avaient admises saint Augustin, +saint Anselme, Tertullien. Voyons maintenant quelles sont celles qu'il +tolère. + +I. La première est prise du genre et de l'espèce[336]. Si l'on veut bien +se reporter au texte, on y verra, je crois, qu'Abélard n'entend pas que +la génération de l'espèce par le genre soit identique avec celle du Fils +par le Père, ni même qu'elle en soit le type. «Nos expressions, dit-il, +transportées à Dieu, contractent de la singularité de la substance +divine une signification également singulière, et quelquefois un sens +singulier par construction. Il ne faut pas étendre des expressions +figuratives et impropres au delà de ce que veulent l'usage et +l'autorité[337].» + +[Note 336: _Introd_., t. II, p. 1083-1084.--_Theol. Chr_., t. IV, p. +1316-1318.] + +[Note 337: _Id. Ibid_., p. 1303.] + +Et c'est après avoir posé cette règle que, revenant sur ces distinctions +de père et de fils, de puissance et de sagesse, de genre et d'espèce, +de matière et de _matérié_, il dit: «Une grande discrétion doit être +apportée dans ces énonciations qui concernent Dieu[338].» + +[Note 338: _id_., p. 1304 et 1305.] + +Ainsi jamais il n'a dit que le Père fût un genre et le Fils une espèce; +d'abord parce qu'il répète incessamment que Dieu est un être singulier, +c'est-à-dire qu'il n'est nulle autre chose que lui-même, et que le Père +est le Père, le Fils, le Fils, sans pouvoir être assimilés à aucun être +placé dans les degrés de l'échelle prédicamentale; en second lieu, parce +que le plus grand nombre des caractères qu'il attribue au genre ne +convient pas au Père, comme de se distribuer en plusieurs espèces, comme +de n'exister dans le temps que sous forme d'espèces, et même que sous +forme d'individus; non plus que les caractères de l'espèce ne peuvent +être pour la plupart attribués au Fils, comme celui de se trouver dans +un nombre illimité d'individus, comme celui de résulter de l'union avec +sa matière d'une différence qui lui constitue une autre essence que +celle du genre. + +Qu'a donc voulu dire Abélard? Le voici. On fait difficulté de concevoir +la distinction du Père et du Fils, ou de deux personnes, l'une qui +engendre, l'autre engendrée, dans une même essence. On ne conçoit pas +que comme substance, le Fils soit le même que le Père, et que comme +personne, le Fils ne soit pas le même que le Père; mais ne se +rencontre-t-il nulle part rien d'analogue? N'arrive-t-il jamais que +deux choses distinctes soient et ne soient pas la même? Le genre, par +exemple, est distinct de l'espèce; cependant on dit que l'espèce est _le +même_ que le genre, et l'on ne veut pas dire _le même_ de tout point, +sans plus, sans moins, sans formes ou propriétés qui les distinguent; +mais par cette expression: l'espèce est _le même_ que le genre, on +entend que le genre se retrouve dans l'espèce, et qu'en un sens +l'essence du genre est commune à l'espèce. L'animal est dans l'homme; +on dit hardiment et légitimement: l'homme est animal, ce qui est dire: +l'espèce est le genre. Et cependant malgré cette communauté, malgré cet +identité d'essence, l'espèce est distincte du genre; on dit même que +l'espèce est engendrée du genre. Ainsi, un être distinct d'un autre +par ses propriétés, et engendré par cet autre, peut avoir une essence +commune avec cet autre, et le mystère de la consubstantialité divine +a des analogues; on ne peut donc _a priori_ le déclarer absurde ou +impossible. Mais la comparaison ne va pas jusqu'à signifier que +l'essence du Père soit dans le Fils de la même manière, aux mêmes +conditions que le genre est dans l'espèce, que le Fils soit engendré du +Père par une génération essentiellement identique à celle qui du genre +fait sortir l'espèce. Abélard ne l'a dit nulle part, et même il a +prévenu ses lecteurs contre ces assimilations mensongères, en leur +rappelant que toutes ces locutions étaient _impropres et figuratives_, +qu'elles ne devaient être admises que _dans une certaine mesure, et +qu'il ne fallait pas entendre une _identité substantielle_ là où il n'y +avait tout au plus qu'_identité de propriété_[339]. + +[Note 339: _Theol. Christ_., t. IV, p. 1803-1804.] + +II. La seconde similitude qui indigne saint Bernard est celle de +l'airain et du sceau d'airain. Nous la croyons malheureusement choisie, +et, l'auteur lui-même semble l'avoir répudiée, on la remplaçant dans son +second ouvrage par celle de la cire et de l'image de cire, sur laquelle +il insiste beaucoup moins, et que Bossuet a plus tard adoptée. Toutefois +n'exagérons rien; cette comparaison ne diffère de la précédente, +qu'ainsi que le particulier du général, On sait quelle liaison unit la +doctrine du genre et de l'espèce, et cette maxime d'Aristote que tout se +compose de matière et de forme. Si donc ou a pu comparer la distinction +et la consubstantialité du Père et du Fils à la relation du genre et +de l'espèce, on pourra, dans une certaine mesure, les comparer à la +relation dans laquelle une matière doit à l'intervention de la forme, de +devenir un certain _matérié_. On pourra dire, par exemple: l'airain est +la matière du matérié appelé sceau d'airain; le sceau d'airain est de +l'airain. Il est le même que l'airain, en ce sens du moins qu'il a la +même substance matérielle, ou, comme nous dirions, la même matière. +Cependant s'ensuit-il que l'airain soit essentiellement sceau d'airain? +Si donc vous m'objectez en théologie que le Fils ne peut être de même +substance que le Père, et par là identique au Père, sans que l'inverse +soit vraie, sans que le Père soit le Fils, je répondrai que, si cette +objection est générale, absolue, elle porte à faux: un être peut être +consubstantiel à l'être dont il est formé, engendré, constitué, sans +que celui-ci soit celui-là; c'est ce qui a lieu entre la matière et le +matérié, l'airain et le sceau d'airain, la cire et l'image de cire. +Voilà quelle est la portée assez restreinte de ces similitudes. Il en +résulte que les fins de non-recevoir absolues doivent être écartées, et +qu'il faut acquiescer au dogme, ou en venir aux objections directes, +attaquer la Trinité en elle-même si on l'ose, en cessant d'invoquer les +règles communes de la science et les principes de la dialectique. C'est +à ce point qu'Abélard se proposait de réduire ses adversaires. + +Maintenant, que la comparaison soit dangereuse, qu'elle puisse +facilement engendrer des idées fausses, et, suivie jusqu'au bout, +entraîner à de monstrueuses conclusions, je ne le nie pas; saint Bernard +a signalé quelques-unes de ces mauvaises conséquences, et Abélard ne +les a pas toutes évitées. On lui devait épargner tout réquisitoire +injurieux; mais on était en droit de lui dire: Votre comparaison jette +trop peu de lumière sur la génération du Fils par le Père pour que vous +puissiez raisonnablement y insister, au risque de la faire accepter +par l'esprit comme une assimilation complète. Si, en effet, vous vous +appesantissez, sur les détails d'une analogie superficielle, il peut +arriver qu'après avoir bien dit que le sceau d'airain est d'airain, sans +que l'airain soit sceau d'airain, comme le Fils est du Père sans que le +Père soit le Fils, on pousse la comparaison jusqu'à prétendre que comme +le Père est la puissance et la sagesse quelque puissance, la sagesse +est de la puissance, sans que la puissance soit la sagesse; et en +substituant encore les termes, que le Père n'est pas la sagesse, ce qui +revient à dire que la sagesse manque au Père. Cette induction serait +fausse, et pourrait être aisément renversée à l'aide d'une distinction; +mais elle se présenterait naturellement, et c'est à l'aide de ces +conséquences qui sont dans les mots plus que dans la pensée, que saint +Bernard a pu motiver ou colorer ses anathèmes. + +Saint Bernard dit que toute distinction ou comparaison qui suppose une +supériorité d'un terme sur l'autre, est inapplicable à la Trinité, comme +contraire à l'égalité des personnes. Abélard avait dit: «Chaque personne +est sans principe, parce que chacune est éternelle et le principe de +toutes les autres choses. L'une ne peut être sans l'autre, mais aucune +n'est antérieure ou supérieure sous aucun rapport à l'autre. Cause, +principe, matière, rien «de tout cela ne peut être dit proprement de la +relation d'une personne à une autre[340].» + +[Note 340: _Introd._, t. II, p. 1069, et _Theol. Chr._, t. IV, p. +1320-1324.] + +Saint Bernard dit que le Père est sagesse et le Fils puissance. Abélard +avait dit: «Chacune des personnes, étant de même substance, est de même +puissance; le Père autant que le Saint-Esprit. La Trinité entière est +sagesse, le Père autant que le Fils. La Trinité entière est charité. +Dieu ne peut jamais être sans sagesse[341].» + +[Note 341: _Introd._, t. I, p. 698, t. II, p. 1083.] + +Saint Bernard dit que les noms qui sont donnés aux personnes, leur sont +donnés, non par rapport à elles-mêmes, mais à chacune par rapport à +l'autre ou aux deux autres. Abélard avait dit: «Dieu le Père, Dieu +le Fils ou Dieu le Saint-Esprit, se disent en quelque sorte non pas +substantiellement, mais relativement, chacun des prédicats relatifs +désignant en disjonction le Père, le Fils ou le Saint-Esprit, quoiqu'en +construction (c'est-à-dire tous réunis en Dieu), ils n'aient plus +d'objet auquel ils soient relatifs[342].» + +[Note 342: _Theol._, t. III, p. 1286.] + +Saint Bernard dit que suivant Abélard la puissance entière a été +accordée au Père, et que le Fils n'a obtenu qu'une demi-puissance. +Abélard avait dit: «Nous ne disons pas le Fils ou le Saint-Esprit moins +tout-puissants que le Père.... La puissance des trois personnes est la +même[343].» + +[Note 343: _Introd._, t. I, p. 989 et 991.] + +Saint Bernard dit que la foi catholique a levé toutes les difficultés +par la distinction d'_alius_ et d'_aliud_, ou qu'elle a, grâce à +ce qu'on pourrait appeler la différence adjective et la différence +substantive, concilié l'unité de la substance et la diversité des +personnes. Abélard avait dit: «Le Père n'est pas autre chose (_aliud_) +que le Fils ou le Saint-Esprit.... Il n'est pas, dis-je, autre chose en +nature, mais il est autre (_alius_) en personne.... Celui-ci n'est pas +_celui qui_ est celui-là, mais il est _ce qu'_est celui-là.... On ne +peut dire qu'une quelconque des trois personnes qui sont en Dieu, +soit autre chose qu'une autre, leur unique substance étant absolument +singulière, et ne comportant aucune diversité de formes, ou de +parties[344].» + +[Note 344: _Introd_., t. I. p. 982 et 983. _Theol_., t. III, p. 1201 et +1203, et t. IV, p. 1301 et 1302. Cette distinction entre le neutre et le +masculin est consacrée en théologie; elle est dans Grégoire de Nazianze +(Ep. I, _ad Cledon Orat_., LII); dans saint Hilaire (_De Trin_., t. II, +et t. VII); Saint Augustin (tract. Xxxvi: _In Johan_., et dans l'Append. +du t. VI, _De Fid. Ad Petr_., c. I); dans saint Ambroise: «Et ipsum ipsa +quod ipse; et ipsum ipse quod ipsa; et non ipsum ipsa qui ipse, et non +ipsa ipse quæ ipsa.» (_De Dign. cond. hum_., c. II.)--Cf. saint Anselme +(_Monol_., c. XLI); saint Thomas (_Summ_., I, qu. XXXI, 2), et Pierre +Lombard (_Sent_., t. I, dist. 8).] + +Dans toutes ces distinctions, il en est une qu'on n'attaque point, et +qui nous semblerait, à nous, la plus grave; et la voici. Comme étant une +certaine puissance, une espèce, un _matérié_, le Fils a la propriété +d'_être par un autre, esse ab alio_, tandis que le Père n'est que par +lui-même. Être par un autre ou d'un autre, _esse ab alio ou ex aliquo_, +est une expression connue dans la science. Aristote l'a introduite et +définie. Elle s'applique aux choses qui proviennent d'une autre, qui en +sont faites, qui en font partie, et cette relation a en logique un +sens déterminé[345]. Or, ce sens n'est pas compatible avec l'attribut +essentiel, éminent, de la Divinité. L'Être nécessaire est nécessairement +par lui-même; et à parler rigoureusement, refuser à une personne divine +la propriété d'être par soi-même, ce serait lui dénier la Divinité; il +y aurait athéisme. Les Pères l'ont senti, lorsqu'ils hésitent et se +contredisent, plutôt que d'attribuer sans restriction le titre de +principe au Père à l'exclusion du Fils. Saint Augustin, énonçant cette +proposition: «Le Père est le principe de toute la Divinité,» proposition +répétée par Abélard et presque aussitôt par lui restreinte, risque de se +trouver en contradiction avec le verset sacré: «Dans le principe était +le Verbe» (Jean, I, 1). Il y a sur ce point un _sic et non_ perpétuel +dans les théologiens, et le nôtre a bien fait d'écarter, autant que +possible, des personnes divines les qualifications de principe, cause, +source, origine, qui ne font qu'ajouter des contradictions à des +mystères[346]. Je crains bien les mêmes dangers pour cette distinction +entre _être_ et _n'être pas par soi-même_, et j'aimerais mieux les +termes mystiques de l'Évangile que ces abstractions qui soulèvent des +nuages au lieu d'apporter la lumière. Saint Bernard ne s'en préoccupe +guère; la distinction ne l'arrête que parce qu'Abélard en conclut que +Dieu le Père, qui a l'existence par lui-même, doit avoir la puissance à +pareil titre, et en effet il doit avoir les modes de l'existence comme +il a l'existence même. Mais tout cela est secondaire, à mes yeux, auprès +de cette assertion que le Père a seul la propriété d'être par lui-même. +Ce n'est pas moins que l'assertion qu'il a seul la propriété d'être +Dieu. Ni Abélard, ni saint Bernard, ne sont les seuls ou les premiers +qui aient parlé ainsi; et il faut convenir que dès que vous accordez la +paternité, la génération, la procession, vous reconnaissez implicitement +qu'il est possible d'être Dieu et ne pas être rigoureusement par +soi-même[347]. Mais la différence de l'implicite à l'explicite n'est pas +frivole, quand il s'agit des mystères: c'est souvent la différence de +l'inexplicable à l'absurde, de l'énigme au non-sens. Je puis confesser +que Dieu est père ou fils, pourvu que j'ajoute aussitôt que je ne sais +pas comment il est père ou fils, que ces mots ont ici, sans aucun doute, +un sens surnaturel et inconnu; mais je ne puis, sans que ma raison +frémisse, affirmer que l'existence par soi-même ne soit pas une +condition absolue de la Divinité.--Laissons cela[348]. + +[Note 345: [Grec: To ektinos einai]. _Met._., V, xxiv.--Saint Augustin +met une différence entre _esse ex ipso_ ou _esse de ipso_. «Quod enim de +ipso est potest dici ex ipso, non autem, etc.» Ce qui est _ex ipso_ +est créé par lui, ce qui est _de ipso_ est de sa substance. Mais cette +distinction n'éclaircit ni ne justifie l'application à la Divinité de +l'expression _esse ab alto_ ou _ex alto_ (_De Nat. Bon. Cont. Manich_., +c. XXVIX).] + +[Note 346: _Introd_., t. I, p. 984.--_Theol. Chr_., t. IV, p. +1320.--_Sic et Non_, XIV, p. 42.--P. Lomb., _Sent_., t. I, dist. XXIX.] + +[Note 347: _Ex Deo processi_, dit le Christ; car c'est ainsi qu'on +traduit ces mots [Grec: Ek tou Theou exêlthon], qui au lieu où ils sont +placés, semblent vouloir dire seulement: «Je suis venu de la part de +Dieu» (Jean, viii, 42). Mais il y a un passage plus fort: «Le Fils ne +peut rien faire par lui-même» (_Id_., v. 19). C'est de là qu'on induit +en général qu'il peut y avoir procession au sein de l'être divin, +c'est-à-dire une différence d'origine entre les personnes (S. Thom., +_Sum_., I, qu. xxvii, er. 1). Saint Augustin dit que le Père est le +principe de toute la Divinité (_De Trin_., IV, xx). M. Hampden a vu +dans saint Hilaire que le Fils est _unus ab uno, scilicet ab ingenito +genitus_ (_De Trin_., IV). Ainsi il est _ab alio_; et saint Thomas qui +veut que le Fils soit aussi principe, dit qu'il est un principe venant +d'un principe, tandis que le Père est un principe sans principe. +«Principium a principio, quod est filius; principium non de principio, +quod est Pater.... Per hoc quod non est ab alio.... Pater est a +nullo.... Intelligatur nomine ingeniti quod omnino non sit ab alio.... +Divinæ essentiæ de qua potest dici quod in Filio vel in Spiritu Sancto +est ab alio, scilicet a Patre» (_Summ_., I, qu. xxxiii, a. 1 et 4). +L'erreur à laquelle me paraissent conduire ces expressions S'appelle en +théologie le _subordinationisme_ (Frerichs, _Comment. de Ab. doct_., p. +10).] + +[Note 348: Je crois que, pour atténuer un peu cette difficulté, il est +plus sage de substituer à cette expression _esse ab alio_, cette autre +expression _procedere ab alio_, dont se sert plus volontiers saint +Thomas et qui distingue les personnes de la Trinité en celles qui +procèdent et celles de qui les autres procèdent (_Summ_., I, qu. xxvii, +art. 1). On a même voulu Pousser les distinctions verbales plus loin, et +attribuer au Père l'expression _ex quo_, au Fils _per quem_ et au Saint +Esprit _in quo_, en se fondant sur un verset de saint Paul (I Cor., +viii, 6.--S. Basil., _De Spir. Sanct_., c. ii). Mais cette distinction +n'est pas admise, on y oppose des passages Formels, entre autres Rom. +xi. 36. C'est un caractère ou propre, Généralement reconnu au Père, que +de n'avoir ni auteur ni principe, d'être [Grec: autogenês, anaitios, +ouk ek tinos] (Damasc., _De Fid_., I, viii); d'être par soi-même ou de +n'être pas par un autre que par soi. «Proprium est Patris,» dit Alcuin, +«quod solus est Pater et quod ab alio non est nisi a se.» (_Qu. De +Trin_., p. 762); tandis qu'on trouve partout que le Fils est «ex Patre, +ab alio,» et notamment dans saint Augustin, «de Patre est Filius, non +est de se» (_Cont. Max_., c. xiv.--Tract. xx _In Johan_.); dans saint +Ambroise: «Dicitur Deus pater quia ipse est ex quo.... et sapientia.... +et dilectio.... et ex ipso sunt quia non a se» (_De Dign. Cond. hum_., +c. ii). D'où il suit que le Fils n'est pas [Grec: autotheos]. «Pater +a nullo habet essentiam nisi a se ipso, Filius habet essentiam suam a +Patre» (Anselm., _Monol_., c. xliv). Ce qui ne veut pas dire cependant +que l'essence engendre une autre essence, la consubstantialité y +périrait. P. Lombard et saint Thomas ont bien établi ce point, malgré +les objections de Richard de Saint-Victor. Cependant les protestants ont +été plus loin; Calvin, Bèze ont soutenu qu'il fallait croire que le Fils +a l'essence et la divinité par lui-même. «Si a se Deus non est,» dit +un docteur, «quomodo Deus erit?» Cependant La doctrine catholique est +formelle. «Tout ce qu'ont le Fils et le Saint-Esprit, ils l'ont du Père, +même l'être, [Grec: kai auto to einai]» (J. Damasc., _De Fid_., I, x). +On explique cette doctrine en développant ces mots de saint Jean: «Comme +le Père a la vie en lui-même, il a donné au Fils d'avoir la vie en +lui-même» (v. 26). La génération parfaite et divine a cette vertu de +faire que le Fils soit tout ce qu'est le Père, excepté d'être le Père +(P. Lomb., I. i, dist.v.--Voy. Le P. Petau, t. II, t. II, c. vi; t. VI, +c. x, xi et xii).] + +Le point qui paraît le plus toucher saint Bernard, est l'attribution +spéciale de la bonté au Saint-Esprit. Qui n'en aperçoit la raison? +L'Évangile contient ces paroles mystérieuses et terribles: «Tout péché +et tout blasphème sera remis aux hommes; mais le blasphème de l'Esprit +ne sera pas remis aux hommes. Et quiconque aura parlé contre le Fils de +l'homme, il lui sera remis; mais s'il a parlé contre le Saint-Esprit, il +ne lui sera remis ni dans ce siècle ni dans le siècle à venir» (Math, +xii, 31, 32). Or, Othon de Frisingen a raison, saint Bernard est crédule +et tremble pieusement dès qu'il croit entrevoir l'impiété. Abélard a +dit que le Saint-Esprit était éminemment l'amour ou la charité divine: +soudain le voilà convaincu d'avoir dépouillé le Saint-Esprit de +puissance et de sagesse; il a commis le péché irrémissible, il a +prononcé le blasphème inexpiable. Quant à nous, nous ne rappellerons pas +que, fondée ou non, cette attribution de la sagesse et de l'amour est +pour ainsi dire traditionnelle dans l'Église[349]. Nous ferons seulement +une citation: «Si nous voulons rechercher plus expressément ce que +signifie la personne en Dieu, elle équivaut à dire que Dieu est ou le +Père, savoir la divine puissance engendrant, ou le Fils, savoir la +sagesse divine engendrée (_sumta_) ou le Saint-Esprit, savoir le +_processus_ de la bonté divine[350].» + +[Note 349: Voyez entre mille autorités saint Aug., _De Trin_., VI, v, +XV, xvii.--_De Civ. Dei_, XI, xxiv. Saint Anselme dans le _Monologium_ +dit que le Père est l'esprit suprême (_summum spiritus_); le Fils, +l'intelligence et la sagesse, la science, la connaissance, la vérité +de la substance paternelle; le Saint-Esprit enfin, l'amour de l'esprit +suprême (c. XLIV, XLVI, XLVII et XLIX).] + +[Note 350: _Theol. Chr_., t. III, p. 1280.] + +Une seule question aurait dû être posée, et Abélard eût été embarrassé +d'y répondre. Si la Trinité est toute-puissante, sage, bonne, à quel +titre et comment la puissance appartient-elle au Père, la sagesse au +Fils, la bonté au Saint-Esprit, ou plutôt comment et dans quelle mesure +ces attributs sont-ils séparés ou distingués des autres attributs +divins, tous également et semblablement communs à la substance divine et +par elle aux trois personnes, et comment sont-ils distingués de manière +à devenir éminents chacun dans une d'elles? En d'autres termes encore, +quelle différence assignez-vous entre la manière dont appartiennent +les attributs communs ou substantiels, et celle dont appartiennent +les attributs spéciaux ou personnels, les premiers appartenant à la +substance et étant communs aux personnes, les seconds appartenant chacun +à une des personnes et étant communs à la substance? Certainement, il y +a là une difficulté, et qui n'est pas seulement insoluble, l'insoluble +est partout ici; mais je crois qu'elle porte sur une distinction +inexprimable. + +VI. + +Laissons ce que saint Bernard dit en passant de la théorie platonicienne +de l'âme du monde assimilée à la foi dans le Saint-Esprit; négligeons +cette phrase vive et dédaigneuse: «Lorsque Abélard se met en sueur pour +voir comment il fera Platon chrétien, il se prouve payen.» Venons à +cette censure générale: + + «Il n'est pas étonnant qu'un homme qui ne s'inquiète pas de ce qu'il + dit, en se jetant sur les secrets de la foi, envahisse et disperse + avec si peu de respect les trésors cachés de la piété, puisque + sur le fond de la piété même il ne pense ni en homme pieux, ni en + fidèle. Enfin, dès l'entrée de sa _Théologie_, ou plutôt de sa + _Stultilogie_, il définit la foi une _estimation_, comme s'il était + loisible à chacun de penser et de dire en matière de foi ce qu'il + lui plaît, ou que les sacrements de notre foi demeurassent suspendus + à des opinions vagues et variables, au lieu d'être appuyés sur + la vérité certaine! Est-ce que, si la foi est flottante, notre + espérance, n'est pas vaine? C'étaient donc des sots que nos martyrs, + soutenant de si rudes épreuves pour des choses incertaines, et ne + balançant pas, pour une récompense douteuse, à courir au-devant d'un + long exil par une fin douloureuse? Mais loin de nous la pensée que + dans notre foi et notre espérance il y ait rien, comme il l'imagine, + qui oscille sur une douteuse estimation, et que tout n'en soit pas + fondé sur la vérité certaine et solide, divinement prouvé par les + oracles et les miracles, établi et consacré par l'enfantement de + la vierge, par le sang de la rédemption, par la gloire de la + résurrection. Ces _témoignages sont devenus trop dignes de foi_ + (Ps. xcii, 7). S'il en est autrement, l'Esprit lui-même enfin rend + témoignage à notre esprit que nous sommes fils de Dieu. Comment donc + peut-on oser appeler la foi une _estimation_, à moins de n'avoir pas + encore reçu ce même esprit, ou bien d'ignorer l'Évangile, ou de + le regarder comme une fable? _Je sais à quoi j'ai cru et je suis + certain_, s'écrie l'apôtre (II Tim., i, 42), et toi, tu me souffles + tout bas: «La foi est une estimation.» Dans ton verbiage, tu fais + ambigu ce qui est d'une certitude sans égale; mais Augustin parle + autrement: _La foi_, dit-il, _n'est pas dans le coeur où elle réside + et pour celui qui la possède comme une conjecture ou une opinion, + elle est une certaine science au cri de la conscience_. Loin donc, + bien loin de nous de réduire ainsi la foi chrétienne. C'est pour les + Académiciens que sont ces _estimations_, gens dont le fait est de + douter de tout, de ne savoir rien; pour moi, je marche confiant dans + la sentence du maître des nations, et je sais que je ne serai point + confondu. Elle me plaît, je l'avoue, sa définition de la foi, + quoique cet homme dirige contre elle une accusation détournée: «_La + foi_, dit-il, _est la substance des choses qu'il faut espérer, + l'argument des choses non apparentes_ (Héb., xi, 1). La substance + des choses qu'il faut espérer, non la fantaisie de conjectures + énormes; tu l'entends, _la substance!_ Il ne t'est pas permis dans + la foi de penser ou de disputer à ton gré, ni de vaguer çà et là + dans le vide des opinions, dans les détours de l'erreur. Par le mot + de substance, quelque chose de certain et de fixe t'est d'avance + imposé; tu es enfermé dans des bornes certaines, tu es emprisonné + dans des limites certaines; car la foi n'est pas une estimation, + mais une certitude[351].» + +[Note 351: _Ab. Op._ Bern., ep. xi, p. 283, 284.] + +Il semble ici que saint Bernard ait rencontré juste, et une grande +autorité lui vient en aide, c'est Gerson[352]. Voilà bien, ce semble, +le point de la discussion entre le philosophe et le fidèle. Dans cette +diversité de définition de la foi éclate la différence entre celui qui +veut par la raison arriver à croire, et celui qui commence par croire et +qui raisonne après. Cependant, si l'on consulte le texte, la critique +est hasardée. On se rappelle le début de l'Introduction. A côté de la +foi, l'auteur place l'espérance, et afin d'expliquer pourquoi il confond +l'espérance dans la foi, il généralise la foi qui, comme l'espérance, +est une estimation ou un jugement de l'esprit sur les choses qu'on ne +voit pas. Cette définition de la foi est donc générale, et non spéciale, +c'est celle de la foi abstraite, et non de la foi chrétienne; c'est +un souvenir d'Aristote qui unit la croyance ou la foi à l'opinion ou +estimation. Mais dès qu'il s'agit de la foi, «en tant qu'elle intéresse +l'ensemble du salut de l'homme, objet de son ouvrage,» Abélard revient +à la définition de saint Paul. «Parlons d'abord de la foi, dit-il; qui +vient avant le reste (la charité et les sacrements), comme étant le +fondement de tous les biens. Que peut-on en effet espérer et que peut-on +aimer de ce qu'on espère, si l'on ne croit auparavant, tandis qu'on +peut croire sans l'espérance et sans l'amour? De la foi, en effet, naît +l'espérance; ainsi, ce que nous croyons le bien, nous avons la confiance +de l'obtenir par la miséricorde de Dieu. D'où l'apôtre: «_La foi est la +substance des choses qu'il faut espérer et l'argument des choses qui +n'apparaissent pas_.» La substance des choses qu'il faut espérer_, +c'est-à-dire le fondement et l'origine des espérances auxquelles nous +sommes conduits, en croyant d'abord que les choses sont, afin de les +espérer ensuite; _l'argument des choses qui n'apparaissent pas_, cela +veut dire la preuve qu'il y a des choses non apparentes. Comme en effet +personne ne doute que la foi n'existe, il faut accorder qu'il y a des +choses non apparentes. Car la foi, ainsi qu'il a été remarqué, ne se dit +avec entière propriété que de ce qui n'apparaît pas.» + +[Note 352: «Fides dicitur habitus firmus, ad differentiam opinionis vel +suspicionis incertae, sicut ponebat Petrus Abaelardus per B. Bernardum +in hoc redargutus (_Serm. Ad commiss, Fidei_, t. II, p. 334; Gerson. +_Op. omn._, vol. in fol. Antw. 1706).] + +Si la foi est ainsi la preuve de l'invisible, il est des objets de la +foi qui n'importent pas au salut. Quel péril courons-nous à croire que +Dieu fera demain ou ne fera pas tomber la pluie? «A celui qui vous parle +de la foi pour votre édification, il suffit de traiter et d'enseigner +les choses qui, si elles ne sont crues, produisent la damnation. Ce +sont celles qui appartiennent à la foi catholique. La foi catholique, +c'est-à-dire universelle, est celle qui est tellement nécessaire à tous, +que quiconque en est dénué ne peut être sauvé[353].» + +[Note 353: _Introd._, t. I, p. 979, 981, 982. Voyez aussi notre c. II p. +188, et dans le t. I, le c. VII, p. 490.] + +Y a-t-il en tout cela prétexte à l'indignation de saint Bernard[354]? +Nous croyons parfaitement innocente la définition qu'il incrimine, et +cependant nous avouerons que le rationalisme tend toujours à faire de la +foi une opinion, ou, si l'on veut, une _estimation_. Sans doute on ne +saurait proscrire la foi formée par le travail de l'intelligence, elle +peut être aussi pure et aussi solide que toute autre, et obtenir par +suite tous les dons célestes promis à la foi. Lorsqu'on enseigne +la religion, il est même impossible de ne point admettre certains +antécédents logiques qui servent de base à la foi, et de ne point +convenir que celle-ci suppose la croyance à certaines vérités +préalables, ce qui donne à la foi les apparences d'une déduction. Mais +souvent en fait la foi précède tout raisonnement dont on ait conscience +ou souvenir, et comme elle est religieusement un devoir, même une +vertu, elle a souvent, ainsi que toutes les autres vertus, le don de se +rencontrer dans l'âme et d'y dominer, sans commencement et sans motifs +connus, en vertu d'une adhésion implicite et involontaire. La foi ainsi +conçue est en général plus estimée par la religion, elle lui paraît +mieux assurée; n'étant pas la création laborieuse de la raison, elle +semble inspirée, et son origine la sanctifie. Aussi a-t-elle en +elle-même plus de mérite, le mérite qui ne vient pas de nous étant le +seul véritable, et les plus récents apologistes du christianisme se +sont attachés à établir que les vérités, regardées jusqu'ici comme un +préliminaire que la raison démontre pour que la foi prenne naissance, +sont elles-mêmes connues par la foi avant de l'être par la raison. +C'est cette foi d'obéissance qui a été louée dans Abraham. À toutes les +époques, cette foi a été distinguée de la foi acquise et raisonnée, et +préférée a celle-ci par les hommes pratiques qui unissaient à une piété +vive l'esprit d'autorité. Cependant l'obéissance raisonnable de saint +Paul reste permise, et c'est celle qu'Abélard enseigne, car c'est la +seule qui puisse être enseignée. + +[Note 354: Lui-même avait dit: «Deus... tribus voluti viis est +vestigandus, opinione, fide, intellectu. Fides est votuntaria quaedam +et certa prolibatio necdum propalatae veritatis; intellectus est rei +cujusdam invisibilis certa et manifesta notitia» (_De Consider._, V, 3. +Cf. Frerichs, _Comment, de Ab. doct._, p. 13).] + + + +CHAPITRE V. + +DES PRINCIPES DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.--EXAMEN PHILOSOPHIQUE. + +Considérons maintenant dans son ensemble et d'un point de vue plus +général encore la doctrine d'Abélard sur la Trinité. La sentence de +l'orthodoxie contemporaine se trouve développée dans la lettre de saint +Bernard. Essayons de juger ce jugement. + +Il a été reproduit, mais avec plus de modération dans les termes, par +des écrivains modernes. Ainsi D. Clément regarde, non comme faux, mais +comme dangereux ce principe que la foi doit être dirigée par la lumière +naturelle, principe qui conduit à cette autre proposition: «On ne croit +point parce que Dieu a dit, mais parce qu'on est convaincu qu'il en est +ainsi, on admet[355].» «Voilà,» dit le critique, «un principe qui doit +mener loin.» Il trouve _naturelles_ les conséquences que saint Bernard +infère de la définition de la foi donnée par Abélard. «Cependant loin de +les avoir constamment admises, on voit que l'auteur les a quelquefois +combattues, même avec succès; mais ce qu'il ne pouvait désavouer en +aucun cas sans saper par le pied sa nouvelle méthode, c'est que la foi +n'est pas absolument au-dessus de la raison.» Enfin les explications et +les comparaisons qu'il donne touchant la Trinité laissent percer tantôt +le sabellianisme, tantôt l'arianisme. «Nous aimons à nous persuader, et +ce n'est pas au reste sans preuves, qu'il est exempt dans le fond de +l'une et de l'autre de ces erreurs.» Mais il n'en a pas moins _brouillé +réellement toutes les notions théologiques sur la Trinité_. + +[Note 355: Art. _Abélard_ dans _l'Hist litt/i> t. XII, p. +138.--_Introd_., t. II, p. 1060.] + +On le voit, le reproche d'hérésie n'est plus proféré, il est même +formellement écarté[356]; plus de ces mots d'_impiété_, de _blasphème_, +de _paganisme_, et de là cette conséquence qu'on n'était en droit à +Sens, comme à Soissons, que de signaler les erreurs du livre et non de +condamner personnellement un docteur qui n'a pas un seul moment cessé de +protester de sa soumission à l'Église et au saint-siége. + +[Note 356: C'est maintenant une chose généralement accordée. J'en ai +cité plusieurs preuves (Voy. t. I, p. 218). Il serait trop long de +rappeler tous les ouvrages où les opinions théologiques d'Abélard sont +appréciées (Voy. t. I, p. xxii).] + +A ces critiques ainsi réduites, M. Cousin, fortifiant de son autorité +celle d'Othon de Frisingen, ajoute une observation qui pénètre plus +avant. Il pense qu'Abélard, en introduisant le rationalisme dans la +théologie, y a introduit aussi le nominalisme, chose grave, surtout +quand il s'agit de la question de la Trinité. Quelques réflexions seront +ici nécessaires. + +On l'a déjà vu, il y a deux manières de traiter la théologie, +c'est-à-dire d'enseigner la religion, celle du rationalisme et celle que +les Allemands appellent du super-naturalisme. Toujours la première +court le risque d'incliner à l'hétérodoxie, à l'hérésie, et de +passer insensiblement du rationalisme théologique au rationalisme +philosophique. La seconde offre une tendance constante au mysticisme ou +penche vers une abnégation de tout raisonnement, vers une _misologie_, +comme on dit encore en Allemagne, vers une aversion de toute science qui +peut transformer l'humilité d'esprit en crédulité superstitieuse. Ce +n'est pas que la foi manque absolument dans le rationalisme, ni que +le super-naturalisme (employons ce mot faute d'un meilleur) ne laisse +absolument aucun rôle à la raison. Le rationalisme peut être orthodoxe, +honorer du moins et prescrire la foi; même dans le rationalisme purement +philosophique il y a encore une place pour quelque chose qui peut +s'appeler la foi, c'est-à-dire pour un assentiment non raisonné à des +vérités indémontrées et indémontrables, pour une croyance implicite et +nécessaire à des choses invisibles, _argumentum non apparentium_. Aucune +philosophie n'est sans mystères ou sans faits inexplicables, insensibles +et certains; aucune philosophie n'est sans foi. Cela est encore plus +vrai du rationalisme religieux; il a pour objet de conduire à la foi par +la raison ceux à qui la foi manque, ou plus souvent, là où il rencontre +la foi, de l'éclairer, de la motiver, de la corroborer par la raison. +Qu'est-ce donc en général que le rationalisme chrétien? Une conciliation +de la foi et de la raison, un éclectisme. + +De même, dans la doctrine de ceux qui ramènent tout à la foi, prenant à +la lettre et dans un sens absolu les anathèmes contre la philosophie, on +ne peut soutenir que la raison n'ait rien à faire. Soit qu'on cherche +à exciter la foi uniquement par des récits ou des menaces, comme de +certains missionnaires, soit qu'on en appelle au sentiment religieux, à +ce besoin d'amour et de prière qui, dit-on, est déjà la grâce, et qui, +fidèlement écouté, doit attirer la grâce définitive de la foi, soit +surtout qu'on invoque le principe de l'autorité contre l'anarchie +des opinions individuelles et les écarts du libre examen, on recourt +implicitement à la raison humaine. Il y a un syllogisme jusque dans +le choix mystique de l'âme préférant la vision à la conception et +l'enthousiasme à la certitude. «C'est, dit avec profondeur saint Clément +d'Alexandrie, une sage parole que celle-ci: Il faut de la philosophie +même pour décider qu'il ne faut pas de philosophie[357].» + +[Note 357: Clem. Alex. _Stromat._ VI, in His.] + +Mais malgré ce qu'il y a de commun entre les deux méthodes théologiques, +et ce qu'il y a de commun, c'est l'intelligence à laquelle toutes deux +s'adressent, et que ni l'une ni l'autre ne peut scinder ni travestir; ce +qu'il y a de commun à toute religion comme à toute philosophie, c'est +l'humanité; il faut reconnaître que les deux méthodes diffèrent par +leurs caractères et par leur tendance. + +La première, quoiqu'elle soit celle de presque tous les hérétiques, et +nécessairement celle de tous les philosophes, et des plus incrédules, +n'a jamais en elle-même été formellement condamnée par l'Église, qui ne +pouvait répudier quelques-uns de ses docteurs les plus illustres. +Les deux méthodes, employées concurremment dans tous les âges du +christianisme, ont l'une sur l'autre prévalu tour à tour, suivant les +temps et les questions. Dans le berceau même de la foi, on les trouve +alternativement s'embrassant et luttant ensemble. Il est impossible de +ne pas reconnaître dans saint Jean un caractère philosophique qui manque +à saint Luc; et malgré ses invectives contre les philosophes, saint Paul +porte dans l'exposition du dogme des formes de discussion, un esprit +libre et raisonneur qui paraissent étrangers au génie positif et +formaliste de saint Pierre. «Il _discutait dialectiquement_, dit +l'Écriture, les choses du royaume de Dieu[358].» + +[Note 358: [Grec: Dielegeto]. Act. xvii, 2. [Grec: Dialegomenos kai +peidoin ta peri tas basileias ton Thiou.] XIX, 8.] + +Depuis les apôtres jusqu'aux Pères, depuis les Pères jusqu'aux docteurs +de nos facultés de théologie, les deux méthodes se sont perpétuées dans +l'Église; et pour avoir choisi entre elles, Abélard n'est point sorti du +saint bercail. Il a fait d'ailleurs ce choix sans intention d'innover +sur aucun point du Symbole. Sa prétention paraît s'être élevée jusque-là +seulement, qu'il a voulu _exposer_, c'est son expression, sous une forme +un peu nouvelle, la croyance chrétienne touchant la nature de Dieu, +et soit par un choix dans les doctrines reçues, soit par quelques +explications neuves, construire une déduction méthodique du dogme de la +Trinité et appuyer d'arguments plus modernes l'adhésion qui lui est +due. Voici dans sa juste mesure la formule générale de ce rationalisme +dogmatique: «Il ne faut pas toujours demander, dit Leibnitz, des +_notions adéquates_, et qui n'enveloppent rien qui ne soit expliqué.... +Nous convenons que les mystères reçoivent une explication, mais +cette explication est imparfaite. Il suffit que nous ayons _quelque +intelligence analogique_ d'un mystère, tel que la Trinité et que +l'incarnation, afin qu'en les recevant nous ne prononcions pas des +paroles entièrement destituées de sens: mais il n'est point nécessaire +que l'explication aille aussi loin qu'il serait à souhaiter, +c'est-à-dire qu'elle aille jusqu'à la compréhension et au comment[359].» + +[Note 359: _Théodicée_ disc. prél. sec. 54.] + +Mais l'exécution a-t-elle parfaitement répondu à l'intention? J'ai +ailleurs décrit comme je me le représente, l'état religieux de l'âme +d'Abélard. Le jugement de l'esprit d'un siècle par l'esprit d'un +autre n'est pas aujourd'hui chose fort malaisée. Notre époque a trop +d'impartialité pour manquer de sagacité. Mais quand il faut appliquer ce +jugement général à un individu, pénétrer au fond d'une âme à travers les +âges, entrevoir comment s'y associaient ou s'y combattaient l'esprit +du temps auquel elle n'échappait pas, et cet esprit de tous les temps +auquel participent tous les philosophes; comment s'y mêlaient, sans +y disparaître, les habitudes religieuses, les habitudes logiques, +l'érudition sacrée, l'érudition profane, le caractère ecclésiastique, le +talent dialectique, le respect volontaire pour la tradition, le penchant +involontaire pour la controverse, le goût de la subtilité, le désir de +l'originalité, l'amour de la gloire enfin; alors la tâche devient bien +difficile, et les conjectures les plus plausibles peuvent n'être que +des mensonges historiques. Sans contester que les doutes, inséparables +peut-être de toute grande vocation philosophique, aient pu de temps à +autre traverser l'esprit du chanoine de Paris, moine de Saint-Denis, +abbé de Saint Gildas, fondateur du Paraclet, que condamna l'Église, nous +dirons que ces doutes ne transpirent point dans sa théologie. C'est +l'oeuvre d'un fidèle; mais elle contient plus d'un germe d'infidélité. +Le rationalisme n'a point fait impunément irruption dans le dogme, +et l'on reconnaît soit dans l'esprit général, soit dans les opinions +particulières, plusieurs de ces idées précoces d'où l'esprit des siècles +a fait sortir quelques-unes des vérités et des erreurs les plus grandes +de la philosophie moderne. + +La clef de la doctrine est dans le _Sic et Non_. Que le simple travail +de rassembler tant de citations et d'autorités contradictoires, ait +exercé une passagère influence sur l'esprit de l'auteur, et l'ait pu +jeter dans quelques incertitudes, je ne le nie pas. Cependant, il +n'a point entendu conclure au doute universel. Il ne voyait dans ces +archives du pour et du contre qu'autant d'occasions d'_expliquer_ +des contradictions apparentes, et ce travail a contribué surtout à +développer cette subtilité qu'on admire. Dans ses autres ouvrages, il a +pu risquer des opinions qui ont ébranlé certaines croyances, enfanté de +certains doutes; jamais il ne s'est donné pour sceptique. Seulement, +on l'y voit sur chaque question chercher et discuter les autorités, +ordinairement les mêmes qu'il a recueillies dans le _Sic et Non_; il y +reprend celles qui sont favorables à sa thèse, et parfois aussi celles +qui sont contraires; il les commente, les développe, et s'efforce +d'en donner le vrai sens, non dans un esprit d'incertitude, mais de +conciliation. En fait, qu'est-ce que l'examen d'une question? ne part-il +pas toujours d'un _sic et non_? ne porte-t-il pas toujours sur une +contradiction entre certaines idées qui sont dans l'esprit ou dans les +livres, et qu'il faut ramener à l'unité, soit en montrant qu'elles +concordent en dernière analyse, soit en faisant évanouir celles qui ne +concordent pas? L'ouvrage d'Abélard nous représente la forme que, dans +un temps de citations et d'autorités, la position de toutes questions +devait prendre naturellement. + +Mais cette habitude de poser le oui et le non devait donner à sa manière +d'enseigner la théologie, un caractère expressément dialectique, et lui +ôter cette forme dogmatique, qui semble exclure le doute en taisant +l'objection, et inculquer la vérité par ordre. Abélard ne prêche pas, +il discute. La polémique avait été l'exercice de toute sa vie; il avait +pris pour maxime ces mots qu'il attribue à saint Augustin: _Quarite +disputando_[360]. + +[Note 360: Je n'ai pu trouver dans saint Augustin ces mots qu'Abélard +dit extraits du _De Anima_ (_Sic et Non_, I, p. 21), et ailleurs du +traité (lisez _sermon_) _de Misericordia_ (_Introd._, II, p. 1056).] + +Dans cette pratique de discussion, dans cet art de considérer le pour +et le contre et de chercher en quoi l'un et l'autre étaient vrais ou +soutenables, puisque l'un et l'autre avaient leurs autorités, il a +puisé le goût et le talent d'allier les contraires, sans toujours bien +s'assurer des conditions de l'alliance. Ainsi on le voit plaider la +cause de la philosophie et lui faire son procès avec une égale vivacité; +marquer trop fortement la distinction des personnes dans la Trinité, +et par un retour un peu brusque, rétablir sans restriction l'unité +de l'essence et la communauté des attributs; braver en un mot les +contradictions et les résoudre ou les affirmer tour à tour. + +C'est là, je l'avoue, ce qui, plus que l'esprit du nominalisme, me +paraît avoir attaché quelques dangereuses conséquences à sa méthode +théologique, non que plus d'un passage n'offre des traces de +nominalisme, mais d'autres passages s'en écartent. Et en effet, le +principe fondamental de cette doctrine est, nous le reconnaissons avec +M. Cousin, que rien n'existe qui ne soit individuel. Nous concevons donc +que de ce principe on conclue (la distinction étant bien fugitive, +si elle est possible, entre la personne et l'individu) que les trois +personnes divines en pleine possession de l'existence sont toutes trois +des réalités, des unités, et que l'identité de substance qu'on leur +impose est une chimère. Telle paraît avoir été l'erreur de Roscelin: +il a sacrifié la réalité de l'unité de Dieu à la réalité de l'unité +de chaque personne. Ce sont trois choses, disait-il, et si l'usage le +permettait, on devrait dire trois dieux[361]. C'est le trithéisme ou +l'hérésie de Philopon et des damianistes. Or, c'est l'erreur contraire +dont Abélard est maintenant accusé; il aurait, dit-on, ramené les +distinctions réelles à des points de vue divers du même être, à des +conceptions diverses de notre esprit, rendant ainsi l'existence des +personnes purement nominale pour sauver l'unité réelle de la substance +divine. Or, si cette erreur est la sienne, est-elle imputable au +nominalisme? A la bonne heure pour l'erreur inverse, pour celle de +Roscelin; les individus seuls sont réels, donc les personnes ne sont +rien, ou seules elles sont réelles; voilà qui est simple et logique. +Mais Abélard n'a pas dit cela, on lui prête d'avoir dit le contraire. +Pour dire le contraire, il faudrait, à la vérité, qu'il eût démenti le +principe même du nominalisme, en disant: «Il n'y a de réel que ce qui +n'est pas individuel; comme les personnes sont individuelles, elles ne +sont rien. La Divinité, qui n'est exclusivement aucune personne, la +Divinité seule est réelle.» Mais alors il n'eût été rien moins que +nominaliste, loin de là, il fût tombé dans le réalisme extrême, dans +celui qui, refusant la pleine existence à l'individu, annulerait les +personnes de la Trinité, parce qu'elles ne seraient que des individus. + +[Note 361: M. Cousin, Introduction, p. cxcviii.--Cf. S. Anselm. _Op._, +ep. xxxv et xli, I. II.--Ott. Frising., _de Gest. Frid_., I. I, c. +xlviii.--D'Achery, _Spicileg_., t. III, p. 142.--Buddoeus, _Observ. +select_., t. I; obs. xv.--Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, p. 673.] + +Abélard, dans sa doctrine de la Trinité, ne me paraît avoir été +précisément ni réaliste, ni nominaliste; il s'est efforcé de donner aux +choses leur nom, de les qualifier comme il fallait, sans tenir compte +des conséquences en ontologie dialectique. Mais je suppose qu'il eût +dit expressément que Dieu est un genre, siérait-il aux réalistes, qui +soutiennent que le genre est réel, d'en conclure qu'il a nié la réalité +de la Divinité? De même, s'il n'a vu dans les personnes que des +propriétés, ceux qui défendent contre Roscelin l'existence réelle +des qualités spécifiques seraient mal venus à l'accuser de ruiner +l'existence réelle des personnes. + +Un écrivain judicieux a remarqué avec raison que l'orthodoxie +trinitairienne n'est pas nécessairement engagée dans la controverse +sur les universaux[362]. Que ceux-ci soient ou ne soient pas réels, +qu'importe à l'existence de Dieu ou des personnes divines? Ni Dieu, ni +aucune des personnes n'est donnée comme étant au nombre des universaux, +et la négation des idées générales ne touche en rien l'être qui ne peut +être ramené à une simple abstraction. Le principe seul de la réalité +exclusive des individus pouvait bien, par une application tout à fait +indépendante de la fameuse controverse, conduire à trop individualiser +les personnes de la Trinité, et il paraît que c'est ainsi que Roscelin a +compromis le nominalisme dans l'hérésie et s'est fait blasphémateur, au +jugement de saint Anselme; car il n'est nullement vrai que son erreur +ait été, comme on l'a dit, de réduire la distinction des personnes à +des vues diverses de l'esprit. Mais l'erreur du trithéisme pouvait être +facilement écartée par la considération de _la singularité_ de la nature +divine, et par cette pensée que le mystère consistait précisément dans +l'union de quelques-uns des caractères de l'individualité dans chaque +personne avec la communauté et l'identité d'essence. Après tout, les +réalistes ne soutenaient point que les personnes divines fussent des +genres ou des espèces, et par conséquent les nominalistes n'avaient sur +ce point rien à leur dire. Aussi, lorsque Abélard marque avec un peu +d'exagération la distinction des personnes, est-ce en vertu de l'idée de +propriété, et non de la théorie des genres et des espèces. Il est vrai +que Neander pense que le reproche de sabellianisme aurait dû plutôt +être dirigé contre lui, c'est-à-dire qu'il atténuait la distinction des +personnes, et c'est ainsi qu'Othon de Frisingen et les modernes en ont +jugé[363]; mais cette accusation plus spécieuse ne nous semble pas plus +exacte. Répétons d'abord que l'intention est irréprochable; puis, quant +à la doctrine, elle ne tend pas plus que toute autre à convertir les +personnes divines en abstractions. C'est le péril commun de toute +métaphysique sur ce dogme difficile, et le nominalisme y ajoute peu de +chose; seulement le lecteur est en général nominaliste, et quand on veut +lui faire séparer à un certain degré la substance et la personne, il +penche à n'accorder à la personne qu'une existence nominale, et dans sa +pensée, la doctrine d'Abélard devient en ce sens nominaliste. Mais qu'y +faire? Est-ce Abélard qui a séparé la substance de la personne? C'est +l'expression orthodoxe du dogme de la Trinité; quiconque prétendra +discuter ce dogme sons forme scientifique courra grand risque de +paraître nominaliste, en conduisant le lecteur par la pente du +raisonnement à conclure contre la réalité de l'un ou de l'autre des +éléments constitutifs du dogme, c'est-à-dire contre l'unité divine ou +contre la distinction des personnes. Du moment qu'on veut ramener un tel +mystère à une conception rationnelle, la raison involontairement impose +à la nature divine les conditions ordinaires de l'être, ces conditions +qu'elle est habituée à tenir pour nécessaires, et soudain la foi dans +la Trinité s'altère et périt. La raison a-t-elle tort d'en agir ainsi? +C'est une autre question, je ne la tranche pas, je ne la discute pas; +mais je dis que c'est la conséquence inévitable de l'application +méthodique du rationalisme à la Trinité. Encore une fois, ce n'est pas +le nominalisme qui fait le danger de la théologie d'Abélard, c'est la +dialectique. + +[Note 362: M. Bouchitté, _Hist. des preuves de l'exist. de Dieu_:--Mém. +de l'Académie des Sciences morales et politiques, t. I, Savants +étrangers, p. 463.] + +[Note 363: Ott. Fris., _De Gest. Frid._, I. 1, c. XLVIII.--Bayle, _Dict. +crit._, urt. Abél.--Neander, _S. Bernard et son siècle_, I. III, p. +240.--_Hist. ill._, t. XII, p. 139.--Cousin, _Introd._, p. CXCIX.] + +Dans le dogme théologique, en effet (je ne dis pas le dogme chrétien), +il se présente une difficulté capitale. L'essence étant une, et les +personnes étant plusieurs, en quoi celles-ci diffèrent-elles? La +meilleure manière peut-être de résoudre cette question, c'est de ne la +point poser, et de se dire que les trois personnes diffèrent par leurs +noms, et que l'Écriture énonce, de chacune sous son nom, certaines +choses contenues en tels et tels versets; puis, de croire ces choses +et de n'en pas savoir davantage. Mais la curiosité de l'esprit humain, +celle même de l'Église veulent aller plus loin, et la question se pose. +Les personnes sont plusieurs, donc elles diffèrent; mais elles ne +diffèrent point par l'essence; elles diffèrent donc parles qualités. +Or, ce qui serait les qualités, modes, ou accidents de Dieu, s'appelle +attributs, et ces attributs appartiennent à l'essence divine ou la +constituent. Ce que l'on cherche, ce ne sont donc pas les attributs de +l'essence; ils sont, ainsi qu'elle, communs aux personnes; ce sont des +attributs propres aux personnes, ou les propriétés. Quelles sont les +propriétés des personnes? Ici, l'on marche sur un terrain glissant. +Le plus sûr serait encore de prendre le nom de chaque personne pour +l'expression de sa propriété, et de dire simplement que la propriété du +Père est la paternité, celle du Fils la filiation (_filictas_), celle du +Saint-Esprit, la _spiration_[364]. Mais les Pères ont prétendu en dire +davantage. + +[Note 364: Damasc., _De Fid._, I, VIII, et III, V.--«Pater paternitate +est Pater.» (S. Thomas, _Summ. Theol._, I, q. XL., a. 1.)--«Proprium +Patris est quod semper Pater est.» (Hil., _De Trin._, XII.) «Nihil habet +Filius nisi natum, nativitate autem est Filius.» (_Id., ib.,_ IV.--Cf. +P. Lomb. _Sent._, I, dist. XXVII).] + +En jugeant Abélard, il faut toujours craindre de le trop isoler. Si l'on +ne considère que ses opinions, sans en connaître les antécédents donnés +par l'histoire de la théologie, on risque de lui prêter une originalité +ou une témérité qu'il n'a pas. Ce n'est pas lui qui a commencé à mettre +le dogme de la Trinité aux prises en quelque sorte avec les distinctions +logiques, enseignées au livre des Catégories. Ces distinctions +étaient trop familières à la plupart des Pères, elles avaient trop +universellement passé dans la langue du raisonnement, pour qu'ils +fussent dispensés de rechercher dans quelle mesure elles étaient +compatibles avec les termes de la foi. Dieu est une substance: a-t-il +les attributs scientifiques de la substance? Il est une essence: quelle +sorte d'essence est-il? Comme essence et comme substance, il est un +sujet: peut-on dire de ce sujet tout ce qu'Aristote dit du sujet en +général? En d'autres termes, la distinction de la matière et de la +forme, de l'essence et de la qualité, de la substance et de l'accident, +du sujet et du mode, du genre et de l'espèce, du concret et de +l'abstrait, de l'absolu et du relatif, est-elle exactement applicable à +la Divinité? Ce ne sont pas moins que les plus grandes questions de la +théodicée. On pressent que ces problèmes qui semblent ne concerner que +des formules techniques, touchent à la nature même de Dieu, et par +conséquent à son action sur le monde. Toute religion est là. Sans +pénétrer au sein des questions, bornons-nous à dire que toutes ces +distinctions, dans leur application étroite à la Trinité, peuvent +changer le fond du dogme, si l'on ne se rattache énergiquement aux +termes de l'orthodoxie. + +Le point fondamental, c'est de maintenir l'unité de Dieu, c'est-à-dire +l'unité de l'essence divine, et cependant il faut en Dieu trois +personnes. Or, comme de ces trois personnes une est appelée verbe ou +sagesse, une autre amour ou charité, il n'est que trop tentant pour +l'esprit de faire de Dieu le Père une essence ou un concret, et des deux +autres personnes des qualités ou des abstraits. De cette façon, l'unité +substantielle semble maintenue sans exclure une certaine triplicité; il +en est de même, si l'on emploie les termes de substance et d'accident +ou de sujet et de mode. Mais, par contre, attachez-vous à la définition +consacrée de la personne en général ou de l'individu substantiel, et +la difficulté se retourne; ce sont les personnes qui deviennent des +substances, des sujets, des concrets, et l'essence divine ou Dieu n'est +plus qu'une généralité, une qualité commune, un abstrait. L'hérésie +n'est pas moins grave, et l'antique dogme de l'unité de Dieu, la gloire +de l'Ancien Testament, est comme abrogé par le nouveau. Cette hérésie +touche au blasphème. + +La conséquence évidente, c'est qu'il faut se défier en théologie des +définitions scientifiques de la substance et de la personne, et les +approprier avec réserve à l'objet unique et incomparable dont la +théologie entreprend la mystérieuse étude. Aussi est-il en général de +tradition parmi les écrivains sacrés que si la dialectique est utile +à l'explication du dogme et nécessaire pour le défendre, elle n'est +intégralement et rigoureusement vraie que des choses créées, et que Dieu +est en dehors des catégories. + +Abélard se montre fidèle, ce me semble, à cette tradition. Une esquisse +générale de la doctrine des Pères sur la Trinité, est nécessaire pour +bien juger de la sienne. + +Dieu est l'unité parfaite. Toutes les définitions de l'unité, celle de +Platon, celle d'Aristote, celle de Plotin lui sont applicables dans ce +qu'elles ont de vrai. Être, dit saint Augustin, c'est être un[365]. +L'être par excellence est donc l'unité suprême; c'est-à-dire qu'il +est sans nombre, sans succession, sans quantité. Comme il est l'unité +réelle[366], la division du tout et des parties ne lui est point +applicable. D'où résulte l'aveu unanime qu'en Dieu la substance ou +l'essence est une. + +[Note 365: «Nihil est esse quam unum esse.» _De Mor. Manich._, c. +VI.--Cf. Athan., _Cont Sabellian._, t. II, p. 37. _De Decret. Nic._, p. +418, Paris. 1698.--Nanzianz., _Orat._ XLIII,--Nyss., _Cont. Eunom._, +I,--Basil., _Cont. Eunom._, I et II.--Cyrill. Alex. _Thesaur._, XIII, +Dialog. VII.--Damasc., _De Fid._, I, XII et XIV.] + +[Note 366: [Grec: Kata hupokeirlenon]. Arist. _Met._. IV, VI.] + +Cependant on distingue des personnes dans son essence, ou dans sa nature +des hypostases, ou dans sa substance des propriétés. Cette distinction +divise-t-elle l'unité? non, l'unité subsiste, la Divinité demeure +indivise dans les divisés[367]. Elle est commune aux trois personnes, +identique dans le divers, monade dans la triade. C'est le paradoxe de +la Divinité, dit saint Grégoire de Nazianze, que d'avoir à la fois la +division et l'unité. «Dieu est nombre et il n'est pas nombre, dit saint +Augustin, c'est là l'ineffable[368].» Comment est-ce possible? telle est +la question que se posent distinctement les Pères[369]. + +[Note 367: [Grec: Ameristos eu memeriomeuois ê theotês]. Damasc., _De +Fid._, I, x.] + +[Note 368: _Or._ XXIII.--_In Johan._, tract. XXXIX.--Cf. Bernard., _De +Consid._, V. vii.] + +[Note 369: Notamment les deux Grégoire. Naz., _Or._ XLV, et Nyss., _Lib. +ad Ablab.] + +La première solution de cette question semble être, l'unité étant +admise comme substantielle, de regarder la division comme purement +intelligible; et les passages ne manquent pas où il est formellement dit +qu'il n'y a en Dieu de distinction que par la pensée, que toutes les +différences y sont rationnelles, idéales, relatives enfin à l'esprit +humain[370]. Mais la conséquence serait, que la Trinité, au lieu d'être +quelque chose de réel, ne serait qu'une conception analytique de la +Divinité, qu'une distinction purement humaine entre ses actes ou ses +attributs. Les personnes ne seraient plus que des abstractions. Ce +conceptualisme théologique anéantirait le dogme même qu'il aurait pour +but d'expliquer, et les termes sacrés de Père, de Fils, de Saint-Esprit +deviendraient des symboles. On aurait donc concédé les noms abstraits +des trois personnes aux besoins de notre intelligence, leurs nome +mystiques aux exigences de notre imagination. C'est là le fond de +l'hérésie de Sabellius. + +[Note 370: _Ratione, cogitatione_, [Grec: epinoia, kat +epinoian].--Petav., _Dogm. Theol._, i, I, L II, c. vii.] + +La foi s'en défend, et la théologie y résiste, d'abord par la définition +des personnes. Les noms de personne et d'hypostase signifient quelque +chose de réel. En principe, il n'y a de personnes que les substances. +L'hypostase, en général, c'est la substance réalisée, la substance +individuelle; la personne, c'est le nom de toute hypostase rationnelle +(raisonnable), c'est-à-dire de toute substance individuelle +intelligente. Cette définition est à peu près universellement +admise[371]. + +[Note 371: Boeth., _De duab. Nat_., p. 951, Saint Anselme accepte la +définition (_Monol_., c, LXXVIII, p. 27). Mais Richard de Saint-Victor +l'a attaquée sans succès. Petav., _id_., t, 11, I. IV, c, ix.] + +Mais si la préoccupation exclusive de l'unité d'essence incline à +l'hérésie de Sabellius, l'insistance sur la réalité des personnes penche +vers celle d'Aruis[372]. Il faut admettre les personnes comme +réelles, et cependant ne pas introduire dans la Divinité une division +essentielle. Point de parties en Dieu; cependant point de personnes +sans substance. Comment donc faire? Qu'est-ce que les personnes? des +différences ou tout au moins des distinctions en Dieu. Que sont ces +distinctions? elles sont réelles. Dans la personne il y a donc une +substance; mais laquelle? la substance divine. Ainsi les personnes sont +substantielles; seulement elles sont numériquement diverses, et leur +substance ne l'est pas. Comment cela se peut-il? C'est précisément là le +merveilleux, le divin; c'est que Dieu n'est pas dans les conditions de +l'être telles que nous les manifestent les choses créées. + +[Note 372: Aussi Grégoire de Nazianze dit-il qu'on regardait ceux qui +employaient le mot [Grec: upostasis] comme plus près de l'arionisme, et +ceux qui préféraient le mot de [Grec: prosôpon] comme plus voisins du +sabellianisme. (_Or._ XXI.)] + +Telle est au fond la solution de la foi, et, à mon avis, l'unique +solution raisonnable. Les théologiens sont tous obligés d'y revenir, +mais par un détour, et la plupart ne se contentent pas de récuser _a +priori_ la dialectique. Le problème étant de concilier l'unité de +l'essence avec la réalité de certaines distinctions dans l'essence, on +est naturellement conduit à rechercher si dans les êtres, ou dans +nos conceptions touchant les êtres, il ne se rencontrerait pas des +conditions analogues. Par exemple, tout être réel est composé de matière +et de forme. Point de substance individuelle où la dialectique n'opère +cette distinction, sans cependant que l'unité de l'individu périsse. Si +Dieu était soumis à cette division _secundum artem_, on dirait qu'il +est composé pour matière de la substance intelligente et pour forme +de _l'infinité_, ou bien de la substance animée, rationnelle, et de +l'immortalité, ou enfin de la substance indéterminée, plus la divinité. +Or, évidemment cette composition ne serait pas réelle, ou si elle +était prise comme réelle, elle supposerait qu'une matière indéterminée +quelconque peut être la base de l'être divin, et que la forme de la +divinité n'est point par elle-même réelle et substantielle; toutes +conséquences qui répugnent violemment aux plus simples notions de la +nature de Dieu. De quelque façon que l'on y conçoive la conjonction de +la matière et de la forme, ou détruit l'essence de la Divinité, ou l'on +convertit un de ses attributs nécessaires en un accident ou qualité. Or +certains attributs peuvent bien être conçus comme des formes[373]; mais +en réalité, ils ne sont pas séparables de l'essence, et ce n'est que +par abstraction qu'on en fait des noms substantifs. Il n'y a point de +toute-puissance en dehors du tout-puissant, ni en général de perfection +si ce n'est dans le parfait. + +[Note 373: Cyrill., _De Trin._, Dial. II.] + +Ces attributs pris dans l'abstraction et qu'on érigerait en formes, ne +peuvent être des formes proprement dites; car la forme fait d'un être +ce qu'il est; il y aurait donc en Dieu quelque chose qui ne serait pas +divin, par exemple sa matière, la forme étant ce qui la divinise, et +partant une division essentielle ou composition dans Dieu. Ces formes ou +soi-disant telles ne sauraient donc être que des modes. Or si le mode +est la même chose que l'accident, Dieu n'a pas réellement de mode; +car l'accident n'est pas nécessaire; il est accessoire, additionnel, +adventice; il est donc contradictoire avec la nature de Dieu. Si cette +nature comportait des accidents, elle admettrait la composition. Pour +parler d'une manière plus générale, tout ce qui dépend de la catégorie +de la qualité est incompatible avec l'essence divine. Une substance +identique et simple au sens rigoureux n'a point de qualités; car elle +serait la substance, plus la qualité; elle ne serait donc plus simple. +Aussi dit-on qu'en Dieu être grand n'est pas distinct de la grandeur. Il +est la grandeur même, comme il est la bonté, parce que tout en lui est +essentiel[374]. + +[Note 374: Cf. Aug., _De Trin._ V, x.--Epist, liv ou cliii.--S. Bern. +_Serm._ lxxx.--Clem. Alex. _Paedagog._, I, viii.--Damasc., _De Fid._, 1, +xii et xiii.] + +Qu'est-ce donc que les attributs divins dont parlent toutes les +théodicées? Qu'est-ce, dans la théologie chrétienne, que les propriétés +qui caractérisent ou constituent les personnes? D'abord ce ne sont pas +des accidents; car ce qui distingue l'accident, c'est la contingence, +c'est d'être sujet au changement, c'est de pouvoir être autre. Or, en +Dieu les attributs sont immutables comme lui-même; ils participent de +son éternité; ils sont comme l'essence. Il en est de même des propriétés +soit absolues, soit personnelles; la génération est éternelle dans le +Fils, comme en Dieu la justice ou toute autre perfection. + +Quelle différence y a-t-il donc entre les propriétés absolues et les +propriétés des personnes? C'est toujours et sous une nouvelle forme +la question: comment l'essence est-elle commune aux personnes et en +est-elle distincte? Si l'essence est commune aux trois personnes ou +hypostases, les hypostases ou personnes sont quelque chose de plus +particulier que l'essence ou substance. Ainsi le rapport de l'essence +à la personne est celui du commun au non-commun ou du général au +particulier, c'est-à-dire le rapport du genre ou de l'espèce au +singulier ou à l'individu; et la considération de ce rapport amène, pour +ainsi dire, de force dans la théologie la question du réalisme et du +nominalisme. + +Saint Jean de Damas n'hésite point: Dieu est dans le genre suprême de +la substance incorporelle dont il est une des premières espèces, et la +Divinité est ainsi l'espèce dans laquelle sont les trois personnes[375]. +Et cette opinion, loin d'être isolée, se retrouve, avec plus ou moins +de développement, dans quelques-uns des meilleurs philosophes du +christianisme. D'abord c'est une idée presque universelle, que l'essence +est quelque chose de plus général que l'hypostase, et il le faut bien, +l'hypostase étant constituée par le propre, qui, de sa nature et par son +nom même, est moins commun que la substance. Tout au moins est-il vrai +que telle est notre conception, et que nous ne pouvons nommer +l'essence ou Dieu, et la personne du Fils ou du Père, sans distinguer +intellectuellement l'une de l'autre, par cette différence-là[376]. + +[Note 375: [Grec: Periektikon autôn edos ê uperousios kai akatalêptos +theotês] (Damasc. _Instit. element. ad Dogm._ c. vii.)] + +[Note 376: Petau, _Ouv. cit._, t. I, t. II, c. v et t. II, t. IV, c. i +et vii.] + +Quelques Pères ont poussé cette opinion au point de soutenir que la +substance en général étant toujours ce qui est commun aux individus, +l'individu n'était qu'une collection de propriétés, et que par exemple +la substance _homme_ était commune à Pierre et à Paul, de sorte que +Pierre et Paul étaient consubstantiels. Ainsi l'on n'aurait pas dû dire +qu'ils _sont deux hommes_, mais qu'ils _sont homme, sunt homo_, comme +on a dit que les trois personnes divines _sont Dieu_ et non pas _trois +Dieux_[377]. Ce réalisme, car jusqu'ici cette opinion n'est que du +réalisme, aurait pour effet de constituer les personnes par des +accidents, et de faire entrer indûment dans la Divinité la distinction +proscrite de la substance et de l'accident; autrement, l'unité de Dieu +ne serait plus qu'une unité collective, une simple communauté; les trois +personnes seraient Dieu, comme trois statues d'or sont de l'or. + +[Note 377: Nyss., _Ad Ablab._,--_De Commun. Not._.--Cf. Cyrill., _In +Johan._, ix.--_De Trin._, Dialog. i.--Damasc., _De Fid._, III, viii et +xiv.--_De Duab. Volum._, V, 7.] + +Ce qui paraît avoir inspiré cette doctrine, c'est l'entraînement de la +controverse contre les ariens; on a voulu sauver la consubstantialité +à tout prix, et l'on a soutenu presque exclusivement l'unité réelle et +substantielle d'une essence commune. Mais d'abord une communauté n'est +pas une unité véritable et rigoureuse, une parfaite simplicité; et si +l'unité divine n'était que celle du genre ou de l'espèce, elle rendrait +à chacune des personnes une individuelle unité, trop comparable à celle +des personnes humaines pour admettre la parfaite identité, l'identité +réelle et numérique de nature ou d'essence. Ceux-là même qui veulent +faire de Dieu un genre on une espèce, voient dans l'unité d'une nature +on essence commune une pure abstraction, oeuvre de la pensée[378]. +Est-ce donc à cela qu'ils veulent réduire l'essence de Dieu? + +[Note 378: Damasc., _De Fid_., 1, viii.] + +Comment donc éviter que soit l'unité, soit la distinction devienne +nominale? Il n'y a qu'un moyen, c'est d'écarter définitivement la +catégorie de qualité. Ainsi la substance est une et réelle; chaque +personne en est distincte par la propriété qui la constitue. Cette +propriété n'est pas accidentelle, puisqu'elle est constitutive; elle +n'est pas une forme ou qualité, car alors elle serait une addition +à l'essence, et Dieu serait composé; elle ne se dit pas _secundum +substantiam_, mais elle n'est pas pour cela _secundum accidens_. Il y a +entre la substance et l'accident un intermédiaire, c'est la relation. +Ou les propriétés de Dieu sont dites _ad se_, et alors elles sont +les propriétés essentielles et absolues, qui ne sont séparables de +l'essence, que dans le langage humain; ou bien elles sont dites _ad +alterum_, comme la paternité, la génération, la procession, et elles +sont relatives. Tandis que l'accident est variable, la relation ici +ne l'est pas; comment le serait-elle entre deux termes éternels? Les +relations des personnes, étant des relations, ne sont pas absolues, mais +elles sont le mode de subsister de l'essence[379]. Elles ne sont donc +pas hors de l'essence, elles ne la doublent pas. Elles peuvent sans +doute être conçues comme des accidents; c'est une suite de la faiblesse +de notre esprit, qui ne saurait atteindre la réalité de l'être +divin; mais elles sont constitutives de l'essence, elles sont donc +_substantiale quippiam_[380]. L'unité absorberait les personnes, si la +relation ne s'y opposait; la relation engendrerait la pluralité, si +l'unité n'y résistait[381]. + +[Note 379: [Grec: Ouki ousias dêloitika, alla tês pros allêla scheseois, +kai tou tês huparxeois tropou.] _Id., ibid._ I x.] + +[Note 380: Petau, t. IV, c. x, p. 395-397, t. II.] + +[Note 381: Aug., _De Trin._, V, v, xi, et xiii.--VI, ii, iii, v.--VII, +ii.--Saint Anselme dit: «Trinitatis et relationis consequentiæ se +contemperant ut nec pluralitas quæ sequitur relationem, transeat ad +ea in quibus prædictæ sonat simplicitas unitatis; nec unitas cohibeat +pluralitatem ubi eadem relatio significatur. Quatenus nec unitas +amitiat aliquando suam consequentiam, ubi non obviat aliquæ relationis +oppositio; nec relatio perdat quod suum est, nisi ubi obsistit unitas +inseparabilis.» (_De Proc. Spir. S._, c. ii, p. 50. Cf. Nyss., _Cont. +Eunom._, II.)] + +C'est par la relation différente, ensemble avec l'essence identique, que +l'hypostase est constituée. + +Ainsi l'hypostase, ou personne, ne désigne l'essence qu'indirectement +(_in obliquo_), mais directement (_recte_) elle exprime la relation. +Dans les choses créées, aucune propriété personnelle ne consiste dans la +relation; la relation entre les créatures est accidentelle; en Dieu, au +contraire, dans les personnes incréées, la relation est constitutive, et +il s'ensuit que la personne divine est relative et non absolue. Les +noms de Père, de Fils, de Saint-Esprit ne désignent pas des natures en +elles-mêmes, mais des personnes l'une par rapport à l'autre[382]. Ainsi +le Dieu des chrétiens n'est plus le Dieu solitaire des juifs, mais ils +n'est pas non plus la multiplicité de dieux des Gentils. De ces deux +erreurs il reste, dit saint Jean Damascène, tout ce qu'il y a d'utile +dans le judaïsme, l'unité de la nature divine, et dans l'hellénisme, la +distinction des personnes[383]. C'est là quelque chose d'énigmatique, +comme le dit saint Basile[384]; mais précisément cette condition +mystérieuse est comme la prérogative imparticipable d'une nature unique, +d'une essence incréée, de l'être parfait. + +[Note 382: Aug., _In Johan_., Tract, xxxix.--Epist. lxvi aut CLXX.--Le +P. Petau dit: «Pater non est persona, nisi comparatus ad Filium.» T. II, +l. IV, c. ix, p. 414.] + +[Note 383: _De Fid_., I, vii.--Cf. Petau. _ibid_., XIII, p. 422.] + +[Note 384: Basil., _Ep_. XLIII.] + +On voit que le choix est entre deux manières d'interpréter +dialectiquement le dogme et d'expliquer, ou plutôt de représenter +l'impénétrable alliance d'une essence unique avec des personnes +distinctes. + +La première est celle qui a en général fait une grande fortune dans +l'Église grecque. Elle assimile en principe l'essence divine à un +universel, et les personnes à des individus. Pour éviter ou pour +atténuer les conséquences de cette assimilation, elle l'affaiblit +ensuite, soit en la donnant comme une manière nécessaire de concevoir +les choses, et en laissant à l'esprit humain la faculté de distribuer à +son choix la réalité entre l'universel et l'individu; soit en faisant +remarquer que l'assimilation n'est pas rigoureuse, que l'espèce ou +le genre incréé n'est pas composé de personnes, mais réside dans les +personnes, que celles-ci ne sont pas séparées les unes des autres comme +les individus, mais sont les unes dans les autres, du moins en essence, +et qu'ainsi aucune diversité, quant au temps de la naissance, n'est +assignable entre elles, aucune différence en acte n'est entre elles +possible, si ce n'est celle de la relation[385]. D'où il résulte que le +rapport de l'individu incréé au genre incréé est une communauté tout +autre que le rapport similaire entre les créatures, et que cette +communauté sans pareille n'altère pas l'unité de substance. + +[Note 385: _De fid_., I, VIII et seq. C'est même, suivant saint Jean +de Damas, ce qui fait que l'espèce ou genre est dans la Divinité une +essence simple, une véritable substance, tandis que l'unité d'essence +des individus créés n'est qu'une communauté, une ressemblance. Celle-ci +en Dieu se prend comme réelle, [Grec: to koinon kai en theoreitai +pragmati], et dans les autres choses elle n'est que pensée, [Grec: +thsoireitai logos chai epinoia]; et réciproquement, tandis que les +individus créés sont perçus réellement différents, les différences des +personnes divines ne sont que distinguées par l'intelligence, [Grec: +epinoia to digraemenon.]] + +L'autre interprétation repousse la précédente pour plusieurs raisons. +D'abord, c'est que la distinction des universaux et des individus +n'étant qu'une manière de comprendre les choses, est de droit +inapplicable à Dieu, c'est-à-dire à l'incompréhensible; puis la +diversité des personnes dans une essence dont l'unité serait collective +accroîtrait et composerait cette essence, dont elle rendrait la quantité +proportionnelle au nombre des personnes. Trois statues d'or font plus +d'or qu'une seule des statues, tandis que le nom de Dieu, donné à +chacune des trois personnes de la Trinité, ne crée pas plus trois dieux +que trois fois le nom de soleil ne crée trois soleils[386]. L'unité +de Dieu est, à proprement parler, la singularité[387]. De toutes les +distinctions dialectiques il n'en faut donc garder qu'une, la relation: +il est universellement admis que les propriétés sont des relations; +les personnes n'existent donc que par les relations, et combinées avec +l'identité de l'essence, ces relations la caractérisent sans cependant +la décomposer, et y introduisent une inexprimable différence, seule +compatible avec la parfaite unité[388]. + +[Note 386: Aug., _De Trin_., VII, vi.--Boeth., _Quom. Trin. est un._, p. +959.] + +[Note 387: [Grec: Ouk eipos omoiotêta, alla tautotêta], dit Damascène, +qui n'est pas toujours d'accord avec lui-même. _De Fid_., 1, viii. +«Pater, et Filius, et Spiritus Sanctus per hoc, quia cum est Deus in +Deo, non est nisi unus Deus, servant in deitate, ad similitudinem unis +hominis, singularitatem.» (S. Anselm., _De Proc. Sp_. S., in fin.)] + +[Note 388: Basil., _Ep_. XLIII.] + +Au reste, ces deux interprétations ont deux caractères communs; l'un +dangereux, c'est qu'elles tendent l'une et l'autre à faire regarder les +propriétés divines, et particulièrement la distinction des personnes, +comme quelque chose d'intellectuel, et plutôt comme une condition +de notre esprit que comme une expression vraie et adéquate de la +réalité[389]. Le second, plus rassurant, c'est que toutes deux finissent +par conclure à une spécialité incomparable, à un mystère surnaturel dans +la nature de l'être divin, qui se trouve placé en dehors des données +communes de la science et du langage. + +[Note 389: Grégoire le Thaumaturge a osé dire que le Père et le Fils +étaient deux par la pensée, un par l'hypostase, [Grec: epinoia men +einai duo, upostasei oe in]. Le P. Petau, qui cite ces mots après saint +Basile, ne les excuse qu'en disant qu'il faut ici par hypostase entendre +substance, et qu'être deux par la pensée signifie n'être pas deux +essentiellement (t. II, t. I, c, iv, p. 22).] + +Or, maintenant dans quel sens s'est déclaré Abélard? Il nous semble +qu'il s'est plutôt éloigné de l'interprétation des dialecticiens grecs; +il penche évidemment pour celle qui s'appuie davantage sur la nature +mystérieuse de Dieu, et qui interdit le plus sévèrement à la science de +la confondre avec les natures finies. Sa doctrine trinitairienne, +quoi qu'on en puisse penser d'ailleurs, donne bien peu d'accès à +l'application de la théorie du genre et de l'espèce; elle ne se +rencontre presque sur aucun point avec la doctrine de saint Jean de +Damas, et paraît bien plus près de celle de saint Anselme, laquelle +devait un jour devenir celle de saint Thomas d'Aquin. + +Dans la diversité de noms Abélard aperçoit d'abord une différence de +génération ou plutôt d'origine: le Père n'est point engendré et le Fils +est engendré; de cette différence résulte pour chaque personne une +relation distinctive comme la paternité, la filiation. Qu'est-ce donc +que les propriétés des personnes? Leurs relations sont-elles les seules +propriétés? Oui, selon le principe posé par Boèce: + +«La relation multiplie la Trinité[390].» Ces propriétés ont l'avantage +de ne pas désigner seulement un simple attribut, mais la personne +même; c'est ce qui, en langage d'école, s'exprime ainsi: «La relation +constitue l'hypostase.» La relation est donc la même chose que la +propriété; la propriété distingue la personne, et pour nous elle la +définit; elle est la personne. Du Père retranchez la paternité, reste +Dieu, ou l'essence qui n'est aucune personne en particulier[391]. + +[Note 390: «Relatio multiplicat trinitatem... Facta est trinitatis +numerositas in eo quod est praedicatio relationis.» (Boeth., _De Trin. +ad Symac_., p. 961.)] + +[Note 391: Thom. Aquin. _Summ_., I, qu. XL., art. 2 et 3.] + +Abélard n'a pas raisonné avec cette rigueur. Il a bien reconnu que les +personnes ne peuvent être distinguées que par des propriétés. Puis, +ouvrant les livres, il a vu qu'on assignait à chaque personne de +certains caractères. Or, ces caractères ne peuvent être que communs ou +propres. S'ils sont distinctifs, ils sont propres ou personnels. Quels +sont-ils? aux termes de l'Écriture, engendrer, être engendré, procéder; +suivant des auteurs très-révérés, puissance, sagesse, bonté. Les +premiers sont des actes qui donnent lieu à des relations; mais de telles +relations peuvent bien être les signes ou les effets des propriétés qui +caractérisent un être; elles ne sont pas ces propriétés intrinsèques qui +le définissent. Si donc il existait entre les relations indiquées par +l'Écriture et les propriétés assignées par les Pères, un secret rapport, +une intime correspondance, celles-ci pourraient être les véritables +propriétés personnelles; et voilà comme avec un peu d'adresse inductive +la distinction de la puissance, de la sagesse et de la bonté devient +la base ou l'équivalent de la distinction du Père, du Fils et du +Saint-Esprit. + +L'erreur logique, c'est de n'avoir pas aperçu que les propriétés ne +peuvent être autres que des relations, et d'avoir confondu la catégorie +de la relation avec la catégorie de la qualité, ou identifié trois +propriétés absolues avec trois propriétés relatives, en faisant équation +entre non-génération (ou paternité), génération (ou filiation), +procession (ou spiration), et puissance, sagesse, bonté. Mais l'emploi +de la catégorie de qualité ou l'attribution spéciale aux diverses +personnes de ces diverses propriétés n'est point de l'invention +d'Abélard; l'Église l'admet, si elle ne la consacre, et ses plus sages +écrivains la répètent tous les jours[392]. Cependant, dès qu'on fait +des propriétés personnelles quelque chose d'autre et de plus que +des relations, et qu'on essaie ainsi de pénétrer en elle-même la +personnalité intime du Père, du Fils et du Saint-Esprit, on poursuit une +propriété essentielle, c'est-à-dire qu'on touche à l'essence, et il n'y +a pas d'autre essence que l'essence divine dans sa simplicité. Toutefois +on ne s'arrête pas, et l'on prend pour propriétés personnelles des +attributs essentiels. La puissance, la sagesse, la bonté sont en effet +des attributs de l'essence divine. Des théologiens, pour excuser l'usage +de les rapporter chacun à une personne en particulier, disent que +c'est pour mieux faire connaître la Trinité, en montrant comment +se manifestent spécialement les personnes, qui la constituent. Ces +attributs essentiels de la Divinité sont, ajoutent-ils, _appropriés_ +ainsi aux personnes, mais ne leur sont pas _propres_; s'ils leur étaient +propres, chaque personne deviendrait une véritable forme dont la +substance divine serait la matière, c'est-à-dire que celle-ci ne serait +pas Dieu sans ces formes, ou qu'avec ces formes elle serait plus que +Dieu: ce qui est une hérésie manifeste[393]. + +[Note 392: C'est encore comme une certaine réalisation de la puissance, +de l'intelligence et de l'amour, réalisation successive, non par ordre +de temps, mais de principe, c'est comme une sorte de _processus_ à trois +degrés dans l'essence divine, qu'un écrivain très-recommandable, M. +l'abbé Maret, a présenté le dogme de la Trinité. Il est aussi formel +à cet égard qu'il est permis de l'être. (Voyez l'intéressant ouvrage +intitulé _Théodicée chrétienne_, leçon XIIIe, Paris, 1844.)] + +[Note 393: S. Thom. _Summ._, 1, qu. xxxix, n. 7.] + +Cette découverte subtile entre la propriété et l'appropriation, Abélard +ne l'avait pas faite, ou quoi-qu'il ait en quelque pensée de ce +genre[394], il ne s'y est pas montré assez fidèle, et il est tombé +dans l'erreur de transformer des attributs essentiels et absolus en +propriétés personnelles et relatives; seulement, dans sa prudence, il +a rappelé que ces mots de propriétés, de différence, etc., ne devaient +plus, quand il s'agit de Dieu, être pris dans un sens rigoureux et +technique. C'était indirectement confesser l'abus et le péril de +l'application de la dialectique au dogme. + +[Note 394: Voy. ci-dessus, c. ii, p. 193 et suivantes.] + +La théologie scolastique orthodoxe ne s'est pas montrée beaucoup plus +sage. Que penser de la subtilité qui permet l'appropriation et rejette +la propriété? Les propriétés, a-t-on dit, sont les relations; mais les +relations s'appellent aussi _les notions_, ou signes reconnaissables des +personnes. Sous ce dernier nom, elles ne sont que de pures idées, des +moyens de concevoir on plutôt de raisonner; mais ontologiquement, en +elles-mêmes, les relations ou propriétés sont-elles davantage? Elles +sont réelles, dit saint Thomas, elles ne sont pas purement rationnelles. +Alors que sont-elles réellement? la relation est la personne même; la +paternité ne diffère pas en réalité du Père, car la distinction de +la matière et de la forme n'étant point admise dans l'être divin, +l'abstrait n'y diffère pas du concret. Or, qu'est-ce que la personne du +Père en réalité ou substantiellement? L'essence divine en tant que Père. +Ces mots _en tant que Père_ sont-ils l'expression d'un accident du +sujet? L'unité divine, cette seule et véritable unité, n'admet pas plus +là composition du sujet et de l'accident que celle de la matière et de +la forme. Tout ce qui est attribué en prédicat à Dieu n'est attribut +qu'en apparence, hypothétiquement, par une loi de notre intelligence; au +vrai, tout ce qui lui est attribué lui est essentiel; tout en lui est +essence. Ainsi, de même que les relations sont les propriétés, et les +propriétés, les personnes, la personne n'est pas dans la réalité autre +chose que l'essence. _In Deo non aliud persona quam essentia secundum +rem_[395]. + +[Note 395: S. Thom. _Summ._, ibid., a. 1, et qu. XI., a. 1.] + +Ainsi la scolastique est obligée, dès qu'elle se lance dans l'analyse +logique du dogme, d'écarter peu à peu toutes les distinctions +scientifiques, en les présentant comme des suppositions de notre +intelligence, comme des moyens de raisonnement, comme des formes +subjectives, c'est-à-dire que les relations, les propriétés, les +personnes arrivent à n'être plus qu'idéales, et la Trinité objective +s'évanouit. Je crains fort que saint Thomas n'ait exposé les plus purs +principes du sabellianisme philosophique. Voilà bien cette fois la +théologie devenue nominaliste. + +Son exemple me ramène donc, comme celui d'Abélard, à cette conclusion: +il n'y a point de science de la Trinité. + +Mais puisque l'Église a donné l'exemple d'en essayer une, l'imitation +respectueuse de l'Église peut conduire à l'erreur, non à l'hérésie; nous +croyons que l'erreur est inévitable, mais elle n'est point criminelle, +c'est-à-dire hérétique, lorsqu'elle est présentée avec réserve, +lorsqu'on a soin d'avertir, comme le fait Abélard, que rien ne doit être +pris au pied de la lettre, parce que ni la logique ni le langage ne +s'appliquent exactement à la Trinité. Que devient alors le nominalisme, +le réalisme ou tout autre système sur les rapports de l'intelligence +humaine et de l'ontologie? Nous sommes engagés dans une question en +dehors de tous les systèmes, en dehors de toutes les terminologies. Il +n'est donc plus de doctrine spéciale dont les conséquences puissent être +tournées contre le dogme; car toute doctrine a été récusée, dès qu'il +s'agit du dogme, et le mystère a été mis en dehors de la philosophie. + +Faute de cet avertissement préalable, aucune discussion ne serait +innocente ni possible sur le dogme de la Trinité. En vous tenant +strictement au langage de la science, essayez de comprendre sans hérésie +les célèbres paroles de Bossuet sur la Trinité dans _le Discours sur +l'histoire universelle_[396]; ou elles ne doivent pas être entendues en +rigueur, où elles contiennent la négation des personnes de la Trinité. +Une comparaison psychologique y assimile celles-ci à des phénomènes +intellectuels, à nos facultés, qui n'introduisent aucune différence dans +l'unité de la personne humaine. Bossuet est donc sabellien dans les +termes. Logiquement, adressé à la doctrine et au langage, le reproche +est irréfragable; adressé à la personne, ce serait une calomnie. Abélard +nous paraît avoir été calomnié ainsi. + +[Note 396: IIe partie, c. XIX. Cf. son sermon sur le mystère de la +très-sainte Trinité, et ci-dessus, p, 315.] + +Maintenant est-il prudent et convenable de se plaire à ces expositions +métaphysiques du mystère, lesquelles ne sont innocentes qu'à la +condition de passer pour des métaphores philosophiques? Est-il +conséquent de traduire le problème de la nature de Dieu dans la langue +de la science, en professant que cette langue ne s'y adapte pas +régulièrement? Que dirait-on de celui qui donnerait la théorie +mathématique d'une question à laquelle il aurait déclaré que les +mathématiques sont inapplicables? Cette inconséquence est celle +d'Abélard, mais de bien d'autres avec lui. Il a pour données une seule +substance et trois personnes dans un même être, et il entreprend de les +discuter pour les établir philosophiquement. Défense à lui de vous dire, +pour expliquer quelle est la différence des personnes, que c'est une +différence substantielle; il faut bien alors que ce soit une différence +modale. La faute n'est pas de dire cela, mais de prétendre savoir sur +quelle différence repose la distinction des personnes. Une fois accordé +qu'il s'agit d'une différence de propriété, ce n'est pas sa faute si +vous vous dites à vous-même: une propriété n'est pas une chose réelle et +subsistante par elle-même; donc la personne n'est pas subsistante, elle +n'est qu'un mode de la substance. C'est vous qui êtes nominaliste, et +non pas lui, c'est vous qui devenez, par son influence et contre son +gré, sabellianiste à son école. Quelle ressource lui reste-t-il? Celle +de vous mettre en défiance contre cette conclusion du général au +particulier et du créé à l'incréé. Il ne peut pas vous dire que les +propriétés sont substantielles, mais il se garde de vous dire qu'elles +ne sont pas réelles; il le penserait, il l'aurait dit antérieurement, +quand il s'agissait des choses de la création, qu'il s'interdirait de +qualifier de même ce qui est au-dessus de la création. Il vous dira au +contraire que la Trinité est, qu'elle est réelle, qu'elle est non +_in vocabulis_, mais _in re_. Le nominalisme consiste _à classer in +vocabulis_ ce que le réalisme constitue _in re_[397]. Que vous dirait +donc de plus un réaliste? Pour lui, comme pour toute intelligence +humaine, il le faut, la nature divine doit déroger à toutes les +conditions des autres natures. Si sa doctrine métaphysique lui donnait +les moyens de concilier la coexistence de trois personnes dans une même +substance, il détruirait le mystère, il ferait descendre le ciel sur la +terre, il humaniserait la Divinité. C'est pour lui une loi, comme pour +le nominaliste, que la raison, sur sa pente naturelle, doive, quand elle +spécule sur la Trinité, être emportée à des conséquences énormes; c'est +l'énormité de ces conséquences, toujours présente, toujours menaçante, +qui fait que la Trinité est un mystère, c'est-à-dire un dogme et non un +problème, un article de foi et non une question philosophique. + +[Note 397: _Theol. Chr_., t. IV, p. 1280.] + +Ce dernier point si important, Abélard le néglige, et comme lui tous +ceux qui, avant ou après lui, ont essayé une démonstration philosophique +de la Trinité. Aucune des démonstrations que l'Église autorise ou tolère +n'échappe peut-être complètement aux critiques que l'orthodoxie peut +diriger contre la sienne. La théorie de saint Thomas, si prudente et +si régulière, présente encore, ainsi qu'on l'a pu voir, ce mélange de +science et de dogme, de dialectique et de mysticité, qui tour à tour +excite et paralyse le raisonnement, et ajoute à la difficulté des +mystères celle de la contradiction des termes. Le plus sage nous +semblerait donc de recevoir religieusement de la tradition évangélique +le dogme de la Trinité, et d'en considérer la théorie canonique comme +une règle écrite, destinée à prévenir toute tentative d'interprétation +et à en tenir la place dans le langage chrétien, sans introduire dans +l'esprit une idée de plus. Mais cette sagesse n'était celle de personne +au temps où la théologie se formait, et l'on ne peut s'étonner qu'elle +ait manqué au curieux Abélard. + +Mais si, dans l'intérêt de la foi, il a eu tort d'appliquer, même +avec mesure, la dialectique à l'exposition du dogme de la Trinité, +reconnaissons au nom de la philosophie que cette application était la +seule forme que de son temps pût prendre à sa naissance la théodicée +rationnelle, et il fallait bien, ici je parle en homme du XIXe siècle, +que la raison préparât son émancipation. + +Orthodoxe ou hérétique, chrétienne ou profane, la théologie d'Abélard +est une philosophie en matière de religion, une théodicée. Qu'en faut-il +penser à ce titre et quelle en est la valeur scientifique? Ce serait +un second examen qui se prolongerait sous cette nouvelle forme, et +reprendrait une à une toutes les questions concernant la nature de +Dieu, la création, le gouvernement du monde. Il suffira de quelques +observations. + +Les docteurs du moyen âge ne sont pas entièrement responsables des +principes de leur philosophie religieuse. Ils ne l'ont ni inventée ni +choisie, ils l'ont trouvée toute faite et reçue de la tradition. Ce +n'est que lorsqu'elle modifie la doctrine chrétienne et dans la mesure +où elle l'a modifiée, qu'ils peuvent être jugés comme penseurs et +figurer en personne dans les annales de la philosophie. On ne peut leur +demander compte que de ce qu'ils ajoutent ou retranchent aux croyances +communes de l'Église; celles-ci constituent une doctrine, une école, qui +n'est à vrai dire celle de personne, et qui n'est pas autre chose que le +christianisme. Abélard chrétien n'a plus d'individualité, par conséquent +plus d'importance. Ce qu'il pense ou dit à ce titre a moins de valeur +que le plus simple, le plus modeste catéchisme. N'examinons donc pas, à +propos de tel ou tel dogme qu'il adopte et reproduit, quelles sont les +origines on les conséquences de ce dogme, et si telle ou telle théorie +catholique porte des traces de platonisme ou ramène, par l'école +d'Alexandrie, aux philosophies orientales. La théologie d'Abélard dans +son essence est celle du monde contemporain. + +Les exceptions sont rares dans l'Église; on compte peu de docteurs qui, +en conservant les formes chrétiennes, aient innové au fond et introduit, +à la faveur de l'orthodoxie dans les termes, une philosophie étrangère +à la tradition. Dans les premiers siècles et parmi les Pères il se +rencontre bien de ces hardis penseurs dont l'Église n'a pas toujours +soupçonné la hardiesse, et qu'elle a de confiance admis ou laissés au +nombre de ses docteurs, quelquefois rangés au nombre de ses saints. +Plus tard, la tradition mieux fixée, la puissance ecclésiastique mieux +établie, l'instruction et l'originalité philosophique en décadence, +rendent la théologie de plus en plus uniforme et convertissent les +écrivains en de simples metteurs en oeuvre qui exposent et disposent, +prouvent et défendent, mais qui n'inventent plus. Seulement, par +quelques détails, par le choix de certains arguments, par l'emploi de +certaines citations, par l'attachement à certaines autorités, enfin par +leur méthode d'exposition, ils se donnent un caractère et manifestent +une tendance. + + Facies non omnibus una, + Non diversa tamen. + +Ils sont chrétiens, mais dogmatiques, démonstratifs ou mystiques; et ils +poussent la science religieuse dans telle ou telle voie qui la conduit, +soit au quiétisme intellectuel, qui n'enseigne ni ne discute, soit au +rationalisme chrétien, si goûté de nos pères, soit à l'absolutisme +de principe de l'autorité, exclusivement admis par une école de ce +temps-ci. Rarement ces différences importantes ont été, du VIIe au +XVe siècle, poussées au point d'insinuer dans la foi des doctrines +inconnues, et les hérésies même n'ont presque jamais produit de +véritables nouveautés philosophiques. Dans toute cette longue période, +il se produit peu d'hommes qui, tels que Scot Érigène, se soient fait +un christianisme personnel, et qui, ressuscitant quelque philosophie +payenne, l'aient couverte de la robe du lévite pour qu'on ne la reconnût +pas. Ils ne sont pas plus communs ceux qui, comme saint Anselme, sans +sortir du giron de l'Église, se sont mis à rechercher les fondements +philosophiques des idées religieuses, et à démontrer rationnellement +comment l'homme croit en Dieu. Il ne faut même pas tenir toujours grand +compte aux écrivains de telle ou telle opinion inusitée, de telles ou +telles conséquences singulières, qu'on peut apercevoir ou démêler dans +leurs systèmes; ils n'ont pas toujours eu volonté ni conscience de +penser ce qu'ils ont dit. Dans ces temps d'érudition, où les livres +étaient rares et les idées plus encore que les livres, on dépendait +beaucoup de l'auteur qu'on avait lu, on citait sans discernement, on +copiait sans choix, et l'on empruntait aveuglément à des ouvrages +contradictoires, à des sectes opposées, des opinions peu conciliables, +dont on méconnaissait la portée, et que recommandait également leur +antiquité commune. Le hasard, plus que le mouvement régulier des +esprits, décernait successivement l'autorité à des écrivains +différents, et tandis que la vogue du pseudo-Denys, qu'on croyait Denys +l'Aréopagite, portait au mysticisme, l'engouement pour le consul Boèce +ramenait au genre didactique et produisait la philosophie de l'école. +Ce serait dénaturer les faits que de vouloir assigner une valeur +philosophique à toutes les opinions, que de les représenter toutes comme +les phases naturelles, comme les développements logiques de l'esprit +humain. Pour être vraie, l'histoire même des systèmes ne doit pas +toujours être systématique. Le moyen âge est rempli de choses fortuites, +de singularités stériles, de tentatives insignifiantes, et les +théologiens abondent en hardiesses qui ne mènent à rien, en assertions +graves qui ne concluent pas, en erreurs qui n'égarent point. La foi +domine l'ensemble et neutralise souvent ce qui n'est pas elle. Comme un +corps sain et vigoureux, elle s'assimile quelquefois jusqu'à des poisons +et n'en est pas plus altérée qu'affaiblie. + +Gardons-nous donc d'aller relever dans Abélard tous les passages qui, +logiquement analysés, conduiraient à des conséquences auxquelles il n'a +jamais pensé; toutes les expressions qui, par voie de citation, lui sont +venues de quelque doctrine qu'il n'a jamais connue, toutes les opinions +épisodiques qu'il répète sur la foi d'un auteur, sans s'être jamais +aperçu qu'elles fussent d'origine suspecte ou de nature incompatible +avec la foi. Platonicien quand il cite le Timée, péripatéticien quand il +cite Boèce, alexandrin par endroits, plus souvent disciple de l'Église +latine, il n'entend pas être autre chose qu'un philosophe catholique, et +les combinaisons d'idées hétérogènes qu'on peut ça et là signaler dans +ses écrits ressemblent souvent à des centons plutôt qu'à un éclectisme. +Il cite pour se montrer instruit, il commente pour paraître ingénieux, +il concilie pour rester logique; mais la plupart du temps son travail +porte moins sur les doctrines que sur les textes, et il entend expliquer +et non compléter l'antiquité. Nous aimons à généraliser; nous excellons +aujourd'hui à retrouver la filiation des idées et à voir, comme on dit, +tout dans tout. Rien ne serait plus trompeur que de supposer à toutes +les époques, que d'attribuer rétroactivement au temps passé la +clairvoyance et l'universalité qui appartiennent au nôtre. + +Une fois dit qu'Abélard est un théologien catholique et rationaliste, sa +place est suffisamment marquée, son caractère suffisamment déterminé; on +sait dans quelle école chrétienne il doit être classé, et nous croyons +à cet égard nous être assez expliqué. Nous n'ajouterons que deux +observations. + +1º Les Allemands ne se renferment guère dans la réserve que l'on +conseille ici. Un historien de la philosophie, Rixner, déclare qu'il y a +dans la doctrine d'Abélard un fond de spinozisme, et il donne en preuve +un tableau synoptique dressé par Fessler d'extraits divers d'Abélard +et de Spinoza[398]. On se rappelle que déjà Caramuel accusait Abélard +d'avoir retrouvé dans les ruines de l'antiquité la philosophie +d'Empédocle, en soutenant que tout était Dieu et que Dieu était +tout[399], et en remettant au jour un panthéisme qui, pour cette époque, +n'avait été signalé qu'en principe dans les doctrines de Bernard de +Chartres et plus explicitement dans celles d'Amaury de Bène, condamné +et, suivant quelques-uns, brûlé comme hérétique, mais placé par certains +historiens au nombre des disciples d'Abélard. + +[Note 398: _Handbuch der Geschichte der Philosophie_, t.1, ep. i, sec. +16, append. iii.] + +[Note 399: J. Caram. Lobkowitz, _Ration. et real. Philosophia, Metaph._, +III, iii, p. 175.] + +L'accusation de panthéisme est une des plus faciles à lancer contre +toute théologie. En traitant de Dieu, le langage humain, plus encore que +la pensée humaine, manque rarement d'y donner prétexte. Toutefois le +panthéisme s'accorde plus volontiers avec le réalisme exagéré, et le +principe nominaliste, savoir l'individualisme absolu, paraît _a priori_ +inconciliable avec une doctrine qui noie tous les individus dans l'unité +de la substance universelle. Abélard semblait donc plus qu'un autre à +l'abri de l'accusation de panthéisme. Cependant les incohérences ne +sont pas rares chez les philosophes, et de ce qu'une doctrine serait +contradictoire il ne suivrait pas qu'elle fût invraisemblable. + +Au premier abord, il semble que Rixner et Fessler ont raison. Le dernier +a détaché de la seule _Théologie chrétienne_ sept passages auxquels il +oppose des passages correspondants et selon lui équivalents, qui sont +les principes mêmes de l'Éthique de Spinoza. Mais quand l'analogie de +doctrine serait dans ces citations cent fois plus évidente qu'elle ne +nous semble, la démonstration ne serait pas concluante. Pour qu'il y +ait panthéisme, il faut le dessein formé de ramener Dieu et le monde à +l'unité et de nier la dualité qui résulte soit de la coéternité des +deux principes, soit plutôt de la création substantielle; or, rien de +semblable dans Abélard; jamais il n'y a songé, et j'ignore même s'il +savait bien qu'une telle doctrine eût existé. Il croyait en Dieu et en +la création; ses expressions sont positives dans ce sens. Dans le Dieu +créateur, dit-il, «Moïse désigne le Père, c'est-à-dire la puissance +divine, par laquelle tout a pu être créé de rien (_Introd._, lib. 1, p. +987). Le nom de Tout-Puissant est donné par l'Écriture au Père, quoique +les autres personnes divines soient toutes-puissantes, parce que le Père +étant inengendré existe par lui-même et non par un autre... tandis que +tout le reste ne peut être que par lui (_Theol. Christ._, lib. I, p. +1165). Il est dit des éléments que Dieu les créa et non qu'il les forma, +parce que être créé se dit de ce qui est produit du non-être à l'être» +(_Hexam., p. 1366). Et d'ailleurs celui qui croit réellement en +l'incarnation et en la rédemption ne peut rien avoir de commun avec +Spinoza. Le panthéisme et le péché impliquent, le panthéisme et la +damnation impliquent, le panthéisme et la rémunération impliquent. A +quelque faible degré qu'un homme soit chrétien, il nie _ipso facto_ le +panthéisme. + +Maintenant ne se peut-il pas faire qu'un théologien, contre son +intention, à son insu, professe sur la nature de Dieu de telles idées +que l'unité de substance en résulte logiquement? La doctrine chrétienne +elle-même est-elle absolument exempte de formules et d'expressions qui +se prêtent à de telles conséquences? On n'en peut absoudre, par exemple, +le père Malebranche, qui dans la sincérité de son coeur exécrait le +panthéisme, qui appelait Spinoza un misérable, son Dieu un monstre, son +système une épouvantable et ridicule chimère, et qui a dit cependant: +«Dieu n'est pas renfermé dans son ouvrage, mais son ouvrage est en lui +et subsiste dans sa substance.... C'est en lui que nous sommes[400].» +Toutefois c'est là une accusation inductive qu'on ne devrait admettre +qu'avec grande réserve. Telle est la nature de l'esprit humain et celle +de la Divinité que l'un ne peut guère raisonner sur l'autre avec un peu +de suite sans laisser échapper des propositions qui semblent recéler le +panthéisme. Prenons l'autorité la plus haute: «Je suis l'être,» dit +le Seigneur dans l'Écriture, «je ne change point» (Exod., III, 14. +--Malach., III, 6). Supposons que ces passages soient isolés, que rien +ne les commente, ne les explique, ne les modifie, et essayons, en les +prenant dans un sens absolu, de les concilier avec la création; aucune +subtilité n'y réussira. «La vie est en Dieu,» dit saint Jean, «nous +demeurons en lui.... Il nous a donné de son esprit» (I, 4; IV, 13). +«Nous vivons en Dieu,» dit saint Paul aux Athéniens, «en lui nous nous +mouvons et nous sommes» (Act., XVII, 28). Ces mots sont la devise et +comme l'axiome fondamental du spinozisme, et qui pourtant oserait +supposer que l'apôtre ait douté de la personnalité humaine et de la +séparation substantielle entre le créateur et la créature? + +[Note 400: VIIIe et IXe _Entretien sur la Métaphysique_.] + +On rencontrerait dans les Pères, dans les théologiens, dans les +philosophes les plus religieux, que vous dirai-je? dans le catéchisme, +des propositions isolées qui présenteraient le même sens et les mêmes +dangers. Saint Clément n'a-t-il pas écrit que Dieu est tout, et saint +Augustin que tout est en Dieu, et que rien, pas même l'âme humaine, +n'est hors de lui? «Celui qui est est indivisible,» dit Bossuet. «Dieu +est tout, dit Fénelon.... Il est souverainement un, et souverainement +tout.... Il est tellement tout être, qu'il a tout l'être de chacune de +ses créatures.... O Dieu! il n'y a que vous.» «Dieu est tout être, dit +Malebranche... toutes ses créatures ne sont que des participations +imparfaites de l'Être divin.» «Dieu est infini en tout sens,» dit +Bergier, et les catéchismes le répètent[401]. Prenez tous ces mots au +sens littéral, et je vous défie d'en déduire la création et l'homme. +C'est qu'il y a, en matière de théodicée, un vice peut-être irrémédiable +dans le langage humain et dont Spinoza abusait pour construire le +mensonge de son système. + +[Note 401: S. Clem. Al. _Poedag._, t. I.--S. Aug. _Solil._, l, IV; +et _de Duab. anim._--Bossuet, _Élév. sur les Myst._, 1re sem., élév. +IV.--Fénelon, _De l'exist. de Dieu_, IIe part., c. II, IIe preuve; c. +v.--Bergier, _Dict. de Théol._, art. _Dieu_, II, 2°--Voyez l'ouvrage +intitulé _Théorie de la raison impersonnelle_, par M. Bouillier, c. +XVII.] + +Si l'on appliquait cette critique aux philosophes scolastiques, elle +ressortirait bien plus évidente encore. Croyants fidèles pour la +plupart, ils ne s'inquiètent guère des extrêmes conséquences de leurs +doctrines, et de même qu'on les voit, sans préméditation ni scrupule, +donner souvent des armes à l'idéalisme ou au scepticisme qui les +inquiètent peu, on les voit quelquefois, dans leurs effusions pieuses +sur l'immensité de l'Être divin, anéantir innocemment sa personnalité et +sa liberté mystérieuses, et avec elles la personnalité et la liberté +si claires de l'homme. Les preuves se présenteraient en grand nombre. +Bornons-nous à discuter quelques-unes de celles dont s'arme Fessler +contre Abélard. + +La première est cette proposition que la divine substance est absolument +indivisible (_omnino individua_), absolument sans forme (_omnino +informis_), n'ayant besoin de rien d'autre qu'elle, se suffisant à +elle-même, ayant tout par elle-même, ne tenant rien d'un autre qu'elle. +Ce sont là, je crois, des propositions reçues en théologie, en +philosophie même; une seule aurait besoin d'explication dans un autre +livre que celui-ci, c'est celle qui porte que la Divinité est _informe_. +Nous savons qu'elle signifie que la distinction de la matière et de la +forme est inapplicable à Dieu; et certes il n'y a rien là que de fort +innocent. + + Informis Deus est formarum forma vigorque[402]. + +[Note 402: J. Saresb. _Enthetic_., p. 87.] + +A ces propositions, Fessler assimile celles par lesquelles Spinoza +définit la substance. La substance est ce qui est en soi, ce qui se +conçoit par soi, ce dont le concept n'a besoin du concept d'aucune autre +chose. D'où résulte qu'il ne peut y avoir deux substances et que toute +substance est nécessairement infinie[403]. + +[Note 403: Rixner, _loc. cit_.--Abæl. _Th. Chr_., p, 1264.--Spinoza, +_Ethiq_., part. t, définit. 8, prop. 5, 8, 13.--Cf. Frerichs, Commentat. +de Ab. Doct., p. 10.] + +J'avoue que le rapport logique m'échappe. Abélard parle de la substance +divine, Spinoza de la substance en général. Quand ce que dit ce dernier +serait vrai ou plausible, faudrait-il en charger Abélard, dont le but +est précisément de spécifier la substance divine, de déterminer ce +qu'elle est et ce qu'elle n'est pas, de la distinguer de toute autre +substance? C'est la substance incréée qu'il décrit; car il ajoute +aussitôt: «Les créatures, au contraire, quelque excellentes qu'elles +soient, ont besoin de l'adjonction d'une autre chose qu'elles, et ce +besoin atteste leur imperfection» (_Theol. Chr._, p. 1265). Qu'Abélard +ait tort ou raison, qu'importe donc que Spinoza applique à la substance +en général ce qu'Abélard dit privativement de la substance particulière +de Dieu? Ne savons-nous pas que l'artifice de Spinoza est de prendre à +peu près la définition cartésienne de la substance, et en montrant +ou tentant de montrer que cette définition n'admet ni limite, ni +distinction, ni multiplicité, d'en conclure qu'elle suppose une seule +et même substance pour toute substance, et par conséquent une substance +illimitée, en telle sorte que celle-ci soit la seule Divinité et que la +Divinité soit la seule substance? Pour que la racine du spinozisme fût +dans Abélard, il faudrait la montrer dans sa définition de la substance +en général qui n'est point ici rapportée, et non dans celle de la +substance divine en particulier; il faudrait prouver que Spinoza et lui +définissent de même la première, et non que Spinoza définit la seconde à +peu près comme Abélard définit la première. + +Dana son second extrait, Fessler remarque qu'Abélard a répété ce +principe des théologiens: _Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu même_, +et que voulant le développer, il ajoute que tout ce qui existe dans la +nature est éternel, et alors c'est Dieu, ou est né du principe suprême, +qui est Dieu, rien n'étant par soi, hors ce par quoi tout existe. Or, +Fessler a lu dans l'Éthique qu'aucune substance autre que Dieu ne peut +être donnée ou conçue, que tout ce qui est est en Dieu, que l'essence +des choses produites par Dieu n'enveloppe pas leur existence et que Dieu +n'est pas seulement la cause efficiente de l'existence des choses, mais +encore de leur essence[404]. De là résulte pour le critique l'analogie +des doctrines. + +[Note 404: Rixn., _loc. cit._--Abæl. _Th. Chr._, p. 1262.--_Éthiq._, +part. I, prop. 14, 15, 24, 25.] + +Il me semble qu'il en résulte leur différence. D'abord, la citation +d'Abélard est tronquée. Ce qui vient après le principe _rien n'est en +Dieu qui ne soit Dieu_; n'est que la majeure destinée à prouver ce +principe et non la preuve directe du principe. En effet, dit le +philosophe, toute chose ou est éternelle, c'est-à-dire Dieu même, ou a +commencé et vient de lui, _ab eo sumens exordium_. Or, si la sagesse, la +puissance ou tout autre attribut de Dieu a commencé, Dieu a pu être sans +la sagesse, sans la puissance, ce qui répugne; les attributs de Dieu +sont donc éternels, c'est-à-dire qu'ils sont Dieu même. (_Ibid._, p. +1263.) De bonne foi, comment voir dans ce raisonnement aucun tendance à +identifier toute substance en Dieu, et à conclure que Dieu est la cause +de l'essence des choses, de ce que rien et par conséquent aucune essence +ne peut être conçue sans Dieu[405]? Car cette dernière proposition est +la preuve donnée par Spinoza. Qu'on dise, si l'on pense comme lui, que +la division d'Abélard entre ce qui est éternel et ce qui a commencé +ayant Dieu pour principe, est futile et vaine, et que les choses +particulières, n'étant que les modes par lesquels les attributs de Dieu +s'expriment d'une façon déterminée, sont une dépendance nécessaire de +ces attributs eux-mêmes coéternels et consubstantiels à Dieu; on en +est le maître, à la charge pourtant de rencontrer de redoutables +contradicteurs. Mais parce qu'on n'admet pas une division, taxer de +l'avoir niée celui qui l'a établie, c'est une argumentation étrange, +et nulle preuve même apparente n'est donnée qu'Abélard ait confondu +la cause universelle avec la substance universelle, ce qui est le +panthéisme. + +[Note 405: _Éthiq._, part. I, prop, 15.] + +2° Passons à une seconde observation. Lorsqu'on a le malheur d'admettre +le principe de l'unité de substance, c'est une conséquence forcée que +cette substance constamment identique à elle-même, immutable pour toute +cause externe, soumise à sa nature comme à sa loi, soit nécessairement +tout ce qu'elle est, fasse nécessairement tout ce qu'elle fait; d'où il +suit que Dieu n'est pas une cause libre, mais une cause nécessaire, +et grâce à l'unité de substance, toute liberté disparaît du monde: +conclusion inévitable des principes du spinozisme. Nous ne retrouvons +pas ces principes dans Abélard; nous n'y devons pas retrouver les +conséquences. + +Cependant on ne saurait contester qu'il n'ait limité la liberté de +Dieu par sa propre nature, et hasardé sur ce sujet difficile diverses +propositions dont à toute force Spinoza offre quelques analogues. Mais +elles ne sont pas dans Abélard au nom des mêmes principes; ce n'est pas +l'axiome éléatique de l'Un et de l'Être qui lui a inspiré l'espèce de +fatalisme divin qu'on peut lui attribuer. Ce qu'on appelle la liberté de +Dieu souffre en effet quelques difficultés indépendantes des principes +du panthéisme. L'être immutable peut-il faire autrement qu'il ne fait? +L'être infiniment juste peut-il rien faire d'autre que ce qui est +infiniment juste? L'être parfait ne fait-il pas toujours le mieux +à faire? Et par conséquent, si Dieu existe, ne suit-il pas de sa +toute-puissance, de son immutabilité, de toutes ses perfections, que +tout ce qui se fait ne se faisant que parce qu'il l'a voulu, il ne +pouvait vouloir autre chose que ce qui se fait, et que ce qui se fait +est ce qui pouvait se faire de plus digne de lui, de plus conforme à +sa sagesse, à sa justice, à sa bonté? La nature de Dieu étant la +perfection, il ne saurait agir que conformément à sa nature ou à la +perfection; et comme il est toujours égal à lui-même, son oeuvre est +digne de lui. + +Ce raisonnement a évidemment touché Abélard, et sans rapporter les +cinq passages que Fessler donne en preuve, nous avons assez longuement +analysé la théodicée de notre auteur pour qu'on s'en rappelle à cet +égard les remarquables conclusions; mais loin de procéder du spinozisme, +elles découlent assez naturellement de la notion orthodoxe que toute +religion donne de la Divinité. Il est certain qu'Abélard reconnaît ces +deux principes:---Dieu ne faisant que ce qu'il doit faire, il faut qu'il +fasse ce qu'il fait.--Tout ce que Dieu fait est aussi bien que possible, +_omnia a Deo tam bona fiunt quantum fieri possunt_. + +Mais ce n'est point cette fois à Spinoza qu'il faut comparer Abélard, +c'est à Malebranche et à Leibnitz. Sa doctrine n'est pas le panthéisme, +mais l'optimisme. C'est Malebranche qui a dit: «Dieu peut ne point agir, +mais s'il agit, il ne se peut qu'il ne se règle sur lui-même, sur la loi +qu'il trouve dans sa propre substance.... Dieu veut faire son ouvrage +le plus parfait qui se puisse.... mais aussi Dieu veut que sa conduite +aussi bien que son ouvrage porte le caractère de ses attributs.... Dieu +lui-même est la sagesse; la raison souveraine lui est coéternelle et +consubstantielle, il l'aime nécessairement, et quoiqu'il soit obligé de +la suivre, il demeure indépendant[406].» + +[Note 406: Malebranche, IXe entret., n° 8, 10 et 13. Voyez aussi, X, +_Éclaircissement sur les idées_.] + +C'est Leibnitz qui a dit: «La suprême sagesse jointe à une bonté +qui n'est pas moins infinie qu'elle, n'a pu manquer de choisir le +meilleur.... Il y aurait quelque chose à corriger dans les actions +de Dieu, s'il y avait moyen de mieux faire.... S'il n'y avait pas le +meilleur, _optimum_, parmi tous les mondes possibles, Dieu n'en aurait +produit aucun[407].» + +[Note 407: Leibnitz, _Essais de Théodicée_, part. I, n° 8.] + +Telle est cette doctrine si belle, qu'elle est admirée de ceux qui la +combattent. L'exemple d'Abélard qui lui-même ne l'avait pas inventée, +mais qui l'a remarquablement exposée, nous prouve qu'elle n'est pas +entièrement nouvelle; et nouvelles ne sont pas non plus les objections +qu'elle encourt. On s'est étonné avec raison que saint Bernard ne l'ait +pas comprise dans ses véhémentes censures. Mais le concile l'avait +condamnée, car Abélard a l'air de la rétracter dans son Apologie[408]. +Il paraît en effet aussi difficile de la concilier chrétiennement avec +la liberté et la toute-puissance de Dieu, que d'accorder la doctrine +opposée avec sa perfection, sa justice et sa bonté. L'Église n'a +point résolu par un ensemble de décisions canoniques ces questions +redoutables. Mais elle est loin d'avoir autorisé les solutions +d'Abélard. Nous voyons que deux contemporains de celui-ci s'élèvent +contre sa doctrine, «doctrine,» dit l'un d'eux, Hugues de Saint-Victor, +«que des esprits enflés d'une vaine science s'efforcent aujourd'hui +d'accréditer;» et l'autre, qui fut peut-être son disciple et qui a fait +aussi ses Livres des Sentences, Robert Pulleyn, sait très-bien demander +comment Dieu étant immutable, les efforts des saints peuvent servir à +les sauver, comment, s'il n'a pu faire autrement qu'il n'a fait, notre +reconnaissance lui est due[409]. Ces difficultés et de plus grandes +encore pourraient être développées, si nous traitions le fond de la +question, mais ce n'est pas moins que celle de la Providence et du libre +arbitre, de la justice divine et de l'existence du mal, c'est-à-dire le +plus formidable problème et de la religion et de la philosophie. Il +nous suffit d'avoir rappelé comment Abélard le considère et le croit +résoudre. L'analyse ultérieure de ses ouvrages nous fera connaître plus +profondément encore sa solution. Seulement, quelle qu'elle soit, elle +est digne des plus nobles esprits, et elle ne dépare paa les doctrines +du philosophe infortuné qui, sous les coups d'une destinée cruelle, +proclamait encore en l'adorant la perfection de Dieu réfléchie dans son +oeuvre, et qui, les yeux en pleurs, au souvenir de saint Bernard, au +souvenir peut-être d'Héloïse, disait encore: «Tout est bien.» + +[Note 408: Petav. _Dogm. Theol._, t. I, t. VI, c. vi, p. 340.--_Ab. +Op._, Apolog., p. 331.] + +[Note 409: Hugon. S. Vict. _Op._, t. III. _Summ. Sent._ tract. i, p. +430.--_Hist. Littér._, t. XII, p. 1 et 31.--Rob. Pull. _Sentent._, pars +i, c. xv.--Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 767.--Rixner, _ouvr. +cité_, t. II, app. iii, B.] + + + +CHAPITRE VI. + +SUITE DE LA THÉODICÉE.--_Commentarii super S. Pauli epistolam ad +Romanos._ + +La Trinité est l'idée la plus haute que le christianisme ait mise +dans le monde. Les questions ordinaires de la théodicée ne touchent +généralement les attributs divins que dans leurs rapports avec la +création, et surtout avec l'humanité. Mais la Trinité est, pour ainsi +parler, une question plus désintéressée, où l'esprit semble aspirer à +connaître la Divinité pour elle-même; ce n'est qu'a _posteriori_ que des +réflexions ultérieures ou les enseignements de l'Église nous révèlent +comment des distinctions, d'abord toutes spéculatives entre les +personnes divines, peuvent se lier tant à l'action de Dieu sur le monde +et sur l'homme qu'aux dogmes mystiques de l'incarnation et de la mission +du Christ; et alors des questions métaphysiques l'esprit passe peu à peu +aux questions morales. Avant d'étudier l'ouvrage qu'Abélard a consacré à +celles-ci, ou son _Éthique_, recherchons comment il a traité et résolu +les questions intermédiaires. Nous avons vu ses deux grandes Théologies +aboutir à une doctrine de la prescience et du libre arbitre. L'ordre +des idées amène ici naturellement la question générale du salut par la +rédemption, antécédent nécessaire de la morale, et cette question est +étudiée dans un ouvrage important dont la lecture est peu attrayante, +mais qui abonde en vues singulières et en opinions caractéristiques, +C'est un commentaire verset par verset et presque mot par mot de +l'épître aux Romains. Ici est la place de cet écrit, car l'Introduction +à la Théologie s'y trouve rappelée, et la théologie morale, ou +l'Éthique, à laquelle il est fait plus d'un renvoi, y est annoncée[410]. + +[Note 410: _Magistri Petri Aboelardi Commentariorum super S. Pauli +Epistolam ad Romanos, Libri V. Ab. Op._, p. 401-725. C'est aussi l'avis +des auteurs de l'Histoire littéraire (t. XII, p. 117). Abélard réserve +une question, celle de la différence entre le vice de l'âme et le péché, +à son Éthique, et elle y est en effet traitée. (_Comm. in ep. ad Rom._, +I. II, p. 560, et _Eth_., c. ii et iii, p. 628 et 629.) Il cite souvent +sa Théologie comme un ouvrage antérieur, p. 513, 515, 516, etc., et les +citations même indiquent que cette Théologie est l'Introduction. Nous +supposons que ce commentaire a été composé après l'Introduction, mais +avant les cinq livres de la Théologie chrétienne] + +L'ouvrage ne saurait être méthodique. Les questions y viennent comme les +présente le texte de saint Paul; l'auteur entremêle la philosophie, la +théologie, la morale, l'interprétation du texte, et même les remarques +historiques. Nous élaguerons les détails pour isoler quelques points +essentiels, en le laissant presque toujours parler lui-même. + +Comme toute composition de l'art de la parole, dit-il, l'Écriture-Sainte +veut instruire ou émouvoir. On peut diviser en trois l'Ancien Testament. +Le Pentateuque enseigne d'abord les commandements du Seigneur. Les +livres de prophéties, d'histoires, et tout le reste, ont pour +but d'exhorter à suivre ces commandements, mais les uns par des +avertissements, les autres par des exemples. De même dans le Nouveau +Testament, «l'Évangile est la loi, il enseigne la forme de la +véritable et parfaite justice.» Les Épîtres et l'Apocalypse excitent à +l'obéissance à l'Évangile. Les Actes des apôtres, ainsi que la narration +évangélique, contiennent les récits sacrés. Ainsi les Épîtres sont +plutôt encore un conseil qu'un enseignement. «Dans une cité, il est des +biens qui tendent à la conservation, d'autres à l'accroissement. Ainsi +le remarque Jules à la fin du second livre de sa Rhétorique[411]. A la +conservation appartiennent les choses nécessaires, les champs, les bois. +Les autres sont moins nécessaires, mais plus belles, comme les édifices, +les trésors, la puissance même.» Ainsi peut-être, avec ce qu'enseignent +les évangiles sur la foi, la charité et les sacrements (sujet de +l'Introduction à la théologie), le salut était assuré; même, sans y +ajouter ce qu'ont établi les apôtres, ni les canons, ni les décrets, +ni les règles monastiques, ni les écrits des saints. Mais Dieu a voulu +toutes ces choses pour orner, «pour agrandir l'Église, qui est comme sa +cité, et pour garantir plus sûrement encore le salut de ses citoyens.» + +[Note 411: Ce Jules est probablement Julius Severianus, qui vivait un +peu avant Sidoine Apollinaire, ou même sous Adrien. Il avait composé un +ouvrage intitulé: _Syntomata sive praecepta artis rhetoricae. (Antiqui +Rhetorea latini a Fr. Pithaei bibliotheca olim editi_, A. Capperonier, +un vol. in-4º, p. 320 Voy. aussi Fabricius, _Bibl. lat._, t. III, p. +759.)] + +L'épître aux Romains a pour objet de «rappeler les Romains, anciens +gentils, ou juifs convertis, qui, dans une orgueilleuse contention, se +disputaient le premier rang, à la véritable humilité et à la concorde +fraternelle.» Ce qu'elle fait de deux manières, en amplifiant les dons +de la grâce divine, en atténuant les mérites de nos oeuvres; et cette +épître a été placée la première, parce qu'elle est dirigée contre le +premier des vices, l'orgueil[412]. + +[Note 412: Prolog., p. 491-498.] + +L'existence de ce Commentaire et celle de beaucoup d'autres qui furent +composés dans ces temps-là, prouve qu'au moyen âge l'Écriture était +loin d'être négligée comme on l'a dit quelquefois, et que les auteurs +n'étaient pas tellement infatués des autorités de seconde main, qu'ils +n'éprouvassent le besoin de se retremper sans cesse aux sources pures +de la parole divine. Abélard en particulier a toujours paru attacher +le plus haut prix à la lecture des saints livres. Dans une longue et +curieuse lettre où il donne à l'abbesse du Paraclet des instructions +pour son couvent, il veut que les religieuses s'adonnent à cette étude. +«L'Écriture-Sainte est le miroir de l'âme. Celui qui vit en la lisant, +qui profite en la comprenant, s'habitue à connaître la beauté de ses +moeurs ou à en découvrir la difformité, et s'attache ainsi à accroître +l'une comme à écarter l'autre.... Mais celui qui contemple l'Écriture +sans la comprendre, la tient comme un aveugle devant ses yeux; c'est un +miroir où il ne peut se reconnaître. Il ne cherche pas dans l'Écriture +cette instruction pour laquelle uniquement elle est faite, et comme un +âne attaché à une lyre, il reste ainsi oisif devant le livre. Il est à +jeun, il a devant lui le pain, et il ne se nourrit pas. Cette parole de +Dieu, que son intelligence ne s'assimile point, que l'enseignement ne +porte point à sa bouche, est pour lui un aliment inutile; il ne s'en +sert pas.... Il prie ou il chante en esprit, celui qui ne fait que +former des mots par le souffle de ses lèvres, et n'y ajoute pas +l'intelligence mentale.... L'oraison même est alors sans fruit.... il +faut que celui qui prie soit pénétré et enflammé par l'intelligence des +paroles qu'il adresse à Dieu.... C'est par une suggestion de l'ennemi +des hommes que dans nos monastères on ne fait aucune étude pour +l'intelligence des Écritures; on n'y apprend qu'à chanter et à former +des mots articulés, non à les comprendre, comme s'il était plus utile de +faire bêler les brebis que de les faire paître[413].» + +[Note 413: _Ab. Op._, ep. viii, Petr. ad Helois., p. 188-191.--Voy. +aussi l'épître aux filles du Paraclet pour les exhorter à l'étude des +lettres. (_Ibid._, ep. Vii, p. 251.)] + +Suivant l'épître aux Romains, si les juifs ont reçu l'ancienne loi, les +oeuvres de cette loi sont insuffisantes pour le salut; si cette loi a +manqué aux Gentils, une autre était gravée dans leurs coeurs, qu'ils +devaient connaître et qu'ils auraient pu suivre. Tous ont eu leur +révélation, et à tous Jésus-Christ a été nécessaire. Ce thème conduit +à faire ressortir l'éclat de la lumière naturelle, comme à montrer ce +qu'il peut y avoir d'étroit et d'impuissant dans les formalités d'un +culte extérieur, pratiqué sans intelligence et sans vertu. C'est là le +côté philosophique de cette épître, comme du génie de saint Paul. Par là +il est l'apôtre des Gentils, c'est-à-dire au fond l'apôtre de la raison +humaine et le promoteur d'une certaine liberté religieuse. Le côté +purement chrétien, c'est le tableau des égarements de la raison humaine, +infidèle à sa révélation primitive, et de la dégradation morale où est +tombé le monde païen, ses philosophes en tête; c'est le développement +des causes qui rendent nécessaire de se donner à Dieu et à la vérité, +sans écouter l'irréflexion présomptueuse de ceux qui croient trouver +dans les pratiques prescrites aux Hébreux l'infaillible moyen de se +sauver à peu de frais. Ainsi s'élèvent sur les ruines d'un double +orgueil, au-dessus de toutes les oeuvres humaines, essentiellement +imparfaites et corrompues, le dogme sauveur de la rédemption et la vertu +tutélaire de la foi. + +C'est bien là de la religion raisonnée; l'épître aux Romains est un des +plus beaux monuments du véritable rationalisme chrétien. L'accusation +dirigée contre les Gentils, par exemple, est essentiellement une +apologie de la raison humaine. Ils se croyaient, dit Abélard, moins +répréhensibles, ou même tout à fait excusables, de n'avoir pas servi +Dieu, qu'ils ne pouvaient connaître, faute d'une loi écrite. Mais le +Seigneur, sans que rien fût écrit, leur était connu précédemment par la +loi naturelle; il les avait mis sur la voie d'une notion de lui-même, et +par la raison qu'il leur avait donnée, et par ses oeuvres visibles. Ils +avaient donc pu savoir et penser la vérité. «On trouve dans les ouvrages +des philosophes qui étaient les _maîtres des nations_, beaucoup de +témoignages évidents en faveur de la Trinité, que les SS. Pères ont +soigneusement recueillis pour recommander notre foi contre les attaques +des Gentils. Et nous aussi, nous avons rapporté la plupart de ces +témoignages dans notre petit ouvrage de théologie[414].» En effet, la +création avait manifesté ce qu'il y a d'invisible en Dieu, c'est-à-dire +l'unité et la Trinité; car par la qualité d'un ouvrage on peut juger de +l'habileté d'un ouvrier. Or, l'habileté de Dieu, c'est-à-dire les dons +ou les attributs que suppose son ouvrage, c'est, d'une part, l'unité +de sa nature, attestée par l'harmonie universelle, et, de l'autre, la +puissance, la sagesse et la bonté, «qui sont les trois choses dans +lesquelles je crois que consiste toute la distinction trinitaire.» +Remarquez que saint Paul dit: «Ce qui se connaît de Dieu est révélé en +eux; Dieu le leur a révélé (I, 19).» Le _révélé_, c'est la raison; le +_connu_, c'est ce que manifestent les oeuvres visibles, ce que leur a +manifesté la création; c'est, selon le texte, ce qu'il y a d'invisible +en Dieu, _invisibilia ipsius_, savoir, sa puissance éternelle et sa +divinité, _sempiterna ejus virtus et divinitas_[415]. + +[Note 414: _Comment. in ep. ad Rom._, p. 513.--Rom. i, 19 et 20. Le +petit ouvrage, _Opusculum_, c'est l'_Introduction à la théologie_.] + +[Note 415: _Comm._, p. 514-516. Ni le texte de saint Paul, ni même le +développement auquel se livre Abélard, ne fait ressortir du spectacle +du monde la connaissance du Saint-Esprit. Rien donc n'indique que saint +Paul ait pensé que la Trinité fût révélée aux païens. Le verset paraît +signifier seulement que la création du monde a dû manifester à la +connaissance ce qu'il y a d'invisible en Dieu, sa puissance éternelle et +sa divinité, c'est-à-dire qu'il y a une puissance éternelle et que la +puissance éternelle, c'est Dieu. On a vu ailleurs que certains docteur, +par divinité, [Grec: theiotês], entendaient le Saint-Esprit. (C. iv, p. +312.)] + +Insensibles à cette révélation universelle, les Gentils n'ont point +glorifié Dieu, et Dieu les a livrés à leurs passions. «Ce n'est pas +cependant de tous les philosophes soumis à la seule loi naturelle que +doit s'entendre cette malice et cet aveuglement, la plupart ayant été +dignes d'être reçus de Dieu, tant par leur foi que par leurs moeurs, +comme le gentil Job[416], et quelques-uns peut-être des philosophes qui +menèrent la vie la plus pure avant la venue du Seigneur.» C'est pour +eux, selon saint Jérôme, qu'a été dite cette parole, que _Dieu moissonne +où il n'a pas semé_. Cependant saint Paul ne fait pas d'exception, il +prononce une condamnation générale contre tous ceux qui ont trop présumé +de leur sagesse. Pour apaiser l'orgueil des Romains gentils, il lui +suffisait de montrer que les philosophes avaient eu connaissance de +Dieu, et que ces maîtres mêmes de la foi, _magistros fidei_, avaient +gravement failli, au point de tomber dans l'idolâtrie. + +[Note 416: Job était gentil, c'est-à-dire d'une nation autre que le +peuple de Dieu. On croit qu'il était Idumien. (S. Aug., _De Cir. Dei_, +XVIII, xlvii.)] + +Ces idées sont hardies, et Abélard semble devancer les raisonnements du +XVIIIe siècle sur le salut de Socrate et de Marc-Aurèle. Au reste, il a +régné longtemps sur ce point dans l'Église une assez grande liberté de +penser, et peut-être les temps modernes se sont-ils montrés plus rigides +que les premiers siècles. Ne citons pas les Pères, Clément d'Alexandrie, +saint Justin, saint Augustin lui-même; mais au temps d'Abélard, Richard +de Saint-Victor, qui enseignait dans une école opposée, pensait que la +raison naturelle pouvait s'élever jusqu'à la Trinité; on a vu ailleurs +qu'un autre de ses contemporains, l'archevêque Hugues, donnait la même +portée au verset qu'il discute ici, et Albert-le-Grand, qui le discute à +son tour, résout par l'affirmative la question que saint Thomas décide +en sens contraire: La Trinité peut-elle être connue par la raison +naturelle[417]? + +[Note 417: Rich. a S. Vict., _De triu._, t. 1, c. iv.--Hugon. _Dialog._, +t. 1; _Thes. Anecd._, t. V, p. 801.--Albert. _Summ._, tract. III, qu. +xiii.--S. Thom. _Summ._, pars i, qu. xxxii, a. t.] + +C'est donc un principe à la fois chrétien et philosophique qu'une +révélation identique dans sa source et dans son objet, mais diverse +en étendue, en clarté, en puissance, a, pour ainsi dire, embrassé +l'humanité entière, et que, devant cette loi universelle, l'humanité est +universellement, bien qu'inégalement responsable des violations qu'elle +en a commises. Je doute que ce principe, même dans les termes où le pose +Abélard, eût été de tout temps accepté par l'Église; mais il a reparu à +diverses époques dans son enseignement, et on peut remarquer qu'après +avoir été au dernier siècle, sous la forme philosophique de religion +naturelle, dirigé comme une arme offensive contre le christianisme, il +est maintenant employé souvent comme une arme défensive par les récents +apologistes du christianisme. C'est au fond la doctrine de l'_Essai sur +l'Indifférence_, et l'on sait que ce livre a fait école. Mais on ne +saurait méconnaître que le même principe puisse être tourné en des sens +bien divers, et donner naissance à des conséquences opposées. Abélard +est sur la voie de ceux qui en ont fait sortir l'incrédulité; il est +loin de le savoir pourtant, et ne prétend que fortifier la foi par un +double caractère d'universalité et de perpétuité. Il croit avoir donné +une basé plus large à la doctrine du salut. C'est en effet cette +doctrine qu'il expose ici, en la poursuivant dans une foule de +questions qu'elle soulève, et qu'il traite ou qu'il ajourne à d'autres +ouvrages[418]. Son idée fondamentale, c'est que chacun est jugé selon +la vérité, loi identique de tous, et selon sa participation à la +connaissance de cette divine vérité. Les oeuvres ne sont que des preuves +de l'intention, et l'intention seule est innocente ou coupable. Devant +Dieu elle est réputée pour le fait. L'issue du jugement est inconnue +en ce monde. Ce jugement se prononce pour chacun à la mort, il se +prononcera pour tous à la fin du monde. Cependant ceux qui ont été +trouvés purs avant le dernier jugement, ceux dont la vie est parfaite, +acquittés avant ce jour suprême, seront assis auprès du Christ; ils +partageront sa gloire; juges comme lui, tranquilles sur eux-mêmes, ils +jugeront les autres. Mais c'est à la condition d'avoir observé, non par +des oeuvres purement extérieures, mais de coeur et de volonté, soit la +loi naturelle, soit la loi écrite. Il est vrai que, depuis l'Évangile, +en ce temps d'amour plus que de crainte, la justification gratuite est +promise, c'est-à-dire que la justice ne vient pas de nos mérites, +mais de la grâce de Dieu. Par le Christ _propitiateur_, Dieu offre la +rédemption à ceux qui croiront en lui. + +[Note 418: _Comment._, p. 516-521. Trois questions difficiles sont +indiquées, qui toutes sont relatives à la possibilité du péché et de la +punition, de la responsabilité, de la grâce, mais dont les solutions +sont renvoyées à la Théologie. Elles ne s'y trouvent pas expressément.] + +Ici s'élève la plus grande question. Qu'est-ce que cette rédemption +par le Christ, ou comment son sang peut-il nous justifier, nous qui +semblerions plus punissables, après avoir commis le crime du serviteur +infidèle, le crime de la mort du Seigneur innocent? + + «Et d'abord par quelle nécessité Dieu s'est-il fait homme pour + nous racheter en mourant suivant la chair, ou de qui nous a-t-il + rachetés, comme d'un maître qui nous tint captifs par justice ou + par puissance? De quelle justice, de quelle puissance nous a-t-il + affranchis? Qui a-t-il prêché pour le décider à nous relâcher? + On dit qu'il nous a rachetés de la puissance du diable. Par la + transgression du premier homme, qui s'était volontairement soumis + à son obéissance, le diable aurait eu comme un certain droit de le + tenir en sa possession et en sa puissance, et il l'y tiendrait + encore si le libérateur n'était venu. Mais puisque le Seigneur a + délivré les seuls élus, quand le diable les a-t-il possédés? + Jamais, ni dans le siècle du Messie, ni dans le siècle futur, ni + aujourd'hui. Ce pauvre qui reposait dans le sein d'Abraham, est-ce + que le diable le torturait comme le riche damné, et quand même il + l'aurait tourmenté moins, avait-il domination sur Abraham lui-même + et le reste des élus?... Ce droit de possession sur l'homme, le + diable ne pouvait l'avoir que si par hasard il avait reçu l'homme + pour le tourmenter. Dieu l'ayant permis, ou même le lui ayant livré. + D'où viendrait d'ailleurs le droit? Si le serviteur ou l'esclave + d'un maître séduisait un de ses compagnons, l'entraînait à la + désobéissance, le séducteur ne serait-il pas plus coupable aux + yeux du maître que le séduit, et par quelle injustice la premier + acquerrait-il privilège et domination sur le second? Il serait plus + juste que ce fût celui-ci qui eût sur l'autre un droit de vengeance. + D'ailleurs le diable n'a pu donner à l'homme cette immortalité qu'il + lui a promise pour le séduire, comment donc aurait-il le droit de le + retenir? Il ne l'aurait pu faire que par la permission de Dieu, qui + lui aurait livré l'homme comme à son geôlier ou à son bourreau. + + «L'homme n'avait péché que contre le Seigneur; or, si le Seigneur + voulait lui remettre le péché, comme il l'a fait pour la vierge + Marie, comme avant sa passion le Christ l'a fait pour beaucoup + d'autres, pour Marie Magdeleine, pour le paralytique; ne pouvait-il + dire à l'exécuteur de sa justice (_tortori suo_): Je ne veux pas + que tu le punisses plus longtemps. Dieu cessant de permettre le + supplice, aucun droit ne restait à l'exécuteur; s'il s'était plaint, + s'il avait murmuré, il eût été convenable que le Seigneur lui + répondit: _Est-ce que ton oeil est mauvais parce que je suis bon?_ + (Math., xx, 15.) Le Seigneur n'a pas fait injure au diable, lorsque + de la masse pécheresse il a pris une chair pure et s'est fait un + homme exempt de tout péché; cette conception sans péché, cet homme + ne l'a pas obtenue par ses mérites, mais par la grâce du Seigneur, + qui s'est revêtu de son humanité. Est-ce que la même grâce, si elle + avait voulu remettre aux autres hommes leur péché, n'aurait pu les + libérer ainsi de leur peine?... Quelle nécessité donc, ou quelle + raison, ou quel besoin, lorsque d'un seul regard (_sola visione + sua_) la miséricorde divine aurait pu délivrer l'homme des mains du + diable, quelle cause, dis-je, a voulu que, pour nous racheter, le + fils de Dieu fait chair souffrit tant de privations et d'opprobres, + le fouet, le crachat, enfin la cruelle et ignominieuse mort de la + croix, au point d'endurer le supplice patibulaire avec des méchants? + Comment aussi l'apôtre dit-il que nous sommes justifiés ou + réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils, quand Dieu aurait dû + se courroucer d'autant plus contre l'homme que les hommes avaient + été plus coupables de crucifier son fils que de violer dans le + paradis son premier commandement en goûtant un seul fruit?... Que si + ce péché d'Adam fut assez grand pour ne pouvoir être expié que par + la mort du Christ, quelle expiation aura l'homicide commis contre + le Christ et tant et de si grands attentats consommés contre lui et + contre les siens? Est-ce que la mort d'un fils innocent a tellement + plu à Dieu qu'elle l'ait réconcilié avec nous, qui avons commis le + péché, cause de la mort de ce fils innocent?... + + Donc, à moins que ce péché, le plus grand de tous, ne fût commis, + il n'en pouvait pardonner un autre beaucoup moindre; il fallait la + multiplication du mal pour qu'un si grand bien nous fût fait. En + quoi, par la mort du fils de Dieu, sommes-nous devenus plus justes + que nous ne l'étions auparavant, pour être dès lors libérés du + châtiment? A qui le prix du sang a-t-il été donné pour qu'il y eût + rédemption, si ce n'est à celui au pouvoir duquel nous étions, + c'est-à-dire à ce Dieu même qui, ainsi qu'il vient d'être dit, nous + avait livrés à son bourreau? Car ce ne sont pas les bourreaux, mais + les seigneurs et maîtres des captifs qui composent ou acceptent + la composition[419]. Comment enfin a-t-il, pour un certain prix, + relâché ses captifs, si lui-même, auparavant n'avait exigé et fixé + ce même prix auquel il les relâchait? Or, combien paraît cruel et + injuste que l'on réclame pour prix le sang de l'innocent, ou que + l'on se plaise en façon quelconque au meurtre de l'innocent; et plus + encore, que le Seigneur ait pu avoir la mort de son fils pour si + agréable, que par elle il ait été réconcilié avec le monde entier! + +[Note 419: «Componunt aut suscipiunt.» (p. 552.) On connaît l'usage du +temps. Suivant une coutume d'origine germaine, pour un crime ou pour +un délit, on pouvait se racheter moyennent un prix payé à celui qui en +avait souffert, et peu à peu il avait été également établi qu'un prix +serait payé à celui qui pouvait exercer une sorte de vindicte publique, +c'est-à-dire au seigneur, enfin aux matins des captifs, _domini +captivorum_. C'étaient ceux au pouvoir desquels passaient les +délinquants.] + + «La solution de cette question, qui _n'est pas médiocre_, paraît + être que nous sommes justifiés dans le sang de Jésus-Christ et + réconciliés avec Dieu, en ce que par cette grâce singulière qu'il + nous a manifestement faite en nous donnant son fils, qui a pris + notre nature et qui a persisté jusqu'à la mort à nous instruire sous + cette forme par sa parole et son exemple, il nous a plus étroitement + attachés à lui du lien de l'amour, et qu'enflammée par un tel + bienfait de la grâce divine, la vraie charité ne doit redouter pour + lui aucune souffrance.... Après la passion, l'homme est devenu + plus juste, c'est-à-dire plus aimant Dieu. Notre rédempt + c'est l'amour suprême du Christ pour nous, qui par sa passion + non-seulement nous a délivrés de la servitude du péché, mais encore + nous a acquis la liberté des fils de Dieu, afin que désormais nous + accomplissions tout par amour plus que par crainte de celui qui + nous a fait une grâce si grande, qu'une plus grande, à son propre + témoignage, ne saurait être inventée.» (Jean, xv, 43[420]). + +[Note 420: _Comm_, p. 549-553.---Rom. iii, 2l et suiv. Abélard dit ici +qu'il expose _succinctement le mode_ de la rédemption, et il renvoie +à sa Théologie: on y trouve, il est vrai, la même doctrine, mais +plus _succinctement_ encore exprimée. (_Theol. Christ._, t. IV, p. +1307-1308.)] + +Nous touchons ici à une théorie de la rédemption, de toutes les pensées +d'Abélard la plus téméraire. Avant d'y insister, parcourons diverses +questions accessoires, graves pourtant, qu'il y rattache. + +I. C'est le Fils qui a été incarné, mais l'a-t-il été seul? Tout dans +l'Évangile semble montrer le Fils séparé un moment, par sa mission, du +Père qui la lui donne; et cependant c'est un article de foi que dans la +Trinité la substance est unique et les oeuvres communes. Abélard a +déjà dit que dans l'incarnation la substance divine s'est en une seule +personne uni la substance humaine; il a dit que tout ce que fait le +Père, le Fils et le Saint-Esprit le font, et réciproquement[421]. +Cependant il ne prétend pas que le Père et le Saint-Esprit se soient +faits chair, aient éprouvé l'incarnation ou la passion, ce qui serait +l'erreur de Praxéas, de Sabellius et des patripassiens, mais il dit que +dans l'incarnation et le Père et le Saint-Esprit ont opéré, la puissance +et la bonté divine ne pouvant être exclues de la Divinité. Lorsqu'un +homme s'habille ou s'arme, beaucoup y coopèrent qui ne sont ni habillés +ni armés. C'est à l'âme, comme motrice du corps, que sont rapportées +toutes nos actions, et cependant tous les mots qui les expriment ne +peuvent être attribués à l'âme en prédicats. On ne peut dire que l'âme +mange ou se promène. C'est par cette subtilité qu'Abélard évite une +hérésie contre laquelle il a protesté hautement[422]. + +[Note 421: _Introd._, p. 989 et 1127, et _Theol. Chr._, t. IV, p. +1309-1311.] + +[Note 422: Cf. _Ad Helois. Apol., Op._, p. 309, et ci-dessus, c. II, p. +193. Il dit ici (_Comment._, t. III, p. 633) qu'il traite la question +dans son _Anthropologie_. Ce mot singulier que l'éditeur des oeuvres +remarque, puisqu'il en corrige en marge l'orthographe, semble indiquer +un ouvrage d'Abélard tout à fait inconnu. L'Anthropologie était, je +crois, en ce temps là, la science du Dieu fait homme ou la solution de +la question _Cur Deus homo_? Peut-être ce mot n'indique-t-il qu'une +partie spéciale de l'une des Théologies.] + +II. Une seconde question qui dépend de la rédemption, cette première des +grâces de Dieu, serait celle de la grâce en général et du mérite des +hommes. Et d'abord en quoi réside le mérite? Dans la volonté seule ou +dans la volonté et l'oeuvre? Mais tout cela est du ressort de l'éthique, +et doit se trouver dans l'ouvrage qui porte ce titre[423]. + +[Note 423: _Comment._, p. 559-560.--Voy. l'_Éthique_ et ci-après, c. +VII, p. 464.] + +III. Heureux celui à qui Dieu n'a point imputé de péché, dit l'apôtre +(iv, 8 et 9). Puis il s'interrompt et se demande si ce bonheur n'est que +pour les circoncis; l'exemple d'Abraham répond. Sa foi lui fut imputée à +justice avant qu'il eût reçu la circoncision; mais il avait la foi, et +de la naît une question: Que faut-il penser du sort des enfants qui +mouraient sous l'ancienne loi avant le huitième jour, celui où la +circoncision était permise? C'est la même question qui s'élèverait au +sujet des enfants qui mourraient avant qu'on ne pût les baptiser, +parce que l'eau manquerait. «La sentence de damnation en ce cas paraît +cruelle... mais nous en ce remettant à la Providence de tout ce qu'elle +dispose, à la providence de celui qui seul sait pourquoi il a élu +celui-ci, réprouvé celui-là, nous tenons pour immuable l'autorité de +l'Écriture qu'il nous a donnée[424].» + +[Note 424: _Comm._, p. 560-564.--Rom. iv, 8.] + +IV. Toutes ces questions en supposent résolue une bien plus grande. +«Maintenant il nous faut en venir à cette vieille querelle du genre +humain[425], à cette question infinie (_interminatam quoestionem_), +savoir, celle du péché originel, qui retombe, ainsi que le rappelle +l'apôtre, de notre premier père sur sa postérité, et il faut, comme nous +pourrons, travailler à la résoudre. + +[Note 425: P. 591-601. Il s'est déjà servi de cette expression, +_veterem humani generis querelam_; mais pour désigner la question de +l'immutabilité de la Providence et de la liberté, _Introd._, t. III, p. +1184.] + +«Il est demandé d'abord: Qu'est-ce qu'on appelle le péché originel +avec lequel chaque homme est procréé? Puis, par quelle justice le +fils innocent est-il, pour le péché du père, traduit devant le plus +miséricordieux des juges, ce qui ne serait pas approuvé devant des juges +du siècle; et comment le péché que nous croyons déjà remis à celui qui +l'a commis, ou déjà effacé dans les autres par le baptême, est-il puni +dans les enfants qui n'ont pu consentir encore au péché? Comment ceux +qui ne sont pas dans les liens de leur propre péché sont-ils damnés +par le péché d'autrui, et comment l'iniquité du premier père les +entraîne-t-elle plus sûrement à la damnation que de plus graves +iniquités de leurs plus proches parents? Combien, en effet, il est cruel +et contraire à la bonté de Dieu, qui aime mieux sauver les âmes que les +perdre, de condamner pour le péché du père le fils que pour le sien +propre sa justice ne sauverait pas[426]!» + +[Note 426: _Comment._, t. II, p. 401.] + +Par le péché originel il faut entendre la peine du péché, car le péché +en lui-même, celui de la volonté, n'est point imputable à qui ne peut +encore user du libre arbitre, ni faire aucun emploi de sa raison. Par la +définition des philosophes, le libre arbitre n'est que cette faculté de +l'esprit de délibérer et de déterminer ce qu'il veut faire. Celui qui +ne délibère pas actuellement, s'il est d'ailleurs apte à délibérer, ne +manque pas du libre arbitre. Mais cette faculté, nul ne niera qu'elle ne +manque aux petits enfants, ainsi qu'aux furieux et aux idiots; aussi +ne sont-ils pas même soumis aux lois humaines. La justice, en effet, +consiste à rendre à chacun ce qui lui revient, ni plus ni moins qu'il +n'a mérité. Donner plus de bien ou infliger moins de mal qu'il n'en a +été mérité, c'est grâce plutôt que justice. Or, maintenant, «qu'elle est +grande, la cruauté que Dieu paraît montrer à l'égard des petits enfants, +auxquels, sans trouver qu'ils aient rien mérité, il inflige la peine la +plus grave, celle du feu infernal!» Saint Augustin ne permet pas d'en +douter[427]. Cela ne semblerait-il pas, chez les hommes, de la dernière +injustice? C'est qu'il est interdit aux hommes de venger leur propre +injure, mais Dieu a dit: «A moi la vengeance.... c'est moi qui ferai +justice.» (XII, 19; Deut. XXXII, 35.) Dieu, en effet, ne fait pas +injustice à sa créature, de quelque façon qu'il la traite, ou bien les +animaux, créés pour travailler dans l'obéissance des hommes, pourraient +se plaindre et murmurer contre le créateur. Mais l'Évangile leur +répondrait: «Est-ce qu'il ne m'est pas permis de faire ce que je veux?» +(Math., XX, 15.) Et l'apôtre dirait: «Homme, qui es-tu, pour répondre à +Dieu? Le vase se plaint-il au potier?» (IX, 20.) + +[Note 427: Cette opinion, quoique très-accréditée dans l'Église, n'est +pas article de foi. On penche aujourd'hui vers une interprétation plus +douce. La foi oblige seulement à croire que les enfants morts sans +baptême sont privés du royaume des cieux. Au reste le passage donné +comme de saint Augustin est extrait d'un ouvrage qui ne lui est plus +attribué, mais à l'évêque Fulgence. (_De Fide ad Petrum_, t. VI, +append.) Il s'exprime autrement et plus modérément ailleurs. Ep. 28, _ad +Heron.--Cont. Jul._, V, XI.] + +«D'ailleurs, on ne saurait appeler mal rien de ce qui s'accomplit +suivant la volonté de Dieu. Car nous ne pouvons discerner le bien du mal +que par la conformité avec cette volonté même.» Aussi est-il des choses +qui semblent très-mal, que nul ne s'ingère de condamner, parce que le +Seigneur les a ordonnées, comme la spoliation des Égyptiens par les +Hébreux. «Sans un ordre semblable, ceux qui tuèrent leurs plus chers +parents pour avoir eu commerce avec des femmes madianites, passeraient +pour des homicides plutôt que pour des vengeurs[428]. La distinction du +bien et du mal réside tellement dans le décret de la volonté divine, que +notre cri de tous les jours est: _Que votre volonté soit faite!_ C'est +lui dire: que tout soit ordonné pour le mieux; en sorte que le mal ou +le bien dépend, suivant les temps, de ce qu'il ordonne ou de ce qu'il +défend.... Les sacrements de l'ancienne loi, jadis en grande vénération, +sont maintenant abominables.» + +[Note 428: De leurs plus chers parents saintement homicides. (Racine)] + +«Mais il ne suffirait pas d'absoudre Dieu de toute injustice dans la +damnation des petits enfants, il faut aussi faire une part à sa bonté.» +Or, d'abord, nous savons que la peine qui leur est réservée est la plus +douce de toutes. Ils _souffriront les ténèbres_, dit saint Augustin, ce +qui signifie qu'ils ne verront pas Dieu. Puis, n'est-il pas permis de +penser que la mort avant le baptême n'emporte que ceux dont Dieu a prévu +la méchanceté future? Cette sévérité envers des créatures qui n'ont rien +fait, n'est-ce pas un salutaire exemple pour les pécheurs, et ne peut-il +pas y avoir des raisons de famille, _familiares causæ_, qui rendent cet +exemple nécessaire à leurs parents? N'est-ce pas pour ceux-ci une grande +excitation à la continence, que la pensée que «leur concupiscence envoie +incessamment tant d'âmes en enfer?» + +Le péché originel en lui-même est la dette de damnation dont nous sommes +tenus pour la faute de nos premiers parents. Nous avons tous péché en +Adam, au sens du moins où l'on dit qu'un tyran vit dans ses enfants. + + «Donc, direz-vous, il faut damner ceux qui n'ont point péché, grande + iniquité; punir ceux qui ne l'ont pas mérité, grande atrocité. Oui, + pour des hommes, et non pour Dieu; sans cela comment ne pas accuser + Dieu pour avoir enveloppé les petits enfants dans la peine du déluge + ou dans l'incendie de Sodome? Comment a-t-il permis l'affliction + et le meurtre du bienheureux Job et des saints martyrs? Et comment + enfin a-t-il livré à la mort son fils unique? Vous répondez par une + dispensation très-avantageuse de sa grâce. Bien et finement dit! Les + hommes aussi, par quelque dispensation d'une salutaire prudence, + peuvent également affliger les innocents comme des coupables, et + ne point pécher. Ainsi par exemple, à cause de la méchanceté d'un + tyran, de bons princes ravagent et pillent ses terres et sont + entraînés à faire du mal à de bons et fidèles sujets, liés à leurs + maîtres par la possession et non par l'intention, le tout afin de + pourvoir à l'utilité du plus grand nombre par le dommage du petit. + Il peut aussi arriver que de faux témoins que nous ne pouvons + confondre, imputent un crime à un homme que nous savons innocent, + et ces témoignages, si toutes les formalités ont été remplies, nous + forcent à frapper un innocent, afin, chose assez singulière, qu'en + obéissant aux lois, nous punissions justement celui qui n'est pas + justement puni, ce qui est commettre justement une injustice, après + délibération compétente sur l'affaire, et pour ne pas nuire au grand + nombre en épargnant un seul homme. De même, la damnation des petits + enfants peut avoir plusieurs motifs des plus salutaires dans + la dispensation divine, sans compter les causes que nous avons + assignées.... Dieu est également irrité contre eux, ils ont été + conçus dans le péché de la concupiscence charnelle, où sont tombés + les pères eux-mêmes par la première transgression; une absolution + spéciale est nécessaire à chacun d'eux, et la plus facile assurément + a été instituée dans le baptême, sacrement où la foi d'autrui et + la confession des parrains intercèdent pour le péché d'autrui dans + lequel les enfants sont engagés. Celui qui est né dans le péché + et qui ne peut encore satisfaire par lui-même est purifié par le + sacrement de la grâce divine. Mais on doit trouver tout simple que + ce qui est remis aux parents soit exigé des enfants, puisque la + génération de la concupiscence charnelle transmet le péché et mérite + la colère.... Il pourrait aussi arriver dans la vie qu'un pauvre qui + aurait donné sa personne et ses enfants à un seigneur vint ensuite à + gagner, par quelque acte de vertu ou à quelque prix, sa liberté + et non celle de ses fils. Dieu a voulu que la nature nous offrit + quelque chose d'analogue: de la semence de l'olivier, comme de + l'olivier sauvage, il naît un olivier sauvage, ainsi que de la chair + du juste, comme de celle du pécheur, il naît un pécheur; du froment + purgé sans la paille, il naît un froment non purgé avec la paille; + ainsi de parents purifiés du péché par le sacrement aucun enfant ne + naît exempt de péché.... + + «Voilà pour le moment ce qu'il nous suffit de dire touchant le péché + originel, moins à titre d'assertion que de simple opinion[429].» + +[Note 429: _Ibid._, p. 601. Il n'y a pas d'erreur grave dans ce que dit +ici notre auteur du péché originel, quoiqu'une partie de ces idées ne +soit point consacrée par l'Église.] + +V. Du péché originel il faut passer au péché actuel. Saint Paul fait +entendre plus d'une fois que la loi ancienne a favorisé le péché, +c'est-à-dire apparemment a multiplié les occasions de le commettre. Mais +comment la loi pouvait-elle être dite sainte et le commandement juste et +bon, puisque même en les observant on ne pouvait être sauvé? C'est +qu'à un peuple indocile et grossier ne pouvaient être donnés des +commandements de perfection; il fallut d'abord lui apprendre à obéir. +Quand nous domptons des bêtes de somme, nous ne commençons point par +les charger de lourds fardeaux. Toutefois, on doit croire que ceux qui +observaient les commandements par amour plus que par crainte, recevaient +par une révélation spéciale ce qui pouvait leur manquer en perfection. +En effet, l'inspiration a rendu évangéliques plusieurs hommes spirituels +de l'ancien peuple, et ils ont prêché ou pratiqué le commandement de la +loi nouvelle, savoir, l'amour des ennemis. Car c'est un commandement +nouveau, _novum mandatum_, que celui-ci: Aimez vos ennemis comme je vous +ai aimés. Ainsi que l'amour divin, notre amour doit être désintéressé. +«Celui qui rechercherait son propre bien serait un mercenaire, quand +même il ne tendrait qu'aux choses spirituelles. Le nom de charité +ne devrait pas être prononcé, si nous aimions Dieu à cause de nous, +c'est-à-dire pour notre utilité et pour cette félicité que nous espérons +dans son royaume, plutôt que pour lui-même; nous placerions en nous, non +dans le Christ, notre fin intentionnelle. Ceux qui sont dans de tels +sentiments sont des amis de la fortune; l'avarice les soumet plus que +la grâce.» C'est contre eux qu'il est dit: «Si vous aimez ceux qui vous +aiment, quelle récompense aurez-vous?» (Math., v, 46.) Aucune, car vous +en aimeriez d'autres davantage s'ils vous étaient plus utiles, vous +cesseriez d'aimer celui en qui vous cesseriez d'espérer. Dieu ne doit +pas être moins aimé de l'homme qu'il punit, car il ne peut punir que +justement. On dira qu'ici ce qui est utile, c'est Dieu même; il est +lui-même la récompense; c'est donc toujours lui qu'on aime. Notre amour +serait pur et sincère, en effet, si nous pensions moins à ce qu'il donne +qu'à ce qu'il vaut. «Telle est l'affection véritable d'un père pour son +fils, d'une chaste épouse pour son époux, de tous ceux qui aiment plus +ceux qui leur sont inutiles que ceux qui leur seraient d'une utilité +plus grande. Si leur amour les expose à quelques maux, il n'en est pas +diminué. La cause de cet amour subsiste tout entière dans ceux qu'ils +aiment.... C'est ce que dit si bien, pour consoler Julie Cornélie +sa femme, Pompée vaincu et fugitif: _Ce que tu pleures, tu l'as +aimé_[430].» + +[Note 430: Citation de Lucain (_Phars._, t. Vlll) que nous avons vu +Abélard opposer aux pleurs d'Héloïse. Voyez t. I, p. 155, où cette +citation est mal indiquée.] + +«Souvent même les hommes d'un coeur libéral poursuivent l'honnête plus +que l'utile; ils voient quelques-uns de leurs semblables de qui ils +n'espèrent aucun avantage, et ils leur portent une affection plus +grande qu'à leurs propres esclaves, de qui ils reçoivent des services +journaliers. Que n'avons-nous pour le Seigneur cette affection sincère +qui nous le ferait plutôt aimer parce qu'il est bon que parce qu'il nous +est utile!» Si la crainte u Seigneur est le commencement de la sagesse, +la charité en est la consommation[431]. + +[Note 431: _Comment._, p. 620-624. Ailleurs Abélard lit comme saint +Augustin _pietas_ au lieu de _timor domini_. (c. iii, p. 264.)] + +Voilà encore une opinion particulière à notre théologien. Si cet +ascétisme de la charité n'est point condamnable, il est dangereux. Le +concile de Sens ne l'a pas blâmé, mais un docteur dont le principal +ouvrage semble parfois n'être qu'une réfutation implicite des sentiments +d'Abélard, Hugues de Saint-Victor, une des lumières de cette célèbre +école si orthodoxe et si scientifique, a combattu avec soin la doctrine +de l'amour de Dieu pour Dieu même, et s'est joué de ce platonisme d'un +nouveau genre qui peut affaiblir la piété méritante et le zèle pratique +pour les oeuvres et le salut[432]. Mais ce que le docte chanoine ni les +biographes bénédictins qui le vantent n'ont, ce me semble, aperçu, +c'est que la doctrine d'Abélard, tout sur la révélation antérieure au +christianisme que sur l'oeuvre de la rédemption, l'entraînait à exagérer +le rôle de l'amour dans la pratique des vertus chrétiennes. Quand +on pense que le Christ, en se soumettant aux tortures de sa mission +terrestre, s'est surtout proposé d'attendrir l'humanité afin de la +sauver, et quand on écarte les idées de redevance et d'acquittement, de +crime et d'expiation, on est obligé de substituer l'amour au devoir, +ou plutôt de fondre tout le devoir dans l'amour. Nous retrouverons ce +principe en étudiant la morale[433]. + +[Note 432: _De Sacramentis fidel Christ._, t. II, part xiii, c. vii; +Hugon. S. Vict. _Op._, t. III, p. 608.--_Hist. litt._, t. XII, p. 40.] + +[Note 433: Voyez le chapitre suivant.] + +VI. Mais, dit-il en continuant son Commentaire, la concupiscence lutte +contra la charité. _Je ne fais pas le bien que je veux, je fais le mal +que je ne veux pas_. (vii, 49.) Serait-ce que le péché est involontaire? +Nullement. _Je ne veux pas le mal_ est pour _je ne voudrais pas le +mal._ Je ne voudrais pas céder à la concupiscence, mais j'y cède +volontairement et même avec amour. Tout péché est volontaire, ce qui +doit s'entendre de l'acte du péché, non de la concupiscence qui porte +à le commettre. L'acte est volontaire, c'est-à-dire qu'il n'est pas +nécessaire, en ce qu'il résulte d'une volonté préalable. Si en jetant +une pierre vous tuez un homme par hasard, l'acte résulte de la volonté +de jeter une pierre, et non de la volonté de tuer un homme; ce n'est +donc pas le péché d'homicide volontaire. Celui qui, forcé de se +défendre, tue un homme qui l'attaque, commet l'homicide sans l'avoir +voulu. «S'il séduit la femme d'un autre, c'est la volupté qui lui plaît, +non l'adultère, non l'accusation qui peut s'ensuivre, et qui, bien loin +de lui plaire, est un tourment pour la conscience, car il aimerait bien +mieux que la femme ne fût point mariée. Ainsi ce qui plaît et ce qui +déplaît, et en ce sens ce qu'on veut et ce qu'on ne veut pas, peuvent se +trouver dans le même acte.» Il arrive donc à l'homme de consentir à la +loi par la raison et d'y résister par la concupiscence; l'esprit et la +chair se combattent. Faire le bien, c'est joindre à la bonne volonté le +fait. J'ai cette volonté naturellement, car par moi-même j'ai la raison, +j'ai été créé raisonnable; mais par moi-même je n'ai pas la puissance +de faire le bien, si quelque grâce ne m'est donnée. La loi me plaît, +c'est-à-dire plaît à ma raison, à l'_homme intérieur_, à cette image +spirituelle et invisible de Dieu qui est l'homme de l'âme; mais _je sens +une autre loi dans mes membres_, j'y reconnais le foyer du péché de la +chair, les aiguillons de la concupiscence, à laquelle j'obéis dans ma +faiblesse ainsi qu'à une loi; cette loi règne dans le corps, instrument +des passions[434]. + +[Note 434: Comment., p. 621-628.--Rom. VII, 23, 23; I Tim. II, 4.--Voyez +sur le même sujet l'Éthique au chap. suivant.] + +VII. Quand Dieu a revêtu l'humanité, a-t-il revêtu le libre arbitre, ou +plutôt cet homme qui était en Jésus-Christ uni à la Divinité, avait-il +une volonté libre, c'est-à-dire la faculté de pécher? Une fois uni, et +en tant qu'uni à la Divinité, sans contredit, il ne pouvait pécher, +comme le prédestiné, en tant qu'il est prédestiné, ne peut être damné. +Mais si l'on disait d'une manière absolue qu'il ne pouvait pécher, le +doute serait possible, car alors où serait le mérite d'éviter le péché? +Privé du libre arbitre, le Christ aurait évité le péché par nécessité +plus que par volonté. Cependant c'était un homme composé de chair et +d'âme, qui aurait pu, comme tout autre homme, subsister par lui-même, +autrement il aurait eu l'accident sans la substance, et il serait +au-dessous de l'humanité; existant par lui-même, pourquoi n'aurait-il +pas pu pécher? C'est donc le cas de bien distinguer une proposition +absolue d'une proposition déterminée par de certaines conditions. En +proposition absolue, on ne saurait dire que celui qui est prédestiné ne +peut aucunement être damné; mais si la proposition est déterminée, si +l'on parle du prédestiné comme prédestiné, sa damnation est impossible. +_Celui qui est amputé_ peut avoir deux pieds, puisque tout homme est +bipède, mais l'_amputé_ ne peut avoir deux pieds. L'homme qui a été uni +à Dieu pouvait donc pécher, mais après qu'il a été uni, et tant qu'il a +été uni, cela était impossible: le Christ, Dieu et homme à la fois, ne +pouvait absolument pécher[435]. + +[Note 435: _Comment_., p. 538-539. Cf. Boeth., _De Duab. Nat._, p. 950.] + +La conclusion est orthodoxe, bien que précédée de distinctions qui ne le +sont pas. L'Église professe l'impeccabilité de l'homme dans le Christ, +cependant elle admet que Dieu s'étant fait homme a nécessairement pris +le libre arbitre avec l'humanité. Ces deux croyances sont difficiles +à concilier; on les concilie en disant que bien que la volonté de +l'Homme-Dieu fût déterminée au bien, il était libre en ce qu'il pouvait +choisir tel ou tel bien. Dans le système d'Abélard, l'impeccabilité +du Christ serait une impeccabilité purement morale, c'est-à-dire que +Jésus-Christ serait homme, mais parfait comme homme; il aurait eu la +faculté de pécher, sans le péché originel, sans aucun péché actuel, +quelque chose comme Adam avant sa chute. Il semble que cette opinion +serait plus conforme à la pensée fondamentale de l'incarnation, mais +elle n'est pas admise. Le respect pour la Divinité a conduit l'Église à +penser que l'humanité qui lui avait été unie était absolument incapable +de pécher, en ce sens qu'elle manquait du libre arbitre en tant que +faculté de faire le mal. Mais l'erreur d'Abélard est légère et n'est pas +celle de Nestorius, qui, dans Jésus-Christ, distinguait deux personnes, +ni celle d'Eutychès, qui absorbait l'humanité du Christ dans sa +divinité. Suivant la théologie, il y a en Jésus-Christ, ou dans +l'Homme-Dieu, une seule personne, deux natures et deux volontés[436]. + +[Note 436: Cf. S. Thom. _Summ._, pars III, qu. XV et XVIII.--Bergier, +aux mots _humanité, incarnation, nature_.] + +VIII. Comment dans l'homme le libre arbitre est-il compatible avec la +prédestination, ou, en termes plus généraux, avec la Providence divine? +La Providence est universelle et infaillible; si donc un homme est +adultère, elle a prévu qu'il le serait, il ne peut donc pas ne pas +l'être. S'il ne peut pas l'éviter, il n'est pas condamnable pour +une action inévitable, et tous les maux doivent être renvoyés à la +Providence comme à leur cause première. Mais il faut encore distinguer +ici la proposition simple de la modale. Celui qui doit être adultère +l'est nécessairement, en tant que Dieu l'a prévu; mais on ne peut dire +d'une manière absolue qu'il soit nécessairement adultère. Abélard +renvoie cette question à sa Théologie[437]. + +[Note 437: _Comm._, p. 641. On a vu que la question n'est entièrement +résolue ni dans le livre III de l'_Introduction_, ni dans le Ve de la +_Théologie_. Mais nous ne les avons pas tout entiers. Voyez aussi le +chapitre suivant.] + +Cependant il reste que rien n'arrive que Dieu ne l'ait non-seulement +prévu, mais permis. Une question se présente aussitôt. Ce que Dieu +permet, il le veut, comment donc veut-il le mal que l'homme fait et +le mal qui arrive à l'homme? Cette terrible question, Abélard ne +l'approfondit pas. Mais il l'annonce, il pose les difficultés, et ne les +lève guère que par un acte de foi. Il faut croire, dit-il, que Dieu a +tout bien ordonné, même le mal. Dieu a fait un bon usage de la malice de +Judas, de la malice du diable. Dans l'action de Judas, le Père, le Fils +et Judas ont coopéré; et c'est parce que le Seigneur a été livré, que le +monde a été racheté. «Dans l'ordre des choses, la disposition divine ne +permet pas que rien se fasse d'une manière inutile ou superflue.» On +peut donc dire qu'il est bon que le mal existe; c'est ce qu'ont senti +même les philosophes païens, et Platon dit dans le Timée que rien ne se +fait, sans une cause légitime, sans une raison préalable. Seulement ces +causes, ces raisons sont au-dessus de nos recherches[438]. + +[Note 438: Allusion à ce passage du Timée: «Tout ce qui naît doit de +toute nécessité naître d'une cause; car rien ne peut sans cause prendre +naissance.» (trad. de M. Martin, t. I, p. 83.) Mais Platon semble ici +parler de causes productrice; et Abélard s'exprime comme s'il s'agissait +de raison suffisante. Voyez aussi _Ab. Op., Comment._, p. 541, 543, 652, +683.--_Introd._, p. 987, 1052, 1112, 1114, 1117, 1118.--_Theol. Chr._, +p. 1398, 1399.] + +L'iniquité n'en doit pas moins être imputée à ses auteurs. Sans doute si +elle ne pouvait être évitée sans la grâce, et si la grâce a été refusée, +on comprend difficilement comment elle entraîne punition. On dit bien +que, si Dieu n'a pas donné la grâce, il l'a offerte, et que c'est +l'homme qui l'a refusée. Mais ce don lui-même ne peut être accepté sans +une grâce divine. Supposez qu'un malade fût trop faible pour prendre un +médicament, que diriez-vous d'un médecin qui se vanterait de lui avoir +offert le médicament, s'il ne l'avait pas aidé à le prendre? C'est qu'il +n'est pas vrai, à la lettre, que pour chaque bonne oeuvre une nouvelle +grâce soit nécessaire; mais souvent, tandis que Dieu distribue sa grâce +également, tous n'en profitent pas également, et ceux mêmes qui en ont +reçu davantage ne sont pas ceux qui en profitent le mieux. Qu'un homme +puissant étale ses richesses devant des pauvres et les promette en +récompense à celui qui exécutera le mieux ses ordres, l'un sera plein +d'ardeur, l'autre indolent et mou, et ce n'est pas le plus fort qui sera +le plus actif. L'offre est égale, le riche n'a rien fait de plus pour +l'un que pour l'autre, toute la différence vient de ceux mêmes à qui +il s'adresse. Ainsi Dieu offre à tous le royaume des cieux. Pour nous +exciter à le désirer, il n'a pas d'autre grâce à nous faire que de nous +instruire, et il l'offre ainsi aux réprouvés mêmes, puisque la vérité +leur est révélée comme aux élus. Mais les hommes diffèrent de courage et +d'ardeur. + +«La grâce de Dieu est celle qui prévient tout élu pour qu'il commence +à bien vouloir, et qui suit le début de la bonne volonté pour que la +volonté même persévère; et il n'est pas nécessaire qu'à chacune des +oeuvres nouvelles qui se succèdent, Dieu accorde une autre grâce que la +foi même, laquelle nous persuade que nos actions peuvent nous gagner une +si grande récompense. Car les négociants du siècle qui endurent tant de +fatigues dans la seule espérance conçue dès l'origine d'une récompense +terrestre, bravent tout, et, en diversifiant leurs opérations, +ne changent point d'espérance, et cèdent à une seule et même +impulsion[439].» + +[Note 439: _Comm._, p. 654.] + +Ainsi, d'un côté, le mal vient de celui qui le commet, c'est-à-dire +de sa volonté, et non pas de Dieu, car alors la volonté ne serait pas +libre. Et de l'autre côté, Dieu ne doit rien à sa créature, ou du moins +sa justice est impénétrable, et tout ce qu'il fait est nécessairement +bien. + +Il suit que le péché est tout dans l'intention. «Le Seigneur, qui sonde +les reins et les coeurs, pèse tout, en regardant moins à ce qu'on fait +qu'à l'esprit dans lequel on le fait.» C'est pourquoi, quand l'ignorance +est invincible, il paraît que le péché doit être beaucoup excusé[440]. +Il suit également que l'amour pur est l'abrégé de toute la morale, ou, +pour parler théologiquement, que la somme de tous nos mérites est dans +l'amour de Dieu et du prochain. Resterait à savoir si, sous ce nom de +prochain, il faut comprendre ceux qui sont en enfer, ceux qui ne sont +pas prédestinés à la vie; si nous devons les aimer, si les saints les +aiment. Il semble qu'on ne devrait pas les aimer, puisque ce serait +embrasser les membres du diable. Ce n'est point là un amour raisonnable, +pas plus raisonnable qu'il ne l'est de prier pour tous. Nous le faisons +cependant, quoique nous sachions qu'il y a très-peu d'élus et que notre +bonne volonté et notre prière n'auront aucun effet. C'est que la charité +ne connaît pas de mesure, et elle nous fait passer les bornes, en nous +inspirant de vouloir ce qui ne serait ni bon ni juste, comme le salut +universel, et de ne pas vouloir des choses dont l'accomplissement est +un bien, comme l'immolation des saints et l'affliction de tous ceux +qui coopèrent avec eux dans le bien. Mais c'est encore une discussion +renvoyée à l'Éthique[441]. + +[Note 440: Cf. _Sic et Non_, in prol., p. 12 et 13.--_Ab. Op., Problem. +Heloiss. Cum Ab. solut._, p. 406.] + +[Note 441: _Comm._ p. 630, 690, 692.--_Introd._, p. 1120, 1121. Nous ne +voyons pas que cette discussion soit en effet dans le _Scito te ipsum_.] + +L'examen de toutes ces opinions épuiserait et au delà le temps qui nous +reste. Observons seulement que parmi les plus hasardées il n'en est +peut-être aucune qui ne se justifie jusqu'à un certain point par les +prémisses que posaient concurremment et même un peu contradictoirement +dans l'esprit d'Abélard, la philosophie et la foi. La liberté de l'un et +la rigueur de l'autre se disputaient sa raison, et il semblait, dans +son vain et opiniâtre désir de les concilier, se plaire à lutter avec +l'insoluble. On doit remarquer combien les questions qu'il se fait sont +hardies; il élève tranquillement, et je crois sans arrière-pensée, +quelques-unes de ces objections de sens commun dont s'est armée +l'incrédulité moderne, et qui, si l'on exige une solution démonstrative, +peuvent ébranler toute croyance. Ces objections, il va très-loin, quand +il les pose; puis, il les laisse sans réponse, ou, s'il répond, c'est +en rentrant dans les bornes d'où il est sorti par la question même. Il +relève les barrières qu'il vient d'abattre en les franchissant, et ne +voit pas combien il est inutile de les relever derrière celui qui les +a dépassées. Ses questions en particulier sur la justice de Dieu, +sont d'une conséquence illimitée, d'une difficulté que je crois +insurmontable; et comme il semble ne rien admettre d'insoluble, comme +on dirait à l'entendre qu'il doit y avoir réponse à tout, il autorise à +comparer les solutions aux problèmes, à remarquer la disproportion +des unes aux autres, à concevoir les doutes mêmes qu'il ne paraît pas +ressentir et qu'il a voulu dissiper. Tel est, au point de vue de la +théologie, le vrai danger de ses doctrines; telle en est l'hétérodoxie +involontaire, et voilà pourquoi, bien qu'il ait entendu vivre et mourir +chrétien, la philosophie le revendique et la religion ne le réclame pas. + +Une seule idée fixera ici notre attention. C'est celle qui fonde sa +théorie de la rédemption; la théodicée d'Abélard nous apparaîtra sous un +jour nouveau, et nous verrons comment une hypothèse spéculative sur +la Trinité peut altérer le dogme du salut et renouveler la morale +religieuse elle-même. + +«Je me rappelle, dit Geoffroi d'Auxerre[442], avoir eu un maître qui +retranchait tout le prix de la rédemption.... Le Christ, en effet, dans +sa passion, a proposé trois choses aux yeux des hommes, l'exemple de la +vertu, l'excitation à l'amour (_amoris incentivum_), le sacrement de +la rédemption. Si l'on élimine le dernier, comme le voulait le maître +Pierre, tout le reste ne pourra servir de rien; car ainsi qu'il est dit: +«Vous dévorerez la tête de l'agneau avec ses pieds» (Exod. XII, 9), le +maître Pierre, en supprimant la tête, dévorait tout aussitôt les pieds +et les entrailles.» + +[Note 442: Ces paroles sont extraites, suivant la _Bibliothèque de +Citeaux_ (t, IV. p. 261), d'un sermon sur la Résurrection de J.-C. par +Geoffroi, quatrième abbé de Clairvaux, et elles ont probablement servi +à lui faire attribuer la dissertation de l'abbé anonyme contre Abélard +(_id._, p. 239). Elles se retrouvent sous le même nom dans une chronique +du Recueil des Historiens français (Alberic., _Chronic._, t. XIII, p. +700).] + +La doctrine de la rédemption, en effet, telle que la professe le commun +des fidèles, repose sur cette idée, qu'avant la venue du Christ, +l'homme, engagé dans les liens du péché, était séparé du salut par un +obstacle invincible, non-seulement par ses propres fautes, mais par une +corruption radicale et permanente de sa nature, et que ne pouvaient +détruire ses efforts les plus héroïques, ses sacrifices les plus +méritoires, la fidélité la plus scrupuleuse soit aux prescriptions de la +loi naturelle, soit aux commandements de la loi juive. Or, ce quelque +chose d'humainement inexpiable, la vie et la mort du Fils de Dieu l'ont +expié. Cette rançon de l'homme insolvable, le Fils de Dieu l'a payée. Il +a ainsi libéré, racheté, _redimé_ l'homme; voilà la _rédemption_. Elle +n'a pas donné le salut, elle en a fait cesser l'impossibilité. L'homme +était esclave, maintenant il est libre, mais libre seulement; il n'est +pas sauvé, il a les moyens de se sauver. Donc, celui qui naît, et qui +n'a rien fait ni pu rien faire pour se sauver ou se perdre, l'enfant au +berceau, pourvu cependant que par un signe visible le bienfait de la +rédemption lui soit appliqué, est sauvé; car, n'ayant d'autre souillure +que la tache originelle, il est de la justice ou au moins de la bonté de +Dieu de le sauver, dès qu'elle est effacée et qu'il n'a pu en contracter +une nouvelle. Après la naissance, après le baptême, le salut est +possible, mais comme il a été rendu possible par l'expiation seule +de Jésus-Christ, le bienfait n'en peut être accordé qu'à ceux qui +reconnaissent qu'ils le doivent, non à eux-mêmes, mais à Jésus-Christ, +non à leurs mérites, mais à ses mérites, et qui observent, non-seulement +les préceptes de la loi naturelle ou les règles de la loi juive restées +en vigueur, mais les devoirs nouveaux qui résultent pour l'homme de la +venue du Messie, c'est-à-dire les commandements que Dieu nous a faits en +prenant la vie et la parole au milieu de nous. + +Mais cette étrange et mystérieuse impossibilité du salut avant +l'incarnation, quelle en était la cause? ou, en d'autres termes, de quoi +la rédemption nous a-t-elle rachetés? Cette question est d'un intérêt +plus pressant encore que celles qui touchent la Trinité. La Trinité est +un sujet si difficile, elle est tellement inconcevable et inexprimable, +que, pourvu qu'on adhère fortement à la lettre et à l'esprit du Symbole, +une pensée trop subtile, une locution inexacte ou exagérée, peut +paraître sans conséquence. Mais la matière de la rédemption, quoique +obscure, semble plus accessible; et toute erreur qui la concerne, +intéresse le sort de l'humanité et les rapports de Dieu à l'homme. Nous +concevons donc l'attention sévère que montre ici saint Bernard. Il a +raison de dire, quand il y arrive: «Laissons les bagatelles et venons +à des choses plus sérieuses, _Noenias... praetereo, venio ad +graviora_[443].» + +[Note 443: _Ab. Op._, p. 284-288.] + + «Abordant le mystère de notre rédemption, continue-t-il, scrutateur + téméraire de la majesté divine, il dit dès le début de sa discussion + qu'il y a une opinion de tous les docteurs ecclésiastiques sur + ce sujet; il l'expose, la dédaigne et se vante d'en avoir une + meilleure, ne craignant pas, contre le précepte du sage, de + transgresser les limites antiques que nos pères ont posées[444]. + (J'omets ici un résumé de la doctrine d'Abélard.) Qu'y a-t-il dans + ses paroles de plus intolérable, le blasphème ou l'arrogance? Qu'y + a-t-il de plus damnable, la témérité ou l'impiété? Est-ce qu'il ne + serait pas plus juste de briser avec des bâtons la bouche qui parle + ainsi que de la réfuter avec des raisons? Ne provoque-t-il pas + contre lui-même les mains de tous, celui qui lève les mains contre + tous? Tous, dit-il, pensent ainsi, mais moi, non. Et qui donc, toi? + Qu'apportes-tu de meilleur? Que trouves-tu de plus subtil? De quel + secret ton orgueil aurait-il reçu la révélation, secret qui aurait + été inconnu aux saints, qui aurait échappé aux sages? Cet homme + apparemment va nous apporter les eaux dérobées et les pains cachés. + Dis pourtant, dis ce qu'il te semble, à toi et à nul autre: est-ce + que le Fils de Dieu n'a pas revêtu l'humanité pour délivrer l'homme? + Personne absolument ne pense le contraire, toi excepté; c'est à toi + de répondre de ce que tu en penses, car tu n'as reçu ta leçon ni du + sage, ni du prophète, ni de l'apôtre, ni enfin du Seigneur lui-même. + Le maître des Gentils a reçu du Seigneur ce qu'il nous a transmis. + Le maître de tous avoue que sa doctrine n'est pas à lui, car, + dit-il, je ne parle pas d'après moi-même; mais toi, tu nous donnes + du tien et ce que tu n'as reçu de personne. Celui qui ment donne + du sien: que ce qui vient de toi reste à toi. Moi j'écoute les + prophètes et les apôtres, j'obéis à l'Évangile, mais non à + l'Évangile selon Pierre; toi, tu nous établis un nouvel Évangile: + l'Église n'admet pas un cinquième évangéliste. Qu'est-ce que la loi, + les prophètes, les apôtres, les hommes apostoliques nous prêchent, + si ce n'est ce que tu es seul à nier, savoir, Dieu fait homme pour + délivrer l'homme? Et si un ange du ciel venait nous prêcher un autre + Évangile, qu'il soit anathème. Le Seigneur a dit: Je te sauverai et + te délivrerai, ne crains pas. (Sophon., III, 46.) Tu demandes de + quelle puissance; tu ne voudrais pas que ce fût de celle du diable, + ni moi, je l'avoue, mais ce n'est ni ta volonté ni la mienne qui + peuvent l'empocher.... Ceux-là le savent et le disent qui ont été + rachetés par le Seigneur, ceux qu'il a rachetés de la main de + l'ennemi; tu ne le nierais pas, si tu n'étais toi-même sous la main + de l'ennemi; tu ne peux rendre grâce avec les rachetés, toi qui n'es + pas racheté. Celui qui les a rachetés les a réunis de toutes les + contrées; l'ennemi était unique, les contrées nombreuses. Quel est + ce rédempteur si puissant, qui commande non à une seule contrée, + mais à toutes? Quel autre, je pense, que celui dont un autre + prophète a dit qu'il absorbe les fleuves et ne s'étonne pas? Les + fleuves, c'est le genre humain. (Job, XL, 48.) Mais au lieu des + prophètes, citons les apôtres: «Afin que Dieu,» dit saint Paul, + «leur donne la pénitence pour connaître la vérité, de sorte + qu'ils s'échappent des lacs du diable, qui les tient captifs à sa + discrétion[445]....» Ce n'est pas de la puissance en elle-même, mais + de la volonté que se peut dire la justice ou l'injustice; donc le + diable avait un certain droit sur l'homme, acquis non légitimement, + criminellement usurpé, et cependant justement permis. Ainsi l'homme + était tenu justement captif, de telle sorte pourtant que la justice + n'était ni dans l'homme ni dans le diable, mais en Dieu. Justement + asservi, l'homme a été miséricordieusement délivré.... Que pouvait + faire de lui-même pour recouvrer la justice une fois perdue l'homme + esclave du péché, aux fers du diable? Il a été attribué une justice + qui venait d'un autre à celui qui n'en avait point à lui, et la + voici: le prince du monde est venu, et il n'a rien trouvé dans + le Sauveur[446], et comme il n'en a pas moins mis la main sur + l'innocent, il a rendu ceux qu'il tenait très-justement, quand celui + qui ne doit rien à la mort, en acceptant une mort injuste, eut sauvé + celui qui était justement soumis à la dette de la mort et à la + domination du diable. Par quelle justice tout cela aurait-il été + exigé d'un second homme? Un homme a dû, un homme a payé; car si un + seul est mort pour tous, tous sont morts en un seul, afin que la + satisfaction d'un seul fût imputée à tous, de même qu'un seul avait + porté le péché de tous.... Le Christ est la tête et le corps; la + tête a satisfait pour les membres, le Christ pour les entrailles.... + Si l'on me dit: Ton père t'a engagé, je répondrai: Mais mon frère + m'a racheté. Pourquoi la justice ne viendrait-elle pas d'un autre, + quand d'un autre est venu le crime?... Que la justice, me dit-on, + soit à celui de qui elle vient, qu'est-ce pour toi?--Mais que la + faute aussi soit à celui de qui elle vient, qu'est-ce pour moi?... + Comme tous sont morts dans Adam, tous seront vivifiés dans le + Christ.... Si j'appartiens à l'un par la chair, j'appartiens à + l'autre par la foi.... Suivant cet homme de perdition, le Seigneur + n'aurait tant fait et tant souffert que pour donner à l'homme la + leçon et l'exemple de la vie et de la mort et pour poser en mourant + la borne de la charité; ainsi il aurait enseigné la justice et ne + l'aurait pas donnée! Il aurait montré la charité et ne l'aurait pas + inspirée!» + +[Note 444: Je ne vois point qu'Abélard dise que les docteurs soient +unanimes touchant la domination du diable sur l'homme avant la passion. +Il se sert même d'une expression qui ne relève pas beaucoup l'importance +de l'opinion qu'il combat: «Et quod dicitur, etc.» «Et quant à ce qu'on +dit que nous avons été rachetés de la puissance du diable, etc.» S'il a +dit en effet on commençant que c'est l'avis de tous les docteurs depuis +les apôtres, «omnes doctores nostri post apostolos conveniunt,» ce début +de la discussion doit se trouver dans quelque autre ouvrage. Ici, en +effet, saint Bernard dit qu'il examine ce qu'il a lu dans un certain +«Livre de sentences de lui (in libro quodam sententiarum ipsius) et +dans une exposition de l'Épitre aux Romains.» Dans l'Épitome que nous +penchons à regarder comme l'ouvrage appellé «Livre des Sentences.» Il y +a seulement: «Quidam dicunt quod a potestate diaboli redemti sumus.» +(c. XXIII, p. 63.) Peut-être les expressions cités par saint Bernard se +trouvaient-elles dans la portion de l'Introduction qui se rapporte à ce +chapitre de l'Épitome et que le temps nous a ravie. L'Introduction a +été quelquefois désignée par ce titre commun au moyen âge de «Liber +Sententiarum.» (_Hist. Litt._, t. XII, p. 137.)] + +[Note 445: II Tim, ii, 25 et 26. Saint Bernard ajoute ici d'autres +citations très-fortes.--Cf. Jean, xii, 31; xix, 11.--Luc, xi, 15 et 21; +xxii, 53.--Coloss. I, 13.] + +[Note 446: Allusion aux paroles de Pilate et à toutes ses oeuvres qui +dans tout ce passage sont attribuées au démon dont il était _un membre_, +c'est-à-dire un instrument. Luc, xxiii. 4.--Jean, xviii, 38.] + +Ici saint Bernard accuse celui qu'il appelle _un docteur incomparable_, +d'avoir rendu si ouvert et si uni le grand et imposant mystère, qu'il +est accessible à tous, à l'impur, à l'incirconcis; tout est facile; le +saint a été donné aux chiens, les perles aux pourceaux. Mais il n'en +peut être ainsi; il y a eu manifestation dans la chair, justification +par l'esprit; l'homme animal ne peut pénétrer si aisément ce qui +appartient à l'esprit de Dieu. Les dons du Seigneur sont cachés, +l'Évangile est voilé. (II Cor., iv, 3.) + +On demande comment, puisque le Christ n'a délivré que les élus, il se +pouvait que, soit dans le siècle, soit dans l'avenir, ils fussent plus +qu'aujourd'hui au pouvoir du démon. C'est parce qu'il les possédait +_captifs à sa volonté_, dit l'apôtre, qu'un libérateur a été nécessaire. +Le pauvre qui reposait dans le sein d'Abraham, Abraham lui-même et +les autres élus, le démon ne les tourmentait pas; mais il les aurait +possédés, s'ils n'avaient dû être délivrés par la foi. «Le sang de +Jésus-Christ, même avant sa mort, tombait en rosée sur Lazare, et +l'empêchait de sentir les flammes.» Si l'on objecte que Dieu pouvait +tout anéantir d'une parole, sans qu'il fût besoin de l'incarnation ni de +la passion, il faut répondre que cette nécessité vint de nous qui étions +assis dans les ténèbres. «C'était un besoin de nous, de Dieu, des anges; +de nous, pour que le joug de notre captivité nous fût enlevé; de Dieu, +pour que le dessein de sa volonté fût rempli; des anges, pour que leur +nombre fût complété.... Qui nie que le Tout-Puissant eût sous la main +bien d'autres moyens de libération? Pourquoi, dis-tu, faire par le sang +ce qu'il pouvait faire par la parole? Interrogez-le lui-même. Il m'est +permis de savoir que cela est ainsi, non pourquoi cela est ainsi.... +Mais tout cela lui paraît folie; il ne peut retenir ses rires; +entendez-vous ses éclats?» Il ne comprend pas comment le crime plus +grand de la mort de Jésus a pu calmer le courroux excité par la faute +moins grave de notre premier père; comme si, dans un seul et même fait, +l'iniquité des coupables n'avait pu déplaire, pendant que la piété de la +victime plaisait à Dieu! Ce n'est pas la mort qui a plu à Dieu, mais le +dévouement de celui qui a voulu mourir. Cette mort, précieuse expiation +du péché, ne pouvait s'accomplir sans un péché. Ainsi, Dieu, usant bien, +sans s'y plaire, de la malice humaine, a condamné la mort par la mort, +et le péché par le péché. Que signifie, en effet, cette leçon de charité +qu'on prétend que Dieu nous a donnés? «Que sert qu'il nous ait instruits +(_instituit_), s'il ne nous a pas régénérés (_restituit_)? Notre +instruction n'est-elle pas vaine, sans une préalable destruction, celle +du corps du péché qui est en nous?... Si le Christ ne nous a servis +qu'en nous montrant les vertus, il ne reste plus qu'à dire: Adam ne +nous a nui qu'en nous montrant le péché.» Mais, à moins de donner dans +l'hérésie de Pélage, nous «professons que le péché d'Adam nous a été +transmis, non par instruction, mais par génération, et avec le péché, la +mort. Il faut donc que nous confessions que le Christ nous a restitué la +justice, non par instruction, mais par régénération, et avec la justice, +la vie.» Accordons que la venue du Christ puisse servir à ceux qui +savent régler leur vie sur la sienne et répondre par leur amour au sien. +De quoi servira-t-elle aux petits enfants? «Comment s'élèveront-ils +à l'amour de Dieu, ceux qui ne savent pas encore aimer leurs mères?» +Faut-il dire qu'ils n'ont pas besoin de régénération, la génération +d'Adam ne leur ayant fait aucun mal? Celui qui pense ainsi s'égare avec +Pélage. En définitive, de quelque façon qu'on l'interprète, la doctrine +en question est hostile _au sacrement du salut de l'homme_, elle +anéantit le mystère. Elle place le salut, non dans la vertu de la croix, +non dans le prix du sang; mais dans les progrès de notre conversion. +Elle est condamnée par ces mots mêmes: «A Dieu ne plaise que je me +glorifie en autre chose qu'en la croix de notre Seigneur Jésus-Christ +(Galat., vi, 14)!» Retrancher de la rédemption le sacrement, le mystère, +la miraculeuse efficace, pour n'en laisser subsister que l'exemple +d'humilité et de charité, c'est «peindre sur le vide[447].» + +[Note 447: _Ab. Op._, p. 288-295.] + +Il y a plus d'éloquence peut-être que de méthode dans cette réfutation, +essayons d'être plus précis. L'Église catholique croit et professe +qu'Adam, par son péché, a non-seulement encouru la colère de Dieu, la +mort, la captivité sous l'empire du démon, mais qu'il a dégradé la +nature humaine et transmis les effets de ce péché et ce péché même +à tous ses descendants, en sorte que ce péché est devenu propre et +personnel à tous; c'est là le péché originel[448]. Les effets et la +peine du péché originel sont: 1° la privation de la grâce sanctifiante +et du droit au bonheur éternel; 2° le dérèglement de la concupiscence, +ou l'inclination au mal; 3° l'assujettissement aux souffrances et à la +mort. + +[Note 448: _Concil. Trident._, sess. v, can. 2, 3 et 6.] + +Toutes ces blessures, dont Adam était exempt au moment de son péché, +et que nous avons reçues avec lui et en lui, comme ce n'est pas notre +propre péché qui nous les a faites, il est naturel et conséquent que ce +ne soit pas notre propre mérite qui puisse les guérir. Puisqu'en Adam et +par Adam ce n'est pas sa personnalité seule, mais la nature humaine qui +a été dégradée, puisqu'il nous l'a dès lors transmise, non plus telle +qu'il l'avait reçue, mais telle qu'il l'avait faite, la logique veut +que cette nature reste telle, indépendamment de nos efforts et de notre +volonté, et qu'elle demeure indéfiniment en état de péché originel, si +un secours extérieur et surhumain, si une révolution extraordinaire et +miraculeuse ne vient la changer et la restaurer. + +Si l'on demande pourquoi cela était ainsi, on pose une question en +dehors de la foi et au-dessus de la raison. La volonté de Dieu doit être +acceptée comme une raison, dit saint Anselme, car elle est toujours +raisonnable[449]. + +[Note 449: _Cur Deus homo_? t. I, c. vi, vii, viii.] + +Il fallait donc un secours et une révolution; or, la première +dégradation ayant été consommée par un homme unique, comparable à nul +autre, c'était une raisonnable analogie qu'elle fût effacée par un homme +également unique, extraordinaire, investi d'une puissance miraculeuse +ou supérieure au pouvoir de l'homme, et qui fût à lui seul capable de +sauver toute la race qu'à lui seul Adam avait perdue. + +C'est ainsi que par la doctrine du péché originel on arrive à la +nécessité d'un médiateur; ce médiateur a existé; il devait être homme, +il a été homme; il devait être unique, extraordinaire, miraculeusement +puissant, il a été tout cela, et à un degré infini. Il a été plus +qu'Adam, au-dessus d'Adam, de toute la distance qui sépare la divinité +de l'humanité, il a été Dieu. Ce médiateur, homme et Dieu, le fils de +l'homme et le fils de Dieu, c'est Jésus-Christ. Le médiateur a donc +réparé les pertes de la nature humaine. L'homme avait en quelque sorte +passé sous la puissance du mal; l'homme naissait pécheur, non, pas +seulement, entendons-nous bien, capable de pécher, il l'est encore, mais +pécheur, c'est-à-dire dans l'état de péché. Or, si l'on dit que l'homme +était dans les liens du péché, on dira que la venue du médiateur a été +la rémission des péchés; si l'homme avait mérité la colère ou +offensé Dieu, le médiateur a été le réconciliateur ou la victime de +propitiation; si l'homme était souillé, le médiateur est l'agneau sans +tache qui efface les péchés du monde; si l'homme était mort, mort par le +péché, le médiateur est la vie; si l'homme était esclave du péché, le +médiateur l'a délivré; si l'homme était vendu au péché, le médiateur +l'a racheté. Et en effet tout cela a été dit, et Jésus-Christ est le +médiateur, le réparateur, la vie, la victime, l'agneau, le libérateur, +le rédempteur[450]. + +[Note 450: Ephes. ii, 3.--Johan. viii, 34.--Rom. vii, 14.--II Tim, ii, +20.--Rom. iii, 25.--Johan. I ep. ii, 2.--Rom. vi, 18.--II Cor. v, 15.--I +Tim. ii, 6.--Tit. ii, 14.--Galat. iii. 13.--I Cor. vi, 20.--1 Petr. i, +18, 19.--Hebr. ix, 11.--Apocal. v, 9.--Ephes. i, 7.] + +Maintenant! si à ses mots: le mal, le péché, la mort, on veut substituer +cette personnification du mal, de la mort et du péché, que la théologie +produit ou retire à volonté, et appeler tout cela le diable ou le démon, +on est libre de le faire, d'abord parce que la croyance chrétienne +permet de rapporter au démon, comme à sa cause, tout ce mal qui ailleurs +est présenté d'une manière plus abstraite, comme la corruption de la +chair on le dérèglement de la concupiscence; en second lieu, parce que +le péché d'Adam, source funeste du péché originel, est formellement +présenté comme une victoire du tentateur; enfin parce que les termes +mêmes de l'Écriture se prêtent littéralement à cette traduction. On y +voit _l'homme tenu captif à la volonté du diable_; Jésus-Christ dit +qu'il est venu pour _le vaincre_, qu'il meurt pour _chasser le prince du +monde_. Saint Paul dit que Jésus-Christ a _désarmé les principautés et +les puissances; que par sa mort il a détruit celui qui était le prince +de la mort, c'est-à-dire le diable_[451]. Si donc il plaît de dire que +l'homme, en étant esclave du mal et vendu au péché, était sous l'empire +du démon, il n'y a rien là que de chrétien, c'est le langage régulier de +la foi. + +[Note 451: II Tim. ii, 20.--Luc. xi, 21.--Johan. xii, 31.--Coloss. ii, +15.--Hebr. ii, 14.] + +Telle elle était au temps d'Abélard comme au nôtre, quoique les +objections qu'il élève eussent été plus d'une fois produites[452]. Les +pélagiens ont des premiers pris la rédemption dans un sens métaphorique, +et soutenu que Jésus-Christ ne nous a rachetés du mal, c'est-à-dire +sauvés de la damnation, que par ses leçons, son exemple, ses bienfaits +et sa miséricorde; mais aussi ils niaient le péché originel, du moins +en niaient-ils la propagation dans tous les hommes, et c'était une +conséquence naturelle de ne plus attribuer à la rédemption qu'une vertu +morale. Mais comme Abélard croit au péché originel, il est plus réservé +et moins conséquent que Pélage. Lui qui reconnaît le mal, d'où vient +qu'il affaiblit le remède? En effet, tout en opposant les notions de +commune justice au péché originel, il l'admet et même le justifie, si +c'est le justifier que de citer dans l'Ancien et le Nouveau Testament +d'autres exemples d'une contradiction apparente entre la conduite divine +et la justice humaine, et que de déclarer d'une manière absolue que le +créateur ne doit rien à sa créature, et qu'après tout les notions du +bien et du mal résultent pour nous de sa volonté. Remarquez la situation +contradictoire de ce demi-rationalisme. Quel est le premier argument? +C'est que si le péché originel paraît injuste, il y a bien d'autres +injustices dans la Bible; il en faudrait inférer que les récits de la +Bible doivent être enveloppés dans les mêmes doutes, mais ces récits, +conçus en termes directs, sont couverts par l'autorité inattaquable de +la lettre. Tous ces doutes, au contraire, le second argument devrait les +faire tomber. S'il ne faut pas, en effet, appliquer à la question du +péché originel les notions de commune justice, pourquoi réclamer contre +ce qui semble inique ou cruel dans l'asservissement de l'homme au diable +à raison d'une faute dont le diable est l'auteur primitif, dans l'empire +du séducteur sur le séduit, dans le courroux céleste désarmé par le sang +innocent, dans le crime d'Adam lavé par un nouvel et plus grand crime? +Ces objections et d'autres semblables supposent que la justice, la +bonté, la raison humaine sont compétentes pour juger ce qui est juste, +bon, raisonnable en Dieu. Il y a donc contradiction frappante à se +placer dans cette hypothèse pour attaquer la rédemption, et à en sortir +pour défendre le péché originel. + +[Note 452: S. Thom. _Summ_., pars iii, qu. xlviii et l, Voyez aussi +P. Lombard (_Sentent_., t. III, dist, xix). Mais celui-ci incline +visiblement vers la théorie de la rédemption suivant Abélard.] + +On ne peut nier le péché originel sans cesser en quelque sorte d'être +chrétien. Abélard reconnaît le péché originel. Mais il aperçoit dans +saint Paul cette doctrine qui creuse un abîme entre le règne de la +crainte et celui de l'amour, entre l'ancienne et la nouvelle loi, et qui +semble donner à la foi en Jésus-Christ, à l'amour de l'homme pour le +Dieu qui l'a tant aimé, la plus grande part dans le salut. Par là les +conditions du salut deviennent toutes spirituelles et morales; elles +rentrent dans le coeur de l'homme, et dépouillent presque tout caractère +d'un miracle extérieur et en quelque sorte matériel. Cette manière de +concevoir le principal rapport de l'homme avec Dieu est assurément plus +philosophique. Abélard s'en empare, et faisant de ce qui est une des +idées composantes du christianisme, une idée principale, d'une idée +principale une idée exclusive, il l'agrandit, il l'exagère, et comme +en elle-même elle est conforme à la lettre ainsi qu'à l'esprit de la +religion, il l'érige sans scrupule en système et s'applaudit d'avoir +donné une théorie rationnelle du christianisme, en ramenant la +rédemption à une grande et divine manifestation de la loi morale sur +la terre. En effet, Dieu est puissance, sagesse, bonté. Telle est la +Trinité. Ce n'est pas seulement l'Écriture qui nous l'apprend, c'est la +raison. La Trinité est une tradition chrétienne et philosophique. De là +des devoirs pour le philosophe et pour le chrétien, devoirs révélés à +l'un sous la forme de la loi naturelle, à l'autre sous celle de la +loi évangélique, qui n'est que la réforme de la première. Or, +l'accomplissement de la loi est la condition du salut. Les philosophes +ont donc pu se sauver, comme tous ceux qui ont eu la foi dans la +Trinité, et qui ont accompli la loi pour obéir et pour plaire à Dieu, +dans la mesure de leur science et de leurs lumières. Ainsi, même avant +la venue du Christ, quelques-uns ont pu être sauvés. L'Écriture le +dit d'Abraham; la tradition et les Pères le disent d'autres encore. +Cependant le péché originel subsistait. Par une dispensation insondable +de la justice divine, l'homme était tenu d'une dette de damnation +contractée par le péché d'Adam. C'est-à-dire que l'état de dégradation, +d'impuissance, d'ignorance, engendré par le péché originel, était +invincible en général aux forces de la raison et de la conscience +humaine. Tout, dans l'homme, intelligence et amour, lumières et vertus, +tout était faible, obscur: l'humanité était condamnée. + +Un tel état n'était pas digne de la céleste bonté. Dieu fit miséricorde +au genre humain, et dans sa charité ineffable, il lui envoya son fils, +pour le racheter de l'esclavage de la chair et du péché, pour le +purifier, pour le délivrer, c'est-à-dire pour lui donner le secours +indispensable et merveilleux sans lequel l'humanité ne serait jamais +sortie de son état d'abaissement, de corruption et de misère. + +L'homme ne peut rien pour son salut sans la grâce, c'est-à-dire sans +l'inspiration, c'est-à-dire sans le secours divin, en un mot, si Dieu ne +l'aide à croire et à aimer. L'incarnation du Fils de Dieu a été la +plus grande grâce que Dieu ait faite à l'homme. Elle a eu pour objet +principal de l'instruire, et de l'instruire par la voix divine +elle-même. Ainsi, Dieu a passé sur la terre pour lui enseigner une loi +plus parfaite d'une manière plus précise et plus puissante. Il lui a +enseigné surtout le précepte de l'amour, et, chose admirable, il l'a +fait en lui donnant de l'amour le plus pathétique exemple, en le +lui inspirant par le plus saisissant des bienfaits. Voilà comme la +rédemption a donné à l'homme des lumières, des idées, des forces +nouvelles. Voilà comme elle a vaincu le mal, lavé le péché originel, +affranchi l'esprit. Voilà la révolution miraculeuse qu'elle a opérée, +par des signes visibles sans doute, par des manifestations matérielles, +mais dans le coeur de l'homme. C'est le plus grand, le plus irrésistible +don de la grâce que Dieu ait fait aux hommes, et par là, renouvelant le +principe même du devoir, de la vertu, de la religion, il a inauguré au +ciel et sur la terre le règne de la charité. + +Tel est le christianisme d'Abélard. On peut voir qu'en conservant +les faits positifs qui sont comme le matériel de la religion, il en +simplifie en quelque sorte le miracle invisible; il replace, autant +qu'il le peut, dans l'ordre moral les phénomènes constitutifs de la +révolution chrétienne, et lui donne un caractère plus exclusivement +spirituel que celui qui lui est assigné par la tradition de l'Église. + +Tout cela est une conséquence de sa doctrine de la Trinité. La nature de +Dieu, telle qu'il l'a conçue, conduit nécessairement à ses idées sur +le salut. Sa Trinité est éminemment une Trinité morale, dont l'action +s'exerce principalement sur l'intelligence humaine soit par cette +révélation sensible qui parle, dans la création, soit par cette +révélation intérieure qui semble sortir du sein de la raison même. La +connaissance de Dieu engendre l'amour comme la lumière amène la chaleur +avec elle, et les grandes oeuvres de la Providence ne peuvent avoir pour +objet que d'accroître et la connaissance et l'amour. De là le judaïsme, +la philosophie, le christianisme. + +Ce système est beau, et pour qu'il fût plus conséquent, il faudrait en +faire disparaître ce qui reste de mystérieux dans le péché originel. Au +fond, le péché originel pour Abélard est plutôt un état d'ignorance +et d'impuissance qu'une corruption effective, qu'une modification +substantielle de l'humanité; pour lui, le péché originel, s'il osait +éclaircir sa pensée, ne serait qu'un état moral qu'améliorent, également +par un effet moral, la prédication et le martyre du Christ. Bien souvent +sans doute, même chez les chrétiens les plus orthodoxes, une semblable +croyance revient à leur insu et prévaut sur la croyance au miraculeux; +mais ce système n'explique pas comment un état moral de toute une race a +pu être le résultat d'une transgression unique, d'une faute particulière +d'un seul homme, et comment l'imputabilité de cette faute a été +transmise par génération aux descendants de cet homme. Abélard a fait +ce que fait tout philosophe chrétien qui ne veut cesser ni d'être +philosophe ni d'être chrétien. Il y a dans le christianisme deux sortes +de miracles, ou de faits de l'ordre surnaturel. Les premiers sont ces +miracles matériels qui frappent surtout les imaginations et contre +lesquels s'élève facilement l'incrédulité vulgaire: la pêche +miraculeuse, l'eau changée en vin, la pierre en pain, Lazare ressuscité, +la vue rendue aux aveugles, enfin et surtout la résurrection de +Notre-Seigneur. Cependant il y a des choses plus hautes et plus +embarrassantes dans le christianisme, il y a des miracles invisibles, un +merveilleux de l'ordre moral dont la raison doit s'inquiéter davantage. + +Tel est le péché originel; telles la damnation, la rédemption, la grâce; +toutes ces choses, entendues au sens orthodoxe, ne sont pas des noms +métaphoriques donnés à de purs phénomènes moraux. Ce sont des réalités +indéfinissables, je le sais, mais positives, effectives, si ce n'est +substantielles et matérielles; ce sont au moins des faits subsistants, +et non de simples manières de considérer et de représenter la nature +humaine dans ses rapports avec l'éternelle vérité et l'éternelle +justice. Or, c'est vers ce dernier point de vue que tout esprit +philosophique doit nécessairement être entraîné. C'est même la pente +actuelle de l'intelligence humaine, et quand le chrétien se laisse +aller, c'est ainsi, c'est sous forme d'abstractions, qu'il se figure +et traduit tous les phénomènes du monde dogmatique. Tout esprit +philosophique, d'ailleurs bienveillant et religieux, tend vers une sorte +de naturalisme évangélique, vers une interprétation toute rationnelle +des faits révélés, même avec une foi absolue dans ces faits. Il lui +en coûte beaucoup moins d'admettre les miracles proprement dits, +c'est-à-dire les dérogations aux lois ordinaires de la nature physique, +s'il peut faire disparaître les miracles purement intelligibles, +c'est-à-dire les dérogations aux données de la nature morale; les +premiers ne seront plus à ses yeux que des moyens dont s'est servie la +Providence, daignant condescendre aux faiblesses de l'imagination de +l'homme, pour éclairer sa raison, épurer sa conscience, toucher son +coeur. C'est dans toute la force de l'expression, _la raison qui s'est +faite chair_, [Grec: o logos sarx egeneto]. + +Abélard suit cette tendance, il est sur cette pente; qu'il continue +de la suivre, qu'il descende encore, et il sera Socin, il sera Locke, +Rousseau, Kant, Strauss; mais il parle et il écrit au XIIe siècle. + + + +CHAPITRE VII. + +DE LA MORALE D'ABÉLARD.--_Ethica seu Scito te ipsum_. + +Les questions agitées dans le Commentaire sur saint Paul sont comme une +transition de la théodicée à la morale. Quelques-unes sont déjà de la +morale. Nous trouvons la morale même dans un ouvrage d'Abélard, qui +n'est pas le moins célèbre; c'est l'_Éthique_, ou _le Connais-toi +toi-même_[453]. + +[Note 453: Voyez le _Thesaurus anectdotorum novissimus_, de Bernard Pez, +bénédictin et bibliothécaire de l'abbaye de Moelk (1721). L'ouvrage +intitulé _Petri Abelardi Ethica seu liber dictus: Scito te ispum_, se +trouve dans le t. III, part. II, p. 626. Il n'a été imprimé que cette +fois.] + +Les moeurs, dit-il, sont les vices ou les vertus de l'âme qui nous +rendent enclins aux bonnes ou aux mauvaises actions. Les défauts ou +vices sont contraires aux vertus, comme la lâcheté à la fermeté, +l'injustice à la justice. L'âme a des défauts et de bonnes qualités +qui n'ont nul rapport aux moeurs, comme la lenteur ou la promptitude +d'esprit, le manque de mémoire ou la mémoire; mais les défauts appelés +vices sont ceux qui portent la volonté à quelque chose qu'il ne convient +pas de faire. + +Ni le vice, ni l'action mauvaise n'est le péché. On est colère, sans +être en colère; et une inclination vicieuse n'est qu'une raison de plus +de se combattre soi-même; car la victoire du vice sur notre âme est plus +honteuse que celle des hommes, qui ne peuvent vaincre que notre corps. +Par le vice, nous sommes ainsi inclinés a consentir à ce qui ne convient +pas; c'est ce consentement qui est le péché, étant un mépris de Dieu, +une offense à Dieu. Mépriser Dieu, c'est ne pas faire ou ne pas omettre, +à cause de lui, ce que nous croyons qu'on doit faire on omettre à cause +de lui. En définissant le péché négativement, en disant _omettre_ ou _ne +pas faire_, on montre que la substance du péché n'existe pas. «Car elle +est dans le nom plutôt que dans l'être; c'est comme si, pour définir +les ténèbres, nous disions l'absence de lumière, là où la lumière a eu +l'être[454].» + +[Note 454: _Ethic_., c. t. II, III, p. 627-630. C'est la doctrine reçue, +que le mal n'est qu'une privation. «Mali nulla natura est, dit saint +Augustin, amissio boni mali nomen accepit.» _De Civ. Del_, XI, IX.] + +N'objectez pas que le péché, étant dans la mauvaise volonté, est quelque +chose de positif, _est dans l'être_ comme elle. D'abord nous péchons +quelquefois sans mauvaise volonté. Un maître cruel me poursuit une épée +nue à la main; après avoir fui longtemps, et contraint par l'extrême +péril, je le tue pour n'être pas tué. La mauvaise volonté du meurtre +n'existait pas; il n'y avait que la volonté de sauver ma vie. Cependant +j'ai péché en consentant à ce meurtre même par contrainte; car la Vérité +dit: «Tous ceux qui prendront l'épée, périront par l'épée» (Math., XXVI, +52); mais qu'on n'appelle point ce consentement une volonté. «Ce que +l'on veut dans une grande douleur de l'âme, est passion plutôt que +volonté.» + +Mais dans les cas où il n'y a nulle sorte de contrainte, le péché +n'est-il pas la volonté mauvaise? Un homme voit une femme et forme un +désir coupable. N'est-ce pas là le péché? Si la volonté est réfrénée +par la vertu, sans toutefois être éteinte, si elle résiste, si elle est +vaincue sans périr, il ne reste qu'à recueillir le prix de la victoire. +«Dieu en récompensant juge le coeur plus que l'action.» Or, le coeur +consent ou résiste, il préfère ou sacrifie la volonté de Dieu à la +sienne propre. Le péché n'est donc pas dans la mauvaise volonté; le +péché, c'est d'y céder. Ce n'est pas le désir, c'est le consentement +au désir. Celui-là est déjà criminel devant Dieu qui a fait tous ses +efforts pour commettre et qui a commis autant qu'il était en lui. Il est +aussi criminel que s'il avait été surpris à l'oeuvre. + +Mais si nous péchons quelquefois malgré nous, si la volonté n'est pas le +péché, peut-on dire que tout péché soit volontaire? Distinguons. Si le +péché est le mépris de Dieu, peut-on dire que nous voulons mépriser +Dieu, et nous rendre dignes de damnation? Vouloir faire ce qui doit être +puni, n'est pas vouloir être puni[455]. + +[Note 455: «La peine qui est juste déplaît, l'action qui est injuste +plaît. Souvent aussi il arriva que, lorsque séduit par la figure d'une +femme que nous savons mariée, nous voudrions la posséder, nous ne +voudrions pourtant nullement commettre l'adultère, puisque nous +voudrions qu'elle fût libre. Beaucoup d'autres, au contraire, mettent +leur gloire à convoiter les femmes des hommes puissants, à cause même de +leurs maris, et plus que si elles étaient libres; ceux-la aiment mieux +l'adultère que la fornication, c'est-à-dire faillir plus que moins. +Il en est qui se sentent tout à fait malheureux d'être entraînés à +consentir à la concupiscence ou à la mauvaise volonté, forcés qu'ils +sont par l'infirmité de la chair à vouloir ce qu'ils ne voudraient pas. +Comment donc ce consentement que nous ne voulons pas accorder, sera-t-il +dit volontaire?... A moins que nous n'entendions par volonté l'exclusion +de nécessaire; aucun péché en effet n'est inévitable. Ou bien nous +appellerons volontaire tout ce qui procède de quelque volonté. Celui qui +tue un homme pour éviter la mort n'a pas la volonté de tuer, mais il a +quelque volonté d'éviter la mort.» (_Eth_., c. III, p. 635.)] + +«Quelques-uns ne sont pas médiocrement émus de nous entendre dire que +la consommation du péché n'ajoute rien au crime, à la damnation devant +Dieu. Suivant eux, l'acte du péché est accompagné d'un certain plaisir +qui augmente le péché.... Mais il faudrait prouver que le plaisir +charnel est le péché et qu'il ne peut être goûté sans péché.» Or c'est +ce qu'on ne saurait soutenir, ou bien il faudrait condamner le mariage, +les repas; Dieu lui-même ne serait pas irréprochable, lui qui a créé les +aliments et les corps, d'avoir attaché aux aliments une saveur qui nous +causerait un plaisir forcé, un péché nécessaire. «Évidemment aucun +plaisir naturel de la chair ne doit être imputé à péché, et ce ne peut +être une faute de jouir de ce qui est infailliblement accompagné d'un +sentiment de plaisir[456].» L'ancienne loi a défendu des actes que la +nouvelle a permis. Le plaisir attaché à ces actes n'a point cessé avec +la prohibition; ce n'était donc pas le plaisir qui en faisait des +péchés. Il est vrai que David dit qu'il a été conçu dans les iniquités: +mais il ne s'agit là que de l'iniquité du péché originel qui se transmet +par la génération, ou plutôt de la peine de ce péché que nos premiers +parents ont léguée à leur postérité. + +[Note 456: Ici Abélard examine la situation d'un religieux exposé +immédiatement à des tentations qu'on peut deviner, et décide que les +impressions involontaires des sens ne peuvent être imputables, recherche +et décision qui montrent que les scandales reprochés à la casuistique ne +sont pas nouveaux, et sont peut-être en partie inévitables.] + +Ainsi le consentement est vraiment le péché, savoir le consentement à +la volonté du mal, ou même le consentement au mal, sans mauvaise +concupiscence. Quant à l'action, elle est si peu le péché que si la +violence ou l'ignorance l'ont fait commettre, elie n'est plus imputable. +«Ainsi la femme victime de la violence est innocente; ainsi celui qui +a cru par quelque erreur passer la nuit avec son épouse est innocent. +Désirer la femme d'autrui ou la posséder, ce n'est pas le péché, le +péché est plutôt de consentir à ce désir ou à cette action.» Quand Moïse +écrit ce commandement _Non concupisces_ (Deut., v, 21), il est clair que +ce n'est pas la concupiscence simple, qu'il entend prohiber, puisque +d'une part nous ne pouvons l'éviter, et que de l'autre nous ne péchons +point par elle; c'est donc l'assentiment à la concupiscence. + +«Évidemment, des oeuvres qu'il convient ou qu'il ne convient aucunement +de faire, sont également faites par les bons et par les méchants; ce +qui les sépare, c'est l'intention.» Dans le même acte par lequel notre +Seigneur a été livré, nous voyons coopérer Dieu le Père, notre Seigneur +Jésus-Christ et le traître Judas. Dieu a livré son Fils, Jésus s'est +livré lui-même, Judas a livré son maître: c'est un même fait. En quoi +l'action diffère-t-elle? dans l'intention. Le diable ne fait rien que +par la permission de Dieu; mais quand il punit un méchant, il le +fait par malice, et Dieu qui se sert de lui, veut dans sa justice la +punition. «Qui parmi les élus peut pour les oeuvres être égalé aux +hypocrites? qui sait autant endurer, autant accomplir, par amour de +Dieu, que ceux-là par désir de la louange humaine?» Dieu a défendu +de publier quelques-uns de ses miracles pour donner l'exemple de +l'humilité, et ceux à qui il le défendait n'en étaient que plus +empressés à les publier pour lui rendre hommage (Marc, vii, 36), ils +transgressaient un commandement. Avaient-ils tort, lui, de le leur +donner, eux, de l'enfreindre? L'intention justifie donc les contraires. + +En résumé, il faut distinguer: 1° le vice de l'âme qui porte au péché; +2° le péché en lui-même qui est le consentement au mal ou le mépris de +Dieu; 3° puis la volonté du mal; 4° enfin, l'accomplissement du mal. +Comme vouloir n'est pas la même chose qu'accomplir sa volonté, pécher +n'est pas la même chose que consommer le péché. L'un désigne le +consentement de l'âme en quoi nous péchons, l'autre, l'opération +effective qui réalise ce à quoi nous avons consenti. On dit que le péché +ou la tentation a lieu par trois modes, la suggestion, le plaisir et le +consentement. La première est par exemple la persuasion du diable qui +séduisit Ève, en la trompant; le plaisir vint, quand elle trouva l'arbre +et le fruit si beau qu'elle sentit le désir s'allumer; elle aurait dû le +réprimer, elle consentit, et ce fut le péché. La suggestion, au lieu de +venir d'un mauvais conseiller, peut venir de la chair, mais alors elle +n'est pas autre chose que le plaisir ou plutôt la tentation du plaisir. +La tentation en général est toute inclination de l'âme à faire une +chose qui ne convient pas, soit par volonté, soit par consentement. La +_tentation humaine_ dont parle saint Paul, est celle qui est inséparable +ou à peine séparable de l'infirmité humaine, par exemple le désir d'une +nourriture agréable, tout désir enfin dont je ne puis être exempt +qu'avec la fin de ma vie. Le précepte est de n'y pas céder pour le mal. +Par quelle vertu le pourrons-nous? «Par le Dieu fidèle qui ne souffre +pas que nous soyons tentés au delà de notre puissance. Confions-nous +dans sa miséricorde plus qu'en nos propres forces, et puisqu'il est +_fidèle_, ayons _foi_ en lui[457].» + +[Note 457: _Eth._, c. iii, p. 635-644.--1 Cor., x, 13.] + +Mais il n'y a pas seulement les suggestions des hommes, il y a celles +des démons. Ceux-ci connaissent la nature des choses, tant par la +subtilité de leur esprit que par leur longue expérience. Ils connaissent +les vertus naturelles qui peuvent aisément pousser la faiblesse humaine +à la luxure, ou à d'autres emportements. En Égypte, il leur fut permis +d'opérer, par la main des magiciens, beaucoup de choses merveilleuses +contre Moïse. Ils employaient les forces de la nature, ils ne créaient +rien. Celui qui, ainsi que l'enseigne Virgile, parviendrait en battant +la chair d'un taureau, à produire des abeilles, «ne serait pas un +créateur d'abeilles, mais un préparateur de la nature.» Les démons +excitent nos diverses passions en usant avec art contre notre ignorance +dès secrets qu'ils possèdent. «Il y a en effet, soit dans les herbes, +soit dans les semences, soit dans la nature et des arbres et des +pierres, de nombreuses forces propres à exciter ou à calmer nos âmes, +et qui dans les mains de ceux qui les connaissent peuvent facilement +produire cet effet[458].» + +[Note 458: _Eth._, c. iv, p. 644. Passage condamné par saint Bernard et +le Concile de Sens.] + +D'autres s'émeuvent également de nous entendre dire que l'oeuvre du +péché n'est pas le péché, ou du moins n'aggrave pas le péché, au point +d'exiger une plus forte peine. Mais une grande peine de satisfaction +est souvent prononcée là où il n'y a pas de faute, et nous devons +quelquefois punir les innocents. «Voilà une pauvre femme qui a un enfant +à la mamelle, et elle n'a pas assez de vêtements pour le couvrir dans +son berceau, et se couvrir elle-même suffisamment. Émue de compassion +pour ce petit enfant, elle le met près d'elle pour le réchauffer de ses +propres haillons, et enfin dans sa faiblesse, vaincue par la force de +la nature, elle étouffe malgré elle cet être qu'elle aime d'un extrême +amour. _Aie la charité_, dit Augustin, _et fais ce que tu voudras_. +Cependant lorsqu'au jour de la satisfaction cette femme vient devant +l'évêque, une peine grave est prononcée contre elle, non pour la faute +qu'elle a commise, mais pour qu'à l'avenir les autres femmes mettent +plus de précaution dans leurs soins maternels.» De même un juge peut +être forcé par de faux témoins qu'il ne peut récuser, à condamner +légalement un homme dont l'innocence lui est connue[459]. Puis donc +qu'une peine peut être raisonnablement infligée, sans aucune faute +préalable, pourquoi l'oeuvre qui a suivi la faute, n'aggraverait-elle +pas la peine devant les hommes en cette vie, et non devant Dieu dans la +vie future? Les hommes ne jugent point ce qui est caché, mais ce qui est +manifeste. Ils ne pèsent pas l'imputation de la faute, mais l'effet de +l'oeuvre. Dieu seul juge véritablement le crime dans l'intention même. + +[Note 459: Voyez ci-dessus, c. vi, p. 420.] + +Quoique les péchés viennent de l'âme et non de la chair, il y en a de +spirituels et de charnels, c'est-à-dire que les uns viennent des vices +de l'âme et les autres de l'infirmité de la chair, et quoique la +concupiscence dans les deux cas soit dans l'âme comme la volonté, on +distingue la concupiscence de la chair et celle de l'esprit. Dieu seul +en est juge, tandis que nous cherchons à punir moins ce qui nuit à l'âme +du pécheur que ce qui nuit aux autres. Notre justice tend surtout à +prévenir les dommages publics; nous veillons surtout à l'exemple, et nos +punitions se mesurent sur le danger de l'action pour l'intérêt commun. +Ainsi nous punissons plus gravement l'incendie des maisons que la +fornication, quoique celle-ci soit beaucoup plus grave devant Dieu. + +Lors donc que nous disons qu'une intention est bonne et qu'une oeuvre +est bonne, il n'y a vraiment qu'une bonté, celle de l'intention. Si nous +disons qu'un homme bon est le fils d'un homme bon, nous ne parlons pas +de deux bontés; ainsi l'oeuvre bonne n'est bonne que de la bonté de +l'intention, _dont elle est fille_. Il ne faut donc pas dire que la +bonté de l'oeuvre ajoute à la récompense méritée par la bonté de +l'intention; la réunion des deux choses peut valoir mieux que l'une des +deux prise séparément, comme le bois et le fer unis valent plus que le +bois seul, mais c'est indifférent pour la rémunération. Ce n'est par +l'oeuvre qui mérite la rémunération, c'est nous-mêmes, et quant à nous, +l'oeuvre, ne dépendant pas absolument de notre pouvoir, ne saurait +ajouter à notre mérite. Deux hommes ont formé le projet de fonder des +maisons pour les pauvres, l'un accomplit son voeu, l'autre en est +empêché, parce que l'argent qu'il y destinait lui est violemment enlevé; +leur mérite à tous deux est-il différent devant Dieu? Si dans cette +vie on tient compte de l'oeuvre effective dans la rétribution des +récompenses et des peines, c'est pour l'exemple. Si l'intention +augmentée de l'oeuvre était meilleure que l'une sans l'autre, on +pourrait en inférer que Dieu et l'homme unis dans une seule personne +étaient quelque chose de meilleur que la divinité ou l'humanité du +Christ; car on sait que l'humanité dans le Christ était bonne; dans +un homme également, la substance corporelle peut être aussi bonne que +l'incorporelle, sans que la bonté du corps contribue à la dignité ou au +mérite de l'âme. Or, qui oserait mettre au-dessus de Dieu ce tout qui +est appelé Christ et qui est ensemble Dieu et homme? Aucune multitude, +quelle qu'elle soit, n'est préférable au souverain bien. «Quoique pour +faire une chose certaines choses paraissent tellement nécessaires +que Dieu ne puisse la faire sans elles, et qu'elles soient comme des +conditions (_adminicula_) ou causes primordiales, rien cependant, quelle +que soit la grandeur des choses, ne peut être dit meilleur que Dieu. +Quoique d'un grand nombre de bonnes choses il résulte une bonté +multiple, elle n'en est pas plus grande; car si la science était +répandue dans un plus grand nombre, ou si le nombre des sciences +augmentait, la science de chacun ne croîtrait pas de manière à être plus +grande qu'auparavant. Ainsi Dieu est bon en soi et crée d'innombrables +choses qui n'ont l'être et la bonté que par lui; la bonté est par lui +dans plus de choses, le nombre des choses bonnes en est plus grand, et +pourtant aucune bonté ne peut être préférée ou égalée à la sienne. La +bonté est dans l'homme et la bonté est en Dieu, et comme les substances +ou natures dans lesquelles est la bonté sont diverses, la bonté de nulle +chose ne peut être préférée ou égalée à la bonté divine; on ne peut donc +dire que rien soit meilleur, qu'aucun bien soit plus grand que Dieu, ou +même égal à Dieu[460].» + +[Note 460: _Eth._, c. vii, ix, p. 646-651.] + +Lorsqu'on parle de bonne intention et de bonne oeuvre, la bonté de +celle-ci procède de la bonté de celle-là, le nombre des _bontés_ ou des +bonnes choses n'est pas augmenté; donc nulle nécessité d'augmenter la +récompense. Un homme fait la même chose en des temps divers, et suivant +son intention qui change, la même chose est bonne ou mauvaise et semble +changer. C'est ainsi que cette même proposition: _Socrate est assis_, +change du vrai au faux, suivant que Socrate s'asseoit ou se lève[461]. + +[Note 461: Voyez plus haut, t. II, c. iii, t. 1, p. 381.] + +Quelques-uns croient qu'il y a bonne intention toutes les fois qu'on +croit bien faire et plaire à Dieu, mais l'intention peut être erronée, +le zèle peut tromper; il faut que l'oeil du coeur soit clairvoyant. +«Autrement, les infidèles aussi auraient tout comme nous leurs bonnes +oeuvres, puisque eux aussi ne croient pas moins que nous être sauvés par +leurs oeuvres et plaire à Dieu[462].» + +[Note 462: _Eth._, c. x, xi, xii, p. 651-653.] + +De là naît une objection. Si le péché est le mépris de Dieu, attesté par +le consentement à ce qu'il défend, comment les persécuteurs des martyrs, +ceux même du Christ, ont-ils péché, eux qui ignoraient Dieu et ses +commandements? Comment l'ignorance ou même l'infidélité incompatible +avec le salut est-elle un péché? L'apôtre a dit: «Si notre coeur ne nous +condamne point, nous avons confiance en Dieu.» (I Jean, iii, 21.) Or, +le coeur des Gentils et des idolâtres ne les condamne point, quand ils +manquent à la loi chrétienne. Cependant Jésus-Christ priait pour ses +bourreaux, et Étienne demandait à Dieu de ne point _compter ce péché_ à +ceux qui le lapidaient. + +Abélard répond qu'Étienne ne demandait que la remise de toute peine +corporelle et terrestre. Souvent Dieu envoie aux méchants des +afflictions, soit pour faire éclater sa justice, soit pour effrayer ceux +qui les voudraient imiter; c'est, à cela que pensait le premier des +martyrs. + +«Quant aux paroles du Seigneur: _Père, pardonnez-leur_ (Luc, xxiii, 34), +elles signifient: ne vengez pas ce qu'ils font contre moi, même par une +peine corporelle, ce qui aurait pu avoir raisonnablement lieu, même sans +faute préalable de leur part, afin que les autres hommes voyant cela +reconnussent au châtiment qu'en agissant ainsi, les Juifs n'avaient pas +bien fait. En outre, il convenait que le Seigneur, par l'exemple de +cette prière, nous exhortât à la vertu de la patience et à l'imitation +du suprême amour, afin que son propre exemple nous montrât en action ce +qu'il nous avait enseigné en précepte, savoir, qu'il faut prier pour +ses ennemis. En disant _pardonnez-leur_, il n'a donc point regardé à +quelques fautes préalables, à quelques mépris de Dieu, mais à la raison +qu'il aurait pu y avoir de leur infliger une peine motivée, même sans +une faute préexistante.... Ainsi que les petits enfants sont sauvés sans +mérite, il n'est pas absurde que quelques-uns supportent des peines +corporelles qu'ils n'ont point méritées, comme les petits enfants morts +sans le baptême, comme tant d'innocents frappés d'affliction. Qu'y +aurait-il d'étonnant que ceux qui crucifiaient le Seigneur eussent, +pour cette action injuste, quoique l'ignorance les excuse de la faute, +encouru quelque peine temporelle?» + +Pas plus que l'ignorance, l'infidélité qui ferme aux adultes +raisonnables l'entrée du ciel, ne peut être appelée mépris de Dieu. Il +suffit pour la damnation de ne pas croire à l'Évangile, d'ignorer le +Christ, de ne point recevoir le sacrement de l'Église, et cela moins par +malice que par ignorance. _Celui qui ne croit pas est déjà jugé_. (Jean, +iii, 18.) _Celui qui ne connaît pas ne sera pas connu_. (l Cor., xiv, +38.) Il n'y a pas, dit Aristote[463], réciprocité dans les relatifs, si +la relation n'a été bien établie; il faut qu'il n'y ait pas erreur dans +l'attribution. Si, par exemple, on a présenté comme une relation _l'aile +d'un oiseau_, il n'y a pas réciprocité, on ne peut dire l'oiseau d'une +aile. Si donc nous appelons péché tout acte vicieux ou contraire au +salut, l'infidélité et l'ignorance deviennent des péchés, même sans +mépris de Dieu. C'est que l'attribution est mal faite. Il faut appeler +péché ce qui, en aucun cas, ne peut avoir lieu sans une faute. «Or, +ignorer Dieu, n'y pas croire, les oeuvres mêmes qui ne sont pas bonnes, +tout cela peut avoir lieu sans aucune faute. Si, par exemple, la +prédication n'est pas venue jusqu'à vous, quelle faute vous imputer pour +n'avoir pas cru dans le Christ ou dans l'Évangile? L'apôtre n'a-t-il pas +dit: _Comment croiront-ils en lui, s'ils n'en ont point entendu parler? +Et comment en entendront-ils parler, si personne ne le leur prêche?_ +(Rom., x, 14.) Corneille ne croyait pas dans le Christ avant d'avoir été +instruit par Pierre, et quoique pour avoir précédemment connu et aimé +Dieu par la loi naturelle, il ait mérité que sa prière fût écoutée et +que Dieu acceptât ses aumônes, si cependant il lui fût arrivé de quitter +la lumière avant de croire dans le Christ, nous n'oserions nullement lui +garantir la vie éternelle, quelque bonnes que parussent ses oeuvres, et +nous le compterions plutôt parmi les infidèles que parmi les fidèles, +de quelque zèle pour le salut qu'il fût animé. Beaucoup de jugements +de Dieu sont un abîme.....» Il réprouva celui qui s'offrait en disant: +_Maître, je vous suivrai en quelque lieu que vous alliez_. (Math., iv, +19.) Enfin, gourmandant l'obstination de certaines villes, il dit: +«_Malheur à toi, Corozaïm; malheur à toi, Bethsaïde! car si dans Tyr et +dans Sidon avaient eu lieu les miracles accomplis au milieu de vous, +dès longtemps déjà elles auraient fait pénitence dans le cilice et +la cendre_[464]. Le voici donc qui a offert et sa prédication et ses +miracles aux villes dont il prévoyait l'incrédulité, et ces villes des +Gentils qu'il savait toutes prêtes pour la foi, il ne les a pas jugées +dignes de sa présence. Si pour avoir été privés de sa parole, quelques +hommes tout disposés à croire ont péri dans ces villes, qui pourra dire +que c'est leur faute? Et pourtant cette infidélité dans laquelle ils +sont morts, nous tenons qu'elle suffit pour leur damnation, quoique +la cause de l'aveuglement auquel le Seigneur les a abandonnés ne nous +apparaisse guère.» + +[Note 463: _Categ./i>. vii.--Boeth., _In Prædicam._, II, p. 160.] + +[Note 464: Math. xi, 21. Cet exemple est cité par Fénelon dans une +question analogue. (_Réfut. du système du P. Malebranche, c. v.)] + +«Assurément, si l'on veut appeler leur aveuglement un péché sans faute, +on le peut, paraissant absurde qu'ils soient damnés sans péché. Nous +pourtant, nous ne plaçons proprement le péché que dans la faute de +négligence; car elle ne peut se rencontrer en aucun homme, quel que soit +son âge, sans qu'il mérite la damnation. Je ne vois pas, au contraire, +comment imputer à faute l'infidélité des petits enfants ou de ceux à qui +l'Évangile n'a point été annoncé, non plus que tout ce qui résulte d'une +ignorance invincible ou d'une impossibilité de prévoir un fait; autant +incriminer celui qui, dans une forêt, frappe un homme d'une flèche qu'il +croyait lancer contre un oiseau.» + +Ainsi, quand on emploie ces mots: pécher par ignorance ou pécher en +pensée, on prend le péché dans un sens large; c'est l'action qu'il ne +convient pas de faire. Dans le péché d'ignorance, point de faute; pécher +en pensée ou par la volonté, en parole ou en action, c'est faire ou dire +ce qu'on ne doit pas, quand même cela nous arriverait à notre insu ou +malgré nous. «Ainsi, ceux mêmes qui persécutaient le Christ ou les +siens, qu'ils croyaient devoir être persécutés, sont dits avoir péché +en action (_in operatione_); ils auraient cependant péché par une faute +plus grave, s'ils les avaient épargnés contre leur conscience[465].» + +[Note 465: _Éth_., c. xiii et xiv, p. 653-659. Il n'est pas nécessaire +de remarquer que cette assertion doit être condamnée par l'Église. +Bayle, et après lui, les auteurs de l'_Histoire littéraire_, pensent +reconnaître ici une doctrine de relâchement, reprochée plus tard aux +jésuites. On les a vivement attaqués pour une thèse soutenue en 1686, +dans leur collège de Dijon, et qui établissait une distinction entre +le péché philosophique ou moral et le péché théologique. Suivant cette +distinction, tandis que l'un est le péché mortel ou la transgression +libre de la loi divine, l'autre ne serait qu'un acte humain non conforme +à la nature raisonnable et à la droite raison. Quoique grave, il ne +serait pas, dans celui qui ignore Dieu, ou qui ne pense pas actuellement +à lui, une offense envers Dieu, digne de la peine éternelle. Arnauld a +écrit cinq _Dénonciations_ étendues contre cette doctrine qu'il présente +comme très-ancienne dans la Société. (Bayle, art. _Foulque.--Hist. +litt_., t. XII, p. 128.--_Oeuvres de messire Ant. Arnauld_, t. XXXI, éd. +de 1780.) L'éditeur de l'_Éthique_, B. Pez, pense qu'Abélard peut bien +avoir voulu dire seulement que l'inadvertance et l'ignorance invincible +excusent le péché formel, comme on l'enseigne dans les écoles. +(_Dissert. isagog_., t. III, p. xx.)] + +On demande si tout péché est interdit, c'est-à-dire si l'impossible nous +est prescrit; car la vie ne peut se passer sans péchés au moins véniels. +Qui peut, par exemple, se préserver de toute parole oiseuse? (Tit. iii, +9.) Et cependant un joug doux, un fardeau léger nous a été promis. Mais +cette difficulté n'en est une que si l'on entend largement par péché +tout ce qu'il ne convient pas de faire. Si, au contraire, la péché n'est +que le mépris de Dieu, cette vie peut réellement se passer sans péché, +_quoique avec la plus grande difficulté_, et il est vrai que tout péché +est interdit. + +Parmi les péchés, les uns sont véniels (graciables) ou légers, les +autres damnables ou graves. Parmi ceux-ci, on nomme criminels ceux qui +rendraient leurs auteurs infâmes ou accusables de crime s'ils venaient à +être connus. Les péchés sont véniels, lorsque nous consentons au mal par +oubli; on peut savoir et ne pas penser qu'on ne devrait pas consentir. +On ne se souvient pas toujours de ce qu'on sait. Nos connaissances +subsistent jusque dans notre sommeil. L'homme qui s'endort ne devient +pas stupide pour redevenir un sage en s'éveillant; les péchés véniels +sont donc des péchés d'oubli. + +Quelques-uns ont prétendu qu'il était mieux de s'abstenir des péchés +véniels que des criminels, parce que c'est plus difficile, et qu'il y +faut plus d'attention; mais Cicéron a dit: _Ce qui est laborieux n'est +pas pour cela glorieux_. Il est plus pénible d'obéir à la crainte qu'à +l'amour; est-il donc plus méritoire de porter le joug de la loi ancienne +que de vivre dans la liberté de l'Évangile? Il est plus difficile de se +défendre d'une puce que d'un ennemi et d'éviter une petite pierre qu'une +grande; mais ce qu'il est plus difficile d'éviter fait moins de mal. +L'amour se défend surtout de ce qui peut le plus offenser Dieu. Si l'on +prétend repousser cette distinction, en adoptant le principe de quelques +philosophes que tous les péchés sont égaux, soit; mais alors il faut +s'abstenir de tous également, et non pas des véniels plus que des +criminels[466]. + +[Note 466: Allusion à une maxime fort connue des stoïciens.--_Eth._, c. +xv et xvi, p. 659-663.] + +Après avoir ainsi découvert la plaie de l'âme, il est temps de montrer +le remède. C'est la réconciliation qui s'opère par la pénitence, la +confession, la satisfaction. + +La pénitence est la douleur de l'âme pour avoir failli: elle provient +tantôt de l'amour de Dieu, et alors elle est fructueuse, tantôt de +quelque dommage éprouvé, et alors elle est sans fruit. Telle est la +pénitence des damnés, «de tous ceux qui au moment de quitter la vie, +se repentent de leurs crimes et poussent les gémissements de la +componction, non par amour du Dieu qu'ils ont offensé, non par haine du +péché qu'ils ont commis, mais par peur de la peine dans laquelle ils +appréhendent d'être précipités.... Combien nous en voyons tous les jours +gémir profondément au moment de la mort, s'accuser vivement d'usures, +de rapines, d'oppression des pauvres, ou des injustices qu'ils ont +commises, et pour tout réparer consulter un prêtre! Alors si, comme il +le faut, on leur donne le conseil de vendre tout ce qu'ils possèdent, et +de restituer aux autres ce qu'ils ont pris..., vous les entendez soudain +confesser par leur réponse combien leur pénitence est vaine. De quoi +donc, disent-ils, vivrait ma maison? que laisserais-je à mes fils, à ma +femme? Comment pourraient-ils se soutenir?... O misérable, ô le plus +misérable des misérables! le plus insensé des insensés! tu ne t'occupes +pas de ce qui te restera à toi, mais de ce que tu auras amassé pour les +autres! Par quelle présomption peux-tu ainsi offenser Dieu, au moment +d'être emporté devant son formidable tribunal, et cela, pour te rendre +les tiens plus favorables, en les enrichissant de la dépouille des +pauvres? Qui ne rirait de toi, à t'entendre espérer que les autres te +seront plus utiles que toi-même? Tu te confies dans les aumônes des +tiens, croyant les avoir pour successeurs; tu les constitues héritiers +de ton iniquité, en leur laissant le bien d'autrui acquis par la +rapine.... Dans ta piété malheureuse envers les tiens, cruel envers +toi-même et envers Dieu, qu'attends-tu du juge équitable devant lequel +tu cours malgré toi, et qui demande compte, non-seulement des vols, mais +d'une parole inutile?» + +Après un tableau animé et satirique des mécomptes qui attendent les +calculs d'un mourant, et de l'ingratitude d'une épouse, et de l'oubli +des héritiers, Abélard ajoute un reproche qui monte plus haut. «Et +comme, dit-il, l'avarice du prêtre n'est pas moindre que celle du +peuple, d'après cette parole: _Erit sicut sacerdotes sic populus_ (Osée, +iv, 9), bien des mourants sont abusés par la cupidité des prêtres qui +leur promettent une vaine sécurité, s'ils offrent ce qu'ils ont pour les +sacrifices, et achètent des messes qu'ils n'auraient jamais _gratis_; +marchandise pour laquelle il est certain qu'il existe chez eux un tarif +fixé d'avance, pour une messe, un denier, pour un service annuel, +quarante. Ils ne conseillent pas aux mourants de restituer le fruit +de leurs rapines, mais de l'offrir en sacrifice, contre cette parole: +_Offrir en sacrifice la substance du pauvre, c'est immoler pour victime +le fils sous les yeux du père_.» (Eccl., xxxiv, 24.) + +La pénitence fructueuse est celle qui naît du regret d'avoir «offensé +Dieu qui est bon plus encore qu'il n'est juste.» Il n'est pas comme les +princes de la terre qui ne savent pas différer leur vengeance; mais +plus la sienne a été retardée, plus elle est terrible. Nous craignons +d'offenser les hommes, nous fuyons leurs regards pour faire le mal; ne +savons-nous pas que Dieu est partout présent? «L'affection de la +chair nous entraîne à faire ou à supporter tant de choses, et si peu +l'affection spirituelle! Que ne savons-nous, pour ce Dieu à qui nous +devons tout, faire et supporter autant que pour une épouse, des enfants +ou quelque courtisane!» + +Ceux qui sont salutairement touchés de la bonté, de la patiente +longanimité de Dieu, ressentent la componction moins par la crainte des +peines que par l'amour de Dieu. Avec cette contrition du coeur qui est +la pénitence fructueuse, le péché disparaît. Le gémissement sincère de +la charité ou de l'amour nous réconcilie avec Dieu. Si, à l'article de +la mort, quelque nécessité empêche un homme de venir à confession et +d'accomplir la satisfaction, quittant la vie dans ce gémissement du +coeur, il n'encourt pas la géhenne éternelle. Obtenir le pardon du +péché, c'est être tel que l'âme cesse de mériter, pour le péché +antérieur, l'éternel châtiment; car lorsque Dieu pardonne le péché aux +pénitents, il ne remet pas toute la peine, mais seulement la peine +éternelle. Ceux qui, prévenus par la mort, n'ont pu accomplir la +satisfaction de la pénitence en cette vie, sont réservés aux peines +purgatoires et non damnatoires. + +Cette définition de la pénitence répond à ceux qui ont demandé si l'on +pouvait se repentir d'un péché et ne pas se repentir d'un autre. La +pénitence qui vient de l'amour de Dieu ne peut exister pour celui qui +persiste dans un seul mépris de Dieu. + +Mais dire que Dieu pardonne un péché, n'est-ce pas dire que Dieu ne +prononce pas la condamnation, et qu'il a par conséquent décrété de ne la +point prononcer? «Dieu ne règle ni ne dispose rien récemment; de toute +éternité, ce qu'il doit faire est arrêté dans sa prédestination et +préfixé dans sa providence, tant le pardon d'un péché quelconque, que +tout ce qui se fait. Il nous paraît donc mieux d'entendre par ces mots: +Dieu pardonne le péché, qu'il rend un pécheur digne d'indulgence en lui +inspirant le gémissement de la pénitence, c'est-à-dire qu'il le rend tel +que la damnation cesse de lui être due, et ne lui sera jamais due, s'il +persévère[467].» + +[Note 467: _Éth._, c. xix et xx, p. 667-671.] + +Il y a toutefois un péché irrémissible, c'est le _blasphème_ ou la +_simple parole contre le Saint-Esprit_ (Luc, xii, 10; Math, xii, 31). +Quelques-uns disent que ce péché est le désespoir de pardon, l'acte de +celui qui, troublé parla grandeur de ses fautes, se défie radicalement +de la bonté de Dieu. Quant au péché contre le Fils, c'est l'acte de +celui qui attaque l'excellence de l'humanité du Christ, et qui, par +exemple, nie qu'elle ait été conçue sans péché, ou que Dieu l'ait prise +à cause de l'infirmité visible de la chair. Ce péché est rémissible, +parce qu'il s'agit de ces croyances auxquelles ne pouvait conduire +la raison humaine, mais qui avaient besoin d'une révélation divine. +Blasphémer l'Esprit, au contraire, c'est calomnier les oeuvres d'une +grâce manifeste, c'est en quelque sorte attribuer au diable ce que fait +la bonté dans sa miséricorde; c'est dire l'Esprit méchant, ou que Dieu +est le diable. «Ce péché ne mérite aucune indulgence; nous ne disons pas +cependant que ceux qui l'ont commis ne pourraient être sauvés, s'ils +avaient la pénitence, mais nous disons, seulement qu'ils n'obtiendront +pas la pénitence[468].» + +[Note 468: Cette opinion sur le péché contre le Saint-Esprit est celle +de saint Jean Chrysostome, suivie par saint Isidore de Péluse et +beaucoup d'autres. Elle se rapproche de celle de saint Athanase. Les +docteurs catholiques se partagent en général entre cette opinion et +celle de saint Augustin, qui veut que le péché contre le Saint-Esprit +soit l'impénitence finale. Saint Hilaire croyait que le péché contre le +Saint-Esprit consistait à nier la divinité du Fils, ce qui paraît peu +probable, ce péché étant précisément opposé par, l'Évangile au péché +ou au blasphème contre le Fils. L'Église n'a rien décidé concernant la +nature du péché contre le Saint-Esprit. Quoique deux évangélistes disent +qu'il ne _sera pas remis_, l'Église en général n'entend pas à la +rigueur cette irrémissibilité; il n'y a donc ni erreur, ni témérité, ni +relâchement dans ce que dit Abélard du péché irrémissible. (Bible de +Vence, t. XIX, p. 325.--Voyez aussi ci-dessus ch. iv, p. 342.)] + +On demandera peut-être si ceux qui se retirent de cette vie avec le +gémissement du coeur, continueront de gémir et d'être tristes de +leurs péchés dans la vie céleste. Sans aucun doute, comme les péchés +déplaisent à Dieu et aux anges, indépendamment de la douleur qu'ils +causent, les nôtres continueront de noua déplaire. «Quant à la question +de savoir si dans cette vie-là nous voudrions avoir fait ou non des +choses qui, nous le savons, ont été bien ordonnées de Dieu, et ont +coopéré à notre bien, d'après ce mot de saint Paul: «Nous savons que +tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu (Rom. viii, 28); c'est +une autre question que nous avons, selon nos forces, résolue dans le +troisième livre de notre Théologie[469].» + +[Note 469: _Éth._, c. xxi, xxii, xxiii, p. 671-673.--Le IIIe livre de +la Théologie, c'est-à-dire de l'Introduction, ne contient pas l'examen +direct de cette question; mais il n'est pas terminé, et d'ailleurs il y +est expliqué comment tout, le mal même, est ordonné pour le mieux. (C. +ii, p. 228.)] + +La seconde condition de la réconciliation est la confession. On dit +que les Grecs se confessent à Dieu; mais quelle est la valeur d'une +confession à Dieu qui sait tout? «Confessez-vous les uns aux autres +(Jac. v, 16).» D'abord, c'est un acte d'humilité qui fait déjà une +grande partie de la satisfaction; puis, les prêtres à qui l'on se +confesse ont le droit d'enjoindre les satisfactions de la pénitence. Le +pénitent se rassure en pensant qu'il obéit à ses supérieurs et qu'il +suit leur volonté et non la sienne. + +Mais il faut se confesser sincèrement et ne rien taire par honte de +l'aveu. Je sais bien que Pierre, après sa faute, s'est tu et qu'il a +pleuré; pourquoi ne l'a-t-il pas confessée? Peut-être a-t-il craint de +causer quelque dommage, quelque déshonneur à cette Église dont il devait +être un jour constitué le prince; alors ce ne serait plus orgueil, mais +prudence; car la connaissance de sa triple chute aurait pu conduire ses +frères à repousser son autorité et à désapprouver le dessein de Dieu +qui, pour les affermir, choisissait celui qui avait failli le premier. +C'est ainsi qu'on peut retarder une confession ou même l'omettre +absolument sans péché, lorsqu'on croit qu'elle sera plus nuisible +qu'utile. D'ailleurs Pierre a pu différer sa confession, quand la foi de +l'Église était encore tendre et faible, et plus tard il a pu confesser +sa faute, pour qu'elle restât écrite dans l'Évangile. Mais on ne peut +alléguer qu'étant au-dessus de tous, Pierre n'avait pas de supérieur à +qui confier son âme; rien n'empêche les prélats de s'adresser, pour la +confession, à des subordonnés, afin que la satisfaction leur soit rendue +plus facile par ce surcroît d'humilité. «Comme il y a beaucoup de +médecins malhabiles auxquels il est dangereux ou inutile de confier les +malades; parmi les prélats de l'Église, il s'en trouve beaucoup qui ne +sont ni religieux ni judicieux, et qui, de plus, sont légers à découvrir +les péchés de ceux qu'ils confessent. A ceux-là il est non-seulement +inutile, mais périlleux de se confesser, car ils ne sont pas attentifs à +prier et ne méritent pas d'être écoutés dans leurs prières. Ignorant les +dispositions canoniques et n'ayant pas de règle dans la fixation des +satisfactions, ils promettent souvent une vaine sécurité et trompent les +pécheurs par une espérance frivole, _aveugles, conducteurs d'aveugles_.» +(Math., xv, 14.) En révélant les péchés, ils scandalisent l'Église, +indignent les pénitents, les détournent de la confession, les exposent +même à des périls. Aussi ceux que ces inconvénients ont décidés à +éviter leurs prélats et à chercher des confesseurs plus convenables, +doivent-ils être approuvés. S'ils pouvant obtenir le consentement des +prélats eux-mêmes, tout n'en va que mieux; mais si l'orgueil leur refuse +ce consentement, que le malade, inquiet de son salut, continue de +chercher le meilleur médecin et se soumette au meilleur conseil. «Car +personne, après s'être aperçu qu'il lui a été donné un guide aveugle, +ne doit le suivre dans le fossé.» Ce n'est pas qu'on doive mépriser les +leçons de ceux qui prêchent bien, quoiqu'ils vivent mal, mais de +ceux-là seulement qui ne savent ni guider ni instruire. Il ne faut pas +d'ailleurs désespérer du salut de ceux qui s'abandonnent à la décision +de leurs aveugles prélats, l'erreur des uns ne doit point damner les +autres. + +«Il est quelques prêtres qui trompent leurs ouailles, moins par erreur +que par cupidité, et qui remettent ou allègent les peines de la +satisfaction prescrite, moyennant l'offre de quelques écus.... Le +Seigneur dit par la bouche du prophète: _Mes prêtres n'ont pas dit: Où +est le Seigneur_? (Jérém., ii, 6.) Ceux-ci semblent dire: Où est l'écu? +Et non-seulement des prêtres, mais je connais des princes des prêtres, +des évêques si impudemment consumés de cette cupidité-là, que lorsqu'aux +dédicaces d'églises, aux bénédictions de cimetières, aux consécrations +d'autels, à quelques solennités enfin, ils ont de grandes réunions de +peuple dont ils attendent des oblations considérables, ils se montrent +faciles à la relaxation des pénitences; ils accordent à tout le monde +tantôt le tiers, tantôt le quart de la pénitence, sous quelque prétexte +de charité, mais réellement par une extrême cupidité.... + +Ils professent qu'ils en ont le droit, que le Seigneur le leur a délégué +et que le ciel est déposé dans leurs mains. En vérité, ce sont de grands +impies de ne point absoudre tous leurs subordonnés de tous péchés et de +permettre qu'il y en ait un seul de damné.... Désire qui voudra, mais +non pas moi, cette puissance dont on peut faire profiter les autres +plus que soi-même, et qui permet de sauver l'âme d'autrui plutôt que +la sienne propre, tandis que tout homme sage a le sentiment +contraire[470].» + +[Note 470: _Éth._., c. xxiv, xxv, p. 674-681.] + +Il y a beaucoup d'évêques sans religion ni discernement, ils ont +cependant la puissance épiscopale. Quelle est à leur égard la portée du +pouvoir délégué aux apôtres de lier et de délier? (Jean, xx, 23.) S'ils +veulent sans discernement, sans mesure, aggraver ou atténuer la peine du +péché, leur pouvoir va-t-il jusque-là que Dieu règle les peines sur leur +jugement? Si la colère ou la haine ont dicté la sentence d'un évêque, +Dieu la confirmera-t-il?---La délégation annoncée par saint Jean ne +semble pas adressée à tous les évêques en général, mais seulement à la +personne des apôtres; c'est comme pour ces paroles toutes personnelles: +«_Vous êtes la lumière du monde, vous êtes le sel de la terre_. (Math., +v, 13, 14.) Elles ne s'appliquent pas à tous; cette prudence et cette +sainteté que le Seigneur avait données aux apôtres, il ne les a pas +accordées également à tous leurs successeurs.» En prononçant les paroles +évangéliques, Jésus-Christ parlait devant Judas, il n'entendait donc +parler que des seuls apôtres élus; peut-être faut-il en dire autant de +la délégation du pouvoir de lier et de délier. Saint Jérôme, Origène, +paraissent en juger ainsi. Comment, en effet, des évêques qui s'écartent +de la justice de Dieu, pourraient-ils plier Dieu à leur propre iniquité +et le rendre semblable à eux-mêmes? Saint Augustin, évêque lui-même, a +dit ces paroles: «Vous liez sur la terre, songez à lier justement, car +la justice rompra les liens injustes.» Saint Grégoire fait le même aveu. +Les mêmes idées s'appliquent à ceux qu'une sentence a privés de la +communion; aussi lit-on dans les décrets du concile d'Afrique: «Que +l'évêque ne prive témérairement personne de la communion et tant que +l'évêque refuse la communion, à son excommunié, que les autres évêques +ne l'accordent pas à ce même évêque, afin que l'évêque prenne plus garde +de prononcer ce qu'il ne peut justifier par d'autres témoignages que le +sien[471].» + +[Note 471: _Éth._, c. xxvi, p. 681-688.---Cet article est porté sous +le n° cxxxiii au Code des canons de l'Église d'Afrique. C'est un des +décrets du septième Concile de Carthage. (_Act. Concil._, t.1.)] + +Après cette citation singulière, on lit _Explicit_, le mot qui annonce +la fin de tous les livres du moyen âge. Je doute que l'ouvrage soit +complet. Après la pénitence et la confession, l'auteur devait traiter +encore de la satisfaction. C'est la satisfaction qui couronne la +pénitence et constate la vertu de la confession. Elle a en elle-même +quelque chose de mystique et ne peut être entendue comme une simple +expiation morale. C'est ainsi cependant que peut-être Abélard l'aurait +présentée. Son spiritualisme s'accommode peu des mystères. + +De graves accusations se sont élevées contre la morale d'Abélard. «Lisez +le livre qu'ils appellent _Scito te ipsum_, écrit saint Bernard aux +évêques et aux cardinaux, et voyez quelle moisson y foisonne d'erreurs +et de sacrilèges; et ce qu'il pense...du pouvoir de lier et de délier, +du péché originel, de la concupiscence, du péché de plaisir, du péché +d'infirmité, du péché d'ignorance, de l'oeuvre du péché, de la volonté +de pécher[472]!» Et parmi les quatorze condamnations prononcées par le +concile de Sens, il y en a bien six qui frappent des maximes extraites +en effet du _Scito te ipsum_. Sans les discuter, considérons dans son +caractère général la morale d'Abélard. + +[Note 472: _Ab. Op._, Ep. ix, p. 271.] + +Le principe auquel il s'est attaché et qui n'est point faux en lui-même, +c'est que la moralité de l'action est dans l'intention, ou comme il +dit, que _le péché consiste dans la mauvaise volonté; et, en effet, +les hommes de bonne volonté_ sont les honnêtes gens de la religion. +Ce principe sainement compris paraît irréprochable. Cependant on peut +remarquer que tous les moralistes, religieux ou autres, qui l'adoptent +d'une manière absolue, tendent vers un certain relâchement. J'essaierai +de montrer comment s'introduit naturellement ce principe, tant dans la +morale philosophique que dans la morale religieuse, et comment aussi, +dans l'une et dans l'autre, il peut mener, malgré tout ce qu'il a de +vrai, à des maximes dangereuses ou du moins hasardées. + +Les actions des hommes sont leurs volontés rendues visibles, ou +réalisées en dehors d'eux-mêmes. + +Ces actions sont bonnes ou mauvaises; elles le paraissent, surtout par +leurs effets, par les circonstances qui les accompagnent. El quand, par +ces effets, par ces circonstances, la loi morale est violée, l'action +est jugée mauvaise _ipso facto_. C'est ainsi, en général, que prononce +l'opinion, la loi, le juge, tout ce qui ne peut guère apercevoir et +atteindre que l'extérieur de l'action. Cependant, un examen plus +attentif nous apprend bientôt que ce n'est point là toujours un signe +fidèle de la moralité; celle-ci est souvent pire ou meilleure qu'elle ne +semble. Les apparences de l'action ne prouvent pas avec une infaillible +certitude ce que l'agent a voulu, et c'est là le mal opéré dans +l'action. Le mal que nul n'a voulu est un malheur, le bien que nul n'a +voulu est un bonheur; il n'y a ni bien ni mal moral sans volonté; sur +ce point nulle restriction. C'est inexactement que nous appellerions +injuste, inhumaine, odieuse, une action à laquelle la volonté n'aurait +point de part. Le jugement prononcé d'après les apparences de l'action +peut donc se trouver trop sévère; mais il peut aussi se trouver trop +indulgent. La volonté mauvaise peut avoir échoué dans l'accomplissement +du mal; le succès ne l'ayant point divulguée, elle reste inconnue, mais +n'en est pas moins réelle. Celui qui a voulu le mal et qui l'a tenté, +mais qui n'a pas réussi, a été impuissant; il n'est pas innocent. Il +suit que l'oeuvre, si par là on veut entendre l'acte réalisé en dehors +de l'agent volontaire, n'est pas le signe certain de la bonne ou +mauvaise volonté. La bonne ou mauvaise volonté ne peut être jugée sur +ses effets; et conséquemment, le bien ou le mal moral n'est ni dans les +effets, ni dans l'oeuvre. Le bien et le mal moral sont donc dans la +volonté. + +C'est là une proposition parfaitement vraie; l'homme n'est bon ou +méchant que par la volonté; il n'y a que les actions volontaires qui +soient bonnes ou mauvaises. + +Il s'ensuit plusieurs conséquences pratiques. 1° L'effet de la volonté +est indifférent au bien ou au mal agir. Ce n'est qu'un signe, une +présomption à l'appui de la bonne ou mauvaise volonté; mais en soi +l'oeuvre extérieure n'est ni bonne ni mauvaise, puisque sa moralité +dépend de la volonté de celui qui l'a faite. 2° Il faut que la volonté +soit pleine et entière, pour que la bonté ou la méchanceté de l'action +soit pleine et entière. Selon que la volonté est plus ou moins libre, +l'action est bonne ou mauvaise à un plus ou moins haut degré. Tout ce +qui annule, contraint, entrave ou seulement gêne la volonté dans le sens +du bien ou dans le sens du mal, supprime, augmente ou diminue la bonté +ou la méchanceté de l'action. 3° La volonté n'est pas pleine et entière, +quand elle est sans discernement. La volonté sans discernement n'est +qu'une force aveugle. La moralité des actions est donc en proportion du +discernement. L'enfant au berceau, l'idiot, l'aliéné, ne font ni bien +ni mal, et leurs actions ne sont pas imputables. 4° Ainsi la contrainte +absolue, l'ignorance invincible détruisent le mérite ou le démérite de +l'agent. + +Dans ces termes, les conséquences de la maxime que le bien et mal +ne résident que dans les actions volontaires, sont évidentes, +inattaquables. Elles sont la règle de toute équité, de toute loi juste, +de tout juge honnête et éclairé. + +Mais si l'on approfondit l'idée contenue dans cette maxime, voici ce +qu'on peut y découvrir. La moralité est dans l'agent, elle n'est pas +dans l'acte; les actes ne sont ni bons ni mauvais par eux-mêmes, puisque +c'est la volonté seule qui est bonne ou mauvaise. Or, qu'est-ce qu'une +volonté bonne ou mauvaise? Ce n'est pas la volonté des actes bons ou +mauvais, puisqu'on vient de voir que les actes ne sont ni l'un ni +l'autre. C'est l'agent volontaire qui est bon ou mauvais. Le bien ou +le mal est donc quelque chose d'invisible, d'incorporel, d'interne. +En effet, pour que l'action soit imputable, il faut qu'elle soit +volontaire. On peut d'autant plus exactement la dire volontaire, qu'elle +est l'oeuvre d'une volonté plus libre et plus éclairée. La liberté et +le discernement sont nécessaires, puisque la contrainte absolue ou +l'ignorance invincible enlèvent la responsabilité morale. Or, la liberté +peut être atteinte de bien des manières. Supprimée par l'âge ou la +maladie, elle emporte avec elle le mérite ou le démérite. Diminuée par +une cause quelconque, elle doit diminuer en proportion le mérite ou le +démérite. Mille circonstances gênent, limitent, ou modifient la volonté; +l'exemple, la tentation, le tempérament, l'habitude sont autant de +restrictions ou d'obstacles à la liberté absolue de la volonté. Les +passions, quelle qu'en soit d'ailleurs la cause, les passions ne +laissent pas à la liberté sa plénitude. Ainsi toutes ces causes agissent +comme aggravantes ou atténuantes sur le démérite ou le mérite; et l'on +est peu à peu conduit à cette conséquence, les passions sont une excuse. +Or, maintenant accroissez leur empire, supposez-le irrésistible; vous +pourriez arriver à la destruction du bien et du mal moral. C'est ce +qu'on appelle, dans les écoles de philosophie, la morale sentimentale. + +Ce n'est pas tout. Le discernement a été posé comme une condition de la +moralité; c'est-à-dire qu'il faut, pour qu'une volonté soit bonne ou +mauvaise, que l'agent volontaire la sache bonne ou mauvaise. Or comment +le saura-t-il, puisque les actions ne sont pas bonnes ou mauvaises en +elles-mêmes, puisqu'il ne s'agit que d'un phénomène interne dont lui +seul est juge et témoin? Sa volonté n'étant mauvaise que s'il la sait +mauvaise, elle ne l'est que s'il la trouve telle. La question se +transforme: tel homme qui agit de telle ou telle façon, et qui a voulu +son action, trouvait-il qu'elle était bonne, ou qu'elle était mauvaise? +qu'il eût tort ou raison, peu importe; ce qui importe, c'est ce qu'il +pense. Or, ce qu'il pense est déterminé par son éducation, par ses +opinions, par sa vie, par sa nature. S'il croit ou trouve bonne une +action, sa volonté n'est pas mauvaise de la vouloir; et ainsi le bien et +le mal deviennent complètement subjectifs. La volonté se croyant bonne +ou se croyant mauvaise, c'est ce qu'on appelle souvent l'intention. Le +bien ou le mal est dans l'intention, c'est ce qu'on érige souvent en +principe absolu de toute la morale. + +Or, comme l'intention en ce sens dépend d'une foule de circonstances +externes, indépendantes au moins de la volonté, comme celle-ci est +soumise, je ne dis plus à des contraintes actuellement et passagèrement +exercées sur elle, mais à une foule de circonstances antérieures, +permanentes, fatales comme les circonstances de notre nature et de +notre destinée, il suit qu'avec la doctrine de l'intention ou de la +subjectivité absolue de la moralité de nos actes, la règle de ces actes +ou la morale même s'évanouit. + +Assurément, il est possible, facile même de répondre à cette déduction, +et d'y démêler le vrai du faux. C'est en morale la même erreur qui sert +de titre et de base au scepticisme en métaphysique; et cette erreur, je +sais comment elle se réfute. Mais il n'en est pas moins vrai que toute +morale qui place en première ligne, sans restriction, sans explication, +non pas l'existence absolue et l'invariabilité de la loi, mais la +responsabilité intentionnelle de l'agent, est sur la voie d'une doctrine +relâchée et dangereuse, et n'en est préservée que par cette puissance +du sens commun qui résiste presque toujours en nous aux conséquences +extrêmes d'un principe absolu. + +Voilà pour la morale philosophique; quant à la morale religieuse, on +en pourrait dire à peu près autant. D'abord il suffirait de rappeler à +quels excès la doctrine de l'intention a conduit des casuistes célèbres; +et _les Provinciales_ subsistent comme un immortel acte d'accusation. +Mais en thèse générale, montrons quelle forme le même principe peut +prendre en théologie rationnelle. + +Tout péché est volontaire; c'est-à-dire qu'il n'y a péché que là où il +y a volonté du mal. Pour qu'il y ait volonté du mal, il ne suffit pas +qu'il y ait eu volition de l'acte qui a produit le mal; il faut qu'il y +ait eu volition, plus connaissance du mal produit par cet acte. C'est +ce qu'Abélard appelle avec raison _le consentement au mal_. Ainsi les +oeuvres, en tant qu'oeuvres extérieures, ne sont ni bonnes ni mauvaises +par elles mêmes, puisque elles ne sont pas le gage certain d'une volonté +bonne ou mauvaise. Et cette volonté qui les produit, n'est pas elle-même +bonne ou mauvaise à raison des oeuvres qu'elle produit, puisque ces +oeuvres ne sont pas en elles-mêmes le bien ou le mal. La preuve, +c'est que, suivant les temps, Dieu a prescrit des oeuvres contraires. +Celles-là, je parle de celles qui sont dans la loi écrite, ont donc été +bonnes, indifférentes, mauvaises, suivant qu'elles ont été prescrites, +permises, défendues. En elles-mêmes, elles sont indifférentes; elles ne +sont mauvaises ou bonnes qu'en tant qu'interdites ou autorisées. En quoi +donc la volonté qui les fait est-elle bonne ou mauvaise, innocente ou +pécheresse? Comment, en y consentant, consent-elle au bien ou au mal, +puisque ces oeuvres ne sont ni le bien ni le mal? en ce qu'elle néglige +ou observe un commandement. Le mal, c'est donc la désobéissance. + +Mais cependant il y a des oeuvres toujours défendues, des oeuvres +toujours approuvées. Il y a des mots tels que ceux-ci, bien, mal, juste, +injuste. Dieu est le bien, Dieu est la justice même; cependant je vois +qu'il a commandé dans l'Ancien Testament des actes contraires aux +notions du bien et du juste. Il prononce contre les enfants, contre les +infidèles qui n'ont pu être éclairés, des peines terribles. Le mal est +non-seulement toléré par la Providence, mais il entre dans ses vues. +Elle s'en sert, elle en profite, elle semble y concourir. Le mal +n'est-il donc pas le mal, le bien n'est-il pas le bien? Le saint et la +damnation ne paraissent pas attachés uniquement au bien ou au mal qu'on +a fait. Le salut et la damnation nous atteignent irrésistiblement, +fatalement pour ainsi dire, en ce sens que nous ne sommes pas toujours +libres d'échapper aux causes de l'une, de réaliser les conditions de +l'autre. Car par exemple il ne dépend pas de l'homme de naître chrétien, +ou, né chrétien, de vivre assez pour être baptisé. Qu'en conclure? +Faut-il donc dire que toutes les actions morales sont au rang de ces +oeuvres dont nous parlions tout à l'heure et qui sont indifférentes en +elles-mêmes? au moins est-il certain qu'il ne faut nullement se fier +en leur mérite; ce n'est point par elles que l'on gagne le ciel. Que +voyons-nous partout dans la religion? c'est que l'action n'est bonne +pour le salut, c'est qu'elle n'a de mérite, que lorsqu'elle est faite +dans une bonne volonté. Cette bonne volonté consiste à vouloir à cause +de Dieu. Or pour vouloir une action à cause de Dieu, il faut savoir et +croire que cette action lui plaît. Vous le voyez, le bien en morale +religieuse, c'est-à-dire le bien en tant que contribuant au salut, ou le +mérite, a pour principale condition, la foi. + +Ainsi les oeuvres purement extérieures sont indifférentes, elles n'ont +qu'un mérite, celui de l'obéissance, et l'obéissance suppose la volonté +de plaire à Dieu, et l'une et l'autre supposent la connaissance et la +foi; il en est de même des oeuvres morales, elles ne peuvent rien pour +le salut, si elles ne sont accompagnées ou plutôt déterminées par la +connaissance et la foi. La foi qui obéit, la foi qui veut plaire, c'est +la foi qui aime. Ainsi, la substance même du bien, ce qui fait la +volonté bonne ou mauvaise, ce qui fait la bonne ou mauvaise action, au +sens chrétien, c'est l'amour, c'est la charité. + +Admirable solution, noble erreur qui sera toujours comme un merveilleux +et dernier recours ouvert à quiconque aura entrepris de faire passer par +l'épreuve du raisonnement les divers principes engagés dans la théorie +chrétienne du salut. Je suis loin de blâmer Abélard. Quiconque raisonne +comme lui et croit autant que lui, quiconque s'avance à ce point dans +la voie de l'examen et ne va pas plus loin, tombera dans un scepticisme +déplorable, dans une cruelle incertitude sur la règle des devoirs, s'il +ne se rejette ainsi dans les bras de la foi et n'élève, sur les ruines +amoncelées par la lutte du dogme et de la raison, l'étendard consolateur +de la charité. Il y avait quelque chose de bien expressif, quelque chose +de touchant et de philosophique en même temps dans cette inspiration +d'Abélard malheureux et diffamé, qui dédie l'institut qu'il fonde au +Consolateur, au Paraclet, au dieu, non de la puissance et de la sagesse, +mais de l'amour et de la charité. Il rendait ainsi hommage au seul dogme +qui lui fût resté, après l'ébranlement de presque tous les autres, et +qui suffisait à lui seul pour relever ou raffermir tout ce que l'examen +et le doute avaient fait crouler ou chanceler autour de lui. + +Mais ce qui absout Abélard, justifie-t-il pleinement sa doctrine, et +n'a-t-elle pas des conséquences dont l'orthodoxie doit s'alarmer? Je le +crois. + +1° Si l'on regarde l'amour comme la vraie et unique source de la +moralité religieuse, ou même seulement comme la condition principale +du salut, en fait reposer l'édifice sur une base mobile. Il entre dans +l'amour beaucoup d'involontaire; ne l'éprouve pas qui veut. Il y a dans +ce qu'on appelle de ce nom quelque chose de purement sentimental, et +partant de purement subjectif, et nous retrouvons le même vice, le même +danger aperçu déjà dans le principe de la morale sentimentale. La raison +peut être convaincue qu'il faut faire tout ce que Dieu commande pour +gagner le ciel, et posséder sur la volonté assez d'empire pour la +déterminer à observer tous ses commandements, sans que le principe +d'action soit la charité. La crainte, la puissance de la conviction, la +beauté sévère du dogme chrétien, la lassitude ou le mépris des systèmes +incrédules, le désir austère de conformer sa vie aux prescriptions de +la morale la plus sainte, mille motifs peuvent jouer dans l'âme d'un +chrétien un rôle supérieur à l'amour de Dieu proprement dit; et +la doctrine d'Abélard, en affaiblissant un peu ce qu'il y a de +substantiellement bon, d'absolument vrai dans la règle chrétienne des +devoirs, rend incertaine et flottante la morale même que sa foi proclame +et qu'il voudrait épurer et raffermir. + +Allons plus loin; le principe de la foi, de l'obéissance, de l'amour, +suppose la connaissance, et le péché d'ignorance cesse en quelque sorte +d'être un péché, ou plutôt il reste un péché, en ce sens qu'il est un +acte qui entraîne la damnation; mais il cesse d'être une faute, +étant exempt de la volonté du mal, du consentement au mal, puisqu'il +s'agissait d'un mal inconnu; bien plus, il a pu être accompagné d'un +désir de plaire à Dieu, à Dieu tel au moins qu'on le connaissait, et par +les moyens qu'on lui croyait agréables. Alors il faut hardiment déclarer +que l'acte qui encourt la damnation, peut n'être pas une faute; il faut +aller jusqu'à dire qu'un acte moins damnable aurait pu être plus mauvais +encore; il faut en venir à confesser audacieusement que les Juifs qui +ont crucifié Jésus-Christ, sont excusés de la faute par l'ignorance, +qu'ils auraient pu être corporellement punis pour l'exemple, sans être +pour cela convaincus d'une faute, et qu'enfin le crime eût été bien plus +grand d'épargner Jésus-Christ contre leur propre conscience. + +2° De ce mépris pour les oeuvres, de cette réduction successive de +tous les éléments de la moralité à un seul, que l'on n'est pas même +absolument maître de se donner à un degré convenable, il résulte que +non-seulement les effets de l'action, l'oeuvre extérieure, mais les +passions, les tentations, les désirs, sont amnistiés et présentés comme +indifférents à peu près de la même manière que les oeuvres; de la un +nuage jeté sur de grandes vérités religieuses. C'est un article de foi +que la nature humaine est devenue mauvaise en elle-même, que le mal a +pénétré sa substance au point que le corps, la chair, la concupiscence +sont sans cesse maudits et anathématisés comme étant le péché en +puissance, si ce n'est en acte. Cette croyance d'abord est liée à celle +du péché originel, et si le péché n'est que le consentement au mal, +c'est-à-dire la mauvaise volonté envers Dieu, il se trouve que le péché +originel est un péché sans consentement, sans volonté, c'est-à-dire un +péché sans péché. Je sais bien qu'Abélard cite l'objection en disant que +le péché originel est une expression qui signifie _la peine_ du péché +originel; mais cette interprétation, quoiqu'elle se trouve dans saint +Augustin, n'est pas approuvée par l'Église, et elle détruit ou diminue +ce qu'il y a de mystérieux dans l'existence essentielle de ce péché au +sein de notre nature actuellement corrompue, et le réduit en quelque +sorte à une condamnation qui subsiste sur nous, sans avoir en nous +ni cause ni effet, c'est-à-dire à une déchéance de situation, à une +impossibilité, extérieure à nous et qui ne nous est pas propre, de nous +sauver tant que l'arrêt n'est pas rapporté. Or, c'est là certainement +une erreur grave; elle consiste à prendre figurativement la transmission +du péché par la génération, et à concevoir seulement qu'à cause du péché +d'Adam Dieu a condamné la race d'Adam, sans qu'il en soit résulté de +changement dans sa nature, mais seulement dans sa condition, à peu près +comme autrefois pour les enfants non réhabilités d'un condamné dégradé +de noblesse; ils n'en étaient ni meilleurs ni pires, mais ils étaient +frappés de certaines incapacités qui n'étaient pas de leur fait. + +En second lieu, indépendamment du péché originel, et même après qu'il a +été lavé dans les eaux du baptême, la religion n'admet point que l'homme +soit pur. En vain l'Évangile l'a éclairé et guidé, en vain la grâce de +Dieu toujours présente le soutient et le sollicite; il subsiste en +lui un vice permanent, un instinct de mal, un mauvais désir, la +concupiscence enfin, qui est loin d'être innocente par elle-même. Sans +aucun doute, celui qui y cède est le vrai pécheur, et celui qui résiste +se justifie; mais sa justification même prouve qu'il avait le mal dans +son propre sein, et la religion admet et condamne le péché par désir et +le péché par pensée. L'homme est _la chair du péché_, comme dit saint +Paul, et il n'entend point parler seulement du péché originel effacé par +le baptême; _la chair convoite contre l'esprit_. «C'est la son fond,» +dit Bossuet, «depuis la corruption de notre nature.»--«_Le bien n'habite +pas en moi, c'est-à-dire dans ma chair..... Je trouve en moi une loi qui +me fait apercevoir que le mal m'est attaché..... Tout ce qui est dans +la monde est concupiscence de la chair et concupiscence des yeux, et +orgueil de la vie._»--«Voila,» dit encore Bossuet, «une image véritable +de la chute de l'homme; nous en sentons le dernier effet dans ce corps +qui nous accable et dans les plaisirs des sens qui nous captivent. Nous +nous trouvons au-dessous de tout cela et vraiment esclaves de la nature +corporelle, nous qui étions nés pour la commander. Telle est donc +l'extrémité de notre chute[473].» Ainsi les effets corrupteurs du péché +originel survivent à la damnation inévitable qui en était la suite et +qui est abolie par le baptême. + +[Note 473: Rom., vii, 8.--Gal. v, 17.--Bossuet, _Traité de la +Concupiscence_, c. vi.--Rom. vii, 18, 21.--1 Jean, ii, 16.--Bossuet, +_ibid._, c. xv.] + +Et quand il serait vrai que l'ascétisme de la morale religieuse passât +les bornes et allât jusqu'à s'attaquer à d'invincibles conditions de +la nature humaine, il serait vrai également que toute morale qui ne +condamne absolument que le consentement aux mauvais désirs, déroge à +la morale orthodoxe. Le premier inconvénient, et le plus grave, c'est +qu'elle peut conduire aux égarements de la casuistique, à l'erreur du +molinisme. + +Ce n'est pas tout. Comme la résistance au mauvais désir n'a guère +d'autre principe, dans Abélard, que l'amour de Dieu, comme dans l'amour +réside ainsi la vraie vertu chrétienne, et que d'ailleurs concupiscence, +désir, plaisir, tentation, oeuvre, tout est absous; par une conséquence +assez plausible, on peut prétendre que l'amour en lui-même et à lui seul +est l'unique devoir, l'unique mérite, l'unique salut. Abélard dit, en +effet qu'il faut le purifier de toute crainte de la damnation, de tout +calcul d'intérêt même spirituel, que la piété pour cause de salut est +mercenaire, et nous voilà bien près des chimères du quiétisme. + +Cela suffit pour montrer comment la morale d'Abélard devait inquiéter +l'Église, et comment, suivie dans ses conséquences, elle aurait pu +conduire à des excès qui, du reste, étaient bien loin de la pensée de +son auteur. + +Conclurons-nous cependant à la condamnation absolue de la morale +contenue, dans l'_Éthique_? non, cette morale est incomplète, elle ne +s'appuie pas sur un examen assez profond de la nature humaine; enfin +elle est incohérente, parce qu'elle est à la fois rationnelle et +mystique; mais elle renferme plus d'un principe vrai que la raison +devait revendiquer contre l'absolutisme de la morale dogmatique. + +Aucun ouvrage d'Abélard ne nous paraît au fond plus que son Éthique +empreint de l'esprit du rationalisme. Sous des formes de langage qui +rappellent sa profession et semblent ne s'adresser qu'au sacerdoce, ne +convenir qu'à la casuistique, il cache en effet des idées originales, +des nouveautés de sens commun dont peut-être il n'apercevait pas toute +la portée, et qui, par leurs conséquences, touchent à un haut degré la +philosophie et la théologie. Ces conséquence s'étendent de la théorie à +la pratique et finissent par intéresser la dispensation des sacrements +et la conduite du clergé. Sous tous ces rapports, Abélard s'exprime avec +une singulière hardiesse. Distinguons quelques points fondamentaux: +en philosophie, le libre arbitre et la Providence; en théologie, la +prédestination et la grâce; en pratique, le sacrement de pénitence, le +pouvoir des clefs, les indulgences. + +1. Nous avons de bonne heure rencontré les idées d'Abélard sur le libre +arbitre; c'est au sujet de la proposition affirmative qu'il s'en est +expliqué une première fois[474]. Depuis qu'Aristote, obligé, +dans l'_Hermeneia_, de distinguer la proposition individuelle de +l'universelle, et dans celle-là celle qui touche le présent ou le passé +de celle qui concerne le futur, a reconnu que dans cette dernière +l'affirmation ou la négation n'était pas nécessairement vraie ou fausse, +parce que dans un avenir indéterminé les deux cas de l'alternative +étaient possibles; cette question, appelée par les anciens la question +des possibles, par les scolastiques la question des futurs contingents, +a toujours trouvé sa place dons la logique, et c'est là qu'elle a été +par anticipation traitée en dehors de la psychologie et de la morale. +«_Obscura quaestio est_» disait Cicéron, «_quam_ [Grec: peri dunatôn] +_philosophi appellant; totaque est logicae_[475].» Cependant Aristote +avait résolu la question en respectant le libre arbitre, que par là il +consacrait de nouveau. Les stoïciens, fort subtils à leur ordinaire sur +cet article, avaient tout confondu, promettant de tout concilier, et +Chrysippe, en prétendant sauver la liberté humaine, n'avait réussi qu'à +river les anneaux de la chaîne éternelle du destin[476]. Cicéron, qui +veut pourtant ramener la question à la morale, prend parti pour +le fatalisme et nie le libre arbitre; car autrement, dit-il, que +deviendrait la fortune[477]? Boèce a développé contre les stoïciens la +doctrine aristotélique dans ce qu'elle a de favorable au libre arbitre, +et lorsque Abélard traite la question en dialectique, il suit Boèce. +Il tenait Boèce pour chrétien, même pour théologien, et plus tard, +retrouvant la question dans la théodicée, dans la morale, il se sert des +principes établis en dialectique, il les maintient, il demeure fidèle +à lui-même. D'ailleurs saint Augustin, qui, ainsi que tous les +théologiens, défend l'existence du libre arbitre au moins en principe, +a combattu le stoïcisme dans la personne de Cicéron[478]. Toute morale +suppose le libre arbitre, la morale chrétienne aussi bien que la morale +philosophique, encore que certains dogmes semblent parfois porter +dommage à la liberté. Voici donc sur la question les antécédents +qu'Abélard reconnaît, Aristote, Boèce, saint Augustin[479]; on doit +ajouter saint Anselme, qui, en ceci comme en beaucoup d'autres choses, +parle d'après lui-même, sans s'écarter de la tradition, et réussit à se +créer une orthodoxie individuelle[480]. + +[Note 474: t. 11, c. iv, t. 1, p. 400 et suiv.--Cf. _Dialectica_, p. 237 +et seq.] + +[Note 475: Arist., _De Interp._, c. ix, xii et xiii.--Cic., _De Fato_, +I.] + +[Note 476: A. Gell., VI, ii.--Cic., _ibid._, IV.] + +[Note 477: Cic., _ibid_., et _De Divinat._, t. II, 7.] + +[Note 478: _De Civ. Dei_, V, ix.] + +[Note 479: Arist., _loc. cit._--Boet., _De Interp._, sec. ed. p. +860.--_De Consol. phil._, I. V, p. 3, 4, 5 et 6.--Aug., _loc. cit._ et +_De Don. Persev._--_De Duab. anim. in Hanich._, xi et xii.--_De Prædest. +sanct._ Passim.--_Contr. Faust._, XXII, lxxviii.--Cf. l'ouvrage de M. +Bersot, _Doctrine de saint Augustin sur la liberté et la Providence_, +Paris, 1843.] + +[Note 480: S. Ans. Op., _Cur Deus homo_, I. I, c. xi, p. 70.--_De lib. +Arb._, p. 117. _De Concord. præsc. et præd._, p. 123.] + +Abélard s'est donc fait une idée saine du libre arbitre. «C'est,» +dit-il, «la délibération ou la _dijudication_ de l'esprit par +laquelle il se propose de faire ou de ne pas faire une chose; cette +_dijudication_ est libre[481].» Puisqu'elle est libre, c'est-à-dire +puisqu'en toute circonstance l'homme peut faire le pour ou le contre, +ce qu'il fait peut se trouver bon ou mauvais. Le libre arbitre entraîne +donc la puissance de faire bien ou mal. + +[Note 481: _Introd._, I. III, p. 1131.--_Comm. in Rom._, I. I, p. +538.--Voy. ci-dessus, c. ii, p. 240, c. vi, p. 425 et 427.] + +La liberté est attaquée ou amoindrie par diverses sortes d'objections. +D'abord, elle est niée au nom de la nature humaine qu'on représente +comme maîtrisée par ses faiblesses, ses passions, les mobiles qui la +poussent, les circonstances qui la dominent. En ce sens, la liberté +serait opposée à la contrainte. Abélard n'a point à s'occuper beaucoup +de cet ordre d'objections qui dans la théologie chrétienne prennent une +autre forme. On conteste en second lieu la liberté au nom de l'ordre +général qu'elle troublerait, et dans lequel l'enchaînement des causes et +des effets doit être constitué de sorte que celui qui connaîtrait toutes +les unes, pourrait infailliblement prévoir tous les autres. Or celui-là +existe, c'est Dieu. La connaissance qu'il a par avance de tout ce qui +doit arriver s'appelle la prescience. Cette prescience est universelle, +elle est infaillible. Tout ce qui doit arriver arrive donc +nécessairement comme Dieu l'a prévu. Entre Dieu et la création, il n'y +a point de place pour la liberté. Nous avons vu Abélard aux prises avec +cette objection; il la repousse par les arguments usités. Ce sont à peu +près ceux qu'avait développés saint Anselme[482]. Les déterminations +libres de l'homme sont prévues aussi bien que leurs effets; elles sont +prévues comme libres. Que Dieu sache ce que l'homme choisira après +délibération, cela n'empêche point que l'homme ne délibère; et l'on ne +voit pas pourquoi une action serait moins libre en elle-même, parce +qu'elle est connue de celui qui la prévoit et ne l'empêche pas. La +question qui se poserait ici n'est point: comment l'homme peut-il être +libre, sous l'oeil de la prescience universelle? mais plutôt: comment +l'être qui peut tout et qui fait tout, a-t-il créé l'homme libre? +question fort différente, et qui regarde la toute-puissance divine et +l'existence du mal, question qui subsiste tout entière en présence de +la liberté humaine. Celle-ci, considérée comme nous venons de la +considérer, est opposée à la nécessité, et Abélard en ce sens ne l'a ni +méconnue ni affaiblie. + +[Note 482: «Deus præscit esse libere futurum quod aliundo non est ex +necessitate futurum.»--_De Conc. praesc. cum lib. arb._, qu. I, c. I.] + +Mais en théologie, ces deux ordres d'objections prennent une forme et +une gravité nouvelles. + +La religion est en général sévère pour la nature humaine. Elle l'humilie +sous le poids de ses faiblesses; elle l'accuse d'une corruption +profonde; elle lui raconte sa déchéance et toutes ses misères. Elle en +conclut que le libre arbitre dans l'homme est déchu comme tout le reste, +ou qu'il est dominé ou corrompu; de sorte qu'il lui faut un supplément +pour le rétablir, ou un remède pour le guérir. Ces deux doctrines sont +alternativement ou confusément prêchées, mais elles conduisent à la même +conséquence, la nécessité d'un réparateur qui par des moyens surnaturels +rende à l'homme sa liberté ou la redresse. Les métaphores diverses +qu'emploie le langage de l'Église, permettent ces deux interprétations +qui l'une et l'autre tendent à affaiblir le principe de la liberté +humaine. + +En général, il y a toujours de l'incertitude sur le sens de ce mot de +libre arbitre. On peut entendre par là le pouvoir de choisir, pouvoir +qui n'est pas absolu, c'est-à-dire complètement indépendant, que la +raison et les passions sollicitent en sens divers, mais qui subsiste +aussi longtemps que l'âme humaine conserve la plénitude de ses facultés. +En tant que pouvoir, ce pouvoir est neutre; il est la faculté du bien +comme du mal, du mal comme du bien. Mais en choisissant le mal, la +raison de l'homme cède à l'empire de ses sens ou de ses passions; le +mauvais choix a toujours les caractères de l'entraînement et de la +faiblesse, tandis que la vertu signale la puissance de la raison; aussi +a-t-on pu dire, et a-t-on dit que l'homme était libre dans le bien, +esclave dans le mal; sa liberté a été proportionnée à sa vertu; _nihil +liberius recta voluntate_, dit saint Anselme[483]. En ce sens, la +liberté humaine n'est plus quelque chose de neutre, un moyen, un pouvoir +instrumental, elle se confond avec la volonté qui dispose d'elle, avec +la raison qui dirige la volonté. + +[Note 483: _Dial. de lib. Arb._, c. IX, p. 121.] + +Il est rare que les théologiens ne prennent pas le mot liberté +successivement dans ces deux acceptions. Ainsi a fait saint +Augustin[484]. + +[Note 484: Petau, _Dog. Theol._, t. I, t. V, c. III, p. 319.] + +Si le libre arbitre est la faculté du bien, l'homme depuis le péché a +perdu le libre arbitre. Du moins le libre arbitre a-t-il baissé, et il +est devenu incapable de se relever par lui-même et d'atteindre au +bien. S'il est un pouvoir neutre, il subsiste depuis le péché comme +auparavant, mais il est assujetti à un principe de corruption qui ne le +détruit pas, mais qui le domine, et pour n'être employé qu'au bien, il +a besoin qu'une force supérieure pénètre dans la nature humaine et la +relève. Dans les deux cas, la conséquence pratique et religieuse est la +même, et la doctrine du péché originel subsiste tout entière. + +Par le libre arbitre, Abélard a généralement entendu la faculté de +se résoudre au mal comme au bien; et certes cette interprétation est +permise. La difficulté est seulement d'expliquer alors comment les +saints, comment le Dieu fait homme, et surtout comment Dieu lui-même +peut être libre[485]. Mais, dans les créatures, la faculté de faire le +mal cesse d'être une imperfection, dès qu'on cesse de le jamais vouloir; +tels sont les saints. Le libre arbitre du Christ dans les choses morales +n'a pu jamais exister qu'en puissance là où l'impeccabilité était en +acte, et quant à Dieu, Abélard répond assez nettement que la liberté de +Dieu se confond avec sa toute-puissance et que sa toute-puissance ne va +pas jusqu'à impliquer la faculté de cesser d'être le souverain bien. En +Dieu, la liberté est donc improprement dite. Dieu ne peut faire que le +meilleur. A la vérité, il en résulte qu'il ne peut faire que ce qu'il +fait et que tout ce qui est, n'étant que par lui, est le mieux possible. +Cette doctrine s'appelle l'_optimisme_. Abélard a osé la soutenir. D'où +lui est-elle venue? Quand il l'expose, il rappelle Plotin. Serait-ce +une de ces grandes idées des écoles d'Alexandrie, qui par l'influence +d'Origène ou des siens auraient pénétré dans la christianisme, et s'y +seraient perpétuées, vagues, libres, flottantes, suspectes, mais non +condamnées, tolérées comme un passe-temps pour l'intelligence, avant +d'être défendues comme un danger pour la foi?[486] ou plutôt n'est-ce +pas un mot de Platon dans le Timée, qui, donnant l'éveil à la raison +d'Abélard, lui aura prématurément inspiré la pensée qui devait un jour +illustrer Leibnitz[487]? + +[Note 485: Saint Bernard accorde que Dieu, comme toute créature bonne +ou mauvaise, a le libre arbitre en ce sens qu'il n'est pas soumis à la +nécessité. (_De grat. et lib. arb._, opusc. IX.--Cf. Bersot, _Oeuvre +cit._, part I, c. I, sect. III p. 24, et part. II, c. III, sect. IV, p. +200.)] + +[Note 486: Voy. ci-dessus, c. II, p. 227 et suiv.--Cf. Plotin, _Ennead._ +V, t. V, c. XII.] + +[Note 487: Cf. Tim. XXIX et XXX, et trad. de M. Cousin, t. XII, p. 117, +118, etc.--Malebranche, _Médit. Chrét._, VII, 17, 18, 19; et Fénélon +lui-même, quand il le réfute, c. V et VI, lui qui se montre si jaloux +de sauver la libre volonté de Dieu, est obligé de dire: «Ce qui +est déterminé invinciblement par l'ordre immuable et nécessaire, +c'est-à-dire par l'essence même de Dieu, ne peut jamais en aucun sens +arriver autrement que comme l'ordre l'a réglé.»] + +Quoi qu'il en soit, on voit que les difficultés, puisées dans la faible +nature de l'homme, contre la liberté, s'accroissent, en théologie, de +l'existence du péché originel. + +Celles qui naissent de la prescience divine se compliquent, en +théologie, du dogme de la prédestination. + +Préoccupé de la corruption de la nature et des suites du péché, l'esprit +est conduit à frapper le libre arbitre d'une telle impuissance que les +vertus humaines perdent tout leur prix, et que les vertus de la grâce, +toutes d'origine céleste, peuvent seules sauver notre indignité. Elles +seules, en d'autres termes, ont un mérite aux regards de Dieu. Reste +à savoir quelle est la part de la liberté humaine dans ces vertus. Si +cette part est nulle, la liberté est comme si elle n'était pas, et le +salut ou la damnation deviennent pour l'homme de pures fatalités. +Mais si le libre arbitre nous sert à nous approprier les mérites de +Jésus-Christ, nos résolutions ne sont pas sans quelque mérite. Soit +que le libre arbitre suffise, soit que seulement il contribue à la +justification, il n'est donc point annulé; nous ne l'avons point perdu. +Cependant, en ce cas même, il ne se tourne au bien que par la grâce, et +comme Dieu souffle sa grâce où il lui plaît, sa justice ne cesse pas +d'être un redoutable mystère. Si tous, si beaucoup sont appelés, peu +sont élus; et celui qui élit est celui qui appelle, et qui savait +lesquels seraient élus au moment qu'il les appelait tous. La prescience +divine, en tant qu'elle s'applique au salut des hommes, c'est la +prédestination[488]; et sous ce nom se pose et s'aggrave, en théologie, +le problème tout à l'heure indiqué sous la forme philosophique. + +[Note 488: S. Aug., _De Don. Persev._., XIV.] + +II. On sait que le dogme de la prédestination peut être entendu de telle +manière que toute vertu morale, tout mérite humain, tout effort du +libre arbitre se réduise à néant. Cet excès de doctrine s'appelle le +_prédestinatianisme_, et ceux qui y sont tombés ont toujours essayé de +se donner pour chef saint Augustin[489]. Disciple de ce grand évoque, +Abélard n'est pourtant pas _prédestinatien_, c'est-à-dire que le dogme +de la prédestination qu'il admet[490] ne l'emporte pas dans son esprit +sur l'idée nécessaire et l'indestructible sentiment de la liberté +humaine. Il ne reproduit son maître saint Augustin que par le côté où +ce Père confinait aux semi-pélagiens tout en les combattant[491]. On ne +doit pas compter Abélard dans le parti du christianisme qui peut être +plausiblement ou spécieusement accusé de fatalisme, qui incline enfin +dans le sens de la prédestination plus que dans le sens de la liberté. +Il serait curieux de chercher pourquoi toutes les sectes, y compris la +stoïcienne, qui n'ont pas été franches sur la question de la liberté, +et qui, par là, semblaient affaiblir la condition essentielle de toute +morale, ont tendu cependant au rigorisme, tandis que l'opinion contraire +a quelquefois versé dans le relâchement[492]; et nous avons vu que +l'exemple d'Abélard ne dément pas cette observation. Il pose donc le +libre arbitre; il l'affranchit de cette contrainte inconnue, mais réelle +où l'on voudrait que le tînt l'existence même de la Providence. Tout +cela est vrai et juste, mais nous ne voyons pas qu'il présente, nulle +part le libre arbitre comme déchu, corrompu, incliné au mal, ainsi que +le veulent beaucoup d'écrivains religieux. Il n'a pas tort; le mal +qu'ils disent du libre arbitre, vient, ou d'une erreur essentielle, ou +d'un langage inexact. Si le libre arbitre est méchant, il n'est pas le +libre arbitre; et si l'on veut dire seulement que ses déterminations +dépendent plus ou moins de nos faiblesses et de nos passions, ce n'est +pas à lui qu'il faut s'en prendre, c'est à l'infirmité de notre nature, +à celle de notre raison, comme principe de nos résolutions. Le libre +arbitre en lui-même subsiste dans la créature la plus fragile, la plus +entraînée, la plus passionnée; ce n'est pas lui qui est mauvais, la +liberté n'est pas le péché. L'homme ne pourrait pécher sans être libre; +mais il pourrait être libre sans pécher. La liberté est une condition du +péché, et n'en est pas la source[493]. + +[Note 489: Cf. Sur la doctrine de saint Augustin, Petau, t. I. t. IX, c. +VI et suiv.--Ritter, _Hist. de la Phil Chrét._, t. II, t. VI, c. V, et +surtout la Thése de M. Bersot] + +[Note 490: _Comment. to Ep. ad Rom._, t. I, p. 523,538; t. II, p 554 et +seq.; t. III, p. 641, 649, 652.] + +[Note 491: Petau, _Id. ibid._, p. 635] + +[Note 492: Voici, je croîs, les noms des principales sectes rangées +suivant une échelle ascendante de rigidité dans la question de la grâce +et de la liberté; Sociniens, pélagiens, semi-pélagiens, molinistes, +congruistes, thomistes, augustiniens, jansénistes, calvinistes. Parmi +les réformés, le calvinisme et même le luthéranisme pur sont pour +l'opinion la plus sévère. On distingue pourtant deux partis: dans le +sens du relâchement, arméniens, universalistes, etc.; dan celui de la +rigidité, gomaristes, prédestinatiens, Prédestinateurs, particularistes, +etc.] + +[Note 493: Cette doctrine, qui neutralise la liberté entre le bien et le +mal, est loin d'être hétérodoxe. Elle est conforme aux définitions de la +liberté données par saint Jean Damascène (_Instit. element. ad dogm._, +c. X), par saint Jérôme (_In Jovinian._, II), par saint Augustin +lui-même, quoiqu'il paraisse varier sur ce point (_Homil._ XII.--_De +duab. Anim. In Manich._, c. XII), par saint Bernard enfin (_De grat. et +lib. arb._, c. II). Saint Anselme semble y accéder, lorsqu'il dit que, +prise en général, la liberté est contraire à la nécessité, qu'entre deux +opposés elle est indifférente au choix; mais il fait une distinction: +comme il faut que la définition du libre arbitre convienne à Dieu ainsi +qu'à l'homme, il ne veut pas que la faculté de pêcher soit supposée +par cette définition; il dit donc que la liberté dans un sens plus +restreint, c'est le libre arbitre, et entendant alors par ce mot la +volonté affranchie de ce qui la subjugue, il définit le libre arbitre +«potestas servandi rectitudinem voluntatis propter ipsam rectitudinem.» +(_De lib. Arb._, c. I et III.--Cf. _De Consord. prædest. cum lib. arb._, +qu. II, p. 127) Si l'on veut admettre cette distinction et s'y tenir, on +le peut, et toute équivoque disparaîtra.] + +De là, comme on l'a vu, plusieurs difficultés. Et d'abord, la +prédestination[494]. La prédestination, au sens spécial du mot, est la +disposition divine en vertu de laquelle certains hommes sont de toute +éternité destinés au salut éternel. La prédestination est toujours une +grâce; mais elle n'est absolument gratuite que si l'on pense qu'aucune +prévision du mérite de ceux à qui elle s'applique n'entre dans le décret +qui les a choisis; elle n'est qu'une grâce si Dieu, en les élisant, a +prévu leurs mérites, c'est-à-dire a tenu compte du bon emploi qu'ils +feraient des grâces qu'il accorde à tous. Dans le premier cas, Dieu, par +sa grâce, les justifie, parce qu'il les a élus; dans le second, il ne +les élit que parce qu'il sait qu'ils seront justifiée par sa grâce. +Aucune de ces deux opinions n'est interdite; la première, la plus +sévère, celle de saint Augustin, n'est point un article de foi; et pour +elle, dès le IXe siècle, s'était déclaré le moine Gothescale, alors que +l'archevêque Hinemar le fit condamner au fouet. Pierre Lombard, Hughes +de Saint-Victor, saint Thomas, sont plutôt du côté de Gothescale; mais +les Romains, et notamment les jésuites, ont tenu pour la doctrine +d'Hinemar, quoique en général une opinion plus rigide et plus voisine +de l'augustinianisme, celle des thomistes, ait prévalu dans le clergé +français, opinion approuvée aussi par Rome et qui s'honore de la +préférence de Bossuet[495]. Suivant cette opinion, Dieu prévoit bien que +ceux qu'il prédestine obtiendront le salut par leur foi ou par leurs +oeuvres, mats en ce sens que, par un décret infaillible, par une volonté +absolue et efficace, et non dans la prévoyance et à la condition de +leurs mérites, il a décidé qu'ils auraient le royaume des cieux. Le +nombre des prédestinés est fixe et immuable; les protestants ont été +jusqu'à soutenir qu'il n'y avait pas d'autres élus que les prédestinés, +auquel cas il ne serait plus vrai qu'il y a beaucoup d'appelés; être +appelé signifierait seulement ignorer si l'on est ou non prédestiné. +Mais telle n'est pas la doctrine catholique. Non-seulement en dehors des +prédestinés elle admet des élus, c'est-à-dire des appelés qui seront +élus, grâce au bon usage qu'ils feront des dons de Dieu; mais même +elle est allée jusqu'à distinguer la prédestination à la gloire et la +prédestination à la grâce. La première est la prédestination proprement +dite ou absolue; la seconde est, en Dieu, la volonté absolue d'accorder +à telles de ses créatures les dons et les grâces nécessaires pour +arriver au salut, soit qu'il prévoie qu'elles y parviendront en effet, +soit qu'il sache qu'elles n'y parviendront pas; et de plus, je ne crois +pas qu'il fût hérétique de soutenir que, sans la prédestination à la +grâce, on puisse encore être sauvé, c'est-à-dire obtenir de Dieu les +dons et les grâces auxquels on n'était pas prédestiné; ou, ce qui +reviendrait au même, que tous les chrétiens, et dans une certaine mesure +tous les hommes, soient prédestinés à la grâce; mais c'est sur +ces points-là qu'on dispute. Ce qui est hors de dispute dans le +catholicisme, c'est qu'il y a deux ordres d'élus, les uns obligés, les +autres facultatifs. Cette prédestination, dogme singulier, inexplicable, +et qui vient ajouter une difficulté nouvelle aux difficultés déjà +si grandes des questions qui touchent à la justice de Dieu, à la +prescience, à la liberté humaine, ce dogme dont les Pères grecs semblent +avoir tenu si peu de compte et que jusqu'au temps de saint Augustin on +n'avait pas su voir dans les passages de saint Paul, qui en sont les +principaux titres[496], ce dogme si important pour nos espérances et qui +l'est si peu pour la conduite de la vie, qui, théoriquement, a engendré +d'interminables controverses, qui, pratiquement, peut énerver le +principe de la responsabilité morale, ce dogme étrange, Abélard ne +l'a ni combattu ni affaibli. Quoique parfois il semble prendre +la prédestination dans un sens général et la confondre avec la +prescience[497], il l'admet cependant au sens spécial[498], et reconnaît +qu'il y a des hommes que Dieu veut sauver par élection et en vertu d'un +décret particulier et antérieur[499]. Comment cette croyance est-elle +conciliable avec l'idée de mérite et de démérite, même restreinte à la +foi et à la charité? C'est une autre question sur laquelle il hasarde +quelques conjectures[500], mais dont les théologiens n'ont pas droit +de se faire une arme contre lui, car cette question est une difficulté +contre le dogme lui-même. + +[Note 494: Cf. Saint Thomas, _Summ._, pars I, qu. XXIII.--P, Lomb., +_Sent._, t. I, dist. XL et XLI.--Le P. Petau, _Dogm. Theol._, t. I, l. +IX et X.--Bergier, _Dict. de Theol._, au mot _Prédestination_.] + +[Note 495: Petau, _loc. cit._, t. X, c. I, et suiv--Bossuet, _Traité du +lib. urb._, c. VIII--Bersot, _Ouvr. cit._, part. II, c. III, sect. I.] + +[Note 496: Rom. VIII, 29 et 30.--Ephes. I, 4, 5 et 11.] + +[Note 497: _Ab. Op._, p. 641] + +[Note 498: _Ibid._, p. 623] + +[Note 499: _Ibid._, p. 538, 554, 649.] + +[Note 500: Voyez ce qu'il dit de Jérémie, de saint Jean-Baptiste et de +Lazare, p. 221] + +Une contradiction paraît inévitable, quand on traite de la +prédestination; c'est d'affirmer d'abord que Dieu est la justice même, +et qu'il ne faut pas juger de sa justice d'après nos idées; en d'autres +termes, que la justice parfaite doit être contraire a la nôtre, parce +qu'elle lui est supérieure[501], puis, cela dit, c'est d'entreprendre +d'expliquer, selon la justice humaine, toutes les dispositions de Dieu +que l'on y peut ramener. Cette contradiction est dans Abélard; mais quel +théologien s'en est préservé? + +[Note 501: Voyez contre cette idée Leibnitz (_Théodic., Disc. prélim._, +sec. 4).] + +III. La prédestination suppose la grâce. On ne dispute guère dans le +sein du catholicisme que sur le point de savoir si dans les desseins +de Dieu, la prédestination est antérieure à la prévision des mérites +engendrés par la grâce, et partant absolument indépendante de ces +mêmes mérites, ou bien si elle est postérieure à la résolution divine +d'accorder à celui qui en est l'objet toute la grâce nécessaire au +salut. C'est rechercher si la prédestination est à nos yeux absolument +arbitraire ou en quelque manière conditionnelle (ce qui reporterait la +question sur la grâce même, dont on pourrait demander alors si elle est +ou n'est pas arbitraire); mais dans tous les cas, prédestinés, élus, +simples appelés, chrétiens et infidèles; tous ont besoin de la grâce, et +tous ont, à des degrés différents, la grâce de Dieu: c'est encore là une +doctrine catholique. + +La grâce est-elle incompatible avec la liberté? non, en général. On peut +admettre, toujours d'une manière générale, que l'homme est si faible, si +mobile, même si corrompu, qu'à lui seul et sans la grâce il ne saurait +mériter et obtenir le salut; on peut aller plus loin et admettre encore +que, fit-il tout ce qu'il faut pour l'obtenir, il ne le mériterait pas +sans la grâce. Cela ne compromet pas encore le libre arbitre. Ce n'est +point par défaut ni par excès de libre arbitre que, dans l'un ou l'autre +cas, l'homme aurait besoin de la grâce. Dans le premier cas, elle +l'aiderait à faire bon usage du libre arbitre; dans le second, elle +rendrait fructueux le bon usage qu'il aurait fait du libre arbitre. Rien +de tout cela n'exclut ni n'infirme l'existence du libre arbitre. Abélard +en juge ainsi, et va jusqu'à prétendre que l'existence du libre arbitre +a pour objet de manifester l'effet de la grâce; c'est dire qu'il tient +la grâce pour puissante, nécessaire, universelle. Il la juge puissante; +car elle nous met en disposition et en voie de gagner le salut. Il la +juge nécessaire, puisque sans elle nous ne pourrions croire, aimer, +agir, comme il le faut pour le salut. Il la juge universelle, dès qu'il +estime que Dieu offre à tous ce qui est nécessaire pour croire en lui, +l'aimer, et désirer le royaume des cieux[502]. + +[Note 502: _Ab. Op., Introd._, t. III, p. 1118; et _Comment._, t. IV, p. +654] + +Sur tous ces points, et si l'on ne pénètre pas en de plus subtiles +distinctions, il est orthodoxe. Ce n'est pas une garantie d'orthodoxie +que de dire que le libre arbitre ne se suffit pas à lui-même pour le +bien; car le contraire ne peut entrer dans l'esprit de celui qui suit la +valeur des termes. Sans doute, le libre arbitre suffit comme instrument; +mais il a besoin d'un régulateur qui n'est pas lui-même, et c'est ce +régulateur qui le détermine au bien ou au mal; le libre arbitre +n'est que la faculté de détermination; c'est le pouvoir exécutif du +régulateur. «La raison,» dit saint Bernard, «a été donnée à la liberté +pour l'instruire et non la détruire[503].» C'est à tort que le concile +de Sens condamne Abélard sur cet article. + +[Note 503: _De grat. et lib. arbit._, opusc. IX, c. II.] + +Je ne crois pas qu'il y ait dans ses ouvrages rien de directement et +d'expressément contraire à ces paroles de Bossuet: «C'est par son libre +arbitre que l'âme croit, qu'elle espère, qu'elle aime, qu'elle consent à +la grâce, qu'elle la demande; ainsi, comme ce bien qu'elle fait lui est +propre en quelque façon, elle se l'approprie, et se l'attribue sans +songer que tous les bons mouvements du libre arbitre sont préparés, +dirigés, excités, conservés par une opération propre et spéciale de Dieu +qui nous fait faire, de la manière qu'il sait, tout le bien que nous +faisons, et nous donne le bon usage de notre propre liberté, qu'il a +faite et dont il opère encore le bon exercice; en sorte qu'il n'y a rien +de ce qui dépend le plus de nous qu'il ne faille demander à Dieu et lui +en rendre grâce[504].» + +[Note 504: _Traité de ta Concupiscence_, c. XXIII.] + +Mais voici le point délicat. Si la grâce est nécessaire, soit pour +amener le bon emploi du libre arbitre, soit pour lui donner du prix, +quel mérite reste-t-il à l'homme? la grâce est au moins la condition ou +plutôt la source du mérite; tel est le fond de la doctrine de l'Église. +Les vertus humaines, dans lesquelles la grâce n'entre ou n'entrerait +pour rien, s'il en est de telles, n'ont absolument aucun mérite. Dans le +système de l'Église, ce que nous avons appelé le régulateur ne se suffit +pas à lui-même pour le bien, ou très-certainement au moins pour le +mérite. + +Abélard, en termes généraux, ne s'écarte pas de ce système; mais +d'abord, il laisse percer quelquefois une distinction, une séparation +entre le bien et te mérite, entre la faute et le démérite. Le mérite, le +démérite, c'est ce qui, chrétiennement parlant, obtient la récompense ou +le salut, encourt la peine ou la damnation. Le bien n'est pas toujours +jugé digne de récompense, ni la faute digne de châtiment. Il y a une +différence entre le mérite au sens théologique et le bien au sens +purement moral, comme entre le démérite et la faute sous les mêmes +distinctions. Cette observation, que paraît faire Abélard, mais dont il +ne tire pas toutes les conséquences, intéresse gravement l'application +des notions humaines de justice à la théodicée[505], et par là elle est +comme un premier pas dans la voie du rationalisme. + +[Note 505: Petau, t. X, c. XVIII, t. 1, p. 759.] + +En second lieu, qu'est-ce que la grâce? un secours surnaturel. Est-ce +donc la bonté générale et éternelle de Dieu, son action paternelle sur +le monde, cette merveille perpétuelle que la raison reconnaît et adore +aussi bien que la foi? L'entendre ainsi, ce serait abuser des termes. +Sans doute il est assez difficile de trouver dans les Pères des premiers +temps une autre idée que cette idée philosophique et familière. Le +mot de grâce, chez les Grecs du moins, reste un assez long temps sans +recevoir habituellement le sens spécial que l'Église lui assigne dans +les épîtres de saint Paul. Mais tous les catéchismes nous apprennent +aujourd'hui qu'il faut l'entendre dans un sens littéral et miraculeux. +La grâce est une action interne, indéfinissable de sa nature, mais +réelle et directe, du créateur sur la créature, action qui l'aide, +la dispose, la pousse, la détermine au bien avec plus ou moins de +puissance. Dans le langage et dans la doctrine d'Abélard, la grâce +risque fort d'être quelque chose de plus général et de plus abstrait. +Sur la même ligne que les dons de la grâce proprement dite, il semble +ranger toutes les dispositions de l'éternelle sagesse, qu'on peut +appeler à juste titre des grâces de Dieu, au sens de bienfaits, toutes +ces harmonies de l'ordonnance universelle, toutes ces révélations qui +reportent de la constitution du monde et de celle de la raison, en +un mot tout ce qui témoigne au philosophe comme au chrétien la +bonté infinie. Le don de la loi ancienne, celui de la loi nouvelle, +l'incarnation, la prédication, la mort du Christ, sont à bien plus +forte raison pour Abélard des grâces de Dieu et les plus grandes qui se +puissent imaginer. Toutes ces choses sont de la grâce; c'est-à-dire des +actes efficaces et puissants par lesquels Dieu éclaire notre esprit, +touche notre coeur, nous donne la connaissance, nous inspire l'amour, et +nous rend ainsi capables, ce que nous n'aurions pas été autrement, de +croire, d'aimer, d'agir comme il faut pour lui plaire et pour nous +sauver. C'est en général à ces grâces, aux grâces de Dieu ainsi +entendues, qu'Abélard attribue l'influence et les effets qu'on réserve +d'ordinaire à la grâce proprement dite. Il ne nie pas celle-ci, mais je +ne me rappelle point de passages où il la désigne spécialement, ni même +de propositions qui en supposent nécessairement l'existence; souvent, au +contraire, il semble la confondre et la noyer dans cette multitude de +témoignages divers de la bonté de Dieu. Je ne dis pas qu'il se soit à +ce point rendu compte de sa doctrine, ni que toutes ses expressions +reviennent absolument à cela, quoique je sois porté à le soupçonner; +mais je dis que c'est là le sens général et dominant de ses idées sur la +grâce divine. Ainsi, dans les paroles de Bossuet qu'on vient de lire, +nous voyons _les mouvements du libre arbitre comme prévenus par me +opération propre et spéciale_. Cette grâce _propre et spéciale_, +cette grâce qui prévient, ne ressort pas clairement des expressions +d'Abélard[506]. Les théologiens distinguent les grâces dans l'ordre +naturel de celles qui concernent le salut; les premières sont les bontés +générales de la Providence, les secondes sont un don surnaturel. Il +s'agit particulièrement des dernières dans les controverses sur la +grâce. Or, parmi celles-ci, on distingue encore les grâces extérieures, +c'est-à-dire tous les secours extérieure qui peuvent nous porter au +bien; telles sont, par exemple, la loi de Dieu, la prédication de +l'Évangile; puis on admet les grâces intérieures, ou plutôt la grâce +intérieure, celle qui touche intérieurement le coeur de l'homme. C'est à +celle-là que pense saint Paul, quand il parle de la grâce qu'il tient de +Dieu[507]. C'est sur cette grâce intérieure et surnaturelle que +roulent les grandes discussions théologiques; c'est elle qui est dite +habituelle, actuelle, adjacente, opérante, suffisante, efficace, +prévenante, subséquente, etc. Or, les pélagiens ont été accusés de +ne reconnaître d'abord que les grâces de l'ordre naturel; puis, dans +l'ordre surnaturel, que les grâces extérieures. Abélard ne se distingue +peut-être pas assez nettement des pélagiens[508]; il paraît souvent +confondre les grâces extérieures et les grâces intérieures, ou, selon la +distinction de saint Thomas d'Aquin, la grâce gratuite, _gratis data_, +et la grâce qui produit la gratitude, _gratum faciens_. L'une est celle +qui nous met en rapport avec Dieu, et qui s'adresse à l'humanité tout +entière par les prophéties et les miracles; l'autre plus intime, plus +individuelle, plus élective, surpasse la première en excellence, en +noblesse, en dignité, _excellentior, nobilior, dignior_; elle seule rend +le libre arbitre capable du bien, la volonté capable de mérite; elle a +Dieu seul pour principe et pour cause, et ne laisse à l'humanité que +l'honneur d'aider à son action. C'est cette distinction fondamentale qui +établit une différence substantielle entre la morale philosophique et la +morale chrétienne, quant aux moyens de rendre la vertu agréable à Dieu; +et lorsqu'on méconnaît et qu'on efface cette distinction, on fait pour +la morale ce que le rationaliste fait pour le dogme; on cède tout à la +vertu humaine comme lui à l'humaine raison. C'est une faible ressourcé +que de se rejeter alors sur l'importance de l'amour, car la grâce est +surtout nécessaire à la charité; précisément parce que la charité ne +peut être le fruit ni de la réflexion, ni de l'instinct, ni de la +crainte, et parce qu'elle est une vertu du coeur plus que de la +conscience, elle est éminemment l'inspiration de la grâce[509]. + +[Note 506: Il admet cependant, quoique en termes vagues, une grâce +préalable comme nécessaire pour profiter des dons de Dieu. Voyez +ci-dessus, c. VI, p. 480. Mais on n'est pas sûr qu'il n'entende point +parler de cette grâce bienveillante du créateur qui précédé tous ses +dons actuels.] + +[Note 507: Galat. I, 16--Rom. XV, 18.--I Cor. III, 8, et ailleurs. «Ce +n'est pas moi qui agit, mais la grâce de Dieu, qui est avec moi.» I Cor. +XV, 10.] + +[Note 508: Il prend le mot de grâce dans un sens tellement général qu'il +attribue l'existence du mal qui arrive à la grâce de Dieu, appelant +ainsi les combinaisons de sa sagesse et de sa bonté. (_Introd_., t. III, +p. 1118.)] + +[Note 509: S. Thom., _Summ_., prim. sec., qu. CIX, a. 1 et 11.] + +C'est aux théologiens de voir si Abélard est dans la règle, mais +c'est aux philosophes de reconnaître combien sa doctrine se rapproche +davantage des notions rationnelles, ou plutôt des notions du sens commun +sur les rapports de la volonté divine avec la volonté humaine et de la +justice éternelle avec la vertu. + +IV. La connaissance de la nature du libre arbitre conduit naturellement +à ces idées qui, nous l'avons vu, jouent un si grand rôle dans la morale +d'Abélard. Tout le bien et tout le mal gisent dans la volonté. Tout +péché est volontaire en ce que la condition du péché est la volonté +du mal; cette volonté n'est pas celle de l'acte extérieur qui réalise +effectivement le péché, mais du mal moral accompli en nous par cet acte +extérieur. L'acte extérieur ou l'oeuvre est chose indifférente, il en +est de même de la volonté de l'oeuvre. La volonté mauvaise est donc le +consentement au mal qui est, ou serait, ou peut être dans l'oeuvre; le +consentement étant un acte volontaire, et le péché n'étant que dans la +volonté, il n'y a point de péché dans ce qui n'est point volontaire: +le désir, la tentation, la concupiscence, le plaisir, tout cela est +involontaire, il n'y a point de péché dans tout cela. + +Nous avons vu les inconvénients possibles de ces idées; ils +disparaîtraient cependant devant une bonne réponse à cette question: +Qu'est-ce que le mal? Abélard le sent confusément, il entrevoit que +là est le point difficile; on l'aperçoit, lorsqu'il dit qu'il veut +n'appeler péché que ce qui ne peut en aucun cas (_nusquam_) avoir lieu +sans faute[510]. Mais que faire? S'il avoue l'existence d'un bien +invariable, ce n'est qu'en passant; il n'ose dire ce que c'est, ou du +moins lui attribuer une existence absolue, non qu'il ne dise que le +souverain bien est Dieu, et il a raison, mais il n'a pas conçu en Dieu +ni dans le souverain bien la substance absolue du bien, manifestée comme +loi invariable au coeur de l'homme. Il trouverait trop de difficulté à +la faire concorder, cette doctrine, soit avec certaines prescriptions de +la loi religieuse, soit avec certaines dispensations rapportées par la +théologie à la Divinité, soit avec la distribution telle qu'il nous +l'enseigne des peines et des récompenses; il la jette donc de côté, et +il dit ou fait entendre que, le bien ou le mal dépendant de la volonté +de Dieu, le bien méritant ou la vertu, le mal déméritant ou le péché, +c'est l'obéissance ou la désobéissance. Le principe moral, c'est donc +l'amour de Dieu. + +[Note 510: _Eth._, c. XIV, p. 657, et ci-dessus, p. 464.] + +Toute autre solution était impossible, ou du moins n'était possible que +s'il eût fait un pas de plus dans la voie du rationalisme et cherché le +bien en lui-même, sauf à le réaliser ensuite dans la substance de la +Divinité. Cette doctrine, la vraie doctrine philosophique, non pas +absolument inconnue d'Abélard, car Platon avait transpiré jusqu'à lui, +mais qui dépassait trop la hardiesse de sa pensée et les forces de +sa méthode pour qu'il pût la pleinement concevoir, lui aurait paru +d'ailleurs plus difficile encore à concilier avec les croyances communes +de l'Église. + +V. Enfin, un point qui semble accessoire, quoique j'y voie encore +une conséquence du principe général de la morale d'Abélard, c'est sa +critique du sacerdoce dans la direction des âmes. Si la volonté est +seule coupable, si les oeuvres sont indifférentes, s'il faut chercher +dans l'âme du pécheur la source du bien et du mal, du mérite ou du +démérite, il suit que les oeuvres satisfactoires n'ont pas de vertu par +elles-mêmes; toute leur vertu est dans le sentiment avec lequel on +les accomplit. Il faut alors de la part des prêtres qui dirigent les +consciences beaucoup de piété et de pénétration; il importe qu'ils +n'attribuent pas aux signes extérieurs, méme aux formalités +sacramentelles, une importance et une puissance indépendantes de la +partie morale de la confession. Que les pénitents se gardent donc de +mettre toute leur sécurité dans la fidélité extérieure à certaines +observances; les mourants ne sauraient se contenter d'une confession +sans réparation; les vivants, ainsi que les mourants, ne doivent +pas porter une confiance illimitée à des confesseurs aveugles ou +superficiels, ils doivent chercher des juges sérieux, sincères, +clairvoyants; car le pouvoir de lier et de délier n'est pas comme les +pouvoirs de ce monde, dont les décisions ont leur effet pourvu qu'elles +soient en forme. Le prêtre, l'évêque même qui néglige les points +essentiels de la pénitence et de la confession, ou la componction, +l'humilité, la prière, ne prononce qu'une parole vaine quand il absout, +quand il condamne, même quand il excommunie. L'erreur on la légèreté en +ces matières représentent bientôt les formalités comme si exclusivement +nécessaires, et l'autorité sacerdotale comme si absolue, qu'on s'imagine +qu'un sacrifice quelconque fonde un droit à la rémission des péchés, +et qu'une absolution donnée n'importe à quel prix est ratifiée dans le +ciel. De là la vente des messes et des indulgences. + +Abélard, dont nous venons de retracer le raisonnement, est, comme on l'a +vu, sévère sur ce point, et sa sévérité ne peut qu'être approuvée; elle +n'est peut-être pas ce qui lui a le moins aliéné l'Église. Quelques-uns +des abus qu'il attaque étaient déjà bien établis, bien généraux, et +partant bien puissants; d'ailleurs c'est le caractère du clergé de ne +pas souffrir qu'on blâme ce qu'il désapprouve dans son propre sein. +Abélard s'anime toujours quand il aborde les vices ou les préjugés des +prêtres de son temps, et sa sévérité se passionne tout à coup. Ses +ouvrages abondent en traits d'une satire amère contre les moines ou même +contre le clergé séculier; on sent qu'il se venge[511]. Cette fois +il s'attaque jusqu'aux évêques, c'était provoquer à coup sur une +condamnation. + +[Note 511: Aux exemples que nous avons rapportés ou pourrait ajouter +D'autres preuves très-vives, et les prendre jusque dans ses sermons; +comme dans le sermon xxviii, prêché en l'honneur de sainte Suzanne +devant les religieuses du Paraclet. Il y déclame fortement contre les +désordres des ecclésiastiques, dont il compare la conduite à celle des +deux vieillards, car la chaste Suzanne est la sainte qu'il préconise, +et il s'écrie: «Audistis et vos, tam presbyteri quam clerici, judicium +vestrum, qui circa sponsas Dei aliqua de causa convenantes, vel eis +familiaritate qualibet adhærentes, tanto a Deo longius receditis, quanto +eis turpiter amplius propinquntis.... Cum apud ipsas missarum solemnia +celebratis, vel ad infirmas ventre cogimini, sæpo, ut audio, earum ori +hostias porrigitis manibus illis quibus...» Je ne veux pas exprimer même +en latin le reproche que la rude franchise du prédicateur proférait en +chaire. (_Ab. Op._, p. 935.)] + +Elle ne lui manqua point. Cependant nous sommes de l'avis des auteurs de +l'_Histoire littéraire_; il n'était pas condamnable pour avoir dit que +le pouvoir de lier et de délier n'avait été donné qu'aux apôtres et +non à leurs successeurs. Sa pensée, bien que l'expression prête à +l'équivoque, est que les apôtres seuls ont eu le pouvoir réellement et +absolument efficace, c'est-à-dire la certitude de l'exercer avec un +effet infaillible. Quant à ce qu'on appelle le pouvoir des clefs, comme +attribution sacerdotale, il ne le conteste pas, il en critique l'usage. +«En suivant le fil de son raisonnement, disent les bénédictins, on +voit qu'il ne parle que du pouvoir de discernement et non de celui de +juridiction[512].» + +[Note 512: _Hist. littér._, t. XII, p. 128.] + +Mais ce qu'on pouvait observer, c'est qu'ici encore la tendance +générale de sa doctrine se manifeste. Il semble disputer au pouvoir +ecclésiastique toute action mystérieuse qui remonterait de la terre au +ciel, et réduire sa prérogative à une présomption de discernement, à +une autorité morale de science, d'expérience et de piété, garantie +temporellement par le caractère extérieur du sacerdoce. Dans tous ses +chapitres sur la pénitence et la confession, il est parlé d'humilité, de +prière, d'amour de Dieu, de remords de lui déplaire, de _gémissement +du coeur_; mais nulle part il n'est vraiment question de sacrement, +c'est-à-dire d'une communication mystérieuse, invisible et actuelle +de la sainteté et de la justice, réalisée et constituée par un signe +visible. Il ne nie pas, mais il se tait. Partout où s'avance Abélard, +le merveilleux recule; encore une fois, c'est là le rationalisme. Son +Éthique en est plus profondément empreinte que sa théologie dogmatique; +nous n'hésitons pas à la regarder comme son ouvrage le plus original. + + + +CHAPITRE VIII. + +OPUSCULES DIVERS.--_Expositio in Hexameron.--Dialogus inter philosophum, +judaeum et christianum._ + +Rien n'est plus grand et plus obscur dans toute l'Écriture sainte que le +commencement de la Genèse. Rien n'aurait plus besoin d'interprétation, +si l'esprit humain pouvait élever ses conjectures à l'égal des +difficultés de la création. Cependant les philosophes chrétiens n'ont +pas reculé devant cette tâche audacieuse; et plusieurs, à l'exemple de +saint Jérôme, ont entrepris d'expliquer l'inexplicable; car l'oeuvre des +six jours est moins pénétrable qu'aucun problème purement rationnel, si +obscur qu'il puisse être; le fait ici est encore plus mystérieux que +l'idée, et il est peut-être moins téméraire de se hasarder à dire +comment de l'essence de Dieu devait naître le monde que de raconter +comment il est né. Mais Héloïse ne croyait pas qu'aucune question fût +au-dessus d'Abélard. + +«Ma soeur Héloïse, chère autrefois dans le siècle, plus chère +aujourd'hui dans le Christ, tu me demandes et même tu me supplies +de t'expliquer ces choses[513], et avec d'autant plus de soin que +l'intelligence en est plus difficile. C'est un travail spirituel pour +toi et pour tes filles spirituelles. Et moi, je vous supplie à mon tour, +puisque ce sont vos instances qui m'y engagent, obtenez-moi en priant +Dieu la puissance d'y réussir. Je commencerai par la tête; que vos +prières me soutiennent dans l'étude de cet exorde de la Genèse.... Si +vous me voyez faiblir, attendez de moi cette excuse de l'apôtre: «Je +suis devenu insensé, vous m'y avez contraint.» (II Cor. XII, 11.) Sur +l'ordre d'Héloïse, et guidé par saint Augustin, il entreprend donc une +exposition de l'Hexameron, _Expositio in Hexameron_. Ce titre était en +quelque sorte consacré, et l'oeuvre des six jours avait été l'objet de +plus d'une recherche[514]. Abélard en promet une explication historique, +morale et mystique. + +[Note 513: _P. Abaelardi Expositio in Hexameron.--Thes. nov. Anecd._, t. +V, p. 1361. Il s'agit des trois parties les plus difficiles peut-être de +l'Écriture, le commencement de la Genèse, le Cantique des Cantiques et +la prophétie d'Ézéchiel. Il ne paraît avoir traité que de la première +partie; encore la dissertation n'est-elle pas terminée.] + +[Note 514: Il y a un Hexameron dans les oeuvres de saint Basile, de +saint Ambroise et d'autres Pères.] + +L'ouvrage répond peu à ces promesses. C'est une glose qui suit le texte +ligne à ligne, et l'explique tantôt suivant la lettre, tantôt suivant +l'esprit, sans unité et par remarques détachées. Ainsi, dans ces mots: +_Dieu créa... l'esprit du Seigneur était porté sur les eaux.... Dieu +dit...._ Abélard retrouve la première expression du dogme de la Trinité, +le Père, le Saint-Esprit, le Verbe. Plus loin, il compare quelques mots +de la version latine aux mots correspondants en hébreu, et c'est grâce +à ces passages qu'il s'est donné facilement la réputation de savoir la +langue hébraïque. Je conjecture que presque toute sa science à cet égard +était puisée dans le Commentaire de saint Jérôme. + +Ailleurs il s'attache à concilier le récit mosaïque avec la théorie des +quatre éléments, et il exprime, çà et là, des vues de cosmogonie et +de physique générale d'un très médiocre intérêt. Ainsi, rencontrant +l'_herbe verte_ dans le paradis, _herbam virentem_, le quatrième jour, +c'est-à-dire avant la création du soleil, il recherche comment la +végétation pouvait précéder l'existence de cet astre bienfaisant, et +suppose que la terre plus neuve, plus humide, avait plus de fertilité +par elle-même, ou, qu'apparemment, et ceci est plus plausible, avant +que le monde fût achevé, tout était soumis à l'action de la volonté +immédiate de Dieu et non à l'empire, des lois de la nature. Quand les +astres sont créés, ces signes du ciel, _signa coeeli_, il observe avec, +beaucoup de sens que s'ils sont les signes de quelques événements, ce ne +peut être que des événements naturels, comme le cours des saisons et les +accidents météorologiques. Il penche bien à penser avec Platon et saint +Augustin que les astres sont animés; mais il ne prend plus ici, comme +dans l'_Introduction à la théologie_, le Saint-Esprit pour l'âme ou le +principe de l'âme du monde matériel. Et d'ailleurs il ne se refuse pas à +croire tout simplement que le mouvement régulier et stable des +planètes peut être rapporté à la volonté de Dieu qui, dans les causes +primordiales, tient lieu de la force de la nature. Cette idée est +grande, et tôt ou tard la science humaine y est ramenée. + +L'astronomie n'est au fond pour lui qu'une science naturelle; il n'admet +pas qu'elle puisse servir à prévoir les futurs contingents, c'est-à-dire +les faits qui peuvent arriver ou ne pus arriver, comme, par exemple, +tous ceux qui dépendent de notre libre arbitre. Les futurs naturels sont +déterminés dans leurs causes, Ils peuvent se prédire; la mort suivra +le poison, la pluie suivra le tonnerre, et la sécheresse ou l'humidité +excessive amènera la stérilité. Plus d'un fait est connu de la nature, +_cognitum naturae_, sans être connu encore de nous. Ainsi le nombre des +astres est pair ou impair; mais nous n'en savons rien. Le bruit +est susceptible d'être entendu, même quand personne n'est là pour +l'entendre, et le champ est cultivable, bien qu'il n'y ait personne +pour le cultiver. «Mais l'astronomie étant une espèce de la physique, +c'est-à-dire de la philosophie naturelle, comment des philosophes +pourraient-ils découvrir par elle ce qui est inconnu à la nature même?» +Seulement, comme les médecins peuvent, de la constitution des corps, +tirer beaucoup de pronostics relativement aux maladies, les habiles dans +la science des astres peuvent y puiser sur le cours des saisons, bien +des notions utiles à l'agriculture et à la médecine. Mais ceux qui, sur +la foi de l'astronomie, promettent quelque certitude touchant les +futurs contingents, professent une science non pas astronomique, mais +diabolique. Pour la mettre à l'épreuve, interrogez-les sur une chose +qu'il dépende de vous de faire ou de ne pas faire, ils n'oseront +répondre. S'ils ont quelque divination, elle leur vient du diable +_qu'ils consultent[515]. + +[Note 515: «Diabolus quam consulunt.» _Hexam_., p. 1384-1388.] + +Abélard rencontre en passant quelque chose qui intéresse la création des +espèces. C'est à ces mots: _Creavit_.... omnem amimam viventem atque +motabilem (sic), quam produxerant aquaoe in species suas_. Cela +signifie, dit notre commentateur, que Dieu créa toute âme, c'est-à-dire +_tout animé_ en telles ou telles espèces (_tales in species_); c'est +comme s'il était dit que Dieu a créé tout animé, quant à l'espèce et non +quant au nombre, toutes les espèces et non tous les individus. Lorsqu'il +est dit plus tard que Dieu se reposa, il faut entendre qu'il cessa de +créer, non des individus, mais des espèces, celles-ci étant désormais +toutes préparées. Le commandement: _Croissez et multipliez_ ne s'adresse +qu'aux individus. Le sixième jour, Dieu dit: «_Producat terra animam +viventem in genere suo jumenta_, etc. Il s'agit de la création des +animaux terrestres; _toute âme vivante en son genre_ équivaut à tout +animé vivant dans son genre. Les animaux vivent en effet dans leur +genre, bien qu'ils meurent comme individus. «Ils vivent dans leur genre, +c'est-à-dire dans leur espèce, ceux qui furent créés les premiers, +quoiqu'ils ne vivent plus en soi. C'est ainsi qu'on dit d'un tyran +mort qu'il vit dans ses enfants[516].» Ceci est-il du réalisme ou du +nominalisme? + +[Note 516: Cf. _Dialectica_, p. 224 et 251.] + +Quant à la création de l'homme, une seule remarque. Dieu dit: Faisons +l'homme, _faciamus hominem_; et aussitôt Dieu créa l'homme, _creavit +Deus hominem_. Ce pluriel _faciamus_, exprime que c'est la Trinité +tout entière qui aura dans l'homme son image. Dieu invite, convoque en +quelque sorte par cette parole les trois personnes à la création de +l'être qui reproduira au plus haut degré la puissance, la sagesse +et l'amour; c'est-à-dire qui retracera le mieux les trois personnes +divines. + +«Et Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites, et elles étaient +très-bonnes, _valde bonæ_. Dieu ne jugea donc pas qu'il y eût rien à +corriger en elles. Elles avaient reçu toute la perfection qu'elles +pouvaient recevoir; il n'était pas convenable qu'elles en reçussent +davantage, suivant cette pensée de Platon que le monde ayant été fait +par un Dieu tout-puissant et sans envie, n'aurait pas pu être fait +meilleur[517]. C'est ce que Moïse a considéré quand il a dit que +toutes les choses créées étaient bonnes, quoiqu'il n'ait été accordé à +personne, pas même à lui, de rendre compte de toutes. Ce ne sont pas +les choses chacune en soi, ce sont toutes les choses ensemble qui sont +très-bonnes. Saint Augustin l'a dit: Chaque chose est _bonne_ en soi, +mais toutes les choses prises ensemble sont _très-bonnes_. Car celles +qui, considérées en elles-mêmes, paraissent ne valoir rien ou valoir +peu, sont très-nécessaires dans l'ensemble général.» S'il y a de +mauvaises choses, il faut songer que l'orgueil des mauvais anges et le +péché de l'homme les ont introduites dans le monde; mais ni les anges +ni l'homme n'avaient été créés mauvais. «Tous les ouvrages de Dieu sont +bons et toute créature est bonne, n'ayant en elle ni mal ni péché par +son origine de création. Dieu accorde à chacune ce qui lui convient, +en sorte que chacune est faite par lui, non-seulement bonne, mais +excellente, c'est-à-dire très-bonne, _valde bona_, et non-seulement par +la première création, mais encore tous les jours, lorsque, par l'effet +des causes primordiales, elles naissent et se multiplient.» La +désobéissance première de l'homme a seule altéré cet ensemble de la +création. Aussi le premier devoir est-il encore l'obéissance à Dieu. + +[Note 517: _Timée_, t. 1, p. 87 de la trad. de M. H. Martin.] + +Toutes ces observations appartiennent au commentaire historique[518]. +Le moral et le mystique qui viennent ensuite sont très-courts et assez +insignifiants. De là l'auteur passe au second chapitre de la Genèse, et +nous n'avons son exposition que jusqu'au XVIIe verset. Il n'y a rien à +remarquer dans cette partie de l'ouvrage, et ses recherches, soit sur la +topographie du paradis et ses conséquences géographiques, soit sur la +question de savoir si l'arbre de vie était un figuier ou une vigne[519], +soit enfin sur la langue que Dieu parla à l'homme et le serpent à la +femme, n'ont pas même un mérite de singularité. + +[Note 518: _Hexam._, p. 1365-1402.] + +[Note 519: Il est porté à croire que c'était une vigne. (_Hexam._, p. +1409.---_In natal. Dom._, serm. ii, _Ab. Op._, p. 744.)] + +En tout, nous ne pouvons souscrire aux éloges que quelques auteurs ont +donné à l'Hexameron[520]. Le commentaire que, quatre ou cinq siècles +auparavant, Bède avait donné du commencement de la Genèse nous paraît +supérieur; celui de Scot Érigène s'élève à une tout autre hauteur, et il +étonne encore aujourd'hui par la profondeur et la hardiesse, tandis que +nous ne pouvons rien apercevoir de fort ni d'ingénieux dans tout ce que +suggère à notre interprète le merveilleux récit qu'il prend pour texte; +ce commentaire ne nous paraît avoir de prix que par les preuves qu'il +fournit de l'instruction variée de l'auteur. Encore serait-il possible, +je crois, de découvrir les sources de cette instruction, et de trouver +çà et là dans saint Augustin, saint Jérôme et Boèce, les principaux +passages dont il a composé le pastiche de sa science. Mais cela même +serait curieux et donnerait lieu à d'intéressantes recherches sur +l'origine et l'état des connaissances à cette époque du moyen âge. + +[Note 520: Entre autres les éditeurs de l'ouvrage, Durand et Martène. +(_Observ. prær_., p. 1361.)] + +Quant à celle où l'ouvrage fut composé, elle est, d'après le prologue, +évidemment postérieure à l'installation d'Héloïse au Paraclet. Je +crois même qu'elle l'est à la rupture d'Abélard avec le couvent de +Saint-Gildas. L'ouvrage serait donc des dix dernières années de sa vie. +Les bénédictins, qui l'ont publié, pensent même, qu'il fut écrit à +Cluni. Cette conjecture nous paraît dénuée de preuves et exempte +d'objections. Ils se fondent sur ce qu'en parlant de l'âme du monde, +Abélard ne la confond plus avec le Saint-Esprit; ils voient là qu'il +était converti et corrigé, mais il pouvait avoir changé d'avis sur ce +point, avant que le concile de Sens eût pris soin de le condamner; nous +voyons dans la Dialectique une rétractation formelle de cette opinion; +et ce n'est pas une preuve directe que la Dialectique ait été composée à +Cluni. Rien n'empêche cependant de lui donner cette date[521]. + +[Note 521: _Hexam. Obs. præv._, p. 1381 et 1385.--Voyez ci-dessus, t. 1, +c. vi, p 405 et dans ce volume, c. ii, p. 197 et 223.] + +Nous ne dirons que peu de chose de quelques opuscules d'Abélard qui +complètent la série de ses ouvrages publiés sur la théologie. Il avait +écrit aux filles du Paraclet une épître ou exhortation à l'étude des +lettres[522]. Dans cette composition assez remarquable, il exalte +ensemble et le prix de l'étude, et l'utilité des langues, et la +nécessité de l'instruction littéraire pour l'intelligence de la foi, et +l'érudition rare de l'abbesse, et l'avantage qu'il y aurait à voir la +science renaître avec éclat chez les religieuses, lorsqu'elle a péri +chez les moines. Nous avons déjà cité un fragment de cette épître +qui mérite d'être lue. Elle excita la curiosité et l'émulation des +religieuses et de leur supérieure, qui, en leur nom, écrivit au maître +pour lui soumettre les questions de leur ignorance. «Toi, qui es aimé de +beaucoup, mais le plus aimé parmi nous... rappelle-toi ce que tu nous +dois et ne tarde pas à t'acquitter. Nous, les servantes du Christ et +tes filles spirituelles, tu nous a réunies dans ton propre oratoire, et +enchaînées au service divin; sans cesse tu nous exhortes à nous occuper +de la parole divine et à faire des lectures sacrées. Tu nous as bien +souvent recommandé la science de l'Écriture sainte comme étant le miroir +de l'âme; l'âme, disais-tu, y voit sa beauté ou sa difformité, et tu ne +permettais pas à une épouse du Christ de manquer de ce miroir-là, si +elle avait à coeur de plaire à celui à qui elle s'était vouée; et tu +ajoutais que la lecture des Écritures non comprise était comme le miroir +placé devant les yeux d'un aveugle. Excitées par tes conseils, mes +soeurs et moi, en cherchant à «t'obéir... nous avons été troublées par +une foule de questions, et la lecture nous devient plus difficile; +plus nous ignorons, moins nous aimons....» Et elle soumet à son maître +quarante-deux questions qui ont été recueillies avec les réponses sous +ce titre: _Heloissæ paraclitensis diaconissæ problemata, cum mag. +P. Abælardi solutionibus_[523]. Ces problèmes sont des difficultés +suggérées par la lecture du Nouveau Testament; quelques-unes ne roulent +que sur le texte ou sur quelques événements du récit évangélique. Un +petit nombre ont une importance doctrinale. + +[Note 522: _Ab. Op._, epist. vi, _De Studio litterarum_, p. 251.] + +[Note 523: _Ab. Op._, pars II, p. 384-451.] + +Parmi celles-ci, on en peut distinguer plusieurs. 1° La question XIII, +touchant le péché contre le Saint-Esprit.---Abélard pense que le péché +remissible contre le Fils est celui qui consiste à lui contester sa +divinité, non par malice, mais par une invincible ignorance; tandis que +le péché irrémissible contre le Saint-Esprit est celui de l'homme qui, +sciemment et méchamment, retire à la bonté de Dieu, c'est-à-dire à +l'Esprit-Saint, ce qu'il attribue à un malin esprit. C'est un péché plus +grave que celui du diable même. Car le diable, dans son orgueil, ne +paraît pas être allé jusqu'à ce blasphème, d'accuser Dieu de méchanceté; +un tel crime ne mérite point de grâce, tandis «qu'il convient à la +piété comme à la raison que tout homme qui, par la loi naturelle, +reconnaissant un Dieu créateur et rémunérateur, s'attache à lui +d'un zèle assez grand pour ne chercher jamais à l'offenser par ce +consentement qui est proprement le péché, ne puisse être jugé digne de +damnation. Ce qu'il est nécessaire qu'il apprenne pour son salut lui est +révélé avant la fin de la vie ou par inspiration ou par quelque message +qui lui est envoyé, comme nous le lisons du centurion Corneille[524].» + +[Note 524: _Ab. Op._, pars II, p. 407. (Voyez aussi ci-dessus, c. VII, +p. 471.)] + +2° La question XIV sur les sept béatitudes[525].---Abélard pense que la +béatitude est promise à celui qui, par l'esprit, _spiritu_, est tout ce +que dit le Sauveur, pauvre, doux, pacifique et le reste. Il n'admet donc +pas que le _pauvre d'esprit_ soit par là même un bienheureux. Rien au +monde, je crois, ne l'eût déterminé à faire une vertu ni une grâce +divine de l'indigence intellectuelle. Ceux-là, selon lui, sont _pauperes +spiritu_, qui se font pauvres par l'esprit, c'est-à-dire qui, dédaignant +les voluptés corporelles, s'élèvent par l'esprit au-dessus des richesses +mondaines, et s'en dépouillent spirituellement en les foulant aux pieds; +et je doute que cette interprétation ne soit pas la meilleure. + +[Note 525: _Ibid._, p. 408.] + +3° Les questions XV, XVI, XVIII et XXV[526], toutes relatives à la +différence de la loi ancienne à la loi nouvelle.---Dans ses réponses, +Abélard développe le thème connu que la nouvelle loi est une loi +de perfection morale, qui règle l'intérieur de l'homme, tandis que +l'ancienne s'adressait surtout à l'homme, extérieur, et qui punit +l'intention et non pas seulement l'acte matériel; d'où il suit que le +péché est dans le consentement de l'esprit, et que l'âme est absoute par +la bonne volonté ou par l'ignorance invincible. + +[Note 526: _Ibid._, p. 416, 417, 424 et 427.] + +Nous retrouvons partout les doctrines religieuses et morales exposées +dans les grands ouvrages d'Abélard. + +Ses autres écrits théologiques sont trois expositions de l'Oraison +dominicale, du Symbole des apôtres et du Symbole d'Athanase; on lui +attribue également, mais à tort suivant les auteurs de l'_Histoire +littéraire_, un résumé des diverses hérésies et des textes auxquels +elles sont contraires, _Adversus hæreses liber_[527], ainsi qu'un +catéchisme incomplet qui, sous le nom d'_Elucidarium_, figure parmi les +ouvrages apocryphes de saint Anselme[528]. Mais ce serait prolonger sans +intérêt notre travail que de s'arrêter à des écrits détachés qui, lors +même qu'ils sont authentiques, ne témoignent guère que de l'ardente +activité d'esprit de leur auteur. + +[Note 527: _Ab. Op._, p. 359, 368, 381, 452.--_Hist. litt._, t. XI, p. +137.] + +[Note 528: _Elucidarium sive Dialogus summam totius christianæ theologiæ +coniplectens._ Il en existait dans les bibliothèques anglaises deux +manuscrits, l'un en latin, l'autre en français (ce dernier pourrait +avoir un certain prix littéraire) sous le nom de saint Anselme; et +l'ouvrage a été imprimé dans l'édition des oeuvres de ce saint donnée +à Cologne en 1573. D. Gerberon a dû l'insérer dans la sienne _inter +spuria_ (p. 457 de l'éd. de 1721). Trithème l'attribue à Honoré d'Autun. +Durand et Martène disent en avoir vu, dans un couvent du diocèse de +Tours, un exemplaire sous le titre d'_Abælardi Elucidarium_ (_Thes._, +t. V, p. 1361). C'est un catéchisme fort incomplet, dont le style ne +ressemble nullement à celui d'Abélard et où ne se retrouve presque +aucune de ses opinions caractéristiques. Le passage le plus remarquable +est un tableau assez piquant des diverses professions de la société +et de leurs chances de salut éternel (c. XVIII, _De variis laicorum +statibus_, p. 474). En voici quelques traits. «Milites? parvi +boni.--Quam spem habeut mercatores? parvam.--Joculatores? +nullam.--Variiartifices? pene omnes pereunt.--Publice poenitentes? Deum +irridentes.---Fatui? inter pueros.--Agricolæ? ex magna parte salvantur, +quia simpliciter vivunt.» Les auteurs de l'_Histoire littéraire_ +adoptent sur l'origine de cet ouvrage l'opinion de Trithème (t. IX, p. +443, et t. XII, p. 133 et 167).] + +Les sermons inspireraient plus d'intérêt[529], S'ils contiennent peu +d'idées saillantes, ils sont du moins un assez curieux monument de l'art +de la chaire au XIIe siècle; à ce titre, ils appartiennent à l'histoire +de la littérature. Ils renferment aussi, bien qu'en très-petit nombre, +des traits de moeurs dignes d'être recueillis, des allusions aux usages +ou aux événements du temps; mais on y chercherait vainement l'éloquence +ou même un art véritable. Un seul, le sermon en l'honneur de sainte +Suzanne, nous paraît offrir quelques traces de talent. L'héroïne du +sermon n'est pas, comme on pourrait s'y attendre, une des saintes +qui ont porté ce nom depuis l'Évangile, mais la Suzanne de l'Ancien +Testament, la chaste Suzanne elle-même, dont la fête se célébrait alors +probablement au 26 janvier, et ce discours n'est qu'une paraphrase du +récit biblique. On y remarque une assez belle peinture de la comparution +de Suzanne devant ses juges et plus d'un mouvement bien senti contre +l'indignité et la tyrannie des faux jugements. L'orateur y prend +occasion du crime des vieillards pour dénoncer avec une singulière +rudesse les scandales de certains membres du clergé[530]. Un panégyrique +de saint Jean-Baptiste lui sert également de texte pour dépeindre par de +claires allusions et pour attaquer avec sévérité la vie des moines, +leur sottise et leurs désordres, en opposant à ce tableau l'éloge des +philosophes[531]. En général, Abélard porte dans ses sermons l'esprit +de liberté et de remontrance qui l'accompagnait ailleurs, et quoique +la plupart aient été prononcés au Paraclet, on est étonné des choses +sérieuses ou hardies qu'il entremêle aux exhortations dogmatiques +destinées à d'humbles religieuses. Mais il enseignait toujours, et tout +auditeur était un disciple. Héloïse n'avait-elle pas commencé ainsi? + +[Note 529: _Ab. Op._, p.729-968.] + +[Note 530: Serm. XXVIII de S. Suzanna, _Ab. Op._, p. 925, 930, 935. +L'Église célèbre aujourd'hui la fête de sainte Suzanne, vierge et +martyre, le 11 août; mais on ne sait pas généralement que Suzanne de +Babylone a été assimilée aux saintes de l'Évangile. Les Bollandistes ne +parlent pas d'elle; mais on peut voir dans Baillet qu'elle est fêtée le +26 janvier. (_Vie des Saints_, t. IV, part. II, p. 20.)] + +[Note 531: Serm. XXXI, p. 946, 953, 968.] + +Nous devons à l'érudition allemande une publication intéressante qui +nous arrêtera plus longtemps. M. Rheinwald, dont nous avons déjà cité le +recueil d'écrits inédits sur l'histoire ecclésiastique, a découvert dans +la bibliothèque de Vienne et publié, avec l'assentiment de M. Neander, +qui occupe en Allemagne une place si élevée dans la science théologique, +un ouvrage d'Abélard dont l'existence était vaguement connue. C'est un +dialogue sur la vérité de la religion chrétienne entre un philosophe, un +juif et un chrétien[532]. L'éditeur n'hésite pas à voir dans cet ouvrage +une imitation des dialogues de Platon qu'il suppose qu'Abélard avait +sans cesse entre les mains[533]. De bonnes raisons nous font douter du +dernier point. Platon était connu à peine des savants de Paris dans la +première partie du XIIe siècle, et le texte en eût été vainement +mis sous les yeux d'Abélard, qui ne l'aurait pas entendu; mais il +connaissait une version du Timée, peut-être avait-il lu dans Boèce +deux dialogues sur l'Introduction de Porphyre traduite par Victorinus; +peut-être quelques-uns des ouvrages philosophiques de Cicéron ayant la +même forme étaient-ils tombés dans ses mains, et d'ailleurs cette forme +avait été dès longtemps introduite dans la controverse chrétienne. Dès +le IIe siècle, saint Justin, le premier des apologistes, avait écrit +son entretien sur la foi avec le juif Tryphon. On connaît les dialogues +théologiques d'Athanase, de Grégoire de Nazianze, de saint Augustin. Au +Ve siècle, on citait les compositions du même genre qu'Évagrius +avait données sous le titre d'_Altercation du chrétien Zacchée_. La +littérature néo-latine avait suivi cet exemple; c'est un dialogue que +le grand traité de Scot Érigène sur la division de la nature. Dans +plus d'un ouvrage on a fait comparaître et discuter la philosophie, +le judaïsme et le christianisme; les recueils sont remplis de ces +conversations fictives où l'on introduit un juif, un incrédule ou un +hérétique qui vient soutenir assez gauchement sa thèse en présence d'un +docteur aisément victorieux[534]. Les beaux traités de saint Anselme ont +souvent la forme de dialogues, et Abélard paraît avoir mis plus d'une +fois dans ce cadre ses idées dogmatiques. On cite de lui[535] plusieurs +dialogues philosophiques dont un seul est sous nos yeux, et la +composition en est trop soignée pour que nous nous bornions à en avérer +l'existence. Voici le début: + +[Note 532: P. Abælardi Dialogus inter philosophum, judæum et +christianum. _Anecd. ad Hist. eccles. pertin._, ed. F. H. Rheinwald, +pars 1. Berol. 1831.] + +[Note 533: _Id. ibid._, prooem., p. x.] + +[Note 534: Le volume du _Thesaurus anecdotorum_ qui renferme +l'_Hexameron_ contient cinq ou six exemples de ces dialogues +théologiques: _Altercatio inter christianum et judæum; Hugonis archiep. +Rotom. Dialogorum libri VII; Disputatio Ecclesiæ et Synagogæ; Dialogus +inter Cluniacensem et Cisterciensem; Disputatio inter catholicum et +paternum hæreticum_. Les oeuvres de saint Anselme, outre ses dialogues +authentiques, en contiennent deux qui lui sont attribués sans preuve, et +où figure un juif parmi les interlocuteurs. (S. Ans., _Op._, p. 513 +et 525.) On peut croire d'ailleurs que de telles discussions devaient +souvent avoir lieu dans la réalité, et on lit dans Grégoire de Tours +le curieux récit d'une controverse entre lui et le juif Priscus, en +présence du roi Chilpéric. (_Récits des temps mérovingiens_, par M. Aug. +Thierry, t. II, 6e récit.)] + +[Note 535: _Hist. litt._, t. XII, p. 132.] + + «Je regardais dans la nuit[536], et voilà que trois hommes, venant + chacun par un sentier différent, s'arrêtèrent devant moi. Aussitôt, + comme dans une vision, je leur demande quelle est leur profession + ou pourquoi ils viennent à moi. Nous sommes des hommes, disent-ils, + attachés à diverses sectes religieuses, car nous faisons profession + d'être tous également adorateurs d'un seul Dieu, et cependant nous + le servons avec une foi différente et par une vie qui n'est pas la + même. Un de nous, gentil, de ceux-là qu'on nomme philosophes, se + contente de la loi naturelle; les deux autres ont des lois écrites; + l'un est appelé juif, l'autre chrétien. Depuis longtemps nous + conférons et disputons ensemble, touchant nos diverses croyances, et + nous sommes convenus de nous soumettre à ton jugement. + + [Note 536: «Aspiciebam in visu noctis.» _Dialog._, p. 1.] + + «A ces mots, fortement étonné, je leur demande qui les a décidés et + réunis ainsi, et par quelle raison surtout ils m'ont choisi pour + juge. Le philosophe se charge de me répondre: C'est par mes + soins, dit-il, que ce dessein a été arrêté; car c'est le fort des + philosophes que de chercher la vérité par le raisonnement et de + suivre en tout, non l'opinion des hommes, mais la direction de la + raison. Attentif de coeur aux leçons de nos écoles philosophique, + une fois instruit tant des raisons que des autorités qu'on y donne, + je me suis ensuite appliqué à la philosophie morale, qui est la fin + de toutes les sciences; c'est pour elle seule, il me semble, qu'il + faut goûter de tout le reste. Éclairé par elle suivant les forces + de mon intelligence en ce qui concerne le souverain bien et le + souverain mal, et les choses qui font l'homme heureux ou misérable, + j'ai dès lors examiné à part moi les sectes diverses entre + lesquelles le monde est aujourd'hui divisé, et après les avoir + étudiées et comparées, j'ai résolu de suivre ce qui serait le plus + conforme à la raison. Je me suis donc adressé à la doctrine des + juifs et des chrétiens, et discutant la foi, les lois et les + arguments des uns et des autres, j'ai reconnu que les juifs étaient + des sots, les chrétiens des insensés; souffre que je parle ainsi, + toi qu'on dit chrétien. J'ai conféré longtemps avec eux, et notre + discussion n'étant point arrivée à son terme, nous avons résolu de + déférer à ton arbitrage les raisons des deux parties. Nous savons, + en effet, que ni les forces des raisons philosophiques ni les + monuments des deux lois écrites ne te sont inconnus.... Puis, comme + s'il me vendait l'huile de la flatterie et qu'il l'épanchât sur ma + tête, il ajouta: Plus la renommée vante la pénétration de ton esprit + et te dit éminent dans la science de tout ce qui est écrit, plus + assurément tu es habile à prononcer un jugement dans cette cause, + soit pour le demandeur, soit pour le défendeur, et à faire cesser la + résistance de chacun de nous. Combien est grande cette pénétration + de ton esprit, combien le trésor de ta mémoire abonde en idées + philosophiques ou sacrées; c'est ce que prouvent tes travaux + continuels dans tes écoles, où l'on t'a vu briller dans les deux + sciences plus que tous les maîtres, plus que les tiens, plus que les + écrivains même à qui nous devons la découverte des sciences; et nous + en trouvons encore l'assuré témoignage dans cet admirable ouvrage + de théologie que l'envie n'a pu supporter et qu'elle n'a + su détruire, mais dont elle a augmenté la gloire par la + persécution[537]. + + [Note 537: «Gloriosius persequendo effecit.» _Dialog._, p. 3.] + + Alors moi: Je n'ambitionne pas, dis-je, la faveur dont vous + m'honorez, quand, écartant les sages, vous choisissez pour juge + celui qui ne l'est pas; car je suis semblable à vous. Accoutumé aux + contentions de ce monde, j'entendrai sans peine des choses qui + sont de celles où j'ai l'habitude de me plaire. Toi cependant, + philosophe, qui, ne reconnaissant aucune loi écrite, te soumets aux + seules raisons, tu ne devras pas estimer bien haut l'avantage de + paraître l'emporter dans la lutte; car à ce combat tu apportes + deux épées, une seule arme les autres contre toi. Toi, tu peux les + attaquer tant par l'Écriture que par le raisonnement; eux, au + contraire, ils ne sauraient t'objecter la loi, puisque tu n'en suis + aucune; ils peuvent d'autant moins contre toi par le raisonnement + que, plus aguerri qu'ils ne sont, tu portes une armure philosophique + plus complète. Cependant, puisque vous êtes d'accord, votre + résolution peut m'embarrasser, mais elle n'éprouvera pas de moi un + refus; j'espère trop retirer quelque instruction de ce débat; car + si, comme l'a dit un des nôtres, nulle doctrine n'est si fausse + qu'il ne s'y mêle quelque vérité, je pense qu'aucune dispute n'est + si frivole qu'elle ne renferme quelque enseignement.» + +La discussion commence, et le philosophe interpelle ses deux +adversaires. Son argumentation est connue; les siècles ne l'ont point +changée. La loi naturelle, dit-il, a tout précédé; elle est une loi +purement morale; le reste est superflu. D'où vient qu'on y ajoute ou +qu'on lui préfère une loi écrite? C'est qu'on s'obstine aux croyances de +son enfance. Chose étrange! L'intelligence humaine avance avec l'âge en +toute chose; dans la foi seule, où l'erreur est si dangereuse, elle ne +fait nul progrès. On se vante de penser ce que pense le vulgaire, de +n'en pas savoir plus que les ignorants, de croire au plus haut degré ce +que l'on comprend le moins; et cependant tel est l'orgueil humain que, +condamnant tous ceux qui ont d'autres croyances, on les déclare déchus +de la miséricorde divine. + +Le juif répond le premier, comme étant en possession de la loi la plus +ancienne. Cette loi, si, comme les juifs le croient, Dieu l'a donnée, +comment seraient-ils coupables de la suivre? Des générations nombreuses +ont passé, depuis que le peuple saint a reçu le saint Testament; elles +en ont religieusement conservé et transmis le dépôt. Si l'on ne peut +forcer les incrédules à recevoir cette tradition, on les défie de la +détruire. Et qu'y a-t-il de plus conforme à la bonté de Dieu que ce soin +qu'il aurait pris de donner une règle à ses créatures? Si la Providence +régit ce monde, ne doit-elle pas, comme les rois de la terre, promulguer +ses lois; et si elle l'a fait, quelle loi est plus ancienne que la loi +juive? Aussi, voyez le dévouement qu'elle obtient et la fidélité qu'elle +inspire. Ici se place une peinture vive et pathétique de la condition +terrible que les juifs ont acceptée pour demeurer attachés à la loi +divine. C'est un tableau vrai de la situation des juifs au moyen âge, et +certainement un des plus beaux morceaux qu'Abélard ait écrits[538]. + +[Note 538: _Dialog._, p. 8-12.] + +Le philosophe rend justice au zèle des Hébreux; mais la question est de +savoir si ce zèle est conforme à la raison. Point de secte qui ne pense +obéir à Dieu, et cependant la secte juive se croit la seule qui soit +dans le vrai. Or, avant que la loi fût donnée sur le Sinaï, les saints +patriarches, bornés à la loi naturelle, étaient agréables à Dieu; et +tandis que la loi mosaïque ne leur promet que des biens terrestres, ils +ont perdu les biens terrestres en y demeurant fidèles. La critique que +le philosophe dirige contre cette loi est vive et développée. + +Le juif répond par une apologie très-étendue. Discutant en détail textes +et arguments, il s'attache à prouver que si l'accomplissement de la loi +efface les péchés, elle détruit nécessairement le seul obstacle à la +béatitude. + +La réplique du philosophe est une nouvelle censure des formalités +oiseuses ou bizarres, prescrites par la loi des juifs, et sa conclusion +est l'impossibilité de prouver que de telles additions à la loi +naturelle soient légitimes et efficaces. Il cherche à les décrier par +des raisons prises de l'ordre moral et de la distance qui sépare les +sentiments du coeur humain des prescriptions matérielles d'une loi de +chair. Puis les deux interlocuteurs se tournent vers le juge, qui, avant +de prononcer, dit qu'il veut entendre le chrétien. + +«Et maintenant, chrétien, je t'interpelle,» dit le philosophe, «une loi +postérieure doit être plus parfaite.» Mais le chrétien l'arrête, et lui +demande pourquoi il somme de s'expliquer celui qu'il nommait tout à +l'heure un insensé. Et pourtant cette folie des chrétiens a persuadé les +savants disciples de la philosophie antique! Voici, au reste, l'argument +du chrétien: Si deux lois ne peuvent être conservées en même temps, il +faut maintenir la plus importante; de là, la condamnation de la loi +juive. Le philosophe paraît jusqu'à un certain point souscrire à cette +proposition, et le chrétien poursuit en défendant sa loi. Ce que vous +appelez éthique ou loi morale, nous l'appelons loi divine, dit-il; et il +demande une bonne définition de la loi morale. + +Le philosophe alors prend la parole, et il expose que la science de +cette loi ou la philosophie n'est, en définitive, que la science du +souverain bien. Or, la superstition seule pourrait contester à la raison +d'être l'unique guide dans cette précieuse science. Le christianisme +rejette la foi qui n'est pas fondée sur la raison; et il est sans cesse +forcé de discuter et de s'appuyer sur des textes ou des arguments à la +manière de la philosophie. Et le chrétien s'empresse de reconnaître +qu'il n'est pas en effet de meilleure méthode pour amener un philosophe +à la foi catholique; et, de concert avec son adversaire, ils se livrent +à la recherche du souverain bien. + +Ici, adoptant un procédé assez analogue à celui de Socrate dans Platon, +le chrétien amène le philosophe par des questions dont la conclusion +reste cachée, à concéder, pour arriver à définir le souverain bien, un +certain nombre de propositions, et ils tombent ainsi tous deux d'accord +que le souverain bien de l'homme ou la fin de l'honnête homme est la +béatitude de la vie future à laquelle nous conduisent les vertus. Or, +s'il est vrai que la loi juive n'ait jamais promis cette béatitude, +ce reproche ne peut certes s'adresser à la loi de Jésus-Christ. La +différence entre la philosophie et la foi, c'est que la première tend à +une béatitude humaine, et l'autre à une béatitude divine. Une béatitude +humaine varie suivant les hommes, et c'est du souverain bien absolu et +non relatif a l'homme qu'il faut se préoccuper. + +Après quelques contestations sur ce point, le philosophe, sommé de +définir les vertus qui donnent le souverain bien, développe, suivant les +idées de la sagesse antique, ce que c'est que la prudence, la justice, +la force et la tempérance. Puis, passant aux espèces de ces quatre +genres, il rattache à la justice le respect par lequel on rend soit a +Dieu, soit aux hommes, l'hommage qui leur est dû, la bienfaisance, qui +vient au secours des souffrances humaines, la véracité, qui nous inspire +la fidélité à nos promesses, enfin, la vengeance, _vindicatio_, ou +la ferme disposition à vouloir que le mal commis porte sa peine. Un +principe domine toutes les vertus de justice, c'est que le bien commun +en est la règle, et non pas le bien individuel. Telle est la justice +dans l'âme du stoïcien, dans l'âme de Caton. La justice, au reste, +repose sur deux sortes de droit, le droit naturel et le droit positif. + +La force se divise en magnanimité et en tolérance; la magnanimité est +la disposition à tenter le difficile pour une cause raisonnable; la +tolérance supporte les épreuves de la tentative et y persévère. + +La tempérance se décompose en humilité, en frugalité, en douceur, en +chasteté, en sobriété. + +La prudence est nécessaire à toutes ces vertus; elle les dirige et les +éclaire[539]. + +Le chrétien semble approuver toute cette analyse; puis, revenant à la +recherche interrompue du souverain bien, il demande au philosophe ce +qu'il pense du souverain mal. Comme il résulte de la réponse que le +souverain mal consiste dans les tourments qui attendent dans le monde à +venir l'homme qui les a mérités, le chrétien veut savoir comment, si ce +châtiment est juste, il peut être un mal; car ce qui est juste est bon, +et ce qui est bon est un bien. Et le philosophe, remarquant qu'une peine +peut être bonne sans être un bien, est poussé à cette contradiction +qu'une chose bonne soit le souverain mal, opinion que le chrétien achève +de ruiner, en observant que la faute, qui amène la peine est un plus +grand mal encore que la peine, laquelle ne peut par conséquent être +appelée le souverain mal. Quels sont donc le souverain mal et le +souverain bien? La haine et l'amour de Dieu, ce qui nous rend meilleurs +et ce qui nous rend pires, ce qui nous porte à lui plaire, ce qui nous +pousse à lui déplaire. Seulement il s'agit de l'amour souverain, de la +haine souveraine. Les degrés s'en mesurent sur ceux de la _vision de +Dieu_. Dieu est immuable, invariable; mais on le connaît, on le comprend +plus ou moins, et l'amour croît avec l'intelligence. + +[Note 539: _Dialog._, p 83.] + +Ici le philosophe, qui n'a pas oublié sa dialectique, demande +brusquement si le suprême amour de Dieu étant un accident de l'homme, +le souverain bien est accidentel ou substantiel. C'est la doctrine +du siècle et de la terre, s'écrie le chrétien, qui se repaît de ces +distinctions. Elles importent peu à la vie céleste. Comment d'ailleurs +décider la question, sans l'expérience; et qui a l'expérience de la vie +céleste? Il est indifférent à la béatitude d'être accident ou substance; +puisqu'elle n'est pas en tous, elle n'est pas substance; puisqu'une +fois qu'elle est, elle ne peut cesser d'être, elle n'est pas accident. +Qu'est-elle donc? Dieu, Dieu même; Dieu est proprement le souverain +bien, et participer à la vision, à la connaissance de Dieu, est +véritablement la béatitude. + +Le philosophe ne conteste pas, mais il demande si la vision de Dieu est +bornée localement, et comme il lui est répondu que partout où sont les +âmes, elles peuvent trouver la béatitude dans la participation à la +vision de Dieu: Pourquoi donc, dit-il, la béatitude est-elle reléguée +dans le ciel? c'est au ciel qu'est monté _votre Christ_, et l'Écriture a +plus d'un passage où une place est donnée à Dieu. Le souverain bien est +dans le ciel, le souverain mal est en enfer. + +Le chrétien répond par la distinction du sens littéral et du sens +figuré; il faut donner aux expressions un sens parabolique; il faut dans +le récit des faits chercher le sens mystique. Le philosophe revient une +seconde fois au souverain bien, et demande ce que c'est que bien, ce +que c'est que mal; il entraîne ainsi le chrétien dans le labyrinthe des +définitions. Après quelques réflexions sur la difficulté de définir, +celui-ci recherche quelles sont les bonnes et les mauvaises choses, et +il reproduit quelques-unes des idées que nous avons rencontrées dans le +_Scito te ipsum_, ce qui le conduit à la question tant de fois abordée: +Dieu a-t-il fait le mal, et comment le permet-il? Nous connaissons le +sentiment d'Abélard sur cette question profonde, et ce sentiment n'a pas +changé. + +A cet endroit du Dialogue, il semble que nous touchions au point +décisif. Mais par malheur le manuscrit est interrompu: nous n'avons ni +la fin de la controverse, ni la sentence du juge. Cette perte est fort +regrettable. Si le Dialogue contient peu de choses neuves, il est écrit +avec une liberté philosophique et une élégance littéraire qui lui +donnent un véritable prix; la question est fondamentale; elle est +traitée hardiment, et l'on aurait aimé à voir Abélard prononcer à la fin +un jugement net et motivé entre le juif, le philosophe et le chrétien. +Il est probable que son arrêt était une conciliation, en ce sens que +l'identité pour le fond entre la loi naturelle et la loi de Dieu aurait +été déclarée. On eût accordé au philosophe que, par la raison, la +science et la vertu, il pouvait s'élever à cette pureté d'âme et de vie +qui plaît à Dieu, et qui, étant le meilleur fruit de l'amour qu'on +lui porte, préjuge et suppose en quelque sorte cet amour. Mais cette +concession ne lui eût été faite qu'à condition de reconnaître que la +loi de Dieu selon l'Évangile, plus parfaite, plus authentique, plus +explicite, rendue plus sainte et plus aimable par le divin sacrifice +du Christ, consacre la vraie philosophie, mais aussi l'achève et la +remplace, et que la sagesse des sages n'est plus en droit de se tenir +séparée de la foi des chrétiens. Quant au juif, dans ce compromis, je ne +sais trop quelle aurait été sa part; je crains bien que ce ne fût lui +qui payât les frais du procès. Tout au plus lui aurait-on accordé que +la loi mosaïque avait été une traduction, même un complément de la loi +universelle, appropriée à un peuple, nécessaire pour un temps, mais +qu'elle devait se fondre et disparaître dans le sein de la loi +chrétienne. C'est du moins là l'opinion que déjà nous avons entendu +soutenir par Abélard, et rien n'annonce dans tout cet ouvrage qu'il +l'eût abandonnée[540]. + +[Note 540: Le Dialogue est suivi dans le manuscrit de deux courts +fragments que M. Rheinwald a publiés. L'un est une exhortation adressée +par un maître à son élève qu'il appelle son fils chéri, et qu'il loue +d'avoir remarqué dans le Dialogue du maître Pierre ce qui y est dit du +souverain bien, et le trouvant insuffisant, d'avoir fait sur ce point de +nouvelles recherches et rédigé quelque dissertation. L'autre fragment +est une partie, ou de cette dissertation même, ou plutôt d'une note sur +la même question, que le maître en finissant a promise à son élève. Le +tout semble un travail d'école. (_Dialog_., p. 125-180.)] + +Tous les principes d'Abélard sont respectés ou reproduits dans cet +ouvrage. Rien donc, pour le fond des idées, n'empêche de le lui +attribuer. La forme est nouvelle; le style diffère de celui auquel il +nous a habitués. Le ton est plus dégagé et l'expression plus vive et +plus moderne. Mais dans le cadre imaginaire où il place la controverse, +il a pu prendre une liberté d'allure qu'il s'interdit, dans ses écrits +didactiques, et l'imitation assez visible des anciens a pu relever et +rajeunir son talent. Il serait bien sévère, parce qu'un ouvrage est +mieux écrit que les autres, de le contester à celui dont il porte le +nom, et nous consentons à en croire M. Rheinwald, qui ne doute pas de +l'authenticité de ce dialogue. Si elle pouvait, au reste, être ébranlée, +il faudrait au moins considérer cette composition comme une fiction +littéraire dont l'auteur aurait entendu faire parler Abélard, comme +Platon fait parler Socrate, comme Cicéron introduit Brutus ou Caton. + +Le monde dure, les siècles passent, l'esprit humain change de croyance, +de méthode ou de langage. Cependant, qui ne reconnaît dans ce dialogue +si longtemps ignoré, qui ne croit lire sur ces parchemins si longtemps +couverts de la poudre des ans, les idées mêmes et les paroles par où +commencerait encore aujourd'hui une controverse sérieuse sur la vérité +de la religion? Nous ne sommes pas de ceux qui méconnaissent les +révolutions de l'esprit humain. Il se renouvelle pour tout ce qui n'a +qu'un temps; il change pour tout ce qui passe. Mettez-le en présence des +questions éternelle, il ne change pas. + + + +CHAPITRE IX. + +RÉFLEXIONS GÉNÉRALES. + +J'ai raconté l'histoire d'un seul homme, et j'ai passé en revue ses +écrits. Si le vrai ne m'est point échappé, il doit être facile à présent +de juger son caractère, son talent, son esprit, et avec tout cela +son influence sur son temps et sur les temps qui ont suivi le sien. +Peut-être me serait-il permis de ne point exprimer des conclusions dont +j'ai donné les éléments, et qui se rencontrent çà et là indiquées dans +cet ouvrage. Je ne saurais, sans d'odieuses redites, développer ici +la pensée générale que doit laisser ce livre à ceux qui auront eu le +courage de parcourir jusqu'au bout les arides sentiers de la philosophie +et de la théologie scolastiques. + +On peut remarquer que personne n'a parlé dédaigneusement ou même +froidement d'Abélard. Tout le monde sait quelle était la sévérité de +Condillac pour tout ce qui n'était pas le XVIIIe siècle, et voici +pourtant ce qu'il écrit: «Une âme avide de gloire se hâte de prendre +son essor. Quelquefois elle se sent comme gênée par la réflexion, et ne +suivant plus que son instinct, elle s'élance, et ne voit que le terme où +elle est ambitieuse d'arriver. Elle peut causer et de grands maux et de +grands biens, et elle diffère en cela des âmes communes qui ne sont pas +seulement capables d'une grande folie. + +Telle était l'âme d'Abélard. Tout ce qui pouvait nourrir une sensibilité +vive avait des droits tyranniques sur elle. Elle ne put donc se refuser +à la gloire, qui se montra sous le fantôme de la dialectique; elle ne +put pas non plus se refuser à l'amour, qui, s'offrant sous les traits +d'Héloïse, se fit un jeu de la dialectique même; et vous prévoyez que +l'une et l'autre lui furent funestes. Mais laissons ses amours[541].» + +[Note 541: _Histoire moderne_, I. VIII, c. v.] + +Peut-être trouvera-t-on le nom d'Abélard plus grand que lui-même; mais +son influence, je le crois, n'a pas été inférieure à sa renommée. +Libre à tout esprit sérieux de condamner ce mélange de témérité et de +timidité, d'orgueil et de faiblesse, de sécheresse et d'ardeur, de +passion et d'égoïsme, qui s'aperçoit au fond de cette âme. Nous tolérons +tout jugement sévère, pourvu qu'en le prononçant on se souvienne que la +nature a tiré plus d'une copie de ce modèle, et que si les hommes d'une +grande intelligence sont sujets parfois à toutes ces misères, ils ne +sont pas les seuls. Je ne consens à me montrer juste avec rigueur envers +la supériorité, que si l'on n'en abuse point contre elle, et je ne +voudrais rien ôter à la gloire au profit de ce qui ne l'obtiendra +jamais. + +Comme écrivain, Abélard ne saurait non plus nous retenir longtemps. Il +n'y avait pas d'écrivains au moyen âge, par l'excellente raison qu'il +n'y avait pas de langue. Le français n'était pas né, et le latin +était déjà une langue morte qu'on employait par nécessité, mais sans +inspiration. Ce latin plus rude que simple, dénué d'ornements, de grâce +et de clarté, ne semblait se prêter en aucune façon à l'imagination +dans le style. Il n'y a peut-être pas dix expressions remarquables +dans l'oeuvre volumineuse d'Abélard; la beauté de la forme y manque +constamment à celle de la pensée; et sans la forme, la pensée a bien de +la peine à être belle. Ne demandez pas au XIIe siècle l'art savant ou +plutôt l'affectation industrieuse avec laquelle les langues anciennes +furent exploitées vers la renaissance. Chose singulière! on vantait, on +lisait alors les grands écrits de l'antiquité, et le goût ne se formait +pas; on les admirait sans parvenir à les sentir. On y cherchait plutôt +des autorités que des modèles. + +Sans le style, que devient le talent? celui d'Abélard triomphe trop +rarement des formes obscures, tourmentées ou pédantesques de la diction. +Seulement de temps à autre, s'échappent quelques traits d'esprit +et brille quelque antithèse ingénieuse. Plus rarement, la parole +s'échauffe, et l'émotion passe de l'âme dans les mots. De courts +passages, en très-petit nombre, de l'_Historia Calamitatum_, une +exhortation pathétique à la résignation et à la piété adressée à celle +qui méprisait l'une et désespérait de l'autre, une peinture animée des +dangers que court la Justice en certains tribunaux de ce monde, et des +misères incroyables de la condition des juifs au XIIe siècle, quelques +invectives passionnées contre les désordres du clergé, enfin une ou deux +prières empreintes de tendresse et de douleur, et ça et là quelques vers +où respire une certaine grâce dans la tristesse, voilà peut-être tout +ce qu'il serait possible d'offrir en preuves de ce qu'on appellerait +aujourd'hui le talent d'Abélard. Presque constamment, il écrit avec +une prolixité toute didactique, avec une abondance de mots et des +complications de tours qui laissent subsister la clarté, mais non la +facilité du style. L'auteur conçoit, divise, développe ses idées dans un +ordre exact, avec une sûreté de raisonnement qui ne se dément point. Il +se comprend parfaitement, et sa pensée peut paraître faible ou fausse, +jamais incertaine et flottante. Il sait rigoureusement ce qu'il dit. +Son style ressemble à une algèbre sans élégance, comme parlent les +géomètres; mais c'est une algèbre, et malgré la multiplicité un peu +confuse des signes, il n'y a point de vague dans les notions. Sa manière +d'écrire tient étroitement à sa manière de penser, mais beaucoup moins +à sa manière de sentir. Il faut donc peu parler de son talent. Sous ce +rapport, il est bien inférieur à saint Bernard. C'est l'homme d'autorité +qui était l'homme d'imagination. + +L'esprit est le grand coté d'Abélard. Subtil et pénétrant, il excelle +par l'exactitude, et il ne manque pas d'étendue ni d'abondance. Il est +original au moins par le choix de ses idées; il est fécond en détails, +en remarques, en arguments, mais peu riche en grandes vues. Il prouve +sa force par sa persistance dans une méthode d'exposition déductive, où +brillent tour à tour les distinctions et les analogies. Encyclopédique +pour le temps, critique de premier ordre, c'est un inventeur médiocre; +et, puisque l'on applique métaphoriquement à l'esprit les dimensions de +l'étendue, disons que le sien a la largeur sans la profondeur. Abélard +était singulièrement propre à captiver et à remplir les intelligences +qui venaient comme faire cortège à la sienne; ce qui parait longueur +quand il écrit, semblait richesse dans son improvisation. On conçoit que +son enseignement dut, comme un grand fleuve, tout couvrir, tout inonder, +tout emporter autour de lui. + +Ainsi s'explique son influence. Ainsi il a pu imprimer un mouvement +à l'esprit humain. Ce grand novateur a peu inventé, mais beaucoup +renouvelé. Les idées qu'il s'approprie se complètent dans ses mains, +et se convertissent en doctrines liées, définies et saisissables. Une +vérité sans conséquences en acquiert avec lui; ce qui était vague +devient précis, un aperçu hasardé se change en proposition fondamentale, +une distinction ingénieuse en classification méthodique. Une forme +scientifique en même temps qu'élémentaire vient envelopper, fortifier, +et pour ainsi dire armer sa pensée. Tout ce qu'il pense se démontre, et +jusqu'à ses rêveries prennent les apparences d'un système. + +C'est ce tour d'esprit peut-être qui aujourd'hui est, au bon comme au +mauvais sens du mot, considéré comme éminemment scolastique. Mais soit +qu'il déplaise ou captive, soit qu'on le croie encore applicable ou +définitivement stérile, on ne peut disconvenir que l'esprit scolastique +n'ait été une des transformations mémorables de cette identité flexible, +de cet indestructible Protée qu'on appelle l'esprit humain. Et comme +cette forme domine dans Abélard, comme nul monument ne la montre portée +au même degré dans aucun autre avant lui, comme nulle renommée ne fut du +XIe au XVe siècle supérieure à la sienne, on est en droit de dire que +l'esprit d'Abélard fut la source principale de l'esprit scolastique, en +d'autres termes, qu'il eut ce rare honneur de donner une forme de cinq +siècles à l'esprit humain. C'est là une certaine création; par là +Abélard est sur la ligne des inventeurs, au moins pour la puissance de +fait et pour la durée de la puissance. Enfin on le peut compter dans +le nombre bien petit de ces hommes dont on imagine que s'ils n'avaient +point paru au monde, les destinées de l'esprit humain n'auraient pas été +les mêmes. + +Je lui donne cet éloge, et je le limite aussitôt, en le motivant sur son +influence plus que sur son génie, et dans l'influence, il y a souvent +de la bonne fortune; celui qui l'obtient n'est pas toujours seul à la +mériter. Abélard fonda plutôt qu'il ne créa la philosophie de l'école +française. Trouvant les idées toutes faites, il les réduisit en système, +et leur donna une telle puissance de propagation, qu'il résulta de son +passage dans l'enseignement, quelque chose de durable quant aux pensées, +quelque chose d'impérissable quant à la méthode. + +Si l'on voit dominer dans sa philosophie l'uniformité du procédé, une +tendance à tout résoudre logiquement, un besoin constant de se bien +comprendre et d'être bien compris, une résistance raisonnée aux +généralités synthétiques, aux hypothèses posées en axiomes, aux +solutions par intuition, si partout se montrent la crainte du vague, +l'amour de l'ordre, de l'évidence, et grâce à cette prétention de +démonstration universelle, une doctrine souvent aride, un peu étroite, +convaincante et insuffisante, qui saisit tout et n'épuise rien, +simplifie souvent au risque d'atténuer, et s'empare de la raison sans +s'égaler à la vérité, ne peut-on pas dire que ces caractères du génie et +du système philosophiques d'Abélard rappellent ceux du génie national, +et surtout dans la philosophie? Serons-nous exposé à trouver beaucoup +d'incrédules en avançant que l'esprit français s'est toujours souvenu +d'avoir été, dans sa laborieuse enfance, élevé sous l'austère discipline +de la scolastique? + +Le rôle que par la scolastique Abélard a joué dans la théologie, +attesterait à lui seul que tout dans cette philosophie n'était pas +formalité vaine, entrave méthodique pour la raison. C'est dans la +théologie peut-être qu'il a le plus innové, non que ses opinions en +elles-mêmes aient laissé beaucoup de traces; mais l'esprit qui les a +dictées, le procédé par lequel il les a établies, les conséquences +auxquelles elles devaient mener, tout appartient à ce qu'on pourrait +appeler le mouvement libéral de l'esprit humain. C'est là une gloire +réelle encore que périlleuse; la raison doit beaucoup à _ces habiles +gens_ que Leibnitz plaignait dans sa prudence et admirait dans son +équité[542]. Abélard fit deux choses: il voulut rendre la théologie +systématique, à l'exemple de la philosophie, en lui appliquant les +formes de la dialectique, et par là il fut comme le Jean Damascène de +son siècle. En même temps et par cette révolution dans la forme, il +servit l'esprit général du rationalisme. + +[Note 542: Voyez ci-dessus chap. I, p. 183.] + +Il ébranla profondément la tyrannie de l'autorité tout en l'invoquant +sans cesse, et comme il mit aux prises par des citations habilement +recueillies et les Pères et les docteurs entre eux, il conduisit +forcément les esprits à reconnaître l'arbitrage de la raison. + +C'est par ces motifs et dans cette mesure que le génie d'Abélard +peut mériter, soit comme éloge, soit comme blâme, le titre de génie +_révolutionnaire_[543]. Ses doctrines le sont moins que sa méthode; +le mouvement de son esprit est plus hardi que ses conclusions. Mais +cependant celles-ci sont en général dans le sens de la liberté de +penser, et si nous les résumons encore une fois dans leur ensemble, on +reconnaîtra peut-être, mieux que dans nos analyses spéciales, combien +sous les rapports de la religion et de la philosophie, elles concordent +avec les idées modernes. + +[Note 543: Cousin, Ouvrages inéd. d'Abélard, _Introd._, p. v.] + +Toute connaissance humaine est originaire des sens. La sensation donne +naissance à l'idée ou conception. Dans la sensation, la sensibilité +connaît par l'intermédiaire d'un organe. Dans la conception, +l'intelligence connaît la nature de la chose perçue dans la sensation, +ou représentée par l'imagination. + +Mais l'intelligence n'a besoin ni de l'organe, ni même de la réalité +sensible pour concevoir, car elle conçoit ce qui n'est pas sensible, le +général, l'abstrait, l'invisible, l'impossible. Son mode d'action est le +jugement; comme régulatrice de son action et d'elle-même, elle est la +raison. Comme essence ou chose, elle est l'esprit. + +L'esprit est dans l'âme ou plutôt il est l'âme en tant qu'intellective, +rationnelle, pensante. L'âme est aussi végétative, sensitive, +_animatrice_; c'est-à-dire qu'elle est nécessaire à la vie animale et à +la vie organique. C'est elle qui souffre et qui jouit, qui veut et qui +pèche, comme c'est elle qui perçoit et qui pense. Ce sont là en elle des +fonctions plus encore que des parties. Il n'y a qu'une âme, substance +simple, unité sans parties; elle est spirituelle. + +C'est surtout comme spirituelle qu'elle est intelligence pure, +c'est-à-dire libre des sens et de l'imagination, et par là analogue ou +semblable à l'esprit divin; car Dieu n'a ni sens ni imagination. Son +intelligence atteint tout directement, et contient tout simultanément. +Par la méditation, par la contemplation, l'esprit de l'homme s'élève et +s'assimile en quelque sorte à l'esprit de Dieu. + +Comme intelligence agissant sous la forme du jugement, l'âme discerne et +décide. Elle décide de l'action, elle discerne le bien et le mal. Elle +est la volonté inséparable de la raison. La volonté est le choix de la +raison. Le libre arbitre est le jugement libre. + +L'homme ainsi fait a la _perceptibilité de la discipline_; il est +capable de la science, toute science dépend d'une science supérieure, +théorétique, qui la juge et qui remonte aux causes, qui est du +ressort de la raison et non de l'expérience; c'est la philosophie. La +philosophie, comme directrice de la science, comme guidant sa marche +et déterminant ses formes, est un art, ou la dialectique; car la +dialectique est l'art de la raison. La science des choses telles +qu'elles sont, est la physique. La science de la nature des choses +telle que nous la concevons, est la philosophie, qui se résout dans la +dialectique; car en traitant des conditions et des règles de la raison, +la dialectique traite de la substance, de la cause, de la matière et de +la forme, du sujet et du mode, du tout et des parties, du genre et des +espèces, c'est-à-dire qu'elle enseigne tout ce qui est abstrait et +général dans les choses, et qui dans l'ordre réel est constitué en +individus. + +Ce qui existe réellement, physiquement, ce qui constitue l'individu +ou l'être, c'est en général la matière et la forme. Il n'y a point de +substance qui ne soit essence, et toute essence ou être est composée de +matière et de forme; sa matière est ce dont elle est, sa forme est ce +qui la fait ce qu'elle est. Ainsi la forme constitutive est essentielle. +Elle est générique, lorsqu'elle transforme la catégorie en genre; +spécifique, lorsqu'elle fait du genre une espèce; individuelle, +lorsqu'elle distingue un individu de l'espèce. La forme est l'élément +créateur, le moyen actuel de la création de l'être, ce qui le fait +passer de la puissance à l'acte. Elle vient de Dieu. + +Mais les essences ne sont pas en elles-mêmes et par elles-mêmes +générales et spéciales. Elles ne sont pas des choses qui soient dans les +choses, qui existent indépendamment des individus. A ce titre, comme +générales ou spéciales, elles ne sont que des universaux, c'est-à-dire +des conceptions universelles, ou des noms significatifs de la conception +de ce qu'il y a de plus ou moins universel dans les choses. Les +abstractions ne sont pas des réalités. + +La proposition, la division, la définition se calquent sur ces +distinctions; elles les reproduisent dans le langage; et c'est ainsi que +la logique ou dialectique donne, dans l'interprétation et l'analyse, ou +dans la science des mots et de l'oraison, une science de la nature des +choses. + +Un seul être, Dieu, déroge par sa nature aux règles de cette science. +Il est substance et il n'a pas de mode; car le mode est une division du +sujet, et Dieu étant simple, il est indivisible. Il est forme, et il n'a +pas de forme, car la forme aussi est un des composants de l'être, et +Dieu n'est pas composé; mais il est forme comme étant une essence +déterminée. Il est sujet et il n'a pas d'accident, car l'accident est +relatif et changeant, et Dieu est absolu et immuable. Il est individu en +ce sens qu'il est unique et singulier, et universel en ce sens qu'il est +infini. + +Ces notions philosophiques sur Dieu constituent une croyance +philosophique en Dieu. S'il existe une autre foi en Dieu, elle ne +saurait être contraire à celle-là; en d'autres termes, la religion +ne saurait être contraire à la philosophie; car la vérité n'est pas +contraire à la vérité. Il y a une foi de la raison. Toute croyance +aux choses invisibles sur des preuves invisibles est de la foi. Or, +l'adhésion de la raison ou par la raison est dans ce cas, un argument +n'étant pas une chose sensible. Elle est donc aussi une foi, la foi +philosophique. Il faut comprendre ce qu'on croit, et assurément aussi ce +qu'on enseigne et ce qu'on apprend. On croit parce qu'on est convaincu, +et la conviction s'opère par l'intelligence. + +La philosophie a pu, en conséquence, s'élever aux mêmes idées, aux +mêmes vérités que la religion. _Elle a connu Dieu_[544]. La raison, +l'intelligence sont communes à la religion et à la philosophie. Si la +raison et l'intelligence sont nécessaires à la foi pour la produire, la +légitimer et l'affermir; là où elles existaient sans la foi, elles ont +dû produire par elles-mêmes au moins tout ce qu'elles ajoutent à la foi. +En d'autres termes, Dieu s'est révélé à toute intelligence. Ainsi les +philosophes avant l'incarnation ont connu les vérités fondamentales de +la morale et de la religion. Ils ont compris les principes des mystères, +pressenti les mystères eux-mêmes, pratiqué les vertus chrétiennes. La +foi n'est donc qu'une réformation de la loi naturelle, et il faut croire +au salut de ceux qui avaient observé cette loi avec discernement et avec +amour. La vie de Socrate est celle d'un martyr[545]. + +[Note 544: Rom. I, 19, 21.] + +[Note 545: Et le martyr Socrate....--VOLTAIRE.] + +Il suit qu'il faut employer la raison contre les infidèles et les +hérétiques, et donner, quoique avec précaution, à la religion, les +formes de la science; car d'abord le raisonnement vaut mieux que la +force contre l'erreur. Puis, la vérité n'est acceptable, dans les +temps de discussion, qu'avec les formes rationnelles, et l'on ne peut +convaincre, sur les points où l'on est en dissidence, qu'à l'aide des +points sur lesquels on s'accorde. + +Toutefois, comme l'esprit des créatures est inégal à la conception et +à l'expression de l'incréé, de même, que les philosophes ont enveloppé +leur pensée et cherché des équivalents et des images pour rendre, les +vérités religieuses, les vérités chrétiennes ne peuvent être exposées +qu'indirectement, et sous le voile des analogies. On ne doit tendre, +quand on les exprime, qu'au plus vraisemblable; il faut renoncer à une +propriété rigoureuse. La théologie rationnelle ne fait qu'approcher de +la vérité. Elle en donne une ombre. + +On a vu que toutes les fois qu'il s'agit de Dieu, les règles et les +expressions de la science sont défectueuses par quelque endroit. Il y a +dans l'Être unique un mystère nécessaire. Dieu est un; son unité ne peut +se comparer avec nulle autre. Ce qu'il y a de plus simple au monde est +encore corporel, c'est-à-dire composé, en comparaison de lui. Il ne +peut donc y avoir en lui de diversité que par l'opération et non par +l'essence; c'est ce qu'on peut appeler une diversité de propriétés. + +Les propriétés fondamentales de la Divinité sont la puissance, la +sagesse, la bonté. Mais tous ces attributs sont coéternels à Dieu, égaux +les uns aux autres, indivisibles dans leur action. Toute oeuvre divine +est l'oeuvre de la puissance, de la sagesse et de la bonté. + +Dieu est le souverain bien, le bien suprême, la plénitude ou la +perfection du bien. Il ne fait donc que le bien; il ne peut faire que le +bien, parce que telle est sa nature. Mais il ne fait que le bien, parce +qu'il ne veut que le bien, et il ne peut faire que le bien, parce qu'il +ne peut vouloir que le bien. Sa puissance répond donc à sa volonté. Sa +puissance en elle-même est illimitée; mais sa volonté est l'instrument +d'une intelligence parfaite et d'une bonté infinie. Il ne peut pas +tout, mais il peut, par lui seul, tout ce qu'il veut. L'acte de sa +toute-puissance est donc réglé nécessairement par sa volonté, par +sa sagesse, par sa bonté. Il n'y a de supérieur à sa puissance que +lui-même. + +Néanmoins il est libre. Car il ne veut le bien que parce que sa suprême +intelligence connaît que le bien est le bien. La liberté consiste à +faire ce qui plaît; mais parce que ce qui plaît dépend de notre nature, +nous ne cessons pas d'être libres en cela. Parce que la nature de +Dieu est d'aimer le bien, Dieu ne cesse pas de le vouloir librement. +Puisqu'il ne veut et ne fait que le bien, il fait tout bien, et tout ce +qu'il fait est bien: tout est bien. Si tout est bien, le mal même a un +bon but; tout a une raison. + +Toutes ces vérités accessibles à la raison n'ont jamais été manifestées +d'une manière aussi complète, aussi saisissante, aussi pratique que par +les faits miraculeux et dans les livres sacrés du christianisme. Il est +donc la vraie religion dans sa plénitude. Il est la révélation de Dieu +et de tous ses attributs, par la médiation de Dieu même. + +Par l'incarnation, par l'Évangile, l'exemple a été donné et le +témoignage a été rendu; les vérités sont devenues aussi claires que la +lumière, les vertus plus parfaites, plus nécessaires, plus faciles. Car +l'amour a été excité par la grâce. C'est en effet la plus grande grâce +de Dieu que la rédemption, Elle a délivré l'homme de l'empire du mal, en +éclairant son esprit, en touchant son coeur. D'une loi de crainte, la +religion est ainsi devenue une loi d'amour. + +L'amour est donc le principe de la piété comme de la vertu. Dieu doit +être aimé parce qu'il est le bien même. L'amour est dû à sa bonté. La +volonté de lui plaire fait tout le mérite de nos actions à ses yeux. +Le péché n'est que le mépris de Dieu, il suit que le bien et le mal +ne résident que dans l'intention. Pour bien faire, il faut avoir +l'intention du bien; pour mériter le salut, il faut vouloir le bien, par +amour pour Dieu même. Le mal commis sans volonté ou sans connaissance +qu'il est mal, cesse d'être le mal. Le bien accompli sans amour est le +bien, mais il est sans mérite aux regards de Dieu. Dieu juge les coeurs +et non les actions. + +Arrêtons-nous ici. Ces pensées ainsi généralisées n'ont pas assurément +l'air des formules d'une sagesse gothique. Si elles ne sont toutes +vraies, elles offrent toutes le caractère libre et philosophique d'une +foi qui ne veut relever que de la raison. A les contempler dans leur +lumineux ensemble, ne vous semble-t-il pas voir dès lors blanchir à +l'horizon les premiers feux de l'astre qui doit se lever sur les temps +modernes? + +Lorsque nous regardons autour de nous, lorsque nous comparons nos +moeurs, nos coutumes, nos lois, nos gouvernements, à ce que nous savons +du passé, il nous semble que tout est nouveau, et que l'on n'a jamais +pensé ce que nous pensons. L'homme, à nous en croire, a changé d'esprit, +et la vérité est une découverte de ces derniers jours. Portons-nous +au contraire une attention plus pénétrante dans l'examen d'une époque +ancienne mais curieuse, dans l'étude d'un grand esprit d'un autre +siècle? tout vieillit autour de nous, nous croyons nous reconnaître dans +nos pères, et toute différence semble s'anéantir entre le passé et le +présent. L'esprit humain n'a plus fait un seul pas, et la raison n'a +rien trouvé. Depuis l'origine des choses, le soleil s'est levé et couché +sans cesse, mais c'est le même soleil, et le monde est tour à tour +assombri des mêmes nuages, éclairé des mêmes rayons. + +Ces jugements contradictoires et alternatifs sont trop naturels pour +être tout à fait trompeurs, et il faut qu'il y ait, avec le temps, dans +le monde moral, plus et moins de changement qu'on ne le suppose. Non, +les hommes du passé ne sont pas ce que nous sommes, mais ils sont ce que +nous aurions été. Le monde est uniforme et divers, et le temps développe +tout, s'il ne crée rien. L'histoire de l'humanité ne se pourrait +comprendre, si l'humanité n'était la même, et n'aurait rien à nous +apprendre, si l'humanité ne changeait pas. + +Mais il y a des temps où l'on est plus frappé des différences que des +ressemblances. Ainsi, dans le demi-siècle qui vient de s'écouler, c'est +aux premières que l'attention semble surtout s'être attachée. On n'a +cessé de remarquer tout ce que le passé offrait de singulier, peut-être +dans l'espoir de faire autrement et mieux que lui. C'est le propre des +époques de grandes tentatives, soit en politique, soit en philosophie. + +Je ne serais pas étonné qu'après avoir relevé jusqu'à l'exagération +les différences des époques, nous ne fussions maintenant enclins à +en apercevoir exclusivement les ressemblances. L'expérience engendre +l'impartialité, et les esprits qu'elle calme, et que, dit-on, elle +désabuse, sont portés à conclure qu'en définitive tout se ressemble, et +qu'il y a sur la terre moins à faire qu'on n'avait dit. On termine avec +des souvenirs ce qu'on a commencé avec des idées, et parce qu'on a +rencontré dans l'homme quelque chose de réfractaire qui ne se plie pas +à tous les caprices des théories, on veut que tout soit vanité, idées, +espérances, théories, et, par conséquent, efforts et dévouements. Tout +est vanité, il y a longtemps que telle est la conclusion de la sagesse, +qui ne trouve _rien de nouveau sous le soleil_. + +On dit que la politique s'applaudira de ce retour à la tradition; mais +nous ne parlons que de philosophie. Dans l'histoire de l'esprit humain, +toutes les fois qu'on creuse un peu profondément, on trouve, pour ainsi +parler, un sol identique; c'est un terrain de première formation qui a +porté toutes les révolutions superficielles. Il en doit être ainsi. La +philosophie recherche des vérités qui ne sont d'aucune époque, et elle +les cherche dans l'esprit humain, le même aujourd'hui qu'au moment +suprême où l'esprit infini le souffla sur la face de l'être qu'il se +donna pour spectateur et pour témoin. Cette double identité, la vérité +éternelle transpirant dans une intelligence dont l'essence ne varie +pas, est le fond même de la philosophie: c'est ce qui fait la valeur +incomparable de cette science. Mais si la vérité ne change point, il +n'en est pas de même de la connaissance de la vérité. On en sait plus +ou moins, et l'esprit humain, multiple en facultés comme en idées, se +développe, se dirige, s'enrichit diversement en des temps divers. Il est +bon, il est nécessaire de s'appuyer sur ce qui ne change pas, de savoir +au moins qu'il y a de l'immutable; mais l'intérêt de l'étude, le +charme de la science, c'est le mouvement; une science surhumaine seule +resterait immobile. Le mot de science lui-même suppose une distinction +entre ce qui connaît et ce qui est connu, et la conscience de notre +nature intellectuelle fait foi d'un effort constant d'égaler la +connaissance à l'inconnu. Ainsi de ce que l'éternel est dans l'objet +de la science, il ne suit pas que la science soit uniforme, immobile, +qu'elle ait la stabilité fondamentale de son objet. Elle cesserait +aussitôt de s'en distinguer, elle s'y joindrait dans une unité +d'essence, et le système de l'identité universelle serait réalisé. C'est +le monde réel, le monde de l'homme, que celui qui allie l'éternel et le +mobile, que celui où tout s'attire au lieu de se confondre, où règne la +relation et non l'identité, où l'unité n'est qu'harmonie. Résignons-nous +donc à croire les choses comme nous les voyons, ayons l'orgueil de nous +fier aux apparences. Sachons la vérité éternelle, croyons la science +mobile. Concevons la stabilité des essences, de l'essence de l'esprit +humain, par exemple, mais admettons qu'il a une histoire comme il +le semble, c'est-à-dire que le temps existe pour lui. Les illusions +nécessaires ne dont pas des illusions, mais des lois de la nature des +choses, et la pensée coïncide avec ce qui est. S'il n'en était pas +ainsi, elle n'aurait ni mystères, ni lacunes; si elle se trompait +elle-même, elle serait contente d'elle-même. Il n'y aurait point de +doute, s'il n'y avait qu'ignorance, et c'est parce qu'on sait de la +vérité, qu'on s'aperçoit qu'on ne sait pas la vérité tout entière. + +C'est à la lueur de cette foi philosophique qu'il faut considérer +l'histoire de la philosophie, et dans cette histoire, ses héros, ses +triomphateurs, ses vaincus, ses martyrs. Tous ils sont de même famille. +La diversité des doctrines et des langages couvre un fonds d'idées +communes. La variété des esprits se produit dans celle des points de vue +et des méthodes; mais ces esprits consacrés à une même science, tendent +au même but, et marchent à pas inégaux, sous des dehors différents, dans +une seule et large voie. Arrivez jusqu'au coeur de leurs systèmes, vous +vous sentirez comme en pays de connaissance. Au fond de la science +de toute époque, vous retrouverez la science contemporaine, mais des +esprits divers pénètrent plus ou moins profondément dans des questions +identiques; et de même que dans les mathématiques il y a des questions +qu'on peut également aborder et représenter ou résoudre par des nombres, +par des lignes, par des notations algébriques ou infinitésimales, les +mêmes problèmes philosophiques ne sont pas toujours posés, exprimés, +traités dans un même langage, et ces changements ne sont indifférents +ni à la clarté, ni même à la vérité des solutions. Dans quel ordre ces +changements se succèdent-ils? suivant quelles lois se règlent la marche +de la science et la transformation des méthodes? c'est en cherchant cela +qu'on porte de la philosophie dans l'histoire de la philosophie. + +L'ouvrage qu'on vient de lire doit servir quelque peu à qui voudra +considérer l'origine d'une grande époque de cette histoire dans un de +ses principaux personnages. C'est au lecteur de faire, dans ce moment, +dans ce point du XIIe siècle, la part du variable et de l'invariable, et +de renouer le fil de la causalité entre ce qui précède et ce qui suit +l'école d'Abélard. + +L'hellénisme et le christianisme sont les sources de la philosophie +du moyen âge, et l'on peut le dire de toute philosophie dans le monde +moderne. Dans Abélard, l'un de ces éléments se borne à quelques +traditions isolées et vagues de platonisme et de néoplatonisme et à +l'aristotélisme logique, transmis surtout par des commentaires. Le +christianisme est surtout pour lui celui de saint Augustin. A ces +éléments, il applique un esprit décidément rationaliste, et de plus +subtilement dialectique, et compose une doctrine où domine toujours +la foi en Dieu et en la raison. Qu'était cette doctrine? on l'a vu +peut-être dans ce livre. Qu'en a tiré l'esprit humain? Il me semble +qu'on le voit tous les jours autour de nous. Nous sommes les enfants de +l'école de Paris. + + + + +FIN DU TOME SECOND ET DERNIER. + + + +TABLE. + + +SUITE DU LIVRE III.--De la Philosophie d'Abélard. + +CHAPITRE VIII.--De la Métaphysique d'Abélard.--_De generibus et +speciebus_. Question des universaux. + +CHAP. IX.--Suite du précédent. + +CHAP. X.--Suite du précédent.--_De intellectibus_.--_Glossulae super +Porphyrium_.--Résumé. + +LIVRE III.--De la Théologie d'Abélard. + +CHAPITRE Ier.--De la Théologie scolastique en général.--Caractères de +celle d'Abélard.--Le _Sic et Non_. + +CHAP. II.--De la Théodicée d'Abélard.--_Introduction ad Theologiam_. + +CHAP. III.--Suite de la Théodicée.--_Theologia christiana_. + +CHAP. IV.--Des principes de la Théologie d'Abélard.--Objections des +contemporains. + +CHAP. V.--Des principes de la Théologie d'Abélard.--Examen +philosophique. + +CHAP. VI.--Suite de la Théodicée.--_Commentarii super S. Pauli epistolam +ad Romanos_. + +CHAP. VII.--De la Morale d'Abélard.--_Ethica seu Scito te ipsum_. + +CHAP. VIII.--Opuscules divers.--_Expositio in hexameron_.--_Dialogus +inter Philosophum, Judaeum et Christianum_. + +CHAP. IX.--Réflexions générales. + + +FIN DE LA TABLE + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Abélard, Tome II., by Charles de Rémusat + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABÉLARD, TOME II. *** + +***** This file should be named 13807-8.txt or 13807-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/0/13807/ + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team, from images generously made available by gallica +(Bibliothèque nationale de France). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13807-8.zip b/old/13807-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bc9e133 --- /dev/null +++ b/old/13807-8.zip diff --git a/old/13807-h.zip b/old/13807-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6d4eeac --- /dev/null +++ b/old/13807-h.zip diff --git a/old/13807-h/13807-h.htm b/old/13807-h/13807-h.htm new file mode 100644 index 0000000..0bb5f77 --- /dev/null +++ b/old/13807-h/13807-h.htm @@ -0,0 +1,20654 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=utf-8"> + <title>Abélard Vol. 2</title> + <meta name="author" content="Charles de Rémusat"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of ABÉLARD, Tome II., by CHARLES DE RÉMUSAT + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: ABÉLARD, Tome II. + +Author: CHARLES DE RÉMUSAT + +Release Date: October 20, 2004 [EBook #13807] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABÉLARD, TOME II. *** + + + + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team, from images generously made available by gallica +(Bibliotheque nationale de France). + + + + + + +</pre> + + + + +<h1>ABÉLARD</h1> + +<h5>PAR</h5> + +<h3>CHARLES DE RÉMUSAT.</h3> + +<h4>1845</h4> + +<br><br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Spero equidem quod gloriam eorum</p> +<p>qui nunc sunt posteritas celebrabit.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>JEAN DE SALISBURY, disciple d'Abélard</p> +<p><i>Metalogicus in prologo</i>.</p> + </div> </div> + + + +<br><br> + +<h2>TOME DEUXIÈME</h2> + + + +<h2>DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD.</h2> +<br><br> + + +<h3>CHAPITRE VIII.</h3> + +<h3>DE LA MÉTAPHYSIQUE D'ABÉLARD.—<I>De Generibus et Speciebus.</I>—QUESTION +DES UNIVERSAUX.</h3> + +<p>La nature des genres et des espèces a donné lieu +à la controverse la plus longue peut-être et la plus +animée, certainement la plus abstraite, qui ait passionné +l'esprit humain. Rien en effet ne ressemble +moins à une question pratique, à une de ces questions +mêlées aux intérêts du monde et aux affaires +de la vie, que celle de savoir ce qu'il faut penser de +la nature des idées générales. S'il existe une chose +qui paraisse une simple curiosité scientifique, c'est +assurément une recherche dont il est difficile de +faire saisir l'objet même à bien des esprits cultivés. +Cependant la durée de la controverse est un fait +historique. Elle a commencé avant le moyen âge, et +elle s'est maintenue à l'état de guerre civile intellectuelle, +depuis le XIe siècle jusqu'à la fin du XVe, +c'est-à -dire pendant plus de quatre cents ans. La +chaleur et la violence même avec lesquelles cette +guerre a été soutenue passe toute idée; et si le règne +de la scolastique est à bon droit regardé comme l'ère +des disputes, il en doit la réputation à la question +des universaux.</p> + +<p>Aussi a-t-on pu dériver toute la scolastique de +cette unique question. C'est Abélard lui-même qui +a dit: «Il semblait que la science résidât tout entière +dans la doctrine des universaux<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.» Et l'un +des hommes qui ont décrit avec le plus de vivacité +et jugé le plus librement les querelles de ce temps, +Jean de Salisbury, voulant dépeindre la présomption +de certains docteurs, s'exprime ainsi:</p> + +<p>Tout apprenti, dès qu'il sait joindre deux parties d'oraison, se +tient et parle comme s'il savait tous les arts<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>; il vous apporte un +système nouveau touchant les genres et les espèces, un système +inconnu de Boèce, ignoré de Platon, et que par un heureux sort il +vient tout fraîchement de découvrir dans les mystères d'Aristote; il +est prêt à vous résoudre une question sur laquelle le monde en travail +a vieilli, pour laquelle il a été consumé plus de temps que la +maison de César n'en a usé à gagner et à régir l'empire du monde, +pour laquelle il a été versé plus d'argent que n'en a possédé Crésus +dans toute son opulence. Elle a retenu en effet si longtemps grand +nombre de gens, que, ne cherchant que cela dans toute leur vie, ils +n'ont en fin de compte trouvé ni cela ni autre chose; et c'est peut-être +que leur curiosité ne s'est pas contentée de ce qui pouvait être +trouvé; car de même que dans l'ombre d'un corps quelconque la +substance corporelle se cherche vainement, ainsi dans les intelligibles +qui peuvent être compris universellement, mais non exister +universellement, la substance d'une solide existence ne saurait être +rencontrée. User sa vie en de telles recherches, c'est le fait d'un +homme oisif et qui travaille à vide. Purs nuages de choses fugitives, +plus on les poursuit avidement, plus rapidement ils s'évanouissent; +les auteurs expédient la question de diverses manières, avec divers +langages, et quand ils se sont différemment servis des mots, ils semblent +avoir trouvé des opinions différentes; c'est ainsi qu'ils ont +laissé ample matière à disputer aux gens querelleurs....»</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, ep. i, p. 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a><p> Ces deux lignes sont dans le texte deux vers dont +Jean dit qu'il ne se rappelle pas l'auteur:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Gartio (sic) quisque duas postquam scit jungere partes,</p> +<p>Sic stat, sic loquitur velut omnes noverit artes.</p> + </div> </div> + +<p><i>Policrat.</i>, lib. VII, c. XII.—Voyez aussi Buddeus, <i>Observ. select.</i>, XIX, t. VI, +p. 161 et 163.</p></blockquote> + +<p>Ainsi parlait un écrivain qui faisait profession +d'être de l'Académie, c'est-à -dire de douter un peu, et +de s'en tenir aux choses probables, tout en se donnant +pour fermement attaché au grand Aristote, qu'il regardait +comme l'auteur de la science du probabilisme, +sans doute pour avoir défini le raisonnement dialectique +le raisonnement probable<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>. Jean de Salisbury +n'estimait guère la question ni les systèmes qu'elle +avait enfantés; mais il était frappé de l'importance +de fait d'une question qui avait donné plus de peine +à conduire que l'empire romain. Il s'étonnait de la +violence des disputes qu'elle allumait de son temps; +et cependant il n'avait pas vu la querelle dégénérer +en combat véritable, ni le pugilat et les armes employés +à l'aide d'une thèse de dialectique. Il n'avait +pas vu le sang rougir le pavé de l'Université, si ce +n'est quelquefois sous le fouet des maîtres, ni le pouvoir +spirituel ou temporel déployer ses rigueurs, pour +intimider ou punir le crime d'errer sur la nature des +idées abstraites<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. Mais il reconnaissait dans la question +des universaux le thème éternel des bruyants +débat du monde savant. «Là sont,» disait-il, «les +grandes pépinières de la dispute, et chacun ne +songe à recueillir dans les auteurs que ce qui peut +confirmer son hérésie. Jamais on ne s'éloigne de +cette question; on y ramène, on y rattache tout, +de quelque point que soit partie la discussion. On +croit se trouver avec ce peintre dont parle un poète, +et qui pour toutes les occurrences ne savait d'aventure +retracer qu'un cyprès<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. C'est la folie de Rufus +épris de Névia, de qui rien ne peut le distraire. +<i>Il ne pense qu'à elle, ne parle que d'elle; si Névia +n'était pas, Rufus serait muet</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. C'est qu'en effet la +chose la plus commode pour philosopher est celle +qui prête le plus à la liberté de feindre ce qu'on +veut, et qui par sa difficulté propre et par l'inhabileté +des contendants, donne le moins la certitude.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> <i>Toplo.</i>, I, 1.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> <i>Metal.</i>, t. I, c. xxiv.—Voyez les citations de +Louis Vives et d'Érasme dans Dugald Stewart (<i>Phil. de l'esp. +hum.</i>, c. iv, sect. iii). Les réalistes et +les nominaux se sont mutuellement accusés d'avoir fait brûler +leurs adversaires sous prétexte d'hérésie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> <i>Poller.</i>, I. VII. c. xii.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a><p>Il cite ici une épigramme de Coquus, Ce Coquus n'est +pas autre que Martial, de qui une épigramme assez jolie contient +ce vers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>... Si non sit Navia, mutus erit.</p> +<p>(L. I, ep. LXIX.)</p> + </div> </div></blockquote> + + + +<p>Voilà donc le fait bien établi; c'était un sujet infini, +une source intarissable de disputes et de systèmes. +C'était le seul problème, le premier intérêt, la +grande passion; les docteurs en parlaient sans relâche, +comme les amants ridicules de leur maîtresse.</p> + +<p>Et nous-mêmes, ne revenons-nous pas continuellement +à cette question des universaux? Elle est toujours +tellement près des autres questions dialectiques +qu'on n'a pu, sans la rencontrer sur ses pas, parcourir +le champ de la logique d'Abélard. Déjà nous +savons comment elle s'est introduite dans le monde; +comment elle était à la fois posée et compliquée par +les antécédents du péripatétisme scolastique; comment +enfin Abélard, intervenant entre deux opinions +absolues, a pu rendre à l'opinion tierce qu'il a soutenue +une importance toute nouvelle. Il ne l'avait +pas inventée; mais il l'a rajeunie et remise en honneur: +elle a passé pour son ouvrage.</p> + +<p>On a vu que la controverse des universaux avait +sa racine dans l'antiquité<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. Aussitôt qu'elle naît, +elle doit produire le nominalisme; car la première +fois qu'on entre en doute sur la nature des idées +générales, ou qu'on se demande à quoi l'on pense +lorsqu'on prononce un terme général, il est naturel +de se dire d'abord que l'être général n'existe pas et +ne peut exister, puisque la sensation n'en a jamais +perçu aucun, et que la raison ne peut concevoir +comme réelle que l'existence individuelle; ensuite, +de conclure que la généralité n'est qu'une manière +humaine de concevoir les choses ou de les exprimer +(conceptualisme et nominalisme). Le premier germe +de cette doctrine nous est donné par l'histoire dans +l'école de Mégare. Cette secte avait soutenu 1° que +la comparaison est impossible, excepté du semblable +à lui-même (Euclide); 2° qu'une chose ne peut être +affirmée d'une autre, puisqu'elle ne saurait lui être +identique (Stilpon); 3° que celui qui dit <i>homme</i> ne +dit personne, puisqu'il ne dit ni celui-ci, ni celui-là +(Stilpon)<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>. On voit reparaître tous ces principes +dans la scolastique du moyen âge; le second surtout +se retrouve dans Abélard, qui ne savait peut-être +pas que l'école mégarique eût existé; et ce n'est pas +sans raison que les historiens de la philosophie placent +le nom de Stilpon à l'origine du nominalisme. +Cette origine, au reste, n'est pas faite pour lui ôter +cette couleur de philosophie négative et ces apparences +de tendance à l'éristique et au nihilisme que +les critiques lui reprochent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Voyez le c. ii du présent livre, t. I, p. 344.</blockquote> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Euclide. Τόν διά τής παÏαβολής λογον ανήÏιι, +λÎγων ήτοι Îξ ομοισιν αÏτόν, ή Îξ άνομοίων, συνιστασθαι, etc., +Laert., I. II, c. x.—Stilpon. ΕτεÏον ετεÏου μή +κατηγοÏισθαι.... ότι ών οι λογοι ÎτεÏοι ταυτα ÎτεÏα Îστι, +και Îτι τά ÎτεÏα κÎχωÏιαθαι άλλήλων. Plutarch., adv. Coloi., +xxii, xxiii.—ΆνήÏιι και τά ειόη, και Îλεγε τόν λÎγοντα +άνθÏωπον είναι, μηδίνα οÏτε Î³Î¬Ï Ï„ÏŒÎ½ÏŒÎ Î»ÎµÎ³ÎµÎ¹Î½, οÏτε τόνόÎ. +Laert., I, II, c. xii, 7.</blockquote> + +<p>Zénon fut le disciple de Stilpon. Plus réservés que +les mégariens, les stoïciens développèrent les mêmes +idées, au moins dans le sens du conceptualisme, et +n'échappèrent point au danger d'une logique plus +ingénieuse que sensée. Aussi a-t-on imputé à leur +influence tout ce que la scolastique présente de sophistique +subtilité<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. Historiquement, de tels rapports +seraient peut-être difficiles à prouver, quoique les +analogies soient réelles; mais on se rencontre sans +s'imiter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Brucker, <i>Hist. crit. Phil.</i>, t. III, +p. 660, 679, 719 et 804.</blockquote> + +<p>Enfin, Aristote et Platon avaient établi chacun +une doctrine originale; celui-ci, en atténuant et +supprimant la difficulté de la question par l'attribution +d'une existence réelle aux types généraux des +choses, aux idées invisibles, l'exemplaire et l'objet +des idées générales; celui-là , en adoptant le principe +négatif, qu'il n'y a rien en acte qui soit universel, +mais en tempérant les conséquences de cet individualisme, +soit par la théorie de l'existence en acte +et en puissance, soit par la distinction de la forme +et de la matière, soit par l'admission des substances +secondes et des formes substantielles. De là cependant +deux doctrines: l'une, le réalisme idéaliste; +l'autre qu'on pourrait appeler le formalisme, et qui, +en conservant des traces de réalisme, pouvait mener +aux conséquences avouées des conceptualistes et +des nominaux. Ces deux grandes doctrines, protégées +par des noms immortels, n'avaient jamais été +complètement oubliées.</p> + +<p>Depuis Aristote et Platon, il y avait donc au moins +deux opinions sur la question, qui n'avait pas toujours +conservé la même forme ni la même portée. +Comme, parmi les idées, les unes sont des idées de +choses sensibles, les autres des idées de choses insensibles, +cette différence avait engendré celle des +doctrines et produit les diverses solutions d'un problème +unique.</p> + +<p>Dans l'antiquité, deux grandes écoles avaient pris +parti contre les idées des choses sensibles, en révoquant +en doute ces choses mêmes. La secte éléatique +niait les choses sensibles, prétendant démontrer +leur impossibilité rationnelle, et elle ouvrait ainsi +la porte à toutes les sortes de scepticisme. Platon, +sans aller aussi loin, osa n'attribuer qu'une réalité +imparfaite aux choses sensibles, accusant ainsi la +sensation et les idées qu'elle suggère d'une certaine +infidélité. Ce qui échappe aux sens lui avait paru +plus réel que ce que les sens atteignent et manifestent.</p> + +<p>Mais les idées des choses non sensibles ne sont pas +toutes de même espèce, parce que les choses non +sensibles ne sont pas toutes de même nature. Toute +doctrine qui les confond et les enveloppe dans une +proscription commune, manque de justesse et de +pénétration. Peut-être Épicure, peut-être Démocrite +ont-ils mérité ce reproche. L'injustice ou l'ignorance +pourraient seules l'adresser à cet Aristote qui a tant +méprisé Démocrite. Certes il a reconnu comme +réelles bien des choses non sensibles, et l'invisible +eut souvent la foi de l'auteur de la Métaphysique, +de celui qui disait qu'il n'y a de science que de +l'universel<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>. Mais quel invisible, s'il y en a plusieurs? +Quelles sont les distinctions à faire parmi +les idées des choses non sensibles?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Analyt. post.</i>, I, XXX.—Met., III, iv et vi.</blockquote> + +<p>D'abord, les idées sensibles ou souvenirs des individus +donnent naissance immédiatement à deux +sortes d'idées. La première se compose des idées des +qualités perçues dans les individus. Ces idées, souvenirs +de sensations, une fois qu'elles sont détachées +de ces souvenirs, ne représentent plus rien de réellement +individuel, ni qui soit accessible aux sens +en dehors des individus; elles sont donc, à la rigueur +et prises isolément, des idées de choses non sensibles, +quoiqu'elles soient les souvenirs ou conceptions +des modes sensibles que l'expérience nous +témoigne dans les individus. Conçues en elles-mêmes +et séparément, elles représentent les qualités +abstraites de tout sujet, et c'est pour cela +qu'on les appelle communément idées abstraites.</p> + +<p>La seconde classe d'idées de choses non sensibles +à laquelle donne lieu le souvenir des choses sensibles, +est celle des idées des qualités en tant que +communes aux individus semblables, lesquelles +qualités, considérées dans les êtres qui les réunissent, +servent à distribuer ceux-ci en diverses collections. +Ces collections sont les genres et les espèces. +Les idées de ces collections sont des idées de choses +non sensibles, quoique d'une part ces collections +comprennent tous les individus accessibles aux sens, +et que de l'autre ces idées soient les souvenirs des +qualités observées chez les individus que les sens +ont fait connaître. Mais, d'un côté, le genre ou l'espèce +comprennent tous les individus, et nul ne peut +avoir observé tous les individus. De l'autre, les idées +de genre ou d'espèce font abstraction des individus, +pour résumer ce qu'ils ont de commun; et ce qu'ils +ont de commun ne peut être perçu par les sens hors +d'eux-mêmes. Les idées de genre et d'espèce ne +sont donc ni des souvenirs directs de sensations, ni +seulement des souvenirs de sensations, quoiqu'elles +contiennent des souvenirs de sensations. Elles comprennent +plus que les sens n'en ont vu.</p> + +<p>Ainsi, même pour ceux qui n'admettent pas d'autres +éléments dans les idées abstraites ou de qualité +et dans les idées universelles ou de genre et d'espèce +que la sensation rappelée, décomposée, généralisée, +ces idées renferment quelque chose de non senti et +quelque chose de non sensible. Elles ne sont pas de +pures idées des choses sensibles. Il y a dans les idées +de genre et d'espèce, non-seulement l'idée abstraite +de qualité; mais encore une induction qui conclut +de l'expérience à l'existence des qualités semblables +dans les individus réels ou seulement possibles autres +que ceux qu'on a pu observer; et cette induction +s'appliquant ou pouvant s'appliquer à ce qu'on +n'a jamais vu, à ce qu'on ne verra jamais, à ce qu'on +ne saurait voir, il s'ensuit que, dans ces idées, il y +a déjà la conception de l'invisible.</p> + +<p>Une psychologie un peu sévère y verrait bien autre +chose, et dans la formation des idées de genre et d'espèce, +dans celle des idées abstraites, dans la notion +même des individus observés, elle démêlerait et constaterait +bien d'autres idées, fruits de l'intelligence, +et qui ne correspondent à rien d'individuel ni de sensible. +Telles sont les idées d'être, de substance, d'essence, +de nature, etc. Telles sont encore celles de +cause, d'action, etc. Là encore se trouveraient des +idées de choses non sensibles, dont la théorie de l'abstraction, +telle que nous venons de la rappeler, ne +suffirait pas à expliquer l'origine. Pour la production +de ces idées, des philosophes ont admis une sorte +d'induction particulière; et, dans tous les cas, +comme elles ne sont pas des idées de pures qualités +ni de genre et d'espèce, ce sont des idées abstraites +d'une nouvelle classe, idées encore plus abstraites, +c'est-à -dire encore plus éloignées des réelles substances +individuelles, que les autres idées placées +jusqu'ici hors du cercle des idées sensibles.</p> + +<p>Enfin, il est des choses substantielles et réelles +qui, bien qu'inaccessibles aux sens, sont l'objet de la +pensée. Dieu n'est pas une qualité, un genre, une +espèce; c'est le nom et l'idée d'un être déterminé, +réel, et pourtant inaccessible aux sens. L'âme est +aussi le nom d'un de ces êtres dont l'existence individuelle +peut être conçue et affirmée, quoique aucune +sensation ne la manifeste. Le monde n'est pas non +plus une idée abstraite, ni un genre, ni une espèce, +c'est un tout réel et même individuel qui n'est que +conçu, et dont le nom exprime une idée beaucoup +plus large que le souvenir d'aucune sensation.</p> + +<p>Il suit que les idées des choses non sensibles peuvent +se diviser ainsi: 1° Idées d'êtres déterminés et +substantiels, inaccessibles aux sens, <i>Dieu, une +âme</i>, etc. 2° Idées de choses inaccessibles aux sens, +mais qui ne sont pas aussi nécessairement conçues +comme des substances, <i>force, cause, nature, essence</i>, +etc. 3° Idées de touts dont quelques parties +ou quelques propriétés seulement sont accessibles +aux sens, <i>le ciel, l'espace, le monde</i>, etc. 4° Idées de +collections ou de touts partiels dont les éléments individuels +ne sont pas tous perçus, le plus grand +nombre en étant seulement conçu, <i>règne inorganique, +système des plantes</i>, etc. 5° Idées des collections +fondées sur une essence commune ou plutôt +idées d'essences génériques ou spéciales; c'est proprement +l'idée de genre et d'espèce. 6° Idées de qualités +ou modes plus ou moins voisins ou éloignés des +attributs essentiels; ce sont les idées abstraites proprement +dites.</p> + +<p>Toutes ces idées, que la grammaire appelle indistinctement +abstraites, sont dans le langage et dans +l'esprit humain. Y sont-elles toutes au même titre? +Doivent-elles être rangées sous le même nom et sous +la même loi?</p> + +<p>Quelques philosophes l'ont pensé; mais leur autorité +n'est pas grande. Le sensualisme a toujours incliné +vers cette erreur; l'idéologie pure y tend. +Cependant tous les sectateurs éclairés de l'idéologie +ou du sensualisme s'en sont jusqu'à un certain point +préservés. Celui qu'on leur donne habituellement +pour chef, bien qu'il ne puisse être confondu avec +eux, Aristote, n'a nié ou méconnu aucune classe +d'idées de choses non sensibles. Il les admet et les +emploie toutes; mais il ne les range pas toutes sur la +même ligne. Seulement, ne reconnaissant d'existence +que l'existence déterminée, il semble avoir +refusé la réalité aux objets propres et directs des +idées qui ne sont pas individuelles. Mais ces idées +en elles-mêmes, il les a tenues pour réelles, pour +vraies, pour valables, et les conceptions pures de +l'esprit humain n'ont nulle part joué un plus grand +rôle que dans le péripatétisme.</p> + +<p>Quatorze siècles après lui, on a de nouveau examiné +le fond de ces idées; et d'abord on a mis hors de +question les idées de substances invisibles, comme +<i>Dieu, ange, âme</i>, et les idées de qualités proprement +dites, de celles qui n'existent réellement que dans les +sujets individuels, comme les adjectifs <i>blanc, rouge, +dur</i>, etc., et les substantifs abstraits qui y répondent. +Les premières de ces idées sont des êtres<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, les secondes +des accidents. Il est resté: 1° Les idées de +certaines choses non sensibles qui sont comme les +conceptions nécessaires de l'esprit (<i>substance, +essence, cause</i>, etc.), attributs les plus généraux des +choses, analogues aux catégories ou prédicaments +des aristotéliciens. 2° Les idées de certaines qualités +essentielles qui sont la base et la condition des +essences; ces idées, difficiles à exprimer, sont les +<i>formes essentielles</i> du péripatétisme et de la scolastique. +3° Les idées des essences qui sont le fondement +des genres et des espèces; ce sont les universaux +proprement dits. 4° Les idées des touts qui sont ou +les collections d'individus autres que les genres et les +espèces, ou des composés déterminés de parties +formant ensemble une unité de conception.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Les premières n'ont pas été constamment et sans exception mises hors +du débat, et nous voyons dans Abélard qu'une secte, observant que Dieu ne +pouvait être ni accident, ni espèce, ni genre, ni forme, etc., soutenait qu'il +n'était rien. Voyez ci-après I. III, c. ii.</blockquote> + + +<p>Toutes ces idées ont un caractère commun: elles +sont désignées par des noms généraux, ce qui fait +qu'elles peuvent toutes être appelées des universaux. +Sur elles toutes, la querelle des universaux pouvait à +la rigueur s'élever, car toutes étaient atteintes dans +leur réalité objective immédiate par le principe qu'il +n'y a de réel que l'individu. Cependant c'est sur la +troisième classe d'idées que la querelle a surtout +éclaté. Voici pourquoi. Si l'on décompose le genre ou +l'espèce, on trouve des réalités incontestables, lorsqu'on +arrive aux individus. Cependant la conception +du genre ou de l'espèce n'est pas celle des individus; +qu'est-elle donc? On ne peut lui refuser toute réalité, +puisqu'elle comprend les individus qui sont +réels, et cependant, comme elle n'est pas la conception +même des individus qui sont seuls réels, elle +est la conception de quelque chose qui n'est pas réel. +Ainsi les idées de genre et d'espèce n'ont point de +réalité immédiate, quoique médiatement elles soient +fondées sur des réalités. De là des équivoques et des +difficultés sans nombre. Les autres idées non sensibles +dont les objets se résolvaient moins facilement en +réalités, offraient un caractère plus évident d'abstraction; +c'étaient ces idées scientifiques <i>d'être, d'essence, +de cause</i>, au lieu que les idées des genres et des espèces +avaient une face changeante qui piquait la curiosité +et embarrassait la subtilité.</p> + +<p>Or donc, tandis que les universaux avaient été +assez généralement pris pour des conceptions formées +en conséquence plus ou moins éloignée de +l'existence d'individus réels, deux opinions presque +absolues se produisirent au moyen âge. D'un côté, +la doctrine de Platon, imparfaitement connue, qui +attribuait aux idées universelles des types primitifs +et des essences immuables, devint l'affirmation directe +de l'existence d'essences universelles subsistant +dans les genres mêmes et les espèces; ce fut +là le réalisme. D'un autre côté, la doctrine aristotélique, +portant que la substance proprement dite +est nécessairement particulière, et qu'il n'y a point +d'existence universelle, quoique les universaux +soient les conceptions générales de réalités individuelles, +s'exagéra à ce point de ne plus même les +admettre à titre de conception, et outrant le principe +du sensualisme, elle les réduisit à de purs noms, +<i>meroe voces, flatus vocis</i>. Ce fut là le nominalisme.</p> + +<p>Roscelin, et probablement Jean le Sourd, son +maître, traita de noms et de mots, non-seulement +les genres et les espèces, mais tout ce que l'idéologie +appelle idées abstraites. Comme il n'admit que les +individus, il nia les touts et les parties; les touts, en +tant que formés d'individus, les parties, en tant que +n'étant pas des individus entiers; de sorte que pour +lui des individus réels composaient des touts imaginaires, +et des parties imaginaires composaient des +individus réels. Ces excès amenèrent l'excès de réalisme +où tomba Guillaume de Champeaux, du moins +au témoignage d'Abélard. Il soutint qu'une seule et +même essence existait dans tous les individus, dont +la diversité dépendait tout entière de la variété des +accidents. Dans cette doctrine, la diversité des sujets +des accidents semble s'anéantir, et comme toutes +les espèces, aussi bien que les individus, comme +tous les genres, aussi bien que les espèces, tombent +sous la loi commune de la conception d'essence, +cette doctrine, si elle a été fidèlement représentée, +aurait réduit l'univers à ces termes: unité de substance, +diversité de phénomènes.</p> + +<p>Entre ces deux systèmes absolus, Abélard crut +trouver la vérité en prenant un milieu. Il produisit +une doctrine qui, sans être neuve pour le fond, +l'était par quelques détails et quelques expressions, +et qui a été tour à tour appelée le conceptualisme +ou confondue avec le nominalisme. En effet, une +analyse exacte la réduirait peut-être au premier de +ces systèmes, lequel lui-même penche vers le second. +Cependant il est plus difficile qu'on ne croit de bien +déterminer la doctrine d'Abélard; nous essaierons +de le faire, après l'avoir exposée; mais de son temps +même, il ne nous paraît pas qu'on l'ait bien jugée, +et comme il combattait vivement le réalisme, ou +plutôt dans le réalisme les essences générales, il fut +compté tout simplement avec les nominalistes.</p> + +<p>Voici le jugement de deux contemporains très-éclairés, +tous deux versés dans les sciences de leur +siècle, et dont aucun ne partageait, même à un +faible degré, les préjugés et les passions qui persécutèrent +Abélard; tous deux appartenaient à ce qu'on +pourrait appeler, sans trop forcer les mots, le parti +libéral dans l'Église. L'un, Othon, évêque de Frisingen, +fils d'un saint, mais oncle de l'empereur +Frédéric Barberousse, avait étudié la dialectique à +l'école de Paris, et il a excusé les opinions théologiques +qu'on reprochait à Gilbert de la Porrée d'avoir +empruntées d'Abélard. L'autre, Jean de Salisbury, +évêque de Chartres, ami des lettres, amateur très-instruit +de la dialectique, et qui a écrit sur la philosophie +avec beaucoup d'esprit, avait suivi les +leçons d'Abélard; il l'admirait, il l'aimait, et il a +presque dit de lui que pour égaler les anciens il ne +lui manquait que l'autorité<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>. Tous deux n'ont vu +dans Abélard qu'un nominaliste.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> <i>Metal</i>., I. III, c. iv.</blockquote> + +<p>«Abélard,» dit Othon, «eut d'abord pour précepteur +un certain Rozelin qui, le premier de notre +temps, établit dans la logique la doctrine des mots +(<i>sententiam vocum</i>)... Tenant dans les sciences +naturelles pour la doctrine des mots ou des noms, +Abélard l'introduisit dans la théologie<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> <i>De Gest. Frider</i>. I, I. I, c. xlvii.—Cf. +Brucker, t. III, p. 685.</blockquote> + +<p>Jean de Salisbury se plaît à raconter l'histoire des +écoles de son temps et à rattacher toutes leurs prétentions +et toutes leurs dissidences à la question des +universaux; par deux fois il a exposé avec détail les +solutions diverses qu'elles en avaient données. Nous +avons cité une bonne partie de ce qu'il dit dans un +de ses ouvrages, prenons dans un autre une citation +plus longue et qui paraîtra curieuse<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> <i>Metal</i>., I. II, c. xvii.</blockquote> + +<blockquote><p> +«Tous cependant ici veulent pénétrer la nature des universaux, +et cette question des plus hautes, d'une recherche si difficile, ils +s'efforcent, contre l'intention de l'auteur (Porphyre), de la résoudre.</p> + +<p>«L'un donc fait tout consister dans les mots, quoique cette opinion +ait aujourd'hui disparu presque entièrement aveo Roscelin, son +auteur<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Dans le <i>Policraticus</i>, Jean de Salisbury +s'exprime ainsi: «Il y a eu des gens qui disaient que les genres +et les espèces étaient les voix elles-mêmes; mais cette opinion a +été rejetée et a promptement disparu avec +son auteur.» (L. VII, c. xii.)</blockquote> + + +<blockquote><p>«Un autre ne voit que les discours (<i>sermones intuetur</i>), et y ramène +de force tout ce qu'il se souvient d'avoir lu quelque part touchant +les universaux<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. C'est dans cette opinion que se laissa surprendre +le péripatéticien palatin, notre cher Abélard, qui a laissé +beaucoup de sectateurs et de témoins de cette doctrine, et qui en +conserve encore quelques-uns. Ce sont mes amis; quoique, à vrai +dire, la plupart du temps ils contraignent et torturent la lettre des +auteurs au point que le coeur le plus dur en aurait pitié. Ils tiennent +pour monstrueux qu'une chose s'affirme d'une chose, quoique Aristote +soit l'auteur de cette monstruosité et qu'il dise très-souvent qu'une +chose s'affirme d'une chose, ce qui est bien connu de tous ceux à qui +ses ouvrages sont familiers, s'ils veulent être de bonne foi.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> Il en est cependant encore qui sont surpris sur leurs traces (des nominalistes), +quoiqu'ils rougissent d'épouser ouvertement l'auteur ou le +système, et qui, s'attachant aux noms seuls, assignent au discours tout ce +qu'ils soustraient aux choses et aux conceptions.» (<i>Id.</i>, <i>ibid</i>.)</blockquote> + +<blockquote><p>«Un autre s'attache aux concepts (<i>in intellectibus</i>), et dit que les +genres et les espèces ne sont que cela<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>. Le prétexte est pris de +Cicéron et de Boèce, qui citent Aristote comme l'auteur de cette +doctrine que les genres et les espèces doivent être regardés comme +des notions. «La notion,» disent-ils, «est une connaissance de +chaque chose, qui résulte de la perception antérieure de sa forme et +qui a besoin d'être éclaircie.» Et ailleurs: «La notion est une +certaine intelligence et une conception simple de l'âme.» Ainsi tous +les textes sont détournés pour que le concept ou la notion embrasse +l'universalité des universaux.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> «D'autres considèrent les conceptions, et affirment que +c'est elles qu'il faut voir sous les noms des universaux.» (<i>Id</i>., <i>ibid</i>.)</blockquote> + +<blockquote><p>«De ceux qui tiennent pour les choses, les opinions aussi sont +nombreuses et diverses.</p> + +<p>«Ainsi celui-ci, de ce que tout ce qui est un est en nombre (<i>in numero +est</i>, a l'existence numérique), conclut que la chose universelle +est une en nombre (existe en unité numérique) ou n'est absolument +pas; mais comme il est impossible que les substantiels ne soient pas, +dès que ce dont ils sont les substantiels existe, nos gens recueillent +finalement les universaux pour les unir en essence aux individus<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>. +Dans ce système de la <i>répartition des états</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, on a pour chef Gautier +de Mortagne, et l'on dit que Platon est individu en tant que Platon, +espèce en tant qu'homme, genre en tant qu'animal, mais genre +subalterne, et en tant que substance, genre suprême ou des plus +généraux (<i>generalissimum</i>). Cette opinion a compté quelques défenseurs, +mais il y a longtemps que personne ne la professe plus.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> «Se saisissant des sensibles et autres individus, et reconnaissant qu'ils +ont seuls l'être véritable, il les fait passer par différents états, au moyen +desquels il constitue dans les individus mêmes et ce qui est le plus général +et ce qui est le plus spécial (l'universel et la singulier).» (<i>Id., ibid</i>.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> <i>Partiuntur status</i>, (<i>Id., ibid</i>.)</blockquote> + +<blockquote><p>«Celui-là soutient les idées; rival de Platon, imitateur de Bernard +de Chartres, il dit que hors d'elles rien n'est espèce ou genre; or, +l'idée est, suivant la définition de Sénèque, l'exemplaire éternel des +choses de la nature, et comme ces exemplaires ne sont ni sujets à la +corruption, ni altérés par les mouvements qui meuvent les individus, +et qui, se succédant presque à chaque moment, les font écouler sans +cesse différents d'eux-mêmes, ils doivent être proprement et véritablement +appelés les universaux. En effet, les choses individuelles +sont jugées indignes de l'attribution d'un nom substantif; jamais +stables, toujours fugaces, elles n'attendent même pas l'appellation, +car elles changent tellement de qualités, de temps, de lieux et de +propriétés de mille sortes, que toute leur existence paraît, non un état +durable, mais une transition mobile. Nous appelons être, dit Boèce, +ce qui ni n'augmente par la tension ni ne diminue par la rétraction, +mais se conserve toujours soutenu par l'appui de sa propre nature: +ce sont les quantités, les qualités, les relations, les lieux, les temps, +les habitudes, et tout ce qui se trouve en quelque sorte faire un +avec les corps. Les choses jointes aux corps paraissent changer, +mais demeurent immutables dans leur nature; ainsi les espèces des +choses demeurent les mêmes dans les individus passagers, comme +dans les eaux qui coulent, le courant en mouvement demeure un +fleuve; car on dit que c'est le même fleuve, d'où ce mot de Sénèque, +étranger pourtant à ce sujet: <i>Nous descendons et ne descendons pas +deux fois dans le même fleuve.</i> Or ces idées, c'est-à -dire les formes +exemplaires, sont les raisons (définitions) primitives des choses, +elles ne reçoivent ni accroissement ni diminution; stables et perpétuelles, +tout le monde corporel périrait qu'elles ne pourraient mourir. +Le nombre entier des choses corporelles subsiste dans ces idées, et +ainsi que me semble l'établir Augustin dans son livre sur le libre +arbitre, comme elles sont toujours, il a beau arriver que les choses +corporelles périssent, le nombre des choses n'en augmente ni ne +diminue. Ce que ces docteurs promettent est grand sans doute et +connu des philosophes amis des hautes contemplations, mais, +comme Boèce et beaucoup d'autres auteurs l'attestent, rien n'est +plus éloigné du sentiment d'Aristote, car lui-même, on le voit clairement +par ses livres, est très-souvent contraire à ce système. Bernard +de Chartres et ses sectateurs ont pris beaucoup de peine pour +mettre l'accord entre Aristote et Platon; mais je pense qu'ils sont +venus trop tard et qu'ils ont travaillé vainement pour réconcilier des +morts qui toute leur vie se sont contredits.</p> + +<p>«Aussi un autre, pour exprimer Aristote, attribue-t-il, avec +Gilbert, évêque de Poitiers, l'universalité aux formes natives, et il +s'évertue pour expliquer leur uniformité<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>. Or la forme native est +l'exemple de l'original<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, et elle ne s'arrête pas dans l'esprit de Dieu, +mais elle est inhérente aux choses créées; elle s'appelle en grec είδος, +étant à l'idée ce que l'exemple est à l'exemplaire; sensible dans une +chose sensible, elle est conçue insensible par l'esprit, singulière +aussi dans les singuliers, mais universelle dans tous.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> «Il en est qui, à la manière des mathématiciens, +abstraient les formes et rapportent aux formes tout ce qui se dit +universaux.» (<i>Id., ibid.</i>.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> <i>Exemplum originalis</i>; il vaut mieux lire +probablement <i>exemplum originale</i>.</blockquote> + +<blockquote><p>«Il y en a un qui, avec Joslen, évêque de Soissons, attribue +l'universalité aux choses rassemblées en une et la refuse aux individus. +Mais quand de là il en a fallu venir à l'explication des autorités, +il souffre grande douleur, ne pouvant, dans beaucoup de passages, +supporter la grimace du texte indigné.</p> + +<p>«Il est quelqu'un enfin qui appelle à son aide une nouvelle langue, +faute d'être assez habile dans la langue latine; car lorsqu'on lui +parle de genres et d'espèces, tantôt il dit qu'il faut entendre par là +des choses universelles, tantôt il explique que ce sont les <i>manières</i> +des choses. Où a-t-il trouvé ce nom? Dans quel auteur cette distinction? +Je ne le sais, si ce n'est dans les glossaires ou dans le langage +des modernes docteurs; mais je ne vois pas ce qu'ici ce mot veut +dire, s'il ne signifie ou la collection des choses de Joslen, ou la chose +universelle, ce qui d'ailleurs répugne à recevoir ce nom de <i>manière</i>. +Et ce nom, l'interprétation ne le peut ramener qu'à ces deux sens: +la manière est ou le nombre des choses ou l'état permanent de la +chose.</p> + +<p>«Et il ne manque pas de gens qui ne considèrent que les états +des choses et disent que les états sont les genres et les espèces.» +</p></blockquote> + +<p>Cette exposition des systèmes est intéressante, +quoique l'on pût en contester l'exactitude<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>. Ainsi il +serait difficile de démontrer les titres des partisans +de Joslen, ou même de ceux de Gautier de Mortagne, +si leurs opinions sont bien rendues, à se voir +classer parmi les réalistes, les uns n'admettant d'universalité +que la totalité collective, les autres réunissant +dans chaque individu tous les caractères et tous les degrés +de généralité et de particularité. De même, nous +n'acceptons pas sans examen le jugement sur la doctrine +d'Abélard. Mais nous le prenons comme un fait, +et nous voyons que le premier en date des historiens +de la philosophie du XIIe siècle, plaçant entre le conceptualisme +que lui-même professait et le nominalisme +de Roscelin, Abélard le Palatin, assigne au dernier +une doctrine intermédiaire qui, procédant de l'un et +conduisant à l'autre, a pu être successivement confondue +avec tous les deux. On s'explique comment +des historiens postérieurs, entre autres Brucker, ont +pu distinguer de la doctrine d'Abélard le conceptualisme, +qui, disait-il, <i>s'écartait un peu de son hypothèse</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>; +tandis que d'autres ont fait du conceptualisme +l'hypothèse même d'Abélard et sont parvenus +à l'en faire passer pour le créateur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Voyez la critique qu'en a faite Meiners. +(<i>De Nomin. ac Real. init.</i>—Soc. +Gotting. <i>Comment</i>., t. XII, pars II, p. 31.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> <i>Nominales, deserta paulo Aboelardi hypothese +conceptuales dicti sunt.</i>, Brucker, <i>Hist. crit. phil.</i>, +t. III, p. 908.</blockquote> + +<p>Quoi qu'il en soit, prenons pour convenu ce point +historique, Abélard a été jugé du parti des nominalistes; +et, selon Jean de Salisbury, il ne s'est distingué +d'eux qu'en ce qu'il imputait à l'oraison ce +qu'ils attribuaient aux simples mots. Cette opinion +n'aurait, suivant le même auteur, séduit Abélard +que parce qu'elle était la plus facile à comprendre. +Il aimait mieux, en effet, soutenir <i>une idée puérile, +une doctrine d'enfant, que se rendre obscur avec une +gravité de philosophe</i>, et, suivant le précepte de saint +Augustin, il sacrifiait au désir de se faire entendre, +<i>serviebat intellectui rerum</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>. Nous avouons que cette +fois il n'y aurait pas réussi avec nous, et la nuance +de nominalisme qu'on lui attribue nous parait insaisissable<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>. +On verra dans l'exposé donné par lui-même +si ses sentiments ont été bien fidèlement +représentés; lui aussi il a énuméré et discuté tous +les systèmes contemporains, et, mettant le sien en +regard, il s'est peint lui-même autrement que ses +peintres; mais il n'est pas très-facile à reconnaître.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Johan. Saresb. <i>Metal</i>., I. III c. i.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Aucun auteur n'avait encore réussi à s'expliquer +les expressions de Jean de Salisbury, et à bien saisir la +distinction qu'il met entre Abélard et Roscelin. +(Voyez entre autres Morhoff, <i>Polyhist</i>, t. II, I. I, +c. xiii, sec. 2.—D. Stewart, <i>Phil. de l'esp. hum.</i>, c. iv, +sect. iii, et note 11.) Nous serions dans la même incertitude, +sans le manuscrit que nous analysons au chapitre x.</blockquote> + +<p>Ses traits ont déjà été esquissés. En parlant de la +division, il nous a dit ce qu'il pensait du tout et de +ses parties, et là , ce qu'il pensait n'était pas le nominalisme. +En traitant des conceptions, il a profondément +distingué l'intelligence de la sensation, et +attribuant à la première la conception des choses +dont, sans elle, nous n'aurions qu'une image, +il a montré l'intelligence suscitée et secondée par +les sens, mais produisant spontanément ses idées +qui, pour être valables, n'ont pas besoin, comme +la sensation, de se rapporter à des réalités individuelles. +Les universaux, pour être les notions de +quelque chose de plus et d'autre que les réalités individuelles, +ne sont donc des idées ni fausses, ni +creuses, ni vaines, et ils peuvent être valables et +solides, sans supposer des essences générales dont la +conception est toujours équivoque et gratuite. Là , il +s'est montré conceptualiste, mais sans trace de scepticisme: +il n'a donc pas été vrai nominaliste.</p> + +<p>Voici maintenant un traité spécial sur la question. +Il est dans nos mains, du moins en grande partie, +sous ce titre: <i>De Generibus et Speciebus</i><a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>. Je suis porté +à croire que ce titre n'est pas le véritable, ou qu'il +n'indique pas complètement le sujet de l'ouvrage, +qui probablement embrassait toute la question. Ainsi +les six ou sept premières pages roulent sur <i>le tout</i>; +elles sont sans doute un débris d'une portion d'ouvrage +dirigée contre la doctrine de Roscelin sur le +tout et les parties. On peut supposer qu'une autre +portion du livre traitait <i>des formes</i>. Un fragment d'un +manuscrit récemment publié nous apprend, ce que +témoignait déjà plus d'un passage de la Dialectique, +que les formes aussi (les attributs constitutifs et +essentiels) étaient défendues par Abélard contre les +atteintes du nominalisme, et ce fragment, rédigé +par un de ses partisans, pourrait bien contenir des +passages recueillis littéralement à ses leçons, ou extraits +de ses écrits<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>. Il n'est pas impossible que de +nouvelles recherches dans les bibliothèques un peu +riches en manuscrits de l'époque, nous valussent le +traité entier ou quelque édition d'un autre traité sur +la question qui avait le plus exercé son esprit et +signalé son enseignement. On verra que nous avons +pu nous-même consulter sur ce sujet un manuscrit +d'Abélard que ne mentionne aucun catalogue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Abaelardi fragmentum sangermanense de +Generibus et Speciebus. Ouvr. inéd., p. 507-550. +M. Cousin, qui a publié ce morceau précieux et inconnu, l'a +découvert à la bibliothèque du Roi dans un manuscrit du fonds +de Saint-Germain-des-Prés. (Introd., p. xiv et xviii.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Cousin, <i>Fragm. philos</i>., t. III, +Append. ix, p. 494.</blockquote> + +<p>Mais enfin, comme les genres et les espèces sont +l'origine et le fond véritable de la question, et comme +nous possédons sur ce point un fragment étendu, +étudions-le d'abord dans tous ses détails. Il commence +ainsi<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> Ouvr. inéd., <i>De Gener. et Spec.</i>, p. 518-519.</blockquote> + +<blockquote><p> +«Sur les genres et les espèces, les opinions sont différentes. Les +uns, en effet, affirment que les genres et les espèces ne sont que +les mots, lesquels sont généraux ou particuliers, et ils ne leur assignent +aucune place parmi les choses; les autres, au contraire, disent +qu'il y a des choses générales et des choses spéciales, d'universelles +et de particulières, mais ceux-ci mêmes se divisent entre eux: quelques-uns +disent que les singuliers individuels (les individus) sont +espèces et genres, genres subalternes et genres généralissimes +(prédicaments), considérés de telle ou telle façon; d'autres, au contraire, +imaginent certaines essences universelles qu'ils croient être +tout entières essentiellement dans chaque individu.» +</p></blockquote> + +<p>Ce bref exposé sépare d'abord le nominalisme et +le réalisme, puis dans le réalisme distingue deux +opinions: l'une, qui n'admet que des individus, +voit dans les individus des universaux considérés et +restreints d'une certaine manière et plus ou moins +particularisés; c'est l'opinion que Jean de Salisbury +prête aux partisans de Gautier de Mortagne. L'autre +admet, indépendamment des individus, des essences +universelles qui résident entièrement en chacun +d'eux, et c'est l'opinion, l'opinion première et foncière +de Guillaume de Champeaux.</p> + +<p>Abélard entreprend l'examen de ces opinions, en +commençant par la dernière, dont il donne le développement.</p> + +<blockquote><p> +«De toutes ces opinions, recherchons ce qui peut raisonnablement +subsister, et d'abord enquérons-nous de cette pensée qui se pose +ainsi: l'homme est une certaine espèce, chose essentiellement une, +à laquelle adviennent certaines formes, et elles font Socrate. Cette +même espèce ou chose est de la même manière <i>informée</i> par les formes +qui font Platon et les autres individus de l'espèce homme. Il n'y +a pas en Socrate, hormis ces formes <i>informant</i> cette matière pour faire +Socrate, quelque chose qui ne soit en même temps <i>informé</i> en +Platon par les formes de Platon; et cette pensée, on l'applique des +espèces aux individus et des genres aux espèces.</p> + +<p>«Mais, s'il en est ainsi, qui peut faire que Socrate ne soit pas en +même temps à Rome et à Athènes? En effet, où est Socrate, là est +aussi l'homme universel qui a dans toute sa quantité reçu la forme +de la <i>socratité</i>, car tout ce que reçoit la chose universelle elle le +garde dans toute sa quantité<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>. Si donc la chose universelle affectée +tout entière de la <i>socratité</i> est dans le même temps à Rome tout +entière en Platon, il est impossible que dans le même temps n'y soit +pas la <i>socratité</i>, qui contenait l'essence tout entière; or, partout où +la <i>socratité</i>, est dans un homme, là est Socrate, car Socrate est +l'<i>homme socratique</i>. Un esprit raisonnable n'a rien à opposer à cela<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> C'est cette proposition qui fait le nerf de l'argument; +aussi M. Cousin l'a-t-il attaquée, et il a fait remarquer que plus +d'une substance, le moi par exemple, peut prendre plusieurs formes, +mais successivement, et en étant tout entière dans chacune de ses +manifestations, ne pas les garder à toujours ni s'identifier avec +elles. Cela est vrai; mais le moi n'est pas universel, il est au +contraire une individualité rigoureuse, et ses manifestations +ou modes ne sont pas des formes essentielles. La proposition d'Abélard: +«L'universel (l'essence universelle) contracte et retient dans sa +totalité tout ce qu'elle reçoit,» est vraie hypothétiquement, +c'est-à -dire dans l'hypothèse de Guillaume de Champeaux, et si +l'essence universelle est intégralement dans chaque individu. Elle +devient fausse, si l'on admet que l'essence de l'espèce n'est pas +identique, mais semblable dans chaque individu; mais ce +n'est plus là , suivant Abélard, la supposition du réalisme +absolu. (Cousin, Introd., p. cxxxvi.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> Aristote en juge comme Abélard: «Il est impossible, +selon nous, qu'aucun universel, quel qu'il soit, soit une substance. +Et d'abord, la substance première d'un individu, c'est celle qui lui +est propre, qui n'est point la substance d'un autre. L'universel, +au contraire, est commun à plusieurs êtres; car ce qu'on nomme +universel, c'est ce qui se trouve, de la nature, en un grand nombre +d'êtres. De quoi l'universel sera-t-il donc substance? il l'est de +tous les individus ou il ne l'est d'aucun; et qu'il le soit de tous, +cela n'est pas possible. Mais si l'universel était la substance +d'un individu, tous les autres seraient cet individu, car l'unité +de substance et l'unité d'essence constituent l'unité d'être. +D'ailleurs la substance, c'est ce qui n'est pas l'attribut d'un +sujet; or, l'universel est toujours l'attribut de quelque sujet.» +(<i>Métaph</i>., VII, xiii, p. 49 du t. II de la trad.)</blockquote> + +<blockquote><p>«Autre conséquence. La santé et la maladie ont leur fondement +dans le corps de l'animal, la blancheur et la noirceur dans le corps +seulement. Que si l'animal qui existe tout entier dans Socrate est +affecté de maladie, ce tout, puisqu'il reçoit dans toute sa quantité +tout ce qu'il reçoit, n'est nulle part au même moment sans la maladie; +or ce même tout est dans Platon, il devrait donc y être +malade, mais il ne l'y est pas. De même pour la blancheur et la +noirceur relativement au corps. A cela, qu'on ne croie pas échapper +en disant: Socrate est malade, l'animal ne l'est pas. Car si l'on +accorde que Socrate est malade, on accorde que l'animal l'est aussi +dans l'intérieur<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Ceux-là ne font pas attention à l'universalité qui +prétendent qu'en disant que l'animal n'est pas malade dans l'universalité, +quoique malade dans l'inférieur, ils n'entendent point qu'il +n'est pas malade dans cet accident. Ils pourraient l'entendre, au +contraire, et dire qu'il n'est point malade dans la singularité; ou +s'ils entendent que l'animal dans l'universalité, c'est-à -dire l'animal +universel, n'est pas malade, ils se trompent, dès qu'il est malade +dans l'inférieur, l'animal universel et l'animal dans l'inférieur étant +une même chose<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> L'intérieur dit le degré métaphysique immédiatement +au-dessous du précédent; l'inférieur du genre, c'est l'espèce. Ici, +c'est l'homme et l'homme individuel.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> Un même, <i>idem</i>. C'est l'expression technique. +L'essence universelle est un universel réel (<i>Illud universale</i>) +ou <i>un même</i> (neutralement) qui, identique, dans tous les +individus, n'est diversifié que par les formes auxquelles +il est combiné. Il faut se familiariser avec cette expression.</blockquote> + +<blockquote><p>«Ils ajoutent: l'animal universel est malade, mais non en tant +qu'universel. Qu'ils s'entendent s'ils peuvent. Car si en disant: l'animal +n'est pas malade en tant qu'il est universel, ils entendent que +ce qui est universel ne lui confère pas la maladie; c'est comme s'ils +disaient: en tant que singulier, il n'est pas malade, car ce qui est +singulier ne lui donne pas la maladie davantage. Si en disant: en +tant qu'universel, il n'est pas malade, ils veulent dire: retranchez ce +qui est universel, il n'est pas malade; alors il n'est Jamais malade, +puisqu'il est toujours universel. Et de même, si vous retranchez ce +qui est singulier, parce qu'aucun singulier n'est malade en tant et +parce qu'il est singulier. Ainsi nous avons deux fois <i>en tant que</i> de la +manière suivante: <i>en tant qu'</i>il est universel, l'animal n'est pas +malade <i>en tant qu'</i>il est universel.</p> + +<p>«S'ils ont recours à la ressource de l'état<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a> et qu'ils disent: l'animal, +en tant qu'il est universel, n'est pas malade dans l'état universel, +qu'ils expliquent ce qu'ils veulent dire par ces mots: <i>dans +l'état universel</i>. S'agit-il de la substance ou de l'accident? Si de l'accident, +nous accordons que rien n'est malade dans cet accident; si +de la substance, c'est de la substance <i>animal</i> ou d'une autre; si +d'une autre, nous accordons encore que l'animal n'est pas malade +dans une substance autre que lui-même; si de la substance <i>animal</i>, +il est faux alors que l'animal ne soit pas malade dans l'état universel, +puisque c'est l'animal en soi qui a la maladie. Je ne leur vois donc +pas non plus ce refuge.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> C'est là proprement le mot introduit, suivant Jean de +Salisbury, par Gautier de Mortagne. Selon ce dernier, universel ou +individuel était une même substance à différents états ou à différents +degrés; au fond, cette doctrine abandonnait le réalisme; mais elle +semblait, au contraire, en adopter le principe, en mettant l'universel +au premier rang et en le conservant jusque dans l'individu.</blockquote> + +<blockquote><p>«De même, toute différence qui advient au genre le plus prochain +constitue l'espèce, ainsi fait la rationnalité dans l'animal. Aussitôt, +en effet, que la rationnalité touche cette nature, celle d'animal, +aussitôt l'espèce est produite, et la rationnalité trouve en elle +son fondement. +Elle affecte donc l'animal tout entier, puisque tout ce que +le genre reçoit, il le reçoit dans toute sa quantité; mais de la même +manière, l'<i>irrationnalité</i> affecte en même temps l'animal tout entier; +ainsi deux opposés sont dans un même de la même manière (<i>in eodem +secundum idem</i>). Et qu'ils ne disent pas: il n'est point inconvenant<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a> +que deux opposés soient dans un même universel, parce qu'à cela +Porphyre se récrie, niant que dans un même universel soient des +opposés: <i>Il n'a pas ces opposés</i>, dit-il en parlant du genre, <i>car +il aurait simultanément des opposés dans un même</i>. Et à cet endroit +il ajoute: <i>Ni de choses qui ne sont pas il ne se fera quelque chose, ni +les opposés ne sont en un même</i><a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>. Et qu'ils ne croient pas se sauver +en disant que là Porphyre ne tient pas pour absurde que deux opposés +soient dans un même, pourvu qu'ils ne soient pas actuellement constitutifs +de la chose dans laquelle ils sont<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. Sur ce pied-là , il ne +serait pas contradictoire que le blanc et le noir fussent dans un +même, puisqu'ils ne le constituent pas.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> <i>Inconveniens</i> en scolastique signifie ce qui +répugne ou ce qui est contradictoire, l'absurde logique.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> En traitant de la différence, Porphyre dit qu'elle est +ce dont l'espèce surpasse le genre. En effet, il faut bien que l'homme +(espèce) ait de plus que l'animal la rationnalité; car si l'animal +avait la rationalité, que resterait-il pour en distinguer l'espèce? +il faudrait que l'animal eût également l'irrationnalité, puisqu'il +y a des espèces sans raison, c'est-à -dire que l'animal aurait toutes +les différences à la fois; ce qui ne se peut, car il en aurait +simultanément d'opposées. Et Porphyre ajoute: «Nec enim omnes oppositas +habet; namque idem simul habebit oppositas,» et plus bas: «Nec +ex his quae non sunt aliquid fiet, nec in eodem simul opposita erunt.» +C'est du moins ainsi que se lit le passage dans la seule version +de Porphyre que nous croyons qu'Abélard ait eue sous les yeux. (Boeth., +<i>in Porph. a se transl.</i>, t. IV, p. 6.) Cependant il cite les +deux passages en des termes un peu différents, et qui traduisent plus +exactement le texte: ΟÏτε δΠπασας τάς άντικειμÎνασ Îχει˚ +Îπει το αÏτὸ άμα Îξει τά άντικειμÎνα....... οÏτε Îχ οÏκ +όντων τι γενεται, οÏτε τά άντικειμÎνα άμα πεÏι τό αÏτο Îσται. +(<i>Isag.</i>, III.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> Porphyre dit en effet au même endroit: «<i>Potestate +quidem habet omnes differentias sub se, actu vero nullam</i>. Le +même a bien toutes les différences en puissance, mais aucune en +acte;» c'est-à -dire que l'animal peut être l'animal sans raison +comme l'animal raisonnable, mais qu'il ne saurait être actuellement +l'un et l'autre, non plus que l'un ou l'autre, sans cesser d'être +le genre. C'est bien en effet de la différence constitutive que +parle ici Porphyre; mais le raisonnement d'Abélard n'en est pas moins +plausible.</blockquote> + +<blockquote><p>«Il y a plus de simplicité dans ce que disent quelques-uns, que les +différences adviennent bien au genre, mais n'ont pas leur fondement +dans le genre; car on dit que ce qui est par soi est ce qui se sert à +soi-même de sujet<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>. Mais je réponds que l'espèce a été faite du genre +et de la différence substantielle, et comme dans la statue l'airain est +la matière et la figure est la forme, de même le genre est la matière +de l'espèce, dont la différence est la forme. C'est là la matière qui +reçoit la forme. Ainsi, dans l'espèce constituée, le genre soutient la +forme, car une fois constituée, l'espèce est composée de matière et de +forme, c'est-à -dire de genre et de différence; et ainsi nous revenons +au même point, et la différence a son fondement dans le genre.</p></blockquote> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> Il faut ajouter pour éclaircir la thèse: «Et le genre +n'est point le sujet fondamental de la différence, car il serait +l'espèce; donc, n'étant pas sujet fondamental, il n'est pas par soi, +<i>per se</i>.»</blockquote> + +<blockquote><p>«Mais ils disent: la rationnalité a bien son fondement dans la +chair, qui est un genre en dehors de l'espèce et non un genre de +l'espèce homme. Ils admettent donc deux impossibilités: la première, +c'est que le genre soit hors de l'espèce et de ses individus, malgré +ce que dit Boèce: <i>La similitude des espèces diverses, laquelle ne peut +être que dans les espèces et leurs individus, constitue le genre</i><a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>; la +seconde, c'est qu'une chose soit existante dans l'espèce, et que la +même chose au même moment soit le genre hors de l'espèce, et que +cette chose (corps ou chair) ne soit pas seulement le genre.»</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> Boeth. <i>In Porph. a se transl</i>., t. II, +p. 50.—L'artifice de l'objection est +de substituer le corps à l'animal et la chair au corps, pour en faire +le fondement de la raison. Car le corps n'est pas le genre de l'espèce +homme, et la chair est une espèce du corps. De cette manière, l'homme +étant la raison incarnée et non plus l'animal rationnel, n'est plus +une espèce composée de la différence pour forme et du genre pour +matière. Abélard n'a pas de peine à montrer que cette composition est +arbitraire et contraire aux règles de l'art.</blockquote> + +<blockquote><p> +«De plus, si la forme a son fondement dans l'espèce (et elle +l'aurait, si elle ne l'avait dans le genre et si la rationnalité était +l'humanité même, en dehors de l'espèce composée alors d'humanité et +d'animalité), elle a son fondement dans une chose constituée d'elle-même +et du genre, et c'est ainsi le constitué même qui sert de fondement +au constituant; d'où il suivrait que l'intelligence peut disjoindre +la forme et le fondement. C'est, en effet, un pouvoir de +l'esprit que de conjoindre les disjoints et disjoindre les conjoints; +mais quel esprit aurait le pouvoir de séparer la rationnalité et +l'homme, la rationnalité étant renfermée dans l'homme?</p> + +<p>«La rationnalité est quelque chose, elle doit donc être contenue +dans un des membres de la grande division d'Aristote: «Les choses +ou sont dites d'un sujet et ne sont dans aucun sujet, ou sont dans +un sujet et ne sont dites d'aucun sujet, ou sont dites d'un sujet et +sont dans un sujet, ou ne sont ni dans un sujet ni dites d'aucun +sujet<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>.» Ils choisiront, je pense: <i>Elle est ce qui se dit d'un sujet et est +dans un sujet</i>. Car la rationnalité est dite d'un sujet, quand on dit +<i>cette rationnalité</i>; elle est dans un sujet, qui est l'homme. Que si +elle est dans l'homme ou dans un sujet, <i>elle n'y est pas comme une +certaine partie, mais en sorte qu'il lui soit impossible de subsister sans +ce sujet même:</i> car c'est ainsi qu'Aristote définit <i>être dans un sujet</i>; +mais elle est partie formelle de l'homme, elle est donc partie, et il +faut lui chercher un sujet dont elle ne soit point partie.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> C'est la grande division des choses établie au +commencement des Catégories d'Aristote, II, et dans Boèce, +<i>In Predic. Arist.</i>, t. I, p. 119. La division d'Aristote n'est +indiquée dans Abélard que par les premiers mots de son texte, +ce qui semble prouver que nous n'avons pas un ouvrage achevé, +mais le canevas d'un ouvrage, ou un mémorial d'arguments sur la +question.</blockquote> + +<blockquote><p>«Mais, diront-ils, la rationnalité est dans l'homme comme dans +un sujet, et elle n'est pas en lui comme partie intégrale; c'est là +seulement ce que n'a pas voulu Aristote. A cela je proteste, et je +dis: L'animal est dans l'homme comme en un sujet, et il n'y est pas +comme partie intégrale. S'ils disent que la dernière partie de la définition +ne lui convient pas, savoir: <i>en sorte qu'il lui soit impossible +de subsister sans ce sujet même</i>, vu qu'il est possible que l'animal soit +sans l'homme et sans les autres inférieurs, non pas actuellement, +bien entendu, mais en général; dites-leur la même chose de la +rationnalité, car, suivant eux, quand même la rationnalité ne serait +dans aucun, elle subsisterait dans la nature. +</p></blockquote> + +<p>Expliquons ce raisonnement. Si la rationnalité est +dans le sujet homme comme une partie qui en peut +être séparée, qu'est-ce que le sujet homme séparé de +cette partie? ce n'est plus l'homme. Si l'on objecte +qu'elle en est partie formelle et non intégrale, on peut +répondre qu'alors l'animal aussi est dans le sujet +homme et n'en est point partie intégrale; pourtant +de l'homme retranchez l'animal, que restera-t-il? Si +l'on dit que l'animal ne peut être dans le sujet homme +comme la rationnalité, parce qu'il est possible de +l'en séparer sans qu'il cesse de subsister, attendu +que l'animal peut subsister sans l'homme, ceux qui +font de la rationnalité une essence subsistante n'en +doivent-ils pas dire la même chose? Il faut donc +admettre que la rationnalité et l'animalité sont dans +le sujet homme de la même manière et sont également +nécessaires pour le constituer, et que la rationnalité +n'est pas plus que l'animalité une essence subsistante +en dehors de l'animal humain.</p> + +<p>L'extrait qu'on vient de lire contient une polémique +assez vive contre la théorie générale de l'existence +propre des essences génériques ou spéciales, +distinctes des individus et cependant résidant identiquement +et intégralement dans les individus. La +pensée principale d'Abélard, c'est que cette théorie +établit, entre les éléments constituants des êtres, des +rapports qui ne rentrent plus dans les cadres de +l'ontologie logique; ils ne sont plus, en effet, matière +et forme, genre et différence. Ou bien il faut admettre +des essences hiérarchiques, entre lesquelles, +du moment qu'on les tient pour réelles et subsistantes, +on ne sait plus quelles relations assigner, car +où est le rapport ontologique possible entre une +substance universelle et une substance individuelle? +Ou bien il faut n'attribuer l'être proprement dit +qu'aux substances universelles et réduire les différences +tant spécifiques qu'individuelles à de simples +accidents, et c'est encore une extrémité incompatible +avec la nature des êtres. Mais la théorie peut prendre +encore d'autres formes, employer d'autres arguments, +et Abélard en parcourt rapidement tous les +points de vue, sans marquer toujours les divisions +naturelles de l'argumentation; il passe sans transition +d'une idée à une autre idée, d'une objection à une +réponse, et quelquefois il ne fait qu'indiquer le raisonnement, +tandis qu'ailleurs il le développe avec +complaisance. Son ouvrage ressemble à un recueil +de notes destinées à l'enseignement ou à la controverse.</p> + +<p>Trois objections détachées qui ne rentrent pas +dans l'argumentation précédente, s'offrent encore à +lui, et il les pose brièvement en ces termes:</p> + +<blockquote><p> +1° Tout <i>matériel</i> est constitué complètement par sa forme et sa +matière; or la matière de Socrate est l'espèce homme, la forme est +la <i>socratité</i>, et cela suffit pour le constituer.—Mais Socrate est aussi +composé d'éléments, tout corps étant composé des quatre éléments; +s'ils les dissolvent, ils ne peuvent dire comment les éléments viennent +se réunir dans Socrate, car ou ce sera la matière, ou une partie de +la matière, ou la forme, ou une partie de la forme. Or si ce n'est +rien de tout cela, un esprit raisonnable ne voit pas comment ce +peut être là . Quoique la maison soit constituée par le mur, le toit, +le fondement et la forme, cependant nous disons qu'en composition +elle est de bois et de pierres, ce qui peut être en effet, parce que +le bois et la pierre sont les parties des parties de la maison.</p> + +<p>2° Les genres et les espèces, étant des choses, sont ou créateur +ou créature: s'ils sont créés, le créateur a été avant la créature; +ainsi Dieu a été avant la justice et la force, qui sont sans aucun +doute en Dieu et autre chose que Dieu; donc Dieu aurait été avant +d'être juste et fort.—Mais quelques-uns disent que la division de +créateur et créature n'est pas complète, ils préfèrent celle d'engendré +et d'inengendré<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>. Soit, et alors les universaux sont dits inengendrés +et partant coéternels, auquel cas, chose criminelle à dire, l'âme ne +serait point soumise à Dieu, étant coéternelle à Dieu et n'ayant ni +origine ni créateur. Socrate est composé de deux coéternels à Dieu; +toute création n'est qu'une conjonction nouvelle, car la matière et la +forme sont deux universaux, et en cette qualité elles sont coéternelles +à Dieu. La fausseté est manifeste.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> La division de toutes choses en créateur et créature +était fort connue, et avait été mise en valeur par Scot Erigène. +En l'employant contre le réalisme, comme en lui donnant la forme de +la division en engendré et inengendré, Abélard argumente contre le +système des idées éternelles, et par conséquent contre Bernard de +Chartres et au fond contre le platonisme.</blockquote> + +<blockquote><p>3° Enfin il me vient encore cette objection: c'est une même +essence (l'essence <i>animalité</i>) qui fait, avec la rationnalité, l'homme, +avec l'irrationnalité, l'âne; comment se fait-il que d'une seule +essence deux contraires en fassent deux? Si la nature permettait +que le blanc et le noir fussent à la fois dans le même doigt, cela ne +ferait pas deux doigts. Mais il y a mille choses qui ne peuvent se +concilier avec cette folie, et nous les développerions en objection, si +l'on n'en avait dit assez. +</p></blockquote> + +<p>Jusqu'ici, Abélard n'a combattu que la théorie +des essences universelles résidant essentiellement +dans les individus; c'est la doctrine qui, suivant son +récit, dominait dans l'école épiscopale de la Cité, +lorsqu'il y parut à son tour et contraignit Guillaume +de Champeaux à se rétracter. Voici les termes dont +il se sert:</p> + +<blockquote><p> +«Mon précepteur Guillaume, archidiacre de Paris, ayant changé +son ancien habit, se convertit à l'ordre des clercs réguliers... Mais +sa conversion ne le fit renoncer ni à la ville de Paris, ni à l'étude +habituelle de la philosophie. Dans le monastère même où il s'était +transporté pour cause de religion, il tint immédiatement école à sa +manière accoutumée. Alors moi, revenu à lui pour l'entendre professer +la rhétorique, entre autres essais de discussion, je le forçai, +par les arguments de controverse les plus évidents, à changer ou +plutôt a détruire son ancienne doctrine des universaux. Son système +touchant la communauté des universaux était d'établir que la chose +totale et identique résidait essentiellement et simultanément dans +chacun des individus, en sorte qu'il ne s'y trouvait aucune diversité +dans l'essence, mais seulement une variété causée par la multitude +des accidents. Or, voici comment il amenda cette doctrine: +il dit désormais que la chose identique l'était, non pas essentiellement, +mais indifféremment, et comme c'est sur ce point des +universaux que s'élève toujours la question capitale entre les dialecticiens... +lorsqu'il eut ainsi corrigé ou plutôt forcément abandonné +sa doctrine, son enseignement tomba dans un tel délaissement qu'à +peine l'admit-on depuis lors à professer la dialectique, comme si la +totalité de l'art consistait dans cette question des universaux<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.» +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, ep. 1., p. 8.</blockquote> + +<p>La dialectique d'Abélard est le commentaire de ce +récit. Nous venons d'y lire le résumé de l'argumentation +par laquelle il força Guillaume de Champeaux +à modifier sa thèse. Il va le poursuivre maintenant +dans sa nouvelle position. C'est la doctrine qu'il +appelle doctrine de l'indifférence, <i>sententia de indifferentia</i>, +et qu'au début il a représentée comme n'admettant +dans les individus que des universaux différemment +considérés. On va voir comment il l'a développée; +ici nous analysons au lieu de traduire<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> <i>Id., Gen. et Spec.</i>, p. 518-522.</blockquote> + +<p>Rien absolument n'existe que l'individu. Mais l'individu +différemment considéré est et l'espèce, et le +genre, et ce qu'il y a de plus général (genre suprême). +Socrate, quant à sa nature accessible aux sens, est +un individu, parce que ce qui lui est propre ne se +retrouve tout entier dans aucun autre homme. La +<i>socratité</i> ne donne pas un autre homme que Socrate. +Mais l'idée de Socrate ne contient pas toujours tout +ce que désigne ce nom; oubliant Socrate, l'intelligence +quelquefois ne considère en lui que ce qui +caractérise l'homme, savoir l'animal rationnel mortel, +et voilà l'espèce. Car c'est un nom qui peut être +attribué à des êtres, divers quant à l'existence, les +mêmes quant à la nature; ce qui s'exprime dans le +langage de la scolastique par ces mots: c'est un +prédicable de plusieurs en <i>quiddité</i> de même état; +<i>prédicable</i> (<i>proedicabilis</i>), ce qui peut s'affirmer d'un +sujet; <i>de plusieurs</i> (<i>de pluribus</i>), de choses numériquement +différentes; <i>en quiddité</i> (<i>in quid</i>), comme +prédicat ou attribut essentiel; <i>d'un même état</i> (<i>de +eodem statu</i>), occupant avec une nature semblable le +même degré de l'échelle ontologique<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> Nous retrouvons ici encore les idées de Gautier de Mortagne; mais il +paraît qu'elles n'étaient qu'une traduction du système modifié ou du second +système de Guillaume de Champeaux dont la subtilité était très-inventive.</blockquote> + +<p>Puis, si l'intelligence écarte la rationnalité, et ne +considère que ce que désigne le mot <i>animal</i>, Socrate +<i>en cet état</i> devient genre. Enfin, si délaissant toutes +formes, nous ne considérons en Socrate que la substance, +alors l'individu ou Socrate devient ce qu'il y a +de plus général, ou généralissime, pur prédicament. +Et comme vous pourriez objecter que le propre de +Socrate en tant qu'homme ne se retrouve pas plus +en plusieurs que le propre de Socrate en tant que +Socrate, puisque l'homme socratique n'est en aucun +autre homme que Socrate, tout comme Socrate lui-même; +on vous l'accorde avec cette restriction: Socrate, +en tant que Socrate, n'a rien de commun qui +se retrouve identique dans un autre; mais en tant +qu'homme, il a beaucoup de choses communes qui +se retrouvent dans Platon et les autres individus. Car +si Socrate est homme, Platon est homme comme lui, +mais non essentiellement comme lui, c'est-à -dire, +en même essence que lui. On peut raisonner de même +de l'animal et de la substance. Or, ce quelque chose +de commun qui se retrouve ou ne se retrouve pas +ailleurs que dans l'individu, suivant que l'on considère +l'individu d'une manière on d'une autre, c'est +précisément ce qu'on appelle le <i>non-différent</i> ou plutôt +l'<i>indifférent</i> (<i>indifferens</i>).</p> + +<p>Cette doctrine de l'indifférence se réfute par l'autorité +et par la raison.</p> + +<p>L'autorité, c'est Porphyre. Il dit: «Les choses les +plus générales sont au nombre de dix; les plus spéciales +sont en un certain nombre, mais non pas +infini; les individus sont en nombre infini<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>.» Or, +dans le système en question, les individus, en tant +que substances, sont les choses les plus générales et +cessent d'être en nombre infini.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>Isagog</i>. II, et Boeth., <i>In Porph.</i>, +I. III, p. 75.</blockquote> + +<p>On répond précisément par la non-différence. Oui, +dit-on, les genres les plus généraux sont infinis en +nombre essentiellement, c'est-à -dire que les genres +les plus généraux comprennent des essences en +nombre infini. Mais si on les compare, elles se confondent +par tout ce qu'elles ont de commun, de non-différent, +d'indifférent, et alors elles ne sont plus +que dix, les dix genres les plus généraux: ce qu'on +exprime en disant que ces mêmes genres sont en +nombre infini par l'essence et seulement dix par +l'indifférence. Par exemple, autant d'individus de +substance, autant de substances et par conséquent +autant de genres les plus généraux; et cependant +tous ces individus se réduisent à un seul genre le +plus général, la substance, parce que sous ce rapport +ils ne diffèrent point, <i>indifferentia sunt</i>.</p> + +<p>Mais Porphyre dit encore que la collection de +plusieurs en une nature est l'espèce, et plus nombreuse, +elle est le genre<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>. Cela peut-il se dire de l'individu? +Socrate communique-t-il sa nature à Platon? +L'homme de Socrate, l'animal qui est en lui, est-il +en un autre qui ne soit pas Socrate, en quelqu'un +hors de Socrate? Comment donc, si les individus +sont le genre, peuvent-ils mettre leur nature en +commun?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> Porph. <i>ibid.</i>, et Boeth., p. 70.</blockquote> + +<p>On vous répondra, en recourant à l'indifférence +(<i>ad indifferentiam currentes</i>), que Socrate, en tant +qu'homme, rassemble (<i>colligit</i>) Platon et tous les +autres hommes, puisque, sous ce rapport, il est +l'essence indifférente de l'homme, et par conséquent +de tous les hommes. Ainsi, comme essence indifférente, +Socrate est Platon.</p> + +<p>Mais voici toujours Porphyre: «Le genre est ce +qui s'affirme de plusieurs différents en espèce, +l'espèce ce qui s'affirme de plusieurs différents en +nombre<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>.» Et alors, comme Socrate, <i>en l'état</i> d'animal, +est un genre, il est inhérent à plusieurs espèces +différentes; en l'état d'homme, il est une espèce, et +il appartient à plusieurs qui diffèrent numériquement. +Or, comment soutenir que l'animal ou +l'homme qui est Socrate, soit inhérent à un autre +que lui-même?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Porph. <i>ibid.</i>, et Boeth., t. II, p. 60 et 72.</blockquote> + +<p>Alors on vous dira que sans doute Socrate en aucun +état, c'est-à -dire à quelque degré ontologique +qu'on le place, n'appartient <i>essentiellement</i> à personne +qu'à lui; mais que dans l'état d'homme, +c'est-à -dire considéré comme espèce <i>homme</i>, on +peut dire qu'il est inhérent à plusieurs, parce que +plusieurs lui sont inhérents, comme non différents +de lui, comme indifférents. De même, si on le prend +comme animal. Ici on se heurte contre l'autorité de +Boèce: «L'espèce n'est pas autre chose qu'une pensée +collective qui se recueille de la ressemblance +substantielle d'individus qui diffèrent numériquement. +Le genre est une pensée tirée de la ressemblance +des espèces<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.» Or, ceci ne s'accorde +pas avec la doctrine en question; Socrate, comme +homme, est une espèce qui n'est pas recueillie de +plusieurs, n'étant pas dans plusieurs; et de même +pour Socrate pris comme animal. Faut-il donc admettre +que Socrate comme homme se recueille et de +soi-même et de Platon et des autres; que tout individu +soit, en tant qu'homme, recueilli de lui-même? +mais cela est ridicule. Ce n'est pas l'individu qui +rassemble les autres individus ou les autres espèces; +c'est l'inverse. «Les genres et les espèces ne sont +pas les concepts d'un seul individu, dit Boèce<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>, +mais sont la collection ou la conception commune +qu'opère l'intelligence de tous les individus.» Dire +que Socrate comme homme est une espèce, c'est +donc dire que l'espèce est la collection d'un individu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> Boeth., <i>In Porph.</i>, I, l, p. 58.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> <i>Id., In Proedic.</i>, lib. l, p. 120.</blockquote> + +<p>Après l'autorité, que dit la raison? Si tout individu +humain, en tant qu'homme, est une espèce, +on peut dire de Socrate: «Cet homme est une +espèce; or Socrate est un homme; donc Socrate +est une espèce.» Le syllogisme est régulier<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> C'est le syllogisme du premier mode de la première +ligure (<i>Prem. Analyt.</i> I, iv, p. 12, t. II de la trad. de +M. B. St.-Hilaire.)</blockquote> + +<blockquote><p> +«J'argumente. 1° Si Socrate est une espèce, Socrate est un universel; +2° s'il est un universel, il n'est pas un singulier; 3° s'il n'est +pas un singulier, il n'est pas Socrate. On résistera à la seconde conséquence, +car dans ce système tout universel est un singulier, tout +singulier est un universel diversement considéré. Je réponds: La +substance est ou universelle ou singulière. C'est là , je pense que +personne ne le nie, une division suivant l'accident<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>. Or, comme dit +Boèce dans le livre <i>des Divisions</i>, «celles-ci ont cette règle commune +que tout ce qui est ainsi divisé doit l'être en opposés<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>.» +En sorte que si nous divisons le sujet par les accidents, nous ne +disions pas: <i>Parmi les corps, les uns sont blancs, les autres doux</i>, +parce qu'il n'y a pas opposition, mais <i>parmi les corps, les uns sont +blancs, d'autres noirs, d'autres ni noirs ni blancs</i>. Voici, d'après +cela, comment il faudrait s'y prendre pour nier que cette division +«Toute substance est ou universelle ou singulière,» soit suivant +l'accident: il faudrait dire qu'il n'y a pas plus d'opposition entre +universel et singulier qu'entre blanc et doux. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, c. vi, t. I, p. 436.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> Boeth., <i>De Divis.</i>, p. 648.</blockquote> + +<blockquote><p> +«Ils disent, eux, que Boèce n'a point parlé de toutes les divisions +suivant l'accident, mais des régulières; si vous leur demandez quelles +sont les régulières, ils répondent: celles auxquelles la règle s'applique. +Voyez quelle est leur impudence! lorsque l'autorité dit si +clairement, en parlant des divisions selon l'accident: <i>Celles-ci ont +toutes cette règle commune</i>, etc., ils prétendent faussement que cela +n'est pas dit universellement. Mais ils ne tiendront pas là , car là -dessus +précisément, sur l'universel et le singulier, l'autorité les contredit: +aucun universel n'est singulier et aucun singulier n'est universel. +Boèce, en parlant de cette division: «La substance est ou +universelle gu singulière,» dit dans son commentaire sur les Catégories: +«Il ne se peut que l'accident prenne la nature de la substance, +ni la substance celle de l'accident... ni la particularité, ni l'universalité +ne passent l'une dans l'autre, car l'universalité peut être +affirmée de la particularité, comme animal de Socrate ou de Platon, +et la particularité accepte l'attribution d'universalité, mais non en +sorte que l'universalité devienne particularité, ni que ce qui est +particulier devienne universalité<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>.» <i>Universalité</i> et <i>particularité</i>, +ces noms sont pris pour l'universel et le particulier, les exemples +nous l'apprennent, témoin celui d'animal et de Socrate. A ceci, +rien ne peut être opposé de raisonnable. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> Boeth., <i>In Proedic</i>., t. I, p. 120.</blockquote> + +<blockquote><p> +«Cependant ils ne se tiennent point tranquilles et ils disent: +Aucun singulier, en tant que singulier, n'est universel, et réciproquement; +mais quand il est universel, le singulier est universel, +et réciproquement.» Contre cela, voici les paroles que je dis. <i>Aucun +singulier en tant que singulier</i> paraît avoir ce sens: aucun singulier +demeurant singulier n'est universel demeurant universel; ce qui est +conséquemment faux, car Socrate demeurant Socrate est homme +demeurant homme. La proposition pourrait encore avoir ce sens: ce +qui est le singulier ou la singularité ne confère à aucun singulier +d'être universel, ou bien elle enlève à l'homme singulier l'universalité; +ce qui est complètement faux entre Socrate et l'homme, car +en Socrate ce qui est Socrate implique l'homme et n'interdit à aucun +singulier d'être quelque chose d'universel, puisque, suivant eux, +tout singulier est universel.</p> + +<p>«De même, s'ils disent: Socrate, en tant qu'il est Socrate, c'est-à -dire +dans toute la propriété qui lui vaut d'être désigné par le nom +de Socrate, n'est pas l'homme en tant qu'homme, c'est-à -dire en +toute cette propriété que désignent ces mots <i>c'est un homme</i>; voilà +qui est encore faux, car Socrate désigne l'homme socratique, et en +lui l'homme ou ce que signifie le nom d'<i>homme</i>.</p> + +<p>«Enfin s'ils disent: Socrate, dans toute cette propriété qui motive +la désignation par le nom de <i>Socrate</i>, n'est pas uniquement ce que +signifie homme, que pourront-ils conclure de là ?... Qu'un autre se +charge d'en juger.» +</p></blockquote> + +<p>D'après le principe de Porphyre que l'espèce est +composée du genre et de la différence substantielle, +comme la statue de l'airain et de la figure, la matière, +ainsi que la différence, est une partie de +l'espèce. L'espèce elle-même en est le tout définitif. +Ces deux parties sont donc corrélatives, et opposées +l'une à l'autre; et comme un père n'est pas le père +de soi-même, mais d'un autre, un tout est le tout +d'autre chose que lui-même, le tout de ses parties; +et la partie est partie, non pas d'elle-même, mais +du tout qui n'est pas elle.</p> + +<p>Mais si l'homme et sa matière ne font qu'un (ce +qui arrive dans la doctrine ici combattue; là où +l'espèce même n'est que le genre diversement considéré, +l'espèce homme n'est essentiellement que le +genre animal), si, l'espèce étant un tout composé de +sa matière et de sa différence, l'espèce <i>homme</i> ne +fait qu'un avec sa matière <i>animal</i>, l'espèce sera un +tout composé de lui-même et d'un autre, ce qui est +impossible. En d'autres termes, si l'espèce homme +et l'animal, son genre, ne font qu'un même, comme +tout genre est inhérent à son espèce, le même est +inhérent au même, ce qui ne peut être. Que ce qui +est soi puisse être inhérent à soi, c'est ce qui ne +saurait se comprendre, dit Boèce<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> «Testante Boethio super Topica Tullii in +commentario, libro primo.» (P. 769.) Voila une preuve qu'Abélard +connaissait le commentaire de Boèce sur les Topiques de Cicéron.</blockquote> + +<p>De cette discussion du réalisme, il résulte que les +choses générales ne sont pas, à proprement parler, des +choses; et si elles ne sont pas des choses, il semble, +d'après une antithèse fort usitée, qu'elles sont des +mots. On conçoit donc que pour avoir contesté aux +choses générales leur réalité, Abélard ait été accusé +d'avoir soutenu le nominalisme. L'imputation n'est +pas exacte, si l'on entend par nominalisme la doctrine +ainsi appelée dans l'histoire. Il faut distinguer +en effet entre ceux qui, par forme de réfutation et +pour convaincre leurs adversaires d'erreur, disent +aux ennemis du réalisme que, si les universaux ne +sont pas des essences, alors ils ne sont que des mots; +et ceux qui établissent volontairement et dogmatiquement +que les universaux sont et doivent être des +noms. L'allégation des premiers est une critique, +une conséquence extrême tournée à crime, une accusation. +Celle des seconds est une doctrine avouée. +Les premiers entendent que les choses qui ne sont +que des idées ne sont que des mots, des sons de la +voix. Les seconds prétendent que les universaux ne +sont pas même des idées, mais des mots sans idées, +des noms sans objet même intellectuel. Cette distinction +assez subtile et qui, je crois, avait été négligée, +doit être présente à qui veut bien apprécier les +opinions et les hommes que cette controverse a mis +en scène. Ainsi, il est bien permis de soutenir encore +qu'Abélard a été nominaliste, si l'on entend par +là que du conceptualisme qu'on lui attribue au nominalisme, +il y a si peu de distance qu'on ne veut +pas s'y arrêter; mais il serait historiquement faux +de dire que la doctrine d'Abélard ait été le nominalisme, +et qu'il n'ait fait que répéter Roscelin. C'est à +peu près ainsi qu'on prétend quelquefois, du point de +vue d'un catholicisme rigide, absolu, que dès qu'un +homme est gallican il est janséniste, et dès qu'il est +janséniste, protestant. Et cependant il y aurait mensonge +à prétendre que le gallicanisme, le jansénisme, +et le protestantisme ne soient pas des doctrines et +des sectes profondément distinctes.</p> + +<p>Attendons-nous donc à voir Abélard, abandonnant +le réalisme comme vaincu, porter la guerre +sur le terrain du nominalisme<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> <i>De Gener. et Spec.</i>, p. 522-524.</blockquote> + +<blockquote><p> +«Abordons, dit-il, l'opinion qui veut que les genres et les espèces +ne soient que des mots universels et particuliers, prédicats ou sujets, +et non pas des choses.</p> + +<p>«Il faut d'abord citer l'autorité qui affirme quo ce sont des choses. +L'espèce,» avons-nous vu dans Boèce<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>, «n'est qu'une pensée +recueillie de la similitude substantielle d'individus numériquement +dissemblables; le genre est une pensée recueillie de la similitude +des espèces.» Or, qu'il regarde ces similitudes comme des choses, +c'est ce qu'il montre un peu plus haut ouvertement on disant: «Il y +a de telles <i>choses</i> dans les êtres corporels et dans les sensibles; l'intelligence +en conçoit au delà des objets sensibles<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>.» Le même Boèce +dit encore: «Puisque les premiers genres des <i>choses</i> sont au nombre +de dix, il fallait nécessairement que ce fût aussi le nombre des mots +simples qui se diraient des <i>choses</i> simples<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>.» Mais eux, par les +genres, ils expliquent qu'il faut entendre les <i>manières</i><a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>. Aristote dit +dans le <i>Peri Hermeneias: Parmi les choses, les unes sont universelles, +les autres particulières</i><a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>. Mais pour expliquer ce passage, ils +disent: «<i>Les choses</i>, c'est-à -dire les mots.» Quand je parle d'animal, +dit Boèce, je désigne une substance qui s'affirme de plusieurs. Que +cette autorité énonce par là qu'il y a des choses universelles<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>, quand +il ajoute: «S'affirmer de plusieurs, ce qui est la définition de l'universel,» +que ce soient des <i>choses</i> prises comme prédicats et comme +sujets, Boèce le reconnaît en disant: «La proposition prédicative +énonce que <i>la chose</i> qu'elle pose comme sujet doit prendre le nom de +<i>la chose</i> qu'elle pose comme prédicat<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>.» Ne pouvant résister raisonnablement +à des autorités aussi claires, ils disent que les autorités +mentent, ou bien, cherchant à les interpréter, ils font comme ceux +qui ne savent pas écorcher, ils coupent la peau.» +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> Boeth., <i>In Porph.</i>, p. 56.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> Le passage se trouve peu de lignes avant le précédent. +On pourrait contester qu'il ait positivement dans l'auteur primitif le +sens qui lui est ici donné, et qu'il signifie que les généralités sont +des choses. Boèce vient de dire que les objets des conceptions générales +diffèrent de ces conceptions, puisque celles-ci représentent ces objets +comme s'ils existaient en eux-mêmes, tandis qu'il n'en est rien, et il +se fait cette objection: si ces conceptions sont inexactes, elles sont +fausses, et alors il est inutile de s'en occuper. Mais il répond qu'il +arrive sans cesse à l'entendement de considérer les choses autrement +qu'elles ne sont, sans tomber dans le vain ni dans le faux. Ainsi +l'entendement détache d'une chose une propriété qu'il considère +en elle-même, c'est-à -dire autrement qu'elle n'est dans la réalité, +et il réussit ainsi à la mieux connaître. «Il y a donc de telles choses +dans les objets corporels et sensibles. Elles se conçoivent en dehors +des sensibles, pour que leur nature puisse être pénétrée et leur +propriété comprise.» Le latin dit: «Sunt igitur hujusmodi <i>res</i> +in corporalibus atque in sensibilibus <i>rebus</i>. Intelliguntur +autem praeter sensibilia, ut eorum natura perspici et proprietas +valeat comprehendi.» N'est-il pas évident que le mot <i>res</i> +est employé là pour exprimer ce dont on parle, et parce que le +langage est involontairement réaliste?</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> Boeth., <i>In Praedie.</i>, p. 114.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> Ces diverses citations étaient probablement devenues +triviales dans la controverse, et ici Abélard fait très-succinctement +allusion aux interprétations diverses que les divers systèmes en +donnaient pour n'en point être embarrassés. Nous savons par Jean +de Salisbury qu'il y avait des gens qui par les mots de genres et +d'espèces entendaient tantôt les choses universelles, tantôt la +<i>manière des choses, rerum maneriem</i>. C'est probablement ce +qu'Abélard appelle ici <i>manerias</i>. En tout cas, le mot paraissait +nouveau et obscur à l'auteur du <i>Metalogicus</i>, qui trouvait qu'il +ne devait signifier que la collection des choses ou la chose universelle, +et que cependant il ne pouvait par l'étymologie exprimer que le nombre +des choses, ou l'état dans lequel la chose demeure telle, <i>talis +permanet</i>. Ce dernier sens était probablement le véritable, et nous +sommes volontiers de l'avis de Brucker, qui croit qu'il exprime la +<i>demeure</i> des choses dans le sein des choses universelles, +σιαμονή των όντων; et cette expression aurait ainsi été +conduite peu à peu à un sens approchant du sens moderne, <i>la +Manière d'être</i>. «Je ne sais où l'on a trouvé ce mot, dit Jean +de Salisbury.» Ce qu'il faut remarquer au reste, c'est que cette +doctrine des <i>manières</i>, l'auteur du <i>Metalogicus</i> la classe +dans le réalisme, et Abélard avec plus de raison dans +le nominalisme. (<i>De Gen. et Spec.</i>, p. 523.—Johan. Saresb., +<i>Metal.</i>, t. II, c. xvii.—Brucker, <i>Hist. crit. phil.</i>, +t. III, p. 909).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> <i>Hermen.</i>, VII.—Boeth., <i>De Interp.</i>, +ed. prim., p. 338.—Il semble qu'Abélard avait encore une autre +version du <i>De Interpretatione</i> que la version de Boèce, car +il cite ainsi la phrase d'Aristote: «Rerum aliae sunt universales, +aliae sunt singulares,» et il y a dans la version de Boèce: «Sunt +haec rerum universalia, illa vero singularia.» Les termes cités +Par Abélard sont conformes à la version de Pacius, (édit. de Duval., +t. I, p. 56), qui lui-même avait probablement suivi quelque +traduction antérieure. Dans tous les cas, si la citation a quelque +valeur, elle la doit au mot <i>rerum</i>, et il est, dans le grec, +των Ï€Ïαγμάτων.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> Je ne trouve pas cette citation dans Boèce. L'édition +d'Abélard renvoie à l'ouvrage de ce dernier sur les Catégories, +p. 131. A cette page on cherche en vain les termes cités, mais j'y +lis ainsi qu'aux pages voisines, que les substances secondes se +disent des substances premières, mais qu'elles sont moins +substances que celles-ci, et qu'elles sont plus ou moins +Universelles, tandis que les substances premières sont individuelles.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> <i>De Syll. hyp.</i>, p, 607.</blockquote> + +<p>Mais alors ni les genres ni les espèces, tant universelles +que singulières, tant prédicats que sujets, +ne sont des mots; tout cela n'est rien du tout, car +ils tiennent, comme leur adversaire, que ce qui est +successif ne peut aucunement composer un tout +constant; or les mots sont successifs, les choses et +les espèces ne peuvent donc pas composer des touts, +elles ne sont rien; aussi dit-on que l'autorité a menti +et non qu'elle s'est trompée.</p> + +<p>En outre, comme la statue est matériellement +d'airain, et que la figure est sa forme, l'espèce a le +genre pour matière et pour forme la différence. Or +tout cela ne saurait s'appliquer aux mots; les mots +n'ont ni forme ni matière. L'animal est le genre de +l'homme, mais un mot n'est nullement la matière +d'un autre mot, car de quel mot ou dans quel mot +serait-il? Du mot animal ne se fait pas le mot +homme; dans le premier n'est pas le second.</p> + +<p>Mais on prétend que tout cela est façon de parler +figurative. Dire que le genre est la matière de l'espèce, +reviendrait à dire que la signification du genre +est la matière de la signification de l'espèce. Mais +puisque le système est que rien n'existe que les individus, +et que les mots tant universels que particuliers +ne désignent au fond que des individus, homme +et animal signifient la même chose, et par conséquent +on peut dire, en renversant les termes: la signification +de l'espèce est la matière de la signification +du genre. Si l'on accorde cela, et on y est bien +forcé, qu'on se défende contre Boèce, qui montre +que la différence du genre au tout gît en ceci que +le genre est la matière des espèces et les parties la +matière du tout<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>. Que si les espèces sont la matière +des genres comme les parties du tout, le genre et +le tout ne diffèrent plus, ils se confondent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> Boeth., <i>De Div</i>., p. 640.</blockquote> + +<p>Enfin, la signification du genre ne saurait être la +matière de la signification de l'espèce, car le genre et +l'espèce sont une même chose dans le système de +l'indifférence, et un même ne reçoit pas de forme +pour se constituer lui-même. «Mais,» dit Boèce, «le +genre ayant reçu la différence se transforme en espèce<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>.» +Un même n'est point partie de lui-même, +car si le même était à la fois tout et partie, le même +serait opposé à lui-même.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> <i>Id., Ibid</i>.</blockquote> + +<p>Voilà tout ce qu'Abélard dit du nominalisme; mais +c'est le cas de rappeler ce que nous aurions bien +fait peut-être de reporter ici, l'examen approfondi +auquel il s'est livré de l'objection prise du tout et +des parties<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>. Il faut y remonter, si l'on veut bien +connaître toute sa polémique contre Roscelin; nous +n'en revoyons ici qu'une faible trace.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> Voy. <i>Dialect</i>., pars V, p. 460 et seqq. Et +<i>De Gen. et Spec.</i>, p. 517, et dans la présent ouvrage, +c. vi, t. I, p. 454. Voy. <i>Dialect</i>., pars V, p. 460 et seqq. Et +<i>De Gen. et Spec.</i>, p. 517, et dans la présent ouvrage, +c. vi, t. I, p. 454.</blockquote> + +<p>Cette réfutation du nominalisme est en effet brève +et superficielle, et quoi qu'en dise l'auteur, elle est +plutôt fondée sur des autorités que sur la raison.</p> + +<p>Un des arguments les plus forts est assurément +celui-ci, un mot (<i>animal</i>) ne peut être la matière +d'un autre mot (<i>homme</i>). Mais qui ne voit que c'est +décider la question par la question? Si l'espèce n'est +qu'un nom, c'est-à -dire rien qu'un nom, il n'y a +pas lieu d'appliquer à ce rien les conditions de l'être +et de lui supposer une matière et une forme. Ce +n'est qu'à ceux qui regardent le genre ou l'espèce +comme quelque chose, que cette question doit être +posée, et elle ne peut embarrasser le nominaliste +qu'autant qu'il conserve de la déférence pour l'autorité +qui a dit que le genre est la matière de l'espèce et +l'espèce celle de l'individu. C'est donc une objection +d'autorité et non de raison. Or, comment supposer +que celui qui a pleinement et sciemment adopté la +théorie du nominalisme ne soit pas déjà résolu à se +peu soucier des autorités?</p> + +<p>L'autre argument, pris encore de l'autorité, plus +fort par les mots que parle fond, c'est que, d'après +les maîtres, tout est substance ou accident, et que +les genres et les espèces, n'étant pas des accidents, +sont des substances. Et en effet, Aristote les met +au nombre des substances. Mais ce sont des substances +secondes, celles qui s'affirment des premières, +celles qui leur sont attribuées ou <i>prédites</i>. +Elles sont substances, parce qu'elles font connaître +les substances premières. Elles les manifestent, elles +montrent ce que c'est, elles les donnent. Qui ne voit +que l'emploi du mot de substance dans cette occasion +ne décide rien quant à la réalité substantielle des +universaux; et qu'au contraire il ne semble leur être +attribué qu'une réalité dérivée de celle des substances +premières, c'est-à -dire individuelles? Les substances +premières ou individuelles sont vraiment +substances, en ce qu'elles sont prises pour sujets +(Ïπόκειται) de toutes les autres choses; les substances +secondes ou universelles sont encore substances, +parce qu'elles sont prises comme attributs (κατηγοÏείται<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>) +des substances premières ou individuelles. Évidemment, +c'est ici la théorie de ce principe des nominalistes, +la substance est essentiellement individuelle. +Je n'en conclus pas qu'Aristote ait soutenu +la thèse des nominalistes, si ceux-ci, en disant que +les universaux ne sont que des mots, entendaient +qu'ils sont chimériques et vains. Aristote au contraire +les fonde sur des réalités, puisqu'il les attribue aux +substances mêmes, et en fait ainsi des substances par +attribution.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> Categ., V.</blockquote> + +<p>L'intervention constante de l'autorité dans les débats +scolastiques en constitue la plus grande difficulté. +Cette autorité est a la fois absolue et contradictoire. +Il faut l'avoir pour soi ou la tourner pour soi, multiplier +les citations conformes, interpréter les citations +contraires; travail aussi épineux que stérile. C'est +l'incohérence des textes qui a produit dans la présente +question la multitude et la diversité des systèmes, et +nous acceptons cette remarque judicieuse de Jean de +Salisbury: «Dans cette question, dit-il,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Magno se judice quisque tuetur</i>;</p> + </div> </div> + +<p>et chacun, d'après les paroles des auteurs qui ont +indifféremment mis les noms pour les choses et les +choses pour les noms, construit sa doctrine ou +plutôt son erreur<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>.» C'est ainsi que la controverse +devient souvent une véritable question de mots; et +chose curieuse, Jean de Salisbury qui a spirituellement +discuté et en partie réfuté les systèmes, tombe +à son tour dans l'erreur qu'il signale, lorsqu'il produit +le sien. Car se proposant de soutenir que les +genres et les espèces ne sont rien, il en induit qu'ils +ne sont pas des noms, puisque les noms sont quelque +chose<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>. Évidemment, l'équivoque sur le sens du +mot <i>être</i> est ici, comme dans toute cette question, la +racine de la difficulté. Aristote n'est pas irréprochable +en cela; il s'est servi de <i>l'être</i> avec une liberté, +une indifférence, qu'il fallait remarquer, si l'on ne +voulait pas tomber dans de fréquentes méprises en le +lisant et le citer contradictoirement. C'est ce qui est +arrivé aux scolastiques; ils se combattent tous, et +cependant tous professent Aristote: <i>Siquidem omnes +Aristotelem profitentur</i><a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> <i>Polier</i>., t. VII, c, xii.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> <i>Metalog</i>., t. II, c. xx.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> <i>Ibid</i>., c. xix.</blockquote> + +<p>Que de peines Abélard se serait épargnées, si, aussi +hardi qu'il était présomptueux, il se fût fié a son orgueil, +et si, rejetant les textes, il n'eût, pour résoudre +un gênant problème, écouté que sa propre raison!</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE IX.</h3> + +<h3>SUITE DU PRÉCÉDENT.</h3> + +<p>Abélard a combattu le réalisme, est-il par conséquent +nominaliste? Il a combattu le nominalisme, +est-il néanmoins nominaliste? C'est ce qu'il nous +reste à décider.</p> + +<p>«Montrons à présent,» dit-il, «avec la permission +de Dieu (<i>Deo annuente</i>), ce qu'il nous paraît +préférable d'admettre<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>.» J'essaierai d'expliquer +ce système assez subtil, en suivant l'ordre des idées +du philosophe, mais sans m'attacher aux formes de +la diction, quoiqu'il soit nécessaire, pour l'exactitude +scientifique et pour la fidélité de la couleur, de reproduire +souvent les termes de l'école.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p. 626-634.</blockquote> + +<p>Dans aucun système, on ne refuse une certaine +réalité à l'individu; s'il ne possède l'être par privilège, +au moins le possède-t-il en participation (Platon, +Scot Érigène), et personne n'a articulé formellement +que la chose individuelle fût une fiction. +Abélard, voulant se rendre compte de la constitution +des êtres, considère l'individu, c'est-à -dire qu'il +pose le problème des genres et des espèces dans ce +que les scolastiques ont appelé après lui le problème +de l'individuation; c'est là le propre et la nouveauté +de sa doctrine. Au moins le procédé est méthodique: +l'individu est certain et donné; partir de l'individu, +c'est aller du connu à l'inconnu, du simple +au composé. Avant de pénétrer dans la constitution +de l'espace humaine, étudions donc avec Abélard +les éléments réels de l'espèce, ou les individus.</p> + +<p>Socrate, comme tout être individuel, comme toute +essence, est un composé de matière et de forme; il +est individu, de l'espèce, l'homme Socrate, homme +par la matière; Socrate par la forme; la matière est +l'<i>homme</i>, la forme est la <i>socratité</i>. Dans Platon également, +la matière est l'<i>homme</i> et la forme la <i>platonité</i>. +Ainsi l'essence <i>homme</i> qui résulte de l'union de la +forme <i>humanité</i> à la matière <i>animal</i>, devient dans +l'individu la matière <i>informée</i>, par la forme individuelle +qui fait Platon ou par celle qui fait Socrate; +de là une essence qui est tout l'individu. La forme +qui, en s'unissant à la matière <i>animal</i>, constitue +l'individu, est-elle ailleurs qu'en lui? non, assurément: +point de Socrate hors de Socrate. Mais cette +essence <i>humanité</i>, qui devient la matière de Socrate +et comme le sujet de la <i>socratité</i>, est-elle ailleurs? +pas davantage; sa pareille se retrouve dans la matière, +de Platon, mais n'est pas individuellement la même, +elle est numériquement différente, c'est-à -dire que +l'une et l'autre font deux: il y a analogie, c'est le +mot d'Aristote<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>, il n'y a pas identité, Or cette essence +<i>humanité</i>, ou l'espèce humaine, n'est pas ce qui en +est dans Socrate ou ce qui en est dans Platon, mais +la réunion de toutes les essences pareilles ou analogues, +constituées, formellement dans chaque individualité. +Elle est donc une collection. Une telle collection, +bien qu'essentiellement multiple, est une +de nature, en ce sens qu'elle se compose, non pas +des mêmes, mais des semblables; elle est <i>un</i> universel, +<i>une</i> espèce, comme un peuple est <i>un</i> peuple.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> <i>Met</i>., XII, iv et v.</blockquote> + +<p>Si l'on recherche maintenant comment la collection +<i>humanité</i>, ou l'espèce humaine, est constituée, on +trouve que dans chacune des essences qui la composent +elle a pour matière l'<i>animal</i>, et pour forme une +forme multiple et non pas une, la <i>rationnalité</i>, la +<i>mortalité</i>, la <i>bipédalité</i>, et les autres formes substantielles +de l'humanité, c'est-à -dire qu'elle est la collection +de toutes les matières <i>animal</i> affectées ou +<i>informées</i> de toutes ces formes substantielles. Et de +même que la matière <i>homme</i>, ou, comme dit Abélard, +<i>ce d'homme</i> (<i>illud hominis</i>), qui soutient l'individualité +<i>Socrate</i>, n'est pas essentiellement la +matière <i>homme</i> qui soutient l'individualité <i>Platon</i>, +de même la matière <i>animal</i> (<i>illud animal</i>) qui soutient +la forme <i>humanité</i> dans tel ou tel individu n'est +que dans cet individu, mais son analogue, un non-différent +d'elle (<i>indifferens illi</i>), se trouve comme +matière dans chaque individu de l'espèce <i>animal</i>. +Ce non-différent, ou cet indifférent à toute forme, +semblable de nature et non identique, ne devient +essentiellement différent et de plus en plus différent +qu'en étant constitué formellement, d'abord par +l'humanité, puis par l'individualité.</p> + +<p>Si l'on réunit maintenant cette multitude d'essences +soutenant les formes des diverses espèces <i>animal</i>, +on aura une collection générique ou un genre, multitude +autre que celle qui compose l'espèce. Celle-ci +est la collection des sujets des individus humains, +celle-là est la collection des sujets des différences +substantielles des diverses espèces. Chaque essence +de la multitude ou du genre <i>animal</i> est composée +matériellement de <i>corps</i>, formellement d'<i>animation</i> +et de <i>sensibilité</i>. De toutes les essences du genre, +aucune ne se trouve, quant à sa matière, ailleurs +que dans chacune des essences qui le composent, +mais elles ont des analogues ou des non-différents +qui soutiennent les formes de toutes les espèces de +corps. A ce degré, c'est la <i>corporéité</i> qui est la forme, +elle qui était tout à l'heure comprise dans la matière, +<i>animalité</i>. De même qu'il s'est composé un nouveau +genre de la collection des <i>corps</i>, collection dans +laquelle entre la réunion des essences de la nature +<i>animal</i>, un nouveau genre, le genre <i>corps</i>, sera la +collection de tous les êtres composés matériellement +de <i>substance</i>, formellement de <i>corporéité</i>. Telle sera +la constitution de toutes les essences du genre <i>corps</i>, +ou bien de toutes les matières des espèces du corps, +ou bien des substances informées de la <i>corporéité</i>. +Faites abstraction de cette dernière forme, il vous +reste des substances, c'est-à -dire des non-différents, +et c'est là le genre le plus général ou suprême. Une +espèce de ce genre soutient l'<i>incorporéité</i>, l'<i>incorporéité</i> +est sa forme, comme la <i>corporéité</i> était tout à +l'heure celle des substances, matières des essences +du genre <i>corps</i>. Ces matières prises comme essences, +indépendamment de la <i>corporéité</i>, sont les essences +dont la multitude compose le genre généralissime +de substance. Elles ne sont pas encore rigoureusement +simples, on y peut encore décomposer l'être en +deux principes; sa matière serait, pour ainsi parler, +la <i>pure essence</i>, sa forme la <i>susceptibilité des contraires</i>.</p> + +<p>Nous avons atteint ici la matière première de +l'être, mais puisque cette matière première est une +notion, c'est-à -dire un défini, il faut bien que l'on +puisse distinguer idéalement sa matière de sa forme, +et la considérer au moins fictivement comme un +genre dont la différence ou l'équivalent de la différence +consiste uniquement dans la propriété d'engendrer +des espèces. La susceptibilité des contraires, +propriété de la pure matière, n'est pas, en effet, une +forme réalisée, c'est la simple possibilité de la forme, +c'est l'acte en puissance. L'indéterminé ne se réalise +qu'en se déterminant. La définition qu'on vient de +lire ne donne à l'indéterminé d'autre détermination +que d'être déterminante. Ici la forme, qui, de sa nature, +est actuelle, n'est que la possibilité de l'acte; +l'acte indéterminé, mais possible, est en effet la seule +différence qu'il y ait entre l'indéterminé pur et le +néant. Qu'on y songe bien, la matière ou l'essence +qui ne serait pas déterminable ne contiendrait plus +rien de l'être, et ne serait que le néant sous un faux +nom.</p> + +<p>C'est ainsi qu'Abélard passe en revue les divers +degrés de la catégorie de l'essence (substance), et +dresse ce qu'on pourrait appeler l'échelle de l'être. +Il serait possible de faire un travail analogue sur les +autres catégories, quoique là les conditions de l'être +ne soient pas aussi réelles, et qu'il ne s'y agisse que +des êtres improprement dits, la qualité, la relation, +etc., ne pouvant exister séparées d'un sujet. +Mais, comme le veut Abélard, «que ce qui a été +dit de la substance soit entendu des autres prédicaments<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec</i>., p. 502.—Il est impossible +de ne pas faire remarquer combien cette déduction de l'être dans +ses diverses phases dialectiques ressemble à l'évolution +ontologique de l'être partant du néant, dans la logique +d'Hegel, pour s'élever par <i>le devenir</i> à toutes les formes +de la réalité et de la pensée. (Hegel, Oeuv. compl. en all., +t. III; <i>Science de la Logique</i>, p. 71. Berlin, 1833.)</blockquote> + +<p>On remarquera que dans cette analyse des graduations +de la substance, le mot matière ne doit pas +être compris dans le sens de l'opposé de l'esprit, +mais comme le nom du fonds de l'être, puisque dans +le langage d'Abélard, conforme en cela à celui +d'Aristote, on pourrait dire que la substance est +indifféremment la matière de l'esprit et la matière +du corps, ou qu'elle est la matière, le non-différent +qui peut recevoir la forme de la corporéité ou la +forme de l'incorporéité; mais ceci n'a d'importance +que s'il faut prendre toute cette décomposition d'idées +comme un dénombrement méthodique de réalités, +et non comme une analyse de la pensée. Si nous +avons fait plus que définir des mots, si nous avons +décrit des choses, alors, sans doute, le genre substance +serait un seul et même être réel, identique +en soi sous des formes contraires, comme l'incorporéité +et la corporéité, et il n'y aurait plus dans le +fonds de l'être de différence substantielle entre la +matière et l'esprit. C'est, pour le dire en passant, +une objection, tout au moins une difficulté contre le +réalisme, et qu'on pourrait traduire d'une manière +qui la rendrait plus saillante. Par exemple, la substance, +étant réellement la pure essence avec la susceptibilité +des contraires, pourrait être indifféremment +créée ou créatrice, finie ou infinie; or ce sont +là certainement des attributs qui impliquent contradiction +non-seulement entre eux, mais entre leurs +sujets, et cela seul démontrerait au moins que le +genre substance, libre de toute détermination, n'est +pas une réalité.</p> + +<p>Mais tout tombe, ou du moins les difficultés se +déplacent, si l'on prend le parti de nier l'existence +objective des genres et des espèces, et nous sommes +ramenés à l'analyse des opinions d'Abélard sur la +question; il va les justifier en passant en revue, suivant +son usage, toutes les objections qu'elles peuvent +encourir.</p> + +<p>Et d'abord, il examiné les diverses définitions +qu'on peut donner de l'espèce, et recherche s'il en +est aucune qui puisse lui être opposée.</p> + +<p>1° La première désigne sous le nom d'espèce la +multitude des essences semblables entre elles. Ainsi +l'espèce <i>homme</i> comprend la matière de tous les individus +qui la composent; en d'autres termes, la +multitude humaine se compose de la matière de Socrate, +de celle de Platon, et des autres. Or, la matière +est ce qui reçoit la forme. L'espèce <i>homme</i> reçoit-elle +donc la <i>socratité</i>, Socrate est-il l'humanité socratique? +non, c'est ce qu'il y a d'<i>humanité</i>, <i>illud humanitatis</i>, +dans Socrate, qui reçoit la <i>socratité</i>, et non +l'espèce <i>humanité</i>. L'espèce comprend ce qu'il y a +d'humanité dans Socrate et dans tous les autres; +elle comprend tous les analogues ou <i>non-différents</i>. +Lorsqu'on dit que l'espèce est la matière affectée de +toutes les formes individuelles, on n'entend pas que +toutes les essences de l'espèce reçoivent en masse +la forme d'un individu donné, mais qu'une seule +d'entre elles, semblable de nature aux autres, analogue +de composition élémentaire, et en ce sens +non différente, <i>indifférente</i>, prend la forme qui l'individualise. +On dit que toute l'espèce est propre à +recevoir la forme individuelle, comme on dit d'un +morceau de fer, qu'il sera couteau ou stylet, quoiqu'une +partie seulement doive être stylet, une autre +partie couteau. Ainsi l'espèce est réelle comme collection +de réalités, mais non indépendamment des +réalités qui la composent; elle n'existe pas intégralement +dans chacune de ces réalités individuelles.</p> + +<p>2° On définit aussi l'espèce, ce qui est affirmé de +plusieurs, en vertu de la catégorie d'essence, ou +bien ce qui est attribué à divers à titre d'essence +(<i>proedicatum in quid</i>). Ce qui est attribué à ce titre +est dit inhérent au sujet: or, l'espèce humaine, +ou la collection des essences ou matières individuelles, +n'est pas apparemment inhérente à Socrate +ou à Platon. Une partie seulement de cette collection +reçoit la <i>socratité</i> ou la <i>platonité</i>. En ce sens +seulement l'humanité est inhérente à l'un ou à l'autre. +C'est ainsi qu'on dit que je touche un mur, +quoique toutes les parties de mon corps n'y soient +point appliquées ou adhérentes (<i>hoereant</i>). C'est encore +ainsi qu'on dit qu'une armée touche un rempart, +un lieu quelconque, quoique tous les individus +de cette armée ne le touchent pas. Ainsi l'espèce +touche les individus, s'applique aux individus. Ce +n'est qu'une des essences semblables de l'espèce qui +est réellement dans l'individu, et c'est par extension +que le langage semble attribuer toute l'espèce à l'individu. +Lorsqu'on dit: Socrate est homme, on ne dit +pas évidemment: Socrate est l'espèce <i>homme</i>, mais +Socrate est de l'espèce <i>homme</i>.</p> + +<p>3° En effet, voici encore une définition de l'espèce: +elle est ce qui est attribué en essence à l'individu, ou, +si l'on veut, ce qui s'affirme comme prédicat essentiel +de l'individu. En langage moderne, elle est +l'essence de l'individu. Attribuer en essence, <i>proedicare +in quid</i>, c'est dire <i>ceci est cela</i>. Or, si ceci est +cela, ceci est identique à cela; alors <i>Socrate est +homme</i> signifierait que Socrate et homme seraient une +seule et même chose, et le singulier serait l'universel.</p> + +<p>On retomberait ainsi dans l'erreur reprochée aux +doctrines opposées. Elle vient ici de ce que l'on confond +ces deux expressions <i>s'attribuer en essence</i> et <i>être +identique</i>; mais cette confusion est fautive. De ce +qu'une chose est le prédicat essentiel d'une autre, il +ne s'ensuit pas que celle-ci soit celle-là , toute celle-là , +rien que celle-là . S'attribuer eu essence, c'est +s'affirmer d'un sujet (Boèce); or les genres, les +espèces, les différences substantielles sont également +dans le cas d'être attribuées ou affirmées ainsi. Par +exemple, la <i>rationnalité</i> peut, comme <i>l'homme</i>, s'attribuer +en essence à Socrate ou s'affirmer de Socrate +ainsi que d'un sujet. Socrate est-il donc la rationnalité? +non; on ne dit pas Socrate est la raison (<i>rationalitas</i>), +mais Socrate est <i>un raisonnable</i> (<i>rationale</i>), +c'est-à -dire Socrate est une chose dans laquelle est la +raison. De même par cette proposition <i>Socrate est +homme</i>, personne n'entend que Socrate soit l'espèce +<i>homme</i>, soit cette multitude d'essences humaines qui +composent l'espèce, mais qu'il est un des individus +dans lesquels se retrouve cette espèce. L'humanité +est en lui, et il n'est pas l'humanité.</p> + +<p>Ici Abélard entre dans une discussion d'une subtilité +vraiment étonnante, et dont nous regrettons de +n'oser mettre la traduction sous les yeux du lecteur; +on l'y verrait se mouvoir avec une agilité et un +aplomb rares à travers les mille détours de la langue +et de la théorie dialectiques, et l'on comprendrait la +surprise que devait causer aux esprits roides et durs +encore de cette époque cette flexibilité d'une raison +qui se déplie et se replie avec une égale facilité. Mais +nous n'avons que trop éprouvé la patience du lecteur. +Remarquons seulement que la conclusion générale, +après tant de difficultés adroitement dénouées, c'est +que l'espèce est une essence analogue ou identique +de nature, mais numériquement diverse comme matière, +et substantiellement diverse comme forme, +dans chaque individu; en sorte qu'elle partage toute +la réalité des individus, et n'en a aucune en dehors +d'eux. De là une dernière objection.</p> + +<p>Cette essence d'homme, qui est en moi, est quelque +chose ou rien. Si quelque chose, elle est substance +ou accident. Si substance, substance première +ou seconde. Si première, elle est individu; si seconde, +elle est genre ou espèce.</p> + +<p>La réponse est qu'aucun nom direct ou métaphorique +n'a été donné à cette sorte d'essence. Les auteurs +n'ont nommé que les natures; or, on a vu que cette +essence n'est pas une nature; elle n'est pas une chose +existante, une substance; le fût-elle, ce ne serait +pas une substance à laquelle fût applicable la distinction +des substances premières ou secondes; car cette +distinction ne convient qu'aux natures. «Si nous +l'admettions ici, nous serions conduits dans un +défilé où il faudrait que cette essence fût l'individu, +ou les genres et les espèces. Nous ne sommes +pas les seuls à récuser dans certains cas la distinction +de la substance première ou seconde. D'autres +disent bien qu'<i>homme blanc</i> est une substance, et +n'est pourtant ni substance première, ni substance +seconde.<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p. 634.</blockquote> + +<p>Cette dernière objection n'est pas la moins importante, +et c'est en la discutant qu'Abélard s'approche +le plus de la négation des espèces. En effet, voici son +raisonnement. Ce qu'il y a d'humain en moi, cette +humanité qui est en moi, n'a point de nom, parce que +ce n'est point une nature. Et ce n'est point une nature, +car ce ne peut être une substance première ni une +substance seconde. En effet, cette essence d'humanité +ne saurait être substance première, car il y aurait +contradiction dans les termes à dire qu'elle est individu, +puisque dans Socrate elle est l'humanité, moins +l'individualité. Elle n'est pas substance seconde, car +elle est l'humanité, moins tout ce qui de l'humanité +n'est pas dans Socrate, c'est-à -dire moins la presque +totalité de l'espèce. La nature <i>Socrate</i> porte son nom, +la nature humaine porte son nom; l'essence spéciale +qui est en Socrate, n'étant ni l'individu ni l'espèce, +n'est pas une chose qui suppose un acte de création +différent, puisqu'elle est distinguée de l'individualité +qui fait la différence réelle, et séparée de toutes +ses semblables qui, réunies, formeraient seules un +ensemble de produits d'une certaine création. Elle +n'est donc point une nature; elle n'est ni une chose ni +une substance, et l'on ne peut dire que l'essence d'un +individu soit l'espèce. Mais Abélard a oublié de répondre +au dilemme fondamental de l'objection; cette +essence d'humanité, qui est dans l'individu, est +quelque chose ou rien. Ou plutôt en remarquant avec +tant de soin qu'elle n'a pu être nommée, parce que +le nom n'a été donné qu'aux natures véritables, c'est-à -dire +aux choses réelles, il risque bien de faire entendre +que ce qu'il y a en moi d'humain et de non +individuel, n'est rien par soi-même, ne pouvant être +à soi seul une substance. Or, l'espèce qui est la collection +des ressemblances moins les différences, serait +alors une collection de non-substances, et par conséquent +de néants, si l'on ne la considère comme une +collection purement intelligible, c'est-à -dire si l'on +ne revient au conceptualisme.</p> + +<p>Mais Abélard semble moins préoccupé des objections +que des autorités contraires. Il avoue qu'on en +trouve, quoiqu'il pense avoir supprimé toute opposition +possible <i>de la part d'un esprit raisonnable</i>. +Ainsi Boèce a dit: «Quelque nombreuses que soient +les espèces, le genre est un, non que chaque espèce +prenne une part du genre, mais c'est que chacune +a en même temps tout le genre.» Comment concilier +ces mots avec l'idée qu'une partie des essences +d'<i>animal</i>, qui font le genre <i>animal</i>, est informée par +la rationnalité pour faire l'homme, une partie par la +forme de l'irrationnalité pour faire l'âne, et que jamais +toute la quantité du genre n'est dans quelqu'une +des espèces? Mais Boèce parle ainsi dans le +traité où il soutient que les genres et les espèces ne +sont pas<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>, ce qui ne pouvait <i>se soutenir sans un sophisme</i>. +«Dans un sophisme le faux est à sa place.» +On pourrait d'ailleurs observer que, quand il nie que +les espèces prennent une partie du genre, il ne s'agit +pas des essences qui composent la multitude, mais +des parties de définition. Exemple: le genre animal +est composé du corps pour matière, et de la sensibilité +pour forme. Lors donc que, par parties de sa +quantité, il se distribue en espèces, une des espèces +ne prend pas la matière sans la forme, une autre la +forme sans la matière; mais dans chaque espèce +passent la forme et la matière du genre. «La différence +est en effet ce que l'espèce a de plus que le +genre... Il n'y a donc pas dans le genre comme +dans un corps des parties blanches, des parties +noires qu'on puisse choisir et prendre. Considéré +en soi, le genre n'a point de parties, il n'en a que +si l'on appelle ainsi les espèces. Tout ce qu'il a en +soi, il le conservera donc, non dans ses parties, +mais dans la totalité de sa grandeur ou dans sa +quantité<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> Booth., <i>In Porph.</i>, t. I, p. 54.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> <i>Id., ibid.,</i> t. IV, p.87.</blockquote> + +<p>Abélard avoue que dans son système une partie +du genre <i>animal</i> prend la rationnalité, l'autre l'irrationnalité; +mais sans que la partie qui est touchée +par l'une, soit aucunement affectée par l'autre, et +réciproquement. Autrement, deux opposés seraient +unis dans un même, contradiction que ne peuvent +éluder ceux qui soutiennent l'<i>idée du grand âne</i><a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> Ce devait être quelque sophisme connu dans l'école. +Il s'y disait couramment que l'animal avec la rationnalité fait +l'homme, et l'âne avec l'irrationnalité. Or si l'animal tout +entier était dans chaque espèce, il serait homme et âne à la fois, +il contiendrait deux opposés dans l'identique. C'était +probablement l'erreur de la théorie dite du <i>grand âne</i>, +<i>grandis asini sententia</i>. (p. 536.)</blockquote> + +<p>Mais comment accorder tout cela avec les termes de +Boèce? En disant nettement que «ces termes se lisent +dans un passage où il soutient que les différences +ne sont rien, ou que deux opposés sont dans un +même, ce qui est faux et ne peut se prouver sans sophisme. +Il a donc introduit du faux dans son raisonnement, +et cela sans se tromper; car il savait +que c'était faux, mais il voulait conduire à bonne +fin son sophisme.»</p> + +<p>Boèce n'a-t-il pas dit encore: «Comme une même +ligne est convexe et concave, ainsi le même peut +être sujet de l'universalité et de la particularité<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>.» Le +singulier serait-il donc universel? nullement, particulier +n'est point ici pour singulier, mais pour spécial. +Car il ajoute: «Les genres et les espèces, c'est-à -dire +l'universalité et la particularité, ont le même +sujet.» Sa pensée est donc que comme la même +ligne est sujet de la concavité et de la convexité, ses +accidents, Socrate est le sujet du genre et de l'espèce, +ses prédicats; en d'autres termes, il est animal et +homme. Dans le phénix, la matière et l'individu +sont une seule et même chose. Cependant la matière +est sujet de l'universalité, l'individu de la singularité, +sans que le singulier soit l'universel, quoique +l'un soit le même que l'autre. «Aux autorités contraires +on pourrait opposer en grand nombre des +autorités favorables. On compterait avec peine les +confirmations que pourrait recueillir un examinateur +diligent des écrits des logiciens<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>.» Et plus +d'une citation déjà invoquée reparaît, une entre autres +où l'on voit que Porphyre regarde l'espèce comme +<i>un collectif</i> en une seule <i>nature</i><a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>, d'où il suit que +l'espèce est une nature collective, sans qu'il soit +expressément dit que les éléments de la collection +soient des natures. On y voit que Boèce est d'avis +que les genres et les espèces sont pensés; qu'une +ressemblance pensée, une pensée recueillie (<i>collecta</i>) +de divers individus semblables, en est la définition; +que les universaux sont conçus, non pas +d'un seul, mais de tous les individus réunis; que +l'humanité <i>recueillie</i> des individus est comme ramenée +à un seul concept et à une seule nature<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>. Enfin, +on relit cette phrase de Boèce: «Celui qui le premier +dit <i>homme</i>, n'eut pas dans l'esprit l'homme +composé de tous les individus, mais cet individu singulier +auquel il voulut imposer le nom d'homme.» +Et cette dernière phrase semble la profession du +nominalisme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> <i>In Porph.</i>, p. 56.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p. 537.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> Voici comme Porphyre est cité: «Collectivum in +unam naturam species est, et magis id quod genus.» Le texte +de Boèce ajoute <i>multorum</i> après le premier mot, et donne +à la fin: <i>et magis etiam genus</i>. (<i>In Porph</i>., III, +p. 70.) C'est bien la traduction de l'original. (<i>Isag</i>., II.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> <i>In Porph</i>., t. I, p. 50.—<i>In Proed</i>., +l. I, p. 120.—<i>In Lib. de Interp</i>., ed. sec., p. 339-340.</blockquote> + +<p>En général, la doctrine qui réduit les idées générales +à des idées collectives est celle des nominalistes +modernes. On sait à quel point Locke, surtout Hume +et Condillac en ont abusé. Il est remarquable qu'ici +Abélard l'invoque au moment où il entend se distinguer +des nominalistes, et se défendre contre eux. +C'est une preuve de plus que ceux de son siècle +allaient jusqu'à contester, non pas seulement la réalité +essentielle, mais le fondement réel des genres et +des espèces, et qu'en outre, dans cette question +ardue et difficile, la face des idées est tellement +changeante que les mêmes arguments peuvent quelquefois +être appelés presque dans les mêmes termes +au secours des thèses les plus opposées. Après avoir +discuté toutes les objections prises de la définition +de l'espèce, Abélard s'en fait une nouvelle, à laquelle +il attache beaucoup de gravité; c'est l'objection prise +des éléments, qu'il avait lui-même dirigée contre les +systèmes des autres. Voici comme on peut l'exposer +d'après lui.</p> + +<p>Pour constituer une chose quelconque, la matière +et la forme suffisent. L'individu se compose de l'espèce +au dernier degré de spécification et de la forme +qui lui est propre; l'espèce se compose du genre +pour matière et de la différence pour forme. D'où +procèdent les éléments physiques des substances +corporelles? On ne voit pour eux nulle place dans +l'échelle de l'être. Car la corporéité, elle, n'est +qu'une forme, et la matière sans forme se subtilise +et se sublime à ce point qu'elle n'est plus en quelque +sorte que la matière mathématique, que l'axe des +substances, ou un je ne sais quoi idéal qui ne peut +qu'en se <i>formalisant</i> devenir la matière consistante +ou l'agrégat des éléments. Or, ces éléments eux-mêmes +semblent aussi la matière de tous les corps; +ils leur sont antérieurs, et Aristote a dit que l'eau et +le feu dont l'animal se compose précèdent l'animal. +Il faut donc admettre que les éléments des corps ne +sont pas antérieurs aux corps, puisqu'ils ne peuvent +devenir la forme de la matière qu'en même +temps que la corporéité le devient aussi. En d'autres +termes, les éléments ne sont pas les éléments du +corps, puisqu'ils naissent en même temps que le +corps.</p> + +<p>Cette difficulté embarrasse visiblement l'esprit +hardi et subtil d'Abélard. Au fond, c'est, sous une +forme particulière, la difficulté connue de conserver +la réalité solide de la matière dans l'alambic puissant +de l'analyse idéologique. Mais notre philosophe +semble plutôt inquiet de tout concilier avec la doctrine +des éléments d'Aristote qu'avec les convictions +de l'expérience et du sens commun. <i>Dura est haec +provincia</i>, dit-il. Il ne lui semble pas que ses maîtres +aient donné une explication raisonnable. Pour +lui, il dira ce qu'il croit le plus vrai, <i>tamen quod +mihi verius videtur, hoc est</i><a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p. 638.</blockquote> + +<p>Lorsque les créateurs de la physique voulurent +s'enquérir de la nature des choses, ils considérèrent +d'abord celles qui tombaient sous les sens. Celles-ci +étant toutes composées, la nature n'en pouvait être +pleinement connue que si l'on connaissait les propriétés +de leurs composants, jusqu'à ce que l'intelligence +atteignît ces parties excessivement petites +qui ne pouvaient être divisées en parties intégrantes. +L'analyse s'arrêtant là , il fut naturel de rechercher si +ces dernières parties, ces essences minimes, <i>essentialae</i>, +étaient absolument simples, ou se composaient +aussi de matière et de forme. Or, la raison +trouva qu'elles étaient des corps ou chauds, ou froids, +ou autres, en un mot ayant quelque forme; car ce +sont là , ce semble, les éléments purs de Platon<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>. +On laissa donc de côté les formes, et l'on examina la +matière, qui restait seule, pour savoir si elle était +simple. Mais cette matière, c'était le corps, et le +corps est composé matériellement de substance, +formellement de corporéité. On laissa encore de côté +la forme de la corporéité, et considérant la matière, +c'est-à -dire la substance, on lui trouva pour matière +la pure essence (l'existence abstraite des modernes, +l'être pur d'Hegel), et pour forme la susceptibilité +des contraires. La pure essence fut reconnue absolument +simple, c'est-à -dire comme n'étant plus composée, +et pour cette raison, elle fut appelée l'universel +ou l'informe, c'est-à -dire, non pas ce qui ne +reçoit point de forme, mais ce qui n'est constitué +par aucune forme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> On sait que Platon dans le <i>Timée</i> ne donne +pas le nom d'éléments aux corps que l'on appelle ainsi, mais qu'il +les considère eux-mêmes comme composés de principes ou éléments +qu'il réduit à des lignes et à des figures, tant il les épure et +les raréfie. Ce qu'on a appelé la géométrie corpusculaire +de Platon ne pouvait être compris d'Abélard. (<i>Timée</i>, +t. XII, trad. de M. Cousin, p. 150-161 et suiv.—Cf. dans +l'édition de M.H. Martin, les notes 65, 66 et suiv., t. II)</blockquote> + +<p>Abélard se fait une objection: l'âme, dira-t-on, +ou le principe qui anime l'animal, se composerait +donc d'un universel sans forme; car où elle n'existe +pas, et alors l'animal n'existe pas, ou, comme l'animal +consiste matériellement dans le corps, le corps +dans la substance, la substance dans la pure essence +qui est appelée universelle, il faut que l'âme consiste +matériellement dans l'universel. L'âme disparaît +donc; ou n'est au fond qu'un universel ou un indéterminé.</p> + +<p>Ainsi, de la théorie aristotélique ou scolastique +de l'être résulterait, d'une part, la disparition des +éléments physiques des corps, de l'autre, l'impossibilité +d'attribuer une existence substantielle à l'âme. +Voici comment Abélard se tire de ces deux difficultés.</p> + +<p>Le nom d'universel n'a pas été donné, selon lui, +à cette collection totale de toutes les essences, laquelle, +<i>informée</i> par la susceptibilité des contraires, +se divise partie en corps, partie en esprit, mais +seulement à ce qui, dans cette multitude, grâce à +la susceptibilité des contraires, reçoit et soutient +essentiellement la corporéité, et qui n'a rien de +commun avec l'essence de l'esprit<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>. Si l'on demande +comment le même nom, ce nom d'universel, ne serait +donné qu'à une partie de la multitude comprise +sous le titre de pure essence, et non à l'autre partie +qui, à ce degré de l'échelle de l'être, n'en est pas +différente, en ce sens que l'une et l'autre partie de +la collection sont constituées de ce qu'il y a de commun +dans toutes les substances; si l'on ajoute qu'on +ne peut imposer à une partie un nom qui signifie +une chose d'une nature contradictoire à celle de la +partie qui, génériquement, n'est pas différente de +la première, règle suivie jusque-là dans toute l'échelle, +Abélard répond que nul ne peut faire qu'en +imposant le nom on ait eu également dans la pensée +les essences qui recevraient la forme de l'esprit et +celles qui recevraient la forme du corps; car ce n'est +pas des choses insensibles, mais des choses sensibles +qu'on monte aux intellectuelles, et c'est ici du +genre <i>corps</i> que l'on s'est élevé à la matière incorporelle. +Ce que le physicien a nommé universel, c'est +cette matière de la substance (<i>ce de matière, illud +materiæ</i>) que la pensée rencontre, à titre d'essence, +en montant du sensible à l'intellectuel, et nullement +un principe génériquement non-différent, un non-différent +quelconque auquel il n'a peut-être pas +songé, dont il n'avait pas à s'occuper (<i>vel non cogitavit, +vel non curavit</i>). «Son office, à lui, n'est pas +de feindre ou de dissimuler, comme les dialectitiens; +aussi Platon dit-il qu'avant son temps personne +n'avait traité de cette substance élémentaire<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> Ceci n'est pas tout à fait conforme à une +proposition insérée quelques pages plus haut, et dont le sens se +retrouve dans notre extrait. «Singulae corporis essentiae ex +materia, scilicet aliqua essentia substantiae, et forma, +corporeitate constant; quibus indifferentes essentiae +Incorporeitatem, quae forma est, species, sustinent.» +<i>De Gen. et Spec.</i>, p. 525.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p.639.—-<i>Timée</i>, +trad. de M. Cousin, p.160.</blockquote> + +<p>Ces mots de notre auteur sont singuliers et expressifs, +ils témoignent d'un certain mépris pour ses +confrères en dialectique, et ce mépris cadre mal +avec son estime pour la dialectique même. Ici, +comme en quelques autres passages, on croit entrevoir +que s'il avait connu une autre philosophie, il +l'aurait adoptée. Donnez-lui les écrits de Platon, il +était platonicien.</p> + +<p>Quant à son raisonnement, le voici en d'autres +termes. Rappelons-nous que la généalogie des espèces +et des genres avait pour but de donner la +génération et la classification des êtres sensibles; si +donc, en remontant l'échelle des sensibles, on est +arrivé à ce point où l'être cesse d'être corporel, ce +qui est inévitable, on n'a pas cependant cessé de se +préoccuper uniquement de la constitution de l'être +sensible; c'est d'elle seule qu'on a prétendu parler, +c'est son principe incorporel, ou la matière première, +qu'on a prétendu nommer, et ce qu'on a dit ne +s'appliquait nullement à l'esprit, dont on ne traitait +pas. +Cette réponse n'est pas forte, et nous paraît une +excuse plutôt qu'une solution. Il reste qu'à ce degré +de l'abstraction, ce qui demeure de la substance +corporelle est la notion d'un principe indifférent +(<i>non differens</i>), qui convient aussi bien au corps +qu'à l'esprit; tout ce qu'on affirme de ce principe +devrait donc être compatible avec la forme <i>corps</i> et +avec la forme <i>esprit</i>. La difficulté est peu sérieuse +dans l'hypothèse du nominalisme. Si tous les genres +ne sont que des vues de l'intelligence, ils sont sans +conséquence, et en abstrayant graduellement des +notions d'individu, d'animal, de corps, tout ce qui +répond à l'étendue sensible, pour arriver à l'idée +abstraite d'essence pure, conciliable avec le corps +comme avec l'esprit, la pensée ne risque pas plus +de spiritualiser le corps que de matérialiser l'esprit; +les réalités n'ont rien à gagner ni à perdre dans cette +analyse des fictions de la pensée, dans cette recherche +purement verbale, que la grammaire revendique, +et qui touche peu l'ontologie. Mais Abélard +n'a jamais professé le nominalisme, il vient de le +réfuter au contraire. C'est un sophisme, a-t-il dit, +que de prétendre que les genres et les espèces ne +sont rien, et c'est pourquoi il se borne à une explication +qui peut servir d'apologie aux physiciens, et +il se réserve sur le fond des choses.</p> + +<p>Il revient donc à l'autre objection, celle qu'il +appelle la question des éléments. C'est elle, en effet, +qu'il s'est posée d'abord; celle qui est relative à +l'âme est venue incidemment. Il s'agit de savoir +comment, la constitution des corps ayant été ramenée +à quelque chose d'incorporel, peuvent naître les +éléments, les éléments physiques. Ils existent, ils +doivent se composer de général et de spécial, de +matière et de forme; or on ne trouve nulle part dans +l'échelle la place qu'ils doivent occuper, ces éléments +antérieurs aux corps, puisqu'ils en sont les +composants. Au-dessus du corps cesse le corps; les +éléments seraient donc incorporels et tomberaient +dans la matière première; comment seraient-ils alors +l'air, l'eau ou le feu? La difficulté vient évidemment +de la notion même des éléments. Si les scolastiques +avaient vu décidément que les éléments, ceux +des modernes comme ceux des anciens, ne sont +eux-mêmes que des corps, corps composants des +corps composés, Abélard aurait pu négliger l'objection, +mais il est loin de ces idées, et il répond:</p> + +<p>Un corps individuel a une quantité donnée égale +à sa matière<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>. Les formes qu'il est habile à recevoir, +en s'ajoutant, n'augmentent pas les quantités. Soit le +corps individuel Socrate. La part de pure essence +appelée un universel, qui est en Socrate, se compose +intégralement d'une essence qui peut se diviser +en parties; ce n'est point la substance, mais la +susceptibilité des contraires; ces contraires l'<i>informent</i>, +et ainsi se produit telle ou telle essence substantielle. +Or, cette susceptibilité des contraires +affecte aussi bien chacune des parties que le tout. La +part de pure essence dans Socrate est devenue un composé +de susceptibilité des contraires et de corporéité, +et de là une certaine essence corporelle. Mais aussitôt +que la corporéité affecte le tout, elle affecte les +parties, chacune a sa corporéité, et il se produit +ainsi autant d'essences corporelles. Puis enfin, l'animation +advient au tout et produit une essence de +corps animé. Mais ici la scène change, l'animation +affecte le tout, non les parties; celles-ci, au contraire, +sont inanimées. De même, la sensibilité, en +affectant le tout, constitue une essence d'animal; +mais les parties reçoivent d'autres formes qui produisent +plusieurs essences d'autres espèces, dont les +noms ne nous sont pas présents. Enfin le tout reçoit +la faculté de la science (<i>perceptibilitas disciplinæ</i>), et +l'homme existe. Mais chaque particule reçoit d'autres +formes qui font d'autres essences parmi les +animés. Enfin la <i>socratité</i> informe toute cette essence +d'humanité et constitue Socrate. Mais aussitôt +d'autres formes affectent les parties de cette essence +d'humanité; les unes, les couleurs et les formes du +feu, en affectent certains atomes et font le feu; +d'autres s'appliquent à d'autres atomes et font l'eau, +et ainsi du reste. Les parties du tout se trouvent ainsi +être feu, eau, air ou terre. De cette manière, il n'est +pas plus impossible que Socrate soit composé des +éléments, que de pieds et de mains. Ce sont également +ses parties composantes. Telle est l'origine des +éléments et l'origine des individus, pour qui trouverait +absurde que des essences générales et spéciales +se composassent d'éléments.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> Je traduis ainsi en hésitant cette phrase +singulière: «Unumquodque individuum corporis quantum est, +tantum in se habet fructum.» (P. 539.)</blockquote> + +<p>Ce n'est pas qu'on ne pût dire aussi que, dès que +l'animation affecte le corps, les formes des éléments +affectent les essences de ce corps, ou du moins, +qu'aussitôt que la sensibilité affecte le corps animé, +ses parties deviennent éléments. Ainsi s'expliquerait +et le mot d'Aristote, que les quatre éléments précèdent +absolument l'animal, et le mot de Platon, que +les éléments viennent de l'<i>hyle</i> (la matière), et que +des éléments vient tout le reste<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>. Abélard avoue +qu'ici il paraît avoir suivi une marche contraire et +renversé la règle générale, qui veut que les simples +soient antérieurs aux composés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec</i>., p. 540.—J'ignore où +Abélard a pris ces deux citations. Quant à la première, je vois +bien que dans les Topiques Aristote dit qu'Empédocle pensait +que les quatre éléments étaient <i>ceux de tous les corps</i>, +et précédaient l'animal, ou le corps animé (t. 1, o. xiv, sec. b). +Mais Abélard n'avait point les Topiques. Quant à la pensée +qu'il attribue à Platon, elle est bien dans la <i>Timée</i> +(trad. de M. Cousin, p. 152 et 158), mais elle n'y est pas +dans les termes qu'il emploie; Platon ne se sert pas en ce sens +Du mot <i>hyle</i>, Ïλη. (Not. 134 de la trad. du +<i>Timée</i> de M. H. Martin, t. II p. 295.)</blockquote> + +<p>Il s'arrête là , et, comme on voit, ne se montre +pas net et décidé. Son explication se réduit en effet +à distinguer dans chaque essence le tout et les parties. +Depuis la pure essence jusqu'au corps, l'essence +reçoit les mêmes formes, soit dans le tout, +soit dans les parties. A compter du corps animé, il +n'en est plus ainsi, et les formes qui affectent le tout +ne sont plus celles qui affectent les parties. Ainsi le +tout d'une espèce d'animal est composé de parties +qui pourraient être d'autres espèces d'animaux. Le +tout d'un homme est composé d'atomes qui ne sont +pas des hommes, mais des éléments. Ou bien, si l'on +tient à ne pas s'écarter de l'autorité des anciens qui +veulent que les éléments aient précédé ou les animaux +ou les corps, il est loisible de faire remonter +la distinction plus haut et d'admettre qu'au moment +où le tout d'une essence reçoit la forme animal ou la +forme corps, ses parties reçoivent simultanément la +forme éléments. C'est dans cette alternative qu'Abélard +vous abandonne.</p> + +<p>Après tout, ce n'est là qu'une objection discutée, +et la discussion des objections et des textes, c'est-à -dire +la controverse proprement dite, couvre et +obscurcit l'exposition de la doctrine même. Celle +d'Abélard est contenue dans la distinction de la +matière et de la forme appliquée à la constitution du +genre et de l'espèce. Là est sa pensée fondamentale, +son système, sa doctrine. Et ce n'est pas, chose +étrange, ce qu'on loue, ce qu'on blâme, ce qu'on +discute en lui. En vérité, lorsque je vois comment +et ses contemporains et leurs successeurs ont qualifié +et jugé son système, je me prends à croire qu'ils +ne l'ont pas connu, ou qu'ils ont seulement connu +soit la partie polémique de ce système, soit des +idées soutenues par lui au temps de sa vie militante; +tandis que nous le jugeons ici sur quelque +ouvrage tardivement composé ou revu, témoignage +suprême de ses opinions modifiées par l'expérience +et ramenées à leur forme dernière. Ce qui est +assuré, c'est qu'avec le fragment que nous étudions, +on ne comprend point comment, par trois fois, Jean +de Salisbury a pu lui imputer d'avoir substitué l'oraison +au nom dans la définition des universaux. Nous +le comprendrons mieux au chapitre suivant. Le seul +point essentiel, c'est qu'il insistait beaucoup sur la +<i>prédication</i> de l'espèce. Dire que l'espèce se <i>prédit</i> ou +plutôt s'affirme, et rechercher comment et dans +quelle condition elle est ainsi attribuée, c'est bien +en effet l'étudier comme élément de la proposition. +Vouloir qu'elle ne s'affirme pas comme inhérente, +comme attribut essentiel, mais comme désignation, +signification, tout au plus qualification, c'est en +effet nier qu'une chose puisse être prédicat d'une +chose. S'enquérir de la signification principale, c'est +examiner une question de logique abstraite; en un +mot, c'est au moins, quant à la forme, convertir la +question en une question d'oraison<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>. Il est donc vrai +qu'Abélard semble souvent rechercher uniquement +ce que signifie une attribution de genre ou d'espèce; +et, sous ce rapport, il tend à tout réduire à une +question de langage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> Voyez c. VIII, p. 17, la citation de Jean de +Salisbury et le chap. suiv.</blockquote> + +<p>Mais, indépendamment de ce que cette remarque +est à peu près commune à toutes les discussions de +la scolastique, ne sait-on pas qu'elle pourrait à la +rigueur et sur les premières apparences s'appliquer +à presque toute recherche scientifique? On ne peut +philosopher qu'avec des mots, et la recherche de +toute chose peut se réduire extérieurement à l'étude +de l'oraison. L'important, c'est que l'oraison ne soit +pas vide; c'est que les mots cadrent avec les choses; +il suffit même qu'elle signifie des choses dans la +pensée de l'auteur. Or assurément ici Abélard a +entendu donner les conditions mêmes de l'être, en le +décomposant à tous les degrés métaphysiques, en +matière et en forme; et il est loin d'avoir cru n'agiter +qu'une question de grammaire, ainsi que le voulait +et l'avouait l'école de Roscelin. Il n'en est pas +moins vrai qu'il pourrait bien n'avoir remué que des +mots; mais c'est ce qui arrive à toute théorie fausse, +et ce reproche on pourrait en ce sens l'adresser +même à Guillaume de Champeaux, si les essences +universelles n'existent pas, même à Bernard de +Chartres, si les idées éternelles sont une chimère. +Mais cette critique est d'un tout autre ordre, et jusqu'à +jugement définitif, tenons que le principe +d'Abélard, c'est la distinction de la matière et de +la forme appliquée à la constitution des universaux.</p> + +<p>Si l'espèce se distingue du genre, c'est par la différence. +La différence est l'attribut essentiel et caractéristique, +et non le simple accident; et comme le +genre plus la différence ou la matière plus la forme +est une nouvelle essence, l'essence spécifique, +distincte de l'essence générique, il est difficile de ne +pas regarder la différence ou la forme comme quelque +chose de réel, comme ou moins un élément constituant +de l'être. Et en effet, Abélard, lorsqu'il n'argumente +pas contre le réalisme, nous donne cette +idée de la différence ou de la forme. Cette idée est +si bien celle d'Aristote, qu'on a cru la traduire par +l'expression de <i>forme substantielle</i>. Mais qu'est-ce +que la forme substantielle en soi? Aristote a beaucoup +reproché à Platon de ne pouvoir dire quel est le +mode d'existence des idées. Comment répondrait un +disciple d'Aristote à cette question: Quel est le mode +d'existence des formes substantielles?</p> + +<p>Il y a quelque vue confuse de cette difficulté dans +la préoccupation où une autre question jette Abélard. +A quel prédicament appartient la différence? C'est +ici un point très-important de la théorie scolastique. +Voici comment il le pose: les différences doivent-elles +être rapportées à un prédicament? Il répond +qu'elles doivent être placées en dehors des prédicaments.</p> + +<p>Quelques-uns ont voulu les classer exclusivement +dans le prédicament de substance, n'admettant pas +que la division de celui de qualité en deux espèces +prochaines divise le genre par différence. Comme +l'essence d'homme qui est en Pierre est autre que +celle qui est en Paul, sans différer par une forme +spéciale, la blancheur, disent-ils, n'est pas la noirceur, +et divise ainsi la couleur, genre de la qualité, +sans qu'il y ait différence de forme. Mais cela ne vaut +pas la peine qu'on y réponde, <i>contra hoc agere vile +est</i>; la couleur ne saurait être le genre de la blancheur, +l'une étant aussi simple que l'autre.</p> + +<p>On ne doit attention qu'à l'opinion soutenue par +des <i>hommes authentiques (authentici viri)</i>. Suivant +eux, les espèces, résultant toutes de différences, sont +toutes dans quelque prédicament, car tout ce qui +est est dans un prédicament. Celui des différences +est la qualité, car elles sont toutes posées comme +prédicats <i>in quale</i> (et non <i>in quid</i>) seulement ce +sont des prédicats de qualité substantielle, non accidentelle. +Dans ce système, la différence serait la +qualité substantielle par excellence, l'essence seconde +de quelques philosophes modernes.</p> + +<p>Mais c'est une règle de Boèce que tout genre est +naturellement et complètement divisé en deux essences +prochaines<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>. Ainsi le genre le plus général +ou prédicament de qualité, se divise ainsi; les deux +espèces prochaines qui en épuisent la distribution +sont, par la vertu des différences, constituées chacune +en genre proprement dit; or quelles sont ces +différences constitutives? des qualités, par la supposition. +Quelles sont ces qualités? elles sont ou la +qualité même (genre le plus général, prédicament +de qualité), ou les espèces divisantes, ou contenues +dans les espèces prochaines. Le premier cas est impossible: +le généralissime, le prédicament, ne peut +se servir à lui-même de forme pour se constituer en +espèce; ce serait la matière devenant sa forme essentielle, +et qui pourrait alors être sans elle-même, la +forme étant distincte de la matière. Le second cas +n'est pas plus admissible. Soit <i>a</i> et <i>b</i> les espèces divisantes; +<i>a</i> et <i>b</i> ne peuvent être les différences <i>a</i> et +<i>b</i> c'est-à -dire constituer elles-mêmes avec elles-mêmes. +D'abord ce serait admettre qu'un même peut +être antérieur et postérieur à lui-même, le constituant +étant dans ce cas identique au constitué; puis +il faudrait supposer que <i>a</i>, par exemple, forme du +prédicament qualité, et constituant l'espèce <i>a</i>, est une +partie de l'essence de soi-même, ce qui répugne à la +raison; ou bien qu'en s'unissant comme forme à la +qualité, il constitue <i>b</i>, comme <i>b</i> lui-même constitue +<i>a</i>. Des deux côtés impossibilité égale, car si <i>a</i> est la +forme substantielle de <i>b</i>, <i>b</i> contient <i>a</i> comme partie +de son essence, unie à la qualité, sa matière. Mais +<i>b</i> ne peut plus être la forme substantielle de <i>a</i>, car +<i>a</i> contiendrait ainsi, comme partie formelle unie à la +qualité, sa matière, <i>b</i>, qui est un tout définitif contenant +déjà <i>a</i> comme partie de son essence, et réciproquement. +En d'autres termes, <i>b</i> serait égal à <i>a</i>, +plus la qualité, c'est-à -dire serait plus grand que <i>a</i>, +et <i>a</i> serait égal à <i>b</i> plus la qualité, c'est-à -dire plus +grand que <i>b</i>. La contradiction est évidente. Prétendra-t-on +placer auprès de la division de la qualité en <i>a</i> et <i>b</i> +une autre division en <i>c</i> et <i>d</i> et faire réciproquement +des deux membres de l'une des divisions les différences +de l'autre? Ainsi, parce qu'animal est divisé +soit en rationnel et irrationnel, soit en mortel et +immortel, rationnel et irrationnel seraient les différences +constitutives d'animal mortel et d'animal immortel, +et réciproquement! L'absurdité de cette +combinaison n'a pas besoin de la démonstration +algébrique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> <i>De Div.</i>, p. 643.</blockquote> + +<p>Il suit que si vous placez les différences dans la +catégorie de qualité, il n'y aura plus d'autres espèces +que des espèces de qualité; car toute espèce repose +sur une différence, et Aristote a dit: «Des genres +divers et non subordonnés entre eux, les espèces +et les différences sont diverses<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> Arist., <i>Cat.</i> III, et dans Boèce, <i>In Praed.</i>, I, p. 124.</blockquote> + +<p>Abélard conclut de ces objections, qu'il déclare +insolubles, que les différences substantielles ne sont +dans aucun prédicament. «Elles ne sont que de simples +formes, n'étant en aucune façon composées +de matière et de forme, puisqu'elles viennent dans +la matière du sujet constituer une nature sans être +constituées par rien.... Je ne suis point conduit +là ,» ajoute-t-il, «par la raison seule.» Et il +essaie de s'accorder avec Boèce.</p> + +<p>Maintenant il faut songer aux conséquences. Un +point important doit être évité: <i>restat grandis labor</i>, +dit Abélard. Il faut prendre garde d'être forcé à concéder +que la matière de la substance soit un des +genres les plus généraux, savoir la catégorie de la +substance, et que la susceptibilité des contraires, et +en général toutes formes simples, soient des espèces. +Ce serait une conséquence grave, parce qu'alors la +matière de la substance étant un genre, c'est-à -dire +une essence, elle en constituerait une autre avec la +susceptibilité des contraires; à ce point de l'échelle, +au lieu d'un seul degré, il y en aurait deux, et la +substance, au lieu d'être la dernière expression de +l'être, puisqu'elle n'a au-dessus d'elle qu'un principe +intelligible, un abstrait qui est supposé sa matière +ou la pure essence, ne serait plus qu'une espèce +de l'être. C'est ce qui arriverait si l'on appliquait +sans précaution la théorie de la différence, et que +l'on fit de la susceptibilité des contraires, comme +forme simple, une différence spécifique.</p> + +<p>Remarquez combien Abélard met de prix à retenir +et à sauver les caractères de la substance; il s'en +fait une grande tâche, <i>grandis labor</i>. Mais, dit-il, +pourquoi la matière de la substance paraît-elle être +un genre? parce qu'elle est attribuable à plusieurs +d'espèce différente, d'essence différente. Elle appartient +à plusieurs espèces dont elle est la matière, +elle peut être conçue de plusieurs espèces existant +comme sujets; c'est-à -dire que les différents sens de +la définition du genre lui sont applicables. Mais il +faut remarquer que, dans dette définition, être attribuable +à plusieurs, c'est l'être à plusieurs espèces +prochaines ou immédiatement subordonnées; or, la +matière de la substance n'a point d'espèces qui lui +soient immédiatement subordonnées. Le corps et les +espèces qui viennent les premières dans le prédicament +de la substance, sont immédiatement subordonnées +à celle-ci, à la substance la plus générale, laquelle +n'est pas seulement la matière de la substance, +mais cette matière de la substance ou la pure essence, +plus la susceptibilité des contraires. Nous pouvons +même dire que cette pure essence n'est pas réellement +une essence, elle ne suffit pas pour qu'on puisse +faire une réponse convenable à la question <i>per quid</i>, +c'est-à -dire si l'on demande d'une chose ce qu'elle est; +car c'est mal répondre que de répondre à une question +ce que paraît savoir celui qui questionne. Or, celui +qui demande ce qu'est une chose sait évidemment +qu'elle est, puisqu'il pose cette question préalable. +Si donc l'on demande: qu'est-ce que la substance? +répondons: elle est<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>; car on ne peut répondre par +son nom et dire qu'elle est la substance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p.546-547. «Si ergo +quæritur: quid est substantia? respondeamus: est.» Ce passage +remarquable conduirait à une difficile question, celle de la +possibilité d'une distinction entre la substance et l'essence, +entre l'essence et le mode essentiel, constitutif, ou la +Différence, entre ce dernier mode et l'accident. Le fond de +tout ce qu'enseigne là -dessus la scolastique se trouve ou +commencement de l'Organon. <i>Cat.</i> I, II, V, et dans +l'ouvrage de M.B. Saint-Hilaire (de la Log. d'Arist., +t. I, sect. II, c. II. Cf. la Dialectique d'Abélard, p. 174.) +Les notions équivalentes ont été exposées sous une forme plus +moderne dans les <i>Principes de la Philosophie</i> +de Descartes, part. I, sec. 51, t. III des Oeuvres complètes.</blockquote> + +<p>On insistera et l'on dira que si la susceptibilité +des contraires a pour support la pure essence, elle +lui est attribuée à titre de prédicat, de sorte qu'on +peut énoncer cette proposition: la pure essence est +susceptible des contraires. Dans ce cas, elle est une +substance, et elle passe dans le prédicament de la +substance; car si elle est la substance elle-même, elle +est le genre le plus général; si elle vient après la +substance, si elle est son inférieure, elle est la substance +corporelle ou incorporelle, et dans les deux +cas elle est dans un prédicament.</p> + +<p>Mais nous ne devons pas accorder qu'une forme +quelconque soit prise comme prédicat de la matière +dans laquelle elle est, et que le mot qui sert de sujet +désigne nécessairement une matière. De ce que la +rationnalité est dans l'animal, il ne suit pas que l'animal, +matière de la forme rationnalité, soit le rationnel +lui-même. En effet, il serait l'homme ou +Dieu; et s'il était homme, il serait Socrate ou Platon, +et alors l'universel serait le singulier, ce qui +répugne. Nous n'accordons qu'une chose, c'est que +rationnel peut être le prédicat d'animal, quand +animal descend d'un degré et passe à l'inférieur, +quand on dit: animal est un genre, un certain animal +est rationnel. Ne dites même pas que l'animal soit +rationnel, parce qu'il est le fondement de la rationnalité. +Rationnel n'est pas le nom du sujet de la +rationnalité, mais de l'être qui est constitué par la +rationnalité, et ce n'est pas l'animal, mais l'homme. +De même, la pure essence, quoique la susceptibilité +des contraires se réalise en elle, n'est pas la susceptibilité +des contraires: susceptible des contraires +est le nom des êtres constitués par la susceptibilité +des contraires. Mais si le susceptible est de l'essence +de la substance, n'est-il pas ou la substance même, +ou une différence comme la corporéité? Nullement, +la différence est celle qui divise le genre et +constitue l'espèce, ce que ne fait pas le pur susceptible; +mais il est vrai qu'il donne l'être à la substance, +comme la corporéité au corps, voilà toute +la ressemblance.</p> + +<p>Les différences peuvent sans doute être énoncées +comme des qualités. Si l'on entend qualité dans un +sens vague et général, il est certain que la forme +peut être attribuée en prédicat à titre de qualité; +mais, dans ces termes, il en est de même de la quantité, +elle aussi peut être attribuée adjectivement. +Or, entendue strictement, la qualité est une catégorie +qui ne doit être confondue avec nulle autre: +un prédicat de qualité est un attribut au titre de la +qualité, et non une modification quelconque du +sujet. La rationnalité ne paraît une espèce que parce +qu'elle peut être attribuée en essence à des êtres +numériquement différents; ainsi elle est comme la +matière de telle ou telle rationnalité particulière, +toutes rationnalités particulières qui ne diffèrent +qu'à raison du nombre, et non par une différence +substantielle. Mais la rationnalité d'Aristote, ou +toute forme simple, n'ayant de soi nulle matière, +n'est la matière de rien, et par conséquent est matériellement +nulle. Cependant, direz-vous, cette part +de rationnalité qui est dans l'un n'est pas celle qui +est dans l'autre, elles semblent par conséquent autant +d'individus de rationnalité. Mais en est-il autrement +de la part d'humanité qui est dans l'un par +rapport à celle qui est dans un autre, et cependant +elle n'est ni genre, ni espèce, ni individu d'humanité, +elle est seulement une des essences dont se +compose collectivement l'humanité, qui est l'espèce. +De même, cette part de rationnalité qui est dans une +personne n'est pas autre chose qu'une des essences +dont se compose la rationnalité, qui est la différence. +Homme est quelque chose qui est constitué matériellement +de la rationnalité, et qui en est un individu, +comme Socrate de l'humanité.</p> + +<p>On objecte que les différences sont posées comme +prédicats du sujet (Boèce). Quels prédicats? prédicats +non <i>in quale</i>, mais <i>in quid</i>, non de qualité, mais +d'essence. C'est qu'il n'y a de vrai que cette proposition: +certaines différences, attribuées au sujet, le +sont en prédicats d'essence. Encore cela n'est-il vrai +que si l'on prend cette expression de <i>prédicat en +essence</i> dans le sens le plus large. Ainsi on peut, si +l'on veut, donner à l'animal homme la rationnalité +comme prédicat en essence; mais alors au fond rationnalité +est pris comme essence formelle, animal +comme essence matérielle. Une forme simple n'est +jamais attribuée comme prédicat en essence qu'aux +êtres qu'elle constitue formellement. Si l'on peut +avec vérité dire: <i>Socrate est ce rationnel (hoc rationale)</i>, +proposition où l'individu de rationnalité sert +de prédicat, ce n'est pas en entendant que Socrate +est support de l'individu de rationnalité, ce ne peut +être qu'en posant comme prédicat une matérialité +dans une proposition actuelle pour un cas déterminé. +Ce n'est pas à titre de forme simple que <i>ce +rationnel</i> est attribué à Socrate, car c'est la forme +de ta matière animal et non de Socrate, mais on +prend cette forme pour prédicat dans un cas actuel +et particulier. Telle est la proposition: <i>je lis</i>, elle +donne un support actuel à la lecture, et la lecture +est en prédicat.</p> + +<p>Il reste enfin à donner une connaissance précise +de ce que c'est que les formes simples, afin de discerner +avec certitude celles que nous devons placer +hors des prédicaments. Les formes simples, qui +ne sont en aucun prédicament, sont celles qui constituent +des natures. Or la susceptibilité du corporel, +pour Socrate, le blanc, le dur ou toute forme prédicamentale +quelconque ne créent pas une nature +en s'adjoignant au sujet. Quand la blancheur vient +à naître dans Socrate, il ne se produit pas une troisième +nature qui soit autre que Socrate, autre que +la blancheur, un nouvel être qui soit le composé +Socrate et blancheur. C'est Socrate qui acquiert la +blancheur, mais qui demeure Socrate. La substance +et l'accident ne créent rien.</p> + +<p>Mais ces formes simples, dira-t-on peut-être, précisément +parce qu'elles sont incomposées, ne sont +pas diverses; des essences d'humanité sont la même +chose, parce qu'elles ne sont pas de nature on de +création différente. Et pourtant ces choses qui ne +diffèrent de nature ni par la matière ni par la forme, +différeraient par leurs effets; elles ne sont donc pas +de simples formes. La rationnalité, qui n'ayant ni +matière ni forme de nature, ne diffère à aucun de +ces titres de l'irrationnalité, produit un différent +effet; car elle est la forme, en vertu de laquelle +nous raisonnons, effet que ne produit certainement +pas l'irrationnalité.</p> + +<p>Dites de même alors: ces essences, qui reçoivent +la rationnalité, produisent un autre effet que celles +qui sont affectées de l'irrationnalité, puisqu'elles +produisent les unes l'homme, les antres l'âne, et par +conséquent elles ne sont pas une même chose. Or +certainement la même essence sert de matière dans +les deux cas, c'est l'essence d'animal. C'est que la +diversité de l'effet ne provient pas des matières, +mais bien des formes. Car s'il arrivait que la rationnalité +vînt à affecter des essences qui, en réalité, ne +la soutiennent jamais, elle ferait également un +homme avec celles-ci, comme avec les autres l'irrationnalité +ferait un âne. Ainsi vous avez vu la même +essence corporelle tantôt composer l'animé avec +l'animation, tantôt avec l'inanimation l'inanimé. +On peut donc dire de matières, qui avec des formes +différentes sont aptes à produire leurs effets, qu'elles +sont la même chose. Mais on n'en saurait dire autant +des formes simples diverses, parce que pour +être la même chose, il ne faut pas avoir cette diversité +d'effets, qui suit leur combinaison avec les +pures essences des choses les plus générales<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> Cette phrase est fort obscure et probablement +altérée dans le texte; la voici: «Diversæ vero formæ +simplices minime dicuntur idem, quia hoc non habet eamdem +diversitatem effectuum inveniens in meris essentiis +generalissimarum.» P. 550.</blockquote> + +<p>Supposé qu'il fût possible que la pure essence, +matière de la qualité la plus générale, au lieu de +qualifier cette autre pure essence, matière de la +substance la plus générale, prît la forme de celle-ci, +jamais de cette combinaison, c'est-à -dire de la matière +de la substance avec une pareille forme, ne +résulterait même la qualité substantielle. Car la matière +de la qualité et la susceptibilité des contraires +ne feraient jamais de Socrate ou la substance ou la +qualité, comme de cette même essence de la substance +qui avec l'incorporéité constitue l'esprit, la +corporéité ferait le corps; comme de celle qui tout +à l'heure constituait le corps, l'incorporelle ferait +l'esprit.</p> + +<p>Et c'est là que finit le <i>Fragment sur les Genres et +les Espèces</i>. Cette dernière partie ne tient même pas +essentiellement à la question, quoiqu'elle nous +éclaire singulièrement sur les idées accessoires qui +devaient la compliquer pour des esprits imbus profondément +des principes de la scolastique.</p> + +<p>Il résulte des dernières paroles qu'il faut soigneusement +distinguer les formes et les matières. On n'a +appelé notre examen que sur la première catégorie, +celle de la substance ou de l'être proprement dit, +celle de l'essence dans la langue des scolastiques; +c'est en effet celle qui intéresse éminemment l'ontologie. +Mais la scolastique qui traite tout comme +des êtres, sans cependant tenir tout pour des êtres, +applique à toutes les catégories la même distinction +de matière et de forme. Ainsi dans la catégorie de +qualité se produisent par analogie des genres et des +espèces; la qualité est le genre, dont la couleur est +l'espèce; la qualité est la matière qui avec la forme +de la <i>colorité</i> constitue l'essence de la couleur, et +ainsi du reste. Suit-il de cette analogie qu'on puisse +indifféremment assortir les formes de l'échelle de la +qualité avec les matières de l'échelle de la substance, +ou faire les combinaisons inverses? non, l'échelle +de l'être proprement dit est à part, et c'est autour +de la substance à ses divers degrés, mais non dans +la substance et au même point d'identification, que +peuvent venir se placer les divers degrés de qualité, +de quantité, de relation, enfin tous les modes subordonnés +aux divers prédicaments. «L'être, dit Aristote<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>, signifie +ou bien la substance et la forme +essentielle, ou bien encore chacun des attributs +généraux, la quantité, la qualité et tous les autres +modes... Il y a de l'être dans toutes ces choses, mais +non pas au même titre, l'une étant un être premier +et les autres ne venant qu'à la suite.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91:</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> <i>Métaph.</i>, VII, iv, t. II, p. 12 de la traduction.</blockquote> + +<p>Admettez donc une première diversité, une démarcation +profonde entre les degrés de l'être et les +accidents de l'être; et ce n'est qu'en suivant les degrés +d'une même catégorie qu'ainsi qu'entre les +produits d'une même race peuvent se former des +combinaisons créatrices.</p> + +<p>Voulez-vous associer la matière du premier degré +de l'être avec la forme du premier degré de la qualité, +Abélard vous dit que vous n'obtiendrez ni la +qualité substantielle, ni la substance qualitative; car +vous n'aurez d'un côté qu'un des éléments de la substance, +de l'autre qu'un des éléments de la qualité.</p> + +<p>Au fond, comme le mot de pure essence est indéterminé +de sa nature et nul sans sa forme, cette +union hybride vous donnerait pour unique résultat +le premier degré de la catégorie dont vous auriez +emprunté la forme.</p> + +<p>Si maintenant vous descendez d'un ou plusieurs +degrés dans diverses catégories, vous chargerez de +modes divers les degrés de la première; mais, suivant +Abélard, vous ne créerez pas de véritables +espèces, de véritables genres, parce que vous ne +créerez pas des natures. Des animaux blancs ou noirs, +grands ou petits, sont toujours des animaux, et ces +distinctions n'engendrent que des genres et des espèces +improprement dites, ou des genres et des espèces +dans l'ordre de la qualité, non dans l'ordre de +l'essence. Elles n'insèrent pas un anneau de plus +dans la chaîne de l'être. Les classifications zoologiques +ne sont pas ontologiques. Cependant, par analogie, +on peut opérer toutes les combinaisons que +permet le nombre des graduations et des variétés +dans les différentes catégories.</p> + +<p>De même qu'on peut opérer sur les degrés de la +qualité, comme si c'étaient des degrés de l'être, on +peut, jusqu'à un certain point, traiter les degrés +de l'être comme s'ils étaient des nuances de la qualité: +le langage s'y prête. Dans la proposition, ce +qui est affirmé est, au moins dans la forme, un +attribut d'un sujet. En grammaire et même en logique, +on peut donc confondre tout ce qui se pense +d'un objet quelconque avec l'opération qui qualifie +une substance. Ces propositions <i>Socrate est homme, +et Socrate est vieux</i> paraissent logiquement composées +de même, et le penchant à ne considérer que +comme des qualités tout ce que nous disons des objets +de notre pensée, est un penchant naturel et même +assez motivé, puisque la substance de l'être est +impénétrable, <i>innommable</i>, pour nous, et s'affirme +plus qu'elle ne se connaît. Quand nous voulons +définir un objet, nous tombons dans l'énumération +de ses modes, et nous ne pouvons guère nous assurer +d'avoir jamais atteint son mode essentiel, encore +moins sa véritable essence; du moins ne connaissons-nous +l'essence que dans une mesure subjective. +Cependant l'examen attentif des diverses propositions +attributives suffit pour démontrer la distinction +sur laquelle Abélard s'appuie. Si la raison (<i>rationalitas</i>) +est la forme qui de l'animal fait l'homme, +on peut cependant dire également: <i>l'animal est raisonnable +et l'homme est raisonnable. Raisonnable</i> est, +dans les deux propositions, attribut ou prédicat; +mais l'est-il au même titre? non, sans doute, puisque +l'animal n'est pas raisonnable nécessairement +comme l'est l'homme, car il y a des animaux sans +raison. Il s'agit donc, dans chaque proposition, +d'une attribution on <i>prédication</i> de nature différente. +C'est dans les deux cas un prédicat d'essence; mais, +dans le premier cas, il ne fait que modifier l'animal; +dans le second, il constitue l'homme<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>. La seconde +proposition énonce donc une attribution qui a une +vertu propre, et le prédicat qu'elle contient est +quelque chose de plus qu'un mode; c'est ce qu'Abélard +appelle <i>forma simplex</i>. Par l'importance qu'il +attache à sa distinction, on voit qu'il croit toucher +à un principe substantiel de l'ontologie, et qu'il est +loin de réduire la connaissance humaine à une vaine +conception logique de l'accessoire et de l'apparent. +Par là , il est dans un vrai réalisme. Il met la forme +simple, comme élément virtuel de la différence spécifique, +en dehors des catégories; c'est pour ainsi +dire la mettre en dehors de l'idéologie. C'est lui +donner une valeur unique, et en faire comme l'instrument +de la création. On peut trouver gratuite, +hypothétique, indéfinissable l'existence de ce facteur +singulier, réalisé par l'abstraction; mais on ne +peut méconnaître là une théorie comme une autre +de ce fait si obscur et si grand, l'essence. Les philosophes +modernes, plus réservés en général, n'ont +pas cependant été beaucoup plus lumineux; et il ne +reste guère sur cette question que des distinctions +purement idéologiques. Ainsi verbalement les différences +spécifiques peuvent se présenter comme +des modes ordinaires. Elles constituent les essences, +et si l'essence est un mode, elle est du moins le +premier des modes, comme, si l'on veut, le mode +est un faible degré de l'essence. Entre ces deux extrêmes +se place une série de conceptions touchant +les êtres, lesquelles conceptions ont une valeur décroissante, +depuis celles qui semblent des idées +nécessaires, jusqu'à celles qui ne sont plus que des +généralisations de la sensation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> Pour exprimer en scolastique cette différence, +on aurait pu dire <i>homo est rationale</i>, et non +<i>rationalis</i>; c'est à peu près dans la même sens +Qu'on pourrait dire l'homme <i>est une raison</i>, comme on +dit qu'il <i>est une</i> intelligence.</blockquote> + +<p>Mais ici, dans cette catégorie de l'être, Abélard +fait encore une distinction, le corps marque une limite, +au-dessus ou au-dessous de laquelle les principes +ne sont plus les mêmes. Au-dessus du corps, +la science ne considère plus que des idées qui peuvent +être vraies, sans correspondre à aucune réalité +distincte; au-dessous du corps, les genres et les espèces +peuvent être des abstractions, mais elles correspondent +à des collections de réalités. Dans la partie +supérieure de cette série, les mots de matière et +de forme sont encore employés, mais par induction, +par symétrie, et comme pour ordre. C'est une des +marques les plus frappantes de ce besoin et de ce +pouvoir d'unité, qui caractérise la raison. Mais cette +concordance symétrique n'autoriserait pas à accoupler +arbitrairement les divers produits de la pensée +génératrice, et c'est une règle qu'on ne peut franchir +un degré pour associer des matières et des formes +qui ne sont point immédiatement juxtaposées. Quant +à l'union des matières à des matières, ou des formes +à des formes, il est évident qu'elle serait un non-sens. +Seulement, il faut observer que telle est la +valeur de la différence entre les deux parties de +l'échelle, qu'Abélard n'a pas hésité à penser que la +matière du premier degré ou la pure essence pouvait, +en acquérant la susceptibilité des contraires, +devenir indifféremment la matière de deux formes +contradictoires, et que le support de l'incorporel +pouvait être le même que celui du corporel. Cela +n'est possible qu'à ce degré de l'abstraction; et certes +une telle pensée aurait bien mérité d'être approfondie +au point de vue de la nature réelle des choses. +Mais le propre de la scolastique est de donner la +forme ontologique à tout, et de ne considérer l'ontologie +véritable que de profil; elle la côtoie sans +cesse; elle y pénétra rarement. Car jamais elle n'a +explicitement et méthodiquement établi, comme les +modernes dialecticiens du panthéisme, que ses distinctions +logiques fussent des choses existantes ou +les apparences successives de l'être identique universel.</p> + +<p>Voilà ce que nous aurions à dire sur cette théorie +considérée ontologiquement; mais remise à sa place, +c'est-à -dire reportée dans la controverse des universaux, +elle a pour but principal d'établir que la +différence n'est ni espèce, ni accident, ni essence +prédicamentale, c'est-à -dire relevant d'aucun prédicament: +elle est la forme simple en dehors de toute +catégorie. Elle est l'élément formateur de l'espèce, +et ne peut être ramenée à la simple propriété, au +mode, à l'accident, à moins que l'on n'entende par +là tout ce qui a besoin d'autre chose que soi pour +être. Encore serait-ce un mode à part, incomparable, +et qui d'ailleurs ne serait le degré d'aucune +échelle catégorique. D'où il suit tout à la fois, qu'il +n'y a point d'essence spécifique, ou que ce qui fait +l'espèce n'est pas un être en soi, et que cependant +l'espèce n'est ni un mot ni un néant; d'où il suit +encore que Buhle a eu raison de dire qu'Abélard est +réaliste à l'égard de Roscelin, et nominaliste a +l'égard de Guillaume de Champeaux<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> Histoire de la Philosophie moderne.—Introd., +t. 1 de la traduction, p. 689.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE X.</h3> + +<h3>SUITE DU PRÉCÉDENT.—<i>De Intellectibus.</i>—<i>Glossulæ super +Porphyrium.</i>—RÉSUMÉ.</h3> + +<p>Les monuments imprimés ont été soigneusement +interrogés, et l'on vient de lire tout ce que leurs réponses +nous ont appris. Il semble qu'il ne resterait +plus qu'à conclure, en tirant de ce long examen un +jugement définitif. Mais un document précieux et +inconnu est dans nos mains. Un manuscrit d'Abélard, +dont l'existence même n'est indiquée nulle +part, mais dont l'authenticité ne nous laisse aucun +doute<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>, donne encore sur sa doctrine des lumières +nouvelles, et surtout explique d'une manière certaine +ce qui n'avait été jusqu'ici l'objet que d'inductions +conjecturales, le jugement de ses contemporains. +Notre analyse ne serait point consciencieuse, +si la crainte des longueurs nous empêchait de puiser +à cette nouvelle source. C'est un ouvrage qui porte +un titre modeste, <i>Petites Gloses sur Porphyre</i>; mais +plus intéressantes et plus développées que celles qui +ont été déjà imprimées, ces gloses éclaircissent autre +chose que le texte de l'auteur grec, dans la version +de Boèce; c'est un commentaire à la fois littéral et spirituel. +Nous ne serions pas étonné que cet écrit, +d'une rédaction elliptique et obscure, fût une oeuvre +de la jeunesse de l'auteur. Il y annonce qu'il le +compose à la demande, non plus de ces élèves, mais +de ses compagnons, disons le mot, de ses camarades, +<i>sociorum</i>. L'aurait-il rédigé à cette époque intéressante, +où maître de fait, écolier de nom, il suivait, +en les discutant les leçons des docteurs de +la Cité, et répétait pour son compte et à ses pairs les +leçons qu'il venait d'entendre avec eux, ne s'autorisant +pour enseigner que de sa hardiesse, de son +esprit et de son éloquence?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> Ce manuscrit intitulé: «Glossulæ magistri +Petri Bælardi super Porphyrium,» a été retrouvé par le +savant M. Ravaisson, et nous en devons la communication à sa +bienveillante obligeance. Nous ne saurions trop l'engager à +la publier; c'est un fragment précieux pour l'histoire de la +Philosophie. La texte est difficile, quelquefois altéré; il +n'en a que plus besoin d'un éditeur tel que M. Ravaisson.</blockquote> + +<p>Les premières pages de ce manuscrit nous apprennent +qu'on peut ramener la science en général à la +science du jugement et à la science de l'action. La +première est celle de la théorie, la seconde est celle +de la pratique. On peut bien agir et ne point savoir +juger. Tel peut utilement employer à la guérison +des infirmités humaines les vertus des simples, qui +ne sait pas la physique, comme tel autre peut habilement +instruire, sans être capable d'opérer ce qu'il +enseigne. La philosophie est une science théorétique. +Tous les savants n'ont pas droit au nom de philosophes. +Il n'appartient qu'à ceux qui, s'élevant au-dessus +des autres par la subtilité de leur intelligence, +jugent ce qu'ils savent. L'homme doué do +cette faculté est celui qui sait comprendre et peser +les causes secrètes des choses; la recherche de ces +causes est du ressort de la raison et non pas de +l'expérience sensible<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> «Est scientia alia agendi, alia discernendi. +Aola autem scientia discernendi philosophia dicitur... +Philosophos... vocamus costantum qui subtilitate +intelligentiæ præominentes in his quæ diligentem habent +discretionem. Discretus est qui causes occultas rerum +comprehendere ac deliberare valet. Occultas causas dicimus +ex quibus quæ res eveniunt magis ratione quam experimentis +sensuum investigandum.»—Cassiodore avait divisé la science +en <i>inspectiva</i> et en <i>acutalis</i> (<i>De art. ac +discipl.</i>, c. iii).</blockquote> + +<p>La philosophie se divise en physique, en éthique +et en logique<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>. La première spécule sur les causes +des choses naturelles, la seconde est la maîtresse de +la vertu, la troisième, que nous nommons indifféremment +dialectique, est l'art de disserter exactement, +c'est-à -dire de discerner les arguments qui +servent à disserter, c'est-à -dire encore à discuter; car +la logique n'enseigne pas à se servir des arguments +ni à les composer, mais à les distinguer et à les +apprécier. Ceci est proprement la logique, le reste est +la <i>rationnative</i><a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>. Or, les arguments étant composés +de propositions, et les propositions d'expressions, +<i>dictiones</i>, la logique doit commencer par étudier +d'abord les oraisons simples, puis les composées. +De là toute la division de la Logique d'Aristote, de +là aussi l'Introduction de Porphyre, qui conduit +aux prédicaments du premier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> Ou naturelle, morale et rationnelle, Cette +division de la philosophie était vulgaire alors. Saint +Augustin qui croit qu'elle vient de Dieu même et qu'elle +est une image de la Trinité, dit qu'on l'attribuait à Platon. +C'est en effet ainsi qu'Apulée divise la philosophie de Platon, +ou, comme il dit, le dogme de Platon. La même division se +retrouve dans Sextus Empiricus et dans Macrobe. Elle fut +accréditée par Alcuin et Raban Maur. (S. Augustin, +<i>De Civit. Del</i>, t. XI, c. xxv.—Apul., <i>De Dogm. +Plat.</i>, t. 1—Macrob., <i>In Somn. Scip.</i>, t. II, +c. xvii.—Alcuin, Opusc. iv, <i>De Dialect.</i>, c. 1.—Raban +Maur, <i>De Universo</i>, t. XV, c. i.—Johan. Saresb. +<i>Policrat.</i>, t. VII, c. v, et <i>Metal.</i>, t. II, c. ii.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a><p>«Est logica, auctoritate Tullii, diligens ratio +disserendi, id est discretio argumentorum per quæ disseritur, +id est, disputatur. Non enim es logica solentia utendi argumetis +sive componendi ca, sed discernendi et dijudicandi veraciter +de cis. Duæ argumentorum scientiæ; une componendi, quam dicimus +rationnativam, alia autem discernendi composita, quam logicam +appellamus.—» L'auteur cite ici les Topiques de Cicéron, qu'il +connaissait par la Commentaire de Boèce. (Boeth. <i>Op.</i>, +p.757.)—Voici comment s'exprime Cicéron:</p> + +<p>«Quam omnis ratio diligens disserendi duas habeat partes, unam +Inveniendi, alteram judicandi, utriusque princeps, ut mihi +quidem videtur, Aristoteles fuit. Stoici autem in altera +elaboraverunt, judicandi enim vias diligenter persecuti sunt, +ca scientia, quam dialecticen appellant.» (<i>Top.</i>, II.) +Bède adopte cette définition de la dialectique entendue en +général; celle d'Alcuin, que nous avons citée, on diffère peu, +et elle a été répétée textuellement par Raban Maur. (Voy. +ci-dessus, t. 1, p. 311, et Rab. Maur., <i>De instit. cleric.</i>, +l. III, c. xx.) Au reste c'est la définition que Ramus tirait +des Topiques de Cicéron pour l'opposer à celle d'Aristote, qui +définit la logique la science de la démonstration. (Barth. +Saint-Hilaire, préf. de la trad. de l'Organon, t. I, p. cviii, +et <i>Prem. anal.</i>, t. 1, p. 1.)</p></blockquote> + +<p>Ce préambule amène Abélard à l'examen de l'ouvrage +de Porphyre. Ce n'est pas une glose littérale, +une simple interprétation du texte, mais une exposition +et souvent une critique des principes reçus, +particulièrement de quelques opinions de Boèce; +tout cela suivant que les divisions du Traité des cinq +voix ramènent les questions sous la plume du subtil +commentateur.</p> + +<p>Nous n'extrairons de cet ouvrage que ce qui est +relatif à notre sujet et peut éclaircir les points jusqu'ici +demeurés obscurs.</p> + +<p>La grande question que Porphyre indique en débutant, +et qu'il écarte soudain, arrête Abélard, et il +est presque obligé de la traiter seulement pour la +poser. Toutes les opinions sur les universaux se prévalent, +dit-il, de grandes autorités<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>. Lorsque Aristote +paraît définir l'universel en disant que c'est ce +qui se dit du sujet ou l'attribuable à plusieurs; lorsque +Boèce dit que la division des genres et des espèces +repose sur la nature, tous deux semblent penser (et +bien des citations pourraient être fournies dans le +même sens) qu'il existe des choses universelles. +D'autres cependant n'admettent que des conceptions +universelles, mais d'accord sur ce point seulement, +ils se divisent aussitôt et rapportent ces conceptions +aux choses, à la pensée ou au discours, et toute la +dissidence reparaît. Abélard cite à l'appui de chacune +des trois opinions de nombreuses autorités, +dont un grand nombre ont été déjà produites, et +qu'il serait trop long de rappeler.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> «Unusquisque se tuetur auctoritate judice.» +Nous avons vu que Jean de Salisbury dit la même chose. +Voy. c. II et c. VIII.</blockquote> + +<p>Le premier système est celui de l'existence des +choses universelles. Il est plusieurs manières de +l'établir.</p> + +<p>Suivant l'une, il y a naturellement dix choses générales +ou communes, ce sont les dix catégories; de +ces universaux primitifs proviennent les choses générales +qui sont essentiellement dans les choses individuelles, +grâce à des formes différentes. Ainsi, +l'animal, qui, de nature, est substance, est, comme +substance animée, sensible dans Socrate ou dans +Brunel<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>, tout entier dans l'un comme dans l'autre, +sans autre différence que celle des formes. A ce +compte, l'universel serait attribuable à plusieurs, +en ce sens qu'une même chose serait en plusieurs, +diversifiée uniquement par l'opposition des formes, +et conviendrait ainsi aux individus soit essentiellement, +soit adjectivement<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> <i>In Brunello.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> <i>Essentialiter vel adjacenter.</i> Il s'agit +du réalisme proprement dit, de celui de Guillaume de Champeaux. +Voy. c, VIII, p. 24.</blockquote> + +<p>Ce système exige que les formes aient si peu de +rapport avec la matière qui leur sert de sujet, que +dès qu'elles disparaissent, la matière ne diffère plus +d'une autre matière sous aucun rapport, et que tous +les sujets individuels se réduisent à l'unité et à +l'identité. Une grave hérésie est au bout de cette +doctrine; car avec elle, la substance divine, qui est +reconnue pour n'admettre aucune forme, est nécessairement +identique à toute substance quelconque ou +à la substance en général, Or, cette conséquence est +fausse. Les philosophes tiennent que la substance +divine n'est passible d'aucun accident, et comme, +suivant les définitions admises, la substance en général +est sujette à tous les accidents, il faut bien que +la substance divine diffère de toute substance; et +cependant il faut aussi qu'elle soit substance. La +nature de Dieu a été enseignée au monde le jour où +le Seigneur a dit à la Samaritaine: «Dieu est esprit.» +(Jean, IV, 24.) Et tout esprit est substance<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> <i>Onmis spiritus substantia est.</i></blockquote> + +<p>Et non-seulement la substance de Dieu, mais la +substance du Phénix, qui est unique, n'est dans ce +système que la substance pure et simple, sans accident, +sans propriété, qui, partout la même, est ainsi +la substance universelle. C'est la même substance +qui est raisonnable et sans raison, absolument comme +la même substance est à la fois blanche et assise; car +<i>être blanc</i> et <i>être assis</i> ne sont que des formes opposées, +comme la rationnalité et son contraire, et puisque +les deux premières formes peuvent notoirement +se trouver dans le même sujet, pourquoi les deux +secondes ne s'y trouveraient-elles pas également?</p> + +<p>Est-ce parce que la rationnalité et l'irrationnalité +sont contraires? Elles ne le sont point par l'essence, +car elles sont toutes deux de l'essence de qualité; +elles ne le sont point par les adjacents (<i>per adjacentia</i>), +car elles sont, par la supposition, adjacentes +à un sujet identique. Du moment que la même substance +convient à toutes les formes, la contradiction +peut se réaliser dans un seul et même être, et alors +comment dire qu'une substance est simple, une autre +composée, puisqu'il ne peut y avoir quelque chose +de plus dans une substance que dans une autre? +Comment dire qu'une âme sente, qu'elle éprouve la +joie ou la douleur, sans le dire en même temps de +toutes les âmes, qui sont une seule et même substance? +On voit qu'Abélard a parfaitement développé +le reproche que Bayle adresse au réalisme de conduire +à l'identité universelle<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> <i>Dict. crit.</i>, art. <i>Abélard</i>.</blockquote> + +<p>La seconde manière de soutenir l'universalité des +choses, c'est de prétendre que la même chose est +universelle et particulière; ce n'est plus essentiellement, +mais indifféremment que la chose commune +est en divers. Nous connaissons ce système, c'est +celui de l'indifférence: ce qui est dans Platon et dans +Socrate, c'est un indifférent, un semblable, <i>indifferens +vel consimile</i>. Il est de certaines choses qui conviennent +ou s'accordent entre elles, c'est-à -dire qui +sont semblables en nature, par exemple en tant que +corps, en tant qu'animaux; elles sont ainsi universelles +et particulières, universelles en ce qu'elles +sont plusieurs en communauté d'attributs essentiels, +particulières, en ce que chacune est distincte des +autres. La définition du genre (<i>prædicari de pluribus</i>, +s'attribuer à plusieurs) ne s'applique alors aux choses +qu'elle concerne qu'en tant qu'elles sont semblables, +et non pas en tant qu'elles sont individuelles. Ainsi +les même choses ont deux états, leur état de genre, +leur état d'individus, et, suivant leur état, elles +comportent ou ne comportent pas une définition +différente.</p> + +<p>Mais c'est là ce qui n'est pas soutenable, la définition +qui veut que le genre soit ce qui est attribuable +à plusieurs, a été donnée à l'exclusion de l'individu. +Ce qu'elle définit ne peut en soi être à aucun titre, +en aucun état, individu. Dire qu'une même chose +tour à tour comporte et ne comporte pas la définition +du genre, c'est dire que cette chose est, comme +genre, attribuable à plusieurs, mais que, comme +genre aussi, elle ne l'est pas, car un individu qui +serait attribuable à plusieurs serait un genre; par +conséquent l'assertion est contradictoire, ou plutôt +elle n'a aucun sens. Les auteurs disent que cette +proposition: <i>L'homme se promène</i>, vraie dans le +particulier, est fausse de l'espèce. Comment maintenir +cette distinction, si une même chose est espèce +et individu? Dira-t-on que l'universel ne se promène +pas? c'est apparemment l'universel, en tant +qu'universel, en l'état d'universel; soit, mais le particulier, +en tant que particulier, ne se promène pas +davantage. Se promener n'est pas plus une condition +ou une propriété du particulier que de l'universel; +le particulier peut, comme l'universel, être conçu +sans la promenade. L'universalité, la particularité, +la promenade appartiennent, ou, pour parler le langage +de l'école, sont adjacentes au même sujet, et +s'il se promène, il se promène universel et particulier; +la distinction de Boèce est inapplicable<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> <i>De Interpret.</i>, ed. sec., p. 338-347.—Voy, +aussi ci-dessus, c. viii, p. 20.</blockquote> + +<p>C'est comme cette autre distinction, par laquelle +il refuse aux accidents le caractère d'attributs essentiels. +L'individualité résultant de formes accidentelles +ne saurait être l'attribut essentiel d'une substance +susceptible d'universalité; cependant cette substance, +en tant que particulière, distincte de ses semblables, +est essentiellement individuelle, violation manifeste +de la règle de logique qui porte que «dans un même, +l'affirmation de l'opposé exclut l'affirmation de +l'autre opposé.» Lorsqu'on dit que le genre est attribuable +à plusieurs, on parle ou d'attribution essentielle +(<i>prædicari in quid</i>), ou de toute autre; s'il s'agit +d'attribution essentielle, comme on le nie après l'avoir +affirmé, elle cesse d'être essentielle, ou elle +emporte avec elle son sujet; s'il s'agit d'attribution +accidentelle (<i>in adjacentia</i>), la définition n'est plus +exacte, elle ne convient plus à tout genre. Il y a des +genres qui n'ont pas d'attribution adjective. Veut-on +parler d'attribution soit essentielle, soit autre, d'attribution +en général, la blancheur est dans ce cas, +elle s'affirme essentiellement d'elle-même et adjectivement +de Socrate: la blancheur est blanche et Socrate +est blanc, elle s'affirme donc de plusieurs, et +comme elle satisferait à la définition du genre, la +blancheur serait un genre.</p> + +<p>Enfin on s'y prend d'une troisième manière pour +soutenir que les universaux sont des choses<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a>. Voulant +expliquer la communauté, l'on dit qu'entre la +chose universelle et la chose singulière est une différence +de propriété, la propriété qui consiste à être +universelle, la propriété qui consiste à être singulière. +L'animal, le corps est universel, et n'est pas +seulement quelque animal ou quelque corps; mais +dire: <i>l'animal est universel</i>, revient à dire: il y a +plusieurs choses qui sont chacune individuellement +<i>animal</i>; quand <i>animal</i> se dit d'un seul, on entend +qu'un seul, un être déterminé est <i>animal</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> Voy. c. viii, vers la fin.</blockquote> + +<p>La difficulté est toujours de faire cadrer ce système +avec la définition du genre. Il faut que la propriété +d'être attribuable à plusieurs sépare l'universel de +l'individuel; or, on vient de dire que de plusieurs +choses chacune est individuellement animal; le nom +individuel d'animal serait-il donc le nom de plusieurs? +l'individu serait-il attribuable à plusieurs? +Cela ne se peut. Mais comme animal ne peut plus se +dire de plusieurs, mais de chacun, il n'y a plus de +genre, ou plutôt tout est renversé, c'est l'individu ou +le non-universel qui prend la place de l'universel, +c'est ce qui ne peut s'affirmer de plusieurs qui s'affirme +de plusieurs, et c'est une pluralité où chacun +s'affirme de plusieurs que l'on appelle l'individu. Ce +système, qu'Abélard explique mal, nous paraît au +fond un véritable nominalisme, qui ne peut être considéré +nomme admettant la réalité des universaux +qu'en ce qu'il attribue les universaux comme noms +particuliers à des individus réels. Il consiste à établir +que lorsqu'on affirme que ceci est un animal, on +entend simplement que cet être déterminé est substance +animée, sensible, soit qu'il ait ou n'ait point +de semblables, et puis, qu'après avoir reconnu ce +caractère particulier dans plusieurs individus déterminés, +on dit de plusieurs qu'ils sont des animaux, +c'est-à -dire que l'on fait collection d'individus, +ayant tous et chacun pour caractère particulier l'<i>animalité</i>, +et qu'ainsi c'est une propriété de chacun +d'être animal, une propriété de plusieurs d'être +animaux: voila la propriété de l'universel et la propriété +du particulier. Ce système, qui semble un +système de pur sens commun, serait, et non sans +raison, traité de nominalisme par les modernes; +mais Abélard le classait dans le réalisme, parce +que de son temps le nominalisme ne consistait pas à +fonder les noms généraux sur la réalité exclusive des +individus, mais à dire littéralement que les universaux +ne sont que des mots.</p> + +<p>Abélard oppose et semble préférer a ces doctrines +un système dont nous avons déjà entendu parler, +mais qui jusqu'ici nous était inconnu. On a vu que +Jean de Salisbury signale par deux fois une doctrine +qui rapporte tout aux discours (<i>sermonibus</i>), et il +ajoute que <i>son Abélard chéri</i> s'y est laissé prendre<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>. +Quelle était cette doctrine? Les auteurs se sont posé +cette question et n'ont pu la résoudre. Nous-même, +nous nous sommes longtemps demandé en quoi elle +pouvait différer du pur nominalisme, extrémité +qu'Abélard s'est montré si jaloux d'éviter. Cependant +le texte de Jean de Salisbury est formel, et il est +encore confirmé par des vers peu connus, mais très-expressifs. +Un manuscrit de la bibliothèque d'Oxford +contient une épitaphe d'Abélard, dans laquelle, +après de grandes louanges, on lit:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Hic docuit voces cum rebus significare,</p> +<p>Et docuit voces res significando notare;</p> +<p>Errores generum correxit, ita specierum.</p> +<p>Hic genus et species in sola voce locavit,</p> +<p>Et genus et species <i>sermones</i> esse notavit.</p> +<p>Significativum quid sit, quid significatum,</p> +<p>Significans quid sit, prudens diversicavit.</p> +<p>Hic quid res essent, quid voces significarent,</p> +<p>Lucidius reliquis patefecit in arte peritis.</p> +<p>Sic animal nullumque animal genus esse probatur.</p> +<p>Sic et homo et nullus homo species vocitatur<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, c. viii et le c. ix.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a> Rawlinson, dans son édition des Lettres, +donne l'épitaphe d'où ces vers sont extraite, avec ce titre: +«Epitaphium, ex M.S. in Bibl. Oxon ex Godfrid priore +ecclesiæ S. Swithuni, Winton.» (<i>P. Abæl. et Helois. +epistol.</i>, 1 vol. in-8°. Lond. 1718.)</blockquote> + +<p>C'est bien là , du moins sous un de ses aspects, +la doctrine d'Abélard, telle que nous allons la connaître; +mais comment l'existence des choses universelles, +dès qu'elle réside dans les discours, +<i>sermones esse</i>, peut-elle n'être pas entièrement nominale? +Le manuscrit, dont nous avons donné plus +haut un extrait, va cependant nous offrir l'expression +de cette doctrine qu'il trouve plus conforme à +la raison, <i>sermoni vicinior</i>, et qui, n'attribuant la +communauté ni aux choses ni aux mots, veut que +ce soient les discours qui sont singuliers ou universels. +Aristote, au dire d'Abélard, paraît l'insinuer +clairement, quand il définit l'universel ce qui est +né attribuable à plusieurs, <i>quod de pluribus natum est +prædicari</i><a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>. C'est une propriété avec laquelle il est +né, qu'il a d'origine, <i>a nativitate sua</i>. Or quelle est +la <i>nativité</i>, l'origine des discours ou de noms? +l'institution humaine, tandis que l'origine des +choses est la création de leurs natures. Cette différence +d'origine peut se rencontrer la même où il +s'agit d'une même essence. Ainsi dans cet exemple: +<i>Cette pierre et cette statue ne font qu'un</i>, l'état de +pierre ne peut être donné à la pierre que par la puissance +divine, l'état de statue lui peut être donné +par la main des hommes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Note 107:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> Boeth., <i>De Interp.</i>, ed. sec., p. 338.—On +lit dans Aristote: ΛÎγος καθόλου ÏŒ Îπί πλείονων +Ï€Îφυχε καθηγοÏεισθαι. Hermen., VII.</blockquote> + +<p>Or, du moment que l'universel est d'origine attribuable +à plusieurs, ni les choses ni les mots ne sont +universels. Car ce n'est pas le mot, la voix, mais le +discours, <i>sermo</i>, c'est-à -dire l'expression du mot, +qui est attribuable à divers, et quoique les discours +soient des mots, ce ne sont pas les mots, mais les +discours qui sont universels. Quant aux choses, s'il +était vrai qu'une chose pût s'affirmer de plusieurs +choses, une seule et même chose se retrouverait également +dans plusieurs, ce qui répugne. Voilà bien +ce que nous disait Jean de Salisbury, qu'aux yeux de +l'école d'Abélard l'attribution d'une chose comme +prédicat à une autre chose était une monstruosité. +On peut se rappeler que l'école mégarienne l'avait +dit formellement: «Une chose ne peut être affirmée +d'une autre<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup>108</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"></a><b>Note 108:</b><a href="#footnotetag108"> (retour) </a> Voy, ci-dessus, c. vi, p. 478, c. viii, p. 17, 60 et 70.</blockquote> + +<p>Il est assurément fort difficile aux modernes de +saisir une distinction entre ce système et le pur +nominalisme, et nous savons que certains contemporains +d'Abélard n'en ont découvert aucune. Quant +à lui, il en trouvait une cependant. La doctrine de +Roscelin était plus que du nominalisme; elle ne +portait pas d'ailleurs ce nom; c'était la doctrine des +voix, <i>sententia vocum</i>, Les premiers nominaux furent +appelés <i>vocaux</i> (<i>vocales</i>)<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup>109</sup></a>. Abélard tenait expressément +à les charger de cette opinion absolue que +les universaux n'étaient que des voix, ou que les +voix étaient les universaux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"></a><b>Note 109:</b><a href="#footnotetag109"> (retour) </a> On ne trouve ces noms de réalistes et de nominaux +que vers le milieu du XIIe siècle. (Johan. Saresb., epist. +CCXXVI.—<i>Metal.</i>, t. II, c. x.—Gautofred, a S. Vict., +<i>Carmina, Hist. litt.</i>, t. XV, p. 82.) La distinction +entre les deux opinions était même plutôt exprimée par celle de +<i>Dialectica</i> in re et in <i>Dialectica in voce</i>. +(<i>Herlman., restaur, abb. S. Martin Ternac.</i> Spicileg., +t. III. p. 889.—<i>Fragm. hist. franc, a Reg. Roberto</i>; +Bulæus, <i>Hist. univ. par.</i>, t. I, p. 443.—Voy. Aussi +plus haut, c. II, p. 66, 67.) On a appelé plus tard les nominaux +<i>verbales</i>, <i>formales</i>, <i>connetistæ</i>. (Morhof., +<i>Polyhist.</i>, t. II, t. II, c. XIII, p. 73.)</blockquote> + +<p>Soit que les adversaires de Roscelin eussent méconnu +sa doctrine, soit que ce fût un esprit violent, +capable d'adopter par réaction et de soutenir par entêtement +un paradoxe grossier, il faut bien savoir +qu'on lui a de son temps communément imputé un +nominalisme hyperbolique, un système invraisemblable +qui choque le sens commun<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup>110</sup></a>, et qui, hors des +sensations des choses individuelles, ne voit de réel +dans les genres et les espèces que des sons. Sa doctrine, +telle qu'on la représente, est quelque chose +de plus étroit, de plus forcé qu'aucun nominalisme +postérieur. En soutenant ce qu'il a soutenu, en mettant +les discours à la place des voix, Abélard croyait +donc se séparer réellement de Roscelin. Quoique, +dans les grammaires, les voix, <i>voces</i>, soient quelquefois +mises pour les mots ou <i>vocables</i>, cependant +ce nom désigne surtout dans le mot le son vocal +plutôt que la pensée ou la chose exprimée. Abélard +attache donc un grand prix à distinguer le discours +ou l'oraison, <i>sermo</i>, c'est-à -dire l'expression ou le +mot en tant qu'expressif, de la simple voix, et il +croit dégager une vérité importante en n'attribuant +l'universalité qu'au discours. Or, ici le discours étant +surtout considéré comme expression de l'idée, il s'ensuit +que la doctrine qui nous occupe est plus encore +le conceptualisme que le nominalisme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"></a><b>Note 110:</b><a href="#footnotetag110"> (retour) </a> Cf. Meiners, <i>De nomin. ac real. init.</i>, +<i>Soc. Gotting. Comment.</i>, t. XII, art. II, p. 28.—Salabert, +<i>Philos. nomin. vindicat.</i>, p. 12.</blockquote> + +<p>Mais Abélard se fait des objections. Comment +l'oraison peut-elle être universelle, et non pas la +voix, quand la description du genre convient aussi +bien à l'une qu'à l'autre? Le genre est ce qui se dit +de plusieurs qui diffèrent par l'espèce; ainsi le décrit +Porphyre<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup>111</sup></a>. Or, la description et le décrit doivent +convenir à tout sujet quelconque; c'est une règle +de logique, la règle <i>De quocumque</i><a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup>112</sup></a>, et comme le +discours et les mots ont le même sujet, ce qui est +dit du discours est dit des mots. Donc, comme le +discours, la voix est le genre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"></a><b>Note 111:</b><a href="#footnotetag111"> (retour) </a> <I>Isag.</I> II, et Boeth., <i>In Porph.,</i> +l. II, p.60. Cette définition est empruntée +aux Topiques, 1 I, c. v, sec. 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"></a><b>Note 112:</b><a href="#footnotetag112"> (retour) </a> <i>De quocumque prædicatur descriptio et +descriptum.</i> Voy. ci-dessus c. vi, p. 477.</blockquote> + +<p>Cette proposition est incongrue, <i>non congruit</i>; car +la lettre étant dans le mot, et par conséquent s'attribuant +à plusieurs comme lui, il s'ensuivrait que +la lettre est le genre. C'est que, pour que la description +ou définition du genre soit applicable, il +faut qu'on l'applique à quelque chose qui ait en soi +la réalité du défini, <i>rem definiti</i>; c'est la condition +de l'application de la règle <i>De quocumque</i>, et ici cette +condition n'existe pas. Le mot ne contient pas tout +le défini, il n'en a pas toute la compréhension, et il +n'est attribué à plusieurs, affirmé de plusieurs, <i>prædicatum +de pluribus</i>, que parce que le discours est +prédicable, <i>est sermo prædicabilis</i>, c'est-à -dire parce +que la pensée dispose des mots pour décrire toutes +choses.</p> + +<p>D'ailleurs, à soigneusement examiner la définition +du genre, ou du moins ce qu'on appelle ainsi, +elle n'est pas une définition, car elle ne signifie pas +que le genre soit ce qui s'attribue à plusieurs, mais +seulement que le genre est attribuable à plusieurs.</p> + +<p>On peut donc dire que le discours étant un genre, +et le discours étant un mot, un mot est le genre. +Seulement il faut ajouter que c'est ce mot avec le +sens qu'on a entendu lui donner. Ce n'est pas l'essence +du mot, en tant que mot, qui peut être attribuée +à plusieurs; le son vocal qui constitue le mot +est toujours actuel et particulier à chaque fois qu'on +le prononce, et non pas universel; mais c'est la signification +qu'on y attache qui est générale, en d'autres +termes, c'est la pensée du mot ou la conception; +toutefois Abélard ne se sert pas de ces dernières expressions, +mais il permet qu'on dise que le genre +ou l'espèce est un mot, <i>est vox</i>, et il rejette les propositions +converses; car si l'on disait que le mot est +genre, espèce, universel, on attribuerait une essence +individuelle, celle du mot, à plusieurs, ce qui ne +se peut. C'est de même qu'on peut dire: <i>Cet animal</i> +(hic status animal) <i>est cette matière, la socratité +est Socrate, l'un et l'autre de ces deux est quelque +chose</i>, quoique ces propositions ne puissent être +renversées.</p> + +<p>Abélard explique ainsi comment, lors même que +l'on se tait, lorsque les noms des genres et des espèces, +ne sont pas prononcés, les genres et les espèces +n'en existent pas moins. Car, lorsque je les nomme, +je ne leur confère rien, seulement je témoigne d'une +convention antérieure, d'une institution préalable, +qui a fixé la valeur du langage.</p> + +<p>Ces développements achèvent d'assurer les caractères +du nominalisme à la théorie d'Abélard; mais ce +qui prouve cependant qu'elle est quelque chose de +plus, c'est qu'après l'avoir exposée, procédant à la +détermination des questions écartées par la fameuse +prétermission de Porphyre, il examine à sa manière +la validité des concepts généraux, et résout cette +question comme il l'a déjà résolue dans le <i>De Intellectibus</i>.<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup>113</sup></a> +Il décide que, bien que ces concepts ne +donnent pas les choses comme discrètes, ainsi que +les donne la sensation, ils n'en sont pas moins justes +et valables, et embrassent les choses réelles. De sorte +qu'il est vrai que les genres et les espèces subsistent, +en ce sens qu'ils se rapportent à des choses subsistantes, +car c'est par métaphore seulement que les +philosophes ont pu dire que ces universaux subsistent. +Au sens propre, ce serait dire qu'ils sont substances, +et l'on veut exprimer seulement que les objets +qui donnent lieu aux universaux, subsistent. Les +doutes que ce langage figuré a fait naître sont la seule +source des difficultés qui semblent arrêter Porphyre<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup>114</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"></a><b>Note 113:</b><a href="#footnotetag113"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, t. I, c. vii.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"></a><b>Note 114:</b><a href="#footnotetag114"> (retour) </a> Abélard s'attache ainsi à interpréter les +expressions de Porphyre, ou plutôt prêtées par Boèce à +Porphyre, en telle sorte qu'il dénature parfois la question, +et prouve qu'il connaissait très-imparfaitement le caractère +et la portée qu'elle avait dans l'antiquité entre Aristote +et Platon. Ainsi il veut que ces mots: <i>sive in solis nudis +intellectibus posita sint</i>, signifient: les universaux +résultent-ils des seuls concepts indépendamment de la sensation, +c'est-à -dire, désignent-ils la chose sans quelque forme sensible? +Il se prononce pour l'affirmative, et ceci est admissible. Mais +il entend <i>sive corporlia sint aut incorporalia</i>, comme +s'il y avait: sont-ils discrets ou non? et il admet qu'ils +sont discrets ou corporels dans le gens figuré. Voy. t. I, c. ii, +p. 345.</blockquote> + +<p>Abélard réduit ces difficultés à de simples questions +de mots. Ainsi pour lui le dissentiment entre +Aristote et Platon venait seulement de ce que le +premier pensait que les genres et les espèces subsistent +par appellation dans les choses sensibles, +ou servent à les nommer en essence, <i>appellent in se</i>, +et que cependant ils sont hors de ces choses, en ce +sens qu'ils correspondent à des concepts, purs de +toutes formes accidentelles sensibles, ou, comme en +dirait aujourd'hui, à des idées abstraites qui ne +donnent pas les objets sous une détermination percevable; +tandis que Platon voulait que les genres et +les espèces fussent non-seulement conçus, mais subsistants +hors des sensibles, parce que les formes accessibles +aux sens ont beau manquer aux sujets, +ceux-ci n'en peuvent pas moins, en tant que conçus, +être soumis à de véritables jugements, et se +soutiennent à titre de conceptions de genres et +d'espèces. «Ainsi,» dit Abélard après cette trop +médiocre explication, «la différence n'est pas dans +le sens, quoiqu'elle semble se montrer dans les +termes.» Voilà comme il comprend le grand débat +sur l'existence des idées, ouvert comme un abîme +entre l'Académie et le Lycée. Au reste, je ne sais +si l'on trouverait aisément dans quelque philosophe +du XVIIIe siècle une appréciation plus juste ou plus +profonde.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, ce nouveau fragment de la +philosophie d'Abélard nous la montre sous un jour +nouveau, et lui restitue le caractère que lui attribue +la tradition historique. Nous venons de le voir nominaliste, +non pas à la manière de Roscelin, tel du +moins qu'il le représente, mais dans le sens où l'on +a coutume de prendre ce mot, et les historiens sont +plus qu'excusés d'avoir mêlé Abélard à ceux qui +n'ont reconnu qu'une existence verbale aux universaux. +Cependant ce serait là une expression incomplète +de sa doctrine. Il est évident, par tous les extraits +que nous avons donnés, que, s'il rapportait +au langage les genres et les espèces, c'était au langage +en tant qu'expression choisie et convenue d'une +pensée humaine<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup>115</sup></a>, et par conséquent, il est à proprement +parler conceptualiste. Puis, le conceptualisme +ne lui suffit pas, car lorsqu'il traite de la différence, +de la forme, de la manière enfin dont se produisent +les objets des universaux, on voit bien qu'il n'entend +passe borner à dresser une échelle intellectuelle; ce +sont les noms des genres et des espèces, et non les êtres, +bases des conceptions, des genres et des espèces, +non la nature de ces êtres, qu'il traite d'abstraction; +et il y a dans toute se philosophie une distinction +toujours présente entre la logique et la physique. +Dans la logique pure, les universaux ne sont que les +termes d'un langage de convention. Dans la physique, +qui est pour lui plus transcendante qu'expérimentale, +qui est se véritable ontologie, les genres et +les espèces se fondent sur la manière dont les êtres +sont réellement produits et constitués<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup>116</sup></a>. Enfin, entre +la logique pure et la physique, il y a un milieu +et comme une science mitoyenne, qu'on peut appeler +une psychologie, où Abélard recherche comment +s'engendrent nos concepts, et retrace toute +cette généalogie intellectuelle des êtres, tableau ou +symbole de leur hiérarchie et de leur existence +réelle<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup>117</sup></a>. On conçoit donc que les historiens et les +critiques se soient quelquefois mépris en exposant +et classant sa doctrine. Elle est complexe et ambiguë, +et présente plus d'un aspect a qui la veut +observer. Elle n'est pas la seule, au reste, qui sur +cette question soit difficile à saisir, et l'incertitude +avec laquelle on a de tout temps caractérisé sur ce +point les sectes et leurs chefs, est un fait remarquable. +Ainsi nous avons vu Abélard et Jean de Salisbury +rattacher la même doctrine, l'un au nominalisme, +l'autre au réalisme<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup>118</sup></a>. Le dernier, qui dédaigne +les nominaux, en sépare Abélard, et lui reconnaît +cependant une doctrine qui se distingue malaisément +de la leur. Pour son propre compte, il s'indigne +qu'on réduise à les universaux à des noms ou à +des pensées, et il les considère, d'après Aristote, +dit-il, comme des fictions de la raison, comme des +ombres de la réalité, se déclarant en cette matière, +non pour la doctrine la plus vraie, mais pour la plus +logique<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup>119</sup></a>. Geoffroi de Saint-Victor, qui montre le +dernier mépris pour les nominaux, attaque le réalisme +dans Gilbert de la Porrée, qu'il place au même +rang qu'Abélard, et traite d'insensés les disciples +d'Albéric, le plus ardent adversaire du nominalisme. +Pierre Lombard, qui passe pour l'élève d'Abélard, +<i>ce chef des nominaux</i>, est appelé <i>le prince des réalistes</i>. +Amaury de Chartres, condamné au concile de +Paris pour avoir renouvelé les erreurs d'Abélard, +avait soutenu des idées empreintes du réalisme particulier +de Scot Érigène, et Brucker les rattache au +platonisme, tandis que Buddée les dérive d'Aristote. +Ce même Brucker, d'accord avec Jean de Salisbury, +traite de réaliste Joslen de Soissons, que Dom Clément +soupçonne de nominalisme, et lorsque plus tard Guillaume +Occam argumentait contre le réalisme, il semblait +quelquefois réfuter Abélard. Il ne faut donc pas +s'étonner qu'il y ait quelque variation, quelque +obscurité dans le jugement que l'histoire de la philosophie +porte de la doctrine définitive du maître +d'Héloïse. Un grand nombre, avec Othon de Frisingen, +l'assimilent à la doctrine de Roscelin. D'autres +y voient le conceptualisme, que Brucker regarde +comme une déviation de l'hypothèse d'Abélard. Ce +conceptualisme est pour M. Cousin un nominalisme +inconséquent; c'est presqu'un réalisme pour +M. Rousselot qui, ainsi que Buhle, croit Abélard +plus près de Guillaume de Champeaux que de Roscelin. +Caramuel, outrant la même idée, l'avait +accusé d'avoir ressuscité le panthéisme<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup>120</sup></a>. Ainsi +Abélard, au gré des critiques et des interprètes, aurait +parcouru tons les degrés de toutes les doctrines +sur la question fondamentale de la scolastique; et +peut-être ces jugements si divers ont-ils tous quelque +vérité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"></a><b>Note 115:</b><a href="#footnotetag115"> (retour) </a> <i>Dialect.</i>, p. 351.—<i>Theolog. Christ.</i>, +p. 1317 et 1320.—<i>Glossulæ sup. Porph.</i>, ci-dessus, +p. 104.—Voy. aussi le chap. III, t. 1, p. 305.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"></a><b>Note 116:</b><a href="#footnotetag116"> (retour) </a> <i>De Gen. et Spec.</i>, p. 538, et ci-dess., +c. v, t. ii, p. 431, et la fin du c. ix.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"></a><b>Note 117:</b><a href="#footnotetag117"> (retour) </a> <i>De Intellectibus</i>, et le ch. vii du présent +ouvrage.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"></a><b>Note 118:</b><a href="#footnotetag118"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, c. viii, p. 18 et 35.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"></a><b>Note 119:</b><a href="#footnotetag119"> (retour) </a> <i>Metalog.</i>, t. II, c. xvii et xx.—<i>Pollcrat.</i>., +l. VII, c. xii.—Meiners à très-bien montré que Jean de Salisbury +se contredit sans cesse. (Ouvr. cit. <i>Soc. Goit. Comment.</i>, +t. XII, pars II, p. 33.—Petersen, Joh. Saresb. <i>Enthericus, +in comm.</i>, p. 101.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"></a><b>Note 120:</b><a href="#footnotetag120"> (retour) </a> Johan Saresb. <i>Metal.</i>, t. II, c. xvii.—Salaberi, <i>Philosophia nominal. vindicata</i>, præfat.—Brucker, <i>Hist. crit. philos.</i>, t. III, p. 688-695.—Budd. <i>Obser. select.</i>, +t. I, obs. xv, p. 197.—<i>Hist. littér.</i>, t. XV, p. 80.—Buhle, +<i>Hist. de la phil.</i>, introd., sect. iii, p. 689.—Degérando., +<i>Hist. comp.</i>, t. IV, c. xxvi et xxvii, p. 409, 414, et +595.—Rousselot, <i>Études sur la philos. du moyen âge</i>, +t. 1, p. 164 et 274, t. II, p. 24, 33, 48, 53 et 98, etc.</blockquote> + +<p>Voici, en effet, les principales propositions qui +peuvent être extraites des fragments de controverse +analysés dans ces trois chapitres.</p> + +<p>1° Les genres et les espèces ne sont pas des essences +générales qui soient essentiellement et intégralement +dans les individus, et dont l'identité n'admette d'autre +diversité que celle des modes individuels ou des +accidents; car alors le sujet de ces accidents, la substance +de ces modes étant identique, tous les individus +ne seraient qu'une seule substance, et l'humanité +serait un seul homme. (Contre le réalisme.)</p> + +<p>2° L'essence universelle n'existe pas davantage, +comme fond semblable et sans nulle différence, en +chaque individu; car alors chaque individu serait +l'espèce. En d'autres termes, l'espace n'existe pas +à titre d'essence dans chaque individu, ni le genre +dans chaque espèce; car alors toute espèce serait le +genre, tout individu serait l'espèce. (Contre le réalisme.)</p> + +<p>3° Le genre ou l'espèce ne peut être une essence +proprement dite, c'est-à -dire une chose réelle; car +l'espèce ou le genre se dit de l'individu. On dit: +Socrate est homme ou animal; et une chose ne peut +être affirmée d'une autre chose, car ce serait prétendre +qu'une chose est une autre chose qu'elle-même. +<i>Res de re non prædicatur</i>. (Nominalisme.)</p> + +<p>4° Si les genres et les espèces ne sont pas des essences +universelles tout entières dans chacun, ou +identiques dans chacun, ce ne sont pas pour cela des +mots, de simples voix; car l'essence du mot ou terme +vocal n'est pas l'essence du genre ou de l'espèce. Le +mot, en tant que mot, a des propriétés qui répugnent +à la nature du genre on de l'espèce. La définition +du mot en lui-même ne peut être celle du +genre ou de l'espèce on elle-même. (Contre le nominalisme.)</p> + +<p>5° Ce qu'on peut dire, c'est que lorsqu'on nomme +les genres et les espèces, lorsqu'on prononce, ou +même que l'on conçoit les noms généraux, on pense +et l'on veut penser une affirmation commune a plusieurs; +or ce qui s'affirme de plusieurs étant la définition +de l'universel, il s'ensuit que les genres et +les espèces sont des noms d'institution humaine et +que les universaux dépendent du langage. (Nominalisme.)</p> + +<p>6° Mais ce langage est l'expression de la pensée, +les universaux sont donc des pensées: ils signifient +les conceptions par lesquelles l'esprit ramène les +semblables à l'unité, en faisant abstraction de leurs +différences. La conception des choses universelles est +une des prérogatives de l'intelligence. (Conceptualisme.)</p> + +<p>7° Ces concepts, recueillis de sensations diverses, +ces unités intellectuelles représentent des choses qui +ne sont pas, ou qui sont autrement dans la réalité +quo dans la pensée, puisque le concret diffère de +l'abstrait, et ils ne décrivent les objets que tels que +les veut l'esprit. (Nominalisme.)</p> + +<p>8° Ils ne sont pas pour cela vains et faux, ils sont +la collection des caractères communs de certaines +multitudes, ils sont eux-mêmes des notions collectives. +(Conceptualisme.)</p> + +<p>9° Ces notions collectives sont prises des caractères +réels d'individus réels; ces concepts, sans être parfaitement +identiques à toute la réalité, se fondent +sur la réalité. (Réalisme.)</p> + +<p>10° Pour connaître ce qu'il y a de réalité dans les +universaux, il faut les étudier dans les réalités incontestées +dont ils sont, les collections; ces réalités +sont les individus. En étudiant, en décomposant l'individu, +on atteindra les éléments réels de l'espèce +et du genre. (Problème de l'individuation.)</p> + +<p>11° L'individu est composé de forme et de matière; +la matière de l'homme est l'humanité, la forme +l'individualité. Celle-ci n'existe pas hors de l'individu, +puisque dès qu'elle existe, elle le réalise; +elle n'existe que combinée a la matière. La matière, +qui peut également exister avec telle ou telle indivirtualité, +n'existe cependant pas actuellement sans +aucune; elle se retrouve, non pas la même, mais +analogue, non pas identique, mais semblable, dans +tous les individus de même nature, et c'est sa similitude +qui constitue toute l'identité de l'espèce, +comme c'est la forme individuelle qui diversifie la +matière de l'espèce. (Théorie de l'individuation.)</p> + +<p>12° La collection de toutes les matières, de toutes +les formes individuelles est une collection de réalités +qui n'existent point par elles-mêmes isolément et +séparément; elle n'en est donc pas, dans la réalité +actuelle, exclusivement composée, de telle sorte que, +composée de réalités, ou réelle dans ses éléments +propres, elle n'y peut être réduite que par la pensée +et n'existe ainsi réduite qu'à l'état de conception et +d'expression. (Conceptualisme réaliste.)</p> + +<p>13° L'individnation est le type de la constitution +des espèces, de celle des genres; partout matière +semblable en nature, mais numériquement diverse +dans ses combinaisons avec la forme. Ainsi, dans +les individus, la matière est l'espèce, collection des +matières <i>individualisées</i>; dans les espèces, la matière +est le genre, collection des matières <i>spécifiées</i>; +dans le genre, la matière est un genre supérieur ou +suprême, collection des matières <i>généralisées</i>.</p> + +<p>14° A chaque degré, cette matière similaire, mais +non pas numériquement identique, est le véritable +universel, universel réel, en puissance réel à lui +seul, en acte réel en combinaison. (Réalisme.)</p> + +<p>15° Comment l'être que par la pensée nous concevons +ainsi constitué est-il réellement et physiquement +constitué? Les éléments, principes immédiats +de tous les êtres, sont-ils dans la matière, +sont-ils dans la forme; sont-ils à la fois matière et +forme, et, dans tous ces cas, comment peuvent-ils +encore être avec propriété appelés éléments? Les +particules plus ou moins simples conçues par l'analyse +ne sont que des éléments improprement dits, +des éléments provisoires. Ce sent des corps composants +affectés de certaines propriétés non communes +à tout composé. Le véritable élément de la matière +du corps, c'est la pure essence, celle-là est proprement +un universel, car elle est informe et indéterminée. +Mais tout ceci n'est dit et ne doit être entendu +que des choses sensibles, et n'est pas applicable aux +substances spirituelles dont la physique ne traitait +pas. (Ontologie physique.)</p> + +<p>16° Dans les substances corporelles, la pure essence, +cet universel apte à toutes les formes, reçoit +ces formes dans toutes ses parties, et ces parties, +chacune ainsi composée, constituent un tout composé. +Ce tout est successivement affecté de certaines +formes qui le font passer à l'état de genre, d'espèce, +d'individu. Mais, en même temps, ses parties sont +affectées les unes de certaines formes, les autre de +certaines autres, qui ne sont pas celles de la totalité, +et qui font des parties élémentaires différentes +de nature. (Physique ou ontologie.)</p> + +<p>17° La forme, qui on se joignant à la matière, +produit successivement le genre, l'espèce, l'individu, +est en général la différence qui diversifie le +semblable. C'est surtout à ce qui transforme le genre +en espèce que s'applique ce nom de différence. La +différence n'est pas une simple qualité, elle n'est +pas non plus par elle-même une substance, car il n'y +a point de substance sans matière. Elle est la forme +simple, la forme proprement dite. La forme simple +est celle qui constitue une nature. (Idéalisme platonique.)</p> + +<p>18° La matière de la substance est la pure essence, +être en puissance, indéterminé pur, universel +sans forme, et accessible à toutes les formes. +L'essence de la substance, c'est d'être; elle n'a pas +d'autre <i>quiddité</i>. (Idéalisme au point de vue logique, +spinozisme au point de vue ontologique; hégélianisme au +point de vue de la doctrine de l'identité de +la logique et de l'ontologie.)</p> + +<p>Faut-il admettre, en effet, ce vaste et incohérent +ensemble de doctrines dans la tête d'un seul homme, +et la philosophie d'Abélard est-elle le chaos? Nous +ne le pensons point. Sans doute, les nécessités de +la polémique l'entraînent parfois a des assertions +peu conciliables entre elles, et l'esprit de la dialectique, +qui, jouant avec les mots comme avec des signes +d'algèbre, perd souvent de vue la réalité, a pu +souvent lui dicter des raisonnements qui sont de +pures formes logiques, sans application et sans valeur +pour la science des choses. Mais il nous paraît +cependant que la cohérence se rétablit entre ses idées, +si l'on y rétablit l'ordre, et si l'on distingue les points +de vue successifs dans lesquels il s'est placé pour considérer +la question. Ces distinctions, il ne s'en rendait +peut-être pas bien compte; cet ordre, il n'aurait +peut-être pas su l'établir par lui-même. La méthode +était inconnue aux philosophes de cet âge, et celui-ci +en aurait eu grand besoin pour éclaircir et justifier +l'éclectisme qu'il a porté dans la discussion des +universaux. Réfutant tout, empruntant de tout, +Abélard me paraît en effet avoir procédé en éclectique.</p> + +<p>Pour lui, ce qu'il y a de vrai du nominalisme, +c'est, non que les universaux sont des voix, mais +qu'ils existent comme universaux par le langage et +expriment des conventions de l'esprit.</p> + +<p>Ce qu'il y a de vrai du conceptualisme, c'est que +l'esprit conçoit les objets qu'il a perçus, en ramène +la diversité à l'unité par les ressemblances, et recueille +dans les individus la pensée commune qui +est le genre et l'espèce.</p> + +<p>Ce qu'il y a de vrai dans l'individualisme de Roscelin, +c'est que la réalité en acte est toujours particulière, +et que la substance proprement dite n'est +jamais en fait universelle.</p> + +<p>Ce qu'il y a de vrai dans le réalisme, c'est que +les genres et les espèces sont des collections formées +d'individus réels en vertu de leur réelle communauté +de nature.</p> + +<p>Ce qu'il y a de vrai de la doctrine de l'indifférence, +c'est qu'il existe dans tous les individus d'une même +nature un élément commun, la matière, ce non-différent +ou ce semblable dans tous, diversifié par +les formes individuelles.</p> + +<p>Ce qu'il y a de vrai dans la doctrine des essences +universelles, c'est que cette matière, semblable dans +tous les êtres, et qui ne diffère que numériquement, +est par la communauté de ses caractères, par l'identité +de ses effets, un universel réel, quoiqu'il ne soit +jamais séparé d'une forme qui le particularise.</p> + +<p>Ce qu'il y a de vrai dans l'idéalisme<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup>121</sup></a>, c'est que la +forme qui n'est ni matière, ni genre, ni substance, +est cependant l'élément, réel et formateur de l'essence, +et subsiste avec un caractère de détermination, +une constance d'efficacité qui suppose une +permanence supérieure aux changements et aux +accidents successifs de la matière sensible; tandis +que la matière première ou la pure essence, base +primitive de toute matière postérieure, subsiste +comme quelque chose de durable, d'identique, +d'indéterminé, d'inaccessible aux sens en dehors +des formes, et partant d'incorporel, mais d'accessible +à toutes les formes et de nécessaire indistinctement +à toutes les choses existantes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"></a><b>Note 121:</b><a href="#footnotetag121"> (retour) </a> J'entends par ce mot la doctrine qui donnait +une certaine existence à des dires indéfinissables qui +n'étaient ni abstraction, ni substance spirituelle, +ni substance sensible, et que la scolastique était sans +cesse portée à réaliser; doctrine qu'on peut également +appeler un platonisme altéré, ou un aristotélisme imparfait.</blockquote> + +<p>Voilà en substance ce qu'Abélard a recueilli dans +tous les systèmes qu'il a critiqués; c'est bien là un +éclectisme, seulement l'auteur n'en a pas une conscience +distincte, il ne l'établit pas systématiquement; +on y rencontre même çà et là des lacunes ou +des incohérences, car un esprit qui pèche par la méthode +et par l'observation psychologique ne s'élève +pas toujours, malgré ses efforts, à l'éclectisme et +s'arrête au syncrétisme. Cependant il y a plus que +de la sagacité, il y a de l'étendue d'esprit dans ce +travail de conciliation de toutes les doctrines sur les +universaux, et de plus, on y peut entrevoir et dégager +une idée originale qui en distingue et caractérise +l'auteur entre tous les chefs d'école qu'il a +soumis à sa pressante inquisition.</p> + +<p>Nous craignons l'ennui des redites, et cependant +nous ne pouvons nous refuser un dernier mot sur +une question qui a fait presque toute la renommée +philosophique d'Abélard, et peut-être tout le malheur +de sa théologie. Il nous est à coeur de faire bien +saisir sa pensée et la nôtre, et de fixer le caractère +définitif de sa doctrine.</p> + +<p>Suivant les meilleures autorités, ce caractère est, +à tout prendre, celui du nominalisme. Faut-il souscrire +à ce jugement? Non, Abélard ne fut pas nominaliste, +s'il faut, pour l'être, croire avec Roscelin +qu'il n'y a dans le genre et l'espèce que des noms, +et que rien n'est réel dans l'individu que l'individualité; +s'il faut croire que les qualités, pour n'être pas +matériellement, objectivement séparables des substances +individuelles, ne sont que des mots; s'il faut +croire que les parties, quand elles ne sont pas des +individus, sont aussi verbales, aussi vaines que les +espèces et les qualités; s'il faut croire enfin que hors +du langage aucune abstraction n'est rien.</p> + +<p>Mais il fut nominaliste, si, pour mériter ce titre, +il suffit de n'être pas réaliste, s'il suffit d'ignorer ou +de rejeter la doctrine platonicienne des idées, s'il +suffit de ne pas admettre des essences générales subsistant +essentiellement soit hors des individus, soit +intégralement et distinctement dans les individus, et +de regarder qu'entre Dieu, l'âme et les individus, il +n'y a de numériquement réel que des conceptions, +qui sont des faits et non des êtres; s'il suffit enfin +d'imputer aux facultés et aux besoins de l'esprit +humain l'existence de genres, de qualités, d'abstractions +de toute sorte, posées séparément et indépendamment +des sujets effectifs qui ont donné naissance +à ces créations intellectuelles.</p> + +<p>La plupart des philosophes nos contemporains auraient, +je crois, de la peine à se défendre de penser +comme lui sur ce dernier point, et seraient fort embarrassés +d'attribuer une existence distincte à aucune +des abstractions de cette nature. Cependant beaucoup +d'entre eux se défendent du nominalisme et +donnent tort à Abélard dans sa grande controverse; +ils ne lui accordent d'avoir eu raison que contre les +abus du réalisme. Si nous pressons bien leur pensée, +nous avouerons qu'elle nous échappe, et nous osons +soupçonner que celle d'Abélard aurait bien pu leur +échapper en partie.</p> + +<p>Certes, M. Cousin ne confond point Abélard avec +Roscelin; il veut bien accorder que le grossier paradoxe +contre l'existence des parties était trop au-dessous +de ce grand esprit. Il reconnaît que le nihilisme +à peu près avoué des nominalistes absolus était étranger +à sa pensée, mais il laisse entendre qu'en dernière +analyse ce nihilisme aurait bien pu devenir, à l'insu +d'Abélard, le produit net de sa théorie, et il ne voit +dans le conceptualisme qu'un nominalisme tempéré, +sinon déguisé.</p> + +<p>Voici toutefois son principal argument: «Le +principe de l'école réaliste est la distinction en +chaque chose d'un élément général et d'un élément +particulier. Ici les deux extrémités également fausses +sont ces deux hypothèses: ou la distinction de +l'élément général et de l'élément particulier portée +jusqu'à leur séparation, ou leur non-séparation +portée jusqu'à l'abolition de leur différence, et la +vérité est que ces deux éléments sont a la fois distincts +et inséparablement unis. Toute réalité est +double.... Le moi... est essentiellement distinct +de chacun de ses actes, même de chacune de ses +facultés, quoiqu'il n'en soit pas séparé. Le genre +humain soutient le même rapport avec les individus +qui le composent; ils ne le constituent pas, c'est +lui, au contraire, qui les constitue. L'humanité +est essentiellement tout entière et en même temps +dans chacun de nous.... L'humanité n'existe que +dans les individus et par les individus, mais en +retour les individus n'existent, ne se ressemblent +et ne forment un genre que par le lien de l'humanité, +que par l'unité de l'humanité qui est en +chacun d'eux. Voici donc la réponse que nous ferions +au problème de Porphyre: πότεÏον χωÏιστά +(γÎνη) ή Îν τοϊς αίσθητοϊς. Distincts, oui; séparés, +non; séparables, peut-être; mais alors nous sortons +des limites de ce monde et de la réalité +actuelle<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup>122</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"></a><b>Note 122:</b><a href="#footnotetag122"> (retour) </a> Ouvr. inéd., introd., p. cxxxvi.</blockquote> + +<p>Ou notre méprise est grande, ou cette objection +se réduit à ceci: les différences qui séparent les +hommes des autres animaux sont réelles, ou, ce qui +revient au même, les ressemblances qui unissent les +hommes et manquent aux autres animaux, comme +celles qui leur sont communes avec les autres animaux, +sont également réelles. Il y a donc une nature +humaine, l'idée de la nature humaine n'est point +une hypothèse, une chimère; elle est fondée sur des +réalités, et puisqu'il y a des réalités au fond des +idées de cette sorte, c'est-à -dire au fond des idées +de genres et d'espèces, il y a un certain réalisme.</p> + +<p>Cela est vrai, si le réalisme signifie cette opinion +même, savoir que les idées de genres et d'espèces, +loin d'être des fictions ou de pures conditions subjectives +de notre pensée, sont l'expression intellectuelle +de faits positifs et certains. Ce réalisme-là +n'est que le contraire du scepticisme et de l'idéalisme. +Sur ce point, le sens commun est réaliste. +Mais, qu'on nous permette de le dire, ce n'est pas là +le réalisme. Le réalisme était plus hardi. Les idées +de genres et d'espèces, étant fondées sur des faits +réels, peuvent être appelées des idées réelles, et +en ce sens il est tout simple de dire abréviativement +que les genres et les espèces sont réels. Mais +sont-ils en eux-mêmes des réalités, c'est-à -dire +quelque chose d'autre que, d'une part, les faits réels +manifestés dans les individus, de l'autre, les conclusions +légitimes que nous induisons de ces faits réels, +généralisations nécessaires de l'intelligence. Le réalisme +est allé jusqu'à regarder les idées de genre et +d'espèce comme correspondant objectivement à des +essences, ontologiquement distinctes des individus +dans lesquels elles se manifestent.</p> + +<p>Sans doute, l'objection de M. Cousin ne va pas si +loin; c'est une réserve générale en faveur du platonisme; +c'est surtout l'expression d'une louable +crainte de donner accès ou prétexte au scepticisme. +Mais ce n'est en définitive qu'une réclamation incontestable +en faveur de la vérité de l'idée d'essence.</p> + +<p>Oui, il y a dans les êtres individuels autre chose que +de l'individualité. On peut, on doit dire sans subtilité: +il n'y a que des individus, et il y a quelque +chose de plus que des individualités. Ainsi, bien +qu'il n'existe en fait d'humanité que des hommes, +il est une essence qui s'appelle la nature humaine. +Mais la nature humaine ne se réalise que dans les +individus; dès que l'essence arrive à l'existence, +elle s'individualise. L'être en puissance peut être +général, l'être en acte est individu.</p> + +<p>Or maintenant, cette réalité des faits sur lesquels +se fondent les idées de genre et d'espace, cette vérité +de l'idée d'essence, Abélard l'a-t-il niée? Le conceptualisme +est-il condamné à la nier? je ne le pense +pas. Pour la nier, encore une fois, il faudrait dire: +il n'y a que des individus, et ils n'existent qu'en +tant qu'individus. Or il est possible que le nominalisme +ait dit cela, mais ce n'est point ce qu'a dit +Abélard. Il y a en effet deux hypothèses également +fausses, la séparation de l'essence et de l'individu, +et l'abolition de leur différence. Le réalisme est +tombé dans la première, et le nominalisme dans la +seconde. Mais Abélard n'a rien fait de cela; ce n'est +certes pas lui qui abolit la différence. Il n'a nié +comme faits aucun des fondements de la distinction +des genres et des espèces. Suivant lui, les seules +unités sensibles, les seules essences distinctes et +réelles sont en effet des individus; mais dans l'individu +humain, il y a ce qui est commun à tous les +animaux, c'est la matière ou le genre; il y a de plus +ce qui distingue les hommes des animaux et ce qui +est commun à tous les hommes: c'est la différence +spécifique ou la forme essentielle de l'humanité: de +là l'espèce. La matière et la forme sont les éléments +réels de l'humanité. D'où il résulte que la distinction +des genres et des espèces est réelle, et l'on voit +que loin de méconnaître les caractères communs qui +décèlent et constituent dans les individus une essence +on une nature spéciale, Abélard réalise, sous +le nom de forme essentielle, cet élément intégrant +et constitutif sans lequel il n'y aurait qu'une matière +indéterminée, ou des fragments infinis en nombre, +sans liaison, sans caractère assignable, une création +sans ordre, qui échapperait à la raison humaine.</p> + +<p>En effet, il y a ici, pour le répéter encore, deux +écueils à éviter: l'un, le réalisme absolu qui absorberait +l'individu dans l'être universel, et que je +n'hésiterais pas à nommer, avec Bayle, un spinozisme +non développé; l'autre, un nominalisme radical +qui serait au fond un individualisme absolu. +La formule de cette doctrine serait: «Il n'existe que +des substances distinguées par des accidents propres.» +Alors les caractères de l'animal, ceux de +l'homme ne seraient que des accidents fortuits de +ces fragments, ou plutôt de ces agrégats isolés que +nous appelons individus. C'est fictivement et vainement +que notre esprit comparerait et assimilerait ces +accidents, et qu'il se formerait ainsi des classes. Ces +classes, conceptions gratuites, n'auraient de réel que +leurs noms, et nous ne céderions, en les formant, +qu'à un penchant, à une fantaisie de notre esprit. +Au fond, il n'y aurait que des substances et des +accidents. Est-ce là le conceptualisme d'Abélard? +nullement; il a répété jusqu'à satiété que de la +substance en général à l'individu il y a des degrés, et +que ce n'est point par les simples accidents que l'on +peut combler la distance. Il s'est emparé d'une idée +aristotélique, la distinction de la matière et de la +forme, sans l'une ou l'autre desquelles il n'existe +rien, et il a posé comme réalités, comme éléments +nécessaires de l'être, la matière (genre); la forme +spécifique (différence, espèce); enfin la forme propre +(individu); mais toutes ces choses ne sont +séparables qu'en puissance.</p> + +<p>Un contemporain, et probablement un disciple +d'Abélard, a décrit dans quelques fragments précieux +la vraie doctrine de son maître. Il l'a ramenée +avec, raison à un seul point, la forme. C'est la place +et le rôle qu'Abélard donne à la forme, qui font le +caractère et la valeur de son système. Nous la résumerons +une dernière fois d'après cet interprète anonyme<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup>123</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"></a><b>Note 123:</b><a href="#footnotetag123"> (retour) </a> <i>De Intellectibus</i>, In fine, p. 404</blockquote> + +<p>Un principe a été posé: «Tout ce qui est est ou +substance ou accident.» Ce principe est faux. Il +exprime une division qui ne suffit pas, comme on +dit en logique, c'est-à -dire qui n'embrasse pas toute +la réalité. Si elle était complète, en effet, il faudrait +que la rationnalité, qui apparemment n'est pas substance, +fût accident. Accident, son absence ou sa +présence dans l'homme serait indifférente, et par +conséquent l'homme réduit à l'animal sans raison +serait encore un homme. La division exprimée par +le principe ne serait donc plausible qu'à la condition +d'entendre l'accident d'une manière large, et de +donner ce nom à tout ce qui est attribut de la substance +à un titre quelconque. Alors la forme, le propre +seraient des accidents; mais il faudrait toujours +distinguer parmi ces accidents, et l'on serait obligé +de désigner certains d'entr'eux par le nom presque +contradictoire d'accidents essentiels.</p> + +<p>Telle serait la rationnalité. Elle est mieux distinguée, +quand on dit qu'elle est une forme. La forme, +c'est l'accident ou mode dont le retranchement,—je +parle le langage aristotélique,—<i>corrompt</i> la substance +dont elle est un des constituants; c'est-à -dire +fait sortir une substance de la classe où elle est placée +pour la faire passer dans une autre. Retranchez +la raison à l'homme, l'homme est <i>corrompu</i>, lisez +<i>dénaturé</i>; il n'est plus que l'animal. En langage moderne, +il perd son essence.</p> + +<p>Ceci amène et éclaire la question suivante: les +formes sont-elles des essences?</p> + +<p>Les uns veulent qu'elles soient universellement +des essences. Soit, mais alors, comme Socrate est un, +ce qu'ils ne peuvent refuser d'accorder, il a l'unité. +L'unité de Socrate est une, elle a donc l'unité pour +forme substantielle, et celle-ci une autre, et ainsi à +l'infini. On s'en tire en admettant je ne sais quelle +réciprocité, <i>nescio quam reciprocicationem</i>. L'unité +de Socrate est la forme de celle de Platon, celle de +Platon la forme de celle de Socrate; c'est-à -dire qu'on +ne peut éviter ou qu'une seule et même essence soit +la forme individualisée de plusieurs, ou qu'elle soit +réciproquement ce qui reçoit et ce qui donne la +forme. Enfin, toutes les formes étant des essences, +chaque individu, un par lui-même, a son unité, ou +chaque unité sujet a son unité forme, c'est-à -dire sa +semblable dans une autre essence, puisque la forme +est aussi une essence: il suit qu'il y a plus d'unités +que de semblables; or, il doit y avoir autant de semblables +que d'unités. Mais si l'on ajoute les semblables +des unités formes, qui, étant essences, doivent aussi +avoir chacune la leur, il se trouve qu'il y a plus de +semblables que d'unités; et le tout donne un résultat +absurde. Car il s'ensuivrait qu'il y a plus d'unités +que d'unités, et plus de semblables que de semblables. +Tout cela est un non-sens.</p> + +<p>Les autres ne veulent point admettre d'essences +hors de la substance; ceux-ci seront obligés de dire, +et peut-être avec raison, que les vertus, les vices, +les couleurs ne sont pas quelque chose. C'est aux +sages d'en juger, dit notre anonyme, et il passe +outre.</p> + +<p>Mais il ajoute qu'il n'y a plus qu'une troisième +opinion; c'est celle qui entend que certaines formes +soient des essences, et certaines autres non. «Ainsi +le veulent Abélard et les siens, qui portent la clarté +dans l'art dialectique, parce qu'au lieu de l'embrouiller, +ils le scrutent avec le soin le plus scrupuleux<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup>124</sup></a>. +Pour eux, les seules formes qui soient des +essences sont certaines qualités<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup>125</sup></a> qui sont dans les +conditions suivantes. 1° Il faut qu'elles soient dans +le sujet, en telle sorte que le sujet ne suffise pas +pour qu'elles existent. Par exemple, le sujet suffit à +l'existence des quantités. 2° Qu'une disposition de +parties ne soit pas nécessaire à leur existence, +comme il faut une disposition de parties, réciproque +entre les parties du doigt pour qu'il soit +courbé, commune au sujet et au siège pour qu'un +homme soit assis. 3° Qu'elles n'existent pas dans le +sujet, grâce à quelque objet extrinsèque, en sorte +qu'elles ne puissent exister seules, comme la propriété +qui consiste pour un homme à posséder un +boeuf ou un cheval. 4° Que pour les écarter, il ne +soit pas nécessaire d'ajouter une substance au sujet, +comme pour écarter l'inanimation, il faut ajouter +au sujet une substance, l'âme.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"></a><b>Note 124:</b><a href="#footnotetag124"> (retour) </a> «Sicut Abælardus et sui, qui artem dialecticam +non obfuscando, sed diligentissime perscrutando dilucidant.» +(P. 490.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"></a><b>Note 125:</b><a href="#footnotetag125"> (retour) </a> <i>Quasdam qualitates. Qualités</i> doit +être entendu ici largement, à la manière +moderne, dans le sens de modes en général, et non dans le sens +technique d'espèces de la catégorie de <i>qualité</i>.</blockquote> + +<p>Voilà les quatre conditions auxquelles une qualité +ou plutôt un attribut du sujet est non-seulement +une forme, mais une essence, d'un seul mot, +une forme essentielle.</p> + +<p>Cet exposé remarquable montre que, loin d'être +nominaliste, ou même conceptualiste à la manière +des modernes, Abélard admet qu'il y a essence et +réalité même hors de la substance, n'entendant par +ce dernier mot que le <i>substrat</i> du sujet individuel. +En outre de la substance, il admet quelque chose qui +n'est pas le simple accident. La substance étant la +matière, c'est-à -dire ici le fond de l'être, il faut à +ce fond une forme pour qu'il ait une nature spéciale; +cette forme qui en fait l'essence est elle-même une +essence. Toutes les formes ne sont pas dans ce cas. +La forme essentielle est celle-là seulement que le +sujet ne produit pas de lui-même, et qui n'a besoin +pour être, d'aucune disposition, d'aucun objet étranger, +pour s'anéantir, de l'addition d'aucune substance.</p> + +<p>La différence spécifique est une forme essentielle, +mais elle ne forme de véritables espèces que dans la +catégorie de la substance, sans être elle-même une +espèce de cette catégorie. Aux divers degrés de cette +catégorie sont les divers degrés de l'être véritable, +par lesquels la substance, être en puissance, arrive +à l'être en acte. Ces degrés forment la gradation des +essences.</p> + +<p>Un dernier jugement sur cette doctrine.</p> + +<p>Si l'on s'arrête au langage, elle se défendra mal. +La distinction de la matière et de la forme ne s'est pas +soutenue <i>in terminis</i>. Qu'est-ce qu'une forme essentielle, +ou du moins quelle sorte d'être est cela? Le +mode d'existence en est pour le moins aussi difficile +à concevoir que celui des idées de Platon. Aristote +ne peut sauver l'existence de ses formes qu'à l'aide +de la distinction de la puissance et de l'acte; mais +de l'être en puissance, cela se résout au vrai dans les +conditions de l'être, par conséquent dans les conceptions +de l'esprit. Des conceptions de l'esprit fondamentales, +nécessaires, primordiales, qu'est-ce autre +chose que des idées éternelles? On peut dire, à mon +sens, contre Aristote tout ce qu'il a dit contre Platon, +et l'on voit que les modernes sont plus conceptualistes +qu'Abélard.</p> + +<p>Cela veut-il dire que les modernes sont nominalistes?</p> + +<p>Écartez le langage de notre scolastique, et vous +trouverez peut-être que sa doctrine serait aujourd'hui +exposée dans ces termes. L'expérience ne manifeste, +l'intelligence ne conçoit que des êtres individuels, +comme étant en pleine possession de l'existence. Les +genres, les espèces ne sont, au positif, que des collections +d'individus; dans l'individu, le sujet de +l'existence est la substance; toute substance est individuelle; +elle est substance, c'est-à -dire qu'elle est +l'un et l'être, pour dire comme les Grecs. Mais +quel <i>un</i>, mais quel <i>être</i> est-elle? Elle est telle et non +pas telle. Ce qu'elle est ainsi, c'est ce qu'on appelle +son essence. La substance, considérée en elle-même, +par abstraction ou en puissance, n'a pas d'essence; +mais en acte ou en réalité, mais dès qu'elle existe, +elle a ou plutôt elle est une essence. Point de substance +sans essence. Tout ceci répond à la théorie de +la matière et de la forme.</p> + +<p>L'essence, pour l'esprit qui ne fait que concevoir +la substance et ne la connaît pas, se représente +comme une qualité. <i>Quid</i> n'est connu que comme +<i>quale</i>, mais est conçu comme <i>quid</i>. L'essence est-elle +donc pour cela la qualité en général, ou se compose-t-elle +de toutes les qualités du sujet de l'existence?</p> + +<p>Comme substance, ce sujet est un, lui, et pas un +autre, c'est là l'individualité; comme essence, il +est de telle ou telle nature. Cette nature déterminée +ne se détermine pour nous que par les qualités que +nous percevons ou induisons dans le sujet; mais ces +qualités diverses ne peuvent être ni confondues entre +elles, ni rangées sur la même ligne: elles sont toutes +réelles, mais il en est de constitutives, il en est +d'accessoires, et parmi les constitutives, les unes +sont communes à un plus grand nombre d'êtres, les +autres à un nombre moindre. Il y en a d'universelles, +c'est-a-dire de communes à tous les êtres; il y en a +de tellement particulières qu'elles sont exclusives. +Entre ces deux extrêmes se placent divers degrés; à +ces degrés correspondent de certains groupes de qualités +constitutives; les qualités constitutives sont dites +essentielles en ce qu'elles constituent l'essence.</p> + +<p>Les qualités sont donc essentielles ou ne le sont +pas.</p> + +<p>Lorsque l'esprit embrasse tous les êtres dans leur +universalité, il leur trouve un certain nombre de +caractères communs; ces caractères sont plus que +des modes, plus même que des attributs. Si nous les +appelons attributs ou modes, c'est par un besoin de +notre esprit, qui ne connaît directement les êtres +que par leurs qualités; mais ces attributs improprement +dits sont plutôt des conditions ou des principes +d'existence déterminée. C'est par eux que tes êtres +sont des êtres.</p> + +<p>Dans cette universalité des êtres, des différences +apparaissent, c'est-à -dire des attributs différents, et +cependant communs encore à plusieurs, mais en plus +petit nombre. Les plus communs après les conditions +universelles constituent les essences plus générales. +Entre ces caractères communs, on distingue encore +de certaines différences, et l'on conçoit des essences +moins générales; ainsi d'essences en essences, on +arrivé à l'essence la moins générale, à savoir la substance +individuelle; mais cette substance individuelle +porte encore des caractères communs à bien d'autres +substances individuelles, elle a de nombreuses ressemblances. +De même que la considération des différences +nous a fait descendre de l'universalité des +êtres à l'individualité de l'être, la considération des +ressemblances nous ferait remonter de l'individualité +à l'universalité.</p> + +<p>C'est ainsi que les êtres se représentent à l'esprit +humain, qui en forme et en ordonne la conception. +Mais ces classifications, qui sont certainement conçues, +ne sont-elles que des conceptions? L'affirmative +serait la réponse insensée du scepticisme. Ne +lui on déplaise, ces classes sont certainement fondées +sur des faits réels. Ni l'observation, ni la raison +qui les a reconnues, ne nous forgent des mensonges. +Mais ce n'est pas tout que de porter sur des +faits réels; les conceptions des essences, plus ou +moins communes, plus ou moins particulières, donnent +lieu à une distinction fondamentale. Il en est +qui, sans être illusoires, n'ont rien d'essentiel; il en +est d'essentielles. Celles-ci reposent sur les caractères +dominants dont l'ensemble forme dans notre +pensée la nature des êtres. Ces différences fondamentales +révèlent et constituent les véritables essences, +ou les grandes et naturelles divisions de +l'ensemble des êtres. Ces différences sont assez nombreuses; +mais dans le nombre on doit distinguer +celles que voici. Dans l'ensemble des êtres accessibles +aux sens d'abord se montrent certains caractères +généraux, communs à tous, et auxquels participe +toute la masse inorganique, substance confuse +qui ne se distingue de ce qui est plus général qu'elle +que par l'attribut qui la rend sensible et que Descartes +a nommé l'étendue. Si vous en retranchez la +masse inorganique, vous aurez le règne organique +(espèce dont l'être étendu est le genre); si vous en +retranchez tout l'être inanimé, il vous reste l'être +animé (le genre animal); si vous retranchez ce qui, +parmi les animés, n'a pas la raison, il vous restera +l'animal raisonnable ou l'homme (espèce humaine); +et si, dans la totalité des animaux raisonnables, vous +distinguez substance par substance, vous avez l'individu. +Or, parler ainsi, c'est concevoir qu'il y a +une essence déterminée par chaque groupe d'attributs +communs, une nature étendue, une nature +organique, une nature animale, une nature humaine, +une nature individuelle. On appelle aujourd'hui +nature ou essence, ce qu'au temps d'Abélard +on appelait genre ou espèce, matière ou forme; mais +le fond des idées n'a pas sensiblement varié.</p> + +<p>Et lorsqu'il essaie, pour profondément distinguer +l'espèce de tout le reste, de déterminer à quelles +conditions la forme est une essence, il entreprend un +travail difficile, et il fait plus que les philosophes +modernes qui se sont bien hasardés (non pas tous) à +reconnaître qu'il y a telle chose que l'essence, mais +dont aucun ne s'est aventuré à dire ce que c'est. +Ajouter, comme Abélard, que les essences véritables +ne se rencontrent que dans la catégorie de la substance, +et que la forme spécifique est en dehors de +toute catégorie, et surtout n'est à aucun titre dans +celle de la qualité, c'est assurément traduire, avec +l'exactitude scientifique de son art, cette pensée, que +les qualités essentielles sont irrévocablement distinctes +des qualités accidentelles, et que les essences +ne sont pas de pures conceptions.</p> + +<p>Nous avons peut-être passé la mesure dans cette +exposition de la doctrine d'Abélard sur les universaux. +C'est qu'elle nous paraissait encore incomplètement +connue, faute d'avoir été complètement +restituée. Il en est en effet de cette doctrine comme +de presque toutes les opinions de son auteur; elle +a disparu avec lui. Il y a peu de philosophes, +dont le nom ait été plus célèbre et les doctrines +plus oubliées. Le temps n'a respecté que sa gloire. +Soit que l'envie, le despotisme ou la peur aient +détruit ou laissé se perdre ses livres, soit que ceux +qui ont profité de ses idées aient pris soin d'en dissimuler +l'origine, cet homme, qui eut tant de disciples, +n'a pas laissé d'école, et quoiqu'on ne puisse +douter qu'il n'ait exercé une influence prédominante +sur l'enseignement, sur les études, sur la +destinée de la philosophie, il n'a point fondé de +philosophie. D'innombrables sectes ont aussitôt après +lui couvert le sol gaulois, et l'on n'a plus parlé de +lui que comme on parle d'un brillant météore qui +éblouit et qui s'éteint. Il y a de l'injustice dans cet +oubli, et lorsqu'au XIIIe siècle on voit la querelle +des universaux se perpétuer, mais aussi s'éclaircir +et s'étendre, on peut aisément retrouver plus d'une +idée, plus d'un raisonnement qui vient d'Abélard, +ou que ses successeurs ont laborieusement découvert +après lui au lieu de le lui emprunter. On sait que les +réalistes et les nominaux se ravirent alternativement +le crédit et l'influence, et que la puissance des uns +et des autres, celle des première surtout, prit souvent +les formes de la tyrannie. On tient en général +qu'Albert le Grand et saint Thomas d'Acquin furent +réalistes, et leurs partisans venaient s'allier à Jean +Duns Scot lui-même, lorsqu'il fallait combattre les +nominaux. Peut-être que ceux-ci auraient succombé, +si Occam n'eût glorieusement relevé leur drapeau, +et, donnant au système l'ordre et la clarté, n'eût +décidément rétabli leur influence, reconnue enfin et +assurée par la protection du pouvoir politique. Les +maîtres de l'école de Paris, Jean Gerson et Pierre +d'Ailly, furent nominaux<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup>126</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"></a><b>Note 126:</b><a href="#footnotetag126"> (retour) </a> Albert. Magn., <i>De Intellect. et intelligib.</i>, +l. I, c. II.—<i>Metaph. comment.</i> IV.—M. Rousselot +prouve assez bien qu'Albert était moins réaliste +que conceptualiste à la manière d'Abélard. (<i>Études sur +la philos. du moyen âge</i>, t. II, c. XIV, p. 210 et suiv.) +Il est moins heureux, lorsqu'il essaie la même +démonstration à l'endroit de Saint Thomas. (<i>Ibid.</i>, +p. 256 et 205.) Saint Thomas, sur la question des idées, +incline au platonisme: (<i>Summ. theol.</i>, para I, +quest. V, LV, et LXXXV.) Le réalisme de Scot ne peut +être nié. (Rousselot, t. III, c. XVIII, p. 13 et +suiv.—Meiners, <i>De nom. et real. init.</i>, ouv. Cit., +p. 37.—Salabert, <i>Philos. nom. vind., praefat.</i>, sec. V.)</blockquote> + +<p>Il est remarquable que cette doctrine, quoique +tolérée souvent, et parfois protégée par l'Église, lui +redevenait de temps en temps et comme périodiquement +suspecte, au point d'être persécutée par le saint-siége, +et qu'elle s'allia maintes fois avec une manière +libre de penser, soit sur les matières de +théologie, soit au moins sur les doctrines de la cour +de Rome. L'esprit d'Abélard, à travers beaucoup +de transformations, se reconnaît et s'aperçoit encore +dans les écoles gallicanes, et, osons le dire, dans +la philosophie nationale.</p> + +<p>La science moderne peut, en général, être regardée, +comme nominaliste. «La secte des nominaux,» +dit Leibnitz, «est la plus profonde des +sectes scolastiques, et celle qui s'accorde le mieux +avec la méthode de la philosophie réformée de nos +jours.» Descartes ne place point «hors de notre +«pensée toutes ces idées générales que dans l'école +on comprend sous le nom d'universaux.» Locke +et son école ont professé le nominalisme conceptualiste; +Hobbes, Berkeley, Hume, le nominalisme +pur; et, sur ce point, les Écossais, surtout Dugald +Stewart, ont enchéri sur les opinions de Locke, eux +qui se séparent de lui si volontiers<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup>127</sup></a>. Le conceptualisme +est peut-être le vrai nom de la doctrine de +Kant, et ce n'est qu'après lui que la philosophie +allemande a pris ces formes alexandrines qui la rapprochent +du réalisme du moyen âge. La doctrine de +l'identité absolue, qui ne distingue plus l'ordre de la +connaissance de l'ordre de l'existence, efface ou +supprime toute controverse sur les universaux, en +confondant l'être et la pensée, le particulier et le +général, le fini et l'infini. M. de Schelling s'est fait +gloire de renouveler le spinozisme qu'on imputait au +réalisme pour l'accabler; Hegel a courageusement +érigé les degrés logiques en phases de l'être, et professé +que toute pensée réalise, au point que l'être +n'est pleinement réel qu'autant et en tant qu'il se +pense<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128"><sup>128</sup></a>. Pour Hegel, toute opposition entre les différents, +que dis-je! entre les contradictoires, n'est +qu'une passagère apparence. Mais il faut convenir que +rien plus qu'une telle doctrine n'a été jusqu'à ces +derniers temps contraire aux méthodes en honneur +depuis deux siècles, et l'on peut dire qu'en général +l'esprit du nominalisme est celui de la philosophie +moderne, quoiqu'il s'y trouve souvent éclairci et +tempéré par des idées étrangères aux nominaux du +XIIe siècle, et qui le préservent ou le délivrent des +excès et des erreurs, infaillible châtiment de toute +doctrine absolue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"></a><b>Note 127:</b><a href="#footnotetag127"> (retour) </a> Leibnitz, <i>In Nisol</i>. præfat., edit. +Dutens, t. IV, <i>Nouv. Essais</i>, t. III, c. III, 6,—Descartes, +<i>Les Principes</i>, 1re part., sec. 59.—Locke, <i>De l'Entend. +hum</i>., t. III, c. III, sec. 6 et suiv., et c. VI, sec. 7 et +suiv.—Reid, <i>Essais sur les facultés de l'esprit humain</i>, +ess. V, c. VI.—D. Stewart, <i>Philos. de l'esprit humain</i>, +c. IV, sect. II, III et IV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" name="footnote128"></a><b>Note 128:</b><a href="#footnotetag128"> (retour) </a> Il est remarquable, en effet, que les objections +dirigées par Bayle contre l'<i>universale a parte vel</i> des +scolastiques, et contre la confusion de l'attribut +et de la substance dans Spinoza, soient précisément les idées +dont s'empare Hegel pour édifier sa doctrine. (Voy. Bayle, +art, <i>Abélard</i>, et <i>Sillpon</i>.—Hegel, <i>Gesch. Der +Philosophie</i>, t. III, p. 168.)</blockquote> + +<p>Abélard a donc triomphé; car, malgré les graves +restrictions qu'une critique clairvoyante découvre +dans le nominalisme ou le conceptualisme qu'on lui +impute, son esprit est bien l'esprit moderne à son +origine. Il l'annonce, il le devance, il le promet. La +lumière qui blanchit au matin l'horizon est déjà +celle de l'astre encore invisible qui doit éclairer le +monde.</p> + +<p>En parlant ainsi, je n'éviterai pas l'accusation de +nominalisme. Je ne demande qu'à la restreindre +dans les limites suivantes.</p> + +<p>L'essence est réelle; il n'y a point d'existence sans +essence; mais l'essence ne se rencontre réellement +que dans l'être déterminé, parce que l'être n'existe +que déterminé. Cependant la détermination n'est pas +une chose absolue; elle est susceptible de plus ou +de moins. La matière étendue, par exemple, est la +conception de l'être percevable, la plus indéterminée, +ou, si l'on veut, la moins déterminée que nous +puissions former. Quand nous divisons la matière +ou la voyons divisée, ses divisions sont des parties +qui sont quelquefois appelées individus, et qui devraient +plutôt s'appeler fragments, car ces parties ne +méritent proprement ce nom d'individus qu'autant +qu'elles sont, comme divisions, l'oeuvre de la nature, +ou, pour parler plus hardiment, un tout de +création divine, qui ne peut en général être divisé +sans changer de nature. Quoi qu'il en soit, l'être +va toujours se déterminant davantage. Ces déterminations +successives divisent réellement l'universalité +de la substance, et comme ces divisions correspondent +à des substances, unes, distinctes, d'origine +naturelle, l'universalité de la substance est dans le +fait, est actuellement la totalité des substances.</p> + +<p>Chaque substance a une essence, c'est-à -dire une +nature stable qui se reconnaît à ses attributs permanents +et invariables, et nous avons raison de croire +à l'essence. Ainsi, pour prendre l'exemple toujours +cité, il y a une essence qui s'appelle légitimement +la nature humaine. Elle ne peut être confondue avec +aucune autre, ni produite de toutes pièces par aucune +opération humaine, ni modifiée dans ses éléments +constitutifs, sans être détruite. <i>Substantialis +differentia abesse non potest, quin corrumpat</i><a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129"><sup>129</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" name="footnote129"></a><b>Note 129:</b><a href="#footnotetag129"> (retour) </a> <i>De Intellect</i>., p. 492.</blockquote> + +<p>L'idée d'essence est une idée nécessaire de l'esprit +humain, et l'idée d'essence est vraie et légitime, +non-seulement fondée sur quelque chose de réel et +d'objectif, mais conforme dans une certaine mesure +à cette réalité objective, parce que les idées nécessaires +expriment les conditions mêmes de la réalité. +Mais pour être conforme à la réalité, cette idée ne +lui est point adéquate, parce que notre connaissance, +certaine dans ce qu'elle a de nécessaire, est +toujours et nécessairement incomplète.</p> + +<p>L'essence est une condition de l'être. Mais cette +condition qui ne peut être ni éludée, ni altérée, ni +reproduite à volonté, cette loi qui n'est expliquée +par aucun phénomène naturel, par aucune des forces +connues ou appréciables, ou même supposables de +la nature, est un des témoignages les plus certains +à mes yeux de l'intervention d'une puissance et +d'une intelligence suprêmes. Pour exister, il faut +que l'essence ait été conçue et voulue. C'est par là +que je l'élève au-dessus même de ce qu'il y a de +plus élevé en ce monde, les idées nécessaires de la +raison humaine. C'est en ce sens que je suis prêt à +reconnaître le dogme platonicien, et à nommer l'essence +une idée de Dieu.</p> +<br><br><br> + + +<h2>LIVRE III.</h2> + + + +<h3>DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.</h3> +<br><br><br> + +<h3>CHAPITRE 1er.</h3> + +<h3>DE LA THÉOLOGIE SCOLASTIQUE EN GÉNÉRAL.—CARACTÈRE +DE CELLE D'ABÉLARD.—LE <i>Sic et Non.</i></h3> + +<p>On dit que le moyen âge fut l'empire romain du +christianisme. C'est alors, suivant des autorités qui +s'accordent peu sur d'autres points, que l'esprit catholique +a le plus profondément pénétré dans les +institutions, les sciences, les sentiments et les coutumes. +De là l'unité et la grandeur, l'ignorance et +la tyrannie assignées tour à tour comme caractères à +cet âge de l'humanité. Accusations ou louanges, il +y aurait beaucoup à rabattre, et l'on montrerait aisément +qu'elle devait encourir deux jugements opposés, +cette étrange et obscure époque, si pleine de +contrastes, et qui, seule peut-être entre toutes celles +de l'histoire, a réuni la barbarie dans les moeurs et +le spiritualisme dans les idées.</p> + +<p>Mais si tout l'honneur ne doit pas revenir au +christianisme, bien moins encore la religion doit-elle +être rendue responsable de tout ce qu'il y eut +au moyen âge de grossièreté et d'oppression. Elle +est loin d'avoir toujours été souveraine maîtresse. +Dans l'ordre politique, après avoir parfois résisté +jusqu'à l'héroïsme, aux passions mondaines, elle +leur a souvent cédé, complu même au point de s'en +faire l'instrument doctrinal et l'apologiste sophistique. +De même aussi, dans l'ordre intellectuel, tantôt +elle a poursuivi la domination exclusive de l'esprit +humain, tantôt elle s'est alliée avec les sciences +profanes au point de s'identifier avec elles. Aussi +n'a-t-elle pas réussi à maintenir son unité aussi rigoureusement +qu'on le prétend. Elle a eu ses dissidences, +ses changements, ou, si l'on veut, ses progrès. +C'était un lieu commun des temps de la +scolastique que la philosophie devait être la servante +de la théologie, <i>ancilla theologiæ</i><a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130"><sup>130</sup></a> mais à force de +vivre avec sa servante, la maîtresse finissait par +prendre son langage et ses allures, et la puissance +effective sur l'intelligence a souvent passé du côté +de la philosophie. Or, quand on pense qu'au moyen +âge le christianisme régnait en maître absolu, il +faut soutenir que la scolastique est la vraie et la +seule philosophie chrétienne; et pourtant comment +s'aventurer sur le terrain de la scolastique, sans y +rencontrer quelques-uns des monstres qui infestent, +nous dit-on, les sombres détours de cette forêt magique +appelée la philosophie moderne?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" name="footnote130"></a><b>Note 130:</b><a href="#footnotetag130"> (retour) </a> On trouve cette métaphore partout. L'origine +en est peut-être dans un passage de saint Jean Damascène +qui veut que, comme une reine a des suivantes, la vérité se +serve des sciences humaines ainsi que de ses esclaves; +(<i>Dial.</i>, I, i.) et dans une comparaison prise de +la situation d'Abraham, qui avait une femme, Sara, et une +servante, Agor; la théologie est Sara et la dialectique est +Agor. (Didym. <i>ap. Damasc.,</i> lit. E, tit. ix.) Le +P. Petau s'approprie cette comparaison. (<i>Theolog. +Dogm., prolog.,</i> c. iv, 4.)</blockquote> + +<p>Pour l'histoire, l'unité tant vantée du moyen âge +est une apparence qui cache souvent la lutte et la +division. Comme entre les moeurs et les idées, les +sentiments et les croyances, l'esprit du Nord et celui +du Midi, le caractère germain et la civilisation romaine, +il y eut alors alternative d'opposition et de +fusion entre la religion et la philosophie. Sans parler +des conflits du pouvoir ecclésiastique et du pouvoir +civil, le monde intellectuel admit lui-même deux +autorités, l'antiquité et la religion, et ces autorités +s'accordèrent ou se combattirent tour à tour. Tantôt +Aristote devint chrétien, et l'Évangile revêtit le péripatétisme; +tantôt, rompant tout commerce, la théologie +repoussa la philosophie, proscrivit son alliée +de la veille, ou fit alliance avec une doctrine nouvelle +contre celle qu'elle délaissait. Elle appelait alors +Platon à son secours contre Aristote; et puis, quand +le platonisme au génie libre, au mysticisme indépendant, +avec l'ampleur de ses dogmes sublimes et +vagues, brisait les cadres étroits où l'on voulait l'enfermer, +Aristote revenait en aide à la théologie, et, +l'armant de ses formules, de ses précisions sévères, +des subtilités puissantes de son étreignante dialectique, +il l'aidait à garrotter son maître, et à reprendre +les formes immuables d'une croyance didactique +et d'une science exacte, jusqu'au jour où, lasse enfin +de ses alliances diverses, elle secouait un joug étranger, +et, dans son ingratitude, anathématisait la raison +et la science sous les noms de l'orgueil et de l'hérésie.</p> + +<p>Ces disparates et ces contradictions se montrent à +chaque pas dans l'histoire intellectuelle du moyen +âge, et la philosophie depuis Descartes, c'est-à -dire +depuis qu'elle s'est sécularisée, n'a pas éprouvé peut-être +plus de changements que la théologie depuis +Alcuin jusqu'à la réformation.</p> + +<p>La raison dans la liberté de la réflexion est restée +le caractère dominant, le perpétuel drapeau de la +science philosophique, dans quelques mains qu'il ait +passé, quels que soient les armées qui l'ont suivi et +le prix pour lequel elles ont combattu. Cette liberté +n'était sûrement pas absolue, surtout dans l'expression; +on a pu prêter un voile à la philosophie, +émousser la pointe de ses armes; on a pu dissimuler +sa nature, on n'a pas pu la détruire. La scolastique +n'a jamais cessé d'être une science rationnelle, +même lorsqu'elle s'est le plus attachée à demeurer +orthodoxe. Sans doute, l'immuable unité de doctrine, +c'est-à -dire l'interdiction du mouvement philosophique, +n'a pas non plus cessé d'être en général +le but et la prétention permanente de toutes les écoles +théologiques; encore faut-il exclure celles d'où +s'élança la réforme; mais s'il n'en est guère qui aient +fait ouvertement profession de sortir de l'Église, +toutes ont maintes fois changé de direction, sans +cesse oscillé entre le raisonnement, la tradition, +l'autorité des philosophes, celle de l'Écriture, la foi, +la dialectique et la mysticité. La théologie mériterait +bien aussi d'avoir son histoire des variations.</p> + +<p>Abélard nous offre un frappant exemple de la +manière dont la philosophie et la religion, devenues +la dialectique et la théologie, s'altéraient et se repoussaient +mutuellement, s'unissaient et s'envahissaient +tour à tour. Avant lui, dans le moyen âge, +nul philosophe peut-être n'avait été autant théologien, +nul théologien aussi philosophe. Aucun n'avait +réalisé au même degré cette union des deux sciences +et des deux génies, éminent qu'il était dans l'école +d'Aristote et dans celle de Paul<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131"><sup>131</sup></a>. Mais ainsi que son +esprit croyant et scrutateur fut sans cesse ballotté des +tentations de l'examen aux exigences de la foi, de la +liberté à la soumission, sa vie fut tour à tour jouet +ou victime de l'empire de la philosophie et de la +puissance de l'Église. Vainement poursuivit-il incessamment +l'accord pour la science, de la raison et de +la foi, pour la vie, de la liberté et de l'ordre; ni son +esprit ne trouva la paix, ni son existence, le repos. +La logique, il le dit, le rendit odieux aux hommes<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132"><sup>132</sup></a>; +son génie troubla son âme ainsi que sa destinée, et +la renommée lui apporta le malheur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" name="footnote131"></a><b>Note 131:</b><a href="#footnotetag131"> (retour) </a> «In Paulo.» <i>Ab. Op., Apol. ad Hel.</i>, p. 308.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" name="footnote132"></a><b>Note 132:</b><a href="#footnotetag132"> (retour) </a> «Odiosum me mundo reddidit logica.» <i>Ibid.</i>, +et ci-dessus, t. I, t. 1, p. 230.</blockquote> + +<p>Ce n'est pas qu'il ait le premier essayé de mener +ensemble la philosophie et la religion. Cette alliance +a séduit de bonne heure tous les grands esprits nés +au sein du christianisme. Saint Paul, en entrant dans +l'école d'Athènes, donna un mémorable exemple. +Lorsqu'il planta la croix du Sauveur près du tombeau +de Socrate, on eût dit que l'Évangile venait +chercher la philosophie, non pour la détruire, mais +pour en faire la conquête. L'apôtre des gentils offre +dans ce titre même un symbole de l'union de la parole +de Dieu à la parole antique, et malgré ses imprécations +contre les égarements des sages de son +temps, il reconnaît à la raison humaine les droits +imprescriptibles d'une révélation éternelle. Au +IIe siècle, le troisième écrivain de christianisme, le +premier des apologistes, saint Justin Martyr, a fait +profession de vouloir concilier la religion avec la +philosophie, et saint Irénée, qui presque au même +temps manifesta l'intention contraire, et voulut délivrer +la foi de cette mésalliance, ne sut rien de +mieux que de donner au christianisme la forme +d'une doctrine scientifique. Amis ou ennemis des +sciences humaines, les Pères des premiers siècles +raisonnaient tous, les uns pour prouver que la religion +valait bien la philosophie, les autres que la philosophie +ne valait pas la religion. Les plus célèbres +ont accepté le titre de philosophes chrétiens, quelquefois +ils ont appelé la religion même philosophie. +Pour Grégoire de Nazianze, le philosophe, c'est le +chrétien; pour saint Clément, le gnostique, c'est le +théologien<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133"><sup>133</sup></a>. Sans doute ils ne se sont pas tous montrés +rationalistes, à un égal degré. Origène ou Augustin +sont autrement philosophes qu'Ambroise ou +Jérôme; mais enfin la théologie a toujours produit +des penseurs, et dans son sein il s'est perpétuellement +maintenu, à côté des simples prédicateurs du +dogme, une secte orthodoxe de scrutateurs et de démonstrateurs +qui prétendaient conduire à la foi par +la raison.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" name="footnote133"></a><b>Note 133:</b><a href="#footnotetag133"> (retour) </a> Greg. Naz. <i>Or</i>. XXVI.—Clem. Alex. +<i>Stromut.</i>, II et VI.</blockquote> + +<p>Cet exemple, constamment donné dans le monde +chrétien, ne fut pas délaissé dans le Nord et l'Occident. +Bède le Vénérable était surtout un érudit, mais +il savait, pour en avoir beaucoup lu, la théologie et +la philosophie; s'il ne les mêla pas, du moins il les +rapprocha, et ses lecteurs purent les unir. Si Alcuin +ne consomma pas encore cette union, il donna les +moyens de l'essayer, et la doctrine mystique de Scot +Érigène intéresse également la raison et la foi: c'est +un christianisme alexandrin. Cependant la théologie +chez ses successeurs resta éminemment dogmatique, +jusqu'au temps où la dialectique pénétra davantage +encore dans la philosophie. Ce fut dans la science +comme une véritable révolution.</p> + +<p>Ce mouvement donna l'être à la théologie scolastique. +L'origine en paraît d'abord obscure, malgré +de savantes recherches et des conjectures diverses. +A quelle date faut-il en rapporter la naissance? à +quelles sources a-t-elle puisé? quels sont ceux qui +l'ont découverte ou accréditée? Toutes ces questions +curieuses paraîtront d'une solution moins difficile, +grâce à ce que nous savons déjà de l'histoire de la +philosophie. Le même esprit qui, dans la science +humaine, avait produit la philosophie scolastique, +a, passant dans la science sacrée, enfanté la théologie +scolastique; on appelle ainsi l'aristotélisme du moyen +âge, ou la dialectique telle que nous la connaissons, +appliquée à l'enseignement du dogme: c'est la théologie +rationnelle ou la philosophie religieuse de l'époque, +c'est pour le temps enfin le christianisme +selon la science<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134"><sup>134</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" name="footnote134"></a><b>Note 134:</b><a href="#footnotetag134"> (retour) </a> Cf. Ad, Tribbechovii <i>De Doctor. scholast</i>., +ed. sec., Jenæ, 1719. C. A. Heumanni præf., p. XIII, et c, +t, ii, vi, p. 249 et seqq.—J. Fr. Buddei <i>Isagog. hist. theol</i>., +Lips. 1727, t. 1, t. post., c. 1, p. 352 et seqq. et +passim.—Budd., <i>Observ. select.</i> xv, t. 1, p. 175, 187, +194, etc.—Mabillon, <i>Traité des études monastiques</i>, +part. ii, c. vi.—Brucker, <i>Hist. crit. phil</i>., t. III, +part. ii, passim.—Riter, <i>Hist. de la Philos. chrét.</i>, +t. II de la trad., passim.</blockquote> + +<p>Si l'on veut éclaircir les commencements de cette +école théologique, dont le glorieux centre fut à Paris +et qui se développait au XIIe siècle, il faut remonter +bien plus haut que le moyen âge. Nous venons de +dire que dès qu'il y a des livres chrétiens autres que +les livres divins, et peut-être dans ceux-ci mêmes, +au moins dans les Épîtres, on voit à la tradition de +l'Évangile se mêler un élément philosophique. En +pouvait-il être autrement? Les premiers Pères écrivent, +ils sont donc à quelque degré des lettrés; leur +éducation, si modeste qu'on la suppose, a laissé +dans leur esprit des idées et des expressions originaires +de la science des gentils. L'enseignement +apostolique ne peut prendre une forme tant soit peu +littéraire sans qu'aussitôt les souvenirs de la Grèce +s'y viennent unir. Une religion, dès qu'elle se traite +dans les livres, ressemble fort à un système de philosophie. +Elle prend nécessairement l'esprit humain +comme elle le trouve, la langue telle qu'elle est +faite, la science au point où elle en est venue. Tous +les Pères sont donc plus ou moins philosophes, +même ceux qui n'en ont aucune envie; mais quelques-uns +mettent du prix à l'être et font expressément +à la philosophie une place dans la religion. Ce +n'est pas encore la philosophie scolastique, ni même +la philosophie péripatéticienne; ce qui domine, +c'est l'esprit et quelquefois le langage de Platon. Le +disciple de Socrate se retrouve dans ces disciples du +Christ, et quelques lambeaux de la pourpre athénienne +restent attachés, comme des ornements oubliés, +à la robe de lin sans tache des catéchumènes; +non que le dogme chrétien, comme on l'a prétendu, +soit tout platonique, mais le dogme emprunte à +l'Académie des idées de détail, des métaphores, des +hypothèses, des explications théorétiques dont l'Écriture +n'offre aucune trace et qui sont la part de +la raison pure dans l'oeuvre de la foi. Aristote contribue +pour peu de chose à ces développements +additionnels de la science apostolique: de loin en +loin, quelques termes d'école, quelques formes dialectiques, +inséparables de toute discussion, viennent +seulement attester que l'étude, ou du moins une +teinture de sa logique était une condition nécessaire +de la culture de l'esprit.</p> + +<p>Dès lors cependant la philosophie n'intervient pas +dans la religion sans rencontrer de résistance, elle +excite des ombrages, dea scrupules, des censures; +tous les Pères s'en servent, mais aucun ne s'y fie +d'une manière absolue, et si les uns la recherchent +et l'aiment, les autres la fuient ou la repoussent. La +crainte se mêle au goût même qu'elle inspire. Beaucoup +se déclarent résolument contre elle et la proscrivent +avec sévérité; d'autres, après l'avoir célébrée, +recommandent de ne la suivre qu'avec prudence, +les anathèmes de saint Paul contre <i>les surprises de +la philosophie</i>, contre <i>la vaine tromperie de la science +humaine</i>, semblent retentir encore aux oreilles des +successeurs de l'apôtre; ils craignent d'être de ceux +<i>qui s'égarent dans leurs propres raisonnements</i>; ils se +croient toujours en présence de cette <i>gnose pseudonyme</i> +dont <i>les vides paroles et les antithèses profanes</i> sont +interdites à Timothée<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135"><sup>135</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" name="footnote135"></a><b>Note 135:</b><a href="#footnotetag135"> (retour) </a> Coloss II, 8.—Rom. I, 21.—I Tim. VI, 20.</blockquote> + +<p>Toutefois, dans les quatre premiers siècles surtout, +plusieurs Pères, non les moindres par le génie, +offrent quelques caractères de l'esprit philosophique. +Justin, Athénagore, Clément, Origène, les trois +premiers Grégoire, et plus tard Cyrille d'Alexandrie, +ne cherchent point à fermer les yeux à la lumière +de la science. Tel d'entre eux semble mettre sur la +même ligne la raison et la foi, mais aucun ne s'annonce +pour un disciple d'Aristote; un éclectisme +flottant qui tend au platonisme se retrouve dans presque +tous leurs écrits. Ils ne sont pas, quoi qu'on en +ait dit, de purs alexandrins, mais ils sont vaguement +animés de l'esprit qui inspire l'école d'Alexandrie. +La dialectique, comme art de la réfutation, ne leur +est pas étrangère, ils la regardent, d'après Platon, +<i>comme un rempart</i><a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136"><sup>136</sup></a>, et cependant d'autres écrivains +sacrés s'élèvent dès lors contre les dangers et les témérités +de la dialectique; les plus philosophes songent +à s'en préserver. Saint Justin lui-même a soin +de rappeler que la religion chrétienne est la seule +philosophie solide et utile<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137"><sup>137</sup></a>. C'est la vraie et parfaite +philosophie, dit saint Clément<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138"><sup>138</sup></a>. Grégoire le Thaumaturge +et Grégoire de Nazianze redoutent les sciences +curieuses et les subtiles contentions, déplorant +le jour où l'art pervers d'Aristote s'est glissé dans +l'Église<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup>139</sup></a>. L'éclectique saint Cyrille attaque ceux qui, +n'ayant sur les lèvres que l'art du Stagyrite, font gloire +de ses leçons et non de celles des divines Écritures<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140"><sup>140</sup></a>. +Avant lui, Athénagore avait demandé avec hauteur +si ceux qui résolvent les syllogismes, ceux qui expliquent +l'équivoque et le synonyme, le sujet et le prédicat, +avaient le coeur assez pur pour enseigner la +charité et la béatitude<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141"><sup>141</sup></a>. Grégoire de Nysse enfin, ce +métaphysicien idéaliste, se vante d'ignorer les artifices +des rhéteurs et de ne point diriger contre ses +adversaires l'arme redoutable de la subtilité dialectique<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142"><sup>142</sup></a>. +Moins engagés encore dans les liens de la philosophie +et plus libres dans leur jugement, d'autres +Pères éclatent avec plus de véhémence. Tertullien ne +peut trop s'indigner contre cet art changeant de la controverse +qui détruit tout ce qu'il édifie, contre cette +sagesse athénienne <i>qui feint et interpole la vérité</i>, +contre un christianisme stoïque, platonique ou dialectique; +les philosophes sont à ses yeux les <i>patriarches +de l'hérésie</i>, et sans prévoir combien son exclamation +eût, mille ans plus tard, scandalisé l'Église, +il s'écrie: «Misérable Aristote<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143"><sup>143</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" name="footnote136"></a><b>Note 136:</b><a href="#footnotetag136"> (retour) </a> Î©ÏƒÏ€ÎµÏ Ï„Ïιγκός De Rep. VII.—Clem. Alex. Strom., +1 et VI.—Nazians. <i>Orat</i>. xx.—Cicéron avait dit aussi +en parlant des connaissances fondamentales de la raison: «Hæc +omnia quasi sepimento aliquo vallabit a disserendi ratione.» +<i>Legg.</i> I, 23.—Cf. Justin., <i>Dialog. cum Tryph.,</i> 2, +3, etc.—Clem. Alex., <i>id.,</i> II et IV, passim.—Origen., +<i>Philocal.,</i> c. xiii.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" name="footnote137"></a><b>Note 137:</b><a href="#footnotetag137"> (retour) </a> <i>Dial. cum Tryph.,</i> p. 225. Ed. Paris.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" name="footnote138"></a><b>Note 138:</b><a href="#footnotetag138"> (retour) </a> <i>Strom.,</i> II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" name="footnote139"></a><b>Note 139:</b><a href="#footnotetag139"> (retour) </a> Greg. Thaum., <i>ap, Damasc. in eclog.,</i> +litt. A, tit. I.—Naz. <i>Or.</i> xxv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" name="footnote140"></a><b>Note 140:</b><a href="#footnotetag140"> (retour) </a>> Cyrill., <i>Catech</i>. VI, XXII.—Phot., +<i>Thesaur.</i> II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" name="footnote141"></a><b>Note 141:</b><a href="#footnotetag141"> (retour) </a> Athenag., <i>Apol. pro Christ</i>. XI.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" name="footnote142"></a><b>Note 142:</b><a href="#footnotetag142"> (retour) </a> Nyss., <i>Cont. Eunom</i>. II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" name="footnote143"></a><b>Note 143:</b><a href="#footnotetag143"> (retour) </a> «Miserum Aristotelem.» <i>De praesc. +haeret.</i>, VII.—<i>Adv. Hermog.</i>, VIII.</blockquote> + +<p>Ce fut même une doctrine reçue que les hérésies +procédaient de l'esprit philosophique. Épiphane s'en +prend à l'imitation d'Aristote de l'erreur d'Aetius<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144"><sup>144</sup></a>; +celle des Agnoètes passe pour venir de Thémistius, +dénoncé, comme une des gloires du péripatétisme; +saint Basile, saint Augustin et deux Grégoire imputent +à Eunomius une méthode syllogistique, <i>écho +retentissant d'Aristote;</i> Arius lui-même est accusé de +dialectique. Enfin il a été écrit qu'il n'est pas d'hérésie +dont Platon lui-même n'ait fourni l'assaisonnement<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145"><sup>145</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" name="footnote144"></a><b>Note 144:</b><a href="#footnotetag144"> (retour) </a> <i>Adv. haeres.</i> t. III, <i>haer.</i> +LVI <i>vel</i> LXXXVI, sec. 2.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" name="footnote145"></a><b>Note 145:</b><a href="#footnotetag145"> (retour) </a> Budd., <i>Obs. sel.</i> XV, t. 1, p. 180.—Basil., +I, <i>Cont. Eunom.</i> V et IX.—Aug. <i>De Trin.</i> XV, +XX.—Nyss., I <i>Cont. Eunom.</i>—Tortul., <i>de Anim.</i>, +c. XXIII.—I, <i>Cont. Mart.</i>, c. XIII. C'est l'opinion +d'un théologien de grande érudition, le P. Petau, <i>Theol. +dogm.</i>, t. I, t. I, c. III, I, et t. II, t. I, c. i, 4, +et c. III, 1.—Cf. Budd., <i>Isag.</i>, lib. post. c. IV, +p. 557 et 600, c. VI, p. 918, c. VII, p. 1142.</blockquote> + +<p>Telles étaient les opinions des Pères, opinions qui +dans leur incohérence nous montrent la philosophie +constamment suspecte, au temps même où l'on s'en +sert le plus, aux jours de gloire de l'Église grecque. +On sait que c'est vers le milieu du Ve siècle que le +christianisme, envisagé comme un corps de doctrine, +reçut la forme générale que lui ont à peu près +conservée les modernes. Nous relevons plus de saint +Augustin que d'Origène, et l'Église latine, qui prit +alors le dessus jusque dans la science, est naturellement +la source et la règle du catholicisme romain. +Le christianisme oriental fut toujours plus spéculatif, +celui de l'Occident plus pratique. L'un tient plus +d'une théorie sacrée, l'autre d'une politique religieuse. +En toutes choses, même dans la foi, l'art +est le lot de la Grèce; le partage de Rome, c'est le +gouvernement.</p> + +<p>Au temps des Jérôme, des Ambroise, des Augustin, +un principe fondamental est définitivement +établi, c'est l'autorité de l'Église en matière de foi, +c'est la subordination de la raison à la tradition, et +de la science à l'autorité. A compter de ce moment +surtout, la question essentielle ne doit plus être: +Quelle est en soi la vérité? mais: Quel est de fait +l'enseignement de l'Église? Aussi la philosophie +semble-t-elle irrévocablement condamnée. Les hérétiques, +dit Ambroise, abandonnent l'apôtre pour +suivre Aristote; quant à nous, nous n'avons que faire +de la philosophie, <i>nihil nobis cum philosophia</i><a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146"><sup>146</sup></a>. Elle est +la troisième plaie de l'Égypte, fait-on dire à saint +Jérôme, celle qui s'appelait <i>ciniphes</i><a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147"><sup>147</sup></a>. Mais c'est surtout +dans le grand esprit de saint Augustin que la +lutte de la philosophie et de la foi s'engage avec éclat +et se termine par la défaite de la première. L'issue +du combat paraît longtemps douteuse. Suivant les +instants, les questions, les ouvrages, nous le voyons +incertain pencher tour à tour de l'un on l'autre côté. +Il aime la science, le raisonnement, les lettres antiques; +son esprit est élevé, subtil, même un peu +paradoxal; mais il ramène et immole tout à l'Église; +et après avoir dit que si les sages de l'antiquité revenaient, +ils auraient à changer peu de mots et peu +d'idées pour devenir chrétiens, il finit par les accuser +d'avoir retenu la vérité dans l'Iniquité, parce +qu'ils ont philosophé sans médiateur. Nous verrons +Abélard s'appuyer tour à tour, en sens divers, des +contradictions de saint Augustin, qui croyait connaître +Platon, et qui, n'ayant guère lu que Cicéron, +était devenu, comme lui, <i>magnus opinator</i><a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148"><sup>148</sup></a>. Un scepticisme +académique doit aboutir chez un chrétien +au sacrifice de la philosophie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" name="footnote146"></a><b>Note 146:</b><a href="#footnotetag146"> (retour) </a> Ambros., <i>In psalm</i>. CXVII, serm. +XI.—<i>De offic. minist.</i>, I, XIII.—<i>Expos. in Luc.</i>, V.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" name="footnote147"></a><b>Note 147:</b><a href="#footnotetag147"> (retour) </a> Hieronym., <i>In psalm</i>. CIV.—Aug., +<i>Serm.</i> LXXXVII.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" name="footnote148"></a><b>Note 148:</b><a href="#footnotetag148"> (retour) </a> <i>De ver. relig.</i>, IV—<i>Retract.</i>, +I, 1,4.—<i>De Trin.</i>, XIII, XIX, 24.—<i>Confess.</i> +III, IV et VII, XX.—<i>De Doct. +Christ.</i>, II, XI. et XVIII.</blockquote> + +<p>Nous ne voyons pas poindre encore la théologie +scolastique; c'est la philosophie en général qui succombe: +le péripatétisme n'est pas seul en cause; le +stoïcisme, avec sa logique aiguë et disputeuse, ne +jouit pas d'un meilleur renom, et le platonisme est +reconduit avec quelques louanges hors du giron de +l'Église; d'autant qu'on ne le distinguait pas bien +du néo-platonisme qui, tantôt par l'audace de sa +polémique directe, tantôt par la séduction de ses +dogmes élevés et de sa mysticité sublime, menaçait +tout autrement le christianisme, et pouvait, s'il ne +rencontrait une résistance énergique, lui débaucher +ses plus grands génies.</p> + +<p>Durant les cinq premiers siècles, la part du péripatétisme +se réduit communément à l'emploi de +quelques formules isolées qui ont passé dans la circulation, +à l'usage au moins implicite du syllogisme, +ce qui n'est pas une opinion, mais une nécessité de +la controverse et même de la raison, au maintien de +la distinction de la matière et de la forme, distinction, +au reste, commune à Platon et à son rival, +enfin à l'application des catégories à toutes les questions +qui concernent l'être. S'agit-il de la nature de +Dieu ou de celle de l'âme, les catégories sont presque +toujours rappelées et discutées; toutefois, du +sein même de ces discussions, s'échappe presque +toujours le principe que Dieu est hors de toutes les +catégories<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149"><sup>149</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" name="footnote149"></a><b>Note 149:</b><a href="#footnotetag149"> (retour) </a> J. Launoy, <i>De var. Arist. fortuna</i>, +c. II.—-Ritter, Ouvr. cité, t. VI, +c. III, p. 249, et t. VII, c. II, p. 516.</blockquote> + +<p>C'est plus tard que l'on voit décidément passer +l'empire du côté du péripatétisme, mais alors la métaphysique +décroît et cède la place à la logique; ce +que les historiens de la philosophie appellent <i>le +formalisme</i>, commence à prévaloir dans la science. +Chez les païens, on a réconcilié Aristote et Platon; +les controverses sur le fond des choses s'éteignent; +on ne songe plus qu'à ordonner les idées, qu'à +les exposer systématiquement. Chez les chrétiens, +même tendance. De tout temps, et notamment en +Asie, Aristote avait eu de dévoués commentateurs, +mais la plupart en dehors du christianisme; il n'en +est plus de même aux Ve et VIe siècles. On distingue +parmi eux David d'Arménie, qui avait étudié sous +les derniers néo-platoniciens. Déjà , au jugement de +Ritter, l'esprit d'Aristote avait inspiré Némésius, +de qui nous possédons un précieux ouvrage. Jean +Philopon, surnommé <i>le Grammairien</i>, subit plus +manifestement encore la même influence. Il avait +été commentateur du prince des péripatéticiens +avant d'écrire sur la théologie, et ses doctrines s'en +ressentent, aussi bien que l'hérésie des trithéistes, +qu'on peut rattacher à son nom<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150"><sup>150</sup></a>. C'est ainsi que +nous sommes peu à peu conduits à voir naître et +grandir, au VIIIe siècle, l'aristotélisme chrétien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" name="footnote150"></a><b>Note 150:</b><a href="#footnotetag150"> (retour) </a> Ritter, <i>ibid.</i>, t. II, t. VII, c. i, +p. 420, 424, 442 et 457.</blockquote> + +<p>L'Arabe Mansur, que l'Église sanctifie sous le nom +de Jean de Damas ou Damascène, est désigné comme +le créateur de la théologie scolastique. Son ouvrage, +du moins, en est le premier monument.</p> + +<p>Ce livre, intitulé <i>Source de la Science</i>, se compose +de trois traités distincts<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151"><sup>151</sup></a>. Le premier est une dialectique +ou une compilation fort claire de l'introduction +de Porphyre et des Catégories d'Aristote avec une +définition générale de la philosophie; le second, un +exposé sommaire des diverses doctrines ou <i>hérésies</i> +de l'antiquité en matière religieuse, et le troisième, +un grand traité <i>de la foi orthodoxe</i> où les dogmes fondamentaux +sont conçus et traduits dans la forme et +la langue de la logique, avec une lucidité et une rigueur +que les théologiens de l'Occident ont rarement +égalées. L'ouvrage n'a peut-être pas une grande profondeur, +ni une véritable originalité. Mais il est écrit +avec une précision qui ne manque point d'élégance, +et l'auteur y fait, avec une parfaite possession du +langage scientifique, l'application de la dialectique +au dogme. On ne saurait cependant lui donner pour +disciples les premiers de nos scolastiques. Rien n'annonce +qu'il leur fût connu. S'il est vrai que la troisième +partie de son livre ait été, sous ce titre, <i>de orthodoxa +Fide</i>, traduite on latin pour la première fois par +ordre du pape Eugène III<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152"><sup>152</sup></a>, ce ne fut qu'après la +mort d'Abélard dont les écrits, nous le croyons du +moins, ne mentionnent nulle part le nom de saint +Jean Damascène. La théologie scolastique est donc +née en dehors de l'influence de ce Père; il en a été le +précurseur plutôt que le créateur; mais après qu'elle +fut venue au monde, il a puissamment influé sur ses +destinées; il est devenu une de ses autorités favorites, +et on a regardé son traité comme le type du célèbre +livre de Pierre Lombard. Aussi a-t-il partagé dans +l'opinion du monde le sort des scolastiques. Exalté +avec eux, avec eux déprimé, il a mérité que leurs +grands adversaires calvinistes fissent un reproche à +Melanchton de l'avoir imité, et que leur plus violent +ennemi, Luther, dît de lui: «Il fait trop de philosophie, +<i>nimium philosophatur</i><a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153"><sup>153</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" name="footnote151"></a><b>Note 151:</b><a href="#footnotetag151"> (retour) </a> Πηγή γνωσιώς, <i>Fons scientiæ</i>. +Dans une dédicace au père Goeme, évêque de Maiuine, il dit +qu'il a commencé par recueillir tout le meilleur des plus +sages parmi les gentils c'est sa philosophie, objet du premier +traité intitulé Dialectique. Le second, ΠεÏί αίÏεστων, +n'est guère qu'un dénombrement de systèmes assez sec et fort peu +exact pour la partie philosophique. Le troisième, +Εκδοτις άκÏιζής τής ÏŒÏθοδοξης Πίστίως, est un ouvrage en quatre +livres qui peut se lire encore avec fruit et même avec plaisir. +On a accusé l'auteur de pélagianisme et de nouveauté dangereuse +dans la phraséologie qu'il emploie. Baronius et Bellarmin ne +l'approuvent pas en tout; les docteurs +calvinistes le censurent sévèrement. Mais il ne me paraît +Ouvertement dans l'erreur que touchant la procession du Saint-Esprit. +Il se rapproche sur ce point du sentiment des Grecs. (S.P.N. Joan. +Damasc. <i>Op.</i>, ed. Lequien, 2 vol. in fol. Paris, 1712, +t. 1, p. 7, 70, 123.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" name="footnote152"></a><b>Note 152:</b><a href="#footnotetag152"> (retour) </a> Ritter, Ouvr. cité., <i>ibid.</i>, p. 505. +Eugène III devint pape en 1143. Un chroniqueur anglais, Bromton, +porte la date de cette traduction au temps de Hugues et Richard +de Saint-Victor, et aussitôt après il annonce la publication du +livre de Pierre Lombard, qui en effet passe pour s'être +modelé sur l'ouvrage de Jean de Damas. (Tribbech., <i>De Doci, +schol.,</i> c. vi, p. 280 et seqq.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" name="footnote153"></a><b>Note 153:</b><a href="#footnotetag153"> (retour) </a> Budd. <i>Isay.</i>, 1. post., c. i, p. 383, 386.</blockquote> + +<p>Après Jean de Damas, l'Église à laquelle il appartient +devient stérile, et la théologie orthodoxe +s'éteint dans l'Orient. Il est le dernier des Pères +grecs et le premier des nominalistes chrétiens.</p> + +<p>En Occident, rien de brillant depuis saint Augustin. +La littérature latine n'eut plus qu'un seul représentant +de quelque renommée. C'est ce Boèce que +nous avons tant cité. On le compte ordinairement +parmi les chrétiens, et l'on inscrit son nom à la suite +de la liste dès Pères. Le moyen âge le plaçait pour +le moins au même rang qu'eux. Cependant la plupart +des écrits de Boèce sont des versions d'Aristote, +ou des commentaires sur ses livres; nulle part il ne +s'y déclare chrétien, et dans son plus grand ouvrage, +<i>la Consolation philosophique</i>, on peut rencontrer çà +et là les sentiments, mais non les croyances de l'Évangile. +Une tradition très-contestable réunit, il est +vrai, à ses écrits authentiques quelques traités de +théologie, et la mort que lui infligea Théodoric lui +a valu, on peu s'en faut, les honneurs d'un martyr<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154"><sup>154</sup></a>; +on montre même son tombeau dans une église de +Pavie. Cette réputation bien on mal gagnée d'orthodoxie +a consacré dans les âges suivants son autorité +philosophique. La théologie a invoqué son témoignage +en pleine sécurité de conscience, et nul n'a +été plus fréquemment, plus hardiment cité dans les +écoles cléricales. On peut dire qu'il termine avec +Cassiodore la littérature latine de l'antiquité et commence +belle du moyen âge. Il n'est pas le créateur de +la scolastique, mais l'intermédiaire nécessaire entre +les temps passés et les temps nouveaux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" name="footnote154"></a><b>Note 154:</b><a href="#footnotetag154"> (retour) </a> Ritter, Ouvr. cit., t. VII, c. II, p. 528.</blockquote> + +<p>Nous arrivons au moyen âge. La naissance de la +théologie de la scolastique ne nous paraîtra plus un +mystère, à nous qui avons vu naître sa philosophie. +L'une et l'autre sont les produits naturels du sol de +la Gaule. C'est en France que les deux éléments exotiques, +le christianisme et la philosophie, se sont +unis, et que le génie du moyen âge, croyant et subtil, +enthousiaste et raisonneur, a recomposé cette +science méthodique et dominatrice que le libre génie +des Orientaux avait bien pu, comme tout le reste, +découvrir en se jouant, mais à laquelle il ne se fût +jamais enchaîné. Cette rénovation de la théologie +date pour nous du XIe siècle.</p> + +<p>Les écrivains protestants<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155"><sup>155</sup></a> s'efforcent de la rattacher +aux usurpations de Grégoire VII, à la codification +des fausses décrétales, à l'établissement des ordres +monastiques, enfin à toutes les choses qu'ils détestent +comme elle. Ils veulent faire de la théologie +scolastique un des abus de la cour de Rome, un des +crimes de la politique pontificale. C'est une erreur. +Cette théologie put s'unir aux institutions, se mêler +aux événements, mais son histoire appartient surtout +à l'histoire de l'esprit humain, dont elle fut l'oeuvre +désintéressée et le développement spontané. La scolastique +mérite son nom, elle vient des écoles; elle +n'est point une combinaison de gouvernement, mais +une phase de la science humaine, qui s'explique par +des antécédents éminemment littéraires et académiques, +et il était impossible qu'elle ne réagît pas +tôt ou tard sur la théologie. Loin d'avoir été inventée +pour le service de l'Église ou de la papauté, la +théologie scolastique est devenue souvent suspecte +à l'une et à l'autre, quoiqu'elle ait enfin réussi à +s'en faire accepter, et ce n'est pas sans effort qu'elle +a surmonté les défiances de la portion la plus gouvernementale +du clergé. A la longue sans doute elle +a dominé l'enseignement ecclésiastique, et c'est +pourquoi elle est devenue avec le temps la forme et +l'auxiliaire de cette autorité en matière de pensée, +contre laquelle devait se soulever un jour, à des +titres divers, l'esprit d'examen sous le nom de réformation +ou de philosophie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" name="footnote155"></a><b>Note 155:</b><a href="#footnotetag155"> (retour) </a> Buddée, Tribbechovius, Heumann, etc.</blockquote> + +<p>Mais au début, ceux qui l'avaient introduite dans +le monde savant étaient, nous l'avons vu» des novateurs. +Quelques auteurs veulent que le premier d'entre +eux ait été Lanfrano de Pavie, archevêque de +Canterbery, ou saint Anselme, son successeur; +d'autres ne placent cette origine qu'au temps de +Pierre Lombard, ou descendent jusqu'au temps +d'Alexandre de Hales. Une opinion intermédiaire +fait dater de Roscelin la philosophie scolastique, et +d'Abélard la théologie<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156"><sup>156</sup></a>. «C'est depuis Abélard,» dit +le docte abbé Trithème, qui certes n'entend pas lui +donner un éloge, «que la philosophie séculière a +commencé de souiller la théologie sacrée par son +inutile curiosité<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157"><sup>157</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" name="footnote156"></a><b>Note 156:</b><a href="#footnotetag156"> (retour) </a> Tribbechovius, <i>De Doctor. scholast.,</i> +c. vi.—Heumann, <i>In præf. +ejusd.,</i> p. xiii et seqq.—Jac. Thomasius, <i>Vit. +Abæl.,</i> sec. 64, etc. <i>Theol. schol. init.; Hist. Sap.,</i> +t. III, sec.6l, etc.—Mabillon, <i>Des étud. monast.,</i> +part. II, c. vi.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" name="footnote157"></a><b>Note 157:</b><a href="#footnotetag157"> (retour) </a> Trithem., <i>De script. eccles.,</i> c. cccxci.</blockquote> + +<p>Suivant Mabillon, le premier pas avait été la composition +des sommes de théologie, c'est-à -dire des +résumés ou compilations systématiques; Vincent de +Lerins, Isidore de Séville, saint Jean de Damas, un +évêque de Saragosse au VIIe siècle, nommé Tayon, +avaient donné cet exemple<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158"><sup>158</sup></a>. Mais les controverses de +la fin du XIe siècle sont, à mon avis, le véritable foyer +où la scolastique a pris feu. Bérenger de Tours força +Lanfrane à la dialectique; toutefois le saint évêque +l'employa comme à regret, et quoiqu'il ait l'air et se +vante même de la bien connaître, il prend soin d'en +déguiser les formes sacramentelles, craignant, dit-il, +de montrer plus de confiance dans l'art que dans +la Vérité et l'autorité des Pères<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159"><sup>159</sup></a>. Son ouvrage, en +effet, n'a rien de technique; la discussion n'y est +pas régulière, non plus qu'approfondie, et bien qu'on +ait donné à l'auteur le titre de premier dialecticien +des Gaules<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160"><sup>160</sup></a>, nous ne pouvons voir en lui le fondateur +de la théologie scolastique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" name="footnote158"></a><b>Note 158:</b><a href="#footnotetag158"> (retour) </a> Mabillon, Ouvr. cit., <i>ibid.</i>—Cf. Budd., +<i>Isag.,</i> t. post., c. i, p. 367.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" name="footnote159"></a><b>Note 159:</b><a href="#footnotetag159"> (retour) </a> <i>Adv. Berelly. tar.</i>, c. VII, p. 236. +B. Lanfr., <i>Op. omn.</i>, Paris, 1648.—Cf. Brucker, +<i>Hist. crit. phil</i>., t. III, p. 713-727.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" name="footnote160"></a><b>Note 160:</b><a href="#footnotetag160"> (retour) </a> D. Ceiller, <i>Hist. gén. des aut. sacr. Et +prof.</i>, t. XXI, p. 34.</blockquote> + +<p>Saint Anselme, quoiqu'il ait surtout le génie d'un +métaphysien, saint Anselme, si supérieur à Lanfranc, +tout en exposant avec une élévation et une profondeur +singulières les principes d'une théodicée platonique +et chrétienne, ne rejeta point l'argumentation +logique; dans ses luttes avec Roscelin et d'autres sectaires, +il réduisit souvent la théologie a une controverse +en forme. Mais il ne fut guère qu'un écrivain, +il n'enseigna point une méthode, il n'eut point +d'école.</p> + +<p>Alors cependant la science fit évidemment un grand +effort, sinon un grand progrès, et, se concentrant +presque tout entière dans la dialectique, elle acquit +un surcroît de vogue et de puissance. Tout aussitôt +elle alla chercher là théologie ou la théologie vint la +prendre, toutes deux s'attachant à se soutenir et à +se compléter mutuellement, toutes deux travaillant +bientôt à se mutuellement dominer; et soudain ce +commerce, cet échange entre les deux études fit +éclore, avec de nouvelles questions, avec des théories +nouvelles qui semblaient enrichir l'une et l'autre, des +occasions de divergence et de conflit. Tandis que la +dialectique venait armer la théologie, qui prétendait +la protéger, celle-ci entrait sans cesse en défiance de +son exigeante auxiliaire, et démêlant en elle une +indépendance cachée, elle craignait le sort des monarques +asservis ou effacés par leur ministre: elle +croyait voir un maître du palais s'asseoir près du +trône d'un roi fainéant<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161"><sup>161</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" name="footnote161"></a><b>Note 161:</b><a href="#footnotetag161"> (retour) </a> La création de la théologie moderne ou la +transformation de la religion en une science abstraite et +bientôt scolastique, est exposée avec autant d'instruction +que de sagacité dans un ouvrage remarquable, intitulé <i>The +scholastic philosophy considered in its relation to christian +theology.</i> L'auteur, M. Hampden, professeur royal de +théologie à l'université d'Oxford, nous a souvent instruit +et guidé, et son livre mériterait d'être traduit. +(1 vol. in—8°, 2° éd. Londres, 1837.)</blockquote> + +<p>Il n'est donc pas douteux que les hérésies de Bérenger +et de Roscelin n'eussent excité des débats +favorables aux progrès généraux de l'esprit dialectique. +Le danger, pour le dogme, de l'introduction de +certaines doctrines dans la science, avait déterminé +les uns à modifier ces doctrines pour les rendre innocentes +et compatibles avec l'enseignement de l'Église, +les autres à s'instruire plus à fond des ressources +de la logique, pour en repousser plus facilement les +attaques et en assurer le concours à l'orthodoxie. On +connaît très-imparfaitement les systèmes d'Anselme +de Laon, de Guillaume de Champeaux, de Bernard +de Chartres, mais sans nul doute chacun d'eux a +travaillé dans son genre à rendre la théologie plus +scientifique: Anselme discutait les textes, Bernard +platonisait, Guillaume, grand logicien, raisonnait sur +les termes du dogme et les passait au crible de la dialectique; +on a dit que le premier il avait rendu la +théologie contentieuse<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162"><sup>162</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" name="footnote162"></a><b>Note 162:</b><a href="#footnotetag162"> (retour) </a> <i>Hist. litt. de la France</i>, t. X, +p. 308.—<i>J. Saresb. </i>., t. III, c. ix.</blockquote> + +<p>Mais aucun n'a brillé dans l'école d'autant d'éclat +qu'Abélard; nul n'a porté dans les discussions argutieuses +de la dialectique une subtilité plus facile, une +lucidité plus éblouissante. Il passait pour avoir une +intelligence particulière des secrets d'Aristote, et en +même temps il s'attachait à rendre son art accessible +et populaire. Lors donc que, vainqueur de Guillaume +de Champeaux, il entra dans la théologie, ce fut +comme la science en personne qui venait trouver la +foi; ce fut la raison qui tendait la main au dogme, +et l'on put croire, au gré des préventions diverses, +que la vérité chrétienne rencontrait son défenseur +ou son conquérant le plus redoutable. Peut-être les +deux opinions étaient-elles plausibles, il y avait en +lui de quoi répondre à bien des espérances et justifier +bien des craintes. Il venait, en effet, et il l'a +dit, je crois, avec une entière sincérité, il venait +façonner la foi à la dialectique et la prémunir contre +la dialectique même. Nous le verrons soutenir en +même temps que les chrétiens n'ont pas d'appuis +plus fermes ni de plus dangereux ennemis que les +philosophes, et tout ensemble attaquer l'abus que +l'hérésie fait de la logique, et les dédains que l'orthodoxie +lui témoigne. Ce fut donc sciemment et +explicitement qu'il se posa en conciliateur et presque +en arbitre, tour à tour exigeant comme un critique +et docile comme un fidèle, et qu'il s'efforça de réaliser +en lui-même ce personnage éclectique, le chrétien +rationaliste.</p> + +<p>Contre lui s'élevèrent bientôt tontes les accusations +que la philosophie a coutume d'exciter. Elles ont +poursuivi sa mémoire. Nous pourrions multiplier +les citations, et l'on verrait, à partir d'Abélard, la +théologie scolastique continuer sa route et ses succès +au milieu des plaintes et quelquefois des malédictions +d'une partie de l'Église, jusqu'au jour où c'est +la raison aussi qui réclame et ose attaquer Aristote lui-même +à travers Occam, saint Thomas, Scot, Albert +le Grand, Averroès, Abélard; mais restons au XIIe siècle. +Alors, ce qui devait un jour devenir un préjugé +paraissait une nouveauté, et la témérité était +du côté des scolastiques. Malgré leur soumission au +dogme et à l'Église en général le caractère philosophique +dominait en eux, et l'expression de théologie +scolastique équivalait, dans le langage du temps, +à celle de philosophie de la théologie. C'est avec ces +idées qu'il faut se représenter Abélard, et que son +siècle l'a considéré. L'opinion commune du clergé +sur son compte est celle de Baronius<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163"><sup>163</sup></a>: «Pierre +Abélard a soumis les Écritures aux philosophes, +principalement à Aristote, et il traite les Pères +d'ignorants qui ne prouvaient rien de ce qu'ils +disaient.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" name="footnote163"></a><b>Note 163:</b><a href="#footnotetag163"> (retour) </a> Tribbech., Ouvr. cit., c. v, p. 220 et suiv.—Budd., +<i>Isag</i>., lib. post., +c. VII, p. 1126, etc.</blockquote> + +<p>On a vu, en effet, comment il gouvernait la dialectique. +Son procédé dans les questions épineuses +était d'exposer les diverses opinions, et de les soumettre +à un examen analytique, sous le double contrôle +du raisonnement et de l'autorité. Toutes les +citations que la lecture avait pu lui fournir, étaient +passées en revue, discutées, interprétées; puis il +produisait son avis, en le raccordant à son tour avec +ces citations mêmes, qu'il parvenait à ramener subtilement +à une apparence d'unité. Cette méthode +exigeait une connaissance détaillée, tant des doctrines +des auteurs que des passages de leurs écrits +qui pouvaient être invoqués pour ou contre telle ou +telle solution. Ces solutions, soutenues en thèse, ou +favorisées en passant par des propositions isolées, +s'appelaient des sentences, <i>sententiæ</i>. L'art de la +controverse étant d'opposer les autorités aux autorités, +et de déconcerter une proposition par une citation +imprévue, tout esprit qui voulait briller dans +cette sorte d'escrime, devait se faire un arsenal complet +de toutes les armes dont il pouvait avoir à diriger +ou à repousser les coups; et c'est pour cela que +des recueils de citations étaient indispensables aux +philosophes de l'école, afin que la soudaineté de +leurs objections fût égale à l'à -propos de leurs +réponses.</p> + +<p>Ce fut donc un titre assez commun parmi les écrits +du temps que celui de livre des sentences, <i>liber sententiarum</i>; +et le plus célèbre recueil qui ait porté ce +nom, est le manuel théologique de Pierre Lombard, +qui fut évêque de Paris sept ans après la mort d'Abélard. +Ce livre exerça pendant plusieurs siècles une +grande autorité: il devint la base de renseignement +théologique dans l'Université de Paris, et l'on cite +ordinairement le docte prélat comme le chef et le +fondateur de cette école de théologiens appelés les +docteurs sententiaires (<i>doctores sententiarii</i>), par +opposition à ceux qui portent le nom de docteurs bibliques +(<i>biblici</i>). Ce fut une école nouvelle, plus savante, +plus logique, plus aristotélique que l'école ancienne +qui, discutant moins, approfondissait moins +peut-être, mais aussi ne provoquait ni le doute ni la +dispute, et qui, fidèle à son enseignement synthétique, +voyait avec inquiétude une éristique toute profane +envahir le domaine entier de la science sacrée<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164"><sup>164</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" name="footnote164"></a><b>Note 164:</b><a href="#footnotetag164"> (retour) </a> Moshem., Secul. XII, pars II, c. III, sec. 8.</blockquote> + +<p>Il y eut donc, au XIIe siècle, deux théologies, +l'une biblique dont Hildebert, évêque du Mans, +était, dit-on, la lumière, et à laquelle on peut rattacher +Guillaume de Saint-Thierry, Gautier de +Mortagne, Hugues et Richard de Saint-Victor, et +que dut aimer et protéger saint Bernard; l'autre que +Guillaume de Champeaux avait contribué à former, +sans prévoir que, bientôt dépassé, il serait lui-même +effrayé des conséquences de son oeuvre, et +verrait le sein de la science déchiré par ses enfants. +Les théologiens de cette nuance sont désignés aussi +par le nom de <i>theoretici</i>, parce qu'ils se consacraient +aux recherches spéculatives et aux controverses dogmatiques, +tandis que les premiers, qu'on a nommés +<i>practici</i>, s'adonnaient surtout à la propagation de la +foi et à la prédication. La théologie des uns fut la +théologie scolastique par excellence, et celle des autres, +la théologie mystique. C'est la première qui +fait le plus de bruit dans l'histoire, c'est celle-là dont +on a donné Pierre Lombard pour le créateur, parce que +nul avant lui ne l'avait enseignée avec la même autorité. +Le premier il la professa publiquement, c'est-à -dire +avec un caractère officiel dans l'Académie de +Paris. Abélard, qui avant lui l'avait inaugurée au +même lieu, vit toujours contester son titre de professeur. +Son enseignement, surtout son enseignement +théologique, de fait si accrédité, en réalité si puissant, +paraît n'avoir jamais été qu'un enseignement privé<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165"><sup>165</sup></a>. +Dans l'ordre de l'intelligence, il fut bien le fondateur +de l'école, il n'en fut pas l'organisateur. Il +donna l'esprit aux institutions qui ne furent pas +son ouvrage. Les libérateurs ne gouvernent pas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" name="footnote165"></a><b>Note 165:</b><a href="#footnotetag165"> (retour) </a> Duboulai, <i>Hist. Univ. par.</i>, t. II, +p. 4l et seq.—Heumann, <i>Tribbech., proef</i>., p, XIV-XVII.</blockquote> + +<p>Cette méthode sententiaire, à laquelle l'évêque +Pierre Lombard vint prêter postérieurement l'influence +de sa dignité, je n'hésite point à en regarder +Abélard comme le créateur véritable; ce fut lui qui +donna à la philosophie sacrée sa puissante impulsion, +et tout ce qui en France et surtout dans les +académies de Paris propagea ou suivit de près ou de +loin le mouvement scientifique et rationnel de la théologie, +a selon moi procédé de l'enseignement d'Abélard. +En lui se retrouvent tous les caractères de l'esprit +philosophique de Paris, soit lorsqu'il s'élance, soit +lorsqu'il s'arrête, dans sa réserve comme dans sa témérité. +Car ce maître fut tout ensemble modéré et hardi, +il eut toutes les tendances et voulut servir toutes les +causes. Mais le dogme absolu, la foi implicite +n'avaient pas besoin de son secours, et se maintenaient +avant lui; ce qu'il eut donc de plus nouveau +et de plus saillant, ce fut l'esprit raisonneur, +l'esprit d'examen. C'est encore ce côté de son +génie et de son système que l'on signale en lui; et +quoiqu'il n'ait eu garde de se porter aux dernières +extrémités, il a encouragé par son exemple et son +impulsion le rationalisme à tous les degrés <a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166"><sup>166</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" name="footnote166"></a><b>Note 166:</b><a href="#footnotetag166"> (retour) </a> «Abélard,» dit M. l'abbé Ratisbonne, «posa le +principe du rationalisme qui dans son premier développement +exerça sur la foule passionnée l'espèce de fascination que +le protestantisme produisit trois siècles plus tard, et que +le libéralisme a renouvelé de nos jours avec un succès non +moins éclatant.» (<i>Hist. de S. Bernard</i>, t. II, c. XXVIII.)</blockquote> + +<p>C'est à l'influence d'Abélard qu'on peut rattacher +les noms qui illustrent la première période de la +scolastique; la seconde commence avec Albert le +Grand<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167"><sup>167</sup></a>. Mais Robert Pulleyn, Gilbert de la Porrée, +Amaury de Chartres, Pierre Comestor, Jean de Salisbury, +Othon de Frisingen, Alexandre de Hales, +Pierre Helie, Adam du Petit-Pont, et tant d'autres, +continuateurs ou adversaires d'Abélard, lui doivent +peut-être leur rang dans l'histoire de l'esprit humain. +Nul d'ailleurs ne paraît lui avoir de plus +grandes obligations que Pierre Lombard. Pierre +Lombard, c'est Abélard parvenu; c'est Abélard évêque, +investi de l'autorité, dépositaire des grands intérêts +de l'unité ecclésiastique, calmé et contenu par +les devoirs de sa charge, rendu timide par la responsabilité, +un peu énervé par une ambition satisfaite, +mais instituant cependant l'esprit de son école dans +la chaire épiscopale et donnant à la théologie, pour +charte octroyée, le <i>Livre des Sentences</i>. Abélard n'a +point écrit de livre de ce nom, quoiqu'un des siens +l'ait pu mériter; mais il a été le maître du <i>Maître des +Sentences</i>. C'est une tradition que Pierre Lombard +avait été son élève et disait que le <i>Sic et Non</i> était +son bréviaire<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168"><sup>168</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" name="footnote167"></a><b>Note 167:</b><a href="#footnotetag167"> (retour) </a> Cette division est généralement reçue. Brucker, +<i>Hist. crit.</i>, t. III, p. 731.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" name="footnote168"></a><b>Note 168:</b><a href="#footnotetag168"> (retour) </a> Mag. J. Cornubius, <i>Eulogium, Thes. nov. anecd.</i>, +t. V, p. 1066.—<i>Ab. Op.</i>, in not., p. 1159.</blockquote> + +<p><i>Sic et Non</i>, le oui et le non, tel est en effet le titre +remarquable d'un ouvrage important dans la série +des écrits théologiques d'Abélard. Il ne faut pas, sur +la foi du titre, y chercher la thèse du pyrrhonisme; +ça ne sont point les <i>Hypotyposes</i> d'un Sextus Empiricus +chrétien. L'ouvrage peut bien suggérer le +doute, il n'a pas été fait pour l'établir: mais le titre +seul devait à bon droit alarmer les vigilants défenseurs +de l'intégrité de la foi catholique. Si jamais +Abélard a publié cet écrit, il n'a pu le faire sans +danger pour l'unité de croyance, sans danger pour +lui-même. Il suffisait, au reste, qu'on sût que l'ouvrage +existait, c'était assez pour compromettre l'auteur. +Plus inconnu, le livre en était plus suspect; +les dénonciateurs d'Abélard au concile n'en parlent +qu'avec effroi, et jusqu'à l'époque où le texte même +est enfin sorti des ténèbres, la postérité même a dû +supposer qu'il contenait le mystère de l'incrédulité +cachée d'un philosophe hypocrite.</p> + +<p>Il n'en est rien. M. Cousin a enfin retrouvé ce +livre célèbre et ignoré, et nous lui en devons la publication<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169"><sup>169</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" name="footnote169"></a><b>Note 169:</b><a href="#footnotetag169"> (retour) </a> <i>Ouvr. inéd. Petri Abaelardi Sic et Non</i>, +p. 3-163. Le titre de cet ouvrage, mentionné dans la lettre de +Guillaume de Saint-Thierry, était tout ce qu'on en connaissait. +Les bénédictins, éditeurs du <i>Thésaurus anecdotorum</i> et du +<i>Spicilegium</i>, disaient seulement qu'ils avaient cet écrit +à leur disposition, et que c'était un tissu de contradictions. +M. Cousin l'a publié en 1836 sur deux manuscrits, l'un de la +bibliothèque d'Avranches, l'autre de celle de Tours. +(Introd., p. CLXXXVI.)</blockquote> + +<p>Pour en apprécier la pensée, c'est assez d'en lire +le prologue. L'auteur y remarque que, dans cette +foule de phrases qui remplissent les écrits des saints, +quelques propositions diffèrent et même se combattent. +Cependant, ajoute-t-il aussitôt, il ne faut pas +juger témérairement ceux qui doivent juger le +monde. Au lieu de les soupçonner d'erreur, nous devons +nous défier de notre infirmité d'esprit. «La +grâce doit plutôt nous manquer pour les comprendre +qu'elle ne leur a manqué pour écrire.» Leur +langage est parfois inusité, le sens des mots varie, +chacun parle sa langue, et comme l'uniformité est, +au dire de Cicéron, mère de la satiété, on ne doit +pas présenter toutes choses dans la nudité de l'expression +vulgaire.</p> + +<p>Mais d'un autre côté, il faut se rappeler qu'on +attribue aux saints beaucoup d'apocryphes, et que +même dans les écrits authentiques, et jusque dans +les divins testaments, des passages ont été altérés +par les copistes; c'est ainsi que l'Évangile de saint +Mathieu cite Isaïe pour Asaph, et Jérémie pour Zacharie<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170"><sup>170</sup></a>. +C'est ainsi que Marc dit que le Seigneur fut +crucifié à la troisième heure, et Jean et Mathieu à +la sixième<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171"><sup>171</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" name="footnote170"></a><b>Note 170:</b><a href="#footnotetag170"> (retour) </a> Il n'y a point Isaïe dans saint Mathieu au +passage indiqué (xii, 35), mais seulement <i>le prophète</i>, +et comme il s'agit d'un renvoi à un psaume, cette désignation +indique suffisamment David le roi prophète. C'est le psaume +qui a pour titre: <i>Intellectus Asaph.</i> (Ps, 77.) Quant +à Jérémie, cité pour Zacharie, l'erreur existe (Math. xxvii, 9).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" name="footnote171"></a><b>Note 171:</b><a href="#footnotetag171"> (retour) </a> Cette diversité existe également (Marc, xv, +25.—Math. xxvii, 45.—Jean, xix, 14.)</blockquote> + +<p>Il faut bien penser aussi, lorsqu'un passage nous +surprend dans un des écrivains sacrés, qu'il leur +est arrivé de se rétracter, ainsi que l'a fait saint Augustin, +ou de poser comme question ou conjecture +ce qui nous semble une affirmation; ou bien enfin +de rapporter, sans les adopter, les opinions des autres +à titre de documents. Il se peut aussi qu'ils +imitent l'Écriture, laquelle se conforme souvent aux +idées communes ou aux apparences extérieures. Joseph +est appelé, dans l'Évangile le père de Jésus-Christ<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172"><sup>172</sup></a>, +et l'on dit tous les jours que le soleil est +chaud ou qu'il ne l'est pas, que le ciel est étoile ou +qu'il ne l'est pas, quoiqu'il ne survienne aucun +changement dans l'état réel du ciel et du soleil. On +dit encore qu'un coffre est vide, quoiqu'il n'y ait pas +de lieu qui soit vide ou qui ne soit rempli d'air. Les +philosophes eux-mêmes font des concessions à l'apparence. +Il y en a de telles dans Boèce.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" name="footnote172"></a><b>Note 172:</b><a href="#footnotetag172"> (retour) </a> Luc, II, 48.</blockquote> + +<p>Lors donc qu'on trouve des variations ou des contradictions +dans les Pères, on doit attentivement +rechercher quelles ont pu Être les causes de ces +divergences, et tenir compte des temps, des circonstances +et des intentions. D'ailleurs, en rapprochant +soigneusement les différents sens d'un même mot +dans les différentes autorités, on arrivera facilement +à la solution de la difficulté. Mais lorsqu'enfin la +contradiction est trop manifeste, il faut comparer +les autorités et choisir. Ainsi, par exemple, il est +admis que les prophètes n'ont pas eu a tous les moments +le don de prophétie, saint Pierre lui-même +s'est trompé au sujet de certains rites de l'ancienne +loi, et il a été publiquement repris par saint Paul. +Saint Paul se trompe à son tour, quand il annonce +dans son Épître aux Romains qu'il se rendra par Rome +en Espagne<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173"><sup>173</sup></a>. Mais il ne faut pas traiter de mensonges +les faussetés qui peuvent se rencontrer dans les écrivains +ecclésiastiques; le mensonge implique l'intention +de tromper, «et le Seigneur qui sonde les +reins et les coeurs, sait tout peser, en considérant +non ce qu'on fait, mais dans quel esprit on le fait.» +Seulement on peut supposer l'erreur, et «il faut lire +les docteur, non avec la nécessité de croire, mais +avec la liberté de juger.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" name="footnote173"></a><b>Note 173:</b><a href="#footnotetag173"> (retour) </a> Rom. XV, 28. On ne voit pas en effet dans +les Actes ni dans aucun récit +que saint Paul soit allé en Espagne.</blockquote> + +<p>Faites une distinction entre l'autorité canonique +de l'Ancien ou du Nouveau Testament et celle des +livres postérieurs. Si dans l'Écriture quelque chose +vous semble absurde, n'accusez que le copiste ou +vous-même; ce serait hérésie que de supposer rien +de plus. Mais dans les livres qui sont venus après, il +n'en est pas ainsi: saint Jérôme ne semblé commander +une confiance absolue que pour les opuscules +de Cyprien, ceux d'Athanase et le livre d'Hilaire<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174"><sup>174</sup></a>; +quant aux autres, il veut qu'on les lise en les +jugeant. C'est le cas du verset: <i>Omnia probate, quod +bonum est tenete.</i> (I Thess., V, 24.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" name="footnote174"></a><b>Note 174:</b><a href="#footnotetag174"> (retour) </a> Dans une lettre pour l'éducation d'une jeune +fille, il dit en effet qu'elle peut lire avec confiance +<i>Cypriani opuscula, Athanasii epistolas et Hilarii libros</i>. +En citant, Abélard répète <i>opuscula</i> pour Athanase, +et met <i>librum</i> au lieu de <i>libros</i>. (<i>Sic et Non</i>, +p. 15.—S. Hieronym. <i>Op</i>., t. IV, op. LVII, <i>ad +Loetam</i>.)</blockquote> + +<p>«Après ces observations préalables, je veux accomplir +mon projet et recueillir les diverses maximes +des saints Pères qui s'offriront à ma mémoire +et qui entraîneront avec elles quelque question, +par suite de la dissonance qu'elles paraîtront présenter. +Elles exciteront de jeunes lecteurs à s'exercer +plus spécialement à la recherche de la Vérité, et +les rendront plus pénétrants par l'inquisition. L'inquisition +est en effet la première clef de la science<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175"><sup>175</sup></a>, +c'est a l'interrogation assidûment ou fréquemment +pratiquée que le plus perspicace des philosophes, +Aristote, demande que tout esprit studieux s'attache +avec passion, quand il dit, en parlant de la +Catégorie de la relation: <i>Peut-être est-il difficile de +s'exprimer avec confiance sur de telles choses, à moins +qu'on ne les ait retraitées souvent. Le doute sur chacune +a d'elles ne sera pas inutiles</i><a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176"><sup>176</sup></a>. C'est par le doute, en +effet, que nous arrivons à l'inquisition, et par l'inquisition +que nous atteignons la vérité, suivant +cette parole de la vérité même: <i>Cherchez et vous +trouverez, frapper et l'on vous ouvrira</i>. Et pour +nous donner la leçon morale de son propre exemple, +celui qui fut cette même vérité voulut, vers +la douzième année de son âge, s'asseoir au milieu +des docteurs et les interroger, nous montrant ainsi +par l'interrogation l'image d'un disciple qui questionne +plutôt que celle d'un maître qui enseigne, +lui cependant, ce Dieu en qui est la pleine et parfaite +sagesse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" name="footnote175"></a><b>Note 175:</b><a href="#footnotetag175"> (retour) </a> «Haed quippe prima (Inquisitio) sapientiae +clavis dellaitur... Dubiando ad inquisitionem veritus, +inquirendo veritatem perciptimus.» (P. 16.)Ces paroles +remarquables rappellent celles de Cyrille: ΑÏχή +μάθησεως ζήτησις και Ïίγα τής Îπί τισιν ωγνοδυμÎνοις +σÏνισεως ή πεÏί αÏτων ÎπαπόÏήσις. +(<i>Comm. in Johan, ev.</i>, I. II, c. iv, p. 180. S. Cyrill. +<i>Op.</i>, t. IV, Parls, 1638.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" name="footnote176"></a><b>Note 176:</b><a href="#footnotetag176"> (retour) </a> Categ. VII. «Dubitare autem de singulis non +erit inutile.» Ainsi est citée la version de Boèce, ou il +y a <i>dubitasse</i> et non <i>dubitare</i> (p. 172). +M.B. Saint-Hilaire traduit «Il n'est pas inutile d'avoir +discuté chacune de ces questions» (T. 1, p. 93.) Le mot +du texte est διηποÏηκεναι.</blockquote> + +<p>«Lorsque d'ailleurs quelques paroles des Écritures +sont produites, elles ne font que mieux exciter +le lecteur et l'attirer à la recherche de la vérité, +suivant que l'écrit est recommandé par une autorité +plus grande. C'est pourquoi nous avons soumis cet +ouvrage, où sont compilées en un seul volume les +maximes des saints, à la règle décrétée par le pape +Gélase concernant les livres authentiques, ayant +eu soin de n'y rien citer des apocryphes.... Ici +commencent les sentences recueillies dans les divines +Écritures<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177"><sup>177</sup></a>, et qui paraissent se contrarier. +C'est à raison de cette contrariété que cette compilation +de sentences est appelée <i>Le Oui et le Non +(Sic et Non)</i>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" name="footnote177"></a><b>Note 177:</b><a href="#footnotetag177"> (retour) </a> «Sententiae ex divinis scripturis collectae.» +<i>Les divines écritures</i> ne signifient pas ici ce que ces +mots signifieraient aujourd'hui, l'Ancien et le Nouveau +Testament, mais les livres saints et les Pères. <i>Divin</i> +Exprimait alors le sacré par opposition au profane. La science +<i>divine</i> voulait dire, comme en anglais <i>divinity</i>, +la théologie. Les <i>écritures</i> désignaient aussi les +<i>écrits</i>, et non l'Écriture sainte. Tout ce qui était +anciennement écrit était une autorité, Cicéron, Virgile, +Macrobe, etc; l'Écriture sainte s'appelait <i>divina pagina</i>.</blockquote> + +<p>Et ce qui suit n'est qu'un recueil de nombreuses +citations énonçant le pour et le contre, et distribuées +en cent cinquante-sept questions d'une importance +fort inégale. Naturellement la première est celle que +l'existence du livre donnait pour résolue dans l'esprit +de l'auteur: <i>Qu'il faut fonder la foi sur des raisons +humaines, et le contraire</i><a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178"><sup>178</sup></a>. Si Abélard n'eût +pas été décidé pour l'affirmative, aurait-il jamais +écrit son ouvrage?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" name="footnote178"></a><b>Note 178:</b><a href="#footnotetag178"> (retour) </a> «Quod tides humanis rationibus sit adstruenda, +et contra.» (I, p. 17.) C'est à peu près la question de saint +Thomas: «Utrum sacra doctrina sit argumentativa.» (<i>Summ. +Theol.</i>, pars I, qu. i, a. 8.)</blockquote> + +<p>La collection de passages qu'il a placés ici en regard +les uns des autres est encore précieuse aujourd'hui; +elle atteste une lecture assez considérable et +plus d'instruction qu'on ne croirait dans les lettres +sacrées. Elle serait utile comme spécimen du catalogue +de la bibliothèque ecclésiastique des savants +de Paris au XIIe siècle, quoique je soupçonne que +plusieurs passages sont pris dans les auteurs, non +qui les ont écrits, mais qui les ont cités, et notamment +dans saint Jérôme et saint Augustin<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179"><sup>179</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" name="footnote179"></a><b>Note 179:</b><a href="#footnotetag179"> (retour) </a> Voici la liste par ordre chronologique des +auteurs chrétiens cités dans le <i>Sic et Non</i>: Origène, +Cyprien, Eusèbe, Hilaire, Prudence, Athanase, Éphrem, Ambroise, +Jean Chrysostôme, Jérôme, Augustin, Léon, pape, Prosper, +Maxime, évêque de Turin, Gennade, prêtre de Marseille qui +Écrivait vers la fin du Ve siècle, Hormisdas, pape, Boèce, +Grégoire le Grand, Isidore de Séville, Bède, Ambroise Autpert, +abbé de Saint-Vincent près Bénévent, auteur au VIIIe siècle +d'un commentaire sur l'Apocalypse, Haimon, évêque d'Halberstadt +en 841, et qui a commenté les Écritures et rédigé un abrégé de +l'histoire de l'Église, Nicolas Ier, pape, et Remi, moine de +Saint-Germain l'Auxerrois, qui enseignait la dialectique à +Paris au commencement du Xe siècle, et qui a commenté les psaumes. +On peut soupçonner que ce qui est cité des Pères grecs, +notamment d'Origène, de saint Éphrem, et de saint Jean Chrysostôme, +vient de seconde main. Abélard pouvait avoir une traduction +d'Eusèbe, et quant à saint Athanase, il ne cite, je crois, que +le Symbole, et un traité de la Trinité, qui n'existe qu'en +latin, et qui lui a été faussement attribué. (S. Athan. Op., +<i>de Trin. lib.</i>, VIII, t. II, p. 602, Paris, 1699.) +Il y a aussi quelques rares citations des païens, savoir +Aristote, Cicéron, Sénèque et Macrobe.</blockquote> + +<p>Cet ouvrage fut apparemment une des premières +compositions théologiques d'Abélard; il doit être +antérieur au concile de Soissons, et sans doute il +l'écrivit ou le commença à l'époque où, délaissant +Anselme de Laon, il s'érigea définitivement en professeur +de théologie. C'est, comme l'a dit très-bien +M. Cousin, «la table des matières de ses traités +dogmatiques de théologie et de morale<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180"><sup>180</sup></a>.» Mais il +peut avoir été terminé beaucoup plus tard, et par sa +nature c'était un recueil qui pouvait n'être jamais +achevé; aussi est-il permis de douter qu'il ait jamais +été réellement publié. Guillaume de Saint-Thierry +dit qu'on le tenait caché<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181"><sup>181</sup></a>. Il pouvait être connu des +disciples d'Abélard, il avait dû leur être communiqué, +et son existence était ainsi devenue publique, +sans qu'il en fût de même de son contenu. Une telle +composition n'en devait paraître que plus suspecte, +et je ne m'étonne pas que l'abbé de Saint-Thierry, +en dénonçant Abélard, rapporte des passages de ses +autres écrits théologiques et cite seulement comme +monstrueux le titre du <i>Sic et Non</i><a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182"><sup>182</sup></a>. C'était attacher à +toute la doctrine d'Abélard l'étiquette du scepticisme +religieux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" name="footnote180"></a><b>Note 180:</b><a href="#footnotetag180"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, p. CLXXXIX.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" name="footnote181"></a><b>Note 181:</b><a href="#footnotetag181"> (retour) </a> «Nec etiam quæsita inveniuntur.» (Guill. S. +Theod., <i>ad Gaufr. et Bern. Epist., Bibl. cist.</i>, +t. IV, p. 113.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" name="footnote182"></a><b>Note 182:</b><a href="#footnotetag182"> (retour) </a> «<i>Sic et Non, Scito te ipsum</i> et alia +quædam, de quibus timeo ne sicut monstruosi sunt nominis sic +etiam sint monstruosi dogmatis.» (<i>Id., ibid.</i>)</blockquote> + +<p>Cependant un tel soupçon était injuste. L'esprit +d'examen, on le dit du moins, peut conduire au +scepticisme, mais il n'est pas le scepticisme, et il +n'y conduit pas toujours. Abélard était chrétien; il +a pu tomber dans l'erreur, mais non dans le doute, +et s'il a, par ses raisonnements, altéré la foi, jamais +il n'a prétendu l'affaiblir. Il se défiait d'autant moins +de sa méthode, il la jugeait d'autant moins dangereuse +pour les convictions catholiques, qu'elle avait +affermi les siennes, et qu'en rendant sa foi plus lumineuse +elle l'avait rendue plus solide. Son orthodoxie +seule peut être mise en question.</p> + +<p>Il est vrai cependant que l'esprit philosophique +domine dans ses écrits l'esprit dogmatique, et qu'il +y a professé hardiment le rationalisme, au risque +d'ébranler ce qui était pour lui inébranlable. Charmé +de ses idées, esclave de son raisonnement, il se rendait +propre la foi commune en la démontrant à sa +mode, et elle lui devenait plus chère et plus sacrée, +quand elle était devenue sa doctrine personnelle: +l'amour-propre de l'auteur ajoutait à la conviction +du fidèle. Mais il ouvrait ainsi la voie sans terme où +devait marcher désormais à plus ou moins grands +pas la raison individuelle; il donnait le signal redoutable +auquel devaient de siècle en siècle répondre +tous les esprits opposants; il sonnait le réveil de la +liberté de penser.</p> + +<p>Nous retrouverons ce caractère dans tonte sa théologie. +Ici bornons-nous à remarquer que le <i>Sic et Non</i> +peut être regardé comme le point de départ naturel +de l'esprit d'examen appliqué à la théologie, c'est-à -dire +à la tradition écrite des doctrines chrétiennes. +C'était en effet la mise en question du vrai sens de +ces doctrines, et elle ne pouvait avoir lieu que par +l'examen contradictoire des autorités. Cette opposition +systématique des textes avait, dans un cercle +plus restreint et sous toutes réserves d'une soumission +générale et implicite à l'Écriture, quelque chose +du doute préalable de Descartes, quelque chose des +antinomies de Kant; c'était un choix offert à la +raison.</p> + +<p>Abélard choisit; Pierre Lombard choisit aussi, +et son livre n'est pas sans analogie avec le <i>Sic et Non</i>. +Il est fait sur le même plan; nous concevons qu'on +lui ait disputé cet ouvrage, et qu'avant de connaître +rien de plus que le titre de celui d'Abélard, on ait +pu croire quelquefois que Pierre Lombard le lui avait +dérobé<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183"><sup>183</sup></a>. On sait que les <i>Quatre Livres des sentences</i> +sont divisés en chapitre intitulés <i>Distinctions;</i> +c'est-à -dire que chaque question y est successivement +posée; puis les autorités et les arguments contraires +sont présentés sur chacune, et la solution +est établie presque toujours à l'aide d'une distinction. +Les citations sont souvent celles du <i>Sic et Non;</i> +cette coïncidence est naturelle, et d'ailleurs pourquoi +Pierre Lombard n'aurait-il pas pris ses citations +dans le recueil de son maître? L'ordonnance +du livre premier, qui roule sur la Trinité et la Providence, +est absolument celle de l'Introduction à la +théologie; et bien que le docte évêque évite et parfois +combatte les opinions contestables du philosophe, +il se montre partout imbu de sa méthode et +nourri de sa science.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" name="footnote183"></a><b>Note 183:</b><a href="#footnotetag183"> (retour) </a> «Putatur a P. Abaelarde confectum fuisse hoc +opus, cui ille per plagum surripuerit.» (Morhof., <i>Polyhist.</i>, +l. II, c. XIV, t. II, p. 88.)</blockquote> + +<p>Enfin cette manière de procéder et de poser hardiment +le pour et le contre, sauf à conclure, devint +la forme permanente de la théologie scolastique. +L'école dogmatique de forme comme de fond, celle +qui enseignait sans discuter, fut de moins en moins +puissante et de moins en moins écoutée; et lorsque, +près de cent ans plus tard, saint Thomas d'Aquin +résuma toute la théologie dans son admirable livre, il +posa intrépidement le pour et le contre sur toutes les +questions, sur tous les articles des questions, et, +divisant à l'infini les objections et les réponses, opposant +une par une, autorité à autorité, raisonnement +à raisonnement, il écrivit, sans jamais faiblir, +sans jamais douter, un ouvrage aussi dogmatique +par les conclusions que sceptique par l'exposition. +<i>La Somme théologique</i> présente la religion tout entière +comme une immense controverse dialectique, dans +laquelle le dogme finit toujours par avoir raison. +C'est la négation la plus franche et la pins développée +de l'absolutisme dogmatique. Ainsi la théologie +scolastique, étudiée dans l'esprit de la foi, +mais enseignée comme une science, est devenue, +avec le temps, la théologie proprement dite; avec +le temps, il n'y en a guère eu d'autre dans les écoles. +C'est essentiellement celle qui s'est perpétuée dans +les séminaires. Au XVIIe siècle, le P. Petau, en composant +son remarquable traité des dogmes théologiques, +reconnaissait pour ses devanciers saint Jean de +Damas, Pierre Lombard et saint Thomas, et quand +l'Église veut réellement enseigner, il faut bien, de +gré ou de force, qu'elle redevienne scolastique. Elle +n'a pas encore en France d'autre théologie reconnue.</p> + +<p>Cependant les âmes ferventes, les esprits simples +et pratiques, les hommes de gouvernement dans +l'Église sont loin d'avoir toujours porté une grande +confiance à ce genre d'enseignement. Chose singulière! +il a souvent alarmé tout ensemble le mysticisme +et la politique. Pour dire le vrai, il n'est pas +rigoureusement d'accord avec ce caractère impératif +que donne à la parole de Dieu le prêtre qui se +sent revêtu d'une mission de commandement, et +croit représenter celui dont il est écrit: <i>Tanquam +potestatem habens</i> (Math. VIII, 29). Concevons que, +soit comme mystique, soit comme homme d'État, +saint Bernard n'ait pas vu sans effroi la transformation +dialectique de la prédication religieuse, Aujourd'hui +même il serait difficile de concilier l'enseignement +traditionnel de la théologie avec la doctrine +des nouveaux apologistes. On est devenu si réservé +en matière de raisonnement, que si la chose était à +faire, je ne sais si le clergé donnerait les mains à +l'invention de la théologie didactique. A ses yeux, +en effet, le christianisme pourrait bien avoir peu à +se louer de la philosophie du moyen âge; car c'est +sous cette forme que le rationalisme est rentré dans +son sein. Quant à ceux qui ont ouvert la route, qui +se sont montrés particulièrement philosophes dans +la religion, qui ont appuyé sur le côté scientifique +de la théologie, qui ont enfin fondé la foi sur la +raison, voici ce qu'en dit le plus prudent des philosophes +modernes:</p> + +<blockquote><p> +«La question de la conformité de la foi avec la +raison, a toujours été un grand problème. Dans +la primitive Eglise, les plus habiles auteurs chrétiens +s'accommodaient des pensées des platoniciens +qui leur revenaient le plus et qui étaient le +plus en vogue alors. Peu à peu Aristote prît la +place de Platon, lorsque le goût des systèmes commença +à régner, et lorsque la théologie même devint +plus systématique par les décisions des conciles +généraux, qui fournissaient des formulaires +précis et positifs. Saint Augustin, Boèce et Cassiodore, +dans l'Occident, et saint Jean de Damas, +dans l'Orient, ont contribué le plus à réduire la +théologie en forme de science, sans parler de +Bède, Alouin, saint Anselme, et quelques autres +théologiens versés dans la philosophie, Jusqu'à ce +qu'enfin les scolastiques survinrent et que le loisir +des cloîtres donnant carrière aux spéculations, +aidées par la philosophie d'Aristote, traduite de +l'arabe, on acheva de faire un composé de théologie +et de philosophie, dans lequel la plupart des +questions venaient du soin qu'on prenait de concilier +la foi avec la raison.» +</p></blockquote> + +<p>Abélard fut un des premiers de ces scolastiques +qui préparaient ce <i>composé de théologie et de philosophie</i>. +Il prit soin de <i>concilier la foi avec la raison</i>, +et Aristote avec saint Paul, avant même que les +Arabes et l'empereur Frédéric II eussent fait connaître +Aristote tout entier. Et c'est de lui que Leibnitz +dit plus loin: «Je plains les habiles gens qui s'attirent +des affaires par leur travail et par leur zèle. +Il est arrivé quelque chose de semblable autrefois +à Pierre Abélard.... et à quelques autres qui se sont +trop enfoncés dans l'explication des mystères<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184"><sup>184</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" name="footnote184"></a><b>Note 184:</b><a href="#footnotetag184"> (retour) </a> Disc., prél. de la Théodicée, 6 et 86.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE II.</h3> + +<h3>DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.—<i>Introductio ad theologiam</i>.</h3> + +<p>Abélard raconte qu'avant d'écrire sur la théologie +il laissa ses écoliers lui demander «une <i>somme</i> de +l'érudition sacrée qui fût comme une introduction à +l'Écriture sainte<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185"><sup>185</sup></a>.» Ils avaient lu, continue-t-il, et +goûté ses nombreux écrits sur la philosophie, sur les +lettres séculières; il leur semblait qu'il serait bien plus +facile à son esprit de pénétrer le sens de l'Écriture +sainte et les raisons de notre foi qu'il ne le lui avait été +de tarir, comme ils le disaient, les puits de l'abîme +philosophique. Le but de la course, le fruit du travail +ne devait-il pas être, en définitive, l'étude de +Dieu, à qui tout doit être rapporté? Pourquoi a-t-il +été permis aux fidèles d'étudier les arts profanes et +les ouvrages des Gentils, si ce n'est pour y trouver +et ces formes de langage, et ces procédés de raisonnement, +et cette connaissance préalable de la nature +des choses, qui peuvent servir soit à comprendre et +à orner la sainte Écriture, soit à en établir et à en +défendre la vérité? Plus la foi chrétienne semble embarrassée +de questions ardues, plus elle doit être +munie d'un rempart de fortes raisons, surtout contre +les attaques de ceux qui font profession d'être philosophes; +plus de leur part l'inquisition est subtile +et sait rendre les solutions difficiles, plus elle est +propre à troubler la simplicité de notre foi. Ils ont +donc, ces écoliers, jugé capable de résoudre toutes +ces controverses celui que l'expérience leur a fait +connaître pour versé dès le berceau dans l'étude de +la philosophie et principalement de la dialectique, +cette maîtresse en tout raisonnement, et ils l'ont +unanimement supplié de faire valoir le talent que +Dieu lui a remis, puisqu'on ignore quand ce juge +redoutable en demandera compte avec les intérêts. +(Math., XXV, 15.) Ils ajoutent que cela convient à +l'âge et à la profession d'un homme qui, changeant +de moeurs, d'habit, de travaux, préfère désormais +les choses divines aux choses humaines et délaisse le +siècle pour se donner tout à Dieu. Après avoir jadis +embrassé l'étude pour gagner de l'argent, il faut la +faire servir maintenant à gagner des âmes: c'est bien +le moins que de venir à la onzième heure cultiver la +vigne du Seigneur. A ces fréquentes instances de ses +disciples, si, par raison ou par faiblesse, il ne se +rend pas pleinement, il accorde enfin d'entreprendre +l'oeuvre selon ses forces, ou plutôt avec l'aide supplétive +de la grâce divine, ne promettant pas tant de +dire la vérité que d'exposer, comme on le lui demande, +le sens de ses opinions.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" name="footnote185"></a><b>Note 185:</b><a href="#footnotetag185"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, pars II. <i>Introd. in +prol.</i>, p. 973-976.</blockquote> + +<p>«Que si dans cet ouvrage,» ajoute-t-il, «mes +fautes veulent, ce qu'à Dieu ne plaise, que je +m'écarte de la pensée ou de l'expression catholique, +que celui-là me pardonne qui juge l'oeuvre sur +l'intention; je serai toujours prêt à donner satisfaction +sur toute erreur en corrigeant ou en effaçant +ce que j'aurai mal dit, quand un fidèle me redressera +par la puissance de la raison ou par l'autorité +de l'Écriture.... Éclairé par l'exemple de saint +Augustin, lorsqu'un si grand homme a rétracté ou +corrigé beaucoup de choses dans ses écrits, si +j'avance quelques erreurs, je n'en défendrai rien +par dédain, je n'en soutiendrai rien par présomption. +Si je ne suis pas exempt du défaut de +l'ignorance, du moins n'encourrai-je pas l'accusation +d'hérésie, car ce n'est pas l'ignorance qui +fait l'hérétique, mais l'obstination de l'orgueil. +Elle se montre dans celui qui, désirant se faire +un nom par quelque nouveauté, met sa gloire à +avancer des choses extraordinaires qu'il s'efforce +mal à propos de maintenir contre tous, pour paraître +supérieur aux autres, ou du moins pour ne +se laisser mettre au-dessous de personne<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186"><sup>186</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" name="footnote186"></a><b>Note 186:</b><a href="#footnotetag186"> (retour) </a> C'est à peu prés le début de l'Introduction à +la théologie. Dans son autre théologie (<i>Theologia christiana</i>, +dans le <i>Thesaur. nov. anecd.</i>, t. V, p. 1189), il revient +avec étendue sur les déclarations qui terminent ce préambule; +il y dit que c'est une grande impiété que de corrompre par +le péché le premier don de Dieu, la science, et de faire +participer à ses fautes un art innocent et irréprochable, la +logique; et il s'élève contre l'orgueil de la science et de la +raison avec une force qui prouve combien il avait à +coeur de n'en être pas accusé. (Lib. III, p. 1245-1258.)</blockquote> + +<p>Ce préambule donne l'origine et la date de l'ouvrage +auquel il appartient. Abélard raconte qu'après +sa prise d'habit au couvent de Saint-Denis, il rouvrit +un cours de théologie, et qu'a la demande de ses +élèves il composa sur l'unité et la trinité divine un +traité destiné à faire comprendre ce qu'il fallait +croire<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187"><sup>187</sup></a>. Ce traité, qui fut avidement lu et qui, déféré +au synode de Soissons, y fut condamné et brûlé, +c'est, je n'en doute pas, l'<i>Introduction à la théologie</i>,<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188"><sup>188</sup></a> +véritable résumé de son enseignement, le plus +important de ses ouvrages théologiques; car ses principales +opinions en ces matières y sont développées ou +indiquées, et c'est en général sur ce livre qu'il a été +jugé par ses contemporains et la postérité. Plus tard, +cependant, soit que la rédaction n'en fût pas définitive, +et en effet elle laisse beaucoup a désirer pour +l'ordre, la proportion, l'élégance; soit qu'il n'avouât +pas un texte irrégulièrement publié, et qui d'ailleurs +n'est parvenu jusqu'à nous ni complet ni correct; +soit enfin que la prudence ou la réflexion eût modifié +ses idées ou son caractère, il a traité de nouveau le +même sujet dans un ouvrage dont l'ordonnance paraît +meilleure et la diction plus travaillée; c'est la +<i>Théologie chrétienne</i>, que nous n'avons pas non plus +tout entière. Mais lorsque vers 1140, c'est-à -dire dix-huit +ou vingt ans après la composition de l'Introduction, +Guillaume de Saint-Thierry en dénonça +l'auteur à saint Bernard, c'est sur cet ouvrage qu'il +fonda principalement son accusation, quoiqu'il y +comprît la Théologie chrétienne. Sans tenir aucun +compte des modifications, ou plutôt des précautions +de doctrine que celle-ci pouvait présenter, il ne voit +entre les deux livres qu'une différence de volume: +l'un, dit-il, contient plus et l'autre moins.<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189"><sup>189</sup></a> C'est +aussi l'Introduction que saint Bernard paraît avoir +eue sous les yeux et que le concile de Sens a surtout +condamnée, du moins en ce qui concerne la Trinité +ou la nature de Dieu. C'est donc l'ouvrage qu'il faut +bien faire connaître, comme le plus propre à révéler +la théologie d'Abélard.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" name="footnote187"></a><b>Note 187:</b><a href="#footnotetag187"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, op. i, p. 19 et 20, et 1.1 du présent ouvrage, p. 75.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" name="footnote188"></a><b>Note 188:</b><a href="#footnotetag188"> (retour) </a> Mag. P, Abæl, nannetensis Introductio ad +theologiam divin in III libros. (<i>Ab. Op.</i>, p. 973-1136.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" name="footnote189"></a><b>Note 189:</b><a href="#footnotetag189"> (retour) </a> S. Bern, <i>Op.</i>, op. CCCXVI.—<i>Bibl. +cistero.</i>, t. IV, p. 112, et ci-dessus, t. I, p. 183.</blockquote> + +<p>Malheureusement, quoique étendu, il n'est pas +complet, mais il en a été retrouvé récemment un +abrégé composé, selon toute apparence, par Abélard, +ou du moins sous ses yeux, et nous pouvons +rétablir la substance et l'ordonnance de ce qui nous +manque de l'ouvrage principal.</p> + +<p>Le salut de l'homme, suivant notre auteur, dépend +de trois choses, la foi, la charité, le sacrement. La +foi, qui contient l'espérance, comme le genre contient +l'espèce, est l'estimation des choses qui n'apparaissent +pas<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190"><sup>190</sup></a>, c'est-à -dire qui ne sont pas soumises +aux sens du corps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" name="footnote190"></a><b>Note 190:</b><a href="#footnotetag190"> (retour) </a> «Existimatio rerum non apparentium.» <i>Introd</i>, +p. 977. Le mot d'<i>existimatio</i> répond à celui de saint Paul +Îλεγχος, traduit dans la Vulgate par <i>argumentum</i>, +et dans saint Augustin par <i>convictio</i>. C'est cette dernière +Idée que voulait rendre Abélard; on a vu que pour lui estimation, +Équivalent d'<i>opinio</i>, δόξα, s'alliait naturellement, +d'après l'autorité d'Aristote, à l'idée de foi ou de croyance. +(Hébr., xi, I.—S. Aug., <i>Serm.</i> cxxvi, et ci-dessus +i. I, p. 400.)</blockquote> + +<p>La foi suppose donc l'invisible: les choses qui +apparaissent, on ne les croit pas, on les connaît; le +mérite et le propre de la foi est de croire ce qu'on +ne voit pas. Nous croyons pour connaître, nous ne +connaissons pas pour croire. Qu'est-ce que la foi? +croire ce qu'on ne voit pas. Qu'est-ce que la vérité? +voir ce que l'on croit. Car la foi est la croyance aux +choses mêmes et non aux mots. Ainsi la foi dans +l'Évangile contient la foi aux choses de l'Évangile. +Les philosophes ont bien aussi une certaine foi, lorsqu'une +chose est mise au-dessus du doute soit par +la pensée, soit par l'expérience. L'argument est ce +qui fait foi d'une chose auparavant douteuse<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191"><sup>191</sup></a> (Cicéron). +Il y a donc plusieurs moyens de produire la +foi, et la foi est proprement ou improprement dite, +suivant qu'on l'applique aux choses occultes on aux +choses apparentes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" name="footnote191"></a><b>Note 191:</b><a href="#footnotetag191"> (retour) </a> Beoth., in <i>Topic. Cie.</i>, t. 1, p. 102.</blockquote> + +<p>Parmi les vérités de la foi, parmi les choses de +Dieu, toutes n'importent pas au salut. Au premier +rang de celles qui importent au salut se placent celles +qui sont relatives d'abord à la nature de Dieu, puis +à ses dispensations ou dispositions nécessaires.</p> + +<p>«La religion chrétienne tient qu'il n'existe qu'un +seul Dieu, et non plusieurs, seul Seigneur de tous, +seul créateur, seul principe, seule lumière, seul +souverain bien (bien parfait), seul immense, seul +tout-puissant, seul éternel, substance une ou essence +absolument immutable et simple, en qui ne +peuvent être aucunes parties ni rien qui ne soit +elle-même, seule véritable unité en tout, hors en +ce qui concerne la pluralité des personnes divines. +Car en cette substance si simple, ou indivisible et +pure, la foi confesse trois personnes en tout coégales +et coéternelles, et qui ne diffèrent point numériquement, +c'est-à -dire comme des choses numériquement +diverses, mais seulement par la +diversité des propriétés, une étant Dieu le père, +une étant Dieu le fils, une étant Dieu esprit de +Dieu, procédant du Père et du Fils. Une de ces +personnes n'est pas l'autre, quoiqu'elle soit ce +qu'est l'autre. Ainsi le Père n'est pas le Fils ou le +Saint-Esprit, ni le Fils le Saint-Esprit; mais le Fils +est ce qu'est le Père, et le Saint-Esprit également. +Dieu est autant le Père que le Fils ou le Saint-Esprit, +étant un en nature, un numériquement +autant que substantiellement. Mais de la diversité +des propriétés naît la distinction des personnes; +elle est telle que cette personne-ci est autre, mais +non autre chose que cette personne-là ; comme un +homme diffère d'un homme personnellement et +non substantiellement, en tant que celui-ci n'est +pas celui-là , quoiqu'étant ce qu'est celui-là , c'est-à -dire +identique de substance et non de personne<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192"><sup>192</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote192" name="footnote192"></a><b>Note 192:</b><a href="#footnotetag192"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, I. I, p. 917-983. On +pourrait voir là un réalisme très-prononcé, car Abelard +semble admettre ici l'identité de substance entre deux hommes: +mais il peut n'entendre que l'identité de nature, et non +l'identité numérique. Il est vrai qu'alors la comparaison +n'est plus exacte par rapport à la Trinité; mais, comme on le +verra, elle est reçue et presque triviale dans la +question et ne doit pas être reprochée à notre auteur.</blockquote> + +<p>Le propre du Père est d'être inengendré (improduit, +<i>ingenitus</i>), c'est-à -dire d'exister par soi et non +par un autre, comme le propre du Fils est d'être engendré, +et du Saint-Esprit, non pas d'être engendré, +mais de procéder, sans que le Saint-Esprit ou le +Fils soient faits ou créés. Le Père est donc le principe +de la divinité. (Saint Augustin, <i>De Trin.</i>, IV, +xx.) Mais sa divinité est dans chacune des trois +personnes, chacune est Dieu, Seigneur, Créateur; +en ce sens, la Trinité est indivise (proprement individu, +<i>individua</i>). Mais aucune des trois personnes +n'étant l'une ou l'autre personne, une seulement +étant dite inengendrée, une engendrée, une procédant, +il suit qu'il n'y a pas en elles pluralité de choses +ou pluralité substantielle, mais pluralité de propriétés: +chacune est personne, mais point de la même +manière que chacune est Dieu. Tout ce qui appartient +à la personne est propre, tout ce qui appartient +à Dieu, tout ce qui est absolument divin est commun +à toutes, comme la gloire, la volonté, l'opération. +«Tel est,» dit Abélard, «le résumé de la foi touchant +l'unité et la trinité, qu'il nous faut établir +et fortifier par des exemples et des similitudes +convenables contre les inquisitions de ceux qui +doutent. Que sert, en effet, pour la doctrine, de +parler, si ce que nous voulons enseigner ne peut +être exposé de façon à être compris<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193"><sup>193</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote193" name="footnote193"></a><b>Note 193:</b><a href="#footnotetag193"> (retour) </a> Ces idées générales sur la Trinité n'ont +rien d'original, non plus que de hasardé. Abélard les +emprunte surtout à saint Augustin qui lui-même les a +plutôt remaniées qu'inventées. On peut les retrouver +exposées avec soin et développement dans la <i>Somme</i> +de saint Thomas. (Pars I, quaest. XXVII et seqq.) Une +différence seule doit être remarquée. Abélard, guidé en +ceci par saint Augustin, qui s'attache plus aux différences +qu'aux ressemblances des personnes de la Trinité avec la +généralité des êtres, ne veut pas qu'elles soient entre +elles <i>diversae numero rerum</i> (p. 982), ce qui suit +Dialectiquement de ce qu'elles ne sont pas des substances. +Cependant comment être trois sans différence numérique? +Aussi saint Jean Damascène avait-il admis cette différence, +et Pierre Lombard qui l'explique, ne la rejette pas, quoiqu'il +trouve plus prudent de s'en tenir à la différence de +propriété, Jean Damascène, suivant lui, était plus frappé des +ressemblances que des différences. (Jean Damasc., <i>De orth. +Fid.</i>, I. III, c. iv et vi.—P. Lomb., <i>Sent.</i> I, +<i>Dist.</i> XIX.) Saint Thomas, sans oser prononcer que +les personnes de la Trinité soient choses numériques diverses, +admet cependant que le nombre, <i>termini numerales</i>, +s'applique à la divinité. Il considère la multitude des +personnes comme une division formelle ou rationnelle. Il dit +quelque part <i>numeras personarum</i> (<i>Qu.</i> xxx, a. +3.—<i>Qu</i>. xxxi, a. 1.)Les modernes n'hésitent pas à dire +que les trois personnes sont «trois êtres individuels +subsistant réellement en eux-mêmes, qui sont chacun un +principe d'action.» (Bergier, <i>Dict. de Théol.</i>, art. +<i>Trinité et Personne</i>.) C'est aller bien loin, et +Abélard nous paraît plus sage. Il suit du reste une opinion +exprimée dans un ouvrage qu'il croyait de Boèce, savoir que +le nombre réel n'en pas applicable à la divinité, mais +seulement le nombre intellectuel, (<i>De Trin. unit. Dei, +Op.</i> Boeth., p. 958.)</blockquote> + +<p>Que veut dire dans la nature divine cette distinction +de personnes? Cette nature restant une et indivisible, +comment lui assigner une trinité personnelle? +De là deux points «à défendre contre les +attaques véhémentes des philosophes.»</p> + +<p>La distinction des personnes doit nous servir à +mieux concevoir la divinité, c'est-à -dire dans la +divinité le bien suprême et la perfection absolue. +Ainsi le nom du Père désigne la puissance divine: +Dieu est tout-puissant, parce qu'il peut faire tout ce +qu'il veut, non parce qu'il peut tout faire; car il ne +peut faire des choses injustes, étant lui-même la +suprême justice. Le nom du Fils désigne la sagesse: +Dieu est sage, car il sait tout et ne peut se tromper +ni être trompé. Le nom du Saint-Esprit enfin désigne +la charité ou la bonté: Dieu est bon, car il +veut que tout soit disposé pour le mieux, que tout +arrive le mieux possible, et il conduit tout à la meilleure +fin. Là où s'unissent ces trois choses, puissance, +sagesse et bonté parfaites, le bien parfait est +réalisé.</p> + +<p>Le nom du Père exprime la toute-puissance: Je +crois en Dieu le père tout-puissant, dit le Symbole +des apôtres. «Comme Dieu, innascible, comme père, +inengendré (<i>ingenitus</i>), il a, comme tout-puissant, +la plénitude de la force,» dit l'évêque +Maxime<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194"><sup>194</sup></a>, «car il est tout-puissant par la divinité +inengendrée, et père par la toute-puissance.» La +<i>divinité inengendrée</i> signifie que seul des trois personnes +il est inengendré, seul il n'est point par un +autre que lui, <i>solus ipse non sit ab alio</i>, tandis que +les deux autres personnes sont par lui, <i>ab ipso sunt</i>. +<i>Père par la toute-puissance</i>, cela veut dire évidemment +que la puissance divine lui appartient, spécialement, +comme propriété, de même que celle d'être +inengendré, bien que chacune des autres personnes, +étant de même substance, soit de même puissance. +«En effet, les propriétés des trois personnes étant +distinctes, certaines choses sont d'ordinaire dites +ou admises spécialement et comme proprement de +telle ou telle d'entre elles, lesquelles choses, +d'après leur nature, nous ne le contestons pas, +appartiennent en union à chacune d'elles<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195"><sup>195</sup></a>.» Le +Père et le Saint-Esprit, la Trinité entière est sagesse; +le Père et le Fils, la Trinité entière est charité. Seulement, +à raison des propriétés des personnes, certaines +oeuvres sont spécialement attribuées à chacune +d'elles, quoique ces oeuvres soient dites oeuvres indivises +de la Trinité, et que tout ce qui est fait par une +d'elles le soit par chacune. Ainsi la susception de la +chair est assignée au Fils; ainsi il est dit que la régénération +s'accomplit par l'eau et l'Esprit (Jean, iii, 5), +quoiqu'en tout cela la Trinité opère tout entière. +L'usage est donc d'attribuer en propriété spécialement +et principalement au Père ce qui concerne +la puissance, son nom le désignant surtout, par ce +fait qu'étant inengendré, il subsiste par lui-même, +non par un autre; d'où il résulte que, comme mode +substantiel, la puissance lui reste en propre. En effet, +encore que le Père puisse faire tout ce que fait le +Fils et le Saint-Esprit, il a cela de plus qu'il existe +seul par lui-même et n'a pas besoin d'un antre pour +être. Néanmoins nous ne disons pas le Fils et le Saint-Esprit +moins tout-puissant que le Père: les oeuvres +de la Trinité sont indivises on communes, tout ce +que fait la puissance étant réglé par la sagesse, accompli +par la bonté; aussi invoquons-nous Dieu au +nom du Père, et au Fils, et du Saint-Esprit: les +trois personnes sont inséparables pour la prière +comme dans l'opération divine. Mais pour que la +tonte-puissance qui est a chacune consomme ce +que chacune veut faire, il n'est pas nécessaire que +chacune soit absolument comme les deux autres, +puisqu'elles diffèrent par les propriétés, la non-génération, +la génération, la procession. Sans doute +il y a égalité entre elles; il n'y a rien de plus du de +moins, par exemple, dans le Fils, quant au lieu, au +temps, à la puissance, à la science, si ce n'est pourtant +qu'il n'est pas né de lui-même et que le Père +l'a engendré. Mais <i>ce seul plus ou moins</i> qui est +dans le Fils, de n'être pas par lui-même comme le +Père, s'applique-t-il au mode de l'opération, comme +au mode de l'existence? De cette puissance propre +au Père de subsister par soi ou d'exister de soi-même, +et non par un autre, il suit nécessairement +que les deux autres personnes de la Trinité sont par +lui et n'ont pas la propriété de subsister par soi. Si +donc nous rapportons la puissance tant au mode de +l'existence qu'à celui de l'opération, nous trouverons +que la toute-puissance appartient au Père proprement +et spécialement, en sorte que non-seulement il +peut tout avec les deux autres personnes, mais encore +qu'il a seul l'existence par soi, non par un autre, +et conséquemment la puissance par soi, comme l'existence; +et les autres personnes, ayant l'existence par +lui, peuvent par lui tout ce qu'elles veulent. C'est +ainsi que le Fils a dit: «Je ne puis rien faire par +moi-même.» (Jean, v, 30.) Et ailleurs: «Je ne fais +rien par moi-même, ou je ne parle point par moi-même.» +(Jean, xiv, 10.) Cette puissance propre +du Père par laquelle il subsiste seul par soi et non +par un autre est comprise dans la toute-puissance, +et il faut le dire tout-puissant, en ce sens que tout +ce qui appartient à la puissance, quant à l'opération +comme à l'existence, lui est attribué en propre par +l'évêque Maxime.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote194" name="footnote194"></a><b>Note 194:</b><a href="#footnotetag194"> (retour) </a> Maxime, évêque de Turin, qu'il ne faut pas +confondre avec Maxime le moine a laissé des homélies. La +citation d'Abélard en dans l'homélie <i>In tradit. Symboli. +(Bibl. vet. pat</i>., t. VI, p. 42.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote195" name="footnote195"></a><b>Note 195:</b><a href="#footnotetag195"> (retour) </a> C'est ce que saint Thomas appelle <i>essentialia +personis attributa</i>. (Qu. xxxix, a. 8.) Abélard paraît +marquer ici avec beaucoup de soin le caractère mixte de ces +attributions qui sont <i>appropriées</i> sans être <i>propres</i>. +Le point original comme aussi le point hasardé est le parti +qu'il a tiré de ces attributions que l'Église en général ne +regarde pas comme constitutives, et dont elle ne déduit pas +de conséquences importantes. Nous touchons ici +à la nouveauté principale de toute la doctrine, et à +l'origine des censures qu'elle a encourues. Nous y reviendrons.</blockquote> + +<p>Peut-être serait-il plus exact de dire que le Père, +par la toute-puissance qui lui est attribuée en propre, +engendre la sagesse, comme un fils, la sagesse +divine étant quelque chose de la divine toute-puissance, +étant elle-même une certaine puissance; car +elle est une puissance de discerner, la puissance en +Dieu de discerner et de connaître tout parfaitement.</p> + +<p>L'Écriture en divers passages paraît prouver que +nommer la puissance du Seigneur, c'est nommer +la puissance divine, d'où est née la divine sagesse; +dire Dieu le fils, c'est nommer la sagesse divine, +née de la divine puissance; nommer le Saint-Esprit, +c'est nommer la charité de la bonté divine, qui procède +pareillement du Père et du Fils<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196"><sup>196</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote196" name="footnote196"></a><b>Note 196:</b><a href="#footnotetag196"> (retour) </a> <i>Introd., t. 1, p. 988-996.</i></blockquote> + +<p>Mais à ces témoignages des écrivains sacrés, il plaît +à Abélard d'unir ceux des philosophes, «puisque +c'est à des philosophes qu'il a affaire, à ceux du +moins qui tâchent d'attaquer notre foi par des +citations philosophiques. Nul, en effet, ne peut être +accusé et persuadé que par des raisons qu'il accepte, +et la confusion est grande d'être vaincu par +où l'on espérait vaincre.» D'ailleurs les vertus des +philosophes ont été louées par de saints docteurs. +Non-seulement ils se sont élevés à une vie pure, mais +encore à l'intelligence d'un Dieu unique. Les autorités +ne manquent point pour prouver qu'ils ont +connu l'ouvrier à son ouvrage. Ne pût-on les citer +comme des modèles de la vie, on pourrait encore +s'instruire à leurs leçons. Dieu peut nous vouloir +éclairer par l'intermédiaire d'indignes ministres; +tout lui est bon pour toucher nos esprits et nos coeurs. +«S'il ne faisait les grandes choses que par les grands +hommes, la reconnaissance s'adresserait à eux +plus qu'à lui.» (P. 1006.) D'ailleurs saint Jérôme +nous dit de ne pas désespérer du salut de tous les +philosophes qui sont venus avant l'incarnation. On +sait comment saint Augustin s'exprime sur Socrate<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197"><sup>197</sup></a>. +Platon parle de Dieu, du culte qui lui est dû, de la +prière qui l'invoque, de la vertu qui lui plaît, en +des termes qui semblent indiquer une sorte de révélation +de sa divinité sainte. On peut dire même que +l'incarnation a été annoncée par la sibylle plus clairement +qu'elle ne l'est dans quelques-uns des prophètes, +et l'on ne saurait s'étonner que <i>le plus grand +de tous les philosophes</i> ait paru atteindre l'idée essentielle +de la Trinité, lorsqu'au Dieu suprême il ajoute +et cette intelligence, ce ÎοÏÏ‚ né de Dieu et coéternel +à lui, et cette âme du monde qui est la vie et le salut +de tout ce qui existe. Ne croit-on pas reconnaître là +le Verbe et l'amour? Le Fils est le ÎοÏÏ‚, le Saint-Esprit +est cette âme du monde, née de Dieu et de son +intelligence. «Dans le vrai, la Trinité divine n'est +bien connue que d'elle-même.» Nous ne pouvons +la dignement concevoir, nous n'y suffisons point. +Les expressions de Platon peuvent donc être prises +pour une image de la Trinité, dès là seulement +qu'elles lui sont applicables. Lorsque les philosophes +parlaient de l'âme ou de Dieu, ils étaient souvent +obligés de voiler leur pensée. Nomment-ils ce Dieu +suprême, qu'ils appellent le bien, le principe universel, +ou cette intelligence éternelle qui contient +les types originels des choses ou les idées, ils ne +se servent d'aucune fiction; mais veulent-ils aller +plus loin, il leur faut recourir aux images, aux +similitudes. La raison prescrit donc de chercher +le sens caché de leurs expressions et de leurs emblèmes; +car si l'on ne supposait pas qu'un sens mystérieux +est enveloppé dans quelques-unes des opinions +de Platon, <i>le plus grand des philosophes serait +le plus grand des sots, summus stultorum</i>. Comment +serait-ce faire violence au vrai que de ramener les +expressions des sages à la foi chrétienne? Le Saint-Esprit +a proféré par la voix de Caïphe une prophétie +à laquelle celui qui l'inspirait et celui qui la prononçait +attachaient un sens fort différent. (Jean, xi, 54.) +Saint Grégoire dit qu'il ne faut rien repousser +de ce qui ne répugne pas à la foi<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198"><sup>198</sup></a>. C'est un fait +que la doctrine platonicienne s'est toujours accordée +avec le dogme de la Trinité, et si les abeilles +déposèrent le miel sur les lèvres de Platon enfant, +endormi dans son berceau, ce prodige n'annonçait +pas la douceur de son éloquence, mais bien plutôt +que Dieu révélerait par sa bouche les mystères de +sa divinité. Il fallait, en effet, qu'à la plus grande +sagesse, qui est Jésus-Christ, ce fût le plus grand +des philosophes qui rendît témoignage<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199"><sup>199</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote197" name="footnote197"></a><b>Note 197:</b><a href="#footnotetag197"> (retour) </a> L'abrégé dont nous avons parlé p. 188, +et qu'a publié M. Rheinwald, suit exactement jusqu'à ce +point (p. 1007) le texte de l'Introduction, mais en le +resserrant. Le chap. xi du premier répond au chap. xv du +liv. I de la seconde. À partir de ce point, le chap. xii +de l'<i>Epitome</i> rejoint l'Introduction vers la p. 1077.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote198" name="footnote198"></a><b>Note 198:</b><a href="#footnotetag198"> (retour) </a> Grégoire le Grand dans une lettre à Domition +imétropolitain, et non comme le dit Abélard à Janvier, évêque +de Calahorra. (<i>Epist. Regist</i>., t. III, ep. LXVII.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote199" name="footnote199"></a><b>Note 199:</b><a href="#footnotetag199"> (retour) </a> <i>Introd</i>., t. I, p. 1003-1040.—<i>Theol. +Christ</i>., t. II, p. 1200, et V, p. 1955, Abélard en +s'appuyant ici de l'autorité de Platon ne fait que suivre +les Pères <i>platonisants</i>. De tout temps, on a raisonné +dans l'Église sur l'analogie de l'idée de la trinité +platonique avec le dogme de la sainte Trinité. Les passages +du philosophe grec habituellement cités sont ceux du <i>Timée</i>, +qu'Abélard connaissait (t. XII de la trad. de Cousin, +p. 115, 117, 126, etc.) et deux fragments douteux des lettres +II et VI (t. XIII, p. 59 et 74). Les néo-platoniens d'Alexandrie +ont développé davantage cette idée de la trinité, et d'une +manière plus suspecte au christianisme, de sorte que l'assimilation +qui séduit Abélard est tenue généralement pour dangereuse et n'est +plus guère usitée. Mais elle n'en est pas moins autorisée par de +Grands exemples. H. de Chateaubriand en a fait une des beautés de +la religion chrétienne. (Voyez surtout saint Clément d'Alexandrie, +<i>Stromat</i>. IV et VII.—Et saint Augustin lui-même, <i>De +Ver. relig</i>., l, v et <i>Conf.</i> VII, ix.—Euseb, <i>Præpar</i>, +II et XI.—Theodoret. <i>Serm</i>., II.—Cyrill. <i>Cont, +Jut</i>., III, etc.—Petav. <i>Dogm. theolog</i>., t. II, t. I, +c. I et VI.—Bergier aux mots; <i>Platonisme et Trinité</i>.—<i>Génie +du christianisme</i>, part. I, t. I, c. III.)</blockquote> + +<p>Telle est la substance du premier livre de l'Introduction; +Abélard commence le second par une apologie. +Apparemment l'emploi qu'il vient de faire des +autorités philosophiques et des citations païennes +avait été critiqué; car il observe qu'il n'a rien introduit +de nouveau. Saint Paul cite Epiménide, +Ménandre, Aratus; pour convertir les Athéniens, il +s'empare d'une inscription qu'ils avaient gravée sur +un autel<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200"><sup>200</sup></a>. On voit dans le Deutéronome qu'il faut +raser la tête d'une captive et qu'ensuite on peut +l'épouser. «Ainsi,» dit Abélard, «j'aime la science +profane pour sa grâce et sa beauté, et d'une esclave, +d'une captive étrangère, je veux faire une +Israélite.» Si j'ai emprunté à Origène, j'ai négligé +ses erreurs, suivant en cela l'exemple d'Hilaire le +Confesseur. Si Dieu a dicté la prophétie de Balaam, +n'a-t-il pu faire parler, et la sibylle, et Virgile le +Poète<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201"><sup>201</sup></a>? La voix miraculeuse des démons n'a-t-elle +pas été employée pour annoncer la vérité? Les +choses matérielles et inanimées elles-mêmes <i>racontent +la gloire de Dieu</i> (Ps. XVIII, 2). Plus les Gentils, +plus les philosophes paraîtront étrangers ou hostiles +à notre foi, plus leur autorité en sa faveur sera +grande: la déposition favorable d'un ennemi est +plus forte que celle d'un ami. «Après tout, les témoignages +que j'ai empruntés aux philosophes, +je les ai recueillis, non dans leurs écrits, <i>j'en +connais fort peu</i>, mais dans les livres des Pères<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202"><sup>202</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote200" name="footnote200"></a><b>Note 200:</b><a href="#footnotetag200"> (retour) </a> Tit. I, 12.—I. Cor., xv, 38.—Act., XVII, 22.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote201" name="footnote201"></a><b>Note 201:</b><a href="#footnotetag201"> (retour) </a> <i>Dent.</i>, XXI, 11, 12, 13.—<i>Nomb.</i>, +XXII, XXIII, XXIV. La croyance dans +les oracles sibyllius, compilation qui parait avoir été +fabriquée vers le IIe siècle, s'est maintenue longtemps dans +l'Église, et bien des Pères l'ont tolérée ou partagée.—Frérot, +<i>Mém. de l'Académie des inscriptions,</i> t. XXIII.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote202" name="footnote202"></a><b>Note 202:</b><a href="#footnotetag202"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. II, p. 1041-1046. <i>Quorum +panca novi</i>, dit-il; et dans la Théologie chrétienne, +exprimant la même idée, il dit qu'il n'a peut-être jamais +vu les écrits philosophes qu'il cite, mais qu'il a recueilli +leurs témoignage dans saint Augustin. (<i>Theol. Christ.</i>, +I. Il, p. 1902.)</blockquote> + +<p>Ceux qu'il entasse à la fin du premier livre de l'introduction +et au commencement du second sont très nombreux et +très-divers; et il y a là un luxe de citations dont il serait +intéressant de vérifier l'origine, afin de bien tracer les limites +de l'érudition de cette époque; car Abélard savait certainement +tout ce que de son temps on pouvait savoir dans le nord des Gaules.</p> + +<p>Après les témoignages viendront les arguments. En +toute chose, mais principalement en ce qui touche +Dieu, il y a plus de sûreté à s'appuyer sur l'autorité +que sur le jugement humain.</p> + +<p>«La foi dans la Trinité est le fondement de tous biens, on ce +sens que l'origine de tous biens est dans la connaissance de la +nature de Dieu. Qui réussirait à ébranler ce fondement ne nous +laisserait rien à édifier de solide. Nous aussi, nous avons voulu +opposer à un si grand péril le bouclier tant de l'autorité que de la +raison, nous confiant dans celui par l'appui duquel le petit David +a immolé l'énorme et fier Goliath avec son propre glaive. Nous aussi, +tournant contre les philosophes et les hérétiques la glaive des raisons +humaines avec lequel ils nous combattent, nous détruisons la +force et l'armée de leurs arguments contre le Seigneur, afin qu'ils +soient moins présomptueux dans leurs attaques contra la simplicité +des fidèles, on se voyant réfutés sur les points où il leur parait le +moins possible de leur répondre, savoir cette diversité de personnes +dans une substance simple et indivisible, la génération du Verbe, la +procession de l'Esprit. Non que nous promettions d'enseigner la vérité +sur tout cela; nous ne croyons pas que nous, non plus qu'aucun +mortel, y puissions suffire; mais du moins voudrions-nous opposer +quelque chose da vraisemblable, de voisin de la raison humaine, +et qui ne fût pas contraire à la foi, à ceux qui se font gloire de +vaincre la foi par les raisons humaines, qui ne sont touchés que des +raisons humaines parce qu'ils les connaissent, et qui trouvent facilement +de nombreux approbateurs, presque tous les hommes étant +de nature animale, fort peu de nature spirituelle... Loin de nous +donc la pensée que Dieu, qui use bien des mauvaises choses, n'ait +pas disposé également bien les arts qui sont des dons de la grâce, +pour qu'ils servissent aussi à soutenir sa divine majesté. Les arts du +siècle, et enfin la dialectique elle-même ont été jugés par saint Augustin +et tes autres docteurs ecclésiastiques fort nécessaires a l'Écriture +sainte. Sans doute on peut trouver des autorités contraires; aux +passages formels et nombreux de saint Augustin, on peut en opposer +de fort différents de saint Jérôme..... Mais le synode du pape Eugène +au temps de Louis<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203"><sup>203</sup></a> a positivement ordonné l'étude et l'enseignement +des lettres et des arts libéraux..... et si saint Jérôme a été repris et +<i>flagellé</i> par le Seigneur pour avoir lu les ouvrages de Cicéron, c'est +qu'il les lisait uniquement pour son plaisir et par goût pour l'éloquence<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204"><sup>204</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote203" name="footnote203"></a><b>Note 203:</b><a href="#footnotetag203"> (retour) </a> <i>Synodus Eugenii papæ tempore Ludovici</i>. +(Ibid., p. 1040.) C'est la concile de Rome en 823 tenu par +Eugène II au temps de Louis le Débonnaire. On lit au canon XXXIV +du 16 novembre: «In universis episcopiis subjectisque plehibu +et aliis locis in quibus necessitas occurrerit, omnium cura et +diligentia habentur ut magistri et doctores constituantur qui +studia litterarum liberaliumque artium, as sancta habentes +dogmate, assidue deceant, quia in his maxime divina manifestatur +atque declarantur mandata.» (<i>Sac. Concil</i>., t. VII, +p. 1557, et t. VIII, p. 112.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote204" name="footnote204"></a><b>Note 204:</b><a href="#footnotetag204"> (retour) </a> <i>Introd</i>., p. 1046-1052. C'est dans une +épître à Eustochius que saint Jérome raconte cette singulière +histoire, et il ne souffre pas qu'on la prenne +pour une vision ou un songe; car il assure qu'à son réveil +il se ressentait des coups qu'il avait reçus, et que son +corps on partait les marques. (T. IV, part. II, ep. Xviii +ad Eustoch., <i>De custodia virginatis</i>.)</blockquote> + +<p>«Pour moi donc, je pense que l'étude d'aucun art ne doit être +interdite à un homme religieux, à moins qu'elle ne l'empêche de se +livrer à quelque chose de plus utile, d'après la règle commune dans +les lettres qu'il faut interrompre ou même abandonner ce qui est +moins important pour ce qui l'est davantage. Quand il n'y a ni +fausseté dans la doctrine, ni déshonnêteté dans l'expression, comment +n'y aurait-il aucune utilité dans la science? comment mériter +des reproches pour l'avoir apprise ou enseignée, si, comme il vient +d'être dit, rien de meilleur n'a été négligé ou délaissé pour elle? +Personne en effet ne prétendra qu'une science soit une mauvaise +chose, même celle du mal, laquelle est nécessaire au juste, non certes +pour faire le mal, mois pour se prémunir contre le mal connu +d'avance par la pensée. Ce n'est pas un mal que de connaître le dol +ou l'adultère, mais de les commettre; car la connaissance en est +bonne, quoique l'action en soit mauvaise, et nul ne pèche en connaissant +le péché, mais en le commettant. Si la science était un mal, +c'est qu'il y aurait des choses qu'il serait mal de savoir: mais alors on +ne pourrait absoudre de quelque malice Dieu qui sait tout; car la +plénitude des sciences est en celui-là seul de qui toute science est un +don. La science est la compréhension de tout ce qui existe, et elle +discerne, selon la vérité, toutes choses, se rendant en quelque sorte +présentes celles même qui ne sont pas; voilà pourquoi quand on +énumère les dons de l'esprit de Dieu, on l'appelle l'esprit de science. +Or, de même que la science du mal est bonne, étant nécessaire pour +éviter le mal, il est certain que la puissance ou faculté du mal est +également bonne, étant nécessaire pour mériter, Si nous ne pouvions +pécher, nous n'aurions aucun mérite à ne le point faire; à celui qui +manque du libre arbitre, aucune récompense n'est due pour des +actions forcées.... Aucune science ou puissance n'est donc mauvaise, +quelque mauvais qu'en soit l'emploi; aussi est-ce Dieu qui donne +toute science, et règle toute puissance. C'est pourquoi nous approuvons +les sciences; mais nous résistons aux mensonges de ceux qui en +abusent..... Je suppose qu'aucun homme versé dans les lettres saintes +n'ignore que les nommes spirituels ont fait plus de progrès dans la doctrine +sacrée par l'étude de la science que par le mérite religieux, et +que plus un homme parmi eux a été docte avant sa conversion, plus +il a eu de valeur pour les choses saintes. Quoique Paul ne paraisse +pas un plus grand apôtre en mérite que Pierre, ni Augustin un plus +grand confesseur que Martin, cependant l'un et l'autre après leur +conversion reçurent d'autant plus largement la grâce de la doctrine, +qu'auparavant ils excellaient davantage dans la connaissance des +lettres. Ainsi, par une dispensation de Dieu, ce qui recommande +l'élude des lettres profanes, ce n'est pas seulement l'utilité qu'elles +contiennent, c'est aussi qu'elles ne paraissent pas étrangères aux +dons de Dieu, comme elles le seraient s'il ne s'en servait pour aucun +bien. Nous connaissons cependant le mot de l'apôtre, <i>scientia inflat</i>, +la science engendre l'orgueil. Mais ce qui doit précisément la convaincre +d'être une bonne chose, c'est qu'elle entraîne au mal de +l'orgueil celui qui a conscience de la posséder. Comme il y a quelques +bonnes choses qui viennent à certains égards du mal, il y en a +de mauvaises qui tirent leur origine du bien. La pénitence ou la +satisfaction par la peine, qui sont bonnes, accompagnent le mat commis +au point d'en avoir besoin pour naître. L'envie et l'orgueil, qui +sont de très-mauvaises choses, proviennent des bonnes. Ce Lucifer, +étoile du matin, fut d'autant plus enclin à l'orgueil qu'il était supérieur +aux esprits angéliques par l'éclat de sa sagesse ou de sa +science; et pourtant cette sagesse ou cette science de la nature +des choses qu'il avait reçue de Diou, il serait peu convenable de +l'appeler mauvaise; c'est lui qui dans son orgueil en a mal usé. +(Isaïe, xiv, 42.) Quand un homme s'enorgueillit de sa philosophie +ou de sa doctrine, nous ne devons pas inculper la science, pour +un vice qui s'y rattache; mais il faut peser chaque chose en elle-même, +pour ne pas encourir par un jugement imprudent cette malédiction +prophétique: <i>Malheur à ceux qui disant le bien mal et le mal +bien, prennent la lumière pour les ténèbres et les ténèbres pour la lumière!</i> +Que ce peu de mots nous suffisent contre ceux qui, cherchant +une consolation à leur inhabilité, murmurent aussitôt que, pour +éclaircir notre pensée, nous empruntons des exemples ou des similitudes +aux enseignements des philosophes.... Il est écrit: <i>Fas est et +ab hoste doceri</i><a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205"><sup>205</sup></a>. Pour nous faire comprendre, nous devons employer +tous les moyens... Nous lisons dans saint Augustin: <i>Il faut chercher +non l'éloquence, mais l'évidence. Qu'importe la perfection du langage, +si elle n'est suivie de l'intelligence de celui qui l'entend?... que sert une +clef d'or, si elle ne peut ouvrir ce que nous voulons ouvrir? en quoi +nuit une clef de bois, si elle le peut</i><a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206"><sup>206</sup></a>? Mais, direz-vous, nous travaillons +en vain. Tout ce qu'on ne peut ouvrir a été ouvert par d'autres, +ou ce que nous voulons ouvrir ne saurait être ouvert: la Trinité, est +un mystère ineffable. Sans doute, mais pourtant qu'ont donc fait les +Pères qui nous ont laissé tant de traités sur la Trinité? Si tout ce +qu'on peut enseigner est enseigné, pourquoi sont-ils venus écrire l'un +après l'autre, et celui-ci a-t-il tenté de rouvrir ce qu'avait déjà ouvert +celui-là ? Si les enseignements existants suffisent, comment se +fait-il que les hérésies repullulent sans cesse, que les doutes subsistent +encore?... Jusqu'à quand l'Eglise actuelle contiendra-t-elle indistinctement +mêlée la paille avec le grain, et l'homme, ennemi de la moisson +du Seigneur, continuera-t-il d'y semer l'ivraie? jusqu'à la fin des +siècles apparemment, où les moissonneurs, anges de Dieu, lieront en +gerbe l'ivraie et la jetteront aux flammes. Les schismatiques, les +hérétiques ne peuvent manquer, et le chemin ne sera jamais sûr entre +les scorpions et les serpents; mais toujours pour exciter et éprouver +les fidèles, l'Église, notre mère, verra renaître ceux qui, sous +le nom de Christ, adoreront les antéchrists.... Enfin.... les hérétiques +doivent être contenus par la raison plutôt que par la puissance<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207"><sup>207</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote205" name="footnote205"></a><b>Note 205:</b><a href="#footnotetag205"> (retour) </a> Cela est <i>écrit dans Ovide, Metam</i>., IV, 428.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote206" name="footnote206"></a><b>Note 206:</b><a href="#footnotetag206"> (retour) </a> <i>De Doct. Christ</i>., IV, x et xi.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote207" name="footnote207"></a><b>Note 207:</b><a href="#footnotetag207"> (retour) </a> <i>Introd</i>., l, II, p. 1052-1055. «Ratione +potius quam potestate eos coerceri.»</blockquote> + +<p>La discussion exerce et éclaire les fidèles; elle les +rend plus vigilants; elle les met sur leurs gardes. +Les saints nous ont donné l'exemple de raisonner +sur les matières de foi et de poursuivre et de combattre +les esprits rebelles par des exemples et des +similitudes. Si l'on ne doit point discuter ce qu'il +faut croire, il ne nous reste qu'à nous livrer à ceux +qui enseignent le faux comme le vrai<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208"><sup>208</sup></a>. Saint Grégoire +a bien dit que si l'opération divine est comprise +par la raison, elle cesse d'être merveilleuse, et que +la foi est sans mérite, quand la raison humaine lui +prête ses preuves<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209"><sup>209</sup></a>. L'on en conclut que rien de ce +qui appartient à la foi ne doit être soumis aux investigations +de la raison, et qu'il faut croire immédiatement +à l'autorité, même dans les choses qui +paraissent le plus éloignées de la raison humaine. +Mais on peut trouver des citations opposées dans les +Pères, Jérôme, Hilaire, Augustin, Isidore et Grégoire +lui-même. Leur exemple à tous est une autorité +contraire. Comment, d'ailleurs, éclairer un idolâtre, +convertir un incrédule? Dans toute discussion, +on commence par persuader au nom de la raison.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote208" name="footnote208"></a><b>Note 208:</b><a href="#footnotetag208"> (retour) </a> Cf. <i>Theol. Christ.</i>, t. III, p. 1261; +et Fr. Frerichs, <i>Commentat. Theo. crit. de Ab. Doct.</i> +p. 8. Jana, 1827.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote209" name="footnote209"></a><b>Note 209:</b><a href="#footnotetag209"> (retour) </a> Homil. XXVI. <i>S. Greg. pap. I. cogn. Magn. +Op.</i>, t. II., Parla, 1705. Cette opinion de saint Grégoire +a été souvent citée ci discutée. Saint Thomas décide que la +raison inductive (c'est son expression) diminue ou détruit +le mérite de la foi, lorsqu'elle est invoquée pour la +déterminer, mais non quand elle sert à l'éclairer et à +l'affermir. (<i>Sec. sec.</i>. qu. ii, a. 10)</blockquote> + +<blockquote><p> +«On ne croît point une chose parce que Dieu l'a dite, on l'accepte +parce que la raison est convaincue.... Tels sont les commencements +de la foi, et s'ils n'ont absolument aucun mérite, on ne peut cependant +déclarer inutile une foi bientôt suivie de la charité, qui lui donne +ce qui lui manque. Il est écrit dans l'Ecclésiastique: <i>Qui croit vite est +léger de coeur et sera diminué.</i> (XIX, 4.) Celui-là croit vite ou aisément +qui acquiesce sans discernement et sans prévoyance aux premières +choses qu'on lui dit, sans en discuter la valeur, sans savoir +s'il convient d'y ajouter foi.... C'est souvent pour se consoler de son +incapacité, qu'après avoir essayé d'enseigner en matière de foi des +choses intelligibles et s'être trouvé insuffisant, on recommande cette +ferveur de foi qui croit aux choses avant de les comprendre et de +savoir si elles en valent la peine.</p> + +<p>«C'est principalement de la nature de la divinité et de la distinction +des personnes de la Trinité qu'on dit qu'elles ne peuvent être comprises +en cette vie, et que les comprendre, c'est précisément le partage de la +vie éternelle. <i>Haec, est autem vita, aeterna, ut cognoscam te Deum verum +et quem misisti Jesum Christum</i>, et ailleurs: <i>manifestabo eis +meipsum</i>. +(Jean, XIV, 21, et XVII, 3.) Mais autre est comprendre ou croire, +autre est <i>connaître</i> ou <i>manifester</i>. La foi est une estimation des choses +non apparentes; la connaissance est l'expérience des choses mêmes, +grâce à leur présence.... Penser qu'on ne peut dès cette vie comprendre +ce qui se dit de la Trinité, c'est tomber dans l'hérésie de +Montanus... qui veut que les prophètes aient parlé dans l'extase, +sans savoir ce qu'ils disaient.... Mais alors ils n'auraient pas été +des sages, car Salomon dit que le sage comprend ce qu'il dit du fond +du coeur et porte son intelligence sur ses lèvres. Paul veut que l'on +comprenne ce qu'on enseigne, puisqu'il dit: «Que celui qui parle une +langue demande à Dieu le don de l'interpréter.» Tout le chapitre XIV +de la première Épître aux Corinthiens roule sur cette idée. C'est là +qu'il dit «que celui qui n'est pas interprète doit se taire dans l'Église +ou ne parler qu'à lui-même et à Dieu<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210"><sup>210</sup></a>.» Lorsqu'il parle de <i>la vertu +de la voix</i>, qu'entend l'apôtre, si ce n'est l'intelligence de ce que la +voix dit, pour laquelle elle a été inventée?... Qu'il n'imagine point +de parler aux hommes, celui qui est incapable d'expliquer ce qu'il dit; +qu'il s'adresse à Dieu, qui n'a pas besoin d'explication, et qu'il prononce +les paroles d'une confession de foi, au lieu de proférer vainement +pour l'instruction des hommes des mots incompris.... Qu'il +cesse de prêcher; ne pas comprendre ce qu'on dit, c'est ne le pas +savoir; enseigner alors est une impudence présomptueuse. N'écoutez +pas ces maîtres des lettres saintes qui enseignent aux enfants à prononcer +des mots, non à comprendre.... Lire sans intelligence est +négligence<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211"><sup>211</sup></a>.... Qu'y a-t-il de plus ridicule que de voir celui qui veut +en instruire un autre, interrogé s'il comprend ce qu'il enseigne, répondre +qu'il ne comprend pas ce qu'il dit ou ne sait ce dont il parle? +Quels éclats moqueurs eussent excité chez les philosophes et les Grecs +chercheurs de sagesse les apôtres prêchant le fils de Dieu, si des le +début de leur prédication ils avaient pu être réduits à la confusion +d'avouer qu'ils ne savaient ce qu'ils devaient les premiers prêcher et +enseigner! Ne présumons d'ailleurs rien de nous-mêmes. La vérité à +promis le Saint-Esprit à qui enseigne. Si nous avons précédemment +exposé quelques-uns des mystères de Dieu, c'est lui qui a agi en nous +plutôt que nous-mêmes.... Il enseigne et nous comprenons, il suggère +et nous exposons ce que nous ne pourrions atteindre par nous-mêmes, +les mystères de Dieu et de la Trinité....</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote210" name="footnote210"></a><b>Note 210:</b><a href="#footnotetag210"> (retour) </a> Introd., t. II, p. 1056-1063. On explique tout +différemment ce verset, et Sacy traduit: «S'il n'y a point +d'interprète, <i>que celui qui a se don</i> se taise +dans l'Église.» (I. Cor., XIV, 28.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote211" name="footnote211"></a><b>Note 211:</b><a href="#footnotetag211"> (retour) </a> <i>Legere et non intelligere negligere est</i>, +p. 1064. Cette maxime est extraite de ce recueil de préceptes, +connu sous le nom de <i>Distiques de Caton</i>, composé, +dit-on, au IIe siècle et dont le moyen âge faisait si grand +Usage, les attribuant à Caton d'Utique et non à Dionysius Caton, +que ce dernier nom soit ou ne soit pas un pseudonyme. Voyez le +<i>Livre des Proverbes français,</i> par M. Leroux de Liney, +introd., p. XIIV.</blockquote> + +<blockquote><p>«Vous demanderez peut-être à quoi ont servi tant de traités sur +la foi, s'il subsiste encore des doutes auxquels il n'a pas été satisfait; +écoutez ce mot d'un poète:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Est quoddam prodire tenus si non datur ultra. (Horace.)</p> + </div> </div> + +<p>Il a suffi aux Pères de résoudre les questions qu'on agitait alors, de +lever les doutes da leur temps et de laisser leur exemple à la postérité.... +Cet exemple nous dit de prendre les armes quand l'ennemi +nous menace,.... Or vous savez ce que dit encore un poète:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nondum libi defait hostis. (Lucain.)</p> + </div> </div></blockquote> + +<p>Ici Abélard fait une énumération intéressante des +récentes hérésies qui ont porté la guerre civile dans +l'Église. Jamais, dit-il, on n'avait entendu parler d'une +si grande démence. Un de nos contemporains a été +assez insensé pour se faire appeler le fils de Dieu et +se faire chanter comme tel, et l'on dit que le peuple +séduit lui a élevé un temple<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212"><sup>212</sup></a>. Un autre a dernièrement, +en Provence, forcé les gens à un nouveau +baptême, proscrit la signe vénérable de la croix du +Seigneur et soutenu qu'on ne doit plus célébrer le +saint sacrement de l'autel<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213"><sup>213</sup></a>. Mais des maîtres mêmes +en théologie sont assis dans la chaire empestée<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214"><sup>214</sup></a>. +Un d'eux, qui enseigne en France, affirme que +beaucoup de ceux qui, sans la foi dans le Messie, +ont vécu avant son incarnation, seront sauvés; +que Notre-Seigneur Jésus-Christ est né dans le +sein d'une femme de la même manière que les autres +humains, sauf qu'il a été conçu sans la participation +d'un homme; et quant à là nature de la +divinité et à la distinction des personnes, il est +assez présomptueux dans ses assertions pour avancer +que puisque Dieu le Père à engendré le Fils, +is s'est engendré lui-même. Erreur, ou plutôt hérésie +que saint Augustin réfute dans le livre Ier de +son <i>Traité de la Trinité.</i>»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote212" name="footnote212"></a><b>Note 212:</b><a href="#footnotetag212"> (retour) </a> Tanquelme, Tancheim ou Tankelin excita beaucoup +de désordres en Flandre et en Brabant. Il avait un parti +nombreux et même des soldats. On dit qu'il prêchait sur la +place devant la cathédrale d'Anvers. Il fut fortement +combattu par saint Norbert et tué par un prêtre en 1115.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote213" name="footnote213"></a><b>Note 213:</b><a href="#footnotetag213"> (retour) </a> Le prêtre Pierre de Bruis, suivant Neander. +Il était né en Dauphiné et fut l'auteur de l'hérésie des +pétrobusiens, combattue par Pierre le Vénérable. +Il avait commencé ses prédications en 1110, et fut brûlé +par le peuple en 1130. (<i>Hist. de S. Bern.</i>; p. 280.—Moshelm, +<i>Hist. Eccl. XIIe siècle,</i> part. II, c.v.) Ce tableau +des hérésies contemporaines est précieux pour l'histoire +ecclésiastique. Abélard l'a reproduit et un peu développé dans +Sa Théologie chrétienne. (<i>Introd.</i>, t. 11, p. 1066.—<i>Theol. +Christ.</i>, I. IV, p.1314.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote214" name="footnote214"></a><b>Note 214:</b><a href="#footnotetag214"> (retour) </a> <i>Pestilentiæ; cathedras</i>. Racine traduit +<i>la chaire empestée</i>. On dit aussi <i>chaires de pestilence</i>.</blockquote> + +<p>On croit qu'Abélard veut ici désigner Albéric de +Reims, et en effet, dans sa Théologie chrétienne, +développant sa critique, il ajoute: «Le docteur qui se +préfère à tous les maîtres en la divine Écriture et qui +incrimine avec véhémence ce que d'autres ont dit, +savoir que rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu, point +que nous avons concédé, s'égare bien plus gravement +en professant avec nous qu'il n'y a rien en Dieu +que la substance même. Car de là il a été poussé, +je l'ai entendu en personne, à confesser que Dieu +est engendré de lui-même, parce que le Fils a été +engendré du Père.» Ceci semble se rapporter bien +exactement à l'altercation qu'au synode de Soissons +Abélard eut sur ce point avec son ennemi. Quand il +composait l'Introduction, il ne parlait que par ouï-dire +des erreurs d'Albéric; mais plus tard, lorsqu'il +écrit la Théologie chrétienne, il est rempli de ses souvenirs +personnels; il se complaît dans les détails, +et il finit par dire avec amertume: «Et c'est le plus +arrogant des hommes qui appelle hérétiques tous +ceux qui ne pensent pas comme lui<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215"><sup>215</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote215" name="footnote215"></a><b>Note 215:</b><a href="#footnotetag215"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, pour cette anecdote, i. I, p.87, et la + <i>Theol. Christ.</i>, i. IV, p. 1815.</blockquote> + +<p>Un autre, en Bourgogne, établit que les trois propriétés, +base de la distinction des personnes, sont +trois essences, distinctes tant des personnes mêmes +que de la nature divine, en sorte que la paternité, la +filiation, la procession seraient des choses différentes +de Dieu même. C'est lui qui n'admet pas que le corps +de Nôtre-Seigneur ait pris sa croissance comme +celui des autres hommes, et qui veut qu'il ait eu, +soit au berceau, soit dans le sein de sa mère, la +même grandeur qu'au moment où il a été mis en +croix. Suivant lui encore, les moines et les religieuses, +même après leur profession publique, +même dans les liens de la bénédiction et de la consécration, +peuvent contracter mariage, et malgré la +violation de leur voeu, leur union ne doit pas être +rompue, et tout en restant dans les liens du mariage, +ils en font pénitence. Ce docteur, dit ailleurs Abélard, +est le compatriote des autres (<i>eorum patriota</i>) +et un des plus célèbres théologiens <a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216"><sup>216</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote216" name="footnote216"></a><b>Note 216:</b><a href="#footnotetag216"> (retour) </a> <i>Theol. Christ</i>., i. IV, p. 1816.</blockquote> + +<p>Un troisième, d'un grand nom, et qui brille dans +un bourg de l'Anjou, non-seulement établit les +propriétés des personnes comme autant de choses +différentes, mais veut que la puissance de Dieu, sa +justice, sa miséricorde, sa colère, enfin tout ce que +la langage humain lui attribue, soient des choses ou +qualités différentes de Dieu, comme en nous-mêmes +la justice est différente de l'homme juste. Il réalise +dans la divinité des formes essentielles ainsi que +dans la créature, les multipliant autant que les +noms qu'on donne à Dieu, et cela parce que la +grammaire a décidé que le nom exprime la substance +et la qualité, et sert à distribuer aux sujets +corporels les qualités propres ou communes: comme +si, dit saint Grégoire, la parole céleste se soumettait +aux règles de Donat!</p> + +<p>Un quatrième enfin, qui n'est pas sans renommée, +enseigne au pays de Bourges que les choses +pouvant arriver autrement que Dieu ne les a prévues, +Dieu peut se tromper, assertion qui n'a jamais été +tolérée chez les Gentils les plus infidèles. A ce dénombrement, +notre censeur ajoute dans sa Théologie +deux frères qu'il connaît, qui se comptent parmi les +plus grands maîtres, dont l'un prétend que les mots +du Sacrement conservent tonte leur efficace, quelle +que soit la bouche qui les profère, et qu'une femme +peut consacrer en prononçant les paroles du Seigneur; +l'autre se fie tellement à ses systèmes philosophiques +qu'il professe que Dieu n'a aucune priorité +d'existence sur le monde<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217"><sup>217</sup></a>; «sans compter une +quantité innombrable d'autres opinions dont le récit +me consterne tous les jours, et que le peuple ne +peut arrêter, même en brûlant les gens dont il peut +s'emparer<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218"><sup>218</sup></a>.» Voilà dans quels termes le rationaliste +du XIIe siècle prouve la nécessité de donner +une démonstration philosophique de la Trinité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote217" name="footnote217"></a><b>Note 217:</b><a href="#footnotetag217"> (retour) </a> On croît que ces deux frères sont Bernard et +Thierry, deux clercs bretons dont Othon de Frisingen vante +la subtilité. (Voy. ci-dessus, i. I, p.103.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote218" name="footnote218"></a><b>Note 218:</b><a href="#footnotetag218"> (retour) </a> <i>Theol. Christ</i>., p. 1316.</blockquote> + +<p>Nous atteignons à cette démonstration. C'est ici le +point dangereux<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219"><sup>219</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote219" name="footnote219"></a><b>Note 219:</b><a href="#footnotetag219"> (retour) </a> <i>Introd</i>., p. 1007-1102.</blockquote> + +<p>Dieu est indivisible. «La pureté de la substance +divine n'admet ni accidents, ni formes, ni parties. +Elle est forme, dit Boèce, et ne peut être soumise +à aucune forme<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220"><sup>220</sup></a>.» Dieu est immutable.</p> + +<p>Stabilisque menens das cuneta moveri<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221"><sup>221</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote220" name="footnote220"></a><b>Note 220:</b><a href="#footnotetag220"> (retour) </a> Booeh., <i>De Trinit. unit. Det</i>, p. 59. C'est +un principe convenu que la distinction de la forme et de la +matière n'est pas applicable à la divinité. Dans Aristote, la +divinité est l'acte pur. En disant qu'elle est forme, Boèce +entend qu'elle a en elle-même toute la vertu de la forme, +c'est-à -dire l'essence formatrice.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote221" name="footnote221"></a><b>Note 221:</b><a href="#footnotetag221"> (retour) </a> Boeth., <i>De Consol. phil.</i>, i. III, p. 918.</blockquote> + +<p>Or, maintenant, comment dans l'être simple, pur, +identique, immutable, sans accident, sans forme, +concevoir et assigner trois personnes? Point de multitude +réelle<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222"><sup>222</sup></a>; la substance est une. Point de nombre +réel, ni trois, ni plusieurs; la substance est +simple et indivise. Point de diversité; elle est identique +et invariable. Comment donc admettre la pluralité, +la diversité des personnes? Comment une +personne diffère-t-elle d'une personne, sans différer +de la Trinité même? «C'est une exposition difficile +peut-être, impossible même à l'homme, +surtout quand on s'efforce de satisfaire à la raison +humaine, et qu'on veut, en examinant une +chose pour en déterminer la propriété, s'appuyer +de la comparaison avec les propriétés de la +généralité des choses.... La nature divine n'éloigne +trop de toutes les autres natures qu'elle a formées, +pour que nous trouvions dans celles-ci des similitudes +convenables. Les philosophes qui adoraient +le Dieu inconnu, ont jugé que sa nature +dépassait tellement la pensée humaine, qu'ils +n'ont osé l'atteindre ni tenté de la définir; et le +plus grand de tous, Platon, n'ose dire ce qu'est +Dieu, sachant seulement que les hommes ne peuvent +savoir quel il est<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223"><sup>223</sup></a>.» Aussi quelques-uns, +voyant qu'on ne pouvait ni le concevoir ni l'exprimer, +l'ont-ils exclu du nombre des choses, en sorte +qu'ils ont semblé prétendre que Dieu n'était rien. +Toute chose, en effet, est ou substance, ou quelqu'une +de ces choses générales qu'on appelle prédicaments. +Or comment classer Dieu? Aucune +chose, hormis les substances, ne peut subsister par +elle-même; seules les substances existent par elles-mêmes, +seules elles persévéreraient après la destruction +du reste; elles <i>subsistent</i> en un mot; elles sont +<i>substances</i>, comme qui dirait <i>subsistances</i>. Naturellement +elles sont antérieures aux choses qui <i>assistent</i>, +et non subsistent. Dieu, le principe de l'être, ne +saurait donc être au nombre des choses qui ne sont +pas substances. Mais la dialectique enseigne que +le propre de la substance est d'être, en restant une +et la même, susceptible d'un certain nombre de +contraires, Comment cette propriété serait-elle compatible +avec la nature de Dieu, aveu une nature invariable, +qui n'admet ni formes, ni accidents? La +conclusion, c'est qu'il ne faut point assimiler <i>la +majesté suprême</i> aux natures des choses distribuées +entre les dix catégories, et que les règles et les +enseignements de la philosophie ne montent point +jusqu'à cette ineffable sublimité. Les philosophes +doivent se contenter de s'enquérir des natures +créées. Encore ne peuvent-ils suffire à les comprendre +et à les discuter rationnellement. Si nous +jugeons difficilement des choses qui sont sur la +terre, à la portée de notre vue, quel travail nous +faudrait-il pour atteindre à celles qui sont dans les +cieux? qui les y poursuivra? Tout le langage humain +est conçu pour les créatures; cette partie d'oraison +la plus essentielle de toutes, le verbe, suppose le +temps, qui commença avec le monde. Ainsi, elle ne +peut s'appliquer qu'aux choses temporelles. Lorsque +nous disons que Dieu est antérieur au monde, ou +qu'il existe avant les temps, que signifient ces paroles, +prises dans un sens humain, et comment dire +que Dieu a existé dans le temps passé avant que le +temps n'existât? Appliquées à la nature unique de +la divinité, nos locutions doivent donc se prendre +dans un sens singulier. Dieu, qui surpasse tout, +peut bien surpasser le langage des nommes. L'excellence +de Dieu est au-dessus de l'intelligence; or, +c'est pour l'intelligence que les langues ont été faites. +Comment s'étonner qu'étant au-dessus de la cause, +il soit au-dessus de l'effet? Comment s'étonner qu'il +transgresse par sa nature les règles et les exemples +des philosophes, lui qui souvent les casse par ses +oeuvres? car les miracles ne se conforment pas à la +physique d'Aristote<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224"><sup>224</sup></a>. »Quoi donc? celui qui, au témoignage +de Job, ou plutôt au témoignage du +Seigneur, est le seul qui proprement soit, serait +démontré n'être absolument rien, selon la science +des docteurs du siècle!... Remarquez, mes frères +et mes verbeux amis, <i>fratres et verbosi amici</i>, +quelle dissonance existe entre les traditions divines +et les traditions humaines, entre les philosophes +charnels et les philosophes spirituels<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225"><sup>225</sup></a>, les +lettres sacrées et les lettres profanes, et ne condamnez +pas en juges téméraires quand la foi prononce +des paroles dont l'intelligence est inconnue à vos +sciences, L'homme a inventé la parole pour manifester +ce qu'il comprenait, et comme il ne peut +comprendre Dieu, il n'a pas dû oser le nommer de +son vrai nom. C'est pourquoi en Dieu aucun mot +ne semble conserver son sens originel.» Tout ce +qu'on dit de lui est enveloppé de métaphores et +d'énigmes paraboliques. Mais les similitudes que +nous employons ne nous peuvent jamais complètement +satisfaire. «Cependant nous essaierons l'oeuvre +suivant nos forces, pour nous débarrasser de +l'importunité des pseudo-dialecticiens; nous aussi, +nous avons quelque peu effleuré leurs sciences, et +nous nous sommes assez avancé dans leurs études +pour avoir la confiance de pouvoir, avec l'aide de +Dieu, les satisfaire par les raisons humaines, les +seules qu'ils acceptent..... Nous leur apportons les +similitudes les plus probables, les prenant dans +les arts qu'ils cultivent, et les appropriant à leurs +objections<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226"><sup>226</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote222" name="footnote222"></a><b>Note 222:</b><a href="#footnotetag222"> (retour) </a> «Ubi nulla multitudo rerum, imo penitus nulla +multitudo, nulla pluralitas, nulla diversitas, quomodo +multitudo personarum nul ulla earum diversitas?» P.1070.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote223" name="footnote223"></a><b>Note 223:</b><a href="#footnotetag223"> (retour) </a> <i>Timée</i>, XXVII—<i>Ab. Op., Introd.</i>, +p. 1026,1032,1033 et 1048.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote224" name="footnote224"></a><b>Note 224:</b><a href="#footnotetag224"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. II, p. 1067-1074. +Tout ce passage est remarquable; mais il la serait bien +davantage si le fond des idées était entièrement neuf. +On verra au chapitre v qu'Abélard invente loi très-peu; +il a du reste été admis de tout temps en théologie que les +distinction logiques ne s'appliquaient pas ou ne s'appliquaient +qu'imparfaitement à la nature de Dieu. Abélard adopte cette +thèse d'une manière á peu près absolue, et la rajeunit par +des traits assez heureux. Elle est restée admise dans la +scolastique.(P. Lombard., <i>Sent.</i>, t. I, dist. +VIII.—<i>S. Thom. Summ. Theol.</i>, 1, qu. III.—Voyez +aussi le <i>Sic et Non</i>, p. 37).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote225" name="footnote225"></a><b>Note 225:</b><a href="#footnotetag225"> (retour) </a> <i>Animales et spirituales philosophos.</i> +La distinction de l'âme et de l'esprit était usitée depuis les +premiers siècles, et les gnostiques, pour déprécier les +chrétiens, les appelaient des hommes psychiques (<i>animales</i>). +J'ai traduit par charnels pour être mieux compris; mais ce +n'est pas le sens véritable, (<i>Introd.</i>, p. 1075.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote226" name="footnote226"></a><b>Note 226:</b><a href="#footnotetag226"> (retour) </a> <i>Ibid</i>., p. 1076. Ici, c'est-à -dire au +chapitre XII du livre II de l'Introduction (<i>Ab. Op</i>., +p. 1077), l'ouvrage recommence à marcher de conserve +avec l'<i>Epitome</i> (c. xi, p. 35); mais quoiqu'il y ait +analogie dans le fond des idées et souvent dans l'expression, +ce n'est plus un abrégé du texte même que l'on trouve dans +l'<i>Epitome</i> comme précédemment.</blockquote> + +<p>1° On demande d'abord comment une substance +ou essence une et permanente admet cette diversité +de propriétés qui constitue la Trinité des personnes? +On peut être différent de trois manières au moins. +Il y a différence essentielle, quand l'essence qui +est ceci n'est pas cela, comme un homme et une +main; différence numérique, quand les essences +sont séparées de façon à pouvoir s'additionner ensemble, +et qu'on peut les compter. Enfin, la différence +de propriété on de définition est celle de deux +choses qui, bien que dans la même essence, ont en +propre, l'une ceci, l'autre cela, et doivent être exprimées +chacune par sa définition propre. La définition +est propre, quand elle exprime ce que la chose +est intégralement; ainsi, le corps est la substance +corporelle. Maintenant il y a des choses qui diffèrent +ainsi et qui cependant ne peuvent être opposées +l'une à l'autre dans une division régulière. +Dans l'animal, le raisonnable et le bipède diffèrent +de propriété ou de définition; et cependant on ne +dit point: les animaux sont ou raisonnables, ou +bipèdes; la même essence étant ou pouvant être +raisonnable et bipède. De même (et tout ceci est +emprunté à Boèce), la proposition, la question, la +conclusion ont une définition propre, et la dialectique +les distingue par leurs propriétés; cependant +elles ne sont qu'une, en ce sens que ce que l'on +pose, ce que l'on traite et ce que l'on conclut, sont +on peuvent être une seule et même proposition<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227"><sup>227</sup></a>. On +peut donc très-bien concevoir une chose qui soit et +demeure une essentiellement et numériquement, et +dans laquelle se trouvent des propriétés constituant +une différence, non pas numérique, mais de définition, +et telle que les mêmes choses reçoivent des +noms différents; car c'est une règle de dialectique: +«Les choses dont les termes diffèrent sont différentes,» +Par exemple, un <i>homme</i> est <i>substance</i>, +corps, <i>animé</i>, <i>sensible</i>, puis <i>raisonnable</i> et <i>mortel</i>, +puis il peut être <i>blanc</i>, <i>crépu</i>, et sujet à mille +accidents, et malgré tant de différences de propriétés qui +supposent autant de définitions différentes, il est +numériquement et essentiellement le même. Il peut +même encore, en sus de ces prédicats, être le sujet +de diverses relations; par exemple, père et fils. De +même, en Dieu, quoique Père, Fils et Saint-Esprit +aient la même essence, autre est la propriété du Père +en tant qu'il engendre, autre la propriété du Fils en +tant qu'il est engendré, autre celle du Saint-Esprit +en tant qu'il procède. Observez qu'on ne dit pas qu'il +y ait une similitude complète, mais qu'on en peut +induire une partielle: autrement, on ne parlerait +pas de similitude, mais d'identité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote227" name="footnote227"></a><b>Note 227:</b><a href="#footnotetag227"> (retour) </a> <i>Cf. Theol. Christ</i>., t. III p. 1281. On +a signalé ces passages comme étant de ceux qui annulent le +mystère de la Trinité, en réduisant les trois personnes qui +les composent à des points de vue d'une même chose. La reproche, +qui peut dire juste dans l'ensemble, n'est pas ici parfaitement +Applicable. Dans cet endroit, l'on ne veut prouver qu'un point +très-général; c'est que la différence de définition ou de +propriété n'exclut pas l'identité d'essence; et on en donne des +exemples, mais non comme équivalents, ou même comme similitudes +de la Trinité. On verra plus tard si Abélard réduit en effet la +différence des personnes divines à être une différence de +Définition du même sujet, ni plus ni moins, et enfin si ses +comparaisons sont présentées comme des assimilations. (Cousin, +<i>Ouvr, inéd., Introd</i>., p. cxcviii.—Voyez ci-après c, iv.)</blockquote> + +<p>2° Autre analogie. Les grammairiens distinguent +trois personnes, la première qui parle, la seconde +à qui l'on parle, la troisième dont on parle; c'est +une différence de propriétés. La première personne +est comme le principe, l'origine et la cause de toutes +les autres; la première et la seconde sont le principe +de la troisième. En effet, il faut une première +personne qui parle, pour qu'il y en ait une seconde +à qui l'on parle, et sans les deux premières, comment +y en aurait-il une troisième de qui elles parlent? +Cependant le même être peut être tour à tour +et simultanément les trois personnes, bien qu'en +tant que personne grammaticale l'une ne soit pas +l'autre.</p> + +<p>3° Les choses en général se composent de matière +et de forme. L'airain, par exemple, est une chose +dont l'opération d'un artiste fait un sceau, en y ciselant +l'image royale, et le sceau s'imprime dans la +cire pour sceller les lettres. L'airain est la matière, +la figure royale est la forme. Le sceau est essentiellement +airain, mais les propriétés de l'airain et du +sceau sont si différentes que le propre de l'un n'est +pas le propre de l'autre, et malgré une même essence, +on doit dire que le sceau est d'airain et non +l'inverse: l'airain est la matière du sceau, non le +sceau celle de l'airain; l'airain d'ailleurs ne peut être +la matière de lui-même, quoiqu'il soit celle du sceau, +qui lui-même est airain. Le sceau, une fois fait, est +propre à sceller, quoiqu'il ne scelle pas actuellement. +Lorsqu'il s'imprime dans la cire, il y a dans +la cire trois choses diverses de propriété, savoir: +l'airain, le sceau, ou ce qui est propre à sceller +(sigillabile), et le scellant (sigillans); le propre à +sceller, ou le sceau, est fait d'airain, et le scellant +résulte de l'airain et du sceau. Toutes ces propriétés +diverses sont dans une même essence.</p> + +<p>«En rapportant,» dit Abélard, «ces distinctions +en de justes proportions à la Trinité, nous pouvons +réfuter, par les raisonnements philosophiques, les +pseudo-philosophes qui nous infestent. Comme +le sceau d'airain est d'airain, comme il est en quelque +sorte engendré de l'airain, ainsi le Fils tient +l'être de la substance de Dieu le Père» et c'est pour +cela qu'il est dit engendré. On a vu que toute sagesse +est puissance, puissance de résister ou d'échapper +à l'ignorance et à l'erreur; ainsi la sagesse est +une certaine puissance, comme le sceau d'airain est +un certain airain. Suivant cette similitude, la sagesse +tient son être de la puissance» comme le sceau de +l'airain, comme l'espèce du genre, le genre étant +comme la matière de l'espèce. Le sceau exige nécessairement +que l'airain existe, la sagesse divine, +exige nécessairement que la puissance existe; mais +pour les deux cas, la réciproque n'est pas vraie. +Comme l'airain, en effet, sert au sceau et à d'autres +choses, la puissance sert à discerner, mais aussi à +opérer, et comme le sceau d'airain est dit être de +la substance ou de l'essence de l'airain, puisqu'il +est un certain airain, la divine sagesse est dite de la +substance de la divine puissance, puisqu'elle est une +certaine puissance, ce qui revient à dire que le Fils +est de la substance du Père ou qu'il est engendré par +lui. Les philosophes disaient, en effet, que l'espèce +est engendrée ou créée du genre en ce sens qu'elle +en tient l'être; il ne s'ensuit pas nécessairement que +le genre précède ses espèces dans le temps ou par +l'existence, car jamais le genre n'arrive à l'existence +qu'en quelque espèce; il n'y a point d'animal qui +existe sans être ou raisonnable ou dénué déraison. Il +est de la nature de certaines espèces d'exister simultanément +avec leurs genres, comme la quantité et +l'unité, ou le nombre et le binaire<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228"><sup>228</sup></a>; de même, la +sagesse divine, quoiqu'elle tienne tout de la divine +puissance, n'a point été précédée par elle, Dieu ne +pouvant aucunement être sans sagesse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote228" name="footnote228"></a><b>Note 228:</b><a href="#footnotetag228"> (retour) </a> Dialect., para. I, I. II, p. 178 et 188.</blockquote> + +<p>On a également comparé la Trinité au soleil, qui +n'est ni la splendeur ni la chaleur, la splendeur +étant comme le Fils, la chaleur comme le Saint-Esprit, +et Abélard pense que pour désigner la Trinité, +Platon s'est servi de cette comparaison<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229"><sup>229</sup></a>. Mais +comme, suivant les philosophes, ce n'est pas la +substance même du soleil qui est sa splendeur et +sa chaleur, et comme la chaleur ne vient pas à +la fois du soleil et de la splendeur, cette comparaison +n'est pas suffisamment exacte. Il y a une +comparaison plus familière qu'Anselme de Cantorbery +a prise à saint Augustin<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230"><sup>230</sup></a>, celle de la source, +du ruisseau et du lac. Mais cette similitude est +défectueuse par rapport a l'identité de substance +des trois personnes: l'eau de la source, du ruisseau +et du lac n'est la même que successivement, et +aucune succession de temps ne peut être admise +entre les personnes éternelles de la Trinité<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231"><sup>231</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote229" name="footnote229"></a><b>Note 229:</b><a href="#footnotetag229"> (retour) </a> Je ne vois pas cette comparaison dans le +<i>Timée</i>; mais elle est fréquente dans les Alexandrins.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote230" name="footnote230"></a><b>Note 230:</b><a href="#footnotetag230"> (retour) </a> S. Aug., <i>De fid. et se Symb.</i>, +c. VIII.—S. Ans., op. <i>Lib. de fid. Trin.</i>, c. VIII, p. 48.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote231" name="footnote231"></a><b>Note 231:</b><a href="#footnotetag231"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, p. 1077-1084. Cf. <i>Theol. +Christ.</i>, t. IV, p. 1310.</blockquote> + +<p>A la génération du Fils il faut maintenant comparer +la procession. Le Saint-Esprit, c'est la bonté; +la bonté ou charité n'est pas en Dieu puissance ou +sagesse. Elle suppose deux termes, nul n'a de charité +envers soi-même. Dieu procède, c'est-à -dire +s'étend en quelque sorte par l'amour vers ce qu'il +aime. «Aussi, quoique le Fils soit du Père autant +que le Saint-Esprit, l'un est engendré, l'autre +procède; la différence, c'est que celui qui est engendré +est de la substance du Père, la sagesse +étant une certaine puissance, tandis que l'affection +de la charité appartient plus à la bonté de +l'âme qu'à sa puissance..... Quoique beaucoup de +docteurs ecclésiastiques soutiennent que le Saint-Esprit +est aussi de la substance du Père, e'est-à -dire +qu'il est tellement par le Père qu'il est de +seule et même substance avec lui, il n'est pas proprement +de la substance du Père; on ne doit parler +ainsi que du Fils<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232"><sup>232</sup></a>. L'Esprit, quoique de même +substance avec le Père et le Fils, d'où la Trinité +est dite <i>homousios</i>, c'est-à -dire d'une seule substance, +n'est pas, à proprement parler, de la substance +du Père ou du Fils, il faudrait qu'il en fût +engendré, et il en procède seulement<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233"><sup>233</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote232" name="footnote232"></a><b>Note 232:</b><a href="#footnotetag232"> (retour) </a> La distinction est un peu ardue., Le +Saint-Esprit a la même substance que le Père, +όμοοÏσιον, il procède de la substance du Père, Îκ τής οÏσιας τοϋ πατÏός... +ÎκποÏενομενον (Damasc., <i>De Fid.</i>, t. I, c. VIII.) Cependant il n'est +pas de la substance du père, Îκ τής οÏσιας; il est +<i>substantiae non ex sustantia</i> La vertu de la particule, +Greek: Îκ] est réservée à celui qui est engendré, au Fils. +C'est là une subtilité verbale et gratuite. Saint Bernard s'en +est indigné; et le P. Pelau la condamne. (Dogm. Theol., t. II, +I. VII, c. XIII, p. 736.) Il dit au reste que c'est une des +erreurs reprochées Origène.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote233" name="footnote233"></a><b>Note 233:</b><a href="#footnotetag233"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, T. II, p. 1080. Abélard insiste +fortement sur la différence de la procession à la génération. +Mais si la génération n'a jamais été appliquée au Saint-Esprit, +la procession l'a été au Fils. Selon saint Thomas d'Aquin, il +y a deux processions dans la Trinité, le Fils et le Saint-Esprit +<i>procèdent</i>. <i>(Sam. Theol.</i>, I, quaest, XXVIII.) Les +deux citations directes que l'on donne à l'appui, sont pour le +fils: <i>Ego ex Deo processi</i> (Johan. VIII, 42), +et pour le Saint-Esprit:<i> Spiritum veritatis qui a patre +procedit</i> (<i>id.</i> xv, 26). +Mais pour <i>processi</i> le grec porte Îξήλζον et pour +<i>procedit, ÎκποÏσυσται Je suis sorti</i>, dit Sacy dans un +cas; le <i>Saint-Esprit qui procède</i>, dit-il dans l'autre. +Il ne semble donc pas que dans la phrase où le Fils parle de +lui-même, le mot <i>processi</i> doive avoir le sens spécial et +sacramental que la théologie attache à la procession du +Saint-Esprit. Si en effet la procession était commune à deux +personnes de la Trinité, elle serait le genre, et la +génération serait l'espèce, et la difficulté s'accroîtrait +de distinguer l'un de l'autre. Il vaut mieux tenir pour +distinctes la génération et la procession, +et qu'elles soient les deux espèces d'un genre inconnu.</blockquote> + +<p>Il est dit que le Saint-Esprit procède du Père et +du Fils, parce que toute volonté de bonté et d'amour +dans la divinité entraîne le pouvoir de faire et de +bien faire ce qu'elle veut, ou la puissance et la sagesse. +Le sceau tient l'être de l'airain, et le <i>scellant</i> +de l'airain et du sceau; mais le sceau est surtout +dans la forme de l'image qui y est gravée. Ainsi le +Fils seul est dit être <i>dans la forme de Dieu, et la figure +de sa substance</i> <a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234"><sup>234</sup></a>, en l'image même du Père; il lui +est uni d'une telle parenté, pour ainsi dire, qu'il +est non-seulement de même substance, mais de sa +substance même. Puis, comme le sceau <i>procède</i>, +c'est-à -dire entre dans un autre, ou s'imprime dans +un corps mou pour lui donner la forme de l'image +qui était déjà dans sa substance, le Saint-Esprit se +communique à nous par la distribution de ses dons, +et il y reforme l'image effacée de Dieu <a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235"><sup>235</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote234" name="footnote234"></a><b>Note 234:</b><a href="#footnotetag234"> (retour) </a> «Jésus-Christ,» dit saint Paul, «<i>qui ayant +la forme et la nature de Dieu, Îν μοÏφή ΘεοÏ</i>, n'a point cru +que ce fût pour lui une usurpation d'être égal à Dieu.» +(Phil. II, 6. Trad. de Sacy.) Bergier veut qu'on traduise: +<i>étant une personne divine</i>. (Art. <i>Trinité</i>, sec.1.) +Quant à ces mots, <i>figura substantiae ejus</i> (Héb. I, 3.), +Bossuet les traduit ainsi: «Le fils de de Dieu est le +caractère et l'empreinte de sa substance.» Et il en induit +la comparaison avec l'empreinte du sceau gravée dans la cire. +(<i>Élév. sur les Myst.,</i> sem II, élév. III.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote235" name="footnote235"></a><b>Note 235:</b><a href="#footnotetag235"> (retour) </a> Abélard dans le texte résume ici en termes +formels et scientifiques la comparaison avec le sceau d'airain. +Il en résulte qu'ainsi que le <i>matérié</i> est de sa matière +et que le sceau est d'airain, la sagesse divine tient l'être +de la puissance divine, <i>ex divina potentia esse habet</i> +(p. 1088); en sorte qu'il y a identité de substance, mais non +de propriété, entre les deux personnes. On peut donc et on ne +peut pas dire: le Père est le Fils, le Fils est le Père, +comme on peut dire que le sceau est airain, <i>sigillum est +res</i>, et l'inverse; il ne faut seulement que bien s'entendre. +Au reste ce point nous paraît plus sagement traité dans la +théologie chrétienne (t. IV, p. 1311).</blockquote> + +<p>Les Grecs, pour nier la double procession, s'appuient +sur ces mots de l'Écriture: <i>L'Esprit qui procède +du Père</i>. (Jean, xv, 26.) Rien de plus. Mais tout +ce qu'il faut croire n'est pas dans les livres canoniques; +on n'y lit point que les personnes de la Trinité +soient coéternelles et coégales, et que chacune d'elles +soit Dieu; on n'y lit point que Pilate s'appelât Ponce, +ou que l'âme du Christ fût descendue aux enfers. +Beaucoup de choses nécessaires à la foi ont été depuis +l'Évangile ajoutées par les apôtres et les hommes +apostoliques; par exemple, la virginité de la mère +du Seigneur perpétuellement conservée après la +naissance du Christ<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236"><sup>236</sup></a>. Le dogme catholique de la +double procession n'est pas dénué d'autorités graves, +mois rappelez-vous seulement cette théorie philosophique +de Platon: Dieu est semblable à un grand +artiste, il prémédite tout ce qu'il fait, et sa pensée +devance son oeuvre. Dans l'esprit divin sont ces +idées, types et modèles qu'il réalise ensuite, ses +ouvrages n'étant que l'accomplissement des conceptions +de l'intelligence divine; or tout accomplissement, +tout effet appartient au Saint-Esprit. L'Esprit +procède donc du Fils, puisque les oeuvres de la +bonté de Dieu doivent d'abord avoir passé par sa +providence éternelle. Ainsi Dieu est la première +cause, il tire de lui-même son intelligence ou son +Verbe, et de Dieu et du Verbe procède l'âme. L'Esprit, +<i>Spiritus</i>, vient comme une spiration universelle, +toute âme, <i>anima</i>, anime; aussi est-il dit que le +Saint-Esprit vivifie; il est l'âme des âmes, il est +l'esprit éternel qui anime dans le temps, qui anime +le monde; il est ainsi l'âme temporelle du monde. +Platon et les siens, ne considérant l'esprit que +comme âme, ont cru qu'il était créé et non pas +éternel. Saint Jean lui-même dit que le Verbe a tout +fait, tout créé, sans mentionner le Saint-Esprit; il +semble ne réserver l'éternité qu'à Dieu et au Verbe, +nouvelle preuve de ce qu'a remarqué saint Augustin +que le commencement de son évangile est tout rempli +de la langue platonicienne<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237"><sup>237</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote236" name="footnote236"></a><b>Note 236:</b><a href="#footnotetag236"> (retour) </a> Cette remarque sur la différence de la foi de +l'Église à la foi évangélique pourrait avoir de grandes +conséquences. Mais à cette époque on était si loin de tirer +de l'examen les conséquences de l'incrédulité que ce message +N'a point été relevé par les censeurs. Quant aux exemples +cités, nous devons dire que le texte de l'Écriture concorde +avec le dogme, se prête à l'enseignement de l'Église sur la +Trinité plutôt qu'il n'établit ce dogme formellement et +<i>in terminis</i>; et c'est ce que veut dire Abélard. Il se +Trompe relativement à Pilate. Si son prénom manque dans trois +évangélistes, on le trouve dans saint Mathieu (xxvii, 2). +Quant a la descente de Jésus-Christ aux enfers, elle est +attestée par le Symbole; mais l'Évangile n'en parle pas. +On l'induit seulement de deux versets de la première épître +de saint Pierre: «Dieu étant mort en sa chair, mais étant +ressuscité par l'esprit, par lequel «aussi il alla prêcher +aux esprits qui étaient retenus en prison, (ni, 18 «et 19.)» +Quant à la virginité perpétuelle de Marie, après la naissance +Du Sauveur, l'Écriture se tait. Les protestants ont même +soutenu que le texte de certains passages y était contraire. +Mais c'est un point que l'Église a décidé il y a longtemps, +contre les Ébionites.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote237" name="footnote237"></a><b>Note 237:</b><a href="#footnotetag237"> (retour) </a> L'opinion de Platon sur l'âme du monde est +exprimée dans le <i>Timée</i>: «Dieu mit l'intelligence dans +l'âme, l'âme dans le corps, et il organisa l'univers de +manière à ce qu'il fût par sa constitution même l'ouvrage +Le plus beau et le plus parfait. Ainsi on doit admettre comme +Vraisemblable que ce monde est un animal véritablement doué +d'une âme et d'une intelligence par la providence divine.» +(<i>Trad. de Cousin</i>, t. XII, p. 120, voyez aussi p. 125, +128, 134, 196.) L'idée de considérer la doctrine de l'âme du +monde comme un pressentiment ou même une expression du dogme du +Saint-Esprit n'est pas nouvelle. Eusèbe, qui un des premiers +a comparé a la Trinité chrétienne la trinité platonique, croit +que la troisième personne de celle-ci est l'âme du monde +(<i>Proep. evangel.</i> II). Frerichs dit que l'opinion +d'Abélard se trouva déjà dans Théophile d'Antioche (<i>Ad +Amolyc.</i>, I, 8.—-<i>Commentat. de Ab. Doct.</i>, p. 17). +Bède la rappelle sans la condamner (<i>Elem. philos.</i>, +I.—<i>Op. omn.</i>, t. II, p. 208). Voyez sur tout cela les +notes sur le <i>Timée</i> de M. H. Martin (t. I, note 22, et +t. II, note 29). Au reste Abélard, comme on l'a déjà vu +(t. I, p. 405), a rétracté formellement cette opinion +(<i>Dial.</i>, p. 475), et c'est encore une preuve que +l'Introduction est antérieure à la Dialectique. Dans la +Théologie chrétienne, l'adoption de la pensée de Platon comme +identique à la foi dans le Saint-Esprit est encore plus explicite +(l. I, p. 1175, 1187.—l. IV, p. 1336). Dans l'<i>Hexameron</i>, +le Saint-Esprit est présenté, non comme l'âme du monde, mais +comme le principe d'où vient toute âme, d'où vient tout ce qui +anime les êtres vivants. C'est Dieu en tant que créateur de +l'<i>animation</i> (<i>Hexam.</i>, p. 1367). Et telle était +bien la pensée d'Abélard; mais, ne se rendant pas un compte +fort exact de cette pensée, il n'en professait pas moins du +fond du coeur la foi en la divinité du Saint-Esprit.</blockquote> + +<p>Le Saint-Esprit étant conçu comme l'amour envers +les créatures, et celles-ci n'étant pas nécessaires, on +a pu craindre qu'un doute s'élevât sur la nécessité +de l'existence du Saint-Esprit; de là cette opinion +plausible que le Père aime le Fils, que le Fils aime +le Père, et que de cette charité ineffable et mutuelle +résulte le Saint-Esprit. Mais quand les créatures ne +seraient pas nécessaires, l'amour de Dieu pour elles +le serait comme étant dans sa nature: sa bonté est +un attribut indéfectible. Cela suffit. Sans être ni +moindre ni plus grande, elle est parfaite, et Ton ne +saurait admettre que le Père donne son amour au +Fils et le Fils au Père: rien ne peut être donné à +celui à qui rien ne peut manquer<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238"><sup>238</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote238" name="footnote238"></a><b>Note 238:</b><a href="#footnotetag238"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, p. 1089-1102.—Cette fin +du livre II de l'Introduction répond à celle du chap. +XIX de l'<i>epitome</i> (p. 51).</blockquote> + +<p>Le troisième livre de l'Introduction à la Théologie +a pour objet d'approfondir la connaissance de la +divinité, en éclaircissant tous les points difficiles +par <i>les raisons les plus vraisemblables et les plus dignes</i> +(<i>honestissimis</i>), afin que la perfection du souverain +bien, mieux connue, inspire un plus vif amour. +Jusqu'ici nous avons défendu notre profession de +foi, il faut maintenant la développer.</p> + +<p>I. Mais d'abord la sublimité divine peut-elle +être l'objet des recherches de l'humaine raison, et +le Créateur peut-il par elle se faire connaître de +sa créature? ou bien faut-il que Dieu se manifeste +par quelque signe sensible, soit en envoyant +un ange, soit en apparaissant sous la forme d'un +esprit? C'est, en effet, ainsi que le Créateur invisible +s'est visiblement révélé dans le paradis terrestre. +Mais le propre de la raison est de franchir +le sens, d'atteindre les choses insensibles; plus +une chose est de nature subtile et supérieure au +sens, plus elle est du ressort de la raison et doit +provoquer l'étude de la raison. C'est par la raison +principalement que l'homme est l'image de Dieu, +et il n'est rien que la raison doive être plus propre +à concevoir que ce dont elle a reçu la ressemblance. +Il est facile de conclure des semblables aux semblables, +et chacun doit connaître aisément par +l'examen de soi-même ce qui a une nature semblable +à la sienne.» Si d'ailleurs le secours des +sens paraît nécessaire, si l'on veut s'élever du sensible +à l'intelligible, reste le spectacle admirable de +la création et de l'ordonnance universelle. «À la +qualité de l'ouvrage, nous pouvons juger de l'industrie +de l'ouvrier absent.»</p> + +<p>II. Le gouvernement du monde, qui atteste l'existence +de Dieu, prouve également son unité; c'est +ce qui ressort de l'harmonie de l'ensemble. Dieu est +le souverain bien, le souverain bien est nécessairement +unique; Dieu est conçu comme parfait, c'est-à -dire +qu'il suffit à tout par lui-même, ou qu'il est +tout-puissant; or, s'il suffit, un autre créateur ou +recteur serait superflu. Qu'on ne dise pas que si le +bien est bien, la multiplication du bien est mieux, et +qu'ainsi Dieu étant le souverain bien, il vaut mieux +qu'il soit multiple qu'unique; cela conduirait à une +infinité de dieux, infinité qui échapperait alors à la +science de Dieu même. Il cesserait d'être le bien +suprême, car il y aurait quelque chose de plus grand +que lui: la multitude des dieux serait au-dessus +d'un de ces dieux. La rareté en toute chose ajoute au +prix, et il y a plus de gloire à être unique. C'est une +des conditions de la perfection de Dieu que sa <i>singularité</i>. +A ces motifs, il faut ajouter les raisons +morales, ce qu'Abélard appelle les <i>raisons honnêtes</i>; +elles valent mieux que les <i>raisons nécessaires</i>, car +ce qui est honnête nous plaît et nous attire. La conscience +suggère à tous qu'il vaut mieux que tout soit +gouverné par une intelligence que par le hasard. +«Quelle sollicitude nous resterait-il pour les bonnes +oeuvres, si nous ne savions qu'il existe, ce Dieu que +nous vénérons par la crainte et l'amour? Quelle +espérance refrénerait la malice des puissants ou +les pousserait à bien faire, si la croyance dans le +plus juste et le plus puissant de tous les êtres était +vaine?» Accordons que des arguments d'une vérité +nécessaire nous fissent défaut pour fermer la +bouche à l'incrédule opiniâtre, ne serions-nous pas +en droit de l'accuser d'une odieuse impudence? car +il resterait du moins qu'il ne peut détruire ce +qu'il attaque, et qu'il a contre lui l'honnêteté et +l'utilité. D'un côté, point de démonstration rigoureuse, +soit, mais de nombreuses raisons; et de +l'autre côté, pas une raison. «Si vous en croyez +l'autorité des hommes quand il s'agit de choses +occultes, de ces régions du ciel que vous ne pouvez +explorer par l'expérience, si vous vous croyez alors +certains de quelque chose, pourquoi ne pas céder +à la même autorité, quand il s'agit de Dieu, l'auteur +de tout<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239"><sup>239</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote239" name="footnote239"></a><b>Note 239:</b><a href="#footnotetag239"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. III, p. 1102-1108.</blockquote> + +<p>III. Le Dieu unique est tout-puissant; mais s'il +est tout-puissant, d'où vient qu'il ne peut pas tout? +Nous pouvons des choses qu'il ne peut pas; nous +pouvons marcher, parler, sentir, toutes choses qui +ne sont pas dans la nature de Dieu, puisque sa substance +est incorporelle. Mais d'abord toutes ces +choses, qui ne servent ni à l'avantage ni à la dignité, +attestent-elles une puissance véritable? Est-ce impuissance +de Dieu que de ne pouvoir pécher comme +nous? L'homme peut marcher, parce qu'il en a +besoin. Cette faculté manifeste en nous un défaut +plutôt qu'une puissance; d'ailleurs tout ce que nous +faisons ne doit-il pas être attribué à la puissance de +celui qui se sert de nous comme d'instruments et +fait en quelque sorte tout ce qu'il nous fait faire? +Ainsi, quoiqu'il ne puisse marcher, il fait que nous +marchions; il peut donc tout, non qu'il puisse exécuter +toutes les actions, mais parce que s'il veut +qu'une chose se fasse, rien ne peut résister à sa +volonté.</p> + +<p>Toutefois, si l'on admet qu'il fait tout ce qu'il +veut, comme il veut que tous les hommes soient +sauvés (I Tim, II, 4), il faut professer le salut universel. +C'est qu'il a deux manières de vouloir: il +veut dans l'ordre de sa providence, et alors il délibère, +dispose, institue ce qui postérieurement s'accomplit; +ou bien il veut sous la forme de l'exhortation +et de l'approbation, c'est-à -dire qu'il instruit les +hommes des choses que par sa grâce il récompense; +ainsi il les exhorte au salut, mais peu lui obéissent. +Il veut la conversion du pécheur, c'est-à -dire qu'il +lui fait connaître ce qu'il veut récompenser; il promet +sa grâce, il annonce les châtiments, il révèle sa +volonté et nous laisse le soin de l'accomplir.</p> + +<p>Dieu peut-il plus et mieux qu'il ne fait? Les choses +qu'il fait, pourrait-il renoncer à les faire? L'affirmative +ou la négative nous expose à de grandes +anxiétés; la première ôterait beaucoup à sa souveraine +bonté: s'il ne fait pas un bien qu'il peut faire, +ou s'il renonce à un bien qu'il devait faire, il est +jaloux ou injuste. Mais la parfaite bonté de Dieu est +hors de question, d'où la conséquence que tout ce +que fait Dieu est aussi bon que possible. Il n'est rien +qu'il ne fasse ou qu'il n'omette, si ce n'est pour +une cause excellente et raisonnable, encore qu'elle +nous soit inconnue; il fait une chose, non parce +qu'il la veut, mais il la veut parce qu'elle est bonne. +Il n'est point de ceux dont <i>il est écrit</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas.</p> + </div> </div> + +<p>Ce qu'il fait ou ce qu'il abandonne, il y a une juste +cause de le faire ou de l'abandonner; d'où il résulte +que ce qu'il fait il faut qu'il le fasse, c'est-à -dire +qu'il est juste de le faire, et ce qu'il est juste de +faire, il serait injuste de ne le pas faire.</p> + +<p>Quand il s'agit de Dieu, «là où n'est pas le vouloir +manque le pouvoir.» Dieu étant de nature +immutable, immutable est sa volonté; il en résulte +que Dieu ne peut faire que ce qu'il fait. De là quelques +difficultés. En effet un homme qui doit être +damné peut être sauvé. S'il ne le pouvait, c'est-à -dire +s'il ne pouvait faire les choses qui lui vaudraient +le salut, il ne serait plus responsable; Dieu ne lui +aurait point prescrit ce qu'il ne pourrait exécuter; +mais si, grâce à ses oeuvres, il peut être sauvé, force +est de reconnaître que Dieu peut sauver celui qui +pourtant ne doit jamais être sauvé.</p> + +<p>«Pensez-vous,» disait Notre-Seigneur à ses apôtres, +«que je ne puisse pas prier mon Père, et qu'il +ne m'enverrait pas aussitôt douze légions d'anges<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240"><sup>240</sup></a>?» +Cette parole signifie que Dieu le pourrait +s'il le voulait, mais il ne l'aurait voulu, et le Christ +ne l'aurait demandé que si c'eût été juste et raisonnable. +Ne concluez donc pas que Dieu puisse faire +ce qu'il ne fait jamais; ce qu'il ne fait jamais est +chose qu'il ne faut pas faire. S'il n'empêche pas le +mal, est-ce à dire qu'il consente au péché? non, +c'est qu'il est bon que le mal même ait lieu; n'est-il +pas nécessaire que les <i>scandales arrivent</i>? «J'estime +donc, bien que cette opinion ait peu de sectateurs, +bien qu'elle s'écarte beaucoup de certains passages +des saints, et même un peu de la raison, que Dieu +ne peut faire que ce qu'il convient qu'il fasse, et +de ce qu'il convient qu'il fasse, il n'y a rien qu'il +omette de faire; d'où il résulte qu'il ne peut faire +que ce qu'il fait réellement.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote240" name="footnote240"></a><b>Note 240:</b><a href="#footnotetag240"> (retour) </a> Math. xxvi, 53. Cette citation est usitée dans +cette question. Elle sert de texte à Fénelon pour combattre +dans Malebranche des idées qui rappellent celles d'Abélard. +(<i>Ref. du Syst. du P. Malebranche</i>, c. v.) Probablement +l'exemple avait déjà été cité par saint Augustin.</blockquote> + +<p>On oppose que nous, qui lui sommes si inférieurs +en puissance, nous pouvons faire ce que nous ne +faisons pas, abandonner ce que nous faisons. Mais +assurément nous vaudrions mieux, si nous ne pouvions +faire que ce que nous devons faire. Pourtant la +puissance de mal faire ou de pécher ne nous a pas +été donnée sans motif; c'était pour que la gloire de +Dieu parût davantage, la gloire de ne pouvoir pécher; +c'était pour qu'en fuyant le péché, nous fissions honneur, +non à notre nature, mais à sa grâce secourable. +Quant au salut toujours possible, avouons qu'en +effet celui qui doit être damné peut en effet toujours +être sauvé. Il le peut, lui, par sa nature, qui n'est +pas immutable; l'homme peut consentir à son salut +comme à sa damnation. Mais ne disons pas que Dieu +peut toujours le sauver, parce qu'alors la possibilité +serait relative à la nature de Dieu, et ce serait dire +que le salut du pécheur ne lui répugne pas. Quand +vous dites qu'un bruit peut être entendu, cela ne +veut pas dire que quelqu'un soit là qui pourrait l'entendre. +Tous les hommes seraient sourds, aucun +homme n'existerait, que tel bruit donné pourrait +être entendu; mais il n'en résulte pas qu'un individu +quelconque le pût entendre. Et ici ne s'applique +pas la règle des philosophes que si le conséquent +est impossible, c'est que l'antécédent l'est aussi<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241"><sup>241</sup></a>. +Cela est vrai des choses créées, comme en général +tontes les règles de dialectique. Ce qui est possible +est ce qui ne répugne point à la nature des créatures; +mais les mêmes notions de possibilité ou d'impossibilité +ne s'appliquent point au Créateur. Ce semble +la même chose de dire qu'il est juste que le juge +punisse un individu ou que cet individu soit puni +par le juge; mais nullement, la justice n'est pas la +même dans les deux cas. Il se peut qu'il soit juste que +le juge punisse, c'est-à -dire qu'il le doive d'après la +loi, mais qu'il ne soit pas juste que l'homme soit +puni; si, par exemple, telle ou telle circonstance, +comme serait un faux témoignage, est cause que sa +punition ne soit pas méritée. De même on peut dire +d'un pécheur: il est possible qu'il soit sauvé par Dieu, +et il est impossible que Dieu le sauve.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote241" name="footnote241"></a><b>Note 241:</b><a href="#footnotetag241"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 413.</blockquote> + +<p>Ici, il est vrai, naît une objection contre la Providence, +c'est-à -dire contre la volonté de Dieu à +l'égard des créatures: si Dieu n'a pu être sans ce qu'il +a en soi de toute éternité, les choses qu'il a voulues +sont arrivées nécessairement. Distinguons encore les +deux possibilités. Dire que Dieu, par sa propre nature, +a nécessairement l'attribut d'une providence +universelle, parce que cet attribut lui convient souverainement, +ce n'est pas dire que les choses soient +d'une telle nature qu'elles ne puissent absolument +pas ne pas être. Quant à l'objection qu'alors aucunes +grâces ne lui sont dues, puisqu'il agit par nécessité, +non par volonté, cette nécessité, qui est sa nature ou +plutôt sa bonté même, n'est pas séparable de sa volonté; +elle n'est point une contrainte. Son immortalité +même est aussi une nécessité de sa nature: est-elle +donc en opposition avec sa volonté? est-elle +une contrainte? ne veut-il pas être tout ce qu'il est +nécessaire qu'il soit? S'il agissait contre sa volonté, +sans doute alors aucunes grâces ne lui seraient dues. +Mais de ce que sa bonté est telle qu'il se porte, non +malgré lui, mais spontanément, à faire ce qu'il fait, +il n'en doit être que plus aimé, que plus glorifié. +Serions-nous dispensés de gratitude envers l'homme +qui nous aurait secourus, parce que sa bonté serait +telle qu'en nous voyant dans l'affliction, il n'aurait +pu s'empêcher de nous secourir?</p> + +<p>Ainsi, Dieu ne peut faire que ce qu'il fait, de la +manière et dans le temps qu'il le fait. Il n'est pas +même exact de dire qu'il choisisse la manière de faire +la plus convenable; il ne choisit pas; sa bonté serait +imparfaite si en tout sa volonté n'était la meilleure. +Il ne faut pas non plus prétendre que Dieu puisse +dans un temps une chose qu'il ne peut faire dans +un autre, et que sa toute-puissance ne soit pas égale +à tous les moments. Si l'on applique cette détermination +du temps au faire, non au pouvoir, soit. Un +homme peut marcher, c'est-à -dire qu'il a en soi la +faculté de marcher, lorsqu'il nage, mais pourtant il +ne peut marcher dans l'eau. Ainsi, Dieu a le pouvoir +de s'incarner, et il n'en est pas privé, quoiqu'il ne +l'exerce pas, et qu'il n'en puisse user, en ce sens +qu'il ne convient pas qu'il en use actuellement. Il +peut toujours ce qu'il peut quelquefois, si l'on entend +par là qu'il est immutable en tout. Il a su autrefois +que je naîtrais un jour, on ne peut dire qu'il sache +aujourd'hui que je naîtrai un jour, puisque je suis +né. S'ensuit-il qu'il ne sache plus ce qu'il savait autrefois? +Sa science est la même, il n'y a que les mots +qui changent pour l'exprimer. Le même jour s'appelle +successivement demain, aujourd'hui, hier. +Dieu ne sait point le passé, comme passé, tant que +le passé est avenir, ni l'avenir, comme avenir, quand +il est le passé: mais cela ne veut pas dire que sa +science s'accroisse ou diminue avec le temps. Il en +est de même de sa puissance. Dire avant: il est +possible que Dieu s'incarne; dire après: il est possible +qu'il se soit incarné, ce n'est point parler d'un +fait différent ni d'une possibilité différente, mais +d'une même chose, d'abord au futur, ensuite au +passé. Ainsi, pas plus que la science et la volonté, +la possibilité ne change en Dieu. Si nous disons qu'il +peut dans un temps ce qu'il ne peut dans un autre, +ce langage humain n'ôte rien à sa puissance; il n'atteste +que le changement des temps, et des convenances +variables<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242"><sup>242</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote242" name="footnote242"></a><b>Note 242:</b><a href="#footnotetag242"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, I. III, p. 1109-1124.—Cf. +<i>Theol. Christ.</i>, I. V, p. 1350.—<i>Epitome</i>, +c. xx, p. 51.</blockquote> + +<p>IV. Ces variations dans le temps doivent se concilier +avec l'immutabilité. Dieu, après l'oeuvre de +six jours, s'est reposé le septième; le passage de +l'action au repos est en physique un changement. +Quand Dieu est descendu dans le sein d'une vierge, +il a changé, il a encouru ce mouvement principal de +la substance que les philosophes appellent génération<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243"><sup>243</sup></a>. +Dieu ne serait-il donc pas immutable? Maisen disant que +Dieu <i>fait</i>, <i>agit</i>, gardons-nous d'entendre +qu'il y ait pour lui, comme pour l'homme, mouvement +dans l'opération, passion dans le travail; +nous n'exprimons qu'un nouvel effet de son éternelle +volonté. Dieu se repose, dit l'Écriture; ce n'est +pas qu'il suspende son mouvement d'action, c'est +que l'oeuvre est consommée. En opérant, en cessant +d'opérer, nous changeons; mais dire que Dieu fait, +c'est dire qu'il est la cause de ce qui se fait. Au propre, +il n'y a point en lui d'action, car l'action consiste +éminemment dans le mouvement. Comme le +soleil, lorsqu'un objet s'échauffe de sa chaleur, +n'éprouve en lui-même aucun changement, de même +Dieu, lorsqu'une disposition nouvelle de sa volonté +s'accomplit, ne change pas, quoiqu'il soit la cause +ou l'auteur d'un changement dans les choses. Un +esprit est exempt de mouvement; ce qui occupe un +lieu est seul mobile<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244"><sup>244</sup></a>. Or, nulle chose n'occupe un +lieu si par son interposition elle ne produit quelque +distance entre les objets environnants. Mais que la +blancheur ou toute autre chose incorporelle s'unisse +aux particules, leur continuité n'y perdra rien. L'incorporel +n'est donc pas susceptible de mouvement +local, puisqu'il ne peut occuper un lieu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote243" name="footnote243"></a><b>Note 243:</b><a href="#footnotetag243"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, I. II, c. v, t. I, p. 420.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote244" name="footnote244"></a><b>Note 244:</b><a href="#footnotetag244"> (retour) </a> Ici Abélard dit qu'il a démontré dans sa +Grammaire, en traitant de la quantité, que ce qui est esprit +ne peut être mû. Duchesne en note met <i>Dialecticam</i> +pour <i>Grammaticam</i>, et annonce que cette dialectique ou +plutôt cette logique, il la publiera au premier jour. +(<i>Ab. Op., Introd.</i>, p. 1125, note p. 1160.) L'avait-il +déjà dans les mains, et cette dialectique est-elle bien +celle que nous avons? Nous ne trouvons pas dans celle-ci la +Démonstration annoncée, ni à l'article de la quantité, ni à +l'article du mouvement (p. 178-196, et p. 414-422). Du reste +la quantité, étant une catégorie, a naturellement sa place +dans une logique; mais, ainsi qu'on l'a vu, la théorie des +Catégories peut aussi figurer dans un traité sur le langage. +La démonstration de l'immobilité de l'esprit à propos de la +quantité pouvait donc se trouver, soit dans la grande +dialectique, soit dans le livre élémentaire qui la commençait +et qui nous manque, soit enfin dans quelque ouvrage de +grammaire que nous n'avons pas, et le titre <i>Grammatica</i> +peut être d'autant plus exact que le même nom désigne dans la +Théologie chrétienne, un ouvrage ou <i>les catégories sont +retraitées</i>. «De hoc (que le nom de <i>chose</i> ne doit +Être donné qu'à ce qui a en soi une existence véritable, +<i>veram entiam</i>) diligentem tractatum in retractatione +prædicamentorum nostra continet grammatica» (I. IV, p. 1341).</blockquote> + +<p>Dieu, qui est substantiellement partout, ne peut +changer de lieu, et quand on dit qu'il est descendu +dans le sein d'une vierge, on ne parle que de l'action +de sa puissance. Il est partout, veut dire que tout lui +est présent; en sorte que nulle part ni jamais sa puissance +n'est oisive. L'âme elle-même est dans le corps +par une vertu de sa substance, plus que par une +position locale; grâce à sa force propre, elle le vivifie, +le meut et le conserve, pour qu'il ne se dissolve +point par la putréfaction; par son pouvoir +végétatif et sensitif, elle est dans tous les membres, +pour que chacun végète et pour sentir dans chacun. +De même Dieu est, non-seulement dans tous les +lieux, mais dans chaque chose, par quelque efficace +de sa puissance, et tandis qu'il meut toutes les choses +dans lesquelles il est, il n'est pas mû lui-même en +elles. Par l'incarnation, Dieu n'est donc pas devenu +autre chose qu'il n'était, il n'a point encouru la +génération. Dire que Dieu est devenu homme, c'est +dire que la substance divine, qui est spirituelle, s'est +uni la substance humaine, qui est corporelle, en une +personne unique. Dans cette personne, il y avait +trois choses, la divinité, l'âme, la chair. Chacune a +conservé sa nature propre, aucune ne s'est changée +en une autre. Dans l'homme même, l'âme ne peut +jamais devenir chair, quoique l'âme et la chair soient +dans chaque homme une seule personne. L'âme, en +effet, est une essence simple et spirituelle; la chair +est une chose humaine, corporelle et composée de +membres. La divinité unie à l'humanité, c'est-à -dire +à une âme et à une chair, unies en une personne, ne +s'est pas non plus changée; elle est restée ce qu'elle +était; elle a pris notre nature sans déposer la sienne. +En quel sens donc peut-on dire: le Verbe a été fait +chair, Dieu s'est fait homme? Prises à la lettre, ces +expressions conduiraient à dire que l'homme a été +fait Dieu, et rien ne peut être Dieu qui ne l'ait été +toujours. «Israël, n'aie point de nouveau Dieu.» +Ces expressions signifient donc que la divine substance +s'est associée à la substance humaine, sans +être convertie en elle. La diversité des natures ne +fait pas la diversité des personnes. C'est le contraire +de la Trinité; en Dieu, trois personnes et une substance; +dans le Christ, deux substances et une personne. +Comme dans une maison le bois s'unit à la +pierre sans se confondre avec elle, comme dans le +corps les os adhèrent à la chair sans s'y absorber, +ainsi la divinité en se joignant à l'humanité, n'a +point cessé d'être ce qu'elle était. Quand nos âmes +reprendront leurs corps, elles ne deviendront pas +autre chose qu'auparavant, quoique le corps, en se +ranimant, doive changer, ou se mouvoir de l'inanimé +à l'animé. L'âme prend avec le corps le mouvement, +mais elle demeure elle-même immobile. Cela est +encore bien plus vrai de Dieu dans son union avec +l'homme. La créature ne lui peut rien conférer<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245"><sup>245</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote245" name="footnote245"></a><b>Note 245:</b><a href="#footnotetag245"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, I. III, p. 1124-1130.</blockquote> + +<p>Ici Abélard traite accidentellement une question +importante et qui a toujours été liée à celle de la Trinité. +En effet, une fois qu'il est établi que le Fils de +Dieu consubstantiel à Dieu est une personne de la +Trinité, il n'est pas indifférent de savoir comment il +s'est fait homme. A-t-il cessé d'être Dieu pour devenir +homme? non, assurément. L'homme est-il devenu +Dieu? pas davantage. Dieu n'a-t-il pris que le corps +humain, la divinité étant l'âme unique du corps de +Jésus-Christ? Alors il n'aurait pas été homme, puisque +l'homme est corps et âme. On conçoit que toute +erreur sur la Trinité réagit sur le dogme de l'incarnation, +et toute erreur sur l'incarnation peut étendre +ses conséquences au dogme de la Trinité. Nestorius, +par respect pour elle, avait voulu que l'union de +Dieu et de l'homme en Jésus-Christ ne fût qu'apparente, +et qu'il y eût en lui non-seulement deux natures, +mais deux personnes. Eutychès, pour échapper +à cette erreur, avait voulu que les deux natures fussent +unies au point d'en faire une seule. De là deux +hérésies célèbres; l'Église, qui les condamne, établit +et professe qu'en Jésus-Christ fait homme il y a +deux natures, savoir, la divinité, d'une part, et de +l'autre, l'humanité, corps et âme, et il n'y a qu'une +personne, la personne divine, qui subsiste dans le +Fils de l'homme. Ces deux natures sont unies d'une +union <i>hypostatique</i>, c'est-à -dire substantielle. C'est +cette doctrine qu'Abélard expose, et d'une manière +que je crois irréprochable; seulement la comparaison +de l'union de l'âme et du corps dans l'homme pour +éclaircir l'union de la divinité et de l'humanité dans +Jésus-Christ, n'est qu'une comparaison, et ne doit +pas être prise à la lettre, quoiqu'elle soit dans le +Symbole d'Athanase. Elle revient à ce raisonnement: +admettez que l'homme est uni à Dieu dans le +Verbe fait chair, puisque vous admettez bien que +l'âme soit unie au corps dans la personne humaine. +L'orthodoxie d'Abélard sur ce point difficile et important +aurait dû prouver à ses accusateurs que s'il +a erré sur quelque autre point de la question de la +nature divine, cette erreur ne peut être taxée d'hérésie, +étant parfaitement exempte de toute intention +d'altérer à un degré quelconque le dogme fondamental +de la divinité de Jésus-Christ. Celui qui reconnaît +d'une manière absolue sa divinité sur la +terre, tant qu'il y prit la forme humaine, ne peut +être soupçonné de nier ou d'affaiblir en quoi que ce +soit sa divinité dans le ciel, ou comme personne de +l'essence divine. Il est vrai qu'on a même, sur l'article +de l'incarnation, soupçonné Abélard d'erreur. +Pierre Lombard avait avancé que Jésus-Christ, en +devenant homme, n'était pas devenu quelque chose, +ou du moins il avait remarqué que si Dieu pouvait +être quelque chose, quelque chose pourrait être +Dieu, et l'on disait que Pierre Lombard avait reçu +cette idée de son maître Abélard. Cette erreur, +qui s'était assez répandue, fut examinée en 1163 +au concile de Tours, et condamnée par le pape +Alexandre III. Jean Cornubius a écrit une dissertation +où il la discute fort clairement et en fait connaître +les sources; au nombre des autorités qu'il cite est +l'opinion d'Abélard; il admet que Pierre Lombard +pouvait bien en avoir tiré la sienne, mais qu'il s'était +mépris, Abélard disant positivement qu'il y a dans +le Dieu-homme deux substances ou deux natures; +aussi Jean Cornubius n'hésite-t-il pas à le tenir pour +catholique<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246"><sup>246</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote246" name="footnote246"></a><b>Note 246:</b><a href="#footnotetag246"> (retour) </a> La citation qu'il donne de l'opinion d'Abélard +est conforme pour le sens, mais non exactement pour la +lettre au texte de l'introduction (I. III, p. 1127 et 49). +Mais Cornubius peut l'avoir réduite ou précisée, ou bien +tirée de la Théologie chrétienne qui manque de la portion +du livre V où devait se trouver ce passage. Ici d'ailleurs +la doctrine est complétement dégagée de la comparaison avec +l'union de l'âme et du corps. (P. Lomb. <i>Sent.</i>, I. III, +dist. vi.—Mag. Johan. Cornub. <i>Eulog., Thes. nov. anecd.</i>, +t. V, p. 1065.—Cf. Boèce, <i>De duab. nat., etc., et un. Pers., +Christ.</i>, p. 948, et S. Thomas., <i>Summ. Theol.</i>, III, +quæst. i-vi.)</blockquote> + +<p>V. Dieu est sage; sa sagesse a été appelée verbe, +raison, intelligence. Le fils de Dieu, <i>Dei virtus, Dei +sapientia</i> (I. Cor., i, 24), c'est la puissance divine +de tout savoir. Dieu ne peut errer en rien, il sait le +présent, l'avenir, le passé, et ce qui est inconnu +et fortuit dans la nature est déjà certain et déterminé +pour lui. Il y a préordination, il y a donc prescience. +Les choses qui, pour nous, sont l'oeuvre du +hasard et ne proviennent pas du libre arbitre, n'arrivent, +pour lui, ni par hasard ni sans libre arbitre. +La définition du hasard, selon les philosophes, est +l'événement inopiné provenant de causes qui ont +originairement un autre objet<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247"><sup>247</sup></a>; mais il n'y a pas +d'inopiné pour la Providence. Si les éclipses de soleil +ou de lune ont lieu plus souvent que nous ne nous +y attendons, elles ont lieu toutefois naturellement, +non fortuitement; c'est un ordre préfix, aussi aurions-nous +pu en savoir quelque chose. Mais si, en +creusant un champ, on trouve un trésor, la découverte +est vraiment fortuite; il a fallu que l'un ait +enfoui le trésor, que l'autre ait creusé la terre, chacun +dans une intention différente. Voilà un événement +qui n'est point l'oeuvre du libre arbitre. Je +veux aller à l'église, et je m'y rends, ce n'est point +là oeuvre de hasard, mais de raison; c'est un fait +volontaire et non nécessaire. Les philosophes définissent +le libre arbitre le jugement libre de la volonté +(<i>liberum de voluntate judicium</i>, Boèce). L'arbitre est +en effet la délibération ou la <i>judication</i> de l'âme par +laquelle elle se propose de faire ou d'omettre quelque +chose<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248"><sup>248</sup></a>; elle est libre, lorsqu'elle n'est poussée à +ce qu'elle se propose par aucune force de la nature, +et qu'il est également en son pouvoir de faire ou de +ne pas faire. Là donc où n'est pas un esprit raisonnable, +l'arbitre n'est pas libre. Le libre arbitre n'appartient +qu'aux êtres qui peuvent changer leur volonté, +du même, suivant quelques-uns, qui peuvent +faire bien ou mal; cependant, avec plus d'attention, +on ne peut contester le libre arbitre à celui qui +ne fait que le bien, à Dieu surtout, aux bienheureux, +qui ne peuvent pécher: plus on est éloigné +du mal, plus on est libre dans le jugement qui +choisit le bien; le péché est un esclavage. D'une +manière générale, reconnaissons le libre arbitre à +qui peut accomplir volontairement et sans contrainte +ce qu'il a résolu dans sa raison: Dieu est donc libre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote247" name="footnote247"></a><b>Note 247:</b><a href="#footnotetag247"> (retour) </a> Cette définition est de Boèce.—<i>De Interp., +edit. sec.</i>, I. III, p. 360 et 375.—<i>In Topic. +Cic.</i>, I. V, p. 840.—<i>De Consol. phil.</i>, I. V, +p. 939.—Voyez ci-dessus, I. II, c. iv, t. I, p. 405.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote248" name="footnote248"></a><b>Note 248:</b><a href="#footnotetag248"> (retour) </a> Voyez la Dialectique, part. II, p. 260-291, +et ci-dessus le c. iv du t. I. Les idées d'Abélard sur la +liberté, ses définitions, ses preuves sont en très-grande +partie empruntées de Boèce. (<i>De Interp., ed. sec.</i>, +I. III, p. 360, 368, 372.)</blockquote> + +<p>Quant à lui, rien n'advient par hasard, sa providence +ayant tout précédé, le hasard n'est que l'incertitude +humaine. La nature n'a de mystères que +pour notre science. On ne dit les miracles impossibles +que si l'on regarde au cours ordinaire de la +nature, aux causes primordiales des choses, et non +à la souveraineté divine. Si Dieu formait encore aujourd'hui +l'homme du limon, et la femme de la côte +de l'homme, ce serait contre la nature, au-dessus +de la nature, c'est-à -dire que les causes primordiales +y paraîtraient insuffisantes; il faudrait que Dieu +imprimât extraordinairement aux choses une force +particulière<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249"><sup>249</sup></a>. Évidemment les recherches des philosophes +n'atteignent que les créatures et l'ordre +journalier, toutes leurs lois sont au-dessous on en +dehors de la toute-puissance; la possibilité et l'impossibilité +sont relatives aux facultés des créatures, +et en particulier la règle de la possibilité de l'antécédent +liée à celle du conséquent, ne peut s'appliquer +qu'aux choses créées.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote249" name="footnote249"></a><b>Note 249:</b><a href="#footnotetag249"> (retour) </a> Cf. <i>Hexameron. Thesaur. nov. anecd.</i>, +t. V, p. 1375.</blockquote> + +<p>C'est ainsi, dit Abélard, que nous viderons cette +<i>ancienne querelle</i> dont parle la philosophie, cette +question de la prescience divine, cette question de +savoir s'il ne résulte pas de l'immutabilité de Dieu +que tout arrive nécessairement. Les philosophes, et +notamment Aristote, «si habile dans le raisonnement, +qu'il a mérité d'être appelé le prince des +péripatéticiens, c'est-à -dire des dialecticiens, nous +fourniront de quoi réfuter les pseudo-philosophes.» +Ceux-ci disent, pour troubler la foi des simples, +que non-seulement le bien, mais le mal arrive +nécessairement, et qu'ainsi le péché ne peut être +évité, car il a été prévu de Dieu, et la Providence +est infaillible. «Pour rompre cette souricière (<i>muscipulam</i>), +considérons cette forte trame qu'Aristote +ourdit au commencement de l'<i>Hermeneia</i>: +il nous y confirme la force du principe de contradiction +jusque dans les propositions au futur.» +Je n'analyse point le raisonnement, il nous est +connu; nous retrouvons ici un résumé substantiel +de la théorie logique des futurs contingents. «Grâce +à cette distinction d'un si grand philosophe, on +peut aisément réfuter l'objection ordinaire contre +la Providence: il est certain, nous dit-on, que la +Providence est infaillible<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250"><sup>250</sup></a>....»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote250" name="footnote250"></a><b>Note 250:</b><a href="#footnotetag250"> (retour) </a> <i>Introd</i>., t. III, p. 1130-1136.—Voyez +aussi Arist. <i>Hermen</i>., IV, IX, et +ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 401.</blockquote> + +<p>Ainsi se termine ce qui nous reste du troisième +livre de l'Introduction a la Théologie, et avec lui +l'ouvrage entier; un savant dit bien que la suite s'en +doit trouver dans la bibliothèque de Bodlei<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251"><sup>251</sup></a>, mais si +ce manuscrit existe, il n'a jamais été publié. Ainsi +la discussion d'une des questions les plus difficiles +peut-être auxquelles donne lieu la Théodicée est +restée suspendue, et par un hasard singulier, dans +la Théologie chrétienne, où sont repris tous les +points traités dans l'Introduction, cette question +reste également irrésolue. Le livre V, qui répond +au troisième du présent ouvrage, s'interrompt aussi +brusquement, et même plus tôt que celui-ci, après +la discussion relative à la conciliation de la bonté +de Dieu avec sa puissance, et il nous manque la +solution du grand problème si bien préparé par +Abélard. On ne peut renoncer à l'espérance de posséder +quelque jour l'Introduction tout entière; +l'ouvrage était probablement complet<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252"><sup>252</sup></a>, et il peut se +retrouver tel dans quelque manuscrit inédit de quelque +bibliothèque inexplorée. Mabillon pensait l'avoir +rencontré dans un manuscrit en trente-sept chapitres +conservé en Bavière<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253"><sup>253</sup></a>; M. Rheinwald, dont les +recherches sont plus récentes, soupçonne, non sans +raison, le docte bénédictin d'avoir pris pour l'Introduction +un ouvrage intitulé: <i>Pétri Abælardi Sententiæ</i> +qu'il a publié en l'appelant <i>Epitome Theologiæ +christinæ</i><a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254"><sup>254</sup></a>. Il croit que c'est le Livre des Sentences +dénoncé par saint Bernard, condamné par le concile, +désavoué par Abélard. Suivant lui, le titre seul de +Livre des Sentences aurait été faux, et Abélard, qui +n'a pas discuté pièces en main devant le concile, +était en droit de désavouer tout ouvrage qu'on lui +attribuait sous ce nom; mais il se pouvait qu'on +désignât ainsi dans l'usage un écrit qu'il appelait +autrement, ou même un extrait fidèle de ses doctrines +qui ne fût pas son ouvrage. Tel serait le manuscrit +que M. Rheinwald publie <a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255"><sup>255</sup></a>; ses conjectures +nous paraissent fondées, mais une chose plus certaine +encore, c'est que cet Épitome contient un résumé +de l'Introduction à la Théologie. Dans les douze +premiers chapitres (l'ouvrage en a trente-sept), +l'extrait est presque littéral; par la suite, on remarque +quelques variantes, mais elles n'altèrent pas le +fond de la doctrine. Ce qui fait le prix de cet opuscule, +c'est que l'ordonnance en étant à peu près la +même que celle de l'Introduction, il nous donne en +substance ce que devait contenir la partie de l'Introduction +qui manque, et nous pouvons ici compléter +brièvement notre analyse<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256"><sup>256</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote251" name="footnote251"></a><b>Note 251:</b><a href="#footnotetag251"> (retour) </a> Casimir Oudin, <i>De Script. eccl</i>., t. II, +p. 1169.—Voyez aussi l'<i>Histoire +littéraire</i>, t. XII, p. 126. Les éditeurs de la Théologie +Chrétienne disent qu'ils n'ont rencontré la suite de +l'Introduction dans aucun manuscrit. <i>Thes. nov. anecd</i>., +t. V, p. 1148.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote252" name="footnote252"></a><b>Note 252:</b><a href="#footnotetag252"> (retour) </a> C'est du moins l'opinion que nous adoptons +d'après Mabillon; cependant M. Rheinwald élève des doutes +spécieux.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote253" name="footnote253"></a><b>Note 253:</b><a href="#footnotetag253"> (retour) </a> <i>Iter Germantæ</i>, p. 10.—<i>Hist. litt.</i>, +t. XII, p. 118.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote254" name="footnote254"></a><b>Note 254:</b><a href="#footnotetag254"> (retour) </a> <i>Anecdot. ad litter. eccles. pertin.</i>, +partic. 11. Borolini, 1836.—M. Rheinwald a trouvé cet ouvrage +parmi les manuscrits du monastère de Saint-Emmeram de Ratisbonne, +conservés à la bibliothèque royale de Munich. (<i>Præfat</i>, +p. vii; et xxxii.) M. Franz Besnard avait déjà publié avec +Quelques observations que j'ai pu consulter les seize derniers +chapitres de cet Épitome, dans un recueil allemand dont le nom +m'est inconnu.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote255" name="footnote255"></a><b>Note 255:</b><a href="#footnotetag255"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, <i>Proefat.</i>, p. ix-xxi.—La +preuve directe que cet abrégé est d'Abélard sa trouve dans le +c. xxxiv, p. 100, il renvoie à son Commentaire de l'Épître +aux Romains, où il a, dit-il, traité les questions relatives +à la grâce et au mérite, et cette citation est exacte. +(<i>Ab. Op.</i>, p. 648.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote256" name="footnote256"></a><b>Note 256:</b><a href="#footnotetag256"> (retour) </a> <i>Eptiom. Theol. Christ.</i>, C. xxi, p. 60.</blockquote> + +<p>La Providence, c'est-à -dire la prescience ou prévoyance +divine, n'impose aucune nécessité aux choses +qu'elle prévoit. De ce qu'un char passe et de ce que +je le vois passer, il ne suit pas que le passage du +char soit nécessaire. Or ce que Dieu prévoit, il le +voit; sa providence n'est que sa science éternelle, +il n'y a point de temps pour lui, tout lui est présent; +aucune fatalité ne résulte donc de ce qu'il sait tout. +Mais il est vrai qu'il dispose tout: la disposition des +choses dépend de la disposition divine, comme la +passion de l'action; il n'y a point d'autre destin, +d'autre <i>fatum</i> que la disposition divine. La prédestination +n'est proprement que la disposition de Dieu +ou sa providence appliquée au bien, c'est la préparation +de sa grâce.</p> + +<p>VI. Après la sagesse de Dieu vient sa bonté. Celle-ci +fait pour les créatures tout ce qu'il est conforme à +sa nature de faire; Dieu ne connaît ni l'envie ni la +colère, les expressions contraires qui peuvent se +trouver dans l'Écriture sont figuratives, elles se rapportent +à des dispositions de sa volonté qui ont pour +nous, mais non pour lui, les effets de la vengeance +ou du courroux.</p> + +<p>Ceci conduit à la contemplation des bienfaits de +Dieu. Le premier, le plus grand de tous, c'est l'incarnation. +Ici se présente la question célèbre: <i>Cur +Deus homo<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257"><sup>257</sup></a>?</i> Dieu s'est fait homme pour nous montrer +son amour, et ainsi il nous a rachetés du joug +du péché, non que nous fussions, comme quelques-uns +le prétendent, en la possession du démon, mais +dans la servitude du péché; le Christ nous en a délivrés +on épanchant sur nous son amour, en offrant +à Dieu le prix de notre libération et une victime pure. +Un si grand exemple nous enseigne l'humilité, et en +considérant les tortures du Christ, les martyrs eux-mêmes +ont appris à ne pas s'enorgueillir de ce qu'ils +souffraient pour le ciel.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote257" name="footnote257"></a><b>Note 257:</b><a href="#footnotetag257"> (retour) </a> C'est le titre du chap. XXIII (p. 62). Il y a +un traité de saint Anselme sous le même nom: <i>Car Deus +homo</i> libri duo (<i>Op.</i>, p. 74). La doctrine du +saint sur le mode et la nécessité de l'incarnation ne +diffère point essentiellement de celle de l'Épitome. La +différence ne roule que sur l'oeuvre même de la rédemption. +Du reste, ou l'ordonnance de l'Épitome s'écarte un peu de +celle de l'Introduction, au dans ce dernier ouvrage +l'auteur revenait à propos de la bonté de Dieu sur un +sujet déjà traite à l'occasion de son immutabilité. Voyez +ci-dessus p. 235.</blockquote> + +<p>Dans l'incarnation, ainsi qu'on l'a déjà vu, deux +natures se sont unies en une personne. Comme la +chair et l'âme sont un seul homme, Dieu et l'homme +sont un seul Christ, similitude consacrée par saint +Athanase. Entendez toutefois que bien que dans le +Christ soit le Verbe, une des trois personnes de la +Trinité, cette personne divine n'est pas ici par elle-même, +<i>per se</i> (probablement en tant que personne +divine), car alors il y aurait une personne dans une +personne, la personne du Verbe dans celle de Jésus-Christ, +et ainsi il y aurait deux personnes dans le +Christ. Le Verbe divin n'est en quelque sorte dans +le Christ que comme l'âme est dans le corps. On peut, +on doit appeler ces deux natures les parties de la +personne.</p> + +<p>«On trouve dans les autorités toutes ces locutions: +<i>Dieu est homme; l'homme est Dieu; le Christ est le +fils de l'homme; le Christ est le fils de Dieu; le Christ +est Dieu et homme</i>. Aucune de ces locutions n'est +propre, hors une seule. Si la première doit être +prise au propre, si Dieu est vraiment homme, +l'éternel est temporel, le simple est composé, le +créateur est créature, ainsi du reste. Ce n'est donc +pas une expression propre, la partie y est prise +pour le tout, comme cela arrive souvent. Exemple, +une âme pour un homme, <i>videbit omnis caro salutare +Dei</i> (Isaïe, xlix, 26). Semblablement, quand +nous disons: <i>Dieu est homme</i>, cela n'est vrai qu'en +partie, c'est pour: <i>Dieu s'unit l'homme</i>. Par contre, +<i>l'homme est Dieu</i> signifie <i>l'homme est uni à Dieu</i>. Il faut +encore entendre comme vrais en partie ces mots: +<i>le Christ est homme</i>, ou <i>le Christ est Dieu</i>; il n'y +a de vrai au sens propre que cette expression: <i>le +Christ est Dieu et homme</i>, c'est-à -dire le Christ est +le Verbe ayant l'homme, ou <i>le Christ est homme et</i> +«<i>Dieu</i>, c'est-à -dire le Christ est l'homme ayant le +Verbe<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258"><sup>258</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote258" name="footnote258"></a><b>Note 258:</b><a href="#footnotetag258"> (retour) </a> Épitom., c. XXIV, p. 68.</blockquote> + +<p>Cependant l'unité de la personne ne conduit pas +à l'unité de volonté; la volonté de l'homme, que +Dieu s'est uni, dont il a fait assomption, <i>hominis +assumpti</i>, ne peut être identique à celle de Dieu le +Père; c'est ce que prouve clairement cette parole de +Jésus: «Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi +s'il est possible; cependant qu'il en soit, non +suivant ma volonté, mais suivant la tienne.» +(Math., XXVI, 39.) C'est une humanité véritable que +le fils de Dieu a prise, il a donc pris de l'humanité +les affections, les souffrances, les volontés, tout, +hors le péché. Il a voulu sa passion, en ce sens qu'il +l'a jugée bonne et salutaire, mais il ne l'a pas désirée, +et sous ce rapport il ne l'a pas voulue, car elle +l'a fait souffrir dans toutes ses affections humaines, +autrement elle n'eût pas été la passion.</p> + +<p>Dans la volonté de Dieu elle-même, il faut distinguer +sa volonté qui dispose et sa volonté qui approuve. +Il dispose, en effet, beaucoup de choses +qu'il interdit; il veut qu'on désobéisse souvent à ce +qu'il veut, ou du moins s'il ne dispose pas ce qui est +contraire à sa volonté, il le permet. A proprement +parler, il ne veut que le bien<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259"><sup>259</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote259" name="footnote259"></a><b>Note 259:</b><a href="#footnotetag259"> (retour) </a> Epit., c. XXV et XXVI, p. 69-75.</blockquote> + +<p>On élève une question: L'unité de la personne du +Christ a-t-elle été divisée par la mort? Ce qui est +certain, c'est qu'à la mort de Jésus-Christ, l'âme a +quitté la chair; mais cette âme savait-elle tout ce que +savait le Verbe? Elle aurait été aussi parfaite que +Dieu. Il paraît raisonnable de croire que sans en savoir +autant que Dieu, elle voyait Dieu parfaitement. On +entend d'ordinaire par vie animale cette vivification +et ce mouvement que la chair tient de l'âme; telle +n'était pas la vie du Christ: ce que l'âme fait pour +le corps, le Verbe le faisait pour l'âme du Christ, et +par elle il donnait le mouvement à son corps. Les +affections naturelles étaient naturellement dans cette +âme, et la force motrice également, hormis comme +instrument du péché<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260"><sup>260</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote260" name="footnote260"></a><b>Note 260:</b><a href="#footnotetag260"> (retour) </a> C. XXVII, p. 76.</blockquote> + +<p>Après le bienfait de l'incarnation, viennent ces +bienfaits de Dieu qu'on appelle les sacrements. Un +sacrement est une image d'une grâce invisible, un +signe d'une chose sacrée, c'est-à -dire d'un mystère. +Le premier est le Baptême, puis l'Onction et la Confirmation. +Le sacrement de l'Autel (l'Eucharistie) +est celui dont la cause est la commémoration de la +passion et de la mort du Christ: il se célèbre avec le +pain et le vin; après la consécration, ce pain est le +corps du Christ et ce vin est son sang<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261"><sup>261</sup></a>. Abélard reproduit +sous diverses formes les pures doctrines de +la transsubstantiation; cependant, en exposant avec +respect et subtilité la merveille et le mystère du sacrement, +il n'a pas évité la censure. On entrevoit ici +comment il a pu être conduit à examiner des questions +au moins oiseuses, et comment, pour n'avoir +pas voulu admettre, par exemple, que le corps et le +sang de notre Seigneur fussent soumis sur la terre à +tous les accidents physiques qui peuvent atteindre +les espèces apparentes du pain et du vin; il a paru +cesser, en de certains moments, d'y voir, même +après la consécration, le corps et le sang réels de +Jésus-Christ. Mais les questions étaient puériles et +la faute n'était pas sérieuse<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262"><sup>262</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote261" name="footnote261"></a><b>Note 261:</b><a href="#footnotetag261"> (retour) </a> C. XXVIII-XXXI, p. 81-90. On se rappelle +qu'au début de l'Introduction il est dit que trois +choses sont nécessaires au salut, la foi, la charité, +les sacrements. Ainsi tout le cadre était rempli. +Voyez ci-dessus, p. 188.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote262" name="footnote262"></a><b>Note 262:</b><a href="#footnotetag262"> (retour) </a> On verra en effet que le concile l'a condamné +pour avoir dit que le corps et le sang du Christ ne pouvaient +tomber par terre. Nous n'avons point la passage de +l'Introduction où cela pouvait se trouver; mais nous +pouvons en deviner la place quand nous lisons dans le chap. +XXIX de l'Épitome, p. 87: «Si nolumus dicere quod illius +corporis sit hæc forma, possumus satis dicere, quod in acre +sit illa forma ad occultationem propter prædictam causam +carnis et sanguinis reservata, sicut forma humana in +acre est, quando angelus in homine apparet. De hoc quod +negligentia ministrorum evenire solet, quod scilicet mures +videntur rodere et in ore portare corpus illud, quæri solet. +Sed dicimus quod Deus illud non demittitibi, ut a tam turpi +animali tractetur; sed tamen remanet ibi forma ad +negligentiam ministrorum corrigendam.»</blockquote> + +<p>Enfin le Mariage est un sacrement qui ne confère +proprement aucun don pour le salut, mais qui est +le remède d'un mal, le frein de l'impureté, la légitimation +du lien de l'homme et de la femme. Les +règles sur ce sacrement ont varié; beaucoup de choses +ont été licites qui ne le sont plus; ainsi autrefois un +homme pouvait avoir plusieurs femmes, les rois +seuls n'en devaient avoir qu'une. On demande si +les clercs peuvent contracter mariage; les prêtres +qui ne l'ont pas fait le peuvent<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263"><sup>263</sup></a>. S'il se trouve dans +une église qui a admis le voeu de célibat un prêtre +qui ne l'ait pas fait, il peut se marier, seulement il +n'exercera pas le ministère dans cette église, c'est-à -dire +qu'il <i>ne tiendra pas la paroisse</i><a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264"><sup>264</sup></a>. Les prêtres grecs, +pourvu qu'ils n'aient pas fait de voeux, reçoivent +de l'évêque qui les consacre une épouse vierge, qui +ne peut, ainsi qu'eux-mêmes, être mariée qu'une +fois; il leur est même prescrit de chercher une +femme dans une race étrangère, et cela pour l'extension +de la charité. Mais celui qui a notoirement prononcé +le voeu, comme le moine ou un prêtre, ne +peut contracter mariage. Les ordres sont aussi un +empêchement, à compter du rang d'acolythe exclusivement, +et le mariage entraîne la renonciation aux +bénéfices. Cependant Grégoire a dispensé de ces +règles les Anglais, à cause de la nouveauté de leur +conversion.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote263" name="footnote263"></a><b>Note 263:</b><a href="#footnotetag263"> (retour) </a> «Sacerdotes qui non fecerunt (ajoutez pout-être +<i>votum</i>), possunt.» P. 91.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote264" name="footnote264"></a><b>Note 264:</b><a href="#footnotetag264"> (retour) </a> «Si vero aliquis in ecclesia, quæ votum suscepit, +fuerit qui non votum fecerit, potest ducere, sed in ecclesia +illa officium non exercebit, quod est, parochiam non tenebit.» +p. 91. Tout ceci prouve que le célibat des prêtres, quoique +estimé et habituellement prescrit, n'était pas une règle +Commune à toutes les églises.</blockquote> + +<p>Le dernier point traité dans l'Épitome, comme +apparemment à la fin de l'Introduction, puisqu'il +était annoncé au début, c'était la charité. Elle est +l'amour honnête, ou l'amour qui se rapporte à une +fin convenable. Si j'aime quelqu'un pour mon utilité, +mais non pour lui-même, ce n'est pas de +l'amour. Si je lui souhaite la vie éternelle, non pour +lui, mais pour être délivré de sa présence, ce n'est +point un amour qui tende à sa fin convenable. La +fin légitime de l'amour, c'est Dieu même. Notre +amour pour Dieu et pour le prochain doit répondre +à l'amour de Dieu pour nous-mêmes. Seulement, +tandis que la charité divine n'est point une affection +de l'Être immuable, mais la disposition que sa +bonté a prise de toute éternité pour le bien de sa +créature, notre amour est un mouvement de l'âme, +d'abord vers Dieu, puis vers le prochain; amour absolu +et sans limite pour Dieu, amour subordonné à +l'amour divin quand il se porte vers nos semblables.</p> + +<p>La charité étant la première des vertus et la base +de toutes, nous devons la retrouver en quelque sorte +dans les autres vertus. Elles ne sont vertus qu'à la +condition de l'amour, elles ne sont vertus que si +nous les pratiquons à cause de Dieu. Les philosophes +ont distingué et défini les vertus. Socrate les a +ramenées à quatre, la prudence, la justice, la force, +la tempérance. Aristote en a séparé la prudence, qui +est pour lui une science plutôt qu'une vertu<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265"><sup>265</sup></a>. Toutes +ces vertus ont des vices pour opposés; ces vices +conduisent à des péchés. Ce qui fait la faute dans le +péché, c'est le mépris du Créateur. Aussi le mérite +est-il uniquement dans la bonne volonté. La bonne +volonté, c'est la volonté du bien inspirée par l'amour +de Dieu. Ce qu'elle mérite, c'est la vie éternelle, et +elle l'obtient par la rémission des péchés. Les péchés +sont remis par la contrition, la confession, la +satisfaction<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266"><sup>266</sup></a>. En finissant, Abélard touche avec clarté et +précision à tous ces points, qu'il considérera plus à +loisir dans d'autres ouvrages plus étendus et plus +authentiques. Mais ce qu'il en dit ici suffit pour +nous autoriser à penser que l'Introduction contenait +en substance toutes ses idées sur les divers points +de la théologie. Il y approfondissait surtout le dogme +de la Trinité; mais il n'omettait pas les questions de +la rédemption, de la grâce, du péché, de la justification, +c'est-à -dire tout ce qu'il a traité dans son +Commentaire sur l'Épître aux Romains et dans sa +Morale.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote265" name="footnote265"></a><b>Note 265:</b><a href="#footnotetag265"> (retour) </a> Arist., <i>de anim.</i>, III, 3.—Abélard +cite ici, p. 99, la définition de la justice selon Justinien: +<i>Justitia est constans</i>, etc., faut-il en conclure qu'il +Connaissait les Institutes, ou bien qu'il avait rencontré +cette citation?</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote266" name="footnote266"></a><b>Note 266:</b><a href="#footnotetag266"> (retour) </a> <i>Epit.</i>, c. XXXII-XXXVII, p. 95-114.</blockquote> + +<p>Qu'y avait-il de parfaitement original dans ses +doctrines théologiques? Telle est la question qui se +présente à l'esprit et que nous ne saurions, il faut +l'avouer, résoudre avec une entière certitude. Nous +y reviendrons plus d'une fois. Ici bornons-nous à +dire que ses contemporains lui ont particulièrement +imputé sa doctrine de la Trinité. Plus tard, on a +surtout remarqué ses idées sur le libre arbitre. Parmi +les preuves de l'attention qu'elles ont obtenue, la +moins notable n'est pas l'allusion souvent citée de +l'auteur d'un poëme du XIVe siècle:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Pierre Abaillard en un chapitre</p> +<p>Où il parle de franc arbitre,</p> +<p>Nous dit ainsi en vérité</p> +<p>Que c'est une habilité</p> +<p>D'une voulenté raisonnable</p> +<p>Soit de bien ou de mal prenable,</p> +<p>Par grâce est a bien faire encline</p> +<p>Et à mal quand elle descline<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267"><sup>267</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote267" name="footnote267"></a><b>Note 267:</b><a href="#footnotetag267"> (retour) </a> Duchesne dit que ces vers sont d'un poëte +anonyme qui vivait en 1376 (<i>Ab. Op.</i>, in not., p. 1161).</blockquote> + +<p>Mais si les idées qu'Abélard exprime sur la nature +et la réalité du libre arbitre, et sur la possibilité d'en +concilier l'existence avec la prescience divine, sont +en général justes, nous ne pouvons en admettre la +parfaite originalité. Ici, comme en tant d'autres +occasions, il reproduit ses maîtres, et l'on risquerait de +concevoir une opinion exagérée de la fécondité de +son génie, si l'on croyait qu'il a trouvé seul la moitié +seulement de ce qu'il pense et de ce qu'il enseigne. +Par exemple, le fond de sa doctrine du libre arbitre +est en principe dans Aristote, et déjà développé +dans Boèce. Seulement Boèce, qui, du moins lorsqu'il +commente les philosophes grecs, ne fait nulle +part acte de christianisme, ne défend le libre arbitre +que contre la fatalité des stoïciens, ou contre la +providence peu active du Dieu de la sagesse antique. +Abélard a le mérite de reprendre à fond ces idées, +pour les adapter aux croyances d'une religion qui +place l'humanité dans un commerce bien plus intime +avec la volonté suprême. Tel est en général son mérite. +C'est un mérite de remaniement. Il remet d'anciennes +notions en rapport avec l'état nouveau des +questions et des esprits. Sur la liberté, du reste, il +avait été devancé. Déjà et presque de son temps, +saint Anselme avait exposé une doctrine chrétienne +du libre arbitre<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268"><sup>268</sup></a>. Abélard, moins net peut-être et +moins affirmatif, discute plus régulièrement, et fait +habilement servir la dialectique à l'exposition des +vérités métaphysiques et morales. Ainsi nous l'avions +vu entraîné par la logique à des questions sur la +nature de l'homme et l'ordre du monde; et ici la +théodicée le ramène à la logique, qui vient en aide à +sa foi troublée. C'est, au reste, là une singularité et +une valeur de la scolastique, et c'est ce qui justifie +l'opinion souvent exprimée que les scolastiques, +soit en métaphysique, soit en théologie, n'ont eu +véritablement en propre que l'invention d'une méthode, +ou l'application de la logique à toute la philosophie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote268" name="footnote268"></a><b>Note 268:</b><a href="#footnotetag268"> (retour) </a> <i>Dialogus de libero arbitrio, S. Ans., +Op.,</i> p. 117.—<i>Tractatus de Concordia præscient, +cum lib. arbit. Id.,</i> p. 128.—Cf. Boeth., <i>De Interp. +ed. sec.,</i> t. III.</blockquote> + +<p>Quant aux conclusions que cette méthode lui suggère, +on ne saurait les adopter sans examen. Si nous +ne les discutons pas ici, ce n'est pas qu'elles soient +au-dessus de la discussion. Tant qu'il parle du libre +arbitre en lui-même, il nous paraît dans le vrai. +Mais quand il passe de l'exposition du fait à la conciliation +de ce fait avec l'ordre du monde, avec la +nature de Dieu, je ne dis point qu'il s'égare, mais +il s'aventure. La toute-puissance de Dieu est donnée +comme absolue par les théologiens. Sa volonté est la +nature des choses, dit saint Augustin<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269"><sup>269</sup></a>. Il peut être +philosophique de subordonner sa volonté et sa puissance +à sa perfection; mais ce n'est pas une décision +qui aille de soi, et l'on trouverait difficilement un +écrivain ecclésiastique accrédité qui souscrivît à la +théorie d'Abélard au moins dans ses termes, bien +qu'il soit impossible de ne pas admettre quelque +chose d'analogue, dès qu'on remue les problèmes de +la prescience et de la liberté, de la bonté divine et +de l'existence du mal. Aucune doctrine sur ces points +n'est exempte de contradiction, peut-être parce que +la contradiction est dans les choses, autant du moins +qu'elles nous sont connues. Mais ici la mesure, les +nuances, les expressions sont importantes, et malgré +de justes précautions, Abélard n'a point échappé à +l'erreur ou du moins aux apparences de l'erreur. Ce +n'est pas en ce moment qu'il faut le juger.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote269" name="footnote269"></a><b>Note 269:</b><a href="#footnotetag269"> (retour) </a> <i>De Genes. ad Litt</i>., VI, xv. La doctrine +d'Abélard est critiquée par le P. Petau (t. 1, t. V, +c, vi, p. 840). Nous reviendrons sur ces questions, lorsqu'il +y reviendra dans son Commentaire sur saint Paul.</blockquote> + +<p>Nous avons suivi fidèlement, dans notre analyse +de l'Introduction, l'ordre des idées de l'auteur, quoiqu'il +soit peu méthodique. Ainsi, après deux livres +consacrés au dogme de la Trinité, on l'a vu employer +le troisième à discuter les attributs généraux de +Dieu, sa bonté, son immutabilité, sa toute-puissance, +son unité, même son existence; toutes questions +indépendantes du dogme chrétien et qui paraissent +préalables à la connaissance des trois personnes de +la Trinité. Il semble, en effet, qu'il importe de savoir +que Dieu existe, avant de connaître sa nature, +ou tout au moins qu'il est un, avant de comprendre +comment, encore qu'il soit un, il se distingue +en trois personnes. C'est cet ordre qu'a suivi saint +Thomas dans la plus méthodique des théologies<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270"><sup>270</sup></a>. +Suivant les idées modernes, tous les objets traités +dans le livre III, tel qu'il est imprimé, appartiennent +à ce qu'on appelle la religion naturelle, et loin +d'être des corollaires ou des appendices du dogme +chrétien, sont les principes mêmes avec lesquels le +dogme chrétien doit être conféré et raccordé. Mais +les idées modernes ne sont pas celles d'Abélard; +quoique rationaliste parmi les théologiens, il est +et veut être théologien; il doit donc avant tout poser +la Trinité, c'est-à -dire enseigner Dieu, qui n'existe +pour lui que tel qu'il est pour le chrétien. Lorsqu'il +cite les philosophes et les païens, ce n'est pas pour +avoir connu les vérités primitives auxquelles se seraient +adjointes plus tard les vérités chrétiennes, +mais pour avoir pressenti et même annoncé, bien que +sous une forme un peu vague, un peu voilée, les +vérités chrétiennes elles-mêmes; il s'efforce au moins +autant de faire les philosophes chrétiens que de rendre +le christianisme philosophique. Mais, dans ce +plan même, il est impossible de ne pas trouver que +les deux premiers livres n'ont point d'ordre et de +clarté. L'ouvrage semble un premier jet, ou plutôt +un recueil d'idées et de questions écrit pour l'enseignement +ou après l'enseignement, dans l'ordre +où l'improvisation et la polémique, inséparables de +l'enseignement oral, avaient d'elles-mêmes disposé +les matières. En effet, lorsqu'au commencement du +second livre, Abélard s'interrompt pour justifier avec +tant de soin l'emploi des autorités profanes et du +raisonnement philosophique, il y est amené par des +attaques récentes, et répond à des objections, à des +critiques qui semblent être survenues depuis le premier +livre, ou plutôt depuis les leçons dont le premier +livre ne serait que le résumé ou le canevas. Qui +sait si nous n'avons pas dans l'Introduction une rédaction +d'un cours de théologie d'Abélard, l'oeuvre +d'un de ses élèves peut-être? L'inégalité du style, +les redites, les désordres, et quelquefois aussi les +absurdités et les ellipses, les arguments tantôt développés +avec prolixité, tantôt écourtés brusquement, +les citations parfois indiquées ou tronquées, +et qui souvent encombrent le texte, seraient autant +de circonstances favorables à cette conjecture, quoique +assurément les morceaux importants soient de +la main du maître, tels que le prologue, le début +de l'ouvrage, celui du second livre, et les principaux +articles du troisième. Quant au fond des idées, +au choix des arguments, des autorités et des exemples, +tout est bien de lui, et nous venons en vérité +de l'entendre et d'assister à ses leçons. Tel on le retrouve +dans ses autres écrits; les analogies y sont +frappantes; il aime à se répéter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote270" name="footnote270"></a><b>Note 270:</b><a href="#footnotetag270"> (retour) </a> <i>Summ. Theol</i>., pars 1, quæst. I-XLIV. +C'est aussi l'ordre suivi par le P. Petau dans ses <i>Dogmes +Théologiques</i>.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE III.</h3> + +<h3>SUITE DE LA THÉODICÉE.—<i>Theologia Christiana</i>.</h3> + +<p>L'Introduction à la Théologie est écrite avec la liberté +hardie d'un homme habitué à voir les intelligences +plier devant lui et qui ignore encore les dangers de +l'inimitié des pouvoirs intolérants. L'ouvrage était +fait pour exciter la sévérité soupçonneuse de l'orthodoxie, +et l'existence même de la Théologie chrétienne<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271"><sup>271</sup></a> +prouve qu'Abélard eut à défendre l'Introduction, +car le second ouvrage répète et adoucit le +premier; il en contient de longs fragments littéralement +reproduits, mais autrement divisés et rangés +dans un nouvel ordre. Le style est plus soigné, la +latinité meilleure, la composition plus méthodique +et moins aride. L'auteur semble avoir autant à coeur +d'éviter que de repousser les attaques de ses adversaires, +et de désarmer la critique que d'établir ses +idées. Une analyse complète deviendrait fastidieuse, +mais il faut cependant connaître l'ouvrage; il suffira +d'analyser quelques passages importants qui modifient +ou confirment les propositions les plus contestées +de l'Introduction.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote271" name="footnote271"></a><b>Note 271:</b><a href="#footnotetag271"> (retour) </a> <i>P. Abael. Theologia Christiana</i>, in +lib. V; <i>Thes. nov. anecd.</i>, t. V, d. 1156-1860.</blockquote> + +<p>Il paraît que trois points surtout avaient provoqué +le doute ou la discussion, peut-être aussi les scrupules +ou les craintes de l'auteur. Ce sont encore les +points qui nous intéresseraient le plus aujourd'hui.</p> + +<p>Le premier est ce qu'on pourrait appeler le caractère +général de cette théologie. Il est évident qu'elle +tend au rationalisme, ou du moins qu'elle a pour +but de concilier la foi avec la raison, l'autorité avec +la science, le dogme avec la philosophie. On a vu +que l'entreprise n'était pas entièrement nouvelle au +temps d'Abélard, mais nul n'y avait apporté autant +de subtilité réelle que lui, ni surtout un aussi grand +renom de dialectique. Sans avoir jamais prétendu à +l'hétérodoxie, sans s'être jamais extérieurement ni, +je le crois, intérieurement donné pour un novateur +religieux, il s'était en tout, et même dans la foi commune, +piqué de penser par lui-même. Il avait élevé +sa chaire de sa propre main et se croyait le créateur +de sa doctrine. Quoi qu'il fît donc, il était suspect: +son esprit aurait été plus modéré, plus timide, plus +sûr, son coeur aurait été plus humble, qu'il n'eût +pas évité un grand danger, la défiance de l'Église. +Il mettait son amour-propre à l'exciter, bien qu'il +n'eût jamais l'insolence ou le courage de la braver; +il ne cessait de la provoquer, en s'empressant de la +désarmer dès qu'elle le menaçait. C'est donc sur le +caractère philosophique de sa théologie qu'il se +montrera d'abord jaloux d'éclairer et de rassurer les +fidèles.</p> + +<p>L'application de la philosophie à la théologie conduit +naturellement à citer les philosophes autant ou +plus que les Pères, qui ne le sont pas toujours; les +philosophes, de leur côté, ne sont pas toujours chrétiens. +D'ailleurs c'est du sein du paganisme que sont +sortis les grands noms de la philosophie. De là , dans +notre auteur, un mélange nécessaire des lettres profanes +et des lettres saintes. Bien que plusieurs Pères +des premiers siècles en aient donné l'exemple, assez +constamment suivi par la littérature du moyen âge, +c'est un usage qui a toujours été soupçonné, accusé +d'être abusif, et par ceux-là même qui s'y étaient +quelquefois conformés. Pour Abélard, que l'érudition +et la dialectique conduisaient sans cesse sur le +terrain de l'antiquité payenne, il y avait donc grand +intérêt à justifier l'emploi de ces autorités hasardeuses +et à réconcilier enfin la science des Gentils +avec les traditions catholiques.</p> + +<p>Mais il lui importait plus encore de se laver de +toute connivence avec ceux qui ne consultaient les +Gentils que pour s'écarter de l'Église, qui abusaient +des sciences du siècle et corrompaient le dogme par +la dialectique. La philosophie de son temps, comme +de tout temps, était prévenue d'incrédulité et de +libertinage; pour lui, comme pour ses successeurs, +restait la commune ressource de dire qu'il y a deux +philosophies, la vraie et la fausse, et nous le verrons +chercher à se disculper de son attachement à l'une +en s'acharnant contre l'autre. Il déclamera avec violence +et, s'il le faut, avec fanatisme contre ceux +qu'il se complaît à nommer les pseudo-philosophes. +Plus franche et plus hardie, et comme pour achever +sa pensée, Héloïse appelait les adversaires de son +époux du nom injurieux que saint Paul donnait +à ses calomniateurs: saint Bernard était pour elle +un pseudo-apôtre<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272"><sup>272</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote272" name="footnote272"></a><b>Note 272:</b><a href="#footnotetag272"> (retour) </a> II Cor. XI, 13.—Voy. t. I, p. 167 et +<i>Ab. Op.</i>, ep. II, p. 42.</blockquote> + +<p>Quand la dialectique, même circonscrite dans de +certaines bornes par une intention chrétienne, pénètre +dans le dogme, elle peut toujours altérer ce +qu'elle explique et réduire le mystère à sa plus simple +et à sa trop simple expression, en l'interprétant +suivant la science; elle-même, et pour son propre +compte, elle n'a été que trop accusée d'être une +science de mots. Une orthodoxie dialectique risque +donc aussi de n'être qu'une orthodoxie nominale. Le +philosophe peut, dans toute l'énergie du terme, +n'être <i>chrétien que de nom</i>. C'est de ce danger qu'Abélard +tâche de se préserver; il s'attache à combattre, +à détruire toutes les objections de l'hérésie contre la +Trinité; il prend soin de séparer et même de garantir +sa doctrine de tout contact avec l'erreur de Roscelin. +«Quant on lit aujourd'hui les deux ouvrages incriminés,» +dit M. Cousin, «on y trouve la dialectique +placée à la tête de la théologie et l'esprit +caché du nominalisme y minant les bases du christianisme, +au lieu de les attaquer directement<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273"><sup>273</sup></a>.» +En revoyant ses arguments, Abélard semble avoir +pressenti cette grave critique qui l'attendait encore +après six ou sept siècles, et il a pris grand soin +d'établir le caractère orthodoxe de sa doctrine sur la +Trinité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote273" name="footnote273"></a><b>Note 273:</b><a href="#footnotetag273"> (retour) </a> <i>Ouvr. inèd. d'Ab.</i>, Introd., p. cxvii.</blockquote> + +<p>Recueillons maintenant la substance de ce qu'il +dit de neuf ou d'important sur ces trois points: l'autorité +des philosophes, l'abus de la dialectique en +matière de religion, la pureté de sa doctrine.</p> + +<p>1. «Si l'autorité des apôtres, si celle des Pères, +si celle enfin de la raison ne suffisent pas, même +contre des philosophes qui n'invoquent que la dernière, +il ne nous reste qu'à renvoyer leurs traits à +nos ennemis; en repoussant une à une leurs objections, +étouffons les aboiements de ceux qui +cherchent à diffamer aux yeux des fidèles tout ce +que, dans une intention sincère, nous avons écrit +pour la défense de la foi. Ils récusent eux-mêmes +les philosophes comme Gentils, et leur contestent +toute autorité en faveur de la foi, comme étant +condamnés par elle..... Mais tous les philosophes, +Gentils peut-être de nation, ne le furent point par +la foi.... Comment, en effet, dévouerions-nous à +la damnation ceux à qui Dieu même, au témoignage +de l'apôtre, a révélé les secrets de la foi et +les profonds mystères de la Trinité, et dont les +vertus et les oeuvres sont célébrées par de saints +docteurs<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274"><sup>274</sup></a>?» Car peut-on nier que l'incarnation ne +paraisse annoncée dans certains écrits payens plus +ouvertement que dans quelques livres sacrés? Quand +Platon dit que Dieu, en formant le monde, prit deux +longueurs, qu'il appliqua l'une à l'autre dans la forme +de la lettre grecque X et les courba en orbe, n'est-ce +pas une image du mystère de la croix<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275"><sup>275</sup></a>? Si les sacrements +furent inconnus de l'antiquité, c'est que +la loi d'Israël n'avait pas été donnée pour tous, +comme l'Évangile. «Aucune raison ne nous force +donc à douter du salut de ceux des Gentils qui, +avant la venue du Sauveur, ont, naturellement +et sans loi écrite, <i>fait</i>, selon l'apôtre, <i>ce que veut +la loi</i>, et qui la montraient <i>écrite dans leurs coeurs, +leur conscience rendant témoignage</i> pour eux-mêmes<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276"><sup>276</sup></a>.» +Il est évident par l'Écriture que «la +justice a commencé par la loi naturelle.» Les menaces +et les prescriptions de l'Ancien Testament ne +regardaient qu'Abraham et ses descendants. «Ne +désespérez du salut de personne ayant, avant le +Christ, vécu bien et purement. Et par quelle abstinence, +par quelle continence, par quelles vertus, +la loi naturelle et l'amour de l'honnête ont jadis +signalé non-seulement les philosophes, mais +encore des hommes illettrés!... Que de témoignages +nous le redisent, comme pour gourmander +notre négligence et notre faiblesse!... Armés des +pages des deux Testaments, des innombrables +écrits des saints, nous sommes pires... que ceux +à qui Dieu avait refusé la tradition de la loi écrite +et le spectacle des miracles.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote274" name="footnote274"></a><b>Note 274:</b><a href="#footnotetag274"> (retour) </a> <i>Theol. Chr</i>., t. II, p. 1203-1240.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote275" name="footnote275"></a><b>Note 275:</b><a href="#footnotetag275"> (retour) </a> Ce que dit Platon, c'est que Dieu ayant composé +du <i>même</i>, de <i>l'autre</i> et de <i>l'essence</i> un +certain mélange, et l'ayant divisé en parties formant une +longue bande, il la coupa en deux suivant sa longueur, puis +croisa ces deux moitiés l'une sur l'autre en la forme du X, +les courba en cercle et enveloppa le tout dans un double +mouvement. C'est la création de l'âme du monde et de la forme +sphérique de l'univers. Il n'y a dans cette obscure description +rien qui ressemble au christianisme; le croisement à angle aigu +est regardé comme une allusion à la position de l'écliptique sur +l'équateur et n'a point de rapport avec la figure de la croix +du Sauveur. (<i>Timée</i>, éd. de M. H. Martin t. 1, p. 99, et +not. 24, t. II, p. 30.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote276" name="footnote276"></a><b>Note 276:</b><a href="#footnotetag276"> (retour) </a> Rom. II, 13, 14, 15, et III, 28.</blockquote> + +<p>Quant à la doctrine, des philosophes ont prêché +l'immortalité de l'âme, la rétribution future, la gloire +ou le châtiment; ils s'y appuient pour nous exhorter +à bien faire. Il faut bien qu'en eux-mêmes ils aient +appris à connaître ces vertus qu'ils nous enseignent, +il faut qu'ils sachent que Dieu en est le principe ou +plutôt la cause finale, qu'elles doivent avoir l'amour +de Dieu pour origine et pour but. C'est la foi de +Socrate, c'est l'enseignement de Platon que Dieu est +le souverain bien. L'humilité de Pythagore semble +avoir deviné l'humilité chrétienne. Lorsqu'on lit ce +que Cicéron dit de la sagesse, on se rappelle cette +parole de Job: <i>La piété, c'est la sagesse</i><a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277"><sup>277</sup></a>. Or la sagesse +de Dieu, c'est le Christ. Si, pour avoir aimé le Christ, +nous sommes appelés chrétiens, comment refuser +le même nom à ceux qui ont aimé la sagesse? Les +préceptes moraux de l'Évangile ne sont qu'une <i>réformation +de la loi naturelle que les philosophes ont +observée</i><a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278"><sup>278</sup></a>. L'Évangile, comme la philosophie et à +la différence de l'ancienne loi, préfère la justice intérieure +à l'extérieure et pèse tout d'après l'intention +de l'âme; aussi quelques platoniciens ont-ils été +emportés jusqu'à ce blasphème, que Jésus-Christ +avait reçu toutes ses maximes de Platon.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote277" name="footnote277"></a><b>Note 277:</b><a href="#footnotetag277"> (retour) </a> <i>Th. Chr</i> t. II, p. 1210. C'est la définition de +l'orateur: <i>Vir bonus dicendi peritus</i>, qui, chose assez +singulière, rappelle à l'auteur la passage de Job: <i>Timor domini +ipsa est sapientia</i> (XXVIII, 28), passage qu'il cite au +reste dans ces termes: <i>Ecce pietas est sapientia</i>, comme +saint Augustin (<i>De Trin</i>., XII, xiv, et XIV, i), d'après +le mot grec des Septante, ΘεοσÎζεια.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote278" name="footnote278"></a><b>Note 278:</b><a href="#footnotetag278"> (retour) </a> <i>Id., ibid.</i>, p. 1211. Abélard a commenté +ailleurs avec détail dans un sens favorable aux philosophes les +passages de saint Paul déjà cités, (<i>Com. In ep. ad Rom., Ab. +Op.</i>, p. 513.) et déjà il avait dit dans l'Introduction: +«Diximus deum esse potentiam generantem, et sapientiam genitam, +et benignitatem procedentem: cum istud nemo discretus ambigat, +sive Judaeus, sive Gentillis, nemini aec fides deesse videtur.» +(L. II, p. 1101.)</blockquote> + +<p>Si vous jugez des principes des philosophes par +leurs oeuvres, voyez comme ils ont réglé la société: +ils semblent lui avoir appliqué les préceptes évangéliques. +Les règles qu'ils prescrivent aux chefs des +cités sont celles que s'imposent aujourd'hui les clercs +et les moines. «La cité est une fraternité.... Les +législateurs de république ont l'air d'avoir devancé +la vie apostolique de la primitive Église.» L'interdiction +de la propriété, la mise en commun de +tous les biens est le principe de cette parole de +Socrate dans le Timée<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279"><sup>279</sup></a>: Que les femmes soient communes +et que nul n'ait des enfants à lui. «Or, mes +frères, faut-il tourner cela dans un sens honteux +et supposer qu'un si grand philosophe, de qui +date l'étude de la discipline morale et la recherche +du souverain bien, ait institué une infamie aussi +manifeste et aussi abominable que l'adultère, +condamné et par les philosophes, et par les poëtes, +et par tous les hommes observateurs de la loi +naturelle, au point que quelques-uns regardent +comme adultère l'ardeur passionnée de l'époux +pour son épouse?» Non, Socrate n'a voulu que +détruire jusqu'au dernier reste de la propriété: il +veut que les femmes soient en commun dans un but, +non de plaisir, mais d'utilité. «La vraie république +est celle dont l'administration est dirigée vers +l'utilité commune, et ceux-là seulement sont concitoyens +qui cohabitent dans une telle union de +corps et de dévouement qu'en eux paraisse accompli +ce que dit le psalmiste de la perfection de +la primitive Église, imitée aujourd'hui par les +congrégations monastiques: <i>Ah! qu'il est bon et +agréable que les frères habitent unis en un corps!</i> +(CXXXII, 1.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote279" name="footnote279"></a><b>Note 279:</b><a href="#footnotetag279"> (retour) </a> <i>Th Chr</i>., t. II, p.1212. Ce n'est pas +la communauté des femmes, mais celle des enfants qui est +prescrite dans le Timée, le mariage au contraire y +est réglé, et d'une manière assez singulière. (<i>Étud. +sur le Tim.</i>, t. I, p. 81.)</blockquote> + +<p>Les anciens n'appellent cité qu'une association où +tout a pour but le bien commun, «association +maintenue sans murmure par la charité sincère.» +C'est vraiment la définition d'une société chrétienne. +Et tandis qu'ils ont désiré introduire une telle sévérité +dans la république que Platon veut en bannir +jusqu'aux poëtes, ils ont prescrit à ceux qui la gouvernent +un tel amour pour le peuple, que, «se +regardant comme ses ministres, non comme ses +maîtres... ils ne doivent pas craindre et de combattre +et de donner leur vie pour la liberté de la +patrie, sûrs d'atteindre ce séjour de la béatitude +céleste qui, selon Cicéron, fut par révélation promise +à Scipion<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280"><sup>280</sup></a>.» Ainsi ont fait les Décius, donnant +l'exemple qu'avait donné déjà David, aimé du +Seigneur. «Qu'ils rougissent à ces souvenirs, les +abbés de ce temps-ci, eux à qui est confié le premier +soin de la religion monastique, qu'ils rougissent +et reviennent à résipiscence, touchés du +moins de l'exemple des Gentils, tandis qu'aux +yeux de leurs frères, qui ruminent de vils aliments, +<i>vilia pulmentorum pabula</i>, ils dévorent impudemment +des mets exquis et nombreux. Qu'ils remarquent +aussi, les princes chrétiens, avec quel zèle +courageux des Gentils ont embrassé la justice...» +Qu'ils songent à ce Zaleucus qui appliqua à son +propre fils la loi que lui-même avait faite contre +l'adultère.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote280" name="footnote280"></a><b>Note 280:</b><a href="#footnotetag280"> (retour) </a> <i>Th. Chr.</i>, t. II, p. 1215. On voit qu'il +avait lu Macrobe, à qui nous devons le Songe de Scipion.</blockquote> + +<p>Les philosophes ont connu également l'abstinence +des anachorètes ou des moines, la sublimité de la vie +contemplative, les vertus de la solitude. La vie solitaire +«est celle où la ferveur extrême de l'amour de +Dieu nous suspend à la contemplation de la vision +divine, et nous faisant abandonner toute sollicitude +des liens du monde, ne nous laisse, pour +ainsi dire de commerce qu'avec les choses célestes.» +Quelques philosophes grecs, les Esséniens aussi, ont +su s'y élever. Faut-il prouver leur mépris des richesses? +citons Pythagore, Cratès, Antisthène, leur +mépris de la vie? Socrate «succomba pour la défense +de la vérité comme un martyr certain de la rémunération;» +le mépris de la douleur? il éclate dans les +stoïciens. Parlerons-nous de leur mépris des voluptés +et de la pureté de leur vie? C'est en eux «que +commença cette beauté de la chasteté chrétienne +ignorée des Juifs.» On voit dans les livres quels +soins, quels embarras sont attachés au mariage; +Salomon a peint avec la plus grande force tous les +dangers de la passion des femmes. La chasteté paraît +la vertu la plus agréable à Dieu, et l'histoire romaine +abonde en beaux traits de continence et de +pudeur; il suffit de rappeler Lucrèce et Virginie<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281"><sup>281</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote281" name="footnote281"></a><b>Note 281:</b><a href="#footnotetag281"> (retour) </a> <i>Th. Chr.</i>, t. II, p.1216-1235.</blockquote> + +<p>Quant à la science, les témoignages des saints +nous apprennent combien celle des philosophes nous +est nécessaire dans l'étude des lettres sacrées, tant +pour résoudre toutes les questions que pour éclaircir +les mystères allégoriques, dont l'explication est +souvent dans les nombres; aussi saint Augustin met-il +au premier rang la dialectique et l'arithmétique. +C'est la poésie et ses mensonges qu'il faut fuir. Si +un chrétien a le goût des lettres, qu'a-t-il besoin +de se repaître de fictions vaines? «Quelles sont +les formes de style, les beautés d'expression que +ne présente pas la page sacrée, <i>pagina divina</i>, +toute remplie des énigmes de l'allégorie et de la +parabole, et presque partout abondante en allusions +mystiques? Quelles sont les grâces d'élocution +que ne nous enseigne pas la langue hébraïque, +cette mère des langues?.... Quels mets peuvent +manquer à la table spirituelle du seigneur, c'est-à -dire +à l'Écriture sainte, où, suivant Grégoire, +<i>l'éléphant nage et l'agneau se promène?</i>.... Qui, +parmi les poëtes et même parmi les philosophes, +a égalé saint Jérôme pour la gravité de la diction, +saint Grégoire pour la douceur, saint Augustin +pour la subtilité? Dans le premier, vous trouverez +l'éloquence de Cicéron, dans les deux autres la +suavité de Boèce et la subtilité d'Aristote, et bien +plus encore, si je ne me trompe, en comparant +les écrits de chacun. Que dire de l'éloquence de +Cyprien ou d'Origène et de tant de docteurs innombrables, +tant grecs que latins, tous profondément +versés dans l'étude des arts libéraux?.... +Mais comment les évêques et les docteurs de la religion +chrétienne n'écartent-ils pas les poëtes de +la cité de Dieu, quand Platon leur interdit la cité +du siècle? Bien plus, dans les jours solennels des +grandes fêtes qui devraient être employés tout entiers +aux louanges du Seigneur, ils appellent à leur +table les bateleurs, les danseurs, les sorciers, les +chanteurs d'infamies. Ils célèbrent jour et nuit la +fête et le sabbat en leur compagnie; puis ils les +récompensent par de grands dons, qu'ils dérobent +aux bénéfices ecclésiastiques, aux offrandes +des pauvres, évidemment pour sacrifier aux démons. +Qu'est-ce, en effet, que ces histrions, sinon +les hérauts et pour ainsi dire les apôtres des démons?.... +Oui, ce qui se dit dans l'église fatigue, +ennuie de tels auditeurs. C'est un fardeau pour eux +que de faire l'oblation aux autels du Christ; et +jusque dans les solennités de la messe, pendant +l'espace d'une heure, ils ne peuvent sevrer leur +langue de propos vains. Toute leur âme brûle pour +le dehors et aspire à la cour des démons, aux conventicules +d'histrions. C'est là qu'ils sont prodigues +d'offrandes, et attentifs avec le plus grand silence +et la plus grande passion à la prédication diabolique. +Mais apparemment c'est peu de chose +pour le diable que ce qu'ils font hors du sanctuaire +des basiliques, s'il n'introduit pas dans +l'église de Dieu les turpitudes de la scène. O douleur! +il l'ose. O honte! il l'accomplit; et devant +les autels mêmes du Christ, toutes les infamies +sont introduites de toutes parts; les temples, au +milieu des réunions des fêtes solennelles, sont dédiés +aux démons, et sous le voile de la religion +et de la prière, tous, hommes et femmes, ne semblent +réunis que pour satisfaire librement leur +lasciveté; et ainsi sont célébrées les veilles de +Vénus<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282"><sup>282</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote282" name="footnote282"></a><b>Note 282:</b><a href="#footnotetag282"> (retour) </a> <i>Theol. Chr.</i>, t. II, p. 1235-1240.</blockquote> + +<p>Ce morceau offre quelque intérêt pour l'histoire +du théâtre. Il prouve que certains jeux scéniques +étaient connus dès ce temps-là et inspiraient un goût +très-vif aux classes supérieures de la société, et +même aux grands de l'Église. Il indique également +que ces scandaleuses représentations, qui ont longtemps +souillé les lieux saints, étaient déjà célébrées +aux jours de fêtes, et que si une partie du clergé +les tolérait, des esprits plus sévères ne lui épargnaient +pas les remontrances. Mais on comprend +que cette sévérité même ne devait pas améliorer la +position d'Abélard auprès de ceux qu'elle censurait, +et ce n'était pas une très-habile manière de se bien +mettre avec l'Église; que d'établir, pour justifier les +philosophes, que bon nombre d'ecclésiastiques +étaient loin de les égaler en pureté et en modestie. +Cette apologie qui tourne en invective, décèle un +esprit toujours près de franchir les bornes et de +tourner contre le clergé les armes que devaient un +jour saisir les écrivains réformés et les libres penseurs +de toutes les écoles. Prise en elle-même et au +fond, l'argumentation est hardie. Elle tend à mettre +la foi philosophique au niveau de la foi chrétienne, +en même temps qu'à placer les moeurs des philosophes +au-dessus de celles des prêtres. Si cette argumentation +était seule et sans contre-poids, elle autoriserait +des doutes sérieux sur le catholicisme +d'Abélard. Mais elle a une contre-partie qui la compense, +et qui témoigne d'une intention sincère d'impartialité +chrétienne. Nous allons le voir humilier +non moins résolument aux pieds de la foi l'orgueil +et l'égarement de la philosophie.</p> + +<p>II. Au-dessus des ennemis du Christ, hérétiques, +juifs, gentils, ceux qui contestent avec le plus de +subtilité la sainte Trinité, sont les professeurs de +dialectique, ou ces sophistes tant raillés par Platon, +«ceux qui n'usent pas, mais abusent de l'art.» +Or cette philosophie est comme le glaive acéré dont +«un tyran aveugle se sert pour tout détruire, mais +qui peut servir pour la défense: elle peut faire +beaucoup de bien et beaucoup de mal. On sait que +les péripatéticiens, que nous appelons aujourd'hui +les dialecticiens, ont par de bons arguments, +réprimé les hérésies tant des stoïciens que des épicuriens.» +Quant à ceux dont l'adresse perfide a +rendu la dialectique odieuse, leur faute a été condamnée, +il y a longtemps, par Cicéron dans sa +Rhétorique<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283"><sup>283</sup></a>. Saint Paul s'est prononcé maintes fois +contre l'esprit contentieux et les argumentations +verbeuses. Et un pape, répétant les paroles de saint +Ambroise, a dit: «Les hérétiques mettent dans la discussion +toute la force de leurs poisons<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284"><sup>284</sup></a>.» Au temps +où nous sommes, les dialecticiens s'arrogent le premier +rang parmi les philosophes, croyant avoir acquis +la «meilleure philosophie, parce qu'ils ont la +plus verbeuse.» En eux est ce principe de tout +péché qui précipita le premier ange de la céleste +béatitude, l'orgueil. «Les professeurs de dialectique +s'imaginent qu'armés des raisons les plus rares, +ils peuvent tout prétendre et tout attaquer.... +qu'il n'est rien qu'ils ne puissent comprendre et +discuter; et, pleins de mépris pour toutes les autorités, +ils font gloire de ne croire qu'en eux seuls; +car ils n'acceptent que ce que leur persuade la raison.... +L'orgueil suit la science et l'aveuglement +l'orgueil; et ainsi, chose singulière, la science ramène +à l'ignorance.» En s'attribuant à soi-même +le don que l'on tient de Dieu, on le perd, et l'on +s'égare d'autant plus qu'on avait été mieux doué. +L'hérétique, comme le mot l'annonce, est celui qui +choisit, ou qui suit la préférence de son jugement, +c'est-à -dire qui préfère son propre esprit à celui de +Dieu. «Il devient alors présomptueux, impatient, +contentieux: il se forme à la dispute plus qu'à la +discipline et aspire à la gloire plus qu'au salut.... +Gardez-vous de ceux qui rapportent en raisonnant +la nature unique et incorporelle de la Divinité +à la similitude des corps composés d'éléments, +moins pour atteindre la vérité que pour faire montre +de philosophie. Ils ne s'élèvent point à la connaissance +de celui qui résiste aux superbes et fait +grâce aux humbles.» Nul ne connaît ce qui est de +Dieu, hors l'esprit de Dieu: nul ne peut rien enseigner, +si Dieu ne l'illumine. Dieu est le maître intérieur +qui instruit sans paroles qui il lui plaît. Aussi +la vie religieuse sert-elle plus à le comprendre que +la subtilité d'esprit. «Dieu aime mieux la sainteté +que le génie.... Ceux qui ont la ferveur de l'amour, +qu'importe qu'ils nous paraissent des simples et +des idiots, et ne puissent exprimer et démontrer +tout ce que l'inspiration divine leur fait comprendre? +Plût à Dieu qu'ils y prissent garde, ceux +qui s'arrogent impudemment la maîtrise en écriture +sainte, et qui ne corrigent point leur vie, mais +vivent charnellement dans la souillure! Ils disent +que l'intelligence spéciale des énigmes divines leur +a été donnée, que les secrets célestes leur ont été +confiés; ils mentent. Ils semblent se vanter ouvertement +d'être le temple du Saint-Esprit. Que du +moins l'impudence de ces faux chrétiens soit écrasée +par les philosophes gentils, qui pensaient que +la science de Dieu s'acquiert moins en raisonnant +qu'en vivant bien.» Qu'ils écoutent Socrate, qui +professait qu'il ne pouvait rien que par la grâce divine. +«Qu'ils écoutent les philosophes, eux qui se +disent philosophes. Qu'ils écoutent leurs maîtres, +eux qui méprisent les saints<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285"><sup>285</sup></a>....»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote283" name="footnote283"></a><b>Note 283:</b><a href="#footnotetag283"> (retour) </a> <i>Id., ibid.</i>, p. 1242-1246. Cette +rhétorique est celle <i>ad Herennium</i>, l'ouvrage de +Cicéron qu'il cite de préférence. Le passage rapporté est +extrait du livre II, XI.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote284" name="footnote284"></a><b>Note 284:</b><a href="#footnotetag284"> (retour) </a>I Cor., XI, 16.—I Tim., VI, 20.—-II +Tim. II, 14, 22, 23, 24.—<i>Resp. +Adriani pap. ad Carolum</i>, c. XLIX; <i>S. Concil.</i>, +t. VII.—-<i>Ambr. Op.</i>, t. I, <i>De Fid.</i>, c. V.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote285" name="footnote285"></a><b>Note 285:</b><a href="#footnotetag285"> (retour) </a> <i>Th. Chr.</i>, t. III, p. 1245-1252.</blockquote> + +<p>«Il est vrai que dans toutes les choses qui peuvent +se discuter rationnellement, la décision de l'autorité +n'est pas nécessaire; mais ne doit-il pas suffire à +la raison qu'il lui soit démontré que celui qui surpasse +tout, doit surpasser les forces de l'intelligence +et de la dialectique des hommes? Quelle +chose devrait plus indigner les fidèles que de confesser +un Dieu que cette petite raison humaine +pourrait comprendre?»</p> + +<p>C'est ce qu'ont senti et les saints et les philosophes. +Les esprits célestes eux-mêmes ne connaissent +pas Dieu pleinement. Le nom du fils de Dieu, dit +Hermès, ne peut être prononcé par une bouche humaine<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286"><sup>286</sup></a>. +Dieu, «c'est-à -dire le Dieu qui n'est compris +et cru que par le petit nombre ou par les plus +grands des sages,» est <i>le Dieu inconnu; Incerti +Judaea Dei</i>, dit Lucain. C'est le Dieu caché de l'Écriture, +le Dieu inconnu de l'autel d'Athènes, le même, +ce semble, que cet autel de la Miséricorde, où ne +s'offrait pas d'autre sacrifice que celui des brachmanes, +le sacrifice de la prière et des larmes, l'autel +dont parle Stace:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nulli concessa potentum</p> +<p>Ara Deum, mitis posuit clementia sedom.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote286" name="footnote286"></a><b>Note 286:</b><a href="#footnotetag286"> (retour) </a> <i>Id., ibid.</i>, p. 1254.—Abélard ne cite, +je crois, nulle part Hermès qu'à l'aide de saint Augustin, +et rien ne me prouve qu'il eût sous les yeux le texte +ou la traduction de ces célèbres apocryphes, le Pimandre ou +l'Asclépius.—Cf. <i>Introd.</i>, p. 1004, 1009, 1012, 1052, +etc., et <i>Sic et Non</i>, p. 45.</blockquote> + +<p>«Que répondront à tout cela les professeurs de +dialectique, s'ils veulent discuter par raisonnement +ce que leurs principaux docteurs affirment +ne pouvoir être expliqué? Ils se moqueront de leurs +docteurs, pour n'avoir pas tu la vérité que Dieu +leur inspirait, vérité que ceux-ci font profession +de ne pouvoir exposer en dissertant, tenant pour +plus vénérable ce qui surpasse davantage la portée +de l'intelligence humaine. Ils ne rougissent pas +de déclarer qu'ils entendaient et même disaient +bien des choses, qu'ils professaient enfin des vérités +qu'ils ne pouvaient démontrer; et même ils +se plaisaient tellement dans cette obscurité que, +sur les choses qu'ils auraient pu démontrer, ils +étendaient le voile littéral, pour que la vérité découverte +et nue ne fût pas méprisée à cause de la +facilité de la comprendre.» Les déesses d'Éleusis +apparurent une nuit au philosophe Numenius, en +habit de courtisanes, et se plaignirent qu'il les eût +arrachées du sanctuaire de la pudeur, parce qu'il +avait donné l'interprétation de leurs mystères, «Oh! +plût à Dieu que ceux qui s'affichent pour philosophes +fussent, même en songe, détournés de leur +présomption, et qu'on les vît cesser de nier l'existence +de l'incompréhensible majesté du Dieu suprême, +parce qu'ils ne l'entendent pas discuter +avec une parfaite évidence<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287"><sup>287</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote287" name="footnote287"></a><b>Note 287:</b><a href="#footnotetag287"> (retour) </a> <i>Id., ibid.</i>, p. 1254.—-Le songe +de Numenius est raconté par Macrobe, +(<i>Somn. Scip.,</i> t. I, c. II.)</blockquote> + +<p>Mais voici l'objection: Que sert de dire une vérité +qu'on ne peut expliquer? et voici la réponse: +Lorsqu'on entend, touchant Dieu, quelque chose +que l'on ne comprend pas, l'auditeur est excité à l'inquisition; +«l'inquisition enfante l'intelligence, si +la dévotion l'accompagne.» Aux uns a été donnée +la grâce de dire, aux autres celle de comprendre. +En attendant, et tant que la raison ne se dévoile pas, +l'autorité doit suffire. «Il faut s'en tenir à la maxime +connue: ce qui est admis par tous, par le plus +grand nombre, ou par les doctes, ne doit pas être +contredit. Il est donc salutaire de croire ce qu'on +ne peut expliquer, d'autant que ce que l'infirmité +humaine peut démontrer n'est pas grand'chose, et +qu'il ne faut point appeler foi l'adhésion que nous +arrache l'évidence rationnelle. Nul mérite auprès +de Dieu, quand on ne croit pas à Dieu, mais à de +petits arguments qui trompent souvent, et qui +peuvent à peine être saisis, même quand ils sont +raisonnables<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288"><sup>288</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote288" name="footnote288"></a><b>Note 288:</b><a href="#footnotetag288"> (retour) </a> <i>Id., ibid.</i>, p. 1255.—-Ce passage est +en contradiction avec ce qu'il a dit dans l'Introduction, t. II, +p. 1054 et 1058. Voyez au précédent chapitre, p. 201 et 205.</blockquote> + +<p>La dernière objection des dialecticiens, c'est qu'il +faut repousser une foi qui ne peut être défendue, +faute de raisons évidentes pour la soutenir. Mais +nous leur demanderons ce qu'ils pensent de leurs +maîtres qui ont enseigné cette foi. «Nous tenons +du seul Boèce tout que nous savons de l'art de +l'argumentation en usage aujourd'hui, et c'est de +lui que nous avons appris tout ce qui fait la force du +raisonnement. Nous savons que c'est encore lui +qui a disserté sur le dogme de la Trinité, exactement +et philosophiquement, en se conformant à la +classification des dix catégories<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289"><sup>289</sup></a>. Accuseront-ils +le maître même de la raison, et diront-ils qu'il +s'est égaré dans l'argumentation, celui de qui ils +font gloire de l'avoir apprise? Quoi? le maître n'aura +pas aperçu ce qu'aperçoivent ses disciples! il n'aura +pas vu par quelles raisons on peut infirmer ce qu'il +soutenait! Je pardonne à leur impudence; qu'ils +nous enlèvent ce qu'ils voudront, ceux qui ne savent +point épargner leurs maîtres, pourvu qu'ils +ne troublent pas la foi des simples, et que par les +lacs des sophismes où déjà ils sont eux-mêmes +enveloppés, ils n'entraînent pas les autres dans la +fosse où ils sont tombés. Pour éviter un tel danger, +il ne reste qu'à demander à Dieu un remède contre +la contagion; qu'il brise les machines de guerre +de ceux qui s'efforcent de détruire son temple par +les coups redoublés du bélier de leurs arguments.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote289" name="footnote289"></a><b>Note 289:</b><a href="#footnotetag289"> (retour) </a> On a vu qu'il est douteux que ces ouvrages +théologiques soient de Boèce. (c. 1, p. 160.)</blockquote> + +<p>«Mais enfin, puisque l'importunité de ces querelleurs +ne peut être réprimée par l'autorité ni des +saints, ni des philosophes, et qu'il faut absolument +leur résister par le raisonnement humain, +nous avons résolu de répondre aux fous suivant la +folie, et de pulvériser leurs attaques par les moyens +qui leur servent à nous attaquer<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290"><sup>290</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote290" name="footnote290"></a><b>Note 290:</b><a href="#footnotetag290"> (retour) </a> <i>Theol. Chr</i>., p. 1256.</blockquote> + +<p>Ici Abélard, rentrant peut-être plus complètement +dans sa vraie pensée, revient à l'idée qu'il faut +prendre aux incrédules leurs armes, et les confondre +par leurs propres arguments. «Si cette obscurité si +profonde aveugle notre raison, qui se signale plus +par la religion que par le génie, et si à tant de recherches +des plus subtiles, notre petitesse ne suffit +pas ou succombe vaincue, que nos adversaires +n'imaginent point pour cela d'incriminer ou de +censurer notre foi, qui n'en vaudrait pas moins en +elle-même, quand un homme aurait faibli dans la +discussion. Que personne ne m'impute à présomption +d'avoir entrepris ce que je n'aurai pas accompli; +mais qu'il pardonne à une intention pieuse +qui suffit auprès de Dieu, si l'habileté fait défaut. +Tout ce que nous exposerons sur cette haute philosophie, +nous professons que c'est une ombre et +non la vérité, une certaine ressemblance et non la +chose même. Quel est le vrai? Dieu le saura. Quel +est le vraisemblable et le plus conforme aux raisons +philosophiques? je pense que je le dirai. En +cela, si mes fautes veulent que je m'écarte de la pensée +et du langage catholiques, qu'il me pardonne, +celui qui juge des oeuvres par l'intention, prêt que +je suis toujours à donner toute satisfaction en effaçant +ou corrigeant tout ce qui sera mal dit, lorsqu'un +fidèle m'aura redressé par la vertu de la raison +ou l'autorité de l'Écriture<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291"><sup>291</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote291" name="footnote291"></a><b>Note 291:</b><a href="#footnotetag291"> (retour) </a> <i>Id., ibid</i>., p. 1256-1258. Ceci est repris +du prologue de l'Introduction, p. 974.—Voy. ci-dessus, p. 185.</blockquote> + +<p>III. La trinité des personnes qui sont en Dieu, est +un seul Dieu<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292"><sup>292</sup></a>. «La religion de la foi chrétienne tient +invariablement, croit salutairement, affirme constamment, +professe sincèrement que le Dieu un est +trois personnes, le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit, +un seul dieu et non plusieurs dieux, un +seul créateur de toutes choses visibles et invisibles..... +un en tout, sauf en ce point, la distinction +des personnes.» Elles ne sont pas trois dieux +ni trois seigneurs, mais trois personnes, dont chacune +n'est aucune des deux autres, quoique chacune +soit Dieu tout entier. La substance des trois personnes, +ou la substance de Dieu, est donc simple et +une; c'est une essence indivise, une puissance, une +majesté, une gloire, une raison, une opération; en +un mot, la seule exception à l'unité divine est dans +la différence des propriétés; celle d'une personne ne +peut jamais être transportée dans une autre, car elle +ne serait plus propriété, mais communauté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote292" name="footnote292"></a><b>Note 292:</b><a href="#footnotetag292"> (retour) </a> <i>Theol. Chr</i>., t. III, p. 1258-1270.</blockquote> + +<p>Certaines choses sont dites de Dieu qui ne peuvent +être entendues que d'une des personnes et non +de plusieurs. Quand on dit que Dieu est inengendré, +cela ne peut s'entendre que du Père, car le Saint-Esprit, +qui n'est pas engendré, n'est pas pour cela +inengendré. Ce qui n'est pas juste n'est pas nécessairement +injuste; exemple, une pierre ou un arbre. +Certaines choses peuvent être dites de Dieu qui s'appliquent +soit collectivement, soit séparément, à toutes +les personnes ou à chacune; ainsi Dieu, Seigneur, +Créateur, Tout-Puissant, Éternel, etc., cela peut se +dire de toute la Trinité et de chaque personne de +la Trinité. Certaines choses ne peuvent se dire que +des trois ensemble, ainsi le nom même de Trinité: +Dieu est la Trinité, Dieu est père; le Père n'est pas +la Trinité, Trinité est le nom propre des trois ensemble. +Enfin il y a un nom, un seul qui convient +à chacune d'elles, mais non à toutes ensemble, c'est +le nom même de personne; il convient à toutes, +mais séparément et non simultanément.</p> + +<p>Dans cette trinité des personnes, aucune n'est +substantiellement différente des deux autres, aucune +n'en est numériquement séparée; chacune est +différente de chaque autre seulement par la propriété, +non, encore une fois, dissemblable substantiellement +ou numériquement, comme le croit Arius. +Ainsi le Père n'est pas autre chose (<i>aliud</i>) que le +Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils que le Saint-Esprit; +il n'est pas autre chose en nature, mais il +est autre (<i>alius</i>) en personne: celui-ci n'est pas +celui-là , mais il est ce qu'est celui-là . Socrate est +différent numériquement de Platon, c'est-à -dire +qu'il est autre par la distinction de l'essence propre, +mais il n'est pas autre chose, c'est-à -dire qu'il n'est +pas substantiellement différent, puisque tous deux +sont de même nature, quant à la communauté de +l'espèce: l'un et l'autre est homme.</p> + +<p>«Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu.» Car tout +ce qui existe dans la nature ou est éternel, et c'est +Dieu, ou a commencé, et vient de Dieu; hors de +là , il n'y a que le péché et l'idole, qui sont nos +oeuvres et non les oeuvres de Dieu. La sagesse, la +puissance qui sont en Dieu sont Dieu même. Si l'on +prétend que les qualités de Dieu soient en lui, sans +être ni lui ni créées par lui, mais qu'elles demeurent +éternellement en lui ou sont coéternelles à la +divine substance dans laquelle elles sont, nous demanderons +si elles sont en Dieu substantiellement +ou accidentellement. Si elles y sont substantiellement, +elles constituent la substance de Dieu, elles +sont alors antérieures (<i>priores</i>) à Dieu, comme la +raison est dite antérieure (<i>prior</i>) à l'homme, étant +sa forme constitutive. Ainsi, par exemple, le Dieu +sage serait constitué par la substance de la divinité +et la sagesse, il serait un tout composé de matière +et de forme, il aurait un principe. Si, au contraire, +les qualités lui appartiennent accidentellement, Dieu +est sujet aux accidents, proposition condamnée par +tous les philosophes et tous les catholiques. L'accident +peut être ou ne pas être, il est mutable, +omissible, il dépend de l'altérabilité du sujet; on +peut dire qu'il est la forme d'une chose corruptible; +comment serait-il compatible avec la nature divine? +La sagesse ne pouvant être en Dieu une forme ni +substantielle ni accidentelle, il reste qu'elle est Dieu, +et de même la puissance, et de même les autres attributs.</p> + +<p>Dieu n'est une substance qu'autant que c'est une +substance unique, incomparable, au delà ou au-dessus +de la substance; de même, les propriétés +qui sont dans cette substance ne peuvent être régulièrement +appelées formes ni accidents, et elles n'ont +d'autre effet que la distinction des personnes; et +cette différence n'est pas celle de la personne de +Socrate à celle de Platon, les trois personnes n'ayant +qu'une essence, tandis que Socrate et Platon n'ont +pas la même essence ou la même substance essentielle. +Grande et subtile distinction; il faut que +l'identité d'une substance unique, l'unité indivisible +de l'essence, ne fasse pas obstacle à la diversité des +personnes, et ne nous conduise pas à l'erreur de +Sabellius; il faut que la diversité des personnes ne +soit pas un empêchement à l'unité de la substance, et +ne nous jette pas dans l'erreur d'Arius.</p> + +<p>On ne voit pas bien comment Abélard conciliera +ces idées générales avec l'attribution de la puissance +au Père, de la sagesse au Fils, de l'amour au +Saint-Esprit, et aucun théologien qui adopte en +tout ou en partie cette répartition ne nous a paru +clair et conséquent. Abélard ne l'abandonne pourtant +pas, et il présente même d'une manière spécieuse +la réserve d'une part, éminente dans la puissance en +faveur du Père, car les autres attributions ne sont +pas contestées. Tout ce qui concerne la puissance +est, dit-il, attribué au Père; d'abord la création est +tirée du néant, et le Père crée par son Verbe, non +le Verbe par le Père; c'est le Père qui donne pouvoir +et mission, c'est lui qui envoie le Fils (Galat., iv, 4) +de qui il est écrit qu'il s'est rendu obéissant à son +Père (Phil., ii, 8). Dans ses souffrances, c'est le +Père que le Fils invoque, et il parle toujours de +son pouvoir comme d'un don que le Père lui a fait. +Quant à la sagesse dans le Fils, elle est nommée +textuellement dans l'Écriture, Saint Jean dit aussi +que le Père a donné tout jugement au Fils (v, 22), +et le Verbe est <i>le Logos</i>, et <i>le Logos</i> est la raison, +dit saint Augustin<a id="footnotetag293" name="footnotetag293 +"></a><a href="#footnote293"><sup>293</sup></a>. Que la distribution des dons +de Dieu appartienne au Saint-Esprit, c'est ce qu'on +lit partout; à lui donc tout ce qui vient de la bonté. +Ainsi la distinction des trois propriétés se justifie. +«Le dialecticien peut être le même que l'orateur, +mais son attribut comme orateur n'est pas le même +que comme dialecticien<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294"><sup>294</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote293" name="footnote293"></a><b>Note 293:</b><a href="#footnotetag293"> (retour) </a> <i>Quaest.</i> LXXXIII, c. XLIV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote294" name="footnote294"></a><b>Note 294:</b><a href="#footnotetag294"> (retour) </a> <i>Th. Chr.</i>, p. 1309-1311.</blockquote> + +<p>Si nous n'avions crainte de fatiguer le lecteur des +redites nécessaires de l'argumentation scolastique, +il y aurait ici une controverse merveilleuse de subtilité +a dérouler devant lui; mais il faudrait la donner +tout entière, car elle brille surtout par les détails, +par cette méthode minutieuse qui ne néglige aucune +des formes successives du raisonnement, qui poursuit +la même pensée sous toutes les expressions +possibles de la science. La grandeur manque à cette +discussion, mais non la rigueur, la sagacité, l'opiniâtreté; +les mathématiques seules offrent des exemples +analogues, parce qu'elles ont seules une langue +comparable et supérieure encore comme instrument +d'analyse à la langue systématique des péripatéticiens +du moyen âge.</p> + +<p>Nous renonçons à donner, même par échantillons, +cette controverse, qui, sérieuse pour le fond, semblerait +puérile de formel mais nous devons dire +qu'elle nous paraît embrasser tout l'ensemble des objections +élevées de tout temps contre le dogme par les +adversaires du christianisme. Quinze de ces objections +attaquent la Trinité au nom de l'unité; huit, la +Trinité admise, sont dirigées contre l'unité; toutes +reviennent à cette argumentation: La Trinité est nominale +ou réelle. Nominale, elle n'est qu'une notion +arbitraire; autant de noms peuvent être donnés à la +divinité, autant elle devrait compter de personnes, et +il est étrange que des noms, accidents passagers des +langues humaines, constituent des choses éternelles. +Réelle, la Trinité est la triplicité de substance, car +l'unité de substance est la condition de toute réalité: +trois personnes réelles ne peuvent être consubstantielles. +Que devient alors l'unité de Dieu? Trois personnes +sont trois choses; dire qu'elles sont semblables, +c'est dire qu'elles diffèrent en quelque chose, +et si elles diffèrent, l'unité numérique de l'essence +est impossible. La question qu'Abélard résume ainsi, +Grégoire de Nazianze la posait dans ces vers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Î ÏŽÏ‚ ή μονάς Ï„Ïιάζετ΄, ή Ï„Ïιάς παλιν</p> +<p>Ενίζετ΄;</p> +<p>(XI, de Vit. sua.)</p> + </div> </div> + +<p>Abélard a raison de dire que toute la difficulté +scientifique de ces objections est celle de concevoir +la diversité des personnes, sans leur assigner aucun +des modes de différence admis par les philosophes; +mais il ajoute aussitôt que la nature singulière de la +divinité doit bien exiger un langage singulier. Platon +n'ose dire ce que c'est que Dieu, la sagesse incarnée +seule l'a dit: «Dieu est esprit.» (Jean, IV, 24.) +Mais c'est un esprit auprès duquel tout autre est +corporel et grossier. Nos docteurs, «qui ramènent +tout à la logique,» n'ont pas même osé mettre +Dieu au nombre des choses, à peu près par le même +scrupule qui décidait Platon à insérer entre nulle +substance et quelque substance, entre le néant et +les réalités actuelles, son <i>Hyle</i>, cet être informe, +matière universelle qui n'est aucun être et d'où tous +les dires sont pris, <i>materia, mater rerum</i>. Aux difficultés +de la science humaine, il y a donc une première +réponse générale dans cette parole de saint +Jean: «Ce qui est de la terre parle de la terre.» +(III, 34.) Souvenez-vous que, comme votre science, +votre langage est terrestre. Les maîtres n'osent faire +de Dieu ni une substance ni aucune chose; essayez +donc, après cela, de concilier la divinité et vos dix +catégories, ou plutôt distinguez profondément l'incréé +du créé, et tâchez d'avoir deux langages.</p> + +<p>N'imitez pas cependant ces hérétiques d'hier, +théologiens en titre, qui, du haut de la chaire enseignante, +annoncent que Dieu ne peut être Père, +Fils ou Saint-Esprit accidentellement, et que les +propriétés des personnes sont nécessairement réelles +en dehors de son essence, si l'on ne veut que la +Trinité s'évanouisse. Il ne faut pas chercher une différence +plus grande entre Dieu le Père et Dieu le +Fils qu'entre un homme père de celui-ci et le même +homme fils de celui-là . S'il est vrai qu'en Dieu tout +est Dieu, ce n'est que relativement qu'il peut porter +un autre nom que Dieu. Les propriétés des personnes +sont donc des relations. Ce que signifie la +distinction des personnes, c'est que par disjonction +on dit Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu Saint-Esprit; +c'est une distinction relative, ce sont des noms relatifs; +seulement il ne s'agit point de relation à une +autre personne. Le terme auquel le premier terme +est relatif manque, ou plutôt les relations de Dieu +sont à Dieu même: le Père est père de Dieu, le Fils +fils de Dieu, le Saint-Esprit procède de Dieu; aussi +la théologie appelle-t-elle les relations <i>relations intérieures +de la divinité</i><a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295"><sup>295</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote295" name="footnote295"></a><b>Note 295:</b><a href="#footnotetag295"> (retour) </a> «Opponunt Deum non esse tres personas nisi +etiam tria.» (<i>Theol. Chr.</i>, t. IV, p.1202.) La réponse à +cette objection repose sur une différence entre <i>tres</i> et +<i>tria</i>, conforme également au langage dialectique (car +<i>tria</i>, c'est <i>tres res</i>, tandis que <i>tres</i> se +rapporte à <i>personae</i>) et au texte de l'Évangile: κάι οÏτοι +οί Ï„Ïείς Îν είος, les trois sont un, <i>unum</i>. (1 Ep. de Jean, V, 7.) +Mais par malheur en grec Ï„Ïείς ne peut se rapporter à +<i>personnes</i>, Ï€Ïόσωπα.</blockquote> + +<p>Les trois personnes ne sont pas nécessairement +trois êtres, trois choses, <i>tria</i>; cette expression synthétique +<i>la trinité des personnes</i> n'emporte pas une +division nécessaire de ses éléments, pas plus que <i>le +vingt et unième</i> n'est séparément <i>le vingtième et le +premier</i>, pas plus que <i>la demi-maison</i> n'est divisément +<i>la maison</i> et <i>la demie</i>, pas plus que le verbe +<i>fait chair</i> n'est <i>fait</i> ou créé. Dieu est trois en ce sens +qu'il est triple de propriété ou de définition; il n'est +multiple qu'en personnes, c'est-à -dire en propriétés +personnelles. La similitude entre les personnes n'entraîne +aucune distinction substantielle. Pourquoi ne +tiendrait-on pour semblables que des choses qui diffèrent +numériquement? Pourquoi celles qui ne sont +distinctes que par les propriétés, n'admettraient-elles +pas un rapport de similitude? La proposition et la +conclusion sont choses semblables sous plusieurs +rapports, et cependant elles ne sont pas choses séparées +numériquement; elles ne sont pas deux +choses, puisque une conclusion, est à la fois conclusion +et proposition.</p> + +<p>Mais on dit que, d'une part, chacune des trois +personnes est Dieu, essence divine; que, d'une autre +part, aucune d'elles n'est l'une des deux autres, et +l'on conclut qu'elles sont plusieurs dieux ou plusieurs +essences divines. Il faut répondre en contestant +ce passage du singulier au pluriel. Socrate est le +frère d'un homme, Platon est le frère d'un autre; +Socrate et Platon sont-ils frères? Deux hommes sont +chacun une intelligence; l'intelligence est-elle donc +plusieurs choses et non pas une chose? Chaque être +a sa durée, ou dure son temps; y a-t-il donc des +temps différents? Le temps n'est-il pas unique? Tous +les membres d'un homme font un homme, de tous +ces membres on peut dire: c'est un homme; coupez +une main, l'homme reste, mais ne se double pas, +il n'y a toujours qu'un homme. D'où vient donc que +parce que chaque personne de la Trinité est Dieu, +les trois personnes feraient trois dieux? Un homme +qui sait trois arts est trois artistes, et non trois +hommes. Tout dépend donc de l'idée qu'on se fait +de la différence qui constitue chaque personne. Il est +enseigné que c'est une différence de définition, non +d'essence. L'honnête et l'utile ne sont pas la même +chose, ils se définissent différemment, quoique +l'honnête soit utile. L'orateur et le grammairien ne +sont pas identiques, quoique la même essence soit +le sujet du grammairien et de l'orateur. Ainsi le Père +et le Fils sont différents avec la même substance; +l'un n'est pas l'autre pour cela. Si l'on dit quelquefois +<i>le Père est le Fils</i>, cela signifie que le Fils est +Dieu comme le Père, tuais non qu'il soit par les +propriétés le même que (<i>idem quod</i>) le Père. Sans +doute il ne faut pas trop s'attacher aux termes; +«encore faut-il que les termes soient catholiques.... +On ne doit point forcer les expressions figuratives +qui ne sont point prises dans le sens propre, ni les +pousser au delà de ce que prescrit l'usage et l'autorité.» +De ce qu'on dit que Dieu ne connaît pas +les méchants, doit-on conclure que Dieu ne connaît +pas tout? Ces mots: <i>J'adore la croix</i>, signifient-ils +que j'adore un bois insensible? Transportés des créatures +au créateur, les noms de père et de fils acquièrent +une signification spéciale, expriment une +relation qui n'a point sa pareille. Quand on parle de +Dieu, la plus grande discrétion, c'est-à -dire le plus +grand effort de discernement, est nécessaire. Gardons-nous +des expressions qui pourraient, contre les +paroles d'Athanase, conduire à la confusion des +personnes, <i>neque confundentes personas</i>. En vain invoquerait-on +la règle du syllogisme: Tout ce qui s'affirme +du prédicat s'affirme du sujet, ou bien si A +est B et que B soit C, A est C; il faudrait donc l'entendre +comme si, dès qu'une chose est dite d'une +autre chose, tout propre du prédicat était propre du +sujet, et admettre par exemple que si cet homme +est ce corps, comme ce corps est ce qui ne s'anéantit +pas, cet homme est ce qui ne s'anéantit pas. Les +distinctions du bon sens doivent présider à l'emploi +des règles de l'art.</p> + +<p>La relation qui constitue la propriété de chacune +des trois personnes, a quelque chose de mystérieux; +elle ne rentre pas exactement dans les cadres de la +science, elle ne peut donc être exprimée que par des +similitudes, <i>sub quadam pia similitudinis umbra</i>. Les +comparaisons sont permises, mais il faut s'en défier, +aussi les voyons-nous employées dans cet ouvrage +avec beaucoup de réserve. Celle du sceau d'airain +fait place à une comparaison prise d'une image de +cire, et c'est avec brièveté et précision qu'Abélard +en use pour expliquer, en quelque manière, la génération +du Fils. Comme l'image de cire est de la cire +(<i>ex cera</i>), comme l'espèce est du genre, la sagesse +divine, étant une certaine puissance, est de la puissance +divine (<i>ex potentia</i>); et en ce sens l'homme +est la même chose que l'animal, l'image de cire la +même chose que la cire, mais sans réciprocité. Semblablement, +le Fils est de la même substance que +le Père, la sagesse est essentiellement puissance, +mais il n'y a pas identité absolue. La sagesse est +comme une partie de la puissance; il faut dire <i>comme</i> +une partie, parce que Dieu est indivisible. Le Fils +est du Père comme la sagesse est de la puissance, +voilà la génération. Quel mode de génération? Le +Père ou la puissance est-il matière, cause, principe, +antécédent quelconque du Fils ou de la sagesse? +Nulle de ces expressions ne doit être prise au propre: +la matière est assujettie à la forme, mais non pas +Dieu; la cause suppose l'effet, et le Fils n'est point +un effet; le principe, l'origine, ne s'applique point +à un être éternel qui a dit de lui-même: <i>Principium +qui et loquor vobis</i> (Johan., viii, 25); rien en Dieu +ne peut être l'antécédent de Dieu même<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296"><sup>296</sup></a>. Aucune +priorité d'essence non plus que de dignité n'est possible +entre les personnes divines. Le Père n'est point +d'un autre ni par un autre, tandis que le Fils est +du Père et par le Père; mais cette différence ne +constitue aucune supériorité. La génération ne constitue +aucune priorité, parce qu'elle ne suppose aucune +succession. Dieu, en engendrant le Fils, ne +s'engendre pas lui-même et n'engendre pas un autre +Dieu que lui; mais c'est un acte de génération éternelle: +le Fils est engendré toujours (<i>gignitur</i>), et +toujours il est engendré (<i>genitus est</i>); les relations +des personnes de la Trinité sont coéternelles<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297"><sup>297</sup></a>. Resterait +à examiner ce que c'est qu'être d'un autre, par +un autre, <i>esse ab alio</i>, si cela ne veut pas dire avoir +un autre pour cause, principe ou matière, ou tout +au moins si cela n'exprime pas la génération d'une +substance détachée d'une autre substance; mais c'est +là précisément ce qu'Abélard ne discute pas. Il affirme, +et c'est tout. Il pose les expressions reçues, +consacrées, et s'abstient de les définir à fond. Ce +parti pouvait être le plus sage, mais bien plus sage +encore il eût été de dire sans commentaire et comme +axiome, non de la raison, mais de la foi: «Jésus-Christ +est le fils de Dieu et il est Dieu.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote296" name="footnote296"></a><b>Note 296:</b><a href="#footnotetag296"> (retour) </a> Tout ceci est d'une orthodoxie plus rigoureuse +que l'Église même ne l'exige. Plus d'un Père a, sans encourir +aucune censure, employé des expressions qu'Abélard s'interdit, +et il cite ici même, en les désapprouvant, des paroles de saint +Augustin qui conduiraient aisément à l'hérésie, par exemple +que le père est <i>la cause</i> de sa sagesse, qu'il est +<i>le principe</i> de la divinité, etc. (<i>Th. Chr.</i>, +l. IV, p. 1321.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote297" name="footnote297"></a><b>Note 297:</b><a href="#footnotetag297"> (retour) </a> <i>Th. Chr.</i>, l, IV, p. 1324-1326. Ce point +a été contesté. L'auteur d'une dissertation contre Abélard +(<i>Anonymus Abbas</i>) trouve contraire à la dignité +du Fils de dire qu'il soit toujours actuellement engendré, +<i>semper gigni</i>. Il faut dire qu'il est toujours <i>un +engendré, semper genitum esse</i>. (<i>Disput adv. Ab. dogm.</i>, +l. III, <i>in Bibl. Cisterc</i>. t. IV, p. 251.)</blockquote> + +<p>Abélard ne s'en est pas tenu là ; l'Église ne s'en +tient pas là . Elle analyse les termes, et elle explique +ce qu'elle déclare incompréhensible. Le philosophe +était donc autorisé à s'efforcer de <i>rapprocher de plus +en plus la raison humaine de l'intelligence</i> des mystères. +C'est pourquoi il n'a rien négligé pour établir +méthodiquement la foi touchant la Trinité, «cette +foi qui lui paraît ne manquer à personne.» Indépendamment +des citations des anciens, ceux-mêmes, +dit-il, qui repoussent les mots sacramentels +de notre foi, <i>Dieu le père, Dieu le fils</i>, sont +d'accord avec nous sur le fond de l'idée. Demandez-leur +s'ils croient à la sagesse de Dieu, s'ils croient +à sa bonté: cette croyance suffit; avec cet aveu, +on peut convertir les plus éloignés de nous. C'est +pour eux qu'il est écrit: «On croit du coeur à la +justice.» (Rom. X, 10.)</p> + +<p>«Voilà , dit Abélard en finissant, ce que nous +avons osé écrire touchant la plus haute et incompréhensible +philosophie de la Divinité, incessamment +forcé et provoqué par l'importunité des +infidèles, n'affirmant rien de ce que nous disons, +et ne prétendant pas enseigner la vérité que nous +faisons profession de ne pas savoir. Mais ceux qui +se glorifient de combattre notre foi, ne cherchent +pas non plus la vérité, mais le combat. Attaqués, si +nous pouvons leur résister, il doit suffire que nous +nous défendions. Ceux, qui se font agresseurs, s'ils +ne triomphent, succombent dans leur dessein et +disparaissent. Et puisqu'ils nous attaquent principalement +avec des raisons philosophiques, nous +aussi nous avons de préférence, recherché celles +qu'on ne saurait pleinement entendre, si l'on n'a +consacré ses veilles aux études philosophiques et +surtout dialectiques. Il était vraiment nécessaire +que notre résistance à nos adversaires usât des +moyens qu'ils acceptent, nul ne pouvant être +accusé ou réfuté que sur les points accordés par +lui, pour que ce jugement de la vérité fût accompli: +<i>Sur le témoignage de ta propre bouche, +mauvais serviteur, je te condamne</i><a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298"><sup>298</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote298" name="footnote298"></a><b>Note 298:</b><a href="#footnotetag298"> (retour) </a> <i>Theol. Chr.</i>, t. IV, p. 1344.—-Luc, XIX, 22.</blockquote> + +<p>On ne sait plus guère la théologie; et peut-être +pensera-t-on que ces distinctions infinies sur la nature +de la Trinité sont l'oeuvre spéciale du génie +subtil d'Abélard, tout au moins un produit passager +de l'esprit ingénieusement frivole des scolastiques, +et dans tous les cas une collection dangereuse d'idées +hasardées et d'hérésies en germe. Qu'on se rassure, +Abélard a très-peu inventé. Sauf quelques arguments +de détail, il ne sort pas du cercle tracé par les théologiens. +Des questions qu'il parcourt, bien peu ont +été inconnues des Pères de l'Église; toutes se sont +perpétuées dans les écoles de théologie. Nous devons +même ajouter qu'en général les solutions qu'il +donne sont légitimes, et que, même sur les points +abandonnés à l'appréciation des docteurs, sur les +<i>questions</i> restées <i>ouvertes</i>, il se décide communément +pour le sentiment le plus correct et le mieux +autorisé. Il faut ici qu'on daigne nous en croire, +sans nous demander nos preuves. Mais si l'on veut +feuilleter, non pas Richard de Saint-Victor, saint +Thomas, Albert le Grand, non pas les docteurs de +l'école, mais tous les théologiens sérieux jusqu'au +XVIIIe siècle, par exemple le P. Petau, qui ne passe +point pour avoir fait abus de scolastique, on verra +que les questions traitées par Abélard, et bien d'autres +non moins subtiles, non moins délicates, font +une partie essentielle de la science théologique, et +sont assez souvent résolues par les meilleures autorités +dans le même sens que par le docteur auquel +saint Bernard disait anathème.</p> + +<p>Nous n'entendons pas dire cependant que tout soit, +au point de vue de l'orthodoxie, irréprochable dans +Abélard. Au reste, on en va mieux juger.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE IV.</h3> + +<h3>DES PRINCIPES DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.—OBJECTIONS +DES CONTEMPORAINS.</h3> + +<p>Arrêtons-nous quelques moments, et recherchons +comment la doctrine d'Abélard touchant la nature +de Dieu, a été jugée, comment nous devons la juger +nous-mêmes. De toutes ses théories, sa théorie de +la Trinité fut la plus fatale à son repos. Pour elle, il +fut condamné à Soissons, et lorsque vingt ans plus +tard il éclairait et compléta son premier ouvrage +par un second, c'est encore de ses idées sur la Trinité +qu'il eut principalement à répondre devant le +concile de Sens. Contre ce point capital de sa théologie, +les griefs de l'Église sont déposés dans les +écrits de Guillaume de Saint-Thierry, de Geoffroi +d'Auxerre, de Gautier de Mortagne, de Gautier de +Saint-Victor, et surtout de saint Bernard, le véritable +auteur de la perte d'Abélard<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299"><sup>299</sup></a>. C'est là que nous +irons chercher ces griefs pour les exposer et les +discuter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote299" name="footnote299"></a><b>Note 299:</b><a href="#footnotetag299"> (retour) </a> Guillelm. S. Theod. <i>Disputatio adv. +P. Abæl, ad vener. Gaufredum, carnut. episc. et B. Bernardum, +clar. abb. (Biblioth. Patr. Cisterc.</i>, t. IV, p. 112-126.) +<i>Disputatio anonym. Abbat. adv. P. Abæl. dogmata.</i> +(<i>Ibid.</i>, p. 238-258.)—-Gualter. de Mauritan., episc. +laudun., <i>Epistola adv. P. Abæl</i>, (<i>Spicileg.</i>, +D. Luc d'Achery, ed. 1723, t. III, p. 524.)—L'ouvrage +en quatre livres de Gautier de Saint-Victor (<i>Liber +M. Walteri, prior. S. Vict., Paris</i>.) n'a pas été publié. +Il était dirigé contre Abélard, P. Lombard, Gilbert de la Porrée +et Pierre de Poitiers. Il est connu par de longs extraits que +Duboulai en a donnés. (<i>Hist. univ. parisiens.</i>, t. II, +p. 629-650.)—-<i>S. Bernardi Epist.</i> CLXXXVII et seq., +CCCXXXVII et seq. et <i>Tract. contr. error. Abæl. seu Opusc.</i> +XI. (<i>Op. omn.</i>, v. I, t. I et II)—Hugues et Richard de +Saint Victor ont aussi critiqué ou indirectement réfuté +certaines opinions d'Abélard (Hugon. S. Vict., <i>Op.</i>, +8 vol. in-fol., 1618, t. III, <i>Summ. sent.</i>, Tract. I, +p. 430. <i>De Sacram.</i>, t. II, para XIII, c. VII, +p. 669.—-Rich. S. Vict. <i>Op. passim.</i>)—Bernard +de Luxembourg, dans son Catalogue haereticorum, fol. lxiii, +veut qu'une des épîtres de saint Anselme soit dirigée contre +Abélard; mais c'est une erreur évidente.</blockquote> + + + +<p><b>I.</b></p> + +<p>La méthode générale d'Abélard était le premier. +Il veut traiter l'Écriture sainte comme la dialectique, +dit Guillaume de Saint-Thierry, et il contrôle la +foi par la raison. Par là , dit Gautier de Mortagne, il +a ramené la foi à n'être qu'une simple opinion. Et +dans la lettre célèbre où saint Bernard, s'adressant +au pape, réunit et discute les principaux chefs d'accusation, +il commence par celui-là <a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300"><sup>300</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote300" name="footnote300"></a><b>Note 300:</b><a href="#footnotetag300"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 270, et S. Bernardi <i>Op., +Ep. pap. Innocent.</i>, t. I ep. cxc. +et t. II, p 610.</blockquote> + +<p>«Nous avons en France un théologien nouveau, +devenu tel d'ancien maître qu'il était, et qui après +s'être joué dès son premier âge dans l'art dialectique, +s'égare maintenant dans la science de +l'Écriture sainte. Il s'efforce de ranimer de vieux +dogmes assoupis et déjà condamnés, les siens et +ceux des autres, et de plus il en ajoute de nouveaux. +Comme de toutes les choses qui sont au-dessus +du ciel et au-dessus de la terre, il ne +daigne rien ignorer, excepté la sainte ignorance +(<i>nihil proeter solum nescio quid nescire</i>), il lève la +face vers le ciel et scrute les profondeurs de +Dieu; puis, revenant vers nous, il nous rapporte +des mots ineffables qu'il n'est pas permis à +l'homme de prononcer. Et prêt à rendre raison de +tout, il présume des choses au-dessus de la raison, +contre la raison, contre la foi. Quoi de plus +contraire en effet à la raison que l'effort de surmonter +la raison par la raison? Et quoi de plus +contraire à la foi, que de refuser de croire à rien +de ce qu'on ne peut atteindre par la raison? Enfin +voulant interpréter cette parole du sage: <i>Qui +croit vite est léger de coeur</i> (Eccles. xix, 4.): Croire +vite, dit-il, c'est accorder la foi avant la raison, +tandis que Salomon n'a point voulu dans cet endroit +parler de la foi en Dieu, mais de la crédulité +mutuelle entre les hommes. Car pour la foi en +Dieu, le pape saint Grégoire nie qu'elle ait aucun +mérite, si la raison humaine l'appuie de son expérience.»</p> + +<p>Abélard n'a jamais prétendu surprendre par le +raisonnement les secrets de Dieu, ni sacrifier la foi +à la raison. Sans doute il a mal à propos appliqué +à la foi religieuse une parole de l'Ecclésiastique, +qui n'a trait qu'à la crédulité dans les relations +des hommes; c'est une maxime de morale pratique, +on même de prudence humaine, comme il y en a +tant dans les livres du Sage; ce n'est point une +règle de foi. Mais quel est le théologien qui ne s'est +jamais emparé de passages de l'Écriture, pour leur +attribuer une valeur dogmatique? La distinction du +sens littéral et du sens figuré semble tout autoriser +d'avance. Dans les écrivains sacrés, dans les prédicateurs, +bien des citations sont des applications ingénieuses +plutôt que des témoignages directs. Il faut +donc écarter le texte et voir la pensée. Quand Abélard +dit qu'on doit comprendre ce qu'on enseigne, il +répète ce que saint Augustin, qu'il cite, avait exprimé +presque dans les mêmes termes<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301"><sup>301</sup></a>. Cette pensée +ne cesse d'être la chose la plus simple que lorsqu'elle +devient le principe d'une méthode théologique. +Il s'agit alors de la question générale de l'application +de la raison à la foi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote301" name="footnote301"></a><b>Note 301:</b><a href="#footnotetag301"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. I, p. 985, et t. II, p. 1003. +Voyez nos chapitres précédents <i>passim.</i></blockquote> + +<p>Faut-il dans l'étude de la théologie mettre la +raison humaine en interdit? L'affirmative n'est pas +soutenable. La raison humaine est apparemment +aussi indéfectible que l'Église, et la foi la plus absolue +maîtrise la raison et ne la supprime pas; si l'on +voulait prendre à la lettre certains anathèmes des +saints et même des apôtres, pour professer en +thèse l'incompatibilité radicale de la raison et la foi, +tous les écrivains sacrés protesteraient à l'envi. +Quand tout est calme, quand on n'abuse point de +leurs concessions, le christianisme n'a point d'apologistes +qui ne cherchent à concilier ces deux choses, +la foi et la raison. Seulement elles sont conciliables +<i>jusqu'à un certain point</i>; toute la difficulté gît +dans l'appréciation des droits respectifs, et dans la +fixation des conditions de l'alliance. De là vient +qu'on trouve dans les auteurs des passages contradictoires, +et tantôt pour, tantôt contre la raison. Tout +chrétien est rationaliste, tout chrétien est croyant en +une certaine mesure, et celui qui en invoquant la +raison, témoigne d'une adhésion sincère à la foi +chrétienne, d'un attachement scrupuleux à la tradition, +nous paraît irréprochable, au moins tant +qu'il reste dans les termes généraux. Dans ces +termes, nous croyons à l'entière innocence d'Abélard. +Il s'est bien proposé d'enseigner, ou plutôt de +<i>défendre</i> la foi par la raison, mais, sans cesse il l'a +déclaré, la foi des apôtres, non une foi nouvelle; +voulant expliquer le dogme plutôt que le prouver, +le rendre intelligible plutôt que démonstratif; jaloux +seulement de satisfaire les esprits exigeants qui tiennent +à se rendre compte de ce qu'ils croient, et de +confondre les raisonneurs infidèles qui rejettent tout +ce qui ne se discute pas. Il parle avec soumission de +l'autorité, avec respect de l'Église, avec modestie de +son entreprise, avec défiance de ses lumières<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302"><sup>302</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote302" name="footnote302"></a><b>Note 302:</b><a href="#footnotetag302"> (retour) </a> <i>Introd. prol.</i>, p. 874, t. II, p. 1065, 1070. +<i>Theol. Chr.</i>, t. III, p. 1256 et seq., t. IV, p. 1316, 1344.</blockquote> + +<p>Mais sortez des termes généraux, et peut-être +concevrez-vous mieux les scrupules et les alarmes +de ses adversaires. D'abord, si les conséquences +auxquelles l'a conduit sa méthode étaient fausses ou +dangereuses, sa méthode serait suspecte; il faudrait +au moins se défier de l'esprit dans lequel il l'emploie. +Aussi saint Bernard, passant immédiatement +a l'examen des opinions produites, s'attache-t-il +à condamner la science par ses oeuvres. Mais avant +d'avérer jusqu'à quel point les oeuvres d'Abélard déposent +contre sa foi, il faut savoir si chez lui domine +le principe de l'autorité ou le principe de l'examen; +car de là dépend l'esprit d'un livre. Les études +antérieures d'un écrivain, ses ouvrages publiés, le +tour de ses idées, le genre de sa renommée, tout +détermine sa tendance et classe son oeuvre. Reconnaissons +que toutes ces circonstances se réunissaient +pour dénoncer Abélard, en quelque sorte, dès qu'il +s'avisait de théologie. Chrétien de coeur, orthodoxe +d'intention, il était rationaliste par là nature et les +antécédents de son génie; il n'avait touché à rien +sans innover en quelque chose; il s'était constamment +targué de penser sans maître, ou même de +faire changer de maître à l'esprit humain, prétention +de mauvais augure et de funeste conséquence.</p> + +<p>Le rationalisme chrétien n'est pas formellement +défendu ni condamnable de plein droit. Certaines +écoles théologiques le redoutent et le fuient; pour +toutes, il est sur une pente périlleuse, et l'on ne +citera pas, je crois, d'acte solennel qui l'ait prescrit +ou recommandé; mais il est permis, et d'imposantes +autorités ne lui manqueraient pas. Parmi les Pères, +Origène, si l'on doit lui donner ce nom, a été le premier, +dans toute la force du terme, un chrétien rationaliste, +mais il a failli, et pour cela peut-être. Voyez +avec quel soin Abélard se justifie de le citer, en s'appuyant +de l'exemple de saint Jérôme<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303"><sup>303</sup></a>. Le modèle du +philosophe chrétien, le type d'une orthodoxie raisonnée, +paraît être saint Augustin; et encore dans notre +temps, où les triomphes et les excès du rationalisme +ont fait verser les écrivains sacrés du côté de l'autorité, +qui sait s'il ne se trouverait pas des gens +pour nous dire qu'Augustin est plus digne de respect +que d'imitation? Le livre le plus détesté peut-être +depuis deux siècles par les défenseurs en titre +de l'unité, porte ce nom: <i>Augustinus</i>; celui qui +l'écrivit n'entendait certainement pas falsifier saint +Augustin, et en voulant le reproduire, il a scandalisé +l'Église. Ne nous étonnons donc pas qu'Abélard, qui +met sous la protection du nom de saint Augustin +presque toutes ses hardiesses, ait pu s'égarer lui-même, +ou du moins commettra la faute d'inquiéter +la clergé. D'autres noms sont venus à son aide; il +s'est réclamé de saint Jérôme, de saint Hilaire, de +saint Isodore; avant lui, Bède avait allié la théologie +aux connaissances philosophiques; on célébrait dans +l'Église la dialectique de Lanfrano de Pavie et de +Guillaume de Champeaux; saint Anselme avait donné +une théorie de Dieu et de la Trinité qu'on n'a point dénaturée +en la traduisant sous ce titre: <i>le Rationalisme +chrétien</i><a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304"><sup>304</sup></a>. Mais Abélard a, plus hardiment, plus librement +que ses contemporains, introduit dans l'exposition +du dogme les procédés de la science et les +formes de la logique. Les erreurs, inévitables peut-être +en tout traité de théologie, ne pouvaient donc +lui être pardonnées; l'auteur compromettait l'ouvrage, +et je crois qu'on a moins condamné sa pensée +que son exemple.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote303" name="footnote303"></a><b>Note 303:</b><a href="#footnotetag303"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. II, p.1042 et 1045.—<i>Theol. +Chr.</i>, t. II, p. 1109.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote304" name="footnote304"></a><b>Note 304:</b><a href="#footnotetag304"> (retour) </a> <i>Le Rationalism chrétien à la fin du XIe siècle +ou Monologium et Proslogium de saint Anselme</i> traduit par +M. Bouchitre, 1842.</blockquote> + +<p>L'Église s'est placée dans une position difficile; +elle ne s'en est pas tenue, elle ne pouvait s'en tenir +à ces deux termes absolus et contradictoires, la folie +de la croix, ou la sagesse du siècle; elle n'u pu prononcer +un divorce éternel entre la foi et la raison, +Comment, en effet, abjurer l'humanité? Tout homme +en lui-même a deux esprits, l'esprit de foi et l'esprit +d'examen; il ne saurait croire sans un peu +comprendre, sans comprendre ou ce qu'il croit, ou +pourquoi il croit, ou pourquoi il veut croire. Le +chrétien est homme, et à mesure que son intelligence +est plus développée, il éprouve plus vivement le +besoin de mettre sa croyance, si ce n'est en harmonie +parfaite avec les conceptions de l'intelligence, +du moins au niveau de ce qu'elles ont de plus élevé. +Il ne veut pas que les Pythagore et les Platon paraissent, +à un degré quelconque, en savoir plus que +les sages inspirés du Saint-Esprit; ni que la doctrine +qui illuminait un saint Paul ou un saint Jean, +soit pour la pureté, la hauteur, l'ordre, la clarté +même de l'expression, inférieure aux doctrines des +écoles profanes. Il tend donc à faire de la religion +une science, et cette tendance du chrétien éclairé +a été de bonne heure celle de la société chrétienne. +Entre la foi et la philosophie, l'Église a placé quelque +chose qui n'est absolument ni l'une ni l'autre, +qui participe de toutes les deux, et qu'on appelle +théologie. La théologie est par sa nature une chose +rationnelle, encore qu'elle ne soit pas exclusivement +rationnelle; en elle viennent se rencontrer et se +développer les deux esprits qui subsistent dans +l'homme et dans l'Église; toute théologie est une +certaine alliance de la raison et de la foi.</p> + +<p>Dans les rares instants où l'Église est paisible et +ne se croit point d'ennemis, elle nourrit dans son +sein les deux esprits dont, à d'autres moments, elle +signale les combats et veut proclamer l'incompatibilité. +Suivant les temps, les écoles, les questions, +ces deux esprits se font ou se refusent des concessions +pacifiantes. Les termes auxquels ils transigent +ne demeurent point invariables. Dès que la guerre +se déclare, dès que les positions longtemps respectées +sont entamées ou paraissent menacées par le +raisonnement, le sein de la théologie se déchire. +ta foi se défend en réduisant autant qu'elle peut la +part laissée à la raison; la raison avance en tâchant +de s'agrandir sur le terrain qu'elle concède à la foi, +jusqu'à ce qu'enfin, poussées aux dernières hostilités, +l'une et l'autre prononcent ce mot insensé: +Tout ou rien. Prétention vaine, impuissante ambition +qu'engendre la chaleur du combat, et qui, pour +réussir, aurait d'abord à changer l'humanité. A la +guerre succède l'armistice; jamais cependant la victoire +n'est complète ni la paix profonde; toujours +deux esprits vivent dans, la société chrétienne; mais +suivant que l'un ou l'autre domine, il caractérise les +temps, les sectes, les hommes. On distingue toujours +deux écoles et au besoin deux partis. A quelque +âge que vous preniez la théologie, dans quelques +limites qu'elle se renferme, vous la trouverez toujours +divisée ou prête à l'être. Vous entendrez soutenir +ici que la foi, supérieure à la raison, accepte +à peine son secours et ne peut qu'être compromise +par son alliance; là , qu'elle n'a rien à redouter de +la raison, parce qu'elle la satisfait, et doit s'appuyer +sur celle qui la justifie. L'autorité spirituelle en +général, l'Église gouvernante penchera vers la foi +par l'autorité; la pensée isolée du docteur, la méditation +de l'école inclinera vers la foi par l'examen. +Sans prétendre que l'une soit toujours entraînée à +un superstitieux absolutisme, sans accorder que +l'autre se laisse toujours aller à la révolte et a la +licence, je crois vrai que de chaque côté s'élèvent +ces funestes écueils où si souvent l'orgueil humain +fit échouer la vérité; et il faut bien convenir que +l'Église, prenant quelquefois l'écueil pour le port, +ne s'est pas toujours, pour sauver la foi, abstenue de +la tyrannie.</p> + +<p>Saint Bernard et Abélard représentent les deux +esprits au XII siècle. Mais ni l'un ni l'autre n'a poussé +son principe aux dernières conséquences. Saint +Bernard, qui avait peut-être la tyrannie dans l'âme +comme toutes les natures faites pour commander, +ne se porta point aux extrêmes rigueurs du pouvoir +absolu, et, tout en condamnant le philosophe, il +voulut raisonner, sinon avec lui, du moins contre +lui. Abélard, quoiqu'il fût de nature opposante, et +qu'un des mérites de son esprit fût l'indépendance, +glissa moins encore sur la point de la révolte que +son adversaire sur celle du despotisme. Fidèle sujet +de l'Église, il allia les témérités de l'intelligence avec +la volonté sincère de rester dans l'unité.</p> + +<p>La raison peut pénétrer dans la théologie, soit +pour exposer le dogme, soit pour en établir la vérité. +De là deux nationalismes, l'un plus réservé, +l'autre plus radical. Le premier se borne à faire voir +comment il faut comprendre les dogmes; le second +aspire à montrer pourquoi il faut les croire, et celui-ci +risque plus de s'écarter de la foi que celui-là . Ce +n'est pas que l'un ne se lie à l'autre. Démontrer la +foi due aux dogmes, ne va guère sans dire a quels +dogmes; expliquer comment ils doivent être compris, +c'est les supposer ou les prouver compréhensibles. +C'est donc encore les soumettra a la raison +qui, dans un cas, les éclaircit et dans l'autre, les +fonde. Il est évident, toutefois, que l'entreprise de +la raison se chargeant de légitimer la foi, est plus +périlleuse, et peut conduire à rendre la religion justiciable +de la philosophie.</p> + +<p>Cette dernière entreprise ne fut pas celle d'Abélard. +Sa méthode est essentiellement l'exposition +raisonnée des mystères, non la recherche de leurs +titres à la croyance. Mais, en s'attachant à bien +expliquer le sens des points de foi, il est amené par +le procédé dialectique à les rapprocher à un tel degré +des vérités philosophiques, qu'on dirait qu'il veut +les confondre, et, pour rendre la religion plus raisonnable, +<i>obsequium rationabile</i>, l'absorber dans la +raison. Ainsi, sans avoir mis en question les vérités +de la foi, sans avoir affiché la dernière prétention +du rationalisme, il marche vers un but qui serait +en définitive le terme du rationalisme. Que pourrait-on +prétendre en effet au delà de cette conclusion +dernière: La foi, c'est la raison?</p> + +<p>Cependant ces mots pourraient encore être entendus +chrétiennement. Qu'on y songe, le rationalisme +incrédule dit: la raison exclut la foi; à l'autre extrémité, +on dit: la foi exclut la raison. Entre ces deux +pôles se placent deux opinions modérées et pourtant +divergentes, qui diraient, l'une: la raison, c'est la +foi; et l'autre: la foi, c'est la raison.</p> + +<p>Tout ceci prouve que le principe d'Abélard ne +peut être définitivement jugé que par les conséquences +qu'il en a tirées.</p> + + +<p><b>II.</b></p> + +<p>Prenons donc qu'il n'a point élevé la question: +Faut-il croire les dogmes? mais, posé qu'il faut +croire les dogmes, quel est le sens de ceux qu'il +faut croire?</p> + +<p>Voici la première erreur d'interprétation que lui +reproche saint Bernard: «Il établit que Dieu le Père +est une pleine puissance, le Fils une certaine puissance, +le Saint-Esprit aucune puissance.» A cet +article, placé en tête de tous les actes d'accusation<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305"><sup>305</sup></a> +Abélard a toujours répondu par une formelle dénégation: +«Ce sont paroles que je repousse et déteste +ainsi qu'il est juste, non pas tant comme hérétiques, +que comme diaboliques, et je les condamne +ainsi que leur auteur. Si quelqu'un les trouve dans +mes écrits, je me déclare non-seulement hérétique, +mais hérésiarque<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306"><sup>306</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote305" name="footnote305"></a><b>Note 305:</b><a href="#footnotetag305"> (retour) </a> Cf. les historiens des conciles, et notamment. +<i>Ab. Op., in Proefat</i>.—D'Argentré, <i>Collect. Judivior. +de nov. error</i>., t. 1, p. 19.—S. Bern. Op., v. 1.—<i>Thesaur. +nov. anecd</i>., t. V, p. 1152.—Hist. litt. de la France, +t. XII. p. 19, 120 et 139.</blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote306" name="footnote306"></a><b>Note 306:</b><a href="#footnotetag306"> (retour) </a> <i>Ab. Op., Apolog</i>. in princip., ou ep. xx, p. 311.</blockquote> + +<p>Guillaume de Saint-Thierry s'indigne de cette réponse; +un autre censeur, resté inconnu, est révolté +d'un tel mensonge. Des bénédictins modernes s'étonnent +d'une telle <i>impudence</i><a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307"><sup>307</sup></a>. Est-il donc vrai qu'Abélard +ait entendu contester au Père et au Fils la +toute-puissance divine, ce qui eût été lui contester +la divinité? Il n'y à qu'un Dieu, dit-il, il n'y a +qu'un Tout-Puissant. Chaque personne est Dieu, +donc chaque personne est le Tout-Puissant. Dès le +concile de Soissons, il avait professé cette maxime +de saint Athanase en présence de son juge incertain +et troublé<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308"><sup>308</sup></a>. Et cependant il a dit: «Posons Dieu le +Père comme la puissance divine et Dieu le Fils +comme la divine sagesse, et considérons que la +sagesse est une certaine puissance.... une certaine +portion de la puissance divine qui est la toute-puissance.—La +bonté, désignée par le nom de +Saint-Esprit, n'est pas en Dieu quelque puissance +ou sagesse; être bon n'est pas être sage ou puissant.—La +sagesse est une certaine puissance, tandis +que l'affection de la charité appartient plus à la +bonté de l'âme qu'à sa puissance.<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309"><sup>309</sup></a>» Que signifient +donc ces paroles? Est-ce que le Fils n'a qu'un peu +de puissance, et le Saint-Esprit nulle puissance? +Mais la pensée contraire ressort constamment et clairement +de la foi et de la doctrine d'Abélard. Il y +aurait injustice, méprise à lui reprocher une induction +éventuelle ou possible, comme une maxime +établie, il y aurait, comme il dit, <I>malice</I> dans l'imputation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote307" name="footnote307"></a><b>Note 307:</b><a href="#footnotetag307"> (retour) </a> <i>Thes. nov. anecd</i>., t. V, p. 1148 et 1153, +et <i>Bibi. Cist</i>., t. IV; Guill. S. Theod., <i>In Error. +Ab</i>., c. 1, p. 113, et <i>Disput. anon. Abb</i>., 1, I, p. 240</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote308" name="footnote308"></a><b>Note 308:</b><a href="#footnotetag308"> (retour) </a> <I>Introd</i>., t. I, p. 982, 988, 989, 991, +l. II, p. 1084.—<i>Theol. Chr</i>., t. III, p. 1258.—Ab. +Op., <i>In Symbol. Athan</i>., p. 382. <i>Epist</i>. I, +p. 24, et notre livre l, t. I, p. 93.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote309" name="footnote309"></a><b>Note 309:</b><a href="#footnotetag309"> (retour) </a> <i>Introd</i>., p. 1085, 1086.—<i>Theol. Chr</i>., +l. IV, p. 1318 et 1329.</blockquote> + +<p>Voici son idée générale. Dieu est une seule substance +et trois personnes: les personnes ne sont donc +pas différentes de substance, ou distinctes par la +substance, ainsi qu'on le devrait dire de toutes autres +personnes. Alors elles ne peuvent différer que +par leurs caractères propres, ou leurs propriétés. Ces +propriétés ne sont pas celles de la substance divine; +les personnes ne sauraient se distinguer par les +attributs de leur essence commune. Il faut donc +qu'elles aient chacune une ou plusieurs propriétés +personnelles, ou distinctives de chaque personne. +Cette propriété, c'est au moins pour l'une d'être le +Père, pour l'autre le Fils, pour la troisième le Saint-Esprit. +Le caractère distinctif de chaque personne +ne serait-il que son nom? Tout se réduirait-il à une +dénomination, non à une désignation? Ce parti incontestablement +orthodoxe n'est pourtant pas celui +que prend l'Église. La règle est de croire le Père +<i>inengendré</i>, le Fils <i>seul engendré</i>, le Saint-Esprit +<i>procédant</i>. Chacun de ces attributs est distinctif, +exclusif; c'est un propre, <i>proprium</i>. Maintenant, +peut-on ajouter que cette distinction de personnes +dans la Trinité correspond à une certaine diversité, +moins dans les attributs que dans les opérations de +la Divinité? L'Église ne l'a pas interdit, et quelques +textes permettent de voir éminemment dans le Père +la puissance, dans le Fils la sagesse ou l'intelligence, +dans le Saint-Esprit la bonté ou l'amour. Le +Symbole des apôtres nomme <i>le Père tout-puissant</i>; +le Fils seul est appelé Verbe, dit saint Augustin; le +Saint-Esprit est l'amour, dit saint Grégoire. C'est au +Fils que saint Augustin attribue, <i>nuncupat</i>, l'intelligence +ou la sagesse, au Saint-Esprit l'amour et la +bonté<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310"><sup>310</sup></a>. Cette répartition des attributs divins, Bède, +dont l'autorité était si grande <i>dans la latinité</i>, l'avait +admise et propagée. Je conjecture que c'est de lui +surtout qu'Abélard l'avait empruntée. Pierre Lombard +l'a plus tard adoptée, et saint Thomas la justifie. +Elle se rencontre dans bien des livres à l'état de +lieu-commun<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311"><sup>311</sup></a>. La trouvant reçue, Abélard a pu en +inférer qu'elle avait quelque réalité, et qu'elle devait +concorder avec la distinction fondamentale de Père, de +Fils, de Saint-Esprit, de non-génération, de génération, +de procession. Substituant donc à ces trois termes +les trois autres, puissance, sagesse, bonté, il a +conclu que, comme on dit: le Fils est engendré du +Père, et le Saint-Esprit procède du Père et du Fils; +on devait pouvoir dire: la sagesse est engendrée de la +puissance, et la bonté procède de la puissance et de +la sagesse. Conséquemment, la sagesse qui est engendrée +de la puissance, est de la puissance; l'idée +de génération conduit là . Car, en thèse générale, on +peut dire que la sagesse on l'intelligence est une +puissance, une faculté, celle de comprendre et de +savoir. Quant à la bonté, elle procède, elle n'est +point engendrée: il faut donc que la procession soit +autre chose que la génération. Or, comme ce qui est +engendré de la puissance est de la puissance, il suit +que ce qui n'est pas engendré de la puissance n'est +pas de la puissance. Ainsi, le Saint-Esprit ou la +bonté qui n'est pas engendrée du Père ou de la puissance, +n'est pas de la puissance; et en effet, dans le +langage de la psychologie morale, la bonté n'est pas +une puissance, ni proprement une faculté. En Dieu, +elle procède donc de la puissance et de la sagesse, +c'est-à -dire que le parfaitement puissant et le parfaitement +sage s'épanche en charité et se communique +par l'amour. Car, pour reprendre le langage +abstrait, là où il y a puissance et sagesse sans bornes, +il y a nécessairement bonté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote310" name="footnote310"></a><b>Note 310:</b><a href="#footnotetag310"> (retour) </a> <i>De Trin</i>., VI, ii, et XV, xvii.—Homil., +xxx, in Ev. pentecost.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote311" name="footnote311"></a><b>Note 311:</b><a href="#footnotetag311"> (retour) </a><p>Voici les termes de Bède: «Potentia dicitur pater.... +sapientia dicitur filius, pater genuit filium, idest, divina +potentia sapientiam... Voluntas vere divina dicitur spiritus.... +Spiritus iste a patre et filio procedit, quio voluntas divina +bonitas.» Voyez tout le passage dans le ΠεÏί διδαξεων, +l. I, Ven. Bed. <i>Op.</i>, t. II, p. 207.—Cf. Pel. Lomb. +<i>Sent</i>., t. I, Dist. XXVII et XXXIII.—S. Thom. <i>Summ.</i>, +1, qu. XXXIX, a. 8. Je citerai comme lieux-communs les vers si +connus de Voltaire sur la Trinité dans <i>la Henriade</i>, vers +qui rappellent ceux de Chapelain dans sa <i>Pucelle</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le suprême pouvoir, la suprême science</p> +<p>Et le suprême amour unis en trinité</p> +<p>Dans son règne éternel forment sa majesté.</p> + </div> </div> + +<p>Cependant en théologie rigoureuse, cette distinction n'est +pas tenue pour essentielle. Les seules propriétés fondamentales +constitutives, σχετικαί, Ïποστατικα ίδίωματα, Ï„Ïόποι +τής υπάÏξεως, comme ils disent, sont pour le Père, la +paternité ou d'être <i>ingenitus</i>, pour le Fils, la filiation +ou d'être <i>unigenitus</i>, pour le Saint-Esprit, la procession +ou spiration. Les autres propriétés, γνωÏίσματα, ne +figurant pas au même rang, et ne sont guère prises comme les +conditions d'existence de la personne. On ne peut faire +un propre de la sagesse pour le Fils, de la charité pour le +Saint-Esprit, comme du nom d'<i>unigenitus</i> ou de la procession. +Cependant ces attributions de la sagesse et de la charité sont +admises. Quant à la puissance, elle n'est pas aussi généralement, +aussi formellement reconnue au Père comme attribution +particulière.</p></blockquote> + +<p>Quel juge sincère pourrait accuser cette doctrine +d'avoir rien d'odieux, rien d'énorme, et de tendre +à défigurer le dogme, soit en brisant l'unité, soit en +abolissant la Trinité? Elle reposé sur une idée qui +n'est pas neuve, elle se prévaut d'une distinction +d'attributs qui marque et constitue celle des personnes +au lieu de l'affaiblir, et qui risque tout au plus +de l'exagérer et d'introduire entre les personnes une +différence qui serait une inégalité. Abélard a protesté +contre toute pensée de ce genre, et sa bonne +intention est évidente. Or comme il n'y a pas d'hérésie +sans péché, c'est-à -dire sans intention, il +échappe au soupçon d'hérésie, surtout il n'a pas +mérité la moindre des invectives de son juge. Mais +renier positivement les conséquences éloignées d'une +doctrine n'est pas les anéantir; par le désaveu, +on s'en absout, on ne les détruit pas. Si les mots +<i>puissant</i>, <i>sage</i>, <i>bon</i>, deviennent les modes distinctifs +des personnes de la Trinité, comme <i>inengendré</i>, <i>seul +engendré</i>, <i>procédant</i>, ils deviendront également exclusifs +pour chacune, et il s'ensuivra que le Père n'est +ni bon ni sage, comme il n'est ni engendré ni procédant; +le Fils ni puissant ni bon, comme il n'est +ni procédant ni inengendré; le Saint-Esprit ni sage +ni puissant, comme il n'est ni engendré ni inengendré. +Ces conséquences violentes, on n'en pouvait +charger Abélard; ses juges mêmes ne l'ont pas fait, +mais ils ont du moins induit de sa doctrine pour le +Père la toute-puissance, pour le Fils une puissance +partielle, pour le Saint-Esprit nulle puissance, et +ce qui n'était qu'une conséquence possible de son +dire, ils l'ont accusé de l'avoir dit; ils l'ont accusé +d'avoir pensé ce qu'on pouvait objecter contre sa +pensée. D'une réfutation ils ont fait une condamnation; +méprise trop ordinaire à une juridiction spirituelle, +qui mesure souvent sur les droits de la polémique +les pouvoirs d'une inquisition.</p> + +<p>La distinction de la puissance, de la sagesse et +de la bonté mène donc à faire de chacun de ces +trois attributs le propre d'une personne, au lieu de +l'attribut commun de la divinité, et dépouille ainsi +la substance au profit de la personne: tel est le +danger. La réponse serait qu'il faut supprimer cette +distinction ou lui donner un sens; or, elle n'en +peut avoir aucun, elle ne répond à rien, si elle ne +sert à caractériser les personnes. Mais en l'acceptant +on ne doit pas l'oublier, et après avoir admis que le +Père est la puissance, le Fils la sagesse, le Saint-Esprit +la bonté, il convient d'ajouter que la puissance, +la sagesse et la bonté n'en sont pas moins +des attributs divins, et qu'aucune des personnes +de Dieu ne manque des attributs de Dieu, ou de +bonté, de sagesse et de puissance. Si l'on demande +l'explication de cette distinction éminente et non +pas exclusive, de cette distinction affirmée d'abord +et aussitôt effacée, elle est dans l'énigme même de +la Trinité; on l'expose, on ne l'explique pas. Ce +n'est qu'une nouvelle forme du mystère de contradiction +apparente qui fait le fond du dogme, une +seule substance en trois personnes.</p> + +<p>Mais si la distinction des personnes peut ainsi +paraîtra mieux établie et présente un aspect plus +scientifique, elle détermine d'une manière neuve +Une idée laissée Jusque-là dans le vague, elle en +accroît la portée, elle crée une difficulté de plus et +ajoute au mystère qu'elle prétend éclaircir. L'Église +a donc eu raison, sous ce rapport, de ne pas épouser +la doctrine d'Abélard.</p> + +<p><b>III.</b></p> + +<p>Saint Bernard poursuit en ces termes: «Il dit +que le Fils est au Père ce qu'une certaine puissance +est à la puissance, l'espèce au genre, le +<i>matérié</i> à la matière, l'homme à l'animal, le sceau +d'airain à l'airain. N'en dit-il pas plus qu'Arius? +Qui pourrait supporter cela? Qui ne se boucherait +les oreilles à ces paroles sacrilèges? Qui n'aurait +horreur de ces nouveautés profanes par les mots +et par le sens<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312"><sup>312</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote312" name="footnote312"></a><b>Note 312:</b><a href="#footnotetag312"> (retour) </a> <i>Ab. Op</i>., S. Bernard, ep. XI, p. 278; et +S. Bern. <i>Op.</i>, Opusc., xi.</blockquote> + +<p>Ces comparaisons sont en effet dans Abélard, +mais à titre de comparaisons seulement; c'était le +goût du temps et l'usage des théologiens. Les Pères +abondent en similitudes quand ils parlent de la +Trinité. Abélard en rapporte et en discute quelques-unes +qu'il trouve défectueuses; il présente les +siennes comme meilleures, mais cependant comme +partielles, approximatives, comme des <i>ombres de la +vérité</i>, comme des nécessités de l'intelligence et du +langage. Cela seul l'absout de toute ressemblance +avec Arius.</p> + +<p>La <i>Théologie chrétienne</i> figure dans le recueil des +bénédictins parmi beaucoup d'autres ouvrages du +même genre et du même temps. J'ouvre le volume +qui la contient, et je trouve sept livres de dialogues +par un certain Hugues, archevêque de Rouen, qui +les publia au commencement du même siècle. Les +auteurs du recueil lui donnent de grands éloges, +et Pierre le Vénérable l'avait loué<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313"><sup>313</sup></a>. Dans le premier +de ces dialogues, qui roule sur le souverain bien, +l'auteur se fait demander par son interrogateur comment +trois personnes peuvent coexister dans l'unité +divine, et il répond: Votre corps et votre âme sont +divers en substances, comment sont-ils un en personne? +L'homme est le miroir de Dieu; or l'âme a +dans son unité trois choses, elle se comprend, elle +se souvient, elle s'aime. L'intelligence engendre la +mémoire; de l'une et de l'autre procède l'amour, +car l'âme aime à comprendre ce dont elle se souvient +et à se souvenir de ce qu'elle comprend. Et ces +trois choses sont égales, car elles ne vont pas l'une +sans l'autre. Ainsi des personnes de la Trinité. Dire +que le Père engendre le Fils, c'est dire que la sagesse +vient du Père; dire que le Saint-Esprit procède +du Père et du Fils, c'est dire qu'il aime tout ce +qu'il connaît. Le nom de Père désigne ce qui est +invisible en Dieu, le Fils est la vertu de Dieu, le +Saint-Esprit est sa divinité<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314"><sup>314</sup></a>; car c'est le propre de +la Divinité que cette charité par laquelle elle aime +le bien pour le bien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote313" name="footnote313"></a><b>Note 313:</b><a href="#footnotetag313"> (retour) </a> <i>Thes. nov. Anecd</i>., t. V. p. 695.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote314" name="footnote314"></a><b>Note 314:</b><a href="#footnotetag314"> (retour) </a> D'après ces mots de l'apôtre: «Invisibilia +ipsius.... sempiterna quoque virtus ejus et divinitas.» +Rom. t, 20, et ailleurs: «Christum Dei virtutem +et Dei sapientiam, 1 Cor. i, 24,—<i>Thes. Anecd., +Dialog</i>., t. I, p. 901.</blockquote> + +<p>Dieu compte par la connaissance (Père), mesure +par la vertu (Fils), pèse par la bonté (Saint-Esprit), +et les choses créées où se trouvent le poids, la mesure, +le nombre, offrent un vestige de la Trinité qui +les a faites. L'âme raisonnable mesure et pèse en +nombrant, nombre et pèse en mesurant, mesure +et nombre en pesant. Dans les facultés de l'âme, +dans les opérations des sens, dans les mouvements +du coeur, l'ingénieux archevêque poursuit cette analogie, +et il arrive enfin a trouver qu'Adam, qui n'a +été précédé de rien, n'a point été engendré, qu'Ève +est sortie de sa substance, et que la race humaine +vient de leur union. «Et vous savez,» ajoute-t-il, +«que Dieu le Père n'est de personne, que le Fils +est né de l'essence du Père, et que le Saint-Esprit, +procédant de tous deux, est un cependant<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315"><sup>315</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote315" name="footnote315"></a><b>Note 315:</b><a href="#footnotetag315"> (retour) </a> <i>Ibid. Dial</i>., t. VII, p. 985-998. Cette +assimilation de la Trinité au nombre, au poids, à la mesure, +était reçue dans l'Église. (S. Aug., <i>De Trin.</i>, XI, +x.) Le même recueil renferme un ouvrage du cardinal Humbert +qui la développe à son tour. (<i>Id., Adv. Simoniac.</i>, +III, xxiv, p. 810 et 811.)</blockquote> + +<p>«Le nombre, dit le vénérable Othlon, est le grand +délateur de la science divine.» Or, tout nombre +vient de l'unité, et l'unité subsistante par soi, +germe et cause de tout nombre, signifie le Dieu, +unique tout-puissant, tellement parfait et simple +qu'il n'a besoin d'aucun autre, et que nulle créature +ne peut exister sans lui. Dieu le père n'est engendré +d'aucun, <i>de nullo</i>. Nous distinguons la source, le +ruisseau, l'étang; et cependant en tous trois est un +seul et même élément, l'eau. Ainsi, dans les trois +personnes est une seule et même substance.</p> + +<p>L'unité ou le nombre un crée tout nombre par +le second nombre. Ainsi, Dieu le Père crée tout par +son Verbe. L'unité s'engendre par elle-même, c'est-à -dire +qu'elle n'est pas engendrée; mais pour engendrer +un nombre, il faut l'unité plus un. Ce second +ou le binaire est produit par le premier (apparemment +parce qu'il est le premier pris deux fois), et +il est toujours unité (puisqu'il n'est que l'unité, +plus l'unité). Ainsi la seconde personne est engendrée +de la première, et cependant elle est toujours +unité. Quant au troisième nombre, il n'est pas engendré +des deux autres (apparemment parce que +deux pris une fois serait deux, et pris deux fois +serait quatre). Mais il procède, puisque le troisième +a besoin des deux autres pour être le troisième; il +faut déjà avoir deux pour avoir trois. Ainsi le Saint-Esprit +procède et n'est pas engendré.</p> + +<p>Autres similitudes. Pour qu'il y ait une maison, +il faut au moins deux murs, plus un toit. Ce sont +comme les trois éléments de l'unité <i>maison</i>. Dans un +cierge allumé, il y a la mèche, la cire, la lumière. +C'est la lumière qui constitue l'unité substantielle, +comme le toit celle de la maison, comme le troisième +un constitue l'unité des deux autres, comme le Saint-Esprit +l'unité de la Trinité, <i>du Dieu qui vit et règne +avec toi dans l'unité du Saint-Esprit</i>. Le signe de la +croix, le triangle peuvent aussi être ramenés à quelque +ressemblance de la Trinité<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316"><sup>316</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote316" name="footnote316"></a><b>Note 316:</b><a href="#footnotetag316"> (retour) </a> <i>Venerabilis Othloni Dialogus de Tribus +quæstionibus</i>, c. XXXIV, XXXVI, XXXVII et XXXVIII.—Ejusdem +<i>Liber de Admonitione clericorum</i>, c. III.—<i>Thes. +noviss. Anecd.</i>, A.B. Pezio., pars III, p. 203-211 et 411.</blockquote> + +<p>Or, le vénérable Othlon, moine et doyen du monastère +impérial de Saint-Emmeram, et qui fleurissait +au XIe siècle, n'a point appelé sur sa tête les +foudres de l'Église. Et cependant que d'hérésies +cachées sous le luxe de ses métaphores!</p> + +<p>On pourrait invoquer de plus grands exemples; +on pourrait citer Scot Érigène, qui compare le Père +à l'intuition, le Fils à la raison, le Saint-Esprit au +sens<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317"><sup>317</sup></a>; et il ne faudrait pas dire que ce sont là chez +des écrivains inconnus des caprices d'imagination qui +n'excusent point un esprit de l'ordre de celui d'Abélard. +Il y avait tradition. Saint Augustin comparait +la Trinité à l'âme, à la connaissance et à l'amour, +quelquefois à la mémoire, à l'intelligence et à la +charité, et puis enfin à la vision qui se compose de +l'image vue, de la vue même, et de l'attention ou +perception de l'âme. Saint Grégoire de Nysse assimilait +la distinction des personnes à celle de l'âme, +de la raison et de l'intelligence. Tertullien a employé +la comparaison du rayon et du soleil, du +ruisseau et de la source, de la tige et de la racine +on de la semence, pour expliquer la génération du +Fils. Grégoire de Nazianze rappelle comme usitée +cette comparaison de la Trinité avec le soleil, et +saint Jean Damascène l'adopte; tous, peut-être, +ignoraient qu'ils répétaient ainsi une image chère +à la philosophie d'Alexandrie. Saint Anselme a conduit +la source et le ruisseau jusque dans le lue qui +procède de l'une et de l'autre<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318"><sup>318</sup></a>. Une source, un ruisseau +et un lac sont ensemble et séparément le Nil, +comme les trois personnes sont Dieu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote317" name="footnote317"></a><b>Note 317:</b><a href="#footnotetag317"> (retour) </a> <i>Scot Érigène et la Philosophie scolastique</i>, +par M. S. René Taillandier, p. 87 et 117.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote318" name="footnote318"></a><b>Note 318:</b><a href="#footnotetag318"> (retour) </a> S. Aug., <i>De Trin</i>., IX, iii et xii; X, +<i>passim</i>; XI, n, et XIV, x.—<i>De Civil, Del</i>, XI, +xxvi, XV, xiii.—Nysson., De Eo,—Terlul., <i>Adv</i>. +<i>Prax</i>., XXI, viii.» Nazians., <i>Oral</i>., XXIII, +XXXI et XXXVII. Grégoire de Nazianze insiste cependant sur la +grande inexactitude des comparaisons et la nécessité de s'en +tenir à la foi. (Damasc., <i>De Fid. orth</i>.,I, viii, p. 134, +140 et 142,—Anselme., <i>De Fid. Trin, et Incarn</i>., +c, vii, p. 40, et c, viii, p. 48.—<i>De Proc. S. Sp</i>., +c. xvii, p. 51.)—S. Augustin non plus n'a pas +repoussé ces similitudes métaphoriques (<i>De Fid</i>., +c. ix.—<i>De Symb. Senn. ad cateeh</i>. Ce dernier ouvrage +est douteux).</blockquote> + +<p>Pour ne citer qu'un nom parmi les modernes, Bossuet +a repris toutes les comparaisons. C'est la vapeur +qui s'élève de la mer, le rayon, <i>la splendeur qui est +la production et comme le fils du soleil</i>. «Lorsqu'un +sceau est appliqué sur de la cire, cette cire, sans +rien détacher du sceau qui s'imprime en elle, en +tire la ressemblance tout entière et se l'incorpore, +en sorte que rien ne peut plus l'en séparer.» C'est +comme l'image dana un miroir, ou plutôt c'est comme +la production de notre conception ou de notre pensée, +où nous trouvons <i>une idée de cette immatérielle, +incorporelle, pure, spirituelle génération que l'Évangile +nous a révélée</i>. «Entendre et vouloir, connaître +et aimer sont actes très-distingués, mais le sont-ils +réellement?... Tout cela au fond n'est autre +chose que ma substance affectée, diversifiée, modifiée +de différentes manières, mais dans son fond +toujours la même... Une trinité créée que Dieu +fait dans nos âmes, nous représente la Trinité incréée<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319"><sup>319</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote319" name="footnote319"></a><b>Note 319:</b><a href="#footnotetag319"> (retour) </a> <i>Élévations sur les Mystères</i>, 400. Sem., +Eloy. III, IV, V et VI.</blockquote> + +<p>Puisque les similitudes, c'est-à -dire les figures +sont admises, il ne reste au théologien qu'un devoir, +c'est d'avertir son lecteur du danger et de l'inexactitude +inévitable du langage figuré en si grave matière. +Or, ce devoir, Abélard l'a rempli. Seulement +son ton accoutumé de confiance et même de +présomption, son ascendant sur ses auditeurs, son +intolérance irritable à la plus simple contradiction +l'avaient conduit, lui et ses disciples, à mettre son +explication au-dessus de l'objection et du doute. Il +fut bientôt établi dans son cercle qu'il avait rendu +le dogme clair comme le Jour, et que, grâce à lui, +le mystère était devenu compréhensible. Or, cela +même était une opinion hétérodoxe, dangereuse pour +les fidèles, provocante pour ses rivaux. «Est-ce +vrai, lui dit le sage Gautier de Mortagne, ce que +disent quelques-uns de vos disciples? Ils vantent au +loin et glorifient votre subtilité et votre sagesse, et +en cela ils ne font qu'acte de justice. Mais ils affirment +que vous avez pénétré les profonds mystères +de la Trinité, au point que vous en avez une connaissance +pleine et parfaite. De grâce, écrivez-moi +si enfin vous connaissez parfaitement ou imparfaitement +Dieu<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320"><sup>320</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote320" name="footnote320"></a><b>Note 320:</b><a href="#footnotetag320"> (retour) </a> <i>D'Achery, Spicileg</i>., t.111. <i>Guali. +de Manr</i>., Ep. V, p. 524.</blockquote> + +<p>Là était au fond la véritable hérésie, elle résultait +moins d'excusables opinions que de la prétention +hautaine de les donner pour des vérités dernières, +prétention que semblaient trahir les dédains +du maître et la jactance des élèves. Là peut s'appliquer +le mot d'Abélard lui-même: «Ce n'est pas l'ignorance +qui fait l'hérétique, c'est l'orgueil<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321"><sup>321</sup></a>.» Mais +quel tribunal humain peut connaître de ce crime-là ?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote321" name="footnote321"></a><b>Note 321:</b><a href="#footnotetag321"> (retour) </a><i>Theol. Chr</i>., p.1247.</blockquote> + + + + +<p><b>IV.</b></p> + +<p>«Il dit encore,» continue saint Bernard<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322"><sup>322</sup></a>, «que +le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, mais +qu'il n'est nullement de la substance du Père ou +du Fils. D'où vient-il donc? De rien peut-être, +comme toutes les choses qui ont été faites?» Si le +Saint-Esprit ne procède point par essence (<i>essentialiter</i>), +il faut qu'il procède par création (<i>creabiliter</i>); +ou bien nous trouvera-t-il une troisième manière, +cet homme toujours en quête de nouveautés, et +qui en invente quand il n'en trouve pas, affirmant +les choses qui ne sont pas comme si elles étaient? +«Mais, dit-il, si le Saint-Esprit était engendré +de la substance du Père, le Père aurait deux fils.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote322" name="footnote322"></a><b>Note 322:</b><a href="#footnotetag322"> (retour) </a> <i>Ab. Op</i>., p. 218.</blockquote> + +<p>Comme si ce qui est d'une substance l'avait +conséquemment pour père! Est-ce que les poux, +les lentes et les phlegmes (<i>phlegmata</i>?) sont les fils +de la chair ou ne sont pas de la substance de la +chair? Et les vers qui sortent du bois pourri sont-ils +d'une autre substance que celle du bois, pour +ne pas être les fils du bois? Mais les teignes aussi +tirent leur substance de la substance des étoffes, +et n'en tirent pas leur génération; et beaucoup de +choses sont dans le même cas. Je m'étonne qu'un +homme subtil et quelque peu savant, à ce qu'il +croit, ayant confessé que le Saint-Esprit est consubstantiel +au Père et au Fils, nie cependant qu'il +sorte de la substance du Père et du Fils, à moins +de vouloir que ce soit eux qui sortent de la sienne, +ce qui serait, il est vrai, inouï et ineffable. Mais +si le Saint-Esprit n'est pas de leur substance ni eux +de la sienne, que devient, je vous prie, la consubstantialité?» +Autant vaut la nier avec Arius et +prêcher ouvertement la création. Toutes ces différences +nouvelles, introduites entre le Fils et le Saint-Esprit, +détruisent l'unité. Le Saint-Esprit se retirant +de la substance du Père et du Fils, ce n'est pas une +trinité qui demeure, mais une dualité; car une personne +qui n'aurait en substance rien de commun +avec les autres, ne serait plus digne défigurer dans +là Trinité. Ainsi tout à la fois la Trinité est mutilée +et l'unité divisée.</p> + +<p>Or, voici ce que dit Abélard: Le Fils est engendré +du Père et seul engendré (<i>unigenitus</i>), le Saint-Esprit +n'est donc pas engendré, il procède, et l'Église +enseigne qu'il procède du Père et du Fils; ainsi il y +a une différence entre la génération et la procession. +«La différence, c'est que celui qui est engendré est +de la substance du Père, la sagesse étant une certaine +puissance, tandis que l'affection de la charité +appartient plus à la bonté de l'âme qu'à sa +puissance... Je n'ignore pas que beaucoup de +docteurs ecclésiastiques veulent que le Saint-Esprit +soit aussi de la substance du Père, c'est-à -dire +qu'il soit par lui, étant d'une seule substance +avec luit. Cependant nous ne disons pas proprement +qu'il soit de la substance du Père (<i>eco substantix +patris</i>), le Fils seul doit être dit tel; mais l'Esprit, +quoique de même substance (<i>ejusdem substantix</i>) +avec le Père et le Fils, d'où la Trinité est dite +<i>homousios</i>, c'est-à -dire d'une seule substance, ne +doit nullement être dit de la substance du Père +ou du Fils à proprement parler, car pour cela il +faut être engendré<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323"><sup>323</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote323" name="footnote323"></a><b>Note 323:</b><a href="#footnotetag323"> (retour) </a> <i>Introd</i>., p. 1086.</blockquote> + +<p>Voila l'expression et le délit d'Abélard. Tout se +réduit a cette distinction fugitive: le Fils est de la +substance du Père et le Saint-Esprit a la même substance +que le Père, une seule et même substance +étant commune à toutes les personnes de la Trinité. +Voici comment s'en explique la <i>Théologie chrétienne</i>: +«Quand on dit que le Fils est de la substance du +Père, <i>être de la substance du Père</i> signifie seulement +dans cet endroit <i>être engendré du Père</i>, par +une translation de ce qui se passe dans la génération +humaine... où quelque chose de la substance +du corps du père est transporté et converti +dans le corps du fils.» Seulement, de peur d'équivoque, +on rappelle plus loin ces mots de saint Jean: +«Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est +né de l'esprit est esprit<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324"><sup>324</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote324" name="footnote324"></a><b>Note 324:</b><a href="#footnotetag324"> (retour) </a> <i>Theol. Chr.</i>, I. IV, p. 1327.—Jean, III, 6.</blockquote> + +<p>Quant au Saint-Esprit lui-même, <i>spiritus</i> vient +de <i>spirare</i>, esprit a le même radical que <i>spiration</i>; +c'est pour cela qu'on dit qu'il procède, non qu'il est +engendré. «La bonté que le nom de Saint-Esprit +désigne n'est pas une puissance ou une sagesse, +car être bon ce n'est pas être puissant ou sage.... +Ainsi, quoique le Fils, soit du Père autant que le +Saint-Esprit... la génération diffère de la procession +en ce que celui qui est engendré est de la +substance même du Père, puisque la sagesse a +cela de particulier d'être une certaine puissance, +et que l'affection de la charité appartient plus à +la bonté qu'à la puissance de l'âme. D'où l'on dit +très-bien que le Fils est engendré du Père, c'est-à -dire +est de la substance même du Père, tandis +que le Saint-Esprit n'est nullement engendré, +mais plutôt procède, c'est-à -dire que par la charité +il s'étend vers autrui; car par l'amour on <i>précède</i> +en quelque sorte, on avance de soi vers un +autre<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325"><sup>325</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote325" name="footnote325"></a><b>Note 325:</b><a href="#footnotetag325"> (retour) </a> <i>Theol. Chr.</i>, I. IV, p. 1329.</blockquote> + +<p>Évidemment Abélard évite de répéter que le Saint-Esprit +ne soit pas de la substance du Père (<i>eco substantia</i>), +mais il l'insinue, et c'est créer une difficulté +nouvelle dans la Trinité que d'y insérer une distinction +et une contradiction de plus. Cette subtilité +était gratuite, et elle a été rejetée avec juste raison; +il fallait se borner à dire: les trois personnes sont +consubstantielles, cependant il ne paraît pas que la +troisième le soit de la même manière que la seconde, +puisque l'une est consubstantielle par génération et +l'autre par procession. On pouvait ajouter: la communauté +de substance doit se réaliser d'une manière +différente pour chacune des trois personnes. Quand +même on écarterait les mots de <i>génération</i> et de <i>procession</i>, +celui de qui est le Fils ne peut, quant au mode, +être identiquement consubstantiel à celui qui est de +lui, comme celui qui est du premier est consubstantiel +à celui de qui il est; et ainsi de chaque personne +comparée aux deux autres. Je répète que je +parle du mode; la consubstantialité subsiste, les +trois personnes ont une seule et même substance, +mais elles ne l'ont pas absolument de même. Quelle +est donc la différence? Elle est impénétrable; elle +existe pourtant, la théologie le veut, puisqu'elle +distingue la génération et la procession; mais cette +différence qu'elle affirme, elle ne l'explique pas. Le +tort d'Abélard est d'avoir voulu l'expliquer, et le +péril est venu de la séduction qu'exerçaient sur son +esprit la distinction des trois attributs, puissance, +sagesse, bonté, et la pensée d'identifier cette distinction +avec les deux autres, celle de Père, Fils, +Esprit, et celle d'inengendré, engendré, procédant, +au point que ces trois <i>triplicites</i> ne fussent plus +que des expressions différentes, substituables les +unes aux autres, comme des notations diverses +de mêmes quantités algébriques. Or, il est très-permis +de dira en général que la sagesse est puissance +et que la bonté n'est pas puissance<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326"><sup>326</sup></a>; mais +cette abstraction prise à la lettre mènerait logiquement +à penser que le Fils est substance du Père et +que le Saint-Esprit n'est pas substance du Père. La +foi d'Abélard l'a défendu de cette proposition profondément +hérétique, elle ne l'a pas préservé du +péril d'en approcher, et il ne s'est sauvé que par +des inconséquences peut-être inévitables, quand on +traite d'un dogme que la métaphysique de l'Église +s'est plu à rendre contradictoire dans les termes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote326" name="footnote326"></a><b>Note 326:</b><a href="#footnotetag326"> (retour) </a> Encore Richard de Saint-Victor a-t-il objecté +que ta bonté n'est qu'une bonne volonté, et que la volonté +bonne est une puissance, «posse bene velle +est aliquid posse.» (<i>De trin</i>., I. V, c. xv.)</blockquote> + +<p>Mais ni la prudence ni la raison ne permettent, +parce qu'un dogme est obscur et incompréhensible, +d'y ajouter de nouvelles difficultés, ou même, par +des nouveautés d'expression, de diversifier la forme +de ses difficultés nécessaires. C'est la faute où Abélard +est tombé. Trop prévenu en faveur de cette +distinction de la puissance, de la sagesse et de la +charité, au lieu de ne lui attribuer qu'une vérité +approximative, il en a fait l'expression exacte de la +distinction des personnes. Il n'a plus dit: «De +même que le Fils est engendré du Père, la sagesse +est de la puissance;» il n'a plus dit: «Comme le +Saint-Esprit n'est pas engendré du Père, on peut +remarquer que la bonté n'est pas de la puissance, +quoiqu'elle la suppose et en procède, ainsi qu'on +le dit du Saint-Esprit.» Ces analogies, ces rapprochements, +encore qu'un peu métaphoriques, pouvaient +passer. Mais il a renversé l'ordre de la comparaison, +et il a dit: «Le Fils est engendré, <i>parce que +la sagesse est de la puissance; le Saint-Esprit +n'est pas engendré, parce que la bonté n'est pas de +la puissance.</i> D'une similitude il a fait un principe, +lui qui s'élève ailleurs contre toute similitude +quelle qu'elle soit.»</p> + +<p>Mais est-elle moins attaquable et plus digne, la +similitude que préfère saint Bernard, quand il dit +que le Saint-Esprit peut bien être de la substance du +Père, sans être le fils du Père, comme le ver est de +la substance du bois? Est-ce là une notion vraie et +chrétienne de la procession du Saint-Esprit? La consubstantialité, +sans parler de la convenance, n'est-elle +pas aussi profondément attaquée par cette comparaison +que par aucune de celles d'Abélard? Et si +l'on tournait contre le juge son argumentation contre +l'accusé, si l'on prenait ses comparaisons pour des +définitions, ne montrerait-on pas à saint Bernard que +son raisonnement conserve bien dans les termes la +consubstantialité, mais ne tient aucun compte de la +différence de l'engendré à l'inengendré, de la génération +à la procession, et atténue, s'il ne l'efface, au +profit de l'unité de substance, la distinction des personnes? +De cette dernière, le saint en veut <i>sobrement</i>; +c'est son expression.</p> + +<p>Sûrement il faut l'excuser par l'impuissance du +langage humain à rendre ce qui excède la raison +humaine; mais cette excuse, Abélard l'a souvent +invoquée; qu'elle lui profite également. On ne peut +condamner comme une hérésie ce qu'on doit relever +comme une expression fautive. L'autorité ne peut +régler ses droits sur ceux de la critique.</p> + +<p>Il doit être permis d'observer que, pour avoir +voulu déterminer scientifiquement les éléments du +dogme de la Trinité, l'Église l'a compliqué, et que +les expressions qu'elle a introduites ou consacrées, +sont devenues une source de difficultés, d'erreurs +et d'hérésies. A lire sans prévention les Écritures, +rien ne paraît moins indispensable que d'attacher +un sens sacramentel aux mots de <i>génération</i> et de +<i>procession</i>. Le premier, si nous ne nous trompons, +se rencontre trois fois dans le Nouveau-Testament +avec application au Sauveur. Dans les Actes, Philippe +trouve l'eunuque du roi Candace lisant un +passage d'Isaïe, que les interprètes et Philippe lui-même +appliquent au Messie, et dans lequel sont ces +mots: <i>Qui pourra raconter son origine</i><a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327"><sup>327</sup></a>? C'est le +mot <i>origine</i> qu'emploie Sacy, et le latin porte: <i>Generationem +ejus quis enarrabit</i>? Le grec emploie le +mot γενεάν, qui a le même radical que celui de génération; +et c'est un des textes dont on s'appuie pour +consacrer ce dernier terme. Or, il est évident que +l'expression est ici générale, et que tous les mots +<i>origine, génération, extraction, naissance</i>, auraient +pu être indifféremment employés dans ce passage. +Jésus-Christ, dans deux autres, est nommé <i>Filius +unigenitus</i> (<i>μονογενής υίός</i>)<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328"><sup>328</sup></a>. Sacy traduit tout simplement +<i>le Fils unique</i>, et assurément ce mot n'ajoute +rien d'important ni de spécial à l'idée que nous pouvait +déjà donner de l'origine du Sauveur ce simple +mot si expressif, <i>le Fils</i>. Témoin le verset du psaume, +souvent cité par les apôtres: «Tu es mon fils, je +t'ai engendré aujourd'hui (Ps. II, 7); γεγÎννηκά σε, +dans le Nouveau-Testament (Act. XIII, 33, Hébr. I, 5 +et V, 5). Quant au mot de <i>procession</i>, il vient d'une traduction +fort gratuite d'un verset de l'Évangile selon +saint Jean, où on lit: <i>Spiritum veritatis qui a patre +procedit</i> (XV, 26); «l'esprit de vérité qui procède du +Père.» Le mot grec ÎκποÏευÎται veut dire proprement +qu'il sort, qu'il s'extrait. Sur ces textes seuls on +n'imaginerait pas de regarder comme essentiels à la +Trinité, comme identifiés au dogme, les deux mots +que nous discutons, et l'on se bornerait à dire et à +croire que la Trinité, c'est le Père, le Fils unique du +Père, et le Saint-Esprit, qui sort du Père et qui reçoit +du Fils<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329"><sup>329</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote327" name="footnote327"></a><b>Note 327:</b><a href="#footnotetag327"> (retour) </a> Act. VIII, 33.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote328" name="footnote328"></a><b>Note 328:</b><a href="#footnotetag328"> (retour) </a> Jean, I, 18, et Ep., IV, 9.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote329" name="footnote329"></a><b>Note 329:</b><a href="#footnotetag329"> (retour) </a> «<i>Il recevra de ce qui est à moi.</i>» (<i>Ille +de meo accipiet</i>.) Ainsi Sacy traduit ces mots: Îκ Ï„Î¿Ï ÎÎ¼Î¿Ï Î»Î®Ï†ÎµÏ„Î±Î¹, +qui sont le texte le plus formel que l'on cite +pour prouver que, selon l'Écriture, le Saint-Esprit procède +du Fils. Jean, XVI, 14.</blockquote> + +<p>On voit en effet que dans les premiers siècles, +l'Église n'avait adopté aucune expression, décrété +aucune définition du mode suivant lequel le Père +produit son Verbe. Il paraît que le premier nom qui +eût été donné à ce mode, à cet acte ineffable, était +en grec celui de Ï€Ïοβολή, littéralement <i>projection</i>, +qu'on a rendu en latin par <i>prolatio</i> ou <i>productio</i>, et +remplacé aussi par <i>émanation</i><a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330"><sup>330</sup></a>. Employé généralement +par ceux qui, n'admettant pas la création, voulaient +exprimer comment les essences spirituelles +étaient sorties de l'essence divine, ce terme d'émanation +paraissait ici bien placé; le Fils et le Saint-Esprit +pouvaient être dits émaner, puisqu'ils sont +d'essence spirituelle, puisqu'ils sont provenus de +l'essence du Père, sans en être créés, et sans en être +détachés au point de former de nouvelles essences. +Aussi quelques Pères ont-ils emprunté ce mot d'<i>émanation</i> +soit aux alexandrins, soit aux gnostiques, les +uns le restreignant dans le sens catholique qui vient +d'être indiqué, les autres prenant avec lui toute la +doctrine qui faisait de ces émanations des <i>éons</i> consubstantiels +à Dieu, au sens seulement de l'homogénéité +de nature. Mais le danger de tomber dans le +gnosticisme a fait bientôt renoncer à ce langage. On +a essayé du mot de <i>parabole</i>; on a dit aussi <i>émission</i>, +<i>prolation</i>, jusqu'à ce qu'enfin on se soit décidé à +dire <i>génération</i>, en écartant toute idée d'imperfection +qu'emporte ce terme appliqué à la nature humaine. +Ainsi le fils a été dit <i>engendré</i> parce qu'il est fils, à +condition que ce mot de <i>génération</i> fût dépouillé de +toute analogie avec la filiation humaine; et l'émana +tion du Saint-Esprit a été appelée <i>procession</i> et quelquefois +<i>spiration</i>, parce qu'il n'est pas fils de Dieu. +De sorte que la première expression, celle de génération, +n'a plus rien de commun que l'apparence +avec le sens littéral, et ne s'étend pourtant pas au +Saint-Esprit, quoiqu'elle ait été réduite à l'état de +pure métaphore.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote330" name="footnote330"></a><b>Note 330:</b><a href="#footnotetag330"> (retour) </a> <i>projectio, prolatio</i>, d'abord +employé, mais devenu suspect par l'usage qu'en avaient fait les +Ariens et les Valentiniens. Puis, on y est revenu, notamment +Tertullien, Grégoire de Nazianze et saint Jean Damascène qui +nomme le Père διά λόγου Ï€ÏοβολεÏÏ‚ Ï„Î¿Ï ÎκφαντοÏικοϋ πνεÏματος (<i>De Fide</i>, I, XIII). Tel fut +aussi le sort du mot ÏπόÏÏοια, <i>transfusio</i>, écoulement +ou émanation, compromis par les Sabelliens, réhabilité par Athanase +et Origène. Mais Î Ïοβολή est resté plus usité, surtout comme +procession du Saint-Esprit. Celle ci a été diversement nommée. Comme +il y a toujours eu dans la désignation des personnes quelque trace +d'une métaphore qui représentait le Père comme la pensée, le fils +comme la parole, le Saint Esprit comme le souffle, résultat ou lien +de la pensée et de la parole, le mot πνοή, <i>spiratio</i>, +A été le plus volontiers admis avec celui d'ÎκποÏευσις, +consacré par le verset de l'Évangile qui sert de titre au dogme même. +Mais on dit aussi ÎκποÏευσις, sortie, Îκπεμφις +émission, Ï€ÏοÎίναι, laisser échapper, Ï€Ïοσκεϊσται, +S'attacher, Îκφυσις, rejeton. C'est ici une des idées +chrétiennes qu'il est le plus facile de confondre avec une idée +alexandrine. L'expression figurée de <i>processus</i> a bien de +l'analogie avec le Ï€Ïόοδος de Proclus, et on lit dans +Grégoire de Nazianze que les propriétés des personnes sont +τό άναÏχον γÎννησις ή Ï€Ïόοδος. (Proclus, +<i>Theol. plat.</i>, t. III, c. xxi.—Nazianz., <i>Or</i>., +xiii.—Sulcor., <i>Thesaur., verbo</i> ÎκπόÏευσις.—Pelav., +<i>Dogm. Theol.</i>, +t. II, t. V, c. viii, t. VII, c. x et xi, t. VIII, c. i.)</blockquote> + +<p>Ces deux mots ont été consacrés pour désigner +l'une et l'autre relation principale du Fils au Père +et du Saint-Esprit au Père et au Fils, et quand on a +voulu attacher une idée à ces mots, les définir, seulement +les comprendre, même dire que l'un étant +différent de l'autre, ils ne pouvaient exprimer tous +deux la même façon <i>d'être de la substance</i> du Père, +on est presque immanquablement tombé dans l'hérésie. +Tout le monde n'a pas eu la sincérité de saint +Augustin, avouant qu'il ignore comment on doit +distinguer la génération du Fils de la procession du +Saint-esprit, et que sa pénétration échoue contre +cette difficulté<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331"><sup>331</sup></a>. Longtemps avant lui, et, je crois, +avant que la langue du dogme fût fixée, saint Irénée +semblait avoir prévu tous les dangers de cette terminologie, +quand il disait avec tant de sagesse: «Si +quelqu'un nous demande comment le Fils a été +produit par le Père, nous lui répondrons que +cette production (<i>prolatio</i>), ou génération, <i>nuncupatio, +adapertio</i>, ou tout autre terme dont on +voudra se servir, n'est connue de personne, parce +qu'elle est inexplicable.... Quiconque ose entreprendre +de la concevoir ou de l'expliquer ne s'entend +pas lui-même en voulant dévoiler un mystère +ineffable<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332"><sup>332</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote331" name="footnote331"></a><b>Note 331:</b><a href="#footnotetag331"> (retour) </a> <i>Contr. Maxim.</i>, II, XIV. Bossuet dit dans +le même sens: «Dieu a voulu expliquer que la procession de son +Verbe était véritable et parfaite génération: ce que c'était +que la procession de son Saint-Esprit, il n'a pas voulu le +dire, ni qu'il y eût rien dans la nature qui représentât une +action si substantielle et tout ensemble si singulière. C'est +un secret réservé à la vision bienheureuse.» (<i>Élév. sur les +Myst.</i> 2e som. V.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote332" name="footnote332"></a><b>Note 332:</b><a href="#footnotetag332"> (retour) </a> S. Iren., <i>Contr. Hæres.</i>, II, xxviii, +6.—Voyez aussi Bergier, <i>Dict. De Théol.</i> aux mots +<i>Saint-Esprit</i>, <i>Émanation</i>, <i>Génération</i>.</blockquote> + + + +<p><b>V.</b></p> + +<p>La censure de saint Bernard n'a point épargné les +similitudes employées pour représenter la Trinité, +et notamment cette <i>exécrable similitude ou plutôt dissimilitude</i> +du genre et de l'espèce, ainsi que celle +de l'airain et du sceau d'airain<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333"><sup>333</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote333" name="footnote333"></a><b>Note 333:</b><a href="#footnotetag333"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 280.</blockquote> + +<p>«Qu'est-ce donc? veux-tu, selon ta similitude, parce que le Fils, +pour être, exige que là Père soit, veux-tu que ce qui est le Fils soit +le Père, mais sans réciprocité, comme le sceau d'airain est airain, +parce que l'existence du sceau d'airain exige celle de l'airain, comme +l'homme est animal, parce que l'existence de l'un suppose celle de +l'autre, sans que l'airain soit le sceau d'airain, ni l'animal l'homme? +Si tu dis cela, tu es hérétique; si tu ne le dis pas, la similitude +tombe. Où conduit donc ce long circuit de choses prises de si loin, +ces rapprochements laborieux, cette vaine multiplicité de mots, ces +grands éloges que tu donnes a ta déduction, si les membres n'en +peuvent être ramenés les uns aux autres dans les proportions régulières? +Ton entreprise n'est-elle pas de nous enseigner l'<i>habitude</i> qui +est entre le Pèra et le Fils (o'est-à -dire comment le Père <i>a</i> le Fils)? +or, nous tenons de toi que pour poser l'homme, il faut poser l'animal, +mais sans réciprocité, d'après la règle de dialectique qui veut, non +que la position du genre pose l'espèce, mais que la position de l'espèce +pose le genre. Lors donc que tu rapportes le Père au genre, le +Fils à l'espèce, ton oraison par similitude n'exige-t-elle pas que le +Fils posé, tu nous montres que le Père est posé, et que la proposition +est sans conversion; de même que cette proposition: ce qui est +homme est nécessairement animal, n'est pas convertible; et qu'ainsi +celui qui est le Fils est nécessairement le Père, sans que la proposition +soit convertible? Mais ici la foi catholique le dément; elle ne +souffre pas plus que celui qui est le Fils soit le Père qu'elle ne souffre +que celui qui est le Père soit le Fils. Autre (alius), sans nul doute, +est le Père, autre (alius) le Fils, quoique le Père ne soit pas une +autre chose (aliud) que le Fils; car grâce à cette distinction d'autre +(adjectif) et d'autre chose (substantif), la piété de la foi a sa faire +un partage prudent entre les propriétés des personnes et l'unité indivisible +de l'essence, et tenant la ligne intermédiaire, marcher dans +la vole royale, sans dévier vers la droite en confondant les personnes, +ni vers la gauche en divisant la substance. Que si de la simplicité de +la substance divine tu induis que si le Fils est, le Père est nécessairement, +tu n'y gagnes rien, car la règle de la relation veut que la +proposition soit convertible, et que là même vérité accompagne l'inverse, +ce qui ne s'adapte pas à la similitude prise du genre et de +l'espèce, de l'airain et du sceau d'airain...</p> + +<p>«Qu'il nous dise maintenant ce qu'il pense du Saint-Esprit. La +bonté même, dit-il, qui est désignée par ce nom de Saint-Esprit, +n'est pas en Dieu puissance ou sagesse... <i>J'ai vu Satan tombant du +ciel comme un éclair</i> (Luc, x, 48). Ainsi doit tomber celui qui s'égare +dans les choses grandes et merveilleuses qui sont au-dessus de lui. +Voua voyez, saint Père, quelles échelles, ou plutôt quels précipices +cet homme s'est préparés pour sa chute. La toute-puissance! une +demi-puissance! nulle puissance! J'ai horreur de l'entendre, et cette +horreur même suffit, je pense, pour le réfuter. Mais cependant je +veux citer un témoignage qui se présente en ce moment û mon esprit +troublé, pour effacer l'injure faite au Saint-Esprit. On lit dans Isaïe: +<i>l'esprit de sagesse et l'esprit de force.</i> (XI, 2.) Par là l'audace de cet +homme est assez clairement convaincue, si elle n'est pas comprimée. +O langue grande en paroles (<i>magniloqua</i>)! faut-il, pour que l'injure +du Père ou du Fila te soit remise, faut-il quelque blasphème du Saint-Esprit? +L'ange du Seigneur est là qui te coupera par la moitié, car +tu as dit: Le Saint-Esprit n'est pas en Dieu puissance ou sagesse. +Ainsi le pied de l'orgueil trébuche quand il attaque<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334"><sup>334</sup></a>.» +</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote334" name="footnote334"></a><b>Note 334:</b><a href="#footnotetag334"> (retour) </a> «Res superbiæ ruit cum irruit.»—<i>Ab. Op.</i>, +S. Bern., Ep., p. 283.</blockquote> + +<p>Cette argumentation, à laquelle ne manque aucune +des formes de la dialectique, montre que le saint +abbé n'était pas si étranger qu'il le dit aux sciences +profanes. Mais écartant tout ce qu'y vient ajouter +la déclamation de sa colère, bornons-nous à la critique +des similitude?. On pourrait en principe les +condamner toutes; mais les Pères ont apparemment +regardé comme utile, pour donner le change à la +curiosité de l'intelligence, de s'adresser à l'imagination. +Quelquefois on apaise la faim en la trompant, +et l'on fait mâcher à l'homme affamé des +substances qui ne sont pas des aliments et qui le +calment sans je nourrir. La même chose se pratique +en philosophie; on donne à l'esprit des métaphores +en place de raisons; c'est un palliatif de notre ignorance, +La théologie a usé de cet expédient autant +pour le moins que la philosophie, et quelquefois +elle s'y est compromise. Accepter sans réserve une +seule similitude est un moyen sûr d'être hérétique, +comme s'est un sûr moyen de donner à des adversaires +l'apparence de l'hérésie que de prendre à la +lettre une similitude donnée par eux comme une +analogie ou une figure. Dans sa réfutation d'Abélard, +l'abbé de Clairvaux a-t-il bien évité cette méprise +ou cet artifice?</p> + +<p>«Gardez-vous, avait dit Abélard, de ceux qui +rapportent en raisonnant la nature unique et incorporelle +de la Divinité à la similitude des corps +composés des éléments.... Dans le vrai, la Trinité +n'est connue que d'elle-même; l'exposition en est +difficile, impossible peut-être à l'homme.... Plus +l'excellence de la nature divine s'éloigne des autres +natures qu'elle a créées, moins nous trouvons +dans celles-ci de ressemblances congrues à l'aide +desquelles nous puissions satisfaire, quand il s'agit +de celle-là . Les philosophes doivent se contenter +de s'enquérir des natures créées; encore ne +peuvent-ils suffire à les comprendre. En Dieu, +aucun mot ne paraît conserver son sens primitif.... +Nous ne pouvons trouver de similitudes parfaites +pour les appliquer à l'être singulier; nous ne pouvons, +quand il s'agit de lui, nous satisfaire par +des similitudes.... Nous les abordons comme nous +pouvons, surtout pour repousser l'importunité des +pseudo-dialecticiens.... Nous leur apportons les +similitudes les plus probables.... Quand nous comparons +à l'homme qui est à la fois substance et +corps... qui peut être à la fois père et fils... +l'identité de substance commune en Dieu au Père, +au Fils, au Saint-Esprit... on reconnaîtra qu'on +ne peut induire de là une similitude intégrale, +mais quelque similitude partielle: autrement, +nom parlerions d'identité et non de similitude. +Prévoyant l'abus qu'on pouvait faire de quelques-unes, +nous en avons introduit d'autres, tant +d'après les grammairiens que d'après les philosophes, +et que nous avons jugées plus conformes à +notre dessein; mais celle-là surtout qui est prise +des philosophes les plus raisonnables, et par là +moins éloignés de la science de la véritable philosophie +qui est le Christ<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335"><sup>335</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote335" name="footnote335"></a><b>Note 335:</b><a href="#footnotetag335"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. I, p. 1014, t. II, p. 1070, 1073, 1076, +1079.--<i>Theol. Chr.</i>, t. III, p. 1249.</blockquote> + +<p>On vient de voir ce qu'Abélard pense des similitudes +en général. On peut se rappeler comment il +juge celles qu'avaient admises saint Augustin, saint +Anselme, Tertullien. Voyons maintenant quelles +sont celles qu'il tolère.</p> + +<p>I. La première est prise du genre et de l'espèce<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336"><sup>336</sup></a>. +Si l'on veut bien se reporter au texte, on y verra, +je crois, qu'Abélard n'entend pas que la génération +de l'espèce par le genre soit identique avec celle du +Fils par le Père, ni même qu'elle en soit le type. «Nos +expressions, dit-il, transportées à Dieu, contractent +de la singularité de la substance divine une +signification également singulière, et quelquefois +un sens singulier par construction. Il ne faut pas +étendre des expressions figuratives et impropres +au delà de ce que veulent l'usage et l'autorité<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337"><sup>337</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote336" name="footnote336"></a><b>Note 336:</b><a href="#footnotetag336"> (retour) </a> <i>Introd</i>., t. II, p. 1083-1084.—<i>Theol. +Chr</i>., t. IV, p. 1316-1318.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote337" name="footnote337"></a><b>Note 337:</b><a href="#footnotetag337"> (retour) </a> <i>Id. Ibid</i>., p. 1303.</blockquote> + +<p>Et c'est après avoir posé cette règle que, revenant +sur ces distinctions de père et de fils, de puissance +et de sagesse, de genre et d'espèce, de matière et +de <i>matérié</i>, il dit: «Une grande discrétion doit +être apportée dans ces énonciations qui concernent Dieu<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338"><sup>338</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote338" name="footnote338"></a><b>Note 338:</b><a href="#footnotetag338"> (retour) </a> <i>id</i>., p. 1304 et 1305.</blockquote> + +<p>Ainsi jamais il n'a dit que le Père fût un genre +et le Fils une espèce; d'abord parce qu'il répète incessamment +que Dieu est un être singulier, c'est-à -dire +qu'il n'est nulle autre chose que lui-même, et +que le Père est le Père, le Fils, le Fils, sans pouvoir +être assimilés à aucun être placé dans les degrés de +l'échelle prédicamentale; en second lieu, parce que +le plus grand nombre des caractères qu'il attribue +au genre ne convient pas au Père, comme de se +distribuer en plusieurs espèces, comme de n'exister +dans le temps que sous forme d'espèces, et même +que sous forme d'individus; non plus que les caractères +de l'espèce ne peuvent être pour la plupart +attribués au Fils, comme celui de se trouver dans +un nombre illimité d'individus, comme celui de résulter +de l'union avec sa matière d'une différence +qui lui constitue une autre essence que celle du +genre.</p> + +<p>Qu'a donc voulu dire Abélard? Le voici. On fait +difficulté de concevoir la distinction du Père et du +Fils, ou de deux personnes, l'une qui engendre, +l'autre engendrée, dans une même essence. On ne +conçoit pas que comme substance, le Fils soit le +même que le Père, et que comme personne, le Fils +ne soit pas le même que le Père; mais ne se rencontre-t-il +nulle part rien d'analogue? N'arrive-t-il +jamais que deux choses distinctes soient et ne +soient pas la même? Le genre, par exemple, est +distinct de l'espèce; cependant on dit que l'espèce +est <i>le même</i> que le genre, et l'on ne veut pas +dire <i>le même</i> de tout point, sans plus, sans moins, +sans formes ou propriétés qui les distinguent; mais +par cette expression: l'espèce est <i>le même</i> que le +genre, on entend que le genre se retrouve dans l'espèce, +et qu'en un sens l'essence du genre est commune +à l'espèce. L'animal est dans l'homme; on dit +hardiment et légitimement: l'homme est animal, ce +qui est dire: l'espèce est le genre. Et cependant +malgré cette communauté, malgré cet identité d'essence, +l'espèce est distincte du genre; on dit même +que l'espèce est engendrée du genre. Ainsi, un être +distinct d'un autre par ses propriétés, et engendré +par cet autre, peut avoir une essence commune +avec cet autre, et le mystère de la consubstantialité +divine a des analogues; on ne peut donc <i>a priori</i> le +déclarer absurde ou impossible. Mais la comparaison +ne va pas jusqu'à signifier que l'essence du Père +soit dans le Fils de la même manière, aux mêmes +conditions que le genre est dans l'espèce, que le +Fils soit engendré du Père par une génération essentiellement +identique à celle qui du genre fait +sortir l'espèce. Abélard ne l'a dit nulle part, et +même il a prévenu ses lecteurs contre ces assimilations +mensongères, en leur rappelant que toutes +ces locutions étaient <i>impropres et figuratives</i>, qu'elles +ne devaient être admises que <i>dans une certaine mesure, +et qu'il ne fallait pas entendre une identité +substantielle</i> là où il n'y avait tout au plus qu'<i>identité +de propriété</i><a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339"><sup>339</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote339" name="footnote339"></a><b>Note 339:</b><a href="#footnotetag339"> (retour) </a> <i>Theol. Christ</i>., t. IV, p. 1803-1804.</blockquote> + +<p>II. La seconde similitude qui indigne saint Bernard +est celle de l'airain et du sceau d'airain. Nous +la croyons malheureusement choisie, et, l'auteur lui-même +semble l'avoir répudiée, on la remplaçant +dans son second ouvrage par celle de la cire et +de l'image de cire, sur laquelle il insiste beaucoup +moins, et que Bossuet a plus tard adoptée. Toutefois +n'exagérons rien; cette comparaison ne diffère de la +précédente, qu'ainsi que le particulier du général, +On sait quelle liaison unit la doctrine du genre et de +l'espèce, et cette maxime d'Aristote que tout se compose +de matière et de forme. Si donc ou a pu comparer +la distinction et la consubstantialité du Père +et du Fils à la relation du genre et de l'espèce, on +pourra, dans une certaine mesure, les comparer à la +relation dans laquelle une matière doit à l'intervention +de la forme, de devenir un certain <i>matérié</i>. On +pourra dire, par exemple: l'airain est la matière du +matérié appelé sceau d'airain; le sceau d'airain est +de l'airain. Il est le même que l'airain, en ce sens du +moins qu'il a la même substance matérielle, ou, +comme nous dirions, la même matière. Cependant +s'ensuit-il que l'airain soit essentiellement sceau +d'airain? Si donc vous m'objectez en théologie que +le Fils ne peut être de même substance que le Père, +et par là identique au Père, sans que l'inverse soit +vraie, sans que le Père soit le Fils, je répondrai que, +si cette objection est générale, absolue, elle porte à +faux: un être peut être consubstantiel à l'être dont +il est formé, engendré, constitué, sans que celui-ci +soit celui-là ; c'est ce qui a lieu entre la matière et +le matérié, l'airain et le sceau d'airain, la cire et +l'image de cire. Voilà quelle est la portée assez restreinte +de ces similitudes. Il en résulte que les fins +de non-recevoir absolues doivent être écartées, et +qu'il faut acquiescer au dogme, ou en venir aux objections +directes, attaquer la Trinité en elle-même si +on l'ose, en cessant d'invoquer les règles communes +de la science et les principes de la dialectique. C'est +à ce point qu'Abélard se proposait de réduire ses +adversaires.</p> + +<p>Maintenant, que la comparaison soit dangereuse, +qu'elle puisse facilement engendrer des idées fausses, +et, suivie jusqu'au bout, entraîner à de monstrueuses +conclusions, je ne le nie pas; saint Bernard a signalé +quelques-unes de ces mauvaises conséquences, +et Abélard ne les a pas toutes évitées. On lui devait +épargner tout réquisitoire injurieux; mais on était +en droit de lui dire: Votre comparaison jette trop +peu de lumière sur la génération du Fils par le Père +pour que vous puissiez raisonnablement y insister, +au risque de la faire accepter par l'esprit comme +une assimilation complète. Si, en effet, vous vous +appesantissez, sur les détails d'une analogie superficielle, +il peut arriver qu'après avoir bien dit que le +sceau d'airain est d'airain, sans que l'airain soit sceau +d'airain, comme le Fils est du Père sans que le Père +soit le Fils, on pousse la comparaison jusqu'à prétendre +que comme le Père est la puissance et la sagesse +quelque puissance, la sagesse est de la puissance, +sans que la puissance soit la sagesse; et en +substituant encore les termes, que le Père n'est pas +la sagesse, ce qui revient à dire que la sagesse manque +au Père. Cette induction serait fausse, et pourrait +être aisément renversée à l'aide d'une distinction; +mais elle se présenterait naturellement, et +c'est à l'aide de ces conséquences qui sont dans les +mots plus que dans la pensée, que saint Bernard a +pu motiver ou colorer ses anathèmes.</p> + +<p>Saint Bernard dit que toute distinction ou comparaison +qui suppose une supériorité d'un terme sur +l'autre, est inapplicable à la Trinité, comme contraire +à l'égalité des personnes. Abélard avait dit: «Chaque +personne est sans principe, parce que chacune +est éternelle et le principe de toutes les autres +choses. L'une ne peut être sans l'autre, mais aucune +n'est antérieure ou supérieure sous aucun +rapport à l'autre. Cause, principe, matière, rien +«de tout cela ne peut être dit proprement de la relation +d'une personne à une autre<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340"><sup>340</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote340" name="footnote340"></a><b>Note 340:</b><a href="#footnotetag340"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. II, p. 1069, et <i>Theol. +Chr.</i>, t. IV, p. 1320-1324.</blockquote> + +<p>Saint Bernard dit que le Père est sagesse et le Fils +puissance. Abélard avait dit: «Chacune des personnes, +étant de même substance, est de même +puissance; le Père autant que le Saint-Esprit. La +Trinité entière est sagesse, le Père autant que le +Fils. La Trinité entière est charité. Dieu ne peut +jamais être sans sagesse<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341"><sup>341</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote341" name="footnote341"></a><b>Note 341:</b><a href="#footnotetag341"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. I, p. 698, t. II, p. 1083.</blockquote> + +<p>Saint Bernard dit que les noms qui sont donnés +aux personnes, leur sont donnés, non par rapport à +elles-mêmes, mais à chacune par rapport à l'autre +ou aux deux autres. Abélard avait dit: «Dieu le +Père, Dieu le Fils ou Dieu le Saint-Esprit, se disent +en quelque sorte non pas substantiellement, +mais relativement, chacun des prédicats relatifs +désignant en disjonction le Père, le Fils ou le +Saint-Esprit, quoiqu'en construction (c'est-à -dire +tous réunis en Dieu), ils n'aient plus d'objet auquel +ils soient relatifs<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342"><sup>342</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote342" name="footnote342"></a><b>Note 342:</b><a href="#footnotetag342"> (retour) </a> <i>Theol.</i>, t. III, p. 1286.</blockquote> + +<p>Saint Bernard dit que suivant Abélard la puissance +entière a été accordée au Père, et que le Fils n'a obtenu +qu'une demi-puissance. Abélard avait dit: +«Nous ne disons pas le Fils ou le Saint-Esprit moins +tout-puissants que le Père.... La puissance des +trois personnes est la même<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343"><sup>343</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote343" name="footnote343"></a><b>Note 343:</b><a href="#footnotetag343"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. I, p. 989 et 991.</blockquote> + +<p>Saint Bernard dit que la foi catholique a levé +toutes les difficultés par la distinction d'<i>alius</i> et +d'<i>aliud</i>, ou qu'elle a, grâce à ce qu'on pourrait +appeler la différence adjective et la différence substantive, +concilié l'unité de la substance et la diversité +des personnes. Abélard avait dit: «Le Père +n'est pas autre chose (<i>aliud</i>) que le Fils ou le Saint-Esprit.... +Il n'est pas, dis-je, autre chose en nature, +mais il est autre (<i>alius</i>) en personne.... +Celui-ci n'est pas <i>celui qui</i> est celui-là , mais il est +<i>ce qu'</i>est celui-là .... On ne peut dire qu'une quelconque +des trois personnes qui sont en Dieu, soit +autre chose qu'une autre, leur unique substance +étant absolument singulière, et ne comportant +aucune diversité de formes, ou de parties<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344"><sup>344</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote344" name="footnote344"></a><b>Note 344:</b><a href="#footnotetag344"> (retour) </a> <i>Introd</i>., t. I. p. 982 et 983. <i>Theol</i>., +t. III, p. 1201 et 1203, et t. IV, p. 1301 et 1302. Cette +distinction entre le neutre et le masculin est consacrée +en théologie; elle est dans Grégoire de Nazianze (Ep. I, +<i>ad Cledon Orat</i>., LII); dans saint Hilaire (<i>De +Trin</i>., t. II, et t. VII); Saint Augustin (tract. Xxxvi: +<i>In Johan</i>., et dans l'Append. du t. VI, <i>De Fid. Ad +Petr</i>., c. I); dans saint Ambroise: «Et ipsum ipsa quod +ipse; et ipsum ipse quod ipsa; et non ipsum ipsa qui ipse, et +non ipsa ipse quæ ipsa.» (<i>De Dign. cond. hum</i>., c. II.)—Cf. +saint Anselme (<i>Monol</i>., c. XLI); saint Thomas (<i>Summ</i>., +I, qu. XXXI, 2), et Pierre Lombard (<i>Sent</i>., t. I, dist. 8).</blockquote> + +<p>Dans toutes ces distinctions, il en est une qu'on +n'attaque point, et qui nous semblerait, à nous, la +plus grave; et la voici. Comme étant une certaine +puissance, une espèce, un <i>matérié</i>, le Fils a la propriété +d'<i>être par un autre, esse ab alio</i>, tandis que +le Père n'est que par lui-même. Être par un autre +ou d'un autre, <i>esse ab alio ou ex aliquo</i>, est une expression +connue dans la science. Aristote l'a introduite +et définie. Elle s'applique aux choses qui proviennent +d'une autre, qui en sont faites, qui en +font partie, et cette relation a en logique un sens +déterminé<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345"><sup>345</sup></a>. Or, ce sens n'est pas compatible avec +l'attribut essentiel, éminent, de la Divinité. L'Être +nécessaire est nécessairement par lui-même; et à +parler rigoureusement, refuser à une personne divine +la propriété d'être par soi-même, ce serait lui dénier +la Divinité; il y aurait athéisme. Les Pères l'ont +senti, lorsqu'ils hésitent et se contredisent, plutôt +que d'attribuer sans restriction le titre de principe +au Père à l'exclusion du Fils. Saint Augustin, énonçant +cette proposition: «Le Père est le principe de +toute la Divinité,» proposition répétée par Abélard +et presque aussitôt par lui restreinte, risque de se +trouver en contradiction avec le verset sacré: «Dans +le principe était le Verbe» (Jean, I, 1). Il y a sur +ce point un <i>sic et non</i> perpétuel dans les théologiens, +et le nôtre a bien fait d'écarter, autant que possible, +des personnes divines les qualifications de principe, +cause, source, origine, qui ne font qu'ajouter des +contradictions à des mystères<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346"><sup>346</sup></a>. Je crains bien les +mêmes dangers pour cette distinction entre <i>être</i> et +<i>n'être pas par soi-même</i>, et j'aimerais mieux les +termes mystiques de l'Évangile que ces abstractions +qui soulèvent des nuages au lieu d'apporter +la lumière. Saint Bernard ne s'en préoccupe +guère; la distinction ne l'arrête que parce qu'Abélard +en conclut que Dieu le Père, qui a l'existence +par lui-même, doit avoir la puissance à pareil titre, +et en effet il doit avoir les modes de l'existence +comme il a l'existence même. Mais tout cela est +secondaire, à mes yeux, auprès de cette assertion que +le Père a seul la propriété d'être par lui-même. Ce +n'est pas moins que l'assertion qu'il a seul la propriété +d'être Dieu. Ni Abélard, ni saint Bernard, ne +sont les seuls ou les premiers qui aient parlé ainsi; +et il faut convenir que dès que vous accordez la +paternité, la génération, la procession, vous reconnaissez +implicitement qu'il est possible d'être +Dieu et ne pas être rigoureusement par soi-même<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347"><sup>347</sup></a>. +Mais la différence de l'implicite à l'explicite n'est +pas frivole, quand il s'agit des mystères: c'est souvent +la différence de l'inexplicable à l'absurde, de +l'énigme au non-sens. Je puis confesser que Dieu +est père ou fils, pourvu que j'ajoute aussitôt que je +ne sais pas comment il est père ou fils, que ces mots +ont ici, sans aucun doute, un sens surnaturel et inconnu; +mais je ne puis, sans que ma raison frémisse, affirmer +que l'existence par soi-même ne soit +pas une condition absolue de la Divinité.—Laissons +cela<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348"><sup>348</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote345" name="footnote345"></a><b>Note 345:</b><a href="#footnotetag345"> (retour) </a> Τό Îκτίνος είναι. <i>Met.</i>., V, +xxiv.—Saint Augustin met une différence entre <i>esse ex +ipso</i> ou <i>esse de ipso</i>. «Quod enim de ipso est +potest dici ex ipso, non autem, etc.» Ce qui est <i>ex ipso</i> +est créé par lui, ce qui est <i>de ipso</i> est de sa substance. +Mais cette distinction n'éclaircit ni ne justifie l'application +à la Divinité de l'expression <i>esse ab alto</i> ou <i>ex +alto</i> (<i>De Nat. Bon. Cont. Manich</i>., c. XXVIX).</blockquote> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote346" name="footnote346"></a><b>Note 346:</b><a href="#footnotetag346"> (retour) </a> <i>Introd</i>., t. I, p. 984.—<i>Theol. Chr</i>., l. +IV, p. 1320.—<i>Sic et Non</i>, +XIV, p. 42.—P. Lomb., <i>Sent</i>., t. I, dist. XXIX.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote347" name="footnote347"></a><b>Note 347:</b><a href="#footnotetag347"> (retour) </a> <i>Ex Deo processi</i>, dit le Christ; car c'est ainsi qu'on traduit ces mots +Εκ τοϋ Θεοϋ Îξηλθον, qui au lieu où ils sont placés, +semblent vouloir dire seulement: «Je suis venu de la part de +Dieu» (Jean, viii, 42). Mais il y a un passage plus fort: «Le +Fils ne peut rien faire par lui-même» (<i>Id</i>., v. 19). C'est +de là qu'on induit en général qu'il peut y avoir procession au +sein de l'être divin, c'est-à -dire une différence d'origine +entre les personnes (S. Thom., <i>Sum</i>., I, qu. xxvii, er. 1). +Saint Augustin dit que le Père est le principe de toute la Divinité +(<i>De Trin</i>., IV, xx). M. Hampden a vu dans saint Hilaire que +le Fils est <i>unus ab uno, scilicet ab ingenito genitus</i> +(<i>De Trin</i>., IV). Ainsi il est <i>ab alio</i>; et saint +Thomas qui veut que le Fils soit aussi principe, dit qu'il est +un principe venant d'un principe, tandis que le Père est un +principe sans principe. «Principium a principio, quod est +filius; principium non de principio, quod est Pater.... Per hoc +quod non est ab alio.... Pater est a nullo.... Intelligatur nomine +ingeniti quod omnino non sit ab alio.... Divinæ essentiæ de qua +potest dici quod in Filio vel in Spiritu Sancto est ab alio, +scilicet a Patre» (<i>Summ</i>., I, qu. xxxiii, a. 1 et 4). +L'erreur à laquelle me paraissent conduire ces expressions +S'appelle en théologie le <i>subordinationisme</i> (Frerichs, +<i>Comment. de Ab. doct</i>., p. 10).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote348" name="footnote348"></a><b>Note 348:</b><a href="#footnotetag348"> (retour) </a> Je crois que, pour atténuer un peu cette difficulté, +il est plus sage de substituer à cette expression <i>esse ab +alio</i>, cette autre expression <i>procedere ab alio</i>, dont +se sert plus volontiers saint Thomas et qui distingue les personnes +de la Trinité en celles qui procèdent et celles de qui les autres +procèdent (<i>Summ</i>., I, qu. xxvii, art. 1). On a même voulu +Pousser les distinctions verbales plus loin, et attribuer au Père +l'expression <i>ex quo</i>, au Fils <i>per quem</i> et au Saint +Esprit <i>in quo</i>, en se fondant sur un verset de saint Paul +(I Cor., viii, 6.—S. Basil., <i>De Spir. Sanct</i>., c. ii). +Mais cette distinction n'est pas admise, on y oppose des passages +Formels, entre autres Rom. xi. 36. C'est un caractère ou propre, +Généralement reconnu au Père, que de n'avoir ni auteur ni principe, +d'être αÏτογενής, άναίτιος, οÏκ Îκ τίνος (Damasc., +<i>De Fid</i>., I, viii); d'être par soi-même ou de n'être pas par +un autre que par soi. «Proprium est Patris,» dit Alcuin, +«quod solus est Pater et quod ab alio non est nisi a se.» +(<i>Qu. De Trin</i>., p. 762); tandis qu'on trouve partout que le +Fils est «ex Patre, ab alio,» et notamment dans saint Augustin, +«de Patre est Filius, non est de se» (<i>Cont. Max</i>., +c. xiv.—Tract. xx <i>In Johan</i>.); dans saint Ambroise: +«Dicitur Deus pater quia ipse est ex quo.... et sapientia.... et +dilectio.... et ex ipso sunt quia non a se» (<i>De Dign. Cond. +hum</i>., c. ii). D'où il suit que le Fils n'est pas αÏτόθεος. +«Pater a nullo habet essentiam nisi a se ipso, Filius habet +essentiam suam a Patre» (Anselm., <i>Monol</i>., +c. xliv). Ce qui ne veut pas dire cependant que l'essence +engendre une autre essence, la consubstantialité y périrait. +P. Lombard et saint Thomas ont bien établi ce point, malgré les +objections de Richard de Saint-Victor. Cependant les protestants +ont été plus loin; Calvin, Bèze ont soutenu qu'il fallait croire +que le Fils a l'essence et la divinité par lui-même. «Si a se +Deus non est,» dit un docteur, «quomodo Deus erit?» Cependant +La doctrine catholique est formelle. «Tout ce qu'ont le Fils +et le Saint-Esprit, ils l'ont du Père, même l'être, +καί αÏτό τό εϊναι» (J. Damasc., <i>De Fid</i>., I, x). +On explique cette doctrine en développant ces mots de saint Jean: +«Comme le Père a la vie en lui-même, il a donné au Fils d'avoir +la vie en lui-même» (v. 26). La génération parfaite et divine a +cette vertu de faire que le Fils soit tout ce qu'est le Père, +excepté d'être le Père (P. Lomb., I. i, dist.v.—Voy. Le +P. Petau, t. II, t. II, c. vi; t. VI, c. x, xi et xii).</blockquote> + +<p>Le point qui paraît le plus toucher saint Bernard, +est l'attribution spéciale de la bonté au Saint-Esprit. +Qui n'en aperçoit la raison? L'Évangile contient +ces paroles mystérieuses et terribles: «Tout péché +et tout blasphème sera remis aux hommes; mais +le blasphème de l'Esprit ne sera pas remis aux +hommes. Et quiconque aura parlé contre le Fils +de l'homme, il lui sera remis; mais s'il a parlé +contre le Saint-Esprit, il ne lui sera remis ni +dans ce siècle ni dans le siècle à venir» (Math, xii, +31, 32). Or, Othon de Frisingen a raison, saint +Bernard est crédule et tremble pieusement dès qu'il +croit entrevoir l'impiété. Abélard a dit que le Saint-Esprit +était éminemment l'amour ou la charité divine: +soudain le voilà convaincu d'avoir dépouillé +le Saint-Esprit de puissance et de sagesse; il a +commis le péché irrémissible, il a prononcé le blasphème +inexpiable. Quant à nous, nous ne rappellerons +pas que, fondée ou non, cette attribution de +la sagesse et de l'amour est pour ainsi dire traditionnelle +dans l'Église<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349"><sup>349</sup></a>. Nous ferons seulement une +citation: «Si nous voulons rechercher plus expressément +ce que signifie la personne en Dieu, elle +équivaut à dire que Dieu est ou le Père, savoir +la divine puissance engendrant, ou le Fils, savoir +la sagesse divine engendrée (<i>sumta</i>) ou le Saint-Esprit, +savoir le <i>processus</i> de la bonté divine<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350"><sup>350</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote349" name="footnote349"></a><b>Note 349:</b><a href="#footnotetag349"> (retour) </a> Voyez entre mille autorités saint Aug., +<i>De Trin</i>., VI, v, XV, xvii.—<i>De +Civ. Dei</i>, XI, xxiv. Saint Anselme dans le <i>Monologium</i> +dit que le Père est l'esprit suprême (<i>summum spiritus</i>); +le Fils, l'intelligence et la sagesse, la science, la +connaissance, la vérité de la substance paternelle; le Saint-Esprit +enfin, l'amour de l'esprit suprême (c. XLIV, XLVI, XLVII et XLIX).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote350" name="footnote350"></a><b>Note 350:</b><a href="#footnotetag350"> (retour) </a> <i>Theol. Chr</i>., t. III, p. 1280.</blockquote> + +<p>Une seule question aurait dû être posée, et Abélard +eût été embarrassé d'y répondre. Si la Trinité est +toute-puissante, sage, bonne, à quel titre et comment +la puissance appartient-elle au Père, la sagesse +au Fils, la bonté au Saint-Esprit, ou plutôt comment +et dans quelle mesure ces attributs sont-ils séparés +ou distingués des autres attributs divins, tous également +et semblablement communs à la substance +divine et par elle aux trois personnes, et comment +sont-ils distingués de manière à devenir éminents +chacun dans une d'elles? En d'autres termes encore, +quelle différence assignez-vous entre la manière +dont appartiennent les attributs communs ou substantiels, +et celle dont appartiennent les attributs +spéciaux ou personnels, les premiers appartenant à +la substance et étant communs aux personnes, les +seconds appartenant chacun à une des personnes et +étant communs à la substance? Certainement, il y a +là une difficulté, et qui n'est pas seulement insoluble, +l'insoluble est partout ici; mais je crois qu'elle porte +sur une distinction inexprimable.</p> + + + + +<p><b>VI.</b></p> + + +<p>Laissons ce que saint Bernard dit en passant de la +théorie platonicienne de l'âme du monde assimilée à +la foi dans le Saint-Esprit; négligeons cette phrase +vive et dédaigneuse: «Lorsque Abélard se met en +sueur pour voir comment il fera Platon chrétien, +il se prouve payen.» Venons à cette censure générale:</p> + +<blockquote><p> +«Il n'est pas étonnant qu'un homme qui ne s'inquiète pas de ce +qu'il dit, en se jetant sur les secrets de la foi, envahisse et disperse +avec si peu de respect les trésors cachés de la piété, puisque sur le +fond de la piété même il ne pense ni en homme pieux, ni en fidèle. +Enfin, dès l'entrée de sa <i>Théologie</i>, ou plutôt de sa <i>Stultilogie</i>, il définit +la foi une <i>estimation</i>, comme s'il était loisible à chacun de penser et +de dire en matière de foi ce qu'il lui plaît, ou que les sacrements de +notre foi demeurassent suspendus à des opinions vagues et variables, +au lieu d'être appuyés sur la vérité certaine! Est-ce que, si la foi est +flottante, notre espérance, n'est pas vaine? C'étaient donc des sots +que nos martyrs, soutenant de si rudes épreuves pour des choses +incertaines, et ne balançant pas, pour une récompense douteuse, +à courir au-devant d'un long exil par une fin douloureuse? Mais +loin de nous la pensée que dans notre foi et notre espérance il y +ait rien, comme il l'imagine, qui oscille sur une douteuse estimation, +et que tout n'en soit pas fondé sur la vérité certaine et solide, +divinement prouvé par les oracles et les miracles, établi et consacré +par l'enfantement de la vierge, par le sang de la rédemption, par la +gloire de la résurrection. Ces <i>témoignages sont devenus trop dignes de +foi</i> (Ps. xcii, 7). S'il en est autrement, l'Esprit lui-même enfin rend +témoignage à notre esprit que nous sommes fils de Dieu. Comment +donc peut-on oser appeler la foi une <i>estimation</i>, à moins de n'avoir +pas encore reçu ce même esprit, ou bien d'ignorer l'Évangile, ou de +le regarder comme une fable? <i>Je sais à quoi j'ai cru et je suis certain</i>, +s'écrie l'apôtre (II Tim., i, 42), et toi, tu me souffles tout bas: «La +foi est une estimation.» Dans ton verbiage, tu fais ambigu ce qui est +d'une certitude sans égale; mais Augustin parle autrement: <i>La foi</i>, +dit-il, <i>n'est pas dans le coeur où elle réside et pour celui qui la possède +comme une conjecture ou une opinion, elle est une certaine science au +cri de la conscience</i>. Loin donc, bien loin de nous de réduire ainsi la +foi chrétienne. C'est pour les Académiciens que sont ces <i>estimations</i>, +gens dont le fait est de douter de tout, de ne savoir rien; pour moi, +je marche confiant dans la sentence du maître des nations, et je sais +que je ne serai point confondu. Elle me plaît, je l'avoue, sa définition +de la foi, quoique cet homme dirige contre elle une accusation détournée: +«<i>La foi</i>, dit-il, <i>est la substance des choses qu'il faut espérer, +l'argument des choses non apparentes</i> (Héb., xi, 1). La substance +des choses qu'il faut espérer, non la fantaisie de conjectures énormes; +tu l'entends, <i>la substance!</i> Il ne t'est pas permis dans la foi de +penser ou de disputer à ton gré, ni de vaguer çà et là dans le vide +des opinions, dans les détours de l'erreur. Par le mot de substance, +quelque chose de certain et de fixe t'est d'avance imposé; tu es enfermé +dans des bornes certaines, tu es emprisonné dans des limites +certaines; car la foi n'est pas une estimation, mais une certitude<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351"><sup>351</sup></a>.» +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote351" name="footnote351"></a><b>Note 351:</b><a href="#footnotetag351"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i> Bern., ep. xi, p. 283, 284.</blockquote> + +<p>Il semble ici que saint Bernard ait rencontré juste, +et une grande autorité lui vient en aide, c'est Gerson<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352"><sup>352</sup></a>. +Voilà bien, ce semble, le point de la discussion +entre le philosophe et le fidèle. Dans cette diversité +de définition de la foi éclate la différence entre celui +qui veut par la raison arriver à croire, et celui qui +commence par croire et qui raisonne après. Cependant, +si l'on consulte le texte, la critique est hasardée. +On se rappelle le début de l'Introduction. A +côté de la foi, l'auteur place l'espérance, et afin +d'expliquer pourquoi il confond l'espérance dans la +foi, il généralise la foi qui, comme l'espérance, +est une estimation ou un jugement de l'esprit sur +les choses qu'on ne voit pas. Cette définition de la +foi est donc générale, et non spéciale, c'est celle de +la foi abstraite, et non de la foi chrétienne; c'est un +souvenir d'Aristote qui unit la croyance ou la foi à +l'opinion ou estimation. Mais dès qu'il s'agit de la +foi, «en tant qu'elle intéresse l'ensemble du salut de +l'homme, objet de son ouvrage,» Abélard revient +à la définition de saint Paul. «Parlons d'abord de la +foi, dit-il; qui vient avant le reste (la charité et +les sacrements), comme étant le fondement de tous +les biens. Que peut-on en effet espérer et que +peut-on aimer de ce qu'on espère, si l'on ne croit +auparavant, tandis qu'on peut croire sans l'espérance +et sans l'amour? De la foi, en effet, naît l'espérance; +ainsi, ce que nous croyons le bien, nous +avons la confiance de l'obtenir par la miséricorde +de Dieu. D'où l'apôtre: «<i>La foi est la substance des +choses qu'il faut espérer et l'argument des choses qui +n'apparaissent pas</i>.» La substance des choses qu'il +faut espérer, c'est-à -dire le fondement et l'origine +des espérances auxquelles nous sommes conduits, +en croyant d'abord que les choses sont, afin de les +espérer ensuite; <i>l'argument des choses qui n'apparaissent +pas</i>, cela veut dire la preuve qu'il y a des +choses non apparentes. Comme en effet personne +ne doute que la foi n'existe, il faut accorder qu'il +y a des choses non apparentes. Car la foi, ainsi +qu'il a été remarqué, ne se dit avec entière propriété +que de ce qui n'apparaît pas.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote352" name="footnote352"></a><b>Note 352:</b><a href="#footnotetag352"> (retour) </a> «Fides dicitur habitus firmus, ad differentiam +opinionis vel suspicionis incertae, sicut ponebat Petrus +Abaelardus per B. Bernardum in hoc redargutus (<i>Serm. Ad +commiss, Fidei</i>, t. II, p. 334; Gerson. <i>Op. omn.</i>, +vol. in fol. Antw. 1706).</blockquote> + +<p>Si la foi est ainsi la preuve de l'invisible, il est +des objets de la foi qui n'importent pas au salut. +Quel péril courons-nous à croire que Dieu fera demain +ou ne fera pas tomber la pluie? «A celui qui +vous parle de la foi pour votre édification, il suffit +de traiter et d'enseigner les choses qui, si elles +ne sont crues, produisent la damnation. Ce sont +celles qui appartiennent à la foi catholique. La foi +catholique, c'est-à -dire universelle, est celle qui +est tellement nécessaire à tous, que quiconque en +est dénué ne peut être sauvé<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353"><sup>353</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote353" name="footnote353"></a><b>Note 353:</b><a href="#footnotetag353"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, t. I, p. 979, 981, 982. +Voyez aussi notre c. II p. 188, et dans le t. I, le c. VII, p. 490.</blockquote> + +<p>Y a-t-il en tout cela prétexte à l'indignation de +saint Bernard<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354"><sup>354</sup></a>? Nous croyons parfaitement innocente +la définition qu'il incrimine, et cependant +nous avouerons que le rationalisme tend toujours à +faire de la foi une opinion, ou, si l'on veut, une +<i>estimation</i>. Sans doute on ne saurait proscrire la foi +formée par le travail de l'intelligence, elle peut être +aussi pure et aussi solide que toute autre, et obtenir +par suite tous les dons célestes promis à la foi. +Lorsqu'on enseigne la religion, il est même impossible +de ne point admettre certains antécédents logiques +qui servent de base à la foi, et de ne point +convenir que celle-ci suppose la croyance à certaines +vérités préalables, ce qui donne à la foi les apparences +d'une déduction. Mais souvent en fait la foi +précède tout raisonnement dont on ait conscience +ou souvenir, et comme elle est religieusement un +devoir, même une vertu, elle a souvent, ainsi que +toutes les autres vertus, le don de se rencontrer dans +l'âme et d'y dominer, sans commencement et sans +motifs connus, en vertu d'une adhésion implicite +et involontaire. La foi ainsi conçue est en général +plus estimée par la religion, elle lui paraît mieux +assurée; n'étant pas la création laborieuse de la raison, +elle semble inspirée, et son origine la sanctifie. +Aussi a-t-elle en elle-même plus de mérite, le mérite +qui ne vient pas de nous étant le seul véritable, +et les plus récents apologistes du christianisme se +sont attachés à établir que les vérités, regardées +jusqu'ici comme un préliminaire que la raison démontre +pour que la foi prenne naissance, sont elles-mêmes +connues par la foi avant de l'être par la raison. +C'est cette foi d'obéissance qui a été louée dans +Abraham. À toutes les époques, cette foi a été distinguée +de la foi acquise et raisonnée, et préférée a +celle-ci par les hommes pratiques qui unissaient à +une piété vive l'esprit d'autorité. Cependant l'obéissance +raisonnable de saint Paul reste permise, et +c'est celle qu'Abélard enseigne, car c'est la seule +qui puisse être enseignée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote354" name="footnote354"></a><b>Note 354:</b><a href="#footnotetag354"> (retour) </a> Lui-même avait dit: «Deus... tribus voluti +viis est vestigandus, opinione, fide, intellectu. Fides est +votuntaria quaedam et certa prolibatio necdum propalatae +veritatis; intellectus est rei cujusdam invisibilis certa +et manifesta notitia» (<i>De Consider.</i>, V, 3. +Cf. Frerichs, <i>Comment, de Ab. doct.</i>, p. 13).</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE V.</h3> + +<h3>DES PRINCIPES DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.—EXAMEN +PHILOSOPHIQUE.</h3> + + +<p>Considérons maintenant dans son ensemble et +d'un point de vue plus général encore la doctrine +d'Abélard sur la Trinité. La sentence de l'orthodoxie +contemporaine se trouve développée dans la lettre +de saint Bernard. Essayons de juger ce jugement.</p> + +<p>Il a été reproduit, mais avec plus de modération +dans les termes, par des écrivains modernes. Ainsi +D. Clément regarde, non comme faux, mais comme +dangereux ce principe que la foi doit être dirigée +par la lumière naturelle, principe qui conduit à +cette autre proposition: «On ne croit point parce +que Dieu a dit, mais parce qu'on est convaincu +qu'il en est ainsi, on admet<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355"><sup>355</sup></a>.» «Voilà ,» dit le +critique, «un principe qui doit mener loin.» Il +trouve <i>naturelles</i> les conséquences que saint Bernard +infère de la définition de la foi donnée par Abélard. +«Cependant loin de les avoir constamment admises, +on voit que l'auteur les a quelquefois combattues, +même avec succès; mais ce qu'il ne pouvait désavouer +en aucun cas sans saper par le pied sa nouvelle +méthode, c'est que la foi n'est pas absolument +au-dessus de la raison.» Enfin les explications +et les comparaisons qu'il donne touchant la Trinité +laissent percer tantôt le sabellianisme, tantôt l'arianisme. +«Nous aimons à nous persuader, et ce n'est +pas au reste sans preuves, qu'il est exempt dans +le fond de l'une et de l'autre de ces erreurs.» Mais +il n'en a pas moins <i>brouillé réellement toutes les notions +théologiques sur la Trinité</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote355" name="footnote355"></a><b>Note 355:</b><a href="#footnotetag355"> (retour) </a> Art. <i>Abélard</i> dans <i>l'Hist litt</i> +t. XII, p. 138.—<i>Introd</i>., t. II, p. 1060.</blockquote> + +<p>On le voit, le reproche d'hérésie n'est plus proféré, +il est même formellement écarté<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356"><sup>356</sup></a>; plus de ces +mots d'<i>impiété</i>, de <i>blasphème</i>, de <i>paganisme</i>, et de +là cette conséquence qu'on n'était en droit à Sens, +comme à Soissons, que de signaler les erreurs du +livre et non de condamner personnellement un docteur +qui n'a pas un seul moment cessé de protester +de sa soumission à l'Église et au saint-siége.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote356" name="footnote356"></a><b>Note 356:</b><a href="#footnotetag356"> (retour) </a> C'est maintenant une chose généralement accordée. +J'en ai cité plusieurs preuves (Voy. t. I, p. 218). Il serait trop +long de rappeler tous les ouvrages où les opinions théologiques +d'Abélard sont appréciées (Voy. t. I, p. xxii).</blockquote> + +<p>A ces critiques ainsi réduites, M. Cousin, fortifiant +de son autorité celle d'Othon de Frisingen, +ajoute une observation qui pénètre plus avant. Il +pense qu'Abélard, en introduisant le rationalisme +dans la théologie, y a introduit aussi le nominalisme, +chose grave, surtout quand il s'agit de la +question de la Trinité. Quelques réflexions seront +ici nécessaires.</p> + +<p>On l'a déjà vu, il y a deux manières de traiter la +théologie, c'est-à -dire d'enseigner la religion, celle +du rationalisme et celle que les Allemands appellent +du super-naturalisme. Toujours la première +court le risque d'incliner à l'hétérodoxie, à l'hérésie, +et de passer insensiblement du rationalisme théologique +au rationalisme philosophique. La seconde +offre une tendance constante au mysticisme ou +penche vers une abnégation de tout raisonnement, +vers une <i>misologie</i>, comme on dit encore en Allemagne, +vers une aversion de toute science qui peut +transformer l'humilité d'esprit en crédulité superstitieuse. +Ce n'est pas que la foi manque absolument +dans le rationalisme, ni que le super-naturalisme +(employons ce mot faute d'un meilleur) ne laisse +absolument aucun rôle à la raison. Le rationalisme +peut être orthodoxe, honorer du moins et prescrire +la foi; même dans le rationalisme purement philosophique +il y a encore une place pour quelque chose +qui peut s'appeler la foi, c'est-à -dire pour un assentiment +non raisonné à des vérités indémontrées et +indémontrables, pour une croyance implicite et +nécessaire à des choses invisibles, <i>argumentum non +apparentium</i>. Aucune philosophie n'est sans mystères +ou sans faits inexplicables, insensibles et certains; +aucune philosophie n'est sans foi. Cela est +encore plus vrai du rationalisme religieux; il a pour +objet de conduire à la foi par la raison ceux à qui +la foi manque, ou plus souvent, là où il rencontre la +foi, de l'éclairer, de la motiver, de la corroborer +par la raison. Qu'est-ce donc en général que le rationalisme +chrétien? Une conciliation de la foi et de la +raison, un éclectisme.</p> + +<p>De même, dans la doctrine de ceux qui ramènent +tout à la foi, prenant à la lettre et dans un sens +absolu les anathèmes contre la philosophie, on ne +peut soutenir que la raison n'ait rien à faire. Soit +qu'on cherche à exciter la foi uniquement par des +récits ou des menaces, comme de certains missionnaires, +soit qu'on en appelle au sentiment religieux, +à ce besoin d'amour et de prière qui, dit-on, est +déjà la grâce, et qui, fidèlement écouté, doit attirer +la grâce définitive de la foi, soit surtout qu'on invoque +le principe de l'autorité contre l'anarchie des +opinions individuelles et les écarts du libre examen, +on recourt implicitement à la raison humaine. Il y +a un syllogisme jusque dans le choix mystique de +l'âme préférant la vision à la conception et l'enthousiasme +à la certitude. «C'est, dit avec profondeur +saint Clément d'Alexandrie, une sage parole que +celle-ci: Il faut de la philosophie même pour décider +qu'il ne faut pas de philosophie<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357"><sup>357</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote357" name="footnote357"></a><b>Note 357:</b><a href="#footnotetag357"> (retour) </a> Clem. Alex. <i>Stromat.</i> VI, in His.</blockquote> + +<p>Mais malgré ce qu'il y a de commun entre les +deux méthodes théologiques, et ce qu'il y a de commun, +c'est l'intelligence à laquelle toutes deux s'adressent, +et que ni l'une ni l'autre ne peut scinder ni +travestir; ce qu'il y a de commun à toute religion +comme à toute philosophie, c'est l'humanité; il faut +reconnaître que les deux méthodes diffèrent par +leurs caractères et par leur tendance.</p> + +<p>La première, quoiqu'elle soit celle de presque tous +les hérétiques, et nécessairement celle de tous les +philosophes, et des plus incrédules, n'a jamais en +elle-même été formellement condamnée par l'Église, +qui ne pouvait répudier quelques-uns de ses docteurs +les plus illustres. Les deux méthodes, employées +concurremment dans tous les âges du christianisme, +ont l'une sur l'autre prévalu tour à tour, +suivant les temps et les questions. Dans le berceau +même de la foi, on les trouve alternativement s'embrassant +et luttant ensemble. Il est impossible de ne +pas reconnaître dans saint Jean un caractère philosophique +qui manque à saint Luc; et malgré ses invectives +contre les philosophes, saint Paul porte +dans l'exposition du dogme des formes de discussion, +un esprit libre et raisonneur qui paraissent +étrangers au génie positif et formaliste de saint +Pierre. «Il <i>discutait dialectiquement</i>, dit l'Écriture, +les choses du royaume de Dieu<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358"><sup>358</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote358" name="footnote358"></a><b>Note 358:</b><a href="#footnotetag358"> (retour) </a> ΔιελÎγετο. Act. xvii, 2. +ΔιελÎγόμενος καί πειθοιν τά πεÏί τής βασιλείας +Ï„Î¿Ï Î¸Î¹Î¿Ï. XIX, 8.</blockquote> + +<p>Depuis les apôtres jusqu'aux Pères, depuis les +Pères jusqu'aux docteurs de nos facultés de théologie, +les deux méthodes se sont perpétuées dans +l'Église; et pour avoir choisi entre elles, Abélard +n'est point sorti du saint bercail. Il a fait d'ailleurs +ce choix sans intention d'innover sur aucun point du +Symbole. Sa prétention paraît s'être élevée jusque-là +seulement, qu'il a voulu <i>exposer</i>, c'est son expression, +sous une forme un peu nouvelle, la croyance +chrétienne touchant la nature de Dieu, et soit par un +choix dans les doctrines reçues, soit par quelques +explications neuves, construire une déduction méthodique +du dogme de la Trinité et appuyer d'arguments +plus modernes l'adhésion qui lui est due. +Voici dans sa juste mesure la formule générale de ce +rationalisme dogmatique: «Il ne faut pas toujours +demander, dit Leibnitz, des <i>notions adéquates</i>, et +qui n'enveloppent rien qui ne soit expliqué.... +Nous convenons que les mystères reçoivent une +explication, mais cette explication est imparfaite. +Il suffit que nous ayons <i>quelque intelligence analogique</i> +d'un mystère, tel que la Trinité et que l'incarnation, +afin qu'en les recevant nous ne prononcions +pas des paroles entièrement destituées de sens: +mais il n'est point nécessaire que l'explication aille +aussi loin qu'il serait à souhaiter, c'est-à -dire +qu'elle aille jusqu'à la compréhension et au comment<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359"><sup>359</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote359" name="footnote359"></a><b>Note 359:</b><a href="#footnotetag359"> (retour) </a> <i>Théodicée</i> disc. prél. sec. 54.</blockquote> + +<p>Mais l'exécution a-t-elle parfaitement répondu à +l'intention? J'ai ailleurs décrit comme je me le représente, +l'état religieux de l'âme d'Abélard. Le jugement +de l'esprit d'un siècle par l'esprit d'un autre +n'est pas aujourd'hui chose fort malaisée. Notre époque +a trop d'impartialité pour manquer de sagacité. +Mais quand il faut appliquer ce jugement général à +un individu, pénétrer au fond d'une âme à travers +les âges, entrevoir comment s'y associaient ou s'y +combattaient l'esprit du temps auquel elle n'échappait +pas, et cet esprit de tous les temps auquel participent +tous les philosophes; comment s'y mêlaient, +sans y disparaître, les habitudes religieuses, les +habitudes logiques, l'érudition sacrée, l'érudition +profane, le caractère ecclésiastique, le talent dialectique, +le respect volontaire pour la tradition, le penchant +involontaire pour la controverse, le goût de la +subtilité, le désir de l'originalité, l'amour de la +gloire enfin; alors la tâche devient bien difficile, et +les conjectures les plus plausibles peuvent n'être que +des mensonges historiques. Sans contester que les +doutes, inséparables peut-être de toute grande vocation +philosophique, aient pu de temps à autre +traverser l'esprit du chanoine de Paris, moine de +Saint-Denis, abbé de Saint Gildas, fondateur du Paraclet, +que condamna l'Église, nous dirons que ces +doutes ne transpirent point dans sa théologie. C'est +l'oeuvre d'un fidèle; mais elle contient plus d'un +germe d'infidélité. Le rationalisme n'a point fait impunément +irruption dans le dogme, et l'on reconnaît +soit dans l'esprit général, soit dans les opinions +particulières, plusieurs de ces idées précoces d'où +l'esprit des siècles a fait sortir quelques-unes des +vérités et des erreurs les plus grandes de la philosophie +moderne.</p> + +<p>La clef de la doctrine est dans le <i>Sic et Non</i>. Que le +simple travail de rassembler tant de citations et +d'autorités contradictoires, ait exercé une passagère +influence sur l'esprit de l'auteur, et l'ait pu jeter +dans quelques incertitudes, je ne le nie pas. Cependant, +il n'a point entendu conclure au doute universel. +Il ne voyait dans ces archives du pour et du +contre qu'autant d'occasions d'<i>expliquer</i> des contradictions +apparentes, et ce travail a contribué surtout +à développer cette subtilité qu'on admire. Dans ses +autres ouvrages, il a pu risquer des opinions qui ont +ébranlé certaines croyances, enfanté de certains +doutes; jamais il ne s'est donné pour sceptique. Seulement, +on l'y voit sur chaque question chercher et +discuter les autorités, ordinairement les mêmes qu'il +a recueillies dans le <i>Sic et Non</i>; il y reprend celles +qui sont favorables à sa thèse, et parfois aussi celles +qui sont contraires; il les commente, les développe, +et s'efforce d'en donner le vrai sens, non dans un +esprit d'incertitude, mais de conciliation. En fait, +qu'est-ce que l'examen d'une question? ne part-il +pas toujours d'un <i>sic et non</i>? ne porte-t-il pas toujours +sur une contradiction entre certaines idées qui +sont dans l'esprit ou dans les livres, et qu'il faut +ramener à l'unité, soit en montrant qu'elles concordent +en dernière analyse, soit en faisant évanouir +celles qui ne concordent pas? L'ouvrage d'Abélard +nous représente la forme que, dans un temps de citations +et d'autorités, la position de toutes questions +devait prendre naturellement.</p> + +<p>Mais cette habitude de poser le oui et le non devait +donner à sa manière d'enseigner la théologie, un caractère +expressément dialectique, et lui ôter cette +forme dogmatique, qui semble exclure le doute en +taisant l'objection, et inculquer la vérité par ordre. +Abélard ne prêche pas, il discute. La polémique +avait été l'exercice de toute sa vie; il avait pris pour +maxime ces mots qu'il attribue à saint Augustin: +<i>Quarite disputando</i><a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360"><sup>360</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote360" name="footnote360"></a><b>Note 360:</b><a href="#footnotetag360"> (retour) </a> Je n'ai pu trouver dans saint Augustin ces mots +qu'Abélard dit extraits du <i>De Anima</i> (<i>Sic et Non</i>, +I, p. 21), et ailleurs du traité (lisez <i>sermon</i>) +<i>de Misericordia</i> (<i>Introd.</i>, II, p. 1056).</blockquote> + +<p>Dans cette pratique de discussion, dans cet art +de considérer le pour et le contre et de chercher +en quoi l'un et l'autre étaient vrais ou soutenables, +puisque l'un et l'autre avaient leurs autorités, il a +puisé le goût et le talent d'allier les contraires, +sans toujours bien s'assurer des conditions de l'alliance. +Ainsi on le voit plaider la cause de la philosophie +et lui faire son procès avec une égale +vivacité; marquer trop fortement la distinction des +personnes dans la Trinité, et par un retour un peu +brusque, rétablir sans restriction l'unité de l'essence +et la communauté des attributs; braver en un mot +les contradictions et les résoudre ou les affirmer +tour à tour.</p> + +<p>C'est là , je l'avoue, ce qui, plus que l'esprit du +nominalisme, me paraît avoir attaché quelques dangereuses +conséquences à sa méthode théologique, +non que plus d'un passage n'offre des traces de +nominalisme, mais d'autres passages s'en écartent. +Et en effet, le principe fondamental de cette doctrine +est, nous le reconnaissons avec M. Cousin, +que rien n'existe qui ne soit individuel. Nous concevons +donc que de ce principe on conclue (la distinction +étant bien fugitive, si elle est possible, +entre la personne et l'individu) que les trois personnes +divines en pleine possession de l'existence +sont toutes trois des réalités, des unités, et que +l'identité de substance qu'on leur impose est une +chimère. Telle paraît avoir été l'erreur de Roscelin: +il a sacrifié la réalité de l'unité de Dieu à la réalité +de l'unité de chaque personne. Ce sont trois choses, +disait-il, et si l'usage le permettait, on devrait dire +trois dieux<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361"><sup>361</sup></a>. C'est le trithéisme ou l'hérésie de Philopon +et des damianistes. Or, c'est l'erreur contraire +dont Abélard est maintenant accusé; il aurait, dit-on, +ramené les distinctions réelles à des points de vue +divers du même être, à des conceptions diverses de +notre esprit, rendant ainsi l'existence des personnes +purement nominale pour sauver l'unité réelle de la +substance divine. Or, si cette erreur est la sienne, +est-elle imputable au nominalisme? A la bonne heure +pour l'erreur inverse, pour celle de Roscelin; les +individus seuls sont réels, donc les personnes ne +sont rien, ou seules elles sont réelles; voilà qui est +simple et logique. Mais Abélard n'a pas dit cela, on +lui prête d'avoir dit le contraire. Pour dire le contraire, +il faudrait, à la vérité, qu'il eût démenti le +principe même du nominalisme, en disant: «Il n'y +a de réel que ce qui n'est pas individuel; comme les +personnes sont individuelles, elles ne sont rien. La +Divinité, qui n'est exclusivement aucune personne, +la Divinité seule est réelle.» Mais alors il n'eût été +rien moins que nominaliste, loin de là , il fût tombé +dans le réalisme extrême, dans celui qui, refusant +la pleine existence à l'individu, annulerait les personnes +de la Trinité, parce qu'elles ne seraient que +des individus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote361" name="footnote361"></a><b>Note 361:</b><a href="#footnotetag361"> (retour) </a> M. Cousin, Introduction, p. cxcviii.—Cf. +S. Anselm. <i>Op.</i>, ep. xxxv et xli, I. II.—Ott. Frising., +<i>de Gest. Frid</i>., I. I, c. xlviii.—D'Achery, +<i>Spicileg</i>., t. III, p. 142.—Buddoeus, <i>Observ. +select</i>., t. I; obs. xv.—Brucker, +<i>Hist. crit. phil</i>., t. III, p. 673.</blockquote> + +<p>Abélard, dans sa doctrine de la Trinité, ne me +paraît avoir été précisément ni réaliste, ni nominaliste; +il s'est efforcé de donner aux choses leur +nom, de les qualifier comme il fallait, sans tenir +compte des conséquences en ontologie dialectique. +Mais je suppose qu'il eût dit expressément que Dieu +est un genre, siérait-il aux réalistes, qui soutiennent +que le genre est réel, d'en conclure qu'il a nié +la réalité de la Divinité? De même, s'il n'a vu dans +les personnes que des propriétés, ceux qui défendent +contre Roscelin l'existence réelle des qualités spécifiques +seraient mal venus à l'accuser de ruiner +l'existence réelle des personnes.</p> + +<p>Un écrivain judicieux a remarqué avec raison que +l'orthodoxie trinitairienne n'est pas nécessairement +engagée dans la controverse sur les universaux<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362"><sup>362</sup></a>. +Que ceux-ci soient ou ne soient pas réels, qu'importe +à l'existence de Dieu ou des personnes divines? Ni +Dieu, ni aucune des personnes n'est donnée comme +étant au nombre des universaux, et la négation des +idées générales ne touche en rien l'être qui ne peut +être ramené à une simple abstraction. Le principe +seul de la réalité exclusive des individus pouvait +bien, par une application tout à fait indépendante de +la fameuse controverse, conduire à trop individualiser +les personnes de la Trinité, et il paraît que c'est +ainsi que Roscelin a compromis le nominalisme dans +l'hérésie et s'est fait blasphémateur, au jugement +de saint Anselme; car il n'est nullement vrai que +son erreur ait été, comme on l'a dit, de réduire la +distinction des personnes à des vues diverses de l'esprit. +Mais l'erreur du trithéisme pouvait être facilement +écartée par la considération de <i>la singularité</i> +de la nature divine, et par cette pensée que le mystère +consistait précisément dans l'union de quelques-uns +des caractères de l'individualité dans chaque +personne avec la communauté et l'identité d'essence. +Après tout, les réalistes ne soutenaient point que +les personnes divines fussent des genres ou des espèces, +et par conséquent les nominalistes n'avaient +sur ce point rien à leur dire. Aussi, lorsque Abélard +marque avec un peu d'exagération la distinction des +personnes, est-ce en vertu de l'idée de propriété, +et non de la théorie des genres et des espèces. Il est +vrai que Neander pense que le reproche de sabellianisme +aurait dû plutôt être dirigé contre lui, c'est-à -dire +qu'il atténuait la distinction des personnes, et +c'est ainsi qu'Othon de Frisingen et les modernes en +ont jugé<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363"><sup>363</sup></a>; mais cette accusation plus spécieuse ne +nous semble pas plus exacte. Répétons d'abord que +l'intention est irréprochable; puis, quant à la doctrine, +elle ne tend pas plus que toute autre à convertir +les personnes divines en abstractions. C'est le +péril commun de toute métaphysique sur ce dogme +difficile, et le nominalisme y ajoute peu de chose; +seulement le lecteur est en général nominaliste, et +quand on veut lui faire séparer à un certain degré +la substance et la personne, il penche à n'accorder à +la personne qu'une existence nominale, et dans sa +pensée, la doctrine d'Abélard devient en ce sens +nominaliste. Mais qu'y faire? Est-ce Abélard qui a +séparé la substance de la personne? C'est l'expression +orthodoxe du dogme de la Trinité; quiconque +prétendra discuter ce dogme sons forme scientifique +courra grand risque de paraître nominaliste, en conduisant +le lecteur par la pente du raisonnement à +conclure contre la réalité de l'un ou de l'autre des +éléments constitutifs du dogme, c'est-à -dire contre +l'unité divine ou contre la distinction des personnes. +Du moment qu'on veut ramener un tel mystère à +une conception rationnelle, la raison involontairement +impose à la nature divine les conditions ordinaires +de l'être, ces conditions qu'elle est habituée +à tenir pour nécessaires, et soudain la foi dans la +Trinité s'altère et périt. La raison a-t-elle tort d'en +agir ainsi? C'est une autre question, je ne la tranche +pas, je ne la discute pas; mais je dis que c'est la +conséquence inévitable de l'application méthodique +du rationalisme à la Trinité. Encore une fois, ce +n'est pas le nominalisme qui fait le danger de la +théologie d'Abélard, c'est la dialectique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote362" name="footnote362"></a><b>Note 362:</b><a href="#footnotetag362"> (retour) </a> M. Bouchitté, <i>Hist. des preuves de l'exist. +de Dieu</i>:—Mém. de l'Académie des Sciences morales et +politiques, t. I, Savants étrangers, p. 463.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote363" name="footnote363"></a><b>Note 363:</b><a href="#footnotetag363"> (retour) </a> Ott. Fris., <i>De Gest. Frid.</i>, I. 1, +c. XLVIII.—Bayle, <i>Dict. crit.</i>, urt. Abél.—Neander, +<i>S. Bernard et son siècle</i>, I. III, p. 240.—<i>Hist. +ill.</i>, t. XII, p. 139.—Cousin, <i>Introd.</i>, p. CXCIX.</blockquote> + +<p>Dans le dogme théologique, en effet (je ne dis +pas le dogme chrétien), il se présente une difficulté +capitale. L'essence étant une, et les personnes étant +plusieurs, en quoi celles-ci diffèrent-elles? La meilleure +manière peut-être de résoudre cette question, +c'est de ne la point poser, et de se dire que les trois +personnes diffèrent par leurs noms, et que l'Écriture +énonce, de chacune sous son nom, certaines +choses contenues en tels et tels versets; puis, de +croire ces choses et de n'en pas savoir davantage. +Mais la curiosité de l'esprit humain, celle même de +l'Église veulent aller plus loin, et la question se +pose. Les personnes sont plusieurs, donc elles diffèrent; +mais elles ne diffèrent point par l'essence; +elles diffèrent donc parles qualités. Or, ce qui serait +les qualités, modes, ou accidents de Dieu, +s'appelle attributs, et ces attributs appartiennent à +l'essence divine ou la constituent. Ce que l'on cherche, +ce ne sont donc pas les attributs de l'essence; +ils sont, ainsi qu'elle, communs aux personnes; ce +sont des attributs propres aux personnes, ou les +propriétés. Quelles sont les propriétés des personnes? +Ici, l'on marche sur un terrain glissant. Le +plus sûr serait encore de prendre le nom de chaque +personne pour l'expression de sa propriété, et de +dire simplement que la propriété du Père est la paternité, +celle du Fils la filiation (<i>filictas</i>), celle du +Saint-Esprit, la <i>spiration</i><a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364"><sup>364</sup></a>. Mais les Pères ont prétendu +en dire davantage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote364" name="footnote364"></a><b>Note 364:</b><a href="#footnotetag364"> (retour) </a> Damasc., <i>De Fid.</i>, I, VIII, et III, V.—«Pater +paternitate est Pater.» (S. Thomas, <i>Summ. Theol.</i>, I, q. XL., +a. 1.)—«Proprium Patris est quod semper Pater est.» +(Hil., <i>De Trin.</i>, XII.) «Nihil habet Filius nisi natum, +nativitate autem est Filius.» (<i>Id., ib.,</i> IV.—Cf. +P. Lomb. <i>Sent.</i>, I, dist. XXVII).</blockquote> + +<p>En jugeant Abélard, il faut toujours craindre de le +trop isoler. Si l'on ne considère que ses opinions, +sans en connaître les antécédents donnés par l'histoire +de la théologie, on risque de lui prêter une +originalité ou une témérité qu'il n'a pas. Ce n'est +pas lui qui a commencé à mettre le dogme de la +Trinité aux prises en quelque sorte avec les distinctions +logiques, enseignées au livre des Catégories. +Ces distinctions étaient trop familières à la plupart +des Pères, elles avaient trop universellement passé +dans la langue du raisonnement, pour qu'ils fussent +dispensés de rechercher dans quelle mesure elles +étaient compatibles avec les termes de la foi. Dieu +est une substance: a-t-il les attributs scientifiques +de la substance? Il est une essence: quelle sorte +d'essence est-il? Comme essence et comme substance, +il est un sujet: peut-on dire de ce sujet +tout ce qu'Aristote dit du sujet en général? En d'autres +termes, la distinction de la matière et de la +forme, de l'essence et de la qualité, de la substance +et de l'accident, du sujet et du mode, du genre et +de l'espèce, du concret et de l'abstrait, de l'absolu +et du relatif, est-elle exactement applicable à la +Divinité? Ce ne sont pas moins que les plus grandes +questions de la théodicée. On pressent que ces problèmes +qui semblent ne concerner que des formules +techniques, touchent à la nature même de Dieu, et +par conséquent à son action sur le monde. Toute +religion est là . Sans pénétrer au sein des questions, +bornons-nous à dire que toutes ces distinctions, +dans leur application étroite à la Trinité, peuvent +changer le fond du dogme, si l'on ne se rattache +énergiquement aux termes de l'orthodoxie.</p> + +<p>Le point fondamental, c'est de maintenir l'unité +de Dieu, c'est-à -dire l'unité de l'essence divine, et +cependant il faut en Dieu trois personnes. Or, +comme de ces trois personnes une est appelée verbe +ou sagesse, une autre amour ou charité, il n'est que +trop tentant pour l'esprit de faire de Dieu le Père une +essence ou un concret, et des deux autres personnes +des qualités ou des abstraits. De cette façon, l'unité +substantielle semble maintenue sans exclure une +certaine triplicité; il en est de même, si l'on emploie +les termes de substance et d'accident ou de +sujet et de mode. Mais, par contre, attachez-vous à la +définition consacrée de la personne en général ou +de l'individu substantiel, et la difficulté se retourne; +ce sont les personnes qui deviennent des substances, +des sujets, des concrets, et l'essence divine ou +Dieu n'est plus qu'une généralité, une qualité commune, +un abstrait. L'hérésie n'est pas moins grave, +et l'antique dogme de l'unité de Dieu, la gloire de +l'Ancien Testament, est comme abrogé par le nouveau. +Cette hérésie touche au blasphème.</p> + +<p>La conséquence évidente, c'est qu'il faut se défier +en théologie des définitions scientifiques de la substance +et de la personne, et les approprier avec réserve +à l'objet unique et incomparable dont la théologie +entreprend la mystérieuse étude. Aussi est-il +en général de tradition parmi les écrivains sacrés que +si la dialectique est utile à l'explication du dogme et +nécessaire pour le défendre, elle n'est intégralement +et rigoureusement vraie que des choses créées, et que +Dieu est en dehors des catégories.</p> + +<p>Abélard se montre fidèle, ce me semble, à cette +tradition. Une esquisse générale de la doctrine des +Pères sur la Trinité, est nécessaire pour bien juger +de la sienne.</p> + +<p>Dieu est l'unité parfaite. Toutes les définitions de +l'unité, celle de Platon, celle d'Aristote, celle de +Plotin lui sont applicables dans ce qu'elles ont de +vrai. Être, dit saint Augustin, c'est être un<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365"><sup>365</sup></a>. L'être +par excellence est donc l'unité suprême; c'est-à -dire +qu'il est sans nombre, sans succession, sans quantité. +Comme il est l'unité réelle<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366"><sup>366</sup></a>, la division du tout +et des parties ne lui est point applicable. D'où résulte +l'aveu unanime qu'en Dieu la substance ou l'essence +est une.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote365" name="footnote365"></a><b>Note 365:</b><a href="#footnotetag365"> (retour) </a> «Nihil est esse quam unum esse.» <i>De Mor. +Manich.</i>, c. VI.—Cf. Athan., <i>Cont Sabellian.</i>, +t. II, p. 37. <i>De Decret. Nic.</i>, p. 418, Paris. 1698.—Nanzianz., +<i>Orat.</i> XLIII,—Nyss., <i>Cont. Eunom.</i>, I,—Basil., +<i>Cont. Eunom.</i>, I et II.—Cyrill. Alex. <i>Thesaur.</i>, +XIII, Dialog. VII.—Damasc., <i>De Fid.</i>, +I, XII et XIV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote366" name="footnote366"></a><b>Note 366:</b><a href="#footnotetag366"> (retour) </a> Κατα υποκειÏλενον. Arist. +<i>Met.</i>. IV, VI.</blockquote> + +<p>Cependant on distingue des personnes dans son +essence, ou dans sa nature des hypostases, ou dans +sa substance des propriétés. Cette distinction divise-t-elle +l'unité? non, l'unité subsiste, la Divinité demeure +indivise dans les divisés<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367"><sup>367</sup></a>. Elle est commune +aux trois personnes, identique dans le divers, monade +dans la triade. C'est le paradoxe de la Divinité, +dit saint Grégoire de Nazianze, que d'avoir à la fois +la division et l'unité. «Dieu est nombre et il n'est pas +nombre, dit saint Augustin, c'est là l'ineffable<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368"><sup>368</sup></a>.» +Comment est-ce possible? telle est la question que se +posent distinctement les Pères<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369"><sup>369</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote367" name="footnote367"></a><b>Note 367:</b><a href="#footnotetag367"> (retour) </a> ΑμÎÏιστος εν μεμεÏιομÎνοις ή θεότης . +Damasc., <i>De Fid.</i>, I, x.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote368" name="footnote368"></a><b>Note 368:</b><a href="#footnotetag368"> (retour) </a> <i>Or.</i> XXIII.—<i>In Johan.</i>, tract. +XXXIX.—Cf. Bernard., <i>De Consid.</i>, V. vii.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote369" name="footnote369"></a><b>Note 369:</b><a href="#footnotetag369"> (retour) </a> Notamment les deux Grégoire. Naz., <i>Or.</i> +XLV, et Nyss., <i>Lib. ad Ablab</i>.</blockquote> + +<p>La première solution de cette question semble +être, l'unité étant admise comme substantielle, de +regarder la division comme purement intelligible; et +les passages ne manquent pas où il est formellement +dit qu'il n'y a en Dieu de distinction que par la pensée, +que toutes les différences y sont rationnelles, +idéales, relatives enfin à l'esprit humain<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370"><sup>370</sup></a>. Mais la +conséquence serait, que la Trinité, au lieu d'être +quelque chose de réel, ne serait qu'une conception +analytique de la Divinité, qu'une distinction purement +humaine entre ses actes ou ses attributs. Les +personnes ne seraient plus que des abstractions. Ce +conceptualisme théologique anéantirait le dogme +même qu'il aurait pour but d'expliquer, et les termes +sacrés de Père, de Fils, de Saint-Esprit deviendraient +des symboles. On aurait donc concédé les +noms abstraits des trois personnes aux besoins de +notre intelligence, leurs nome mystiques aux exigences +de notre imagination. C'est là le fond de +l'hérésie de Sabellius.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote370" name="footnote370"></a><b>Note 370:</b><a href="#footnotetag370"> (retour) </a> <i>Ratione, cogitatione</i>, Îπίνοια, κατ' Îπίνοιαν.—Petav., +<i>Dogm. Theol.</i>, i, I, L II, c. vii.</blockquote> + +<p>La foi s'en défend, et la théologie y résiste, +d'abord par la définition des personnes. Les noms +de personne et d'hypostase signifient quelque chose +de réel. En principe, il n'y a de personnes que les +substances. L'hypostase, en général, c'est la substance +réalisée, la substance individuelle; la personne, +c'est le nom de toute hypostase rationnelle +(raisonnable), c'est-à -dire de toute substance individuelle +intelligente. Cette définition est à peu près +universellement admise<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371"><sup>371</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote371" name="footnote371"></a><b>Note 371:</b><a href="#footnotetag371"> (retour) </a> Boeth., <i>De duab. Nat</i>., p. 951, Saint +Anselme accepte la définition (<i>Monol</i>., c, LXXVIII, p. 27). +Mais Richard de Saint-Victor l'a attaquée sans +succès. Petav., <i>id</i>., t, 11, I. IV, c, ix.</blockquote> + +<p>Mais si la préoccupation exclusive de l'unité d'essence +incline à l'hérésie de Sabellius, l'insistance sur +la réalité des personnes penche vers celle d'Aruis<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372"><sup>372</sup></a>. +Il faut admettre les personnes comme réelles, et cependant +ne pas introduire dans la Divinité une division +essentielle. Point de parties en Dieu; cependant +point de personnes sans substance. Comment donc +faire? Qu'est-ce que les personnes? des différences +ou tout au moins des distinctions en Dieu. Que sont +ces distinctions? elles sont réelles. Dans la personne +il y a donc une substance; mais laquelle? la substance +divine. Ainsi les personnes sont substantielles; +seulement elles sont numériquement diverses, et +leur substance ne l'est pas. Comment cela se peut-il? +C'est précisément là le merveilleux, le divin; +c'est que Dieu n'est pas dans les conditions de l'être +telles que nous les manifestent les choses créées.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote372" name="footnote372"></a><b>Note 372:</b><a href="#footnotetag372"> (retour) </a> Aussi Grégoire de Nazianze dit-il qu'on regardait +ceux qui employaient le mot Ïποστασις comme plus près de +l'arionisme, et ceux qui préféraient le mot de Ï€Ïόσωπον +comme plus voisins du sabellianisme. (<i>Or.</i> XXI.)</blockquote> + +<p>Telle est au fond la solution de la foi, et, à mon +avis, l'unique solution raisonnable. Les théologiens +sont tous obligés d'y revenir, mais par un détour, +et la plupart ne se contentent pas de récuser <i>a priori</i> +la dialectique. Le problème étant de concilier l'unité +de l'essence avec la réalité de certaines distinctions +dans l'essence, on est naturellement conduit à rechercher +si dans les êtres, ou dans nos conceptions +touchant les êtres, il ne se rencontrerait pas des conditions +analogues. Par exemple, tout être réel est +composé de matière et de forme. Point de substance +individuelle où la dialectique n'opère cette distinction, +sans cependant que l'unité de l'individu périsse. +Si Dieu était soumis à cette division <i>secundum +artem</i>, on dirait qu'il est composé pour matière de +la substance intelligente et pour forme de <i>l'infinité</i>, +ou bien de la substance animée, rationnelle, et de +l'immortalité, ou enfin de la substance indéterminée, +plus la divinité. Or, évidemment cette composition +ne serait pas réelle, ou si elle était prise comme +réelle, elle supposerait qu'une matière indéterminée +quelconque peut être la base de l'être divin, et que +la forme de la divinité n'est point par elle-même +réelle et substantielle; toutes conséquences qui répugnent +violemment aux plus simples notions de la +nature de Dieu. De quelque façon que l'on y conçoive +la conjonction de la matière et de la forme, ou +détruit l'essence de la Divinité, ou l'on convertit un +de ses attributs nécessaires en un accident ou qualité. +Or certains attributs peuvent bien être conçus +comme des formes<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373"><sup>373</sup></a>; mais en réalité, ils ne sont pas +séparables de l'essence, et ce n'est que par abstraction +qu'on en fait des noms substantifs. Il n'y a +point de toute-puissance en dehors du tout-puissant, +ni en général de perfection si ce n'est dans +le parfait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote373" name="footnote373"></a><b>Note 373:</b><a href="#footnotetag373"> (retour) </a> Cyrill., <i>De Trin.</i>, Dial. II.</blockquote> + +<p>Ces attributs pris dans l'abstraction et qu'on érigerait +en formes, ne peuvent être des formes proprement +dites; car la forme fait d'un être ce qu'il +est; il y aurait donc en Dieu quelque chose qui ne +serait pas divin, par exemple sa matière, la forme +étant ce qui la divinise, et partant une division essentielle +ou composition dans Dieu. Ces formes ou soi-disant +telles ne sauraient donc être que des modes. +Or si le mode est la même chose que l'accident, Dieu +n'a pas réellement de mode; car l'accident n'est pas +nécessaire; il est accessoire, additionnel, adventice; +il est donc contradictoire avec la nature de Dieu. Si +cette nature comportait des accidents, elle admettrait +la composition. Pour parler d'une manière plus générale, +tout ce qui dépend de la catégorie de la qualité +est incompatible avec l'essence divine. Une substance +identique et simple au sens rigoureux n'a point de +qualités; car elle serait la substance, plus la qualité; +elle ne serait donc plus simple. Aussi dit-on qu'en +Dieu être grand n'est pas distinct de la grandeur. Il +est la grandeur même, comme il est la bonté, parce +que tout en lui est essentiel<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374"><sup>374</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote374" name="footnote374"></a><b>Note 374:</b><a href="#footnotetag374"> (retour) </a> Cf. Aug., <i>De Trin.</i> V, x.—Epist, liv ou +cliii.—S. Bern. <i>Serm.</i> lxxx.—Clem. Alex. <i>Paedagog.</i>, +I, viii.—Damasc., <i>De Fid.</i>, 1, xii et xiii.</blockquote> + +<p>Qu'est-ce donc que les attributs divins dont parlent +toutes les théodicées? Qu'est-ce, dans la théologie +chrétienne, que les propriétés qui caractérisent +ou constituent les personnes? D'abord ce ne sont pas +des accidents; car ce qui distingue l'accident, c'est +la contingence, c'est d'être sujet au changement, c'est +de pouvoir être autre. Or, en Dieu les attributs sont +immutables comme lui-même; ils participent de son +éternité; ils sont comme l'essence. Il en est de même +des propriétés soit absolues, soit personnelles; la +génération est éternelle dans le Fils, comme en Dieu +la justice ou toute autre perfection.</p> + +<p>Quelle différence y a-t-il donc entre les propriétés +absolues et les propriétés des personnes? C'est toujours +et sous une nouvelle forme la question: comment +l'essence est-elle commune aux personnes et +en est-elle distincte? Si l'essence est commune aux +trois personnes ou hypostases, les hypostases ou personnes +sont quelque chose de plus particulier que +l'essence ou substance. Ainsi le rapport de l'essence +à la personne est celui du commun au non-commun +ou du général au particulier, c'est-à -dire le rapport +du genre ou de l'espèce au singulier ou à l'individu; +et la considération de ce rapport amène, pour ainsi +dire, de force dans la théologie la question du réalisme +et du nominalisme.</p> + +<p>Saint Jean de Damas n'hésite point: Dieu est dans +le genre suprême de la substance incorporelle dont +il est une des premières espèces, et la Divinité est +ainsi l'espèce dans laquelle sont les trois personnes<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375"><sup>375</sup></a>. +Et cette opinion, loin d'être isolée, se retrouve, +avec plus ou moins de développement, dans +quelques-uns des meilleurs philosophes du christianisme. +D'abord c'est une idée presque universelle, +que l'essence est quelque chose de plus général que +l'hypostase, et il le faut bien, l'hypostase étant +constituée par le propre, qui, de sa nature et par son +nom même, est moins commun que la substance. +Tout au moins est-il vrai que telle est notre conception, +et que nous ne pouvons nommer l'essence +ou Dieu, et la personne du Fils ou du Père, sans +distinguer intellectuellement l'une de l'autre, par +cette différence-là <a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376"><sup>376</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote375" name="footnote375"></a><b>Note 375:</b><a href="#footnotetag375"> (retour) </a> ΠεÏιεκτικον αυτων είδος ή υπεÏουσιος καί +ακαταληπτος θεότης (Damasc. +<i>Instit. element. ad Dogm.</i> c. vii.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote376" name="footnote376"></a><b>Note 376:</b><a href="#footnotetag376"> (retour) </a> Petau, <i>Ouv. cit.</i>, t. I, t. II, +c. v et t. II, t. IV, c. i et vii.</blockquote> + +<p>Quelques Pères ont poussé cette opinion au point +de soutenir que la substance en général étant toujours +ce qui est commun aux individus, l'individu +n'était qu'une collection de propriétés, et que par +exemple la substance <i>homme</i> était commune à Pierre +et à Paul, de sorte que Pierre et Paul étaient consubstantiels. +Ainsi l'on n'aurait pas dû dire qu'ils +<i>sont deux hommes</i>, mais qu'ils <i>sont homme, sunt homo</i>, +comme on a dit que les trois personnes divines <i>sont +Dieu</i> et non pas <i>trois Dieux</i><a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377"><sup>377</sup></a>. Ce réalisme, car jusqu'ici +cette opinion n'est que du réalisme, aurait +pour effet de constituer les personnes par des accidents, +et de faire entrer indûment dans la Divinité la +distinction proscrite de la substance et de l'accident; +autrement, l'unité de Dieu ne serait plus qu'une +unité collective, une simple communauté; les trois +personnes seraient Dieu, comme trois statues d'or +sont de l'or.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote377" name="footnote377"></a><b>Note 377:</b><a href="#footnotetag377"> (retour) </a> Nyss., <i>Ad Ablab.</i>,—<i>De Commun. +Not.</i>.—Cf. Cyrill., <i>In Johan.</i>, ix.—<i>De +Trin.</i>, Dialog. i.—Damasc., <i>De Fid.</i>, III, +viii et xiv.—<i>De Duab. Volum.</i>, V, 7.</blockquote> + +<p>Ce qui paraît avoir inspiré cette doctrine, c'est +l'entraînement de la controverse contre les ariens; +on a voulu sauver la consubstantialité à tout prix, +et l'on a soutenu presque exclusivement l'unité réelle +et substantielle d'une essence commune. Mais d'abord +une communauté n'est pas une unité véritable +et rigoureuse, une parfaite simplicité; et si l'unité +divine n'était que celle du genre ou de l'espèce, +elle rendrait à chacune des personnes une individuelle +unité, trop comparable à celle des personnes +humaines pour admettre la parfaite identité, l'identité +réelle et numérique de nature ou d'essence. Ceux-là +même qui veulent faire de Dieu un genre on une espèce, +voient dans l'unité d'une nature on essence +commune une pure abstraction, oeuvre de la pensée<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378"><sup>378</sup></a>. +Est-ce donc à cela qu'ils veulent réduire l'essence +de Dieu?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote378" name="footnote378"></a><b>Note 378:</b><a href="#footnotetag378"> (retour) </a> Damasc., <i>De Fid</i>., 1, viii.</blockquote> + +<p>Comment donc éviter que soit l'unité, soit la +distinction devienne nominale? Il n'y a qu'un moyen, +c'est d'écarter définitivement la catégorie de qualité. +Ainsi la substance est une et réelle; chaque personne +en est distincte par la propriété qui la constitue. +Cette propriété n'est pas accidentelle, puisqu'elle +est constitutive; elle n'est pas une forme ou +qualité, car alors elle serait une addition à l'essence, +et Dieu serait composé; elle ne se dit pas <i>secundum +substantiam</i>, mais elle n'est pas pour cela <i>secundum +accidens</i>. Il y a entre la substance et l'accident un +intermédiaire, c'est la relation. Ou les propriétés de +Dieu sont dites <i>ad se</i>, et alors elles sont les propriétés +essentielles et absolues, qui ne sont séparables +de l'essence, que dans le langage humain; +ou bien elles sont dites <i>ad alterum</i>, comme la paternité, +la génération, la procession, et elles sont +relatives. Tandis que l'accident est variable, la relation +ici ne l'est pas; comment le serait-elle entre +deux termes éternels? Les relations des personnes, +étant des relations, ne sont pas absolues, mais elles +sont le mode de subsister de l'essence<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379"><sup>379</sup></a>. Elles ne sont +donc pas hors de l'essence, elles ne la doublent pas. +Elles peuvent sans doute être conçues comme des accidents; +c'est une suite de la faiblesse de notre esprit, +qui ne saurait atteindre la réalité de l'être divin; +mais elles sont constitutives de l'essence, elles sont +donc <i>substantiale quippiam</i><a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380"><sup>380</sup></a>. L'unité absorberait les +personnes, si la relation ne s'y opposait; la relation +engendrerait la pluralité, si l'unité n'y résistait<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381"><sup>381</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote379" name="footnote379"></a><b>Note 379:</b><a href="#footnotetag379"> (retour) </a> Ουκι ουσιας δηλοιτικα αλλα της Ï€Ïος αλληλα +σχÎσοις και του υπαÏξεως Ï„Ïοπου. <i>Id., +ibid.</i> I x.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote380" name="footnote380"></a><b>Note 380:</b><a href="#footnotetag380"> (retour) </a> Petau, t. IV, c. x, p. 395-397, t. II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote381" name="footnote381"></a><b>Note 381:</b><a href="#footnotetag381"> (retour) </a> Aug., <i>De Trin.</i>, V, v, xi, et xiii.—VI, +ii, iii, v.—VII, ii.—Saint Anselme dit: «Trinitatis et relationis +consequentiæ se contemperant ut nec pluralitas quæ sequitur relationem, +transeat ad ea in quibus prædictæ sonat simplicitas unitatis; nec +unitas cohibeat pluralitatem ubi eadem relatio significatur. Quatenus +nec unitas amitiat aliquando suam consequentiam, ubi non obviat aliquæ +relationis oppositio; nec relatio perdat quod suum est, nisi ubi +obsistit unitas inseparabilis.» (<i>De Proc. Spir. S.</i>, c. ii, +p. 50. Cf. Nyss., <i>Cont. Eunom.</i>, II.)</blockquote> + +<p>C'est par la relation différente, ensemble avec l'essence +identique, que l'hypostase est constituée.</p> + +<p>Ainsi l'hypostase, ou personne, ne désigne l'essence +qu'indirectement (<i>in obliquo</i>), mais directement +(<i>recte</i>) elle exprime la relation. Dans les choses +créées, aucune propriété personnelle ne consiste +dans la relation; la relation entre les créatures est +accidentelle; en Dieu, au contraire, dans les personnes +incréées, la relation est constitutive, et il +s'ensuit que la personne divine est relative et non +absolue. Les noms de Père, de Fils, de Saint-Esprit +ne désignent pas des natures en elles-mêmes, mais +des personnes l'une par rapport à l'autre<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382"><sup>382</sup></a>. Ainsi le +Dieu des chrétiens n'est plus le Dieu solitaire des +juifs, mais ils n'est pas non plus la multiplicité de +dieux des Gentils. De ces deux erreurs il reste, dit +saint Jean Damascène, tout ce qu'il y a d'utile dans +le judaïsme, l'unité de la nature divine, et dans +l'hellénisme, la distinction des personnes<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383"><sup>383</sup></a>. C'est là +quelque chose d'énigmatique, comme le dit saint +Basile<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384"><sup>384</sup></a>; mais précisément cette condition mystérieuse +est comme la prérogative imparticipable d'une +nature unique, d'une essence incréée, de l'être +parfait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote382" name="footnote382"></a><b>Note 382:</b><a href="#footnotetag382"> (retour) </a> Aug., <i>In Johan</i>., Tract, xxxix.—Epist. +lxvi aut CLXX.—Le P. Petau dit: «Pater non est persona, nisi +comparatus ad Filium.» T. II, t. IV, c. ix, p. 414.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote383" name="footnote383"></a><b>Note 383:</b><a href="#footnotetag383"> (retour) </a> <i>De Fid</i>., I, vii.—Cf. Petau. +<i>ibid</i>., XIII, p. 422.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote384" name="footnote384"></a><b>Note 384:</b><a href="#footnotetag384"> (retour) </a> Basil., <i>Ep</i>. XLIII.</blockquote> + +<p>On voit que le choix est entre deux manières +d'interpréter dialectiquement le dogme et d'expliquer, +ou plutôt de représenter l'impénétrable alliance +d'une essence unique avec des personnes distinctes.</p> + +<p>La première est celle qui a en général fait une +grande fortune dans l'Église grecque. Elle assimile +en principe l'essence divine à un universel, et les +personnes à des individus. Pour éviter ou pour atténuer +les conséquences de cette assimilation, elle l'affaiblit +ensuite, soit en la donnant comme une manière +nécessaire de concevoir les choses, et en laissant +à l'esprit humain la faculté de distribuer à son choix +la réalité entre l'universel et l'individu; soit en faisant +remarquer que l'assimilation n'est pas rigoureuse, +que l'espèce ou le genre incréé n'est pas composé +de personnes, mais réside dans les personnes, +que celles-ci ne sont pas séparées les unes des autres +comme les individus, mais sont les unes dans les +autres, du moins en essence, et qu'ainsi aucune +diversité, quant au temps de la naissance, n'est +assignable entre elles, aucune différence en acte +n'est entre elles possible, si ce n'est celle de la +relation<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385"><sup>385</sup></a>. D'où il résulte que le rapport de l'individu +incréé au genre incréé est une communauté tout +autre que le rapport similaire entre les créatures, +et que cette communauté sans pareille n'altère pas +l'unité de substance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote385" name="footnote385"></a><b>Note 385:</b><a href="#footnotetag385"> (retour) </a> <i>De fid</i>., I, VIII et seq. C'est même, suivant +saint Jean de Damas, ce qui fait que l'espèce ou genre est dans la +Divinité une essence simple, une véritable substance, tandis que l'unité +d'essence des individus créés n'est qu'une communauté, une ressemblance. +Celle-ci en Dieu se prend comme réelle, τό κοινον Îν +θεωÏειται Ï€Ïαγματι, et dans les autres choses elle n'est que pensée, +θεωÏειται λόγω και επίνοια; et réciproquement, tandis +que les individus créés sont perçus réellement différents, les +différences des personnes divines ne sont que distinguées par +l'intelligence, επίνοια το διγÏημενον.</blockquote> + +<p>L'autre interprétation repousse la précédente pour +plusieurs raisons. D'abord, c'est que la distinction +des universaux et des individus n'étant qu'une manière +de comprendre les choses, est de droit inapplicable +à Dieu, c'est-à -dire à l'incompréhensible; +puis la diversité des personnes dans une essence +dont l'unité serait collective accroîtrait et composerait +cette essence, dont elle rendrait la quantité +proportionnelle au nombre des personnes. Trois +statues d'or font plus d'or qu'une seule des statues, +tandis que le nom de Dieu, donné à chacune des +trois personnes de la Trinité, ne crée pas plus trois +dieux que trois fois le nom de soleil ne crée trois +soleils<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386"><sup>386</sup></a>. L'unité de Dieu est, à proprement parler, +la singularité<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387"><sup>387</sup></a>. De toutes les distinctions dialectiques +il n'en faut donc garder qu'une, la relation: +il est universellement admis que les propriétés sont +des relations; les personnes n'existent donc que par +les relations, et combinées avec l'identité de l'essence, +ces relations la caractérisent sans cependant +la décomposer, et y introduisent une inexprimable +différence, seule compatible avec la parfaite unité<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388"><sup>388</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote386" name="footnote386"></a><b>Note 386:</b><a href="#footnotetag386"> (retour) </a> Aug., <i>De Trin</i>., VII, vi.—Boeth., +<i>Quom. Trin. est un.</i>, p. 959.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote387" name="footnote387"></a><b>Note 387:</b><a href="#footnotetag387"> (retour) </a> Ουκ ειπος ομοιοτητα, αλλα ταυτοτητα, +dit Damascène, qui n'est pas toujours d'accord +avec lui-même. <i>De Fid</i>., 1, viii. «Pater, et Filius, +et Spiritus Sanctus per hoc, quia cum est Deus in Deo, non +est nisi unus Deus, servant in deitate, ad similitudinem +unis hominis, singularitatem.» (S. Anselm., +<i>De Proc. Sp</i>. S., in fin.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote388" name="footnote388"></a><b>Note 388:</b><a href="#footnotetag388"> (retour) </a> Basil., <i>Ep</i>. XLIII.</blockquote> + +<p>Au reste, ces deux interprétations ont deux caractères +communs; l'un dangereux, c'est qu'elles +tendent l'une et l'autre à faire regarder les propriétés +divines, et particulièrement la distinction +des personnes, comme quelque chose d'intellectuel, +et plutôt comme une condition de notre esprit que +comme une expression vraie et adéquate de la réalité<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389"><sup>389</sup></a>. +Le second, plus rassurant, c'est que toutes +deux finissent par conclure à une spécialité incomparable, +à un mystère surnaturel dans la nature de +l'être divin, qui se trouve placé en dehors des +données communes de la science et du langage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote389" name="footnote389"></a><b>Note 389:</b><a href="#footnotetag389"> (retour) </a> Grégoire le Thaumaturge a osé dire que le Père +et le Fils étaient deux par la pensée, un par l'hypostase, +επινοια μεν είναι δÏο, υποστασει οΠίν. Le +P. Petau, qui cite ces mots après saint Basile, ne les excuse +qu'en disant qu'il faut ici par hypostase entendre substance, +et qu'être deux par la pensée signifie n'être pas deux essentiellement +(t. II, t. I, c, iv, p. 22).</blockquote> + +<p>Or, maintenant dans quel sens s'est déclaré Abélard? +Il nous semble qu'il s'est plutôt éloigné de +l'interprétation des dialecticiens grecs; il penche +évidemment pour celle qui s'appuie davantage sur +la nature mystérieuse de Dieu, et qui interdit le plus +sévèrement à la science de la confondre avec les +natures finies. Sa doctrine trinitairienne, quoi qu'on +en puisse penser d'ailleurs, donne bien peu d'accès +à l'application de la théorie du genre et de l'espèce; +elle ne se rencontre presque sur aucun point avec +la doctrine de saint Jean de Damas, et paraît bien +plus près de celle de saint Anselme, laquelle devait +un jour devenir celle de saint Thomas d'Aquin.</p> + +<p>Dans la diversité de noms Abélard aperçoit d'abord +une différence de génération ou plutôt d'origine: +le Père n'est point engendré et le Fils est engendré; +de cette différence résulte pour chaque personne +une relation distinctive comme la paternité, la filiation. +Qu'est-ce donc que les propriétés des personnes? +Leurs relations sont-elles les seules propriétés? +Oui, selon le principe posé par Boèce:</p> + +<p>«La relation multiplie la Trinité<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390"><sup>390</sup></a>.» Ces propriétés +ont l'avantage de ne pas désigner seulement un +simple attribut, mais la personne même; c'est ce +qui, en langage d'école, s'exprime ainsi: «La relation +constitue l'hypostase.» La relation est donc +la même chose que la propriété; la propriété distingue +la personne, et pour nous elle la définit; elle +est la personne. Du Père retranchez la paternité, +reste Dieu, ou l'essence qui n'est aucune personne +en particulier<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391"><sup>391</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote390" name="footnote390"></a><b>Note 390:</b><a href="#footnotetag390"> (retour) </a> «Relatio multiplicat trinitatem... Facta est +trinitatis numerositas in eo quod est praedicatio relationis.» +(Boeth., <i>De Trin. ad Symac</i>., p. 961.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote391" name="footnote391"></a><b>Note 391:</b><a href="#footnotetag391"> (retour) </a> Thom. Aquin. <i>Summ</i>., I, qu. XL., art. 2 et 3.</blockquote> + +<p>Abélard n'a pas raisonné avec cette rigueur. Il a +bien reconnu que les personnes ne peuvent être +distinguées que par des propriétés. Puis, ouvrant +les livres, il a vu qu'on assignait à chaque personne +de certains caractères. Or, ces caractères ne peuvent +être que communs ou propres. S'ils sont distinctifs, +ils sont propres ou personnels. Quels sont-ils? aux +termes de l'Écriture, engendrer, être engendré, procéder; +suivant des auteurs très-révérés, puissance, +sagesse, bonté. Les premiers sont des actes qui donnent +lieu à des relations; mais de telles relations +peuvent bien être les signes ou les effets des propriétés +qui caractérisent un être; elles ne sont pas +ces propriétés intrinsèques qui le définissent. Si +donc il existait entre les relations indiquées par +l'Écriture et les propriétés assignées par les Pères, +un secret rapport, une intime correspondance, celles-ci +pourraient être les véritables propriétés personnelles; +et voilà comme avec un peu d'adresse inductive +la distinction de la puissance, de la sagesse +et de la bonté devient la base ou l'équivalent de la +distinction du Père, du Fils et du Saint-Esprit.</p> + +<p>L'erreur logique, c'est de n'avoir pas aperçu que +les propriétés ne peuvent être autres que des relations, +et d'avoir confondu la catégorie de la relation +avec la catégorie de la qualité, ou identifié trois propriétés +absolues avec trois propriétés relatives, en +faisant équation entre non-génération (ou paternité), +génération (ou filiation), procession (ou spiration), +et puissance, sagesse, bonté. Mais l'emploi de la +catégorie de qualité ou l'attribution spéciale aux diverses +personnes de ces diverses propriétés n'est +point de l'invention d'Abélard; l'Église l'admet, si +elle ne la consacre, et ses plus sages écrivains la répètent +tous les jours<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392"><sup>392</sup></a>. Cependant, dès qu'on fait des +propriétés personnelles quelque chose d'autre et de +plus que des relations, et qu'on essaie ainsi de pénétrer +en elle-même la personnalité intime du Père, du +Fils et du Saint-Esprit, on poursuit une propriété +essentielle, c'est-à -dire qu'on touche à l'essence, et il +n'y a pas d'autre essence que l'essence divine dans sa +simplicité. Toutefois on ne s'arrête pas, et l'on prend +pour propriétés personnelles des attributs essentiels. +La puissance, la sagesse, la bonté sont en effet des +attributs de l'essence divine. Des théologiens, pour +excuser l'usage de les rapporter chacun à une personne +en particulier, disent que c'est pour mieux +faire connaître la Trinité, en montrant comment se +manifestent spécialement les personnes, qui la constituent. +Ces attributs essentiels de la Divinité sont, +ajoutent-ils, <i>appropriés</i> ainsi aux personnes, mais +ne leur sont pas <i>propres</i>; s'ils leur étaient propres, +chaque personne deviendrait une véritable forme +dont la substance divine serait la matière, c'est-à -dire +que celle-ci ne serait pas Dieu sans ces formes, +ou qu'avec ces formes elle serait plus que Dieu: ce +qui est une hérésie manifeste<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393"><sup>393</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote392" name="footnote392"></a><b>Note 392:</b><a href="#footnotetag392"> (retour) </a> C'est encore comme une certaine réalisation de la +puissance, de l'intelligence et de l'amour, réalisation successive, +non par ordre de temps, mais de principe, c'est comme une sorte de +<i>processus</i> à trois degrés dans l'essence divine, +qu'un écrivain très-recommandable, M. l'abbé Maret, a présenté +le dogme de la Trinité. Il est aussi formel à cet égard qu'il est +permis de l'être. (Voyez l'intéressant ouvrage intitulé <i>Théodicée +chrétienne</i>, leçon XIIIe, Paris, 1844.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote393" name="footnote393"></a><b>Note 393:</b><a href="#footnotetag393"> (retour) </a> S. Thom. <i>Summ.</i>, 1, qu. xxxix, n. 7.</blockquote> + +<p>Cette découverte subtile entre la propriété et l'appropriation, +Abélard ne l'avait pas faite, ou quoi-qu'il +ait en quelque pensée de ce genre<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394"><sup>394</sup></a>, il ne s'y +est pas montré assez fidèle, et il est tombé dans l'erreur +de transformer des attributs essentiels et absolus +en propriétés personnelles et relatives; seulement, +dans sa prudence, il a rappelé que ces mots +de propriétés, de différence, etc., ne devaient plus, +quand il s'agit de Dieu, être pris dans un sens rigoureux +et technique. C'était indirectement confesser +l'abus et le péril de l'application de la dialectique +au dogme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote394" name="footnote394"></a><b>Note 394:</b><a href="#footnotetag394"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, c. ii, p. 193 et suivantes.</blockquote> + +<p>La théologie scolastique orthodoxe ne s'est pas +montrée beaucoup plus sage. Que penser de la subtilité +qui permet l'appropriation et rejette la propriété? +Les propriétés, a-t-on dit, sont les relations; +mais les relations s'appellent aussi <i>les notions</i>, ou +signes reconnaissables des personnes. Sous ce dernier +nom, elles ne sont que de pures idées, des +moyens de concevoir on plutôt de raisonner; mais +ontologiquement, en elles-mêmes, les relations ou +propriétés sont-elles davantage? Elles sont réelles, +dit saint Thomas, elles ne sont pas purement rationnelles. +Alors que sont-elles réellement? la relation +est la personne même; la paternité ne diffère pas en +réalité du Père, car la distinction de la matière et +de la forme n'étant point admise dans l'être divin, +l'abstrait n'y diffère pas du concret. Or, qu'est-ce +que la personne du Père en réalité ou substantiellement? +L'essence divine en tant que Père. Ces mots +<i>en tant que Père</i> sont-ils l'expression d'un accident +du sujet? L'unité divine, cette seule et véritable +unité, n'admet pas plus là composition du sujet et +de l'accident que celle de la matière et de la forme. +Tout ce qui est attribué en prédicat à Dieu n'est +attribut qu'en apparence, hypothétiquement, par +une loi de notre intelligence; au vrai, tout ce qui +lui est attribué lui est essentiel; tout en lui est essence. +Ainsi, de même que les relations sont les +propriétés, et les propriétés, les personnes, la personne +n'est pas dans la réalité autre chose que l'essence. +<i>In Deo non aliud persona quam essentia secundum +rem</i><a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395"><sup>395</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote395" name="footnote395"></a><b>Note 395:</b><a href="#footnotetag395"> (retour) </a> S. Thom. <i>Summ.</i>, ibid., a. 1, et qu. XI., a. 1.</blockquote> + +<p>Ainsi la scolastique est obligée, dès qu'elle se +lance dans l'analyse logique du dogme, d'écarter peu +à peu toutes les distinctions scientifiques, en les +présentant comme des suppositions de notre intelligence, +comme des moyens de raisonnement, comme +des formes subjectives, c'est-à -dire que les relations, +les propriétés, les personnes arrivent à n'être plus +qu'idéales, et la Trinité objective s'évanouit. Je crains +fort que saint Thomas n'ait exposé les plus purs +principes du sabellianisme philosophique. Voilà bien +cette fois la théologie devenue nominaliste.</p> + +<p>Son exemple me ramène donc, comme celui d'Abélard, +à cette conclusion: il n'y a point de science +de la Trinité.</p> + +<p>Mais puisque l'Église a donné l'exemple d'en essayer +une, l'imitation respectueuse de l'Église peut +conduire à l'erreur, non à l'hérésie; nous croyons +que l'erreur est inévitable, mais elle n'est point criminelle, +c'est-à -dire hérétique, lorsqu'elle est présentée +avec réserve, lorsqu'on a soin d'avertir, +comme le fait Abélard, que rien ne doit être pris au +pied de la lettre, parce que ni la logique ni le langage +ne s'appliquent exactement à la Trinité. Que devient +alors le nominalisme, le réalisme ou tout autre système +sur les rapports de l'intelligence humaine et de +l'ontologie? Nous sommes engagés dans une question +en dehors de tous les systèmes, en dehors de toutes +les terminologies. Il n'est donc plus de doctrine spéciale +dont les conséquences puissent être tournées +contre le dogme; car toute doctrine a été récusée, dès +qu'il s'agit du dogme, et le mystère a été mis en +dehors de la philosophie.</p> + +<p>Faute de cet avertissement préalable, aucune discussion +ne serait innocente ni possible sur le dogme +de la Trinité. En vous tenant strictement au langage +de la science, essayez de comprendre sans hérésie +les célèbres paroles de Bossuet sur la Trinité dans +<i>le Discours sur l'histoire universelle</i><a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396"><sup>396</sup></a>; ou elles ne doivent +pas être entendues en rigueur, où elles contiennent +la négation des personnes de la Trinité. Une +comparaison psychologique y assimile celles-ci à des +phénomènes intellectuels, à nos facultés, qui n'introduisent +aucune différence dans l'unité de la personne +humaine. Bossuet est donc sabellien dans les +termes. Logiquement, adressé à la doctrine et au +langage, le reproche est irréfragable; adressé à la +personne, ce serait une calomnie. Abélard nous +paraît avoir été calomnié ainsi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote396" name="footnote396"></a><b>Note 396:</b><a href="#footnotetag396"> (retour) </a> IIe partie, c. XIX. Cf. son sermon sur le mystère +de la très-sainte Trinité, et ci-dessus, p, 315.</blockquote> + +<p>Maintenant est-il prudent et convenable de se +plaire à ces expositions métaphysiques du mystère, +lesquelles ne sont innocentes qu'à la condition de +passer pour des métaphores philosophiques? Est-il +conséquent de traduire le problème de la nature de +Dieu dans la langue de la science, en professant que +cette langue ne s'y adapte pas régulièrement? Que +dirait-on de celui qui donnerait la théorie mathématique +d'une question à laquelle il aurait déclaré +que les mathématiques sont inapplicables? Cette inconséquence +est celle d'Abélard, mais de bien d'autres +avec lui. Il a pour données une seule substance +et trois personnes dans un même être, et il entreprend +de les discuter pour les établir philosophiquement. +Défense à lui de vous dire, pour expliquer +quelle est la différence des personnes, que c'est +une différence substantielle; il faut bien alors que +ce soit une différence modale. La faute n'est pas de +dire cela, mais de prétendre savoir sur quelle différence +repose la distinction des personnes. Une fois +accordé qu'il s'agit d'une différence de propriété, +ce n'est pas sa faute si vous vous dites à vous-même: +une propriété n'est pas une chose réelle et +subsistante par elle-même; donc la personne n'est +pas subsistante, elle n'est qu'un mode de la substance. +C'est vous qui êtes nominaliste, et non pas +lui, c'est vous qui devenez, par son influence et +contre son gré, sabellianiste à son école. Quelle +ressource lui reste-t-il? Celle de vous mettre en défiance +contre cette conclusion du général au particulier +et du créé à l'incréé. Il ne peut pas vous dire +que les propriétés sont substantielles, mais il se +garde de vous dire qu'elles ne sont pas réelles; il le +penserait, il l'aurait dit antérieurement, quand il +s'agissait des choses de la création, qu'il s'interdirait +de qualifier de même ce qui est au-dessus de la +création. Il vous dira au contraire que la Trinité est, +qu'elle est réelle, qu'elle est non <i>in vocabulis</i>, mais +<i>in re</i>. Le nominalisme consiste <i>à classer in vocabulis</i> +ce que le réalisme constitue <i>in re</i><a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397"><sup>397</sup></a>. Que vous dirait +donc de plus un réaliste? Pour lui, comme pour +toute intelligence humaine, il le faut, la nature +divine doit déroger à toutes les conditions des autres +natures. Si sa doctrine métaphysique lui donnait +les moyens de concilier la coexistence de trois personnes +dans une même substance, il détruirait le +mystère, il ferait descendre le ciel sur la terre, il +humaniserait la Divinité. C'est pour lui une loi, +comme pour le nominaliste, que la raison, sur sa +pente naturelle, doive, quand elle spécule sur la Trinité, +être emportée à des conséquences énormes; c'est +l'énormité de ces conséquences, toujours présente, +toujours menaçante, qui fait que la Trinité est un +mystère, c'est-à -dire un dogme et non un problème, +un article de foi et non une question philosophique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote397" name="footnote397"></a><b>Note 397:</b><a href="#footnotetag397"> (retour) </a> <i>Theol. Chr</i>., t. IV, p. 1280.</blockquote> + +<p>Ce dernier point si important, Abélard le néglige, +et comme lui tous ceux qui, avant ou après lui, +ont essayé une démonstration philosophique de la +Trinité. Aucune des démonstrations que l'Église +autorise ou tolère n'échappe peut-être complètement +aux critiques que l'orthodoxie peut diriger contre la +sienne. La théorie de saint Thomas, si prudente et +si régulière, présente encore, ainsi qu'on l'a pu voir, +ce mélange de science et de dogme, de dialectique +et de mysticité, qui tour à tour excite et paralyse le +raisonnement, et ajoute à la difficulté des mystères +celle de la contradiction des termes. Le plus sage +nous semblerait donc de recevoir religieusement de +la tradition évangélique le dogme de la Trinité, et d'en +considérer la théorie canonique comme une règle +écrite, destinée à prévenir toute tentative d'interprétation +et à en tenir la place dans le langage chrétien, +sans introduire dans l'esprit une idée de plus. +Mais cette sagesse n'était celle de personne au temps +où la théologie se formait, et l'on ne peut s'étonner +qu'elle ait manqué au curieux Abélard.</p> + +<p>Mais si, dans l'intérêt de la foi, il a eu tort d'appliquer, +même avec mesure, la dialectique à l'exposition +du dogme de la Trinité, reconnaissons au +nom de la philosophie que cette application était la +seule forme que de son temps pût prendre à sa +naissance la théodicée rationnelle, et il fallait bien, +ici je parle en homme du XIXe siècle, que la raison +préparât son émancipation.</p> + +<p>Orthodoxe ou hérétique, chrétienne ou profane, la +théologie d'Abélard est une philosophie en matière de +religion, une théodicée. Qu'en faut-il penser à ce titre +et quelle en est la valeur scientifique? Ce serait un second +examen qui se prolongerait sous cette nouvelle +forme, et reprendrait une à une toutes les questions +concernant la nature de Dieu, la création, le gouvernement +du monde. Il suffira de quelques observations.</p> + +<p>Les docteurs du moyen âge ne sont pas entièrement +responsables des principes de leur philosophie religieuse. +Ils ne l'ont ni inventée ni choisie, ils l'ont +trouvée toute faite et reçue de la tradition. Ce n'est +que lorsqu'elle modifie la doctrine chrétienne et dans +la mesure où elle l'a modifiée, qu'ils peuvent être +jugés comme penseurs et figurer en personne dans +les annales de la philosophie. On ne peut leur demander +compte que de ce qu'ils ajoutent ou retranchent +aux croyances communes de l'Église; celles-ci constituent +une doctrine, une école, qui n'est à vrai dire +celle de personne, et qui n'est pas autre chose que +le christianisme. Abélard chrétien n'a plus d'individualité, +par conséquent plus d'importance. Ce qu'il +pense ou dit à ce titre a moins de valeur que le plus +simple, le plus modeste catéchisme. N'examinons +donc pas, à propos de tel ou tel dogme qu'il adopte +et reproduit, quelles sont les origines on les conséquences +de ce dogme, et si telle ou telle théorie catholique +porte des traces de platonisme ou ramène, +par l'école d'Alexandrie, aux philosophies orientales. +La théologie d'Abélard dans son essence est celle du +monde contemporain.</p> + +<p>Les exceptions sont rares dans l'Église; on compte +peu de docteurs qui, en conservant les formes chrétiennes, +aient innové au fond et introduit, à la faveur +de l'orthodoxie dans les termes, une philosophie +étrangère à la tradition. Dans les premiers siècles +et parmi les Pères il se rencontre bien de ces hardis +penseurs dont l'Église n'a pas toujours soupçonné +la hardiesse, et qu'elle a de confiance admis +ou laissés au nombre de ses docteurs, quelquefois +rangés au nombre de ses saints. Plus tard, la tradition +mieux fixée, la puissance ecclésiastique mieux +établie, l'instruction et l'originalité philosophique +en décadence, rendent la théologie de plus en plus +uniforme et convertissent les écrivains en de simples +metteurs en oeuvre qui exposent et disposent, prouvent +et défendent, mais qui n'inventent plus. Seulement, +par quelques détails, par le choix de certains +arguments, par l'emploi de certaines citations, par +l'attachement à certaines autorités, enfin par leur +méthode d'exposition, ils se donnent un caractère et +manifestent une tendance.</p> + +<blockquote><p> +Facies non omnibus una, +Non diversa tamen. +</p></blockquote> + +<p>Ils sont chrétiens, mais dogmatiques, démonstratifs +ou mystiques; et ils poussent la science religieuse +dans telle ou telle voie qui la conduit, soit au quiétisme +intellectuel, qui n'enseigne ni ne discute, soit +au rationalisme chrétien, si goûté de nos pères, soit +à l'absolutisme de principe de l'autorité, exclusivement +admis par une école de ce temps-ci. Rarement +ces différences importantes ont été, du VIIe au XVe siècle, +poussées au point d'insinuer dans la foi des doctrines +inconnues, et les hérésies même n'ont presque +jamais produit de véritables nouveautés philosophiques. +Dans toute cette longue période, il se produit +peu d'hommes qui, tels que Scot Érigène, se soient +fait un christianisme personnel, et qui, ressuscitant +quelque philosophie payenne, l'aient couverte de la +robe du lévite pour qu'on ne la reconnût pas. Ils ne +sont pas plus communs ceux qui, comme saint Anselme, +sans sortir du giron de l'Église, se sont mis +à rechercher les fondements philosophiques des idées +religieuses, et à démontrer rationnellement comment +l'homme croit en Dieu. Il ne faut même pas tenir +toujours grand compte aux écrivains de telle ou telle +opinion inusitée, de telles ou telles conséquences +singulières, qu'on peut apercevoir ou démêler +dans leurs systèmes; ils n'ont pas toujours eu volonté +ni conscience de penser ce qu'ils ont dit. Dans +ces temps d'érudition, où les livres étaient rares +et les idées plus encore que les livres, on dépendait +beaucoup de l'auteur qu'on avait lu, on citait +sans discernement, on copiait sans choix, et l'on +empruntait aveuglément à des ouvrages contradictoires, +à des sectes opposées, des opinions peu conciliables, +dont on méconnaissait la portée, et que +recommandait également leur antiquité commune. +Le hasard, plus que le mouvement régulier des esprits, +décernait successivement l'autorité à des écrivains +différents, et tandis que la vogue du pseudo-Denys, +qu'on croyait Denys l'Aréopagite, portait au +mysticisme, l'engouement pour le consul Boèce ramenait +au genre didactique et produisait la philosophie +de l'école. Ce serait dénaturer les faits que +de vouloir assigner une valeur philosophique à toutes +les opinions, que de les représenter toutes comme +les phases naturelles, comme les développements logiques +de l'esprit humain. Pour être vraie, l'histoire +même des systèmes ne doit pas toujours être systématique. +Le moyen âge est rempli de choses fortuites, +de singularités stériles, de tentatives insignifiantes, +et les théologiens abondent en hardiesses +qui ne mènent à rien, en assertions graves qui ne +concluent pas, en erreurs qui n'égarent point. La foi +domine l'ensemble et neutralise souvent ce qui n'est +pas elle. Comme un corps sain et vigoureux, elle +s'assimile quelquefois jusqu'à des poisons et n'en est +pas plus altérée qu'affaiblie.</p> + +<p>Gardons-nous donc d'aller relever dans Abélard +tous les passages qui, logiquement analysés, conduiraient +à des conséquences auxquelles il n'a jamais +pensé; toutes les expressions qui, par voie de citation, +lui sont venues de quelque doctrine qu'il n'a +jamais connue, toutes les opinions épisodiques qu'il +répète sur la foi d'un auteur, sans s'être jamais +aperçu qu'elles fussent d'origine suspecte ou de +nature incompatible avec la foi. Platonicien quand il +cite le Timée, péripatéticien quand il cite Boèce, +alexandrin par endroits, plus souvent disciple de +l'Église latine, il n'entend pas être autre chose qu'un +philosophe catholique, et les combinaisons d'idées +hétérogènes qu'on peut ça et là signaler dans ses +écrits ressemblent souvent à des centons plutôt qu'à +un éclectisme. Il cite pour se montrer instruit, il +commente pour paraître ingénieux, il concilie pour +rester logique; mais la plupart du temps son travail +porte moins sur les doctrines que sur les textes, et +il entend expliquer et non compléter l'antiquité. +Nous aimons à généraliser; nous excellons aujourd'hui +à retrouver la filiation des idées et à voir, +comme on dit, tout dans tout. Rien ne serait plus +trompeur que de supposer à toutes les époques, que +d'attribuer rétroactivement au temps passé la clairvoyance +et l'universalité qui appartiennent au nôtre.</p> + +<p>Une fois dit qu'Abélard est un théologien catholique +et rationaliste, sa place est suffisamment marquée, +son caractère suffisamment déterminé; on sait +dans quelle école chrétienne il doit être classé, et +nous croyons à cet égard nous être assez expliqué. +Nous n'ajouterons que deux observations.</p> + +<p>1º Les Allemands ne se renferment guère dans la +réserve que l'on conseille ici. Un historien de la +philosophie, Rixner, déclare qu'il y a dans la doctrine +d'Abélard un fond de spinozisme, et il donne +en preuve un tableau synoptique dressé par Fessler +d'extraits divers d'Abélard et de Spinoza<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398"><sup>398</sup></a>. On se +rappelle que déjà Caramuel accusait Abélard d'avoir +retrouvé dans les ruines de l'antiquité la philosophie +d'Empédocle, en soutenant que tout était Dieu +et que Dieu était tout<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399"><sup>399</sup></a>, et en remettant au jour un +panthéisme qui, pour cette époque, n'avait été +signalé qu'en principe dans les doctrines de Bernard +de Chartres et plus explicitement dans celles +d'Amaury de Bène, condamné et, suivant quelques-uns, +brûlé comme hérétique, mais placé par certains +historiens au nombre des disciples d'Abélard.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote398" name="footnote398"></a><b>Note 398:</b><a href="#footnotetag398"> (retour) </a> <i>Handbuch der Geschichte der Philosophie</i>, t.1, ep. i, sec. +16, append. iii.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote399" name="footnote399"></a><b>Note 399:</b><a href="#footnotetag399"> (retour) </a> J. Caram. Lobkowitz, <i>Ration. et real. Philosophia, +Metaph.</i>, III, iii, p. 175.</blockquote> + +<p>L'accusation de panthéisme est une des plus +faciles à lancer contre toute théologie. En traitant de +Dieu, le langage humain, plus encore que la pensée +humaine, manque rarement d'y donner prétexte. +Toutefois le panthéisme s'accorde plus volontiers +avec le réalisme exagéré, et le principe nominaliste, +savoir l'individualisme absolu, paraît <i>a priori</i> inconciliable +avec une doctrine qui noie tous les individus +dans l'unité de la substance universelle. Abélard +semblait donc plus qu'un autre à l'abri de +l'accusation de panthéisme. Cependant les incohérences +ne sont pas rares chez les philosophes, et +de ce qu'une doctrine serait contradictoire il ne +suivrait pas qu'elle fût invraisemblable.</p> + +<p>Au premier abord, il semble que Rixner et Fessler +ont raison. Le dernier a détaché de la seule <i>Théologie +chrétienne</i> sept passages auxquels il oppose des passages +correspondants et selon lui équivalents, qui +sont les principes mêmes de l'Éthique de Spinoza. +Mais quand l'analogie de doctrine serait dans ces +citations cent fois plus évidente qu'elle ne nous +semble, la démonstration ne serait pas concluante. +Pour qu'il y ait panthéisme, il faut le dessein formé +de ramener Dieu et le monde à l'unité et de nier la +dualité qui résulte soit de la coéternité des deux +principes, soit plutôt de la création substantielle; +or, rien de semblable dans Abélard; jamais il n'y a +songé, et j'ignore même s'il savait bien qu'une telle +doctrine eût existé. Il croyait en Dieu et en la création; +ses expressions sont positives dans ce sens. +Dans le Dieu créateur, dit-il, «Moïse désigne +le Père, c'est-à -dire la puissance divine, par laquelle +tout a pu être créé de rien (<i>Introd.</i>, lib. 1, +p. 987). Le nom de Tout-Puissant est donné par +l'Écriture au Père, quoique les autres personnes +divines soient toutes-puissantes, parce que le Père +étant inengendré existe par lui-même et non par +un autre... tandis que tout le reste ne peut être +que par lui (<i>Theol. Christ.</i>, lib. I, p. 1165). Il est +dit des éléments que Dieu les créa et non qu'il les +forma, parce que être créé se dit de ce qui est +produit du non-être à l'être» (<i>Hexam.</i>, p. 1366). +Et d'ailleurs celui qui croit réellement en l'incarnation +et en la rédemption ne peut rien avoir de commun +avec Spinoza. Le panthéisme et le péché impliquent, +le panthéisme et la damnation impliquent, +le panthéisme et la rémunération impliquent. A quelque +faible degré qu'un homme soit chrétien, il nie +<i>ipso facto</i> le panthéisme.</p> + +<p>Maintenant ne se peut-il pas faire qu'un théologien, +contre son intention, à son insu, professe sur +la nature de Dieu de telles idées que l'unité de substance +en résulte logiquement? La doctrine chrétienne +elle-même est-elle absolument exempte de formules +et d'expressions qui se prêtent à de telles conséquences? +On n'en peut absoudre, par exemple, le +père Malebranche, qui dans la sincérité de son coeur +exécrait le panthéisme, qui appelait Spinoza un +misérable, son Dieu un monstre, son système une +épouvantable et ridicule chimère, et qui a dit cependant: +«Dieu n'est pas renfermé dans son ouvrage, +mais son ouvrage est en lui et subsiste dans sa +substance.... C'est en lui que nous sommes<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400"><sup>400</sup></a>.» +Toutefois c'est là une accusation inductive qu'on ne +devrait admettre qu'avec grande réserve. Telle est la +nature de l'esprit humain et celle de la Divinité que +l'un ne peut guère raisonner sur l'autre avec un peu +de suite sans laisser échapper des propositions qui +semblent recéler le panthéisme. Prenons l'autorité +la plus haute: «Je suis l'être,» dit le Seigneur dans +l'Écriture, «je ne change point» (Exod., III, 14. +—Malach., III, 6). Supposons que ces passages +soient isolés, que rien ne les commente, ne les explique, +ne les modifie, et essayons, en les prenant +dans un sens absolu, de les concilier avec la création; +aucune subtilité n'y réussira. «La vie est en Dieu,» +dit saint Jean, «nous demeurons en lui.... Il nous +a donné de son esprit» (I, 4; IV, 13). «Nous +vivons en Dieu,» dit saint Paul aux Athéniens, +«en lui nous nous mouvons et nous sommes» +(Act., XVII, 28). Ces mots sont la devise et comme +l'axiome fondamental du spinozisme, et qui pourtant +oserait supposer que l'apôtre ait douté de la +personnalité humaine et de la séparation substantielle +entre le créateur et la créature?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote400" name="footnote400"></a><b>Note 400:</b><a href="#footnotetag400"> (retour) </a> VIIIe et IXe <i>Entretien sur la Métaphysique</i>.</blockquote> + +<p>On rencontrerait dans les Pères, dans les théologiens, +dans les philosophes les plus religieux, que +vous dirai-je? dans le catéchisme, des propositions +isolées qui présenteraient le même sens et les mêmes +dangers. Saint Clément n'a-t-il pas écrit que Dieu est +tout, et saint Augustin que tout est en Dieu, et que +rien, pas même l'âme humaine, n'est hors de lui? +«Celui qui est est indivisible,» dit Bossuet. «Dieu est +tout, dit Fénelon.... Il est souverainement un, et +souverainement tout.... Il est tellement tout être, +qu'il a tout l'être de chacune de ses créatures.... +O Dieu! il n'y a que vous.» «Dieu est tout être, dit +Malebranche... toutes ses créatures ne sont que +des participations imparfaites de l'Être divin.» «Dieu +est infini en tout sens,» dit Bergier, et les catéchismes +le répètent<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401"><sup>401</sup></a>. Prenez tous ces mots au sens littéral, +et je vous défie d'en déduire la création et l'homme. +C'est qu'il y a, en matière de théodicée, un vice +peut-être irrémédiable dans le langage humain et +dont Spinoza abusait pour construire le mensonge +de son système.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote401" name="footnote401"></a><b>Note 401:</b><a href="#footnotetag401"> (retour) </a> S. Clem. Al. <i>Poedag.</i>, t. I.—S. Aug. +<i>Solil.</i>, l, IV; et <i>de Duab. anim.</i>—Bossuet, +<i>Élév. sur les Myst.</i>, 1re sem., élév. IV.—Fénelon, +<i>De l'exist. de Dieu</i>, IIe part., c. II, IIe preuve; +c. v.—Bergier, <i>Dict. de Théol.</i>, art. <i>Dieu</i>, +II, 2°—Voyez l'ouvrage intitulé +<i>Théorie de la raison impersonnelle</i>, par M. Bouillier, c. XVII.</blockquote> + +<p>Si l'on appliquait cette critique aux philosophes +scolastiques, elle ressortirait bien plus évidente encore. +Croyants fidèles pour la plupart, ils ne s'inquiètent +guère des extrêmes conséquences de leurs +doctrines, et de même qu'on les voit, sans préméditation +ni scrupule, donner souvent des armes à +l'idéalisme ou au scepticisme qui les inquiètent peu, +on les voit quelquefois, dans leurs effusions pieuses +sur l'immensité de l'Être divin, anéantir innocemment +sa personnalité et sa liberté mystérieuses, et +avec elles la personnalité et la liberté si claires de +l'homme. Les preuves se présenteraient en grand +nombre. Bornons-nous à discuter quelques-unes de +celles dont s'arme Fessler contre Abélard.</p> + +<p>La première est cette proposition que la divine +substance est absolument indivisible (<i>omnino individua</i>), +absolument sans forme (<i>omnino informis</i>), +n'ayant besoin de rien d'autre qu'elle, se suffisant à +elle-même, ayant tout par elle-même, ne tenant +rien d'un autre qu'elle. Ce sont là , je crois, des propositions +reçues en théologie, en philosophie même; +une seule aurait besoin d'explication dans un autre +livre que celui-ci, c'est celle qui porte que la Divinité +est <i>informe</i>. Nous savons qu'elle signifie que la distinction +de la matière et de la forme est inapplicable +à Dieu; et certes il n'y a rien là que de fort innocent.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Informis Deus est formarum forma vigorque<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402"><sup>402</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote402" name="footnote402"></a><b>Note 402:</b><a href="#footnotetag402"> (retour) </a> J. Saresb. <i>Enthetic</i>., p. 87.</blockquote> + +<p>A ces propositions, Fessler assimile celles par +lesquelles Spinoza définit la substance. La substance +est ce qui est en soi, ce qui se conçoit par soi, ce dont +le concept n'a besoin du concept d'aucune autre +chose. D'où résulte qu'il ne peut y avoir deux substances +et que toute substance est nécessairement +infinie<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403"><sup>403</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote403" name="footnote403"></a><b>Note 403:</b><a href="#footnotetag403"> (retour) </a> Rixner, <i>loc. cit</i>.—Abæl. <i>Th. Chr</i>., +p, 1264.—Spinoza, <i>Ethiq</i>., part. t, définit. 8, +prop. 5, 8, 13.—Cf. Frerichs, Commentat. de Ab. Doct., p. 10.</blockquote> + +<p>J'avoue que le rapport logique m'échappe. Abélard +parle de la substance divine, Spinoza de la substance +en général. Quand ce que dit ce dernier serait vrai +ou plausible, faudrait-il en charger Abélard, dont le +but est précisément de spécifier la substance divine, +de déterminer ce qu'elle est et ce qu'elle n'est pas, +de la distinguer de toute autre substance? C'est la +substance incréée qu'il décrit; car il ajoute aussitôt: +«Les créatures, au contraire, quelque excellentes +qu'elles soient, ont besoin de l'adjonction d'une +autre chose qu'elles, et ce besoin atteste leur imperfection» +(<i>Theol. Chr.</i>, p. 1265). Qu'Abélard +ait tort ou raison, qu'importe donc que Spinoza applique +à la substance en général ce qu'Abélard dit +privativement de la substance particulière de Dieu? +Ne savons-nous pas que l'artifice de Spinoza est de +prendre à peu près la définition cartésienne de la +substance, et en montrant ou tentant de montrer +que cette définition n'admet ni limite, ni distinction, +ni multiplicité, d'en conclure qu'elle suppose +une seule et même substance pour toute substance, +et par conséquent une substance illimitée, en telle +sorte que celle-ci soit la seule Divinité et que la +Divinité soit la seule substance? Pour que la racine +du spinozisme fût dans Abélard, il faudrait la montrer +dans sa définition de la substance en général +qui n'est point ici rapportée, et non dans celle de la +substance divine en particulier; il faudrait prouver +que Spinoza et lui définissent de même la première, +et non que Spinoza définit la seconde à peu près +comme Abélard définit la première.</p> + +<p>Dana son second extrait, Fessler remarque qu'Abélard +a répété ce principe des théologiens: <i>Rien n'est +en Dieu qui ne soit Dieu même</i>, et que voulant le développer, +il ajoute que tout ce qui existe dans la +nature est éternel, et alors c'est Dieu, ou est né +du principe suprême, qui est Dieu, rien n'étant par +soi, hors ce par quoi tout existe. Or, Fessler a lu dans +l'Éthique qu'aucune substance autre que Dieu ne +peut être donnée ou conçue, que tout ce qui est est +en Dieu, que l'essence des choses produites par Dieu +n'enveloppe pas leur existence et que Dieu n'est pas +seulement la cause efficiente de l'existence des choses, +mais encore de leur essence<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404"><sup>404</sup></a>. De là résulte pour le +critique l'analogie des doctrines.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote404" name="footnote404"></a><b>Note 404:</b><a href="#footnotetag404"> (retour) </a> Rixn., <i>loc. cit.</i>—Abæl. <i>Th. Chr.</i>, +p. 1262.—<i>Éthiq.</i>, part. I, prop. 14, 15, 24, 25.</blockquote> + +<p>Il me semble qu'il en résulte leur différence. +D'abord, la citation d'Abélard est tronquée. Ce qui +vient après le principe <i>rien n'est en Dieu qui ne soit +Dieu</i>; n'est que la majeure destinée à prouver ce +principe et non la preuve directe du principe. En +effet, dit le philosophe, toute chose ou est éternelle, +c'est-à -dire Dieu même, ou a commencé et vient de +lui, <i>ab eo sumens exordium</i>. Or, si la sagesse, la puissance +ou tout autre attribut de Dieu a commencé, +Dieu a pu être sans la sagesse, sans la puissance, ce +qui répugne; les attributs de Dieu sont donc éternels, +c'est-à -dire qu'ils sont Dieu même. (<i>Ibid.</i>, p. 1263.) +De bonne foi, comment voir dans ce raisonnement +aucun tendance à identifier toute substance en Dieu, +et à conclure que Dieu est la cause de l'essence des +choses, de ce que rien et par conséquent aucune essence +ne peut être conçue sans Dieu<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405"><sup>405</sup></a>? Car cette +dernière proposition est la preuve donnée par Spinoza. +Qu'on dise, si l'on pense comme lui, que la +division d'Abélard entre ce qui est éternel et ce qui +a commencé ayant Dieu pour principe, est futile et +vaine, et que les choses particulières, n'étant que +les modes par lesquels les attributs de Dieu s'expriment +d'une façon déterminée, sont une dépendance +nécessaire de ces attributs eux-mêmes coéternels et +consubstantiels à Dieu; on en est le maître, à la +charge pourtant de rencontrer de redoutables contradicteurs. +Mais parce qu'on n'admet pas une division, +taxer de l'avoir niée celui qui l'a établie, c'est +une argumentation étrange, et nulle preuve même +apparente n'est donnée qu'Abélard ait confondu la +cause universelle avec la substance universelle, ce +qui est le panthéisme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote405" name="footnote405"></a><b>Note 405:</b><a href="#footnotetag405"> (retour) </a> <i>Éthiq.</i>, part. I, prop, 15.</blockquote> + +<p>2° Passons à une seconde observation. Lorsqu'on +a le malheur d'admettre le principe de l'unité de +substance, c'est une conséquence forcée que cette +substance constamment identique à elle-même, immutable +pour toute cause externe, soumise à sa nature +comme à sa loi, soit nécessairement tout ce +qu'elle est, fasse nécessairement tout ce qu'elle fait; +d'où il suit que Dieu n'est pas une cause libre, mais +une cause nécessaire, et grâce à l'unité de substance, +toute liberté disparaît du monde: conclusion inévitable +des principes du spinozisme. Nous ne retrouvons +pas ces principes dans Abélard; nous n'y devons +pas retrouver les conséquences.</p> + +<p>Cependant on ne saurait contester qu'il n'ait +limité la liberté de Dieu par sa propre nature, et +hasardé sur ce sujet difficile diverses propositions +dont à toute force Spinoza offre quelques analogues. +Mais elles ne sont pas dans Abélard au nom des +mêmes principes; ce n'est pas l'axiome éléatique de +l'Un et de l'Être qui lui a inspiré l'espèce de fatalisme +divin qu'on peut lui attribuer. Ce qu'on appelle la +liberté de Dieu souffre en effet quelques difficultés +indépendantes des principes du panthéisme. L'être +immutable peut-il faire autrement qu'il ne fait? +L'être infiniment juste peut-il rien faire d'autre que +ce qui est infiniment juste? L'être parfait ne fait-il +pas toujours le mieux à faire? Et par conséquent, si +Dieu existe, ne suit-il pas de sa toute-puissance, de +son immutabilité, de toutes ses perfections, que tout +ce qui se fait ne se faisant que parce qu'il l'a voulu, +il ne pouvait vouloir autre chose que ce qui se fait, +et que ce qui se fait est ce qui pouvait se faire de +plus digne de lui, de plus conforme à sa sagesse, à +sa justice, à sa bonté? La nature de Dieu étant la +perfection, il ne saurait agir que conformément à sa +nature ou à la perfection; et comme il est toujours +égal à lui-même, son oeuvre est digne de lui.</p> + +<p>Ce raisonnement a évidemment touché Abélard, +et sans rapporter les cinq passages que Fessler donne +en preuve, nous avons assez longuement analysé la +théodicée de notre auteur pour qu'on s'en rappelle à +cet égard les remarquables conclusions; mais loin +de procéder du spinozisme, elles découlent assez +naturellement de la notion orthodoxe que toute religion +donne de la Divinité. Il est certain qu'Abélard +reconnaît ces deux principes:—-Dieu ne faisant que +ce qu'il doit faire, il faut qu'il fasse ce qu'il fait.—Tout +ce que Dieu fait est aussi bien que possible, +<i>omnia a Deo tam bona fiunt quantum fieri possunt</i>.</p> + +<p>Mais ce n'est point cette fois à Spinoza qu'il faut +comparer Abélard, c'est à Malebranche et à Leibnitz. +Sa doctrine n'est pas le panthéisme, mais l'optimisme. +C'est Malebranche qui a dit: «Dieu peut ne +point agir, mais s'il agit, il ne se peut qu'il ne se +règle sur lui-même, sur la loi qu'il trouve dans sa +propre substance.... Dieu veut faire son ouvrage le +plus parfait qui se puisse.... mais aussi Dieu veut +que sa conduite aussi bien que son ouvrage porte +le caractère de ses attributs.... Dieu lui-même est +la sagesse; la raison souveraine lui est coéternelle +et consubstantielle, il l'aime nécessairement, et +quoiqu'il soit obligé de la suivre, il demeure indépendant<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a><a href="#footnote406"><sup>406</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote406" name="footnote406"></a><b>Note 406:</b><a href="#footnotetag406"> (retour) </a> Malebranche, IXe entret., n° 8, 10 et 13. +Voyez aussi, X, <i>Éclaircissement sur les idées</i>.</blockquote> + +<p>C'est Leibnitz qui a dit: «La suprême sagesse +jointe à une bonté qui n'est pas moins infinie +qu'elle, n'a pu manquer de choisir le meilleur.... Il +y aurait quelque chose à corriger dans les actions +de Dieu, s'il y avait moyen de mieux faire.... S'il +n'y avait pas le meilleur, <i>optimum</i>, parmi tous les +mondes possibles, Dieu n'en aurait produit aucun<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407"><sup>407</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote407" name="footnote407"></a><b>Note 407:</b><a href="#footnotetag407"> (retour) </a> Leibnitz, <i>Essais de Théodicée</i>, part. I, n° 8.</blockquote> + +<p>Telle est cette doctrine si belle, qu'elle est admirée +de ceux qui la combattent. L'exemple d'Abélard +qui lui-même ne l'avait pas inventée, mais qui l'a +remarquablement exposée, nous prouve qu'elle n'est +pas entièrement nouvelle; et nouvelles ne sont pas +non plus les objections qu'elle encourt. On s'est +étonné avec raison que saint Bernard ne l'ait pas +comprise dans ses véhémentes censures. Mais le +concile l'avait condamnée, car Abélard a l'air de la +rétracter dans son Apologie<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408"><sup>408</sup></a>. Il paraît en effet aussi +difficile de la concilier chrétiennement avec la liberté +et la toute-puissance de Dieu, que d'accorder +la doctrine opposée avec sa perfection, sa justice et +sa bonté. L'Église n'a point résolu par un ensemble +de décisions canoniques ces questions redoutables. +Mais elle est loin d'avoir autorisé les solutions d'Abélard. +Nous voyons que deux contemporains de celui-ci +s'élèvent contre sa doctrine, «doctrine,» dit l'un +d'eux, Hugues de Saint-Victor, «que des esprits enflés +d'une vaine science s'efforcent aujourd'hui d'accréditer;» +et l'autre, qui fut peut-être son disciple et +qui a fait aussi ses Livres des Sentences, Robert +Pulleyn, sait très-bien demander comment Dieu +étant immutable, les efforts des saints peuvent servir +à les sauver, comment, s'il n'a pu faire autrement +qu'il n'a fait, notre reconnaissance lui est +due<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409"><sup>409</sup></a>. Ces difficultés et de plus grandes encore +pourraient être développées, si nous traitions le fond +de la question, mais ce n'est pas moins que celle +de la Providence et du libre arbitre, de la justice +divine et de l'existence du mal, c'est-à -dire le plus +formidable problème et de la religion et de la philosophie. +Il nous suffit d'avoir rappelé comment +Abélard le considère et le croit résoudre. L'analyse +ultérieure de ses ouvrages nous fera connaître plus +profondément encore sa solution. Seulement, quelle +qu'elle soit, elle est digne des plus nobles esprits, +et elle ne dépare paa les doctrines du philosophe +infortuné qui, sous les coups d'une destinée cruelle, +proclamait encore en l'adorant la perfection de Dieu +réfléchie dans son oeuvre, et qui, les yeux en pleurs, +au souvenir de saint Bernard, au souvenir peut-être +d'Héloïse, disait encore: «Tout est bien.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote408" name="footnote408"></a><b>Note 408:</b><a href="#footnotetag408"> (retour) </a> Petav. <i>Dogm. Theol.</i>, t. I, t. VI, +c. vi, p. 340.—<i>Ab. Op.</i>, Apolog., p. 331.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote409" name="footnote409"></a><b>Note 409:</b><a href="#footnotetag409"> (retour) </a> Hugon. S. Vict. <i>Op.</i>, t. III. <i>Summ. +Sent.</i> tract. i, p. 430.—<i>Hist. +Littér.</i>, t. XII, p. 1 et 31.—Rob. Pull. +<i>Sentent.</i>, pars i, c. xv.—Brucker, +<i>Hist. crit. phil.</i>, t. III, p. 767.—Rixner, <i>ouvr. cité</i>, +t. II, app. iii, B.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VI.</h3> + +<h3>SUITE DE LA THÉODICÉE.—<i>Commentarii super S. Pauli +epistolam ad Romanos.</i></h3> + +<p>La Trinité est l'idée la plus haute que le christianisme +ait mise dans le monde. Les questions +ordinaires de la théodicée ne touchent généralement +les attributs divins que dans leurs rapports avec la +création, et surtout avec l'humanité. Mais la Trinité +est, pour ainsi parler, une question plus désintéressée, +où l'esprit semble aspirer à connaître la +Divinité pour elle-même; ce n'est qu'a <i>posteriori</i> +que des réflexions ultérieures ou les enseignements +de l'Église nous révèlent comment des distinctions, +d'abord toutes spéculatives entre les personnes divines, +peuvent se lier tant à l'action de Dieu sur +le monde et sur l'homme qu'aux dogmes mystiques +de l'incarnation et de la mission du Christ; et alors +des questions métaphysiques l'esprit passe peu +à peu aux questions morales. Avant d'étudier l'ouvrage +qu'Abélard a consacré à celles-ci, ou son +<i>Éthique</i>, recherchons comment il a traité et résolu +les questions intermédiaires. Nous avons vu ses deux +grandes Théologies aboutir à une doctrine de la +prescience et du libre arbitre. L'ordre des idées +amène ici naturellement la question générale du +salut par la rédemption, antécédent nécessaire de la +morale, et cette question est étudiée dans un ouvrage +important dont la lecture est peu attrayante, +mais qui abonde en vues singulières et en opinions +caractéristiques, C'est un commentaire verset par +verset et presque mot par mot de l'épître aux Romains. +Ici est la place de cet écrit, car l'Introduction +à la Théologie s'y trouve rappelée, et la théologie +morale, ou l'Éthique, à laquelle il est fait plus d'un +renvoi, y est annoncée<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a><a href="#footnote410"><sup>410</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote410" name="footnote410"></a><b>Note 410:</b><a href="#footnotetag410"> (retour) </a> <i>Magistri Petri Aboelardi Commentariorum super +S. Pauli Epistolam ad Romanos, Libri V. Ab. Op.</i>, p. 401-725. +C'est aussi l'avis des auteurs de l'Histoire littéraire (t. XII, p. 117). +Abélard réserve une question, celle de la différence entre le vice de +l'âme et le péché, à son Éthique, et elle y est en effet traitée. +(<i>Comm. in ep. ad Rom.</i>, I. II, p. 560, et <i>Eth</i>., +c. ii et iii, p. 628 et 629.) Il cite souvent sa Théologie comme un +ouvrage antérieur, p. 513, 515, 516, etc., et les citations même indiquent +que cette Théologie est l'Introduction. Nous supposons que ce commentaire +a été composé après l'Introduction, mais avant les cinq livres de la +Théologie chrétienne</blockquote> + +<p>L'ouvrage ne saurait être méthodique. Les questions +y viennent comme les présente le texte de saint +Paul; l'auteur entremêle la philosophie, la théologie, +la morale, l'interprétation du texte, et même les +remarques historiques. Nous élaguerons les détails +pour isoler quelques points essentiels, en le laissant +presque toujours parler lui-même.</p> + +<p>Comme toute composition de l'art de la parole, +dit-il, l'Écriture-Sainte veut instruire ou émouvoir. +On peut diviser en trois l'Ancien Testament. Le +Pentateuque enseigne d'abord les commandements +du Seigneur. Les livres de prophéties, d'histoires, et +tout le reste, ont pour but d'exhorter à suivre ces +commandements, mais les uns par des avertissements, +les autres par des exemples. De même dans +le Nouveau Testament, «l'Évangile est la loi, il +enseigne la forme de la véritable et parfaite justice.» +Les Épîtres et l'Apocalypse excitent à +l'obéissance à l'Évangile. Les Actes des apôtres, +ainsi que la narration évangélique, contiennent les +récits sacrés. Ainsi les Épîtres sont plutôt encore un +conseil qu'un enseignement. «Dans une cité, il est +des biens qui tendent à la conservation, d'autres à +l'accroissement. Ainsi le remarque Jules à la fin +du second livre de sa Rhétorique<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a><a href="#footnote411"><sup>411</sup></a>. A la conservation +appartiennent les choses nécessaires, les +champs, les bois. Les autres sont moins nécessaires, +mais plus belles, comme les édifices, les +trésors, la puissance même.» Ainsi peut-être, avec +ce qu'enseignent les évangiles sur la foi, la charité +et les sacrements (sujet de l'Introduction à la théologie), +le salut était assuré; même, sans y ajouter +ce qu'ont établi les apôtres, ni les canons, ni les +décrets, ni les règles monastiques, ni les écrits des +saints. Mais Dieu a voulu toutes ces choses pour +orner, «pour agrandir l'Église, qui est comme sa +cité, et pour garantir plus sûrement encore le salut +de ses citoyens.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote411" name="footnote411"></a><b>Note 411:</b><a href="#footnotetag411"> (retour) </a> Ce Jules est probablement Julius Severianus, +qui vivait un peu avant Sidoine Apollinaire, ou même sous Adrien. +Il avait composé un ouvrage intitulé: <i>Syntomata sive praecepta +artis rhetoricae. (Antiqui Rhetorea latini a Fr. Pithaei bibliotheca +olim editi</i>, A. Capperonier, un vol. in-4º, p. 320 +Voy. aussi Fabricius, <i>Bibl. lat.</i>, t. III, p. 759.)</blockquote> + +<p>L'épître aux Romains a pour objet de «rappeler +les Romains, anciens gentils, ou juifs convertis, +qui, dans une orgueilleuse contention, se disputaient +le premier rang, à la véritable humilité et +à la concorde fraternelle.» Ce qu'elle fait de deux +manières, en amplifiant les dons de la grâce divine, +en atténuant les mérites de nos oeuvres; et cette +épître a été placée la première, parce qu'elle est dirigée +contre le premier des vices, l'orgueil<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a><a href="#footnote412"><sup>412</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote412" name="footnote412"></a><b>Note 412:</b><a href="#footnotetag412"> (retour) </a> Prolog., p. 491-498.</blockquote> + +<p>L'existence de ce Commentaire et celle de beaucoup +d'autres qui furent composés dans ces temps-là , +prouve qu'au moyen âge l'Écriture était loin d'être +négligée comme on l'a dit quelquefois, et que les +auteurs n'étaient pas tellement infatués des autorités +de seconde main, qu'ils n'éprouvassent le besoin de +se retremper sans cesse aux sources pures de la parole +divine. Abélard en particulier a toujours paru +attacher le plus haut prix à la lecture des saints livres. +Dans une longue et curieuse lettre où il donne +à l'abbesse du Paraclet des instructions pour son +couvent, il veut que les religieuses s'adonnent à cette +étude. «L'Écriture-Sainte est le miroir de l'âme. +Celui qui vit en la lisant, qui profite en la comprenant, +s'habitue à connaître la beauté de ses +moeurs ou à en découvrir la difformité, et s'attache +ainsi à accroître l'une comme à écarter l'autre.... +Mais celui qui contemple l'Écriture sans la comprendre, +la tient comme un aveugle devant ses +yeux; c'est un miroir où il ne peut se reconnaître. +Il ne cherche pas dans l'Écriture cette instruction +pour laquelle uniquement elle est faite, et comme +un âne attaché à une lyre, il reste ainsi oisif devant +le livre. Il est à jeun, il a devant lui le pain, +et il ne se nourrit pas. Cette parole de Dieu, que +son intelligence ne s'assimile point, que l'enseignement +ne porte point à sa bouche, est pour lui un +aliment inutile; il ne s'en sert pas.... Il prie ou il +chante en esprit, celui qui ne fait que former des +mots par le souffle de ses lèvres, et n'y ajoute pas +l'intelligence mentale.... L'oraison même est alors +sans fruit.... il faut que celui qui prie soit pénétré +et enflammé par l'intelligence des paroles qu'il +adresse à Dieu.... C'est par une suggestion de l'ennemi +des hommes que dans nos monastères on ne +fait aucune étude pour l'intelligence des Écritures; +on n'y apprend qu'à chanter et à former des +mots articulés, non à les comprendre, comme s'il +était plus utile de faire bêler les brebis que de les +faire paître<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a><a href="#footnote413"><sup>413</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote413" name="footnote413"></a><b>Note 413:</b><a href="#footnotetag413"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, ep. viii, Petr. ad Helois., +p. 188-191.—Voy. aussi l'épître aux +filles du Paraclet pour les exhorter à l'étude des lettres. +(<i>Ibid.</i>, ep. Vii, p. 251.)</blockquote> + +<p>Suivant l'épître aux Romains, si les juifs ont reçu +l'ancienne loi, les oeuvres de cette loi sont insuffisantes +pour le salut; si cette loi a manqué aux Gentils, +une autre était gravée dans leurs coeurs, qu'ils +devaient connaître et qu'ils auraient pu suivre. Tous +ont eu leur révélation, et à tous Jésus-Christ a été +nécessaire. Ce thème conduit à faire ressortir l'éclat +de la lumière naturelle, comme à montrer ce qu'il +peut y avoir d'étroit et d'impuissant dans les formalités +d'un culte extérieur, pratiqué sans intelligence +et sans vertu. C'est là le côté philosophique de cette +épître, comme du génie de saint Paul. Par là il est +l'apôtre des Gentils, c'est-à -dire au fond l'apôtre de +la raison humaine et le promoteur d'une certaine +liberté religieuse. Le côté purement chrétien, c'est +le tableau des égarements de la raison humaine, infidèle +à sa révélation primitive, et de la dégradation +morale où est tombé le monde païen, ses philosophes +en tête; c'est le développement des causes qui +rendent nécessaire de se donner à Dieu et à la vérité, +sans écouter l'irréflexion présomptueuse de ceux qui +croient trouver dans les pratiques prescrites aux +Hébreux l'infaillible moyen de se sauver à peu de +frais. Ainsi s'élèvent sur les ruines d'un double orgueil, +au-dessus de toutes les oeuvres humaines, essentiellement +imparfaites et corrompues, le dogme +sauveur de la rédemption et la vertu tutélaire de +la foi.</p> + +<p>C'est bien là de la religion raisonnée; l'épître aux +Romains est un des plus beaux monuments du véritable +rationalisme chrétien. L'accusation dirigée contre +les Gentils, par exemple, est essentiellement une +apologie de la raison humaine. Ils se croyaient, dit +Abélard, moins répréhensibles, ou même tout à fait +excusables, de n'avoir pas servi Dieu, qu'ils ne pouvaient +connaître, faute d'une loi écrite. Mais le Seigneur, +sans que rien fût écrit, leur était connu +précédemment par la loi naturelle; il les avait mis +sur la voie d'une notion de lui-même, et par la +raison qu'il leur avait donnée, et par ses oeuvres +visibles. Ils avaient donc pu savoir et penser la +vérité. «On trouve dans les ouvrages des philosophes +qui étaient les <i>maîtres des nations</i>, beaucoup +de témoignages évidents en faveur de la +Trinité, que les SS. Pères ont soigneusement +recueillis pour recommander notre foi contre les +attaques des Gentils. Et nous aussi, nous avons +rapporté la plupart de ces témoignages dans notre +petit ouvrage de théologie<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a><a href="#footnote414"><sup>414</sup></a>.» En effet, la création +avait manifesté ce qu'il y a d'invisible en Dieu, +c'est-à -dire l'unité et la Trinité; car par la qualité +d'un ouvrage on peut juger de l'habileté d'un +ouvrier. Or, l'habileté de Dieu, c'est-à -dire les +dons ou les attributs que suppose son ouvrage, c'est, +d'une part, l'unité de sa nature, attestée par l'harmonie +universelle, et, de l'autre, la puissance, la +sagesse et la bonté, «qui sont les trois choses dans +lesquelles je crois que consiste toute la distinction +trinitaire.» Remarquez que saint Paul dit: «Ce +qui se connaît de Dieu est révélé en eux; Dieu le +leur a révélé (I, 19).» Le <i>révélé</i>, c'est la raison; +le <i>connu</i>, c'est ce que manifestent les oeuvres visibles, +ce que leur a manifesté la création; c'est, selon +le texte, ce qu'il y a d'invisible en Dieu, <i>invisibilia +ipsius</i>, savoir, sa puissance éternelle et sa divinité, +<i>sempiterna ejus virtus et divinitas</i><a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a><a href="#footnote415"><sup>415</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote414" name="footnote414"></a><b>Note 414:</b><a href="#footnotetag414"> (retour) </a> <i>Comment. in ep. ad Rom.</i>, p. 513.—Rom. +i, 19 et 20. Le petit ouvrage, <i>Opusculum</i>, c'est +l'<i>Introduction à la théologie</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote415" name="footnote415"></a><b>Note 415:</b><a href="#footnotetag415"> (retour) </a> <i>Comm.</i>, p. 514-516. Ni le texte de saint Paul, +ni même le développement auquel se livre Abélard, ne fait ressortir +du spectacle du monde la connaissance du Saint-Esprit. Rien donc +n'indique que saint Paul ait pensé que la Trinité fût révélée aux +païens. Le verset paraît signifier seulement que la création du monde +a dû manifester à la connaissance ce qu'il y a d'invisible en Dieu, +sa puissance éternelle et sa divinité, c'est-à -dire qu'il y +a une puissance éternelle et que la puissance éternelle, c'est +Dieu. On a vu ailleurs que certains docteur, par divinité, +θειότης, entendaient le Saint-Esprit. +(C. iv, p. 312.)</blockquote> + +<p>Insensibles à cette révélation universelle, les Gentils +n'ont point glorifié Dieu, et Dieu les a livrés à +leurs passions. «Ce n'est pas cependant de tous les +philosophes soumis à la seule loi naturelle que +doit s'entendre cette malice et cet aveuglement, la +plupart ayant été dignes d'être reçus de Dieu, tant +par leur foi que par leurs moeurs, comme le gentil +Job<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a><a href="#footnote416"><sup>416</sup></a>, et quelques-uns peut-être des philosophes +qui menèrent la vie la plus pure avant la venue du +Seigneur.» C'est pour eux, selon saint Jérôme, +qu'a été dite cette parole, que <i>Dieu moissonne où il n'a +pas semé</i>. Cependant saint Paul ne fait pas d'exception, +il prononce une condamnation générale contre +tous ceux qui ont trop présumé de leur sagesse. +Pour apaiser l'orgueil des Romains gentils, il lui +suffisait de montrer que les philosophes avaient eu +connaissance de Dieu, et que ces maîtres mêmes de +la foi, <i>magistros fidei</i>, avaient gravement failli, au +point de tomber dans l'idolâtrie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote416" name="footnote416"></a><b>Note 416:</b><a href="#footnotetag416"> (retour) </a> Job était gentil, c'est-à -dire d'une nation autre +que le peuple de Dieu. On croit qu'il était Idumien. (S. Aug., +<i>De Cir. Dei</i>, XVIII, xlvii.)</blockquote> + +<p>Ces idées sont hardies, et Abélard semble devancer +les raisonnements du XVIIIe siècle sur le salut de +Socrate et de Marc-Aurèle. Au reste, il a régné longtemps +sur ce point dans l'Église une assez grande +liberté de penser, et peut-être les temps modernes +se sont-ils montrés plus rigides que les premiers +siècles. Ne citons pas les Pères, Clément d'Alexandrie, +saint Justin, saint Augustin lui-même; mais +au temps d'Abélard, Richard de Saint-Victor, qui +enseignait dans une école opposée, pensait que la +raison naturelle pouvait s'élever jusqu'à la Trinité; +on a vu ailleurs qu'un autre de ses contemporains, +l'archevêque Hugues, donnait la même portée au +verset qu'il discute ici, et Albert-le-Grand, qui le +discute à son tour, résout par l'affirmative la question +que saint Thomas décide en sens contraire: La +Trinité peut-elle être connue par la raison +naturelle<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a><a href="#footnote417"><sup>417</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote417" name="footnote417"></a><b>Note 417:</b><a href="#footnotetag417"> (retour) </a> Rich. a S. Vict., <i>De triu.</i>, t. 1, +c. iv.—Hugon. <i>Dialog.</i>, t. 1; <i>Thes. Anecd.</i>, t. V, +p. 801.—Albert. <i>Summ.</i>, tract. III, qu. xiii.—S. +Thom. <i>Summ.</i>, pars i, qu. xxxii, a. t.</blockquote> + +<p>C'est donc un principe à la fois chrétien et philosophique +qu'une révélation identique dans sa source +et dans son objet, mais diverse en étendue, en clarté, +en puissance, a, pour ainsi dire, embrassé l'humanité +entière, et que, devant cette loi universelle, l'humanité +est universellement, bien qu'inégalement responsable +des violations qu'elle en a commises. Je +doute que ce principe, même dans les termes où le +pose Abélard, eût été de tout temps accepté par +l'Église; mais il a reparu à diverses époques dans +son enseignement, et on peut remarquer qu'après +avoir été au dernier siècle, sous la forme philosophique +de religion naturelle, dirigé comme une +arme offensive contre le christianisme, il est maintenant +employé souvent comme une arme défensive +par les récents apologistes du christianisme. C'est +au fond la doctrine de l'<i>Essai sur l'Indifférence</i>, et +l'on sait que ce livre a fait école. Mais on ne saurait +méconnaître que le même principe puisse être +tourné en des sens bien divers, et donner naissance +à des conséquences opposées. Abélard est sur la voie +de ceux qui en ont fait sortir l'incrédulité; il est +loin de le savoir pourtant, et ne prétend que fortifier +la foi par un double caractère d'universalité et +de perpétuité. Il croit avoir donné une basé plus +large à la doctrine du salut. C'est en effet cette doctrine +qu'il expose ici, en la poursuivant dans une +foule de questions qu'elle soulève, et qu'il traite ou +qu'il ajourne à d'autres ouvrages<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a><a href="#footnote418"><sup>418</sup></a>. Son idée fondamentale, +c'est que chacun est jugé selon la vérité, +loi identique de tous, et selon sa participation à la +connaissance de cette divine vérité. Les oeuvres ne +sont que des preuves de l'intention, et l'intention +seule est innocente ou coupable. Devant Dieu elle +est réputée pour le fait. L'issue du jugement est inconnue +en ce monde. Ce jugement se prononce pour +chacun à la mort, il se prononcera pour tous à la fin +du monde. Cependant ceux qui ont été trouvés purs +avant le dernier jugement, ceux dont la vie est parfaite, +acquittés avant ce jour suprême, seront assis +auprès du Christ; ils partageront sa gloire; juges +comme lui, tranquilles sur eux-mêmes, ils jugeront +les autres. Mais c'est à la condition d'avoir observé, +non par des oeuvres purement extérieures, mais de +coeur et de volonté, soit la loi naturelle, soit la loi +écrite. Il est vrai que, depuis l'Évangile, en ce temps +d'amour plus que de crainte, la justification gratuite +est promise, c'est-à -dire que la justice ne vient pas +de nos mérites, mais de la grâce de Dieu. Par le +Christ <i>propitiateur</i>, Dieu offre la rédemption à ceux +qui croiront en lui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote418" name="footnote418"></a><b>Note 418:</b><a href="#footnotetag418"> (retour) </a> <i>Comment.</i>, p. 516-521. Trois questions difficiles +sont indiquées, qui toutes sont relatives à la possibilité du péché et +de la punition, de la responsabilité, de la grâce, mais dont les solutions +sont renvoyées à la Théologie. Elles ne s'y trouvent pas expressément.</blockquote> + +<p>Ici s'élève la plus grande question. Qu'est-ce que +cette rédemption par le Christ, ou comment son +sang peut-il nous justifier, nous qui semblerions +plus punissables, après avoir commis le crime du +serviteur infidèle, le crime de la mort du Seigneur +innocent?</p> + +<blockquote><p> +«Et d'abord par quelle nécessité Dieu s'est-il fait homme pour nous +racheter en mourant suivant la chair, ou de qui nous a-t-il rachetés, +comme d'un maître qui nous tint captifs par justice ou par puissance? +De quelle justice, de quelle puissance nous a-t-il affranchis? +Qui a-t-il prêché pour le décider à nous relâcher? On dit qu'il nous a +rachetés de la puissance du diable. Par la transgression du premier +homme, qui s'était volontairement soumis à son obéissance, le diable +aurait eu comme un certain droit de le tenir en sa possession et en +sa puissance, et il l'y tiendrait encore si le libérateur n'était venu. +Mais puisque le Seigneur a délivré les seuls élus, quand le diable +les a-t-il possédés? Jamais, ni dans le siècle du Messie, ni dans le +siècle futur, ni aujourd'hui. Ce pauvre qui reposait dans le sein +d'Abraham, est-ce que le diable le torturait comme le riche damné, +et quand même il l'aurait tourmenté moins, avait-il domination sur +Abraham lui-même et le reste des élus?... Ce droit de possession +sur l'homme, le diable ne pouvait l'avoir que si par hasard il avait +reçu l'homme pour le tourmenter. Dieu l'ayant permis, ou même le +lui ayant livré. D'où viendrait d'ailleurs le droit? Si le serviteur ou +l'esclave d'un maître séduisait un de ses compagnons, l'entraînait à +la désobéissance, le séducteur ne serait-il pas plus coupable aux +yeux du maître que le séduit, et par quelle injustice la premier +acquerrait-il privilège et domination sur le second? Il serait plus juste +que ce fût celui-ci qui eût sur l'autre un droit de vengeance. D'ailleurs +le diable n'a pu donner à l'homme cette immortalité qu'il lui a +promise pour le séduire, comment donc aurait-il le droit de le retenir? +Il ne l'aurait pu faire que par la permission de Dieu, qui lui aurait +livré l'homme comme à son geôlier ou à son bourreau.</p> + +<p>«L'homme n'avait péché que contre le Seigneur; or, si le Seigneur +voulait lui remettre le péché, comme il l'a fait pour la vierge Marie, +comme avant sa passion le Christ l'a fait pour beaucoup d'autres, +pour Marie Magdeleine, pour le paralytique; ne pouvait-il dire à +l'exécuteur de sa justice (<i>tortori suo</i>): Je ne veux pas que tu le +punisses plus longtemps. Dieu cessant de permettre le supplice, +aucun droit ne restait à l'exécuteur; s'il s'était plaint, s'il avait murmuré, +il eût été convenable que le Seigneur lui répondit: <i>Est-ce que +ton oeil est mauvais parce que je suis bon?</i> (Math., xx, 15.) Le Seigneur +n'a pas fait injure au diable, lorsque de la masse pécheresse il +a pris une chair pure et s'est fait un homme exempt de tout péché; +cette conception sans péché, cet homme ne l'a pas obtenue par ses +mérites, mais par la grâce du Seigneur, qui s'est revêtu de son +humanité. Est-ce que la même grâce, si elle avait voulu remettre +aux autres hommes leur péché, n'aurait pu les libérer ainsi de leur +peine?... Quelle nécessité donc, ou quelle raison, ou quel besoin, +lorsque d'un seul regard (<i>sola visione sua</i>) la miséricorde divine +aurait pu délivrer l'homme des mains du diable, quelle cause, dis-je, +a voulu que, pour nous racheter, le fils de Dieu fait chair souffrit +tant de privations et d'opprobres, le fouet, le crachat, enfin la cruelle +et ignominieuse mort de la croix, au point d'endurer le supplice patibulaire +avec des méchants? Comment aussi l'apôtre dit-il que nous +sommes justifiés ou réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils, +quand Dieu aurait dû se courroucer d'autant plus contre l'homme +que les hommes avaient été plus coupables de crucifier son fils que +de violer dans le paradis son premier commandement en goûtant un +seul fruit?... Que si ce péché d'Adam fut assez grand pour ne pouvoir +être expié que par la mort du Christ, quelle expiation aura +l'homicide commis contre le Christ et tant et de si grands attentats +consommés contre lui et contre les siens? Est-ce que la mort d'un fils +innocent a tellement plu à Dieu qu'elle l'ait réconcilié avec nous, qui +avons commis le péché, cause de la mort de ce fils innocent?...</p> + +<p>Donc, à moins que ce péché, le plus grand de tous, ne fût commis, +il n'en pouvait pardonner un autre beaucoup moindre; il fallait +la multiplication du mal pour qu'un si grand bien nous fût fait. En +quoi, par la mort du fils de Dieu, sommes-nous devenus plus justes +que nous ne l'étions auparavant, pour être dès lors libérés du châtiment? +A qui le prix du sang a-t-il été donné pour qu'il y eût rédemption, +si ce n'est à celui au pouvoir duquel nous étions, c'est-à -dire à +ce Dieu même qui, ainsi qu'il vient d'être dit, nous avait livrés à son +bourreau? Car ce ne sont pas les bourreaux, mais les seigneurs +et maîtres des captifs qui composent ou acceptent la composition<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a><a href="#footnote419"><sup>419</sup></a>. +Comment enfin a-t-il, pour un certain prix, relâché ses captifs, si +lui-même, auparavant n'avait exigé et fixé ce même prix auquel il les +relâchait? Or, combien paraît cruel et injuste que l'on réclame pour +prix le sang de l'innocent, ou que l'on se plaise en façon quelconque +au meurtre de l'innocent; et plus encore, que le Seigneur ait pu avoir +la mort de son fils pour si agréable, que par elle il ait été réconcilié +avec le monde entier! +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote419" name="footnote419"></a><b>Note 419:</b><a href="#footnotetag419"> (retour) </a> «Componunt aut suscipiunt.» (p. 552.) On connaît l'usage +du temps. Suivant une coutume d'origine germaine, pour un crime ou +pour un délit, on pouvait se racheter moyennent un prix payé à celui +qui en avait souffert, et peu à peu il avait été également établi qu'un +prix serait payé à celui qui pouvait exercer une sorte de vindicte +publique, c'est-à -dire au seigneur, enfin aux matins des captifs, +<i>domini captivorum</i>. C'étaient ceux au pouvoir +desquels passaient les délinquants.</blockquote> + +<blockquote><p> +«La solution de cette question, qui <i>n'est pas médiocre</i>, paraît être +que nous sommes justifiés dans le sang de Jésus-Christ et réconciliés +avec Dieu, en ce que par cette grâce singulière qu'il nous a manifestement +faite en nous donnant son fils, qui a pris notre nature et +qui a persisté jusqu'à la mort à nous instruire sous cette forme par +sa parole et son exemple, il nous a plus étroitement attachés à lui du +lien de l'amour, et qu'enflammée par un tel bienfait de la grâce divine, +la vraie charité ne doit redouter pour lui aucune souffrance.... +Après la passion, l'homme est devenu plus juste, c'est-à -dire plus +aimant Dieu. Notre rédemption, c'est l'amour suprême du Christ +pour nous, qui par sa passion non-seulement nous a délivrés de la +servitude du péché, mais encore nous a acquis la liberté des fils de +Dieu, afin que désormais nous accomplissions tout par amour plus +que par crainte de celui qui nous a fait une grâce si grande, qu'une +plus grande, à son propre témoignage, ne saurait être inventée.» +(Jean, xv, 43<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a><a href="#footnote420"><sup>420</sup></a>). +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote420" name="footnote420"></a><b>Note 420:</b><a href="#footnotetag420"> (retour) </a> <i>Comm</i>, p. 549-553.—-Rom. iii, 2l et suiv. +Abélard dit ici qu'il expose <i>succinctement le mode</i> de la +rédemption, et il renvoie à sa Théologie: on y trouve, il est vrai, +la même doctrine, mais plus <i>succinctement</i> encore exprimée. +(<i>Theol. Christ.</i>, t. IV, p. 1307-1308.)</blockquote> + +<p>Nous touchons ici à une théorie de la rédemption, +de toutes les pensées d'Abélard la plus téméraire. +Avant d'y insister, parcourons diverses questions +accessoires, graves pourtant, qu'il y rattache.</p> + +<p>I. C'est le Fils qui a été incarné, mais l'a-t-il été +seul? Tout dans l'Évangile semble montrer le Fils +séparé un moment, par sa mission, du Père qui la +lui donne; et cependant c'est un article de foi que +dans la Trinité la substance est unique et les oeuvres +communes. Abélard a déjà dit que dans l'incarnation +la substance divine s'est en une seule personne uni +la substance humaine; il a dit que tout ce que fait +le Père, le Fils et le Saint-Esprit le font, et réciproquement<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a><a href="#footnote421"><sup>421</sup></a>. +Cependant il ne prétend pas que le +Père et le Saint-Esprit se soient faits chair, aient +éprouvé l'incarnation ou la passion, ce qui serait +l'erreur de Praxéas, de Sabellius et des patripassiens, +mais il dit que dans l'incarnation et le Père +et le Saint-Esprit ont opéré, la puissance et la bonté +divine ne pouvant être exclues de la Divinité. Lorsqu'un +homme s'habille ou s'arme, beaucoup y coopèrent +qui ne sont ni habillés ni armés. C'est à l'âme, +comme motrice du corps, que sont rapportées toutes +nos actions, et cependant tous les mots qui les +expriment ne peuvent être attribués à l'âme en prédicats. +On ne peut dire que l'âme mange ou se promène. +C'est par cette subtilité qu'Abélard évite une +hérésie contre laquelle il a protesté hautement<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a><a href="#footnote422"><sup>422</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote421" name="footnote421"></a><b>Note 421:</b><a href="#footnotetag421"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, p. 989 et 1127, et <i>Theol. +Chr.</i>, t. IV, p. 1309-1311.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote422" name="footnote422"></a><b>Note 422:</b><a href="#footnotetag422"> (retour) </a> Cf. <i>Ad Helois. Apol., Op.</i>, p. 309, et ci-dessus, +c. II, p. 193. Il dit ici (<i>Comment.</i>, t. III, p. 633) qu'il traite +la question dans son <i>Anthropologie</i>. Ce mot singulier que l'éditeur +des oeuvres remarque, puisqu'il en corrige en marge l'orthographe, semble +indiquer un ouvrage d'Abélard tout à fait inconnu. L'Anthropologie était, +je crois, en ce temps là , la science du Dieu fait homme ou la solution de +la question <i>Cur Deus homo</i>? Peut-être ce mot n'indique-t-il +qu'une partie spéciale de l'une des Théologies.</blockquote> + +<p>II. Une seconde question qui dépend de la rédemption, +cette première des grâces de Dieu, serait +celle de la grâce en général et du mérite des hommes. +Et d'abord en quoi réside le mérite? Dans la volonté +seule ou dans la volonté et l'oeuvre? Mais tout cela +est du ressort de l'éthique, et doit se trouver dans +l'ouvrage qui porte ce titre<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a><a href="#footnote423"><sup>423</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote423" name="footnote423"></a><b>Note 423:</b><a href="#footnotetag423"> (retour) </a> <i>Comment.</i>, p. 559-560.—Voy. l'<i>Éthique</i> et +ci-après, c. VII, p. 464.</blockquote> + +<p>III. Heureux celui à qui Dieu n'a point imputé +de péché, dit l'apôtre (iv, 8 et 9). Puis il s'interrompt +et se demande si ce bonheur n'est que pour +les circoncis; l'exemple d'Abraham répond. Sa foi +lui fut imputée à justice avant qu'il eût reçu la circoncision; +mais il avait la foi, et de la naît une +question: Que faut-il penser du sort des enfants +qui mouraient sous l'ancienne loi avant le huitième +jour, celui où la circoncision était permise? C'est +la même question qui s'élèverait au sujet des enfants +qui mourraient avant qu'on ne pût les baptiser, +parce que l'eau manquerait. «La sentence de damnation +en ce cas paraît cruelle... mais nous en +ce remettant à la Providence de tout ce qu'elle dispose, +à la providence de celui qui seul sait pourquoi +il a élu celui-ci, réprouvé celui-là , nous +tenons pour immuable l'autorité de l'Écriture qu'il +nous a donnée<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a><a href="#footnote424"><sup>424</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote424" name="footnote424"></a><b>Note 424:</b><a href="#footnotetag424"> (retour) </a> <i>Comm.</i>, p. 560-564.—Rom. iv, 8.</blockquote> + +<p>IV. Toutes ces questions en supposent résolue +une bien plus grande. «Maintenant il nous faut en +venir à cette vieille querelle du genre humain<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a><a href="#footnote425"><sup>425</sup></a>, à +cette question infinie (<i>interminatam quoestionem</i>), +savoir, celle du péché originel, qui retombe, ainsi +que le rappelle l'apôtre, de notre premier père sur +sa postérité, et il faut, comme nous pourrons, +travailler à la résoudre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote425" name="footnote425"></a><b>Note 425:</b><a href="#footnotetag425"> (retour) </a> P. 591-601. Il s'est déjà servi de cette expression, +<i>veterem humani generis querelam</i>; mais pour désigner la question +de l'immutabilité de la Providence et de la liberté, <i>Introd.</i>, +l. III, p. 1184.</blockquote> + +<p>«Il est demandé d'abord: Qu'est-ce qu'on appelle +le péché originel avec lequel chaque homme est +procréé? Puis, par quelle justice le fils innocent +est-il, pour le péché du père, traduit devant le +plus miséricordieux des juges, ce qui ne serait +pas approuvé devant des juges du siècle; et comment +le péché que nous croyons déjà remis à celui +qui l'a commis, ou déjà effacé dans les autres +par le baptême, est-il puni dans les enfants qui +n'ont pu consentir encore au péché? Comment +ceux qui ne sont pas dans les liens de leur propre +péché sont-ils damnés par le péché d'autrui, et +comment l'iniquité du premier père les entraîne-t-elle +plus sûrement à la damnation que de plus +graves iniquités de leurs plus proches parents? +Combien, en effet, il est cruel et contraire à la +bonté de Dieu, qui aime mieux sauver les âmes +que les perdre, de condamner pour le péché du +père le fils que pour le sien propre sa justice ne +sauverait pas<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a><a href="#footnote426"><sup>426</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote426" name="footnote426"></a><b>Note 426:</b><a href="#footnotetag426"> (retour) </a> <i>Comment.</i>, t. II, p. 401.</blockquote> + +<p>Par le péché originel il faut entendre la peine du +péché, car le péché en lui-même, celui de la volonté, +n'est point imputable à qui ne peut encore user du +libre arbitre, ni faire aucun emploi de sa raison. +Par la définition des philosophes, le libre arbitre +n'est que cette faculté de l'esprit de délibérer et de +déterminer ce qu'il veut faire. Celui qui ne délibère +pas actuellement, s'il est d'ailleurs apte à délibérer, +ne manque pas du libre arbitre. Mais cette faculté, +nul ne niera qu'elle ne manque aux petits enfants, +ainsi qu'aux furieux et aux idiots; aussi ne sont-ils +pas même soumis aux lois humaines. La justice, en +effet, consiste à rendre à chacun ce qui lui revient, +ni plus ni moins qu'il n'a mérité. Donner plus de +bien ou infliger moins de mal qu'il n'en a été mérité, +c'est grâce plutôt que justice. Or, maintenant, +«qu'elle est grande, la cruauté que Dieu paraît +montrer à l'égard des petits enfants, auxquels, sans +trouver qu'ils aient rien mérité, il inflige la peine +la plus grave, celle du feu infernal!» Saint Augustin +ne permet pas d'en douter<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a><a href="#footnote427"><sup>427</sup></a>. Cela ne semblerait-il +pas, chez les hommes, de la dernière +injustice? C'est qu'il est interdit aux hommes de +venger leur propre injure, mais Dieu a dit: «A moi +la vengeance.... c'est moi qui ferai justice.» +(XII, 19; Deut. XXXII, 35.) Dieu, en effet, ne fait pas +injustice à sa créature, de quelque façon qu'il la +traite, ou bien les animaux, créés pour travailler +dans l'obéissance des hommes, pourraient se plaindre +et murmurer contre le créateur. Mais l'Évangile +leur répondrait: «Est-ce qu'il ne m'est pas permis +de faire ce que je veux?» (Math., XX, 15.) Et +l'apôtre dirait: «Homme, qui es-tu, pour répondre à +Dieu? Le vase se plaint-il au potier?» (IX, 20.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote427" name="footnote427"></a><b>Note 427:</b><a href="#footnotetag427"> (retour) </a> Cette opinion, quoique très-accréditée dans l'Église, +n'est pas article de foi. On penche aujourd'hui vers une interprétation +plus douce. La foi oblige seulement à croire que les enfants morts sans +baptême sont privés du royaume des cieux. Au reste le passage donné comme +de saint Augustin est extrait d'un ouvrage qui ne lui est plus attribué, +mais à l'évêque Fulgence. (<i>De Fide ad Petrum</i>, t. VI, append.) +Il s'exprime autrement et plus modérément ailleurs. Ep. 28, <i>ad +Heron.—Cont. Jul.</i>, V, XI.</blockquote> + +<p>«D'ailleurs, on ne saurait appeler mal rien de ce +qui s'accomplit suivant la volonté de Dieu. Car +nous ne pouvons discerner le bien du mal que par +la conformité avec cette volonté même.» Aussi +est-il des choses qui semblent très-mal, que nul ne +s'ingère de condamner, parce que le Seigneur les a +ordonnées, comme la spoliation des Égyptiens par +les Hébreux. «Sans un ordre semblable, ceux qui +tuèrent leurs plus chers parents pour avoir eu +commerce avec des femmes madianites, passeraient +pour des homicides plutôt que pour des +vengeurs<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a><a href="#footnote428"><sup>428</sup></a>. La distinction du bien et du mal réside +tellement dans le décret de la volonté divine, que +notre cri de tous les jours est: <i>Que votre volonté +soit faite!</i> C'est lui dire: que tout soit ordonné +pour le mieux; en sorte que le mal ou le bien +dépend, suivant les temps, de ce qu'il ordonne ou +de ce qu'il défend.... Les sacrements de l'ancienne +loi, jadis en grande vénération, sont maintenant +abominables.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote428" name="footnote428"></a><b>Note 428:</b><a href="#footnotetag428"> (retour) </a> De leurs plus chers parents saintement homicides. (Racine)</blockquote> + +<p>«Mais il ne suffirait pas d'absoudre Dieu de toute +injustice dans la damnation des petits enfants, il +faut aussi faire une part à sa bonté.» Or, d'abord, +nous savons que la peine qui leur est réservée est la +plus douce de toutes. Ils <i>souffriront les ténèbres</i>, dit +saint Augustin, ce qui signifie qu'ils ne verront pas +Dieu. Puis, n'est-il pas permis de penser que la mort +avant le baptême n'emporte que ceux dont Dieu a +prévu la méchanceté future? Cette sévérité envers +des créatures qui n'ont rien fait, n'est-ce pas un salutaire +exemple pour les pécheurs, et ne peut-il pas +y avoir des raisons de famille, <i>familiares causæ</i>, qui +rendent cet exemple nécessaire à leurs parents? +N'est-ce pas pour ceux-ci une grande excitation à la +continence, que la pensée que «leur concupiscence +envoie incessamment tant d'âmes en enfer?»</p> + +<p>Le péché originel en lui-même est la dette de +damnation dont nous sommes tenus pour la faute de +nos premiers parents. Nous avons tous péché en +Adam, au sens du moins où l'on dit qu'un tyran vit +dans ses enfants.</p> + +<blockquote><p> +«Donc, direz-vous, il faut damner ceux qui n'ont point péché, +grande iniquité; punir ceux qui ne l'ont pas mérité, grande atrocité. +Oui, pour des hommes, et non pour Dieu; sans cela comment +ne pas accuser Dieu pour avoir enveloppé les petits enfants dans la +peine du déluge ou dans l'incendie de Sodome? Comment a-t-il permis +l'affliction et le meurtre du bienheureux Job et des saints martyrs? +Et comment enfin a-t-il livré à la mort son fils unique? Vous +répondez par une dispensation très-avantageuse de sa grâce. Bien +et finement dit! Les hommes aussi, par quelque dispensation d'une +salutaire prudence, peuvent également affliger les innocents comme +des coupables, et ne point pécher. Ainsi par exemple, à cause +de la méchanceté d'un tyran, de bons princes ravagent et pillent +ses terres et sont entraînés à faire du mal à de bons et fidèles +sujets, liés à leurs maîtres par la possession et non par l'intention, +le tout afin de pourvoir à l'utilité du plus grand nombre par le dommage +du petit. Il peut aussi arriver que de faux témoins que nous ne +pouvons confondre, imputent un crime à un homme que nous savons +innocent, et ces témoignages, si toutes les formalités ont été +remplies, nous forcent à frapper un innocent, afin, chose assez +singulière, qu'en obéissant aux lois, nous punissions justement +celui qui n'est pas justement puni, ce qui est commettre justement +une injustice, après délibération compétente sur l'affaire, et pour ne +pas nuire au grand nombre en épargnant un seul homme. De même, +la damnation des petits enfants peut avoir plusieurs motifs des plus +salutaires dans la dispensation divine, sans compter les causes que +nous avons assignées.... Dieu est également irrité contre eux, ils ont +été conçus dans le péché de la concupiscence charnelle, où sont tombés +les pères eux-mêmes par la première transgression; une absolution +spéciale est nécessaire à chacun d'eux, et la plus facile assurément +a été instituée dans le baptême, sacrement où la foi d'autrui et la +confession des parrains intercèdent pour le péché d'autrui dans lequel +les enfants sont engagés. Celui qui est né dans le péché et qui ne +peut encore satisfaire par lui-même est purifié par le sacrement de la +grâce divine. Mais on doit trouver tout simple que ce qui est remis +aux parents soit exigé des enfants, puisque la génération de la concupiscence +charnelle transmet le péché et mérite la colère.... Il pourrait +aussi arriver dans la vie qu'un pauvre qui aurait donné sa personne +et ses enfants à un seigneur vint ensuite à gagner, par quelque +acte de vertu ou à quelque prix, sa liberté et non celle de ses fils. +Dieu a voulu que la nature nous offrit quelque chose d'analogue: de +la semence de l'olivier, comme de l'olivier sauvage, il naît un olivier +sauvage, ainsi que de la chair du juste, comme de celle du pécheur, +il naît un pécheur; du froment purgé sans la paille, il naît un froment +non purgé avec la paille; ainsi de parents purifiés du péché +par le sacrement aucun enfant ne naît exempt de péché....</p> + +<p>«Voilà pour le moment ce qu'il nous suffit de dire touchant le +péché originel, moins à titre d'assertion que de simple opinion<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a><a href="#footnote429"><sup>429</sup></a>.» +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote429" name="footnote429"></a><b>Note 429:</b><a href="#footnotetag429"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 601. Il n'y a pas d'erreur grave +dans ce que dit ici notre auteur du péché originel, quoiqu'une +partie de ces idées ne soit point consacrée par l'Église.</blockquote> + +<p>V. Du péché originel il faut passer au péché actuel. +Saint Paul fait entendre plus d'une fois que la +loi ancienne a favorisé le péché, c'est-à -dire apparemment +a multiplié les occasions de le commettre. +Mais comment la loi pouvait-elle être dite sainte et +le commandement juste et bon, puisque même en +les observant on ne pouvait être sauvé? C'est qu'à +un peuple indocile et grossier ne pouvaient être +donnés des commandements de perfection; il fallut +d'abord lui apprendre à obéir. Quand nous domptons +des bêtes de somme, nous ne commençons point +par les charger de lourds fardeaux. Toutefois, on +doit croire que ceux qui observaient les commandements +par amour plus que par crainte, recevaient +par une révélation spéciale ce qui pouvait leur manquer +en perfection. En effet, l'inspiration a rendu +évangéliques plusieurs hommes spirituels de l'ancien +peuple, et ils ont prêché ou pratiqué le commandement +de la loi nouvelle, savoir, l'amour des ennemis. +Car c'est un commandement nouveau, <i>novum +mandatum</i>, que celui-ci: Aimez vos ennemis comme +je vous ai aimés. Ainsi que l'amour divin, notre +amour doit être désintéressé. «Celui qui rechercherait +son propre bien serait un mercenaire, quand +même il ne tendrait qu'aux choses spirituelles. Le +nom de charité ne devrait pas être prononcé, si +nous aimions Dieu à cause de nous, c'est-à -dire +pour notre utilité et pour cette félicité que nous +espérons dans son royaume, plutôt que pour lui-même; +nous placerions en nous, non dans le +Christ, notre fin intentionnelle. Ceux qui sont dans +de tels sentiments sont des amis de la fortune; +l'avarice les soumet plus que la grâce.» C'est +contre eux qu'il est dit: «Si vous aimez ceux qui +vous aiment, quelle récompense aurez-vous?» +(Math., v, 46.) Aucune, car vous en aimeriez d'autres +davantage s'ils vous étaient plus utiles, vous +cesseriez d'aimer celui en qui vous cesseriez d'espérer. +Dieu ne doit pas être moins aimé de l'homme +qu'il punit, car il ne peut punir que justement. +On dira qu'ici ce qui est utile, c'est Dieu même; +il est lui-même la récompense; c'est donc toujours +lui qu'on aime. Notre amour serait pur et sincère, +en effet, si nous pensions moins à ce qu'il donne +qu'à ce qu'il vaut. «Telle est l'affection véritable +d'un père pour son fils, d'une chaste épouse pour +son époux, de tous ceux qui aiment plus ceux qui +leur sont inutiles que ceux qui leur seraient d'une +utilité plus grande. Si leur amour les expose à +quelques maux, il n'en est pas diminué. La cause +de cet amour subsiste tout entière dans ceux qu'ils +aiment.... C'est ce que dit si bien, pour consoler +Julie Cornélie sa femme, Pompée vaincu et fugitif: +<i>Ce que tu pleures, tu l'as aimé</i><a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a><a href="#footnote430"><sup>430</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote430" name="footnote430"></a><b>Note 430:</b><a href="#footnotetag430"> (retour) </a> Citation de Lucain (<i>Phars.</i>, t. Vlll) que nous +avons vu Abélard opposer aux pleurs d'Héloïse. Voyez t. I, p. 155, +où cette citation est mal indiquée.</blockquote> + +<p>«Souvent même les hommes d'un coeur libéral +poursuivent l'honnête plus que l'utile; ils voient +quelques-uns de leurs semblables de qui ils n'espèrent +aucun avantage, et ils leur portent une affection +plus grande qu'à leurs propres esclaves, +de qui ils reçoivent des services journaliers. Que +n'avons-nous pour le Seigneur cette affection sincère +qui nous le ferait plutôt aimer parce qu'il est +bon que parce qu'il nous est utile!» Si la crainte +u Seigneur est le commencement de la sagesse, la +charité en est la consommation<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a><a href="#footnote431"><sup>431</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote431" name="footnote431"></a><b>Note 431:</b><a href="#footnotetag431"> (retour) </a> <i>Comment.</i>, p. 620-624. Ailleurs Abélard lit +comme saint Augustin <i>pietas</i> au lieu de <i>timor domini</i>. +(c. iii, p. 264.)</blockquote> + +<p>Voilà encore une opinion particulière à notre théologien. +Si cet ascétisme de la charité n'est point condamnable, +il est dangereux. Le concile de Sens ne l'a +pas blâmé, mais un docteur dont le principal ouvrage +semble parfois n'être qu'une réfutation implicite des +sentiments d'Abélard, Hugues de Saint-Victor, une +des lumières de cette célèbre école si orthodoxe et +si scientifique, a combattu avec soin la doctrine de +l'amour de Dieu pour Dieu même, et s'est joué de +ce platonisme d'un nouveau genre qui peut affaiblir +la piété méritante et le zèle pratique pour les oeuvres +et le salut<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a><a href="#footnote432"><sup>432</sup></a>. Mais ce que le docte chanoine ni les +biographes bénédictins qui le vantent n'ont, ce me +semble, aperçu, c'est que la doctrine d'Abélard, tout +sur la révélation antérieure au christianisme que sur +l'oeuvre de la rédemption, l'entraînait à exagérer le +rôle de l'amour dans la pratique des vertus chrétiennes. +Quand on pense que le Christ, en se soumettant +aux tortures de sa mission terrestre, s'est +surtout proposé d'attendrir l'humanité afin de la +sauver, et quand on écarte les idées de redevance +et d'acquittement, de crime et d'expiation, on est +obligé de substituer l'amour au devoir, ou plutôt +de fondre tout le devoir dans l'amour. Nous retrouverons +ce principe en étudiant la morale<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a><a href="#footnote433"><sup>433</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote432" name="footnote432"></a><b>Note 432:</b><a href="#footnotetag432"> (retour) </a> <i>De Sacramentis fidel Christ.</i>, t. II, part xiii, +c. vii; Hugon. S. Vict. <i>Op.</i>, t. III, p. 608.—<i>Hist. +litt.</i>, t. XII, p. 40.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote433" name="footnote433"></a><b>Note 433:</b><a href="#footnotetag433"> (retour) </a> Voyez le chapitre suivant.</blockquote> + +<p>VI. Mais, dit-il en continuant son Commentaire, +la concupiscence lutte contra la charité. <i>Je ne fais +pas le bien que je veux, je fais le mal que je ne veux +pas</i>. (vii, 49.) Serait-ce que le péché est involontaire? +Nullement. <i>Je ne veux pas le mal</i> est pour +<i>je ne voudrais pas le mal.</i> Je ne voudrais pas céder +à la concupiscence, mais j'y cède volontairement +et même avec amour. Tout péché est volontaire, ce +qui doit s'entendre de l'acte du péché, non de la +concupiscence qui porte à le commettre. L'acte est +volontaire, c'est-à -dire qu'il n'est pas nécessaire, +en ce qu'il résulte d'une volonté préalable. Si en +jetant une pierre vous tuez un homme par hasard, +l'acte résulte de la volonté de jeter une pierre, et +non de la volonté de tuer un homme; ce n'est donc +pas le péché d'homicide volontaire. Celui qui, forcé +de se défendre, tue un homme qui l'attaque, commet +l'homicide sans l'avoir voulu. «S'il séduit la +femme d'un autre, c'est la volupté qui lui plaît, +non l'adultère, non l'accusation qui peut s'ensuivre, +et qui, bien loin de lui plaire, est un +tourment pour la conscience, car il aimerait bien +mieux que la femme ne fût point mariée. Ainsi +ce qui plaît et ce qui déplaît, et en ce sens ce +qu'on veut et ce qu'on ne veut pas, peuvent se +trouver dans le même acte.» Il arrive donc à +l'homme de consentir à la loi par la raison et d'y +résister par la concupiscence; l'esprit et la chair se +combattent. Faire le bien, c'est joindre à la bonne +volonté le fait. J'ai cette volonté naturellement, car +par moi-même j'ai la raison, j'ai été créé raisonnable; +mais par moi-même je n'ai pas la puissance de faire +le bien, si quelque grâce ne m'est donnée. La loi +me plaît, c'est-à -dire plaît à ma raison, à l'<i>homme +intérieur</i>, à cette image spirituelle et invisible de +Dieu qui est l'homme de l'âme; mais <i>je sens une +autre loi dans mes membres</i>, j'y reconnais le foyer +du péché de la chair, les aiguillons de la concupiscence, +à laquelle j'obéis dans ma faiblesse ainsi +qu'à une loi; cette loi règne dans le corps, instrument +des passions<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a><a href="#footnote434"><sup>434</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote434" name="footnote434"></a><b>Note 434:</b><a href="#footnotetag434"> (retour) </a> Comment., p. 621-628.—Rom. VII, 23, 23; I Tim. +II, 4.—Voyez sur le même sujet l'Éthique au chap. suivant.</blockquote> + +<p>VII. Quand Dieu a revêtu l'humanité, a-t-il revêtu +le libre arbitre, ou plutôt cet homme qui était +en Jésus-Christ uni à la Divinité, avait-il une volonté +libre, c'est-à -dire la faculté de pécher? Une fois uni, +et en tant qu'uni à la Divinité, sans contredit, il ne +pouvait pécher, comme le prédestiné, en tant qu'il +est prédestiné, ne peut être damné. Mais si l'on +disait d'une manière absolue qu'il ne pouvait pécher, +le doute serait possible, car alors où serait le mérite +d'éviter le péché? Privé du libre arbitre, le Christ +aurait évité le péché par nécessité plus que par volonté. +Cependant c'était un homme composé de chair +et d'âme, qui aurait pu, comme tout autre homme, +subsister par lui-même, autrement il aurait eu l'accident +sans la substance, et il serait au-dessous de +l'humanité; existant par lui-même, pourquoi n'aurait-il +pas pu pécher? C'est donc le cas de bien +distinguer une proposition absolue d'une proposition +déterminée par de certaines conditions. En proposition +absolue, on ne saurait dire que celui qui est +prédestiné ne peut aucunement être damné; mais +si la proposition est déterminée, si l'on parle du +prédestiné comme prédestiné, sa damnation est impossible. +<i>Celui qui est amputé</i> peut avoir deux pieds, +puisque tout homme est bipède, mais l'<i>amputé</i> ne +peut avoir deux pieds. L'homme qui a été uni à +Dieu pouvait donc pécher, mais après qu'il a été +uni, et tant qu'il a été uni, cela était impossible: +le Christ, Dieu et homme à la fois, ne pouvait absolument +pécher<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a><a href="#footnote435"><sup>435</sup></a>.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote435" name="footnote435"></a><b>Note 435:</b><a href="#footnotetag435"> (retour) </a> <i>Comment</i>., p. 538-539. Cf. Boeth., +<i>De Duab. Nat.</i>, p. 950.</blockquote> + +<p>La conclusion est orthodoxe, bien que précédée +de distinctions qui ne le sont pas. L'Église professe +l'impeccabilité de l'homme dans le Christ, cependant +elle admet que Dieu s'étant fait homme a nécessairement +pris le libre arbitre avec l'humanité. Ces +deux croyances sont difficiles à concilier; on les concilie +en disant que bien que la volonté de l'Homme-Dieu +fût déterminée au bien, il était libre en ce qu'il +pouvait choisir tel ou tel bien. Dans le système +d'Abélard, l'impeccabilité du Christ serait une impeccabilité +purement morale, c'est-à -dire que Jésus-Christ +serait homme, mais parfait comme homme; +il aurait eu la faculté de pécher, sans le péché originel, +sans aucun péché actuel, quelque chose +comme Adam avant sa chute. Il semble que cette +opinion serait plus conforme à la pensée fondamentale +de l'incarnation, mais elle n'est pas admise. +Le respect pour la Divinité a conduit l'Église à penser +que l'humanité qui lui avait été unie était absolument +incapable de pécher, en ce sens qu'elle manquait +du libre arbitre en tant que faculté de faire le +mal. Mais l'erreur d'Abélard est légère et n'est pas +celle de Nestorius, qui, dans Jésus-Christ, distinguait +deux personnes, ni celle d'Eutychès, qui +absorbait l'humanité du Christ dans sa divinité. +Suivant la théologie, il y a en Jésus-Christ, ou dans +l'Homme-Dieu, une seule personne, deux natures et +deux volontés<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a><a href="#footnote436"><sup>436</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote436" name="footnote436"></a><b>Note 436:</b><a href="#footnotetag436"> (retour) </a> Cf. S. Thom. <i>Summ.</i>, pars III, +qu. XV et XVIII.—Bergier, aux mots +<i>humanité, incarnation, nature</i>.</blockquote> + +<p>VIII. Comment dans l'homme le libre arbitre est-il +compatible avec la prédestination, ou, en termes +plus généraux, avec la Providence divine? La Providence +est universelle et infaillible; si donc un +homme est adultère, elle a prévu qu'il le serait, il +ne peut donc pas ne pas l'être. S'il ne peut pas +l'éviter, il n'est pas condamnable pour une action +inévitable, et tous les maux doivent être renvoyés +à la Providence comme à leur cause première. Mais +il faut encore distinguer ici la proposition simple +de la modale. Celui qui doit être adultère l'est nécessairement, +en tant que Dieu l'a prévu; mais on +ne peut dire d'une manière absolue qu'il soit nécessairement +adultère. Abélard renvoie cette question +à sa Théologie<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a><a href="#footnote437"><sup>437</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote437" name="footnote437"></a><b>Note 437:</b><a href="#footnotetag437"> (retour) </a> <i>Comm.</i>, p. 641. On a vu que la question n'est +entièrement résolue ni dans le livre III de l'<i>Introduction</i>, +ni dans le Ve de la <i>Théologie</i>. Mais nous ne les avons pas +tout entiers. Voyez aussi le chapitre suivant.</blockquote> + +<p>Cependant il reste que rien n'arrive que Dieu ne +l'ait non-seulement prévu, mais permis. Une question +se présente aussitôt. Ce que Dieu permet, il le veut, +comment donc veut-il le mal que l'homme fait et le +mal qui arrive à l'homme? Cette terrible question, +Abélard ne l'approfondit pas. Mais il l'annonce, il +pose les difficultés, et ne les lève guère que par un +acte de foi. Il faut croire, dit-il, que Dieu a tout bien +ordonné, même le mal. Dieu a fait un bon usage de +la malice de Judas, de la malice du diable. Dans +l'action de Judas, le Père, le Fils et Judas ont coopéré; +et c'est parce que le Seigneur a été livré, que +le monde a été racheté. «Dans l'ordre des choses, +la disposition divine ne permet pas que rien se +fasse d'une manière inutile ou superflue.» On +peut donc dire qu'il est bon que le mal existe; c'est +ce qu'ont senti même les philosophes païens, et +Platon dit dans le Timée que rien ne se fait, sans une +cause légitime, sans une raison préalable. Seulement +ces causes, ces raisons sont au-dessus de nos recherches<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a><a href="#footnote438"><sup>438</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote438" name="footnote438"></a><b>Note 438:</b><a href="#footnotetag438"> (retour) </a> Allusion à ce passage du Timée: «Tout ce qui naît doit +de toute nécessité naître d'une cause; car rien ne peut sans cause +prendre naissance.» (trad. de M. Martin, t. I, p. 83.) Mais Platon +semble ici parler de causes productrice; et Abélard s'exprime comme +s'il s'agissait de raison suffisante. Voyez aussi <i>Ab. Op., +Comment.</i>, p. 541, 543, 652, 683.—<i>Introd.</i>, p. 987, +1052, 1112, 1114, 1117, 1118.—<i>Theol. Chr.</i>, p. 1398, 1399.</blockquote> + +<p>L'iniquité n'en doit pas moins être imputée à ses +auteurs. Sans doute si elle ne pouvait être évitée +sans la grâce, et si la grâce a été refusée, on comprend +difficilement comment elle entraîne punition. +On dit bien que, si Dieu n'a pas donné la grâce, il +l'a offerte, et que c'est l'homme qui l'a refusée. Mais +ce don lui-même ne peut être accepté sans une +grâce divine. Supposez qu'un malade fût trop faible +pour prendre un médicament, que diriez-vous d'un +médecin qui se vanterait de lui avoir offert le médicament, +s'il ne l'avait pas aidé à le prendre? C'est qu'il +n'est pas vrai, à la lettre, que pour chaque bonne oeuvre +une nouvelle grâce soit nécessaire; mais souvent, +tandis que Dieu distribue sa grâce également, tous +n'en profitent pas également, et ceux mêmes qui en +ont reçu davantage ne sont pas ceux qui en profitent +le mieux. Qu'un homme puissant étale ses richesses +devant des pauvres et les promette en récompense à +celui qui exécutera le mieux ses ordres, l'un sera +plein d'ardeur, l'autre indolent et mou, et ce n'est +pas le plus fort qui sera le plus actif. L'offre est +égale, le riche n'a rien fait de plus pour l'un que pour +l'autre, toute la différence vient de ceux mêmes à qui +il s'adresse. Ainsi Dieu offre à tous le royaume des +cieux. Pour nous exciter à le désirer, il n'a pas +d'autre grâce à nous faire que de nous instruire, et +il l'offre ainsi aux réprouvés mêmes, puisque la vérité +leur est révélée comme aux élus. Mais les +hommes diffèrent de courage et d'ardeur.</p> + +<p>«La grâce de Dieu est celle qui prévient tout élu +pour qu'il commence à bien vouloir, et qui suit +le début de la bonne volonté pour que la volonté +même persévère; et il n'est pas nécessaire qu'à +chacune des oeuvres nouvelles qui se succèdent, +Dieu accorde une autre grâce que la foi même, +laquelle nous persuade que nos actions peuvent +nous gagner une si grande récompense. Car les +négociants du siècle qui endurent tant de fatigues +dans la seule espérance conçue dès l'origine +d'une récompense terrestre, bravent tout, et, +en diversifiant leurs opérations, ne changent point +d'espérance, et cèdent à une seule et même impulsion<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a><a href="#footnote439"><sup>439</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote439" name="footnote439"></a><b>Note 439:</b><a href="#footnotetag439"> (retour) </a> <i>Comm.</i>, p. 654.</blockquote> + +<p>Ainsi, d'un côté, le mal vient de celui qui le +commet, c'est-à -dire de sa volonté, et non pas de +Dieu, car alors la volonté ne serait pas libre. Et de +l'autre côté, Dieu ne doit rien à sa créature, ou du +moins sa justice est impénétrable, et tout ce qu'il fait +est nécessairement bien.</p> + +<p>Il suit que le péché est tout dans l'intention. «Le +Seigneur, qui sonde les reins et les coeurs, pèse +tout, en regardant moins à ce qu'on fait qu'à +l'esprit dans lequel on le fait.» C'est pourquoi, +quand l'ignorance est invincible, il paraît que le +péché doit être beaucoup excusé<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a><a href="#footnote440"><sup>440</sup></a>. Il suit également +que l'amour pur est l'abrégé de toute la morale, ou, +pour parler théologiquement, que la somme de tous +nos mérites est dans l'amour de Dieu et du prochain. +Resterait à savoir si, sous ce nom de prochain, il +faut comprendre ceux qui sont en enfer, ceux qui +ne sont pas prédestinés à la vie; si nous devons les +aimer, si les saints les aiment. Il semble qu'on ne +devrait pas les aimer, puisque ce serait embrasser +les membres du diable. Ce n'est point là un amour +raisonnable, pas plus raisonnable qu'il ne l'est de +prier pour tous. Nous le faisons cependant, quoique +nous sachions qu'il y a très-peu d'élus et que notre +bonne volonté et notre prière n'auront aucun effet. +C'est que la charité ne connaît pas de mesure, et elle +nous fait passer les bornes, en nous inspirant de +vouloir ce qui ne serait ni bon ni juste, comme le +salut universel, et de ne pas vouloir des choses dont +l'accomplissement est un bien, comme l'immolation +des saints et l'affliction de tous ceux qui coopèrent +avec eux dans le bien. Mais c'est encore une discussion +renvoyée à l'Éthique<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a><a href="#footnote441"><sup>441</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote440" name="footnote440"></a><b>Note 440:</b><a href="#footnotetag440"> (retour) </a> Cf. <i>Sic et Non</i>, in prol., p. 12 et +13.—<i>Ab. Op., Problem. Heloiss. Cum Ab. solut.</i>, p. 406.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote441" name="footnote441"></a><b>Note 441:</b><a href="#footnotetag441"> (retour) </a> <i>Comm.</i> p. 630, 690, 692.—<i>Introd.</i>, +p. 1120, 1121. Nous ne voyons pas que cette discussion soit en effet +dans le <i>Scito te ipsum</i>.</blockquote> + +<p>L'examen de toutes ces opinions épuiserait et au +delà le temps qui nous reste. Observons seulement +que parmi les plus hasardées il n'en est peut-être +aucune qui ne se justifie jusqu'à un certain point par +les prémisses que posaient concurremment et même +un peu contradictoirement dans l'esprit d'Abélard, +la philosophie et la foi. La liberté de l'un et la rigueur +de l'autre se disputaient sa raison, et il semblait, +dans son vain et opiniâtre désir de les concilier, +se plaire à lutter avec l'insoluble. On doit +remarquer combien les questions qu'il se fait sont +hardies; il élève tranquillement, et je crois sans +arrière-pensée, quelques-unes de ces objections de +sens commun dont s'est armée l'incrédulité moderne, +et qui, si l'on exige une solution démonstrative, +peuvent ébranler toute croyance. Ces objections, il +va très-loin, quand il les pose; puis, il les laisse sans +réponse, ou, s'il répond, c'est en rentrant dans les +bornes d'où il est sorti par la question même. Il +relève les barrières qu'il vient d'abattre en les franchissant, +et ne voit pas combien il est inutile de +les relever derrière celui qui les a dépassées. Ses +questions en particulier sur la justice de Dieu, sont +d'une conséquence illimitée, d'une difficulté que je +crois insurmontable; et comme il semble ne rien +admettre d'insoluble, comme on dirait à l'entendre +qu'il doit y avoir réponse à tout, il autorise à comparer +les solutions aux problèmes, à remarquer la +disproportion des unes aux autres, à concevoir les +doutes mêmes qu'il ne paraît pas ressentir et qu'il a +voulu dissiper. Tel est, au point de vue de la théologie, +le vrai danger de ses doctrines; telle en est +l'hétérodoxie involontaire, et voilà pourquoi, bien +qu'il ait entendu vivre et mourir chrétien, la philosophie +le revendique et la religion ne le réclame pas.</p> + +<p>Une seule idée fixera ici notre attention. C'est +celle qui fonde sa théorie de la rédemption; la théodicée +d'Abélard nous apparaîtra sous un jour nouveau, +et nous verrons comment une hypothèse +spéculative sur la Trinité peut altérer le dogme du +salut et renouveler la morale religieuse elle-même.</p> + +<p>«Je me rappelle, dit Geoffroi d'Auxerre<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a><a href="#footnote442"><sup>442</sup></a>, avoir +eu un maître qui retranchait tout le prix de la +rédemption.... Le Christ, en effet, dans sa passion, a +proposé trois choses aux yeux des hommes, l'exemple +de la vertu, l'excitation à l'amour (<i>amoris incentivum</i>), +le sacrement de la rédemption. Si l'on élimine le dernier, +comme le voulait le maître Pierre, tout le reste +ne pourra servir de rien; car ainsi qu'il est dit: «Vous +dévorerez la tête de l'agneau avec ses pieds» (Exod. +XII, 9), le maître Pierre, en supprimant la tête, +dévorait tout aussitôt les pieds et les entrailles.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote442" name="footnote442"></a><b>Note 442:</b><a href="#footnotetag442"> (retour) </a> Ces paroles sont extraites, suivant la +<i>Bibliothèque de Citeaux</i> (t, IV. p. 261), d'un sermon sur la +Résurrection de J.-C. par Geoffroi, quatrième abbé de Clairvaux, et elles +ont probablement servi à lui faire attribuer la dissertation de l'abbé +anonyme contre Abélard (<i>id.</i>, p. 239). Elles se retrouvent +sous le même nom dans une chronique du Recueil des Historiens +français (Alberic., <i>Chronic.</i>, t. XIII, p. 700).</blockquote> + +<p>La doctrine de la rédemption, en effet, telle que +la professe le commun des fidèles, repose sur cette +idée, qu'avant la venue du Christ, l'homme, engagé +dans les liens du péché, était séparé du salut par un +obstacle invincible, non-seulement par ses propres +fautes, mais par une corruption radicale et permanente +de sa nature, et que ne pouvaient détruire ses +efforts les plus héroïques, ses sacrifices les plus +méritoires, la fidélité la plus scrupuleuse soit aux +prescriptions de la loi naturelle, soit aux commandements +de la loi juive. Or, ce quelque chose d'humainement +inexpiable, la vie et la mort du Fils de +Dieu l'ont expié. Cette rançon de l'homme insolvable, +le Fils de Dieu l'a payée. Il a ainsi libéré, racheté, +<i>redimé</i> l'homme; voilà la <i>rédemption</i>. Elle n'a pas +donné le salut, elle en a fait cesser l'impossibilité. +L'homme était esclave, maintenant il est libre, mais +libre seulement; il n'est pas sauvé, il a les moyens de +se sauver. Donc, celui qui naît, et qui n'a rien fait +ni pu rien faire pour se sauver ou se perdre, l'enfant +au berceau, pourvu cependant que par un signe +visible le bienfait de la rédemption lui soit appliqué, +est sauvé; car, n'ayant d'autre souillure que la tache +originelle, il est de la justice ou au moins de la bonté +de Dieu de le sauver, dès qu'elle est effacée et qu'il +n'a pu en contracter une nouvelle. Après la naissance, +après le baptême, le salut est possible, mais +comme il a été rendu possible par l'expiation seule +de Jésus-Christ, le bienfait n'en peut être accordé +qu'à ceux qui reconnaissent qu'ils le doivent, non à +eux-mêmes, mais à Jésus-Christ, non à leurs mérites, +mais à ses mérites, et qui observent, non-seulement +les préceptes de la loi naturelle ou les règles de la +loi juive restées en vigueur, mais les devoirs nouveaux +qui résultent pour l'homme de la venue du +Messie, c'est-à -dire les commandements que Dieu +nous a faits en prenant la vie et la parole au milieu +de nous.</p> + +<p>Mais cette étrange et mystérieuse impossibilité +du salut avant l'incarnation, quelle en était la cause? +ou, en d'autres termes, de quoi la rédemption nous +a-t-elle rachetés? Cette question est d'un intérêt +plus pressant encore que celles qui touchent la +Trinité. La Trinité est un sujet si difficile, elle est +tellement inconcevable et inexprimable, que, pourvu +qu'on adhère fortement à la lettre et à l'esprit du +Symbole, une pensée trop subtile, une locution +inexacte ou exagérée, peut paraître sans conséquence. +Mais la matière de la rédemption, quoique +obscure, semble plus accessible; et toute erreur qui +la concerne, intéresse le sort de l'humanité et les +rapports de Dieu à l'homme. Nous concevons donc +l'attention sévère que montre ici saint Bernard. Il a +raison de dire, quand il y arrive: «Laissons les +bagatelles et venons à des choses plus sérieuses, +<i>Noenias... praetereo, venio ad graviora</i><a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a><a href="#footnote443"><sup>443</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote443" name="footnote443"></a><b>Note 443:</b><a href="#footnotetag443"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 284-288.</blockquote> + +<blockquote><p> +«Abordant le mystère de notre rédemption, continue-t-il, scrutateur +téméraire de la majesté divine, il dit dès le début de sa discussion +qu'il y a une opinion de tous les docteurs ecclésiastiques sur ce +sujet; il l'expose, la dédaigne et se vante d'en avoir une meilleure, +ne craignant pas, contre le précepte du sage, de transgresser les +limites antiques que nos pères ont posées<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a><a href="#footnote444"><sup>444</sup></a>. (J'omets ici un résumé +de la doctrine d'Abélard.) Qu'y a-t-il dans ses paroles de plus intolérable, +le blasphème ou l'arrogance? Qu'y a-t-il de plus damnable, +la témérité ou l'impiété? Est-ce qu'il ne serait pas plus juste de briser +avec des bâtons la bouche qui parle ainsi que de la réfuter avec des +raisons? Ne provoque-t-il pas contre lui-même les mains de tous, +celui qui lève les mains contre tous? Tous, dit-il, pensent ainsi, +mais moi, non. Et qui donc, toi? Qu'apportes-tu de meilleur? Que +trouves-tu de plus subtil? De quel secret ton orgueil aurait-il reçu la +révélation, secret qui aurait été inconnu aux saints, qui aurait +échappé aux sages? Cet homme apparemment va nous apporter les +eaux dérobées et les pains cachés. Dis pourtant, dis ce qu'il te +semble, à toi et à nul autre: est-ce que le Fils de Dieu n'a pas revêtu +l'humanité pour délivrer l'homme? Personne absolument ne pense le +contraire, toi excepté; c'est à toi de répondre de ce que tu en penses, +car tu n'as reçu ta leçon ni du sage, ni du prophète, ni de l'apôtre, +ni enfin du Seigneur lui-même. Le maître des Gentils a reçu du Seigneur +ce qu'il nous a transmis. Le maître de tous avoue que sa doctrine +n'est pas à lui, car, dit-il, je ne parle pas d'après moi-même; +mais toi, tu nous donnes du tien et ce que tu n'as reçu de personne. +Celui qui ment donne du sien: que ce qui vient de toi reste à toi. +Moi j'écoute les prophètes et les apôtres, j'obéis à l'Évangile, mais +non à l'Évangile selon Pierre; toi, tu nous établis un nouvel Évangile: +l'Église n'admet pas un cinquième évangéliste. Qu'est-ce que la +loi, les prophètes, les apôtres, les hommes apostoliques nous prêchent, +si ce n'est ce que tu es seul à nier, savoir, Dieu fait homme +pour délivrer l'homme? Et si un ange du ciel venait nous prêcher un +autre Évangile, qu'il soit anathème. Le Seigneur a dit: Je te sauverai +et te délivrerai, ne crains pas. (Sophon., III, 46.) Tu demandes +de quelle puissance; tu ne voudrais pas que ce fût de celle du diable, +ni moi, je l'avoue, mais ce n'est ni ta volonté ni la mienne qui peuvent +l'empocher.... Ceux-là le savent et le disent qui ont été rachetés +par le Seigneur, ceux qu'il a rachetés de la main de l'ennemi; tu ne +le nierais pas, si tu n'étais toi-même sous la main de l'ennemi; tu +ne peux rendre grâce avec les rachetés, toi qui n'es pas racheté. +Celui qui les a rachetés les a réunis de toutes les contrées; l'ennemi +était unique, les contrées nombreuses. Quel est ce rédempteur si +puissant, qui commande non à une seule contrée, mais à toutes? +Quel autre, je pense, que celui dont un autre prophète a dit qu'il +absorbe les fleuves et ne s'étonne pas? Les fleuves, c'est le genre +humain. (Job, XL, 48.) Mais au lieu des prophètes, citons les +apôtres: «Afin que Dieu,» dit saint Paul, «leur donne la pénitence +pour connaître la vérité, de sorte qu'ils s'échappent des lacs +du diable, qui les tient captifs à sa discrétion<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a><a href="#footnote445"><sup>445</sup></a>....» Ce n'est pas +de la puissance en elle-même, mais de la volonté que se peut dire la +justice ou l'injustice; donc le diable avait un certain droit sur l'homme, +acquis non légitimement, criminellement usurpé, et cependant justement +permis. Ainsi l'homme était tenu justement captif, de telle +sorte pourtant que la justice n'était ni dans l'homme ni dans le diable, +mais en Dieu. Justement asservi, l'homme a été miséricordieusement +délivré.... Que pouvait faire de lui-même pour recouvrer la justice +une fois perdue l'homme esclave du péché, aux fers du diable? Il a +été attribué une justice qui venait d'un autre à celui qui n'en avait +point à lui, et la voici: le prince du monde est venu, et il n'a rien +trouvé dans le Sauveur<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a><a href="#footnote446"><sup>446</sup></a>, et comme il n'en a pas moins mis la main +sur l'innocent, il a rendu ceux qu'il tenait très-justement, quand celui +qui ne doit rien à la mort, en acceptant une mort injuste, eut sauvé +celui qui était justement soumis à la dette de la mort et à la domination +du diable. Par quelle justice tout cela aurait-il été exigé d'un +second homme? Un homme a dû, un homme a payé; car si un seul +est mort pour tous, tous sont morts en un seul, afin que la satisfaction +d'un seul fût imputée à tous, de même qu'un seul avait porté +le péché de tous.... Le Christ est la tête et le corps; la tête a satisfait +pour les membres, le Christ pour les entrailles.... Si l'on me +dit: Ton père t'a engagé, je répondrai: Mais mon frère m'a racheté. +Pourquoi la justice ne viendrait-elle pas d'un autre, quand d'un autre +est venu le crime?... Que la justice, me dit-on, soit à celui de qui +elle vient, qu'est-ce pour toi?—Mais que la faute aussi soit à celui +de qui elle vient, qu'est-ce pour moi?... Comme tous sont morts +dans Adam, tous seront vivifiés dans le Christ.... Si j'appartiens à +l'un par la chair, j'appartiens à l'autre par la foi.... Suivant cet +homme de perdition, le Seigneur n'aurait tant fait et tant souffert que +pour donner à l'homme la leçon et l'exemple de la vie et de la mort +et pour poser en mourant la borne de la charité; ainsi il aurait enseigné +la justice et ne l'aurait pas donnée! Il aurait montré la charité +et ne l'aurait pas inspirée!» +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote444" name="footnote444"></a><b>Note 444:</b><a href="#footnotetag444"> (retour) </a> Je ne vois point qu'Abélard dise que les docteurs soient +unanimes touchant +la domination du diable sur l'homme avant la passion. Il se sert +même d'une expression qui ne relève pas beaucoup l'importance de l'opinion +qu'il combat: «Et quod dicitur, etc.» «Et quant à ce qu'on dit que nous +avons été rachetés de la puissance du diable, etc.» S'il a dit en effet +on commençant +que c'est l'avis de tous les docteurs depuis les apôtres, «omnes +doctores nostri post apostolos conveniunt,» ce début de la discussion +doit se trouver dans quelque autre ouvrage. Ici, en effet, saint Bernard dit +qu'il examine ce qu'il a lu dans un certain «Livre de sentences de lui (in +libro quodam sententiarum ipsius) et dans une exposition de l'Épitre +aux Romains.» Dans l'Épitome que nous penchons à regarder comme l'ouvrage +appellé «Livre des Sentences.» Il y a seulement: «Quidam dicunt +quod a potestate diaboli redemti sumus.» (c. XXIII, p. 63.) Peut-être les +expressions cités par saint Bernard se trouvaient-elles dans la portion de +l'Introduction qui se rapporte à ce chapitre de l'Épitome et que le temps +nous a ravie. L'Introduction a été quelquefois désignée par ce titre commun +au moyen âge de «Liber Sententiarum.» (<i>Hist. Litt.</i>, t. XII, p. 137.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote445" name="footnote445"></a><b>Note 445:</b><a href="#footnotetag445"> (retour) </a> II Tim, ii, 25 et 26. Saint Bernard ajoute ici d'autres +citations très-fortes.—Cf. +Jean, xii, 31; xix, 11.—Luc, xi, 15 et 21; xxii, 53.—Coloss. +I, 13.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote446" name="footnote446"></a><b>Note 446:</b><a href="#footnotetag446"> (retour) </a> Allusion aux paroles de Pilate et à toutes ses oeuvres qui +dans tout ce +passage sont attribuées au démon dont il était <i>un membre</i>, +c'est-à -dire un +instrument. Luc, xxiii. 4.—Jean, xviii, 38.</blockquote> + +<p>Ici saint Bernard accuse celui qu'il appelle <i>un +docteur incomparable</i>, d'avoir rendu si ouvert et si +uni le grand et imposant mystère, qu'il est accessible +à tous, à l'impur, à l'incirconcis; tout est facile; +le saint a été donné aux chiens, les perles aux +pourceaux. Mais il n'en peut être ainsi; il y a eu manifestation +dans la chair, justification par l'esprit; +l'homme animal ne peut pénétrer si aisément ce qui +appartient à l'esprit de Dieu. Les dons du Seigneur +sont cachés, l'Évangile est voilé. (II Cor., iv, 3.)</p> + +<p>On demande comment, puisque le Christ n'a délivré +que les élus, il se pouvait que, soit dans le siècle, +soit dans l'avenir, ils fussent plus qu'aujourd'hui au +pouvoir du démon. C'est parce qu'il les possédait <i>captifs +à sa volonté</i>, dit l'apôtre, qu'un libérateur a été +nécessaire. Le pauvre qui reposait dans le sein d'Abraham, +Abraham lui-même et les autres élus, le démon +ne les tourmentait pas; mais il les aurait possédés, s'ils +n'avaient dû être délivrés par la foi. «Le sang de Jésus-Christ, +même avant sa mort, tombait en rosée sur +Lazare, et l'empêchait de sentir les flammes.» Si +l'on objecte que Dieu pouvait tout anéantir d'une +parole, sans qu'il fût besoin de l'incarnation ni de +la passion, il faut répondre que cette nécessité vint +de nous qui étions assis dans les ténèbres. «C'était +un besoin de nous, de Dieu, des anges; de nous, +pour que le joug de notre captivité nous fût enlevé; +de Dieu, pour que le dessein de sa volonté +fût rempli; des anges, pour que leur nombre fût +complété.... Qui nie que le Tout-Puissant eût sous +la main bien d'autres moyens de libération? Pourquoi, +dis-tu, faire par le sang ce qu'il pouvait +faire par la parole? Interrogez-le lui-même. Il +m'est permis de savoir que cela est ainsi, non +pourquoi cela est ainsi.... Mais tout cela lui paraît +folie; il ne peut retenir ses rires; entendez-vous +ses éclats?» Il ne comprend pas comment le crime +plus grand de la mort de Jésus a pu calmer le courroux +excité par la faute moins grave de notre premier +père; comme si, dans un seul et même fait, +l'iniquité des coupables n'avait pu déplaire, pendant +que la piété de la victime plaisait à Dieu! Ce n'est +pas la mort qui a plu à Dieu, mais le dévouement de +celui qui a voulu mourir. Cette mort, précieuse +expiation du péché, ne pouvait s'accomplir sans un +péché. Ainsi, Dieu, usant bien, sans s'y plaire, de +la malice humaine, a condamné la mort par la mort, +et le péché par le péché. Que signifie, en effet, cette +leçon de charité qu'on prétend que Dieu nous a donnés? +«Que sert qu'il nous ait instruits (<i>instituit</i>), +s'il ne nous a pas régénérés (<i>restituit</i>)? Notre instruction +n'est-elle pas vaine, sans une préalable +destruction, celle du corps du péché qui est en +nous?... Si le Christ ne nous a servis qu'en nous +montrant les vertus, il ne reste plus qu'à dire: +Adam ne nous a nui qu'en nous montrant le péché.» +Mais, à moins de donner dans l'hérésie de Pélage, +nous «professons que le péché d'Adam nous a été +transmis, non par instruction, mais par génération, +et avec le péché, la mort. Il faut donc que +nous confessions que le Christ nous a restitué la +justice, non par instruction, mais par régénération, +et avec la justice, la vie.» Accordons que la venue +du Christ puisse servir à ceux qui savent régler leur +vie sur la sienne et répondre par leur amour au sien. +De quoi servira-t-elle aux petits enfants? «Comment +s'élèveront-ils à l'amour de Dieu, ceux qui ne savent +pas encore aimer leurs mères?» Faut-il dire +qu'ils n'ont pas besoin de régénération, la génération +d'Adam ne leur ayant fait aucun mal? Celui qui +pense ainsi s'égare avec Pélage. En définitive, de +quelque façon qu'on l'interprète, la doctrine en question +est hostile <i>au sacrement du salut de l'homme</i>, +elle anéantit le mystère. Elle place le salut, non dans +la vertu de la croix, non dans le prix du sang; mais +dans les progrès de notre conversion. Elle est condamnée +par ces mots mêmes: «A Dieu ne plaise que +je me glorifie en autre chose qu'en la croix de notre +Seigneur Jésus-Christ (Galat., vi, 14)!» Retrancher +de la rédemption le sacrement, le mystère, la miraculeuse +efficace, pour n'en laisser subsister que +l'exemple d'humilité et de charité, c'est «peindre +sur le vide<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a><a href="#footnote447"><sup>447</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote447" name="footnote447"></a><b>Note 447:</b><a href="#footnotetag447"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 288-295.</blockquote> + +<p>Il y a plus d'éloquence peut-être que de méthode +dans cette réfutation, essayons d'être plus précis. +L'Église catholique croit et professe qu'Adam, par +son péché, a non-seulement encouru la colère de +Dieu, la mort, la captivité sous l'empire du démon, +mais qu'il a dégradé la nature humaine et transmis +les effets de ce péché et ce péché même à tous ses +descendants, en sorte que ce péché est devenu propre +et personnel à tous; c'est là le péché originel<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a><a href="#footnote448"><sup>448</sup></a>. +Les effets et la peine du péché originel sont: 1° la +privation de la grâce sanctifiante et du droit au +bonheur éternel; 2° le dérèglement de la concupiscence, +ou l'inclination au mal; 3° l'assujettissement +aux souffrances et à la mort.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote448" name="footnote448"></a><b>Note 448:</b><a href="#footnotetag448"> (retour) </a> <i>Concil. Trident.</i>, sess. v, can. 2, 3 et 6.</blockquote> + +<p>Toutes ces blessures, dont Adam était exempt au +moment de son péché, et que nous avons reçues +avec lui et en lui, comme ce n'est pas notre propre +péché qui nous les a faites, il est naturel et conséquent +que ce ne soit pas notre propre mérite qui +puisse les guérir. Puisqu'en Adam et par Adam ce +n'est pas sa personnalité seule, mais la nature humaine +qui a été dégradée, puisqu'il nous l'a dès +lors transmise, non plus telle qu'il l'avait reçue, mais +telle qu'il l'avait faite, la logique veut que cette +nature reste telle, indépendamment de nos efforts +et de notre volonté, et qu'elle demeure indéfiniment +en état de péché originel, si un secours extérieur +et surhumain, si une révolution extraordinaire et +miraculeuse ne vient la changer et la restaurer.</p> + +<p>Si l'on demande pourquoi cela était ainsi, on pose +une question en dehors de la foi et au-dessus de la +raison. La volonté de Dieu doit être acceptée comme +une raison, dit saint Anselme, car elle est toujours +raisonnable<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a><a href="#footnote449"><sup>449</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote449" name="footnote449"></a><b>Note 449:</b><a href="#footnotetag449"> (retour) </a> <i>Cur Deus homo</i>? t. I, c. vi, vii, viii.</blockquote> + +<p>Il fallait donc un secours et une révolution; or, +la première dégradation ayant été consommée par +un homme unique, comparable à nul autre, c'était +une raisonnable analogie qu'elle fût effacée par un +homme également unique, extraordinaire, investi +d'une puissance miraculeuse ou supérieure au pouvoir +de l'homme, et qui fût à lui seul capable de +sauver toute la race qu'à lui seul Adam avait perdue.</p> + +<p>C'est ainsi que par la doctrine du péché originel on +arrive à la nécessité d'un médiateur; ce médiateur a +existé; il devait être homme, il a été homme; il +devait être unique, extraordinaire, miraculeusement +puissant, il a été tout cela, et à un degré infini. +Il a été plus qu'Adam, au-dessus d'Adam, de toute +la distance qui sépare la divinité de l'humanité, il +a été Dieu. Ce médiateur, homme et Dieu, le fils +de l'homme et le fils de Dieu, c'est Jésus-Christ. +Le médiateur a donc réparé les pertes de la nature +humaine. L'homme avait en quelque sorte passé sous +la puissance du mal; l'homme naissait pécheur, non, +pas seulement, entendons-nous bien, capable de pécher, +il l'est encore, mais pécheur, c'est-à -dire dans +l'état de péché. Or, si l'on dit que l'homme était dans +les liens du péché, on dira que la venue du médiateur +a été la rémission des péchés; si l'homme avait +mérité la colère ou offensé Dieu, le médiateur a +été le réconciliateur ou la victime de propitiation; +si l'homme était souillé, le médiateur est l'agneau +sans tache qui efface les péchés du monde; si l'homme +était mort, mort par le péché, le médiateur est la +vie; si l'homme était esclave du péché, le médiateur +l'a délivré; si l'homme était vendu au péché, le +médiateur l'a racheté. Et en effet tout cela a été dit, +et Jésus-Christ est le médiateur, le réparateur, la +vie, la victime, l'agneau, le libérateur, le rédempteur<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a><a href="#footnote450"><sup>450</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote450" name="footnote450"></a><b>Note 450:</b><a href="#footnotetag450"> (retour) </a> Ephes. ii, 3.—Johan. viii, 34.—Rom. vii, 14.—II Tim, ii, +20.—Rom. +iii, 25.—Johan. I ep. ii, 2.—Rom. vi, 18.—II Cor. v, 15.—I Tim. +ii, 6.—Tit. ii, 14.—Galat. iii. 13.—I Cor. vi, 20.—1 Petr. i, +18, 19.—Hebr. ix, 11.—Apocal. v, 9.—Ephes. i, 7.</blockquote> + +<p>Maintenant! si à ses mots: le mal, le péché, la +mort, on veut substituer cette personnification du +mal, de la mort et du péché, que la théologie produit +ou retire à volonté, et appeler tout cela le +diable ou le démon, on est libre de le faire, +d'abord parce que la croyance chrétienne permet +de rapporter au démon, comme à sa cause, tout ce +mal qui ailleurs est présenté d'une manière plus +abstraite, comme la corruption de la chair on le dérèglement +de la concupiscence; en second lieu, +parce que le péché d'Adam, source funeste du péché +originel, est formellement présenté comme une victoire +du tentateur; enfin parce que les termes mêmes +de l'Écriture se prêtent littéralement à cette traduction. +On y voit <i>l'homme tenu captif à la volonté du +diable</i>; Jésus-Christ dit qu'il est venu pour <i>le vaincre</i>, +qu'il meurt pour <i>chasser le prince du monde</i>. +Saint Paul dit que Jésus-Christ a <i>désarmé les principautés +et les puissances; que par sa mort il a détruit +celui qui était le prince de la mort, c'est-à -dire le +diable</i><a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a><a href="#footnote451"><sup>451</sup></a>. Si donc il plaît de dire que l'homme, en +étant esclave du mal et vendu au péché, était sous +l'empire du démon, il n'y a rien là que de chrétien, +c'est le langage régulier de la foi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote451" name="footnote451"></a><b>Note 451:</b><a href="#footnotetag451"> (retour) </a> II Tim. ii, 20.—Luc. xi, 21.—Johan. xii, 31.—Coloss. +ii, 15.—Hebr. ii, 14.</blockquote> + +<p>Telle elle était au temps d'Abélard comme au +nôtre, quoique les objections qu'il élève eussent +été plus d'une fois produites<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a><a href="#footnote452"><sup>452</sup></a>. Les pélagiens ont des +premiers pris la rédemption dans un sens métaphorique, +et soutenu que Jésus-Christ ne nous a rachetés +du mal, c'est-à -dire sauvés de la damnation, que +par ses leçons, son exemple, ses bienfaits et sa +miséricorde; mais aussi ils niaient le péché originel, +du moins en niaient-ils la propagation dans tous les +hommes, et c'était une conséquence naturelle de ne +plus attribuer à la rédemption qu'une vertu morale. +Mais comme Abélard croit au péché originel, il est +plus réservé et moins conséquent que Pélage. Lui +qui reconnaît le mal, d'où vient qu'il affaiblit le +remède? En effet, tout en opposant les notions de +commune justice au péché originel, il l'admet et +même le justifie, si c'est le justifier que de citer +dans l'Ancien et le Nouveau Testament d'autres +exemples d'une contradiction apparente entre la +conduite divine et la justice humaine, et que de +déclarer d'une manière absolue que le créateur ne +doit rien à sa créature, et qu'après tout les notions +du bien et du mal résultent pour nous de sa volonté. +Remarquez la situation contradictoire de ce +demi-rationalisme. Quel est le premier argument? C'est +que si le péché originel paraît injuste, il y a bien +d'autres injustices dans la Bible; il en faudrait +inférer que les récits de la Bible doivent être +enveloppés dans les mêmes doutes, mais ces récits, +conçus en termes directs, sont couverts par l'autorité +inattaquable de la lettre. Tous ces doutes, au +contraire, le second argument devrait les faire tomber. +S'il ne faut pas, en effet, appliquer à la question +du péché originel les notions de commune +justice, pourquoi réclamer contre ce qui semble +inique ou cruel dans l'asservissement de l'homme +au diable à raison d'une faute dont le diable est +l'auteur primitif, dans l'empire du séducteur sur le +séduit, dans le courroux céleste désarmé par le sang +innocent, dans le crime d'Adam lavé par un nouvel +et plus grand crime? Ces objections et d'autres semblables +supposent que la justice, la bonté, la raison +humaine sont compétentes pour juger ce qui est +juste, bon, raisonnable en Dieu. Il y a donc contradiction +frappante à se placer dans cette hypothèse +pour attaquer la rédemption, et à en sortir pour +défendre le péché originel.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote452" name="footnote452"></a><b>Note 452:</b><a href="#footnotetag452"> (retour) </a> S. Thom. <i>Summ</i>., pars iii, qu. xlviii et l, +Voyez aussi P. Lombard +(<i>Sentent</i>., t. III, dist, xix). Mais celui-ci incline visiblement +vers la théorie +de la rédemption suivant Abélard.</blockquote> + +<p>On ne peut nier le péché originel sans cesser en +quelque sorte d'être chrétien. Abélard reconnaît le +péché originel. Mais il aperçoit dans saint Paul cette +doctrine qui creuse un abîme entre le règne de la +crainte et celui de l'amour, entre l'ancienne et la +nouvelle loi, et qui semble donner à la foi en Jésus-Christ, +à l'amour de l'homme pour le Dieu qui l'a +tant aimé, la plus grande part dans le salut. Par là +les conditions du salut deviennent toutes spirituelles +et morales; elles rentrent dans le coeur de l'homme, +et dépouillent presque tout caractère d'un miracle +extérieur et en quelque sorte matériel. Cette manière +de concevoir le principal rapport de l'homme +avec Dieu est assurément plus philosophique. Abélard +s'en empare, et faisant de ce qui est une des +idées composantes du christianisme, une idée principale, +d'une idée principale une idée exclusive, il +l'agrandit, il l'exagère, et comme en elle-même elle +est conforme à la lettre ainsi qu'à l'esprit de la +religion, il l'érige sans scrupule en système et +s'applaudit d'avoir donné une théorie rationnelle du +christianisme, en ramenant la rédemption à une +grande et divine manifestation de la loi morale sur +la terre. En effet, Dieu est puissance, sagesse, bonté. +Telle est la Trinité. Ce n'est pas seulement l'Écriture +qui nous l'apprend, c'est la raison. La Trinité est +une tradition chrétienne et philosophique. De là +des devoirs pour le philosophe et pour le chrétien, +devoirs révélés à l'un sous la forme de la loi naturelle, +à l'autre sous celle de la loi évangélique, qui +n'est que la réforme de la première. Or, l'accomplissement +de la loi est la condition du salut. Les +philosophes ont donc pu se sauver, comme tous +ceux qui ont eu la foi dans la Trinité, et qui ont +accompli la loi pour obéir et pour plaire à Dieu, +dans la mesure de leur science et de leurs lumières. +Ainsi, même avant la venue du Christ, quelques-uns +ont pu être sauvés. L'Écriture le dit d'Abraham; +la tradition et les Pères le disent d'autres encore. +Cependant le péché originel subsistait. Par une dispensation +insondable de la justice divine, l'homme +était tenu d'une dette de damnation contractée par +le péché d'Adam. C'est-à -dire que l'état de dégradation, +d'impuissance, d'ignorance, engendré par +le péché originel, était invincible en général aux +forces de la raison et de la conscience humaine. +Tout, dans l'homme, intelligence et amour, lumières +et vertus, tout était faible, obscur: l'humanité était +condamnée.</p> + +<p>Un tel état n'était pas digne de la céleste bonté. +Dieu fit miséricorde au genre humain, et dans sa +charité ineffable, il lui envoya son fils, pour le +racheter de l'esclavage de la chair et du péché, pour +le purifier, pour le délivrer, c'est-à -dire pour lui +donner le secours indispensable et merveilleux sans +lequel l'humanité ne serait jamais sortie de son état +d'abaissement, de corruption et de misère.</p> + +<p>L'homme ne peut rien pour son salut sans la +grâce, c'est-à -dire sans l'inspiration, c'est-à -dire +sans le secours divin, en un mot, si Dieu ne l'aide à +croire et à aimer. L'incarnation du Fils de Dieu a +été la plus grande grâce que Dieu ait faite à l'homme. +Elle a eu pour objet principal de l'instruire, et de +l'instruire par la voix divine elle-même. Ainsi, Dieu +a passé sur la terre pour lui enseigner une loi plus +parfaite d'une manière plus précise et plus puissante. +Il lui a enseigné surtout le précepte de +l'amour, et, chose admirable, il l'a fait en lui +donnant de l'amour le plus pathétique exemple, en le +lui inspirant par le plus saisissant des bienfaits. +Voilà comme la rédemption a donné à l'homme des +lumières, des idées, des forces nouvelles. Voilà +comme elle a vaincu le mal, lavé le péché originel, +affranchi l'esprit. Voilà la révolution miraculeuse +qu'elle a opérée, par des signes visibles sans doute, +par des manifestations matérielles, mais dans le coeur +de l'homme. C'est le plus grand, le plus irrésistible +don de la grâce que Dieu ait fait aux hommes, et +par là , renouvelant le principe même du devoir, de +la vertu, de la religion, il a inauguré au ciel et sur +la terre le règne de la charité.</p> + +<p>Tel est le christianisme d'Abélard. On peut voir +qu'en conservant les faits positifs qui sont comme le +matériel de la religion, il en simplifie en quelque +sorte le miracle invisible; il replace, autant qu'il le +peut, dans l'ordre moral les phénomènes constitutifs +de la révolution chrétienne, et lui donne un caractère +plus exclusivement spirituel que celui qui lui +est assigné par la tradition de l'Église.</p> + +<p>Tout cela est une conséquence de sa doctrine de +la Trinité. La nature de Dieu, telle qu'il l'a conçue, +conduit nécessairement à ses idées sur le salut. Sa +Trinité est éminemment une Trinité morale, dont +l'action s'exerce principalement sur l'intelligence +humaine soit par cette révélation sensible qui parle, +dans la création, soit par cette révélation intérieure +qui semble sortir du sein de la raison même. La +connaissance de Dieu engendre l'amour comme la +lumière amène la chaleur avec elle, et les grandes +oeuvres de la Providence ne peuvent avoir pour +objet que d'accroître et la connaissance et l'amour. +De là le judaïsme, la philosophie, le christianisme.</p> + +<p>Ce système est beau, et pour qu'il fût plus conséquent, +il faudrait en faire disparaître ce qui reste +de mystérieux dans le péché originel. Au fond, le +péché originel pour Abélard est plutôt un état d'ignorance +et d'impuissance qu'une corruption effective, +qu'une modification substantielle de l'humanité; +pour lui, le péché originel, s'il osait éclaircir sa +pensée, ne serait qu'un état moral qu'améliorent, +également par un effet moral, la prédication et le +martyre du Christ. Bien souvent sans doute, même +chez les chrétiens les plus orthodoxes, une semblable +croyance revient à leur insu et prévaut sur la croyance +au miraculeux; mais ce système n'explique pas +comment un état moral de toute une race a pu être le +résultat d'une transgression unique, d'une faute particulière +d'un seul homme, et comment l'imputabilité +de cette faute a été transmise par génération +aux descendants de cet homme. Abélard a fait ce +que fait tout philosophe chrétien qui ne veut cesser +ni d'être philosophe ni d'être chrétien. Il y a dans +le christianisme deux sortes de miracles, ou de +faits de l'ordre surnaturel. Les premiers sont ces +miracles matériels qui frappent surtout les imaginations +et contre lesquels s'élève facilement +l'incrédulité vulgaire: la pêche miraculeuse, l'eau +changée en vin, la pierre en pain, Lazare ressuscité, +la vue rendue aux aveugles, enfin et surtout la résurrection +de Notre-Seigneur. Cependant il y a des +choses plus hautes et plus embarrassantes dans le +christianisme, il y a des miracles invisibles, un +merveilleux de l'ordre moral dont la raison doit +s'inquiéter davantage.</p> + +<p>Tel est le péché originel; telles la damnation, la +rédemption, la grâce; toutes ces choses, entendues +au sens orthodoxe, ne sont pas des noms métaphoriques +donnés à de purs phénomènes moraux. Ce +sont des réalités indéfinissables, je le sais, mais +positives, effectives, si ce n'est substantielles et +matérielles; ce sont au moins des faits subsistants, et +non de simples manières de considérer et de représenter +la nature humaine dans ses rapports avec +l'éternelle vérité et l'éternelle justice. Or, c'est vers +ce dernier point de vue que tout esprit philosophique +doit nécessairement être entraîné. C'est même la +pente actuelle de l'intelligence humaine, et quand le +chrétien se laisse aller, c'est ainsi, c'est sous forme +d'abstractions, qu'il se figure et traduit tous les phénomènes +du monde dogmatique. Tout esprit philosophique, +d'ailleurs bienveillant et religieux, tend +vers une sorte de naturalisme évangélique, vers une +interprétation toute rationnelle des faits révélés, +même avec une foi absolue dans ces faits. Il lui en +coûte beaucoup moins d'admettre les miracles proprement +dits, c'est-à -dire les dérogations aux lois +ordinaires de la nature physique, s'il peut faire disparaître +les miracles purement intelligibles, c'est-à -dire +les dérogations aux données de la nature morale; +les premiers ne seront plus à ses yeux que des moyens +dont s'est servie la Providence, daignant condescendre +aux faiblesses de l'imagination de l'homme, +pour éclairer sa raison, épurer sa conscience, toucher +son coeur. C'est dans toute la force de l'expression, +<i>la raison qui s'est faite chair</i>, ο λογος σαÏξ ÎγÎνετο.</p> + +<p>Abélard suit cette tendance, il est sur cette pente; +qu'il continue de la suivre, qu'il descende encore, +et il sera Socin, il sera Locke, Rousseau, Kant, +Strauss; mais il parle et il écrit au XIIe siècle.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VII.</h3> + +<h3>DE LA MORALE D'ABÉLARD.—<i>Ethica seu Scito te ipsum</i>.</h3> + +<p>Les questions agitées dans le Commentaire sur saint +Paul sont comme une transition de la théodicée à la +morale. Quelques-unes sont déjà de la morale. Nous +trouvons la morale même dans un ouvrage d'Abélard, +qui n'est pas le moins célèbre; c'est l'<i>Éthique</i>, +ou <i>le Connais-toi toi-même</i><a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a><a href="#footnote453"><sup>453</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote453" name="footnote453"></a><b>Note 453:</b><a href="#footnotetag453"> (retour) </a> Voyez le <i>Thesaurus anectdotorum novissimus</i>, +de Bernard Pez, bénédictin +et bibliothécaire de l'abbaye de Moelk (1721). L'ouvrage intitulé +<i>Petri +Abelardi Ethica seu liber dictus: Scito te ispum</i>, se trouve dans +le t. III, +part. II, p. 626. Il n'a été imprimé que cette fois.</blockquote> + +<p>Les moeurs, dit-il, sont les vices ou les vertus de +l'âme qui nous rendent enclins aux bonnes ou aux +mauvaises actions. Les défauts ou vices sont contraires +aux vertus, comme la lâcheté à la fermeté, l'injustice +à la justice. L'âme a des défauts et de bonnes +qualités qui n'ont nul rapport aux moeurs, comme +la lenteur ou la promptitude d'esprit, le manque de +mémoire ou la mémoire; mais les défauts appelés +vices sont ceux qui portent la volonté à quelque +chose qu'il ne convient pas de faire.</p> + +<p>Ni le vice, ni l'action mauvaise n'est le péché. +On est colère, sans être en colère; et une inclination +vicieuse n'est qu'une raison de plus de se combattre +soi-même; car la victoire du vice sur notre +âme est plus honteuse que celle des hommes, qui +ne peuvent vaincre que notre corps. Par le vice, +nous sommes ainsi inclinés a consentir à ce qui ne +convient pas; c'est ce consentement qui est le péché, +étant un mépris de Dieu, une offense à Dieu. Mépriser +Dieu, c'est ne pas faire ou ne pas omettre, à cause de +lui, ce que nous croyons qu'on doit faire on omettre +à cause de lui. En définissant le péché négativement, +en disant <i>omettre</i> ou <i>ne pas faire</i>, on montre que la +substance du péché n'existe pas. «Car elle est dans +le nom plutôt que dans l'être; c'est comme si, +pour définir les ténèbres, nous disions l'absence de +lumière, là où la lumière a eu l'être<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a><a href="#footnote454"><sup>454</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote454" name="footnote454"></a><b>Note 454:</b><a href="#footnotetag454"> (retour) </a> <i>Ethic</i>., c. t. II, III, p. 627-630. C'est la doctrine reçue, +que le mal n'est qu'une privation. «Mali nulla natura est, dit saint +Augustin, amissio boni mali nomen accepit.» <i>De Civ. Del</i>, XI, IX.</blockquote> + +<p>N'objectez pas que le péché, étant dans la mauvaise +volonté, est quelque chose de positif, <i>est dans +l'être</i> comme elle. D'abord nous péchons quelquefois +sans mauvaise volonté. Un maître cruel me +poursuit une épée nue à la main; après avoir fui +longtemps, et contraint par l'extrême péril, je le tue +pour n'être pas tué. La mauvaise volonté du meurtre +n'existait pas; il n'y avait que la volonté de sauver +ma vie. Cependant j'ai péché en consentant à ce +meurtre même par contrainte; car la Vérité dit: +«Tous ceux qui prendront l'épée, périront par +l'épée» (Math., XXVI, 52); mais qu'on n'appelle +point ce consentement une volonté. «Ce que l'on veut +dans une grande douleur de l'âme, est passion +plutôt que volonté.»</p> + +<p>Mais dans les cas où il n'y a nulle sorte de contrainte, +le péché n'est-il pas la volonté mauvaise? +Un homme voit une femme et forme un désir coupable. +N'est-ce pas là le péché? Si la volonté est réfrénée +par la vertu, sans toutefois être éteinte, si +elle résiste, si elle est vaincue sans périr, il ne reste +qu'à recueillir le prix de la victoire. «Dieu en récompensant +juge le coeur plus que l'action.» Or, le +coeur consent ou résiste, il préfère ou sacrifie la volonté +de Dieu à la sienne propre. Le péché n'est donc +pas dans la mauvaise volonté; le péché, c'est d'y +céder. Ce n'est pas le désir, c'est le consentement +au désir. Celui-là est déjà criminel devant Dieu qui a +fait tous ses efforts pour commettre et qui a commis +autant qu'il était en lui. Il est aussi criminel que +s'il avait été surpris à l'oeuvre.</p> + +<p>Mais si nous péchons quelquefois malgré nous, si +la volonté n'est pas le péché, peut-on dire que tout +péché soit volontaire? Distinguons. Si le péché est le +mépris de Dieu, peut-on dire que nous voulons mépriser +Dieu, et nous rendre dignes de damnation? +Vouloir faire ce qui doit être puni, n'est pas vouloir +être puni<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a><a href="#footnote455"><sup>455</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote455" name="footnote455"></a><b>Note 455:</b><a href="#footnotetag455"> (retour) </a> «La peine qui est juste déplaît, l'action qui est injuste +plaît. Souvent +aussi il arriva que, lorsque séduit par la figure d'une femme que nous +savons mariée, nous voudrions la posséder, nous ne voudrions pourtant +nullement commettre l'adultère, puisque nous voudrions qu'elle fût +libre. Beaucoup d'autres, au contraire, mettent leur gloire à convoiter +les femmes des hommes puissants, à cause même de leurs maris, et plus +que si elles étaient libres; ceux-la aiment mieux l'adultère que la +fornication, +c'est-à -dire faillir plus que moins. Il en est qui se sentent tout à fait +malheureux d'être entraînés à consentir à la concupiscence ou à la mauvaise +volonté, forcés qu'ils sont par l'infirmité de la chair à vouloir ce +qu'ils ne voudraient pas. Comment donc ce consentement que nous ne +voulons pas accorder, sera-t-il dit volontaire?... A moins que nous +n'entendions +par volonté l'exclusion de nécessaire; aucun péché en effet n'est +inévitable. Ou bien nous appellerons volontaire tout ce qui procède de +quelque volonté. Celui qui tue un homme pour éviter la mort n'a pas la +volonté de tuer, mais il a quelque volonté d'éviter la mort.» +(<i>Eth</i>., c. III, p. 635.)</blockquote> + +<p>«Quelques-uns ne sont pas médiocrement émus +de nous entendre dire que la consommation du +péché n'ajoute rien au crime, à la damnation devant +Dieu. Suivant eux, l'acte du péché est accompagné +d'un certain plaisir qui augmente le +péché.... Mais il faudrait prouver que le plaisir +charnel est le péché et qu'il ne peut être goûté +sans péché.» Or c'est ce qu'on ne saurait soutenir, +ou bien il faudrait condamner le mariage, les repas; +Dieu lui-même ne serait pas irréprochable, lui qui +a créé les aliments et les corps, d'avoir attaché aux +aliments une saveur qui nous causerait un plaisir +forcé, un péché nécessaire. «Évidemment aucun +plaisir naturel de la chair ne doit être imputé à +péché, et ce ne peut être une faute de jouir de +ce qui est infailliblement accompagné d'un sentiment +de plaisir<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a><a href="#footnote456"><sup>456</sup></a>.» L'ancienne loi a défendu des +actes que la nouvelle a permis. Le plaisir attaché à +ces actes n'a point cessé avec la prohibition; ce +n'était donc pas le plaisir qui en faisait des péchés. +Il est vrai que David dit qu'il a été conçu dans les +iniquités: mais il ne s'agit là que de l'iniquité du +péché originel qui se transmet par la génération, ou +plutôt de la peine de ce péché que nos premiers parents +ont léguée à leur postérité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote456" name="footnote456"></a><b>Note 456:</b><a href="#footnotetag456"> (retour) </a> Ici Abélard examine la situation d'un religieux exposé immédiatement à +des tentations qu'on peut deviner, et décide que les impressions +involontaires +des sens ne peuvent être imputables, recherche et décision qui +montrent que les scandales reprochés à la casuistique ne sont pas +nouveaux, +et sont peut-être en partie inévitables.</blockquote> + +<p>Ainsi le consentement est vraiment le péché, +savoir le consentement à la volonté du mal, ou +même le consentement au mal, sans mauvaise concupiscence. +Quant à l'action, elle est si peu le péché +que si la violence ou l'ignorance l'ont fait commettre, +elie n'est plus imputable. «Ainsi la femme victime +de la violence est innocente; ainsi celui qui +a cru par quelque erreur passer la nuit avec son +épouse est innocent. Désirer la femme d'autrui ou +la posséder, ce n'est pas le péché, le péché est +plutôt de consentir à ce désir ou à cette action.» +Quand Moïse écrit ce commandement <i>Non concupisces</i> +(Deut., v, 21), il est clair que ce n'est pas la concupiscence +simple, qu'il entend prohiber, puisque +d'une part nous ne pouvons l'éviter, et que de l'autre +nous ne péchons point par elle; c'est donc l'assentiment +à la concupiscence.</p> + +<p>«Évidemment, des oeuvres qu'il convient ou qu'il +ne convient aucunement de faire, sont également +faites par les bons et par les méchants; ce qui les +sépare, c'est l'intention.» Dans le même acte par +lequel notre Seigneur a été livré, nous voyons coopérer +Dieu le Père, notre Seigneur Jésus-Christ et le +traître Judas. Dieu a livré son Fils, Jésus s'est livré +lui-même, Judas a livré son maître: c'est un même +fait. En quoi l'action diffère-t-elle? dans l'intention. +Le diable ne fait rien que par la permission de Dieu; +mais quand il punit un méchant, il le fait par malice, +et Dieu qui se sert de lui, veut dans sa justice +la punition. «Qui parmi les élus peut pour les +oeuvres être égalé aux hypocrites? qui sait autant +endurer, autant accomplir, par amour de Dieu, que +ceux-là par désir de la louange humaine?» Dieu +a défendu de publier quelques-uns de ses miracles +pour donner l'exemple de l'humilité, et ceux à qui +il le défendait n'en étaient que plus empressés à +les publier pour lui rendre hommage (Marc, vii, 36), +ils transgressaient un commandement. Avaient-ils +tort, lui, de le leur donner, eux, de l'enfreindre? +L'intention justifie donc les contraires.</p> + +<p>En résumé, il faut distinguer: 1° le vice de l'âme +qui porte au péché; 2° le péché en lui-même qui est +le consentement au mal ou le mépris de Dieu; 3° puis +la volonté du mal; 4° enfin, l'accomplissement du +mal. Comme vouloir n'est pas la même chose qu'accomplir +sa volonté, pécher n'est pas la même chose +que consommer le péché. L'un désigne le consentement +de l'âme en quoi nous péchons, l'autre, l'opération +effective qui réalise ce à quoi nous avons +consenti. On dit que le péché ou la tentation a lieu +par trois modes, la suggestion, le plaisir et le consentement. +La première est par exemple la persuasion +du diable qui séduisit Ève, en la trompant; le +plaisir vint, quand elle trouva l'arbre et le fruit si +beau qu'elle sentit le désir s'allumer; elle aurait dû +le réprimer, elle consentit, et ce fut le péché. La +suggestion, au lieu de venir d'un mauvais conseiller, +peut venir de la chair, mais alors elle n'est pas autre +chose que le plaisir ou plutôt la tentation du plaisir. +La tentation en général est toute inclination de l'âme +à faire une chose qui ne convient pas, soit par volonté, +soit par consentement. La <i>tentation humaine</i> +dont parle saint Paul, est celle qui est inséparable ou +à peine séparable de l'infirmité humaine, par exemple +le désir d'une nourriture agréable, tout désir enfin +dont je ne puis être exempt qu'avec la fin de ma vie. +Le précepte est de n'y pas céder pour le mal. Par +quelle vertu le pourrons-nous? «Par le Dieu fidèle +qui ne souffre pas que nous soyons tentés au delà +de notre puissance. Confions-nous dans sa miséricorde +plus qu'en nos propres forces, et puisqu'il +est <i>fidèle</i>, ayons <i>foi</i> en lui<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a><a href="#footnote457"><sup>457</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote457" name="footnote457"></a><b>Note 457:</b><a href="#footnotetag457"> (retour) </a> <i>Eth.</i>, c. iii, p. 635-644.—1 Cor., x, 13.</blockquote> + +<p>Mais il n'y a pas seulement les suggestions des +hommes, il y a celles des démons. Ceux-ci connaissent +la nature des choses, tant par la subtilité de leur +esprit que par leur longue expérience. Ils connaissent +les vertus naturelles qui peuvent aisément pousser +la faiblesse humaine à la luxure, ou à d'autres +emportements. En Égypte, il leur fut permis d'opérer, +par la main des magiciens, beaucoup de choses merveilleuses +contre Moïse. Ils employaient les forces +de la nature, ils ne créaient rien. Celui qui, ainsi +que l'enseigne Virgile, parviendrait en battant la +chair d'un taureau, à produire des abeilles, «ne +serait pas un créateur d'abeilles, mais un préparateur +de la nature.» Les démons excitent nos diverses +passions en usant avec art contre notre ignorance +dès secrets qu'ils possèdent. «Il y a en effet, +soit dans les herbes, soit dans les semences, soit +dans la nature et des arbres et des pierres, de nombreuses +forces propres à exciter ou à calmer nos +âmes, et qui dans les mains de ceux qui les connaissent +peuvent facilement produire cet effet<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a><a href="#footnote458"><sup>458</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote458" name="footnote458"></a><b>Note 458:</b><a href="#footnotetag458"> (retour) </a> <i>Eth.</i>, c. iv, p. 644. Passage condamné par +saint Bernard et le Concile de Sens.</blockquote> + +<p>D'autres s'émeuvent également de nous entendre +dire que l'oeuvre du péché n'est pas le péché, ou du +moins n'aggrave pas le péché, au point d'exiger une +plus forte peine. Mais une grande peine de satisfaction +est souvent prononcée là où il n'y a pas de +faute, et nous devons quelquefois punir les innocents. +«Voilà une pauvre femme qui a un enfant à +la mamelle, et elle n'a pas assez de vêtements +pour le couvrir dans son berceau, et se couvrir +elle-même suffisamment. Émue de compassion +pour ce petit enfant, elle le met près d'elle pour le +réchauffer de ses propres haillons, et enfin dans +sa faiblesse, vaincue par la force de la nature, +elle étouffe malgré elle cet être qu'elle aime d'un +extrême amour. <i>Aie la charité</i>, dit Augustin, <i>et +fais ce que tu voudras</i>. Cependant lorsqu'au jour +de la satisfaction cette femme vient devant l'évêque, +une peine grave est prononcée contre elle, +non pour la faute qu'elle a commise, mais pour +qu'à l'avenir les autres femmes mettent plus de +précaution dans leurs soins maternels.» De même +un juge peut être forcé par de faux témoins qu'il ne +peut récuser, à condamner légalement un homme +dont l'innocence lui est connue<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a><a href="#footnote459"><sup>459</sup></a>. Puis donc qu'une +peine peut être raisonnablement infligée, sans aucune +faute préalable, pourquoi l'oeuvre qui a suivi +la faute, n'aggraverait-elle pas la peine devant les +hommes en cette vie, et non devant Dieu dans la +vie future? Les hommes ne jugent point ce qui est +caché, mais ce qui est manifeste. Ils ne pèsent +pas l'imputation de la faute, mais l'effet de l'oeuvre. +Dieu seul juge véritablement le crime dans l'intention même.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote459" name="footnote459"></a><b>Note 459:</b><a href="#footnotetag459"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, c. vi, p. 420.</blockquote> + +<p>Quoique les péchés viennent de l'âme et non de la +chair, il y en a de spirituels et de charnels, c'est-à -dire +que les uns viennent des vices de l'âme et les +autres de l'infirmité de la chair, et quoique la concupiscence +dans les deux cas soit dans l'âme comme la +volonté, on distingue la concupiscence de la chair et +celle de l'esprit. Dieu seul en est juge, tandis que +nous cherchons à punir moins ce qui nuit à l'âme du +pécheur que ce qui nuit aux autres. Notre justice +tend surtout à prévenir les dommages publics; nous +veillons surtout à l'exemple, et nos punitions se +mesurent sur le danger de l'action pour l'intérêt +commun. Ainsi nous punissons plus gravement l'incendie +des maisons que la fornication, quoique +celle-ci soit beaucoup plus grave devant Dieu.</p> + +<p>Lors donc que nous disons qu'une intention est +bonne et qu'une oeuvre est bonne, il n'y a vraiment +qu'une bonté, celle de l'intention. Si nous disons +qu'un homme bon est le fils d'un homme bon, nous +ne parlons pas de deux bontés; ainsi l'oeuvre bonne +n'est bonne que de la bonté de l'intention, <i>dont elle +est fille</i>. Il ne faut donc pas dire que la bonté de +l'oeuvre ajoute à la récompense méritée par la bonté de +l'intention; la réunion des deux choses peut valoir +mieux que l'une des deux prise séparément, comme +le bois et le fer unis valent plus que le bois seul, +mais c'est indifférent pour la rémunération. Ce +n'est par l'oeuvre qui mérite la rémunération, c'est +nous-mêmes, et quant à nous, l'oeuvre, ne dépendant +pas absolument de notre pouvoir, ne saurait +ajouter à notre mérite. Deux hommes ont formé le +projet de fonder des maisons pour les pauvres, l'un +accomplit son voeu, l'autre en est empêché, parce +que l'argent qu'il y destinait lui est violemment +enlevé; leur mérite à tous deux est-il différent devant +Dieu? Si dans cette vie on tient compte de l'oeuvre +effective dans la rétribution des récompenses et des +peines, c'est pour l'exemple. Si l'intention augmentée +de l'oeuvre était meilleure que l'une sans l'autre, on +pourrait en inférer que Dieu et l'homme unis dans +une seule personne étaient quelque chose de meilleur +que la divinité ou l'humanité du Christ; car +on sait que l'humanité dans le Christ était bonne; +dans un homme également, la substance corporelle +peut être aussi bonne que l'incorporelle, sans que la +bonté du corps contribue à la dignité ou au mérite +de l'âme. Or, qui oserait mettre au-dessus de Dieu +ce tout qui est appelé Christ et qui est ensemble +Dieu et homme? Aucune multitude, quelle qu'elle +soit, n'est préférable au souverain bien. «Quoique +pour faire une chose certaines choses paraissent +tellement nécessaires que Dieu ne puisse la faire +sans elles, et qu'elles soient comme des conditions +(<i>adminicula</i>) ou causes primordiales, rien cependant, +quelle que soit la grandeur des choses, ne +peut être dit meilleur que Dieu. Quoique d'un +grand nombre de bonnes choses il résulte une bonté +multiple, elle n'en est pas plus grande; car si +la science était répandue dans un plus grand +nombre, ou si le nombre des sciences augmentait, +la science de chacun ne croîtrait pas de manière à +être plus grande qu'auparavant. Ainsi Dieu est +bon en soi et crée d'innombrables choses qui n'ont +l'être et la bonté que par lui; la bonté est par lui +dans plus de choses, le nombre des choses bonnes +en est plus grand, et pourtant aucune bonté ne peut +être préférée ou égalée à la sienne. La bonté est +dans l'homme et la bonté est en Dieu, et comme +les substances ou natures dans lesquelles est la +bonté sont diverses, la bonté de nulle chose ne +peut être préférée ou égalée à la bonté divine; on +ne peut donc dire que rien soit meilleur, qu'aucun +bien soit plus grand que Dieu, ou même égal à +Dieu<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a><a href="#footnote460"><sup>460</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote460" name="footnote460"></a><b>Note 460:</b><a href="#footnotetag460"> (retour) </a> <i>Eth.</i>, c. vii, ix, p. 646-651.</blockquote> + +<p>Lorsqu'on parle de bonne intention et de bonne +oeuvre, la bonté de celle-ci procède de la bonté +de celle-là , le nombre des <i>bontés</i> ou des bonnes +choses n'est pas augmenté; donc nulle nécessité +d'augmenter la récompense. Un homme fait la +même chose en des temps divers, et suivant son +intention qui change, la même chose est bonne +ou mauvaise et semble changer. C'est ainsi que cette +même proposition: <i>Socrate est assis</i>, change du +vrai au faux, suivant que Socrate s'asseoit ou se +lève<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a><a href="#footnote461"><sup>461</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote461" name="footnote461"></a><b>Note 461:</b><a href="#footnotetag461"> (retour) </a> Voyez plus haut, t. II, c. iii, t. 1, p. 381.</blockquote> + +<p>Quelques-uns croient qu'il y a bonne intention +toutes les fois qu'on croit bien faire et plaire à +Dieu, mais l'intention peut être erronée, le zèle +peut tromper; il faut que l'oeil du coeur soit clairvoyant. +«Autrement, les infidèles aussi auraient +tout comme nous leurs bonnes oeuvres, puisque +eux aussi ne croient pas moins que nous être +sauvés par leurs oeuvres et plaire à Dieu<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a><a href="#footnote462"><sup>462</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote462" name="footnote462"></a><b>Note 462:</b><a href="#footnotetag462"> (retour) </a> <i>Eth.</i>, c. x, xi, xii, p. 651-653.</blockquote> + +<p>De là naît une objection. Si le péché est le mépris +de Dieu, attesté par le consentement à ce qu'il défend, +comment les persécuteurs des martyrs, ceux +même du Christ, ont-ils péché, eux qui ignoraient +Dieu et ses commandements? Comment l'ignorance +ou même l'infidélité incompatible avec le salut est-elle +un péché? L'apôtre a dit: «Si notre coeur ne +nous condamne point, nous avons confiance en +Dieu.» (I Jean, iii, 21.) Or, le coeur des Gentils et +des idolâtres ne les condamne point, quand ils manquent +à la loi chrétienne. Cependant Jésus-Christ +priait pour ses bourreaux, et Étienne demandait à +Dieu de ne point <i>compter ce péché</i> à ceux qui le lapidaient.</p> + +<p>Abélard répond qu'Étienne ne demandait que la +remise de toute peine corporelle et terrestre. Souvent +Dieu envoie aux méchants des afflictions, soit +pour faire éclater sa justice, soit pour effrayer ceux +qui les voudraient imiter; c'est, à cela que pensait +le premier des martyrs.</p> + +<p>«Quant aux paroles du Seigneur: <i>Père, pardonnez-leur</i> +(Luc, xxiii, 34), elles signifient: ne +vengez pas ce qu'ils font contre moi, même par +une peine corporelle, ce qui aurait pu avoir raisonnablement +lieu, même sans faute préalable de +leur part, afin que les autres hommes voyant +cela reconnussent au châtiment qu'en agissant +ainsi, les Juifs n'avaient pas bien fait. En outre, +il convenait que le Seigneur, par l'exemple +de cette prière, nous exhortât à la vertu de la +patience et à l'imitation du suprême amour, afin +que son propre exemple nous montrât en action +ce qu'il nous avait enseigné en précepte, savoir, +qu'il faut prier pour ses ennemis. En disant +<i>pardonnez-leur</i>, il n'a donc point regardé à quelques +fautes préalables, à quelques mépris de Dieu, +mais à la raison qu'il aurait pu y avoir de leur +infliger une peine motivée, même sans une faute +préexistante.... Ainsi que les petits enfants +sont sauvés sans mérite, il n'est pas absurde que +quelques-uns supportent des peines corporelles +qu'ils n'ont point méritées, comme les petits enfants +morts sans le baptême, comme tant d'innocents +frappés d'affliction. Qu'y aurait-il d'étonnant +que ceux qui crucifiaient le Seigneur eussent, +pour cette action injuste, quoique l'ignorance les +excuse de la faute, encouru quelque peine temporelle?»</p> + +<p>Pas plus que l'ignorance, l'infidélité qui ferme +aux adultes raisonnables l'entrée du ciel, ne peut être +appelée mépris de Dieu. Il suffit pour la damnation +de ne pas croire à l'Évangile, d'ignorer le Christ, de +ne point recevoir le sacrement de l'Église, et cela +moins par malice que par ignorance. <i>Celui qui ne +croit pas est déjà jugé</i>. (Jean, iii, 18.) <i>Celui qui ne +connaît pas ne sera pas connu</i>. (l Cor., xiv, 38.) Il +n'y a pas, dit Aristote<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a><a href="#footnote463"><sup>463</sup></a>, réciprocité dans les relatifs, +si la relation n'a été bien établie; il faut qu'il n'y +ait pas erreur dans l'attribution. Si, par exemple, +on a présenté comme une relation <i>l'aile d'un oiseau</i>, +il n'y a pas réciprocité, on ne peut dire l'oiseau +d'une aile. Si donc nous appelons péché tout acte +vicieux ou contraire au salut, l'infidélité et l'ignorance +deviennent des péchés, même sans mépris de +Dieu. C'est que l'attribution est mal faite. Il faut +appeler péché ce qui, en aucun cas, ne peut avoir +lieu sans une faute. «Or, ignorer Dieu, n'y pas +croire, les oeuvres mêmes qui ne sont pas bonnes, +tout cela peut avoir lieu sans aucune faute. Si, par +exemple, la prédication n'est pas venue jusqu'à +vous, quelle faute vous imputer pour n'avoir pas +cru dans le Christ ou dans l'Évangile? L'apôtre +n'a-t-il pas dit: <i>Comment croiront-ils en lui, s'ils +n'en ont point entendu parler? Et comment en entendront-ils +parler, si personne ne le leur prêche?</i> +(Rom., x, 14.) Corneille ne croyait pas dans le +Christ avant d'avoir été instruit par Pierre, et +quoique pour avoir précédemment connu et aimé +Dieu par la loi naturelle, il ait mérité que sa prière +fût écoutée et que Dieu acceptât ses aumônes, si +cependant il lui fût arrivé de quitter la lumière +avant de croire dans le Christ, nous n'oserions +nullement lui garantir la vie éternelle, quelque +bonnes que parussent ses oeuvres, et nous le +compterions plutôt parmi les infidèles que parmi +les fidèles, de quelque zèle pour le salut qu'il fût +animé. Beaucoup de jugements de Dieu sont un +abîme.....» Il réprouva celui qui s'offrait en disant: +<i>Maître, je vous suivrai en quelque lieu que vous alliez</i>. +(Math., iv, 19.) Enfin, gourmandant l'obstination +de certaines villes, il dit: «<i>Malheur à toi, Corozaïm; +malheur à toi, Bethsaïde! car si dans Tyr et dans +Sidon avaient eu lieu les miracles accomplis au milieu +de vous, dès longtemps déjà elles auraient fait pénitence +dans le cilice et la cendre</i><a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a><a href="#footnote464"><sup>464</sup></a>. Le voici donc +qui a offert et sa prédication et ses miracles aux +villes dont il prévoyait l'incrédulité, et ces villes +des Gentils qu'il savait toutes prêtes pour la foi, il +ne les a pas jugées dignes de sa présence. Si pour +avoir été privés de sa parole, quelques hommes +tout disposés à croire ont péri dans ces villes, qui +pourra dire que c'est leur faute? Et pourtant cette +infidélité dans laquelle ils sont morts, nous tenons +qu'elle suffit pour leur damnation, quoique la +cause de l'aveuglement auquel le Seigneur les a +abandonnés ne nous apparaisse guère.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote463" name="footnote463"></a><b>Note 463:</b><a href="#footnotetag463"> (retour) </a> <i>Categ.</i>. vii.—Boeth., <i>In Prædicam.</i>, II, p. 160.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote464" name="footnote464"></a><b>Note 464:</b><a href="#footnotetag464"> (retour) </a> Math. xi, 21. Cet exemple est cité par Fénelon +dans une question analogue. +(<i>Réfut. du système</i> du P. Malebranche, c. v.)</blockquote> + +<p>«Assurément, si l'on veut appeler leur aveuglement +un péché sans faute, on le peut, paraissant +absurde qu'ils soient damnés sans péché. +Nous pourtant, nous ne plaçons proprement le +péché que dans la faute de négligence; car elle +ne peut se rencontrer en aucun homme, quel que +soit son âge, sans qu'il mérite la damnation. Je +ne vois pas, au contraire, comment imputer à +faute l'infidélité des petits enfants ou de ceux à +qui l'Évangile n'a point été annoncé, non plus que +tout ce qui résulte d'une ignorance invincible ou +d'une impossibilité de prévoir un fait; autant incriminer +celui qui, dans une forêt, frappe un +homme d'une flèche qu'il croyait lancer contre un +oiseau.»</p> + +<p>Ainsi, quand on emploie ces mots: pécher par +ignorance ou pécher en pensée, on prend le péché +dans un sens large; c'est l'action qu'il ne convient +pas de faire. Dans le péché d'ignorance, point de +faute; pécher en pensée ou par la volonté, en parole +ou en action, c'est faire ou dire ce qu'on ne doit +pas, quand même cela nous arriverait à notre insu +ou malgré nous. «Ainsi, ceux mêmes qui persécutaient +le Christ ou les siens, qu'ils croyaient +devoir être persécutés, sont dits avoir péché en +action (<i>in operatione</i>); ils auraient cependant +péché par une faute plus grave, s'ils les avaient +épargnés contre leur conscience<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a><a href="#footnote465"><sup>465</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote465" name="footnote465"></a><b>Note 465:</b><a href="#footnotetag465"> (retour) </a> <i>Éth</i>., c. xiii et xiv, p. 653-659. Il n'est pas +nécessaire de remarquer +que cette assertion doit être condamnée par l'Église. Bayle, et après lui, les +auteurs de l'<i>Histoire littéraire</i>, pensent reconnaître ici une +doctrine de relâchement, +reprochée plus tard aux jésuites. On les a vivement attaqués pour +une thèse soutenue en 1686, dans leur collège de Dijon, et qui établissait une +distinction entre le péché philosophique ou moral et le péché théologique. +Suivant cette distinction, tandis que l'un est le péché mortel +ou la transgression +libre de la loi divine, l'autre ne serait qu'un acte humain non conforme +à la nature raisonnable et à la droite raison. Quoique grave, il ne serait pas, +dans celui qui ignore Dieu, ou qui ne pense pas actuellement à lui, une +offense envers Dieu, digne de la peine éternelle. Arnauld a écrit +cinq <i>Dénonciations</i> +étendues contre cette doctrine qu'il présente comme très-ancienne +dans la Société. (Bayle, art. <i>Foulque.—Hist. litt</i>., t. XII, +p. 128.—<i>Oeuvres de messire Ant. Arnauld</i>, t. XXXI, éd. de 1780.) +L'éditeur de l'<i>Éthique</i>, +B. Pez, pense qu'Abélard peut bien avoir voulu dire seulement que +l'inadvertance +et l'ignorance invincible excusent le péché formel, comme on l'enseigne +dans les écoles. (<i>Dissert. isagog</i>., t. III, p. xx.)</blockquote> + +<p>On demande si tout péché est interdit, c'est-à -dire +si l'impossible nous est prescrit; car la vie ne +peut se passer sans péchés au moins véniels. Qui +peut, par exemple, se préserver de toute parole +oiseuse? (Tit. iii, 9.) Et cependant un joug doux, +un fardeau léger nous a été promis. Mais cette difficulté +n'en est une que si l'on entend largement par +péché tout ce qu'il ne convient pas de faire. Si, au +contraire, la péché n'est que le mépris de Dieu, +cette vie peut réellement se passer sans péché, <i>quoique +avec la plus grande difficulté</i>, et il est vrai que +tout péché est interdit.</p> + +<p>Parmi les péchés, les uns sont véniels (graciables) +ou légers, les autres damnables ou graves. Parmi +ceux-ci, on nomme criminels ceux qui rendraient +leurs auteurs infâmes ou accusables de crime s'ils +venaient à être connus. Les péchés sont véniels, lorsque +nous consentons au mal par oubli; on peut savoir +et ne pas penser qu'on ne devrait pas consentir. +On ne se souvient pas toujours de ce qu'on sait. Nos +connaissances subsistent jusque dans notre sommeil. +L'homme qui s'endort ne devient pas stupide +pour redevenir un sage en s'éveillant; les péchés +véniels sont donc des péchés d'oubli.</p> + +<p>Quelques-uns ont prétendu qu'il était mieux de +s'abstenir des péchés véniels que des criminels, +parce que c'est plus difficile, et qu'il y faut plus +d'attention; mais Cicéron a dit: <i>Ce qui est laborieux +n'est pas pour cela glorieux</i>. Il est plus pénible d'obéir +à la crainte qu'à l'amour; est-il donc plus méritoire +de porter le joug de la loi ancienne que de vivre +dans la liberté de l'Évangile? Il est plus difficile de +se défendre d'une puce que d'un ennemi et d'éviter +une petite pierre qu'une grande; mais ce qu'il est +plus difficile d'éviter fait moins de mal. L'amour se +défend surtout de ce qui peut le plus offenser Dieu. +Si l'on prétend repousser cette distinction, en adoptant +le principe de quelques philosophes que tous +les péchés sont égaux, soit; mais alors il faut s'abstenir +de tous également, et non pas des véniels +plus que des criminels<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a><a href="#footnote466"><sup>466</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote466" name="footnote466"></a><b>Note 466:</b><a href="#footnotetag466"> (retour) </a> Allusion à une maxime fort connue des +stoïciens.—<i>Eth.</i>, c. xv et xvi, p. 659-663.</blockquote> + +<p>Après avoir ainsi découvert la plaie de l'âme, il +est temps de montrer le remède. C'est la réconciliation +qui s'opère par la pénitence, la confession, la +satisfaction.</p> + +<p>La pénitence est la douleur de l'âme pour avoir +failli: elle provient tantôt de l'amour de Dieu, et +alors elle est fructueuse, tantôt de quelque dommage +éprouvé, et alors elle est sans fruit. Telle est +la pénitence des damnés, «de tous ceux qui au +moment de quitter la vie, se repentent de leurs +crimes et poussent les gémissements de la componction, +non par amour du Dieu qu'ils ont offensé, +non par haine du péché qu'ils ont commis, +mais par peur de la peine dans laquelle ils appréhendent +d'être précipités.... Combien nous en +voyons tous les jours gémir profondément au moment +de la mort, s'accuser vivement d'usures, de +rapines, d'oppression des pauvres, ou des injustices +qu'ils ont commises, et pour tout réparer +consulter un prêtre! Alors si, comme il le faut, +on leur donne le conseil de vendre tout ce qu'ils +possèdent, et de restituer aux autres ce qu'ils ont +pris..., vous les entendez soudain confesser par +leur réponse combien leur pénitence est vaine. De +quoi donc, disent-ils, vivrait ma maison? que laisserais-je +à mes fils, à ma femme? Comment pourraient-ils +se soutenir?... O misérable, ô le plus +misérable des misérables! le plus insensé des insensés! +tu ne t'occupes pas de ce qui te restera à toi, +mais de ce que tu auras amassé pour les autres! Par +quelle présomption peux-tu ainsi offenser Dieu, au +moment d'être emporté devant son formidable tribunal, +et cela, pour te rendre les tiens plus favorables, +en les enrichissant de la dépouille des pauvres? +Qui ne rirait de toi, à t'entendre espérer que les +autres te seront plus utiles que toi-même? Tu te +confies dans les aumônes des tiens, croyant les avoir +pour successeurs; tu les constitues héritiers de ton +iniquité, en leur laissant le bien d'autrui acquis +par la rapine.... Dans ta piété malheureuse envers +les tiens, cruel envers toi-même et envers Dieu, +qu'attends-tu du juge équitable devant lequel tu +cours malgré toi, et qui demande compte, non-seulement +des vols, mais d'une parole inutile?»</p> + +<p>Après un tableau animé et satirique des mécomptes +qui attendent les calculs d'un mourant, et +de l'ingratitude d'une épouse, et de l'oubli des héritiers, +Abélard ajoute un reproche qui monte plus +haut. «Et comme, dit-il, l'avarice du prêtre n'est +pas moindre que celle du peuple, d'après cette +parole: <i>Erit sicut sacerdotes sic populus</i> (Osée, iv, 9), +bien des mourants sont abusés par la cupidité des +prêtres qui leur promettent une vaine sécurité, +s'ils offrent ce qu'ils ont pour les sacrifices, et +achètent des messes qu'ils n'auraient jamais <i>gratis</i>; +marchandise pour laquelle il est certain qu'il existe +chez eux un tarif fixé d'avance, pour une messe, +un denier, pour un service annuel, quarante. Ils +ne conseillent pas aux mourants de restituer le +fruit de leurs rapines, mais de l'offrir en sacrifice, +contre cette parole: <i>Offrir en sacrifice la substance +du pauvre, c'est immoler pour victime le fils sous les +yeux du père</i>.» (Eccl., xxxiv, 24.)</p> + +<p>La pénitence fructueuse est celle qui naît du regret +d'avoir «offensé Dieu qui est bon plus encore +qu'il n'est juste.» Il n'est pas comme les princes +de la terre qui ne savent pas différer leur vengeance; +mais plus la sienne a été retardée, plus elle est terrible. +Nous craignons d'offenser les hommes, nous +fuyons leurs regards pour faire le mal; ne savons-nous +pas que Dieu est partout présent? «L'affection +de la chair nous entraîne à faire ou à supporter +tant de choses, et si peu l'affection spirituelle! +Que ne savons-nous, pour ce Dieu à qui nous devons +tout, faire et supporter autant que pour une +épouse, des enfants ou quelque courtisane!»</p> + +<p>Ceux qui sont salutairement touchés de la bonté, +de la patiente longanimité de Dieu, ressentent la +componction moins par la crainte des peines que +par l'amour de Dieu. Avec cette contrition du coeur +qui est la pénitence fructueuse, le péché disparaît. +Le gémissement sincère de la charité ou de l'amour +nous réconcilie avec Dieu. Si, à l'article de la mort, +quelque nécessité empêche un homme de venir à +confession et d'accomplir la satisfaction, quittant +la vie dans ce gémissement du coeur, il n'encourt +pas la géhenne éternelle. Obtenir le pardon du +péché, c'est être tel que l'âme cesse de mériter, +pour le péché antérieur, l'éternel châtiment; car +lorsque Dieu pardonne le péché aux pénitents, il +ne remet pas toute la peine, mais seulement la +peine éternelle. Ceux qui, prévenus par la mort, +n'ont pu accomplir la satisfaction de la pénitence +en cette vie, sont réservés aux peines purgatoires et +non damnatoires.</p> + +<p>Cette définition de la pénitence répond à ceux qui +ont demandé si l'on pouvait se repentir d'un péché +et ne pas se repentir d'un autre. La pénitence qui +vient de l'amour de Dieu ne peut exister pour celui +qui persiste dans un seul mépris de Dieu.</p> + +<p>Mais dire que Dieu pardonne un péché, n'est-ce +pas dire que Dieu ne prononce pas la condamnation, +et qu'il a par conséquent décrété de ne la point prononcer? +«Dieu ne règle ni ne dispose rien récemment; +de toute éternité, ce qu'il doit faire est arrêté +dans sa prédestination et préfixé dans sa providence, +tant le pardon d'un péché quelconque, que +tout ce qui se fait. Il nous paraît donc mieux d'entendre +par ces mots: Dieu pardonne le péché, qu'il +rend un pécheur digne d'indulgence en lui inspirant +le gémissement de la pénitence, c'est-à -dire +qu'il le rend tel que la damnation cesse de lui être +due, et ne lui sera jamais due, s'il persévère<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a><a href="#footnote467"><sup>467</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote467" name="footnote467"></a><b>Note 467:</b><a href="#footnotetag467"> (retour) </a> <i>Éth.</i>, c. xix et xx, p. 667-671.</blockquote> + +<p>Il y a toutefois un péché irrémissible, c'est le +<i>blasphème</i> ou la <i>simple parole contre le Saint-Esprit</i> +(Luc, xii, 10; Math, xii, 31). Quelques-uns disent +que ce péché est le désespoir de pardon, l'acte de +celui qui, troublé parla grandeur de ses fautes, se +défie radicalement de la bonté de Dieu. Quant au +péché contre le Fils, c'est l'acte de celui qui attaque +l'excellence de l'humanité du Christ, et qui, par +exemple, nie qu'elle ait été conçue sans péché, ou +que Dieu l'ait prise à cause de l'infirmité visible de +la chair. Ce péché est rémissible, parce qu'il s'agit +de ces croyances auxquelles ne pouvait conduire la +raison humaine, mais qui avaient besoin d'une révélation +divine. Blasphémer l'Esprit, au contraire, +c'est calomnier les oeuvres d'une grâce manifeste, +c'est en quelque sorte attribuer au diable ce que fait +la bonté dans sa miséricorde; c'est dire l'Esprit +méchant, ou que Dieu est le diable. «Ce péché ne +mérite aucune indulgence; nous ne disons pas +cependant que ceux qui l'ont commis ne pourraient +être sauvés, s'ils avaient la pénitence, mais +nous disons, seulement qu'ils n'obtiendront pas la +pénitence<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a><a href="#footnote468"><sup>468</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote468" name="footnote468"></a><b>Note 468:</b><a href="#footnotetag468"> (retour) </a> Cette opinion sur le péché contre le Saint-Esprit est +celle de saint Jean +Chrysostome, suivie par saint Isidore de Péluse et beaucoup d'autres. Elle +se rapproche de celle de saint Athanase. Les docteurs catholiques se partagent +en général entre cette opinion et celle de saint Augustin, qui veut +que le péché contre le Saint-Esprit soit l'impénitence finale. Saint Hilaire +croyait que le péché contre le Saint-Esprit consistait à nier la divinité du +Fils, ce qui paraît peu probable, ce péché étant précisément opposé par, +l'Évangile au péché ou au blasphème contre le Fils. L'Église n'a rien décidé +concernant la nature du péché contre le Saint-Esprit. Quoique deux +évangélistes disent qu'il ne <i>sera pas remis</i>, l'Église en général +n'entend pas +à la rigueur cette irrémissibilité; il n'y a donc ni erreur, ni témérité, ni +relâchement dans ce que dit Abélard du péché irrémissible. (Bible de Vence, +t. XIX, p. 325.—Voyez aussi ci-dessus ch. iv, p. 342.)</blockquote> + +<p>On demandera peut-être si ceux qui se retirent +de cette vie avec le gémissement du coeur, continueront +de gémir et d'être tristes de leurs péchés dans +la vie céleste. Sans aucun doute, comme les péchés +déplaisent à Dieu et aux anges, indépendamment de +la douleur qu'ils causent, les nôtres continueront de +noua déplaire. «Quant à la question de savoir si +dans cette vie-là nous voudrions avoir fait ou non +des choses qui, nous le savons, ont été bien ordonnées +de Dieu, et ont coopéré à notre bien, +d'après ce mot de saint Paul: «Nous savons que +tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu +(Rom. viii, 28); c'est une autre question que +nous avons, selon nos forces, résolue dans le troisième +livre de notre Théologie<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a><a href="#footnote469"><sup>469</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote469" name="footnote469"></a><b>Note 469:</b><a href="#footnotetag469"> (retour) </a> <i>Éth.</i>, c. xxi, xxii, xxiii, p. 671-673.—Le +IIIe livre de la Théologie, +c'est-à -dire de l'Introduction, ne contient pas l'examen direct de cette +question; mais il n'est pas terminé, et d'ailleurs il y est expliqué comment +tout, le mal même, est ordonné pour le mieux. (C. ii, p. 228.)</blockquote> + +<p>La seconde condition de la réconciliation est la +confession. On dit que les Grecs se confessent à +Dieu; mais quelle est la valeur d'une confession à +Dieu qui sait tout? «Confessez-vous les uns aux +autres (Jac. v, 16).» D'abord, c'est un acte d'humilité +qui fait déjà une grande partie de la satisfaction; +puis, les prêtres à qui l'on se confesse ont +le droit d'enjoindre les satisfactions de la pénitence. +Le pénitent se rassure en pensant qu'il obéit à ses +supérieurs et qu'il suit leur volonté et non la sienne.</p> + +<p>Mais il faut se confesser sincèrement et ne rien +taire par honte de l'aveu. Je sais bien que Pierre, +après sa faute, s'est tu et qu'il a pleuré; pourquoi +ne l'a-t-il pas confessée? Peut-être a-t-il craint de +causer quelque dommage, quelque déshonneur à +cette Église dont il devait être un jour constitué le +prince; alors ce ne serait plus orgueil, mais prudence; +car la connaissance de sa triple chute aurait +pu conduire ses frères à repousser son autorité +et à désapprouver le dessein de Dieu qui, pour les +affermir, choisissait celui qui avait failli le premier. +C'est ainsi qu'on peut retarder une confession +ou même l'omettre absolument sans péché, lorsqu'on +croit qu'elle sera plus nuisible qu'utile. D'ailleurs +Pierre a pu différer sa confession, quand la +foi de l'Église était encore tendre et faible, et plus +tard il a pu confesser sa faute, pour qu'elle restât +écrite dans l'Évangile. Mais on ne peut alléguer +qu'étant au-dessus de tous, Pierre n'avait pas de +supérieur à qui confier son âme; rien n'empêche +les prélats de s'adresser, pour la confession, à des +subordonnés, afin que la satisfaction leur soit rendue +plus facile par ce surcroît d'humilité. «Comme il +y a beaucoup de médecins malhabiles auxquels +il est dangereux ou inutile de confier les malades; +parmi les prélats de l'Église, il s'en trouve +beaucoup qui ne sont ni religieux ni judicieux, +et qui, de plus, sont légers à découvrir les péchés +de ceux qu'ils confessent. A ceux-là il est +non-seulement inutile, mais périlleux de se confesser, +car ils ne sont pas attentifs à prier et ne +méritent pas d'être écoutés dans leurs prières. +Ignorant les dispositions canoniques et n'ayant pas +de règle dans la fixation des satisfactions, ils promettent +souvent une vaine sécurité et trompent les +pécheurs par une espérance frivole, <i>aveugles, conducteurs +d'aveugles</i>.» (Math., xv, 14.) En révélant +les péchés, ils scandalisent l'Église, indignent les +pénitents, les détournent de la confession, les exposent +même à des périls. Aussi ceux que ces inconvénients +ont décidés à éviter leurs prélats et à chercher +des confesseurs plus convenables, doivent-ils être +approuvés. S'ils pouvant obtenir le consentement des +prélats eux-mêmes, tout n'en va que mieux; mais +si l'orgueil leur refuse ce consentement, que le malade, +inquiet de son salut, continue de chercher le +meilleur médecin et se soumette au meilleur conseil. +«Car personne, après s'être aperçu qu'il lui a +été donné un guide aveugle, ne doit le suivre dans +le fossé.» Ce n'est pas qu'on doive mépriser les +leçons de ceux qui prêchent bien, quoiqu'ils vivent +mal, mais de ceux-là seulement qui ne savent ni +guider ni instruire. Il ne faut pas d'ailleurs désespérer +du salut de ceux qui s'abandonnent à la décision +de leurs aveugles prélats, l'erreur des uns ne +doit point damner les autres.</p> + +<p>«Il est quelques prêtres qui trompent leurs +ouailles, moins par erreur que par cupidité, et qui +remettent ou allègent les peines de la satisfaction +prescrite, moyennant l'offre de quelques écus.... +Le Seigneur dit par la bouche du prophète: <i>Mes +prêtres n'ont pas dit: Où est le Seigneur</i>? (Jérém., +ii, 6.) Ceux-ci semblent dire: Où est l'écu? Et +non-seulement des prêtres, mais je connais des +princes des prêtres, des évêques si impudemment +consumés de cette cupidité-là , que lorsqu'aux dédicaces +d'églises, aux bénédictions de cimetières, +aux consécrations d'autels, à quelques solennités +enfin, ils ont de grandes réunions de peuple dont +ils attendent des oblations considérables, ils se +montrent faciles à la relaxation des pénitences; ils +accordent à tout le monde tantôt le tiers, tantôt le +quart de la pénitence, sous quelque prétexte de charité, +mais réellement par une extrême cupidité....</p> + +<p>Ils professent qu'ils en ont le droit, que le Seigneur +le leur a délégué et que le ciel est déposé dans +leurs mains. En vérité, ce sont de grands impies +de ne point absoudre tous leurs subordonnés de +tous péchés et de permettre qu'il y en ait un seul +de damné.... Désire qui voudra, mais non pas +moi, cette puissance dont on peut faire profiter les +autres plus que soi-même, et qui permet de sauver +l'âme d'autrui plutôt que la sienne propre, tandis +que tout homme sage a le sentiment contraire<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a><a href="#footnote470"><sup>470</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote470" name="footnote470"></a><b>Note 470:</b><a href="#footnotetag470"> (retour) </a> <i>Éth.</i>., c. xxiv, xxv, p. 674-681.</blockquote> + +<p>Il y a beaucoup d'évêques sans religion ni discernement, +ils ont cependant la puissance épiscopale. +Quelle est à leur égard la portée du pouvoir délégué +aux apôtres de lier et de délier? (Jean, xx, 23.) S'ils +veulent sans discernement, sans mesure, aggraver +ou atténuer la peine du péché, leur pouvoir va-t-il +jusque-là que Dieu règle les peines sur leur jugement? +Si la colère ou la haine ont dicté la sentence +d'un évêque, Dieu la confirmera-t-il?—-La délégation +annoncée par saint Jean ne semble pas adressée +à tous les évêques en général, mais seulement à la +personne des apôtres; c'est comme pour ces paroles +toutes personnelles: «<i>Vous êtes la lumière du monde, +vous êtes le sel de la terre</i>. (Math., v, 13, 14.) +Elles ne s'appliquent pas à tous; cette prudence et +cette sainteté que le Seigneur avait données aux +apôtres, il ne les a pas accordées également à tous +leurs successeurs.» En prononçant les paroles +évangéliques, Jésus-Christ parlait devant Judas, il +n'entendait donc parler que des seuls apôtres élus; +peut-être faut-il en dire autant de la délégation du +pouvoir de lier et de délier. Saint Jérôme, Origène, +paraissent en juger ainsi. Comment, en effet, des +évêques qui s'écartent de la justice de Dieu, pourraient-ils +plier Dieu à leur propre iniquité et le rendre +semblable à eux-mêmes? Saint Augustin, évêque +lui-même, a dit ces paroles: «Vous liez sur la +terre, songez à lier justement, car la justice rompra +les liens injustes.» Saint Grégoire fait le même +aveu. Les mêmes idées s'appliquent à ceux qu'une +sentence a privés de la communion; aussi lit-on +dans les décrets du concile d'Afrique: «Que l'évêque +ne prive témérairement personne de la communion +et tant que l'évêque refuse la communion, +à son excommunié, que les autres évêques ne +l'accordent pas à ce même évêque, afin que l'évêque +prenne plus garde de prononcer ce qu'il ne +peut justifier par d'autres témoignages que le +sien<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a><a href="#footnote471"><sup>471</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote471" name="footnote471"></a><b>Note 471:</b><a href="#footnotetag471"> (retour) </a> <i>Éth.</i>, c. xxvi, p. 681-688.—-Cet article +est porté sous le n° cxxxiii au +Code des canons de l'Église d'Afrique. C'est un des décrets du septième +Concile de Carthage. (<i>Act. Concil.</i>, t.1.)</blockquote> + +<p>Après cette citation singulière, on lit <i>Explicit</i>, le +mot qui annonce la fin de tous les livres du moyen +âge. Je doute que l'ouvrage soit complet. Après la +pénitence et la confession, l'auteur devait traiter +encore de la satisfaction. C'est la satisfaction qui +couronne la pénitence et constate la vertu de la +confession. Elle a en elle-même quelque chose de +mystique et ne peut être entendue comme une simple +expiation morale. C'est ainsi cependant que peut-être +Abélard l'aurait présentée. Son spiritualisme +s'accommode peu des mystères.</p> + +<p>De graves accusations se sont élevées contre la +morale d'Abélard. «Lisez le livre qu'ils appellent +<i>Scito te ipsum</i>, écrit saint Bernard aux évêques et +aux cardinaux, et voyez quelle moisson y foisonne +d'erreurs et de sacrilèges; et ce qu'il pense...du +pouvoir de lier et de délier, du péché originel, +de la concupiscence, du péché de plaisir, +du péché d'infirmité, du péché d'ignorance, de +l'oeuvre du péché, de la volonté de pécher<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a><a href="#footnote472"><sup>472</sup></a>!» Et +parmi les quatorze condamnations prononcées par +le concile de Sens, il y en a bien six qui frappent des +maximes extraites en effet du <i>Scito te ipsum</i>. Sans +les discuter, considérons dans son caractère général +la morale d'Abélard.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote472" name="footnote472"></a><b>Note 472:</b><a href="#footnotetag472"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, Ep. ix, p. 271.</blockquote> + +<p>Le principe auquel il s'est attaché et qui n'est +point faux en lui-même, c'est que la moralité de +l'action est dans l'intention, ou comme il dit, que +<i>le péché consiste dans la mauvaise volonté; et, en effet, +les hommes de bonne volonté</i> sont les honnêtes gens de +la religion. Ce principe sainement compris paraît +irréprochable. Cependant on peut remarquer que tous +les moralistes, religieux ou autres, qui l'adoptent +d'une manière absolue, tendent vers un certain relâchement. +J'essaierai de montrer comment s'introduit +naturellement ce principe, tant dans la morale philosophique +que dans la morale religieuse, et comment +aussi, dans l'une et dans l'autre, il peut mener, +malgré tout ce qu'il a de vrai, à des maximes dangereuses +ou du moins hasardées.</p> + +<p>Les actions des hommes sont leurs volontés rendues +visibles, ou réalisées en dehors d'eux-mêmes.</p> + +<p>Ces actions sont bonnes ou mauvaises; elles le paraissent, +surtout par leurs effets, par les circonstances +qui les accompagnent. El quand, par ces +effets, par ces circonstances, la loi morale est violée, +l'action est jugée mauvaise <i>ipso facto</i>. C'est ainsi, +en général, que prononce l'opinion, la loi, le juge, +tout ce qui ne peut guère apercevoir et atteindre que +l'extérieur de l'action. Cependant, un examen plus +attentif nous apprend bientôt que ce n'est point là +toujours un signe fidèle de la moralité; celle-ci est +souvent pire ou meilleure qu'elle ne semble. Les +apparences de l'action ne prouvent pas avec une +infaillible certitude ce que l'agent a voulu, et c'est +là le mal opéré dans l'action. Le mal que nul n'a +voulu est un malheur, le bien que nul n'a voulu +est un bonheur; il n'y a ni bien ni mal moral sans +volonté; sur ce point nulle restriction. C'est inexactement +que nous appellerions injuste, inhumaine, +odieuse, une action à laquelle la volonté n'aurait +point de part. Le jugement prononcé d'après les apparences +de l'action peut donc se trouver trop sévère; +mais il peut aussi se trouver trop indulgent. +La volonté mauvaise peut avoir échoué dans l'accomplissement +du mal; le succès ne l'ayant point +divulguée, elle reste inconnue, mais n'en est pas +moins réelle. Celui qui a voulu le mal et qui l'a tenté, +mais qui n'a pas réussi, a été impuissant; il n'est +pas innocent. Il suit que l'oeuvre, si par là on veut +entendre l'acte réalisé en dehors de l'agent volontaire, +n'est pas le signe certain de la bonne ou mauvaise +volonté. La bonne ou mauvaise volonté ne peut +être jugée sur ses effets; et conséquemment, le bien +ou le mal moral n'est ni dans les effets, ni dans l'oeuvre. +Le bien et le mal moral sont donc dans la volonté.</p> + +<p>C'est là une proposition parfaitement vraie; +l'homme n'est bon ou méchant que par la volonté; +il n'y a que les actions volontaires qui soient bonnes +ou mauvaises.</p> + +<p>Il s'ensuit plusieurs conséquences pratiques. +1° L'effet de la volonté est indifférent au bien ou au +mal agir. Ce n'est qu'un signe, une présomption à +l'appui de la bonne ou mauvaise volonté; mais en +soi l'oeuvre extérieure n'est ni bonne ni mauvaise, +puisque sa moralité dépend de la volonté de celui +qui l'a faite. 2° Il faut que la volonté soit pleine et +entière, pour que la bonté ou la méchanceté de l'action +soit pleine et entière. Selon que la volonté est +plus ou moins libre, l'action est bonne ou mauvaise +à un plus ou moins haut degré. Tout ce qui +annule, contraint, entrave ou seulement gêne la +volonté dans le sens du bien ou dans le sens du mal, +supprime, augmente ou diminue la bonté ou la méchanceté +de l'action. 3° La volonté n'est pas pleine et +entière, quand elle est sans discernement. La volonté +sans discernement n'est qu'une force aveugle. La moralité +des actions est donc en proportion du discernement. +L'enfant au berceau, l'idiot, l'aliéné, ne +font ni bien ni mal, et leurs actions ne sont pas imputables. +4° Ainsi la contrainte absolue, l'ignorance +invincible détruisent le mérite ou le démérite de +l'agent.</p> + +<p>Dans ces termes, les conséquences de la maxime +que le bien et mal ne résident que dans les actions +volontaires, sont évidentes, inattaquables. Elles sont +la règle de toute équité, de toute loi juste, de tout +juge honnête et éclairé.</p> + +<p>Mais si l'on approfondit l'idée contenue dans cette +maxime, voici ce qu'on peut y découvrir. La moralité +est dans l'agent, elle n'est pas dans l'acte; les +actes ne sont ni bons ni mauvais par eux-mêmes, +puisque c'est la volonté seule qui est bonne ou mauvaise. +Or, qu'est-ce qu'une volonté bonne ou mauvaise? +Ce n'est pas la volonté des actes bons ou +mauvais, puisqu'on vient de voir que les actes ne +sont ni l'un ni l'autre. C'est l'agent volontaire qui est +bon ou mauvais. Le bien ou le mal est donc quelque +chose d'invisible, d'incorporel, d'interne. En effet, +pour que l'action soit imputable, il faut qu'elle soit +volontaire. On peut d'autant plus exactement la dire +volontaire, qu'elle est l'oeuvre d'une volonté plus +libre et plus éclairée. La liberté et le discernement +sont nécessaires, puisque la contrainte absolue ou +l'ignorance invincible enlèvent la responsabilité morale. +Or, la liberté peut être atteinte de bien des +manières. Supprimée par l'âge ou la maladie, elle +emporte avec elle le mérite ou le démérite. Diminuée +par une cause quelconque, elle doit diminuer +en proportion le mérite ou le démérite. Mille circonstances +gênent, limitent, ou modifient la volonté; +l'exemple, la tentation, le tempérament, l'habitude +sont autant de restrictions ou d'obstacles à la +liberté absolue de la volonté. Les passions, quelle +qu'en soit d'ailleurs la cause, les passions ne laissent +pas à la liberté sa plénitude. Ainsi toutes ces causes +agissent comme aggravantes ou atténuantes sur le démérite +ou le mérite; et l'on est peu à peu conduit à +cette conséquence, les passions sont une excuse. Or, +maintenant accroissez leur empire, supposez-le irrésistible; +vous pourriez arriver à la destruction du +bien et du mal moral. C'est ce qu'on appelle, dans +les écoles de philosophie, la morale sentimentale.</p> + +<p>Ce n'est pas tout. Le discernement a été posé +comme une condition de la moralité; c'est-à -dire +qu'il faut, pour qu'une volonté soit bonne ou mauvaise, +que l'agent volontaire la sache bonne ou mauvaise. +Or comment le saura-t-il, puisque les actions +ne sont pas bonnes ou mauvaises en elles-mêmes, +puisqu'il ne s'agit que d'un phénomène interne dont +lui seul est juge et témoin? Sa volonté n'étant mauvaise +que s'il la sait mauvaise, elle ne l'est que s'il +la trouve telle. La question se transforme: tel +homme qui agit de telle ou telle façon, et qui a voulu +son action, trouvait-il qu'elle était bonne, ou qu'elle +était mauvaise? qu'il eût tort ou raison, peu importe; +ce qui importe, c'est ce qu'il pense. Or, ce qu'il pense +est déterminé par son éducation, par ses opinions, par +sa vie, par sa nature. S'il croit ou trouve bonne une +action, sa volonté n'est pas mauvaise de la vouloir; +et ainsi le bien et le mal deviennent complètement +subjectifs. La volonté se croyant bonne ou se croyant +mauvaise, c'est ce qu'on appelle souvent l'intention. +Le bien ou le mal est dans l'intention, c'est ce qu'on +érige souvent en principe absolu de toute la morale.</p> + +<p>Or, comme l'intention en ce sens dépend d'une +foule de circonstances externes, indépendantes au +moins de la volonté, comme celle-ci est soumise, je ne +dis plus à des contraintes actuellement et passagèrement +exercées sur elle, mais à une foule de circonstances +antérieures, permanentes, fatales comme les +circonstances de notre nature et de notre destinée, +il suit qu'avec la doctrine de l'intention ou de la subjectivité +absolue de la moralité de nos actes, la règle +de ces actes ou la morale même s'évanouit.</p> + +<p>Assurément, il est possible, facile même de répondre +à cette déduction, et d'y démêler le vrai du faux. +C'est en morale la même erreur qui sert de titre et +de base au scepticisme en métaphysique; et cette +erreur, je sais comment elle se réfute. Mais il n'en +est pas moins vrai que toute morale qui place en +première ligne, sans restriction, sans explication, +non pas l'existence absolue et l'invariabilité de la loi, +mais la responsabilité intentionnelle de l'agent, est +sur la voie d'une doctrine relâchée et dangereuse, +et n'en est préservée que par cette puissance du sens +commun qui résiste presque toujours en nous aux +conséquences extrêmes d'un principe absolu.</p> + +<p>Voilà pour la morale philosophique; quant à la +morale religieuse, on en pourrait dire à peu près autant. +D'abord il suffirait de rappeler à quels excès la +doctrine de l'intention a conduit des casuistes célèbres; +et <i>les Provinciales</i> subsistent comme un immortel +acte d'accusation. Mais en thèse générale, +montrons quelle forme le même principe peut prendre +en théologie rationnelle.</p> + +<p>Tout péché est volontaire; c'est-à -dire qu'il n'y a +péché que là où il y a volonté du mal. Pour qu'il y ait +volonté du mal, il ne suffit pas qu'il y ait eu volition +de l'acte qui a produit le mal; il faut qu'il y ait eu +volition, plus connaissance du mal produit par cet +acte. C'est ce qu'Abélard appelle avec raison <i>le consentement +au mal</i>. Ainsi les oeuvres, en tant qu'oeuvres +extérieures, ne sont ni bonnes ni mauvaises par elles +mêmes, puisque elles ne sont pas le gage certain +d'une volonté bonne ou mauvaise. Et cette volonté +qui les produit, n'est pas elle-même bonne ou mauvaise +à raison des oeuvres qu'elle produit, puisque +ces oeuvres ne sont pas en elles-mêmes le bien ou le +mal. La preuve, c'est que, suivant les temps, Dieu a +prescrit des oeuvres contraires. Celles-là , je parle de +celles qui sont dans la loi écrite, ont donc été bonnes, +indifférentes, mauvaises, suivant qu'elles ont été +prescrites, permises, défendues. En elles-mêmes, +elles sont indifférentes; elles ne sont mauvaises ou +bonnes qu'en tant qu'interdites ou autorisées. En quoi +donc la volonté qui les fait est-elle bonne ou mauvaise, +innocente ou pécheresse? Comment, en y consentant, +consent-elle au bien ou au mal, puisque +ces oeuvres ne sont ni le bien ni le mal? en ce qu'elle +néglige ou observe un commandement. Le mal, c'est +donc la désobéissance.</p> + +<p>Mais cependant il y a des oeuvres toujours défendues, +des oeuvres toujours approuvées. Il y a des mots +tels que ceux-ci, bien, mal, juste, injuste. Dieu +est le bien, Dieu est la justice même; cependant je +vois qu'il a commandé dans l'Ancien Testament des +actes contraires aux notions du bien et du juste. Il +prononce contre les enfants, contre les infidèles qui +n'ont pu être éclairés, des peines terribles. Le mal +est non-seulement toléré par la Providence, mais il +entre dans ses vues. Elle s'en sert, elle en profite, +elle semble y concourir. Le mal n'est-il donc pas le +mal, le bien n'est-il pas le bien? Le saint et la damnation +ne paraissent pas attachés uniquement au +bien ou au mal qu'on a fait. Le salut et la damnation +nous atteignent irrésistiblement, fatalement pour +ainsi dire, en ce sens que nous ne sommes pas toujours +libres d'échapper aux causes de l'une, de réaliser +les conditions de l'autre. Car par exemple il ne +dépend pas de l'homme de naître chrétien, ou, né +chrétien, de vivre assez pour être baptisé. Qu'en +conclure? Faut-il donc dire que toutes les actions +morales sont au rang de ces oeuvres dont nous parlions +tout à l'heure et qui sont indifférentes en elles-mêmes? +au moins est-il certain qu'il ne faut nullement +se fier en leur mérite; ce n'est point par elles +que l'on gagne le ciel. Que voyons-nous partout dans +la religion? c'est que l'action n'est bonne pour le salut, +c'est qu'elle n'a de mérite, que lorsqu'elle est +faite dans une bonne volonté. Cette bonne volonté +consiste à vouloir à cause de Dieu. Or pour vouloir +une action à cause de Dieu, il faut savoir et croire +que cette action lui plaît. Vous le voyez, le bien en +morale religieuse, c'est-à -dire le bien en tant que +contribuant au salut, ou le mérite, a pour principale +condition, la foi.</p> + +<p>Ainsi les oeuvres purement extérieures sont indifférentes, +elles n'ont qu'un mérite, celui de l'obéissance, +et l'obéissance suppose la volonté de plaire à +Dieu, et l'une et l'autre supposent la connaissance +et la foi; il en est de même des oeuvres morales, elles +ne peuvent rien pour le salut, si elles ne sont accompagnées +ou plutôt déterminées par la connaissance +et la foi. La foi qui obéit, la foi qui veut plaire, c'est +la foi qui aime. Ainsi, la substance même du bien, +ce qui fait la volonté bonne ou mauvaise, ce qui fait +la bonne ou mauvaise action, au sens chrétien, c'est +l'amour, c'est la charité.</p> + +<p>Admirable solution, noble erreur qui sera toujours +comme un merveilleux et dernier recours ouvert +à quiconque aura entrepris de faire passer par +l'épreuve du raisonnement les divers principes engagés +dans la théorie chrétienne du salut. Je suis +loin de blâmer Abélard. Quiconque raisonne comme +lui et croit autant que lui, quiconque s'avance à ce +point dans la voie de l'examen et ne va pas plus loin, +tombera dans un scepticisme déplorable, dans une +cruelle incertitude sur la règle des devoirs, s'il ne se +rejette ainsi dans les bras de la foi et n'élève, sur les +ruines amoncelées par la lutte du dogme et de la +raison, l'étendard consolateur de la charité. Il y +avait quelque chose de bien expressif, quelque chose +de touchant et de philosophique en même temps +dans cette inspiration d'Abélard malheureux et diffamé, +qui dédie l'institut qu'il fonde au Consolateur, +au Paraclet, au dieu, non de la puissance et de la +sagesse, mais de l'amour et de la charité. Il rendait +ainsi hommage au seul dogme qui lui fût resté, après +l'ébranlement de presque tous les autres, et qui +suffisait à lui seul pour relever ou raffermir tout ce +que l'examen et le doute avaient fait crouler ou chanceler +autour de lui.</p> + +<p>Mais ce qui absout Abélard, justifie-t-il pleinement +sa doctrine, et n'a-t-elle pas des conséquences +dont l'orthodoxie doit s'alarmer? Je le crois.</p> + +<p>1° Si l'on regarde l'amour comme la vraie et +unique source de la moralité religieuse, ou même +seulement comme la condition principale du salut, +en fait reposer l'édifice sur une base mobile. Il entre +dans l'amour beaucoup d'involontaire; ne l'éprouve +pas qui veut. Il y a dans ce qu'on appelle de ce nom +quelque chose de purement sentimental, et partant +de purement subjectif, et nous retrouvons le même +vice, le même danger aperçu déjà dans le principe +de la morale sentimentale. La raison peut être convaincue +qu'il faut faire tout ce que Dieu commande +pour gagner le ciel, et posséder sur la volonté assez +d'empire pour la déterminer à observer tous ses +commandements, sans que le principe d'action soit +la charité. La crainte, la puissance de la conviction, +la beauté sévère du dogme chrétien, la lassitude +ou le mépris des systèmes incrédules, le +désir austère de conformer sa vie aux prescriptions +de la morale la plus sainte, mille motifs +peuvent jouer dans l'âme d'un chrétien un rôle +supérieur à l'amour de Dieu proprement dit; et +la doctrine d'Abélard, en affaiblissant un peu ce +qu'il y a de substantiellement bon, d'absolument +vrai dans la règle chrétienne des devoirs, rend +incertaine et flottante la morale même que sa foi +proclame et qu'il voudrait épurer et raffermir.</p> + +<p>Allons plus loin; le principe de la foi, de l'obéissance, +de l'amour, suppose la connaissance, et le +péché d'ignorance cesse en quelque sorte d'être un +péché, ou plutôt il reste un péché, en ce sens qu'il +est un acte qui entraîne la damnation; mais il +cesse d'être une faute, étant exempt de la volonté +du mal, du consentement au mal, puisqu'il s'agissait +d'un mal inconnu; bien plus, il a pu être accompagné +d'un désir de plaire à Dieu, à Dieu tel au +moins qu'on le connaissait, et par les moyens qu'on +lui croyait agréables. Alors il faut hardiment déclarer +que l'acte qui encourt la damnation, peut n'être pas +une faute; il faut aller jusqu'à dire qu'un acte moins +damnable aurait pu être plus mauvais encore; il +faut en venir à confesser audacieusement que les +Juifs qui ont crucifié Jésus-Christ, sont excusés de +la faute par l'ignorance, qu'ils auraient pu être corporellement +punis pour l'exemple, sans être pour +cela convaincus d'une faute, et qu'enfin le crime +eût été bien plus grand d'épargner Jésus-Christ +contre leur propre conscience.</p> + +<p>2° De ce mépris pour les oeuvres, de cette réduction +successive de tous les éléments de la moralité +à un seul, que l'on n'est pas même absolument +maître de se donner à un degré convenable, il résulte +que non-seulement les effets de l'action, l'oeuvre +extérieure, mais les passions, les tentations, les +désirs, sont amnistiés et présentés comme indifférents +à peu près de la même manière que les +oeuvres; de la un nuage jeté sur de grandes vérités +religieuses. C'est un article de foi que la nature +humaine est devenue mauvaise en elle-même, que +le mal a pénétré sa substance au point que le corps, +la chair, la concupiscence sont sans cesse maudits +et anathématisés comme étant le péché en puissance, +si ce n'est en acte. Cette croyance d'abord est liée +à celle du péché originel, et si le péché n'est que +le consentement au mal, c'est-à -dire la mauvaise +volonté envers Dieu, il se trouve que le péché originel +est un péché sans consentement, sans volonté, +c'est-à -dire un péché sans péché. Je sais bien +qu'Abélard cite l'objection en disant que le péché +originel est une expression qui signifie <i>la peine</i> du +péché originel; mais cette interprétation, quoiqu'elle +se trouve dans saint Augustin, n'est pas +approuvée par l'Église, et elle détruit ou diminue +ce qu'il y a de mystérieux dans l'existence essentielle +de ce péché au sein de notre nature actuellement +corrompue, et le réduit en quelque sorte à une condamnation +qui subsiste sur nous, sans avoir en nous +ni cause ni effet, c'est-à -dire à une déchéance de +situation, à une impossibilité, extérieure à nous et +qui ne nous est pas propre, de nous sauver tant que +l'arrêt n'est pas rapporté. Or, c'est là certainement +une erreur grave; elle consiste à prendre figurativement +la transmission du péché par la génération, +et à concevoir seulement qu'à cause du péché d'Adam +Dieu a condamné la race d'Adam, sans qu'il en soit +résulté de changement dans sa nature, mais seulement +dans sa condition, à peu près comme autrefois +pour les enfants non réhabilités d'un condamné +dégradé de noblesse; ils n'en étaient ni meilleurs +ni pires, mais ils étaient frappés de certaines incapacités +qui n'étaient pas de leur fait.</p> + +<p>En second lieu, indépendamment du péché originel, +et même après qu'il a été lavé dans les eaux +du baptême, la religion n'admet point que l'homme +soit pur. En vain l'Évangile l'a éclairé et guidé, en +vain la grâce de Dieu toujours présente le soutient +et le sollicite; il subsiste en lui un vice permanent, +un instinct de mal, un mauvais désir, la concupiscence +enfin, qui est loin d'être innocente par elle-même. +Sans aucun doute, celui qui y cède est le vrai +pécheur, et celui qui résiste se justifie; mais sa +justification même prouve qu'il avait le mal dans +son propre sein, et la religion admet et condamne +le péché par désir et le péché par pensée. L'homme +est <i>la chair du péché</i>, comme dit saint Paul, et il n'entend +point parler seulement du péché originel effacé +par le baptême; <i>la chair convoite contre l'esprit</i>. «C'est +la son fond,» dit Bossuet, «depuis la corruption +de notre nature.»—«<i>Le bien n'habite pas en moi, +c'est-à -dire dans ma chair..... Je trouve en moi une +loi qui me fait apercevoir que le mal m'est attaché..... +Tout ce qui est dans la monde est concupiscence de +la chair et concupiscence des yeux, et orgueil de la +vie.</i>»—«Voila,» dit encore Bossuet, «une +image véritable de la chute de l'homme; nous en +sentons le dernier effet dans ce corps qui nous +accable et dans les plaisirs des sens qui nous captivent. +Nous nous trouvons au-dessous de tout +cela et vraiment esclaves de la nature corporelle, +nous qui étions nés pour la commander. Telle est +donc l'extrémité de notre chute<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a><a href="#footnote473"><sup>473</sup></a>.» Ainsi les effets +corrupteurs du péché originel survivent à la damnation +inévitable qui en était la suite et qui est abolie +par le baptême.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote473" name="footnote473"></a><b>Note 473:</b><a href="#footnotetag473"> (retour) </a> Rom., vii, 8.—Gal. v, 17.—Bossuet, <i>Traité de +la Concupiscence</i>, +c. vi.—Rom. vii, 18, 21.—1 Jean, ii, 16.—Bossuet, <i>ibid.</i>, c. xv.</blockquote> + +<p>Et quand il serait vrai que l'ascétisme de la morale +religieuse passât les bornes et allât jusqu'à s'attaquer +à d'invincibles conditions de la nature humaine, il +serait vrai également que toute morale qui ne condamne +absolument que le consentement aux mauvais +désirs, déroge à la morale orthodoxe. Le premier inconvénient, +et le plus grave, c'est qu'elle peut +conduire aux égarements de la casuistique, à l'erreur +du molinisme.</p> + +<p>Ce n'est pas tout. Comme la résistance au mauvais +désir n'a guère d'autre principe, dans Abélard, que +l'amour de Dieu, comme dans l'amour réside ainsi la +vraie vertu chrétienne, et que d'ailleurs concupiscence, +désir, plaisir, tentation, oeuvre, tout est +absous; par une conséquence assez plausible, on peut +prétendre que l'amour en lui-même et à lui seul est +l'unique devoir, l'unique mérite, l'unique salut. +Abélard dit, en effet qu'il faut le purifier de toute +crainte de la damnation, de tout calcul d'intérêt +même spirituel, que la piété pour cause de salut +est mercenaire, et nous voilà bien près des chimères +du quiétisme.</p> + +<p>Cela suffit pour montrer comment la morale +d'Abélard devait inquiéter l'Église, et comment, +suivie dans ses conséquences, elle aurait pu conduire +à des excès qui, du reste, étaient bien loin de +la pensée de son auteur.</p> + +<p>Conclurons-nous cependant à la condamnation +absolue de la morale contenue, dans l'<i>Éthique</i>? non, +cette morale est incomplète, elle ne s'appuie pas +sur un examen assez profond de la nature humaine; +enfin elle est incohérente, parce qu'elle est à la fois +rationnelle et mystique; mais elle renferme plus +d'un principe vrai que la raison devait revendiquer +contre l'absolutisme de la morale dogmatique.</p> + +<p>Aucun ouvrage d'Abélard ne nous paraît au fond +plus que son Éthique empreint de l'esprit du rationalisme. +Sous des formes de langage qui rappellent +sa profession et semblent ne s'adresser qu'au sacerdoce, +ne convenir qu'à la casuistique, il cache en +effet des idées originales, des nouveautés de sens +commun dont peut-être il n'apercevait pas toute la +portée, et qui, par leurs conséquences, touchent à +un haut degré la philosophie et la théologie. Ces +conséquence s'étendent de la théorie à la pratique +et finissent par intéresser la dispensation des sacrements +et la conduite du clergé. Sous tous ces rapports, +Abélard s'exprime avec une singulière hardiesse. +Distinguons quelques points fondamentaux: +en philosophie, le libre arbitre et la Providence; +en théologie, la prédestination et la grâce; en pratique, +le sacrement de pénitence, le pouvoir des +clefs, les indulgences.</p> + +<p>1. Nous avons de bonne heure rencontré les idées +d'Abélard sur le libre arbitre; c'est au sujet de la +proposition affirmative qu'il s'en est expliqué une +première fois<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a><a href="#footnote474"><sup>474</sup></a>. Depuis qu'Aristote, obligé, dans +l'<i>Hermeneia</i>, de distinguer la proposition individuelle +de l'universelle, et dans celle-là celle qui +touche le présent ou le passé de celle qui concerne +le futur, a reconnu que dans cette dernière l'affirmation +ou la négation n'était pas nécessairement vraie +ou fausse, parce que dans un avenir indéterminé +les deux cas de l'alternative étaient possibles; cette +question, appelée par les anciens la question des +possibles, par les scolastiques la question des futurs +contingents, a toujours trouvé sa place dons la logique, +et c'est là qu'elle a été par anticipation traitée +en dehors de la psychologie et de la morale. «<i>Obscura +quaestio est</i>» disait Cicéron, «<i>quam</i> πεÏί δυνατων +<i>philosophi appellant; totaque est logicae</i><a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a><a href="#footnote475"><sup>475</sup></a>.» Cependant +Aristote avait résolu la question en respectant +le libre arbitre, que par là il consacrait de nouveau. +Les stoïciens, fort subtils à leur ordinaire sur cet +article, avaient tout confondu, promettant de tout +concilier, et Chrysippe, en prétendant sauver la +liberté humaine, n'avait réussi qu'à river les anneaux +de la chaîne éternelle du destin<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a><a href="#footnote476"><sup>476</sup></a>. Cicéron, qui veut +pourtant ramener la question à la morale, prend +parti pour le fatalisme et nie le libre arbitre; car +autrement, dit-il, que deviendrait la fortune<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a><a href="#footnote477"><sup>477</sup></a>? +Boèce a développé contre les stoïciens la doctrine +aristotélique dans ce qu'elle a de favorable au libre +arbitre, et lorsque Abélard traite la question en +dialectique, il suit Boèce. Il tenait Boèce pour chrétien, +même pour théologien, et plus tard, retrouvant +la question dans la théodicée, dans la morale, +il se sert des principes établis en dialectique, il les +maintient, il demeure fidèle à lui-même. D'ailleurs +saint Augustin, qui, ainsi que tous les théologiens, +défend l'existence du libre arbitre au moins en principe, +a combattu le stoïcisme dans la personne de +Cicéron<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a><a href="#footnote478"><sup>478</sup></a>. Toute morale suppose le libre arbitre, la +morale chrétienne aussi bien que la morale philosophique, +encore que certains dogmes semblent +parfois porter dommage à la liberté. Voici donc sur +la question les antécédents qu'Abélard reconnaît, +Aristote, Boèce, saint Augustin<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a><a href="#footnote479"><sup>479</sup></a>; on doit ajouter +saint Anselme, qui, en ceci comme en beaucoup +d'autres choses, parle d'après lui-même, sans +s'écarter de la tradition, et réussit à se créer une +orthodoxie individuelle<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a><a href="#footnote480"><sup>480</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote474" name="footnote474"></a><b>Note 474:</b><a href="#footnotetag474"> (retour) </a> t. 11, c. iv, t. 1, p. 400 et suiv.—Cf. +<i>Dialectica</i>, p. 237 et seq.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote475" name="footnote475"></a><b>Note 475:</b><a href="#footnotetag475"> (retour) </a> Arist., <i>De Interp.</i>, c. ix, xii et xiii.—Cic., <i>De Fato</i>, I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote476" name="footnote476"></a><b>Note 476:</b><a href="#footnotetag476"> (retour) </a> A. Gell., VI, ii.—Cic., <i>ibid.</i>, IV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote477" name="footnote477"></a><b>Note 477:</b><a href="#footnotetag477"> (retour) </a> Cic., <i>ibid</i>., et <i>De Divinat.</i>, t. II, 7.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote478" name="footnote478"></a><b>Note 478:</b><a href="#footnotetag478"> (retour) </a> <i>De Civ. Dei</i>, V, ix.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote479" name="footnote479"></a><b>Note 479:</b><a href="#footnotetag479"> (retour) </a> Arist., <i>loc. cit.</i>—Boet., <i>De Interp.</i>, +sec. ed. p. 860.—<i>De Consol. +phil.</i>, I. V, p. 3, 4, 5 et 6.—Aug., <i>loc. cit.</i> et <i>De +Don. Persev.</i>—<i>De +Duab. anim. in Hanich.</i>, xi et xii.—<i>De Prædest. sanct.</i> +Passim.—<i>Contr. Faust.</i>, XXII, lxxviii.—Cf. l'ouvrage de M. Bersot, +<i>Doctrine de +saint Augustin sur la liberté et la Providence</i>, Paris, 1843.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote480" name="footnote480"></a><b>Note 480:</b><a href="#footnotetag480"> (retour) </a> S. Ans. Op., <i>Cur Deus homo</i>, I. I, c. xi, +p. 70.—<i>De lib. Arb.</i>, p. 117. +<i>De Concord. præsc. et præd.</i>, p. 123.</blockquote> + +<p>Abélard s'est donc fait une idée saine du libre +arbitre. «C'est,» dit-il, «la délibération ou la +<i>dijudication</i> de l'esprit par laquelle il se propose +de faire ou de ne pas faire une chose; cette <i>dijudication</i> +est libre<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a><a href="#footnote481"><sup>481</sup></a>.» Puisqu'elle est libre, c'est-à -dire +puisqu'en toute circonstance l'homme peut faire +le pour ou le contre, ce qu'il fait peut se trouver +bon ou mauvais. Le libre arbitre entraîne donc la +puissance de faire bien ou mal.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote481" name="footnote481"></a><b>Note 481:</b><a href="#footnotetag481"> (retour) </a> <i>Introd.</i>, I. III, p. 1131.—<i>Comm. +in Rom.</i>, I. I, p. 538.—Voy. ci-dessus, +c. ii, p. 240, c. vi, p. 425 et 427.</blockquote> + +<p>La liberté est attaquée ou amoindrie par diverses +sortes d'objections. D'abord, elle est niée au nom de +la nature humaine qu'on représente comme maîtrisée +par ses faiblesses, ses passions, les mobiles qui +la poussent, les circonstances qui la dominent. En ce +sens, la liberté serait opposée à la contrainte. Abélard +n'a point à s'occuper beaucoup de cet ordre +d'objections qui dans la théologie chrétienne prennent +une autre forme. On conteste en second lieu la +liberté au nom de l'ordre général qu'elle troublerait, +et dans lequel l'enchaînement des causes et des effets +doit être constitué de sorte que celui qui connaîtrait +toutes les unes, pourrait infailliblement prévoir tous +les autres. Or celui-là existe, c'est Dieu. La connaissance +qu'il a par avance de tout ce qui doit arriver +s'appelle la prescience. Cette prescience est universelle, +elle est infaillible. Tout ce qui doit arriver +arrive donc nécessairement comme Dieu l'a prévu. +Entre Dieu et la création, il n'y a point de place pour +la liberté. Nous avons vu Abélard aux prises avec +cette objection; il la repousse par les arguments usités. +Ce sont à peu près ceux qu'avait développés saint +Anselme<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a><a href="#footnote482"><sup>482</sup></a>. Les déterminations libres de l'homme +sont prévues aussi bien que leurs effets; elles sont +prévues comme libres. Que Dieu sache ce que +l'homme choisira après délibération, cela n'empêche +point que l'homme ne délibère; et l'on ne voit pas +pourquoi une action serait moins libre en elle-même, +parce qu'elle est connue de celui qui la prévoit et ne +l'empêche pas. La question qui se poserait ici n'est +point: comment l'homme peut-il être libre, sous +l'oeil de la prescience universelle? mais plutôt: comment +l'être qui peut tout et qui fait tout, a-t-il créé +l'homme libre? question fort différente, et qui regarde +la toute-puissance divine et l'existence du +mal, question qui subsiste tout entière en présence +de la liberté humaine. Celle-ci, considérée comme +nous venons de la considérer, est opposée à la nécessité, +et Abélard en ce sens ne l'a ni méconnue ni +affaiblie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote482" name="footnote482"></a><b>Note 482:</b><a href="#footnotetag482"> (retour) </a> «Deus præscit esse libere futurum quod aliundo non +est ex necessitate +futurum.»—<i>De Conc. praesc. cum lib. arb.</i>, qu. I, c. I.</blockquote> + +<p>Mais en théologie, ces deux ordres d'objections +prennent une forme et une gravité nouvelles.</p> + +<p>La religion est en général sévère pour la nature +humaine. Elle l'humilie sous le poids de ses faiblesses; +elle l'accuse d'une corruption profonde; elle lui +raconte sa déchéance et toutes ses misères. Elle en +conclut que le libre arbitre dans l'homme est déchu +comme tout le reste, ou qu'il est dominé ou corrompu; +de sorte qu'il lui faut un supplément pour +le rétablir, ou un remède pour le guérir. Ces deux +doctrines sont alternativement ou confusément prêchées, +mais elles conduisent à la même conséquence, +la nécessité d'un réparateur qui par des moyens +surnaturels rende à l'homme sa liberté ou la redresse. +Les métaphores diverses qu'emploie le langage +de l'Église, permettent ces deux interprétations +qui l'une et l'autre tendent à affaiblir le principe de +la liberté humaine.</p> + +<p>En général, il y a toujours de l'incertitude sur le +sens de ce mot de libre arbitre. On peut entendre par +là le pouvoir de choisir, pouvoir qui n'est pas absolu, +c'est-à -dire complètement indépendant, que +la raison et les passions sollicitent en sens divers, +mais qui subsiste aussi longtemps que l'âme humaine +conserve la plénitude de ses facultés. En tant que +pouvoir, ce pouvoir est neutre; il est la faculté du +bien comme du mal, du mal comme du bien. Mais +en choisissant le mal, la raison de l'homme cède à +l'empire de ses sens ou de ses passions; le mauvais +choix a toujours les caractères de l'entraînement et +de la faiblesse, tandis que la vertu signale la puissance +de la raison; aussi a-t-on pu dire, et a-t-on +dit que l'homme était libre dans le bien, esclave dans +le mal; sa liberté a été proportionnée à sa vertu; +<i>nihil liberius recta voluntate</i>, dit saint Anselme<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a><a href="#footnote483"><sup>483</sup></a>. +En ce sens, la liberté humaine n'est plus quelque +chose de neutre, un moyen, un pouvoir instrumental, +elle se confond avec la volonté qui dispose d'elle, +avec la raison qui dirige la volonté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote483" name="footnote483"></a><b>Note 483:</b><a href="#footnotetag483"> (retour) </a> <i>Dial. de lib. Arb.</i>, c. IX, p. 121.</blockquote> + +<p>Il est rare que les théologiens ne prennent pas le +mot liberté successivement dans ces deux acceptions. +Ainsi a fait saint Augustin<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a><a href="#footnote484"><sup>484</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote484" name="footnote484"></a><b>Note 484:</b><a href="#footnotetag484"> (retour) </a> Petau, <i>Dog. Theol.</i>, t. I, t. V, c. III, p. 319.</blockquote> + +<p>Si le libre arbitre est la faculté du bien, l'homme +depuis le péché a perdu le libre arbitre. Du moins le +libre arbitre a-t-il baissé, et il est devenu incapable +de se relever par lui-même et d'atteindre au bien. +S'il est un pouvoir neutre, il subsiste depuis le péché +comme auparavant, mais il est assujetti à un +principe de corruption qui ne le détruit pas, mais +qui le domine, et pour n'être employé qu'au bien, il +a besoin qu'une force supérieure pénètre dans la nature +humaine et la relève. Dans les deux cas, la conséquence +pratique et religieuse est la même, et la +doctrine du péché originel subsiste tout entière.</p> + +<p>Par le libre arbitre, Abélard a généralement entendu +la faculté de se résoudre au mal comme au +bien; et certes cette interprétation est permise. La +difficulté est seulement d'expliquer alors comment +les saints, comment le Dieu fait homme, et surtout +comment Dieu lui-même peut être libre<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a><a href="#footnote485"><sup>485</sup></a>. Mais, dans +les créatures, la faculté de faire le mal cesse d'être +une imperfection, dès qu'on cesse de le jamais vouloir; +tels sont les saints. Le libre arbitre du Christ +dans les choses morales n'a pu jamais exister qu'en +puissance là où l'impeccabilité était en acte, et quant à +Dieu, Abélard répond assez nettement que la liberté +de Dieu se confond avec sa toute-puissance et que +sa toute-puissance ne va pas jusqu'à impliquer la +faculté de cesser d'être le souverain bien. En Dieu, +la liberté est donc improprement dite. Dieu ne peut +faire que le meilleur. A la vérité, il en résulte qu'il +ne peut faire que ce qu'il fait et que tout ce qui est, +n'étant que par lui, est le mieux possible. Cette doctrine +s'appelle l'<i>optimisme</i>. Abélard a osé la soutenir. +D'où lui est-elle venue? Quand il l'expose, il rappelle +Plotin. Serait-ce une de ces grandes idées des +écoles d'Alexandrie, qui par l'influence d'Origène ou +des siens auraient pénétré dans la christianisme, et +s'y seraient perpétuées, vagues, libres, flottantes, +suspectes, mais non condamnées, tolérées comme un +passe-temps pour l'intelligence, avant d'être défendues +comme un danger pour la foi?<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a><a href="#footnote486"><sup>486</sup></a> ou plutôt +n'est-ce pas un mot de Platon dans le Timée, qui, +donnant l'éveil à la raison d'Abélard, lui aura prématurément +inspiré la pensée qui devait un jour illustrer +Leibnitz<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a><a href="#footnote487"><sup>487</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote485" name="footnote485"></a><b>Note 485:</b><a href="#footnotetag485"> (retour) </a> Saint Bernard accorde que Dieu, comme toute créature +bonne ou mauvaise, +a le libre arbitre en ce sens qu'il n'est pas soumis à la nécessité. (<i>De +grat. et lib. arb.</i>, opusc. IX.—Cf. Bersot, <i>Oeuvre cit.</i>, +part I, c. I, sect. III +p. 24, et part. II, c. III, sect. IV, p. 200.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote486" name="footnote486"></a><b>Note 486:</b><a href="#footnotetag486"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, c. II, p. 227 et suiv.—Cf. Plotin, +<i>Ennead.</i> V, t. V, c. XII.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote487" name="footnote487"></a><b>Note 487:</b><a href="#footnotetag487"> (retour) </a> Cf. Tim. XXIX et XXX, et trad. de M. Cousin, t. XII, +p. 117, 118, etc.—Malebranche, <i>Médit. Chrét.</i>, VII, 17, 18, 19; +et Fénélon lui-même, quand il +le réfute, c. V et VI, lui qui se montre si jaloux de sauver la libre volonté de +Dieu, est obligé de dire: «Ce qui est déterminé invinciblement par l'ordre +immuable et nécessaire, c'est-à -dire par l'essence même de Dieu, ne peut +jamais en aucun sens arriver autrement que comme l'ordre l'a réglé.»</blockquote> + + +<p>Quoi qu'il en soit, on voit que les difficultés, puisées +dans la faible nature de l'homme, contre la liberté, +s'accroissent, en théologie, de l'existence du +péché originel.</p> + +<p>Celles qui naissent de la prescience divine se compliquent, +en théologie, du dogme de la prédestination.</p> + +<p>Préoccupé de la corruption de la nature et des +suites du péché, l'esprit est conduit à frapper le libre +arbitre d'une telle impuissance que les vertus humaines +perdent tout leur prix, et que les vertus de +la grâce, toutes d'origine céleste, peuvent seules sauver +notre indignité. Elles seules, en d'autres termes, +ont un mérite aux regards de Dieu. Reste à savoir +quelle est la part de la liberté humaine dans ces vertus. +Si cette part est nulle, la liberté est comme si +elle n'était pas, et le salut ou la damnation deviennent +pour l'homme de pures fatalités. Mais si le +libre arbitre nous sert à nous approprier les mérites +de Jésus-Christ, nos résolutions ne sont pas sans +quelque mérite. Soit que le libre arbitre suffise, soit +que seulement il contribue à la justification, il n'est +donc point annulé; nous ne l'avons point perdu. +Cependant, en ce cas même, il ne se tourne au bien +que par la grâce, et comme Dieu souffle sa grâce où +il lui plaît, sa justice ne cesse pas d'être un redoutable +mystère. Si tous, si beaucoup sont appelés, +peu sont élus; et celui qui élit est celui qui appelle, +et qui savait lesquels seraient élus au moment qu'il +les appelait tous. La prescience divine, en tant qu'elle +s'applique au salut des hommes, c'est la prédestination<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a><a href="#footnote488"><sup>488</sup></a>; +et sous ce nom se pose et s'aggrave, en +théologie, le problème tout à l'heure indiqué sous +la forme philosophique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote488" name="footnote488"></a><b>Note 488:</b><a href="#footnotetag488"> (retour) </a> S. Aug., <i>De Don. Persev.</i>., XIV.</blockquote> + +<p>II. On sait que le dogme de la prédestination peut +être entendu de telle manière que toute vertu morale, +tout mérite humain, tout effort du libre +arbitre se réduise à néant. Cet excès de doctrine +s'appelle le <i>prédestinatianisme</i>, et ceux qui y sont +tombés ont toujours essayé de se donner pour chef +saint Augustin<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a><a href="#footnote489"><sup>489</sup></a>. Disciple de ce grand évoque, Abélard +n'est pourtant pas <i>prédestinatien</i>, c'est-à -dire +que le dogme de la prédestination qu'il admet<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a><a href="#footnote490"><sup>490</sup></a> ne +l'emporte pas dans son esprit sur l'idée nécessaire et +l'indestructible sentiment de la liberté humaine. Il +ne reproduit son maître saint Augustin que par le +côté où ce Père confinait aux semi-pélagiens tout en +les combattant<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a><a href="#footnote491"><sup>491</sup></a>. On ne doit pas compter Abélard +dans le parti du christianisme qui peut être plausiblement +ou spécieusement accusé de fatalisme, qui +incline enfin dans le sens de la prédestination +plus que dans le sens de la liberté. Il serait curieux +de chercher pourquoi toutes les sectes, y compris la +stoïcienne, qui n'ont pas été franches sur la question +de la liberté, et qui, par là , semblaient affaiblir la +condition essentielle de toute morale, ont tendu +cependant au rigorisme, tandis que l'opinion contraire +a quelquefois versé dans le relâchement<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a><a href="#footnote492"><sup>492</sup></a>; et +nous avons vu que l'exemple d'Abélard ne dément +pas cette observation. Il pose donc le libre arbitre; +il l'affranchit de cette contrainte inconnue, mais +réelle où l'on voudrait que le tînt l'existence même +de la Providence. Tout cela est vrai et juste, mais +nous ne voyons pas qu'il présente, nulle part le libre +arbitre comme déchu, corrompu, incliné au mal, +ainsi que le veulent beaucoup d'écrivains religieux. +Il n'a pas tort; le mal qu'ils disent du libre arbitre, +vient, ou d'une erreur essentielle, ou d'un langage +inexact. Si le libre arbitre est méchant, il n'est pas +le libre arbitre; et si l'on veut dire seulement que +ses déterminations dépendent plus ou moins de nos +faiblesses et de nos passions, ce n'est pas à lui qu'il +faut s'en prendre, c'est à l'infirmité de notre nature, +à celle de notre raison, comme principe de nos résolutions. +Le libre arbitre en lui-même subsiste dans +la créature la plus fragile, la plus entraînée, la plus +passionnée; ce n'est pas lui qui est mauvais, la +liberté n'est pas le péché. L'homme ne pourrait pécher +sans être libre; mais il pourrait être libre sans +pécher. La liberté est une condition du péché, et +n'en est pas la source<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a><a href="#footnote493"><sup>493</sup></a>.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote489" name="footnote489"></a><b>Note 489:</b><a href="#footnotetag489"> (retour) </a> Cf. Sur la doctrine de saint Augustin, Petau, +t. I. t. IX, c. VI et suiv.—Ritter, +<i>Hist. de la Phil Chrét.</i>, t. II, t. VI, c. V, et surtout +la Thése de M. Bersot</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote490" name="footnote490"></a><b>Note 490:</b><a href="#footnotetag490"> (retour) </a> <i>Comment. to Ep. ad Rom.</i>, t. I, p. 523,538; t. II, +p 554 et seq.; t. III, p. 641, 649, 652.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote491" name="footnote491"></a><b>Note 491:</b><a href="#footnotetag491"> (retour) </a> Petau, <i>Id. ibid.</i>, p. 635</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote492" name="footnote492"></a><b>Note 492:</b><a href="#footnotetag492"> (retour) </a> Voici, je croîs, les noms des principales sectes rangées +suivant une +échelle ascendante de rigidité dans la question de la grâce et de la liberté; +Sociniens, pélagiens, semi-pélagiens, molinistes, congruistes, thomistes, +augustiniens, jansénistes, calvinistes. Parmi les réformés, le calvinisme et +même le luthéranisme pur sont pour l'opinion la plus sévère. On distingue +pourtant deux partis: dans le sens du relâchement, arméniens, universalistes, +etc.; dan celui de la rigidité, gomaristes, prédestinatiens, +Prédestinateurs, particularistes, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote493" name="footnote493"></a><b>Note 493:</b><a href="#footnotetag493"> (retour) </a> Cette doctrine, qui neutralise la liberté entre le bien et +le mal, est loin +d'être hétérodoxe. Elle est conforme aux définitions de la liberté données +par saint Jean Damascène (<i>Instit. element. ad dogm.</i>, c. X), par +saint Jérôme +(<i>In Jovinian.</i>, II), par saint Augustin lui-même, quoiqu'il paraisse +varier sur ce point (<i>Homil.</i> XII.—<i>De duab. Anim. In +Manich.</i>, c. XII), +par saint Bernard enfin (<i>De grat. et lib. arb.</i>, c. II). +Saint Anselme semble +y accéder, lorsqu'il dit que, prise en général, la liberté est contraire +à la nécessité, +qu'entre deux opposés elle est indifférente au choix; mais il fait une +distinction: comme il faut que la définition du libre arbitre convienne à Dieu +ainsi qu'à l'homme, il ne veut pas que la faculté de pêcher soit supposée par +cette définition; il dit donc que la liberté dans un sens plus restreint, +c'est le +libre arbitre, et entendant alors par ce mot la volonté affranchie de ce +qui la +subjugue, il définit le libre arbitre «potestas servandi rectitudinem +voluntatis +propter ipsam rectitudinem.» (<i>De lib. Arb.</i>, c. I et III.—Cf. +<i>De Consord. prædest. cum lib. arb.</i>, qu. II, p. 127) Si l'on +veut admettre cette +distinction et s'y tenir, on le peut, et toute équivoque disparaîtra.</blockquote> + +<p>De là , comme on l'a vu, plusieurs difficultés. +Et d'abord, la prédestination<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a><a href="#footnote494"><sup>494</sup></a>. La prédestination, au +sens spécial du mot, est la disposition divine en +vertu de laquelle certains hommes sont de toute +éternité destinés au salut éternel. La prédestination +est toujours une grâce; mais elle n'est absolument +gratuite que si l'on pense qu'aucune prévision du +mérite de ceux à qui elle s'applique n'entre dans le +décret qui les a choisis; elle n'est qu'une grâce si +Dieu, en les élisant, a prévu leurs mérites, c'est-à -dire +a tenu compte du bon emploi qu'ils feraient +des grâces qu'il accorde à tous. Dans le premier cas, +Dieu, par sa grâce, les justifie, parce qu'il les a +élus; dans le second, il ne les élit que parce qu'il +sait qu'ils seront justifiée par sa grâce. Aucune de +ces deux opinions n'est interdite; la première, la +plus sévère, celle de saint Augustin, n'est point un +article de foi; et pour elle, dès le IXe siècle, s'était +déclaré le moine Gothescale, alors que l'archevêque +Hinemar le fit condamner au fouet. Pierre Lombard, +Hughes de Saint-Victor, saint Thomas, sont +plutôt du côté de Gothescale; mais les Romains, +et notamment les jésuites, ont tenu pour la doctrine +d'Hinemar, quoique en général une opinion plus +rigide et plus voisine de l'augustinianisme, celle +des thomistes, ait prévalu dans le clergé français, +opinion approuvée aussi par Rome et qui s'honore +de la préférence de Bossuet<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a><a href="#footnote495"><sup>495</sup></a>. Suivant cette opinion, +Dieu prévoit bien que ceux qu'il prédestine obtiendront +le salut par leur foi ou par leurs oeuvres, mats +en ce sens que, par un décret infaillible, par une +volonté absolue et efficace, et non dans la prévoyance +et à la condition de leurs mérites, il a décidé +qu'ils auraient le royaume des cieux. Le nombre des +prédestinés est fixe et immuable; les protestants ont +été jusqu'à soutenir qu'il n'y avait pas d'autres élus +que les prédestinés, auquel cas il ne serait plus vrai +qu'il y a beaucoup d'appelés; être appelé signifierait +seulement ignorer si l'on est ou non prédestiné. +Mais telle n'est pas la doctrine catholique. Non-seulement +en dehors des prédestinés elle admet des +élus, c'est-à -dire des appelés qui seront élus, grâce +au bon usage qu'ils feront des dons de Dieu; mais +même elle est allée jusqu'à distinguer la prédestination +à la gloire et la prédestination à la grâce. La +première est la prédestination proprement dite ou +absolue; la seconde est, en Dieu, la volonté absolue +d'accorder à telles de ses créatures les dons et les +grâces nécessaires pour arriver au salut, soit qu'il +prévoie qu'elles y parviendront en effet, soit qu'il +sache qu'elles n'y parviendront pas; et de plus, je +ne crois pas qu'il fût hérétique de soutenir que, +sans la prédestination à la grâce, on puisse encore +être sauvé, c'est-à -dire obtenir de Dieu les dons et +les grâces auxquels on n'était pas prédestiné; ou, ce +qui reviendrait au même, que tous les chrétiens, et +dans une certaine mesure tous les hommes, soient +prédestinés à la grâce; mais c'est sur ces points-là +qu'on dispute. Ce qui est hors de dispute dans le catholicisme, +c'est qu'il y a deux ordres d'élus, les uns +obligés, les autres facultatifs. Cette prédestination, +dogme singulier, inexplicable, et qui vient ajouter une +difficulté nouvelle aux difficultés déjà si grandes des +questions qui touchent à la justice de Dieu, à la +prescience, à la liberté humaine, ce dogme dont les +Pères grecs semblent avoir tenu si peu de compte et +que jusqu'au temps de saint Augustin on n'avait +pas su voir dans les passages de saint Paul, qui en +sont les principaux titres<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a><a href="#footnote496"><sup>496</sup></a>, ce dogme si important +pour nos espérances et qui l'est si peu pour la conduite +de la vie, qui, théoriquement, a engendré +d'interminables controverses, qui, pratiquement, +peut énerver le principe de la responsabilité morale, +ce dogme étrange, Abélard ne l'a ni combattu ni +affaibli. Quoique parfois il semble prendre la prédestination +dans un sens général et la confondre avec +la prescience<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a><a href="#footnote497"><sup>497</sup></a>, il l'admet cependant au sens spécial<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a><a href="#footnote498"><sup>498</sup></a>, +et reconnaît qu'il y a des hommes que Dieu veut +sauver par élection et en vertu d'un décret particulier +et antérieur<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a><a href="#footnote499"><sup>499</sup></a>. Comment cette croyance est-elle conciliable +avec l'idée de mérite et de démérite, même +restreinte à la foi et à la charité? C'est une autre +question sur laquelle il hasarde quelques conjectures<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a><a href="#footnote500"><sup>500</sup></a>, +mais dont les théologiens n'ont pas droit de +se faire une arme contre lui, car cette question est +une difficulté contre le dogme lui-même.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote494" name="footnote494"></a><b>Note 494:</b><a href="#footnotetag494"> (retour) </a> Cf. Saint Thomas, <i>Summ.</i>, pars I, +qu. XXIII.—P, Lomb., <i>Sent.</i>, t. I, +dist. XL et XLI.—Le P. Petau, <i>Dogm. Theol.</i>, t. I, t. IX et +X.—Bergier, +<i>Dict. de Theol.</i>, au mot <i>Prédestination</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote495" name="footnote495"></a><b>Note 495:</b><a href="#footnotetag495"> (retour) </a> Petau, <i>loc. cit.</i>, t. X, c. I, et suiv—Bossuet, +<i>Traité du lib. urb.</i>, +c. VIII—Bersot, <i>Ouvr. cit.</i>, part. II, c. III, sect. I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote496" name="footnote496"></a><b>Note 496:</b><a href="#footnotetag496"> (retour) </a> Rom. VIII, 29 et 30.—Ephes. I, 4, 5 et 11.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote497" name="footnote497"></a><b>Note 497:</b><a href="#footnotetag497"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 641</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote498" name="footnote498"></a><b>Note 498:</b><a href="#footnotetag498"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 623</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote499" name="footnote499"></a><b>Note 499:</b><a href="#footnotetag499"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 538, 554, 649.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote500" name="footnote500"></a><b>Note 500:</b><a href="#footnotetag500"> (retour) </a> Voyez ce qu'il dit de Jérémie, de saint Jean-Baptiste +et de Lazare, p. 221</blockquote> + +<p>Une contradiction paraît inévitable, quand on +traite de la prédestination; c'est d'affirmer d'abord +que Dieu est la justice même, et qu'il ne faut pas +juger de sa justice d'après nos idées; en d'autres +termes, que la justice parfaite doit être contraire a +la nôtre, parce qu'elle lui est supérieure<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a><a href="#footnote501"><sup>501</sup></a>, puis, cela +dit, c'est d'entreprendre d'expliquer, selon la justice +humaine, toutes les dispositions de Dieu que l'on y +peut ramener. Cette contradiction est dans Abélard; +mais quel théologien s'en est préservé?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote501" name="footnote501"></a><b>Note 501:</b><a href="#footnotetag501"> (retour) </a> Voyez contre cette idée Leibnitz (<i>Théodic., Disc. +prélim.</i>, sec. 4).</blockquote> + +<p>III. La prédestination suppose la grâce. On ne +dispute guère dans le sein du catholicisme que sur +le point de savoir si dans les desseins de Dieu, la +prédestination est antérieure à la prévision des mérites +engendrés par la grâce, et partant absolument +indépendante de ces mêmes mérites, ou bien si elle +est postérieure à la résolution divine d'accorder à +celui qui en est l'objet toute la grâce nécessaire au +salut. C'est rechercher si la prédestination est à nos +yeux absolument arbitraire ou en quelque manière +conditionnelle (ce qui reporterait la question sur la +grâce même, dont on pourrait demander alors si elle +est ou n'est pas arbitraire); mais dans tous les cas, +prédestinés, élus, simples appelés, chrétiens et infidèles; +tous ont besoin de la grâce, et tous ont, à +des degrés différents, la grâce de Dieu: c'est encore +là une doctrine catholique.</p> + +<p>La grâce est-elle incompatible avec la liberté? +non, en général. On peut admettre, toujours d'une +manière générale, que l'homme est si faible, si mobile, +même si corrompu, qu'à lui seul et sans la grâce +il ne saurait mériter et obtenir le salut; on peut aller +plus loin et admettre encore que, fit-il tout ce qu'il +faut pour l'obtenir, il ne le mériterait pas sans +la grâce. Cela ne compromet pas encore le libre +arbitre. Ce n'est point par défaut ni par excès de +libre arbitre que, dans l'un ou l'autre cas, l'homme +aurait besoin de la grâce. Dans le premier cas, elle +l'aiderait à faire bon usage du libre arbitre; dans le +second, elle rendrait fructueux le bon usage qu'il +aurait fait du libre arbitre. Rien de tout cela n'exclut +ni n'infirme l'existence du libre arbitre. Abélard +en juge ainsi, et va jusqu'à prétendre que l'existence +du libre arbitre a pour objet de manifester l'effet de +la grâce; c'est dire qu'il tient la grâce pour puissante, +nécessaire, universelle. Il la juge puissante; car +elle nous met en disposition et en voie de gagner le +salut. Il la juge nécessaire, puisque sans elle nous +ne pourrions croire, aimer, agir, comme il le faut +pour le salut. Il la juge universelle, dès qu'il estime +que Dieu offre à tous ce qui est nécessaire pour croire +en lui, l'aimer, et désirer le royaume des cieux<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a><a href="#footnote502"><sup>502</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote502" name="footnote502"></a><b>Note 502:</b><a href="#footnotetag502"> (retour) </a> <i>Ab. Op., Introd.</i>, t. III, p. 1118; et +<i>Comment.</i>, t. IV, p. 654</blockquote> + +<p>Sur tous ces points, et si l'on ne pénètre pas en +de plus subtiles distinctions, il est orthodoxe. Ce +n'est pas une garantie d'orthodoxie que de dire que le +libre arbitre ne se suffit pas à lui-même pour le bien; +car le contraire ne peut entrer dans l'esprit de celui +qui suit la valeur des termes. Sans doute, le libre +arbitre suffit comme instrument; mais il a besoin +d'un régulateur qui n'est pas lui-même, et c'est +ce régulateur qui le détermine au bien ou au +mal; le libre arbitre n'est que la faculté de détermination; +c'est le pouvoir exécutif du régulateur. +«La raison,» dit saint Bernard, «a été donnée à la +liberté pour l'instruire et non la détruire<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a><a href="#footnote503"><sup>503</sup></a>.» C'est +à tort que le concile de Sens condamne Abélard sur +cet article.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote503" name="footnote503"></a><b>Note 503:</b><a href="#footnotetag503"> (retour) </a> <i>De grat. et lib. arbit.</i>, opusc. IX, c. II.</blockquote> + +<p>Je ne crois pas qu'il y ait dans ses ouvrages rien +de directement et d'expressément contraire à ces paroles +de Bossuet: «C'est par son libre arbitre que +l'âme croit, qu'elle espère, qu'elle aime, qu'elle +consent à la grâce, qu'elle la demande; ainsi, +comme ce bien qu'elle fait lui est propre en quelque +façon, elle se l'approprie, et se l'attribue sans +songer que tous les bons mouvements du libre arbitre +sont préparés, dirigés, excités, conservés +par une opération propre et spéciale de Dieu qui +nous fait faire, de la manière qu'il sait, tout le bien +que nous faisons, et nous donne le bon usage de +notre propre liberté, qu'il a faite et dont il opère +encore le bon exercice; en sorte qu'il n'y a rien de +ce qui dépend le plus de nous qu'il ne faille demander +à Dieu et lui en rendre grâce<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a><a href="#footnote504"><sup>504</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote504" name="footnote504"></a><b>Note 504:</b><a href="#footnotetag504"> (retour) </a> <i>Traité de ta Concupiscence</i>, c. XXIII.</blockquote> + +<p>Mais voici le point délicat. Si la grâce est nécessaire, +soit pour amener le bon emploi du libre arbitre, +soit pour lui donner du prix, quel mérite reste-t-il +à l'homme? la grâce est au moins la condition ou +plutôt la source du mérite; tel est le fond de la doctrine +de l'Église. Les vertus humaines, dans lesquelles +la grâce n'entre ou n'entrerait pour rien, s'il en est +de telles, n'ont absolument aucun mérite. Dans le +système de l'Église, ce que nous avons appelé le +régulateur ne se suffit pas à lui-même pour le bien, +ou très-certainement au moins pour le mérite.</p> + +<p>Abélard, en termes généraux, ne s'écarte pas de ce +système; mais d'abord, il laisse percer quelquefois +une distinction, une séparation entre le bien et te mérite, +entre la faute et le démérite. Le mérite, le démérite, +c'est ce qui, chrétiennement parlant, obtient la +récompense ou le salut, encourt la peine ou la damnation. +Le bien n'est pas toujours jugé digne de récompense, +ni la faute digne de châtiment. Il y a une différence +entre le mérite au sens théologique et le bien +au sens purement moral, comme entre le démérite +et la faute sous les mêmes distinctions. Cette observation, +que paraît faire Abélard, mais dont il ne +tire pas toutes les conséquences, intéresse gravement +l'application des notions humaines de justice à la +théodicée<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a><a href="#footnote505"><sup>505</sup></a>, et par là elle est comme un premier pas +dans la voie du rationalisme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote505" name="footnote505"></a><b>Note 505:</b><a href="#footnotetag505"> (retour) </a> Petau, t. X, c. XVIII, t. 1, p. 759.</blockquote> + +<p>En second lieu, qu'est-ce que la grâce? un secours +surnaturel. Est-ce donc la bonté générale et éternelle +de Dieu, son action paternelle sur le monde, +cette merveille perpétuelle que la raison reconnaît +et adore aussi bien que la foi? L'entendre ainsi, ce +serait abuser des termes. Sans doute il est assez +difficile de trouver dans les Pères des premiers temps +une autre idée que cette idée philosophique et familière. +Le mot de grâce, chez les Grecs du moins, +reste un assez long temps sans recevoir habituellement +le sens spécial que l'Église lui assigne dans +les épîtres de saint Paul. Mais tous les catéchismes +nous apprennent aujourd'hui qu'il faut l'entendre +dans un sens littéral et miraculeux. La grâce est +une action interne, indéfinissable de sa nature, mais +réelle et directe, du créateur sur la créature, action +qui l'aide, la dispose, la pousse, la détermine au +bien avec plus ou moins de puissance. Dans le langage +et dans la doctrine d'Abélard, la grâce risque fort +d'être quelque chose de plus général et de plus +abstrait. Sur la même ligne que les dons de la grâce +proprement dite, il semble ranger toutes les dispositions +de l'éternelle sagesse, qu'on peut appeler à +juste titre des grâces de Dieu, au sens de bienfaits, +toutes ces harmonies de l'ordonnance universelle, +toutes ces révélations qui reportent de la constitution +du monde et de celle de la raison, en un mot +tout ce qui témoigne au philosophe comme au chrétien +la bonté infinie. Le don de la loi ancienne, celui +de la loi nouvelle, l'incarnation, la prédication, la +mort du Christ, sont à bien plus forte raison pour +Abélard des grâces de Dieu et les plus grandes qui +se puissent imaginer. Toutes ces choses sont de la +grâce; c'est-à -dire des actes efficaces et puissants +par lesquels Dieu éclaire notre esprit, touche notre +coeur, nous donne la connaissance, nous inspire +l'amour, et nous rend ainsi capables, ce que nous +n'aurions pas été autrement, de croire, d'aimer, +d'agir comme il faut pour lui plaire et pour nous +sauver. C'est en général à ces grâces, aux grâces de +Dieu ainsi entendues, qu'Abélard attribue l'influence +et les effets qu'on réserve d'ordinaire à la +grâce proprement dite. Il ne nie pas celle-ci, mais +je ne me rappelle point de passages où il la désigne +spécialement, ni même de propositions qui en supposent +nécessairement l'existence; souvent, au contraire, +il semble la confondre et la noyer dans cette +multitude de témoignages divers de la bonté de +Dieu. Je ne dis pas qu'il se soit à ce point rendu +compte de sa doctrine, ni que toutes ses expressions +reviennent absolument à cela, quoique je sois porté +à le soupçonner; mais je dis que c'est là le sens +général et dominant de ses idées sur la grâce divine. +Ainsi, dans les paroles de Bossuet qu'on vient de +lire, nous voyons <i>les mouvements du libre arbitre +comme prévenus par me opération propre et spéciale</i>. +Cette grâce <i>propre et spéciale</i>, cette grâce qui prévient, +ne ressort pas clairement des expressions +d'Abélard<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a><a href="#footnote506"><sup>506</sup></a>. Les théologiens distinguent les grâces +dans l'ordre naturel de celles qui concernent le salut; +les premières sont les bontés générales de la Providence, +les secondes sont un don surnaturel. Il s'agit +particulièrement des dernières dans les controverses +sur la grâce. Or, parmi celles-ci, on distingue encore +les grâces extérieures, c'est-à -dire tous les secours extérieure +qui peuvent nous porter au bien; telles sont, +par exemple, la loi de Dieu, la prédication de l'Évangile; +puis on admet les grâces intérieures, ou plutôt +la grâce intérieure, celle qui touche intérieurement +le coeur de l'homme. C'est à celle-là que pense saint +Paul, quand il parle de la grâce qu'il tient de Dieu<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a><a href="#footnote507"><sup>507</sup></a>. +C'est sur cette grâce intérieure et surnaturelle que +roulent les grandes discussions théologiques; c'est +elle qui est dite habituelle, actuelle, adjacente, +opérante, suffisante, efficace, prévenante, subséquente, +etc. Or, les pélagiens ont été accusés de ne +reconnaître d'abord que les grâces de l'ordre naturel; +puis, dans l'ordre surnaturel, que les grâces extérieures. +Abélard ne se distingue peut-être pas assez +nettement des pélagiens<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a><a href="#footnote508"><sup>508</sup></a>; il paraît souvent confondre +les grâces extérieures et les grâces intérieures, ou, +selon la distinction de saint Thomas d'Aquin, la grâce +gratuite, <i>gratis data</i>, et la grâce qui produit la gratitude, +<i>gratum faciens</i>. L'une est celle qui nous met en +rapport avec Dieu, et qui s'adresse à l'humanité tout +entière par les prophéties et les miracles; l'autre +plus intime, plus individuelle, plus élective, surpasse +la première en excellence, en noblesse, en +dignité, <i>excellentior, nobilior, dignior</i>; elle seule +rend le libre arbitre capable du bien, la volonté +capable de mérite; elle a Dieu seul pour principe et +pour cause, et ne laisse à l'humanité que l'honneur +d'aider à son action. C'est cette distinction fondamentale +qui établit une différence substantielle +entre la morale philosophique et la morale chrétienne, +quant aux moyens de rendre la vertu agréable +à Dieu; et lorsqu'on méconnaît et qu'on efface cette +distinction, on fait pour la morale ce que le rationaliste +fait pour le dogme; on cède tout à la vertu +humaine comme lui à l'humaine raison. C'est une +faible ressourcé que de se rejeter alors sur l'importance +de l'amour, car la grâce est surtout nécessaire +à la charité; précisément parce que la charité ne +peut être le fruit ni de la réflexion, ni de l'instinct, +ni de la crainte, et parce qu'elle est une vertu du +coeur plus que de la conscience, elle est éminemment +l'inspiration de la grâce<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a><a href="#footnote509"><sup>509</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote506" name="footnote506"></a><b>Note 506:</b><a href="#footnotetag506"> (retour) </a> Il admet cependant, quoique en termes vagues, une grâce préalable +comme nécessaire pour profiter des dons de Dieu. Voyez ci-dessus, c. VI, +p. 480. Mais on n'est pas sûr qu'il n'entende point parler de cette grâce +bienveillante du créateur qui précédé tous ses dons actuels.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote507" name="footnote507"></a><b>Note 507:</b><a href="#footnotetag507"> (retour) </a> Galat. I, 16—Rom. XV, 18.—I Cor. III, 8, et ailleurs. «Ce n'est +pas moi qui agit, mais la grâce de Dieu, qui est avec moi.» I Cor. XV, 10.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote508" name="footnote508"></a><b>Note 508:</b><a href="#footnotetag508"> (retour) </a> Il prend le mot de grâce dans un sens tellement général +qu'il attribue +l'existence du mal qui arrive à la grâce de Dieu, appelant ainsi +les combinaisons +de sa sagesse et de sa bonté. (<i>Introd</i>., t. III, p. 1118.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote509" name="footnote509"></a><b>Note 509:</b><a href="#footnotetag509"> (retour) </a> S. Thom., <i>Summ</i>., prim. sec., qu. CIX, a. 1 et 11.</blockquote> + +<p>C'est aux théologiens de voir si Abélard est dans +la règle, mais c'est aux philosophes de reconnaître +combien sa doctrine se rapproche davantage des notions +rationnelles, ou plutôt des notions du sens commun +sur les rapports de la volonté divine avec la volonté +humaine et de la justice éternelle avec la vertu.</p> + +<p>IV. La connaissance de la nature du libre arbitre +conduit naturellement à ces idées qui, nous l'avons +vu, jouent un si grand rôle dans la morale d'Abélard. +Tout le bien et tout le mal gisent dans la volonté. Tout +péché est volontaire en ce que la condition du péché +est la volonté du mal; cette volonté n'est pas celle +de l'acte extérieur qui réalise effectivement le péché, +mais du mal moral accompli en nous par cet acte +extérieur. L'acte extérieur ou l'oeuvre est chose indifférente, +il en est de même de la volonté de l'oeuvre. +La volonté mauvaise est donc le consentement au +mal qui est, ou serait, ou peut être dans l'oeuvre; +le consentement étant un acte volontaire, et le péché +n'étant que dans la volonté, il n'y a point de péché +dans ce qui n'est point volontaire: le désir, la tentation, +la concupiscence, le plaisir, tout cela est involontaire, +il n'y a point de péché dans tout cela.</p> + +<p>Nous avons vu les inconvénients possibles de ces +idées; ils disparaîtraient cependant devant une bonne +réponse à cette question: Qu'est-ce que le mal? +Abélard le sent confusément, il entrevoit que là est +le point difficile; on l'aperçoit, lorsqu'il dit qu'il +veut n'appeler péché que ce qui ne peut en aucun +cas (<i>nusquam</i>) avoir lieu sans faute<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a><a href="#footnote510"><sup>510</sup></a>. Mais que faire? +S'il avoue l'existence d'un bien invariable, ce n'est +qu'en passant; il n'ose dire ce que c'est, ou du +moins lui attribuer une existence absolue, non qu'il +ne dise que le souverain bien est Dieu, et il a raison, +mais il n'a pas conçu en Dieu ni dans le souverain +bien la substance absolue du bien, manifestée comme +loi invariable au coeur de l'homme. Il trouverait +trop de difficulté à la faire concorder, cette doctrine, +soit avec certaines prescriptions de la loi religieuse, +soit avec certaines dispensations rapportées +par la théologie à la Divinité, soit avec la distribution +telle qu'il nous l'enseigne des peines et des +récompenses; il la jette donc de côté, et il dit ou +fait entendre que, le bien ou le mal dépendant de la +volonté de Dieu, le bien méritant ou la vertu, le +mal déméritant ou le péché, c'est l'obéissance ou +la désobéissance. Le principe moral, c'est donc +l'amour de Dieu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote510" name="footnote510"></a><b>Note 510:</b><a href="#footnotetag510"> (retour) </a> <i>Eth.</i>, c. XIV, p. 657, et ci-dessus, p. 464.</blockquote> + +<p>Toute autre solution était impossible, ou du moins +n'était possible que s'il eût fait un pas de plus dans +la voie du rationalisme et cherché le bien en lui-même, +sauf à le réaliser ensuite dans la substance +de la Divinité. Cette doctrine, la vraie doctrine philosophique, +non pas absolument inconnue d'Abélard, +car Platon avait transpiré jusqu'à lui, mais +qui dépassait trop la hardiesse de sa pensée et les +forces de sa méthode pour qu'il pût la pleinement +concevoir, lui aurait paru d'ailleurs plus difficile +encore à concilier avec les croyances communes de +l'Église.</p> + +<p>V. Enfin, un point qui semble accessoire, quoique +j'y voie encore une conséquence du principe +général de la morale d'Abélard, c'est sa critique du +sacerdoce dans la direction des âmes. Si la volonté +est seule coupable, si les oeuvres sont indifférentes, +s'il faut chercher dans l'âme du pécheur la source +du bien et du mal, du mérite ou du démérite, il +suit que les oeuvres satisfactoires n'ont pas de vertu +par elles-mêmes; toute leur vertu est dans le sentiment +avec lequel on les accomplit. Il faut alors de +la part des prêtres qui dirigent les consciences +beaucoup de piété et de pénétration; il importe +qu'ils n'attribuent pas aux signes extérieurs, méme +aux formalités sacramentelles, une importance et +une puissance indépendantes de la partie morale de +la confession. Que les pénitents se gardent donc de +mettre toute leur sécurité dans la fidélité extérieure +à certaines observances; les mourants ne sauraient +se contenter d'une confession sans réparation; les +vivants, ainsi que les mourants, ne doivent pas +porter une confiance illimitée à des confesseurs aveugles +ou superficiels, ils doivent chercher des juges +sérieux, sincères, clairvoyants; car le pouvoir de +lier et de délier n'est pas comme les pouvoirs de ce +monde, dont les décisions ont leur effet pourvu +qu'elles soient en forme. Le prêtre, l'évêque même +qui néglige les points essentiels de la pénitence et +de la confession, ou la componction, l'humilité, la +prière, ne prononce qu'une parole vaine quand il +absout, quand il condamne, même quand il excommunie. +L'erreur on la légèreté en ces matières représentent +bientôt les formalités comme si exclusivement +nécessaires, et l'autorité sacerdotale comme +si absolue, qu'on s'imagine qu'un sacrifice quelconque +fonde un droit à la rémission des péchés, +et qu'une absolution donnée n'importe à quel prix +est ratifiée dans le ciel. De là la vente des messes +et des indulgences.</p> + +<p>Abélard, dont nous venons de retracer le raisonnement, +est, comme on l'a vu, sévère sur ce point, +et sa sévérité ne peut qu'être approuvée; elle n'est +peut-être pas ce qui lui a le moins aliéné l'Église. +Quelques-uns des abus qu'il attaque étaient déjà bien +établis, bien généraux, et partant bien puissants; +d'ailleurs c'est le caractère du clergé de ne pas souffrir +qu'on blâme ce qu'il désapprouve dans son propre +sein. Abélard s'anime toujours quand il aborde +les vices ou les préjugés des prêtres de son temps, +et sa sévérité se passionne tout à coup. Ses ouvrages +abondent en traits d'une satire amère contre les +moines ou même contre le clergé séculier; on sent +qu'il se venge<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a><a href="#footnote511"><sup>511</sup></a>. Cette fois il s'attaque jusqu'aux évêques, +c'était provoquer à coup sur une condamnation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote511" name="footnote511"></a><b>Note 511:</b><a href="#footnotetag511"> (retour) </a> Aux exemples que nous avons rapportés ou pourrait ajouter +D'autres preuves très-vives, et les prendre jusque dans ses sermons; comme +dans le sermon xxviii, prêché en l'honneur de sainte Suzanne devant les religieuses +du Paraclet. Il y déclame fortement contre les désordres des ecclésiastiques, +dont il compare la conduite à celle des deux vieillards, car la chaste +Suzanne +est la sainte qu'il préconise, et il s'écrie: «Audistis et vos, tam +presbyteri +quam clerici, judicium vestrum, qui circa sponsas Dei aliqua de +causa convenantes, vel eis familiaritate qualibet adhærentes, tanto a Deo +longius receditis, quanto eis turpiter amplius propinquntis.... Cum apud +ipsas missarum solemnia celebratis, vel ad infirmas ventre cogimini, sæpo, +ut audio, earum ori hostias porrigitis manibus illis quibus...» Je ne veux +pas exprimer même en latin le reproche que la rude franchise du prédicateur +proférait en chaire. (<i>Ab. Op.</i>, p. 935.)</blockquote> + +<p>Elle ne lui manqua point. Cependant nous sommes +de l'avis des auteurs de l'<i>Histoire littéraire</i>; il +n'était pas condamnable pour avoir dit que le pouvoir +de lier et de délier n'avait été donné qu'aux +apôtres et non à leurs successeurs. Sa pensée, bien +que l'expression prête à l'équivoque, est que les +apôtres seuls ont eu le pouvoir réellement et absolument +efficace, c'est-à -dire la certitude de l'exercer +avec un effet infaillible. Quant à ce qu'on appelle le +pouvoir des clefs, comme attribution sacerdotale, il +ne le conteste pas, il en critique l'usage. «En suivant +le fil de son raisonnement, disent les bénédictins, +on voit qu'il ne parle que du pouvoir de discernement +et non de celui de juridiction<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a><a href="#footnote512"><sup>512</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote512" name="footnote512"></a><b>Note 512:</b><a href="#footnotetag512"> (retour) </a> <i>Hist. littér.</i>, t. XII, p. 128.</blockquote> + +<p>Mais ce qu'on pouvait observer, c'est qu'ici encore +la tendance générale de sa doctrine se manifeste. Il +semble disputer au pouvoir ecclésiastique toute action +mystérieuse qui remonterait de la terre au ciel, +et réduire sa prérogative à une présomption de discernement, +à une autorité morale de science, d'expérience +et de piété, garantie temporellement par le +caractère extérieur du sacerdoce. Dans tous ses +chapitres sur la pénitence et la confession, il est +parlé d'humilité, de prière, d'amour de Dieu, de +remords de lui déplaire, de <i>gémissement du coeur</i>; +mais nulle part il n'est vraiment question de sacrement, +c'est-à -dire d'une communication mystérieuse, +invisible et actuelle de la sainteté et de la justice, +réalisée et constituée par un signe visible. Il ne nie +pas, mais il se tait. Partout où s'avance Abélard, +le merveilleux recule; encore une fois, c'est là le +rationalisme. Son Éthique en est plus profondément +empreinte que sa théologie dogmatique; nous n'hésitons +pas à la regarder comme son ouvrage le plus +original.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VIII.</h3> + +<h3>OPUSCULES DIVERS.—<i>Expositio in Hexameron.—Dialogus +inter philosophum, judaeum et christianum.</i></h3> + +<p>Rien n'est plus grand et plus obscur dans toute +l'Écriture sainte que le commencement de la Genèse. +Rien n'aurait plus besoin d'interprétation, si l'esprit +humain pouvait élever ses conjectures à l'égal des +difficultés de la création. Cependant les philosophes +chrétiens n'ont pas reculé devant cette tâche audacieuse; +et plusieurs, à l'exemple de saint Jérôme, ont +entrepris d'expliquer l'inexplicable; car l'oeuvre des +six jours est moins pénétrable qu'aucun problème +purement rationnel, si obscur qu'il puisse être; le +fait ici est encore plus mystérieux que l'idée, et il +est peut-être moins téméraire de se hasarder à dire +comment de l'essence de Dieu devait naître le monde +que de raconter comment il est né. Mais Héloïse ne +croyait pas qu'aucune question fût au-dessus d'Abélard.</p> + +<p>«Ma soeur Héloïse, chère autrefois dans le siècle, +plus chère aujourd'hui dans le Christ, tu me demandes +et même tu me supplies de t'expliquer ces +choses<a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a><a href="#footnote513"><sup>513</sup></a>, et avec d'autant plus de soin que l'intelligence +en est plus difficile. C'est un travail spirituel +pour toi et pour tes filles spirituelles. Et moi, +je vous supplie à mon tour, puisque ce sont vos +instances qui m'y engagent, obtenez-moi en priant +Dieu la puissance d'y réussir. Je commencerai par +la tête; que vos prières me soutiennent dans l'étude +de cet exorde de la Genèse.... Si vous me voyez +faiblir, attendez de moi cette excuse de l'apôtre: +«Je suis devenu insensé, vous m'y avez contraint.» +(II Cor. XII, 11.) Sur l'ordre d'Héloïse, et guidé +par saint Augustin, il entreprend donc une exposition +de l'Hexameron, <i>Expositio in Hexameron</i>. Ce +titre était en quelque sorte consacré, et l'oeuvre des +six jours avait été l'objet de plus d'une recherche<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a><a href="#footnote514"><sup>514</sup></a>. +Abélard en promet une explication historique, morale +et mystique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote513" name="footnote513"></a><b>Note 513:</b><a href="#footnotetag513"> (retour) </a> <i>P. Abaelardi Expositio in Hexameron.—Thes. +nov. Anecd.</i>, t. V, +p. 1361. Il s'agit des trois parties les plus difficiles peut-être +de l'Écriture, +le commencement de la Genèse, le Cantique des Cantiques et la prophétie +d'Ézéchiel. Il ne paraît avoir traité que de la première partie; encore la +dissertation n'est-elle pas terminée.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote514" name="footnote514"></a><b>Note 514:</b><a href="#footnotetag514"> (retour) </a> Il y a un Hexameron dans les oeuvres de saint Basile, de +saint Ambroise et d'autres Pères.</blockquote> + +<p>L'ouvrage répond peu à ces promesses. C'est une +glose qui suit le texte ligne à ligne, et l'explique +tantôt suivant la lettre, tantôt suivant l'esprit, sans +unité et par remarques détachées. Ainsi, dans ces +mots: <i>Dieu créa... l'esprit du Seigneur était porté +sur les eaux.... Dieu dit....</i> Abélard retrouve la première +expression du dogme de la Trinité, le Père, le +Saint-Esprit, le Verbe. Plus loin, il compare quelques +mots de la version latine aux mots correspondants +en hébreu, et c'est grâce à ces passages qu'il +s'est donné facilement la réputation de savoir la +langue hébraïque. Je conjecture que presque toute +sa science à cet égard était puisée dans le Commentaire +de saint Jérôme.</p> + +<p>Ailleurs il s'attache à concilier le récit mosaïque +avec la théorie des quatre éléments, et il exprime, +çà et là , des vues de cosmogonie et de physique générale +d'un très médiocre intérêt. Ainsi, rencontrant +l'<i>herbe verte</i> dans le paradis, <i>herbam virentem</i>, le +quatrième jour, c'est-à -dire avant la création du soleil, +il recherche comment la végétation pouvait précéder +l'existence de cet astre bienfaisant, et suppose +que la terre plus neuve, plus humide, avait plus de +fertilité par elle-même, ou, qu'apparemment, et ceci +est plus plausible, avant que le monde fût achevé, +tout était soumis à l'action de la volonté immédiate +de Dieu et non à l'empire, des lois de la nature. +Quand les astres sont créés, ces signes du ciel, <i>signa +coeeli</i>, il observe avec, beaucoup de sens que s'ils sont +les signes de quelques événements, ce ne peut être +que des événements naturels, comme le cours des +saisons et les accidents météorologiques. Il penche +bien à penser avec Platon et saint Augustin que les +astres sont animés; mais il ne prend plus ici, comme +dans l'<i>Introduction à la théologie</i>, le Saint-Esprit +pour l'âme ou le principe de l'âme du monde matériel. +Et d'ailleurs il ne se refuse pas à croire tout +simplement que le mouvement régulier et stable des +planètes peut être rapporté à la volonté de Dieu qui, +dans les causes primordiales, tient lieu de la force +de la nature. Cette idée est grande, et tôt ou tard la +science humaine y est ramenée.</p> + +<p>L'astronomie n'est au fond pour lui qu'une science +naturelle; il n'admet pas qu'elle puisse servir à prévoir +les futurs contingents, c'est-à -dire les faits qui +peuvent arriver ou ne pus arriver, comme, par exemple, +tous ceux qui dépendent de notre libre arbitre. +Les futurs naturels sont déterminés dans leurs causes, +Ils peuvent se prédire; la mort suivra le poison, la +pluie suivra le tonnerre, et la sécheresse ou l'humidité +excessive amènera la stérilité. Plus d'un fait +est connu de la nature, <i>cognitum naturae</i>, sans être +connu encore de nous. Ainsi le nombre des astres +est pair ou impair; mais nous n'en savons rien. Le +bruit est susceptible d'être entendu, même quand +personne n'est là pour l'entendre, et le champ est +cultivable, bien qu'il n'y ait personne pour le cultiver. +«Mais l'astronomie étant une espèce de la physique, +c'est-à -dire de la philosophie naturelle, +comment des philosophes pourraient-ils découvrir +par elle ce qui est inconnu à la nature même?» +Seulement, comme les médecins peuvent, de la constitution +des corps, tirer beaucoup de pronostics +relativement aux maladies, les habiles dans la science +des astres peuvent y puiser sur le cours des saisons, +bien des notions utiles à l'agriculture et à la médecine. +Mais ceux qui, sur la foi de l'astronomie, +promettent quelque certitude touchant les futurs contingents, +professent une science non pas astronomique, +mais diabolique. Pour la mettre à l'épreuve, +interrogez-les sur une chose qu'il dépende de vous +de faire ou de ne pas faire, ils n'oseront répondre. +S'ils ont quelque divination, elle leur vient du diable +qu'ils consultent<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a><a href="#footnote515"><sup>515</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote515" name="footnote515"></a><b>Note 515:</b><a href="#footnotetag515"> (retour) </a> «Diabolus quam consulunt.» <i>Hexam</i>., p. 1384-1388.</blockquote> + +<p>Abélard rencontre en passant quelque chose qui +intéresse la création des espèces. C'est à ces mots: +<i>Creavit.... omnem amimam viventem atque motabilem +(sic), quam produxerant aquaoe in species suas</i>. Cela signifie, +dit notre commentateur, que Dieu créa toute +âme, c'est-à -dire <i>tout animé</i> en telles ou telles espèces +(<i>tales in species</i>); c'est comme s'il était dit que +Dieu a créé tout animé, quant à l'espèce et non quant +au nombre, toutes les espèces et non tous les individus. +Lorsqu'il est dit plus tard que Dieu se reposa, +il faut entendre qu'il cessa de créer, non des individus, +mais des espèces, celles-ci étant désormais +toutes préparées. Le commandement: <i>Croissez et +multipliez</i> ne s'adresse qu'aux individus. Le sixième +jour, Dieu dit: «<i>Producat terra animam viventem in +genere suo jumenta</i>, etc. Il s'agit de la création des +animaux terrestres; <i>toute âme vivante en son genre</i> +équivaut à tout animé vivant dans son genre. Les +animaux vivent en effet dans leur genre, bien qu'ils +meurent comme individus. «Ils vivent dans leur +genre, c'est-à -dire dans leur espèce, ceux qui furent +créés les premiers, quoiqu'ils ne vivent plus +en soi. C'est ainsi qu'on dit d'un tyran mort qu'il +vit dans ses enfants<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a><a href="#footnote516"><sup>516</sup></a>.» Ceci est-il du réalisme ou +du nominalisme?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote516" name="footnote516"></a><b>Note 516:</b><a href="#footnotetag516"> (retour) </a> Cf. <i>Dialectica</i>, p. 224 et 251.</blockquote> + +<p>Quant à la création de l'homme, une seule remarque. +Dieu dit: Faisons l'homme, <i>faciamus hominem</i>; +et aussitôt Dieu créa l'homme, <i>creavit Deus +hominem</i>. Ce pluriel <i>faciamus</i>, exprime que c'est la +Trinité tout entière qui aura dans l'homme son image. +Dieu invite, convoque en quelque sorte par cette +parole les trois personnes à la création de l'être qui +reproduira au plus haut degré la puissance, la sagesse +et l'amour; c'est-à -dire qui retracera le mieux +les trois personnes divines.</p> + +<p>«Et Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites, +et elles étaient très-bonnes, <i>valde bonæ</i>. Dieu ne +jugea donc pas qu'il y eût rien à corriger en elles. +Elles avaient reçu toute la perfection qu'elles pouvaient +recevoir; il n'était pas convenable qu'elles +en reçussent davantage, suivant cette pensée de +Platon que le monde ayant été fait par un Dieu +tout-puissant et sans envie, n'aurait pas pu être fait +meilleur<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a><a href="#footnote517"><sup>517</sup></a>. +C'est ce que Moïse a considéré quand il +a dit que toutes les choses créées étaient bonnes, +quoiqu'il n'ait été accordé à personne, pas même +à lui, de rendre compte de toutes. Ce ne sont pas +les choses chacune en soi, ce sont toutes les choses +ensemble qui sont très-bonnes. Saint Augustin l'a +dit: Chaque chose est <i>bonne</i> en soi, mais toutes les +choses prises ensemble sont <i>très-bonnes</i>. Car celles +qui, considérées en elles-mêmes, paraissent ne +valoir rien ou valoir peu, sont très-nécessaires dans +l'ensemble général.» S'il y a de mauvaises choses, +il faut songer que l'orgueil des mauvais anges et le +péché de l'homme les ont introduites dans le monde; +mais ni les anges ni l'homme n'avaient été créés mauvais. +«Tous les ouvrages de Dieu sont bons et toute +créature est bonne, n'ayant en elle ni mal ni péché +par son origine de création. Dieu accorde à chacune +ce qui lui convient, en sorte que chacune est faite +par lui, non-seulement bonne, mais excellente, +c'est-à -dire très-bonne, <i>valde bona</i>, et non-seulement +par la première création, mais encore tous les +jours, lorsque, par l'effet des causes primordiales, +elles naissent et se multiplient.» La désobéissance +première de l'homme a seule altéré cet ensemble de +la création. Aussi le premier devoir est-il encore +l'obéissance à Dieu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote517" name="footnote517"></a><b>Note 517:</b><a href="#footnotetag517"> (retour) </a> <i>Timée</i>, t. 1, p. 87 de la trad. de M. H. Martin.</blockquote> + +<p>Toutes ces observations appartiennent au commentaire +historique<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a><a href="#footnote518"><sup>518</sup></a>. Le moral et le mystique qui +viennent ensuite sont très-courts et assez insignifiants. +De là l'auteur passe au second chapitre de la +Genèse, et nous n'avons son exposition que jusqu'au +XVIIe verset. Il n'y a rien à remarquer dans cette partie +de l'ouvrage, et ses recherches, soit sur la topographie +du paradis et ses conséquences géographiques, +soit sur la question de savoir si l'arbre de vie +était un figuier ou une vigne<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a><a href="#footnote519"><sup>519</sup></a>, soit enfin sur la langue +que Dieu parla à l'homme et le serpent à la +femme, n'ont pas même un mérite de singularité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote518" name="footnote518"></a><b>Note 518:</b><a href="#footnotetag518"> (retour) </a> <i>Hexam.</i>, p. 1365-1402.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote519" name="footnote519"></a><b>Note 519:</b><a href="#footnotetag519"> (retour) </a> Il est porté à croire que c'était une vigne. +(<i>Hexam.</i>, p. 1409.—-<i>In +natal. Dom.</i>, serm. ii, <i>Ab. Op.</i>, p. 744.)</blockquote> + +<p>En tout, nous ne pouvons souscrire aux éloges que +quelques auteurs ont donné à l'Hexameron<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a><a href="#footnote520"><sup>520</sup></a>. Le commentaire +que, quatre ou cinq siècles auparavant, Bède +avait donné du commencement de la Genèse nous paraît +supérieur; celui de Scot Érigène s'élève à une tout +autre hauteur, et il étonne encore aujourd'hui par la +profondeur et la hardiesse, tandis que nous ne pouvons +rien apercevoir de fort ni d'ingénieux dans tout +ce que suggère à notre interprète le merveilleux récit +qu'il prend pour texte; ce commentaire ne nous +paraît avoir de prix que par les preuves qu'il fournit +de l'instruction variée de l'auteur. Encore serait-il +possible, je crois, de découvrir les sources de cette +instruction, et de trouver çà et là dans saint Augustin, +saint Jérôme et Boèce, les principaux passages +dont il a composé le pastiche de sa science. Mais +cela même serait curieux et donnerait lieu à d'intéressantes +recherches sur l'origine et l'état des connaissances +à cette époque du moyen âge.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote520" name="footnote520"></a><b>Note 520:</b><a href="#footnotetag520"> (retour) </a> Entre autres les éditeurs de l'ouvrage, Durand et +Martène. (<i>Observ. prær</i>., p. 1361.)</blockquote> + +<p>Quant à celle où l'ouvrage fut composé, elle +est, d'après le prologue, évidemment postérieure +à l'installation d'Héloïse au Paraclet. Je crois +même qu'elle l'est à la rupture d'Abélard avec le +couvent de Saint-Gildas. L'ouvrage serait donc des +dix dernières années de sa vie. Les bénédictins, +qui l'ont publié, pensent même, qu'il fut écrit à +Cluni. Cette conjecture nous paraît dénuée de +preuves et exempte d'objections. Ils se fondent sur +ce qu'en parlant de l'âme du monde, Abélard ne la +confond plus avec le Saint-Esprit; ils voient là qu'il +était converti et corrigé, mais il pouvait avoir changé +d'avis sur ce point, avant que le concile de Sens eût +pris soin de le condamner; nous voyons dans la +Dialectique une rétractation formelle de cette opinion; +et ce n'est pas une preuve directe que la Dialectique +ait été composée à Cluni. Rien n'empêche +cependant de lui donner cette date<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a><a href="#footnote521"><sup>521</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote521" name="footnote521"></a><b>Note 521:</b><a href="#footnotetag521"> (retour) </a> <i>Hexam. Obs. præv.</i>, p. 1381 et 1385.—Voyez ci-dessus, +t. 1, c. vi, p 405 et dans ce volume, c. ii, p. 197 et 223.</blockquote> + +<p>Nous ne dirons que peu de chose de quelques +opuscules d'Abélard qui complètent la série de ses +ouvrages publiés sur la théologie. Il avait écrit aux +filles du Paraclet une épître ou exhortation à l'étude +des lettres<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a><a href="#footnote522"><sup>522</sup></a>. Dans cette composition assez remarquable, +il exalte ensemble et le prix de l'étude, et +l'utilité des langues, et la nécessité de l'instruction +littéraire pour l'intelligence de la foi, et l'érudition +rare de l'abbesse, et l'avantage qu'il y aurait à voir +la science renaître avec éclat chez les religieuses, +lorsqu'elle a péri chez les moines. Nous avons déjà +cité un fragment de cette épître qui mérite d'être +lue. Elle excita la curiosité et l'émulation des religieuses +et de leur supérieure, qui, en leur nom, +écrivit au maître pour lui soumettre les questions +de leur ignorance. «Toi, qui es aimé de beaucoup, +mais le plus aimé parmi nous... rappelle-toi ce +que tu nous dois et ne tarde pas à t'acquitter. +Nous, les servantes du Christ et tes filles spirituelles, +tu nous a réunies dans ton propre oratoire, +et enchaînées au service divin; sans cesse tu nous +exhortes à nous occuper de la parole divine et à +faire des lectures sacrées. Tu nous as bien souvent +recommandé la science de l'Écriture sainte comme +étant le miroir de l'âme; l'âme, disais-tu, y voit +sa beauté ou sa difformité, et tu ne permettais pas +à une épouse du Christ de manquer de ce miroir-là , +si elle avait à coeur de plaire à celui à qui elle +s'était vouée; et tu ajoutais que la lecture des +Écritures non comprise était comme le miroir placé +devant les yeux d'un aveugle. Excitées par tes +conseils, mes soeurs et moi, en cherchant à +«t'obéir... nous avons été troublées par une foule +de questions, et la lecture nous devient plus +difficile; plus nous ignorons, moins nous aimons....» +Et elle soumet à son maître quarante-deux +questions qui ont été recueillies avec les +réponses sous ce titre: <i>Heloissæ paraclitensis diaconissæ +problemata, cum mag. P. Abælardi solutionibus</i><a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a><a href="#footnote523"><sup>523</sup></a>. +Ces problèmes sont des difficultés suggérées par la +lecture du Nouveau Testament; quelques-unes ne +roulent que sur le texte ou sur quelques événements +du récit évangélique. Un petit nombre ont une +importance doctrinale.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote522" name="footnote522"></a><b>Note 522:</b><a href="#footnotetag522"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, epist. vi, <i>De Studio litterarum</i>, p. 251.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote523" name="footnote523"></a><b>Note 523:</b><a href="#footnotetag523"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, pars II, p. 384-451.</blockquote> + +<p>Parmi celles-ci, on en peut distinguer plusieurs. +1° La question XIII, touchant le péché contre le +Saint-Esprit.—-Abélard pense que le péché remissible +contre le Fils est celui qui consiste à lui +contester sa divinité, non par malice, mais par une +invincible ignorance; tandis que le péché irrémissible +contre le Saint-Esprit est celui de l'homme qui, +sciemment et méchamment, retire à la bonté de +Dieu, c'est-à -dire à l'Esprit-Saint, ce qu'il attribue à +un malin esprit. C'est un péché plus grave que celui +du diable même. Car le diable, dans son orgueil, ne +paraît pas être allé jusqu'à ce blasphème, d'accuser +Dieu de méchanceté; un tel crime ne mérite point +de grâce, tandis «qu'il convient à la piété comme à +la raison que tout homme qui, par la loi naturelle, +reconnaissant un Dieu créateur et rémunérateur, +s'attache à lui d'un zèle assez grand pour ne chercher +jamais à l'offenser par ce consentement qui +est proprement le péché, ne puisse être jugé digne +de damnation. Ce qu'il est nécessaire qu'il apprenne +pour son salut lui est révélé avant la fin de +la vie ou par inspiration ou par quelque message +qui lui est envoyé, comme nous le lisons du centurion Corneille<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a><a href="#footnote524"><sup>524</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote524" name="footnote524"></a><b>Note 524:</b><a href="#footnotetag524"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, pars II, p. 407. (Voyez aussi ci-dessus, c. VII, p. 471.)</blockquote> + +<p>2° La question XIV sur les sept béatitudes<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a><a href="#footnote525"><sup>525</sup></a>.—-Abélard +pense que la béatitude est promise à celui +qui, par l'esprit, <i>spiritu</i>, est tout ce que dit le Sauveur, +pauvre, doux, pacifique et le reste. Il n'admet +donc pas que le <i>pauvre d'esprit</i> soit par là même un +bienheureux. Rien au monde, je crois, ne l'eût déterminé +à faire une vertu ni une grâce divine de l'indigence +intellectuelle. Ceux-là , selon lui, sont +<i>pauperes spiritu</i>, qui se font pauvres par l'esprit, +c'est-à -dire qui, dédaignant les voluptés corporelles, +s'élèvent par l'esprit au-dessus des richesses mondaines, +et s'en dépouillent spirituellement en les +foulant aux pieds; et je doute que cette interprétation +ne soit pas la meilleure.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote525" name="footnote525"></a><b>Note 525:</b><a href="#footnotetag525"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 408.</blockquote> + +<p>3° Les questions XV, XVI, XVIII et XXV<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a><a href="#footnote526"><sup>526</sup></a>, toutes +relatives à la différence de la loi ancienne à la loi +nouvelle.—-Dans ses réponses, Abélard développe le +thème connu que la nouvelle loi est une loi de perfection +morale, qui règle l'intérieur de l'homme, +tandis que l'ancienne s'adressait surtout à l'homme, +extérieur, et qui punit l'intention et non pas seulement +l'acte matériel; d'où il suit que le péché est +dans le consentement de l'esprit, et que l'âme est +absoute par la bonne volonté ou par l'ignorance +invincible.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote526" name="footnote526"></a><b>Note 526:</b><a href="#footnotetag526"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 416, 417, 424 et 427.</blockquote> + +<p>Nous retrouvons partout les doctrines religieuses +et morales exposées dans les grands ouvrages d'Abélard.</p> + +<p>Ses autres écrits théologiques sont trois expositions +de l'Oraison dominicale, du Symbole des +apôtres et du Symbole d'Athanase; on lui attribue +également, mais à tort suivant les auteurs de l'<i>Histoire +littéraire</i>, un résumé des diverses hérésies et +des textes auxquels elles sont contraires, <i>Adversus +hæreses liber</i><a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a><a href="#footnote527"><sup>527</sup></a>, ainsi qu'un catéchisme incomplet qui, +sous le nom d'<i>Elucidarium</i>, figure parmi les ouvrages +apocryphes de saint Anselme<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a><a href="#footnote528"><sup>528</sup></a>. Mais ce serait +prolonger sans intérêt notre travail que de s'arrêter +à des écrits détachés qui, lors même qu'ils sont +authentiques, ne témoignent guère que de l'ardente +activité d'esprit de leur auteur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote527" name="footnote527"></a><b>Note 527:</b><a href="#footnotetag527"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p. 359, 368, 381, 452.—<i>Hist. litt.</i>, +t. XI, p. 137.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote528" name="footnote528"></a><b>Note 528:</b><a href="#footnotetag528"> (retour) </a> <i>Elucidarium sive Dialogus summam totius christianæ +theologiæ coniplectens.</i> +Il en existait dans les bibliothèques anglaises deux manuscrits, +l'un en latin, l'autre en français (ce dernier pourrait avoir un certain prix +littéraire) sous le nom de saint Anselme; et l'ouvrage a été imprimé dans +l'édition des oeuvres de ce saint donnée à Cologne en 1573. D. Gerberon a +dû l'insérer dans la sienne <i>inter spuria</i> (p. 457 de l'éd. +de 1721). Trithème +l'attribue à Honoré d'Autun. Durand et Martène disent en avoir vu, dans un +couvent du diocèse de Tours, un exemplaire sous le titre d'<i>Abælardi Elucidarium</i> +(<i>Thes.</i>, t. V, p. 1361). C'est un catéchisme fort incomplet, dont le +style ne ressemble nullement à celui d'Abélard et où ne se retrouve presque +aucune de ses opinions caractéristiques. Le passage le plus remarquable est +un tableau assez piquant des diverses professions de la société et de leurs +chances de salut éternel (c. XVIII, <i>De variis laicorum statibus</i>, +p. 474). En +voici quelques traits. «Milites? parvi boni.—Quam spem habeut +mercatores? +parvam.—Joculatores? nullam.—Variiartifices? pene omnes +pereunt.—Publice +poenitentes? Deum irridentes.—-Fatui? inter pueros.—Agricolæ? +ex magna parte salvantur, quia simpliciter vivunt.» Les auteurs de +l'<i>Histoire +littéraire</i> adoptent sur l'origine de cet ouvrage l'opinion de +Trithème +(t. IX, p. 443, et t. XII, p. 133 et 167).</blockquote> + + + +<p>Les sermons inspireraient plus d'intérêt<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a><a href="#footnote529"><sup>529</sup></a>, S'ils +contiennent peu d'idées saillantes, ils sont du moins +un assez curieux monument de l'art de la chaire au +XIIe siècle; à ce titre, ils appartiennent à l'histoire +de la littérature. Ils renferment aussi, bien qu'en +très-petit nombre, des traits de moeurs dignes d'être +recueillis, des allusions aux usages ou aux événements +du temps; mais on y chercherait vainement +l'éloquence ou même un art véritable. Un seul, le +sermon en l'honneur de sainte Suzanne, nous paraît +offrir quelques traces de talent. L'héroïne du sermon +n'est pas, comme on pourrait s'y attendre, une +des saintes qui ont porté ce nom depuis l'Évangile, +mais la Suzanne de l'Ancien Testament, la chaste +Suzanne elle-même, dont la fête se célébrait alors +probablement au 26 janvier, et ce discours n'est +qu'une paraphrase du récit biblique. On y remarque +une assez belle peinture de la comparution de Suzanne +devant ses juges et plus d'un mouvement bien senti +contre l'indignité et la tyrannie des faux jugements. +L'orateur y prend occasion du crime des vieillards +pour dénoncer avec une singulière rudesse les scandales +de certains membres du clergé<a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a><a href="#footnote530"><sup>530</sup></a>. Un panégyrique +de saint Jean-Baptiste lui sert également de +texte pour dépeindre par de claires allusions et pour +attaquer avec sévérité la vie des moines, leur sottise +et leurs désordres, en opposant à ce tableau +l'éloge des philosophes<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a><a href="#footnote531"><sup>531</sup></a>. En général, Abélard porte +dans ses sermons l'esprit de liberté et de remontrance +qui l'accompagnait ailleurs, et quoique la +plupart aient été prononcés au Paraclet, on est +étonné des choses sérieuses ou hardies qu'il entremêle +aux exhortations dogmatiques destinées à +d'humbles religieuses. Mais il enseignait toujours, +et tout auditeur était un disciple. Héloïse n'avait-elle +pas commencé ainsi?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote529" name="footnote529"></a><b>Note 529:</b><a href="#footnotetag529"> (retour) </a> <i>Ab. Op.</i>, p.729-968.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote530" name="footnote530"></a><b>Note 530:</b><a href="#footnotetag530"> (retour) </a> Serm. XXVIII de S. Suzanna, <i>Ab. Op.</i>, p. 925, 930, +935. L'Église célèbre +aujourd'hui la fête de sainte Suzanne, vierge et martyre, le 11 août; +mais on ne sait pas généralement que Suzanne de Babylone a été assimilée +aux saintes de l'Évangile. Les Bollandistes ne parlent pas d'elle; mais on +peut voir dans Baillet qu'elle est fêtée le 26 janvier. (<i>Vie des +Saints</i>, t. IV, part. II, p. 20.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote531" name="footnote531"></a><b>Note 531:</b><a href="#footnotetag531"> (retour) </a> Serm. XXXI, p. 946, 953, 968.</blockquote> + +<p>Nous devons à l'érudition allemande une publication +intéressante qui nous arrêtera plus longtemps. +M. Rheinwald, dont nous avons déjà cité le recueil +d'écrits inédits sur l'histoire ecclésiastique, a découvert +dans la bibliothèque de Vienne et publié, +avec l'assentiment de M. Neander, qui occupe en +Allemagne une place si élevée dans la science théologique, +un ouvrage d'Abélard dont l'existence était +vaguement connue. C'est un dialogue sur la vérité +de la religion chrétienne entre un philosophe, un +juif et un chrétien<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a><a href="#footnote532"><sup>532</sup></a>. L'éditeur n'hésite pas à voir +dans cet ouvrage une imitation des dialogues de +Platon qu'il suppose qu'Abélard avait sans cesse +entre les mains<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a><a href="#footnote533"><sup>533</sup></a>. De bonnes raisons nous font douter +du dernier point. Platon était connu à peine des +savants de Paris dans la première partie du XIIe siècle, +et le texte en eût été vainement mis sous les yeux +d'Abélard, qui ne l'aurait pas entendu; mais il connaissait +une version du Timée, peut-être avait-il lu +dans Boèce deux dialogues sur l'Introduction de +Porphyre traduite par Victorinus; peut-être quelques-uns +des ouvrages philosophiques de Cicéron +ayant la même forme étaient-ils tombés dans ses +mains, et d'ailleurs cette forme avait été dès longtemps +introduite dans la controverse chrétienne. +Dès le IIe siècle, saint Justin, le premier des apologistes, +avait écrit son entretien sur la foi avec +le juif Tryphon. On connaît les dialogues théologiques +d'Athanase, de Grégoire de Nazianze, de +saint Augustin. Au Ve siècle, on citait les compositions +du même genre qu'Évagrius avait données sous +le titre d'<i>Altercation du chrétien Zacchée</i>. La littérature +néo-latine avait suivi cet exemple; c'est un +dialogue que le grand traité de Scot Érigène sur la +division de la nature. Dans plus d'un ouvrage on a +fait comparaître et discuter la philosophie, le judaïsme +et le christianisme; les recueils sont remplis +de ces conversations fictives où l'on introduit +un juif, un incrédule ou un hérétique qui vient +soutenir assez gauchement sa thèse en présence +d'un docteur aisément victorieux<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a><a href="#footnote534"><sup>534</sup></a>. Les beaux traités +de saint Anselme ont souvent la forme de dialogues, +et Abélard paraît avoir mis plus d'une fois dans ce +cadre ses idées dogmatiques. On cite de lui<a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a><a href="#footnote535"><sup>535</sup></a> plusieurs +dialogues philosophiques dont un seul est sous +nos yeux, et la composition en est trop soignée +pour que nous nous bornions à en avérer l'existence. +Voici le début:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote532" name="footnote532"></a><b>Note 532:</b><a href="#footnotetag532"> (retour) </a> P. Abælardi Dialogus inter philosophum, judæum et christianum. +<i>Anecd. ad Hist. eccles. pertin.</i>, ed. F. H. Rheinwald, pars 1. +Berol. 1831.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote533" name="footnote533"></a><b>Note 533:</b><a href="#footnotetag533"> (retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, prooem., p. x.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote534" name="footnote534"></a><b>Note 534:</b><a href="#footnotetag534"> (retour) </a> Le volume du <i>Thesaurus anecdotorum</i> qui +renferme l'<i>Hexameron</i> contient +cinq ou six exemples de ces dialogues théologiques: <i>Altercatio inter +christianum et judæum; Hugonis archiep. Rotom. Dialogorum libri VII; +Disputatio Ecclesiæ et Synagogæ; Dialogus inter Cluniacensem et +Cisterciensem; +Disputatio inter catholicum et paternum hæreticum</i>. Les oeuvres de +saint Anselme, outre ses dialogues authentiques, en contiennent deux qui lui +sont attribués sans preuve, et où figure un juif parmi les interlocuteurs. +(S. Ans., <i>Op.</i>, p. 513 et 525.) On peut croire d'ailleurs que de +telles discussions +devaient souvent avoir lieu dans la réalité, et on lit dans Grégoire de +Tours le curieux récit d'une controverse entre lui et le juif Priscus, +en présence +du roi Chilpéric. (<i>Récits des temps mérovingiens</i>, par M. Aug. +Thierry, +t. II, 6e récit.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote535" name="footnote535"></a><b>Note 535:</b><a href="#footnotetag535"> (retour) </a> <i>Hist. litt.</i>, t. XII, p. 132.</blockquote> + +<blockquote><p> +«Je regardais dans la nuit<a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a><a href="#footnote536"><sup>536</sup></a>, et voilà que trois hommes, venant +chacun par un sentier différent, s'arrêtèrent devant moi. Aussitôt, +comme dans une vision, je leur demande quelle est leur profession +ou pourquoi ils viennent à moi. Nous sommes des hommes, disent-ils, +attachés à diverses sectes religieuses, car nous faisons profession +d'être tous également adorateurs d'un seul Dieu, et cependant nous +le servons avec une foi différente et par une vie qui n'est pas la +même. Un de nous, gentil, de ceux-là qu'on nomme philosophes, se +contente de la loi naturelle; les deux autres ont des lois écrites; l'un +est appelé juif, l'autre chrétien. Depuis longtemps nous conférons +et disputons ensemble, touchant nos diverses croyances, et nous +sommes convenus de nous soumettre à ton jugement.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote536" name="footnote536"></a><b>Note 536:</b><a href="#footnotetag536"> (retour) </a> «Aspiciebam in visu noctis.» <i>Dialog.</i>, p. 1.</blockquote> + +<blockquote><p>«A ces mots, fortement étonné, je leur demande qui les a décidés +et réunis ainsi, et par quelle raison surtout ils m'ont choisi +pour juge. Le philosophe se charge de me répondre: C'est par mes +soins, dit-il, que ce dessein a été arrêté; car c'est le fort des philosophes +que de chercher la vérité par le raisonnement et de suivre en +tout, non l'opinion des hommes, mais la direction de la raison. Attentif +de coeur aux leçons de nos écoles philosophique, une fois instruit +tant des raisons que des autorités qu'on y donne, je me suis ensuite +appliqué à la philosophie morale, qui est la fin de toutes les sciences; +c'est pour elle seule, il me semble, qu'il faut goûter de tout le reste. +Éclairé par elle suivant les forces de mon intelligence en ce qui concerne +le souverain bien et le souverain mal, et les choses qui font +l'homme heureux ou misérable, j'ai dès lors examiné à part moi les +sectes diverses entre lesquelles le monde est aujourd'hui divisé, et +après les avoir étudiées et comparées, j'ai résolu de suivre ce qui +serait le plus conforme à la raison. Je me suis donc adressé à la doctrine +des juifs et des chrétiens, et discutant la foi, les lois et les arguments +des uns et des autres, j'ai reconnu que les juifs étaient des +sots, les chrétiens des insensés; souffre que je parle ainsi, toi qu'on +dit chrétien. J'ai conféré longtemps avec eux, et notre discussion +n'étant point arrivée à son terme, nous avons résolu de déférer à ton +arbitrage les raisons des deux parties. Nous savons, en effet, que ni +les forces des raisons philosophiques ni les monuments des deux lois +écrites ne te sont inconnus.... Puis, comme s'il me vendait l'huile +de la flatterie et qu'il l'épanchât sur ma tête, il ajouta: Plus la renommée +vante la pénétration de ton esprit et te dit éminent dans la +science de tout ce qui est écrit, plus assurément tu es habile à prononcer +un jugement dans cette cause, soit pour le demandeur, soit pour +le défendeur, et à faire cesser la résistance de chacun de nous. Combien +est grande cette pénétration de ton esprit, combien le trésor de ta +mémoire abonde en idées philosophiques ou sacrées; c'est ce que +prouvent tes travaux continuels dans tes écoles, où l'on t'a vu briller +dans les deux sciences plus que tous les maîtres, plus que les tiens, +plus que les écrivains même à qui nous devons la découverte des +sciences; et nous en trouvons encore l'assuré témoignage dans cet +admirable ouvrage de théologie que l'envie n'a pu supporter et +qu'elle n'a pas su détruire, mais dont elle a augmenté la gloire par +la persécution<a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a><a href="#footnote537"><sup>537</sup></a>.</p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote537" name="footnote537"></a><b>Note 537:</b><a href="#footnotetag537"> (retour) </a> «Gloriosius persequendo effecit.» <i>Dialog.</i>, p. 3.</blockquote> + + +<blockquote><p>Alors moi: Je n'ambitionne pas, dis-je, la faveur dont vous m'honorez, +quand, écartant les sages, vous choisissez pour juge celui +qui ne l'est pas; car je suis semblable à vous. Accoutumé aux contentions +de ce monde, j'entendrai sans peine des choses qui sont de +celles où j'ai l'habitude de me plaire. Toi cependant, philosophe, +qui, ne reconnaissant aucune loi écrite, te soumets aux seules raisons, +tu ne devras pas estimer bien haut l'avantage de paraître +l'emporter dans la lutte; car à ce combat tu apportes deux épées, +une seule arme les autres contre toi. Toi, tu peux les attaquer tant +par l'Écriture que par le raisonnement; eux, au contraire, ils ne +sauraient t'objecter la loi, puisque tu n'en suis aucune; ils peuvent +d'autant moins contre toi par le raisonnement que, plus aguerri qu'ils +ne sont, tu portes une armure philosophique plus complète. Cependant, +puisque vous êtes d'accord, votre résolution peut m'embarrasser, +mais elle n'éprouvera pas de moi un refus; j'espère trop +retirer quelque instruction de ce débat; car si, comme l'a dit un des +nôtres, nulle doctrine n'est si fausse qu'il ne s'y mêle quelque vérité, +je pense qu'aucune dispute n'est si frivole qu'elle ne renferme quelque +enseignement.» +</p></blockquote> + +<p>La discussion commence, et le philosophe interpelle +ses deux adversaires. Son argumentation est +connue; les siècles ne l'ont point changée. La loi +naturelle, dit-il, a tout précédé; elle est une loi +purement morale; le reste est superflu. D'où vient +qu'on y ajoute ou qu'on lui préfère une loi écrite? +C'est qu'on s'obstine aux croyances de son enfance. +Chose étrange! L'intelligence humaine avance avec +l'âge en toute chose; dans la foi seule, où l'erreur est +si dangereuse, elle ne fait nul progrès. On se vante +de penser ce que pense le vulgaire, de n'en pas savoir +plus que les ignorants, de croire au plus haut +degré ce que l'on comprend le moins; et cependant +tel est l'orgueil humain que, condamnant tous ceux +qui ont d'autres croyances, on les déclare déchus de +la miséricorde divine.</p> + +<p>Le juif répond le premier, comme étant en possession +de la loi la plus ancienne. Cette loi, si, comme +les juifs le croient, Dieu l'a donnée, comment seraient-ils +coupables de la suivre? Des générations +nombreuses ont passé, depuis que le peuple saint a +reçu le saint Testament; elles en ont religieusement +conservé et transmis le dépôt. Si l'on ne peut forcer +les incrédules à recevoir cette tradition, on les défie +de la détruire. Et qu'y a-t-il de plus conforme à la +bonté de Dieu que ce soin qu'il aurait pris de donner +une règle à ses créatures? Si la Providence régit ce +monde, ne doit-elle pas, comme les rois de la terre, +promulguer ses lois; et si elle l'a fait, quelle loi est +plus ancienne que la loi juive? Aussi, voyez le dévouement +qu'elle obtient et la fidélité qu'elle inspire. +Ici se place une peinture vive et pathétique de la +condition terrible que les juifs ont acceptée pour +demeurer attachés à la loi divine. C'est un tableau +vrai de la situation des juifs au moyen âge, et certainement +un des plus beaux morceaux qu'Abélard +ait écrits<a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a><a href="#footnote538"><sup>538</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote538" name="footnote538"></a><b>Note 538:</b><a href="#footnotetag538"> (retour) </a> <i>Dialog.</i>, p. 8-12.</blockquote> + +<p>Le philosophe rend justice au zèle des Hébreux; +mais la question est de savoir si ce zèle est conforme +à la raison. Point de secte qui ne pense obéir à Dieu, +et cependant la secte juive se croit la seule qui soit +dans le vrai. Or, avant que la loi fût donnée sur le +Sinaï, les saints patriarches, bornés à la loi naturelle, +étaient agréables à Dieu; et tandis que la loi +mosaïque ne leur promet que des biens terrestres, +ils ont perdu les biens terrestres en y demeurant +fidèles. La critique que le philosophe dirige contre +cette loi est vive et développée.</p> + +<p>Le juif répond par une apologie très-étendue. Discutant +en détail textes et arguments, il s'attache à +prouver que si l'accomplissement de la loi efface les +péchés, elle détruit nécessairement le seul obstacle +à la béatitude.</p> + +<p>La réplique du philosophe est une nouvelle censure +des formalités oiseuses ou bizarres, prescrites +par la loi des juifs, et sa conclusion est l'impossibilité +de prouver que de telles additions à la loi naturelle +soient légitimes et efficaces. Il cherche à +les décrier par des raisons prises de l'ordre moral et +de la distance qui sépare les sentiments du coeur humain +des prescriptions matérielles d'une loi de chair. +Puis les deux interlocuteurs se tournent vers le juge, +qui, avant de prononcer, dit qu'il veut entendre le +chrétien.</p> + +<p>«Et maintenant, chrétien, je t'interpelle,» dit +le philosophe, «une loi postérieure doit être plus +parfaite.» Mais le chrétien l'arrête, et lui demande +pourquoi il somme de s'expliquer celui qu'il nommait +tout à l'heure un insensé. Et pourtant cette folie +des chrétiens a persuadé les savants disciples de la +philosophie antique! Voici, au reste, l'argument du +chrétien: Si deux lois ne peuvent être conservées en +même temps, il faut maintenir la plus importante; +de là , la condamnation de la loi juive. Le philosophe +paraît jusqu'à un certain point souscrire à cette proposition, +et le chrétien poursuit en défendant sa loi. +Ce que vous appelez éthique ou loi morale, nous +l'appelons loi divine, dit-il; et il demande une bonne +définition de la loi morale.</p> + +<p>Le philosophe alors prend la parole, et il expose +que la science de cette loi ou la philosophie n'est, +en définitive, que la science du souverain bien. Or, +la superstition seule pourrait contester à la raison +d'être l'unique guide dans cette précieuse science. +Le christianisme rejette la foi qui n'est pas fondée +sur la raison; et il est sans cesse forcé de discuter +et de s'appuyer sur des textes ou des arguments à la +manière de la philosophie. Et le chrétien s'empresse +de reconnaître qu'il n'est pas en effet de meilleure +méthode pour amener un philosophe à la foi catholique; +et, de concert avec son adversaire, ils se +livrent à la recherche du souverain bien.</p> + +<p>Ici, adoptant un procédé assez analogue à celui de +Socrate dans Platon, le chrétien amène le philosophe +par des questions dont la conclusion reste cachée, à +concéder, pour arriver à définir le souverain bien, +un certain nombre de propositions, et ils tombent +ainsi tous deux d'accord que le souverain bien de +l'homme ou la fin de l'honnête homme est la béatitude +de la vie future à laquelle nous conduisent les +vertus. Or, s'il est vrai que la loi juive n'ait jamais +promis cette béatitude, ce reproche ne peut certes +s'adresser à la loi de Jésus-Christ. La différence entre +la philosophie et la foi, c'est que la première tend à +une béatitude humaine, et l'autre à une béatitude +divine. Une béatitude humaine varie suivant les +hommes, et c'est du souverain bien absolu et non +relatif a l'homme qu'il faut se préoccuper.</p> + +<p>Après quelques contestations sur ce point, le +philosophe, sommé de définir les vertus qui donnent +le souverain bien, développe, suivant les idées de +la sagesse antique, ce que c'est que la prudence, +la justice, la force et la tempérance. Puis, passant +aux espèces de ces quatre genres, il rattache à la +justice le respect par lequel on rend soit a Dieu, +soit aux hommes, l'hommage qui leur est dû, la +bienfaisance, qui vient au secours des souffrances +humaines, la véracité, qui nous inspire la fidélité +à nos promesses, enfin, la vengeance, <i>vindicatio</i>, +ou la ferme disposition à vouloir que le mal commis +porte sa peine. Un principe domine toutes les vertus +de justice, c'est que le bien commun en est la +règle, et non pas le bien individuel. Telle est la +justice dans l'âme du stoïcien, dans l'âme de Caton. +La justice, au reste, repose sur deux sortes de droit, +le droit naturel et le droit positif.</p> + +<p>La force se divise en magnanimité et en tolérance; +la magnanimité est la disposition à tenter le +difficile pour une cause raisonnable; la tolérance +supporte les épreuves de la tentative et y persévère.</p> + +<p>La tempérance se décompose en humilité, en +frugalité, en douceur, en chasteté, en sobriété.</p> + +<p>La prudence est nécessaire à toutes ces vertus; +elle les dirige et les éclaire<a id="footnotetag539" name="footnotetag539"></a><a href="#footnote539"><sup>539</sup></a>.</p> + +<p>Le chrétien semble approuver toute cette analyse; +puis, revenant à la recherche interrompue du souverain +bien, il demande au philosophe ce qu'il pense +du souverain mal. Comme il résulte de la réponse +que le souverain mal consiste dans les tourments +qui attendent dans le monde à venir l'homme qui +les a mérités, le chrétien veut savoir comment, si +ce châtiment est juste, il peut être un mal; car ce +qui est juste est bon, et ce qui est bon est un bien. +Et le philosophe, remarquant qu'une peine peut être +bonne sans être un bien, est poussé à cette contradiction +qu'une chose bonne soit le souverain mal, +opinion que le chrétien achève de ruiner, en observant +que la faute, qui amène la peine est un plus +grand mal encore que la peine, laquelle ne peut par +conséquent être appelée le souverain mal. Quels sont +donc le souverain mal et le souverain bien? La +haine et l'amour de Dieu, ce qui nous rend meilleurs +et ce qui nous rend pires, ce qui nous porte à lui +plaire, ce qui nous pousse à lui déplaire. Seulement +il s'agit de l'amour souverain, de la haine souveraine. +Les degrés s'en mesurent sur ceux de la <i>vision de +Dieu</i>. Dieu est immuable, invariable; mais on le +connaît, on le comprend plus ou moins, et l'amour +croît avec l'intelligence.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote539" name="footnote539"></a><b>Note 539:</b><a href="#footnotetag539"> (retour) </a> <i>Dialog.</i>, p 83.</blockquote> + +<p>Ici le philosophe, qui n'a pas oublié sa dialectique, +demande brusquement si le suprême amour de Dieu +étant un accident de l'homme, le souverain bien est +accidentel ou substantiel. C'est la doctrine du siècle +et de la terre, s'écrie le chrétien, qui se repaît de +ces distinctions. Elles importent peu à la vie céleste. +Comment d'ailleurs décider la question, sans l'expérience; +et qui a l'expérience de la vie céleste? Il +est indifférent à la béatitude d'être accident ou substance; +puisqu'elle n'est pas en tous, elle n'est pas +substance; puisqu'une fois qu'elle est, elle ne peut +cesser d'être, elle n'est pas accident. Qu'est-elle +donc? Dieu, Dieu même; Dieu est proprement le +souverain bien, et participer à la vision, à la connaissance +de Dieu, est véritablement la béatitude.</p> + +<p>Le philosophe ne conteste pas, mais il demande +si la vision de Dieu est bornée localement, et comme +il lui est répondu que partout où sont les âmes, elles +peuvent trouver la béatitude dans la participation à +la vision de Dieu: Pourquoi donc, dit-il, la béatitude +est-elle reléguée dans le ciel? c'est au ciel qu'est +monté <i>votre Christ</i>, et l'Écriture a plus d'un passage +où une place est donnée à Dieu. Le souverain bien +est dans le ciel, le souverain mal est en enfer.</p> + +<p>Le chrétien répond par la distinction du sens +littéral et du sens figuré; il faut donner aux expressions +un sens parabolique; il faut dans le récit des +faits chercher le sens mystique. Le philosophe revient +une seconde fois au souverain bien, et demande +ce que c'est que bien, ce que c'est que mal; il entraîne +ainsi le chrétien dans le labyrinthe des définitions. +Après quelques réflexions sur la difficulté +de définir, celui-ci recherche quelles sont les bonnes +et les mauvaises choses, et il reproduit quelques-unes +des idées que nous avons rencontrées dans le +<i>Scito te ipsum</i>, ce qui le conduit à la question tant +de fois abordée: Dieu a-t-il fait le mal, et comment +le permet-il? Nous connaissons le sentiment d'Abélard +sur cette question profonde, et ce sentiment n'a +pas changé.</p> + +<p>A cet endroit du Dialogue, il semble que nous +touchions au point décisif. Mais par malheur le +manuscrit est interrompu: nous n'avons ni la fin de +la controverse, ni la sentence du juge. Cette perte +est fort regrettable. Si le Dialogue contient peu de +choses neuves, il est écrit avec une liberté philosophique +et une élégance littéraire qui lui donnent un +véritable prix; la question est fondamentale; elle +est traitée hardiment, et l'on aurait aimé à voir +Abélard prononcer à la fin un jugement net et +motivé entre le juif, le philosophe et le chrétien. Il +est probable que son arrêt était une conciliation, en +ce sens que l'identité pour le fond entre la loi naturelle +et la loi de Dieu aurait été déclarée. On eût +accordé au philosophe que, par la raison, la science +et la vertu, il pouvait s'élever à cette pureté d'âme et +de vie qui plaît à Dieu, et qui, étant le meilleur fruit +de l'amour qu'on lui porte, préjuge et suppose en +quelque sorte cet amour. Mais cette concession ne +lui eût été faite qu'à condition de reconnaître que +la loi de Dieu selon l'Évangile, plus parfaite, plus +authentique, plus explicite, rendue plus sainte et +plus aimable par le divin sacrifice du Christ, consacre +la vraie philosophie, mais aussi l'achève et la +remplace, et que la sagesse des sages n'est plus en +droit de se tenir séparée de la foi des chrétiens. +Quant au juif, dans ce compromis, je ne sais trop +quelle aurait été sa part; je crains bien que ce ne fût +lui qui payât les frais du procès. Tout au plus lui +aurait-on accordé que la loi mosaïque avait été une +traduction, même un complément de la loi universelle, +appropriée à un peuple, nécessaire pour un +temps, mais qu'elle devait se fondre et disparaître +dans le sein de la loi chrétienne. C'est du moins là +l'opinion que déjà nous avons entendu soutenir par +Abélard, et rien n'annonce dans tout cet ouvrage +qu'il l'eût abandonnée<a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a><a href="#footnote540"><sup>540</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote540" name="footnote540"></a><b>Note 540:</b><a href="#footnotetag540"> (retour) </a> Le Dialogue est suivi dans le manuscrit de deux courts +fragments que +M. Rheinwald a publiés. L'un est une exhortation adressée par un maître à +son élève qu'il appelle son fils chéri, et qu'il loue d'avoir remarqué dans le +Dialogue du maître Pierre ce qui y est dit du souverain bien, et le trouvant +insuffisant, d'avoir fait sur ce point de nouvelles recherches et rédigé quelque +dissertation. L'autre fragment est une partie, ou de cette dissertation +même, ou plutôt d'une note sur la même question, que le maître en finissant +a promise à son élève. Le tout semble un travail d'école. (<i>Dialog</i>., +p. 125-180.)</blockquote> + +<p>Tous les principes d'Abélard sont respectés ou +reproduits dans cet ouvrage. Rien donc, pour le fond +des idées, n'empêche de le lui attribuer. La forme +est nouvelle; le style diffère de celui auquel il nous +a habitués. Le ton est plus dégagé et l'expression +plus vive et plus moderne. Mais dans le cadre imaginaire +où il place la controverse, il a pu prendre une +liberté d'allure qu'il s'interdit, dans ses écrits didactiques, +et l'imitation assez visible des anciens a pu +relever et rajeunir son talent. Il serait bien sévère, +parce qu'un ouvrage est mieux écrit que les autres, +de le contester à celui dont il porte le nom, et nous +consentons à en croire M. Rheinwald, qui ne doute +pas de l'authenticité de ce dialogue. Si elle pouvait, +au reste, être ébranlée, il faudrait au moins considérer +cette composition comme une fiction littéraire +dont l'auteur aurait entendu faire parler Abélard, +comme Platon fait parler Socrate, comme Cicéron +introduit Brutus ou Caton.</p> + +<p>Le monde dure, les siècles passent, l'esprit humain +change de croyance, de méthode ou de langage. +Cependant, qui ne reconnaît dans ce dialogue +si longtemps ignoré, qui ne croit lire sur ces parchemins +si longtemps couverts de la poudre des +ans, les idées mêmes et les paroles par où commencerait +encore aujourd'hui une controverse sérieuse +sur la vérité de la religion? Nous ne sommes pas de +ceux qui méconnaissent les révolutions de l'esprit +humain. Il se renouvelle pour tout ce qui n'a qu'un +temps; il change pour tout ce qui passe. Mettez-le +en présence des questions éternelle, il ne change pas.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE IX.</h3> + +<h3>RÉFLEXIONS GÉNÉRALES.</h3> + + +<p>J'ai raconté l'histoire d'un seul homme, et j'ai +passé en revue ses écrits. Si le vrai ne m'est point +échappé, il doit être facile à présent de juger son +caractère, son talent, son esprit, et avec tout cela +son influence sur son temps et sur les temps qui +ont suivi le sien. Peut-être me serait-il permis de +ne point exprimer des conclusions dont j'ai donné +les éléments, et qui se rencontrent çà et là indiquées +dans cet ouvrage. Je ne saurais, sans d'odieuses +redites, développer ici la pensée générale que doit +laisser ce livre à ceux qui auront eu le courage de +parcourir jusqu'au bout les arides sentiers de la philosophie +et de la théologie scolastiques.</p> + +<p>On peut remarquer que personne n'a parlé dédaigneusement +ou même froidement d'Abélard. Tout +le monde sait quelle était la sévérité de Condillac +pour tout ce qui n'était pas le XVIIIe siècle, et voici +pourtant ce qu'il écrit: «Une âme avide de gloire +se hâte de prendre son essor. Quelquefois elle se +sent comme gênée par la réflexion, et ne suivant +plus que son instinct, elle s'élance, et ne voit que +le terme où elle est ambitieuse d'arriver. Elle peut +causer et de grands maux et de grands biens, et +elle diffère en cela des âmes communes qui ne +sont pas seulement capables d'une grande folie.</p> + +<p>Telle était l'âme d'Abélard. Tout ce qui pouvait +nourrir une sensibilité vive avait des droits tyranniques +sur elle. Elle ne put donc se refuser à la +gloire, qui se montra sous le fantôme de la dialectique; +elle ne put pas non plus se refuser à l'amour, +qui, s'offrant sous les traits d'Héloïse, se fit +un jeu de la dialectique même; et vous prévoyez +que l'une et l'autre lui furent funestes. Mais laissons +ses amours<a id="footnotetag541" name="footnotetag541"></a><a href="#footnote541"><sup>541</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote541" name="footnote541"></a><b>Note 541:</b><a href="#footnotetag541"> (retour) </a> <i>Histoire moderne</i>, I. VIII, c. v.</blockquote> + +<p>Peut-être trouvera-t-on le nom d'Abélard plus +grand que lui-même; mais son influence, je le crois, +n'a pas été inférieure à sa renommée. Libre à tout +esprit sérieux de condamner ce mélange de témérité +et de timidité, d'orgueil et de faiblesse, de sécheresse +et d'ardeur, de passion et d'égoïsme, qui +s'aperçoit au fond de cette âme. Nous tolérons tout +jugement sévère, pourvu qu'en le prononçant on se +souvienne que la nature a tiré plus d'une copie de ce +modèle, et que si les hommes d'une grande intelligence +sont sujets parfois à toutes ces misères, ils +ne sont pas les seuls. Je ne consens à me montrer +juste avec rigueur envers la supériorité, que si l'on +n'en abuse point contre elle, et je ne voudrais rien +ôter à la gloire au profit de ce qui ne l'obtiendra +jamais.</p> + +<p>Comme écrivain, Abélard ne saurait non plus nous +retenir longtemps. Il n'y avait pas d'écrivains au +moyen âge, par l'excellente raison qu'il n'y avait pas +de langue. Le français n'était pas né, et le latin était +déjà une langue morte qu'on employait par nécessité, +mais sans inspiration. Ce latin plus rude que simple, +dénué d'ornements, de grâce et de clarté, ne semblait +se prêter en aucune façon à l'imagination dans le +style. Il n'y a peut-être pas dix expressions remarquables +dans l'oeuvre volumineuse d'Abélard; la +beauté de la forme y manque constamment à celle +de la pensée; et sans la forme, la pensée a bien de +la peine à être belle. Ne demandez pas au XIIe siècle +l'art savant ou plutôt l'affectation industrieuse avec +laquelle les langues anciennes furent exploitées vers +la renaissance. Chose singulière! on vantait, on lisait +alors les grands écrits de l'antiquité, et le goût +ne se formait pas; on les admirait sans parvenir à les +sentir. On y cherchait plutôt des autorités que des +modèles.</p> + +<p>Sans le style, que devient le talent? celui d'Abélard +triomphe trop rarement des formes obscures, +tourmentées ou pédantesques de la diction. Seulement +de temps à autre, s'échappent quelques traits +d'esprit et brille quelque antithèse ingénieuse. Plus +rarement, la parole s'échauffe, et l'émotion passe de +l'âme dans les mots. De courts passages, en très-petit +nombre, de l'<i>Historia Calamitatum</i>, une exhortation +pathétique à la résignation et à la piété adressée +à celle qui méprisait l'une et désespérait de +l'autre, une peinture animée des dangers que court +la Justice en certains tribunaux de ce monde, et des +misères incroyables de la condition des juifs au XIIe +siècle, quelques invectives passionnées contre les +désordres du clergé, enfin une ou deux prières empreintes +de tendresse et de douleur, et ça et là quelques +vers où respire une certaine grâce dans la +tristesse, voilà peut-être tout ce qu'il serait possible +d'offrir en preuves de ce qu'on appellerait aujourd'hui +le talent d'Abélard. Presque constamment, il +écrit avec une prolixité toute didactique, avec une +abondance de mots et des complications de tours +qui laissent subsister la clarté, mais non la facilité +du style. L'auteur conçoit, divise, développe ses +idées dans un ordre exact, avec une sûreté de raisonnement +qui ne se dément point. Il se comprend +parfaitement, et sa pensée peut paraître faible ou +fausse, jamais incertaine et flottante. Il sait rigoureusement +ce qu'il dit. Son style ressemble à une +algèbre sans élégance, comme parlent les géomètres; +mais c'est une algèbre, et malgré la multiplicité un +peu confuse des signes, il n'y a point de vague dans +les notions. Sa manière d'écrire tient étroitement à sa +manière de penser, mais beaucoup moins à sa manière +de sentir. Il faut donc peu parler de son talent. Sous +ce rapport, il est bien inférieur à saint Bernard. C'est +l'homme d'autorité qui était l'homme d'imagination.</p> + +<p>L'esprit est le grand coté d'Abélard. Subtil et pénétrant, +il excelle par l'exactitude, et il ne manque +pas d'étendue ni d'abondance. Il est original au +moins par le choix de ses idées; il est fécond en détails, +en remarques, en arguments, mais peu riche +en grandes vues. Il prouve sa force par sa persistance +dans une méthode d'exposition déductive, où +brillent tour à tour les distinctions et les analogies. +Encyclopédique pour le temps, critique de premier +ordre, c'est un inventeur médiocre; et, puisque l'on +applique métaphoriquement à l'esprit les dimensions +de l'étendue, disons que le sien a la largeur sans la +profondeur. Abélard était singulièrement propre à +captiver et à remplir les intelligences qui venaient +comme faire cortège à la sienne; ce qui parait longueur +quand il écrit, semblait richesse dans son +improvisation. On conçoit que son enseignement +dut, comme un grand fleuve, tout couvrir, tout +inonder, tout emporter autour de lui.</p> + +<p>Ainsi s'explique son influence. Ainsi il a pu imprimer +un mouvement à l'esprit humain. Ce grand novateur +a peu inventé, mais beaucoup renouvelé. +Les idées qu'il s'approprie se complètent dans ses +mains, et se convertissent en doctrines liées, définies +et saisissables. Une vérité sans conséquences en +acquiert avec lui; ce qui était vague devient précis, +un aperçu hasardé se change en proposition fondamentale, +une distinction ingénieuse en classification +méthodique. Une forme scientifique en même +temps qu'élémentaire vient envelopper, fortifier, et +pour ainsi dire armer sa pensée. Tout ce qu'il pense +se démontre, et jusqu'à ses rêveries prennent les apparences +d'un système.</p> + +<p>C'est ce tour d'esprit peut-être qui aujourd'hui +est, au bon comme au mauvais sens du mot, considéré +comme éminemment scolastique. Mais soit qu'il +déplaise ou captive, soit qu'on le croie encore applicable +ou définitivement stérile, on ne peut disconvenir +que l'esprit scolastique n'ait été une des +transformations mémorables de cette identité flexible, +de cet indestructible Protée qu'on appelle +l'esprit humain. Et comme cette forme domine dans +Abélard, comme nul monument ne la montre portée +au même degré dans aucun autre avant lui, comme +nulle renommée ne fut du XIe au XVe siècle supérieure +à la sienne, on est en droit de dire que l'esprit +d'Abélard fut la source principale de l'esprit +scolastique, en d'autres termes, qu'il eut ce rare +honneur de donner une forme de cinq siècles à l'esprit +humain. C'est là une certaine création; par là +Abélard est sur la ligne des inventeurs, au moins +pour la puissance de fait et pour la durée de la puissance. +Enfin on le peut compter dans le nombre bien +petit de ces hommes dont on imagine que s'ils +n'avaient point paru au monde, les destinées de l'esprit +humain n'auraient pas été les mêmes.</p> + +<p>Je lui donne cet éloge, et je le limite aussitôt, en +le motivant sur son influence plus que sur son génie, +et dans l'influence, il y a souvent de la bonne +fortune; celui qui l'obtient n'est pas toujours seul à +la mériter. Abélard fonda plutôt qu'il ne créa la +philosophie de l'école française. Trouvant les idées +toutes faites, il les réduisit en système, et leur +donna une telle puissance de propagation, qu'il résulta +de son passage dans l'enseignement, quelque +chose de durable quant aux pensées, quelque chose +d'impérissable quant à la méthode.</p> + +<p>Si l'on voit dominer dans sa philosophie l'uniformité +du procédé, une tendance à tout résoudre logiquement, +un besoin constant de se bien comprendre +et d'être bien compris, une résistance raisonnée aux +généralités synthétiques, aux hypothèses posées en +axiomes, aux solutions par intuition, si partout se +montrent la crainte du vague, l'amour de l'ordre, +de l'évidence, et grâce à cette prétention de démonstration +universelle, une doctrine souvent aride, un +peu étroite, convaincante et insuffisante, qui saisit +tout et n'épuise rien, simplifie souvent au risque +d'atténuer, et s'empare de la raison sans s'égaler à +la vérité, ne peut-on pas dire que ces caractères du +génie et du système philosophiques d'Abélard rappellent +ceux du génie national, et surtout dans la philosophie? +Serons-nous exposé à trouver beaucoup +d'incrédules en avançant que l'esprit français s'est +toujours souvenu d'avoir été, dans sa laborieuse enfance, +élevé sous l'austère discipline de la scolastique?</p> + +<p>Le rôle que par la scolastique Abélard a joué dans +la théologie, attesterait à lui seul que tout dans cette +philosophie n'était pas formalité vaine, entrave +méthodique pour la raison. C'est dans la théologie +peut-être qu'il a le plus innové, non que ses opinions +en elles-mêmes aient laissé beaucoup de traces; +mais l'esprit qui les a dictées, le procédé par +lequel il les a établies, les conséquences auxquelles +elles devaient mener, tout appartient à ce qu'on +pourrait appeler le mouvement libéral de l'esprit +humain. C'est là une gloire réelle encore que périlleuse; +la raison doit beaucoup à <i>ces habiles gens</i> que +Leibnitz plaignait dans sa prudence et admirait dans +son équité<a id="footnotetag542" name="footnotetag542"></a><a href="#footnote542"><sup>542</sup></a>. Abélard fit deux choses: il voulut rendre +la théologie systématique, à l'exemple de la philosophie, +en lui appliquant les formes de la dialectique, +et par là il fut comme le Jean Damascène de son +siècle. En même temps et par cette révolution dans +la forme, il servit l'esprit général du rationalisme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote542" name="footnote542"></a><b>Note 542:</b><a href="#footnotetag542"> (retour) </a> Voyez ci-dessus chap. I, p. 183.</blockquote> + +<p>Il ébranla profondément la tyrannie de l'autorité tout +en l'invoquant sans cesse, et comme il mit aux prises +par des citations habilement recueillies et les +Pères et les docteurs entre eux, il conduisit forcément +les esprits à reconnaître l'arbitrage de la raison.</p> + +<p>C'est par ces motifs et dans cette mesure que le +génie d'Abélard peut mériter, soit comme éloge, +soit comme blâme, le titre de génie <i>révolutionnaire</i><a id="footnotetag543" name="footnotetag543"></a><a href="#footnote543"><sup>543</sup></a>. +Ses doctrines le sont moins que sa méthode; le mouvement +de son esprit est plus hardi que ses conclusions. +Mais cependant celles-ci sont en général dans +le sens de la liberté de penser, et si nous les résumons +encore une fois dans leur ensemble, on reconnaîtra +peut-être, mieux que dans nos analyses spéciales, +combien sous les rapports de la religion et de +la philosophie, elles concordent avec les idées modernes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote543" name="footnote543"></a><b>Note 543:</b><a href="#footnotetag543"> (retour) </a> Cousin, Ouvrages inéd. d'Abélard, <i>Introd.</i>, p. v.</blockquote> + +<p>Toute connaissance humaine est originaire des +sens. La sensation donne naissance à l'idée ou conception. +Dans la sensation, la sensibilité connaît par +l'intermédiaire d'un organe. Dans la conception, l'intelligence +connaît la nature de la chose perçue dans +la sensation, ou représentée par l'imagination.</p> + +<p>Mais l'intelligence n'a besoin ni de l'organe, ni +même de la réalité sensible pour concevoir, car elle +conçoit ce qui n'est pas sensible, le général, l'abstrait, +l'invisible, l'impossible. Son mode d'action +est le jugement; comme régulatrice de son action +et d'elle-même, elle est la raison. Comme essence +ou chose, elle est l'esprit.</p> + +<p>L'esprit est dans l'âme ou plutôt il est l'âme en +tant qu'intellective, rationnelle, pensante. L'âme est +aussi végétative, sensitive, <i>animatrice</i>; c'est-à -dire +qu'elle est nécessaire à la vie animale et à la vie organique. +C'est elle qui souffre et qui jouit, qui veut +et qui pèche, comme c'est elle qui perçoit et qui +pense. Ce sont là en elle des fonctions plus encore +que des parties. Il n'y a qu'une âme, substance +simple, unité sans parties; elle est spirituelle.</p> + +<p>C'est surtout comme spirituelle qu'elle est intelligence +pure, c'est-à -dire libre des sens et de l'imagination, +et par là analogue ou semblable à l'esprit +divin; car Dieu n'a ni sens ni imagination. Son intelligence +atteint tout directement, et contient tout +simultanément. Par la méditation, par la contemplation, +l'esprit de l'homme s'élève et s'assimile en +quelque sorte à l'esprit de Dieu.</p> + +<p>Comme intelligence agissant sous la forme du jugement, +l'âme discerne et décide. Elle décide de +l'action, elle discerne le bien et le mal. Elle est la +volonté inséparable de la raison. La volonté est le +choix de la raison. Le libre arbitre est le jugement +libre.</p> + +<p>L'homme ainsi fait a la <i>perceptibilité de la discipline</i>; +il est capable de la science, toute science dépend +d'une science supérieure, théorétique, qui la +juge et qui remonte aux causes, qui est du ressort +de la raison et non de l'expérience; c'est la philosophie. +La philosophie, comme directrice de la science, +comme guidant sa marche et déterminant ses formes, +est un art, ou la dialectique; car la dialectique est +l'art de la raison. La science des choses telles qu'elles +sont, est la physique. La science de la nature des +choses telle que nous la concevons, est la philosophie, +qui se résout dans la dialectique; car en traitant +des conditions et des règles de la raison, la +dialectique traite de la substance, de la cause, de la +matière et de la forme, du sujet et du mode, du tout +et des parties, du genre et des espèces, c'est-à -dire +qu'elle enseigne tout ce qui est abstrait et général +dans les choses, et qui dans l'ordre réel est constitué +en individus.</p> + +<p>Ce qui existe réellement, physiquement, ce qui +constitue l'individu ou l'être, c'est en général la matière +et la forme. Il n'y a point de substance qui ne +soit essence, et toute essence ou être est composée +de matière et de forme; sa matière est ce dont elle +est, sa forme est ce qui la fait ce qu'elle est. Ainsi +la forme constitutive est essentielle. Elle est générique, +lorsqu'elle transforme la catégorie en genre; +spécifique, lorsqu'elle fait du genre une espèce; +individuelle, lorsqu'elle distingue un individu de +l'espèce. La forme est l'élément créateur, le moyen +actuel de la création de l'être, ce qui le fait passer +de la puissance à l'acte. Elle vient de Dieu.</p> + +<p>Mais les essences ne sont pas en elles-mêmes et +par elles-mêmes générales et spéciales. Elles ne +sont pas des choses qui soient dans les choses, qui +existent indépendamment des individus. A ce titre, +comme générales ou spéciales, elles ne sont que +des universaux, c'est-à -dire des conceptions universelles, +ou des noms significatifs de la conception +de ce qu'il y a de plus ou moins universel dans les +choses. Les abstractions ne sont pas des réalités.</p> + +<p>La proposition, la division, la définition se calquent +sur ces distinctions; elles les reproduisent +dans le langage; et c'est ainsi que la logique ou +dialectique donne, dans l'interprétation et l'analyse, +ou dans la science des mots et de l'oraison, +une science de la nature des choses.</p> + +<p>Un seul être, Dieu, déroge par sa nature aux règles +de cette science. Il est substance et il n'a pas +de mode; car le mode est une division du sujet, et +Dieu étant simple, il est indivisible. Il est forme, et +il n'a pas de forme, car la forme aussi est un des +composants de l'être, et Dieu n'est pas composé; +mais il est forme comme étant une essence déterminée. +Il est sujet et il n'a pas d'accident, car l'accident +est relatif et changeant, et Dieu est absolu et +immuable. Il est individu en ce sens qu'il est unique +et singulier, et universel en ce sens qu'il est +infini.</p> + +<p>Ces notions philosophiques sur Dieu constituent +une croyance philosophique en Dieu. S'il existe une +autre foi en Dieu, elle ne saurait être contraire à +celle-là ; en d'autres termes, la religion ne saurait +être contraire à la philosophie; car la vérité n'est +pas contraire à la vérité. Il y a une foi de la raison. +Toute croyance aux choses invisibles sur des preuves +invisibles est de la foi. Or, l'adhésion de la raison ou +par la raison est dans ce cas, un argument n'étant +pas une chose sensible. Elle est donc aussi une foi, +la foi philosophique. Il faut comprendre ce qu'on +croit, et assurément aussi ce qu'on enseigne et ce +qu'on apprend. On croit parce qu'on est convaincu, +et la conviction s'opère par l'intelligence.</p> + +<p>La philosophie a pu, en conséquence, s'élever aux +mêmes idées, aux mêmes vérités que la religion. +<i>Elle a connu Dieu</i><a id="footnotetag544" name="footnotetag544"></a><a href="#footnote544"><sup>544</sup></a>. La raison, l'intelligence sont communes +à la religion et à la philosophie. Si la raison +et l'intelligence sont nécessaires à la foi pour la produire, +la légitimer et l'affermir; là où elles existaient +sans la foi, elles ont dû produire par elles-mêmes +au moins tout ce qu'elles ajoutent à la foi. En d'autres +termes, Dieu s'est révélé à toute intelligence. +Ainsi les philosophes avant l'incarnation ont connu +les vérités fondamentales de la morale et de la religion. +Ils ont compris les principes des mystères, +pressenti les mystères eux-mêmes, pratiqué les vertus +chrétiennes. La foi n'est donc qu'une réformation +de la loi naturelle, et il faut croire au salut de ceux +qui avaient observé cette loi avec discernement et +avec amour. La vie de Socrate est celle d'un martyr<a id="footnotetag545" name="footnotetag545"></a><a href="#footnote545"><sup>545</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote544" name="footnote544"></a><b>Note 544:</b><a href="#footnotetag544"> (retour) </a> Rom. I, 19, 21.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote545" name="footnote545"></a><b>Note 545:</b><a href="#footnotetag545"> (retour) </a> Et le martyr Socrate....—VOLTAIRE.</blockquote> + +<p>Il suit qu'il faut employer la raison contre les infidèles +et les hérétiques, et donner, quoique avec +précaution, à la religion, les formes de la science; +car d'abord le raisonnement vaut mieux que la force +contre l'erreur. Puis, la vérité n'est acceptable, dans +les temps de discussion, qu'avec les formes rationnelles, +et l'on ne peut convaincre, sur les points où +l'on est en dissidence, qu'à l'aide des points sur lesquels +on s'accorde.</p> + +<p>Toutefois, comme l'esprit des créatures est inégal +à la conception et à l'expression de l'incréé, de même, +que les philosophes ont enveloppé leur pensée et +cherché des équivalents et des images pour rendre, +les vérités religieuses, les vérités chrétiennes ne +peuvent être exposées qu'indirectement, et sous le +voile des analogies. On ne doit tendre, quand on les +exprime, qu'au plus vraisemblable; il faut renoncer +à une propriété rigoureuse. La théologie rationnelle +ne fait qu'approcher de la vérité. Elle en donne une +ombre.</p> + +<p>On a vu que toutes les fois qu'il s'agit de Dieu, +les règles et les expressions de la science sont défectueuses +par quelque endroit. Il y a dans l'Être +unique un mystère nécessaire. Dieu est un; son +unité ne peut se comparer avec nulle autre. Ce qu'il +y a de plus simple au monde est encore corporel, +c'est-à -dire composé, en comparaison de lui. Il ne +peut donc y avoir en lui de diversité que par l'opération +et non par l'essence; c'est ce qu'on peut appeler +une diversité de propriétés.</p> + +<p>Les propriétés fondamentales de la Divinité sont +la puissance, la sagesse, la bonté. Mais tous ces +attributs sont coéternels à Dieu, égaux les uns aux +autres, indivisibles dans leur action. Toute oeuvre +divine est l'oeuvre de la puissance, de la sagesse +et de la bonté.</p> + +<p>Dieu est le souverain bien, le bien suprême, la +plénitude ou la perfection du bien. Il ne fait donc +que le bien; il ne peut faire que le bien, parce que +telle est sa nature. Mais il ne fait que le bien, parce +qu'il ne veut que le bien, et il ne peut faire que le +bien, parce qu'il ne peut vouloir que le bien. Sa +puissance répond donc à sa volonté. Sa puissance +en elle-même est illimitée; mais sa volonté est l'instrument +d'une intelligence parfaite et d'une bonté +infinie. Il ne peut pas tout, mais il peut, par lui +seul, tout ce qu'il veut. L'acte de sa toute-puissance +est donc réglé nécessairement par sa volonté, +par sa sagesse, par sa bonté. Il n'y a de supérieur +à sa puissance que lui-même.</p> + +<p>Néanmoins il est libre. Car il ne veut le bien que +parce que sa suprême intelligence connaît que le +bien est le bien. La liberté consiste à faire ce qui +plaît; mais parce que ce qui plaît dépend de notre +nature, nous ne cessons pas d'être libres en cela. +Parce que la nature de Dieu est d'aimer le bien, +Dieu ne cesse pas de le vouloir librement. Puisqu'il +ne veut et ne fait que le bien, il fait tout bien, et +tout ce qu'il fait est bien: tout est bien. Si tout est +bien, le mal même a un bon but; tout a une raison.</p> + +<p>Toutes ces vérités accessibles à la raison n'ont +jamais été manifestées d'une manière aussi complète, +aussi saisissante, aussi pratique que par les +faits miraculeux et dans les livres sacrés du christianisme. +Il est donc la vraie religion dans sa plénitude. +Il est la révélation de Dieu et de tous ses +attributs, par la médiation de Dieu même.</p> + +<p>Par l'incarnation, par l'Évangile, l'exemple a été +donné et le témoignage a été rendu; les vérités +sont devenues aussi claires que la lumière, les +vertus plus parfaites, plus nécessaires, plus faciles. +Car l'amour a été excité par la grâce. C'est en effet +la plus grande grâce de Dieu que la rédemption, +Elle a délivré l'homme de l'empire du mal, en +éclairant son esprit, en touchant son coeur. D'une +loi de crainte, la religion est ainsi devenue une loi +d'amour.</p> + +<p>L'amour est donc le principe de la piété comme +de la vertu. Dieu doit être aimé parce qu'il est +le bien même. L'amour est dû à sa bonté. La volonté +de lui plaire fait tout le mérite de nos +actions à ses yeux. Le péché n'est que le mépris +de Dieu, il suit que le bien et le mal ne résident +que dans l'intention. Pour bien faire, il faut avoir +l'intention du bien; pour mériter le salut, il faut +vouloir le bien, par amour pour Dieu même. Le +mal commis sans volonté ou sans connaissance qu'il +est mal, cesse d'être le mal. Le bien accompli sans +amour est le bien, mais il est sans mérite aux +regards de Dieu. Dieu juge les coeurs et non les +actions.</p> + +<p>Arrêtons-nous ici. Ces pensées ainsi généralisées +n'ont pas assurément l'air des formules d'une +sagesse gothique. Si elles ne sont toutes vraies, +elles offrent toutes le caractère libre et philosophique +d'une foi qui ne veut relever que de la +raison. A les contempler dans leur lumineux ensemble, +ne vous semble-t-il pas voir dès lors blanchir +à l'horizon les premiers feux de l'astre qui +doit se lever sur les temps modernes?</p> + +<p>Lorsque nous regardons autour de nous, lorsque +nous comparons nos moeurs, nos coutumes, nos +lois, nos gouvernements, à ce que nous savons du +passé, il nous semble que tout est nouveau, et que +l'on n'a jamais pensé ce que nous pensons. L'homme, +à nous en croire, a changé d'esprit, et la vérité est +une découverte de ces derniers jours. Portons-nous +au contraire une attention plus pénétrante dans +l'examen d'une époque ancienne mais curieuse, +dans l'étude d'un grand esprit d'un autre siècle? +tout vieillit autour de nous, nous croyons nous reconnaître +dans nos pères, et toute différence semble +s'anéantir entre le passé et le présent. L'esprit +humain n'a plus fait un seul pas, et la raison n'a +rien trouvé. Depuis l'origine des choses, le soleil +s'est levé et couché sans cesse, mais c'est le même +soleil, et le monde est tour à tour assombri des +mêmes nuages, éclairé des mêmes rayons.</p> + +<p>Ces jugements contradictoires et alternatifs sont +trop naturels pour être tout à fait trompeurs, et il +faut qu'il y ait, avec le temps, dans le monde +moral, plus et moins de changement qu'on ne le +suppose. Non, les hommes du passé ne sont pas ce +que nous sommes, mais ils sont ce que nous aurions +été. Le monde est uniforme et divers, et le temps +développe tout, s'il ne crée rien. L'histoire de l'humanité +ne se pourrait comprendre, si l'humanité +n'était la même, et n'aurait rien à nous apprendre, +si l'humanité ne changeait pas.</p> + +<p>Mais il y a des temps où l'on est plus frappé des +différences que des ressemblances. Ainsi, dans le +demi-siècle qui vient de s'écouler, c'est aux premières +que l'attention semble surtout s'être attachée. +On n'a cessé de remarquer tout ce que le passé offrait +de singulier, peut-être dans l'espoir de faire autrement +et mieux que lui. C'est le propre des époques +de grandes tentatives, soit en politique, soit en +philosophie.</p> + +<p>Je ne serais pas étonné qu'après avoir relevé +jusqu'à l'exagération les différences des époques, +nous ne fussions maintenant enclins à en apercevoir +exclusivement les ressemblances. L'expérience engendre +l'impartialité, et les esprits qu'elle calme, +et que, dit-on, elle désabuse, sont portés à conclure +qu'en définitive tout se ressemble, et qu'il y +a sur la terre moins à faire qu'on n'avait dit. On +termine avec des souvenirs ce qu'on a commencé +avec des idées, et parce qu'on a rencontré dans +l'homme quelque chose de réfractaire qui ne se plie +pas à tous les caprices des théories, on veut que +tout soit vanité, idées, espérances, théories, et, par +conséquent, efforts et dévouements. Tout est vanité, +il y a longtemps que telle est la conclusion de la sagesse, +qui ne trouve <i>rien de nouveau sous le soleil</i>.</p> + +<p>On dit que la politique s'applaudira de ce retour +à la tradition; mais nous ne parlons que de philosophie. +Dans l'histoire de l'esprit humain, toutes les +fois qu'on creuse un peu profondément, on trouve, +pour ainsi parler, un sol identique; c'est un terrain +de première formation qui a porté toutes les révolutions +superficielles. Il en doit être ainsi. La philosophie +recherche des vérités qui ne sont d'aucune époque, +et elle les cherche dans l'esprit humain, le +même aujourd'hui qu'au moment suprême où l'esprit +infini le souffla sur la face de l'être qu'il se +donna pour spectateur et pour témoin. Cette double +identité, la vérité éternelle transpirant dans une intelligence +dont l'essence ne varie pas, est le fond +même de la philosophie: c'est ce qui fait la valeur +incomparable de cette science. Mais si la vérité ne +change point, il n'en est pas de même de la connaissance +de la vérité. On en sait plus ou moins, et +l'esprit humain, multiple en facultés comme en idées, +se développe, se dirige, s'enrichit diversement en +des temps divers. Il est bon, il est nécessaire de +s'appuyer sur ce qui ne change pas, de savoir au +moins qu'il y a de l'immutable; mais l'intérêt de +l'étude, le charme de la science, c'est le mouvement; +une science surhumaine seule resterait immobile. +Le mot de science lui-même suppose une +distinction entre ce qui connaît et ce qui est connu, +et la conscience de notre nature intellectuelle fait foi +d'un effort constant d'égaler la connaissance à l'inconnu. +Ainsi de ce que l'éternel est dans l'objet de la +science, il ne suit pas que la science soit uniforme, +immobile, qu'elle ait la stabilité fondamentale de son +objet. Elle cesserait aussitôt de s'en distinguer, elle +s'y joindrait dans une unité d'essence, et le système +de l'identité universelle serait réalisé. C'est le monde +réel, le monde de l'homme, que celui qui allie l'éternel +et le mobile, que celui où tout s'attire au lieu +de se confondre, où règne la relation et non l'identité, +où l'unité n'est qu'harmonie. Résignons-nous +donc à croire les choses comme nous les voyons, +ayons l'orgueil de nous fier aux apparences. Sachons +la vérité éternelle, croyons la science mobile. Concevons +la stabilité des essences, de l'essence de +l'esprit humain, par exemple, mais admettons qu'il +a une histoire comme il le semble, c'est-à -dire que +le temps existe pour lui. Les illusions nécessaires +ne dont pas des illusions, mais des lois de la nature +des choses, et la pensée coïncide avec ce qui est. S'il +n'en était pas ainsi, elle n'aurait ni mystères, ni lacunes; +si elle se trompait elle-même, elle serait contente +d'elle-même. Il n'y aurait point de doute, s'il +n'y avait qu'ignorance, et c'est parce qu'on sait de la +vérité, qu'on s'aperçoit qu'on ne sait pas la vérité +tout entière.</p> + +<p>C'est à la lueur de cette foi philosophique qu'il +faut considérer l'histoire de la philosophie, et dans +cette histoire, ses héros, ses triomphateurs, ses +vaincus, ses martyrs. Tous ils sont de même famille. +La diversité des doctrines et des langages couvre +un fonds d'idées communes. La variété des esprits +se produit dans celle des points de vue et des méthodes; +mais ces esprits consacrés à une même +science, tendent au même but, et marchent à pas +inégaux, sous des dehors différents, dans une seule et +large voie. Arrivez jusqu'au coeur de leurs systèmes, +vous vous sentirez comme en pays de connaissance. +Au fond de la science de toute époque, vous retrouverez +la science contemporaine, mais des esprits +divers pénètrent plus ou moins profondément dans +des questions identiques; et de même que dans les +mathématiques il y a des questions qu'on peut également +aborder et représenter ou résoudre par des +nombres, par des lignes, par des notations algébriques +ou infinitésimales, les mêmes problèmes philosophiques +ne sont pas toujours posés, exprimés, +traités dans un même langage, et ces changements +ne sont indifférents ni à la clarté, ni même à la vérité +des solutions. Dans quel ordre ces changements +se succèdent-ils? suivant quelles lois se règlent la +marche de la science et la transformation des méthodes? +c'est en cherchant cela qu'on porte de la philosophie +dans l'histoire de la philosophie.</p> + +<p>L'ouvrage qu'on vient de lire doit servir quelque +peu à qui voudra considérer l'origine d'une grande +époque de cette histoire dans un de ses principaux +personnages. C'est au lecteur de faire, dans ce moment, +dans ce point du XIIe siècle, la part du variable +et de l'invariable, et de renouer le fil de la causalité +entre ce qui précède et ce qui suit l'école d'Abélard.</p> + +<p>L'hellénisme et le christianisme sont les sources +de la philosophie du moyen âge, et l'on peut le dire +de toute philosophie dans le monde moderne. Dans +Abélard, l'un de ces éléments se borne à quelques +traditions isolées et vagues de platonisme et de néoplatonisme +et à l'aristotélisme logique, transmis surtout +par des commentaires. Le christianisme est +surtout pour lui celui de saint Augustin. A ces éléments, +il applique un esprit décidément rationaliste, +et de plus subtilement dialectique, et compose une +doctrine où domine toujours la foi en Dieu et en la +raison. Qu'était cette doctrine? on l'a vu peut-être +dans ce livre. Qu'en a tiré l'esprit humain? Il me +semble qu'on le voit tous les jours autour de nous. +Nous sommes les enfants de l'école de Paris.</p> +<br> + +<p>FIN DU TOME SECOND ET DERNIER.</p> +<br><br><br> +<h3>TABLE.</h3> +<br> + +<p>SUITE DU LIVRE III.—De la Philosophie d'Abélard.</p> + +<p>CHAPITRE VIII.—De la Métaphysique d'Abélard.—<i>De generibus +et speciebus</i>. Question des universaux.</p> + +<p>CHAP. IX.—Suite du précédent.</p> + +<p>CHAP. X.—Suite du précédent.—<i>De intellectibus</i>.—<i>Glossulae +super Porphyrium</i>.—Résumé.</p> + +<p>LIVRE III.—De la Théologie d'Abélard.</p> + +<p>CHAPITRE Ier.—De la Théologie scolastique en général.—Caractères +de celle d'Abélard.—Le <i>Sic et Non</i>.</p> + +<p>CHAP. II.—De la Théodicée d'Abélard.—<i>Introduction ad Theologiam</i>.</p> + +<p>CHAP. III.—Suite de la Théodicée.—<i>Theologia christiana</i>.</p> + +<p>CHAP. IV.—Des principes de la Théologie d'Abélard.—Objections +des contemporains.</p> + +<p>CHAP. V.—Des principes de la Théologie d'Abélard.—Examen +philosophique.</p> + +<p>CHAP. VI.—Suite de la Théodicée.—<i>Commentarii super +S. Pauli epistolam ad Romanos</i>.</p> + +<p>CHAP. VII.—De la Morale d'Abélard.—<i>Ethica seu Scito te +ipsum</i>.</p> + +<p>CHAP. VIII.—Opuscules divers.—<i>Expositio in hexameron</i>.—<i>Dialogus +inter Philosophum, Judaeum et Christianum</i>.</p> + +<p>CHAP. IX.—Réflexions générales.</p> +<br> + +<p><b>FIN DE LA TABLE</b></p> +<br><br><br> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of ABÉLARD, Tome II., by CHARLES DE RÉMUSAT + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABÉLARD, TOME II. *** + +***** This file should be named 13807-h.htm or 13807-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/0/13807/ + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team, from images generously made available by gallica +(Bibliotheque nationale de France). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Abelard, Tome II. + +Author: Charles de Remusat + +Release Date: October 20, 2004 [EBook #13807] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABELARD, TOME II. *** + + + + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team, from images generously made available by gallica +(Bibliotheque nationale de France). + + + + + + +ABELARD + +PAR + +CHARLES DE REMUSAT + + Spero equidem quod gloriam eorum + qui nunc sunt posteritas celebrabit. + + JEAN DE SALISBURY, disciple d'Abelard + _Metalogicus in prologo_. + + + +TOME DEUXIEME + +DE LA PHILOSOPHIE D'ABELARD. + + + +CHAPITRE VIII. + +DE LA METAPHYSIQUE D'ABELARD.--_De Generibus et Speciebus._--QUESTION +DES UNIVERSAUX. + +La nature des genres et des especes a donne lieu a la controverse la +plus longue peut-etre et la plus animee, certainement la plus abstraite, +qui ait passionne l'esprit humain. Rien en effet ne ressemble moins a +une question pratique, a une de ces questions melees aux interets du +monde et aux affaires de la vie, que celle de savoir ce qu'il faut +penser de la nature des idees generales. S'il existe une chose qui +paraisse une simple curiosite scientifique, c'est assurement une +recherche dont il est difficile de faire saisir l'objet meme a bien +des esprits cultives. Cependant la duree de la controverse est un fait +historique. Elle a commence avant le moyen age, et elle s'est maintenue +a l'etat de guerre civile intellectuelle, depuis le XIe siecle jusqu'a +la fin du XVe, c'est-a-dire pendant plus de quatre cents ans. La chaleur +et la violence meme avec lesquelles cette guerre a ete soutenue passe +toute idee; et si le regne de la scolastique est a bon droit regarde +comme l'ere des disputes, il en doit la reputation a la question des +universaux. + +Aussi a-t-on pu deriver toute la scolastique de cette unique question. +C'est Abelard lui-meme qui a dit: "Il semblait que la science residat +tout entiere dans la doctrine des universaux[1]." Et l'un des hommes +qui ont decrit avec le plus de vivacite et juge le plus librement +les querelles de ce temps, Jean de Salisbury, voulant depeindre la +presomption de certains docteurs, s'exprime ainsi: + +Tout apprenti, des qu'il sait joindre deux parties d'oraison, se tient +et parle comme s'il savait tous les arts[2]; il vous apporte un systeme +nouveau touchant les genres et les especes, un systeme inconnu de Boece, +ignore de Platon, et que par un heureux sort il vient tout fraichement +de decouvrir dans les mysteres d'Aristote; il est pret a vous resoudre +une question sur laquelle le monde en travail a vieilli, pour laquelle +il a ete consume plus de temps que la maison de Cesar n'en a use a +gagner et a regir l'empire du monde, pour laquelle il a ete verse plus +d'argent que n'en a possede Cresus dans toute son opulence. Elle a +retenu en effet si longtemps grand nombre de gens, que, ne cherchant que +cela dans toute leur vie, ils n'ont en fin de compte trouve ni cela +ni autre chose; et c'est peut-etre que leur curiosite ne s'est pas +contentee de ce qui pouvait etre trouve; car de meme que dans l'ombre +d'un corps quelconque la substance corporelle se cherche vainement, +ainsi dans les intelligibles qui peuvent etre compris universellement, +mais non exister universellement, la substance d'une solide existence ne +saurait etre rencontree. User sa vie en de telles recherches, c'est le +fait d'un homme oisif et qui travaille a vide. Purs nuages de choses +fugitives, plus on les poursuit avidement, plus rapidement ils +s'evanouissent; les auteurs expedient la question de diverses manieres, +avec divers langages, et quand ils se sont differemment servis des mots, +ils semblent avoir trouve des opinions differentes; c'est ainsi qu'ils +ont laisse ample matiere a disputer aux gens querelleurs...." + +[Note 1: _Ab. Op._, ep. i, p. 6.] + +[Note 2: Ces deux lignes sont dans le texte deux vers dont Jean dit +qu'il ne se rappelle pas l'auteur: + + Gartio (sic) quisque duas postquam scit jungere partes, + Sic stat, sic loquitur velut omnes noverit artes. + +_Policrat._, lib. VII, c. XII.--Voyez aussi Buddeus, _Observ. select._, +XIX, t. VI, p. 161 et 163.] + +Ainsi parlait un ecrivain qui faisait profession d'etre de l'Academie, +c'est-a-dire de douter un peu, et de s'en tenir aux choses probables, +tout en se donnant pour fermement attache au grand Aristote, qu'il +regardait comme l'auteur de la science du probabilisme, sans doute pour +avoir defini le raisonnement dialectique le raisonnement probable[3]. +Jean de Salisbury n'estimait guere la question ni les systemes qu'elle +avait enfantes; mais il etait frappe de l'importance de fait d'une +question qui avait donne plus de peine a conduire que l'empire romain. +Il s'etonnait de la violence des disputes qu'elle allumait de son +temps; et cependant il n'avait pas vu la querelle degenerer en combat +veritable, ni le pugilat et les armes employes a l'aide d'une these de +dialectique. Il n'avait pas vu le sang rougir le pave de l'Universite, +si ce n'est quelquefois sous le fouet des maitres, ni le pouvoir +spirituel ou temporel deployer ses rigueurs, pour intimider ou punir +le crime d'errer sur la nature des idees abstraites[4]. Mais il +reconnaissait dans la question des universaux le theme eternel des +bruyants debat du monde savant. "La sont," disait-il, "les grandes +pepinieres de la dispute, et chacun ne songe a recueillir dans les +auteurs que ce qui peut confirmer son heresie. Jamais on ne s'eloigne de +cette question; on y ramene, on y rattache tout, de quelque point que +soit partie la discussion. On croit se trouver avec ce peintre dont +parle un poete, et qui pour toutes les occurrences ne savait d'aventure +retracer qu'un cypres[5]. C'est la folie de Rufus epris de Nevia, de qui +rien ne peut le distraire. _Il ne pense qu'a elle, ne parle que d'elle; +si Nevia n'etait pas, Rufus serait muet_[6]. C'est qu'en effet la chose +la plus commode pour philosopher est celle qui prete le plus a la +liberte de feindre ce qu'on veut, et qui par sa difficulte propre et par +l'inhabilete des contendants, donne le moins la certitude." + +[Note 3: _Toplo._, I, 1.] + +[Note 4: _Metal._, t. I, c. xxiv.--Voyez les citations de Louis Vives et +d'Erasme dans Dugald Stewart (_Phil. de l'esp. hum._, c. iv, sect. iii). +Les realistes et les nominaux se sont mutuellement accuses d'avoir fait +bruler leurs adversaires sous pretexte d'heresie.] + +[Note 5: _Poller._, I. VII. c. xii.] + +[Note 6: Il cite ici une epigramme de Coquus, Ce Coquus n'est pas autre +que Martial, de qui une epigramme assez jolie contient ce vers: + + ... Si non sit Navia, mutus erit. + (L. I, ep. LXIX.) +] + +Voila donc le fait bien etabli; c'etait un sujet infini, une source +intarissable de disputes et de systemes. C'etait le seul probleme, le +premier interet, la grande passion; les docteurs en parlaient sans +relache, comme les amants ridicules de leur maitresse. + +Et nous-memes, ne revenons-nous pas continuellement a cette question +des universaux? Elle est toujours tellement pres des autres questions +dialectiques qu'on n'a pu, sans la rencontrer sur ses pas, parcourir +le champ de la logique d'Abelard. Deja nous savons comment elle s'est +introduite dans le monde; comment elle etait a la fois posee et +compliquee par les antecedents du peripatetisme scolastique; comment +enfin Abelard, intervenant entre deux opinions absolues, a pu rendre a +l'opinion tierce qu'il a soutenue une importance toute nouvelle. Il ne +l'avait pas inventee; mais il l'a rajeunie et remise en honneur: elle a +passe pour son ouvrage. + +On a vu que la controverse des universaux avait sa racine dans +l'antiquite[7]. Aussitot qu'elle nait, elle doit produire le +nominalisme; car la premiere fois qu'on entre en doute sur la nature +des idees generales, ou qu'on se demande a quoi l'on pense lorsqu'on +prononce un terme general, il est naturel de se dire d'abord que l'etre +general n'existe pas et ne peut exister, puisque la sensation n'en a +jamais percu aucun, et que la raison ne peut concevoir comme reelle que +l'existence individuelle; ensuite, de conclure que la generalite n'est +qu'une maniere humaine de concevoir les choses ou de les exprimer +(conceptualisme et nominalisme). Le premier germe de cette doctrine +nous est donne par l'histoire dans l'ecole de Megare. Cette secte avait +soutenu 1 deg. que la comparaison est impossible, excepte du semblable a +lui-meme (Euclide); 2 deg. qu'une chose ne peut etre affirmee d'une autre, +puisqu'elle ne saurait lui etre identique (Stilpon); 3 deg. que celui qui +dit _homme_ ne dit personne, puisqu'il ne dit ni celui-ci, ni celui-la +(Stilpon)[8]. On voit reparaitre tous ces principes dans la scolastique +du moyen age; le second surtout se retrouve dans Abelard, qui ne savait +peut-etre pas que l'ecole megarique eut existe; et ce n'est pas sans +raison que les historiens de la philosophie placent le nom de Stilpon a +l'origine du nominalisme. Cette origine, au reste, n'est pas faite pour +lui oter cette couleur de philosophie negative et ces apparences de +tendance a l'eristique et au nihilisme que les critiques lui reprochent. + +[Note 7: Voyez le c. ii du present livre, t. I, p. 344.] + +[Note 8: Euclide. [Grec: Ton dia tes paraboles logon anerii, legon etoi +ex omoisin auton, e ex anomoion synistasthai], etc., Laert., I. II, c. +x.--Stilpon. [Grec: Eteron eterou me kategoristhai.... oti on oi logoi +eteroi tauta etera esti, kai eti ta etera kechoriothai allelon.] +Plutarch., adv. Coloi., xxii, xxiii.--[Grec: Anerii kai ta eioe, kai +elege ton legonta anthropon einai, medena oute gar tonoe legein, oute +tonoe.] Laert., I, II, c. xii, 7.] + +Zenon fut le disciple de Stilpon. Plus reserves que les megariens, +les stoiciens developperent les memes idees, au moins dans le sens du +conceptualisme, et n'echapperent point au danger d'une logique plus +ingenieuse que sensee. Aussi a-t-on impute a leur influence tout ce que +la scolastique presente de sophistique subtilite[9]. Historiquement, +de tels rapports seraient peut-etre difficiles a prouver, quoique les +analogies soient reelles; mais on se rencontre sans s'imiter. + +[Note 9: Brucker, _Hist. crit. Phil._, t. III, p. 660, 679, 719 et 804.] + +Enfin, Aristote et Platon avaient etabli chacun une doctrine originale; +celui-ci, en attenuant et supprimant la difficulte de la question par +l'attribution d'une existence reelle aux types generaux des choses, aux +idees invisibles, l'exemplaire et l'objet des idees generales; celui-la, +en adoptant le principe negatif, qu'il n'y a rien en acte qui soit +universel, mais en temperant les consequences de cet individualisme, +soit par la theorie de l'existence en acte et en puissance, soit par +la distinction de la forme et de la matiere, soit par l'admission des +substances secondes et des formes substantielles. De la cependant deux +doctrines: l'une, le realisme idealiste; l'autre qu'on pourrait appeler +le formalisme, et qui, en conservant des traces de realisme, pouvait +mener aux consequences avouees des conceptualistes et des nominaux. Ces +deux grandes doctrines, protegees par des noms immortels, n'avaient +jamais ete completement oubliees. + +Depuis Aristote et Platon, il y avait donc au moins deux opinions sur +la question, qui n'avait pas toujours conserve la meme forme ni la +meme portee. Comme, parmi les idees, les unes sont des idees de choses +sensibles, les autres des idees de choses insensibles, cette difference +avait engendre celle des doctrines et produit les diverses solutions +d'un probleme unique. + +Dans l'antiquite, deux grandes ecoles avaient pris parti contre les +idees des choses sensibles, en revoquant en doute ces choses memes. La +secte eleatique niait les choses sensibles, pretendant demontrer leur +impossibilite rationnelle, et elle ouvrait ainsi la porte a toutes les +sortes de scepticisme. Platon, sans aller aussi loin, osa n'attribuer +qu'une realite imparfaite aux choses sensibles, accusant ainsi la +sensation et les idees qu'elle suggere d'une certaine infidelite. Ce qui +echappe aux sens lui avait paru plus reel que ce que les sens atteignent +et manifestent. + +Mais les idees des choses non sensibles ne sont pas toutes de meme +espece, parce que les choses non sensibles ne sont pas toutes de meme +nature. Toute doctrine qui les confond et les enveloppe dans une +proscription commune, manque de justesse et de penetration. Peut-etre +Epicure, peut-etre Democrite ont-ils merite ce reproche. L'injustice +ou l'ignorance pourraient seules l'adresser a cet Aristote qui a tant +meprise Democrite. Certes il a reconnu comme reelles bien des choses +non sensibles, et l'invisible eut souvent la foi de l'auteur de la +Metaphysique, de celui qui disait qu'il n'y a de science que de +l'universel[10]. Mais quel invisible, s'il y en a plusieurs? Quelles +sont les distinctions a faire parmi les idees des choses non sensibles? + +[Note 10: _Analyt. post._, I, XXX.--Met., III, iv et vi.] + +D'abord, les idees sensibles ou souvenirs des individus donnent +naissance immediatement a deux sortes d'idees. La premiere se compose +des idees des qualites percues dans les individus. Ces idees, souvenirs +de sensations, une fois qu'elles sont detachees de ces souvenirs, ne +representent plus rien de reellement individuel, ni qui soit accessible +aux sens en dehors des individus; elles sont donc, a la rigueur et +prises isolement, des idees de choses non sensibles, quoiqu'elles soient +les souvenirs ou conceptions des modes sensibles que l'experience nous +temoigne dans les individus. Concues en elles-memes et separement, elles +representent les qualites abstraites de tout sujet, et c'est pour cela +qu'on les appelle communement idees abstraites. + +La seconde classe d'idees de choses non sensibles a laquelle donne lieu +le souvenir des choses sensibles, est celle des idees des qualites +en tant que communes aux individus semblables, lesquelles qualites, +considerees dans les etres qui les reunissent, servent a distribuer +ceux-ci en diverses collections. Ces collections sont les genres et +les especes. Les idees de ces collections sont des idees de choses non +sensibles, quoique d'une part ces collections comprennent tous les +individus accessibles aux sens, et que de l'autre ces idees soient les +souvenirs des qualites observees chez les individus que les sens ont +fait connaitre. Mais, d'un cote, le genre ou l'espece comprennent tous +les individus, et nul ne peut avoir observe tous les individus. De +l'autre, les idees de genre ou d'espece font abstraction des individus, +pour resumer ce qu'ils ont de commun; et ce qu'ils ont de commun ne peut +etre percu par les sens hors d'eux-memes. Les idees de genre et d'espece +ne sont donc ni des souvenirs directs de sensations, ni seulement des +souvenirs de sensations, quoiqu'elles contiennent des souvenirs de +sensations. Elles comprennent plus que les sens n'en ont vu. + +Ainsi, meme pour ceux qui n'admettent pas d'autres elements dans les +idees abstraites ou de qualite et dans les idees universelles ou de +genre et d'espece que la sensation rappelee, decomposee, generalisee, +ces idees renferment quelque chose de non senti et quelque chose de non +sensible. Elles ne sont pas de pures idees des choses sensibles. Il y a +dans les idees de genre et d'espece, non-seulement l'idee abstraite +de qualite; mais encore une induction qui conclut de l'experience +a l'existence des qualites semblables dans les individus reels ou +seulement possibles autres que ceux qu'on a pu observer; et cette +induction s'appliquant ou pouvant s'appliquer a ce qu'on n'a jamais vu, +a ce qu'on ne verra jamais, a ce qu'on ne saurait voir, il s'ensuit que, +dans ces idees, il y a deja la conception de l'invisible. + +Une psychologie un peu severe y verrait bien autre chose, et dans +la formation des idees de genre et d'espece, dans celle des idees +abstraites, dans la notion meme des individus observes, elle demelerait +et constaterait bien d'autres idees, fruits de l'intelligence, et qui ne +correspondent a rien d'individuel ni de sensible. Telles sont les idees +d'etre, de substance, d'essence, de nature, etc. Telles sont encore +celles de cause, d'action, etc. La encore se trouveraient des idees de +choses non sensibles, dont la theorie de l'abstraction, telle que nous +venons de la rappeler, ne suffirait pas a expliquer l'origine. Pour la +production de ces idees, des philosophes ont admis une sorte d'induction +particuliere; et, dans tous les cas, comme elles ne sont pas des idees +de pures qualites ni de genre et d'espece, ce sont des idees abstraites +d'une nouvelle classe, idees encore plus abstraites, c'est-a-dire encore +plus eloignees des reelles substances individuelles, que les autres +idees placees jusqu'ici hors du cercle des idees sensibles. + +Enfin, il est des choses substantielles et reelles qui, bien +qu'inaccessibles aux sens, sont l'objet de la pensee. Dieu n'est pas +une qualite, un genre, une espece; c'est le nom et l'idee d'un etre +determine, reel, et pourtant inaccessible aux sens. L'ame est aussi le +nom d'un de ces etres dont l'existence individuelle peut etre concue et +affirmee, quoique aucune sensation ne la manifeste. Le monde n'est pas +non plus une idee abstraite, ni un genre, ni une espece, c'est un tout +reel et meme individuel qui n'est que concu, et dont le nom exprime une +idee beaucoup plus large que le souvenir d'aucune sensation. + +Il suit que les idees des choses non sensibles peuvent se diviser ainsi: +1 deg. Idees d'etres determines et substantiels, inaccessibles aux sens, +_Dieu, une ame_, etc. 2 deg. Idees de choses inaccessibles aux sens, mais +qui ne sont pas aussi necessairement concues comme des substances, +_force, cause, nature, essence_, etc. 3 deg. Idees de touts dont quelques +parties ou quelques proprietes seulement sont accessibles aux sens, _le +ciel, l'espace, le monde_, etc. 4 deg. Idees de collections ou de touts +partiels dont les elements individuels ne sont pas tous percus, le plus +grand nombre en etant seulement concu, _regne inorganique, systeme des +plantes_, etc. 5 deg. Idees des collections fondees sur une essence commune +ou plutot idees d'essences generiques ou speciales; c'est proprement +l'idee de genre et d'espece. 6 deg. Idees de qualites ou modes plus ou +moins voisins ou eloignes des attributs essentiels; ce sont les idees +abstraites proprement dites. + +Toutes ces idees, que la grammaire appelle indistinctement abstraites, +sont dans le langage et dans l'esprit humain. Y sont-elles toutes au +meme titre? Doivent-elles etre rangees sous le meme nom et sous la meme +loi? + +Quelques philosophes l'ont pense; mais leur autorite n'est pas grande. +Le sensualisme a toujours incline vers cette erreur; l'ideologie pure +y tend. Cependant tous les sectateurs eclaires de l'ideologie ou du +sensualisme s'en sont jusqu'a un certain point preserves. Celui qu'on +leur donne habituellement pour chef, bien qu'il ne puisse etre confondu +avec eux, Aristote, n'a nie ou meconnu aucune classe d'idees de choses +non sensibles. Il les admet et les emploie toutes; mais il ne les range +pas toutes sur la meme ligne. Seulement, ne reconnaissant d'existence +que l'existence determinee, il semble avoir refuse la realite aux objets +propres et directs des idees qui ne sont pas individuelles. Mais ces +idees en elles-memes, il les a tenues pour reelles, pour vraies, pour +valables, et les conceptions pures de l'esprit humain n'ont nulle part +joue un plus grand role que dans le peripatetisme. + +Quatorze siecles apres lui, on a de nouveau examine le fond de ces +idees; et d'abord on a mis hors de question les idees de substances +invisibles, comme _Dieu, ange, ame_, et les idees de qualites proprement +dites, de celles qui n'existent reellement que dans les sujets +individuels, comme les adjectifs _blanc, rouge, dur_, etc., et les +substantifs abstraits qui y repondent. Les premieres de ces idees sont +des etres[11], les secondes des accidents. Il est reste: 1 deg. Les idees +de certaines choses non sensibles qui sont comme les conceptions +necessaires de l'esprit (_substance, essence, cause_, etc.), attributs +les plus generaux des choses, analogues aux categories ou predicaments +des aristoteliciens. 2 deg. Les idees de certaines qualites essentielles +qui sont la base et la condition des essences; ces idees, difficiles +a exprimer, sont les _formes essentielles_ du peripatetisme et de la +scolastique. 3 deg. Les idees des essences qui sont le fondement des genres +et des especes; ce sont les universaux proprement dits. 4 deg. Les idees des +touts qui sont ou les collections d'individus autres que les genres et +les especes, ou des composes determines de parties formant ensemble une +unite de conception. + +[Note 11: Les premieres n'ont pas ete constamment et sans exception +mises hors du debat, et nous voyons dans Abelard qu'une secte, observant +que Dieu ne pouvait etre ni accident, ni espece, ni genre, ni forme, +etc., soutenait qu'il n'etait rien. Voyez ci-apres I. III, c. ii.] + +Toutes ces idees ont un caractere commun: elles sont designees par des +noms generaux, ce qui fait qu'elles peuvent toutes etre appelees des +universaux. Sur elles toutes, la querelle des universaux pouvait a +la rigueur s'elever, car toutes etaient atteintes dans leur realite +objective immediate par le principe qu'il n'y a de reel que l'individu. +Cependant c'est sur la troisieme classe d'idees que la querelle a +surtout eclate. Voici pourquoi. Si l'on decompose le genre ou l'espece, +on trouve des realites incontestables, lorsqu'on arrive aux individus. +Cependant la conception du genre ou de l'espece n'est pas celle des +individus; qu'est-elle donc? On ne peut lui refuser toute realite, +puisqu'elle comprend les individus qui sont reels, et cependant, comme +elle n'est pas la conception meme des individus qui sont seuls reels, +elle est la conception de quelque chose qui n'est pas reel. Ainsi les +idees de genre et d'espece n'ont point de realite immediate, quoique +mediatement elles soient fondees sur des realites. De la des equivoques +et des difficultes sans nombre. Les autres idees non sensibles dont +les objets se resolvaient moins facilement en realites, offraient un +caractere plus evident d'abstraction; c'etaient ces idees scientifiques +_d'etre, d'essence, de cause_, au lieu que les idees des genres et +des especes avaient une face changeante qui piquait la curiosite et +embarrassait la subtilite. + +Or donc, tandis que les universaux avaient ete assez generalement pris +pour des conceptions formees en consequence plus ou moins eloignee +de l'existence d'individus reels, deux opinions presque absolues +se produisirent au moyen age. D'un cote, la doctrine de Platon, +imparfaitement connue, qui attribuait aux idees universelles des types +primitifs et des essences immuables, devint l'affirmation directe de +l'existence d'essences universelles subsistant dans les genres memes +et les especes; ce fut la le realisme. D'un autre cote, la doctrine +aristotelique, portant que la substance proprement dite est +necessairement particuliere, et qu'il n'y a point d'existence +universelle, quoique les universaux soient les conceptions generales +de realites individuelles, s'exagera a ce point de ne plus meme les +admettre a titre de conception, et outrant le principe du sensualisme, +elle les reduisit a de purs noms, _meroe voces, flatus vocis_. Ce fut la +le nominalisme. + +Roscelin, et probablement Jean le Sourd, son maitre, traita de noms +et de mots, non-seulement les genres et les especes, mais tout ce +que l'ideologie appelle idees abstraites. Comme il n'admit que les +individus, il nia les touts et les parties; les touts, en tant que +formes d'individus, les parties, en tant que n'etant pas des individus +entiers; de sorte que pour lui des individus reels composaient des touts +imaginaires, et des parties imaginaires composaient des individus reels. +Ces exces amenerent l'exces de realisme ou tomba Guillaume de Champeaux, +du moins au temoignage d'Abelard. Il soutint qu'une seule et meme +essence existait dans tous les individus, dont la diversite dependait +tout entiere de la variete des accidents. Dans cette doctrine, la +diversite des sujets des accidents semble s'aneantir, et comme toutes +les especes, aussi bien que les individus, comme tous les genres, aussi +bien que les especes, tombent sous la loi commune de la conception +d'essence, cette doctrine, si elle a ete fidelement representee, +aurait reduit l'univers a ces termes: unite de substance, diversite de +phenomenes. + +Entre ces deux systemes absolus, Abelard crut trouver la verite en +prenant un milieu. Il produisit une doctrine qui, sans etre neuve pour +le fond, l'etait par quelques details et quelques expressions, et qui +a ete tour a tour appelee le conceptualisme ou confondue avec le +nominalisme. En effet, une analyse exacte la reduirait peut-etre +au premier de ces systemes, lequel lui-meme penche vers le second. +Cependant il est plus difficile qu'on ne croit de bien determiner la +doctrine d'Abelard; nous essaierons de le faire, apres l'avoir exposee; +mais de son temps meme, il ne nous parait pas qu'on l'ait bien jugee, et +comme il combattait vivement le realisme, ou plutot dans le realisme les +essences generales, il fut compte tout simplement avec les nominalistes. + +Voici le jugement de deux contemporains tres-eclaires, tous deux verses +dans les sciences de leur siecle, et dont aucun ne partageait, meme a un +faible degre, les prejuges et les passions qui persecuterent Abelard; +tous deux appartenaient a ce qu'on pourrait appeler, sans trop forcer +les mots, le parti liberal dans l'Eglise. L'un, Othon, eveque de +Frisingen, fils d'un saint, mais oncle de l'empereur Frederic +Barberousse, avait etudie la dialectique a l'ecole de Paris, et il a +excuse les opinions theologiques qu'on reprochait a Gilbert de la Porree +d'avoir empruntees d'Abelard. L'autre, Jean de Salisbury, eveque de +Chartres, ami des lettres, amateur tres-instruit de la dialectique, et +qui a ecrit sur la philosophie avec beaucoup d'esprit, avait suivi les +lecons d'Abelard; il l'admirait, il l'aimait, et il a presque dit de lui +que pour egaler les anciens il ne lui manquait que l'autorite[12]. Tous +deux n'ont vu dans Abelard qu'un nominaliste. + +[Note 12: _Metal_., I. III, c. iv.] + +"Abelard," dit Othon, "eut d'abord pour precepteur un certain Rozelin +qui, le premier de notre temps, etablit dans la logique la doctrine des +mots (_sententiam vocum_)... Tenant dans les sciences naturelles pour +la doctrine des mots ou des noms, Abelard l'introduisit dans la +theologie[13]." + +[Note 13: _De Gest. Frider_. I, I. I, c. xlvii.--Cf. Brucker, t. III, p. +685.] + +Jean de Salisbury se plait a raconter l'histoire des ecoles de son temps +et a rattacher toutes leurs pretentions et toutes leurs dissidences a +la question des universaux; par deux fois il a expose avec detail les +solutions diverses qu'elles en avaient donnees. Nous avons cite une +bonne partie de ce qu'il dit dans un de ses ouvrages, prenons dans un +autre une citation plus longue et qui paraitra curieuse[14]. + +[Note 14: _Metal_., I. II, c. xvii.] + + "Tous cependant ici veulent penetrer la nature des universaux, et + cette question des plus hautes, d'une recherche si difficile, ils + s'efforcent, contre l'intention de l'auteur (Porphyre), de la + resoudre. + + "L'un donc fait tout consister dans les mots, quoique cette opinion + ait aujourd'hui disparu presque entierement aveo Roscelin, son + auteur[15]. + + [Note 15: Dans le _Policraticus_, Jean de Salisbury s'exprime ainsi: + "Il y a eu des gens qui disaient que les genres et les especes + etaient les voix elles-memes; mais cette opinion a ete rejetee et a + promptement disparu avec son auteur." (L. VII, c. xii.)] + + "Un autre ne voit que les discours (_sermones intuetur_), et y + ramene de force tout ce qu'il se souvient d'avoir lu quelque part + touchant les universaux[16]. C'est dans cette opinion que se laissa + surprendre le peripateticien palatin, notre cher Abelard, qui a + laisse beaucoup de sectateurs et de temoins de cette doctrine, et + qui en conserve encore quelques-uns. Ce sont mes amis; quoique, a + vrai dire, la plupart du temps ils contraignent et torturent la + lettre des auteurs au point que le coeur le plus dur en aurait + pitie. Ils tiennent pour monstrueux qu'une chose s'affirme d'une + chose, quoique Aristote soit l'auteur de cette monstruosite et qu'il + dise tres-souvent qu'une chose s'affirme d'une chose, ce qui est + bien connu de tous ceux a qui ses ouvrages sont familiers, s'ils + veulent etre de bonne foi. + + [Note 16: Il en est cependant encore qui sont surpris sur leurs + traces (des nominalistes), quoiqu'ils rougissent d'epouser + ouvertement l'auteur ou le systeme, et qui, s'attachant aux noms + seuls, assignent au discours tout ce qu'ils soustraient aux choses + et aux conceptions." (_Id._, _ibid_.)] + + "Un autre s'attache aux concepts (_in intellectibus_), et dit que + les genres et les especes ne sont que cela[17]. Le pretexte est pris + de Ciceron et de Boece, qui citent Aristote comme l'auteur de cette + doctrine que les genres et les especes doivent etre regardes comme + des notions. "La notion," disent-ils, "est une connaissance de + chaque chose, qui resulte de la perception anterieure de sa forme + et qui a besoin d'etre eclaircie." Et ailleurs: "La notion est une + certaine intelligence et une conception simple de l'ame." Ainsi tous + les textes sont detournes pour que le concept ou la notion embrasse + l'universalite des universaux. + + [Note 17: "D'autres considerent les conceptions, et affirment que + c'est elles qu'il faut voir sous les noms des universaux." (_Id_., + _ibid_.)] + + "De ceux qui tiennent pour les choses, les opinions aussi sont + nombreuses et diverses. + + "Ainsi celui-ci, de ce que tout ce qui est un est en nombre (_in + numero est_, a l'existence numerique), conclut que la chose + universelle est une en nombre (existe en unite numerique) ou n'est + absolument pas; mais comme il est impossible que les substantiels ne + soient pas, des que ce dont ils sont les substantiels existe, nos + gens recueillent finalement les universaux pour les unir en + essence aux individus[18]. Dans ce systeme de la _repartition des + etats_[19], on a pour chef Gautier de Mortagne, et l'on dit que + Platon est individu en tant que Platon, espece en tant qu'homme, + genre en tant qu'animal, mais genre subalterne, et en tant que + substance, genre supreme ou des plus generaux (_generalissimum_). + Cette opinion a compte quelques defenseurs, mais il y a longtemps + que personne ne la professe plus. + + [Note 18: "Se saisissant des sensibles et autres individus, et + reconnaissant qu'ils ont seuls l'etre veritable, il les fait passer + par differents etats, au moyen desquels il constitue dans les + individus memes et ce qui est le plus general et ce qui est le plus + special (l'universel et la singulier)." (_Id., ibid_.)] + + [Note 19: _Partiuntur status_, (_Id., ibid_.)] + + "Celui-la soutient les idees; rival de Platon, imitateur de Bernard + de Chartres, il dit que hors d'elles rien n'est espece ou genre; or, + l'idee est, suivant la definition de Seneque, l'exemplaire eternel + des choses de la nature, et comme ces exemplaires ne sont ni sujets + a la corruption, ni alteres par les mouvements qui meuvent les + individus, et qui, se succedant presque a chaque moment, les + font ecouler sans cesse differents d'eux-memes, ils doivent etre + proprement et veritablement appeles les universaux. En effet, les + choses individuelles sont jugees indignes de l'attribution d'un nom + substantif; jamais stables, toujours fugaces, elles n'attendent meme + pas l'appellation, car elles changent tellement de qualites, de + temps, de lieux et de proprietes de mille sortes, que toute leur + existence parait, non un etat durable, mais une transition mobile. + Nous appelons etre, dit Boece, ce qui ni n'augmente par la tension + ni ne diminue par la retraction, mais se conserve toujours soutenu + par l'appui de sa propre nature: ce sont les quantites, les + qualites, les relations, les lieux, les temps, les habitudes, et + tout ce qui se trouve en quelque sorte faire un avec les corps. + Les choses jointes aux corps paraissent changer, mais demeurent + immutables dans leur nature; ainsi les especes des choses demeurent + les memes dans les individus passagers, comme dans les eaux qui + coulent, le courant en mouvement demeure un fleuve; car on dit que + c'est le meme fleuve, d'ou ce mot de Seneque, etranger pourtant a ce + sujet: _Nous descendons et ne descendons pas deux fois dans le meme + fleuve._ Or ces idees, c'est-a-dire les formes exemplaires, sont les + raisons (definitions) primitives des choses, elles ne recoivent ni + accroissement ni diminution; stables et perpetuelles, tout le monde + corporel perirait qu'elles ne pourraient mourir. Le nombre entier + des choses corporelles subsiste dans ces idees, et ainsi que me + semble l'etablir Augustin dans son livre sur le libre arbitre, comme + elles sont toujours, il a beau arriver que les choses corporelles + perissent, le nombre des choses n'en augmente ni ne diminue. Ce + que ces docteurs promettent est grand sans doute et connu des + philosophes amis des hautes contemplations, mais, comme Boece et + beaucoup d'autres auteurs l'attestent, rien n'est plus eloigne du + sentiment d'Aristote, car lui-meme, on le voit clairement par ses + livres, est tres-souvent contraire a ce systeme. Bernard de Chartres + et ses sectateurs ont pris beaucoup de peine pour mettre l'accord + entre Aristote et Platon; mais je pense qu'ils sont venus trop tard + et qu'ils ont travaille vainement pour reconcilier des morts qui + toute leur vie se sont contredits. + + "Aussi un autre, pour exprimer Aristote, attribue-t-il, avec + Gilbert, eveque de Poitiers, l'universalite aux formes natives, et + il s'evertue pour expliquer leur uniformite[20]. Or la forme native + est l'exemple de l'original[21], et elle ne s'arrete pas dans + l'esprit de Dieu, mais elle est inherente aux choses creees; elle + s'appelle en grec [Grec: eidos], etant a l'idee ce que l'exemple est + a l'exemplaire; sensible dans une chose sensible, elle est concue + insensible par l'esprit, singuliere aussi dans les singuliers, mais + universelle dans tous. + + [Note 20: "Il en est qui, a la maniere des mathematiciens, + abstraient les formes et rapportent aux formes tout ce qui se dit + universaux." (_Id., ibid._.)] + + [Note 21: _Exemplum originalis_; il vaut mieux lire probablement + _exemplum originale_.] + + "Il y en a un qui, avec Joslen, eveque de Soissons, attribue + l'universalite aux choses rassemblees en une et la refuse aux + individus. Mais quand de la il en a fallu venir a l'explication des + autorites, il souffre grande douleur, ne pouvant, dans beaucoup de + passages, supporter la grimace du texte indigne. + + "Il est quelqu'un enfin qui appelle a son aide une nouvelle langue, + faute d'etre assez habile dans la langue latine; car lorsqu'on lui + parle de genres et d'especes, tantot il dit qu'il faut entendre + par la des choses universelles, tantot il explique que ce sont les + _manieres_ des choses. Ou a-t-il trouve ce nom? Dans quel auteur + cette distinction? Je ne le sais, si ce n'est dans les glossaires ou + dans le langage des modernes docteurs; mais je ne vois pas ce qu'ici + ce mot veut dire, s'il ne signifie ou la collection des choses + de Joslen, ou la chose universelle, ce qui d'ailleurs repugne a + recevoir ce nom de _maniere_. Et ce nom, l'interpretation ne le peut + ramener qu'a ces deux sens: la maniere est ou le nombre des choses + ou l'etat permanent de la chose. + + "Et il ne manque pas de gens qui ne considerent que les etats des + choses et disent que les etats sont les genres et les especes." + +Cette exposition des systemes est interessante, quoique l'on put en +contester l'exactitude[22]. Ainsi il serait difficile de demontrer les +titres des partisans de Joslen, ou meme de ceux de Gautier de Mortagne, +si leurs opinions sont bien rendues, a se voir classer parmi les +realistes, les uns n'admettant d'universalite que la totalite +collective, les autres reunissant dans chaque individu tous les +caracteres et tous les degres de generalite et de particularite. De +meme, nous n'acceptons pas sans examen le jugement sur la doctrine +d'Abelard. Mais nous le prenons comme un fait, et nous voyons que le +premier en date des historiens de la philosophie du XIIe siecle, placant +entre le conceptualisme que lui-meme professait et le nominalisme +de Roscelin, Abelard le Palatin, assigne au dernier une doctrine +intermediaire qui, procedant de l'un et conduisant a l'autre, a pu etre +successivement confondue avec tous les deux. On s'explique comment des +historiens posterieurs, entre autres Brucker, ont pu distinguer de la +doctrine d'Abelard le conceptualisme, qui, disait-il, _s'ecartait un peu +de son hypothese_[23]; tandis que d'autres ont fait du conceptualisme +l'hypothese meme d'Abelard et sont parvenus a l'en faire passer pour le +createur. + +[Note 22: Voyez la critique qu'en a faite Meiners. (_De Nomin. ac Real. +init._--Soc. Gotting. _Comment_., t. XII, pars II, p. 31.)] + +[Note 23: _Nominales, deserta paulo Aboelardi hypothese conceptuales +dicti sunt._, Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 908.] + +Quoi qu'il en soit, prenons pour convenu ce point historique, Abelard a +ete juge du parti des nominalistes; et, selon Jean de Salisbury, il ne +s'est distingue d'eux qu'en ce qu'il imputait a l'oraison ce qu'ils +attribuaient aux simples mots. Cette opinion n'aurait, suivant le +meme auteur, seduit Abelard que parce qu'elle etait la plus facile a +comprendre. Il aimait mieux, en effet, soutenir _une idee puerile, une +doctrine d'enfant, que se rendre obscur avec une gravite de philosophe_, +et, suivant le precepte de saint Augustin, il sacrifiait au desir de +se faire entendre, _serviebat intellectui rerum_[24]. Nous avouons +que cette fois il n'y aurait pas reussi avec nous, et la nuance de +nominalisme qu'on lui attribue nous parait insaisissable[25]. On +verra dans l'expose donne par lui-meme si ses sentiments ont ete bien +fidelement representes; lui aussi il a enumere et discute tous les +systemes contemporains, et, mettant le sien en regard, il s'est peint +lui-meme autrement que ses peintres; mais il n'est pas tres-facile a +reconnaitre. + +[Note 24: Johan. Saresb. _Metal_., I. III c. i.] + +[Note 25: Aucun auteur n'avait encore reussi a s'expliquer les +expressions de Jean de Salisbury, et a bien saisir la distinction qu'il +met entre Abelard et Roscelin. (Voyez entre autres Morhoff, _Polyhist_, +t. II, I. I, c. xiii, sec. 2.--D. Stewart, _Phil. de l'esp. hum._, c. +iv, sect. iii, et note 11.) Nous serions dans la meme incertitude, sans +le manuscrit que nous analysons au chapitre x.] + +Ses traits ont deja ete esquisses. En parlant de la division, il nous a +dit ce qu'il pensait du tout et de ses parties, et la, ce qu'il +pensait n'etait pas le nominalisme. En traitant des conceptions, il a +profondement distingue l'intelligence de la sensation, et attribuant a +la premiere la conception des choses dont, sans elle, nous n'aurions +qu'une image, il a montre l'intelligence suscitee et secondee par les +sens, mais produisant spontanement ses idees qui, pour etre valables, +n'ont pas besoin, comme la sensation, de se rapporter a des realites +individuelles. Les universaux, pour etre les notions de quelque chose de +plus et d'autre que les realites individuelles, ne sont donc des idees +ni fausses, ni creuses, ni vaines, et ils peuvent etre valables et +solides, sans supposer des essences generales dont la conception est +toujours equivoque et gratuite. La, il s'est montre conceptualiste, mais +sans trace de scepticisme: il n'a donc pas ete vrai nominaliste. + +Voici maintenant un traite special sur la question. Il est dans nos +mains, du moins en grande partie, sous ce titre: _De Generibus et +Speciebus_[26]. Je suis porte a croire que ce titre n'est pas le +veritable, ou qu'il n'indique pas completement le sujet de l'ouvrage, +qui probablement embrassait toute la question. Ainsi les six ou sept +premieres pages roulent sur _le tout_; elles sont sans doute un debris +d'une portion d'ouvrage dirigee contre la doctrine de Roscelin sur le +tout et les parties. On peut supposer qu'une autre portion du livre +traitait _des formes_. Un fragment d'un manuscrit recemment publie nous +apprend, ce que temoignait deja plus d'un passage de la Dialectique, +que les formes aussi (les attributs constitutifs et essentiels) etaient +defendues par Abelard contre les atteintes du nominalisme, et ce +fragment, redige par un de ses partisans, pourrait bien contenir des +passages recueillis litteralement a ses lecons, ou extraits de ses +ecrits[27]. Il n'est pas impossible que de nouvelles recherches dans les +bibliotheques un peu riches en manuscrits de l'epoque, nous valussent le +traite entier ou quelque edition d'un autre traite sur la question qui +avait le plus exerce son esprit et signale son enseignement. On verra +que nous avons pu nous-meme consulter sur ce sujet un manuscrit +d'Abelard que ne mentionne aucun catalogue. + +[Note 26: _P. Abaelardi fragmentum sangermanense de Generibus et +Speciebus._ Ouvr. ined., p. 507-550. M. Cousin, qui a publie ce morceau +precieux et inconnu, l'a decouvert a la bibliotheque du Roi dans un +manuscrit du fonds de Saint-Germain-des-Pres. (Introd., p. xiv et +xviii.)] + +[Note 27: Cousin, _Fragm. philos_., t. III, Append. ix, p. 494.] + +Mais enfin, comme les genres et les especes sont l'origine et le fond +veritable de la question, et comme nous possedons sur ce point un +fragment etendu, etudions-le d'abord dans tous ses details. Il commence +ainsi[28]: + +[Note 28: Ouvr. ined., _De Gener. et Spec._, p. 518-519.] + + "Sur les genres et les especes, les opinions sont differentes. Les + uns, en effet, affirment que les genres et les especes ne sont que + les mots, lesquels sont generaux ou particuliers, et ils ne leur + assignent aucune place parmi les choses; les autres, au contraire, + disent qu'il y a des choses generales et des choses speciales, + d'universelles et de particulieres, mais ceux-ci memes se divisent + entre eux: quelques-uns disent que les singuliers individuels (les + individus) sont especes et genres, genres subalternes et genres + generalissimes (predicaments), consideres de telle ou telle facon; + d'autres, au contraire, imaginent certaines essences universelles + qu'ils croient etre tout entieres essentiellement dans chaque + individu." + +Ce bref expose separe d'abord le nominalisme et le realisme, puis +dans le realisme distingue deux opinions: l'une, qui n'admet que +des individus, voit dans les individus des universaux consideres et +restreints d'une certaine maniere et plus ou moins particularises; +c'est l'opinion que Jean de Salisbury prete aux partisans de Gautier +de Mortagne. L'autre admet, independamment des individus, des essences +universelles qui resident entierement en chacun d'eux, et c'est +l'opinion, l'opinion premiere et fonciere de Guillaume de Champeaux. + +Abelard entreprend l'examen de ces opinions, en commencant par la +derniere, dont il donne le developpement. + + "De toutes ces opinions, recherchons ce qui peut raisonnablement + subsister, et d'abord enquerons-nous de cette pensee qui se pose + ainsi: l'homme est une certaine espece, chose essentiellement une, a + laquelle adviennent certaines formes, et elles font Socrate. Cette + meme espece ou chose est de la meme maniere _informee_ par les + formes qui font Platon et les autres individus de l'espece homme. Il + n'y a pas en Socrate, hormis ces formes _informant_ cette matiere + pour faire Socrate, quelque chose qui ne soit en meme temps + _informe_ en Platon par les formes de Platon; et cette pensee, on + l'applique des especes aux individus et des genres aux especes. + + "Mais, s'il en est ainsi, qui peut faire que Socrate ne soit pas en + meme temps a Rome et a Athenes? En effet, ou est Socrate, la est + aussi l'homme universel qui a dans toute sa quantite recu la forme + de la _socratite_, car tout ce que recoit la chose universelle elle + le garde dans toute sa quantite[29]. Si donc la chose universelle + affectee tout entiere de la _socratite_ est dans le meme temps a + Rome tout entiere en Platon, il est impossible que dans le meme + temps n'y soit pas la _socratite_, qui contenait l'essence tout + entiere; or, partout ou la _socratite_, est dans un homme, la est + Socrate, car Socrate est l'_homme socratique_. Un esprit raisonnable + n'a rien a opposer a cela[30]. + + [Note 29: C'est cette proposition qui fait le nerf de l'argument; + aussi M. Cousin l'a-t-il attaquee, et il a fait remarquer que plus + d'une substance, le moi par exemple, peut prendre plusieurs formes, + mais successivement, et en etant tout entiere dans chacune de ses + manifestations, ne pas les garder a toujours ni s'identifier avec + elles. Cela est vrai; mais le moi n'est pas universel, il est au + contraire une individualite rigoureuse, et ses manifestations ou + modes ne sont pas des formes essentielles. La proposition d'Abelard: + "L'universel (l'essence universelle) contracte et retient dans + sa totalite tout ce qu'elle recoit," est vraie hypothetiquement, + c'est-a-dire dans l'hypothese de Guillaume de Champeaux, et si + l'essence universelle est integralement dans chaque individu. Elle + devient fausse, si l'on admet que l'essence de l'espece n'est pas + identique, mais semblable dans chaque individu; mais ce n'est plus + la, suivant Abelard, la supposition du realisme absolu. (Cousin, + Introd., p. cxxxvi.)] + + [Note 30: Aristote en juge comme Abelard: "Il est impossible, selon + nous, qu'aucun universel, quel qu'il soit, soit une substance. Et + d'abord, la substance premiere d'un individu, c'est celle qui lui + est propre, qui n'est point la substance d'un autre. L'universel, + au contraire, est commun a plusieurs etres; car ce qu'on nomme + universel, c'est ce qui se trouve, de la nature, en un grand nombre + d'etres. De quoi l'universel sera-t-il donc substance? il l'est de + tous les individus ou il ne l'est d'aucun; et qu'il le soit de tous, + cela n'est pas possible. Mais si l'universel etait la substance d'un + individu, tous les autres seraient cet individu, car l'unite + de substance et l'unite d'essence constituent l'unite d'etre. + D'ailleurs la substance, c'est ce qui n'est pas l'attribut d'un + sujet; or, l'universel est toujours l'attribut de quelque sujet." + (_Metaph_., VII, xiii, p. 49 du t. II de la trad.)] + + "Autre consequence. La sante et la maladie ont leur fondement dans + le corps de l'animal, la blancheur et la noirceur dans le corps + seulement. Que si l'animal qui existe tout entier dans Socrate est + affecte de maladie, ce tout, puisqu'il recoit dans toute sa quantite + tout ce qu'il recoit, n'est nulle part au meme moment sans la + maladie; or ce meme tout est dans Platon, il devrait donc y etre + malade, mais il ne l'y est pas. De meme pour la blancheur et la + noirceur relativement au corps. A cela, qu'on ne croie pas echapper + en disant: Socrate est malade, l'animal ne l'est pas. Car si l'on + accorde que Socrate est malade, on accorde que l'animal l'est aussi + dans l'interieur[31]. Ceux-la ne font pas attention a l'universalite + qui pretendent qu'en disant que l'animal n'est pas malade dans + l'universalite, quoique malade dans l'inferieur, ils n'entendent + point qu'il n'est pas malade dans cet accident. Ils pourraient + l'entendre, au contraire, et dire qu'il n'est point malade dans la + singularite; ou s'ils entendent que l'animal dans l'universalite, + c'est-a-dire l'animal universel, n'est pas malade, ils se trompent, + des qu'il est malade dans l'inferieur, l'animal universel et + l'animal dans l'inferieur etant une meme chose[32]. + + [Note 31: L'interieur dit le degre metaphysique immediatement + au-dessous du precedent; l'inferieur du genre, c'est l'espece. Ici, + c'est l'homme et l'homme individuel.] + + [Note 32: Un meme, _idem_. C'est l'expression technique. L'essence + universelle est un universel reel (_Illud universale_) ou _un meme_ + (neutralement) qui, identique, dans tous les individus, n'est + diversifie que par les formes auxquelles il est combine. Il faut se + familiariser avec cette expression.] + + "Ils ajoutent: l'animal universel est malade, mais non en tant + qu'universel. Qu'ils s'entendent s'ils peuvent. Car si en disant: + l'animal n'est pas malade en tant qu'il est universel, ils entendent + que ce qui est universel ne lui confere pas la maladie; c'est comme + s'ils disaient: en tant que singulier, il n'est pas malade, car + ce qui est singulier ne lui donne pas la maladie davantage. Si en + disant: en tant qu'universel, il n'est pas malade, ils veulent dire: + retranchez ce qui est universel, il n'est pas malade; alors il n'est + Jamais malade, puisqu'il est toujours universel. Et de meme, si vous + retranchez ce qui est singulier, parce qu'aucun singulier n'est + malade en tant et parce qu'il est singulier. Ainsi nous avons deux + fois _en tant que_ de la maniere suivante: _en tant qu'_il est + universel, l'animal n'est pas malade _en tant qu'_il est universel. + + "S'ils ont recours a la ressource de l'etat[33] et qu'ils disent: + l'animal, en tant qu'il est universel, n'est pas malade dans l'etat + universel, qu'ils expliquent ce qu'ils veulent dire par ces mots: + _dans l'etat universel_. S'agit-il de la substance ou de l'accident? + Si de l'accident, nous accordons que rien n'est malade dans cet + accident; si de la substance, c'est de la substance _animal_ ou + d'une autre; si d'une autre, nous accordons encore que l'animal + n'est pas malade dans une substance autre que lui-meme; si de la + substance _animal_, il est faux alors que l'animal ne soit pas + malade dans l'etat universel, puisque c'est l'animal en soi qui a la + maladie. Je ne leur vois donc pas non plus ce refuge. + + [Note 33: C'est la proprement le mot introduit, suivant Jean de + Salisbury, par Gautier de Mortagne. Selon ce dernier, universel + ou individuel etait une meme substance a differents etats ou a + differents degres; au fond, cette doctrine abandonnait le realisme; + mais elle semblait, au contraire, en adopter le principe, en + mettant l'universel au premier rang et en le conservant jusque dans + l'individu.] + + "De meme, toute difference qui advient au genre le plus prochain + constitue l'espece, ainsi fait la rationnalite dans l'animal. + Aussitot, en effet, que la rationnalite touche cette nature, celle + d'animal, aussitot l'espece est produite, et la rationnalite trouve + en elle son fondement. + + Elle affecte donc l'animal tout entier, puisque tout ce que le + genre recoit, il le recoit dans toute sa quantite; mais de la meme + maniere, l'_irrationnalite_ affecte en meme temps l'animal tout + entier; ainsi deux opposes sont dans un meme de la meme maniere + (_in eodem secundum idem_). Et qu'ils ne disent pas: il n'est point + inconvenant[34] que deux opposes soient dans un meme universel, + parce qu'a cela Porphyre se recrie, niant que dans un meme universel + soient des opposes: _Il n'a pas ces opposes_, dit-il en parlant du + genre, _car il aurait simultanement des opposes dans un meme_. Et a + cet endroit il ajoute: _Ni de choses qui ne sont pas il ne se fera + quelque chose, ni les opposes ne sont en un meme_[35]. Et qu'ils ne + croient pas se sauver en disant que la Porphyre ne tient pas pour + absurde que deux opposes soient dans un meme, pourvu qu'ils ne + soient pas actuellement constitutifs de la chose dans laquelle ils + sont[36]. Sur ce pied-la, il ne serait pas contradictoire que le + blanc et le noir fussent dans un meme, puisqu'ils ne le constituent + pas. + + [Note 34: _Inconveniens_ en scolastique signifie ce qui repugne ou + ce qui est contradictoire, l'absurde logique.] + + [Note 35: En traitant de la difference, Porphyre dit qu'elle est ce + dont l'espece surpasse le genre. En effet, il faut bien que l'homme + (espece) ait de plus que l'animal la rationnalite; car si l'animal + avait la rationalite, que resterait-il pour en distinguer l'espece? + il faudrait que l'animal eut egalement l'irrationnalite, puisqu'il y + a des especes sans raison, c'est-a-dire que l'animal aurait toutes + les differences a la fois; ce qui ne se peut, car il en aurait + simultanement d'opposees. Et Porphyre ajoute: "Nec enim omnes + oppositas habet; namque idem simul habebit oppositas," et plus bas: + "Nec ex his quae non sunt aliquid fiet, nec in eodem simul opposita + erunt." C'est du moins ainsi que se lit le passage dans la seule + version de Porphyre que nous croyons qu'Abelard ait eue sous les + yeux. (Boeth., _in Porph. a se transl._, t. IV, p. 6.) Cependant + il cite les deux passages en des termes un peu differents, et qui + traduisent plus exactement le texte: [Grec: Oute de pasas tas + antikeimenas echei epei to auto ama exei ta antikeimena....... + oute ech ouk onton ti genetai, oute ta antikeimea ama peri to auto + estai.] (_Isag._, III.)] + + [Note 36: Porphyre dit en effet au meme endroit: "_Potestate quidem + habet omnes differentias sub se, actu vero nullam_. Le meme a + bien toutes les differences en puissance, mais aucune en acte;" + c'est-a-dire que l'animal peut etre l'animal sans raison comme + l'animal raisonnable, mais qu'il ne saurait etre actuellement l'un + et l'autre, non plus que l'un ou l'autre, sans cesser d'etre le + genre. C'est bien en effet de la difference constitutive que parle + ici Porphyre; mais le raisonnement d'Abelard n'en est pas moins + plausible.] + + "Il y a plus de simplicite dans ce que disent quelques-uns, que les + differences adviennent bien au genre, mais n'ont pas leur fondement + dans le genre; car on dit que ce qui est par soi est ce qui se sert + a soi-meme de sujet[37]. Mais je reponds que l'espece a ete faite + du genre et de la difference substantielle, et comme dans la statue + l'airain est la matiere et la figure est la forme, de meme le genre + est la matiere de l'espece, dont la difference est la forme. C'est + la la matiere qui recoit la forme. Ainsi, dans l'espece constituee, + le genre soutient la forme, car une fois constituee, l'espece + est composee de matiere et de forme, c'est-a-dire de genre et de + difference; et ainsi nous revenons au meme point, et la difference a + son fondement dans le genre. + + [Note 37: Il faut ajouter pour eclaircir la these: "Et le genre + n'est point le sujet fondamental de la difference, car il serait + l'espece; donc, n'etant pas sujet fondamental, il n'est pas par soi, + _per se_."] + + "Mais ils disent: la rationnalite a bien son fondement dans la + chair, qui est un genre en dehors de l'espece et non un genre de + l'espece homme. Ils admettent donc deux impossibilites: la premiere, + c'est que le genre soit hors de l'espece et de ses individus, malgre + ce que dit Boece: _La similitude des especes diverses, laquelle ne + peut etre que dans les especes et leurs individus, constitue le + genre_[38]; la seconde, c'est qu'une chose soit existante dans + l'espece, et que la meme chose au meme moment soit le genre hors de + l'espece, et que cette chose (corps ou chair) ne soit pas seulement + le genre." + + [Note 38: Boeth. _In Porph. a se transl_., t. II, p. 50.--L'artifice + de l'objection est de substituer le corps a l'animal et la chair au + corps, pour en faire le fondement de la raison. Car le corps n'est + pas le genre de l'espece homme, et la chair est une espece du corps. + De cette maniere, l'homme etant la raison incarnee et non plus + l'animal rationnel, n'est plus une espece composee de la difference + pour forme et du genre pour matiere. Abelard n'a pas de peine a + montrer que cette composition est arbitraire et contraire aux regles + de l'art.] + + "De plus, si la forme a son fondement dans l'espece (et elle + l'aurait, si elle ne l'avait dans le genre et si la rationnalite + etait l'humanite meme, en dehors de l'espece composee alors + d'humanite et d'animalite), elle a son fondement dans une chose + constituee d'elle-meme et du genre, et c'est ainsi le constitue + meme qui sert de fondement au constituant; d'ou il suivrait que + l'intelligence peut disjoindre la forme et le fondement. C'est, en + effet, un pouvoir de l'esprit que de conjoindre les disjoints et + disjoindre les conjoints; mais quel esprit aurait le pouvoir de + separer la rationnalite et l'homme, la rationnalite etant renfermee + dans l'homme? + + "La rationnalite est quelque chose, elle doit donc etre contenue + dans un des membres de la grande division d'Aristote: "Les choses ou + sont dites d'un sujet et ne sont dans aucun sujet, ou sont dans un + sujet et ne sont dites d'aucun sujet, ou sont dites d'un sujet et + sont dans un sujet, ou ne sont ni dans un sujet ni dites d'aucun + sujet[39]." Ils choisiront, je pense: _Elle est ce qui se dit d'un + sujet et est dans un sujet_. Car la rationnalite est dite d'un + sujet, quand on dit _cette rationnalite_; elle est dans un sujet, + qui est l'homme. Que si elle est dans l'homme ou dans un sujet, + _elle n'y est pas comme une certaine partie, mais en sorte qu'il lui + soit impossible de subsister sans ce sujet meme:_ car c'est ainsi + qu'Aristote definit _etre dans un sujet_; mais elle est partie + formelle de l'homme, elle est donc partie, et il faut lui chercher + un sujet dont elle ne soit point partie. + + [Note 39: C'est la grande division des choses etablie au + commencement des Categories d'Aristote, II, et dans Boece, _In + Predic. Arist., t. I, p. 119. La division d'Aristote n'est indiquee + dans Abelard que par les premiers mots de son texte, ce qui semble + prouver que nous n'avons pas un ouvrage acheve, mais le canevas d'un + ouvrage, ou un memorial d'arguments sur la question.] + + "Mais, diront-ils, la rationnalite est dans l'homme comme dans un + sujet, et elle n'est pas en lui comme partie integrale; c'est la + seulement ce que n'a pas voulu Aristote. A cela je proteste, et je + dis: L'animal est dans l'homme comme en un sujet, et il n'y est pas + comme partie integrale. S'ils disent que la derniere partie de la + definition ne lui convient pas, savoir: _en sorte qu'il lui soit + impossible de subsister sans ce sujet meme_, vu qu'il est possible + que l'animal soit sans l'homme et sans les autres inferieurs, non + pas actuellement, bien entendu, mais en general; dites-leur la + meme chose de la rationnalite, car, suivant eux, quand meme la + rationnalite ne serait dans aucun, elle subsisterait dans la nature. + +Expliquons ce raisonnement. Si la rationnalite est dans le sujet homme +comme une partie qui en peut etre separee, qu'est-ce que le sujet homme +separe de cette partie? ce n'est plus l'homme. Si l'on objecte qu'elle +en est partie formelle et non integrale, on peut repondre qu'alors +l'animal aussi est dans le sujet homme et n'en est point partie +integrale; pourtant de l'homme retranchez l'animal, que restera-t-il? +Si l'on dit que l'animal ne peut etre dans le sujet homme comme la +rationnalite, parce qu'il est possible de l'en separer sans qu'il cesse +de subsister, attendu que l'animal peut subsister sans l'homme, ceux qui +font de la rationnalite une essence subsistante n'en doivent-ils pas +dire la meme chose? Il faut donc admettre que la rationnalite et +l'animalite sont dans le sujet homme de la meme maniere et sont +egalement necessaires pour le constituer, et que la rationnalite n'est +pas plus que l'animalite une essence subsistante en dehors de l'animal +humain. + +L'extrait qu'on vient de lire contient une polemique assez vive contre +la theorie generale de l'existence propre des essences generiques ou +speciales, distinctes des individus et cependant residant identiquement +et integralement dans les individus. La pensee principale d'Abelard, +c'est que cette theorie etablit, entre les elements constituants des +etres, des rapports qui ne rentrent plus dans les cadres de l'ontologie +logique; ils ne sont plus, en effet, matiere et forme, genre et +difference. Ou bien il faut admettre des essences hierarchiques, entre +lesquelles, du moment qu'on les tient pour reelles et subsistantes, +on ne sait plus quelles relations assigner, car ou est le rapport +ontologique possible entre une substance universelle et une substance +individuelle? Ou bien il faut n'attribuer l'etre proprement dit qu'aux +substances universelles et reduire les differences tant specifiques +qu'individuelles a de simples accidents, et c'est encore une extremite +incompatible avec la nature des etres. Mais la theorie peut prendre +encore d'autres formes, employer d'autres arguments, et Abelard en +parcourt rapidement tous les points de vue, sans marquer toujours les +divisions naturelles de l'argumentation; il passe sans transition d'une +idee a une autre idee, d'une objection a une reponse, et quelquefois il +ne fait qu'indiquer le raisonnement, tandis qu'ailleurs il le developpe +avec complaisance. Son ouvrage ressemble a un recueil de notes destinees +a l'enseignement ou a la controverse. + +Trois objections detachees qui ne rentrent pas dans l'argumentation +precedente, s'offrent encore a lui, et il les pose brievement en ces +termes: + + 1 deg. Tout _materiel_ est constitue completement par sa forme et sa + matiere; or la matiere de Socrate est l'espece homme, la forme est + la _socratite_, et cela suffit pour le constituer.--Mais Socrate + est aussi compose d'elements, tout corps etant compose des quatre + elements; s'ils les dissolvent, ils ne peuvent dire comment les + elements viennent se reunir dans Socrate, car ou ce sera la matiere, + ou une partie de la matiere, ou la forme, ou une partie de la forme. + Or si ce n'est rien de tout cela, un esprit raisonnable ne voit pas + comment ce peut etre la. Quoique la maison soit constituee par le + mur, le toit, le fondement et la forme, cependant nous disons qu'en + composition elle est de bois et de pierres, ce qui peut etre en + effet, parce que le bois et la pierre sont les parties des parties + de la maison. + + 2 deg. Les genres et les especes, etant des choses, sont ou createur ou + creature: s'ils sont crees, le createur a ete avant la creature; + ainsi Dieu a ete avant la justice et la force, qui sont sans aucun + doute en Dieu et autre chose que Dieu; donc Dieu aurait ete avant + d'etre juste et fort.--Mais quelques-uns disent que la division + de createur et creature n'est pas complete, ils preferent celle + d'engendre et d'inengendre[40]. Soit, et alors les universaux sont + dits inengendres et partant coeternels, auquel cas, chose criminelle + a dire, l'ame ne serait point soumise a Dieu, etant coeternelle a + Dieu et n'ayant ni origine ni createur. Socrate est compose de deux + coeternels a Dieu; toute creation n'est qu'une conjonction nouvelle, + car la matiere et la forme sont deux universaux, et en cette qualite + elles sont coeternelles a Dieu. La faussete est manifeste. + + [Note 40: La division de toutes choses en createur et creature + etait fort connue, et avait ete mise en valeur par Scot Erigene. En + l'employant contre le realisme, comme en lui donnant la forme de + la division en engendre et inengendre, Abelard argumente contre le + systeme des idees eternelles, et par consequent contre Bernard de + Chartres et au fond contre le platonisme.] + + 3 deg. Enfin il me vient encore cette objection: c'est une meme essence + (l'essence _animalite_) qui fait, avec la rationnalite, l'homme, + avec l'irrationnalite, l'ane; comment se fait-il que d'une seule + essence deux contraires en fassent deux? Si la nature permettait que + le blanc et le noir fussent a la fois dans le meme doigt, cela ne + ferait pas deux doigts. Mais il y a mille choses qui ne peuvent se + concilier avec cette folie, et nous les developperions en objection, + si l'on n'en avait dit assez. + +Jusqu'ici, Abelard n'a combattu que la theorie des essences universelles +residant essentiellement dans les individus; c'est la doctrine qui, +suivant son recit, dominait dans l'ecole episcopale de la Cite, +lorsqu'il y parut a son tour et contraignit Guillaume de Champeaux a se +retracter. Voici les termes dont il se sert: + + "Mon precepteur Guillaume, archidiacre de Paris, ayant change son + ancien habit, se convertit a l'ordre des clercs reguliers... Mais sa + conversion ne le fit renoncer ni a la ville de Paris, ni a l'etude + habituelle de la philosophie. Dans le monastere meme ou il s'etait + transporte pour cause de religion, il tint immediatement ecole a + sa maniere accoutumee. Alors moi, revenu a lui pour l'entendre + professer la rhetorique, entre autres essais de discussion, je + le forcai, par les arguments de controverse les plus evidents, a + changer ou plutot a detruire son ancienne doctrine des universaux. + Son systeme touchant la communaute des universaux etait d'etablir + que la chose totale et identique residait essentiellement et + simultanement dans chacun des individus, en sorte qu'il ne s'y + trouvait aucune diversite dans l'essence, mais seulement une variete + causee par la multitude des accidents. Or, voici comment il amenda + cette doctrine: il dit desormais que la chose identique l'etait, + non pas essentiellement, mais indifferemment, et comme c'est sur ce + point des universaux que s'eleve toujours la question capitale entre + les dialecticiens... lorsqu'il eut ainsi corrige ou plutot + forcement abandonne sa doctrine, son enseignement tomba dans un tel + delaissement qu'a peine l'admit-on depuis lors a professer la + dialectique, comme si la totalite de l'art consistait dans cette + question des universaux[41]." + +[Note 41: _Ab. Op._, ep. 1., p. 8.] + +La dialectique d'Abelard est le commentaire de ce recit. Nous venons d'y +lire le resume de l'argumentation par laquelle il forca Guillaume de +Champeaux a modifier sa these. Il va le poursuivre maintenant dans +sa nouvelle position. C'est la doctrine qu'il appelle doctrine de +l'indifference, _sententia de indifferentia_, et qu'au debut il a +representee comme n'admettant dans les individus que des universaux +differemment consideres. On va voir comment il l'a developpee; ici nous +analysons au lieu de traduire[42]. + +[Note 42: _Id., Gen. et Spec._, p. 518-522.] + +Rien absolument n'existe que l'individu. Mais l'individu differemment +considere est et l'espece, et le genre, et ce qu'il y a de plus general +(genre supreme). Socrate, quant a sa nature accessible aux sens, est un +individu, parce que ce qui lui est propre ne se retrouve tout entier +dans aucun autre homme. La _socratite_ ne donne pas un autre homme que +Socrate. Mais l'idee de Socrate ne contient pas toujours tout ce +que designe ce nom; oubliant Socrate, l'intelligence quelquefois ne +considere en lui que ce qui caracterise l'homme, savoir l'animal +rationnel mortel, et voila l'espece. Car c'est un nom qui peut etre +attribue a des etres, divers quant a l'existence, les memes quant a la +nature; ce qui s'exprime dans le langage de la scolastique par ces +mots: c'est un predicable de plusieurs en _quiddite_ de meme etat; +_predicable_ (_proedicabilis_), ce qui peut s'affirmer d'un sujet; _de +plusieurs_ (_de pluribus_), de choses numeriquement differentes; _en +quiddite_ (_in quid_), comme predicat ou attribut essentiel; _d'un meme +etat_ (_de eodem statu_), occupant avec une nature semblable le meme +degre de l'echelle ontologique[43]. + +[Note 43: Nous retrouvons ici encore les idees de Gautier de Mortagne; +mais il parait qu'elles n'etaient qu'une traduction du systeme modifie +ou du second systeme de Guillaume de Champeaux dont la subtilite etait +tres-inventive.] + +Puis, si l'intelligence ecarte la rationnalite, et ne considere que ce +que designe le mot _animal_, Socrate _en cet etat_ devient genre. Enfin, +si delaissant toutes formes, nous ne considerons en Socrate que la +substance, alors l'individu ou Socrate devient ce qu'il y a de plus +general, ou generalissime, pur predicament. Et comme vous pourriez +objecter que le propre de Socrate en tant qu'homme ne se retrouve pas +plus en plusieurs que le propre de Socrate en tant que Socrate, puisque +l'homme socratique n'est en aucun autre homme que Socrate, tout comme +Socrate lui-meme; on vous l'accorde avec cette restriction: Socrate, en +tant que Socrate, n'a rien de commun qui se retrouve identique dans un +autre; mais en tant qu'homme, il a beaucoup de choses communes qui se +retrouvent dans Platon et les autres individus. Car si Socrate est +homme, Platon est homme comme lui, mais non essentiellement comme lui, +c'est-a-dire, en meme essence que lui. On peut raisonner de meme de +l'animal et de la substance. Or, ce quelque chose de commun qui se +retrouve ou ne se retrouve pas ailleurs que dans l'individu, suivant +que l'on considere l'individu d'une maniere on d'une autre, +c'est precisement ce qu'on appelle le _non-different_ ou plutot +l'_indifferent_ (_indifferens_). + +Cette doctrine de l'indifference se refute par l'autorite et par la +raison. + +L'autorite, c'est Porphyre. Il dit: "Les choses les plus generales sont +au nombre de dix; les plus speciales sont en un certain nombre, mais +non pas infini; les individus sont en nombre infini[44]." Or, dans le +systeme en question, les individus, en tant que substances, sont les +choses les plus generales et cessent d'etre en nombre infini. + +[Note 44: _Isagog_. II, et Boeth., _In Porph._, I. III, p. 75.] + +On repond precisement par la non-difference. Oui, dit-on, les genres les +plus generaux sont infinis en nombre essentiellement, c'est-a-dire que +les genres les plus generaux comprennent des essences en nombre infini. +Mais si on les compare, elles se confondent par tout ce qu'elles ont de +commun, de non-different, d'indifferent, et alors elles ne sont plus que +dix, les dix genres les plus generaux: ce qu'on exprime en disant que +ces memes genres sont en nombre infini par l'essence et seulement dix +par l'indifference. Par exemple, autant d'individus de substance, autant +de substances et par consequent autant de genres les plus generaux; +et cependant tous ces individus se reduisent a un seul genre le plus +general, la substance, parce que sous ce rapport ils ne different point, +_indifferentia sunt_. + +Mais Porphyre dit encore que la collection de plusieurs en une nature +est l'espece, et plus nombreuse, elle est le genre[45]. Cela peut-il se +dire de l'individu? Socrate communique-t-il sa nature a Platon? L'homme +de Socrate, l'animal qui est en lui, est-il en un autre qui ne soit pas +Socrate, en quelqu'un hors de Socrate? Comment donc, si les individus +sont le genre, peuvent-ils mettre leur nature en commun? + +[Note 45: Porph. _ibid._, et Boeth., p. 70.] + +On vous repondra, en recourant a l'indifference (_ad indifferentiam +currentes_), que Socrate, en tant qu'homme, rassemble (_colligit_) +Platon et tous les autres hommes, puisque, sous ce rapport, il est +l'essence indifferente de l'homme, et par consequent de tous les hommes. +Ainsi, comme essence indifferente, Socrate est Platon. + +Mais voici toujours Porphyre: "Le genre est ce qui s'affirme de +plusieurs differents en espece, l'espece ce qui s'affirme de plusieurs +differents en nombre[46]." Et alors, comme Socrate, _en l'etat_ +d'animal, est un genre, il est inherent a plusieurs especes differentes; +en l'etat d'homme, il est une espece, et il appartient a plusieurs qui +different numeriquement. Or, comment soutenir que l'animal ou l'homme +qui est Socrate, soit inherent a un autre que lui-meme? + +[Note 46: Porph. _ibid._, et Boeth., t. II, p. 60 et 72.] + +Alors on vous dira que sans doute Socrate en aucun etat, c'est-a-dire a +quelque degre ontologique qu'on le place, n'appartient _essentiellement_ +a personne qu'a lui; mais que dans l'etat d'homme, c'est-a-dire +considere comme espece _homme_, on peut dire qu'il est inherent a +plusieurs, parce que plusieurs lui sont inherents, comme non differents +de lui, comme indifferents. De meme, si on le prend comme animal. Ici on +se heurte contre l'autorite de Boece: "L'espece n'est pas autre +chose qu'une pensee collective qui se recueille de la ressemblance +substantielle d'individus qui different numeriquement. Le genre est une +pensee tiree de la ressemblance des especes[47]." Or, ceci ne s'accorde +pas avec la doctrine en question; Socrate, comme homme, est une espece +qui n'est pas recueillie de plusieurs, n'etant pas dans plusieurs; et de +meme pour Socrate pris comme animal. Faut-il donc admettre que Socrate +comme homme se recueille et de soi-meme et de Platon et des autres; que +tout individu soit, en tant qu'homme, recueilli de lui-meme? mais cela +est ridicule. Ce n'est pas l'individu qui rassemble les autres individus +ou les autres especes; c'est l'inverse. "Les genres et les especes ne +sont pas les concepts d'un seul individu, dit Boece[48], mais sont la +collection ou la conception commune qu'opere l'intelligence de tous les +individus." Dire que Socrate comme homme est une espece, c'est donc dire +que l'espece est la collection d'un individu. + +[Note 47: Boeth., _In Porph._, I, l, p. 58.] + +[Note 48: _Id., In Proedic._, lib. l, p. 120.] + +Apres l'autorite, que dit la raison? Si tout individu humain, en tant +qu'homme, est une espece, on peut dire de Socrate: "Cet homme est une +espece; or Socrate est un homme; donc Socrate est une espece." Le +syllogisme est regulier[49]. + +[Note 49: C'est le syllogisme du premier mode de la premiere ligure +(_Prem. Analyt._ I, iv, p. 12, t. II de la trad. de M. B. St.-Hilaire.)] + + "J'argumente. 1 deg. Si Socrate est une espece, Socrate est un + universel; 2 deg. s'il est un universel, il n'est pas un singulier; 3 deg. + s'il n'est pas un singulier, il n'est pas Socrate. On resistera a + la seconde consequence, car dans ce systeme tout universel est un + singulier, tout singulier est un universel diversement considere. Je + reponds: La substance est ou universelle ou singuliere. C'est la, je + pense que personne ne le nie, une division suivant l'accident[50]. + Or, comme dit Boece dans le livre _des Divisions_, "celles-ci ont + cette regle commune que tout ce qui est ainsi divise doit l'etre + en opposes[51]." En sorte que si nous divisons le sujet par les + accidents, nous ne disions pas: _Parmi les corps, les uns sont + blancs, les autres doux_, parce qu'il n'y a pas opposition, mais + _parmi les corps, les uns sont blancs, d'autres noirs, d'autres + ni noirs ni blancs_. Voici, d'apres cela, comment il faudrait s'y + prendre pour nier que cette division "Toute substance est ou + universelle ou singuliere," soit suivant l'accident: il faudrait + dire qu'il n'y a pas plus d'opposition entre universel et singulier + qu'entre blanc et doux. + +[Note 50: Voy. ci-dessus, c. vi, t. I, p. 436.] + +[Note 51: Boeth., _De Divis._, p. 648.] + + "Ils disent, eux, que Boece n'a point parle de toutes les divisions + suivant l'accident, mais des regulieres; si vous leur demandez + quelles sont les regulieres, ils repondent: celles auxquelles + la regle s'applique. Voyez quelle est leur impudence! lorsque + l'autorite dit si clairement, en parlant des divisions selon + l'accident: _Celles-ci ont toutes cette regle commune_, etc., ils + pretendent faussement que cela n'est pas dit universellement. Mais + ils ne tiendront pas la, car la-dessus precisement, sur l'universel + et le singulier, l'autorite les contredit: aucun universel n'est + singulier et aucun singulier n'est universel. Boece, en parlant de + cette division: "La substance est ou universelle gu singuliere," + dit dans son commentaire sur les Categories: "Il ne se peut que + l'accident prenne la nature de la substance, ni la substance celle + de l'accident... ni la particularite, ni l'universalite ne passent + l'une dans l'autre, car l'universalite peut etre affirmee de + la particularite, comme animal de Socrate ou de Platon, et la + particularite accepte l'attribution d'universalite, mais non en + sorte que l'universalite devienne particularite, ni que ce qui + est particulier devienne universalite[52]." _Universalite_ et + _particularite_, ces noms sont pris pour l'universel et le + particulier, les exemples nous l'apprennent, temoin celui d'animal + et de Socrate. A ceci, rien ne peut etre oppose de raisonnable. + +[Note 52: Boeth., _In Proedic_., t. I, p. 120.] + + "Cependant ils ne se tiennent point tranquilles et ils disent: + Aucun singulier, en tant que singulier, n'est universel, et + reciproquement; mais quand il est universel, le singulier est + universel, et reciproquement." Contre cela, voici les paroles que je + dis. _Aucun singulier en tant que singulier_ parait avoir ce sens: + aucun singulier demeurant singulier n'est universel demeurant + universel; ce qui est consequemment faux, car Socrate demeurant + Socrate est homme demeurant homme. La proposition pourrait encore + avoir ce sens: ce qui est le singulier ou la singularite ne confere + a aucun singulier d'etre universel, ou bien elle enleve a l'homme + singulier l'universalite; ce qui est completement faux entre Socrate + et l'homme, car en Socrate ce qui est Socrate implique l'homme et + n'interdit a aucun singulier d'etre quelque chose d'universel, + puisque, suivant eux, tout singulier est universel. + + "De meme, s'ils disent: Socrate, en tant qu'il est Socrate, + c'est-a-dire dans toute la propriete qui lui vaut d'etre designe par + le nom de Socrate, n'est pas l'homme en tant qu'homme, c'est-a-dire + en toute cette propriete que designent ces mots _c'est un homme_; + voila qui est encore faux, car Socrate designe l'homme socratique, + et en lui l'homme ou ce que signifie le nom d'_homme_. + + "Enfin s'ils disent: Socrate, dans toute cette propriete qui motive + la designation par le nom de _Socrate_, n'est pas uniquement ce que + signifie homme, que pourront-ils conclure de la?... Qu'un autre se + charge d'en juger." + +D'apres le principe de Porphyre que l'espece est composee du genre et +de la difference substantielle, comme la statue de l'airain et de la +figure, la matiere, ainsi que la difference, est une partie de l'espece. +L'espece elle-meme en est le tout definitif. Ces deux parties sont donc +correlatives, et opposees l'une a l'autre; et comme un pere n'est pas le +pere de soi-meme, mais d'un autre, un tout est le tout d'autre chose +que lui-meme, le tout de ses parties; et la partie est partie, non pas +d'elle-meme, mais du tout qui n'est pas elle. + +Mais si l'homme et sa matiere ne font qu'un (ce qui arrive dans +la doctrine ici combattue; la ou l'espece meme n'est que le genre +diversement considere, l'espece homme n'est essentiellement que le genre +animal), si, l'espece etant un tout compose de sa matiere et de sa +difference, l'espece _homme_ ne fait qu'un avec sa matiere _animal_, +l'espece sera un tout compose de lui-meme et d'un autre, ce qui est +impossible. En d'autres termes, si l'espece homme et l'animal, son +genre, ne font qu'un meme, comme tout genre est inherent a son espece, +le meme est inherent au meme, ce qui ne peut etre. Que ce qui est soi +puisse etre inherent a soi, c'est ce qui ne saurait se comprendre, dit +Boece[53]. + +[Note 53: "Testante Boethio super Topica Tullii in commentario, libro +primo." (P. 769.) Voila une preuve qu'Abelard connaissait le commentaire +de Boece sur les Topiques de Ciceron.] + +De cette discussion du realisme, il resulte que les choses generales ne +sont pas, a proprement parler, des choses; et si elles ne sont pas des +choses, il semble, d'apres une antithese fort usitee, qu'elles sont des +mots. On concoit donc que pour avoir conteste aux choses generales +leur realite, Abelard ait ete accuse d'avoir soutenu le nominalisme. +L'imputation n'est pas exacte, si l'on entend par nominalisme la +doctrine ainsi appelee dans l'histoire. Il faut distinguer en effet +entre ceux qui, par forme de refutation et pour convaincre leurs +adversaires d'erreur, disent aux ennemis du realisme que, si les +universaux ne sont pas des essences, alors ils ne sont que des mots; et +ceux qui etablissent volontairement et dogmatiquement que les universaux +sont et doivent etre des noms. L'allegation des premiers est une +critique, une consequence extreme tournee a crime, une accusation. Celle +des seconds est une doctrine avouee. Les premiers entendent que les +choses qui ne sont que des idees ne sont que des mots, des sons de la +voix. Les seconds pretendent que les universaux ne sont pas meme des +idees, mais des mots sans idees, des noms sans objet meme intellectuel. +Cette distinction assez subtile et qui, je crois, avait ete negligee, +doit etre presente a qui veut bien apprecier les opinions et les hommes +que cette controverse a mis en scene. Ainsi, il est bien permis de +soutenir encore qu'Abelard a ete nominaliste, si l'on entend par la que +du conceptualisme qu'on lui attribue au nominalisme, il y a si peu de +distance qu'on ne veut pas s'y arreter; mais il serait historiquement +faux de dire que la doctrine d'Abelard ait ete le nominalisme, et qu'il +n'ait fait que repeter Roscelin. C'est a peu pres ainsi qu'on pretend +quelquefois, du point de vue d'un catholicisme rigide, absolu, que des +qu'un homme est gallican il est janseniste, et des qu'il est janseniste, +protestant. Et cependant il y aurait mensonge a pretendre que le +gallicanisme, le jansenisme, et le protestantisme ne soient pas des +doctrines et des sectes profondement distinctes. + +Attendons-nous donc a voir Abelard, abandonnant le realisme comme +vaincu, porter la guerre sur le terrain du nominalisme[54]. + +[Note 54: _De Gener. et Spec._, p. 522-524.] + + "Abordons, dit-il, l'opinion qui veut que les genres et les especes + ne soient que des mots universels et particuliers, predicats ou + sujets, et non pas des choses. + + "Il faut d'abord citer l'autorite qui affirme quo ce sont des + choses. L'espece," avons-nous vu dans Boece[55], "n'est qu'une + pensee recueillie de la similitude substantielle d'individus + numeriquement dissemblables; le genre est une pensee recueillie de + la similitude des especes." Or, qu'il regarde ces similitudes comme + des choses, c'est ce qu'il montre un peu plus haut ouvertement on + disant: "Il y a de telles _choses_ dans les etres corporels et + dans les sensibles; l'intelligence en concoit au dela des objets + sensibles[56]." Le meme Boece dit encore: "Puisque les premiers + genres des _choses_ sont au nombre de dix, il fallait necessairement + que ce fut aussi le nombre des mots simples qui se diraient des + _choses_ simples[57]." Mais eux, par les genres, ils expliquent + qu'il faut entendre les _manieres_[58]. Aristote dit dans le _Peri + Hermeneias: Parmi les choses, les unes sont universelles, les autres + particulieres_[59]. Mais pour expliquer ce passage, ils disent: + "_Les choses_, c'est-a-dire les mots." Quand je parle d'animal, dit + Boece, je designe une substance qui s'affirme de plusieurs. Que + cette autorite enonce par la qu'il y a des choses universelles[60], + quand il ajoute: "S'affirmer de plusieurs, ce qui est la definition + de l'universel," que ce soient des _choses_ prises comme predicats + et comme sujets, Boece le reconnait en disant: "La proposition + predicative enonce que _la chose_ qu'elle pose comme sujet doit + prendre le nom de _la chose_ qu'elle pose comme predicat[61]." Ne + pouvant resister raisonnablement a des autorites aussi claires, + ils disent que les autorites mentent, ou bien, cherchant a les + interpreter, ils font comme ceux qui ne savent pas ecorcher, ils + coupent la peau." + +[Note 55: Boeth., _In Porph._, p. 56.] + +[Note 56: Le passage se trouve peu de lignes avant le precedent. On +pourrait contester qu'il ait positivement dans l'auteur primitif le sens +qui lui est ici donne, et qu'il signifie que les generalites sont des +choses. Boece vient de dire que les objets des conceptions generales +different de ces conceptions, puisque celles-ci representent ces objets +comme s'ils existaient en eux-memes, tandis qu'il n'en est rien, et il +se fait cette objection: si ces conceptions sont inexactes, elles sont +fausses, et alors il est inutile de s'en occuper. Mais il repond qu'il +arrive sans cesse a l'entendement de considerer les choses autrement +qu'elles ne sont, sans tomber dans le vain ni dans le faux. Ainsi +l'entendement detache d'une chose une propriete qu'il considere en +elle-meme, c'est-a-dire autrement qu'elle n'est dans la realite, et il +reussit ainsi a la mieux connaitre. "Il y a donc de telles choses dans +les objets corporels et sensibles. Elles se concoivent en dehors des +sensibles, pour que leur nature puisse etre penetree et leur propriete +comprise." Le latin dit: "Sunt igitur hujusmodi _res_ in corporalibus +atque in sensibilibus _rebus_. Intelliguntur autem praeter sensibilia, +ut eorum natura perspici et proprietas valeat comprehendi." N'est-il pas +evident que le mot _res_ est employe la pour exprimer ce dont on parle, +et parce que le langage est involontairement realiste?] + +[Note 57: Boeth., _In Praedie._, p. 114.] + +[Note 58: Ces diverses citations etaient probablement devenues triviales +dans la controverse, et ici Abelard fait tres-succinctement allusion aux +interpretations diverses que les divers systemes en donnaient pour n'en +point etre embarrasses. Nous savons par Jean de Salisbury qu'il y avait +des gens qui par les mots de genres et d'especes entendaient tantot les +choses universelles, tantot la _maniere des choses, rerum maneriem_. +C'est probablement ce qu'Abelard appelle ici _manerias_. En tout cas, +le mot paraissait nouveau et obscur a l'auteur du _Metalogicus_, qui +trouvait qu'il ne devait signifier que la collection des choses ou la +chose universelle, et que cependant il ne pouvait par l'etymologie +exprimer que le nombre des choses, ou l'etat dans lequel la chose +demeure telle, _talis permanet_. Ce dernier sens etait probablement le +veritable, et nous sommes volontiers de l'avis de Brucker, qui +croit qu'il exprime la _demeure_ des choses dans le sein des choses +universelles, [Grec: diamone ton onton]; et cette expression aurait +ainsi ete conduite peu a peu a un sens approchant du sens moderne, +_la Maniere d'etre_. "Je ne sais ou l'on a trouve ce mot, dit Jean de +Salisbury." Ce qu'il faut remarquer au reste, c'est que cette doctrine +des _manieres_, l'auteur du _Metalogicus_ la classe dans le realisme, et +Abelard avec plus de raison dans le nominalisme. (_De Gen. et Spec._, p. +523.--Johan. Saresb., _Metal._, t. II, c. xvii.--Brucker, _Hist. crit. +phil._, t. III, p. 909).] + +[Note 59: _Hermen._, VII.--Boeth., _De Interp._, ed. prim., p. 338.--Il +semble qu'Abelard avait encore une autre version du _De Interpretatione_ +que la version de Boece, car il cite ainsi la phrase d'Aristote: "Rerum +aliae sunt universales, aliae sunt singulares," et il y a dans la +version de Boece: "Sunt haec rerum universalia, illa vero singularia." +Les termes cites Par Abelard sont conformes a la version de Pacius, +(edit. de Duval., t. I, p. 56), qui lui-meme avait probablement suivi +quelque traduction anterieure. Dans tous les cas, si la citation a +quelque valeur, elle la doit au mot _rerum_, et il est, dans le grec, +[Grec: ton pragmaton].] + +[Note 60: Je ne trouve pas cette citation dans Boece. L'edition +d'Abelard renvoie a l'ouvrage de ce dernier sur les Categories, p. 131. +A cette page on cherche en vain les termes cites, mais j'y lis ainsi +qu'aux pages voisines, que les substances secondes se disent des +substances premieres, mais qu'elles sont moins substances que celles-ci, +et qu'elles sont plus ou moins Universelles, tandis que les substances +premieres sont individuelles.] + +[Note 61: _De Syll. hyp._, p, 607.] + +Mais alors ni les genres ni les especes, tant universelles que +singulieres, tant predicats que sujets, ne sont des mots; tout cela +n'est rien du tout, car ils tiennent, comme leur adversaire, que ce qui +est successif ne peut aucunement composer un tout constant; or les mots +sont successifs, les choses et les especes ne peuvent donc pas composer +des touts, elles ne sont rien; aussi dit-on que l'autorite a menti et +non qu'elle s'est trompee. + +En outre, comme la statue est materiellement d'airain, et que la +figure est sa forme, l'espece a le genre pour matiere et pour forme la +difference. Or tout cela ne saurait s'appliquer aux mots; les mots n'ont +ni forme ni matiere. L'animal est le genre de l'homme, mais un mot n'est +nullement la matiere d'un autre mot, car de quel mot ou dans quel mot +serait-il? Du mot animal ne se fait pas le mot homme; dans le premier +n'est pas le second. + +Mais on pretend que tout cela est facon de parler figurative. Dire +que le genre est la matiere de l'espece, reviendrait a dire que la +signification du genre est la matiere de la signification de l'espece. +Mais puisque le systeme est que rien n'existe que les individus, et que +les mots tant universels que particuliers ne designent au fond que des +individus, homme et animal signifient la meme chose, et par consequent +on peut dire, en renversant les termes: la signification de l'espece est +la matiere de la signification du genre. Si l'on accorde cela, et on +y est bien force, qu'on se defende contre Boece, qui montre que la +difference du genre au tout git en ceci que le genre est la matiere des +especes et les parties la matiere du tout[62]. Que si les especes sont +la matiere des genres comme les parties du tout, le genre et le tout ne +different plus, ils se confondent. + +[Note 62: Boeth., _De Div_., p. 640.] + +Enfin, la signification du genre ne saurait etre la matiere de la +signification de l'espece, car le genre et l'espece sont une meme chose +dans le systeme de l'indifference, et un meme ne recoit pas de forme +pour se constituer lui-meme. "Mais," dit Boece, "le genre ayant recu la +difference se transforme en espece[63]." Un meme n'est point partie de +lui-meme, car si le meme etait a la fois tout et partie, le meme serait +oppose a lui-meme. + +[Note 63: _Id., Ibid_.] + +Voila tout ce qu'Abelard dit du nominalisme; mais c'est le cas de +rappeler ce que nous aurions bien fait peut-etre de reporter ici, +l'examen approfondi auquel il s'est livre de l'objection prise du tout +et des parties[64]. Il faut y remonter, si l'on veut bien connaitre +toute sa polemique contre Roscelin; nous n'en revoyons ici qu'une faible +trace. + +[Note 64: Voy. _Dialect_., pars V, p. 460 et seqq. Et _De Gen. et +Spec._, p. 517, et dans la present ouvrage, c. vi, t. I, p. 454.] + +Cette refutation du nominalisme est en effet breve et superficielle, et +quoi qu'en dise l'auteur, elle est plutot fondee sur des autorites que +sur la raison. + +Un des arguments les plus forts est assurement celui-ci, un mot +(_animal_) ne peut etre la matiere d'un autre mot (_homme_). Mais qui ne +voit que c'est decider la question par la question? Si l'espece n'est +qu'un nom, c'est-a-dire rien qu'un nom, il n'y a pas lieu d'appliquer a +ce rien les conditions de l'etre et de lui supposer une matiere et une +forme. Ce n'est qu'a ceux qui regardent le genre ou l'espece comme +quelque chose, que cette question doit etre posee, et elle ne peut +embarrasser le nominaliste qu'autant qu'il conserve de la deference pour +l'autorite qui a dit que le genre est la matiere de l'espece et l'espece +celle de l'individu. C'est donc une objection d'autorite et non de +raison. Or, comment supposer que celui qui a pleinement et sciemment +adopte la theorie du nominalisme ne soit pas deja resolu a se peu +soucier des autorites? + +L'autre argument, pris encore de l'autorite, plus fort par les mots +que parle fond, c'est que, d'apres les maitres, tout est substance ou +accident, et que les genres et les especes, n'etant pas des accidents, +sont des substances. Et en effet, Aristote les met au nombre des +substances. Mais ce sont des substances secondes, celles qui s'affirment +des premieres, celles qui leur sont attribuees ou _predites_. Elles sont +substances, parce qu'elles font connaitre les substances premieres. +Elles les manifestent, elles montrent ce que c'est, elles les donnent. +Qui ne voit que l'emploi du mot de substance dans cette occasion ne +decide rien quant a la realite substantielle des universaux; et qu'au +contraire il ne semble leur etre attribue qu'une realite derivee +de celle des substances premieres, c'est-a-dire individuelles? Les +substances premieres ou individuelles sont vraiment substances, en ce +qu'elles sont prises pour sujets ([Grec: upokeitai]) de toutes les +autres choses; les substances secondes ou universelles sont encore +substances, parce qu'elles sont prises comme attributs ([Grec: +kategoreitai][65]) des substances premieres ou individuelles. +Evidemment, c'est ici la theorie de ce principe des nominalistes, +la substance est essentiellement individuelle. Je n'en conclus pas +qu'Aristote ait soutenu la these des nominalistes, si ceux-ci, en +disant que les universaux ne sont que des mots, entendaient qu'ils sont +chimeriques et vains. Aristote au contraire les fonde sur des realites, +puisqu'il les attribue aux substances memes, et en fait ainsi des +substances par attribution. + +[Note 65: Categ., V.] + +L'intervention constante de l'autorite dans les debats scolastiques +en constitue la plus grande difficulte. Cette autorite est a la fois +absolue et contradictoire. Il faut l'avoir pour soi ou la tourner pour +soi, multiplier les citations conformes, interpreter les citations +contraires; travail aussi epineux que sterile. C'est l'incoherence +des textes qui a produit dans la presente question la multitude et la +diversite des systemes, et nous acceptons cette remarque judicieuse de +Jean de Salisbury: "Dans cette question, dit-il, + + _Magno se judice quisque tuetur_; + +et chacun, d'apres les paroles des auteurs qui ont indifferemment mis +les noms pour les choses et les choses pour les noms, construit sa +doctrine ou plutot son erreur[66]." C'est ainsi que la controverse +devient souvent une veritable question de mots; et chose curieuse, Jean +de Salisbury qui a spirituellement discute et en partie refute les +systemes, tombe a son tour dans l'erreur qu'il signale, lorsqu'il +produit le sien. Car se proposant de soutenir que les genres et les +especes ne sont rien, il en induit qu'ils ne sont pas des noms, puisque +les noms sont quelque chose[67]. Evidemment, l'equivoque sur le sens du +mot _etre_ est ici, comme dans toute cette question, la racine de la +difficulte. Aristote n'est pas irreprochable en cela; il s'est servi de +_l'etre_ avec une liberte, une indifference, qu'il fallait remarquer, si +l'on ne voulait pas tomber dans de frequentes meprises en le lisant et +le citer contradictoirement. C'est ce qui est arrive aux scolastiques; +ils se combattent tous, et cependant tous professent Aristote: _Siquidem +omnes Aristotelem profitentur_[68]. + +[Note 66: _Polier_., t. VII, c, xii.] + +[Note 67: _Metalog_., t. II, c. xx.] + +[Note 68: _Ibid_., c. xix.] + +Que de peines Abelard se serait epargnees, si, aussi hardi qu'il etait +presomptueux, il se fut fie a son orgueil, et si, rejetant les textes, +il n'eut, pour resoudre un genant probleme, ecoute que sa propre raison! + + + +CHAPITRE IX. + +SUITE DU PRECEDENT. + +Abelard a combattu le realisme, est-il par consequent nominaliste? Il a +combattu le nominalisme, est-il neanmoins nominaliste? C'est ce qu'il +nous reste a decider. + +"Montrons a present," dit-il, "avec la permission de Dieu (_Deo +annuente_), ce qu'il nous parait preferable d'admettre[69]." J'essaierai +d'expliquer ce systeme assez subtil, en suivant l'ordre des idees du +philosophe, mais sans m'attacher aux formes de la diction, quoiqu'il +soit necessaire, pour l'exactitude scientifique et pour la fidelite de +la couleur, de reproduire souvent les termes de l'ecole. + +[Note 69: _De Gen. et Spec._, p. 626-634.] + +Dans aucun systeme, on ne refuse une certaine realite a l'individu; +s'il ne possede l'etre par privilege, au moins le possede-t-il en +participation (Platon, Scot Erigene), et personne n'a articule +formellement que la chose individuelle fut une fiction. Abelard, voulant +se rendre compte de la constitution des etres, considere l'individu, +c'est-a-dire qu'il pose le probleme des genres et des especes dans +ce que les scolastiques ont appele apres lui le probleme de +l'individuation; c'est la le propre et la nouveaute de sa doctrine. Au +moins le procede est methodique: l'individu est certain et donne; partir +de l'individu, c'est aller du connu a l'inconnu, du simple au compose. +Avant de penetrer dans la constitution de l'espace humaine, etudions +donc avec Abelard les elements reels de l'espece, ou les individus. + +Socrate, comme tout etre individuel, comme toute essence, est un compose +de matiere et de forme; il est individu, de l'espece, l'homme Socrate, +homme par la matiere; Socrate par la forme; la matiere est l'_homme_, +la forme est la _socratite_. Dans Platon egalement, la matiere est +l'_homme_ et la forme la _platonite_. Ainsi l'essence _homme_ qui +resulte de l'union de la forme _humanite_ a la matiere _animal_, devient +dans l'individu la matiere _informee_, par la forme individuelle qui +fait Platon ou par celle qui fait Socrate; de la une essence qui est +tout l'individu. La forme qui, en s'unissant a la matiere _animal_, +constitue l'individu, est-elle ailleurs qu'en lui? non, assurement: +point de Socrate hors de Socrate. Mais cette essence _humanite_, qui +devient la matiere de Socrate et comme le sujet de la _socratite_, +est-elle ailleurs? pas davantage; sa pareille se retrouve dans la +matiere, de Platon, mais n'est pas individuellement la meme, elle est +numeriquement differente, c'est-a-dire que l'une et l'autre font deux: +il y a analogie, c'est le mot d'Aristote[70], il n'y a pas identite, Or +cette essence _humanite_, ou l'espece humaine, n'est pas ce qui en est +dans Socrate ou ce qui en est dans Platon, mais la reunion de toutes les +essences pareilles ou analogues, constituees, formellement dans chaque +individualite. Elle est donc une collection. Une telle collection, bien +qu'essentiellement multiple, est une de nature, en ce sens qu'elle +se compose, non pas des memes, mais des semblables; elle est _un_ +universel, _une_ espece, comme un peuple est _un_ peuple. + +[Note 70: _Met_., XII, iv et v.] + +Si l'on recherche maintenant comment la collection _humanite_, ou +l'espece humaine, est constituee, on trouve que dans chacune des +essences qui la composent elle a pour matiere l'_animal_, et pour forme +une forme multiple et non pas une, la _rationnalite_, la _mortalite_, +la _bipedalite_, et les autres formes substantielles de l'humanite, +c'est-a-dire qu'elle est la collection de toutes les matieres _animal_ +affectees ou _informees_ de toutes ces formes substantielles. Et de meme +que la matiere _homme_, ou, comme dit Abelard, _ce d'homme_ (_illud +hominis_), qui soutient l'individualite _Socrate_, n'est pas +essentiellement la matiere _homme_ qui soutient l'individualite +_Platon_, de meme la matiere _animal_ (_illud animal_) qui soutient la +forme _humanite_ dans tel ou tel individu n'est que dans cet individu, +mais son analogue, un non-different d'elle (_indifferens illi_), se +trouve comme matiere dans chaque individu de l'espece _animal_. Ce +non-different, ou cet indifferent a toute forme, semblable de nature et +non identique, ne devient essentiellement different et de plus en plus +different qu'en etant constitue formellement, d'abord par l'humanite, +puis par l'individualite. + +Si l'on reunit maintenant cette multitude d'essences soutenant les +formes des diverses especes _animal_, on aura une collection generique +ou un genre, multitude autre que celle qui compose l'espece. Celle-ci +est la collection des sujets des individus humains, celle-la est la +collection des sujets des differences substantielles des diverses +especes. Chaque essence de la multitude ou du genre _animal_ est +composee materiellement de _corps_, formellement d'_animation_ et de +_sensibilite_. De toutes les essences du genre, aucune ne se trouve, +quant a sa matiere, ailleurs que dans chacune des essences qui le +composent, mais elles ont des analogues ou des non-differents qui +soutiennent les formes de toutes les especes de corps. A ce degre, c'est +la _corporeite_ qui est la forme, elle qui etait tout a l'heure comprise +dans la matiere, _animalite_. De meme qu'il s'est compose un nouveau +genre de la collection des _corps_, collection dans laquelle entre la +reunion des essences de la nature _animal_, un nouveau genre, le genre +_corps_, sera la collection de tous les etres composes materiellement de +_substance_, formellement de _corporeite_. Telle sera la constitution de +toutes les essences du genre _corps_, ou bien de toutes les matieres des +especes du corps, ou bien des substances informees de la _corporeite_. +Faites abstraction de cette derniere forme, il vous reste des +substances, c'est-a-dire des non-differents, et c'est la le genre +le plus general ou supreme. Une espece de ce genre soutient +l'_incorporeite_, l'_incorporeite_ est sa forme, comme la _corporeite_ +etait tout a l'heure celle des substances, matieres des essences du +genre _corps_. Ces matieres prises comme essences, independamment de +la _corporeite_, sont les essences dont la multitude compose le genre +generalissime de substance. Elles ne sont pas encore rigoureusement +simples, on y peut encore decomposer l'etre en deux principes; sa +matiere serait, pour ainsi parler, la _pure essence_, sa forme la +_susceptibilite des contraires_. + +Nous avons atteint ici la matiere premiere de l'etre, mais puisque cette +matiere premiere est une notion, c'est-a-dire un defini, il faut bien +que l'on puisse distinguer idealement sa matiere de sa forme, et la +considerer au moins fictivement comme un genre dont la difference ou +l'equivalent de la difference consiste uniquement dans la propriete +d'engendrer des especes. La susceptibilite des contraires, propriete +de la pure matiere, n'est pas, en effet, une forme realisee, c'est la +simple possibilite de la forme, c'est l'acte en puissance. L'indetermine +ne se realise qu'en se determinant. La definition qu'on vient de lire ne +donne a l'indetermine d'autre determination que d'etre determinante. Ici +la forme, qui, de sa nature, est actuelle, n'est que la possibilite +de l'acte; l'acte indetermine, mais possible, est en effet la seule +difference qu'il y ait entre l'indetermine pur et le neant. Qu'on y +songe bien, la matiere ou l'essence qui ne serait pas determinable ne +contiendrait plus rien de l'etre, et ne serait que le neant sous un faux +nom. + +C'est ainsi qu'Abelard passe en revue les divers degres de la categorie +de l'essence (substance), et dresse ce qu'on pourrait appeler l'echelle +de l'etre. Il serait possible de faire un travail analogue sur les +autres categories, quoique la les conditions de l'etre ne soient pas +aussi reelles, et qu'il ne s'y agisse que des etres improprement dits, +la qualite, la relation, etc., ne pouvant exister separees d'un sujet. +Mais, comme le veut Abelard, "que ce qui a ete dit de la substance soit +entendu des autres predicaments[71]." + +[Note 71: _De Gen. et Spec_., p. 502.--Il est impossible de ne pas faire +remarquer combien cette deduction de l'etre dans ses diverses phases +dialectiques ressemble a l'evolution ontologique de l'etre partant du +neant, dans la logique d'Hegel, pour s'elever par _le devenir_ a toutes +les formes de la realite et de la pensee. (Hegel, Oeuv. compl. en all., +t. III; _Science de la Logique_, p. 71. Berlin, 1833.)] + +On remarquera que dans cette analyse des graduations de la substance, +le mot matiere ne doit pas etre compris dans le sens de l'oppose de +l'esprit, mais comme le nom du fonds de l'etre, puisque dans le langage +d'Abelard, conforme en cela a celui d'Aristote, on pourrait dire que la +substance est indifferemment la matiere de l'esprit et la matiere du +corps, ou qu'elle est la matiere, le non-different qui peut recevoir +la forme de la corporeite ou la forme de l'incorporeite; mais ceci n'a +d'importance que s'il faut prendre toute cette decomposition d'idees +comme un denombrement methodique de realites, et non comme une analyse +de la pensee. Si nous avons fait plus que definir des mots, si nous +avons decrit des choses, alors, sans doute, le genre substance serait +un seul et meme etre reel, identique en soi sous des formes contraires, +comme l'incorporeite et la corporeite, et il n'y aurait plus dans +le fonds de l'etre de difference substantielle entre la matiere et +l'esprit. C'est, pour le dire en passant, une objection, tout au moins +une difficulte contre le realisme, et qu'on pourrait traduire d'une +maniere qui la rendrait plus saillante. Par exemple, la substance, +etant reellement la pure essence avec la susceptibilite des contraires, +pourrait etre indifferemment creee ou creatrice, finie ou infinie; or +ce sont la certainement des attributs qui impliquent contradiction +non-seulement entre eux, mais entre leurs sujets, et cela seul +demontrerait au moins que le genre substance, libre de toute +determination, n'est pas une realite. + +Mais tout tombe, ou du moins les difficultes se deplacent, si l'on prend +le parti de nier l'existence objective des genres et des especes, et +nous sommes ramenes a l'analyse des opinions d'Abelard sur la question; +il va les justifier en passant en revue, suivant son usage, toutes les +objections qu'elles peuvent encourir. + +Et d'abord, il examine les diverses definitions qu'on peut donner de +l'espece, et recherche s'il en est aucune qui puisse lui etre opposee. + +1 deg. La premiere designe sous le nom d'espece la multitude des essences +semblables entre elles. Ainsi l'espece _homme_ comprend la matiere de +tous les individus qui la composent; en d'autres termes, la multitude +humaine se compose de la matiere de Socrate, de celle de Platon, et des +autres. Or, la matiere est ce qui recoit la forme. L'espece _homme_ +recoit-elle donc la _socratite_, Socrate est-il l'humanite socratique? +non, c'est ce qu'il y a d'_humanite_, _illud humanitatis_, dans Socrate, +qui recoit la _socratite_, et non l'espece _humanite_. L'espece comprend +ce qu'il y a d'humanite dans Socrate et dans tous les autres; elle +comprend tous les analogues ou _non-differents_. Lorsqu'on dit que +l'espece est la matiere affectee de toutes les formes individuelles, on +n'entend pas que toutes les essences de l'espece recoivent en masse la +forme d'un individu donne, mais qu'une seule d'entre elles, semblable de +nature aux autres, analogue de composition elementaire, et en ce sens +non differente, _indifferente_, prend la forme qui l'individualise. On +dit que toute l'espece est propre a recevoir la forme individuelle, +comme on dit d'un morceau de fer, qu'il sera couteau ou stylet, +quoiqu'une partie seulement doive etre stylet, une autre partie couteau. +Ainsi l'espece est reelle comme collection de realites, mais non +independamment des realites qui la composent; elle n'existe pas +integralement dans chacune de ces realites individuelles. + +2'o On definit aussi l'espece, ce qui est affirme de plusieurs, en vertu +de la categorie d'essence, ou bien ce qui est attribue a divers a titre +d'essence (_proedicatum in quid_). Ce qui est attribue a ce titre est +dit inherent au sujet: or, l'espece humaine, ou la collection des +essences ou matieres individuelles, n'est pas apparemment inherente a +Socrate ou a Platon. Une partie seulement de cette collection recoit +la _socratite_ ou la _platonite_. En ce sens seulement l'humanite est +inherente a l'un ou a l'autre. C'est ainsi qu'on dit que je touche un +mur, quoique toutes les parties de mon corps n'y soient point appliquees +ou adherentes (_hoereant_). C'est encore ainsi qu'on dit qu'une armee +touche un rempart, un lieu quelconque, quoique tous les individus de +cette armee ne le touchent pas. Ainsi l'espece touche les individus, +s'applique aux individus. Ce n'est qu'une des essences semblables de +l'espece qui est reellement dans l'individu, et c'est par extension que +le langage semble attribuer toute l'espece a l'individu. Lorsqu'on +dit: Socrate est homme, on ne dit pas evidemment: Socrate est l'espece +_homme_, mais Socrate est de l'espece _homme_. + +3 deg. En effet, voici encore une definition de l'espece: elle est ce qui +est attribue en essence a l'individu, ou, si l'on veut, ce qui s'affirme +comme predicat essentiel de l'individu. En langage moderne, elle est +l'essence de l'individu. Attribuer en essence, _proedicare in quid_, +c'est dire _ceci est cela_. Or, si ceci est cela, ceci est identique +a cela; alors _Socrate est homme_ signifierait que Socrate et homme +seraient une seule et meme chose, et le singulier serait l'universel. + +On retomberait ainsi dans l'erreur reprochee aux doctrines opposees. +Elle vient ici de ce que l'on confond ces deux expressions _s'attribuer +en essence_ et _etre identique_; mais cette confusion est fautive. De ce +qu'une chose est le predicat essentiel d'une autre, il ne s'ensuit +pas que celle-ci soit celle-la, toute celle-la, rien que celle-la. +S'attribuer eu essence, c'est s'affirmer d'un sujet (Boece); or les +genres, les especes, les differences substantielles sont egalement +dans le cas d'etre attribuees ou affirmees ainsi. Par exemple, la +_rationnalite_ peut, comme _l'homme_, s'attribuer en essence a Socrate +ou s'affirmer de Socrate ainsi que d'un sujet. Socrate est-il donc la +rationnalite? non; on ne dit pas Socrate est la raison (_rationalitas_), +mais Socrate est _un raisonnable_ (_rationale_), c'est-a-dire Socrate +est une chose dans laquelle est la raison. De meme par cette proposition +_Socrate est homme_, personne n'entend que Socrate soit l'espece +_homme_, soit cette multitude d'essences humaines qui composent +l'espece, mais qu'il est un des individus dans lesquels se retrouve +cette espece. L'humanite est en lui, et il n'est pas l'humanite. + +Ici Abelard entre dans une discussion d'une subtilite vraiment +etonnante, et dont nous regrettons de n'oser mettre la traduction sous +les yeux du lecteur; on l'y verrait se mouvoir avec une agilite et un +aplomb rares a travers les mille detours de la langue et de la theorie +dialectiques, et l'on comprendrait la surprise que devait causer aux +esprits roides et durs encore de cette epoque cette flexibilite d'une +raison qui se deplie et se replie avec une egale facilite. Mais nous +n'avons que trop eprouve la patience du lecteur. Remarquons seulement +que la conclusion generale, apres tant de difficultes adroitement +denouees, c'est que l'espece est une essence analogue ou identique de +nature, mais numeriquement diverse comme matiere, et substantiellement +diverse comme forme, dans chaque individu; en sorte qu'elle partage +toute la realite des individus, et n'en a aucune en dehors d'eux. De la +une derniere objection. + +Cette essence d'homme, qui est en moi, est quelque chose ou rien. Si +quelque chose, elle est substance ou accident. Si substance, substance +premiere ou seconde. Si premiere, elle est individu; si seconde, elle +est genre ou espece. + +La reponse est qu'aucun nom direct ou metaphorique n'a ete donne a cette +sorte d'essence. Les auteurs n'ont nomme que les natures; or, on a +vu que cette essence n'est pas une nature; elle n'est pas une chose +existante, une substance; le fut-elle, ce ne serait pas une substance +a laquelle fut applicable la distinction des substances premieres ou +secondes; car cette distinction ne convient qu'aux natures. "Si nous +l'admettions ici, nous serions conduits dans un defile ou il faudrait +que cette essence fut l'individu, ou les genres et les especes. Nous ne +sommes pas les seuls a recuser dans certains cas la distinction de la +substance premiere ou seconde. D'autres disent bien qu'_homme blanc_ est +une substance, et n'est pourtant ni substance premiere, ni substance +seconde.[72]" + +[Note 72: _De Gen. et Spec._, p. 634.] + +Cette derniere objection n'est pas la moins importante, et c'est en la +discutant qu'Abelard s'approche le plus de la negation des especes. +En effet, voici son raisonnement. Ce qu'il y a d'humain en moi, cette +humanite qui est en moi, n'a point de nom, parce que ce n'est point une +nature. Et ce n'est point une nature, car ce ne peut etre une substance +premiere ni une substance seconde. En effet, cette essence d'humanite ne +saurait etre substance premiere, car il y aurait contradiction dans +les termes a dire qu'elle est individu, puisque dans Socrate elle est +l'humanite, moins l'individualite. Elle n'est pas substance seconde, +car elle est l'humanite, moins tout ce qui de l'humanite n'est pas dans +Socrate, c'est-a-dire moins la presque totalite de l'espece. La nature +_Socrate_ porte son nom, la nature humaine porte son nom; l'essence +speciale qui est en Socrate, n'etant ni l'individu ni l'espece, n'est +pas une chose qui suppose un acte de creation different, puisqu'elle est +distinguee de l'individualite qui fait la difference reelle, et separee +de toutes ses semblables qui, reunies, formeraient seules un ensemble de +produits d'une certaine creation. Elle n'est donc point une nature; elle +n'est ni une chose ni une substance, et l'on ne peut dire que l'essence +d'un individu soit l'espece. Mais Abelard a oublie de repondre au +dilemme fondamental de l'objection; cette essence d'humanite, qui est +dans l'individu, est quelque chose ou rien. Ou plutot en remarquant avec +tant de soin qu'elle n'a pu etre nommee, parce que le nom n'a ete donne +qu'aux natures veritables, c'est-a-dire aux choses reelles, il risque +bien de faire entendre que ce qu'il y a en moi d'humain et de non +individuel, n'est rien par soi-meme, ne pouvant etre a soi seul une +substance. Or, l'espece qui est la collection des ressemblances moins +les differences, serait alors une collection de non-substances, et par +consequent de neants, si l'on ne la considere comme une collection +purement intelligible, c'est-a-dire si l'on ne revient au +conceptualisme. + +Mais Abelard semble moins preoccupe des objections que des autorites +contraires. Il avoue qu'on en trouve, quoiqu'il pense avoir supprime +toute opposition possible _de la part d'un esprit raisonnable_. Ainsi +Boece a dit: "Quelque nombreuses que soient les especes, le genre est +un, non que chaque espece prenne une part du genre, mais c'est que +chacune a en meme temps tout le genre." Comment concilier ces mots +avec l'idee qu'une partie des essences d'_animal_, qui font le genre +_animal_, est informee par la rationnalite pour faire l'homme, une +partie par la forme de l'irrationnalite pour faire l'ane, et que jamais +toute la quantite du genre n'est dans quelqu'une des especes? Mais Boece +parle ainsi dans le traite ou il soutient que les genres et les especes +ne sont pas[73], ce qui ne pouvait _se soutenir sans un sophisme_. "Dans +un sophisme le faux est a sa place." On pourrait d'ailleurs observer +que, quand il nie que les especes prennent une partie du genre, il ne +s'agit pas des essences qui composent la multitude, mais des parties de +definition. Exemple: le genre animal est compose du corps pour matiere, +et de la sensibilite pour forme. Lors donc que, par parties de sa +quantite, il se distribue en especes, une des especes ne prend pas la +matiere sans la forme, une autre la forme sans la matiere; mais dans +chaque espece passent la forme et la matiere du genre. "La difference +est en effet ce que l'espece a de plus que le genre... Il n'y a donc +pas dans le genre comme dans un corps des parties blanches, des parties +noires qu'on puisse choisir et prendre. Considere en soi, le genre n'a +point de parties, il n'en a que si l'on appelle ainsi les especes. Tout +ce qu'il a en soi, il le conservera donc, non dans ses parties, mais +dans la totalite de sa grandeur ou dans sa quantite[74]." + +[Note 73: Booth., _In Porph._, t. I, p. 54.] + +[Note 74: _Id., ibid.,_ t. IV, p.87.] + +Abelard avoue que dans son systeme une partie du genre _animal_ prend la +rationnalite, l'autre l'irrationnalite; mais sans que la partie qui +est touchee par l'une, soit aucunement affectee par l'autre, et +reciproquement. Autrement, deux opposes seraient unis dans un meme, +contradiction que ne peuvent eluder ceux qui soutiennent l'_idee du +grand ane_[75]. + +[Note 75: Ce devait etre quelque sophisme connu dans l'ecole. Il s'y +disait couramment que l'animal avec la rationnalite fait l'homme, et +l'ane avec l'irrationnalite. Or si l'animal tout entier etait dans +chaque espece, il serait homme et ane a la fois, il contiendrait deux +opposes dans l'identique. C'etait probablement l'erreur de la theorie +dite du _grand ane_, _grandis asini sententia_. (p. 536.)] + +Mais comment accorder tout cela avec les termes de Boece? En disant +nettement que "ces termes se lisent dans un passage ou il soutient que +les differences ne sont rien, ou que deux opposes sont dans un meme, ce +qui est faux et ne peut se prouver sans sophisme. Il a donc introduit du +faux dans son raisonnement, et cela sans se tromper; car il savait que +c'etait faux, mais il voulait conduire a bonne fin son sophisme." + +Boece n'a-t-il pas dit encore: "Comme une meme ligne est convexe et +concave, ainsi le meme peut etre sujet de l'universalite et de la +particularite[76]." Le singulier serait-il donc universel? nullement, +particulier n'est point ici pour singulier, mais pour special. Car il +ajoute: "Les genres et les especes, c'est-a-dire l'universalite et la +particularite, ont le meme sujet." Sa pensee est donc que comme la meme +ligne est sujet de la concavite et de la convexite, ses accidents, +Socrate est le sujet du genre et de l'espece, ses predicats; en d'autres +termes, il est animal et homme. Dans le phenix, la matiere et l'individu +sont une seule et meme chose. Cependant la matiere est sujet de +l'universalite, l'individu de la singularite, sans que le singulier +soit l'universel, quoique l'un soit le meme que l'autre. "Aux autorites +contraires on pourrait opposer en grand nombre des autorites favorables. +On compterait avec peine les confirmations que pourrait recueillir +un examinateur diligent des ecrits des logiciens[77]." Et plus d'une +citation deja invoquee reparait, une entre autres ou l'on voit +que Porphyre regarde l'espece comme _un collectif_ en une seule +_nature_[78], d'ou il suit que l'espece est une nature collective, sans +qu'il soit expressement dit que les elements de la collection soient des +natures. On y voit que Boece est d'avis que les genres et les especes +sont penses; qu'une ressemblance pensee, une pensee recueillie +(_collecta_) de divers individus semblables, en est la definition; +que les universaux sont concus, non pas d'un seul, mais de tous les +individus reunis; que l'humanite _recueillie_ des individus est comme +ramenee a un seul concept et a une seule nature[79]. Enfin, on relit +cette phrase de Boece: "Celui qui le premier dit _homme_, n'eut pas +dans l'esprit l'homme compose de tous les individus, mais cet individu +singulier auquel il voulut imposer le nom d'homme." Et cette derniere +phrase semble la profession du nominalisme. + +[Note 76: _In Porph._, p. 56.] + +[Note 77: _De Gen. et Spec._, p. 537.] + +[Note 78: Voici comme Porphyre est cite: "Collectivum in unam naturam +species est, et magis id quod genus." Le texte de Boece ajoute +_multorum_ apres le premier mot, et donne a la fin: _et magis etiam +genus_. (_In Porph_., III, p. 70.) C'est bien la traduction de +l'original. (_Isag_., II.)] + +[Note 79: _In Porph_., t. I, p. 50.--_In Proed_., t. I, p. 120.--_In +Lib. de Interp_., ed. sec., p. 339-340.] + +En general, la doctrine qui reduit les idees generales a des idees +collectives est celle des nominalistes modernes. On sait a quel point +Locke, surtout Hume et Condillac en ont abuse. Il est remarquable qu'ici +Abelard l'invoque au moment ou il entend se distinguer des nominalistes, +et se defendre contre eux. C'est une preuve de plus que ceux de son +siecle allaient jusqu'a contester, non pas seulement la realite +essentielle, mais le fondement reel des genres et des especes, et qu'en +outre, dans cette question ardue et difficile, la face des idees est +tellement changeante que les memes arguments peuvent quelquefois etre +appeles presque dans les memes termes au secours des theses les plus +opposees. Apres avoir discute toutes les objections prises de la +definition de l'espece, Abelard s'en fait une nouvelle, a laquelle il +attache beaucoup de gravite; c'est l'objection prise des elements, qu'il +avait lui-meme dirigee contre les systemes des autres. Voici comme on +peut l'exposer d'apres lui. + +Pour constituer une chose quelconque, la matiere et la forme suffisent. +L'individu se compose de l'espece au dernier degre de specification +et de la forme qui lui est propre; l'espece se compose du genre pour +matiere et de la difference pour forme. D'ou procedent les elements +physiques des substances corporelles? On ne voit pour eux nulle place +dans l'echelle de l'etre. Car la corporeite, elle, n'est qu'une forme, +et la matiere sans forme se subtilise et se sublime a ce point qu'elle +n'est plus en quelque sorte que la matiere mathematique, que l'axe +des substances, ou un je ne sais quoi ideal qui ne peut qu'en se +_formalisant_ devenir la matiere consistante ou l'agregat des elements. +Or, ces elements eux-memes semblent aussi la matiere de tous les corps; +ils leur sont anterieurs, et Aristote a dit que l'eau et le feu dont +l'animal se compose precedent l'animal. Il faut donc admettre que les +elements des corps ne sont pas anterieurs aux corps, puisqu'ils +ne peuvent devenir la forme de la matiere qu'en meme temps que la +corporeite le devient aussi. En d'autres termes, les elements ne sont +pas les elements du corps, puisqu'ils naissent en meme temps que le +corps. + +Cette difficulte embarrasse visiblement l'esprit hardi et subtil +d'Abelard. Au fond, c'est, sous une forme particuliere, la difficulte +connue de conserver la realite solide de la matiere dans l'alambic +puissant de l'analyse ideologique. Mais notre philosophe semble plutot +inquiet de tout concilier avec la doctrine des elements d'Aristote +qu'avec les convictions de l'experience et du sens commun. _Dura est +haec provincia_, dit-il. Il ne lui semble pas que ses maitres aient +donne une explication raisonnable. Pour lui, il dira ce qu'il croit le +plus vrai, _tamen quod mihi verius videtur, hoc est_[80]. + +[Note 80: _De Gen. et Spec._, p. 638.] + +Lorsque les createurs de la physique voulurent s'enquerir de la nature +des choses, ils considererent d'abord celles qui tombaient sous les +sens. Celles-ci etant toutes composees, la nature n'en pouvait etre +pleinement connue que si l'on connaissait les proprietes de leurs +composants, jusqu'a ce que l'intelligence atteignit ces parties +excessivement petites qui ne pouvaient etre divisees en parties +integrantes. L'analyse s'arretant la, il fut naturel de rechercher si +ces dernieres parties, ces essences minimes, _essentialae_, etaient +absolument simples, ou se composaient aussi de matiere et de forme. Or, +la raison trouva qu'elles etaient des corps ou chauds, ou froids, ou +autres, en un mot ayant quelque forme; car ce sont la, ce semble, les +elements purs de Platon[81]. On laissa donc de cote les formes, et l'on +examina la matiere, qui restait seule, pour savoir si elle etait +simple. Mais cette matiere, c'etait le corps, et le corps est compose +materiellement de substance, formellement de corporeite. On laissa +encore de cote la forme de la corporeite, et considerant la matiere, +c'est-a-dire la substance, on lui trouva pour matiere la pure essence +(l'existence abstraite des modernes, l'etre pur d'Hegel), et pour +forme la susceptibilite des contraires. La pure essence fut reconnue +absolument simple, c'est-a-dire comme n'etant plus composee, et pour +cette raison, elle fut appelee l'universel ou l'informe, c'est-a-dire, +non pas ce qui ne recoit point de forme, mais ce qui n'est constitue par +aucune forme. + +[Note 81: On sait que Platon dans le _Timee_ ne donne pas le nom +d'elements aux corps que l'on appelle ainsi, mais qu'il les considere +eux-memes comme composes de principes ou elements qu'il reduit a des +lignes et a des figures, tant il les epure et les rarefie. Ce qu'on a +appele la geometrie corpusculaire de Platon ne pouvait etre compris +d'Abelard. (_Timee_, t. XII, trad. de M. Cousin, p. 150-161 et +suiv.--Cf. dans l'edition de M.H. Martin, les notes 65, 66 et suiv., +t. II)] + +Abelard se fait une objection: l'ame, dira-t-on, ou le principe qui +anime l'animal, se composerait donc d'un universel sans forme; car ou +elle n'existe pas, et alors l'animal n'existe pas, ou, comme l'animal +consiste materiellement dans le corps, le corps dans la substance, la +substance dans la pure essence qui est appelee universelle, il faut que +l'ame consiste materiellement dans l'universel. L'ame disparait donc; ou +n'est au fond qu'un universel ou un indetermine. + +Ainsi, de la theorie aristotelique ou scolastique de l'etre resulterait, +d'une part, la disparition des elements physiques des corps, de l'autre, +l'impossibilite d'attribuer une existence substantielle a l'ame. Voici +comment Abelard se tire de ces deux difficultes. + +Le nom d'universel n'a pas ete donne, selon lui, a cette collection +totale de toutes les essences, laquelle, _informee_ par la +susceptibilite des contraires, se divise partie en corps, partie en +esprit, mais seulement a ce qui, dans cette multitude, grace a la +susceptibilite des contraires, recoit et soutient essentiellement la +corporeite, et qui n'a rien de commun avec l'essence de l'esprit[82]. Si +l'on demande comment le meme nom, ce nom d'universel, ne serait donne +qu'a une partie de la multitude comprise sous le titre de pure essence, +et non a l'autre partie qui, a ce degre de l'echelle de l'etre, n'en est +pas differente, en ce sens que l'une et l'autre partie de la collection +sont constituees de ce qu'il y a de commun dans toutes les substances; +si l'on ajoute qu'on ne peut imposer a une partie un nom qui signifie +une chose d'une nature contradictoire a celle de la partie qui, +generiquement, n'est pas differente de la premiere, regle suivie +jusque-la dans toute l'echelle, Abelard repond que nul ne peut faire +qu'en imposant le nom on ait eu egalement dans la pensee les essences +qui recevraient la forme de l'esprit et celles qui recevraient la forme +du corps; car ce n'est pas des choses insensibles, mais des choses +sensibles qu'on monte aux intellectuelles, et c'est ici du genre _corps_ +que l'on s'est eleve a la matiere incorporelle. Ce que le physicien a +nomme universel, c'est cette matiere de la substance (_ce de matiere, +illud materiae_) que la pensee rencontre, a titre d'essence, en montant +du sensible a l'intellectuel, et nullement un principe generiquement +non-different, un non-different quelconque auquel il n'a peut-etre pas +songe, dont il n'avait pas a s'occuper (_vel non cogitavit, vel non +curavit_). "Son office, a lui, n'est pas de feindre ou de dissimuler, +comme les dialectitiens; aussi Platon dit-il qu'avant son temps personne +n'avait traite de cette substance elementaire[83]." + +[Note 82: Ceci n'est pas tout a fait conforme a une proposition inseree +quelques pages plus haut, et dont le sens se retrouve dans notre +extrait. "Singulae corporis essentiae ex materia, scilicet aliqua +essentia substantiae, et forma, corporeitate constant; quibus +indifferentes essentiae Incorporeitatem, quae forma est, species, +sustinent." _De Gen. et Spec._, p. 525.] + +[Note 83: _De Gen. et Spec._, p.639.---_Timee_, trad. de M. Cousin, +p.160.] + +Ces mots de notre auteur sont singuliers et expressifs, ils temoignent +d'un certain mepris pour ses confreres en dialectique, et ce mepris +cadre mal avec son estime pour la dialectique meme. Ici, comme en +quelques autres passages, on croit entrevoir que s'il avait connu une +autre philosophie, il l'aurait adoptee. Donnez-lui les ecrits de Platon, +il etait platonicien. + +Quant a son raisonnement, le voici en d'autres termes. Rappelons-nous +que la genealogie des especes et des genres avait pour but de donner +la generation et la classification des etres sensibles; si donc, en +remontant l'echelle des sensibles, on est arrive a ce point ou l'etre +cesse d'etre corporel, ce qui est inevitable, on n'a pas cependant cesse +de se preoccuper uniquement de la constitution de l'etre sensible; c'est +d'elle seule qu'on a pretendu parler, c'est son principe incorporel, +ou la matiere premiere, qu'on a pretendu nommer, et ce qu'on a dit +ne s'appliquait nullement a l'esprit, dont on ne traitait pas. Cette +reponse n'est pas forte, et nous parait une excuse plutot qu'une +solution. Il reste qu'a ce degre de l'abstraction, ce qui demeure de +la substance corporelle est la notion d'un principe indifferent (_non +differens_), qui convient aussi bien au corps qu'a l'esprit; tout ce +qu'on affirme de ce principe devrait donc etre compatible avec la forme +_corps_ et avec la forme _esprit_. La difficulte est peu serieuse dans +l'hypothese du nominalisme. Si tous les genres ne sont que des vues +de l'intelligence, ils sont sans consequence, et en abstrayant +graduellement des notions d'individu, d'animal, de corps, tout ce qui +repond a l'etendue sensible, pour arriver a l'idee abstraite d'essence +pure, conciliable avec le corps comme avec l'esprit, la pensee ne risque +pas plus de spiritualiser le corps que de materialiser l'esprit; les +realites n'ont rien a gagner ni a perdre dans cette analyse des fictions +de la pensee, dans cette recherche purement verbale, que la grammaire +revendique, et qui touche peu l'ontologie. Mais Abelard n'a jamais +professe le nominalisme, il vient de le refuter au contraire. C'est un +sophisme, a-t-il dit, que de pretendre que les genres et les especes +ne sont rien, et c'est pourquoi il se borne a une explication qui peut +servir d'apologie aux physiciens, et il se reserve sur le fond des +choses. + +Il revient donc a l'autre objection, celle qu'il appelle la question des +elements. C'est elle, en effet, qu'il s'est posee d'abord; celle qui est +relative a l'ame est venue incidemment. Il s'agit de savoir comment, la +constitution des corps ayant ete ramenee a quelque chose d'incorporel, +peuvent naitre les elements, les elements physiques. Ils existent, ils +doivent se composer de general et de special, de matiere et de forme; or +on ne trouve nulle part dans l'echelle la place qu'ils doivent occuper, +ces elements anterieurs aux corps, puisqu'ils en sont les composants. +Au-dessus du corps cesse le corps; les elements seraient donc +incorporels et tomberaient dans la matiere premiere; comment +seraient-ils alors l'air, l'eau ou le feu? La difficulte vient +evidemment de la notion meme des elements. Si les scolastiques avaient +vu decidement que les elements, ceux des modernes comme ceux des +anciens, ne sont eux-memes que des corps, corps composants des corps +composes, Abelard aurait pu negliger l'objection, mais il est loin de +ces idees, et il repond: + +Un corps individuel a une quantite donnee egale a sa matiere[84]. Les +formes qu'il est habile a recevoir, en s'ajoutant, n'augmentent pas les +quantites. Soit le corps individuel Socrate. La part de pure essence +appelee un universel, qui est en Socrate, se compose integralement d'une +essence qui peut se diviser en parties; ce n'est point la substance, +mais la susceptibilite des contraires; ces contraires l'_informent_, +et ainsi se produit telle ou telle essence substantielle. Or, cette +susceptibilite des contraires affecte aussi bien chacune des parties que +le tout. La part de pure essence dans Socrate est devenue un compose de +susceptibilite des contraires et de corporeite, et de la une certaine +essence corporelle. Mais aussitot que la corporeite affecte le tout, +elle affecte les parties, chacune a sa corporeite, et il se produit +ainsi autant d'essences corporelles. Puis enfin, l'animation advient au +tout et produit une essence de corps anime. Mais ici la scene change, +l'animation affecte le tout, non les parties; celles-ci, au contraire, +sont inanimees. De meme, la sensibilite, en affectant le tout, constitue +une essence d'animal; mais les parties recoivent d'autres formes qui +produisent plusieurs essences d'autres especes, dont les noms ne nous +sont pas presents. Enfin le tout recoit la faculte de la science +(_perceptibilitas disciplinae_), et l'homme existe. Mais chaque particule +recoit d'autres formes qui font d'autres essences parmi les animes. +Enfin la _socratite_ informe toute cette essence d'humanite et constitue +Socrate. Mais aussitot d'autres formes affectent les parties de cette +essence d'humanite; les unes, les couleurs et les formes du feu, en +affectent certains atomes et font le feu; d'autres s'appliquent a +d'autres atomes et font l'eau, et ainsi du reste. Les parties du tout se +trouvent ainsi etre feu, eau, air ou terre. De cette maniere, il n'est +pas plus impossible que Socrate soit compose des elements, que de pieds +et de mains. Ce sont egalement ses parties composantes. Telle est +l'origine des elements et l'origine des individus, pour qui trouverait +absurde que des essences generales et speciales se composassent +d'elements. + +[Note 84: Je traduis ainsi en hesitant cette phrase singuliere: +"Unumquodque individuum corporis quantum est, tantum in se habet +fructum." (P. 539.)] + +Ce n'est pas qu'on ne put dire aussi que, des que l'animation affecte le +corps, les formes des elements affectent les essences de ce corps, ou +du moins, qu'aussitot que la sensibilite affecte le corps anime, ses +parties deviennent elements. Ainsi s'expliquerait et le mot d'Aristote, +que les quatre elements precedent absolument l'animal, et le mot de +Platon, que les elements viennent de l'_hyle_ (la matiere), et que des +elements vient tout le reste[85]. Abelard avoue qu'ici il parait avoir +suivi une marche contraire et renverse la regle generale, qui veut que +les simples soient anterieurs aux composes. + +[Note 85: _De Gen. et Spec_., p. 540.--J'ignore ou Abelard a pris ces +deux citations. Quant a la premiere, je vois bien que dans les Topiques +Aristote dit qu'Empedocle pensait que les quatre elements etaient _ceux +de tous les corps_, et precedaient l'animal, ou le corps anime (t. 1, o. +xiv, sec. b). Mais Abelard n'avait point les Topiques. Quant a la pensee +qu'il attribue a Platon, elle est bien dans la _Timee_ (trad. de M. +Cousin, p. 152 et 158), mais elle n'y est pas dans les termes qu'il +emploie; Platon ne se sert pas en ce sens Du mot _hyle, [Grec: ule]. +(Not. 134 de la trad. du _Timee_ de M. H. Martin, t. II p. 295.)] + +Il s'arrete la, et, comme on voit, ne se montre pas net et decide. Son +explication se reduit en effet a distinguer dans chaque essence le tout +et les parties. Depuis la pure essence jusqu'au corps, l'essence recoit +les memes formes, soit dans le tout, soit dans les parties. A compter du +corps anime, il n'en est plus ainsi, et les formes qui affectent le +tout ne sont plus celles qui affectent les parties. Ainsi le tout d'une +espece d'animal est compose de parties qui pourraient etre d'autres +especes d'animaux. Le tout d'un homme est compose d'atomes qui ne sont +pas des hommes, mais des elements. Ou bien, si l'on tient a ne pas +s'ecarter de l'autorite des anciens qui veulent que les elements aient +precede ou les animaux ou les corps, il est loisible de faire remonter +la distinction plus haut et d'admettre qu'au moment ou le tout d'une +essence recoit la forme animal ou la forme corps, ses parties recoivent +simultanement la forme elements. C'est dans cette alternative qu'Abelard +vous abandonne. + +Apres tout, ce n'est la qu'une objection discutee, et la discussion des +objections et des textes, c'est-a-dire la controverse proprement dite, +couvre et obscurcit l'exposition de la doctrine meme. Celle d'Abelard +est contenue dans la distinction de la matiere et de la forme +appliquee a la constitution du genre et de l'espece. La est sa pensee +fondamentale, son systeme, sa doctrine. Et ce n'est pas, chose etrange, +ce qu'on loue, ce qu'on blame, ce qu'on discute en lui. En verite, +lorsque je vois comment et ses contemporains et leurs successeurs ont +qualifie et juge son systeme, je me prends a croire qu'ils ne l'ont pas +connu, ou qu'ils ont seulement connu soit la partie polemique de ce +systeme, soit des idees soutenues par lui au temps de sa vie militante; +tandis que nous le jugeons ici sur quelque ouvrage tardivement compose +ou revu, temoignage supreme de ses opinions modifiees par l'experience +et ramenees a leur forme derniere. Ce qui est assure, c'est qu'avec le +fragment que nous etudions, on ne comprend point comment, par trois +fois, Jean de Salisbury a pu lui imputer d'avoir substitue l'oraison au +nom dans la definition des universaux. Nous le comprendrons mieux +au chapitre suivant. Le seul point essentiel, c'est qu'il insistait +beaucoup sur la _predication_ de l'espece. Dire que l'espece se +i>predit_ ou plutot s'affirme, et rechercher comment et dans quelle +condition elle est ainsi attribuee, c'est bien en effet l'etudier comme +element de la proposition. Vouloir qu'elle ne s'affirme pas comme +inherente, comme attribut essentiel, mais comme designation, +signification, tout au plus qualification, c'est en effet nier qu'une +chose puisse etre predicat d'une chose. S'enquerir de la signification +principale, c'est examiner une question de logique abstraite; en un mot, +c'est au moins, quant a la forme, convertir la question en une question +d'oraison[86]. Il est donc vrai qu'Abelard semble souvent rechercher +uniquement ce que signifie une attribution de genre ou d'espece; et, +sous ce rapport, il tend a tout reduire a une question de langage. + +[Note 86: Voyez c. VIII, p. 17, la citation de Jean de Salisbury et le +chap. suiv.] + +Mais, independamment de ce que cette remarque est a peu pres commune +a toutes les discussions de la scolastique, ne sait-on pas qu'elle +pourrait a la rigueur et sur les premieres apparences s'appliquer a +presque toute recherche scientifique? On ne peut philosopher qu'avec des +mots, et la recherche de toute chose peut se reduire exterieurement a +l'etude de l'oraison. L'important, c'est que l'oraison ne soit pas vide; +c'est que les mots cadrent avec les choses; il suffit meme qu'elle +signifie des choses dans la pensee de l'auteur. Or assurement ici +Abelard a entendu donner les conditions memes de l'etre, en le +decomposant a tous les degres metaphysiques, en matiere et en forme; et +il est loin d'avoir cru n'agiter qu'une question de grammaire, ainsi que +le voulait et l'avouait l'ecole de Roscelin. Il n'en est pas moins vrai +qu'il pourrait bien n'avoir remue que des mots; mais c'est ce qui arrive +a toute theorie fausse, et ce reproche on pourrait en ce sens l'adresser +meme a Guillaume de Champeaux, si les essences universelles n'existent +pas, meme a Bernard de Chartres, si les idees eternelles sont une +chimere. Mais cette critique est d'un tout autre ordre, et jusqu'a +jugement definitif, tenons que le principe d'Abelard, c'est la +distinction de la matiere et de la forme appliquee a la constitution des +universaux. + +Si l'espece se distingue du genre, c'est par la difference. La +difference est l'attribut essentiel et caracteristique, et non le simple +accident; et comme le genre plus la difference ou la matiere plus la +forme est une nouvelle essence, l'essence specifique, distincte de +l'essence generique, il est difficile de ne pas regarder la difference +ou la forme comme quelque chose de reel, comme ou moins un element +constituant de l'etre. Et en effet, Abelard, lorsqu'il n'argumente pas +contre le realisme, nous donne cette idee de la difference ou de la +forme. Cette idee est si bien celle d'Aristote, qu'on a cru la traduire +par l'expression de _forme substantielle_. Mais qu'est-ce que la forme +substantielle en soi? Aristote a beaucoup reproche a Platon de ne +pouvoir dire quel est le mode d'existence des idees. Comment repondrait +un disciple d'Aristote a cette question: Quel est le mode d'existence +des formes substantielles? + +Il y a quelque vue confuse de cette difficulte dans la preoccupation +ou une autre question jette Abelard. A quel predicament appartient la +difference? C'est ici un point tres-important de la theorie scolastique. +Voici comment il le pose: les differences doivent-elles etre rapportees +a un predicament? Il repond qu'elles doivent etre placees en dehors des +predicaments. + +Quelques-uns ont voulu les classer exclusivement dans le predicament de +substance, n'admettant pas que la division de celui de qualite en deux +especes prochaines divise le genre par difference. Comme l'essence +d'homme qui est en Pierre est autre que celle qui est en Paul, sans +differer par une forme speciale, la blancheur, disent-ils, n'est pas la +noirceur, et divise ainsi la couleur, genre de la qualite, sans qu'il y +ait difference de forme. Mais cela ne vaut pas la peine qu'on y reponde, +_contra hoc agere vile est_; la couleur ne saurait etre le genre de la +blancheur, l'une etant aussi simple que l'autre. + +On ne doit attention qu'a l'opinion soutenue par des _hommes +authentiques (authentici viri)_. Suivant eux, les especes, resultant +toutes de differences, sont toutes dans quelque predicament, car tout ce +qui est est dans un predicament. Celui des differences est la qualite, +car elles sont toutes posees comme predicats _in quale_ (et non _in +quid_) seulement ce sont des predicats de qualite substantielle, +non accidentelle. Dans ce systeme, la difference serait la qualite +substantielle par excellence, l'essence seconde de quelques philosophes +modernes. + +Mais c'est une regle de Boece que tout genre est naturellement et +completement divise en deux essences prochaines[87]. Ainsi le genre +le plus general ou predicament de qualite, se divise ainsi; les deux +especes prochaines qui en epuisent la distribution sont, par la vertu +des differences, constituees chacune en genre proprement dit; or quelles +sont ces differences constitutives? des qualites, par la supposition. +Quelles sont ces qualites? elles sont ou la qualite meme (genre le +plus general, predicament de qualite), ou les especes divisantes, ou +contenues dans les especes prochaines. Le premier cas est impossible: +le generalissime, le predicament, ne peut se servir a lui-meme de forme +pour se constituer en espece; ce serait la matiere devenant sa forme +essentielle, et qui pourrait alors etre sans elle-meme, la forme etant +distincte de la matiere. Le second cas n'est pas plus admissible. Soit +_a_ et _b_ les especes divisantes; _a_ et _b_ ne peuvent etre les +differences _a_ et _b_ c'est-a-dire constituer elles-memes avec +elles-memes. D'abord ce serait admettre qu'un meme peut etre anterieur +et posterieur a lui-meme, le constituant etant dans ce cas identique +au constitue; puis il faudrait supposer que _a_, par exemple, forme du +predicament qualite, et constituant l'espece _a_, est une partie de +l'essence de soi-meme, ce qui repugne a la raison; ou bien qu'en +s'unissant comme forme a la qualite, il constitue _b_, comme _b_ +lui-meme constitue _a_. Des deux cotes impossibilite egale, car si _a_ +est la forme substantielle de _b_, _b_ contient _a_ comme partie de son +essence, unie a la qualite, sa matiere. Mais _b_ ne peut plus etre la +forme substantielle de _a_, car _a_ contiendrait ainsi, comme partie +formelle unie a la qualite, sa matiere, _b_, qui est un tout definitif +contenant deja _a_ comme partie de son essence, et reciproquement. En +d'autres termes, _b_ serait egal a _a_, plus la qualite, c'est-a-dire +serait plus grand que _a_, et _a_ serait egal a _b_ plus la qualite, +c'est-a-dire plus grand que _b_. La contradiction est evidente. +Pretendra-t-on placer aupres de la division de la qualite en _a_ et +_b_ une autre division en _c_ et _d_ et faire reciproquement des deux +membres de l'une des divisions les differences de l'autre? Ainsi, parce +qu'animal est divise soit en rationnel et irrationnel, soit en mortel +et immortel, rationnel et irrationnel seraient les differences +constitutives d'animal mortel et d'animal immortel, et reciproquement! +L'absurdite de cette combinaison n'a pas besoin de la demonstration +algebrique. + +[Note 87: _De Div._, p. 643.] + +Il suit que si vous placez les differences dans la categorie de qualite, +il n'y aura plus d'autres especes que des especes de qualite; car toute +espece repose sur une difference, et Aristote a dit: "Des genres divers +et non subordonnes entre eux, les especes et les differences sont +diverses[88]." + +[Note 88: Arist., _Cat._ III, et dans Boece, _In Praed._, I, p. 124.] + +Abelard conclut de ces objections, qu'il declare insolubles, que les +differences substantielles ne sont dans aucun predicament. "Elles ne +sont que de simples formes, n'etant en aucune facon composees de matiere +et de forme, puisqu'elles viennent dans la matiere du sujet constituer +une nature sans etre constituees par rien.... Je ne suis point conduit +la," ajoute-t-il, "par la raison seule." Et il essaie de s'accorder avec +Boece. + +Maintenant il faut songer aux consequences. Un point important doit etre +evite: _restat grandis labor_, dit Abelard. Il faut prendre garde d'etre +force a conceder que la matiere de la substance soit un des genres +les plus generaux, savoir la categorie de la substance, et que la +susceptibilite des contraires, et en general toutes formes simples, +soient des especes. Ce serait une consequence grave, parce qu'alors la +matiere de la substance etant un genre, c'est-a-dire une essence, elle +en constituerait une autre avec la susceptibilite des contraires; a ce +point de l'echelle, au lieu d'un seul degre, il y en aurait deux, et la +substance, au lieu d'etre la derniere expression de l'etre, puisqu'elle +n'a au-dessus d'elle qu'un principe intelligible, un abstrait qui est +suppose sa matiere ou la pure essence, ne serait plus qu'une espece de +l'etre. C'est ce qui arriverait si l'on appliquait sans precaution la +theorie de la difference, et que l'on fit de la susceptibilite des +contraires, comme forme simple, une difference specifique. + +Remarquez combien Abelard met de prix a retenir et a sauver les +caracteres de la substance; il s'en fait une grande tache, _grandis +labor_. Mais, dit-il, pourquoi la matiere de la substance parait-elle +etre un genre? parce qu'elle est attribuable a plusieurs d'espece +differente, d'essence differente. Elle appartient a plusieurs especes +dont elle est la matiere, elle peut etre concue de plusieurs especes +existant comme sujets; c'est-a-dire que les differents sens de la +definition du genre lui sont applicables. Mais il faut remarquer que, +dans dette definition, etre attribuable a plusieurs, c'est l'etre a +plusieurs especes prochaines ou immediatement subordonnees; or, la +matiere de la substance n'a point d'especes qui lui soient immediatement +subordonnees. Le corps et les especes qui viennent les premieres dans le +predicament de la substance, sont immediatement subordonnees a celle-ci, +a la substance la plus generale, laquelle n'est pas seulement la matiere +de la substance, mais cette matiere de la substance ou la pure essence, +plus la susceptibilite des contraires. Nous pouvons meme dire que cette +pure essence n'est pas reellement une essence, elle ne suffit pas pour +qu'on puisse faire une reponse convenable a la question _per quid_, +c'est-a-dire si l'on demande d'une chose ce qu'elle est; car c'est mal +repondre que de repondre a une question ce que parait savoir celui qui +questionne. Or, celui qui demande ce qu'est une chose sait evidemment +qu'elle est, puisqu'il pose cette question prealable. Si donc l'on +demande: qu'est-ce que la substance? repondons: elle est[89]; car on ne +peut repondre par son nom et dire qu'elle est la substance. + +[Note 89: _De Gen. et Spec._, p.546-547. "Si ergo quaeritur: quid est +substantia? respondeamus: est." Ce passage remarquable conduirait a une +difficile question, celle de la possibilite d'une distinction entre +la substance et l'essence, entre l'essence et le mode essentiel, +constitutif, ou la Difference, entre ce dernier mode et l'accident. +Le fond de tout ce qu'enseigne la-dessus la scolastique se trouve ou +commencement de l'Organon. _Cat._ I, II, V, et dans l'ouvrage de M.B. +Saint-Hilaire (de la Log. d'Arist., t. I, sect. II, c. II. Cf. la +Dialectique d'Abelard, p. 174.) Les notions equivalentes ont ete +exposees sous une forme plus moderne dans les _Principes de la +Philosophie_ de Descartes, part. I, sec. 51, t. III des Oeuvres +completes.] + +On insistera et l'on dira que si la susceptibilite des contraires a pour +support la pure essence, elle lui est attribuee a titre de predicat, +de sorte qu'on peut enoncer cette proposition: la pure essence est +susceptible des contraires. Dans ce cas, elle est une substance, et elle +passe dans le predicament de la substance; car si elle est la substance +elle-meme, elle est le genre le plus general; si elle vient apres la +substance, si elle est son inferieure, elle est la substance corporelle +ou incorporelle, et dans les deux cas elle est dans un predicament. + +Mais nous ne devons pas accorder qu'une forme quelconque soit prise +comme predicat de la matiere dans laquelle elle est, et que le mot +qui sert de sujet designe necessairement une matiere. De ce que la +rationnalite est dans l'animal, il ne suit pas que l'animal, matiere de +la forme rationnalite, soit le rationnel lui-meme. En effet, il serait +l'homme ou Dieu; et s'il etait homme, il serait Socrate ou Platon, et +alors l'universel serait le singulier, ce qui repugne. Nous n'accordons +qu'une chose, c'est que rationnel peut etre le predicat d'animal, quand +animal descend d'un degre et passe a l'inferieur, quand on dit: animal +est un genre, un certain animal est rationnel. Ne dites meme pas +que l'animal soit rationnel, parce qu'il est le fondement de la +rationnalite. Rationnel n'est pas le nom du sujet de la rationnalite, +mais de l'etre qui est constitue par la rationnalite, et ce n'est +pas l'animal, mais l'homme. De meme, la pure essence, quoique la +susceptibilite des contraires se realise en elle, n'est pas la +susceptibilite des contraires: susceptible des contraires est le nom +des etres constitues par la susceptibilite des contraires. Mais si +le susceptible est de l'essence de la substance, n'est-il pas ou la +substance meme, ou une difference comme la corporeite? Nullement, la +difference est celle qui divise le genre et constitue l'espece, ce que +ne fait pas le pur susceptible; mais il est vrai qu'il donne l'etre a la +substance, comme la corporeite au corps, voila toute la ressemblance. + +Les differences peuvent sans doute etre enoncees comme des qualites. Si +l'on entend qualite dans un sens vague et general, il est certain que la +forme peut etre attribuee en predicat a titre de qualite; mais, dans ces +termes, il en est de meme de la quantite, elle aussi peut etre attribuee +adjectivement. Or, entendue strictement, la qualite est une categorie +qui ne doit etre confondue avec nulle autre: un predicat de qualite est +un attribut au titre de la qualite, et non une modification quelconque +du sujet. La rationnalite ne parait une espece que parce qu'elle peut +etre attribuee en essence a des etres numeriquement differents; ainsi +elle est comme la matiere de telle ou telle rationnalite particuliere, +toutes rationnalites particulieres qui ne different qu'a raison du +nombre, et non par une difference substantielle. Mais la rationnalite +d'Aristote, ou toute forme simple, n'ayant de soi nulle matiere, +n'est la matiere de rien, et par consequent est materiellement nulle. +Cependant, direz-vous, cette part de rationnalite qui est dans l'un +n'est pas celle qui est dans l'autre, elles semblent par consequent +autant d'individus de rationnalite. Mais en est-il autrement de la part +d'humanite qui est dans l'un par rapport a celle qui est dans un autre, +et cependant elle n'est ni genre, ni espece, ni individu d'humanite, +elle est seulement une des essences dont se compose collectivement +l'humanite, qui est l'espece. De meme, cette part de rationnalite qui +est dans une personne n'est pas autre chose qu'une des essences dont se +compose la rationnalite, qui est la difference. Homme est quelque chose +qui est constitue materiellement de la rationnalite, et qui en est un +individu, comme Socrate de l'humanite. + +On objecte que les differences sont posees comme predicats du sujet +(Boece). Quels predicats? predicats non _in quale_, mais _in quid_, +non de qualite, mais d'essence. C'est qu'il n'y a de vrai que cette +proposition: certaines differences, attribuees au sujet, le sont en +predicats d'essence. Encore cela n'est-il vrai que si l'on prend cette +expression de _predicat en essence_ dans le sens le plus large. Ainsi +on peut, si l'on veut, donner a l'animal homme la rationnalite comme +predicat en essence; mais alors au fond rationnalite est pris comme +essence formelle, animal comme essence materielle. Une forme simple +n'est jamais attribuee comme predicat en essence qu'aux etres qu'elle +constitue formellement. Si l'on peut avec verite dire: _Socrate est ce +rationnel (hoc rationale)_, proposition ou l'individu de rationnalite +sert de predicat, ce n'est pas en entendant que Socrate est support de +l'individu de rationnalite, ce ne peut etre qu'en posant comme predicat +une materialite dans une proposition actuelle pour un cas determine. +Ce n'est pas a titre de forme simple que _ce rationnel_ est attribue a +Socrate, car c'est la forme de ta matiere animal et non de Socrate, mais +on prend cette forme pour predicat dans un cas actuel et particulier. +Telle est la proposition: _je lis_, elle donne un support actuel a la +lecture, et la lecture est en predicat. + +Il reste enfin a donner une connaissance precise de ce que c'est que les +formes simples, afin de discerner avec certitude celles que nous devons +placer hors des predicaments. Les formes simples, qui ne sont en +aucun predicament, sont celles qui constituent des natures. Or la +susceptibilite du corporel, pour Socrate, le blanc, le dur ou toute +forme predicamentale quelconque ne creent pas une nature en s'adjoignant +au sujet. Quand la blancheur vient a naitre dans Socrate, il ne se +produit pas une troisieme nature qui soit autre que Socrate, autre que +la blancheur, un nouvel etre qui soit le compose Socrate et blancheur. +C'est Socrate qui acquiert la blancheur, mais qui demeure Socrate. La +substance et l'accident ne creent rien. + +Mais ces formes simples, dira-t-on peut-etre, precisement parce qu'elles +sont incomposees, ne sont pas diverses; des essences d'humanite sont +la meme chose, parce qu'elles ne sont pas de nature on de creation +differente. Et pourtant ces choses qui ne different de nature ni par la +matiere ni par la forme, differeraient par leurs effets; elles ne sont +donc pas de simples formes. La rationnalite, qui n'ayant ni matiere ni +forme de nature, ne differe a aucun de ces titres de l'irrationnalite, +produit un different effet; car elle est la forme, en vertu de laquelle +nous raisonnons, effet que ne produit certainement pas l'irrationnalite. + +Dites de meme alors: ces essences, qui recoivent la rationnalite, +produisent un autre effet que celles qui sont affectees de +l'irrationnalite, puisqu'elles produisent les unes l'homme, les +antres l'ane, et par consequent elles ne sont pas une meme chose. Or +certainement la meme essence sert de matiere dans les deux cas, c'est +l'essence d'animal. C'est que la diversite de l'effet ne provient +pas des matieres, mais bien des formes. Car s'il arrivait que la +rationnalite vint a affecter des essences qui, en realite, ne la +soutiennent jamais, elle ferait egalement un homme avec celles-ci, comme +avec les autres l'irrationnalite ferait un ane. Ainsi vous avez vu la +meme essence corporelle tantot composer l'anime avec l'animation, tantot +avec l'inanimation l'inanime. On peut donc dire de matieres, qui avec +des formes differentes sont aptes a produire leurs effets, qu'elles +sont la meme chose. Mais on n'en saurait dire autant des formes simples +diverses, parce que pour etre la meme chose, il ne faut pas avoir cette +diversite d'effets, qui suit leur combinaison avec les pures essences +des choses les plus generales[90]. + +[Note 90: Cette phrase est fort obscure et probablement alteree dans le +texte; la voici: "Diversae vero formae simplices minime dicuntur idem, +quia hoc non habet eamdem diversitatem effectuum inveniens in meris +essentiis generalissimarum." P. 550.] + +Suppose qu'il fut possible que la pure essence, matiere de la qualite la +plus generale, au lieu de qualifier cette autre pure essence, matiere +de la substance la plus generale, prit la forme de celle-ci, jamais de +cette combinaison, c'est-a-dire de la matiere de la substance avec une +pareille forme, ne resulterait meme la qualite substantielle. Car la +matiere de la qualite et la susceptibilite des contraires ne feraient +jamais de Socrate ou la substance ou la qualite, comme de cette meme +essence de la substance qui avec l'incorporeite constitue l'esprit, +la corporeite ferait le corps; comme de celle qui tout a l'heure +constituait le corps, l'incorporelle ferait l'esprit. + +Et c'est la que finit le _Fragment sur les Genres et les Especes_. +Cette derniere partie ne tient meme pas essentiellement a la question, +quoiqu'elle nous eclaire singulierement sur les idees accessoires qui +devaient la compliquer pour des esprits imbus profondement des principes +de la scolastique. + +Il resulte des dernieres paroles qu'il faut soigneusement distinguer les +formes et les matieres. On n'a appele notre examen que sur la premiere +categorie, celle de la substance ou de l'etre proprement dit, celle de +l'essence dans la langue des scolastiques; c'est en effet celle qui +interesse eminemment l'ontologie. Mais la scolastique qui traite tout +comme des etres, sans cependant tenir tout pour des etres, applique a +toutes les categories la meme distinction de matiere et de forme. Ainsi +dans la categorie de qualite se produisent par analogie des genres et +des especes; la qualite est le genre, dont la couleur est l'espece; la +qualite est la matiere qui avec la forme de la _colorite_ constitue +l'essence de la couleur, et ainsi du reste. Suit-il de cette analogie +qu'on puisse indifferemment assortir les formes de l'echelle de la +qualite avec les matieres de l'echelle de la substance, ou faire les +combinaisons inverses? non, l'echelle de l'etre proprement dit est a +part, et c'est autour de la substance a ses divers degres, mais non dans +la substance et au meme point d'identification, que peuvent venir se +placer les divers degres de qualite, de quantite, de relation, enfin +tous les modes subordonnes aux divers predicaments. "L'etre, dit +Aristote[91], signifie ou bien la substance et la forme essentielle, ou +bien encore chacun des attributs generaux, la quantite, la qualite et +tous les autres modes... Il y a de l'etre dans toutes ces choses, mais +non pas au meme titre, l'une etant un etre premier et les autres ne +venant qu'a la suite." + +[Note 91: _Metaph._, VII, iv, t. II, p. 12 de la traduction.] + +Admettez donc une premiere diversite, une demarcation profonde entre les +degres de l'etre et les accidents de l'etre; et ce n'est qu'en suivant +les degres d'une meme categorie qu'ainsi qu'entre les produits d'une +meme race peuvent se former des combinaisons creatrices. + +Voulez-vous associer la matiere du premier degre de l'etre avec la forme +du premier degre de la qualite, Abelard vous dit que vous n'obtiendrez +ni la qualite substantielle, ni la substance qualitative; car vous +n'aurez d'un cote qu'un des elements de la substance, de l'autre qu'un +des elements de la qualite. + +Au fond, comme le mot de pure essence est indetermine de sa nature +et nul sans sa forme, cette union hybride vous donnerait pour unique +resultat le premier degre de la categorie dont vous auriez emprunte la +forme. + +Si maintenant vous descendez d'un ou plusieurs degres dans diverses +categories, vous chargerez de modes divers les degres de la premiere; +mais, suivant Abelard, vous ne creerez pas de veritables especes, de +veritables genres, parce que vous ne creerez pas des natures. Des +animaux blancs ou noirs, grands ou petits, sont toujours des animaux, et +ces distinctions n'engendrent que des genres et des especes improprement +dites, ou des genres et des especes dans l'ordre de la qualite, non dans +l'ordre de l'essence. Elles n'inserent pas un anneau de plus dans +la chaine de l'etre. Les classifications zoologiques ne sont pas +ontologiques. Cependant, par analogie, on peut operer toutes les +combinaisons que permet le nombre des graduations et des varietes dans +les differentes categories. + +De meme qu'on peut operer sur les degres de la qualite, comme si +c'etaient des degres de l'etre, on peut, jusqu'a un certain point, +traiter les degres de l'etre comme s'ils etaient des nuances de la +qualite: le langage s'y prete. Dans la proposition, ce qui est affirme +est, au moins dans la forme, un attribut d'un sujet. En grammaire et +meme en logique, on peut donc confondre tout ce qui se pense d'un objet +quelconque avec l'operation qui qualifie une substance. Ces propositions +_Socrate est homme, et Socrate est vieux_ paraissent logiquement +composees de meme, et le penchant a ne considerer que comme des qualites +tout ce que nous disons des objets de notre pensee, est un penchant +naturel et meme assez motive, puisque la substance de l'etre est +impenetrable, _innommable_, pour nous, et s'affirme plus qu'elle ne +se connait. Quand nous voulons definir un objet, nous tombons dans +l'enumeration de ses modes, et nous ne pouvons guere nous assurer +d'avoir jamais atteint son mode essentiel, encore moins sa veritable +essence; du moins ne connaissons-nous l'essence que dans une mesure +subjective. Cependant l'examen attentif des diverses propositions +attributives suffit pour demontrer la distinction sur laquelle Abelard +s'appuie. Si la raison (_rationalitas_) est la forme qui de l'animal +fait l'homme, on peut cependant dire egalement: _l'animal est +raisonnable et l'homme est raisonnable. Raisonnable_ est, dans les deux +propositions, attribut ou predicat; mais l'est-il au meme titre? non, +sans doute, puisque l'animal n'est pas raisonnable necessairement comme +l'est l'homme, car il y a des animaux sans raison. Il s'agit donc, +dans chaque proposition, d'une attribution on _predication_ de nature +differente. C'est dans les deux cas un predicat d'essence; mais, dans +le premier cas, il ne fait que modifier l'animal; dans le second, +il constitue l'homme[92]. La seconde proposition enonce donc une +attribution qui a une vertu propre, et le predicat qu'elle contient est +quelque chose de plus qu'un mode; c'est ce qu'Abelard appelle _forma +simplex_. Par l'importance qu'il attache a sa distinction, on voit qu'il +croit toucher a un principe substantiel de l'ontologie, et qu'il est +loin de reduire la connaissance humaine a une vaine conception logique +de l'accessoire et de l'apparent. Par la, il est dans un vrai realisme. +Il met la forme simple, comme element virtuel de la difference +specifique, en dehors des categories; c'est pour ainsi dire la mettre en +dehors de l'ideologie. C'est lui donner une valeur unique, et en +faire comme l'instrument de la creation. On peut trouver gratuite, +hypothetique, indefinissable l'existence de ce facteur singulier, +realise par l'abstraction; mais on ne peut meconnaitre la une theorie +comme une autre de ce fait si obscur et si grand, l'essence. Les +philosophes modernes, plus reserves en general, n'ont pas cependant ete +beaucoup plus lumineux; et il ne reste guere sur cette question que des +distinctions purement ideologiques. Ainsi verbalement les differences +specifiques peuvent se presenter comme des modes ordinaires. Elles +constituent les essences, et si l'essence est un mode, elle est du moins +le premier des modes, comme, si l'on veut, le mode est un faible degre +de l'essence. Entre ces deux extremes se place une serie de conceptions +touchant les etres, lesquelles conceptions ont une valeur decroissante, +depuis celles qui semblent des idees necessaires, jusqu'a celles qui ne +sont plus que des generalisations de la sensation. + +[Note 92: Pour exprimer en scolastique cette difference, on aurait pu +dire _homo est rationale_, et non _rationalis_; c'est a peu pres dans +la meme sens Qu'on pourrait dire l'homme _est une raison_, comme on dit +qu'il _est une_ intelligence.] + +Mais ici, dans cette categorie de l'etre, Abelard fait encore une +distinction, le corps marque une limite, au-dessus ou au-dessous de +laquelle les principes ne sont plus les memes. Au-dessus du corps, la +science ne considere plus que des idees qui peuvent etre vraies, sans +correspondre a aucune realite distincte; au-dessous du corps, les genres +et les especes peuvent etre des abstractions, mais elles correspondent a +des collections de realites. Dans la partie superieure de cette +serie, les mots de matiere et de forme sont encore employes, mais par +induction, par symetrie, et comme pour ordre. C'est une des marques les +plus frappantes de ce besoin et de ce pouvoir d'unite, qui caracterise +la raison. Mais cette concordance symetrique n'autoriserait pas a +accoupler arbitrairement les divers produits de la pensee generatrice, +et c'est une regle qu'on ne peut franchir un degre pour associer des +matieres et des formes qui ne sont point immediatement juxtaposees. +Quant a l'union des matieres a des matieres, ou des formes a des formes, +il est evident qu'elle serait un non-sens. Seulement, il faut observer +que telle est la valeur de la difference entre les deux parties de +l'echelle, qu'Abelard n'a pas hesite a penser que la matiere du premier +degre ou la pure essence pouvait, en acquerant la susceptibilite +des contraires, devenir indifferemment la matiere de deux formes +contradictoires, et que le support de l'incorporel pouvait etre le +meme que celui du corporel. Cela n'est possible qu'a ce degre de +l'abstraction; et certes une telle pensee aurait bien merite d'etre +approfondie au point de vue de la nature reelle des choses. Mais le +propre de la scolastique est de donner la forme ontologique a tout, et +de ne considerer l'ontologie veritable que de profil; elle la cotoie +sans cesse; elle y penetra rarement. Car jamais elle n'a explicitement +et methodiquement etabli, comme les modernes dialecticiens du +pantheisme, que ses distinctions logiques fussent des choses existantes +ou les apparences successives de l'etre identique universel. + +Voila ce que nous aurions a dire sur cette theorie consideree +ontologiquement; mais remise a sa place, c'est-a-dire reportee dans la +controverse des universaux, elle a pour but principal d'etablir que la +difference n'est ni espece, ni accident, ni essence predicamentale, +c'est-a-dire relevant d'aucun predicament: elle est la forme simple en +dehors de toute categorie. Elle est l'element formateur de l'espece, et +ne peut etre ramenee a la simple propriete, au mode, a l'accident, a +moins que l'on n'entende par la tout ce qui a besoin d'autre chose que +soi pour etre. Encore serait-ce un mode a part, incomparable, et qui +d'ailleurs ne serait le degre d'aucune echelle categorique. D'ou il suit +tout a la fois, qu'il n'y a point d'essence specifique, ou que ce qui +fait l'espece n'est pas un etre en soi, et que cependant l'espece n'est +ni un mot ni un neant; d'ou il suit encore que Buhle a eu raison de dire +qu'Abelard est realiste a l'egard de Roscelin, et nominaliste a l'egard +de Guillaume de Champeaux[93]. + +[Note 93: Histoire de la Philosophie moderne.--Introd., t. 1 de la +traduction, p. 689.] + + + +CHAPITRE X. + +SUITE DU PRECEDENT.--_De Intellectibus._--_Glossulae super +Porphyrium._--RESUME. + +Les monuments imprimes ont ete soigneusement interroges, et l'on vient +de lire tout ce que leurs reponses nous ont appris. Il semble qu'il ne +resterait plus qu'a conclure, en tirant de ce long examen un jugement +definitif. Mais un document precieux et inconnu est dans nos mains. Un +manuscrit d'Abelard, dont l'existence meme n'est indiquee nulle part, +mais dont l'authenticite ne nous laisse aucun doute[94], donne encore +sur sa doctrine des lumieres nouvelles, et surtout explique d'une +maniere certaine ce qui n'avait ete jusqu'ici l'objet que d'inductions +conjecturales, le jugement de ses contemporains. Notre analyse ne serait +point consciencieuse, si la crainte des longueurs nous empechait de +puiser a cette nouvelle source. C'est un ouvrage qui porte un titre +modeste, _Petites Gloses sur Porphyre_; mais plus interessantes et +plus developpees que celles qui ont ete deja imprimees, ces gloses +eclaircissent autre chose que le texte de l'auteur grec, dans la version +de Boece; c'est un commentaire a la fois litteral et spirituel. Nous ne +serions pas etonne que cet ecrit, d'une redaction elliptique et obscure, +fut une oeuvre de la jeunesse de l'auteur. Il y annonce qu'il le compose +a la demande, non plus de ces eleves, mais de ses compagnons, disons le +mot, de ses camarades, _sociorum_. L'aurait-il redige a cette epoque +interessante, ou maitre de fait, ecolier de nom, il suivait, en les +discutant les lecons des docteurs de la Cite, et repetait pour son +compte et a ses pairs les lecons qu'il venait d'entendre avec eux, ne +s'autorisant pour enseigner que de sa hardiesse, de son esprit et de son +eloquence? + +[Note 94: Ce manuscrit intitule: "Glossulae magistri Petri Baelardi super +Porphyrium," a ete retrouve par le savant M. Ravaisson, et nous en +devons la communication a sa bienveillante obligeance. Nous ne saurions +trop l'engager a la publier; c'est un fragment precieux pour l'histoire +de la Philosophie. La texte est difficile, quelquefois altere; il n'en a +que plus besoin d'un editeur tel que M. Ravaisson.] + +Les premieres pages de ce manuscrit nous apprennent qu'on peut ramener +la science en general a la science du jugement et a la science de +l'action. La premiere est celle de la theorie, la seconde est celle +de la pratique. On peut bien agir et ne point savoir juger. Tel peut +utilement employer a la guerison des infirmites humaines les vertus des +simples, qui ne sait pas la physique, comme tel autre peut habilement +instruire, sans etre capable d'operer ce qu'il enseigne. La philosophie +est une science theoretique. Tous les savants n'ont pas droit au nom +de philosophes. Il n'appartient qu'a ceux qui, s'elevant au-dessus des +autres par la subtilite de leur intelligence, jugent ce qu'ils savent. +L'homme doue do cette faculte est celui qui sait comprendre et peser les +causes secretes des choses; la recherche de ces causes est du ressort de +la raison et non pas de l'experience sensible[95]. + +[Note 95: "Est scientia alia agendi, alia discernendi. Aola autem +scientia discernendi philosophia dicitur... Philosophos... vocamus +costantum qui subtilitate intelligentiae praeominentes in his quae +diligentem habent discretionem. Discretus est qui causes occultas rerum +comprehendere ac deliberare valet. Occultas causas dicimus ex quibus +quae res eveniunt magis ratione quam experimentis sensuum +investigandum."--Cassiodore avait divise la science en _inspectiva_ et +en _acutalis_ (_De art. ac discipl._, c. iii).] + +La philosophie se divise en physique, en ethique et en logique[96]. La +premiere specule sur les causes des choses naturelles, la seconde est +la maitresse de la vertu, la troisieme, que nous nommons indifferemment +dialectique, est l'art de disserter exactement, c'est-a-dire de +discerner les arguments qui servent a disserter, c'est-a-dire encore a +discuter; car la logique n'enseigne pas a se servir des arguments ni +a les composer, mais a les distinguer et a les apprecier. Ceci est +proprement la logique, le reste est la _rationnative_[97]. Or, +les arguments etant composes de propositions, et les propositions +d'expressions, _dictiones_, la logique doit commencer par etudier +d'abord les oraisons simples, puis les composees. De la toute la +division de la Logique d'Aristote, de la aussi l'Introduction de +Porphyre, qui conduit aux predicaments du premier. + +[Note 96: Ou naturelle, morale et rationnelle, Cette division de la +philosophie etait vulgaire alors. Saint Augustin qui croit qu'elle +vient de Dieu meme et qu'elle est une image de la Trinite, dit qu'on +l'attribuait a Platon. C'est en effet ainsi qu'Apulee divise la +philosophie de Platon, ou, comme il dit, le dogme de Platon. La meme +division se retrouve dans Sextus Empiricus et dans Macrobe. Elle fut +accreditee par Alcuin et Raban Maur. (S. Augustin, _De Civit. Del_, l. +XI, c. xxv.--Apul., _De Dogm. Plat._, t. 1--Macrob., _In Somn. Scip._, +l. II, c. xvii.--Alcuin, Opusc. iv, _De Dialect._, c. 1.--Raban Maur, +_De Universo_, t. XV, c. i.--Johan. Saresb. _Policrat._, t. VII, c. v, +et _Metal._, t. II, c. ii.)] + +[Note 97: "Est logica, auctoritate Tullii, diligens ratio disserendi, id +est discretio argumentorum per quae disseritur, id est, disputatur. +Non enim es logica solentia utendi argumetis sive componendi ca, sed +discernendi et dijudicandi veraciter de cis. Duae argumentorum scientiae; +une componendi, quam dicimus rationnativam, alia autem discernendi +composita, quam logicam appellamus.--" L'auteur cite ici les Topiques de +Ciceron, qu'il connaissait par la Commentaire de Boece. (Boeth. _Op._, +p.757.)--Voici comment s'exprime Ciceron: + +"Quam omnis ratio diligens disserendi duas habeat partes, unam +Inveniendi, alteram judicandi, utriusque princeps, ut mihi quidem +videtur, Aristoteles fuit. Stoici autem in altera elaboraverunt, +judicandi enim vias diligenter persecuti sunt, ca scientia, quam +dialecticen appellant." (_Top._, II.) Bede adopte cette definition de la +dialectique entendue en general; celle d'Alcuin, que nous avons citee, +on differe peu, et elle a ete repetee textuellement par Raban Maur. +(Voy. ci-dessus, t. 1, p. 311, et Rab. Maur., _De instit. cleric._, l. +III, c. xx.) Au reste c'est la definition que Ramus tirait des Topiques +de Ciceron pour l'opposer a celle d'Aristote, qui definit la logique la +science de la demonstration. (Barth. Saint-Hilaire, pref. de la trad. de +l'Organon, t. I, p. cviii, et _Prem. anal._, t. 1, p. 1.)] + +Ce preambule amene Abelard a l'examen de l'ouvrage de Porphyre. Ce n'est +pas une glose litterale, une simple interpretation du texte, mais une +exposition et souvent une critique des principes recus, particulierement +de quelques opinions de Boece; tout cela suivant que les divisions du +Traite des cinq voix ramenent les questions sous la plume du subtil +commentateur. + +Nous n'extrairons de cet ouvrage que ce qui est relatif a notre sujet et +peut eclaircir les points jusqu'ici demeures obscurs. + +La grande question que Porphyre indique en debutant, et qu'il ecarte +soudain, arrete Abelard, et il est presque oblige de la traiter +seulement pour la poser. Toutes les opinions sur les universaux se +prevalent, dit-il, de grandes autorites[98]. Lorsque Aristote parait +definir l'universel en disant que c'est ce qui se dit du sujet ou +l'attribuable a plusieurs; lorsque Boece dit que la division des genres +et des especes repose sur la nature, tous deux semblent penser (et bien +des citations pourraient etre fournies dans le meme sens) qu'il existe +des choses universelles. D'autres cependant n'admettent que des +conceptions universelles, mais d'accord sur ce point seulement, ils se +divisent aussitot et rapportent ces conceptions aux choses, a la pensee +ou au discours, et toute la dissidence reparait. Abelard cite a l'appui +de chacune des trois opinions de nombreuses autorites, dont un grand +nombre ont ete deja produites, et qu'il serait trop long de rappeler. + +[Note 98: "Unusquisque se tuetur auctoritate judice." Nous avons vu que +Jean de Salisbury dit la meme chose. Voy. c. II et c. VIII.] + +Le premier systeme est celui de l'existence des choses universelles. Il +est plusieurs manieres de l'etablir. + +Suivant l'une, il y a naturellement dix choses generales ou communes, +ce sont les dix categories; de ces universaux primitifs proviennent les +choses generales qui sont essentiellement dans les choses individuelles, +grace a des formes differentes. Ainsi, l'animal, qui, de nature, est +substance, est, comme substance animee, sensible dans Socrate ou dans +Brunel[99], tout entier dans l'un comme dans l'autre, sans autre +difference que celle des formes. A ce compte, l'universel serait +attribuable a plusieurs, en ce sens qu'une meme chose serait en +plusieurs, diversifiee uniquement par l'opposition des formes, +et conviendrait ainsi aux individus soit essentiellement, soit +adjectivement[100]. + +[Note 99: _In Brunello._] + +[Note 100: _Essentialiter vel adjacenter._ Il s'agit du realisme +proprement dit, de celui de Guillaume de Champeaux. Voy. c, VIII, p. +24.] + +Ce systeme exige que les formes aient si peu de rapport avec la matiere +qui leur sert de sujet, que des qu'elles disparaissent, la matiere ne +differe plus d'une autre matiere sous aucun rapport, et que tous les +sujets individuels se reduisent a l'unite et a l'identite. Une grave +heresie est au bout de cette doctrine; car avec elle, la substance +divine, qui est reconnue pour n'admettre aucune forme, est +necessairement identique a toute substance quelconque ou a la substance +en general, Or, cette consequence est fausse. Les philosophes tiennent +que la substance divine n'est passible d'aucun accident, et comme, +suivant les definitions admises, la substance en general est sujette +a tous les accidents, il faut bien que la substance divine differe de +toute substance; et cependant il faut aussi qu'elle soit substance. La +nature de Dieu a ete enseignee au monde le jour ou le Seigneur a dit a +la Samaritaine: "Dieu est esprit." (Jean, IV, 24.) Et tout esprit est +substance[101]. + +[Note 101: _Onmis spiritus substantia est._] + +Et non-seulement la substance de Dieu, mais la substance du Phenix, qui +est unique, n'est dans ce systeme que la substance pure et simple, sans +accident, sans propriete, qui, partout la meme, est ainsi la substance +universelle. C'est la meme substance qui est raisonnable et sans raison, +absolument comme la meme substance est a la fois blanche et assise; car +_etre blanc_ et _etre assis_ ne sont que des formes opposees, comme la +rationnalite et son contraire, et puisque les deux premieres formes +peuvent notoirement se trouver dans le meme sujet, pourquoi les deux +secondes ne s'y trouveraient-elles pas egalement? + +Est-ce parce que la rationnalite et l'irrationnalite sont contraires? +Elles ne le sont point par l'essence, car elles sont toutes deux de +l'essence de qualite; elles ne le sont point par les adjacents (_per +adjacentia_), car elles sont, par la supposition, adjacentes a un sujet +identique. Du moment que la meme substance convient a toutes les formes, +la contradiction peut se realiser dans un seul et meme etre, et alors +comment dire qu'une substance est simple, une autre composee, puisqu'il +ne peut y avoir quelque chose de plus dans une substance que dans une +autre? Comment dire qu'une ame sente, qu'elle eprouve la joie ou la +douleur, sans le dire en meme temps de toutes les ames, qui sont une +seule et meme substance? On voit qu'Abelard a parfaitement developpe +le reproche que Bayle adresse au realisme de conduire a l'identite +universelle[102]. + +[Note 102: _Dict. crit._, art. _Abelard_.] + +La seconde maniere de soutenir l'universalite des choses, c'est de +pretendre que la meme chose est universelle et particuliere; ce n'est +plus essentiellement, mais indifferemment que la chose commune est en +divers. Nous connaissons ce systeme, c'est celui de l'indifference: ce +qui est dans Platon et dans Socrate, c'est un indifferent, un semblable, +_indifferens vel consimile_. Il est de certaines choses qui conviennent +ou s'accordent entre elles, c'est-a-dire qui sont semblables en nature, +par exemple en tant que corps, en tant qu'animaux; elles sont ainsi +universelles et particulieres, universelles en ce qu'elles sont +plusieurs en communaute d'attributs essentiels, particulieres, en ce que +chacune est distincte des autres. La definition du genre (_praedicari +de pluribus_, s'attribuer a plusieurs) ne s'applique alors aux choses +qu'elle concerne qu'en tant qu'elles sont semblables, et non pas en tant +qu'elles sont individuelles. Ainsi les meme choses ont deux etats, leur +etat de genre, leur etat d'individus, et, suivant leur etat, elles +comportent ou ne comportent pas une definition differente. + +Mais c'est la ce qui n'est pas soutenable, la definition qui veut que +le genre soit ce qui est attribuable a plusieurs, a ete donnee a +l'exclusion de l'individu. Ce qu'elle definit ne peut en soi etre a +aucun titre, en aucun etat, individu. Dire qu'une meme chose tour a tour +comporte et ne comporte pas la definition du genre, c'est dire que cette +chose est, comme genre, attribuable a plusieurs, mais que, comme genre +aussi, elle ne l'est pas, car un individu qui serait attribuable +a plusieurs serait un genre; par consequent l'assertion est +contradictoire, ou plutot elle n'a aucun sens. Les auteurs disent que +cette proposition: _L'homme se promene_, vraie dans le particulier, est +fausse de l'espece. Comment maintenir cette distinction, si une meme +chose est espece et individu? Dira-t-on que l'universel ne se promene +pas? c'est apparemment l'universel, en tant qu'universel, en l'etat +d'universel; soit, mais le particulier, en tant que particulier, ne se +promene pas davantage. Se promener n'est pas plus une condition ou une +propriete du particulier que de l'universel; le particulier peut, +comme l'universel, etre concu sans la promenade. L'universalite, la +particularite, la promenade appartiennent, ou, pour parler le langage +de l'ecole, sont adjacentes au meme sujet, et s'il se promene, il +se promene universel et particulier; la distinction de Boece est +inapplicable[103]. + +[Note 103: _De Interpret._, ed. sec., p. 338-347.--Voy, aussi ci-dessus, +c. viii, p. 20.] + +C'est comme cette autre distinction, par laquelle il refuse aux +accidents le caractere d'attributs essentiels. L'individualite resultant +de formes accidentelles ne saurait etre l'attribut essentiel d'une +substance susceptible d'universalite; cependant cette substance, en +tant que particuliere, distincte de ses semblables, est essentiellement +individuelle, violation manifeste de la regle de logique qui porte que +"dans un meme, l'affirmation de l'oppose exclut l'affirmation de l'autre +oppose." Lorsqu'on dit que le genre est attribuable a plusieurs, on +parle ou d'attribution essentielle (_praedicari in quid_), ou de toute +autre; s'il s'agit d'attribution essentielle, comme on le nie apres +l'avoir affirme, elle cesse d'etre essentielle, ou elle emporte +avec elle son sujet; s'il s'agit d'attribution accidentelle (_in +adjacentia_), la definition n'est plus exacte, elle ne convient plus a +tout genre. Il y a des genres qui n'ont pas d'attribution adjective. +Veut-on parler d'attribution soit essentielle, soit autre, d'attribution +en general, la blancheur est dans ce cas, elle s'affirme essentiellement +d'elle-meme et adjectivement de Socrate: la blancheur est blanche et +Socrate est blanc, elle s'affirme donc de plusieurs, et comme elle +satisferait a la definition du genre, la blancheur serait un genre. + +Enfin on s'y prend d'une troisieme maniere pour soutenir que les +universaux sont des choses[104]. Voulant expliquer la communaute, +l'on dit qu'entre la chose universelle et la chose singuliere est une +difference de propriete, la propriete qui consiste a etre universelle, +la propriete qui consiste a etre singuliere. L'animal, le corps est +universel, et n'est pas seulement quelque animal ou quelque corps; mais +dire: _l'animal est universel_, revient a dire: il y a plusieurs choses +qui sont chacune individuellement _animal_; quand _animal_ se dit d'un +seul, on entend qu'un seul, un etre determine est _animal_. + +[Note 104: Voy. c. viii, vers la fin.] + +La difficulte est toujours de faire cadrer ce systeme avec la definition +du genre. Il faut que la propriete d'etre attribuable a plusieurs separe +l'universel de l'individuel; or, on vient de dire que de plusieurs +choses chacune est individuellement animal; le nom individuel d'animal +serait-il donc le nom de plusieurs? l'individu serait-il attribuable a +plusieurs? Cela ne se peut. Mais comme animal ne peut plus se dire de +plusieurs, mais de chacun, il n'y a plus de genre, ou plutot tout est +renverse, c'est l'individu ou le non-universel qui prend la place de +l'universel, c'est ce qui ne peut s'affirmer de plusieurs qui s'affirme +de plusieurs, et c'est une pluralite ou chacun s'affirme de plusieurs +que l'on appelle l'individu. Ce systeme, qu'Abelard explique mal, nous +parait au fond un veritable nominalisme, qui ne peut etre considere +nomme admettant la realite des universaux qu'en ce qu'il attribue les +universaux comme noms particuliers a des individus reels. Il consiste +a etablir que lorsqu'on affirme que ceci est un animal, on entend +simplement que cet etre determine est substance animee, sensible, soit +qu'il ait ou n'ait point de semblables, et puis, qu'apres avoir reconnu +ce caractere particulier dans plusieurs individus determines, on dit de +plusieurs qu'ils sont des animaux, c'est-a-dire que l'on fait +collection d'individus, ayant tous et chacun pour caractere particulier +l'_animalite_, et qu'ainsi c'est une propriete de chacun d'etre animal, +une propriete de plusieurs d'etre animaux: voila la propriete de +l'universel et la propriete du particulier. Ce systeme, qui semble +un systeme de pur sens commun, serait, et non sans raison, traite de +nominalisme par les modernes; mais Abelard le classait dans le realisme, +parce que de son temps le nominalisme ne consistait pas a fonder les +noms generaux sur la realite exclusive des individus, mais a dire +litteralement que les universaux ne sont que des mots. + +Abelard oppose et semble preferer a ces doctrines un systeme dont nous +avons deja entendu parler, mais qui jusqu'ici nous etait inconnu. On a +vu que Jean de Salisbury signale par deux fois une doctrine qui rapporte +tout aux discours (_sermonibus_), et il ajoute que _son Abelard cheri_ +s'y est laisse prendre[105]. Quelle etait cette doctrine? Les auteurs se +sont pose cette question et n'ont pu la resoudre. Nous-meme, nous +nous sommes longtemps demande en quoi elle pouvait differer du pur +nominalisme, extremite qu'Abelard s'est montre si jaloux d'eviter. +Cependant le texte de Jean de Salisbury est formel, et il est encore +confirme par des vers peu connus, mais tres-expressifs. Un manuscrit de +la bibliotheque d'Oxford contient une epitaphe d'Abelard, dans laquelle, +apres de grandes louanges, on lit: + + Hic docuit voces cum rebus significare, + Et docuit voces res significando notare; + Errores generum correxit, ita specierum. + Hic genus et species in sola voce locavit, + Et genus et species _sermones_ esse notavit. + Significativum quid sit, quid significatum, + Significans quid sit, prudens diversicavit. + Hic quid res essent, quid voces significarent, + Lucidius reliquis patefecit in arte peritis. + Sic animal nullumque animal genus esse probatur. + Sic et homo et nullus homo species vocitatur[106]. + +[Note 105: Voyez ci-dessus, c. viii et le c. ix.] + +[Note 106: Rawlinson, dans son edition des Lettres, donne l'epitaphe +d'ou ces vers sont extraite, avec ce titre: "Epitaphium, ex M.S. in +Bibl. Oxon ex Godfrid priore ecclesiae S. Swithuni, Winton." (_P. Abael. +et Helois. epistol._, 1 vol. in-8 deg.. Lond. 1718.)] + +C'est bien la, du moins sous un de ses aspects, la doctrine d'Abelard, +telle que nous allons la connaitre; mais comment l'existence des choses +universelles, des qu'elle reside dans les discours, _sermones esse_, +peut-elle n'etre pas entierement nominale? Le manuscrit, dont nous avons +donne plus haut un extrait, va cependant nous offrir l'expression +de cette doctrine qu'il trouve plus conforme a la raison, _sermoni +vicinior_, et qui, n'attribuant la communaute ni aux choses ni aux mots, +veut que ce soient les discours qui sont singuliers ou universels. +Aristote, au dire d'Abelard, parait l'insinuer clairement, quand il +definit l'universel ce qui est ne attribuable a plusieurs, _quod de +pluribus natum est praedicari_[107]. C'est une propriete avec laquelle +il est ne, qu'il a d'origine, _a nativitate sua_. Or quelle est la +_nativite_, l'origine des discours ou de noms? l'institution humaine, +tandis que l'origine des choses est la creation de leurs natures. Cette +difference d'origine peut se rencontrer la meme ou il s'agit d'une meme +essence. Ainsi dans cet exemple: _Cette pierre et cette statue ne font +qu'un_, l'etat de pierre ne peut etre donne a la pierre que par la +puissance divine, l'etat de statue lui peut etre donne par la main des +hommes. + +[Note 107: Boeth., _De Interp._, ed. sec., p. 338.--On lit +dans Aristote: [Grec: Legos katholou o epi pleionon pephuche +kathegoreisthai.] Hermen._, VII.] + +Or, du moment que l'universel est d'origine attribuable a plusieurs, ni +les choses ni les mots ne sont universels. Car ce n'est pas le mot, la +voix, mais le discours, _sermo_, c'est-a-dire l'expression du mot, qui +est attribuable a divers, et quoique les discours soient des mots, ce +ne sont pas les mots, mais les discours qui sont universels. Quant aux +choses, s'il etait vrai qu'une chose put s'affirmer de plusieurs choses, +une seule et meme chose se retrouverait egalement dans plusieurs, ce qui +repugne. Voila bien ce que nous disait Jean de Salisbury, qu'aux yeux de +l'ecole d'Abelard l'attribution d'une chose comme predicat a une autre +chose etait une monstruosite. On peut se rappeler que l'ecole megarienne +l'avait dit formellement: "Une chose ne peut etre affirmee d'une +autre[108]." + +[Note 108: Voy, ci-dessus, c. vi, p. 478, c. viii, p. 17, 60 et 70.] + +Il est assurement fort difficile aux modernes de saisir une distinction +entre ce systeme et le pur nominalisme, et nous savons que certains +contemporains d'Abelard n'en ont decouvert aucune. Quant a lui, il +en trouvait une cependant. La doctrine de Roscelin etait plus que du +nominalisme; elle ne portait pas d'ailleurs ce nom; c'etait la doctrine +des voix, _sententia vocum_, Les premiers nominaux furent appeles +_vocaux_ (_vocales_)[109]. Abelard tenait expressement a les charger de +cette opinion absolue que les universaux n'etaient que des voix, ou que +les voix etaient les universaux. + +[Note 109: On ne trouve ces noms de realistes et de nominaux que vers le +milieu du XIIe siecle. (Johan. Saresb., epist. CCXXVI.--_Metal._, t. II, +c. x.--Gautofred, a S. Vict., _Carmina, Hist. litt._, t. XV, p. 82.) La +distinction entre les deux opinions etait meme plutot exprimee par celle +de i>Dialectica_ in re et in _Dialectica in voce_. (_Herlman., restaur, +abb. S. Martin Ternac._ Spicileg., t. III. p. 889.--_Fragm. hist. franc, +a Reg. Roberto_; Bulaeus, _Hist. univ. par._, t. I, p. 443.--Voy. Aussi +plus haut, c. II, p. 66, 67.) On a appele plus tard les nominaux +_verbales_, _formales_, _connetistae_. (Morhof., _Polyhist._, t. II, l. +II, c. XIII, p. 73.) + +Soit que les adversaires de Roscelin eussent meconnu sa doctrine, soit +que ce fut un esprit violent, capable d'adopter par reaction et de +soutenir par entetement un paradoxe grossier, il faut bien savoir qu'on +lui a de son temps communement impute un nominalisme hyperbolique, un +systeme invraisemblable qui choque le sens commun[110], et qui, hors des +sensations des choses individuelles, ne voit de reel dans les genres et +les especes que des sons. Sa doctrine, telle qu'on la represente, +est quelque chose de plus etroit, de plus force qu'aucun nominalisme +posterieur. En soutenant ce qu'il a soutenu, en mettant les discours +a la place des voix, Abelard croyait donc se separer reellement de +Roscelin. Quoique, dans les grammaires, les voix, _voces_, soient +quelquefois mises pour les mots ou _vocables_, cependant ce nom designe +surtout dans le mot le son vocal plutot que la pensee ou la chose +exprimee. Abelard attache donc un grand prix a distinguer le discours +ou l'oraison, _sermo_, c'est-a-dire l'expression ou le mot en tant +qu'expressif, de la simple voix, et il croit degager une verite +importante en n'attribuant l'universalite qu'au discours. Or, ici le +discours etant surtout considere comme expression de l'idee, il s'ensuit +que la doctrine qui nous occupe est plus encore le conceptualisme que le +nominalisme. + +[Note 110: Cf. Meiners, _De nomin. ac real. init._, _Soc. Gotting. +Comment._, t. XII, art. II, p. 28.--Salabert, _Philos. nomin. +vindicat._, p. 12.] + +Mais Abelard se fait des objections. Comment l'oraison peut-elle etre +universelle, et non pas la voix, quand la description du genre convient +aussi bien a l'une qu'a l'autre? Le genre est ce qui se dit de plusieurs +qui different par l'espece; ainsi le decrit Porphyre[111]. Or, la +description et le decrit doivent convenir a tout sujet quelconque; c'est +une regle de logique, la regle _De quocumque_[112], et comme le discours +et les mots ont le meme sujet, ce qui est dit du discours est dit des +mots. Donc, comme le discours, la voix est le genre. + +[Note 111: _Isag._ II, et Boeth., _In Porph.,_ t. II, p.60. Cette +definition est empruntee aux Topiques, 1 I, c. v, sec. 6.] + +[Note 112: _De quocumque praedicatur descriptio et descriptum._ Voy. +ci-dessus c. vi, p. 477.] + +Cette proposition est incongrue, _non congruit_; car la lettre etant +dans le mot, et par consequent s'attribuant a plusieurs comme lui, +il s'ensuivrait que la lettre est le genre. C'est que, pour que la +description ou definition du genre soit applicable, il faut qu'on +l'applique a quelque chose qui ait en soi la realite du defini, +_rem definiti_; c'est la condition de l'application de la regle _De +quocumque_, et ici cette condition n'existe pas. Le mot ne contient +pas tout le defini, il n'en a pas toute la comprehension, et il n'est +attribue a plusieurs, affirme de plusieurs, _praedicatum de pluribus_, +que parce que le discours est predicable, _est sermo praedicabilis_, +c'est-a-dire parce que la pensee dispose des mots pour decrire toutes +choses. + +D'ailleurs, a soigneusement examiner la definition du genre, ou du moins +ce qu'on appelle ainsi, elle n'est pas une definition, car elle ne +signifie pas que le genre soit ce qui s'attribue a plusieurs, mais +seulement que le genre est attribuable a plusieurs. + +On peut donc dire que le discours etant un genre, et le discours etant +un mot, un mot est le genre. Seulement il faut ajouter que c'est ce mot +avec le sens qu'on a entendu lui donner. Ce n'est pas l'essence du mot, +en tant que mot, qui peut etre attribuee a plusieurs; le son vocal qui +constitue le mot est toujours actuel et particulier a chaque fois qu'on +le prononce, et non pas universel; mais c'est la signification qu'on y +attache qui est generale, en d'autres termes, c'est la pensee du mot +ou la conception; toutefois Abelard ne se sert pas de ces dernieres +expressions, mais il permet qu'on dise que le genre ou l'espece est un +mot, _est vox_, et il rejette les propositions converses; car si l'on +disait que le mot est genre, espece, universel, on attribuerait une +essence individuelle, celle du mot, a plusieurs, ce qui ne se peut. +C'est de meme qu'on peut dire: _Cet animal_ (hic status animal) _est +cette matiere, la socratite est Socrate, l'un et l'autre de ces deux est +quelque chose_, quoique ces propositions ne puissent etre renversees. + +Abelard explique ainsi comment, lors meme que l'on se tait, lorsque les +noms des genres et des especes, ne sont pas prononces, les genres et les +especes n'en existent pas moins. Car, lorsque je les nomme, je ne leur +confere rien, seulement je temoigne d'une convention anterieure, d'une +institution prealable, qui a fixe la valeur du langage. + +Ces developpements achevent d'assurer les caracteres du nominalisme a +la theorie d'Abelard; mais ce qui prouve cependant qu'elle est +quelque chose de plus, c'est qu'apres l'avoir exposee, procedant a la +determination des questions ecartees par la fameuse pretermission de +Porphyre, il examine a sa maniere la validite des concepts generaux, +et resout cette question comme il l'a deja resolue dans le _De +Intellectibus_.[113] Il decide que, bien que ces concepts ne donnent pas +les choses comme discretes, ainsi que les donne la sensation, ils n'en +sont pas moins justes et valables, et embrassent les choses reelles. De +sorte qu'il est vrai que les genres et les especes subsistent, en ce +sens qu'ils se rapportent a des choses subsistantes, car c'est par +metaphore seulement que les philosophes ont pu dire que ces universaux +subsistent. Au sens propre, ce serait dire qu'ils sont substances, +et l'on veut exprimer seulement que les objets qui donnent lieu aux +universaux, subsistent. Les doutes que ce langage figure a fait naitre +sont la seule source des difficultes qui semblent arreter Porphyre[114]. + +[Note 113: Voy. ci-dessus, t. I, c. vii.] + +[Note 114: Abelard s'attache ainsi a interpreter les expressions de +Porphyre, ou plutot pretees par Boece a Porphyre, en telle sorte +qu'il denature parfois la question, et prouve qu'il connaissait +tres-imparfaitement le caractere et la portee qu'elle avait dans +l'antiquite entre Aristote et Platon. Ainsi il veut que ces mots: _sive +in solis nudis intellectibus posita sint_, signifient: les universaux +resultent-ils des seuls concepts independamment de la sensation, +c'est-a-dire, designent-ils la chose sans quelque forme sensible? Il +se prononce pour l'affirmative, et ceci est admissible. Mais il entend +_sive corporlia sint aut incorporalia_, comme s'il y avait: sont-ils +discrets ou non? et il admet qu'ils sont discrets ou corporels dans le +gens figure. Voy. t. I, c. ii, p. 345.] + +Abelard reduit ces difficultes a de simples questions de mots. Ainsi +pour lui le dissentiment entre Aristote et Platon venait seulement de +ce que le premier pensait que les genres et les especes subsistent +par appellation dans les choses sensibles, ou servent a les nommer +en essence, _appellent in se_, et que cependant ils sont hors de ces +choses, en ce sens qu'ils correspondent a des concepts, purs de toutes +formes accidentelles sensibles, ou, comme en dirait aujourd'hui, a des +idees abstraites qui ne donnent pas les objets sous une determination +percevable; tandis que Platon voulait que les genres et les especes +fussent non-seulement concus, mais subsistants hors des sensibles, parce +que les formes accessibles aux sens ont beau manquer aux sujets, ceux-ci +n'en peuvent pas moins, en tant que concus, etre soumis a de veritables +jugements, et se soutiennent a titre de conceptions de genres et +d'especes. "Ainsi," dit Abelard apres cette trop mediocre explication, +"la difference n'est pas dans le sens, quoiqu'elle semble se montrer +dans les termes." Voila comme il comprend le grand debat sur l'existence +des idees, ouvert comme un abime entre l'Academie et le Lycee. Au reste, +je ne sais si l'on trouverait aisement dans quelque philosophe du XVIIIe +siecle une appreciation plus juste ou plus profonde. + +Quoi qu'il en soit, ce nouveau fragment de la philosophie d'Abelard nous +la montre sous un jour nouveau, et lui restitue le caractere que lui +attribue la tradition historique. Nous venons de le voir nominaliste, +non pas a la maniere de Roscelin, tel du moins qu'il le represente, mais +dans le sens ou l'on a coutume de prendre ce mot, et les historiens sont +plus qu'excuses d'avoir mele Abelard a ceux qui n'ont reconnu qu'une +existence verbale aux universaux. Cependant ce serait la une expression +incomplete de sa doctrine. Il est evident, par tous les extraits que +nous avons donnes, que, s'il rapportait au langage les genres et les +especes, c'etait au langage en tant qu'expression choisie et convenue +d'une pensee humaine[115], et par consequent, il est a proprement parler +conceptualiste. Puis, le conceptualisme ne lui suffit pas, car lorsqu'il +traite de la difference, de la forme, de la maniere enfin dont se +produisent les objets des universaux, on voit bien qu'il n'entend passe +borner a dresser une echelle intellectuelle; ce sont les noms des genres +et des especes, et non les etres, bases des conceptions, des genres et +des especes, non la nature de ces etres, qu'il traite d'abstraction; et +il y a dans toute se philosophie une distinction toujours presente entre +la logique et la physique. Dans la logique pure, les universaux ne sont +que les termes d'un langage de convention. Dans la physique, qui est +pour lui plus transcendante qu'experimentale, qui est se veritable +ontologie, les genres et les especes se fondent sur la maniere dont +les etres sont reellement produits et constitues[116]. Enfin, entre +la logique pure et la physique, il y a un milieu et comme une science +mitoyenne, qu'on peut appeler une psychologie, ou Abelard recherche +comment s'engendrent nos concepts, et retrace toute cette genealogie +intellectuelle des etres, tableau ou symbole de leur hierarchie et de +leur existence reelle[117]. On concoit donc que les historiens et les +critiques se soient quelquefois mepris en exposant et classant sa +doctrine. Elle est complexe et ambigue, et presente plus d'un aspect a +qui la veut observer. Elle n'est pas la seule, au reste, qui sur cette +question soit difficile a saisir, et l'incertitude avec laquelle on a de +tout temps caracterise sur ce point les sectes et leurs chefs, est un +fait remarquable. Ainsi nous avons vu Abelard et Jean de Salisbury +rattacher la meme doctrine, l'un au nominalisme, l'autre au +realisme[118]. Le dernier, qui dedaigne les nominaux, en separe Abelard, +et lui reconnait cependant une doctrine qui se distingue malaisement +de la leur. Pour son propre compte, il s'indigne qu'on reduise a les +universaux a des noms ou a des pensees, et il les considere, d'apres +Aristote, dit-il, comme des fictions de la raison, comme des ombres de +la realite, se declarant en cette matiere, non pour la doctrine la plus +vraie, mais pour la plus logique[119]. Geoffroi de Saint-Victor, qui +montre le dernier mepris pour les nominaux, attaque le realisme dans +Gilbert de la Porree, qu'il place au meme rang qu'Abelard, et traite +d'insenses les disciples d'Alberic, le plus ardent adversaire du +nominalisme. Pierre Lombard, qui passe pour l'eleve d'Abelard, _ce chef +des nominaux_, est appele _le prince des realistes_. Amaury de Chartres, +condamne au concile de Paris pour avoir renouvele les erreurs d'Abelard, +avait soutenu des idees empreintes du realisme particulier de Scot +Erigene, et Brucker les rattache au platonisme, tandis que Buddee les +derive d'Aristote. Ce meme Brucker, d'accord avec Jean de Salisbury, +traite de realiste Joslen de Soissons, que Dom Clement soupconne de +nominalisme, et lorsque plus tard Guillaume Occam argumentait contre le +realisme, il semblait quelquefois refuter Abelard. Il ne faut donc pas +s'etonner qu'il y ait quelque variation, quelque obscurite dans +le jugement que l'histoire de la philosophie porte de la doctrine +definitive du maitre d'Heloise. Un grand nombre, avec Othon de +Frisingen, l'assimilent a la doctrine de Roscelin. D'autres y voient le +conceptualisme, que Brucker regarde comme une deviation de l'hypothese +d'Abelard. Ce conceptualisme est pour M. Cousin un nominalisme +inconsequent; c'est presqu'un realisme pour M. Rousselot qui, ainsi +que Buhle, croit Abelard plus pres de Guillaume de Champeaux que de +Roscelin. Caramuel, outrant la meme idee, l'avait accuse d'avoir +ressuscite le pantheisme[120]. Ainsi Abelard, au gre des critiques et +des interpretes, aurait parcouru tons les degres de toutes les doctrines +sur la question fondamentale de la scolastique; et peut-etre ces +jugements si divers ont-ils tous quelque verite. + +[Note 115: _Dialect._, p. 351.--_Theolog. Christ._, p. 1317 et +1320.--_Glossulae sup. Porph._, ci-dessus, p. 104.--Voy. aussi le chap. +III, t. 1, p. 305.] + +[Note 116: _De Gen. et Spec._, p. 538, et ci-dess., c. v, t. ii, p. 431, +et la fin du c. ix.] + +[Note 117: _De Intellectibus_, et le ch. vii du present ouvrage.] + +[Note 118: Voy. ci-dessus, c. viii, p. 18 et 35.] + +[Note 119: _Metalog._, t. II, c. xvii et xx.--_Pollcrat._., t. VII, c. +xii.--Meiners a tres-bien montre que Jean de Salisbury se contredit +sans cesse. (Ouvr. cit. _Soc. Goit. Comment._, t. XII, pars II, p. +33.--Petersen, Joh. Saresb. _Enthericus, in comm._, p. 101.)] + +[Note 120: Johan Saresb. _Metal._, t. II, c. xvii.--Salaberi, +_Philosophia nominal. vindicata_, praefat.--Brucker, _Hist. crit. +philos._, t. III, p. 688-695.--Budd. _Obser. select._, t. I, obs. xv, +p. 197.--_Hist. litter._, t. XV, p. 80.--Buhle, _Hist. de la phil._, +introd., sect. iii, p. 689.--Degerando., _Hist. comp._, t. IV, c. xxvi +et xxvii, p. 409, 414, et 595.--Rousselot, _Etudes sur la philos. du +moyen age_, t. 1, p. 164 et 274, t. II, p. 24, 33, 48, 53 et 98, etc.] + +Voici, en effet, les principales propositions qui peuvent etre extraites +des fragments de controverse analyses dans ces trois chapitres. + +1 deg. Les genres et les especes ne sont pas des essences generales qui +soient essentiellement et integralement dans les individus, et dont +l'identite n'admette d'autre diversite que celle des modes individuels +ou des accidents; car alors le sujet de ces accidents, la substance de +ces modes etant identique, tous les individus ne seraient qu'une seule +substance, et l'humanite serait un seul homme. (Contre le realisme.) + +2 deg. L'essence universelle n'existe pas davantage, comme fond semblable +et sans nulle difference, en chaque individu; car alors chaque individu +serait l'espece. En d'autres termes, l'espace n'existe pas a titre +d'essence dans chaque individu, ni le genre dans chaque espece; car +alors toute espece serait le genre, tout individu serait l'espece. +(Contre le realisme.) + +3 deg. Le genre ou l'espece ne peut etre une essence proprement dite, +c'est-a-dire une chose reelle; car l'espece ou le genre se dit de +l'individu. On dit: Socrate est homme ou animal; et une chose ne peut +etre affirmee d'une autre chose, car ce serait pretendre qu'une +chose est une autre chose qu'elle-meme. _Res de re non praedicatur_. +(Nominalisme.) + +4 deg. Si les genres et les especes ne sont pas des essences universelles +tout entieres dans chacun, ou identiques dans chacun, ce ne sont pas +pour cela des mots, de simples voix; car l'essence du mot ou terme vocal +n'est pas l'essence du genre ou de l'espece. Le mot, en tant que mot, +a des proprietes qui repugnent a la nature du genre on de l'espece. La +definition du mot en lui-meme ne peut etre celle du genre ou de l'espece +on elle-meme. (Contre le nominalisme.) + +5 deg. Ce qu'on peut dire, c'est que lorsqu'on nomme les genres et les +especes, lorsqu'on prononce, ou meme que l'on concoit les noms generaux, +on pense et l'on veut penser une affirmation commune a plusieurs; or +ce qui s'affirme de plusieurs etant la definition de l'universel, il +s'ensuit que les genres et les especes sont des noms d'institution +humaine et que les universaux dependent du langage. (Nominalisme.) + +6 deg. Mais ce langage est l'expression de la pensee, les universaux sont +donc des pensees: ils signifient les conceptions par lesquelles l'esprit +ramene les semblables a l'unite, en faisant abstraction de leurs +differences. La conception des choses universelles est une des +prerogatives de l'intelligence. (Conceptualisme.) + +7 deg. Ces concepts, recueillis de sensations diverses, ces unites +intellectuelles representent des choses qui ne sont pas, ou qui sont +autrement dans la realite quo dans la pensee, puisque le concret differe +de l'abstrait, et ils ne decrivent les objets que tels que les veut +l'esprit. (Nominalisme.) + +8 deg. Ils ne sont pas pour cela vains et faux, ils sont la collection des +caracteres communs de certaines multitudes, ils sont eux-memes des +notions collectives. (Conceptualisme.) + +9 deg. Ces notions collectives sont prises des caracteres reels d'individus +reels; ces concepts, sans etre parfaitement identiques a toute la +realite, se fondent sur la realite. (Realisme.) + +10 deg. Pour connaitre ce qu'il y a de realite dans les universaux, il +faut les etudier dans les realites incontestees dont ils sont, +les collections; ces realites sont les individus. En etudiant, en +decomposant l'individu, on atteindra les elements reels de l'espece et +du genre. (Probleme de l'individuation.) + +11 deg. L'individu est compose de forme et de matiere; la matiere de l'homme +est l'humanite, la forme l'individualite. Celle-ci n'existe pas hors de +l'individu, puisque des qu'elle existe, elle le realise; elle n'existe +que combinee a la matiere. La matiere, qui peut egalement exister avec +telle ou telle indivirtualite, n'existe cependant pas actuellement +sans aucune; elle se retrouve, non pas la meme, mais analogue, non pas +identique, mais semblable, dans tous les individus de meme nature, et +c'est sa similitude qui constitue toute l'identite de l'espece, comme +c'est la forme individuelle qui diversifie la matiere de l'espece. +(Theorie de l'individuation.) + +12 deg. La collection de toutes les matieres, de toutes les formes +individuelles est une collection de realites qui n'existent point par +elles-memes isolement et separement; elle n'en est donc pas, dans la +realite actuelle, exclusivement composee, de telle sorte que, composee +de realites, ou reelle dans ses elements propres, elle n'y peut etre +reduite que par la pensee et n'existe ainsi reduite qu'a l'etat de +conception et d'expression. (Conceptualisme realiste.) + +13 deg. L'individnation est le type de la constitution des especes, de celle +des genres; partout matiere semblable en nature, mais numeriquement +diverse dans ses combinaisons avec la forme. Ainsi, dans les individus, +la matiere est l'espece, collection des matieres _individualisees_; +dans les especes, la matiere est le genre, collection des matieres +_specifiees_; dans le genre, la matiere est un genre superieur ou +supreme, collection des matieres _generalisees_. + +14 deg. A chaque degre, cette matiere similaire, mais non pas numeriquement +identique, est le veritable universel, universel reel, en puissance reel +a lui seul, en acte reel en combinaison. (Realisme.) + +15 deg. Comment l'etre que par la pensee nous concevons ainsi constitue +est-il reellement et physiquement constitue? Les elements, principes +immediats de tous les etres, sont-ils dans la matiere, sont-ils dans +la forme; sont-ils a la fois matiere et forme, et, dans tous ces cas, +comment peuvent-ils encore etre avec propriete appeles elements? Les +particules plus ou moins simples concues par l'analyse ne sont que des +elements improprement dits, des elements provisoires. Ce sent des corps +composants affectes de certaines proprietes non communes a tout compose. +Le veritable element de la matiere du corps, c'est la pure essence, +celle-la est proprement un universel, car elle est informe et +indeterminee. Mais tout ceci n'est dit et ne doit etre entendu que des +choses sensibles, et n'est pas applicable aux substances spirituelles +dont la physique ne traitait pas. (Ontologie physique.) + +16 deg. Dans les substances corporelles, la pure essence, cet universel apte +a toutes les formes, recoit ces formes dans toutes ses parties, et ces +parties, chacune ainsi composee, constituent un tout compose. Ce tout +est successivement affecte de certaines formes qui le font passer a +l'etat de genre, d'espece, d'individu. Mais, en meme temps, ses parties +sont affectees les unes de certaines formes, les autre de certaines +autres, qui ne sont pas celles de la totalite, et qui font des parties +elementaires differentes de nature. (Physique ou ontologie.) + +17 deg. La forme, qui on se joignant a la matiere, produit successivement le +genre, l'espece, l'individu, est en general la difference qui diversifie +le semblable. C'est surtout a ce qui transforme le genre en espece que +s'applique ce nom de difference. La difference n'est pas une simple +qualite, elle n'est pas non plus par elle-meme une substance, car il n'y +a point de substance sans matiere. Elle est la forme simple, la forme +proprement dite. La forme simple est celle qui constitue une nature. +(Idealisme platonique.) + +18 deg. La matiere de la substance est la pure essence, etre en puissance, +indetermine pur, universel sans forme, et accessible a toutes les +formes. L'essence de la substance, c'est d'etre; elle n'a pas d'autre +_quiddite_. (Idealisme au point de vue logique, spinozisme au point +de vue ontologique; hegelianisme au point de vue de la doctrine de +l'identite de la logique et de l'ontologie.) + +Faut-il admettre, en effet, ce vaste et incoherent ensemble de doctrines +dans la tete d'un seul homme, et la philosophie d'Abelard est-elle +le chaos? Nous ne le pensons point. Sans doute, les necessites de la +polemique l'entrainent parfois a des assertions peu conciliables entre +elles, et l'esprit de la dialectique, qui, jouant avec les mots comme +avec des signes d'algebre, perd souvent de vue la realite, a pu souvent +lui dicter des raisonnements qui sont de pures formes logiques, sans +application et sans valeur pour la science des choses. Mais il nous +parait cependant que la coherence se retablit entre ses idees, si l'on y +retablit l'ordre, et si l'on distingue les points de vue successifs dans +lesquels il s'est place pour considerer la question. Ces distinctions, +il ne s'en rendait peut-etre pas bien compte; cet ordre, il n'aurait +peut-etre pas su l'etablir par lui-meme. La methode etait inconnue aux +philosophes de cet age, et celui-ci en aurait eu grand besoin pour +eclaircir et justifier l'eclectisme qu'il a porte dans la discussion +des universaux. Refutant tout, empruntant de tout, Abelard me parait en +effet avoir procede en eclectique. + +Pour lui, ce qu'il y a de vrai du nominalisme, c'est, non que les +universaux sont des voix, mais qu'ils existent comme universaux par le +langage et expriment des conventions de l'esprit. + +Ce qu'il y a de vrai du conceptualisme, c'est que l'esprit concoit +les objets qu'il a percus, en ramene la diversite a l'unite par les +ressemblances, et recueille dans les individus la pensee commune qui est +le genre et l'espece. + +Ce qu'il y a de vrai dans l'individualisme de Roscelin, c'est que +la realite en acte est toujours particuliere, et que la substance +proprement dite n'est jamais en fait universelle. + +Ce qu'il y a de vrai dans le realisme, c'est que les genres et les +especes sont des collections formees d'individus reels en vertu de leur +reelle communaute de nature. + +Ce qu'il y a de vrai de la doctrine de l'indifference, c'est qu'il +existe dans tous les individus d'une meme nature un element commun, la +matiere, ce non-different ou ce semblable dans tous, diversifie par les +formes individuelles. + +Ce qu'il y a de vrai dans la doctrine des essences universelles, c'est +que cette matiere, semblable dans tous les etres, et qui ne differe que +numeriquement, est par la communaute de ses caracteres, par l'identite +de ses effets, un universel reel, quoiqu'il ne soit jamais separe d'une +forme qui le particularise. + +Ce qu'il y a de vrai dans l'idealisme[121], c'est que la forme qui n'est +ni matiere, ni genre, ni substance, est cependant l'element, reel et +formateur de l'essence, et subsiste avec un caractere de determination, +une constance d'efficacite qui suppose une permanence superieure aux +changements et aux accidents successifs de la matiere sensible; tandis +que la matiere premiere ou la pure essence, base primitive de toute +matiere posterieure, subsiste comme quelque chose de durable, +d'identique, d'indetermine, d'inaccessible aux sens en dehors des +formes, et partant d'incorporel, mais d'accessible a toutes les formes +et de necessaire indistinctement a toutes les choses existantes. + +[Note 121: J'entends par ce mot la doctrine qui donnait une certaine +existence a des dires indefinissables qui n'etaient ni abstraction, ni +substance spirituelle, ni substance sensible, et que la scolastique +etait sans cesse portee a realiser; doctrine qu'on peut egalement +appeler un platonisme altere, ou un aristotelisme imparfait.] + +Voila en substance ce qu'Abelard a recueilli dans tous les systemes +qu'il a critiques; c'est bien la un eclectisme, seulement l'auteur n'en +a pas une conscience distincte, il ne l'etablit pas systematiquement; on +y rencontre meme ca et la des lacunes ou des incoherences, car un esprit +qui peche par la methode et par l'observation psychologique ne s'eleve +pas toujours, malgre ses efforts, a l'eclectisme et s'arrete au +syncretisme. Cependant il y a plus que de la sagacite, il y a de +l'etendue d'esprit dans ce travail de conciliation de toutes les +doctrines sur les universaux, et de plus, on y peut entrevoir et degager +une idee originale qui en distingue et caracterise l'auteur entre tous +les chefs d'ecole qu'il a soumis a sa pressante inquisition. + +Nous craignons l'ennui des redites, et cependant nous ne pouvons nous +refuser un dernier mot sur une question qui a fait presque toute la +renommee philosophique d'Abelard, et peut-etre tout le malheur de sa +theologie. Il nous est a coeur de faire bien saisir sa pensee et la +notre, et de fixer le caractere definitif de sa doctrine. + +Suivant les meilleures autorites, ce caractere est, a tout prendre, +celui du nominalisme. Faut-il souscrire a ce jugement? Non, Abelard ne +fut pas nominaliste, s'il faut, pour l'etre, croire avec Roscelin qu'il +n'y a dans le genre et l'espece que des noms, et que rien n'est reel +dans l'individu que l'individualite; s'il faut croire que les qualites, +pour n'etre pas materiellement, objectivement separables des substances +individuelles, ne sont que des mots; s'il faut croire que les parties, +quand elles ne sont pas des individus, sont aussi verbales, aussi vaines +que les especes et les qualites; s'il faut croire enfin que hors du +langage aucune abstraction n'est rien. + +Mais il fut nominaliste, si, pour meriter ce titre, il suffit de +n'etre pas realiste, s'il suffit d'ignorer ou de rejeter la doctrine +platonicienne des idees, s'il suffit de ne pas admettre des essences +generales subsistant essentiellement soit hors des individus, soit +integralement et distinctement dans les individus, et de regarder +qu'entre Dieu, l'ame et les individus, il n'y a de numeriquement reel +que des conceptions, qui sont des faits et non des etres; s'il suffit +enfin d'imputer aux facultes et aux besoins de l'esprit humain +l'existence de genres, de qualites, d'abstractions de toute sorte, +posees separement et independamment des sujets effectifs qui ont donne +naissance a ces creations intellectuelles. + +La plupart des philosophes nos contemporains auraient, je crois, de +la peine a se defendre de penser comme lui sur ce dernier point, et +seraient fort embarrasses d'attribuer une existence distincte a aucune +des abstractions de cette nature. Cependant beaucoup d'entre eux se +defendent du nominalisme et donnent tort a Abelard dans sa grande +controverse; ils ne lui accordent d'avoir eu raison que contre les abus +du realisme. Si nous pressons bien leur pensee, nous avouerons qu'elle +nous echappe, et nous osons soupconner que celle d'Abelard aurait bien +pu leur echapper en partie. + +Certes, M. Cousin ne confond point Abelard avec Roscelin; il veut bien +accorder que le grossier paradoxe contre l'existence des parties etait +trop au-dessous de ce grand esprit. Il reconnait que le nihilisme a peu +pres avoue des nominalistes absolus etait etranger a sa pensee, mais +il laisse entendre qu'en derniere analyse ce nihilisme aurait bien pu +devenir, a l'insu d'Abelard, le produit net de sa theorie, et il ne voit +dans le conceptualisme qu'un nominalisme tempere, sinon deguise. + +Voici toutefois son principal argument: "Le principe de l'ecole realiste +est la distinction en chaque chose d'un element general et d'un element +particulier. Ici les deux extremites egalement fausses sont ces deux +hypotheses: ou la distinction de l'element general et de l'element +particulier portee jusqu'a leur separation, ou leur non-separation +portee jusqu'a l'abolition de leur difference, et la verite est que ces +deux elements sont a la fois distincts et inseparablement unis. Toute +realite est double.... Le moi... est essentiellement distinct de chacun +de ses actes, meme de chacune de ses facultes, quoiqu'il n'en soit pas +separe. Le genre humain soutient le meme rapport avec les individus qui +le composent; ils ne le constituent pas, c'est lui, au contraire, qui +les constitue. L'humanite est essentiellement tout entiere et en meme +temps dans chacun de nous.... L'humanite n'existe que dans les individus +et par les individus, mais en retour les individus n'existent, ne se +ressemblent et ne forment un genre que par le lien de l'humanite, que +par l'unite de l'humanite qui est en chacun d'eux. Voici donc la reponse +que nous ferions au probleme de Porphyre: [Grec: poteron chorista +(gene) e en tois aisthetois.] Distincts, oui; separes, non; separables, +peut-etre; mais alors nous sortons des limites de ce monde et de la +realite actuelle[122]." + +[Note 122: Ouvr. ined., introd., p. cxxxvi.] + +Ou notre meprise est grande, ou cette objection se reduit a ceci: les +differences qui separent les hommes des autres animaux sont reelles, ou, +ce qui revient au meme, les ressemblances qui unissent les hommes et +manquent aux autres animaux, comme celles qui leur sont communes avec +les autres animaux, sont egalement reelles. Il y a donc une nature +humaine, l'idee de la nature humaine n'est point une hypothese, une +chimere; elle est fondee sur des realites, et puisqu'il y a des realites +au fond des idees de cette sorte, c'est-a-dire au fond des idees de +genres et d'especes, il y a un certain realisme. + +Cela est vrai, si le realisme signifie cette opinion meme, savoir que +les idees de genres et d'especes, loin d'etre des fictions ou de pures +conditions subjectives de notre pensee, sont l'expression intellectuelle +de faits positifs et certains. Ce realisme-la n'est que le contraire +du scepticisme et de l'idealisme. Sur ce point, le sens commun est +realiste. Mais, qu'on nous permette de le dire, ce n'est pas la +le realisme. Le realisme etait plus hardi. Les idees de genres et +d'especes, etant fondees sur des faits reels, peuvent etre appelees des +idees reelles, et en ce sens il est tout simple de dire abreviativement +que les genres et les especes sont reels. Mais sont-ils en eux-memes des +realites, c'est-a-dire quelque chose d'autre que, d'une part, les +faits reels manifestes dans les individus, de l'autre, les conclusions +legitimes que nous induisons de ces faits reels, generalisations +necessaires de l'intelligence. Le realisme est alle jusqu'a regarder +les idees de genre et d'espece comme correspondant objectivement a des +essences, ontologiquement distinctes des individus dans lesquels elles +se manifestent. + +Sans doute, l'objection de M. Cousin ne va pas si loin; c'est une +reserve generale en faveur du platonisme; c'est surtout l'expression +d'une louable crainte de donner acces ou pretexte au scepticisme. Mais +ce n'est en definitive qu'une reclamation incontestable en faveur de la +verite de l'idee d'essence. + +Oui, il y a dans les etres individuels autre chose que de +l'individualite. On peut, on doit dire sans subtilite: il n'y a que +des individus, et il y a quelque chose de plus que des individualites. +Ainsi, bien qu'il n'existe en fait d'humanite que des hommes, il est une +essence qui s'appelle la nature humaine. Mais la nature humaine ne se +realise que dans les individus; des que l'essence arrive a l'existence, +elle s'individualise. L'etre en puissance peut etre general, l'etre en +acte est individu. + +Or maintenant, cette realite des faits sur lesquels se fondent les idees +de genre et d'espace, cette verite de l'idee d'essence, Abelard l'a-t-il +niee? Le conceptualisme est-il condamne a la nier? je ne le pense pas. +Pour la nier, encore une fois, il faudrait dire: il n'y a que des +individus, et ils n'existent qu'en tant qu'individus. Or il est possible +que le nominalisme ait dit cela, mais ce n'est point ce qu'a dit +Abelard. Il y a en effet deux hypotheses egalement fausses, la +separation de l'essence et de l'individu, et l'abolition de leur +difference. Le realisme est tombe dans la premiere, et le nominalisme +dans la seconde. Mais Abelard n'a rien fait de cela; ce n'est certes +pas lui qui abolit la difference. Il n'a nie comme faits aucun des +fondements de la distinction des genres et des especes. Suivant lui, les +seules unites sensibles, les seules essences distinctes et reelles sont +en effet des individus; mais dans l'individu humain, il y a ce qui est +commun a tous les animaux, c'est la matiere ou le genre; il y a de plus +ce qui distingue les hommes des animaux et ce qui est commun a tous +les hommes: c'est la difference specifique ou la forme essentielle de +l'humanite: de la l'espece. La matiere et la forme sont les elements +reels de l'humanite. D'ou il resulte que la distinction des genres +et des especes est reelle, et l'on voit que loin de meconnaitre les +caracteres communs qui decelent et constituent dans les individus une +essence on une nature speciale, Abelard realise, sous le nom de forme +essentielle, cet element integrant et constitutif sans lequel il n'y +aurait qu'une matiere indeterminee, ou des fragments infinis en nombre, +sans liaison, sans caractere assignable, une creation sans ordre, qui +echapperait a la raison humaine. + +En effet, il y a ici, pour le repeter encore, deux ecueils a eviter: +l'un, le realisme absolu qui absorberait l'individu dans l'etre +universel, et que je n'hesiterais pas a nommer, avec Bayle, un +spinozisme non developpe; l'autre, un nominalisme radical qui serait au +fond un individualisme absolu. La formule de cette doctrine serait: "Il +n'existe que des substances distinguees par des accidents propres." +Alors les caracteres de l'animal, ceux de l'homme ne seraient que des +accidents fortuits de ces fragments, ou plutot de ces agregats isoles +que nous appelons individus. C'est fictivement et vainement que notre +esprit comparerait et assimilerait ces accidents, et qu'il se formerait +ainsi des classes. Ces classes, conceptions gratuites, n'auraient de +reel que leurs noms, et nous ne cederions, en les formant, qu'a un +penchant, a une fantaisie de notre esprit. Au fond, il n'y aurait que +des substances et des accidents. Est-ce la le conceptualisme d'Abelard? +nullement; il a repete jusqu'a satiete que de la substance en general +a l'individu il y a des degres, et que ce n'est point par les simples +accidents que l'on peut combler la distance. Il s'est empare d'une idee +aristotelique, la distinction de la matiere et de la forme, sans l'une +ou l'autre desquelles il n'existe rien, et il a pose comme realites, +comme elements necessaires de l'etre, la matiere (genre); la forme +specifique (difference, espece); enfin la forme propre (individu); mais +toutes ces choses ne sont separables qu'en puissance. + +Un contemporain, et probablement un disciple d'Abelard, a decrit dans +quelques fragments precieux la vraie doctrine de son maitre. Il l'a +ramenee avec, raison a un seul point, la forme. C'est la place et le +role qu'Abelard donne a la forme, qui font le caractere et la valeur de +son systeme. Nous la resumerons une derniere fois d'apres cet interprete +anonyme[123]. + +[Note 123: _De Intellectibus_, In fine, p. 404] + +Un principe a ete pose: "Tout ce qui est est ou substance ou accident." +Ce principe est faux. Il exprime une division qui ne suffit pas, comme +on dit en logique, c'est-a-dire qui n'embrasse pas toute la realite. +Si elle etait complete, en effet, il faudrait que la rationnalite, qui +apparemment n'est pas substance, fut accident. Accident, son absence ou +sa presence dans l'homme serait indifferente, et par consequent l'homme +reduit a l'animal sans raison serait encore un homme. La division +exprimee par le principe ne serait donc plausible qu'a la condition +d'entendre l'accident d'une maniere large, et de donner ce nom a tout ce +qui est attribut de la substance a un titre quelconque. Alors la forme, +le propre seraient des accidents; mais il faudrait toujours distinguer +parmi ces accidents, et l'on serait oblige de designer certains +d'entr'eux par le nom presque contradictoire d'accidents essentiels. + +Telle serait la rationnalite. Elle est mieux distinguee, quand on dit +qu'elle est une forme. La forme, c'est l'accident ou mode dont le +retranchement,--je parle le langage aristotelique,--_corrompt_ la +substance dont elle est un des constituants; c'est-a-dire fait sortir +une substance de la classe ou elle est placee pour la faire passer dans +une autre. Retranchez la raison a l'homme, l'homme est _corrompu_, lisez +_denature_; il n'est plus que l'animal. En langage moderne, il perd son +essence. + +Ceci amene et eclaire la question suivante: les formes sont-elles des +essences? + +Les uns veulent qu'elles soient universellement des essences. Soit, mais +alors, comme Socrate est un, ce qu'ils ne peuvent refuser d'accorder, il +a l'unite. L'unite de Socrate est une, elle a donc l'unite pour forme +substantielle, et celle-ci une autre, et ainsi a l'infini. On s'en +tire en admettant je ne sais quelle reciprocite, _nescio quam +reciprocicationem_. L'unite de Socrate est la forme de celle de Platon, +celle de Platon la forme de celle de Socrate; c'est-a-dire qu'on ne peut +eviter ou qu'une seule et meme essence soit la forme individualisee de +plusieurs, ou qu'elle soit reciproquement ce qui recoit et ce qui donne +la forme. Enfin, toutes les formes etant des essences, chaque individu, +un par lui-meme, a son unite, ou chaque unite sujet a son unite forme, +c'est-a-dire sa semblable dans une autre essence, puisque la forme est +aussi une essence: il suit qu'il y a plus d'unites que de semblables; +or, il doit y avoir autant de semblables que d'unites. Mais si l'on +ajoute les semblables des unites formes, qui, etant essences, doivent +aussi avoir chacune la leur, il se trouve qu'il y a plus de semblables +que d'unites; et le tout donne un resultat absurde. Car il s'ensuivrait +qu'il y a plus d'unites que d'unites, et plus de semblables que de +semblables. Tout cela est un non-sens. + +Les autres ne veulent point admettre d'essences hors de la substance; +ceux-ci seront obliges de dire, et peut-etre avec raison, que les +vertus, les vices, les couleurs ne sont pas quelque chose. C'est aux +sages d'en juger, dit notre anonyme, et il passe outre. + +Mais il ajoute qu'il n'y a plus qu'une troisieme opinion; c'est celle +qui entend que certaines formes soient des essences, et certaines autres +non. "Ainsi le veulent Abelard et les siens, qui portent la clarte dans +l'art dialectique, parce qu'au lieu de l'embrouiller, ils le scrutent +avec le soin le plus scrupuleux[124]. Pour eux, les seules formes qui +soient des essences sont certaines qualites[125] qui sont dans les +conditions suivantes. 1 deg. Il faut qu'elles soient dans le sujet, en telle +sorte que le sujet ne suffise pas pour qu'elles existent. Par exemple, +le sujet suffit a l'existence des quantites. 2 deg. Qu'une disposition de +parties ne soit pas necessaire a leur existence, comme il faut une +disposition de parties, reciproque entre les parties du doigt pour qu'il +soit courbe, commune au sujet et au siege pour qu'un homme soit assis. +3 deg. Qu'elles n'existent pas dans le sujet, grace a quelque objet +extrinseque, en sorte qu'elles ne puissent exister seules, comme la +propriete qui consiste pour un homme a posseder un boeuf ou un cheval. +4 deg. Que pour les ecarter, il ne soit pas necessaire d'ajouter une +substance au sujet, comme pour ecarter l'inanimation, il faut ajouter au +sujet une substance, l'ame." + +[Note 124: "Sicut Abaelardus et sui, qui artem dialecticam non +obfuscando, sed diligentissime perscrutando dilucidant." (P. 490.)] + +[Note 125: _Quasdam qualitates. Qualites_ doit etre entendu ici +largement, a la maniere moderne, dans le sens de modes en general, et +non dans le sens technique d'especes de la categorie de _qualite_.] + +Voila les quatre conditions auxquelles une qualite ou plutot un attribut +du sujet est non-seulement une forme, mais une essence, d'un seul mot, +une forme essentielle. + +Cet expose remarquable montre que, loin d'etre nominaliste, ou meme +conceptualiste a la maniere des modernes, Abelard admet qu'il y a +essence et realite meme hors de la substance, n'entendant par ce dernier +mot que le _substrat_ du sujet individuel. En outre de la substance, il +admet quelque chose qui n'est pas le simple accident. La substance etant +la matiere, c'est-a-dire ici le fond de l'etre, il faut a ce fond une +forme pour qu'il ait une nature speciale; cette forme qui en fait +l'essence est elle-meme une essence. Toutes les formes ne sont pas dans +ce cas. La forme essentielle est celle-la seulement que le sujet +ne produit pas de lui-meme, et qui n'a besoin pour etre, d'aucune +disposition, d'aucun objet etranger, pour s'aneantir, de l'addition +d'aucune substance. + +La difference specifique est une forme essentielle, mais elle ne forme +de veritables especes que dans la categorie de la substance, sans etre +elle-meme une espece de cette categorie. Aux divers degres de cette +categorie sont les divers degres de l'etre veritable, par lesquels +la substance, etre en puissance, arrive a l'etre en acte. Ces degres +forment la gradation des essences. + +Un dernier jugement sur cette doctrine. + +Si l'on s'arrete au langage, elle se defendra mal. La distinction de la +matiere et de la forme ne s'est pas soutenue _in terminis_. Qu'est-ce +qu'une forme essentielle, ou du moins quelle sorte d'etre est cela? Le +mode d'existence en est pour le moins aussi difficile a concevoir que +celui des idees de Platon. Aristote ne peut sauver l'existence de ses +formes qu'a l'aide de la distinction de la puissance et de l'acte; mais +de l'etre en puissance, cela se resout au vrai dans les conditions de +l'etre, par consequent dans les conceptions de l'esprit. Des conceptions +de l'esprit fondamentales, necessaires, primordiales, qu'est-ce autre +chose que des idees eternelles? On peut dire, a mon sens, contre +Aristote tout ce qu'il a dit contre Platon, et l'on voit que les +modernes sont plus conceptualistes qu'Abelard. + +Cela veut-il dire que les modernes sont nominalistes? + +Ecartez le langage de notre scolastique, et vous trouverez peut-etre que +sa doctrine serait aujourd'hui exposee dans ces termes. L'experience ne +manifeste, l'intelligence ne concoit que des etres individuels, comme +etant en pleine possession de l'existence. Les genres, les especes ne +sont, au positif, que des collections d'individus; dans l'individu, le +sujet de l'existence est la substance; toute substance est individuelle; +elle est substance, c'est-a-dire qu'elle est l'un et l'etre, pour dire +comme les Grecs. Mais quel _un_, mais quel _etre_ est-elle? Elle est +telle et non pas telle. Ce qu'elle est ainsi, c'est ce qu'on appelle son +essence. La substance, consideree en elle-meme, par abstraction ou en +puissance, n'a pas d'essence; mais en acte ou en realite, mais des +qu'elle existe, elle a ou plutot elle est une essence. Point de +substance sans essence. Tout ceci repond a la theorie de la matiere et +de la forme. + +L'essence, pour l'esprit qui ne fait que concevoir la substance et ne +la connait pas, se represente comme une qualite. _Quid_ n'est connu que +comme _quale_, mais est concu comme _quid_. L'essence est-elle donc pour +cela la qualite en general, ou se compose-t-elle de toutes les qualites +du sujet de l'existence? + +Comme substance, ce sujet est un, lui, et pas un autre, c'est la +l'individualite; comme essence, il est de telle ou telle nature. Cette +nature determinee ne se determine pour nous que par les qualites que +nous percevons ou induisons dans le sujet; mais ces qualites diverses ne +peuvent etre ni confondues entre elles, ni rangees sur la meme ligne: +elles sont toutes reelles, mais il en est de constitutives, il en est +d'accessoires, et parmi les constitutives, les unes sont communes a un +plus grand nombre d'etres, les autres a un nombre moindre. Il y en a +d'universelles, c'est-a-dire de communes a tous les etres; il y en a +de tellement particulieres qu'elles sont exclusives. Entre ces deux +extremes se placent divers degres; a ces degres correspondent de +certains groupes de qualites constitutives; les qualites constitutives +sont dites essentielles en ce qu'elles constituent l'essence. + +Les qualites sont donc essentielles ou ne le sont pas. + +Lorsque l'esprit embrasse tous les etres dans leur universalite, il leur +trouve un certain nombre de caracteres communs; ces caracteres sont +plus que des modes, plus meme que des attributs. Si nous les appelons +attributs ou modes, c'est par un besoin de notre esprit, qui ne connait +directement les etres que par leurs qualites; mais ces attributs +improprement dits sont plutot des conditions ou des principes +d'existence determinee. C'est par eux que tes etres sont des etres. + +Dans cette universalite des etres, des differences apparaissent, +c'est-a-dire des attributs differents, et cependant communs encore +a plusieurs, mais en plus petit nombre. Les plus communs apres les +conditions universelles constituent les essences plus generales. Entre +ces caracteres communs, on distingue encore de certaines differences, et +l'on concoit des essences moins generales; ainsi d'essences en essences, +on arrive a l'essence la moins generale, a savoir la substance +individuelle; mais cette substance individuelle porte encore des +caracteres communs a bien d'autres substances individuelles, elle a de +nombreuses ressemblances. De meme que la consideration des differences +nous a fait descendre de l'universalite des etres a l'individualite +de l'etre, la consideration des ressemblances nous ferait remonter de +l'individualite a l'universalite. + +C'est ainsi que les etres se representent a l'esprit humain, qui en +forme et en ordonne la conception. Mais ces classifications, qui sont +certainement concues, ne sont-elles que des conceptions? L'affirmative +serait la reponse insensee du scepticisme. Ne lui on deplaise, ces +classes sont certainement fondees sur des faits reels. Ni l'observation, +ni la raison qui les a reconnues, ne nous forgent des mensonges. Mais ce +n'est pas tout que de porter sur des faits reels; les conceptions des +essences, plus ou moins communes, plus ou moins particulieres, +donnent lieu a une distinction fondamentale. Il en est qui, sans etre +illusoires, n'ont rien d'essentiel; il en est d'essentielles. Celles-ci +reposent sur les caracteres dominants dont l'ensemble forme dans notre +pensee la nature des etres. Ces differences fondamentales revelent +et constituent les veritables essences, ou les grandes et naturelles +divisions de l'ensemble des etres. Ces differences sont assez +nombreuses; mais dans le nombre on doit distinguer celles que voici. +Dans l'ensemble des etres accessibles aux sens d'abord se montrent +certains caracteres generaux, communs a tous, et auxquels participe +toute la masse inorganique, substance confuse qui ne se distingue de ce +qui est plus general qu'elle que par l'attribut qui la rend sensible +et que Descartes a nomme l'etendue. Si vous en retranchez la masse +inorganique, vous aurez le regne organique (espece dont l'etre etendu +est le genre); si vous en retranchez tout l'etre inanime, il vous reste +l'etre anime (le genre animal); si vous retranchez ce qui, parmi les +animes, n'a pas la raison, il vous restera l'animal raisonnable +ou l'homme (espece humaine); et si, dans la totalite des animaux +raisonnables, vous distinguez substance par substance, vous avez +l'individu. Or, parler ainsi, c'est concevoir qu'il y a une essence +determinee par chaque groupe d'attributs communs, une nature etendue, +une nature organique, une nature animale, une nature humaine, une nature +individuelle. On appelle aujourd'hui nature ou essence, ce qu'au temps +d'Abelard on appelait genre ou espece, matiere ou forme; mais le fond +des idees n'a pas sensiblement varie. + +Et lorsqu'il essaie, pour profondement distinguer l'espece de tout le +reste, de determiner a quelles conditions la forme est une essence, il +entreprend un travail difficile, et il fait plus que les philosophes +modernes qui se sont bien hasardes (non pas tous) a reconnaitre qu'il y +a telle chose que l'essence, mais dont aucun ne s'est aventure a dire +ce que c'est. Ajouter, comme Abelard, que les essences veritables ne +se rencontrent que dans la categorie de la substance, et que la forme +specifique est en dehors de toute categorie, et surtout n'est a aucun +titre dans celle de la qualite, c'est assurement traduire, avec +l'exactitude scientifique de son art, cette pensee, que les qualites +essentielles sont irrevocablement distinctes des qualites accidentelles, +et que les essences ne sont pas de pures conceptions. + +Nous avons peut-etre passe la mesure dans cette exposition de la +doctrine d'Abelard sur les universaux. C'est qu'elle nous paraissait +encore incompletement connue, faute d'avoir ete completement restituee. +Il en est en effet de cette doctrine comme de presque toutes les +opinions de son auteur; elle a disparu avec lui. Il y a peu de +philosophes, dont le nom ait ete plus celebre et les doctrines plus +oubliees. Le temps n'a respecte que sa gloire. Soit que l'envie, le +despotisme ou la peur aient detruit ou laisse se perdre ses livres, soit +que ceux qui ont profite de ses idees aient pris soin d'en dissimuler +l'origine, cet homme, qui eut tant de disciples, n'a pas laisse +d'ecole, et quoiqu'on ne puisse douter qu'il n'ait exerce une influence +predominante sur l'enseignement, sur les etudes, sur la destinee de la +philosophie, il n'a point fonde de philosophie. D'innombrables sectes +ont aussitot apres lui couvert le sol gaulois, et l'on n'a plus parle +de lui que comme on parle d'un brillant meteore qui eblouit et qui +s'eteint. Il y a de l'injustice dans cet oubli, et lorsqu'au XIIIe +siecle on voit la querelle des universaux se perpetuer, mais aussi +s'eclaircir et s'etendre, on peut aisement retrouver plus d'une idee, +plus d'un raisonnement qui vient d'Abelard, ou que ses successeurs ont +laborieusement decouvert apres lui au lieu de le lui emprunter. On sait +que les realistes et les nominaux se ravirent alternativement le credit +et l'influence, et que la puissance des uns et des autres, celle des +premiere surtout, prit souvent les formes de la tyrannie. On tient en +general qu'Albert le Grand et saint Thomas d'Acquin furent realistes, et +leurs partisans venaient s'allier a Jean Duns Scot lui-meme, lorsqu'il +fallait combattre les nominaux. Peut-etre que ceux-ci auraient succombe, +si Occam n'eut glorieusement releve leur drapeau, et, donnant au systeme +l'ordre et la clarte, n'eut decidement retabli leur influence, reconnue +enfin et assuree par la protection du pouvoir politique. Les maitres de +l'ecole de Paris, Jean Gerson et Pierre d'Ailly, furent nominaux[126]. + +[Note 126: Albert. Magn., _De Intellect. et intelligib._, t. I, c. +II.--_Metaph. comment._ IV.--M. Rousselot prouve assez bien qu'Albert +etait moins realiste que conceptualiste a la maniere d'Abelard. (_Etudes +sur la philos. du moyen age_, t. II, c. XIV, p. 210 et suiv.) Il est +moins heureux, lorsqu'il essaie la meme demonstration a l'endroit de +Saint Thomas. (_Ibid._, p. 256 et 205.) Saint Thomas, sur la question +des idees, incline au platonisme: (_Summ. theol._, para I, quest. V, LV, +et LXXXV.) Le realisme de Scot ne peut etre nie. (Rousselot, t. III, c. +XVIII, p. 13 et suiv.--Meiners, _De nom. et real. init._, ouv. Cit., p. +37.--Salabert, _Philos. nom. vind., praefat._, sec. V.)] + +Il est remarquable que cette doctrine, quoique toleree souvent, et +parfois protegee par l'Eglise, lui redevenait de temps en temps et comme +periodiquement suspecte, au point d'etre persecutee par le saint-siege, +et qu'elle s'allia maintes fois avec une maniere libre de penser, soit +sur les matieres de theologie, soit au moins sur les doctrines de la +cour de Rome. L'esprit d'Abelard, a travers beaucoup de transformations, +se reconnait et s'apercoit encore dans les ecoles gallicanes, et, osons +le dire, dans la philosophie nationale. + +La science moderne peut, en general, etre regardee, comme nominaliste. +"La secte des nominaux," dit Leibnitz, "est la plus profonde des sectes +scolastiques, et celle qui s'accorde le mieux avec la methode de la +philosophie reformee de nos jours." Descartes ne place point "hors de +notre "pensee toutes ces idees generales que dans l'ecole on comprend +sous le nom d'universaux." Locke et son ecole ont professe le +nominalisme conceptualiste; Hobbes, Berkeley, Hume, le nominalisme pur; +et, sur ce point, les Ecossais, surtout Dugald Stewart, ont encheri sur +les opinions de Locke, eux qui se separent de lui si volontiers[127]. Le +conceptualisme est peut-etre le vrai nom de la doctrine de Kant, et +ce n'est qu'apres lui que la philosophie allemande a pris ces formes +alexandrines qui la rapprochent du realisme du moyen age. La doctrine de +l'identite absolue, qui ne distingue plus l'ordre de la connaissance de +l'ordre de l'existence, efface ou supprime toute controverse sur les +universaux, en confondant l'etre et la pensee, le particulier et le +general, le fini et l'infini. M. de Schelling s'est fait gloire de +renouveler le spinozisme qu'on imputait au realisme pour l'accabler; +Hegel a courageusement erige les degres logiques en phases de l'etre, et +professe que toute pensee realise, au point que l'etre n'est pleinement +reel qu'autant et en tant qu'il se pense[128]. Pour Hegel, toute +opposition entre les differents, que dis-je! entre les contradictoires, +n'est qu'une passagere apparence. Mais il faut convenir que rien plus +qu'une telle doctrine n'a ete jusqu'a ces derniers temps contraire aux +methodes en honneur depuis deux siecles, et l'on peut dire qu'en general +l'esprit du nominalisme est celui de la philosophie moderne, quoiqu'il +s'y trouve souvent eclairci et tempere par des idees etrangeres aux +nominaux du XIIe siecle, et qui le preservent ou le delivrent des exces +et des erreurs, infaillible chatiment de toute doctrine absolue. + +[Note 127: Leibnitz, _In Nisol_. praefat., edit. Dutens, t. IV, _Nouv. +Essais_, t. III, c. III, 6,--Descartes, _Les Principes_, 1re part., sec. +59.--Locke, _De l'Entend. hum_., t. III, c. III, sec. 6 et suiv., et c. +VI, sec. 7 et suiv.--Reid, _Essais sur les facultes de l'esprit humain_, +ess. V, c. VI.--D. Stewart, _Philos. de l'esprit humain_, c. IV, sect. +II, III et IV.] + +[Note 128: Il est remarquable, en effet, que les objections dirigees par +Bayle contre l'_universale a parte vel_ des scolastiques, et contre +la confusion de l'attribut et de la substance dans Spinoza, soient +precisement les idees dont s'empare Hegel pour edifier sa doctrine. +(Voy. Bayle, art, _Abelard_, et _Sillpon_.--Hegel, _Gesch. Der +Philosophie_, t. III, p. 168.)] + +Abelard a donc triomphe; car, malgre les graves restrictions qu'une +critique clairvoyante decouvre dans le nominalisme ou le conceptualisme +qu'on lui impute, son esprit est bien l'esprit moderne a son origine. Il +l'annonce, il le devance, il le promet. La lumiere qui blanchit au matin +l'horizon est deja celle de l'astre encore invisible qui doit eclairer +le monde. + +En parlant ainsi, je n'eviterai pas l'accusation de nominalisme. Je ne +demande qu'a la restreindre dans les limites suivantes. + +L'essence est reelle; il n'y a point d'existence sans essence; mais +l'essence ne se rencontre reellement que dans l'etre determine, parce +que l'etre n'existe que determine. Cependant la determination n'est pas +une chose absolue; elle est susceptible de plus ou de moins. La matiere +etendue, par exemple, est la conception de l'etre percevable, la plus +indeterminee, ou, si l'on veut, la moins determinee que nous puissions +former. Quand nous divisons la matiere ou la voyons divisee, ses +divisions sont des parties qui sont quelquefois appelees individus, et +qui devraient plutot s'appeler fragments, car ces parties ne meritent +proprement ce nom d'individus qu'autant qu'elles sont, comme divisions, +l'oeuvre de la nature, ou, pour parler plus hardiment, un tout de +creation divine, qui ne peut en general etre divise sans changer de +nature. Quoi qu'il en soit, l'etre va toujours se determinant davantage. +Ces determinations successives divisent reellement l'universalite de la +substance, et comme ces divisions correspondent a des substances, unes, +distinctes, d'origine naturelle, l'universalite de la substance est dans +le fait, est actuellement la totalite des substances. + +Chaque substance a une essence, c'est-a-dire une nature stable qui se +reconnait a ses attributs permanents et invariables, et nous avons +raison de croire a l'essence. Ainsi, pour prendre l'exemple toujours +cite, il y a une essence qui s'appelle legitimement la nature humaine. +Elle ne peut etre confondue avec aucune autre, ni produite de toutes +pieces par aucune operation humaine, ni modifiee dans ses elements +constitutifs, sans etre detruite. _Substantialis differentia abesse non +potest, quin corrumpat_[129]. + +[Note 129: _De Intellect_., p. 492.] + +L'idee d'essence est une idee necessaire de l'esprit humain, et l'idee +d'essence est vraie et legitime, non-seulement fondee sur quelque chose +de reel et d'objectif, mais conforme dans une certaine mesure a cette +realite objective, parce que les idees necessaires expriment les +conditions memes de la realite. Mais pour etre conforme a la realite, +cette idee ne lui est point adequate, parce que notre connaissance, +certaine dans ce qu'elle a de necessaire, est toujours et necessairement +incomplete. + +L'essence est une condition de l'etre. Mais cette condition qui ne peut +etre ni eludee, ni alteree, ni reproduite a volonte, cette loi qui n'est +expliquee par aucun phenomene naturel, par aucune des forces connues ou +appreciables, ou meme supposables de la nature, est un des temoignages +les plus certains a mes yeux de l'intervention d'une puissance et d'une +intelligence supremes. Pour exister, il faut que l'essence ait ete +concue et voulue. C'est par la que je l'eleve au-dessus meme de ce +qu'il y a de plus eleve en ce monde, les idees necessaires de la raison +humaine. C'est en ce sens que je suis pret a reconnaitre le dogme +platonicien, et a nommer l'essence une idee de Dieu. + + + +LIVRE III. + +DE LA THEOLOGIE D'ABELARD. + + + +CHAPITRE 1er. + +DE LA THEOLOGIE SCOLASTIQUE EN GENERAL.--CARACTERE DE CELLE +D'ABELARD.--LE _Sic et Non._ + +On dit que le moyen age fut l'empire romain du christianisme. C'est +alors, suivant des autorites qui s'accordent peu sur d'autres points, +que l'esprit catholique a le plus profondement penetre dans les +institutions, les sciences, les sentiments et les coutumes. De la +l'unite et la grandeur, l'ignorance et la tyrannie assignees tour a tour +comme caracteres a cet age de l'humanite. Accusations ou louanges, il y +aurait beaucoup a rabattre, et l'on montrerait aisement qu'elle devait +encourir deux jugements opposes, cette etrange et obscure epoque, si +pleine de contrastes, et qui, seule peut-etre entre toutes celles de +l'histoire, a reuni la barbarie dans les moeurs et le spiritualisme dans +les idees. + +Mais si tout l'honneur ne doit pas revenir au christianisme, bien moins +encore la religion doit-elle etre rendue responsable de tout ce qu'il y +eut au moyen age de grossierete et d'oppression. Elle est loin d'avoir +toujours ete souveraine maitresse. Dans l'ordre politique, apres avoir +parfois resiste jusqu'a l'heroisme, aux passions mondaines, elle leur a +souvent cede, complu meme au point de s'en faire l'instrument doctrinal +et l'apologiste sophistique. De meme aussi, dans l'ordre intellectuel, +tantot elle a poursuivi la domination exclusive de l'esprit humain, +tantot elle s'est alliee avec les sciences profanes au point de +s'identifier avec elles. Aussi n'a-t-elle pas reussi a maintenir son +unite aussi rigoureusement qu'on le pretend. Elle a eu ses dissidences, +ses changements, ou, si l'on veut, ses progres. C'etait un lieu commun +des temps de la scolastique que la philosophie devait etre la servante +de la theologie, _ancilla theologiae_[130] mais a force de vivre avec sa +servante, la maitresse finissait par prendre son langage et ses allures, +et la puissance effective sur l'intelligence a souvent passe du cote +de la philosophie. Or, quand on pense qu'au moyen age le christianisme +regnait en maitre absolu, il faut soutenir que la scolastique est +la vraie et la seule philosophie chretienne; et pourtant comment +s'aventurer sur le terrain de la scolastique, sans y rencontrer +quelques-uns des monstres qui infestent, nous dit-on, les sombres +detours de cette foret magique appelee la philosophie moderne? + +[Note 130: On trouve cette metaphore partout. L'origine en est peut-etre +dans un passage de saint Jean Damascene qui veut que, comme une reine a +des suivantes, la verite se serve des sciences humaines ainsi que de ses +esclaves; (_Dial._, I, i.) et dans une comparaison prise de la situation +d'Abraham, qui avait une femme, Sara, et une servante, Agor; la +theologie est Sara et la dialectique est Agor. (Didym. _ap. Damasc.,_ +lit. E, tit. ix.) Le P. Petau s'approprie cette comparaison. (_Theolog. +Dogm., prolog.,_ c. iv, 4.)] + +Pour l'histoire, l'unite tant vantee du moyen age est une apparence qui +cache souvent la lutte et la division. Comme entre les moeurs et les +idees, les sentiments et les croyances, l'esprit du Nord et celui du +Midi, le caractere germain et la civilisation romaine, il y eut +alors alternative d'opposition et de fusion entre la religion et la +philosophie. Sans parler des conflits du pouvoir ecclesiastique et du +pouvoir civil, le monde intellectuel admit lui-meme deux autorites, +l'antiquite et la religion, et ces autorites s'accorderent ou se +combattirent tour a tour. Tantot Aristote devint chretien, et l'Evangile +revetit le peripatetisme; tantot, rompant tout commerce, la theologie +repoussa la philosophie, proscrivit son alliee de la veille, ou fit +alliance avec une doctrine nouvelle contre celle qu'elle delaissait. +Elle appelait alors Platon a son secours contre Aristote; et puis, quand +le platonisme au genie libre, au mysticisme independant, avec l'ampleur +de ses dogmes sublimes et vagues, brisait les cadres etroits ou l'on +voulait l'enfermer, Aristote revenait en aide a la theologie, et, +l'armant de ses formules, de ses precisions severes, des subtilites +puissantes de son etreignante dialectique, il l'aidait a garrotter son +maitre, et a reprendre les formes immuables d'une croyance didactique +et d'une science exacte, jusqu'au jour ou, lasse enfin de ses alliances +diverses, elle secouait un joug etranger, et, dans son ingratitude, +anathematisait la raison et la science sous les noms de l'orgueil et de +l'heresie. + +Ces disparates et ces contradictions se montrent a chaque pas dans +l'histoire intellectuelle du moyen age, et la philosophie depuis +Descartes, c'est-a-dire depuis qu'elle s'est secularisee, n'a pas +eprouve peut-etre plus de changements que la theologie depuis Alcuin +jusqu'a la reformation. + +La raison dans la liberte de la reflexion est restee le caractere +dominant, le perpetuel drapeau de la science philosophique, dans +quelques mains qu'il ait passe, quels que soient les armees qui l'ont +suivi et le prix pour lequel elles ont combattu. Cette liberte n'etait +surement pas absolue, surtout dans l'expression; on a pu preter un voile +a la philosophie, emousser la pointe de ses armes; on a pu dissimuler +sa nature, on n'a pas pu la detruire. La scolastique n'a jamais cesse +d'etre une science rationnelle, meme lorsqu'elle s'est le plus attachee +a demeurer orthodoxe. Sans doute, l'immuable unite de doctrine, +c'est-a-dire l'interdiction du mouvement philosophique, n'a pas non plus +cesse d'etre en general le but et la pretention permanente de toutes +les ecoles theologiques; encore faut-il exclure celles d'ou s'elanca la +reforme; mais s'il n'en est guere qui aient fait ouvertement profession +de sortir de l'Eglise, toutes ont maintes fois change de direction, +sans cesse oscille entre le raisonnement, la tradition, l'autorite +des philosophes, celle de l'Ecriture, la foi, la dialectique et la +mysticite. La theologie meriterait bien aussi d'avoir son histoire des +variations. + +Abelard nous offre un frappant exemple de la maniere dont la philosophie +et la religion, devenues la dialectique et la theologie, s'alteraient +et se repoussaient mutuellement, s'unissaient et s'envahissaient tour a +tour. Avant lui, dans le moyen age, nul philosophe peut-etre n'avait +ete autant theologien, nul theologien aussi philosophe. Aucun n'avait +realise au meme degre cette union des deux sciences et des deux genies, +eminent qu'il etait dans l'ecole d'Aristote et dans celle de Paul[131]. +Mais ainsi que son esprit croyant et scrutateur fut sans cesse ballotte +des tentations de l'examen aux exigences de la foi, de la liberte a la +soumission, sa vie fut tour a tour jouet ou victime de l'empire de la +philosophie et de la puissance de l'Eglise. Vainement poursuivit-il +incessamment l'accord pour la science, de la raison et de la foi, pour +la vie, de la liberte et de l'ordre; ni son esprit ne trouva la paix, +ni son existence, le repos. La logique, il le dit, le rendit odieux aux +hommes[132]; son genie troubla son ame ainsi que sa destinee, et la +renommee lui apporta le malheur. + +[Note 131: "In Paulo." _Ab. Op., Apol. ad Hel._, p. 308.] + +[Note 132: "Odiosum me mundo reddidit logica." _Ibid._, et ci-dessus, l. +I, t. 1, p. 230.] + +Ce n'est pas qu'il ait le premier essaye de mener ensemble la +philosophie et la religion. Cette alliance a seduit de bonne heure tous +les grands esprits nes au sein du christianisme. Saint Paul, en entrant +dans l'ecole d'Athenes, donna un memorable exemple. Lorsqu'il planta la +croix du Sauveur pres du tombeau de Socrate, on eut dit que l'Evangile +venait chercher la philosophie, non pour la detruire, mais pour en faire +la conquete. L'apotre des gentils offre dans ce titre meme un symbole +de l'union de la parole de Dieu a la parole antique, et malgre ses +imprecations contre les egarements des sages de son temps, il reconnait +a la raison humaine les droits imprescriptibles d'une revelation +eternelle. Au IIe siecle, le troisieme ecrivain de christianisme, le +premier des apologistes, saint Justin Martyr, a fait profession de +vouloir concilier la religion avec la philosophie, et saint Irenee, +qui presque au meme temps manifesta l'intention contraire, et voulut +delivrer la foi de cette mesalliance, ne sut rien de mieux que de donner +au christianisme la forme d'une doctrine scientifique. Amis ou ennemis +des sciences humaines, les Peres des premiers siecles raisonnaient tous, +les uns pour prouver que la religion valait bien la philosophie, les +autres que la philosophie ne valait pas la religion. Les plus celebres +ont accepte le titre de philosophes chretiens, quelquefois ils ont +appele la religion meme philosophie. Pour Gregoire de Nazianze, le +philosophe, c'est le chretien; pour saint Clement, le gnostique, +c'est le theologien[133]. Sans doute ils ne se sont pas tous montres +rationalistes, a un egal degre. Origene ou Augustin sont autrement +philosophes qu'Ambroise ou Jerome; mais enfin la theologie a toujours +produit des penseurs, et dans son sein il s'est perpetuellement +maintenu, a cote des simples predicateurs du dogme, une secte orthodoxe +de scrutateurs et de demonstrateurs qui pretendaient conduire a la foi +par la raison. + +[Note 133: Greg. Naz. _Or_. XXVI.--Clem. Alex. _Stromut._, II et VI.] + +Cet exemple, constamment donne dans le monde chretien, ne fut pas +delaisse dans le Nord et l'Occident. Bede le Venerable etait surtout un +erudit, mais il savait, pour en avoir beaucoup lu, la theologie et la +philosophie; s'il ne les mela pas, du moins il les rapprocha, et ses +lecteurs purent les unir. Si Alcuin ne consomma pas encore cette union, +il donna les moyens de l'essayer, et la doctrine mystique de Scot +Erigene interesse egalement la raison et la foi: c'est un christianisme +alexandrin. Cependant la theologie chez ses successeurs resta eminemment +dogmatique, jusqu'au temps ou la dialectique penetra davantage encore +dans la philosophie. Ce fut dans la science comme une veritable +revolution. + +Ce mouvement donna l'etre a la theologie scolastique. L'origine en +parait d'abord obscure, malgre de savantes recherches et des conjectures +diverses. A quelle date faut-il en rapporter la naissance? a quelles +sources a-t-elle puise? quels sont ceux qui l'ont decouverte ou +accreditee? Toutes ces questions curieuses paraitront d'une solution +moins difficile, grace a ce que nous savons deja de l'histoire de la +philosophie. Le meme esprit qui, dans la science humaine, avait produit +la philosophie scolastique, a, passant dans la science sacree, enfante +la theologie scolastique; on appelle ainsi l'aristotelisme du moyen +age, ou la dialectique telle que nous la connaissons, appliquee +a l'enseignement du dogme: c'est la theologie rationnelle ou la +philosophie religieuse de l'epoque, c'est pour le temps enfin le +christianisme selon la science[134]. + +[Note 134: Cf. Ad, Tribbechovii _De Doctor. scholast_., ed. sec., +Jenae, 1719. C. A. Heumanni praef., p. XIII, et c, t, ii, vi, p. 249 et +seqq.--J. Fr. Buddei _Isagog. hist. theol_., Lips. 1727, t. 1, t. post., +c. 1, p. 352 et seqq. et passim.--Budd., _Observ. select._ xv, t. 1, p. +175, 187, 194, etc.--Mabillon, _Traite des etudes monastiques_, +part. ii, c. vi.--Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, part. ii, +passim.--Riter, _Hist. de la Philos. chret._, t. II de la trad., +passim.] + +Si l'on veut eclaircir les commencements de cette ecole theologique, +dont le glorieux centre fut a Paris et qui se developpait au XIIe +siecle, il faut remonter bien plus haut que le moyen age. Nous venons +de dire que des qu'il y a des livres chretiens autres que les livres +divins, et peut-etre dans ceux-ci memes, au moins dans les Epitres, on +voit a la tradition de l'Evangile se meler un element philosophique. En +pouvait-il etre autrement? Les premiers Peres ecrivent, ils sont donc a +quelque degre des lettres; leur education, si modeste qu'on la suppose, +a laisse dans leur esprit des idees et des expressions originaires de +la science des gentils. L'enseignement apostolique ne peut prendre une +forme tant soit peu litteraire sans qu'aussitot les souvenirs de la +Grece s'y viennent unir. Une religion, des qu'elle se traite dans +les livres, ressemble fort a un systeme de philosophie. Elle prend +necessairement l'esprit humain comme elle le trouve, la langue telle +qu'elle est faite, la science au point ou elle en est venue. Tous les +Peres sont donc plus ou moins philosophes, meme ceux qui n'en ont aucune +envie; mais quelques-uns mettent du prix a l'etre et font expressement +a la philosophie une place dans la religion. Ce n'est pas encore la +philosophie scolastique, ni meme la philosophie peripateticienne; ce qui +domine, c'est l'esprit et quelquefois le langage de Platon. Le disciple +de Socrate se retrouve dans ces disciples du Christ, et quelques +lambeaux de la pourpre athenienne restent attaches, comme des ornements +oublies, a la robe de lin sans tache des catechumenes; non que le dogme +chretien, comme on l'a pretendu, soit tout platonique, mais le dogme +emprunte a l'Academie des idees de detail, des metaphores, des +hypotheses, des explications theoretiques dont l'Ecriture n'offre aucune +trace et qui sont la part de la raison pure dans l'oeuvre de la foi. +Aristote contribue pour peu de chose a ces developpements additionnels +de la science apostolique: de loin en loin, quelques termes d'ecole, +quelques formes dialectiques, inseparables de toute discussion, viennent +seulement attester que l'etude, ou du moins une teinture de sa logique +etait une condition necessaire de la culture de l'esprit. + +Des lors cependant la philosophie n'intervient pas dans la religion sans +rencontrer de resistance, elle excite des ombrages, dea scrupules, des +censures; tous les Peres s'en servent, mais aucun ne s'y fie d'une +maniere absolue, et si les uns la recherchent et l'aiment, les autres +la fuient ou la repoussent. La crainte se mele au gout meme qu'elle +inspire. Beaucoup se declarent resolument contre elle et la proscrivent +avec severite; d'autres, apres l'avoir celebree, recommandent de ne +la suivre qu'avec prudence, les anathemes de saint Paul contre _les +surprises de la philosophie_, contre _la vaine tromperie de la science +humaine_, semblent retentir encore aux oreilles des successeurs de +l'apotre; ils craignent d'etre de ceux _qui s'egarent dans leurs propres +raisonnements_; ils se croient toujours en presence de cette _gnose +pseudonyme_ dont _les vides paroles et les antitheses profanes_ sont +interdites a Timothee[135]. + +[Note 135: Coloss II, 8.--Rom. I, 21.--I Tim. VI, 20.] + +Toutefois, dans les quatre premiers siecles surtout, plusieurs Peres, +non les moindres par le genie, offrent quelques caracteres de l'esprit +philosophique. Justin, Athenagore, Clement, Origene, les trois premiers +Gregoire, et plus tard Cyrille d'Alexandrie, ne cherchent point a fermer +les yeux a la lumiere de la science. Tel d'entre eux semble mettre sur +la meme ligne la raison et la foi, mais aucun ne s'annonce pour un +disciple d'Aristote; un eclectisme flottant qui tend au platonisme se +retrouve dans presque tous leurs ecrits. Ils ne sont pas, quoi qu'on en +ait dit, de purs alexandrins, mais ils sont vaguement animes de l'esprit +qui inspire l'ecole d'Alexandrie. La dialectique, comme art de la +refutation, ne leur est pas etrangere, ils la regardent, d'apres +Platon, _comme un rempart_[136], et cependant d'autres ecrivains +sacres s'elevent des lors contre les dangers et les temerites de la +dialectique; les plus philosophes songent a s'en preserver. Saint Justin +lui-meme a soin de rappeler que la religion chretienne est la +seule philosophie solide et utile[137]. C'est la vraie et parfaite +philosophie, dit saint Clement[138]. Gregoire le Thaumaturge et +Gregoire de Nazianze redoutent les sciences curieuses et les subtiles +contentions, deplorant le jour ou l'art pervers d'Aristote s'est glisse +dans l'Eglise[139]. L'eclectique saint Cyrille attaque ceux qui, n'ayant +sur les levres que l'art du Stagyrite, font gloire de ses lecons et +non de celles des divines Ecritures[140]. Avant lui, Athenagore avait +demande avec hauteur si ceux qui resolvent les syllogismes, ceux qui +expliquent l'equivoque et le synonyme, le sujet et le predicat, avaient +le coeur assez pur pour enseigner la charite et la beatitude[141]. +Gregoire de Nysse enfin, ce metaphysicien idealiste, se vante d'ignorer +les artifices des rheteurs et de ne point diriger contre ses adversaires +l'arme redoutable de la subtilite dialectique[142]. Moins engages encore +dans les liens de la philosophie et plus libres dans leur jugement, +d'autres Peres eclatent avec plus de vehemence. Tertullien ne peut trop +s'indigner contre cet art changeant de la controverse qui detruit tout +ce qu'il edifie, contre cette sagesse athenienne _qui feint et interpole +la verite_, contre un christianisme stoique, platonique ou dialectique; +les philosophes sont a ses yeux les _patriarches de l'heresie_, et sans +prevoir combien son exclamation eut, mille ans plus tard, scandalise +l'Eglise, il s'ecrie: "Miserable Aristote[143]!" + +[Note 136: [Grec: Osper trinkos] De Rep. VII.--Clem. Alex. Strom., 1 +et VI.--Nazians. _Orat_. xx.--Ciceron avait dit aussi en parlant des +connaissances fondamentales de la raison: "Haec omnia quasi sepimento +aliquo vallabit a disserendi ratione." _Legg._ I, 23.--Cf. Justin., +_Dialog. cum Tryph.,_ 2, 3, etc.--Clem. Alex., _id.,_ II et IV, +passim.--Origen., _Philocal.,_ c. xiii.] + +[Note 137: _Dial. cum Tryph.,_ p. 225. Ed. paris.] + +[Note 138: _Strom.,_ II.] + +[Note 139: Greg. Thaum., _ap, Damasc. in eclog.,_ litt. A, tit. I.--Naz. +_Or._ xxv.] + +[Note 140: Cyrill., _Catech_. VI, XXII.--Phot., _Thesaur._ II.] + +[Note 141: Athenag., _Apol. pro Christ_. XI.] + +[Note 142: Nyss., _Cont. Eunom_. II.] + +[Note 143: "Miserum Aristotelem." _De praesc. haeret._, VII.--_Adv. +Hermog._, VIII.] + +Ce fut meme une doctrine recue que les heresies procedaient de l'esprit +philosophique. Epiphane s'en prend a l'imitation d'Aristote de l'erreur +d'Aetius[144]; celle des Agnoetes passe pour venir de Themistius, +denonce, comme une des gloires du peripatetisme; saint Basile, saint +Augustin et deux Gregoire imputent a Eunomius une methode syllogistique, +_echo retentissant d'Aristote;_ Arius lui-meme est accuse de +dialectique. Enfin il a ete ecrit qu'il n'est pas d'heresie dont Platon +lui-meme n'ait fourni l'assaisonnement[145]. + +[Note 144: _Adv. haeres._ t. III, _haer._ LVI _vel_ LXXXVI, sec. 2.] + +[Note 145: Budd., _Obs. sel._ XV, t. 1, p. 180.--Basil., I, +_Cont. Eunom._ V et IX.--Aug. _De Trin._ XV, XX.--Nyss., I _Cont. +Eunom._--Tortul., _de Anim._, c. XXIII.--I, _Cont. Mart._, c. XIII. +C'est l'opinion d'un theologien de grande erudition, le P. Petau, +_Theol. dogm._, t. I, t. I, c. III, I, et t. II, t. I, c. i, 4, et c. +III, 1.--Cf. Budd., _Isag._, lib. post. c. IV, p. 557 et 600, c. VI, p. +918, c. VII, p. 1142.] + +Telles etaient les opinions des Peres, opinions qui dans leur +incoherence nous montrent la philosophie constamment suspecte, au temps +meme ou l'on s'en sert le plus, aux jours de gloire de l'Eglise grecque. +On sait que c'est vers le milieu du Ve siecle que le christianisme, +envisage comme un corps de doctrine, recut la forme generale que lui ont +a peu pres conservee les modernes. Nous relevons plus de saint Augustin +que d'Origene, et l'Eglise latine, qui prit alors le dessus jusque dans +la science, est naturellement la source et la regle du catholicisme +romain. Le christianisme oriental fut toujours plus speculatif, celui de +l'Occident plus pratique. L'un tient plus d'une theorie sacree, l'autre +d'une politique religieuse. En toutes choses, meme dans la foi, l'art +est le lot de la Grece; le partage de Rome, c'est le gouvernement. + +Au temps des Jerome, des Ambroise, des Augustin, un principe fondamental +est definitivement etabli, c'est l'autorite de l'Eglise en matiere +de foi, c'est la subordination de la raison a la tradition, et de la +science a l'autorite. A compter de ce moment surtout, la question +essentielle ne doit plus etre: Quelle est en soi la verite? mais: +Quel est de fait l'enseignement de l'Eglise? Aussi la philosophie +semble-t-elle irrevocablement condamnee. Les heretiques, dit Ambroise, +abandonnent l'apotre pour suivre Aristote; quant a nous, nous n'avons +que faire de la philosophie, _nihil nobis cum philosophia_[146]. Elle +est la troisieme plaie de l'Egypte, fait-on dire a saint Jerome, celle +qui s'appelait _ciniphes_[147]. Mais c'est surtout dans le grand esprit +de saint Augustin que la lutte de la philosophie et de la foi s'engage +avec eclat et se termine par la defaite de la premiere. L'issue du +combat parait longtemps douteuse. Suivant les instants, les questions, +les ouvrages, nous le voyons incertain pencher tour a tour de l'un on +l'autre cote. Il aime la science, le raisonnement, les lettres antiques; +son esprit est eleve, subtil, meme un peu paradoxal; mais il ramene +et immole tout a l'Eglise; et apres avoir dit que si les sages de +l'antiquite revenaient, ils auraient a changer peu de mots et peu +d'idees pour devenir chretiens, il finit par les accuser d'avoir retenu +la verite dans l'Iniquite, parce qu'ils ont philosophe sans mediateur. +Nous verrons Abelard s'appuyer tour a tour, en sens divers, des +contradictions de saint Augustin, qui croyait connaitre Platon, et +qui, n'ayant guere lu que Ciceron, etait devenu, comme lui, _magnus +opinator_[148]. Un scepticisme academique doit aboutir chez un chretien +au sacrifice de la philosophie. + +[Note 146: Ambros., _In psalm_. CXVII, serm. XI.--_De offic. minist._, +I, XIII.--_Expos. in Luc._, V.] + +[Note 147: Hieronym., _In psalm_. CIV.--Aug., _Serm._ LXXXVII.] + +[Note 148: _De ver. relig._, IV--_Retract._, I, 1,4.--_De Trin._, XIII, +XIX, 24.--_Confess._ III, IV et VII, XX.--_De Doct. Christ._, II, XI. et +XVIII. + +Nous ne voyons pas poindre encore la theologie scolastique; c'est la +philosophie en general qui succombe: le peripatetisme n'est pas seul en +cause; le stoicisme, avec sa logique aigue et disputeuse, ne jouit +pas d'un meilleur renom, et le platonisme est reconduit avec quelques +louanges hors du giron de l'Eglise; d'autant qu'on ne le distinguait pas +bien du neo-platonisme qui, tantot par l'audace de sa polemique directe, +tantot par la seduction de ses dogmes eleves et de sa mysticite +sublime, menacait tout autrement le christianisme, et pouvait, s'il ne +rencontrait une resistance energique, lui debaucher ses plus grands +genies. + +Durant les cinq premiers siecles, la part du peripatetisme se reduit +communement a l'emploi de quelques formules isolees qui ont passe dans +la circulation, a l'usage au moins implicite du syllogisme, ce qui n'est +pas une opinion, mais une necessite de la controverse et meme de la +raison, au maintien de la distinction de la matiere et de la forme, +distinction, au reste, commune a Platon et a son rival, enfin a +l'application des categories a toutes les questions qui concernent +l'etre. S'agit-il de la nature de Dieu ou de celle de l'ame, les +categories sont presque toujours rappelees et discutees; toutefois, du +sein meme de ces discussions, s'echappe presque toujours le principe que +Dieu est hors de toutes les categories[149]. + +[Note 149: J. Launoy, _De var. Arist. fortuna_, c. II.---Ritter, Ouvr. +cite, t. VI, c. III, p. 249, et t. VII, c. II, p. 516.] + +C'est plus tard que l'on voit decidement passer l'empire du cote du +peripatetisme, mais alors la metaphysique decroit et cede la place a +la logique; ce que les historiens de la philosophie appellent _le +formalisme_, commence a prevaloir dans la science. Chez les paiens, on a +reconcilie Aristote et Platon; les controverses sur le fond des choses +s'eteignent; on ne songe plus qu'a ordonner les idees, qu'a les exposer +systematiquement. Chez les chretiens, meme tendance. De tout temps, et +notamment en Asie, Aristote avait eu de devoues commentateurs, mais la +plupart en dehors du christianisme; il n'en est plus de meme aux Ve et +VIe siecles. On distingue parmi eux David d'Armenie, qui avait etudie +sous les derniers neo-platoniciens. Deja, au jugement de Ritter, +l'esprit d'Aristote avait inspire Nemesius, de qui nous possedons un +precieux ouvrage. Jean Philopon, surnomme _le Grammairien_, subit plus +manifestement encore la meme influence. Il avait ete commentateur du +prince des peripateticiens avant d'ecrire sur la theologie, et ses +doctrines s'en ressentent, aussi bien que l'heresie des tritheistes, +qu'on peut rattacher a son nom[150]. C'est ainsi que nous sommes peu a +peu conduits a voir naitre et grandir, au VIIIe siecle, l'aristotelisme +chretien. + +[Note 150: Ritter, _ibid._, t. II, t. VII, c. i, p. 420, 424, 442 et +457.] + +L'Arabe Mansur, que l'Eglise sanctifie sous le nom de Jean de Damas ou +Damascene, est designe comme le createur de la theologie scolastique. +Son ouvrage, du moins, en est le premier monument. + +Ce livre, intitule _Source de la Science_, se compose de trois traites +distincts[151]. Le premier est une dialectique ou une compilation fort +claire de l'introduction de Porphyre et des Categories d'Aristote avec +une definition generale de la philosophie; le second, un expose +sommaire des diverses doctrines ou _heresies_ de l'antiquite en matiere +religieuse, et le troisieme, un grand traite _de la foi orthodoxe_ ou +les dogmes fondamentaux sont concus et traduits dans la forme et +la langue de la logique, avec une lucidite et une rigueur que les +theologiens de l'Occident ont rarement egalees. L'ouvrage n'a peut-etre +pas une grande profondeur, ni une veritable originalite. Mais il est +ecrit avec une precision qui ne manque point d'elegance, et l'auteur +y fait, avec une parfaite possession du langage scientifique, +l'application de la dialectique au dogme. On ne saurait cependant lui +donner pour disciples les premiers de nos scolastiques. Rien n'annonce +qu'il leur fut connu. S'il est vrai que la troisieme partie de son livre +ait ete, sous ce titre, _de orthodoxa Fide_, traduite on latin pour la +premiere fois par ordre du pape Eugene III[152], ce ne fut qu'apres la +mort d'Abelard dont les ecrits, nous le croyons du moins, ne mentionnent +nulle part le nom de saint Jean Damascene. La theologie scolastique est +donc nee en dehors de l'influence de ce Pere; il en a ete le precurseur +plutot que le createur; mais apres qu'elle fut venue au monde, il a +puissamment influe sur ses destinees; il est devenu une de ses autorites +favorites, et on a regarde son traite comme le type du celebre livre de +Pierre Lombard. Aussi a-t-il partage dans l'opinion du monde le sort des +scolastiques. Exalte avec eux, avec eux deprime, il a merite que leurs +grands adversaires calvinistes fissent un reproche a Melanchton de +l'avoir imite, et que leur plus violent ennemi, Luther, dit de lui: "Il +fait trop de philosophie, _nimium philosophatur_[153]." + +[Note 151: [Grec: Pege gnosios], _Fons scientiae_. Dans une dedicace au +pere Goeme, eveque de Maiuine, il dit qu'il a commence par recueillir +tout le meilleur des plus sages parmi les gentils c'est sa philosophie, +objet du premier traite intitule Dialectique. Le second, [Grec: Peri +aireston], n'est guere qu'un denombrement de systemes assez sec et fort +peu exact pour la partie philosophique. Le troisieme, [Grec: Ekdotis +akrizes tes orthodoxes Pistios], est un ouvrage en quatre livres qui +peut se lire encore avec fruit et meme avec plaisir. On a accuse +l'auteur de pelagianisme et de nouveaute dangereuse dans la phraseologie +qu'il emploie. Baronius et Bellarmin ne l'approuvent pas en tout; les +docteurs calvinistes le censurent severement. Mais il ne me parait +Ouvertement dans l'erreur que touchant la procession du Saint-Esprit. Il +se rapproche sur ce point du sentiment des Grecs. (S.P.N. Joan. Damasc. +_Op._, ed. Lequien, 2 vol. in fol. Paris, 1712, t. 1, p. 7, 70, 123.)] + +[Note 152: Ritter, Ouvr. cite., _ibid._, p. 505. Eugene III devint +pape en 1143. Un chroniqueur anglais, Bromton, porte la date de cette +traduction au temps de Hugues et Richard de Saint-Victor, et aussitot +apres il annonce la publication du livre de Pierre Lombard, qui en effet +passe pour s'etre modele sur l'ouvrage de Jean de Damas. (Tribbech., _De +Doci, schol.,_ c. vi, p. 280 et seqq.)] + +[Note 153: Budd. _Isay._, 1. post., c. i, p. 383, 386.] + +Apres Jean de Damas, l'Eglise a laquelle il appartient devient sterile, +et la theologie orthodoxe s'eteint dans l'Orient. Il est le dernier des +Peres grecs et le premier des nominalistes chretiens. + +En Occident, rien de brillant depuis saint Augustin. La litterature +latine n'eut plus qu'un seul representant de quelque renommee. C'est ce +Boece que nous avons tant cite. On le compte ordinairement parmi les +chretiens, et l'on inscrit son nom a la suite de la liste des Peres. Le +moyen age le placait pour le moins au meme rang qu'eux. Cependant +la plupart des ecrits de Boece sont des versions d'Aristote, ou des +commentaires sur ses livres; nulle part il ne s'y declare chretien, et +dans son plus grand ouvrage, _la Consolation philosophique_, on +peut rencontrer ca et la les sentiments, mais non les croyances de +l'Evangile. Une tradition tres-contestable reunit, il est vrai, a ses +ecrits authentiques quelques traites de theologie, et la mort que lui +infligea Theodoric lui a valu, on peu s'en faut, les honneurs d'un +martyr[154]; on montre meme son tombeau dans une eglise de Pavie. Cette +reputation bien on mal gagnee d'orthodoxie a consacre dans les ages +suivants son autorite philosophique. La theologie a invoque son +temoignage en pleine securite de conscience, et nul n'a ete plus +frequemment, plus hardiment cite dans les ecoles clericales. On peut +dire qu'il termine avec Cassiodore la litterature latine de l'antiquite +et commence belle du moyen age. Il n'est pas le createur de la +scolastique, mais l'intermediaire necessaire entre les temps passes et +les temps nouveaux. + +[Note 154: Ritter, Ouvr. cit., t. VII, c. II, p. 528.] + +Nous arrivons au moyen age. La naissance de la theologie de la +scolastique ne nous paraitra plus un mystere, a nous qui avons vu naitre +sa philosophie. L'une et l'autre sont les produits naturels du sol de la +Gaule. C'est en France que les deux elements exotiques, le christianisme +et la philosophie, se sont unis, et que le genie du moyen age, croyant +et subtil, enthousiaste et raisonneur, a recompose cette science +methodique et dominatrice que le libre genie des Orientaux avait bien +pu, comme tout le reste, decouvrir en se jouant, mais a laquelle il ne +se fut jamais enchaine. Cette renovation de la theologie date pour nous +du XIe siecle. + +Les ecrivains protestants[155] s'efforcent de la rattacher aux +usurpations de Gregoire VII, a la codification des fausses decretales, a +l'etablissement des ordres monastiques, enfin a toutes les choses qu'ils +detestent comme elle. Ils veulent faire de la theologie scolastique un +des abus de la cour de Rome, un des crimes de la politique pontificale. +C'est une erreur. Cette theologie put s'unir aux institutions, se meler +aux evenements, mais son histoire appartient surtout a l'histoire +de l'esprit humain, dont elle fut l'oeuvre desinteressee et le +developpement spontane. La scolastique merite son nom, elle vient des +ecoles; elle n'est point une combinaison de gouvernement, mais une phase +de la science humaine, qui s'explique par des antecedents eminemment +litteraires et academiques, et il etait impossible qu'elle ne reagit pas +tot ou tard sur la theologie. Loin d'avoir ete inventee pour le service +de l'Eglise ou de la papaute, la theologie scolastique est devenue +souvent suspecte a l'une et a l'autre, quoiqu'elle ait enfin reussi a +s'en faire accepter, et ce n'est pas sans effort qu'elle a surmonte les +defiances de la portion la plus gouvernementale du clerge. A la longue +sans doute elle a domine l'enseignement ecclesiastique, et c'est +pourquoi elle est devenue avec le temps la forme et l'auxiliaire de +cette autorite en matiere de pensee, contre laquelle devait se soulever +un jour, a des titres divers, l'esprit d'examen sous le nom de +reformation ou de philosophie. + +[Note 155: Buddee, Tribbechovius, Heumann, etc.] + +Mais au debut, ceux qui l'avaient introduite dans le monde savant +etaient, nous l'avons vu" des novateurs. Quelques auteurs veulent que le +premier d'entre eux ait ete Lanfrano de Pavie, archeveque de Canterbery, +ou saint Anselme, son successeur; d'autres ne placent cette origine +qu'au temps de Pierre Lombard, ou descendent jusqu'au temps d'Alexandre +de Hales. Une opinion intermediaire fait dater de Roscelin la +philosophie scolastique, et d'Abelard la theologie[156]. "C'est depuis +Abelard," dit le docte abbe Tritheme, qui certes n'entend pas lui donner +un eloge, "que la philosophie seculiere a commence de souiller la +theologie sacree par son inutile curiosite[157]." + +[Note 156: Tribbechovius, _De Doctor. scholast.,_ c. vi.--Heumann, _In +praef. ejusd.,_ p. xiii et seqq.--Jac. Thomasius, _Vit. Abael.,_ sec. 64, +etc. _Theol. schol. init.; Hist. Sap.,_ t. III, sec.6l, etc.--Mabillon, +_Des etud. monast.,_ part. II, c. vi.] + +[Note 157: Trithem., _De script. eccles.,_ c. cccxci.] + +Suivant Mabillon, le premier pas avait ete la composition des sommes +de theologie, c'est-a-dire des resumes ou compilations systematiques; +Vincent de Lerins, Isidore de Seville, saint Jean de Damas, un eveque de +Saragosse au VIIe siecle, nomme Tayon, avaient donne cet exemple[158]. +Mais les controverses de la fin du XIe siecle sont, a mon avis, le +veritable foyer ou la scolastique a pris feu. Berenger de Tours forca +Lanfrane a la dialectique; toutefois le saint eveque l'employa comme a +regret, et quoiqu'il ait l'air et se vante meme de la bien connaitre, il +prend soin d'en deguiser les formes sacramentelles, craignant, dit-il, +de montrer plus de confiance dans l'art que dans la Verite et l'autorite +des Peres[159]. Son ouvrage, en effet, n'a rien de technique; la +discussion n'y est pas reguliere, non plus qu'approfondie, et bien qu'on +ait donne a l'auteur le titre de premier dialecticien des Gaules[160], +nous ne pouvons voir en lui le fondateur de la theologie scolastique. + +[Note 158: Mabillon, Ouvr. cit., _ibid._--Cf. Budd., _Isag.,_ t. post., +c. i, p. 367.] + +[Note 159: _Adv. Berelly. tar._, c. VII, p. 236. B. Lanfr., _Op. omn._, +Paris, 1648.--Cf. Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, p. 713-727.] + +[Note 160: D. Ceiller, _Hist. gen. des aut. sacr. Et prof._, t. XXI, p. +34.] + +Saint Anselme, quoiqu'il ait surtout le genie d'un metaphysien, saint +Anselme, si superieur a Lanfranc, tout en exposant avec une elevation et +une profondeur singulieres les principes d'une theodicee platonique et +chretienne, ne rejeta point l'argumentation logique; dans ses luttes +avec Roscelin et d'autres sectaires, il reduisit souvent la theologie +a une controverse en forme. Mais il ne fut guere qu'un ecrivain, il +n'enseigna point une methode, il n'eut point d'ecole. + +Alors cependant la science fit evidemment un grand effort, sinon +un grand progres, et, se concentrant presque tout entiere dans la +dialectique, elle acquit un surcroit de vogue et de puissance. Tout +aussitot elle alla chercher la theologie ou la theologie vint la +prendre, toutes deux s'attachant a se soutenir et a se completer +mutuellement, toutes deux travaillant bientot a se mutuellement dominer; +et soudain ce commerce, cet echange entre les deux etudes fit eclore, +avec de nouvelles questions, avec des theories nouvelles qui semblaient +enrichir l'une et l'autre, des occasions de divergence et de conflit. +Tandis que la dialectique venait armer la theologie, qui pretendait +la proteger, celle-ci entrait sans cesse en defiance de son exigeante +auxiliaire, et demelant en elle une independance cachee, elle craignait +le sort des monarques asservis ou effaces par leur ministre: elle +croyait voir un maitre du palais s'asseoir pres du trone d'un roi +faineant[161]. + +[Note 161: La creation de la theologie moderne ou la transformation de +la religion en une science abstraite et bientot scolastique, est exposee +avec autant d'instruction que de sagacite dans un ouvrage remarquable, +intitule _The scholastic philosophy considered in its relation to +christian theology._ L'auteur, M. Hampden, professeur royal de theologie +a l'universite d'Oxford, nous a souvent instruit et guide, et son livre +meriterait d'etre traduit. (1 vol. in--8 deg., 2 deg. ed. Londres, 1837.)] + +Il n'est donc pas douteux que les heresies de Berenger et de Roscelin +n'eussent excite des debats favorables aux progres generaux de l'esprit +dialectique. Le danger, pour le dogme, de l'introduction de certaines +doctrines dans la science, avait determine les uns a modifier ces +doctrines pour les rendre innocentes et compatibles avec l'enseignement +de l'Eglise, les autres a s'instruire plus a fond des ressources de la +logique, pour en repousser plus facilement les attaques et en assurer +le concours a l'orthodoxie. On connait tres-imparfaitement les systemes +d'Anselme de Laon, de Guillaume de Champeaux, de Bernard de Chartres, +mais sans nul doute chacun d'eux a travaille dans son genre a rendre +la theologie plus scientifique: Anselme discutait les textes, Bernard +platonisait, Guillaume, grand logicien, raisonnait sur les termes du +dogme et les passait au crible de la dialectique; on a dit que le +premier il avait rendu la theologie contentieuse[162]. + +[Note 162: _Hist. litt. de la France_, t. X, p. 308.--_J. Saresb. _., t. +III, c. ix.] + +Mais aucun n'a brille dans l'ecole d'autant d'eclat qu'Abelard; nul n'a +porte dans les discussions argutieuses de la dialectique une subtilite +plus facile, une lucidite plus eblouissante. Il passait pour avoir une +intelligence particuliere des secrets d'Aristote, et en meme temps il +s'attachait a rendre son art accessible et populaire. Lors donc que, +vainqueur de Guillaume de Champeaux, il entra dans la theologie, ce fut +comme la science en personne qui venait trouver la foi; ce fut la raison +qui tendait la main au dogme, et l'on put croire, au gre des preventions +diverses, que la verite chretienne rencontrait son defenseur ou son +conquerant le plus redoutable. Peut-etre les deux opinions etaient-elles +plausibles, il y avait en lui de quoi repondre a bien des esperances +et justifier bien des craintes. Il venait, en effet, et il l'a dit, +je crois, avec une entiere sincerite, il venait faconner la foi a la +dialectique et la premunir contre la dialectique meme. Nous le verrons +soutenir en meme temps que les chretiens n'ont pas d'appuis plus fermes +ni de plus dangereux ennemis que les philosophes, et tout ensemble +attaquer l'abus que l'heresie fait de la logique, et les dedains que +l'orthodoxie lui temoigne. Ce fut donc sciemment et explicitement qu'il +se posa en conciliateur et presque en arbitre, tour a tour exigeant +comme un critique et docile comme un fidele, et qu'il s'efforca de +realiser en lui-meme ce personnage eclectique, le chretien rationaliste. + +Contre lui s'eleverent bientot tontes les accusations que la philosophie +a coutume d'exciter. Elles ont poursuivi sa memoire. Nous pourrions +multiplier les citations, et l'on verrait, a partir d'Abelard, la +theologie scolastique continuer sa route et ses succes au milieu des +plaintes et quelquefois des maledictions d'une partie de l'Eglise, +jusqu'au jour ou c'est la raison aussi qui reclame et ose attaquer +Aristote lui-meme a travers Occam, saint Thomas, Scot, Albert le Grand, +Averroes, Abelard; mais restons au XIIe siecle. Alors, ce qui devait un +jour devenir un prejuge paraissait une nouveaute, et la temerite etait +du cote des scolastiques. Malgre leur soumission au dogme et a l'Eglise +en general le caractere philosophique dominait en eux, et l'expression +de theologie scolastique equivalait, dans le langage du temps, a celle +de philosophie de la theologie. C'est avec ces idees qu'il faut se +representer Abelard, et que son siecle l'a considere. L'opinion commune +du clerge sur son compte est celle de Baronius[163]: "Pierre Abelard a +soumis les Ecritures aux philosophes, principalement a Aristote, et +il traite les Peres d'ignorants qui ne prouvaient rien de ce qu'ils +disaient." + +[Note 163: Tribbech., Ouvr. cit., c. v, p. 220 et suiv.--Budd., _Isag_., +lib. post., c. VII, p. 1126, etc.] + +On a vu, en effet, comment il gouvernait la dialectique. Son procede +dans les questions epineuses etait d'exposer les diverses opinions, et +de les soumettre a un examen analytique, sous le double controle du +raisonnement et de l'autorite. Toutes les citations que la lecture avait +pu lui fournir, etaient passees en revue, discutees, interpretees; puis +il produisait son avis, en le raccordant a son tour avec ces citations +memes, qu'il parvenait a ramener subtilement a une apparence d'unite. +Cette methode exigeait une connaissance detaillee, tant des doctrines +des auteurs que des passages de leurs ecrits qui pouvaient etre invoques +pour ou contre telle ou telle solution. Ces solutions, soutenues +en these, ou favorisees en passant par des propositions isolees, +s'appelaient des sentences, _sententiae_. L'art de la controverse etant +d'opposer les autorites aux autorites, et de deconcerter une proposition +par une citation imprevue, tout esprit qui voulait briller dans cette +sorte d'escrime, devait se faire un arsenal complet de toutes les armes +dont il pouvait avoir a diriger ou a repousser les coups; et c'est +pour cela que des recueils de citations etaient indispensables aux +philosophes de l'ecole, afin que la soudainete de leurs objections fut +egale a l'a-propos de leurs reponses. + +Ce fut donc un titre assez commun parmi les ecrits du temps que celui de +livre des sentences, _liber sententiarum_; et le plus celebre recueil +qui ait porte ce nom, est le manuel theologique de Pierre Lombard, qui +fut eveque de Paris sept ans apres la mort d'Abelard. Ce livre exerca +pendant plusieurs siecles une grande autorite: il devint la base de +renseignement theologique dans l'Universite de Paris, et l'on cite +ordinairement le docte prelat comme le chef et le fondateur de cette +ecole de theologiens appeles les docteurs sententiaires (_doctores +sententiarii_), par opposition a ceux qui portent le nom de docteurs +bibliques (_biblici_). Ce fut une ecole nouvelle, plus savante, plus +logique, plus aristotelique que l'ecole ancienne qui, discutant moins, +approfondissait moins peut-etre, mais aussi ne provoquait ni le doute ni +la dispute, et qui, fidele a son enseignement synthetique, voyait avec +inquietude une eristique toute profane envahir le domaine entier de la +science sacree[164]. + +[Note 164: Moshem., Secul. XII, pars II, c. III, sec. 8.] + +Il y eut donc, au XIIe siecle, deux theologies, l'une biblique dont +Hildebert, eveque du Mans, etait, dit-on, la lumiere, et a laquelle on +peut rattacher Guillaume de Saint-Thierry, Gautier de Mortagne, Hugues +et Richard de Saint-Victor, et que dut aimer et proteger saint Bernard; +l'autre que Guillaume de Champeaux avait contribue a former, sans +prevoir que, bientot depasse, il serait lui-meme effraye des +consequences de son oeuvre, et verrait le sein de la science dechire par +ses enfants. Les theologiens de cette nuance sont designes aussi par +le nom de _theoretici_, parce qu'ils se consacraient aux recherches +speculatives et aux controverses dogmatiques, tandis que les premiers, +qu'on a nommes _practici_, s'adonnaient surtout a la propagation de +la foi et a la predication. La theologie des uns fut la theologie +scolastique par excellence, et celle des autres, la theologie mystique. +C'est la premiere qui fait le plus de bruit dans l'histoire, c'est +celle-la dont on a donne Pierre Lombard pour le createur, parce que nul +avant lui ne l'avait enseignee avec la meme autorite. Le premier il la +professa publiquement, c'est-a-dire avec un caractere officiel dans +l'Academie de Paris. Abelard, qui avant lui l'avait inauguree au meme +lieu, vit toujours contester son titre de professeur. Son enseignement, +surtout son enseignement theologique, de fait si accredite, en realite +si puissant, parait n'avoir jamais ete qu'un enseignement prive[165]. +Dans l'ordre de l'intelligence, il fut bien le fondateur de l'ecole, il +n'en fut pas l'organisateur. Il donna l'esprit aux institutions qui ne +furent pas son ouvrage. Les liberateurs ne gouvernent pas. + +[Note 165: Duboulai, _Hist. Univ. par._, t. II, p. 4l et seq.--Heumann, +_Tribbech., proef_., p, XIV-XVII.] + +Cette methode sententiaire, a laquelle l'eveque Pierre Lombard vint +preter posterieurement l'influence de sa dignite, je n'hesite point a en +regarder Abelard comme le createur veritable; ce fut lui qui donna a la +philosophie sacree sa puissante impulsion, et tout ce qui en France et +surtout dans les academies de Paris propagea ou suivit de pres ou de +loin le mouvement scientifique et rationnel de la theologie, a selon +moi procede de l'enseignement d'Abelard. En lui se retrouvent tous les +caracteres de l'esprit philosophique de Paris, soit lorsqu'il s'elance, +soit lorsqu'il s'arrete, dans sa reserve comme dans sa temerite. Car ce +maitre fut tout ensemble modere et hardi, il eut toutes les tendances et +voulut servir toutes les causes. Mais le dogme absolu, la foi implicite +n'avaient pas besoin de son secours, et se maintenaient avant lui; ce +qu'il eut donc de plus nouveau et de plus saillant, ce fut l'esprit +raisonneur, l'esprit d'examen. C'est encore ce cote de son genie et de +son systeme que l'on signale en lui; et quoiqu'il n'ait eu garde de se +porter aux dernieres extremites, il a encourage par son exemple et son +impulsion le rationalisme a tous les degres [166]. + +[Note 166: "Abelard," dit M. l'abbe Ratisbonne, "posa le principe du +rationalisme qui dans son premier developpement exerca sur la foule +passionnee l'espece de fascination que le protestantisme produisit trois +siecles plus tard, et que le liberalisme a renouvele de nos jours +avec un succes non moins eclatant." (_Hist. de S. Bernard_, t. II, c. +XXVIII.)] + +C'est a l'influence d'Abelard qu'on peut rattacher les noms qui +illustrent la premiere periode de la scolastique; la seconde commence +avec Albert le Grand[167]. Mais Robert Pulleyn, Gilbert de la Porree, +Amaury de Chartres, Pierre Comestor, Jean de Salisbury, Othon de +Frisingen, Alexandre de Hales, Pierre Helie, Adam du Petit-Pont, et tant +d'autres, continuateurs ou adversaires d'Abelard, lui doivent peut-etre +leur rang dans l'histoire de l'esprit humain. Nul d'ailleurs ne parait +lui avoir de plus grandes obligations que Pierre Lombard. Pierre +Lombard, c'est Abelard parvenu; c'est Abelard eveque, investi de +l'autorite, depositaire des grands interets de l'unite ecclesiastique, +calme et contenu par les devoirs de sa charge, rendu timide par la +responsabilite, un peu enerve par une ambition satisfaite, mais +instituant cependant l'esprit de son ecole dans la chaire episcopale et +donnant a la theologie, pour charte octroyee, le _Livre des Sentences_. +Abelard n'a point ecrit de livre de ce nom, quoiqu'un des siens l'ait pu +meriter; mais il a ete le maitre du _Maitre des Sentences_. C'est une +tradition que Pierre Lombard avait ete son eleve et disait que le _Sic +et Non_ etait son breviaire[168]. + +[Note 167: Cette division est generalement recue. Brucker, _Hist. +crit._, t. III, p. 731.] + +[Note 168: Mag. J. Cornubius, _Eulogium, Thes. nov. anecd._, t. V, p. +1066.--_Ab. Op._, in not., p. 1159.] + +_Sic et Non_, le oui et le non, tel est en effet le titre remarquable +d'un ouvrage important dans la serie des ecrits theologiques d'Abelard. +Il ne faut pas, sur la foi du titre, y chercher la these du pyrrhonisme; +ca ne sont point les _Hypotyposes_ d'un Sextus Empiricus chretien. +L'ouvrage peut bien suggerer le doute, il n'a pas ete fait pour +l'etablir: mais le titre seul devait a bon droit alarmer les vigilants +defenseurs de l'integrite de la foi catholique. Si jamais Abelard +a publie cet ecrit, il n'a pu le faire sans danger pour l'unite de +croyance, sans danger pour lui-meme. Il suffisait, au reste, qu'on sut +que l'ouvrage existait, c'etait assez pour compromettre l'auteur. Plus +inconnu, le livre en etait plus suspect; les denonciateurs d'Abelard au +concile n'en parlent qu'avec effroi, et jusqu'a l'epoque ou le texte +meme est enfin sorti des tenebres, la posterite meme a du supposer qu'il +contenait le mystere de l'incredulite cachee d'un philosophe hypocrite. + +Il n'en est rien. M. Cousin a enfin retrouve ce livre celebre et ignore, +et nous lui en devons la publication[169]. + +[Note 169: _Ouvr. ined. Petri Abaelardi Sic et Non_, p. 3-163. Le titre +de cet ouvrage, mentionne dans la lettre de Guillaume de Saint-Thierry, +etait tout ce qu'on en connaissait. Les benedictins, editeurs du +_Thesaurus anecdotorum_ et du _Spicilegium_, disaient seulement qu'ils +avaient cet ecrit a leur disposition, et que c'etait un tissu de +contradictions. M. Cousin l'a publie en 1836 sur deux manuscrits, l'un +de la bibliotheque d'Avranches, l'autre de celle de Tours. (Introd., p. +CLXXXVI.)] + +Pour en apprecier la pensee, c'est assez d'en lire le prologue. L'auteur +y remarque que, dans cette foule de phrases qui remplissent les ecrits +des saints, quelques propositions different et meme se combattent. +Cependant, ajoute-t-il aussitot, il ne faut pas juger temerairement ceux +qui doivent juger le monde. Au lieu de les soupconner d'erreur, nous +devons nous defier de notre infirmite d'esprit. "La grace doit plutot +nous manquer pour les comprendre qu'elle ne leur a manque pour ecrire." +Leur langage est parfois inusite, le sens des mots varie, chacun parle +sa langue, et comme l'uniformite est, au dire de Ciceron, mere de la +satiete, on ne doit pas presenter toutes choses dans la nudite de +l'expression vulgaire. + +Mais d'un autre cote, il faut se rappeler qu'on attribue aux saints +beaucoup d'apocryphes, et que meme dans les ecrits authentiques, et +jusque dans les divins testaments, des passages ont ete alteres par les +copistes; c'est ainsi que l'Evangile de saint Mathieu cite Isaie pour +Asaph, et Jeremie pour Zacharie[170]. C'est ainsi que Marc dit que le +Seigneur fut crucifie a la troisieme heure, et Jean et Mathieu a la +sixieme[171]. + +[Note 170: Il n'y a point Isaie dans saint Mathieu au passage indique +(xii, 35), mais seulement _le prophete_, et comme il s'agit d'un renvoi +a un psaume, cette designation indique suffisamment David le roi +prophete. C'est le psaume qui a pour titre: _Intellectus Asaph._ (Ps, +77.) Quant a Jeremie, cite pour Zacharie, l'erreur existe (Math. xxvii, +9).] + +[Note 171: Cette diversite existe egalement (Marc, xv, 25.--Math. xxvii, +45.--Jean, xix, 14.)] + +Il faut bien penser aussi, lorsqu'un passage nous surprend dans un des +ecrivains sacres, qu'il leur est arrive de se retracter, ainsi que l'a +fait saint Augustin, ou de poser comme question ou conjecture ce qui +nous semble une affirmation; ou bien enfin de rapporter, sans les +adopter, les opinions des autres a titre de documents. Il se peut aussi +qu'ils imitent l'Ecriture, laquelle se conforme souvent aux idees +communes ou aux apparences exterieures. Joseph est appele, dans +l'Evangile le pere de Jesus-Christ[172], et l'on dit tous les jours que +le soleil est chaud ou qu'il ne l'est pas, que le ciel est etoile ou +qu'il ne l'est pas, quoiqu'il ne survienne aucun changement dans +l'etat reel du ciel et du soleil. On dit encore qu'un coffre est vide, +quoiqu'il n'y ait pas de lieu qui soit vide ou qui ne soit rempli d'air. +Les philosophes eux-memes font des concessions a l'apparence. Il y en a +de telles dans Boece. + +[Note 172: Luc, II, 48.] + +Lors donc qu'on trouve des variations ou des contradictions dans les +Peres, on doit attentivement rechercher quelles ont pu Etre les causes +de ces divergences, et tenir compte des temps, des circonstances et des +intentions. D'ailleurs, en rapprochant soigneusement les differents sens +d'un meme mot dans les differentes autorites, on arrivera facilement a +la solution de la difficulte. Mais lorsqu'enfin la contradiction est +trop manifeste, il faut comparer les autorites et choisir. Ainsi, par +exemple, il est admis que les prophetes n'ont pas eu a tous les moments +le don de prophetie, saint Pierre lui-meme s'est trompe au sujet de +certains rites de l'ancienne loi, et il a ete publiquement repris par +saint Paul. Saint Paul se trompe a son tour, quand il annonce dans son +Epitre aux Romains qu'il se rendra par Rome en Espagne[173]. Mais il ne +faut pas traiter de mensonges les faussetes qui peuvent se rencontrer +dans les ecrivains ecclesiastiques; le mensonge implique l'intention de +tromper, "et le Seigneur qui sonde les reins et les coeurs, sait tout +peser, en considerant non ce qu'on fait, mais dans quel esprit on +le fait." Seulement on peut supposer l'erreur, et "il faut lire les +docteur, non avec la necessite de croire, mais avec la liberte de +juger." + +[Note 173: Rom. XV, 28. On ne voit pas en effet dans les Actes ni dans +aucun recit que saint Paul soit alle en Espagne.] + +Faites une distinction entre l'autorite canonique de l'Ancien ou du +Nouveau Testament et celle des livres posterieurs. Si dans l'Ecriture +quelque chose vous semble absurde, n'accusez que le copiste ou +vous-meme; ce serait heresie que de supposer rien de plus. Mais dans +les livres qui sont venus apres, il n'en est pas ainsi: saint Jerome +ne semble commander une confiance absolue que pour les opuscules de +Cyprien, ceux d'Athanase et le livre d'Hilaire[174]; quant aux autres, +il veut qu'on les lise en les jugeant. C'est le cas du verset: _Omnia +probate, quod bonum est tenete._ (I Thess., V, 24.) + +[Note 174: Dans une lettre pour l'education d'une jeune fille, il dit +en effet qu'elle peut lire avec confiance _Cypriani opuscula, Athanasii +epistolas et Hilarii libros_. En citant, Abelard repete _opuscula_ pour +Athanase, et met _librum_ au lieu de _libros_. (_Sic et Non_, p. 15.--S. +Hieronym. _Op_., t. IV, op. LVII, _ad Loetam_.)] + +"Apres ces observations prealables, je veux accomplir mon projet et +recueillir les diverses maximes des saints Peres qui s'offriront a ma +memoire et qui entraineront avec elles quelque question, par suite de +la dissonance qu'elles paraitront presenter. Elles exciteront de jeunes +lecteurs a s'exercer plus specialement a la recherche de la Verite, et +les rendront plus penetrants par l'inquisition. L'inquisition est en +effet la premiere clef de la science[175], c'est a l'interrogation +assidument ou frequemment pratiquee que le plus perspicace des +philosophes, Aristote, demande que tout esprit studieux s'attache avec +passion, quand il dit, en parlant de la Categorie de la relation: +_Peut-etre est-il difficile de s'exprimer avec confiance sur de telles +choses, a moins qu'on ne les ait retraitees souvent. Le doute sur +chacune a d'elles ne sera pas inutiles_[176]. C'est par le doute, en +effet, que nous arrivons a l'inquisition, et par l'inquisition que nous +atteignons la verite, suivant cette parole de la verite meme: _Cherchez +et vous trouverez, frapper et l'on vous ouvrira_. Et pour nous donner +la lecon morale de son propre exemple, celui qui fut cette meme verite +voulut, vers la douzieme annee de son age, s'asseoir au milieu des +docteurs et les interroger, nous montrant ainsi par l'interrogation +l'image d'un disciple qui questionne plutot que celle d'un maitre qui +enseigne, lui cependant, ce Dieu en qui est la pleine et parfaite +sagesse. + +[Note 175: "Haed quippe prima (Inquisitio) sapientiae clavis +dellaitur... Dubiando ad inquisitionem veritus, inquirendo veritatem +perciptimus." (P. 16.)Ces paroles remarquables rappellent celles +de Cyrille: [Grec: Arche matheseos xetesis, kai riza tes epi tisin +ognodumenois suniseos e peri auton epaporesis.] (_Comm. in Johan, ev._, +I. II, c. iv, p. 180. S. Cyrill. _Op._, t. IV, Parls, 1638.)] + +[Note 176: Categ. VII. "Dubitare autem de singulis non erit inutile." +Ainsi est citee la version de Boece, ou il y a _dubitasse_ et non +_dubitare_ (p. 172). M.B. Saint-Hilaire traduit "Il n'est pas inutile +d'avoir discute chacune de ces questions" (T. 1, p. 93.) Le mot du texte +est [Grec: dieporekenai].] + +"Lorsque d'ailleurs quelques paroles des Ecritures sont produites, elles +ne font que mieux exciter le lecteur et l'attirer a la recherche de la +verite, suivant que l'ecrit est recommande par une autorite plus grande. +C'est pourquoi nous avons soumis cet ouvrage, ou sont compilees en un +seul volume les maximes des saints, a la regle decretee par le pape +Gelase concernant les livres authentiques, ayant eu soin de n'y rien +citer des apocryphes.... Ici commencent les sentences recueillies dans +les divines Ecritures[177], et qui paraissent se contrarier. C'est a +raison de cette contrariete que cette compilation de sentences est +appelee _Le Oui et le Non (Sic et Non)_." + +[Note 177: "Sententiae ex divinis scripturis collectae." _Les divines +ecritures_ ne signifient pas ici ce que ces mots signifieraient +aujourd'hui, l'Ancien et le Nouveau Testament, mais les livres saints et +les Peres. _Divin_ Exprimait alors le sacre par opposition au profane. +La science _divine_ voulait dire, comme en anglais _divinity_, la +theologie. Les _ecritures_ designaient aussi les _ecrits_, et non +l'Ecriture sainte. Tout ce qui etait anciennement ecrit etait une +autorite, Ciceron, Virgile, Macrobe, etc; l'Ecriture sainte s'appelait +_divina pagina_.] + +Et ce qui suit n'est qu'un recueil de nombreuses citations enoncant le +pour et le contre, et distribuees en cent cinquante-sept questions +d'une importance fort inegale. Naturellement la premiere est celle que +l'existence du livre donnait pour resolue dans l'esprit de +l'auteur: _Qu'il faut fonder la foi sur des raisons humaines, et le +contraire_[178]. Si Abelard n'eut pas ete decide pour l'affirmative, +aurait-il jamais ecrit son ouvrage? + +[Note 178: "Quod tides humanis rationibus sit adstruenda, et contra." +(I, p. 17.) C'est a peu pres la question de saint Thomas: "Utrum sacra +doctrina sit argumentativa." (_Summ. Theol._, pars I, qu. i, a. 8.)] + +La collection de passages qu'il a places ici en regard les uns des +autres est encore precieuse aujourd'hui; elle atteste une lecture assez +considerable et plus d'instruction qu'on ne croirait dans les +lettres sacrees. Elle serait utile comme specimen du catalogue de la +bibliotheque ecclesiastique des savants de Paris au XIIe siecle, quoique +je soupconne que plusieurs passages sont pris dans les auteurs, non qui +les ont ecrits, mais qui les ont cites, et notamment dans saint Jerome +et saint Augustin[179]. + +[Note 179: Voici la liste par ordre chronologique des auteurs chretiens +cites dans le _Sic et Non_: Origene, Cyprien, Eusebe, Hilaire, Prudence, +Athanase, Ephrem, Ambroise, Jean Chrysostome, Jerome, Augustin, Leon, +pape, Prosper, Maxime, eveque de Turin, Gennade, pretre de Marseille qui +Ecrivait vers la fin du Ve siecle, Hormisdas, pape, Boece, Gregoire le +Grand, Isidore de Seville, Bede, Ambroise Autpert, abbe de Saint-Vincent +pres Benevent, auteur au VIIIe siecle d'un commentaire sur l'Apocalypse, +Haimon, eveque d'Halberstadt en 841, et qui a commente les Ecritures et +redige un abrege de l'histoire de l'Eglise, Nicolas Ier, pape, et Remi, +moine de Saint-Germain l'Auxerrois, qui enseignait la dialectique a +Paris au commencement du Xe siecle, et qui a commente les psaumes. +On peut soupconner que ce qui est cite des Peres grecs, notamment +d'Origene, de saint Ephrem, et de saint Jean Chrysostome, vient de +seconde main. Abelard pouvait avoir une traduction d'Eusebe, et quant a +saint Athanase, il ne cite, je crois, que le Symbole, et un traite de la +Trinite, qui n'existe qu'en latin, et qui lui a ete faussement attribue. +(S. Athan. Op., _de Trin. lib._, VIII, t. II, p. 602, Paris, 1699.) Il y +a aussi quelques rares citations des paiens, savoir Aristote, Ciceron, +Seneque et Macrobe.] + +Cet ouvrage fut apparemment une des premieres compositions theologiques +d'Abelard; il doit etre anterieur au concile de Soissons, et sans doute +il l'ecrivit ou le commenca a l'epoque ou, delaissant Anselme de Laon, +il s'erigea definitivement en professeur de theologie. C'est, comme +l'a dit tres-bien M. Cousin, "la table des matieres de ses traites +dogmatiques de theologie et de morale[180]." Mais il peut avoir ete +termine beaucoup plus tard, et par sa nature c'etait un recueil qui +pouvait n'etre jamais acheve; aussi est-il permis de douter qu'il ait +jamais ete reellement publie. Guillaume de Saint-Thierry dit qu'on le +tenait cache[181]. Il pouvait etre connu des disciples d'Abelard, il +avait du leur etre communique, et son existence etait ainsi devenue +publique, sans qu'il en fut de meme de son contenu. Une telle +composition n'en devait paraitre que plus suspecte, et je ne m'etonne +pas que l'abbe de Saint-Thierry, en denoncant Abelard, rapporte des +passages de ses autres ecrits theologiques et cite seulement comme +monstrueux le titre du _Sic et Non_[182]. C'etait attacher a toute la +doctrine d'Abelard l'etiquette du scepticisme religieux. + +[Note 180: _Introd._, p. CLXXXIX.] + +[Note 181: "Nec etiam quaesita inveniuntur." (Guill. S. Theod., _ad +Gaufr. et Bern. Epist., Bibl. cist._, t. IV, p. 113.)] + +[Note 182: "_Sic et Non, Scito te ipsum_ et alia quaedam, de quibus timeo +ne sicut monstruosi sunt nominis sic etiam sint monstruosi dogmatis." +(_Id., ibid._)] + +Cependant un tel soupcon etait injuste. L'esprit d'examen, on le dit du +moins, peut conduire au scepticisme, mais il n'est pas le scepticisme, +et il n'y conduit pas toujours. Abelard etait chretien; il a pu tomber +dans l'erreur, mais non dans le doute, et s'il a, par ses raisonnements, +altere la foi, jamais il n'a pretendu l'affaiblir. Il se defiait +d'autant moins de sa methode, il la jugeait d'autant moins dangereuse +pour les convictions catholiques, qu'elle avait affermi les siennes, et +qu'en rendant sa foi plus lumineuse elle l'avait rendue plus solide. Son +orthodoxie seule peut etre mise en question. + +Il est vrai cependant que l'esprit philosophique domine dans ses ecrits +l'esprit dogmatique, et qu'il y a professe hardiment le rationalisme, +au risque d'ebranler ce qui etait pour lui inebranlable. Charme de ses +idees, esclave de son raisonnement, il se rendait propre la foi commune +en la demontrant a sa mode, et elle lui devenait plus chere et plus +sacree, quand elle etait devenue sa doctrine personnelle: l'amour-propre +de l'auteur ajoutait a la conviction du fidele. Mais il ouvrait ainsi la +voie sans terme ou devait marcher desormais a plus ou moins grands pas +la raison individuelle; il donnait le signal redoutable auquel devaient +de siecle en siecle repondre tous les esprits opposants; il sonnait le +reveil de la liberte de penser. + +Nous retrouverons ce caractere dans tonte sa theologie. Ici bornons-nous +a remarquer que le _Sic et Non_ peut etre regarde comme le point +de depart naturel de l'esprit d'examen applique a la theologie, +c'est-a-dire a la tradition ecrite des doctrines chretiennes. C'etait +en effet la mise en question du vrai sens de ces doctrines, et elle ne +pouvait avoir lieu que par l'examen contradictoire des autorites. Cette +opposition systematique des textes avait, dans un cercle plus restreint +et sous toutes reserves d'une soumission generale et implicite a +l'Ecriture, quelque chose du doute prealable de Descartes, quelque chose +des antinomies de Kant; c'etait un choix offert a la raison. + +Abelard choisit; Pierre Lombard choisit aussi, et son livre n'est pas +sans analogie avec le _Sic et Non_. Il est fait sur le meme plan; nous +concevons qu'on lui ait dispute cet ouvrage, et qu'avant de connaitre +rien de plus que le titre de celui d'Abelard, on ait pu croire +quelquefois que Pierre Lombard le lui avait derobe[183]. On sait que +les _Quatre Livres des sentences_ sont divises en chapitre intitules +_Distinctions;_ c'est-a-dire que chaque question y est successivement +posee; puis les autorites et les arguments contraires sont presentes +sur chacune, et la solution est etablie presque toujours a l'aide d'une +distinction. Les citations sont souvent celles du _Sic et Non;_ cette +coincidence est naturelle, et d'ailleurs pourquoi Pierre Lombard +n'aurait-il pas pris ses citations dans le recueil de son maitre? +L'ordonnance du livre premier, qui roule sur la Trinite et la +Providence, est absolument celle de l'Introduction a la theologie; +et bien que le docte eveque evite et parfois combatte les opinions +contestables du philosophe, il se montre partout imbu de sa methode et +nourri de sa science. + +[Note 183: "Putatur a P. Abaelarde confectum fuisse hoc opus, cui ille +per plagum surripuerit." (Morhof., _Polyhist._, t. II, c. XIV, t. II, p. +88.)] + +Enfin cette maniere de proceder et de poser hardiment le pour et le +contre, sauf a conclure, devint la forme permanente de la theologie +scolastique. L'ecole dogmatique de forme comme de fond, celle qui +enseignait sans discuter, fut de moins en moins puissante et de moins +en moins ecoutee; et lorsque, pres de cent ans plus tard, saint Thomas +d'Aquin resuma toute la theologie dans son admirable livre, il posa +intrepidement le pour et le contre sur toutes les questions, sur tous +les articles des questions, et, divisant a l'infini les objections et +les reponses, opposant une par une, autorite a autorite, raisonnement a +raisonnement, il ecrivit, sans jamais faiblir, sans jamais douter, +un ouvrage aussi dogmatique par les conclusions que sceptique par +l'exposition. _La Somme theologique_ presente la religion tout entiere +comme une immense controverse dialectique, dans laquelle le dogme finit +toujours par avoir raison. C'est la negation la plus franche et la pins +developpee de l'absolutisme dogmatique. Ainsi la theologie scolastique, +etudiee dans l'esprit de la foi, mais enseignee comme une science, est +devenue, avec le temps, la theologie proprement dite; avec le temps, il +n'y en a guere eu d'autre dans les ecoles. C'est essentiellement celle +qui s'est perpetuee dans les seminaires. Au XVIIe siecle, le P. +Petau, en composant son remarquable traite des dogmes theologiques, +reconnaissait pour ses devanciers saint Jean de Damas, Pierre Lombard et +saint Thomas, et quand l'Eglise veut reellement enseigner, il faut bien, +de gre ou de force, qu'elle redevienne scolastique. Elle n'a pas encore +en France d'autre theologie reconnue. + +Cependant les ames ferventes, les esprits simples et pratiques, les +hommes de gouvernement dans l'Eglise sont loin d'avoir toujours porte +une grande confiance a ce genre d'enseignement. Chose singuliere! il a +souvent alarme tout ensemble le mysticisme et la politique. Pour dire le +vrai, il n'est pas rigoureusement d'accord avec ce caractere imperatif +que donne a la parole de Dieu le pretre qui se sent revetu d'une mission +de commandement, et croit representer celui dont il est ecrit: _Tanquam +potestatem habens_ (Math. VIII, 29). Concevons que, soit comme mystique, +soit comme homme d'Etat, saint Bernard n'ait pas vu sans effroi la +transformation dialectique de la predication religieuse, Aujourd'hui +meme il serait difficile de concilier l'enseignement traditionnel de la +theologie avec la doctrine des nouveaux apologistes. On est devenu si +reserve en matiere de raisonnement, que si la chose etait a faire, je +ne sais si le clerge donnerait les mains a l'invention de la theologie +didactique. A ses yeux, en effet, le christianisme pourrait bien avoir +peu a se louer de la philosophie du moyen age; car c'est sous cette +forme que le rationalisme est rentre dans son sein. Quant a ceux qui ont +ouvert la route, qui se sont montres particulierement philosophes dans +la religion, qui ont appuye sur le cote scientifique de la theologie, +qui ont enfin fonde la foi sur la raison, voici ce qu'en dit le plus +prudent des philosophes modernes: + + "La question de la conformite de la foi avec la raison, a toujours + ete un grand probleme. Dans la primitive Eglise, les plus habiles + auteurs chretiens s'accommodaient des pensees des platoniciens qui + leur revenaient le plus et qui etaient le plus en vogue alors. Peu a + peu Aristote prit la place de Platon, lorsque le gout des systemes + commenca a regner, et lorsque la theologie meme devint plus + systematique par les decisions des conciles generaux, qui + fournissaient des formulaires precis et positifs. Saint Augustin, + Boece et Cassiodore, dans l'Occident, et saint Jean de Damas, dans + l'Orient, ont contribue le plus a reduire la theologie en forme de + science, sans parler de Bede, Alouin, saint Anselme, et quelques + autres theologiens verses dans la philosophie, Jusqu'a ce qu'enfin + les scolastiques survinrent et que le loisir des cloitres donnant + carriere aux speculations, aidees par la philosophie d'Aristote, + traduite de l'arabe, on acheva de faire un compose de theologie et + de philosophie, dans lequel la plupart des questions venaient du + soin qu'on prenait de concilier la foi avec la raison." + +Abelard fut un des premiers de ces scolastiques qui preparaient ce +_compose de theologie et de philosophie_. Il prit soin de _concilier la +foi avec la raison_, et Aristote avec saint Paul, avant meme que les +Arabes et l'empereur Frederic II eussent fait connaitre Aristote tout +entier. Et c'est de lui que Leibnitz dit plus loin: "Je plains les +habiles gens qui s'attirent des affaires par leur travail et par leur +zele. Il est arrive quelque chose de semblable autrefois a Pierre +Abelard.... et a quelques autres qui se sont trop enfonces dans +l'explication des mysteres[184]." + +[Note 184: Disc., prel. de la Theodicee, 6 et 86.] + + + +CHAPITRE II. + +DE LA THEOLOGIE D'ABELARD.--_Introductio ad theologiam_. + +Abelard raconte qu'avant d'ecrire sur la theologie il laissa ses +ecoliers lui demander "une _somme_ de l'erudition sacree qui fut +comme une introduction a l'Ecriture sainte[185]." Ils avaient lu, +continue-t-il, et goute ses nombreux ecrits sur la philosophie, sur les +lettres seculieres; il leur semblait qu'il serait bien plus facile a son +esprit de penetrer le sens de l'Ecriture sainte et les raisons de notre +foi qu'il ne le lui avait ete de tarir, comme ils le disaient, les puits +de l'abime philosophique. Le but de la course, le fruit du travail ne +devait-il pas etre, en definitive, l'etude de Dieu, a qui tout doit etre +rapporte? Pourquoi a-t-il ete permis aux fideles d'etudier les arts +profanes et les ouvrages des Gentils, si ce n'est pour y trouver et +ces formes de langage, et ces procedes de raisonnement, et cette +connaissance prealable de la nature des choses, qui peuvent servir soit +a comprendre et a orner la sainte Ecriture, soit a en etablir et a +en defendre la verite? Plus la foi chretienne semble embarrassee de +questions ardues, plus elle doit etre munie d'un rempart de fortes +raisons, surtout contre les attaques de ceux qui font profession d'etre +philosophes; plus de leur part l'inquisition est subtile et sait rendre +les solutions difficiles, plus elle est propre a troubler la simplicite +de notre foi. Ils ont donc, ces ecoliers, juge capable de resoudre +toutes ces controverses celui que l'experience leur a fait connaitre +pour verse des le berceau dans l'etude de la philosophie et +principalement de la dialectique, cette maitresse en tout raisonnement, +et ils l'ont unanimement supplie de faire valoir le talent que Dieu lui +a remis, puisqu'on ignore quand ce juge redoutable en demandera compte +avec les interets. (Math., XXV, 15.) Ils ajoutent que cela convient a +l'age et a la profession d'un homme qui, changeant de moeurs, d'habit, +de travaux, prefere desormais les choses divines aux choses humaines +et delaisse le siecle pour se donner tout a Dieu. Apres avoir jadis +embrasse l'etude pour gagner de l'argent, il faut la faire servir +maintenant a gagner des ames: c'est bien le moins que de venir a la +onzieme heure cultiver la vigne du Seigneur. A ces frequentes instances +de ses disciples, si, par raison ou par faiblesse, il ne se rend pas +pleinement, il accorde enfin d'entreprendre l'oeuvre selon ses forces, +ou plutot avec l'aide suppletive de la grace divine, ne promettant pas +tant de dire la verite que d'exposer, comme on le lui demande, le sens +de ses opinions. + +[Note 185: _Ab. Op._, pars II. _Introd. in prol._, p. 973-976.] + +"Que si dans cet ouvrage," ajoute-t-il, "mes fautes veulent, ce qu'a +Dieu ne plaise, que je m'ecarte de la pensee ou de l'expression +catholique, que celui-la me pardonne qui juge l'oeuvre sur l'intention; +je serai toujours pret a donner satisfaction sur toute erreur en +corrigeant ou en effacant ce que j'aurai mal dit, quand un fidele +me redressera par la puissance de la raison ou par l'autorite de +l'Ecriture.... Eclaire par l'exemple de saint Augustin, lorsqu'un si +grand homme a retracte ou corrige beaucoup de choses dans ses ecrits, si +j'avance quelques erreurs, je n'en defendrai rien par dedain, je n'en +soutiendrai rien par presomption. Si je ne suis pas exempt du defaut de +l'ignorance, du moins n'encourrai-je pas l'accusation d'heresie, car +ce n'est pas l'ignorance qui fait l'heretique, mais l'obstination de +l'orgueil. Elle se montre dans celui qui, desirant se faire un nom par +quelque nouveaute, met sa gloire a avancer des choses extraordinaires +qu'il s'efforce mal a propos de maintenir contre tous, pour paraitre +superieur aux autres, ou du moins pour ne se laisser mettre au-dessous +de personne[186]." + +[Note 186: C'est a peu pres le debut de l'Introduction a la theologie. +Dans son autre theologie (_Theologia christiana_, dans le _Thesaur. nov. +anecd._, t. V, p. 1189), il revient avec etendue sur les declarations +qui terminent ce preambule; il y dit que c'est une grande impiete que de +corrompre par le peche le premier don de Dieu, la science, et de faire +participer a ses fautes un art innocent et irreprochable, la logique; et +il s'eleve contre l'orgueil de la science et de la raison avec une force +qui prouve combien il avait a coeur de n'en etre pas accuse. (Lib. III, +p. 1245-1258.)] + +Ce preambule donne l'origine et la date de l'ouvrage auquel il +appartient. Abelard raconte qu'apres sa prise d'habit au couvent de +Saint-Denis, il rouvrit un cours de theologie, et qu'a la demande de ses +eleves il composa sur l'unite et la trinite divine un traite destine +a faire comprendre ce qu'il fallait croire[187]. Ce traite, qui fut +avidement lu et qui, defere au synode de Soissons, y fut condamne et +brule, c'est, je n'en doute pas, l'_Introduction a la theologie_,[188] +veritable resume de son enseignement, le plus important de ses ouvrages +theologiques; car ses principales opinions en ces matieres y sont +developpees ou indiquees, et c'est en general sur ce livre qu'il a ete +juge par ses contemporains et la posterite. Plus tard, cependant, soit +que la redaction n'en fut pas definitive, et en effet elle laisse +beaucoup a desirer pour l'ordre, la proportion, l'elegance; soit qu'il +n'avouat pas un texte irregulierement publie, et qui d'ailleurs n'est +parvenu jusqu'a nous ni complet ni correct; soit enfin que la prudence +ou la reflexion eut modifie ses idees ou son caractere, il a traite de +nouveau le meme sujet dans un ouvrage dont l'ordonnance parait meilleure +et la diction plus travaillee; c'est la _Theologie chretienne_, que nous +n'avons pas non plus tout entiere. Mais lorsque vers 1140, c'est-a-dire +dix-huit ou vingt ans apres la composition de l'Introduction, Guillaume +de Saint-Thierry en denonca l'auteur a saint Bernard, c'est sur cet +ouvrage qu'il fonda principalement son accusation, quoiqu'il y comprit +la Theologie chretienne. Sans tenir aucun compte des modifications, ou +plutot des precautions de doctrine que celle-ci pouvait presenter, il ne +voit entre les deux livres qu'une difference de volume: l'un, dit-il, +contient plus et l'autre moins.[189] C'est aussi l'Introduction que +saint Bernard parait avoir eue sous les yeux et que le concile de Sens a +surtout condamnee, du moins en ce qui concerne la Trinite ou la nature +de Dieu. C'est donc l'ouvrage qu'il faut bien faire connaitre, comme le +plus propre a reveler la theologie d'Abelard. + +[Note 187: _Ab. Op._, op. i, p. 19 et 20, et 1.1 du present ouvrage, p. +75.] + +[Note 188: Mag. P, Abael, nannetensis Introductio ad theologiam divin in +III libros. (_Ab. Op._, p. 973-1136.)] + +[Note 189: S. Bern, _Op._, op. CCCXVI.--_Bibl. cistero._, t. IV, p. 112, +et ci-dessus, t. I, p. 183.] + +Malheureusement, quoique etendu, il n'est pas complet, mais il en a +ete retrouve recemment un abrege compose, selon toute apparence, +par Abelard, ou du moins sous ses yeux, et nous pouvons retablir la +substance et l'ordonnance de ce qui nous manque de l'ouvrage principal. + +Le salut de l'homme, suivant notre auteur, depend de trois choses, la +foi, la charite, le sacrement. La foi, qui contient l'esperance, +comme le genre contient l'espece, est l'estimation des choses qui +n'apparaissent pas[190], c'est-a-dire qui ne sont pas soumises aux sens +du corps. + +[Note 190: "Existimatio rerum non apparentium." _Introd_, p. 977. Le mot +d'_existimatio_ repond a celui de saint Paul [Grec: Elenchos], +traduit dans la Vulgate par _argumentum_, et dans saint Augustin par +_convictio_. C'est cette derniere Idee que voulait rendre Abelard; on +a vu que pour lui estimation, Equivalent d'_opinio_, [Grec: doxa], +s'alliait naturellement, d'apres l'autorite d'Aristote, a l'idee de foi +ou de croyance. (Hebr., xi, I.--S. Aug., _Serm._ cxxvi, et ci-dessus i. +I, p. 400.)] + +La foi suppose donc l'invisible: les choses qui apparaissent, on ne +les croit pas, on les connait; le merite et le propre de la foi est +de croire ce qu'on ne voit pas. Nous croyons pour connaitre, nous ne +connaissons pas pour croire. Qu'est-ce que la foi? croire ce qu'on ne +voit pas. Qu'est-ce que la verite? voir ce que l'on croit. Car la foi +est la croyance aux choses memes et non aux mots. Ainsi la foi dans +l'Evangile contient la foi aux choses de l'Evangile. Les philosophes +ont bien aussi une certaine foi, lorsqu'une chose est mise au-dessus du +doute soit par la pensee, soit par l'experience. L'argument est ce qui +fait foi d'une chose auparavant douteuse[191] (Ciceron). Il y a donc +plusieurs moyens de produire la foi, et la foi est proprement ou +improprement dite, suivant qu'on l'applique aux choses occultes on aux +choses apparentes. + +[Note 191: Beoth., in _Topic. Cie._, t. 1, p. 102.] + +Parmi les verites de la foi, parmi les choses de Dieu, toutes +n'importent pas au salut. Au premier rang de celles qui importent au +salut se placent celles qui sont relatives d'abord a la nature de Dieu, +puis a ses dispensations ou dispositions necessaires. + +"La religion chretienne tient qu'il n'existe qu'un seul Dieu, et non +plusieurs, seul Seigneur de tous, seul createur, seul principe, seule +lumiere, seul souverain bien (bien parfait), seul immense, seul +tout-puissant, seul eternel, substance une ou essence absolument +immutable et simple, en qui ne peuvent etre aucunes parties ni rien +qui ne soit elle-meme, seule veritable unite en tout, hors en ce qui +concerne la pluralite des personnes divines. Car en cette substance si +simple, ou indivisible et pure, la foi confesse trois personnes en tout +coegales et coeternelles, et qui ne different point numeriquement, +c'est-a-dire comme des choses numeriquement diverses, mais seulement par +la diversite des proprietes, une etant Dieu le pere, une etant Dieu le +fils, une etant Dieu esprit de Dieu, procedant du Pere et du Fils. Une +de ces personnes n'est pas l'autre, quoiqu'elle soit ce qu'est l'autre. +Ainsi le Pere n'est pas le Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils le +Saint-Esprit; mais le Fils est ce qu'est le Pere, et le Saint-Esprit +egalement. Dieu est autant le Pere que le Fils ou le Saint-Esprit, etant +un en nature, un numeriquement autant que substantiellement. Mais de la +diversite des proprietes nait la distinction des personnes; elle est +telle que cette personne-ci est autre, mais non autre chose que cette +personne-la; comme un homme differe d'un homme personnellement et non +substantiellement, en tant que celui-ci n'est pas celui-la, quoiqu'etant +ce qu'est celui-la, c'est-a-dire identique de substance et non de +personne[192]." + +[Note 192: _Introd._, I. I, p. 917-983. On pourrait voir la un realisme +tres-prononce, car Abelard semble admettre ici l'identite de substance +entre deux hommes: mais il peut n'entendre que l'identite de nature, et +non l'identite numerique. Il est vrai qu'alors la comparaison n'est plus +exacte par rapport a la Trinite; mais, comme on le verra, elle est recue +et presque triviale dans la question et ne doit pas etre reprochee a +notre auteur.] + +Le propre du Pere est d'etre inengendre (improduit, _ingenitus_), +c'est-a-dire d'exister par soi et non par un autre, comme le propre du +Fils est d'etre engendre, et du Saint-Esprit, non pas d'etre engendre, +mais de proceder, sans que le Saint-Esprit ou le Fils soient faits ou +crees. Le Pere est donc le principe de la divinite. (Saint Augustin, _De +Trin._, IV, xx.) Mais sa divinite est dans chacune des trois personnes, +chacune est Dieu, Seigneur, Createur; en ce sens, la Trinite est +indivise (proprement individu, _individua_). Mais aucune des trois +personnes n'etant l'une ou l'autre personne, une seulement etant dite +inengendree, une engendree, une procedant, il suit qu'il n'y a pas en +elles pluralite de choses ou pluralite substantielle, mais pluralite +de proprietes: chacune est personne, mais point de la meme maniere que +chacune est Dieu. Tout ce qui appartient a la personne est propre, tout +ce qui appartient a Dieu, tout ce qui est absolument divin est commun +a toutes, comme la gloire, la volonte, l'operation. "Tel est," dit +Abelard, "le resume de la foi touchant l'unite et la trinite, qu'il +nous faut etablir et fortifier par des exemples et des similitudes +convenables contre les inquisitions de ceux qui doutent. Que sert, en +effet, pour la doctrine, de parler, si ce que nous voulons enseigner ne +peut etre expose de facon a etre compris[193]?" + +[Note 193: Ces idees generales sur la Trinite n'ont rien d'original, non +plus que de hasarde. Abelard les emprunte surtout a saint Augustin qui +lui-meme les a plutot remaniees qu'inventees. On peut les retrouver +exposees avec soin et developpement dans la _Somme_ de saint Thomas. +(Pars I, quaest. XXVII et seqq.) Une difference seule doit etre +remarquee. Abelard, guide en ceci par saint Augustin, qui s'attache plus +aux differences qu'aux ressemblances des personnes de la Trinite avec la +generalite des etres, ne veut pas qu'elles soient entre elles _diversae +numero rerum_ (p. 982), ce qui suit Dialectiquement de ce qu'elles ne +sont pas des substances. Cependant comment etre trois sans difference +numerique? Aussi saint Jean Damascene avait-il admis cette difference, +et Pierre Lombard qui l'explique, ne la rejette pas, quoiqu'il trouve +plus prudent de s'en tenir a la difference de propriete, Jean Damascene, +suivant lui, etait plus frappe des ressemblances que des differences. +(Jean Damasc., _De orth. Fid._, I. III, c. iv et vi.--P. Lomb., _Sent._ +I, _Dist._ XIX.) Saint Thomas, sans oser prononcer que les personnes de +la Trinite soient choses numeriques diverses, admet cependant que le +nombre, _termini numerales_, s'applique a la divinite. Il considere la +multitude des personnes comme une division formelle ou rationnelle. Il +dit quelque part _numeras personarum_ (_Qu._ xxx, a. 3.--_Qu_. xxxi, +a. 1.)Les modernes n'hesitent pas a dire que les trois personnes sont +"trois etres individuels subsistant reellement en eux-memes, qui sont +chacun un principe d'action." (Bergier, _Dict. de Theol._, art. _Trinite +et Personne_.) C'est aller bien loin, et Abelard nous parait plus sage. +Il suit du reste une opinion exprimee dans un ouvrage qu'il croyait de +Boece, savoir que le nombre reel n'en pas applicable a la divinite, mais +seulement le nombre intellectuel, (_De Trin. unit. Dei, Op._ Boeth., p. +958.)] + +Que veut dire dans la nature divine cette distinction de personnes? +Cette nature restant une et indivisible, comment lui assigner une +trinite personnelle? De la deux points "a defendre contre les attaques +vehementes des philosophes." + +La distinction des personnes doit nous servir a mieux concevoir la +divinite, c'est-a-dire dans la divinite le bien supreme et la perfection +absolue. Ainsi le nom du Pere designe la puissance divine: Dieu est +tout-puissant, parce qu'il peut faire tout ce qu'il veut, non parce +qu'il peut tout faire; car il ne peut faire des choses injustes, etant +lui-meme la supreme justice. Le nom du Fils designe la sagesse: Dieu est +sage, car il sait tout et ne peut se tromper ni etre trompe. Le nom du +Saint-Esprit enfin designe la charite ou la bonte: Dieu est bon, car +il veut que tout soit dispose pour le mieux, que tout arrive le mieux +possible, et il conduit tout a la meilleure fin. La ou s'unissent ces +trois choses, puissance, sagesse et bonte parfaites, le bien parfait est +realise. + +Le nom du Pere exprime la toute-puissance: Je crois en Dieu le pere +tout-puissant, dit le Symbole des apotres. "Comme Dieu, innascible, +comme pere, inengendre (_ingenitus_), il a, comme tout-puissant, +la plenitude de la force," dit l'eveque Maxime[194], "car il +est tout-puissant par la divinite inengendree, et pere par la +toute-puissance." La _divinite inengendree_ signifie que seul des trois +personnes il est inengendre, seul il n'est point par un autre que lui, +_solus ipse non sit ab alio_, tandis que les deux autres personnes sont +par lui, _ab ipso sunt_. _Pere par la toute-puissance_, cela veut dire +evidemment que la puissance divine lui appartient, specialement, comme +propriete, de meme que celle d'etre inengendre, bien que chacune des +autres personnes, etant de meme substance, soit de meme puissance. "En +effet, les proprietes des trois personnes etant distinctes, certaines +choses sont d'ordinaire dites ou admises specialement et comme +proprement de telle ou telle d'entre elles, lesquelles choses, d'apres +leur nature, nous ne le contestons pas, appartiennent en union a chacune +d'elles[195]." Le Pere et le Saint-Esprit, la Trinite entiere est +sagesse; le Pere et le Fils, la Trinite entiere est charite. Seulement, +a raison des proprietes des personnes, certaines oeuvres sont +specialement attribuees a chacune d'elles, quoique ces oeuvres soient +dites oeuvres indivises de la Trinite, et que tout ce qui est fait par +une d'elles le soit par chacune. Ainsi la susception de la chair est +assignee au Fils; ainsi il est dit que la regeneration s'accomplit par +l'eau et l'Esprit (Jean, iii, 5), quoiqu'en tout cela la Trinite opere +tout entiere. L'usage est donc d'attribuer en propriete specialement +et principalement au Pere ce qui concerne la puissance, son nom le +designant surtout, par ce fait qu'etant inengendre, il subsiste par +lui-meme, non par un autre; d'ou il resulte que, comme mode substantiel, +la puissance lui reste en propre. En effet, encore que le Pere puisse +faire tout ce que fait le Fils et le Saint-Esprit, il a cela de plus +qu'il existe seul par lui-meme et n'a pas besoin d'un antre pour +etre. Neanmoins nous ne disons pas le Fils et le Saint-Esprit moins +tout-puissant que le Pere: les oeuvres de la Trinite sont indivises on +communes, tout ce que fait la puissance etant regle par la sagesse, +accompli par la bonte; aussi invoquons-nous Dieu au nom du Pere, et au +Fils, et du Saint-Esprit: les trois personnes sont inseparables pour la +priere comme dans l'operation divine. Mais pour que la tonte-puissance +qui est a chacune consomme ce que chacune veut faire, il n'est +pas necessaire que chacune soit absolument comme les deux autres, +puisqu'elles different par les proprietes, la non-generation, la +generation, la procession. Sans doute il y a egalite entre elles; il n'y +a rien de plus du de moins, par exemple, dans le Fils, quant au lieu, au +temps, a la puissance, a la science, si ce n'est pourtant qu'il n'est +pas ne de lui-meme et que le Pere l'a engendre. Mais _ce seul plus ou +moins_ qui est dans le Fils, de n'etre pas par lui-meme comme le Pere, +s'applique-t-il au mode de l'operation, comme au mode de l'existence? +De cette puissance propre au Pere de subsister par soi ou d'exister +de soi-meme, et non par un autre, il suit necessairement que les deux +autres personnes de la Trinite sont par lui et n'ont pas la propriete de +subsister par soi. Si donc nous rapportons la puissance tant au mode +de l'existence qu'a celui de l'operation, nous trouverons que la +toute-puissance appartient au Pere proprement et specialement, en sorte +que non-seulement il peut tout avec les deux autres personnes, +mais encore qu'il a seul l'existence par soi, non par un autre, et +consequemment la puissance par soi, comme l'existence; et les autres +personnes, ayant l'existence par lui, peuvent par lui tout ce qu'elles +veulent. C'est ainsi que le Fils a dit: "Je ne puis rien faire par +moi-meme." (Jean, v, 30.) Et ailleurs: "Je ne fais rien par moi-meme, ou +je ne parle point par moi-meme." (Jean, xiv, 10.) Cette puissance propre +du Pere par laquelle il subsiste seul par soi et non par un autre est +comprise dans la toute-puissance, et il faut le dire tout-puissant, en +ce sens que tout ce qui appartient a la puissance, quant a l'operation +comme a l'existence, lui est attribue en propre par l'eveque Maxime. + +[Note 194: Maxime, eveque de Turin, qu'il ne faut pas confondre avec +Maxime le moine a laisse des homelies. La citation d'Abelard en dans +l'homelie _In tradit. Symboli. (Bibl. vet. pat_., t. VI, p. 42.)] + +[Note 195: C'est ce que saint Thomas appelle _essentialia personis +attributa_. (Qu. xxxix, a. 8.) Abelard parait marquer ici avec beaucoup +de soin le caractere mixte de ces attributions qui sont _appropriees_ +sans etre _propres_. Le point original comme aussi le point hasarde est +le parti qu'il a tire de ces attributions que l'Eglise en general +ne regarde pas comme constitutives, et dont elle ne deduit pas de +consequences importantes. Nous touchons ici a la nouveaute principale de +toute la doctrine, et a l'origine des censures qu'elle a encourues. Nous +y reviendrons.] + +Peut-etre serait-il plus exact de dire que le Pere, par la +toute-puissance qui lui est attribuee en propre, engendre la sagesse, +comme un fils, la sagesse divine etant quelque chose de la divine +toute-puissance, etant elle-meme une certaine puissance; car elle est +une puissance de discerner, la puissance en Dieu de discerner et de +connaitre tout parfaitement. + +L'Ecriture en divers passages parait prouver que nommer la puissance +du Seigneur, c'est nommer la puissance divine, d'ou est nee la divine +sagesse; dire Dieu le fils, c'est nommer la sagesse divine, nee de la +divine puissance; nommer le Saint-Esprit, c'est nommer la charite de la +bonte divine, qui procede pareillement du Pere et du Fils[196]. + +[Note 196: _Introd., t. 1, p. 988-996.] + +Mais a ces temoignages des ecrivains sacres, il plait a Abelard d'unir +ceux des philosophes, "puisque c'est a des philosophes qu'il a affaire, +a ceux du moins qui tachent d'attaquer notre foi par des citations +philosophiques. Nul, en effet, ne peut etre accuse et persuade que par +des raisons qu'il accepte, et la confusion est grande d'etre vaincu par +ou l'on esperait vaincre." D'ailleurs les vertus des philosophes ont ete +louees par de saints docteurs. Non-seulement ils se sont eleves a une +vie pure, mais encore a l'intelligence d'un Dieu unique. Les autorites +ne manquent point pour prouver qu'ils ont connu l'ouvrier a son ouvrage. +Ne put-on les citer comme des modeles de la vie, on pourrait encore +s'instruire a leurs lecons. Dieu peut nous vouloir eclairer par +l'intermediaire d'indignes ministres; tout lui est bon pour toucher nos +esprits et nos coeurs. "S'il ne faisait les grandes choses que par les +grands hommes, la reconnaissance s'adresserait a eux plus qu'a lui." (P. +1006.) D'ailleurs saint Jerome nous dit de ne pas desesperer du salut de +tous les philosophes qui sont venus avant l'incarnation. On sait comment +saint Augustin s'exprime sur Socrate[197]. Platon parle de Dieu, du +culte qui lui est du, de la priere qui l'invoque, de la vertu qui lui +plait, en des termes qui semblent indiquer une sorte de revelation de sa +divinite sainte. On peut dire meme que l'incarnation a ete annoncee +par la sibylle plus clairement qu'elle ne l'est dans quelques-uns des +prophetes, et l'on ne saurait s'etonner que _le plus grand de tous +les philosophes_ ait paru atteindre l'idee essentielle de la Trinite, +lorsqu'au Dieu supreme il ajoute et cette intelligence, ce [Grec: Nous] +ne de Dieu et coeternel a lui, et cette ame du monde qui est la vie et +le salut de tout ce qui existe. Ne croit-on pas reconnaitre la le Verbe +et l'amour? Le Fils est le [Grec: Nous], le Saint-Esprit est cette ame +du monde, nee de Dieu et de son intelligence. "Dans le vrai, la Trinite +divine n'est bien connue que d'elle-meme." Nous ne pouvons la dignement +concevoir, nous n'y suffisons point. Les expressions de Platon peuvent +donc etre prises pour une image de la Trinite, des la seulement qu'elles +lui sont applicables. Lorsque les philosophes parlaient de l'ame ou de +Dieu, ils etaient souvent obliges de voiler leur pensee. Nomment-ils ce +Dieu supreme, qu'ils appellent le bien, le principe universel, ou cette +intelligence eternelle qui contient les types originels des choses ou +les idees, ils ne se servent d'aucune fiction; mais veulent-ils aller +plus loin, il leur faut recourir aux images, aux similitudes. La raison +prescrit donc de chercher le sens cache de leurs expressions et de +leurs emblemes; car si l'on ne supposait pas qu'un sens mysterieux est +enveloppe dans quelques-unes des opinions de Platon, _le plus grand des +philosophes serait le plus grand des sots, summus stultorum_. Comment +serait-ce faire violence au vrai que de ramener les expressions des +sages a la foi chretienne? Le Saint-Esprit a profere par la voix de +Caiphe une prophetie a laquelle celui qui l'inspirait et celui qui la +prononcait attachaient un sens fort different. (Jean, xi, 54.) Saint +Gregoire dit qu'il ne faut rien repousser de ce qui ne repugne pas a la +foi[198]. C'est un fait que la doctrine platonicienne s'est toujours +accordee avec le dogme de la Trinite, et si les abeilles deposerent +le miel sur les levres de Platon enfant, endormi dans son berceau, ce +prodige n'annoncait pas la douceur de son eloquence, mais bien plutot +que Dieu revelerait par sa bouche les mysteres de sa divinite. Il +fallait, en effet, qu'a la plus grande sagesse, qui est Jesus-Christ, ce +fut le plus grand des philosophes qui rendit temoignage[199]. + +[Note 197: L'abrege dont nous avons parle p. 188, et qu'a publie M. +Rheinwald, suit exactement jusqu'a ce point (p. 1007) le texte de +l'Introduction, mais en le resserrant. Le chap. xi du premier repond au +chap. xv du liv. I de la seconde. A partir de ce point, le chap. xii de +l'_Epitome_ rejoint l'Introduction vers la p. 1077.] + +[Note 198: Gregoire le Grand dans une lettre a Domition imetropolitain, +et non comme le dit Abelard a Janvier, eveque de Calahorra. (_Epist. +Regist_., t. III, ep. LXVII.)] + +[Note 199: _Introd_., t. I, p. 1003-1040.--_Theol. Christ_., t. II, p. +1200, et V, p. 1955, Abelard en s'appuyant ici de l'autorite de Platon +ne fait que suivre les Peres _platonisants. De tout temps, on a raisonne +dans l'Eglise sur l'analogie de l'idee de la trinite platonique avec +le dogme de la sainte Trinite. Les passages du philosophe grec +habituellement cites sont ceux du _Timee_, qu'Abelard connaissait (t. +XII de la trad. de Cousin, p. 115, 117, 126, etc.) et deux fragments +douteux des lettres II et VI (t. XIII, p. 59 et 74). Les neo-platoniens +d'Alexandrie ont developpe davantage cette idee de la trinite, et d'une +maniere plus suspecte au christianisme, de sorte que l'assimilation qui +seduit Abelard est tenue generalement pour dangereuse et n'est plus +guere usitee. Mais elle n'en est pas moins autorisee par de Grands +exemples. H. de Chateaubriand en a fait une des beautes de la religion +chretienne. (Voyez surtout saint Clement d'Alexandrie, _Stromat_. IV et +VII.--Et saint Augustin lui-meme, _De Ver. relig_., l, v et _Conf._ VII, +ix.--Euseb, _Praepar_, II et XI.--Theodoret. _Serm_., II.--Cyrill. +_Cont, Jut_., III, etc.--Petav. _Dogm. theolog_., t. II, t. I, c. I +et VI.--Bergier aux mots; _Platonisme et Trinite_.--Genie du +christianisme_, part. I, t. I, c. III.)] + +Telle est la substance du premier livre de l'Introduction; Abelard +commence le second par une apologie. Apparemment l'emploi qu'il vient de +faire des autorites philosophiques et des citations paiennes avait ete +critique; car il observe qu'il n'a rien introduit de nouveau. Saint +Paul cite Epimenide, Menandre, Aratus; pour convertir les Atheniens, il +s'empare d'une inscription qu'ils avaient gravee sur un autel[200]. +On voit dans le Deuteronome qu'il faut raser la tete d'une captive et +qu'ensuite on peut l'epouser. "Ainsi," dit Abelard, "j'aime la science +profane pour sa grace et sa beaute, et d'une esclave, d'une captive +etrangere, je veux faire une Israelite." Si j'ai emprunte a Origene, +j'ai neglige ses erreurs, suivant en cela l'exemple d'Hilaire le +Confesseur. Si Dieu a dicte la prophetie de Balaam, n'a-t-il pu faire +parler, et la sibylle, et Virgile le Poete[201]? La voix miraculeuse des +demons n'a-t-elle pas ete employee pour annoncer la verite? Les choses +materielles et inanimees elles-memes _racontent la gloire de Dieu_ (Ps. +XVIII, 2). Plus les Gentils, plus les philosophes paraitront etrangers +ou hostiles a notre foi, plus leur autorite en sa faveur sera grande: +la deposition favorable d'un ennemi est plus forte que celle d'un ami. +"Apres tout, les temoignages que j'ai empruntes aux philosophes, je les +ai recueillis, non dans leurs ecrits, _j'en connais fort peu_, mais dans +les livres des Peres[202]." + +[Note 200: Tit. I, 12.--I. Cor., xv, 38.--Act., XVII, 22.] + +[Note 201: _Dent._, XXI, 11, 12, 13.--_Nomb._, XXII, XXIII, XXIV. La +croyance dans les oracles sibyllius, compilation qui parait avoir ete +fabriquee vers le IIe siecle, s'est maintenue longtemps dans l'Eglise, +et bien des Peres l'ont toleree ou partagee.--Frerot, _Mem. de +l'Academie des inscriptions,_ t. XXIII.] + +[Note 202: _Introd._, t. II, p. 1041-1046. _Quorum panca novi_, dit-il; +et dans la Theologie chretienne, exprimant la meme idee, il dit qu'il +n'a peut-etre jamais vu les ecrits philosophes qu'il cite, mais qu'il a +recueilli leurs temoignage dans saint Augustin. (_Theol. Christ._, +I. Il, p. 1902.)[ + +Ceux qu'il entasse a la fin du premier livre de l'introduction et au +commencement du second sont tres nombreux et tres-divers; et il y a la +un luxe de citations dont il serait interessant de verifier l'origine, +afin de bien tracer les limites de l'erudition de cette epoque; car +Abelard savait certainement tout ce que de son temps on pouvait savoir +dans le nord des Gaules. + +Apres les temoignages viendront les arguments. En toute chose, mais +principalement en ce qui touche Dieu, il y a plus de surete a s'appuyer +sur l'autorite que sur le jugement humain. + +"La foi dans la Trinite est le fondement de tous biens, on ce sens que +l'origine de tous biens est dans la connaissance de la nature de Dieu. +Qui reussirait a ebranler ce fondement ne nous laisserait rien a edifier +de solide. Nous aussi, nous avons voulu opposer a un si grand peril le +bouclier tant de l'autorite que de la raison, nous confiant dans celui +par l'appui duquel le petit David a immole l'enorme et fier Goliath avec +son propre glaive. Nous aussi, tournant contre les philosophes et +les heretiques la glaive des raisons humaines avec lequel ils nous +combattent, nous detruisons la force et l'armee de leurs arguments +contre le Seigneur, afin qu'ils soient moins presomptueux dans leurs +attaques contra la simplicite des fideles, on se voyant refutes sur les +points ou il leur parait le moins possible de leur repondre, savoir +cette diversite de personnes dans une substance simple et indivisible, +la generation du Verbe, la procession de l'Esprit. Non que nous +promettions d'enseigner la verite sur tout cela; nous ne croyons pas +que nous, non plus qu'aucun mortel, y puissions suffire; mais du moins +voudrions-nous opposer quelque chose da vraisemblable, de voisin de la +raison humaine, et qui ne fut pas contraire a la foi, a ceux qui se font +gloire de vaincre la foi par les raisons humaines, qui ne sont touches +que des raisons humaines parce qu'ils les connaissent, et qui trouvent +facilement de nombreux approbateurs, presque tous les hommes etant de +nature animale, fort peu de nature spirituelle... Loin de nous donc la +pensee que Dieu, qui use bien des mauvaises choses, n'ait pas dispose +egalement bien les arts qui sont des dons de la grace, pour qu'ils +servissent aussi a soutenir sa divine majeste. Les arts du siecle, et +enfin la dialectique elle-meme ont ete juges par saint Augustin et tes +autres docteurs ecclesiastiques fort necessaires a l'Ecriture sainte. +Sans doute on peut trouver des autorites contraires; aux passages +formels et nombreux de saint Augustin, on peut en opposer de fort +differents de saint Jerome..... Mais le synode du pape Eugene au temps +de Louis[203] a positivement ordonne l'etude et l'enseignement des +lettres et des arts liberaux..... et si saint Jerome a ete repris et +_flagelle_ par le Seigneur pour avoir lu les ouvrages de Ciceron, +c'est qu'il les lisait uniquement pour son plaisir et par gout pour +l'eloquence[204]. + +[Note 203: _Synodus Eugenii papae tempore Ludovici_. (Ibid., p. 1040.) +C'est la concile de Rome en 823 tenu par Eugene II au temps de Louis +le Debonnaire. On lit au canon XXXIV du 16 novembre: "In universis +episcopiis subjectisque plehibu et aliis locis in quibus necessitas +occurrerit, omnium cura et diligentia habentur ut magistri et doctores +constituantur qui studia litterarum liberaliumque artium, as sancta +habentes dogmate, assidue deceant, quia in his maxime divina +manifestatur atque declarantur mandata." (_Sac. Concil_., t. VII, p. +1557, et t. VIII, p. 112.)] + +[Note 204: _Introd_., p. 1046-1052. C'est dans une epitre a Eustochius +que saint Jerome raconte cette singuliere histoire, et il ne souffre +pas qu'on la prenne pour une vision ou un songe; car il assure qu'a son +reveil il se ressentait des coups qu'il avait recus, et que son corps +on partait les marques. (T. IV, part. II, ep. Xviii ad Eustoch., _De +custodia virginatis_.)] + +"Pour moi donc, je pense que l'etude d'aucun art ne doit etre interdite +a un homme religieux, a moins qu'elle ne l'empeche de se livrer a +quelque chose de plus utile, d'apres la regle commune dans les lettres +qu'il faut interrompre ou meme abandonner ce qui est moins important +pour ce qui l'est davantage. Quand il n'y a ni faussete dans la +doctrine, ni deshonnetete dans l'expression, comment n'y aurait-il +aucune utilite dans la science? comment meriter des reproches pour +l'avoir apprise ou enseignee, si, comme il vient d'etre dit, rien de +meilleur n'a ete neglige ou delaisse pour elle? Personne en effet ne +pretendra qu'une science soit une mauvaise chose, meme celle du mal, +laquelle est necessaire au juste, non certes pour faire le mal, mois +pour se premunir contre le mal connu d'avance par la pensee. Ce n'est +pas un mal que de connaitre le dol ou l'adultere, mais de les commettre; +car la connaissance en est bonne, quoique l'action en soit mauvaise, +et nul ne peche en connaissant le peche, mais en le commettant. Si la +science etait un mal, c'est qu'il y aurait des choses qu'il serait mal +de savoir: mais alors on ne pourrait absoudre de quelque malice Dieu qui +sait tout; car la plenitude des sciences est en celui-la seul de qui +toute science est un don. La science est la comprehension de tout ce qui +existe, et elle discerne, selon la verite, toutes choses, se rendant +en quelque sorte presentes celles meme qui ne sont pas; voila pourquoi +quand on enumere les dons de l'esprit de Dieu, on l'appelle l'esprit de +science. Or, de meme que la science du mal est bonne, etant necessaire +pour eviter le mal, il est certain que la puissance ou faculte du mal +est egalement bonne, etant necessaire pour meriter, Si nous ne pouvions +pecher, nous n'aurions aucun merite a ne le point faire; a celui qui +manque du libre arbitre, aucune recompense n'est due pour des actions +forcees.... Aucune science ou puissance n'est donc mauvaise, quelque +mauvais qu'en soit l'emploi; aussi est-ce Dieu qui donne toute science, +et regle toute puissance. C'est pourquoi nous approuvons les sciences; +mais nous resistons aux mensonges de ceux qui en abusent..... Je suppose +qu'aucun homme verse dans les lettres saintes n'ignore que les nommes +spirituels ont fait plus de progres dans la doctrine sacree par l'etude +de la science que par le merite religieux, et que plus un homme parmi +eux a ete docte avant sa conversion, plus il a eu de valeur pour les +choses saintes. Quoique Paul ne paraisse pas un plus grand apotre en +merite que Pierre, ni Augustin un plus grand confesseur que Martin, +cependant l'un et l'autre apres leur conversion recurent d'autant +plus largement la grace de la doctrine, qu'auparavant ils excellaient +davantage dans la connaissance des lettres. Ainsi, par une dispensation +de Dieu, ce qui recommande l'elude des lettres profanes, ce n'est pas +seulement l'utilite qu'elles contiennent, c'est aussi qu'elles ne +paraissent pas etrangeres aux dons de Dieu, comme elles le seraient s'il +ne s'en servait pour aucun bien. Nous connaissons cependant le mot de +l'apotre, _scientia inflat_, la science engendre l'orgueil. Mais ce qui +doit precisement la convaincre d'etre une bonne chose, c'est qu'elle +entraine au mal de l'orgueil celui qui a conscience de la posseder. +Comme il y a quelques bonnes choses qui viennent a certains egards +du mal, il y en a de mauvaises qui tirent leur origine du bien. La +penitence ou la satisfaction par la peine, qui sont bonnes, accompagnent +le mat commis au point d'en avoir besoin pour naitre. L'envie et +l'orgueil, qui sont de tres-mauvaises choses, proviennent des bonnes. +Ce Lucifer, etoile du matin, fut d'autant plus enclin a l'orgueil qu'il +etait superieur aux esprits angeliques par l'eclat de sa sagesse ou de +sa science; et pourtant cette sagesse ou cette science de la nature des +choses qu'il avait recue de Diou, il serait peu convenable de l'appeler +mauvaise; c'est lui qui dans son orgueil en a mal use. (Isaie, xiv, 42.) +Quand un homme s'enorgueillit de sa philosophie ou de sa doctrine, nous +ne devons pas inculper la science, pour un vice qui s'y rattache; mais +il faut peser chaque chose en elle-meme, pour ne pas encourir par un +jugement imprudent cette malediction prophetique: _Malheur a ceux qui +disant le bien mal et le mal bien, prennent la lumiere pour les tenebres +et les tenebres pour la lumiere!_ Que ce peu de mots nous suffisent +contre ceux qui, cherchant une consolation a leur inhabilite, murmurent +aussitot que, pour eclaircir notre pensee, nous empruntons des exemples +ou des similitudes aux enseignements des philosophes.... Il est ecrit: +_Fas est et ab hoste doceri_[205]. Pour nous faire comprendre, nous +devons employer tous les moyens... Nous lisons dans saint Augustin: _Il +faut chercher non l'eloquence, mais l'evidence. Qu'importe la perfection +du langage, si elle n'est suivie de l'intelligence de celui qui +l'entend?... que sert une clef d'or, si elle ne peut ouvrir ce que nous +voulons ouvrir? en quoi nuit une clef de bois, si elle le peut_[206]? +Mais, direz-vous, nous travaillons en vain. Tout ce qu'on ne peut ouvrir +a ete ouvert par d'autres, ou ce que nous voulons ouvrir ne saurait etre +ouvert: la Trinite, est un mystere ineffable. Sans doute, mais pourtant +qu'ont donc fait les Peres qui nous ont laisse tant de traites sur la +Trinite? Si tout ce qu'on peut enseigner est enseigne, pourquoi sont-ils +venus ecrire l'un apres l'autre, et celui-ci a-t-il tente de rouvrir ce +qu'avait deja ouvert celui-la? Si les enseignements existants suffisent, +comment se fait-il que les heresies repullulent sans cesse, que +les doutes subsistent encore?... Jusqu'a quand l'Eglise actuelle +contiendra-t-elle indistinctement melee la paille avec le grain, et +l'homme, ennemi de la moisson du Seigneur, continuera-t-il d'y semer +l'ivraie? jusqu'a la fin des siecles apparemment, ou les moissonneurs, +anges de Dieu, lieront en gerbe l'ivraie et la jetteront aux flammes. +Les schismatiques, les heretiques ne peuvent manquer, et le chemin ne +sera jamais sur entre les scorpions et les serpents; mais toujours pour +exciter et eprouver les fideles, l'Eglise, notre mere, verra renaitre +ceux qui, sous le nom de Christ, adoreront les antechrists.... Enfin.... +les heretiques doivent etre contenus par la raison plutot que par la +puissance[207]." + +[Note 205: Cela est _ecrit dans Ovide, Metam_., IV, 428.] + +[Note 206: _De Doct. Christ_., IV, x et xi.] + +[Note 207: _Introd_., l, II, p. 1052-1055. "Ratione potius quam +potestate eos coerceri."] + +La discussion exerce et eclaire les fideles; elle les rend plus +vigilants; elle les met sur leurs gardes. Les saints nous ont donne +l'exemple de raisonner sur les matieres de foi et de poursuivre et de +combattre les esprits rebelles par des exemples et des similitudes. Si +l'on ne doit point discuter ce qu'il faut croire, il ne nous reste qu'a +nous livrer a ceux qui enseignent le faux comme le vrai[208]. Saint +Gregoire a bien dit que si l'operation divine est comprise par la +raison, elle cesse d'etre merveilleuse, et que la foi est sans merite, +quand la raison humaine lui prete ses preuves[209]. L'on en conclut +que rien de ce qui appartient a la foi ne doit etre soumis aux +investigations de la raison, et qu'il faut croire immediatement a +l'autorite, meme dans les choses qui paraissent le plus eloignees de la +raison humaine. Mais on peut trouver des citations opposees dans les +Peres, Jerome, Hilaire, Augustin, Isidore et Gregoire lui-meme. Leur +exemple a tous est une autorite contraire. Comment, d'ailleurs, eclairer +un idolatre, convertir un incredule? Dans toute discussion, on commence +par persuader au nom de la raison. + +[Note 208: Cf. _Theol. Christ._, t. III, p. 1261; et Fr. Frerichs, +_Commentat. Theo. crit. de Ab. Doct._ p. 8. Jana, 1827.] + +[Note 209: Homil. XXVI. _S. Greg. pap. I. cogn. Magn. Op._, t. II., +Parla, 1705. Cette opinion de saint Gregoire a ete souvent citee ci +discutee. Saint Thomas decide que la raison inductive (c'est son +expression) diminue ou detruit le merite de la foi, lorsqu'elle est +invoquee pour la determiner, mais non quand elle sert a l'eclairer et a +l'affermir. (_Sec. sec._. qu. ii, a. 10)] + +"On ne croit point une chose parce que Dieu l'a dite, on l'accepte parce +que la raison est convaincue.... Tels sont les commencements de la foi, +et s'ils n'ont absolument aucun merite, on ne peut cependant declarer +inutile une foi bientot suivie de la charite, qui lui donne ce qui lui +manque. Il est ecrit dans l'Ecclesiastique: _Qui croit vite est leger de +coeur et sera diminue._ (XIX, 4.) Celui-la croit vite ou aisement qui +acquiesce sans discernement et sans prevoyance aux premieres choses +qu'on lui dit, sans en discuter la valeur, sans savoir s'il convient +d'y ajouter foi.... C'est souvent pour se consoler de son incapacite, +qu'apres avoir essaye d'enseigner en matiere de foi des choses +intelligibles et s'etre trouve insuffisant, on recommande cette ferveur +de foi qui croit aux choses avant de les comprendre et de savoir si +elles en valent la peine. + +"C'est principalement de la nature de la divinite et de la distinction +des personnes de la Trinite qu'on dit qu'elles ne peuvent etre comprises +en cette vie, et que les comprendre, c'est precisement le partage de +la vie eternelle. _Haec, est autem vita, aeterna, ut cognoscam te Deum +verum et quem misisti Jesum Christum_, et ailleurs: _manifestabo eis +meipsum_. (Jean, XIV, 21, et XVII, 3.) Mais autre est comprendre ou +croire, autre est _connaitre_ ou _manifester_. La foi est une estimation +des choses non apparentes; la connaissance est l'experience des choses +memes, grace a leur presence.... Penser qu'on ne peut des cette vie +comprendre ce qui se dit de la Trinite, c'est tomber dans l'heresie de +Montanus... qui veut que les prophetes aient parle dans l'extase, sans +savoir ce qu'ils disaient.... Mais alors ils n'auraient pas ete des +sages, car Salomon dit que le sage comprend ce qu'il dit du fond du +coeur et porte son intelligence sur ses levres. Paul veut que l'on +comprenne ce qu'on enseigne, puisqu'il dit: "Que celui qui parle une +langue demande a Dieu le don de l'interpreter." Tout le chapitre XIV de +la premiere Epitre aux Corinthiens roule sur cette idee. C'est la qu'il +dit "que celui qui n'est pas interprete doit se taire dans l'Eglise ou +ne parler qu'a lui-meme et a Dieu[210]." Lorsqu'il parle de _la vertu de +la voix_, qu'entend l'apotre, si ce n'est l'intelligence de ce que la +voix dit, pour laquelle elle a ete inventee?... Qu'il n'imagine point +de parler aux hommes, celui qui est incapable d'expliquer ce qu'il dit; +qu'il s'adresse a Dieu, qui n'a pas besoin d'explication, et qu'il +prononce les paroles d'une confession de foi, au lieu de proferer +vainement pour l'instruction des hommes des mots incompris.... Qu'il +cesse de precher; ne pas comprendre ce qu'on dit, c'est ne le pas +savoir; enseigner alors est une impudence presomptueuse. N'ecoutez pas +ces maitres des lettres saintes qui enseignent aux enfants a +prononcer des mots, non a comprendre.... Lire sans intelligence est +negligence[211].... Qu'y a-t-il de plus ridicule que de voir celui qui +veut en instruire un autre, interroge s'il comprend ce qu'il enseigne, +repondre qu'il ne comprend pas ce qu'il dit ou ne sait ce dont il parle? +Quels eclats moqueurs eussent excite chez les philosophes et les Grecs +chercheurs de sagesse les apotres prechant le fils de Dieu, si des le +debut de leur predication ils avaient pu etre reduits a la confusion +d'avouer qu'ils ne savaient ce qu'ils devaient les premiers precher +et enseigner! Ne presumons d'ailleurs rien de nous-memes. La verite a +promis le Saint-Esprit a qui enseigne. Si nous avons precedemment expose +quelques-uns des mysteres de Dieu, c'est lui qui a agi en nous plutot +que nous-memes.... Il enseigne et nous comprenons, il suggere et nous +exposons ce que nous ne pourrions atteindre par nous-memes, les mysteres +de Dieu et de la Trinite.... + +[Note 210: Introd., t. II, p. 1056-1063. On explique tout differemment +ce verset, et Sacy traduit: "S'il n'y a point d'interprete, _que celui +qui a se don_ se taise dans l'Eglise." (I. Cor., XIV, 28.)] + +[Note 211: _Legere et non intelligere negligere est_, p. 1064. Cette +maxime est extraite de ce recueil de preceptes, connu sous le nom de +_Distiques de Caton_, compose, dit-on, au IIe siecle et dont le moyen +age faisait si grand Usage, les attribuant a Caton d'Utique et non a +Dionysius Caton, que ce dernier nom soit ou ne soit pas un pseudonyme. +Voyez le _Livre des Proverbes francais,_ par M. Leroux de Liney, +introd., p. XIIV.] + +"Vous demanderez peut-etre a quoi ont servi tant de traites sur la foi, +s'il subsiste encore des doutes auxquels il n'a pas ete satisfait; +ecoutez ce mot d'un poete: + + Est quoddam prodire tenus si non datur ultra. (Horace.) + +Il a suffi aux Peres de resoudre les questions qu'on agitait alors, +de lever les doutes da leur temps et de laisser leur exemple a la +posterite.... Cet exemple nous dit de prendre les armes quand l'ennemi +nous menace,.... Or vous savez ce que dit encore un poete: + + Nondum libi defait hostis. (Lucain.) + +Ici Abelard fait une enumeration interessante des recentes heresies qui +ont porte la guerre civile dans l'Eglise. Jamais, dit-il, on n'avait +entendu parler d'une si grande demence. Un de nos contemporains a ete +assez insense pour se faire appeler le fils de Dieu et se faire chanter +comme tel, et l'on dit que le peuple seduit lui a eleve un temple[212]. +Un autre a dernierement, en Provence, force les gens a un nouveau +bapteme, proscrit la signe venerable de la croix du Seigneur et soutenu +qu'on ne doit plus celebrer le saint sacrement de l'autel[213]. Mais des +maitres memes en theologie sont assis dans la chaire empestee[214]. Un +d'eux, qui enseigne en France, affirme que beaucoup de ceux qui, sans la +foi dans le Messie, ont vecu avant son incarnation, seront sauves; que +Notre-Seigneur Jesus-Christ est ne dans le sein d'une femme de la +meme maniere que les autres humains, sauf qu'il a ete concu sans la +participation d'un homme; et quant a la nature de la divinite et a la +distinction des personnes, il est assez presomptueux dans ses assertions +pour avancer que puisque Dieu le Pere a engendre le Fils, is s'est +engendre lui-meme. Erreur, ou plutot heresie que saint Augustin refute +dans le livre Ier de son _Traite de la Trinite._" + +[Note 212: Tanquelme, Tancheim ou Tankelin excita beaucoup de desordres +en Flandre et en Brabant. Il avait un parti nombreux et meme des +soldats. On dit qu'il prechait sur la place devant la cathedrale +d'Anvers. Il fut fortement combattu par saint Norbert et tue par un +pretre en 1115.] + +[Note 213: Le pretre Pierre de Bruis, suivant Neander. Il etait ne en +Dauphine et fut l'auteur de l'heresie des petrobusiens, combattue par +Pierre le Venerable. Il avait commence ses predications en 1110, et fut +brule par le peuple en 1130. (_Hist. de S. Bern._; p. 280.--Moshelm, +_Hist. Eccl. XIIe siecle,_ part. II, c.v.) Ce tableau des heresies +contemporaines est precieux pour l'histoire ecclesiastique. Abelard l'a +reproduit et un peu developpe dans Sa Theologie chretienne. (_Introd., +t. 11, p. 1066.--_Theol. Christ._, I. IV, p.1314.)] + +[Note 214: _Pestilentiae; cathedras_. Racine traduit _la chaire +empestee_. On dit aussi _chaires de pestilence_.] + +On croit qu'Abelard veut ici designer Alberic de Reims, et en effet, +dans sa Theologie chretienne, developpant sa critique, il ajoute: "Le +docteur qui se prefere a tous les maitres en la divine Ecriture et qui +incrimine avec vehemence ce que d'autres ont dit, savoir que rien n'est +en Dieu qui ne soit Dieu, point que nous avons concede, s'egare bien +plus gravement en professant avec nous qu'il n'y a rien en Dieu que la +substance meme. Car de la il a ete pousse, je l'ai entendu en personne, +a confesser que Dieu est engendre de lui-meme, parce que le Fils a +ete engendre du Pere." Ceci semble se rapporter bien exactement a +l'altercation qu'au synode de Soissons Abelard eut sur ce point avec +son ennemi. Quand il composait l'Introduction, il ne parlait que par +oui-dire des erreurs d'Alberic; mais plus tard, lorsqu'il ecrit la +Theologie chretienne, il est rempli de ses souvenirs personnels; il se +complait dans les details, et il finit par dire avec amertume: "Et c'est +le plus arrogant des hommes qui appelle heretiques tous ceux qui ne +pensent pas comme lui[215]!" + +[Note 215: Voyez ci-dessus, pour cette anecdote, i. I, p.87, et la +_Theol. Christ._, i. IV, p. 1815.] + +Un autre, en Bourgogne, etablit que les trois proprietes, base de la +distinction des personnes, sont trois essences, distinctes tant des +personnes memes que de la nature divine, en sorte que la paternite, la +filiation, la procession seraient des choses differentes de Dieu meme. +C'est lui qui n'admet pas que le corps de Notre-Seigneur ait pris sa +croissance comme celui des autres hommes, et qui veut qu'il ait eu, soit +au berceau, soit dans le sein de sa mere, la meme grandeur qu'au +moment ou il a ete mis en croix. Suivant lui encore, les moines et les +religieuses, meme apres leur profession publique, meme dans les liens +de la benediction et de la consecration, peuvent contracter mariage, et +malgre la violation de leur voeu, leur union ne doit pas etre rompue, +et tout en restant dans les liens du mariage, ils en font penitence. Ce +docteur, dit ailleurs Abelard, est le compatriote des autres (_eorum +patriota_) et un des plus celebres theologiens [216]. + +[Note 216: _Theol. Christ_., i. IV, p. 1816.] + +Un troisieme, d'un grand nom, et qui brille dans un bourg de l'Anjou, +non-seulement etablit les proprietes des personnes comme autant de +choses differentes, mais veut que la puissance de Dieu, sa justice, +sa misericorde, sa colere, enfin tout ce que la langage humain lui +attribue, soient des choses ou qualites differentes de Dieu, comme en +nous-memes la justice est differente de l'homme juste. Il realise dans +la divinite des formes essentielles ainsi que dans la creature, les +multipliant autant que les noms qu'on donne a Dieu, et cela parce que +la grammaire a decide que le nom exprime la substance et la qualite, et +sert a distribuer aux sujets corporels les qualites propres ou communes: +comme si, dit saint Gregoire, la parole celeste se soumettait aux regles +de Donat! + +Un quatrieme enfin, qui n'est pas sans renommee, enseigne au pays de +Bourges que les choses pouvant arriver autrement que Dieu ne les a +prevues, Dieu peut se tromper, assertion qui n'a jamais ete toleree chez +les Gentils les plus infideles. A ce denombrement, notre censeur ajoute +dans sa Theologie deux freres qu'il connait, qui se comptent parmi +les plus grands maitres, dont l'un pretend que les mots du Sacrement +conservent tonte leur efficace, quelle que soit la bouche qui les +profere, et qu'une femme peut consacrer en prononcant les paroles du +Seigneur; l'autre se fie tellement a ses systemes philosophiques qu'il +professe que Dieu n'a aucune priorite d'existence sur le monde[217]; +"sans compter une quantite innombrable d'autres opinions dont le recit +me consterne tous les jours, et que le peuple ne peut arreter, meme en +brulant les gens dont il peut s'emparer[218]." Voila dans quels termes +le rationaliste du XIIe siecle prouve la necessite de donner une +demonstration philosophique de la Trinite. + +[Note 217: On croit que ces deux freres sont Bernard et Thierry, deux +clercs bretons dont Othon de Frisingen vante la subtilite. (Voy. +ci-dessus, i. I, p.103.)] + +[Note 218: _Theol. Christ_., p. 1316.] + +Nous atteignons a cette demonstration. C'est ici le point +dangereux[219]. + +[Note 219: _Introd_., p. 1007-1102. + +Dieu est indivisible. "La purete de la substance divine n'admet ni +accidents, ni formes, ni parties. Elle est forme, dit Boece, et ne peut +etre soumise a aucune forme[220]." Dieu est immutable. + + Stabilisque menens das cuneta moveri[221]. + +[Note 220: Booeh., _De Trinit. unit. Det_, p. 59. C'est un principe +convenu que la distinction de la forme et de la matiere n'est pas +applicable a la divinite. Dans Aristote, la divinite est l'acte pur. En +disant qu'elle est forme, Boece entend qu'elle a en elle-meme toute la +vertu de la forme, c'est-a-dire l'essence formatrice.] + +[Note 221: Boeth., _De Consol. phil., i. III, p. 918.] + +Or, maintenant, comment dans l'etre simple, pur, identique, immutable, +sans accident, sans forme, concevoir et assigner trois personnes? Point +de multitude reelle[222]; la substance est une. Point de nombre reel, +ni trois, ni plusieurs; la substance est simple et indivise. Point de +diversite; elle est identique et invariable. Comment donc admettre +la pluralite, la diversite des personnes? Comment une personne +differe-t-elle d'une personne, sans differer de la Trinite meme? "C'est +une exposition difficile peut-etre, impossible meme a l'homme, surtout +quand on s'efforce de satisfaire a la raison humaine, et qu'on veut, en +examinant une chose pour en determiner la propriete, s'appuyer de la +comparaison avec les proprietes de la generalite des choses.... La +nature divine n'eloigne trop de toutes les autres natures qu'elle +a formees, pour que nous trouvions dans celles-ci des similitudes +convenables. Les philosophes qui adoraient le Dieu inconnu, ont juge +que sa nature depassait tellement la pensee humaine, qu'ils n'ont ose +l'atteindre ni tente de la definir; et le plus grand de tous, Platon, +n'ose dire ce qu'est Dieu, sachant seulement que les hommes ne peuvent +savoir quel il est[223]." Aussi quelques-uns, voyant qu'on ne pouvait +ni le concevoir ni l'exprimer, l'ont-ils exclu du nombre des choses, en +sorte qu'ils ont semble pretendre que Dieu n'etait rien. Toute chose, +en effet, est ou substance, ou quelqu'une de ces choses generales qu'on +appelle predicaments. Or comment classer Dieu? Aucune chose, hormis +les substances, ne peut subsister par elle-meme; seules les substances +existent par elles-memes, seules elles persevereraient apres la +destruction du reste; elles _subsistent_ en un mot; elles sont +_substances_, comme qui dirait _subsistances_. Naturellement elles sont +anterieures aux choses qui _assistent_, et non subsistent. Dieu, le +principe de l'etre, ne saurait donc etre au nombre des choses qui ne +sont pas substances. Mais la dialectique enseigne que le propre de +la substance est d'etre, en restant une et la meme, susceptible d'un +certain nombre de contraires, Comment cette propriete serait-elle +compatible avec la nature de Dieu, aveu une nature invariable, qui +n'admet ni formes, ni accidents? La conclusion, c'est qu'il ne faut +point assimiler _la majeste supreme_ aux natures des choses distribuees +entre les dix categories, et que les regles et les enseignements de la +philosophie ne montent point jusqu'a cette ineffable sublimite. Les +philosophes doivent se contenter de s'enquerir des natures creees. +Encore ne peuvent-ils suffire a les comprendre et a les discuter +rationnellement. Si nous jugeons difficilement des choses qui sont sur +la terre, a la portee de notre vue, quel travail nous faudrait-il pour +atteindre a celles qui sont dans les cieux? qui les y poursuivra? Tout +le langage humain est concu pour les creatures; cette partie d'oraison +la plus essentielle de toutes, le verbe, suppose le temps, qui +commenca avec le monde. Ainsi, elle ne peut s'appliquer qu'aux choses +temporelles. Lorsque nous disons que Dieu est anterieur au monde, ou +qu'il existe avant les temps, que signifient ces paroles, prises dans un +sens humain, et comment dire que Dieu a existe dans le temps passe avant +que le temps n'existat? Appliquees a la nature unique de la divinite, +nos locutions doivent donc se prendre dans un sens singulier. Dieu, qui +surpasse tout, peut bien surpasser le langage des nommes. L'excellence +de Dieu est au-dessus de l'intelligence; or, c'est pour l'intelligence +que les langues ont ete faites. Comment s'etonner qu'etant au-dessus +de la cause, il soit au-dessus de l'effet? Comment s'etonner qu'il +transgresse par sa nature les regles et les exemples des philosophes, +lui qui souvent les casse par ses oeuvres? car les miracles ne se +conforment pas a la physique d'Aristote[224]. "Quoi donc? celui qui, au +temoignage de Job, ou plutot au temoignage du Seigneur, est le seul +qui proprement soit, serait demontre n'etre absolument rien, selon la +science des docteurs du siecle!... Remarquez, mes freres et mes verbeux +amis, _fratres et verbosi amici_, quelle dissonance existe entre les +traditions divines et les traditions humaines, entre les philosophes +charnels et les philosophes spirituels[225], les lettres sacrees et les +lettres profanes, et ne condamnez pas en juges temeraires quand la foi +prononce des paroles dont l'intelligence est inconnue a vos sciences, +L'homme a invente la parole pour manifester ce qu'il comprenait, et +comme il ne peut comprendre Dieu, il n'a pas du oser le nommer de son +vrai nom. C'est pourquoi en Dieu aucun mot ne semble conserver son sens +originel." Tout ce qu'on dit de lui est enveloppe de metaphores et +d'enigmes paraboliques. Mais les similitudes que nous employons ne nous +peuvent jamais completement satisfaire. "Cependant nous essaierons +l'oeuvre suivant nos forces, pour nous debarrasser de l'importunite des +pseudo-dialecticiens; nous aussi, nous avons quelque peu effleure leurs +sciences, et nous nous sommes assez avance dans leurs etudes pour avoir +la confiance de pouvoir, avec l'aide de Dieu, les satisfaire par les +raisons humaines, les seules qu'ils acceptent..... Nous leur apportons +les similitudes les plus probables, les prenant dans les arts qu'ils +cultivent, et les appropriant a leurs objections[226]." + +[Note 222: "Ubi nulla multitudo rerum, imo penitus nulla multitudo, +nulla pluralitas, nulla diversitas, quomodo multitudo personarum nul +ulla earum diversitas?" P.1070.] + +[Note 223: _Timee_, XXVII--_Ab. Op., Introd._, p. 1026,1032,1033 et +1048.] + +[Note 224: _Introd._, t. II, p. 1067-1074. Tout ce passage est +remarquable; mais il la serait bien davantage si le fond des idees +etait entierement neuf. On verra au chapitre v qu'Abelard invente loi +tres-peu; il a du reste ete admis de tout temps en theologie que +les distinction logiques ne s'appliquaient pas ou ne s'appliquaient +qu'imparfaitement a la nature de Dieu. Abelard adopte cette these d'une +maniere a peu pres absolue, et la rajeunit par des traits assez heureux. +Elle est restee admise dans la scolastique.(P. Lombard., _Sent._, t. I, +dist. VIII.--_S. Thom. Summ. Theol._, 1, qu. III.--Voyez aussi le _Sic +et Non_, p. 37).] + +[Note 225: _Animales et spirituales philosophos._ La distinction de +l'ame et de l'esprit etait usitee depuis les premiers siecles, et les +gnostiques, pour deprecier les chretiens, les appelaient des hommes +psychiques (_animales_). J'ai traduit par charnels pour etre mieux +compris; mais ce n'est pas le sens veritable, (_Introd._, p. 1075.)] + +[Note 226: _Ibid_., p. 1076. Ici, c'est-a-dire au chapitre XII du livre +II de l'Introduction (_Ab. Op_., p. 1077), l'ouvrage recommence a +marcher de conserve avec l'_Epitome_ (c. xi, p. 35); mais quoiqu'il y +ait analogie dans le fond des idees et souvent dans l'expression, ce +n'est plus un abrege du texte meme que l'on trouve dans l'_Epitome_ +comme precedemment.] + +1 deg. On demande d'abord comment une substance ou essence une et permanente +admet cette diversite de proprietes qui constitue la Trinite des +personnes? On peut etre different de trois manieres au moins. Il y a +difference essentielle, quand l'essence qui est ceci n'est pas cela, +comme un homme et une main; difference numerique, quand les essences +sont separees de facon a pouvoir s'additionner ensemble, et qu'on peut +les compter. Enfin, la difference de propriete on de definition est +celle de deux choses qui, bien que dans la meme essence, ont en propre, +l'une ceci, l'autre cela, et doivent etre exprimees chacune par sa +definition propre. La definition est propre, quand elle exprime ce que +la chose est integralement; ainsi, le corps est la substance corporelle. +Maintenant il y a des choses qui different ainsi et qui cependant ne +peuvent etre opposees l'une a l'autre dans une division reguliere. Dans +l'animal, le raisonnable et le bipede different de propriete ou +de definition; et cependant on ne dit point: les animaux sont ou +raisonnables, ou bipedes; la meme essence etant ou pouvant etre +raisonnable et bipede. De meme (et tout ceci est emprunte a Boece), la +proposition, la question, la conclusion ont une definition propre, et la +dialectique les distingue par leurs proprietes; cependant elles ne sont +qu'une, en ce sens que ce que l'on pose, ce que l'on traite et ce que +l'on conclut, sont on peuvent etre une seule et meme proposition[227]. +On peut donc tres-bien concevoir une chose qui soit et demeure une +essentiellement et numeriquement, et dans laquelle se trouvent des +proprietes constituant une difference, non pas numerique, mais de +definition, et telle que les memes choses recoivent des noms differents; +car c'est une regle de dialectique: "Les choses dont les termes +different sont differentes," Par exemple, un _homme_ est _substance_, +corps, _anime_, _sensible_, puis _raisonnable_ et _mortel_, puis il peut +etre _blanc_, _crepu_, et sujet a mille accidents, et malgre tant +de differences de proprietes qui supposent autant de definitions +differentes, il est numeriquement et essentiellement le meme. Il +peut meme encore, en sus de ces predicats, etre le sujet de diverses +relations; par exemple, pere et fils. De meme, en Dieu, quoique Pere, +Fils et Saint-Esprit aient la meme essence, autre est la propriete du +Pere en tant qu'il engendre, autre la propriete du Fils en tant qu'il +est engendre, autre celle du Saint-Esprit en tant qu'il procede. +Observez qu'on ne dit pas qu'il y ait une similitude complete, mais +qu'on en peut induire une partielle: autrement, on ne parlerait pas de +similitude, mais d'identite. + +[Note 227: _Cf. Theol. Christ_., t. III p. 1281. On a signale ces +passages comme etant de ceux qui annulent le mystere de la Trinite, en +reduisant les trois personnes qui les composent a des points de vue +d'une meme chose. La reproche, qui peut dire juste dans l'ensemble, +n'est pas ici parfaitement Applicable. Dans cet endroit, l'on ne veut +prouver qu'un point tres-general; c'est que la difference de definition +ou de propriete n'exclut pas l'identite d'essence; et on en donne des +exemples, mais non comme equivalents, ou meme comme similitudes de la +Trinite. On verra plus tard si Abelard reduit en effet la difference des +personnes divines a etre une difference de Definition du meme sujet, ni +plus ni moins, et enfin si ses comparaisons sont presentees comme des +assimilations. (Cousin, _Ouvr, ined., Introd_., p. cxcviii.--Voyez +ci-apres c, iv.)] + +2 deg. Autre analogie. Les grammairiens distinguent trois personnes, la +premiere qui parle, la seconde a qui l'on parle, la troisieme dont on +parle; c'est une difference de proprietes. La premiere personne est +comme le principe, l'origine et la cause de toutes les autres; la +premiere et la seconde sont le principe de la troisieme. En effet, il +faut une premiere personne qui parle, pour qu'il y en ait une seconde a +qui l'on parle, et sans les deux premieres, comment y en aurait-il une +troisieme de qui elles parlent? Cependant le meme etre peut etre tour a +tour et simultanement les trois personnes, bien qu'en tant que personne +grammaticale l'une ne soit pas l'autre. + +3 deg. Les choses en general se composent de matiere et de forme. L'airain, +par exemple, est une chose dont l'operation d'un artiste fait un sceau, +en y ciselant l'image royale, et le sceau s'imprime dans la cire pour +sceller les lettres. L'airain est la matiere, la figure royale est la +forme. Le sceau est essentiellement airain, mais les proprietes de +l'airain et du sceau sont si differentes que le propre de l'un n'est pas +le propre de l'autre, et malgre une meme essence, on doit dire que le +sceau est d'airain et non l'inverse: l'airain est la matiere du sceau, +non le sceau celle de l'airain; l'airain d'ailleurs ne peut etre la +matiere de lui-meme, quoiqu'il soit celle du sceau, qui lui-meme est +airain. Le sceau, une fois fait, est propre a sceller, quoiqu'il ne +scelle pas actuellement. Lorsqu'il s'imprime dans la cire, il y a dans +la cire trois choses diverses de propriete, savoir: l'airain, le +sceau, ou ce qui est propre a sceller (sigillabile), et le scellant +(sigillans); le propre a sceller, ou le sceau, est fait d'airain, et le +scellant resulte de l'airain et du sceau. Toutes ces proprietes diverses +sont dans une meme essence. + +"En rapportant," dit Abelard, "ces distinctions en de justes +proportions a la Trinite, nous pouvons refuter, par les raisonnements +philosophiques, les pseudo-philosophes qui nous infestent. Comme le +sceau d'airain est d'airain, comme il est en quelque sorte engendre de +l'airain, ainsi le Fils tient l'etre de la substance de Dieu le Pere" et +c'est pour cela qu'il est dit engendre. On a vu que toute sagesse est +puissance, puissance de resister ou d'echapper a l'ignorance et a +l'erreur; ainsi la sagesse est une certaine puissance, comme le sceau +d'airain est un certain airain. Suivant cette similitude, la sagesse +tient son etre de la puissance" comme le sceau de l'airain, comme +l'espece du genre, le genre etant comme la matiere de l'espece. Le sceau +exige necessairement que l'airain existe, la sagesse divine, exige +necessairement que la puissance existe; mais pour les deux cas, la +reciproque n'est pas vraie. Comme l'airain, en effet, sert au sceau et a +d'autres choses, la puissance sert a discerner, mais aussi a operer, et +comme le sceau d'airain est dit etre de la substance ou de l'essence de +l'airain, puisqu'il est un certain airain, la divine sagesse est dite +de la substance de la divine puissance, puisqu'elle est une certaine +puissance, ce qui revient a dire que le Fils est de la substance du Pere +ou qu'il est engendre par lui. Les philosophes disaient, en effet, que +l'espece est engendree ou creee du genre en ce sens qu'elle en tient +l'etre; il ne s'ensuit pas necessairement que le genre precede ses +especes dans le temps ou par l'existence, car jamais le genre n'arrive +a l'existence qu'en quelque espece; il n'y a point d'animal qui existe +sans etre ou raisonnable ou denue deraison. Il est de la nature de +certaines especes d'exister simultanement avec leurs genres, comme +la quantite et l'unite, ou le nombre et le binaire[228]; de meme, la +sagesse divine, quoiqu'elle tienne tout de la divine puissance, n'a +point ete precedee par elle, Dieu ne pouvant aucunement etre sans +sagesse. + +[Note 228: Dialect., para. I, I. II, p. 178 et 188. + +On a egalement compare la Trinite au soleil, qui n'est ni la splendeur +ni la chaleur, la splendeur etant comme le Fils, la chaleur comme le +Saint-Esprit, et Abelard pense que pour designer la Trinite, Platon +s'est servi de cette comparaison[229]. Mais comme, suivant les +philosophes, ce n'est pas la substance meme du soleil qui est sa +splendeur et sa chaleur, et comme la chaleur ne vient pas a la fois du +soleil et de la splendeur, cette comparaison n'est pas suffisamment +exacte. Il y a une comparaison plus familiere qu'Anselme de Cantorbery a +prise a saint Augustin[230], celle de la source, du ruisseau et du +lac. Mais cette similitude est defectueuse par rapport a l'identite de +substance des trois personnes: l'eau de la source, du ruisseau et du lac +n'est la meme que successivement, et aucune succession de temps ne peut +etre admise entre les personnes eternelles de la Trinite[231]. + +[Note 229: Je ne vois pas cette comparaison dans le _Timee_; mais elle +est frequente dans les Alexandrins.] + +[Note 230: S. Aug., _De fid. et se Symb._, c. VIII.--S. Ans., op. _Lib. +de fid. Trin., c. VIII, p. 48.] + +[Note 231: _Introd._, p. 1077-1084. Cf. _Theol. Christ._, t. IV, p. +1310.] + +A la generation du Fils il faut maintenant comparer la procession. Le +Saint-Esprit, c'est la bonte; la bonte ou charite n'est pas en Dieu +puissance ou sagesse. Elle suppose deux termes, nul n'a de charite +envers soi-meme. Dieu procede, c'est-a-dire s'etend en quelque sorte par +l'amour vers ce qu'il aime. "Aussi, quoique le Fils soit du Pere autant +que le Saint-Esprit, l'un est engendre, l'autre procede; la difference, +c'est que celui qui est engendre est de la substance du Pere, la sagesse +etant une certaine puissance, tandis que l'affection de la charite +appartient plus a la bonte de l'ame qu'a sa puissance..... Quoique +beaucoup de docteurs ecclesiastiques soutiennent que le Saint-Esprit est +aussi de la substance du Pere, e'est-a-dire qu'il est tellement par +le Pere qu'il est de seule et meme substance avec lui, il n'est pas +proprement de la substance du Pere; on ne doit parler ainsi que du +Fils[232]. L'Esprit, quoique de meme substance avec le Pere et le +Fils, d'ou la Trinite est dite _homousios_, c'est-a-dire d'une seule +substance, n'est pas, a proprement parler, de la substance du Pere ou +du Fils, il faudrait qu'il en fut engendre, et il en procede +seulement[233]." + +[Note 232: La distinction est un peu ardue., Le Saint-Esprit a la meme +substance que le Pere, [Grec: omoousion], il procede de la substance du +Pere,[Grec: ek tes ousias tou patros... ekporenomenon] (Damasc., _De +Fid., t. I, c. VIII.) Cependant il n'est pas de la substance du pere, +[Grec: ek tes ousias]; il est _substantiae non ex sustantia_ La vertu de +la particule, Grec: ek] est reservee a celui qui est engendre, au Fils. +C'est la une subtilite verbale et gratuite. Saint Bernard s'en est +indigne; et le P. Pelau la condamne. (Dogm. Theol., t. II, I. VII, c. +XIII, p. 736.) Il dit au reste que c'est une des erreurs reprochees +Origene.] + +[Note 233: _Introd._, T. II, p. 1080. Abelard insiste fortement sur la +difference de la procession a la generation. Mais si la generation n'a +jamais ete appliquee au Saint-Esprit, la procession l'a ete au Fils. +Selon saint Thomas d'Aquin, il y a deux processions dans la Trinite, le +Fils et le Saint-Esprit _procedent_. _(Sam. Theol._, I, quaest, XXVIII.) +Les deux citations directes que l'on donne a l'appui, sont pour le fils: +_Ego ex Deo processi_ (Johan. VIII, 42), et pour le Saint-Esprit:_ +Spiritum veritatis qui a patre procedit_ (_id._ xv, 26). Mais pour +_processi_ le grec porte [Grec: exelzon] et pour _procedit, [Grec: +ekporsustai] Je suis sorti_, dit Sacy dans un cas; le _Saint-Esprit qui +procede_, dit-il dans l'autre. Il ne semble donc pas que dans la phrase +ou le Fils parle de lui-meme, le mot _processi doive avoir le sens +special et sacramental que la theologie attache a la procession du +Saint-Esprit. Si en effet la procession etait commune a deux personnes +de la Trinite, elle serait le genre, et la generation serait l'espece, +et la difficulte s'accroitrait de distinguer l'un de l'autre. Il vaut +mieux tenir pour distinctes la generation et la procession, et qu'elles +soient les deux especes d'un genre inconnu.] + +Il est dit que le Saint-Esprit procede du Pere et du Fils, parce que +toute volonte de bonte et d'amour dans la divinite entraine le pouvoir +de faire et de bien faire ce qu'elle veut, ou la puissance et la +sagesse. Le sceau tient l'etre de l'airain, et le _scellant_ de l'airain +et du sceau; mais le sceau est surtout dans la forme de l'image qui y +est gravee. Ainsi le Fils seul est dit etre _dans la forme de Dieu, et +la figure de sa substance_ [234], en l'image meme du Pere; il lui est +uni d'une telle parente, pour ainsi dire, qu'il est non-seulement +de meme substance, mais de sa substance meme. Puis, comme le sceau +_procede_, c'est-a-dire entre dans un autre, ou s'imprime dans un +corps mou pour lui donner la forme de l'image qui etait deja dans sa +substance, le Saint-Esprit se communique a nous par la distribution de +ses dons, et il y reforme l'image effacee de Dieu [235]. + +[Note 234: "Jesus-Christ," dit saint Paul, "_qui ayant la forme et la +nature de Dieu, [Grec: en morphe Theou]_, n'a point cru que ce fut pour +lui une usurpation d'etre egal a Dieu." (Phil. II, 6. Trad. de Sacy.) +Bergier veut qu'on traduise: _etant une personne divine_. (Art. +_Trinite_, sec.1.) Quant a ces mots, _figura substantiae ejus_ (Heb. I, +3.), Bossuet les traduit ainsi: "Le fils de de Dieu est le caractere +et l'empreinte de sa substance." Et il en induit la comparaison avec +l'empreinte du sceau gravee dans la cire. (_Elev. sur les Myst.,_ sem +II, elev. III.)] + +[Note 235: Abelard dans le texte resume ici en termes formels et +scientifiques la comparaison avec le sceau d'airain. Il en resulte +qu'ainsi que le _materie_ est de sa matiere et que le sceau est +d'airain, la sagesse divine tient l'etre de la puissance divine, _ex +divina potentia esse habet_ (p. 1088); en sorte qu'il y a identite de +substance, mais non de propriete, entre les deux personnes. On peut donc +et on ne peut pas dire: le Pere est le Fils, le Fils est le Pere, comme +on peut dire que le sceau est airain, _sigillum est res_, et l'inverse; +il ne faut seulement que bien s'entendre. Au reste ce point nous parait +plus sagement traite dans la theologie chretienne (t. IV, p. 1311).] + +Les Grecs, pour nier la double procession, s'appuient sur ces mots de +l'Ecriture: _L'Esprit qui procede du Pere_. (Jean, xv, 26.) Rien +de plus. Mais tout ce qu'il faut croire n'est pas dans les livres +canoniques; on n'y lit point que les personnes de la Trinite soient +coeternelles et coegales, et que chacune d'elles soit Dieu; on n'y lit +point que Pilate s'appelat Ponce, ou que l'ame du Christ fut descendue +aux enfers. Beaucoup de choses necessaires a la foi ont ete depuis +l'Evangile ajoutees par les apotres et les hommes apostoliques; par +exemple, la virginite de la mere du Seigneur perpetuellement conservee +apres la naissance du Christ[236]. Le dogme catholique de la double +procession n'est pas denue d'autorites graves, mois rappelez-vous +seulement cette theorie philosophique de Platon: Dieu est semblable a un +grand artiste, il premedite tout ce qu'il fait, et sa pensee devance +son oeuvre. Dans l'esprit divin sont ces idees, types et modeles +qu'il realise ensuite, ses ouvrages n'etant que l'accomplissement des +conceptions de l'intelligence divine; or tout accomplissement, tout +effet appartient au Saint-Esprit. L'Esprit procede donc du Fils, puisque +les oeuvres de la bonte de Dieu doivent d'abord avoir passe par sa +providence eternelle. Ainsi Dieu est la premiere cause, il tire de +lui-meme son intelligence ou son Verbe, et de Dieu et du Verbe procede +l'ame. L'Esprit, _Spiritus_, vient comme une spiration universelle, +toute ame, _anima_, anime; aussi est-il dit que le Saint-Esprit vivifie; +il est l'ame des ames, il est l'esprit eternel qui anime dans le temps, +qui anime le monde; il est ainsi l'ame temporelle du monde. Platon et +les siens, ne considerant l'esprit que comme ame, ont cru qu'il etait +cree et non pas eternel. Saint Jean lui-meme dit que le Verbe a tout +fait, tout cree, sans mentionner le Saint-Esprit; il semble ne reserver +l'eternite qu'a Dieu et au Verbe, nouvelle preuve de ce qu'a remarque +saint Augustin que le commencement de son evangile est tout rempli de la +langue platonicienne[237]. + +[Note 236: Cette remarque sur la difference de la foi de l'Eglise a la +foi evangelique pourrait avoir de grandes consequences. Mais a cette +epoque on etait si loin de tirer de l'examen les consequences de +l'incredulite que ce message N'a point ete releve par les censeurs. +Quant aux exemples cites, nous devons dire que le texte de l'Ecriture +concorde avec le dogme, se prete a l'enseignement de l'Eglise sur la +Trinite plutot qu'il n'etablit ce dogme formellement et _in terminis_; +et c'est ce que veut dire Abelard. Il se Trompe relativement a Pilate. +Si son prenom manque dans trois evangelistes, on le trouve dans saint +Mathieu (xxvii, 2). Quant a la descente de Jesus-Christ aux enfers, elle +est attestee par le Symbole; mais l'Evangile n'en parle pas. On l'induit +seulement de deux versets de la premiere epitre de saint Pierre: "Dieu +etant mort en sa chair, mais etant ressuscite par l'esprit, par lequel +"aussi il alla precher aux esprits qui etaient retenus en prison, +(ni, 18 "et 19.)" Quant a la virginite perpetuelle de Marie, apres la +naissance Du Sauveur, l'Ecriture se tait. Les protestants ont meme +soutenu que le texte de certains passages y etait contraire. Mais c'est +un point que l'Eglise a decide il y a longtemps, contre les Ebionites.] + +[Note 237: L'opinion de Platon sur l'ame du monde est exprimee dans le +_Timee_: "Dieu mit l'intelligence dans l'ame, l'ame dans le corps, et il +organisa l'univers de maniere a ce qu'il fut par sa constitution meme +l'ouvrage Le plus beau et le plus parfait. Ainsi on doit admettre comme +Vraisemblable que ce monde est un animal veritablement doue d'une ame +et d'une intelligence par la providence divine." (_Trad. de Cousin_, t. +XII, p. 120, voyez aussi p. 125, 128, 134, 196.) L'idee de considerer la +doctrine de l'ame du monde comme un pressentiment ou meme une expression +du dogme du Saint-Esprit n'est pas nouvelle. Eusebe, qui un des premiers +a compare a la Trinite chretienne la trinite platonique, croit que la +troisieme personne de celle-ci est l'ame du monde (_Proep. evangel._ +II). Frerichs dit que l'opinion d'Abelard se trouva deja dans Theophile +d'Antioche (_Ad Amolyc._, I, 8.---_Commentat. de Ab. Doct._, p. 17). +Bede la rappelle sans la condamner (_Elem. philos._, I.--_Op. omn._, +t. II, p. 208). Voyez sur tout cela les notes sur le _Timee_ de M. H. +Martin (t. I, note 22, et t. II, note 29). Au reste Abelard, comme +on l'a deja vu (t. I, p. 405), a retracte formellement cette opinion +(_Dial._, p. 475), et c'est encore une preuve que l'Introduction est +anterieure a la Dialectique. Dans la Theologie chretienne, l'adoption de +la pensee de Platon comme identique a la foi dans le Saint-Esprit est +encore plus explicite (l. I, p. 1175, 1187.--l. IV, p. 1336). Dans +l'_Hexameron_, le Saint-Esprit est presente, non comme l'ame du monde, +mais comme le principe d'ou vient toute ame, d'ou vient tout ce +qui anime les etres vivants. C'est Dieu en tant que createur de +l'_animation_ (_Hexam._, p. 1367). Et telle etait bien la pensee +d'Abelard; mais, ne se rendant pas un compte fort exact de cette pensee, +il n'en professait pas moins du fond du coeur la foi en la divinite du +Saint-Esprit.] + +Le Saint-Esprit etant concu comme l'amour envers les creatures, et +celles-ci n'etant pas necessaires, on a pu craindre qu'un doute s'elevat +sur la necessite de l'existence du Saint-Esprit; de la cette opinion +plausible que le Pere aime le Fils, que le Fils aime le Pere, et que de +cette charite ineffable et mutuelle resulte le Saint-Esprit. Mais quand +les creatures ne seraient pas necessaires, l'amour de Dieu pour elles +le serait comme etant dans sa nature: sa bonte est un attribut +indefectible. Cela suffit. Sans etre ni moindre ni plus grande, elle est +parfaite, et Ton ne saurait admettre que le Pere donne son amour au Fils +et le Fils au Pere: rien ne peut etre donne a celui a qui rien ne peut +manquer[238]. + +[Note 238: _Introd._, p. 1089-1102.--Cette fin du livre II de +l'Introduction repond a celle du chap. XIX de l'_epitome_ (p. 51).] + +Le troisieme livre de l'Introduction a la Theologie a pour objet +d'approfondir la connaissance de la divinite, en eclaircissant tous les +points difficiles par _les raisons les plus vraisemblables et les plus +dignes_ (_honestissimis_), afin que la perfection du souverain bien, +mieux connue, inspire un plus vif amour. Jusqu'ici nous avons defendu +notre profession de foi, il faut maintenant la developper. + +I. Mais d'abord la sublimite divine peut-elle etre l'objet des +recherches de l'humaine raison, et le Createur peut-il par elle se faire +connaitre de sa creature? ou bien faut-il que Dieu se manifeste par +quelque signe sensible, soit en envoyant un ange, soit en apparaissant +sous la forme d'un esprit? C'est, en effet, ainsi que le Createur +invisible s'est visiblement revele dans le paradis terrestre. Mais le +propre de la raison est de franchir le sens, d'atteindre les choses +insensibles; plus une chose est de nature subtile et superieure au sens, +plus elle est du ressort de la raison et doit provoquer l'etude de la +raison. C'est par la raison principalement que l'homme est l'image de +Dieu, et il n'est rien que la raison doive etre plus propre a concevoir +que ce dont elle a recu la ressemblance. Il est facile de conclure +des semblables aux semblables, et chacun doit connaitre aisement par +l'examen de soi-meme ce qui a une nature semblable a la sienne." Si +d'ailleurs le secours des sens parait necessaire, si l'on veut s'elever +du sensible a l'intelligible, reste le spectacle admirable de la +creation et de l'ordonnance universelle. "A la qualite de l'ouvrage, +nous pouvons juger de l'industrie de l'ouvrier absent." + +II. Le gouvernement du monde, qui atteste l'existence de Dieu, prouve +egalement son unite; c'est ce qui ressort de l'harmonie de l'ensemble. +Dieu est le souverain bien, le souverain bien est necessairement unique; +Dieu est concu comme parfait, c'est-a-dire qu'il suffit a tout par +lui-meme, ou qu'il est tout-puissant; or, s'il suffit, un autre createur +ou recteur serait superflu. Qu'on ne dise pas que si le bien est bien, +la multiplication du bien est mieux, et qu'ainsi Dieu etant le souverain +bien, il vaut mieux qu'il soit multiple qu'unique; cela conduirait a une +infinite de dieux, infinite qui echapperait alors a la science de Dieu +meme. Il cesserait d'etre le bien supreme, car il y aurait quelque chose +de plus grand que lui: la multitude des dieux serait au-dessus d'un de +ces dieux. La rarete en toute chose ajoute au prix, et il y a plus de +gloire a etre unique. C'est une des conditions de la perfection de Dieu +que sa _singularite_. A ces motifs, il faut ajouter les raisons morales, +ce qu'Abelard appelle les _raisons honnetes_; elles valent mieux que les +_raisons necessaires_, car ce qui est honnete nous plait et nous attire. +La conscience suggere a tous qu'il vaut mieux que tout soit gouverne +par une intelligence que par le hasard. "Quelle sollicitude nous +resterait-il pour les bonnes oeuvres, si nous ne savions qu'il existe, +ce Dieu que nous venerons par la crainte et l'amour? Quelle esperance +refrenerait la malice des puissants ou les pousserait a bien faire, si +la croyance dans le plus juste et le plus puissant de tous les etres +etait vaine?" Accordons que des arguments d'une verite necessaire +nous fissent defaut pour fermer la bouche a l'incredule opiniatre, ne +serions-nous pas en droit de l'accuser d'une odieuse impudence? car il +resterait du moins qu'il ne peut detruire ce qu'il attaque, et qu'il a +contre lui l'honnetete et l'utilite. D'un cote, point de demonstration +rigoureuse, soit, mais de nombreuses raisons; et de l'autre cote, pas +une raison. "Si vous en croyez l'autorite des hommes quand il s'agit de +choses occultes, de ces regions du ciel que vous ne pouvez explorer +par l'experience, si vous vous croyez alors certains de quelque chose, +pourquoi ne pas ceder a la meme autorite, quand il s'agit de Dieu, +l'auteur de tout[239]?" + +[Note 239: _Introd._, t. III, p. 1102-1108.] + +III. Le Dieu unique est tout-puissant; mais s'il est tout-puissant, d'ou +vient qu'il ne peut pas tout? Nous pouvons des choses qu'il ne peut pas; +nous pouvons marcher, parler, sentir, toutes choses qui ne sont pas dans +la nature de Dieu, puisque sa substance est incorporelle. Mais d'abord +toutes ces choses, qui ne servent ni a l'avantage ni a la dignite, +attestent-elles une puissance veritable? Est-ce impuissance de Dieu que +de ne pouvoir pecher comme nous? L'homme peut marcher, parce qu'il en +a besoin. Cette faculte manifeste en nous un defaut plutot qu'une +puissance; d'ailleurs tout ce que nous faisons ne doit-il pas etre +attribue a la puissance de celui qui se sert de nous comme d'instruments +et fait en quelque sorte tout ce qu'il nous fait faire? Ainsi, quoiqu'il +ne puisse marcher, il fait que nous marchions; il peut donc tout, non +qu'il puisse executer toutes les actions, mais parce que s'il veut +qu'une chose se fasse, rien ne peut resister a sa volonte. + +Toutefois, si l'on admet qu'il fait tout ce qu'il veut, comme il veut +que tous les hommes soient sauves (I Tim, II, 4), il faut professer le +salut universel. C'est qu'il a deux manieres de vouloir: il veut dans +l'ordre de sa providence, et alors il delibere, dispose, institue ce +qui posterieurement s'accomplit; ou bien il veut sous la forme de +l'exhortation et de l'approbation, c'est-a-dire qu'il instruit les +hommes des choses que par sa grace il recompense; ainsi il les exhorte +au salut, mais peu lui obeissent. Il veut la conversion du pecheur, +c'est-a-dire qu'il lui fait connaitre ce qu'il veut recompenser; il +promet sa grace, il annonce les chatiments, il revele sa volonte et nous +laisse le soin de l'accomplir. + +Dieu peut-il plus et mieux qu'il ne fait? Les choses qu'il fait, +pourrait-il renoncer a les faire? L'affirmative ou la negative nous +expose a de grandes anxietes; la premiere oterait beaucoup a sa +souveraine bonte: s'il ne fait pas un bien qu'il peut faire, ou s'il +renonce a un bien qu'il devait faire, il est jaloux ou injuste. Mais la +parfaite bonte de Dieu est hors de question, d'ou la consequence que +tout ce que fait Dieu est aussi bon que possible. Il n'est rien qu'il +ne fasse ou qu'il n'omette, si ce n'est pour une cause excellente et +raisonnable, encore qu'elle nous soit inconnue; il fait une chose, non +parce qu'il la veut, mais il la veut parce qu'elle est bonne. Il n'est +point de ceux dont _il est ecrit_: + + Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas. + +Ce qu'il fait ou ce qu'il abandonne, il y a une juste cause de le faire +ou de l'abandonner; d'ou il resulte que ce qu'il fait il faut qu'il le +fasse, c'est-a-dire qu'il est juste de le faire, et ce qu'il est juste +de faire, il serait injuste de ne le pas faire. + +Quand il s'agit de Dieu, "la ou n'est pas le vouloir manque le pouvoir." +Dieu etant de nature immutable, immutable est sa volonte; il en resulte +que Dieu ne peut faire que ce qu'il fait. De la quelques difficultes. En +effet un homme qui doit etre damne peut etre sauve. S'il ne le pouvait, +c'est-a-dire s'il ne pouvait faire les choses qui lui vaudraient le +salut, il ne serait plus responsable; Dieu ne lui aurait point prescrit +ce qu'il ne pourrait executer; mais si, grace a ses oeuvres, il peut +etre sauve, force est de reconnaitre que Dieu peut sauver celui qui +pourtant ne doit jamais etre sauve. + +"Pensez-vous," disait Notre-Seigneur a ses apotres, "que je ne puisse +pas prier mon Pere, et qu'il ne m'enverrait pas aussitot douze legions +d'anges[240]?" Cette parole signifie que Dieu le pourrait s'il le +voulait, mais il ne l'aurait voulu, et le Christ ne l'aurait demande que +si c'eut ete juste et raisonnable. Ne concluez donc pas que Dieu puisse +faire ce qu'il ne fait jamais; ce qu'il ne fait jamais est chose qu'il +ne faut pas faire. S'il n'empeche pas le mal, est-ce a dire qu'il +consente au peche? non, c'est qu'il est bon que le mal meme ait lieu; +n'est-il pas necessaire que les _scandales arrivent_? "J'estime donc, +bien que cette opinion ait peu de sectateurs, bien qu'elle s'ecarte +beaucoup de certains passages des saints, et meme un peu de la raison, +que Dieu ne peut faire que ce qu'il convient qu'il fasse, et de ce qu'il +convient qu'il fasse, il n'y a rien qu'il omette de faire; d'ou il +resulte qu'il ne peut faire que ce qu'il fait reellement." + +[Note 240: Math. xxvi, 53. Cette citation est usitee dans cette +question. Elle sert de texte a Fenelon pour combattre dans Malebranche +des idees qui rappellent celles d'Abelard. (_Ref. du Syst. du P. +Malebranche_, c. v.) Probablement l'exemple avait deja ete cite par +saint Augustin.] + +On oppose que nous, qui lui sommes si inferieurs en puissance, nous +pouvons faire ce que nous ne faisons pas, abandonner ce que nous +faisons. Mais assurement nous vaudrions mieux, si nous ne pouvions faire +que ce que nous devons faire. Pourtant la puissance de mal faire ou de +pecher ne nous a pas ete donnee sans motif; c'etait pour que la gloire +de Dieu parut davantage, la gloire de ne pouvoir pecher; c'etait pour +qu'en fuyant le peche, nous fissions honneur, non a notre nature, mais +a sa grace secourable. Quant au salut toujours possible, avouons qu'en +effet celui qui doit etre damne peut en effet toujours etre sauve. Il +le peut, lui, par sa nature, qui n'est pas immutable; l'homme peut +consentir a son salut comme a sa damnation. Mais ne disons pas que Dieu +peut toujours le sauver, parce qu'alors la possibilite serait relative +a la nature de Dieu, et ce serait dire que le salut du pecheur ne lui +repugne pas. Quand vous dites qu'un bruit peut etre entendu, cela ne +veut pas dire que quelqu'un soit la qui pourrait l'entendre. Tous les +hommes seraient sourds, aucun homme n'existerait, que tel bruit +donne pourrait etre entendu; mais il n'en resulte pas qu'un individu +quelconque le put entendre. Et ici ne s'applique pas la regle des +philosophes que si le consequent est impossible, c'est que l'antecedent +l'est aussi[241]. Cela est vrai des choses creees, comme en general +tontes les regles de dialectique. Ce qui est possible est ce qui ne +repugne point a la nature des creatures; mais les memes notions de +possibilite ou d'impossibilite ne s'appliquent point au Createur. Ce +semble la meme chose de dire qu'il est juste que le juge punisse un +individu ou que cet individu soit puni par le juge; mais nullement, la +justice n'est pas la meme dans les deux cas. Il se peut qu'il soit juste +que le juge punisse, c'est-a-dire qu'il le doive d'apres la loi, mais +qu'il ne soit pas juste que l'homme soit puni; si, par exemple, telle ou +telle circonstance, comme serait un faux temoignage, est cause que sa +punition ne soit pas meritee. De meme on peut dire d'un pecheur: il est +possible qu'il soit sauve par Dieu, et il est impossible que Dieu le +sauve. + +[Note 241: Voyez ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 413.] + +Ici, il est vrai, nait une objection contre la Providence, c'est-a-dire +contre la volonte de Dieu a l'egard des creatures: si Dieu n'a pu etre +sans ce qu'il a en soi de toute eternite, les choses qu'il a voulues +sont arrivees necessairement. Distinguons encore les deux possibilites. +Dire que Dieu, par sa propre nature, a necessairement l'attribut +d'une providence universelle, parce que cet attribut lui convient +souverainement, ce n'est pas dire que les choses soient d'une telle +nature qu'elles ne puissent absolument pas ne pas etre. Quant a +l'objection qu'alors aucunes graces ne lui sont dues, puisqu'il agit par +necessite, non par volonte, cette necessite, qui est sa nature ou plutot +sa bonte meme, n'est pas separable de sa volonte; elle n'est point une +contrainte. Son immortalite meme est aussi une necessite de sa nature: +est-elle donc en opposition avec sa volonte? est-elle une contrainte? ne +veut-il pas etre tout ce qu'il est necessaire qu'il soit? S'il agissait +contre sa volonte, sans doute alors aucunes graces ne lui seraient dues. +Mais de ce que sa bonte est telle qu'il se porte, non malgre lui, mais +spontanement, a faire ce qu'il fait, il n'en doit etre que plus aime, +que plus glorifie. Serions-nous dispenses de gratitude envers l'homme +qui nous aurait secourus, parce que sa bonte serait telle qu'en nous +voyant dans l'affliction, il n'aurait pu s'empecher de nous secourir? + +Ainsi, Dieu ne peut faire que ce qu'il fait, de la maniere et dans le +temps qu'il le fait. Il n'est pas meme exact de dire qu'il choisisse la +maniere de faire la plus convenable; il ne choisit pas; sa bonte serait +imparfaite si en tout sa volonte n'etait la meilleure. Il ne faut pas +non plus pretendre que Dieu puisse dans un temps une chose qu'il ne peut +faire dans un autre, et que sa toute-puissance ne soit pas egale a tous +les moments. Si l'on applique cette determination du temps au faire, non +au pouvoir, soit. Un homme peut marcher, c'est-a-dire qu'il a en soi la +faculte de marcher, lorsqu'il nage, mais pourtant il ne peut marcher +dans l'eau. Ainsi, Dieu a le pouvoir de s'incarner, et il n'en est pas +prive, quoiqu'il ne l'exerce pas, et qu'il n'en puisse user, en ce sens +qu'il ne convient pas qu'il en use actuellement. Il peut toujours ce +qu'il peut quelquefois, si l'on entend par la qu'il est immutable en +tout. Il a su autrefois que je naitrais un jour, on ne peut dire +qu'il sache aujourd'hui que je naitrai un jour, puisque je suis ne. +S'ensuit-il qu'il ne sache plus ce qu'il savait autrefois? Sa science +est la meme, il n'y a que les mots qui changent pour l'exprimer. Le meme +jour s'appelle successivement demain, aujourd'hui, hier. Dieu ne sait +point le passe, comme passe, tant que le passe est avenir, ni l'avenir, +comme avenir, quand il est le passe: mais cela ne veut pas dire que sa +science s'accroisse ou diminue avec le temps. Il en est de meme de sa +puissance. Dire avant: il est possible que Dieu s'incarne; dire apres: +il est possible qu'il se soit incarne, ce n'est point parler d'un fait +different ni d'une possibilite differente, mais d'une meme chose, +d'abord au futur, ensuite au passe. Ainsi, pas plus que la science et +la volonte, la possibilite ne change en Dieu. Si nous disons qu'il peut +dans un temps ce qu'il ne peut dans un autre, ce langage humain n'ote +rien a sa puissance; il n'atteste que le changement des temps, et des +convenances variables[242]. + +[Note 242: _Introd._, I. III, p. 1109-1124.--Cf. _Theol. Christ._, I. V, +p. 1350.--_Epitome_, c. xx, p. 51.] + +IV. Ces variations dans le temps doivent se concilier avec +l'immutabilite. Dieu, apres l'oeuvre de six jours, s'est repose le +septieme; le passage de l'action au repos est en physique un changement. +Quand Dieu est descendu dans le sein d'une vierge, il a change, il a +encouru ce mouvement principal de la substance que les philosophes +appellent generation[243]. Dieu ne serait-il donc pas immutable? Maisen +disant que Dieu _fait_, _agit_, gardons-nous d'entendre qu'il y ait pour +lui, comme pour l'homme, mouvement dans l'operation, passion dans le +travail; nous n'exprimons qu'un nouvel effet de son eternelle volonte. +Dieu se repose, dit l'Ecriture; ce n'est pas qu'il suspende son +mouvement d'action, c'est que l'oeuvre est consommee. En operant, en +cessant d'operer, nous changeons; mais dire que Dieu fait, c'est dire +qu'il est la cause de ce qui se fait. Au propre, il n'y a point en lui +d'action, car l'action consiste eminemment dans le mouvement. Comme le +soleil, lorsqu'un objet s'echauffe de sa chaleur, n'eprouve en lui-meme +aucun changement, de meme Dieu, lorsqu'une disposition nouvelle de sa +volonte s'accomplit, ne change pas, quoiqu'il soit la cause ou l'auteur +d'un changement dans les choses. Un esprit est exempt de mouvement; ce +qui occupe un lieu est seul mobile[244]. Or, nulle chose n'occupe un +lieu si par son interposition elle ne produit quelque distance entre +les objets environnants. Mais que la blancheur ou toute autre chose +incorporelle s'unisse aux particules, leur continuite n'y perdra rien. +L'incorporel n'est donc pas susceptible de mouvement local, puisqu'il ne +peut occuper un lieu. + +[Note 243: Voyez ci-dessus, I. II, c. v, t. I, p. 420.] + +[Note 244: Ici Abelard dit qu'il a demontre dans sa Grammaire, en +traitant de la quantite, que ce qui est esprit ne peut etre mu. Duchesne +en note met _Dialecticam_ pour _Grammaticam_, et annonce que cette +dialectique ou plutot cette logique, il la publiera au premier jour. +(_Ab. Op., Introd._, p. 1125, note p. 1160.) L'avait-il deja dans les +mains, et cette dialectique est-elle bien celle que nous avons? Nous ne +trouvons pas dans celle-ci la Demonstration annoncee, ni a l'article de +la quantite, ni a l'article du mouvement (p. 178-196, et p. 414-422). Du +reste la quantite, etant une categorie, a naturellement sa place dans +une logique; mais, ainsi qu'on l'a vu, la theorie des Categories peut +aussi figurer dans un traite sur le langage. La demonstration de +l'immobilite de l'esprit a propos de la quantite pouvait donc se +trouver, soit dans la grande dialectique, soit dans le livre elementaire +qui la commencait et qui nous manque, soit enfin dans quelque ouvrage +de grammaire que nous n'avons pas, et le titre _Grammatica_ peut +etre d'autant plus exact que le meme nom designe dans la Theologie +chretienne, un ouvrage ou _les categories sont retraitees_. "De hoc (que +le nom de _chose_ ne doit Etre donne qu'a ce qui a en soi une existence +veritable, _veram entiam_) diligentem tractatum in retractatione +praedicamentorum nostra continet grammatica" (I. IV, p. 1341).] + +Dieu, qui est substantiellement partout, ne peut changer de lieu, et +quand on dit qu'il est descendu dans le sein d'une vierge, on ne parle +que de l'action de sa puissance. Il est partout, veut dire que tout +lui est present; en sorte que nulle part ni jamais sa puissance n'est +oisive. L'ame elle-meme est dans le corps par une vertu de sa substance, +plus que par une position locale; grace a sa force propre, elle le +vivifie, le meut et le conserve, pour qu'il ne se dissolve point par la +putrefaction; par son pouvoir vegetatif et sensitif, elle est dans tous +les membres, pour que chacun vegete et pour sentir dans chacun. De meme +Dieu est, non-seulement dans tous les lieux, mais dans chaque chose, par +quelque efficace de sa puissance, et tandis qu'il meut toutes les +choses dans lesquelles il est, il n'est pas mu lui-meme en elles. Par +l'incarnation, Dieu n'est donc pas devenu autre chose qu'il n'etait, il +n'a point encouru la generation. Dire que Dieu est devenu homme, +c'est dire que la substance divine, qui est spirituelle, s'est uni la +substance humaine, qui est corporelle, en une personne unique. Dans +cette personne, il y avait trois choses, la divinite, l'ame, la chair. +Chacune a conserve sa nature propre, aucune ne s'est changee en une +autre. Dans l'homme meme, l'ame ne peut jamais devenir chair, quoique +l'ame et la chair soient dans chaque homme une seule personne. L'ame, +en effet, est une essence simple et spirituelle; la chair est une +chose humaine, corporelle et composee de membres. La divinite unie +a l'humanite, c'est-a-dire a une ame et a une chair, unies en une +personne, ne s'est pas non plus changee; elle est restee ce qu'elle +etait; elle a pris notre nature sans deposer la sienne. En quel sens +donc peut-on dire: le Verbe a ete fait chair, Dieu s'est fait homme? +Prises a la lettre, ces expressions conduiraient a dire que l'homme a +ete fait Dieu, et rien ne peut etre Dieu qui ne l'ait ete toujours. +"Israel, n'aie point de nouveau Dieu." Ces expressions signifient donc +que la divine substance s'est associee a la substance humaine, sans etre +convertie en elle. La diversite des natures ne fait pas la diversite des +personnes. C'est le contraire de la Trinite; en Dieu, trois personnes et +une substance; dans le Christ, deux substances et une personne. Comme +dans une maison le bois s'unit a la pierre sans se confondre avec elle, +comme dans le corps les os adherent a la chair sans s'y absorber, ainsi +la divinite en se joignant a l'humanite, n'a point cesse d'etre ce +qu'elle etait. Quand nos ames reprendront leurs corps, elles ne +deviendront pas autre chose qu'auparavant, quoique le corps, en se +ranimant, doive changer, ou se mouvoir de l'inanime a l'anime. L'ame +prend avec le corps le mouvement, mais elle demeure elle-meme immobile. +Cela est encore bien plus vrai de Dieu dans son union avec l'homme. La +creature ne lui peut rien conferer[245]. + +[Note 245: _Introd._, I. III, p. 1124-1130.] + +Ici Abelard traite accidentellement une question importante et qui a +toujours ete liee a celle de la Trinite. En effet, une fois qu'il est +etabli que le Fils de Dieu consubstantiel a Dieu est une personne de la +Trinite, il n'est pas indifferent de savoir comment il s'est fait homme. +A-t-il cesse d'etre Dieu pour devenir homme? non, assurement. L'homme +est-il devenu Dieu? pas davantage. Dieu n'a-t-il pris que le corps +humain, la divinite etant l'ame unique du corps de Jesus-Christ? Alors +il n'aurait pas ete homme, puisque l'homme est corps et ame. On concoit +que toute erreur sur la Trinite reagit sur le dogme de l'incarnation, et +toute erreur sur l'incarnation peut etendre ses consequences au dogme de +la Trinite. Nestorius, par respect pour elle, avait voulu que l'union de +Dieu et de l'homme en Jesus-Christ ne fut qu'apparente, et qu'il y eut +en lui non-seulement deux natures, mais deux personnes. Eutyches, pour +echapper a cette erreur, avait voulu que les deux natures fussent unies +au point d'en faire une seule. De la deux heresies celebres; l'Eglise, +qui les condamne, etablit et professe qu'en Jesus-Christ fait homme il +y a deux natures, savoir, la divinite, d'une part, et de l'autre, +l'humanite, corps et ame, et il n'y a qu'une personne, la personne +divine, qui subsiste dans le Fils de l'homme. Ces deux natures sont +unies d'une union _hypostatique_, c'est-a-dire substantielle. C'est +cette doctrine qu'Abelard expose, et d'une maniere que je crois +irreprochable; seulement la comparaison de l'union de l'ame et du corps +dans l'homme pour eclaircir l'union de la divinite et de l'humanite dans +Jesus-Christ, n'est qu'une comparaison, et ne doit pas etre prise a la +lettre, quoiqu'elle soit dans le Symbole d'Athanase. Elle revient a ce +raisonnement: admettez que l'homme est uni a Dieu dans le Verbe fait +chair, puisque vous admettez bien que l'ame soit unie au corps dans +la personne humaine. L'orthodoxie d'Abelard sur ce point difficile +et important aurait du prouver a ses accusateurs que s'il a erre sur +quelque autre point de la question de la nature divine, cette erreur ne +peut etre taxee d'heresie, etant parfaitement exempte de toute intention +d'alterer a un degre quelconque le dogme fondamental de la divinite de +Jesus-Christ. Celui qui reconnait d'une maniere absolue sa divinite sur +la terre, tant qu'il y prit la forme humaine, ne peut etre soupconne de +nier ou d'affaiblir en quoi que ce soit sa divinite dans le ciel, ou +comme personne de l'essence divine. Il est vrai qu'on a meme, sur +l'article de l'incarnation, soupconne Abelard d'erreur. Pierre Lombard +avait avance que Jesus-Christ, en devenant homme, n'etait pas devenu +quelque chose, ou du moins il avait remarque que si Dieu pouvait etre +quelque chose, quelque chose pourrait etre Dieu, et l'on disait que +Pierre Lombard avait recu cette idee de son maitre Abelard. Cette +erreur, qui s'etait assez repandue, fut examinee en 1163 au concile de +Tours, et condamnee par le pape Alexandre III. Jean Cornubius a ecrit +une dissertation ou il la discute fort clairement et en fait connaitre +les sources; au nombre des autorites qu'il cite est l'opinion d'Abelard; +il admet que Pierre Lombard pouvait bien en avoir tire la sienne, mais +qu'il s'etait mepris, Abelard disant positivement qu'il y a dans le +Dieu-homme deux substances ou deux natures; aussi Jean Cornubius +n'hesite-t-il pas a le tenir pour catholique[246]. + +[Note 246: La citation qu'il donne de l'opinion d'Abelard est +conforme pour le sens, mais non exactement pour la lettre au texte de +l'introduction (I. III, p. 1127 et 49). Mais Cornubius peut l'avoir +reduite ou precisee, ou bien tiree de la Theologie chretienne qui manque +de la portion du livre V ou devait se trouver ce passage. Ici d'ailleurs +la doctrine est completement degagee de la comparaison avec l'union de +l'ame et du corps. (P. Lomb. _Sent._, I. III, dist. vi.--Mag. Johan. +Cornub. _Eulog., Thes. nov. anecd._, t. V, p. 1065.--Cf. Boece, _De +duab. nat., etc., et un. Pers., Christ._, p. 948, et S. Thomas., _Summ. +Theol._, III, quaest. i-vi.)] + +V. Dieu est sage; sa sagesse a ete appelee verbe, raison, intelligence. +Le fils de Dieu, _Dei virtus, Dei sapientia_ (I. Cor., i, 24), c'est la +puissance divine de tout savoir. Dieu ne peut errer en rien, il sait le +present, l'avenir, le passe, et ce qui est inconnu et fortuit dans la +nature est deja certain et determine pour lui. Il y a preordination, il +y a donc prescience. Les choses qui, pour nous, sont l'oeuvre du hasard +et ne proviennent pas du libre arbitre, n'arrivent, pour lui, ni par +hasard ni sans libre arbitre. La definition du hasard, selon les +philosophes, est l'evenement inopine provenant de causes qui ont +originairement un autre objet[247]; mais il n'y a pas d'inopine pour la +Providence. Si les eclipses de soleil ou de lune ont lieu plus souvent +que nous ne nous y attendons, elles ont lieu toutefois naturellement, +non fortuitement; c'est un ordre prefix, aussi aurions-nous pu en savoir +quelque chose. Mais si, en creusant un champ, on trouve un tresor, la +decouverte est vraiment fortuite; il a fallu que l'un ait enfoui le +tresor, que l'autre ait creuse la terre, chacun dans une intention +differente. Voila un evenement qui n'est point l'oeuvre du libre +arbitre. Je veux aller a l'eglise, et je m'y rends, ce n'est point +la oeuvre de hasard, mais de raison; c'est un fait volontaire et non +necessaire. Les philosophes definissent le libre arbitre le jugement +libre de la volonte (_liberum de voluntate judicium_, Boece). L'arbitre +est en effet la deliberation ou la _judication_ de l'ame par laquelle +elle se propose de faire ou d'omettre quelque chose[248]; elle est +libre, lorsqu'elle n'est poussee a ce qu'elle se propose par aucune +force de la nature, et qu'il est egalement en son pouvoir de faire ou +de ne pas faire. La donc ou n'est pas un esprit raisonnable, l'arbitre +n'est pas libre. Le libre arbitre n'appartient qu'aux etres qui peuvent +changer leur volonte, du meme, suivant quelques-uns, qui peuvent faire +bien ou mal; cependant, avec plus d'attention, on ne peut contester +le libre arbitre a celui qui ne fait que le bien, a Dieu surtout, aux +bienheureux, qui ne peuvent pecher: plus on est eloigne du mal, plus +on est libre dans le jugement qui choisit le bien; le peche est un +esclavage. D'une maniere generale, reconnaissons le libre arbitre a qui +peut accomplir volontairement et sans contrainte ce qu'il a resolu dans +sa raison: Dieu est donc libre. + +[Note 247: Cette definition est de Boece.--_De Interp., edit. sec._, +I. III, p. 360 et 375.--_In Topic. Cic._, I. V, p. 840.--_De Consol. +phil._, I. V, p. 939.--Voyez ci-dessus, I. II, c. iv, t. I, p. 405.] + +[Note 248: Voyez la Dialectique, part. II, p. 260-291, et ci-dessus le +c. iv du t. I. Les idees d'Abelard sur la liberte, ses definitions, ses +preuves sont en tres-grande partie empruntees de Boece. (_De Interp., +ed. sec._, I. III, p. 360, 368, 372.)] + +Quant a lui, rien n'advient par hasard, sa providence ayant tout +precede, le hasard n'est que l'incertitude humaine. La nature n'a de +mysteres que pour notre science. On ne dit les miracles impossibles que +si l'on regarde au cours ordinaire de la nature, aux causes primordiales +des choses, et non a la souverainete divine. Si Dieu formait encore +aujourd'hui l'homme du limon, et la femme de la cote de l'homme, ce +serait contre la nature, au-dessus de la nature, c'est-a-dire que les +causes primordiales y paraitraient insuffisantes; il faudrait que Dieu +imprimat extraordinairement aux choses une force particuliere[249]. +Evidemment les recherches des philosophes n'atteignent que les creatures +et l'ordre journalier, toutes leurs lois sont au-dessous on en dehors de +la toute-puissance; la possibilite et l'impossibilite sont relatives aux +facultes des creatures, et en particulier la regle de la possibilite +de l'antecedent liee a celle du consequent, ne peut s'appliquer qu'aux +choses creees. + +[Note 249: Cf. _Hexameron. Thesaur. nov. anecd._, t. V, p. 1375.] + +C'est ainsi, dit Abelard, que nous viderons cette _ancienne querelle_ +dont parle la philosophie, cette question de la prescience divine, cette +question de savoir s'il ne resulte pas de l'immutabilite de Dieu que +tout arrive necessairement. Les philosophes, et notamment Aristote, "si +habile dans le raisonnement, qu'il a merite d'etre appele le prince des +peripateticiens, c'est-a-dire des dialecticiens, nous fourniront de quoi +refuter les pseudo-philosophes." Ceux-ci disent, pour troubler la +foi des simples, que non-seulement le bien, mais le mal arrive +necessairement, et qu'ainsi le peche ne peut etre evite, car il a ete +prevu de Dieu, et la Providence est infaillible. "Pour rompre cette +souriciere (_muscipulam_), considerons cette forte trame qu'Aristote +ourdit au commencement de l'_Hermeneia_: il nous y confirme la force du +principe de contradiction jusque dans les propositions au futur." Je +n'analyse point le raisonnement, il nous est connu; nous retrouvons ici +un resume substantiel de la theorie logique des futurs contingents. +"Grace a cette distinction d'un si grand philosophe, on peut aisement +refuter l'objection ordinaire contre la Providence: il est certain, nous +dit-on, que la Providence est infaillible[250]...." + +[Note 250: _Introd_., t. III, p. 1130-1136.--Voyez aussi Arist. +_Hermen_., IV, IX, et ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 401.] + +Ainsi se termine ce qui nous reste du troisieme livre de l'Introduction +a la Theologie, et avec lui l'ouvrage entier; un savant dit bien que la +suite s'en doit trouver dans la bibliotheque de Bodlei[251], mais si ce +manuscrit existe, il n'a jamais ete publie. Ainsi la discussion d'une +des questions les plus difficiles peut-etre auxquelles donne lieu la +Theodicee est restee suspendue, et par un hasard singulier, dans la +Theologie chretienne, ou sont repris tous les points traites dans +l'Introduction, cette question reste egalement irresolue. Le livre +V, qui repond au troisieme du present ouvrage, s'interrompt aussi +brusquement, et meme plus tot que celui-ci, apres la discussion relative +a la conciliation de la bonte de Dieu avec sa puissance, et il nous +manque la solution du grand probleme si bien prepare par Abelard. On ne +peut renoncer a l'esperance de posseder quelque jour l'Introduction +tout entiere; l'ouvrage etait probablement complet[252], et il peut se +retrouver tel dans quelque manuscrit inedit de quelque bibliotheque +inexploree. Mabillon pensait l'avoir rencontre dans un manuscrit en +trente-sept chapitres conserve en Baviere[253]; M. Rheinwald, dont les +recherches sont plus recentes, soupconne, non sans raison, le docte +benedictin d'avoir pris pour l'Introduction un ouvrage intitule: _Petri +Abaelardi Sententiae_ qu'il a publie en l'appelant _Epitome Theologiae +christinae_[254]. Il croit que c'est le Livre des Sentences denonce par +saint Bernard, condamne par le concile, desavoue par Abelard. Suivant +lui, le titre seul de Livre des Sentences aurait ete faux, et Abelard, +qui n'a pas discute pieces en main devant le concile, etait en droit +de desavouer tout ouvrage qu'on lui attribuait sous ce nom; mais il +se pouvait qu'on designat ainsi dans l'usage un ecrit qu'il appelait +autrement, ou meme un extrait fidele de ses doctrines qui ne fut pas +son ouvrage. Tel serait le manuscrit que M. Rheinwald publie [255]; +ses conjectures nous paraissent fondees, mais une chose plus certaine +encore, c'est que cet Epitome contient un resume de l'Introduction a +la Theologie. Dans les douze premiers chapitres (l'ouvrage en a +trente-sept), l'extrait est presque litteral; par la suite, on remarque +quelques variantes, mais elles n'alterent pas le fond de la doctrine. Ce +qui fait le prix de cet opuscule, c'est que l'ordonnance en etant a peu +pres la meme que celle de l'Introduction, il nous donne en substance +ce que devait contenir la partie de l'Introduction qui manque, et nous +pouvons ici completer brievement notre analyse[256]. + +[Note 251: Casimir Oudin, _De Script. eccl_., t. II, p. 1169.--Voyez +aussi l'_Histoire litteraire_, t. XII, p. 126. Les editeurs de la +Theologie Chretienne disent qu'ils n'ont rencontre la suite de +l'Introduction dans aucun manuscrit. _Thes. nov. anecd_., t. V, p. +1148.] + +[Note 252: C'est du moins l'opinion que nous adoptons d'apres Mabillon; +cependant M. Rheinwald eleve des doutes specieux.] + +[Note 253: _Iter Germantae_, p. 10.--_Hist. litt._, t. XII, p. 118.] + +[Note 254: _Anecdot. ad litter. eccles. pertin._, partic. 11. Borolini, +1836.--M. Rheinwald a trouve cet ouvrage parmi les manuscrits du +monastere de Saint-Emmeram de Ratisbonne, conserves a la bibliotheque +royale de Munich. (_Praefat_, p. vii; et xxxii.) M. Franz Besnard avait +deja publie avec Quelques observations que j'ai pu consulter les seize +derniers chapitres de cet Epitome, dans un recueil allemand dont le nom +m'est inconnu.] + +[Note 255: _Ibid._, _Proefat._, p. ix-xxi.--La preuve directe que cet +abrege est d'Abelard sa trouve dans le c. xxxiv, p. 100, il renvoie a +son Commentaire de l'Epitre aux Romains, ou il a, dit-il, traite les +questions relatives a la grace et au merite, et cette citation est +exacte. (_Ab. Op._, p. 648.)] + +[Note 256: _Eptiom. Theol. Christ._, C. xxi, p. 60.] + +La Providence, c'est-a-dire la prescience ou prevoyance divine, n'impose +aucune necessite aux choses qu'elle prevoit. De ce qu'un char passe et +de ce que je le vois passer, il ne suit pas que le passage du char soit +necessaire. Or ce que Dieu prevoit, il le voit; sa providence n'est que +sa science eternelle, il n'y a point de temps pour lui, tout lui est +present; aucune fatalite ne resulte donc de ce qu'il sait tout. Mais +il est vrai qu'il dispose tout: la disposition des choses depend de la +disposition divine, comme la passion de l'action; il n'y a point d'autre +destin, d'autre _fatum_ que la disposition divine. La predestination +n'est proprement que la disposition de Dieu ou sa providence appliquee +au bien, c'est la preparation de sa grace. + +VI. Apres la sagesse de Dieu vient sa bonte. Celle-ci fait pour les +creatures tout ce qu'il est conforme a sa nature de faire; Dieu ne +connait ni l'envie ni la colere, les expressions contraires qui peuvent +se trouver dans l'Ecriture sont figuratives, elles se rapportent a des +dispositions de sa volonte qui ont pour nous, mais non pour lui, les +effets de la vengeance ou du courroux. + +Ceci conduit a la contemplation des bienfaits de Dieu. Le premier, le +plus grand de tous, c'est l'incarnation. Ici se presente la question +celebre: _Cur Deus homo[257]?_ Dieu s'est fait homme pour nous montrer +son amour, et ainsi il nous a rachetes du joug du peche, non que nous +fussions, comme quelques-uns le pretendent, en la possession du demon, +mais dans la servitude du peche; le Christ nous en a delivres on +epanchant sur nous son amour, en offrant a Dieu le prix de notre +liberation et une victime pure. Un si grand exemple nous enseigne +l'humilite, et en considerant les tortures du Christ, les martyrs +eux-memes ont appris a ne pas s'enorgueillir de ce qu'ils souffraient +pour le ciel. + +[Note 257: C'est le titre du chap. XXIII (p. 62). Il y a un traite de +saint Anselme sous le meme nom: _Car Deus homo_ libri duo (_Op._, p. +74). La doctrine du saint sur le mode et la necessite de l'incarnation +ne differe point essentiellement de celle de l'Epitome. La difference ne +roule que sur l'oeuvre meme de la redemption. Du reste, ou l'ordonnance +de l'Epitome s'ecarte un peu de celle de l'Introduction, au dans ce +dernier ouvrage l'auteur revenait a propos de la bonte de Dieu sur un +sujet deja traite a l'occasion de son immutabilite. Voyez ci-dessus p. +235.] + +Dans l'incarnation, ainsi qu'on l'a deja vu, deux natures se sont unies +en une personne. Comme la chair et l'ame sont un seul homme, Dieu et +l'homme sont un seul Christ, similitude consacree par saint Athanase. +Entendez toutefois que bien que dans le Christ soit le Verbe, une des +trois personnes de la Trinite, cette personne divine n'est pas ici par +elle-meme, _per se_ (probablement en tant que personne divine), car +alors il y aurait une personne dans une personne, la personne du Verbe +dans celle de Jesus-Christ, et ainsi il y aurait deux personnes dans le +Christ. Le Verbe divin n'est en quelque sorte dans le Christ que comme +l'ame est dans le corps. On peut, on doit appeler ces deux natures les +parties de la personne. + +"On trouve dans les autorites toutes ces locutions: _Dieu est homme; +l'homme est Dieu; le Christ est le fils de l'homme; le Christ est le +fils de Dieu; le Christ est Dieu et homme_. Aucune de ces locutions +n'est propre, hors une seule. Si la premiere doit etre prise au propre, +si Dieu est vraiment homme, l'eternel est temporel, le simple est +compose, le createur est creature, ainsi du reste. Ce n'est donc pas une +expression propre, la partie y est prise pour le tout, comme cela arrive +souvent. Exemple, une ame pour un homme, _videbit omnis caro salutare +Dei_ (Isaie, xlix, 26). Semblablement, quand nous disons: _Dieu est +homme_, cela n'est vrai qu'en partie, c'est pour: _Dieu s'unit l'homme_. +Par contre, _l'homme est Dieu_ signifie _l'homme est uni a Dieu_. Il +faut encore entendre comme vrais en partie ces mots: _le Christ est +homme_, ou _le Christ est Dieu_; il n'y a de vrai au sens propre que +cette expression: _le Christ est Dieu et homme_, c'est-a-dire le Christ +est le Verbe ayant l'homme, ou _le Christ est homme et_ "_Dieu_, +c'est-a-dire le Christ est l'homme ayant le Verbe[258]." + +[Note 258: Epitom., c. XXIV, p. 68.] + +Cependant l'unite de la personne ne conduit pas a l'unite de volonte; +la volonte de l'homme, que Dieu s'est uni, dont il a fait assomption, +_hominis assumpti_, ne peut etre identique a celle de Dieu le Pere; +c'est ce que prouve clairement cette parole de Jesus: "Mon Pere, que ce +calice s'eloigne de moi s'il est possible; cependant qu'il en soit, non +suivant ma volonte, mais suivant la tienne." (Math., XXVI, 39.) C'est +une humanite veritable que le fils de Dieu a prise, il a donc pris de +l'humanite les affections, les souffrances, les volontes, tout, hors +le peche. Il a voulu sa passion, en ce sens qu'il l'a jugee bonne et +salutaire, mais il ne l'a pas desiree, et sous ce rapport il ne l'a pas +voulue, car elle l'a fait souffrir dans toutes ses affections humaines, +autrement elle n'eut pas ete la passion. + +Dans la volonte de Dieu elle-meme, il faut distinguer sa volonte qui +dispose et sa volonte qui approuve. Il dispose, en effet, beaucoup de +choses qu'il interdit; il veut qu'on desobeisse souvent a ce qu'il veut, +ou du moins s'il ne dispose pas ce qui est contraire a sa volonte, il le +permet. A proprement parler, il ne veut que le bien[259]. + +[Note 259: Epit., c. XXV et XXVI, p. 69-75.] + +On eleve une question: L'unite de la personne du Christ a-t-elle +ete divisee par la mort? Ce qui est certain, c'est qu'a la mort de +Jesus-Christ, l'ame a quitte la chair; mais cette ame savait-elle tout +ce que savait le Verbe? Elle aurait ete aussi parfaite que Dieu. Il +parait raisonnable de croire que sans en savoir autant que Dieu, elle +voyait Dieu parfaitement. On entend d'ordinaire par vie animale cette +vivification et ce mouvement que la chair tient de l'ame; telle n'etait +pas la vie du Christ: ce que l'ame fait pour le corps, le Verbe le +faisait pour l'ame du Christ, et par elle il donnait le mouvement a son +corps. Les affections naturelles etaient naturellement dans cette ame, +et la force motrice egalement, hormis comme instrument du peche[260]. + +[Note 260: C. XXVII, p. 76.] + +Apres le bienfait de l'incarnation, viennent ces bienfaits de Dieu +qu'on appelle les sacrements. Un sacrement est une image d'une grace +invisible, un signe d'une chose sacree, c'est-a-dire d'un mystere. Le +premier est le Bapteme, puis l'Onction et la Confirmation. Le sacrement +de l'Autel (l'Eucharistie) est celui dont la cause est la commemoration +de la passion et de la mort du Christ: il se celebre avec le pain et le +vin; apres la consecration, ce pain est le corps du Christ et ce vin +est son sang[261]. Abelard reproduit sous diverses formes les pures +doctrines de la transsubstantiation; cependant, en exposant avec respect +et subtilite la merveille et le mystere du sacrement, il n'a pas evite +la censure. On entrevoit ici comment il a pu etre conduit a examiner +des questions au moins oiseuses, et comment, pour n'avoir pas voulu +admettre, par exemple, que le corps et le sang de notre Seigneur fussent +soumis sur la terre a tous les accidents physiques qui peuvent atteindre +les especes apparentes du pain et du vin; il a paru cesser, en de +certains moments, d'y voir, meme apres la consecration, le corps et le +sang reels de Jesus-Christ. Mais les questions etaient pueriles et la +faute n'etait pas serieuse[262]. + +[Note 261: C. XXVIII-XXXI, p. 81-90. On se rappelle qu'au debut de +l'Introduction il est dit que trois choses sont necessaires au salut, la +foi, la charite, les sacrements. Ainsi tout le cadre etait rempli. Voyez +ci-dessus, p. 188. + +[Note 262: On verra en effet que le concile l'a condamne pour avoir dit +que le corps et le sang du Christ ne pouvaient tomber par terre. Nous +n'avons point la passage de l'Introduction ou cela pouvait se trouver; +mais nous pouvons en deviner la place quand nous lisons dans le chap. +XXIX de l'Epitome, p. 87: "Si nolumus dicere quod illius corporis +sit haec forma, possumus satis dicere, quod in acre sit illa forma ad +occultationem propter praedictam causam carnis et sanguinis reservata, +sicut forma humana in acre est, quando angelus in homine apparet. De hoc +quod negligentia ministrorum evenire solet, quod scilicet mures videntur +rodere et in ore portare corpus illud, quaeri solet. Sed dicimus quod +Deus illud non demittitibi, ut a tam turpi animali tractetur; sed tamen +remanet ibi forma ad negligentiam ministrorum corrigendam."] + +Enfin le Mariage est un sacrement qui ne confere proprement aucun don +pour le salut, mais qui est le remede d'un mal, le frein de l'impurete, +la legitimation du lien de l'homme et de la femme. Les regles sur ce +sacrement ont varie; beaucoup de choses ont ete licites qui ne le sont +plus; ainsi autrefois un homme pouvait avoir plusieurs femmes, les rois +seuls n'en devaient avoir qu'une. On demande si les clercs peuvent +contracter mariage; les pretres qui ne l'ont pas fait le peuvent[263]. +S'il se trouve dans une eglise qui a admis le voeu de celibat un pretre +qui ne l'ait pas fait, il peut se marier, seulement il n'exercera pas +le ministere dans cette eglise, c'est-a-dire qu'il _ne tiendra pas la +paroisse_[264]. Les pretres grecs, pourvu qu'ils n'aient pas fait de +voeux, recoivent de l'eveque qui les consacre une epouse vierge, qui +ne peut, ainsi qu'eux-memes, etre mariee qu'une fois; il leur est meme +prescrit de chercher une femme dans une race etrangere, et cela pour +l'extension de la charite. Mais celui qui a notoirement prononce le +voeu, comme le moine ou un pretre, ne peut contracter mariage. Les +ordres sont aussi un empechement, a compter du rang d'acolythe +exclusivement, et le mariage entraine la renonciation aux benefices. +Cependant Gregoire a dispense de ces regles les Anglais, a cause de la +nouveaute de leur conversion. + +[Note 263: "Sacerdotes qui non fecerunt (ajoutez pout-etre _votum_), +possunt." P. 91.] + +[Note 264: "Si vero aliquis in ecclesia, quae votum suscepit, fuerit qui +non votum fecerit, potest ducere, sed in ecclesia illa officium non +exercebit, quod est, parochiam non tenebit." p. 91. Tout ceci prouve +que le celibat des pretres, quoique estime et habituellement prescrit, +n'etait pas une regle Commune a toutes les eglises.] + +Le dernier point traite dans l'Epitome, comme apparemment a la fin de +l'Introduction, puisqu'il etait annonce au debut, c'etait la charite. +Elle est l'amour honnete, ou l'amour qui se rapporte a une fin +convenable. Si j'aime quelqu'un pour mon utilite, mais non pour +lui-meme, ce n'est pas de l'amour. Si je lui souhaite la vie eternelle, +non pour lui, mais pour etre delivre de sa presence, ce n'est point un +amour qui tende a sa fin convenable. La fin legitime de l'amour, c'est +Dieu meme. Notre amour pour Dieu et pour le prochain doit repondre a +l'amour de Dieu pour nous-memes. Seulement, tandis que la charite divine +n'est point une affection de l'Etre immuable, mais la disposition que sa +bonte a prise de toute eternite pour le bien de sa creature, notre amour +est un mouvement de l'ame, d'abord vers Dieu, puis vers le prochain; +amour absolu et sans limite pour Dieu, amour subordonne a l'amour divin +quand il se porte vers nos semblables. + +La charite etant la premiere des vertus et la base de toutes, nous +devons la retrouver en quelque sorte dans les autres vertus. Elles ne +sont vertus qu'a la condition de l'amour, elles ne sont vertus que si +nous les pratiquons a cause de Dieu. Les philosophes ont distingue et +defini les vertus. Socrate les a ramenees a quatre, la prudence, la +justice, la force, la temperance. Aristote en a separe la prudence, qui +est pour lui une science plutot qu'une vertu[265]. Toutes ces vertus ont +des vices pour opposes; ces vices conduisent a des peches. Ce qui fait +la faute dans le peche, c'est le mepris du Createur. Aussi le merite +est-il uniquement dans la bonne volonte. La bonne volonte, c'est la +volonte du bien inspiree par l'amour de Dieu. Ce qu'elle merite, c'est +la vie eternelle, et elle l'obtient par la remission des peches. +Les peches sont remis par la contrition, la confession, la +satisfaction[266]. En finissant, Abelard touche avec clarte et precision +a tous ces points, qu'il considerera plus a loisir dans d'autres +ouvrages plus etendus et plus authentiques. Mais ce qu'il en dit ici +suffit pour nous autoriser a penser que l'Introduction contenait en +substance toutes ses idees sur les divers points de la theologie. Il y +approfondissait surtout le dogme de la Trinite; mais il n'omettait +pas les questions de la redemption, de la grace, du peche, de la +justification, c'est-a-dire tout ce qu'il a traite dans son Commentaire +sur l'Epitre aux Romains et dans sa Morale. + +[Note 265: Arist., _de anim._, III, 3.--Abelard cite ici, p. 99, la +definition de la justice selon Justinien: _Justitia est constans_, etc., +faut-il en conclure qu'il Connaissait les Institutes, ou bien qu'il +avait rencontre cette citation?] + +[Note 266: _Epit._, c. XXXII-XXXVII, p. 95-114.] + +Qu'y avait-il de parfaitement original dans ses doctrines theologiques? +Telle est la question qui se presente a l'esprit et que nous ne +saurions, il faut l'avouer, resoudre avec une entiere certitude. Nous +y reviendrons plus d'une fois. Ici bornons-nous a dire que ses +contemporains lui ont particulierement impute sa doctrine de la Trinite. +Plus tard, on a surtout remarque ses idees sur le libre arbitre. Parmi +les preuves de l'attention qu'elles ont obtenue, la moins notable n'est +pas l'allusion souvent citee de l'auteur d'un poeme du XIVe siecle: + + Pierre Abaillard en un chapitre + Ou il parle de franc arbitre, + Nous dit ainsi en verite + Que c'est une habilite + D'une voulente raisonnable + Soit de bien ou de mal prenable, + Par grace est a bien faire encline + Et a mal quand elle descline[267]. + +[Note 267: Duchesne dit que ces vers sont d'un poete anonyme qui vivait +en 1376 (_Ab. Op._, in not., p. 1161).] + +Mais si les idees qu'Abelard exprime sur la nature et la realite du +libre arbitre, et sur la possibilite d'en concilier l'existence avec la +prescience divine, sont en general justes, nous ne pouvons en admettre +la parfaite originalite. Ici, comme en tant d'autres occasions, il +reproduit ses maitres, et l'on risquerait de concevoir une opinion +exageree de la fecondite de son genie, si l'on croyait qu'il a trouve +seul la moitie seulement de ce qu'il pense et de ce qu'il enseigne. Par +exemple, le fond de sa doctrine du libre arbitre est en principe dans +Aristote, et deja developpe dans Boece. Seulement Boece, qui, du moins +lorsqu'il commente les philosophes grecs, ne fait nulle part acte de +christianisme, ne defend le libre arbitre que contre la fatalite des +stoiciens, ou contre la providence peu active du Dieu de la sagesse +antique. Abelard a le merite de reprendre a fond ces idees, pour les +adapter aux croyances d'une religion qui place l'humanite dans un +commerce bien plus intime avec la volonte supreme. Tel est en general +son merite. C'est un merite de remaniement. Il remet d'anciennes notions +en rapport avec l'etat nouveau des questions et des esprits. Sur la +liberte, du reste, il avait ete devance. Deja et presque de son +temps, saint Anselme avait expose une doctrine chretienne du libre +arbitre[268]. Abelard, moins net peut-etre et moins affirmatif, +discute plus regulierement, et fait habilement servir la dialectique a +l'exposition des verites metaphysiques et morales. Ainsi nous l'avions +vu entraine par la logique a des questions sur la nature de l'homme et +l'ordre du monde; et ici la theodicee le ramene a la logique, qui vient +en aide a sa foi troublee. C'est, au reste, la une singularite et une +valeur de la scolastique, et c'est ce qui justifie l'opinion souvent +exprimee que les scolastiques, soit en metaphysique, soit en theologie, +n'ont eu veritablement en propre que l'invention d'une methode, ou +l'application de la logique a toute la philosophie. + +[Note 268: _Dialogus de libero arbitrio, S. Ans., Op.,_ p. +117.--_Tractatus de Concordia praescient, cum lib. arbit. Id.,_ p. +128.--Cf. Boeth., _De Interp. ed. sec.,_ t. III.] + +Quant aux conclusions que cette methode lui suggere, on ne saurait les +adopter sans examen. Si nous ne les discutons pas ici, ce n'est pas +qu'elles soient au-dessus de la discussion. Tant qu'il parle du libre +arbitre en lui-meme, il nous parait dans le vrai. Mais quand il passe de +l'exposition du fait a la conciliation de ce fait avec l'ordre du +monde, avec la nature de Dieu, je ne dis point qu'il s'egare, mais il +s'aventure. La toute-puissance de Dieu est donnee comme absolue par +les theologiens. Sa volonte est la nature des choses, dit saint +Augustin[269]. Il peut etre philosophique de subordonner sa volonte et +sa puissance a sa perfection; mais ce n'est pas une decision qui aille +de soi, et l'on trouverait difficilement un ecrivain ecclesiastique +accredite qui souscrivit a la theorie d'Abelard au moins dans ses +termes, bien qu'il soit impossible de ne pas admettre quelque chose +d'analogue, des qu'on remue les problemes de la prescience et de la +liberte, de la bonte divine et de l'existence du mal. Aucune doctrine +sur ces points n'est exempte de contradiction, peut-etre parce que la +contradiction est dans les choses, autant du moins qu'elles nous +sont connues. Mais ici la mesure, les nuances, les expressions sont +importantes, et malgre de justes precautions, Abelard n'a point echappe +a l'erreur ou du moins aux apparences de l'erreur. Ce n'est pas en ce +moment qu'il faut le juger. + +[Note 269: _De Genes. ad Litt_., VI, xv. La doctrine d'Abelard est +critiquee par le P. Petau (t. 1, t. V, c, vi, p. 840). Nous reviendrons +sur ces questions, lorsqu'il y reviendra dans son Commentaire sur saint +Paul.] + +Nous avons suivi fidelement, dans notre analyse de l'Introduction, +l'ordre des idees de l'auteur, quoiqu'il soit peu methodique. Ainsi, +apres deux livres consacres au dogme de la Trinite, on l'a vu employer +le troisieme a discuter les attributs generaux de Dieu, sa bonte, son +immutabilite, sa toute-puissance, son unite, meme son existence; toutes +questions independantes du dogme chretien et qui paraissent prealables a +la connaissance des trois personnes de la Trinite. Il semble, en effet, +qu'il importe de savoir que Dieu existe, avant de connaitre sa nature, +ou tout au moins qu'il est un, avant de comprendre comment, encore qu'il +soit un, il se distingue en trois personnes. C'est cet ordre qu'a suivi +saint Thomas dans la plus methodique des theologies[270]. Suivant les +idees modernes, tous les objets traites dans le livre III, tel qu'il est +imprime, appartiennent a ce qu'on appelle la religion naturelle, et loin +d'etre des corollaires ou des appendices du dogme chretien, sont les +principes memes avec lesquels le dogme chretien doit etre confere et +raccorde. Mais les idees modernes ne sont pas celles d'Abelard; quoique +rationaliste parmi les theologiens, il est et veut etre theologien; il +doit donc avant tout poser la Trinite, c'est-a-dire enseigner Dieu, qui +n'existe pour lui que tel qu'il est pour le chretien. Lorsqu'il cite les +philosophes et les paiens, ce n'est pas pour avoir connu les verites +primitives auxquelles se seraient adjointes plus tard les verites +chretiennes, mais pour avoir pressenti et meme annonce, bien que +sous une forme un peu vague, un peu voilee, les verites chretiennes +elles-memes; il s'efforce au moins autant de faire les philosophes +chretiens que de rendre le christianisme philosophique. Mais, dans ce +plan meme, il est impossible de ne pas trouver que les deux premiers +livres n'ont point d'ordre et de clarte. L'ouvrage semble un premier +jet, ou plutot un recueil d'idees et de questions ecrit pour +l'enseignement ou apres l'enseignement, dans l'ordre ou l'improvisation +et la polemique, inseparables de l'enseignement oral, avaient +d'elles-memes dispose les matieres. En effet, lorsqu'au commencement +du second livre, Abelard s'interrompt pour justifier avec tant de soin +l'emploi des autorites profanes et du raisonnement philosophique, il y +est amene par des attaques recentes, et repond a des objections, a des +critiques qui semblent etre survenues depuis le premier livre, ou plutot +depuis les lecons dont le premier livre ne serait que le resume ou le +canevas. Qui sait si nous n'avons pas dans l'Introduction une redaction +d'un cours de theologie d'Abelard, l'oeuvre d'un de ses eleves +peut-etre? L'inegalite du style, les redites, les desordres, et +quelquefois aussi les absurdites et les ellipses, les arguments tantot +developpes avec prolixite, tantot ecourtes brusquement, les citations +parfois indiquees ou tronquees, et qui souvent encombrent le texte, +seraient autant de circonstances favorables a cette conjecture, quoique +assurement les morceaux importants soient de la main du maitre, tels +que le prologue, le debut de l'ouvrage, celui du second livre, et les +principaux articles du troisieme. Quant au fond des idees, au choix des +arguments, des autorites et des exemples, tout est bien de lui, et nous +venons en verite de l'entendre et d'assister a ses lecons. Tel on le +retrouve dans ses autres ecrits; les analogies y sont frappantes; il +aime a se repeter. + +[Note 270: _Summ. Theol_., pars 1, quaest. I-XLIV. C'est aussi l'ordre +suivi par le P. Petau dans ses _Dogmes Theologiques_.] + + + +CHAPITRE III. + +SUITE DE LA THEODICEE.--_Theologia Christiana_. + +L'Introduction a la Theologie est ecrite avec la liberte hardie d'un +homme habitue a voir les intelligences plier devant lui et qui ignore +encore les dangers de l'inimitie des pouvoirs intolerants. L'ouvrage +etait fait pour exciter la severite soupconneuse de l'orthodoxie, et +l'existence meme de la Theologie chretienne[271] prouve qu'Abelard eut +a defendre l'Introduction, car le second ouvrage repete et adoucit le +premier; il en contient de longs fragments litteralement reproduits, +mais autrement divises et ranges dans un nouvel ordre. Le style est plus +soigne, la latinite meilleure, la composition plus methodique et moins +aride. L'auteur semble avoir autant a coeur d'eviter que de repousser +les attaques de ses adversaires, et de desarmer la critique que +d'etablir ses idees. Une analyse complete deviendrait fastidieuse, mais +il faut cependant connaitre l'ouvrage; il suffira d'analyser quelques +passages importants qui modifient ou confirment les propositions les +plus contestees de l'Introduction. + +[Note 271: _P. Abael. Theologia Christiana_, in lib. V; _Thes. nov. +anecd._, t. V, d. 1156-1860.] + +Il parait que trois points surtout avaient provoque le doute ou la +discussion, peut-etre aussi les scrupules ou les craintes de l'auteur. +Ce sont encore les points qui nous interesseraient le plus aujourd'hui. + +Le premier est ce qu'on pourrait appeler le caractere general de cette +theologie. Il est evident qu'elle tend au rationalisme, ou du moins +qu'elle a pour but de concilier la foi avec la raison, l'autorite avec +la science, le dogme avec la philosophie. On a vu que l'entreprise +n'etait pas entierement nouvelle au temps d'Abelard, mais nul n'y avait +apporte autant de subtilite reelle que lui, ni surtout un aussi grand +renom de dialectique. Sans avoir jamais pretendu a l'heterodoxie, sans +s'etre jamais exterieurement ni, je le crois, interieurement donne pour +un novateur religieux, il s'etait en tout, et meme dans la foi commune, +pique de penser par lui-meme. Il avait eleve sa chaire de sa propre main +et se croyait le createur de sa doctrine. Quoi qu'il fit donc, il etait +suspect: son esprit aurait ete plus modere, plus timide, plus sur, son +coeur aurait ete plus humble, qu'il n'eut pas evite un grand danger, +la defiance de l'Eglise. Il mettait son amour-propre a l'exciter, bien +qu'il n'eut jamais l'insolence ou le courage de la braver; il ne cessait +de la provoquer, en s'empressant de la desarmer des qu'elle le menacait. +C'est donc sur le caractere philosophique de sa theologie qu'il se +montrera d'abord jaloux d'eclairer et de rassurer les fideles. + +L'application de la philosophie a la theologie conduit naturellement a +citer les philosophes autant ou plus que les Peres, qui ne le sont pas +toujours; les philosophes, de leur cote, ne sont pas toujours chretiens. +D'ailleurs c'est du sein du paganisme que sont sortis les grands noms +de la philosophie. De la, dans notre auteur, un melange necessaire des +lettres profanes et des lettres saintes. Bien que plusieurs Peres des +premiers siecles en aient donne l'exemple, assez constamment suivi +par la litterature du moyen age, c'est un usage qui a toujours ete +soupconne, accuse d'etre abusif, et par ceux-la meme qui s'y etaient +quelquefois conformes. Pour Abelard, que l'erudition et la dialectique +conduisaient sans cesse sur le terrain de l'antiquite payenne, il +y avait donc grand interet a justifier l'emploi de ces autorites +hasardeuses et a reconcilier enfin la science des Gentils avec les +traditions catholiques. + +Mais il lui importait plus encore de se laver de toute connivence avec +ceux qui ne consultaient les Gentils que pour s'ecarter de l'Eglise, +qui abusaient des sciences du siecle et corrompaient le dogme par la +dialectique. La philosophie de son temps, comme de tout temps, etait +prevenue d'incredulite et de libertinage; pour lui, comme pour ses +successeurs, restait la commune ressource de dire qu'il y a deux +philosophies, la vraie et la fausse, et nous le verrons chercher a se +disculper de son attachement a l'une en s'acharnant contre l'autre. Il +declamera avec violence et, s'il le faut, avec fanatisme contre ceux +qu'il se complait a nommer les pseudo-philosophes. Plus franche et +plus hardie, et comme pour achever sa pensee, Heloise appelait les +adversaires de son epoux du nom injurieux que saint Paul donnait a ses +calomniateurs: saint Bernard etait pour elle un pseudo-apotre[272]. + +[Note 272: II Cor. XI, 13.--Voy. t. I, p. 167 et _Ab. Op._, ep. II, p. +42.] + +Quand la dialectique, meme circonscrite dans de certaines bornes par une +intention chretienne, penetre dans le dogme, elle peut toujours alterer +ce qu'elle explique et reduire le mystere a sa plus simple et a sa trop +simple expression, en l'interpretant suivant la science; elle-meme, et +pour son propre compte, elle n'a ete que trop accusee d'etre une science +de mots. Une orthodoxie dialectique risque donc aussi de n'etre qu'une +orthodoxie nominale. Le philosophe peut, dans toute l'energie du terme, +n'etre _chretien que de nom_. C'est de ce danger qu'Abelard tache de se +preserver; il s'attache a combattre, a detruire toutes les objections +de l'heresie contre la Trinite; il prend soin de separer et meme de +garantir sa doctrine de tout contact avec l'erreur de Roscelin. "Quant +on lit aujourd'hui les deux ouvrages incrimines," dit M. Cousin, "on y +trouve la dialectique placee a la tete de la theologie et l'esprit cache +du nominalisme y minant les bases du christianisme, au lieu de les +attaquer directement[273]." En revoyant ses arguments, Abelard semble +avoir pressenti cette grave critique qui l'attendait encore apres six ou +sept siecles, et il a pris grand soin d'etablir le caractere orthodoxe +de sa doctrine sur la Trinite. + +[Note 273: _Ouvr. ined. d'Ab._, Introd., p. cxvii.] + +Recueillons maintenant la substance de ce qu'il dit de neuf ou +d'important sur ces trois points: l'autorite des philosophes, l'abus de +la dialectique en matiere de religion, la purete de sa doctrine. + +1. "Si l'autorite des apotres, si celle des Peres, si celle enfin de la +raison ne suffisent pas, meme contre des philosophes qui n'invoquent que +la derniere, il ne nous reste qu'a renvoyer leurs traits a nos ennemis; +en repoussant une a une leurs objections, etouffons les aboiements de +ceux qui cherchent a diffamer aux yeux des fideles tout ce que, dans +une intention sincere, nous avons ecrit pour la defense de la foi. Ils +recusent eux-memes les philosophes comme Gentils, et leur contestent +toute autorite en faveur de la foi, comme etant condamnes par elle..... +Mais tous les philosophes, Gentils peut-etre de nation, ne le furent +point par la foi.... Comment, en effet, devouerions-nous a la damnation +ceux a qui Dieu meme, au temoignage de l'apotre, a revele les secrets de +la foi et les profonds mysteres de la Trinite, et dont les vertus et les +oeuvres sont celebrees par de saints docteurs[274]?" Car peut-on nier +que l'incarnation ne paraisse annoncee dans certains ecrits payens plus +ouvertement que dans quelques livres sacres? Quand Platon dit que Dieu, +en formant le monde, prit deux longueurs, qu'il appliqua l'une a l'autre +dans la forme de la lettre grecque X et les courba en orbe, n'est-ce pas +une image du mystere de la croix[275]? Si les sacrements furent inconnus +de l'antiquite, c'est que la loi d'Israel n'avait pas ete donnee pour +tous, comme l'Evangile. "Aucune raison ne nous force donc a douter +du salut de ceux des Gentils qui, avant la venue du Sauveur, ont, +naturellement et sans loi ecrite, _fait_, selon l'apotre, _ce que veut +la loi_, et qui la montraient _ecrite dans leurs coeurs, leur conscience +rendant temoignage_ pour eux-memes[276]." Il est evident par l'Ecriture +que "la justice a commence par la loi naturelle." Les menaces et les +prescriptions de l'Ancien Testament ne regardaient qu'Abraham et ses +descendants. "Ne desesperez du salut de personne ayant, avant le Christ, +vecu bien et purement. Et par quelle abstinence, par quelle continence, +par quelles vertus, la loi naturelle et l'amour de l'honnete ont +jadis signale non-seulement les philosophes, mais encore des hommes +illettres!... Que de temoignages nous le redisent, comme pour gourmander +notre negligence et notre faiblesse!... Armes des pages des deux +Testaments, des innombrables ecrits des saints, nous sommes pires... +que ceux a qui Dieu avait refuse la tradition de la loi ecrite et le +spectacle des miracles." + +[Note 274: _Theol. Chr_., t. II, p. 1203-1240.] + +[Note 275: Ce que dit Platon, c'est que Dieu ayant compose du _meme_, +de _l'autre_ et de _l'essence_ un certain melange, et l'ayant divise +en parties formant une longue bande, il la coupa en deux suivant sa +longueur, puis croisa ces deux moities l'une sur l'autre en la forme du +X, les courba en cercle et enveloppa le tout dans un double mouvement. +C'est la creation de l'ame du monde et de la forme spherique de +l'univers. Il n'y a dans cette obscure description rien qui ressemble au +christianisme; le croisement a angle aigu est regarde comme une allusion +a la position de l'ecliptique sur l'equateur et n'a point de rapport +avec la figure de la croix du Sauveur. (_Timee_, ed. de M. H. Martin t. +1, p. 99, et not. 24, t. II, p. 30.)] + +[Note 276: Rom. II, 13, 14, 15, et III, 28.] + +Quant a la doctrine, des philosophes ont preche l'immortalite de l'ame, +la retribution future, la gloire ou le chatiment; ils s'y appuient pour +nous exhorter a bien faire. Il faut bien qu'en eux-memes ils aient +appris a connaitre ces vertus qu'ils nous enseignent, il faut qu'ils +sachent que Dieu en est le principe ou plutot la cause finale, qu'elles +doivent avoir l'amour de Dieu pour origine et pour but. C'est la foi de +Socrate, c'est l'enseignement de Platon que Dieu est le souverain bien. +L'humilite de Pythagore semble avoir devine l'humilite chretienne. +Lorsqu'on lit ce que Ciceron dit de la sagesse, on se rappelle cette +parole de Job: _La piete, c'est la sagesse_[277]. Or la sagesse de Dieu, +c'est le Christ. Si, pour avoir aime le Christ, nous sommes appeles +chretiens, comment refuser le meme nom a ceux qui ont aime la sagesse? +Les preceptes moraux de l'Evangile ne sont qu'une _reformation de la loi +naturelle que les philosophes ont observee_[278]. L'Evangile, comme la +philosophie et a la difference de l'ancienne loi, prefere la justice +interieure a l'exterieure et pese tout d'apres l'intention de l'ame; +aussi quelques platoniciens ont-ils ete emportes jusqu'a ce blaspheme, +que Jesus-Christ avait recu toutes ses maximes de Platon. + +[Note 277: _Th. Chr_ t. II, p. 1210. C'est la definition de l'orateur: +_Vir bonus dicendi peritus_, qui, chose assez singuliere, rappelle a +l'auteur la passage de Job: _Timor domini ipsa est sapientia_ (XXVIII, +28), passage qu'il cite au reste dans ces termes: _Ecce pietas est +sapientia_, comme saint Augustin (_De Trin_., XII, xiv, et XIV, i), +d'apres le mot grec des Septante, [Grec: Theosezeia].] + +[Note 278: _Id., ibid._, p. 1211. Abelard a commente ailleurs avec +detail dans un sens favorable aux philosophes les passages de saint Paul +deja cites, (_Com. In ep. ad Rom., Ab. Op._, p. 513.) et deja il avait +dit dans l'Introduction: "Diximus deum esse potentiam generantem, +et sapientiam genitam, et benignitatem procedentem: cum istud nemo +discretus ambigat, sive Judaeus, sive Gentillis, nemini aec fides deesse +videtur." (L. II, p. 1101.)] + +Si vous jugez des principes des philosophes par leurs oeuvres, voyez +comme ils ont regle la societe: ils semblent lui avoir applique les +preceptes evangeliques. Les regles qu'ils prescrivent aux chefs des +cites sont celles que s'imposent aujourd'hui les clercs et les moines. +"La cite est une fraternite.... Les legislateurs de republique ont +l'air d'avoir devance la vie apostolique de la primitive Eglise." +L'interdiction de la propriete, la mise en commun de tous les biens +est le principe de cette parole de Socrate dans le Timee[279]: Que les +femmes soient communes et que nul n'ait des enfants a lui. "Or, mes +freres, faut-il tourner cela dans un sens honteux et supposer qu'un si +grand philosophe, de qui date l'etude de la discipline morale et la +recherche du souverain bien, ait institue une infamie aussi manifeste et +aussi abominable que l'adultere, condamne et par les philosophes, et par +les poetes, et par tous les hommes observateurs de la loi naturelle, au +point que quelques-uns regardent comme adultere l'ardeur passionnee de +l'epoux pour son epouse?" Non, Socrate n'a voulu que detruire jusqu'au +dernier reste de la propriete: il veut que les femmes soient en commun +dans un but, non de plaisir, mais d'utilite. "La vraie republique est +celle dont l'administration est dirigee vers l'utilite commune, et +ceux-la seulement sont concitoyens qui cohabitent dans une telle union +de corps et de devouement qu'en eux paraisse accompli ce que dit le +psalmiste de la perfection de la primitive Eglise, imitee aujourd'hui +par les congregations monastiques: _Ah! qu'il est bon et agreable que +les freres habitent unis en un corps!_ (CXXXII, 1.) + +[Note 279: _Th Chr_., t. II, p.1212. Ce n'est pas la communaute des +femmes, mais celle des enfants qui est prescrite dans le Timee, le +mariage au contraire y est regle, et d'une maniere assez singuliere. +(_Etud. sur le Tim._, t. I, p. 81.)] + +Les anciens n'appellent cite qu'une association ou tout a pour but +le bien commun, "association maintenue sans murmure par la charite +sincere." C'est vraiment la definition d'une societe chretienne. +Et tandis qu'ils ont desire introduire une telle severite dans la +republique que Platon veut en bannir jusqu'aux poetes, ils ont prescrit +a ceux qui la gouvernent un tel amour pour le peuple, que, "se regardant +comme ses ministres, non comme ses maitres... ils ne doivent pas +craindre et de combattre et de donner leur vie pour la liberte de la +patrie, surs d'atteindre ce sejour de la beatitude celeste qui, selon +Ciceron, fut par revelation promise a Scipion[280]." Ainsi ont fait les +Decius, donnant l'exemple qu'avait donne deja David, aime du Seigneur. +"Qu'ils rougissent a ces souvenirs, les abbes de ce temps-ci, eux a qui +est confie le premier soin de la religion monastique, qu'ils rougissent +et reviennent a resipiscence, touches du moins de l'exemple des Gentils, +tandis qu'aux yeux de leurs freres, qui ruminent de vils aliments, +_vilia pulmentorum pabula_, ils devorent impudemment des mets exquis et +nombreux. Qu'ils remarquent aussi, les princes chretiens, avec quel zele +courageux des Gentils ont embrasse la justice..." Qu'ils songent a ce +Zaleucus qui appliqua a son propre fils la loi que lui-meme avait faite +contre l'adultere. + +[Note 280: _Th. Chr._, t. II, p. 1215. On voit qu'il avait lu Macrobe, a +qui nous devons le Songe de Scipion.] + +Les philosophes ont connu egalement l'abstinence des anachoretes ou des +moines, la sublimite de la vie contemplative, les vertus de la solitude. +La vie solitaire "est celle ou la ferveur extreme de l'amour de Dieu +nous suspend a la contemplation de la vision divine, et nous faisant +abandonner toute sollicitude des liens du monde, ne nous laisse, +pour ainsi dire de commerce qu'avec les choses celestes." Quelques +philosophes grecs, les Esseniens aussi, ont su s'y elever. Faut-il +prouver leur mepris des richesses? citons Pythagore, Crates, Antisthene, +leur mepris de la vie? Socrate "succomba pour la defense de la verite +comme un martyr certain de la remuneration;" le mepris de la douleur? il +eclate dans les stoiciens. Parlerons-nous de leur mepris des voluptes et +de la purete de leur vie? C'est en eux "que commenca cette beaute de la +chastete chretienne ignoree des Juifs." On voit dans les livres quels +soins, quels embarras sont attaches au mariage; Salomon a peint avec la +plus grande force tous les dangers de la passion des femmes. La chastete +parait la vertu la plus agreable a Dieu, et l'histoire romaine abonde en +beaux traits de continence et de pudeur; il suffit de rappeler Lucrece +et Virginie[281]. + +[Note 281: _Th. Chr._, t. II, p.1216-1235.] + +Quant a la science, les temoignages des saints nous apprennent combien +celle des philosophes nous est necessaire dans l'etude des lettres +sacrees, tant pour resoudre toutes les questions que pour eclaircir les +mysteres allegoriques, dont l'explication est souvent dans les +nombres; aussi saint Augustin met-il au premier rang la dialectique et +l'arithmetique. C'est la poesie et ses mensonges qu'il faut fuir. Si +un chretien a le gout des lettres, qu'a-t-il besoin de se repaitre +de fictions vaines? "Quelles sont les formes de style, les beautes +d'expression que ne presente pas la page sacree, _pagina divina_, toute +remplie des enigmes de l'allegorie et de la parabole, et presque partout +abondante en allusions mystiques? Quelles sont les graces d'elocution +que ne nous enseigne pas la langue hebraique, cette mere des +langues?.... Quels mets peuvent manquer a la table spirituelle du +seigneur, c'est-a-dire a l'Ecriture sainte, ou, suivant Gregoire, +_l'elephant nage et l'agneau se promene?_.... Qui, parmi les poetes et +meme parmi les philosophes, a egale saint Jerome pour la gravite de +la diction, saint Gregoire pour la douceur, saint Augustin pour la +subtilite? Dans le premier, vous trouverez l'eloquence de Ciceron, dans +les deux autres la suavite de Boece et la subtilite d'Aristote, et bien +plus encore, si je ne me trompe, en comparant les ecrits de chacun. +Que dire de l'eloquence de Cyprien ou d'Origene et de tant de docteurs +innombrables, tant grecs que latins, tous profondement verses dans +l'etude des arts liberaux?.... Mais comment les eveques et les docteurs +de la religion chretienne n'ecartent-ils pas les poetes de la cite de +Dieu, quand Platon leur interdit la cite du siecle? Bien plus, dans +les jours solennels des grandes fetes qui devraient etre employes +tout entiers aux louanges du Seigneur, ils appellent a leur table les +bateleurs, les danseurs, les sorciers, les chanteurs d'infamies. Ils +celebrent jour et nuit la fete et le sabbat en leur compagnie; puis +ils les recompensent par de grands dons, qu'ils derobent aux benefices +ecclesiastiques, aux offrandes des pauvres, evidemment pour sacrifier +aux demons. Qu'est-ce, en effet, que ces histrions, sinon les herauts +et pour ainsi dire les apotres des demons?.... Oui, ce qui se dit dans +l'eglise fatigue, ennuie de tels auditeurs. C'est un fardeau pour +eux que de faire l'oblation aux autels du Christ; et jusque dans les +solennites de la messe, pendant l'espace d'une heure, ils ne peuvent +sevrer leur langue de propos vains. Toute leur ame brule pour le dehors +et aspire a la cour des demons, aux conventicules d'histrions. C'est +la qu'ils sont prodigues d'offrandes, et attentifs avec le plus grand +silence et la plus grande passion a la predication diabolique. Mais +apparemment c'est peu de chose pour le diable que ce qu'ils font hors du +sanctuaire des basiliques, s'il n'introduit pas dans l'eglise de +Dieu les turpitudes de la scene. O douleur! il l'ose. O honte! il +l'accomplit; et devant les autels memes du Christ, toutes les infamies +sont introduites de toutes parts; les temples, au milieu des reunions +des fetes solennelles, sont dedies aux demons, et sous le voile de la +religion et de la priere, tous, hommes et femmes, ne semblent reunis que +pour satisfaire librement leur lascivete; et ainsi sont celebrees les +veilles de Venus[282]." + +[Note 282: _Theol. Chr._, t. II, p. 1235-1240.] + +Ce morceau offre quelque interet pour l'histoire du theatre. Il +prouve que certains jeux sceniques etaient connus des ce temps-la et +inspiraient un gout tres-vif aux classes superieures de la societe, et +meme aux grands de l'Eglise. Il indique egalement que ces scandaleuses +representations, qui ont longtemps souille les lieux saints, etaient +deja celebrees aux jours de fetes, et que si une partie du clerge +les tolerait, des esprits plus severes ne lui epargnaient pas les +remontrances. Mais on comprend que cette severite meme ne devait pas +ameliorer la position d'Abelard aupres de ceux qu'elle censurait, et ce +n'etait pas une tres-habile maniere de se bien mettre avec l'Eglise; +que d'etablir, pour justifier les philosophes, que bon nombre +d'ecclesiastiques etaient loin de les egaler en purete et en modestie. +Cette apologie qui tourne en invective, decele un esprit toujours pres +de franchir les bornes et de tourner contre le clerge les armes que +devaient un jour saisir les ecrivains reformes et les libres penseurs de +toutes les ecoles. Prise en elle-meme et au fond, l'argumentation est +hardie. Elle tend a mettre la foi philosophique au niveau de la foi +chretienne, en meme temps qu'a placer les moeurs des philosophes +au-dessus de celles des pretres. Si cette argumentation etait seule +et sans contre-poids, elle autoriserait des doutes serieux sur le +catholicisme d'Abelard. Mais elle a une contre-partie qui la compense, +et qui temoigne d'une intention sincere d'impartialite chretienne. +Nous allons le voir humilier non moins resolument aux pieds de la foi +l'orgueil et l'egarement de la philosophie. + +II. Au-dessus des ennemis du Christ, heretiques, juifs, gentils, ceux +qui contestent avec le plus de subtilite la sainte Trinite, sont les +professeurs de dialectique, ou ces sophistes tant railles par Platon, +"ceux qui n'usent pas, mais abusent de l'art." Or cette philosophie est +comme le glaive acere dont "un tyran aveugle se sert pour tout detruire, +mais qui peut servir pour la defense: elle peut faire beaucoup de bien +et beaucoup de mal. On sait que les peripateticiens, que nous appelons +aujourd'hui les dialecticiens, ont par de bons arguments, reprime les +heresies tant des stoiciens que des epicuriens." Quant a ceux dont +l'adresse perfide a rendu la dialectique odieuse, leur faute a ete +condamnee, il y a longtemps, par Ciceron dans sa Rhetorique[283]. Saint +Paul s'est prononce maintes fois contre l'esprit contentieux et les +argumentations verbeuses. Et un pape, repetant les paroles de saint +Ambroise, a dit: "Les heretiques mettent dans la discussion toute la +force de leurs poisons[284]." Au temps ou nous sommes, les dialecticiens +s'arrogent le premier rang parmi les philosophes, croyant avoir acquis +la "meilleure philosophie, parce qu'ils ont la plus verbeuse." En eux +est ce principe de tout peche qui precipita le premier ange de +la celeste beatitude, l'orgueil. "Les professeurs de dialectique +s'imaginent qu'armes des raisons les plus rares, ils peuvent tout +pretendre et tout attaquer.... qu'il n'est rien qu'ils ne puissent +comprendre et discuter; et, pleins de mepris pour toutes les autorites, +ils font gloire de ne croire qu'en eux seuls; car ils n'acceptent que +ce que leur persuade la raison.... L'orgueil suit la science et +l'aveuglement l'orgueil; et ainsi, chose singuliere, la science ramene a +l'ignorance." En s'attribuant a soi-meme le don que l'on tient de Dieu, +on le perd, et l'on s'egare d'autant plus qu'on avait ete mieux doue. +L'heretique, comme le mot l'annonce, est celui qui choisit, ou qui suit +la preference de son jugement, c'est-a-dire qui prefere son propre +esprit a celui de Dieu. "Il devient alors presomptueux, impatient, +contentieux: il se forme a la dispute plus qu'a la discipline et aspire +a la gloire plus qu'au salut.... Gardez-vous de ceux qui rapportent +en raisonnant la nature unique et incorporelle de la Divinite a la +similitude des corps composes d'elements, moins pour atteindre la verite +que pour faire montre de philosophie. Ils ne s'elevent point a la +connaissance de celui qui resiste aux superbes et fait grace aux +humbles." Nul ne connait ce qui est de Dieu, hors l'esprit de Dieu: +nul ne peut rien enseigner, si Dieu ne l'illumine. Dieu est le maitre +interieur qui instruit sans paroles qui il lui plait. Aussi la vie +religieuse sert-elle plus a le comprendre que la subtilite d'esprit. +"Dieu aime mieux la saintete que le genie.... Ceux qui ont la ferveur de +l'amour, qu'importe qu'ils nous paraissent des simples et des idiots, et +ne puissent exprimer et demontrer tout ce que l'inspiration divine +leur fait comprendre? Plut a Dieu qu'ils y prissent garde, ceux qui +s'arrogent impudemment la maitrise en ecriture sainte, et qui ne +corrigent point leur vie, mais vivent charnellement dans la souillure! +Ils disent que l'intelligence speciale des enigmes divines leur a ete +donnee, que les secrets celestes leur ont ete confies; ils mentent. Ils +semblent se vanter ouvertement d'etre le temple du Saint-Esprit. Que du +moins l'impudence de ces faux chretiens soit ecrasee par les philosophes +gentils, qui pensaient que la science de Dieu s'acquiert moins en +raisonnant qu'en vivant bien." Qu'ils ecoutent Socrate, qui professait +qu'il ne pouvait rien que par la grace divine. "Qu'ils ecoutent les +philosophes, eux qui se disent philosophes. Qu'ils ecoutent leurs +maitres, eux qui meprisent les saints[285]...." + +[Note 283: _Id., ibid._, p. 1242-1246. Cette rhetorique est celle _ad +Herennium_, l'ouvrage de Ciceron qu'il cite de preference. Le passage +rapporte est extrait du livre II, XI.] + +[Note 284: I Cor., XI, 16.--I Tim., VI, 20.---II Tim. II, 14, 22, +23, 24.--_Resp. Adriani pap. ad Carolum_, c. XLIX; _S. Concil._, t. +VII.---_Ambr. Op._, t. I, _De Fid._, c. V.] + +[Note 285: _Th. Chr._, t. III, p. 1245-1252.] + +"Il est vrai que dans toutes les choses qui peuvent se discuter +rationnellement, la decision de l'autorite n'est pas necessaire; mais ne +doit-il pas suffire a la raison qu'il lui soit demontre que celui qui +surpasse tout, doit surpasser les forces de l'intelligence et de la +dialectique des hommes? Quelle chose devrait plus indigner les fideles +que de confesser un Dieu que cette petite raison humaine pourrait +comprendre?" + +C'est ce qu'ont senti et les saints et les philosophes. Les esprits +celestes eux-memes ne connaissent pas Dieu pleinement. Le nom du fils +de Dieu, dit Hermes, ne peut etre prononce par une bouche humaine[286]. +Dieu, "c'est-a-dire le Dieu qui n'est compris et cru que par le petit +nombre ou par les plus grands des sages," est _le Dieu inconnu; Incerti +Judaea Dei_, dit Lucain. C'est le Dieu cache de l'Ecriture, le Dieu +inconnu de l'autel d'Athenes, le meme, ce semble, que cet autel de +la Misericorde, ou ne s'offrait pas d'autre sacrifice que celui des +brachmanes, le sacrifice de la priere et des larmes, l'autel dont parle +Stace: + + Nulli concessa potentum + Ara Deum, mitis posuit clementia sedom. + +[Note 286: _Id., ibid._, p. 1254.--Abelard ne cite, je crois, nulle part +Hermes qu'a l'aide de saint Augustin, et rien ne me prouve qu'il eut +sous les yeux le texte ou la traduction de ces celebres apocryphes, le +Pimandre ou l'Asclepius.--Cf. _Introd._, p. 1004, 1009, 1012, 1052, +etc., et _Sic et Non_, p. 45.] + +"Que repondront a tout cela les professeurs de dialectique, s'ils +veulent discuter par raisonnement ce que leurs principaux docteurs +affirment ne pouvoir etre explique? Ils se moqueront de leurs docteurs, +pour n'avoir pas tu la verite que Dieu leur inspirait, verite que +ceux-ci font profession de ne pouvoir exposer en dissertant, tenant pour +plus venerable ce qui surpasse davantage la portee de l'intelligence +humaine. Ils ne rougissent pas de declarer qu'ils entendaient et meme +disaient bien des choses, qu'ils professaient enfin des verites qu'ils +ne pouvaient demontrer; et meme ils se plaisaient tellement dans +cette obscurite que, sur les choses qu'ils auraient pu demontrer, ils +etendaient le voile litteral, pour que la verite decouverte et nue ne +fut pas meprisee a cause de la facilite de la comprendre." Les deesses +d'Eleusis apparurent une nuit au philosophe Numenius, en habit de +courtisanes, et se plaignirent qu'il les eut arrachees du sanctuaire de +la pudeur, parce qu'il avait donne l'interpretation de leurs mysteres, +"Oh! plut a Dieu que ceux qui s'affichent pour philosophes fussent, meme +en songe, detournes de leur presomption, et qu'on les vit cesser de nier +l'existence de l'incomprehensible majeste du Dieu supreme, parce qu'ils +ne l'entendent pas discuter avec une parfaite evidence[287]!" + +[Note 287: _Id., ibid._, p. 1254.---Le songe de Numenius est raconte par +Macrobe, (_Somn. Scip.,_ t. I, c. II.)] + +Mais voici l'objection: Que sert de dire une verite qu'on ne peut +expliquer? et voici la reponse: Lorsqu'on entend, touchant Dieu, quelque +chose que l'on ne comprend pas, l'auditeur est excite a l'inquisition; +"l'inquisition enfante l'intelligence, si la devotion l'accompagne." Aux +uns a ete donnee la grace de dire, aux autres celle de comprendre. En +attendant, et tant que la raison ne se devoile pas, l'autorite doit +suffire. "Il faut s'en tenir a la maxime connue: ce qui est admis par +tous, par le plus grand nombre, ou par les doctes, ne doit pas etre +contredit. Il est donc salutaire de croire ce qu'on ne peut expliquer, +d'autant que ce que l'infirmite humaine peut demontrer n'est pas +grand'chose, et qu'il ne faut point appeler foi l'adhesion que nous +arrache l'evidence rationnelle. Nul merite aupres de Dieu, quand on ne +croit pas a Dieu, mais a de petits arguments qui trompent souvent, et +qui peuvent a peine etre saisis, meme quand ils sont raisonnables[288]." + +[Note 288: _Id., ibid._, p. 1255.---Ce passage est en contradiction avec +ce qu'il a dit dans l'Introduction, t. II, p. 1054 et 1058. Voyez au +precedent chapitre, p. 201 et 205.] + +La derniere objection des dialecticiens, c'est qu'il faut repousser +une foi qui ne peut etre defendue, faute de raisons evidentes pour la +soutenir. Mais nous leur demanderons ce qu'ils pensent de leurs maitres +qui ont enseigne cette foi. "Nous tenons du seul Boece tout que nous +savons de l'art de l'argumentation en usage aujourd'hui, et c'est de lui +que nous avons appris tout ce qui fait la force du raisonnement. Nous +savons que c'est encore lui qui a disserte sur le dogme de la Trinite, +exactement et philosophiquement, en se conformant a la classification +des dix categories[289]. Accuseront-ils le maitre meme de la raison, et +diront-ils qu'il s'est egare dans l'argumentation, celui de qui ils +font gloire de l'avoir apprise? Quoi? le maitre n'aura pas apercu ce +qu'apercoivent ses disciples! il n'aura pas vu par quelles raisons on +peut infirmer ce qu'il soutenait! Je pardonne a leur impudence; qu'ils +nous enlevent ce qu'ils voudront, ceux qui ne savent point epargner +leurs maitres, pourvu qu'ils ne troublent pas la foi des simples, et que +par les lacs des sophismes ou deja ils sont eux-memes enveloppes, ils +n'entrainent pas les autres dans la fosse ou ils sont tombes. Pour +eviter un tel danger, il ne reste qu'a demander a Dieu un remede contre +la contagion; qu'il brise les machines de guerre de ceux qui s'efforcent +de detruire son temple par les coups redoubles du belier de leurs +arguments. + +[Note 289: On a vu qu'il est douteux que ces ouvrages theologiques +soient de Boece. (c. 1, p. 160.)] + +"Mais enfin, puisque l'importunite de ces querelleurs ne peut etre +reprimee par l'autorite ni des saints, ni des philosophes, et qu'il faut +absolument leur resister par le raisonnement humain, nous avons resolu +de repondre aux fous suivant la folie, et de pulveriser leurs attaques +par les moyens qui leur servent a nous attaquer[290]." + +[Note 290: _Theol. Chr_., p. 1256.] + +Ici Abelard, rentrant peut-etre plus completement dans sa vraie pensee, +revient a l'idee qu'il faut prendre aux incredules leurs armes, et les +confondre par leurs propres arguments. "Si cette obscurite si profonde +aveugle notre raison, qui se signale plus par la religion que par le +genie, et si a tant de recherches des plus subtiles, notre petitesse ne +suffit pas ou succombe vaincue, que nos adversaires n'imaginent point +pour cela d'incriminer ou de censurer notre foi, qui n'en vaudrait pas +moins en elle-meme, quand un homme aurait faibli dans la discussion. Que +personne ne m'impute a presomption d'avoir entrepris ce que je n'aurai +pas accompli; mais qu'il pardonne a une intention pieuse qui suffit +aupres de Dieu, si l'habilete fait defaut. Tout ce que nous exposerons +sur cette haute philosophie, nous professons que c'est une ombre et non +la verite, une certaine ressemblance et non la chose meme. Quel est le +vrai? Dieu le saura. Quel est le vraisemblable et le plus conforme aux +raisons philosophiques? je pense que je le dirai. En cela, si mes fautes +veulent que je m'ecarte de la pensee et du langage catholiques, qu'il me +pardonne, celui qui juge des oeuvres par l'intention, pret que je suis +toujours a donner toute satisfaction en effacant ou corrigeant tout ce +qui sera mal dit, lorsqu'un fidele m'aura redresse par la vertu de la +raison ou l'autorite de l'Ecriture[291]." + +[Note 291: _Id., ibid_., p. 1256-1258. Ceci est repris du prologue de +l'Introduction, p. 974.--Voy. ci-dessus, p. 185.] + +III. La trinite des personnes qui sont en Dieu, est un seul Dieu[292]. +"La religion de la foi chretienne tient invariablement, croit +salutairement, affirme constamment, professe sincerement que le Dieu un +est trois personnes, le Pere, et le Fils, et le Saint-Esprit, un seul +dieu et non plusieurs dieux, un seul createur de toutes choses visibles +et invisibles..... un en tout, sauf en ce point, la distinction des +personnes." Elles ne sont pas trois dieux ni trois seigneurs, mais trois +personnes, dont chacune n'est aucune des deux autres, quoique chacune +soit Dieu tout entier. La substance des trois personnes, ou la substance +de Dieu, est donc simple et une; c'est une essence indivise, une +puissance, une majeste, une gloire, une raison, une operation; en un +mot, la seule exception a l'unite divine est dans la difference des +proprietes; celle d'une personne ne peut jamais etre transportee dans +une autre, car elle ne serait plus propriete, mais communaute. + +[Note 292: _Theol. Chr_., t. III, p. 1258-1270.] + +Certaines choses sont dites de Dieu qui ne peuvent etre entendues que +d'une des personnes et non de plusieurs. Quand on dit que Dieu est +inengendre, cela ne peut s'entendre que du Pere, car le Saint-Esprit, +qui n'est pas engendre, n'est pas pour cela inengendre. Ce qui n'est pas +juste n'est pas necessairement injuste; exemple, une pierre ou un arbre. +Certaines choses peuvent etre dites de Dieu qui s'appliquent soit +collectivement, soit separement, a toutes les personnes ou a chacune; +ainsi Dieu, Seigneur, Createur, Tout-Puissant, Eternel, etc., cela +peut se dire de toute la Trinite et de chaque personne de la Trinite. +Certaines choses ne peuvent se dire que des trois ensemble, ainsi le nom +meme de Trinite: Dieu est la Trinite, Dieu est pere; le Pere n'est pas +la Trinite, Trinite est le nom propre des trois ensemble. Enfin il y +a un nom, un seul qui convient a chacune d'elles, mais non a toutes +ensemble, c'est le nom meme de personne; il convient a toutes, mais +separement et non simultanement. + +Dans cette trinite des personnes, aucune n'est substantiellement +differente des deux autres, aucune n'en est numeriquement separee; +chacune est differente de chaque autre seulement par la propriete, non, +encore une fois, dissemblable substantiellement ou numeriquement, comme +le croit Arius. Ainsi le Pere n'est pas autre chose (_aliud_) que le +Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils que le Saint-Esprit; il n'est pas +autre chose en nature, mais il est autre (_alius_) en personne: celui-ci +n'est pas celui-la, mais il est ce qu'est celui-la. Socrate est +different numeriquement de Platon, c'est-a-dire qu'il est autre par +la distinction de l'essence propre, mais il n'est pas autre chose, +c'est-a-dire qu'il n'est pas substantiellement different, puisque tous +deux sont de meme nature, quant a la communaute de l'espece: l'un et +l'autre est homme. + +"Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu." Car tout ce qui existe dans la +nature ou est eternel, et c'est Dieu, ou a commence, et vient de Dieu; +hors de la, il n'y a que le peche et l'idole, qui sont nos oeuvres et +non les oeuvres de Dieu. La sagesse, la puissance qui sont en Dieu sont +Dieu meme. Si l'on pretend que les qualites de Dieu soient en lui, sans +etre ni lui ni creees par lui, mais qu'elles demeurent eternellement en +lui ou sont coeternelles a la divine substance dans laquelle elles +sont, nous demanderons si elles sont en Dieu substantiellement ou +accidentellement. Si elles y sont substantiellement, elles constituent +la substance de Dieu, elles sont alors anterieures (_priores_) a Dieu, +comme la raison est dite anterieure (_prior_) a l'homme, etant sa forme +constitutive. Ainsi, par exemple, le Dieu sage serait constitue par la +substance de la divinite et la sagesse, il serait un tout compose de +matiere et de forme, il aurait un principe. Si, au contraire, les +qualites lui appartiennent accidentellement, Dieu est sujet aux +accidents, proposition condamnee par tous les philosophes et tous les +catholiques. L'accident peut etre ou ne pas etre, il est mutable, +omissible, il depend de l'alterabilite du sujet; on peut dire qu'il est +la forme d'une chose corruptible; comment serait-il compatible avec +la nature divine? La sagesse ne pouvant etre en Dieu une forme ni +substantielle ni accidentelle, il reste qu'elle est Dieu, et de meme la +puissance, et de meme les autres attributs. + +Dieu n'est une substance qu'autant que c'est une substance unique, +incomparable, au dela ou au-dessus de la substance; de meme, les +proprietes qui sont dans cette substance ne peuvent etre regulierement +appelees formes ni accidents, et elles n'ont d'autre effet que la +distinction des personnes; et cette difference n'est pas celle de la +personne de Socrate a celle de Platon, les trois personnes n'ayant +qu'une essence, tandis que Socrate et Platon n'ont pas la meme essence +ou la meme substance essentielle. Grande et subtile distinction; il faut +que l'identite d'une substance unique, l'unite indivisible de l'essence, +ne fasse pas obstacle a la diversite des personnes, et ne nous conduise +pas a l'erreur de Sabellius; il faut que la diversite des personnes ne +soit pas un empechement a l'unite de la substance, et ne nous jette pas +dans l'erreur d'Arius. + +On ne voit pas bien comment Abelard conciliera ces idees generales avec +l'attribution de la puissance au Pere, de la sagesse au Fils, de l'amour +au Saint-Esprit, et aucun theologien qui adopte en tout ou en partie +cette repartition ne nous a paru clair et consequent. Abelard ne +l'abandonne pourtant pas, et il presente meme d'une maniere specieuse la +reserve d'une part, eminente dans la puissance en faveur du Pere, car +les autres attributions ne sont pas contestees. Tout ce qui concerne la +puissance est, dit-il, attribue au Pere; d'abord la creation est tiree +du neant, et le Pere cree par son Verbe, non le Verbe par le Pere; c'est +le Pere qui donne pouvoir et mission, c'est lui qui envoie le Fils +(Galat., iv, 4) de qui il est ecrit qu'il s'est rendu obeissant a son +Pere (Phil., ii, 8). Dans ses souffrances, c'est le Pere que le Fils +invoque, et il parle toujours de son pouvoir comme d'un don que le +Pere lui a fait. Quant a la sagesse dans le Fils, elle est nommee +textuellement dans l'Ecriture, Saint Jean dit aussi que le Pere a donne +tout jugement au Fils (v, 22), et le Verbe est _le Logos_, et _le Logos_ +est la raison, dit saint Augustin[293]. Que la distribution des dons de +Dieu appartienne au Saint-Esprit, c'est ce qu'on lit partout; a lui donc +tout ce qui vient de la bonte. Ainsi la distinction des trois proprietes +se justifie. "Le dialecticien peut etre le meme que l'orateur, mais son +attribut comme orateur n'est pas le meme que comme dialecticien[294]." + +[Note 293: _Quaest._ LXXXIII, c. XLIV.] + +[Note 294: _Th. Chr._, p. 1309-1311.] + +Si nous n'avions crainte de fatiguer le lecteur des redites necessaires +de l'argumentation scolastique, il y aurait ici une controverse +merveilleuse de subtilite a derouler devant lui; mais il faudrait la +donner tout entiere, car elle brille surtout par les details, par cette +methode minutieuse qui ne neglige aucune des formes successives du +raisonnement, qui poursuit la meme pensee sous toutes les expressions +possibles de la science. La grandeur manque a cette discussion, mais non +la rigueur, la sagacite, l'opiniatrete; les mathematiques seules offrent +des exemples analogues, parce qu'elles ont seules une langue comparable +et superieure encore comme instrument d'analyse a la langue systematique +des peripateticiens du moyen age. + +Nous renoncons a donner, meme par echantillons, cette controverse, qui, +serieuse pour le fond, semblerait puerile de formel mais nous devons +dire qu'elle nous parait embrasser tout l'ensemble des objections +elevees de tout temps contre le dogme par les adversaires du +christianisme. Quinze de ces objections attaquent la Trinite au nom de +l'unite; huit, la Trinite admise, sont dirigees contre l'unite; toutes +reviennent a cette argumentation: La Trinite est nominale ou reelle. +Nominale, elle n'est qu'une notion arbitraire; autant de noms peuvent +etre donnes a la divinite, autant elle devrait compter de personnes, et +il est etrange que des noms, accidents passagers des langues humaines, +constituent des choses eternelles. Reelle, la Trinite est la triplicite +de substance, car l'unite de substance est la condition de toute +realite: trois personnes reelles ne peuvent etre consubstantielles. Que +devient alors l'unite de Dieu? Trois personnes sont trois choses; dire +qu'elles sont semblables, c'est dire qu'elles different en quelque +chose, et si elles different, l'unite numerique de l'essence est +impossible. La question qu'Abelard resume ainsi, Gregoire de Nazianze la +posait dans ces vers: + + [Grec: + Pos e triazet, e trias palin + Enizet: + (XI, de Vit. sua.)] + +Abelard a raison de dire que toute la difficulte scientifique de ces +objections est celle de concevoir la diversite des personnes, sans leur +assigner aucun des modes de difference admis par les philosophes; mais +il ajoute aussitot que la nature singuliere de la divinite doit bien +exiger un langage singulier. Platon n'ose dire ce que c'est que Dieu, la +sagesse incarnee seule l'a dit: "Dieu est esprit." (Jean, IV, 24.) Mais +c'est un esprit aupres duquel tout autre est corporel et grossier. Nos +docteurs, "qui ramenent tout a la logique," n'ont pas meme ose mettre +Dieu au nombre des choses, a peu pres par le meme scrupule qui decidait +Platon a inserer entre nulle substance et quelque substance, entre le +neant et les realites actuelles, son _Hyle_, cet etre informe, matiere +universelle qui n'est aucun etre et d'ou tous les dires sont pris, +_materia, mater rerum_. Aux difficultes de la science humaine, il y a +donc une premiere reponse generale dans cette parole de saint Jean: "Ce +qui est de la terre parle de la terre." (III, 34.) Souvenez-vous que, +comme votre science, votre langage est terrestre. Les maitres n'osent +faire de Dieu ni une substance ni aucune chose; essayez donc, apres +cela, de concilier la divinite et vos dix categories, ou plutot +distinguez profondement l'incree du cree, et tachez d'avoir deux +langages. + +N'imitez pas cependant ces heretiques d'hier, theologiens en titre, qui, +du haut de la chaire enseignante, annoncent que Dieu ne peut etre +Pere, Fils ou Saint-Esprit accidentellement, et que les proprietes des +personnes sont necessairement reelles en dehors de son essence, si +l'on ne veut que la Trinite s'evanouisse. Il ne faut pas chercher une +difference plus grande entre Dieu le Pere et Dieu le Fils qu'entre un +homme pere de celui-ci et le meme homme fils de celui-la. S'il est vrai +qu'en Dieu tout est Dieu, ce n'est que relativement qu'il peut porter +un autre nom que Dieu. Les proprietes des personnes sont donc des +relations. Ce que signifie la distinction des personnes, c'est que par +disjonction on dit Dieu le Pere, Dieu le Fils, Dieu Saint-Esprit; c'est +une distinction relative, ce sont des noms relatifs; seulement il ne +s'agit point de relation a une autre personne. Le terme auquel le +premier terme est relatif manque, ou plutot les relations de Dieu sont +a Dieu meme: le Pere est pere de Dieu, le Fils fils de Dieu, le +Saint-Esprit procede de Dieu; aussi la theologie appelle-t-elle les +relations _relations interieures de la divinite_[295]. + +[Note 295: "Opponunt Deum non esse tres personas nisi etiam tria." +(_Theol. Chr._, t. IV, p.1202.) La reponse a cette objection repose sur +une difference entre _tres_ et _tria_, conforme egalement au langage +dialectique (car _tria_, c'est _tres res_, tandis que _tres_ se rapporte +a _personae_) et au texte de l'Evangile: [Grec: kai outoi oi treis +en eios], les trois sont un, _unum_. (1 Ep. de Jean, V, 7.) Mais par +malheur en grec [treis] ne peut se rapporter a _personnes_, [Grec: +prosopa].] + +Les trois personnes ne sont pas necessairement trois etres, trois +choses, _tria_; cette expression synthetique _la trinite des personnes_ +n'emporte pas une division necessaire de ses elements, pas plus que _le +vingt et unieme_ n'est separement _le vingtieme et le premier_, pas plus +que _la demi-maison_ n'est divisement _la maison_ et _la demie_, pas +plus que le verbe _fait chair_ n'est _fait_ ou cree. Dieu est trois +en ce sens qu'il est triple de propriete ou de definition; il n'est +multiple qu'en personnes, c'est-a-dire en proprietes personnelles. +La similitude entre les personnes n'entraine aucune distinction +substantielle. Pourquoi ne tiendrait-on pour semblables que des choses +qui different numeriquement? Pourquoi celles qui ne sont distinctes que +par les proprietes, n'admettraient-elles pas un rapport de similitude? +La proposition et la conclusion sont choses semblables sous plusieurs +rapports, et cependant elles ne sont pas choses separees numeriquement; +elles ne sont pas deux choses, puisque une conclusion, est a la fois +conclusion et proposition. + +Mais on dit que, d'une part, chacune des trois personnes est Dieu, +essence divine; que, d'une autre part, aucune d'elles n'est l'une des +deux autres, et l'on conclut qu'elles sont plusieurs dieux ou plusieurs +essences divines. Il faut repondre en contestant ce passage du singulier +au pluriel. Socrate est le frere d'un homme, Platon est le frere d'un +autre; Socrate et Platon sont-ils freres? Deux hommes sont chacun une +intelligence; l'intelligence est-elle donc plusieurs choses et non pas +une chose? Chaque etre a sa duree, ou dure son temps; y a-t-il donc des +temps differents? Le temps n'est-il pas unique? Tous les membres d'un +homme font un homme, de tous ces membres on peut dire: c'est un homme; +coupez une main, l'homme reste, mais ne se double pas, il n'y a toujours +qu'un homme. D'ou vient donc que parce que chaque personne de la Trinite +est Dieu, les trois personnes feraient trois dieux? Un homme qui sait +trois arts est trois artistes, et non trois hommes. Tout depend donc de +l'idee qu'on se fait de la difference qui constitue chaque personne. +Il est enseigne que c'est une difference de definition, non d'essence. +L'honnete et l'utile ne sont pas la meme chose, ils se definissent +differemment, quoique l'honnete soit utile. L'orateur et le grammairien +ne sont pas identiques, quoique la meme essence soit le sujet du +grammairien et de l'orateur. Ainsi le Pere et le Fils sont differents +avec la meme substance; l'un n'est pas l'autre pour cela. Si l'on dit +quelquefois _le Pere est le Fils_, cela signifie que le Fils est Dieu +comme le Pere, tuais non qu'il soit par les proprietes le meme que +(_idem quod_) le Pere. Sans doute il ne faut pas trop s'attacher aux +termes; "encore faut-il que les termes soient catholiques.... On ne doit +point forcer les expressions figuratives qui ne sont point prises dans +le sens propre, ni les pousser au dela de ce que prescrit l'usage et +l'autorite." De ce qu'on dit que Dieu ne connait pas les mechants, +doit-on conclure que Dieu ne connait pas tout? Ces mots: _J'adore la +croix_, signifient-ils que j'adore un bois insensible? Transportes +des creatures au createur, les noms de pere et de fils acquierent +une signification speciale, expriment une relation qui n'a point +sa pareille. Quand on parle de Dieu, la plus grande discretion, +c'est-a-dire le plus grand effort de discernement, est necessaire. +Gardons-nous des expressions qui pourraient, contre les paroles +d'Athanase, conduire a la confusion des personnes, _neque confundentes +personas_. En vain invoquerait-on la regle du syllogisme: Tout ce qui +s'affirme du predicat s'affirme du sujet, ou bien si A est B et que B +soit C, A est C; il faudrait donc l'entendre comme si, des qu'une chose +est dite d'une autre chose, tout propre du predicat etait propre du +sujet, et admettre par exemple que si cet homme est ce corps, comme ce +corps est ce qui ne s'aneantit pas, cet homme est ce qui ne s'aneantit +pas. Les distinctions du bon sens doivent presider a l'emploi des regles +de l'art. + +La relation qui constitue la propriete de chacune des trois personnes, +a quelque chose de mysterieux; elle ne rentre pas exactement dans les +cadres de la science, elle ne peut donc etre exprimee que par des +similitudes, _sub quadam pia similitudinis umbra_. Les comparaisons sont +permises, mais il faut s'en defier, aussi les voyons-nous employees dans +cet ouvrage avec beaucoup de reserve. Celle du sceau d'airain fait place +a une comparaison prise d'une image de cire, et c'est avec brievete +et precision qu'Abelard en use pour expliquer, en quelque maniere, la +generation du Fils. Comme l'image de cire est de la cire (_ex cera_), +comme l'espece est du genre, la sagesse divine, etant une certaine +puissance, est de la puissance divine (_ex potentia_); et en ce sens +l'homme est la meme chose que l'animal, l'image de cire la meme chose +que la cire, mais sans reciprocite. Semblablement, le Fils est de la +meme substance que le Pere, la sagesse est essentiellement puissance, +mais il n'y a pas identite absolue. La sagesse est comme une partie +de la puissance; il faut dire _comme_ une partie, parce que Dieu est +indivisible. Le Fils est du Pere comme la sagesse est de la puissance, +voila la generation. Quel mode de generation? Le Pere ou la puissance +est-il matiere, cause, principe, antecedent quelconque du Fils ou de +la sagesse? Nulle de ces expressions ne doit etre prise au propre: la +matiere est assujettie a la forme, mais non pas Dieu; la cause suppose +l'effet, et le Fils n'est point un effet; le principe, l'origine, ne +s'applique point a un etre eternel qui a dit de lui-meme: _Principium +qui et loquor vobis_ (Johan., viii, 25); rien en Dieu ne peut etre +l'antecedent de Dieu meme[296]. Aucune priorite d'essence non plus que +de dignite n'est possible entre les personnes divines. Le Pere n'est +point d'un autre ni par un autre, tandis que le Fils est du Pere et +par le Pere; mais cette difference ne constitue aucune superiorite. La +generation ne constitue aucune priorite, parce qu'elle ne suppose aucune +succession. Dieu, en engendrant le Fils, ne s'engendre pas lui-meme et +n'engendre pas un autre Dieu que lui; mais c'est un acte de generation +eternelle: le Fils est engendre toujours (_gignitur_), et toujours il +est engendre (_genitus est_); les relations des personnes de la Trinite +sont coeternelles[297]. Resterait a examiner ce que c'est qu'etre d'un +autre, par un autre, _esse ab alio_, si cela ne veut pas dire avoir +un autre pour cause, principe ou matiere, ou tout au moins si cela +n'exprime pas la generation d'une substance detachee d'une autre +substance; mais c'est la precisement ce qu'Abelard ne discute pas. Il +affirme, et c'est tout. Il pose les expressions recues, consacrees, et +s'abstient de les definir a fond. Ce parti pouvait etre le plus sage, +mais bien plus sage encore il eut ete de dire sans commentaire et comme +axiome, non de la raison, mais de la foi: "Jesus-Christ est le fils de +Dieu et il est Dieu." + +[Note 296: Tout ceci est d'une orthodoxie plus rigoureuse que l'Eglise +meme ne l'exige. Plus d'un Pere a, sans encourir aucune censure, employe +des expressions qu'Abelard s'interdit, et il cite ici meme, en les +desapprouvant, des paroles de saint Augustin qui conduiraient aisement a +l'heresie, par exemple que le pere est _la cause_ de sa sagesse, qu'il +est _le principe_ de la divinite, etc. (_Th. Chr._, t. IV, p. 1321.)] + +[Note 297: _Th. Chr._, l, IV, p. 1324-1326. Ce point a ete conteste. +L'auteur d'une dissertation contre Abelard (_Anonymus Abbas_) trouve +contraire a la dignite du Fils de dire qu'il soit toujours actuellement +engendre, _semper gigni_. Il faut dire qu'il est toujours _un engendre, +semper genitum esse_. (_Disput adv. Ab. dogm._, t. III, _in Bibl. +Cisterc_. t. IV, p. 251.)] + +Abelard ne s'en est pas tenu la; l'Eglise ne s'en tient pas la. +Elle analyse les termes, et elle explique ce qu'elle declare +incomprehensible. Le philosophe etait donc autorise a s'efforcer de +_rapprocher de plus en plus la raison humaine de l'intelligence_ des +mysteres. C'est pourquoi il n'a rien neglige pour etablir methodiquement +la foi touchant la Trinite, "cette foi qui lui parait ne manquer a +personne." Independamment des citations des anciens, ceux-memes, dit-il, +qui repoussent les mots sacramentels de notre foi, _Dieu le pere, Dieu +le fils_, sont d'accord avec nous sur le fond de l'idee. Demandez-leur +s'ils croient a la sagesse de Dieu, s'ils croient a sa bonte: cette +croyance suffit; avec cet aveu, on peut convertir les plus eloignes de +nous. C'est pour eux qu'il est ecrit: "On croit du coeur a la justice." +(Rom. X, 10.) + +"Voila, dit Abelard en finissant, ce que nous avons ose ecrire +touchant la plus haute et incomprehensible philosophie de la Divinite, +incessamment force et provoque par l'importunite des infideles, +n'affirmant rien de ce que nous disons, et ne pretendant pas enseigner +la verite que nous faisons profession de ne pas savoir. Mais ceux qui se +glorifient de combattre notre foi, ne cherchent pas non plus la verite, +mais le combat. Attaques, si nous pouvons leur resister, il doit suffire +que nous nous defendions. Ceux, qui se font agresseurs, s'ils ne +triomphent, succombent dans leur dessein et disparaissent. Et puisqu'ils +nous attaquent principalement avec des raisons philosophiques, nous +aussi nous avons de preference, recherche celles qu'on ne saurait +pleinement entendre, si l'on n'a consacre ses veilles aux etudes +philosophiques et surtout dialectiques. Il etait vraiment necessaire que +notre resistance a nos adversaires usat des moyens qu'ils acceptent, nul +ne pouvant etre accuse ou refute que sur les points accordes par lui, +pour que ce jugement de la verite fut accompli: _Sur le temoignage de ta +propre bouche, mauvais serviteur, je te condamne[298]." + +[Note 298: _Theol. Chr._, t. IV, p. 1344.---Luc, XIX, 22.] + +On ne sait plus guere la theologie; et peut-etre pensera-t-on que ces +distinctions infinies sur la nature de la Trinite sont l'oeuvre speciale +du genie subtil d'Abelard, tout au moins un produit passager de l'esprit +ingenieusement frivole des scolastiques, et dans tous les cas une +collection dangereuse d'idees hasardees et d'heresies en germe. Qu'on se +rassure, Abelard a tres-peu invente. Sauf quelques arguments de detail, +il ne sort pas du cercle trace par les theologiens. Des questions qu'il +parcourt, bien peu ont ete inconnues des Peres de l'Eglise; toutes se +sont perpetuees dans les ecoles de theologie. Nous devons meme ajouter +qu'en general les solutions qu'il donne sont legitimes, et que, meme sur +les points abandonnes a l'appreciation des docteurs, sur les _questions_ +restees _ouvertes_, il se decide communement pour le sentiment le plus +correct et le mieux autorise. Il faut ici qu'on daigne nous en croire, +sans nous demander nos preuves. Mais si l'on veut feuilleter, non pas +Richard de Saint-Victor, saint Thomas, Albert le Grand, non pas les +docteurs de l'ecole, mais tous les theologiens serieux jusqu'au XVIIIe +siecle, par exemple le P. Petau, qui ne passe point pour avoir fait abus +de scolastique, on verra que les questions traitees par Abelard, et +bien d'autres non moins subtiles, non moins delicates, font une partie +essentielle de la science theologique, et sont assez souvent resolues +par les meilleures autorites dans le meme sens que par le docteur auquel +saint Bernard disait anatheme. + +Nous n'entendons pas dire cependant que tout soit, au point de vue de +l'orthodoxie, irreprochable dans Abelard. Au reste, on en va mieux +juger. + + + +CHAPITRE IV. + +DES PRINCIPES DE LA THEOLOGIE D'ABELARD.--OBJECTIONS DES CONTEMPORAINS. + +Arretons-nous quelques moments, et recherchons comment la doctrine +d'Abelard touchant la nature de Dieu, a ete jugee, comment nous devons +la juger nous-memes. De toutes ses theories, sa theorie de la Trinite +fut la plus fatale a son repos. Pour elle, il fut condamne a Soissons, +et lorsque vingt ans plus tard il eclairait et completa son premier +ouvrage par un second, c'est encore de ses idees sur la Trinite qu'il +eut principalement a repondre devant le concile de Sens. Contre ce point +capital de sa theologie, les griefs de l'Eglise sont deposes dans les +ecrits de Guillaume de Saint-Thierry, de Geoffroi d'Auxerre, de Gautier +de Mortagne, de Gautier de Saint-Victor, et surtout de saint Bernard, +le veritable auteur de la perte d'Abelard[299]. C'est la que nous irons +chercher ces griefs pour les exposer et les discuter. + +[Note 299: Guillelm. S. Theod. _Disputatio adv. P. Abael, ad vener. +Gaufredum, carnut. episc. et B. Bernardum, clar. abb. (Biblioth. Patr. +Cisterc._, t. IV, p. 112-126.) _Disputatio anonym. Abbat. adv. P. +Abael. dogmata._ (_Ibid._, p. 238-258.)---Gualter. de Mauritan., episc. +laudun., _Epistola adv. P. Abael_, (_Spicileg._, D. Luc d'Achery, ed. +1723, t. III, p. 524.)--L'ouvrage en quatre livres de Gautier de +Saint-Victor (_Liber M. Walteri, prior. S. Vict., Paris_.) n'a pas ete +publie. Il etait dirige contre Abelard, P. Lombard, Gilbert de la Porree +et Pierre de Poitiers. Il est connu par de longs extraits que Duboulai +en a donnes. (_Hist. univ. parisiens._, t. II, p. 629-650.)---_S. +Bernardi Epist._ CLXXXVII et seq., CCCXXXVII et seq. et _Tract. contr. +error. Abael. seu Opusc._ XI. (_Op. omn._, v. I, t. I et II)--Hugues +et Richard de Saint Victor ont aussi critique ou indirectement refute +certaines opinions d'Abelard (Hugon. S. Vict., _Op._, 8 vol. in-fol., +1618, t. III, _Summ. sent._, Tract. I, p. 430. _De Sacram._, t. II, +para XIII, c. VII, p. 669.---Rich. S. Vict. _Op. passim._)--Bernard de +Luxembourg, dans son Catalogue haereticorum, fol. lxiii, veut qu'une des +epitres de saint Anselme soit dirigee contre Abelard; mais c'est une +erreur evidente.] + +I. + +La methode generale d'Abelard etait le premier. Il veut traiter +l'Ecriture sainte comme la dialectique, dit Guillaume de Saint-Thierry, +et il controle la foi par la raison. Par la, dit Gautier de Mortagne, +il a ramene la foi a n'etre qu'une simple opinion. Et dans la lettre +celebre ou saint Bernard, s'adressant au pape, reunit et discute les +principaux chefs d'accusation, il commence par celui-la[300]. + +[Note 300: _Ab. Op._, p. 270, et S. Bernardi _Op., Ep. pap. Innocent._, +t. I ep. cxc. et t. II, p 610.] + +"Nous avons en France un theologien nouveau, devenu tel d'ancien maitre +qu'il etait, et qui apres s'etre joue des son premier age dans l'art +dialectique, s'egare maintenant dans la science de l'Ecriture sainte. +Il s'efforce de ranimer de vieux dogmes assoupis et deja condamnes, les +siens et ceux des autres, et de plus il en ajoute de nouveaux. Comme de +toutes les choses qui sont au-dessus du ciel et au-dessus de la terre, +il ne daigne rien ignorer, excepte la sainte ignorance (_nihil proeter +solum nescio quid nescire_), il leve la face vers le ciel et scrute les +profondeurs de Dieu; puis, revenant vers nous, il nous rapporte des mots +ineffables qu'il n'est pas permis a l'homme de prononcer. Et pret a +rendre raison de tout, il presume des choses au-dessus de la raison, +contre la raison, contre la foi. Quoi de plus contraire en effet a la +raison que l'effort de surmonter la raison par la raison? Et quoi de +plus contraire a la foi, que de refuser de croire a rien de ce qu'on ne +peut atteindre par la raison? Enfin voulant interpreter cette parole +du sage: _Qui croit vite est leger de coeur_ (Eccles. xix, 4.): Croire +vite, dit-il, c'est accorder la foi avant la raison, tandis que Salomon +n'a point voulu dans cet endroit parler de la foi en Dieu, mais de la +credulite mutuelle entre les hommes. Car pour la foi en Dieu, le pape +saint Gregoire nie qu'elle ait aucun merite, si la raison humaine +l'appuie de son experience." + +Abelard n'a jamais pretendu surprendre par le raisonnement les secrets +de Dieu, ni sacrifier la foi a la raison. Sans doute il a mal a propos +applique a la foi religieuse une parole de l'Ecclesiastique, qui n'a +trait qu'a la credulite dans les relations des hommes; c'est une maxime +de morale pratique, on meme de prudence humaine, comme il y en a tant +dans les livres du Sage; ce n'est point une regle de foi. Mais quel est +le theologien qui ne s'est jamais empare de passages de l'Ecriture, pour +leur attribuer une valeur dogmatique? La distinction du sens litteral +et du sens figure semble tout autoriser d'avance. Dans les ecrivains +sacres, dans les predicateurs, bien des citations sont des applications +ingenieuses plutot que des temoignages directs. Il faut donc ecarter +le texte et voir la pensee. Quand Abelard dit qu'on doit comprendre +ce qu'on enseigne, il repete ce que saint Augustin, qu'il cite, avait +exprime presque dans les memes termes[301]. Cette pensee ne cesse d'etre +la chose la plus simple que lorsqu'elle devient le principe d'une +methode theologique. Il s'agit alors de la question generale de +l'application de la raison a la foi. + +[Note 301: _Introd._, t. I, p. 985, et t. II, p. 1003. Voyez nos +chapitres precedents _passim._] + +Faut-il dans l'etude de la theologie mettre la raison humaine en +interdit? L'affirmative n'est pas soutenable. La raison humaine est +apparemment aussi indefectible que l'Eglise, et la foi la plus absolue +maitrise la raison et ne la supprime pas; si l'on voulait prendre a la +lettre certains anathemes des saints et meme des apotres, pour professer +en these l'incompatibilite radicale de la raison et la foi, tous les +ecrivains sacres protesteraient a l'envi. Quand tout est calme, quand +on n'abuse point de leurs concessions, le christianisme n'a point +d'apologistes qui ne cherchent a concilier ces deux choses, la foi et la +raison. Seulement elles sont conciliables _jusqu'a un certain point_; +toute la difficulte git dans l'appreciation des droits respectifs, et +dans la fixation des conditions de l'alliance. De la vient qu'on trouve +dans les auteurs des passages contradictoires, et tantot pour, tantot +contre la raison. Tout chretien est rationaliste, tout chretien est +croyant en une certaine mesure, et celui qui en invoquant la raison, +temoigne d'une adhesion sincere a la foi chretienne, d'un attachement +scrupuleux a la tradition, nous parait irreprochable, au moins tant +qu'il reste dans les termes generaux. Dans ces termes, nous croyons a +l'entiere innocence d'Abelard. Il s'est bien propose d'enseigner, ou +plutot de _defendre_ la foi par la raison, mais, sans cesse il l'a +declare, la foi des apotres, non une foi nouvelle; voulant expliquer +le dogme plutot que le prouver, le rendre intelligible plutot que +demonstratif; jaloux seulement de satisfaire les esprits exigeants qui +tiennent a se rendre compte de ce qu'ils croient, et de confondre les +raisonneurs infideles qui rejettent tout ce qui ne se discute pas. Il +parle avec soumission de l'autorite, avec respect de l'Eglise, avec +modestie de son entreprise, avec defiance de ses lumieres[302]. + +[Note 302: _Introd. prol._, p. 874, t. II, p. 1065, 1070. _Theol. Chr._, +l. III, p. 1256 et seq., t. IV, p. 1316, 1344.] + +Mais sortez des termes generaux, et peut-etre concevrez-vous mieux +les scrupules et les alarmes de ses adversaires. D'abord, si les +consequences auxquelles l'a conduit sa methode etaient fausses ou +dangereuses, sa methode serait suspecte; il faudrait au moins se defier +de l'esprit dans lequel il l'emploie. Aussi saint Bernard, passant +immediatement a l'examen des opinions produites, s'attache-t-il a +condamner la science par ses oeuvres. Mais avant d'averer jusqu'a quel +point les oeuvres d'Abelard deposent contre sa foi, il faut savoir si +chez lui domine le principe de l'autorite ou le principe de l'examen; +car de la depend l'esprit d'un livre. Les etudes anterieures d'un +ecrivain, ses ouvrages publies, le tour de ses idees, le genre de sa +renommee, tout determine sa tendance et classe son oeuvre. Reconnaissons +que toutes ces circonstances se reunissaient pour denoncer Abelard, en +quelque sorte, des qu'il s'avisait de theologie. Chretien de coeur, +orthodoxe d'intention, il etait rationaliste par la nature et les +antecedents de son genie; il n'avait touche a rien sans innover en +quelque chose; il s'etait constamment targue de penser sans maitre, ou +meme de faire changer de maitre a l'esprit humain, pretention de mauvais +augure et de funeste consequence. + +Le rationalisme chretien n'est pas formellement defendu ni condamnable +de plein droit. Certaines ecoles theologiques le redoutent et le fuient; +pour toutes, il est sur une pente perilleuse, et l'on ne citera pas, je +crois, d'acte solennel qui l'ait prescrit ou recommande; mais il est +permis, et d'imposantes autorites ne lui manqueraient pas. Parmi les +Peres, Origene, si l'on doit lui donner ce nom, a ete le premier, dans +toute la force du terme, un chretien rationaliste, mais il a failli, +et pour cela peut-etre. Voyez avec quel soin Abelard se justifie de le +citer, en s'appuyant de l'exemple de saint Jerome[303]. Le modele du +philosophe chretien, le type d'une orthodoxie raisonnee, parait etre +saint Augustin; et encore dans notre temps, ou les triomphes et les +exces du rationalisme ont fait verser les ecrivains sacres du cote de +l'autorite, qui sait s'il ne se trouverait pas des gens pour nous dire +qu'Augustin est plus digne de respect que d'imitation? Le livre le plus +deteste peut-etre depuis deux siecles par les defenseurs en titre de +l'unite, porte ce nom: _Augustinus_; celui qui l'ecrivit n'entendait +certainement pas falsifier saint Augustin, et en voulant le reproduire, +il a scandalise l'Eglise. Ne nous etonnons donc pas qu'Abelard, qui +met sous la protection du nom de saint Augustin presque toutes ses +hardiesses, ait pu s'egarer lui-meme, ou du moins commettra la faute +d'inquieter la clerge. D'autres noms sont venus a son aide; il s'est +reclame de saint Jerome, de saint Hilaire, de saint Isodore; avant lui, +Bede avait allie la theologie aux connaissances philosophiques; on +celebrait dans l'Eglise la dialectique de Lanfrano de Pavie et de +Guillaume de Champeaux; saint Anselme avait donne une theorie de Dieu et +de la Trinite qu'on n'a point denaturee en la traduisant sous ce titre: +_le Rationalisme chretien_[304]. Mais Abelard a, plus hardiment, plus +librement que ses contemporains, introduit dans l'exposition du dogme +les procedes de la science et les formes de la logique. Les erreurs, +inevitables peut-etre en tout traite de theologie, ne pouvaient donc lui +etre pardonnees; l'auteur compromettait l'ouvrage, et je crois qu'on a +moins condamne sa pensee que son exemple. + +[Note 303: _Introd._, t. II, p.1042 et 1045.--_Theol. Chr._, t. II, p. +1109.] + +[Note 304: _Le Rationalism chretien a la fin du XIe siecle ou Monologium +et Proslogium de saint Anselme_ traduit par M. Bouchitre, 1842.] + +L'Eglise s'est placee dans une position difficile; elle ne s'en est +pas tenue, elle ne pouvait s'en tenir a ces deux termes absolus et +contradictoires, la folie de la croix, ou la sagesse du siecle; elle n'u +pu prononcer un divorce eternel entre la foi et la raison, Comment, +en effet, abjurer l'humanite? Tout homme en lui-meme a deux esprits, +l'esprit de foi et l'esprit d'examen; il ne saurait croire sans un peu +comprendre, sans comprendre ou ce qu'il croit, ou pourquoi il croit, +ou pourquoi il veut croire. Le chretien est homme, et a mesure que son +intelligence est plus developpee, il eprouve plus vivement le besoin +de mettre sa croyance, si ce n'est en harmonie parfaite avec les +conceptions de l'intelligence, du moins au niveau de ce qu'elles ont de +plus eleve. Il ne veut pas que les Pythagore et les Platon paraissent, +a un degre quelconque, en savoir plus que les sages inspires du +Saint-Esprit; ni que la doctrine qui illuminait un saint Paul ou un +saint Jean, soit pour la purete, la hauteur, l'ordre, la clarte meme de +l'expression, inferieure aux doctrines des ecoles profanes. Il tend +donc a faire de la religion une science, et cette tendance du chretien +eclaire a ete de bonne heure celle de la societe chretienne. Entre +la foi et la philosophie, l'Eglise a place quelque chose qui n'est +absolument ni l'une ni l'autre, qui participe de toutes les deux, et +qu'on appelle theologie. La theologie est par sa nature une chose +rationnelle, encore qu'elle ne soit pas exclusivement rationnelle; +en elle viennent se rencontrer et se developper les deux esprits qui +subsistent dans l'homme et dans l'Eglise; toute theologie est une +certaine alliance de la raison et de la foi. + +Dans les rares instants ou l'Eglise est paisible et ne se croit point +d'ennemis, elle nourrit dans son sein les deux esprits dont, a d'autres +moments, elle signale les combats et veut proclamer l'incompatibilite. +Suivant les temps, les ecoles, les questions, ces deux esprits se font +ou se refusent des concessions pacifiantes. Les termes auxquels ils +transigent ne demeurent point invariables. Des que la guerre se declare, +des que les positions longtemps respectees sont entamees ou paraissent +menacees par le raisonnement, le sein de la theologie se dechire. ta foi +se defend en reduisant autant qu'elle peut la part laissee a la raison; +la raison avance en tachant de s'agrandir sur le terrain qu'elle concede +a la foi, jusqu'a ce qu'enfin, poussees aux dernieres hostilites, l'une +et l'autre prononcent ce mot insense: Tout ou rien. Pretention vaine, +impuissante ambition qu'engendre la chaleur du combat, et qui, pour +reussir, aurait d'abord a changer l'humanite. A la guerre succede +l'armistice; jamais cependant la victoire n'est complete ni la paix +profonde; toujours deux esprits vivent dans, la societe chretienne; +mais suivant que l'un ou l'autre domine, il caracterise les temps, les +sectes, les hommes. On distingue toujours deux ecoles et au besoin deux +partis. A quelque age que vous preniez la theologie, dans quelques +limites qu'elle se renferme, vous la trouverez toujours divisee ou +prete a l'etre. Vous entendrez soutenir ici que la foi, superieure a la +raison, accepte a peine son secours et ne peut qu'etre compromise par +son alliance; la, qu'elle n'a rien a redouter de la raison, parce +qu'elle la satisfait, et doit s'appuyer sur celle qui la justifie. +L'autorite spirituelle en general, l'Eglise gouvernante penchera vers +la foi par l'autorite; la pensee isolee du docteur, la meditation de +l'ecole inclinera vers la foi par l'examen. Sans pretendre que l'une +soit toujours entrainee a un superstitieux absolutisme, sans accorder +que l'autre se laisse toujours aller a la revolte et a la licence, je +crois vrai que de chaque cote s'elevent ces funestes ecueils ou si +souvent l'orgueil humain fit echouer la verite; et il faut bien convenir +que l'Eglise, prenant quelquefois l'ecueil pour le port, ne s'est pas +toujours, pour sauver la foi, abstenue de la tyrannie. + +Saint Bernard et Abelard representent les deux esprits au XII siecle. +Mais ni l'un ni l'autre n'a pousse son principe aux dernieres +consequences. Saint Bernard, qui avait peut-etre la tyrannie dans l'ame +comme toutes les natures faites pour commander, ne se porta point +aux extremes rigueurs du pouvoir absolu, et, tout en condamnant le +philosophe, il voulut raisonner, sinon avec lui, du moins contre lui. +Abelard, quoiqu'il fut de nature opposante, et qu'un des merites de +son esprit fut l'independance, glissa moins encore sur la point de la +revolte que son adversaire sur celle du despotisme. Fidele sujet de +l'Eglise, il allia les temerites de l'intelligence avec la volonte +sincere de rester dans l'unite. + +La raison peut penetrer dans la theologie, soit pour exposer le dogme, +soit pour en etablir la verite. De la deux nationalismes, l'un plus +reserve, l'autre plus radical. Le premier se borne a faire voir comment +il faut comprendre les dogmes; le second aspire a montrer pourquoi il +faut les croire, et celui-ci risque plus de s'ecarter de la foi que +celui-la. Ce n'est pas que l'un ne se lie a l'autre. Demontrer la foi +due aux dogmes, ne va guere sans dire a quels dogmes; expliquer +comment ils doivent etre compris, c'est les supposer ou les prouver +comprehensibles. C'est donc encore les soumettra a la raison qui, dans +un cas, les eclaircit et dans l'autre, les fonde. Il est evident, +toutefois, que l'entreprise de la raison se chargeant de legitimer +la foi, est plus perilleuse, et peut conduire a rendre la religion +justiciable de la philosophie. + +Cette derniere entreprise ne fut pas celle d'Abelard. Sa methode est +essentiellement l'exposition raisonnee des mysteres, non la recherche +de leurs titres a la croyance. Mais, en s'attachant a bien expliquer le +sens des points de foi, il est amene par le procede dialectique a les +rapprocher a un tel degre des verites philosophiques, qu'on dirait +qu'il veut les confondre, et, pour rendre la religion plus raisonnable, +_obsequium rationabile_, l'absorber dans la raison. Ainsi, sans avoir +mis en question les verites de la foi, sans avoir affiche la derniere +pretention du rationalisme, il marche vers un but qui serait en +definitive le terme du rationalisme. Que pourrait-on pretendre en effet +au dela de cette conclusion derniere: La foi, c'est la raison? + +Cependant ces mots pourraient encore etre entendus chretiennement. Qu'on +y songe, le rationalisme incredule dit: la raison exclut la foi; a +l'autre extremite, on dit: la foi exclut la raison. Entre ces deux poles +se placent deux opinions moderees et pourtant divergentes, qui diraient, +l'une: la raison, c'est la foi; et l'autre: la foi, c'est la raison. + +Tout ceci prouve que le principe d'Abelard ne peut etre definitivement +juge que par les consequences qu'il en a tirees. + +II. + +Prenons donc qu'il n'a point eleve la question: Faut-il croire les +dogmes? mais, pose qu'il faut croire les dogmes, quel est le sens de +ceux qu'il faut croire? + +Voici la premiere erreur d'interpretation que lui reproche saint +Bernard: "Il etablit que Dieu le Pere est une pleine puissance, le +Fils une certaine puissance, le Saint-Esprit aucune puissance." A cet +article, place en tete de tous les actes d'accusation[305] Abelard a +toujours repondu par une formelle denegation: "Ce sont paroles que +je repousse et deteste ainsi qu'il est juste, non pas tant comme +heretiques, que comme diaboliques, et je les condamne ainsi que +leur auteur. Si quelqu'un les trouve dans mes ecrits, je me declare +non-seulement heretique, mais heresiarque[306]." + +[Note 305: Cf. les historiens des conciles, et notamment. _Ab. Op., in +Proefat_.--D'Argentre, _Collect. Judivior. de nov. error_., t. 1, p. +19.--S. Bern. Op., v. 1.--_Thesaur. nov. anecd_., t. V, p. 1152.--Hist. +litt. de la France, t. XII. p. 19, 120 et 139.] + +[Note 306: _Ab. Op., Apolog_. in princip., ou ep. xx, p. 311.] + +Guillaume de Saint-Thierry s'indigne de cette reponse; un autre censeur, +reste inconnu, est revolte d'un tel mensonge. Des benedictins modernes +s'etonnent d'une telle _impudence_[307]. Est-il donc vrai qu'Abelard ait +entendu contester au Pere et au Fils la toute-puissance divine, ce qui +eut ete lui contester la divinite? Il n'y a qu'un Dieu, dit-il, il n'y a +qu'un Tout-Puissant. Chaque personne est Dieu, donc chaque personne est +le Tout-Puissant. Des le concile de Soissons, il avait professe +cette maxime de saint Athanase en presence de son juge incertain et +trouble[308]. Et cependant il a dit: "Posons Dieu le Pere comme la +puissance divine et Dieu le Fils comme la divine sagesse, et considerons +que la sagesse est une certaine puissance.... une certaine portion de la +puissance divine qui est la toute-puissance.--La bonte, designee par le +nom de Saint-Esprit, n'est pas en Dieu quelque puissance ou sagesse; +etre bon n'est pas etre sage ou puissant.--La sagesse est une certaine +puissance, tandis que l'affection de la charite appartient plus a la +bonte de l'ame qu'a sa puissance.[309]" Que signifient donc ces paroles? +Est-ce que le Fils n'a qu'un peu de puissance, et le Saint-Esprit nulle +puissance? Mais la pensee contraire ressort constamment et clairement de +la foi et de la doctrine d'Abelard. Il y aurait injustice, meprise a +lui reprocher une induction eventuelle ou possible, comme une maxime +etablie, il y aurait, comme il dit, _malice_ dans l'imputation. + +[Note 307: _Thes. nov. anecd_., t. V, p. 1148 et 1153, et _Bibi. Cist_., +t. IV; Guill. S. Theod., _In Error. Ab_., c. 1, p. 113, et _Disput. +anon. Abb_., 1, I, p. 240] + +[Note 308: _Introd_., t. I, p. 982, 988, 989, 991, t. II, p. +1084.--_Theol. Chr_., t. III, p. 1258.--Ab. Op., _In Symbol. Athan_., p. +382. _Epist_. I, p. 24, et notre livre l, t. I, p. 93.] + +[Note 309: _Introd_., p. 1085, 1086.--_Theol. Chr_., t. IV, p. 1318 et +1329.] + +Voici son idee generale. Dieu est une seule substance et trois +personnes: les personnes ne sont donc pas differentes de substance, +ou distinctes par la substance, ainsi qu'on le devrait dire de toutes +autres personnes. Alors elles ne peuvent differer que par leurs +caracteres propres, ou leurs proprietes. Ces proprietes ne sont pas +celles de la substance divine; les personnes ne sauraient se distinguer +par les attributs de leur essence commune. Il faut donc qu'elles aient +chacune une ou plusieurs proprietes personnelles, ou distinctives de +chaque personne. Cette propriete, c'est au moins pour l'une d'etre +le Pere, pour l'autre le Fils, pour la troisieme le Saint-Esprit. Le +caractere distinctif de chaque personne ne serait-il que son nom? Tout +se reduirait-il a une denomination, non a une designation? Ce parti +incontestablement orthodoxe n'est pourtant pas celui que prend l'Eglise. +La regle est de croire le Pere _inengendre_, le Fils _seul engendre_, +le Saint-Esprit _procedant_. Chacun de ces attributs est distinctif, +exclusif; c'est un propre, _proprium_. Maintenant, peut-on ajouter que +cette distinction de personnes dans la Trinite correspond a une certaine +diversite, moins dans les attributs que dans les operations de la +Divinite? L'Eglise ne l'a pas interdit, et quelques textes permettent de +voir eminemment dans le Pere la puissance, dans le Fils la sagesse ou +l'intelligence, dans le Saint-Esprit la bonte ou l'amour. Le Symbole des +apotres nomme _le Pere tout-puissant_; le Fils seul est appele Verbe, +dit saint Augustin; le Saint-Esprit est l'amour, dit saint Gregoire. +C'est au Fils que saint Augustin attribue, _nuncupat_, l'intelligence ou +la sagesse, au Saint-Esprit l'amour et la bonte[310]. Cette repartition +des attributs divins, Bede, dont l'autorite etait si grande _dans la +latinite_, l'avait admise et propagee. Je conjecture que c'est de lui +surtout qu'Abelard l'avait empruntee. Pierre Lombard l'a plus tard +adoptee, et saint Thomas la justifie. Elle se rencontre dans bien des +livres a l'etat de lieu-commun[311]. La trouvant recue, Abelard a pu en +inferer qu'elle avait quelque realite, et qu'elle devait concorder +avec la distinction fondamentale de Pere, de Fils, de Saint-Esprit, de +non-generation, de generation, de procession. Substituant donc a ces +trois termes les trois autres, puissance, sagesse, bonte, il a conclu +que, comme on dit: le Fils est engendre du Pere, et le Saint-Esprit +procede du Pere et du Fils; on devait pouvoir dire: la sagesse est +engendree de la puissance, et la bonte procede de la puissance et de la +sagesse. Consequemment, la sagesse qui est engendree de la puissance, +est de la puissance; l'idee de generation conduit la. Car, en these +generale, on peut dire que la sagesse on l'intelligence est une +puissance, une faculte, celle de comprendre et de savoir. Quant a la +bonte, elle procede, elle n'est point engendree: il faut donc que la +procession soit autre chose que la generation. Or, comme ce qui est +engendre de la puissance est de la puissance, il suit que ce qui n'est +pas engendre de la puissance n'est pas de la puissance. Ainsi, le +Saint-Esprit ou la bonte qui n'est pas engendree du Pere ou de la +puissance, n'est pas de la puissance; et en effet, dans le langage de la +psychologie morale, la bonte n'est pas une puissance, ni proprement une +faculte. En Dieu, elle procede donc de la puissance et de la sagesse, +c'est-a-dire que le parfaitement puissant et le parfaitement sage +s'epanche en charite et se communique par l'amour. Car, pour reprendre +le langage abstrait, la ou il y a puissance et sagesse sans bornes, il y +a necessairement bonte. + +[Note 310: _De Trin_., VI, ii, et XV, xvii.--Homil., xxx, in Ev. +pentecost.] + +[Note 311: Voici les termes de Bede: "Potentia dicitur pater.... +sapientia dicitur filius, pater genuit filium, idest, divina potentia +sapientiam... Voluntas vere divina dicitur spiritus.... Spiritus iste a +patre et filio procedit, quio voluntas divina bonitas." Voyez tout le +passage dans le [Grec: Peri didaxeon], t. I, Ven. Bed. _Op._, t. II, p. +207.--Cf. Pel. Lomb. _Sent_., t. I, Dist. XXVII et XXXIII.--S. Thom. +_Summ._, 1, qu. XXXIX, a. 8. Je citerai comme lieux-communs les vers +si connus de Voltaire sur la Trinite dans _la Henriade_, vers qui +rappellent ceux de Chapelain dans sa _Pucelle_: + + Le supreme pouvoir, la supreme science + Et le supreme amour unis en trinite + Dans son regne eternel forment sa majeste. + +Cependant en theologie rigoureuse, cette distinction n'est pas tenue +pour essentielle. Les seules proprietes fondamentales constitutives, +[Grec: schetikai, hypostatika idiomata, tropoi tes huparxeos], comme ils +disent, sont pour le Pere, la paternite ou d'etre _ingenitus_, pour le +Fils, la filiation ou d'etre _unigenitus_, pour le Saint-Esprit, la +procession ou spiration. Les autres proprietes, [Grec: gnorismata], ne +figurant pas au meme rang, et ne sont guere prises comme les conditions +d'existence de la personne. On ne peut faire un propre de la sagesse +pour le Fils, de la charite pour le Saint-Esprit, comme du nom +d'_unigenitus_ ou de la procession. Cependant ces attributions de la +sagesse et de la charite sont admises. Quant a la puissance, elle n'est +pas aussi generalement, aussi formellement reconnue au Pere comme +attribution particuliere.] + +Quel juge sincere pourrait accuser cette doctrine d'avoir rien d'odieux, +rien d'enorme, et de tendre a defigurer le dogme, soit en brisant +l'unite, soit en abolissant la Trinite? Elle repose sur une idee qui +n'est pas neuve, elle se prevaut d'une distinction d'attributs qui +marque et constitue celle des personnes au lieu de l'affaiblir, et qui +risque tout au plus de l'exagerer et d'introduire entre les personnes +une difference qui serait une inegalite. Abelard a proteste contre toute +pensee de ce genre, et sa bonne intention est evidente. Or comme il n'y +a pas d'heresie sans peche, c'est-a-dire sans intention, il echappe au +soupcon d'heresie, surtout il n'a pas merite la moindre des invectives +de son juge. Mais renier positivement les consequences eloignees d'une +doctrine n'est pas les aneantir; par le desaveu, on s'en absout, on ne +les detruit pas. Si les mots _puissant_, _sage_, _bon_, deviennent les +modes distinctifs des personnes de la Trinite, comme _inengendre_, +_seul engendre_, _procedant_, ils deviendront egalement exclusifs pour +chacune, et il s'ensuivra que le Pere n'est ni bon ni sage, comme il +n'est ni engendre ni procedant; le Fils ni puissant ni bon, comme il +n'est ni procedant ni inengendre; le Saint-Esprit ni sage ni puissant, +comme il n'est ni engendre ni inengendre. Ces consequences violentes, on +n'en pouvait charger Abelard; ses juges memes ne l'ont pas fait, mais +ils ont du moins induit de sa doctrine pour le Pere la toute-puissance, +pour le Fils une puissance partielle, pour le Saint-Esprit nulle +puissance, et ce qui n'etait qu'une consequence possible de son dire, +ils l'ont accuse de l'avoir dit; ils l'ont accuse d'avoir pense ce qu'on +pouvait objecter contre sa pensee. D'une refutation ils ont fait une +condamnation; meprise trop ordinaire a une juridiction spirituelle, +qui mesure souvent sur les droits de la polemique les pouvoirs d'une +inquisition. + +La distinction de la puissance, de la sagesse et de la bonte mene donc a +faire de chacun de ces trois attributs le propre d'une personne, au lieu +de l'attribut commun de la divinite, et depouille ainsi la substance au +profit de la personne: tel est le danger. La reponse serait qu'il faut +supprimer cette distinction ou lui donner un sens; or, elle n'en peut +avoir aucun, elle ne repond a rien, si elle ne sert a caracteriser les +personnes. Mais en l'acceptant on ne doit pas l'oublier, et apres avoir +admis que le Pere est la puissance, le Fils la sagesse, le Saint-Esprit +la bonte, il convient d'ajouter que la puissance, la sagesse et la bonte +n'en sont pas moins des attributs divins, et qu'aucune des personnes +de Dieu ne manque des attributs de Dieu, ou de bonte, de sagesse et de +puissance. Si l'on demande l'explication de cette distinction eminente +et non pas exclusive, de cette distinction affirmee d'abord et aussitot +effacee, elle est dans l'enigme meme de la Trinite; on l'expose, on +ne l'explique pas. Ce n'est qu'une nouvelle forme du mystere de +contradiction apparente qui fait le fond du dogme, une seule substance +en trois personnes. + +Mais si la distinction des personnes peut ainsi paraitra mieux etablie +et presente un aspect plus scientifique, elle determine d'une maniere +neuve Une idee laissee Jusque-la dans le vague, elle en accroit la +portee, elle cree une difficulte de plus et ajoute au mystere qu'elle +pretend eclaircir. L'Eglise a donc eu raison, sous ce rapport, de ne pas +epouser la doctrine d'Abelard. + +III. + +Saint Bernard poursuit en ces termes: "Il dit que le Fils est au Pere +ce qu'une certaine puissance est a la puissance, l'espece au genre, +le _materie_ a la matiere, l'homme a l'animal, le sceau d'airain a +l'airain. N'en dit-il pas plus qu'Arius? Qui pourrait supporter cela? +Qui ne se boucherait les oreilles a ces paroles sacrileges? Qui n'aurait +horreur de ces nouveautes profanes par les mots et par le sens[312]?" + +[Note 312: _Ab. Op_., S. Bernard, ep. XI, p. 278; et S. Bern. _Op._, +Opusc., xi.] + +Ces comparaisons sont en effet dans Abelard, mais a titre de +comparaisons seulement; c'etait le gout du temps et l'usage des +theologiens. Les Peres abondent en similitudes quand ils parlent de la +Trinite. Abelard en rapporte et en discute quelques-unes qu'il trouve +defectueuses; il presente les siennes comme meilleures, mais cependant +comme partielles, approximatives, comme des _ombres de la verite_, comme +des necessites de l'intelligence et du langage. Cela seul l'absout de +toute ressemblance avec Arius. + +La _Theologie chretienne_ figure dans le recueil des benedictins parmi +beaucoup d'autres ouvrages du meme genre et du meme temps. J'ouvre le +volume qui la contient, et je trouve sept livres de dialogues par un +certain Hugues, archeveque de Rouen, qui les publia au commencement du +meme siecle. Les auteurs du recueil lui donnent de grands eloges, et +Pierre le Venerable l'avait loue[313]. Dans le premier de ces dialogues, +qui roule sur le souverain bien, l'auteur se fait demander par son +interrogateur comment trois personnes peuvent coexister dans l'unite +divine, et il repond: Votre corps et votre ame sont divers en +substances, comment sont-ils un en personne? L'homme est le miroir de +Dieu; or l'ame a dans son unite trois choses, elle se comprend, elle se +souvient, elle s'aime. L'intelligence engendre la memoire; de l'une et +de l'autre procede l'amour, car l'ame aime a comprendre ce dont elle se +souvient et a se souvenir de ce qu'elle comprend. Et ces trois choses +sont egales, car elles ne vont pas l'une sans l'autre. Ainsi des +personnes de la Trinite. Dire que le Pere engendre le Fils, c'est dire +que la sagesse vient du Pere; dire que le Saint-Esprit procede du Pere +et du Fils, c'est dire qu'il aime tout ce qu'il connait. Le nom de Pere +designe ce qui est invisible en Dieu, le Fils est la vertu de Dieu, le +Saint-Esprit est sa divinite[314]; car c'est le propre de la Divinite +que cette charite par laquelle elle aime le bien pour le bien. + +[Note 313: _Thes. nov. Anecd_., t. V. p. 695.] + +[Note 314: D'apres ces mots de l'apotre: "Invisibilia ipsius.... +sempiterna quoque virtus ejus et divinitas." Rom. t, 20, et ailleurs: +"Christum Dei virtutem et Dei sapientiam, 1 Cor. i, 24,--_Thes. Anecd., +Dialog_., t. I, p. 901.] + +Dieu compte par la connaissance (Pere), mesure par la vertu (Fils), pese +par la bonte (Saint-Esprit), et les choses creees ou se trouvent le +poids, la mesure, le nombre, offrent un vestige de la Trinite qui les a +faites. L'ame raisonnable mesure et pese en nombrant, nombre et pese en +mesurant, mesure et nombre en pesant. Dans les facultes de l'ame, dans +les operations des sens, dans les mouvements du coeur, l'ingenieux +archeveque poursuit cette analogie, et il arrive enfin a trouver +qu'Adam, qui n'a ete precede de rien, n'a point ete engendre, qu'Eve est +sortie de sa substance, et que la race humaine vient de leur union. "Et +vous savez," ajoute-t-il, "que Dieu le Pere n'est de personne, que le +Fils est ne de l'essence du Pere, et que le Saint-Esprit, procedant de +tous deux, est un cependant[315]." + +[Note 315: _Ibid. Dial_., t. VII, p. 985-998. Cette assimilation de la +Trinite au nombre, au poids, a la mesure, etait recue dans l'Eglise. +(S. Aug., _De Trin._, XI, x.) Le meme recueil renferme un ouvrage du +cardinal Humbert qui la developpe a son tour. (_Id., Adv. Simoniac._, +III, xxiv, p. 810 et 811.)] + +"Le nombre, dit le venerable Othlon, est le grand delateur de la science +divine." Or, tout nombre vient de l'unite, et l'unite subsistante +par soi, germe et cause de tout nombre, signifie le Dieu, unique +tout-puissant, tellement parfait et simple qu'il n'a besoin d'aucun +autre, et que nulle creature ne peut exister sans lui. Dieu le pere +n'est engendre d'aucun, _de nullo_. Nous distinguons la source, le +ruisseau, l'etang; et cependant en tous trois est un seul et meme +element, l'eau. Ainsi, dans les trois personnes est une seule et meme +substance. + +L'unite ou le nombre un cree tout nombre par le second nombre. Ainsi, +Dieu le Pere cree tout par son Verbe. L'unite s'engendre par elle-meme, +c'est-a-dire qu'elle n'est pas engendree; mais pour engendrer un nombre, +il faut l'unite plus un. Ce second ou le binaire est produit par le +premier (apparemment parce qu'il est le premier pris deux fois), et il +est toujours unite (puisqu'il n'est que l'unite, plus l'unite). Ainsi +la seconde personne est engendree de la premiere, et cependant elle est +toujours unite. Quant au troisieme nombre, il n'est pas engendre des +deux autres (apparemment parce que deux pris une fois serait deux, et +pris deux fois serait quatre). Mais il procede, puisque le troisieme a +besoin des deux autres pour etre le troisieme; il faut deja avoir deux +pour avoir trois. Ainsi le Saint-Esprit procede et n'est pas engendre. + +Autres similitudes. Pour qu'il y ait une maison, il faut au moins +deux murs, plus un toit. Ce sont comme les trois elements de l'unite +_maison_. Dans un cierge allume, il y a la meche, la cire, la lumiere. +C'est la lumiere qui constitue l'unite substantielle, comme le toit +celle de la maison, comme le troisieme un constitue l'unite des deux +autres, comme le Saint-Esprit l'unite de la Trinite, _du Dieu qui vit et +regne avec toi dans l'unite du Saint-Esprit_. Le signe de la croix, +le triangle peuvent aussi etre ramenes a quelque ressemblance de la +Trinite[316]. + +[Note 316: _Venerabilis Othloni Dialogus de Tribus quaestionibus_, +c. XXXIV, XXXVI, XXXVII et XXXVIII.--Ejusdem _Liber de Admonitione +clericorum_, c. III.--_Thes. noviss. Anecd._, A.B. Pezio., pars III, p. +203-211 et 411.] + +Or, le venerable Othlon, moine et doyen du monastere imperial de +Saint-Emmeram, et qui fleurissait au XIe siecle, n'a point appele sur sa +tete les foudres de l'Eglise. Et cependant que d'heresies cachees sous +le luxe de ses metaphores! + +On pourrait invoquer de plus grands exemples; on pourrait citer Scot +Erigene, qui compare le Pere a l'intuition, le Fils a la raison, le +Saint-Esprit au sens[317]; et il ne faudrait pas dire que ce sont la +chez des ecrivains inconnus des caprices d'imagination qui n'excusent +point un esprit de l'ordre de celui d'Abelard. Il y avait tradition. +Saint Augustin comparait la Trinite a l'ame, a la connaissance et a +l'amour, quelquefois a la memoire, a l'intelligence et a la charite, et +puis enfin a la vision qui se compose de l'image vue, de la vue meme, +et de l'attention ou perception de l'ame. Saint Gregoire de Nysse +assimilait la distinction des personnes a celle de l'ame, de la raison +et de l'intelligence. Tertullien a employe la comparaison du rayon et du +soleil, du ruisseau et de la source, de la tige et de la racine on de +la semence, pour expliquer la generation du Fils. Gregoire de Nazianze +rappelle comme usitee cette comparaison de la Trinite avec le soleil, +et saint Jean Damascene l'adopte; tous, peut-etre, ignoraient qu'ils +repetaient ainsi une image chere a la philosophie d'Alexandrie. Saint +Anselme a conduit la source et le ruisseau jusque dans le lue qui +procede de l'une et de l'autre[318]. Une source, un ruisseau et un lac +sont ensemble et separement le Nil, comme les trois personnes sont Dieu. + +[Note 317: _Scot Erigene et la Philosophie scolastique_, par M. S. Rene +Taillandier, p. 87 et 117.] + +[Note 318: S. Aug., _De Trin_., IX, iii et xii; X, _passim_; XI, n, et +XIV, x.--_De Civil, Del_, XI, xxvi, XV, xiii.--Nysson., De Eo,--Terlul., +_Adv_. _Prax_., XXI, viii." Nazians., _Oral_., XXIII, XXXI et XXXVII. +Gregoire de Nazianze insiste cependant sur la grande inexactitude des +comparaisons et la necessite de s'en tenir a la foi. (Damasc., _De +Fid. orth_., I, viii, p. 134, 140 et 142,--Anselme., _De Fid. Trin, et +Incarn_., c, vii, p. 40, et c, viii, p. 48.--_De Proc. S. Sp_., c. +xvii, p. 51.)--S. Augustin non plus n'a pas repousse ces similitudes +metaphoriques (_De Fid_., c. ix.--_De Symb. Senn. ad cateeh_. Ce dernier +ouvrage est douteux).] + +Pour ne citer qu'un nom parmi les modernes, Bossuet a repris toutes +les comparaisons. C'est la vapeur qui s'eleve de la mer, le rayon, _la +splendeur qui est la production et comme le fils du soleil_. "Lorsqu'un +sceau est applique sur de la cire, cette cire, sans rien detacher du +sceau qui s'imprime en elle, en tire la ressemblance tout entiere et se +l'incorpore, en sorte que rien ne peut plus l'en separer." C'est comme +l'image dana un miroir, ou plutot c'est comme la production de notre +conception ou de notre pensee, ou nous trouvons _une idee de cette +immaterielle, incorporelle, pure, spirituelle generation que l'Evangile +nous a revelee_. "Entendre et vouloir, connaitre et aimer sont actes +tres-distingues, mais le sont-ils reellement?... Tout cela au fond +n'est autre chose que ma substance affectee, diversifiee, modifiee de +differentes manieres, mais dans son fond toujours la meme... Une +trinite creee que Dieu fait dans nos ames, nous represente la Trinite +increee[319]." + +[Note 319: _Elevations sur les Mysteres_, 400. Sem., Eloy. III, IV, V et +VI.] + +Puisque les similitudes, c'est-a-dire les figures sont admises, il ne +reste au theologien qu'un devoir, c'est d'avertir son lecteur du danger +et de l'inexactitude inevitable du langage figure en si grave matiere. +Or, ce devoir, Abelard l'a rempli. Seulement son ton accoutume de +confiance et meme de presomption, son ascendant sur ses auditeurs, son +intolerance irritable a la plus simple contradiction l'avaient conduit, +lui et ses disciples, a mettre son explication au-dessus de l'objection +et du doute. Il fut bientot etabli dans son cercle qu'il avait rendu le +dogme clair comme le Jour, et que, grace a lui, le mystere etait devenu +comprehensible. Or, cela meme etait une opinion heterodoxe, dangereuse +pour les fideles, provocante pour ses rivaux. "Est-ce vrai, lui dit le +sage Gautier de Mortagne, ce que disent quelques-uns de vos disciples? +Ils vantent au loin et glorifient votre subtilite et votre sagesse, et +en cela ils ne font qu'acte de justice. Mais ils affirment que vous avez +penetre les profonds mysteres de la Trinite, au point que vous en avez +une connaissance pleine et parfaite. De grace, ecrivez-moi si enfin vous +connaissez parfaitement ou imparfaitement Dieu[320]." + +[Note 320: _D'Achery, Spicileg_., t.111. _Guali. de Manr_., Ep. V, p. +524.] + +La etait au fond la veritable heresie, elle resultait moins d'excusables +opinions que de la pretention hautaine de les donner pour des verites +dernieres, pretention que semblaient trahir les dedains du maitre et la +jactance des eleves. La peut s'appliquer le mot d'Abelard lui-meme: "Ce +n'est pas l'ignorance qui fait l'heretique, c'est l'orgueil[321]." Mais +quel tribunal humain peut connaitre de ce crime-la? + +[Note 321: _Theol. Chr_., p.1247.] + +IV. + +"Il dit encore," continue saint Bernard[322], "que le Saint-Esprit +procede du Pere et du Fils, mais qu'il n'est nullement de la substance +du Pere ou du Fils. D'ou vient-il donc? De rien peut-etre, comme toutes +les choses qui ont ete faites?" Si le Saint-Esprit ne procede point +par essence (_essentialiter_), il faut qu'il procede par creation +(_creabiliter_); ou bien nous trouvera-t-il une troisieme maniere, cet +homme toujours en quete de nouveautes, et qui en invente quand il n'en +trouve pas, affirmant les choses qui ne sont pas comme si elles etaient? +"Mais, dit-il, si le Saint-Esprit etait engendre de la substance du +Pere, le Pere aurait deux fils." + +[Note 322: _Ab. Op_., p. 218.] + +Comme si ce qui est d'une substance l'avait consequemment pour pere! +Est-ce que les poux, les lentes et les phlegmes (_phlegmata_?) sont les +fils de la chair ou ne sont pas de la substance de la chair? Et les vers +qui sortent du bois pourri sont-ils d'une autre substance que celle du +bois, pour ne pas etre les fils du bois? Mais les teignes aussi tirent +leur substance de la substance des etoffes, et n'en tirent pas leur +generation; et beaucoup de choses sont dans le meme cas. Je m'etonne +qu'un homme subtil et quelque peu savant, a ce qu'il croit, ayant +confesse que le Saint-Esprit est consubstantiel au Pere et au Fils, nie +cependant qu'il sorte de la substance du Pere et du Fils, a moins de +vouloir que ce soit eux qui sortent de la sienne, ce qui serait, il est +vrai, inoui et ineffable. Mais si le Saint-Esprit n'est pas de +leur substance ni eux de la sienne, que devient, je vous prie, +la consubstantialite?" Autant vaut la nier avec Arius et precher +ouvertement la creation. Toutes ces differences nouvelles, introduites +entre le Fils et le Saint-Esprit, detruisent l'unite. Le Saint-Esprit se +retirant de la substance du Pere et du Fils, ce n'est pas une trinite +qui demeure, mais une dualite; car une personne qui n'aurait en +substance rien de commun avec les autres, ne serait plus digne defigurer +dans la Trinite. Ainsi tout a la fois la Trinite est mutilee et l'unite +divisee. + +Or, voici ce que dit Abelard: Le Fils est engendre du Pere et seul +engendre (_unigenitus_), le Saint-Esprit n'est donc pas engendre, il +procede, et l'Eglise enseigne qu'il procede du Pere et du Fils; ainsi il +y a une difference entre la generation et la procession. "La difference, +c'est que celui qui est engendre est de la substance du Pere, la sagesse +etant une certaine puissance, tandis que l'affection de la charite +appartient plus a la bonte de l'ame qu'a sa puissance... Je n'ignore pas +que beaucoup de docteurs ecclesiastiques veulent que le Saint-Esprit +soit aussi de la substance du Pere, c'est-a-dire qu'il soit par lui, +etant d'une seule substance avec luit. Cependant nous ne disons pas +proprement qu'il soit de la substance du Pere (_eco substantix patris_), +le Fils seul doit etre dit tel; mais l'Esprit, quoique de meme substance +(_ejusdem substantix_) avec le Pere et le Fils, d'ou la Trinite est dite +_homousios_, c'est-a-dire d'une seule substance, ne doit nullement etre +dit de la substance du Pere ou du Fils a proprement parler, car pour +cela il faut etre engendre[323]." + +[Note 323: _Introd_., p. 1086.] + +Voila l'expression et le delit d'Abelard. Tout se reduit a cette +distinction fugitive: le Fils est de la substance du Pere et le +Saint-Esprit a la meme substance que le Pere, une seule et meme +substance etant commune a toutes les personnes de la Trinite. Voici +comment s'en explique la _Theologie chretienne_: "Quand on dit que +le Fils est de la substance du Pere, _etre de la substance du Pere_ +signifie seulement dans cet endroit _etre engendre du Pere_, par une +translation de ce qui se passe dans la generation humaine... ou quelque +chose de la substance du corps du pere est transporte et converti dans +le corps du fils." Seulement, de peur d'equivoque, on rappelle plus loin +ces mots de saint Jean: "Ce qui est ne de la chair est chair, et ce qui +est ne de l'esprit est esprit[324]." + +[Note 324: _Theol. Chr._, I. IV, p. 1327.--Jean, III, 6.] + +Quant au Saint-Esprit lui-meme, _spiritus_ vient de _spirare_, esprit +a le meme radical que _spiration_; c'est pour cela qu'on dit qu'il +procede, non qu'il est engendre. "La bonte que le nom de Saint-Esprit +designe n'est pas une puissance ou une sagesse, car etre bon ce n'est +pas etre puissant ou sage.... Ainsi, quoique le Fils, soit du Pere +autant que le Saint-Esprit... la generation differe de la procession en +ce que celui qui est engendre est de la substance meme du Pere, puisque +la sagesse a cela de particulier d'etre une certaine puissance, et que +l'affection de la charite appartient plus a la bonte qu'a la puissance +de l'ame. D'ou l'on dit tres-bien que le Fils est engendre du +Pere, c'est-a-dire est de la substance meme du Pere, tandis que le +Saint-Esprit n'est nullement engendre, mais plutot procede, c'est-a-dire +que par la charite il s'etend vers autrui; car par l'amour on _precede_ +en quelque sorte, on avance de soi vers un autre[325]." + +[Note 325: _Theol. Chr._, I. IV, p. 1329.] + +Evidemment Abelard evite de repeter que le Saint-Esprit ne soit pas de +la substance du Pere (_eco substantia_), mais il l'insinue, et c'est +creer une difficulte nouvelle dans la Trinite que d'y inserer une +distinction et une contradiction de plus. Cette subtilite etait +gratuite, et elle a ete rejetee avec juste raison; il fallait se borner +a dire: les trois personnes sont consubstantielles, cependant il ne +parait pas que la troisieme le soit de la meme maniere que la seconde, +puisque l'une est consubstantielle par generation et l'autre par +procession. On pouvait ajouter: la communaute de substance doit se +realiser d'une maniere differente pour chacune des trois personnes. +Quand meme on ecarterait les mots de _generation_ et de _procession_, +celui de qui est le Fils ne peut, quant au mode, etre identiquement +consubstantiel a celui qui est de lui, comme celui qui est du premier +est consubstantiel a celui de qui il est; et ainsi de chaque personne +comparee aux deux autres. Je repete que je parle du mode; la +consubstantialite subsiste, les trois personnes ont une seule et meme +substance, mais elles ne l'ont pas absolument de meme. Quelle est donc +la difference? Elle est impenetrable; elle existe pourtant, la theologie +le veut, puisqu'elle distingue la generation et la procession; mais +cette difference qu'elle affirme, elle ne l'explique pas. Le tort +d'Abelard est d'avoir voulu l'expliquer, et le peril est venu de +la seduction qu'exercaient sur son esprit la distinction des trois +attributs, puissance, sagesse, bonte, et la pensee d'identifier cette +distinction avec les deux autres, celle de Pere, Fils, Esprit, et celle +d'inengendre, engendre, procedant, au point que ces trois _triplicites_ +ne fussent plus que des expressions differentes, substituables les unes +aux autres, comme des notations diverses de memes quantites algebriques. +Or, il est tres-permis de dira en general que la sagesse est puissance +et que la bonte n'est pas puissance[326]; mais cette abstraction prise +a la lettre menerait logiquement a penser que le Fils est substance +du Pere et que le Saint-Esprit n'est pas substance du Pere. La foi +d'Abelard l'a defendu de cette proposition profondement heretique, elle +ne l'a pas preserve du peril d'en approcher, et il ne s'est sauve que +par des inconsequences peut-etre inevitables, quand on traite d'un dogme +que la metaphysique de l'Eglise s'est plu a rendre contradictoire dans +les termes. + +[Note 326: Encore Richard de Saint-Victor a-t-il objecte que ta bonte +n'est qu'une bonne volonte, et que la volonte bonne est une puissance, +"posse bene velle est aliquid posse." (_De trin_., I. V, c. xv.)] + +Mais ni la prudence ni la raison ne permettent, parce qu'un dogme est +obscur et incomprehensible, d'y ajouter de nouvelles difficultes, ou +meme, par des nouveautes d'expression, de diversifier la forme de ses +difficultes necessaires. C'est la faute ou Abelard est tombe. Trop +prevenu en faveur de cette distinction de la puissance, de la sagesse et +de la charite, au lieu de ne lui attribuer qu'une verite approximative, +il en a fait l'expression exacte de la distinction des personnes. Il n'a +plus dit: "De meme que le Fils est engendre du Pere, la sagesse est +de la puissance;" il n'a plus dit: "Comme le Saint-Esprit n'est pas +engendre du Pere, on peut remarquer que la bonte n'est pas de la +puissance, quoiqu'elle la suppose et en procede, ainsi qu'on le dit +du Saint-Esprit." Ces analogies, ces rapprochements, encore qu'un peu +metaphoriques, pouvaient passer. Mais il a renverse l'ordre de la +comparaison, et il a dit: "Le Fils est engendre, _parce que la sagesse +est de la puissance; le Saint-Esprit n'est pas engendre, parce que +la bonte n'est pas de la puissance._ D'une similitude il a fait un +principe, lui qui s'eleve ailleurs contre toute similitude quelle +qu'elle soit." + +Mais est-elle moins attaquable et plus digne, la similitude que prefere +saint Bernard, quand il dit que le Saint-Esprit peut bien etre de la +substance du Pere, sans etre le fils du Pere, comme le ver est de la +substance du bois? Est-ce la une notion vraie et chretienne de la +procession du Saint-Esprit? La consubstantialite, sans parler de la +convenance, n'est-elle pas aussi profondement attaquee par cette +comparaison que par aucune de celles d'Abelard? Et si l'on tournait +contre le juge son argumentation contre l'accuse, si l'on prenait ses +comparaisons pour des definitions, ne montrerait-on pas a saint Bernard +que son raisonnement conserve bien dans les termes la consubstantialite, +mais ne tient aucun compte de la difference de l'engendre a +l'inengendre, de la generation a la procession, et attenue, s'il +ne l'efface, au profit de l'unite de substance, la distinction des +personnes? De cette derniere, le saint en veut _sobrement_; c'est son +expression. + +Surement il faut l'excuser par l'impuissance du langage humain a rendre +ce qui excede la raison humaine; mais cette excuse, Abelard l'a souvent +invoquee; qu'elle lui profite egalement. On ne peut condamner comme une +heresie ce qu'on doit relever comme une expression fautive. L'autorite +ne peut regler ses droits sur ceux de la critique. + +Il doit etre permis d'observer que, pour avoir voulu determiner +scientifiquement les elements du dogme de la Trinite, l'Eglise l'a +complique, et que les expressions qu'elle a introduites ou consacrees, +sont devenues une source de difficultes, d'erreurs et d'heresies. A lire +sans prevention les Ecritures, rien ne parait moins indispensable +que d'attacher un sens sacramentel aux mots de _generation_ et de +_procession_. Le premier, si nous ne nous trompons, se rencontre trois +fois dans le Nouveau-Testament avec application au Sauveur. Dans les +Actes, Philippe trouve l'eunuque du roi Candace lisant un passage +d'Isaie, que les interpretes et Philippe lui-meme appliquent au Messie, +et dans lequel sont ces mots: _Qui pourra raconter son origine_[327]? +C'est le mot _origine_ qu'emploie Sacy, et le latin porte: _Generationem +ejus quis enarrabit_? Le grec emploie le mot [Grec: _genean_], qui a le +meme radical que celui de generation; et c'est un des textes dont +on s'appuie pour consacrer ce dernier terme. Or, il est evident +que l'expression est ici generale, et que tous les mots _origine, +generation, extraction, naissance_, auraient pu etre indifferemment +employes dans ce passage. Jesus-Christ, dans deux autres, est nomme +_Filius unigenitus_ ([Grec: _monogenes uios_])[328]. Sacy traduit +tout simplement _le Fils unique_, et assurement ce mot n'ajoute rien +d'important ni de special a l'idee que nous pouvait deja donner de +l'origine du Sauveur ce simple mot si expressif, _le Fils_. Temoin le +verset du psaume, souvent cite par les apotres: "Tu es mon fils, je +t'ai engendre aujourd'hui (Ps. II, 7); [Grec: gegenneka se], dans le +Nouveau-Testament (Act. XIII, 33, Hebr. I, 5 et V, 5). Quant au mot de +_procession_, il vient d'une traduction fort gratuite d'un verset de +l'Evangile selon saint Jean, ou on lit: _Spiritum veritatis qui a patre +procedit_ (XV, 26); "l'esprit de verite qui procede du Pere." Le +mot grec [Grec: ekporeuetai] veut dire proprement qu'il sort, qu'il +s'extrait. Sur ces textes seuls on n'imaginerait pas de regarder comme +essentiels a la Trinite, comme identifies au dogme, les deux mots que +nous discutons, et l'on se bornerait a dire et a croire que la Trinite, +c'est le Pere, le Fils unique du Pere, et le Saint-Esprit, qui sort du +Pere et qui recoit du Fils[329]. + +[Note 327: Act. VIII, 33.] + +[Note 328: Jean, I, 18, et Ep., IV, 9.] + +[Note 329: "_Il recevra de ce qui est a moi._" (_Ille de meo accipiet_.) +Ainsi Sacy traduit ces mots: [Grec: ek tou emou lephetai], qui sont le +texte le plus formel que l'on cite pour prouver que, selon l'Ecriture, +le Saint-Esprit procede du Fils. Jean, XVI, 14.] + +On voit en effet que dans les premiers siecles, l'Eglise n'avait adopte +aucune expression, decrete aucune definition du mode suivant lequel le +Pere produit son Verbe. Il parait que le premier nom qui eut ete donne a +ce mode, a cet acte ineffable, etait en grec celui de [Grec: probole], +litteralement _projection_, qu'on a rendu en latin par _prolatio_ +ou _productio_, et remplace aussi par _emanation_[330]. Employe +generalement par ceux qui, n'admettant pas la creation, voulaient +exprimer comment les essences spirituelles etaient sorties de l'essence +divine, ce terme d'emanation paraissait ici bien place; le Fils et le +Saint-Esprit pouvaient etre dits emaner, puisqu'ils sont d'essence +spirituelle, puisqu'ils sont provenus de l'essence du Pere, sans en +etre crees, et sans en etre detaches au point de former de nouvelles +essences. Aussi quelques Peres ont-ils emprunte ce mot d'_emanation_ +soit aux alexandrins, soit aux gnostiques, les uns le restreignant dans +le sens catholique qui vient d'etre indique, les autres prenant avec +lui toute la doctrine qui faisait de ces emanations des _eons_ +consubstantiels a Dieu, au sens seulement de l'homogeneite de nature. +Mais le danger de tomber dans le gnosticisme a fait bientot renoncer a +ce langage. On a essaye du mot de _parabole_; on a dit aussi _emission_, +_prolation_, jusqu'a ce qu'enfin on se soit decide a dire _generation_, +en ecartant toute idee d'imperfection qu'emporte ce terme applique a la +nature humaine. Ainsi le fils a ete dit _engendre_ parce qu'il est fils, +a condition que ce mot de _generation_ fut depouille de toute analogie +avec la filiation humaine; et l'emana tion du Saint-Esprit a ete appelee +_procession_ et quelquefois _spiration_, parce qu'il n'est pas fils de +Dieu. De sorte que la premiere expression, celle de generation, n'a plus +rien de commun que l'apparence avec le sens litteral, et ne s'etend +pourtant pas au Saint-Esprit, quoiqu'elle ait ete reduite a l'etat de +pure metaphore. + +[Note 330: [Grec: probole], _projectio, prolatio_, d'abord employe, +mais devenu suspect par l'usage qu'en avaient fait les Ariens et les +Valentiniens. Puis, on y est revenu, notamment Tertullien, Gregoire de +Nazianze et saint Jean Damascene qui nomme le Pere [Grec: dia logou +proboleus tou ekphantoriokou pneumatos] (_De Fide_, I, XIII). Tel fut +aussi le sort du mot [Grec uporroia], _transfusio_, ecoulement ou +emanation, compromis par les Sabelliens, rehabilite par Athanase et +Origene. Mais [Grec: probole] est reste plus usite, surtout comme +procession du Saint-Esprit. Celle ci a ete diversement nommee. Comme il +y a toujours eu dans la designation des personnes quelque trace d'une +metaphore qui representait le Pere comme la pensee, le fils comme la +parole, le Saint Esprit comme le souffle, resultat ou lien de la +pensee et de la parole, le mot [Grec: pnoe], _spiratio_, A ete le plus +volontiers admis avec celui d'[Grec: ekporeusis], consacre par le verset +de l'Evangile qui sert de titre au dogme meme. Mais on dit aussi [Grec: +ekphoitesis], sortie, [Grec: ekpemphis] emission, [Grec: proeinai], +laisser echapper, [Grec: proskeisthai], S'attacher, [Grec: ekphusis], +rejeton. C'est ici une des idees chretiennes qu'il est le plus facile de +confondre avec une idee alexandrine. L'expression figuree de _processus_ +a bien de l'analogie avec le [Grec: proodos] de Proclus, et on lit dans +Gregoire de Nazianze que les proprietes des personnes sont [Grec: to +anarchon, e gennesis kai e proodos]. (Proclus, _Theol. plat._, t. III, +c. xxi.--Nazianz., _Or_., xiii.--Sulcor., _Thesaur., verbo_ [Grec: +ekporeusis].--Pelav., _Dogm. Theol._, t. II, t. V, c. viii, t. VII, c. x +et xi, t. VIII, c. i.)] + +Ces deux mots ont ete consacres pour designer l'une et l'autre relation +principale du Fils au Pere et du Saint-Esprit au Pere et au Fils, et +quand on a voulu attacher une idee a ces mots, les definir, seulement +les comprendre, meme dire que l'un etant different de l'autre, ils ne +pouvaient exprimer tous deux la meme facon _d'etre de la substance_ du +Pere, on est presque immanquablement tombe dans l'heresie. Tout le monde +n'a pas eu la sincerite de saint Augustin, avouant qu'il ignore +comment on doit distinguer la generation du Fils de la procession du +Saint-esprit, et que sa penetration echoue contre cette difficulte[331]. +Longtemps avant lui, et, je crois, avant que la langue du dogme fut +fixee, saint Irenee semblait avoir prevu tous les dangers de cette +terminologie, quand il disait avec tant de sagesse: "Si quelqu'un nous +demande comment le Fils a ete produit par le Pere, nous lui repondrons +que cette production (_prolatio_), ou generation, _nuncupatio, +adapertio_, ou tout autre terme dont on voudra se servir, n'est +connue de personne, parce qu'elle est inexplicable.... Quiconque ose +entreprendre de la concevoir ou de l'expliquer ne s'entend pas lui-meme +en voulant devoiler un mystere ineffable[332]." + +[Note 331: _Contr. Maxim._, II, XIV. Bossuet dit dans le meme sens: +"Dieu a voulu expliquer que la procession de son Verbe etait veritable +et parfaite generation: ce que c'etait que la procession de son +Saint-Esprit, il n'a pas voulu le dire, ni qu'il y eut rien dans la +nature qui representat une action si substantielle et tout ensemble si +singuliere. C'est un secret reserve a la vision bienheureuse." (_Elev. +sur les Myst._ 2e som. V.)] + +[Note 332: S. Iren., _Contr. Haeres._, II, xxviii, 6.--Voyez aussi +Bergier, _Dict. De Theol._ aux mots _Saint-Esprit_, _Emanation_, +_Generation_.] + +V. + +La censure de saint Bernard n'a point epargne les similitudes employees +pour representer la Trinite, et notamment cette _execrable similitude +ou plutot dissimilitude_ du genre et de l'espece, ainsi que celle de +l'airain et du sceau d'airain[333]. + +[Note 333: _Ab. Op._, p. 280.] + +"Qu'est-ce donc? veux-tu, selon ta similitude, parce que le Fils, pour +etre, exige que la Pere soit, veux-tu que ce qui est le Fils soit le +Pere, mais sans reciprocite, comme le sceau d'airain est airain, parce +que l'existence du sceau d'airain exige celle de l'airain, comme l'homme +est animal, parce que l'existence de l'un suppose celle de l'autre, sans +que l'airain soit le sceau d'airain, ni l'animal l'homme? Si tu dis +cela, tu es heretique; si tu ne le dis pas, la similitude tombe. +Ou conduit donc ce long circuit de choses prises de si loin, ces +rapprochements laborieux, cette vaine multiplicite de mots, ces grands +eloges que tu donnes a ta deduction, si les membres n'en peuvent +etre ramenes les uns aux autres dans les proportions regulieres? Ton +entreprise n'est-elle pas de nous enseigner l'_habitude_ qui est entre +le Pera et le Fils (o'est-a-dire comment le Pere _a_ le Fils)? or, nous +tenons de toi que pour poser l'homme, il faut poser l'animal, mais +sans reciprocite, d'apres la regle de dialectique qui veut, non que la +position du genre pose l'espece, mais que la position de l'espece +pose le genre. Lors donc que tu rapportes le Pere au genre, le Fils a +l'espece, ton oraison par similitude n'exige-t-elle pas que le Fils +pose, tu nous montres que le Pere est pose, et que la proposition est +sans conversion; de meme que cette proposition: ce qui est homme est +necessairement animal, n'est pas convertible; et qu'ainsi celui qui +est le Fils est necessairement le Pere, sans que la proposition soit +convertible? Mais ici la foi catholique le dement; elle ne souffre pas +plus que celui qui est le Fils soit le Pere qu'elle ne souffre que celui +qui est le Pere soit le Fils. Autre (alius), sans nul doute, est le +Pere, autre (alius) le Fils, quoique le Pere ne soit pas une autre chose +(aliud) que le Fils; car grace a cette distinction d'autre (adjectif) +et d'autre chose (substantif), la piete de la foi a sa faire un partage +prudent entre les proprietes des personnes et l'unite indivisible de +l'essence, et tenant la ligne intermediaire, marcher dans la vole +royale, sans devier vers la droite en confondant les personnes, ni +vers la gauche en divisant la substance. Que si de la simplicite de +la substance divine tu induis que si le Fils est, le Pere est +necessairement, tu n'y gagnes rien, car la regle de la relation veut +que la proposition soit convertible, et que la meme verite accompagne +l'inverse, ce qui ne s'adapte pas a la similitude prise du genre et de +l'espece, de l'airain et du sceau d'airain... + +"Qu'il nous dise maintenant ce qu'il pense du Saint-Esprit. La bonte +meme, dit-il, qui est designee par ce nom de Saint-Esprit, n'est pas en +Dieu puissance ou sagesse... _J'ai vu Satan tombant du ciel comme un +eclair_ (Luc, x, 48). Ainsi doit tomber celui qui s'egare dans les +choses grandes et merveilleuses qui sont au-dessus de lui. Voua voyez, +saint Pere, quelles echelles, ou plutot quels precipices cet homme s'est +prepares pour sa chute. La toute-puissance! une demi-puissance! nulle +puissance! J'ai horreur de l'entendre, et cette horreur meme suffit, je +pense, pour le refuter. Mais cependant je veux citer un temoignage qui +se presente en ce moment u mon esprit trouble, pour effacer l'injure +faite au Saint-Esprit. On lit dans Isaie: _l'esprit de sagesse et +l'esprit de force._ (XI, 2.) Par la l'audace de cet homme est assez +clairement convaincue, si elle n'est pas comprimee. O langue grande en +paroles (_magniloqua_)! faut-il, pour que l'injure du Pere ou du Fila +te soit remise, faut-il quelque blaspheme du Saint-Esprit? L'ange +du Seigneur est la qui te coupera par la moitie, car tu as dit: Le +Saint-Esprit n'est pas en Dieu puissance ou sagesse. Ainsi le pied de +l'orgueil trebuche quand il attaque[334]." + +[Note 334: "Res superbiae ruit cum irruit."--_Ab. Op._, S. Bern., Ep., p. +283.] + +Cette argumentation, a laquelle ne manque aucune des formes de la +dialectique, montre que le saint abbe n'etait pas si etranger qu'il le +dit aux sciences profanes. Mais ecartant tout ce qu'y vient ajouter la +declamation de sa colere, bornons-nous a la critique des similitude?. +On pourrait en principe les condamner toutes; mais les Peres ont +apparemment regarde comme utile, pour donner le change a la curiosite de +l'intelligence, de s'adresser a l'imagination. Quelquefois on apaise la +faim en la trompant, et l'on fait macher a l'homme affame des substances +qui ne sont pas des aliments et qui le calment sans je nourrir. La meme +chose se pratique en philosophie; on donne a l'esprit des metaphores en +place de raisons; c'est un palliatif de notre ignorance, La theologie +a use de cet expedient autant pour le moins que la philosophie, et +quelquefois elle s'y est compromise. Accepter sans reserve une seule +similitude est un moyen sur d'etre heretique, comme s'est un sur moyen +de donner a des adversaires l'apparence de l'heresie que de prendre a la +lettre une similitude donnee par eux comme une analogie ou une figure. +Dans sa refutation d'Abelard, l'abbe de Clairvaux a-t-il bien evite +cette meprise ou cet artifice? + +"Gardez-vous, avait dit Abelard, de ceux qui rapportent en raisonnant la +nature unique et incorporelle de la Divinite a la similitude des corps +composes des elements.... Dans le vrai, la Trinite n'est connue que +d'elle-meme; l'exposition en est difficile, impossible peut-etre a +l'homme.... Plus l'excellence de la nature divine s'eloigne des autres +natures qu'elle a creees, moins nous trouvons dans celles-ci de +ressemblances congrues a l'aide desquelles nous puissions satisfaire, +quand il s'agit de celle-la. Les philosophes doivent se contenter de +s'enquerir des natures creees; encore ne peuvent-ils suffire a les +comprendre. En Dieu, aucun mot ne parait conserver son sens primitif.... +Nous ne pouvons trouver de similitudes parfaites pour les appliquer +a l'etre singulier; nous ne pouvons, quand il s'agit de lui, nous +satisfaire par des similitudes.... Nous les abordons comme nous pouvons, +surtout pour repousser l'importunite des pseudo-dialecticiens.... +Nous leur apportons les similitudes les plus probables.... Quand nous +comparons a l'homme qui est a la fois substance et corps... qui peut +etre a la fois pere et fils... l'identite de substance commune en Dieu +au Pere, au Fils, au Saint-Esprit... on reconnaitra qu'on ne peut +induire de la une similitude integrale, mais quelque similitude +partielle: autrement, nom parlerions d'identite et non de similitude. +Prevoyant l'abus qu'on pouvait faire de quelques-unes, nous en avons +introduit d'autres, tant d'apres les grammairiens que d'apres les +philosophes, et que nous avons jugees plus conformes a notre dessein; +mais celle-la surtout qui est prise des philosophes les plus +raisonnables, et par la moins eloignes de la science de la veritable +philosophie qui est le Christ[335]." + +[Note 335: _Introd._, t. I, p. 1014, t. II, p. 1070, 1073, 1076, +1079.--_Theol. Chr._, t. III, p. 1249.] + +On vient de voir ce qu'Abelard pense des similitudes en general. On peut +se rappeler comment il juge celles qu'avaient admises saint Augustin, +saint Anselme, Tertullien. Voyons maintenant quelles sont celles qu'il +tolere. + +I. La premiere est prise du genre et de l'espece[336]. Si l'on veut bien +se reporter au texte, on y verra, je crois, qu'Abelard n'entend pas que +la generation de l'espece par le genre soit identique avec celle du Fils +par le Pere, ni meme qu'elle en soit le type. "Nos expressions, dit-il, +transportees a Dieu, contractent de la singularite de la substance +divine une signification egalement singuliere, et quelquefois un sens +singulier par construction. Il ne faut pas etendre des expressions +figuratives et impropres au dela de ce que veulent l'usage et +l'autorite[337]." + +[Note 336: _Introd_., t. II, p. 1083-1084.--_Theol. Chr_., t. IV, p. +1316-1318.] + +[Note 337: _Id. Ibid_., p. 1303.] + +Et c'est apres avoir pose cette regle que, revenant sur ces distinctions +de pere et de fils, de puissance et de sagesse, de genre et d'espece, +de matiere et de _materie_, il dit: "Une grande discretion doit etre +apportee dans ces enonciations qui concernent Dieu[338]." + +[Note 338: _id_., p. 1304 et 1305.] + +Ainsi jamais il n'a dit que le Pere fut un genre et le Fils une espece; +d'abord parce qu'il repete incessamment que Dieu est un etre singulier, +c'est-a-dire qu'il n'est nulle autre chose que lui-meme, et que le Pere +est le Pere, le Fils, le Fils, sans pouvoir etre assimiles a aucun etre +place dans les degres de l'echelle predicamentale; en second lieu, parce +que le plus grand nombre des caracteres qu'il attribue au genre ne +convient pas au Pere, comme de se distribuer en plusieurs especes, comme +de n'exister dans le temps que sous forme d'especes, et meme que sous +forme d'individus; non plus que les caracteres de l'espece ne peuvent +etre pour la plupart attribues au Fils, comme celui de se trouver dans +un nombre illimite d'individus, comme celui de resulter de l'union avec +sa matiere d'une difference qui lui constitue une autre essence que +celle du genre. + +Qu'a donc voulu dire Abelard? Le voici. On fait difficulte de concevoir +la distinction du Pere et du Fils, ou de deux personnes, l'une qui +engendre, l'autre engendree, dans une meme essence. On ne concoit pas +que comme substance, le Fils soit le meme que le Pere, et que comme +personne, le Fils ne soit pas le meme que le Pere; mais ne se +rencontre-t-il nulle part rien d'analogue? N'arrive-t-il jamais que +deux choses distinctes soient et ne soient pas la meme? Le genre, par +exemple, est distinct de l'espece; cependant on dit que l'espece est _le +meme_ que le genre, et l'on ne veut pas dire _le meme_ de tout point, +sans plus, sans moins, sans formes ou proprietes qui les distinguent; +mais par cette expression: l'espece est _le meme_ que le genre, on +entend que le genre se retrouve dans l'espece, et qu'en un sens +l'essence du genre est commune a l'espece. L'animal est dans l'homme; +on dit hardiment et legitimement: l'homme est animal, ce qui est dire: +l'espece est le genre. Et cependant malgre cette communaute, malgre cet +identite d'essence, l'espece est distincte du genre; on dit meme que +l'espece est engendree du genre. Ainsi, un etre distinct d'un autre +par ses proprietes, et engendre par cet autre, peut avoir une essence +commune avec cet autre, et le mystere de la consubstantialite divine +a des analogues; on ne peut donc _a priori_ le declarer absurde ou +impossible. Mais la comparaison ne va pas jusqu'a signifier que +l'essence du Pere soit dans le Fils de la meme maniere, aux memes +conditions que le genre est dans l'espece, que le Fils soit engendre du +Pere par une generation essentiellement identique a celle qui du genre +fait sortir l'espece. Abelard ne l'a dit nulle part, et meme il a +prevenu ses lecteurs contre ces assimilations mensongeres, en leur +rappelant que toutes ces locutions etaient _impropres et figuratives_, +qu'elles ne devaient etre admises que _dans une certaine mesure, et +qu'il ne fallait pas entendre une _identite substantielle_ la ou il n'y +avait tout au plus qu'_identite de propriete_[339]. + +[Note 339: _Theol. Christ_., t. IV, p. 1803-1804.] + +II. La seconde similitude qui indigne saint Bernard est celle de +l'airain et du sceau d'airain. Nous la croyons malheureusement choisie, +et, l'auteur lui-meme semble l'avoir repudiee, on la remplacant dans son +second ouvrage par celle de la cire et de l'image de cire, sur laquelle +il insiste beaucoup moins, et que Bossuet a plus tard adoptee. Toutefois +n'exagerons rien; cette comparaison ne differe de la precedente, +qu'ainsi que le particulier du general, On sait quelle liaison unit la +doctrine du genre et de l'espece, et cette maxime d'Aristote que tout se +compose de matiere et de forme. Si donc ou a pu comparer la distinction +et la consubstantialite du Pere et du Fils a la relation du genre et +de l'espece, on pourra, dans une certaine mesure, les comparer a la +relation dans laquelle une matiere doit a l'intervention de la forme, de +devenir un certain _materie_. On pourra dire, par exemple: l'airain est +la matiere du materie appele sceau d'airain; le sceau d'airain est de +l'airain. Il est le meme que l'airain, en ce sens du moins qu'il a la +meme substance materielle, ou, comme nous dirions, la meme matiere. +Cependant s'ensuit-il que l'airain soit essentiellement sceau d'airain? +Si donc vous m'objectez en theologie que le Fils ne peut etre de meme +substance que le Pere, et par la identique au Pere, sans que l'inverse +soit vraie, sans que le Pere soit le Fils, je repondrai que, si cette +objection est generale, absolue, elle porte a faux: un etre peut etre +consubstantiel a l'etre dont il est forme, engendre, constitue, sans +que celui-ci soit celui-la; c'est ce qui a lieu entre la matiere et le +materie, l'airain et le sceau d'airain, la cire et l'image de cire. +Voila quelle est la portee assez restreinte de ces similitudes. Il en +resulte que les fins de non-recevoir absolues doivent etre ecartees, et +qu'il faut acquiescer au dogme, ou en venir aux objections directes, +attaquer la Trinite en elle-meme si on l'ose, en cessant d'invoquer les +regles communes de la science et les principes de la dialectique. C'est +a ce point qu'Abelard se proposait de reduire ses adversaires. + +Maintenant, que la comparaison soit dangereuse, qu'elle puisse +facilement engendrer des idees fausses, et, suivie jusqu'au bout, +entrainer a de monstrueuses conclusions, je ne le nie pas; saint Bernard +a signale quelques-unes de ces mauvaises consequences, et Abelard ne +les a pas toutes evitees. On lui devait epargner tout requisitoire +injurieux; mais on etait en droit de lui dire: Votre comparaison jette +trop peu de lumiere sur la generation du Fils par le Pere pour que vous +puissiez raisonnablement y insister, au risque de la faire accepter +par l'esprit comme une assimilation complete. Si, en effet, vous vous +appesantissez, sur les details d'une analogie superficielle, il peut +arriver qu'apres avoir bien dit que le sceau d'airain est d'airain, sans +que l'airain soit sceau d'airain, comme le Fils est du Pere sans que le +Pere soit le Fils, on pousse la comparaison jusqu'a pretendre que comme +le Pere est la puissance et la sagesse quelque puissance, la sagesse +est de la puissance, sans que la puissance soit la sagesse; et en +substituant encore les termes, que le Pere n'est pas la sagesse, ce qui +revient a dire que la sagesse manque au Pere. Cette induction serait +fausse, et pourrait etre aisement renversee a l'aide d'une distinction; +mais elle se presenterait naturellement, et c'est a l'aide de ces +consequences qui sont dans les mots plus que dans la pensee, que saint +Bernard a pu motiver ou colorer ses anathemes. + +Saint Bernard dit que toute distinction ou comparaison qui suppose une +superiorite d'un terme sur l'autre, est inapplicable a la Trinite, comme +contraire a l'egalite des personnes. Abelard avait dit: "Chaque personne +est sans principe, parce que chacune est eternelle et le principe de +toutes les autres choses. L'une ne peut etre sans l'autre, mais aucune +n'est anterieure ou superieure sous aucun rapport a l'autre. Cause, +principe, matiere, rien "de tout cela ne peut etre dit proprement de la +relation d'une personne a une autre[340]." + +[Note 340: _Introd._, t. II, p. 1069, et _Theol. Chr._, t. IV, p. +1320-1324.] + +Saint Bernard dit que le Pere est sagesse et le Fils puissance. Abelard +avait dit: "Chacune des personnes, etant de meme substance, est de meme +puissance; le Pere autant que le Saint-Esprit. La Trinite entiere est +sagesse, le Pere autant que le Fils. La Trinite entiere est charite. +Dieu ne peut jamais etre sans sagesse[341]." + +[Note 341: _Introd._, t. I, p. 698, t. II, p. 1083.] + +Saint Bernard dit que les noms qui sont donnes aux personnes, leur sont +donnes, non par rapport a elles-memes, mais a chacune par rapport a +l'autre ou aux deux autres. Abelard avait dit: "Dieu le Pere, Dieu +le Fils ou Dieu le Saint-Esprit, se disent en quelque sorte non pas +substantiellement, mais relativement, chacun des predicats relatifs +designant en disjonction le Pere, le Fils ou le Saint-Esprit, quoiqu'en +construction (c'est-a-dire tous reunis en Dieu), ils n'aient plus +d'objet auquel ils soient relatifs[342]." + +[Note 342: _Theol._, t. III, p. 1286.] + +Saint Bernard dit que suivant Abelard la puissance entiere a ete +accordee au Pere, et que le Fils n'a obtenu qu'une demi-puissance. +Abelard avait dit: "Nous ne disons pas le Fils ou le Saint-Esprit moins +tout-puissants que le Pere.... La puissance des trois personnes est la +meme[343]." + +[Note 343: _Introd._, t. I, p. 989 et 991.] + +Saint Bernard dit que la foi catholique a leve toutes les difficultes +par la distinction d'_alius_ et d'_aliud_, ou qu'elle a, grace a +ce qu'on pourrait appeler la difference adjective et la difference +substantive, concilie l'unite de la substance et la diversite des +personnes. Abelard avait dit: "Le Pere n'est pas autre chose (_aliud_) +que le Fils ou le Saint-Esprit.... Il n'est pas, dis-je, autre chose en +nature, mais il est autre (_alius_) en personne.... Celui-ci n'est pas +_celui qui_ est celui-la, mais il est _ce qu'_est celui-la.... On ne +peut dire qu'une quelconque des trois personnes qui sont en Dieu, +soit autre chose qu'une autre, leur unique substance etant absolument +singuliere, et ne comportant aucune diversite de formes, ou de +parties[344]." + +[Note 344: _Introd_., t. I. p. 982 et 983. _Theol_., t. III, p. 1201 et +1203, et t. IV, p. 1301 et 1302. Cette distinction entre le neutre et le +masculin est consacree en theologie; elle est dans Gregoire de Nazianze +(Ep. I, _ad Cledon Orat_., LII); dans saint Hilaire (_De Trin_., t. II, +et t. VII); Saint Augustin (tract. Xxxvi: _In Johan_., et dans l'Append. +du t. VI, _De Fid. Ad Petr_., c. I); dans saint Ambroise: "Et ipsum ipsa +quod ipse; et ipsum ipse quod ipsa; et non ipsum ipsa qui ipse, et non +ipsa ipse quae ipsa." (_De Dign. cond. hum_., c. II.)--Cf. saint Anselme +(_Monol_., c. XLI); saint Thomas (_Summ_., I, qu. XXXI, 2), et Pierre +Lombard (_Sent_., t. I, dist. 8).] + +Dans toutes ces distinctions, il en est une qu'on n'attaque point, et +qui nous semblerait, a nous, la plus grave; et la voici. Comme etant une +certaine puissance, une espece, un _materie_, le Fils a la propriete +d'_etre par un autre, esse ab alio_, tandis que le Pere n'est que par +lui-meme. Etre par un autre ou d'un autre, _esse ab alio ou ex aliquo_, +est une expression connue dans la science. Aristote l'a introduite et +definie. Elle s'applique aux choses qui proviennent d'une autre, qui en +sont faites, qui en font partie, et cette relation a en logique un +sens determine[345]. Or, ce sens n'est pas compatible avec l'attribut +essentiel, eminent, de la Divinite. L'Etre necessaire est necessairement +par lui-meme; et a parler rigoureusement, refuser a une personne divine +la propriete d'etre par soi-meme, ce serait lui denier la Divinite; il +y aurait atheisme. Les Peres l'ont senti, lorsqu'ils hesitent et se +contredisent, plutot que d'attribuer sans restriction le titre de +principe au Pere a l'exclusion du Fils. Saint Augustin, enoncant cette +proposition: "Le Pere est le principe de toute la Divinite," proposition +repetee par Abelard et presque aussitot par lui restreinte, risque de se +trouver en contradiction avec le verset sacre: "Dans le principe etait +le Verbe" (Jean, I, 1). Il y a sur ce point un _sic et non_ perpetuel +dans les theologiens, et le notre a bien fait d'ecarter, autant que +possible, des personnes divines les qualifications de principe, cause, +source, origine, qui ne font qu'ajouter des contradictions a des +mysteres[346]. Je crains bien les memes dangers pour cette distinction +entre _etre_ et _n'etre pas par soi-meme_, et j'aimerais mieux les +termes mystiques de l'Evangile que ces abstractions qui soulevent des +nuages au lieu d'apporter la lumiere. Saint Bernard ne s'en preoccupe +guere; la distinction ne l'arrete que parce qu'Abelard en conclut que +Dieu le Pere, qui a l'existence par lui-meme, doit avoir la puissance a +pareil titre, et en effet il doit avoir les modes de l'existence comme +il a l'existence meme. Mais tout cela est secondaire, a mes yeux, aupres +de cette assertion que le Pere a seul la propriete d'etre par lui-meme. +Ce n'est pas moins que l'assertion qu'il a seul la propriete d'etre +Dieu. Ni Abelard, ni saint Bernard, ne sont les seuls ou les premiers +qui aient parle ainsi; et il faut convenir que des que vous accordez la +paternite, la generation, la procession, vous reconnaissez implicitement +qu'il est possible d'etre Dieu et ne pas etre rigoureusement par +soi-meme[347]. Mais la difference de l'implicite a l'explicite n'est pas +frivole, quand il s'agit des mysteres: c'est souvent la difference de +l'inexplicable a l'absurde, de l'enigme au non-sens. Je puis confesser +que Dieu est pere ou fils, pourvu que j'ajoute aussitot que je ne sais +pas comment il est pere ou fils, que ces mots ont ici, sans aucun doute, +un sens surnaturel et inconnu; mais je ne puis, sans que ma raison +fremisse, affirmer que l'existence par soi-meme ne soit pas une +condition absolue de la Divinite.--Laissons cela[348]. + +[Note 345: [Grec: To ektinos einai]. _Met._., V, xxiv.--Saint Augustin +met une difference entre _esse ex ipso_ ou _esse de ipso_. "Quod enim de +ipso est potest dici ex ipso, non autem, etc." Ce qui est _ex ipso_ +est cree par lui, ce qui est _de ipso_ est de sa substance. Mais cette +distinction n'eclaircit ni ne justifie l'application a la Divinite de +l'expression _esse ab alto_ ou _ex alto_ (_De Nat. Bon. Cont. Manich_., +c. XXVIX).] + +[Note 346: _Introd_., t. I, p. 984.--_Theol. Chr_., t. IV, p. +1320.--_Sic et Non_, XIV, p. 42.--P. Lomb., _Sent_., t. I, dist. XXIX.] + +[Note 347: _Ex Deo processi_, dit le Christ; car c'est ainsi qu'on +traduit ces mots [Grec: Ek tou Theou exelthon], qui au lieu ou ils sont +places, semblent vouloir dire seulement: "Je suis venu de la part de +Dieu" (Jean, viii, 42). Mais il y a un passage plus fort: "Le Fils ne +peut rien faire par lui-meme" (_Id_., v. 19). C'est de la qu'on induit +en general qu'il peut y avoir procession au sein de l'etre divin, +c'est-a-dire une difference d'origine entre les personnes (S. Thom., +_Sum_., I, qu. xxvii, er. 1). Saint Augustin dit que le Pere est le +principe de toute la Divinite (_De Trin_., IV, xx). M. Hampden a vu +dans saint Hilaire que le Fils est _unus ab uno, scilicet ab ingenito +genitus_ (_De Trin_., IV). Ainsi il est _ab alio_; et saint Thomas qui +veut que le Fils soit aussi principe, dit qu'il est un principe venant +d'un principe, tandis que le Pere est un principe sans principe. +"Principium a principio, quod est filius; principium non de principio, +quod est Pater.... Per hoc quod non est ab alio.... Pater est a +nullo.... Intelligatur nomine ingeniti quod omnino non sit ab alio.... +Divinae essentiae de qua potest dici quod in Filio vel in Spiritu Sancto +est ab alio, scilicet a Patre" (_Summ_., I, qu. xxxiii, a. 1 et 4). +L'erreur a laquelle me paraissent conduire ces expressions S'appelle en +theologie le _subordinationisme_ (Frerichs, _Comment. de Ab. doct_., p. +10).] + +[Note 348: Je crois que, pour attenuer un peu cette difficulte, il est +plus sage de substituer a cette expression _esse ab alio_, cette autre +expression _procedere ab alio_, dont se sert plus volontiers saint +Thomas et qui distingue les personnes de la Trinite en celles qui +procedent et celles de qui les autres procedent (_Summ_., I, qu. xxvii, +art. 1). On a meme voulu Pousser les distinctions verbales plus loin, et +attribuer au Pere l'expression _ex quo_, au Fils _per quem_ et au Saint +Esprit _in quo_, en se fondant sur un verset de saint Paul (I Cor., +viii, 6.--S. Basil., _De Spir. Sanct_., c. ii). Mais cette distinction +n'est pas admise, on y oppose des passages Formels, entre autres Rom. +xi. 36. C'est un caractere ou propre, Generalement reconnu au Pere, que +de n'avoir ni auteur ni principe, d'etre [Grec: autogenes, anaitios, +ouk ek tinos] (Damasc., _De Fid_., I, viii); d'etre par soi-meme ou de +n'etre pas par un autre que par soi. "Proprium est Patris," dit Alcuin, +"quod solus est Pater et quod ab alio non est nisi a se." (_Qu. De +Trin_., p. 762); tandis qu'on trouve partout que le Fils est "ex Patre, +ab alio," et notamment dans saint Augustin, "de Patre est Filius, non +est de se" (_Cont. Max_., c. xiv.--Tract. xx _In Johan_.); dans saint +Ambroise: "Dicitur Deus pater quia ipse est ex quo.... et sapientia.... +et dilectio.... et ex ipso sunt quia non a se" (_De Dign. Cond. hum_., +c. ii). D'ou il suit que le Fils n'est pas [Grec: autotheos]. "Pater +a nullo habet essentiam nisi a se ipso, Filius habet essentiam suam a +Patre" (Anselm., _Monol_., c. xliv). Ce qui ne veut pas dire cependant +que l'essence engendre une autre essence, la consubstantialite y +perirait. P. Lombard et saint Thomas ont bien etabli ce point, malgre +les objections de Richard de Saint-Victor. Cependant les protestants ont +ete plus loin; Calvin, Beze ont soutenu qu'il fallait croire que le Fils +a l'essence et la divinite par lui-meme. "Si a se Deus non est," dit +un docteur, "quomodo Deus erit?" Cependant La doctrine catholique est +formelle. "Tout ce qu'ont le Fils et le Saint-Esprit, ils l'ont du Pere, +meme l'etre, [Grec: kai auto to einai]" (J. Damasc., _De Fid_., I, x). +On explique cette doctrine en developpant ces mots de saint Jean: "Comme +le Pere a la vie en lui-meme, il a donne au Fils d'avoir la vie en +lui-meme" (v. 26). La generation parfaite et divine a cette vertu de +faire que le Fils soit tout ce qu'est le Pere, excepte d'etre le Pere +(P. Lomb., I. i, dist.v.--Voy. Le P. Petau, t. II, t. II, c. vi; t. VI, +c. x, xi et xii).] + +Le point qui parait le plus toucher saint Bernard, est l'attribution +speciale de la bonte au Saint-Esprit. Qui n'en apercoit la raison? +L'Evangile contient ces paroles mysterieuses et terribles: "Tout peche +et tout blaspheme sera remis aux hommes; mais le blaspheme de l'Esprit +ne sera pas remis aux hommes. Et quiconque aura parle contre le Fils de +l'homme, il lui sera remis; mais s'il a parle contre le Saint-Esprit, il +ne lui sera remis ni dans ce siecle ni dans le siecle a venir" (Math, +xii, 31, 32). Or, Othon de Frisingen a raison, saint Bernard est credule +et tremble pieusement des qu'il croit entrevoir l'impiete. Abelard a +dit que le Saint-Esprit etait eminemment l'amour ou la charite divine: +soudain le voila convaincu d'avoir depouille le Saint-Esprit de +puissance et de sagesse; il a commis le peche irremissible, il a +prononce le blaspheme inexpiable. Quant a nous, nous ne rappellerons pas +que, fondee ou non, cette attribution de la sagesse et de l'amour est +pour ainsi dire traditionnelle dans l'Eglise[349]. Nous ferons seulement +une citation: "Si nous voulons rechercher plus expressement ce que +signifie la personne en Dieu, elle equivaut a dire que Dieu est ou le +Pere, savoir la divine puissance engendrant, ou le Fils, savoir la +sagesse divine engendree (_sumta_) ou le Saint-Esprit, savoir le +_processus_ de la bonte divine[350]." + +[Note 349: Voyez entre mille autorites saint Aug., _De Trin_., VI, v, +XV, xvii.--_De Civ. Dei_, XI, xxiv. Saint Anselme dans le _Monologium_ +dit que le Pere est l'esprit supreme (_summum spiritus_); le Fils, +l'intelligence et la sagesse, la science, la connaissance, la verite +de la substance paternelle; le Saint-Esprit enfin, l'amour de l'esprit +supreme (c. XLIV, XLVI, XLVII et XLIX).] + +[Note 350: _Theol. Chr_., t. III, p. 1280.] + +Une seule question aurait du etre posee, et Abelard eut ete embarrasse +d'y repondre. Si la Trinite est toute-puissante, sage, bonne, a quel +titre et comment la puissance appartient-elle au Pere, la sagesse au +Fils, la bonte au Saint-Esprit, ou plutot comment et dans quelle mesure +ces attributs sont-ils separes ou distingues des autres attributs +divins, tous egalement et semblablement communs a la substance divine et +par elle aux trois personnes, et comment sont-ils distingues de maniere +a devenir eminents chacun dans une d'elles? En d'autres termes encore, +quelle difference assignez-vous entre la maniere dont appartiennent +les attributs communs ou substantiels, et celle dont appartiennent +les attributs speciaux ou personnels, les premiers appartenant a la +substance et etant communs aux personnes, les seconds appartenant chacun +a une des personnes et etant communs a la substance? Certainement, il y +a la une difficulte, et qui n'est pas seulement insoluble, l'insoluble +est partout ici; mais je crois qu'elle porte sur une distinction +inexprimable. + +VI. + +Laissons ce que saint Bernard dit en passant de la theorie platonicienne +de l'ame du monde assimilee a la foi dans le Saint-Esprit; negligeons +cette phrase vive et dedaigneuse: "Lorsque Abelard se met en sueur pour +voir comment il fera Platon chretien, il se prouve payen." Venons a +cette censure generale: + + "Il n'est pas etonnant qu'un homme qui ne s'inquiete pas de ce qu'il + dit, en se jetant sur les secrets de la foi, envahisse et disperse + avec si peu de respect les tresors caches de la piete, puisque + sur le fond de la piete meme il ne pense ni en homme pieux, ni en + fidele. Enfin, des l'entree de sa _Theologie_, ou plutot de sa + _Stultilogie_, il definit la foi une _estimation_, comme s'il etait + loisible a chacun de penser et de dire en matiere de foi ce qu'il + lui plait, ou que les sacrements de notre foi demeurassent suspendus + a des opinions vagues et variables, au lieu d'etre appuyes sur + la verite certaine! Est-ce que, si la foi est flottante, notre + esperance, n'est pas vaine? C'etaient donc des sots que nos martyrs, + soutenant de si rudes epreuves pour des choses incertaines, et ne + balancant pas, pour une recompense douteuse, a courir au-devant d'un + long exil par une fin douloureuse? Mais loin de nous la pensee que + dans notre foi et notre esperance il y ait rien, comme il l'imagine, + qui oscille sur une douteuse estimation, et que tout n'en soit pas + fonde sur la verite certaine et solide, divinement prouve par les + oracles et les miracles, etabli et consacre par l'enfantement de + la vierge, par le sang de la redemption, par la gloire de la + resurrection. Ces _temoignages sont devenus trop dignes de foi_ + (Ps. xcii, 7). S'il en est autrement, l'Esprit lui-meme enfin rend + temoignage a notre esprit que nous sommes fils de Dieu. Comment donc + peut-on oser appeler la foi une _estimation_, a moins de n'avoir pas + encore recu ce meme esprit, ou bien d'ignorer l'Evangile, ou de + le regarder comme une fable? _Je sais a quoi j'ai cru et je suis + certain_, s'ecrie l'apotre (II Tim., i, 42), et toi, tu me souffles + tout bas: "La foi est une estimation." Dans ton verbiage, tu fais + ambigu ce qui est d'une certitude sans egale; mais Augustin parle + autrement: _La foi_, dit-il, _n'est pas dans le coeur ou elle reside + et pour celui qui la possede comme une conjecture ou une opinion, + elle est une certaine science au cri de la conscience_. Loin donc, + bien loin de nous de reduire ainsi la foi chretienne. C'est pour les + Academiciens que sont ces _estimations_, gens dont le fait est de + douter de tout, de ne savoir rien; pour moi, je marche confiant dans + la sentence du maitre des nations, et je sais que je ne serai point + confondu. Elle me plait, je l'avoue, sa definition de la foi, + quoique cet homme dirige contre elle une accusation detournee: "_La + foi_, dit-il, _est la substance des choses qu'il faut esperer, + l'argument des choses non apparentes_ (Heb., xi, 1). La substance + des choses qu'il faut esperer, non la fantaisie de conjectures + enormes; tu l'entends, _la substance!_ Il ne t'est pas permis dans + la foi de penser ou de disputer a ton gre, ni de vaguer ca et la + dans le vide des opinions, dans les detours de l'erreur. Par le mot + de substance, quelque chose de certain et de fixe t'est d'avance + impose; tu es enferme dans des bornes certaines, tu es emprisonne + dans des limites certaines; car la foi n'est pas une estimation, + mais une certitude[351]." + +[Note 351: _Ab. Op._ Bern., ep. xi, p. 283, 284.] + +Il semble ici que saint Bernard ait rencontre juste, et une grande +autorite lui vient en aide, c'est Gerson[352]. Voila bien, ce semble, +le point de la discussion entre le philosophe et le fidele. Dans cette +diversite de definition de la foi eclate la difference entre celui qui +veut par la raison arriver a croire, et celui qui commence par croire et +qui raisonne apres. Cependant, si l'on consulte le texte, la critique +est hasardee. On se rappelle le debut de l'Introduction. A cote de la +foi, l'auteur place l'esperance, et afin d'expliquer pourquoi il confond +l'esperance dans la foi, il generalise la foi qui, comme l'esperance, +est une estimation ou un jugement de l'esprit sur les choses qu'on ne +voit pas. Cette definition de la foi est donc generale, et non speciale, +c'est celle de la foi abstraite, et non de la foi chretienne; c'est +un souvenir d'Aristote qui unit la croyance ou la foi a l'opinion ou +estimation. Mais des qu'il s'agit de la foi, "en tant qu'elle interesse +l'ensemble du salut de l'homme, objet de son ouvrage," Abelard revient +a la definition de saint Paul. "Parlons d'abord de la foi, dit-il; qui +vient avant le reste (la charite et les sacrements), comme etant le +fondement de tous les biens. Que peut-on en effet esperer et que peut-on +aimer de ce qu'on espere, si l'on ne croit auparavant, tandis qu'on +peut croire sans l'esperance et sans l'amour? De la foi, en effet, nait +l'esperance; ainsi, ce que nous croyons le bien, nous avons la confiance +de l'obtenir par la misericorde de Dieu. D'ou l'apotre: "_La foi est la +substance des choses qu'il faut esperer et l'argument des choses qui +n'apparaissent pas_." La substance des choses qu'il faut esperer_, +c'est-a-dire le fondement et l'origine des esperances auxquelles nous +sommes conduits, en croyant d'abord que les choses sont, afin de les +esperer ensuite; _l'argument des choses qui n'apparaissent pas_, cela +veut dire la preuve qu'il y a des choses non apparentes. Comme en effet +personne ne doute que la foi n'existe, il faut accorder qu'il y a des +choses non apparentes. Car la foi, ainsi qu'il a ete remarque, ne se dit +avec entiere propriete que de ce qui n'apparait pas." + +[Note 352: "Fides dicitur habitus firmus, ad differentiam opinionis vel +suspicionis incertae, sicut ponebat Petrus Abaelardus per B. Bernardum +in hoc redargutus (_Serm. Ad commiss, Fidei_, t. II, p. 334; Gerson. +_Op. omn._, vol. in fol. Antw. 1706).] + +Si la foi est ainsi la preuve de l'invisible, il est des objets de la +foi qui n'importent pas au salut. Quel peril courons-nous a croire que +Dieu fera demain ou ne fera pas tomber la pluie? "A celui qui vous parle +de la foi pour votre edification, il suffit de traiter et d'enseigner +les choses qui, si elles ne sont crues, produisent la damnation. Ce +sont celles qui appartiennent a la foi catholique. La foi catholique, +c'est-a-dire universelle, est celle qui est tellement necessaire a tous, +que quiconque en est denue ne peut etre sauve[353]." + +[Note 353: _Introd._, t. I, p. 979, 981, 982. Voyez aussi notre c. II p. +188, et dans le t. I, le c. VII, p. 490.] + +Y a-t-il en tout cela pretexte a l'indignation de saint Bernard[354]? +Nous croyons parfaitement innocente la definition qu'il incrimine, et +cependant nous avouerons que le rationalisme tend toujours a faire de la +foi une opinion, ou, si l'on veut, une _estimation_. Sans doute on ne +saurait proscrire la foi formee par le travail de l'intelligence, elle +peut etre aussi pure et aussi solide que toute autre, et obtenir par +suite tous les dons celestes promis a la foi. Lorsqu'on enseigne +la religion, il est meme impossible de ne point admettre certains +antecedents logiques qui servent de base a la foi, et de ne point +convenir que celle-ci suppose la croyance a certaines verites +prealables, ce qui donne a la foi les apparences d'une deduction. Mais +souvent en fait la foi precede tout raisonnement dont on ait conscience +ou souvenir, et comme elle est religieusement un devoir, meme une +vertu, elle a souvent, ainsi que toutes les autres vertus, le don de se +rencontrer dans l'ame et d'y dominer, sans commencement et sans motifs +connus, en vertu d'une adhesion implicite et involontaire. La foi ainsi +concue est en general plus estimee par la religion, elle lui parait +mieux assuree; n'etant pas la creation laborieuse de la raison, elle +semble inspiree, et son origine la sanctifie. Aussi a-t-elle en +elle-meme plus de merite, le merite qui ne vient pas de nous etant le +seul veritable, et les plus recents apologistes du christianisme se +sont attaches a etablir que les verites, regardees jusqu'ici comme un +preliminaire que la raison demontre pour que la foi prenne naissance, +sont elles-memes connues par la foi avant de l'etre par la raison. +C'est cette foi d'obeissance qui a ete louee dans Abraham. A toutes les +epoques, cette foi a ete distinguee de la foi acquise et raisonnee, et +preferee a celle-ci par les hommes pratiques qui unissaient a une piete +vive l'esprit d'autorite. Cependant l'obeissance raisonnable de saint +Paul reste permise, et c'est celle qu'Abelard enseigne, car c'est la +seule qui puisse etre enseignee. + +[Note 354: Lui-meme avait dit: "Deus... tribus voluti viis est +vestigandus, opinione, fide, intellectu. Fides est votuntaria quaedam +et certa prolibatio necdum propalatae veritatis; intellectus est rei +cujusdam invisibilis certa et manifesta notitia" (_De Consider._, V, 3. +Cf. Frerichs, _Comment, de Ab. doct._, p. 13).] + + + +CHAPITRE V. + +DES PRINCIPES DE LA THEOLOGIE D'ABELARD.--EXAMEN PHILOSOPHIQUE. + +Considerons maintenant dans son ensemble et d'un point de vue plus +general encore la doctrine d'Abelard sur la Trinite. La sentence de +l'orthodoxie contemporaine se trouve developpee dans la lettre de saint +Bernard. Essayons de juger ce jugement. + +Il a ete reproduit, mais avec plus de moderation dans les termes, par +des ecrivains modernes. Ainsi D. Clement regarde, non comme faux, mais +comme dangereux ce principe que la foi doit etre dirigee par la lumiere +naturelle, principe qui conduit a cette autre proposition: "On ne croit +point parce que Dieu a dit, mais parce qu'on est convaincu qu'il en est +ainsi, on admet[355]." "Voila," dit le critique, "un principe qui doit +mener loin." Il trouve _naturelles_ les consequences que saint Bernard +infere de la definition de la foi donnee par Abelard. "Cependant loin de +les avoir constamment admises, on voit que l'auteur les a quelquefois +combattues, meme avec succes; mais ce qu'il ne pouvait desavouer en +aucun cas sans saper par le pied sa nouvelle methode, c'est que la foi +n'est pas absolument au-dessus de la raison." Enfin les explications et +les comparaisons qu'il donne touchant la Trinite laissent percer tantot +le sabellianisme, tantot l'arianisme. "Nous aimons a nous persuader, et +ce n'est pas au reste sans preuves, qu'il est exempt dans le fond de +l'une et de l'autre de ces erreurs." Mais il n'en a pas moins _brouille +reellement toutes les notions theologiques sur la Trinite_. + +[Note 355: Art. _Abelard_ dans _l'Hist litt/i> t. XII, p. +138.--_Introd_., t. II, p. 1060.] + +On le voit, le reproche d'heresie n'est plus profere, il est meme +formellement ecarte[356]; plus de ces mots d'_impiete_, de _blaspheme_, +de _paganisme_, et de la cette consequence qu'on n'etait en droit a +Sens, comme a Soissons, que de signaler les erreurs du livre et non de +condamner personnellement un docteur qui n'a pas un seul moment cesse de +protester de sa soumission a l'Eglise et au saint-siege. + +[Note 356: C'est maintenant une chose generalement accordee. J'en ai +cite plusieurs preuves (Voy. t. I, p. 218). Il serait trop long de +rappeler tous les ouvrages ou les opinions theologiques d'Abelard sont +appreciees (Voy. t. I, p. xxii).] + +A ces critiques ainsi reduites, M. Cousin, fortifiant de son autorite +celle d'Othon de Frisingen, ajoute une observation qui penetre plus +avant. Il pense qu'Abelard, en introduisant le rationalisme dans la +theologie, y a introduit aussi le nominalisme, chose grave, surtout +quand il s'agit de la question de la Trinite. Quelques reflexions seront +ici necessaires. + +On l'a deja vu, il y a deux manieres de traiter la theologie, +c'est-a-dire d'enseigner la religion, celle du rationalisme et celle que +les Allemands appellent du super-naturalisme. Toujours la premiere +court le risque d'incliner a l'heterodoxie, a l'heresie, et de +passer insensiblement du rationalisme theologique au rationalisme +philosophique. La seconde offre une tendance constante au mysticisme ou +penche vers une abnegation de tout raisonnement, vers une _misologie_, +comme on dit encore en Allemagne, vers une aversion de toute science qui +peut transformer l'humilite d'esprit en credulite superstitieuse. Ce +n'est pas que la foi manque absolument dans le rationalisme, ni que +le super-naturalisme (employons ce mot faute d'un meilleur) ne laisse +absolument aucun role a la raison. Le rationalisme peut etre orthodoxe, +honorer du moins et prescrire la foi; meme dans le rationalisme purement +philosophique il y a encore une place pour quelque chose qui peut +s'appeler la foi, c'est-a-dire pour un assentiment non raisonne a des +verites indemontrees et indemontrables, pour une croyance implicite et +necessaire a des choses invisibles, _argumentum non apparentium_. Aucune +philosophie n'est sans mysteres ou sans faits inexplicables, insensibles +et certains; aucune philosophie n'est sans foi. Cela est encore plus +vrai du rationalisme religieux; il a pour objet de conduire a la foi par +la raison ceux a qui la foi manque, ou plus souvent, la ou il rencontre +la foi, de l'eclairer, de la motiver, de la corroborer par la raison. +Qu'est-ce donc en general que le rationalisme chretien? Une conciliation +de la foi et de la raison, un eclectisme. + +De meme, dans la doctrine de ceux qui ramenent tout a la foi, prenant a +la lettre et dans un sens absolu les anathemes contre la philosophie, on +ne peut soutenir que la raison n'ait rien a faire. Soit qu'on cherche +a exciter la foi uniquement par des recits ou des menaces, comme de +certains missionnaires, soit qu'on en appelle au sentiment religieux, a +ce besoin d'amour et de priere qui, dit-on, est deja la grace, et qui, +fidelement ecoute, doit attirer la grace definitive de la foi, soit +surtout qu'on invoque le principe de l'autorite contre l'anarchie +des opinions individuelles et les ecarts du libre examen, on recourt +implicitement a la raison humaine. Il y a un syllogisme jusque dans +le choix mystique de l'ame preferant la vision a la conception et +l'enthousiasme a la certitude. "C'est, dit avec profondeur saint Clement +d'Alexandrie, une sage parole que celle-ci: Il faut de la philosophie +meme pour decider qu'il ne faut pas de philosophie[357]." + +[Note 357: Clem. Alex. _Stromat._ VI, in His.] + +Mais malgre ce qu'il y a de commun entre les deux methodes theologiques, +et ce qu'il y a de commun, c'est l'intelligence a laquelle toutes deux +s'adressent, et que ni l'une ni l'autre ne peut scinder ni travestir; ce +qu'il y a de commun a toute religion comme a toute philosophie, c'est +l'humanite; il faut reconnaitre que les deux methodes different par +leurs caracteres et par leur tendance. + +La premiere, quoiqu'elle soit celle de presque tous les heretiques, et +necessairement celle de tous les philosophes, et des plus incredules, +n'a jamais en elle-meme ete formellement condamnee par l'Eglise, qui ne +pouvait repudier quelques-uns de ses docteurs les plus illustres. +Les deux methodes, employees concurremment dans tous les ages du +christianisme, ont l'une sur l'autre prevalu tour a tour, suivant les +temps et les questions. Dans le berceau meme de la foi, on les trouve +alternativement s'embrassant et luttant ensemble. Il est impossible de +ne pas reconnaitre dans saint Jean un caractere philosophique qui manque +a saint Luc; et malgre ses invectives contre les philosophes, saint Paul +porte dans l'exposition du dogme des formes de discussion, un esprit +libre et raisonneur qui paraissent etrangers au genie positif et +formaliste de saint Pierre. "Il _discutait dialectiquement_, dit +l'Ecriture, les choses du royaume de Dieu[358]." + +[Note 358: [Grec: Dielegeto]. Act. xvii, 2. [Grec: Dialegomenos kai +peidoin ta peri tas basileias ton Thiou.] XIX, 8.] + +Depuis les apotres jusqu'aux Peres, depuis les Peres jusqu'aux docteurs +de nos facultes de theologie, les deux methodes se sont perpetuees dans +l'Eglise; et pour avoir choisi entre elles, Abelard n'est point sorti du +saint bercail. Il a fait d'ailleurs ce choix sans intention d'innover +sur aucun point du Symbole. Sa pretention parait s'etre elevee jusque-la +seulement, qu'il a voulu _exposer_, c'est son expression, sous une forme +un peu nouvelle, la croyance chretienne touchant la nature de Dieu, +et soit par un choix dans les doctrines recues, soit par quelques +explications neuves, construire une deduction methodique du dogme de la +Trinite et appuyer d'arguments plus modernes l'adhesion qui lui est +due. Voici dans sa juste mesure la formule generale de ce rationalisme +dogmatique: "Il ne faut pas toujours demander, dit Leibnitz, des +_notions adequates_, et qui n'enveloppent rien qui ne soit explique.... +Nous convenons que les mysteres recoivent une explication, mais +cette explication est imparfaite. Il suffit que nous ayons _quelque +intelligence analogique_ d'un mystere, tel que la Trinite et que +l'incarnation, afin qu'en les recevant nous ne prononcions pas des +paroles entierement destituees de sens: mais il n'est point necessaire +que l'explication aille aussi loin qu'il serait a souhaiter, +c'est-a-dire qu'elle aille jusqu'a la comprehension et au comment[359]." + +[Note 359: _Theodicee_ disc. prel. sec. 54.] + +Mais l'execution a-t-elle parfaitement repondu a l'intention? J'ai +ailleurs decrit comme je me le represente, l'etat religieux de l'ame +d'Abelard. Le jugement de l'esprit d'un siecle par l'esprit d'un +autre n'est pas aujourd'hui chose fort malaisee. Notre epoque a trop +d'impartialite pour manquer de sagacite. Mais quand il faut appliquer ce +jugement general a un individu, penetrer au fond d'une ame a travers les +ages, entrevoir comment s'y associaient ou s'y combattaient l'esprit +du temps auquel elle n'echappait pas, et cet esprit de tous les temps +auquel participent tous les philosophes; comment s'y melaient, sans +y disparaitre, les habitudes religieuses, les habitudes logiques, +l'erudition sacree, l'erudition profane, le caractere ecclesiastique, le +talent dialectique, le respect volontaire pour la tradition, le penchant +involontaire pour la controverse, le gout de la subtilite, le desir de +l'originalite, l'amour de la gloire enfin; alors la tache devient bien +difficile, et les conjectures les plus plausibles peuvent n'etre que +des mensonges historiques. Sans contester que les doutes, inseparables +peut-etre de toute grande vocation philosophique, aient pu de temps a +autre traverser l'esprit du chanoine de Paris, moine de Saint-Denis, +abbe de Saint Gildas, fondateur du Paraclet, que condamna l'Eglise, nous +dirons que ces doutes ne transpirent point dans sa theologie. C'est +l'oeuvre d'un fidele; mais elle contient plus d'un germe d'infidelite. +Le rationalisme n'a point fait impunement irruption dans le dogme, +et l'on reconnait soit dans l'esprit general, soit dans les opinions +particulieres, plusieurs de ces idees precoces d'ou l'esprit des siecles +a fait sortir quelques-unes des verites et des erreurs les plus grandes +de la philosophie moderne. + +La clef de la doctrine est dans le _Sic et Non_. Que le simple travail +de rassembler tant de citations et d'autorites contradictoires, ait +exerce une passagere influence sur l'esprit de l'auteur, et l'ait pu +jeter dans quelques incertitudes, je ne le nie pas. Cependant, il +n'a point entendu conclure au doute universel. Il ne voyait dans ces +archives du pour et du contre qu'autant d'occasions d'_expliquer_ +des contradictions apparentes, et ce travail a contribue surtout a +developper cette subtilite qu'on admire. Dans ses autres ouvrages, il a +pu risquer des opinions qui ont ebranle certaines croyances, enfante de +certains doutes; jamais il ne s'est donne pour sceptique. Seulement, +on l'y voit sur chaque question chercher et discuter les autorites, +ordinairement les memes qu'il a recueillies dans le _Sic et Non_; il y +reprend celles qui sont favorables a sa these, et parfois aussi celles +qui sont contraires; il les commente, les developpe, et s'efforce +d'en donner le vrai sens, non dans un esprit d'incertitude, mais de +conciliation. En fait, qu'est-ce que l'examen d'une question? ne part-il +pas toujours d'un _sic et non_? ne porte-t-il pas toujours sur une +contradiction entre certaines idees qui sont dans l'esprit ou dans les +livres, et qu'il faut ramener a l'unite, soit en montrant qu'elles +concordent en derniere analyse, soit en faisant evanouir celles qui ne +concordent pas? L'ouvrage d'Abelard nous represente la forme que, dans +un temps de citations et d'autorites, la position de toutes questions +devait prendre naturellement. + +Mais cette habitude de poser le oui et le non devait donner a sa maniere +d'enseigner la theologie, un caractere expressement dialectique, et lui +oter cette forme dogmatique, qui semble exclure le doute en taisant +l'objection, et inculquer la verite par ordre. Abelard ne preche pas, +il discute. La polemique avait ete l'exercice de toute sa vie; il avait +pris pour maxime ces mots qu'il attribue a saint Augustin: _Quarite +disputando_[360]. + +[Note 360: Je n'ai pu trouver dans saint Augustin ces mots qu'Abelard +dit extraits du _De Anima_ (_Sic et Non_, I, p. 21), et ailleurs du +traite (lisez _sermon_) _de Misericordia_ (_Introd._, II, p. 1056).] + +Dans cette pratique de discussion, dans cet art de considerer le pour +et le contre et de chercher en quoi l'un et l'autre etaient vrais ou +soutenables, puisque l'un et l'autre avaient leurs autorites, il a +puise le gout et le talent d'allier les contraires, sans toujours bien +s'assurer des conditions de l'alliance. Ainsi on le voit plaider la +cause de la philosophie et lui faire son proces avec une egale vivacite; +marquer trop fortement la distinction des personnes dans la Trinite, +et par un retour un peu brusque, retablir sans restriction l'unite +de l'essence et la communaute des attributs; braver en un mot les +contradictions et les resoudre ou les affirmer tour a tour. + +C'est la, je l'avoue, ce qui, plus que l'esprit du nominalisme, me +parait avoir attache quelques dangereuses consequences a sa methode +theologique, non que plus d'un passage n'offre des traces de +nominalisme, mais d'autres passages s'en ecartent. Et en effet, le +principe fondamental de cette doctrine est, nous le reconnaissons avec +M. Cousin, que rien n'existe qui ne soit individuel. Nous concevons donc +que de ce principe on conclue (la distinction etant bien fugitive, +si elle est possible, entre la personne et l'individu) que les trois +personnes divines en pleine possession de l'existence sont toutes trois +des realites, des unites, et que l'identite de substance qu'on leur +impose est une chimere. Telle parait avoir ete l'erreur de Roscelin: +il a sacrifie la realite de l'unite de Dieu a la realite de l'unite +de chaque personne. Ce sont trois choses, disait-il, et si l'usage le +permettait, on devrait dire trois dieux[361]. C'est le tritheisme ou +l'heresie de Philopon et des damianistes. Or, c'est l'erreur contraire +dont Abelard est maintenant accuse; il aurait, dit-on, ramene les +distinctions reelles a des points de vue divers du meme etre, a des +conceptions diverses de notre esprit, rendant ainsi l'existence des +personnes purement nominale pour sauver l'unite reelle de la substance +divine. Or, si cette erreur est la sienne, est-elle imputable au +nominalisme? A la bonne heure pour l'erreur inverse, pour celle de +Roscelin; les individus seuls sont reels, donc les personnes ne sont +rien, ou seules elles sont reelles; voila qui est simple et logique. +Mais Abelard n'a pas dit cela, on lui prete d'avoir dit le contraire. +Pour dire le contraire, il faudrait, a la verite, qu'il eut dementi le +principe meme du nominalisme, en disant: "Il n'y a de reel que ce qui +n'est pas individuel; comme les personnes sont individuelles, elles ne +sont rien. La Divinite, qui n'est exclusivement aucune personne, la +Divinite seule est reelle." Mais alors il n'eut ete rien moins que +nominaliste, loin de la, il fut tombe dans le realisme extreme, dans +celui qui, refusant la pleine existence a l'individu, annulerait les +personnes de la Trinite, parce qu'elles ne seraient que des individus. + +[Note 361: M. Cousin, Introduction, p. cxcviii.--Cf. S. Anselm. _Op._, +ep. xxxv et xli, I. II.--Ott. Frising., _de Gest. Frid_., I. I, c. +xlviii.--D'Achery, _Spicileg_., t. III, p. 142.--Buddoeus, _Observ. +select_., t. I; obs. xv.--Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, p. 673.] + +Abelard, dans sa doctrine de la Trinite, ne me parait avoir ete +precisement ni realiste, ni nominaliste; il s'est efforce de donner aux +choses leur nom, de les qualifier comme il fallait, sans tenir compte +des consequences en ontologie dialectique. Mais je suppose qu'il eut +dit expressement que Dieu est un genre, sierait-il aux realistes, qui +soutiennent que le genre est reel, d'en conclure qu'il a nie la realite +de la Divinite? De meme, s'il n'a vu dans les personnes que des +proprietes, ceux qui defendent contre Roscelin l'existence reelle +des qualites specifiques seraient mal venus a l'accuser de ruiner +l'existence reelle des personnes. + +Un ecrivain judicieux a remarque avec raison que l'orthodoxie +trinitairienne n'est pas necessairement engagee dans la controverse +sur les universaux[362]. Que ceux-ci soient ou ne soient pas reels, +qu'importe a l'existence de Dieu ou des personnes divines? Ni Dieu, ni +aucune des personnes n'est donnee comme etant au nombre des universaux, +et la negation des idees generales ne touche en rien l'etre qui ne peut +etre ramene a une simple abstraction. Le principe seul de la realite +exclusive des individus pouvait bien, par une application tout a fait +independante de la fameuse controverse, conduire a trop individualiser +les personnes de la Trinite, et il parait que c'est ainsi que Roscelin a +compromis le nominalisme dans l'heresie et s'est fait blasphemateur, au +jugement de saint Anselme; car il n'est nullement vrai que son erreur +ait ete, comme on l'a dit, de reduire la distinction des personnes a +des vues diverses de l'esprit. Mais l'erreur du tritheisme pouvait etre +facilement ecartee par la consideration de _la singularite_ de la nature +divine, et par cette pensee que le mystere consistait precisement dans +l'union de quelques-uns des caracteres de l'individualite dans chaque +personne avec la communaute et l'identite d'essence. Apres tout, les +realistes ne soutenaient point que les personnes divines fussent des +genres ou des especes, et par consequent les nominalistes n'avaient sur +ce point rien a leur dire. Aussi, lorsque Abelard marque avec un peu +d'exageration la distinction des personnes, est-ce en vertu de l'idee de +propriete, et non de la theorie des genres et des especes. Il est vrai +que Neander pense que le reproche de sabellianisme aurait du plutot +etre dirige contre lui, c'est-a-dire qu'il attenuait la distinction des +personnes, et c'est ainsi qu'Othon de Frisingen et les modernes en ont +juge[363]; mais cette accusation plus specieuse ne nous semble pas plus +exacte. Repetons d'abord que l'intention est irreprochable; puis, quant +a la doctrine, elle ne tend pas plus que toute autre a convertir les +personnes divines en abstractions. C'est le peril commun de toute +metaphysique sur ce dogme difficile, et le nominalisme y ajoute peu de +chose; seulement le lecteur est en general nominaliste, et quand on veut +lui faire separer a un certain degre la substance et la personne, il +penche a n'accorder a la personne qu'une existence nominale, et dans sa +pensee, la doctrine d'Abelard devient en ce sens nominaliste. Mais qu'y +faire? Est-ce Abelard qui a separe la substance de la personne? C'est +l'expression orthodoxe du dogme de la Trinite; quiconque pretendra +discuter ce dogme sons forme scientifique courra grand risque de +paraitre nominaliste, en conduisant le lecteur par la pente du +raisonnement a conclure contre la realite de l'un ou de l'autre des +elements constitutifs du dogme, c'est-a-dire contre l'unite divine ou +contre la distinction des personnes. Du moment qu'on veut ramener un tel +mystere a une conception rationnelle, la raison involontairement impose +a la nature divine les conditions ordinaires de l'etre, ces conditions +qu'elle est habituee a tenir pour necessaires, et soudain la foi dans +la Trinite s'altere et perit. La raison a-t-elle tort d'en agir ainsi? +C'est une autre question, je ne la tranche pas, je ne la discute pas; +mais je dis que c'est la consequence inevitable de l'application +methodique du rationalisme a la Trinite. Encore une fois, ce n'est pas +le nominalisme qui fait le danger de la theologie d'Abelard, c'est la +dialectique. + +[Note 362: M. Bouchitte, _Hist. des preuves de l'exist. de Dieu_:--Mem. +de l'Academie des Sciences morales et politiques, t. I, Savants +etrangers, p. 463.] + +[Note 363: Ott. Fris., _De Gest. Frid._, I. 1, c. XLVIII.--Bayle, _Dict. +crit._, urt. Abel.--Neander, _S. Bernard et son siecle_, I. III, p. +240.--_Hist. ill._, t. XII, p. 139.--Cousin, _Introd._, p. CXCIX.] + +Dans le dogme theologique, en effet (je ne dis pas le dogme chretien), +il se presente une difficulte capitale. L'essence etant une, et les +personnes etant plusieurs, en quoi celles-ci different-elles? La +meilleure maniere peut-etre de resoudre cette question, c'est de ne la +point poser, et de se dire que les trois personnes different par leurs +noms, et que l'Ecriture enonce, de chacune sous son nom, certaines +choses contenues en tels et tels versets; puis, de croire ces choses +et de n'en pas savoir davantage. Mais la curiosite de l'esprit humain, +celle meme de l'Eglise veulent aller plus loin, et la question se pose. +Les personnes sont plusieurs, donc elles different; mais elles ne +different point par l'essence; elles different donc parles qualites. +Or, ce qui serait les qualites, modes, ou accidents de Dieu, s'appelle +attributs, et ces attributs appartiennent a l'essence divine ou la +constituent. Ce que l'on cherche, ce ne sont donc pas les attributs de +l'essence; ils sont, ainsi qu'elle, communs aux personnes; ce sont des +attributs propres aux personnes, ou les proprietes. Quelles sont les +proprietes des personnes? Ici, l'on marche sur un terrain glissant. +Le plus sur serait encore de prendre le nom de chaque personne pour +l'expression de sa propriete, et de dire simplement que la propriete du +Pere est la paternite, celle du Fils la filiation (_filictas_), celle du +Saint-Esprit, la _spiration_[364]. Mais les Peres ont pretendu en dire +davantage. + +[Note 364: Damasc., _De Fid._, I, VIII, et III, V.--"Pater paternitate +est Pater." (S. Thomas, _Summ. Theol._, I, q. XL., a. 1.)--"Proprium +Patris est quod semper Pater est." (Hil., _De Trin._, XII.) "Nihil habet +Filius nisi natum, nativitate autem est Filius." (_Id., ib.,_ IV.--Cf. +P. Lomb. _Sent._, I, dist. XXVII).] + +En jugeant Abelard, il faut toujours craindre de le trop isoler. Si l'on +ne considere que ses opinions, sans en connaitre les antecedents donnes +par l'histoire de la theologie, on risque de lui preter une originalite +ou une temerite qu'il n'a pas. Ce n'est pas lui qui a commence a mettre +le dogme de la Trinite aux prises en quelque sorte avec les distinctions +logiques, enseignees au livre des Categories. Ces distinctions +etaient trop familieres a la plupart des Peres, elles avaient trop +universellement passe dans la langue du raisonnement, pour qu'ils +fussent dispenses de rechercher dans quelle mesure elles etaient +compatibles avec les termes de la foi. Dieu est une substance: a-t-il +les attributs scientifiques de la substance? Il est une essence: quelle +sorte d'essence est-il? Comme essence et comme substance, il est un +sujet: peut-on dire de ce sujet tout ce qu'Aristote dit du sujet en +general? En d'autres termes, la distinction de la matiere et de la +forme, de l'essence et de la qualite, de la substance et de l'accident, +du sujet et du mode, du genre et de l'espece, du concret et de +l'abstrait, de l'absolu et du relatif, est-elle exactement applicable a +la Divinite? Ce ne sont pas moins que les plus grandes questions de la +theodicee. On pressent que ces problemes qui semblent ne concerner que +des formules techniques, touchent a la nature meme de Dieu, et par +consequent a son action sur le monde. Toute religion est la. Sans +penetrer au sein des questions, bornons-nous a dire que toutes ces +distinctions, dans leur application etroite a la Trinite, peuvent +changer le fond du dogme, si l'on ne se rattache energiquement aux +termes de l'orthodoxie. + +Le point fondamental, c'est de maintenir l'unite de Dieu, c'est-a-dire +l'unite de l'essence divine, et cependant il faut en Dieu trois +personnes. Or, comme de ces trois personnes une est appelee verbe ou +sagesse, une autre amour ou charite, il n'est que trop tentant pour +l'esprit de faire de Dieu le Pere une essence ou un concret, et des deux +autres personnes des qualites ou des abstraits. De cette facon, l'unite +substantielle semble maintenue sans exclure une certaine triplicite; il +en est de meme, si l'on emploie les termes de substance et d'accident +ou de sujet et de mode. Mais, par contre, attachez-vous a la definition +consacree de la personne en general ou de l'individu substantiel, et +la difficulte se retourne; ce sont les personnes qui deviennent des +substances, des sujets, des concrets, et l'essence divine ou Dieu n'est +plus qu'une generalite, une qualite commune, un abstrait. L'heresie +n'est pas moins grave, et l'antique dogme de l'unite de Dieu, la gloire +de l'Ancien Testament, est comme abroge par le nouveau. Cette heresie +touche au blaspheme. + +La consequence evidente, c'est qu'il faut se defier en theologie des +definitions scientifiques de la substance et de la personne, et les +approprier avec reserve a l'objet unique et incomparable dont la +theologie entreprend la mysterieuse etude. Aussi est-il en general de +tradition parmi les ecrivains sacres que si la dialectique est utile +a l'explication du dogme et necessaire pour le defendre, elle n'est +integralement et rigoureusement vraie que des choses creees, et que Dieu +est en dehors des categories. + +Abelard se montre fidele, ce me semble, a cette tradition. Une esquisse +generale de la doctrine des Peres sur la Trinite, est necessaire pour +bien juger de la sienne. + +Dieu est l'unite parfaite. Toutes les definitions de l'unite, celle de +Platon, celle d'Aristote, celle de Plotin lui sont applicables dans ce +qu'elles ont de vrai. Etre, dit saint Augustin, c'est etre un[365]. +L'etre par excellence est donc l'unite supreme; c'est-a-dire qu'il +est sans nombre, sans succession, sans quantite. Comme il est l'unite +reelle[366], la division du tout et des parties ne lui est point +applicable. D'ou resulte l'aveu unanime qu'en Dieu la substance ou +l'essence est une. + +[Note 365: "Nihil est esse quam unum esse." _De Mor. Manich._, c. +VI.--Cf. Athan., _Cont Sabellian._, t. II, p. 37. _De Decret. Nic._, p. +418, Paris. 1698.--Nanzianz., _Orat._ XLIII,--Nyss., _Cont. Eunom._, +I,--Basil., _Cont. Eunom._, I et II.--Cyrill. Alex. _Thesaur._, XIII, +Dialog. VII.--Damasc., _De Fid._, I, XII et XIV.] + +[Note 366: [Grec: Kata hupokeirlenon]. Arist. _Met._. IV, VI.] + +Cependant on distingue des personnes dans son essence, ou dans sa nature +des hypostases, ou dans sa substance des proprietes. Cette distinction +divise-t-elle l'unite? non, l'unite subsiste, la Divinite demeure +indivise dans les divises[367]. Elle est commune aux trois personnes, +identique dans le divers, monade dans la triade. C'est le paradoxe de +la Divinite, dit saint Gregoire de Nazianze, que d'avoir a la fois la +division et l'unite. "Dieu est nombre et il n'est pas nombre, dit saint +Augustin, c'est la l'ineffable[368]." Comment est-ce possible? telle est +la question que se posent distinctement les Peres[369]. + +[Note 367: [Grec: Ameristos eu memeriomeuois e theotes]. Damasc., _De +Fid._, I, x.] + +[Note 368: _Or._ XXIII.--_In Johan._, tract. XXXIX.--Cf. Bernard., _De +Consid._, V. vii.] + +[Note 369: Notamment les deux Gregoire. Naz., _Or._ XLV, et Nyss., _Lib. +ad Ablab.] + +La premiere solution de cette question semble etre, l'unite etant +admise comme substantielle, de regarder la division comme purement +intelligible; et les passages ne manquent pas ou il est formellement dit +qu'il n'y a en Dieu de distinction que par la pensee, que toutes les +differences y sont rationnelles, ideales, relatives enfin a l'esprit +humain[370]. Mais la consequence serait, que la Trinite, au lieu d'etre +quelque chose de reel, ne serait qu'une conception analytique de la +Divinite, qu'une distinction purement humaine entre ses actes ou ses +attributs. Les personnes ne seraient plus que des abstractions. Ce +conceptualisme theologique aneantirait le dogme meme qu'il aurait pour +but d'expliquer, et les termes sacres de Pere, de Fils, de Saint-Esprit +deviendraient des symboles. On aurait donc concede les noms abstraits +des trois personnes aux besoins de notre intelligence, leurs nome +mystiques aux exigences de notre imagination. C'est la le fond de +l'heresie de Sabellius. + +[Note 370: _Ratione, cogitatione_, [Grec: epinoia, kat +epinoian].--Petav., _Dogm. Theol._, i, I, L II, c. vii.] + +La foi s'en defend, et la theologie y resiste, d'abord par la definition +des personnes. Les noms de personne et d'hypostase signifient quelque +chose de reel. En principe, il n'y a de personnes que les substances. +L'hypostase, en general, c'est la substance realisee, la substance +individuelle; la personne, c'est le nom de toute hypostase rationnelle +(raisonnable), c'est-a-dire de toute substance individuelle +intelligente. Cette definition est a peu pres universellement +admise[371]. + +[Note 371: Boeth., _De duab. Nat_., p. 951, Saint Anselme accepte la +definition (_Monol_., c, LXXVIII, p. 27). Mais Richard de Saint-Victor +l'a attaquee sans succes. Petav., _id_., t, 11, I. IV, c, ix.] + +Mais si la preoccupation exclusive de l'unite d'essence incline a +l'heresie de Sabellius, l'insistance sur la realite des personnes penche +vers celle d'Aruis[372]. Il faut admettre les personnes comme +reelles, et cependant ne pas introduire dans la Divinite une division +essentielle. Point de parties en Dieu; cependant point de personnes +sans substance. Comment donc faire? Qu'est-ce que les personnes? des +differences ou tout au moins des distinctions en Dieu. Que sont ces +distinctions? elles sont reelles. Dans la personne il y a donc une +substance; mais laquelle? la substance divine. Ainsi les personnes sont +substantielles; seulement elles sont numeriquement diverses, et leur +substance ne l'est pas. Comment cela se peut-il? C'est precisement la le +merveilleux, le divin; c'est que Dieu n'est pas dans les conditions de +l'etre telles que nous les manifestent les choses creees. + +[Note 372: Aussi Gregoire de Nazianze dit-il qu'on regardait ceux qui +employaient le mot [Grec: upostasis] comme plus pres de l'arionisme, et +ceux qui preferaient le mot de [Grec: prosopon] comme plus voisins du +sabellianisme. (_Or._ XXI.)] + +Telle est au fond la solution de la foi, et, a mon avis, l'unique +solution raisonnable. Les theologiens sont tous obliges d'y revenir, +mais par un detour, et la plupart ne se contentent pas de recuser _a +priori_ la dialectique. Le probleme etant de concilier l'unite de +l'essence avec la realite de certaines distinctions dans l'essence, on +est naturellement conduit a rechercher si dans les etres, ou dans +nos conceptions touchant les etres, il ne se rencontrerait pas des +conditions analogues. Par exemple, tout etre reel est compose de matiere +et de forme. Point de substance individuelle ou la dialectique n'opere +cette distinction, sans cependant que l'unite de l'individu perisse. Si +Dieu etait soumis a cette division _secundum artem_, on dirait qu'il +est compose pour matiere de la substance intelligente et pour forme +de _l'infinite_, ou bien de la substance animee, rationnelle, et de +l'immortalite, ou enfin de la substance indeterminee, plus la divinite. +Or, evidemment cette composition ne serait pas reelle, ou si elle +etait prise comme reelle, elle supposerait qu'une matiere indeterminee +quelconque peut etre la base de l'etre divin, et que la forme de la +divinite n'est point par elle-meme reelle et substantielle; toutes +consequences qui repugnent violemment aux plus simples notions de la +nature de Dieu. De quelque facon que l'on y concoive la conjonction de +la matiere et de la forme, ou detruit l'essence de la Divinite, ou l'on +convertit un de ses attributs necessaires en un accident ou qualite. Or +certains attributs peuvent bien etre concus comme des formes[373]; mais +en realite, ils ne sont pas separables de l'essence, et ce n'est que +par abstraction qu'on en fait des noms substantifs. Il n'y a point de +toute-puissance en dehors du tout-puissant, ni en general de perfection +si ce n'est dans le parfait. + +[Note 373: Cyrill., _De Trin._, Dial. II.] + +Ces attributs pris dans l'abstraction et qu'on erigerait en formes, ne +peuvent etre des formes proprement dites; car la forme fait d'un etre +ce qu'il est; il y aurait donc en Dieu quelque chose qui ne serait pas +divin, par exemple sa matiere, la forme etant ce qui la divinise, et +partant une division essentielle ou composition dans Dieu. Ces formes ou +soi-disant telles ne sauraient donc etre que des modes. Or si le mode +est la meme chose que l'accident, Dieu n'a pas reellement de mode; +car l'accident n'est pas necessaire; il est accessoire, additionnel, +adventice; il est donc contradictoire avec la nature de Dieu. Si cette +nature comportait des accidents, elle admettrait la composition. Pour +parler d'une maniere plus generale, tout ce qui depend de la categorie +de la qualite est incompatible avec l'essence divine. Une substance +identique et simple au sens rigoureux n'a point de qualites; car elle +serait la substance, plus la qualite; elle ne serait donc plus simple. +Aussi dit-on qu'en Dieu etre grand n'est pas distinct de la grandeur. Il +est la grandeur meme, comme il est la bonte, parce que tout en lui est +essentiel[374]. + +[Note 374: Cf. Aug., _De Trin._ V, x.--Epist, liv ou cliii.--S. Bern. +_Serm._ lxxx.--Clem. Alex. _Paedagog._, I, viii.--Damasc., _De Fid._, 1, +xii et xiii.] + +Qu'est-ce donc que les attributs divins dont parlent toutes les +theodicees? Qu'est-ce, dans la theologie chretienne, que les proprietes +qui caracterisent ou constituent les personnes? D'abord ce ne sont pas +des accidents; car ce qui distingue l'accident, c'est la contingence, +c'est d'etre sujet au changement, c'est de pouvoir etre autre. Or, en +Dieu les attributs sont immutables comme lui-meme; ils participent de +son eternite; ils sont comme l'essence. Il en est de meme des proprietes +soit absolues, soit personnelles; la generation est eternelle dans le +Fils, comme en Dieu la justice ou toute autre perfection. + +Quelle difference y a-t-il donc entre les proprietes absolues et les +proprietes des personnes? C'est toujours et sous une nouvelle forme +la question: comment l'essence est-elle commune aux personnes et en +est-elle distincte? Si l'essence est commune aux trois personnes ou +hypostases, les hypostases ou personnes sont quelque chose de plus +particulier que l'essence ou substance. Ainsi le rapport de l'essence +a la personne est celui du commun au non-commun ou du general au +particulier, c'est-a-dire le rapport du genre ou de l'espece au +singulier ou a l'individu; et la consideration de ce rapport amene, pour +ainsi dire, de force dans la theologie la question du realisme et du +nominalisme. + +Saint Jean de Damas n'hesite point: Dieu est dans le genre supreme de +la substance incorporelle dont il est une des premieres especes, et la +Divinite est ainsi l'espece dans laquelle sont les trois personnes[375]. +Et cette opinion, loin d'etre isolee, se retrouve, avec plus ou moins +de developpement, dans quelques-uns des meilleurs philosophes du +christianisme. D'abord c'est une idee presque universelle, que l'essence +est quelque chose de plus general que l'hypostase, et il le faut bien, +l'hypostase etant constituee par le propre, qui, de sa nature et par son +nom meme, est moins commun que la substance. Tout au moins est-il vrai +que telle est notre conception, et que nous ne pouvons nommer +l'essence ou Dieu, et la personne du Fils ou du Pere, sans distinguer +intellectuellement l'une de l'autre, par cette difference-la[376]. + +[Note 375: [Grec: Periektikon auton edos e uperousios kai akataleptos +theotes] (Damasc. _Instit. element. ad Dogm._ c. vii.)] + +[Note 376: Petau, _Ouv. cit._, t. I, t. II, c. v et t. II, t. IV, c. i +et vii.] + +Quelques Peres ont pousse cette opinion au point de soutenir que la +substance en general etant toujours ce qui est commun aux individus, +l'individu n'etait qu'une collection de proprietes, et que par exemple +la substance _homme_ etait commune a Pierre et a Paul, de sorte que +Pierre et Paul etaient consubstantiels. Ainsi l'on n'aurait pas du dire +qu'ils _sont deux hommes_, mais qu'ils _sont homme, sunt homo_, comme +on a dit que les trois personnes divines _sont Dieu_ et non pas _trois +Dieux_[377]. Ce realisme, car jusqu'ici cette opinion n'est que du +realisme, aurait pour effet de constituer les personnes par des +accidents, et de faire entrer indument dans la Divinite la distinction +proscrite de la substance et de l'accident; autrement, l'unite de Dieu +ne serait plus qu'une unite collective, une simple communaute; les trois +personnes seraient Dieu, comme trois statues d'or sont de l'or. + +[Note 377: Nyss., _Ad Ablab._,--_De Commun. Not._.--Cf. Cyrill., _In +Johan._, ix.--_De Trin._, Dialog. i.--Damasc., _De Fid._, III, viii et +xiv.--_De Duab. Volum._, V, 7.] + +Ce qui parait avoir inspire cette doctrine, c'est l'entrainement de la +controverse contre les ariens; on a voulu sauver la consubstantialite +a tout prix, et l'on a soutenu presque exclusivement l'unite reelle et +substantielle d'une essence commune. Mais d'abord une communaute n'est +pas une unite veritable et rigoureuse, une parfaite simplicite; et si +l'unite divine n'etait que celle du genre ou de l'espece, elle rendrait +a chacune des personnes une individuelle unite, trop comparable a celle +des personnes humaines pour admettre la parfaite identite, l'identite +reelle et numerique de nature ou d'essence. Ceux-la meme qui veulent +faire de Dieu un genre on une espece, voient dans l'unite d'une nature +on essence commune une pure abstraction, oeuvre de la pensee[378]. +Est-ce donc a cela qu'ils veulent reduire l'essence de Dieu? + +[Note 378: Damasc., _De Fid_., 1, viii.] + +Comment donc eviter que soit l'unite, soit la distinction devienne +nominale? Il n'y a qu'un moyen, c'est d'ecarter definitivement la +categorie de qualite. Ainsi la substance est une et reelle; chaque +personne en est distincte par la propriete qui la constitue. Cette +propriete n'est pas accidentelle, puisqu'elle est constitutive; elle +n'est pas une forme ou qualite, car alors elle serait une addition +a l'essence, et Dieu serait compose; elle ne se dit pas _secundum +substantiam_, mais elle n'est pas pour cela _secundum accidens_. Il y a +entre la substance et l'accident un intermediaire, c'est la relation. +Ou les proprietes de Dieu sont dites _ad se_, et alors elles sont +les proprietes essentielles et absolues, qui ne sont separables de +l'essence, que dans le langage humain; ou bien elles sont dites _ad +alterum_, comme la paternite, la generation, la procession, et elles +sont relatives. Tandis que l'accident est variable, la relation ici +ne l'est pas; comment le serait-elle entre deux termes eternels? Les +relations des personnes, etant des relations, ne sont pas absolues, mais +elles sont le mode de subsister de l'essence[379]. Elles ne sont donc +pas hors de l'essence, elles ne la doublent pas. Elles peuvent sans +doute etre concues comme des accidents; c'est une suite de la faiblesse +de notre esprit, qui ne saurait atteindre la realite de l'etre +divin; mais elles sont constitutives de l'essence, elles sont donc +_substantiale quippiam_[380]. L'unite absorberait les personnes, si la +relation ne s'y opposait; la relation engendrerait la pluralite, si +l'unite n'y resistait[381]. + +[Note 379: [Grec: Ouki ousias deloitika, alla tes pros allela scheseois, +kai tou tes huparxeois tropou.] _Id., ibid._ I x.] + +[Note 380: Petau, t. IV, c. x, p. 395-397, t. II.] + +[Note 381: Aug., _De Trin._, V, v, xi, et xiii.--VI, ii, iii, v.--VII, +ii.--Saint Anselme dit: "Trinitatis et relationis consequentiae se +contemperant ut nec pluralitas quae sequitur relationem, transeat ad +ea in quibus praedictae sonat simplicitas unitatis; nec unitas cohibeat +pluralitatem ubi eadem relatio significatur. Quatenus nec unitas +amitiat aliquando suam consequentiam, ubi non obviat aliquae relationis +oppositio; nec relatio perdat quod suum est, nisi ubi obsistit unitas +inseparabilis." (_De Proc. Spir. S._, c. ii, p. 50. Cf. Nyss., _Cont. +Eunom._, II.)] + +C'est par la relation differente, ensemble avec l'essence identique, que +l'hypostase est constituee. + +Ainsi l'hypostase, ou personne, ne designe l'essence qu'indirectement +(_in obliquo_), mais directement (_recte_) elle exprime la relation. +Dans les choses creees, aucune propriete personnelle ne consiste dans la +relation; la relation entre les creatures est accidentelle; en Dieu, au +contraire, dans les personnes increees, la relation est constitutive, et +il s'ensuit que la personne divine est relative et non absolue. Les +noms de Pere, de Fils, de Saint-Esprit ne designent pas des natures en +elles-memes, mais des personnes l'une par rapport a l'autre[382]. Ainsi +le Dieu des chretiens n'est plus le Dieu solitaire des juifs, mais ils +n'est pas non plus la multiplicite de dieux des Gentils. De ces deux +erreurs il reste, dit saint Jean Damascene, tout ce qu'il y a d'utile +dans le judaisme, l'unite de la nature divine, et dans l'hellenisme, la +distinction des personnes[383]. C'est la quelque chose d'enigmatique, +comme le dit saint Basile[384]; mais precisement cette condition +mysterieuse est comme la prerogative imparticipable d'une nature unique, +d'une essence increee, de l'etre parfait. + +[Note 382: Aug., _In Johan_., Tract, xxxix.--Epist. lxvi aut CLXX.--Le +P. Petau dit: "Pater non est persona, nisi comparatus ad Filium." T. II, +l. IV, c. ix, p. 414.] + +[Note 383: _De Fid_., I, vii.--Cf. Petau. _ibid_., XIII, p. 422.] + +[Note 384: Basil., _Ep_. XLIII.] + +On voit que le choix est entre deux manieres d'interpreter +dialectiquement le dogme et d'expliquer, ou plutot de representer +l'impenetrable alliance d'une essence unique avec des personnes +distinctes. + +La premiere est celle qui a en general fait une grande fortune dans +l'Eglise grecque. Elle assimile en principe l'essence divine a un +universel, et les personnes a des individus. Pour eviter ou pour +attenuer les consequences de cette assimilation, elle l'affaiblit +ensuite, soit en la donnant comme une maniere necessaire de concevoir +les choses, et en laissant a l'esprit humain la faculte de distribuer a +son choix la realite entre l'universel et l'individu; soit en faisant +remarquer que l'assimilation n'est pas rigoureuse, que l'espece ou +le genre incree n'est pas compose de personnes, mais reside dans les +personnes, que celles-ci ne sont pas separees les unes des autres comme +les individus, mais sont les unes dans les autres, du moins en essence, +et qu'ainsi aucune diversite, quant au temps de la naissance, n'est +assignable entre elles, aucune difference en acte n'est entre elles +possible, si ce n'est celle de la relation[385]. D'ou il resulte que le +rapport de l'individu incree au genre incree est une communaute tout +autre que le rapport similaire entre les creatures, et que cette +communaute sans pareille n'altere pas l'unite de substance. + +[Note 385: _De fid_., I, VIII et seq. C'est meme, suivant saint Jean +de Damas, ce qui fait que l'espece ou genre est dans la Divinite une +essence simple, une veritable substance, tandis que l'unite d'essence +des individus crees n'est qu'une communaute, une ressemblance. Celle-ci +en Dieu se prend comme reelle, [Grec: to koinon kai en theoreitai +pragmati], et dans les autres choses elle n'est que pensee, [Grec: +thsoireitai logos chai epinoia]; et reciproquement, tandis que les +individus crees sont percus reellement differents, les differences des +personnes divines ne sont que distinguees par l'intelligence, [Grec: +epinoia to digraemenon.]] + +L'autre interpretation repousse la precedente pour plusieurs raisons. +D'abord, c'est que la distinction des universaux et des individus +n'etant qu'une maniere de comprendre les choses, est de droit +inapplicable a Dieu, c'est-a-dire a l'incomprehensible; puis la +diversite des personnes dans une essence dont l'unite serait collective +accroitrait et composerait cette essence, dont elle rendrait la quantite +proportionnelle au nombre des personnes. Trois statues d'or font plus +d'or qu'une seule des statues, tandis que le nom de Dieu, donne a +chacune des trois personnes de la Trinite, ne cree pas plus trois dieux +que trois fois le nom de soleil ne cree trois soleils[386]. L'unite +de Dieu est, a proprement parler, la singularite[387]. De toutes les +distinctions dialectiques il n'en faut donc garder qu'une, la relation: +il est universellement admis que les proprietes sont des relations; +les personnes n'existent donc que par les relations, et combinees avec +l'identite de l'essence, ces relations la caracterisent sans cependant +la decomposer, et y introduisent une inexprimable difference, seule +compatible avec la parfaite unite[388]. + +[Note 386: Aug., _De Trin_., VII, vi.--Boeth., _Quom. Trin. est un._, p. +959.] + +[Note 387: [Grec: Ouk eipos omoioteta, alla tautoteta], dit Damascene, +qui n'est pas toujours d'accord avec lui-meme. _De Fid_., 1, viii. +"Pater, et Filius, et Spiritus Sanctus per hoc, quia cum est Deus in +Deo, non est nisi unus Deus, servant in deitate, ad similitudinem unis +hominis, singularitatem." (S. Anselm., _De Proc. Sp_. S., in fin.)] + +[Note 388: Basil., _Ep_. XLIII.] + +Au reste, ces deux interpretations ont deux caracteres communs; l'un +dangereux, c'est qu'elles tendent l'une et l'autre a faire regarder les +proprietes divines, et particulierement la distinction des personnes, +comme quelque chose d'intellectuel, et plutot comme une condition +de notre esprit que comme une expression vraie et adequate de la +realite[389]. Le second, plus rassurant, c'est que toutes deux finissent +par conclure a une specialite incomparable, a un mystere surnaturel dans +la nature de l'etre divin, qui se trouve place en dehors des donnees +communes de la science et du langage. + +[Note 389: Gregoire le Thaumaturge a ose dire que le Pere et le Fils +etaient deux par la pensee, un par l'hypostase, [Grec: epinoia men +einai duo, upostasei oe in]. Le P. Petau, qui cite ces mots apres saint +Basile, ne les excuse qu'en disant qu'il faut ici par hypostase entendre +substance, et qu'etre deux par la pensee signifie n'etre pas deux +essentiellement (t. II, t. I, c, iv, p. 22).] + +Or, maintenant dans quel sens s'est declare Abelard? Il nous semble +qu'il s'est plutot eloigne de l'interpretation des dialecticiens grecs; +il penche evidemment pour celle qui s'appuie davantage sur la nature +mysterieuse de Dieu, et qui interdit le plus severement a la science de +la confondre avec les natures finies. Sa doctrine trinitairienne, +quoi qu'on en puisse penser d'ailleurs, donne bien peu d'acces a +l'application de la theorie du genre et de l'espece; elle ne se +rencontre presque sur aucun point avec la doctrine de saint Jean de +Damas, et parait bien plus pres de celle de saint Anselme, laquelle +devait un jour devenir celle de saint Thomas d'Aquin. + +Dans la diversite de noms Abelard apercoit d'abord une difference de +generation ou plutot d'origine: le Pere n'est point engendre et le Fils +est engendre; de cette difference resulte pour chaque personne une +relation distinctive comme la paternite, la filiation. Qu'est-ce donc +que les proprietes des personnes? Leurs relations sont-elles les seules +proprietes? Oui, selon le principe pose par Boece: + +"La relation multiplie la Trinite[390]." Ces proprietes ont l'avantage +de ne pas designer seulement un simple attribut, mais la personne +meme; c'est ce qui, en langage d'ecole, s'exprime ainsi: "La relation +constitue l'hypostase." La relation est donc la meme chose que la +propriete; la propriete distingue la personne, et pour nous elle la +definit; elle est la personne. Du Pere retranchez la paternite, reste +Dieu, ou l'essence qui n'est aucune personne en particulier[391]. + +[Note 390: "Relatio multiplicat trinitatem... Facta est trinitatis +numerositas in eo quod est praedicatio relationis." (Boeth., _De Trin. +ad Symac_., p. 961.)] + +[Note 391: Thom. Aquin. _Summ_., I, qu. XL., art. 2 et 3.] + +Abelard n'a pas raisonne avec cette rigueur. Il a bien reconnu que les +personnes ne peuvent etre distinguees que par des proprietes. Puis, +ouvrant les livres, il a vu qu'on assignait a chaque personne de +certains caracteres. Or, ces caracteres ne peuvent etre que communs ou +propres. S'ils sont distinctifs, ils sont propres ou personnels. Quels +sont-ils? aux termes de l'Ecriture, engendrer, etre engendre, proceder; +suivant des auteurs tres-reveres, puissance, sagesse, bonte. Les +premiers sont des actes qui donnent lieu a des relations; mais de telles +relations peuvent bien etre les signes ou les effets des proprietes qui +caracterisent un etre; elles ne sont pas ces proprietes intrinseques qui +le definissent. Si donc il existait entre les relations indiquees par +l'Ecriture et les proprietes assignees par les Peres, un secret rapport, +une intime correspondance, celles-ci pourraient etre les veritables +proprietes personnelles; et voila comme avec un peu d'adresse inductive +la distinction de la puissance, de la sagesse et de la bonte devient +la base ou l'equivalent de la distinction du Pere, du Fils et du +Saint-Esprit. + +L'erreur logique, c'est de n'avoir pas apercu que les proprietes ne +peuvent etre autres que des relations, et d'avoir confondu la categorie +de la relation avec la categorie de la qualite, ou identifie trois +proprietes absolues avec trois proprietes relatives, en faisant equation +entre non-generation (ou paternite), generation (ou filiation), +procession (ou spiration), et puissance, sagesse, bonte. Mais l'emploi +de la categorie de qualite ou l'attribution speciale aux diverses +personnes de ces diverses proprietes n'est point de l'invention +d'Abelard; l'Eglise l'admet, si elle ne la consacre, et ses plus sages +ecrivains la repetent tous les jours[392]. Cependant, des qu'on fait +des proprietes personnelles quelque chose d'autre et de plus que +des relations, et qu'on essaie ainsi de penetrer en elle-meme la +personnalite intime du Pere, du Fils et du Saint-Esprit, on poursuit une +propriete essentielle, c'est-a-dire qu'on touche a l'essence, et il n'y +a pas d'autre essence que l'essence divine dans sa simplicite. Toutefois +on ne s'arrete pas, et l'on prend pour proprietes personnelles des +attributs essentiels. La puissance, la sagesse, la bonte sont en effet +des attributs de l'essence divine. Des theologiens, pour excuser l'usage +de les rapporter chacun a une personne en particulier, disent que +c'est pour mieux faire connaitre la Trinite, en montrant comment +se manifestent specialement les personnes, qui la constituent. Ces +attributs essentiels de la Divinite sont, ajoutent-ils, _appropries_ +ainsi aux personnes, mais ne leur sont pas _propres_; s'ils leur etaient +propres, chaque personne deviendrait une veritable forme dont la +substance divine serait la matiere, c'est-a-dire que celle-ci ne serait +pas Dieu sans ces formes, ou qu'avec ces formes elle serait plus que +Dieu: ce qui est une heresie manifeste[393]. + +[Note 392: C'est encore comme une certaine realisation de la puissance, +de l'intelligence et de l'amour, realisation successive, non par ordre +de temps, mais de principe, c'est comme une sorte de _processus_ a trois +degres dans l'essence divine, qu'un ecrivain tres-recommandable, M. +l'abbe Maret, a presente le dogme de la Trinite. Il est aussi formel +a cet egard qu'il est permis de l'etre. (Voyez l'interessant ouvrage +intitule _Theodicee chretienne_, lecon XIIIe, Paris, 1844.)] + +[Note 393: S. Thom. _Summ._, 1, qu. xxxix, n. 7.] + +Cette decouverte subtile entre la propriete et l'appropriation, Abelard +ne l'avait pas faite, ou quoi-qu'il ait en quelque pensee de ce +genre[394], il ne s'y est pas montre assez fidele, et il est tombe +dans l'erreur de transformer des attributs essentiels et absolus en +proprietes personnelles et relatives; seulement, dans sa prudence, il +a rappele que ces mots de proprietes, de difference, etc., ne devaient +plus, quand il s'agit de Dieu, etre pris dans un sens rigoureux et +technique. C'etait indirectement confesser l'abus et le peril de +l'application de la dialectique au dogme. + +[Note 394: Voy. ci-dessus, c. ii, p. 193 et suivantes.] + +La theologie scolastique orthodoxe ne s'est pas montree beaucoup plus +sage. Que penser de la subtilite qui permet l'appropriation et rejette +la propriete? Les proprietes, a-t-on dit, sont les relations; mais les +relations s'appellent aussi _les notions_, ou signes reconnaissables des +personnes. Sous ce dernier nom, elles ne sont que de pures idees, des +moyens de concevoir on plutot de raisonner; mais ontologiquement, en +elles-memes, les relations ou proprietes sont-elles davantage? Elles +sont reelles, dit saint Thomas, elles ne sont pas purement rationnelles. +Alors que sont-elles reellement? la relation est la personne meme; la +paternite ne differe pas en realite du Pere, car la distinction de +la matiere et de la forme n'etant point admise dans l'etre divin, +l'abstrait n'y differe pas du concret. Or, qu'est-ce que la personne du +Pere en realite ou substantiellement? L'essence divine en tant que Pere. +Ces mots _en tant que Pere_ sont-ils l'expression d'un accident du +sujet? L'unite divine, cette seule et veritable unite, n'admet pas plus +la composition du sujet et de l'accident que celle de la matiere et de +la forme. Tout ce qui est attribue en predicat a Dieu n'est attribut +qu'en apparence, hypothetiquement, par une loi de notre intelligence; au +vrai, tout ce qui lui est attribue lui est essentiel; tout en lui est +essence. Ainsi, de meme que les relations sont les proprietes, et les +proprietes, les personnes, la personne n'est pas dans la realite autre +chose que l'essence. _In Deo non aliud persona quam essentia secundum +rem_[395]. + +[Note 395: S. Thom. _Summ._, ibid., a. 1, et qu. XI., a. 1.] + +Ainsi la scolastique est obligee, des qu'elle se lance dans l'analyse +logique du dogme, d'ecarter peu a peu toutes les distinctions +scientifiques, en les presentant comme des suppositions de notre +intelligence, comme des moyens de raisonnement, comme des formes +subjectives, c'est-a-dire que les relations, les proprietes, les +personnes arrivent a n'etre plus qu'ideales, et la Trinite objective +s'evanouit. Je crains fort que saint Thomas n'ait expose les plus purs +principes du sabellianisme philosophique. Voila bien cette fois la +theologie devenue nominaliste. + +Son exemple me ramene donc, comme celui d'Abelard, a cette conclusion: +il n'y a point de science de la Trinite. + +Mais puisque l'Eglise a donne l'exemple d'en essayer une, l'imitation +respectueuse de l'Eglise peut conduire a l'erreur, non a l'heresie; nous +croyons que l'erreur est inevitable, mais elle n'est point criminelle, +c'est-a-dire heretique, lorsqu'elle est presentee avec reserve, +lorsqu'on a soin d'avertir, comme le fait Abelard, que rien ne doit etre +pris au pied de la lettre, parce que ni la logique ni le langage ne +s'appliquent exactement a la Trinite. Que devient alors le nominalisme, +le realisme ou tout autre systeme sur les rapports de l'intelligence +humaine et de l'ontologie? Nous sommes engages dans une question en +dehors de tous les systemes, en dehors de toutes les terminologies. Il +n'est donc plus de doctrine speciale dont les consequences puissent etre +tournees contre le dogme; car toute doctrine a ete recusee, des qu'il +s'agit du dogme, et le mystere a ete mis en dehors de la philosophie. + +Faute de cet avertissement prealable, aucune discussion ne serait +innocente ni possible sur le dogme de la Trinite. En vous tenant +strictement au langage de la science, essayez de comprendre sans heresie +les celebres paroles de Bossuet sur la Trinite dans _le Discours sur +l'histoire universelle_[396]; ou elles ne doivent pas etre entendues en +rigueur, ou elles contiennent la negation des personnes de la Trinite. +Une comparaison psychologique y assimile celles-ci a des phenomenes +intellectuels, a nos facultes, qui n'introduisent aucune difference dans +l'unite de la personne humaine. Bossuet est donc sabellien dans les +termes. Logiquement, adresse a la doctrine et au langage, le reproche +est irrefragable; adresse a la personne, ce serait une calomnie. Abelard +nous parait avoir ete calomnie ainsi. + +[Note 396: IIe partie, c. XIX. Cf. son sermon sur le mystere de la +tres-sainte Trinite, et ci-dessus, p, 315.] + +Maintenant est-il prudent et convenable de se plaire a ces expositions +metaphysiques du mystere, lesquelles ne sont innocentes qu'a la +condition de passer pour des metaphores philosophiques? Est-il +consequent de traduire le probleme de la nature de Dieu dans la langue +de la science, en professant que cette langue ne s'y adapte pas +regulierement? Que dirait-on de celui qui donnerait la theorie +mathematique d'une question a laquelle il aurait declare que les +mathematiques sont inapplicables? Cette inconsequence est celle +d'Abelard, mais de bien d'autres avec lui. Il a pour donnees une seule +substance et trois personnes dans un meme etre, et il entreprend de les +discuter pour les etablir philosophiquement. Defense a lui de vous dire, +pour expliquer quelle est la difference des personnes, que c'est une +difference substantielle; il faut bien alors que ce soit une difference +modale. La faute n'est pas de dire cela, mais de pretendre savoir sur +quelle difference repose la distinction des personnes. Une fois accorde +qu'il s'agit d'une difference de propriete, ce n'est pas sa faute si +vous vous dites a vous-meme: une propriete n'est pas une chose reelle et +subsistante par elle-meme; donc la personne n'est pas subsistante, elle +n'est qu'un mode de la substance. C'est vous qui etes nominaliste, et +non pas lui, c'est vous qui devenez, par son influence et contre son +gre, sabellianiste a son ecole. Quelle ressource lui reste-t-il? Celle +de vous mettre en defiance contre cette conclusion du general au +particulier et du cree a l'incree. Il ne peut pas vous dire que les +proprietes sont substantielles, mais il se garde de vous dire qu'elles +ne sont pas reelles; il le penserait, il l'aurait dit anterieurement, +quand il s'agissait des choses de la creation, qu'il s'interdirait de +qualifier de meme ce qui est au-dessus de la creation. Il vous dira au +contraire que la Trinite est, qu'elle est reelle, qu'elle est non +_in vocabulis_, mais _in re_. Le nominalisme consiste _a classer in +vocabulis_ ce que le realisme constitue _in re_[397]. Que vous dirait +donc de plus un realiste? Pour lui, comme pour toute intelligence +humaine, il le faut, la nature divine doit deroger a toutes les +conditions des autres natures. Si sa doctrine metaphysique lui donnait +les moyens de concilier la coexistence de trois personnes dans une meme +substance, il detruirait le mystere, il ferait descendre le ciel sur la +terre, il humaniserait la Divinite. C'est pour lui une loi, comme pour +le nominaliste, que la raison, sur sa pente naturelle, doive, quand elle +specule sur la Trinite, etre emportee a des consequences enormes; c'est +l'enormite de ces consequences, toujours presente, toujours menacante, +qui fait que la Trinite est un mystere, c'est-a-dire un dogme et non un +probleme, un article de foi et non une question philosophique. + +[Note 397: _Theol. Chr_., t. IV, p. 1280.] + +Ce dernier point si important, Abelard le neglige, et comme lui tous +ceux qui, avant ou apres lui, ont essaye une demonstration philosophique +de la Trinite. Aucune des demonstrations que l'Eglise autorise ou tolere +n'echappe peut-etre completement aux critiques que l'orthodoxie peut +diriger contre la sienne. La theorie de saint Thomas, si prudente et +si reguliere, presente encore, ainsi qu'on l'a pu voir, ce melange de +science et de dogme, de dialectique et de mysticite, qui tour a tour +excite et paralyse le raisonnement, et ajoute a la difficulte des +mysteres celle de la contradiction des termes. Le plus sage nous +semblerait donc de recevoir religieusement de la tradition evangelique +le dogme de la Trinite, et d'en considerer la theorie canonique comme +une regle ecrite, destinee a prevenir toute tentative d'interpretation +et a en tenir la place dans le langage chretien, sans introduire dans +l'esprit une idee de plus. Mais cette sagesse n'etait celle de personne +au temps ou la theologie se formait, et l'on ne peut s'etonner qu'elle +ait manque au curieux Abelard. + +Mais si, dans l'interet de la foi, il a eu tort d'appliquer, meme +avec mesure, la dialectique a l'exposition du dogme de la Trinite, +reconnaissons au nom de la philosophie que cette application etait la +seule forme que de son temps put prendre a sa naissance la theodicee +rationnelle, et il fallait bien, ici je parle en homme du XIXe siecle, +que la raison preparat son emancipation. + +Orthodoxe ou heretique, chretienne ou profane, la theologie d'Abelard +est une philosophie en matiere de religion, une theodicee. Qu'en faut-il +penser a ce titre et quelle en est la valeur scientifique? Ce serait +un second examen qui se prolongerait sous cette nouvelle forme, et +reprendrait une a une toutes les questions concernant la nature de +Dieu, la creation, le gouvernement du monde. Il suffira de quelques +observations. + +Les docteurs du moyen age ne sont pas entierement responsables des +principes de leur philosophie religieuse. Ils ne l'ont ni inventee ni +choisie, ils l'ont trouvee toute faite et recue de la tradition. Ce +n'est que lorsqu'elle modifie la doctrine chretienne et dans la mesure +ou elle l'a modifiee, qu'ils peuvent etre juges comme penseurs et +figurer en personne dans les annales de la philosophie. On ne peut leur +demander compte que de ce qu'ils ajoutent ou retranchent aux croyances +communes de l'Eglise; celles-ci constituent une doctrine, une ecole, qui +n'est a vrai dire celle de personne, et qui n'est pas autre chose que le +christianisme. Abelard chretien n'a plus d'individualite, par consequent +plus d'importance. Ce qu'il pense ou dit a ce titre a moins de valeur +que le plus simple, le plus modeste catechisme. N'examinons donc pas, a +propos de tel ou tel dogme qu'il adopte et reproduit, quelles sont les +origines on les consequences de ce dogme, et si telle ou telle theorie +catholique porte des traces de platonisme ou ramene, par l'ecole +d'Alexandrie, aux philosophies orientales. La theologie d'Abelard dans +son essence est celle du monde contemporain. + +Les exceptions sont rares dans l'Eglise; on compte peu de docteurs qui, +en conservant les formes chretiennes, aient innove au fond et introduit, +a la faveur de l'orthodoxie dans les termes, une philosophie etrangere +a la tradition. Dans les premiers siecles et parmi les Peres il se +rencontre bien de ces hardis penseurs dont l'Eglise n'a pas toujours +soupconne la hardiesse, et qu'elle a de confiance admis ou laisses au +nombre de ses docteurs, quelquefois ranges au nombre de ses saints. +Plus tard, la tradition mieux fixee, la puissance ecclesiastique mieux +etablie, l'instruction et l'originalite philosophique en decadence, +rendent la theologie de plus en plus uniforme et convertissent les +ecrivains en de simples metteurs en oeuvre qui exposent et disposent, +prouvent et defendent, mais qui n'inventent plus. Seulement, par +quelques details, par le choix de certains arguments, par l'emploi de +certaines citations, par l'attachement a certaines autorites, enfin par +leur methode d'exposition, ils se donnent un caractere et manifestent +une tendance. + + Facies non omnibus una, + Non diversa tamen. + +Ils sont chretiens, mais dogmatiques, demonstratifs ou mystiques; et ils +poussent la science religieuse dans telle ou telle voie qui la conduit, +soit au quietisme intellectuel, qui n'enseigne ni ne discute, soit au +rationalisme chretien, si goute de nos peres, soit a l'absolutisme +de principe de l'autorite, exclusivement admis par une ecole de ce +temps-ci. Rarement ces differences importantes ont ete, du VIIe au +XVe siecle, poussees au point d'insinuer dans la foi des doctrines +inconnues, et les heresies meme n'ont presque jamais produit de +veritables nouveautes philosophiques. Dans toute cette longue periode, +il se produit peu d'hommes qui, tels que Scot Erigene, se soient fait +un christianisme personnel, et qui, ressuscitant quelque philosophie +payenne, l'aient couverte de la robe du levite pour qu'on ne la reconnut +pas. Ils ne sont pas plus communs ceux qui, comme saint Anselme, sans +sortir du giron de l'Eglise, se sont mis a rechercher les fondements +philosophiques des idees religieuses, et a demontrer rationnellement +comment l'homme croit en Dieu. Il ne faut meme pas tenir toujours grand +compte aux ecrivains de telle ou telle opinion inusitee, de telles ou +telles consequences singulieres, qu'on peut apercevoir ou demeler dans +leurs systemes; ils n'ont pas toujours eu volonte ni conscience de +penser ce qu'ils ont dit. Dans ces temps d'erudition, ou les livres +etaient rares et les idees plus encore que les livres, on dependait +beaucoup de l'auteur qu'on avait lu, on citait sans discernement, on +copiait sans choix, et l'on empruntait aveuglement a des ouvrages +contradictoires, a des sectes opposees, des opinions peu conciliables, +dont on meconnaissait la portee, et que recommandait egalement leur +antiquite commune. Le hasard, plus que le mouvement regulier des +esprits, decernait successivement l'autorite a des ecrivains +differents, et tandis que la vogue du pseudo-Denys, qu'on croyait Denys +l'Areopagite, portait au mysticisme, l'engouement pour le consul Boece +ramenait au genre didactique et produisait la philosophie de l'ecole. +Ce serait denaturer les faits que de vouloir assigner une valeur +philosophique a toutes les opinions, que de les representer toutes comme +les phases naturelles, comme les developpements logiques de l'esprit +humain. Pour etre vraie, l'histoire meme des systemes ne doit pas +toujours etre systematique. Le moyen age est rempli de choses fortuites, +de singularites steriles, de tentatives insignifiantes, et les +theologiens abondent en hardiesses qui ne menent a rien, en assertions +graves qui ne concluent pas, en erreurs qui n'egarent point. La foi +domine l'ensemble et neutralise souvent ce qui n'est pas elle. Comme un +corps sain et vigoureux, elle s'assimile quelquefois jusqu'a des poisons +et n'en est pas plus alteree qu'affaiblie. + +Gardons-nous donc d'aller relever dans Abelard tous les passages qui, +logiquement analyses, conduiraient a des consequences auxquelles il n'a +jamais pense; toutes les expressions qui, par voie de citation, lui sont +venues de quelque doctrine qu'il n'a jamais connue, toutes les opinions +episodiques qu'il repete sur la foi d'un auteur, sans s'etre jamais +apercu qu'elles fussent d'origine suspecte ou de nature incompatible +avec la foi. Platonicien quand il cite le Timee, peripateticien quand il +cite Boece, alexandrin par endroits, plus souvent disciple de l'Eglise +latine, il n'entend pas etre autre chose qu'un philosophe catholique, et +les combinaisons d'idees heterogenes qu'on peut ca et la signaler dans +ses ecrits ressemblent souvent a des centons plutot qu'a un eclectisme. +Il cite pour se montrer instruit, il commente pour paraitre ingenieux, +il concilie pour rester logique; mais la plupart du temps son travail +porte moins sur les doctrines que sur les textes, et il entend expliquer +et non completer l'antiquite. Nous aimons a generaliser; nous excellons +aujourd'hui a retrouver la filiation des idees et a voir, comme on dit, +tout dans tout. Rien ne serait plus trompeur que de supposer a toutes +les epoques, que d'attribuer retroactivement au temps passe la +clairvoyance et l'universalite qui appartiennent au notre. + +Une fois dit qu'Abelard est un theologien catholique et rationaliste, sa +place est suffisamment marquee, son caractere suffisamment determine; on +sait dans quelle ecole chretienne il doit etre classe, et nous croyons +a cet egard nous etre assez explique. Nous n'ajouterons que deux +observations. + +1º Les Allemands ne se renferment guere dans la reserve que l'on +conseille ici. Un historien de la philosophie, Rixner, declare qu'il y a +dans la doctrine d'Abelard un fond de spinozisme, et il donne en preuve +un tableau synoptique dresse par Fessler d'extraits divers d'Abelard +et de Spinoza[398]. On se rappelle que deja Caramuel accusait Abelard +d'avoir retrouve dans les ruines de l'antiquite la philosophie +d'Empedocle, en soutenant que tout etait Dieu et que Dieu etait +tout[399], et en remettant au jour un pantheisme qui, pour cette epoque, +n'avait ete signale qu'en principe dans les doctrines de Bernard de +Chartres et plus explicitement dans celles d'Amaury de Bene, condamne +et, suivant quelques-uns, brule comme heretique, mais place par certains +historiens au nombre des disciples d'Abelard. + +[Note 398: _Handbuch der Geschichte der Philosophie_, t.1, ep. i, sec. +16, append. iii.] + +[Note 399: J. Caram. Lobkowitz, _Ration. et real. Philosophia, Metaph._, +III, iii, p. 175.] + +L'accusation de pantheisme est une des plus faciles a lancer contre +toute theologie. En traitant de Dieu, le langage humain, plus encore que +la pensee humaine, manque rarement d'y donner pretexte. Toutefois le +pantheisme s'accorde plus volontiers avec le realisme exagere, et le +principe nominaliste, savoir l'individualisme absolu, parait _a priori_ +inconciliable avec une doctrine qui noie tous les individus dans l'unite +de la substance universelle. Abelard semblait donc plus qu'un autre a +l'abri de l'accusation de pantheisme. Cependant les incoherences ne +sont pas rares chez les philosophes, et de ce qu'une doctrine serait +contradictoire il ne suivrait pas qu'elle fut invraisemblable. + +Au premier abord, il semble que Rixner et Fessler ont raison. Le dernier +a detache de la seule _Theologie chretienne_ sept passages auxquels il +oppose des passages correspondants et selon lui equivalents, qui sont +les principes memes de l'Ethique de Spinoza. Mais quand l'analogie de +doctrine serait dans ces citations cent fois plus evidente qu'elle ne +nous semble, la demonstration ne serait pas concluante. Pour qu'il y +ait pantheisme, il faut le dessein forme de ramener Dieu et le monde a +l'unite et de nier la dualite qui resulte soit de la coeternite des +deux principes, soit plutot de la creation substantielle; or, rien de +semblable dans Abelard; jamais il n'y a songe, et j'ignore meme s'il +savait bien qu'une telle doctrine eut existe. Il croyait en Dieu et en +la creation; ses expressions sont positives dans ce sens. Dans le Dieu +createur, dit-il, "Moise designe le Pere, c'est-a-dire la puissance +divine, par laquelle tout a pu etre cree de rien (_Introd._, lib. 1, p. +987). Le nom de Tout-Puissant est donne par l'Ecriture au Pere, quoique +les autres personnes divines soient toutes-puissantes, parce que le Pere +etant inengendre existe par lui-meme et non par un autre... tandis que +tout le reste ne peut etre que par lui (_Theol. Christ._, lib. I, p. +1165). Il est dit des elements que Dieu les crea et non qu'il les forma, +parce que etre cree se dit de ce qui est produit du non-etre a l'etre" +(_Hexam., p. 1366). Et d'ailleurs celui qui croit reellement en +l'incarnation et en la redemption ne peut rien avoir de commun avec +Spinoza. Le pantheisme et le peche impliquent, le pantheisme et la +damnation impliquent, le pantheisme et la remuneration impliquent. A +quelque faible degre qu'un homme soit chretien, il nie _ipso facto_ le +pantheisme. + +Maintenant ne se peut-il pas faire qu'un theologien, contre son +intention, a son insu, professe sur la nature de Dieu de telles idees +que l'unite de substance en resulte logiquement? La doctrine chretienne +elle-meme est-elle absolument exempte de formules et d'expressions qui +se pretent a de telles consequences? On n'en peut absoudre, par exemple, +le pere Malebranche, qui dans la sincerite de son coeur execrait le +pantheisme, qui appelait Spinoza un miserable, son Dieu un monstre, son +systeme une epouvantable et ridicule chimere, et qui a dit cependant: +"Dieu n'est pas renferme dans son ouvrage, mais son ouvrage est en lui +et subsiste dans sa substance.... C'est en lui que nous sommes[400]." +Toutefois c'est la une accusation inductive qu'on ne devrait admettre +qu'avec grande reserve. Telle est la nature de l'esprit humain et celle +de la Divinite que l'un ne peut guere raisonner sur l'autre avec un peu +de suite sans laisser echapper des propositions qui semblent receler le +pantheisme. Prenons l'autorite la plus haute: "Je suis l'etre," dit +le Seigneur dans l'Ecriture, "je ne change point" (Exod., III, 14. +--Malach., III, 6). Supposons que ces passages soient isoles, que rien +ne les commente, ne les explique, ne les modifie, et essayons, en les +prenant dans un sens absolu, de les concilier avec la creation; aucune +subtilite n'y reussira. "La vie est en Dieu," dit saint Jean, "nous +demeurons en lui.... Il nous a donne de son esprit" (I, 4; IV, 13). +"Nous vivons en Dieu," dit saint Paul aux Atheniens, "en lui nous nous +mouvons et nous sommes" (Act., XVII, 28). Ces mots sont la devise et +comme l'axiome fondamental du spinozisme, et qui pourtant oserait +supposer que l'apotre ait doute de la personnalite humaine et de la +separation substantielle entre le createur et la creature? + +[Note 400: VIIIe et IXe _Entretien sur la Metaphysique_.] + +On rencontrerait dans les Peres, dans les theologiens, dans les +philosophes les plus religieux, que vous dirai-je? dans le catechisme, +des propositions isolees qui presenteraient le meme sens et les memes +dangers. Saint Clement n'a-t-il pas ecrit que Dieu est tout, et saint +Augustin que tout est en Dieu, et que rien, pas meme l'ame humaine, +n'est hors de lui? "Celui qui est est indivisible," dit Bossuet. "Dieu +est tout, dit Fenelon.... Il est souverainement un, et souverainement +tout.... Il est tellement tout etre, qu'il a tout l'etre de chacune de +ses creatures.... O Dieu! il n'y a que vous." "Dieu est tout etre, dit +Malebranche... toutes ses creatures ne sont que des participations +imparfaites de l'Etre divin." "Dieu est infini en tout sens," dit +Bergier, et les catechismes le repetent[401]. Prenez tous ces mots au +sens litteral, et je vous defie d'en deduire la creation et l'homme. +C'est qu'il y a, en matiere de theodicee, un vice peut-etre irremediable +dans le langage humain et dont Spinoza abusait pour construire le +mensonge de son systeme. + +[Note 401: S. Clem. Al. _Poedag._, t. I.--S. Aug. _Solil._, l, IV; +et _de Duab. anim._--Bossuet, _Elev. sur les Myst._, 1re sem., elev. +IV.--Fenelon, _De l'exist. de Dieu_, IIe part., c. II, IIe preuve; c. +v.--Bergier, _Dict. de Theol._, art. _Dieu_, II, 2 deg.--Voyez l'ouvrage +intitule _Theorie de la raison impersonnelle_, par M. Bouillier, c. +XVII.] + +Si l'on appliquait cette critique aux philosophes scolastiques, elle +ressortirait bien plus evidente encore. Croyants fideles pour la +plupart, ils ne s'inquietent guere des extremes consequences de leurs +doctrines, et de meme qu'on les voit, sans premeditation ni scrupule, +donner souvent des armes a l'idealisme ou au scepticisme qui les +inquietent peu, on les voit quelquefois, dans leurs effusions pieuses +sur l'immensite de l'Etre divin, aneantir innocemment sa personnalite et +sa liberte mysterieuses, et avec elles la personnalite et la liberte +si claires de l'homme. Les preuves se presenteraient en grand nombre. +Bornons-nous a discuter quelques-unes de celles dont s'arme Fessler +contre Abelard. + +La premiere est cette proposition que la divine substance est absolument +indivisible (_omnino individua_), absolument sans forme (_omnino +informis_), n'ayant besoin de rien d'autre qu'elle, se suffisant a +elle-meme, ayant tout par elle-meme, ne tenant rien d'un autre qu'elle. +Ce sont la, je crois, des propositions recues en theologie, en +philosophie meme; une seule aurait besoin d'explication dans un autre +livre que celui-ci, c'est celle qui porte que la Divinite est _informe_. +Nous savons qu'elle signifie que la distinction de la matiere et de la +forme est inapplicable a Dieu; et certes il n'y a rien la que de fort +innocent. + + Informis Deus est formarum forma vigorque[402]. + +[Note 402: J. Saresb. _Enthetic_., p. 87.] + +A ces propositions, Fessler assimile celles par lesquelles Spinoza +definit la substance. La substance est ce qui est en soi, ce qui se +concoit par soi, ce dont le concept n'a besoin du concept d'aucune autre +chose. D'ou resulte qu'il ne peut y avoir deux substances et que toute +substance est necessairement infinie[403]. + +[Note 403: Rixner, _loc. cit_.--Abael. _Th. Chr_., p, 1264.--Spinoza, +_Ethiq_., part. t, definit. 8, prop. 5, 8, 13.--Cf. Frerichs, Commentat. +de Ab. Doct., p. 10.] + +J'avoue que le rapport logique m'echappe. Abelard parle de la substance +divine, Spinoza de la substance en general. Quand ce que dit ce dernier +serait vrai ou plausible, faudrait-il en charger Abelard, dont le but +est precisement de specifier la substance divine, de determiner ce +qu'elle est et ce qu'elle n'est pas, de la distinguer de toute autre +substance? C'est la substance increee qu'il decrit; car il ajoute +aussitot: "Les creatures, au contraire, quelque excellentes qu'elles +soient, ont besoin de l'adjonction d'une autre chose qu'elles, et ce +besoin atteste leur imperfection" (_Theol. Chr._, p. 1265). Qu'Abelard +ait tort ou raison, qu'importe donc que Spinoza applique a la substance +en general ce qu'Abelard dit privativement de la substance particuliere +de Dieu? Ne savons-nous pas que l'artifice de Spinoza est de prendre a +peu pres la definition cartesienne de la substance, et en montrant +ou tentant de montrer que cette definition n'admet ni limite, ni +distinction, ni multiplicite, d'en conclure qu'elle suppose une seule +et meme substance pour toute substance, et par consequent une substance +illimitee, en telle sorte que celle-ci soit la seule Divinite et que la +Divinite soit la seule substance? Pour que la racine du spinozisme fut +dans Abelard, il faudrait la montrer dans sa definition de la substance +en general qui n'est point ici rapportee, et non dans celle de la +substance divine en particulier; il faudrait prouver que Spinoza et lui +definissent de meme la premiere, et non que Spinoza definit la seconde a +peu pres comme Abelard definit la premiere. + +Dana son second extrait, Fessler remarque qu'Abelard a repete ce +principe des theologiens: _Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu meme_, +et que voulant le developper, il ajoute que tout ce qui existe dans la +nature est eternel, et alors c'est Dieu, ou est ne du principe supreme, +qui est Dieu, rien n'etant par soi, hors ce par quoi tout existe. Or, +Fessler a lu dans l'Ethique qu'aucune substance autre que Dieu ne peut +etre donnee ou concue, que tout ce qui est est en Dieu, que l'essence +des choses produites par Dieu n'enveloppe pas leur existence et que Dieu +n'est pas seulement la cause efficiente de l'existence des choses, mais +encore de leur essence[404]. De la resulte pour le critique l'analogie +des doctrines. + +[Note 404: Rixn., _loc. cit._--Abael. _Th. Chr._, p. 1262.--_Ethiq._, +part. I, prop. 14, 15, 24, 25.] + +Il me semble qu'il en resulte leur difference. D'abord, la citation +d'Abelard est tronquee. Ce qui vient apres le principe _rien n'est en +Dieu qui ne soit Dieu_; n'est que la majeure destinee a prouver ce +principe et non la preuve directe du principe. En effet, dit le +philosophe, toute chose ou est eternelle, c'est-a-dire Dieu meme, ou a +commence et vient de lui, _ab eo sumens exordium_. Or, si la sagesse, la +puissance ou tout autre attribut de Dieu a commence, Dieu a pu etre sans +la sagesse, sans la puissance, ce qui repugne; les attributs de Dieu +sont donc eternels, c'est-a-dire qu'ils sont Dieu meme. (_Ibid._, p. +1263.) De bonne foi, comment voir dans ce raisonnement aucun tendance a +identifier toute substance en Dieu, et a conclure que Dieu est la cause +de l'essence des choses, de ce que rien et par consequent aucune essence +ne peut etre concue sans Dieu[405]? Car cette derniere proposition est +la preuve donnee par Spinoza. Qu'on dise, si l'on pense comme lui, que +la division d'Abelard entre ce qui est eternel et ce qui a commence +ayant Dieu pour principe, est futile et vaine, et que les choses +particulieres, n'etant que les modes par lesquels les attributs de Dieu +s'expriment d'une facon determinee, sont une dependance necessaire de +ces attributs eux-memes coeternels et consubstantiels a Dieu; on en +est le maitre, a la charge pourtant de rencontrer de redoutables +contradicteurs. Mais parce qu'on n'admet pas une division, taxer de +l'avoir niee celui qui l'a etablie, c'est une argumentation etrange, +et nulle preuve meme apparente n'est donnee qu'Abelard ait confondu +la cause universelle avec la substance universelle, ce qui est le +pantheisme. + +[Note 405: _Ethiq._, part. I, prop, 15.] + +2 deg. Passons a une seconde observation. Lorsqu'on a le malheur d'admettre +le principe de l'unite de substance, c'est une consequence forcee que +cette substance constamment identique a elle-meme, immutable pour toute +cause externe, soumise a sa nature comme a sa loi, soit necessairement +tout ce qu'elle est, fasse necessairement tout ce qu'elle fait; d'ou il +suit que Dieu n'est pas une cause libre, mais une cause necessaire, +et grace a l'unite de substance, toute liberte disparait du monde: +conclusion inevitable des principes du spinozisme. Nous ne retrouvons +pas ces principes dans Abelard; nous n'y devons pas retrouver les +consequences. + +Cependant on ne saurait contester qu'il n'ait limite la liberte de +Dieu par sa propre nature, et hasarde sur ce sujet difficile diverses +propositions dont a toute force Spinoza offre quelques analogues. Mais +elles ne sont pas dans Abelard au nom des memes principes; ce n'est pas +l'axiome eleatique de l'Un et de l'Etre qui lui a inspire l'espece de +fatalisme divin qu'on peut lui attribuer. Ce qu'on appelle la liberte de +Dieu souffre en effet quelques difficultes independantes des principes +du pantheisme. L'etre immutable peut-il faire autrement qu'il ne fait? +L'etre infiniment juste peut-il rien faire d'autre que ce qui est +infiniment juste? L'etre parfait ne fait-il pas toujours le mieux +a faire? Et par consequent, si Dieu existe, ne suit-il pas de sa +toute-puissance, de son immutabilite, de toutes ses perfections, que +tout ce qui se fait ne se faisant que parce qu'il l'a voulu, il ne +pouvait vouloir autre chose que ce qui se fait, et que ce qui se fait +est ce qui pouvait se faire de plus digne de lui, de plus conforme a +sa sagesse, a sa justice, a sa bonte? La nature de Dieu etant la +perfection, il ne saurait agir que conformement a sa nature ou a la +perfection; et comme il est toujours egal a lui-meme, son oeuvre est +digne de lui. + +Ce raisonnement a evidemment touche Abelard, et sans rapporter les +cinq passages que Fessler donne en preuve, nous avons assez longuement +analyse la theodicee de notre auteur pour qu'on s'en rappelle a cet +egard les remarquables conclusions; mais loin de proceder du spinozisme, +elles decoulent assez naturellement de la notion orthodoxe que toute +religion donne de la Divinite. Il est certain qu'Abelard reconnait ces +deux principes:---Dieu ne faisant que ce qu'il doit faire, il faut qu'il +fasse ce qu'il fait.--Tout ce que Dieu fait est aussi bien que possible, +_omnia a Deo tam bona fiunt quantum fieri possunt_. + +Mais ce n'est point cette fois a Spinoza qu'il faut comparer Abelard, +c'est a Malebranche et a Leibnitz. Sa doctrine n'est pas le pantheisme, +mais l'optimisme. C'est Malebranche qui a dit: "Dieu peut ne point agir, +mais s'il agit, il ne se peut qu'il ne se regle sur lui-meme, sur la loi +qu'il trouve dans sa propre substance.... Dieu veut faire son ouvrage +le plus parfait qui se puisse.... mais aussi Dieu veut que sa conduite +aussi bien que son ouvrage porte le caractere de ses attributs.... Dieu +lui-meme est la sagesse; la raison souveraine lui est coeternelle et +consubstantielle, il l'aime necessairement, et quoiqu'il soit oblige de +la suivre, il demeure independant[406]." + +[Note 406: Malebranche, IXe entret., n deg. 8, 10 et 13. Voyez aussi, X, +_Eclaircissement sur les idees_.] + +C'est Leibnitz qui a dit: "La supreme sagesse jointe a une bonte +qui n'est pas moins infinie qu'elle, n'a pu manquer de choisir le +meilleur.... Il y aurait quelque chose a corriger dans les actions +de Dieu, s'il y avait moyen de mieux faire.... S'il n'y avait pas le +meilleur, _optimum_, parmi tous les mondes possibles, Dieu n'en aurait +produit aucun[407]." + +[Note 407: Leibnitz, _Essais de Theodicee_, part. I, n deg. 8.] + +Telle est cette doctrine si belle, qu'elle est admiree de ceux qui la +combattent. L'exemple d'Abelard qui lui-meme ne l'avait pas inventee, +mais qui l'a remarquablement exposee, nous prouve qu'elle n'est pas +entierement nouvelle; et nouvelles ne sont pas non plus les objections +qu'elle encourt. On s'est etonne avec raison que saint Bernard ne l'ait +pas comprise dans ses vehementes censures. Mais le concile l'avait +condamnee, car Abelard a l'air de la retracter dans son Apologie[408]. +Il parait en effet aussi difficile de la concilier chretiennement avec +la liberte et la toute-puissance de Dieu, que d'accorder la doctrine +opposee avec sa perfection, sa justice et sa bonte. L'Eglise n'a +point resolu par un ensemble de decisions canoniques ces questions +redoutables. Mais elle est loin d'avoir autorise les solutions +d'Abelard. Nous voyons que deux contemporains de celui-ci s'elevent +contre sa doctrine, "doctrine," dit l'un d'eux, Hugues de Saint-Victor, +"que des esprits enfles d'une vaine science s'efforcent aujourd'hui +d'accrediter;" et l'autre, qui fut peut-etre son disciple et qui a fait +aussi ses Livres des Sentences, Robert Pulleyn, sait tres-bien demander +comment Dieu etant immutable, les efforts des saints peuvent servir a +les sauver, comment, s'il n'a pu faire autrement qu'il n'a fait, notre +reconnaissance lui est due[409]. Ces difficultes et de plus grandes +encore pourraient etre developpees, si nous traitions le fond de la +question, mais ce n'est pas moins que celle de la Providence et du libre +arbitre, de la justice divine et de l'existence du mal, c'est-a-dire le +plus formidable probleme et de la religion et de la philosophie. Il +nous suffit d'avoir rappele comment Abelard le considere et le croit +resoudre. L'analyse ulterieure de ses ouvrages nous fera connaitre plus +profondement encore sa solution. Seulement, quelle qu'elle soit, elle +est digne des plus nobles esprits, et elle ne depare paa les doctrines +du philosophe infortune qui, sous les coups d'une destinee cruelle, +proclamait encore en l'adorant la perfection de Dieu reflechie dans son +oeuvre, et qui, les yeux en pleurs, au souvenir de saint Bernard, au +souvenir peut-etre d'Heloise, disait encore: "Tout est bien." + +[Note 408: Petav. _Dogm. Theol._, t. I, t. VI, c. vi, p. 340.--_Ab. +Op._, Apolog., p. 331.] + +[Note 409: Hugon. S. Vict. _Op._, t. III. _Summ. Sent._ tract. i, p. +430.--_Hist. Litter._, t. XII, p. 1 et 31.--Rob. Pull. _Sentent._, pars +i, c. xv.--Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 767.--Rixner, _ouvr. +cite_, t. II, app. iii, B.] + + + +CHAPITRE VI. + +SUITE DE LA THEODICEE.--_Commentarii super S. Pauli epistolam ad +Romanos._ + +La Trinite est l'idee la plus haute que le christianisme ait mise +dans le monde. Les questions ordinaires de la theodicee ne touchent +generalement les attributs divins que dans leurs rapports avec la +creation, et surtout avec l'humanite. Mais la Trinite est, pour ainsi +parler, une question plus desinteressee, ou l'esprit semble aspirer a +connaitre la Divinite pour elle-meme; ce n'est qu'a _posteriori_ que des +reflexions ulterieures ou les enseignements de l'Eglise nous revelent +comment des distinctions, d'abord toutes speculatives entre les +personnes divines, peuvent se lier tant a l'action de Dieu sur le monde +et sur l'homme qu'aux dogmes mystiques de l'incarnation et de la mission +du Christ; et alors des questions metaphysiques l'esprit passe peu a peu +aux questions morales. Avant d'etudier l'ouvrage qu'Abelard a consacre a +celles-ci, ou son _Ethique_, recherchons comment il a traite et resolu +les questions intermediaires. Nous avons vu ses deux grandes Theologies +aboutir a une doctrine de la prescience et du libre arbitre. L'ordre +des idees amene ici naturellement la question generale du salut par la +redemption, antecedent necessaire de la morale, et cette question est +etudiee dans un ouvrage important dont la lecture est peu attrayante, +mais qui abonde en vues singulieres et en opinions caracteristiques, +C'est un commentaire verset par verset et presque mot par mot de +l'epitre aux Romains. Ici est la place de cet ecrit, car l'Introduction +a la Theologie s'y trouve rappelee, et la theologie morale, ou +l'Ethique, a laquelle il est fait plus d'un renvoi, y est annoncee[410]. + +[Note 410: _Magistri Petri Aboelardi Commentariorum super S. Pauli +Epistolam ad Romanos, Libri V. Ab. Op._, p. 401-725. C'est aussi l'avis +des auteurs de l'Histoire litteraire (t. XII, p. 117). Abelard reserve +une question, celle de la difference entre le vice de l'ame et le peche, +a son Ethique, et elle y est en effet traitee. (_Comm. in ep. ad Rom._, +I. II, p. 560, et _Eth_., c. ii et iii, p. 628 et 629.) Il cite souvent +sa Theologie comme un ouvrage anterieur, p. 513, 515, 516, etc., et les +citations meme indiquent que cette Theologie est l'Introduction. Nous +supposons que ce commentaire a ete compose apres l'Introduction, mais +avant les cinq livres de la Theologie chretienne] + +L'ouvrage ne saurait etre methodique. Les questions y viennent comme les +presente le texte de saint Paul; l'auteur entremele la philosophie, la +theologie, la morale, l'interpretation du texte, et meme les remarques +historiques. Nous elaguerons les details pour isoler quelques points +essentiels, en le laissant presque toujours parler lui-meme. + +Comme toute composition de l'art de la parole, dit-il, l'Ecriture-Sainte +veut instruire ou emouvoir. On peut diviser en trois l'Ancien Testament. +Le Pentateuque enseigne d'abord les commandements du Seigneur. Les +livres de propheties, d'histoires, et tout le reste, ont pour +but d'exhorter a suivre ces commandements, mais les uns par des +avertissements, les autres par des exemples. De meme dans le Nouveau +Testament, "l'Evangile est la loi, il enseigne la forme de la +veritable et parfaite justice." Les Epitres et l'Apocalypse excitent a +l'obeissance a l'Evangile. Les Actes des apotres, ainsi que la narration +evangelique, contiennent les recits sacres. Ainsi les Epitres sont +plutot encore un conseil qu'un enseignement. "Dans une cite, il est des +biens qui tendent a la conservation, d'autres a l'accroissement. Ainsi +le remarque Jules a la fin du second livre de sa Rhetorique[411]. A la +conservation appartiennent les choses necessaires, les champs, les bois. +Les autres sont moins necessaires, mais plus belles, comme les edifices, +les tresors, la puissance meme." Ainsi peut-etre, avec ce qu'enseignent +les evangiles sur la foi, la charite et les sacrements (sujet de +l'Introduction a la theologie), le salut etait assure; meme, sans y +ajouter ce qu'ont etabli les apotres, ni les canons, ni les decrets, +ni les regles monastiques, ni les ecrits des saints. Mais Dieu a voulu +toutes ces choses pour orner, "pour agrandir l'Eglise, qui est comme sa +cite, et pour garantir plus surement encore le salut de ses citoyens." + +[Note 411: Ce Jules est probablement Julius Severianus, qui vivait un +peu avant Sidoine Apollinaire, ou meme sous Adrien. Il avait compose un +ouvrage intitule: _Syntomata sive praecepta artis rhetoricae. (Antiqui +Rhetorea latini a Fr. Pithaei bibliotheca olim editi_, A. Capperonier, +un vol. in-4º, p. 320 Voy. aussi Fabricius, _Bibl. lat._, t. III, p. +759.)] + +L'epitre aux Romains a pour objet de "rappeler les Romains, anciens +gentils, ou juifs convertis, qui, dans une orgueilleuse contention, se +disputaient le premier rang, a la veritable humilite et a la concorde +fraternelle." Ce qu'elle fait de deux manieres, en amplifiant les dons +de la grace divine, en attenuant les merites de nos oeuvres; et cette +epitre a ete placee la premiere, parce qu'elle est dirigee contre le +premier des vices, l'orgueil[412]. + +[Note 412: Prolog., p. 491-498.] + +L'existence de ce Commentaire et celle de beaucoup d'autres qui furent +composes dans ces temps-la, prouve qu'au moyen age l'Ecriture etait +loin d'etre negligee comme on l'a dit quelquefois, et que les auteurs +n'etaient pas tellement infatues des autorites de seconde main, qu'ils +n'eprouvassent le besoin de se retremper sans cesse aux sources pures +de la parole divine. Abelard en particulier a toujours paru attacher +le plus haut prix a la lecture des saints livres. Dans une longue et +curieuse lettre ou il donne a l'abbesse du Paraclet des instructions +pour son couvent, il veut que les religieuses s'adonnent a cette etude. +"L'Ecriture-Sainte est le miroir de l'ame. Celui qui vit en la lisant, +qui profite en la comprenant, s'habitue a connaitre la beaute de ses +moeurs ou a en decouvrir la difformite, et s'attache ainsi a accroitre +l'une comme a ecarter l'autre.... Mais celui qui contemple l'Ecriture +sans la comprendre, la tient comme un aveugle devant ses yeux; c'est un +miroir ou il ne peut se reconnaitre. Il ne cherche pas dans l'Ecriture +cette instruction pour laquelle uniquement elle est faite, et comme un +ane attache a une lyre, il reste ainsi oisif devant le livre. Il est a +jeun, il a devant lui le pain, et il ne se nourrit pas. Cette parole de +Dieu, que son intelligence ne s'assimile point, que l'enseignement ne +porte point a sa bouche, est pour lui un aliment inutile; il ne s'en +sert pas.... Il prie ou il chante en esprit, celui qui ne fait que +former des mots par le souffle de ses levres, et n'y ajoute pas +l'intelligence mentale.... L'oraison meme est alors sans fruit.... il +faut que celui qui prie soit penetre et enflamme par l'intelligence des +paroles qu'il adresse a Dieu.... C'est par une suggestion de l'ennemi +des hommes que dans nos monasteres on ne fait aucune etude pour +l'intelligence des Ecritures; on n'y apprend qu'a chanter et a former +des mots articules, non a les comprendre, comme s'il etait plus utile de +faire beler les brebis que de les faire paitre[413]." + +[Note 413: _Ab. Op._, ep. viii, Petr. ad Helois., p. 188-191.--Voy. +aussi l'epitre aux filles du Paraclet pour les exhorter a l'etude des +lettres. (_Ibid._, ep. Vii, p. 251.)] + +Suivant l'epitre aux Romains, si les juifs ont recu l'ancienne loi, les +oeuvres de cette loi sont insuffisantes pour le salut; si cette loi a +manque aux Gentils, une autre etait gravee dans leurs coeurs, qu'ils +devaient connaitre et qu'ils auraient pu suivre. Tous ont eu leur +revelation, et a tous Jesus-Christ a ete necessaire. Ce theme conduit +a faire ressortir l'eclat de la lumiere naturelle, comme a montrer ce +qu'il peut y avoir d'etroit et d'impuissant dans les formalites d'un +culte exterieur, pratique sans intelligence et sans vertu. C'est la le +cote philosophique de cette epitre, comme du genie de saint Paul. Par la +il est l'apotre des Gentils, c'est-a-dire au fond l'apotre de la raison +humaine et le promoteur d'une certaine liberte religieuse. Le cote +purement chretien, c'est le tableau des egarements de la raison humaine, +infidele a sa revelation primitive, et de la degradation morale ou est +tombe le monde paien, ses philosophes en tete; c'est le developpement +des causes qui rendent necessaire de se donner a Dieu et a la verite, +sans ecouter l'irreflexion presomptueuse de ceux qui croient trouver +dans les pratiques prescrites aux Hebreux l'infaillible moyen de se +sauver a peu de frais. Ainsi s'elevent sur les ruines d'un double +orgueil, au-dessus de toutes les oeuvres humaines, essentiellement +imparfaites et corrompues, le dogme sauveur de la redemption et la vertu +tutelaire de la foi. + +C'est bien la de la religion raisonnee; l'epitre aux Romains est un des +plus beaux monuments du veritable rationalisme chretien. L'accusation +dirigee contre les Gentils, par exemple, est essentiellement une +apologie de la raison humaine. Ils se croyaient, dit Abelard, moins +reprehensibles, ou meme tout a fait excusables, de n'avoir pas servi +Dieu, qu'ils ne pouvaient connaitre, faute d'une loi ecrite. Mais le +Seigneur, sans que rien fut ecrit, leur etait connu precedemment par la +loi naturelle; il les avait mis sur la voie d'une notion de lui-meme, et +par la raison qu'il leur avait donnee, et par ses oeuvres visibles. Ils +avaient donc pu savoir et penser la verite. "On trouve dans les ouvrages +des philosophes qui etaient les _maitres des nations_, beaucoup de +temoignages evidents en faveur de la Trinite, que les SS. Peres ont +soigneusement recueillis pour recommander notre foi contre les attaques +des Gentils. Et nous aussi, nous avons rapporte la plupart de ces +temoignages dans notre petit ouvrage de theologie[414]." En effet, la +creation avait manifeste ce qu'il y a d'invisible en Dieu, c'est-a-dire +l'unite et la Trinite; car par la qualite d'un ouvrage on peut juger de +l'habilete d'un ouvrier. Or, l'habilete de Dieu, c'est-a-dire les dons +ou les attributs que suppose son ouvrage, c'est, d'une part, l'unite +de sa nature, attestee par l'harmonie universelle, et, de l'autre, la +puissance, la sagesse et la bonte, "qui sont les trois choses dans +lesquelles je crois que consiste toute la distinction trinitaire." +Remarquez que saint Paul dit: "Ce qui se connait de Dieu est revele en +eux; Dieu le leur a revele (I, 19)." Le _revele_, c'est la raison; le +_connu_, c'est ce que manifestent les oeuvres visibles, ce que leur a +manifeste la creation; c'est, selon le texte, ce qu'il y a d'invisible +en Dieu, _invisibilia ipsius_, savoir, sa puissance eternelle et sa +divinite, _sempiterna ejus virtus et divinitas_[415]. + +[Note 414: _Comment. in ep. ad Rom._, p. 513.--Rom. i, 19 et 20. Le +petit ouvrage, _Opusculum_, c'est l'_Introduction a la theologie_.] + +[Note 415: _Comm._, p. 514-516. Ni le texte de saint Paul, ni meme le +developpement auquel se livre Abelard, ne fait ressortir du spectacle +du monde la connaissance du Saint-Esprit. Rien donc n'indique que saint +Paul ait pense que la Trinite fut revelee aux paiens. Le verset parait +signifier seulement que la creation du monde a du manifester a la +connaissance ce qu'il y a d'invisible en Dieu, sa puissance eternelle et +sa divinite, c'est-a-dire qu'il y a une puissance eternelle et que la +puissance eternelle, c'est Dieu. On a vu ailleurs que certains docteur, +par divinite, [Grec: theiotes], entendaient le Saint-Esprit. (C. iv, p. +312.)] + +Insensibles a cette revelation universelle, les Gentils n'ont point +glorifie Dieu, et Dieu les a livres a leurs passions. "Ce n'est pas +cependant de tous les philosophes soumis a la seule loi naturelle que +doit s'entendre cette malice et cet aveuglement, la plupart ayant ete +dignes d'etre recus de Dieu, tant par leur foi que par leurs moeurs, +comme le gentil Job[416], et quelques-uns peut-etre des philosophes qui +menerent la vie la plus pure avant la venue du Seigneur." C'est pour +eux, selon saint Jerome, qu'a ete dite cette parole, que _Dieu moissonne +ou il n'a pas seme_. Cependant saint Paul ne fait pas d'exception, il +prononce une condamnation generale contre tous ceux qui ont trop presume +de leur sagesse. Pour apaiser l'orgueil des Romains gentils, il lui +suffisait de montrer que les philosophes avaient eu connaissance de +Dieu, et que ces maitres memes de la foi, _magistros fidei_, avaient +gravement failli, au point de tomber dans l'idolatrie. + +[Note 416: Job etait gentil, c'est-a-dire d'une nation autre que le +peuple de Dieu. On croit qu'il etait Idumien. (S. Aug., _De Cir. Dei_, +XVIII, xlvii.)] + +Ces idees sont hardies, et Abelard semble devancer les raisonnements du +XVIIIe siecle sur le salut de Socrate et de Marc-Aurele. Au reste, il a +regne longtemps sur ce point dans l'Eglise une assez grande liberte de +penser, et peut-etre les temps modernes se sont-ils montres plus rigides +que les premiers siecles. Ne citons pas les Peres, Clement d'Alexandrie, +saint Justin, saint Augustin lui-meme; mais au temps d'Abelard, Richard +de Saint-Victor, qui enseignait dans une ecole opposee, pensait que la +raison naturelle pouvait s'elever jusqu'a la Trinite; on a vu ailleurs +qu'un autre de ses contemporains, l'archeveque Hugues, donnait la meme +portee au verset qu'il discute ici, et Albert-le-Grand, qui le discute a +son tour, resout par l'affirmative la question que saint Thomas decide +en sens contraire: La Trinite peut-elle etre connue par la raison +naturelle[417]? + +[Note 417: Rich. a S. Vict., _De triu._, t. 1, c. iv.--Hugon. _Dialog._, +t. 1; _Thes. Anecd._, t. V, p. 801.--Albert. _Summ._, tract. III, qu. +xiii.--S. Thom. _Summ._, pars i, qu. xxxii, a. t.] + +C'est donc un principe a la fois chretien et philosophique qu'une +revelation identique dans sa source et dans son objet, mais diverse +en etendue, en clarte, en puissance, a, pour ainsi dire, embrasse +l'humanite entiere, et que, devant cette loi universelle, l'humanite est +universellement, bien qu'inegalement responsable des violations qu'elle +en a commises. Je doute que ce principe, meme dans les termes ou le pose +Abelard, eut ete de tout temps accepte par l'Eglise; mais il a reparu a +diverses epoques dans son enseignement, et on peut remarquer qu'apres +avoir ete au dernier siecle, sous la forme philosophique de religion +naturelle, dirige comme une arme offensive contre le christianisme, il +est maintenant employe souvent comme une arme defensive par les recents +apologistes du christianisme. C'est au fond la doctrine de l'_Essai sur +l'Indifference_, et l'on sait que ce livre a fait ecole. Mais on ne +saurait meconnaitre que le meme principe puisse etre tourne en des sens +bien divers, et donner naissance a des consequences opposees. Abelard +est sur la voie de ceux qui en ont fait sortir l'incredulite; il est +loin de le savoir pourtant, et ne pretend que fortifier la foi par un +double caractere d'universalite et de perpetuite. Il croit avoir donne +une base plus large a la doctrine du salut. C'est en effet cette +doctrine qu'il expose ici, en la poursuivant dans une foule de +questions qu'elle souleve, et qu'il traite ou qu'il ajourne a d'autres +ouvrages[418]. Son idee fondamentale, c'est que chacun est juge selon +la verite, loi identique de tous, et selon sa participation a la +connaissance de cette divine verite. Les oeuvres ne sont que des preuves +de l'intention, et l'intention seule est innocente ou coupable. Devant +Dieu elle est reputee pour le fait. L'issue du jugement est inconnue +en ce monde. Ce jugement se prononce pour chacun a la mort, il se +prononcera pour tous a la fin du monde. Cependant ceux qui ont ete +trouves purs avant le dernier jugement, ceux dont la vie est parfaite, +acquittes avant ce jour supreme, seront assis aupres du Christ; ils +partageront sa gloire; juges comme lui, tranquilles sur eux-memes, ils +jugeront les autres. Mais c'est a la condition d'avoir observe, non par +des oeuvres purement exterieures, mais de coeur et de volonte, soit la +loi naturelle, soit la loi ecrite. Il est vrai que, depuis l'Evangile, +en ce temps d'amour plus que de crainte, la justification gratuite est +promise, c'est-a-dire que la justice ne vient pas de nos merites, +mais de la grace de Dieu. Par le Christ _propitiateur_, Dieu offre la +redemption a ceux qui croiront en lui. + +[Note 418: _Comment._, p. 516-521. Trois questions difficiles sont +indiquees, qui toutes sont relatives a la possibilite du peche et de la +punition, de la responsabilite, de la grace, mais dont les solutions +sont renvoyees a la Theologie. Elles ne s'y trouvent pas expressement.] + +Ici s'eleve la plus grande question. Qu'est-ce que cette redemption +par le Christ, ou comment son sang peut-il nous justifier, nous qui +semblerions plus punissables, apres avoir commis le crime du serviteur +infidele, le crime de la mort du Seigneur innocent? + + "Et d'abord par quelle necessite Dieu s'est-il fait homme pour + nous racheter en mourant suivant la chair, ou de qui nous a-t-il + rachetes, comme d'un maitre qui nous tint captifs par justice ou + par puissance? De quelle justice, de quelle puissance nous a-t-il + affranchis? Qui a-t-il preche pour le decider a nous relacher? + On dit qu'il nous a rachetes de la puissance du diable. Par la + transgression du premier homme, qui s'etait volontairement soumis + a son obeissance, le diable aurait eu comme un certain droit de le + tenir en sa possession et en sa puissance, et il l'y tiendrait + encore si le liberateur n'etait venu. Mais puisque le Seigneur a + delivre les seuls elus, quand le diable les a-t-il possedes? + Jamais, ni dans le siecle du Messie, ni dans le siecle futur, ni + aujourd'hui. Ce pauvre qui reposait dans le sein d'Abraham, est-ce + que le diable le torturait comme le riche damne, et quand meme il + l'aurait tourmente moins, avait-il domination sur Abraham lui-meme + et le reste des elus?... Ce droit de possession sur l'homme, le + diable ne pouvait l'avoir que si par hasard il avait recu l'homme + pour le tourmenter. Dieu l'ayant permis, ou meme le lui ayant livre. + D'ou viendrait d'ailleurs le droit? Si le serviteur ou l'esclave + d'un maitre seduisait un de ses compagnons, l'entrainait a la + desobeissance, le seducteur ne serait-il pas plus coupable aux + yeux du maitre que le seduit, et par quelle injustice la premier + acquerrait-il privilege et domination sur le second? Il serait plus + juste que ce fut celui-ci qui eut sur l'autre un droit de vengeance. + D'ailleurs le diable n'a pu donner a l'homme cette immortalite qu'il + lui a promise pour le seduire, comment donc aurait-il le droit de le + retenir? Il ne l'aurait pu faire que par la permission de Dieu, qui + lui aurait livre l'homme comme a son geolier ou a son bourreau. + + "L'homme n'avait peche que contre le Seigneur; or, si le Seigneur + voulait lui remettre le peche, comme il l'a fait pour la vierge + Marie, comme avant sa passion le Christ l'a fait pour beaucoup + d'autres, pour Marie Magdeleine, pour le paralytique; ne pouvait-il + dire a l'executeur de sa justice (_tortori suo_): Je ne veux pas + que tu le punisses plus longtemps. Dieu cessant de permettre le + supplice, aucun droit ne restait a l'executeur; s'il s'etait plaint, + s'il avait murmure, il eut ete convenable que le Seigneur lui + repondit: _Est-ce que ton oeil est mauvais parce que je suis bon?_ + (Math., xx, 15.) Le Seigneur n'a pas fait injure au diable, lorsque + de la masse pecheresse il a pris une chair pure et s'est fait un + homme exempt de tout peche; cette conception sans peche, cet homme + ne l'a pas obtenue par ses merites, mais par la grace du Seigneur, + qui s'est revetu de son humanite. Est-ce que la meme grace, si elle + avait voulu remettre aux autres hommes leur peche, n'aurait pu les + liberer ainsi de leur peine?... Quelle necessite donc, ou quelle + raison, ou quel besoin, lorsque d'un seul regard (_sola visione + sua_) la misericorde divine aurait pu delivrer l'homme des mains du + diable, quelle cause, dis-je, a voulu que, pour nous racheter, le + fils de Dieu fait chair souffrit tant de privations et d'opprobres, + le fouet, le crachat, enfin la cruelle et ignominieuse mort de la + croix, au point d'endurer le supplice patibulaire avec des mechants? + Comment aussi l'apotre dit-il que nous sommes justifies ou + reconcilies avec Dieu par la mort de son Fils, quand Dieu aurait du + se courroucer d'autant plus contre l'homme que les hommes avaient + ete plus coupables de crucifier son fils que de violer dans le + paradis son premier commandement en goutant un seul fruit?... Que si + ce peche d'Adam fut assez grand pour ne pouvoir etre expie que par + la mort du Christ, quelle expiation aura l'homicide commis contre + le Christ et tant et de si grands attentats consommes contre lui et + contre les siens? Est-ce que la mort d'un fils innocent a tellement + plu a Dieu qu'elle l'ait reconcilie avec nous, qui avons commis le + peche, cause de la mort de ce fils innocent?... + + Donc, a moins que ce peche, le plus grand de tous, ne fut commis, + il n'en pouvait pardonner un autre beaucoup moindre; il fallait la + multiplication du mal pour qu'un si grand bien nous fut fait. En + quoi, par la mort du fils de Dieu, sommes-nous devenus plus justes + que nous ne l'etions auparavant, pour etre des lors liberes du + chatiment? A qui le prix du sang a-t-il ete donne pour qu'il y eut + redemption, si ce n'est a celui au pouvoir duquel nous etions, + c'est-a-dire a ce Dieu meme qui, ainsi qu'il vient d'etre dit, nous + avait livres a son bourreau? Car ce ne sont pas les bourreaux, mais + les seigneurs et maitres des captifs qui composent ou acceptent + la composition[419]. Comment enfin a-t-il, pour un certain prix, + relache ses captifs, si lui-meme, auparavant n'avait exige et fixe + ce meme prix auquel il les relachait? Or, combien parait cruel et + injuste que l'on reclame pour prix le sang de l'innocent, ou que + l'on se plaise en facon quelconque au meurtre de l'innocent; et plus + encore, que le Seigneur ait pu avoir la mort de son fils pour si + agreable, que par elle il ait ete reconcilie avec le monde entier! + +[Note 419: "Componunt aut suscipiunt." (p. 552.) On connait l'usage du +temps. Suivant une coutume d'origine germaine, pour un crime ou pour +un delit, on pouvait se racheter moyennent un prix paye a celui qui en +avait souffert, et peu a peu il avait ete egalement etabli qu'un prix +serait paye a celui qui pouvait exercer une sorte de vindicte publique, +c'est-a-dire au seigneur, enfin aux matins des captifs, _domini +captivorum_. C'etaient ceux au pouvoir desquels passaient les +delinquants.] + + "La solution de cette question, qui _n'est pas mediocre_, parait + etre que nous sommes justifies dans le sang de Jesus-Christ et + reconcilies avec Dieu, en ce que par cette grace singuliere qu'il + nous a manifestement faite en nous donnant son fils, qui a pris + notre nature et qui a persiste jusqu'a la mort a nous instruire sous + cette forme par sa parole et son exemple, il nous a plus etroitement + attaches a lui du lien de l'amour, et qu'enflammee par un tel + bienfait de la grace divine, la vraie charite ne doit redouter pour + lui aucune souffrance.... Apres la passion, l'homme est devenu + plus juste, c'est-a-dire plus aimant Dieu. Notre redempt + c'est l'amour supreme du Christ pour nous, qui par sa passion + non-seulement nous a delivres de la servitude du peche, mais encore + nous a acquis la liberte des fils de Dieu, afin que desormais nous + accomplissions tout par amour plus que par crainte de celui qui + nous a fait une grace si grande, qu'une plus grande, a son propre + temoignage, ne saurait etre inventee." (Jean, xv, 43[420]). + +[Note 420: _Comm_, p. 549-553.---Rom. iii, 2l et suiv. Abelard dit ici +qu'il expose _succinctement le mode_ de la redemption, et il renvoie +a sa Theologie: on y trouve, il est vrai, la meme doctrine, mais +plus _succinctement_ encore exprimee. (_Theol. Christ._, t. IV, p. +1307-1308.)] + +Nous touchons ici a une theorie de la redemption, de toutes les pensees +d'Abelard la plus temeraire. Avant d'y insister, parcourons diverses +questions accessoires, graves pourtant, qu'il y rattache. + +I. C'est le Fils qui a ete incarne, mais l'a-t-il ete seul? Tout dans +l'Evangile semble montrer le Fils separe un moment, par sa mission, du +Pere qui la lui donne; et cependant c'est un article de foi que dans la +Trinite la substance est unique et les oeuvres communes. Abelard a +deja dit que dans l'incarnation la substance divine s'est en une seule +personne uni la substance humaine; il a dit que tout ce que fait le +Pere, le Fils et le Saint-Esprit le font, et reciproquement[421]. +Cependant il ne pretend pas que le Pere et le Saint-Esprit se soient +faits chair, aient eprouve l'incarnation ou la passion, ce qui serait +l'erreur de Praxeas, de Sabellius et des patripassiens, mais il dit que +dans l'incarnation et le Pere et le Saint-Esprit ont opere, la puissance +et la bonte divine ne pouvant etre exclues de la Divinite. Lorsqu'un +homme s'habille ou s'arme, beaucoup y cooperent qui ne sont ni habilles +ni armes. C'est a l'ame, comme motrice du corps, que sont rapportees +toutes nos actions, et cependant tous les mots qui les expriment ne +peuvent etre attribues a l'ame en predicats. On ne peut dire que l'ame +mange ou se promene. C'est par cette subtilite qu'Abelard evite une +heresie contre laquelle il a proteste hautement[422]. + +[Note 421: _Introd._, p. 989 et 1127, et _Theol. Chr._, t. IV, p. +1309-1311.] + +[Note 422: Cf. _Ad Helois. Apol., Op._, p. 309, et ci-dessus, c. II, p. +193. Il dit ici (_Comment._, t. III, p. 633) qu'il traite la question +dans son _Anthropologie_. Ce mot singulier que l'editeur des oeuvres +remarque, puisqu'il en corrige en marge l'orthographe, semble indiquer +un ouvrage d'Abelard tout a fait inconnu. L'Anthropologie etait, je +crois, en ce temps la, la science du Dieu fait homme ou la solution de +la question _Cur Deus homo_? Peut-etre ce mot n'indique-t-il qu'une +partie speciale de l'une des Theologies.] + +II. Une seconde question qui depend de la redemption, cette premiere des +graces de Dieu, serait celle de la grace en general et du merite des +hommes. Et d'abord en quoi reside le merite? Dans la volonte seule ou +dans la volonte et l'oeuvre? Mais tout cela est du ressort de l'ethique, +et doit se trouver dans l'ouvrage qui porte ce titre[423]. + +[Note 423: _Comment._, p. 559-560.--Voy. l'_Ethique_ et ci-apres, c. +VII, p. 464.] + +III. Heureux celui a qui Dieu n'a point impute de peche, dit l'apotre +(iv, 8 et 9). Puis il s'interrompt et se demande si ce bonheur n'est que +pour les circoncis; l'exemple d'Abraham repond. Sa foi lui fut imputee a +justice avant qu'il eut recu la circoncision; mais il avait la foi, et +de la nait une question: Que faut-il penser du sort des enfants qui +mouraient sous l'ancienne loi avant le huitieme jour, celui ou la +circoncision etait permise? C'est la meme question qui s'eleverait au +sujet des enfants qui mourraient avant qu'on ne put les baptiser, +parce que l'eau manquerait. "La sentence de damnation en ce cas parait +cruelle... mais nous en ce remettant a la Providence de tout ce qu'elle +dispose, a la providence de celui qui seul sait pourquoi il a elu +celui-ci, reprouve celui-la, nous tenons pour immuable l'autorite de +l'Ecriture qu'il nous a donnee[424]." + +[Note 424: _Comm._, p. 560-564.--Rom. iv, 8.] + +IV. Toutes ces questions en supposent resolue une bien plus grande. +"Maintenant il nous faut en venir a cette vieille querelle du genre +humain[425], a cette question infinie (_interminatam quoestionem_), +savoir, celle du peche originel, qui retombe, ainsi que le rappelle +l'apotre, de notre premier pere sur sa posterite, et il faut, comme nous +pourrons, travailler a la resoudre. + +[Note 425: P. 591-601. Il s'est deja servi de cette expression, +_veterem humani generis querelam_; mais pour designer la question de +l'immutabilite de la Providence et de la liberte, _Introd._, t. III, p. +1184.] + +"Il est demande d'abord: Qu'est-ce qu'on appelle le peche originel +avec lequel chaque homme est procree? Puis, par quelle justice le +fils innocent est-il, pour le peche du pere, traduit devant le plus +misericordieux des juges, ce qui ne serait pas approuve devant des juges +du siecle; et comment le peche que nous croyons deja remis a celui qui +l'a commis, ou deja efface dans les autres par le bapteme, est-il puni +dans les enfants qui n'ont pu consentir encore au peche? Comment ceux +qui ne sont pas dans les liens de leur propre peche sont-ils damnes +par le peche d'autrui, et comment l'iniquite du premier pere les +entraine-t-elle plus surement a la damnation que de plus graves +iniquites de leurs plus proches parents? Combien, en effet, il est cruel +et contraire a la bonte de Dieu, qui aime mieux sauver les ames que les +perdre, de condamner pour le peche du pere le fils que pour le sien +propre sa justice ne sauverait pas[426]!" + +[Note 426: _Comment._, t. II, p. 401.] + +Par le peche originel il faut entendre la peine du peche, car le peche +en lui-meme, celui de la volonte, n'est point imputable a qui ne peut +encore user du libre arbitre, ni faire aucun emploi de sa raison. Par la +definition des philosophes, le libre arbitre n'est que cette faculte de +l'esprit de deliberer et de determiner ce qu'il veut faire. Celui qui +ne delibere pas actuellement, s'il est d'ailleurs apte a deliberer, ne +manque pas du libre arbitre. Mais cette faculte, nul ne niera qu'elle ne +manque aux petits enfants, ainsi qu'aux furieux et aux idiots; aussi +ne sont-ils pas meme soumis aux lois humaines. La justice, en effet, +consiste a rendre a chacun ce qui lui revient, ni plus ni moins qu'il +n'a merite. Donner plus de bien ou infliger moins de mal qu'il n'en a +ete merite, c'est grace plutot que justice. Or, maintenant, "qu'elle est +grande, la cruaute que Dieu parait montrer a l'egard des petits enfants, +auxquels, sans trouver qu'ils aient rien merite, il inflige la peine la +plus grave, celle du feu infernal!" Saint Augustin ne permet pas d'en +douter[427]. Cela ne semblerait-il pas, chez les hommes, de la derniere +injustice? C'est qu'il est interdit aux hommes de venger leur propre +injure, mais Dieu a dit: "A moi la vengeance.... c'est moi qui ferai +justice." (XII, 19; Deut. XXXII, 35.) Dieu, en effet, ne fait pas +injustice a sa creature, de quelque facon qu'il la traite, ou bien les +animaux, crees pour travailler dans l'obeissance des hommes, pourraient +se plaindre et murmurer contre le createur. Mais l'Evangile leur +repondrait: "Est-ce qu'il ne m'est pas permis de faire ce que je veux?" +(Math., XX, 15.) Et l'apotre dirait: "Homme, qui es-tu, pour repondre a +Dieu? Le vase se plaint-il au potier?" (IX, 20.) + +[Note 427: Cette opinion, quoique tres-accreditee dans l'Eglise, n'est +pas article de foi. On penche aujourd'hui vers une interpretation plus +douce. La foi oblige seulement a croire que les enfants morts sans +bapteme sont prives du royaume des cieux. Au reste le passage donne +comme de saint Augustin est extrait d'un ouvrage qui ne lui est plus +attribue, mais a l'eveque Fulgence. (_De Fide ad Petrum_, t. VI, +append.) Il s'exprime autrement et plus moderement ailleurs. Ep. 28, _ad +Heron.--Cont. Jul._, V, XI.] + +"D'ailleurs, on ne saurait appeler mal rien de ce qui s'accomplit +suivant la volonte de Dieu. Car nous ne pouvons discerner le bien du mal +que par la conformite avec cette volonte meme." Aussi est-il des choses +qui semblent tres-mal, que nul ne s'ingere de condamner, parce que le +Seigneur les a ordonnees, comme la spoliation des Egyptiens par les +Hebreux. "Sans un ordre semblable, ceux qui tuerent leurs plus chers +parents pour avoir eu commerce avec des femmes madianites, passeraient +pour des homicides plutot que pour des vengeurs[428]. La distinction du +bien et du mal reside tellement dans le decret de la volonte divine, que +notre cri de tous les jours est: _Que votre volonte soit faite!_ C'est +lui dire: que tout soit ordonne pour le mieux; en sorte que le mal ou +le bien depend, suivant les temps, de ce qu'il ordonne ou de ce qu'il +defend.... Les sacrements de l'ancienne loi, jadis en grande veneration, +sont maintenant abominables." + +[Note 428: De leurs plus chers parents saintement homicides. (Racine)] + +"Mais il ne suffirait pas d'absoudre Dieu de toute injustice dans la +damnation des petits enfants, il faut aussi faire une part a sa bonte." +Or, d'abord, nous savons que la peine qui leur est reservee est la plus +douce de toutes. Ils _souffriront les tenebres_, dit saint Augustin, ce +qui signifie qu'ils ne verront pas Dieu. Puis, n'est-il pas permis de +penser que la mort avant le bapteme n'emporte que ceux dont Dieu a prevu +la mechancete future? Cette severite envers des creatures qui n'ont rien +fait, n'est-ce pas un salutaire exemple pour les pecheurs, et ne peut-il +pas y avoir des raisons de famille, _familiares causae_, qui rendent cet +exemple necessaire a leurs parents? N'est-ce pas pour ceux-ci une grande +excitation a la continence, que la pensee que "leur concupiscence envoie +incessamment tant d'ames en enfer?" + +Le peche originel en lui-meme est la dette de damnation dont nous sommes +tenus pour la faute de nos premiers parents. Nous avons tous peche en +Adam, au sens du moins ou l'on dit qu'un tyran vit dans ses enfants. + + "Donc, direz-vous, il faut damner ceux qui n'ont point peche, grande + iniquite; punir ceux qui ne l'ont pas merite, grande atrocite. Oui, + pour des hommes, et non pour Dieu; sans cela comment ne pas accuser + Dieu pour avoir enveloppe les petits enfants dans la peine du deluge + ou dans l'incendie de Sodome? Comment a-t-il permis l'affliction + et le meurtre du bienheureux Job et des saints martyrs? Et comment + enfin a-t-il livre a la mort son fils unique? Vous repondez par une + dispensation tres-avantageuse de sa grace. Bien et finement dit! Les + hommes aussi, par quelque dispensation d'une salutaire prudence, + peuvent egalement affliger les innocents comme des coupables, et + ne point pecher. Ainsi par exemple, a cause de la mechancete d'un + tyran, de bons princes ravagent et pillent ses terres et sont + entraines a faire du mal a de bons et fideles sujets, lies a leurs + maitres par la possession et non par l'intention, le tout afin de + pourvoir a l'utilite du plus grand nombre par le dommage du petit. + Il peut aussi arriver que de faux temoins que nous ne pouvons + confondre, imputent un crime a un homme que nous savons innocent, + et ces temoignages, si toutes les formalites ont ete remplies, nous + forcent a frapper un innocent, afin, chose assez singuliere, qu'en + obeissant aux lois, nous punissions justement celui qui n'est pas + justement puni, ce qui est commettre justement une injustice, apres + deliberation competente sur l'affaire, et pour ne pas nuire au grand + nombre en epargnant un seul homme. De meme, la damnation des petits + enfants peut avoir plusieurs motifs des plus salutaires dans + la dispensation divine, sans compter les causes que nous avons + assignees.... Dieu est egalement irrite contre eux, ils ont ete + concus dans le peche de la concupiscence charnelle, ou sont tombes + les peres eux-memes par la premiere transgression; une absolution + speciale est necessaire a chacun d'eux, et la plus facile assurement + a ete instituee dans le bapteme, sacrement ou la foi d'autrui et + la confession des parrains intercedent pour le peche d'autrui dans + lequel les enfants sont engages. Celui qui est ne dans le peche + et qui ne peut encore satisfaire par lui-meme est purifie par le + sacrement de la grace divine. Mais on doit trouver tout simple que + ce qui est remis aux parents soit exige des enfants, puisque la + generation de la concupiscence charnelle transmet le peche et merite + la colere.... Il pourrait aussi arriver dans la vie qu'un pauvre qui + aurait donne sa personne et ses enfants a un seigneur vint ensuite a + gagner, par quelque acte de vertu ou a quelque prix, sa liberte + et non celle de ses fils. Dieu a voulu que la nature nous offrit + quelque chose d'analogue: de la semence de l'olivier, comme de + l'olivier sauvage, il nait un olivier sauvage, ainsi que de la chair + du juste, comme de celle du pecheur, il nait un pecheur; du froment + purge sans la paille, il nait un froment non purge avec la paille; + ainsi de parents purifies du peche par le sacrement aucun enfant ne + nait exempt de peche.... + + "Voila pour le moment ce qu'il nous suffit de dire touchant le peche + originel, moins a titre d'assertion que de simple opinion[429]." + +[Note 429: _Ibid._, p. 601. Il n'y a pas d'erreur grave dans ce que dit +ici notre auteur du peche originel, quoiqu'une partie de ces idees ne +soit point consacree par l'Eglise.] + +V. Du peche originel il faut passer au peche actuel. Saint Paul fait +entendre plus d'une fois que la loi ancienne a favorise le peche, +c'est-a-dire apparemment a multiplie les occasions de le commettre. Mais +comment la loi pouvait-elle etre dite sainte et le commandement juste et +bon, puisque meme en les observant on ne pouvait etre sauve? C'est +qu'a un peuple indocile et grossier ne pouvaient etre donnes des +commandements de perfection; il fallut d'abord lui apprendre a obeir. +Quand nous domptons des betes de somme, nous ne commencons point par +les charger de lourds fardeaux. Toutefois, on doit croire que ceux qui +observaient les commandements par amour plus que par crainte, recevaient +par une revelation speciale ce qui pouvait leur manquer en perfection. +En effet, l'inspiration a rendu evangeliques plusieurs hommes spirituels +de l'ancien peuple, et ils ont preche ou pratique le commandement de la +loi nouvelle, savoir, l'amour des ennemis. Car c'est un commandement +nouveau, _novum mandatum_, que celui-ci: Aimez vos ennemis comme je vous +ai aimes. Ainsi que l'amour divin, notre amour doit etre desinteresse. +"Celui qui rechercherait son propre bien serait un mercenaire, quand +meme il ne tendrait qu'aux choses spirituelles. Le nom de charite +ne devrait pas etre prononce, si nous aimions Dieu a cause de nous, +c'est-a-dire pour notre utilite et pour cette felicite que nous esperons +dans son royaume, plutot que pour lui-meme; nous placerions en nous, non +dans le Christ, notre fin intentionnelle. Ceux qui sont dans de tels +sentiments sont des amis de la fortune; l'avarice les soumet plus que +la grace." C'est contre eux qu'il est dit: "Si vous aimez ceux qui vous +aiment, quelle recompense aurez-vous?" (Math., v, 46.) Aucune, car vous +en aimeriez d'autres davantage s'ils vous etaient plus utiles, vous +cesseriez d'aimer celui en qui vous cesseriez d'esperer. Dieu ne doit +pas etre moins aime de l'homme qu'il punit, car il ne peut punir que +justement. On dira qu'ici ce qui est utile, c'est Dieu meme; il est +lui-meme la recompense; c'est donc toujours lui qu'on aime. Notre amour +serait pur et sincere, en effet, si nous pensions moins a ce qu'il donne +qu'a ce qu'il vaut. "Telle est l'affection veritable d'un pere pour son +fils, d'une chaste epouse pour son epoux, de tous ceux qui aiment plus +ceux qui leur sont inutiles que ceux qui leur seraient d'une utilite +plus grande. Si leur amour les expose a quelques maux, il n'en est pas +diminue. La cause de cet amour subsiste tout entiere dans ceux qu'ils +aiment.... C'est ce que dit si bien, pour consoler Julie Cornelie +sa femme, Pompee vaincu et fugitif: _Ce que tu pleures, tu l'as +aime_[430]." + +[Note 430: Citation de Lucain (_Phars._, t. Vlll) que nous avons vu +Abelard opposer aux pleurs d'Heloise. Voyez t. I, p. 155, ou cette +citation est mal indiquee.] + +"Souvent meme les hommes d'un coeur liberal poursuivent l'honnete plus +que l'utile; ils voient quelques-uns de leurs semblables de qui ils +n'esperent aucun avantage, et ils leur portent une affection plus +grande qu'a leurs propres esclaves, de qui ils recoivent des services +journaliers. Que n'avons-nous pour le Seigneur cette affection sincere +qui nous le ferait plutot aimer parce qu'il est bon que parce qu'il nous +est utile!" Si la crainte u Seigneur est le commencement de la sagesse, +la charite en est la consommation[431]. + +[Note 431: _Comment._, p. 620-624. Ailleurs Abelard lit comme saint +Augustin _pietas_ au lieu de _timor domini_. (c. iii, p. 264.)] + +Voila encore une opinion particuliere a notre theologien. Si cet +ascetisme de la charite n'est point condamnable, il est dangereux. Le +concile de Sens ne l'a pas blame, mais un docteur dont le principal +ouvrage semble parfois n'etre qu'une refutation implicite des sentiments +d'Abelard, Hugues de Saint-Victor, une des lumieres de cette celebre +ecole si orthodoxe et si scientifique, a combattu avec soin la doctrine +de l'amour de Dieu pour Dieu meme, et s'est joue de ce platonisme d'un +nouveau genre qui peut affaiblir la piete meritante et le zele pratique +pour les oeuvres et le salut[432]. Mais ce que le docte chanoine ni les +biographes benedictins qui le vantent n'ont, ce me semble, apercu, +c'est que la doctrine d'Abelard, tout sur la revelation anterieure au +christianisme que sur l'oeuvre de la redemption, l'entrainait a exagerer +le role de l'amour dans la pratique des vertus chretiennes. Quand +on pense que le Christ, en se soumettant aux tortures de sa mission +terrestre, s'est surtout propose d'attendrir l'humanite afin de la +sauver, et quand on ecarte les idees de redevance et d'acquittement, de +crime et d'expiation, on est oblige de substituer l'amour au devoir, +ou plutot de fondre tout le devoir dans l'amour. Nous retrouverons ce +principe en etudiant la morale[433]. + +[Note 432: _De Sacramentis fidel Christ._, t. II, part xiii, c. vii; +Hugon. S. Vict. _Op._, t. III, p. 608.--_Hist. litt._, t. XII, p. 40.] + +[Note 433: Voyez le chapitre suivant.] + +VI. Mais, dit-il en continuant son Commentaire, la concupiscence lutte +contra la charite. _Je ne fais pas le bien que je veux, je fais le mal +que je ne veux pas_. (vii, 49.) Serait-ce que le peche est involontaire? +Nullement. _Je ne veux pas le mal_ est pour _je ne voudrais pas le +mal._ Je ne voudrais pas ceder a la concupiscence, mais j'y cede +volontairement et meme avec amour. Tout peche est volontaire, ce qui +doit s'entendre de l'acte du peche, non de la concupiscence qui porte +a le commettre. L'acte est volontaire, c'est-a-dire qu'il n'est pas +necessaire, en ce qu'il resulte d'une volonte prealable. Si en jetant +une pierre vous tuez un homme par hasard, l'acte resulte de la volonte +de jeter une pierre, et non de la volonte de tuer un homme; ce n'est +donc pas le peche d'homicide volontaire. Celui qui, force de se +defendre, tue un homme qui l'attaque, commet l'homicide sans l'avoir +voulu. "S'il seduit la femme d'un autre, c'est la volupte qui lui plait, +non l'adultere, non l'accusation qui peut s'ensuivre, et qui, bien loin +de lui plaire, est un tourment pour la conscience, car il aimerait bien +mieux que la femme ne fut point mariee. Ainsi ce qui plait et ce qui +deplait, et en ce sens ce qu'on veut et ce qu'on ne veut pas, peuvent se +trouver dans le meme acte." Il arrive donc a l'homme de consentir a la +loi par la raison et d'y resister par la concupiscence; l'esprit et la +chair se combattent. Faire le bien, c'est joindre a la bonne volonte le +fait. J'ai cette volonte naturellement, car par moi-meme j'ai la raison, +j'ai ete cree raisonnable; mais par moi-meme je n'ai pas la puissance +de faire le bien, si quelque grace ne m'est donnee. La loi me plait, +c'est-a-dire plait a ma raison, a l'_homme interieur_, a cette image +spirituelle et invisible de Dieu qui est l'homme de l'ame; mais _je sens +une autre loi dans mes membres_, j'y reconnais le foyer du peche de la +chair, les aiguillons de la concupiscence, a laquelle j'obeis dans ma +faiblesse ainsi qu'a une loi; cette loi regne dans le corps, instrument +des passions[434]. + +[Note 434: Comment., p. 621-628.--Rom. VII, 23, 23; I Tim. II, 4.--Voyez +sur le meme sujet l'Ethique au chap. suivant.] + +VII. Quand Dieu a revetu l'humanite, a-t-il revetu le libre arbitre, ou +plutot cet homme qui etait en Jesus-Christ uni a la Divinite, avait-il +une volonte libre, c'est-a-dire la faculte de pecher? Une fois uni, et +en tant qu'uni a la Divinite, sans contredit, il ne pouvait pecher, +comme le predestine, en tant qu'il est predestine, ne peut etre damne. +Mais si l'on disait d'une maniere absolue qu'il ne pouvait pecher, le +doute serait possible, car alors ou serait le merite d'eviter le peche? +Prive du libre arbitre, le Christ aurait evite le peche par necessite +plus que par volonte. Cependant c'etait un homme compose de chair et +d'ame, qui aurait pu, comme tout autre homme, subsister par lui-meme, +autrement il aurait eu l'accident sans la substance, et il serait +au-dessous de l'humanite; existant par lui-meme, pourquoi n'aurait-il +pas pu pecher? C'est donc le cas de bien distinguer une proposition +absolue d'une proposition determinee par de certaines conditions. En +proposition absolue, on ne saurait dire que celui qui est predestine ne +peut aucunement etre damne; mais si la proposition est determinee, si +l'on parle du predestine comme predestine, sa damnation est impossible. +_Celui qui est ampute_ peut avoir deux pieds, puisque tout homme est +bipede, mais l'_ampute_ ne peut avoir deux pieds. L'homme qui a ete uni +a Dieu pouvait donc pecher, mais apres qu'il a ete uni, et tant qu'il a +ete uni, cela etait impossible: le Christ, Dieu et homme a la fois, ne +pouvait absolument pecher[435]. + +[Note 435: _Comment_., p. 538-539. Cf. Boeth., _De Duab. Nat._, p. 950.] + +La conclusion est orthodoxe, bien que precedee de distinctions qui ne le +sont pas. L'Eglise professe l'impeccabilite de l'homme dans le Christ, +cependant elle admet que Dieu s'etant fait homme a necessairement pris +le libre arbitre avec l'humanite. Ces deux croyances sont difficiles +a concilier; on les concilie en disant que bien que la volonte de +l'Homme-Dieu fut determinee au bien, il etait libre en ce qu'il pouvait +choisir tel ou tel bien. Dans le systeme d'Abelard, l'impeccabilite +du Christ serait une impeccabilite purement morale, c'est-a-dire que +Jesus-Christ serait homme, mais parfait comme homme; il aurait eu la +faculte de pecher, sans le peche originel, sans aucun peche actuel, +quelque chose comme Adam avant sa chute. Il semble que cette opinion +serait plus conforme a la pensee fondamentale de l'incarnation, mais +elle n'est pas admise. Le respect pour la Divinite a conduit l'Eglise a +penser que l'humanite qui lui avait ete unie etait absolument incapable +de pecher, en ce sens qu'elle manquait du libre arbitre en tant que +faculte de faire le mal. Mais l'erreur d'Abelard est legere et n'est pas +celle de Nestorius, qui, dans Jesus-Christ, distinguait deux personnes, +ni celle d'Eutyches, qui absorbait l'humanite du Christ dans sa +divinite. Suivant la theologie, il y a en Jesus-Christ, ou dans +l'Homme-Dieu, une seule personne, deux natures et deux volontes[436]. + +[Note 436: Cf. S. Thom. _Summ._, pars III, qu. XV et XVIII.--Bergier, +aux mots _humanite, incarnation, nature_.] + +VIII. Comment dans l'homme le libre arbitre est-il compatible avec la +predestination, ou, en termes plus generaux, avec la Providence divine? +La Providence est universelle et infaillible; si donc un homme est +adultere, elle a prevu qu'il le serait, il ne peut donc pas ne pas +l'etre. S'il ne peut pas l'eviter, il n'est pas condamnable pour +une action inevitable, et tous les maux doivent etre renvoyes a la +Providence comme a leur cause premiere. Mais il faut encore distinguer +ici la proposition simple de la modale. Celui qui doit etre adultere +l'est necessairement, en tant que Dieu l'a prevu; mais on ne peut dire +d'une maniere absolue qu'il soit necessairement adultere. Abelard +renvoie cette question a sa Theologie[437]. + +[Note 437: _Comm._, p. 641. On a vu que la question n'est entierement +resolue ni dans le livre III de l'_Introduction_, ni dans le Ve de la +_Theologie_. Mais nous ne les avons pas tout entiers. Voyez aussi le +chapitre suivant.] + +Cependant il reste que rien n'arrive que Dieu ne l'ait non-seulement +prevu, mais permis. Une question se presente aussitot. Ce que Dieu +permet, il le veut, comment donc veut-il le mal que l'homme fait et +le mal qui arrive a l'homme? Cette terrible question, Abelard ne +l'approfondit pas. Mais il l'annonce, il pose les difficultes, et ne les +leve guere que par un acte de foi. Il faut croire, dit-il, que Dieu a +tout bien ordonne, meme le mal. Dieu a fait un bon usage de la malice de +Judas, de la malice du diable. Dans l'action de Judas, le Pere, le Fils +et Judas ont coopere; et c'est parce que le Seigneur a ete livre, que le +monde a ete rachete. "Dans l'ordre des choses, la disposition divine ne +permet pas que rien se fasse d'une maniere inutile ou superflue." On +peut donc dire qu'il est bon que le mal existe; c'est ce qu'ont senti +meme les philosophes paiens, et Platon dit dans le Timee que rien ne se +fait, sans une cause legitime, sans une raison prealable. Seulement ces +causes, ces raisons sont au-dessus de nos recherches[438]. + +[Note 438: Allusion a ce passage du Timee: "Tout ce qui nait doit de +toute necessite naitre d'une cause; car rien ne peut sans cause prendre +naissance." (trad. de M. Martin, t. I, p. 83.) Mais Platon semble ici +parler de causes productrice; et Abelard s'exprime comme s'il s'agissait +de raison suffisante. Voyez aussi _Ab. Op., Comment._, p. 541, 543, 652, +683.--_Introd._, p. 987, 1052, 1112, 1114, 1117, 1118.--_Theol. Chr._, +p. 1398, 1399.] + +L'iniquite n'en doit pas moins etre imputee a ses auteurs. Sans doute si +elle ne pouvait etre evitee sans la grace, et si la grace a ete refusee, +on comprend difficilement comment elle entraine punition. On dit bien +que, si Dieu n'a pas donne la grace, il l'a offerte, et que c'est +l'homme qui l'a refusee. Mais ce don lui-meme ne peut etre accepte sans +une grace divine. Supposez qu'un malade fut trop faible pour prendre un +medicament, que diriez-vous d'un medecin qui se vanterait de lui avoir +offert le medicament, s'il ne l'avait pas aide a le prendre? C'est qu'il +n'est pas vrai, a la lettre, que pour chaque bonne oeuvre une nouvelle +grace soit necessaire; mais souvent, tandis que Dieu distribue sa grace +egalement, tous n'en profitent pas egalement, et ceux memes qui en ont +recu davantage ne sont pas ceux qui en profitent le mieux. Qu'un homme +puissant etale ses richesses devant des pauvres et les promette en +recompense a celui qui executera le mieux ses ordres, l'un sera plein +d'ardeur, l'autre indolent et mou, et ce n'est pas le plus fort qui sera +le plus actif. L'offre est egale, le riche n'a rien fait de plus pour +l'un que pour l'autre, toute la difference vient de ceux memes a qui +il s'adresse. Ainsi Dieu offre a tous le royaume des cieux. Pour nous +exciter a le desirer, il n'a pas d'autre grace a nous faire que de nous +instruire, et il l'offre ainsi aux reprouves memes, puisque la verite +leur est revelee comme aux elus. Mais les hommes different de courage et +d'ardeur. + +"La grace de Dieu est celle qui previent tout elu pour qu'il commence +a bien vouloir, et qui suit le debut de la bonne volonte pour que la +volonte meme persevere; et il n'est pas necessaire qu'a chacune des +oeuvres nouvelles qui se succedent, Dieu accorde une autre grace que la +foi meme, laquelle nous persuade que nos actions peuvent nous gagner une +si grande recompense. Car les negociants du siecle qui endurent tant de +fatigues dans la seule esperance concue des l'origine d'une recompense +terrestre, bravent tout, et, en diversifiant leurs operations, +ne changent point d'esperance, et cedent a une seule et meme +impulsion[439]." + +[Note 439: _Comm._, p. 654.] + +Ainsi, d'un cote, le mal vient de celui qui le commet, c'est-a-dire +de sa volonte, et non pas de Dieu, car alors la volonte ne serait pas +libre. Et de l'autre cote, Dieu ne doit rien a sa creature, ou du moins +sa justice est impenetrable, et tout ce qu'il fait est necessairement +bien. + +Il suit que le peche est tout dans l'intention. "Le Seigneur, qui sonde +les reins et les coeurs, pese tout, en regardant moins a ce qu'on fait +qu'a l'esprit dans lequel on le fait." C'est pourquoi, quand l'ignorance +est invincible, il parait que le peche doit etre beaucoup excuse[440]. +Il suit egalement que l'amour pur est l'abrege de toute la morale, ou, +pour parler theologiquement, que la somme de tous nos merites est dans +l'amour de Dieu et du prochain. Resterait a savoir si, sous ce nom de +prochain, il faut comprendre ceux qui sont en enfer, ceux qui ne sont +pas predestines a la vie; si nous devons les aimer, si les saints les +aiment. Il semble qu'on ne devrait pas les aimer, puisque ce serait +embrasser les membres du diable. Ce n'est point la un amour raisonnable, +pas plus raisonnable qu'il ne l'est de prier pour tous. Nous le faisons +cependant, quoique nous sachions qu'il y a tres-peu d'elus et que notre +bonne volonte et notre priere n'auront aucun effet. C'est que la charite +ne connait pas de mesure, et elle nous fait passer les bornes, en nous +inspirant de vouloir ce qui ne serait ni bon ni juste, comme le salut +universel, et de ne pas vouloir des choses dont l'accomplissement est +un bien, comme l'immolation des saints et l'affliction de tous ceux +qui cooperent avec eux dans le bien. Mais c'est encore une discussion +renvoyee a l'Ethique[441]. + +[Note 440: Cf. _Sic et Non_, in prol., p. 12 et 13.--_Ab. Op., Problem. +Heloiss. Cum Ab. solut._, p. 406.] + +[Note 441: _Comm._ p. 630, 690, 692.--_Introd._, p. 1120, 1121. Nous ne +voyons pas que cette discussion soit en effet dans le _Scito te ipsum_.] + +L'examen de toutes ces opinions epuiserait et au dela le temps qui nous +reste. Observons seulement que parmi les plus hasardees il n'en est +peut-etre aucune qui ne se justifie jusqu'a un certain point par les +premisses que posaient concurremment et meme un peu contradictoirement +dans l'esprit d'Abelard, la philosophie et la foi. La liberte de l'un et +la rigueur de l'autre se disputaient sa raison, et il semblait, dans +son vain et opiniatre desir de les concilier, se plaire a lutter avec +l'insoluble. On doit remarquer combien les questions qu'il se fait sont +hardies; il eleve tranquillement, et je crois sans arriere-pensee, +quelques-unes de ces objections de sens commun dont s'est armee +l'incredulite moderne, et qui, si l'on exige une solution demonstrative, +peuvent ebranler toute croyance. Ces objections, il va tres-loin, quand +il les pose; puis, il les laisse sans reponse, ou, s'il repond, c'est +en rentrant dans les bornes d'ou il est sorti par la question meme. Il +releve les barrieres qu'il vient d'abattre en les franchissant, et ne +voit pas combien il est inutile de les relever derriere celui qui les +a depassees. Ses questions en particulier sur la justice de Dieu, +sont d'une consequence illimitee, d'une difficulte que je crois +insurmontable; et comme il semble ne rien admettre d'insoluble, comme +on dirait a l'entendre qu'il doit y avoir reponse a tout, il autorise a +comparer les solutions aux problemes, a remarquer la disproportion +des unes aux autres, a concevoir les doutes memes qu'il ne parait pas +ressentir et qu'il a voulu dissiper. Tel est, au point de vue de la +theologie, le vrai danger de ses doctrines; telle en est l'heterodoxie +involontaire, et voila pourquoi, bien qu'il ait entendu vivre et mourir +chretien, la philosophie le revendique et la religion ne le reclame pas. + +Une seule idee fixera ici notre attention. C'est celle qui fonde sa +theorie de la redemption; la theodicee d'Abelard nous apparaitra sous un +jour nouveau, et nous verrons comment une hypothese speculative sur +la Trinite peut alterer le dogme du salut et renouveler la morale +religieuse elle-meme. + +"Je me rappelle, dit Geoffroi d'Auxerre[442], avoir eu un maitre qui +retranchait tout le prix de la redemption.... Le Christ, en effet, dans +sa passion, a propose trois choses aux yeux des hommes, l'exemple de la +vertu, l'excitation a l'amour (_amoris incentivum_), le sacrement de +la redemption. Si l'on elimine le dernier, comme le voulait le maitre +Pierre, tout le reste ne pourra servir de rien; car ainsi qu'il est dit: +"Vous devorerez la tete de l'agneau avec ses pieds" (Exod. XII, 9), le +maitre Pierre, en supprimant la tete, devorait tout aussitot les pieds +et les entrailles." + +[Note 442: Ces paroles sont extraites, suivant la _Bibliotheque de +Citeaux_ (t, IV. p. 261), d'un sermon sur la Resurrection de J.-C. par +Geoffroi, quatrieme abbe de Clairvaux, et elles ont probablement servi +a lui faire attribuer la dissertation de l'abbe anonyme contre Abelard +(_id._, p. 239). Elles se retrouvent sous le meme nom dans une chronique +du Recueil des Historiens francais (Alberic., _Chronic._, t. XIII, p. +700).] + +La doctrine de la redemption, en effet, telle que la professe le commun +des fideles, repose sur cette idee, qu'avant la venue du Christ, +l'homme, engage dans les liens du peche, etait separe du salut par un +obstacle invincible, non-seulement par ses propres fautes, mais par une +corruption radicale et permanente de sa nature, et que ne pouvaient +detruire ses efforts les plus heroiques, ses sacrifices les plus +meritoires, la fidelite la plus scrupuleuse soit aux prescriptions de la +loi naturelle, soit aux commandements de la loi juive. Or, ce quelque +chose d'humainement inexpiable, la vie et la mort du Fils de Dieu l'ont +expie. Cette rancon de l'homme insolvable, le Fils de Dieu l'a payee. Il +a ainsi libere, rachete, _redime_ l'homme; voila la _redemption_. Elle +n'a pas donne le salut, elle en a fait cesser l'impossibilite. L'homme +etait esclave, maintenant il est libre, mais libre seulement; il n'est +pas sauve, il a les moyens de se sauver. Donc, celui qui nait, et qui +n'a rien fait ni pu rien faire pour se sauver ou se perdre, l'enfant au +berceau, pourvu cependant que par un signe visible le bienfait de la +redemption lui soit applique, est sauve; car, n'ayant d'autre souillure +que la tache originelle, il est de la justice ou au moins de la bonte de +Dieu de le sauver, des qu'elle est effacee et qu'il n'a pu en contracter +une nouvelle. Apres la naissance, apres le bapteme, le salut est +possible, mais comme il a ete rendu possible par l'expiation seule +de Jesus-Christ, le bienfait n'en peut etre accorde qu'a ceux qui +reconnaissent qu'ils le doivent, non a eux-memes, mais a Jesus-Christ, +non a leurs merites, mais a ses merites, et qui observent, non-seulement +les preceptes de la loi naturelle ou les regles de la loi juive restees +en vigueur, mais les devoirs nouveaux qui resultent pour l'homme de la +venue du Messie, c'est-a-dire les commandements que Dieu nous a faits en +prenant la vie et la parole au milieu de nous. + +Mais cette etrange et mysterieuse impossibilite du salut avant +l'incarnation, quelle en etait la cause? ou, en d'autres termes, de quoi +la redemption nous a-t-elle rachetes? Cette question est d'un interet +plus pressant encore que celles qui touchent la Trinite. La Trinite est +un sujet si difficile, elle est tellement inconcevable et inexprimable, +que, pourvu qu'on adhere fortement a la lettre et a l'esprit du Symbole, +une pensee trop subtile, une locution inexacte ou exageree, peut +paraitre sans consequence. Mais la matiere de la redemption, quoique +obscure, semble plus accessible; et toute erreur qui la concerne, +interesse le sort de l'humanite et les rapports de Dieu a l'homme. Nous +concevons donc l'attention severe que montre ici saint Bernard. Il a +raison de dire, quand il y arrive: "Laissons les bagatelles et venons +a des choses plus serieuses, _Noenias... praetereo, venio ad +graviora_[443]." + +[Note 443: _Ab. Op._, p. 284-288.] + + "Abordant le mystere de notre redemption, continue-t-il, scrutateur + temeraire de la majeste divine, il dit des le debut de sa discussion + qu'il y a une opinion de tous les docteurs ecclesiastiques sur + ce sujet; il l'expose, la dedaigne et se vante d'en avoir une + meilleure, ne craignant pas, contre le precepte du sage, de + transgresser les limites antiques que nos peres ont posees[444]. + (J'omets ici un resume de la doctrine d'Abelard.) Qu'y a-t-il dans + ses paroles de plus intolerable, le blaspheme ou l'arrogance? Qu'y + a-t-il de plus damnable, la temerite ou l'impiete? Est-ce qu'il ne + serait pas plus juste de briser avec des batons la bouche qui parle + ainsi que de la refuter avec des raisons? Ne provoque-t-il pas + contre lui-meme les mains de tous, celui qui leve les mains contre + tous? Tous, dit-il, pensent ainsi, mais moi, non. Et qui donc, toi? + Qu'apportes-tu de meilleur? Que trouves-tu de plus subtil? De quel + secret ton orgueil aurait-il recu la revelation, secret qui aurait + ete inconnu aux saints, qui aurait echappe aux sages? Cet homme + apparemment va nous apporter les eaux derobees et les pains caches. + Dis pourtant, dis ce qu'il te semble, a toi et a nul autre: est-ce + que le Fils de Dieu n'a pas revetu l'humanite pour delivrer l'homme? + Personne absolument ne pense le contraire, toi excepte; c'est a toi + de repondre de ce que tu en penses, car tu n'as recu ta lecon ni du + sage, ni du prophete, ni de l'apotre, ni enfin du Seigneur lui-meme. + Le maitre des Gentils a recu du Seigneur ce qu'il nous a transmis. + Le maitre de tous avoue que sa doctrine n'est pas a lui, car, + dit-il, je ne parle pas d'apres moi-meme; mais toi, tu nous donnes + du tien et ce que tu n'as recu de personne. Celui qui ment donne + du sien: que ce qui vient de toi reste a toi. Moi j'ecoute les + prophetes et les apotres, j'obeis a l'Evangile, mais non a + l'Evangile selon Pierre; toi, tu nous etablis un nouvel Evangile: + l'Eglise n'admet pas un cinquieme evangeliste. Qu'est-ce que la loi, + les prophetes, les apotres, les hommes apostoliques nous prechent, + si ce n'est ce que tu es seul a nier, savoir, Dieu fait homme pour + delivrer l'homme? Et si un ange du ciel venait nous precher un autre + Evangile, qu'il soit anatheme. Le Seigneur a dit: Je te sauverai et + te delivrerai, ne crains pas. (Sophon., III, 46.) Tu demandes de + quelle puissance; tu ne voudrais pas que ce fut de celle du diable, + ni moi, je l'avoue, mais ce n'est ni ta volonte ni la mienne qui + peuvent l'empocher.... Ceux-la le savent et le disent qui ont ete + rachetes par le Seigneur, ceux qu'il a rachetes de la main de + l'ennemi; tu ne le nierais pas, si tu n'etais toi-meme sous la main + de l'ennemi; tu ne peux rendre grace avec les rachetes, toi qui n'es + pas rachete. Celui qui les a rachetes les a reunis de toutes les + contrees; l'ennemi etait unique, les contrees nombreuses. Quel est + ce redempteur si puissant, qui commande non a une seule contree, + mais a toutes? Quel autre, je pense, que celui dont un autre + prophete a dit qu'il absorbe les fleuves et ne s'etonne pas? Les + fleuves, c'est le genre humain. (Job, XL, 48.) Mais au lieu des + prophetes, citons les apotres: "Afin que Dieu," dit saint Paul, + "leur donne la penitence pour connaitre la verite, de sorte + qu'ils s'echappent des lacs du diable, qui les tient captifs a sa + discretion[445]...." Ce n'est pas de la puissance en elle-meme, mais + de la volonte que se peut dire la justice ou l'injustice; donc le + diable avait un certain droit sur l'homme, acquis non legitimement, + criminellement usurpe, et cependant justement permis. Ainsi l'homme + etait tenu justement captif, de telle sorte pourtant que la justice + n'etait ni dans l'homme ni dans le diable, mais en Dieu. Justement + asservi, l'homme a ete misericordieusement delivre.... Que pouvait + faire de lui-meme pour recouvrer la justice une fois perdue l'homme + esclave du peche, aux fers du diable? Il a ete attribue une justice + qui venait d'un autre a celui qui n'en avait point a lui, et la + voici: le prince du monde est venu, et il n'a rien trouve dans + le Sauveur[446], et comme il n'en a pas moins mis la main sur + l'innocent, il a rendu ceux qu'il tenait tres-justement, quand celui + qui ne doit rien a la mort, en acceptant une mort injuste, eut sauve + celui qui etait justement soumis a la dette de la mort et a la + domination du diable. Par quelle justice tout cela aurait-il ete + exige d'un second homme? Un homme a du, un homme a paye; car si un + seul est mort pour tous, tous sont morts en un seul, afin que la + satisfaction d'un seul fut imputee a tous, de meme qu'un seul avait + porte le peche de tous.... Le Christ est la tete et le corps; la + tete a satisfait pour les membres, le Christ pour les entrailles.... + Si l'on me dit: Ton pere t'a engage, je repondrai: Mais mon frere + m'a rachete. Pourquoi la justice ne viendrait-elle pas d'un autre, + quand d'un autre est venu le crime?... Que la justice, me dit-on, + soit a celui de qui elle vient, qu'est-ce pour toi?--Mais que la + faute aussi soit a celui de qui elle vient, qu'est-ce pour moi?... + Comme tous sont morts dans Adam, tous seront vivifies dans le + Christ.... Si j'appartiens a l'un par la chair, j'appartiens a + l'autre par la foi.... Suivant cet homme de perdition, le Seigneur + n'aurait tant fait et tant souffert que pour donner a l'homme la + lecon et l'exemple de la vie et de la mort et pour poser en mourant + la borne de la charite; ainsi il aurait enseigne la justice et ne + l'aurait pas donnee! Il aurait montre la charite et ne l'aurait pas + inspiree!" + +[Note 444: Je ne vois point qu'Abelard dise que les docteurs soient +unanimes touchant la domination du diable sur l'homme avant la passion. +Il se sert meme d'une expression qui ne releve pas beaucoup l'importance +de l'opinion qu'il combat: "Et quod dicitur, etc." "Et quant a ce qu'on +dit que nous avons ete rachetes de la puissance du diable, etc." S'il a +dit en effet on commencant que c'est l'avis de tous les docteurs depuis +les apotres, "omnes doctores nostri post apostolos conveniunt," ce debut +de la discussion doit se trouver dans quelque autre ouvrage. Ici, en +effet, saint Bernard dit qu'il examine ce qu'il a lu dans un certain +"Livre de sentences de lui (in libro quodam sententiarum ipsius) et +dans une exposition de l'Epitre aux Romains." Dans l'Epitome que nous +penchons a regarder comme l'ouvrage appelle "Livre des Sentences." Il y +a seulement: "Quidam dicunt quod a potestate diaboli redemti sumus." +(c. XXIII, p. 63.) Peut-etre les expressions cites par saint Bernard se +trouvaient-elles dans la portion de l'Introduction qui se rapporte a ce +chapitre de l'Epitome et que le temps nous a ravie. L'Introduction a +ete quelquefois designee par ce titre commun au moyen age de "Liber +Sententiarum." (_Hist. Litt._, t. XII, p. 137.)] + +[Note 445: II Tim, ii, 25 et 26. Saint Bernard ajoute ici d'autres +citations tres-fortes.--Cf. Jean, xii, 31; xix, 11.--Luc, xi, 15 et 21; +xxii, 53.--Coloss. I, 13.] + +[Note 446: Allusion aux paroles de Pilate et a toutes ses oeuvres qui +dans tout ce passage sont attribuees au demon dont il etait _un membre_, +c'est-a-dire un instrument. Luc, xxiii. 4.--Jean, xviii, 38.] + +Ici saint Bernard accuse celui qu'il appelle _un docteur incomparable_, +d'avoir rendu si ouvert et si uni le grand et imposant mystere, qu'il +est accessible a tous, a l'impur, a l'incirconcis; tout est facile; le +saint a ete donne aux chiens, les perles aux pourceaux. Mais il n'en +peut etre ainsi; il y a eu manifestation dans la chair, justification +par l'esprit; l'homme animal ne peut penetrer si aisement ce qui +appartient a l'esprit de Dieu. Les dons du Seigneur sont caches, +l'Evangile est voile. (II Cor., iv, 3.) + +On demande comment, puisque le Christ n'a delivre que les elus, il se +pouvait que, soit dans le siecle, soit dans l'avenir, ils fussent plus +qu'aujourd'hui au pouvoir du demon. C'est parce qu'il les possedait +_captifs a sa volonte_, dit l'apotre, qu'un liberateur a ete necessaire. +Le pauvre qui reposait dans le sein d'Abraham, Abraham lui-meme et +les autres elus, le demon ne les tourmentait pas; mais il les aurait +possedes, s'ils n'avaient du etre delivres par la foi. "Le sang de +Jesus-Christ, meme avant sa mort, tombait en rosee sur Lazare, et +l'empechait de sentir les flammes." Si l'on objecte que Dieu pouvait +tout aneantir d'une parole, sans qu'il fut besoin de l'incarnation ni de +la passion, il faut repondre que cette necessite vint de nous qui etions +assis dans les tenebres. "C'etait un besoin de nous, de Dieu, des anges; +de nous, pour que le joug de notre captivite nous fut enleve; de Dieu, +pour que le dessein de sa volonte fut rempli; des anges, pour que leur +nombre fut complete.... Qui nie que le Tout-Puissant eut sous la main +bien d'autres moyens de liberation? Pourquoi, dis-tu, faire par le sang +ce qu'il pouvait faire par la parole? Interrogez-le lui-meme. Il m'est +permis de savoir que cela est ainsi, non pourquoi cela est ainsi.... +Mais tout cela lui parait folie; il ne peut retenir ses rires; +entendez-vous ses eclats?" Il ne comprend pas comment le crime plus +grand de la mort de Jesus a pu calmer le courroux excite par la faute +moins grave de notre premier pere; comme si, dans un seul et meme fait, +l'iniquite des coupables n'avait pu deplaire, pendant que la piete de la +victime plaisait a Dieu! Ce n'est pas la mort qui a plu a Dieu, mais le +devouement de celui qui a voulu mourir. Cette mort, precieuse expiation +du peche, ne pouvait s'accomplir sans un peche. Ainsi, Dieu, usant bien, +sans s'y plaire, de la malice humaine, a condamne la mort par la mort, +et le peche par le peche. Que signifie, en effet, cette lecon de charite +qu'on pretend que Dieu nous a donnes? "Que sert qu'il nous ait instruits +(_instituit_), s'il ne nous a pas regeneres (_restituit_)? Notre +instruction n'est-elle pas vaine, sans une prealable destruction, celle +du corps du peche qui est en nous?... Si le Christ ne nous a servis +qu'en nous montrant les vertus, il ne reste plus qu'a dire: Adam ne +nous a nui qu'en nous montrant le peche." Mais, a moins de donner dans +l'heresie de Pelage, nous "professons que le peche d'Adam nous a ete +transmis, non par instruction, mais par generation, et avec le peche, la +mort. Il faut donc que nous confessions que le Christ nous a restitue la +justice, non par instruction, mais par regeneration, et avec la justice, +la vie." Accordons que la venue du Christ puisse servir a ceux qui +savent regler leur vie sur la sienne et repondre par leur amour au sien. +De quoi servira-t-elle aux petits enfants? "Comment s'eleveront-ils +a l'amour de Dieu, ceux qui ne savent pas encore aimer leurs meres?" +Faut-il dire qu'ils n'ont pas besoin de regeneration, la generation +d'Adam ne leur ayant fait aucun mal? Celui qui pense ainsi s'egare avec +Pelage. En definitive, de quelque facon qu'on l'interprete, la doctrine +en question est hostile _au sacrement du salut de l'homme_, elle +aneantit le mystere. Elle place le salut, non dans la vertu de la croix, +non dans le prix du sang; mais dans les progres de notre conversion. +Elle est condamnee par ces mots memes: "A Dieu ne plaise que je me +glorifie en autre chose qu'en la croix de notre Seigneur Jesus-Christ +(Galat., vi, 14)!" Retrancher de la redemption le sacrement, le mystere, +la miraculeuse efficace, pour n'en laisser subsister que l'exemple +d'humilite et de charite, c'est "peindre sur le vide[447]." + +[Note 447: _Ab. Op._, p. 288-295.] + +Il y a plus d'eloquence peut-etre que de methode dans cette refutation, +essayons d'etre plus precis. L'Eglise catholique croit et professe +qu'Adam, par son peche, a non-seulement encouru la colere de Dieu, la +mort, la captivite sous l'empire du demon, mais qu'il a degrade la +nature humaine et transmis les effets de ce peche et ce peche meme +a tous ses descendants, en sorte que ce peche est devenu propre et +personnel a tous; c'est la le peche originel[448]. Les effets et la +peine du peche originel sont: 1 deg. la privation de la grace sanctifiante +et du droit au bonheur eternel; 2 deg. le dereglement de la concupiscence, +ou l'inclination au mal; 3 deg. l'assujettissement aux souffrances et a la +mort. + +[Note 448: _Concil. Trident._, sess. v, can. 2, 3 et 6.] + +Toutes ces blessures, dont Adam etait exempt au moment de son peche, +et que nous avons recues avec lui et en lui, comme ce n'est pas notre +propre peche qui nous les a faites, il est naturel et consequent que ce +ne soit pas notre propre merite qui puisse les guerir. Puisqu'en Adam et +par Adam ce n'est pas sa personnalite seule, mais la nature humaine qui +a ete degradee, puisqu'il nous l'a des lors transmise, non plus telle +qu'il l'avait recue, mais telle qu'il l'avait faite, la logique veut +que cette nature reste telle, independamment de nos efforts et de notre +volonte, et qu'elle demeure indefiniment en etat de peche originel, si +un secours exterieur et surhumain, si une revolution extraordinaire et +miraculeuse ne vient la changer et la restaurer. + +Si l'on demande pourquoi cela etait ainsi, on pose une question en +dehors de la foi et au-dessus de la raison. La volonte de Dieu doit etre +acceptee comme une raison, dit saint Anselme, car elle est toujours +raisonnable[449]. + +[Note 449: _Cur Deus homo_? t. I, c. vi, vii, viii.] + +Il fallait donc un secours et une revolution; or, la premiere +degradation ayant ete consommee par un homme unique, comparable a nul +autre, c'etait une raisonnable analogie qu'elle fut effacee par un homme +egalement unique, extraordinaire, investi d'une puissance miraculeuse +ou superieure au pouvoir de l'homme, et qui fut a lui seul capable de +sauver toute la race qu'a lui seul Adam avait perdue. + +C'est ainsi que par la doctrine du peche originel on arrive a la +necessite d'un mediateur; ce mediateur a existe; il devait etre homme, +il a ete homme; il devait etre unique, extraordinaire, miraculeusement +puissant, il a ete tout cela, et a un degre infini. Il a ete plus +qu'Adam, au-dessus d'Adam, de toute la distance qui separe la divinite +de l'humanite, il a ete Dieu. Ce mediateur, homme et Dieu, le fils de +l'homme et le fils de Dieu, c'est Jesus-Christ. Le mediateur a donc +repare les pertes de la nature humaine. L'homme avait en quelque sorte +passe sous la puissance du mal; l'homme naissait pecheur, non, pas +seulement, entendons-nous bien, capable de pecher, il l'est encore, mais +pecheur, c'est-a-dire dans l'etat de peche. Or, si l'on dit que l'homme +etait dans les liens du peche, on dira que la venue du mediateur a ete +la remission des peches; si l'homme avait merite la colere ou +offense Dieu, le mediateur a ete le reconciliateur ou la victime de +propitiation; si l'homme etait souille, le mediateur est l'agneau sans +tache qui efface les peches du monde; si l'homme etait mort, mort par le +peche, le mediateur est la vie; si l'homme etait esclave du peche, le +mediateur l'a delivre; si l'homme etait vendu au peche, le mediateur +l'a rachete. Et en effet tout cela a ete dit, et Jesus-Christ est le +mediateur, le reparateur, la vie, la victime, l'agneau, le liberateur, +le redempteur[450]. + +[Note 450: Ephes. ii, 3.--Johan. viii, 34.--Rom. vii, 14.--II Tim, ii, +20.--Rom. iii, 25.--Johan. I ep. ii, 2.--Rom. vi, 18.--II Cor. v, 15.--I +Tim. ii, 6.--Tit. ii, 14.--Galat. iii. 13.--I Cor. vi, 20.--1 Petr. i, +18, 19.--Hebr. ix, 11.--Apocal. v, 9.--Ephes. i, 7.] + +Maintenant! si a ses mots: le mal, le peche, la mort, on veut substituer +cette personnification du mal, de la mort et du peche, que la theologie +produit ou retire a volonte, et appeler tout cela le diable ou le demon, +on est libre de le faire, d'abord parce que la croyance chretienne +permet de rapporter au demon, comme a sa cause, tout ce mal qui ailleurs +est presente d'une maniere plus abstraite, comme la corruption de la +chair on le dereglement de la concupiscence; en second lieu, parce que +le peche d'Adam, source funeste du peche originel, est formellement +presente comme une victoire du tentateur; enfin parce que les termes +memes de l'Ecriture se pretent litteralement a cette traduction. On y +voit _l'homme tenu captif a la volonte du diable_; Jesus-Christ dit +qu'il est venu pour _le vaincre_, qu'il meurt pour _chasser le prince du +monde_. Saint Paul dit que Jesus-Christ a _desarme les principautes et +les puissances; que par sa mort il a detruit celui qui etait le prince +de la mort, c'est-a-dire le diable_[451]. Si donc il plait de dire que +l'homme, en etant esclave du mal et vendu au peche, etait sous l'empire +du demon, il n'y a rien la que de chretien, c'est le langage regulier de +la foi. + +[Note 451: II Tim. ii, 20.--Luc. xi, 21.--Johan. xii, 31.--Coloss. ii, +15.--Hebr. ii, 14.] + +Telle elle etait au temps d'Abelard comme au notre, quoique les +objections qu'il eleve eussent ete plus d'une fois produites[452]. Les +pelagiens ont des premiers pris la redemption dans un sens metaphorique, +et soutenu que Jesus-Christ ne nous a rachetes du mal, c'est-a-dire +sauves de la damnation, que par ses lecons, son exemple, ses bienfaits +et sa misericorde; mais aussi ils niaient le peche originel, du moins +en niaient-ils la propagation dans tous les hommes, et c'etait une +consequence naturelle de ne plus attribuer a la redemption qu'une vertu +morale. Mais comme Abelard croit au peche originel, il est plus reserve +et moins consequent que Pelage. Lui qui reconnait le mal, d'ou vient +qu'il affaiblit le remede? En effet, tout en opposant les notions de +commune justice au peche originel, il l'admet et meme le justifie, si +c'est le justifier que de citer dans l'Ancien et le Nouveau Testament +d'autres exemples d'une contradiction apparente entre la conduite divine +et la justice humaine, et que de declarer d'une maniere absolue que le +createur ne doit rien a sa creature, et qu'apres tout les notions du +bien et du mal resultent pour nous de sa volonte. Remarquez la situation +contradictoire de ce demi-rationalisme. Quel est le premier argument? +C'est que si le peche originel parait injuste, il y a bien d'autres +injustices dans la Bible; il en faudrait inferer que les recits de la +Bible doivent etre enveloppes dans les memes doutes, mais ces recits, +concus en termes directs, sont couverts par l'autorite inattaquable de +la lettre. Tous ces doutes, au contraire, le second argument devrait les +faire tomber. S'il ne faut pas, en effet, appliquer a la question du +peche originel les notions de commune justice, pourquoi reclamer contre +ce qui semble inique ou cruel dans l'asservissement de l'homme au diable +a raison d'une faute dont le diable est l'auteur primitif, dans l'empire +du seducteur sur le seduit, dans le courroux celeste desarme par le sang +innocent, dans le crime d'Adam lave par un nouvel et plus grand crime? +Ces objections et d'autres semblables supposent que la justice, la +bonte, la raison humaine sont competentes pour juger ce qui est juste, +bon, raisonnable en Dieu. Il y a donc contradiction frappante a se +placer dans cette hypothese pour attaquer la redemption, et a en sortir +pour defendre le peche originel. + +[Note 452: S. Thom. _Summ_., pars iii, qu. xlviii et l, Voyez aussi +P. Lombard (_Sentent_., t. III, dist, xix). Mais celui-ci incline +visiblement vers la theorie de la redemption suivant Abelard.] + +On ne peut nier le peche originel sans cesser en quelque sorte d'etre +chretien. Abelard reconnait le peche originel. Mais il apercoit dans +saint Paul cette doctrine qui creuse un abime entre le regne de la +crainte et celui de l'amour, entre l'ancienne et la nouvelle loi, et qui +semble donner a la foi en Jesus-Christ, a l'amour de l'homme pour le +Dieu qui l'a tant aime, la plus grande part dans le salut. Par la les +conditions du salut deviennent toutes spirituelles et morales; elles +rentrent dans le coeur de l'homme, et depouillent presque tout caractere +d'un miracle exterieur et en quelque sorte materiel. Cette maniere de +concevoir le principal rapport de l'homme avec Dieu est assurement plus +philosophique. Abelard s'en empare, et faisant de ce qui est une des +idees composantes du christianisme, une idee principale, d'une idee +principale une idee exclusive, il l'agrandit, il l'exagere, et comme +en elle-meme elle est conforme a la lettre ainsi qu'a l'esprit de la +religion, il l'erige sans scrupule en systeme et s'applaudit d'avoir +donne une theorie rationnelle du christianisme, en ramenant la +redemption a une grande et divine manifestation de la loi morale sur +la terre. En effet, Dieu est puissance, sagesse, bonte. Telle est la +Trinite. Ce n'est pas seulement l'Ecriture qui nous l'apprend, c'est la +raison. La Trinite est une tradition chretienne et philosophique. De la +des devoirs pour le philosophe et pour le chretien, devoirs reveles a +l'un sous la forme de la loi naturelle, a l'autre sous celle de la +loi evangelique, qui n'est que la reforme de la premiere. Or, +l'accomplissement de la loi est la condition du salut. Les philosophes +ont donc pu se sauver, comme tous ceux qui ont eu la foi dans la +Trinite, et qui ont accompli la loi pour obeir et pour plaire a Dieu, +dans la mesure de leur science et de leurs lumieres. Ainsi, meme avant +la venue du Christ, quelques-uns ont pu etre sauves. L'Ecriture le +dit d'Abraham; la tradition et les Peres le disent d'autres encore. +Cependant le peche originel subsistait. Par une dispensation insondable +de la justice divine, l'homme etait tenu d'une dette de damnation +contractee par le peche d'Adam. C'est-a-dire que l'etat de degradation, +d'impuissance, d'ignorance, engendre par le peche originel, etait +invincible en general aux forces de la raison et de la conscience +humaine. Tout, dans l'homme, intelligence et amour, lumieres et vertus, +tout etait faible, obscur: l'humanite etait condamnee. + +Un tel etat n'etait pas digne de la celeste bonte. Dieu fit misericorde +au genre humain, et dans sa charite ineffable, il lui envoya son fils, +pour le racheter de l'esclavage de la chair et du peche, pour le +purifier, pour le delivrer, c'est-a-dire pour lui donner le secours +indispensable et merveilleux sans lequel l'humanite ne serait jamais +sortie de son etat d'abaissement, de corruption et de misere. + +L'homme ne peut rien pour son salut sans la grace, c'est-a-dire sans +l'inspiration, c'est-a-dire sans le secours divin, en un mot, si Dieu ne +l'aide a croire et a aimer. L'incarnation du Fils de Dieu a ete la +plus grande grace que Dieu ait faite a l'homme. Elle a eu pour objet +principal de l'instruire, et de l'instruire par la voix divine +elle-meme. Ainsi, Dieu a passe sur la terre pour lui enseigner une loi +plus parfaite d'une maniere plus precise et plus puissante. Il lui a +enseigne surtout le precepte de l'amour, et, chose admirable, il l'a +fait en lui donnant de l'amour le plus pathetique exemple, en le +lui inspirant par le plus saisissant des bienfaits. Voila comme la +redemption a donne a l'homme des lumieres, des idees, des forces +nouvelles. Voila comme elle a vaincu le mal, lave le peche originel, +affranchi l'esprit. Voila la revolution miraculeuse qu'elle a operee, +par des signes visibles sans doute, par des manifestations materielles, +mais dans le coeur de l'homme. C'est le plus grand, le plus irresistible +don de la grace que Dieu ait fait aux hommes, et par la, renouvelant le +principe meme du devoir, de la vertu, de la religion, il a inaugure au +ciel et sur la terre le regne de la charite. + +Tel est le christianisme d'Abelard. On peut voir qu'en conservant +les faits positifs qui sont comme le materiel de la religion, il en +simplifie en quelque sorte le miracle invisible; il replace, autant +qu'il le peut, dans l'ordre moral les phenomenes constitutifs de la +revolution chretienne, et lui donne un caractere plus exclusivement +spirituel que celui qui lui est assigne par la tradition de l'Eglise. + +Tout cela est une consequence de sa doctrine de la Trinite. La nature de +Dieu, telle qu'il l'a concue, conduit necessairement a ses idees sur +le salut. Sa Trinite est eminemment une Trinite morale, dont l'action +s'exerce principalement sur l'intelligence humaine soit par cette +revelation sensible qui parle, dans la creation, soit par cette +revelation interieure qui semble sortir du sein de la raison meme. La +connaissance de Dieu engendre l'amour comme la lumiere amene la chaleur +avec elle, et les grandes oeuvres de la Providence ne peuvent avoir pour +objet que d'accroitre et la connaissance et l'amour. De la le judaisme, +la philosophie, le christianisme. + +Ce systeme est beau, et pour qu'il fut plus consequent, il faudrait en +faire disparaitre ce qui reste de mysterieux dans le peche originel. Au +fond, le peche originel pour Abelard est plutot un etat d'ignorance +et d'impuissance qu'une corruption effective, qu'une modification +substantielle de l'humanite; pour lui, le peche originel, s'il osait +eclaircir sa pensee, ne serait qu'un etat moral qu'ameliorent, egalement +par un effet moral, la predication et le martyre du Christ. Bien souvent +sans doute, meme chez les chretiens les plus orthodoxes, une semblable +croyance revient a leur insu et prevaut sur la croyance au miraculeux; +mais ce systeme n'explique pas comment un etat moral de toute une race a +pu etre le resultat d'une transgression unique, d'une faute particuliere +d'un seul homme, et comment l'imputabilite de cette faute a ete +transmise par generation aux descendants de cet homme. Abelard a fait +ce que fait tout philosophe chretien qui ne veut cesser ni d'etre +philosophe ni d'etre chretien. Il y a dans le christianisme deux sortes +de miracles, ou de faits de l'ordre surnaturel. Les premiers sont ces +miracles materiels qui frappent surtout les imaginations et contre +lesquels s'eleve facilement l'incredulite vulgaire: la peche +miraculeuse, l'eau changee en vin, la pierre en pain, Lazare ressuscite, +la vue rendue aux aveugles, enfin et surtout la resurrection de +Notre-Seigneur. Cependant il y a des choses plus hautes et plus +embarrassantes dans le christianisme, il y a des miracles invisibles, un +merveilleux de l'ordre moral dont la raison doit s'inquieter davantage. + +Tel est le peche originel; telles la damnation, la redemption, la grace; +toutes ces choses, entendues au sens orthodoxe, ne sont pas des noms +metaphoriques donnes a de purs phenomenes moraux. Ce sont des realites +indefinissables, je le sais, mais positives, effectives, si ce n'est +substantielles et materielles; ce sont au moins des faits subsistants, +et non de simples manieres de considerer et de representer la nature +humaine dans ses rapports avec l'eternelle verite et l'eternelle +justice. Or, c'est vers ce dernier point de vue que tout esprit +philosophique doit necessairement etre entraine. C'est meme la pente +actuelle de l'intelligence humaine, et quand le chretien se laisse +aller, c'est ainsi, c'est sous forme d'abstractions, qu'il se figure +et traduit tous les phenomenes du monde dogmatique. Tout esprit +philosophique, d'ailleurs bienveillant et religieux, tend vers une sorte +de naturalisme evangelique, vers une interpretation toute rationnelle +des faits reveles, meme avec une foi absolue dans ces faits. Il lui +en coute beaucoup moins d'admettre les miracles proprement dits, +c'est-a-dire les derogations aux lois ordinaires de la nature physique, +s'il peut faire disparaitre les miracles purement intelligibles, +c'est-a-dire les derogations aux donnees de la nature morale; les +premiers ne seront plus a ses yeux que des moyens dont s'est servie la +Providence, daignant condescendre aux faiblesses de l'imagination de +l'homme, pour eclairer sa raison, epurer sa conscience, toucher son +coeur. C'est dans toute la force de l'expression, _la raison qui s'est +faite chair_, [Grec: o logos sarx egeneto]. + +Abelard suit cette tendance, il est sur cette pente; qu'il continue +de la suivre, qu'il descende encore, et il sera Socin, il sera Locke, +Rousseau, Kant, Strauss; mais il parle et il ecrit au XIIe siecle. + + + +CHAPITRE VII. + +DE LA MORALE D'ABELARD.--_Ethica seu Scito te ipsum_. + +Les questions agitees dans le Commentaire sur saint Paul sont comme une +transition de la theodicee a la morale. Quelques-unes sont deja de la +morale. Nous trouvons la morale meme dans un ouvrage d'Abelard, qui +n'est pas le moins celebre; c'est l'_Ethique_, ou _le Connais-toi +toi-meme_[453]. + +[Note 453: Voyez le _Thesaurus anectdotorum novissimus_, de Bernard Pez, +benedictin et bibliothecaire de l'abbaye de Moelk (1721). L'ouvrage +intitule _Petri Abelardi Ethica seu liber dictus: Scito te ispum_, se +trouve dans le t. III, part. II, p. 626. Il n'a ete imprime que cette +fois.] + +Les moeurs, dit-il, sont les vices ou les vertus de l'ame qui nous +rendent enclins aux bonnes ou aux mauvaises actions. Les defauts ou +vices sont contraires aux vertus, comme la lachete a la fermete, +l'injustice a la justice. L'ame a des defauts et de bonnes qualites +qui n'ont nul rapport aux moeurs, comme la lenteur ou la promptitude +d'esprit, le manque de memoire ou la memoire; mais les defauts appeles +vices sont ceux qui portent la volonte a quelque chose qu'il ne convient +pas de faire. + +Ni le vice, ni l'action mauvaise n'est le peche. On est colere, sans +etre en colere; et une inclination vicieuse n'est qu'une raison de plus +de se combattre soi-meme; car la victoire du vice sur notre ame est plus +honteuse que celle des hommes, qui ne peuvent vaincre que notre corps. +Par le vice, nous sommes ainsi inclines a consentir a ce qui ne convient +pas; c'est ce consentement qui est le peche, etant un mepris de Dieu, +une offense a Dieu. Mepriser Dieu, c'est ne pas faire ou ne pas omettre, +a cause de lui, ce que nous croyons qu'on doit faire on omettre a cause +de lui. En definissant le peche negativement, en disant _omettre_ ou _ne +pas faire_, on montre que la substance du peche n'existe pas. "Car elle +est dans le nom plutot que dans l'etre; c'est comme si, pour definir +les tenebres, nous disions l'absence de lumiere, la ou la lumiere a eu +l'etre[454]." + +[Note 454: _Ethic_., c. t. II, III, p. 627-630. C'est la doctrine recue, +que le mal n'est qu'une privation. "Mali nulla natura est, dit saint +Augustin, amissio boni mali nomen accepit." _De Civ. Del_, XI, IX.] + +N'objectez pas que le peche, etant dans la mauvaise volonte, est quelque +chose de positif, _est dans l'etre_ comme elle. D'abord nous pechons +quelquefois sans mauvaise volonte. Un maitre cruel me poursuit une epee +nue a la main; apres avoir fui longtemps, et contraint par l'extreme +peril, je le tue pour n'etre pas tue. La mauvaise volonte du meurtre +n'existait pas; il n'y avait que la volonte de sauver ma vie. Cependant +j'ai peche en consentant a ce meurtre meme par contrainte; car la Verite +dit: "Tous ceux qui prendront l'epee, periront par l'epee" (Math., XXVI, +52); mais qu'on n'appelle point ce consentement une volonte. "Ce que +l'on veut dans une grande douleur de l'ame, est passion plutot que +volonte." + +Mais dans les cas ou il n'y a nulle sorte de contrainte, le peche +n'est-il pas la volonte mauvaise? Un homme voit une femme et forme un +desir coupable. N'est-ce pas la le peche? Si la volonte est refrenee +par la vertu, sans toutefois etre eteinte, si elle resiste, si elle est +vaincue sans perir, il ne reste qu'a recueillir le prix de la victoire. +"Dieu en recompensant juge le coeur plus que l'action." Or, le coeur +consent ou resiste, il prefere ou sacrifie la volonte de Dieu a la +sienne propre. Le peche n'est donc pas dans la mauvaise volonte; le +peche, c'est d'y ceder. Ce n'est pas le desir, c'est le consentement +au desir. Celui-la est deja criminel devant Dieu qui a fait tous ses +efforts pour commettre et qui a commis autant qu'il etait en lui. Il est +aussi criminel que s'il avait ete surpris a l'oeuvre. + +Mais si nous pechons quelquefois malgre nous, si la volonte n'est pas le +peche, peut-on dire que tout peche soit volontaire? Distinguons. Si le +peche est le mepris de Dieu, peut-on dire que nous voulons mepriser +Dieu, et nous rendre dignes de damnation? Vouloir faire ce qui doit etre +puni, n'est pas vouloir etre puni[455]. + +[Note 455: "La peine qui est juste deplait, l'action qui est injuste +plait. Souvent aussi il arriva que, lorsque seduit par la figure d'une +femme que nous savons mariee, nous voudrions la posseder, nous ne +voudrions pourtant nullement commettre l'adultere, puisque nous +voudrions qu'elle fut libre. Beaucoup d'autres, au contraire, mettent +leur gloire a convoiter les femmes des hommes puissants, a cause meme de +leurs maris, et plus que si elles etaient libres; ceux-la aiment mieux +l'adultere que la fornication, c'est-a-dire faillir plus que moins. +Il en est qui se sentent tout a fait malheureux d'etre entraines a +consentir a la concupiscence ou a la mauvaise volonte, forces qu'ils +sont par l'infirmite de la chair a vouloir ce qu'ils ne voudraient pas. +Comment donc ce consentement que nous ne voulons pas accorder, sera-t-il +dit volontaire?... A moins que nous n'entendions par volonte l'exclusion +de necessaire; aucun peche en effet n'est inevitable. Ou bien nous +appellerons volontaire tout ce qui procede de quelque volonte. Celui qui +tue un homme pour eviter la mort n'a pas la volonte de tuer, mais il a +quelque volonte d'eviter la mort." (_Eth_., c. III, p. 635.)] + +"Quelques-uns ne sont pas mediocrement emus de nous entendre dire que +la consommation du peche n'ajoute rien au crime, a la damnation devant +Dieu. Suivant eux, l'acte du peche est accompagne d'un certain plaisir +qui augmente le peche.... Mais il faudrait prouver que le plaisir +charnel est le peche et qu'il ne peut etre goute sans peche." Or c'est +ce qu'on ne saurait soutenir, ou bien il faudrait condamner le mariage, +les repas; Dieu lui-meme ne serait pas irreprochable, lui qui a cree les +aliments et les corps, d'avoir attache aux aliments une saveur qui nous +causerait un plaisir force, un peche necessaire. "Evidemment aucun +plaisir naturel de la chair ne doit etre impute a peche, et ce ne peut +etre une faute de jouir de ce qui est infailliblement accompagne d'un +sentiment de plaisir[456]." L'ancienne loi a defendu des actes que la +nouvelle a permis. Le plaisir attache a ces actes n'a point cesse avec +la prohibition; ce n'etait donc pas le plaisir qui en faisait des +peches. Il est vrai que David dit qu'il a ete concu dans les iniquites: +mais il ne s'agit la que de l'iniquite du peche originel qui se transmet +par la generation, ou plutot de la peine de ce peche que nos premiers +parents ont leguee a leur posterite. + +[Note 456: Ici Abelard examine la situation d'un religieux expose +immediatement a des tentations qu'on peut deviner, et decide que les +impressions involontaires des sens ne peuvent etre imputables, recherche +et decision qui montrent que les scandales reproches a la casuistique ne +sont pas nouveaux, et sont peut-etre en partie inevitables.] + +Ainsi le consentement est vraiment le peche, savoir le consentement a +la volonte du mal, ou meme le consentement au mal, sans mauvaise +concupiscence. Quant a l'action, elle est si peu le peche que si la +violence ou l'ignorance l'ont fait commettre, elie n'est plus imputable. +"Ainsi la femme victime de la violence est innocente; ainsi celui qui +a cru par quelque erreur passer la nuit avec son epouse est innocent. +Desirer la femme d'autrui ou la posseder, ce n'est pas le peche, le +peche est plutot de consentir a ce desir ou a cette action." Quand Moise +ecrit ce commandement _Non concupisces_ (Deut., v, 21), il est clair que +ce n'est pas la concupiscence simple, qu'il entend prohiber, puisque +d'une part nous ne pouvons l'eviter, et que de l'autre nous ne pechons +point par elle; c'est donc l'assentiment a la concupiscence. + +"Evidemment, des oeuvres qu'il convient ou qu'il ne convient aucunement +de faire, sont egalement faites par les bons et par les mechants; ce +qui les separe, c'est l'intention." Dans le meme acte par lequel notre +Seigneur a ete livre, nous voyons cooperer Dieu le Pere, notre Seigneur +Jesus-Christ et le traitre Judas. Dieu a livre son Fils, Jesus s'est +livre lui-meme, Judas a livre son maitre: c'est un meme fait. En quoi +l'action differe-t-elle? dans l'intention. Le diable ne fait rien que +par la permission de Dieu; mais quand il punit un mechant, il le +fait par malice, et Dieu qui se sert de lui, veut dans sa justice la +punition. "Qui parmi les elus peut pour les oeuvres etre egale aux +hypocrites? qui sait autant endurer, autant accomplir, par amour de +Dieu, que ceux-la par desir de la louange humaine?" Dieu a defendu +de publier quelques-uns de ses miracles pour donner l'exemple de +l'humilite, et ceux a qui il le defendait n'en etaient que plus +empresses a les publier pour lui rendre hommage (Marc, vii, 36), ils +transgressaient un commandement. Avaient-ils tort, lui, de le leur +donner, eux, de l'enfreindre? L'intention justifie donc les contraires. + +En resume, il faut distinguer: 1 deg. le vice de l'ame qui porte au peche; +2 deg. le peche en lui-meme qui est le consentement au mal ou le mepris de +Dieu; 3 deg. puis la volonte du mal; 4 deg. enfin, l'accomplissement du mal. +Comme vouloir n'est pas la meme chose qu'accomplir sa volonte, pecher +n'est pas la meme chose que consommer le peche. L'un designe le +consentement de l'ame en quoi nous pechons, l'autre, l'operation +effective qui realise ce a quoi nous avons consenti. On dit que le peche +ou la tentation a lieu par trois modes, la suggestion, le plaisir et le +consentement. La premiere est par exemple la persuasion du diable qui +seduisit Eve, en la trompant; le plaisir vint, quand elle trouva l'arbre +et le fruit si beau qu'elle sentit le desir s'allumer; elle aurait du le +reprimer, elle consentit, et ce fut le peche. La suggestion, au lieu de +venir d'un mauvais conseiller, peut venir de la chair, mais alors elle +n'est pas autre chose que le plaisir ou plutot la tentation du plaisir. +La tentation en general est toute inclination de l'ame a faire une +chose qui ne convient pas, soit par volonte, soit par consentement. La +_tentation humaine_ dont parle saint Paul, est celle qui est inseparable +ou a peine separable de l'infirmite humaine, par exemple le desir d'une +nourriture agreable, tout desir enfin dont je ne puis etre exempt +qu'avec la fin de ma vie. Le precepte est de n'y pas ceder pour le mal. +Par quelle vertu le pourrons-nous? "Par le Dieu fidele qui ne souffre +pas que nous soyons tentes au dela de notre puissance. Confions-nous +dans sa misericorde plus qu'en nos propres forces, et puisqu'il est +_fidele_, ayons _foi_ en lui[457]." + +[Note 457: _Eth._, c. iii, p. 635-644.--1 Cor., x, 13.] + +Mais il n'y a pas seulement les suggestions des hommes, il y a celles +des demons. Ceux-ci connaissent la nature des choses, tant par la +subtilite de leur esprit que par leur longue experience. Ils connaissent +les vertus naturelles qui peuvent aisement pousser la faiblesse humaine +a la luxure, ou a d'autres emportements. En Egypte, il leur fut permis +d'operer, par la main des magiciens, beaucoup de choses merveilleuses +contre Moise. Ils employaient les forces de la nature, ils ne creaient +rien. Celui qui, ainsi que l'enseigne Virgile, parviendrait en battant +la chair d'un taureau, a produire des abeilles, "ne serait pas un +createur d'abeilles, mais un preparateur de la nature." Les demons +excitent nos diverses passions en usant avec art contre notre ignorance +des secrets qu'ils possedent. "Il y a en effet, soit dans les herbes, +soit dans les semences, soit dans la nature et des arbres et des +pierres, de nombreuses forces propres a exciter ou a calmer nos ames, +et qui dans les mains de ceux qui les connaissent peuvent facilement +produire cet effet[458]." + +[Note 458: _Eth._, c. iv, p. 644. Passage condamne par saint Bernard et +le Concile de Sens.] + +D'autres s'emeuvent egalement de nous entendre dire que l'oeuvre du +peche n'est pas le peche, ou du moins n'aggrave pas le peche, au point +d'exiger une plus forte peine. Mais une grande peine de satisfaction +est souvent prononcee la ou il n'y a pas de faute, et nous devons +quelquefois punir les innocents. "Voila une pauvre femme qui a un enfant +a la mamelle, et elle n'a pas assez de vetements pour le couvrir dans +son berceau, et se couvrir elle-meme suffisamment. Emue de compassion +pour ce petit enfant, elle le met pres d'elle pour le rechauffer de ses +propres haillons, et enfin dans sa faiblesse, vaincue par la force de +la nature, elle etouffe malgre elle cet etre qu'elle aime d'un extreme +amour. _Aie la charite_, dit Augustin, _et fais ce que tu voudras_. +Cependant lorsqu'au jour de la satisfaction cette femme vient devant +l'eveque, une peine grave est prononcee contre elle, non pour la faute +qu'elle a commise, mais pour qu'a l'avenir les autres femmes mettent +plus de precaution dans leurs soins maternels." De meme un juge peut +etre force par de faux temoins qu'il ne peut recuser, a condamner +legalement un homme dont l'innocence lui est connue[459]. Puis donc +qu'une peine peut etre raisonnablement infligee, sans aucune faute +prealable, pourquoi l'oeuvre qui a suivi la faute, n'aggraverait-elle +pas la peine devant les hommes en cette vie, et non devant Dieu dans la +vie future? Les hommes ne jugent point ce qui est cache, mais ce qui est +manifeste. Ils ne pesent pas l'imputation de la faute, mais l'effet de +l'oeuvre. Dieu seul juge veritablement le crime dans l'intention meme. + +[Note 459: Voyez ci-dessus, c. vi, p. 420.] + +Quoique les peches viennent de l'ame et non de la chair, il y en a de +spirituels et de charnels, c'est-a-dire que les uns viennent des vices +de l'ame et les autres de l'infirmite de la chair, et quoique la +concupiscence dans les deux cas soit dans l'ame comme la volonte, on +distingue la concupiscence de la chair et celle de l'esprit. Dieu seul +en est juge, tandis que nous cherchons a punir moins ce qui nuit a l'ame +du pecheur que ce qui nuit aux autres. Notre justice tend surtout a +prevenir les dommages publics; nous veillons surtout a l'exemple, et nos +punitions se mesurent sur le danger de l'action pour l'interet commun. +Ainsi nous punissons plus gravement l'incendie des maisons que la +fornication, quoique celle-ci soit beaucoup plus grave devant Dieu. + +Lors donc que nous disons qu'une intention est bonne et qu'une oeuvre +est bonne, il n'y a vraiment qu'une bonte, celle de l'intention. Si nous +disons qu'un homme bon est le fils d'un homme bon, nous ne parlons pas +de deux bontes; ainsi l'oeuvre bonne n'est bonne que de la bonte de +l'intention, _dont elle est fille_. Il ne faut donc pas dire que la +bonte de l'oeuvre ajoute a la recompense meritee par la bonte de +l'intention; la reunion des deux choses peut valoir mieux que l'une des +deux prise separement, comme le bois et le fer unis valent plus que le +bois seul, mais c'est indifferent pour la remuneration. Ce n'est par +l'oeuvre qui merite la remuneration, c'est nous-memes, et quant a nous, +l'oeuvre, ne dependant pas absolument de notre pouvoir, ne saurait +ajouter a notre merite. Deux hommes ont forme le projet de fonder des +maisons pour les pauvres, l'un accomplit son voeu, l'autre en est +empeche, parce que l'argent qu'il y destinait lui est violemment enleve; +leur merite a tous deux est-il different devant Dieu? Si dans cette +vie on tient compte de l'oeuvre effective dans la retribution des +recompenses et des peines, c'est pour l'exemple. Si l'intention +augmentee de l'oeuvre etait meilleure que l'une sans l'autre, on +pourrait en inferer que Dieu et l'homme unis dans une seule personne +etaient quelque chose de meilleur que la divinite ou l'humanite du +Christ; car on sait que l'humanite dans le Christ etait bonne; dans +un homme egalement, la substance corporelle peut etre aussi bonne que +l'incorporelle, sans que la bonte du corps contribue a la dignite ou au +merite de l'ame. Or, qui oserait mettre au-dessus de Dieu ce tout qui +est appele Christ et qui est ensemble Dieu et homme? Aucune multitude, +quelle qu'elle soit, n'est preferable au souverain bien. "Quoique pour +faire une chose certaines choses paraissent tellement necessaires +que Dieu ne puisse la faire sans elles, et qu'elles soient comme des +conditions (_adminicula_) ou causes primordiales, rien cependant, quelle +que soit la grandeur des choses, ne peut etre dit meilleur que Dieu. +Quoique d'un grand nombre de bonnes choses il resulte une bonte +multiple, elle n'en est pas plus grande; car si la science etait +repandue dans un plus grand nombre, ou si le nombre des sciences +augmentait, la science de chacun ne croitrait pas de maniere a etre plus +grande qu'auparavant. Ainsi Dieu est bon en soi et cree d'innombrables +choses qui n'ont l'etre et la bonte que par lui; la bonte est par lui +dans plus de choses, le nombre des choses bonnes en est plus grand, et +pourtant aucune bonte ne peut etre preferee ou egalee a la sienne. La +bonte est dans l'homme et la bonte est en Dieu, et comme les substances +ou natures dans lesquelles est la bonte sont diverses, la bonte de nulle +chose ne peut etre preferee ou egalee a la bonte divine; on ne peut donc +dire que rien soit meilleur, qu'aucun bien soit plus grand que Dieu, ou +meme egal a Dieu[460]." + +[Note 460: _Eth._, c. vii, ix, p. 646-651.] + +Lorsqu'on parle de bonne intention et de bonne oeuvre, la bonte de +celle-ci procede de la bonte de celle-la, le nombre des _bontes_ ou des +bonnes choses n'est pas augmente; donc nulle necessite d'augmenter la +recompense. Un homme fait la meme chose en des temps divers, et suivant +son intention qui change, la meme chose est bonne ou mauvaise et semble +changer. C'est ainsi que cette meme proposition: _Socrate est assis_, +change du vrai au faux, suivant que Socrate s'asseoit ou se leve[461]. + +[Note 461: Voyez plus haut, t. II, c. iii, t. 1, p. 381.] + +Quelques-uns croient qu'il y a bonne intention toutes les fois qu'on +croit bien faire et plaire a Dieu, mais l'intention peut etre erronee, +le zele peut tromper; il faut que l'oeil du coeur soit clairvoyant. +"Autrement, les infideles aussi auraient tout comme nous leurs bonnes +oeuvres, puisque eux aussi ne croient pas moins que nous etre sauves par +leurs oeuvres et plaire a Dieu[462]." + +[Note 462: _Eth._, c. x, xi, xii, p. 651-653.] + +De la nait une objection. Si le peche est le mepris de Dieu, atteste par +le consentement a ce qu'il defend, comment les persecuteurs des martyrs, +ceux meme du Christ, ont-ils peche, eux qui ignoraient Dieu et ses +commandements? Comment l'ignorance ou meme l'infidelite incompatible +avec le salut est-elle un peche? L'apotre a dit: "Si notre coeur ne nous +condamne point, nous avons confiance en Dieu." (I Jean, iii, 21.) Or, +le coeur des Gentils et des idolatres ne les condamne point, quand ils +manquent a la loi chretienne. Cependant Jesus-Christ priait pour ses +bourreaux, et Etienne demandait a Dieu de ne point _compter ce peche_ a +ceux qui le lapidaient. + +Abelard repond qu'Etienne ne demandait que la remise de toute peine +corporelle et terrestre. Souvent Dieu envoie aux mechants des +afflictions, soit pour faire eclater sa justice, soit pour effrayer ceux +qui les voudraient imiter; c'est, a cela que pensait le premier des +martyrs. + +"Quant aux paroles du Seigneur: _Pere, pardonnez-leur_ (Luc, xxiii, 34), +elles signifient: ne vengez pas ce qu'ils font contre moi, meme par une +peine corporelle, ce qui aurait pu avoir raisonnablement lieu, meme sans +faute prealable de leur part, afin que les autres hommes voyant cela +reconnussent au chatiment qu'en agissant ainsi, les Juifs n'avaient pas +bien fait. En outre, il convenait que le Seigneur, par l'exemple de +cette priere, nous exhortat a la vertu de la patience et a l'imitation +du supreme amour, afin que son propre exemple nous montrat en action ce +qu'il nous avait enseigne en precepte, savoir, qu'il faut prier pour +ses ennemis. En disant _pardonnez-leur_, il n'a donc point regarde a +quelques fautes prealables, a quelques mepris de Dieu, mais a la raison +qu'il aurait pu y avoir de leur infliger une peine motivee, meme sans +une faute preexistante.... Ainsi que les petits enfants sont sauves sans +merite, il n'est pas absurde que quelques-uns supportent des peines +corporelles qu'ils n'ont point meritees, comme les petits enfants morts +sans le bapteme, comme tant d'innocents frappes d'affliction. Qu'y +aurait-il d'etonnant que ceux qui crucifiaient le Seigneur eussent, +pour cette action injuste, quoique l'ignorance les excuse de la faute, +encouru quelque peine temporelle?" + +Pas plus que l'ignorance, l'infidelite qui ferme aux adultes +raisonnables l'entree du ciel, ne peut etre appelee mepris de Dieu. Il +suffit pour la damnation de ne pas croire a l'Evangile, d'ignorer le +Christ, de ne point recevoir le sacrement de l'Eglise, et cela moins par +malice que par ignorance. _Celui qui ne croit pas est deja juge_. (Jean, +iii, 18.) _Celui qui ne connait pas ne sera pas connu_. (l Cor., xiv, +38.) Il n'y a pas, dit Aristote[463], reciprocite dans les relatifs, si +la relation n'a ete bien etablie; il faut qu'il n'y ait pas erreur dans +l'attribution. Si, par exemple, on a presente comme une relation _l'aile +d'un oiseau_, il n'y a pas reciprocite, on ne peut dire l'oiseau d'une +aile. Si donc nous appelons peche tout acte vicieux ou contraire au +salut, l'infidelite et l'ignorance deviennent des peches, meme sans +mepris de Dieu. C'est que l'attribution est mal faite. Il faut appeler +peche ce qui, en aucun cas, ne peut avoir lieu sans une faute. "Or, +ignorer Dieu, n'y pas croire, les oeuvres memes qui ne sont pas bonnes, +tout cela peut avoir lieu sans aucune faute. Si, par exemple, la +predication n'est pas venue jusqu'a vous, quelle faute vous imputer pour +n'avoir pas cru dans le Christ ou dans l'Evangile? L'apotre n'a-t-il pas +dit: _Comment croiront-ils en lui, s'ils n'en ont point entendu parler? +Et comment en entendront-ils parler, si personne ne le leur preche?_ +(Rom., x, 14.) Corneille ne croyait pas dans le Christ avant d'avoir ete +instruit par Pierre, et quoique pour avoir precedemment connu et aime +Dieu par la loi naturelle, il ait merite que sa priere fut ecoutee et +que Dieu acceptat ses aumones, si cependant il lui fut arrive de quitter +la lumiere avant de croire dans le Christ, nous n'oserions nullement lui +garantir la vie eternelle, quelque bonnes que parussent ses oeuvres, et +nous le compterions plutot parmi les infideles que parmi les fideles, +de quelque zele pour le salut qu'il fut anime. Beaucoup de jugements +de Dieu sont un abime....." Il reprouva celui qui s'offrait en disant: +_Maitre, je vous suivrai en quelque lieu que vous alliez_. (Math., iv, +19.) Enfin, gourmandant l'obstination de certaines villes, il dit: +"_Malheur a toi, Corozaim; malheur a toi, Bethsaide! car si dans Tyr et +dans Sidon avaient eu lieu les miracles accomplis au milieu de vous, +des longtemps deja elles auraient fait penitence dans le cilice et +la cendre_[464]. Le voici donc qui a offert et sa predication et ses +miracles aux villes dont il prevoyait l'incredulite, et ces villes des +Gentils qu'il savait toutes pretes pour la foi, il ne les a pas jugees +dignes de sa presence. Si pour avoir ete prives de sa parole, quelques +hommes tout disposes a croire ont peri dans ces villes, qui pourra dire +que c'est leur faute? Et pourtant cette infidelite dans laquelle ils +sont morts, nous tenons qu'elle suffit pour leur damnation, quoique +la cause de l'aveuglement auquel le Seigneur les a abandonnes ne nous +apparaisse guere." + +[Note 463: _Categ./i>. vii.--Boeth., _In Praedicam._, II, p. 160.] + +[Note 464: Math. xi, 21. Cet exemple est cite par Fenelon dans une +question analogue. (_Refut. du systeme du P. Malebranche, c. v.)] + +"Assurement, si l'on veut appeler leur aveuglement un peche sans faute, +on le peut, paraissant absurde qu'ils soient damnes sans peche. Nous +pourtant, nous ne placons proprement le peche que dans la faute de +negligence; car elle ne peut se rencontrer en aucun homme, quel que soit +son age, sans qu'il merite la damnation. Je ne vois pas, au contraire, +comment imputer a faute l'infidelite des petits enfants ou de ceux a qui +l'Evangile n'a point ete annonce, non plus que tout ce qui resulte d'une +ignorance invincible ou d'une impossibilite de prevoir un fait; autant +incriminer celui qui, dans une foret, frappe un homme d'une fleche qu'il +croyait lancer contre un oiseau." + +Ainsi, quand on emploie ces mots: pecher par ignorance ou pecher en +pensee, on prend le peche dans un sens large; c'est l'action qu'il ne +convient pas de faire. Dans le peche d'ignorance, point de faute; pecher +en pensee ou par la volonte, en parole ou en action, c'est faire ou dire +ce qu'on ne doit pas, quand meme cela nous arriverait a notre insu ou +malgre nous. "Ainsi, ceux memes qui persecutaient le Christ ou les +siens, qu'ils croyaient devoir etre persecutes, sont dits avoir peche +en action (_in operatione_); ils auraient cependant peche par une faute +plus grave, s'ils les avaient epargnes contre leur conscience[465]." + +[Note 465: _Eth_., c. xiii et xiv, p. 653-659. Il n'est pas necessaire +de remarquer que cette assertion doit etre condamnee par l'Eglise. +Bayle, et apres lui, les auteurs de l'_Histoire litteraire_, pensent +reconnaitre ici une doctrine de relachement, reprochee plus tard aux +jesuites. On les a vivement attaques pour une these soutenue en 1686, +dans leur college de Dijon, et qui etablissait une distinction entre +le peche philosophique ou moral et le peche theologique. Suivant cette +distinction, tandis que l'un est le peche mortel ou la transgression +libre de la loi divine, l'autre ne serait qu'un acte humain non conforme +a la nature raisonnable et a la droite raison. Quoique grave, il ne +serait pas, dans celui qui ignore Dieu, ou qui ne pense pas actuellement +a lui, une offense envers Dieu, digne de la peine eternelle. Arnauld a +ecrit cinq _Denonciations_ etendues contre cette doctrine qu'il presente +comme tres-ancienne dans la Societe. (Bayle, art. _Foulque.--Hist. +litt_., t. XII, p. 128.--_Oeuvres de messire Ant. Arnauld_, t. XXXI, ed. +de 1780.) L'editeur de l'_Ethique_, B. Pez, pense qu'Abelard peut bien +avoir voulu dire seulement que l'inadvertance et l'ignorance invincible +excusent le peche formel, comme on l'enseigne dans les ecoles. +(_Dissert. isagog_., t. III, p. xx.)] + +On demande si tout peche est interdit, c'est-a-dire si l'impossible nous +est prescrit; car la vie ne peut se passer sans peches au moins veniels. +Qui peut, par exemple, se preserver de toute parole oiseuse? (Tit. iii, +9.) Et cependant un joug doux, un fardeau leger nous a ete promis. Mais +cette difficulte n'en est une que si l'on entend largement par peche +tout ce qu'il ne convient pas de faire. Si, au contraire, la peche n'est +que le mepris de Dieu, cette vie peut reellement se passer sans peche, +_quoique avec la plus grande difficulte_, et il est vrai que tout peche +est interdit. + +Parmi les peches, les uns sont veniels (graciables) ou legers, les +autres damnables ou graves. Parmi ceux-ci, on nomme criminels ceux qui +rendraient leurs auteurs infames ou accusables de crime s'ils venaient a +etre connus. Les peches sont veniels, lorsque nous consentons au mal par +oubli; on peut savoir et ne pas penser qu'on ne devrait pas consentir. +On ne se souvient pas toujours de ce qu'on sait. Nos connaissances +subsistent jusque dans notre sommeil. L'homme qui s'endort ne devient +pas stupide pour redevenir un sage en s'eveillant; les peches veniels +sont donc des peches d'oubli. + +Quelques-uns ont pretendu qu'il etait mieux de s'abstenir des peches +veniels que des criminels, parce que c'est plus difficile, et qu'il y +faut plus d'attention; mais Ciceron a dit: _Ce qui est laborieux n'est +pas pour cela glorieux_. Il est plus penible d'obeir a la crainte qu'a +l'amour; est-il donc plus meritoire de porter le joug de la loi ancienne +que de vivre dans la liberte de l'Evangile? Il est plus difficile de se +defendre d'une puce que d'un ennemi et d'eviter une petite pierre qu'une +grande; mais ce qu'il est plus difficile d'eviter fait moins de mal. +L'amour se defend surtout de ce qui peut le plus offenser Dieu. Si l'on +pretend repousser cette distinction, en adoptant le principe de quelques +philosophes que tous les peches sont egaux, soit; mais alors il faut +s'abstenir de tous egalement, et non pas des veniels plus que des +criminels[466]. + +[Note 466: Allusion a une maxime fort connue des stoiciens.--_Eth._, c. +xv et xvi, p. 659-663.] + +Apres avoir ainsi decouvert la plaie de l'ame, il est temps de montrer +le remede. C'est la reconciliation qui s'opere par la penitence, la +confession, la satisfaction. + +La penitence est la douleur de l'ame pour avoir failli: elle provient +tantot de l'amour de Dieu, et alors elle est fructueuse, tantot de +quelque dommage eprouve, et alors elle est sans fruit. Telle est la +penitence des damnes, "de tous ceux qui au moment de quitter la vie, +se repentent de leurs crimes et poussent les gemissements de la +componction, non par amour du Dieu qu'ils ont offense, non par haine du +peche qu'ils ont commis, mais par peur de la peine dans laquelle ils +apprehendent d'etre precipites.... Combien nous en voyons tous les jours +gemir profondement au moment de la mort, s'accuser vivement d'usures, +de rapines, d'oppression des pauvres, ou des injustices qu'ils ont +commises, et pour tout reparer consulter un pretre! Alors si, comme il +le faut, on leur donne le conseil de vendre tout ce qu'ils possedent, et +de restituer aux autres ce qu'ils ont pris..., vous les entendez soudain +confesser par leur reponse combien leur penitence est vaine. De quoi +donc, disent-ils, vivrait ma maison? que laisserais-je a mes fils, a ma +femme? Comment pourraient-ils se soutenir?... O miserable, o le plus +miserable des miserables! le plus insense des insenses! tu ne t'occupes +pas de ce qui te restera a toi, mais de ce que tu auras amasse pour les +autres! Par quelle presomption peux-tu ainsi offenser Dieu, au moment +d'etre emporte devant son formidable tribunal, et cela, pour te rendre +les tiens plus favorables, en les enrichissant de la depouille des +pauvres? Qui ne rirait de toi, a t'entendre esperer que les autres te +seront plus utiles que toi-meme? Tu te confies dans les aumones des +tiens, croyant les avoir pour successeurs; tu les constitues heritiers +de ton iniquite, en leur laissant le bien d'autrui acquis par la +rapine.... Dans ta piete malheureuse envers les tiens, cruel envers +toi-meme et envers Dieu, qu'attends-tu du juge equitable devant lequel +tu cours malgre toi, et qui demande compte, non-seulement des vols, mais +d'une parole inutile?" + +Apres un tableau anime et satirique des mecomptes qui attendent les +calculs d'un mourant, et de l'ingratitude d'une epouse, et de l'oubli +des heritiers, Abelard ajoute un reproche qui monte plus haut. "Et +comme, dit-il, l'avarice du pretre n'est pas moindre que celle du +peuple, d'apres cette parole: _Erit sicut sacerdotes sic populus_ (Osee, +iv, 9), bien des mourants sont abuses par la cupidite des pretres qui +leur promettent une vaine securite, s'ils offrent ce qu'ils ont pour les +sacrifices, et achetent des messes qu'ils n'auraient jamais _gratis_; +marchandise pour laquelle il est certain qu'il existe chez eux un tarif +fixe d'avance, pour une messe, un denier, pour un service annuel, +quarante. Ils ne conseillent pas aux mourants de restituer le fruit +de leurs rapines, mais de l'offrir en sacrifice, contre cette parole: +_Offrir en sacrifice la substance du pauvre, c'est immoler pour victime +le fils sous les yeux du pere_." (Eccl., xxxiv, 24.) + +La penitence fructueuse est celle qui nait du regret d'avoir "offense +Dieu qui est bon plus encore qu'il n'est juste." Il n'est pas comme les +princes de la terre qui ne savent pas differer leur vengeance; mais +plus la sienne a ete retardee, plus elle est terrible. Nous craignons +d'offenser les hommes, nous fuyons leurs regards pour faire le mal; ne +savons-nous pas que Dieu est partout present? "L'affection de la +chair nous entraine a faire ou a supporter tant de choses, et si peu +l'affection spirituelle! Que ne savons-nous, pour ce Dieu a qui nous +devons tout, faire et supporter autant que pour une epouse, des enfants +ou quelque courtisane!" + +Ceux qui sont salutairement touches de la bonte, de la patiente +longanimite de Dieu, ressentent la componction moins par la crainte des +peines que par l'amour de Dieu. Avec cette contrition du coeur qui est +la penitence fructueuse, le peche disparait. Le gemissement sincere de +la charite ou de l'amour nous reconcilie avec Dieu. Si, a l'article de +la mort, quelque necessite empeche un homme de venir a confession et +d'accomplir la satisfaction, quittant la vie dans ce gemissement du +coeur, il n'encourt pas la gehenne eternelle. Obtenir le pardon du +peche, c'est etre tel que l'ame cesse de meriter, pour le peche +anterieur, l'eternel chatiment; car lorsque Dieu pardonne le peche aux +penitents, il ne remet pas toute la peine, mais seulement la peine +eternelle. Ceux qui, prevenus par la mort, n'ont pu accomplir la +satisfaction de la penitence en cette vie, sont reserves aux peines +purgatoires et non damnatoires. + +Cette definition de la penitence repond a ceux qui ont demande si l'on +pouvait se repentir d'un peche et ne pas se repentir d'un autre. La +penitence qui vient de l'amour de Dieu ne peut exister pour celui qui +persiste dans un seul mepris de Dieu. + +Mais dire que Dieu pardonne un peche, n'est-ce pas dire que Dieu ne +prononce pas la condamnation, et qu'il a par consequent decrete de ne la +point prononcer? "Dieu ne regle ni ne dispose rien recemment; de toute +eternite, ce qu'il doit faire est arrete dans sa predestination et +prefixe dans sa providence, tant le pardon d'un peche quelconque, que +tout ce qui se fait. Il nous parait donc mieux d'entendre par ces mots: +Dieu pardonne le peche, qu'il rend un pecheur digne d'indulgence en lui +inspirant le gemissement de la penitence, c'est-a-dire qu'il le rend tel +que la damnation cesse de lui etre due, et ne lui sera jamais due, s'il +persevere[467]." + +[Note 467: _Eth._, c. xix et xx, p. 667-671.] + +Il y a toutefois un peche irremissible, c'est le _blaspheme_ ou la +_simple parole contre le Saint-Esprit_ (Luc, xii, 10; Math, xii, 31). +Quelques-uns disent que ce peche est le desespoir de pardon, l'acte de +celui qui, trouble parla grandeur de ses fautes, se defie radicalement +de la bonte de Dieu. Quant au peche contre le Fils, c'est l'acte de +celui qui attaque l'excellence de l'humanite du Christ, et qui, par +exemple, nie qu'elle ait ete concue sans peche, ou que Dieu l'ait prise +a cause de l'infirmite visible de la chair. Ce peche est remissible, +parce qu'il s'agit de ces croyances auxquelles ne pouvait conduire +la raison humaine, mais qui avaient besoin d'une revelation divine. +Blasphemer l'Esprit, au contraire, c'est calomnier les oeuvres d'une +grace manifeste, c'est en quelque sorte attribuer au diable ce que fait +la bonte dans sa misericorde; c'est dire l'Esprit mechant, ou que Dieu +est le diable. "Ce peche ne merite aucune indulgence; nous ne disons pas +cependant que ceux qui l'ont commis ne pourraient etre sauves, s'ils +avaient la penitence, mais nous disons, seulement qu'ils n'obtiendront +pas la penitence[468]." + +[Note 468: Cette opinion sur le peche contre le Saint-Esprit est celle +de saint Jean Chrysostome, suivie par saint Isidore de Peluse et +beaucoup d'autres. Elle se rapproche de celle de saint Athanase. Les +docteurs catholiques se partagent en general entre cette opinion et +celle de saint Augustin, qui veut que le peche contre le Saint-Esprit +soit l'impenitence finale. Saint Hilaire croyait que le peche contre le +Saint-Esprit consistait a nier la divinite du Fils, ce qui parait peu +probable, ce peche etant precisement oppose par, l'Evangile au peche +ou au blaspheme contre le Fils. L'Eglise n'a rien decide concernant la +nature du peche contre le Saint-Esprit. Quoique deux evangelistes disent +qu'il ne _sera pas remis_, l'Eglise en general n'entend pas a la +rigueur cette irremissibilite; il n'y a donc ni erreur, ni temerite, ni +relachement dans ce que dit Abelard du peche irremissible. (Bible de +Vence, t. XIX, p. 325.--Voyez aussi ci-dessus ch. iv, p. 342.)] + +On demandera peut-etre si ceux qui se retirent de cette vie avec le +gemissement du coeur, continueront de gemir et d'etre tristes de +leurs peches dans la vie celeste. Sans aucun doute, comme les peches +deplaisent a Dieu et aux anges, independamment de la douleur qu'ils +causent, les notres continueront de noua deplaire. "Quant a la question +de savoir si dans cette vie-la nous voudrions avoir fait ou non des +choses qui, nous le savons, ont ete bien ordonnees de Dieu, et ont +coopere a notre bien, d'apres ce mot de saint Paul: "Nous savons que +tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu (Rom. viii, 28); c'est +une autre question que nous avons, selon nos forces, resolue dans le +troisieme livre de notre Theologie[469]." + +[Note 469: _Eth._, c. xxi, xxii, xxiii, p. 671-673.--Le IIIe livre de +la Theologie, c'est-a-dire de l'Introduction, ne contient pas l'examen +direct de cette question; mais il n'est pas termine, et d'ailleurs il y +est explique comment tout, le mal meme, est ordonne pour le mieux. (C. +ii, p. 228.)] + +La seconde condition de la reconciliation est la confession. On dit +que les Grecs se confessent a Dieu; mais quelle est la valeur d'une +confession a Dieu qui sait tout? "Confessez-vous les uns aux autres +(Jac. v, 16)." D'abord, c'est un acte d'humilite qui fait deja une +grande partie de la satisfaction; puis, les pretres a qui l'on se +confesse ont le droit d'enjoindre les satisfactions de la penitence. Le +penitent se rassure en pensant qu'il obeit a ses superieurs et qu'il +suit leur volonte et non la sienne. + +Mais il faut se confesser sincerement et ne rien taire par honte de +l'aveu. Je sais bien que Pierre, apres sa faute, s'est tu et qu'il a +pleure; pourquoi ne l'a-t-il pas confessee? Peut-etre a-t-il craint de +causer quelque dommage, quelque deshonneur a cette Eglise dont il devait +etre un jour constitue le prince; alors ce ne serait plus orgueil, mais +prudence; car la connaissance de sa triple chute aurait pu conduire ses +freres a repousser son autorite et a desapprouver le dessein de Dieu +qui, pour les affermir, choisissait celui qui avait failli le premier. +C'est ainsi qu'on peut retarder une confession ou meme l'omettre +absolument sans peche, lorsqu'on croit qu'elle sera plus nuisible +qu'utile. D'ailleurs Pierre a pu differer sa confession, quand la foi de +l'Eglise etait encore tendre et faible, et plus tard il a pu confesser +sa faute, pour qu'elle restat ecrite dans l'Evangile. Mais on ne peut +alleguer qu'etant au-dessus de tous, Pierre n'avait pas de superieur a +qui confier son ame; rien n'empeche les prelats de s'adresser, pour la +confession, a des subordonnes, afin que la satisfaction leur soit rendue +plus facile par ce surcroit d'humilite. "Comme il y a beaucoup de +medecins malhabiles auxquels il est dangereux ou inutile de confier les +malades; parmi les prelats de l'Eglise, il s'en trouve beaucoup qui ne +sont ni religieux ni judicieux, et qui, de plus, sont legers a decouvrir +les peches de ceux qu'ils confessent. A ceux-la il est non-seulement +inutile, mais perilleux de se confesser, car ils ne sont pas attentifs a +prier et ne meritent pas d'etre ecoutes dans leurs prieres. Ignorant les +dispositions canoniques et n'ayant pas de regle dans la fixation des +satisfactions, ils promettent souvent une vaine securite et trompent les +pecheurs par une esperance frivole, _aveugles, conducteurs d'aveugles_." +(Math., xv, 14.) En revelant les peches, ils scandalisent l'Eglise, +indignent les penitents, les detournent de la confession, les exposent +meme a des perils. Aussi ceux que ces inconvenients ont decides a +eviter leurs prelats et a chercher des confesseurs plus convenables, +doivent-ils etre approuves. S'ils pouvant obtenir le consentement des +prelats eux-memes, tout n'en va que mieux; mais si l'orgueil leur refuse +ce consentement, que le malade, inquiet de son salut, continue de +chercher le meilleur medecin et se soumette au meilleur conseil. "Car +personne, apres s'etre apercu qu'il lui a ete donne un guide aveugle, +ne doit le suivre dans le fosse." Ce n'est pas qu'on doive mepriser les +lecons de ceux qui prechent bien, quoiqu'ils vivent mal, mais de +ceux-la seulement qui ne savent ni guider ni instruire. Il ne faut pas +d'ailleurs desesperer du salut de ceux qui s'abandonnent a la decision +de leurs aveugles prelats, l'erreur des uns ne doit point damner les +autres. + +"Il est quelques pretres qui trompent leurs ouailles, moins par erreur +que par cupidite, et qui remettent ou allegent les peines de la +satisfaction prescrite, moyennant l'offre de quelques ecus.... Le +Seigneur dit par la bouche du prophete: _Mes pretres n'ont pas dit: Ou +est le Seigneur_? (Jerem., ii, 6.) Ceux-ci semblent dire: Ou est l'ecu? +Et non-seulement des pretres, mais je connais des princes des pretres, +des eveques si impudemment consumes de cette cupidite-la, que lorsqu'aux +dedicaces d'eglises, aux benedictions de cimetieres, aux consecrations +d'autels, a quelques solennites enfin, ils ont de grandes reunions de +peuple dont ils attendent des oblations considerables, ils se montrent +faciles a la relaxation des penitences; ils accordent a tout le monde +tantot le tiers, tantot le quart de la penitence, sous quelque pretexte +de charite, mais reellement par une extreme cupidite.... + +Ils professent qu'ils en ont le droit, que le Seigneur le leur a delegue +et que le ciel est depose dans leurs mains. En verite, ce sont de grands +impies de ne point absoudre tous leurs subordonnes de tous peches et de +permettre qu'il y en ait un seul de damne.... Desire qui voudra, mais +non pas moi, cette puissance dont on peut faire profiter les autres +plus que soi-meme, et qui permet de sauver l'ame d'autrui plutot que +la sienne propre, tandis que tout homme sage a le sentiment +contraire[470]." + +[Note 470: _Eth._., c. xxiv, xxv, p. 674-681.] + +Il y a beaucoup d'eveques sans religion ni discernement, ils ont +cependant la puissance episcopale. Quelle est a leur egard la portee du +pouvoir delegue aux apotres de lier et de delier? (Jean, xx, 23.) S'ils +veulent sans discernement, sans mesure, aggraver ou attenuer la peine du +peche, leur pouvoir va-t-il jusque-la que Dieu regle les peines sur leur +jugement? Si la colere ou la haine ont dicte la sentence d'un eveque, +Dieu la confirmera-t-il?---La delegation annoncee par saint Jean ne +semble pas adressee a tous les eveques en general, mais seulement a la +personne des apotres; c'est comme pour ces paroles toutes personnelles: +"_Vous etes la lumiere du monde, vous etes le sel de la terre_. (Math., +v, 13, 14.) Elles ne s'appliquent pas a tous; cette prudence et cette +saintete que le Seigneur avait donnees aux apotres, il ne les a pas +accordees egalement a tous leurs successeurs." En prononcant les paroles +evangeliques, Jesus-Christ parlait devant Judas, il n'entendait donc +parler que des seuls apotres elus; peut-etre faut-il en dire autant de +la delegation du pouvoir de lier et de delier. Saint Jerome, Origene, +paraissent en juger ainsi. Comment, en effet, des eveques qui s'ecartent +de la justice de Dieu, pourraient-ils plier Dieu a leur propre iniquite +et le rendre semblable a eux-memes? Saint Augustin, eveque lui-meme, a +dit ces paroles: "Vous liez sur la terre, songez a lier justement, car +la justice rompra les liens injustes." Saint Gregoire fait le meme aveu. +Les memes idees s'appliquent a ceux qu'une sentence a prives de la +communion; aussi lit-on dans les decrets du concile d'Afrique: "Que +l'eveque ne prive temerairement personne de la communion et tant que +l'eveque refuse la communion, a son excommunie, que les autres eveques +ne l'accordent pas a ce meme eveque, afin que l'eveque prenne plus garde +de prononcer ce qu'il ne peut justifier par d'autres temoignages que le +sien[471]." + +[Note 471: _Eth._, c. xxvi, p. 681-688.---Cet article est porte sous +le n deg. cxxxiii au Code des canons de l'Eglise d'Afrique. C'est un des +decrets du septieme Concile de Carthage. (_Act. Concil._, t.1.)] + +Apres cette citation singuliere, on lit _Explicit_, le mot qui annonce +la fin de tous les livres du moyen age. Je doute que l'ouvrage soit +complet. Apres la penitence et la confession, l'auteur devait traiter +encore de la satisfaction. C'est la satisfaction qui couronne la +penitence et constate la vertu de la confession. Elle a en elle-meme +quelque chose de mystique et ne peut etre entendue comme une simple +expiation morale. C'est ainsi cependant que peut-etre Abelard l'aurait +presentee. Son spiritualisme s'accommode peu des mysteres. + +De graves accusations se sont elevees contre la morale d'Abelard. "Lisez +le livre qu'ils appellent _Scito te ipsum_, ecrit saint Bernard aux +eveques et aux cardinaux, et voyez quelle moisson y foisonne d'erreurs +et de sacrileges; et ce qu'il pense...du pouvoir de lier et de delier, +du peche originel, de la concupiscence, du peche de plaisir, du peche +d'infirmite, du peche d'ignorance, de l'oeuvre du peche, de la volonte +de pecher[472]!" Et parmi les quatorze condamnations prononcees par le +concile de Sens, il y en a bien six qui frappent des maximes extraites +en effet du _Scito te ipsum_. Sans les discuter, considerons dans son +caractere general la morale d'Abelard. + +[Note 472: _Ab. Op._, Ep. ix, p. 271.] + +Le principe auquel il s'est attache et qui n'est point faux en lui-meme, +c'est que la moralite de l'action est dans l'intention, ou comme il +dit, que _le peche consiste dans la mauvaise volonte; et, en effet, +les hommes de bonne volonte_ sont les honnetes gens de la religion. +Ce principe sainement compris parait irreprochable. Cependant on peut +remarquer que tous les moralistes, religieux ou autres, qui l'adoptent +d'une maniere absolue, tendent vers un certain relachement. J'essaierai +de montrer comment s'introduit naturellement ce principe, tant dans la +morale philosophique que dans la morale religieuse, et comment aussi, +dans l'une et dans l'autre, il peut mener, malgre tout ce qu'il a de +vrai, a des maximes dangereuses ou du moins hasardees. + +Les actions des hommes sont leurs volontes rendues visibles, ou +realisees en dehors d'eux-memes. + +Ces actions sont bonnes ou mauvaises; elles le paraissent, surtout par +leurs effets, par les circonstances qui les accompagnent. El quand, par +ces effets, par ces circonstances, la loi morale est violee, l'action +est jugee mauvaise _ipso facto_. C'est ainsi, en general, que prononce +l'opinion, la loi, le juge, tout ce qui ne peut guere apercevoir et +atteindre que l'exterieur de l'action. Cependant, un examen plus +attentif nous apprend bientot que ce n'est point la toujours un signe +fidele de la moralite; celle-ci est souvent pire ou meilleure qu'elle ne +semble. Les apparences de l'action ne prouvent pas avec une infaillible +certitude ce que l'agent a voulu, et c'est la le mal opere dans +l'action. Le mal que nul n'a voulu est un malheur, le bien que nul n'a +voulu est un bonheur; il n'y a ni bien ni mal moral sans volonte; sur +ce point nulle restriction. C'est inexactement que nous appellerions +injuste, inhumaine, odieuse, une action a laquelle la volonte n'aurait +point de part. Le jugement prononce d'apres les apparences de l'action +peut donc se trouver trop severe; mais il peut aussi se trouver trop +indulgent. La volonte mauvaise peut avoir echoue dans l'accomplissement +du mal; le succes ne l'ayant point divulguee, elle reste inconnue, mais +n'en est pas moins reelle. Celui qui a voulu le mal et qui l'a tente, +mais qui n'a pas reussi, a ete impuissant; il n'est pas innocent. Il +suit que l'oeuvre, si par la on veut entendre l'acte realise en dehors +de l'agent volontaire, n'est pas le signe certain de la bonne ou +mauvaise volonte. La bonne ou mauvaise volonte ne peut etre jugee sur +ses effets; et consequemment, le bien ou le mal moral n'est ni dans les +effets, ni dans l'oeuvre. Le bien et le mal moral sont donc dans la +volonte. + +C'est la une proposition parfaitement vraie; l'homme n'est bon ou +mechant que par la volonte; il n'y a que les actions volontaires qui +soient bonnes ou mauvaises. + +Il s'ensuit plusieurs consequences pratiques. 1 deg. L'effet de la volonte +est indifferent au bien ou au mal agir. Ce n'est qu'un signe, une +presomption a l'appui de la bonne ou mauvaise volonte; mais en soi +l'oeuvre exterieure n'est ni bonne ni mauvaise, puisque sa moralite +depend de la volonte de celui qui l'a faite. 2 deg. Il faut que la volonte +soit pleine et entiere, pour que la bonte ou la mechancete de l'action +soit pleine et entiere. Selon que la volonte est plus ou moins libre, +l'action est bonne ou mauvaise a un plus ou moins haut degre. Tout ce +qui annule, contraint, entrave ou seulement gene la volonte dans le sens +du bien ou dans le sens du mal, supprime, augmente ou diminue la bonte +ou la mechancete de l'action. 3 deg. La volonte n'est pas pleine et entiere, +quand elle est sans discernement. La volonte sans discernement n'est +qu'une force aveugle. La moralite des actions est donc en proportion du +discernement. L'enfant au berceau, l'idiot, l'aliene, ne font ni bien +ni mal, et leurs actions ne sont pas imputables. 4 deg. Ainsi la contrainte +absolue, l'ignorance invincible detruisent le merite ou le demerite de +l'agent. + +Dans ces termes, les consequences de la maxime que le bien et mal +ne resident que dans les actions volontaires, sont evidentes, +inattaquables. Elles sont la regle de toute equite, de toute loi juste, +de tout juge honnete et eclaire. + +Mais si l'on approfondit l'idee contenue dans cette maxime, voici ce +qu'on peut y decouvrir. La moralite est dans l'agent, elle n'est pas +dans l'acte; les actes ne sont ni bons ni mauvais par eux-memes, puisque +c'est la volonte seule qui est bonne ou mauvaise. Or, qu'est-ce qu'une +volonte bonne ou mauvaise? Ce n'est pas la volonte des actes bons ou +mauvais, puisqu'on vient de voir que les actes ne sont ni l'un ni +l'autre. C'est l'agent volontaire qui est bon ou mauvais. Le bien ou +le mal est donc quelque chose d'invisible, d'incorporel, d'interne. +En effet, pour que l'action soit imputable, il faut qu'elle soit +volontaire. On peut d'autant plus exactement la dire volontaire, qu'elle +est l'oeuvre d'une volonte plus libre et plus eclairee. La liberte et +le discernement sont necessaires, puisque la contrainte absolue ou +l'ignorance invincible enlevent la responsabilite morale. Or, la liberte +peut etre atteinte de bien des manieres. Supprimee par l'age ou la +maladie, elle emporte avec elle le merite ou le demerite. Diminuee par +une cause quelconque, elle doit diminuer en proportion le merite ou le +demerite. Mille circonstances genent, limitent, ou modifient la volonte; +l'exemple, la tentation, le temperament, l'habitude sont autant de +restrictions ou d'obstacles a la liberte absolue de la volonte. Les +passions, quelle qu'en soit d'ailleurs la cause, les passions ne +laissent pas a la liberte sa plenitude. Ainsi toutes ces causes agissent +comme aggravantes ou attenuantes sur le demerite ou le merite; et l'on +est peu a peu conduit a cette consequence, les passions sont une excuse. +Or, maintenant accroissez leur empire, supposez-le irresistible; vous +pourriez arriver a la destruction du bien et du mal moral. C'est ce +qu'on appelle, dans les ecoles de philosophie, la morale sentimentale. + +Ce n'est pas tout. Le discernement a ete pose comme une condition de la +moralite; c'est-a-dire qu'il faut, pour qu'une volonte soit bonne ou +mauvaise, que l'agent volontaire la sache bonne ou mauvaise. Or comment +le saura-t-il, puisque les actions ne sont pas bonnes ou mauvaises en +elles-memes, puisqu'il ne s'agit que d'un phenomene interne dont lui +seul est juge et temoin? Sa volonte n'etant mauvaise que s'il la sait +mauvaise, elle ne l'est que s'il la trouve telle. La question se +transforme: tel homme qui agit de telle ou telle facon, et qui a voulu +son action, trouvait-il qu'elle etait bonne, ou qu'elle etait mauvaise? +qu'il eut tort ou raison, peu importe; ce qui importe, c'est ce qu'il +pense. Or, ce qu'il pense est determine par son education, par ses +opinions, par sa vie, par sa nature. S'il croit ou trouve bonne une +action, sa volonte n'est pas mauvaise de la vouloir; et ainsi le bien et +le mal deviennent completement subjectifs. La volonte se croyant bonne +ou se croyant mauvaise, c'est ce qu'on appelle souvent l'intention. Le +bien ou le mal est dans l'intention, c'est ce qu'on erige souvent en +principe absolu de toute la morale. + +Or, comme l'intention en ce sens depend d'une foule de circonstances +externes, independantes au moins de la volonte, comme celle-ci est +soumise, je ne dis plus a des contraintes actuellement et passagerement +exercees sur elle, mais a une foule de circonstances anterieures, +permanentes, fatales comme les circonstances de notre nature et de +notre destinee, il suit qu'avec la doctrine de l'intention ou de la +subjectivite absolue de la moralite de nos actes, la regle de ces actes +ou la morale meme s'evanouit. + +Assurement, il est possible, facile meme de repondre a cette deduction, +et d'y demeler le vrai du faux. C'est en morale la meme erreur qui sert +de titre et de base au scepticisme en metaphysique; et cette erreur, je +sais comment elle se refute. Mais il n'en est pas moins vrai que toute +morale qui place en premiere ligne, sans restriction, sans explication, +non pas l'existence absolue et l'invariabilite de la loi, mais la +responsabilite intentionnelle de l'agent, est sur la voie d'une doctrine +relachee et dangereuse, et n'en est preservee que par cette puissance +du sens commun qui resiste presque toujours en nous aux consequences +extremes d'un principe absolu. + +Voila pour la morale philosophique; quant a la morale religieuse, on +en pourrait dire a peu pres autant. D'abord il suffirait de rappeler a +quels exces la doctrine de l'intention a conduit des casuistes celebres; +et _les Provinciales_ subsistent comme un immortel acte d'accusation. +Mais en these generale, montrons quelle forme le meme principe peut +prendre en theologie rationnelle. + +Tout peche est volontaire; c'est-a-dire qu'il n'y a peche que la ou il +y a volonte du mal. Pour qu'il y ait volonte du mal, il ne suffit pas +qu'il y ait eu volition de l'acte qui a produit le mal; il faut qu'il y +ait eu volition, plus connaissance du mal produit par cet acte. C'est +ce qu'Abelard appelle avec raison _le consentement au mal_. Ainsi les +oeuvres, en tant qu'oeuvres exterieures, ne sont ni bonnes ni mauvaises +par elles memes, puisque elles ne sont pas le gage certain d'une volonte +bonne ou mauvaise. Et cette volonte qui les produit, n'est pas elle-meme +bonne ou mauvaise a raison des oeuvres qu'elle produit, puisque ces +oeuvres ne sont pas en elles-memes le bien ou le mal. La preuve, +c'est que, suivant les temps, Dieu a prescrit des oeuvres contraires. +Celles-la, je parle de celles qui sont dans la loi ecrite, ont donc ete +bonnes, indifferentes, mauvaises, suivant qu'elles ont ete prescrites, +permises, defendues. En elles-memes, elles sont indifferentes; elles ne +sont mauvaises ou bonnes qu'en tant qu'interdites ou autorisees. En quoi +donc la volonte qui les fait est-elle bonne ou mauvaise, innocente ou +pecheresse? Comment, en y consentant, consent-elle au bien ou au mal, +puisque ces oeuvres ne sont ni le bien ni le mal? en ce qu'elle neglige +ou observe un commandement. Le mal, c'est donc la desobeissance. + +Mais cependant il y a des oeuvres toujours defendues, des oeuvres +toujours approuvees. Il y a des mots tels que ceux-ci, bien, mal, juste, +injuste. Dieu est le bien, Dieu est la justice meme; cependant je vois +qu'il a commande dans l'Ancien Testament des actes contraires aux +notions du bien et du juste. Il prononce contre les enfants, contre les +infideles qui n'ont pu etre eclaires, des peines terribles. Le mal est +non-seulement tolere par la Providence, mais il entre dans ses vues. +Elle s'en sert, elle en profite, elle semble y concourir. Le mal +n'est-il donc pas le mal, le bien n'est-il pas le bien? Le saint et la +damnation ne paraissent pas attaches uniquement au bien ou au mal qu'on +a fait. Le salut et la damnation nous atteignent irresistiblement, +fatalement pour ainsi dire, en ce sens que nous ne sommes pas toujours +libres d'echapper aux causes de l'une, de realiser les conditions de +l'autre. Car par exemple il ne depend pas de l'homme de naitre chretien, +ou, ne chretien, de vivre assez pour etre baptise. Qu'en conclure? +Faut-il donc dire que toutes les actions morales sont au rang de ces +oeuvres dont nous parlions tout a l'heure et qui sont indifferentes en +elles-memes? au moins est-il certain qu'il ne faut nullement se fier +en leur merite; ce n'est point par elles que l'on gagne le ciel. Que +voyons-nous partout dans la religion? c'est que l'action n'est bonne +pour le salut, c'est qu'elle n'a de merite, que lorsqu'elle est faite +dans une bonne volonte. Cette bonne volonte consiste a vouloir a cause +de Dieu. Or pour vouloir une action a cause de Dieu, il faut savoir et +croire que cette action lui plait. Vous le voyez, le bien en morale +religieuse, c'est-a-dire le bien en tant que contribuant au salut, ou le +merite, a pour principale condition, la foi. + +Ainsi les oeuvres purement exterieures sont indifferentes, elles n'ont +qu'un merite, celui de l'obeissance, et l'obeissance suppose la volonte +de plaire a Dieu, et l'une et l'autre supposent la connaissance et la +foi; il en est de meme des oeuvres morales, elles ne peuvent rien pour +le salut, si elles ne sont accompagnees ou plutot determinees par la +connaissance et la foi. La foi qui obeit, la foi qui veut plaire, c'est +la foi qui aime. Ainsi, la substance meme du bien, ce qui fait la +volonte bonne ou mauvaise, ce qui fait la bonne ou mauvaise action, au +sens chretien, c'est l'amour, c'est la charite. + +Admirable solution, noble erreur qui sera toujours comme un merveilleux +et dernier recours ouvert a quiconque aura entrepris de faire passer par +l'epreuve du raisonnement les divers principes engages dans la theorie +chretienne du salut. Je suis loin de blamer Abelard. Quiconque raisonne +comme lui et croit autant que lui, quiconque s'avance a ce point dans +la voie de l'examen et ne va pas plus loin, tombera dans un scepticisme +deplorable, dans une cruelle incertitude sur la regle des devoirs, s'il +ne se rejette ainsi dans les bras de la foi et n'eleve, sur les ruines +amoncelees par la lutte du dogme et de la raison, l'etendard consolateur +de la charite. Il y avait quelque chose de bien expressif, quelque chose +de touchant et de philosophique en meme temps dans cette inspiration +d'Abelard malheureux et diffame, qui dedie l'institut qu'il fonde au +Consolateur, au Paraclet, au dieu, non de la puissance et de la sagesse, +mais de l'amour et de la charite. Il rendait ainsi hommage au seul dogme +qui lui fut reste, apres l'ebranlement de presque tous les autres, et +qui suffisait a lui seul pour relever ou raffermir tout ce que l'examen +et le doute avaient fait crouler ou chanceler autour de lui. + +Mais ce qui absout Abelard, justifie-t-il pleinement sa doctrine, et +n'a-t-elle pas des consequences dont l'orthodoxie doit s'alarmer? Je le +crois. + +1 deg. Si l'on regarde l'amour comme la vraie et unique source de la +moralite religieuse, ou meme seulement comme la condition principale +du salut, en fait reposer l'edifice sur une base mobile. Il entre dans +l'amour beaucoup d'involontaire; ne l'eprouve pas qui veut. Il y a dans +ce qu'on appelle de ce nom quelque chose de purement sentimental, et +partant de purement subjectif, et nous retrouvons le meme vice, le meme +danger apercu deja dans le principe de la morale sentimentale. La raison +peut etre convaincue qu'il faut faire tout ce que Dieu commande pour +gagner le ciel, et posseder sur la volonte assez d'empire pour la +determiner a observer tous ses commandements, sans que le principe +d'action soit la charite. La crainte, la puissance de la conviction, la +beaute severe du dogme chretien, la lassitude ou le mepris des systemes +incredules, le desir austere de conformer sa vie aux prescriptions de +la morale la plus sainte, mille motifs peuvent jouer dans l'ame d'un +chretien un role superieur a l'amour de Dieu proprement dit; et +la doctrine d'Abelard, en affaiblissant un peu ce qu'il y a de +substantiellement bon, d'absolument vrai dans la regle chretienne des +devoirs, rend incertaine et flottante la morale meme que sa foi proclame +et qu'il voudrait epurer et raffermir. + +Allons plus loin; le principe de la foi, de l'obeissance, de l'amour, +suppose la connaissance, et le peche d'ignorance cesse en quelque sorte +d'etre un peche, ou plutot il reste un peche, en ce sens qu'il est un +acte qui entraine la damnation; mais il cesse d'etre une faute, +etant exempt de la volonte du mal, du consentement au mal, puisqu'il +s'agissait d'un mal inconnu; bien plus, il a pu etre accompagne d'un +desir de plaire a Dieu, a Dieu tel au moins qu'on le connaissait, et par +les moyens qu'on lui croyait agreables. Alors il faut hardiment declarer +que l'acte qui encourt la damnation, peut n'etre pas une faute; il faut +aller jusqu'a dire qu'un acte moins damnable aurait pu etre plus mauvais +encore; il faut en venir a confesser audacieusement que les Juifs qui +ont crucifie Jesus-Christ, sont excuses de la faute par l'ignorance, +qu'ils auraient pu etre corporellement punis pour l'exemple, sans etre +pour cela convaincus d'une faute, et qu'enfin le crime eut ete bien plus +grand d'epargner Jesus-Christ contre leur propre conscience. + +2 deg. De ce mepris pour les oeuvres, de cette reduction successive de +tous les elements de la moralite a un seul, que l'on n'est pas meme +absolument maitre de se donner a un degre convenable, il resulte que +non-seulement les effets de l'action, l'oeuvre exterieure, mais les +passions, les tentations, les desirs, sont amnisties et presentes comme +indifferents a peu pres de la meme maniere que les oeuvres; de la un +nuage jete sur de grandes verites religieuses. C'est un article de foi +que la nature humaine est devenue mauvaise en elle-meme, que le mal a +penetre sa substance au point que le corps, la chair, la concupiscence +sont sans cesse maudits et anathematises comme etant le peche en +puissance, si ce n'est en acte. Cette croyance d'abord est liee a celle +du peche originel, et si le peche n'est que le consentement au mal, +c'est-a-dire la mauvaise volonte envers Dieu, il se trouve que le peche +originel est un peche sans consentement, sans volonte, c'est-a-dire un +peche sans peche. Je sais bien qu'Abelard cite l'objection en disant que +le peche originel est une expression qui signifie _la peine_ du peche +originel; mais cette interpretation, quoiqu'elle se trouve dans saint +Augustin, n'est pas approuvee par l'Eglise, et elle detruit ou diminue +ce qu'il y a de mysterieux dans l'existence essentielle de ce peche au +sein de notre nature actuellement corrompue, et le reduit en quelque +sorte a une condamnation qui subsiste sur nous, sans avoir en nous +ni cause ni effet, c'est-a-dire a une decheance de situation, a une +impossibilite, exterieure a nous et qui ne nous est pas propre, de nous +sauver tant que l'arret n'est pas rapporte. Or, c'est la certainement +une erreur grave; elle consiste a prendre figurativement la transmission +du peche par la generation, et a concevoir seulement qu'a cause du peche +d'Adam Dieu a condamne la race d'Adam, sans qu'il en soit resulte de +changement dans sa nature, mais seulement dans sa condition, a peu pres +comme autrefois pour les enfants non rehabilites d'un condamne degrade +de noblesse; ils n'en etaient ni meilleurs ni pires, mais ils etaient +frappes de certaines incapacites qui n'etaient pas de leur fait. + +En second lieu, independamment du peche originel, et meme apres qu'il a +ete lave dans les eaux du bapteme, la religion n'admet point que l'homme +soit pur. En vain l'Evangile l'a eclaire et guide, en vain la grace de +Dieu toujours presente le soutient et le sollicite; il subsiste en +lui un vice permanent, un instinct de mal, un mauvais desir, la +concupiscence enfin, qui est loin d'etre innocente par elle-meme. Sans +aucun doute, celui qui y cede est le vrai pecheur, et celui qui resiste +se justifie; mais sa justification meme prouve qu'il avait le mal dans +son propre sein, et la religion admet et condamne le peche par desir et +le peche par pensee. L'homme est _la chair du peche_, comme dit saint +Paul, et il n'entend point parler seulement du peche originel efface par +le bapteme; _la chair convoite contre l'esprit_. "C'est la son fond," +dit Bossuet, "depuis la corruption de notre nature."--"_Le bien n'habite +pas en moi, c'est-a-dire dans ma chair..... Je trouve en moi une loi qui +me fait apercevoir que le mal m'est attache..... Tout ce qui est dans +la monde est concupiscence de la chair et concupiscence des yeux, et +orgueil de la vie._"--"Voila," dit encore Bossuet, "une image veritable +de la chute de l'homme; nous en sentons le dernier effet dans ce corps +qui nous accable et dans les plaisirs des sens qui nous captivent. Nous +nous trouvons au-dessous de tout cela et vraiment esclaves de la nature +corporelle, nous qui etions nes pour la commander. Telle est donc +l'extremite de notre chute[473]." Ainsi les effets corrupteurs du peche +originel survivent a la damnation inevitable qui en etait la suite et +qui est abolie par le bapteme. + +[Note 473: Rom., vii, 8.--Gal. v, 17.--Bossuet, _Traite de la +Concupiscence_, c. vi.--Rom. vii, 18, 21.--1 Jean, ii, 16.--Bossuet, +_ibid._, c. xv.] + +Et quand il serait vrai que l'ascetisme de la morale religieuse passat +les bornes et allat jusqu'a s'attaquer a d'invincibles conditions de +la nature humaine, il serait vrai egalement que toute morale qui ne +condamne absolument que le consentement aux mauvais desirs, deroge a +la morale orthodoxe. Le premier inconvenient, et le plus grave, c'est +qu'elle peut conduire aux egarements de la casuistique, a l'erreur du +molinisme. + +Ce n'est pas tout. Comme la resistance au mauvais desir n'a guere +d'autre principe, dans Abelard, que l'amour de Dieu, comme dans l'amour +reside ainsi la vraie vertu chretienne, et que d'ailleurs concupiscence, +desir, plaisir, tentation, oeuvre, tout est absous; par une consequence +assez plausible, on peut pretendre que l'amour en lui-meme et a lui seul +est l'unique devoir, l'unique merite, l'unique salut. Abelard dit, en +effet qu'il faut le purifier de toute crainte de la damnation, de tout +calcul d'interet meme spirituel, que la piete pour cause de salut est +mercenaire, et nous voila bien pres des chimeres du quietisme. + +Cela suffit pour montrer comment la morale d'Abelard devait inquieter +l'Eglise, et comment, suivie dans ses consequences, elle aurait pu +conduire a des exces qui, du reste, etaient bien loin de la pensee de +son auteur. + +Conclurons-nous cependant a la condamnation absolue de la morale +contenue, dans l'_Ethique_? non, cette morale est incomplete, elle ne +s'appuie pas sur un examen assez profond de la nature humaine; enfin +elle est incoherente, parce qu'elle est a la fois rationnelle et +mystique; mais elle renferme plus d'un principe vrai que la raison +devait revendiquer contre l'absolutisme de la morale dogmatique. + +Aucun ouvrage d'Abelard ne nous parait au fond plus que son Ethique +empreint de l'esprit du rationalisme. Sous des formes de langage qui +rappellent sa profession et semblent ne s'adresser qu'au sacerdoce, ne +convenir qu'a la casuistique, il cache en effet des idees originales, +des nouveautes de sens commun dont peut-etre il n'apercevait pas toute +la portee, et qui, par leurs consequences, touchent a un haut degre la +philosophie et la theologie. Ces consequence s'etendent de la theorie a +la pratique et finissent par interesser la dispensation des sacrements +et la conduite du clerge. Sous tous ces rapports, Abelard s'exprime avec +une singuliere hardiesse. Distinguons quelques points fondamentaux: +en philosophie, le libre arbitre et la Providence; en theologie, la +predestination et la grace; en pratique, le sacrement de penitence, le +pouvoir des clefs, les indulgences. + +1. Nous avons de bonne heure rencontre les idees d'Abelard sur le libre +arbitre; c'est au sujet de la proposition affirmative qu'il s'en est +explique une premiere fois[474]. Depuis qu'Aristote, oblige, +dans l'_Hermeneia_, de distinguer la proposition individuelle de +l'universelle, et dans celle-la celle qui touche le present ou le passe +de celle qui concerne le futur, a reconnu que dans cette derniere +l'affirmation ou la negation n'etait pas necessairement vraie ou fausse, +parce que dans un avenir indetermine les deux cas de l'alternative +etaient possibles; cette question, appelee par les anciens la question +des possibles, par les scolastiques la question des futurs contingents, +a toujours trouve sa place dons la logique, et c'est la qu'elle a ete +par anticipation traitee en dehors de la psychologie et de la morale. +"_Obscura quaestio est_" disait Ciceron, "_quam_ [Grec: peri dunaton] +_philosophi appellant; totaque est logicae_[475]." Cependant Aristote +avait resolu la question en respectant le libre arbitre, que par la il +consacrait de nouveau. Les stoiciens, fort subtils a leur ordinaire sur +cet article, avaient tout confondu, promettant de tout concilier, et +Chrysippe, en pretendant sauver la liberte humaine, n'avait reussi qu'a +river les anneaux de la chaine eternelle du destin[476]. Ciceron, qui +veut pourtant ramener la question a la morale, prend parti pour +le fatalisme et nie le libre arbitre; car autrement, dit-il, que +deviendrait la fortune[477]? Boece a developpe contre les stoiciens la +doctrine aristotelique dans ce qu'elle a de favorable au libre arbitre, +et lorsque Abelard traite la question en dialectique, il suit Boece. +Il tenait Boece pour chretien, meme pour theologien, et plus tard, +retrouvant la question dans la theodicee, dans la morale, il se sert des +principes etablis en dialectique, il les maintient, il demeure fidele +a lui-meme. D'ailleurs saint Augustin, qui, ainsi que tous les +theologiens, defend l'existence du libre arbitre au moins en principe, +a combattu le stoicisme dans la personne de Ciceron[478]. Toute morale +suppose le libre arbitre, la morale chretienne aussi bien que la morale +philosophique, encore que certains dogmes semblent parfois porter +dommage a la liberte. Voici donc sur la question les antecedents +qu'Abelard reconnait, Aristote, Boece, saint Augustin[479]; on doit +ajouter saint Anselme, qui, en ceci comme en beaucoup d'autres choses, +parle d'apres lui-meme, sans s'ecarter de la tradition, et reussit a se +creer une orthodoxie individuelle[480]. + +[Note 474: t. 11, c. iv, t. 1, p. 400 et suiv.--Cf. _Dialectica_, p. 237 +et seq.] + +[Note 475: Arist., _De Interp._, c. ix, xii et xiii.--Cic., _De Fato_, +I.] + +[Note 476: A. Gell., VI, ii.--Cic., _ibid._, IV.] + +[Note 477: Cic., _ibid_., et _De Divinat._, t. II, 7.] + +[Note 478: _De Civ. Dei_, V, ix.] + +[Note 479: Arist., _loc. cit._--Boet., _De Interp._, sec. ed. p. +860.--_De Consol. phil._, I. V, p. 3, 4, 5 et 6.--Aug., _loc. cit._ et +_De Don. Persev._--_De Duab. anim. in Hanich._, xi et xii.--_De Praedest. +sanct._ Passim.--_Contr. Faust._, XXII, lxxviii.--Cf. l'ouvrage de M. +Bersot, _Doctrine de saint Augustin sur la liberte et la Providence_, +Paris, 1843.] + +[Note 480: S. Ans. Op., _Cur Deus homo_, I. I, c. xi, p. 70.--_De lib. +Arb._, p. 117. _De Concord. praesc. et praed._, p. 123.] + +Abelard s'est donc fait une idee saine du libre arbitre. "C'est," +dit-il, "la deliberation ou la _dijudication_ de l'esprit par +laquelle il se propose de faire ou de ne pas faire une chose; cette +_dijudication_ est libre[481]." Puisqu'elle est libre, c'est-a-dire +puisqu'en toute circonstance l'homme peut faire le pour ou le contre, +ce qu'il fait peut se trouver bon ou mauvais. Le libre arbitre entraine +donc la puissance de faire bien ou mal. + +[Note 481: _Introd._, I. III, p. 1131.--_Comm. in Rom._, I. I, p. +538.--Voy. ci-dessus, c. ii, p. 240, c. vi, p. 425 et 427.] + +La liberte est attaquee ou amoindrie par diverses sortes d'objections. +D'abord, elle est niee au nom de la nature humaine qu'on represente +comme maitrisee par ses faiblesses, ses passions, les mobiles qui la +poussent, les circonstances qui la dominent. En ce sens, la liberte +serait opposee a la contrainte. Abelard n'a point a s'occuper beaucoup +de cet ordre d'objections qui dans la theologie chretienne prennent une +autre forme. On conteste en second lieu la liberte au nom de l'ordre +general qu'elle troublerait, et dans lequel l'enchainement des causes et +des effets doit etre constitue de sorte que celui qui connaitrait toutes +les unes, pourrait infailliblement prevoir tous les autres. Or celui-la +existe, c'est Dieu. La connaissance qu'il a par avance de tout ce qui +doit arriver s'appelle la prescience. Cette prescience est universelle, +elle est infaillible. Tout ce qui doit arriver arrive donc +necessairement comme Dieu l'a prevu. Entre Dieu et la creation, il n'y +a point de place pour la liberte. Nous avons vu Abelard aux prises avec +cette objection; il la repousse par les arguments usites. Ce sont a peu +pres ceux qu'avait developpes saint Anselme[482]. Les determinations +libres de l'homme sont prevues aussi bien que leurs effets; elles sont +prevues comme libres. Que Dieu sache ce que l'homme choisira apres +deliberation, cela n'empeche point que l'homme ne delibere; et l'on ne +voit pas pourquoi une action serait moins libre en elle-meme, parce +qu'elle est connue de celui qui la prevoit et ne l'empeche pas. La +question qui se poserait ici n'est point: comment l'homme peut-il etre +libre, sous l'oeil de la prescience universelle? mais plutot: comment +l'etre qui peut tout et qui fait tout, a-t-il cree l'homme libre? +question fort differente, et qui regarde la toute-puissance divine et +l'existence du mal, question qui subsiste tout entiere en presence de +la liberte humaine. Celle-ci, consideree comme nous venons de la +considerer, est opposee a la necessite, et Abelard en ce sens ne l'a ni +meconnue ni affaiblie. + +[Note 482: "Deus praescit esse libere futurum quod aliundo non est ex +necessitate futurum."--_De Conc. praesc. cum lib. arb._, qu. I, c. I.] + +Mais en theologie, ces deux ordres d'objections prennent une forme et +une gravite nouvelles. + +La religion est en general severe pour la nature humaine. Elle l'humilie +sous le poids de ses faiblesses; elle l'accuse d'une corruption +profonde; elle lui raconte sa decheance et toutes ses miseres. Elle en +conclut que le libre arbitre dans l'homme est dechu comme tout le reste, +ou qu'il est domine ou corrompu; de sorte qu'il lui faut un supplement +pour le retablir, ou un remede pour le guerir. Ces deux doctrines sont +alternativement ou confusement prechees, mais elles conduisent a la meme +consequence, la necessite d'un reparateur qui par des moyens surnaturels +rende a l'homme sa liberte ou la redresse. Les metaphores diverses +qu'emploie le langage de l'Eglise, permettent ces deux interpretations +qui l'une et l'autre tendent a affaiblir le principe de la liberte +humaine. + +En general, il y a toujours de l'incertitude sur le sens de ce mot de +libre arbitre. On peut entendre par la le pouvoir de choisir, pouvoir +qui n'est pas absolu, c'est-a-dire completement independant, que la +raison et les passions sollicitent en sens divers, mais qui subsiste +aussi longtemps que l'ame humaine conserve la plenitude de ses facultes. +En tant que pouvoir, ce pouvoir est neutre; il est la faculte du bien +comme du mal, du mal comme du bien. Mais en choisissant le mal, la +raison de l'homme cede a l'empire de ses sens ou de ses passions; le +mauvais choix a toujours les caracteres de l'entrainement et de la +faiblesse, tandis que la vertu signale la puissance de la raison; aussi +a-t-on pu dire, et a-t-on dit que l'homme etait libre dans le bien, +esclave dans le mal; sa liberte a ete proportionnee a sa vertu; _nihil +liberius recta voluntate_, dit saint Anselme[483]. En ce sens, la +liberte humaine n'est plus quelque chose de neutre, un moyen, un pouvoir +instrumental, elle se confond avec la volonte qui dispose d'elle, avec +la raison qui dirige la volonte. + +[Note 483: _Dial. de lib. Arb._, c. IX, p. 121.] + +Il est rare que les theologiens ne prennent pas le mot liberte +successivement dans ces deux acceptions. Ainsi a fait saint +Augustin[484]. + +[Note 484: Petau, _Dog. Theol._, t. I, t. V, c. III, p. 319.] + +Si le libre arbitre est la faculte du bien, l'homme depuis le peche a +perdu le libre arbitre. Du moins le libre arbitre a-t-il baisse, et il +est devenu incapable de se relever par lui-meme et d'atteindre au +bien. S'il est un pouvoir neutre, il subsiste depuis le peche comme +auparavant, mais il est assujetti a un principe de corruption qui ne le +detruit pas, mais qui le domine, et pour n'etre employe qu'au bien, il +a besoin qu'une force superieure penetre dans la nature humaine et la +releve. Dans les deux cas, la consequence pratique et religieuse est la +meme, et la doctrine du peche originel subsiste tout entiere. + +Par le libre arbitre, Abelard a generalement entendu la faculte de +se resoudre au mal comme au bien; et certes cette interpretation est +permise. La difficulte est seulement d'expliquer alors comment les +saints, comment le Dieu fait homme, et surtout comment Dieu lui-meme +peut etre libre[485]. Mais, dans les creatures, la faculte de faire le +mal cesse d'etre une imperfection, des qu'on cesse de le jamais vouloir; +tels sont les saints. Le libre arbitre du Christ dans les choses morales +n'a pu jamais exister qu'en puissance la ou l'impeccabilite etait en +acte, et quant a Dieu, Abelard repond assez nettement que la liberte de +Dieu se confond avec sa toute-puissance et que sa toute-puissance ne va +pas jusqu'a impliquer la faculte de cesser d'etre le souverain bien. En +Dieu, la liberte est donc improprement dite. Dieu ne peut faire que le +meilleur. A la verite, il en resulte qu'il ne peut faire que ce qu'il +fait et que tout ce qui est, n'etant que par lui, est le mieux possible. +Cette doctrine s'appelle l'_optimisme_. Abelard a ose la soutenir. D'ou +lui est-elle venue? Quand il l'expose, il rappelle Plotin. Serait-ce +une de ces grandes idees des ecoles d'Alexandrie, qui par l'influence +d'Origene ou des siens auraient penetre dans la christianisme, et s'y +seraient perpetuees, vagues, libres, flottantes, suspectes, mais non +condamnees, tolerees comme un passe-temps pour l'intelligence, avant +d'etre defendues comme un danger pour la foi?[486] ou plutot n'est-ce +pas un mot de Platon dans le Timee, qui, donnant l'eveil a la raison +d'Abelard, lui aura prematurement inspire la pensee qui devait un jour +illustrer Leibnitz[487]? + +[Note 485: Saint Bernard accorde que Dieu, comme toute creature bonne +ou mauvaise, a le libre arbitre en ce sens qu'il n'est pas soumis a la +necessite. (_De grat. et lib. arb._, opusc. IX.--Cf. Bersot, _Oeuvre +cit._, part I, c. I, sect. III p. 24, et part. II, c. III, sect. IV, p. +200.)] + +[Note 486: Voy. ci-dessus, c. II, p. 227 et suiv.--Cf. Plotin, _Ennead._ +V, t. V, c. XII.] + +[Note 487: Cf. Tim. XXIX et XXX, et trad. de M. Cousin, t. XII, p. 117, +118, etc.--Malebranche, _Medit. Chret._, VII, 17, 18, 19; et Fenelon +lui-meme, quand il le refute, c. V et VI, lui qui se montre si jaloux +de sauver la libre volonte de Dieu, est oblige de dire: "Ce qui +est determine invinciblement par l'ordre immuable et necessaire, +c'est-a-dire par l'essence meme de Dieu, ne peut jamais en aucun sens +arriver autrement que comme l'ordre l'a regle."] + +Quoi qu'il en soit, on voit que les difficultes, puisees dans la faible +nature de l'homme, contre la liberte, s'accroissent, en theologie, de +l'existence du peche originel. + +Celles qui naissent de la prescience divine se compliquent, en +theologie, du dogme de la predestination. + +Preoccupe de la corruption de la nature et des suites du peche, l'esprit +est conduit a frapper le libre arbitre d'une telle impuissance que les +vertus humaines perdent tout leur prix, et que les vertus de la grace, +toutes d'origine celeste, peuvent seules sauver notre indignite. Elles +seules, en d'autres termes, ont un merite aux regards de Dieu. Reste +a savoir quelle est la part de la liberte humaine dans ces vertus. Si +cette part est nulle, la liberte est comme si elle n'etait pas, et le +salut ou la damnation deviennent pour l'homme de pures fatalites. +Mais si le libre arbitre nous sert a nous approprier les merites de +Jesus-Christ, nos resolutions ne sont pas sans quelque merite. Soit +que le libre arbitre suffise, soit que seulement il contribue a la +justification, il n'est donc point annule; nous ne l'avons point perdu. +Cependant, en ce cas meme, il ne se tourne au bien que par la grace, et +comme Dieu souffle sa grace ou il lui plait, sa justice ne cesse pas +d'etre un redoutable mystere. Si tous, si beaucoup sont appeles, peu +sont elus; et celui qui elit est celui qui appelle, et qui savait +lesquels seraient elus au moment qu'il les appelait tous. La prescience +divine, en tant qu'elle s'applique au salut des hommes, c'est la +predestination[488]; et sous ce nom se pose et s'aggrave, en theologie, +le probleme tout a l'heure indique sous la forme philosophique. + +[Note 488: S. Aug., _De Don. Persev._., XIV.] + +II. On sait que le dogme de la predestination peut etre entendu de telle +maniere que toute vertu morale, tout merite humain, tout effort du +libre arbitre se reduise a neant. Cet exces de doctrine s'appelle le +_predestinatianisme_, et ceux qui y sont tombes ont toujours essaye de +se donner pour chef saint Augustin[489]. Disciple de ce grand evoque, +Abelard n'est pourtant pas _predestinatien_, c'est-a-dire que le dogme +de la predestination qu'il admet[490] ne l'emporte pas dans son esprit +sur l'idee necessaire et l'indestructible sentiment de la liberte +humaine. Il ne reproduit son maitre saint Augustin que par le cote ou +ce Pere confinait aux semi-pelagiens tout en les combattant[491]. On ne +doit pas compter Abelard dans le parti du christianisme qui peut etre +plausiblement ou specieusement accuse de fatalisme, qui incline enfin +dans le sens de la predestination plus que dans le sens de la liberte. +Il serait curieux de chercher pourquoi toutes les sectes, y compris la +stoicienne, qui n'ont pas ete franches sur la question de la liberte, +et qui, par la, semblaient affaiblir la condition essentielle de toute +morale, ont tendu cependant au rigorisme, tandis que l'opinion contraire +a quelquefois verse dans le relachement[492]; et nous avons vu que +l'exemple d'Abelard ne dement pas cette observation. Il pose donc le +libre arbitre; il l'affranchit de cette contrainte inconnue, mais reelle +ou l'on voudrait que le tint l'existence meme de la Providence. Tout +cela est vrai et juste, mais nous ne voyons pas qu'il presente, nulle +part le libre arbitre comme dechu, corrompu, incline au mal, ainsi que +le veulent beaucoup d'ecrivains religieux. Il n'a pas tort; le mal +qu'ils disent du libre arbitre, vient, ou d'une erreur essentielle, ou +d'un langage inexact. Si le libre arbitre est mechant, il n'est pas le +libre arbitre; et si l'on veut dire seulement que ses determinations +dependent plus ou moins de nos faiblesses et de nos passions, ce n'est +pas a lui qu'il faut s'en prendre, c'est a l'infirmite de notre nature, +a celle de notre raison, comme principe de nos resolutions. Le libre +arbitre en lui-meme subsiste dans la creature la plus fragile, la plus +entrainee, la plus passionnee; ce n'est pas lui qui est mauvais, la +liberte n'est pas le peche. L'homme ne pourrait pecher sans etre libre; +mais il pourrait etre libre sans pecher. La liberte est une condition du +peche, et n'en est pas la source[493]. + +[Note 489: Cf. Sur la doctrine de saint Augustin, Petau, t. I. t. IX, c. +VI et suiv.--Ritter, _Hist. de la Phil Chret._, t. II, t. VI, c. V, et +surtout la These de M. Bersot] + +[Note 490: _Comment. to Ep. ad Rom._, t. I, p. 523,538; t. II, p 554 et +seq.; t. III, p. 641, 649, 652.] + +[Note 491: Petau, _Id. ibid._, p. 635] + +[Note 492: Voici, je crois, les noms des principales sectes rangees +suivant une echelle ascendante de rigidite dans la question de la grace +et de la liberte; Sociniens, pelagiens, semi-pelagiens, molinistes, +congruistes, thomistes, augustiniens, jansenistes, calvinistes. Parmi +les reformes, le calvinisme et meme le lutheranisme pur sont pour +l'opinion la plus severe. On distingue pourtant deux partis: dans le +sens du relachement, armeniens, universalistes, etc.; dan celui de la +rigidite, gomaristes, predestinatiens, Predestinateurs, particularistes, +etc.] + +[Note 493: Cette doctrine, qui neutralise la liberte entre le bien et le +mal, est loin d'etre heterodoxe. Elle est conforme aux definitions de la +liberte donnees par saint Jean Damascene (_Instit. element. ad dogm._, +c. X), par saint Jerome (_In Jovinian._, II), par saint Augustin +lui-meme, quoiqu'il paraisse varier sur ce point (_Homil._ XII.--_De +duab. Anim. In Manich._, c. XII), par saint Bernard enfin (_De grat. et +lib. arb._, c. II). Saint Anselme semble y acceder, lorsqu'il dit que, +prise en general, la liberte est contraire a la necessite, qu'entre deux +opposes elle est indifferente au choix; mais il fait une distinction: +comme il faut que la definition du libre arbitre convienne a Dieu ainsi +qu'a l'homme, il ne veut pas que la faculte de pecher soit supposee +par cette definition; il dit donc que la liberte dans un sens plus +restreint, c'est le libre arbitre, et entendant alors par ce mot la +volonte affranchie de ce qui la subjugue, il definit le libre arbitre +"potestas servandi rectitudinem voluntatis propter ipsam rectitudinem." +(_De lib. Arb._, c. I et III.--Cf. _De Consord. praedest. cum lib. arb._, +qu. II, p. 127) Si l'on veut admettre cette distinction et s'y tenir, on +le peut, et toute equivoque disparaitra.] + +De la, comme on l'a vu, plusieurs difficultes. Et d'abord, la +predestination[494]. La predestination, au sens special du mot, est la +disposition divine en vertu de laquelle certains hommes sont de toute +eternite destines au salut eternel. La predestination est toujours une +grace; mais elle n'est absolument gratuite que si l'on pense qu'aucune +prevision du merite de ceux a qui elle s'applique n'entre dans le decret +qui les a choisis; elle n'est qu'une grace si Dieu, en les elisant, a +prevu leurs merites, c'est-a-dire a tenu compte du bon emploi qu'ils +feraient des graces qu'il accorde a tous. Dans le premier cas, Dieu, par +sa grace, les justifie, parce qu'il les a elus; dans le second, il ne +les elit que parce qu'il sait qu'ils seront justifiee par sa grace. +Aucune de ces deux opinions n'est interdite; la premiere, la plus +severe, celle de saint Augustin, n'est point un article de foi; et pour +elle, des le IXe siecle, s'etait declare le moine Gothescale, alors que +l'archeveque Hinemar le fit condamner au fouet. Pierre Lombard, Hughes +de Saint-Victor, saint Thomas, sont plutot du cote de Gothescale; mais +les Romains, et notamment les jesuites, ont tenu pour la doctrine +d'Hinemar, quoique en general une opinion plus rigide et plus voisine +de l'augustinianisme, celle des thomistes, ait prevalu dans le clerge +francais, opinion approuvee aussi par Rome et qui s'honore de la +preference de Bossuet[495]. Suivant cette opinion, Dieu prevoit bien que +ceux qu'il predestine obtiendront le salut par leur foi ou par leurs +oeuvres, mats en ce sens que, par un decret infaillible, par une volonte +absolue et efficace, et non dans la prevoyance et a la condition de +leurs merites, il a decide qu'ils auraient le royaume des cieux. Le +nombre des predestines est fixe et immuable; les protestants ont ete +jusqu'a soutenir qu'il n'y avait pas d'autres elus que les predestines, +auquel cas il ne serait plus vrai qu'il y a beaucoup d'appeles; etre +appele signifierait seulement ignorer si l'on est ou non predestine. +Mais telle n'est pas la doctrine catholique. Non-seulement en dehors des +predestines elle admet des elus, c'est-a-dire des appeles qui seront +elus, grace au bon usage qu'ils feront des dons de Dieu; mais meme +elle est allee jusqu'a distinguer la predestination a la gloire et la +predestination a la grace. La premiere est la predestination proprement +dite ou absolue; la seconde est, en Dieu, la volonte absolue d'accorder +a telles de ses creatures les dons et les graces necessaires pour +arriver au salut, soit qu'il prevoie qu'elles y parviendront en effet, +soit qu'il sache qu'elles n'y parviendront pas; et de plus, je ne crois +pas qu'il fut heretique de soutenir que, sans la predestination a la +grace, on puisse encore etre sauve, c'est-a-dire obtenir de Dieu les +dons et les graces auxquels on n'etait pas predestine; ou, ce qui +reviendrait au meme, que tous les chretiens, et dans une certaine mesure +tous les hommes, soient predestines a la grace; mais c'est sur +ces points-la qu'on dispute. Ce qui est hors de dispute dans le +catholicisme, c'est qu'il y a deux ordres d'elus, les uns obliges, les +autres facultatifs. Cette predestination, dogme singulier, inexplicable, +et qui vient ajouter une difficulte nouvelle aux difficultes deja +si grandes des questions qui touchent a la justice de Dieu, a la +prescience, a la liberte humaine, ce dogme dont les Peres grecs semblent +avoir tenu si peu de compte et que jusqu'au temps de saint Augustin on +n'avait pas su voir dans les passages de saint Paul, qui en sont les +principaux titres[496], ce dogme si important pour nos esperances et qui +l'est si peu pour la conduite de la vie, qui, theoriquement, a engendre +d'interminables controverses, qui, pratiquement, peut enerver le +principe de la responsabilite morale, ce dogme etrange, Abelard ne +l'a ni combattu ni affaibli. Quoique parfois il semble prendre +la predestination dans un sens general et la confondre avec la +prescience[497], il l'admet cependant au sens special[498], et reconnait +qu'il y a des hommes que Dieu veut sauver par election et en vertu d'un +decret particulier et anterieur[499]. Comment cette croyance est-elle +conciliable avec l'idee de merite et de demerite, meme restreinte a la +foi et a la charite? C'est une autre question sur laquelle il hasarde +quelques conjectures[500], mais dont les theologiens n'ont pas droit +de se faire une arme contre lui, car cette question est une difficulte +contre le dogme lui-meme. + +[Note 494: Cf. Saint Thomas, _Summ._, pars I, qu. XXIII.--P, Lomb., +_Sent._, t. I, dist. XL et XLI.--Le P. Petau, _Dogm. Theol._, t. I, l. +IX et X.--Bergier, _Dict. de Theol._, au mot _Predestination_.] + +[Note 495: Petau, _loc. cit._, t. X, c. I, et suiv--Bossuet, _Traite du +lib. urb._, c. VIII--Bersot, _Ouvr. cit._, part. II, c. III, sect. I.] + +[Note 496: Rom. VIII, 29 et 30.--Ephes. I, 4, 5 et 11.] + +[Note 497: _Ab. Op._, p. 641] + +[Note 498: _Ibid._, p. 623] + +[Note 499: _Ibid._, p. 538, 554, 649.] + +[Note 500: Voyez ce qu'il dit de Jeremie, de saint Jean-Baptiste et de +Lazare, p. 221] + +Une contradiction parait inevitable, quand on traite de la +predestination; c'est d'affirmer d'abord que Dieu est la justice meme, +et qu'il ne faut pas juger de sa justice d'apres nos idees; en d'autres +termes, que la justice parfaite doit etre contraire a la notre, parce +qu'elle lui est superieure[501], puis, cela dit, c'est d'entreprendre +d'expliquer, selon la justice humaine, toutes les dispositions de Dieu +que l'on y peut ramener. Cette contradiction est dans Abelard; mais quel +theologien s'en est preserve? + +[Note 501: Voyez contre cette idee Leibnitz (_Theodic., Disc. prelim._, +sec. 4).] + +III. La predestination suppose la grace. On ne dispute guere dans le +sein du catholicisme que sur le point de savoir si dans les desseins +de Dieu, la predestination est anterieure a la prevision des merites +engendres par la grace, et partant absolument independante de ces +memes merites, ou bien si elle est posterieure a la resolution divine +d'accorder a celui qui en est l'objet toute la grace necessaire au +salut. C'est rechercher si la predestination est a nos yeux absolument +arbitraire ou en quelque maniere conditionnelle (ce qui reporterait la +question sur la grace meme, dont on pourrait demander alors si elle est +ou n'est pas arbitraire); mais dans tous les cas, predestines, elus, +simples appeles, chretiens et infideles; tous ont besoin de la grace, et +tous ont, a des degres differents, la grace de Dieu: c'est encore la une +doctrine catholique. + +La grace est-elle incompatible avec la liberte? non, en general. On peut +admettre, toujours d'une maniere generale, que l'homme est si faible, si +mobile, meme si corrompu, qu'a lui seul et sans la grace il ne saurait +meriter et obtenir le salut; on peut aller plus loin et admettre encore +que, fit-il tout ce qu'il faut pour l'obtenir, il ne le meriterait pas +sans la grace. Cela ne compromet pas encore le libre arbitre. Ce n'est +point par defaut ni par exces de libre arbitre que, dans l'un ou l'autre +cas, l'homme aurait besoin de la grace. Dans le premier cas, elle +l'aiderait a faire bon usage du libre arbitre; dans le second, elle +rendrait fructueux le bon usage qu'il aurait fait du libre arbitre. Rien +de tout cela n'exclut ni n'infirme l'existence du libre arbitre. Abelard +en juge ainsi, et va jusqu'a pretendre que l'existence du libre arbitre +a pour objet de manifester l'effet de la grace; c'est dire qu'il tient +la grace pour puissante, necessaire, universelle. Il la juge puissante; +car elle nous met en disposition et en voie de gagner le salut. Il la +juge necessaire, puisque sans elle nous ne pourrions croire, aimer, +agir, comme il le faut pour le salut. Il la juge universelle, des qu'il +estime que Dieu offre a tous ce qui est necessaire pour croire en lui, +l'aimer, et desirer le royaume des cieux[502]. + +[Note 502: _Ab. Op., Introd._, t. III, p. 1118; et _Comment._, t. IV, p. +654] + +Sur tous ces points, et si l'on ne penetre pas en de plus subtiles +distinctions, il est orthodoxe. Ce n'est pas une garantie d'orthodoxie +que de dire que le libre arbitre ne se suffit pas a lui-meme pour le +bien; car le contraire ne peut entrer dans l'esprit de celui qui suit la +valeur des termes. Sans doute, le libre arbitre suffit comme instrument; +mais il a besoin d'un regulateur qui n'est pas lui-meme, et c'est ce +regulateur qui le determine au bien ou au mal; le libre arbitre +n'est que la faculte de determination; c'est le pouvoir executif du +regulateur. "La raison," dit saint Bernard, "a ete donnee a la liberte +pour l'instruire et non la detruire[503]." C'est a tort que le concile +de Sens condamne Abelard sur cet article. + +[Note 503: _De grat. et lib. arbit._, opusc. IX, c. II.] + +Je ne crois pas qu'il y ait dans ses ouvrages rien de directement et +d'expressement contraire a ces paroles de Bossuet: "C'est par son libre +arbitre que l'ame croit, qu'elle espere, qu'elle aime, qu'elle consent a +la grace, qu'elle la demande; ainsi, comme ce bien qu'elle fait lui est +propre en quelque facon, elle se l'approprie, et se l'attribue sans +songer que tous les bons mouvements du libre arbitre sont prepares, +diriges, excites, conserves par une operation propre et speciale de Dieu +qui nous fait faire, de la maniere qu'il sait, tout le bien que nous +faisons, et nous donne le bon usage de notre propre liberte, qu'il a +faite et dont il opere encore le bon exercice; en sorte qu'il n'y a rien +de ce qui depend le plus de nous qu'il ne faille demander a Dieu et lui +en rendre grace[504]." + +[Note 504: _Traite de ta Concupiscence_, c. XXIII.] + +Mais voici le point delicat. Si la grace est necessaire, soit pour +amener le bon emploi du libre arbitre, soit pour lui donner du prix, +quel merite reste-t-il a l'homme? la grace est au moins la condition ou +plutot la source du merite; tel est le fond de la doctrine de l'Eglise. +Les vertus humaines, dans lesquelles la grace n'entre ou n'entrerait +pour rien, s'il en est de telles, n'ont absolument aucun merite. Dans le +systeme de l'Eglise, ce que nous avons appele le regulateur ne se suffit +pas a lui-meme pour le bien, ou tres-certainement au moins pour le +merite. + +Abelard, en termes generaux, ne s'ecarte pas de ce systeme; mais +d'abord, il laisse percer quelquefois une distinction, une separation +entre le bien et te merite, entre la faute et le demerite. Le merite, le +demerite, c'est ce qui, chretiennement parlant, obtient la recompense ou +le salut, encourt la peine ou la damnation. Le bien n'est pas toujours +juge digne de recompense, ni la faute digne de chatiment. Il y a une +difference entre le merite au sens theologique et le bien au sens +purement moral, comme entre le demerite et la faute sous les memes +distinctions. Cette observation, que parait faire Abelard, mais dont il +ne tire pas toutes les consequences, interesse gravement l'application +des notions humaines de justice a la theodicee[505], et par la elle est +comme un premier pas dans la voie du rationalisme. + +[Note 505: Petau, t. X, c. XVIII, t. 1, p. 759.] + +En second lieu, qu'est-ce que la grace? un secours surnaturel. Est-ce +donc la bonte generale et eternelle de Dieu, son action paternelle sur +le monde, cette merveille perpetuelle que la raison reconnait et adore +aussi bien que la foi? L'entendre ainsi, ce serait abuser des termes. +Sans doute il est assez difficile de trouver dans les Peres des premiers +temps une autre idee que cette idee philosophique et familiere. Le +mot de grace, chez les Grecs du moins, reste un assez long temps sans +recevoir habituellement le sens special que l'Eglise lui assigne dans +les epitres de saint Paul. Mais tous les catechismes nous apprennent +aujourd'hui qu'il faut l'entendre dans un sens litteral et miraculeux. +La grace est une action interne, indefinissable de sa nature, mais +reelle et directe, du createur sur la creature, action qui l'aide, +la dispose, la pousse, la determine au bien avec plus ou moins de +puissance. Dans le langage et dans la doctrine d'Abelard, la grace +risque fort d'etre quelque chose de plus general et de plus abstrait. +Sur la meme ligne que les dons de la grace proprement dite, il semble +ranger toutes les dispositions de l'eternelle sagesse, qu'on peut +appeler a juste titre des graces de Dieu, au sens de bienfaits, toutes +ces harmonies de l'ordonnance universelle, toutes ces revelations qui +reportent de la constitution du monde et de celle de la raison, en +un mot tout ce qui temoigne au philosophe comme au chretien la +bonte infinie. Le don de la loi ancienne, celui de la loi nouvelle, +l'incarnation, la predication, la mort du Christ, sont a bien plus +forte raison pour Abelard des graces de Dieu et les plus grandes qui se +puissent imaginer. Toutes ces choses sont de la grace; c'est-a-dire des +actes efficaces et puissants par lesquels Dieu eclaire notre esprit, +touche notre coeur, nous donne la connaissance, nous inspire l'amour, et +nous rend ainsi capables, ce que nous n'aurions pas ete autrement, de +croire, d'aimer, d'agir comme il faut pour lui plaire et pour nous +sauver. C'est en general a ces graces, aux graces de Dieu ainsi +entendues, qu'Abelard attribue l'influence et les effets qu'on reserve +d'ordinaire a la grace proprement dite. Il ne nie pas celle-ci, mais je +ne me rappelle point de passages ou il la designe specialement, ni meme +de propositions qui en supposent necessairement l'existence; souvent, au +contraire, il semble la confondre et la noyer dans cette multitude de +temoignages divers de la bonte de Dieu. Je ne dis pas qu'il se soit a +ce point rendu compte de sa doctrine, ni que toutes ses expressions +reviennent absolument a cela, quoique je sois porte a le soupconner; +mais je dis que c'est la le sens general et dominant de ses idees sur la +grace divine. Ainsi, dans les paroles de Bossuet qu'on vient de lire, +nous voyons _les mouvements du libre arbitre comme prevenus par me +operation propre et speciale_. Cette grace _propre et speciale_, +cette grace qui previent, ne ressort pas clairement des expressions +d'Abelard[506]. Les theologiens distinguent les graces dans l'ordre +naturel de celles qui concernent le salut; les premieres sont les bontes +generales de la Providence, les secondes sont un don surnaturel. Il +s'agit particulierement des dernieres dans les controverses sur la +grace. Or, parmi celles-ci, on distingue encore les graces exterieures, +c'est-a-dire tous les secours exterieure qui peuvent nous porter au +bien; telles sont, par exemple, la loi de Dieu, la predication de +l'Evangile; puis on admet les graces interieures, ou plutot la grace +interieure, celle qui touche interieurement le coeur de l'homme. C'est a +celle-la que pense saint Paul, quand il parle de la grace qu'il tient de +Dieu[507]. C'est sur cette grace interieure et surnaturelle que +roulent les grandes discussions theologiques; c'est elle qui est dite +habituelle, actuelle, adjacente, operante, suffisante, efficace, +prevenante, subsequente, etc. Or, les pelagiens ont ete accuses de +ne reconnaitre d'abord que les graces de l'ordre naturel; puis, dans +l'ordre surnaturel, que les graces exterieures. Abelard ne se distingue +peut-etre pas assez nettement des pelagiens[508]; il parait souvent +confondre les graces exterieures et les graces interieures, ou, selon la +distinction de saint Thomas d'Aquin, la grace gratuite, _gratis data_, +et la grace qui produit la gratitude, _gratum faciens_. L'une est celle +qui nous met en rapport avec Dieu, et qui s'adresse a l'humanite tout +entiere par les propheties et les miracles; l'autre plus intime, plus +individuelle, plus elective, surpasse la premiere en excellence, en +noblesse, en dignite, _excellentior, nobilior, dignior_; elle seule rend +le libre arbitre capable du bien, la volonte capable de merite; elle a +Dieu seul pour principe et pour cause, et ne laisse a l'humanite que +l'honneur d'aider a son action. C'est cette distinction fondamentale qui +etablit une difference substantielle entre la morale philosophique et la +morale chretienne, quant aux moyens de rendre la vertu agreable a Dieu; +et lorsqu'on meconnait et qu'on efface cette distinction, on fait pour +la morale ce que le rationaliste fait pour le dogme; on cede tout a la +vertu humaine comme lui a l'humaine raison. C'est une faible ressource +que de se rejeter alors sur l'importance de l'amour, car la grace est +surtout necessaire a la charite; precisement parce que la charite ne +peut etre le fruit ni de la reflexion, ni de l'instinct, ni de la +crainte, et parce qu'elle est une vertu du coeur plus que de la +conscience, elle est eminemment l'inspiration de la grace[509]. + +[Note 506: Il admet cependant, quoique en termes vagues, une grace +prealable comme necessaire pour profiter des dons de Dieu. Voyez +ci-dessus, c. VI, p. 480. Mais on n'est pas sur qu'il n'entende point +parler de cette grace bienveillante du createur qui precede tous ses +dons actuels.] + +[Note 507: Galat. I, 16--Rom. XV, 18.--I Cor. III, 8, et ailleurs. "Ce +n'est pas moi qui agit, mais la grace de Dieu, qui est avec moi." I Cor. +XV, 10.] + +[Note 508: Il prend le mot de grace dans un sens tellement general qu'il +attribue l'existence du mal qui arrive a la grace de Dieu, appelant +ainsi les combinaisons de sa sagesse et de sa bonte. (_Introd_., t. III, +p. 1118.)] + +[Note 509: S. Thom., _Summ_., prim. sec., qu. CIX, a. 1 et 11.] + +C'est aux theologiens de voir si Abelard est dans la regle, mais +c'est aux philosophes de reconnaitre combien sa doctrine se rapproche +davantage des notions rationnelles, ou plutot des notions du sens commun +sur les rapports de la volonte divine avec la volonte humaine et de la +justice eternelle avec la vertu. + +IV. La connaissance de la nature du libre arbitre conduit naturellement +a ces idees qui, nous l'avons vu, jouent un si grand role dans la morale +d'Abelard. Tout le bien et tout le mal gisent dans la volonte. Tout +peche est volontaire en ce que la condition du peche est la volonte +du mal; cette volonte n'est pas celle de l'acte exterieur qui realise +effectivement le peche, mais du mal moral accompli en nous par cet acte +exterieur. L'acte exterieur ou l'oeuvre est chose indifferente, il en +est de meme de la volonte de l'oeuvre. La volonte mauvaise est donc le +consentement au mal qui est, ou serait, ou peut etre dans l'oeuvre; le +consentement etant un acte volontaire, et le peche n'etant que dans la +volonte, il n'y a point de peche dans ce qui n'est point volontaire: +le desir, la tentation, la concupiscence, le plaisir, tout cela est +involontaire, il n'y a point de peche dans tout cela. + +Nous avons vu les inconvenients possibles de ces idees; ils +disparaitraient cependant devant une bonne reponse a cette question: +Qu'est-ce que le mal? Abelard le sent confusement, il entrevoit que +la est le point difficile; on l'apercoit, lorsqu'il dit qu'il veut +n'appeler peche que ce qui ne peut en aucun cas (_nusquam_) avoir lieu +sans faute[510]. Mais que faire? S'il avoue l'existence d'un bien +invariable, ce n'est qu'en passant; il n'ose dire ce que c'est, ou du +moins lui attribuer une existence absolue, non qu'il ne dise que le +souverain bien est Dieu, et il a raison, mais il n'a pas concu en Dieu +ni dans le souverain bien la substance absolue du bien, manifestee comme +loi invariable au coeur de l'homme. Il trouverait trop de difficulte a +la faire concorder, cette doctrine, soit avec certaines prescriptions de +la loi religieuse, soit avec certaines dispensations rapportees par la +theologie a la Divinite, soit avec la distribution telle qu'il nous +l'enseigne des peines et des recompenses; il la jette donc de cote, et +il dit ou fait entendre que, le bien ou le mal dependant de la volonte +de Dieu, le bien meritant ou la vertu, le mal demeritant ou le peche, +c'est l'obeissance ou la desobeissance. Le principe moral, c'est donc +l'amour de Dieu. + +[Note 510: _Eth._, c. XIV, p. 657, et ci-dessus, p. 464.] + +Toute autre solution etait impossible, ou du moins n'etait possible que +s'il eut fait un pas de plus dans la voie du rationalisme et cherche le +bien en lui-meme, sauf a le realiser ensuite dans la substance de la +Divinite. Cette doctrine, la vraie doctrine philosophique, non pas +absolument inconnue d'Abelard, car Platon avait transpire jusqu'a lui, +mais qui depassait trop la hardiesse de sa pensee et les forces de +sa methode pour qu'il put la pleinement concevoir, lui aurait paru +d'ailleurs plus difficile encore a concilier avec les croyances communes +de l'Eglise. + +V. Enfin, un point qui semble accessoire, quoique j'y voie encore +une consequence du principe general de la morale d'Abelard, c'est sa +critique du sacerdoce dans la direction des ames. Si la volonte est +seule coupable, si les oeuvres sont indifferentes, s'il faut chercher +dans l'ame du pecheur la source du bien et du mal, du merite ou du +demerite, il suit que les oeuvres satisfactoires n'ont pas de vertu par +elles-memes; toute leur vertu est dans le sentiment avec lequel on +les accomplit. Il faut alors de la part des pretres qui dirigent les +consciences beaucoup de piete et de penetration; il importe qu'ils +n'attribuent pas aux signes exterieurs, meme aux formalites +sacramentelles, une importance et une puissance independantes de la +partie morale de la confession. Que les penitents se gardent donc de +mettre toute leur securite dans la fidelite exterieure a certaines +observances; les mourants ne sauraient se contenter d'une confession +sans reparation; les vivants, ainsi que les mourants, ne doivent +pas porter une confiance illimitee a des confesseurs aveugles ou +superficiels, ils doivent chercher des juges serieux, sinceres, +clairvoyants; car le pouvoir de lier et de delier n'est pas comme les +pouvoirs de ce monde, dont les decisions ont leur effet pourvu qu'elles +soient en forme. Le pretre, l'eveque meme qui neglige les points +essentiels de la penitence et de la confession, ou la componction, +l'humilite, la priere, ne prononce qu'une parole vaine quand il absout, +quand il condamne, meme quand il excommunie. L'erreur on la legerete en +ces matieres representent bientot les formalites comme si exclusivement +necessaires, et l'autorite sacerdotale comme si absolue, qu'on s'imagine +qu'un sacrifice quelconque fonde un droit a la remission des peches, +et qu'une absolution donnee n'importe a quel prix est ratifiee dans le +ciel. De la la vente des messes et des indulgences. + +Abelard, dont nous venons de retracer le raisonnement, est, comme on l'a +vu, severe sur ce point, et sa severite ne peut qu'etre approuvee; elle +n'est peut-etre pas ce qui lui a le moins aliene l'Eglise. Quelques-uns +des abus qu'il attaque etaient deja bien etablis, bien generaux, et +partant bien puissants; d'ailleurs c'est le caractere du clerge de ne +pas souffrir qu'on blame ce qu'il desapprouve dans son propre sein. +Abelard s'anime toujours quand il aborde les vices ou les prejuges des +pretres de son temps, et sa severite se passionne tout a coup. Ses +ouvrages abondent en traits d'une satire amere contre les moines ou meme +contre le clerge seculier; on sent qu'il se venge[511]. Cette fois +il s'attaque jusqu'aux eveques, c'etait provoquer a coup sur une +condamnation. + +[Note 511: Aux exemples que nous avons rapportes ou pourrait ajouter +D'autres preuves tres-vives, et les prendre jusque dans ses sermons; +comme dans le sermon xxviii, preche en l'honneur de sainte Suzanne +devant les religieuses du Paraclet. Il y declame fortement contre les +desordres des ecclesiastiques, dont il compare la conduite a celle des +deux vieillards, car la chaste Suzanne est la sainte qu'il preconise, +et il s'ecrie: "Audistis et vos, tam presbyteri quam clerici, judicium +vestrum, qui circa sponsas Dei aliqua de causa convenantes, vel eis +familiaritate qualibet adhaerentes, tanto a Deo longius receditis, quanto +eis turpiter amplius propinquntis.... Cum apud ipsas missarum solemnia +celebratis, vel ad infirmas ventre cogimini, saepo, ut audio, earum ori +hostias porrigitis manibus illis quibus..." Je ne veux pas exprimer meme +en latin le reproche que la rude franchise du predicateur proferait en +chaire. (_Ab. Op._, p. 935.)] + +Elle ne lui manqua point. Cependant nous sommes de l'avis des auteurs de +l'_Histoire litteraire_; il n'etait pas condamnable pour avoir dit que +le pouvoir de lier et de delier n'avait ete donne qu'aux apotres et +non a leurs successeurs. Sa pensee, bien que l'expression prete a +l'equivoque, est que les apotres seuls ont eu le pouvoir reellement et +absolument efficace, c'est-a-dire la certitude de l'exercer avec un +effet infaillible. Quant a ce qu'on appelle le pouvoir des clefs, comme +attribution sacerdotale, il ne le conteste pas, il en critique l'usage. +"En suivant le fil de son raisonnement, disent les benedictins, on +voit qu'il ne parle que du pouvoir de discernement et non de celui de +juridiction[512]." + +[Note 512: _Hist. litter._, t. XII, p. 128.] + +Mais ce qu'on pouvait observer, c'est qu'ici encore la tendance +generale de sa doctrine se manifeste. Il semble disputer au pouvoir +ecclesiastique toute action mysterieuse qui remonterait de la terre au +ciel, et reduire sa prerogative a une presomption de discernement, a +une autorite morale de science, d'experience et de piete, garantie +temporellement par le caractere exterieur du sacerdoce. Dans tous ses +chapitres sur la penitence et la confession, il est parle d'humilite, de +priere, d'amour de Dieu, de remords de lui deplaire, de _gemissement +du coeur_; mais nulle part il n'est vraiment question de sacrement, +c'est-a-dire d'une communication mysterieuse, invisible et actuelle +de la saintete et de la justice, realisee et constituee par un signe +visible. Il ne nie pas, mais il se tait. Partout ou s'avance Abelard, +le merveilleux recule; encore une fois, c'est la le rationalisme. Son +Ethique en est plus profondement empreinte que sa theologie dogmatique; +nous n'hesitons pas a la regarder comme son ouvrage le plus original. + + + +CHAPITRE VIII. + +OPUSCULES DIVERS.--_Expositio in Hexameron.--Dialogus inter philosophum, +judaeum et christianum._ + +Rien n'est plus grand et plus obscur dans toute l'Ecriture sainte que le +commencement de la Genese. Rien n'aurait plus besoin d'interpretation, +si l'esprit humain pouvait elever ses conjectures a l'egal des +difficultes de la creation. Cependant les philosophes chretiens n'ont +pas recule devant cette tache audacieuse; et plusieurs, a l'exemple de +saint Jerome, ont entrepris d'expliquer l'inexplicable; car l'oeuvre des +six jours est moins penetrable qu'aucun probleme purement rationnel, si +obscur qu'il puisse etre; le fait ici est encore plus mysterieux que +l'idee, et il est peut-etre moins temeraire de se hasarder a dire +comment de l'essence de Dieu devait naitre le monde que de raconter +comment il est ne. Mais Heloise ne croyait pas qu'aucune question fut +au-dessus d'Abelard. + +"Ma soeur Heloise, chere autrefois dans le siecle, plus chere +aujourd'hui dans le Christ, tu me demandes et meme tu me supplies +de t'expliquer ces choses[513], et avec d'autant plus de soin que +l'intelligence en est plus difficile. C'est un travail spirituel pour +toi et pour tes filles spirituelles. Et moi, je vous supplie a mon tour, +puisque ce sont vos instances qui m'y engagent, obtenez-moi en priant +Dieu la puissance d'y reussir. Je commencerai par la tete; que vos +prieres me soutiennent dans l'etude de cet exorde de la Genese.... Si +vous me voyez faiblir, attendez de moi cette excuse de l'apotre: "Je +suis devenu insense, vous m'y avez contraint." (II Cor. XII, 11.) Sur +l'ordre d'Heloise, et guide par saint Augustin, il entreprend donc une +exposition de l'Hexameron, _Expositio in Hexameron_. Ce titre etait en +quelque sorte consacre, et l'oeuvre des six jours avait ete l'objet de +plus d'une recherche[514]. Abelard en promet une explication historique, +morale et mystique. + +[Note 513: _P. Abaelardi Expositio in Hexameron.--Thes. nov. Anecd._, t. +V, p. 1361. Il s'agit des trois parties les plus difficiles peut-etre de +l'Ecriture, le commencement de la Genese, le Cantique des Cantiques et +la prophetie d'Ezechiel. Il ne parait avoir traite que de la premiere +partie; encore la dissertation n'est-elle pas terminee.] + +[Note 514: Il y a un Hexameron dans les oeuvres de saint Basile, de +saint Ambroise et d'autres Peres.] + +L'ouvrage repond peu a ces promesses. C'est une glose qui suit le texte +ligne a ligne, et l'explique tantot suivant la lettre, tantot suivant +l'esprit, sans unite et par remarques detachees. Ainsi, dans ces mots: +_Dieu crea... l'esprit du Seigneur etait porte sur les eaux.... Dieu +dit...._ Abelard retrouve la premiere expression du dogme de la Trinite, +le Pere, le Saint-Esprit, le Verbe. Plus loin, il compare quelques mots +de la version latine aux mots correspondants en hebreu, et c'est grace +a ces passages qu'il s'est donne facilement la reputation de savoir la +langue hebraique. Je conjecture que presque toute sa science a cet egard +etait puisee dans le Commentaire de saint Jerome. + +Ailleurs il s'attache a concilier le recit mosaique avec la theorie des +quatre elements, et il exprime, ca et la, des vues de cosmogonie et +de physique generale d'un tres mediocre interet. Ainsi, rencontrant +l'_herbe verte_ dans le paradis, _herbam virentem_, le quatrieme jour, +c'est-a-dire avant la creation du soleil, il recherche comment la +vegetation pouvait preceder l'existence de cet astre bienfaisant, et +suppose que la terre plus neuve, plus humide, avait plus de fertilite +par elle-meme, ou, qu'apparemment, et ceci est plus plausible, avant +que le monde fut acheve, tout etait soumis a l'action de la volonte +immediate de Dieu et non a l'empire, des lois de la nature. Quand les +astres sont crees, ces signes du ciel, _signa coeeli_, il observe avec, +beaucoup de sens que s'ils sont les signes de quelques evenements, ce ne +peut etre que des evenements naturels, comme le cours des saisons et les +accidents meteorologiques. Il penche bien a penser avec Platon et saint +Augustin que les astres sont animes; mais il ne prend plus ici, comme +dans l'_Introduction a la theologie_, le Saint-Esprit pour l'ame ou le +principe de l'ame du monde materiel. Et d'ailleurs il ne se refuse pas a +croire tout simplement que le mouvement regulier et stable des +planetes peut etre rapporte a la volonte de Dieu qui, dans les causes +primordiales, tient lieu de la force de la nature. Cette idee est +grande, et tot ou tard la science humaine y est ramenee. + +L'astronomie n'est au fond pour lui qu'une science naturelle; il n'admet +pas qu'elle puisse servir a prevoir les futurs contingents, c'est-a-dire +les faits qui peuvent arriver ou ne pus arriver, comme, par exemple, +tous ceux qui dependent de notre libre arbitre. Les futurs naturels sont +determines dans leurs causes, Ils peuvent se predire; la mort suivra +le poison, la pluie suivra le tonnerre, et la secheresse ou l'humidite +excessive amenera la sterilite. Plus d'un fait est connu de la nature, +_cognitum naturae_, sans etre connu encore de nous. Ainsi le nombre des +astres est pair ou impair; mais nous n'en savons rien. Le bruit +est susceptible d'etre entendu, meme quand personne n'est la pour +l'entendre, et le champ est cultivable, bien qu'il n'y ait personne +pour le cultiver. "Mais l'astronomie etant une espece de la physique, +c'est-a-dire de la philosophie naturelle, comment des philosophes +pourraient-ils decouvrir par elle ce qui est inconnu a la nature meme?" +Seulement, comme les medecins peuvent, de la constitution des corps, +tirer beaucoup de pronostics relativement aux maladies, les habiles dans +la science des astres peuvent y puiser sur le cours des saisons, bien +des notions utiles a l'agriculture et a la medecine. Mais ceux qui, sur +la foi de l'astronomie, promettent quelque certitude touchant les +futurs contingents, professent une science non pas astronomique, mais +diabolique. Pour la mettre a l'epreuve, interrogez-les sur une chose +qu'il depende de vous de faire ou de ne pas faire, ils n'oseront +repondre. S'ils ont quelque divination, elle leur vient du diable +_qu'ils consultent[515]. + +[Note 515: "Diabolus quam consulunt." _Hexam_., p. 1384-1388.] + +Abelard rencontre en passant quelque chose qui interesse la creation des +especes. C'est a ces mots: _Creavit_.... omnem amimam viventem atque +motabilem (sic), quam produxerant aquaoe in species suas_. Cela +signifie, dit notre commentateur, que Dieu crea toute ame, c'est-a-dire +_tout anime_ en telles ou telles especes (_tales in species_); c'est +comme s'il etait dit que Dieu a cree tout anime, quant a l'espece et non +quant au nombre, toutes les especes et non tous les individus. Lorsqu'il +est dit plus tard que Dieu se reposa, il faut entendre qu'il cessa de +creer, non des individus, mais des especes, celles-ci etant desormais +toutes preparees. Le commandement: _Croissez et multipliez_ ne s'adresse +qu'aux individus. Le sixieme jour, Dieu dit: "_Producat terra animam +viventem in genere suo jumenta_, etc. Il s'agit de la creation des +animaux terrestres; _toute ame vivante en son genre_ equivaut a tout +anime vivant dans son genre. Les animaux vivent en effet dans leur +genre, bien qu'ils meurent comme individus. "Ils vivent dans leur genre, +c'est-a-dire dans leur espece, ceux qui furent crees les premiers, +quoiqu'ils ne vivent plus en soi. C'est ainsi qu'on dit d'un tyran +mort qu'il vit dans ses enfants[516]." Ceci est-il du realisme ou du +nominalisme? + +[Note 516: Cf. _Dialectica_, p. 224 et 251.] + +Quant a la creation de l'homme, une seule remarque. Dieu dit: Faisons +l'homme, _faciamus hominem_; et aussitot Dieu crea l'homme, _creavit +Deus hominem_. Ce pluriel _faciamus_, exprime que c'est la Trinite +tout entiere qui aura dans l'homme son image. Dieu invite, convoque en +quelque sorte par cette parole les trois personnes a la creation de +l'etre qui reproduira au plus haut degre la puissance, la sagesse +et l'amour; c'est-a-dire qui retracera le mieux les trois personnes +divines. + +"Et Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites, et elles etaient +tres-bonnes, _valde bonae_. Dieu ne jugea donc pas qu'il y eut rien a +corriger en elles. Elles avaient recu toute la perfection qu'elles +pouvaient recevoir; il n'etait pas convenable qu'elles en recussent +davantage, suivant cette pensee de Platon que le monde ayant ete fait +par un Dieu tout-puissant et sans envie, n'aurait pas pu etre fait +meilleur[517]. C'est ce que Moise a considere quand il a dit que +toutes les choses creees etaient bonnes, quoiqu'il n'ait ete accorde a +personne, pas meme a lui, de rendre compte de toutes. Ce ne sont pas +les choses chacune en soi, ce sont toutes les choses ensemble qui sont +tres-bonnes. Saint Augustin l'a dit: Chaque chose est _bonne_ en soi, +mais toutes les choses prises ensemble sont _tres-bonnes_. Car celles +qui, considerees en elles-memes, paraissent ne valoir rien ou valoir +peu, sont tres-necessaires dans l'ensemble general." S'il y a de +mauvaises choses, il faut songer que l'orgueil des mauvais anges et le +peche de l'homme les ont introduites dans le monde; mais ni les anges +ni l'homme n'avaient ete crees mauvais. "Tous les ouvrages de Dieu sont +bons et toute creature est bonne, n'ayant en elle ni mal ni peche par +son origine de creation. Dieu accorde a chacune ce qui lui convient, +en sorte que chacune est faite par lui, non-seulement bonne, mais +excellente, c'est-a-dire tres-bonne, _valde bona_, et non-seulement par +la premiere creation, mais encore tous les jours, lorsque, par l'effet +des causes primordiales, elles naissent et se multiplient." La +desobeissance premiere de l'homme a seule altere cet ensemble de la +creation. Aussi le premier devoir est-il encore l'obeissance a Dieu. + +[Note 517: _Timee_, t. 1, p. 87 de la trad. de M. H. Martin.] + +Toutes ces observations appartiennent au commentaire historique[518]. +Le moral et le mystique qui viennent ensuite sont tres-courts et assez +insignifiants. De la l'auteur passe au second chapitre de la Genese, et +nous n'avons son exposition que jusqu'au XVIIe verset. Il n'y a rien a +remarquer dans cette partie de l'ouvrage, et ses recherches, soit sur la +topographie du paradis et ses consequences geographiques, soit sur la +question de savoir si l'arbre de vie etait un figuier ou une vigne[519], +soit enfin sur la langue que Dieu parla a l'homme et le serpent a la +femme, n'ont pas meme un merite de singularite. + +[Note 518: _Hexam._, p. 1365-1402.] + +[Note 519: Il est porte a croire que c'etait une vigne. (_Hexam._, p. +1409.---_In natal. Dom._, serm. ii, _Ab. Op._, p. 744.)] + +En tout, nous ne pouvons souscrire aux eloges que quelques auteurs ont +donne a l'Hexameron[520]. Le commentaire que, quatre ou cinq siecles +auparavant, Bede avait donne du commencement de la Genese nous parait +superieur; celui de Scot Erigene s'eleve a une tout autre hauteur, et il +etonne encore aujourd'hui par la profondeur et la hardiesse, tandis que +nous ne pouvons rien apercevoir de fort ni d'ingenieux dans tout ce que +suggere a notre interprete le merveilleux recit qu'il prend pour texte; +ce commentaire ne nous parait avoir de prix que par les preuves qu'il +fournit de l'instruction variee de l'auteur. Encore serait-il possible, +je crois, de decouvrir les sources de cette instruction, et de trouver +ca et la dans saint Augustin, saint Jerome et Boece, les principaux +passages dont il a compose le pastiche de sa science. Mais cela meme +serait curieux et donnerait lieu a d'interessantes recherches sur +l'origine et l'etat des connaissances a cette epoque du moyen age. + +[Note 520: Entre autres les editeurs de l'ouvrage, Durand et Martene. +(_Observ. praer_., p. 1361.)] + +Quant a celle ou l'ouvrage fut compose, elle est, d'apres le prologue, +evidemment posterieure a l'installation d'Heloise au Paraclet. Je +crois meme qu'elle l'est a la rupture d'Abelard avec le couvent de +Saint-Gildas. L'ouvrage serait donc des dix dernieres annees de sa vie. +Les benedictins, qui l'ont publie, pensent meme, qu'il fut ecrit a +Cluni. Cette conjecture nous parait denuee de preuves et exempte +d'objections. Ils se fondent sur ce qu'en parlant de l'ame du monde, +Abelard ne la confond plus avec le Saint-Esprit; ils voient la qu'il +etait converti et corrige, mais il pouvait avoir change d'avis sur ce +point, avant que le concile de Sens eut pris soin de le condamner; nous +voyons dans la Dialectique une retractation formelle de cette opinion; +et ce n'est pas une preuve directe que la Dialectique ait ete composee a +Cluni. Rien n'empeche cependant de lui donner cette date[521]. + +[Note 521: _Hexam. Obs. praev._, p. 1381 et 1385.--Voyez ci-dessus, t. 1, +c. vi, p 405 et dans ce volume, c. ii, p. 197 et 223.] + +Nous ne dirons que peu de chose de quelques opuscules d'Abelard qui +completent la serie de ses ouvrages publies sur la theologie. Il avait +ecrit aux filles du Paraclet une epitre ou exhortation a l'etude des +lettres[522]. Dans cette composition assez remarquable, il exalte +ensemble et le prix de l'etude, et l'utilite des langues, et la +necessite de l'instruction litteraire pour l'intelligence de la foi, et +l'erudition rare de l'abbesse, et l'avantage qu'il y aurait a voir la +science renaitre avec eclat chez les religieuses, lorsqu'elle a peri +chez les moines. Nous avons deja cite un fragment de cette epitre +qui merite d'etre lue. Elle excita la curiosite et l'emulation des +religieuses et de leur superieure, qui, en leur nom, ecrivit au maitre +pour lui soumettre les questions de leur ignorance. "Toi, qui es aime de +beaucoup, mais le plus aime parmi nous... rappelle-toi ce que tu nous +dois et ne tarde pas a t'acquitter. Nous, les servantes du Christ et +tes filles spirituelles, tu nous a reunies dans ton propre oratoire, et +enchainees au service divin; sans cesse tu nous exhortes a nous occuper +de la parole divine et a faire des lectures sacrees. Tu nous as bien +souvent recommande la science de l'Ecriture sainte comme etant le miroir +de l'ame; l'ame, disais-tu, y voit sa beaute ou sa difformite, et tu ne +permettais pas a une epouse du Christ de manquer de ce miroir-la, si +elle avait a coeur de plaire a celui a qui elle s'etait vouee; et tu +ajoutais que la lecture des Ecritures non comprise etait comme le miroir +place devant les yeux d'un aveugle. Excitees par tes conseils, mes +soeurs et moi, en cherchant a "t'obeir... nous avons ete troublees par +une foule de questions, et la lecture nous devient plus difficile; +plus nous ignorons, moins nous aimons...." Et elle soumet a son maitre +quarante-deux questions qui ont ete recueillies avec les reponses sous +ce titre: _Heloissae paraclitensis diaconissae problemata, cum mag. +P. Abaelardi solutionibus_[523]. Ces problemes sont des difficultes +suggerees par la lecture du Nouveau Testament; quelques-unes ne roulent +que sur le texte ou sur quelques evenements du recit evangelique. Un +petit nombre ont une importance doctrinale. + +[Note 522: _Ab. Op._, epist. vi, _De Studio litterarum_, p. 251.] + +[Note 523: _Ab. Op._, pars II, p. 384-451.] + +Parmi celles-ci, on en peut distinguer plusieurs. 1 deg. La question XIII, +touchant le peche contre le Saint-Esprit.---Abelard pense que le peche +remissible contre le Fils est celui qui consiste a lui contester sa +divinite, non par malice, mais par une invincible ignorance; tandis que +le peche irremissible contre le Saint-Esprit est celui de l'homme qui, +sciemment et mechamment, retire a la bonte de Dieu, c'est-a-dire a +l'Esprit-Saint, ce qu'il attribue a un malin esprit. C'est un peche plus +grave que celui du diable meme. Car le diable, dans son orgueil, ne +parait pas etre alle jusqu'a ce blaspheme, d'accuser Dieu de mechancete; +un tel crime ne merite point de grace, tandis "qu'il convient a la +piete comme a la raison que tout homme qui, par la loi naturelle, +reconnaissant un Dieu createur et remunerateur, s'attache a lui +d'un zele assez grand pour ne chercher jamais a l'offenser par ce +consentement qui est proprement le peche, ne puisse etre juge digne de +damnation. Ce qu'il est necessaire qu'il apprenne pour son salut lui est +revele avant la fin de la vie ou par inspiration ou par quelque message +qui lui est envoye, comme nous le lisons du centurion Corneille[524]." + +[Note 524: _Ab. Op._, pars II, p. 407. (Voyez aussi ci-dessus, c. VII, +p. 471.)] + +2 deg. La question XIV sur les sept beatitudes[525].---Abelard pense que la +beatitude est promise a celui qui, par l'esprit, _spiritu_, est tout ce +que dit le Sauveur, pauvre, doux, pacifique et le reste. Il n'admet donc +pas que le _pauvre d'esprit_ soit par la meme un bienheureux. Rien au +monde, je crois, ne l'eut determine a faire une vertu ni une grace +divine de l'indigence intellectuelle. Ceux-la, selon lui, sont _pauperes +spiritu_, qui se font pauvres par l'esprit, c'est-a-dire qui, dedaignant +les voluptes corporelles, s'elevent par l'esprit au-dessus des richesses +mondaines, et s'en depouillent spirituellement en les foulant aux pieds; +et je doute que cette interpretation ne soit pas la meilleure. + +[Note 525: _Ibid._, p. 408.] + +3 deg. Les questions XV, XVI, XVIII et XXV[526], toutes relatives a la +difference de la loi ancienne a la loi nouvelle.---Dans ses reponses, +Abelard developpe le theme connu que la nouvelle loi est une loi +de perfection morale, qui regle l'interieur de l'homme, tandis que +l'ancienne s'adressait surtout a l'homme, exterieur, et qui punit +l'intention et non pas seulement l'acte materiel; d'ou il suit que le +peche est dans le consentement de l'esprit, et que l'ame est absoute par +la bonne volonte ou par l'ignorance invincible. + +[Note 526: _Ibid._, p. 416, 417, 424 et 427.] + +Nous retrouvons partout les doctrines religieuses et morales exposees +dans les grands ouvrages d'Abelard. + +Ses autres ecrits theologiques sont trois expositions de l'Oraison +dominicale, du Symbole des apotres et du Symbole d'Athanase; on lui +attribue egalement, mais a tort suivant les auteurs de l'_Histoire +litteraire_, un resume des diverses heresies et des textes auxquels +elles sont contraires, _Adversus haereses liber_[527], ainsi qu'un +catechisme incomplet qui, sous le nom d'_Elucidarium_, figure parmi les +ouvrages apocryphes de saint Anselme[528]. Mais ce serait prolonger sans +interet notre travail que de s'arreter a des ecrits detaches qui, lors +meme qu'ils sont authentiques, ne temoignent guere que de l'ardente +activite d'esprit de leur auteur. + +[Note 527: _Ab. Op._, p. 359, 368, 381, 452.--_Hist. litt._, t. XI, p. +137.] + +[Note 528: _Elucidarium sive Dialogus summam totius christianae theologiae +coniplectens._ Il en existait dans les bibliotheques anglaises deux +manuscrits, l'un en latin, l'autre en francais (ce dernier pourrait +avoir un certain prix litteraire) sous le nom de saint Anselme; et +l'ouvrage a ete imprime dans l'edition des oeuvres de ce saint donnee +a Cologne en 1573. D. Gerberon a du l'inserer dans la sienne _inter +spuria_ (p. 457 de l'ed. de 1721). Tritheme l'attribue a Honore d'Autun. +Durand et Martene disent en avoir vu, dans un couvent du diocese de +Tours, un exemplaire sous le titre d'_Abaelardi Elucidarium_ (_Thes._, +t. V, p. 1361). C'est un catechisme fort incomplet, dont le style ne +ressemble nullement a celui d'Abelard et ou ne se retrouve presque +aucune de ses opinions caracteristiques. Le passage le plus remarquable +est un tableau assez piquant des diverses professions de la societe +et de leurs chances de salut eternel (c. XVIII, _De variis laicorum +statibus_, p. 474). En voici quelques traits. "Milites? parvi +boni.--Quam spem habeut mercatores? parvam.--Joculatores? +nullam.--Variiartifices? pene omnes pereunt.--Publice poenitentes? Deum +irridentes.---Fatui? inter pueros.--Agricolae? ex magna parte salvantur, +quia simpliciter vivunt." Les auteurs de l'_Histoire litteraire_ +adoptent sur l'origine de cet ouvrage l'opinion de Tritheme (t. IX, p. +443, et t. XII, p. 133 et 167).] + +Les sermons inspireraient plus d'interet[529], S'ils contiennent peu +d'idees saillantes, ils sont du moins un assez curieux monument de l'art +de la chaire au XIIe siecle; a ce titre, ils appartiennent a l'histoire +de la litterature. Ils renferment aussi, bien qu'en tres-petit nombre, +des traits de moeurs dignes d'etre recueillis, des allusions aux usages +ou aux evenements du temps; mais on y chercherait vainement l'eloquence +ou meme un art veritable. Un seul, le sermon en l'honneur de sainte +Suzanne, nous parait offrir quelques traces de talent. L'heroine du +sermon n'est pas, comme on pourrait s'y attendre, une des saintes +qui ont porte ce nom depuis l'Evangile, mais la Suzanne de l'Ancien +Testament, la chaste Suzanne elle-meme, dont la fete se celebrait alors +probablement au 26 janvier, et ce discours n'est qu'une paraphrase du +recit biblique. On y remarque une assez belle peinture de la comparution +de Suzanne devant ses juges et plus d'un mouvement bien senti contre +l'indignite et la tyrannie des faux jugements. L'orateur y prend +occasion du crime des vieillards pour denoncer avec une singuliere +rudesse les scandales de certains membres du clerge[530]. Un panegyrique +de saint Jean-Baptiste lui sert egalement de texte pour depeindre par de +claires allusions et pour attaquer avec severite la vie des moines, +leur sottise et leurs desordres, en opposant a ce tableau l'eloge des +philosophes[531]. En general, Abelard porte dans ses sermons l'esprit +de liberte et de remontrance qui l'accompagnait ailleurs, et quoique +la plupart aient ete prononces au Paraclet, on est etonne des choses +serieuses ou hardies qu'il entremele aux exhortations dogmatiques +destinees a d'humbles religieuses. Mais il enseignait toujours, et tout +auditeur etait un disciple. Heloise n'avait-elle pas commence ainsi? + +[Note 529: _Ab. Op._, p.729-968.] + +[Note 530: Serm. XXVIII de S. Suzanna, _Ab. Op._, p. 925, 930, 935. +L'Eglise celebre aujourd'hui la fete de sainte Suzanne, vierge et +martyre, le 11 aout; mais on ne sait pas generalement que Suzanne de +Babylone a ete assimilee aux saintes de l'Evangile. Les Bollandistes ne +parlent pas d'elle; mais on peut voir dans Baillet qu'elle est fetee le +26 janvier. (_Vie des Saints_, t. IV, part. II, p. 20.)] + +[Note 531: Serm. XXXI, p. 946, 953, 968.] + +Nous devons a l'erudition allemande une publication interessante qui +nous arretera plus longtemps. M. Rheinwald, dont nous avons deja cite le +recueil d'ecrits inedits sur l'histoire ecclesiastique, a decouvert dans +la bibliotheque de Vienne et publie, avec l'assentiment de M. Neander, +qui occupe en Allemagne une place si elevee dans la science theologique, +un ouvrage d'Abelard dont l'existence etait vaguement connue. C'est un +dialogue sur la verite de la religion chretienne entre un philosophe, un +juif et un chretien[532]. L'editeur n'hesite pas a voir dans cet ouvrage +une imitation des dialogues de Platon qu'il suppose qu'Abelard avait +sans cesse entre les mains[533]. De bonnes raisons nous font douter du +dernier point. Platon etait connu a peine des savants de Paris dans la +premiere partie du XIIe siecle, et le texte en eut ete vainement +mis sous les yeux d'Abelard, qui ne l'aurait pas entendu; mais il +connaissait une version du Timee, peut-etre avait-il lu dans Boece +deux dialogues sur l'Introduction de Porphyre traduite par Victorinus; +peut-etre quelques-uns des ouvrages philosophiques de Ciceron ayant la +meme forme etaient-ils tombes dans ses mains, et d'ailleurs cette forme +avait ete des longtemps introduite dans la controverse chretienne. Des +le IIe siecle, saint Justin, le premier des apologistes, avait ecrit +son entretien sur la foi avec le juif Tryphon. On connait les dialogues +theologiques d'Athanase, de Gregoire de Nazianze, de saint Augustin. Au +Ve siecle, on citait les compositions du meme genre qu'Evagrius +avait donnees sous le titre d'_Altercation du chretien Zacchee_. La +litterature neo-latine avait suivi cet exemple; c'est un dialogue que +le grand traite de Scot Erigene sur la division de la nature. Dans +plus d'un ouvrage on a fait comparaitre et discuter la philosophie, +le judaisme et le christianisme; les recueils sont remplis de ces +conversations fictives ou l'on introduit un juif, un incredule ou un +heretique qui vient soutenir assez gauchement sa these en presence d'un +docteur aisement victorieux[534]. Les beaux traites de saint Anselme ont +souvent la forme de dialogues, et Abelard parait avoir mis plus d'une +fois dans ce cadre ses idees dogmatiques. On cite de lui[535] plusieurs +dialogues philosophiques dont un seul est sous nos yeux, et la +composition en est trop soignee pour que nous nous bornions a en averer +l'existence. Voici le debut: + +[Note 532: P. Abaelardi Dialogus inter philosophum, judaeum et +christianum. _Anecd. ad Hist. eccles. pertin._, ed. F. H. Rheinwald, +pars 1. Berol. 1831.] + +[Note 533: _Id. ibid._, prooem., p. x.] + +[Note 534: Le volume du _Thesaurus anecdotorum_ qui renferme +l'_Hexameron_ contient cinq ou six exemples de ces dialogues +theologiques: _Altercatio inter christianum et judaeum; Hugonis archiep. +Rotom. Dialogorum libri VII; Disputatio Ecclesiae et Synagogae; Dialogus +inter Cluniacensem et Cisterciensem; Disputatio inter catholicum et +paternum haereticum_. Les oeuvres de saint Anselme, outre ses dialogues +authentiques, en contiennent deux qui lui sont attribues sans preuve, et +ou figure un juif parmi les interlocuteurs. (S. Ans., _Op._, p. 513 +et 525.) On peut croire d'ailleurs que de telles discussions devaient +souvent avoir lieu dans la realite, et on lit dans Gregoire de Tours +le curieux recit d'une controverse entre lui et le juif Priscus, en +presence du roi Chilperic. (_Recits des temps merovingiens_, par M. Aug. +Thierry, t. II, 6e recit.)] + +[Note 535: _Hist. litt._, t. XII, p. 132.] + + "Je regardais dans la nuit[536], et voila que trois hommes, venant + chacun par un sentier different, s'arreterent devant moi. Aussitot, + comme dans une vision, je leur demande quelle est leur profession + ou pourquoi ils viennent a moi. Nous sommes des hommes, disent-ils, + attaches a diverses sectes religieuses, car nous faisons profession + d'etre tous egalement adorateurs d'un seul Dieu, et cependant nous + le servons avec une foi differente et par une vie qui n'est pas la + meme. Un de nous, gentil, de ceux-la qu'on nomme philosophes, se + contente de la loi naturelle; les deux autres ont des lois ecrites; + l'un est appele juif, l'autre chretien. Depuis longtemps nous + conferons et disputons ensemble, touchant nos diverses croyances, et + nous sommes convenus de nous soumettre a ton jugement. + + [Note 536: "Aspiciebam in visu noctis." _Dialog._, p. 1.] + + "A ces mots, fortement etonne, je leur demande qui les a decides et + reunis ainsi, et par quelle raison surtout ils m'ont choisi pour + juge. Le philosophe se charge de me repondre: C'est par mes + soins, dit-il, que ce dessein a ete arrete; car c'est le fort des + philosophes que de chercher la verite par le raisonnement et de + suivre en tout, non l'opinion des hommes, mais la direction de la + raison. Attentif de coeur aux lecons de nos ecoles philosophique, + une fois instruit tant des raisons que des autorites qu'on y donne, + je me suis ensuite applique a la philosophie morale, qui est la fin + de toutes les sciences; c'est pour elle seule, il me semble, qu'il + faut gouter de tout le reste. Eclaire par elle suivant les forces + de mon intelligence en ce qui concerne le souverain bien et le + souverain mal, et les choses qui font l'homme heureux ou miserable, + j'ai des lors examine a part moi les sectes diverses entre + lesquelles le monde est aujourd'hui divise, et apres les avoir + etudiees et comparees, j'ai resolu de suivre ce qui serait le plus + conforme a la raison. Je me suis donc adresse a la doctrine des + juifs et des chretiens, et discutant la foi, les lois et les + arguments des uns et des autres, j'ai reconnu que les juifs etaient + des sots, les chretiens des insenses; souffre que je parle ainsi, + toi qu'on dit chretien. J'ai confere longtemps avec eux, et notre + discussion n'etant point arrivee a son terme, nous avons resolu de + deferer a ton arbitrage les raisons des deux parties. Nous savons, + en effet, que ni les forces des raisons philosophiques ni les + monuments des deux lois ecrites ne te sont inconnus.... Puis, comme + s'il me vendait l'huile de la flatterie et qu'il l'epanchat sur ma + tete, il ajouta: Plus la renommee vante la penetration de ton esprit + et te dit eminent dans la science de tout ce qui est ecrit, plus + assurement tu es habile a prononcer un jugement dans cette cause, + soit pour le demandeur, soit pour le defendeur, et a faire cesser la + resistance de chacun de nous. Combien est grande cette penetration + de ton esprit, combien le tresor de ta memoire abonde en idees + philosophiques ou sacrees; c'est ce que prouvent tes travaux + continuels dans tes ecoles, ou l'on t'a vu briller dans les deux + sciences plus que tous les maitres, plus que les tiens, plus que les + ecrivains meme a qui nous devons la decouverte des sciences; et nous + en trouvons encore l'assure temoignage dans cet admirable ouvrage + de theologie que l'envie n'a pu supporter et qu'elle n'a + su detruire, mais dont elle a augmente la gloire par la + persecution[537]. + + [Note 537: "Gloriosius persequendo effecit." _Dialog._, p. 3.] + + Alors moi: Je n'ambitionne pas, dis-je, la faveur dont vous + m'honorez, quand, ecartant les sages, vous choisissez pour juge + celui qui ne l'est pas; car je suis semblable a vous. Accoutume aux + contentions de ce monde, j'entendrai sans peine des choses qui + sont de celles ou j'ai l'habitude de me plaire. Toi cependant, + philosophe, qui, ne reconnaissant aucune loi ecrite, te soumets aux + seules raisons, tu ne devras pas estimer bien haut l'avantage de + paraitre l'emporter dans la lutte; car a ce combat tu apportes + deux epees, une seule arme les autres contre toi. Toi, tu peux les + attaquer tant par l'Ecriture que par le raisonnement; eux, au + contraire, ils ne sauraient t'objecter la loi, puisque tu n'en suis + aucune; ils peuvent d'autant moins contre toi par le raisonnement + que, plus aguerri qu'ils ne sont, tu portes une armure philosophique + plus complete. Cependant, puisque vous etes d'accord, votre + resolution peut m'embarrasser, mais elle n'eprouvera pas de moi un + refus; j'espere trop retirer quelque instruction de ce debat; car + si, comme l'a dit un des notres, nulle doctrine n'est si fausse + qu'il ne s'y mele quelque verite, je pense qu'aucune dispute n'est + si frivole qu'elle ne renferme quelque enseignement." + +La discussion commence, et le philosophe interpelle ses deux +adversaires. Son argumentation est connue; les siecles ne l'ont point +changee. La loi naturelle, dit-il, a tout precede; elle est une loi +purement morale; le reste est superflu. D'ou vient qu'on y ajoute ou +qu'on lui prefere une loi ecrite? C'est qu'on s'obstine aux croyances de +son enfance. Chose etrange! L'intelligence humaine avance avec l'age en +toute chose; dans la foi seule, ou l'erreur est si dangereuse, elle ne +fait nul progres. On se vante de penser ce que pense le vulgaire, de +n'en pas savoir plus que les ignorants, de croire au plus haut degre ce +que l'on comprend le moins; et cependant tel est l'orgueil humain que, +condamnant tous ceux qui ont d'autres croyances, on les declare dechus +de la misericorde divine. + +Le juif repond le premier, comme etant en possession de la loi la plus +ancienne. Cette loi, si, comme les juifs le croient, Dieu l'a donnee, +comment seraient-ils coupables de la suivre? Des generations nombreuses +ont passe, depuis que le peuple saint a recu le saint Testament; elles +en ont religieusement conserve et transmis le depot. Si l'on ne peut +forcer les incredules a recevoir cette tradition, on les defie de la +detruire. Et qu'y a-t-il de plus conforme a la bonte de Dieu que ce soin +qu'il aurait pris de donner une regle a ses creatures? Si la Providence +regit ce monde, ne doit-elle pas, comme les rois de la terre, promulguer +ses lois; et si elle l'a fait, quelle loi est plus ancienne que la loi +juive? Aussi, voyez le devouement qu'elle obtient et la fidelite qu'elle +inspire. Ici se place une peinture vive et pathetique de la condition +terrible que les juifs ont acceptee pour demeurer attaches a la loi +divine. C'est un tableau vrai de la situation des juifs au moyen age, et +certainement un des plus beaux morceaux qu'Abelard ait ecrits[538]. + +[Note 538: _Dialog._, p. 8-12.] + +Le philosophe rend justice au zele des Hebreux; mais la question est de +savoir si ce zele est conforme a la raison. Point de secte qui ne pense +obeir a Dieu, et cependant la secte juive se croit la seule qui soit +dans le vrai. Or, avant que la loi fut donnee sur le Sinai, les saints +patriarches, bornes a la loi naturelle, etaient agreables a Dieu; et +tandis que la loi mosaique ne leur promet que des biens terrestres, ils +ont perdu les biens terrestres en y demeurant fideles. La critique que +le philosophe dirige contre cette loi est vive et developpee. + +Le juif repond par une apologie tres-etendue. Discutant en detail textes +et arguments, il s'attache a prouver que si l'accomplissement de la loi +efface les peches, elle detruit necessairement le seul obstacle a la +beatitude. + +La replique du philosophe est une nouvelle censure des formalites +oiseuses ou bizarres, prescrites par la loi des juifs, et sa conclusion +est l'impossibilite de prouver que de telles additions a la loi +naturelle soient legitimes et efficaces. Il cherche a les decrier par +des raisons prises de l'ordre moral et de la distance qui separe les +sentiments du coeur humain des prescriptions materielles d'une loi de +chair. Puis les deux interlocuteurs se tournent vers le juge, qui, avant +de prononcer, dit qu'il veut entendre le chretien. + +"Et maintenant, chretien, je t'interpelle," dit le philosophe, "une loi +posterieure doit etre plus parfaite." Mais le chretien l'arrete, et lui +demande pourquoi il somme de s'expliquer celui qu'il nommait tout a +l'heure un insense. Et pourtant cette folie des chretiens a persuade les +savants disciples de la philosophie antique! Voici, au reste, l'argument +du chretien: Si deux lois ne peuvent etre conservees en meme temps, il +faut maintenir la plus importante; de la, la condamnation de la loi +juive. Le philosophe parait jusqu'a un certain point souscrire a cette +proposition, et le chretien poursuit en defendant sa loi. Ce que vous +appelez ethique ou loi morale, nous l'appelons loi divine, dit-il; et il +demande une bonne definition de la loi morale. + +Le philosophe alors prend la parole, et il expose que la science de +cette loi ou la philosophie n'est, en definitive, que la science du +souverain bien. Or, la superstition seule pourrait contester a la raison +d'etre l'unique guide dans cette precieuse science. Le christianisme +rejette la foi qui n'est pas fondee sur la raison; et il est sans cesse +force de discuter et de s'appuyer sur des textes ou des arguments a la +maniere de la philosophie. Et le chretien s'empresse de reconnaitre +qu'il n'est pas en effet de meilleure methode pour amener un philosophe +a la foi catholique; et, de concert avec son adversaire, ils se livrent +a la recherche du souverain bien. + +Ici, adoptant un procede assez analogue a celui de Socrate dans Platon, +le chretien amene le philosophe par des questions dont la conclusion +reste cachee, a conceder, pour arriver a definir le souverain bien, un +certain nombre de propositions, et ils tombent ainsi tous deux d'accord +que le souverain bien de l'homme ou la fin de l'honnete homme est la +beatitude de la vie future a laquelle nous conduisent les vertus. Or, +s'il est vrai que la loi juive n'ait jamais promis cette beatitude, +ce reproche ne peut certes s'adresser a la loi de Jesus-Christ. La +difference entre la philosophie et la foi, c'est que la premiere tend a +une beatitude humaine, et l'autre a une beatitude divine. Une beatitude +humaine varie suivant les hommes, et c'est du souverain bien absolu et +non relatif a l'homme qu'il faut se preoccuper. + +Apres quelques contestations sur ce point, le philosophe, somme de +definir les vertus qui donnent le souverain bien, developpe, suivant les +idees de la sagesse antique, ce que c'est que la prudence, la justice, +la force et la temperance. Puis, passant aux especes de ces quatre +genres, il rattache a la justice le respect par lequel on rend soit a +Dieu, soit aux hommes, l'hommage qui leur est du, la bienfaisance, qui +vient au secours des souffrances humaines, la veracite, qui nous inspire +la fidelite a nos promesses, enfin, la vengeance, _vindicatio_, ou +la ferme disposition a vouloir que le mal commis porte sa peine. Un +principe domine toutes les vertus de justice, c'est que le bien commun +en est la regle, et non pas le bien individuel. Telle est la justice +dans l'ame du stoicien, dans l'ame de Caton. La justice, au reste, +repose sur deux sortes de droit, le droit naturel et le droit positif. + +La force se divise en magnanimite et en tolerance; la magnanimite est +la disposition a tenter le difficile pour une cause raisonnable; la +tolerance supporte les epreuves de la tentative et y persevere. + +La temperance se decompose en humilite, en frugalite, en douceur, en +chastete, en sobriete. + +La prudence est necessaire a toutes ces vertus; elle les dirige et les +eclaire[539]. + +Le chretien semble approuver toute cette analyse; puis, revenant a la +recherche interrompue du souverain bien, il demande au philosophe ce +qu'il pense du souverain mal. Comme il resulte de la reponse que le +souverain mal consiste dans les tourments qui attendent dans le monde a +venir l'homme qui les a merites, le chretien veut savoir comment, si ce +chatiment est juste, il peut etre un mal; car ce qui est juste est bon, +et ce qui est bon est un bien. Et le philosophe, remarquant qu'une peine +peut etre bonne sans etre un bien, est pousse a cette contradiction +qu'une chose bonne soit le souverain mal, opinion que le chretien acheve +de ruiner, en observant que la faute, qui amene la peine est un plus +grand mal encore que la peine, laquelle ne peut par consequent etre +appelee le souverain mal. Quels sont donc le souverain mal et le +souverain bien? La haine et l'amour de Dieu, ce qui nous rend meilleurs +et ce qui nous rend pires, ce qui nous porte a lui plaire, ce qui nous +pousse a lui deplaire. Seulement il s'agit de l'amour souverain, de la +haine souveraine. Les degres s'en mesurent sur ceux de la _vision de +Dieu_. Dieu est immuable, invariable; mais on le connait, on le comprend +plus ou moins, et l'amour croit avec l'intelligence. + +[Note 539: _Dialog._, p 83.] + +Ici le philosophe, qui n'a pas oublie sa dialectique, demande +brusquement si le supreme amour de Dieu etant un accident de l'homme, +le souverain bien est accidentel ou substantiel. C'est la doctrine +du siecle et de la terre, s'ecrie le chretien, qui se repait de ces +distinctions. Elles importent peu a la vie celeste. Comment d'ailleurs +decider la question, sans l'experience; et qui a l'experience de la vie +celeste? Il est indifferent a la beatitude d'etre accident ou substance; +puisqu'elle n'est pas en tous, elle n'est pas substance; puisqu'une +fois qu'elle est, elle ne peut cesser d'etre, elle n'est pas accident. +Qu'est-elle donc? Dieu, Dieu meme; Dieu est proprement le souverain +bien, et participer a la vision, a la connaissance de Dieu, est +veritablement la beatitude. + +Le philosophe ne conteste pas, mais il demande si la vision de Dieu est +bornee localement, et comme il lui est repondu que partout ou sont les +ames, elles peuvent trouver la beatitude dans la participation a la +vision de Dieu: Pourquoi donc, dit-il, la beatitude est-elle releguee +dans le ciel? c'est au ciel qu'est monte _votre Christ_, et l'Ecriture a +plus d'un passage ou une place est donnee a Dieu. Le souverain bien est +dans le ciel, le souverain mal est en enfer. + +Le chretien repond par la distinction du sens litteral et du sens +figure; il faut donner aux expressions un sens parabolique; il faut dans +le recit des faits chercher le sens mystique. Le philosophe revient une +seconde fois au souverain bien, et demande ce que c'est que bien, ce +que c'est que mal; il entraine ainsi le chretien dans le labyrinthe des +definitions. Apres quelques reflexions sur la difficulte de definir, +celui-ci recherche quelles sont les bonnes et les mauvaises choses, et +il reproduit quelques-unes des idees que nous avons rencontrees dans le +_Scito te ipsum_, ce qui le conduit a la question tant de fois abordee: +Dieu a-t-il fait le mal, et comment le permet-il? Nous connaissons le +sentiment d'Abelard sur cette question profonde, et ce sentiment n'a pas +change. + +A cet endroit du Dialogue, il semble que nous touchions au point +decisif. Mais par malheur le manuscrit est interrompu: nous n'avons ni +la fin de la controverse, ni la sentence du juge. Cette perte est fort +regrettable. Si le Dialogue contient peu de choses neuves, il est ecrit +avec une liberte philosophique et une elegance litteraire qui lui +donnent un veritable prix; la question est fondamentale; elle est +traitee hardiment, et l'on aurait aime a voir Abelard prononcer a la fin +un jugement net et motive entre le juif, le philosophe et le chretien. +Il est probable que son arret etait une conciliation, en ce sens que +l'identite pour le fond entre la loi naturelle et la loi de Dieu aurait +ete declaree. On eut accorde au philosophe que, par la raison, la +science et la vertu, il pouvait s'elever a cette purete d'ame et de vie +qui plait a Dieu, et qui, etant le meilleur fruit de l'amour qu'on +lui porte, prejuge et suppose en quelque sorte cet amour. Mais cette +concession ne lui eut ete faite qu'a condition de reconnaitre que la +loi de Dieu selon l'Evangile, plus parfaite, plus authentique, plus +explicite, rendue plus sainte et plus aimable par le divin sacrifice +du Christ, consacre la vraie philosophie, mais aussi l'acheve et la +remplace, et que la sagesse des sages n'est plus en droit de se tenir +separee de la foi des chretiens. Quant au juif, dans ce compromis, je ne +sais trop quelle aurait ete sa part; je crains bien que ce ne fut lui +qui payat les frais du proces. Tout au plus lui aurait-on accorde que +la loi mosaique avait ete une traduction, meme un complement de la loi +universelle, appropriee a un peuple, necessaire pour un temps, mais +qu'elle devait se fondre et disparaitre dans le sein de la loi +chretienne. C'est du moins la l'opinion que deja nous avons entendu +soutenir par Abelard, et rien n'annonce dans tout cet ouvrage qu'il +l'eut abandonnee[540]. + +[Note 540: Le Dialogue est suivi dans le manuscrit de deux courts +fragments que M. Rheinwald a publies. L'un est une exhortation adressee +par un maitre a son eleve qu'il appelle son fils cheri, et qu'il loue +d'avoir remarque dans le Dialogue du maitre Pierre ce qui y est dit du +souverain bien, et le trouvant insuffisant, d'avoir fait sur ce point de +nouvelles recherches et redige quelque dissertation. L'autre fragment +est une partie, ou de cette dissertation meme, ou plutot d'une note sur +la meme question, que le maitre en finissant a promise a son eleve. Le +tout semble un travail d'ecole. (_Dialog_., p. 125-180.)] + +Tous les principes d'Abelard sont respectes ou reproduits dans cet +ouvrage. Rien donc, pour le fond des idees, n'empeche de le lui +attribuer. La forme est nouvelle; le style differe de celui auquel il +nous a habitues. Le ton est plus degage et l'expression plus vive et +plus moderne. Mais dans le cadre imaginaire ou il place la controverse, +il a pu prendre une liberte d'allure qu'il s'interdit, dans ses ecrits +didactiques, et l'imitation assez visible des anciens a pu relever et +rajeunir son talent. Il serait bien severe, parce qu'un ouvrage est +mieux ecrit que les autres, de le contester a celui dont il porte le +nom, et nous consentons a en croire M. Rheinwald, qui ne doute pas de +l'authenticite de ce dialogue. Si elle pouvait, au reste, etre ebranlee, +il faudrait au moins considerer cette composition comme une fiction +litteraire dont l'auteur aurait entendu faire parler Abelard, comme +Platon fait parler Socrate, comme Ciceron introduit Brutus ou Caton. + +Le monde dure, les siecles passent, l'esprit humain change de croyance, +de methode ou de langage. Cependant, qui ne reconnait dans ce dialogue +si longtemps ignore, qui ne croit lire sur ces parchemins si longtemps +couverts de la poudre des ans, les idees memes et les paroles par ou +commencerait encore aujourd'hui une controverse serieuse sur la verite +de la religion? Nous ne sommes pas de ceux qui meconnaissent les +revolutions de l'esprit humain. Il se renouvelle pour tout ce qui n'a +qu'un temps; il change pour tout ce qui passe. Mettez-le en presence des +questions eternelle, il ne change pas. + + + +CHAPITRE IX. + +REFLEXIONS GENERALES. + +J'ai raconte l'histoire d'un seul homme, et j'ai passe en revue ses +ecrits. Si le vrai ne m'est point echappe, il doit etre facile a present +de juger son caractere, son talent, son esprit, et avec tout cela +son influence sur son temps et sur les temps qui ont suivi le sien. +Peut-etre me serait-il permis de ne point exprimer des conclusions dont +j'ai donne les elements, et qui se rencontrent ca et la indiquees dans +cet ouvrage. Je ne saurais, sans d'odieuses redites, developper ici +la pensee generale que doit laisser ce livre a ceux qui auront eu le +courage de parcourir jusqu'au bout les arides sentiers de la philosophie +et de la theologie scolastiques. + +On peut remarquer que personne n'a parle dedaigneusement ou meme +froidement d'Abelard. Tout le monde sait quelle etait la severite de +Condillac pour tout ce qui n'etait pas le XVIIIe siecle, et voici +pourtant ce qu'il ecrit: "Une ame avide de gloire se hate de prendre +son essor. Quelquefois elle se sent comme genee par la reflexion, et ne +suivant plus que son instinct, elle s'elance, et ne voit que le terme ou +elle est ambitieuse d'arriver. Elle peut causer et de grands maux et de +grands biens, et elle differe en cela des ames communes qui ne sont pas +seulement capables d'une grande folie. + +Telle etait l'ame d'Abelard. Tout ce qui pouvait nourrir une sensibilite +vive avait des droits tyranniques sur elle. Elle ne put donc se refuser +a la gloire, qui se montra sous le fantome de la dialectique; elle ne +put pas non plus se refuser a l'amour, qui, s'offrant sous les traits +d'Heloise, se fit un jeu de la dialectique meme; et vous prevoyez que +l'une et l'autre lui furent funestes. Mais laissons ses amours[541]." + +[Note 541: _Histoire moderne_, I. VIII, c. v.] + +Peut-etre trouvera-t-on le nom d'Abelard plus grand que lui-meme; mais +son influence, je le crois, n'a pas ete inferieure a sa renommee. +Libre a tout esprit serieux de condamner ce melange de temerite et de +timidite, d'orgueil et de faiblesse, de secheresse et d'ardeur, de +passion et d'egoisme, qui s'apercoit au fond de cette ame. Nous tolerons +tout jugement severe, pourvu qu'en le prononcant on se souvienne que la +nature a tire plus d'une copie de ce modele, et que si les hommes d'une +grande intelligence sont sujets parfois a toutes ces miseres, ils ne +sont pas les seuls. Je ne consens a me montrer juste avec rigueur envers +la superiorite, que si l'on n'en abuse point contre elle, et je ne +voudrais rien oter a la gloire au profit de ce qui ne l'obtiendra +jamais. + +Comme ecrivain, Abelard ne saurait non plus nous retenir longtemps. Il +n'y avait pas d'ecrivains au moyen age, par l'excellente raison qu'il +n'y avait pas de langue. Le francais n'etait pas ne, et le latin +etait deja une langue morte qu'on employait par necessite, mais sans +inspiration. Ce latin plus rude que simple, denue d'ornements, de grace +et de clarte, ne semblait se preter en aucune facon a l'imagination +dans le style. Il n'y a peut-etre pas dix expressions remarquables +dans l'oeuvre volumineuse d'Abelard; la beaute de la forme y manque +constamment a celle de la pensee; et sans la forme, la pensee a bien de +la peine a etre belle. Ne demandez pas au XIIe siecle l'art savant ou +plutot l'affectation industrieuse avec laquelle les langues anciennes +furent exploitees vers la renaissance. Chose singuliere! on vantait, on +lisait alors les grands ecrits de l'antiquite, et le gout ne se formait +pas; on les admirait sans parvenir a les sentir. On y cherchait plutot +des autorites que des modeles. + +Sans le style, que devient le talent? celui d'Abelard triomphe trop +rarement des formes obscures, tourmentees ou pedantesques de la diction. +Seulement de temps a autre, s'echappent quelques traits d'esprit +et brille quelque antithese ingenieuse. Plus rarement, la parole +s'echauffe, et l'emotion passe de l'ame dans les mots. De courts +passages, en tres-petit nombre, de l'_Historia Calamitatum_, une +exhortation pathetique a la resignation et a la piete adressee a celle +qui meprisait l'une et desesperait de l'autre, une peinture animee des +dangers que court la Justice en certains tribunaux de ce monde, et des +miseres incroyables de la condition des juifs au XIIe siecle, quelques +invectives passionnees contre les desordres du clerge, enfin une ou deux +prieres empreintes de tendresse et de douleur, et ca et la quelques vers +ou respire une certaine grace dans la tristesse, voila peut-etre tout +ce qu'il serait possible d'offrir en preuves de ce qu'on appellerait +aujourd'hui le talent d'Abelard. Presque constamment, il ecrit avec +une prolixite toute didactique, avec une abondance de mots et des +complications de tours qui laissent subsister la clarte, mais non la +facilite du style. L'auteur concoit, divise, developpe ses idees dans un +ordre exact, avec une surete de raisonnement qui ne se dement point. Il +se comprend parfaitement, et sa pensee peut paraitre faible ou fausse, +jamais incertaine et flottante. Il sait rigoureusement ce qu'il dit. +Son style ressemble a une algebre sans elegance, comme parlent les +geometres; mais c'est une algebre, et malgre la multiplicite un peu +confuse des signes, il n'y a point de vague dans les notions. Sa maniere +d'ecrire tient etroitement a sa maniere de penser, mais beaucoup moins +a sa maniere de sentir. Il faut donc peu parler de son talent. Sous ce +rapport, il est bien inferieur a saint Bernard. C'est l'homme d'autorite +qui etait l'homme d'imagination. + +L'esprit est le grand cote d'Abelard. Subtil et penetrant, il excelle +par l'exactitude, et il ne manque pas d'etendue ni d'abondance. Il est +original au moins par le choix de ses idees; il est fecond en details, +en remarques, en arguments, mais peu riche en grandes vues. Il prouve +sa force par sa persistance dans une methode d'exposition deductive, ou +brillent tour a tour les distinctions et les analogies. Encyclopedique +pour le temps, critique de premier ordre, c'est un inventeur mediocre; +et, puisque l'on applique metaphoriquement a l'esprit les dimensions de +l'etendue, disons que le sien a la largeur sans la profondeur. Abelard +etait singulierement propre a captiver et a remplir les intelligences +qui venaient comme faire cortege a la sienne; ce qui parait longueur +quand il ecrit, semblait richesse dans son improvisation. On concoit que +son enseignement dut, comme un grand fleuve, tout couvrir, tout inonder, +tout emporter autour de lui. + +Ainsi s'explique son influence. Ainsi il a pu imprimer un mouvement +a l'esprit humain. Ce grand novateur a peu invente, mais beaucoup +renouvele. Les idees qu'il s'approprie se completent dans ses mains, +et se convertissent en doctrines liees, definies et saisissables. Une +verite sans consequences en acquiert avec lui; ce qui etait vague +devient precis, un apercu hasarde se change en proposition fondamentale, +une distinction ingenieuse en classification methodique. Une forme +scientifique en meme temps qu'elementaire vient envelopper, fortifier, +et pour ainsi dire armer sa pensee. Tout ce qu'il pense se demontre, et +jusqu'a ses reveries prennent les apparences d'un systeme. + +C'est ce tour d'esprit peut-etre qui aujourd'hui est, au bon comme au +mauvais sens du mot, considere comme eminemment scolastique. Mais soit +qu'il deplaise ou captive, soit qu'on le croie encore applicable ou +definitivement sterile, on ne peut disconvenir que l'esprit scolastique +n'ait ete une des transformations memorables de cette identite flexible, +de cet indestructible Protee qu'on appelle l'esprit humain. Et comme +cette forme domine dans Abelard, comme nul monument ne la montre portee +au meme degre dans aucun autre avant lui, comme nulle renommee ne fut du +XIe au XVe siecle superieure a la sienne, on est en droit de dire que +l'esprit d'Abelard fut la source principale de l'esprit scolastique, en +d'autres termes, qu'il eut ce rare honneur de donner une forme de cinq +siecles a l'esprit humain. C'est la une certaine creation; par la +Abelard est sur la ligne des inventeurs, au moins pour la puissance de +fait et pour la duree de la puissance. Enfin on le peut compter dans +le nombre bien petit de ces hommes dont on imagine que s'ils n'avaient +point paru au monde, les destinees de l'esprit humain n'auraient pas ete +les memes. + +Je lui donne cet eloge, et je le limite aussitot, en le motivant sur son +influence plus que sur son genie, et dans l'influence, il y a souvent +de la bonne fortune; celui qui l'obtient n'est pas toujours seul a la +meriter. Abelard fonda plutot qu'il ne crea la philosophie de l'ecole +francaise. Trouvant les idees toutes faites, il les reduisit en systeme, +et leur donna une telle puissance de propagation, qu'il resulta de son +passage dans l'enseignement, quelque chose de durable quant aux pensees, +quelque chose d'imperissable quant a la methode. + +Si l'on voit dominer dans sa philosophie l'uniformite du procede, une +tendance a tout resoudre logiquement, un besoin constant de se bien +comprendre et d'etre bien compris, une resistance raisonnee aux +generalites synthetiques, aux hypotheses posees en axiomes, aux +solutions par intuition, si partout se montrent la crainte du vague, +l'amour de l'ordre, de l'evidence, et grace a cette pretention de +demonstration universelle, une doctrine souvent aride, un peu etroite, +convaincante et insuffisante, qui saisit tout et n'epuise rien, +simplifie souvent au risque d'attenuer, et s'empare de la raison sans +s'egaler a la verite, ne peut-on pas dire que ces caracteres du genie et +du systeme philosophiques d'Abelard rappellent ceux du genie national, +et surtout dans la philosophie? Serons-nous expose a trouver beaucoup +d'incredules en avancant que l'esprit francais s'est toujours souvenu +d'avoir ete, dans sa laborieuse enfance, eleve sous l'austere discipline +de la scolastique? + +Le role que par la scolastique Abelard a joue dans la theologie, +attesterait a lui seul que tout dans cette philosophie n'etait pas +formalite vaine, entrave methodique pour la raison. C'est dans la +theologie peut-etre qu'il a le plus innove, non que ses opinions en +elles-memes aient laisse beaucoup de traces; mais l'esprit qui les a +dictees, le procede par lequel il les a etablies, les consequences +auxquelles elles devaient mener, tout appartient a ce qu'on pourrait +appeler le mouvement liberal de l'esprit humain. C'est la une gloire +reelle encore que perilleuse; la raison doit beaucoup a _ces habiles +gens_ que Leibnitz plaignait dans sa prudence et admirait dans son +equite[542]. Abelard fit deux choses: il voulut rendre la theologie +systematique, a l'exemple de la philosophie, en lui appliquant les +formes de la dialectique, et par la il fut comme le Jean Damascene de +son siecle. En meme temps et par cette revolution dans la forme, il +servit l'esprit general du rationalisme. + +[Note 542: Voyez ci-dessus chap. I, p. 183.] + +Il ebranla profondement la tyrannie de l'autorite tout en l'invoquant +sans cesse, et comme il mit aux prises par des citations habilement +recueillies et les Peres et les docteurs entre eux, il conduisit +forcement les esprits a reconnaitre l'arbitrage de la raison. + +C'est par ces motifs et dans cette mesure que le genie d'Abelard +peut meriter, soit comme eloge, soit comme blame, le titre de genie +_revolutionnaire_[543]. Ses doctrines le sont moins que sa methode; +le mouvement de son esprit est plus hardi que ses conclusions. Mais +cependant celles-ci sont en general dans le sens de la liberte de +penser, et si nous les resumons encore une fois dans leur ensemble, on +reconnaitra peut-etre, mieux que dans nos analyses speciales, combien +sous les rapports de la religion et de la philosophie, elles concordent +avec les idees modernes. + +[Note 543: Cousin, Ouvrages ined. d'Abelard, _Introd._, p. v.] + +Toute connaissance humaine est originaire des sens. La sensation donne +naissance a l'idee ou conception. Dans la sensation, la sensibilite +connait par l'intermediaire d'un organe. Dans la conception, +l'intelligence connait la nature de la chose percue dans la sensation, +ou representee par l'imagination. + +Mais l'intelligence n'a besoin ni de l'organe, ni meme de la realite +sensible pour concevoir, car elle concoit ce qui n'est pas sensible, le +general, l'abstrait, l'invisible, l'impossible. Son mode d'action est le +jugement; comme regulatrice de son action et d'elle-meme, elle est la +raison. Comme essence ou chose, elle est l'esprit. + +L'esprit est dans l'ame ou plutot il est l'ame en tant qu'intellective, +rationnelle, pensante. L'ame est aussi vegetative, sensitive, +_animatrice_; c'est-a-dire qu'elle est necessaire a la vie animale et a +la vie organique. C'est elle qui souffre et qui jouit, qui veut et qui +peche, comme c'est elle qui percoit et qui pense. Ce sont la en elle des +fonctions plus encore que des parties. Il n'y a qu'une ame, substance +simple, unite sans parties; elle est spirituelle. + +C'est surtout comme spirituelle qu'elle est intelligence pure, +c'est-a-dire libre des sens et de l'imagination, et par la analogue ou +semblable a l'esprit divin; car Dieu n'a ni sens ni imagination. Son +intelligence atteint tout directement, et contient tout simultanement. +Par la meditation, par la contemplation, l'esprit de l'homme s'eleve et +s'assimile en quelque sorte a l'esprit de Dieu. + +Comme intelligence agissant sous la forme du jugement, l'ame discerne et +decide. Elle decide de l'action, elle discerne le bien et le mal. Elle +est la volonte inseparable de la raison. La volonte est le choix de la +raison. Le libre arbitre est le jugement libre. + +L'homme ainsi fait a la _perceptibilite de la discipline_; il est +capable de la science, toute science depend d'une science superieure, +theoretique, qui la juge et qui remonte aux causes, qui est du +ressort de la raison et non de l'experience; c'est la philosophie. La +philosophie, comme directrice de la science, comme guidant sa marche +et determinant ses formes, est un art, ou la dialectique; car la +dialectique est l'art de la raison. La science des choses telles +qu'elles sont, est la physique. La science de la nature des choses +telle que nous la concevons, est la philosophie, qui se resout dans la +dialectique; car en traitant des conditions et des regles de la raison, +la dialectique traite de la substance, de la cause, de la matiere et de +la forme, du sujet et du mode, du tout et des parties, du genre et des +especes, c'est-a-dire qu'elle enseigne tout ce qui est abstrait et +general dans les choses, et qui dans l'ordre reel est constitue en +individus. + +Ce qui existe reellement, physiquement, ce qui constitue l'individu +ou l'etre, c'est en general la matiere et la forme. Il n'y a point de +substance qui ne soit essence, et toute essence ou etre est composee de +matiere et de forme; sa matiere est ce dont elle est, sa forme est ce +qui la fait ce qu'elle est. Ainsi la forme constitutive est essentielle. +Elle est generique, lorsqu'elle transforme la categorie en genre; +specifique, lorsqu'elle fait du genre une espece; individuelle, +lorsqu'elle distingue un individu de l'espece. La forme est l'element +createur, le moyen actuel de la creation de l'etre, ce qui le fait +passer de la puissance a l'acte. Elle vient de Dieu. + +Mais les essences ne sont pas en elles-memes et par elles-memes +generales et speciales. Elles ne sont pas des choses qui soient dans les +choses, qui existent independamment des individus. A ce titre, comme +generales ou speciales, elles ne sont que des universaux, c'est-a-dire +des conceptions universelles, ou des noms significatifs de la conception +de ce qu'il y a de plus ou moins universel dans les choses. Les +abstractions ne sont pas des realites. + +La proposition, la division, la definition se calquent sur ces +distinctions; elles les reproduisent dans le langage; et c'est ainsi que +la logique ou dialectique donne, dans l'interpretation et l'analyse, ou +dans la science des mots et de l'oraison, une science de la nature des +choses. + +Un seul etre, Dieu, deroge par sa nature aux regles de cette science. +Il est substance et il n'a pas de mode; car le mode est une division du +sujet, et Dieu etant simple, il est indivisible. Il est forme, et il n'a +pas de forme, car la forme aussi est un des composants de l'etre, et +Dieu n'est pas compose; mais il est forme comme etant une essence +determinee. Il est sujet et il n'a pas d'accident, car l'accident est +relatif et changeant, et Dieu est absolu et immuable. Il est individu en +ce sens qu'il est unique et singulier, et universel en ce sens qu'il est +infini. + +Ces notions philosophiques sur Dieu constituent une croyance +philosophique en Dieu. S'il existe une autre foi en Dieu, elle ne +saurait etre contraire a celle-la; en d'autres termes, la religion +ne saurait etre contraire a la philosophie; car la verite n'est pas +contraire a la verite. Il y a une foi de la raison. Toute croyance +aux choses invisibles sur des preuves invisibles est de la foi. Or, +l'adhesion de la raison ou par la raison est dans ce cas, un argument +n'etant pas une chose sensible. Elle est donc aussi une foi, la foi +philosophique. Il faut comprendre ce qu'on croit, et assurement aussi ce +qu'on enseigne et ce qu'on apprend. On croit parce qu'on est convaincu, +et la conviction s'opere par l'intelligence. + +La philosophie a pu, en consequence, s'elever aux memes idees, aux +memes verites que la religion. _Elle a connu Dieu_[544]. La raison, +l'intelligence sont communes a la religion et a la philosophie. Si la +raison et l'intelligence sont necessaires a la foi pour la produire, la +legitimer et l'affermir; la ou elles existaient sans la foi, elles ont +du produire par elles-memes au moins tout ce qu'elles ajoutent a la foi. +En d'autres termes, Dieu s'est revele a toute intelligence. Ainsi les +philosophes avant l'incarnation ont connu les verites fondamentales de +la morale et de la religion. Ils ont compris les principes des mysteres, +pressenti les mysteres eux-memes, pratique les vertus chretiennes. La +foi n'est donc qu'une reformation de la loi naturelle, et il faut croire +au salut de ceux qui avaient observe cette loi avec discernement et avec +amour. La vie de Socrate est celle d'un martyr[545]. + +[Note 544: Rom. I, 19, 21.] + +[Note 545: Et le martyr Socrate....--VOLTAIRE.] + +Il suit qu'il faut employer la raison contre les infideles et les +heretiques, et donner, quoique avec precaution, a la religion, les +formes de la science; car d'abord le raisonnement vaut mieux que la +force contre l'erreur. Puis, la verite n'est acceptable, dans les +temps de discussion, qu'avec les formes rationnelles, et l'on ne peut +convaincre, sur les points ou l'on est en dissidence, qu'a l'aide des +points sur lesquels on s'accorde. + +Toutefois, comme l'esprit des creatures est inegal a la conception et +a l'expression de l'incree, de meme, que les philosophes ont enveloppe +leur pensee et cherche des equivalents et des images pour rendre, les +verites religieuses, les verites chretiennes ne peuvent etre exposees +qu'indirectement, et sous le voile des analogies. On ne doit tendre, +quand on les exprime, qu'au plus vraisemblable; il faut renoncer a une +propriete rigoureuse. La theologie rationnelle ne fait qu'approcher de +la verite. Elle en donne une ombre. + +On a vu que toutes les fois qu'il s'agit de Dieu, les regles et les +expressions de la science sont defectueuses par quelque endroit. Il y a +dans l'Etre unique un mystere necessaire. Dieu est un; son unite ne peut +se comparer avec nulle autre. Ce qu'il y a de plus simple au monde est +encore corporel, c'est-a-dire compose, en comparaison de lui. Il ne +peut donc y avoir en lui de diversite que par l'operation et non par +l'essence; c'est ce qu'on peut appeler une diversite de proprietes. + +Les proprietes fondamentales de la Divinite sont la puissance, la +sagesse, la bonte. Mais tous ces attributs sont coeternels a Dieu, egaux +les uns aux autres, indivisibles dans leur action. Toute oeuvre divine +est l'oeuvre de la puissance, de la sagesse et de la bonte. + +Dieu est le souverain bien, le bien supreme, la plenitude ou la +perfection du bien. Il ne fait donc que le bien; il ne peut faire que le +bien, parce que telle est sa nature. Mais il ne fait que le bien, parce +qu'il ne veut que le bien, et il ne peut faire que le bien, parce qu'il +ne peut vouloir que le bien. Sa puissance repond donc a sa volonte. Sa +puissance en elle-meme est illimitee; mais sa volonte est l'instrument +d'une intelligence parfaite et d'une bonte infinie. Il ne peut pas +tout, mais il peut, par lui seul, tout ce qu'il veut. L'acte de sa +toute-puissance est donc regle necessairement par sa volonte, par +sa sagesse, par sa bonte. Il n'y a de superieur a sa puissance que +lui-meme. + +Neanmoins il est libre. Car il ne veut le bien que parce que sa supreme +intelligence connait que le bien est le bien. La liberte consiste a +faire ce qui plait; mais parce que ce qui plait depend de notre nature, +nous ne cessons pas d'etre libres en cela. Parce que la nature de +Dieu est d'aimer le bien, Dieu ne cesse pas de le vouloir librement. +Puisqu'il ne veut et ne fait que le bien, il fait tout bien, et tout ce +qu'il fait est bien: tout est bien. Si tout est bien, le mal meme a un +bon but; tout a une raison. + +Toutes ces verites accessibles a la raison n'ont jamais ete manifestees +d'une maniere aussi complete, aussi saisissante, aussi pratique que par +les faits miraculeux et dans les livres sacres du christianisme. Il est +donc la vraie religion dans sa plenitude. Il est la revelation de Dieu +et de tous ses attributs, par la mediation de Dieu meme. + +Par l'incarnation, par l'Evangile, l'exemple a ete donne et le +temoignage a ete rendu; les verites sont devenues aussi claires que la +lumiere, les vertus plus parfaites, plus necessaires, plus faciles. Car +l'amour a ete excite par la grace. C'est en effet la plus grande grace +de Dieu que la redemption, Elle a delivre l'homme de l'empire du mal, en +eclairant son esprit, en touchant son coeur. D'une loi de crainte, la +religion est ainsi devenue une loi d'amour. + +L'amour est donc le principe de la piete comme de la vertu. Dieu doit +etre aime parce qu'il est le bien meme. L'amour est du a sa bonte. La +volonte de lui plaire fait tout le merite de nos actions a ses yeux. +Le peche n'est que le mepris de Dieu, il suit que le bien et le mal +ne resident que dans l'intention. Pour bien faire, il faut avoir +l'intention du bien; pour meriter le salut, il faut vouloir le bien, par +amour pour Dieu meme. Le mal commis sans volonte ou sans connaissance +qu'il est mal, cesse d'etre le mal. Le bien accompli sans amour est le +bien, mais il est sans merite aux regards de Dieu. Dieu juge les coeurs +et non les actions. + +Arretons-nous ici. Ces pensees ainsi generalisees n'ont pas assurement +l'air des formules d'une sagesse gothique. Si elles ne sont toutes +vraies, elles offrent toutes le caractere libre et philosophique d'une +foi qui ne veut relever que de la raison. A les contempler dans leur +lumineux ensemble, ne vous semble-t-il pas voir des lors blanchir a +l'horizon les premiers feux de l'astre qui doit se lever sur les temps +modernes? + +Lorsque nous regardons autour de nous, lorsque nous comparons nos +moeurs, nos coutumes, nos lois, nos gouvernements, a ce que nous savons +du passe, il nous semble que tout est nouveau, et que l'on n'a jamais +pense ce que nous pensons. L'homme, a nous en croire, a change d'esprit, +et la verite est une decouverte de ces derniers jours. Portons-nous +au contraire une attention plus penetrante dans l'examen d'une epoque +ancienne mais curieuse, dans l'etude d'un grand esprit d'un autre +siecle? tout vieillit autour de nous, nous croyons nous reconnaitre dans +nos peres, et toute difference semble s'aneantir entre le passe et le +present. L'esprit humain n'a plus fait un seul pas, et la raison n'a +rien trouve. Depuis l'origine des choses, le soleil s'est leve et couche +sans cesse, mais c'est le meme soleil, et le monde est tour a tour +assombri des memes nuages, eclaire des memes rayons. + +Ces jugements contradictoires et alternatifs sont trop naturels pour +etre tout a fait trompeurs, et il faut qu'il y ait, avec le temps, dans +le monde moral, plus et moins de changement qu'on ne le suppose. Non, +les hommes du passe ne sont pas ce que nous sommes, mais ils sont ce que +nous aurions ete. Le monde est uniforme et divers, et le temps developpe +tout, s'il ne cree rien. L'histoire de l'humanite ne se pourrait +comprendre, si l'humanite n'etait la meme, et n'aurait rien a nous +apprendre, si l'humanite ne changeait pas. + +Mais il y a des temps ou l'on est plus frappe des differences que des +ressemblances. Ainsi, dans le demi-siecle qui vient de s'ecouler, c'est +aux premieres que l'attention semble surtout s'etre attachee. On n'a +cesse de remarquer tout ce que le passe offrait de singulier, peut-etre +dans l'espoir de faire autrement et mieux que lui. C'est le propre des +epoques de grandes tentatives, soit en politique, soit en philosophie. + +Je ne serais pas etonne qu'apres avoir releve jusqu'a l'exageration +les differences des epoques, nous ne fussions maintenant enclins a +en apercevoir exclusivement les ressemblances. L'experience engendre +l'impartialite, et les esprits qu'elle calme, et que, dit-on, elle +desabuse, sont portes a conclure qu'en definitive tout se ressemble, et +qu'il y a sur la terre moins a faire qu'on n'avait dit. On termine avec +des souvenirs ce qu'on a commence avec des idees, et parce qu'on a +rencontre dans l'homme quelque chose de refractaire qui ne se plie pas +a tous les caprices des theories, on veut que tout soit vanite, idees, +esperances, theories, et, par consequent, efforts et devouements. Tout +est vanite, il y a longtemps que telle est la conclusion de la sagesse, +qui ne trouve _rien de nouveau sous le soleil_. + +On dit que la politique s'applaudira de ce retour a la tradition; mais +nous ne parlons que de philosophie. Dans l'histoire de l'esprit humain, +toutes les fois qu'on creuse un peu profondement, on trouve, pour ainsi +parler, un sol identique; c'est un terrain de premiere formation qui a +porte toutes les revolutions superficielles. Il en doit etre ainsi. La +philosophie recherche des verites qui ne sont d'aucune epoque, et elle +les cherche dans l'esprit humain, le meme aujourd'hui qu'au moment +supreme ou l'esprit infini le souffla sur la face de l'etre qu'il se +donna pour spectateur et pour temoin. Cette double identite, la verite +eternelle transpirant dans une intelligence dont l'essence ne varie +pas, est le fond meme de la philosophie: c'est ce qui fait la valeur +incomparable de cette science. Mais si la verite ne change point, il +n'en est pas de meme de la connaissance de la verite. On en sait plus +ou moins, et l'esprit humain, multiple en facultes comme en idees, se +developpe, se dirige, s'enrichit diversement en des temps divers. Il est +bon, il est necessaire de s'appuyer sur ce qui ne change pas, de savoir +au moins qu'il y a de l'immutable; mais l'interet de l'etude, le +charme de la science, c'est le mouvement; une science surhumaine seule +resterait immobile. Le mot de science lui-meme suppose une distinction +entre ce qui connait et ce qui est connu, et la conscience de notre +nature intellectuelle fait foi d'un effort constant d'egaler la +connaissance a l'inconnu. Ainsi de ce que l'eternel est dans l'objet +de la science, il ne suit pas que la science soit uniforme, immobile, +qu'elle ait la stabilite fondamentale de son objet. Elle cesserait +aussitot de s'en distinguer, elle s'y joindrait dans une unite +d'essence, et le systeme de l'identite universelle serait realise. C'est +le monde reel, le monde de l'homme, que celui qui allie l'eternel et le +mobile, que celui ou tout s'attire au lieu de se confondre, ou regne la +relation et non l'identite, ou l'unite n'est qu'harmonie. Resignons-nous +donc a croire les choses comme nous les voyons, ayons l'orgueil de nous +fier aux apparences. Sachons la verite eternelle, croyons la science +mobile. Concevons la stabilite des essences, de l'essence de l'esprit +humain, par exemple, mais admettons qu'il a une histoire comme il +le semble, c'est-a-dire que le temps existe pour lui. Les illusions +necessaires ne dont pas des illusions, mais des lois de la nature des +choses, et la pensee coincide avec ce qui est. S'il n'en etait pas +ainsi, elle n'aurait ni mysteres, ni lacunes; si elle se trompait +elle-meme, elle serait contente d'elle-meme. Il n'y aurait point de +doute, s'il n'y avait qu'ignorance, et c'est parce qu'on sait de la +verite, qu'on s'apercoit qu'on ne sait pas la verite tout entiere. + +C'est a la lueur de cette foi philosophique qu'il faut considerer +l'histoire de la philosophie, et dans cette histoire, ses heros, ses +triomphateurs, ses vaincus, ses martyrs. Tous ils sont de meme famille. +La diversite des doctrines et des langages couvre un fonds d'idees +communes. La variete des esprits se produit dans celle des points de vue +et des methodes; mais ces esprits consacres a une meme science, tendent +au meme but, et marchent a pas inegaux, sous des dehors differents, dans +une seule et large voie. Arrivez jusqu'au coeur de leurs systemes, vous +vous sentirez comme en pays de connaissance. Au fond de la science +de toute epoque, vous retrouverez la science contemporaine, mais des +esprits divers penetrent plus ou moins profondement dans des questions +identiques; et de meme que dans les mathematiques il y a des questions +qu'on peut egalement aborder et representer ou resoudre par des nombres, +par des lignes, par des notations algebriques ou infinitesimales, les +memes problemes philosophiques ne sont pas toujours poses, exprimes, +traites dans un meme langage, et ces changements ne sont indifferents +ni a la clarte, ni meme a la verite des solutions. Dans quel ordre ces +changements se succedent-ils? suivant quelles lois se reglent la marche +de la science et la transformation des methodes? c'est en cherchant cela +qu'on porte de la philosophie dans l'histoire de la philosophie. + +L'ouvrage qu'on vient de lire doit servir quelque peu a qui voudra +considerer l'origine d'une grande epoque de cette histoire dans un de +ses principaux personnages. C'est au lecteur de faire, dans ce moment, +dans ce point du XIIe siecle, la part du variable et de l'invariable, et +de renouer le fil de la causalite entre ce qui precede et ce qui suit +l'ecole d'Abelard. + +L'hellenisme et le christianisme sont les sources de la philosophie +du moyen age, et l'on peut le dire de toute philosophie dans le monde +moderne. Dans Abelard, l'un de ces elements se borne a quelques +traditions isolees et vagues de platonisme et de neoplatonisme et a +l'aristotelisme logique, transmis surtout par des commentaires. Le +christianisme est surtout pour lui celui de saint Augustin. A ces +elements, il applique un esprit decidement rationaliste, et de plus +subtilement dialectique, et compose une doctrine ou domine toujours +la foi en Dieu et en la raison. Qu'etait cette doctrine? on l'a vu +peut-etre dans ce livre. Qu'en a tire l'esprit humain? Il me semble +qu'on le voit tous les jours autour de nous. Nous sommes les enfants de +l'ecole de Paris. + + + + +FIN DU TOME SECOND ET DERNIER. + + + +TABLE. + + +SUITE DU LIVRE III.--De la Philosophie d'Abelard. + +CHAPITRE VIII.--De la Metaphysique d'Abelard.--_De generibus et +speciebus_. Question des universaux. + +CHAP. IX.--Suite du precedent. + +CHAP. X.--Suite du precedent.--_De intellectibus_.--_Glossulae super +Porphyrium_.--Resume. + +LIVRE III.--De la Theologie d'Abelard. + +CHAPITRE Ier.--De la Theologie scolastique en general.--Caracteres de +celle d'Abelard.--Le _Sic et Non_. + +CHAP. II.--De la Theodicee d'Abelard.--_Introduction ad Theologiam_. + +CHAP. III.--Suite de la Theodicee.--_Theologia christiana_. + +CHAP. IV.--Des principes de la Theologie d'Abelard.--Objections des +contemporains. + +CHAP. V.--Des principes de la Theologie d'Abelard.--Examen +philosophique. + +CHAP. VI.--Suite de la Theodicee.--_Commentarii super S. Pauli epistolam +ad Romanos_. + +CHAP. VII.--De la Morale d'Abelard.--_Ethica seu Scito te ipsum_. + +CHAP. VIII.--Opuscules divers.--_Expositio in hexameron_.--_Dialogus +inter Philosophum, Judaeum et Christianum_. + +CHAP. IX.--Reflexions generales. + + +FIN DE LA TABLE + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Abelard, Tome II., by Charles de Remusat + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABELARD, TOME II. *** + +***** This file should be named 13807.txt or 13807.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/0/13807/ + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team, from images generously made available by gallica +(Bibliotheque nationale de France). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13807.zip b/old/13807.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8f8e1ad --- /dev/null +++ b/old/13807.zip |
